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GARAT Dominique-Joseph, Mémoires sur la Révolution, ou exposé de ma conduite dans les affaires et dans les fonctions publiques. D. J. Garat., Paris, J. J. Smits et Ce, an 3.
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Garat an 3
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Texte
MÉMOIRES
HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIÈCLE.
Imprimé en 1800 par A. BELIN, rue des Mathurins S-J., n 14.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIÈCLE,
SUR
PAR D J. GARAT,
MINISTRE , DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NORMALE , COMTE D'EMPIRE ,
ET AMBASSADEUR SOUS NAPOLÉON.
Ingenium probitas, artenique modestia vincit-
STAGE.
DEUXIEME EDITION.
TOME PREMIER.
PARIS,
PHILIPPE, LIBRAIRE
,
RUE DAUPHINE, N°. 20.
MDCCCXXIX.
AVERTISSEMENT,
DE L'AUTEUR.
C'EST la nièce de madame Suard, la fille
de M. Panckoucke, c'est madame Agasse
qui a eu la première l'idée de placer les
Mémoires sur la vie et sur les écrits de
M. Suard dans des Mémoires sur le dixhuitième
siècle.
Le lecteur en les lisant; comme l'auteur
en les écrivant, croira plus d'une fois qu'ils
ont été mis à cette place, non par le coupd'oeil
juste d'une femme de goût, mais par
la nécessité.
C'eût été déchirer les plus belles pages
dé la vie de M. Suard que de les séparer
du tableau de son siècle.
Quoique, incontestablement, l'un des
meilleurs écrivains de son âge, M. Suard,
qui a trop peu écrit, a été plus encorehomme
AVERTISSEMENT
du monde qu'homme de lettres. Il a assisté
et figuré avec honneur à toute LA
RÉVOLUTION DES IDÉES ; il a assisté et figuré
à toute LA RÉVOLUTION DES ÉVÉNEMENS : c'est
toute sa vie ; et c'est aussi tout son siècle.
Dans la différence assez grande de nos
principes, sans être une opposition, pour
mieux exposer les siens
,
j'ai presque toujours
oublié les miens entièrement. Quand
il ne m'a pas été permis d'oublier mes opinions
,
j'ai combattu les siennes.
Je prie qu'on lise avec quelque attention
,
dans le second volume, son opinion,
celle de l'anglais Wilke, et la mienne, sur
cette maxime généralement adoptée en
Angleterre et en France, qu'un ministère
doit toujours être sûr de la majorité.
Je certifie, à l'avance, que l'accord était
parfait entre nos pensées, nos voeux et nos
espérances, sur le fonds de tout ce que je
dis, au même volume, des biens immenses
qui sortiraient pour l'espèce humaine d'une
alliance de coeur et d'esprit entre le peuple
anglais et le peuple français, si les puisDE
L'AUTEUR.
sances qui les gouvernent pouvaient vouloir
sincèrement et fortement cette alliance.
Nul caractère d'homme, cependant, n'a
eu moins d'analogie avec le caractère de
Thomas Morus : nul au monde n'a pu être
moins que M. Suard
,
faiseur d'UTOPIES.
Ce qui distinguait éminemment son esprit,
c'était un éloignement naturel, invincible
,
de tout ce qui a de l'exagération
dans lés idées : exagérer et innover, toutefois,
était loin d'être pour lui la même
chose 5 dans les arts, dans la philosophie
,
dans l'ordre social, les innovations étaient
beaucoup de son goût, elles tenaient une
grande place dans ses espérances. Mais
alors même que la vérité toute entière était
pour les innovateurs, il en exigeait rigousement
deux choses, de la mesure et de
la patience : rien de trop, rien de trop
vite, étaient ses deux mots favoris, comme
ceux ou de Cicéron
, ou de Tacite, ou de
quelque autre Romain. Ne quid nimis, ne
quid cito.
AVERTISSEMENT
Les révolutionnaires l'ont plus compté
parmi leurs ennemis que parmi leurs amis ;
et, en cela, ils ont beaucoup manqué, a
son égard, de cette mesure qu'il réclamait
toujours et qui est un devoir, mais qui ne
paraît pas pouvoir être un attribut révolutionnaire.
Dans la mécanique sociale, comme dans
la mécanique physique et céleste
,
paraissent
également nécessaires, des ressorts qui
accélèrent les mouvemens, des ressorts
qui les modèrent et les retardent, des ressorts
même qui semblent les arrêter. Le
caractère total de M. Suard était composé,
en quelque sorte, de ces trois espèces de
ressorts; mais ceux qu'il faisait ou laissait
agir le plus souvent, étaient ceux qui modèrent
le mouvement.
On pourra voir dans ces mémoires combien
je me suis appliqué à bien déterminer,
à cet égard, la trempe de son esprit
et celle de son âme : on n'a pas tant de
scrupules pour peindre de fantaisie 5 on les
a tous pour peindre ressemblant.
DE L'AUTEUR.
Combien, au moment où j'écris ces
lignes, les peuples et les gouvernemens de
l'Europe auraient besoin de tels caractères,
et combien ils en ont peu! C'est le
modèle qu'il faut le plus leur offrir ; et si je
n'ai pas écrit un bon ouvrage ,
je suis bien
sûr, ce qui vaut mieux, d'avoir fait une
bonne action.
M. Suard a été beaucoup accusé, même
auprès de moi, d'avoir provoqué ou multiplié
ces ÉPURATIONS qui ont enlevé à de
grands corps des membres qu'ils paraissent
regretter et rappeler : je n'ai pu et je ne
pourrai jamais le croire. Mis par ses fonctions
eu rapport, inévitable, avec un ministre,
on aura attribué au secrétaire perpétuel
de l'Académie, ce qui n'était l'ouvrage
que d'un hommequi traversait le ministère.
Je regrette infiniment les entretiens de
plusieurs collègues chers à mon coeur, nécessaires
à mes écrits. Je n'ai jamais eu un
autre regret; je ne formeraijamais un autre
voeu. Eh ! qu'il me serait plus doux d'être
rendu à leur amitié et à leurs entretiens
AVERTISSEMENT
dans mes vallées de I'OURSOUYA ou sur les
sommets du Grindelvald, que dans les
salles de l'Académie Française, ou à la
Chambre des Pairs !
Quant aux inquiétudes qu'on essaie
de m'inspirer sur mon existence isolée, le
Ciel m'a sauvé dans de plus grands dangers
, et il y a peu d'alarme qu'on puisse
donner à celui qui, placé par l'âge au bord
de sa tombe, aime à y porter les yeux,
à en contemplerla sombre nuit et les rayons
d'espérances immortelles qui y brillent.
Eh! quelle âme peut être assez étroite,
assez personnelle
, pour songer beaucoup
à sa propre sûreté, lorsqu'après tant de
catastrophes, tant d'autres grondent encore
sur toutes les nations de l'Europe !
Ces Mémoires, achevés depuis plus d'un
an, attesteront que ce sont là les dangers
que j'ai beaucoup craints
,
dont je me suis
beaucoup occupé pour les éloigner également
et de ceux qui pensent comme moi,
et de ceux qui pensent autrement; pour
les éloigner, non par le glaive et le feu
DE L'AUTEUR.
des guerres civiles, non par la hache des
bourreaux, non par des déportations qui
sont très-souvent la mort et très-souvent
plus cruelles ; mais par des mesures qu'il
suffît de croire possibles pour les rendre
honorables à ceux qui les provoquent,
douces à ceux qui les subissent, utiles à
tous les progrès de l'espèce humaine vers
la raison et vers le bonheur.
Ils n'y verront qu'un rêve ceux qui, à
la moindre dissension, visitent leurs armes
et regardent si elles sont prêtes : mais c'est
dans des rêves que l'humanité
,
ainsi que
les dieux de la Mythologie et le dieu des
Juifs, inspire souvent aux mortels les pensées
et les sentimens qui les sauvent le
mieux.
Une maxime atroce a été prononcée ou
supposée : il n'y a que les morts qui ne
reviennent pas ; et si on fait attention aux
choses plutôt qu'aux mots, cette maxime
est aussi fausse qu'elle est atroce. Ils reviennent
; les morts sont les revenans les
plus terribles : ils reviennent couverts de
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
leur sang et demandant le sang de ceux
qui ont versé le leur.
Les massacres naissent les uns des autres,
ils ont leurs générations, et ils fauchent les
générations humaines.
Les déportations ont eu dans leurs origines
la bonne intention de tarir dans leurs
sources. ces écoulemens du sang des peuples
: il y va également aujourd'hui de la
vie des peuples et des princes, de bien voir,
de bien juger
,
si c'est là un moyen sûr,
si c'est le meilleur moyen de prévenir tant
de sanglantes tragédies. Cette question qui
semble environner de tant de périls celui
qui la traite, est du petit nombre de celles
que j'ai traitées avec quelque étendue; elle
est celle que j'ai traitée avec le plus de
confiance et de sécurité.
Paris, 7 mars 1820.
TABLE ANALYTIQUE
DE
CES MÉMOIRES.
LIVRE PREMIER.
HOMMAGES rendus à M. Suard dans son convoi funèbre.
Coup d'oeil général sur la vie de M; Suard, qui a
beaucoup plus vécu dans le monde que dans son
cabinet, et sur le dix-huitième siècle où les plaisirs
même d'un monde plus léger que frivole étendaient
le goût des talens et servaient aux progrès de la
raison.
De la naissance de M. Suard ; de son éducation ;
de ses succès dans les études et dans les exercices
du corps. Il met l'épée à la main avec un offcier du
régimentduRoi. Il assiste, comme témoin, à un autre
duel, où le neveu du ministre de la guerre est tué.
Il est trahi et livré par celui qui lui a donné un asile.
De son cachot. Premier interrogatoire par un grandprévôt.
Second interrogatoire par le gouverneur
même de la province. Autre cachot a côté de deux
scélérats condamnés à mort. Intérêt que prend à
M. Suard toute la ville de Besançon, et le régiment
62
ij TABLE
même du Roi. Bienveillance et jugement du parlement
de Besançon. Un ordre arbitraire du ministre
l'enlève à sa prison légale et le fait conduire aux prisons
d'état du fort Sainte-Marguerite,dans la Méditerranée.
Il ne peut apprendre à sa famille ce qu'il est
devenu. De l'étroite ouverture par laquelle il peut
voir la mer. Des tempêtes et des fêtes de la Méditerranée
5
effets que les unes et les autres produisent
sur un jeune homme qui n'a pas vingt ans.
Les sons d'une flûte, qui lui arrivent dans un
demi-sommeil, le consolent, lui donnent des espérances
et du courage. Il demande des livres ; le
gouverneur du fort lui envoie la Bible de don Calmet
et le grand Dictionnaire de Bayle. Combien il
s'attache à ces deux lectures.
On lui permet des communications avec le chevalier
de L***, prisonnier dans le même fort. Caractère
et intrépidité du chevalier, déjà échappé de tous
les châteaux-forts du royaume. Il vole M. Suard. Il
s'échappe du fort en plongeant dans la mer de toute
la hauteur du château, et un couteau à la main. Le
ministre de la guerre est disgracié-, et la prison où
M. Suard est resté treize mois, lui est ouverte. De
ses impressions au premier moment de sa liberté.
Vues sur les prisons ; qu'elles ont comme les empires,
leur histoire générale et leurs anecdotes liées par les
rapports les plus frappans aux grandes époques
, aux
grands personnages, et même'aux améliorations des
sociétés humaines. Court dialogue à ce sujet entre
ANALYTIQUE. iij
M. Suard et Marmontel, qui avait été deux jours
prisonnier au château de Vincennes. Retour de
M. Suard à Besançon. Espèce de triomphe au milieu
duquel le reçoivent l'université et la ville.
LIVRE DEUXIÈME.
Arrivée de M. Suard à Paris en 1750 ; il n'a aucune
fortune-, il accepte le traitementd'un surnumérariat,
et y renonce au bout de quelques mois, parce qu'on
n'y attache pas de travail. Une intelligence très-rare
de l'anglais lui procure la traduction bien payée
d'une feuille hebdomadaire in-folio. Succès, de ce
journal au plus fort de ce. qu'on a appelé l'anglomanie.
Ce travail l'oblige à des études nouvelles de
la littérature et de la philosophie anglaises. Influence
qu'elles ont eue sur toute sa vie.
Dans ce moment se développaient en France tous
les germes de l'esprit philosophique du dix-huitième
siècle ; de Fontenelle, de Montesquieu, de Voltaire.
M. Suard remporte le premier prix de prose dans
une académie de province par un éloge de Montesquieu.
L'auteur de l'Esprit des Lois exprime partout le
désir de connaître son jeune panégyriste. M. Suard
trouve, auprès de Montesquieu, Helvétius, l'abbé
Raynal, M. Darcet, jeunes encore. Comment Mon
tesquieu leur parle de la philosophie, de lui-même
et d'eux.
iv TABLE
Portrait de l'abbé Raynal, dans lequel rien n'annoncait
encore l'auteur de l'Histoire philosophique:
et politique du Commerce dans les deux Indes. Son
amitié pour M. Suard. Il le présente à Fontenelle
chez madame Geoffrin. Caractère de cette dame,
presque vouée à l'ignorance au milieu des gens de
lettres, des savans et des artistes qu'elle rassemblait
chez elle, comme pour ne dérober aucun moment
à son premier besoin, la bienfaisance. Si son salon
était présidé, et s'il l'était par elle ou parFontenelle.
Comment ce philosophe faisait servir son extrême
surdité à rendre la conversation plus piquante et
plus instructive, et comment le salon de madame
Geoffrin était devenu pour lui, à l'âge de près de
cent ans, un cabinet où il travaillait à un Traité
de la raison humaine, dont l'abbé Trublet a conservé
des fragmens admirables.
Quoique très-jeune, et très-timide, M. Suard se
mêle un jour à ce travail, et recoit les applaudissemens
de tout le salon et de Fontenelle. Opinion de
Fontenelle sur ce que pourrait être un jour la métaphysique.
Opinion de M. Suard sur la grande influence
de Fontenelle, même sur Montesquieu et
sur Voltaire.
De l'abbé Trublet, défini par madame Geoffrin
un sotfrotté d'esprit, et de ce que pensait M. Suard
de cette définition. Du pauvre Diable, de l'effet
prodigieux de cette satire à l'instant même où elle
entra dans Paris, de la conversation de M. Suard
ANALYTIQUE.v
avec l'abbé Trublet, qui y est si gaîment et si cruellement
traité.
Dans ce monde des lettres, des arts et des
sciences, M. Suard et l'abbé Arnaud se rencontrent
pour ne plus jamais se quitter, et les deux vont vivre
avec l'avocat Gerbier comme trois frères. Combien
ils se convenaient et par les ressemblances
, et par
les différences de leurs caractères et de leur genre
d'esprit.
Portrait de l'abbé Arnaud..
Portrait de M. Suard.
Portrait de Gerbier.
Ignorance de Gerbier, presque aussi grande que
celle de madame Geoffrin, et qu'il a rendue bien
plus étonnante par l'éclat et par la sublimité de ses
talens oratoires..
Méditations et longues préparations de Gerbier
pour ses improvisations si belles, et cependant trèsréelles.
Gerbier puise dans l'érudition grecque de l'abbé
Arnaud tout ce qu'il a besoin de savoir sur les lois
civiles et criminelles de la Grèce, devenues en partie
les nôtres, et dans l'érudition anglaise de M. Suard
tout ce qui peut lui servir dans les lois de ce peuple
pour enrichir ses vues et son éloquence.
L'abbé Arnaud l'entretient des improvisateurs qui
Opéraient tant dé prodiges dans la Grèce à l'époque
où il n'y avait plus de tribunes nationales
, et
M. Suard des improvisateurs du parlement d'Anglevj
TABLE
terre, qui ne portent guère dans les deux chambres
que ce que toute la nation a pensé, dit et discuté
dans mille réunions et mille tavernes.
Combien l'amitié d'un avocat, employé dans toutes
les grandes causes , peut fournir de lumières à un
homme qui pense. Combien M. Suard en a recueilli
dans celle de Gerbier. L'échange de tant de richesses
entre trois espritsdonneà l'abbéArnaudet à M. Suard
l'idée d'unjournalétranger qui établirait des échanges
entre toutes les nations littéraires. Les quatre volumes
des Variétés littéraires, dont le succès fut
si prompt et s'est toujours accru, en ont été les résultats.
Que le croisement des esprits a les mêmes
effets que le croisement des races.
Nouvelle explosion de l'esprit philosophique du
dix-huitième siècle. De Buffon et des premiers volumes
de son Histoire naturelle. De Condillac et de
son Essai sur l'origine des connaissances humaines
ramenées à un seul principe. De l'Encyclopédie et
de ses deux éditeurs : d'Alembert et Diderot. Espérances
d'une rénovation totale de l'esprit humain.
Apparition de Jean-Jacques au milieu de toutes ces
espérances , de ses paradoxes contre les arts, les
lettres, les sciences et l'institution des sociétés humaines.
DeVauvenargues, d'Helvétius, et de l'opposition
des principes sur lesquels ils fondent la morale.
Que ce grand mouvement imprimé aux esprits doit
se propager en bien et en mal, moins par les livres
encore que par les conversations.
ANALYTIQUE. vij
LIVRE TROISIÈME.
Vues générales sur les livres comparés aux conversations.
Nécessité de connaître l'histoire des conversations
en France depuis le dixième siècle quelles
ont commencé pour bien apprécier celles du dixhuitième.
Voltaire a écrit quelques pages de cette
histoire dans son tableau des moeurs et de l'esprit
des nations. Peu d'écrivains étaient aussi propres
à l'écrire tout entière que M. Suard, qui en a eu
plusieurs fois l'intention. Il l'aurait renfermée dans
cinq à six tableaux assez resserrés.
Écoles, académies, cercles institués dans son palais
impérial et sous sa présidence, par le fondateur
de la seconde de nos dynasties. Cette faible lumière,
bientôt éteinte, renaît au retour des croisades. On
découvre déjà quelques rayons du génie du Tasse
et de Quinault dans les fêtes et dans les cours d'amour
des châteaux. De Saint-Bernard, d'Héloise et
d'Abailard. Le système électoral en vigueur dans
plusieurs États et dans toute l'église offre aux talens,
avec les couronnes de la gloire, celles de plusieurs
trônes. L'éloquence, sans élégance encore et sans
grâce, mais nonpas sans chaleur et sans véhémence,
partout où l'on parle et où l'on a de l'ambition commence
à prendre la place des protocoles si hideux
et des syllogismes si stériles. Les querelles des
républiques du moyen âge en Italie
, et celles
viij TABLE
de religion dans l'Europe
, nourrissent dans les
conversations cette flamme qui féconde les esprits,
en attendant qu'elle les éclaire. De la renaissance
des lettres, ou plutôt de la langue grecque du seizième
siècle. Deux grands noms historiques, sans
être nobles
,
Olivier et l'Hôpital, fondateurs d'une
société privée de magistrats
,
d'évêques et d'archevêques
,
de guerriers et de savans illustres.
Établie dans l'une de. nos époques les plus désastreuses
pour chercher un ternie aux calamités des
peuples, aux erreurs et aux crimes du gouvernement
et des lois, cette société et ses réunions sont dès
conseils où s'agitent et s'éclairent, sous la seule présidence
de la raison, les questions législatives, administratives
,
judiciaires ; ces. conseils, où tout est
dit pour la vérité, et où rien n'est dit sous la foi
du secret, sont tenus à côté du conseil d'État de
Médicis, de son mari et de ses enfans, qui vont y
prendrequelquefoisleurs conseillers,leurs ministres,
leurs gardes-des-sceaux.
Les membres de. cette ligue ; lorsqu'ils sont appelés
autour du trône, n'opèrent pas le miracle de
donner des vertus à un gouvernement profondément
corrompu ; ils donnent des lumières à la nation.
C'est de cette vraie et sainte ligue du bien public,
comme elle fut nommée, que sortit en grande partie
le génie de HenriIV, si mal connu avant d'être adoré.
De la fronde
5 du palais cardinal ou royal de Richelieu
; de l'hôtel de Rambouillet ; et de l'influence de
ANALYTIQUE. ix
cette époque de troubles, de conversations et de
mauvais goût sur le magnifique siècle de Louis XIV,
dont elle fut l'ouverture.
Du siècle de Louis XIV. De ce prince, dont le
génie
,
abandonné à l'ignorance par la politique de
Mazarin, se développe et s'élève dans les conversations
de ses maîtresses, nièces du cardinal, et dans
celles de trois ou quatre hommes de lettres
; de son
siècle, où tout est conférences, colloques, conversations,
controverses; où de petites lettres étaient sublimes
de raisonnement et d'éloquence, et de petits
billets pleins de raison et de grâce ; où l'on parlait
de tout pour et contre, autour d'un trône absolu,
avec autant d'indépendance et d'influence que du
haut des tribunes aux harangues des républiques
anciennes.
Le dix-huitième siècle qui, à beaucoup d'égards,
forme un si grand contraste avec le dix-septième, en est
pourtant une. suite ; non-seulement dans l'ordre des
temps, mais dans celui des progrès des idées et des
sciences. Ici M, Suard aurait été trop mêlé à l'histoire
pour n'être pas très-embarrassé en l'écrivant.
L'auteur de cesmémoires historiques ne peut l'être
en publiant les vues de M, Suard. Elles étaient toujours
très-sages, quoique toujours tracées sur la
même ligne que les opinions les plus hardies ; il les
adoucissait; il ne les affaiblissait pas ; il y mettait des
bornes et non des termes. Parallèle des conversations
du dix-septième et du dix-huitième siècles, sur les
x TABLE
questions de littérature et de goût, de morale
, d'ordre social et de culte. Combien très-divers et
souvent très-opposés sur tout le reste, dans les deux
siècles, les grands esprits, les chefs de tous les autres,
s'accordaient sur les vraies lois de la morale, et entre
eux, et avec la morale des évangiles. Ces conversations,
qui avaientlieu partout où l'on était réuni par
les goûts de l'esprit, se tenaient avec plus de suite,
plus dé science et plus d'influence dans trois ou
quatre maisons où l'on voyait ensemble
, ce qui est
si rare, une grande fortune et un grand amour de
toutes les connaissances.
Du baron d'Holbac, auteur du Système de la
Nature, son caractère, sa vaste érudition, son zèle
de missionnaire, pour la cause de Dieu, ses égaremens
ensuite et sa prédication du matérialisme;
son amitié pour M. Suard, qui ne pensait pas dû
tout comme lui, mais dont il consultait le goût
littéraire comme l'un dès plus purs et des plus
sûrs du siècle. Inutilité de ses efforts pour lui faire
accepter un présent de dix mille francs. Relations
plus intimes encore de M. Suard avec Helvétius et
avec toute sa famille. Succès prodigieux du livre
de l'Esprit au premier moment de sa publication.
Causes de ce succès. Les premiers écrivains de la
nation sont les apologistes de ce livre, lorsque la
persécution menace Helvétius. Ils en sont les juges
les plus sévères lorsque Helvétius est rentré en
France,après avoir recueilli, dans une partie de l'EuANALYTIQUE.
xj
rope ,
les applaudissemens des nations et des puissances.
C'est de M. Suard, qu'il interroge de préférence
à tous, qu'Helvétius apprend les vraies Causes
de ce changement. L'auteur de l'Esprit remet en
question devant sa raison et sa conscience tout ce
qu'il croyait avoir décidé pour tous les siècles. Il
fait agiter les mêmes questions dans des dîners où il
rassemblait ce qu'il y avait de plus distingué en
France et en Europe. Il refait son livre de l'Esprit
au milieu, pour ainsi dire, des états-généraux de
la philosophie de l'Europe ; mais le traité DE L'HOMME,
avec les mêmes doctrines et un autre style qui n'était
pas le même, ne pouvait ni produire le même
scandale, ni obtenir le même succès. M. Suard,
dans un de ces dîners, où il prenait peu la parole,
combat tour à tour avec succès une opinion d'Helvétius
et une opinion de Diderot. De ces deux opinions
et de leurs débats. Attributs particuliers de
l'esprit philosophique, et de la manière de parler que
portait M. Suard dans ces discussions importantes.
LIVRE QUATRIÈME.
De l'amour des lettres dans la jeunesse. C'est toujours
une passion dans ceux dont il doit faire la
gloire ; mais en eux comme dans tous les hommes,
la plus forte à cet âge, c'est toujours l'amour des
femmes; et c'est aussi de la manière dont ils ont
senti cet amour que leurs talens reçoivent les caracxij
TABLE
tères qui les distinguent. Le génie de l'homme, dans
les beaux-arts, naît de l'amour
, comme l'homme
lui-même.
A l'époque où M. Suard entrait dans le monde,
le commerce des hommes et des femmes aimables y
rapprochait plus que jamais toutes les conditions.
Les grâces de l'esprit et les avantages de la fortune
faisaient oublier l'orgueil des généalogies. La morale,
long-temps bannie de ce commerce , y rentrait
comme la seule longue garantie de la fidélité et du
bonheur. De madameKrud*** délaissée de son mari,
qui avait disparu. Dans quel monde elle vivait, et
de quelle estime elle y jouissait. Elle était abandonnée
, et. M. Suard n'était pas marié : tous les deux
étaient libres. Le coeur de madame Krud*** se partagea
entre son amant, une soeur religieuse dans
une abbaye aux environs de Paris
, et le Dieu qui
lui avait donné sa soeur et son amant. Le peu d'années
qu'elle a de plus que M. Suard la lui rend d'abord
plus chère ; il continue de l'aimer tendrement;
il cesse d'en être amoureux. Combien les inégalités
d'âge les plus légères
,
quand c'est celui de la femme
qui est le plus avancé, placent le bonheur suprême
près de l'extrême malheur. Comment devait se terminer
le malheur de madame de Krud*** et celui de
M. Suard, plus malheureux qu'elle encore, parce
que c'était lui qui avait cessé d'aimer.
M. Panckouke vient s'établir à Paris avec deux
soeurs , toutes les deux jeunes, et une seule jolie
,
ANALYTIQUE. xiij
la plus jeune. Grandeur qu'il donne à un commerce
de librairie et à l'existence personnelle d'un libraire.
Elle était en France sans exemple avant lui ; elle a
beaucoup concouru au développement du dix-huitième
siècle, et à l'affranchissement des gens de lettres,
esclaves de la pauvreté. Sa soeur ,
qui voit en
lui un père
, ne veut point se marier sans son consentement
,
ni M. Suard sans celui dé madame de
Krud***. Comment cette femme généreuse accorde
le sien comme unique moyen d'être consolée, et
comment celui de M. Panckouke est obtenu dans
un dîner chez M. de Buffon,
Le ménage de M. et madame Suard
,
formé sous
les auspices du grand monde
, y est appelé le petit
ménage ; et bientôt, des hôtels les plus magnifiques,
du pavillon même de Flore
, se rendent à la porte
du petit, ménage des hommes puissans et de grandes
dames qui viennent enlever le mari et la femme
dans leurs voitures pour les conduire à leurs salons.
Rencontre tout-à-fait dramatique entre madame
Suard et madame Geoffrin, qui, en femme
excessivement prudente, s'était opposée au mariage
sans dot.
Comment madame Suard, femme très-jeune et
élevée en province
, voyait ce grand monde, et
comment elle y était vue. Ce que disaient d'elle, à
ce sujet, et son mari, et Condorcet, long-temps
son meilleur ami. De madame de Marchai, depuis
femme de M. d'Angivilliers, ministre de Paris et des
xiv TABLE
Arts; de la vie de cette dame à Versailles et à Paris,
au pavillon de Flore et dans ses jardins de Montreuil.
Des doctrines d'économie politique qu'elle
entendait aussi bien que Quesnai leur fondateur, et
qu'elle professait avec plus de clarté et plus d'esprit.
De l'éloge de Sully
,
qu'elle fit proclamer par l'Academie
Française pour prêter à ces doctrines l'appui
d'un grand ministre et du plus aimé des rois ; de
l'éloquence de Thomas. De l'éloge de Colbert, proclamé
ensuite par l'Académie
, comme pour remettre
un peu la balance en équilibré entre Sully et
Colbert, entre Henri IV et Louis XIV
, entre les
économistes et leurs antagonistes. Indécision de
M. Suard entre ces doctrines. Lié avec les chefs des
deux partis, il leur est également utile.
Sacrifice généreux de M. de Guibert. Admiration
de madame Suard
, et dédain de madame du Deffant
pour la science de madame de Marchai. Des quatre
gros volumes de lettres de madame du Deffant, et
de sa fureur contre le dix-huitième siècle, qui ne lui
donnaitpas la première place de femme qu'elle croyait
mériter par quelques impiétés piquantes
,
citées et
louées par Voltaire. M. de Malesherbes
, pour elle,
est un sot, M. Turgot un sot et un animal. L'abbé
Morellet, qu'elle ne traite pas mieux
, a bien raison
de la tancer ,
mais n'a pas raison de la mettre, pour
l'esprit et le talent, au-dessus de madame Geoffrin.
La censure envers les femmes doit être plus polie,
mais la vérité ne doit émousser ses traits ni par courANALYTIQUE.
xv
toisie, ni même par générosité : quelques lettres de
madame Geoffrin comparées aux meilleures lettres
de madame du Deffant.
Espèce de traité entre M. et madame Suard, par
lequel ils conviennent qu'il ira seul habituellement
dans le monde, et qu'il ne manquerajamais à passer
ses soirées chez lui depuis la fin des spectacles. Tableau
de ces soirées, les momens les plus heureux
de leur vie, et ceux où M. Suard était le plus aimable.
Cadeaux des chasses de Versailles, de celles du
prince de Beauveau et du marquis de Châtellux, qui
mettent le petit ménage en état de donner des festins
à ce que d'autres que M. Suard appelaient la
haute littérature. Qu'on voit quelque chose de semblable
dans la maison d'Horace, livre d'érudition
,
et lecture charmante.
Robertson envoie à M. Suard les épreuves de son
Histoire de Charles-Quint, à mesure qu'il les corrige.
L'ouvrage et la traductionparaissent en même temps,
et mettent l'auteur au premier rang des historiens,
le traducteur aurang des meilleurs écrivains français.
Comment l'on peut expliquer cette espèce de phénomène
dans la destinée des traductions en prose.
L'abbé Delille et M. Suard sont nommés à l'Académie
Française. Le duc de Richelieu, qui y portait
Le Mierre, obtient de Louis XV le refus de sa sanction.
M. Suard n'avait jamais écrit une ligne pour
l'Encyclopédie ; l'abbé
,
probablement, n'en avait
jamais lu une page. Ils sont refusés tous les deux
xvj TABLE
comme encyclopédistes. On s'en afflige, et surtout
on en rit. Ils sont bientôt réélus et acceptés.
Réception de M. Suard très-remarquablepar son
discours, par la réponse de Gresset, par l'extrait
qu'en donna La Harpe dans le Mercure, et par une
lettre de Voltaire, publiée ici pour la première fois.
La vente de l'Histoire de Charles-Quint et celle de
l'Exposé succinct de la querelle entre Hume et Rousseau
répandent de l'aisance dans la vie de M. et de
madame Suard. Établissement de soirées très-régulières
entre trois ou quatre maisons où l'on s'occupe
également des lettres, du monde, et des intérêts de
l'humanité. Les mêmes sociétés, dans la belle saison,
se rendent régulièrement à Moulin-Joli, chez
M. de Watelet, à Saint-Ouen, chez. M. et madame
Necker
,
à Aubonne
,
chez M. de Saint-Lambert;
Les déjeuners de l'abbé Morellet, établis plus tard,
deviennent pour les arts comme des fêtes attiques :
on y entend pour la première fois l'harmonica
,
le
poëme des Jardins et l'Orphée de Gluck.
LIVRE CINQUIÈME.
Major rerum mihi nascitur ordo.
Beaucoup d'étrangers de toutes les nations de
l'Europe se mêlaient à ces réunions. On leur a ici
consacré un livre tout entier, et ce sera le plus important,
par le sujet au moins.
ANALYTIQUE. xvij
jamais, en aucun temps, tant d'étrangers illustres
ne visitèrent la France, et tous semblaient se
donner rendez-vous au cabinet dé M. Suard et au
salon de safemme. On ne vit pointunpareil concours
au beau siècle de Louis XIV. Pourquoi. Il semblait
réservé à agrandir et à embellir le règne de Louis
XV. Par quelles causes. On en fut beaucoup redevable
à ce qu'on voyait ou qu'on croyait voir de
nouveau dans les principes de la littérature et de la
philosophie françaises ; à plusieurs ambassadeurs de
l'Europe qu'on aurait cru choisis par la France ellemême
; et surtout à l'heureuse facilité du caractère
de Louis XV, qui semblait dire à ses ministres
,
à
propos des négocians
,
laissez-les passer, et à propos
des philosophes, laissez-les penser. Les persécutions
mêmes
,
toujours courtes et presque douces, étaient
sous ce prince, des égards pour les erreurs plutôt
que des appuis.
D'un ambassadeur suédois qui, par sa manière de
sentir et de peindre les beautés de son pays, le représentait
, sous les glaces même, comme l'Italie du
Nord. Ses rapports avec Marmontel, qui en a fait
un personnage très-noble et très-attachant d'un de
ses meilleurs contes, du meilleur peut-être ; du goût
très-connu de cet ambassadeur pour la société de
M. Suard. Mots très-piquans d'un ambassadeur du
Danemarck venu à Paris avec son roi.
Des allemands, qui créaient, à cette époque, une
littérature puisée, sans doute, dans leurs moeurs et
xviij TABLE
dans le génie propre de leur langue, mais qui semble
aussi avoir pris pour lois poétiques plusieurs des
vues de Diderot sur les arts en général, et sur le
théâtre en particulier.
De Grimm entre Diderot et Jean-Jacques. De
leur plan d'un voyage en Italie
,
à pied, une carabine
sur l'épaule, et une bourse commune où la
mise de chacun eût été de cinquantelouis. Ce qu'auraient
pu être ou trois voyages d'Italie écrits par ces
ces trois hommes
, ou un seul voyage rédigé par les
trois ensemble. Mot plaisant de Grimm qui parut
menaçantà Jean-Jacques, et qui le dégoûta à jamais
de ce projet. D'un mot terrible de Jean-Jacques sur
Grimm. Le caractère de ce diplomate devenu suspect
à beaucoup de gens sur des faits très-peu appréciables
de leur nature. Noblesse et générosité de ses
dispositions testamentaires. Sa confiance en M. Suard
dans ses derniers momens.
Qu'il est infiniment à regretter que les Wiéland,
les Goëtts, les Shiller, et les Kant ne soient pas venus
à Paris, lorsque les premiers talens de l'Europe
y venaient. Des bons effets qu'attendait pour nous
M. Suard de la littérature allemande, par cela même
qu'elle était naissante. Le peu de goût ou plutôt le
dégoût qu'il avait de la philosophie de Kant. De
l'ouvrage de madame de Staël sur l'Allemagne. De
la nouveauté et de la richesse des vues littéraires
des deux premiers volumes. Entretien de l'auteur
de ces mémoires avec M. Suard sur le troisième
, et
ANALYTIQUE. xix
sur la philosophie allemande
,
préférée par madame
de Staël à toutes les autres. De Kant, et de la nécessité
de le réfuter depuis que madame Staël en est
devenue le disciple et l'apologiste. Service que pourrait
rendre celle de nos académies qui ouvrirait un
concours sur les philosophies allemandes
,
anglaises,
françaises et sur leurs titres à la prééminence. Que
ce service serait à coup sûr éminent, si des tàlens
tels que ceux de madame de Staël et de M. de La
Romiguière entraient dans le concours ,
l'un demandant
la prééminence pour Kant
,
l'autre pour Bacon
, pour Descartes, pour Locke et pour Condillac.
De M. de La Romiguière et de son ouvrage.
Les Anglais
,
de tout temps, sont venus en beaucoup
plus grand nombre en France que les autres
peuples; jamais les Anglais illustres en aussi grand
nombre qu'au dix-huitième siècle.
Qu'on a trop pris les guerres de ces deux nations
pour leurs haines, et que leurs guerres ont été allumées
par des traditions plus que par des intérêts. Il n'y a
pas de peuples que leur proximité
,
les diversités
et les analogies de leurs génies dans les arts, dans
les sciences
,
dans les lois
,
dans les prospérités publiques
,
appellent autant à devenir
, par l'alliance
la plus intime, les modèles
,
les instituteurs, les
bienfaiteurs de l'espèce humaine : qu'ils peuvent
l'être ensemble sans d'autres prodiges de talens et
de vertus que ceux dont ils ont déjà donné beaucoup
d'exemples
: qu'ils ne peuvent d'aucune manière
xx TABLE
l'être séparément : unis
,
ils seront pour la terre le
génie du bien ; divisés, ils le seront du mal. Faits
connusou faciles à connaître, qui prouventcesvérités.
Que la gloire des plus belles créations de l'esprit
humain, depuis trois siècles, se partagé avec une
grande égalité entre ces deux nations, et que leurs
créations sont tellement simultanées ou si rapidement
successives, qu'on les croirait ou toutes faites
par des Français, ou toutes faites par des Anglais.
Exemples choisis entre celles qui ont le plus contribué
à perfectionner l'art de penser, la morale
, l'ordre social, l'art de mettre les plus grandes forces
de la nature à la disposition de l'homme.
Espérances magnifiques pour l'espèce humaine
conçues sur ces fondemens. On a pensé que, par
l'action combinée de l'Angleterre et de la France
, auxquelles on adjoindrait successivement les autres
nations , suivant le degré de leur avancement, il ne
serait ni impossible
, avec du temps et de la suite, ni
même très-difficile, de relever, sur tout le globe, les
empires dont on étudie les ruines ,
d'imprimer un
mouvement de progrès aux barbares stationnaires
dans leurs commencemens d'une fausse civilisation
, de faire sortir de leurs forêts, par des lois plus belles
que l'harmonie d'Orphée, les sauvages dont nous ne
rougissons pas, quoiqu'ils nous montrent notre espèce,
et parconséquentnos premiers pères vivant avec
les animaux et comme eux ; de civiliser enfin réellement,
non pas quelques parties de l'espèce humaine,
ANALYTIQUE. xxj
mais l'espèce humaine toute entière. On a pu penser
et on a cru qu'un propriétaire doit perfectionner
son domaine, un roi ses États, et l'Europe le globe,
Sur ces vues, M. Suard, l'abbéRaynal, M. de Fleurieu,
quelque temps ministre de la marine, et deux
ou trois hommes de lettres, jetèrent les bases d'une
nouvelle Histoire générale des Voyages. On désirait
qu'il y en eût aussi une nouvelle écrite en même
temps en Angleterre.Ce travail fut commencé et abandonné.
Il en existe des traces en France dans plusieurs
porte-feuilles, et en Angleterre dans des fragmens
d'ouvrages dont lebut ne se laisse pas pénétrer,
commele morceau de Robertson sur l'Indoustan.
Que la philosophie a safolie de la croixcomme le
Christianisme, et que celle de la philosophie
, comme
celle du Christianime, doit faire entrer dans le coeur
humainde nouvellesvertus.Quetout est prêt, excepté
les volontés des puissans de la terre, et la sagesse des
esprits bornés, qui se croitla seule sagesse. Preuves.
Quelque divers que fussent les genres dans lesquels
leurs talens étaient illustres, les Anglais, venus en
France au dix-huitième siècle, étaient tous fortement
empreints de ces idées.
Le premier, qui fit une grande sensation, fut Bolinbrocke.
De son éloquence dans les deux langues,
et de sa philosophie qui n'existait dans aucune langue
encore. Hommages rendus à sa personne par la
France et par Voltaire, à sa mémoire par Saint-Lambert
et par M. Suard.
xxij TABLE
Du lord Stormon
,
nommé le bel Anglais, par
les Français qui ne faisaient que le voir, et le bon
Anglais, par les Français qui vivaient avec lui. Son
ambassade, à Paris, a été l'époque où a commencé
cette haute estime mutuelle des talens anglais et
français, dans le dix-huitième siècle.
La diplomatie et la littérature rapprochées et comparées.
Bruit qu'on fit courir que le philosophe qui
a lancé tant de foudres et de ridicules sur le despotisme
,
Montesquieu, était nommé ambassadeur
à Constantinople. Louis XV l'aurait nommé volontiers
à Londres. Raynal voulut faire entrer M. Suard
dans cette carrière
, et les ministres étaient disposés
à la lui ouvrir. Il aime mieux rester à Paris, où il
est comme un intermédiaire et un ambassadeur entre
le gouvernement et la littérature.
Du Wigh-Wilke, traité de Brouillon par l'auteur
du Contrat Social, et accueilli dans les salons de
Paris comme le Tory Bolinbrocke. Opinions différentes
de M. Suard et de Wilke, sur le genre d'utilité
de ces débats interminables,commepar nature,
entre le parti ministériel de l'Angleterre et le parti
de l'opposition.
Wilke et M. Suard, réfutés tous les deux par
l'auteur de ces mémoires. Ses vues ; il les développe
avec étendue ; il ne peut les croire sans quelque
intérêt et sans quelque importance pour l'Europe
agitée et tourmentée par ces questions.
De Garrick
,
renommé en France pour être à la
ANALYTIQUE. xxiij
fois le Lekain et le Préville de l'Angleterre, et, simple
comédien mis au-dessus de tous les poëtes par une
nation éclairée. Appui que prête à ces prodiges l'opinion
de M. Suard
,
qui s'enthousiasmait difficilement.
Comment il les expliquait ; comment Garrick
les confirmait et les renouvelait presque dans
les salons de Paris, en jouant seul des scènes séparées
du prestige de l'action entière de la pièce, et
du prestige de la scène. Anecdotes qui prouvent la
profonde étude de l'art, faite par ce favori de la
nature.
Idée de M. Suard, sur les rapports qu'il serait facile
et utile d'établir entre les répertoires des théâtres de
ces deux nations continuellement l'une chez l'autre.
De Sterne ; de l'extrême originalité de son caractère
et de ses ouvrages ,
qui semblent d'un fou, et
qui sont sublimes et pathétiques. Ce qu'en dit Voltaire
,
à propos d'un sermon sur la conscience, qu'on
croirait pensé par Locke et écrit par Bossuet. De
Tristam Shandy et du Voyage sentimental. On rit
aux éclats sur le Pont-Neufde la manière dont Sterne
regarde la statue de Henri IV, et, tout à coup ,
les
larmes aux yeux, il tombe à genoux aux pieds de
la statue. Tous ceux qui le voient l'imitent.
D'un Anglais aussi touché des écrits de Sterne,
que Sterne des vertus de Henri IV, et qui promet
une somme très-forte ou plutôt une fortune à celui
qui lui portera une page de Sterne
,
qu'il ne connaît
pas encore. On aurait pu le tromper et s'enxxiv
TABLE
richir aisément, en lui faisant lire la Promenade aux
Invalides et à l'Ecole, Militaire
, par mademoiselle
de Lespinasse, si elle n'était pas écrite en Français,
et plus aisément encore par huit ou dix pages de
madame Suard, si elles n'étaient pas le plus charmant
éloge de T. Sterne lui-même. DE HUME. Ses
ouvrages ,
composés en grande partie en France, ne
lui attirent en Angleterre ni éloges, ni critiques
, ni
persécutions, trois choses qu'il désirait presque également.
Son indifférence plus que stoïque à la chute
de ses ouvrages. Sa gloire commence en France.
De sa querelle avec Rousseau ; M. Suard la fait connaître
à la France divisée entre deux philosophes, tous
les deux étrangers, comme onl'est dans les querelles
de religion et de révolution. Parallèle et contraste
des talens et des caractères de Rousseau et de Hume.
Il en résulte qu'ils ne pouvaient se comprendre en
rien
, et qu'ils devaient se traiter de scélérats à la
moindre rixe. M. Suard, ami intime de Hume et
de tous les ennemis de Rousseau, fut le premier,
et fut même d'abord le seul à soupçonner cette
explication
,
qui transformait en malentendus les
crimes que s'imputaient deux philosophes ; et autour
de M. Suard personne ne croyait que Hume eût
besoin d'être justifié, personne ne voulait beaucoup
que Rousseau pût l'être.
De Gibbon. Sa personne était une caricature
,
comme son portrait par madameBroun ; et il croyait
facilement les femmes éprises de sa personne. Son.
ANALYTIQUE. xxv
histoire de l'Empire romain est un des beaux monumens
des temps modernes
, et la lumière la plus
sûre, répandue sur la portion la plus importante et
la mieux conservée de l'histoire du genre humain.
Rapprochementde quelques pages de Gravina sur le
même empire, du petit volume de Montesquieu sur
les Romains
, et des dix-huit volumes de Gibbon ;
ordre dans lequel ces trois lectures peuvent devenir
une étude bien faite, et une connaissance vaste,
profonde, nette et toujours présente à l'esprit dès
qu'il en a besoin ; seule manière de connaître
,
qui
étend les esprits justes, et empêche les connaissances
de multiplier les esprits faux ; que c'est
dans le cabinet de l'abbé Arnaud et de M. Suard,
autant au moins que dans le sien, que le premier
traducteur de Gibbon, M. de Sept-Chênes mit le
premier volume en état de paraître avec succès en
Français, et que, vers la fin de sa vie, M. Suard a
eu encore des rapports suivis et intimes avec le dernier
et le meilleur traducteur de tout ce magnifique
ouvrage.
De Smith. Sa théorie des sentimens moraux, écrite
avant, ou en même temps que l'Emile. était, avec
l'Emile,le plus bel ouvrage de science morale, après
l'Esprit des Lois. Le Traité de laformation et de la
circulation des Richesses s'est placé à côté de l'Esprit
des Lois, nonpar le génie, mais par la plus vaste et la
plus exacte application del'analyse aux sciences morales
: on peut préférer l'analyse, mais elle n'est pas le
xxvj TABLE
génie. Dans cet admirableouvragede Smith, toutes les
sources de la fortune sont ouvertes, et la plus haute
puissancede l'espritest déployéesur les intérêts et sur
les affaires de tous les peuples, de tous les hommes,
de tous lesjours. S'enrichir et s'éclairer, en le lisant,
paraissent une même chose. On est désormais trèssûr
que les hommes qui aiment, qui estiment pardessus
tout les richesses
, ne mépriseront plus les lumières.
C'est Smith qui a donné mieux que tout autre
droit de bourgeoisie et de cité à la philosophie. C'est
lui qui a le mieux fait comprendre que l'ordre social
est une immense association de maisons de labour
et de maisons de commerce. Que les Anglais
méritent beaucoup de reproche, s'ils n'ont pas déjà
fait traduire cet ouvrage dans la langue des Chinois
,
pour le faire pénétrer en contrebande
, au moins,
dans cet empire toujours fermé du Cathai
,
dans
cet Océan de trois cent millions d'hommes industrieux
et laborieux
,
dont les générations sortent du
néant et y rentrent, sans que leurs travaux aient rien
fait et conçupourle genre humain. Le livre de Smith
serait plus propre que toutes les ambassades à nous
ouvrir cet énorme empire qui a peur de nous.
Que Smith, cependant, dans ses vues les plus
belles et les plus neuves, a été plus d'une fois précédé
par nos philosophes du dix-huitième siècle.
Exemples : Que l'auteur de ces mémoires
,
longtemps
occupé de l'ouvrage de Smith à côté de
M. Suard, croyait tous les doutes de M. Suard en
ANALYTIQUE. xxvij
économie politique fixés, et qu'il n'en était rien. Qu'il
trouvait Smith
, en l'admirant beaucoup, difficile à
lire et difficile à retenir. A quoi il attribuait ces deux
difficultés qu'il éprouvait, et que d'autres peuvent
avoir senties. Que si les motifs de sa critique sont
réels, il n'en est pas qui jettent une plus forte lumière
sur la nature de nos idées et sur les propriétés
du style de ces motifs de M. Suard.
De M. Stewart, employé quelquefois dans les ambassades
de l'Angleterre, et il y a trente ans ,
visitant
la France en philosophe. De son ouvrage sur
l'entendement humain, l'un des plus propres, au
jugement de M. Suard, pour combattre avec avantage
et avec succès la philosophie allemande.
Des Italiens qui se sont le plus occupés de la
France et qui l'ont le plus occupée au dix-huitième
siècle. Du marquis de Carraccioli, qu'on nommait à
Paris l'ambassadeur de Naples, comme s'il n'y en
avait jamais eu d'autres.
De l'abbé Galiani et de ses improvisations pour
l'existence et contre l'existence de Dieu. De ses
commentaires sur Horace ; de ses dialogues sur le
commerce des blés. De ses succès à Paris plus grands
que ses talens.
De Gatti, médecin, qui avait pour la médecine
le génie d'Hippocrate et l'incrédulité de Molière. De
ses promenades aux environs de Paris, où, une lancette
et des germes de petite vérole à la main, il
semait, pour ainsi dire, l'inoculation dans les champs,
xxviij TABLE
et sauvait la vie à des milliers d'enfans sans que
personne s'en doutât. D'un mot de Gatti sur madame
Suard. D'un mot de M. Suard sur Gatti. D'un paradoxe
qu'il avait rapporté des bords de la mer
Noire, sur le bonheur des Asiatiques barbares et
des Européens civilisés. De cette même question
partagée en deux par le voyageur anglais Brown.
Du comte Veri, professeur d'économie politique,
et du marquis Beccaria, professeur en droit, venus
en France comme à la source de leur génie, et qu'on
nommait à Paris les grands seigneurs de la littérature
italienne, quoiqu'ils fussent des professeurs. Le
Traité des délits et des peines sur toutes les cheminées
des salons où allaitBeccaria. DucomteVeri et du
marquis Beccaria entre l'abbé Morellet et M. Suard,
traducteurs ou abréviateurs de leurs ouvrages. Pressentimens
de Beccaria sur les révolutions et sur les
ravages presque inévitables dans le double passage
des erreurs aux vérités, et de l'esclavage à la liberté.
D'Alfieri, de son caractère, de ses courses dans
toute l'Europe, de ses retours continuels à Paris,
où il travaillaità sa gloire, c'est-à-dire, à son théâtre.
De son assiduité à consulter M. Suard et l'abbé Arnaud
lorsqu'il n'osait encore confier à personne le
secret de son talent tragique. De la violence de ses
principes révolutionnaires et de leur apostasie. Comment
il les expliquait.
De l'Espagne et du Portugal, les deux nations de
l'Europe, peut-être, les plus heureusement douées
ANALYTIQUE. xxix
de la nature, et où, grâce à la superstition et au
despotisme, durant toute cette époque, un seul ouvrage
et un seul homme ont paru avec tous les attributs
de l'esprit philosophique du dix-huitième
siècle . l'ouvrage n'est qu'une dissertation sur les
principes économiques, mais il est d'un ministre
espagnol, Jovellanos, et il est digne de Turgot :
c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire.
L'homme est un Portugais né sur les marchés du
trône, un duc de Bragance, mais fait pour être un
homme extraordinaire dans quelque condition qu'il
fût né. De ses rapports avec le duc de Crillon, aujourd'hui
pair de France. De leur amitié formée par
leur amour commun pour les lettres, pour les arts ,
pour l'humanité. Combienil était naturel que ce duc
de Bragance, ce prince Portugais, désirât très-vivement
de connaîtreM. Suard, qui avait imprimé dans
dans les variétés littéraires la relation la plus exacte
du tremblement de terre de Lisbonne, et la plus
honorable aux premiers noms de la monarchie ; et
comment l'occasion lui en fut donnée par le duc
de Crillon. Le plus neuf et le plus touchant épisode
du poëme des Jardins, fourni à l'abbé Delille par le
duc de Bragance.
xxx TABLE
LIVRE SIXIÈME.
Que les beaux-arts, dont les créations ont toujours
été attribuées aux inspirations des dieux ou de
la nature, ont subi de mémorables révolutions toutes
les fois qu'il a été apporté de nouvelles découvertes
dans les principes et dans les procédés de l'art de
penser. C'est ce qui se vit en France dans la peinture
et clans la musique bientôt après l'ascendant que
prit avec éclat la philosophie du dix-huitièmesiècle :
le beau idéal des formes antiques fut transporté par
Vien des statues dans les tableaux, et Gluck donna
l'idée de cette lyre et de ces chants d'Orphée qui,
du haut des rochers de la Thrace, remplissaient les
airs et les forêts, civilisaient les hommes, les animaux
et les pierres. Que Vien ne trouva guère que des
hommes de goût qui l'admirèrent et des disciples qui
le surpassèrent, et que la musique de Gluck, comparée
à celle de l'Italie, fit naître des querelles
presque semblables à celles des révolutions dans
lesquelles changent les lois et les autels des peuples.
Une seule lettre, celle de l'abbé Arnaud sur Alceste,
met tout en feu. Singuliers scrupules du goût
des écrivains piccinistes sur deux expressions de
l'abbé Arnaud,nomméalors par eux le S. Paul du culte
de Gluck. Toute la littérature est divisée avec bien
plus de violenceque dans la dispute sur les anciens et
les modernes. Les deux partis sont bien inégaux en
ANALYTIQUE. xxxj
nombre; ils le sont aussi en force, mais en sens
inverse. Il n'y a que deux hommes de lettres qui se
montrent d'abord pour Gluck ; tous les autres s'arment
pour l'Italie. Brochure de Marmontel, excellente
comme littéraire
,
égale ou supérieure aux
meilleurs articles de ses ÉLÉMENS
,
mais qui aurait
fait deviner que son oreille était fausse. Lettre de
La Harpe bien écrite et pleine de bévues. De l'anonyme
de Vaugirard, et de ses huit à dix lettres,
dont le succès fut aussi brillant et moins contesté
que celui des chefs-d'oeuvre de Gluck, dont elles
étaient la défense. On les attribuait tour à tour aux
premiers écrivains de la nation, ou à quelque talent
nouveau et supérieur à ceux qu'on admirait; exagération
que le voile impénétrable dont l'auteur resta
long-temps couvert excitait, et que le mérite trèsgrand
et très-réel des lettres justifierait en partie.
Que la lutte de l'anonyme avec La Harpe est une des
meilleures leçons de logique dans ces questions de
goût où la logique elle-même doit sortir de l'âme,
comme,les passions, avec les nuances les plus délicates
de tous les sentimens. Que La Harpe, étonné
d'avoir trouvé un adversaire dont il ne triomphait
pas comme des Linguet et des Clément, se hâta de
sortir de la lice ; que Marmontel se tut en faisant
d'abord appel au temps qui ferait tomber Gluck, en
faisant ensuite un poëme satirique qui ne pouvait
prouver que son esprit et son talent, et qu'il a brûlé
pour prouver sa morale et son respect pour d'anxxxij
TABLE
demies amitiés. Que tout ce que les querelles produisent
passe tellement avec elles, qu'il y a peutêtre
quelqu'un à qui il est nécessaire d'apprendre
que l'anonyme de Vaugirard était M. Suard.
Que dans la vie des hommes de lettres il est rarement
question de leur fortune : ils naissent indigens,
ils arrivent rarement et péniblement à un
peu d'aisance ; et voilà toute l'histoire de leur fortune
ou de leur pauvreté
, comme on voudra la
nommer. Qu'il y a d'autres événemens, qu'il y a
même presque dés révolutions dans la fortune de
M. Suard, et qu'on a cru devoir présenter ensemble
les variations qu'elle a reçues en divers temps, parce
qu'elles répandent plus d'unjour sur ce grand monde
ou il a beaucoup vécu, et que ce jour fait voir plus
de vertus et plus de bienfaisance que les préjugés
ou l'expériencen'enfont attendre de ce grand monde.
L'abbé Arnaud
, tout entier à Homère et aux scoliastes,
est prêt à refuser la rédaction de la gazette
de France avec un traitement honnête : la lettre de
refus est écrite et signée ; M. Suard la déchire, se
charge seul de la rédaction, et partage le traitement
avec son ami, qui n'en écrit rien, qui n'en lit rien
,
qui en entend à peine parler. Ce traitement, trop
petit pour le rédacteur lorsqu'il est réduit à moitié,
fait concevoir un nouveau plan à M. Suard
, pour
l'administration de la gazette. Madame de Tessé l'appuie
auprès d'un premier commis. Le premier commis
s'étonne et s'indigne que des hommes de lettres
ANALYTIQUE. xxxiij
veuillent cesser d'être pauvres. Colère de madame
de Tessé contre le premier commis. Madame de
Grammont se joint à elle. Ce plan, qui triplait les
profits des affaires étrangères
, est adopté par le ministre
,
M. de Choiseul ; il vaut aux deux amis dix
mille francs à chacun. C'était là pour eux une fortune
, et elle était même trop grande pour qu'on ne
la leur enlevât pas. Elle leur est enlevée, dans un
changement de ministre
, par Marin
,
le même que
celui de Beaumarchais. Quel fut le prétexte de cette
injustice, aussi contraire aux intérêts du gouvernement
qu'à ceux des deux hommes de lettres, membres
de l'Académie Française. Combien tout Paris et
tout Versailles s'intéressent à eux, et comme cet intérêt
éclate, surtout, après la séance du concours de
la Saint-Louis, où l'on venait d'entendre l'éloge de
Fénélon. Une indemnité leur est accordée.
Un particulier plus généreux encore fait remettre
à la porte de M. Suard, sans se nommer, un contrat
de rente constituée au capital de vingt mille
francs. Comment il est contraint à se nommer par
les refus
, autrement invincibles, de M. Suard ?
M. Suard est censeur des théâtres pendantlongues
années
, et il n'a qu'une seule querelle avec un seul
auteur , avec Beaumarchais, au sujet du Mariage de
Figaro, que le censeur ne trouvait pas d'une assez
bonne morale. Beaumarchais n'avait plus affaire aux
Goësman, aux Marin et aux Baculard : les avantages
qu'il prenait sur eux, M. Suard les prend sur
c
XXXIV TABLE
lui, en répondant, comme directeur de l'Académie,
au discours de réception de M. le marquis de Montesquiou
; succès de cette réponse, aussi éclatant que
celui des Lettres, de l'Anonymede Vaugirard. Mot du
roi de Suède, GustaveIII, qui était à cette séance.
De M. de Vaine ; de soit esprit
,
de sa facilité à
traiter en grand les affaires les plus importantes et
les plus difficiles ; de son amour éclairé pour les lettres
, et des dîners où il réunissait les premiers talens
aux premiers hommes de la cour et de la ville.
Manière ingénieuse et noble dont M. Suard guérissait
les blessures faites quelquefois par le ton de
M. de Vaine, à l'orgueil des grands noms et des
grandes familles. Avec quel bonheur M- Suard cite,
à ce sujet, La Bruyère, secrétaire des commandemens
de M. le Prince, et qui se jette du coté du
peuple. Que dans ces dîners de M. de Vaine, où
tout était gens de cour, gens de lettres, ou gens du
monde
, se traitaient, ainsi que chez Helvétius
, ces
questions d'ordre et. de bonheur public
,
qui ont
rendu certains banquets de la Grèce si célèbres ;
qu'en distribuant les fonctions et les places au sort,
on aurait pu composer, en petit et comme en relief, le modèle parfait d'une représentation nationale.
ANALYTIQUE. xxxv
LIVRE SEPTIÈME.
Certatum totis concussi viribus orbis.
Que les révolutions des événemens et des lois,
sont toujours précédées par des révolutions dans les
idées, et que la logique, dont le nom n'est guère
prononcé que dans les écoles, est la première puissance
de la terre ; que cette vérité est également
prouvée par les catastrophes presque continuelles
,
et par les prospérités si rares de l'état social : elle a
même été sentie profondément plus d'une fois et par
les peuples et par ceux qui les gouvernent. Preuves.
Que la logique d'Aristote prépara les plans d'Alexandre
, pour mettre les trois grandes parties de
l'ancien monde sous un meilleur génie ; que la logique
de Locke a servi à la seule révolution heureuse
de l'Angleterre ; la logique de Franklin à celle
de l'Amérique anglaise ; et que la logique de Condillac,
demandée pour une révolution de la Pologne,
fut publiée très-peu d'années avant la convocation
des États généraux de la France.
On a vu M. Suard, sans aucun grand monument
littéraire et philosophique, exercer une influence
très-étendue et très-heureuse sur la révolution des
idées; on va le voir, sans place et sans mission,
figurer avec distinction, dans la révolution des événemens
,
parmi les hommes revêtus, les uns de la
puissance des rois, les autres de la puissance des
peuples.
xxxvj TABLE
Que ce ne sont ni des désordres dans les finances,
ni des intrigues de cour qui ont pu amener la révolution
de la France. Tous les présages en étaient
heureux : tout persuadait que notre liberté ne serait
pas enfantée dans les tempêtes comme celle de l'Angleterre.
Les imaginations ardentes se calmaientpour
mieux contempler ces présages ; les imaginationscalmes
s'enflammaient en les contemplant. M. Suard
leur ouvrit d'abord toute son âme.
Il n'y avait pas très-long-temps qu'il venait de
faire un troisième voyage en Angleterre
, et il l'avait
fait avecM. Necker. Rien n'avaitpu échapper à de pareilles
observateurs des prospérités de l'Angleterre,
et ils les avaient vues sortant toutes de sa constitution
comme on voit un fleuve sortir de ses sources.
Inquiétudes de M. Suard
,
dès les premiers troubles
des Etats généraux, et son effroi des premières opérations
de l'Assemblée Constituante, moins encore
parce qu'il les jugeait mauvaises que parce qu'il les
voyait précipitées. Il ne combattait point par le raisonnement
les principes des lois et de l'ordre social
tirés de la nature de l'homme, mais il en croyait l'application
trop difficile et trop dangereuse au milieu
de tant d'habitudes et même de droits qui ont d'autres
origines. Il voulait qu'on ménageât beaucoup
,
et qu'on ne méprisât point du tout cette faiblesse
de l'esprit humain, qui se confie plus aux exemples
qu'aux théories. Il aurait voulu voir, dans sa patrie,
toute la constitution anglaise, mais devenue franANALYTIQUE.
xxxvij
çaise, par cet amour de leurs rois, que les Français
ont eu si souvent et les Anglais si rarement. Il
n'attendit rien de bon, ni de l'ouvrage, ni de la
retraite de l'Assemblée Constituante.
De la seconde assemblée ou législature : dès sa première
séance, on put voir que l'assemblée redoutait le
trône
, et que le trône redoutait l'assemblée. Les
mêmes craintes se répandent partout, et divisent
entre eux les amis même de la liberté.
De M. de Boulogne
,
fermier général, qui n'était
esclave ni du pouvoir ni de l'or, et qui réunissait,
dans des dîners de toutes les semaines, M. Suard,
M. Dupont de Nemours, dont la longue vie a été
consacrée aux idées les plus libérales et les plus généreuses
; M. de Lavoisier, qui n'a pas été créateur
seulement en chimie
,
mais qui a donné à l'Europe
le plan de l'instruction publique
,
la plus propre à
rendre toutes les connaissancespopulaires et tous les
peuples capables de se gouvernereux-mêmes ; l'abbé
Morellet, qui n'a été arrêté dans les routes de la révolution
que lorsqu'il y a vu des traces de sang. Les
autres convives pensaientcomme euxou d'après eux ;
là on craignait pour le trône..
Dans d'autres dînés, et presque de tous lesjours,
se réunissaient Condorcet qui, avant sa trentième
année
,
avait été, parmi tous les savans, jugé le plus
digne d'être le secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences, et plus propre encore, plus appelé par
son génie et par ses vertus aux conseils où se délixxxviij
TABLE
bèrent les lois des nations ; la nombreusedéputation
de la Gironde, sachant tous leur Montesquieu par
coeur, parlant tous avec facilité et avec effet de leurs
bancs et même de la tribune ; et parmi eux Ducos et
Vergniaud cités si souvent tous les deux, Ducos,
pour une foule de mots pleins de goût et de lumière ,
Vergniaud
, pour son improvisation sur l'Appel au
peuple, l'un des discours les plus éloquens de notre
langue ; quelques membres de l'Assemblée Constituante
et quelques hommes de lettres qui surveillaient
les événemens, les délibérations et leurs résultats
, avec autant d'assiduité
,
d'anxiétés et de
courage que s'ils avaient été les représentans perpétuels
de la France : là, on craignait pour la liberté
et pour le peuple.
Quoique M. de Boulogne et plusieurs de ses con- vives habituels aient péri sur l'échafaud, il n'est rien
resté contre leur mémoire des accusations qui les ont
tous frappés ou menacés de mort. La mémoire de
Condorcet et des Girondins n'obtient pas plus de
justice que leurs personnes : ils restent encore accusés
d'avoir prêté serment de fidélité à la constitution
monarchique de 91, avec l'intention et le plan d'instituer
la république : et madame de Stael même le
dit formellement des Girondins.
Ce qui a pu le faire penser et d'eux et de beaucoup
d'autres, c'est leur opinion sur cette espèce
d'hommes vraiment nouveaux sur la terre qui composent
ce qu'on appelle en Europe TIERS-ETATou
ANALYTIQUE. xxxix
COMMUNES:de ce qu'elle est : des circonstances
qui l'ont fait naître et de sa supériorité sur les nations
mêmes auxquelles l'antiquité doit toute sa gloire.
Que les philosophes qui préparaient et qui prédisaient
une révolution avaient agité dès long-temps
la question : Auxquels des peuples ou des rois la liberté
doit-elle demander des constitutions? lesquels
sont le plus capables de bien commencer et de bien
achever ces ouvrages ? Réponse des philosophes
,
de
Turgot, surtout, et de Condorcet, à cette question.
Qu'il est certain que les Girondins voulaient rester
fidèles à la constitution monarchique; que le 10 août
leur parut dirigé contre leur députation, ainsi que
contre le trône.
Conduite de M. Suard dans la journée du dix
août et dans les suivantes.
DE LA CONVENTION: qu'elle est, sans aucun doute, le
plus grand phénomène de l'histoire des siècles. Sous
combien de rapports cela est vrai. Combien il est impossible
d'en écrire aujourd'huila véritable histoire ;
qu'il l'est peut-être même que la postérité en ait
jamais une, à moins qu'elle ne soit demandée par les
Bourbons eux-mêmes,élevés au-dessus des ressentimens
les plus naturels et les plus légitimes,convaincus
que plus cette histoire serait hardie et exacte ,
plus
elle serait glorieuse à la grande victime. Ce n'est pas
un martyrologe qu'il faut
, ce sont des pages telles
qu'en écrivait Tacite sur Helvidius Priscus et sur
Agricola. La vérité seule peut faire parler de la
xl TABLE
même manière toutes les voix de la renommée ; et
si on la laisse échapper au seul moment où on peut
la saisir, des événemens, faits pour retentir dans
l'étendue de tous les âges
,
leur seront racontés en
problèmes rendus insolubles par les erreurs et par
les calomnies des partis opposés.
Nul mortel n'a élevé son âme si haut vers le ciel
que Louis XVI en écoutant son arrêt de mort ; mais
si on veut que ses images soient, dans tous les siècles
, sur les autels des adorateurs de la vertu, il
faut qu'il soit convenu que beaucoup de noms donnés
aux Conventionnels sont du même genre que
le nom de tyran donné à Louis XVI ; c'est alors
que les Français et leurs rois seront à leur place
dans l'univers, comme les rois dans le coeur des
Français et les Français dans le coeur de leurs rois.
Du 13 VENDÉMIAIRE. Résumé en deux discours de
tous les discours des sections et de toutes les réponses
de la Convention. Que M. Suard marchait avec
les Sections, mais qu'il raisonnait autrement et mieux
qu'elles. Combien toutes les attentes et des vaincus
et des vainqueurs devaient être trompées par celui
qui prolongea
,
dans toute la durée de cette nuit
sombre et ensanglantée, les lugubres retentissemens
du canon de St.-Roch.
D'une maison républicaine que M. Suard préféra
pour son asile
, comme le plus sûr au premier moment.
D'un manuscrit de Condillac sur la Langue
des Calculs, qu'il trouva dans cet asile
, et qui l'ocANALYTIQUE.
xlj
cupa de calculs à plus de soixante ans, avec autant
de passion qu'à vingt ans, aux îles Sainte - Marguerite.
DE LA CONSTITUTIONde l'an III. Combien sont attentives
et les nations et leurs passions
,
à la manière
dont est lancée
, pour ainsi dire , et dont s'avance
sur les flots des événemens
, une constitution nouvelle
d'un grand peuple : de quel oeil celle de l'an
III était regardée
,
d'un côté, par les restes des Jacobins
,
de l'autre
, par les royalistes français et par
les puissances absolues de l'Europe. Quels en étaient
les caractères et les attributs dominans ; de sa simplicité,
et de sa facilité à recevoir tout ce qui pouvait lui
manquer. Que cet avantage si grand avait l'inconvénient
de lui donnerje ne sais quel air d'un provisoire.
Commencemens de prospérités qui en pataissent
des résultats visibles, et qui peuvent lui donner
cette perpétuité dont elle n'avait pas, peut-être, les
principes en elle-même. Divisions entre les membres
du Directoire et entre ceux des deux Conseils législatifs.
DeClichi. Bruit de conspirations.De Hocheet de
Chérin. Du 18 fructidor. De la conduite d'Augereau
dans cette nuit, qui devait être fatale à la République
,
même en la sauvant. De ce qui se passait au
palais du Luxembourg, chez Barras, chez La Réveillère-
Lepaux, chez Rewbel. Que la conspiration
contre la République était réelle
,
puisqu'elle a été
avouée par les conspirateurs mêmes. Ce qui l'a rendue
difficile à croire, quoique évidente
,
c'est que
xlij TABLE
l'esprit de parti et la haine, qui né renferment jamais
la vérité dans ses bornes, ont puni comme conspirateurs
des hommes éclairés qui regrettaient le trône
des Bourbons en aimant la liberté, et, par leurs opinions',
soit à la tribune, soit dans les journaux, affaiblissaient
la République sans conspirer contre elle.
Trois sortes d'hommes, dont les derniers étaient
aussi différens des deux premiers que les rayons du
soleil le sont des orages ,
furent confondus dans les
mêmes punitions. Les uns attendaient le moment et
l'ordre d'égorger ; les seconds intriguaient dans
les Conseils législatifs sans parler et sans écrire; les
troisièmes développaient avec de grands talens des
principes et des opinions monarchiques
,
mais dont
les républiques elles-mêmes peuvent avoir grand
besoin.
Qu'il y avait accord entre ces trois sortes d'hommes
,
mais pas concert. De Carnot ; de Boissid'Anglas.
Qu'on a le droit, hors de l'enceinte des pouvoirs
constitués
,
de voter dans les républiques pour la
monarchie
,
dans les monarchies pour la république.
Développemens et démonstration de ce principe du
droit naturel et du droit social. Quelle devait être
la conduite des deux Conseils et du Directoire
victorieux avec des hommes tels que les Barbé-
Marbois
,
les Siméon, les Portalis
,
les Suard et les
Camille Jordan. De la déportation ; que jamais elle
ne fut plus commune que dans les horreurs de l'emANALYTIQUE.
xliij
pire romain. Tous les principes de la justice criminelle
sont violés dans ce genre de peine. Vues sur
une législation de divorce social pourles temps révolutionnaires
; qu'elle pourrait servir grandement au
perfectionnement de l'espèce humaine et du globe
qu'elle habite.
De M. Suard échappé à la déportation par les
avertissemens de madame de Stael, et réfugié avec
sa femme à Coppet, chez M. Necker. De ces deux
âmes liées par tant de souvenirs, de services et de
bienfaits. De leurs entretiens sur le 18 fructidor et
sur la question des républiques et des monarchies.
Ouvrage de M. Necker sur la même question,
et de ses deux plans
,
l'un d'une monarchie, l'autre
d'une république. Combien cet ouvrage est à l'ordre
du jour de l'Europe, et même des deux hémisphères.
Madame Suard revient à Paris
, et M. Suard est
obligé de chercher à Anspach un asile plus sûr que
la Suisse. Il y retrouve, dans une grande réunion
d'émigrés, cette France de sa jeunesse qui lui était
si chère
,
qu'il ne voyait plus en France depuis près
de vingt ans. Lettres à sa femme qui égalent en
talent et surpassent en intérêt les meilleures de ces
correspondances devenues une partie si précieuse
de nos richesses littéraires. Du 18 brumaire, qui
porte dans toute l'émigration l'espérance d'un nouveau
Monck, et de la folie de cette espérance. Les
sciences morales et politiques exclues de l'Institut.
M. Suard nommé secrétaire perpétuel de la seconde
xliv TABLE ANALYTIQUE.
classe. Du procès de Moreau et de la mort du duc
d'Enghien. Correspondance à ce sujet entre M. Suard
et le duc de Bassano. — Controverse sur Tacite
entre l'empereur et M. Suard, au palais des Tuileries,
en présence d'une partie de la France et de
l'Europe. Des grands prix décennaux. Examen de
conscience trouvé sur des papiers volans de M. Suard,
écrits peu de jours avant sa mort.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR
LE XVIIIe. SIECLE.
LIVRE PREMIER.
IL n'y a pas trois ans encore, un convoi funèbre,
sans aucune de ces magnificences du deuil dont la
vanité veut décorer la mort même, fixa tous les
regards en traversantunepartie de cette capitale.
C'était celui d'un homme de lettres, d'un grand
âge. Aucun parent de son nom n'offrait l'image et
l'exemple de la douleur, et desregrets douloureux
se montraientdetoutes parts. On ne voyoit que des
yeux en larmes dans un cortége composé de noms
illustres dans l'histoire, dans le gouvernement,
dans les académies. Sur les bords de la tombe
les voix élevéespour rendre des hommages d'ins-
I. 1
3 MEMOIRES
titution, ne purent guère faire entendre que des
expressionsdu sentiment.
L'homme de lettres, ainsi honoré par des
larmes, ne laissait pas une gloire fondée sur des
triomphes nombreux de l'éloquence et de la
poésie : c'était le convoi funèbre de M. Suard,
et le goût exquis, l'esprit éminemment juste et
délicat, qui respirent dans le trop petit nombre
de ses écrits, ne sont pas des attributs assez généralement
sentis pour obtenir un concours si
touchant de respects et de regrets. Ces expressions
du coeur ne s'accordent jamais aux seules
distinctions littéraires. Mais, dès sa jeunesse
,
M. Suard attacha à son caractère une grande considération
; et jusqu'aux derniers jours de sa
longue vie, il a été toujours aimable et toujours
plus considéré. Il a vécu dans toutes les conditions
de la société; il a vu les générationsparaître
et disparaître autour de lui, et toutes ont reçu
de lui des exemples propres à tous les états et à
tous les âges. Ce sont là les souvenirs qui ont
accompagné et consacré le convoi funèbre de
M. Suard ; ce sont encore ceux qui composeront
en très-grande partie ses mémoires historiques.
Les gens de lettres, depuis même qu'ils se sont
beaucoup répandus dans le monde, y vont plus
qu'ils n'y vivent; c'est pour eux comme un pays
HISTORIQUES. 5
voisin qu'ils visitent pour l'observer, pour le
connaître et pour le peindre. M. Suard y vivait;
c'était son pays. On eût dit que le monde, celui
surtout où il y a le plus d'esprit, de grâces et de dignité,
ne pouvait se passer de lui ; et lui n'a guère
aimé la retraite et la campagne, que parce qu'elles
étaient nécessaires au bonheur de sa femme.
Le goût de la société
,
quoiqu'on puisse aisément
s'y méprendre, était loin d'être alors celui
de la dissipation : dans les beaux jours du dixhuitième
siècle, les mêmes précisément que les
plus beaux jours de la vie de M. Suard, ce
qu'on appelle le monde n'était point ces réunions
d'esprits frivoles profondément remplis de bagatelles.
Voltaire et Montesquieu en parlent ainsi
plusieurs fois, mais dans des ouvrages où euxmêmes
, au milieu de tant de grandeurs de leur
génie, négligent peu d'occasions de parler légèrement
de choses légères. Ils n'étaient pas seulement
les oracles du monde
,
ils en étaient les
modèles
,
ils étaient profonds, et ils savaient
plaire. Le monde, de son côté, qui se piquait surtout
d'être aimable, ne craignait plus de cesser
de l'être, en appelant les lumières au milieu de
ses plaisirs. Une philosophie, jusqu'alors assez
étrangère et aux sciences et aux lettres, s'était
placée entre les unes et les autres, pour prêter
4 MÉMOIRES
aux sciences quelques-uns des agrémens de la
littérature ,
à la littérature quelques-unes des
profondeurs des sciences et les rendre plus propres,
par cette alliance, à ces sociétés brillantes
qui voulaient cultiver leur raison, mais sans la
•fatiguer, qui voulaient jouir, et qui cherchaient
à connaître. L'esprit humain faisait des progrès
au milieu des théâtres, des concerts, des ateliers
,
des salons. Ceux que décoraient les noms
de la monarchie ne paraissaient plus dignes de
leur nom qu'avec de l'instruction et du goût.
Dans les passions mêmes de la jeunesse, où la
jeunesse, la beauté et la grâce paraissent dispenser
de tous les autres charmes, ceux de l'esprit
et de la parole
,
s'ils ne commençaient pas
les triomphes, en garantissaient mieux la durée.
Le mot si piquant de Louis XIV, en voyant ensemble
,
des croisées de Versailles, Racine et
Cavoie, ne pouvait plus avoir d'application : les
grands seigneurs et les grands écrivains étaient
tropsouventensemblepourquecelafûtremarqué.
Tout autre monde, sans doute, aurait pu encore
attirer M. Suard ; celui-là seul pouvait le
retenir ou le rappeler souvent. Ces réunions de
tant d'hommes éclairés, de tant de femmes spirituelles
et sensibles, étaient infiniment propres
à développer toutes les délicatesses du goût et
HISTORIQUES. 5
du tact dans celui même qui n'en aurait eu encore
que le germe : mais, suivant le témoignage
d'un homme célèbre qui y vivait depuis longtemps
, M. Suard, au moment où il arriva de
sa province, avait déjà, dans ses manières et
dans son langage, le ton que les cours de l'Europe
venaient étudier à Paris et à Versailles.
C'est d'autres avantages qu'il devait y recueillir;
c'est là qu'il pouvait rendre le plus de services
à plusieurs de ses contemporains qui ont été ses
amis et la gloire de leur siècle. Très-vite intimement
lié avec les plus illustres, tout ce qu'ils
avaient de lumières, il les eut bientôt acquises,
et elles devenaient plus pures en entrant dans
son esprit.
Ecrite dans toute son étendue, sa vie serait liée
à presque tout ce qui s'est fait, tout ce qui est
arrivé de grand et de mémorable dans le dixhuitième
siècle ; en la réduisant même, dans
ce vaste tableau, aux limites qu'elle, doit avoir
,
on verra qu'il n'est pas aussi facile de marquer
des bornes à l'heureuse influence qu'il a exercée.
Presque à toutes les époques, placé entre
ceux qui gouvernaient la France et ceux qui
l'éclairaient
,
il fut toujours estimé , chéri ,
consulté par les uns et par les autres ; nul n'a
jamais mieux connu la juste mesure de toute
6 MEMOIRES
l'obéissance qu'on doit à l'autorité , et de tout
le respect qu'on doit au génie.
Celui qui écrit ces mémoires historiques a trop
connu les qualités réelles de M. Suard, il a
eu trop d'occasions de les honorer et de les chérir,
pour qu'il lui soit possible d'exagéreren rien
son mérite : if aurait plutôt pour sa mémoire la
modestie qui lui était si naturelle. Si, malgré
cela, il devient inévitable que cette vie soit
assez souvent un éloge, ce n'est pas l'écrivain
,
c'est la vérité qui l'aura ainsi voulu : elle
devrait obtenir grâce même pour un panégyrique.
M. Suard naquit
,
dans les derniers mois
de 1732, à Besançon
, et dans une famille dont
la condition semblait le destiner aux lettres. Son
père était secrétaire de l'Université. Il put faire
d'excellentes études sans sortir de la maison paternelle
, sans s'éloigner de sa mère et d'un frère
qu'ila toujours tendrementchéri. La nature nourrissait
ainsi tous les jours son coeur de sentimens
profonds et doux, en même temps que l'instruction
formait son esprit. Il profita de toutes
les leçons avec tant de facilité, qu'on eût dit qu'il
ne faisait que se ressouvenir de ce qu'il apprenait.
Dans tous les concours, il remportait tous les,
prix; et, ce qui est rare
,
jusque dans les colHISTORIQUES.
7
léges, il n'en était que plus aimé de ceux qui les
lui avaient vainement disputés.
Ces couronnes de l'enfance ne l'occupaientque
les jours des compositions et les jours du couronnement.
L'aimer, être aimé de lui, étaient
d'autres prix pour ceux dont les efforts avaient
un peu balancé ses talens. Cette extrême facilité
lui laissait beaucoup de temps, et il l'employait
tantôt à des lectures plus fortes que ses études,
tantôt à ces exercices du corps qui développent
la force, l'adresse
,
la grâce et le courage.
Les contemporains de Platon et ses historiens
n'ont pas dédaigné d'apprendre à la postérité que
celui qu'on a nommé l'Homère des philosophes,
celui qui a disputé si long-temps à Aristote la
souveraineté de l'esprit humain, très-supérieur
dans les arts des gymnases, en remportait les
prix, et en donnait des leçons au milieu de la
savante Athènes. Dans les écoles de la Grèce
, la gymnastique et la philosophie étaient unies
comme l'âme et le corps. On n'en faisait pas à
deux
,
dit Montaigne, ce n'était ni un corps
ni un esprit qu'on voulait former, c'était un
homme. Il s'en faut bien que cette union si nécessaire
ait été long-temps négligée en France ; nos
universités ont eu presque toujours à côté d'elles
des écoles d'escrime : celles de Montpellier, de
8 MEMOIRES
Toulouse, de Besançon, ont eu une célébrité plus
éclatante encore par quelques duels que par tous
les assauts et tous les prix d'armes. Les duels et
le préjugé qui les rend quelquefois inévitables
sont un grand mal ; mais ce mal en évitait de
plus funestes à la jeunesse consacrée aux lettres
et aux talens du goût.
Les universités et les garnisons mettaient toujours
en présence et souvent en rivalités de beaucoup
de genres, un essaim brilant de jeunes officiers,
presque tous de la noblesse, et dé jeunes
étudians presque tous plébéiens. Les uns ne voulaient
rien reconnaître d'égal, les autres rien de
supérieur. Les jeunes guerriers nourrissaient leur
orgueil dans l'histoire ou dans la généalogie de
leurs ancêtres : les jeunes écoliers exaltaient leur
fierté dans l'histoire ancienne, oùsont les titres de
noblesse et dé gloire de toute l'espèce humaine.
Dans les querelles que ces dispositions devaient
faire naître ,
le maniement journalier des armes,
les exercices à feu, ou les petites guerres, images
des grandes, auraient donné trop d'avantage aux
militaires sur des étudians qui n'auraient manié
que des livres. Les plébéiens
,
pères de famille
,
ne voulaient pas que leurs enfans souffrissent
d'insultes ; ils ne voulaient pas non plus qu'ils
eussent à soutenir des combats trop inégaux en
HISTORIQUES. 9
dangers; ils avaient demandé et on avait établi ces
écoles d'escrime dont on a essayé de dégrader
jusqu'au nom. Personnene fut disposé à croire que
l'art qui ne déshonore pas la guerre peut déshonorer
les duels : tout le monde pensa que le courage
adroit est plus courage encore que celui qui est
furieux et aveugle; et les écoles d'armes, maintenues
par les municipalités, furent protégées
par les rois qui n'étaient pas seulement les chefs
de la noblesse, mais de la nation.
M. Suard, à Besançon, remportait tous les prix
des salles d'armes, comme tous les prix des classes.
Cette habileté, dangereusepar elle même, ne pouvaitpas
porter à des provocationsunjeune homme
d'un naturel doux, et qui était à la fois dans un
collége et dans sa famille. Quand ce n'est pas pour
sa patrie que l'on combat, on se bat plus difficilement
si près de son père et de sa mère. On
doit les. sentir percés par les coups qu'on reçoit
soi-même. Mais cette adresse fit figurer M. Suard
avec un Courage très-facile et très-généreux dans
deux affaires d'honneur qui attirèrent sur lui trop
de persécutions et trop de distinctions pour qu'on
puisse en éviter les détails. C'est presque le commencement
d'une vie, et il n'en est point que
ces détails ne pussent beaucoup honorer.
Le régiment du Roi, envoyé souvent à Besan10
MEMOIRES
çon, venait d'y arriver de nouveau. Son nom
l'avertissait d'être plus national que les régimens
qui ne portaient que des noms de provinces, et
il n'en était que moins populaire. Un jeune officier,
moins jeune pourtant que M. Suard qui
n'avait que dix-sept ans, le voyant marcher au
haut de la rue ,
lui crie : Bourgeois, le bas du
pavé. L'injure était sans motif. M. Suard ne
pensait ni au haut ni au bas de la rue. Le bourgeois
était sans épée; il n'y avait, pour le moment
, au moins
, aucun danger, ni par conséquent
aucune bravoure à l'insulter. M. Suard
passe de l'autre côté du pavé, mais en regardant
assez fixement l'agresseur pour être sûr de le
reconnaître.
Bientôt muni d'une épée, il le voit venir à
lui dans une rue solitaire. Il lui crie à son tour,
en dégainant : Défendez-vous , Monsieur. Les
épées se croisent ; sa grande supériorité fait
bientôt reconnaître à M. Suard que le provocateur
n'est pas aussi dangereux que courageux ;
il le ménage
, et le blesse pour lui donner seulement
une leçon. L'officier se retire avec la
conviction qu'il doit la vie à la noblesse des
sentimens d'un bourgeois.
Le duel avait fait très-peu de mal ; il fait
beaucoup de bruit. Le colonel du régiment, le
HISTORIQUES. 11
gouverneur de la ville veulent absolument savoir
quel est l'étudiant qui porte l'épée et qui
s'en sert si bien. Le blessé pouvait, sinon le
nommer , au moins le signaler. Il s'y refuse.
On le met aux arrêts comme à une espèce de
question. Il persiste à ne pas donner le signalement
qu'on veut lui arracher. Ce silence vraiment
noble
,
s'il n'effaçait pas entièrement le
tort de la provocation, l'atténuait au moins infiniment.
Voilà, dans toutes les conditions, les
sentimens naturels à la jeunesse. Qu'on eût rapproché
dans ce moment le jeune étudiant et le
jeune militaire
,
ils se seraient précipités dans
les bras l'un de l'autre ; et le spectacle de leur attendrissement
mutuel, fait pour toucher toutes
les âmes, aurait pu adoucir le féroce orgueil qui
a donné lieu à tant de duels plus funestes. Les
jeunes gens ,
étudians ou soldats
, se ressemblent
trop pour ne pas aimer
,
les uns dans les
autres, les agrémens
,
la gaieté, les folies même
de leur âge. Ce n'étaientpas leurs passions, mais
celles d'unmauvais ordre social, qui les divisaient
et les faisaient égorger les uns par les autres.
Quelques jours après, un autre officier du
même régiment, M. DE MEZI
,
fait à un étudiant
nommé Colin, ami du jeune Suard, un de ces
outrages pour lesquels l'honneur et les principes
12 MEMOIRES
ne demandent pas seulement du sang, mais la;
mort, un de ces outrages qui révoltent la nature,
et qui ont dû faire naître de mortels combats
particuliers avant les duels et leurs doctrines.
Le combat est décidé sur-le-champ, M, Suard est
choisi pour témoin
, par Colin ; et Colin, moins
habile que son témoin, Colin, qui ne savait ni
ne voulait, probablement, modérer ses coups ,
dès les premiers, étend sur le carreau son adversaire.
Si près des montagnes de la Suisse ,
la.
fuite était facile et prompte, les asiles fidèles ;
Colin y fut bientôt en sûreté.
M. Suard
, en restant à Besançon
,
quoiqu'il
n'eût qu'assisté au combat, restait exposé à tous
les ressentimens, à toutes les vengeances qu'on
ne pouvait prendre sur son ami. Se cacher ,
c'eût été faire courir après soi tous les soupçons :
il crut d'abord les avoir tous éloignés, en jetant
son épée, qui l'accusait, dans une maison dont
les croisées étaient ouvertes , en se montrant
et se promenant dans tous les lieux publics
,
en disant tout à son père et à sa mère, persuadé
qu'ils veilleraient sur lui mieux que lui-même.
Mais les chefs civils et militaires ,
le parlement,
la garnison, l'Université, la ville entière,
tout, est en rumeur à la vue du cadavre étendu
en plein jour dans une rue , et reconnu pour
HISTORIQUES. 15
le neveu du ministre de la guerre. Les proclamations
retentissent dans tous les quartiers, les
monitoires dans toutes les églises, pour solliciter
les révélations des consciences hardies et des
consciences timides. Tant de bruit, et tant de
recherches de leur fils remplissent de terreur
les parens de M. Suard ; ils l'éloignent ; ce dépôt
si cher, ils le confient à un homme qu'ils
estiment depuis longues années, dont ils doivent
être aimés, et qui vivait à sept ou huit lieues de
Besançon. Pour le lui rendre plus sacré
,
ils lui
font toutes les confidences qu'ils ont reçues euxmêmes
de leur enfant. Leur ami ouvre avec empressement
ses foyers champêtres à leur fils ;
il a l'air de le mettre en hâte sous la garde de
ses dieux pénates. Dès le lendemain, il va tout
révéler au gouverneur de Besançon, et il tient
toutes ses portes ouvertes aux sbires.
Dans un récit de cette perfidie, écrit de la main
de M. Suard, le nom du perfide est d'abordtracé,
et ensuite effacé. C'est un pardon : plus il est généreux,
plus il doit être respecté. Nous n'avons
pas cherché à découvrir le nom à travers les ratures.
Mais, ou c'était la première trahison de l'infâme,
ou il avait commis d'autres crimes restés
profondément ignorés trente ou quarante ans.
14 MEMOIRES
La première supposition peut faire trembler les
âmes les plus sûres de leurs vertus; la seconde
pourrait jeter des alarmes dans les liaisons les
plus longues et les plus intimes.
Un malheur pour l'état social qui n'est pas douteux
, c'est la supposition qu'il y ait des circonstances
où de pareilles infamies soient utiles au
maintien des lois et de l'ordre public; et l'on va
voir comment sont exécutés les ordres des autorités
qui reçoivent de semblables révélations avec
confiance et reconnaissance.
Il ne s'agissait que de surprendre et d'arrêter
dans son asile un jeune homme de dix-sept ans ,
qui ne pouvait être soupçonné que d'avoir obéi
aux lois de l'honneur et de l'amitié. On en charge
un certain Minari, espèce de gendarme ou de
soldat du guet, réservé d'ordinaire aux arrestations
des brigands les plus souillés, les plus dangereux,
etnonmoins redouté que lesbrigands, dans
toute la Franche-Comté. Il est introduit en silence,
avant le jour, dans la chambre où dormait
M. Suard, et, ouvrant les rideaux avec fracas,
lui signifie son arrestation avec la politesse la plus
dérisoireet la gaieté la plus insultante. On accourt
de plusieurs maisons où M. Suard était connu et
aimé ; il écrivait à son père : tous les voisins ont
été à l'instantdans ma chambre , tous en larmes
HISTORIQUES. 15
et dans une consternation inexprimable : moi seul
je me montrais tranquille, quoique je le fusse
moins quepersonne. Que cette expression de son
trouble était naïve ! et que, dans unjeune homme
qui venait de montrer tant de courage, un tel
aveu annonçait bien une âme simple, vraie et
noble !
Dans ces mouvemens si naturels à toutes les
âmes, Minari croit voir un commencement de
mouvement séditieux. Il mange, il boit, et ne
détourne pas de sa proie des yeux qui menacent
encore tous les spectateurs. Il avait craint que le
bruit des chevaux ne donnât le signal de la fuite
à celui qu'il venait arrêter ; il les avait laissés à
Membré , petit village à une lieue. Il fallut faire
cette lieue à pied, exposé comme un malfaiteur
à tous les regards. Un mouchoir attaché par un
bout à un bras de M. Suard, et par l'autre bout
à un bras de Minari, était tout-à-fait superflu
comme précaution
, et, pour l'affront, était plus
que d'être garrotté. A Membré, le curé du lieu
prête à M. Suard un cheval et des bottes ; et les
gendarmes, en plaçant son cheval au milieu de
leurs chevaux, pouvaient, sans aucun inconvénient
pour eux, lui sauver toutes les rigueurs et
toutes les ignominies de la marche. Ils jugent nécessaire
d'attacher une de ses jambes à la courroie
16 MEMOIRES
d'un de ses étriers, et le licol de son cheval au
cou du cheval d'un gendarme. C'était être lié à
deux chevaux. Arrivé de nuit à la première auberge
, on ne demande qu'une seule chambre pour
tous : l'un des gendarmes couche dans le même
lit que M. Suard, deux autres dans un lit qui
touche le sien : tout cela ne les rassure pas encore
contre une évasion absolument impossible : on lui
met aux pieds des fers qu'on attache à la colonne
du lit. L'indignation suffoque M. Suard ; il se
débatavec fureurcontretant de cruautésgratuites.
Vous avez tort, lui disait Minari ; nous serons
plus tranquilles ; nous en dormirons mieux, et
vous aussi.
Minari dispose la marche de sorte qu'on approche
de Besançon et qu'on y entre au moment
du jour où les routes, les rues, les places étaient
le plus couvertesde spectateurs : malgré les honorablestémoignagesde
sa conscience, traitécomme
le sont rarement les plus vils criminels, M. Suard
oublie presque qu'il a mérité, non tout cet opprobre
,
mais des éloges ; il n'ose ouvrir ou lever les
yeux sur ses concitoyens, dont les regards l'auraient
encouragé et consolé. Il ose espérer du
moins que, dans une ville qui jouissait naguère
d'un gouvernement libre
, où tous les Français se
croyaient encore égaux devant les lois et la jusHISTORIQUES.
17
tice
, sa prison ne sera pas pour lui une peine et
un supplice
,
mais un lieu de détention
, une
chambre, dont les geôliers auront les clefs.
Avant de le présenter au gouverneur, on le
fait descendre dans un cachot, dans un de ces
souterrains où on entrait par une trappe, où l'on
descendait, par une échelle, dans les plus profondes
ténèbres : un lieu plutôt fait pour des
bêtes féroces que pour des hommes, comme l'écrivait
M. Suard lui-même.
Il a peine à rester debout sur ses genoux
tremblans, et ses mains, à tâtons, cherchentune
muraille. Elle était humide. Déjà exercé à braver
tous les dangers, il succombe sous l'injustice d'un
pareil traitement ; il fond en larmes. Les pleurs
qu'il verse en abondance lui rendent au moins
la respiration. Il entend rouvrir sa trappe :
c'étaient ses gendarmes qui, après avoir rendu
compte de leur expédition à M. Randan
, gouverneur
de la ville, venaient fouiller et vider
les poches du prisonnier. Tout ce qui y était
fut trouvé avec une dextérité et emporté avec
une diligence merveilleuses. Ils avaient ordre
de lui apporter, à leur tour, quelque chose qui
manquait au cachot : c'était une mauvaise chaise
et un peu de paille; rien de plus. Ne pouvant
tenir sur la chaise, qui ne pouvait rester elle-
I. 2
18. MEMOIRES:,
même debout, il se jette sur la paille, et s'y
endort.
Tous ces détails sont tirés d'une ou deux lettres
de M. Suard à son père ; et, dans ces tableaux
de douleurs, qu'il est si ordinaire d'exagérer
plutôt que d'affaiblir
, ce malheureux jeune
homme ne voulut pas laisser ignorer que ,
dans
ce sommeil ou avant qu'il fermât les yeux, l'espérance
qu'il ne serait laissé qu'une seule nuit
dans cette espèce de tombeau se présenta à lui
comme une certitude. Il la crut réalisée lorsque
,
le lendemain, on le fit sortir du cachot; mais
c'était pour être interrogé par le grand-prévôt.
Une situation pénible et difficile dans la jeunesse
,
surtout, dans cet âge de la candeur et de
la conscience, ce sont ces interrogatoires où l'on
se trouve placé entre le devoir universel de dire
la vérité, et des circonstances où un aveu , même
honorable
,
si vous le faites, met en périlles jours
de vos amis et les vôtres'. Ce ne sont pas là les
lois
,
mais leurs erreurs ; et on ne leur doit pas le
mêmerespect. Le grand-prévôt interrogeait habilement ; et
si M. Suard eût répondu sincèrement , il mettait
sur les traces de son ami Colin, non la justice,
mais la vengeance.
Dans les duels, puisque les lois ont toujours été
HISTORIQUES. 19
impuissantes pour les déshonorer, un seul principe
devrait être la règle souveraine de la justice
sociale, comme il l'est de la justice naturelle :
c'est que l'agresseur, l'auteur de l'injure, vainqueur
où vaincu
, mort ou vivant, doit seul être
puni ; mort, traîné sur la claie ; meurtrier, sur
l'échafaud. Ce principe, ou plutôt ce sentiment
dominait a tel point l'âme jeune de M. Suard,
qu'aux premières questions tout ce qui était vrai
fut près de sortir étourdiment de sa bouche. Il
se contint ; il retint tout ce qui était vrai sans
mettre à la place aucun mensonge.
Le prévôt, homme d'esprit et fort questionneur,
voit qu'il a affaire à fort répondant, et
son amour-propre, piqué, le rend plus subtil et
plus pressant. C'est bientôt entre eux comme un
autre duel, ou commeun autre jeu d'escrime, dont
les coups portés et parés avec rapidité ne laissent
pas au greffier le temps d'écrire les interrogations
et les réponses. Quelque habile qu'il soit dans cet
art de l'inquisition plus que de la justice, le grandprévôt
ne tarde pas à être sûr que M. Suard ne
dira pas ce qu'il ne voulait pas dire ; et en communiquant
au duc de Randan, gouverneur de la
province, le résultat de l'interrogatoire, il lui
prédit qu'on n'aurait jamais aucune satisfaction
de ce jeune homme.
20
MÉMOIRES
Quoique cela ne soit pas assurément de son métier,
et que cela n'entre pas du tout non plus dans
les attributs ou dans les obligations de sa place,
le duc espère que, dans un interrogatoire fait
par le gouverneur de la ville et de la province ,
la terreur arrachera ce que n'a pu surprendre
l'adresse. Il ordonne qu'on amène le prisonnier
en sa présence; un jeune homme de dix-sept ans,
et plein d'honneur, est conduit une seconde fois
à travers les rues de sa ville natale, comme un
assassin. Mais cette fois la pureté et la fermeté de
sa conscience l'élèvent aisément au-dessus de la
timidité de son âge. Persuadé que le neveu du ministre,
que M. de Mézi, s'il eût tué Colin, n'aurait
reçu que des complimens sur sa valeur ; un
peu fier aussi d'avoirtriomphé des rusesprofondes
d'un grand-prévôt; encouragé,surtout, et même
honoré par l'intérêt que lui avaient témoigné,
dans la marche, les physionomies et les regards
de presque toute la ville accourue sur son passage
,
il entre dans les appartemens superbes du
duc de Randan comme s'il fût allé lui faire une
visite ; et voici, mot pour mot, le dialogue entre
le gouverneur de la province et le jeune prisonnier.
Jeune homme, vous êtes perdu, sivous n'avouez
pas sur-le-champ tout ce qu'on sait de votre afHISTORIQUES.
21
faire, et tout ce que vous voulez taire inutilement.
—Ce que je sais le mieux, monsieur le duc
,
c'est
que je suis traité avec un peu de barbarie par des
gens qui croient vous obéir ou vous plaire. Ce que
je ne sais pas du tout, c'est où estmon ami Colin.
Ce que je vous proteste enfin, monsieur le duc
,
c'est que ma conscience ne me reproche aucun
crime, et que ,
malgré sa fuite, je crois Colin
aussiinnocent que moi. — Mais je vous renverrai
dans votre cachot, chargé de fers. — Vous en
êtes le maître, monsieur le duc. Je sors d'un cachot
où je suis entré le premier, à coup sûr,
comme prévenu d'une affaire d'honneur ; et,
quant aux fers, Minari, de son autorité de gendarme
, m'en a déjà fait porter , même au lit.
A peine ces derniers mots sont entendus, on
le charge de fers aux pieds, sous les yeux même
du duc de Randan. Il tend les bras
, et dit : n'y
en a-t-il pas aussipour les mains ?
On le ramène au cachot, mais non dans le
même. Onle jette dans un trou plusinfect encore;
deux scélérats condamnés à la roue y attendaient
le bourreau.
Une fièvre ardente le saisit en y entrant, en jetant
les yeux sur ces malheureux, dont on a soin
de lui apprendre les forfaits et le jugement.L'excès
de l'indignation plus encore que de la douleur
22 MEMOIRES
porte le délire dans son âme, les convulsions sur
tous les traits de son visage. Le geôlier lui-même,
rempli d'effroi, court avertir le gouverneurqu'il
ne répond pas pour vingt-quatre heures de la
vie de ce prisonnier, et que tout fait craindre
qu'il n'expire à la fin du premier accès de la
fièvre.
De telles cruautés, si extraordinaires à côté
d'un tribunal de justice
,
si inouïes surtout dans
une affaire d'honneur, ne peuvent rester dans le
silence et dans le. secret d'un cachot; elles sont
bientôt le bruit de la ville entière. Les citoyens,
la municipalité
,
l'université
,
le parlement, les
officiers les plus distingués du régiment du Roi,
font entendre leurs plaintes ensemble
, et ces
plaintes les honorent tous ; mais il était impossible
que les citoyens, les étudians, les professeurs
et l'université, dont c'était la cause , ne se plaignissent
pas : le parlement, qui comptait la haute
police parmi ses attributs, qui se prétendaitpuissance
intermédiaire entre les droits de la nation
et le pouvoir exécutif, ne pouvait pas non plus
garder le silence : ce qui fut vraiment beau et
touchant, ce fut d'entendre, parmi toutes ces
réclamations
,
celles des officiers du régiment du
Roi, qui pleuraient encore la mort de M. de
Mézi. Cette noble jeunesse ,
également disposée
HISTORIQUES. 25
à tous les excès de la valeur et à tous les mouvemens
généreux de la nature humaine, s'indignait
qu'on crût la venger et la satisfaire par
des barbaries sans dangers pour elle. Le gouverneur
lui-même
,
effrayé
,
dans la réflexion, de ce
qu'il avait fait dans l'emportement, s'empresse
de faire transférer le prévenu dans les prisons de
ses juges naturels, du parlement'; et cette fois ,
cette prison est une chambre propre, ouverte à
l'air et à la lumière
,
où il reçoit des lettres de ses
parens et de ses amis
,
où il peut leur répondre.
Par le contraste des lieux où il avait été renfermé,
c'était une maison de santé : et la santé
de M. Suard y reprend bientôt toutes les forces
de son âge.
Quelques livres de son choix et un oiseau, un
de ces serins blancs des Canaries qui répètent les
airs qu'on leur chante ou qu'on leur joue, lui donnent
, en l'occupant, de ces rêveries qui sont à
la fois des sources d'idées et de plaisirs. Il remarque
que le chant de l'oiseau et la petite merveille
de son talent pour l'imitation, loin de distraire
ses lectures, les rendent plus attentives,
et dérobent à l'attention ses efforts et ses fatigues.
Quarante ans après, des orgues de Barbarie qui
passaientassez régulièrementdans sa rue enjouant
des airs de son goût, lui rendirent plus facile et
24 MÉMOIRES
plus agréable celui de tous ses écrits qui a eu le
succès le plus brillant.
Très-attaché par tous ces récits que je me suis
complu à lui faire répéter plus d'une fois, je demandais
un jour à M. Suard, si ce gouverneur,
si dur envers lui, était un homme naturellement
peu accessible à la pitié. Au contraire , me dit-il,
il était très-sensible ; on en avait plus d'une
preuve, dans la province ; mais je parus trop
devant lui sans aucune peur ; et il lui sembla
que je lui faisaisperdre sa place et sonpouvoir.
Je crus entendre Tacite.
Tous les adoucissemens du lieu nouveau de sa
détention remplissaient M. Suard de l'espérance
d'être bientôt rendu à sa mère, à son père
,
à un
frère bien aimé, à la ville entière, devenue
comme sa famille. Ces espérances le charmaient
et le trompaient : son sort ne devait pas être
décide à Besançon.
Quoiqu'il n'y ait pas le moindre rapport entre
l'administrationde la justice et celle de la guerre , le ministre de ce département, inconsolable de
la perte d'un neveu qui annonçait réellement tous
les talens héréditaires dans la maison des d'Argenson,
écrivait tous les courriers des lettres toujours
inexorables, et semblait vouloir qu'on inventât,
pour venger M. de Mézi, un nouveau code criHISTORIQUES.
s5
minel, ou de nouvelles poursuites judiciaires sans
code et sans lois. Le ministre ne songeait pas
qu'aucune procédure n'était nécessaire contre
Colin
,
qui avait à peu près tout avoué en fuyant,
et que ce n'étaitpas avec des procédures faites dans
la Franche-Comté qu'on pourrait découvrir et
saisir dans les innocentes vallées de la Suisse un
jeune homme d'honneur, caché sous le chaume ,
chez des hommes qui ont de la foi et des moeurs :
le ministre oubliait que M. Suard, toujours en
prison, y était enfin sous l'écrou du parlement,
et par conséquent sous la garde des lois ; qu'il ne
pouvait être même soupçonné que d'avoir servi
de témoin, et que, dans une procédurefaite dans
toutes les règles et dans toutes les formes, le cadavre
de son neveu, exhumé, et assigné, pour
ainsi dire, devant la cour du parlement, aurait
été convaincu d'une agression honteuse pour
son caractère et pour son éducation, et tellement
atroce, qu'elle aurait suffi pour créer l'usage
des duels à outrance.
Cependant, les juges même qui avaient le plus
de lumières et d'impartialitéavaient regret de ne
pouvoir donner aucune satisfaction à un ministre
aussi justement considéré
,
à une colère qui n'était
si terrible que parce qu'elle avait sa cause dans
une amitié profonde et tendre ; il existait, d'ail26
MEMOIRES
leurs, comme un commencement de preuve acquise
contre M. Suard. En jetant, comme je l'ai
dit, son épée dans les croisées ouvertes d'une
maison, il avait eu de la peine à déboucler son
ceinturon ; il en avait cassé la boucle, et mis les
morceaux dans ses poches. L'épée, le ceinturon,
les morceaux de la boucle, furent trouvés; toutes
ces parties s'ajustaient si bien
, qu'on en conclut
qu'elles appartenaient les Unes aux autres, et
toutes à M. Suard. Il avait donc porté l'épée ; il
avait donc violé la loi qui refusait le port d'arme
aux étudians. N'était-il pas naturel de penser
qu'il l'avait violée pour assister au combat où
Colin avait tué M. de Mézi ?
Fondés sur ces faits et sur ces présomptions,
les gens du Roi demandent et font ordonner que
M. Suard subira un interrogatoire par-devant
des commissaires de la chambre criminelle.
Dans les siècles et chez les peuples barbares,
tout ce qu'il y a de lumières et de sagesse passe
naturellement dans les lois, parce qu'elles sont
faites par les chefs et par les guides, généralement
un peu plus éclairés, alors, que le reste des hommes.
Ces mêmes lois, qu'on laisse trop comme
elles ont été faites dans des temps d'ignorance,
paraissent barbares dans les siècles éclairés; il est
difficile très-souvent de les abroger, il est plus
HISTORIQUES. 27
difficile encore de les exécuter. La raison, la
vertu ,
la justice
,
placées entre les lois de la nature
et les lois sociales en opposition
,
hésitent ;
et tant celles de la nature sont puissantes, Rois
,
ministres, magistrats, peuples, par un concert
tacite et magnanime, violent souvent avec gloire
les lois sociales qu'il serait plus glorieux de perfectionner.
On en va voir ici un exemple ; il peut être
un scandale pour des déclamateurs ; il doit toucher
ceux qui aiment à voir dans les hommes
puissans plus de droiture encore et plus d'humanité
que dans les codes.
Aussitôt que M. Suard est devant ses interrogateurs,
l'un des magistrats lui demande pourquoi
il a porté l'épée sans en avoir le droit; et
un autre magistrat, en se penchant vers son
oreille
,
lui souffle : Dites pour me donner des
airs : et il le dit, sans avoir eu le temps de réfléchir
s'il disait bien ou mal.
Il est trop clair que la réponse, passable s'il
n'y avait pas eu de duel, était très-mauvaise,
lorsqu'on ne parlait encore que du duel de M. de
Mézi et de sa mort. Cependant on ne lui fait
pas une seconde interrogation; on le tient convaincu,
mais seulement d'avoir porté l'épée ; on
le condamne à une année de prison.
26 MÉMOIRES
Si on l'eût laissé dans celle où il avait ses livres
et son oiseau, s'il fût resté si près de ses parens,
il aurait pu se croire acquitté ; mais bientôt, sous
les yeux de sa famille, du parlement, de la Franche-
Comté , dont cette affaire était l'entretien, le
ministre de la guerre fait enlever M. Suard des
prisons de la loi, et conduire aux prisons d'Etat
des îles Sainte-Marguerite. Et tout se tait : ni le
gouvernementne demandé compte au parlement
du jugement qu'il a rendu, ni le parlement au
ministre des ordres arbitraires qu'il a donnés.
Voilà les lois encore violées ; mais le parlement,
dans la première violation, a mérité quelques
éloges : le ministre, dans la seconde, mérite
plus d'un reproche ; et s'il 'n'en reçoit pas du
parlement, c'est que le parlement lui-même
,
pour être juste, a violé les lois; genre de justice
dont on pouvait lui faire un crime.
Cette espèce de coup d'Etat, qui frappait
M. Suard, s'il ne l'avait pas éloigné de sa famille
,
si on lui avait laissé seulement le temps et
les moyens de lui apprendre où on le transférait,
aurait été, dans ses maux, une variété qui n'eût
pas été d'abord sans quelque charme.
Plus d'une fois, en vers et en prose, on a peint
l'enchantementdes moindres plaisirs pourles malades
échappés des bords du tombeau, flottans
HISTORIQUES. 29
encore dans la convalescence, entre la maladie
et la santé. La sensibilité pour les plus petites
jouissances de la liberté est égale au moins
,
dans
les détenus, qui sortent des murailles nues et
étroites d'une prison, pour en aller chercher au
loin une autre. Ils marchent à travers les campagnes
couvertes de riches moissons, le long des
collines et des mers , couvertes de bateauxet de
hameaux, ils traversent des bourgades et des
villes retentissantes du bruit des travaux ou des
fêtes; ils parcourent, en tout sens, de vastes espaces
entre le ciel et la terre , comme ceux qui
vont et viennent, conduits seulement par leurs
plaisirs, par leurs affaires, ou parleur fantaisie.
Au milieu de tant de mouvemens, de tant
de tableaux variés de la nature, des prisonniers
se croient rendus à leur indépendance, ils en
jouissent cent fois avec délices avant que la réflexion
les avertisse de l'erreur.
M. Suard était escorté, mais non plus, comme
naguère, par Minari et ses recors. A cheval,
au milieu de ceux qui le menaient, et que rien
ne dénonçait pour des gendarmes, conversant
gaiement avec eux , on le prenait pour l'un des
compagnons d'un voyage nombreux, non pour
un prisonnier; et ce nom, lorsqu'iléchappait à des
indiscrétions, faisait de son escorte de conduite
50 MEMOIRES
une escorte d'honneur : il était un prisonnier
d'Etat. Les coupablesmêmes reçoiventde ce nom
je ne sais quelle grandeur, qui attire sur leurs
personnes l'intérêt des faits mémorables et la
considération des tableaux de l'histoire. Aussi
M. Suard ne se détournait-il point des regards
portés en foule sur lui dans toute cette route accoutumée
à voir passer des accusés innocens et
des proscrits illustres. Cette illusion charmait sa
jeunesse, et sa conscience lui permettait de s'en
laisser flatter. Dans plus d'une auberge, de jeunes
personnes qui ne pouvaient lui parler autrement,
lui disaient de leurs yeux qu'elles étaient sûres
que ses fautes étaient dé celles dont leur coeur aimerait
à être la récompense; et les regards qu'il
leur rendait faisaient croire aisément qu'elles
devinaient juste. Que de fois ces expressions furtives
et silencieuses, ces impressions si profondes,
quoique fugitives
, ont semé d'instans délicieux le
cours des longues infortunes ! Que de romans de
quelques minutes !
A l'entrée de la prison de l'île Sainte-Marguerite
, ce ciel si beau de la Provence, cette terré
parée d'une si belle ceinture de mer, ces rêves
de l'imagination, ces fictions du coeur, tout s'évanouit
, tout disparut devant M. Suard, et ne
lui laissa voir, au bruit des verroux, que quatre
HISTORIQUES. 51
murs noirs, qui ressemblaient à quatre rocs ,
et une seule lucarne, large en dedans, étroite
à l'ouverture, comme les meurtrières. La vue
de la Méditerranée, de cette mer qui se montre
sous tant d'aspects, si intéressante à contempler,
et lorsqu'elle étincelle de tout l'éclat de son soleil,
et lorsque les tempêtes la noircissent et
la bouleversent, lui était presque interdite. Il
fallait de l'adresse pour la regarder par la fente
de la meurtrière ; et l'adresse ne s'acquiert qu'avec
de l'exercice. Il ne put guère la voir d'abord
que dans une seule dimension, celle de la ligne
droite, la plus courte pour les géomètres, la
plus ennuyeuse pour tout le monde. Rien ne lui
arrivait du dehors que le fracas des orages, qui
semblaient quelquefois emporter l'île, comme
tin navire labourant sur ses ancres. Il se crut enterré
vivant ; sa prison était un tombeau.
Lorsque tout repousse l'âme au dedans d'ellemême,
on y trouve aisément plus d'un genre de
force et de consolation, si l'on peut s'entretenir,
même au loin, avec ceux qu'on aime et dont on
est aimé. Mais cette consolation fut long-temps
refusée à M. Suard ; ce qui lui rendait sa détention
affreuse
,
c'est que sa famille ignorait ce
qu'il était devenu : cette pensée, sans cesse reproduite,
était la plus amère de ses douleurs ;
32 MÉMOIRES
elle lui faisait sentir avec les siennes toutes celles
que devaient souffrir sa mère, son père et
son frère.
Ces entretiens avec soi-même, qu'on appelle
soliloques, ont bien aussi leurs consolations et
leurs charmes ; car l'homme qui pense n'est
pas. seul à la rigueur ; son âme se partage en
deux âmes : l'une interroge
,
l'autre répond. Il
y a plus d'un dialogue dans les soliloques d'une
âme profondément pénétrée de quelques sentimens
tendres. Avec du papier, des plumes
et de l'encre, ces dialogues qu'on écrit, on peut
les prolonger : sans ce secours on ne parle pas
long-temps à soi-même ; et si la tête et le coeur
s'échauffent assez pour exhaler de longs discours,
ces monologues, comme ceux des tragédies,
tourmentent l'âme sans l'éclairer et la consoler.
Tout manquait à M. Suard pour, écrire
, pour
répandre avec suite son esprit et son âme sous
ses yeux : il y renonca. Il s'était senti trop près
de cet état où l'effort de la réflexion qui ne
peut s'appuyer sur aucun signe extérieur, touche
aux tournoiemens du vertige et à tous les égaremens
de la raison. Son esprit, qu'il laissa en repos
,
échappa à ce danger ; mais sa santé fut près
d'y succomber. Il perdait toutes ses forces dans
l'âge où elles croissent ; le terme de sa vie auHISTORIQUES.
53
rait pu ne lui paraître que celui de ses souffrances;
et il n'était que trop disposé à ne pas le voir
autrement. Mais il connaissait toute la tendresse
de son père et de sa mère ; il aimait sa vie pour
eux ; il voulait l'a leur conserver. Pour entretenir
la force de ses muscles et dissiper l'horreur
de sa tristesse , il dansait seul dans cette
horrible prison ; il y faisait, contre les murs,
des assauts d'escrime sans d'autres fleurets que
ses bras. Ces exercices, d'autant plus fatigans
qu'ils étaient solitaires et de régime, lui
rendaient une nourriture un peu abondante
plus nécessaire ; et les alimens qu'on lui apportait
ne pouvaient convenir ni à la santé, ni
à la maladie. La quantité et la qualité en étaient
fixées par une avarice qui était encore une malversation.
Le gouverneur du fort touchait cinq
cents francs par an pour chaque prisonnier, et
n'en dépensait pas plus de trois cents pour aucun.
Il faisait comme ces fournisseurs qui font
fortune dans les hôpitaux.
Les pressentimens funestes naissent presque;
toujours de quelque faiblesse de l'âme, et les faiblesses
de l'âme ont souvent pour cause celle du
corps. M. Suard avait deux pressentimens qui
ne l'abandonnaient presque plus : tantôt il était
persuadé qu'on voulait le faire mourir d'inani-
I. 3
34 MÉMOIRES
tion dans ce cachot ; tantôt qu'il en sortirait, mais
à l'instant où son échafaud serait dressé. Dans
ces épuisemens de toutson courage, s'il cessait un
instant de penser à sa famille
,
il envisageait la
mort comme dans une extrême fatigue on envisage
le sommeil, et il attendait souvent l'une ou
l'autre le corps étendu sur le mauvais grabat de
sa prison
,
la tête appuyée sur l'une des murailles.
Un jour, dans cet état de demi-sommeil,
de demi-réveil, des sons doux
,
tendres
, harmonieux
,
pénètrent dans son horrible asile , et
de son oreille arrivent à son âme sans le réveiller
entièrement. C'étaient ceux d'une flûte. Ce
n'étaient que des sons, mais assez expressifspour
l'être autant que des voix et des paroles touchantes.
Comme dans un rêve, il crut entendre distinctement
qu'on lui disait : Je suis malheureux
aussi, etje suis près de vous ; vous m'entendez
; nous existons déjà l'unpour l'autre ; nous
pourrons nous voir et nous aimer. C'est lorsque
la flûte se tut qu'il se réveilla. A son réveil,
il ne trouva plus dans son cachot la sombre horreur
qu'il y avait laissée en fermant les yeux.
L'espérance y était entrée, et avec elle l'attendrissement
et le courage. D'heureux pressentimens
succédèrent aux pressentimens sinistres :
il regarda son sort déjà comme changé. Le
HISTORIQUES. 35
souvenir de ce moment, qui ressemble à un
de ces songes de l'épopée antique dans lesquels
les dieux parlent aux hommes, s'est reproduit
fréquemment à M. Suard jusque dans
ses derniers jours. Il aimait à en parler ; il en
était toujours ému. On est bien sûr, pour peu
qu'on l'ait connu , que rien de superstitieux ne
s'est jamais mêlé ni dans l'impression qu'il reçut
du fait même, ni dans l'émotion des récits qu'il
aimait à en faire. C'est parce qu'il était très-philosophe
qu'il reconnaissait à certainsmystères de
nos sensations et de nos affections une puissance
très-réelle sur nos présages de l'avenir, et à
ces présages une puissance non moins grande
sur l'avenir lui-même.
Dès ce moment, plus confiant dans sa destinée,
M. Suard attendit plus des hommes; il ne leur
avait adressé aucune prière ; il leur fait des demandes;
etdes hommes, dont les fonctions sont
inexorables, s'empressent de remplir ses voeux ;
des geôliers se chargent de remettre au gouverneur
une lettre.
Il le priait de lui prêter quelques livres, de
lui envoyer du papier, de l'encre et desplumes;
et ce gouverneur, qui le nourrissaitsi mal, traite
mieux les besoins de son esprit : il lui fait porter
sur-le-champ, avec tout ce qu'il faut pour écrire,
36 MÉMOIRES
la Bible de Don Calmet, et le grand Dictionnaire
Historique de Bayle.
On pourrait supposer quelque finesse d'esprit
et de plaisanterie dans l'envoi de ces deux livres
ensemble ; mais il est probable qu'ils formaient
le catalogue de toute la bibliothèque du gouverneur.
En les recevant, M. Suard en aurait mieux
aimé d'autres ; à peine il les eut ouverts, il les
aurait préférés à tous.
Surtout la Bible attacha fortement à sa lecture
toutes les facultés d'un prisonnier dont le
coeur était sensible et religieux
, et la tête saine et
philosophique. Si jeune encore, dans ce livre qui
le dispute à tous d'antiquité, il vit tout ce qui
y est, le tableau le plus naïvement tracé des
premières traditions du monde, et l'état fidèle
de l'entendement dans le passage des hiéroglyphes
à l'alphabet, à cette découverte des Phéniciens,
qui n'est pas, comme on l'a dit, la plus
belle créationde l'esprit humain, mais son époque
la plus importante.
M. Suard ne pouvait assez s'étonner de ce
petit peuple qui remonte à la naissance de l'univers
comme à son origine, et à l'Éternel
comme à son premier ancêtre ; qui, après
avoir vécu deux cent quinze ans autour du temple
d'Héliopolis et de ses prêtres, errant dans les
HISTORIQUES. 37
déserts, au sortir de l'Egypte, grave sur la pierre,
et sous la dictée de Dieu même, comme lois
domestiques
,
les principes de cette morale
universelle connue des peuples barbares, et
même des hordes sauvages ; qui, sur un territoire
plus fertile en sable et en rocs qu'en moissons
,
enclavé entre de petites bourgades indépendantes
et de puissantes monarchies, négocie
avec Dieu seul des alliances
, et vit, comme
on l'a dit, de miracles ; fait de ses prières et de
ses cantiques des imprécations contre tous les
cultes de la terre, et de la destruction son droit
de la guerre et des gens ; extermine tout ce qui
est faible autour de lui ; lui-même, en un instant,
de ses douze tribus en perd dix, égorgées ou dispersées
on ne sait où ; et, tour à tour sous le joug
et sous les pieds des nations les plus puissantes
et les plus savantes , enseigne à l'univers l'unité
de Dieu
,
ignorée ou mal exprimée dans les temples
et dans les écoles les plus illustres; sans
d'autres arts que ceux du pâturage
,
du labourage
et du courtage , dans des livres écrits
comme on tient les registres d'une maison, par
les seules inspirations de l'enthousiasme religieux
,
s'élève à tous les genres de talens et
de beautés ; embrasse tous les temps comme le
regard de l'Eternel, raconte l'avenir comme le
38 MÉMOIRES
passé ; déploie toutes les merveilles et toutes les
grâces du génie poétique; laisse des modèles de
tout ce qu'ont de charme les doucespastorales, de
tout ce qu'ont de sublime le désordre, et les révélations
de l'ode, de tout ce qu'exerce de puissance
sur la nature cette épopée qui ordonneaux flots de
s'ouvrir, au soleil de s'arrêter , aux morts de
sortir des tombeaux et de prendre la parole;
et qui, parmi tant de prodiges, en présente un
plus grand, peut-être , que tous les autres, dans
le silence de ses lois et de ses dogmes sur
l'immortalité de l'âme, connue et prêchée par
tant de peuples à qui Dieu ne parla jamais,
et qui ne furent jamais témoins d'une résurrection.
Ces annales des Hébreux, si propres à rendre
l'imagination hardie et la raison timide
, ne
rendirent M. Suard ni superstitieux, ni impie ;
il ne crut pas voir et entendre Dieu
, autant de
fois que les Juifs, mais le dogme de son existence
devint un sentiment profond de son âme;
et ce peuple
,
objet de tant de mépris
,
lui a toujours
paru digne de toute l'attention du philosophe
, par le rôle qu'il a joué sur la terre, et
qui n'est pas fini encore.
Quel passage de la Bible à Bayle ! Et cependant
, comme les deux lectures se rapprochent
HISTORIQUES. 39
d'elles-mêmes dans un esprit capable de les bien
faire toutes les deux !
Elle fut neuve , sans doute, elle fut heureuse
et grande cette idée de Bayle, d'ériger un dictionnaire
historique en tribunal de l'histoire ;
de ne pas faire comparaître indifféremment à ce
tribunal les noms et les faits célèbres dans les
annales du monde
,
mais, exclusivement, ceux
qui, dans tous les siècles et chez tous les peuples
, ont le plus influé sur les doctrines religieuses,
politiques, philosophiques; ceux qui ont le
mieux guidé ou le plus égaré l'esprit humain dans
les dédales ténébreux des systèmes
,
des dogmes,
des législations, des morales au-dessus ou
au-dessous de la nature. Un tel livre
,
plein de
faits et de philosophie
,
donnait à la philosophie
plus de solidité en la rendant facile et attrayante
comme l'histoire, et aux faits plus d'importance
en les transformant en sources de lumières.
Le style de Bayle ne convenaitpas à M. Suard
autant que sa dialectique ; et cela même lui en
rendait l'étude plus profitable. Il le lisait la plumé
à la main ; il substituait à des phrases prolixes
ces phrases concises qui rassemblent et retiennent
les rayons prêts à se disperser
, ces expressions
serrées qui sont, en quelque sorte, pour
la lumière des idées, ce que le foyer de cer40
MÉMOIRES
tains verres est pour la lumière du soleil. Sans
rien changer aux faits et aux raisonnemens ,
M. Suard, à l'île Sainte-Marguerite
, avait écrit
à sa manière un assez grand nombre d'articles
du Dictionnaire Historique
: il jugeait nécessaire
d'attacher aux événemens et aux tableaux
de l'histoire les plus grandes vérités morales et
sociales, parce qu'en les voyant sortir des actions
humaines
,
elles paraissent leur être plus propres
et avoir plus de droit d'en être les règles et les
souveraines. L'histoire, disait-il
,
enseigne et
prêche la sagesse avec une autre autorité et une
autre puissance que celles des fables et de l'apologue.
Il aurait voulu que l'Académie Française
proposât pour ses concours de prose de pareils
sujets d'histoire ; c'était vouloir associer les lettres
à la puissance des lois et du trône.
Ces études si différentes, entremêlées avec
tant d'agrément pour l'imagination et tant de
profit pour la raison
,
la Bible et Bayle
, apprenaient
ou rappelaient très-souvent à M. Suard
qu'autour de cette Méditerranée
,
dont une île
était sa prison
,
avaient pris leurs origines et
reçu leurs premiers grands développemens
, et
les nations, et les religions, et les lois, et les
institutions, et les sciences et les arts, qui ont le
plus dirigé, égaré, illustré ou dégradé l'espèce
HISTORIQUES. 41
humaine. Le pourtour de cette mer, qui ne peut
guère être qu'un épanchement ou une irruption
du vieux Océan, a contenu, en effet, durant un
long cours de siècles comme un genre humain
tout entier; et, dans cet espace assez petit, une
foule de peuples, ayant plus de maux et plus de
biens à se faire de plus près, imprimèrent à la
nature de l'homme des caractères de force et de
grandeur qu'elle n'a jamais eus ailleurs au même
degré.
A cette pensée, tous les objets des lectures et
des méditations de M. Suard semblaient se rapprocher
davantage de lui. Il aurait voulu embrasser
de ses regards de plus vastes portions de cette
mer plus jeune que l'Océan, puisqu'elle en est la
fille
, et qui, cependant, a vu plus de grands
peuples et plus de grands événemens sur ses bords.
Mais, comme je l'ai dit, il ne put d'abordporter
ses regards que sur quelques parties étroites et
courtes : il fallait qu'il se fit comme une espèce
d'art de se servir de sa lucarne. Il y était souvent
attiré ; les flots de la Méditerranée
,
plus inquiets
que ceux de l'Océan, parce qu'ils sont plus resserrés,
ses tempêtes plus violentes, parce qu'elles
sont moins vastes ,
l'arrachaient fréquemment à
son repos et à ses études. A force de tourner luimême
au tour de la lucarne qu'il ne pouvait faire
42 MÉMOIRES
tourner, il apprit à lamanier, comme les astronomes
une lunette ; il en étendit le champ ; il
parvint à regarder en tout sens, à voir
, à distinguer
au loin et dans toutes les dimensions.
Plus d'une fois le spectacledes vaisseaux luttant
contre les vagues en fureur, fut pour lui comme
une tragédie dont la terreur n'était pas du tout
adoucie comme sur les théâtres, par l'idée secrète
quec'était une fiction ; et, loin de trouver quelque
charme secret à cette vue, dans la sécurité de son
cachot, s'il l'avait pu, il se serait élancé sur les
tempêtes
, pour leur arracher des victimes
, pour
y trouver lui-même la mort ou la liberté.
Plus souvent encore, à ces tableaux terribles en
succédaient qui n'avaient pour lui que trop de
charmes
, et dont les charmes pouvaient lui être
trop funestes. Au bord de la Méditerranée, ce
n'est pas Naples etValence seulementqui, sur la
terre et sur les eaux , sont des lieux d'enchantement
et de délices ; ce n'est pas seulement sur
quelques golfes de prédilection de cet Océan gracieux
, c'est sur toute son étendue depuis Lemnos
et Chypre jusqu'aux monts de Pyrène, que, dans
ces beaux jours si bien définis des fêtes données
par le ciel à la terre, on croit voir errer et glisser
sur les flots le char nautique de Vénus et de ses
Grâces. Et combien les peuples aimables et heuHISTORIQUES.
43
reux, pour qui, sousun si beau climat, ces beaux
jours sont si nombreux, les embellissent encore
en offrant au ciel le spectacle du bonheur qu'ils
en reçoivent ! On dirait qu'à leur tour ils veulent
aussi lui donner des fêtes.
Qui n'a pas vu, dans le midi de la France, ces
légères felouques parées de leurs voilures et de
leurs banderoles, comme les nymphes des eaux
de leur chevelure, présentantaux combatset aux
couronnesde jeunes garçons moitié vêtus, moitié
nus, prêts à fendre les flots de leurs bras et de
leurs rames, ramant comme des Tyriens, nageant
comme des phoques ? Qui n'a pas entendu
ces bruissemens mêlés et confondus de la mer et
de la joie publique
, qu'on prendrait de loin pour
le tumulte des ruches nombreuses
,
s'enivrant de
nectar aux calices des vergers en fleur ? Que de
jeunes Provençales dont les voix amoureusesfont
retentirles airs, les vagues et les rochers de chansons
, premiers modèles de ceux de Pétrarque!
Tel est le spectacle que M. Suard, attaché à la
fente de sa meurtrière
, eut plusieursfois par mois
sous les yeux, tous les mois de la belle saison.
Quel spectacle pour un captif qui n'a pas vingt
ans !
Les désirs ne sont plus doux que les plaisirs que
parce que quelque espoir les flatte presque tou44
MÉMOIRES
jours. M. Suard sentit qu'il était perdu si quelque
profonde application de sa pensée ne le dérobait
à ces images de tant de jouissances, qui faisaient
son charme et son supplice. Ni la lecture de la
Bible
,
ni celle de Bayle, ne lui convenaientplus.
La Bible est souvent nue comme l'innocence au
berceau du monde ; Bayle aime à conter, et ses
contessouvent sont du genre de ceux de Boccace
et de La Fontaine, sans être plus voilés par l'expression.
Il n'y avait de refuge pourM. Suard ni
dans l'ancien testament, ni près d'un philosophe ;
pour écarter tant de séductions non-seulement
de ses yeux, mais de sa mémoire, dans une
prison même, il fallut à M. Suard comme une
autre prison : il renferma son imagination dans
le calcul ; il cherchait à la glacer; il l'alluma d'une
autre manière.
Le père de M. Suard, homme cloué de ce sens
droit qu'on doit à la nature, et qu'on perd trop
souvent dans les écoles
,
avait fait donner des
leçons d'arithmétique à son fils avant des leçons
de rhétorique ; et le fils
, encore enfant
,
dans ce
qu'on lui enseignaits'essayait à découvrirce qu'on
ne lui enseignait pas. Il avait trouvé de lui-même
plusieurs de ces propriétés singulières des nombres,
piquantes parce qu'elles surprennent, utiles
parce qu'elles éclairentbeaucoup tout le système
HISTORIQUES. 45
de notre numération, d'où elles sortent. M. Suard
n'était pas allé au-delà chez son père.
Dans la prison , et dans le besoin qu'il avait
d'abstractions pour sauver sa raison, et peut-être
sa vie, il alla plus loin. Sans livre aucun de mathématiques
, sans aucune idée de l'algèbreet de
sa numération, avec le seul souvenir des mots
RAPPORTS , PROPORTIONS, PROGRESSIONS ARITHMÉ-
TIQUES ET GÉOMÉTRIQUES ,
il s'enfonça dans ces
théories qui ont leurs profondeurs, et n'arrivapoint
à desténèbres. Des chiffres plus longs que les doigts,
tracés par lui sur les murs ,
frappaient de tous les
côtés ses yeux, attiraient et retenaient son attention.
Il avait tapissé son cachot de formules de son
invention, de deux espèces : les unes très-développées
, pour se rendre raison de tout; les autres
très-resserrées , pour voir tout à la fois. De jour,
de nuit, dans le sommeil même, tous les mouvemens
de son cerveau étaient des calculs. En
fermant les yeux comme en les ouvrant, il voyait
ses formules ; et en fermant les yeux avec un certain
effort, les formules lui paraissaient en feu.
Cet état approchait peut-être de ce, délire de Varignon,
transporté par la fièvre au milieu de hauts
arbres, dont les feuilles, transformées en formules
algébriques, suspenduescomme des lustres,
illuminaientla forêt et résolvaient des problèmes.
46 MÉMOIRES
Mais ce commencement d'un délire qui lui ve
nait des mathématiques n'effrayait pas M. Suard
comme le délire qui l'avait saisi à la vue et aux
chants des jeunes Provencales : il continua ; et
ses formules, qu'elles lui apparussent en feu ou
en charbon noir, continuèrent à l'éclairer. Il
aperçut et se démontra clairement toutes les analogies
des deux espèces de proportion et de progression
; il soupçonna mêmequ'on devait trouver
dans ces analogies mieux scrutées des artifices
pour rendre des calculs longs rapides, et des calculs
embarrassans faciles. A son arrivée à Paris,
il osa s'en ouvrir à l'abbéde la Caille , qu'il étonna,
et qui lui dit : vous touchiez aux logarithmes. A
peine M. Suard savait le nom de cette belle découverte,
devenue dans les nombres ce que les
leviers sont dans la mécanique.
Ce n'est point pour ajouter quelque chose à
l'opinion qu'on doit avoir de l'esprit de M. Suard
qu'on est entré dans ces détails. Dans les mathématiques
, surtout, il ne peut y avoir de gloire
que pour celui qui porte une nouvelle lumière
dans toute l'étendue de la science, et pour celui
qui en recule les bornes par des créations : mais il
peut être utile à tous les esprits de faire voir ce
qu'ils peuvent tous avec quelques jours seulement
d'ardeur et de constance pources vérités que l'inHISTORIQUES.
47
différence et la paresse jugent si inaccessibles.
Avec une forte passion et une bonne méthode,
le génie
,
qui n'est peut-être que cette réunion
,
ne serait pas toujours atteint ; il serait toujours
suivi de très-près.
Le gouverneur du fort avait envoyéà M. Suard,
avec la Bible et Bayle, la permission de recevoir
et de visiter quelquefois un prisonnier dont la
chambre était voisine.
Deux prisonniers, c'est-à-dire , deux malheureux
,
qui peuvent se voir, doivent bientôt s'aimer
, pour peu que l'un et l'autre soient capables
et dignes de ce sentiment ; et, s'il arrive qu'ils
aient quelque chose de communet de divers à la
fois dans leur esprit, dans leur goût et dansleurs
talens, leur détention deviendra pour tous les
deux une époque qui marquera beaucoup dans
l'histoire de leurs progrès et de leurs travaux. Il
n'y a point là de théâtre
,
de rivalité, de succès,
de chute ; et, de même qu'on peuty aimer beaucoup
la propreté
,
mais non pas la parure , on
doit penser et parler là pourla vérité, jamais pour
la vanité.
Que Diderot
, par exemple , renfermé à
peu près dans le même temps à Vincennes,
eût été , à l'île Sainte - Marguerite
,
le prisonnier
auquel il eût été permis de visiter M. Suard
48 MÉMOIRES
et d'en être visité : combien les analogies et les
contrastes de leur manière de sentir auraient
ajouté
, pour l'un et pour l'autre, au charme et
à l'utilité de leurs entretiens ! Ils ne se sont rencontrés
dans le monde qu'avec plaisir ; leurs conversations
dans un cachot auraient été des enchantemens
; et le fort, battu de tempêtes, se
serait plus d'une fois, métamorphosé à leurs yeux
en temple du Goût, ou en jardin d'Acadème.
Diderot même, malgré son athéisme
,
aurait pu
voir quelque prodige
, comme celui de la chaumière
de Philémon et de Baucis.
Le prisonnier qu'on laissait approcher de
M. Suard faisait bien aussi des espèces de miracles,
mais ce n'était pas avec la parole ; les siens
étaient d'un autre genre.
Il se nommait le chevalier de L*** ; son nom ,
révéré dans sa province, était honoré dans toute
la France ; et lui-même n'amérité qu'on en parle
ici que parce que, dans le mal, son intrépidité a
égalé, au moins, celle de tous les héros anciens
et modernes.
Entre sa famille et lui, la lutte était continuelle:
incessamment occupés
,
elle, à le sauver des flétrissures
et des supplices, lui, à la faire trembler
en se plaçant toujours près du tabouret ou de la
roue. Faire trembler l'antique honneur de sa
HISTORIQUES. 49
maison, était pour lui commeune gloire qui relevait
au-dessus d'elle et de toute la noblesse de
France. Depuis plusieurs années
, promené de
château-fort en château-fort, entrant dans tous
et s'échappant de tous, paraissant et disparaissant
, au château de Lourde, au château du Ha,
au château de Pierre-Ancise, il n'était mention
que du chevalier de L***, que de ses hauts faits,
devenus l'entretien et l'étude de tous les détenus
audacieux ; tous y trouvaient des modèles et des
espérances.
Il ne descendait pas seulement du haut des toits
le long des murs unis et perpendiculaires; il se
jetait comme les chats, et comme eux courait
en arrivant à terre. A Pierre-Ancise
,
il ne fut'
ni fracassé ni fracturé par les rocs anguleux
qui le reçurent dans sa descente. Les sentinelles
qui le virent tomber, debout au milieu d'elles,
ne surent si elles devaient faire feu ou se mettre
à genoux. On ne put jamais leur ôter de l'idée
que le chevalier avait fait un pacte avec le
diable.
Environné des archers qui devaient le conduire
à l'île Sainte - Marguerite
,
il leur échappe, et
grimpe sur des toits : les archers l'y poursuivent ;
il leur échappe sur une gouttière et ne s'arrête
que tout au bord. Un seul archer
,
plus hardi
I. 4
50 MEMOIRES
que tous les autres, lui court après sur ce même
bord qui touche au vide de l'air. Le chevalier le
saisit par le milieu du corps, l'enlèveen lui criant,
nous allonsfaire un beau saut ; la gouttière
,
les
poutres de la toiture s'enfoncent ; l'archer et le
chevalier, bras dessus bras dessous, sont précipités
,
mais dans un grenier ; et le chevalier de
L***, au désespoir de cet accident, qui seul
pouvait lui sauver la vie, s'écrie avec douleur
et rage : RIEN NE ME RÉUSSIT PLUS.
Nul mortel, depuis qu'il en existe , écrivait
M. Suard
, n'a moins craint ni de donner la
mort, ni de la recevoir.
Des précautions multipliées à l'infini, toutes
bien prises et jamais négligées, ne suffirent pas
pour empêcher M. de L*** de s'évader du fort
de Sainte-Marguerite. Avec un long couteau à
gaîne ,
qu'il s'était procuré ou qu'il avait caché
,
on ne sait comment, d'une de ces hauteurs qui
donnent des vertiges, il plonge de tête dans la
mer, nage long-temps invisible sous les eaux,
remonte à leur surface pour sauter dans un bateau
où il n'y avait qu'un seul pêcheur, et, le
couteau sur la gorge, l'oblige à ramer vers une
pointe de terre avancée
,
derrière laquelle il serait
caché aux vigies de la forteresse.
M. Suard n'en entendit plus parler de trèsHISTORIQUES.
51.
long-temps; mais avant, ils s'étaient vus, ils
avaient eu le temps de se connaître.
Avec une organisation physique et une âme
de cette force, on devait croire aisément que
M. de L*** avait quelque espèce de génie, le
génie du mal, au moins; en le faisant causer,
en l'interrogeant sur le principe de ses actions,
M. Suard devait croire en tirer plus d'une lumière.
On vante beaucoup l'esprit des démons;
il y en a un qui a plus que de l'esprit : le satan
de Milton est sublime. M. Suard, en effet, attendit
d'abord de ce jeune homme, qui ne pouvait
pas être né ce qu'il était devenu
,
plus d'une révélation
sur les secrets du coeur humain : car les
passions qui rendent les hommes méchans et
furieux ne sont que trop connues; mais ce qui
l'est très-peu
, ce sont certaines apologies du
crime, certains principes sur lesquels les méchans
se fondent et se rassurent intérieurement
quandils sont engagés dans une vie perverse qui
a de la suite et de la teneur. Ils ont trop besoin de
raisonner contre les remords pour que, dans les
atrocités remarquables par une sorte de grandeur,
il n'y ait pas toujours et des raisonnemens,
et des systèmes. Cela doit être vrai sur la scène
du monde que ces atrocités désolent, comme sur
les théâtres tragiques dont elles font les catas52
MEMOIRES
trophes, et où les poëtes prêtent à des monstres
des raisonnemens qui n'ont souvent que trop de
force ; mais les poètes qui ont un grand talent se
gardent bien de les imaginer tous : ils ne seraient
pas sûrs qu'il y en eût un de vrai. Ils en prennent
de tout faits, ou dans l'histoire
, ou dans ce qui
est échappé devant eux à l'insolence et au délire
des scélérats.
Ce que l'histoire
,
celle de l'antiquité, surtout,
où les vertus sont plus sincères et le crime plus
franc
, nous apprend de plus instructif à cet
égard, c'est que, parmi les scélérats qui n'ont
pas été sans gloire , plusieurs ont motivé leur vocation
au crime sur leur mépris des lois sociales
,
si inhabiles ou si impuissantesà assurer à chaque
homme tout ce qui lui est nécessaire pour ses besoins
et pour son bonheur.
Heureux les princes et les peuples dont les lois
seront un jour assez sages pour ne laisser ni excuse
ni prétexte aux méchans ! Heureux encore
ceux qui, avec l'aide du bon sens et de la bonne
conscience, s'essaieront à commencer et à accomplir
ces oeuvres de charité envers le genre
humain !
M. Suard, qui avait aisément pénétré l'âme
du chevalier L***, presque aussi ouverte que
perverse ,
tâchait de lui faire expliquer son sysHISTORIQUES.
53
tème pour le combattre. Tout plein de Bayle,
il croyait que réfuter un mauvais système, c'était
le détruire : mais le chevalier en avait su bâtir
un, en effet, et il était hors d'état et de l'exposer
et de comprendre ce qu'un lui opposerait, et de
le défendre. Il avait du génie, et n'avait aucune
intelligence d'aucune langue. Sa profession de
foi, qu'il commençait souvent et n'achevait jamais,
était un galimatias aussi épouvantable que
lui-même : on y entrevoyait je ne sais quel soulèvement
aveugle contre la plus douce et la plus
bienfaisante des autorités, la seule qui soit établie
par la nature pour l'avantage de ceux qui
obéissent, l'autorité paternelle. Les lois de la
morale, dont la beauté ravit l'entendement d'admiration
, et dont la pratique fait le charme de
la vie, lui paraissaient un despotisme tout-à-fait
arbitraire ; il ne croyait pas plus à la vertu que
les athées à la divinité.
De cet état de l'esprit du chevalier de L***,
M. Suard conclut que, même en le devinant, il
serait tout-à-fait inutile de le combattre ; il y renonça
par des raisons qui y auraient fait renoncer
même un missionnaire tel que S. Vincent de
Paul.
Il y a, dit-on, dans les cavernes et dans les
cachots, une espèce d'idiome singulier qu'on
54 MÉMOIRES
appelle ARGOT ; c'était la langue du chevalier ;
celle-là même, il n'avait jamais pu l'apprendre un
peu bien; d'une prison à l'autre, cet idiome a des
dialectes, et M. de L*** ne restait jamais assez de
temps dansla même prison pour se rendre un seul
de ces dialectesclair et familier. Il les confondait,
il les brouillait tous, ce qui brouillait aussi les
idées qu'il avait ou qu'il croyait avoir. « Quand il
» parlait, me disait M. Suard
, ses idées
,
telles
« quelles, ne le menaient jamais aux mots, au
» moins à des mots propres, et quand je lui
» parlais, les mots français ne le menaient
» jamais à mes idées. Il ne savait réellement ce
" qu'il pensait que lorsqu'il pensait, non à ce
» qu'il voulait dire, mais à ce qu'il voulait faire :
» alors il allait vite et droit de la pensée à l'ac-
» tion ; et c'est pour cela que ses actions étaient
» souvent des espèces de prodiges. »
On voit que si M. de L*** expliquait trèsmal
ses systèmes
, M. Suard expliquait trèsbien
le phénomène de ce génie sans langage.
C'était, dans les explications de ce genre, il
y a soixante ans, une sagacité très-rare, et
dont auraient besoin encore aujourd'hui des
questions plus importantes et peu éclaircies. Ce
génie de M. de L*** ne ressemble pas mal à
cet instinct des animaux, trop admiré, puisqu'ils
HISTORIQUES. 55
ne peuvent se créer une langue, mais si admirable,
puisque, parle sentiment seul de leurs besoins,
il les dirige avec tantde rapidité et d'infaillibilité
vers tous les objets propres à les remplir.
Lorsque M. de L*** eut appris que, depuis
six mois, M. Suard n'avait ni trouvé ni cherché
les moyens de recevoir de ses parens des lettres
et de l'argent, il le jugea, à son tour, un homme
sans esprit et sans talent, et il accusa les livres
de l'avoir hébété. Moi qui ne lis point, lui dit-il,
je me fais fort de vous avoir sous peu et des lettres
de votre père, et de son argent. Des deux
engagemens ,
il n'en remplit fidèlement qu'un.
M. Suard reçut des lettres, mais l'argent ne fut
reçu que par le chevalier. Un coquin vulgaire
aurait cru ne pouvoir assez cacher le vol; M. de
L*** n'en aurait joui qu'à demi, s'il n'avait fait
voir à M. Suard les écus qu'il lui dérobait. Il lui
proposa de jouer au petit palet, prit pour petits
palets les écus arrivés de l'université de Besançon,
et, en les faisant sonner avec orgueil, il
regardait finement et malignement celui qu'il
avait volé. Malgré ses livres, M. Suard devina
tout : mais que faire ? Ce qu'il fit, sans doute :
il se tut sur une indignité dont il n'eut les preuves
que long-temps après.
50 MÉMOIRES
Quoiqu'un peu d'argent lui fût très-nécessaire
,
M. Suard donna peu de regrets à celui que lui
volait le chevalier de L*** ; il en sentit très-peu
le besoin du moment qu'il eut reçu des lettres
de son père
, et qu'il put lui répondre : « Tran-
» quillisez-vous
, mon bon père
,
lui écrivait-il ;
» vos lettres, enmetirant de la cruelleincertitude
" où j'étais, ont remis du calme dans mon âme.
» Le poids de ma prison en est plus léger de
» moitié. "
A cet adoucissement, le seul nécessaire pour
son coeur , s'en joignirent bientôt d'autres, faits
aussi pour le toucher et pour le fortifier. Aprèsl'évasion
du chevalier de L***, il lui fut permis
de voir et l'aumônier du fort, ecclésiastique plein
de ces vertus évangeliques, destinées surtout à
la consolation des malheureux, et un jeune militaire
,
prisonnier aussi, officier dans le régiment
du roi, et pour cela même, plus charmé de connaître
M. Suard, plus empressé d'en obtenir
l'antitié. L'aumônier devint l'intermédiaire fidèle
et de la correspondance de M. Suard avec sa
famille, et de l'argent que le père envoyait à son
fils : pour les deux prisonniers ils ne se croyaient
plus en prison dans les momens où ils étaient
ensemble; et leurs promesses mutuelles, que le
premier qui serait libre ferait rendre la liberté
HISTORIQUES. 57
à l'autre, n'avaient besoin d'aucun serment pour
être sacrées.
Dans ce même temps encore, le gouverneur
appelait quelquefois M. Suard à sa table;
et deux jeunes personnes déjà assez grandes, leur
mère assez jeune encore, formaient, pour un
prisonnier de son âge, une société qui ne charmait
pas ses peines, mais qui les adoucissait
beaucoup. Elles arrivaient aussi à leur terme.
Le ministre de la guerre fut disgracié ; et, sous
un prince aussi peu disposé que Louis XV aux
sévérités illégales et cruelles
,
les réclamations
de la famille de M. Suard furent enfin écoutées
, et sa prison lui fut ouverte dès qu'elles furent
bien connues.
Près de sortir de son château - fort, espèce
de' cachot dans les airs et sur les flots; en s'éloignant
de ces lieux où il avait tant désiré et
tant souffert, où il.s'était rendu maître des plus
douces et des plus terribles passions par des
études qui avaient leur délire comme leurs profondeurs;
où, comme étouffé entre des verroux
et des murailles, son âme et sa pensée s'étaient
agrandies dans l'histoire des siècles et des peuples
; dans ce moment, appelé, par tant de
voeux, à son enchantement se mêlaient des impressions
qui ressemblaient à des regrets ; de
58 MÉMOIRES
ses yeux coulaient en abondance des larmes qui
n'étaient pas toutes de joie. C'était comme ces
adieux du Philoctète de Sophocle à son rocher
de Lemnos; c'était ce mystère de notre
sensibilité, qui, en nous exposant à tant de
dangers et de douleurs, ne laisse pas seulement
toujours l'espérance au fond de nos âmes, mais
prête souvent un charme secret aux dangers et
aux douleurs même. Le souvenir de ce moment
et de tant d'émotions de son coeur, en apparence
contraires, s'est souvent mêlé aux méditations
de M. Suard sur l'homme , sur la morale
et sur les beaux-arts. Il a toujours pensé que la
théorie de certains philosophes, sur ce qu'ils appellent
les sentimens mixtes, ou mêlés de plaisirs
et de peines, recèle les plus importans secrets
de la sensibilité humaine, ainsi que de tous
les arts, de tous les talens dont la puissance et
la gloire sont de nous attendrir pour nous rendre
meilleurs et plus heureux.
Nul homme de lettres n'a jamais pu être plus
exempt ou plus au-dessus que M. Suard de toute
vanité littéraire ; le moi, si sévèrement banni
des écrits de Port-Royal, le fut plus naturellement,
peut-être
,
de sa bouche et de sa plume.
M. Suard, cependant, s'était beaucoup observé
lui-même dans tout le cours de sa vie ; il avait reHISTORIQUES.
59
tenu de bonne heure cette vérité si philosophique
d'un vers de Pope : l'étude la pluspropre à l'esprithumain
, c'est l'homme ; et il savait que c'est
en lui-même que chacun de nous peut le mieux
chercher et le mieux connaître l'homme. Dans
ses entretiens avec sa femme et ses amis intimes,
il se plaisait à rappeler sa longue détention à l'île
Sainte-Marguerite
, comme l'époque à laquelle il
était redevable de tout ce qu'on pouvait le plus
estimer et aimer dans sa raison et dans son caractère
; et, sortant bientôt de lui-même, il ajoutait,
ce qu'il n'eût pas voulu peut-être écrire et imprimer
,
qu'une histoire bien faite de toutes les
prisons ne tiendrait pas beaucoup de place, mais
en tiendrait une considérable dans l'histoire de
l'esprit humain.
Cette espèce de paradoxe l'avait assez occupé
pour recueillir et pour rapprocher quelques uns
des faits qui peuvent en faire une vérité. Sans
du tout sortir de son sujet, il remontait jusqu'à
ces tempsde la fabuleuse antiquité, où l'on trouve
tant de véritable philosophie dans les fables,
jusqu'à Prométhée, cloué sur son roc pour avoir
dérobé aux dieux le feu du ciel, c'est-à-dire, la
lumière des arts, et toujours dévoré des mêmes
soucis, c'est-à-dire, des mêmes pensées : dans
la Grèce éclairée,, il s'arrêtait de préférence sur
6o MEMOIRES
Socrate refusant ses amis qui veulent ouvrir sa prison
, et, sans aucune espérance de succès
, composant
son apologie, le plus sublime et le plus
touchant des discours humains : dans la Judée ,
sur le fils de Dieu et de Marie, livré au jardin
des olives, par un de ses apôtres, aux satellites
des prêtres, et, de prison en prison, de juge
en juge, traîné à la croix, comme pour réunir
sur les cachots et les supplices, devenus sacrés
,
tous les regards du ciel et de la terre :
dans
Rome, sur Sénèque mourant, et, les quatre
veines ouvertes, dictant à ses secrétaires les lois
de la morale devenues celles des empereurs qui,
depuis Nerva, trouvèrent leur félicité
,
pendant
un siècle, dans la félicité de quarante nations
qui était leur ouvrage.
Dans l'histoire moderne il s'arrêtait sur Christophe
Colomb, découvrantun nouveau monde au
sortir d'un cachot, et remis au cachotpour l'avoir
découvert; sur Galilée, à genoux devant des cardinaux
pour avoir expliqué mieux que Copernic
les phénomènes des corps célestes ; sur Walter
Raleig écrivant, les fers aux pieds, une des histoires
universelles qui a le moins de pages et le plus de
génie ; sur Voltaire composantà la Bastille le seul
des chants de sa Henriade auquel il n'a jamais fait
ni correction, ni changement ; sur Jean-Jacques
HISTORIQUES. -6t
fuyant les sbires et les prêtres, et tenté de solliciter
lui-même une prison perpétuelle où il
pourrait penser à Dieu en oubliant les hommes :
sur Frédéric II, prisonnier de son père, condamné
au supplice de voir exécuter sous ses
yeux deux hommes chers à son coeur, et fortifiant
dans ce séjour affreux le génie qui devait
être la gloire de son trône
,
de sa nation et de
son siècle.
C'eût été là la grande histoire des prisons ;
elle eût été suivie de beaucoup d'anecdotes piquantes,
commel'histoire du siècle de LouisXIV,
des anecdotes de sa cour. On y aurait vu les entreprises
merveilleusespour briser en silence les
portes, les murs, les toits, les fondemens des
cachots, pour descendre du haut des airs le long
des ficelles et de leurs noeuds espacés comme
des échellons ; beaucoup d'ustensiles de cuisine
inventés par ceux qui vivaient d'eau et de pain
,
et des lits voluptueux, par ceux qui couchaient
sur la paille humide ; des plans pour le paiement
des dettes de l'Etat qu'on croirait rédigés par
des Colbert, et qui l'ont été par des prisonniers
pour dettes ; les préaux transformés en jardins
d'Armide par les enchantemens de l'amour ; et
sous les magnifiques ombrages de Sceaux
, mademoiselle
Delaunay, si spirituelle, si fière et si
62 MEMOIRES
tendre, regrettant la Bastille où elle n'avait guère
vu son amant que de loin
,
où elle n'en recevait
guère que des lettres : mille intrigues, enfin, qui
enrichiraient les romans de l'abbé Prevôt, et plus
d'une scène dont Molière aurait dit encore cela
est à moi.
Un résultat de ces histoires et de ces anecdotes
qui charmait M. Suard et qui a pu servir au marquis
de Chatellux
, son ami, pour ce livre de la
félicitépublique qui faisait celle de Voltaire, c'est
qu'en arrivant aux âges modernes on découvre
,
dans les prisons les plus terribles, plus d'un signe
de l'adoucissement progressifdes gouvernemens
créateurs de ces extrêmes sévérités. Christophe
Colomb, sorti de son cachot_, ose tenir toute sa
vie les fers qu'il a portés suspendus comme des
trophées aux murs de sa chambre, et on lui permet
de les enterrer avec lui comme les plus beaux
titres de son immortalité ; WalterRaleig épanche
sur l'histoire du genre humain tous les sentimens
de son âme libre et hardie ; et on le laisse écrire;
Voltaire passe de la Bastille à un dîné chez le régent,
et lui dit, monseigneur, chargez-vous si
vous voulez de ma table , mais plus, je vous
prie, de mon logement ; Jean-Jacques, après
avoir cherché et trouvé plus d'un asile dans l'Europe
,
revient à Paris comme à l'asile le plus sûr
HISTORIQUES. 63
et le plus doux, et toujours décrété, il reçoit,
dans son troisième étage de la rue desProuvaires,
les hommages d'une grande partie de la France ;
les pontifes du Dieu qui fut prisonnier et crucifié
,
du haut de ses autels, par l'éloquence la
plus sublime et la plus touchante
, ouvrent les
sourcesles plus fécondes de la charité
, et les font
couler incessamment, par les canauxles plus fidèles
,
des temples dans les prisons : les gouvernemens
même, toujours si durs, ou par légèreté, ou
par orgueil, touchés et attendris par une philosophie
aussi pathétique que les évangiles , transforment
les lieux de détention en ateliers et en
écoles, y font pénétrer de toutes parts, l'air, le
soleil, la salubrité, le travail, l'instruction et la
morale
, tout ce qu'ont de plus bienfaisant les sociétés,
les lois et les lumières.
Ainsi parlait M. Suard ; et, ce que nous remarquions
le plus, c'était la force et la douceur
de cette âme pour qui une détention si longue et
si injuste étaitl'occasion de tant de vues profondes
et piquantes, et pas d!un seul ressentiment, pas
d'une seule plainte. Marmontel, qui, pour je ne
sais quelle parodie du Cid, avait passé quarantehuit
heures à la Bastille ou à Vincennes , lui racontait
un jour son histoire avec des détails et
des accens lamentables ; et, voyantle peu d'émo64
MEMOIRES
tion qu'en recevait M. Suard, il ajoute : mais
c'est que vous nepouvezpas vousfaire une idée
de l'horreur dont on est saisi lorsqu'on entend de
gros verroux fermant sur vous des portes de
fer. — Mais si fait, lui dit plus froidement encore
M. Suard, je puis m'en faire une idée-
J'aipassé treize mois sous les gros verroux du
fort Sainte - Marguerite. — Comment ! s'écria
Marmontel, honteux et presque furieux, vous
avez été en prison treize mois, et vous me laissez
parler de maprison de deuxjours ! Ils étaient
très-liés depuis long-temps, et il ne lui en avait
jamais parlé.
Qu'en retournant de l'île de Sainte-Marguerite
à Besançon, l'âme de M. Suard était différemment
affectée que lorsque
, comme prisonnier d'Etat,
il était conduit de Besançon à l'île Sainte-Marguerite
! Alors il aurait voulu ralentir tous ses
pas, prolonger toutes les distances, ne jamais arriver.
Escorté
,
mais non enchaîné
,
prisonnier
,
mais d'Etat, il aurait assez volontiers porté ce titre
sur la route, pourvu que la prison n'eût pas
été au terme. Au retour il était libre
, ce qui valait
encore mieux que la détention la plus distinguée
; déjà heureux, il volait au bonheur bien
plus grand qu'il allait porter et trouver dans su
ville natale et danssa maisonpaternelle. Le temps,
HISTORIQUES. 65
l'espace, il aurait voulu tout raccourcir, et tout
lui paraissait d'une longueur infinie. En apercevant
de très-loin encore les pointes des clochers
de Besançon, les palpitations de son coeur sont
prêtes à l'étouffer, et il précipite pourtant sa marche.
De la distance d'une demi-lieue
,
il voit les
chemins couverts d'une foule empressée, mais
avec ordre et solennité. Il ne cloute pas que ce ne
soit une fête publique : c'en était une en effet.
Ce dont il était loin de se douter, c'est pour
lui qu'elle est célébrée , c'est au-devant de lui
que la fête vient pour le prendre au milieu d'elle
pour le porter en triomphe dans sa ville et dans
sa maison. Son frère bien-aimé, une foule de
ses jeunes amis ouvrent la marche; l'université
tout entière
,
les citoyens les plus considérés de
la province et de la capitale s'offrent ensuite ;
son père et sa mère, les chefs de famille, dont les
pas étaient moins ralentis par l'âge que par les
émotions, fermaientle cortège. On avait préparé
quelques discours : à sa vue et dans ses bras, plus
de solennité, plus de paroles; il n'y a que des cris
et des larmes. On entend seulement au milieu
des sanglots : 77 est l'honneur des auteurs de ses
jours! il est l'honneur de l'université! il l'est
de sa province ! Quelle glorieuse récompense
I. *' 5 '
66 MÉMOIRES
d'une conduite dont il avait été content, mais
dont il était loin d'être fier et glorieux ! Quel
triomphe ! et, quoique embarrassé de son éclat,
qu'il dut lui être doux d'en être honoré en présence
de sa mère et de son père ! Qu'elle se
faisait aussi honneur à elle-même cette ville qui,
à cette époque, savait déjà sentir, distinguer
et récompenser de la sorte l'élévation de l'âme
dans un jeune homme dont elle était l'unique
noblesse I
Tant de témoignages d'une si haute estime ,
d'un intérêt si tendre, garantissaient assez à
M. Suard que, comme médecin, commeavocat
_,
comme professeur de l'université_, il pourrait acquérir
aisément et honorablementdans son pays
tout ce qui lui manquait de fortuite et tout ce
qu'il en ambitionnait ; mais son choix à Besancon
était renfermé dans ces trois états
, et aucun
des trois ne pouvait lui convenir. Ses lectures
de l'île Sainte - Marguerite
_,
d'autant plus
profondes qu'elles étaient moins variées, lui
avaient fait connaître toutes les jouissances attachées
aux recherchesphilosophiques lorsqu'on y
cherche, non l'éclat et le bruit, mais des vérités
utiles aux peuples et à ceux qui les régissent ; et
son goût, l'opinion de sa famille, celle de ses
HISTORIQUES. 67
concitoyens , tout le porta à la condition des
gens de lettres , l'une des premières de la société
lorsqu'ils se consacrent à la vérité comme
les médecins à la santé. M. Suard ne tarda pas
à se rendre à Paris.
68 MEMOIRES
LIVRE II.
MÊME par des sacrifices qu'il n'aurait pas voulu
recevoir
,
la famille de M. Suard n'aurait pas pu
lui donner les moyens de vivre à Paris avec cette
indépendance sans laquelle un homme de lettres
, surtout avec une âme élevée , perd la propriété
de son temps, c'est-à-dire
,
de sa vie ; sans
laquelle il est ravalé à des travaux qui ne sont ni
de son choix, ni de ses inspirations, ni, par conséquent,
de son talent. Combien cette funeste
position en a étouffé ou dégradé !
Il est plus d'un exemple de savansqui, avant leur
trentième année
, ont publié ou conçu leurs plus
brillantes créations : mais les plus beaux ouvrages
littéraires de tous les siècles ont été publiés après
cinquante ans; et c'est une vérité d'expérience,
qu'avant quarante ,
l'homme tout entier n'existe
pas ,
qu'il ne peut par conséquent connaître et
peindre ni lui ni les autres; qu'il manquera à
ses tableaux de l'homme et de la société des
traits et des caractères toujours les derniers
vus parce qu'ils sont les plus profonds, les plus
HISTORIQUES. 69
vastes et les plus importans. A cette hauteur
de la vie, le passé et le présent se touchent
et s'éclairent dans la mémoire ; et l'avenir
,
qui
n'a que des répétitions à faire, se devine aisément.:
Jusqu'à cet âge
, pour l'homme de lettres
pauvre qui a donné quelques soupçons fondés
de génie, il faudrait, en quelque sorte, deux
miracles pareils à ceux qui, dans les déserts
d'Oreb et de Sinaï, faisaient descendre la manne
du ciel pour nourrir le peuple hébreu, et faisaient
durer quarante ans le même habit, la-même
chemise et la même sandale. Des âmes généreuses,
intermédiaires naturelles de la Providence,
en prennent la place. Il est des La Sablière
et des Hervey. Mais ce qui allait trèsbien
au génie de La Fontaine, logé, nourri,
vêtu si naïvement et si noblement par des amis
riches, n'aurait pas été également d'accord avec
le génie de Corneille et de Racine
, et aurait
été en contraste avec celui de Molière , qui
faisait très-bien ses affaires en écrivant le misanthrope
et le tartufe, qui peignaitl'avare et nourrissait
les pauvres.
Une personne distinguée , à laquelle M. Suard
était recommandé, ne tarda pas à lui procurer,
dans les bureaux de M. Peyre, riche financier,
une de ces places de surnuméraire qui sontpresque
17 MÉMOIRES
toujours des travaux sans traitement, et quelquefois
un traitement sans travail. La première condition
était incompatible avec la pauvreté de
M. Suard; la seconde ne pouvait convenir longtemps
à sa délicatesse ; et, comme le travail
promis tardait à venir, il refusa assez vite de
recevoir douze cents francs
,
quoique le don
s'appelât traitement.
Ce court intervalle sans soin du lendemain ,
il le mit à profit pour se fortifier dans la langue
anglaise : aucun Français, peut-être , ne l'a
possédée mieux, quoiqu'il ne l'ait jamais parlée
, même après trois voyages en, Angleterre.
On sait qu'une très-grande partie du vocabulaire
de cette langue est composée d'emprunts
ou de larcins faits aux vocabulaires des langues
anciennes et modernes : sa syntaxe , ses constructions
, ses idiotismes
, cependant, au milieu
de tant de vols faits à toutes les langues, la
rendent si différente de toutes celles de l'univers,
par les formes qu'elle donne à la pensée,
qu'on est tenté de prendre l'esprit anglais pour
un autre esprit humain formé à part. Par une
autre singularité qui étonne beaucoup, et qui
pourrait n'être pas très-difficile à expliquer
,
l'audace de ses idées et de ses expressions paraît
impatiente de tout frein et de toute règle, et
HISTORIQUES. 71
ses méthodes sont pleines de doutes et d'hésitations
: on les croirait d'un génie timide et tremblant.
Le goût anglais dans la passion, comme
dans la logique et dans le raisonnement, cherche,
à saisir les nuances les plus fugitives, et même.
les plus invisibles. Frappé de ces caractères, où
tout est original, M. Suard voulut approfondir
la langue anglaise, dans les analogies, et dans
les disparates de son vocabulaire , dans celles
de ses constructions et de ses idiotismes , qui font
prendre et suivre à la pensée des routes partout
ailleurs inconnues. On l'a entendu discuter avec
d'illustres écrivains anglais, avec des orateurs
célèbres de la Chambre des communes et de
la Chambre des pairs, les plus fines délicatesses
de leurs expressions nationales, les scrupules
si minutieux et si respectables de leur législation
civile et criminelle ; on a vu plus d'une fois
ces témoins si éclairés de leur propre idiome,
surpris de sa sagacité, prendre note de ses observations
sur leurs portefeuilles. M. Suard aurait
pu fournir au Dictionnaire de Jonhson d'aussi
bons articles qu'au Dictionnaire de l'Académie
Française. Il ne sera difficile de le croire que
parce qu'on oublie combien il est ordinaire que
les plus étonnantes singularités d'une langue
échappent à ceux qui la parlent dès le berceau,
72 MEMOIRES
et se rendent plus sensibles aux étrangers qui
l'étudient avec un peu de philosophie.
Au moment de cette étude de M. Suard
,
qui
à eu plus d'une heureuse influence sur son esprit
et sur son sort, paraissait à Paris une de
ces feuilles anglaises de format plus grand que
nos in-folio, et d'impressionbeaucoup plus serrée
que ce qu'on appelle aujourd'hui édition compacte.
Depuis que Voltaire et Montesquieu
avaient publié sur les Anglais, l'un ses lettres,
l'autre les deux chapitres de l'Esprit des Lois
,
on était singulièrement avide
, en France, de
tout ce qui pouvait se penser, se passer, se faire,
se dire, se rêver en Angleterre. Si un télescope
comme ceux d'Herchel et un cornet acoustique
de la même portée avaient existé à cette époque
,
ils auraient été dirigés sur l'Angleterre plus souvent
encore que sur la lune et les autres corps
célestes. L'enthousiasme était à la fois une admiration
profondémentraisonnée, et une manie.
L'énorme feuille avait donc du succès, et, pour
qu'elle en eût davantage
,
l'imprimeur-libraire
la confia à M. Suard. Personne ne pouvait lire
tout ce qui y était entassé un peu pêle-mêle , les
élections, les Chambres, les tavernes, les toasts ,
les brigands et leurs vols pacifiques, les spectacles
et les jurys, Garrick et Wilkes, les combats
HISTORIQUES. 73
à coups de poing et ceux des escadres qui couvraient
toutes les mers, etc., etc. , etc. Les
lecteurs se partageaient les articles suivant la
diversité de leurs besoins
,
de leur curiosité, de
leur caprice. M. Suard seul les lisait tous, parce
qu'il devait tous les traduire. C'était à peu près
comme s'il eût vécu la moitié du jour au milieu
de Londres. Il y gagnait assez pour vivre indépendant
à Paris
,
dans les meilleures sociétés ; et
le parallèle' de l'esprit, des usages, du ton des
deux premières capitales de l'Europe, se trouvait
tout fait, pour lui, dans ce qu'il traduisait le
matin
, et dans ce qu'il voyait le reste de la
journée.
Un pareil travail, pour être bien fait par un
Français
,
exigeait une foule d'éclaircissemens
qui ne pouvaient se trouver dans la grande
feuille anglaise. M. Suard les cherchait dans
les meilleurs écrivains anglais, historiens, poëtes,
philosophes, jurisconsultes, romanciers. Voilà
la première source de sa connaissance de l'Angleterre
,
si détaillée, si variée
, si exacte , et
qu'il porta dans le cours de sa longue vie à
une si rare perfection. On a dit d'un savant
qui a écrit sur les lois et sur les moeurs de
Lacédémone, de Craïus
, je crois, que, s'il avait
pu remonter le long des âges à la Sparte d'Agis
74 MÉMOIRES
et de Cléomènes
,
il aurait pu , en arrivant, se
promener au milieu des rues, des temples, et
des places ,sans demander le chemin à personne.
L'exagération eût été moins forte parlant de
M. Suard, descendu pour la première fois sur la
grève de Douvres.
Pour bien connaître quelqu'un dans ce qu'il
a de meilleur
,
il faut le connaître encore dans
ce qu'il a de moins bon; et sela se touche assez
souvent. Si, par exemple, M. Suard a eu quelque
atteinte d'orgueil, c'est par sa confiance imperturbable
dans les connaissances ainsi acquises sur
la Grande-Bretagne. Dans les questions sur l'Angleterre
,
il prenait toujours la parole
, et il
avait même l'air de prendre le fauteuil de président.
Voltaire et Montesquieu exceptés, nonseulement
il n'aurait de confiance cédé à personne
,
mais il n'aurait donné longuement à personne
une attention suivie et mêlée de doutes.
Cette politesse qui lui était si naturelle
, et que
lui-même devait aimer comme la grâce de son
esprit, lui devenait pénible et difficile. C'est là
qu'il fendait un cheveu en quatre, et qu'il ne
le trouvait pas encore assez fendu. L'effet le
plus ordinaire sur lui de la lecture de Delolme,
qu'il estimait beaucoup, était de diminuer cette
estime, et de lui faire reprendre un travail sur
HISTORIQUES. 75
le même sujet, commencé depuis long-temps.
S'il l'eût achevé, nous aurions deux commentaires
excellens des deux chapitres si fameux
de Montesquieu, et celui de Delolme obtiendrait
assez d'honneurs en soutenant le parallèle. J'ai
vu les matériaux de M. Suard ; ils étaient immenses
et bien ordonnés : sa Veuve ne les retrouve
pas : que sont-ils devenus ? Il est possible
que, dans nos tourmentes révolutionnaires
,
il
ait craint de jeter une étincelle de plus sur tant
de passions, et qu'il ait fait lui-même le sacrifice
du plus important de ses travaux , du plus longuement
suivi.
Heureux de trouver dans des travaux faciles
les moyens de vivre indépendant à Paris, et ceux
de s'approprier les trésors de tous les génies de
l'Angleterre
,
M. Suard se vit dans la position
la plus favorable pour observer et pour juger la
littérature française, qui, à ce moment, n'était
pas seulement celle de la France, mais de l'Europe.
On entrait dans la seconde moitié du dix-huitième
siècle : dans la première s'étaient préparés
sans bruit, et dans la seconde se développaient
déjà avec éclat, avec beaucoup de présages glorieux
et quelques-uns d'alarmans, des talens,
des principes et des systèmes qui, en bien ou
76 MÉMOIRES
en mal, devaient tout changer sur la terre.
Tous les peuples ensemble de l'antiquité pour
ouvrir et pour fermer les siècles n'avaient qu'un
demi-dieu, Janus : la seule France littéraire pour
fermer le dix-septièmesiècle et ouvrir le dix-huitième
a eu trois grands hommes, Fontenelle,
Montesquieu, Voltaire.
Le premier, dans l'ordre des temps, Fontenelle,
dans sa longue vie partagée presque par
égales moitiés entre les deux siècles, scandale de
l'un et lumière de l'autre, avait été traité par les
Racine, les Boileau et les La Bruyère, comme
les Trissotins et les Vadius par Molière ; quarante
ans après il eut dans le Temple du goût
non la première place, mais la plus brillante.
Et les épigrammes de ses plus illustres contemporains
du dix-septième siècle et l'admiration de
ses contemporains lesplus grands du dix-huitième,
s'expliquent bien peu par ces agrémens de son
style, toujours trop recherchés pour être des
grâces, et toujours trop piquans pour ne pas leur
ressembler. On ne peut expliquer cette étonnante
destinée que par les attributs éminens de son
esprit, trop étrangers à son premier siècle, et devenus,
par lui, ceux du second.
La question si les oracles du paganisme avaient
été rendus par les démons ou par les prêtres
HISTORIQUES. 77
n'offrait, par elle-même, ni assez de doutes,
ni assez d'intérêt à un philosophe pour engager
Fontenelle à la traiter ; mais Wandale, en
la traitant en érudit, y avait répandu avec
profusion les faits les plus importans de toute
l'histoire du paganisme ; et, dans cet ouvrage
d'un médecin hollandais
, Fontenelle découvre
aisément les matériaux d'une histoire de l'esprit
humain sous la double puissance d'une imagination
qui sait tout feindre, et d'une religion qui
fait tout croire.
Il s'empare de tant de textes, de tant de faits qui
n'ont plus besoin ni d'être cherchés, ni d'être vérifiés
: tout son travail est borné à l'action de son
esprit si pénétrant, si lumineux, et il écrit l'histoire
des oracles, c'est-à-dire, l'histoire des temples
dessinés par le génie du sacerdoce plus encore
que par celui de l'architecture, destinés à exercer
sur la vue, sur l'ouïe, sur l'odorat, des séductions
que la crédulité ne peut ni combattre, ni même
soupçonner dans ce qu'elle adore ; l'histoire des
prêtres qui étudient les langues , pour les rendre
non plus précises
, mais plus vagues; non pour
éviter les équivoques, mais pour les multiplier,
et s'en faire un art savant d'illusions et de mensonges;
l'histoire des peuples enivrés de superstitions
sous de tels pontifes, et sans cesse errans
78 MEMOIRES
autour des parvis et des sanctuaires pour y chercher
le dieu ou le prêtre, la statue de marbre
ou de bronze qui peut le mieux leur révéler
leurs destinées futures.
Tant d'objets créés par l'imaginationet qu'elle
idolâtre alors même qu'elle en est épouvantée,
semblaient ne pouvoir être tracés que par elle :
mais commes'il eneûtpuredouterl'entraînement,
c'est à la tête de son histoire des oracles que Fontenelle
pose le principe, qu'il nefaut donnerdans
le sublime qu'à son corps défendant, c'est l'ouvrage
qu'il a écrit avec la simplicité la plus sévère
; mais son style a beau proscrire et écarter
l'éloquence ; les faits tout nus, dans un tel sujet,
en donnent toutes les impressions, comme ces
pages de Bossuet devant lesquelles semble trembler
la nature humaine. Les émotions, dans Bossuet,
naissent de son style ; dans l'Histoire des
oracles, des lumières qu'y jette Fontenelle.
Copernic et Galilée avaient dès long-temps
expliqué les mouvemens diurnes et annuels de
notre globe et de ceux dont les clartés errent
sur nos têtes ; mais quoique cette magnifique
découverte ne pût plus être contestée par aucun
savant, presque pour tous les esprits elle était
aussi profondément cachée dans les sciences
qu'elle l'avait été dans la nature. Ce qui paraissait
HISTORIQUES. 79
impossible, surtout, c'était de rendre sensible à
tous des vérités qui commencent par révolter
tous les témoignages des sens. Fontenelle ose
l'entreprendre. Il cherche et il trouve sous nos
yeux, à nos pieds, des faits d'une ressemblance
parfaite avec ces phénomènes célestes que des
millions de demi-diamètres de la terre séparent
d'elle. Genre de traduction toute nouvelle des
faits par des faits, des faits savans par des faits
vulgaires ; et tandis que ces analogies et ces traductions
,
mieux encore que les télescopes, ouvrent
à notre courte vue l'immensité des cieux,
les cieux abaissés, pour ainsi dire, à la voix familière
de Fontenelle exécutent devant lui leurs
mouvemens et leurs lois, comme la pendule de sa
cheminée dont il touche tous les ressorts. Dès ce
moment, Fontenelle n'a plus à triompher des
sens ; il s'en aide. Il n'a plus besoin de démontrer;
il montre. Une science hérissée de calculs, transformée
en tableaux, enchante l'ignorance qui la
comprend
, étend à l'infini le champ usé des
vérités et des fictions poétiques, et agrandit la
création de nouveaux mondes.
La plus haute des sciences, ainsi descendue sur
la terre, déjà unie aux talens du goût et tous près
d'être populaire, persuade aisément à tous qu'une
Académie des Sciences est devenue aussi néces80
MEMOIRES
saire à la France que son Académie Française : elle
en avait déjà une, mais organisée sans soin, sans
conceptions, sans grandeur et sans amour. On la
réorganise sur les vues principalement de Fontenelle;
et celui de tous lesBourbonsqui aurait le plus
ressembléà HenriIV, si les goûts trop dominansde
Henri n'étaient pas devenus les vices de Philippe,
le Régent en offre la présidence, perpétuelleà celui
qui en était le vrai fondateur. On connaît la réponse
de l'auteur des Mondes, Monseigneur, ne
m'ôtez pas la douceur de vivre avec mes égaux.
C'est un sentimentélevé expriméavec délicatesse;
ce ne pouvait être de la modestie. Parmi les savans
les plus communs il n'en est pas un qui ne soit
capable d'être un assez bon président perpétuel.
Ce qui était difficile, et qui sera toujours glorieux,
c'était d'être le secrétaire de l'Académie, et, sous
cet humble nom qui ne réveille que l'idée, d'un
serviteur, de lui rendre des services assez grands
pour être les plus beaux titres de la gloire de l'Académie
et de celle de son secrétaire ; Fontenelle
ne refuse pas le secrétariat comme la présidence.
A. cette époque où, pour la première fois
, et la
France et une partie de l'Europese passionnaient
pour les sciences comme on l'avait été successivement
pour l'érudition, pour le bel esprit et pour
les talens de l'imagination,deux espècesd'hommes
HISTORIQUES. 81
très-différens devaient composer les compagnies
savantes : la même passion concentrée sur les
mêmes objets devait produire un petit nombre
de génies transcendans et un grand nombre de
savans peu lumineux ; un secrétaire devait comprendre
les premiers et faire comprendre les seconds
: de là deux tâches très-distinctes pour
Fontenelle ; les mémoires de l'Académie et les
éloges de tous les académiciens : dans les éloges
est le plus grand mérite littéraire ; dans les mémoires
est le plus grand service rendu aux
sciences.
Entre tous les savans que la passion de la
vérité, presque aussi sainte que la vertu, répandait
sur les continens et sur les mers des
deux hémisphères; qui multipliaient de toutes
parts les recherches, les observations, quelquefois
les découvertes; plusieurs, possédés par leur
science plus qu'ils ne la possédaient, ne voyaient
rien au-delà; totalement étrangers à l'art d'écrire
,
ils exprimaient très-mal ce qu'ils savaient
le mieux : Fontenelle leur prête à tous sa plume,
et avec elle cette connaissance des facultés et des
lois de l'esprit humain qui en est la plus forte et
la plus longue lumière, qui trace des lignes de
communicationd'une science à l'autre, etde toutes
ensemble avec tous les besoins des sociétés hu-
I. G
82 MEMOIRES.
maines ; cette précisionet cette clarté continuelles
qui font de l'expression d'une seule idée le germe
de cent autres; ce style qui ramène l'art de penser
à l'art de voir ; cette philosophie, enfin, qui est
pour les sciences ce qu'est pour la nature cette
âme du monde par qui seul tout se meut, tout
végète, tout vit, tout croît dans l'univers.
Les éloges des savans, avec la même philosophie,
ont d'autres beautés et toutes trop neuves
pour être toutes irréprochables; mais, malgré les
reproches faits tant de fois à quelques phrases,
ces éloges, la plupart si courts, sont un des monumens
les plus glorieux des sciences de l'Europe
et de la littérature française ; ils ont été reconnus,
par le goût même le plus sévère, comme les modèles
les plus parfaits de cette finesse trop souvent
nécessaire pour saisir les vérités profondes
et pour les exposer avec clarté. La gloire même
de Newton parut plus universelle après que
Fontenelle l'eut proclamée. En peignant le génie
des savans, il embellit, il étend leur gloire, sans
jamais faire remarquer ni même soupçonner ce
qu'il leur prête ; le ravissement de sa gloire est
de se perdre dans celle des sciences. Ces hommes
qu'il fait tant admirer, il les fait aimer encore
davantage : les singularités qui les distinguent
du monde, et dont le monde aime tant à rire,
HISTORIQUES. 85
il les rend touchantes en les faisant sortir de
l'innocence de leurs âmes et de leur vie : ce
qu'ont été, dans l'antiquité, les hommes illustres
de Plutarque, les savans de Fontenelle le sont
dans les temps modernes : ce sont les deux recueils
qui honorent le plus l'espèce humaine.
En étudiant les lois pour n'être que président
à mortier du parlement de Bordeaux, Montesquieu
se sent appelé à être le législateur des nations
: il n'a guère fait que trois ouvrages et aucun
des trois ne semble apprécié lorsqu'on a dit ce
sont trois chefs-d'oeuvre. On croit sentir, dans ces
compositions comme dans beaucoup de pages de
Tacite
,
quelque autre art que celui de penser et
d'écrire.
La première n'est annoncée par son titre de
Lettres persanes que comme un roman : et
lorsque tout persuade encore que ce n'est pas
autre chose, déjà dans les lettres du maître d'un
sérail d'Ispahan, dans celles que lui écrivent
trois ou quatre de ses femmes, dans celles de
deux ou trois eunuques noirs ou blancs, respire,
éclate un génie qui ne ressemble à aucun de
ceux du grand siècle et qui doit les surpasser
tous.
Eclairé de toutes les lumières orientales
,
le
coeur plein des vertus qui naissent d'une raison
84 MEMOIRES
perfectionnée,Usbeck qui, dans son sérail, a prévenu
l'amour par l'amour même et l'a éteint
dans ses plaisirs, au seul souvenir des femmes
dont il s'éloigne, est dévoré de toutes les flammes
de la jalousie; il ne parle que de verroux et de
poignards.
A la distance d'Ispahan à Paris ses femmes regrettent
non ses vertus, mais sa beauté ; elles
l'entretiennent, pour le rappeler, non de leur
tendresse, mais de leurs désirs. C'est par la pudeur
,
dont on aurait pu faire l'une des grâces,
que les femmes ajoutent, ailleurs, à leurs charmes;
là, c'est en se peignant en proie à tous les feux
qu'Usbeck ne peut plus satisfaire.
Leur mutilation a fait plus perdre encore aux
eunuques la bonté de l'homme que sa puissance.
Ils ne sont consolés qu'en rendant impossible
autour d'eux les jouissances dont le fer les a
rendus incapables. C'est l'ange dégradé devenu
démon; et le chef des eunuques noirs d'Usbeck
n'est pas moins sublime que le satan de Milton.
Quelles peintures ! en trois coups de pinceau,
c'est toute l'Asie.
Et quand ces Asiatiques sont dans les salons de
Paris qui ressemblent si peu aux sérails d'Ispahan ;
quel changement dans le pinceau sans qu'il ait
changé de main! quel contraste entre le tableau
HISTORIQUES. 85
de ces harems, de ces prisons de la beauté où
tout est dans le silence et dans la terreur pour les
voluptés d'un homme qui n'a plus de désirs, et
le tableau de ces cercles de la régenceoùl'hymen,
pour être plus l'amour et le bonheur, paraît nonseulement
sans chaînes, mais sans noeuds, où la
galanterie promet avec tant de grâce, à tous les
instans, ce qui n'a que quelques instans réels et
toujours fugitifs.
Molière et La Bruyère écrivant à l'époque
où les moeurs, les manières et les prétentions de
tous les états devenaient nouvelles et n'étaient pas
fixées encore, profitent avec tout leur génie de ce
moment où les vices et les ridicules s'offraient
avec une naïveté très-commode pour leurs
peintres ; le même avantage se présente à Montesquieu
: long-temps fixé sous Louis XIV, le
caractère national se décompose dans les revers
et dans la vieillesse de ce monarque ; il cherche à
se recomposer sous le régent. Les vices et les travers
ne savaient pas encore se cacher du temps
de Molière et de La Bruyère : ils ne veulent plus
se cacher du temps de Montesquieu ; leur audace
rend au peintre le même service que leur naïveté
ou leur maladresse ; et l'auteur des Lettres persanes
n'a pas toujours besoin de toute sa profondeur
; mais il a besoin, ce qui est si difficile, d'être
86 MÉMOIRES
vivement frappé de ce qu'il a tous les jours sous les
yeux. Les observateurs des phénomènes de la nature,
ont, pour interroger et même pour prévoir
les variations de l'atmosphère, des instrumens
plus sensibles que les organes de l'homme ; en se
faisant Persan pour peindre nos moeurs, Montesquieu
s'est aussi comme donné des organes
tout neufs et plus sensibles que ceux que l'habitude
de nous voir avait pu émousser : aussi,
parmi les peintres de la France au dis-huitième
siècle
,
Montesquieu est-il le seul qu'on puisse
élever avec gloire pour lui à un parallèle avec
Molière et La Bruyère : s'il fait moins rire que
le premier, s'il surprend moins que le second,
il éclaire plus que tous les deux ensemble.
Sous la régence les opinions avaient pris aisément
plus d'importance que les moeursrégnantes.
On cherchait des bases nouvelles même pour la
morale ; on en voulait une qui fût moins sévère
pour les peuples, et moins indulgente pour les
rois; et combien, dans ces recherches, les Lettres
persanes sont supérieures à tout ce qui les
ont précédées et suivies ! Montesquieu a rendu
plus d'un hommage sincère aux grandeurs personnelles
de Louis XIV ; et le portrait le plus
terrible de Louis XIV sera toujours celui qu'en
a tracé Usbeck.
HISTORIQUES. 87
Ce talent qui, sans quelques traits du caractère
français que Montesquieu mêle toujours à son
génie, ressemblerait à Tacite quand Tacite est le
plus beau
, porte les Persans de Montesquieu à
des études historiques de tous les âges et surtout
de l'antiquité ; et les comptes qu'ils s'en rendent
les uns aux autres, deviennent, dans un petit
nombre de pages, les discussions les plus profondes
et les tableaux les plus sublimes de l'histoire
universelle. Voyez cette lettre où les Tartares
sont représentés sur les plateaux les plus
élevés du nord de l'Europe et de l'Asie, comme
les pères et les fléaux, les créateurs et les destructeurs
de toutes les nations, depuis l'orient
de la Chine jusqu'à l'occident de l'Italie ; voyez
ces Lettres sur la population du globe, qui, si elle
n'est pas toujours partout décroissante, comme
Usbeck le suppose plus qu'il ne l'établit, se déplace
au moins avec certitude dans le cours des siècles,
comme l'océan qui, dans sa marche inaperçue
,
couvre et abandonne tous les continens.
De telles considérations sur l'histoire mènent
nécessairement aux plus hautes vues de la législation
. Le morceau sur les Troglodites n'est pas ,
comme le dit d'Alembert, le tableau d'un peuple
vertueux, devenusage par le malheur, c'est l'his88
MÉMOIRES
toire d'une petite tribu, que de tardives et heureuses
inspirations de la nature font sortir de la
condition desanimauxles plus bruts; qu'elles guident
par la seule lumière du sentiment aux vertus
les plus touchantes de l'égalité et de l'humanité :
oubliant ce guide céleste, latribu cherche un plus
grand, bonheur, tantôt dans l'indépendance du
sauvage ,
tantôt sous des lois et sous des maîtres ;
et toute sa félicité s'évanouitavec ses vertus. Dans
une vingtaine de faits tous naïfs et pathétiques,
c'est l'analyse la plus lumineusedu but, des principes
et des résultats inévitables de l'existence sociale.
Non, le Portique, dontd'Alemberta dit que
ce morceau était digne, ne nousen a point transmis
qui ait ainsi donné à la plus simple raison les
caractères les plus touchans et les plus religieux.
Les nations qui ont tant de cultes divers, si elles
avaient un culte social, devraient, sans doute,
graver l'histoire des Troglodites sur leurs autels
,
et la lire aux grandes solennités comme l'évangile
des vertus et de la morale sociale.
Tout ce qui porte des couronnes sur la terre
reçoit des leçons plus directes encore, plus personnelles
dans ces cinq ou six Lettres persanes,
parallèles admirables des monarchies de l'Asie
et de celles de l'Europe. A trente ans, Montesquieu
voit et faitvoir déjà, aussi distinctementqu'à
HISTORIQUES. 8g
soixante, que, dans les monarchies de l'Europe,
la puissance modérée et arrêtée par les moeurs ,
parles opinions, par les coutumestoujours citées,
par des priviléges toujours réclamés, par les corps
dépositaires des lois, souvent écoutés, trouve sa
sûreté la plus grande dans tout ce qui la divise et
la limite ; qu'en Asie, où il n'y a de devoirs que
pour les peuples, de droits que pour les princes,
l'envahissement universel, auquel on n'a laissé
pour bornes que des révoltes continuelles, réunit
sur la même tête tous les pouvoirs et tous les
dangers.
Quel cercle immense et toujours varié de peintures
,
de vues et de vérités !
Personne ne pouvait s'attendre, par le titre de
l'ouvrage, qu'à quelques couleurs locales de la
Perse et de la France ; et tous se voient transportés
au milieu de l'univers et des siècles : les esprits
les plus éloignés par le genre de leurs études, par
l'opposition de leurs goûts et de leurs états, se
rencontrent, pour la première fois
, avec enchantement,
sur le même ouvrage. Ceux qui,
dans leurs lectures
,
n'aimaient qu'à sentir, et
ceux qui n'aimaient qu'à penser, sont étonnés,
les uns de voir sortir tant de lumières du tableau
des passions
,
les autres tant de sensations nouvelles
des profondeurs des plus vastes pensées. Ce
90 MÉMOIRES
fut le succès le plus universel de notre prose,
comme le Cid l'avait été de nos vers : et c'est ce
que signalent très-bien les deux mots si connus , l'un de la nation, cela est beau comme le Cid,
l'autre de tous les imprimeurs - libraires de la
France
, faites-nous des Lettres persanes.
On a dit que celui à qui tout est possible
,
à
l'exception de ce qui est contradictoire
, que
Dieu avait réuni tous les empires dans le seul
empire romain comme pour en faire plus commodément
et plus rapidement sa Cité ! On
pourrait croire aussi que Rome devint la capitale
du monde pour que Montesquieu, dans
les causes de sa grandeur et de sa décadence
, trouvât celles des destinées humaines. A mesure
qu'on lit ce petit volume et ce grand ouvrage,
on croit entrer et s'avancer dans l'un de ces
temples consacrés par les anciens au maître des
dieux et des hommes, au destin; on croit voir
les immuables décrets de cette puissance toujours
muette, gravés sur deux ou trois colonnes éternelles;
et dans l'ouvrage de Montesquieu, aussi
fidèle représentation des causes que des événemens,
le destin n'est pas la fatalité : DE LA
RAISON, DE LA LIBERTÉ et DE LA
VERTU naissent nécessairement tous les biens;
DE LA FOLIE, DE L'ESCLAVAGE et
HISTORIQUES. 91
DES VICES naissent nécessairement tous les
maux : tout ce qui est plus fort que lui peut commander
aux actions de l'homme; rien hors de lui
ne peut entraîner sa volonté. Il s'égare, s'il est
aveuglé; s'il s'éclaire, il se guide. C'est dans luimême
que sont le temple et ces trois colonnes de
la raison, de la liberté et de la vertu où sont
gravées les conditions et les lois de ses destinées
heureuses ou malheureuses. Demandez-le aux
Romains, s'écrie Montesquieu, après qu'il a fait
sortir de toute l'histoire du plus grand peuple qui
ait paru Sur la terre la plus grande leçon qu'ait
jamais reçue le genre humain.
Corneille avait peint quelques Romains ; Montesquieu
a peint et expliqué Rome toute entière;
il l'explique et la peint avec le génie de Tite-Live
sous la république, sous l'empire, avec celui de
Tacite, et à l'irruption des barbares, de la théologie
et de la bigoterie, avec un génie qu'il n'a jamais
puni emprunter, ni prêter à personne.L'empire,
dit Montesquieu, réduit auxfaux bourgs de
Constantinople,finitcommele Rhin qui n'est plus
qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan.
Dans la décadence du sujet, l'écrivain est loin
de perdre quelque chose de sa grandeur : comme
ces fleuves du Nouveau-Monde, toujours plus
vastes, plus profonds dans tout leur cours, et qui
92 MÉMOIRES
à leurs embouchures semblent disputer d'immensité
avec l'Océan
,
le génie de Montesquieu ,
lorsqu'il quitte les Romains, s'étend sur tous les
siècles et sur tous les climats pour en expliquer
ou pour en changer les lois.
L'envieux, a dit Gravina, n'est pas libre, c'est
un esclave que le génie traîne à sa suite. Combien,
après les deux succès des Lettres persanes et de
l'ouvrage sur les Romains, une création telle que
l'Esprit des Lois ( prolem sine matre creatam),
dût exciter les fureurs de l'envie ! Si on rendait
justice à ce livre, si on en profitait surtout, on
devait en reconnaître l'auteur pour le premier
des humains. Qui pouvait y consentir ?
Dès son apparition, et pourtant sans nom d'auteur,
la ligue fut universelle ; elle n'est pas encore
entièrement dissipée.
Onle décrie par l'éloge comme par la critique :
on en loue à l'infini l'esprit pour faire entendre
qu'il a traité des lois sans science et sans génie.
On dit aux grands, il est républicain; on dit au
peuple, il est aristocrate. Pour des pays où il n'y
a aucune vraie liberté politique, il approuve quelques
priviléges, comme barrières au pouvoir absolu
d'un seul : on l'accuse de consacrer universellement
les priviléges parce qu'il est privilégié
lui-même. Il a beau dire que les priviléges de ce
HISTORIQUES. 93
genre sont comme ces grains de sable et ces brins
d'herbe sur lesquels se brise la fureur des mers ;
on feint de ne pas le comprendre.
On veut qu'il ait séparé son coeur de ces âmesrépublicaines
de l'antiquitédont nulpinceau antique
ou moderne n'a fait adorer les vertus autant que
le sien ; onveut qu'il se soit uni de coeuret d'esprit,
à ces hommes de toutes les cours dans tous les
temps, à ces modèles éternels de la bassesse, de
l'orgueil, de la cupidité et de la paresse, dont il
trace des portraits qui font plus frémir d'effroi
que les vers les plus sanglans de Juvénal.
Jamais un livre dé philosophie, avant l'Esprit
des Lois, n'avait été fondé sur tant de faits des
peuples sauvages, barbares, civilisés, anciens,
modernes ; l'univers et le genre humain, avec
tous leurs âges, comparaissent dans toutes les lignes
pour lui servir de témoignage : ce que
Bacon avait fait avec tant de succès pour les
sciences naturelles, est précisément ce que Montesquieu
a faitpour les sciences politiques ; il les a
rendues expérimentales ; et, cependant, de même
qu'on l'accuse, à la fois
,
d'être athée et d'être
déiste, on lui reproche, à la fois, de fonder ses
principes sur les faits et de plier les faits à ses principes
et on ne remarque pas ce qu'il est si facile de
remarquer, que les faits, soit lorsqu'ils ont fait le
94 MEMOIRES
malheur des peuples, soit lorsqu'ils ont fait leur
bonheur, servent également à quelquesprogrès de
l'art social, les premiers ensignalant leurs erreurs,
les seconds en démêlant toute leur sagesse.
Il faut que le seul homme qu'on pût lui égaler
ou lui préférer commence, pour Montesquieu,
la justice des siècles par un seul mot; et ce mot
est assez sublime pour resssembler beaucoup aux
grandes pensées de Montesquieu.
Depuis que ce mot a été prononcé et répété partout
où l'on pense, on a pu prévoir ou que l'Europe
irait bientôt s'ensevelir à jamais dans les
gouffres du despotisme de l'Asie, ou qu'elle ne
tarderait pas à être toute entière constituée aussi
librement et plus régulièrementque l'Angleterre.
Et dans cet esprit des lois dont les vérités sont
d'un ordre auguste, mais austère, quel charme
de style, très-souvent, plus souvent encore quelle
élévation, quel éclat! Dans ce livre des législateurs
se rencontrent les pages, je ne dis pas les
plus éloquentes, mais les plus sublimes de la langue
française. Le portrait de Cromwell, si souvent
cité et si beau, n'a pas la moitié des beautés du
portrait de Charlemagne : il semble que comme
l'Eternel, Montesquieu ait mis toute sa puissance
dans la parole.
Dans le même temps, Voltaire, dont tous les
HISTORIQUES. 95
genres de littérature et de philosophie ne pouvaient
contenir le génie, volait d'un genre à Pautre,
et portait dans tous les vérités dont l'esprit
humain a le plus besoin, et les émotions qu'il
aime le mieux à recevoir.'Tout ce qu'il touchait
s'agrandissait et s'enrichissait. La scène
tragique qui, par les sujets, semblait appartenir
à trois ou quatre nations exclusivement
,
s'ouvrait
,
dans les pièces de Voltaire
, aux
peuples des deux hémisphères
, et tous , sous
des vêtemens poétiques, étaient peints des couleurs
les plus vraies de leurs climats, de leur
histoire, de leurs fables et de leurs moeurs : pour
rendre l'action plus touchante, il la rend plus
terrible
, et pour qu'elle soit plus terrible, il la
rend plus merveilleuse : il fortifie tous les effets
les uns par les autres : avec les cris des passions
sortent de l'âme des personnages ces cris de la
nature et de la conscience qui, sous les dais, sur
les trônes et sur les autels, font pâlir les oppresseui's
et les imposteurs. En devenant plus pathétique
la tragédie est devenue encore une
école et une défense du genre humain.
Il était comme interdit au génie français d'aspirer
à la gloire de l'épopée : rien dans l'histoire
et dans les fastes des âges modernes ne paraissait
non plus assez digne de ce magnifique genre ;
96 MEMOIRES
on ne croyait trouver de sujets épiques qu'à là
naissance du monde ou de l'histoire, qu'à ces
éloignemens religieux des temps où les races des
dieux et des hommes n'étaient pas encore entièrement
séparées, et il fallait en outre chercher
encore plus d'une autre espèce de merveilleux
hors du monde réel. Voltaire, si éminemment
Français, prend pour le héros de son épopée
un prince, peu s'en faut notre contemporain;
et jamais caractère ni plus héroïque
,
ni plus
plus aimable
,
ni plus grand ne parut dans les
fables, dans les histoires, dans les épopées. Son
plus grand merveilleux
,
il ne le cherche point
hors des mondes réels ; il en trouve de plus épiques
dans les phénomènes visibles à tous, dont
Newton a découvert les lois : ce que Newton a
calculé
,
Voltaire le chante ; ses chants resplendissent
d'images et d'harmonie, comme ceux
d'Orphée et d'Homère ; et si sa fable, au lieu
de n'être que la conquête d'un trône héréditaire,
eût été une de ces ères où les destinées du genre
humain se refont et se perfectionnent au milieu
des tempêtes d'un nouveau chaos ; si le poète eût
versé
, sur ce champ sans limites, toutes les sources
de son génie si éclairé, et de son' âme si pathétique
, son épopée eût été la seule épopée des
siècles de lumières.
HISTORIQUES. 97
Doué d'un esprit si juste et d'un pinceau si vrai,
nul n'avait plus reçu de la nature la mission
d'écrire l'histoire : celle d'un héros combattant
le créateur d'un empire, le prépare, par le succès
le plus brillant, à celle du siècle où la France,
par les progrès du goût et de la raison, devint
l'exemple des nations et de la postérité ; et par
un développement naturel de ses connaissances
et de son génie, le succès plus contesté mais
plus grand du siècle de Louis XIV l'enhardit
à ce vaste tableau des moeurs et de l'esprit,
des nations qui lui aurait obtenu le titre d'historiographe
du genre humain, si le genre humain
ouvrait les yeux sur ses aventures et sur ses
destinées.
Trogue Pompée dont l'ouvrage perdu ne nous
est connu que par quelquessuperbes échantillons
conservés dans son abréviateur Justin
, n'a pu
servir de modèle à Voltaire; mais Voltaire l'a été
certainement de ces belles compositions des Robertson
et des Hume dont la philosophie vaut
bien l'éloquence antique.
Dans les romans et dans les contes en prose , histoires très-réelles des folies humaines
,
le lieu
de la scène est encore l'univers : à traversles distances
les plus grandes des climats et des siècles ,
Voltaire poursuit ces traversdes esprits, des usages
98 MÉMOIRES
et des institutions, sources de tant de ridicules et
de catastrophes ; il les rapproche et les met en
présence : et on ne sait plus dans quel coin de
la terre et des siècles est le plus grand hôpital
des fous. On en rit aux éclats; mais que ce rire
est près des larmes, et ces éclats des sanglots !
C'est l'histoire universelle en délire ; c'est ce
que Diogène était à Socrate , comme le disait si
bien Platon qui les connaissait tous les deux
mieux que nous.
Dans les six ou sept discours en vers ,
chefsd'oeuvre
de notre poésie morale, il se place entre
Boileau et Pope, et l'on voit sa tête s'élever audessus
: ses vers ont plus de grâce et de charme
que ceux de Boileau, précisément parce que sa
versification est moins savante et moins hardie;
sa philosophie paraît moins profonde et moins
neuve que celle de Pope, parce qu'elle n'est pas
comme celle de Pope un système, mais le résultat
indubitable des expériences de l'âme la plus sensible
,
recueillies par l'esprit le plus naturel dans
des vers toujours faciles, même alors qu'ils sont
très-beaux.
Il multipliait à l'infini, et jamais trop, ces
petites pièces de vers , ou en vers et en prose , qui n'étaient guère que sa correspondance, tenue
à jour, avec les princes, les philosophes, les
HISTORIQUES. gg
femmes, les jeunes poètes, et cette fois, du moins,
si improprement nommées fugitives, puisqu'elles
se gravaient dans toutes les mémoires à l'instant
où elles sortaient de sa voix ou de sa plume, puisque
ces jeux mêmes, ces grâces de son esprit et
de son imagination, respirent toute sa philosophie.
Dans cette autre foule égalementinnombrable
de préfaces, de dédicaces, d'articles de dictionnaires,
il reproduisait, sous des formes toujours
variées et à chaque fois plus persuasives, plus
pénétrantes
, ces principes de la raison, du goût
et de la morale, la plus utile de toutes les lectures
,
lorsqu'ils sont établis par le génie s'observant
lui-même dans les impressions qui le dominent
et qui le dirigent ; ces principes très-suffisans,
s'ils étaient affichés aux portiques d'un temple
du goût, à rendre ceux qui s'en pénétreraient
dignes d'être introduits au sanctuaire.
M. de Saint-Lambert a écrit de Fontenelle,
qu'il était alors à la tête de l'empire des lettres :
mais, s'il y avait alors quelque empire dans la
démocratie littéraire
,
il y en avait au moins
trois.
Secrétaire de l'Académie des sciences, dont il
avait refusé la présidenceperpétuelle, Fontenelle,
en rendant compte, des mémoires des savans,
100 MÉMOIRES
y avait fait pénétrer toute sa philosophie, par
qui seule il pouvait régner : c'était là son empire.
L'empire de Montesquieu s'élevait dans celui
des lois, dont il était l'oracle, où ses pensées
étaient déjà portées aux pieds du trône comme
les expressions des droits des peuples et les barrières
du pouvoir absolu.
En érigeant un temple au goût, Voltaire semblait
avoir élevé le sien : la vérité et la raison
commençaient à exercer par lui, en France, une
puissance adorée, qu'elles devaient à la grâce et
au charme de son style : en les faisant aimer, il
régnait avec elles.
Dans la première sensibilité de son goût déjà
formé, un jeune homme est porté à tant d'enthousiasme
et d'amour pour tous les talens qui
l'éclairent et l'enchantent, qu'il lui est impossible
d'accorder des préférences exclusives, ou même
exagérées ; il ne se fait pas une seule idole entre
trois grands hommes. M. Suard eut un culte
pour tous les trois, et n'eut d'idolâtrie pour
aucun.
Les concoursacadémiques n'avaient pas encore,
à cette époque, l'éclat qu'ils ne devaient recevoir
que des triomphes de Thomas; mais ils étaient,
soit dans les Académies de province, soit à l'AHISTORIQUES.
101
cadémie Française, la première carrière de ceux
qui étaient faits pour en parcourir de plus grandes.
M. Suard y fut couronné trois fois; et, dans
le premier essai de son talent, qui fut un succès,
il signala déjà cette disposition de toute sa vie
à unir, dans ses respects et dans ses hommages,
les autorités sociales, quand elles gouvernent
avec douceur, et le génie quand il éclaire l'autorité.
L'Académie de Toulouse avait proposé,
pour son concours d'éloquence, l'éloge de
LouisXV: M. Suard loua dans ce prince les qualités
personnelles qui l'auraient rendu cher dans
la vie privée comme sur le trône, et, dans son
règne, la splendeur que des talens du premier
ordre réfléchissaient depuis trois ou quatre lustres
sur le monarque et sur la monarchie. Le portrait
de Montesquieu, c'est-à-dire, l'analyse courter
sensible
,
éloquente
,
des Lettres persanes ,
de
l'ouvrage sur les Romains,, de l'Esprit des Lois,
fut le plus beau morceau du discours, et en fit
le triomphe.
La première couronne, en ce genre, est toujours
la plus belle ; mais combien celle-là dut
s'embellir pour M. Suard, par l'extrême sensibilité
de Montesquieu à cet hommage d'un jeune
homme sans illustration encore dans les lettres !
Elle était aussi naïve que profonde ;, il l'exprimait
102 MÉMOIRES
partout, partout il témoignait le désir de voir,
de remercier et d'embrasser le vainqueur aux
jeux floraux.
Donner de telles émotions à un homme dont
les ouvrages étaient des bienfaits pour l'humanité
,
dut être bien doux pour M. Suard
,
né trop sensible au beau pour n'avoir pas aussi
quelque ambition et quelque espérance de gloire.
Quelle couronne d'Académie pouvait valoir les
applaudissemens de Montesquieu sur ce qu'on
pouvait sentir, penser et dire de ses livres ? Qui
peut ignorer qu'un esprit supérieur est toujours
celui qui sent le mieux la vérité des éloges et
des critiques dont il est l'objet ?
A peine le voeu de MontesquieudevoirM. Suard
fut entendu, il fut rempli. M. Suard, non plus
qu'Eucrate devant Sylla, ne sentitdevantMontesquieu
le désordre où nousjette ordinairement la
présence des grands hommes. Seul ou en compagnie
avec ce génie sublime
,
il fut à son aise,
comme on l'est dans le bonheur. Il est vrai que
nul homme, à talent ou sans talent, ne fut jamais
plus simple que Montesquieu dans son ton et dans
ses manières : il l'était dans les salons de Paris
autant que dans ses domaines de la Brède, où,
parmi les pelouses, les fontaines et les forêts dessinées
à l'anglaise, il courait, du matin au soir, un
HISTORIQUES. 105
bonnet de coton blanc sur la tête, un long échalas
de vigne sur l'épaule, et où ceux qui venaient
lui présenter les hommages de l'Europe lui demandèrent
plus d'une fois, en le tutoyant comme
un vigneron
,
si c'était là le château de Montesquieu.
Quand il parlait, ce dont il n'était ni prodigue
ni avare, on était toujours sûr d'être avec
lui; c'était, tour à tour, la gaieté piquante de
Ricca
,
les vues vastes et concises d'Usbeck,
quelquefois l'énergique et poétique expression
des passions de Roxane, et même toujours cette
même énergie, lorsque sa haine contre le despotisme
allumait son imagination. Sa Défense de
l'Esprit des Lois, dit d'Alembert, était l'image
de sa conversation : sa conversation n'était pas
inférieure à ses écrits. Fénélon
,
Montesquieu et
Voltaire sont les seuls grands écrivains auxquels
on ait reconnu à ce degré le talent de la parole :
M. Suard, aussi bon juge à cet égard que d'Alembert,
en disait autant.
Cette époque de la vie de M. Suard était une
de celles dont il se retraçait le souvenir avec le
plus de charme. Lui qui savait plus de choses
par la réflexion que par la mémoire
, se rappelait
jusqu'aux propres expressions de quelques entretiens
de Montesquieu. « Allons, messieurs,
» disait-il un jour à l'abbé Raynal, à Helvétius,
104 MEMOIRES
» au docteur Roux et à M. Suard, vous êtes dans
" l'âge des grands efforts et des grands succès :
» je vous invite à être utiles aux hommes comme
» au plus grand bonheur de la vie d'un homme ;
» je n'ai jamais eu de chagrin dont une demi-
» heure de méditation n'ait adouci l'amertume.
» Je suis fini, moi ; j'ai brûlé toutes mes cartou-
» ches ; toutes mes bougies sont éteintes. Vous
» commencez, vous; marquez-vous bien le but :
» je ne l'aipas touché; je crois l'avoir vu. L'homme
» n'a pas voulu ou n'a pas pu rester dans son ins-
» tinct, où il était assez en sûreté, quoique très-
» près des animaux. En cherchant à s'élever à
» la raison, il a enfanté et consacré des erreurs
» monstrueuses ; ses vertus et ses félicités ne
» peuvent pas être plus vraies que ses idées. Les
» nations s'environnent de luxe des richesses et
» de luxe d'esprit ; et les hommes manquenttrès-
» souvent de pain et de sens commun. Pour leur
» assurer à tous le pain, le bon sens, elles vertus
» qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'unmoyen :
» il faut beaucoup éclairer les peuples et les gou-
» vernemens : c'est là l'oeuvre des philosophes ;
» c'est la vôtre. »
Long-tempsaprès cette conversation, oùMontesquieu
avait dit, toutes mes bougies sont éteintes
,
M. Suard remarquait qu'il avait ainsi parlé
HISTORIQUES. 105
au momentjuste où il écrivait ses Fragmens sur
le Goût, qui
, tout fragmens qu'ils sont restés
sous sa main expirante, sont une des plus vives
et des plus fortes lumières qui aient été portées
au milieu des arts du goût, et des principes de la
philosophie. Ainsi en jugeaient, dans le siècle
dernier, trois ou quatre de ses écrivains les plus
distingués et les plus capables de cette appréciation
hors de la portée des critiques vulgaires.
Si Voltaire eût été à Paris, le connaître eût pu
être la première ambition de M. Suard. On verra
dans la suite de ces mémoires quel hommage il
sut rendre, long-temps après, au génie universel
du dix-huitième siècle, et combien le grand
homme y fut sensible ; on verra que ce ne fut
pas entre eux ce commerce de galanteries littéraires
qui n'est jamais, comme la galanterie entre
les sexes, que l'aimable, le doux , leperpétuel
mensonge de l'adoration et de l'amour.
A ce moment, les persécutions des puissances
qui se croient menacées lorsqu'on attaque les préjugés,
le tracas des petits talens autour du grand,
les fureurs de l'envie qui croissent en plusgrande
proportion encore que le génie ou ses succès,
avaient éloigné Voltaire de la capitale ; il était
renfermé dans Cirey, plus heureux qu'accablé de
106 MEMOIRES
ses innombrablestravaux. Ceux qui l'admiraient
et qui l'aimaient disaient déjà dans Paris :
Perdu pour ses amis, il vit pour l'univers;
Nous pleurons son absence en répétant ses vers.
Les amis de Fontenelle, qui touchait à sa centième
année
,
commençaient presque à le croire
inaccessible aux ravages du temps comme aux
persécutions des ennemis de la philosophie. Toutes
ses facultés
,
excepté l'ouïe, étaient parfaitement
conservées : c'est lui qui jouissait moins de
ses amis ; mais ses amis avaient encore Fontenelle
tout entier au milieu d'eux.
M. Suard n'avait pas eu à former le voeu de
lui être présenté ; l'abbé Raynal y pensa le premier,
et s'en chargea. Raynal, comme écrivain,
n'était encore connu que par quelques articles
du Mercure, et par les histoires du Stathoudérat
et du parlement d'Angleterre, ouvrages dont
les sujets, choisis tous les deux parmi des peuples
navigateurs et commerçans, n'annonçaient que
par ce choix l'Histoirepolitique etphilosophique
de l'établissementdes Européens dans les Deux-
Indes. Echappé assez tard à la Compagnie de
Jésus, à laquelle il ressemblait si peu par ses
principes et par son caractère, il avait eu le
temps d'y prendre un goût d'ordre, de travail
HISTORIQUES. 107
régulier ,
d'influence sur les puissances de la
terre, et il faisait servir tous ces moyens à la
protection des faibles, au soulagement des pauvres
, avec un zèle qui n'était plus que philosophique,
et qu'on aurait cru encore religieux.
D'une économie qui eût été de l'avarice si elle
n'eût servi parfois à de grandes générosités, il
avait formé son trésor de privations personnelles
et de spéculations habiles sur les échanges du
globe : il ne l'ouvrit jamais pour faire l'aumône
à la paresse , il était toujours ouvert à l'industrie
active qui manquait de fonds, aux talens sans
pain, et non sans moyens de conquérir la gloire.
Les cabinets des puissances et les comptoirs
des banquiers, les journaux des marins et des
voyageurs répandus sur tous les continens et sur
tous les océans, étaientles sources où l'abbé Raynal
cherchait et trouvait les matériaux du grand ouvrage
dont le succès devait l'éleverunjour au rang
des écrivains qui ont le mieux fait connaître aux
nations, par les principes et par les calculs les
plus exacts ,
leurs droits, leurs forces, leurs richesses
, le rôle plus ou moins important qu'elles
jouent sur le globe, les bons ou les mauvais
exemples qu'elles donnent à l'espèce humaine ;
et, en attendant que son livre fût achevé et sa
gloire commencée, il était dans la capitale de la
108 MÉMOIRES
France et de la philosophie comme un grandmaître
de cérémoniesqui présentaitles talens naissans
aux talens illustres
,
les gens de lettres aux
manufacturierset aux négocians, aux fermiersgénéraux
et aux ministres. Il donnait de la noblesse
et de la dignité à cette fonction trop ordinairement
usurpée et avilie par l'intrigue, parce qu'il
y portait des vues de bien public et plus que du
désintéressement. Cet ex-jésuite aimait la fortune
, comme moyen de toutes les jouissances ;
il la considérait, comme une grande puissance
pour acquérir des lumières et pour exercer des
vertus ; il la respectait lorsqu'elle était acquise
par le travail, l'ordre et le génie. Ce philosophe
,
qui a trop mêlé de déclamations à ses
principes et à ses raisonnemens en faveur des
nègres
,
avait en horreur tout ce qui relâche les
chaînes sacrées des devoirs ; il aurait adoré le
despotisme même
,
si des despotes pouvaientavoir
la justice et l'impartialité des lois et de la
liberté.
A peine l'abbé Raynal eut vu M. Suard ,
qu'il l'aima, et toute sa vie. M. Suard lui était
devenu très-utile, et de plus d'une manière ;
d'abord, par cette grande feuille anglaise où
étaient présentés, dans tous leurs détails, les
échanges et les démêlés des colonies et de leurs
HISTORIQUES. 109
métropoles, l'histoire presque hebdomadaire de
toutes les mers et de tous les ports des deux
mondes, les arméniens des flottes, leurs stations
et leurs mouvemens : depuis, par les corrections
que portait dans le grand ouvrage de l'abbé
Raynal lé goût si sûr et si pur de M. Suard , qui
n'aurait laissé aucune tache dans ce livre de toutes
les nations, si toutes les parties lui en avaient été
également soumises.
L'abbé ne s'enthousiasmait pas seulement, il
s'engouait ; parce qu'il voyait dans M. Suard, si
jeune encore, beaucoup de genres d'esprit, d'aptitude
et de capacité, il croyait pouvoir le faire
entrer et avancer dans toutes les carrières de
l'ambition et de la gloire. Il découvrait à chaque
instant que M. Suard était loin d'être aussi ambitieux
que capable, et il l'oubliait toujours :
cela donnait lieu entre eux à des dialogues d'un
vrai comique, tout-à-fait dans le genre de cette
scène de la Métromanie entre le poète et son valet,
où le valet craint de manquer de tout, et où
le poète, sûr de trouver toujours un pourvoyeur
dans son génie, paie tout par ses triomphes d'académie
et de théâtre. Le métromane est sans
doute plus théâtral, mais M. Suard était plus intéressant;
c'était un autre qui avait de l'orgueil
pour lui, et lui n'a que trop préféré, en tout
110 MÉMOIRES
temps, un goût et un sentiment, à la fortune et
à la renommée. Il avait été présenté à Montesquieucomme
par un succès; il ne futguère moins
heureux d'être accueilli par Fontenelle, lorsqu'il
lui fut présenté par l'abbé Raynal.
C'était rarement chez lui qu'on voyait Fontenelle
; sa maison se bornait, à peu près, à sa
chambre à coucher et à son cabinet de travail.
C'étaient d'autres salons que le sien que ce sage
si aimable éclairait, pour ainsi dire et décorait
des lumières si vives de son esprit, dont il n'était
prodigue qu'avec ceux qui en étaient avides. Les
noms de madame de Montausier, de madame de
La Fayette, de madame Lambert, célèbres dans
la littérature française par les ouvrages qu'elles
ont faits ou inspirés, le sont encore par leur amitié
pour Fontenelle, qui demeurait chez elles
plus que chez lui-même; et il reçut les premiers
hommages de M. Suard chez madame Geoffrin,
femme tout-à-fait étrangère
,
non-seulement
par son ambition, mais par ses goûts, aux lettres,
aux sciences, à la philosophie, et dont le salon,
cependant, était deux fois par semaine le rendez-
vous et la réunion des hommes et des noms
étaient le plus souvent proclamés par la gloire
autour des Académies, des nations et des puissances
de l'Europe. Ces concours n'ont quelqueHISTORIQUES.
111
fois pour principe et pour but que ces concours
mêmes. Fontenelle fut d'abord le premier objet
de celui-là ; madame Geoffrin elle-même en fut ensuite
un autre. Cet attrait d'une femme ignorante
pour tant de talens illustres et de savans profonds
est une espèce de phénomène
,
mais parfaitement
expliqué dans les éloges de cette dame par
d'Alembert, Thomas et Morellet, trois éloges
plus différens par le ton que par le mérite,
supérieur dans tous les trois.
Madame Geoffrin était sans connaissances littéraires
et sans études, mais non pas sans lumières
; elle en trouvait de vives et de pures dans
ses réflexions et dans son coeur; et, jusqu'au
dernierjour de sa vie, ces deux sources devenaient
chaque jour plus fécondes. Au milieu de tous les
mouvemens ,
de toutes les agitations de la capitale
la plus tumultueuse de l'Europe, la plus
abandonnée aux engouemens et aux dénigremens
de l'esprit de parti, elle conserva toute l'originalité
de son caractère, toute la propriété, en quelque
sorte, des mouvemens de son âme : au milieu des
hommesde génie qui dirigeaientou entraînaient à
leur suite les pensées de l'Europe, elle conserva
l'indépendance et l'originalité de sa pensée. Celle
qu'un roi de l'Europe appelait sa maman et des
hommes de génie leur mère, avec tant de moyens
112 MEMOIRES
d'ostentation, même d'une sorte de gloire, n'aimait
que la simplicité. Elle faisait de sa fortune,
acquise dans la finance, le patrimoine des malheureux
dont elle épiait l'indigence cachée, des
artistes et des gens de lettres, si souventappauvris
par les talens mêmes' qui créent une partie des
capitaux des nations et du trésor des rois. C'était
son art et l'emploi de sa vie de découvrir les
besoins réels du mérite
, et de les soulager sans
les humilier. Elle écartait d'elle toutes les affaires
d'intérêt personnel pour s'occuper toute entière
de ses dons secrets et de sa bienfaisance ; et ces
affaires-là, les seules de sa compétence, elle les
traitait supérieurement. Elle en écrivait bien ;
elle en parlait avec éloquence ; elle se dispensait
alors de cette modération, la première règle de
sa conduite, et sans doute la plus pénible, parce
qu'elle avait à contenir à la fois une grande impétuosité
de raison et une grande sensibilité de
coeur.
Quoiqu'un salon qui réunit beaucoup de gens
de lettres, beaucoup d'artistes, beaucoup de savans,
beaucoup d'étrangers, soit comme une démocratie
toujours prête à devenir orageuse, on
comprend bien que celui de madame Geoffrin
n'avait aucun besoin d'être présidé, comme on
l'a prétendu, par Fontenelle. « Madame GeofHISTORIQUES.
113
» frin, a dit Thomas, était, dans le moral,
» comme cette divinité des anciens qui mainte-
» nait ou rétablissait les limites. Elle tempérait
» les opinions comme les caractères. Souvent,
» dans la chaleur des discussions, elle empêchait
» que la voix s'élevât, parce que les mouvemens
» de l'âme suivent presque toujours ceux de la
» voix
, et montent , pour ainsi dire , avec
» elle. »
C'est là justement une présidente : on dirait
que Thomas a voulu en peindre une. C'est même
mieux : quiconque préside ne petit guère que
rappeler à l'ordre ; et le désordre était prévenu
par madame Geoffrin.
Elle devait être, cependant, beaucoup aidée
par la vue seule et la présence de Fontenelle. On
doit s'agiter et s'emporter peu devant un homme
de cent ans; tout doit être contenu et recueilli.
Moins âgé de vingt ans, à quatre-vingts, l'esprit
de Fontenelle était assez jeune encore pour
avoir beaucoup d'autres moyens de rendre le
cercle le plus nombreux peu bruyant; tout s'arrêtait
et se taisait pour l'écouter et pour l'entendre.
« Il avait vu, dit Saint-Lambert, ce siècle
» brillant dont notre siècle aime à s'entretenir ;
« sa mémoire était remplie d'anecdotes intéres-
I. 8
114 MÉMOIRES
» santés, qu'il rendait plus intéressantes encore
» par la manière de les placer. Ses contes et ses
» plaisanteries faisaient penser. Les femmes, les
» hommes de la cour, les artistes, les poètes, les
» philosophes, aimaientsa conversation. »
Ovide disait de Virgile qu'il l'avait seulement
vu, vidi tantùm : Fontenelle n'avait pas seulement
vu le siècle de Louis XIV, il l'avait trèslong
- temps connu tout entier, dans ce qu'il
avait eu de plus beau. Il pouvait parler des deux
siècles comme de deux personnes de sa connaissance
; plus ils différaient, plus ce qu'il racontait
du premier devait être instructif et piquant pour
le second ; et, à la différence de tous les autres
hommes, ce n'est pas la jeunesse de Fontenelle
qui a été plus brillante et plus heureuse
, c'est sa
vieillesse. Il ne devait donc pas être louangeur
du passé, détracteur du présent, comme le vieillard
des vers d'Horace et de Boileau. Le vers
d'Horace eût été plus vrai pour Fontenelle en le
renversant.
Toutes ces singularités dans l'existence d'un
grand homme, l'absence des passions, ou l'empire
qu'il avait sur elles, rendaient tous ses récits
du siècle passé d'un intérêt prodigieux pour le
siècleoùil parlait. Quelquefois une petite circonstance
, un mot, frappait d'étonnement, et faisait
HISTORIQUES. 115
rire ou sourire. Par exemple
,
il parlait en 1755,
et il disait : J'étais chez madamede La Fayette ,
je vois entrer madame de Sévigné , M. Suard
crut presque entendre un revenant : et je l'aurais
cru bien davantage, ajoutait-il assez plaisamment,
si le conteur avait été moins vieux ; car, lorsqu'on
fait tant que de revenir de l'autre monde
, on doit
avoir le choix de sa figure entre celles de tous les
âges, et on revient plus jeune.
Son extrême surdité ne permettait plus à Fontenelle
de placer, d'interrompre et de reprendre
si à propos ses contes et ses anecdotes ; un cornet
était d'un usage difficile et, d'un faible secours
pour la conversation ; il remédiait à ces inconvéniens
d'une manière souvent très-agréable et
très-utile pour le salon de madame Geoffrin.
Parmi les anecdotes, il y en a qui ont assez
d'étendue pour être des histoires comme enclavées
dans une plus grande histoire. Il en prenait,
quelquefois une à son premier commencement,
il la suivait, jusqu'à la fin, dans la liaison la plus
parfaite des circonstances et de leurs résultats :
c'était tantôt les dragonnades et la révocation
de l'édit de Nantes ; tantôt le jansénisme et le
quiétisme ; tantôt des intrigues plus secrètes encore
autour du trône et dans les cloîtres. Si on
avait pu, comme les sténographes
;
écrire à
116 MÉMOIRES
mesure qu'il parlait, nous aurions aujourd'hui,
disait M. Suard, ces anecdotes, parties si importantes
de l'histoire
,
de la façon de deux
grands maîtres. Le pinceau de Voltaire serait
sans doute plus brillant; la philosophie de Fontenelle,
dans de tels sujets, aurait pu balancer
celle de Voltaire.
D'autres fois, lorsqu'il voyait les physionomies
très-attentives et les mouvemens des organes
de la paroletrès-animés, il demandait qu'on
dît à son cornet le sujet de la conversation',
le point où elle en était, le chapitre; c'était son
expression; et, se recueillant profondément, il
conversait avec lui-même ; il rendait compte ensuite
de l'entretien que Fontenelle venait d'avoir
avec Fontenelle ; et le salon de madame Geoffrin
pouvait comparer les vues du philosophe avec
celles de tous ceux qui venaient de prendre part à
la discussion.
Il paraît que, de longue main, Fontenelle
s'était exercé à ces dialogues avec lui-même ; il
en a beaucoup conseillé l'usage pour l'art de
penser et d'être heureux; et ses conseils sont
devenus des préceptes dans des écrits estimés
sur l'éloquence et sur la morale.
M. Suard tira très-heureusement parti d'un
goût plus dominant encore de l'esprit de FonHISTORIQUES.
117
tenelle, pour donner une idée avantageuse du
sien, dans ce salon où commençaient et s'achevaient
alors beaucoup de réputations littéraires.
Les théories sur l'entendement, qui, depuis
Bacon et Descartes, avaient pris dans les connaissances
humaines une si grande place
, et peutêtre
la première, avaient beaucoup occupé la jeunesse
de Fontenelle ; il parut long-tempsy renoncer;
mais la plus forte passion de sa vie, il l'eut
à près de cent ans, et ce fut encore pour la métaphysique
.
Elle le faisait sortir de ce style fin et
familier, auquel la nature probablement l'avait
destiné
,
mais dont il se faisait aussi comme un
principe du culte de la vérité. A cet âge, où toute
imagination est éteinte, même dans ceux qu'elle
a dominés, il peignait, par une grande image,
la puissance qu'exercerait une théorie desfacultés
de l'esprit humain, tirée à la fois et de l'organisation
humaine
, et des chefs-d'oeuvre créés déjà
par la raison
,
déjà consacrés par cet assentiment
universel qui ne s'accorde qu'à l'évidence. Elle
sera, disait-il, le grand luminaire suspendu
entre le bon sens , commun à tous les hommes, le
génie des beaux-arts et le génie des sciences ; elle
les rapprochera, elle les unira, en leurfaisant
voir comment ils sortent des mêmes sources.
Des fragmens assez considérables, et très-im118
MÉMOIRES
portans, d'un Traité de la raison humaine, ont
été trouvés dans les papiers de Fontenelle ; ils
ont été publiés par l'abbé Trublet : s'ils sont
loin de remplir tout ce que Fontenelle attendait
de la métaphysique, ils donnent à son attente
des probabilités plus grandes ; ils font une espérance
de l'esprit humain, et une des mieux
fondées. C'est dans ces fragmens qu'une main
centenaire a déposé, la première fois, les germes
de beaucoup d'idées très-lumineuses, développées
depuis par les meilleurs métaphysiciens
de l'Europe.
Fidèle à son principe
, que le plus grandfonds
des idéesdeshommesest dans leurcommerce réciproque,
c'est dansle salon demadameGeoffrinque
Fontenelle paraît avoir voulu composer ce traité
de la raison humaine. Il enparlait très-souvent, et
c'étaity travailler ; mais il n'en parlait pas devant
tout le monde. Malgré sa surdité
,
il distinguait
très-bien ceux qui
, suivant son expression,
étaientpour cetteflamme subtile de la métaphysique
, ce qu'est pour la flamme de l'espritde-
vin, le bois, que cette flamme ne brille pas.
C'est sur des questions de ce genre que son neveu
, ce fameux M. Daube, qu'une ardeur de
dispute éveillait avant l'aube, se mit un jour
à crier au cornet acoustique de son oncle : Je
HISTORIQUES. 119
dis moi — Ah ! vous dites, reprit Fontenelle;
et il détourna le cornet de son oreille.
Ne pouvant converser qu'à l'aide de ce secours
,
si peu commode pour les autres, c'est en
ces matières surtout que Fontenelle parlait de
suite
,
niais toujours en écoutant très-attentivement
les expressions des physionomies et des
regards de son auditoire de choix. Quand les
regards lui exprimaient des difficultés, des embarras
pour comprendre ou pour penser comme
lui, le cornet, suspendutoujours aux bras de son
fauteuil, ou posé sur ses genoux, il le dirigeait
de son oreille vers les physionomies agitées.
On conçoit combien devaient être nécessaires
et quelque courage d'esprit, et quelque talent
de la parole, pour aller dire ainsi à l'oreille de
Fontenelle ce que son cornet faisait retentir dans
tout le salon. Mais des idées devenues très-familières
par une étudebien faite, et souvent refaite,
donnent aux plus modestes de l'assurance pour
les exprimer, même devant une assemblée qui
les intimide; et la lecture de Bacon, de Hobbe,
de Locke, était déjà si habituelle à M. Suard,
qu'il triompha de sa modestie pour soumettre à
Fontenelle, devant tant de témoins, quelques
rapprochemens et quelques différences entre ses
vues et celles des créateurs de la métaphysique
120 MÉMOIRES
anglaise; et le salon, et Fontenelle, et M. Suard,
surtout, furent surpris et enchantés du bonheur
avec lequel il parla de ces matières en homme
qui tâchait déjà de se bien entendre lui-même.
Un des amis de M. Suard lui demandait un
jour s'il était donc bien certain que Fontenelle
conçût des progrès de la raison d'aussi magnifiques
espérances que quelques philosophes sortis
de son école. Ce que je puis faire de mieux pour
vous répondre, lui dit M. Suard, c'est de vous
rapporter un petit dialogue assez piquant entre
Fontenelle lui-même et son amie madame Geoffrin,
Madame Geoffrin, dont l'âme était très-douce
et la conduite très-circonspecte
,
était pourtant
d'un caractère si prompt et si vif, que sa raison
même, comme on l'a souvent dit, avait quelque
chose d'impétueux. Ce qu'on ne peut bien voir
que de près et lentement, elle prétendait le
voir également bien de loin et vite; et dans un
moment où elle avait réellement presque deviné ,
n'est-il pas vrai, dit-elle à Fontenelle, que j'ai
souvent raison?—Oui, lui répondit Fontenelle,
mais vous l'avez trop tôt. Un moment après, il
tire sa montre, et la regardant : Votre raison,
dit-il, est comme ma montre ; elle avance.
Voilà, ajoutait M. Suard, ce que je crois que
HISTORIQUES. 121
Fontenelle aurait dit souvent à quelques-uns de
ses disciples. S'il n'eût pas trouvé que leur raison
allât trop loin, il aurait trouvé qu'elle allait trop
vite.
Dans le temps que la nation
, peu occupée de
vues politiques, reconnaissait aux vues littéraires
une importance qu'elles auront toujours, soit
qu'on la leur accorde
,
soit qu'on la leur refuse ,
M. Suard en avait de très-remarquablessur l'influence
de Fontenelle; il les étendait bien au-delà
de ce qu'on a appelé son école. Cette opinion
de M. Suard exige qu'on s'y arrête un instant :
elle touche de tous les côtés aux Mémoires sur
sa vie et sur le dix-huitième siècle.
» L'influence de Fontenelle, en bien et en
" mal, disait M. Suard, a agi sur des hommes
» dontle génie ou le talent l'ont beaucoupéclipsé,
" sur Montesquieu
, sur Voltaire ; elle a agi sur
» ses ennemis même.
» De ses ennemis, le plus poli, le plus ingé-
» nieux, et non pas le moins acharné, c'était
» Raimond de Saint-Mard : eh bien ! qu'on lise
» les petits volumes très-spirituels de ce Saint-
» Mard ; c'est presque Fontenelle réduit à ses
» agrémens, et dépouillé de sa raison supérieure ;
» Saint-Mard ne sait rien de mieux, pour le
» surpasser, que de l'imiter ; excepté le génie, il
122 MEMOIRES
» en attrape tout, et surtout les défauts par les-
» quels il accuse Fontenelle d'avoir à jamais cor-
» rompu le goût. Madame de Riccoboni s'est
« bien gardée de calquer aussi bien le marivau-
» dage, même après avoir annoncé qu'elle allait
» écrire dans le goût de Marivaux.
" Quant à Voltaire et à Montesquieu
,
qu'on
» rapproche leur manière de considérer l'his-
» toire, d'une certaine page de l'éloge de Leib-
» nitz par Fontenelle, et leur manière de l'é-
» crire
,
du livre des Oracles.
» On verra, dans l'éloge, que les hommes de la
" trempe de Leibnitz, quand ils sont dans l'étude
« de l'histoire, en tirent de certaines réflexions
" générales , élevées au-dessus de l'histoire
» même; que, dans cet amas et confus et im-
» mense de faits, ils démêlent un ordre et des
» liaisons délicates qui n'y sont que pour eux ,
» que ce qui les intéresse le plus , ce sont les ori-
» gines des nations , de leurs langues, de leurs
» moeurs, de leurs opinions, surtout l'histoire
" de l'espèce humaine, et une succession de
» pensées qui naissent dans les peuples les unes
» après les autres , et dont l'enchaînement bien
« observépourrait donner lieu à des espèces de
» prophéties.
» Ne croit-on pas entendre l'auteur du livre
HISTORIQUES. 123
» sur les Romains, et l'auteur du tableau sur lès
» moeurs et l'esprit des nations, révélant les se-
» crets et les principes de leur génie historique ?
« On croit très-souvent les lire en lisant LES
» ORACLES, ouvragequi n'est qu'une dissertation,
» et qu'on a appelé, avec tantde raison, un livre :
» là se trouvent les premiers exemples, et d'un
» seul fait, employé à jeter une lumière toute
», nouvelle sur le corps entier de l'histoire, et
» du corps entier de l'histoire, employé à expli-
» quer un seul fait; là se trouvent également
« les premiers exemples de ce ridicule, gai, à
» la fois, et terrible, jeté sur les extravagances
» des nations et des siècles, avec le pinceau de
» la scène comique pris un instant pour le pin-
» ceau de l'histoire. C'est là très-souvent la ma-
» nière et de Montesquieu et de Voltaire ; et
» parce que ce n'est jamais celle des anciens,
» Mably a prononcé qu'elle dénaturait et dégra-
» dait l'histoire. Mais quand on ne couvre l'his—
» toire que du ridicule qu'elle a, c'est l'histoire
» qui se dégrade elle-même; et la vérité, qui
» constitue la véritable dignité de l'historien,
» lui commande de traiter l'histoire
.
comme
» elle le mérite. On rit de l'espèce humaine,
» mais on en rougit ; et ce double effet, la
« gloire de Molière, ne peut pas être la honte
24 MÉMOIRES
de Voltaire. La différence des genres ne fait
rien à cela : car les vers de Molière ont souvent
toute la majesté , même de l'histoire
ancienne.
» On a pu croire que Marivaux avait contracté,
dans le commerceassidu de Fontenelle,
l'habitude de préférer ces petits sentiers du
coeur humain, qui lui en ont fait manquer
la grande route, ces affectations de langage
auxquelles le goût qu'elles blessaient a donné
un nom tiré du sien ; mais il est plus vraisemblable
que Marivaux a dû beaucoup à Fontenelle
cette philosophie qui généralise les
peintures des caractères, des passions et du
monde, comme les vues des sciences ; c'est cette
philosophie qui, dans Marianne
,
lui ont ouvert
ces grandes routes du coeur humain, dont
il se tient si loin dans ses comédies ; c'est elle
qui, en élevant sa pensée, a rendu sa sensibilité
assez profonde et assez tendre pour le
faire atteindre à l'éloquence du coeur et des
passions ; enfin, c'est elle qui lui a fait composer
ce roman que la France doit compter
parmi ses belles productions littéraires, puisque
les Anglais, qui, dans ce genre, ont tant
de chefs-d'oeuvre, le placent parmi les chefsd'oeuvre
du genre.
HISTORIQUES. 125
» Nous n'avons pas une correspondance entre
» Fontenelle et Helvétius, comme cette cor-
» respondance entre Helvétius et Voltaire, où
» les préceptes les plus délicats et les plus
» secrets de l'art si difficile d'écrire de grands
» ouvrages de philosophie en beaux vers, sont
» tracés par l'auteur des sept discours en vers
» sur l'Homme, si beaux, si vrais et si tou-
» chans ; mais, quoique le même maître fût
» très-capable de donner d'aussi bonnes leçons
» à Helvétius sur l'art également très-difficile
» de traiter en prose claire et éloquente les ma-
» tières et les questions métaphysiques, c'est au-
» près de Fontenelle que l'auteur de l'Esprit al-
» lait prendre ces leçons dont il a mieuxprofité :
» car ce n'est pas du tout la clarté qu'on lui
» refuse ; on ne l'a même trouvé que trop
» clair. »
Ces idées de M. Suard étonneront moins,
peut-être, que son opinion sur l'abbé Trublet,
qui ne sortait pas de la société de Fontenelle, de
Montesquieu et de Marivaux.
Es-tu l'ambre ? demande le Persan Saadi à
un morceau de terre qui parfume son bain.—
Non, répond la terre; mais je me suis trouvée
souvent aux lieux où la rose verse ses parfums
les plus exquis. Cette fable de Saadi ressemble
126 MEMOIRES
assez au mot de madame Geoffrin sur l'abbe
Trublet : elle le définissait une bête frottée d'esprit.
On ne réclame guère contre une définition
quand elle est un trait ingénieux, quand ce trait
tue toutes les prétentions d'un homme qui imprime
et qui a son fauteuil à l'Académie Française.
Cependant, sur cet abbé Trublet, M. Suard
ne pensait ni comme madame Geoffrin, son
amie
,
ni comme Voltaire
,
l'un de ses oracles ; ce
qui est plus rare, il réclamait contre l'un et l'autre,
contre l'amitié bienfaisante et contre le génie en
colère ; et, ce qui est plus rare encore ,
de ces réclamations
courageuses, il faisait sortir des principes
très-lumineux et très-importans pour cette
critique littéraire que les esprits un peu éclairés
aiment tant en France. Il disait à madame Geoffrin
:
" Sans esprit à soi
,
madame
,
fût-on plus
» frotté encore de tout l'esprit de Fontenelle, on
» ne s'élèverait pas même jusqu'à la médiocrité.
» Je crois bien que votre abbé n'est pas allébeau-
» coup au-delà ; mais je crois pourtant qu'il a
» franchi cette borne, qui est celle de presque
» tout le monde. Voici ce qui me le fait penser.
» Il y a trois choses qui, à ce qu'il me sem-
» blé, ne peuventjamais appartenir à un homme
HISTORIQUES. 127
irrémédiablementmédiocre : la première, un
style toujours correct, toujours assez près de
l'élégance
, et quelquefois heureusement détourné
des expressions et des tournures vulgaires
: or, tout ce qu'a imprimé l'abbé Trublet
est toujours pur et net ; il lui arrive même
de trouver desmots ou des associations de mots
qui n'étaient pas dans la langue, et qu'elle fera
bien de lui prendre. La seconde
, ce sont des
vues sur les opinions et sur les moeurs dominantes
du monde, sur l'esprit du jour, qui
démêlent plus distinctement qu'on ne l'a fait
encore ce qui s'y trouve de faux et de dangereux
; et je crois qu'il me serait facile
d'extraire
, pour votre usage et pour le mien,
des observations et des maximes de l'abbé Trublet,
un recueil, petit à la vérité
, qu'on jugerait
formé, non de l'esprit de l'abbé Trublet,
mais de celui de La Rochefoucault ou de celui
de La Bruyère. La troisième, c'est un nouvel
examen de quelqu'un de ces écrivains qui,
après avoir eu une grande vogue, l'ont, dès
long-temps, tout-à-fait perdue, et un jugement
qui le fait remonter à ce rang d'où il
était déchu : tels sont l'examen et le jugement
de l'abbé Trublet sur Balzac ; l'abbé a
très-bien prouvé, car il a très-bien fait sentir
128 MEMOIRES
» à tous les esprits que Balzac a le premier créé
» l'énergie et la noblesse de notre prose, comme
» Corneille, l'énergie et la noblesse de nos vers.
" C'est comme un trône restauré; et il n'y a
" que le goût qui puisse ainsi réhabiliter le
» génie. »
A ce sujet, M. Suard se plaignait de son ami
Saint-Lambert, qui, en succédant à Trublet dans
l'Académie, avait glissé rapidement sur son prédécesseur,
comme s'il eût craint, en appuyant,
de rencontrer la définition de madame Geoffrin.
Madame Geoffrin
,
qui se piquait presque
d'ignorance, aimait pourtant ces discussions,
parce que le goût est un don de la nature plus
qu'une acquisition de l'étude. Après avoir écouté
M. Suard, elle eût été affligée que son mot sur
Trublet, qui avait fait fortune, courût comme
un jugement et non comme une plaisanterie;
mais ce n'est pas ce mot d'une amie qui a perdu
l'archidiacre et sa mémoire, c'est la vengeance
d'un homme de génie.
Il s'est conservé dans toutes les traditions du
temps, il ne s'effacera jamais
,
l'effet prodigieux
du Pauvre Diable, de cet ouvrage qui réunit tant
de genres de beautés, et qu'on appelle une satire
parce qu'elle en est une , en effet, d'autant
plus terrible, que, d'un bout à l'autre, dans l'éHISTORIQUES.
129
tendue de plus de quatre cents vers, elle est charmante
d'esprit et de gaieté, éclatante d'images
et d'harmonie, passionnée de toutes les passions
d'un dialogue de théâtre, et, depuis le premier
vers jusqu'au dernier, emportée par tous les mouvemens
de la poésie et de l'éloquence, à travers
mille peinturesdivertissantesdes grandeurs et des
sottises humaines, comme un chant de ces poèmes
à verve épique et comique , où les héros et même
les dieux servent à faire rire aux éclats les mortels-
C'est Candide en vers, et c'est bien mieux encore.
En entrant à Paris
, le Pauvre Diable entra,
pour ainsi dire
,
dans la mémoire de tous les gens
de goût. Dès le lendemain, tout le monde le
savait par coeur. Le lendemain même, M. Suard
rencontre l'abbé Trublet sous les guichets du
Carrousel : ce bon diable avait aussi retenu la pièce
tout entière ; et ce qu'il savait le mieux, c'était
les vers sur lui, si sanglans et si gais. Il ne les récitait
pas seulement, il les commentait. Observez
bien, disait-il à M. Suard, qu'un homme de peu
de goût et de peu de talent aurait pu faire le
vers composé d'un même mot répété trois fois :
Il compilait, compilait, compilait.
mais qu'il n'y avait qu'un homme de beaucoup
de talent et de beaucoup de goût qui pouvait le
I. 9
130 MEMOIRES
laisser.Voltaire, qui ne l'a pas ignoré, aurait pu
écrire à Trublet, comme Horace à Tibulle :
Albi, nostrorum sermonum candidejudex.
Au milieu de ce monde d'artistes et d'érudits ,
de,savans et d'hommes de lettres ; dans ces salons
où l'imagination et l'analyse, l'enthousiasme et
le raisonnement, se faisaient entendre tour à
tour et souvent ensemble; il était impossible que
M. Suard et l'abbé Arnaud fussent long-temps
à se rencontrer : dès qu'ils se rencontrèrent, il
fut décidé qu'ils vivraient ensemble; et tous les
deux allèrent vivre sous le même toit avec leur
ami commun, Gerbier, déjà célèbre dans toute
la France par les succès les plus éclatans au barreau,
de Paris.
Jamais, peut-être, une vie commune n'a réuni
trois hommes dans lesquels tout ce qui est extérieur,
la physionomie, le regard, l'accent, la
taille même et ses mouvemens, fut dans les trois,
au même degré, l'expression fidèle de tout ce
qui est intérieur , du genre de leur esprit, de leur
goût, de leur talent, de leurs caractères , de
toute leur âme; et jamais les ressemblances et
les différences ne furent mieux assorties pour
servir à l'agrément et au profit des trois existences
dont l'amitié n'en devait faire qu'une..
HISTORIQUES. 131
En ôtant à l'abbé Arnaud son petit collet et
son manteau court, parures de nos abbés, mais
si peu sacerdotales, et qu'il portait rarement ; en
lui jetant sur l'épaule et autour du corps une
draperie antique
, on aurait eu sous les yeux un
prêtre de Delphes ou d'Héliopolis, un hiérophante.
Il en avait tout le port de tête, et dans
le regard toute l'inspiration. Il savait beaucoup
de langues, et n'en admirait qu'une, celle d'Homère
et de Platon. Plus de vers de l'Iliade et de
l'Odyssée que de Racine et de Voltaire étaient
gravés dans sa mémoire depuis son enfance, et
à soixante ans ils lui rendaient tous les ravissemens
de sa jeunesse. Quand il les récitait, ou
plutôt les chantait avec son accent provençal,
reste si bien conservé de l'accent phocéen, on
croyait assister à ces solennités des contiriens et
des îles de la Grèce, où des chants d'Homère
ajoutaient à la religion et à l'enchantement des
fêtes nationales : cet enthousiasme, le plus vrai
de tous les enthousiasmes allumés et nourris si
souvent dans les mêmes sources, ne l'empêchait
pas de rechercher et de méditer avec scrupule
l'érudition accumulée par les siècles pour mieux
sentir et mieux adorer celui qui tient parmi les
génies poétiques la place du maître des dieux
dans la mythologie. Mais rien ne lui paraissait
132 MÉMOIRES
assez digne de cette étude que ce qui était presque
de la même antiquité que l'Iliade ; il expliquait
les vers d'Homère par les marbres et par
les bronzes antiques, les bronzes et les marbres
par les vers d'Homère. Dans les recherches sur
la formation mystérieuse des langues, les vues
analytiques et précises de Locke le rebutaient et
le glaçaient ; les idées vagues, mais si grandes
et si belles, du Cratyle de Platon, ces idées que
l'imagination des lecteurs figure et colore à sa
fantaisie, les scoliastes même et leurs commentaires
les plus chargés d'érudition, lui paraissaient
plus lumineux.
Quand il parlait, plus encore que lorsqu'il
écrivait, sa phrase, comme jetée dans les moules
de la phrase grecque, en reproduisait beaucoup
de formes : il a enrichi notre idiome de plus
d'une métaphore et de plus d'une inversion doriennes.
Le seul Gluck a pu le consoler de ce
que, ni dans les ruines d'Herculanum, ni dans
les ruines de Pompéia, si riches en dissertations
sur la musique, on n'a jamais pu découvrir une
note de ces chants d'Orphée qui amollissaient
les tigres, et de cette mélopée plus harmonieuse
encore que les vers de Sophocle et d'Euripide
; et par un mélange qui n'est pas du tout
un contraste, qui ne doit pas du tout étonner
HISTORIQUES. 155
dans un homme on ne peut pas moins républicain
avec une organisation toute grecque, ce
même abbé Arnaud était souvent, dans les premiers
salons de Paris, un modèle de cette politesse
de la monarchie, de cette urbanité de la
parole, qui semblait élever les âmes par les hommages
même qu'elles rendaient aux titres et aux
grandeurs sociales.
Au premier coup-d'oeil, on ne voyait que contraste
entre l'abbé Arnaud et M. Suard : la figure
de M. Suard, spirituelle et douce, sa taille légère
et élevée, ses mouvemens trop faciles pour
prendre des attitudes imposantes , et pour n'avoir
pas beaucoup de grâces, ses vêtemens toujours
à la mode sans y être jamais trop vite, tout semblait
dessiné dans son organisation pour être
comme le portrait en pied d'un Français ; et
son organisation elle-même semblait être son
âme et ses pensées exprimées par toute sa personne
Rien en lui, même dans sa vieillesse, ne
réveillait les idées de ce qui est ancien, et tout,
l'idée de ce qu'il y a eu de meilleur et de plus
aimable dans les âges modernes. Quoique trèsdisposé
à des rêveries mélancoliques et tendres,
son esprit et son talent étaient plus composés
d'observations fines et justes sur le monde que
de méditations solitaires et long-temps prolon134
MEMOIRES
gées. Son admiration pour les beaux jours de
Rome et de la Grèce, quoique très-grande, n'était
pas toujours religieuse, et son amour pour
les siècles de Périclès et d'Auguste
,
n'approchait
jamais de l'idolâtrie : il jugeait trop bien
l'antiquité, et pour ne pas l'aimer beaucoup, et
pour l'aimer avec excès. En trouvant les langues
anciennes, le latin, et le grec qu'il ne jugeait
guère que par le latin, infiniment plus favorables
à la poésie, à l'éloquence, même à la philosophie,
il croyait les écrivains du premier
,
ordre des
langues modernes fort supérieurs aux écrivains
du premier ordre des langues anciennes ; et il
attribuait principalement notre supériorité à ce
que les anciens avaient été trop aidés par leurs
langues, et que nous avons eu beaucoup à lutter
contre les nôtres. C'est dans cette lutte, disaitil,
que la raison a acquis cette force dont elle a
déployé la première fois toute la puissance à côté
de la puissance de Louis XIV.
Jamais il n'avait pu lire Homère, en entier,
ni dans les ' traductions françaises
,
ni dans les
traductions latines; et la traduction de Pope,
qu'il avait lue vingt fois d'un bout à l'autre, il la
croyait supérieuse à l'original, et il le disait à
l'abbé Arnaud, qui ne l'aurait jamais pardonné
à aucun autre.
HISTORIQUES. 155
Les créations les plus belles des talens de
l'antiquité, ajoutait-il, sont presque toutes de
l'imagination ; les créations les plus belles des
talens modernes sont presque toutes de la raison
; et si les révolutions n'en arrêtent pas les
progrès, la raison sera plus féconde que l'imagination
en prodiges. Celui à qui seul appartient
véritablement ce nom de CRÉATEUR
, on l'appelle
souvent la RAISON PRIMITIVE : personne n'a jamais
imaginé de nommer ainsi l'imagination.
Parmi les hommes de lettres que le goût dans
les écrits conduit assez naturellementau tact dans
le monde, aucun, peut-être
,
n'a saisi et n'a gardé
dans une si grandeperfection que M. Suard toutes
ces convenances de la société qu'il est si difficile
et de saisir toutes, et de toujours garder, parmi
tant de différences de rang, de fortune, d'âge,
de caractère. Une bienveillance très-naturelle
pour tous les hommes au-dessus et au-dessous de
soi ; des connaissancestrès-variéeset très-familières
sur le monde, sur les ouvrages de la main et les
beaux-arts
, sur les productions du goût et sur les
découvertes des sciences; le don d'en parler avec
le sentiment de ceux qui en jugent et qui en jouissent
le mieux; un langage dont l'élégance se faisait
toujours sentir sans se montrer jamais, qui
faisait plus remarquer les choses que la manière
136 MEMOIRES
de les dire; ce furent là, probablement, les secrets
des succès de M. Suard dans la société,
succès si prompts et si prolongés; c'est là, du
moins, une peinture très-fidèle des dispositions
de coeur et des qualités d'esprit qu'il y portait habituellement.
Il est à croire que ce qui réussit ainsi en tout
lieu et en tout temps est un don
, et n'est pas un
art. Ce dont il faut être sûr, c'est que l'art de se
faire beaucoup estimer et aimer des grands et des
puissans, s'il leur convient long-temps, ne peut
être que l'art même qui leur apprendà faire chérir
leur grandeur en rendant leur puissance utile ;
c'est là ce qui mêlait tant de dignité à toutes
les grâces du ton de M. Suard avec eux.
Par la trempe de son esprit, par son caractère,
par le besoin d'accroître sa réputation pour la
soutenir, dans une profession où tant de rivaux
luttentpour la fortune et pour la gloire, Gerbier,
que l'amitié seule avait placé entre M. Suard et
l'abbé Arnaud
,
aurait dû s'y mettre pour l'intérêt
de son talent et de sa célébrité.
Quoiqu'en sa qualité d'orateur
,
les plus beaux
attributs de Gerbier dussent être et fussent
l'imagination et la sensibilité
, on ne pouvait
ni les remarquer, ni les découvrir en lui hors
de l'action de la plaidoirie. Les avocats, illusHISTORIQUES.
137
tres par les triomphes de la parole, de quoi
qu'ils discourent, ont d'ordinaire dans leur voix,
dans leurs regards, dans leurs paroles, quelque
chose d'un plaidoyer : Gerbier n'en avait rien
du tout. Au milieu même de son cabinet magnifique
,
il avait plus l'air et le ton d'un client que
d'un avocat renommé.
Son éducation littéraire avait été excellente,
mais peu variée
, et très-bornée par son esprit
très-juste, qui ne pouvait rien recevoir qui ne
fût net et simple. Les livres superbement reliés
de sa bibliothèque étaient plus le luxe de son
état que de son goût : presque tous restaient
neufs dans leurs rayons. Un seul, un seul petit
volume se voyait dans ses mains, se rencontrait
et à Paris et à Franconville
, sur ses tables
, sur
ses fauteuils; il le savait par coeur, et le lisait toujours
: c'étaient les Petites lettres, les Provinciales.
Ce n'est pas qu'il fût le moins du monde janséniste
; mais il ne pouvait rien mettre à côté de
cette logique nue et serrée, piquante et véhémente
,
à côté de ce style où la verve comique et
la verve oratoire sont toujours si près l'une de
l'autre
, et toutes les deux près de la raison pour
l'environner d'une double puissance.
Les livres des jurisconsultes n'étaient guère
plus à l'usage de cet avocat que tant d'autres
138 MÉMOIRES
in -folio qui effraient la vie, si courte de
l'homme. A la moindre difficulté des questions
qu'il avait à traiter, il s'environnait des jurisconsultes
de la capitale qui possédaient, les uns
le plus amplement, les autres le plus logiquement,
tout ce qu'il avait besoin de science pour
sa cause. C'étaient des livres aussi, mais vivans,
qu'il pouvait interroger, qui pouvaientrépondre.
Après les avoir beaucoup écoutés
, ce qu'ils
avaient dit, il le savait mieux qu'eux.
C'était très-rarement qu'au barreau on voyait
dans ses mains d'autre papier que les pièces du
procès. Ses plaidoyers étaient-ils donc dans sa
mémoire ? Voici l'histoire, et très-exacte
,
de
leur composition.
Il s'y préparait lentement, longuement; il
couvrait d'écritures de grands papiers, et de
ce qu'il avait écrit, il ne devait en rien dire ; il
effaçait presque tout avec la même lenteur ; il
n'en restait pas plus d'une vingtaine de lignes;
et moins, en formes de phrases qu'en formules de
géométrie. Je ne crois pas qu'il sût l'algèbre des
mathématiques; il s'en était fait une pour l'éloquence.
Lorsqu'il montait dans sa voiture pour se rendre
au temple de la Justice, où tout Paris l'attendait
comme on attendait , à Zaïre ou à Tan.-
HISTORIQUES. 159
crède, que Lekain parût, ces formules, qu'il
tortillait dans ses mains agitées, étaient sa seule
préparation visible, et c'était pourtant de ces caractères
comme mystérieux qu'allaient sortir les
merveilles de sa parole.
Gerbier avait reçu de la nature, une figure,
une physionomie, une voix et une âme telles,
que le prince de l'éloquence romaine, Cicéron
,
ne pouvait pas en porter de plus nobles et de
plus touchantes à la tribune aux harangues des
maîtres du monde. Son débit et son action oratoires
,
qu'il laissait aller comme il plaisait à
Dieu, auraient été une vocation au sublime du
théâtre comme à celui du barreau.
L'oeuvre seule du raisonnement, toujours douteuse,
difficile, pénible, était toujours faite par
lui très à l'avance ; ces formules si serrées qui
représentaient toutes les idées du procès, les
lui reproduisait suivant le besoin, et à son gré
,
ou toutes à la fois
, ou divisées en certaines
suites ; il pouvait toujours, sans hésitation et
sans désordre
, les placer dans le discours,
comme dans un combat on distribue ou l'on
concentre les forces sur le terrain; ravi de les
posséder et d'en disposer si souverainement, il
ne doutait plus ni de leur puissance ni de son
triomphe ; ce pressentiment de la victoire d'une
140 MEMOIRES
bonne cause ,
élevait et attendrissait son âme
dans le sanctuaire des lois ; il en recevait en
foule et sans confusion tous les mouvemens qu'il
voulait communiquer au tribunal et au public
suspendus à sa parole ; tout se passionnait et
s'enflammait, tout, jusqu'au raisonnement; et
la logique disparaissait sous les émotions qu'elle
avait préparées et qu'elle consacrait.
La carrière assez longue de Gerbier a été remplie
de ces triomphes depuis le moment où elle
s'ouvrit jusqu'au moment où elle fut terminée,
et jamais il ne lui arriva de chercher son éloquence
hors du cercle et du ton des affaires privées.
Il ne croyait pas que la raison
,
la justice et
l'humanité fussent moins saintes, moins compromises
et moins éloquentes dans les procès où
toutes les destinées d'un homme et d'une famille
sont menacées, que dans les querelles de nation
à nation, et des peuples avec ceux qui en sont
ou les maîtres ou les princes. L'éloquence, en
effet, doit avoir de la noblesse, mais non pas de
l'orgueil, et toutes les fois qu'elle éclaire les
esprits, qu'elle touche les âmes, elle a les plus
heureux attributs de la souveraineté du talent.
Un esprit qui, pour ne pas exposer sa justesse
naturelle, écartait de lui la foule des livres, ou
les regardait comme ces parties de certaines biHISTORIQUES.
141
bliothèques qui ne sont que du bois dessiné,
divisé et coloré en volumes, en évitant un danger
en avoisinait un autre ; il pouvait rester trop
étranger à beaucoup de connaissances positives,
nécessaires,même dans les procès, aux dénombremens
complets d'une logique exacte, à beaucoup
d'ouvrages littéraires anciens et modernes, aussi
propres que les Provinciales à féconder l'éloquence
judiciaire.
Les deux amis de Gerbier, M. Suard et l'abbé
Arnaud, se partageaient précisément entre eux
les études et les connaissances dont la réunion
pouvait le mieux servir à un avocat fameux
de très-bonne heure, à qui ses nombreuses clientelles
ne laissaient plus le temps de ces acquisitions
, et qui les aurait faites trop à la hâte pour
les bien faire.
L'abbé Arnaud le mettait facilement au fait de
toutes les institutions civiles et criminelles de la
Grèce, sources premières des lois de l'Europe.
M. Suard l'instruisait, avec plus de détails et plus
de certitude encore, de tous ces perfectionnemens
de l'ordre judiciaire dont la nation anglaise
a donné à toute l'Europe des exemples dans lesquels
les gouvernemens n'ont pas voulu encore
voir des modèles.
L'abbé Arnaud, disposé à croire parce qu'il
142 MEMOIRES
aimait à admirer, imaginant que tout étaitimprovisation
dans l'éloquence de Gerbier, lui racontait
les prodiges, et lui traduisait des passages de
ces orateurs de l'antique Asie-Mineure, Hérode
Atticus, Dion Chrysostôme, Aristide, parcourant
les provinces et les villes de l'empire romain
, sans autre mission
,
le plus souvent, que
leur talent pour improviser ; donnant, lorsqu'il
n'y avait plus ni liberté ni discussion nationale, un
nouvel éclat à l'éloquence éclipsée; sans être préparés
sur aucun sujet, prêts à être sublimes sur
tous ; faisant rentrer sous la discipline les armées
en révolte
, et sous l'empire de la loi les maîtres
du monde en fureur ; au milieu des théâtres, des
temples, des places et des palais, déjà décorés
de leurs images en bronze et en ivoire
, entendant
les acclamations universelles qui leur décernaient
de nouvelles statues à côté de celles des
dieux.
L'imagination sensible de Gerbier prêtait une
attention avide à ces traditions brillantes de l'éloquence
improvisée dans l'empire romain ; mais
lui, qui préparait si lentement la sienne, avait
peine à croire qu'il n'y eût pas beaucoup de
fables ou beaucoup d'illusions dans ces merveilles
si soudaines du génie oratoire; il ne pouvait,
au contraire, concevoir aucun doute sur
HISTORIQUES. 143
ce que lui racontait M. Suard de ces discours
des deux chambres de l'Angleterre, ni jamais
sus, ni jamais récités de mémoire , et qui, débités
sur-le-champ, ont si souvent soulevé d'admiration
, sur leurs sièges, et lords et députés, et
Wighs et Toreys à la fois ; qui, depuis un siècle
et demi, ont une si heureuse influence dans les
deux hémisphères, sur les prospérités intérieures
et extérieures de la Grande-Bretagne.
Ces discours à la main, M. Suard en traduisait
les plus beaux morceaux de vive voix ; il en
rapprochait, à son tour, ce qui nous reste des
improvisations grecques et romaines ; et le seul
rapprochement faisait ressortir entre les deux
éloquences des différences qui n'étaient pas à l'avantage
des antiques miracles de l'abbé Arnaud.
M. Suard ne croyait pas plus possible d'improviser
en entier une vraie éloquence sous les
beaux cieux de la Grèce que sous les brouillards
de l'Angleterre. Partout, disait-il, où on
enchaîne un grand nombre d'idées de manière à
satisfaire la raison et à flatter le goût, il y a eu
préparation. Ces orateurs même de l'empire
romain
,
si puissans, dit-on, par la parole dans
des jours de décadence
, se tenaient prêts, sans
doute, à haranguer sur les sujets reproduits le
plus fréquemmentpar les circonstances et par les
144 MEMOIRES
événemens les plus ordinaires dans leurs siècles;
ils concevaient et ordonnaient, sans doute à
l'avance ,
des idées générales sur la manière la
plus convenable de prendre et de porter la
parole devant des armées soulevées et des princes
en fureur
,
devant un peuple devenu esclave en
conquérant le monde, et qui, n'ayant plus de
forum, avait des théâtres où il fallait lui dérober
les opprobres de sa servitude présente par les récits
de ses libertés et de ses grandeurs évanouies :
ces idées étaient trop générales pour n'être pas
très-vagues ; il était trop difficile de les lier heureusement
aux circonstances particulières du lieu,
et du moment où l'on parlait; mais elles empêchaient
l'orateur d'être pris tout-à-fait au dépourvu;
elles lui inspiraient une confiance qui
pouvait à son tour et l'inspirer et l'élever soudainement
à une éloquence appropriée aux objets
qu'il avait sous les yeux , aux hommes qu'il voulait
émouvoir. Des prestiges, ainsi soutenus par
quelques beautés réelles
,
étaient pris facilement
pour des prodiges par des peuples assez idolâtres
des talens sublimes pour en adorer jusqu'à l'apparence.
Tout diffère dans les improvisations de l'Angleterre,
poursuivait M. Suard, et du tout au
tout.
HISTORIQUES. 145
Notre Bossuet a dit de Cromwel, qu'il était
également habile à ne rien laisser à la fortune de
ce qu'on pouvait lui ôter par prévoyance, et à
profiter de toutes les occasions qu'elle offre.
Par ce mot sur un seul Anglais., Bossuet a
peint tous les grands orateurs de l'Angleterre.
Il est aussi une espèce de fortune pour l'éloquence
improvisée; ces orateurs ne lui laissent
rien de ce qu'on peut lui ôter par la méditation,
et ils ne manquentjamais à profiter de tous
les hasards heureux qu'elle présente»
C'est dans les entretiens perpétuels des Anglais
avec eux-mêmes sur leurs droits, sur leurs lois,
sur leurs affaires, entretiens reproduits chaque
jour sous mille formes et sous mille points de vue,
dans les villes, dans les fermes, dans les ports,
dans les tavernes, partout où l'on mange et où
l'on boit dans la Grande-Bretagne; c'est dans
ces conversations où tous raisonnent, et où tous
se passionnent sur la chose publique, que s'éclaircissent
les questions que le parlement doit débattre
et doit résoudre.
Les orateurs sont les organes de l'Angleterre ;
c'est l'Angleterre qui est le génie de ses orateurs.
Vingt mille esprits éclairés ont réellement,
concouru et travaillé plus d'une fois à un seul
discours.
I. 10
146 MÉMOIRES
Et cependant, dans les discours des Fox, des
Pitt, des orateurs illustres avant et.depuis eux,
il y a encore assez de genres de mérite qui
leur sont exclusivement propres pour établir à
jamais leur gloire personnelle dans leur patrie
et dans l'Europe. Il n'appartient qu'à des esprits
supérieurs d'écouter et de recueillir ainsi le génie
d'une nation profonde
,
de se l'approprier tout
entier; il n'appartient qu'à des talens du premier
ordre de revêtir les pensées et les volontés
d'un tel peuple d'expressions qui les représentent
daus toute leur force et toute leur grandeur.
Ce ne sont là ni de vraies improvisations, ni
leurs prestiges; et il y a dans la langue anglaise
une demi-douzaine de mots qui inspireraient
aux coeurs profondément anglais, des pensées
et des beautés improvisées, aussi grandes que
celles de la méditation, aussi pures que celles du
goût qui a le temps de se surveiller avec tous ses
scrupules GRANDE-BRETAGNE, CONSTITUTION,
DROITS DU PEUPLE,
PRÉROGATIVES ROYALES, LIBERTÉ
DE LA PRESSE, JUGEMENS PAR.
JURÉS, EMPIRE DE L'OCÉAN ET
DU COMMERCE.
M. Suard ne doutait nullement qu'avec ces
mots, l'improvisation anglaise ne se fût élevée
HISTORIQUES. 147
très-souvent au sublime le plus pur de l'éloquence
méditée dans la Grèce et dans Rome.
Pour honorer davantage cette improvisation,
il observait encore que c'est en traitant les
affaires publiques en hommes et en hommes
d'État, non en cherchant, le beau en hommes
de goût, que les orateurs anglais ont trouvé ce
sublime égal ou supérieur à ce qui n'a qu'une
beauté littéraire ; que la gloire qu'ils en recueillent
a la même supériorité, puisqu'il est plus
glorieux, sans doute, de graver de bonnes lois
dans le code de son pays que de voir, comme
Hérode Atticus, sa figure gravée en marbre ou
en bronze sur un théâtre ou dans un carrefour:
qu'enfin, s'il fallait absolument à la gloire oratoire
des transports et dur fanatisme, elle en excite
d'assez éclatans en Angleterre, où un peuple
libre détèle si souvent les, chevaux du défenseur
de ses droits, pour s'attelerlui-même à sa voiture,
et en faire: ainsi le plus beau de tons les chars de
triomphe ; hommage qui m'a jamais été rendu
dans la Grèce que part la piété filiale, que par des
enfans à une mère adorée.
Deux amis avec lesquels il pouvait avoir à
chaque instant de tels entretiens étaient, auprès
de Gerbier et dans son cabinet même, deux
sources de lumières qui éclairaient son esprit,
148 MÉMOIRES
qui, échauffaient et nourrissaient son éloquence.
Gerbier s'acquittait envers ses amis, en les aimant,
en leur faisant restituer
, par l'emploi de
son talent même, des traitemens que la maîtresse
et le valet de chambre d'un ministre leur avaient
ravis; en leur exposant, à son tour, sur l'éloquence
préparée et improvisée, des principes et
des vues tirés de sa propre expérience ; des vues
très-propres à déterminer les circonstances dans
lesquelles il faut et séparer et unir les deux éloquences
,
afin d'assurer à la parole toute la puissance
qui lui est nécessaire pour faire régner les
lois dans les temples de la justice, et la raison
dans les lois.
Et l'impression et le souvenir de ces conversations
furent toujours ineffaçables
, et dans
M. Suard, et dans l'abbé Arnaud ; l'abbé s'est
long-temps occupé pour l'Académie des inscriptions
et belles-lettres d'un mémoire sur les improvisateurs
de l'antiquité, à la tête desquels il
trouvait Homère qu'il retrouvait partout ; et
M. Suard a écrit un précis historique sur les improvisateurs
de l'Italie , depuis la renaissance des
lettres, parmi lesquels, au milieu des festins
délicats, mais un peu idolâtres du Vatican
, au
milieu des coupesfécondes et des couronnes de
lierre, figure, en improvisateuraussi, ce Léon X,
HISTORIQUES. 149
plus né pour être poète que pape ; morceau trèscurieux
sous beaucoup de rapports, qui fait discerner
et distinguer parfaitement,ce que vaut et
ce que peut l'improvisation, deux choses partout
différentes, et plus différentes encore en ce genre
que dans tous les autres.
Ce précis n'a été imprimé que dans les mélanges
publiés par M. Suard les dernières années
de sa vie; et en corrigeant les épreuves devant
un de ses amis, il lui disait : Dans majeunesse je , me suis beaucoupoccupéde l'improvisationou
comme d'unjeu et d'un effort de l'imagination
poétique, ou comme d'une facultéplus commode
que nécessaireaux avocats; je m'en occupe dans
ma vieillesse comme de l'instrument le plus
utile ou le plus dangereux des représentations
nationales, de ces puissances dans lesquelles
tous les pouvoirs iront bientôt se fondre ou se
perdre , qui vont bientôtfaire et défaire les lois
du monde, qui vont égarer ou diriger lespeuples.
L'ami de M. Suard fut très-frappé et même
ému de ce rapprochement, qui, en effet, rend
très-frappantes les vicissitudes de la considération
due et accordée aux choses, aux talens et aux
hommes.
Un autre avantage bien grand pour deux
hommes de lettres dans cette vie commune avec
150 MEMOIRES
un avocat employé dans les causes sur lesquelles
se portaient l'attention et les opinions de la
France ,
c'était de voir de si près les combats livrés
,
devant la nation, entre les passions les
plus ardentes et les plus artificieuses ; les luttes
de la chicane et de la logique ; ces tortures de
la mauvaise foi aux prises avec l'éloquence, où
se révèlent tant de secrets du coeur humain
,
et tant de voiles tombent ou sont déchirés.
Racine n'a faitdes Plaideurs que la première
des farces
, surtout la mieux écrite : quel drame
comique et tragique il aurait pu faire, et que
son éloquence, si souple à toutes les formes,
aurait placé à côté de ses plus belles tragédies !
Presque tous les grands procès, ont, comme
Justinien, le grand fabricateur des plus mauvaises
lois, des NOVELLES, une histoire publique
et une histoire secrète. Ce qui peut être publié
paraît au grand jour des audiences ; ce qui ne
doit pas l'être, reste enseveli entre les parties et
leurs avocats ; et c'est là précisément ce qui ouvrirait
le mieux à l'observateur les profondeurs
et les abîmes du coeur humain.
Mais Gerbier ne pouvait avoir aucun mystère
pour deux amis si avant dans son coeur et si incapables
d'aucune indiscrétion. Celui des trois le
plus fait, par la nature et par les habitudes de
HISTORIQUES. 151
son esprit, pour tirer de ces confidencesle plus de
lumières générales, était sans doute M. Suard :
elles durent beaucoup servir à fortifier ce coupd'oeil
si juste qu'il portait dans les parallèles des
jurisprudences de la France et de l'Angleterre,
parallèles qu'on aurait cru d'un magistrat plus
que d'un homme de lettres, et qui étonnaient
également les jurisconsultes Anglais et Français
devant lesquels il les instituait.
Une expérience si heureusement faite des
nombreuxavantages d'une liaison intime et d'une
communicationfréquente entre trois esprits, chacun
distingué par un goût quilui étaitpropre et par
des connaissances qui lui étaient plus familières,
devait faire sentir vivement à deux hommes de
lettres qui possédaient entre eux presque toutes
les langues de l'Europe, combien des communications
établies entre toutes ces langues et leurs
littératures, seraient propres à étendre le génie
naturel et limité de chaque peuple.
M. Suard et l'abbé Arnaud donnèrent à cette
idée toute la latitude qu'elle pût recevoir ;
ils conçurent et ils exécutèrent sous les deux
titres, successivement, de Journal étranger
et de Gazette littéraire, le projet de faire
connaître à la France, ou par des extraits
raisonnes, ou par des traductions entières, tout
152 MEMOIRES
ce qui paraîtrait en Europe
,
dans les arts, dans
les sciences
,
dans les lettres, avec quelques succès,
quelque éclat, ou seulement quelque bruit :
entreprise bien autrement difficile et importante
que celle de tant de journaux qui n'apprennent
à une nation que ce qu'elle sait le plus souvent
beaucoup mieux qu'eux, de tant d'annonces et
d'extraits contradictoires qui mettraient le goût
et la raison en problèmes insolubles, si quelqu'un
pouvait ignorer par quelle haine et par quels
partis les jugemens sont payés et dictés.
Tout ce qu'il y avait d'esprits éclairés dans
PEurope fut appelé à l'exécution de ce projet et y
entra ; ce que les étrangers faisaient pour la
France, ils le faisaientaussipour leur pays : jamais
il n'y avait eu une correspondance si générale, si
variée, et si bien tenue pour les seuls intérêts,
partout négligés, de la raison, du goût et des
lumières des peuples.
Il était aisé, par la nature de la chose, d'en
pressentir une foule d'heureux résultats, mêlés
de quelques petits inconvénie'ns passagers : mais,
dès lors, il y avait une épreuve faite depuis trente
ans sur une seule nation voisine, sur l'Angleterre ;
des long-temps il n'y avait plus aucun moyen de
douterque les croisemens des races perfectionnent
toutes les espèces végétantes et vivantes; et on
HISTORIQUES. 155
devait en conclure que, dans l'espèce humaine si
éminemment perfectible, grâce à la pensée
,
à la
parole et à la conscience, le croisement des
esprits, qui ont aussi leurs races, doit en produire
de presque divines. Ce ne fut qu'après un
séjour de deux ou. trois ans: en Angleterre ,
et après avoir écrit les Lettres anglaises ,que
Voltaire ,qui
, en sortant de France, n'était
encore que l'héritier du siècle de Louis XIV,
qu'un très-grand écrivain en vers et en prose ,
déploya sur la scène tragique, dans l'histoire,
dans les romans, dans tout ce qu'il écrivait,
ce génie personnel qu'il n'avait hérité d'aucun
siècle, et dont tous les siècles et tous les peuples
pourront hériter. Cette influence, si éclatante sur
Voltaire, s'étendit, dans des degrés divers ,
sur tous ceux qui étaient capables de la recevoir ;
elle eut même plus d'un excès; Voltaire les
condamna tous et en arrêta plusieurs.
Le Journal étranger et la Gazette littéraire,
quoiqu'ils ne pussent jamais ni flatter ni blesser
la vanité et l'envie , eurent très-rapidement assez
de succès pour placer leurs auteurs au rang des
meilleurs écrivains de cette époque, où il commençait
à devenir très-difficile, d'atteindre à ce
rang.. Mais ce fut lorsqu'ils eurent réuni, dans
les quatre volumes des Variétés littéraires, quel154
MÉMOIRES
ques-uns des morceaux les plus remarqués, qu'il
devint tous les jours plus évident combien ces
relations avec les littératures étrangères avaient
varié, en France, les jouissancesdu goût et des arts,
combien nos poètes , nos orateurs, nos philosophes
s'y enrichissaient de vues et d'impressions
qu'ils faisaientservirà nos plaisirs et à leur gloire.
Il suffit, pour le prouver, de l'exposition de
quelques faits trop connus pour être contestés
lorsque tous ceux qu'ils honorent ont disparu
sous la pierre des tombeaux.
C'est dans ces deux journaux que la France
commença à connaître ces poésies Erses qu'on a
trop élevées, sans doute, lorsqu'on les a mises en
parallèle avec les poèmes d'Homère, mais qui
ont porté, dans la poésie un peu épuisée du Midi,
des images, des tableaux, des moeurs et des
passions , où les talens poétiques ont pu se rajeunir
comme dans un monde naissant, où ils
ont pu recevoir des inspirations lorqu'ils n'y
trouvaient pas des modèles, parce que l'analogie
va bien plus loin que l'imitation : c'est la
qu'on a entendu, la première fois, ces lamentations
d'Young qui attristent ceux qui veulent
les entendre toutes, mais qui attendrissentprofondément
ceux qui ne prêtent leur attention aux
douleurs d'Young, que lorsqu'il les associe aux
HISTORIQUES. 155
expressions magnifiques des créations de l'Éternel
et des destructions du temps, que lorsqu'il couvre
d'espérances immortelles les ravages et les débris
de la terre ; c'est là qu'on lut ces élégies du
couventetdu cimetière, si parfaitement traduites
en prose, et dont les larmes, recueillies par les
vers de Delille, semblent sorties de son coeur ;
ce fut là qu'un philosophe qu'on crut de Nuremberg
, et qui était de Versailles, fit imprimer
ces lettres sur les animaux et sur l'homme, où
l'instinct des animaux fut mieux démêlé et mieux
saisi dans tous les degrés qui l'approchent le plus
de notre intelligence, et où l'on vit en même
temps la raison de l'homme s'élever plus haut
encore par tous les attributs de ses prérogatives
royales ; ce fut là que l'abbé Arnaud, dans un
discours d'une vingtaine de pages sur les langues
anciennes et modernes de l'Europe, les marqua
toutes des traits et des caractères qui les peignent
et les distinguentle mieux , et qu'il nous enhardit
facilement à adopter les inversions harmonieuses
de la prose grecque, en nous en faisant
sentir la beauté et le charme dans notre prose
même et dans son style; ce fut là que les RECHERCHESSURLESTYLEpar
Beccaria,
avant qu'elles fussent traduites par l'abbé Morellet,
furent exposées par M. Suard dansun
156 MÉMOIRES
précis plus lumineux que l'ouvrage, auquel il
ne manque que plus de clarté pour être l'un des
plus beaux et des plus utiles du dix huitième
siècle ; c'est là que furent semés avec abondance
sur les arts du dessin, sur la peinture, sur la
sculpture et sur leurs disputes à la prééminence-,
des morceaux écrits avec les principes de Winkelman,
et son enthousiasme
, avec ce goût de
l'idéal réalisé sur les marbres devenus les dieux
de l'antiquité, et transporté si heureusement
par de Vien sur les toiles et sur les couleurs
des peintres de l'école française ; c'est enfin de
ces deux journaux, trop promptemènt abandonnés,
qu'on a formé cette collection des VARIÉTÉS
LITTÉRAIRES où l'on trouve plus de morceauxpiquans
et profonds, exquis et savans, plus
de morceaux dont ont profité nos talens du premier
ordre, qu'on ne pourrait en trouver, peutêtre,
dans les autres journaux, en mettant à contribution
tous ceux qui ont été faits depuis qu'on
en fait en France.
Ces échanges entre les littératures étrangères
si fécondes pour toutes en acquisitions
et mêmeen créations, l'ont été encore depuis,
et le seront toujours également, pourvu que
lorsque le goût demande du nouveau, une philosophie
lumineuse dirige le goût à ces sources
HISTORIQUES. 157
de la nature qui sont universelles et éternelles.
On a vu, depuis, l'historien français de la littérature
italienne, en enrichissant notre langue
de ce grand ouvrage, au déclin de l'âge et près
du terme de sa vie
,
sentir se rallumer dans son
imagination toutes les flammes de la jeunesse et
de la poésie.
L'auteur des lettres sûr Rousseau et du roman
de Delphine ne s'était encore élevée qu'au-dessus
de toutes les femmes; après avoir non-seulement
voyagé, mais vécu en Angleterre, en Italie et en
Allemagne, où rien de ce qui pouvait se voir n'échappait
à son oeil, rien de ce qui se devine, à
sa sagacité, rien de ce qui élève ou attendrit,
à son âme
,
elle atteignit dans Corinne et dans les
deux premiers volumes sur l'Allemagne, à ces
hauteurs où il n'y a plus de sexe, où, comme
cette divinité des anciens qui n'était ni dieu,
ni déesse, le talent est seul ou au-dessus de
tout ce qui n'est pas le génie. C'est après s'être
nourrie de tant de littératures si différentes de
la nôtre qu'elle mérita cet éloge si extraordinaire
de M. Suard qui la nommait, la merveille
du monde.
Au moment où j'écris ces lignes, un de nos
écrivains en vers achève la traduction de la Jérusalem
délivrée ; un autre avance le poëme
158 MEMOIRES
dont le Tasse même est le héros : on verra si
ceux même qui attendent le plus de leur talent
ne les trouveront pas comme transfigurés sur ce
Thabor de l'Italie, qui semble avoir toujours les
cieux ouverts sur sa tête.
Tandis que, sous lesformes si peu ambitieuses
de deux ouvrages périodiques, M. Suard travaillait
avectant de succès à réunir en France
,
à
mesure qu'elles naissaient, les beautésde goût et
les lumières de l'Europe : cette philosophie nouvelle,
dont nous avonsmarqué et observé les origines
,
passait des Fototenelle, des Montesquieu et
des Voltaire, aux Buffon, aux Condillac, aux éditeurs
de l'Encyclopédie et à quelques-uns de leurs
collaborateurs, aux Rousseau, aux Vauvenargues
et aux Helvétius ; et dans ces esprits, tous supérieurs
sans être égaux, ni toujours conformes
dans leur manière de sentir, de penser et d'écrire,
elle fondait sur des méditations profondes et
hardies, sur des analyses savantes et claires
,
des
doctrines ou des paradoxes sur Dieu, sur l'univers,
sur l'homme et sur les animaux, exposés
dans des styles lumineux ou éloquens, accueillis
avec enthousiasme par l'élite des esprits, par la
foule même ravie de pénétrer avec si peu d'efforts
et tant de charmes dans les secrets de la nature
et dans les découvertes du génie.
HISTORIQUES. 159
Buffon, le premier, après un silence de quarante
ans, où on ne l'avait cru occupé qu'à traduire
quelques calculs de Newton, appelait tout
ce qui cultive la raison à l'étude de l'histoire naturelle
,
mère et nourrice universelle des vraies
sciences et des vraies, pensées ; dans un discours
destiné uniquement à soumettre ses vues
sur la manière d'étudier la terre, les eaux, les
airs et l'immensité des êtres qu'ils offrent ou qu'ils
dérobent aux regards, il donnait le conseil si
nouveau et si prudent de laisser d'abord errer les
regards sur tant d'objets sans prétendre à les
pénétrer et à les ordonner ; de laisser agir sur
nos sens la nature avant d'agir sur elle ; de recevoir
toutes les impressions avant de faire une
observation; il appréciait, avec la critique la plus
sensée et la plus modérée, ces méthodes de classifications
trop arbitraires pour être utiles, qui
ne sont que des mots classés
, et qui prennent
la place de la science elle-même ; il assignait, en
expert et infaillible estimateur du mérite et du
démérite, les degrés j ustes d'estime et de blâme
qu'on doit aux modernes et aux anciens
,
les
belles portions de gloire si orgueilleusement refusées,
depuis quelquetemps, aux Aristote et aux
Pline ; tout était jugé et évalué avec une clarté
qui dispensaitde touteattention pénible; et cepen160
MÉMOIRES
dant, pour la première fois, depuis que l'homme
cherche la vérité
,
il déterminait, il signalait
les caractères qui distinguent les vérités de différens
ordres et de divers degrés : L'ÉVIDENCE , LA
CERTITUDE , LA PROBABILITÉ. Dans les discours
sur la théorie de la terre , sur la formation
des planètes, sur d'autres mystères de la nature
où des systèmes seuls sont possibles
,
il fondait
les siens sur des faits si nombreux, si beaux,
si bien décrits, si bien attestés et si bien ordonnés
, qu'en démolissant même ces édifices majestueux
, qu'en les mettant en pièces, leurs pièces
restent encore l'histoire naturelle la plus savante
et la plus philosophique; et toutes ces merveilles
étaient racontées avec calme et candeur, sans
aucun tumulte et aucun entraînement oratoire,
dans un langage aussi vrai, aussi magnifiquement
élevé et varié que la nature, et qu'on aurait
droit d'accuser de pompe épique
,
si toutes
les richesses descriptives de l'épopée n'étaient
pas les expressions nécessaires et fidèles de l'histoire
naturelle
,
qu'il ne faut pas confondre avec
les lois de la physique.
Condillac, qui paraît ensuite, n'avait, pas été
plus pressé que Buffon de figurer sur ce théâtre
des réputations où il est si ordinaire de monter
pour sa gloire plus que pour celle de la philosoHISTORIQUES.
161
phie et de la vérité; il n'avait voulu rien écrire
avant d'avoir sondé par lui-même toutes les
profondeurs de l'esprit humain; et, dans ces
routes , partout étincelantes des traces lumineuses
des Bacon et des Locke, tous ses pas sont
des découvertes; elles ne sont pas nombreuses;
mais dans ses nombreux écrits, il les a toujours
rendues plus simples et plus évidentes ; mais elles
ne laissent plus à aucun génie et à aucun siècle la
possibilité et l'espérance d'en faire de plus belles
et de plus utiles.
Dès son premier ouvrage, il fait ce que nul
n'avait fait, le dénombrement exact des facultés
et des opérations de la pensée ; il les ramène
toutes à un seul principe : il en fait une chaîne
de très-peu d'anneaux
, et les suspend tous à ce
principe ; ils ne sont tous que ce principe même
,
toujours un peu métamorphosé, mais toujours
aperçu et reconnu dans ses métamorphoses les
plus variées : et sur cette échelle céleste, puisqu'elle
s'élève aux preuves les plus certaines de
l'existence de la divinité et de l'immortalité de
nos âmes, il aperçoit, avant aucun autre,, il
marque d'un trait sûr, au premier échelon, à la
sensation elle-même, le point précis où, à l'aide
d'un très-petit nombre de signes, avec des gestes,
des sons ,
des mots, des lettres et des chiffres,
I. II
162 MEMOIRES
l'homme, qui semblait soumis en esclave aux impressions
extérieures
,
s'en rend le maître, en
dispose comme s'il en était le créateur, comme
si, à son gré, il leur donnait et leur retirait l'existence
: vérité qui était encore tout entière à découvriraprès
tout ce qu'avaient écrit d'admirable,
et Bacon sur ces idoles de l'esprit humain nées de
l'imperfection de l'homme et de toutes ses institutions;
et Locke sur ces notions confuses nées
de l'imperfection des langues; découverte depuis
laquelle toutes celles qui ne sont pas impossibles
peuvent se faire avec autant d'infaillibilité
et de facilité, dans le monde moral, que celles des
mathématiciens dans leurs calculs, et dans les
rapports de leur monde géométrique avec les
lois du monde visible : découverte qui n'a pas
seulement affranchi la raison humaine du despotisme
des sens ; qui lui a donné sur elle-même
et sur la volonté une puissance sans laquelle il
n'y aurait pour l'homme aucune liberté; une
puissance dont l'union avec les pouvoirs et les
forces sous qui fléchit le monde, assurerait aux
peuples les seules vraies prospérités, celles qui
naissent des lumières et des vertus.
La préface de l'Encyclopédie et son prospectus ;
cent articles supérieurs à tous les livres sur les
mêmes matières; le caractère très-divers et même
HISTORIQUES. 165
heureusement opposé du génie des deux éditeurs ;
l'un ( Diderot ) armé de cette audace qui se précipite
à travers les ténèbrespour arriver au jour ;
l'autre ( d'Alembert) de cette patience du calcul
qui n'ose faire un pas avant d'être environné de
tout l'éclat de l'évidence ; tous les deux accoutumés
à respirer aux plus hautes régions intellectuelles
des deux infinis métaphysique et géométrique
; mais l'un, doué comme de cette force
d'impulsion qui lance les globes célestes sur les
tangentes de leurs orbites; l'autre, de cette force
d'attraction ou de gravitation qui les retient au
tour de leurs soleils pour en être éclairés et fécondés;
tout faisait croire que l'Encyclopédie ne
serait pas seulement un dépôt des richesses déjà
acquises, mais un soi plein de vie, où les anciennes
s'épureraient, où il en naîtrait de toutes
parts de nouvelles.
Quel moment! et quelle époque il faisait attendre
! Quel contraste sublime dans tous ces
esprits du premier ordre, d'une circonspection
qui leur faisait multiplier à l'excès les doutes et
les recherches, et d'une audace qui reculait ou
renversait toutes les bornes devant leurs espérances
! Avec quelle magnanimité, embrassant
dans leurs études et dans leurs ouvrages ce qui
avait, toujours été séparé, les langues, les belles164
MEMOIRES
lettres, l'histoire naturelle, les mathématiques,
la physique
, ces théories toutes nouvelles de l'entendement,
ces lois de l'esprit humain faites pour
régner sur lui : avec toutes ces forces réunies, ils
se partageaient tous les empires de la pensée ; ils
annonçaient qu'il fallait tout refaire, les notions
les plus communes et les plus transcendantes, les
arts de la main et les beaux-arts, les sciences, la
morale, leslois; ils présentaient le génie enpleurs
et à genoux, tantôt devant les rois, tantôt devant
les peuples, les conjurant tour à tour d'avoir pitié
de la nature humaine; ils stipulaient déjà les articles
d'un pacte plus légitime et plus prospère
entre la puissance et l'obéissance ; ils faisaient
sentir dans leurs voeux pour le genre humain,
comme une force toute divine qui les réaliserait
tôt ou tard sur toute la terre ; et, presque enivrés
de tant d'espérances fondées sur les progrès de la
raison, ils prophétisaient une Jérusalem de la
philosophie qui aurait plus de mille ans de durée.
A ce même moment, une voix qui n'était pas
jeune et qui était pourtant tout-à-fait inconnue
,
s'élève, non du fond des déserts et des forêts,
mais du sein même de ces sociétés, de ces académies
et de cette philosophie où tant de lumières
faisaient naître et nourrissaient tant d'espérances;
elle s'élève ; tout se tait un instant pour l'écouter;
HISTORIQUES. 165
et, au nom de la vérité qu'elle invoque, c'est
une accusation qu'elle intente, devant le genre
humain, contre les lettres, les arts , les sciences
,
contre la société même, à qui elle impute les
vices, les crimes
,
les ignominies et les malheurs
des nations écrasées sous le doublejoug de leurs
dieux et de leurs rois.
Loin de donner ou de permettre quelque espérance
pour l'avenir, les deux premiers discours
de Jean-Jacques Rousseau ne font attendre des
progrès les plus étendus de nos connaissances que
des progrès plus grands encore des erreurs, des
opprobreset des calamités. Et ce n'est pas, comme
on le dit, le scandale qui fut général ; c'est l'admiration
et une sorte de terreur qui furent presque
universelles. Tel est le témoignage des rivaux
mêmes et des ennemis de Rousseau; c'est le témoignage
de M. Suard, si éloigné de ces paradoxes
, et sévère appréciateur des rares talens
qui leur donnèrent tant d'éclat.
Et qu'il était difficile qu'il en fût autrement !
Combien de genres de sensibilité, d'opinions
révérées
,
de cultes religieux ,
l'éloquence de
Jean-Jacques sut émouvoir et soulever en faveur
de ses doctrines désolantes ! Quelle âme touchée
des moeurs antiques et républicaines, en lisant
cette prosopopée de Fabricius, écrite par Rous166
MÉMOIRES
seau fondant en larmes au pied d'un chêne du bois
de Vincennes, ne futpastentée de la prendre pour
une des sublimespages perduesdesTusculanes,ne
se crut pas transportée dans Rome libre et vertueuse
encore, maisprès de perdre àjamais, sous le
charme funeste des arts, sa liberté et ses vertus ?
Quel coeur accoutumé dans la lecture des évangiles,
à se consoler et de la vie et de la mort, ne
fut pas plus pénétré encore de la grâce céleste de
ces livres sacrés, n'y puisa pas plus de force et de
courage, après que Rousseau en eut parlé ? Quel
homme, non dépravé encore tout-à-fait par les
passions orgueilleuses et ambitieuses, ne l'a pas
béni cent fois d'avoir tant honoré la simplicité des
moeurs d'une vie laborieuse et indigente, de l'avoir
tant préférée à ce vain éclat du luxe qui
éblouit un instant, pour fatiguer et corrompre
toujours? Quel ami des lettres, nourri dans les
sources si pleines, si pures, si profondes et si
vastes de la Grèce et de Rome , ne vit pas notre
langue élevée, dans la prose de Rousseau, aux
expressions et aux formes les plus majestueuses,
aux mouvemens et aux accens les plus passionnés
de la langue de Cicéron et de celle de Démosthène
? Quel esprit, parmi ceux même qui mettaient
à si haut prix les sciences de l'Europe,
si violemmentdéfigurées par leur détracteur, ne
HISTORIQUES. 167
sentit pas et ne démêla pas, jusque dans les déclamations
, toute là fermeté et toute la hauteur
de ce génie philosophique avec lequel la science
est si vite acquise
, et auprès duquel elle est si
peu de chose ?
Attaqué de toutes parts par des rois, par des
savans, par des beaux-esprits et par des philosophes,
quelle vigueur et quelle souplesse d'esprit,
quelle puissance de logique il déployait
Contre tous, dans une cause qu'il paraissait si impossible
de défendre !
Les mêmes accusations contre les sociétés humaines
, reproduites si souvent dans ce que
Rousseau a depuis imprimé, n'ont pas été du
tout contredites par ses grands ouvrages sur l'éducation
, sur la morale et sur les lois, qui semblent
supposer les améliorations possibles. Il ne
les écrivait point pour les nations de l'Europe
,
dont ila toujours désespéré, mais pour quelques
âmesprivilégiées, pourdes famillesqui pourraient
échapper aux vices dont est inondée la terre sur
dès hauteurs solitaires où ne monterait point le
déluge.
Deux écrivains, Vauvenargues, que M. Suard
n'a jamais connu, et Helvétius, avec lequel il
eut très-vite des relations intimes, le premier
avant les discours de Rousseau, le second sept à
168 MEMOIRES
huit ans après, avaient publié, sur le même sujet,
et presque sous le même titre, des livres dont les
doctrines opposées à celle de Jean-Jacques, et
pas du tout d'accord entre elles, attiraient et agitaient
aussi très-fortement l'attention publique.
Tous les deux traitaient de l'entendement, des
moyens.de diriger les idées vers la vérité, et les
volontés, les passions même, vers le bien public.
Vauvenargues
,
quoique en partie disciple de
Locke ; pénétré d'admiration et d'amour pour les
beaux génies du siècle de Louis XIV, que ses
éloges font mieux sentir et plus aimer
, attendait
d'eux, principalement, tout ce qu'il
désirait et tout ce qu'il espérait pour les hommes.
Helvétius, élève en entier de Locke, aspirait à
s'élever au-dessus de son maître, et en exagérait
les principes; il affirmait surla sensibilité physique
ce que la philosophie la plus téméraire ne peut
que soupçonner ; il supposait entre tous les esprits
une égalité dont on ne voulait pas plus que de
celle des fortunes.
Vauvenargues
,
persuadé qu'un des premiers
besoins de l'homme est d'ajouter sans cesse au
sentiment de sa grandeur personnelle, fondait
sur ce noble besoin tous les principes de la morale
privée et publique; il élevait les âmes pour les
épurer et pour les unir. Helvétius, croyant avoir
HISTORIQUES. 169
observé que le principe le plus universel, de
tous les mouvemens, de tous les efforts et de
toutes les actions, était l'amour des plaisirs,
voulait se servir de ce moteur tout-puissant,
pour rendre tous les devoirs plus évidens et
plus faciles; il croyait que les plus austères deviendraient
inviolables par l'alliance des voluptés
et des vertus.
Vauvenargues, avec quelquesmaximes et quelques
expressions d'une diction pathétique
, donnait
à la morale naturelle l'accent de la religion
et des temples ; Helvétius, avec des analyses, des
contespiquans, des peintures voluptueuses, et un
style plein d'images, semblait trop faire d'un
temple un théâtre.
Vauvenargues n'inquiéta que la superstition ;
Helvétius, en soulevanttous les fanatiques, donna
des alarmes, même à la raison et à la vertu qu'il
adorait. M. Suard, ami tendre d'Helvétius
,
préféra
toujours le petit livre de Vauvenargues, dont
il a même fait une édition.
Les deux ouvrages ont été également distingués
parmi ceux qui imprimèrent à cette époque
les caractères et les mouvemens qui ne devaient
pas tarder à exercer une grande influence, d'abord,
sur les opinions, ensuite, sur les événemens
de l'Europe.
170 MEMOIRES
Cette influence, si elle n'eût agi que par des
livres et par des lectures, eût été loin de produire
si rapidement des effets si importans et si étendus.
Ce fût dans les conversations qu'elle prit
Cette force toujours croissante
, que rien ne pouvait
vaincre, et qui devait tout changer.
Cette force s'exerçait et s'agrandissait principalement
dans les sociétés où vivait M. Suard,
où le goût des arts et des lettres réunissait les
hommesqui avaient le plus d'empiresur l'opinion
par leurs lumières, par leur rang et par leurs
places. Les plus distingués étaient ses amis les
plus intimes : c'est par là que l'histoire de sa vie
touche de toutes parts à l'histoire detoutson siècle.
Des mémoires ne peuvent pas tracer ce grand tableau
; mais la vie de M. Suard serait bien mal
connue si ce grand tableau ne l'environnait ,pas
de toutes parts.
HISTORIQUES. 171
LIVRE III.
CE n'était pas, il s'en faut bien, une chose nouvelle
en France que ce goût pour la conversation,
si naturel à un peuple ingénieux, et qu'aucun,
peut-être, n'a jamais égalé dans la rapidité avec
laquelle il saisit les idées des autres et il exprime
les siennes.
C'est une partie considérable de l'histoire de la
monarchie française ; Voltaire est le premier qui
en ait bien écrit quelques pages dans le vaste tableau
des nations modernes ; et parmi plusieurs
écrivains du dix-huitième siècle, très-capables
d'écrire cette histoire, qui exige tant de philosophie
et qui peut avoir tant de grâce, de l'aveu de
tous, M. Suard était l'un de ceux à qui un pareil
sujet convenaitou appartenait davantage.
Je n'ai aucune raison de croire qu'il l'ait jamais
commencée ; mais ses excellentes notices de
La Rochefoucauld et de La Bruyère ; ce qu'il a
écrit sur le style épistolaire et sur cette femme
qui en est le modèle, dont les lettres à sa fille
peignent encore mieux que La Bruyère les
172 MEMOIRES
mouvemens imprimés au dix-septième siècle
par l'action de la parole dans les salons ; une
foule d'autres morceaux, tels que la réfutation
de ce que Champfort a écrit contre l'Académie
Française, laissent assez voir l'importance que
M. Suard attachait à ce .commerce journalier
des idées où tant d'esprits, dans les siècles un
peu cultivés, puisent et reversent tout ce qu'ils
ont de connaissances et de lumières. Il croyait,
ce qui n'est pas convenu et qui est très-évident,
que les siècles seraient bien mieux peints par
l'histoire de leurs conversations que par celle
de leurs littératures ; parce que peu de gens écrivent
et que beaucoup conversent; parce qu'il
n'est que trop commun que les écrivains s'imitent
et se copient, même à la distance d'un long cours
d'âges, et qu'il n'est pas du tout rare qu'on soit
heureusement contraint à parler comme on sent
et comme on pense soi-même.
Combien, en effet, de doutes naïfs, ou courageux
et profonds, de révélations et de secrets,
du coeur humain, sont obtenus ou arrachés, dans
les conversations, par ces troubles subits où tout
échappe ,; par les irritations de la dispute, qui
vont souvent jusqu'à la colère ! Il n'y a pour les
livres ni surprise ni trouble, et leurs colères
même sont méditées. Les livres, toujours comHISTORIQUES.
173
posés
, sont plus hypocrites encore que les
hommes.
M. Suard a beaucoup plus causé qu'il n'a écrit.
Il a dispersé beaucoup d'esprit et de talent dans
des morceaux épars, et bien davantage encore
dans le monde et dans les conversations. Ce qui
a été imprimé peut se retrouver toujours ; ce qui
n'a été que dit est trop souvent perdu, et plus
souvent recueillipar les habiles qui ne l'ont qu'entendu
et qui le placent à leur profit comme s'ils
le disaient.
Si près encore de M. Suard, et si rempli de lui,
il ne nous est pas impossible de dérober à l'oubli
ou à l'usurpation quelques-unes des choses précieuses
qu'il prodiguait de son vivant sans songer
à sa mémoire. Mais c'est dans les cercles, dans
les cabinets, dans les entretiens, qu'il les a comme
jetées; pour en apprécier le mérite et l'influence,
il faudrait connaître parfaitement ce dix-huitième
siècle sur lequel beaucoup de mémoires
restent encore à paraître; il faudrait en comparer
les conversations aux conversations des siècles qui
l'ont précédé. On peut et on doit indiquer ici
ces parallèles nécessaires et piquans; on ne peut
les instituer; ils seraient trop longs et ne seraient
pas complets ; les matériaux ne manquent pas
seulement ; ceux que nous ayons sont rarement
174 MÉMOIRES
assez sûrs. Le mot si souvent répété, lesparoles,
s'envolent, exprime un fait qui est un grand mal ;
le mot qui lui est accolé, les écrits restent, dédommage
peu, et il exprime souvent un mal
plus grand encore.
M. Suard m'a parlé plus d'une fois de ces parallèles
qu'il voulait effleurer dans un très-petit
volume; je n'en ai que des souvenirs de mémoire;
je les réduirai à quelques pages, et à quatre ou
cinq époques. On y reconnaîtra aisément certaine
marche et certaines liaisons des faits de cette
introduction à l'histoire de Charles-Quint, dont
il n'a été que le traducteur, et dont on pourrait
aisément le croire l'auteur. Il ne manquera à ces
vues que d'être écrites par celui à qui elles appartiennent
: c'est beaucoup ; mais c'est quelque
chose aussi, sans doute, d'avoirconservé les vues,
et quelquefois jusqu'aux expressions.
Pour peu qu'on recherche les origines un peu
haut, cent Perrin-Dandin vous crient au déluge :
et quoique Charlemagne ne soit pas si haut, il
faut du courage pour commencer par Charlemagne
une petite histoire des conversations en
France, qui commence réellement à ce prince.
Prendre les choses à leur source, est l'unique
moyen de lesbien connaître : les prendre ailleurs,
c'est y laisser ou y porter beaucoup de nuages et
HISTORIQUES. 175
d'ombres. La création même, si nous y avions
assisté, ne serait pas un mystère : le mot de
l'énigme de l'univers serait écritsur chaque objet;
les curieux ne seraient jamais renvoyés, comme
ils l'étaientdans le Mercure, au numéro prochain.
Saisissez le fil par le bon bout; il vous conduira
même en se rompantou ens'enmêlantde nouveau
dans vos mains.
Dès la fin du huitième siècle, et lorsque tout
se couvrait de ténèbres, Charlemagne, roi et
empereur, s'élève au milieu de l'Europe comme
une aurore boréale au sein des nuits profondes;
dans son palais impérial transformé tour à tour
en cercle, en école et en académie, il appelle
autour de lui les femmes les plus spirituelles,
préférablement aux plus belles, et des moines
qui parlaient bien, préférablement aux grands
dignitaires de l'église qui ne disaient bien que la
messe.
Deux ou trois siècles après cette époque, qui
ne fut que d'un règne et d'un instant, au milieu
de la barbarie devenue plus épaisse en devenant
savante, au sein des écoles singulièrement multipliées
et richement dotées, parmi des argumentateurs
qui n'avaient pour éloquence que le syllogisme
en fureur, paraissent, sous le froc, des
hommes inspirés ou par les plus tendres passions
176 MÉMOIRES
du coeur, ou par tout ce qu'il y a de plus pathétique
dans le Dieu des évangiles; et dans leurs
entretiens continuels, ou avec des femmes dont
ils sont eux-mêmes le culte, ou avec des princes
et des papes dont ils sont les directeurs, la langue
vulgaire, si peu cultivée jusqu'à eux, prend dans
leur bouche de l'élévation et de la grâce; on
commence à soupçonner que la parole est aussi
une puissance ; qu'elle peut exercer un grand empire
sur les esprits; donner aux âmes les émotions
par lesquelles on aime à être entraîné ; inspirer
ces vertus sans lesquelles, même avec ce qu'on
appelle lois, il n'y a dans les sociétés humaines
qu'erreurs, oppression et anarchie.
Disséminées partout plus ou moins rapidement
par les conversations, des idées si au-dessus de
ce siècle scolastique pénètrent jusque dans les cellules
des moines qui n'ont pas érigé le silence en
vertu, qui ne se croient pas parfaits parce qu'ils
sont muets. Les querelles de Saint-Bernard et
d'Abailard mettent dans un grand jour tout ce
que peuvent les talens pour élever aux grandeurs
de la terre ceux qui dirigent les âmes dans les
routes du ciel, Presque toutes les couronnes, à
cette époque, sont héréditaires; mais les tiares
sont électives ; et de la poussière d'une école, on
peut porter son ambition et son regard sur des
HISTORIQUES. 177
sièges qui sont presque des trônes et sur un trône
qui veut commander à tous les autres.
Ni Abailard, ni Saint-Bernard, nés tous les
deux pour les passions tendres, et pour les talens
qu'elles inspirent, la poésie et l'éloquence ,
ne pouvaient pourtant triompher de la scolastique
et de son jargon ; on les prenait pour la religion
et pour la science. Mais les querelles de
ces théologiens beaux esprits, nées dans les écoles
, sont portées au tribunal des papes ; on en
parle à la cour des rois, dans les châteaux des
grands seigneurs; on en parle partout, et partout
dans le langage du monde ; les controverses deviennent
des conversations; des idées abstraites
commencent à devenir vulgaires, parce que les
mots avec lesquels on les exprime sont familiers.
Les aventures si touchantes d'Héloïse et d'Abailard
inspirent un intérêt bien plus universel,
et ont des résultats bien plus heureux; ces amours
d'un siècle barbare, ont tout le charme des romans
; les faiblesses et les malheurs d'un jeune
théologien et de sa jeune élève, deviennent les
objets de tous les entretiens; ils attendrissent
les âmes ; ils adoucissent la langue ; ils avancent
tont un siècle.
A la même époque
,
les croisades précipitent
l'Europe sur l'Asie, et la foi catholique se trouve
I. 12
178 MEMOIRES
face à face
, sur le tombeau du Christ, avec la
foi musulmane : en combattant, elles s'observent,
et se donnent mutuellement des doutes.
Semblables à ces liqueurs ennemies qui, versées
dans le même vase, se pénètrent, se décomposent
avec fracas jusque dans leurs élémens, et
s'évaporent ensemble. C'est bientôt après que
circule, en Europe, le livre des Trois Imposteurs,
livre impie attribué à un grand empereur
ou à son chancelier, et l'ouvrage, probablement,
des conversations entre les deux.
Les seigneurs de châteaux qui ont donné la
liberté aux serfs pour payer leurs équipages
des croisades, ont rapporté de ces expéditions
beaucoup de faits, quelques idées et plus de
dispositions à s'en faire de nouvelles ; ils se sentent
pressés d'un besoin de parler plus fort que
leur orgueil chevaleresque ; ils trouvent dans
les hameaux par eux affranchis plus d'espritsavec
lesquels ils peuvent converser. Ce ne sont plus
seulement les harpes, les chansons, les fabliaux
qui forment l'instruction et les fêtes des châteaux;
on y tient cercle et cour d'amour; on y chante
l'amour
, et on y discute finement ses délicatesses
les plus exquises, ces problèmes du coeur
que le coeur aime à trouver insolubles pour les
discuter sans fin. Un art du raisonnement bien
HISTORIQUES. 179
plus sûr que celui des écoles se forme au sein des
plaisirs et de la galanterie ; et , en des temps
si éloignés de nous ,
déjà se préparent, dans des
châteaux gothiques
,
le théâtre, les maximes et
les vers de Quinault.
Au quinzième et au seizième siècles, où l'on a
cru voir la renaissance des lettres, quoique ce ne
fût la renaissance que du grec ou de son étude;
l'érudition rappelant de nouveau les peuples aux
écoles, absorbant toute leur attention et toute
leur énergie, allait étouffer plutôt que nourrir
les germes naturels des talens ; la découverte
d'un nouveau monde, et celle d'une nouvelle
route aux Indes orientales ; les querelles et les
guerres de la ré formation; les victoires et les
revers de François 1er. ; les intrigues politiques
et galantes de sa cour ; tout ce qui agite le plus
les hommes, force heureusement les peuples à
moins s'occuper des chaires et des livres que des
événemens
,
des affaires et. des plaisirs.
Ce n'est point dans les écoles, c'est à la
cour de François Ier., que Marot trouve le modèle
de cet élégant badinage, premier modèle
de bon goût dans nos vers et dans notre langue.
Ce n'est point dans Aristote que Parme du raisonnement
se fortifie et s'aiguise ; c'est dans les
combats sans relâche des luthériens et des calvi180
MEMOIRES
nistes contre les princes et les moines de l'Eglise
catholique.
Au milieu de tant de superstitions, de fanatisme
et d'ambitions tyranniques, ce n'est point
dans le beau moral de Platon qu'on apprend à
chercher le bonheur dans les sacrifices faits à sa
patrie, c'est dans les conversations d'une centaine
de magistrats, de prélats, de guerriers, de
gens de lettres; société instituée par Olivier et
par l'Hôpital, et honorée par la nation et par
l'histoire du nom de LIGUE DE BIEN PUBLIC
Dans ces discours de l'Hôpital, aux assemblées
nationales, qui donnaient à son caractère
personnel plus d'autorité qu'à sa dignité de
garde des sceaux.; dans le style de Montaigne et
dans celui de La Boëtie, toujours si familiers,
même alors qu'ils étonnent le plus par l'énergie
et par l'audace des expressions ; le ton général
est toujours celui des conversations de la ligue
du bien public. La satire Ménippée est en grande
partie un recueil des conversations établies sur le
modèle de celles qui l'avaient été par l'Hôpital et
par Olivier. Les saillies, le génie et les vertus
d'HenriIV leur ressemblent beaucoup.
L'histoire n'a guère conservé du palais royal
de Richelieu, des hôtels de Rambouillet et de
Longueville, que les souvenirs du mauvais goût
HISTORIQUES. 181
qui y dominait, de leurs éloges prodigués à
des ouvrages dont on ne parle plus, de leurs
dédains ou de leur haine pour des ouvrages
devenus une partie de notre gloire littéraire et
nationale.
Mais on a trop confondu leur goût, bientôt
couvert de ridicule, et leur esprit, dont les ridicules
même étaient des progrès ; on n'a pas
assez senti l'heureuse influence de cette association
d'un cardinal et d'un ministre roi, avec des
poètes sans génie, pour disputer à Corneille ses
triomphes de la scène tragique ; de ces complots
où les passions si diverses du bel-esprit, de
l'amour et de l'ambition conspiraient ensemble
pour faire tomber une pièce, pour tuer un
ministre, pour supplanter un rival ou une rivale
; de ces soulèvemens des peuples et de ces
plans de massacres conçus gaiement et spirituellement
sur les sophas de la volupté, exécutés en
partie, par un archevêque de Paris doué d'éloquence
,
d'intrépidité, et même de quelques
vertus. On n'a pas assez vu combien des conversations
continuelles entre tant d'âmes et de passions
ardentes devaient porter de fécondité et de
feu sur les idées et sur les expressions; combien
ce qui faisait naître tant d'idées et de sentimens,
hâtait aussi la naissance du goût et de ses choix ;
182 MÉMOIRES
combien, enfin, la fronde
, presque uniquement
connue par des couplets et par des sifflets, touchait
de près au magnifique siècle de Louis XIV.
Voltaire seul a distingué le fond des choses de
leur surface ; d'autres s'y sont mépris, et ont cru
réfuter Voltaire.
Mais
, pour faire éclore le siècle des grands talens
,
il fallait d'abord faire éclore le génie de
Louis
,
dont la politique de Mazarin entretenait
et cultivait l'ignorance. Les premiers rayons qui
entrèrent dansl'esprit du jeuneprince, nésensible
et aimable, il les dut à des conversations avec les
nièces de Mazarin, dont l'éducation avait été
mieux soignée; avec madame de Montespan, sa
maîtresse en titre, et qui réunissait en elle tout
ce qu'avait de superbe et de piquant l'esprit des
Mortemar ; avec Racine, si heureusement choisi
pour le compagnon des voyages et des lectures
d'un prince qui ouvrait son règne ; avec Molière,
qui achevait le Tartufe sous la protection
du trône ; avec Fénélon, qui, un instant au
moins, lui fît entendre et respecter la voix de
l'humanité, lorsque le fanatisme lui conseillait
ou lui ordonnait les dragonnades.
C'est dans ces conversations
,
qu'au milieu de
tout ce qui étouffe le plus la sensibilité pour la
nature et pour la raison, le jeunemonarque appreHISTORIQUES.
185
nait à être si promptementtouché de l'éloquence
de Bossuet et de Massillon
,
des beautés sévères et
profondes de Britannicus, du charme céleste des
choeurs d'Esther
,
de la pompe divine d'Athalie
,
de l'élégante et magnifique simplicité de la colonnade
du Louvre.
Tandis que ces conversations formaient le roi
pour le siècle, d'autres faisaient naître dans la
nation des vues, des opinions et des doctrines qui
devaient, tantôt, favoriser et rendre plus éclatantes
les grandeurs du monarque, tantôt, résister
à sa puissance et à ses erreurs.
La méthode de Descartes, si justement admirée,
était pourtantcelle des mathématiques plutôt
que de l'esprit humain ; mais un petit nombre
d'esprits dressés à la corriger et à l'étendre, en se
dirigeant par elle
, se réunissent dans une solitude
profonde mais peu éloignée de Paris ; sans
y former un ordre religieux, ils s'entretiennent
incessamment devant Dieu et devant la nature
de tout ce qui peut le mieux et soumettre tous
les esprits à la foi, et les ouvrir tous plus facilement
et plus sûrement à la raison et à la vérité ;
et de ces entretiens de cinq à six hommes,
des lumières qu'ils sevprêtent, naissent un petit
nombre de volumes, qui, par l'érudition, par le
raisonnement, par le génie et par le style, élè184
MEMOIRES
vent Port-Royal au niveau ou au-dessus de
toutes les écoles de l'antiquité, et servent à former
Racine le plus grand écrivain en vers de
toutes les langues et de tous les siècles.
A leur exemple, et presque en même temps,
mais sans s'éloigner du monde qu'ils éclairent et
qu'ils édifient, un nombre à peu près égal de
pontifes et de princes de l'église gallicane, unis
ou divisés
,
s'entr'aidant ou se combattant, mettent
tous les jours leurs génies en présence : dans
leurs conversations, nommées conférences, colloques
, tout ce qu'il y a de beautés poétiques
et de traditions historiques dans toutes les mythologies
et dans toutes les théologies ; tout ce
qu'il y a de beautés sublimes et touchantes dans
le testament des Juifs et dans le testament des
chrétiens, font de leurs recherches, élevées si haut
et posées si solidement, comme de nouvelles colonnes
pour les temples catholiques : on dirait
que ces temples touchent, pour la première fois,
le ciel de leur faîte.
Jusqu'à ce siècle, le christianisme ne s'élevait
avec assurance que sur les témoignageset les miracles
des Evangiles ; la foi n'était pas ou ne se
croyait pas assez en sûreté auprès de la raison ;
après Pascal et Bossuet, la foi paraît elle-même
armée, par la raison, d'une force toute divine.
HISTORIQUES. 185
On peut, sans faiblesse, s'en rapporter à Voltaire
sur ce point; quoiqu'ailleurs il ait appelé ce
siècle celui des grands talensplutôt que des lumières
; en le comparant à ceux qui l'avaient
précédé, il l'a mis au-dessus de tous, non par les
beaux-arts, mais par les progrès de la raison ;
et nulle part ces progrès ne sont aussi sensibles
que dans ces pensées où le puissant génie de
Pascal, après avoir flotté entre l'athéisme et le
déisme, se décide à croire en Dieu, plus sur
les révélations des Évangiles que sur celles de
l'univers ; que dans ces discours sur l'histoire
universelle, où le puissant génie de Bossuet ne
craint pas de rabattre son vol jusqu'à toucher
la terre et le socinianisme, et ne s'en relève que
plus confiant et plus fier jusqu'à ces miracles
journaliers de l'Eucharistie et de la présence
réelle, qui confondent la raison humaine.
Les dogmes, discutés, éclaircis
,
arrêtés dans
ces conversations si fécondes, deviennent les sujets
des conversationsbien plus nombreuseset de
la ville et de la cour. Des femmes dont les romans
,
les lettres et les billets font les délices du
goût, deviennent théologiennes sans rien perdre
des grâces de leur esprit ; elles atteignent plus
d'une fois au sublime des Pascal et des Bossuet ;
comme eux elles pèsent dans leurs balancesla rai186
MÉMOIRES
son humaine et les mystères de la foi chrétienne ;
et, les balances quelquefois flottantes, s'inclinent
toujours dans leurs mains du côté de la foi.
Portées rapidement, dans des voitures moitié
dorées, et moitié transparentes, d'un palais à un
palais, d'un théâtre à un temple, d'un sermon à
une tragédie, d'un bal de la ville aux bals de
Louis XIV, les Sévigné, les La Fayette et les
Maintenon, partout où elles écoutent et où elles
pailent recueillent et répandent des faits, des
mots charmans ou forts, des lumières qui ne seront
que long-temps après dans les livres.
Il est impossible de douter que ,
soit dans leurs
oppositions, soit dans leur accord, toutes ces conversations
n'aient eu sur les destinées de la France
autant d'influence que les tribunes aux harangues
sur les destinées de la Grèce et de Rome.
Il est des tableaux historiques tellement rapprochés
par les dates, par les analogies ou par les
contrastes, qu'ils se présentent toujours ensemble
et toujours en forme de parallèles; et d'aucun cela
n'est aussi vrai que des littératures et des conversations
du dix-septième et du dix-huitième siècles.
L'auteur de ces mémoiresn'écrira plus ici cette
histoire des conversations comme sous la dictée
de M. Suard : M. Suard y figurera bientôt
comme acteur ; j'en serai seul historien.
HISTORIQUES. 187
Du règne de LouisXIV aux règnesde LouisXV
et de Louis XVI, le fond du génie national diffère
peu ; mais sur ce même fond, que de diffél'ences
et dans les créations des talens, et dans les
conversations du monde !
Dans les beaux-arts, la plus éclatante gloire du
génie français était celle des jeux du théâtre, dont
les chefs-d'oeuvre et leur long souvenir étaient
le perpétuel entretien de tous ceux qui avaient
quelque organe et quelque âme pour sentir les
passions, les vertus et le beau. Le dix-septième
siècle était, sans doute, plus créateur en talens
de ce genre ; le dix-huitième l'était certainement
en sentimensplus exquis, pour en jouir avec transport;
en principes plus approfondis, pour dispenser
l'admiration et l'amour en une juste mesure.
A côté de Boileau, en effet, on avait préféré le
rimeur le plus pauvre et le plus insipide, Pradon,
au plus éloquent des écrivains en vers, à Racine,
celui de tous les peintres des passions qui les a rendues
avec le plus de charme et de profondeur.
Lorsque déjà commençaient à sortir des mains de
Racine tant depompeusesmerveilles, une grande
partie du siècle voulait, comme madame de Sévigné,
rester fidèle à sa vieille admiration pour
Corneille : ce qui voulait due ne pas la partager
avec Racine.
188 MEMOIRES
Il n'existe pas de véritable parallèle de ces
deux grands hommes jusqu'à La Bruyère.
Au dix-huitième siècle, ce même parallèle se
reproduit, sous toutes les formes, dans les écrits,
dans les académies, dans les soupers, dans les
cafés ; il devient lieu commun; et au moment où
on le croit le plus vieilli, le plus usé, il se rajeunit,
et il rajeunit Racine et Corneille, qui n'en
avaient pas besoin. Avec quelques lignes qui
semblent se joindre à quelques mots de Fénélon,
Vauvenargues le rend tout nouveau. L'instinct
des femmes est autorisé par le génie des hommes
les plus éclairés à donner la première place au
poète quiles a le mieux connues et qu'elles aiment
le mieux. La nation hésite encore à juger comme
les femmes, même après le Corneille commenté
par Voltaire, l'éloge de Racine par M. de La
Harpe, et son cours du lycée ; mais ce procès du
goût, dont les pièces sont dans toutes les mains
et sous tous lés yeux, sera, sans doute, terminé
par quelque arrêt aussi immortel que les deux
génies, à l'instant où les poids des raisons et des
impressions seront mieux distribués et mieux
comptés dans les balances restées encore en équilibre.
Ce résultat sera bien moins celui des livres
des deux siècles que celui des conversations du
dix-huitième; l'esprit et le goût y perdront peutHISTORIQUES.
189
être quelques-uns des plaisirs qu'ils trouvent dans
leurs disputes ; mais la première jouissance du
goût, comme de la raison, est de voir dans tout
leur éclat les vérités qui répandent tant de lumières
dans les profondeurs émues et tourmentées
du coeur humain.
Celui qui parlait si souvent de Corneille et de
Racine, et toujours avec un goût si exquis; celui
qui, presque enfant encore, semblaitleur prendre
tour à tour leur génie, comme s'il était à la fois
Racine et Corneille ; celui dont les succès furent
bien plus certains et plus éclatans encore lorsqu'il
s'abandonna tout entier à l'indépendance et aux
inspirations de son propre génie, Voltaire, seul,
pouvait s'ériger en arbitre entre les goûts divisés
de la nation, et faire pencher à jamais cette balance,
comme Boileau aurait voulu et n'osa pas
la faire pencher.
A ce moment, la voix d'un philosophe assez
sensible pour être souvent un excellent poète,
la voix de Saint-Lambertj élève Racine au-dessus
de Corneille, et Voltaire au-dessus de tous les
deux,
Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène.
A ce vers, les querelleset les parallèles renaissent,
tout en retentit, les brochures, les feuilles, les sa190
MEMOIRES
Ions. Tandis que les écrivains, dans leurs prétendues
dispensations de la justice et de la gloire littéraires
, composent leurs arrêts de leurs haines ou
de celles des autres, les conversations, plus éclairées
par cela seul qu'elles sont plus impartiales,
distinguent, dans les trois rivaux, des caractères
qui, tour à tour, mettent chacun d'eux au-dessus
et au-dessous des deux autres. Elles jugentVoltaire
supérieur par les grands effets de la terreur et de
la pitié ; Racine par la perfection incomparable
de son style; Corneille par les créations et les
miracles qui l'élevèrent de Clitandre à Cinna.
A peu près dans le même temps, un homme
nourri dans l'admiration et dans l'amour de tous
les trois, un homme qui n'avait pas leur génie,
mais qui en avait un autre ,
proposait de faire
descendre la tragédie de ces hauteurs des trônes
et de la poésie, de la rapprocher davantage de
toutes les âmes et de tous les intérêts de l'humanité
, en la rapprochant de toutes les conditions
, en donnant aux peintures et à l'éloquence
plus de naïveté et de vérité, au risque
de leur faire perdre toute cette splendeur qui
semble associer l'auteur aux puissances décorées
par la langue qu'il leur prête.
Dans ces paradoxes de Diderot, mieux sifflés
que réfutés, l'homme, la société et l'art tragiHISTORIQUES.
191
que se présentent, pour leur perfectionnement
commun , sous des rapports mutuels plus intimes
et plus puissans ; on croit remonter à ces
premièresconceptionsdes peupleset des arts de la
Grèce, où les Eschyle
,
les Sophocle et les Euripide
voulaient faire de l'action tragique la leçon
et la règle des actions humaines, où ils faisaient
monterles héros sur la scène, non pour l'agrandir
de la grandeur des personnages, non pour dégrader
les trônes, mais pour élever et fortifier
les âmes et les vertus publiques.
Ces discussions qu'on voulait croire mortelles
au génie
,
qui les aime beaucoup, et qu'elles affranchissent
de tout ce qui peut intimider ses
inspirations ; ces discussions avaient, très-souvent
,
jusque dans leurs profondeurs
, toute l'élégance
du bon goût, quelquefois toute l'éloquence
des grandes vérités et des grandes passions.
Elles unissaient par la même lumière, ou
par ses reflets, tous ces beaux-arts dont aucun
ne doit être exclu, puisqu'ils sont tous et des plaisirs
pour les sens , et des secours pour la raison.
Si madame de La Fayette, madame de Sévigné
et madame de Caylus avaient pu faire quelques
visites aux salons de madame de Staël et de mademoiselle
de Lespinasse, elles auraient découvert
de nouveaux mondes dans tous les arts, elles
192 MEMOIRES
n'auraient plus voulu être trop fidèles à aucune
admiration pour rester libres d'admirer tous les
génies.
Sous Louis XIV et sousBossuet, on distinguait
peu la morale de là religion, et l'ordre social de
la puissance du trône. Sous Louis XV et sous
Louis XVI, la morale privée et la morale publique
,
plus fréquemment et plus intimement
associées à toutes les parties de la littérature,
s'élèvent, pour la première fois, sur des fondemens
qui ne paraissaient nouveaux que parce
qu'ils sont éternels et universels. Trop de morale
entraîne trop d'ennui, a dit un poète qui a
constamment prêché la morale et enchanté ses
lecteurs. Mais il est vrai que ce n'est qu'au dixhuitième
siècle qu'on a généralementsenti qu'aucun
des sujets traités par les vrais talens ne peut
avoir autant de charme que la morale, fondée
avec clarté sur la nature de l'homme et de la
société : fondemens qui ne semblent que terrestres,
et qui s'élèvent si rapidement jusqu'à ces
vertus touchantes et sublimes qu'il est interdit à
la parole de peindre lorsqu'elle n'a point l'éloquence
religieuse de Fénélon et de Rousseau.
Sous Louis XIV, il n'eût pas été permis, sans
doute, à la morale la plus pure, de jeter le
moindre blâme public et direct sur les actes du
HISTORIQUES. 193
gouvernement; on eût dit que les erreurs mêmes
des gouvernemens étaient de droit divin. Mais
dans les conversations, on avait, sous Louis XIV,
autant et plus de liberté que de nos jours. Ce prince
avait l'âme trop grande pour vouloir apprendre
quelque chose de l'espionnage, l'esprit trop juste
pour ne pas savoir que les dénonciations des hommes
vils sont toujours des impostures; aucun des
mémoires de ce siècle
,
qui en a tant laissé, ne
cite un grand nom flétri par cet opprobre. Le
coeur d'un honnête homme n'était pas encore exposé
à s'ouvrir devant un traître, en croyant
s'épancherdans le sein d'un ami. Madame de Sévigné
adorait Louis XIV ; ceux que Louis XIV
menaçait de sa colère, étaient souvent défendus
par les billets, les lettres et les discours de madame
de Sévigné.
1 Quelle distance, il est vrai, entre ces débats
des salons du dix-septième siècle, et les questions
agitées dans les conversations du dix-huitième
!
De quoi, en effet, s'agissait-il dans ces altercations
qui suivirent d'assez près les troubles de
la Fronde ? de savoir si un surintendant des
finances (Fouquet), qui avait imité dans ses profusions
généreuses les déprédations impunies de
ses prédécesseurs, devait être jugé par les organes
I. 13
194 MÉMOIRES
de la justice nationale ou par des commissaires
du monarque ; si des dragons et leurs glaives
étaient de bons missionnaires ; si une morale dictée
au génie par la vertu pour former la raison
et la conscience des rois
,
si le Télémaque, qui
avait fait de l'héritier du trône celui de toutes
les pensées et de toute l'âme de Fénélon, était une
satire de la personne et du règne de Louis XIV;
si l'abbé de Saint-Pierre, en possession d'écrire
et non de faire lire des vérités hardies, avait mérité
l'outrage ou l'honneur d'être chassé de l'Académie
Française à l'unanimité des voix, moins
celle de Fontenelle, pour avoir adressé quelques
reproches à Louis XIV, trois ou quatre ans après
que ce superbe monarque était descendu dans
les caveaux de Saint-Denis.
Presque tous lès sièclesde la monarchie avaient
entendu de pareils débats, sans que ni rois, ni
peuples en fussenttrès-émus ; ce n'était pas mettre
en doute le pouvoir absolu, mais lui représenter
qu'il ne lui convenait pas d'être arbitraire.
Que ces questions, sur lesquelles ne pouvait s'élever
une seule difficulté, et qui se débattaient
pourtant, avec chaleur
,
dans la France des
Descartes, des Corneille, des Pascal et des La
Bruyère, faisaient peu attendre encore les questions
morales et politiques qui allaient agiter la
HISTORIQUES. 195
France des Montesquieu, des Voltaire et des
Rousseau !
Une maxime entrevue plusieurs fois dans l'antiquité
,
mais toujours vaguement ; reproduite
plus vaguement encore dans des dissertations
prolixes et obscures du quinzième et du seizième
siècle, avait enfin reçu, on ne sait bien de qui,
sa formule la plus universelle et la plus concise
: LA LOI EST L'EXPRESSION DE LA VOLONTÉ
GÉNÉRALE.
Gravina en Italie, Montesquieu en France,
avaient suspendu ce lustre à leurs belles pages.
Cette seule maxime contenait le système entier
d'un ordre social, comme le gland contient
l'arbre immense dont les rameaux s'étendrontsur
les vastes campagnes. Tout y était, mais pour
ceux qui pouvaient tout y voir.
Cependant, des hommes supérieurs, également
amis de la liberté, en font sortir deux
systèmes assez divers pour qu'on les croie opposés.
Dans les deux systèmes, les réunions d'hommes
ne sont des sociétés que lorsqu'elles sont
gouvernées par la volonté générale ; mais dans
l'un, il faut qu'au scrutin de la loi soient portés
les votes de tous ceux qui doivent lui obéir; la
nation toute entière doit être le corps législatif;
ou la partie qui vote est souveraine, la partie
196 MEMOIRES
qui ne vote pas esclave, et aucune des deux libre :
c'est la théorie de Jean-Jacques et de son Contient
social. Elle ne fut jamais celle d'aucun grand
Empire ; et Jean-Jacques est loin de les y inviter.
Dans l'autre système, la volonté générale d'un
peuple peut être exprimée par ses représentans ;
elle doit l'être mieux que par lui-même
, parce
que, plus éclairés que lui, ils la voient mieux
dans tous ses intérêts de tous les temps et de
toutes les circonstances ; parce que, moins nombreux
,ils se prêtent, dans la discussion, autant
de secours et de lumières que la foule y apporterait
de désordre et de confusion : c'est la pratique
de l'Angleterre et de l'Amérique anglaise;
c'est la théorie de Montesquieu et de Delolme.
Rien ne soutient, n'alimente
, ne dirige les
conversations sur les questions importantes et,
profondes comme les ouvrages qui les traitent
sur des principes différens et avec des lumières
assez égales pour ne laisser d'avantages dans
la lutte qu'à la vérité. Les publications assez
voisines du CONTRAT SOCIAL et de la Constitution
de l'Angleterre rendirent tous les effets de ces
deux ouvrages plus étendus
,
plus rapides, plus
certains chez tous les peuples de l'Europe, et
surtout en France, où ce qui est dans les livres
passe plus vite dans les conversations
, y est plus
HISTORIQUES. 197
remué, plus tourné et retourné dans tous les
sens de tous les esprits. Peu reçurent de Rousseau
la conviction que la volonté d'un peuple
ne peut pas être représentée ; les prospérités
toujours croissantes de l'Angleterre étaient une
réfutation trop puissante et trop claire de sa
doctrine. Mais cette exagération même des principes
de Rousseau fît mieux sentir à tous combien
il importe aux peuples et de ne pas se
méprendre sur le choix de leurs représentans,
et dé les environner incessamment, avec un
peu d'inquiétude
,
d'une surveillance respectueuse
; et d'entretenir incessamment, par la parole
et par la presse, des discussions universelles
sur les questions confiées et non abandonnées à
la haute sagesse des chambres ; de leur rappeler
sans fin, et sans injurieux soupçon, que, dans
les plus vastes empires ainsi que dans les plus
petites républiques, tous les pouvoirs appartiennent
au peuple, quoiqu'il ne puisse en exercer
aucun ; de ne laisser enfin aux représentans aucun
moyen de jamais établir que la représentation
est de droit divin, comme les rois l'ont
toujours voulu faire croire de la royauté.
Des objets si graves, introduits subitement
parmi tant de conversations qu'on croit frivoles
et qui ne sont que légères
, sont saisis dans la
198 MEMOIRES
capitale de la France avec autant de facilité, ils
sont traités avec plus d'intérêt que ces questions
littéraires qui embellissent la raison plus qu'elles
ne l'éclairent. On croit entendre, dans plus d'un
salon doré, les délibérations d'une colonie naissante
sur le gouvernement qu'elle constitue au
milieu des déserts.
Les rois et leurs ministres, il faut en convenir
,
pouvaient, sans être trop farouches
,
être
alarmés dé tant de maximes si nouvelles, discucutées
si près d'eux, et jusque dans la galerie de
Versailles ; à côté de ces mêmes principes, heureusement,
s'en offrent de très-propres à rassurer
toutes les monarchies sans flatter et sans endormir
aucun monarque.
Le Contrat social de Jean-Jacques, et la Constitution
d'Angleterre, de Delolme
,
si divers sur
tant de points, se réunissent sur le danger d'ébranler
les trônes en fondant la liberté ; sur l'avantage
même d'élever plus haut les rois, pour
élever par eux les nations. Pourvu que les lois
soient faites par les votes personnels de tous, il
n'importe à Rousseau quelle soit la puissance
qui les exécute : pourvu que les intérêts et les
voeux d'une grande nation soient exprimés par
une représentation éclairée et populaire, Delolme
désire, il croit même nécessaire que la
HISTORIQUES. 199
puissance exécutrice et suprême soit sur un trône
héréditaire qui fasse baisser les yeux à toutes les
ambitions, qui laisse gronder les orages utiles
,
sûre de faire taire ceux qui seraient funestes.
Rassurés et soutenus par ces grandes autorités
démocratiques, les grands noms historiques de
la France, ceux du moins dont l'histoire se compose
de beaucoup de vertus, portent naturellement
leurs espérances sur un second degré de
représentation d'où ils veilleront à leurs grandeurs
par leurs dignités, au bonheur des rois et
des peuples par leurs lumières.
Il ne reste d'irréconciliableavec ces vérités qui
concilient si heureusementtous les intérêts, que
ces nobles nouveaux et obscurs qui ne peuvent
les comprendre, qui cachent leur pauvreté, leur
vanité et leur ignoranceautour deshameauxqu'on
ne leur permettra plus d'opprimer. La France
se confie, surtout, elle s'abandonne à ces vérités
lorsque l'histoire lui montre ce Béarnais descendit
des Pyrénées comme du ciel pour donner, à la
maison dont il était le chef, l'exemple d'un front
victorieux soumis aux conseils et à la tutèle d'une
assemblée de notables, et à tous les rois de la
terre, celui d'un roi qui expie le long cours de
la gloire militaire la plus légitime par des voeux
sagement gradués, par des plans profondément
200 MEMOIRES
conçus pour la paix perpétuelle de toutes les nations.
Avant ces nouvelles théories, les puissances
de la terre faisaient descendre du ciel leurs
titres : comme si le maître de l'univers ne conduisait
pas tout sur la terre comme dans les
autres mondes ! comme si l'ordre social, pour
être sacré, avait besoin d'être une religion révélée
! Il était donc facile de prévoir que les
mêmes esprits, si bien exercés à faire sortir du
sein de la société elle-même les lois et les pouvoirs
qui la gouvernent, lèveraient leurs regards
vers le ciel pour juger les cultes en même temps
que les codes, pour mettre une morale tirée de
la nature de l'homme sous la protection de la
divinité, comme un ordre social sous la protection
de la royauté. On se flattait que , sans rien
détruire, on pourrait tout épurer et tout réconcilier
avec la raison humaine.
Sous Louis XIV, les livres du génie et les conversations
du monde avaient donné de nouveaux
étais à la foi, sans trop permettre des doutes à la
raison. L'incrédulitéparaissait vaincue; elle n'était
que soumise et muette ; et ceux qui embrassaient
sans restriction tout le christianisme des évangiles,
persécutés avec fureur, parce qu'ils ne pouvaient
pas y découvrir tous les dogmes catholiques,
HISTORIQUES. 201
offraient aux esprits audacieux des causes ou des
prétextes d'écarter, eneffet, tous les doutes, mais
en rejetant toutes les croyances.
, La raison des Pascal et des Bossuet, si humblement
soumise à toute la foi, toutes les forces
de leur logique et de leur éloquence employées
à lui soumettre la raison du genre humain
,
présentaient aussi une gloire périlleuse niais éclatante
à ceux qui, les premiers, attaqueraient avec
génie ce que ces génies éminens avaient adoré
et défendu; et l'épître à Uranie, adressée, à une
marquise réelle, fut bientôt dans la mémoire et
dans la bouche de toutes les femmes et de tous
les hommes qui respiraient et professaient dans
le monde: l'indépendance de la pensée. Cette
épître était un cri de guerre plus qu'un combat ;
mais dès que la guerre fut déclarée par un tel manifeste
,
il fallut la soutenir par des batailles.
On en livra de toutes parts. A travers les ténèbres
des siècles, l'érudition croyait arriver au berceau
du christianisme pour le surprendre dans sa
naissance et dans sa faiblesse. Ce flambeau trop
obscur de l'histoire, agité par une philosophie
qui en appelait plus encore à la raison qu'à l'érudition,
ne jetait plus sur les évangiles que des
clartés funèbres.
Ceux qui cessaient entièrement de croire, et
203 MEMOIRES
le nombre en était effrayant, ne trouvant plus
dans des traditions révérées aucun point fixe qui
les retint ou qui les ralliât, après s'être séparés
à la fois de la croyance commune, se séparaient
bientôt les uns des autres, et se plaçaient à des
distances différentes, sans pouvoir nulle part
poser des bornes. Les uns, toujours émus de la
sainteté des évangiles, persistaient à voir la divinité
dans la morale de Jésus-Christ, en regardant
comme une impiété de voir un Dieu dans le fils
de Marie ; les autres, fermant toutes les bibles
pour ne chercherle créateurque dans la création,
et la morale que dans les plus tendres et les plus
sublimes affections du coeur humain, s'éloignaient
de tous les autels et de tous les prêtres pour n'adorer
Dieu que dans leurcoeur et par leurs vertus.
D'autres
, sans frein et sans effroi, croyant voir
sortir du seul mot Dieu tous les délires de l'intolérance
et toutes les fureurs du fanatisme, revêtent
la matière des attributs du mouvement et
de la pensée, comme de ceux de l'étendue ; jugent
son ordre et ses désordres aussi nécessaires
que son existence ; veulent qu'onl'étudie par des
observations ; qu'on l'interroge par des expériences
; et qu'au lieu d'adresser à genoux des
prières à sa puissance, le génie de l'homme s'en
empare et l'exerce.
HISTORIQUES. 205
Ces interprétations de la nature, sorties des
conversations, y rentrent devenues plus dangereuses
dans des livres écrits avec talent : mais,
elles ont beau prêter l'autorité d'un métaphysicien
suédois à l'opinion qui suppose dans les élémens
les plus grossiers de la matière une sensibilité
sourde qui ne fait que se développer dans
des organisations heureuses ; elles ont beau être
présentéesavec éloquence au nom de cet aveugle,
Saunderson, qui décompose et, explique là lumière
du soleil ; ces doctrines postent dans le
monde et au fond des âmes plus de terreur que de
doutes ; l'univers ,
transformé en Eternel, ne
peut remplacer, pour le genre humain, le père
qu'il croit avoir par-delà les mondes périssables ;
les proclamateurs savans de ces dogmes de la
tnort paraissent eux-mêmes aussi sourds que la
matière, et plus aveugles que Saunderson.
Les deux philosophes du dix-huitième siècle le
plus en possession de fixer les esprits et d'émouvoir
les âmes, élèvent leur voix presque ensemble
pour la cause de Dieu, attaquée au nom de la
moralemême et de l'humanité. Rousseau, content
de ce qu'il a écrit, comme Dieu de ce qu'il avait
fait, croit que l'Europe devait des statues à l'auteur
de la Profession defoi du vicaire savoyard.
La France en érige une à l'auteur du Principe
204 MÉMOIRES
d'action et du poème de la Loi naturelle ; et les
âmes éclairées et religieuses auraient donné, sans
doute
,
leurs votes pour qu'on en érigeâtà tous les
deux aux deux côtés d'un autel consacré au Dieu
révéléparla nature à la raisonet à la conscience.
Quoique très-éloignées encore, parmi nous, de
toute possibilité d'aucune application, ces théories
si nouvelles sur les gouvernemenset sur les religions
, sur tous les fondemens de l'ordre social,
disposaient les peuples à des institutions trop opposées
à celles qui régnaient.
, pour en prendre la
place sans révolution. On avait peur d'entrer et
d'avancer dans ces routes où on ne voyait aucune
trace des siècles ; cet effroi saisissait souvent ceux
mêmes dont les lumières provoquaient le plus les
innovations.
C'est au temps , disait d'Alembert, à fixer
l'objet, la nature et les limites de cette révolution,
dont notre postérité connaîtra mieux que
nous les inconvèniens et les avantages. D'Alembert
a dit ailleurs, et près de vingt ans après :
Envain l'homme vertueux aspire àfaire le bien,
s'il n'apas cettepatience éclairée qui sait en attendre
le moment. Avec les intentions les plus
louables, onpeut nuire en deux manières à la vérité,
ou en mettant des erreurs à saplace , ou en
se pressant de la montrer avant le temps.
HISTORIQUES. 205
Cette maxime exige du philosophe le sacrifice
le plus difficile, celui de la gloire ; elle peut faire
soupçonner sa prudence de pusillanimité ; elle
signale les deux plus grands écueils de la philosophie.
M. Suard, qui a beaucoup moins écrit que
d'Alembert, a eu moins d'écueils à éviter; mais,
pour lui-même et pour les écrivains plus féconds
que lui qui le consultaient, il a eu bien plus que
d'Alembert cet art du génie et de la sagesse qui
distingue et saisit, sans se méprendre, le moment
marqué où la vérité recevra des nations et de
ceux qui les gouvernent plus d'hommages que
d'insultes.
Pour peu qu'on ait donné d'attention à cette
notice historique des conversations de quatre ou
cinq siècles, on a pu voir, dans le passage d'un
siècle à l'autre, combien de circonstances préparent
,
à la fois, à la raison des clartés et des
obscurités, des secours et des obstacles ; c'est là
ce qui exige au sein de nos lumières, ou plutôt
de nos ténèbres, tous ces ménagemensqui ne sont
pas la faiblesse de la raison, mais sa perfection.
Aux époques précisément où M. Suard se
faisait le plus remarquer, écouter et aimer dans le
monde, fut proposée, dans un concours'de l'une
de nos académies ou de celles d'Allemagne, la
question : s'il est toujours utile et s'il doit être
206 MÉMOIRES
toujours permis de publier toutes les vérités.
M. Suard avait couvert les marges du discours
couronné, de notes qui, relevées et mieux liées
,
auraient formé un ouvrage probablement fort
supérieur à tous ceux du concours. Il me le prêta,
et c'est moi qui l'ai perdu en le prêtant aussi. Le
discours et les notes n'étaient pas toujours en
opposition ; et les notes étaient toujours le développement
le plus heureux de cette maxime
de d'Alembert, digne d'être gravée sur le frontispice
d'un temple de la vérité.
.
Tous ces mémoires sur M. Suard vont offrir
» désormais des exemples et des preuves de sa constance
à la mettre en pratique avec des amis qui
semblaient ou l'ignorer
, ou la dédaigner
, et de
la puissance qu'il eut souvent de modérer
, au
moins, cette précipitation si exposée à substituer
des erreurs à des erreurs, à faire de la vérité
elle-même la torche des passions plus que la
lumière des esprits.
Ces controverses, qui avaient toute la politesse
et toute la grâce des conversations d'un monde
qui cherche partout les plaisirs, avaient lieu partout
où des esprits un peu cultivés pouvaient se
réunir. Elles ne pouvaient prendre l'importance
qu'elles ont eue que dans les salons et les banquets,
où l'alliance toujours rare de l'opulence et
HISTORIQUES. 207
de la philosophie ,
rassemblait les rangs, les esprits
et les talens qui réunissaient entre eux presque
toutes les lumières de l'Europe.
Un homme dont le nom n'était jamais lu sur
le frontispice d'aucun livre , et rarement prononcé
hors de sa société intime
,
tenait alors
dans Paris, avec une fortune et un titre originaires
de l'Allemagne, une maison qui ressemblait
à un INSTITUT, lorsqu'il n'y avait encore que
des académies. Les membres les plus distingués
de toutes les académies de la capitale composaient
sa société et les convives de sa table ; et,
suivant que les langues, l'antiquité ou les sciences
physiques étaient les sujets des entretiens, on
pouvait le croire lui-même de toutes les académies
,
quoiqu'il ne fût et ne voulût être d'aucune.
Il dévorait tout ce qui sortait des presses
dé toutes les nations, et ne laissait échapper de
sa vaste mémoire que ce qu'il voulait oublier.
Sénèque, homme de génie et homme riche
, ordonnait
et payait chèrement les extraits des ouvrages
qu'il n'avaitpas le temps de lire ; le philosophe
de la patrie de Leibnitz lisait les ouvrages
que Buffon et Diderot avaient à consulter ; et
lorsqu'il leur en avait parlé, ils étaient sûrs de
les connaître mieux que s'ils les avaientlus.
Dans un moment où il venait de relire l'Esprit
208 MÉMOIRES
dés Lois, il en fit tellementl'analyse de mémoire,
sans rien déranger à l'ordre des livres, des chapitres
et des idées, que ceux qui l'écoutèrent
sans aucune fatigue, ne balancèrent pas à juger
cette analyse supérieure à celle de d'Alembert.
Bacon
, on le sait, a dit qu'une étude et une
connaissance superficielles de la nature peuvent
conduire à l'athéisme, mais qu'une étude et une
connaissance approfondies ramènent à la Divinité
; et c'est dans cet aphorisme, surtout, que
Bacon se montre le véritable organe de la nature.
Il en fut tout autrement du philosophe allemand
devenu français. Long-temps adorateur du
Dieu qu'il voyait dans les lois et dans l'ordre de
l'univers, il eut pour ceux qu'il aimait et qui n'avaient
pas la même croyance, le zèle d'un missionnaire;
il poursuivait l'incrédulité de Diderot,
jusque dans ces ateliers où l'éditeur de l'encyclopédie,
environné de machines et d'ouvriers,
prenait pour le grand dictionnaire les dessins
de tous les arts de la main ; et tirant son texte
de ces machines même, où brille, en se dérobant
aux yeux, un esprit si fertile en créations
,
il lui demandait s'il pouvait douter qu'elles
eussent été conçues et dressées par une intelligence.
L'application était frappante, et ne frapHISTORIQUES.
209,
pait pourtant ni la raison ni le coeur de Diderot.
L'ami de Diderot, fondant en larmes, tombe à
ses pieds. On a dit de S. Paul renversé du cheval
sur lequel il poursuivait les chrétiens : Tombe
persécuteur, et se relève apôtre ; c'est le contraire
ici qui arrive : celui qui était tombé à genoux
déiste, se relève athée. Il ne fit point sortir
Diderot de cet abîme sans fond, et sans espérance
,
de l'athéisme ; Diderot l'y entraîna.
Ce prosélytisme si fervent pour le déisme
, et
si naturel, le baron d'Holbach, qu'il m'est ici
permis de nommer, puisque ce ne serait plus
taire aujourd'hui son nom que de le passer sous
silence, le baron d'Holbach le porte dans l'athéisme
auquel tout zèle devrait être si étranger,
puisqu'il renonce à toute espérance immortelle :
Diderot n'avait écrit que des fragmens, des pages,
des mots , en faveur de ces doctrines que Jean-
Jacques trouvait si désolantes. Les volumes se
multiplient sous la plume du baron d'Holbach
pour les établir et pour les répandre ; sa société
en est un cours ouvert, où les professeurs se
relayent pour en fortifier les preuves. L'abbé
Gagliani, grand improvisateur
,
improvise un
jour pour Dieu, et le lendemain contre. Le pour
et le contre y étaient donc écoutés ; on n'y était
donc pas très-intolérans enprêchant la tolérance.
I. 14
210 MÉMOIRES
M. Suard, très-lié avec le baron, avant la révolution
de ses principes théologiques
, ne cessa jamais
d'en être aimé
, quoiqu'il les combattît
avec les principes de Clarke et de Newton
, qui
étaient les siens. Ce fut l'époque où ils se donnèrent
mutuellement les témoignages de la confiance
la plus entière, de l'amitié la plus dévouée.
L'auteur du Système de la Nature et de la
Morale universelle possédait dans un degré peu
commun l'art de donner
, par l'analyse, de la
précision et de la clarté aux idées, et très-peu, le
talent de répandre de l'intérêt par les beautés ou
par les artifices du style.
Les pensées n'ont besoin que d'être démêlées
et déterminées, dirigées et ordonnées; c'est l'oeuvre
de l'analyse ; tous les grands effets du style
naissent de l'imagination et de l'âme ; et on ne
les dirige pas de même ; on ne les a pas à ses
ordres; c'est elles qui ordonnent et qui entraînent.
L'analyse peut être l'instrument de tous
les esprits; l'éloquence est le don de quelques
âmes. Qui n'a que l'analyse peut répandre plus
d'ennui que de lumières ; qui ne possède que l'éloquence
,
la déploie comme au hasard
, et trop
souvent contre la vérité. De la réunion de ces
deux puissances se forment les grands écrivains
et les grands hommes.
HISTORIQUES. 211
La première était loin d'être parfaite dans le
baron d'Holbach; la seconde ne lui manquait
pas totalement ; mais la première rendait toujours
la seconde ennuyeuse. Ses amis les plus intimes
,
Diderot même
,
le trouvait si difficile à
lire, qu'on l'a vu presser vivement un jeune écrivain
,
dont les débuts annonçaient des talens, de
les employerà revêtir d'un autre style la morale
et la législation universelle, les deux meilleurs
ouvrages du baron, les seuls où l'athéisme se dérobe
et ne s'étale pas.
Même pour être lu autant que Voltaire et
Rousseau, le baron d'Holbach n'aurait pas voulu
de cette éloquence qui subjugue les esprits en
ébranlant les imaginations. Sa méthode, qui les
laissait calmes et froides, était, pour ainsi dire
,
une partie de sa morale. Mais Vauvenargues,
d'abord
, et M. Suard mieux encore depuis
,
avaient fait remarquer dans quelques-uns de nos
écrivains, dans La Bruyère surtout, un autre
art et d'autres secrets de style que ceux de cette
éloquence des tribunes et des chaires, qui enseigne
à s'emparer des âmes plus qu'à éclairer et
à guider les esprits, trop souvent même à soumettre
la raison aux passions, plus que les passions
à la raison.
La vérité n'a rien à redouter, en effet, et elle
212 MEMOIRES
peut espérer plus d'une conquête de cet art de
La Bruyère, qui fut aussi, avec d'autres caractères
,
celui de Fontenelle. On en a fait une théorie.
Cet art consiste, tantôt, à cacher une partie
de son idée pour rendre plus piquantes ou plus
fortes, à la fois, et celle qu'on laisse à deviner,
et celle qu'on montre ; tantôt, à exciter de ces
surprises que la logique même est sûre de produire,
lorsqu'elle vous fait découvrir qu'une
chose qu'on croyait très-simple est compliquée,
que celle qu'on croyait compliquée est simple ;
espèce de noeud et de dénoûment qui donne au
raisonnement le plus exact les mouvemens d'une
action comique ; à rompre quelquefois, en apparence
,
l'ordre naturel et attendu des conceptions
,
à faire arriver inopinément, dans le tissu
d'un style uni et modeste, une haute pensée qui
semble rompre tous les fils du tissu ; et qui, cependant,
rapproche et serre encore mieux toutes
les idées en les embrassant toutes dans la vaste
étendue d'une seule expression; d'autres fois,
enfin, à donner l'air d'un paradoxe un peu scandaleux
à une vérité qu'on peut démontrer à la
rigueur, et, à une vérité d'expérience universelle
,
le ton et l'accent d'une de ces inspirations
soudaines que le génie reçoit sans savoir d'où,
et qui de là hauteur du génie descendent, dans
HISTORIQUES. 213
tous les esprits, par des mouvemenstoujours accélérés.
Buffon et Diderot, qu'on critiquait beaucoup
et qu'on lisait davantage, étaient très-propres à
donner au barond'Holbachdes leçons comme des
modèles de cet art d'embellir, d'animer, de déguiser
le style philosophique, sans lui rien faire
perdre de son exactitude; mais il s'agissait de
goût, non de génie; et le baron chercha l'homme
dont les conseils lui étaient nécessaires dans
M. Suard, qui, ne faisant que des morceaux, les
soignait davantage ; qui, lisant et jugeant tous
les grands écrivains
, sans s'élever par des compositions
laborieuses à la place qu'il eût pu prendre
parmi eux, connaissait d'autant mieux toutes les
manières de plaire, qu'il n'était asservi à aucune
manière.
Mais, pour bien, avertir le baron de l'art qui
lui manquait, il fallait lui entendre lire ses ouvrages
; et les chapitres de l'auteur étaient longs
, la voix, du lecteur était monotone. Plus les efforts
de M. Suard pour rester éveillé étaient grands
,
plus ils étaient aperçus; et ce qui était bientôt
tout-à-fait visible, c'était son sommeil qui se faisait
aussi entendre. Il est bien plus aisé d'aimer
des critiques dont on peut tirer parti, que de pardonner
le sommeil qui humilie sans éclairer ; le
214 MEMOIRES
baron d'Holbach, cependant, souriait toujours
dans ces momens très-fréquemment reproduits ;
il semblait être là pour veiller le sommeil de
son ami.
Son amitié devenait même tous les jours plus
vive, elle cherchait l'occasion d'être généreuse.
Il crut la voir, et il se flatta de la saisir.
M. Suard avait depuis quelque temps sur sa
figure une mélancolie, dont la cause était dans
son âme, et que le baron attribua à cette pauvreté
des gens de lettres peu laborieux et appauvris
encore par l'opulence du grand monde.
M. Suard voit arriver un jour dans sa chambre
le baron d'Holbach avec l'air d'un homme qui
a quelque chose à proposer, et qui ne l'ose.
Ce n'est pas seulement la pudeur de son ami
qu'il épargne , c'est la sienne qu'il a peine à surmonter.
Il fallut enfin parler. Il le conjure d'accepter
dix mille francs qu'il lui porte, et dont il
n'a aucun besoin, dont il ne peut faire aucun
autre emploi utile ou agréable. M. Suard lui proteste
qu'il n'en a pas besoin nonplus, et ne le persuade
pas. L'offre et le refus plusieurs fois faits,
plusieurs fois réitérés avec la même émotion
de part et d'autre, une transaction seule peut
terminer le débat. M. Suard lui fait à peu près
la confidence de ses momens de tristesse, et
HISTORIQUES. 215
prend avec lui l'engagementque si cette somme
lui devient jamais nécessaire, il lui écrira, à l'instant
même, envoyez-moi mes dix mille francs.
Ces luttes délicates de deux amis sont restées
secrètes entre eux ; et si on les publie ici, ce n'est
pour honorer ni l'offre, ni le refus, moins rares
qu'on ne le croit entre ceux qui ont des richesses
et ceux qui n'ont que des talens ; c'est
pour faire connaître la philosophie et les philosophes
à ceux qui pourraient encore applaudir
du parterre ou des loges à ces vers, qu'on croirait
d'Aristophane
, préparant la ciguë de Socrate :
Pour moi je les soupçonne
D'aimer l'humanité
,
mais pour n'aimer personne.
Les liaisons de M. Suard avec Helvétius et
toute sa famille étaient plus intimes encore , et le
succès du livre de l'Esprit avait d'abord eu trop
. d'éclat pour n'en pas répandre sur un jeune
homme qui avait de tels rapports avec son auteur.
Ce qui fut le plus utile à M. Suard, ce fut l'avantage
d'observer de plus près et les causes du
succès si prompt d'un long ouvrage de morale et
de métaphysique, et les causes qui, au moment
même du triomphe d'Helvétius, lui préparaient
des juges sévères et rigoureux dans ceux qui le
lui décernaient avec le plus d'autorité sur l'opinion
publique.
216 MEMOIRES
Cette partie de notre histoire littéraire est
toujours restée assez secrète, quoique le secret
recèle plus de grandeur encore que de faiblesses
dans ceux entre lesquels il se renfermait.
Rien n'aide aux premiers succès d'un livre
comme le bruit qu'il fait; et, indépendamment
de tout ce qu'il y a de mérite réel dans cette
vaste composition, son sujet, celui que les lecteurs
français possèdent et aiment le mieux ; son
titre qui le rapprochait de l'Esprit des lois, dont
la gloire croissait lentement, mais pour croître
toujours; le paradoxe de l'égalité naturelle des
esprits, qui flattait toutes les vanités et blessait
tous les orgueils ; les plaisirs, et surtout l'amour
érigés en principes des grands talens et des
grandes vertus ; la clarté continuelle du style
qui abrégeait, par des images et par des historiettes,
les routes pénibles du raisonnement ;
tout semblait faire du livre de l'Esprit le livre
de la France ; et lorsque la persécution le menaça,
les premiers écrivains de la nation en parlèrent
comme d'un nouveau titre de gloire pour
la France littéraire.
Voltaire écrivait à Helvétius :
« Votre livre est dicté par la saine raison :
» Partez vite
, et quittez la France. »
Jean-Jacques, qui écrivait déjà pour honorer
HISTORIQUES. 217
Helvétius et pour le combattre, cessa d'écrire,
et jeta au feu ce qu'il avait écrit; les éditeurs et
les auteurs de l'Encyclopédie furent au momentde
l'interrompre; toutce qui avait des talens se rangea
autour d'Helvétius et fit cause communeavec lui.
On peut croire cependant que le gouvernement,
presque aussi doux alors qu'il était absolu
, ne menaça un instant l'auteur de I'ESPRIT
avec violence que pour le dérober aux fureurs
plus réelles des hypocrites et des fanatiques ; et
lorsque Helvétius
, sans du tout se hâter, quitta
la France, les portes lui en restèrent ouvertes
pour le moment où il voudrait y rentrer, après
avoir recueilli dans l'Europe les hommages des
nations et des cours éclairées.
En rentrant dans sa patrie, dans sa famille,
et dans la brillante existence de sa fortune,
Helvétius retrouva tous ses amis, mais non pas
toute sa gloire
, et c'étaient ses amis mêmes qui
en avaient lé plus affaibli l'éclat, qui en avaient
rendu les titres presque douteux.
Visité aux Délices par tous les étrangers célèbres
qui allaient en France ou qui en revenaient
, et qui tous alors parlaient du livre de l'Esprit,
Voltaire louait avec sa grâce accoutumée
la clarté du style et l'élégance ; mais il faisait
succéder rapidement des critiques terribles ; il
218 MEMOIRES
trouvait LE TITRE LOUCHE, L'OUVRAGE
SANS MÉTHODE, BEAUCOUP
DE CHOSES COMMUNES OU
SUPERFICIELLES, ET LE NEUF
FAUX OU PROBLÉMATIQUE.
Jean-Jacques attaquait tous les principes de
l'Esprit dans l'Emile ; et si les siens étaient vrais,
toute la philosophie d'Helvétius était élevée en
l'air ou construite dans des abîmes.
Des deux éditeurs de l'Encyclopédie
,
l'un,
d'Alembert, plus à l'abri de toutes les variations
de la renommée dans ces sciences exactes où les
livres n'ont point de fatales destinées, faisait sur
l'Esprit, imprimé in-4°, des plaisanteries plutôt
que des critiques. Helvétius, disait-il, qui mesure
tout par les sens, ne croit à l'immortalité
d'un ouvrage que lorsqu'il est publié in-quarto;
mais le sien n'aurait paru qu'in-octavo, qu'il
aurait obtenu, par tous ses contes, la même
vogue et la même durée. L'autre, Diderot, jugéant
en métaphysicien un livre de métaphysique,
disait :
« Il roule tout entier sur quatre pa-
» radoxes
, et les deux attributs de la vérité
, la
» démonstration et l'évidence, manquent à tous
» les quatre. Celui qui suppose les fondemens de
» la justice dans les seules conventions sociales est
» trop dangereuxpour n'être pas faux; celui qui
HISTORIQUES. 219
» dispense à tous leshommes communémentbien
" organiséslesmêmesdoses d'esprit naturel, trop
" généreux dans Helvétius, est trop démenti par
» toutes les expériences des écoles et des nations.
» Les idées de l'auteur sont claires, mais parce
» qu'elles restent presquetoujours à la surface des
» objets. Quand les quatre paradoxesseraientdes
» vérités, le livre de l'Esprit, qui attaque l'Es-
» prit des Lois, n'en serait encore que la pré-
» face. » Diderot ajoutait : Ily a trop de méthode
dans sa méthode ; il faut des routes, mais il faut
qu'elles soient larges et qu'elles ne soient pas des
lignes.
Condillac, alors à Parme, pressé, par ses correspondans
de Paris, de beaucoup de questions
sur le livre de l'Esprit, ne disait rien de l'ouvrage
en parlant de l'auteur avec la plus haute
considération.
La bienveillance et la malveillance rendent
souvent les mêmes services aux écrivains : toutes
les deux s'empressaientde faire connaître à Helvétius
ces jugemens, en lui laissant ignorer les
motifs
, sans lui laisser ignorer le nom des juges.
Le bien n'était fait qu'à demi ; le mal l'était complètement.
Amoureux de la gloire, et troublé dans sa jouissance
,
ami plus passionné de la vérité
, et crai220
MÉMOIRES
gnantde l'avoir méconnueet obscurcie par quinze
ans de travaux destinés à lui obtenir les hommages
de la terre, l'auteur de l'Esprit, qu'on lisait dans
toute l'Europe, était plus malheureux encore que
célèbre; ces critiques rapportées en gros, l'éclairaient
très-peu en l'affligeant beaucoup. Pour en
juger, il fallait en connaître les motifs. Il aurait
volontiers rassemblé tous les juges autour de lui
dans ses champs de Voré, ou dans son salon de
Paris. Il était doué de toute cette patience dont
Buffon fait la définition du génie. Cette réunion
n'était possible qu'en partie : il jugea presque
égal d'interroger l'un des hommes de lettres de
beaucoup d'esprit et de beaucoup de goût, qui,
vivant dans leur société, et écrivantmoins qu'eux,
avec autant de lumières et moins de passions, les
entendait tous les jours : son choix se fixa sur
M. Suard.
Une circonstance qui a laissé peu de tradition,
quoiqu'elle eût fait dans le temps trop de bruit,
rendait ce choix plus honorable pour l'un et
pour l'autre.
Dans une amitié et dans une vie aussi fraternelles
que celles de M. Suard et l'abbé Arnaud
,
tout est solidaire
, ou tout le paraît : au moment
où se répandait le livre de l'Esprit, l'abbé Arnaud
avait laissé voir, dans je ne sais quelles
HISTORIQUES. 221
pages très-bien écrites, son aversion d'instinct
pour cette logique et pour cette morale toujours
tirées des sens et de la raison humaine, et jamais
des sources de la RAISON PREMIÈRE, de I'INTELLIGENCE
ÉTERNELLE. IL adorait Platon : on crut
qu'il dénonçait Helvétius : il était permis de rire
du culte de l'abbé ; on se mit en colère. M. de
Saint-Lambert sembla l'attendre à la porte de
l'Académie Française, où il était porté par les
plus honorables suffrages, et lui jeta au scrutin
une boule noire qui ne put pas l'empêcher d'entrer
et d'être son collègue. Ni Helvétius, ni
même Saint-Lambert n'imaginèrent jamais de
rien imputer à M. Suard de ce qui avait été
écrit si près de lui.
Jamais confiance plus grande ne fut mieux
fondée : il fallait aussi un grand travail pour la
remplir, et M. Suard triompha de sa paresse.
Nul n'avait pu entendre aussi souvent que lui et
ne pouvait rendre compte plus exactement de
ces opinions dont la philosophie et la gloire
d'Helvétius avaient tant de besoin, et qu'elles
demandaient avec tant d'instance. Il aurait cru
les lui faire connaître et sentir imparfaitement
en les lui rendant isolées comme il les avait entendues.
Il les lia par leurs rapports , par leurs
différences
, par leurs oppositions
, et, dans une
222 MÉMOIRES
suite de rendez-vous et d'entretiens, il présenta
à l'auteur de l'Esprit une analyse et une appréciation
de son livre, composées de tout ce qu'en
pensaient et en disaient les premières têtes philosophiques
du dix-huitième siècle. Cette analyse,
destinée à détailler et à motiver les reproches ,
ne pouvait ressembler à celle de Saint-Lambert,
qui, partout où elle n'est pas une exposition succincte
et parfaite
, est une apologie ou un panégyrique.
Elle diffère bien davantage encore de
celle de M. de La Harpe
,
espèce de satire plutôt
que d'analyse, dans laquelle, en rapprochant
sans cesse Locke, Condillac et Helvétius, comme
s'il les avait étudiés et Compris tous les trois
,
il
se méprend à chaque ligne d'une manière risible
sur les sentimens qu'il leur attribue.
Le succès le plus rare d'une analyse est sans
doute de faire remettre en doute à l'auteur de
l'ouvrage les opinions qu'il avait méditées quinze
ans, et que beaucoup d'applaudissemensavaient
comme sanctionnées,
M. Suard obtint ce triomphe sur Helvétius.
Après l'avoir écouté, non sans douleur, mais
en silence, l'auteur de l'Esprit ne songea plus
qu'à de nouveaux examens des mêmes questions,
pour les rejeter, pour les modifier, ou pour les
mieux établir dans un nouvel ouvrage.
HISTORIQUES. 223
S'il se fût éloigné du monde, qui ne pouvait
plus beaucouplui plaire
,
s'il n'eût interrogé que
sa pensée solitaire, ses anciens principes pouvaient
y revenir comme premiers occupans et
comme mal effacés. D'un autre côté, plein de
la reconnaissance la plus vraie pour M. Suard,
Helvétius n'était pas sans beaucoup de ressentimens
contre les philosophes qui, après s'êtremontrés
parmi ses premiers admirateurs, avaient
été les premiers aussi à mettre tant de restrictions
à leur propre estime et à l'estime publique.
Un petit nombre de considérations sur son livre
et sur les circonstances dont la publication
en fut suivie
,
suffirent à M. Suard pour faire sentir
à la conscience d'Helvétius qu'il avait peutêtre,
à cet égard, moins de reproches à faire à
ces philosophes qu'à lui-même.
Et en effet, durant ses quinze années de méditations
et de travail, Helvétius les voyait tous
beaucoup, il lisait beaucoup leurs ouvrages qui
sortaient des presses à mesure qu'il travaillait au
sien ; il avait reçu nécessairement de tous plus
d'un genre d'émulation, de secours et de lumières
; et les noms de ces précurseurs qui lui avaient
ouvert et frayé plus d'une route, ou n'étaient pas
prononcés dans le livre de l'Esprit, ou l'étaient
224 MEMOIRES
avec des éloges auxquels
, avec le moindre orgueil,
on aurait préféré le silence.
Ni Condillac
, son maître bien plus encore
que Locke
, ni Vauvernagues
,
qui, dans le petit
volume resté, par la mort de l'auteur, incomplet
plus qu'imparfait, traitait le même sujet dans
les deux mêmes divisions de l'entendementet de
la morale, n'avaient obtenu d'Helvétius aucune
mention glorieuse ou seulementhonorable ; l'Encyclopédie
et ses deux éditeurs, dont les discussions
si fréquentes sur la nature ,
les méthodes
et les progrès de l'esprit humain faisaient
tressaillir tous les esprits de joie ou d'effroi, ne
figuraient avec aucun éclat dans un livre dont ils
pouvaient exiger beaucoup de restitutions qui lui
auraient fait perdre une foule de ses plus belles
pages. On devinait aisément, en lisant le livre
de l'Esprit, que l'Esprit des Lois, qui devenait
chaque jour le livre de l'Europe
,
n'était pas
celui d'Helvétius
, et qu'il en ferait un jour plus
de censures frivoles que d'éloges sentis ; les doctrines
et l'éloquence de Rousseau, qu'il était si
nécessaire de combattre et si juste d'admirer,
avaient été délaissées comme des déclamations ;
on eût dit enfin que, durant les dix années de la
conception et de la rédaction du livre de l'Esprit,
rien de notable pour la raison humaine n'avait
HISTORIQUES. 225
paru en France, ou qu'Helvétius, si généreux de
sa fortune envers les gens de lettres pauvres,
donnait, par son exemple
, un certificat de
vérité à l'un des plus jolis vers de La Fontaine :
L'or se peut partager, mais non pas la louange.
Aussi Diderot prenait-il bien sur cela sa revanche.
Dix ansplus tôt, disait-il, cet ouvrage eût
été tout neuf ; mais aujourd'hui l'esprit philosophique
afait tant deprogrès , qu'on y trouve
très-peu de choses nouvelles.
Ces dix années étaient, précisément, celles où
avaient été publiés les ouvrages dont le livre de
l'Esprit parlait si peu ou si mal.
Un tort bien plus grave que toutes ces omissions
était la manière dont Helvétius avait cru
devoir rendre hommage à la gloire de Voltaire
,
fondée, dès lors, sur ses plus belles créations en
tout genre, comme sur un long amas d'honneurs
et de trophées.
Si aucun génie a pu être universel, c'est, sans
doute
,
celui de Voltaire ; et Helvétius établissait
comme maxime générale, et sans exception, que
le vrai moyen d'être médiocre dans tous les genres
,
c'est de vouloir tous les posséder. Quoique
Voltaire fût très-supérieur dans des genres que
lui seul avait réunis, on pouvait lui contester le
I. 25
226 MÉMOIRES
titre de génie,universel; mais on n'avait, à le contester
qu'à lui seul. C'est donc lui quiétait frappé.
Quand même, en partant de la main qui l'avait
lancé
,
le trait ne se fût pas dirigé sur lui, c'est la
direction qu'il aurait reçue des Marivaux
,
des
Trublet, et de plusieurs noms plus imposans
,
qui ne reconnaissaient à Voltaire que la perfection
de la médiocrité.
Ailleurs, parlant des nouvelles beautés portées
dans la tragédie depuis Corneille, Helvétius accordait
à Racine plus d'élégance , à Grébillon
plus de chaleur, à Voltaire plus de spectacle
seulement etplus de pompe ; mérite d'un machiniste
et d'un décorateur plus que d'un poète. Les
plus fortes expressions des grands caractères, il
les cherchait et les trouvait dans le Catilina si
oublié de Crébillon ; il ne parlait, pas même de
Rome sauvée.
Enfin, il ne rendait d'autre honneur à Voltaire
que d'en citer quelques vers : il ne lui assignait
sa place ni dans l'épopée, ni sur la scène
tragique, ni dans l'histoire , ni dans cette foule
de morceaux en prose et en vers qui sont les délices
du goût et la lumière de l'esprit.
Que ce silence et ces éloges devaient paraître
offensans
,
après le magnifique éloge de Voltaire
par Vauvenargues !
HISTORIQUES. 227
C'est cette manière d'oublier où de louer les
premiers de voscontemporains,ajoutaitM. Suard
à Helvétius
,
qui les à blessés et qui nous a tous
surpris. Lorsque les orages ont gronde sur votre
tête, ils n'ont fait entendre que votre apologie et
vos louanges; voilà une morale qu'il n'est pas
facile d'expliquer par l'amour-propre et par l'intérêt
personnel. Ils ne se sont permis de vous
juger que lorsque là persécutions'est éloignée de'
vous ; et, même alors, leur justice n'a rien eu
d'une vengeance; ils n'en ont pas publié les arrêts
; ils l'ont exercée comme à huis clos ; ils l'ont
tempérée par beaucoup d'éloges. Diderot, par
exemple, a souvent dénombré les défauts qu'il
croit voir dans l'Esprit; jamais sans finirle dénombrement
par ces mots : Il sera pourtant
compté parmi les livres du siècle.
Sans avouer ses torts, qu'il pouvait très-bien
ne pas sentir, parce qu'ils pouvaient n'avoir pas
été volontaires, Helvétius resta convaincu que
les torts dont il était prêt à accuser ses amis n'étaient
pas réels, et que c'était au milieu d'eux
qu'il devait refaire toutes ses idées, pour les
mettre aux plus rudes épreuves de leurs examens
et de leurs contradictions.
Tel fut le résultat des éclaircissemens demandés
par Helvétius, donnés par M. Suard.
328 MÉMOIRES
En parlant de je ne sais quel sénatus-consulte,
fabriqué par trente ou quarante sénateurs faussaires
,
Montesquieu s'écrie : que de malhonnêtes
gens dans un seul acte ! que d'amis de la vérité,
au contraire
,
dans cette histoire d'un seul livre
philosophique !
Et ce ne fut pas, sans doute, le rôle de M. Suard
qui fut le moins difficile
,
le moins digne d'estime.
Se placer ainsi entre tant d'amours-propres
irrités, faire à tous une part exacte de justice
,
donner les premiers torts, en lui parlant à luimême
dans le secret du tête-à-tête, à celui dont
les ressentimens devaient être les plus animés et
les plus profonds ; le fixer par la persuasion à la
détermination la plus avantageuse aux progrès
que la raison publique peut recevoir de la philosophie
: c'est là une conduite et une influence qui
ne peuvent appartenir qu'à un homme dont la
sagesse n'est pas une prudence habile, mais une
vertu courageuse et éclairée.
Dès ce moment, il entra plus que jamais dans
le plan de vie et de travail d'Helvétius d'appeler
contre lui-même, au secours de la vérité, tout ce
que les principes et les opinions du livre de l'Esprit
avaient de censeurs redoutables à Paris, et
tout ce que sa renommée attirait autour de lui
d'esprits éclairés de toutes les partiesde l'Europe.
HISTORIQUES. 229
Dans ses chasses de Voré, il ne fit plus un grand
cas que de ce qu'il appelait la chasse aux idées ;
et à Paris, ses dîners furent plus fréquens et plus
nombreux en convives d'esprit et de goût difficiles.
Un jour que sa femme amenait dans sa voiture
un prince étranger qu'elle avait rencontré
dans ses promenades du matin, le prince, apercevant
dans les premiers appartemens une longue
file de ces espèces de surtouts de souliers, destinés
à les tenir propres, s'écria : Ah ! mon Dieu, que
de claques ! Prince , lui dit madame Helvétius,
cela vouspromet bonne compagnie ; et il faut se
rappelerqu'elle était parente de la dernière reine
de France.
Cette compagnie n'était jamais meilleure pour
Helvétius que lorsque les plus âpres censeurs de
l'esprit y étaient en nombre et en force.
Celui qui donne un bon dîner en dirige aisément
la conversation ; mais Helvétius ne voulait
ni la diriger, ni la présider ; il voulait seulement
la faire naître. Il jetait ses paradoxes; et quand
il avait mis la conversation en feu, il ne s'y mêlait
plus ; il gardait le silence ; il voulait être
sûr de ce sang-froid si nécessaire pour distinguer
les traits souvent déliés de l'erreur et de la vérité,
pour que les éclairs de l'esprit, quelque vastes
230 MEMOIRES
qu'ilssoient, ne soient jamais pris pourleslumières
de l'analyse. C'était là sa chasse aux idées dans
Paris. Tous les convives en profitaient, niais lui
plus que tous ensemble; les idées qui s'élevaient
de toutes parts allaient vers lui plus directement ;
il les ramenait toutes à son but , à son nouvel
ouvrage. Ainsi, dans les chasses des princes, c'est
vers eux que la chasse dirige tout ce qu'elle poursuit
, tout ce qu'on TIRE au vol ou à la course.
Les propos de table des Lacédémoniens et des
sept sages de la Grèce, que Plutarque a jugés
dignes d'être conservés à la postérité, ne pouvaient
avoir ni plus d'intérêt, ni plus d'importance.
Beaucoup de dîners de Cicéron, de Sénèque,
des deux Pline, avaient le même caractère,
et ne pouvaient être d'un genre plus élevé. Il
était difficile qu'on agitât avec plus d'esprit des
questions d'une plus haute philosophie, qu'on en
fît sortir plus de clartés.
Ces jours-là, dit Saint-Lambert, sa maison
était le rendez-vous de la plupart des hommes
de mérite de la nation , et de beaucoup d'étrangers
: princes , ministres , philosophes, grands
seigneurs , littérateurs, tous étaient empressés
de connaître M. Helvétius.
Ce serait à l'homme de lettres qui approche,
comme Fontenelle, d'un siècle de vie, à celui
HISTORIQUES. 231
qui, dans ces conversations chez l'auteur DE L'ESPRIT,
a été si souvent et auditeur, et interlocuteur;
à celui qui a publié, sur la conversation,
en général, le morceau piquant et philosophique
où les vues de Swift et les siennes réunies ne peuvent
être distinguées ; où cette réunion de l'esprit
anglais et de l'esprit français fait si parfaitement
sentir combien, dans tous les genres,
leur alliance aurait d'utilité et de charme pour
tous les peuples; ce serait à M. l'abbé Morellet à
faire part à ceux qui aiment les lettres et la philosophie,
de tout ce que sa mémoire a conservé
de ces conversations sur un grand ouvrage qui
servaient à en composer un autre; c'est lui qui,
par ses souvenirs, pourrait rendre sensible y à
tous, combien la conversation, qui met les pensées
en mouvement, comme le théâtre les passions
, est plus favorable au développement et
à la correction des idées que l'éternel monologue
de tant de volumes; lui qui nous dirait
comment, dans ces entretiens, sans attendre
de nouvelles éditions toujours trop incertaines,
vingt variantes se succèdent, se perfectionnent
dans quelques minutes; c'est M. l'abbé Morellet
qui raconterait en foule des faits et dès discours
qui caractérisent l'esprit, le goût de M. Suard
,
son ami de tous les temps , et son collègue
252 MÉMOIRES
durant plus de trente ans à l'Académie Française.
L'homme de lettres qui écrit cette notice
n'a guère de traditions que celles qu'il tient de
M. Suard lui-même ; et M. Suard, plus sensible
à l'amitié qu'à la gloire, aura beaucoup couvert
celles qui le regardent, des voiles de sa modestie.
Il en est, pourtant, qui font honneur à la sagacité,
à la justesse, à la délicatesse de son esprit,
et qu'il a transmises avec détails, parce qu'elles
ont plus d'un rapport aux principes des arts, qu'il
adorait, et à Ceux de la raison, de qui il attendait
tous les biens pour les hommes.
Malgré une sorte de timidité dont quarante
ans de célébrité dans les lettres et dans le monde,
n'avaient pu le faire entièrement triompher,
deux fois en un jour il se mit en scène et en lutte,
une fois contre M. Helvétius, et tout de suite
après contre Diderot ; deux noms et deux talens
qui ne pouvaient pas l'aider à vaincre sa timidité.
M. Helvétius, parlait de la puissance magique
des beaux-arts, et surtout de celle de la musique;
il voulait établir, que, mieux dirigée, elle
donnerait à l'éducation une puissance égale sur
toutes les âmes ; il en donnait pour preuve qu'avec
un fifre et un tambour on rend tous les soldats
intrépides, on crée des héros.
Je ne conteste pas, dit M. Suard, que les mouHISTORIQUES.
233
vemens pressés et rapides d'un rhythme bruyant
et fortement battu n'accélèrent les mouvemens
du sang, du coeur, des pas. Le Limousin qui scie
la pierre la laissera à moitié sciée pour s'enrôler
lorsqu'il entend le tambour et le fifre. Mais il
n'est pas encore devant les batteries de canons :
c'est un mouvement courageux ; ce n'est pas encore
une intrépidité héroïque. Les tambours et
les fifres font courir à la victoire ou à la mort
les braves, mais seuls, ils ne les forment pas.
L'esprit de tous les soldats, plus encore, peutêtre,
que celui des autres hommes
, est plein
d'idées accessoires, de souvenirs qui lient les impressions
présentes aux impressions passées. Ce
sont lessouvenirsglorieuxattachésau pasde charge
quien fontlamusique des grenadiers.Lapremière
fois que le pas de charge fut entendu, on ne pouvait
pas savoir ce qu'il voulait, ce qu'il demandait
avec son rhythme précipité; aussitôtqu'il eut
fait courir une ou deux fois à la victoire ou à
une mort glorieuse, cette langue des fifres et des
tambours fut autrement claire et énergique que
ces mots , Précipitez-vous sur l'ennemi ; et on
ne l'entendit plus sans vouloirvaincre ou mourir.
Mais, reprit M. Helvétius, si vous ne reconnaissez
pas des effets si directs et si prompts au
rhythme d'un tambour et aux sons d'un fifre, vous
234 MÉMOIRES
.
ne douterez pas au moins de ceux des vers de
Tyrtée, assez puissans pour rendre aux soldats
de Sparte tout leur courage éteint.
La question est beaucoup changée
,
répliqua
M. Suard. Tyrtée faisait entendre bien plus que
des sons ; c'étaient de beaux sentimens rendus
en beaux vers; et si le chant s'y mêlait, comme
il est vraisemblable dans cette haute antiquité
où le chant se mêlait à tout; si des vers héroïques
étaient associés à une musique associée elle-même
à d'anciens faits d'armes et de gloire, je crois tout
facilement. De nos jours même, et très-près de
nous, Frédéric a été à la fois le roi, le général et
le Tyrtée de ses armées, non de citoyens, mais,
de recrues ,
de vagabonds enrôlés.
Il n'y a eu qu'une difficulté, et pour le Tyrtée
de la Grèce et pour celui de la Prusse , c'est
d'avoir des soldats qui entendissent la langue des
poètes. De pareils soldats sont partout très-rares.
On en aura autant qu'on en voudra, dit avec
fermeté Helvétius, partout où l'on aura une constitution
et une éducation nationales, toutes les
deux fondées sur la nature de l'homme.
M. Suard le pensait comme Helvétius ; mais il
sentait plus fortement combien il est difficile de
donner les mêmes institutions et la même éducation
à trente ou quarante millions d'hommes.
HISTORIQUES. 235
On conçoit combien devait être impatient de
se mêler à de pareils débats ce Diderot, plus occupé
encore des beaux-arts que des arts mécaniques
sur lesquels il a tant écrit ; ce Diderot dont
LES SALONS ont tant influé sur le goût et sur le génie
de nos peintres et de nos sculpteurs ; qui a
influé encore, par ses poétiques, sur le génie de
Gluck : mais quand il voulut élever la voix
, tout
était fini, tout était d'accord.
Il voulait absolument avoir son tour; il ne
l'attendit pas ; il ne le fit pas même naître. Sans
qu'on sût trop comment et à quel propos, au
premier instant de silence, on l'entend parier
très-haut de l'imagination, affirmer que dans le
monde, dans les beaux-arts, dans là philosophie
même, elle seule crée tout ; qu'elle ne doit se
taire un instant devant l'analyse et le calcul
que pour reprendre LEUR BESOGNE lorsqu'ils
croient l'avoir achevée ; en disposer connue si
elle était son ouvrage; se l'approprier, en y répandant
ses couleurs et surtout ses mouvemens.
On lui crie de tous les côtés dé la table, l'imaginationfait
plus defous que de sageset d'heureux
: il réplique ; oui, quand elle est seule ;
mais là où elle ne domine pas ; il n'y à que des
morts ou des mourans ; et les fous qu'elle fait
valent encore mieux. Il ajoute :
136 MEMOIRES
« A-t-on dit de l'esprit DIVIN ,
qu'il remue
doucement les grandes massés ? Non : on a dit
qu'il les agite, mens agitat molem. Les peuples
sont de grandes masses, et pour les pénétrer, la
raison, toute raison qu'elle est, doit les agiter.
Si les âmes restent froides, elles restent fermées.
Pour les ouvrir, il faut les échauffer. C'est l'oeuvre
de l'imagination, et non pas de ces méthodes géométriques
qui ne lient et ne serrent les idées que
comme les vents rigoureux du Nord serrent et
unissent en glace les molécules d'eau. Je le sais,
ce sont les âmes qui échauffent les âmes ; mais
d'une âme à toutes les autres, c'est l'imagination
qui est le grand conducteur de toutes les flammes
électriques. Il faut pousser les peuples à la vérité
par l'éloquence ; car cela est impossible à l'analyse
seule; elle qui n'est qu'un guide. Les peuples
sont pleins d'imagination; et de raison,
ils n'en ont pas du tout : les puissans ne veulent
pas qu'ils en aient. Parlez-leur donc de raison,
mais dans la langue des Tyrtée plus que dans celle
des mathématiciens. La raison se traîne, l'imagination
vole : mettez la raison sur les ailes de
l'imagination ; elles voleront ensemble partout
où il faut dissiper l'ignorance et détruire les erreurs.
Voilà mon préambule achevé; voici où
j'en veux venir. «
HISTORIQUES. 257
« J'admets en tout ce que disait tout à l'heure
l'auteur de l'Esprit, de la puissance des beaux-arts,
pour créer ou recréer de belles âmes et de belles
nations; mais je lui demande pourquoi, lui,
qui possède à un si haut degré l'imagination qui
colore, il n'a pas préféré aussi l'imagination qui
vole ; pourquoi dans son ouvrage ces longues
chaînes d'idées contiguës, continues, et toujours
tendues de la même manière ? On peut
douter qu'on les ait beaucoup admirées ; il est
certain que peu les ont aimées. L'auteur de L'ESPRIT
est philososophe et poète ; il couvre ses
raisonnemens d'images ; mais, grâce à sa méthode
qui lie et enchaîne tout, ces figures d'un
poète ressemblent trop à des figures de géométrie.
Si tout eût été un peu en l'air, si beaucoup
de choses lui fussent Comme échappées parmi
toutes celles qui sont arrangées
, on aurait moins
vu ces longues lignes droites tracées à la règle,
elles auraient disparu dans la grâce de la soudaineté.
J'ajoute que ces formes rigoureuses
dans lesquelles on enclave les idées n'en garantissent
pas toujours la vérité, et qu'elles aident
souvent à découvrir l'erreur ; ce qui est utile à
tous , et pas du tout à l'écrivain, dont ce ne peut
pas être l'intention. On a dit de Montaigne, dont
le style a tant de charme et si peu de cette mé238
MÉMOIRES
thode, que c'est l'écrivain qui sait le moins où
il va et le mieux où il est. On aurait dû dire
encore que bien savoir où l'on est, est le meilleur
moyen de bien voir toutes les routes et
de prendre celle qu'il faut suivre ; que là, par
exemple, où il y en a quatre, après en avoir
flairé trois, en quelque sorte , on peut, comme
ces animaux compagnons et amis de l'homme,
se lancer dans la quatrième sans l'avoir subodorée
comme les autres. En un mot, au style qui
veut m'instruire
, comme à celui qui ne veut
que plaire, je demande des allures ondoyantes,
flottantes, brusques même quelquefois. Quand
un philosophe a de l'imagination
,
je veux que
l'imagination soit un peu EBOURIFFÉE. »
A ce dernier mot, auquel on n'était pas encore
préparé après tant d'autres du même genre,
un long rire circule autour de la table, et ces
rires sont des applaudissemens. A ces applaudissemens
succède un moment de silence ; et s'il
eût duré, le triomphe de Diderot et de son opinion
paraissait complet.
Critiqué et loué, caressé et blessé, Helvétius
était rempli de beaucoup d'impressions contraires
qui le pressaient et de parler, et de se taire : il
se tut après avoir ri et applaudi de très-bonne
grâce.
HISTORIQUES. 239
M. Suard crut devoir répondre, et il se hasarda
à une lutte avec Diderot, après en avoir soutenu
une contre Helvétius. Il était précisément à table.
vis-à-vis de Diderot.
« Philosophe, lui dit-il, vous avez parlé d'or,
et vous avez pourtant beaucoup conclu, trop
même à mon avis. Je doute fort que toutes vos
conclusions soient aussi bonnes que vos idées et
vos expressions ont été brillantes et originales.
Votre ébouriffe va très-bien à l'imagination ; je
conseillerais à un peintre de vous le prendre,
de le donner à la chevelure d'un poète ou d'un
prophète : c'est, depuis trois ou quatre mille ans,
une partie de leur costume. On voit toujours
Moïse descendant du Sinaï, de longues aigrettes
de
:
lumière courbées et éparpillées de son
front sur ses deux tempes; Calchas s'avançant
entre les deux partis le poil hérissé ; le ministre
d'Apollon faisant mugir le temple le regard
furieux
,
la tête échevelée. Mais aucun souffle
divin ne tourmente et n'inspire le philosophe ;
il n'a rien à révéler, et tout à démontrer. Une
lumière qui naît de beaucoup
,
d'observations
bien vérifiées, bien rapprochées a des progressions,
et n'a point des éclats; elle doit être répandue
comme elle a été formée ; elle éclaire
surtout, non ceux qu'elle investit de toutes, ses
240 MÉMOIRES
clartés à la fois, mais ceux qui la voient par degrés
naître, croître, s'étendre; elle est assez belle
pour qu'on aime à la contempler avec une sorte
de lenteur et de repos. Cette méthode, un peu
symétrique, dont vous vous plaignez, et l'ordre
qu'elle établit, ménagent l'espace, le temps et
l'attention ; elle raccourcit et aplanit tous les passages
d'une idée à une idée, d'une vérité à une
vérité : c'est elle qui donne aux pensées profondes
cette clarté qui en est l'ornement, comme
l'a si bien dit Vauvenargues. Vous avez indiqué,
philosophe, une différence très-réelle entre deux
attributs de l'imagination qu'on ne distingue pas
assez : l'un celui de représenter les idées abstraites
sous des images; l'autre celui d'imprimer aux
idées, abstraites ou sensibles, un mouvement rapide
qui les guide et les précipite à leurs résultats.
Le premier de ces attributs est celui du poète ;
le second, celui de l'orateur. Le philosophe peut
bien tour à tour leur emprunter leur style : mais
les emprunts qu'il fait à la poésie conviennent
beaucoup plus à la raison, parce qu'une image
est aussi une lumière ; et les emprunts qu'il fait
à l'éloquence sont trop dangereux, parce que
des mouvemens très-rapides sont ceux qui pré
cipitent le plus l'esprit dans toutes les erreurs.
Le style de l'esprit a beaucoup de choses du
HISTORIQUES. 241
poète, il n'a rien de l'orateur. L'auteur ne pouvait
mieux faire son choix entre l'attribut de
l'imagination qu'il devait prendre et l'attribut
dont il devait se défendre. Il est plein de figures
et d'images ; il ne se permet aucun mouvement
passionné ; il vous laisse tout le temps de regarder
tous ses raisonnemens sous toutes leurs faces
pour mieux les adopter ou les combattre.
Dans l'ode même, L'ÉBOURIFFÉ
,
le désordre
ne sont beaux que parce que là ils sont l'expression
la plus fidèle des transports et du délire
de l'imagination quand elle est émue par des tableaux
et par des passions qui ne se succèdent
pas, qui se croisent comme les flots sous des
vents opposés.
Le sophiste doit cacher les routes de son esprit
pour ne pas laisser voir qu'elles sont tortueses
; l'ami de la vérité doit les tracer en y
entrant ; il doit les retracer lorsqu'il en sort;
cette double analyse, s'il s'est trompé, met ses
erreurs au plus grand jour ; et si ce n'est pas là
son plus beau succès, c'est son premier voeu. La
découverted'une deses erreursestunbienfaitpour
lui, parce qu'elleenest unpourla raison humaine.
Avant de finir
, je reviens, philosophe ,
à votre espèce d'effroi ou de dégoût pour un
ordre très-régulier et très-visible. Au dire des
I. 16
242 MEMOIRES
philosophes grecs, si épris du beau, qu'est-ce qui
constitue la beauté ? C'est la régularité, l'ordre,
de justes proportions. Et la grâce, qu'est-elle ?
Le mouvement, mais un mouvement facile
, doux, comme ceux des impressions et des affections
heureuses. Horace, que vous aimez tant,
dont vous parlez si bien
,
d'où fait-il naître la
force du style et sa beauté ? Virtus et Vénus ; de
TORDRE, ordinis : et il ajoute, ouje me trompe.
Des gens habiles de son temps n'étaient pas ,
sans doute
,
de son avis. Vous n'en êtes pas
non plus aujourd'hui ; vous en étiez quand vous
écrivîtes sur Térence ces pages pleines de verve
et de goût, devenues l'ornement de mes Variétés
littéraires, ces pages charmantes où le goût pur
et doux du Ménandre latin est élevé par vous au
niveau de la verve de Molière. »
M. Suard fut moins applaudi; ses idées étaient
moins originales ; il fut plus approuvé ; elles
étaient plus conformes aux oracles du goût et de
la raison dans tous lés siècles.
De pareils débats au milieu tant de noms illustres
de la France et de l'Europe, on doit le
comprendre, étaient très-propres à donner à cette
époque de notre littérature l'éclat qu'elle eut si
vite chez toutes les nations, et qui n'en devenait
que plus brillant par quelques excès.
HISTORIQUES. 243
On peut juger maintenant si ce tableau historique
des conversations en France n'était pas nécessaire
à la vie de M. Suard, pour la faire connaître
, et à sa mémoire
, pour lui faire rendre
tous les honneurs qu'elle mérite. Il est tracé de
souvenirs ; mais des documens imprimés existent
en assez grand nombre, pour lui servir de témoignages
irrécusables et de preuves ; l'omettre,
c'était l'exposer à être défiguré par ceux qui l'auraient
tracé, tôt ou tard, en la connaissant mal
ou en voulant l'altérer : c'est à quoi je n'ai pu
consentir. Le nom de M. Suard peut être plus
cher aux personnes qui ont voulu exiger de moi
ce silence ; il né peut pas être plus sacré. Je dois
même et je vais m'arrêter encore un instant sur
ces entretiens : c'est là que se montrent le mieux
l'esprit du siècle de M. Suard, et le sien.
Chez les modernes, il y a des ouvrages qu'on
n'appelle que dialogues; c'est un genre. Chez les
anciens, la forme du dialogue était celle de là
plupart des grands ouvrages philosophiques : on
faisait d'un livre, consacré à des opinions importantes
,
le tableau mouvant des pensées de plusieurs
personnages illustres, comme du théâtre
le tableau des passions et des événemens héroïques;
l'état des personnages exigeait un ton
noble, et la conversation un ton familier; par là
244 MÉMOIRES
se trouvaient bannis l'éloquence, qui a trop de
séductions, et les syllogismes qui ont trop d'ennui;
les discussions
,
devenues dramatiques, étincelaient
de toutes parts en se heurtant. C'est le
commerce des idées par la parole qui avait donné
toutes ses formes au style des philosophes comme
des poètes.
Le grand avantage de la parole, je l'ai déjà
remarqué, c'est de pouvoir rectifier les idées et
les expressions à l'instant où elles s'égarent ; de
ne pas laisser aux germes si féconds de l'erreur
le temps de prendre racine dans les esprits et de
se multiplier au loin.
Les livres en dialogues, il est vrai, ont été
rarement des conversations ; ils n'en sont le plus
souvent que des fictions et des images ; mais la
fiction elle-même a plusieurs des avantages de
la réalité ; elle force l'auteur à revêtir plusieurs
caractères, à avoir, autant que cela lui est possible
,
plusieurs genres d'esprit et plus d'un genre
de talent; il faut que, dans la lutte du dialogue,
il donne aux interlocuteurs des ressources et des
forces égales ; il faut que le défenseur de la vérité
triomphe, non parce qu'il à plus d'artifices et
d'habileté, mais parce qu'il a une meilleure cause.
Dans les dialogues des convives d'Helvétius,
on doit croire que l'opinion mise en avant par
HISTORIQUES. 245
Diderot, qu'on n'appelait dans sa société intime
que le philosophe, a été une boutade de son esprit
plus qu'une maxime de sa raison et un principe
constant de son goût. Il a écrit, il est vrai,
plusieurs fois, dans ce goût-là ; mais il s'enfautbien
que ce soit dans les ouvrages qui pouvaient lui
mériter le mieux le nom de philosophe. Dans son
article ART de l'encyclopédie, par exemple
,
l'un
des plus beaux morceaux de toutes les langues
,
ce qui domine, ce qui seul paraît avec tous les
attributs de son génie, c'est la série et l'enchaînement
des vues d'une métaphysique, profonde et
vaste ; c'est la méthode même des géomètres ;
il en avait assez étudié les artificespour être sûr,
qu'à mérite égal, d'ailleurs , celui qui a l'esprit
géométrique surpasse dans tous les genres ceux
à qui il manque. A la table d'Helvétius, il voulut,
sans doute, agiter les esprits pour les mettre
dans un grand mouvement d'idées, pour rendre
la chasse plus abondante. Si c'était là son but,
la réponse de M. Suard prouva, ce me semble,
qu'il l'atteignit parfaitement.
Dans cette espèce de scène
,
M. Suard montre,
avec une grande sincérité, et son caractère, et
ses principes, et son genre d'esprit. Cet esprit,
qui a moins de titres à la gloire parce qu'il a
moins écrit, paraît, dans le débat, avoir au246
MEMOIRES
tant d'étendue que celui de Diderot ; et avec
un peu d'attention, combien, dans sa réponse
,
on démêle d'autres qualités d'esprit non moins
rares, non moins nécessaires à la formation D'UN
BON ESPRIT PUBLIC ! esprit sans lequel il n'y a
parmi les peuples ni justice exacte, ni grandeur
solide
,
ni bonheur durable ; avec lequel
talens
, vertus ,
prospérités
, tout ce qui peut
faire aimer et bénir l'existence, naîtrait rapidement
et croîtrait incessamment chez tous les
peuples ; qui lui-même
,
dans l'état actuel de
nos lumières, quoique fort au-dessous de ce
que notre vanité en présume
,
deviendrait facilement
l'esprit de tous, si tout ce qu'il y a
de bonne instructionrépandue et presque perdue
chez trois ou quatre nations, était réuni dans le
plan d'une éducation de l'Europe. Nul homme
de lettres n'a été plus éloigné, plus ennemi
de toute exagération que M. Suard ; mais partout
où il parlait, et devant les plus violens
ennemis des systèmes d'Helvétius
, comme à sa
table, ce que M. Suard exprimait avec le plus de
force
, c'est ce qu'on peut et ce qu'on doit attendre
, pour le bonheur des peuples, d'une éducation
mieux dirigée sur les facultés mieux connues
de l'esprit humain. A vingt-cinq ans et à
quatre-vingt-cinq
,
c'était également sa pensée
HISTORIQUES. 247
dominante. À ce dernier âge, où on a à peine
assez de force pour rêver au lendemain
,
il rêvait
aux leçons qu'il faut préparer aux générations
qui vont nous suivre : il est descendu au
tombeau occupé d'un ouvrage sur la direction que
doit recevoir l'instruction publique, pour rendre
plus sacrés les droits des peuples et les prérogatives
du trône. Il avait été encouragé et récompensé
d'abord, dans ce travail, par un président
du ministère
,
dont un travail sur le même sujet
est un des plus beaux de l'assemblée constituante.
Il est, sans doute, une instruction publique qui
convient à tous les gouvernemens , sans exception
, et il ne peut y en avoir qu'une : celle qui
porte une vive lumière sur les facultés de l'esprit
humain et sur les langues par qui, seules, ces
facultés sont dirigées ou égarées , qui sont,
seules, l'art de penser. Des régens
,
fussent-ils
JÉSUITES ,
s'ils ont comme le jésuite Buffier, la
philosophie de Locke, avec infiniment plus de
précision, et comme le jésuite Radonvillier, la
même philosophie, avec le goût exquis de Voltaire;
ce sont là les régens auxquels il faut confier
l'instruction des peuples et des rois. Hors
de là point de salut. On aura quelques beautés de
style qu'on prendra pour des lumières
,
quelques
rayons épars dans l'immensité des populations;
248 MÉMOIRES
mais les ténèbres du chaos couvriront toujoursla
facede la terre.
Une observation qui avait frappé de bonne
heure M. Suard, c'est le contraste de l'ancienne
monarchie absolue, et de l'instruction des colléges,
toute républicaine. Il en parlait sans cesse ;
c'est là ce qu'il aurait voulu corriger. C'est là ce
que, le dix-huitième siècle a corrigé en faisant
naître la monarchie représentative, la meilleure
de toutes les républiques pour nous et pour
toute l'Europe,
L'objet de l'ouvrage entrepris par M. Suard,
sous le premier ministère de la première restauration
,
était de rendre cette vérité plus positive
et plus sensible. Une forte lumière, en effet, peut
seule faire voir à tous que quoiqu'il y ait toujours
contraste entre les mots, il n'y a plus de contraste
entre la monarchie et la république. Ce ne peut
être l'ouvrage que de la plus profonde analyse et
de la plus claire. Le sublime , en tout genre, est
le don le plus rare : sans doute : mais le sublime
est ce qu'ily a de plus beau; il n'est pas ce qu'il y
a de plus lumineux. Des jésuites, tels que Radonvillier
et Buffier, ne se trouveront plus ; leurs méthodes
et leurslumières peuvent se retrouver plus
pures et plus étendues encore : elles brillent avec
ces deux progrès, dans les ouvrages de M. LeHISTORIQUES.
249
marre sur les deux langues latine et française.
Que le gouvernement lui établisse, au milieu de
la capitale
, une école expérimentale de l'étude
des langues : qu'on ne craigne pas de lui accorder
ce qu'il jugera lui être nécessaire ; le plus nécessaire
pour lui sera le bonheur et la gloire d'un
éclatant service rendu; à l'instruction publique.
Et ce n'est pas une école et un maître de langue
qui enfleront LE BUDJET. Peut-être le gouvernement
doit-il hâter, plus qu'on ne peut le
croire
, cette institution dans laquelle les universités
verraient avec joie une invitation à l'imiter.
Du haut de leur espèce de chaise curule, des recteurs,
naguère encore ,
imposaient le joug des
routines à l'esprit humain; on le leur impose aujourd'hui
; et cependant, la confusion et le désordre
envahissent toutes les idées et toutes les
expressions : on ne s'entend plus ni de parti à
parti, ni dans les mêmes partis. Les temps de
trouble, dit Voltaire, sont les temps des crimes ;
et jamais les esprits n'ont été plus troublés. Des
sciences sociales, toutes les folies passent aux
sciences de la nature. On ressuscite celles qui
étaient dans les sépulcres de l'antiquité ; on en
crée de toute part de nouvelles. Des fous
,
qui ne
manquent ni de science, ni de talent, parlent
même un langage qui a des formes et des cou250
MÉMOIRES
leurs de la raison ; et c'est pour porter des coups
plus mortels à la raison
, en s'approchant d'elle
de plus près.
Deux des plus belles langues qui aient été parlées
pu écrites sur la terre ,
considérées et enseignées
par M. Lemarre, commeméthodes analytiques
,
seraient, dans une capitale, en proie
à tant de sophismes furieux
, comme ces lustrations
d'Épiménide qui firent cesser dans Athènes
le délire des factions, et la disposèrent aux sages
lois de Solon.
M. Suard, qui revint, à plusieurs reprises, à.
l'examen de l'Esprit et des méthodes de M. Lemarre
, n'en eut une opinion très-avantageuse ,
qu'après les dernières lectures ; il en fut de même
de Chénier ; et le bel éloge qu'en a fait Chénier
,
M. Suard l'aurait signe. Il est certain aussi qu'après
s'être converti lui-même
,
il opéra ou entreprit
sur d'autres des conversions.
Quel était donc le secret ou l'art de M. Suard,
pour ressembler si peu aux autres , et pour
plaire ainsi à tous ; pour prodiguer son temps au
monde au point d'avoir l'air de le perdre
, et d'y
exercer une influence plus sûre et plus heureuse
que s'il l'avait réservé avec avarice aux grandes
compositions dont il était si capable ?
Peut-être, pour lui dérober son secret nous
HISTORIQUES. 251
faudrait-il oublier plus de choses qu'en apprendre
: c'est parce que nous en savons tant, et
toutes si mal, que nous sommes si empétrés dans
nos orgueilleuses doctrines. M. Suard n'avait
presqu'en rien de parti pris à l'avance ; il écoutait
tout comme s'il l'entendait pour la première
fois ; suivant une expression très-vulgairé et trèsphilosophique,
il se laissaitfaire ; il arrivait de
là qu'il sentait tous les motifs d'une opinion qu'il
combattait, aussi distinctement que tous ceux de
l'opinion qu'il défendait. Dans ces espèces de
plaidoiries que nous faisons tous au tribunal de
l'opinion publique, les siennes étaient rarement
d'un avocat, et presque toujours d'un avocatgénéral.
Entre ceux qui n'osaient pas assez, et
ceux qui osaient trop, il poussait les uns, il arrêtaitles
autres ; il se tenait à égale distancedes excès
de l'audace et des peurs de la circonspection;
il ramenait toujours la pensée, à ce qu'elle est
dans son étymologie, à UNE BALANCE.
Mais il avait pris toutes ses hésitations à Bayle,
et rien de ce polémique offensif et défensif, de ces
boucliers et de ces javelots des discussions, qui
en font des combats. Au plus fort de ces luttes
de l'esprit, son ton et ses accens étaient ceux d'un
homme qui prête et qui demande des secours :
on pouvait être tenté de croire qu'il n'avait point
252 MÉMOIRES
de logique : c'est qu'alors sa conversation, qui
ressemblait, disait-on
, à celle des femmes
,
lui
ressemblait davantage. Chez lesFemmessavantes
de Molière, C'EST LE RAISONNEMENTQUI BANNIT
LA RAISON. Dans M. Suard
, comme dans les
femmes aimables
,
c'était la raison qui avait l'air
de bannir le raisonnement.
Aussi convaincu que les plus hardis innovateurs
du peu que sont encore ces progrès tant
proclamés de la raison des peuples, sa crainte
était presque égale, et qu'on les fît avec trop de
lenteur, et qu'on voulût les faire trop précipitamment
: c'est au temps, qui produit et qui détruit.
presque toujours en silence, qu'il aurait voulu
confier la destruction des erreurs du temps et
des siècles.
Il en distinguait de deux espèces : les unes de
croyance et de théorie
, seulement, qui ne sont
que des traditions et des maximes confuses; les
autres liées à des intérêts garantis longuement
par les lois et par les sociétés, revêtues par là
de presque tous les caractères des propriétés les
plus respectables.
Ni les unes ni les autres, eussent-elles leurs
origines aux premiers jours du monde, ne lui
paraissaient irrévocablement consacrées. Mais les
premières, n'étaient jamais à ses yeux que comme
HISTORIQUES. 253
ces fautes, de calcul et de chiffre qu'il faut vérifier
et corriger en vérifiant : les autres ne pouvaient
lui paraître aussi saintes que la vérité,
mais il lés jugeait aussi inviolables que les lois.
La maxime il est bon qu'un seul périsse pour
tous, lui semblait l'iniquité la plus atroce lorsqu'elle
n'est pas le dévouement magnanime d'un
seul; ce qu'il pouvait le moins concevoir, c'est
comment, aux époques d'innovations, qui ne
sont pas rares dans l'histoire du genre humain
,
les grandes sociétés, si puissantes en moyens
d'indemniser tous les sacrifices, ne font pas des
sacrifices même des accroissemens de fortune et
d'honneur. Il avait pour ces avarices des puissances
,
d'où naissent tant de catastrophes, autant
d'horreur que La Fontaine de mépris pour
cette petite avarice de ménage qui est si mauvaise
ménagère.
La manière de parler de M. Suard, son élocution,
était singulièrementappropriée au ton de
ses discussions.
Il n'aspirait jamais qu'à être clair, et il l'était
sans effort ; mais cette clarté avait un charme
qu'il était aussi difficile d'expliquer que de ne
pas sentir; on ne l'admiraitpas ; on l'aimait.
C'était, probablement, quelque chose d'assez
semblable à cet atticisme qui, dans la Grèce,
254 MÉMOIRES
et à Rome, était mis à un si haut prix; qu'on
regardait comme la perfection des entretiens familiers
, et quand il était joint au sublime,
comme sa grâce. Il n'est pas très surprenant qu'il
respirât beaucoup dans le langage d'un homme
de lettres distingué, qui, dans une si longue vie
,
a plus cultivé son goût que son talent, et qui,
trente ans avant qu'il fût nommé secrétaire perpétuel
de la seconde classe de l'Institut, avait déjà
balancé les suffrages de l'Académie Française,
avec Marmontel, pour en être le secrétaire.
Ce qu'il importe le plus de remarquer, je le
crois, c'est le rôle très-influent qu'il a exercé,
avec un langage si paisible, dans ces révolutions
de la philosophie déjà assez bruyantes pour annoncer
de très-loin des révolutions qui auraient
des tempêtes. De toute l'existence de M. Suard,
dans ces époques , et de la manière dont il y a
figuré, sort avec éclat une vérité frappante : c'est
qu'à de pareilles époques, et pour les gouvernemens,
et pour les peuples, les esprits de la
trempe de M. Suard sont de véritables présens
du ciel, qui, moins rares, ou retarderaient les
révolutions, pour les mieux préparer, ou les
sépareraient, en les exécutant, de tant de catastrophes
qui les rendent terribles.
Mais ce serait mal encourager les esprits de ce
HISTORIQUES. 255
caractère que de vouloir arrêter l'essor de ceux
avec lesquels ils forment un grand contraste. C'est
par ce contraste même que les uns et les autres
arrivent au but que leur a destiné la nature, de
servir différemment, mais également, à l'amélioration
et au perfectionnement des destinées
humaines. Cent fois M. Suard l'a dit et l'a imprimé
,
la pensée ne doit trouver de limites que
dans la pensée ; elle se borne et s'arrête ellemême
; aucune autre puissance ne peut l'arrêter.
Que les nations et les puissances ouvrent donc
un champ sans limite à ces discussions sur les intérêts
du genre humain ; c'est l'unique moyen
qu'ils ne soient jamais discutés sur des champs de
bataille.
356 HISTORIQUES.
LIVRE IV.
L'AMOUR de tout ce qui est vrai, c'est-à-dire
la philosophie, n'est pas, sans doute, plus rare
dans les jeunes gens que le goût des lettres
,
qui leur est si naturel; mais, en tous lieux et
en tout temps, ce qui est rare ,
c'est que cet
amour des lettres et de la philosophie soit celui
qui d'abord domine le plus leurs âmes; et dans
aucun lieu autant qu'à Paris, espèce de capitale
des plaisirs de l'Europe, ainsi que des arts agréables
; et dans aucun temps comme au dix-huitième
siècle, où toutes les conditions de la société
,
plus rapprochées par deux grandeurs
assez nouvelles, le talent et la fortune, rapprochaient
aussi en plus grand nombre des femmes
faites pour inspirer des passions, et des jeunes
gens prêts à se passionner pour les femmes aimables.
Les changemens déjà faits et ceux qui se faisaient
encore dans les opinions, dontl'influence
est la plus grande sur les moeurs, qui les renHISTORIQUES.
257
dent ou plus sévères, ou plus voilées, ou plus
facile, contribuaient en bien et en mal à donner
de nouveaux caractères au commerce des deux
sexes, à les rendre ou plus heureux, ou plus
malheureux l'un par l'autre. Ce monde, toujours
brillant de luxe et de galanteries depuis
les premières années de la splendeur et des
amours de la cour de Louis XIV, offrait, en plus
grand nombre que jamais, des femmes qui sortaient
à peine de l'autel, et qui avaient déjà
perdu le long bonheur promis par de saints
noeuds, et à côté d'elles, sous leurs yeux, où
l'on surprenait des larmes, s'offrait aussi, avec
tous les désirs et tous les moyens de plaire, une
jeunesse décorée des grâces du bel âge et de
celles de leur esprit, beauté ou parure toute
nouvelle dans plusieurs états de la société.
Dans des codes de morale dont elle fondait
les bases sur la nature de l'homme
,
la philosophie
dictait sur les moeurs des lois moins austères
que celles de la religion; mais, au nom même
du bonheur que les passions promettent toujours
et qu'elles donnent si rarement, elle réprimait
avec toutes les forces réunies de la raison
,
de la
conscience et du talent, ces égaremens dont les
scandales avaient été, long-temps, plus affichés
et proclamés que couverts de voiles et de silence
I. 17
258 MÉMOIRES
cette immoralité follementraisonnée, ces crimes
des plaisirs dont la cour du régent avait donné
et transmis les exemples.
Dans l'affaiblissement des principes religieux,
qui, seuls, par leurs indemnités immortelles ,
obtiennent des sacrifices entiers, une morale sensée
et sublime contenait les désordres dont on
s'enorgueillissait naguère ; elle les réparaitmême,
quelquefois, parl'indulgence dont les imperfections
de la nature et celles des sociétés humaines
fontun devoir et une justice.
Cette indulgence, puisqu'elle est inévitable ,
paraissait nécessaire. Des hypocrites ont voulu
la flétrir ; des philosophes trop hardis l'ont portée
trop loin : ils l'appelaient à leur aide pour
faire plus rapidement de plus nombreux prosélytes
à des vérités plus importantes encore, pour
le genre humain, qu'une morale austère et des
lois somptuaires contre les plaisirs. Cette indulgence
de là philosophie ne fut-elle pas plus d'une
fois celle du Dieu des évangiles? et quand celui
qu'on a si bien nommé le RÉDEMPTEURparla-t-il
plus avec toute cette force de la conscience
, et
cette grâce toute céleste que respirent ses paroles ?
C'est par cette indulgence, heureusementassociée
à tout ce qu'exige à la rigueur l'ordre social et
celui des familles, que les moeurs publiques, vers
HISTORIQUES. 259
le milieu du dix-huitième siècle
,
couvrirent, au
moins, de décencetoutes les faiblesses, et y mêlèrent
souvent les vertusles plus réelles et les plus
aimables; cette vérité est une de celles, comme
nous le verrons, que M. Suard a eu deuxou trois
occasions publiques et d'établir, et de faire applaudir
par ce cri des hommes rassemblés en
grand nombre
,
qui est aussi le cri de la nature
et de la conscience. Il en trouvait lui-même
les témoignages et les preuves dans les souvenirs
de sa jeunesse et de ses premières années à
Paris.
Abandonnée de son mari, qui avait quitté la
France sans dire à sa femme où il allait, madame
de Kr rencontrait souvent M. Suard
dans ces sociétés embellies de tout ce qu'y portent
de charmes les femmes qui y cherchent le
bonheur, de tout ce qu'inspirent de délicat la
culture et la jouissance habituelle des arts du.
goût, de la noblesse qu'impose aux idées, aux
procédés, même aux manières la présence des
hommes revêtus d'éminentes fonctions. Des
grands seigneurs, respectés pour leur caractère
plus encore que pour leur rang et pour leurs
titres; des ministres qui pot eu dans leurs places
plus delumières encore que de puissance, s'occupaient
du sort de madame de Kr... avec un inté260
MÉMOIRES
rêt tendre, dontelle était digne. Au milieu de tant
d'appuis et de protections, son coeur, jeune et
délaissé, avait d'autres besoins, et ce coeur fut
touché des sentimens qui lui furent offerts par
M. Suard.
Quelques traits racontés devant celui qui écrit
ces mémoires, et qu'il n'a pu oublier, suffiront
peut-être à faire connaître le genre d'esprit et
le caractère de cette femme trop sensible pour
n'être pas beaucoup exposée à des malheurs; et
il n'est pas du tout indifférent d'en donner une
idée quand on écrit la vie de M. Suard. Rien
,
en général, ne peint mieux les hommes que le
choix de celles qu'ils adoptent pour donner ou
pour recevoir les seuls vrais embellissemens de
la portioir même de la vie qu'il est le plus facile
d'embellir.
M. Suard écrivait un jour à son père à côté de
madame de Kr... : quand elle jugea qu'il était
vers la fin de la lettre, elle lui adressa ces mots
si simples et si touchans : Dites-lui queje le remercie.
Que c'est bien là le mot d'une femme,
qui se croit à jamais heureuse!
Dans une abbaye à quelques lieues de Paris
,
madame de Kr... avait une soeur religieuse; elle
aimait cette soeur comme les femmes les plus capables
d'amitié ne s'aiment guère que lorsqu'elles
HISTORIQUES. 261
n'ont point d'amant. Toutes les années, elle allait
passer avec sa soeur une vingtaine de jours ou un
mois ; et, pourne pas s'en séparer un instant, elle
se faisait presque religieuse elle-même pour ce
mois-là. Elle écrivait à M. Suard : Je ne manque
jamais de suivremasoeur au choeuret aux offices;
je me prosterne avec elle au pied des autels, et
je dis ,mon Dieu, qui m'avez donné ma soeur
et mon amant, je vous aime etje vous adore.
Elle serait trop peu éclairée la religion qui
repousserait toujours de ses autels ces expressions
d'un sentiment et d'un bonheur que ses dogmes
ne légitiment pas. Sa liberté toute entière a été
sans doute rendue à une femme par le mari qui
l'a abandonnée sans retour ; et si des lois positives
lui défendent un second époux, les lois plus
puissantes de la nature l'invitent et l'autorisent à
disposer de son coeur lorsque celui à qui elle le
donne, libre comme elle, ne viole non plus aucun
engagement et aucun devoir. Les cultes les
plus rigides n'ont jamais déshonoré du nom de
pardon l'indulgence et la grâce que tous ont accordées
à ces sentimens qui remplissent les vues
de la nature et qui ne blessent pas celles de l'ordre
social. D'autres femmes se confessent à un prêtre :
madame de Kr se confessait à Dieu même ;
d'autres demandent pardon à Dieu : madame de
262 MÉMOIRES
Kr.... lui offrait sa reconnaissance et son amour.
Madame de Kr parlait à la fois à Dieu de
son autant et de sa soeur : il fallait bien que les
deux sentimens fussentégalementpurs dans cette
âme tendre. Qui peut ne pas répondre à sa voix
par le voeu que son bonheur se perpétué autant
que son amour ? Mais il était trop parfait pour
avoir une longue durée ; il devait trouver sa fin
assez prochaine dans des imperfections de la nature
qui pourraient bien en être des lois.
Là différence des âges entre madame de Kr...
et M. Suard était légère
: elle eût été dans la
plus juste proportion si M. Suard eût été le plus
âgé ; mais la proportion était en sens inverse :
car il faut bien parler quelquefois la langue du
calcul pour ces imprudentes et intéressantes passions
qui calculent si peu elles-mêmes.
Trop léger pour observer beaucoup, même ce
ce qui importe le plus au bonheur, le monde
voit fréquemment et la naissance et la fin trop
rapprochées de ces unions que peu de voiles
Couvrent, et ne remarque pas assez pourquoi
elles sont les plus douces de toutes quand elles
commencent, et pourquoi elles touchent si vite
à leur terme, où se trouvent tant de regrets et de
douleurs.
Là femme qui n'a qu'un Instre de plus que le
HISTORIQUES. 263
jeune homme arrivé à peine au-delà de vingt
ans, quoique, déjà, avec quelques charmes de
moins, croîtencore, tous les jours, en beauté et
même en grâces; c'est elle qui connaît le mieux,
qui seule connaît, son coeur, celui de son amant,
et ce monde qui les attire au milieu de tant de
dangers. Elle l'enflamme,et elle l'éclairé; et cette
intelligence supérieure
, si prompte et si sûre ,
vient de son âme et non de sa raison ; elle est
toute en impressions
, en inspirations ; elle doit
paraître divine.
Dans quelque carrière qu'il entre, s'il y voit
la gloire, à vingt ans, un jeune homme l'adore ;
il ose à peine l'aimer ; s'il l'aime
,
il n'ose y aspirer.
Que de talens et que d'amours même pour
la gloire, la timidité de cet âge a étouffés ! mais,
aimé d'une femme, à ses yeux et à son coeur
au-dessus de la nature, le jeune homme ne se
juge plus téméraire de prétendre à quelque immortalité
; il croit voir celle qu'il aime lui en
tresser les couronnes : elle s'en occupe plus que
lui, et elle en est plus belle et plus heureuse. Ce
que dit Armide , la gloire est une rivale qui doit
toujours m'alarmer, n'est vrai que de cette
gloire militaire qui brave la mort et l'absence.
Presque toutes les autres, écartent les rivales, ou
aident celle qui est aimée, à peu les craindre. Le
264 MÉMOIRES
monde ne saura jamais combien de fois il a du
à des femmes ignorées les hommes illustres qui
l'ont honoré et éclairé : aussi est-ce la seule ambition
qui sied à leurs charmes et qui conserve leur
bonheur. Toute ambition personnelle de ce
genre, les dépare, les vieillit, ternit sur leur
front tout ce qui y reste de jeunesse. Mais une
femme ne l'est qu'à demi, lorsqu'elle n'a pas
toutes les ambitions pour un amant, pour un
mari, pour un fils ; lorsqu'il ne manque pas à sa
félicité de les porter sur le trône de l'univers.
Quelle époque de la vie pour un jeune homme
épris du premier amour, et pour une femme qui
jouit du second, sûre qu'il n'y en a pas un troisième
! En quelque partie du globe qu'ils respirent
et qu'ils s'aiment, l'imagination les voit
sous les plus beaux cieux et sous les plus beaux
ombrages; mais, quelque part qu'elle aime à les
placer pour accroître leur félicité, si leurs âges
sont inégaux, les jours du bonheur seront, pour
eux, peu distans des jours du malheur ; à peu
près, comme dans ces magnifiques climats de
l'Indoustan, qui ne sont pas sous l'équateur, et
n'en sont pas très-loin, des lignes légères séparent
le ciel le plus doux du ciel des tempêtes.
Une femme qui n'avait que trop connu ellemême
les passions dont elle devait être la proie
HISTORIQUES. 265
et la victime, et qui avait observé celles des
autres avec l'intérêt d'un coeur tendre et la finesse
d'un esprit attentif, assignait aux plus longues
un lustre de vie seulement. Tout, dans les âges
peu assortis, concourt à les rendre plus courtes
encore.
Il est bien fugitif ce moment de la vie des
deux sexes où tous les avantages, toutes les supériorités
sont du côté de la femme qui a quelques
années de plus; et bientôt, les années ne
semblent plus s'avancer du même pas dans l'un
et dans l'autre : celles de la femme, qui touchent
à des bornes ou à des pertes, sont plus rapides ;
celles de l'homme, qui sont des progrès ou des
acquisitions
,
plus lentes. La beauté et la grâce,
perfectionssi délicates, et attributs du sexe le plus
faible
, s'altèrent aisément; la force, attribut essentiel
de l'homme, croît et s'augmente jusqu'aux
deux tiers d'une vie bien conduite, et peut se
conserver entière jusqu'à la vieillesse. Il est plus
d'un vieillard dont les rides mêmes promettent
la force, et ne trompent pas.
Rien n'achève la destruction de la beauté et
de son empire, comme les soins de conserver la
fraîcheur et de cacher l'âge. On ne demande
l'âge d'unhomme que lorsqu'on est impatient de
le voir arriver tard à celui où finit la puissance
266 MÉMOIRES
et s'endort le génie ; et Voltaire est le seul qui
ait dit, mais non pas le seul qui ait prouvé, aux
impatiens, que SON GÉNIE NE SE COUCHE
PAS SI VITE. On est plus tôt las encore
d'entendre parler de la beauté d'une femme
et du bonheur qu'elle reçoit d'un amant fidèle. Si
l'on ne demande pas non plus son âge, c'est qu'on
prétend le savoir pour l'exagérer ; celles des années
qu'elle peut avoir de trop , on les double au
moins : calomnie qui refroidit son amant /même
alors qu'il a l'extrait baptistaire sous les yeux.
Les inégalités de l'esprit se multiplient, s'il
est possible, dans un plus grand rapport encore.
La femme, dont tous les trésors se forment si
vite, et qui gagne tant à les préserver de toute
atteinte, avait besoin de tout ce que l'intelligence
peut avoir de plus précoce ; elle est encore dans
l'enfance
, et elle a déjà tous les pressentimens
de toute sa vie; son innocence même l'aide à
tout deviner; et, dans le silence de sa modestie,
tout ce qu'elle voit, sans le regarder, tout
ce qu'elle entend, sans l'écouter, confirme tout
ce qu'elle a deviné avant d'avoir rien appris.
Mais hors de certains intérêts de son existence
comme femme
, tout dans la nature et dans la
société, est pour elle bien peu de chose ; et là
s'arrêtent communémentses progrès.
HISTORIQUES. 267
L'homme, au contraire
,
qui peut gagner autant
qu'il peut perdre en se jetant un peu étourdiment
au milieu de tous les hasards de la vie
,
observe mal très-long-temps
, parce qu'il observe
sans beaucoupde crainte; ses impressions
,
long-temps confuses, ne le troublent ni ne l'éclairent.
L'homme jeune, en général, comme
Montaigne, qui fut toute sa vie jeune
, va sans
trop se soucier de savoir où; ses talens même, il
les couve et les féconde souvent sans savoir ce
qu'il fait ; et il n'est pas rare que celui qui porte
un génie dans son sein
,
à vingt ans encore ne
soit qu'un sot enfant. Mais au premier faisceau
de lumière, tout se démêle à ses yeux ; sa
vue embrasse et l'horizon apparent et l'horizon
réel de la vie humaine ; tout ce qu'il voit se transforme
en principes féconds ; et c'est lui, à son
tour, qui a l'air de deviner, quoiqu'il ne fasse
que conclure. L'inspiration
,
qui , lors même
qu'elle n'est qu'une illusion, a tant de grâces et
tant de rapports avec les puissances célestes,
passe de la femme à l'homme ; et elle ne se déplace
plus.
Qui ne croirait que l'homme doit être fier de
tant de prééminences qu'il acquiert sur sa compagne
? II en est malheureux; il n'en est pas une qui
n'enlève quelque chose à son bonheur. Ce n'est pas
268 MÉMOIRES
le moindre enchantement d'un homme qui a plus
de tendresse que d'orgueil, d'être à la fois éclipsé
et éclairé par celle qu'il aime, de ne réfléchir que
la lumière qu'il reçoit d'elle. Il n'y a pas de culte
où l'adoration ne se compose de beaucoup d'admiration
; et alors que quelque genre de supériorité
a commencé par être l'un des charmes
d'une femme ou l'un de ses pouvoirs
, pour paraître
moins belle, il suffit qu'elle paraisse moins
supérieure.
Tout cela ne put pas se faire sentir à un homme
aussi modeste que M. Suard : il ne vit point madame
de Kr...., descendre des hauteurs où il l'avait
d'abord adorée ; il ne crut point être monté
lui-même à ces hauteurs : mais il sentit leurs
rapports changés, et son coeur aussi. Sans cesser
de l'aimer, il cessa d'en être amoureux ; son
amour ne changea point d'objet ; il ne s'envola
point ; il s'éteignit.
Tous les deux malheureux, ce n'est pas madame
de Kr qui le fut davantage. Cesser
d'aimer est peut-être une plus grande perte encore
que cesser d'être aimé ; et, dans le premier
malheur, il y en a deux qu'on s'impute. Aux
âmes délicates l'innocence est loin de suffire toujours
pour ne pas s'accuser ; elles sont souvent
sans reproches, et non pas sans remords. Elles
HISTORIQUES. 269
ne peuvent croire les douleurs, dont elles sont
cause, expiées par celles qu'elles souffrent.
Dans ces situations, qui ne se renouvellent que
trop souvent, de faux regards, des gestes faux ou
défaillans
,
des mensonges de tous les genres,
offrent aux âmes vulgaires de perfides et vains
secours ; sans les adoucir, elles dégradent leurs
douleurs. M. Suard, lorsque son coeur était interrogé
par celui de madame de Kr
, ne savait
que faire des aveux, ou garder le silence, qui est
un aveu encore. Ils mêlaient leurs larmes; ces
larmes prolongeaient les peines qu'elles soulageaient
un moment. Ils ne pouvaient ni se comprendre
,
ni se consoler, ni s'éloigner l'un de
l'autre. La santé de M. Suard en était profondément
altérée.
C'est du dehors , et même d'assez loin, que
tous les deux devaient recevoir la force dont ils
avaient également besoin, et dont ils manquaient
également.
A Lille, en Flandre, venait de mourir subitementle
chefd'une famille honorée et nombreuse,
et d'un commerce de librairie considérable. Le
fils aîné, destiné, par des études et par des talens
mathématiques,à une chaire de professeur ou
à l'arme du génie, à l'instant où ce coup de foudre
le frappa avec sa mère et ses frères et soeurs, ne
270 MÉMOIRES
se sentit plus d'autre vocation que celle d'être le
père de sa famille et le chef du commerce de sa
maison. Placé à Lille, entre Paris, où se faisaient
les livres les plus lus dans l'Europe , et la
Hollande, où s'en faisait le plus grand commerce,
il lui fut aisé de voir que nos richesses littéraires
sont devenues pour les deux hémisphères des richesses
commerciales, mais que ,
nées en France,
elles ne servaient guère qu'à la fortune de quelques
négocians de Leide et d'Amsterdam. Il
voulut les faire servir à la sienne, à celle des talens
qui en sont parmi nous les créateurs, à celle
des négocians français
,
qui commençaient à
entrevoir qu'elles pourraient être bientôt les
marchandises les plus précieuses pour les échanges
des deux mondes, et les plus demandées.
Sur cette idée s'éleva tout le plan de sa vie.
Sa maison était trop loin, à Lille, de ces sources
auxquelles il voulait ouvrir d'autres canaux et
donner d'autres directions. Il en laisse tout le
fonds à sa mère, et avec des capitaux confiés à
sa probité seule et à son génie, tous les deux
empreints sur une superbe figure, il se rend à
Paris, il y mène deux soeurs pour gouverner son
ménage
,
il s'établit dansle quartier le plus littéraire
et alors le plus magnifique, près de la Comédie
française et du café Procope, rendez-vous
HISTORIQUES. 271
de tous les talens et de tous les goûts de l'esprit,
centre de ce faubourg Saint-Germain, où les plus
belles bibliothèques étaient une partie du luxe
de toute la haute noblesse et le besoin réel de
beaucoup de nobles qui pensaient comme les
La Rochefoucault et les Danville.
Cette même activité qui avait élevé son esprit
aux théorèmes transcendans de la géométrie et
son âme à l'ambition de la gloire militaire associée
à celle des sciences
,
l'élève au-dessus de
toutes les routines de l'état que lui font embrasser
la piété filiale et la tendresse fraternelle. Son
premier but, comme négociant, ne peut être
que sa fortune ; mais en portant le regardle plus
attentif sur ses moindres intérêts personnels, il
aperçoit que, pour être plus sûr d'atteindre les
plus grands, il doit tous les lier aux intérêts des
lettrés et de Ceux qui les cultivent, à ceux de
l'esprit public de la France, à ceux de l'esprit
humain. Il ne veut ni imprimer ni vendre indifféremment
tout ce qui est bon et tout ce qu'on
est sûr de vendre. Parmi toutes les espèces de
productions, il en distingue trois dont le débit,
infaillible et rapide, formera une vaste circulation
et de métaux, et de lumières.
1°. Ces feuilles qui donnent, ou mois par
mois, ou semaine par semaine, ou jour par jour,
272 MEMOIRES
des comptes exacts de ce qui se fait, de ce qui
se pense et de ce qui s'écrit de plus digne d'être
connu sur l'état politique et littéraire des peuples
; cette même importance qu'il leur attribuait,
comme commerçant, Franklin la leur a
attribuée comme créateur de républiques ; et
l'on sait avec quel succès il les a employées à
l'indépendance de l'Amérique anglaise.
2°. Ces dictionnaires, où l'on trouve si facilement
et si promptement les connaissances qu'on
n'a pas et dont on peut avoir à chaque instant
besoin ; ces livres, que tout le monde lit, parce
que tout le monde lit des articles et non pas des
ourages; qui rendent toutes les idées populaires
en les traduisant de la langue des savans dans
celles des peuples. Les mêmes avantages avaient
été reconnus aux dictionnaires par Bayle ; et son
dictionnaire
,
qui a tant enrichi de caisses et d'esprits,
a prouvé combien ils leur appartiennent.
5°. Ces chefs-d'oeuvre où tout est nouveau ; dont.
les pensées et le style, en sortant des presses ,
agrandissentle champ des sciences, des arts, des
lettres, de l'entendement humain; ces ouvrages,
tels qu'il en paraît à peine dix à douze dans les
plus beaux siècles, mais qui fournissent incessamment
de nouvelles matières aux dictionnaires
et aux journaux.
HISTORIQUES. 275
M. Pankouke n'a guère fait d'entreprised'une
autre espèce.
Les auteurs et les ouvragés le plus de son goût
et de sa raison n'obtenaient aucune préférence
exclusive dans ses entreprises et dans son commerce.
Les oeuvres de Voltaire et les feuilles de
Fréron, des articles de Linguet et des articles de
La Harpe
, tout entrait, suivant les temps et les
circonstances, dans ses spéculations; il avait,
comme imprimeur libraire, une maxime qui devrait
être gravée dans tous les codes, c'est qu'il
n'y a d'autres juges des opinions et des goûts que
le goût et l'opinion publique des nations; c'est
qu'entre le mauvais génie et le bon, plus la lutte
est ouverte et violente, plus elle est courte, plus
le vrai et le beau sont sûrs de paraître bientôt
avec ce charme et cette évidence qui en rendent
le triomphe universel et éternel.
A lui et par lui a commencé une amélioration
très-remarquable dans l'existence des gens de
lettres, tenus si long-temps dans la pauvreté par
les gages avilissans qu'ils recevaient des imprimeurs-
libraires, et par les récompenses très-honorables,
mais mesquines, des puissances. Ce
qu'il pouvait gagner dé trop sur eux, il le croyait
perdu pour sa fortune personnelle. Il les enrichissait,
pour s'enrichir lui-même ; il voulait les
I. 18
274 MEMOIRES
rendre independans de lui, comme de toute la
terre, sûr qu'avec leur indépendance s'élèverait
leur génie, se féconderaient toutes les sources
des richesses de la presse et de la librairie. Il commenca
un jour l'exécution d'un traité avec un
écrivain qu'il connaissait à peine, par lui avancer
cent mille francs qui n'entraient pas dans les
conditions du traité, C'était bien là les calculs
d'un géomètre et d'un libraire transcendant.
Des vues si grandes , des procédés si nobles
le rendaient l'égal et l'ami des hommes de génie
pour lesquels travaillaient ses presses. Sa voiture
était souvent rencontrée sur la route de Montmorency,
allant chez. Rousseau ; de Montbard,
chez Buffon ; de Ferney, chezVoltaire ; et, comme
les oeuvres de ces immortels écrivains étaient
devenues des affaires d'Etat, de leurs retraites, sa
voiture le portait chez les ministres du roi, à Versailles,
qui le recevaientcomme un fonctionnaire
ayant aussi un portefeuille
Un éclat si nouveau ne soulevait aucune jalousie
parmi ses confrères, parce que cet éclat se
répandait sur eux, parce que ,
dans, les embarras
de leurs affaires, il donnait toujours, le premier,
l'exemple des sacrifices, et que son exemple était
suivi de tous dès qu'il l'avait donné. On croit
assister à la naissance d'une de ces maisons de
HISTORIQUES. 275
l'Italie dont la souveraineté commença, par des
comptoirs, par des livres de commerce , par des
balles de laine, et qui eurent assez le sentiment
de la vraie grandeur, alors même qu'elles régnèrent,
pour laisser au haut de la maison originaire
la poulie qui avait servi à élever les balles
dans les magasins.
Quand il aurait vécu dans des pays et à des
époques où une pareille ambition aurait pu être'
la sienne, l'orgueil de M. Pankouke aurait fait
des rêves plus doux : il voulait être riche, il le
voulaitbeaucoup, parce qu'il était persuadé que,
dans les monarchies absolues, il n'y a d'affranchissement
réel et de vraie manumission que
celle des grands caractères unis aux grandes fortunes;
il voulait être riche, pour être généreux
avec tout ce qu'il aimait, avec sa femme, ses enfans
, ses amis, avec les talens dont son état l'environnait;
et ces jouissances si nobles, si désirables
pour la raison même, il les a presque toujours
possédées. Ses maisons de Paris et de Boulogne
réunissaient, comme celles d'Helvétius, et
du baron d'Holbach, l'élite des gens de lettres,
des artistes et des savans. Il n'imprimait pas seulement
les ouvrages des autres ; il en imprimait
qui étaient de lui. Dans le tracas de tous les détails
d'un commerce de plusieurs millions
,
il
276 MÉMOIRES
trouvait le temps d'écrire et en sentait le besoin
Il traduisait l'Arioste ; il sondait les profondeurs
de la nature du beau ; il cherchait à simplifier,
pour ses enfans, les règles de la grammaire française.
Ce n'étaient pas là de grandes compositions
, mais c'était la preuve qu'il pouvait en
faire. Dans les salons de sa femme, dans les cabinets
d'étude de ses enfans, des partitions ouvertes
sur des pianos, des chevalets chargés de dessins,
tout respirait le goût des arts, et laissait à peine
apercevoirlemouvementdes affaires parlesquelles
il donnait une nouvelle impulsion à celles de la
France et de l'Europe.
C'est le tableau de cette vie de M. Pankouke
qui a fait demander plusieurs fois à ceux qui en
étaient les témoins, pourquoi ceux qui font les
livres ne sont pas ceux qui les impriment ; pourquoi
le génie et l'industrie réunis dans le même
homme, ne sont pas , à la fois, les sources de
sa fortune et de sa gloire ?
Ce mélange de gloire et de gain n'a rien qui
puisse importuner l'âme la plus fière ; il étendrait
l'indépendance de l'homme de lettres ; il garantirait
à ses travaux plus d'instans libres qu'il ne
leur en enlèverait : des presses montées et inspectées
par des Voltaire et par des Buffon, ajouteraient
au respect dû à la liberté de la presse.
HISTORIQUES. 277
Des deux soeurs de M. Pankouke
, toutes deux
très-jeunes lors de leur arrivée à Paris, la plus
jeune étaitla seule jolie; elle était aussi la seule
qui eût beaucoup cultivé son esprit, dès l'enfance,
mais dans les livres seulement du commerce de
sa maison, où respiraient le goût, les principes
et la raison des Fénélon, des Massillon, et du
Fablier de madame de La Sablière. Elle les savait
par coeur, sans avoir voulu les apprendre, et sans
les citer jamais. Son instruction était presque son
secret; et c'était le seul qu'elle eût.
La librairie de son frère, où se trouvaient appelés
tous les partis de la littérature
,
était un
peu comme ces temples de l'Allemagne, où catholiques,
luthériens et calvinistes célèbrent tour
à tour et presque ensemble les offices de leurs
différens cultes. Parmi tant d'hommes qui tous
cherchent leur génie dans leur sensibilité, dont
le coeur s'enflamme si aisément, on peut croire
que les hommages ne furent pas épargnés à une
jeune personne arrivant de la provinceet joignant
déjà aux charmes de la figure, le mérite de sentir
et d'aimer les talens dont ils se disputaient la
prééminence. Parmi les faiseurs d'héroïdes, de
drames, de romans ,
de vers fugitifs, qui tous se
croyaient mieux inspirés par elle, se montraient
avec modestie, mais avec assiduité, de jeunes
278 MÉMOIRES
mathématiciens, dont la figure aurait été enviée
par des poètes élégans, et qui, quoique jeunes
encore, avaient déjà reculé les bornes des mathématiques.
M. Suard, encore jeune aussi, ne
pouvait pas paraître avec tous ses avantages ; une
profonde mélancolie semblait lui donner plus
d'années, et un bras en écharpe déclarait avant
son amour, un violent accès de goutte dont il n'était
pas très-bien guéri encore. Cependant, à peine
ils se furent vus qu'il fut comme décidé au fond
de leurs âmes qu'ils s'appartiendraient l'un à
l'autre. Cette impression, également forte et
douce dans tous les deux, n'était pas une de ces
passions subites qu'on ne voit guère que dans les
romans. Ces passions, qui ont tant de charmes,
ont plus de tourmens encore; elles remplissent
de doutes, de trouble et d'alarmes, les coeurs dont
elles s'emparent; leur violence, qui s'apaise et
s'irrite tour à tour, annonce assez qu'elles ne doivent
pas remplir toute la vie. Le sentiment dont
furent pénétrés à la fois M. et madame Suard (car
on peut déjà leur donner le même nom), plus modéré
et plus profond, tirait sa modération de sa
profondeurmêmeet de la certitude d'y trouverun
bonheur que ne pourraient pas épuiser des siècles
de vie. On verra avantla fin de cesmémoires combien
leurs coeurs les trompaient peu. Celui qui les
HISTORIQUES. 379
écrit ne leur prête rien ; il emprunte tout de ce
qu'ils ont dit ou écrit eux-mêmes. C'est ainsi qu'il
faut écrire l'histoire ; et les romans même, c'est
ainsi qu'il faudrait les écrire, aux noms près et
aux événémens. Tousles sentimensdevraient être
historiques.
Vingt ou vingt-cinq ans après cette première
entrevue, dans des lettres imprimées et non signées,
madame Suard parlait à son mari de là
promptitude et de la sûreté des jugemens du coeur,
et elle ajoutait : " Je me rappelle que je devinai
» presque tout ce quevous valez, la première fois
» que je vous vis : l'accord de vos accens et de
» votre langage, de vos manières et de vôtre
» physionomie, m'annonça un homme aussi hon-
« nête que je le trouvai aimable; et l'intérêt de
" vos regards me promit un ami. Il faut que ce
» soient là des indications justes de l'âme et du
» caractère, puisque vous m'avez ténu paroleen
» vertus comme en amitié, "
Il est rare que les âmes très-délicates veuillent
exercer tous leurs droits ; les devoirs, alors même
qu'ils sont très-rigoureùx, ont pour elles quelque
chose de plus sacré. Lasoeur de M. Pankouke,
qui trouvait en lui la tendresse d'un père, y voyait
aussi l'autorité ; et M. Pankouké ne pouvait voir
un bon parti pour sa soeur dans M. Suard
, sans
280 MÉMOIRES
aucune fortune et sansassez de santé pour trouver
par ses talens de l'aisance :comme de la célébrité.
M. Suard attendait presque avec la même soumission
le consentement de madame de Kr. ...
Leurs sentimens et les obstacles qu'ils éprouvaient,
également sans voile et sans mystère,
donnèrent pour appui à leur union des personnages
assez considérables pour lever les obstacles,
et pour devenir ensuite, par leur crédit dans le
monde, comme une puissance protectrice d'un
mariage fait sous leurs auspices.
Ce fut chez M. de Buffon, et par les témoignages
réunis de M. de Buffon lui-même, du
baron d'Holbach et de madame Helvétius, que
M. Pankouke resta persuadé que nul homme au
monde n'était plus propre que M. Suard à rendre
sa soeur heureuse : ce fut chez M. et madame N...
que madame de Kr...fut convaincue que rien
ne pouvait adoucir ses regrets, s'ils pouvaient
l'être, comme le consentement qu'elle donnerait
au bonheur de l'homme qu'elle aimait toujours;
et, dès ce. moment, il ne manqua plus que la
consécration des autels à deux âmes auxquelles
la bénédiction nuptiale était déjà donnée par ce
sentiment si prompt et si semblable qui les avait
dévouées l'une à l'autre. Un pareil intérêt de tant de personnes conHISTORIQUES.
281
sidérables, quand il aurait été passager, quand il
aurait trouvé son terme dans son succès, défendrait
et honorerait, sans doute
, ce monde ,
tant accusé, et avec si peu d'exceptions, d'être
inaccessible à tous les sentimens de la nature, de
leur être fermé par sa légèreté, par ses plaisirs,
par son luxe opulent : mais après les avoir conduits
aux autels, le même intérêt suivit M. et
madame Suard dans leur petit ménage : c'est le
nom d'amitié qu'on lui donnait dans ce grand
monde où il est à croire que les ménages ont
trop rarement lé même bonheur.
Quoique les hommes de lettres de quelque
distinction fussent tous, à cette époque, sinon
attirés, comme M. Suard, au moins appelés dans
les plus hautes sociétés de la capitale, il était
presque sans exemple que leurs femmes le fussent
également. On sait que c'est par les femmes, surtout
, que les conditions se distinguaient. En Allemagne
,
les séparations et les barrières étaient
presque comme celles des castes indiennes
, ou
même comme celles des espèces vivantes. On
était parvenu , au-delà du Rhin
,
à croire que
les distinctions de rang naissaient de la nature,
et qu'elles fondaient la société. En France, où
l'on aimait beaucoup les privilèges, mais plus
encore l'esprit et les plaisirs, l'orgueil n'avait
282 MÉMOIRES
peut-être jamais porté son délire à cet excès ; des
jouissances moins vaines l'en avait toujours préservé;
et dans ce siècle même de Louis XIV, où
tout ce qui s'approchait du trône semblait se séparer
de la nation , les étiquettes avaient beau
vouloir mettre les classes à plus grandes distances,
des goûts et des talens communs resserraient les
intervalles. Entre les femmes même
,
les séparations
ne se maintenaientplus que par la différence
des fortunes. Les hommes de lettres allaient dans
le grand monde , parce qu'ils pouvaient y aller
sans, être riches. Leurs femmes, ne pouvant y
paraître sans être ruinées ou éclipsées, y étaient
souvent inconnues. Leurs maris pensant à elles
et à leurs petits ménages, dans ces cercles brillans,
pouvaient dire comme ce personnage de
Destouches :
Ici je suis garçon ,
là je suis marié.
Ces cercles brillans aimaient assez M. Suard pour
ne pas vouloir le séparer de la compagne qu'il
venait de prendre. Hommes et femmes, on les
voyait courir dé leurs hôtels, de leurs palais, et
mêmedu pavillon de Flore, à la porte d'un homme
de lettres et de sa femme. Des visités reçues et à
rendre, cette foule de rapports qui, dans une
ville comme Paris, naissent et se multiplient les
HISTORIQUES. 283
uns des autres, tout attira et retint assez longtemps
madame Suard dans ces sociétés des gens
de lettres et des gens du monde qui auraient pu
convenir à son goût si elles avaient convenu à sa
fortune. Plus d'une foismême, dans ce tourbillon
qui ne trouble que les âmes vides et faibles, elle
trouva des personnes et des affections propres à
ajouter aux charmes de là solitude qu'elle préférait
à tout. Dans un moment d'une absence trèscourte
de son mari, elle y fit une rencontre trèsheureuse
pour tous les deux.
L'amitié bienfaisante demadame Geoffrin pour
les gens de lettres , qu'elle aimait comme ses
enfans, lui faisait exercer sur eux comme une
espèce de tutèle. Attendu qu'elle savait beaucoup
mieux qu'eux arranger le cours de toute
une vie, et qu'elle avait dans sa raison, quoiqu'impétueuse,
une confiance très-fondée, elle
les soumettait à ses directions; et des conseils
tendres ressemblaient un peu trop quelquefois à
des ordres. Quand M. Suard lui parla du mariage
qu'il allait faire, et d'un mariage sans dot, elle
le vit déjà dans l'indigence, manquant de tout
pour lui, pour sa femme, pour ses enfans. Elle
n'avait pas même voulu l'écouter ni l'entendre.
Le mot d'un, philosophe souvent cité dans son
salon, de Bacon, s'était gravé avec effroi dans sa
284 MÉMOIRES
mémoire, une femme et des enfans sont des
otages qu'un homme donne à la fortune ; et
sans doute, accoutumée à chercher les malheurs
les plus secrets pour les soulager, cette âme excellente
avait vu dans plus d'un réduit ignoré
combien sont amères et cruelles les douleurs que
la fortune fait souffrir à ceux de qui elle a reçu
de ces otages. M. Suard ne pouvait se faire comprendre
d'elle, et la comprenait très-bien ; elle
le touchait, mais elle ne pouvait le changer. En
se mariant, il avait cessé de voir cette amie si généreuse.
Il n'avait pas attendu son consentement
comme celui de madame de Kr.... Il n'avait pas
cru devoir à un excès de raison le même respect
ou les mêmes ménagemens qu'à un sentiment
malheureux et qu'il avait inspiré.
Madame Geoffrin et madame Suard, qui ne
s'étaient jamais vues encore , se rencontrent
dans un salon, se voient, se parlent, sont enchantées
l'une de l'autre, sans du tout se connaître.
Dès qu'elles entendent prononcer leurs
noms, elles sont dans les bras l'une de l'autre ;
dès le lendemain, madame Geoffrin va chercher
madame Suard ; au premier instant du
retour de M. Suard, elle va les chercher tous les
deux. En embrassant M. Suard, elle s'écriait :
J'avais tort. Même sans dot, elle valait mieux
HISTORIQUES. 285
que le célibat le plus tranquille et le mariage le
plus riche. Ne croit-on pas lire l'histoire, le
drame ou le roman d'une mère indignée contre
un mariage qu'elle n'a pu empêcher, et le bénissant
lorsqu'un hasard heureux lui fait rencontrer
celle qui est sa fille ?
Madame de Marchai, quoiqu'elle en eût l'éclat
et le crédit, n'était pas encore alors précisément
ce qu'on appelait une grande dame, mais elle
était déjà l'amie intime de M. Dangivilliers dont
elle devait bientôt recevoir la main et le nom ;
et M. Dangivilliers, d'abord menin du dauphin
(Louis XVI), et depuis son ministre de Paris,
avait renouvelé parmi les courtisans le phénomène
du caractère si vrai et si franc de Montausier
; et au milieu des arts dont il était le ministre,
il favorisait de son goût personnelet de tous
les moyens de sa place ce goût de l'antique qui
renaissait, et qui n'est que le goût de la nature
dans ce qu'elle a de plus simple et de plus beau ;
car l'idéal est loin d'être le surnaturel. La figure
même de M. Dangivilliers avait quelque chose
de cet idéal que tous les arts du dessin réalisaient
sur la toile, sur le marbre et sur le bronze.
D'Alembert, qui ne flattait pas les ministres, le
nommait l'Ange Gabriel, parce qu'il était, en
effet, comme les anges, chargé des prières de la
286 MÉMOIRES
terre au ciel, et des ordres bienfaisans du ciel
pour la terre. Jamais les noms de Thomas, de
Ducis, de M. Suard, n'étaient prononcés par lui
autour du trône que précédés du mot mon ami ;
et il les aimait réellement, il en était réellement
aimé : ce n'était pas un vain titre qu'il prenait et
qu'il donnait.
Madame de Marchai, passant continuellement
des appartemens qu'elle avait à Versailles à ceux
qu'elle avait au château des Tuileries, dans le
pavillonde Flore, réunissait, dans tous, les talens
et les caractères que M. Dangivilliers estimait et
recherchaitle plus, et dont le commerce est le
plus nécessaire à ceux qui sont ou doivent être les
ministres des rois. Elle fut une des plus empressées
à se rendre sa petit ménage, à les enlever,
en quelque sorte, mari et femme, pour le pavillon
de Flore ; à leur faire prendre l'engagement
d'en être toujours.
Ce qui étonnale plus, dans ce pavillon,madame
Suard, et je dirai bientôt pourquoi, ce fut madame
de Marchai elle-même ; non que , comme
madame du Deffant, elle trouvât aucun ridicule
dans la chevelure de madame de Marchai,
qui était immense
,
mais d'une couleur et d'une
nuance charmantes; dans ses dents, qu'elle montrait
ou qui paraissaient beaucoup, mais qui
HISTORIQUES. 287
étaient superbes; dans son pied, qui portait à
peine son petit corps, niais parce qu'il était trèspetit
lui-même ; c'étaient là des beautés pour
madame Suard comme pour M. Dangivilliers.
Nommer madame de Marchai Pomoné, comme
la nommait madame du Deffant, à cause des
fruits abondans, énormes, exquis qu'elle cultivait
de ses propres mains dans ses jardins de
Montreuil, et dont elle ornait avec profusion ses
tables et celles de ses amis : ce n'était pas donner
un jour de plus à l'âge de madame de Marchai,
plus près encore, dans les saisons de la vie, de
celle des fleurs que des fruits. Ce qui était avancé
dans cette dame, c'était son esprit, dont l'activité,
au lieu de se disperser et de se perdre dans
la foule des petits objets, des petits intérêts et
des violentes passions, dontle grandmonde n'est
que trop le théâtre, se portait et se fixait par goût
sur les objets et sur les questions qui pouvaient le
plus éclairer sa raison, et le plus servir aux prospérités
de la France.
Dans un temps où tout était économiste ou
anti-économiste, madame de Marchai avait bravé
les ridicules que ces théories si nouvelles et si
belles avaient encourus, pour embrasser et pour
défendre les vérités qui leur méritaientla reconnaissance
de toute la partie du genre humain qui
288 MÉMOIRES
parle d'ordre social, et qui paraît y prétendre
sans beaucoup s'en occuper.
Elle avait été douée d'une force suffisante d'attention
et d'intelligence pour saisir dans la variété
infinie de leurs détails, et dans l'unité de
leur tendance au même but, ce vaste ensemble
de travaux agricoles, manufacturiers, d'échanges
faits par le commerce de près à près
, et de
loin à loin; ces vues plus hautes et plus vastes
encore qui ne réjouissent pas la terre ouverte
par un soc couronné de lauriers, mais qui la fécondent
par les lumières des sciences physiques ;
espèce d'engrais céleste, dont la chaleur accroît
la fertilité du sol par la succession même de ses
dons sans relâche
, et sans épuisement; qui soumettent
à l'homme la force, des élemens et les
lois du mouvement pour, transformer quelques
vapeurs qui s'évaporent, quelques fumées qui
disparaissent, en leviers aussi puissans et plus
avérés que ceux avec lesquels Archimède sauva
Syracuse ; qui font des fleuves, des torrens et
de la flamme des ouvriers de nos ateliers et de
nos usines : ces autres vues, plus glorieuses peutêtre
encore et plus chères à l'humanité, parce
qu'elles naissent des lumières et doivent faire
naître des vertus; ces axiomes qui laissent dans
leur indépendance naturelle
,
c'est-à-dire sans
HISTORIQUES. 289
limite aucune, les travaux, les industries et les
échanges ; qui renversent les barrières des nations
comme celles des provinces ; qui ouvrent
l'univers à l'univers.
Au premier moment où parurent dans là langue
presque hiéroglyphique du docteur Quesnay,
ces doctrines qu'on a nommées politiques ,
et qu'on nommerait volontiers religieuses, il
arriva aux économistes ce qui était arrivé à Pygmalion,
ilstombèrent et ils restèrent à genoux
devant leur ouvrage ; ils l'adorèrent ; ils n'écrivirent
plus, long-temps, que descantiques. Mais
les vérités doivent être bien démontrées avant
d'être chantées : on ne trouva pas à tous ces économistes
la voix très-juste. Parce qu'on riait àbon
droit de leurs hymnes, On se mit à rire sans scrupule
de leurs preuves. Ils promettaient des miracles
comme à Saint-Médard; on crut ne voir ,
comme à Saint-Médard, que des convulsions.
Pour comble de triomphe ou de joie de leurs ennemis,
un de ces économistes les plus sujets à ces
accès d'enthousiasme et d'extase, devint fou ; ce
qui peut arriver à bien d'autres que des économistes,
comme ne l'a fait que trop voir le sublime
et malheureuxTorquato.
Ces mêmes doctrines tant baffouées par la
haine
,
qui sait être gaie pour être plus cruelle ,
I. 19
290 MÉMOIRES
reproduites au pavillon de Flore par madame de
Marchai, l'étaient avec simplicité et avec clarté.
A ce grand jour, tous voyaient facilement ce qui
manquait encore à ces doctrines pour s'élever
à cette évidence dont elles se croyaient environnées
comme d'une couronne de diamans; en
frayant la route à tous, elle faisait espérer que
plus d'un arriverait au but ; madame de Marchai
faisait en France pour la science économique de
Quesnay, foulée aux pieds, ce que la marquise
du Châteletavait fait pourla physique de Newton
et pour la métaphysique de Leibnitz.
Ce qui rendait plus facile à cette dame la mission
qu'elle n'avait reçue que dé son goût, c'est
qu'aucun souffle de l'esprit de parti, si inique et
si contagieux, ne pouvait approcher de son esprit
ou en troubler le jugement. Tout ce qui
s'écrivait et se publiait pour et contre ; les lettres
de M. Turgot à l'abbé Terrai, et le livre de
M. Necker sur le commerce des grains; les dialogues
de l'abbé Galiani, où l'esprit étincelle
plus qu'il n'éclaire, et leur réfutation par l'abbé
Morellet, où il n'y a jamais une étincelle, et
où il y a toujours une bonne logique ; tous ces
écrits étaient à côté les uns des autres, parmi les
livres de madame de Marchai, sur ses cheminées,
dans sa mémoire.
HISTORIQUES. 291
Un moyen cependant, et un peu dangereux
,
se présenta à son imagination, comme très-légitime
, pour amener tôt ou tard le triomphe de sa
cause , non comme sienne
,
mais comme bonne :
on pouvait confondre trop aisément ce moyen
avec ceux qui sont à l'usage de l'esprit de parti
et de secte ; mais il était impossible qu'il ne servît
pas tour à tour aux deux partis; et, par là
, il
rentraitdans le domaine des discussionspubliques.
C'était l'époque où les éloges des grands hommes
étaient proclamés par l'Académie Française
avec le plus d'éclat pour sujets des concours
d'éloquence ; et du salon de madame de Marchai
arriva à l'Académie, sans qu'aucun académicien
s'en doutât, l'idée de proposer l'éloge
de Sully, le ministre et l'ami de Henri IV, le ministre
et l'ami de coeur des économistes. Dans
la troisième partie de cet éloge, si supérieure aux
deux premières , l'un des plus beaux morceaux
de Thomas et de notre langue, tous les principes
de Quesnay , sortant comme d'eux-mêmes de
l'administration et des opérations de Sully, les
économistes, dont ne parlait pas le discours, parurent
à la nation protégés par un Roi qu'elle
adore, par un ministre qu'elle révère, par l'éloquence
qui triomphe toujours si aisément d'une
nation si sensible à ses beautés.
392 MÉMOIRES
Quelques années après, l'Académie, craignant
que Sully et Thomas n'eussent mis dans la balance
trop de poids
,
présenta le nom de Colbert
aux hommages de l'éloquence. Son premier essai
dans le genre oratoire valut à M. Necker une couronne
, et promit à la France un ministre ; les
notes ,
très-superieurés au discours
, parurent
non d'un homme qui devait être un jour ministre,
mais d'un homme qui l'avait déjà été. Dans
l'éloge de Thomas
,
l'exposition des principes et
des opérations de Sully, ne put avoir que la troisième
partie seulement du discours : le discours
toutentier de M, Necker fut consacré à l'administration
de Colbert ; et les notes s'étendaient sur
tous les principes de la formation et de la circulation
des richesses.
Ce n'étaient donc plus Henri IV et Sully qui
pouvaient paraître trop en faveur à l'Académie.
c'étaient Colbert et Louis XIV.
Ils ne le furent point dans la nation ; et le problème
resta problème.
Quoique sur cette scène de discussions trop importantes
ettrop nationalespourne pas s'étendre
de proche en proche sur toutes les classes où l'on
savait penser et parler, M. Suard n'eût pris, entre
les contendans, aucun rôle public et connu, il
s'en faut bien qu'il lui eût été possible d'y demeuHISTORIQUES.
293
rer étranger, placé, comme il l'était, par une
égale amitié, entre les uns et les autres, entré
M. Necker
, par exemple
,
qu'il voyait tous les
jours, et M. de Condorcet, vivant alors avec lui
dans la même maison.
Et, ce qui était remarquable
, ce qui caractérise
parfaitement la tenue habituelle de l'esprit
et de l'âme de M. Suard, c'est qu'en examinant
ces questions avec M. de Condorcet, on eût dit
qu'il penchait pour M. Necker
, et en les traitant
avec M. Necker, qu'il était du parti de
l'ami intime de Turgot.
Cette immuable indécision entre des antagonistes
,
criant tous à l'évidence; cette manière de
passer de l'examen d'une doctrine à l'examen de
la doctrine opposée, de découvrir dans l'une et
dans l'autre
,
également, ce qu'elles ont encore
d'obscur et de faible, de leur indiquer à l'une
et à l'autre comment elles pourraient se donner
plus de lumière et plus de force; ces secours
prêtés à toutes les deux comme si on voulait
qu'elles triomphent tour à tour ou qu'elles tiennentla
conviction générale dans unéquilibre perpétuel
; ce procédé peut surprendre : on croit voir
un soldat qui passe d'un camp à l'autre, et qui s'évertue
dans tous les deux à y fixer la victoire tant
qu'il y est. Mais bientôt la surprise cesse : on dé294
MÉMOIRES
couvre que c'est le procédé d'un esprit très-pénétrant
pour qui tout est douteux dans ce qui lui
laisse ou lui donne beaucoup de doutes ; qui efface
de tous les côtés, pour mieux voir à travers
moins de mots ; procédé assez semblable à celui
de l'algèbre sur les coefficiens.
Dans les ouvrages de goût , on veut cacher
l'endroit que l'on sent faible, parce qu'on n'est
jamais assez sûr de son talent, pour être sûr de
mieux faire ; parce que le censeur marque bien
d'un crayon sûr ce qui le blesse, mais n'écrit
pas au-dessus, ou à côté, ce qui charmerait tous
les goûts.
Dans les ouvrages de raisonnement, le censeur
qui marque un endroit faible le fortifie par
cette marque même ; effacer, c'est suppléer : car
le vice d'un raisonnement est corrigé dès qu'il est
bien aperçu,
Dans les "ouvrages même de goût, si on avait
deux amis travaillant pour le même théâtre ou
pour la même académie sur un même sujet, aucun
des deux aurait-il le droit de se plaindre
de celui qui les éclairerait tous les deux de sa censure
, et les aiderait même tous les deux de son
talent?
Et lorsqu'il s'agit des questions les plus importantes
pour les nations, que sont l'intérêt et la
HISTORIQUES. 295
gloire de nos amis les plus chers, auprès de l'intérêt
suprême de ces questions et de la vérité?
Les antagonistes, qui des deux côtés appelaient
M. Suard à leur aide, avaient un sentiment si
vif et si égal des avantages qu'eux et leur cause
en pouvaient retirer
,
qu'après avoir été chargé
par M. Necker de l'examen et de la correction
des épreuves de son ouvrage sur le commerce
des grains, il le fut bientôt après des épreuves
de sa réfutation par M. de Condorcet : confiance,
comme on le peut croire, qui ne se bornait
pas à des fautes d'impression ; confiance
facilement accordée , des deux côtés
,
à une
franchise si peu usitée, si noble, si propre à
toucher des âmes qui, même en combattant,
cherchent, non leur triomphe, mais celui de la
vérité.
J'ajouterai à ces faits un fait qui s'y rattache
très-naturellement,mais si peu connu qu'il exige,
comme beaucoup d'autres, une espèce de révélation
qu'on ne ferait point si elle n'était également
honorable pour tous les noms qu'il faut
citer.
Frappé des lumières et des beautés de tant de
genres qui éclatent de toutes parts dans le grand
ouvrage de M. Necker sur l'administration des
finances, M. de Guibert, soldat citoyen, philo296
MEMOIRES
sophe éloquent, dans qui la France pouvait retrouver
Catinat, qu'il a si dignement célébré,
avait fait imprimer une suite de lettres trèsbelles
sur le bel ouvrage d'un ex-ministre des
finances : dans ces lettres, l'enthousiasme de la
louange était sanctionné par des censures, et, ce
qui était plus délicat encore, peut-être
, par des
rapprochemens inévitables des noms de Turgot
et de Necker ; ces noms glorieux le devenaient
davantage par leur parallèle ; mais ils avaientdes
partisans exclusifs qui croyaient l'un outragé
par ce qui honorait l'autre ; et les idolâtres ne
souffrent pas les parallèles. En dispensant des
couronnes, M. de Guibert allait en recueillirune
lui-même. Mais on eut des alarmes ; on craignit
d'irriter des passions assoupies et non éteintes.
C'est à M. Suard, principalement, que la question
fût soumise, comme à l'arbitre le plus éclairé
et le plus délicat des convenances, des ménagemens
,
de tout ce qui agit sur l'opinion publique,
de tout ce qui peut trpp l'agiter. Il pensa qu'il
était mieux que l'ouvrage prêt à paraître ne parût
point; et ni chez M. Necker, où l'on perdait
tant d'éloges que toute la maison s'appropriait, ni
parmi les amis de Turgot, qui l'aimaientcomme
Socrate était aimé de ses disciples et Caton
de Brutus, ni dans l'âme de M. de Guibert, qui
HISTORIQUES. 297
ne pouvait sacrifier un succès qu'à une vertu ,
il
ne s'éleva la moindre réclamation
,
le moindre
murmure contre le décret d'un simple homme
de lettres qui exigeait tant de sacrifices de la
passion qui en fait le moins
,
celle de la gloire.
Je n'ai pas pu penser que cette anecdote fût
indifférente à la mémoire de plusieurs noms illustres
du dix-huitième siècle, ni à celle du siècle
même. Quant aux doutes, on peut en élever sur
tout ; il n'y en a pas qui puisse infirmer un fait
dont plusieurs témoins sont vivans.
Ce qui est possible, c'est que j'aie représenté
M. Suard avec trop d'hésitation entre les économistes
et ceux qui en combattaient les opinions.
Il ne voyait, il est vrai, l'évidence que sur
les enseignes des deux partis ; mais, en toutes
choses, ses préférences d'instinct étaient pour
ce qui s'offrait à lui avec certaine mesure et
certaines limites ; il n'en trouvait pas assez dans
ces dogmes si vastes et si absolus des économistes,
qui se réduisent tous à ce mot si connu,
devenu pour eux axiome : laissez -les faire ,
laissez-les passer. Parmi tant d'intérêts de l'ordre
social, dont tous les mouvemens peuvent
être des chocs, il désirait l'oeil d'un gouvernement
éclairé, qui, en laissant tout faire, surveillât
tout; il désirait une main puissante qui
298 MÉMOIRES
ne tînt pas seulement les routes ouvertes, aplanies
et sûres, mais qui y plaçât des garde-fous.
En un mot, car je dois et je veux plus dire encore
ici sa manière de voir que ce que j'en pense,
depuis deux ou trois siècles, les grandes sociétés
, en Europe, lui avaient paru s'améliorer,
par des progrès si continus et si accélérés, sous
des monarchies absolues de droit ou de prétention,
qu'en désirant, même pour les monarques,
qu'ils cessassent d'être absolus, il désirait
pour les peuples
,
dans toutes leurs affaires, une
intervention toujours présente et une direction
souvent active. Il n'était ni esclave ni républicain
; et, comme tous ceux qui méditent ou qui
rêvent, il voulait faire l'homme et les peuples à
son image.
La politesse avec les femmes, qui a parmi
nous tant de scrupules, n'empêchait pas M. Suard
d'opposer ses doutes et ses difficultés au prosélytisme
spirituel de madame de Marchai,
comme aux dogmes de Quesnay et à l'évangile
du produit net de Mirabeau le père. Il
mettait plus de grâce dans ses discussions avec
les femmes, mais non pas moins de force : c'était
encore un hommage qu'il leur rendait ; et pour
celles qui comprenaient très-bien les choses dont
elles parlaient avec chaleur et avec élégance, si
HISTORIQUES. 299
ce n'était pas une occasion sûre de procurer des
triomphes à la vérité, c'en était une de briller
dans ces réunions nombreuses formées si souvent
des représentans des lumières et des puissances
de l'Europe. Cette ambition et cette joie des
succès d'un jour
,
si sévèrementjugées quand on
ne peut y prétendre, sont l'amour de la gloire
en petit et en détail; et partout cet amour est,
après la vertu, le plus noble et le plus utile des
sentimens du coeur humain. Madame dé Marchai
étonnait et enchantait ceux même qu'elle ne
convertissait pas : et. madame de Marchai ne se
refusait pas des jouissances qui, en flattant son
amour-propre ,
flattaient aussi son amour pour
le bien et pour la France.
Madame Suard, très-jeune, et qui n'avait cultivé
que ce genre de littérature qui peint aux
âmes sensibles les sentimens qu'elles ont connus
ou qu'elles doivent connaître ,
était émerveillée
de la facilité de madame de Marchai à parler de
tant de choses si difficiles; en admirant ce qu'elle
ne pouvait assez comprendre, elle aurait voulu
la comprendre en tout, sûre de l'admirer encore
davantage. Celle qui, en économie politique
,
tenait tête aux savans et pouvait instruire
les ignorans, n'était pas pour madame Suard,
comme pour madame du Deffant, UNE POMONE ,
500 MEMOIRES
c'est-à-dire, une divinité un peu âgée ; elle était
une femme jeune encore, et qui possédait dans
son esprit, dans ses connaissances et dans ses
Vertus, des moyens de prolonger ses succès et son
bonheur sur tous les âges de sa vie.
Les économistes et madame de Marchai n'étaient
les objets des dérisions de madame du Défiant,
que parce qu'elle les comprenait dans sa
haine pour tout son siècle
,
auquel elle ne pardonnait
point de ne pas la regarder comme la
première des femmes pour quelques impiétés
piquantes qu'elle avait dites, et que Voltaire
avait citées. Et combien les fureurs de sa haine
l'avaient dépouillée de tout ce qu'elle avait pu
avoir d'esprit ! de quelles, grossières et ineptes
injures elle a rempli ses quatre volumes de
lettres ! Pour elle, M. de Malesherbes est un sot,
M. Turgot un sot, et un animal ; animal et sot
sont les seules variétés de son style en jugeant de
tels hommes !
M. l'abbé Morellet l'a mise en parallèle avec
madame Geoffrin, et c'est à madame du Deffant
qu'il accorde la supériorité en esprit, en instruction
et en talent. Sans doute, ces prééminences
lui ont paru peu de chose en élevant madame
Geoffrin si haut par le caractère, par les vertus,
par l'amour et le respectattachés à son nom dans
HISTORIQUES. 501
toute l'Europe ; sans doute, il a voulu aussi honorer
sa propre modération dans une cause où
il était partie lui-même ; mais de si nobles motifs
, en l'honorant, l'ont trompé. Arrachez des
quatre volumes de madame du Deffant deux ou
trois pages, sa lettre surtout sur Montaigne ;
tout le reste n'est rien qu'un bavardage facilement
écrit, et ne peut être lu avec un grand
plaisir que par ceux qui ont plus de haine qu'elle
encore pour un des plus beaux siècles de l'esprit
humain; et ces deux ou trois pages même
sont très-inférieures à plusieurs morceaux de
cette ignorante, de cette madame Geoffrin, descendue
à près de quatre-vingts ans au tombeau
sans croire rien laisser d'écrit sur la terre : tels
que sa lettre; sur l'éducation qu'elle avait reçue
de sa grand'mère, et qu'elle adresse à l'impératrice
de Russie ; sa lettre à Marmontel, sur les
motifs, et sur les effets de son voyage et de son
séjour auprès du roi de Pologne; sa réponse à.
M. le baron de Gleichen, qui lui avait parlé de
la considération qu'elle avait danstoute l'Europe;
son morceau sur le cas qu'elle faisait des ingrats
et de l'ingratitude, qu'on croirait un jeu d'esprit
et un paradoxesion ne sentait, depuis le premier
mot jusqu'au dernier
, que c'est l'expression,
simple et sincère de cette bienfaisance divine
302 MEMOIRES
qui, en répandant tous les biens, a le besoin de
rester invisible. Il n'y a pas un de Ces morceaux
qui ne soit fort au-dessus de la meilleure lettre de
madame du Deffant, celle sur Montaigne; tous
sont dignes de Montaigne lui-même; tousont plus
d'un caractère commun avec les Essais. Madame
Geoffrin, ainsi que Montaigne, respectait
son ignorance comme le principe actif et fécond
d'un esprit indépendant et original; commeMontaigne
elle en faisait sortir des lumières qui manquent
à tous les livres.
Après avoir lu ces pages de madameGeoffrin,
et son portrait tracé parM. l'abbé Morellet, ceux
qui ont des vertus, et ceux qui n'en ont que l'amour,
peuvent difficilement entendre prononcer
ce nom, digne d'un culte public
, sans lever au
ciel des yeux en larmes, comme madame Suard
toutes les fois qu'elle passait devant la maison où
madame Geoffrin avait vécu, et où de si longues
douleurs l'ont conduite au tombeau.
Ce qui honorerait le plus la mémoire de madame
du Deffant, si cela n'était pas très-près d'un
ridicule, c'est que, à soixante-treizeans, et aveugle
,
elle a eu une amitié passionnée , c'est-à-dire,
presque de l'amour, pour un Anglais qui en avait
plus de cinquante.
Ce théâtre du monde, où elle n'avait aucun
HISTORIQUES. 303
désir de jouer un rôle, était pour madame Suard
un spectacle qui attachait ses regards, par cela
même qu'il lui était très-étranger ou très-nouveau
.
M. Suard, qui connaissaitsi bien ce théâtre ;
avait jugé que sa femme y obtiendrait, sans s'en
douter, des succès d'autant plus remarqués qu'ils
seraient beaucoup en contraste avec ceux qu'on
y prétend et qu'on y obtient.
En général, et même peut-être toujours, le
jugement le plus sûr et le plus vrai sur une femme
est celui que son mari en a porté, à tous les âges,
dans tous les temps; et, personne au monde, pas
même un amant, n'aurait pu penser plus de bien
de madame Suard que son mari, nul n'en pouvait
dire autant, sans dire encore tout ce qu'il en
pensait.
Il était cependant très-loin de la flatter; il lui
refusait beaucoup de qualités d'esprit, en lui accordant
toutes celles que quelques pages sur divers
sujets, et un volume sur madame de Maintenon
, ont si bien fait connaître. Quoique les
femmes, plus que les hommes voient tout en détail,
quoique cette disposition, naturelle à la
sensibilité fine et délicate de leurs organes, les
rende plus qu'on ne croit très-propres à l'analyse
,
qui n'est, après tout, que le don de voir en
détail réduit en art; M. Suard observait sou304
MEMOIRES
vent, et riait en l'observant, combien sa femme
avait peu d'aptitude et de goût pour ces analyses
devenues à la mode chez beaucoup de
celles même qui ne renonçaient pas aux agrémens
et aux avantages de la frivolité.
" Jamais, disait-il, ma femme n'aura une opi-
» nion sur le produit net dont elle entend parler
» savamment et pertinemment tous les jours.
» Elle n'est pas plus habile à saisir un ridicule
» qu'une vérité abstraite. Elle n'observerait pas
» qu'elle a à côté d'elle un fat ou un sot, si elle
» n'en était avertie par l'ennui qu'elle en reçoit;
» et alors elle est capable, non d'en rire, mais
» d'en mourir. Ces aperçus ingénieux qui bril-
» lent et s'évanouissent dans des expressions lé-
" gères; ce tact du monde qui n'est pas le sen-
» timent du coeur, mais celui de l'esprit, et sou-
" vent de la malignité ; tout cela lui est étranger;
» elle le sait, et n'en a aucun regret. Mais pla-
» cez-la devant un tableau de la nature ; que les
« beautés ensoient grandes, douces ou riantes,
» son imagination s'en empare également; ses
» expressions les rendent toutes avec vivacité et
» fidélité dans l'instantmême, et des mois après.
" Une vérité démontrée lui échappe; une vérité
» rendue par une expression de Bossuet ou de
" Montesquieu est pour jamais dans sa pensée
HISTORIQUES. 305
" avec toute sa hauteur et toute son étendue.
» Elle lit tous les romans, toutes les histoires
,
» et n'en oublie rien. Quand je veux en avoir
» des extraits, je m'adresse à sa mémoire; et si
» l'ouvrage est touchant et pathétique, l'extrait
» l'est souvent davantage. Vauvenargues ne sent
» pasmieuxqu'ellece qui distingue glorieusement
» Racine de Corneille ; et les plus éloquens pa-
» négyristes de Fénélon sont restés au-dessous de
» ce qu'elle éprouve en le lisant. Elle est trop
» heureuse de lire de beaux vers et de la belle
« prose pour avoir des tentations d'écrire ; et,
» si jamais cela lui arrive, on m'attribuera
» peut-être ce que j'aurais été incapable de
» faire. »
Un homme qui fut long-temps le plus intime
ami de l'un et de l'autre, mais surtout de madame
Suard ; unhomme que n'a pu, sans doute, arracher
entièrement de son coeur la révolution, dont
il a, été l'une des plus grandes victimes, si l'on
mesure la grandeur de ces catastrophes par celle
des talens utiles au monde qui y périssent; M. de
Condorcet, parlait à peu près d'elle comme son
mari ; et il ajoutait : Je donnerais la moitié, de
ma géométrie pour le talent que possède madame
Suard, sans le savoir : elle est éloquente
dès qu'elle est émue , dès qu'on blesse son coeur
l. 20
506 MÉMOIRES
ou son goût : aussije remarque que les femmes
dont l'adresse modère l'amour-propre, évitent
de la blesser.
Condorcet, lui-même, ne se doutait pas combien
il avait d'éloquence, tout géomètre qu'il
était, lorsque les grands objets et les grands intérêts
de l'humanité, appelaient, rassemblaient,
pressaient sous sa plume ces vérités fécondes en
bonheur dont il a tant accru la fécondité et le
nombre
,
lorsque, comme historien de la vie de
Voltaire , et quelques années après, comme historien
de l'esprit humain
,
il se plaçait, par l'étendue,
par la force, même par l'éclat des tableaux,
à côté du peintre de Charles XII, du
siècle de Louis XIV, des moeurs et de l'esprit
des nations; lorsque dans le parallèle d'un bon
et d'un mauvais ministre, dans la faveur et dans
la disgrâce, il élève les grandeurs et les félicités
de la disgrâce du ministre vertueux et proscrit,
si au-dessus des hommages et des adorationsqui
environnenttoujours et qui épouvantent souvent
les crimes du ministre en place.
Quoiqu'avec ces dons de l'esprit et de l'âme
que reconnaissaient en elle ceux dont elle avait
besoin d'être, non flattée, mais aimée, madame
Suard pût espérer de partager dans le monde les
sentimens et les succès qu'obtenait depuis longHISTORIQUES.
307
temps son mari, et dont il était presque impossible
qu'il se séparât,: l'extrême médiocrité de
leurs moyens d'existence, peut-être aussi la préférence
de madame Suard pour une vie un peu
solitaire
,
les déterminèrent à des sacrifices devenus
nécessairespour n'être pas contraints à en
faire de plusgrands. Il fut convenu que la femme se renfermerait
dans sa condition et dans sonménage; que le mari
se rendrait seul aux invitations et aux empressemens
des hautes sociétés ; mais que toutes les
soirées, sans en excepter une ,
depuis l'heure où
les spectacles finissaient alors, il les passerait chez
eux, seuls ou avec des amis trop chers pour être
très-nombreux.
Beaucoup de maris, dans les grandes villes
,
prennent de ces engagemens ; peu les remplissent.
Jamais M. Suard n'a manqué volontairement
aux siens ; ce n'était pas pour y être fidèle ;
c'était pour satisifaire au besoin de son coeur
comme du coeur de sa femme.
Pour bien les connaître tous les deux, il faut
connaître ces soirées, ilfaut connaître lesmoyens,
grands et petits
,
par lesquels ils en faisaient les
momensles plus heureux de leurs journées.
Il n'est que trop ordinaire que les hommes
aimables dans le grand monde, ne le soient que
308 MÉMOIRES
là, ou le soient infiniment moins dans une vie
domestique; il leur faut un théâtre, et non pas
un ménage; ils vivent pour les succès
, non poulie
bonheur ; dès qu'ils ne peuvent pas être applaudis
,
ils ne font rien pour être aimés; ils ont
même à se reposer plus d'une fois de plus d'un
effort qu'ils ont fait pour plaire, de plus d'une
contrainte qu'ils ont imposée à leurs défauts; ils
respirent chez eux en mettant leurs défauts à
l'aise : quand ils n'ont que de l'humeur, ils font
grâce à leurs femmes ; ils n'imaginent pas qu'on
puisse leur en demander davantage.
Un homme à qui l'on proposait de consacrer
par le mariage une liaison ancienne ( on en
connaît l'histoire ), dit : Je ne demande pas
mieux , mais quandje serai marié, où irai-je
passer mes soirées ? Cet homme n'imaginait
pas qu'on pût les passer agréablement chez soi.
C'est le contraire que croyait M. Suard. Aussi
tout ce que M. Suard pouvait avoir de bon,
d'aimable, de spirituel et d'intéressant, il l'avait
à un bien plus haut degré dans son intérieur
que sur la scène du monde. Cela tenait à beaucoup
de causes et de beaucoup de genres.
Je l'ai dit, mais il est difficile que j'aie pu persuader
combien cet académicien, qui a dépassé
de près d'un lustre quatre-vingts ans ; qui, dès
HISTORIQUES, 309
sa première jeunesse, avait montré tout le courage
et toute la fermeté d'un homme ; qui avait
eu si long-temps de nombreux succès dans ces
sociétés brillantes où presque tous prennent une
confiance si présomptueuse; combien M. Suard
avait inutilement tenté toute sa vie de triompher
de sa timidité ; le trouble que ce sentiment donne
couvrait d'un voile plusieurs de ses qualités et de
ses avantages; ce voile, partout il l'écartait ou
le soulevait; il ne s'en débarrassait jamais entièrement.
Excepté, peut-être, sur un champ de
bataille, s'il eût été militaire
,
jamais il n'aurait
pu déployer sur aucun grand théâtre tous les talens
qu'il pouvait avoir. Le mot de gloire mis à
côté de son nom l'aurait toujours fait rougir.
Il a laissé des lignes tracées sur des papiers volans
où ce sentiment est indiqué. Ce même sentiment
est exprimé tout aussi naïvement dans ce
Vauvenargues dont la pensée et l'éloquence sont
si hardies, et qui chargeait à la tête de son régiment
un simple jonc à la main.
Et M. Suard et sa femme n'étaient jamais
mieux pour tout le monde que lorsqu'ils étaient
près l'un de l'autre. Par leur seule présence mutuelle
,
ils s'aidaient à paraître avec tout leur mérite.
C'est que ce n'était qu'alors qu'ils étaient
aussi heureux qu'ils pouvaient l'être. On a dit que
310 MÉMOIRES
le bonheur embellit ; l'esprit et les talens en reçoivent
plus de charmes encore que la beauté.
Des causes qui tenaient à la fois à leur goûts,
aux arrangemens sur lesquels ils avaient établi
leur vie , à des changemens légers en apparence
dans l'esprit public de cette époque, Concouraient
à rendre leurs soirées plus agréables et
plus intéressantes.
Madame Suard, recueillie sans être sauvage,
aimait mieux son ménage que le monde; mais
elle aimait à entendre parler du monde sans y
aller ; elle était plus occupée de ses sentimens
que des sciences ; mais leurs progrès, sur lesquels
on fondait tant d'espérances, elle ne voulait pas
les ignorer ; ils étaient une partie de la gloire de
plusieurs de ses amis; M. Suard apportait dans
la ruche domestique les sucs de ces fleurs, les
unes charmantes , les autres superbes.
Madame Suard, de son côté, faisait d'autres
récoltes dans les champs les mieux cultivés de la
littérature anglaise et française; et ces moissons,
les femmes, pour la première fois, pouvaient les
faire sans exposer leur santé, en la recouvrant
même, si elle était altérée.
Il est des hommesà qui seuls semble appartenir
le don de persuader des vérités inutilement démontrées
par beaucoup d'autres ; et l'on ne s'en
HISTORIQUES. 511
étonne que parce qu'on a beaucoup plus remarqué
les divers degrés et les diverses nuances des
talens qui charment le goût, que de ceux qui
éclairent la raison. Tous, dans la littérature et
dans le monde, parlent du goût pour faire entendre
, par cette confiance, qu'ils ont le plus
exquis en partage ; précisément comme autrefois
les grands seigneurs et les merveilleux parlaient
toujours du bon ton. Boileau seul, qui, peut-être,
avait assez de goût
,
parle
, comme il convient,
de la raison, et veut que les écrits empruntent
d'elle seule et leur prix et même LEUR LUSTRE.
On aurait mieux compris et plus respecté cette
loi plus étendue encore que toute la poésie et
toute l'éloquence, si l'on avait fait toutes les distinctions
entre découvrir une vérité, la démontrer,
la faire sentir et aimer. Nous avions tous
dit que les mères doivent nourrir leurs enfans ,
M. Rousseau seul s'estfait obéir ; et ces paroles
sont de Buffon.
C'est quelquefois à force d'être évidente et familière
qu'une vérité devient indifférenteet inaperçue;
et rien n'exige plus de génie que de produire
sur' les âmes et sur lès esprits, avec un lien
commun, tous les effets des découvertes. Plusieurs
des hommes doués de cette sorte de talent
nous-sontvenus de l'Helvétie et surtout de Genève.
312 MEMOIRES
Ni homme ni femme au monde ne pouvaient
ignorer combien l'exercice est bon à la santé ;
tous pouvaient comprendre facilement combien
il est naturel que la vie, qui n'est elle-même qu'une
suite de mouvemens, soit maintenue par le mouvement
même et fortifiée ; et, cependant, les
femmes à Paris perdaient leur santé faute d'exercice.
Il était plus question de leurs vapeurs que de
leurs charmes. Tronchin arrive de Genève ; à
peine il a parlé, toutes les femmes sortent de leurs
maisons, et ce n'est plus pourêtre promenées dans
leurs voitures ou dans un fiacre comme la Phylis
de Voltaire, c'est pour MARCHER ELLES-MÊMES ;
elles courent, avec canne ou sans canne , sur les
boulevarts, surles ponts, dansles rues, dansles jardins.
Ce qu'en obtientTronchin les prépare et les
dispose à mieux obéir à Jean-Jacques. Leur santé
est rétablie, les enfans seront nourris par leurs
mères. On ne voyait presque plus sous les ombrages
de nos jardins publics, ce qui les embellit
davantage; les femmesdevenuesvaporeuses parce
qu'elles avaient été renfermées, étaient chaque
jour plus renfermées parce qu'elles étaientchaque
jour plus vaporeuses. Les magnifiques ombrages
des Tuileries et du Luxembourg qui n'étaient peuplés
que de grâces et de Vénus de marbre le sont
bientôt par des beautés bien plus animées que
HISTORIQUES. 315
celle que Pygmalion adora en la voyant sortir
de son ciseau. Sous leur silence qui n'est pas celui
des forêts
,
elles portaient, sans étonner
personne, les enchanteurs qu'elles ont inspirés
,
les La Fontaine, les Racine ; leur attention,
fortifiée avec leur santé, les rendait capables de
méditer Pope, Richardson, Robertson, lectures
préférées de madame Suard. Son mari était
enchanté de l'en entendre parler dans leurs soirées
; il en profitait souvent le lendemain dans
ses travaux du cabinet et dans ses conversations
du monde.
C'est dans ces promenades dont sa santé eut
longt-temps trop besoin, et dans ces lectures qui
furent toujours son goût dominant, que madame
Suard passait les portions de la journée où
elle était séparée de son mari ; et c'est à son mari,
c'est à leurs soirées qu'elle pensait, plus encore
qu'aux beautés de la nature et des arts dont elle
était environnée. Ce vers heureux qu'il est impossible
de lire sans le retenir :
Si je ne la voyais
,
je l'attendais du moins
,
ce vers charmant, qu'on croirait de LaFontaine
,
et qui est de Fontenelle, exprime une partie du
bonheur de madame Suard, mais la moindre
seulement : à l'heure convenue elle voyait toujours
son mari ; c'était là sa félicité.
514 MEMOIRES
Il était rare que quelqu'un vînt interrompre
ces tête-à-tête ; il était rare aussi qu'ils ne fussent
pas terminés par l'abbé Arnaud , demeurant toujours
avec eux et rentrant toujours assez tard
L'abbé semblait avoir vu et entendu, chaque
jour , tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend
dans Paris, où l'on entend et où l'on voit tant
de choses : les Fantoccini et le Théâtre Français,
Gluck, Préville, Le Rain, LA FEMME
SAUVAGE et le Grand Tarara; tout était de son
goût et de son ressort ; tout lui fournissait des
récits intéressans
,
piquans et divertissans.
M. Suard n'était que de l'Académie Française;
l'abbé Arnaud était de l'Académie Française et
de celle des Inscriptions et Belles-Lettres. Cela
variait encore et enrichissait singulièrement les
comptes rendus de la journée. Suivant les dis—
sertations qu'il avait entendues à l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, l'imagination mobile
de l'abbé Arnaud était montée ou sur le ton
de la plus haute épopée antique
, ou sur le ton de
la gaieté la plus bouffonne; et le dernier ton lui
allait aussi bien que le premier ; le contraste
même avec sa taille et sa tête d'Hiérophante le
rendait plus comique.
L'abbé Arnaud aimait réellement beaucoup sa
patrie et son roi ; mais ce qu'il avait le mieux
HISTORIQUES. 315
exercé dans la lecture héroïque de l'Iliade, ce
n'était pas son courage ; en vivant beaucoup
avec Achille, l'abbé était resté poltron : à la
nouvelle ou à la menace du moindre revers pour
la France, il était consterné et tremblant.
M. Suard qui recevait et qui lisait régulièrement
les papiers anglais, seuls papiers de l'Europe
écrits alors avec liberté et vérité
, en savait
toujours plus sur ces nouvelles que tous les nouvellistes
de Paris : il traduisait ces papiers qu'on
voyait de toutes parts sur sa cheminée, ses tables,
son piano ; et la sécurité qu'ils rendaient à l'abbé
était pour lui un véritable bienfait : vous me
faites du bien , lui disait-il, jepourrai dormir.
C'était un si grand bien pour lui qu'il était évident
que son amitié pour M. Suard en était augmentée
. Avec ces mêmes papiers et les vues qu'ils faisaient
naître
,
l'état réel de l'Europe et des deux
mondes était souvent mieux connu dans un
petit ménage de Paris que dans les cabinets des
grandes puissances ; et les deux académiciens
qui voyaient tous les jours des hommes puissans,
pouvaient rendre cette connaissance utile à leur
patrie. Des faits exacts, un esprit juste, voilà tout
ce qui est nécessaire à la science et à l'art d'un
homme d'Etat ; et quand l'esprit est celui d'un
316 MÉMOIRES
homme privé, comme il a plus de temps à lui
qu'un homme public, ce n'est pas la place de
l'homme public, c'est celle de l'homme privé qui
est la meilleure pour bien voir ce qui est et ce
qu'il faut faire. Il faut croire que cette vérité a
été sentie par plus d'un ministre, puisqu'il y en
a eu tant qui ont consulté si souvent M. Suard ;.
il faut croire encore que plus de ministres consulteraient
plus d'hommes privés, si ceux qui leur
donnent des conseils les donnaient avec moins
de suffisance et plus de connaissances.
Dans ce grand monde, où M. Suard seul continuait
d'aller, on ignorait combien le petit ménage
était heureux : on savait combien il manquait
de fortune. Des personnes dont les unes
avaient assez de crédit pour procurer des places,
les autres assez de richesses pour rendre riche
un homme de lettres, sans beaucoup retrancher
de leur superflu, se seraient disputés ou réunis
pour y porter de l'aisance. Mais, pour convenir
aux places, il ne faut être ni au-dessus ni audessous
: il faut être juste au niveau ; et l'homme
de lettres qui a quelque supériorité dans le talent
ou dans l'esprit, est, à quelques égards, au-dessous
des plus petites places, et à d'autres égards,
au-dessus des plus grandes. Il n'est propre à
aucune. C'est toujours son oeil et jamais sa main
HISTORIQUES. 317
qu'il doit porter sur les affaires et sur les choses
humaines.
Il n'est guère plus facile de lui faire accepter ,
en présent, une fortune toute faite : M. Suard
n'en donna-t-il pas la preuve lorsque, trèspauvre,
il se démit d'un surnumérariat avec traitement,
mais sans travail, et lorsqu'il refusa les
dix mille francs si peu nécessaires au généreux
baron d'Holbach ? Tout homme délicat résiste
aux bienfaits, non comme ingrat, mais comme
reconnaissant; et l'homme de lettres, en ce genre,
doit être plus délicat encore que tout autre
homme: Les autres ne mettent en gage que leur
indépendance : il y met bien autre chose encore.
Cette vertu si douce de la reconnaissance
peut donner à sa pensée, et des bornes et des
chaînes. Pourra-t-il émettre dans toute leur franchise
et dans toute leur étendue des opinions par
lesquelles son bienfaiteur pourra être affligé ou
ruiné? J'oserai le dire, il serait à désirer que
l'homme de lettres fût sans patrie : la reconnaissance
qui le lie à elle depuis le berceau jusqu'au
tombeau. il ne l'acquitte que trop, sans s'en
apercevoir, en préjugés qui la flattent, en opinions
funestes au reste du monde. La pensée est
universelle ; c'est le coeur qui a une patrie ; et
tandis qu'il y a des règles pour rendre la pensée
318 MÉMOIRES
juste, le coeur a trop d'illusions pour les régler
toutes.
La sagesse des siècles, les proverbes n'ont
point dit que l'amitié est entretenue par les bienfaits,
maispar les petits présens. Leur refus serait
même une rupture. M. Suard ne les refusait
jamais., il en faisait souvent, et ceux qu'il recevait
tiraient leur plus grand prix du partage
qu'il en faisait avec ses amis. Sa table, par exemple,
n'était pas toujours aussi petite que son
ménage :les pourvoyeursétaient des hommes qui
avaient des chassesà eux ou qui étaient les capitaines
de celles de Versailles. Ils la garnissaient
de perdrix, de faisans, de gibiers de toute espèce
: c'était trop pour des dîners, et c'était assez
pour les festins de la littérature. Les gens de
lettres les plus distingués y étaient invités, et peu
manquaient de s'y rendre. Bernardin-de-Saint-
Pierre et Jean-Jacques ont été d'avis que de pareilles
fêtes etleurs galas rendentles créations des
philosophes plus lumineuses, comme celle des
poëtes plus brillantes. M. Suard voyait et faisait
remarquer d'autres avantages, dans celles qu'il
donnait, grâceà ses pourvoyeurs : c'était un rapprochement
et une espèce, d'alliance entre, les
plaisirs de deux grandeurs différentes, celle des
hommes puissans, et celle des hommes à talens.
HISTORIQUES. 519
Quand j'ai lu ces détails écrits par madame
Suard, j'ai cru lire la Maison d'Horace, ouvrage
d'érudition qui ne semble pouvoir qu'instruire
et qui est charmant, qui vous enchante
comme les vers du poëte dont il fait savamment
connaître la maison.
Les noms de ces Français qui faisaient des
présens comme les Gallas, les Varus, et les
Mécène, ajoutent encore à ces analogies. C'était
l'auteur de ce tableau des siècles, comparés
et appréciés par ce qu'ils ont fait pour le
bonheur de l'espèce humaine
,
de ce livre de la
félicité publique, qui. n'a pu faire encore que
celle de Voltaire, mais qui peut concourir réellement
à celle des nations par les routes qu'il
leur indique
, par les espérances qu'il leur donne;
c'était le marquis de Chatellux ; il appelait les
lièvres et les lapins qu'il envoyait ses piècesfugitives
, mot gai, mais plus dans le goût, de
l'hôtel de Rambouillet que de celui de la maison
d'Horace ; c'était M. Le Roi qui, dans la capitainerie
des chasses dé Versailles , était plus
occupé à observer les animaux en philosophe
qu'à les tuer en chasseur, et qui, en écrivant ses
excellentes lettres sur les animaux, faisait servir
l'amusementfavori des rois à l'instruction des
peuples ; c'était le marquis de Beauveau qui , ap320
MEMOIRES
pelé par sa naissance
, par son génie et par une
intrépidité rare, même en France, aux trophées
des Condé et des Turenne
,
bénissait la paix qui
lui dérobait une gloire toujours sanglante ; et
semblable, en cela seul, à ce premier des Césars,
qui avait approfondi les analogies de sa langue
en même temps que la guerre, entrait dignement
à l'Académie Française comme grammairien,
et, avec le titre de prince, se plaçait entre
Duclos et Beauzée.
Quoique sa plume ne fût pas, à beaucoup près,
aussi laborieuse et aussi féconde qu'élégante ;
quoique les compositions littéraires le plus universellement
goûtées rapportent plus à ceux qui
les impriment et qui les vendent qu'à ceux qui
les écrivent ; M. Suard saisissait pourtant aussi,
très-heureusement pour son premier besoin, le
bonheur de sa femme, les occasions qui s'offraient
à lui d'ajouterpar son travail à sa réputation
et à l'aisance du ménage.
Célèbre déjà dans toute l'Europe par son excellente
Histoire d'Ecosse, et prêt à publier
son Histoire de Charles-Quint, très-supérieure
à l'Histoire d'Ecosse
,
quoiqu'en dise l'abbé de
Mably, M. Robertson invita d'avance M. Suard
à la traduire. L'original et la traduction sortis
des presses presque le même jour, accueillis avec
HISTORIQUES. 321
la même admiration à Paris et à Londres, firent
presque le même honneur au traducteur et à
l'auteur. Ce phénomène, car c'en est un, puisqu'il
n'avait jamais eu d'exemple
, et n'en a pas
eu depuis, tenait surtout à ce que ce chef-d'oeuvre
a l'air, dans notre langue
,
d'y être né et non
transporté. L'école écossaise avait, il est vrai,
beaucoup multiplié entre les deux idiomes les
analogiesd'expression, et les conformitésde construction
: mais l'élégance de Robertson, si rare
dans les ouvrages originaux, n'aurait jamais pu
se trouver dans la copie de M. Suard, si le traducteur
n'avait pas été aussi, dès long-temps, dans
tous les secrets de la langue anglaise. Robertson,
par l'étude profonde du français, et M. Suard y
par l'étude profonde de l'anglais, s'étaient, pour
ainsi dire, également avancés l'un vers l'autre ;
et il était indifférent à leurs pensées dans laquelle
des deux langues elles fussent écrites.
Elles devaient être originales dans toutes les
deux.
Ce ne peut être un petit avantage pour la
France de trouver ce caractère de style dans l'introduction
à l'Histoire de Charles-Quint, qui
est moins une introduction qu'une histoire universelle
de l'Europe moderne, depuis le Bas-Empire
jusqu'au seizième siècle; histoire très-abré-
I. 21
322 MÉMOIRES
gée sans doute
,
mais qui, comme les Considérations
sur les Romains, ne réduit les faits que
parce qu'elle les choisit et les lie de manière à
tout éclairer par leur liaison et par leur choix.
Rien ne se ressemble moins que le style de Robertson
et de Montesquieu ; l'un toujours périodique
; l'autre toujours concis et serré ; ce par
quoi ils se ressemblent, c'est une certaine manière
de chercher et de voir les événemens dans
leurs causes, pour en former des chaînes, où tout
soit principe et résultat.
Mably n'a tracé le tableau que de la féodalité
de la France, Hume que de l'Angleterre, Mariana
et Ferrera que de l'Espagne, Leibnitz que
de l'Allemagne
,
dix à douze écrivains italiens
que de l'Italie ; Montesquieu et Robertson ont
tracé le tableau de la féodalité de l'Europe
, et
peut-être du monde.
C'était l'opinion, de M. Suard, et c'est pour
cela que je lui accorde tant de confiance.
Après cette traduction de l'Histoire de Charles-
Quint qui plaçait M. Suard, comme écrivain
,
parmi les meilleurs de notre langue
, tous
les regards, et surtout ceux des membres les
plus distingués de l'Académie Française
, se portèrent
sur lui pour une des premières places qui
viendraient à vaquer.
HISTORIQUES. 323
A l'époque même la plus glorieuse pour la
littérature française
, au siècle de Louis XIV,
jamais ces places n'avaient eu tant d'éclat, jamais
elles n'avaient été disputées par tant d'aspirans
; c'était le résultat de deux circonstances
qui agissaient séparément, mais qu'il faut réunir
pour juger de ce qu'était l'Académie Française
au moment où elle appela M. Suard à l'un de
ses fauteuils.
Deux choses donnaient, l'une, une sorte de
splendeur nationale aux séances publiques de
l'Académie ; l'autre, une direction meilleure et
une utilité plus grande aux travaux intérieurs et
secrets de son Dictionnaire ; la première était
née des éloges décernés aux grands hommes
dans les concours de l'éloquence ; la seconde,
des progrès de l'analyse long-temps écartés du.
Dictionnaire, et enfin portés dans ce travail que,
seuls, ils peuvent l'endre utile à la langue et à
l'esprit de la nation qui la parle.
La gloire de l'éloquence de Bossuet était née
dans les temples; celle de l'éloquence de Thomas
dans l'Académie elle-même ; et, sans doute,
les éloges du Dauphin
,
de Descartes et de Marc-
Anrèle atteignent, dans ses plus grandes hauteurs,
le vol de L'AIGLE BRILLANT DE MEAUX.
La vraie analyse
,
lorsqu'on n'en faisait usage
524 MÉMOIRES
que dans les sciences, ne fut regardée que comme
un instrument de mathématique ou de physique
: lorsque Dumarsais, Condillac, Duclos
,
d'Alembert et Diderot l'eurent portée dans les
grammaires et les vocabulaires, on vit qu'elle était
la lumière des langues
, et que celle des langues
l'était de la raison : toute cette lumière éclairait
dans l'Académie le travail du dictionnaire depuis
l'édition de 1763.
Par son goût, dont la pureté et la délicatesse
étaient généralement reconnues, aucun homme
de lettres de cette époque n'était plus capable
que M. Suard de figurer dignement parmi les
juges de ces concours de poésie et d'éloquence
,
où ne voudrait jamais entrer le génie
,
même
naissant, si des talens sublimes y étaient injurieusement
balancés avec dés talens médiocres ;
par ses études approfondies de plusieurs langues
modernes, toujours en échange de mots, de
tours et de figures, entre elles et avec notre
langue, nul ne pouvait porter plus de connaissances
et plus d'analyse dans ce travail du dictionnaire
,
dont l'importance est si peu sentie,
et si mal jugée lorsqu'on ne sait pas que la métaphysique
la plus profonde et la plus claire y suffit
à peine.
Deux placesvaquèrent presque à la fois ; l'abbé
HISTORIQUES. 325
Delille fut nommé à l'une, M. Suard à l'autre.
Tous les deux, dès long-temps, étaient,
à plus d'un titre, distingués dans ce qu'on se
permettait alors de nommer la haute littérature ;
mais leurs titres décisifs, il fallait l'avouer, étaient
des traductions ; les traductions envers, comme
plus difficiles, étaient moins décriées, et celle des
Géorgiques, déclarée
,
si long-temps, impossible,
avait reçu les applaudissemens dus aux créations.
Le style de la traduction de l'Histoire de Charles-
Quint parut assez parfait à l'Académie pour effacer
à jamais le décri des traductions en prose,
pour appeler en même temps dans son sein
l'abbé Delille et M. Suard. Mais l'envie
,
qui n'a
jamais pu être du même avis que le public et
l'Académie, jeta les hauts cris contre cette nomination
de deux traducteurs à la fois.
Les élections de l'Académie étaient de leur
nature irrévocables ; il ne pouvait y avoir lieu à
aucun appel de Philippe à Philippe, ou des juges
en tumulte aux juges attentifs; l'envie songea à
surprendre au roi le refus de son approbation ;
prérogative du trône destinée à rendre les élections
plus glorieuses, non à les annuler ; car
une place littéraire n'est pas une place administrative
; et sous les gouvernemens les plus absolus,
les lettres forment une république. Cepen326
MEMOIRES
dant, la sanction est refusée par un prince facile
et doux, l'un des Bourbons, qui a lé nioins aimé
à déployer sa puissance contre l'ordre et le cours
naturel des choses.
Le refus avait été sollicité et surpris par un
maréchal de France, plus honorablementconnu
dans sa jeunesse par les grâces de sa personne et
de son esprit, par l'éclat de plusieurs succès brillans
à la guerre, par l'amitié de Voltaire et par
ses dédicaces, par son gouvernement même de
la Guyenne, où le plus grand reproche encouru
par lui fut d'avoir trop gouverné par des plaisirs
et par des fêtes.
En surprenant le monarque ,
le duc de Richelieu
avait atténué autant qu'il était ppssible le
tort si grave de la surprise ; il avait fait indiquer
du haut du trône deux autres noms considérés
dans la nation et dans les lettres ; et tout
à coup, cette affaire
,
qui touchait à tant de passions
qui ne sont pas les moins irritables et les
moins irascibles, prit une tournure qui égaya
tout chez une nation dont la gaieté éclate beaucoup
dans tous les combats.
Il fallut donner un motif quelconque au refus
de la sanction : on en imagina un qui aurait convenu
parfaitement à une scène de comédie.
M. Suard n'avait jamais écrit une ligne dans l'EnHISTORIQUES.
327
cyclopédie ; l'abbé Delille n'en avait jamais lu
une page : on leur trouva à tous les deux le crime
d'être encyclopédistes.
Le rire fut universel; il se communiqua même
aux exclus. L'abbé, cependant, se mettait en fureur
le matin avec ses amis ; il ne riait que le soir
dans les salons où l'on ne veut que rire. M. Suard
souriait et se consolait facilement de n'être pas
encore de l'Académie , par la certitude d'en être
bientôt. La promesse royale était donnée qu'aucun
obstacle ne leur serait opposé aux prochaines
élections.
Tout l'intervalle, comme on peut croire , fut
beaucoup mis à profit pour discuter et pour rabaisser
un poëte et un homme de lettrés auxquels
cet accident allait procurerl'honneur d'être
nommés deux fois à ces plages si décriées et si
enviées.
Traduire en très-beaux vers français les beaux
vers latins de Virgile, et quelquefois égaler son
auteur ne pouvait pas être un mérite facilement
ravalé par le seul nom de traducteur; il fallait
donc prouver, contre l'impression générale et
presque unanime
, que les beaux vers français
étaient mauvais : on en avait pris la tâche au
premier instant de leur éclat; on la reprit de
nouveau ; mais les éditions des Géorgiques fran328
MEMOIRES
çaises se multipliaient plus encore que les critiques
; et les vers français et les vers latins gravés,
pour ainsi dire
, en regard les uns des autres,
sous les presses de Belin, se gravaient de même
dans la mémoire des amis passionnés et éclairés
de la poésie, dans cette mémoire qui est le véritable
temple du goût.
Il fallait que le mérite de la traduction de l'histoire
de Charles-Quint fût aussi bien incontestable
; car, ne pouvant en nier l'élégance et la
supériorité, on s'avisa de contester sa traduction
elle-même à M. Suard ; dernière mais habile
ressource de la haine pour les talens, bien sûre,
en ôtant le mérite d'un ouvrage à son véritable
auteur, de ne le donner à personne.
Toutefois y ce qu'on reprochait le plus à
M. Suard, c'était d'avoir trop peu écrit; reproche
qui pourrait contenir et mal cacher un
éloge. Tant il y a de maladresse dans la haine
des talens !
Il ne sera pas, peut-être, hors de propos ici,
et sans utilité pour l'avenir, d'examiner ce que
doivent valoir et peser aux élections, dans les
balances académiques, et la quantité et la qualité
des ouvrages. On ne paraît pas les distinguer
assez.
La première n'est que le produit d'un travail
HISTORIQUES. 329
souvent répété ; la seconde, seule, caractérise
et mesure le génie, le talent, le goût.
Si le talent est le même dans vingt volumes,
les vingt ne l'élèvent pas plus haut qu'un seul ; il
reste seulement à la même hauteur. A beauté
égale dans l'eau et dans les feux, un gros diamant
se vend et s'achète plus cher, mais la matière et
la composition n'en sont pas moins divines dans
un petit, lorsqu'il a les mêmes élémens et le
même éclat.
Répéter les actes, ce n'est plus proprement
les produire ; c'est le premier qui est la véritable
production. Si, depuis que les globes célestes et
les espèces vivantes ont été semés dans l'immensité
de l'espace, les innombrables générations qui
se succèdent ne sont que des développemens des
premiers germes, toute la création et toute la
puissance créatrice étaient, sans aucun doute
,
dans ces germes premiers ; le reste n'en est
qu'une suite, le reste n'ajoute rien aux adorations
et à l'amour que nous devons, à l'éternel
ouvrier.
C'est aller chercher haut les exemples et les
preuves à propos de quelques vers et de quelques
lignes de prose : mais je ne les cherche point,
je les prends où je les vois, et je les vois où elles
sont. Il n'y a rien d'inouï à trouver les compa330
MÉMOIRES
raisons qui nous éclairent sur nous-mêmes dans
celui qui nous a faits à son image.
Qu'on paye donc le travail, et qu'on le paye
cher; sans lui tout meurt, ou s'engourdit; le génie
même, qu'il ne crée point, sans le travail ne produit
plus; mais qu'on ne le paye point, exclusivement
, avec la monnaie de la gloire, réservée à des
inspirationsantérieuresautravail. SiMolièren'eût
fait que le seul Misanthrope, le seul Tartufe, les
Femmes Savantes seules, son génie, sans doute,
se fût moins manifesté, ou moins souvent; mais
se fût-il manifesté moins tout entier ? N'eût-il
pas été également le premier génie comique de
tous les siècles ? N'eût-il pas été Molière ?
Je reviens à cette comparaison qui s'est jetée
à travers mes idées, et que j'ai été tenté d'écarter.
Si, au lieu de tant de milliards de mondes
solaires et planétaires, l'Eternel n'en eût laissé
échapper que la moitié de sa main ou de sa parole
,
n'aurait-il pas été la même puissance, le
même créateur ?
Ce n'est pas des ouvrages d'un homme de
lettres que l'Académie a besoin; c'est de luimême;
c'est lui et non le recueil de ses oeuvres
qui aidera, dans les concours, à prévenir des erreurs
fortifiées de sourdes intrigues, à empêcher
qu'une couronne ne soit posée sur un talent méHISTORIQUES.
331
diocre, et un affront sur le talentsupérieur; c'est
lui qui, dans les discussions du dictionnaire, répandra
sur les mois une lumièrequi, desmots, se
répandra sur tous les esprits et sur toutes les idées.
Cent morceaux, chacun peu considérable
,
mais tous excellens, forment, par leur réunion,
un volume digne d'une haute considération et de
toutes les places académiques. M. Suard en a fait
davantage; il les avait éparpillés, peut-être oubliés
: ils seront cherchés, recueillis; en les rapprochant
de sa personne, dont le souvenir ne se
perdra point, et de l'introduction française à
l'histoire de Charles-Quint, l'un des exemples de
la langue de Massillon et de Voltaire, la postérité
jugera si les fauteuils académiques ont reçu
beaucoup d'hommes de lettres plus capables de
concourir aux services que la nation attend de
l'Académie Française.
Une seconde nomination, confirmée avec empressement
et avec joie par le trône, y fit entrer
M. Suard en 1775.
Son discours de réception, la réponse que lui
fit Gresset, venu d'Amiens pour lui répondre,
le compte que M. de La Harpe rendit dans
le Mercure des deux discours, et une lettre de
Voltaire à M. Suard, qui va paraître aujourd'hui
pour la première fois, font de cette séance une
332 MÉMOIRES
de celles qui tiennent par le plus de rapports intéressans
à toute l'histoire littéraire du dix-huitième
siècle.
M. Suard, dont la faible voix et l'accent timide
n'étaient pas du tout propres à faire éclater
les applaudissemens, ne fut pas précisémentbeaucoup
applaudi; mais cette attention, qui devient
plus vive et plus profonde à mesure qu'elle se
prolonge; ces regards reconnaissans, réunis et
fixés sur celui qui porte la parole, jusqu'à ce qu'il
ait cessé de parler ; tout garantit à M. Suard
,
à
sa femme et à leurs amis un succès qui deviendrait
plus brillant à mesure que le discours imprimé
aurait plus de lecteurs.
Gresset, qui ne croyait pas avoir perdu son
talent pour la comédie depuis qu'il était devenu
dévot, avait imaginé de faire de presque toute
sa réponse comme la petite pièce à la suite du
Méchant. Elle fit infiniment plus rire que le
Méchant, et ne lui fit pas, à beaucoup près, le
même honneur. Le choix de son sujet, auquel
rien ne l'obligeait et rien ne l'attirait, fut une
erreur difficile à comprendre. De la province
,
où il était depuis plusieurs années, et où il avait
beaucoup oublié ce Paris qu'il avait si bien vu
de la lucarne de sa chartreuse, il avait été frappé
justement, mais beaucoup trop, du ridicule d'une
HISTORIQUES. 535
vingtaine de mots qui avaient pris leurs origines
et leurs étymologies dans les boutiques des marchandes
de modes, même dans les boutiques des
selliers. Il crut la langue de Molière, de Regnard
et la sienne en un plus grand danger encore que
par. ce marivaudage dont la corruption n'alla
guère au-delà de Marivaux, quoiqu'elle pût en
séduire beaucoup d'autres, lorsqu'on la retrouvait
jusque dans le roman de Marianne ; La
Bruyère avait été moins effrayé de l'accueil fait
à ces mots qu'il nomme aventuriers, et dont les
aventures cessent si vite dans le monde et dans la
langue ,
quoiqu'elles commencent quelquefois
dans le besoin de nouveaux mots pour de nouvelles
idées.
Gresset, persuadé, non sans quelque apparence,
qu'il était comme le président de la langue
au moment où il présidait l'Académie Française,
voulutmettre à profit un jour si solennel pour effacer
sous le ridicule des mots dont tout le monde
ne se servait que parce que personne n'y faisait
attention ; auxquels c'était faire beaucoup trop
d'honneur de les faire entendre à l'élite de la
nation en pleine académie. Dès les premiers, les
applaudissemens furent si bruyans ,
si universels
, si continus, que Gresset lui-même ne put
se méprendre à leur intention. Ils ne cessèrent
334 MÉMOIRES
que par la crainte d'affliger l'auteur de plusieurs
ouvrages qui font honneur à notre poésie, et qui
font nos délices.
Un critique aussi éclairé que M. de La Harpe
ne pouvait pas laisser échapper l'occasion de faire
sentir combien le public, et surtout celuiqui était
assidu aux séances de l'Académie, avait eu peu
besoin d'être prémuni contre un danger qu'il avait
si peu couru ; il le fit sans être du tout trop sévère
; peut-être même, sans l'être assez ; et quoiqu'il
semble que lorsque M. de La Harpe est indulgentpour
d'autres que lui-même, il faille l'être
au moins autant que lui, il est difficile d'accorder
la grâce qu'il accorde à l'homme d'esprit qui, le
premier, appela CHENILLE un habillement négligé,
parce que, ajoute-t-il, cet homme d'esprit
était bien sûr d'être un brillant papillon
quand il seraitparé.
A moins que le créateur du mot ne l'eût mis
dans tous les secrets de sa CHENILLE et de sa
PARURE, il se pourrait que la moitié au moins de
tout cet esprit appartînt à M. de La Harpe ; et
comme des questions de mots étaient bonnes à
discuter, quand il s'y mêlait, on aurait pu lui
observer qu'un homme d'esprit de soixante ans
qui sortait le matin en chenille ne pouvait être
un brillant papillon avec aucune parure ; qu'un
HISTORIQUES. 335
papillon n'est pas une chenille parée ; que ses
ailes, ses brillantes couleurs lui appartiennent
autrement que des habits ; que c'est par luimême
qu'il brille, et non par ses vêtemens.
M. de La Harpe s'arrête beaucoup plus sur le
discours de Gresset, qu'il voulait critiquer, que
sur celui de M. Suard, qu'il devait louer. Sur
la louange il fut rapide, il glissa
, et en glissant
il tomba dans une méprise plus étrange encore
que celle de Gresset : il se trompa sur le sujet
qu'avait traité M. Suard.
Le sujet de son discours, dit M. de La Harpe,
nepouvait être plus intéressantpourl'assemblée
devant laquelle il devait être prononcé. C'est la
défense des lettres et de la philosophie contre les
calomnies de la haine et lespréjugés de l'ignorance;
il fait voir que la philosophie, bien loin
de nuire aux arts , les a soutenus dans leurdécadence
; que, bien loin d'être ennemie de l'autorité,
elle a fait connaître les véritables droits des
princes, et les avantages d'une obéissancepaisible;
que, bien loin de combattre la vraie religion,
elle a servi à l'épurer et à en réformer les abus.
Si tel eût été uniquement le sujet, M. Suard
n'eût traité qu'un lieu commun ; il n'aurait pu
faire que des réponses communes à l'ignorance
et à la haine ; son discours n'aurait eu aucun
556 MÉMOIRES
moyen de beaucoup intéresser une assemblée
éclairée ; il n'eût pas été plus admis que celui de
Gresset, où celui de Gresset ne se trouve pas ,
dans le recueil des discours de réception, et où
celui de M. Suard figure, sans être éclipsé, non
loin de ceux de Buffon et de Voltaire.
Son sujet fut tout autre ; et M. de La Harpe
n'a pu les confondre que dans un de ces momens
d'inattention où l'esprit ne va pas des mots qui se
ressemblent aux choses qui diffèrent.
Il ne s'agissait pas seulement de confondre la
haine et d'éclairer l'ignorance, mais de mieux
fixer les doutes du goût et de la raison ; de décider
si cette philosophie précise née des nouvelles
méthodes, portée dans les talens de l'imagination
,
les desséchait, dans la morale, la corrompait
; il s'agissait, en un mot, de savoir si
l'analyse qui ne peut être que la méditation bien
dirigée, féconde les inspirations du génie, ou les
étouffe ; si la vérité et la vertu sont amies ou ennemies
; si, ce qui nous éclaire le plus sur les
principes de nos devoirs est ce qui nous expose
le plus à les méconnaître et à les violer.
C'était précisement le magnifique sujet déjà
proposé il y avait près de vingt ans par l'Académie
elle-même, et qui, traité par un jeune jésuite
au fond d'un cloître et au pied des autels (le père
HISTORIQUES. 337
Guénard), enrichit notre langue d'un discours
où la plus haute éloquence sortait de la plus profonde
analyse, d'un discours qui, à beaucoup
d'égards, fut le précurseur et le modèle de' l'éloge
de Descartes par Thomas.
M. Suard, en traitant le même sujet n'ignorait
point qu'il n'était pas nouveau, et ne le traita pas
du tout de la même manière ; il ne s'éleva pas ,
comme le jeune solitaire, à. ces hauteurs d'où le
génie dicte des lois à la pensée et aux opinions;
il répandit plus de ces lumières qui entrent
dans tous les yeux, de ces sentimens qui pénètrent
toutes les âmes. Le père Guénard avait beaucoup
pris dans Bacon, dans Descartes, dans Buffier
, et beaucoup dans lui-même ; il avait tout vu
dans la vaste lumière de cinq à six principes d'analyse
et de philosophie; c'était l'esprit humain,
affranchi par un jeune homme lui-même dans
les chaînes d'une congrégation. M. Suard
,
vivant
depuis plus de vingt ans autour des ateliers,
des salons et des théâtres, prouvait, par les faits,
combien ce monde
,
poli par les beaux-arts
, en
jouit davantage depuis qu'il les juge mieux ; combien
,
dans tous les genres, une sensibilité réfléchie
est la plus propre aux talens
,
la plus fertile
en beaux ouvrages ; combien la pensée et
l'imagination se ressemblent davantage depuis
I. 22
338 MÉMOIRES
que l'une et l'autre ont reçu plus d'audace de
cette analyse, dont les procédés paraissent si circonspects
et dont les résultats sont si souvent
des merveilles; combien, enfin, la morale, celle
de la justice et non des privations, celle des
vertus bienfaisantes et non' des vertus austères,
avait rétabli son empire ébranlé par l'hypocrisie,
depuis qu'elle avait reçu de nouveaux fondemens
de cette philosophie accusée de la corrompre.
Des différences analogues à celles de leurs
points de vue se faisaient remarquer dans les
styles du père Guénard et de M. Suard.
Le solitaire, comme pour prouver par son
style même qu'il y a pour l'analyse une autre
langue que l'algèbre, s'abandonnesans s'égarer à
tout l'essor de son imagination et de son âme
passionnées l'une et l'autre, parle d'abstractions
en images, revêt des figures les plus hardies les
idées les plus profondes, soulève la chaîne entière
de ses démonstrations par les mouvemens
lés plus audacieux de l'éloquence. La pbilosophie,
dans le jeune religieux, prépare
,
amène ,
gouverne du haut des cieux les révolutions des
méthodes et des idées, comme la religion dans
Bossuet, prépare, amène
, gouverne du haut
du ciel les révolutions de la foi et des emHISTORIQUES.
339
pires : c'est le même ton : l'accent prophétique de
l'un, l'accent philosophique de l'autre, sont les
mêmes.
Le récipiendaire qui tire tous ses faits et
toutes ses preuves du beau monde et des beauxarts
dont il parle et pour lesquels il parle
, ne
s'éloigne pas à ce point de leur langage ; c'est
par des degrés insensibles qu'il élève le sien à
la langue du père Guénard ; et lorsqu'il y est
monté, on a peine à s'en apercevoir. C'est le ton
des meilleurs écrivains du siècle de Louis XIV
immédiatement après les plus grands, mais entremêlé
de quelques-uns de ces traits hardis, et
toujours adoucis de la prose de Voltaire.
Dans ce discours , si bien pensé et si bien écrit
d'un bout à l'autre, trois morceaux rassortent
avec éclat, comme des bouquets tissus d'or dans
une étoffe de la plus pure soie ; le tableau de la
littérature et de la philosophie dans la Grèce aux
premiers jours de leur naissance
,
dans ces jours
où c'est la nature qui parle aux philosophes
comme aux poètes ; le portrait de Voltaire, tant
de fois peint par des hommes qui savaient sentir
et peindre
, et qui pourtant fit tressaillir les
quatre-vingts ans du grand homme dans ses
retraites du Jura, comme si on lui avait révélé
toute sa grandeur pour la première fois ; la pein540
MÉMOIRES
ture, ou plutôt l'histoire fidèle de plusieurs travers
du dix-huitième siècle, subjugués et corrigés
par le théâtre comique qui n'est jamais aussi puissant
que lorsqu'on mêle quelque attendrissement,
quelques larmes à la gaieté et au rire.
ET C'EST LA QU'ON ENTEND LE CRI DE LA NATURE,
ce vers de Gresset cité devant lui par M. Suard,
les fit couvrir tous les deux des mêmes applaudissemens.
Quelques lignes écrites ou dictées entre les
Alpes et le Jura faisaient alors à Paris, bien plus
que les articles du Mercure, la réputation et des
vers et de la prose. A la lecture du discours de
M. Suard, Voltaire se sentit pressé de lui écrire
de ces lignes
, comme à Thomas après la lecture
de l'éloge de Descartes. Voici sa lettre toute
entière.
Lettre de M. de Voltaire à M. Suard, sur son
discours de réception à l'Académie Française.
« J'ai, monsieur
,
plus d'un remercîment à
vous faire..Je n'ose vous parler d'un portrait dans
lequel je ne dois pas avoir l'impudence de me
reconnaître. Mais s'il était vrai que vous eussiez
voulu soutenir un pauvre vieillard sur le bord
de son tombeau
, contre la sainte cabale qui
ameute les Sabatiers, jugez quelle obligation
HISTORIQUES. 541
vous aurait ce bonhomme, et comme il marcherait
gaîment vers sa dernière heure.
» C'est d'un plus grand bienfait que je voudrais
vous rendre des actions de grâces publiques.
Savez-vous qu'un curé de votre pays et de mon
voisinage a fait un assez gros livre pour prouver
que je suis le plus religieux des hommes, et que
j'ai eu bien de la peine à empêcher qu'il ne fût
imprimé, tant la bonté extrême de cet honnête
curé aurait fait rire la malignité humaine.
« Je vous dois cent fois plus de reconnaissance,
et la saine partie dti public autant que
moi pour votre très-étonnant discours, pour cette
vertu courageuse dont vous avez donné le précieux
exemple, pour cette raison victorieuse avec
laquelle vousavez confondules ennemis de la raison.
Le jour de votre réception sera une grande
époque. Il y a si peu d'intervalle entre Fénélon,
condamné par un arrêt du conseil, et votre discours,
que je suis encore tout stupéfié de votre
intrépidité; il est vrai qu'elle est accompagnée
d'une grande sagesse ; vous êtes couvert de l'égide
de Minerve en frappant à droite et à gauche
avec l'épée de Mars.
» Je dois me taire sur ceux qui ont eule malheur
de retarder le jour de votre réception. J'en ai
gémi pour eux. Je me flatte qu'ils verront com342
MÉMOIRES
bien ils avaient été trompés. Vous ne vous êtes
vengé qu'en les éclairant. Il faudra bien qu'ils
pensent enfin comme le public.
» Voilà, Dieu merci, une nouvelle carrière ouverte.
Il faut jeter dans le feu presque tous les
discours précédens, qui n'ont été que de fades
éloges en style académique. Je vois enfin les véritables
fruits de la philosophie, et je commence
à croire que je mourrai content. J'aicraint, pendant
quelque temps, qu'on ne rendît quelque
arrêt pour supprimer le nom de philosophe dans
la langue française. Je vais relire votre discours
pour la quatrième fois. Si mes quatre-vingtsans et
mes maladies me permettaient de me remuer,
j'irais vous embrasser vous et vos amis.
» Adieu, monsieur; point de formule gothique
de très etc., etc, je suis trop votre redevable,
etc, etc. ». Il n'est pas naturel que tout le mondejouisse autant
que celui qui écrit ces mémoires d'une justice
si glorieuse rendue à M, Suard ; mais nul n'en
pourrait détruire l'autorité, en rappelant la grâce
que, Voltaire mettait dans toutes ses réponses à
tous ses admirateurs : on distingue très-bien,
parrni tant de réponses, le remercîment du compliment
,
le complimentde l'éloge
,
l'éloge exagéré
par les vers de l'éloge, motivé par la vérité
HISTORIQUES. 343
et par la simplicité de la prose. Voltaire a parlé
de l'éloge de Descartes comme de l'Iphigénie en
Aulide, et du discours de réception de M. Suard
comme de l'éloge de Descartes : c'est la niême
vérité; tout est senti dans les trois admirations
,
mais senti parVoltaire , dont l'esprit est toujours
si juste
, et pourtant toujours si près de l'enthousiasme.
On voit qu'en écrivant à M. Suard, Voltaire
était heureux de ce qu'il venait de lire. M. Suard,
il y avait vingt ans, avait donné la même joie
à Montesquieu, trop près du tombeau, mais assez
sensible encore pour donner le même éclat à sa
reconnaissance. Si ce rapprochement s'est fait
dans la mémoire de M. Suard, qu'il a dû être
heureux lui-même d'avoir si bien profité des occasions
de donner de telles joies aux deux premiers
génies de son siècle
, et peut-être de tous !
Cette espèce de dignité littéraire, dont il venait
d'être revêtu, un peu plus d'aisance qu'elle
assurait au cours entier de sa vie,, les produits
assez considérables de l'Exposé succinct de la
querelle de Hume et de Jean-Jacques, de l'Histoire
de Charles-Quint et des Variétés littéraires,
imposaient à M. Suard une sorte d'obligation,
ils lui fournissaient quelques moyens
d'avoir dans le monde une existence moins privée,
544 MÉMOIRES
et plus partagée avec sa femme. Ce fut alors
qu'entre eux et quelques académiciens, quelques
gens de lettres et quelques gens du monde, plus
occupés encore de littérature que du monde et
des affaires, s'établirent ou devinrent plus fréquentes
des relations et des réunions
,
dont les
plus remarquées et les plus long-temps suivies
eurent lieu toutes les semaines chez madame
Saurin et chez madame Suard.
Dans ces soupers ,
les convives, étaient loin
d'être aussi nombreux et les galas aussi splendides,
que dans les dîners d'Helvétius et du baron
d'Holbach
,
d'où la philosophie cependant éloignaittoujours
les excès du luxe : maisles réunions,
beaucoup moins nombreuses, par cela même,
étaient facilement plus intimes. Dans les premières,
la philosophie était le premier objet ;
dans les secondes, la littérature, le monde
,
les
destinées des pièces de théâtre et de leurs auteurs,
les arts du dessin et de la musique qui, avec des
instrumentssi peu analogues, ont tant d'analogie
avec la poésie et l'éloquence.
D'ordinaire, les rassemblemensn'étaientun peu
complets qu'à l'heure où finissent les spectacles.
Tous ceux qui arrivaient, apportaient des différens
théâtres et des divers inondes qu'ils avaient
visités, les jugemens les plus accrédités ou les
HISTORIQUES. 345
plus étranges sur les ouvrages et sur les événeniens
dont là renommée s'occupait un moment
avec passion, et avec autant d'avis opposés qu'on
lui donné de voix. Toutes les opinions tumultueuses
des cercles de Paris venaient subir un
nouvel examen dans ce cercle resserré, moins
pour y être jugées avec l'orgueil des arrêts
, que
pour servir à voir les objets sous toutes leurs faces
et toutes leurs facettes. Nul, pas même M. de La
Harpe, ne songeait dans ces réunions à les ériger
en tribunaux : M. de La Harpe voulait être
à lui seul un tribunal dans le Mercure ; et tous
songeaient à se mettre en état de paraître avec
honneur devant la nation et la postérité, seuls
tribunaux suprêmes.
Les objets du goût étaient toujours les plus appropriés
à l'état et aux travaux de presque tous ;
mais, lorsque le président Tascher exposait
l'état des colonies françaises agitées par l'heureuse
révolution des colonies anglaises de l'Amérique
; le président Dupaty, les preuves si
philosophiques et si éloquentes de l'innocence de
trois infortunés condamnés à la roue ; la correspondance
de Voltaire, avec d'Alembert, Condorcet
et M. d'Argental, cette foule d'erreurs et
de victimes que les vices des lois accumulaient
dans les temples de la justice ; alors on ne parlait546
MÉMOIRES
plus que de ces grands intérêts des nations et de
l'humanité. Parmi tant de gens dont les lettres
étaient l'état, ou qui les aimaient avec passion,
les lettres, dans leur plus grande beauté, ne paraissaient
plus alors qu'un ornement de l'esprit
et de la société, ou l'expression la plus heureuse
des vérités utiles aux peuples.
C'est sous ce point de vue, qui les ramenait
tous à leurs plus augustes origines, que l'on
considérait aussi les beaux - arts , sujet aussi
ordinaire que la littérature des conversations de
M. Suard, de l'abbé Arnaud, et de toutes les
sociétés où leur goût exerçait quelque influence.
Cette qualité, que les deux amis avaient en
commun, et qu'ils n'ont guère partagéeau même
degré qu'avec Diderot, était une de celles qui
les distinguaient le plus honorablement l'un et
l'autre de tant de littérateurs qui donnent des
bornes si étroites à leurs vues en les renfermant
dans la littérature, en ne voyant jamais des
drames dans les tableaux
,
des tableaux dans
les drames, dans les uns et dans les autres des
puissances alliées à la puissance de la morale et
des lois des nations ; c'est ainsi que. dans la
Grèce en avait parlé toute l'école de Socrate,
et même toutes les écoles d'Athènes. Le Journal
étranger et les Variétés littéraires , font foi
HISTORIQUES. 347
que l'abbé Arnaud et M. Suard, dans une foule
de morceaux qui respirent toute l'élégance de
nôtre langue, ont tenu le même langage que ces
philosophes de l'antiquité qui ressemblent tant à
des législateurs. Tous ces morceaux n'ont pas été
recueillis; il en est qu'on ne trouve encore que
dans le Journal étranger, et dans lesquels, en
parlant de quelques restes d'architecture couverts
de ronces autour du Vésuve et dans les déserts
de la Calabre, les deux journalistes regrettent
pour les moeurs des peuples modernes l'influence
de ces édifices, où, même sans être animées par
les ciseaux des sculpteurs
,
les pierres parlaient à
la pensée et à l'âme ; où l'architecture
,
dans des
cités fondées par des philosophes, n'était pas
chargée seulement d'élever un palais, un théâtre
, un temple, mais des hameaux, des bourgs ,
des villes, dont les plans, conçus et exécutés à
la fois, mettaient en harmonie et en accord les
édifices de la société entière, les demeures des
citoyens, les temples, les salles de spectacle, les
rues, les places, les marchés, les quais et les fontaines
des républiques.
Celui qui écrit ces mémoiresse rappelle qu'un
jour où M. Suard exposait en détail ces souvenirs,
gravés par leur grandeur dans son ingrate mémoire
,
l'un de ceux dont il était écouté avec le
548 MEMOIRES
le plus d'intérêt, M. Roulier de Létang, homme
aimable et éclairé
,
ami d'un architecte qui a
prouvé plus de génie qu'il n'a obtenu de renommée
, parce qu'il a conçu plus de plans qu'il n'en
a exécutés (M. Boulai), cita deux projets de cet
artiste
,
dont l'exécution prouverait que, pour
ces merveilles, ce n'est pas toujours les architectes
qui ont manqué aux nations, mais les nations
aux architectes : le premier de ces projets
était un tombeau de Newton ; il avait pour sépulcre
un globe mobile
,
celui de la terre , roulant
autour des cieux, dont Newton a découvert
et démontré les lois ; l'autre un temple à l'Eternel;
la forme de l'édifice n'était ni un carré plus
ou moins long
,
ni une rotonde, ni la croix
grecque ,
mais un sphéroïde comme celui des
sphères célestes : des portes de bronze
,
de toute
la hauteur du temple
, en s'ouvrant sur les quatre
façades
, et sur leurs gonds immenses et harmonieux,
devaient en découvrir au loin tout l'intérieur
et à la cité entière et aux temples subalternes
placés autour par une tolérance universelle. Ces
plans exposés par la parole de M. de Létang,
avec autant d'élégance que par le crayon de
M. Boulai, furent couverts d'applaudissemens
comme de beaux vers.
C'est la mémoire de quelques entretiens de ce
HISTORIQUES. 349
genre dont il avait été le témoin
, et où il aurait
été le premier personnage si sa parole eût été aussi
éloquente que son style, ce sont de tels effets
éprouvés sur lui-même qui ont sans doute fait
dire à Jean-Jacques : Étes-vous en doute d'avoir
quelque génie ? allez passer un an à Paris ; et
si vous en avez un, vous le sentirez fermenter
dans votre sein. On peut l'en croire ; il ne voulait
flatter ni Paris, ni ses soupers, ni ses talens
,
ni
ses artistes; mais il aimait à raconter ce qu'il
avait senti, et ce ne fut qu'après avoir passé un
an à Paris, qu'il se connut lui-même.
Chez madame Saurin
,
c'était assez souvent
son mari, déjà octogénaire, qui terminait les
soirées et les soupers, non par de sévères observations
de sa longue expérience
, ce qu'on
aurait pu attendre de l'auteur de Spartacus, de
Blanche et Guiscard, et de la charmante pièce
des Moeurs du temps ,
mais le verre à la main ,
la tête couverte de quelques cheveux blancs, et,
comme le vieillard de Théos, chantant, dans
quelques couplets qu'il venait de faire, tout le
bonheur qu'il devait à sa compagne, à ses amis et
à ses convives.
Chez M. Suard, où il y avait deux réunions
par semaine, quoiqu'il n'y eût qu'un seul souper,
les réunions étaient plus nombreuses, plus litté350
MÉMOIRES
raires, plus entremêlées de talens, dans tous lés
arts, de noms distingués de toutes les conditions,
d'étrangers déjà illustres, ou qui devaient bientôt
l'être.
On a prétendu que ces soirées de madame Suard
étaient présidéespar d'Alembert, comme on avait
dit que celles de madame Geoffrin l'étaient par
Fontenelle ; pour le prouver, on est descendu
jusqu'au petit détail d'un siège plus élevé pour
M. d'Alembert, et dont on a fait presque un
trône. S'il y avait des trônes, dans les sciences
pour le génie de l'invention, un tel trône aurait
été érigé à d'Alembert dans l'Académie des
Sciences, au milieu des mathématiques appliquées
aux lois physiques de l'univers; il ne l'eût
pas été dans un salon où il venait chercher, non
sa gloire, mais ses amis. Ce fauteuil, très-haut en
effet, lui était destiné parce que sa faible santéen
avait trop besoin, parce qu'il ne pouvait digérer
le peu qu'il mangeait que presque debout.
Si, au lieu d'insulter aux douleurs d'un grand
homme, on avait voulu les ennoblir, l'occasion
s'en offrait facilement : il était très-rare que sa
gaieté l'abandonnât dans ses souffrances ; et, en
faisant rire, il faisait penser. Sublime comme
géomètre, il l'était souventencore comme Tacite;
et son ami Condorcet, j'ai failli dire son fils, a
HISTORIQUES. 351
eu raison de lui reprocher d'avoir trop préféré
les analyses faciles, d'une littérature légère à ce
pinceau vigoureux de l'histoire, qui a peint avec
tant d'impartialité et de vérité Christine de
Suède ,
les Jésuites, etles révolutions de la philosophie.
Dès l'approche des beaux jours, ceux qui formaient
ces sociétés toujours heureuses quand le
bonheur public n'était pasmenacé, allaient chercher
des lieux où l'on goûte encore mieux l'amitié
et les talens, parce qu'on y jouit en même
temps de la nature.
Les uns se rendaient, attirés par M. Watelet,
à ce Moulin-Joli, l'un des premiers essais et l'un
des premiers modèles, autour de Paris, de ces
jardins anglais , art tout nouveau, dont Watelet
dictait la théorie, comme Morel, en la mettant
en pratique chez lui-même ; art charmant qui ne
se cache pas seulement sous l'air de la nature ,
mais qui se transporte au sein de la nature ellemême
pour se perdre dans la foule et un peu
dans la confusion de ses beautés les plus magnifiques
,
de ses hasards les plus heureux, de ses
accidens les plus terribles.
Les autres à AUBONNE, chez M. de Saint-Lambert,
qui n'avait aucun besoin de se créer des jardins
au milieu de cette vallée de Montmorency,
552 MEMOIRES
si belle par les collines élégantes qui la terminent
à l'oeil de toutesparts, en lui laissant partout assez
d'espace pour s'égarer et pour se perdre ; si riche
en fleurs et en fruits de toutes les formes et de
toutes les couleurs. L'auteur des Saisons, à côté
de celle qui l'avait choisi pour embellir sa vie ,
éloigné de tout ce qui aigrissait à Paris son humeur
un peu difficile, menait à Aubonne une vie
qui ressemblait beaucoup à son poème et au
conte si philosophique et si aimable de Sara
Th Il ne faisait pas apporter des fleurs au
premier service
, parce qu'alors, disait-il, l'odeur
des mets est très-agréable; mais dès qu'on
ne veut plus en manger, ajoutait-il, on ne veut
plus les sentir; et alors comme Sara Th il
parfumait sa table des fleurs les plus odorantes.
Quelquefois, tous ensemble se rendaient à
SAINT-OUEN
,
chezM. Necker, déjà célèbre avant
la double immortalité de ses ouvrages et de ses
ministères, secondé
, même dans ses travaux
d'homme d'État, par madame Necker, un peu
éclipsée depuis entre son mari et sa fille
,
mais
éminemment distinguée aussi par son esprit, par
ses lumières
, par ses vertus, et la seule des femmes
des ministres dont les hospices et les pauvres
ont gardé et garderontéternellementlamémoire :
l'auteur de CORINNE n'était encore alors qu'un
HISTORIQUES. 555.
enfant, mais cet enfant écoutait déjà les hommes
de génie qui avaient comme entouré son berceau
pour réunir sur elle les dons brillans que le ciel
avait partagés entre eux.
Ici s'offre un fait trop honorable à la mémoire
de M. Suardpour qu'ilme soit permis de le»taire;
parmi tant d'hommes du premier ordre
, M. de
Malesherbés, Buffon, Thomas, M. de Guibert
et M. Suard eurent toujours les premières placés
dans la considération, dans la confiance et dans
l'amitié de toute cette maison devenue une maison
de la France sans en recevoir le titre de la
succession longue et lente des générations féodales.
Quelque variété que missent dans ces réunions
les maisons, soit de ville, soit de campagne, où
elles avaientlieu, elles en devaient recevoir bientôt
une nouvelle chez un abbé ; celui-ci n'avait
rien de commun avec ce riche abbéfou de l'architecture
, toujours, à la porte du temple du
goût, jamais dedans : il appartenait plus à la
philosophie qu'à l'Eglise : il ne pouvait pas être
du tout riche : il n'était pas non plus fou d'un seul
art ; il les aimait tous ; tous charmaient, pour l'adoucir,
sa raison non sévère, mais très-exacte et
un peu mordante : c'était l'abbé Morellet. Les
réunions chez lui étaient dés déjeuners; et, pour
I. 25
554 MÉMOIRES
les transformer en petites fêtes, il lés avait fixées
aux premiers dimanches de tous les mois.
Les esprits, les arts, les goûts, ne sont plus
ou ne paraissent plus tout-à-fait les mêmes dans
une matinée et dans une soirée, dans un déjeuner
et dans un souper. Les heures où l'astre du jour
commence à mettre la nature entière dans un
mouvementnouveau de toutes ses créations, semblent
aussi destinées aux grands travaux de
l'homme et de la société. Un instinct et un ordre
universels ont placé chez tous les peuples au
moment où le jour et les travaux cessent, ces
jouissances des arts quirendènt le reposmême actif
et fécond. La musique surtout, qui né doit
tant de charmes incompréhensibles qu'à beaucoup
de mystères de notre sensibilité, aime peu
à être entendue dans le grand éclat de la lumière
du soleil, et beaucoup dans la demi-obscurité des
temples , dans la demi-clarté des théâtres
,
des
salles de concert et de leurs faibles luminaires.
Sur les vaisseaux des épopées grecques et latines,
c'est toujours de nuit, c'est à la pâle lueur de la
lune que la lyre chantele cours des astres au bruit
des proues qui sillonnent les mers silencieuses et
attentives.
L'abbé sentait à merveille Cet inconvénient
de l'heure de ses déjeuners; mais il croyait
HISTORIQUES. 555
avoir des moyens d'y obvier. Quoiqu'il fût loin
d'être un grand dignitaire de l'église gallicane,
l'abbé avait, pour, ainsi dire, sa chapelle ; et sa
chapelle avait, parfois, une musique à laquelle ne
pouvait être comparée aucune autre musique que
celle des rois. Les compositeurs y étaient souvent
en personne ; et c'étaient les Philidor, les Grétry,
les Gluck. Hulmondel, Caillau
,
Mélico
,
d'autres artistes italiens et français, tous dignes
de figurer ensemble, étaient les exécuteurs. Les
compositeurs eux-mêmes se mêlaient souvent à
l'exécution : unique moyen, peut-être, de donner
à l'archet sur les cordes du violon, aux mains
sur les touches du piano, aux rubans ou cordes
de la voix, tous les mouvemens et toutes les expressions
de l'âme des compositeurs. Les conviés
les plus assidus à cette musique toujours variéé
et toujours ravissante, étaient l'abbé Arnaud
et M. Suard ; d'Alembert, Marmontel, l'abbé
Delille, M. de Vaine, les femmes de la société de
madame Suard et de madame Saurin. Là, plusieurs
gens de lettres et plusieurs philosophes,
étaient musiciens ; ils ouvraient et lisaient une
partitioncomme une brochure; là, les musiciens,
soit compositeurs, soit exécuteurs, étaient gens
de lettres ou auraient pu l'être. Le seul sur lequel
on puisse avoir sur cela des doutes, c'est Phili356
MÉMOIRES
dor ; on a dit de lui assez plaisamment : c'est un
sot; il n'a que du génie. Ce prétendu sot avait
épuisé, dans les combinaisons de son esprit, les
combinaisons profondes et infinies du jeu des
échecs : il avait donc, au moins, deux génies,
celui des échecs, et celui de la musique ; et quand
on en a deux de cette force, pour sentir l'harmonie
et les pensées des Cicéron, des Virgile et des
Horace, il n'a pu manquer que d'y avoir songé,
et de l'avoir voulu.
Il n'avait rien manqué à Grétry : aussitôt qu'il
a eu publié plusieurs volumes de littérature et de
philosophie, on a pu voir à quelle profondeur
des sources du coeur et de l'esprit humain il puisait
la vérité tour à tour si piquante et si touchante
de ses conceptions et de ses expressions
musicales.
Deux faits prouveraient seuls que les sources où
puisait Gluck étaient les mêmes et plus profondes
encore. Notre Montaigne presque tout entier, et
dans sa propre langue, était dans la mémoire de
ce compositeur allemand ; et quand cet Allemand
parlait français, on aurait cru encore très-souvent
qu'il citait les Essais. Il en avait toute
l'originalité énergique
,
il en avait cette' naïveté
qui, à force d'ingénuité, ressemble quelquefois à
la subtilité, qui lui est si opposée. Le second des
HISTORIQUES. 557
deux faits est d'avoir pris la plus théâtrale de
toutes ses expressions musicales
,
la plus élevée
au-dessus de tout l'art des Orphées, non dans
les secrets de la composition
,
mais dans les cris
du peuple entier de Vienne ou de Prague soulevé
par la faim, et ne répondant aux exhortations de
ses maîtres que par un seul mot répété violemment
,
unanimement, et presque avec les périodes
d'un rhythme, du pain ! du pain!
Quelle école de musique on aurait pu organiser
avec de tels musiciens ! combien elle aurait
pu être au-dessus de ce titre de Conservatoire,
titre servile ou idolâtre qui n'annonce et ne promet
aucun progrès, et avec lequel, cependant,
l'école a fait faire tant de progrès à toute la théorie
de. la musique, grâce à Saret, son directeur, et
au' chant français des progrès plus difficiles et
plus heureux encore ,
grâce à l'un de ses professeurs
, à Garat, qu'on a nommé l'Orphée de
la France , et qui ne sait pas plus lire la musique
savamment notée que ne le savait, probablement,
l'Orphée de la Thrace, qui sortait des
forêts.
Avant de chanter, il fallait déjeuner
, et les
déjeuners de l'abbé Morellet étaient délicieux:
il n'en abandonnait le soin à personne ; tout
y était de son invention et de son ordonnance;
358 MÉMOIRES
il les variait de mois en mois, et chaque variété
était un perfectionnement. S'il ne créait
pas lui-même de nouveaux instrftmens pour les
préparer
, ce qui lui arrivait quelquefois, il appelait
à son aide tout le génie, en ce genre, et
des Anglais, et des Anglo-Américains.
Ce vers de La Fontaine, qu'il est si important
de bien entendre :
Que le bon soit toujours camarade du beau
,
ce vers était devenu, au dix-huitième siècle
,
la
maxime et la pratique familières aux grands
et aux petits ménages : et dans là pratique
,
le
bon n'était pas seulement camarade du beau ,
il lui était supérieur, il avait le premier rang.
Pour être plus sûr de maintenir cette hiérarchie
,
les maîtres empiétaient et usurpaient souvent
sur les fonctions des domestiques. Jamais,
parexemple, dans les heureux jours de la France,
et même dans quelques jours d'orage, le café,
chez M. Suard, ne fut fait que par lui-même; et
dans ces nuits attiques que j'ai retracées
,
plus
occupé de rappeler ce qu'on y disait que ce qu'on
y prenait, j'ai oublié ou négligé de raconter que,
sans du tout interrompre la suite et le cours de ses
vues sur les causes qui forment et qui déforment
si rapidement, les siècles, les beaux - arts et
HISTORIQUES. 559
la philosophie, M. Suard combinait du coupd'oeil
le plus juste tous les élémens du punch le
plus exquis
, et prévenait l'épuisement des idées
en transformant ainsi de petits verres parfumés
d'arôme et de citron dans les calices féconds
d'Horace, FAECUNDI CALICES.
On sait combien Franklin a été inventeur en
ce genre, tout en arrachant la foudre au ciel et
le sceptre aux tyrans ; combien les combinaisons
et les attentions étaient plus délicates et plus fines
encore dans le salon d'Apollon de madame de
Volmar ; or Julie n'est là que Jean-Jacques.
Une autre influence de ce vers de La Fontaine,
précepte excellent, à la fois, de poétique, de
morale et de bonheur, c'est d'avoir fait de la sobriété
une condition aussi nécessaire à la bonne
chère qu'à la santé
, aux délicats
, qu'aux sages :
tout était égal à Franklin, à Jean-Jacques, à
l'abbé Morellet, àM. Suard, pourvu que tout fut
parfait, et qu'on mangeât de peu et peu. On ne
connaît, dans l'antiquité même , que deux hommes
aussi sobres que les philosophes du dixhuitième
siècle ; le premier, c'est le maître du
monde romain, Auguste, dont les pourvoyeurs
cherchaient les dîners et les soupers dans tout
l'univers, et qui était si petit mangeur , minimi
cibi ; le second, c'est Sénèque
,
qui possé360
MÉMOIRES
dait des millions sans en être possédé, et qui,
sujet à des accèsde friandise, se mettait alors avec
délice au pain et à l'eau : il semble que ce soit là
le régime de la pensée et du génie; celui de Newton
du moins n'en différait pas beaucoup; celui
de Montesquieu et de Voltaire s'en rapprochait
également ; et aucun de ces phénomènes de sobriété
n'a senti défaillir son génie
,
même après
avoir franchil'âge avant lequel il estordinaire aux
autres de sentir défaillir jusqu'à leur mémoire.
C'est par ces déjeuners exquisetsobres qu'on se
disposait, chez l'abbé Morellet, à tous les sons
et à tous les accords d'une musique qu'on aurait
pu , sans figure et sans exagération, appeler angélique,
si les anges avaient des sexes et des passions.
C'est là pour la première fois
,
dans Paris ,
que fut entendu cet Orphée de Gluck que Jean-
Jacques aurait voulu ou ne jamais entendre ou
entendre toujours. Aux premiers accens de MÉ-
LICO chantant la romance , tous les coeurs et tous
les yeux furent en larmes ; on se crut transporté
sur les monts de la Thrace ; on oublia
Gluck qu'on avait sous les yeux; on ne savait si
ces chants étaient ou ceux de Virgile
, ou ceux
d'Orphée lui-même. Dans les supplications aux
larves et aux furies
, on crut voir tous les enfers
émus; et lorsque Gluck, les représentant tous à
HISTORIQUES. 361
lui seul, faisait retentir les terribles non comme
s'ils avaient été conçus à l'instant par son génie,
on croyait voir Mélico enveloppé de démons et
de torches, dans une chambre, comme Orphée
dans les Enfers.
A côté de son oncle et formée par ses leçons,
chantait une jeune nièce de Gluck, que l'abbé
Arnaud appelait LA PETITE MUSE, et à qui ce nom
était resté comme nom propre. Sa voix n'était
qu'un souffle, mais celui de l'âme, et jamais de
cantatrice, jamais de prima dona, avec toutes
les merveilles de leurs voix et de leurs talens,
n'ont donné aux âmes de si touchantes et de si
profondes émotions. J'en ai entendu les récits
faits par des personnes qui n'avaient pas le même
degré de sensibilité, à beaucoup près, et qui
étaient égalementtouchées encore, en les racontant
long-temps après. Il n'y aurait pas eu de
sculpteur qui n'eût dit le lendemain, en prenant
le ciseau : Le marbre n'est plus dur. C'est bien
là un mot du génie d'un art enflammépar le génie
d'un autre, et qui, dans son ivresse
, croit
improviser des divinités sur le marbre. Ce fut
aussi dans un de ces déjeuners qu'on entendit
pour la première fois, dans Paris, des sons inconnus
à toutes les oreilles, et qu'on pouvait
croire descendre du ciel ; c'étaient ceux de l'har362
MÉMOIRES
monica ; HULMANDEL touchait les verres sans
qu'on pût les voir, et sans qu'on le vît lui-même.
C'est là, encore , que Roucher et Delille
,
dont les succès alors se balançaient, chantaient
les mêmes phénomènes et les mêmes beautés de
la nature, comme en ces vers alternés si chers
aux muses :
AMANT ALTERNA CAMENAE ;
Il y avait plus d'essor, plus d'extase dans Roucher,
dans ses regards et dans ses accens ; plus
de toutes les sortes de richesses d'images et d'harmonies
poétiques dans les vers de Delille. Mais
ceux qui suivirentlong-tempspresque toutes leurs
lectures observaient avec quelle habileté Delille
apprenait de Roucher même à lui devenir
assez supérieur pour qu'on ne les comparât plus.
Les diamans de Delille ne sont assez souvent que
les pierres de Roucher mieux taillées, plus étincelantes
d'esprit et de feux. Roucher, à quelques
égards, a été le Lucrèce de Delille ; et, dans ses
derniers poëmes, en renonçant à tant de pureté
et à tant de scrupule, Delille, avec beaucoup de
bonheur pour sa gloire , est devenu lui-même le
Lucrèce plus encore que le Virgile de la France.
Ces vers de deux poètes
,
alternés comme s'ils
avaient été improvisés, communiquaientquelque
HISTORIQUES. 263
chose de leur inspiration à l'abbé ordonnateur de
la fête ; et l'auteur de tant d'analyses excellentes
d'économie politique chantait tous ses convives,
hommes et femmes, dans des couplets charmans
oùtous étaient peints de traitsingénieux et fidèles,
comme dans une galerie de portraits très-ressemblans.
Tous remarquaient, et nul n'en était jaloux,
que M. Suard était toujours celui qui était
peint avec le plus de vérité et d'agrément.
On ne cessait de se croire dans un déjeuner et
dans une fête d'Athènes que dans les rues de
Paris, dans sa voiture ou dans un fiacre. Il n'est
pas impossible que de pareilles matinées aient
contribué à porter les jours de M. l'abbé Morellet
vers ce siècle de vie qu'il dépassera si les voeux
publics sont remplis
FIN DU TOME PREMIER,
MÉMOIRES
HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIECLE.
Imprimé en 1820 par A. BELIN, rue des MathurinsS.-J.
,
n. 14.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIÈCLE,
AINSI QUE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE M. SUARD,
SECRÉTAIRE DE L'ACADÉMIE ;
PAR D. J. GARAT,
MINISTRE, DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NORMALE, COMTE D'EMPIRE,
ET AMBASSADEUR SOUS NAPOLÉON.
Ingeninm probitas, artemque modestia vincit.
STAGE.
DEUXIEME EDITION.
TOME DEUXIÈME.
PARIS,
PHILIPPE, LIBRAIRE, RUE DAPHINE
,
N°. 20.
MDCCCXXIX.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR
LE XVIIIe. SIECLE.
LIVRE V.
Majorrerum mihi nascitur ordo.
DANS les occasions fréquentes que m'en a déjà
offert la vie de M. Suard, ce n'est point du tout
par oubli que j'ai peu nommé les étrangers illustres
qui venaient dans ses sociétés, dans son
salon et dans son cabinet, pour mieux connaître
Paris et la France.
Je leur destinais un livre tout entier de ces
mémoires.
J'ai cru qu'enles rapprochant dans le cadred'un
tableau, je pourrais rapprocher et comparer,
sous plus de rapports, les nations elles-mêmes,
II. 1
2 MÉMOIRES
ce qu'elles étaient, pour la France, à ces époques;
ce que la France était pour elles ; et par quelle
destinée plus heureuse qu'étonnante, sans occuper
une des plus glorieuses places dans notre littérature,
M. Suard a été pourtant celui de nos
hommes de lettres qu'ils sont toujours venus
chercher en plus grand nombre.
Les avantages d'un grand concours de voyageurs
ne se bornent plus aux capitales ; ils s'étendent
à toutes les provinces depuis que les progrès
de la culture des terres, des arts de la main et
des arts du goût, ont fait aussi des provinces et
de leurs villes principales des lieux de délices et
d'observations instructives pour des étrangers.
Mais il faut distinguer, ce qui est facile, deux
genres de voyageurs, et deux genres d'avantages
de leur passage ou de leur séjour,.
Ce que les uns cherchent uniquement, et c'est
la foule, ce sont des lieux nouveaux,un beau ciel,
et ces plaisirs dont tous peuvent jouir avec des
sens : ce qu'on recueille d'eux, c'est l'argent avec
lequel ils paient leurs consommations. Ces profits
ne sont point à priser froidement; ils ont même
quelque chose de sacré ; ils sont recueillis principalement
par ces classes ouvrières dont le travail
esttrop peupayé, puisqu'il est sans relâche et sans
considération. Le fisc en perçoit aussi sa part, et
HISTORIQUES. 3
le fisc, quand il n'est pas volé, c'est la nation.
Les voyageurs du second genre , diffèrent
beaucoup de ceux du premier. Dans leur empressement
à visiter une nation , on découvre des
avantages trop grands, trop nobles, pour être de
même soumis à la détermination des chiffres.
La curiosité de ces voyageurs, apporte plus
d'hommages que de richesses ; ils viennent à des
échanges de lumières et de talens ; et il n'en est
pas de ces échanges comme des autres, où l'on
ne gagne qu'en donnant valeur égale pour valeur
égale, ou, si l'on veut, moins pour plus. Dans
le commerce des idées, on s'enrichit plus trèssouvent
par ce qu'on donne que par ce qu'on
reçoit.
Que de mots de sa langue dont un secrétaire
même de l'Académie Française n'a très-bien fixé
toutes les acceptions pour lui-même, que lorsqu'il
a été obligé de répondre à un étranger, homme
d'esprit, qui lui en a demandé la signification ,
les origines, les dérivations et les nuances ? Que
de Parisiens, et peut-être même d'architectes,
ne sont allé chercher et découvrir le portail si
bien caché de Saint-Gervais que lorsqu'un Anglais
ou un Italien ont voulu apprendre d'eux où
était ce chef-d'oeuvre! il est trop difficile d'admirer,
même de regarder ce qu'on a vu en nais4
MÉMOIRES
sant et tous les jours ; mais forcés à montrer nos
créations à ceux qui les voient pour la première
fois, nous prenons leur âme toute neuve pour
regarder avec eux , et nous profitons plus qu'eux
des instrtuctions qu'ils reçoivent de nous.
Dans ces entretiens, l'étranger qui a un nom,
jaloux de sa réputation et de celle de son pays,
s'applique à bien faire les questions; celui qui répond,
et qui a bien aussi ou une célébrité, ou
deux amours-propres, s'applique à faire les meilleures
réponses; tout est, de part et d'autre,
dans l'attention la plus active
,
la plus féconde
en expressions distinctes, vives, profondes; et
si dans les mêmes lieux se réunissent cinq ou
six "étrangers marquans des nations marquantes
elles-mêmes, le foyer de lumières s'agrandit en
bien plus grand rapport encore que leur nombre.
C'est ce qui arrive presque toujours : on
connaît les maisons de l'Europe où les étrangers
sont le mieux accueillis; et tous s'y rencontrent.
Le magnifique siècle de Louis XIV n'en avait
pas attiré à Paris autant, à beaucoup près, que le
dix-huitième siècle ; et on en est assez surpris
pour qu'il ne soit pas indifférent d'en rechercher
les causes.
Dans les jours où le règne et les triomphes du
monarque étaient les sujets ordinaires des créaHISTORIQUES.
5
tions du génie, les étrangers y auraient été trop
humiliés. Lorsque les revers succédèrent aux victoires,
ils sentaient que leur présence rendrait la
politesse française trop pénible. A toutes les époques
de ce règne de tous les talens, les opinions
dans tous les genres étaient trop proclamées
comme doctrines obligées, comme lois ou
comme dogmes, trop exclusivement propres à
la nation ou à son roi, pour que les autres nations
pussent croire trouver en France ces doutes
si nécessaires au commerce des idées et à la recherche
de la vérité.
Sous le règne de Louis XV, l'un des princes
qui ont le plus porté et le mieux conservé sur le
trône tous les instincts et tous les sentimens de la
nature, la France, au contraire
, ne donnait ni
ne recevait des humiliations ; avec le génie de la
guerre, qu'il lui est impossible de jamais perdre,
elle n'en avait plus l'amour ; nos ministres de
paix
,
les gardes des sceaux et les chanceliers ,
étaient honorés dans les concours de l'Académie
comme les maréchaux de France ; on ne changeait
aucun principe de la monarchie ; on le
discutait tous ; on obéissait plus religieusement
aux lois pour en démontrer avec moins de dangers
les vices ; on créait moins de chefs-d'oeuvre ;
on en sentait mieux les beautés. La langue du
6 MÉMOIRES
goût et de là critique était celle dont on faisait
le plus d'abus, mais celle aussi qui s'était le plus
enrichie et perfectionnée. La capitale de la
France était, en quelque sorte, le grand lycée
de l'Europe; et les étrangers même qui pouvaient
donner les meilleures leçons, vinrent en
prendre.
Ceux dont la résidence avait le plus de durée
étaient naturellementles ministres despuissances,
sous quelque titre qu'ils fussent envoyés ; et l'on
peut croire, qu'à une telle époque, les puissances
étrangères ne choisissaient pas leurs ambassadeurs
en France parmi les hommes les moins
distingués de leurs empires. Leurs choix ne devaient
pas chercher non plus de préférence ces
hommes si considérés ou si vantés dans les cours
comme déliés et comme habiles : les ruses des affaires
et les mensonges politiques oiit été rarement
d'un grand usage chez un peuple franc et
généreux, mais aussi trop ingénieux pour ne
pas voir la fourbe partout où elle se cache. L'esprit
et le caractère des envoyés en France furent
presque toujours, à cette époque, des témoignages
de l'estime de toutes les puissances pour
les Français ; elles ne donnaient des lettres de
créance qu'à des esprits éclairés, à des caractères
simples, nobles et bienveillans pour l'humanité.
HISTORIQUES. 7
Ce futdu Nord et de deux nations très-voisines,
de la Suède et du Danemarck, que les ambassadeurs
se firent d'abord le plus remarquer et le
plus goûter dans les sociétés de Paris, par une
élégance de manières et de langage trop continue
pour n'être pas très-naturelle, par des
mots assez piquans pour être tenté dé les croire
du chevalier de Grammont pu de Matta.
Le roi de Danemarck, et le baron de Gleekem,
son ambassadeur, tous les deux quelque temps
ensemble à Paris, occupèrent tous les deux
cette capitale de tout ce qu'ils faisaient et de
tout ce qu'ils disaient.
Votre roi, dit une femmeà M. de Gleekem, est
une tête. — Couronnée, madame, répondit le
baron.
Un autre mot de lui est plus souvent cité sansque
tout le monde sache qu'il est aussi de lui.
On s'extasiait à ses côtés sur l'admirable exécution
d'une sonate peu expressive, et en le voyant
froid quelqu'un s'écria : Ah! si vous saviez combien
cela est difficile ! —Ah! je voudraisbien quecela
fût impossible, dit Gleekem. Ce mot piquant
est à la fois d'un goût délicat et d'un esprit profond;
il partit sur-le-champ de sa bouche.
Un de ces philosophes, qui ne marchentjamais,
sanstoute leur philosophie, et que cela exposetrop
8 MEMOIRES
à tenir de beaux propos hors de propos, demandait
à cet ambassadeur du Danemarck comment
il était possible que les Danois eussent été assez
insensés pour déférer volontairement un pouvoir
absolu et sans bornes à leurs rois. C'est, grâces
à ce qui vousparaît une si grandefolie , répondit
le baron, que de tous les rois de l'Europe ,
les nôtres sont ceux qui savent le mieux que
leurpuissance vient du peuple. Ce baron, qui
parlait si bien, parlait très-peu , et on n'a pas de.
peine à le croire.
L'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz,
avait tout un autre genre d'esprit : ce qui dominait
dans le sien, c'était l'imagination, le goût
dé l'histoire naturelle, des beaux-arts, et nonseulementle
goût, mais une sorte de passion pour
ce beau moral que le moindre secrétaire d'ambassade
ne manquepas de traiter de chimère pour
monter en grade. De Creutz, disciple de LINNEUS,
était Linnéus poète. En classant méthodiquement
des herbes et des fleurs dans sa Flore
et dans ses herbiers, il en emportaitles formes, les
couleurs, et presque les parfums, dans son imagination
, et il les reproduisait dans son langage.
Il n'était jamais transporté
,
mais souvent enchanté.
Ce que l'éloquence des affections les
plus nobles et des passions les plus touchantes ,
HISTORIQUES. 9
ne produit guère que sur les âmes les plus sensibles
et à l'aide de toutes les illusions du théâtre,
le comte de Creutz l'éprouvait dans la conversation
la plus calme et la plus réfléchie, dès qu'on
parlait de tout ce qu'une raison saine, une morale
pure etquelqueamourde l'humanitépeuventfaire
de bien à la terre ; toutes ces impressions rencontraient
des incrédules ; mais la physionomie
de M. de Creutz, dans ces momens, ses
accens , ses paroles, ne laissaient pas subsister
long-temps les doutes. Toute la teneur de sa vie,
conforme à ces émotions, était une preuve plus
forte encore de leur sincérité.
Deux ou trois ans ministre de la Suède à Madrid
avant de l'être à Paris, les affaires entre
Madrid et Stockholm n'étant jamais très-nombreuses,
et rarement très-pressées, le comte de
Creutz résidait peu auprès d'une cour bigote et
corrompue ; sans cesse il errait au milieu et autour
de ces superbes provinces de Murcie, de
Grenade et de l'Andalousie, du milieu desquelles
s'élèveraient rapidement des générations d'hommes
aussi belles que leurs moissons, si la culture
qu'y reçoivent les hommes valait celle qu'ils
donnent à leurs terres, et dans laquelle se réunissent
les talens agricoles des Romains et des
Arabes.
10 MÉMOIRES
Aux tableaux qu'en traçait M. de Creutz , on
eût dit que l'Espagne était son pays natal, ou
qu'il le préférait à sa patrie.
Mais quand il parlait de la Suède, de ses
nuits, qui sont presque des jours ; de son ciel,
qu'un soleil resplendissantrend magnifique alors
même qu'il ne peut le rendre doux; de ses lacs
nombreux, traversés aussi rapidement par les
patins et par les traîneaux que par les voiles ; de
sa végétation diligente, qui commence et achève
en trois mois les créations pour lesquelles il faut
ailleurs à la nature des années ; des races antiques
et toujours pures de sa population primitive,
qui, entre le pôle et d'immenses étangs glacés,
dérobent toutes les vertus et toutes les félicités
de l'âge d'or aux souffles contagieux des vices
et des malheurs des nations ; de cette fabrique
d'hommes inaltérables qui peut redevenir encore
la fabrique du genre humain; de leurs moeurs
plus saintes que les lois des autres peuples; de'
leurs lois dictées ou sanctionnées par trois ordres;
dontle moins auguste n'est pascelui despaysans,
puisqu'en effet, de droit éternel, un pays appartient
à ceux qui le labourent et le fécondent :
alors la voix de M. le comte de Creutz était plus
forte et plus élevée, quoique ses yeux fussent en
larmes; ses accens, d'autant plus sublimes qu'ils
HISTORIQUES. 11
n'avaient rien d'oratoire
, et qu'il ne parlait jamais
ainsi qu'à deux ou trois amis intimes ,
pénétraient
ses amis de toute l'émotion dont il était
pénétré lui-même; leurs fibres, fortifiéescomme
leurs âmes , n'auraient plus grelotté sous un pôle
où tant de lumières de l'astre du jour et de la
raison humaine brillent ensemble. La Suède,"
mêmesous ses glaces, s'offfrait à leurimagination
comme l'Italie du nord, et le ciel de Stockholm
comme le ciel de Valence et de Naples; ils s'écriaient,
la Suède! la Suède! comme Montesquieu,
en finissantles deux livres des fiefs et l'Esprit
des Lois , s'écrie : Italiam ! Italiam !
On peut croire que l'abbé de Mabli, en général
si peu enthousiaste , a dû son enthousiasme si
soutenu pour la Suède et pour les Suédois, à ces
impressions du baron de Creutz qui se répandaient
au loin ; il est plus que probable que c'est
par elles que fût inspiré à M. Suard l'idée d'un
excellent morceau sur l'économie politique de la
Suède
, seules pages qu'il ait écrites sur ces doctrines
, dont on l'avait tant occupé.
C'est sous ces traits que, dans son conte des
solitaires de Murcie ,
chef-d'oeuvre de tous les
contes pathétiques, Marmontel nous représente
son ami, M. le comte de Creutz ; telle était
12 MÉMOIRES
l'âme que ce noble Suédois conservait intacte et
pure dans les longues missions d'un diplomate ;
et, si au lieu d'être l'ambassadeur de la Suède ,
il en eût été le roi ; si quelqu'une de ces élections
,
très - peu rares , l'avait élevé comme
sur l'aile des anges au trône d'un peuple né
pour toutes les vertus, l'Europe aurait eu dèslors,
comme aujourd'hui
, un prince de plus
à comparer à ces Antonin et à ces Henri IV,
âmes divines, dont le comte de Creutz semblait
chercher les traces en errant avec délice si loin
de sa patrie, mais si près des lieux de la naissance
et de l'enfance de Henri IV et de Marc-
Aurèle.
Les solitaires de Murcie ne sont peut-être
qu'une, des fictions de ce recueil des CONTES MORAUX
auxquels la morale, le goût et la raison
sont loin d'avoir accordé encore assez d'éloges
et de reconnaissance ; mais le caractère de M. de
Creutz, tel qu'il y est peint, est une vérité et non
un conte. M. Suard, qui n'en a jamais fait, en
parlait de même; et c'est une vérité encoreque
M. Suard était l'un des hommes de lettres, dont
ces deux ambassadeurs du Danemarck et de la
Suède recherchaient le plus la fréquentation et
la conversation. M. de Creutz était plus l'ami
HISTORIQUES. 13
de Marmontel ; il aimait plus à causer avec
M. Suard. En général, plus les étrangers aimaient
la France
,
plus ils trouvaient aussi
M. Suard aimable.
Parmitant d'envoyés de l'Allemagne, sous tous
les titres de la diplomatie, celui qui a résidé le
plus long-temps en France, qui s'était comme
naturalisé dans la nation et dans la littérature
française, Grimm était décoré du titre de baron,
mais il l'était plus par son esprit, par son goût
et par ses lumières, que par sa noblesse et par
ses missions diplomatiques. La haine et l'amitié,
l'enthousiasme et le dénigrement, ont mêlé son
nom pendant plus de trente ans, et l'ont fait retentir
avec les noms de nos philosophes les plus
proscrits et les plus proclamés. Il étaittrop difficile
qu'elle fût un prestige et une usurpation, cette
estime si longue et si voisine de l'admiration
qu'eurent pour les talens de Grimm les Diderot,
les Jean-Jacques, les Raynalet les d'Alembert;
et les cinq à six volumes de la correspondance
littéraire, publiés long-temps après sa mort, ont
assez bien établi que l'homme qui jugeait si bien
le dix-huitièmesiècle, à mesure qu'il passait sous
ses yeux, n'était pas au-dessous de ce que ce
siècle avait de plus distingué. Combien, en général
, et par lajustesse et par la.justice, les ap14
MÉMOIRES
préciations de Grimm sont au-dessus de ces correspondances
long-temps secrètes, et qui semblent
plus écrites par des espions et par des ennemis
de notre littérature que par des critiques
et par des juges !
Le caractère de Grimm a laissé jusqu'à présent
plus de doutes que ses lumières. C'est de lui
que Jean-Jacques disait : Je lui ai donné tous
mes amis, il me les a tousfaitperdre. Jean-Jacques
en racontait encore un trait assez comique,
et avant de le rapporter, il faut savoir qu'il le
racontait presque en frissonnant d'horreur et de
terreur.
Aux jours de leur plus intime liaison, et
entre eux et avec Diderot, l'imagination de tous
les trois s'enchantait du projet d'un voyage dans
toute l'Italie, à pied, à frais communs, avec
une bourse où chaque mise ne serait que de cent
louis, et chacun une carabine sur l'épaule pour
défendreau besoin le viatique. Ils voyaient déjà ,
avant de sortir des faubourgs de Paris, d'où ils ne
sortirentjamais en pareil équipage
, tout ce qu'ils
verraient et même tout ce qui leur arriverait depuis
le Mont-Cenis ou le grand Saint-Bernard
jusqu'aux extrémités de la Calabre. A Venise,
disait Grimm, Diderot, qui ne sait pas se taire,
parleracomme le Contrat Social, et c'est le nom
HISTORIQUES. 15
de Rousseau, personnellement connu à Venise,
que les espions jetteront dans la bouche de fer;
à Rome, Diderot qui est athée, professera hautement
l'athéisme, et c'est Jean-Jacques qui sera
brûlé. Je riais alors comme eux, ajoutait Jean-
Jacques; mais depuis j'y ai réfléchi. Eh! sans
doute, l'infortuné y avait réfléchi depuis que son
imagination l'avait environné de tant de fantômes
auxquels son génie ne servait plus qu'à
donner de la réalité. Ce qu'il y a de certain,
c'est que cet Allemand, dont l'âme était plus
faite pour les passions tendres que la figure, en
a éprouvé de plus délicates et de plus constantes
que les coeurs sans vertus n'ont coutume d'en
connaître; et que long-temps après que tous
leurs charmes furent évanouis, celles qui en furent
les objets l'ont été aussi de ses souvenirs
les plus généreux et les plus nobles : c'est que
M. Suard, quoiqu'il y eût entre eux plus de politesse
et plus de bienveillance mutuelle que d'amitié
, paraît avoir été indiqué par ses dernières
volontés pour un des éditeurs de sa correspondance
littéraire, long-temps après qu'ils se furent
perdus de vue : genre d'estime dont ne
peuvent guère être capables ceux qui n'en métiteraient
pas une semblable.
Dans cette amitié de Grimm et de Diderot,
16 MÉMOIRES
si vite formée et jamais altérée, on observe
des circonstances qui, dans les lettres et dans
la philosophie, peuvent avoir plus d'un genre
d'importance et d'intérêt pour l'Allemagne et
pour la France. Elles furent souvent l'entretien
de M. Suard et de celui qui en écrit les mémoires.
On sait que le Père de Famille est imprimé
entre une lettre dédicatoire à la princesse Nassau
de Saarbruck, et une lettre sur le drame adressée
à Grimm. La première est un morceau de
morale sublime, ce qui n'arrive guère aux dédicaces;
et, dans aucune langue, rien ne peut
être comparé à la seconde en discussions littéraires,
que le recueil des morceaux du même
genre deVoltaire. Quelle que soit l'opinion qu'on
ait des drames et de Diderot, l'éminente supériorité
de ces deux écrits ne sera contestée que
parl'impuissancede sentir les véritésdupremier
ordre en goût et en morale, ou par l'audace à
les nier et à les poursuivre partout où elles brillent
et où elles éclairent.
Dans la lettre à Grimm, ainsi que dans les
entretiens à la suite du Fils naturel, l'objet de
Diderot est la théorie du DRAME, genre qu'il avait
tort, je le veux croire, de regardercomme trèsnouveau
et de son invention, mais sur lequel il
HISTORIQUES. 17
répandait tant de vues neuves et vraies, toutes
très-propres à porter sur nos théâtres et dés leçons
, et des émotions, et des larmes nouvelles.
On ne voulait pas que la tragédie pût être populaire
,
lorsque la nature et les passions font
naître tant d'événemens tragiques parmi le peuple
; on ne voulait pas voir que dans ses rapports
avec la tragédie, lé peuple n'est plus ce qu'il
était il y a cent ans; qu'il s'est élevé à tonte la
hauteur du cothurne ; que, par l'indépendance
de la fortune
, par la noblesse des sentimens et
du langage, les classes populaires un peu distinguées
peuvent désormais, comme les grands,
parler, sur les théâtres, la langue des Corneille,
des Racine et des Voltaire. Les poétiques excluaient
le tiers-état de la scène tragique, précisément
comme l'aristocratie
,
des dignités sociales.
C'était le même préjugé sur la scène et dans
lemonde. On se riait des raisonnemens lumineux de Diderot
et de son enthousiasme éloquent comme
des sermons dupère Lachaussée. Jean-Jacques,
lui-même
, dans ses colères mal contenues
contre Diderot, et plus mal fond encore,
n'a-t-il pas dit : Autant vaut le sermon? Et
pourquoi un' sermon court, véhément, pathétique,
fécond en larmes et en vertus, ne vau-
II.
18 MÉMOIRES
drait-il pas beaucoup au théâtre ? Que sont-ils
autre chose que des sermons de Massillon, en
vers de Racine et de Voltaire, et ce discours
du grand-prêtre Joad, aux pieds de son pupille
roi, et ce discours de Lusignan, qui convertit
Zaïre à la foi chrétienne ?
Mais les observations de M. Suard et les
miennes, parfaitement conformes
, avaient surtout
pour objet le rapport singulier des principes
dramatiques adressés par Diderot à Grimm,
avec les caractères propres et distinctifs des
théâtrestragiques de l'Allemagne avant et depuis
Shiller. Diderot les avait-il reçus de Grimm,
ou Grimm de Diderot ?
Ce n'est pas sur les seuls théâtres allemands
qu'on aperçoit l'influence très-marquée des poétiques
de Diderot; on la voit de même dans leurs
romans, dans leurs contes, dans leurs poèmes
en prose , et jusque dans cette philosophie de
Kant, qui n'est pas la sienne, mais qui ne lui
est pas aussi opposée qu'on veut nous le faire
croire.
Que de ressemblances, par exemple, entre le
Dorval desFils naturel, soit dans le drame,
soit dans les entretiens à la suite
, et le Werther
de Goëtte ! Si, en les lisant dans la même
langue, on avait à deviner quel est l'Allemand ,
HISTORIQUES. 19
quel est le Français, on ne pourrait le reconnaître
; on le devinerait tout au plus.
Aussi Français que personne dans tous les
goûts de son esprit, dans toutes ses impressions
personnelles et dans toutes leurs expressions
,
M. Suard, qui passait par de si douces nuances
d'un ton à l'autre
, ne pouvait aimer ni dans
Diderot, ni dans les Allemands, ces brusques
voisinages d'un familier trivial et d'une inspiration
trop emphatique pour être celle de la nature
et des passions. Mais, dans ces vices de leur
style, il voyait les taches, non la nature de leur
talent ; il suivait et il observait avec de grandes
espérances la naissance et les progrès de cette
nouvelle littérature de l'Europe, qui ne cherche
ses modèles ni dans les Grecs
,
ni dans les Latins
, ni dans les modernes, mais dans les tableaux
de la nature qu'elle a sous les yeux ; dans
les moeurs des Allemands , dont elle veut seule
former l'éducation littéraire ; dans cette langue
de l'antique Germanie qui a si peu changé,
dont les racines touchent aux origines du monde
connu, et peuvent être comptées, à aussi bon
droit que celles du sanscrit, parmi les premiers
sons de la voix humaine. Dans l'enfance de cette
littérature, déjà si riche et sans modèle fixe
encore, M. Suard voyait des sources de rajeunis2o
MÉMOIRES
sement pour toutes les littératures si vite vieillies,
parce qu'elles sont nées de celles qui étaient
déjà vieilles; parce qu'elles ont proscrit, Comme
un luxe corrupteur, les découvertes poétiques
de la philosophie dans ces mondes des sciences bien
plus nouveauxque celui de Christophe Colomb.
Censeur des théâtres durant plusieurs années,
obligé de lire tant de comédies et de tragédies
dont un devoir sacré pouvait seul lui faire supporter
l'ennui, M. Suard était plus afligé encore
qu'ennuyé des formes monotones et de l'action et
du dialogue
, et de la prose et des vers de notre
théâtre tragique. Tout se ressemble, disait-il;
avec un peu d'habitude des vers, à peine on entend
le premier, on trouve le second avec sa
rime. Tous les vieillards sont des Narbas; toutes
les mères, autant qu'elles peuvent, des Mérope;
et, depuis Rotrou, tous les amans qui ne sont pas
à la glace, des Ladislas.
Avec les conseils de ses amis, et les rudes leçons
de notre, parterre, dont le goût est si éclairé
lorsqu'il n'est pas égaré par les passions qu'on
lui souffle, M. Suard ne croyait pas Diderot
incapable de faire sortir nos talens de cette stupeur
de l'admiration et de l'imitation qui les fait
se traîner tous sur les mêmes traces ; et qui est
cause qu'avec des milliers de pièces, nous n'a,
HISTORIQUES. 21
vons encore que quatre ou cinq auteurs tragiques.
M. Suard s'étonnait qu'après le Fils naturel,
jamais tombé décidément sur les théâtres
de la capitale où il a été si peu joué , et le
Père de famille, resté sur fous les théâtres
de France
,
Diderot fût sorti si promptement
de cette carrière par la peur des sifflets ; et
en effet ,
il a eu plus de courage contre les
prêtres en fureur que contre le parterre en tumulte
, contre les bûchers que contre les sifflets.
Voici, et dans les mêmes termes, si ma mémoire
ne me trompe, ce que M. Suard, qui
n'aimait pas beaucoup la personne de Diderot,
pensait et disait de ses talens :
Qui saità quel rang auraitpu seplacer Diderot
, s'il eût concentré toutes les forces de son
esprit original et fécond et celles de sa brillante
imagination sur les seuls objets propres à en
exercer toute l'énergie ?
Jean-Jacques, même depuis sa rupture un
peu scandaleuse avec Diderot, en élevait plus
haut encore le génie, et d'une manière plus
positive ; mais Jean-Jacques croyait son ancien
ami propre, surtout, à la philosophie;
M. Suard
, au théâtre : parce que Diderot parlait
seul et longuement avec tout le monde, même
avec des impératrices, on en Concluait que
22 MÉMOIRES
Diderot était plus fait pour le monologue des
livres que pour le dialogue des drames.
Il ne s'agit point de sa manière de parler,
dans le monde et avec Catherine, disaitM. Suard,
mais de ses écrits et de ses drames : les plus
beaux traits du Père de famille, ceux qui en
ont fondé et perpétué le succès, sont des traits
de passion et de dialogue ; et dans tous ses
ouvrages, dans les plus philosophiques même,
il est toujours en dialogue avec lui-même et avec
les autres. Dans ses Salons, il parle aux figures
des tableaux et aux groupes des statues ; elles lui
répondent; il est très-rare qu'il n'oublie pas
complètement qu'elles sont sourdes et muettes
comme la toile et le marbre. De tous les attributs
du talent, c'est assurément le plus dramatique.
Dans ces différens jugemens de Jean-Jacques
et de M. Suard, moins de gens, je le crois, se
rangeront du côté de M. Suard que de Jean-
Jacques ; mais il est très-probable que si Diderot
fût monté plus souvent sur le théâtre ; si, en
hasardant toutes les innovations dans la fable,
dans les conditions, dans les moeurs et dans
les caractères des personnages ,
il fût resté
constamment fidèle au génie et au goût de sa
langue, il aurait triomphé de tous les dogmes
HISTORIQUES. 23
qui ne sont pas ceux de la nature ; il aurait
pu tomber souvent ; il se fût relevé de toutes
ses chutes. Les chefs-d'oeuvre tombent, mais
ils ne restent pas à terre. C'est le style qui doit
être classique, et non pas l'invention. Ecrivez
comme Racine, et osez tout ce que peut concevoir
l'esprit le plus hardi quand il n'est pas
faux : vous serez porté' aux nues aujourd'hui,
demain, ou dans un siècle. Quand il est question
de gloire, il ne faut pas être pressé ; il faut
être sûr.
Environné d'étrangers qui le recherchaient
tous, M. Suard regrettaitbeaucoupque l'exemple
de Grimm n'eût pas attiré en France plus de ces
hommes qui faisaient naître une littérature originale
pour l'Europe, et neuve même en Allemagne
; que Wieland ne fût pas venu causer
avec Marmontel, d'Alembert, Champfort, La
Harpe; Goëtte avec Diderot ; Kant avec Condillac
; tous avec tout ce qu'ily avait d'hommeséclairés
et de goût dans Paris et dans nos provinces.
Quoique le Rhin sépare à peine la France de la
Germanie , leurs langues les séparentautant que
si elles étaient à des extrémités du monde aussi
opposées et aussi éloignées que les deux pôles ;
et c'est tant de voisinage à la fois et tant d'éloignement
qui fournit le plus à un riche com24
MEMOIRES
merce d'idées et de talens pour l'une et pour
l'autre. C'est comme si les échanges des deux
hémisphères se faisaient de près à près. Mais
pour cela, il ne faut pas que l'extrême originalité
de leur langue renferme chez eux ceux qui
la parlent et qui l'écrivent. Il faut qu'elle les
engage à aller sentir et penser au dehors.
Les Allemands, en littérature au moins, ne
sont pas, comme le dit Voltaire dans la Princesse
de Babylone, LES VIEILLARDSDE
L'EUROPE ; ils en sont les enfans. Ce sont les
Italiens et- nous qui sommes un peu vieux, sans
être tout-à-fait des vieillards; et les deux âges
les plus nécessaires l'un à l'autre sont l'enfance
qui sait déjà aimer, et la vieillesse qui sait aimer encore.
M. Suard croyait la philosophie des Anglais
et la nôtre plus nécessaires encore aux Allemands
que leur littérature ne peut nous être utile.
Ce n'est pas que dans la philosophie allemande,
il ne sentît la présence et l'action de cette force
prodigieuse du génie de Leibnitz, qui en fut le
père ; mais Leibnitz déploya vainement sa haute
et universelle puissance contre les vérités démontrées
par Locke avec une simplicité si modeste et
si triomphante : et les Rant, les Fisher, les Jacobi,
successeurs de la métaphysique de LeibHISTORIQUES.
25
nitz, sans être ses disciples, tentent aussi trèsvainement
d'engloutir dans les abîmes ténébreux
de leur ABSOLU et de leur NOUMEN les
découvertes des Cbndillac et des Bonnet qui ont
donné aux théories de l'entendement toute la
clarté des idées physiques et tout l'intérêt des
idées morales.
De ce groupe d'écrivains, dont la métaphysique
allemande aurait pu former une pléiade
comme notre littérature du seizième siècle, aucun
n'est venu jeter le gant à notre métaphysique
affligée ou égayée par la leur. Rotzebuë
seul, que je sache, a fait à la France une courte
visite ; quoique très-bien accueilli, il n'a pas eu
parmi nous le même succès que sa charmante
pièce des deux Frères. D'ailleurs
,
Rotzebuë ne
s'était fait mauvais métaphysicien que pour attaquer
la liberté, naissante dans sa patrie
, constituée
dans la nôtre.
Les capitales étrangères sont, par les panoramas
/tellement mises sous nos yeux, que ceux
qui les ont visitées croient les visiter encore.
Un style plein d'images est aussi une espèce de
panorama; et tandis que ceux de la peinture nous
font voir les villes, ceux du style nous font entendre
les hommes.
Madame de Staël allait partout où elle pouvait.
26 MÉMOIRES
trouver des lumières et en répandre : elle a été
dix fois au moment de s'embarquer pour la
Grèce, pour l'Asie Mineure, et pourcette Egypte
qui cache dans ses ruines et dans ses monumens,
debout encore, tant de mystères religieux ou
impies dont madame de Staël aimait beaucoup
à interroger les abîmes.
plie a du moins assez vécu, après nous avoir si
bien représenté dans Corinne l'Angleterre et l'Italie
, pour aller visiter et peindre cette Germanie
toujours si loin et si près de nous, pour l'étudier
dans toutes les capitales qui réunissent ou qui se
partagent ses écrivains illustres ; elle a, pour ainsi
dire, tenu salon au milieu d'eux ; et de leurs portraits
tracés, elle en a fait une galerie où on ne
croit pas seulement les voir respirer, mais les
entendreparler. Croire les entendre n'est pas une
illusion, elle rapporte souvent leurs propres paroles
: et soit lorsqu'elle adopte leurs vues, soit
lorsqu'elle les réfute, les siennes qu'elle mêle à
celles de tous, sont aussipropres, au moins, à secouer
et à éveiller les génies assoupis par trop de
confiance et d'abandon aux modèles et aux règles
antiques.
Parmi les écrivains dont la gloire est déjà assurée,
quoiqu'à peine ils viennent de mourir,
Chénier a été constamment le plus religieux déHISTORIQUES.
27
fenseur de ce que nous appelons le goût classique;
et son Tibère et son Philippe II, et tous ses derniers
ouvrages en vers et en prose , prouvent
que cette religion l'a inspiré comme les Racine
et les Voltaire ; mais il a prouvé encore que ceux
qui ont une religion vraie ne sont jamais superstitieux
; il a emprunté plus d'un trait ou plus
d'une impression à Shiller
, pour mieux le surpasser
dans Philippe II ; il a traduit tout entier
le drame de Natan-le-Sage, pour s'élever une
seconde fois au-dessus de Mélanie.
Ce n'est que fort tard, et lorsque madame de-
Staël était déjà frappée de mort, quoique toutes
les facultés de son âme fussent toujours vivantes,
que j'ai pu lire son ouvrage sur l'Allemagne :
enchanté des deux premiers volumes et trèsétonné,
seulement, du troisième, j'étais allé porter
toutes mes impressions à M. Suard, à qui
j'aimais à les communiquertoutes, soit que j'espérasse
qu'il les approuvât, soit que je pressentisse
qu'il dût les combattre. A peine il eut compris
de quoi je voulais lui parler :
« Ah ! s'écria-t-il, sans me laisser continuer ,
» vous ne pouvez ni admirer, ni aimer plus que
» moi cet ouvrage ; et si, dans le troisième vo-
» lume, la philosophie allemande, que madame
» de Staël veut, élever au-dessus de toutes les
28 MÉMOIRES
» philosophies
,
était plus digne, de cette place
,
» son ouvrage sur l'Allemagneen aurait une darçs
» mon opinion au-dessus même de Corinne.
" J'avais été long-temps censeur de nos théâ-
" très avant d'avoir grande connaissance de
" celui des Allemands; et déjà je trouvais le
» nôtre bien usé. J'aime Voltaire, Racine , Cor-
» neille ; mais dans leurs tragédies, non dans
» celles des autres, où je les retrouve toujours,
» mais pâlis et affaiblis. Depuis ces grands hom-
» mes, on nous a donné plus d'un théâtre; plu-
» sieurs où il y a beaucoup de mérite ; aucun dont
» l'auteur ait eu le droit de dire, je sens que
» mon esprit travaille de génie.
» Le seul que je pourrais excepter est celui de
» Ducis; je dirai de lui ce qu'on a dit de Cor-
» neille ; et grâce à ce grand nom, la mémoire
» de mon collègue ne peut s'en fâcher : il n'a pas
» une belle tragédie; il a de belles scènes.
» Ducis ne nous a pas délivrés des Grecs; il a
» bien fait, puisqu'il a fait OEdipe : mais savez-
» vous pourquoi son OEdipe nous a paru et si
» grec et si neuf? C'est que Ducis était nourri
» de Shakespeare, et que Shakespeare, quand
» il n'est pas un farceur grossier ou un déclama-
» teur ampoulé
, sent et rend la nature comme
» sur les théâtres d'Athènes.
HISTORIQUES. 29
» Madame de Staël est accusée d'aimer les
» hérésies littéraires
, que je n'aime pas du
» tout : mais j'avoue que j'ai été émerveillé de
» sa sagacitédans les rapprochemens des théâtres
« anciens et modernes ; dans les parallèles du
» génie dramatique naissant de l'Allemagne et
» du génie dramatique vieilli de la France. Si ce
» sont là des hérésies, c'est-à-dire des opinions
» de choix, je confesse qu'elles seraient de mon
» choix aussi.
» Qu'un jeune homme en doute, s'il recèle
» dans son imagination et dans son âme quel-
» que étincelle de génie dramatique, lise ces
» deux volumes; et qu'il étudie ensuite le théâtre
» allemand. L'étude de nos chefs-d'oeuvre pour-
» rait le désespérer; leur imitation la plus heu-
» reuse le laisserait dans la foule. Mais ces essais
M du théâtre allemand, si pleins d'un génie créa-
» teur, et si loin de la perfection d'Athalie et de
» Mérope , allumeront son enthousiasme par
» l'impression très-nouvelle de leurs beautés, et
" exalteront son talent par l'espérance peu or- '
" gueilleuse de se servir d'eux pour en triom-
» pher.
" Quant à la philosophie de Rant et de ses dis-
» ciples, j'ai regret au temps et au talent que
» madame de Staël a perdus à l'expliquer et à
5o MÉMOIRES
» l'adorer comme pour en faire la religion de la
» pensée. Celle de Bacon et de Locke n'a pas be-
» soin qu'on l'explique ; ciest elle qui explique
» presque tout. Pour rejeter la philosophie alle-
» mande
, sans beaucoup d'examen et sans au-
» cun scrupule
,
il m'a suffi de voir qu'elle re-
» jette elle-même l'expérience, seule institutrice
» de la raison humaine. "
J'étais ravi d'entendre parler M. Suard à près
de quatre-vingt-cinq ans, et sur des matières
.
qui ne lui étaient pas toutes très-familières, avec
des idées si justes et des distinctions si précises;
mais, quoique l'apologie du kantisme me parût
peu facile, je crus qu'on pouvait tenter^ à un certain
point celle de madame de Staël et de Rant.
Si madame de Staël, dis-je à M. Suard, s'est
trompée, le principe de son erreur l'honore encore
; elle a cru la morale et la divinité exposées
par cette philosophie que les écrivains anglais et
français ont fait prévaloir en Europe : les témoignages
de tous les sens réunis, et les résultats de
toutes les expériences du genre humain, ne lui
ont pas paru des sources assez divines de la raison
et de la vertu : elle a voulu les voir sortir d'une
source plus directement spirituelle et éternelle.
Madame de Staël, dans ses alarmes, a oublié
que si nos matérialistes accordent témérairement
HISTORIQUES. 31
la faculté de sentir à la matière organisée et vivante
, une philosophie plus exacte que la leur,
plus circonspecte et plus élevée ne l'accorda jamais
parmi nous qu'à une intelligence de la nature
de celle qui éclate dans l'organisation de
l'univers ; que par conséquent faire sortir toutes
les facultés et toutes les créationsde l'entendement
de nos sens et de nos sensations, c'est leur donner
une origine toute céleste; que telle fut toujours
la doctrine de ce Bonnet, Genevois comme madame
de Staël, comme elle religieux, et dont
les écrits, même sur la physique, sont une perpétuelle
adoration de la divinité. Elle a oublié que,
quoique ces mondes et ces soleils qui prouvent
un Dieu, le cachent; que, quoique dans toutes
ces créations l'ouvrage frappe tous nos sens, et
l'ouvrier reste invisible à tous ; les preuves les
plus fortes, cependant, de la divinité,comme les
plus éclatantes, se tirent du spectacle de l'univers
,
des lois qui en régissent l'ordre et l'harmonie
; que Socrate et S. Paul tiennent sur ce
point le même langage; et qu'aucun des oracles
dé" la religion et de la philosophie n'a donné
à ce genre de preuves la précision lumineuse
qu'elles ont reçue de dix à douze pages de la Logique
de Condillac et de son Cours d'Études
pour l'infant duc de Parme ; elle a oublié enfin
32 MÉMOIRES
que cette même morale des évangiles que n'ont
jamais pu ébranler dans son coeur les tumultes du
monde où elle aimait à vivre, des partis qu'elle
attaquait ou qu'elle défendait, des arts dont elle
adorait les beautés et la gloire, fut gravée en caractères
également ineffaçables dans le coeur de
Locke; que Locke descendit au tombeau avec
toutes les espérances que la foi donne à la vertu ;
et que ce même Locke, pourtant, alors qu'il
voulut écrire l'histoire de l'âme, écrivit celle
de nos sensations et des réflexions qui en naissent.
Dans un latin rempli de locutions singulières,
et qui sont apparemment des germanismes, j'ai
pu prendre quelque connaissance de là Critique
de la Raisonpure, le principal ouvrage de Rant;
et j'ai peur qu'on n'y trouve rien de si religieux
que ce qui l'est dans Locke, dans Bonnet et dans
Condillac ; j'ai peur que le NUMEN et le
NOUMENdes Rantistes, c'est-à-dire, Dieu et
l'univers, nommés ainsi par eux de deux noms
qui ont tant de ressemblance, ne soient souvent
pris l'un pour l'autre par eux; ce qui est déjà
arrivé
,
si j'en crois d'illustres juges, à plus
d'un adepte de cette philosophie qu'on dit si
pieuse.
Prêt à chanter en vers sublimes les découvertes
HISTORIQUES. 35
de Newton, qu'on devait croire peu poétiques,
Voltaire s'écrie :
Tu m'appelles à toi, vaste et puissant génie.
Ces mots vaste et puissant génie, ce n'est pas à
Newton, c'est à Emilie, c'est à la marquise du
Châtelet qu'ils sont adressés.
Ces mots, après lesquels il n'y a plus d'éloges,
seraient mieux mérités, peut-être, par
madame de Staël, même dans ce troisième volume
sur l'Allemagne où elle proscrit, comme
un abîme de corruption et de ténèbres, cette
philosophie de l'expérience et de l'analyse qui,
depuis trois siècles qu'elle est née, a tant dépassé
les progrès de tous les siècles, a tant fait de découvertes
qu'on a eu peine à croire, même après
qu'elles étaient faites, qui en fait et qui en prépare
tous les jours de nouvelles !
De combien de vérités de détail madame de
Staël environne toujours et couvre quelquefoisces
erreurs fondamentales qui ne sont pas les siennes,
et qui la séduisent plus qu'elles ne l'égarent!
Quelle hauteur d'intelligence elle déploie, servie
à son insu par cette analyse qu'elle redoute et
qui l'inspire; qui ne dessèche que les erreurs, et
qui seule féconde les vérités ; qui décompose tout,
mais comme le prisme, dans les mains de Newton,
décompose un rayon en sept rayons ; qui n'est II. que 5
54 MÉMOIRES
très-rarement un scalpel, et toujoursunflambeau,
et qui est un flambeau encore quand elle est ce
scalpel qui, dirigé et manié parBichat, pénètre de
si près tous les secrets de la vie et de la mort!Avec
quelle facilité madame de Staël rapproche, compare,
fait monter, fait descendredans ses balances
les philosophes et les philosophies de toutes les
nations et de tous les âges ! Comme les Platon,
les Bacon, les Descartes, les Malebranche, les
Leibnitz paraissent devant son tribunal sans le décliner
! Commeon la prendraitpourla souveraine
dés grands hommes qu'elle juge, ou plutôtpour
cette Minerve des Platon qui, sous le casque des
combats, respirait encore la grâce et l'atticisme
des peuples dont elle était adorée !
Les doctrines métaphysiques proclamées par
madame de Staël n'ont mérité peut-être d'être
réfutées, en France, que lorsqu'elle en est devenue
l'organe ; et une réfutation de son volume, qui
parait nécessaire, pourrait être faite par un ami
de son génie et de sa personne. Elle ne pourrait
être bonne, cette réfutation, qu'en devenant une
ratification nouvelle de la gloire de l'auteur de
Corinne; et quand elle aurait dû perdre quelque
éclat par cette réfutation, madame de Staël l'aurait
désirée encore. Le premier amour de cette
âme sublime était pour la vérité.
HISTORIQUES. 35
M. Suard écoutait les larmes aux yeux; il ne
dit que ces seules paroles : « Que n'est-elle dans
» ce cabinet qu'elle a visité quelquefois! Hélas !
» elle est dans son lit, environnée des médecins
" de Paris et de Genève, et peut-être de la
» mort !...."
Dix à douze jours après, madame de Staël et
M. Suard n'étaient plus l'un et l'autre que dans
des cercueils;
Dans le même temps que madame de Staël
imprimait le volume sur la philosophie allemande
au milieu des disciples de Rant les plus
capables de la faire pénétrer dans tout ce que
la langue de ce philosophe cache ou obscurcit ;
M. La Romiguière, aux écoles normales de la
Faculté des Lettres de Paris, professait une philosophie
conforme en beaucoup de points importans
à la philosophie de Bacon, de Locke
et de Condillac, mais qui en diffère beaucoup
en des points peut-être plus importans encore.
Dans ses leçons
,
dont la doctrine était toujours
bien arrêtée
, et la parole toujours improvisée.,
toujours libre, ses principes, qu'il exposait dans
le langage le plus clair de l'entretien le plus
animé
,
n'étaient pas les seuls qu'il fit connaître ;
Descartes, Malebranche
,
Leibnitz, montaient,
pour ainsi dire, tour à tour sur sa chaire, et
56 MEMOIRES
prenaient la parole. Toutes les philosophies
étaient confrontées et appréciées par le professeur.
La plus riche érudition servait d'ornement
et.de preuves aux vérités les mieux démontrées;
et M. La Romiguière faisait toujours des expressions
les plus précises de la langue
,
la force de
la vérité et la grâce de son élocution.
Aussi n'est-ce pas seulement une jeunesse ardente
aux études qui préparent une heureuse et
honorable vie, qu'on voyait se presser sur les
bancs de l'école ; tout ce que la capitale a d'esprits
éclairés et élégans, dans les deux sexes, s'y
rendaient souvent en foule ; et M. La Romiguière
n'a pas été heureusement le seul, mais il
a été le premier, dans cette haute philosophie
,
qui ait transformé ce qu'on appelle le pays latin
en pays français.
Les leçons de M. La Romiguière, imprimées
en deux volumes, avec tout ce que la parole a
d'inspirations, et tout* ce que le style ajoute de
correction et de perfection à la pensée, vont
paraître incessamment traduites dans la langue
de Galilée, de Gravina et de Beccaria; et combien
il est à désirer pour la raison humaine, que
toutes les langues de l'Europe s'en emparent et
les traduisent !
C'est ce moment où les travaux de madame
HISTORIQUES. 37
de Staël et de M. La Romiguière donnaient à
métaphysique un éclat qu'elle a eu si rarement
depuis Malebranche, que quelques-unes
de nos académies auraient dû saisir pour mettre
en question
,
dans leurs concours, les titres à la
prééminence si disputée des philosophies anglaise,
française et allemande.
Il n'est plus temps pour que le professeur des
Ecoles normales françaises, et l'auteurdu Voyage
en Allemagne, entrent dans un concours qui eut
été bien plus célèbre que la lutte entreLa Mothe et
madame Dacier, où la politesse du ton et la grâce
du style se montrèrent toutes du côté de l'homme;
la force et la grâce auraient été toutes les deux des
deux côtés; et le triomphe n'auraitpu être décerné
qu'à la meilleure desphilosophiés, à la seule vraie;
Mais aujourd'hui plus que jamais, c'est le temps,
pour les nations, de faire agiter et tourmenter
cette même question jusqu'à ce qu'on en fasse
sortir tout ce qu'elle recèle de vérités, tout ce qui
mérite le nom sacré de lois de la pensée
,
de la
parole et du style. Ou on ne voit rien de ce qui
nous environne de près et de loin ; ou on doit
voir que toutes les destinées de l'espèce humaine
sont suspendues désormais à trois puissances, la
pensée, la parole, le style.
En tout temps les Anglais sont venus, en
58 MEMOIRES
France en plus grand nombre que les autres
peuples de l'Europe ; jamais les noms illustres
de l'Angleterre n'y sont venus en aussi grand
nombre qu'au dix-huitième siècle. Cette audace
de la pensée que, si long-temps
,
ils avaient eu
seuls le renom de porter si loin, on la portait en
France plus loin encore. C'est chez nous-mêmes
qu'ils voulaient prendre connaissancedé l'état de
nos esprits, de notre littérature, de notre philosophie.
Us croyaient, et avec raison, que nos livres
étaient tantôt moins, tantôt plushardis que nousmêmes
; que la censure soumettait les uns à des
sacrifices, excitait les autres à des excès. Ils venaient
aussi, en quelque sorte, rendre à la France
les visites de Montesquieu et de Voltaire à l'Angleterre;
et quoique rien de si éclatant ne pût
s'attacher au nom de M. Suard et à ses voyages
à Londres, tous les Anglais venaient à son salon
comme à l'un des rendez-vous de la littérature la
plus élégante et la plus philosophique. Entre la
maison de M. Suard et les maisons anglaises qui
cultivaient les lettres, il y avait quelque chose
de cette hospitalité antique établie entre les familles
distinguées des nations voisines; on s'aimait
, on était lié, du moins, avant de se Connaître.
Ce concours des Français et des Anglais les
HISTORIQUES. 39
uns chez les autres ne peut surprendre que ceux
qui ignorent ou qui oublient combien les causes
en sont nombreuses, naturelles et puissantes.
Placées sur le globe, face à face, séparées seulement
par un trajet de mer de quelques heures-,
tous les* genres d'intérêt et d'attrait rapprochent
la France et l'Angleterre, tout les appelle, nonseulement
à des alliances, mais, ce qu'on n'a
guère vu entre empires rivaux, à l'amitié.
Je le sais ; je vais soulever des opinions fondées
sur trop de faits anciens et trop de faits récents :
j'aurai l'air de combattre les témoignages et l'autorité
des siècles; mais, je le crois, on-a trop pris
les guerres de l'Angleterre et de la France pour
leurs haines, et on n'a pas assez vu que leurs
haines sont de tradition, et non de sentiment.
Leurs combats ressemblent trop à ces duels où il
entre si peu de haine , et où l'on perce quelquefoislecoeur
de celui qu'on chérit et qu'on estime.
Il n'y a de guerre d'extermination que chez les
sauvages ; il n'y en a jamais eu ,
même chez les
barbares; là où le génie et le courage sont égaux,
la paix est indispensable : deux nations ne se font
pas la guerre pour que toutes les deux tombent
mortes sur les champs de batailles : se détruire,
n'est pas triompher; et si la paix, au lieu d'être
perpétuelle, est une trêve, c'est qu'elle a été mal
40 MÉMOIRES
conçue ou mal rédigée, c'est qu'on manque encore
de lumières.
Je ne parle pas, il est vrai, de paix seulelement,
je'parle d'alliance
,
d'amitié ; mais Uunique
grâce que je demande pour mon opinion,
c'est qu'elle ne soit pas jugée avant d'être entendue
: elle est née à côté de M. Suard
,
qui
connaissait si parfaitement les deux peuples.
Mêmedans tout ce qui est né de leurs jalousies
cene , sont pas les maux qui ont été infinis; ce sont
les biens : il y en a de semés bien plus que de
recueillis; et les germes, s'ils ne sont pas étouffés,
en croîtrontpour l'univers comme pour eux.
C'est en Angleterre et en France que, pour la
première fois, et presque en même temps, ont.
été jetés et le cri d'alarme sur le déplorable état
de la raison humaine, et le cri de miséricorde
sur la barbarie des institutions sociales.
C'est en Angleterre et en France que, depuis
deux ou trois siècles, au milieu même quelquefois
des égaremens
,
des emportemens et des massacres
suggérés, on travaille avec la même constance
et les mêmes succès aux progrès de la raison
universelle et des prospérités des deux
mondes.
Du jour au lendemain, exemples et modèles
tour à tour l'une de l'autre, la France et l'AngleHISTORIQUES.
41
terre ont été servies par les esprits supérieurs
des deux nations, comme si tous fussent nés An*
glais ou tous Français.
Quel spectacle ! il faut s'y arrêter, il faut le
contempler un moment au milieu des ravages et
des fureurs qui nous environnent et qui sont nés
chez tous les peuples de leurs divisions intérieures
et extérieures. Il faut voir si cette lumière si pure , et déjà si étendue, rendue plus éclatante, ne peut
pas se projeter sur toute la terre. On peut ne pas
s'y attendre, mais ici encore on va voir la vie,
les vues et les conceptions de M. Suard mêlées
aux plus belles espérances du genre humain.
Quoiqu'il l'ait aussi toujours cherché, Descartes
ne trouve point le vrai système du monde;
il en trouve beaucoup de lois particulières : il
donne à l'algèbre des notations qui en simplifient
les formules et en agrandissent la puissance
: il applique l'algèbre à la géométrie, et
l'une et l'autre deviennent des sciences nouvelles
par cette application ; il écrit le Discours sur la
Méthode, la Lettre à la princesse palatine ; et
c'est donner l'esprit mathématique à tous les esprits.
Le génie de Newton, avec tous ces flambeaux
de Descartes, dissipe le rêve des tourbillons,
et découvre l'attraction
,
seule loi universelle
42 MÉMOIRES
de notre système planétaire qui soit encore
connue.
Cette magnifique découverte révolte l'Europe
savante; elle reçoit bientôt en France ses plus
sûres démonstrations et ses plus belles applications.
D'Alembert résout le problème de la préeession
des équinoxes ; La Place ne tardera pas à
faire connaître tous les états du ciel passés, présens
etfuturs.
La constitution politique de la Grande-Bretagne
n'est l'ouvrage d'aucun philosophe et d'aucun
monarque ; c'est l'ouvrage de tout le peuple
anglais ; précipité durant des siècles, à travers des
flots de sang, de despotisme en despotisme, de
révolution en révolution, et, ne perdant jamais
ni le sentiment ni l'espérance de la liberté, le
peuple anglais construit ce beau temple des lois
sans plan général, et pièce à pièce, comme les
abeilles construisent leurs cellules et les castors
les bourgs qu'ils élèvent du sein des eaux.
Apeine le temple est achevé, c'estun Français,
c'est Montesquieu qui pénètre d'un seul coup de
génie ce que le génie de tous les Anglais durant
dix à douze siècles n'a trouvé qu'à tâtons et en
s'égorgeant dans les ténèbres ; c'est Montesquieu
qui enseigne à l'Angleterre les principes et les
règles de tous les mouvemens réguliers et irréguHISTORIQUES.
43
liers de son organisationsociale : et les regards
des monarchies où l'on forme des voeux pour la
liberté, les regards des deux mondes se fixent sur
l'Angleterre et sur deux chapitres de l'Esprit
des Lois.
Ni les découvertes de Newton dans les sphères
célestes, ni celles de Montesquieu dans les sphères
politiques, n'auraientpu se faire avec des langues
et des méthodes imparfaites.
Bacon, le premier, nous avertit et nous effraie
de ces vices de nos langues qui nous, arrêtent
si court sur tous les chemins, et qui nous
ffoantifasireodentrsav.ers le peu de chemin que nous
A peine a paru le Novwn organum, si digne
du titre par lequel Bacon, sans attendre d'autre
jugement que le sien, s'associe aux oeuvres de
l'Eternel, Descartes qui n'a guère pu lire Bacon,
et. Malebranche qui a plus rencontré que suivi
Descartes, ouvrent à l'esprit humain des routes
qui ne sont pas celles du Novum organum, qui
ne les valent pas, et dans lesquelles, par cela
même
, entrent plus vite les philosophes comme
les peuples.
Locke admire ces guides français, mais il ne
les trouve pas assez sûrs, et il ramène la France
aux routes de Bacon et de l'Angleterre ; il les
44 MÉMOIRES
aplanit; il les élargit; il les borde de garde-fous.
Condillac dénombre les vérités qu'il trouve
dans Locke ; et il en trouve plus encore en luimême;
c'est lui qui met la métaphysique la plus
profonde à la portée de tous ceux qui ont des
sens et une langue non corrompue par les ignorans
ou par les savans.
Bacon avait appliqué son Nouvel organe à la
chimie surtout, et il avait promis à l'espèce humaine
que les chimistes dans leurs » fourneaux
et dans leurs cerveaux feraient bientôt la conquête
d'une grande partie des. forces et de la
puissance de la nature. Les découvertes de Lavoisier
et les vues de Bertholet acquittent en
France les engagemens de Bacon ; et les progrès
de la chimie française portés en Angleterre,
provoquent rapidement de nouveaux progrès
aux lieux où Bacon a fait naître la vraie chimie.
Dans la morale, qu'on pourrait appeler bien
plus justement que la chimie le grand oeuvre,
l'Angleterre et la France s'entresuivent et s'entr'aident
également. Et ici, c'est la France qui
est la première dans l'ordre et la suite des créations
: et, comme pour prendre date
,
le génie
français s'y est empreint d'un SCEAU qui ne craint
pas les contrefacteurs! C'est le sceau de Montaigne;
c'est lui qui réveille le premier la consHISTORIQUES.
45
cience humaine endormie sur les bancs et sur
lesaxiomes de l'école. Montaignese fait une seule
question, que sais-je? et sa réponse est le tableau
le plus plus fidèle de la nature humaine
,
le plus
naïvement et le plus vigoureusement tracé. « On
» attache aussi bien, dit Montaigne, TOUTE LA
» PHILOSOPIE MORALE à une vie populaire et
» privée qu'à une vie de plus riche étoffe :
» CHAQUE HOMME PORTE LA FORME ENTIÈRE DE
» L'HUMAINE CONDITION. »
Bacon lit les Essais de Montaigne presque
au moment où ils sortent des presses. Ce génie
trop vaste pour qu'on ne le retrouve pas dans
tous les genres de philosophie, ce Bacon, le type,
en quelque sorte , ou la gravure avant la lettre
du génie anglais, écrit aussi des Essais de morale,
comme Montaigne. Il ne prétend pas à la même
naïveté; on n'est pas naïfpar prétention : mais il
s'engage à lamême fidélité ; et les Sermonesfidèles
peignent en effet très-fidèlement L'HUMAINE CONDITION.
L'un va au but par ricochets ; l'autre y
va sans bonds et sans détours. Montaigne indique
à peine les lois que devrait avoir la vraie morale
: le chancelier d'Angleterre en trace souvent
le code ; et pour faire sentir que dans les grandes
populations
,
la morale toute pratique de sa
nature , est de première nécessité pour le genre
46 MÉMOIRES
humain autant que le labourage
,
il donne à ses
vues et à ses préceptes le titre bien plus philosophique
encore qu'extraordinaire , de GÉORGIQUES
DE L'AME.
Après Montaigne, après Bacon, il était sûr que
tôt ou tard, on connaîtrait en Europelesprincipes
indubitables et inébranlables de nos devoirs ; la
puissance de la plus faible même des vertus, le
charme attaché à une existence bien ordonnée :
presque dans le même temps, se fondent et s'élèvent
en France, l'école de Port-Royal, accusée
dejansénisme; en Angleterre, l'école de Clarke
accusée d'arianisme. Dans l'une et dans l'autre
école tous les enseignemens se rapportent à celui
de la morale, comme au but de tout, et tous
sont puisés dans trois sources, LA RAISON PRIMITIVE
ou Dieu, LA RAISON OU l'homme, les
évangiles ou la voix de l'homme et celle de
Dieu ensemble; tout ce qui parle avec éclat chez
les deux peuples au nom de la divinité et au nom
de l'humanité rend plus visible et plus sacrée
cette chaîne de la morale sans laquelle il n'y a
ni lois
,
ni liberté, ni bonheur sur la terre : au
delà et en deçà du Pas-de-Calais, c'est la même
voix qui se fait entendre du haut du ciel et
du fond de nos âmes. La nécessité d'être vertueux
environne l'homme de toutes parts chez
HISTORIQUES. 47
les deux peuples; et il est à croire que cette époque
,
comptée pour beaucoup de raisons parmi
les plus corrompues, est celle où il y a eu du
moins le plus d'examens de conscience
,
le plus
de remords, le plus de plans de valoir mieux à
l'avenir.
A ces notions morales tirées des profondeurs
où se cachent la divinité, la nature des êtres et
le coeur humain, il fallait ajouter, on le sent
également chez les deux peuples, des peintures
piquantes, touchantes, terribles, de ces affections
et de ces passions universelles, seules puissances
qui gouvernent presque toutes les âmes.
En Angleterre et en France simultanément,
les vers et la prose , sous toutes les formes de
l'éloquence
,
de l'analyse et de la poésie , les
Pope, les Shaftesbury, les Steele, les Addisson,
les.La Fontaine, les Molière , les La Bruyère,
font pénétrer, avec conviction dans les esprits,
avec amour dans les coeurs, les maximes et les
sentimens nécessaires à l'ordre social et au bonheur.
A la distance d'une année, je crois
, se publie
à Londres la Théorie des sentimens moraux de
Smith
,
à Paris la Morale universelle, sans nom
d'auteur. Les talens des deux écrivains ne sont
pas à comparer : leurs lumières sont égales, leur
48 MÉMOIRES
morale est la même : les deux écrivains la fondent
sur ce qu'il y a de plus sensible et de plus énergique
dans les besoins et dans les affections de
l'homme.
Cet art d'écrire dont Buffon, qui le possédait
un si haut degré, avait coutume de dire qu'il
est le seul difficile, est rendu plus facile aux
Français par l'Angleterre, aux Anglais par la
France. Legénie anglais
,
plus original dans les
écrivains, plus méditatif et plus laborieux dans
les lecteurs, avait moins besoin de toutes les perfections
du style : là, les lecteurs refont le travail
des auteurs ; ils ne sont pas fâchés de ce tourment
qui les. désennuie. Les écrivains s'abandonnent
donc davantage à leur originalité ; et la pensée
y gagne en force et en audace. Où on n'a jamais
assez de temps pour les plaisirs et pour le bonheur,
en France, il ne faut rien laisser deviner,
si ce n'est ce qui serait commun sans un peu de
clair-obscur : et le style obligé d'être toujours
très-clair, en devient plus net et plus élégant.
Les Français ont pu donc offrir aux Anglais
beaucoup de modèles d'élégance facile ; les Anglais
aux Français beaucoup de modèles de cette
rudesse de l'invention qui les a fait nommer les
Michel Ange de l'art d'écrire, tandis qu'on nommait
nos écrivains les Raphaël du même art. Par
HISTORIQUES. 49
les échanges qui ont été continuels, les Raphaël
et les Michel-Ange ont été en même nombre dans
les deux littératures.
De nos jours, l'Angleterre a si heureusement
trouvé, la France a si promptement adopté les
moyens faciles, rapides et très-peu coûteux de
mettre dans les mains des classes ouvrières les
deux seuls instrumens indispensables pour tous
les progrès de la pensée, l'art de lire et d'écrire,
que le bon génie dé l'espèce humaine est dans
la joie, et le mauvais dans la terreur.
Ainsi, dans tous les genres, les conceptions
de l'esprit anglais et de l'esprit français se suivent
presque en se touchant; elles s'entr'aident
par leurs analogies, dont la ressemblance va souvent
jusqu'à l'identité ; par leurs diversités qui
rendent les sillons de lumière plus larges ; par
leurs contrastes même qui, en étonnantl'esprit,
fixent l'attention et la fortifient.
Des cinq à six écoles les plus illustres de l'antiquité
grecque, très-différentes dans leurs méthodes,
dans leurs principes et dans leurs doctrines,
le crayon de Raphaël en a fait une seule
école sous le nom de l'Ecole d'Athènes : combien
,
à plus juste titre , le pinceau des David,
ou des Gérard, pourrait réunir sur la même
toile les génies créateurs de l'Angleterre et de
II. 4
50 MÉMOIRES
la France, et en former une seule école sous le
nom de l'Ecole de l'Europe !
Ce tableau, sous tous ses points de vue, n'avait
pas été tracé encore ; les principaux traits
erraient confusément dans l'imagination, et dans
la réflexion des philosophes français qui s'occupaientle
plus de l'Angleterre, des philosophes
anglais qui s'occupaient le plus de la France.
Les uns et les autres entrevoyaient qu'entre
elles deux, les deux nations avaient déjà beaucoup
de ces lumières, de ces influences et de
cette puissance avec lesquelles on peut convertir
la vallée de larmes , en vallée fertile et heureuse.
L'abbé Raynal, qui avait commencéson Histoire
des deux Indes avec toutes les nations de
l'Europe, s'était aperçu, avant de la finir
,
qu'il
ne rencontrait guère plus sur les continens et sur
les mers que des Anglais et des Français ; Thomas
,
dont l'Eloge de Descartes est un sublime
bilan des connaissances humaines, gémissait, en
l'admirant, de n'y voir que le bilan de la France
et de l'Angleterre, et se consolaitpar l'espérance
que ces deux trésors seraient un jour plus riches
dans le centre ignoré de l'Afrique, ou dans quelqu'une
des terres australes; Gaillard, toujours
si éclairé, et quelquefois éloquent, écrivait l'HisHISTORIQUES.
51
toire de la rivalité de la France et de l'Angleterre
, pour la transformer en une sainte émulation
en faveur de l'espèce humaine ; Bailli , depuis-
le quarante-cinquième degré jusqu'au pôle ,
promenait la latitude sous laquelle les sciences
pouvaient être nées
, et ne voyait dans toutes,
avant leurs récentes restaurations, que les débris
des sciences d'un peuple primitif partagés entre
tous les peuples de la terre ; M. Suard ,
dans les
comptes que le Journal Etranger rendait de
toutes les littératures de l'Europe
,
observait que
les génies des deux nations s'élevaient plus dé
jour en jour au-dessus dès autres, qu'ils semblaient
planer sur l'espèce humaine
, comme les
modèles qu'elle devait regarder et suivre.
Unpoète, qui mettait quelquefoisla plussublime
morale en vers sublimes, a dit que le genre humain
vit depeu : « Paucis vivit humanumgenus : »
Pas de si peu, que Lucain, sur la foi de Sénèque,
a pu le croire. Il aurait été mieux informé s'il
avait pu interroger toutes les espèces vivantes
qui servent à sa nourriture.
J'ai eu long-temps sous les yeux, etM. Suard
a eu pluslong-temps encore dans ses portefeuilles
un tableau comparatif des difficultés et des
moyens qu'auraient la France et l'Angleterre
unies pour restaurer l'espèce humaine
, et le ré52
MEMOIRES
sultat élevait la somme des moyens au-dessus de
celle des difficultés. Voici ce résultat.
Il faut beaucoup de choses à l'espèce humaine,
non pour se nourrir, mais pour être heureuse
et digne de l'être; il lui faut, 1°. des récoltes
plus universellement abondantes et assurées de
tout ce que la terre et les autres élémens fournissent
à sa subsistance; 2°. une instruction publique
aux frais du trésor public pour élever
l'artisan le plus grossier au-dessus de ces esclaves
scythes auxquels on crevait les yeux pour mieux
battre le beurre de leurs maîtres; 3°. une facilité
aussi grande pour diriger l'attention des yeux et
des oreilles, que celle de les ouvrir
,
de les fermer
et de les détourner ; une égale facilité de
lire et d'écrire sur le papier les mots qu'on a
continuellement dans la bouche; 4°. une morale
émanée à la fois de nos besoins sur la terre
et de nos espérances dans le ciel ; propre à faire
sentir aux plus barbares la beauté et le charme
de ces vertus qui sont plutôt des besoins et des
jouissances de l'âme que des devoirs et des sacrifices
pénibles; 5°. enfin, un gouvernement
fondé sur des principes que tous pourront comprendre,
et tous aimer, parce qu'établi sur
les droits et pour les droits de tous, il garantira
à tous la sûreté, la liberté, la propriété, tous les
HISTORIQUES. 53
moyens indispensables aux développemens et à
l'emploi des belles facultés de l'âme humaine.
Voilà les besoins universels ; et ce n'est pas peu !
Voici les moyens trouvés en Angleterre et en
France, pour les remplir. Ils ne suffisent pas seulement,
ils surabondent si on veut les employer;
si on le veut, dis-je.
1°. Le pâtre et le sauvage même, par un heureux
instinct, pratiquent quelquefois mieux que
les savans cet art de diriger nos organes sur les
objets, le premier de tous ceux qui composent
l'art de penser; et l'écrivain, non pas trèsmodeste,
mais très-simple, qui a donné au
monde la seule logique qui suffise à tous et à
tout, a trouvé, dans cet instinct du sauvage et
de nos couturières, toutes les règles de cette
analyse, qui a fait trouver à Newton la loi par
laquelle se gouvernent les mouvemens et les phénomènes
du ciel.
2°. L'inventeur de la charrue, mis par l'antiquité
au rang des dieux, éleverait lui-même des
autels aux Anglais et aux Français qui, depuis un
siècle, ont environné la charrue de tant de lumières
puisées dans toutes les sciences de la nature
; et déjà, par l'abolition des jachères, par
les lois de I'ASSOLEMENT qui ne sont encore ni
toutes vérifiées, ni toutes soupçonnées, on a tri54
MÉMOIRES
plé pour le monde entier les produits de chaque
arpent de terre.
3°. Les procédés de tous les arts de la main,
les qualités de toutes les matières sur lesquelles
ces arts travaillent, les avantages respectifs des
instrumens dont ils se servent, et qui tiennent
tous à quelques lois de la mécanique
,
les forces
de la nature qu'on appelle au soulagement et à
l'accroissementdes forces humaines ; tout ce qui
se trouve , tout ce qui agit, tout ce qui se fait
dans les ateliers et dans les manufactures, a été
exposé, a été expliqué dans vingt ouvrages français
et anglais, avec assez de clarté et de facilité,
pour être à la portée de tous les ouvriers qui
sauront lire, pour leur servir d'introduction à
toutes lès sciences, s'ils en ont l'ambition, et si
l'ambition leur en donne le goût.
4°. Cet art de lire et d'écrire qui en soi présente
moins de difficultés que celui de faire un soulier
ou unhabit, et dont l'orgueil d'une fausse science
faisait une barrière si haute entre lui et les ignorans,
dont l'orgueil des rangs, de la fortune et
du pouvoir se servait pour tenir et fouler à ses
pieds, en silence, tous ceux qui ne s'élevaient
pas à l'a, b ,c , c'est-à-dire, les trois quarts du
genre humain ; cet art de lire et d'écrire si important,
en effet, n'a plus pour maîtres que des
HISTORIQUES. 55
enfans qui se l'enseignent en jouant entre eux ,
en exerçant une bienfaisance mutuelle qui les
dispose aux affections tendres, aux vertus sociales
; et ce qui a été ainsi que l'invention de
l'alphabet lui-même
, un événement plutôt
qu'une invention, va, plus que l'alphabet encore
, porter d'innombrables et d'immortelles
améliorations dans les connaissances et dans
l'existence de tous les peuples. Les principes des
langues qui ne diffèrent pas de ceux de l'art de
raisonner, et par cela même, les mêmes au fonds
pour toutes les langues, pour celle des sourdsmuets
, pour celle d'Homère et de Virgile, ont
été mis également à la portée de tous les esprits
ou les ont élevés à eux ; expliqués avec tant de
clarté par Dumarsais et par l'Hermès anglais,
exposés avec tant d'élégance et de goût par Radonvillier,
approfondis et éclaircis encore davantage
par Condillac; ils peuvent faire d'un rudiment
le meilleur guide de l'entendement ; la
clef générale des sciences ; le moyen de créer
réellement une langue universelle si elle devient
jamais nécessaire parla civilisation, par les communications
et par l'alliance universelle de tous
les peuples de la terre.
5°. Tant de moyens nouveaux de donner à
tous des lumières pourraient être inutiles ou
56 MÉMOIRES
même funestes, si une raison très-éclairée et une
morale très-pure n'étaient pas nécessaires l'une
à l'autre : la raison n'est la première qu'en date ;
et tout ce qu'elle a de beautés et de puissance ne
pourrait se comparer à celles de la morale, si la
morale n'était pas son ouvrage.
La plus haute raison n'élève l'homme qu'audessus
des animaux : la morale le pénètre et le
remplit de quelque chose de divin. Des fous et
des pervers ont voulu de tout temps armer le raisonnement
contre la vertu ; en tremblant devant
elle, ils lui ont demandé où sont vos principes
et votre sanction : tous les siècles leur ont répondu
et le dix-huitième siècle mieux encore
que tous les autres : Partout où il y a deux
hommes sur la terre qui ont le ciel sur leurs
têtes , les principes de la morale sont en nous et
nous viennent encore de partout : ils sont dans
tous nos besoins , dans tous nos sens ; dans toutes
nos inspirations ; la sanction en est dans cette
conscience universelle qui a promis les bons au
ciel et les méchans aux enfers.
Ces doctrines, les seules qui éloignent le regret
des forêts et le désir d'y rentrer, jamais elles n'ont
été mieux enseignées ou même aussi bien et sous
des formes mieux assorties à tous les âges, à tous
les états
,
à tous les esprits : on les trouve et on
'HISTORIQUES. 57
les retrouve partout ; dans des catéchismes ou
chaque mot est un rayon de l'évidence; dans les
chaires de la religion et dans les tribunes des
nations où l'éloquence les revêt de tout ce qu'elle
a de force et d'empire ; dans des traités philosophiques
où l'analyse leur donne toute l'évidence
des propositions, identiques ou la précision des
probabilités évaluées en chiffres, quand toute
autre certitude est impossible ; dans les grands
tableaux de l'histoire où les oppresseurs du genre
humain sont écrasés, toujours sous l'horreur des
siècles, et très-souvent, sous les catastrophes des
événemens ; dans quelques romans, lectures
chéries de tous les âges et des deux sexes, qui
ne sont pas cette histoire politique des âges dont
les grands de la terre se sont emparés comme de
tout le reste; mais l'histoire de l'âme humaine,
dirigée tour à tour par le charme et par la terreur
des passions aux vérités de la morale ; dans
ces représentations dramatiques d'où les talens,
par le rire et par les larmes, lignentsur le monde
qu'ils peignent ; où ils prêtent à la raison et à la
vertu une langue plus belle que toutes celles qui
se parlent entre les hommes; sur ces théâtres,
naguère des tréteaux, et aujourd'hui les meilleures
écoles et les plus belles fêtes des peuples. :
Ce qui a été écrit sur la morale
, au dix-hui58
MÉMOIRES
tième siècle, et en Angleterre et en France
forme , les plus beaux titres de l'espèce humaine, les plus solides fondemens des espérances qui
la consolent, l'introduction la plus nécessaire
aux constitutions et à la liberté dont ne peuvent
plus se passer les peuples de la terre.
6°. Ces constitutions partout demandées ne
sont plus nulle part des ouvrages à faire. L'Angleterre
,
l'Amérique anglaise, la France, d'autres
pays encore, d'autres monarchies et d'autres
républiques offriront pour le globe entier
assez de modèles auxquels il ne faudra de neuf
que ces modifications locales qu'on trouve sans
les chercher.
Une seule chose paraissait impossible ; elle est
faite. Pour le despotisme le plus aveugle, on a
rendu sensible et visible l'immense supériorité
en puissance, en sécurité, en bonheur et en
gloire, des monarques constitutionnels sur les
monarques despotes. On ne règne plus de droit
divin ; mais les rois des peuples constitués sont
les dieux de la terre dans les enceintes de leur
inviolabilité.
Que de trésors créés par la France et par l'Angleterre
, et qu'elles peuvent répartir sur tous les
points de la terre, si, touchées de pitié pour l'espèce
humaine, elles entreprennent avec toute
HISTORIQUES. 5g
l'étendue de leurs moyens, ce que deux ou trois
philosophes exécutèrent avec tant de gloire dans
la grande Grèce, il y a trois mille ans; ce que
quelques moines commencèrent avec succès,
il y a deux siècles, dans les déserts du Nouveau-
Monde ; ce que Henri IV avec son Sully
allait exécuter pour toute l'Europe, lorsque Ravaillac
aiguisait son poignard ; ce qu'un élève
de la philosophie du dix-huitième siècle poursuit,
assure-t-on, avec des progrès plus étendus de
jour en jour, d'heure en heure, dans une de ces
vallées de l'Ecosse où les montagnes peuvent
couvrir et protéger l'oeuvre du philosophe de
leurs ombres, comme dans les places publiques
la toile couvre le travail du statuaire qui fait sortir
du marbre les modèles de l'humanité.
Elle est infiniment plus grande, il est vrai, la
tâche que nous voulons répartir entre l'Angleterre
et la France ; mais, en morale comme en
géométrie, n'y a-t-il pas des degrés tous infinis,
et pourtant élevés les uns sur les autres ? La
France et l'Angleterre associées ne seraient-elles
pas infiniment supérieures en tout genre de
moyens à tous les hommes et à tous les peuples
qu'on vient de citer?
Une idée se présente, et elle inquiète : pour
la bonne conception et pour l'exécution sûre d'un
60 MEMOIRES
tel plan, il semble qu'il faudrait des Smith en
Angleterre, en France des Montesquieu.
Où les trouver? dans leurs ouvrages ; dans
ceux qui les ont assez bien lus pour y prendre
leur génie plus encore que leurs idées. Que dis—
je ? dans ces crises assez violentes pour croire
qu'elles vont finir et qui pourtant durent toujours;
dans ces bouleversemens, où, aux cris
de vive le roi! vive la liberté! l'Europe peut à
chaque instant s'engouffrer dans le despotisme
de l'Asie : dès qu'elles seront appelées, elles sortiront
de plus d'un côté ces âmes , jeunes et héroïques,
auxquelles, sans aucune étude profonde,
l'amour de l'humanité donne les plus hauts talens
comme les vertus les plus sublimes.
Parce qu'elle mérite le nom de divine
, cette
entreprise ne doit donc exciter aucun dédaigneux
sourire : elle est immense; elle l'est moins
que les forces actuelles de l'esprit humain, si
elles sont constamment et graduellement déployées;
aux forces acquises s'en adjoindront
de nouvelles à chaque succès de l'entreprise :
commencée par deux ou trois peuples, tous ceux
de l'Europe, déjà dignes d'y prendre part, demanderont
à avoir leur portion de travail dans
cette tâche immortelle d'une nouvelle civilisation
des deux mondes. Croit-on que la patrie
HISTORIQUES. 61
de Leibnitz et de Frédéric-le-Grand, que l'Italie
où fut la Rome des Brutus et la Rome des Antoine
; que ces Espagnes qui donnèrent à l'Empire
fondé par l'usurpation des Césars, presque
tous les princes qui en firent la gloire et la félicité
pendant un siècle
,
resteraient long-temps
sur les derrières ; croit-on que pour ces tribus
superbes de la race humaine, il y ait de trop
hautes et de trop belles conceptions ?
Un seul homme, et qu'on peut conquérir aisémentpar
la morale et par la vertu, peut lui valoir
une immense portion du globe : ilya plus de cent
ans, lorsqu'on entendit prononcer pour la première
fois le nom des Russes dans l'Europe, tous
ceux dont la vue n'était pas très-courte dirent
comme les évangiles dont les Russes aiment tant
le langage, Voici ceux qui sont posés pour le
salut ou pour la ruine de beaucoup. Et beaucoup,
veut dire là le monde.
Elle peut tant aujourd'hui cette influence de la
raison et de la morale des deux nations puissantes
et éclairées, que si la voix de l'Angleterre et de
la France prononçait bien distinctementau milieu
de l'Espagne et de l'Allemagne le voeu de les voir
paisibles, libres et heureuses par les lois et par
les trônes de la monarchie représentative, tout
ce qui plane de sinistres présages au-delà du
62 MEMOIRES
Rhin et au-delà des Pyrénées se convertirait en
certitude de paix, de repos et de prospérités.
On ose tout, et il semble qu'on ne soit timide
que pour prêter quelques secours à l'humanité,
que pour lui tendre la main.
Cette Europe qui semble s'être rétrécie depuis
que tant d'armées, tant d'ambassades et tant
de princes la parcourent si rapidement d'un bout
à l'autre, quelles que soient ses calamités, et
celles qui la menacent, n'est pas à beaucoup près
la partie de l'espèce humaine qui a le plus besoin
qu'on aille à son aide; qu'on écarte seulement
pour elle les obstacles
, et tous les biens pour
l'Europe naîtront d'eux-mêmes.
C'est à sa sortie de l'Europe que l'exécution du
plan laissait craindre d'innombrables difficultés ;
la première de toutes ,
c'est que le genre humain
qu'on parle de réformer ou de refaire, est fort
peu ou fortmal connu encore, ainsi que le globe,
sa demeure. La géographie n'a pas eu parmi nous
beaucoup de Pline et de Strabon ; elle a été traitée
trop long-temps comme une connaissance
d'enfant : on ne voyait pas ce qu'on voit aujourd'hui
, que, dans le physique et dans le moral, elle
tient à tout, à l'astronomie, à la navigation, aux
arts, à lalégislation; que peu de choseenapparence
par elle-même, toutes ses alliances sont grandes.
HISTORIQUES. 63
On sentit l'extrême besoin de mieux connaître
et cette haute Asie où fut Babylone ; et cette
Egypte qui reçoit ses inondations et sa fécondité
des rochers de la Thébaïde ; et ces sables de l'Afrique
,
d'où Carthage disputa si long-temps le
monde à Rome ; et cet Indoustan qui a tant de
titres à celui de la plus antique métropole des
lumières; et ce grand nombre de latitudes et de
longitudes non visitées encore, et où se cachent,
peut-être, de grandes portions de l'espèce humaine
; et ces communications possibles ou impossibles
entre les deux hémisphères, par l'est
et par l'ouest du nord de l'Europe et du nord
de l'Amérique. M. Claret-Fleurieu
,
depuis ministre,
un instant, de la marine; l'abbé Raynal,
M. Suard, et deux ou trois jeunes écrivains qui
arrivaient à Paris pour y être quelque chose
comme gens de lettres, rédigèrent avec beaucoup
de soin deux projets et deux plans; celui d'une
NOUVELLE HISTOIRE générale des Voyages où
l'on aurait moins recherché l'élégante narration
de l'abbé Prévost que la sagacité de Paw dégagée
de ses inconcevables paradoxes : et celui d'une
pétition au trône pour en solliciter de nouveaux
voyages et de nouvelles recherches sur tous les
continens et sur tous les océans. Tout se rapportait
dans les deux projets aux moyens de réa64
MÉMOIRES
liser les vues et les espérances conçues pour, le
perfectionnement et pour le bonheur des hommes
dans les deux mondes. Les deux plans développaient
en prose exacte et rigoureuse ce que
Saint-Lambert chante en vers élégans et harmonieux.
Du brûlant équateur à la zone glacée,
Chez le nègre indolent, au farouche Iroquois ,
Allez porter nos arts , nos plaisirs et nos lois.
Ah ! ne leur portez plus la mort et l'esclavage ;
Policez le barbare
,
instruisez le sauvage.
Puisse l'heureux lien des besoins mutuels,
Du couchant à l'aurore unir tous les mortels ;
Que semblable au soleil, l'esprit qui nous éclaire,
Puisse éclairer enfin l'un et l'autre hémisphère !
Ces projets conçus avec enthousiasme ; embrassés
avec courage, furent abandonnés, comme
tant d'autres, par lassitude d'un travail très-grand
quoique partagé ; par le besoin de quelques succès
plus prompts ; par le découragement que
porta dans le but de l'ouvrage la guerre survenue
entre la France et l'Angleterre.
Tout ne fut pas pourtant sans exécution; l'abbé
Raynal qui s'était chargé de l'Afrique en écrivit
l'histoire : le manuscritne peutpas en être perdu :
il a été rendu aux héritiers de l'auteur par celui
auquel l'auteur l'avait donné. M. Suard qui
, d'abord
, ne voulait rien faire dans la traduction
HISTORIQUES. 65
de l'Histoire de l'Amérique par Robertson, traduisit
seul toutle volume du tableau des sauvages,
tableau si important dans l'histoire de l'homme !
M. Claret-Fleurieu se porta avec plus de chaleur
et se fixa avec plus de suite à ses études de géographie
nautique ; et on lui doit la belle introduction
au Voyage autour du Monde du capitaine
Etienne Marchand : enfin, le Conseil exécutif
placé près de la Convention, et dont l'un des
membres s'était occupé de la nouvelle Histoire
générale des Voyages, pénétré des mêmes vues,
envoya M. Olivier à Constantinople et en Perse,
avec des instructions dans le même esprit; et le
Voyage publié par ce savant est compté parmi
les mieux faits et les plus utiles.
Biais ce qu'on pourrait avoir peine à croire, si
des faits aujourd'hui connus de tout le monde
permettaientle moindre doute, c'est que ces voeux
et ces plantspour la restauration de trois ou quatre
empires dont les ruines ont deux ou trois mille
ans, ont commencé partout à s'exécuter
, sans
aucun concert d'aucun gouvernement, au milieu
même de leurs guerres les plus sanglantes, et par
la seule force des dispositions naturelles à tous
les peuples de la terre, dans l'état actuel de leurs
lois toujours barbares, et de leur esprit qui cesse
de l'être.
II. 5
66 MÉMOIRES
Ce n'est plus de projets que nous avons à parler,
c'est de faits ; et les faits établiront combien
les projets étaient sensés', combien ils tiraient
leur sagesse de cette même grandeur qui les faisait
paraître chimériques.
Sous, les pieds des Turcs, depuis trois siècles,
les Grecs, d'eux-mêmes, élèvent leurs souvenirs,
leurs pensées et leurs espérances à la gloire de,
leurs antiques républiques : ils viennent à Paris
et à Londres demander l'aide de nos arts et de
nos lumières pour recouvrer les lumières et les
arts qu'ils nous ont jadis transmis : l'Angleterre
environne déjà de ses ordres ou de ses influences
souveraines les mers et les îles de la Grèce ; et
s'il était permis à la France de se mêler aussi de
cette résurrection, trois ou quatre âges de bonne
législation et de bonne éducation ne seraient pas
écoulés
, on entendrait la langue des Sophocle
et des Démosthène dans la bouche des peuples
qui tremblent sous le bâton, lorsque le sabre ou
le cordon leur laissent la vie. Avec tous les progrès
de notre navigation, nos communications
avec ces belles contrées, où tous les genres de
talens sont indigènes, deviendraient ausssi faciles
que les communications entre Paris et
Londres : et le jour viendrait où
,
dans les belles
saisons, on pourrait partir de Paris et de Londres
HISTORIQUES. 67
pour assister dans Olympie à ces jeux, à ces magnifiques
concours de tous les arts et de tous les
talens dont nous parlons toujours pour nous consoler
de ce que rien de semblable n'existe parmi
nous. ... Onserait transporté avec la rapidité des mêmes
vents, sur les bords du Nil, dans cette Egypte des
Pharaons où leur science et leur sagesse seraient
de temps immémorial plus anéanties encore que
les arts de la Grèce, s'ils ne les avaient pas imprimées
sur des monumens plus forts que les barbares,
et presque plus forts que le temps. Cet
air d'immortalité , si étranger , non à l'homme,
mais à ses ouvrages ,
avait attiré sur l'Egypte des
Pharaons les regards de tous les âges, et attire
avec plus d'ardeur encore la curiosité de l'Europe
au dix-huitième siècle. Sans mission aucune
, se rendent de tous les côtés en Egypte des
hommes qui ont l'art de bien voir, le talent de
bien peindre, et la passion ou du merveilleuxou
de la vérité, la plus grande souvent de toutes les
merveilles ; Savari, Volney, Bruce, Brown,
décrivent, expliquent, découvrent des phénomènes.
Ce berceau des religions, plus encore que des
lumières, devient en même temps le sujet des
leçons historiques d'un lycée de Paris; et la foule
68 MEMOIRES
est attentive aux descriptions d'un fleuve, d'un
temple
,
d'un tombeau, d'un souterrain et d'un
obélisque, comme aux discussions, du goût le
plus délicat sur la plus riche littérature.
Les jours de guerre et de ravages arrivent où
toute espérance semble évanouie pour le relèvement
de tant d'augustes ruines ; et dans ces
mêmes jours sortent de la Méditerranée française
une armée de soldats héroïques, un institut, de
savans qui ont du goût, et à leur tête un jeune
homme décoré déjà de la première gloire militaire
de son siècle ; il les conduit à Memphis et
Thèbes, comme de Thèbes et de Memphis les
Osiris et les Sésostris conduisaient,des soldats et
des savans en Afrique
, en Europe, et en Asie,
pour civiliser les peuples restés; ou retombés
dans la barbarie. On peut le dire ici, non sans
douleur, mais sans emphase : quel moment,
pour vingt ou trente races d'homnaes, si les Anglais,
au lieu de mettre leurs flottes à la poursuite
des Français
,
avaient réuni, aux projets de la
France leurs soldats, dont ils avaient si peu besoin
chez eux, et leurs savans qui peuvent faire
tant de bien à toute la terre! Et les Anglais et les Français pénètrent au
moins, tous à tour, dans cet asile de tant de
mystères impénétrables : s'ils, n'en, ont pas levé
HISTORIQUES. 69
les voiles, ils les ont rendues plus transparentes
: ils ont prouvéque le Nil peut mettre dans la
civilisation du monde une civilisation aussi égyptienne
que celle des Pharaons, et plus éclairée.
Le nom et les ruines de Carthage moins savante
que l'Egypte des Pharaons, mais non moins
habile; son antique république dont la constitution
fut honorée des éloges d'Aristote ; sa navigation
qui, sans la boussole, cherchait de nouveaux
mondes et en trouvait; les richesses de
son commerce qui mettaient à sa solde et à
son service toutes les armées des nations qui
n'étaient pas en guerre avec elle; son Annibal
qui ne fut pas une des plus belles âmes de l'antiquité,
mais qui en fut une des plus grandes; ses
guerres avec Rome ; où, pour la première fois,
on vit l'or et l'argent remporter tant de victoires
sur la vertu et sur la pauvreté; sa fin, après laquelle,
au jugement des peuples qu'elle avait dominés,
et quelquefois de celui même qui l'avait
détruite, Garthage parutmanquerau monde; son
Climat où, au dire d'Aristote, de Montesquieu et
de Voltaire, l'âge du génie est plus précoce qu'ailleurs
l'âge de raison ; où des enfans ont été de
grands hommes; ces sablessi rapidement couverts
de superbes moissons et abandonnées aux tigres
et aux Maures ; tout crie à l'Angleterre et à la
70 MÉMOIRES
France qu'elles doivent venger les insultes faites
si souvent à leurs pavillons non plus en faisant
mettre les Algériens à genoux sur leurs rochers,
mais en relevant cette dominatrice de l'ancienne
Afrique et des anciennes mers, en lui portant
des lumières supérieures à celles de la Phénicie,
sa fondatrice ; en l'associant à tous les plans
nouveaux sur l'espèce humaine; en lui faisant
envoyer, par d'autres routes, de nouveaux atlas
ou de nouveaux Hamon au-devant des nouveaux
Osiris de Memphis et de Thèbes, pour ouvrir
,
enfin, de tous les côtés, cette immense
A frique bien plus fermée encore que les mystérieuses
pyramides.
Babylone est détruite comme Carthage ; les
Perses ne le sont pas comme les Carthaginois ;
ils ont résisté aux Tartares, aux Romains,
aux Arabes : on a pu changer plusieurs fois leurs
autels et leurs dieux sans changer leurs moeurs
et leur caractère; leur nom même n'est que légèrement
changé ; nul, ni en France , ni ailleurs,
ne peut plus dire, commentpeut-on être
Persan ? Nous sommes allés chez eux ; ils sont
venus chez nous : nous nous sommes parlés
et compris. En leur faisant lire très-bien traduites,
dans leur langue actuelle, les traditions
de leur gloire moins effacées parmi nous que
HISTORIQUES, 71
parmi eux ; en rapprochant d'eux ces âges si
éloignés, où ils donnaient à la Grèce brillante
de génie
,
d'arts et de vertus ,
des méthodes
d'éducation et des leçons d'astronomie; en caressant,
sans le flatter et par la vérité seule
,
leur orgueil national si fécond en beaux sentimens,
on n'aurait nul besoin dans la Perse de
révolution pour y introduire toutes les améliorations;
nul besoin de détrôner le sophi, comme
LaFontaine; le sophilui-même arrangeraitmieux
son trône pour y être mieux assis ; et les Persans
toujours placés comme les Perses entre les plateaux
de la Tartarie et les plaines de l'Indoustan,
apprendraient de nouveau à exercer sur les
berceaux du genre humain une influence plus
puissante encore et plus heureuse que celle de
leurs ancêtres : il ne serait pas du tout impossible
que le livre si agréable et si profond des lettres
persanes servît beaucoup à ces vastes et magnifiques
restaurations des empires.
On a nommé l'Indoustan l'Italie du globe :
on a dit avec autant de vérité qu'il avait été le
jardin d'Éden; tout a fait croire, non pas que
là est né le genre humain, mais que là il s'est
pour la première fois réuni en sociétés, sous ces
riches ombrages dont les arbres, voiles mobiles
d'un ciel ardent, leur prodiguaient, sans aucun
72 MÉMOIRES
travail, des fruits exquis, des vêtemens légers et
flexibles, des logemens dont les abris leur laissaient
voir encore le ciel avec toutes les splendeurs
de la lumière du jour et des étoiles des nuits.
A travers les torrens des âges, des conquérans
et des révolutions, l'innocence des premières
formes et des premières moeurs sociales s'y est
beaucoup conservée : Plutarque assure dans la
vie de Nùma, que sous le règne de Saturne il n'y
avait ni maîtres ni esclaves. Unprodige plus grand
et mieux avéré s'est toujours vu dans l'Inde : ce
sont des maîtres et des esclaves vivant commedes
amis et des frères.
Le climat leur avait donné des institutions
douces, et leurs institutions les ont rendus plus
doux encore que le climat.
C'est là, et là seul, que le sexe fort et dur a
eu toujours presque au même degré que le sexe
délicat et tendre, cette organisation
,
qu'il est si
facile d'assouplir, de façonner à la raison et aux
vertus; ces dons du ciel, il est vrai, leur sont
devenus trop funestes; leur délicatesse a fait en
tout temps de l'Inde et des Indiens
,
la proie de
tout ce qui est fort et atroce ; et il paraît aussi
impossible de mettre un terme à leurs maux,
que de donner aux agneaux l'énergie et la férocité
des tigres qui les dévorent.
HISTORIQUES. 73
Que peuvent à cela les lumières et les talens
réunis de l'Angleterre et de la France? Tout.
Grâces à la nature qu'on accuse, ce prodige
si grand est, dans l'Indoustan, le plus aisé.
Cette même sensibilité d'organes qui rend les
Indiens si intelligens et si dociles porte et développe
rapidement dans leurs imaginations
toutes les inspirations de l'enthousiasme, dans
leurs âmes tout le courage de l'héroïsme. En un
instant, l'homme le plus servile s'élève à toutes
les hauteurs de l'indépendance, la femme la plus
débile
,
à la longanimité et à la magnanimitédes
vertus les plus constantes. Les deux sexes peuvent
sourire avec dédain aux despotes en fureur,
aux bûchers embrasés : les horreurs de la mort
n'ont pour eux que des charmes : les abîmes des
études les plus abstraites n'ont rien qui effraie
ces cerveaux d'un tissu si frêle et si fragile. On
croit voir dans ces brames et dans ces bramines
autant de Fénélons, et dans leurs compagnes autant
de Saintes Thérèses. Dans les vertus et dans
les talens les plus sublimes, en est-il que n'atteignent
bientôt de pareilles âmes ? Qu'il est évident
que de tels élèves pourraient être bientôt
au-dessus de tous les maîtres !
Et si l'on songe que cet INDOUSTAN
,
si peuplé
lui-même, est environné, de très-près, d'empires
74 MÉMOIRES
dont les capitales ont des populations de dix mil-*
lions d'âmes, on sentira qu'il est impossible de
mieux placer les flambeaux et les lustres pour
éclairer le genre humain.
Qu'il était naturel à la foi chrétienne, qui a si
peu de doutes et tant d'intrépidité, qu'il était
conforme à ses dogmes et à sa charité ce dévouement
des missionnaires qui, à travers les tempêtes
de tous les océans, à travers les barbares
de tous les climats, allaient arracher aux flammes
éternelles ces générations de six à sept cent millions
d'âmes sortant incessamment du néant pour
entrer dans les enfers ! Et combienif serait incompréhensible
, si on n'en avait pas le tableau et les
causessous les yeux, cet indolent orgueil de l'Europe
,
parlant avec tant d'amour de ses arts, avec
tant d'attentes de ses sciences et de sa philosophie
, et ne concevant rien avec grandeur pour
porter ses lumières et ses méthodes, plus sûres
encore, dans ces vastes empires assoupis, depuis
trois ou quatre mille ans, dans des routines d'où
ils ne peuvent pas sortir d'eux-mêmes, mais qui,
une fois éveillés, prêteraient à la raison humaine
des forces si supérieures en nombre et en éclat
à celles qu'on leur aurait prêtées !
La soif de l'or et non l'amour de l'humanité
fait courir et périr tant d'Européens et dans l'InHISTORIQUES.
75
doustan, et autour des empires du Japon et de la
Chine : l'Angleterre elle-même n'y a eu pourmissionnaires
de la raison que des compagnies de
commerce. Mais, parmi les négocians anglais,
il y en a toujours qui, comme l'ami de Voltaire
, FALKENAER, travaillent à la fois à la
grandeur de leur raison et de leur fortune ; parmi
les présidens de leurs tribunaux de justice dans
l'Inde, il y en a qui peuvent et qui veulent dévouer
à la fois leurs talens à la gloire de leur
patrie et au bonheur de l'humanité : il y a des
Mackinstosh.
La compagnie anglaise des Indes n'a rien fait
encore dans l'Indoustan qui donne l'espérance
d'y voir un jour des Etats
,
unis et gouvernés
,
comme ces États de l'Amérique septentrionale,
devenus de si beaux modèles de gouvernement.
Elle a, pourtant, élevé des villes dontla magnificence
égale celle des capitales de l'Europe; et,
dans ces villes entourées de tant de genres de despotisme,
la police n'est le plus souvent que la justice
des lois. On étudie le SANSCRIT dans les comptoirs
de l'Angleterre; on étudie l'Anglais dans les
pagodes : de ce berceau des langues primitives
semble vouloir sortir une lumière toute nouvelle
dont les clartés se répandent déjà et se partagent
entre toutes les langues anciennes et modernes.
76 MÉMOIRES
Les sectes de l'Europe, toujours plus ardentes
que Ja philosophie
, en prennent quelques traits
pour régénérer l'Indoustan : mais dans cette alliance
, la philosophie, qui se laisse plus modifier
, perdra plus que les sectes et l'Indoustan.
n'y pourront gagner. La raison n'est que rétrécie
par l'esprit mercantile : l'esprit des sectes la corrompt,
même par leurs vertus.
Ou il faut que l'Angleterre laisse l'Indoustan
à son propre génie et à celui de son climat, ou
il faut que, par une politique mieux entendue
,
même pour ses intérêts mercantiles, elle y rappelle
toutes les nations de l'Europe qu'elle en a
chassées
,
à peu près, la France surtout, avec
laquelle tant d'analogies et tant de différences
l'unissent à l'avantage commun de leurs lumières
et de leur commerce ; il faut que des populations
tirées de tous les empires de l'Europe, se replacent
sur autant de points du vaste continent de
l'Asie et de ses groupes d'îles : il faut que du
milieu des terres, des fleuves, des mers, des
ateliers et des manufactures de cette antique
Asie
, partout rajeunie par l'Europe , sortent
des richesses assez diverses pour être échangées
de près à près
, et de loin à loin ; partager
, ce sera s'agrandir : quand les partages
.ont lieu entre l'industrie et l'industrie
,
les
HISTORIQUES. 77
parts sont bientôt plus grandes que les touts.;
Entre Calcuta, qui est un Londres, et un autre
Calcula, à cent lieues qui serait un Paris, se verraientbientôt
comme entrele Paris,et le Londres
de l'Europe, ces concours de créations ou simultanées
ou rapidement successives , qui ont élevé
incontestablement la France et l'Angleterre audessus
de toutes les nations si admirées et si admirables
de l'antiquité.
Mais qu'elles se hâtent : si elles laissent longtemps
encore les destinées du monde dans l'état
où on les voit, elles s'exposent trop à pleurer
bientôt sur leurs propres destinées, à rougir sur
la déception de ce qu'elles appellent les progrès
de leurs arts et. de leurs lumières. La nouvelle
tour de Babel, c'est-à-dire la nouvelle civilisation,
qu'on veut élever jusqu'aux cieux, n'a pas
porté très-haut encore ses assises; et déjà la confusion
des langues disperse au loin beaucoup
d'ouvriers.
En Asie, plus qu'ailleurs, le génie moderne
est toujours exposé à succomber sous un génie
contemporain du déluge. Qu'est-ce qui peut garantic
à L'Europe que, dans le centre de cet immense
empire de la Chine, si bien fermé et si
mal connu, mais où L'on se souvient de Clives
et de ses projets, il ne se forme pas un génie
78 MÉMOIRES
militaire capable d'organiser et de mouvoir des
armées de plusieurs millions de soldats pour les
vomir sur l'Indoustan et sur toute l'Asie, pour
jeter auvent les cendres des Européens égorgés,
pour balayer la poussière de leurs plus beaux
ouvrages renversés et foulés aux pieds des héros
de la barbarie.
Les plus belles espérances de la philosophie,
toutefois, ne sont pas celles qu'elle fonde sur
les ruines relevées de ces empires dont la gloire
a retenti dans tous les siècles : ces ruines éclatantes
restaurées en édifices commodes et superbes
,
enchanteraient les imaginations, élèveraient
les âmes ; et ce serait beaucoupsi la raison
en dirigeait l'essor : mais ce n'est plus pour
l'imagination et par elle qu'on veut former l'esprit
et le caractère des nations ; ce n'est pas pour
cette industrie commune qui arrache péniblement
à la nature les biens nécessaires à la vie : ce
n'est pas pour cette sagesse toujours douteuse
,
qui porte avec inquiétude et murmure le joug
des lois morales et sociales : c'est pour mettre ,
par leurs lumières, les nations en état de s'approprier
les forces de la nature, et de s'en servir
comme de celles de leurs bras et de leurs mains ;
c'est pour leur faire sentir dans l'accomplissement
des devoirs de la société un charme aussi
HISTORIQUES. 79
doux et plus constant que celui des passions heureuses;
en un mot, c'est pour la raison, dans
toute sa pureté et dans toute sa force.
Bacon, Descartes et Locke voulaient tout
effacer dans l'entendement pour tout y graver
de nouveau ; ils voulaient des tables rases ; ils
semblaient demander des sauvages.
Donnez-moide la matière et du mouvement,
disait Descartes, et je vais créer un monde ; il
parlait du monde physique. Eh bien ! on a dans
les sauvages, pour le monde moral, bien mieux
que de lamatière et du mouvement; on a une âme
immortelle et une sensibilité qui, bien cultivée ,
peut s'égaler à celle de Fénélon et de Racine :
qu'on n'y grave que des vérités ; quel nouveau
monde moral on peut en faire éclore ! Par combien
de bienfaits les sauvages pourraient bientôt
se venger de l'affront de les avoir laissés si longtemps
dans les forêts et dans une condition si peu
distante de celle des brutes ! On dresse encore tous
les jours de superbes et vaines généalogies, et on
ne songe pas que nos véritables ancêtres à tous
errent encore presque à côté de nous, pêlemêle
,
dans les bois, avec les sangliers, sur les
rivages des mers , avec les phoques.
Ainsi, en Angleterre et en France, et dans
d'autres parties de l'Europe
,
la philosophie du
80 MÉMOIRES
dix-huitièmesiècle, c'est-à-dire, un petit nombre
d'hommes qui n'avaient pour toute puissance que
beaucoup de goût pour la méditation et beaucoup
d'amour pour l'humanité, aspiraient à faire
servir le passé, le présent, l'avenir, les tombeaux,
les débris des vieux empires, les forêts et les sauvages
, au perfectionnement des facultés et des
destinées humaines ; à fonder la raison universelle
sur l'analyse, la morale sur la raison, les
lois sur la morale, et le suprême bonheur de
tous les êtres vivans et pensans, sur la parfaite
harmonie de leurs intérêts, de leurs voeux, de
leurs principes d'ordre social, survies affections
et sur les actions qui rendent le plus les âmes
dignes d'une immortelle félicité.
Ce but, tantôt ils le signalent avec la fermeté
et la hauteur qui conviennent à peine à l'évidence
; tantôt ils le voilent avec la défiance bien
naturelle à sa grandeur et à ses difficultés ; quelquefois
ils l'enveloppent et le dissimulentcomme
si le voeu et l'espérance du bonheur du monde
était une usurpation sur les puissances ; mais
qu'ils l'affichent ou qu'ils le cachent, jamais ils
ne l'abandonnent; ils le conservent sous la hache
des bourreaux, sous les traits même du ridicule.
Un fait qui n'a eu que très-peu d'exception,
c'est que, soit en Angleterre, soit en France, les
HISTORIQUES. 81
hommes que cette conception et cette attente
ont le plus occupé, ont été ceux qui ont porté
le plus de génie dans les sciences morales : malheureusement
, et il importe de le remarquer,
ce fait a été accompagné d'un autre, c'est que
des esprits médiocres ont beaucoup déclamé
dans le même sens que les hommes de génie ont
beaucoup éclairé; ceux-ci voyaienttous les obstacles
et en aplanissaient un grand nombre ; les
autres transformaient, en lieux communs d'humanité
et de rhétorique
,
les créations et les espérances
du génie.
On va voir que parmi les Anglais justement
célèbres attirés, à cette époque, dans la capitale
de la France et dans le salon de madame Suard,'
se sont succédés ceux qui ont toujours accordé
le plus de foi et donné le plus de probabilités à
ces idées trop grandes pour n'être pas méprisées
des ignorans et des beaux-esprits.
Le premier qui leur imprima ce caractère fut
un homme que M. Suard n'a jamais pu connaître
personnellement, mais dont il s'est toujours occupé
; qui a long-tempsrempli l'Angleterre et la
France de ce qu'il a pensé, de ce qu'il a fait, de
ce qu'il a dit et écrit comme philosophe, comme
ministre, comme citoyen, comme représentant
de son pays à la Chambre des communes; qui,
II. 6
82 MÉMOIRES
proscrit dans sa patrie pour lui avoir procuré,
selon le voeu de sa souveraine, le plus grand
des biens, la paix avec l'Europe, échappé au
supplice et réfugié à Paris
, ne vit, n'entendit
autour de lui que sa gloire et la reconnaissance
de vingt peuples: c'était Bolingbroke. Egalement
propre à recevoir et à donner toutes les
nobles impressions, tous les transports de l'enthousiasme;
plus doué encore du talent de la parole
que de celui du style ; parlant les deux langues
presque avec la même facilité, et la nôtre
avec plus d'originalité et plus de créations, parce
qu'elle lui était moins familière; son génie paraissait
d'autant plus sans bornes qu'il n'avait pas
assez de mesure ; et l'admiration qu'il excitait
n'en avait pas davantage. Quoique l'histoire de
tous les peuples servit de fondement à sa philosophie
,
il n'était pas le disciple des siècles, mais
leur juge; et si son arrêt avait pu être exécuté,
on aurait mis toutes les traditions et toutes les
autorités au ban de la raison humaine.
Uni de coeur et d'esprit à Swift et à Pope, cette
union de trois grands hommes était appelée par
l'envie un triumvirat; mais c'étaient leurs noms
qu'on lisait sur des tables de proscription ; ils n'en
ont jamais dressé : ils n'ont pris que les vengeances
les plus légitimes ; ils les ont modérées
HISTORIQUES. 83
par leur raison ; ils les ont rendues utiles à la raison
et au goût de la Grande-Bretagne.
Lorsque par ses hommages la France s'acquittait
envers Bolingbroke de la paix dont elle avait
eu tant besoin, dont elle lui était redevable,
la France avait le soin délicat de ne pas le séparer
par ses hommages de cette patrie ingrate
ou égarée où on méditait son supplice.
Dénoncé comme Toiy aux salons de Paris,
dans la première chaleur de nos théories naissantes
de la liberté, tous , parminous, aimaientmieux
voir des Brutus ou des Catons dans les Torys,
qu'un esclave ou un citoyen froid dans Bolingbroke.
Et ce sentiment, né de la reconnaissance
, est peut-être ce qui nous a le mieux
appris à considérerles Wighs et les Torys, non
comme des amis, ou comme des ennemis de
la liberté, mais comme deux sectes de la même
religion qui se disputent à qui l'aimera mieux
,
à qui la servira davantage.
Que m'importent les Torys ou les Wighs, Bolingbroke
ou Walpole ? disait St.-Lambert. Je ne
veux voir dans ce qui reste du premier que ce
qui peut être utile aux hommes de tous les
temps.
C'est de cette hauteur où tout est serein et impartial
que la raison juge les partis; c'est ce
84 MÉMOIRES.
sentiment qui dédia au tory Bolingbrokela plus
républicaine de nos tragédies, Brutus, et qui
fit d'une dédicace, chef-d'oeuvre de goût et
de philosophie
, un discours sur la tragédie,
où les théâtres anglais et français, rapprochés
pour la première fois, servirent à faire sortir de
leur parallèle les lumières et les inspirations
les plus propres à donner une sensibilité plus
délicate au goût de l'Angleterre, et plus d'indépendance
et d'audace au génie de la France; c'est
ce qui, trente ou quarante ans après, valut à la
mémoirede Bolingbroke unhonneur plus éclatant
encore, lorsque, sous son nom, et avec quelques-
unes de ses opinions, Voltaire publia un
ouvrage qui ne pouvait être que de Voltaire
,
le
plusprofond et le plus éloquent à la fois dés écrits
qu'il a trop multipliés contre les traditions les
plus consacrées de l'antiquité ; c'est ce sentiment
enfin, qui a fait de la gloire de Bolingbroke,
comme une gloire française célébrée à l'envi par
nos écrivains.
Ce sentiment fut assez fort dans St.-Lambert
pour lui faire suspendre long-temps son poème
des Saisons, et l'occuper tout entier de ses MÉ-
MOIRES SUR LA VIE DE BOLINGBROKE, ouvrage peu
lu et peu connu jusqu'à présent parce qu'il a été
publié aux jours de nos révolutions et de leurs
HISTORIQUES. 85
tourmentes, mais supérieur par un goût exquis
de raison, original dans notre langue par la réunion
trop rare de ce que les grands tableaux de
l'histoire des nations présentent de plus imposant
, et de ce que les mémoires secrets des particuliers
peuvent offrir de plus piquant et de plus
intéressant : c'est là que, sous le pinceau d'un
Français, le règne d'une reine anglaise, uniquement
remarquable par la bonté de son coeur, que
le règne d'ANNE forme un pendant magnifique
du magnifique siècle de LouisXIV; c'est dans ces
mémoires, qui n'ont pas trois cents pages, qu'on
en trouve vingt ou trente comparables aux plus
belles des pages historiques de Voltaire ; c'est là
que leur auteur, qui n'est pas lui-même sans
titres pour la gloire, a placé trois ou quatre philosophes
anglais à la tête du genre humain.
Il est bien certain que les renseignemens du
lord Hyde et ceux de Mallet, auteur des vies de
Bacon et de Marlborough, furenttrès-nécessaires
à St.-Lambert pour semer dans ces mémoires
beaucoup de petits faits que l'histoire dérobe ou
ignore
, et qui ajoutent tant de vérité et d'intérêt
auxgrands ; mais il l'est aussique l'ouvrage entier,
soumis long-temps et à plusieurs reprises à l'examen
de M. Suard, lui fut très-redevable de cette
connaissance parfaite de l'Angleterre, de ses
86 MÉMOIRES
partis, de ses lois, de ses moeurs , de sa philosophie,
que l'ouvrage respire partoutsans l'étaler
nulle part.
M.;Suard avait rendu des services du même
genre à l'auteurde la traduction des mémoires de
Bolingbroke écrits par lui-même, mais pas assez
avec tout son talent. Cette traduction est précédée
d'un discours qui vaut souvent mieux que les mémoires;
on a des raisons de croire qu'il est en
grande partie de M. Suard ; il est de lui encore
cet autre morceau sur Bolingbroke qu'on a lu et
qu'on lira toujours avec tant de plaisir dans les
Variétés Littéraires ; il ne peut être inférieur à
celui de Saint-Lambert que parce qu'il est moins
étendu ; ce qui rend ce morceau plus remarquable
c'est que les matériauxen sont pris dansles feuilles
satiriques d'unWigh, et que, sans les dénaturer,
M- Suard les fait servir de témoignages à tout ce
qui honore le plus la mémoire de Bolingbroke ;
à ce qui caractérise le mieux dans ce ministre
anglais cette universalité de vues qui en faisait
un citoyen du monde autant que de l'Angleterre.
Je me suis plu
,
je l'avoue, à retracer ce concours
de tant de noms français autour d'un nom
anglais, pour le venger par les hommages de
l'Europe des injustices de sa patrie.
HISTORIQUES. 87
Le titre d'ambassadeur anglais en France, qui
leur fut commun,n'estpas ce qui rapproche le plus
de Bolingbroke le lord Stormon; ce n'est pas non
plus quelque analogie ou quelque égalité de leurs
talens : ceux de Bolingbroke étaient fort au-dessus.
Ils se ressemblèrent en ce que l'un et l'autre
furent utiles à la France, l'aimèrent et en furent
aimés; et quoique rien ne puisse être comparé
au service éminent rendu à sa patrie et à la France
par Bolingbroke dans la pacification d'Utrecht,
qui fut entièrement son ouvrage, ce que Saint-
Lambert a dit de lui, qu'ilplut à tous à Paris ,
et qu'ilfut de tous respecté, a été bien plus vrai
encore de Stormon ; car le bien qu'on nous fait,
quoi qu'en dise Helvétius, n'est pas toujours la
mesure du respect et de l'amitié.
Ceux qui ne connaissaient le lord Stormon que
pour l'avoir vu, le nommaient le BEL ANGLAIS ;
cet avantage de la beauté, dont les anciens les
plus sages faisaient tant de cas pour tous les emplois
publics, ne peut être, dans aucun, aussi
important que dans les ambassades, où, pour se
faire écouter avec confiance, il faut souvent
qu'un ambassadeur ait commencé par plaire.
Le lord Stormon , à Paris
,
quand ses fonctions
de ministre étaient remplies, vivait plus
avec nos grands écrivains qu'avec nos grands
88 MÉMOIRES
seigneurs ; et dans ces sociétés, trop pénétrantes
pour être très-indulgentes, ce qui frappait le
plus dans cet Anglais si beau, c'était l'excellence
de son esprit, de son caractère et de son âme.
C'est à l'époque de son ambassade et de son
séjour à Paris
, que se développa d'une manière
plus générale et plus remarquée cette haute estime
mutuelle des talens anglais et français.
On verra dans la suite de ces mémoires comment
,
dans une circonstance où la petite fortune
d'un homme de lettres, celle de M. Suard, était
menacée sous un grand prétexte politique, celui
d'une satisfaction indispensable au roi d'Angleterre
, le ministre de ce roi, Stormon, pour
défendre l'homme de lettres
,
déploya son caractère
d'ambassadeur sans croire le compromettre
, ou du moins sans le craindre ; et ce
qui rend ce courage plus remarquable, c'est qu'il
s'agissait d'un abus de la presse que le gouvernement
anglais a voulu quelquefois réprimer
en France, lorsqu'il était très-difficile de s'en
plaindre seulement en Angleterre.
Si, depuis l'époque assez peu reculée de sa
première institution, la diplomatie avait plus
donné de ces exemples, l'opinion qu'on doit
avoir de son utilité ne serait pas si équivoque; on
n'aurait jamais pu confondre les représentans des
HISTORIQUES. 89
puissances étrangères avec les agens de leurs polices
secrètes.
Avec des ambassadeurs instruits des vrais principes
et des vraies lois du commerce, de ses égaremens
et de ses déplacemens sur le globe
,
l'ambition
même aurait craint les guerres ; les trêves
auraient été de véritables paix ; la paix perpétuelle
eût moins paru une chimère. C'est de la
diplomatie que serait sorti le véritable droit des
gens, qui n'existe pas encore, et son code eût été
une nouvelle civilisation pour les peuples éclairés
comme pour les barbares et pour les sauvages.
Ce goût pour la société de nos hommes de
lettres, en faisant honneur au lord Stormon,
peut prouver combien cet Anglais était propre
à représenter sa patrie auprès d'un cabinet étranger.
Il existe plus de rapports qu'on n'imagine
entre la diplomatie et la philosophie, entre les
talens d'un ambassadeur et ceux d'un homme
de lettres. Le même amour de la vérité et de
l'humanité devrait être dans leurs âmes ; lamême
faculté d'analyser, le même don de persuader,
dans leurs paroles.
LouisXIVsentaitCes analogieslorsqu'il demandait
qu'on lui renvoyât PRIOR, de tous les Anglais
de cette époque, celui qui, après Locke, parlait
le mieux du commerce comme Smith en a écrit
depuis.
90 MEMOIRES
Le bruit courut sous Louis XV, qu'il envoyait
en ambassade auprès du trône le plus despotique,
de l'Europe à Constaritinople
,
celui qui a rendu
le despotisme si horrible et si ridicule, Montesquieu.
C'était, je le crois, une plaisanterie des
courtisans; mais LouisXV, avec plus de courage
dans ses propres choix, aurait aimé à avoir l'auteur
de l'Esprit des Lois, pour son ambassadeur
à Londres.
L'abbé Raynal, occupé de ces matières depuis
sa sortie de chez les jésuites, et chez les jésuites
même, pressa long-temps M. Suard d'entrer
dans cette carrière ; il le proposa plusieurs fois
aux différens ministres des affaires étrangères ;
on n'était pas du fout éloigné de la lui ouvrir.
Mais la vie de l'homme de lettres eut toujours
toutes les préférences de M. Suard ; et, sans
quitter Paris, sans se partager entre la littérature
et la diplomatie, il remplit souvent avec
dignité et avec succès les fonctions d'un ambassadeur
entre le gouvernement de la France
et sa littérature.
Après Bolingbroke
,
le nom politique qui fît
le plus de bruit à Paris, celui qu'on entendit
annoncer le plus souvent dans les salons, fut
Wilkes. Célèbre par ses votes à la Chambre des
communes, par un procès contre le ministère ,
HISTORIQUES. 91
par un duel et par ses talens; son éloquence cependant
n'était pas dans sa voix; elle était dans
sa plume. Sa tribune était un journal, et il y eut
un moment où cette tribune fut comme entourée
et écoutée de toute l'Europe.
Jean-Jacques
,
si souvent accusé lui-même
d'avoir brouillé les affaires de sa petite république
par les Lettres de la Montagne, et celles
de tout le genre humain par le Contrat social,
a traité Wilkes de brouillon ; c'était un peu dur.
On traita mieux Wilkes à Paris.
En tout temps, et surtout depuis Bolingbroke,
et Torys et Wighs
, et les chefs de l'opposition
et lés orateurs du ministère, ont également reçu
en France l'accueil dû à leurs talens ; et ce n'était
point par indifférence pour leurs querelles,
ni par impartialité entre des partis qui ne peuvent
pas être tous deux également bons : sa
constitution a fait de l'Angleterre , depuis qu'elle
existe, comme une seconde patrie de tous les
hommes qui pensent et de tous les peuples qui
veulent être libres ; mais c'est qu'on n'a jamais
pu croire à Paris que l'opposition fût toujours une
faction populaire, et le parti ministériel toujours
une conspiration du pouvoir; c'est qu'avant que
la France voulût avoir une constitution, on y
avait vu que de simples différences d'opinions ,
92 MÉMOIRES
même sur le choix des plaisirs, suffisent à la
haine pour fonder des accusations criminelles.
Wilkes était un savant et un écrivain de bon
goût, comme tous ceux dont les feuilles politiques
ont beaucoupde lecteurs et beaucoupd'éclat.
Son érudition sur les, anciens égalait celle de
Dacier ; et il en sentait le sublime et la grâce
comme Voltaire. Pope et Boileau lui étaient
également familiers. On lui trouvait des rapports
avec Antoine Hamilton, né à Caen en Normandie
,
mais d'origine anglaise, comme on pourrait
le deviner à L'HYUMOUR des mémoires du chevalier
de Grammont.
Ce genre d'esprit n'était pourtantpas celui que
les salons de Paris provoquaient le plus dans
Wilkes : entre lui et M. Suard, surtout, la conversation
tournait le plus souvent vers ces matières
politiques, qui avaient rendu le journaliste
anglais célèbre. Rarement ils étaient d'accord,
et tout ce qui les divisait les attachait plus l'un à
l'autre : le wigh pouvait aisément se croire avec
un tory ; M. Suard était réellement un tory dans
cette philosophie du dix-huitième siècle, alors
notre seule représentation nationale.
Dans ses matériaux d'un ouvrage sur l'Angleterre
, M. Suard avait recueilli quelques-uns
de ses entretiens avec Wilkes ; il en est que j'ai
HISTORIQUES. 93
lus et dont j'ai gardé fidèlement la mémoire.
L'un des plus piquans, et le plus important de
tous , sans comparaison, par ses rapports avec
l'état actuel des peuples de l'Europe, était une
discussion sur les débats parlementaires, sur ces
partis du ministère et de l'opposition composés
d'hommes comme enrôlés à vie sous des drapeaux
toujours hostiles
,
continuant à se battre
pour le drapeau auquel ils ont prêté serment
même alors qu'ils ont vu passer la vérité et la
justice dans le camp ennemi ! Wilkes pensait, et
M. Suard aussi, que ces luttes sans trêves étaient
inévitables et qu'elles étaient utiles. Mais ils le
pensaient par des raisons très-différentes.
Wilkes disait : « Les hommes, revêtus d'une
» grande puissance
, en abuseront toujours, s'ils
» né sont toujours tenus dans la crainte perpé-
» tuelle de la vérité, et dans la crainte perpé-
» tuelle de perdre leur place : il ne suffit pas
» que des ministres aient raison ; il faut qu'ils
» donnent assez d'évidence à la raison pour que
" toute une nation en soit frappée. C'est à quoi
» cette opposition
, contre laquelle ils s'indi-
» gnent, les oblige rigoureusement, et les aide
» merveilleusement.Par elle, un bill est éclairé
» de tous côtés avant qu'il ait passé; et, s'il ne
» passe pas, ce qui est trop rare, c'est qu'il est
94 MÉMOIRES
» évidemment mauvais. La nation la plus libre
» n'est jamais assez sûre de sa liberté; la liberté
» est une place forte toujours assiégée : il faut
» être debout sur les remparts ,
même alors que
» le feu s'est tu. »
M. Suard, très-convaincu qu'il est bon que les
peuples soient toujours éveillés et toujours éclairés,
ne pouvait se persuader qu'un état de guerre
fût le véritable état social. « Pour être libre, di-
» sait-il, faut-il des alarmes où il n'y a ni dan-
» gers, ni orages, ni nuages? L'accord des opi-
» nions donne seul à tous les ressorts de l'ordre
» public un jeu doux et facile. Alors que cet ac-
» cord est trouvé, l'obéissance va au-devant de
» la loi, et les sphères politiques ne sont sou-
» mises qu'à l'harmonie comme les sphères cé-
» lestes. Que signifie ce nom de représentation?
» Qu'est-ce que des représentanspeuvent repré-
« senter, sinonl'opinion publique ?Queles débats
» naissent donc et qu'ils durent tant que cette
» opinion est incertaine; cela est bon ,
cela est
» inévitable ; quelque longs et quelque animés
» qu'ils soient, la galerie de la nation les écou-
» tera avec une attention trop recueillie pour
» devenir tumultueuse. On ne se divise en partis
« ni à la vue d'une partie d'échecs, ni à là
» lecture de deux solutions du même problème
HISTORIQUES. 95
» de géométrie : pourquoi ? parce que, pour
» ceux même qui ne connaissent ni les règles du
" jeu, ni les règles des solutions
,
la solution et
» le gain de la partie deviennent des faits qu'il
» ne s'agit que d'attester. Mais despartis ne sont
» pour cela aucunement nécessaires. On porte
» aux scrutins les témoignages; il suffit de les
» compter. Pourquoi ne pas vivre en paix après
» avoir déposé et témoigné suivant sa cons-
» cience ? Serait-il possible, serait-il vrai que
» dans toutes ces discussions il n'y ait qu'une
» seule dispute ; et que c'est le ministère qu'on
» se dispute, en effet, lorsqu'il s'agit et lorsqu'on
» parle des intérêts de sa patrie et de l'huma-
" nité ? »
J'apprécie, je le crois, tout ce qu'il y a d'excellent
dans ces deux opinions plus opposées encore
qu'elles ne le paraissent, et qui comprennent
entre elles deux tout ce qu'il y a de meilleur
pour sauver ou couvrir le scandale de ces interminables
débats; mais je ne puis adhérer, je
l'avoue, ni aux explications de M. Suard, ni à
celles de Wilkes : s'il pouvait n'être question aujourd'hui
que de la représentation anglaise, j'hésiterais
: je vais avoir affaire
, en quelque sorte,
à deux Anglais ; M. Suard en était un par ses lumières
: mais ses questions ont pris plus d'éten96
MÉMOIRES
due à mesure que les représentations nationales
se sont multipliées dans les deux hémisphères; et
il faut les décider par la nature des choses et des
hommes, plus que par les habitudes de l'Angleterre.
« On peut, ce me semble, dire d'abord à
» M. Suard; cette déférence à l'opinion publique,
» est un beau sentiment; il est, à la fois, comme
» tout votre caractère, populaire et monarchique ;
» car c'est le peuple, non la noblesse, qui est
» le véritable soutien des rois, et c'est ce que
» les rois de France, qui l'ont oublié quelque-
» fois, ont pourtant infiniment mieux compris
» que tous les autres rois absolus de l'Europe.
» Vous pensez comme les philosophes du dix-
» huitième siècle, qui ont fait de cette déférence
» à l'opinion publique la barrière du pouvoir
» dans des temps où il n'y en avait pas d'autres.
» Mais où les élus du peuple et ses législateurs
» trouveront-ils avec clarté et avec certitude cette
« opinion publique, dont vous voulez qu'ils ne
» soient que les organes? Chaque homme, pour
» peu qu'il y ait intérêt, prétend que son opi-
» nion est l'opinion de tous les hommes.
» Compterez-vousles voix ? Au milieu de l'i-
» gnoranceoùl'on tient les peuples et que presque
» tous les maîtres de la terre ont toujours épaisHISTORIQUES.
97
» sie, dans une population de trente millions
» d'âmes, il y en a vingt millions qui n'ont pas de
« voix, qui n'ont que des cris pour demander, du
» pain et des bras pour en gagner. Tous ces es-
» claves du travail Savent à peiné qu'il se fait des »lois ; et, depuis l'affreux despotisme de l'empire
» romain, il n'en a été demandé positivement
» pour eux que par quelques Vrais chrétiens et
» quelquesvrais philosophes. Ce sontlàleurs voix ;
» vous n'aurez pas grand'peine à les compter.
» Ne pouvant compter les voix, les évaluerez-
» vous? Les sophistes les plus audacieux, armés
» de quelques talens, vont se présenter, la
» tête et la visière hautes
,
devant la raison,
» pour se jouer de son évidence; et grâces à
» nos langues si vantées, c'est très-souvent la
» raison qui paraîtra le sophisme, c'est le so-
» phisme qui paraîtra la raison. L'analyse et la
» vérité auront beau crier comme Ajax à Ju-
» piter, et combats contre nous à la clarté des
» cieux. Point de clarté des cieux; desphrases
» se placeront entremette clarté et vous.
98 MÉMOIRES
» été sur toute la terre qu'un amas ou un chaos
« effroyable des erreurs les plus funestes et les
» plus consacrées ? Est-ce sur tant de préjugés et
» de mensonges que vous voudriez apposer les
» sceaux des lois? La maxime des vrais législa-
» teurs a toujours été de respecter les droits des
» peuples, de connaître et de remplir leurs be-
» soins, mais d'éclairer et de formerleur opinion.
» Il est même très-bon, il peut être néces-
» saire que les grandes vérités législatives naissent
» souvent au sein des corps législatifs et de leurs
» discussions ,
qu'elles n'y soient pas toujours
» apportées des cabinets et des bois solitaires de
» la philosophie : la mission des législateurs est
» bien uniquement fondée sur leur élection ; mais
» c'estparleurs lumièreset parleurstalens qu'elle
» est consacrée : les lois n'ont jamais été adorées
» qu'aux époques où elles ont été les créations
» des premiers génies de la terre. C'est pour elles
» comme une sanction divine. Que les deux cha-
» pitres de l'Esprit des Lois, l'un sur les principes
» qui fondent une constitution libre, l'autre sur
» les moeurs que cette constitution donne à un
» peuple, eussentparu pour la première fois dans
» les deux Chambresdu parlement d'Angleterre,
» ou dans l'Assemblée constituante de France ;
» doutez-vous que les gouvernemens représenHISTORIQUES.
99
» tatifs demandésavec tantd'instance dans toute
» l'Europe, n'eussent, en ce moment, aux yeux
» des princes et des peuples des caractères plus
» sacrés encore, plus propres à éloigner d'une
» part les émeutes
,
de l'autre les armées ?
» On pourrait;dire, ce me semble, à Wilkes :
" sans doute la liberté est toujours inquiète ,
" comme la puissance, comme la gloire : sans
» doute, il faut beaucoup veiller sur la terre et
» peu dormir : sans doute
, ce n'est jamais de
" lassitude qu'il faut tomber d'accord; mais faut-
» il aussi ne jamais être d'accordpar conviction?
» De ces querelles éternelles sortent de vastes
» étincelles, j'en conviens; mais les plus vastes
» sont d'assez mauvaises lumières.
» A moins que l'un des deux partis, ou tous
" les deux, n'aient toujours tort, comment ar-
» rive-t-il que la guerre dure toujours, que si
» peu de gens passent d'un parti à l'autre, et que
» les conversions
,
quand elles ont lieu, passent
» pour des trahisons ? Quelles sont cette morale
" et cette logique qui font toujours voter un
» membre de l'opposition et un ministériel, non
» avec sa conscience et sa raison, mais avec celles
» de son parti? Pourquoi, des deux côtés, ne
" pas laisser aux débats toute leur puissance et
» tous leurs effets du moment ? L'honnête
100 MEMOIRES
» homme et le bon citoyen prennent-ils des en-
» gagemens pour, les temps même où leurs en-
» gagemens seront opposés à la vérité et funestes
» à la patrie ?
» On dirait que la parfaite indépendance
» des esprits, seule source pure et féconde de
» clartés, serait un obstacle à ce que les affaires
» se décident et qu'elles aillent; comme si l'in-
» dépendance de tous ne cessait pas nécessaire-
» ment à l'instant où la conviction de chacun est
» opérée et arrêtée ! Ce n'est pas de l'opposition
» si souvent accusée d'anarchie, c'est du minis-
» tère qu'est sortie cette idée; et celle-là
,
je l'ait
voue, a bien quelque air d'une conspiration.
" II faut, dit-on, une majorité aux ministres ;
" sans doute, il leur en faut une ; mais le scru-
» tin ne leur en laissera jamais manquer; et je
» nie qu'il leur en faille une dont ils soient sûrs
» avant les scrutins.
" Mais comment exécuteront-ils une loi dont
« ils ne voulaient pas? Comment ? comme les
" députés obéissent à celles contre lesquelles ils
» ont parlé et voté : comme des nations entières
» obéissent à celles qu'elles jugent mauvaises ou
» pas assez bonnes en attendant qu'on les abroge,
» qu'on leur en découvre la bonté ou qu'on leur
« en donne de meilleures. Et qu'est la condition
HISTORIQUES. 101
» fondamentale de toute société pour les gou-
» vernans comme pour les gouvernés, si ce n'est
» de regarder comme émanée de sa propre vo-
» lonté, la loi émanée de la volonté générale?
» C'est là, la vertu, c'est là, la liberté, c'est là, la
" puissance. C'est tout ce qui n'est pas anarchie
« où despotisme, ou despotisme et anarchie à
» la fois.»Il faut pourtant trouver une origine et des
causes à ces batailles rangées des Chambres législatives;
et pour qu'on puisse y croire, il faut
qu'elles soient plus dignes et des députés et des
gouvernemens des grandes nations.
A quoi bon, en effet, tant d'argumentation et
tant d'art oratoire, si, comme le disait M. Suard,
il ne s'agit que de connaître l'opinion publique
sur le point de chaque débat? S'il existait une
opinion publique, il n'y aurait de moyen un peu
sûr de la rendre manifeste qu'une enquête ; et
c'est précisément pour éviter ces enquêtes qu'a
été inventé ou trouvé le beau système des gouvernemens
représentatifs.
Il serait bien plus étrange encore que le but
et l'effet de tant de talens du premier ordre se
réduisît, comme le pensait Wilkes, au cri des
qui vive des sentinelles avancées de l'ordre politique.
Quelqu'un a fort bien dit que les oies du
102 MEMOIRES
Capitole avaient rendu ce service aux Romains
contre les Gaulois ; et le journal de Wilkes
rendait bien d'autres services à la Grande-Bretagne.
Mon regret est amer de ne pouvoir soumettre
à M. Suard les vues que je vais opposer aux
siennes et à celles de Wilkes. Mais quiconque
croit avoir dans ce genre, une seule idée utile,
aurait trop de reproches à se faire, si, pourl'exposer,
il ne profitaitpasdumomentoùles espritssont
si avides de ces questions et du moment où l'Europe
en est si profondément agitée et troublée.
Il importe, je lé crois, d'observer, avant tout,
que ces noms de parti ministériel et de parti de
l'opposition en donnent des idées trop peu
exactes pour n'en pas faire naître beaucoup de fausses.
Quels que soient, en effet, les ministres d'un
État constitué, on leur voit à peu près les mêmes
règles et les mêmes procédés, la même allure :
quels que soient les chefs de l'opposition, on leur
voit, à peu près, les mêmes maximes, lesmêmes
vues, et quelque chose encore du même langage :
que les uns et les autres changent de place, ce
qui arrive, les ministres prennent l'esprit de
l'opposition, les chefs de l'opposition prennent
l'esprit du ministère : ce n'est pas les hommesqui
HISTORIQUES. 103
ont changé ; ils ne sont pas si mobiles, quelque
mobiles qu'ils soient ; rien n'est changé que leurs
postes.
Ceux à qui la physique doit tous ses progrès ,
ont très-bien compris que les mouvemens de
l'univers si variés, mais si immuablement soumis
à d'invariables lois, ont nécessairement une première
cause immuable. En observant un esprit
toujours le même, à peu près, dans le ministère
et dans l'opposition, on doit aussi comprendre
que tout ce qui est comme immuable dans ces
deux esprits, appartient aux postes et non aux
hommes ; et rien n'est plus certain.
Le premier de ces esprits n'est pas celui du
ministère ; c'est celui de L'AUTORITÉ ; le second
de ces esprits n'est pas celui de l'opposition, c'est
celui de LA LIBERTÉ.
La liberté et l'autorité, voilà les deux puissances
toujours plus ou moins en opposition et
toujours en présence. Ce n'est point par leur nature
qu'elles sont opposées ; elles ne peuvent
même existerl'une sans l'autre ; mais leursbesoins
sont souvent très-divers ; chacune sent plus vivement
les siens; et de cette seule diversité,
même sans projets et sans voeux d'invasion, naissent
des querelles qui durent toujours, et des
guerres qui recommencent souvent.
104 MÉMOIRES
Une simple modification de la même cause:
vient agrandir singulièrement et le champ et le
nombre de leurs débats.
Ainsi que celle des hommes, l'existence des
sociétés humaines est liée aux trois portions de
cet être métaphysique appelé le temps, ait passé,
auprésent, à l'avenir. Le présent a ses besoins
propres, et ce sont ceux dont l'autorité est le
plus spécialement chargée; l'avenir, quoiqu'il
n'existe pas encore, a les siens ; et la liberté qui
les sent déjà, veille sur eux : le passé qui n'étant
plus n'a plus de besoins
, a toujours une grande
domination; et trop souvent la plus grande.
Voilà d'où sortent ces deux esprits si opiniâtrement
opposés du parti ministériel et du parti
de l'opposition, qui seraient mieux nommés le
génie DU PRÉSENT ET DE L'AUTORITÉ
,
le génie DE LA LIBERTÉ ET
DE L'AVENIR.
Pour en saisir les traits caractéristiques, pour
en avoir des signalemens plus exacts, que ceux
qu'ils donnent l'un de l'autre, il n'y a qu'un
moyen; il faut les observer dans leur naissance.
Tout nous vient du passé : il semble avoir fout
senti, tout vu , tout pensé, tout institué pour
tous les temps : et de fait, il n'a pas seulement
tout commencé, tout avancé dans les arts, dans
HISTORIQUES. 105
ceux de la main et dans ceux du goût, dans les
scien ces, dans la morale
,
dans les lois ; il a transmis
dans tous les genres ,
des exemples
,
des modèles
; et des règles ; des règles qu'il faut suivre
,
des exemples qu'il est bon d'imiter, des modèles
qu'on étudiera toujours, même alors qu'ils ne
seront plus modèles. Mais fier de ses créations
où il y a plus de beautés que de raison, et qui
ne sont pas toutes également belles, il n'a pas
seulement prétendu éclairer le genre humain
,
mais l'arrêter au point où il l'a conduit. Dans
ses lois tout respire le voeu de la perpétuité
,
dans ses dogmes tout prétend à l'infaillibilité ; et
ses prétentions et ses voeux il les exprime comme
des ordres. Lorsqu'il permet des changemens,
c'est dans des circonstances par lui prévues, c'est
sous des conditions par lui prescrites : il a parlé
en souverain aux autresportions de ce temps dont
il n'est qu'une portion lui-même. Il a été, surtout
, grand fondateur de gouvernemens, de
formes très-diverses. Les temples
,
les autels et
les prêtres; les palais , les trônes et les rois ; tout
ce qu'on adore et ce qu'on invoque ; tout ce
qu'on révère et qu'on redoute est la création du
passé ; venu du haut des siècles
,
il semble être
venu du haut du ciel.
C'est dans toutes ces origines que sont aussi
106 MEMOIRES
les origines des pouvoirs et des partis ministériels.
Aux mêmes époques où l'érudition la plus vaste
est fortement appliquée à rassembler, à motiver,
à fortifier ces traditions consacrées; des esprits
plus éclairés par leurs réflexions que par leurs
connaissances, des âmes impatientes de tout ce
qui étant douteux peut être faux, soumettent
à leur examen ce superbe héritage du passé ; ils
en font le bilan sévère
, et ne l'acceptent, pour
le genrehumain, que sous bénéfice d'inventaire;
fiers, à leur tour ,
de s'être mesurés à tant de
grandeurs du génie, et de ne s'être pas trouvés
inférieurs, ils ne veulent plus chercher nos devoirs
, nos droits et nos lois dans les sources trop
souvent mensongères de l'histoire
,
mais dans
les sources de la nature ,
qui ne ment jamais à
ceux qui savent l'interroger et la comprendre : il
ne peut plus leur suffire que, dans beaucoup de
genres ,
le passé ait transmis les choses en assez
bon état ; ils murmurent encore lorsqu'on chemine
lentement du mal au bien
, et du bien au
mieux : leurs pensées ont des ailes ; ils voudraient
prêter leurs ailes aux lois.
Telle est l'origine de ce que, dans le langage
constitutionnel, on nomme L'OPPOSITION.
Les vraies origines de l'opposition et du miHISTORIQUES.
107
nistère, dans tout gouvernement constitué, ainsi
déterminées, leurs caractères, leurs devoirs
,
leurs discours, leurs débats, sont déterminés
;
aussi à l'avance; et ils le sont bien plus sûrement
encore que le langage et la conduite de ces personnages
de théâtre qu'un homme de génie fait
agir et parler d'après la nature et l'histoire.
Al'instant où un magistrat suprême, ou un roi
est élu, comme il ne peut pas, ne veut pas , ne
sait pas, ou ne doit pas tout faire lui-même, il élit
à son tour des ministres ; ils sont à lui, puisque
c'est lui qui les nomme, et pour lui, pour agir à
sa décharge. Tant qu'il ne les éloignera pas, ou
qu'ils ne s'éloigneront pas ,
il faut voir en eux,
non pas le roi, mais tout son pouvoir : ils lui sont
liés par les deux choses les plus sacrées sur la
terre, la religion du serment, et la religion de
la reconnaissance. Attendre d'eux autre chose,
c'est vouloir, pour exécuteur des lois, ceux qui
se font une vertu d'en violer les plus saintes.
Dans les ministères , espèces de fidéicommis de
tous les pouvoirs et de tous les actes du trône, ce
qui est confié aux premiers agens du Roi, c'est le
présent, et dans le présent, ce sont surtout les
prérogatives royales. Pour les ministres les meilleurs
projets de lois et les meilleurs modes d'exécution
seront toujoursceux dans lesquelsles préro108
MÉMOIRES
gatives gagneront le plus ou perdront le moins.
Ce dévouement touche à plus d'un excès; il
touche même à plus d'un crime ; dans son principe
il est pur ; et tout ce qui s'en écarte clandestinement
est infâme, préparât-il les libertés
et les félicités du genre humain, reçût-il les applaudissemens
et les actions de grâce de l'univers.
Tel est tout ministère; tels sont tous les ministres.
Si on avait mieux reconnu leur position
, on
aurait, dans tous les cas ,
jugé avec plus de sangfroid
et plus d'équité leurs discours et leurs actes :
obn ne leus auranit jugésacoupaubles qux'après l.es tri- Mais c'est bien moins leurs actes, que certaines
maximes usuelles et familières autour d'eux
,
qui
ont rendu ces noms de ministres et de ministères
si suspects aux nations libres ou aspirant à l'être.
Tant que le despotisme n'a eu que des folies
et des fureurs
, on n'a pu que se taire lorsqu'on
ne pouvait ni l'enchaîner ni le briser. Lorsqu'il
voulut avoir des dogmes ,
il trouva facilement
des savans pour les rédiger
,
des temples
et des pontifes pour les prêcher, des grands
pour lès adorer : tout parut à genoux aux pieds
des trônes comme aux pieds des autels. Alors
aussi, pour la première fois, prit la parole, avec
HISTORIQUES. 109
toute sa force
, cette opposition destinée à balancer
tous les pouvoirs des trônes et des ministres
: sa voix était la voix de la nature ellemême
: on lui cria que les principes de la nature
ne peuventêtre ceux des sociétés; et cependant,
quoique tous les gouvernemens, telles que soient
leurs origines et leurs formes, ne soient en réalité
que des méthodes bonnes ou mauvaises d'ordre
social, les philosophes n'ont eu garde de vouloir
faire table rase dans les théories politiques
,
ainsi que l'ont fait dans les théories de l'entendement
ces métaphysiciens courageux qui se
sont mis si glorieusement et si heureusement à la
tête de l'esprit humain pour le conduire à toutes
les vérités, comme en un char de triomphe, et
sans jamais verser.
Ils ont bien dit dans leurs théories de lapensée,
qu'elles n'ont rien à démêler ni avec ce qui était
avant elles, ni avec ce qui doit les suivre : mais,
dans l'ordre social, nul n'a mieux vu qu'eux que
toutes les portions de la durée peuvent être trop
souventenchaînées entre elles par une succession
de certains droits que le présent a reçus dupassé
et qu'il doit transmettre à l'avenir, jusques à ce
que des transactions volontaires les éteignent au
profit de tous.
C'est par cette sagesse de leurs vues associées à
110 MEMOIRES
tant de hauteur, que ces esprits éminens, appelés
dans des événemensrévolutionnaires aux conseils
des nations, ont fait entrer, dansdes organisations
politiques refaites à neuf, tant d'élémens, tant de
titres, tant de droits plus nés du temps que de la
nature, mais que la raison et la justice consacrent,
parce que le temps qui seul les a fait naître les a
mêlés et confondus dans de longues transmissions
aux droits de la nature les plus saints et les plus
inviolables. La constitution de l'Angleterre en
est toute pleine ; et il est sorti de ces ménagemens
plus de prospérités encore que d'orages. On peut
établir actuellement avec facilité un parallèle
exact et utile entre l'esprit de tout ministère et
l'esprit de toute opposition.
Une première remarque générale, mais historique
seulement, c'est que l'opposition est de
beaucoup antérieure aux constitutions, et que les
constitutions sont-même son ouvrage. Une seconde
remarque ,
c'est que si les ministres sont
nommés par les rois, les rois ont été nommés souvent
par l'opposition, et que rois, ministres, opposition,
sont également soumis aux lois constitionnelles.
Environné d'affaires contentieuses et d'un détail
infini, obligé de les suivre pied à pied, de
les diriger et de les terminer de jour en jour,
HISTORIQUES. III
d'heure en heure, un ministre sent à chaque instant
que, pour lui, toutest de droit positif, que
tout est réglé dans les statuts antérieurs , que sa
fonction principale est tellement de conserver
l'état social tel qu'il l'a reçu, qu'il peut être trèscoupable
s'il ne protège pas de toutes les forces
qui lui sont confiées des abus que sa raison déplore
et dont son âme gémit.
Pour un membre de l'opposition, la première
conscience est celle de l'homme ; pour un membre
du ministère
, la première conscience est
celle de sa placé. Qu'il ne l'accepte pas si sa pensée
et sa conscience y seraient trop en souffrance.
Les prérogatives royales ont beau être, étendues
,
les trésors accordés aux frais de l'administration;
générale ont beau être immenses, l'action
de l'autorité éprouve toujours plus d'une résistance
; elle manque souvent de fonds pour les
travaux utiles ou glorieux. Mêmeavec des vertus*
et des talens, il est donc rare que des ministres
se trouvent toujours assez de forces, assez d'argent
, assez de tous les moyens indispensables
pour que l'obéissance aux lois soit prompte, soit
universelle, soit facile.
Les ministres ne peuvent se mouvoirque dans
l'enceinte des limites constitutionnelles, et cette
enceinte paraît quelquefois trop étroite à de
112 MEMOIRES
grandes âmes : ceux même qui frémiraient de
renverser ces limites ne seraient pas fâches de les
reculer.- Plus d'unministre, l'histoire en fait foi,
ont violé leurs devoirs pour donner un champ
plus libre à leurs vertus.
Enfin, le pouvoir du trône, qui n'est pas celui
des ministres, est sans cesse dans leurs mains, et
il est trop naturel qu'ils veuillent toujours ajouter
à cette splendeur dont l'éclat se réfléchit sur leurs
personnes.
Les citoyens et les membres de l'opposition
,
tout commeles ministres, se croientsouveuttrop
gênés dans le cercle que les lois tracent autour d'eux. L'autorité et la liberté ont l'un et l'autre également
des limites dans l'ordre social, et chacune,
impatiente des siennes,ne trouve jamais celles de
l'autre assez étroites : on voudrait être libre et
puissant sans les lois; et pour sentir à chaque instant
qu'on ne peut l'être qu'avec les lois, il faut
des vertus trop rares dans les princes, dans les
ministres, dans les citoyens.
Ce qui fait paraître L'AUTORITÉ plus sacrée ,
c'est que, lorsqu'elle est légale dans son origine et
dans son action, elle protège les droits, elle maintient
le bonheur de tous : ce qui rend plus saints
encore les titres de LA LIBERTÉ ,
les mêmes que
HISTORIQUES. 113
ceux du genre humain, c'est que la liberté existe
par la nature comme l'homme
, et que l'autorité
n'existe que par la liberté
, que par les portions
sacrifiées de toutes les indépendances individuelles
; c'est qu'alors que les portions de liberté
réservées sont attaquées dans un seul individu,
elles sont menacées dans tous.
C'est ce principe si évident pour qui sait voir,
si respectable pour qui ne veut être ni tyran ni
esclave, qui fait prendre trop aisément à l'opposition
je ne sais quel air de supérioritéqui ne peut
lui appartenir; je ne sais quelle hauteur qui offense
les rois et les ministres : éphores, tribuns,
membres des communes, tous ont eu ce tort
qu'ils ont trop souvent payé de leurs têtes ; et jamais
l'autorité n'a pu croire qu'ils l'eussent trop
expié.
La puissance de l'autorité
,
quand elle n'est
pas en querelle avec les riches, est plus naturellement
unie aux riches qu'aux pauvres ; et par
le même principe
,
c'est de la cause abandonnée
des pauvres que l'opposition prend plus volontiers
la défense ; mais, plus cette cause est sainte,
plus ceux qui la plaident s'exposent aux accusations
les plus implacables. Les députés du peuple
auront beau réunir les forces de la raison
,
de la
morale et de l'éloquencepour rendre la propriété
11. 8
114 MÉMOIRES
plus sacrée encore, et les prérogatives royales
plus inviolables
,
ils seront toujours soupçonnés
d'être les ennemis du trône et de la propriété,
d'attendre toujours les momens favorables à un
nouveau partage des terres, et le moment heureux
de transformer la monarchie en république.
A ces luttes de pouvoirs politiquesrivaux auxquels
les sujets ou les prétextes ne manquent jamais,
se joignent des luttes de talent et de gloire
qui y portent toutes les fureurs des querelles et
des haines littéraires.
Le ministère a plus de moyens qu'il ne lui en
faut de mettre à ses pieds tous ces indépendans
qui. ne croient pas avoir perdu leur indépendance
lorsqu'ils l'ont vendue à très-haut prix :
l'opposition
,
quoique toujours vaincue dans les
scrutins, se couronne bien plus aisément des plus
belles palmes de l'éloquence : la gloire s'avance
d'elle-même vers ceux qui attaquent le pouvoir.
Le défenseur des peuples sera toujours pour eux
le premier des hommes et des talens : il le sera
même très-souvent pour les juges les plus éclairés,
pour les oracles du goût; c'est que sa cause,
pour la parole
, est sans comparaison plus belle ;
elle est ou elle a toujours l'air d'être celle des
opprimés contre les oppresseurs. Je nesais quelle
voix gémissante s'élève incessamment du fond
HISTORIQUES. 115
du coeur humain, et, traversant la terre couverte
de malheureux, demande incessamment
justice, ou aux puissances contre les ministres,
ou au ciel contre les puissances : c'est cette voix
que l'opposition fait retentir du haut des tribunes
nationales : il n'y a pas d'effet oratoire qui ne
sorte aisément d'un fond si pathétique.
Mais si la cause des ministres toujours placés
comme sur la sellette du pouvoir judiciaire des
nations, est moins propre aux triomphes de
l'éloquence; si elle favorise moins les talens,
elle exige plus de certaines lumières; et l'éloquence
avec ses mouvemens qui entraînent tout,
peut être arrêtée elle-même par un seul trait lumineux
, par un seul fait ; elle était sublime ;
elle est exposée à paraître ridicule. La force de
la parole dans les ministres n'est pas celle d'un
essor hardi
,
d'un élan vigoureux ; elle est cette
force si admirée de Moataigne, et qui consiste
dans un arrêt court et net.
Mais parce que tout est positif dans une administration
,
il ne faut pas en conclure que tout
soit resserré et petit dans les vues nécessaires
à un ministre. Toute constitution a un trèsgrand
nombre de ressorts; pour les fane mouvoir,
il faut avoir l'oeil et la main sur tous à la
fois. L'orateur du peuple n'a besoin que de con116
MÉMOIRES
cevoir et de parler; le ministre du roi doit concevoir
, parler et agir. Il n'entre que deux talens
dans le génie du premier; il en entre trois dans
celui du second; et il doit les déployer quelquefois
tous les trois dans un seul compte rendu de
son administration.
Les momens de ces tableaux, quand les ministres
n'ont fait aucune violence réelle aux lois,
sont, dans l'ordre social, les momens des plus
beaux triomphes.
On peut voir déjà que c'est dans la nature de
l'autorité et dans celle de la liberté que sont les
sources premières de tous les débats de l'opposition
et du ministère, et les causes qui les renouvellent
sans cesse; les plus puissantes de ces
causes, néanmoins, sont celles de la diversité
des besoins du présent et des besoins de l'avenir.
Le plus pressé, c'est toujours le présent; et
il est spécialement sous l'empire des ministres ;
car, à la rigueur, le présent seul est administré ;
mais ils l'administrent sous la surveillance, la
censure et le contrôle de l'opposition : la main
de l'un des deux partis seulement est déployée
sur cette portion du temps la plus sacrée des
trois, puisque c'est en elle que se font sentir
toutes les jouissances et toutes les privations,
tous les maux et tous les biens; mais les reHISTORIQUES.
117
gards des deux partis y sont également attachés.
Les ministres ont à prouver que tout va bien
et que tout irait mieux encore s'ils avaient plus
de pouvoir et plus d'argent; et cette preuve ils
ne peuvent la tirer avec honneur pour leur caractère
et pour leurs talens, que des tableaux les
plus fidèles et les mieux circonstanciés de la
chose publique. Les membres de l'opposition, de
leur côté, mettent tous leurs soins à surprendre
les fautes réelles des ministres.; à soupçonner
celles qui sont probables ; à transformer les imperfections
inhérentes aux choses humaines et
sociales en incapacité ou en fautes des ministres,
lorsqu'ils n'ont pas tout fait pour les corriger,
tout tenté au moins. Le tableau de la chose publique
se reproduit dans vingt discours, sous des
formes et sous des couleurs opposées; les plus
vraies sont bientôt partout distinguées. Le présent
est éclairé dé tous côtés ; il n'y a pas de citoyen
qui ne puisse connaître les affaires publiques
aussi bien que ses propres affaires. Notre
ciel physique, disait un orateur de la chambre
des communes , est trop souvent couvert de
brouillards; ilfaut que notre ciel politique soit
toujours pur, toujours éclatant de lumières. Si
c'est du côté de l'opposition qu'est sortie la plus
brillante des clartés, ses chefs, portés au minis118
MEMOIRES
tère par le voeu des peuples, y sont élevés quelquefoispar
lepouvoirdumonarque : c'est un beau
triomphe : il en est de plusbeaux pour les nations
libres et pour les gouvernemens monarchiques.
Dans les siècles qui ont déjà de bonnes lois et
de meilleures méthodes d'esprit, l'avenir est le
champ magnifique de toutes les espérances du
genre humain, parce qu'il est le champ ouvert à
toutes les créations du génie. Nul ne peut avoir
d'intérêt pressant à le fermer; le bien qu'on prépare
aux générations futures laisse en paix les
routines, l'ignorance et les prérogatives ; elles ne
se doutent pas même qu'on marche , lorsqu'une
marche précipitée ne leur donnepas de secousses:
car, dans l'ordre social comme dans l'ordre physique
, les pentes très-rapides sont seules bordées
d'abîmes.
Pourvus très-facilement de connaissances positives
plus riches et d'informations récentes plus
exactes sur le présent, les ministres qui songent
moins à l'avenir, dont le plus prochain peut ne
pas les trouver dans le ministère, ont d'ordinaire
sur cette portion du temps moins de vues
que l'opposition et leurs vues sont plus courtes :
pour ne point paraître trop inférieurs dans les
débats, s'il s'en ouvre, il ne leur reste que deux
partis à prendre. Celui qui leur est le plus facile et
HISTORIQUES. 119
le plus familier, c'est de repousser avec dédainles
vues de l'opposition commedés UTOPIES,des théories,
des abstractions; et ils prouvent seulement
ou qu'ils ne connaissent pas les progrès de la
raison, ou qu'ils en sont les ennemis ; ou qu'ils
sont sans génie, ou qu'ils sont le génie du mal.
Un autre moyen, qui n'est pas à l'usage de tous
les ministres, et qui en a élevé un petit nombre
au rang des grands hommes, c'est d'avoir sur
l'avenir des vues aussi grandes que l'opposition,
et des espérances mieux fondées, parce qu'ils les
fondent sur des séries d'opérationsprogressives.
Un tel ministre peut bien se placer à côté
de ceux qui ont les plus hautes places dans l'opposition.
Si ce ministre ajoute comme le législateur
des siècles : Dans un temps d'ignorance, on
n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus
grands maux; dans un temps de lumière on
tremblé encore lorsqu'on fait les plus grands
biens. On sent les abus anciens, on en voit la
correction ; mais on voit encore les abus de la
correction même. On laisse le mal, si l'on craint
le pire ; on laisse le bien, si l'on est en doute
du mieux. Voilà le ministre plus avancé vers
l'avenir, par celamême qu'il tremble de s'avancer
davantage.
120 MEMOIRES
Et, si au lieu de conclure à laisser le mal il
indique comment on pourrait le corriger sans
tomber dans le pire ; si, au lieu d'imposer qu'on
se contente du bien, il découvre des voies lentes,
mais sûres, d'arriver au mieuxy combien la
marche du ministre sera plus belle par cela même
qu'elle est plus lente ! Le compas, pour ainsi
dire, du génie de l'opposition, a paru d'abord
s'ouvrir sur une plus vaste étendue : mais il ne
touchait à terre que par ses deux points d'appui
: le génie du ministre touche à tous les points
de l'intervalle entre les deux branches du compas;
il s'appuie sur tous successivement pour arriver
avec certitude au plus éloigné.
L'opposition et le ministère ne sont plus seulement
dans la même route, ils sont dans la même
route et surle mêmepoint. Un tel rapprochement
est bien près d'un accord ; et, si le traité se signe,
si on en commence de bonne foi l'exécution, la
lenteur de la marche ne sera plus bientôt nécessaire
à sa sûreté. Le courage de tant d'esprits,
divisés par leurs intérêts et réunis par leurs lumières,
passera dans tous les esprits. Les nations
jouiront déjà de cet avenir qu'on leur prépare
,
par les préparations elles-mêmes : toutes seront
des améliorations; elles naîtront les unes
des autres ; comme les pensées des écrivains suHISTORIQUES.
121
périeurs sur les sujets qu'ils ont approfondis; on
se hâtera vers les degrés de perfectionnemens
jugés les plus chimériques, par des routes semées
de lumières et de bonnes lois ; lorsqu'on les aura
atteints,on découvrira, avecenchantement et sans
étonnement, que l'AUTORITÉet la LIBERTÉ peuvent
faire toutes les deux des progrès proportionnels
sur deux lignes parallèles étendues à l'infini, en
se regardant toujours, sans se rencontrer et se
croiser jamais.
Alors pourra être senti par les nations lé besoin
d'élever et d'ouvrir des temples de l'ordre civil
comme de l'ordre religieux; d'instituer des solemnités
pour la reconnaissance du genre humain,
pour rendre, en son nom, des actions de grâce aux
barbares qui ont trouvé dans les bois et aux philosophes
qui ont éclairé de leurs lumières ce beau
système représentatif, cette monarchie constituée
où les rois inviolables comme dans le saint des
saints, ne peuvent être atteints paraucunetempête
politique alorsmême qu'elles grondenttoutes autour
de leur trône ; où des ministres peuvent,
chaque jour, prêter de nouvelles forces à là
puissance suprême
,
dont ils ne sont que les
dépositaires, par des talens qui leur sont personnels
; où ceux qui parlent au nom du peuple
,
exclus de toute action du gouvernement, exercent
122 MÉMOIRES
sur les codes des monarchies, par leurstalens, une
puissance aussi grande et plus heureuse que les
orateurs de l'antiquité sur les codes des républiques
; où les peuples même, toujours soumis volontairement
à des lois qu'ils n'ont point faites,
défendenteux-mêmes leur libertéparla libertéde
la presse; et, sans pénétrer jamais dans les sanctuaires
des pouvoirs législatifs et exécutifs, y font
pénétrer, tous les jours, et les expressions de ces
pensées nées de la raison primitive, et le cri de
ces besoins de tous les instans et de tous les
temps, de ces besoins à la fois urgens et éternels.
Les discussions entre Wilkes et M. Suard ne
purent plus être de tous les jours, mais elles furent
fréquentes encore après queWilkes eut quitté
la France pour reprendre son poste à Westminster.
En 1773 ou 1774, surtout, il s'établit entre
eux une correspondance et une discussion trèsanimée
sur cette querelle des Américains et de
l'Angleterre, qui ouvrait de si vastes champs aux
événemens et aux doctrines de l'avenir. Dès le
début, Wilkes
,
saisi comme d'un esprit prophétique
,
avait prédit aux ministres que ces Américains
,
traités si arrogamment par eux de rebelles,
ne tarderaient pas à faire reconnaître leur indépendance
, à faire envier leurs prospérités aux
deux mondes.
HISTORIQUES. 123
M. Suard n'était pas, à cet égard, du nombre
des incrédules ; il désirait que les Américains fussent
aussi libres que les Anglais, mais il croyait
qu'ils pourraient l'être sans rompre leur noeud
social avec l'Angleterre. Il pensait qu'avec cette
navigation, qui a donné les ailes des vents aux
peuples et aux gouvernemens, les mers, pas plus
que les fleuves, ne peuvent empêcherles hommes
d'avoir la même patrie, de vivre sous les mêmes
conditions : il songeait à la Francequ'ilvoyait déjà
menacée de perdre ses colonies; il voulait les lui
conserver en. préparant de loin l'affranchissement
des Nègres et la participation des Colons à tous
les privilèges de l'existence sociale en France.
M. Suard ne pensait sur ces questions des colonies
comme aucun de ses amis : mais ses opinions
étaient celles d'un homme libre ; .elles avaient,
autant que j'ai pu le comprendre, beaucoup d'analogies
avec celles de Chatam, prononcées avec
tant d'énergie sur les bords de son tombeau.
Deux circonstances du séjour de Wilkes à
Paris avaient ajouté quelque chose de tendre à
l'intérêt inspiré par ses talens et par son caractère
politique. Quoique peu avancé en âge, il parut
partout avec sa fille, comme OEdipe avec sonAntigone.
Elle en était une ; on savait et on se répétait,
chaque fois,qu'on la voyait, que cette fille si
124 MEMOIRES
sensible, dans un duel de son père, pour la cause
de la patrie, avait chargé les pistolets. Ce n'était
pas enchanter les armes, superstitiontrop criminelle
et trop vaine pour la fille comme pour le
père ; c'était leur donner la bénédiction de la
piété filiale ; c'était un appel de la nature à la
justice de Dieu.
Un nom anglais, plus célèbre encore que celui
de Wilkes, et qui ne devait rien de sa célébrité à
aucun esprit de parti, un comédien, universellement
admiré en Angleterre et en France, et
même considéré en Angleterre, ce qui se sépare
trop ailleurs de l'admiration, le comédien Garrick
,
fut à son tour le spectacle, pour ainsi dire,
et l'entretiende touteslesgrandessociétésde Paris.
Dans son premier voyage, car Garrick en fit
deux, madame Suard, alors mademoiselle Pankouke,
l'avait connu : M. Suard avait assisté, à
Londres, à plusieurs de ses représentations, qui
étaient toujours des triomphes sans combat, et le
dernier toujours le plus éclatant; et dès que Garrick
et M. Suard se retrouvèrent à Paris, ils ne
se quittèrent plus, ou ils se rencontrèrent partout.
Tout les unissait, et surtout les langues, qui
unissent beaucoup, en effet, ceux qu'elles ne séparentpas.
Garricksavait le français presque aussi
bien que M. Suard l'anglais, et c'était entre eux
HISTORIQUES. 125
des parallèles continuels des deux langues et des
deuxthéâtres. A ses retours de Londres, les témoignages de
M. Suard, qui s'enthousiasmait, mais difficilement
,
n'avaient pas peu contribué à donner
beaucoup de vraisemblance aux récits très-peu
croyables qui réunissaient dans lé seul Garrick
toutes les perfections du jeu comique et du jeu tragique,
qui en faisaient, à la fois, le Préville et
le Le Rain de l'Angleterre. La merveille de ces
récits ne pouvait ni s'évanouir, ni s'expliquerpar
la rareté des talens des deux genres sur les théâtres
de Drury-Lanes et de Covent-Garden ; ce n'est
pas leur rareté qui y est grande, c'est leur supériorité
et leur nombre. L'un des meilleurs juges
de tous les comédiens de l'Europe, Riccoboni,
après une appréciation très-impartiale et trèséclairée
de tous, prononce , qu'en général, les
talens les plus parfaits dans les deux genres sont
sur les théâtres de Londres.
Pour se faire une idée juste de l'idée que ses
compatriotes et ses contemporains avaient de
Garrick, il n'y a qu'un moyen; il faut connaître
les éloges qu'ils lui prodiguaient dans des ouvrage
dont le goût ne manque, d'ailleurs, ni de
délicatesse ni de mesure. Il les faut connaître
dans leurs propres expressions.On l'avaitnommé
126 MÉMOIRES
L'ACTEURUNIVERSEL,non pour dire qu'il était excellent
comme tragique et comme comique ,
mais pour dire que, par l'infinie fécondité des
créations de son jeu, il était sur les deux scènes
le peintre le plusparfait de tout ce qu'ily a de
grands traits et de nuances dans les événemens,
dans lespensées et dans les passions.
Ailleurs, après avoir loué avec une sorte d'enthousiasme
divers talens dans d'autres acteurs;
la dignité du jeu de QUEEN pour représenter ce
qu'ily a de plus élevé dans les grands caractères;
la voix terrible et pathétique de Barry pour peindre
ce qu'il y a de plus violent et de plus tendre
dans les âmes passionnées, on ajoutait : Mais la
nature afait en faveur de Garrick , comparé
aux autres acteurs, ce qu'elle a fait pour
l'homme comparé aux animaux qui en approchent
leplus.
Quel Français, eût-il été aussi idolâtre et aussi
fou des jeux du théâtre que les Abdéritains, aurait
pu, au sortir de Britannicus et de Vendôme,
mettre le génie de Le Kain, quelque sublime
qu'il fût réellement, à côté du génie et de Racine
et de Voltaire ? Eh bien ! les Anglais, à genoux
depuis trois siècles devant les statues de Shakespeare
, ont imprimé de Garrick : Il nous fait
connaître lespersonnages, il nous lesfait aimer,
HISTORIQUES. 127
il nous les fait haïr bien mieux encore QUE LE
POÈTE ET L'HISTORIEN. Voilà bien l'acteur mis audessus
de l'auteur.
L'admiration de M. Suard pour son ami Garrick
n'allait pas à cette exagération : loin de s'en
laisser étourdir, il l'expliquait; ce qui valait
mieux pour Garrick même.
C'est du peuple anglais, disait M. Suard, plus
encore que du peuple romain et de tous les poëtes
tragiques, qu'il est vrai de dire qu'il respire la
tragédie, spirat tragicum. L'auteur et l'acteur
qui, par des tableaux terribles et touchans, nourrissent
et adoucissent sa mélancolie ; ceux qui
l'arrachent, par la verve comique, aux sombres
douleurs DU SPLEEN , ne sont pas seulement pour
lui de grands talens ; ils sont ses amis et ses bienfaiteurs
; ils le réconcilient avec la vie ; ils la lui
fontaimer.
Le génie de Shakespeare, ajoutait M. Suard
,
c'est le génie anglais ; le génie de Garrick, c'est
celui de Shakespeare ; et parce que Garrick fait
mieux sentir Shakespeare, presque toute l'Angleterre
a cru l'acteur au-dessus de l'auteur.
C'est de ce même caractère que sont sortis tous
les événemens qui, de tempêtes en tempêtes,
ont poussé le peuple anglais à la constitution ,
fondement et rempart de la liberté qu'il adore.
L'esprit d'Addisson est sage, son goût et son
128 MÉMOIRES
talent aussi; mais, en sa qualité d'Anglais et
de Wigh, ce qu'il met au-dessus de tout et
de tous, c'est Shakespeare, c'est Milton, et ce
serait Garrick s'il l'avait vu. C'est ce qui a élevé
chez eux, non-seulementle talent d'écrire la tragédie,
mais le talent de la jouer, à ces honneurs
rendus à Garrick dans sa pompe funèbre, qu'on
aurait cru celle d'un pair de l'Angleterre.
Les succès de Garrick dans les salons de Paris
prouvent peut-être mieux encore l'éminence de
ses talens que ses succès sur les théâtres ' de
Londres. Beaucoup de chanteurs ne peuvent pas
chanter sans un piano, au moins, quelquefois
même sans un grand orchestre. Garrick, sans attendre
que le désir devînt une prière, seul et environné
de visages quitouchaientpresque le sien,
jouait les plus grandes scènes du théâtre anglais.
Son habit ou son manteau ordinaire, son chapeau
et ses bottes ou bottines, comme il les arrangeait,
devenaient les costumes les mieux dessinés de
tous les rôles. La seule précaution prise parmitant
de spectateurs qui n'entendaient pas assez vite
l'anglais dans la rapidité du débit dramatique,
était des traductions faites à l'instant par M. Suard;
et M. Suard assurait qu'elles étaient parfaitement
inutiles. La pantomime de Garrick était la traduction
la plus noble, la plus énergique et la
plus pathétique. On était tenté de lui crier à chaHISTORIQUES.
129
que instant comme à ces pantomimes dont les
gestes luttaient d'éloquence avec la parole de
Cicéron : Tu nous parles des mains ! Ses gestes
faisaient frémir, ses regards et ses accens faisaient
pleurer.
On ne connaît ni l'histoire des beaux-arts, ni
celle des grands artistes, lorsqu'on imagine,
comme pour s'étonner davantage de leurs merveilles,
qu'elles naissent toutes d'une sensibilité
particulière et privilégiée. Sans doute elle en est
la première source et la plus divine; mais l'observation
et la réflexion sont encore cette sensibilité
qui se guide elle-même; c'est la même
âme qui sent et qui réfléchit ; il n'y en a pas deux.
Elle n'attend pas seulement les inspirations, elle
les prépare et les fait naître, et le génie a son
art, qui n'est pas médiocre comme celui de la
médiocrité. Le Kain disait : Il m'a fallu vingt ans
d'études pour me tenir à mon gré sur les planches
, pour lever les mains et les yeux vers le
ciel, ou vers la femme que mon rôle adore; et
cent mots dé Garrick, que la mauvaise mémoire
de M. Suard n'avait pu oublier, prouvaient qu'il
ne lui avait pas fallu moins d'études qu'à Le Kain.
En voici deux.
Il causait avec Mole, je crois, sur la difficulté
de paraître sur la scène homme de bonne com-
II. 9
130 MÉMOIRES
pagnie et ivre. Molé voulut lui faire voir comment
il s'en tirait dans un des jeunes marquis,
qui étaient ses rôles.Amerveille,lui cria Garrick;
mais AVINEZ plus vosjambes, et moins votre buste
et votre tête. L'ivresse dupeuple est dans tout son
corps, parce qu'il s'abandonne entièrement au
vin : unhommeélégant, un marquis, ne lui abandonne
jamis son élégance. Voyez le Bacchus
de Michel-Ange : le demi-dieu est ivre aussi ; il
sourit à la liqueur dont la coupe semble aussi
lui sourire; mais il est debout; il est droit; on
ne soupçonne l'ivresse que par les flexions légères
de sesjambes, seulesparties de son corps
par lesquelles le demi-dieu, devenu dieu dans
l'ivresse, touche à la terre.
Cela est parfait, ajoutait M. Suard, et cela
seulprouverait que les comédiens, tels que Garrick
, sont despenseurs comme les grandspoëtes,
comme les grands peintres.
Dans une autre discussion, toujours à propos
de l'art du théâtre, mais beaucoup plus générale
pourtant, plus philosophique, et à laquelle se
mêlaient quelques-uns des philosophes du dixhuitième
siècle, les avis étaient très-partages sur
les bons ou mauvais effets de l'imitation. Cette
vieille question était rajeunie par des aspects trèsnouveaux
: il ne s'agissait de rien moins que de
HISTORIQUES. 131
savoir si l'imitation était une faiblesse qui prosterne
et qui dégrade l'esprit humain au pied de
quelques autels littéraires; ou si l'admiration et
l'imitation qui en est la suite , n'étaient pas les
deux principes qui, de progrès en progrès, réunissent
tous les progrès en un seul talent, portent
tous les arts, ceux du goût comme ceux de la
main, comme les sciences, au faîte du perfectionnement
qu'ils peuvent atteindre.
Condillac
,
qui n'aurait pas donné sa part d'originalité
et d'invention pour celle d'un autre,
disait. : Les bêtes n'imitent pas, ou très-peu.
Dès qu'elles ont appris à manger et à boire ,
ce qui est bientôt,fait, tout est apprispour elles.
Il y a deux imitations : l'une servile, et qui
arrête tout; l'autre de génie , et celle-là s'élève
toujours au-dessus de tout ce qu'elle imite. Messieurs
, si l'esprit humain n'était pas essentiellement
imitateur, nous aurions tous dîné
aujourd'hui de glands au pied d'un chêne, et
nous n'aurions pas l'espérance d'entendre tout
à l'heure M. Garrick. Mais qu'est-ce que
M. Garrick lui-même enpense? Garrick, qui prêtait en silence à la discussion
une attention très-remarquée de tous, avait pourtant
plus l'air encore d'un homme qui s'interroge
lui-même, qui consulte les souvenirs de sa vie et
132 MÉMOIRES
des progrès de son talent, et à qui ses propres
expériences donnent plus de doutes que de solutions;
mais, forcé de répondre à une question
qui s'adressait à lui, il fait quelques pas comme
sur le théâtre, se place à distance du groupe discutant
, et d'un ton moitié comique, moitié héroïque
: Non, dit Garrick,
NON, N'IMITONS PERSONNE, ET SERVONS TOUS D'EXEMPLE.
Cette réponse, qui, par cela même qu'elle n'était
pas une décision, était de si bon goût et
avait tant de convenance devant une telle assemblée,
fit un effet prodigieux.
M. Suard, au premier silence, fit observer
comment ce vers d'une tragédie française était
devenu, dans la bouche d'un Anglais, un vers de
poétique excellent, qu'on pourrait croire traduit
de la composition originale d'Young ; et les applaudissemens
laissèrent Garrick pour couvrir
M. Suard.
La présence assez prolongée de Garrick à Paris
, et ses succès dans le monde, qui se renouvelaient
tous les jours, firent naître quelques
idées trop extraordinaires pour qu'aucune eût
quelque suite, mais qui, toutes ensemble, peutêtre,
peuvent étendre les vues des nations sur
cet art du théâtre qui, par ses deux genres, a
déjà eu plus d'un rapport avec l'art social, surHISTORIQUES.
133
tout avec la société, et qui en aurait eu infiniment
davantage si les législateurs avaient été des
Montesquieu, lorsque les poëtes étaient des Corneille
et des Molière.
Touché de la reconnaissance la plus vraie et la
plus vive pour l'accueil qu'il recevait en France ,
Garrick regrettait beaucoup qu'il ne lui fût pas
aussi possible d'en prendre l'accent que d'en apprendre
la langue. Mêlé aux acteurs de Paris, et
sans autre rétribution que le plaisir qu'il aurait
donné et les succès qu'il aurait pu avoir, il eût
voulu jouer avec eux la comédie et la tragédie
françaises. De combien de manières une telle
nouveauté aurait pu tourner au profit et des acteurs
, et des spectateurs, et de l'art même !
Un autre voeu de Garrick, ou le même avec
plus de grandeur, et cependantplus facile à remplir
, c'est que la France et l'Angleterre, pour
faire un échange de leurs plus belles jouissances
dramatiques, s'envoyassent de temps en temps
leurs meilleures troupes complètes, et qu'on pût
voir le théâtre français à Londres, et le théâtre
anglais à Paris.
Eh! pourquoi, dans une si grande proximité,
serait-ce plus difficile d'en faire l'essai que d'entendre
les bouffes et lés opéra séria de l'Italie sur
tous les théâtres de l'Europe ?
134 MÉMOIRES
On veut qu'il y ait une langue universelle : il
vaudrait mieux qu'elles le fussent toutes. Elles
ne sont pas aussi étrangères que l'oreille le croit
les unes aux autres; et il se pourrait que l'enseignement
qui a le plus de charme, celui des
théâtres, fût la meilleure des méthodes.
Une autre vue du même genre, et infiniment
plus praticable , occupa souvent M. Suard. A
très-peu de jours de distance, il avait vu la Conjuration
de Venise à Londres, et Manlius à
Paris; et il voyait beaucoup d'avantages, sans
voir beaucoup de difficultés, à établir entre les
répertoires dé deux théâtres si voisins, des rapports
qui faciliteraient singulièrement les rapprochemens,
les parallèles et les emprunts entre
les génies dramatiques des deux nations : les deux
peuples, un jour ou l'autre, disait-il, auraient
le même génie dramatique formé de ce qu'il y a
de plus parfait dans les deux.
Je m'étonnais un jour devant M. Suard, que
parmitant de gens de lettres Anglais etFrançais,
qui avaient vu, les uns et les autres, Le Kain
et Garrick, aucun n'eût institué entre ces deux
grands talens un parallèle qui pouvait avoir pour
deux nations plus d'un genre d'intérêt et d'utilité.
Dans un article surla déclamation ,
Marmontel
parle de Le Kain en ennemi ; à la mort de Le
HISTORIQUES. 135
Kain, La Harpe en parle, dans le Mercure, avec
enthousiasme et avec larmes. LaHarpe n'a guère
fait de plus belles pages : elles seraient assez éloquentes
pour une oraison funèbre.
Ni La Harpe ni Marmontel ne prononcent le
nom de Garrick.
Il y avait si peu d'analogie entre leurs talens,
me dit M. Suard, qu'il était trop difficile d'établir
le parallèle. Les dernières fois que j'ai vu
jouer Hamlet et Manlius, un rapprochement
entre Talma et Garrick m'a paru bien plus naturel
: il y a eu entre eux quelque rapport, il y a
'eu même des ressemblances dans les momens
surtout où les passions terribles sont plutôt des
délires que des fureurs.
Je .crus sentir ce qu'il y avait de vrai dans ces
mots, quoiqu'il me fût impossible de le sentir.
A peu près dans le même temps, un autre
Anglais, qui n'était ni poëte ni comédien, qui
était même ministre de la religion anglicane
,
amusa singulièrement les esprits gais à Paris par
son originalité piquante, et donna des émotions
nouvelles aux âmes tendres par la sensibilité
la plus naïve, la plus prompte et la plus touchante
; c'était Sterne ; il avait une femme qui
était bien à lui; il aimait Elisa, qui était celle
d'un autre; et aucune des deux, ni toutes les
136 MÉMOIRES
deux, ne pouvaient le préserver d'être à chaque
instant épris d'un instant de passion pour toutes
les femmes dont les charmes le touchaient. C'était
en les aimant toutes si fugitivement que le
ministre de l'évangile conservait dans son coeur
la pureté de son culte.
Je ne sais pas, avec assez de certitude, si
on avait connu à Paris Tristam Shandy et le
Voyage sentimental avant Sterne, ou Sterne
avant le Voyage sentimental et Tristam Shandy.
Mais jamais un auteur et ses ouvrages ne se sont
ressemblés davantage : les lire ou le voir et l'entendre
,
c'était presque la même chose ; et cette
ressemblance parfaite est ce qui rendait plus difficile
tout autre parallèle, soit des ouvrages, soit
de la personne de l'auteur.
Voltaire, cependant, a nommé Sterne le sebond
Rabelais de l'Angleterre, qui en avait déjà
un dans Swift. Voilà trois Rabelais, deux en Angleterre
, un en France. Il faut bien qu'il y ait des
rapportsentre ces trois écrivains, puisqueVoltaire
en a aperçu : il y en a un remarquable pour tout
le monde ; c'est la bouffonnerie et la philosophie
toujours très-près l'une de l'autre, et souvent
mêlées au point de se confondre. Mais Rabelais
et Swift font penser en faisant rire, et n'attendrissent
jamais. Dans Sterne, le rire, les pensée.
HISTORIQUES. 137
profondes et les douces larmes ont leurs sources
dans la même page, et souvent dans la même
phrase.
Quel drame touche plus que les quatre ou
cinq chapitres de l'histoire du lieutenant Lefebvre
? Et cette histoire est celle d'un malade
qui arrive dans un pays où personne ne le connaît,
et où il meurt vingt-quatre heures après.
Les trois Rabelais s'amusent beaucoup euxmêmes
,
et amusent beaucoup leurs lecteurs des
imbroglio de leurs narrations et de leurs réflexions;
mais cet art, car il y en a un dans ces
désordres et dans ces confusions, a des inconvéniens
pour les deux premiers : tant de fils à détordre
et à démêler se perdent et se brisent quelquefois
dansleursmains; ils s'égarentdans ce qu'ils
ont eux-mêmes tissu. Sterne entre dans ces labyrinthes
,
il en sort, il y rentre, il s'y établit, sans
que vous soyez jamais inquiet ni pour vous ni
pour lui ; quand ni vous ni peut-être lui ne savez
plus où il est, il dessine si nettement les objets
et les personnes qu'il rencontre, il les peint de
couleurs si vives, que vous oubliez tout dans
l'enchantement des portraits et des tableaux variés
qu'il trace. Il a les tons et la touche de toutes
les grandes écoles et de tous les grands maîtres ;
les crayons et les pinceaux flamands, romains,
158 MÉMOIRES
français se succèdent dans le style d'un Anglais,
trop original pour être d'aucune école, et trop
remplide toutes les impressions physiques et morales
de la nature pour né pas les rendre tour à
tour avec les touches les plus vraies de toutes les
écoles.
Dans cette histoire de la vie et des opinions de
Tristam Shandy, Tristam n'est pas encore toutà-
fait né au troisième volume ; au quatrième, il
commence à peine à porter des chausses ; et l'on
juge qu'à la manière dont l'histoire et la vie marchent,
quand l'histoire sera finie, la vie sera à
peine commencée. Mais c'est que cette histoire
de Tristam n'est pas du tout celle d'un homme;
c'est celle de la nature humaine en Europe ,
comme Sterne la voyait.
Toujours lui-même entre les passions et les
vertus, les hommes tels que les peint Sterne
ne paraissent pas assez maîtres de leurs actions
et de leurs destinées ; mais ce n'est ni la fatalité
terrible et héroïque des Grecs et de leur théâtre
tragique
,
ni la fatalité comique et terrible de
Candide.
Sous les pinceaux de Sterne, l'homme n'est
pas enchaîné ; il est balotté. Parmi les fous dont
le livre de Tristam Shandy est peuplé, il y en a
beaucoup de doux et d'aimables ; presque tous
HISTORIQUES. 139
ont des momens lucides ; et ils sentent alors la
raison universelle avec une force qui suffirait à la
liberté, à l'ordre et au bonheurdu genre humain.
Le caporal Trim et l'oncle Tobie sentent, pensent
et agissent parfois en véritables Socrates;
mais c'est parce qu'ils sont bons, et non parce
qu'ils ont de la raison.
Environnés de toutes parts de la vérité que la
nature présente à tous leurs sens, les personnages
de Tristam Shandy ou ne la saisissent pas , ou la
laissent échapper quand ils la tiennent, sans se
douter jamais qu'elle leur manque. Dans je ne
sais quel demi-sommeil et quel demi-réveil, ils
marchent sur le bord de toutes les erreurs et de
tous les crimes comme les somnambules sur les
bords des toits et des précipices; et Sterne paraît
craindre de les réveiller trop et trop vite,
parce qu'un réveil entier et subit peut être mortel
aux somnambules.
Une femme de beaucoup d'esprit, mademoiselle
de Sommerie
,
qui a fait un livre où il y a
des maximes dignes de La Rochefoucauld, et des
peintures dignes de La Bruyère, disait de Sterne
qu'il ne peint tant de fous que parce qu'il est fou
lui-même : mais ce masque, il lui arrive ou de
l'ôter ou de le laisser tomber. Eh! que la vérité
qu'il offre sous ses véritables traits paraît alors ,
140 MÉMOIRES
sous ses pinceaux
, ou piquante, ou touchante
et lumineuse Avec quelle légèreté et quelle grâce pleine de
gaieté et de décence
,
dans le voyage de l'abbesse
des Andouillers, il livre au rire universel, mieux
encore que le poëme de Vert-Vert, ces petitesses
des cloîtres qui défigurent et rabaissent
toutes les notions et toutes les impressions de la
vertu ! Comme il surpasse Gresset dans l'usage
bien plus difficile des b et des fvoltigeant non
sur le bec d'un perroquet, mais sur les lèvres
pieuses d'une sainte abbesse et d'une jeune novice
!
Et dans le sermon sur la conscience, qu'on
est si étonné ou plutôt si émerveillé de trouver
dans un livre qui ne promet que des farces,
comme il s'élève au-dessus de tous les philosophes
et de tous les prédicateurs dans la solution
des problèmes les plus mystérieux de ce sens
moral!
On peut s'en rapporter au témoignage de
Voltaire, qui ne lui aurait pas cédé une telle
gloire, si sa conscience lui avait permis de se
l'arroger à lui-même. Ce qu'on n'a peut-être
jamais dit de mieux sur ces questions importantes
se trouve dans le livre comique de Tristam
Shandy, écrit par un curé nommé Sterne;
HISTORIQUES. 141
il ressemble a ces petits satyres de l'antiquité
qui renfermaient des essences précieuses. Ce
qu'on peut croire et ce qu'on sait des opinions
religieuses de Voltaire donne plus de poids encore
à ce témoignage.
C'estle même fonds d'esprit et d'âme dans LE
VOYAGE SENTIMENTAL et dans Tristam
Shandy. Le premier de ces ouvrages, par
exemple, n'est pas plus un voyage que le second
n'est une vie. Dans l'un et dans l'autre, les liaisons
d'un chapitre à l'autre, d'un paragraphe
au suivant, sont fortuites ou le paraissent. Si ma
manière d'écrire, dit l'auteur, n'est pas la meilleure
,
elle est au moins la plus religieuse; j'écris
lapremièrephrase, etje m'abandonne à la Providencepour
toutes les autres. Notre La Fontaine
aurait-il mieuxdit ? Sterne le dit ailleurs encore
; mais voici comme il se répète, et jugez si
ce n'est qu'une répétition : Je sais ce queje fais
quandj'écris la premièrephrase, et la première
meguidejusqu'à la dernière. C'est à bien choisir
et à bien énoncer cette phrase première, que
les Locke et les Condillac, que tous les vrais
précepteurs de l'esprit humain font consister la
meilleure méthode.
Dans Tristam Shandy, c'est l'esprit de Sterne
qui domine ; dans le voyage, c'est son âme.
142 MEMOIRES
C'est en Angleterre
,
patrie de Tristam, et
pays des brouillards, des passions sombres et des
pensées profondes, que Sterne est le plus bouffon
ouïe plus gai; c'est en France, où l'on croit entendre
tous les grelots de la folie, que Sterne reçoit
et qu'il donne le plus d'impressions touchantes.
C'est peut-être un art, puisque c'est une
surprise ; mais c'est peut-être aussi une couleur
locale du peintre, et une vérité morale du
philosophe.
Quand un Français voyage en Angleterre, ou
un Anglais en France, on s'attend naturellement
au rapprochementet au parallèle de tous les degrés
d'industrieet de puissance, de génie, de liberté et
de gloire des deux nations; et si le voyage est
écrit par un homme doué de quelque talent
d'observation et d'analyse, il peut servir aux progrès
des deux pays dans les arts, dans les sciences,
dans l'administration publique, dans la fortune
des particuliers et des peuples. Les exemples en
sont rares, mais il y en a. Cette haute ambition
pouvait n'être pas au-dessus du génie et des lumières
de Sterne.
Mais ce n'est pas ce qu'il cherche; il ne cherche
même rien, pour mieux trouver ce qui lui confient
le mieux. Dans son pays et dans les autres
il erre au milieu des objets de cette vie commune
HISTORIQUES. 145
à tous ; de cette vie où il ne peut y avoir de grandeur
ni dans les événemens, ni dans les choses,
ni dans les pensées; de cette vie qui a toujours
manqué d'observateurs, comme si elle était indigne
de tout intérêt, de toutsoin et de tout perfectionnement
, parce qu'elle est celle de presque
tous.
Sterne est toujours sur les grands chemins et
devant les postes aux chevaux, dans les rues,
dans les auberges et dans les boutiques; et cependant
il s'écrie : Quel sujet pour un homme qui
s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de
ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement!
C'est un essai quejefais sur la nature
humaine; il me fait plaisir; il anime la
circulation de mon sang; il dissipe les humeurs
sombres, il éclaire monjugement et ma raison :
c'est assez.
Non, ce n'était pas assez; et les expériences
de ce charmant essai ont eu plus d'un genre d'utilité
pour la nature humaine tout entière. Quelque
chose de l'âme de Sterne passe dans l'âme de
tous ceux qui le lisent ; on apprend avec lui à
mieux sentir tout son coeur, à jouir de cette
foule de biens semés par la nature dans toutes les
routes de la vie, et perdus pour tous, parce
que tous les coeurs sont desséchés par la misère
144 MÉMOIRES
ou par l'opulence, par la bassesse ou par l'orgueil.
Quelle leçon Sterne donne à l'orgueil philosophique
dans la douleur et dans le remords qui
pénètrent Yorich lorsqu'il a blessé par des vérités
dures le pauvre Franciscain qui quête pour son
couvent, ce bon père Laurent, cette tête du
Guide, qui ne sait que se courber sous les injures,
et baisser avec modestie vers la terre des yeux
pénétrans qui semblent viser à quelque chose audelà
de ce monde ! Quel triomphe de la tolérance
, quelle fête pour tous les coeurs tendres,
que cette réconciliation du prêtre anglican philosophe
et du moine français, simple récollet,
qui, en échangeant leurs tabatières, ont tous
les deux les yeux brillans de joie et de larmes,
comme ces gouttes de pluie de l'arc-en-ciel
signe de la réconciliation du ciel et de la terre !
Quel écrivain, quelles que soient sa philosophie,
son éloquence et sa gloire, n'échangerait
pas les plus belles pages qu'il a pu écrireaveccelles
où Sterne
, menacé de la Bastille
,
dispose si
promptement son imagination à toutes les horreurs
des cachots, et s'attend même à pouvoir
y être heureux ? Quel changement de scène
lorsque, bientôt après, ces cris de douleur, je
ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir, lui
HISTORIQUES. 145
font chercher avec effroi d'où partent ces cris, et
qu'il découvre que ce sont ceux d'un sansonnet
renfermé dans une cage qu'il frappe de sa tête,
de ses ailes et de sa poitrine! Quel changement
plusgrand encore lorsqu'après avoir entendu
et vu le sansonnet, son imagination est obsédée
et tourmentée par l'idée d'un captifétendu sur la
pierre nue et humide des prisons
, marquant par
des entailles, sur un morceau de bois, les longs
jours dé sa captivité, présentant ce compte de ses
douleurs au Dieu qui mourut sur la croix : cette
prison et ces douleurs d'un seul individu transportent
l'imagination dé Sterne dans ces vastes
empires du despotisme, prisons du genre humain
; à genoux et les bras tendus vers le ciel, il
lui demande
,
inondé dé larmes
,
l'affranchissement
des nations; après la prière de la liberté, il
en chante le cantique; et le cantique plus éloquent
encore que le sermon sur la conscience, mis en
vers par Dryden ou par Racine, serait digne d'un
temple où tous les peuples de l'univers affranchi
enverraient leurs lévites et leurs harpes.
Les transitions de Sterne ne produisent pas
toujours dé telles surprises; elles ne franchissent,
pas et ne lient pas toujours des intervalles aussi
immenses que la cage d'un sansonnet et les vastes
empires du despotisme ; elles ne finissentpas tou-
II. 10
146 MÉMOIRES
jours par faire répandre sur les chaînes du genre
humain les larmes qui ont commencé à couler
sur l'esclavage d'un oiseau : mais, toujours originales
et toujours naturelles, elles unissent les
plus petites choses et les plus grandes, comme
elles sont unies sous le regard de celui qui créa
les unes et les autres.
Eh ! qui n'a pas été bien plus touché qu'étonné
de l'histoire de cette infortunée qui a perdu la
raison en perdant son amant, avec laquelle on
a fait connaissance dans Tristam, sous le nom
de Marie, et qu'on retrouve avec tant de charmes
sous le nom de Juliette dans le voyage ? Ni
la folie de Clémentine, ni le convoi funèbre de
Clarisse avec tous les moyens de la fable d'un
grand roman et tous ceux du génie de Richardson
, n'ouvrent pas plus avant au fond des âmes
les sources de toutes les larmes. Ce ne sont que
quelques pages, mais on les croirait détachées de
l'histoire du peuple de Dieu : ce qui prouve que
le peuple de Dieu est partout où il y a des coeurs
sensibles. Cet accent céleste, si souvent celui de
Sterne, réveillait dans l'âme de M. Suard le souvenir
de toutes les impressions consolantes de ses
études de la Bible dans les prisons des îles Sainte-
Marguerite.
Quoique , comme je l'ai déjà dit, et comme il
HISTORIQUES. 147
pourra m'arriver de le dire encore, aucun de nos
écrivains n'ait été plus classique que M. Suard
dans son goût et dans son style, cette originalité
de Sterne, qu'il avait beaucoup fréquenté et
lu, avait pour lui beaucoup de charme.
M. Suard , si poli dans ses manières et dans
son langage
,
n'était pas un de ces français comparés
par Sterne aux pièces de monnaie dont l'empreinte
est effacée par le frottement; mot heureux,
dont tant de nos écrivains se sont emparés,
et qui a passé de la plume de Sterne dans notre
langue où il restera. Les traits du caractère et
de l'esprit de M. Suard étaient adoucis par sa politesse
, et voilés par sa modestie ; mais ils paraissaient
avec force dès qu'il était nécessaire qu'ils
parussent: et sous leurs voiles, ils se laissent
apercevoir très-distinctement dans les notices
de La Rochefoucauld et de La Bruyère. Comme
à La Fontaine, il lui fallait du nouveau, n'en
fût-il plus au monde; niais il fallait aussi que le
nouveau fût vrai ; et c'est ce qu'il trouvait dans
Sterne, après l'avoir beaucoup lu , après l'avoir
beaucoup vu lui-même. Les traits de la figure de
Sterne, plus'constamment comiques que son talent,
une foule de ses gestes habituels, de ses
mots, étaient gravés dans les souvenirs et dans
L'imagination de M. Suard; on n'en prononçait
148 MÉMOIRES
pas le nom qu'il ne crût le voir et l'entendre ; il
l'imitait, il le contrefaisait; ce qui ne lui arrivait
guère.
Ce qui lui persuadait le plus que tout était vrai
dans cet anglais, originalmême pour les Anglais,
c'est qu'il était toujours et partout le même ; jamais
déterminé par des projets
, et toujours emporté
par des impressions ; dans nos théâtres,
dans nos salons
, sur nos ponts ,
toujours un peu
à la merci des objets et des personnes , toujours
prêt à être amoureux ou pieux, bouffon ou
sublime. Arrêté un jour devant la statue de
Henri IV, et environné bientôt de la foule rassemblée
autour de lui par ses mouvemens, il se
retourne et leur crie : Quavez-vous tous à me
regarder ? Imitez-moi tous, et tous se mettent à
genoux comme lui devant la statue. L'Anglais
oubliait que c'était celle d'un roi de France. Un
esclave n'eût jamais rendu un tel hommage à
Henri IV.
Quels étaient donc les attributs naturels et acquis
de ce génie qu'on aime autant que les plus
beaux, et qui leur ressemble si peu ?
M. Suard avait fait cette question à Sterne,
lui-même, et il se croyait sûr d'en avoir reçu
lés réponses les plus vraies. Sterne attribuait la
première cause de ce qu'on appelait son originaHISTORIQUES.
149
lité, à une de ces organisationsoù prédomine,le
principe sacré qui forme l'âme, cette flamme immortelle
qui nourrit la vie et la dévore,quiexalte
et varie subitement toutes les sensations, et qu'on
appelle imagination, sensibilité, suivant qu'elle
-représente sous les pinceaux d'un écrivain ou des
tableaux ou des passions; la seconde
,
à la lecture
journalière de l'ancien et du nouveau testament
,
livres de son goût à la fois et de son état;
la troisième, à l'étude de Locke, qu'il avait faite
au sortir de l'enfance, et qu'il refît toute sa vie;
à cette philosophie que ceux qui savent la reconnaître
où elle est, et où elle dirige tout secrètement,
retrouvent et sentent dans toutes les
pages, dans toutes les lignes
,
dans le choix de
toutes les expressions; à cette philosophie trop
religieuse pour vouloir expliquer le miracle des
sensations, mais qui, avec ce miracle dont elle
n'a pas la témérité de demander raison et compte
à Dieu, développe tous les secrets de l'entendement,
évite les erreurs, arrive aux vérités accessibles
; philosophie sainte, sans laquelle il n'y
aura jamais sur la terre ni vraie religion universelle
,
ni vraie morale, ni vraie puissance de
l'homme sur la nature.
Un anglais très-riche et très-éclairé, qui n'expliquait
pas du tout les talens de Sterne, qui les
150 MÉMOIRES
rendait même plus inexplicables, en l'appelant
L'HOMME UNIQUE, avait promis, dans les papiers
publics, une somme très-considérable
, une fortune
, à celui qui lui porterait une page de Sterne
qui ne lui serait pas connue. S'il eût suffi, pour
remporter ce prix, d'une page et même de plusieurs
où aurait respiré le même génie, sans
qu'elles fussent de Sterne, on auraitpu gagner le
prix enFrance comme en Angleterre, et M. Suard
n'aurait pas été tout-à-fait étranger à ce triomphe
de la littérature française.
Tout ce qu'il aimait, aimait naturellement ou
devait bientôt aimer Sterne. Mademoiselle de
Lespinasse, amie intime de M. Suard
,
avait
écrit UNE PROMENADE A L'HOTEL
DES INVALIDES ET A L'ECOLE
MILITAIRE DANS LE GOUT DE
STERNE. La promenade était, en effet, dans
ce goût ; et, ce qui était plus surprenant, elle
était encore dans ce génie. Ces deux facultés si
rares séparément, et bien plus rares dans leur
réunion, semblaient avoir concouru même au
choix du sujet, le plus propre de tous, peut-être,
pour une telle imitation.Que de pensée set que de
mouvemens de l'âme peuvent naître , en effet,
à la vue et à la visite de cet hôtel et de cette
école, de ces deux édifices liés par tant de rapHISTORIQUES.
151
ports, et placés à si peu de distance, comme
devaient l'être la demeure de l'héroïsme près du
tombeau, et la demeure de l'héroïsme près
du berceau ! Et qu'elle était faite pour recevoir
et pour rendre de telles impressions comme
Sterne, l'infortunée qui, conduiteinévitablement
au tombeau par la plus terrible des passions, par
une passion sans innocence et sans espérance,
dans les lettresmême que sa main mourante écrivait
à celui qu'elle n'osait nommer son amant,
mêlait au délire de son coeur les jugemens de
l'esprit le plus éclairé sur les premiers écrivains
de la nation et sur les ministres qui en faisaient
alors les destinées !
Une autre femme
, et bien plus chère encore
à M. Suard, aurait remporté le prix dans le
concours ouvert à Londres ; c'était la sienne. Le
sujet que madame Suard avait choisi paraissait
moins grand, et l'était davantage : c'était Sterne
lui-même. Il était certainement plus heureux,
mieux approprié au concours, où les pages n'auraient
pas dû être ni de lui ni imitées de lui, mais
dans son goût et dans son génie.
Et celle qui imitait Sterne, et celle qui le louait,
par une suite de Cette délicatesse de sentiment si
naturelle et si nécessaire à leur sexe, dont elle est
la force et la puissance comme la grâce
, semble152
MÉMOIRES
rent ou avoir oublié, ou n'avoir, pas connu Tristam
Shandy : quoique Sterne paraisse bien davantage
dans Tristam avec toute la variété de
tous ses talens, pour ces deux dames, il fut tout
entier dans le Voyage sentimental.
C'est ce voyage que l'auteur de l'éloge cite
très-souvent, et toujours avec tapit de bonheur
, que, séparés de l'ouvrage, les morceaux
n'y perdent rien
, ou même y gagnent :
ce qui n'était jamais arrivé qu'aux citations de
Fénélon dans sa lettre à l'Académie. L'âme de
Sterne et celle qui respire dans son style, bien
autrement difficiles à saisir dans leurs nuances
que la tête du père Laurent et sa taille pliée en
avant par la prière
, sont retracées si fidèlement
et si vivement, que , si le portrait n'était pas
tracé par l'admiration et par l'amour , on le
croirait tracé par Sterne lui-même ; l'absence
des guillemets a beau avertir que les citations
qnt cessé
, on croit toujours lire le Voyage séntimental.
Quel passage de Sterne à Hume ! c'est presque
une transition de Sterne lui-même; mais en parlant
de Hume, on retrouve Jean-Jacques, et on
ne se trouve plus aussi éloigné de Sterne
,
qu'on
peut avoir quitté avec quelque regret.
Cette partie de la Grande-Bretagne long-temps
HISTORIQUES. 153
encore un peu sauvage depuis que d'autres offraient
des modèles de tous les genres de talent
et de civilisation, l'Ecosse, commençait à élever
l'école de philosophie à laquelle elle a donné son
nom à côté des écoles les plus illustres des temps
anciens et modernes. On parlait moins d'Ossian
et de Fingal en France et en Europe
, et plus
des Hume, des Adam Smith, des Fergusson et
des Robertson. Il se fit alors entre la littérature
écossaise et la littérature française quelque chose
de semblable à ce qu'on avait vu souvent dans la
politique des deux peuples. Elles eurent ensemble
plus de rapports, plus de communications ,
d'échangés et d'alliances qu'avec la littérature anglaise
placée entre elles. Plusieurs des écrivains
écossais qui fondaient la gloire littéraire de leur
pays s'empressèrent de visiter la France et Paris ;
quelques-uns même y vinrent vivre et écrire,
Le premier exemple en fut donné par Hume,
qui fut le premier aussi à ouvrir cette grande
école de la raison humaine. Aussitôt qu'il eut
senti son génie, il sentit le besoin de se placer
sous les inspirations du ciel de la France, Il y
vécut trois ans de suite, d'abord à Reims, et plus
long-temps ensuite à la Flèche. Il y composa son
Traité de la Nature humaine; ses Recherches
sur l'Entendement humain;sesRECHERCHES SUR
154 MÉMOIRES
LES PRINCIPES DE LA MORALE ; ses DiscoursPolitiques.
Hume aimait beaucoup la gloire ; il en fait
l'aveu avec la naïveté d'un vrai philosophe ou
d'un enfant ; et il voyait la gloire dans les persécutions
autant que dans les éloges : mais il n'était
pas plus persécuté que loué : tous ses ouvrages
naissaient et mouraient en silence. Tant de revers,
il le dit encore lui-même /n'altéraient pas
plus sa gaieté que sa fermeté; au moindre rayon
de succès et à la plus légère espérance de persécution,
il reprenait tout son courage et tous ses
travaux. Un Anglais, cependant, un seul, faisait
un très-grand cas de ses Recherches sur les
Principes de la morale; mais cet Anglais, c'était
Hume lui-même. En France, même
, ce n'était
pas des hommes que la métaphysique de
Hume recevait le plus d'éloges ,
c'était des
femmes. Et Hume trouvait les damesfrançaises
charmantes. Cependant, ce né fut qu'au moment,
long-temps attendu, où beaucoup d'hommes en
France commencèrent à en juger comme les
femmes, que la philosophie de Hume commença
à obtenir en Angleterre des injures et des applaudissemens.
C'est en Angleterre même qu'il en composa
l'histoire, en la commençantpar celle des Stuarts;
HISTORIQUES. 155
et pour le coup, les succès de la persécution, au
moins, ne lui manquent point dans son pays ;
il révolte tous les partis; et les Wighs et les Torys
se soulèvent contre l'histoire et contre l'historien.
Il leur prête à tous une oreille attentive,
et le concert de leurs cris est pour lui comme une
harmonie. Les applaudissemens et les transports
de la Grèce assemblée aux jeux Olympiques ne
flattèrent pas davantage Hérodote, le père de
l'histoire. C'est en termes plus simples que le dit
Hume, et c'est en le disant ainsi qu'il le persuade
mieux. En France, où n'étaient pas connus encore
les partis politiques, la nouvelle histoire de
l'Angleterre réunit d'abord les suffrages de tous
les esprits et les préférences de tous les goûts ;
ce fut partoutl'admirationoula plushaute estime.
Lès Critiques ne devaient se faire entendre que
long - temps après, et ne pouvaient pas longtemps
prévaloir. La première acclamation qui
s'élève aurait, pu seule tenir lieu de toutes les
autres, on les faire, éclater à sa suite : c'est celle
de Voltaire.
Voltaire, à l'instant où il vient de la lire,
place l'histoire de Hume à côté ou au-dessus des
Annales de Tacite et des Décades de Tite-Live.
Jamais, écritVoltaire, des montagnes du Jura,
le public n'a mieux senti qu'il n'appartient
156 MÉMOIRES
qu'auxphilosophes d'écrire l'histoire. M. Hume
neparaît ni parlementaire, ni royaliste, ni anglican,
nipresbytérien; on ne découvre en lui
que l'esprit supérieur et l'homme équitable. Il
parle clésfaiblesses , des erreurs ,
des barbaries ,
comme un médecin des maladies épidémiques.
Ces mots, d'un si grand poids lorsqu'ils étaient
écrits par l'auteur du Siècle de Louis XIV et
du vaste et superbe Tableau des Moeurs et de
l'Esprit des Nations, sont bien vite imprimés
par M. Suard dans les Variétés littéraires.
Sur ce peu de faits, quand on l'ignorerait, on
pourrait deviner que les trois passions qui, dans
leurs succès et dans leurs revers, transportent et
tourmentent le plus ceux qu'elles possèdent, les
lettres, la gloire et la vérité, seules passions de
Hume, le laissèrent toujours paisible en remplissant
toute sa vie.
Une seule fois, et dans une occasion où sa
vertu était attaquée et pas du tout ses talens, il
jette un cri terrible; il n'en jette qu'un; et pour
tout le reste de sa vie il rentre dans son calme
accoutumé.
C'est la circonstance dans laquelle la vie de
Hume et celle de M. Suard eurent les rapports
les»plus intimes, et dans laquelle ils s'honorèrent
le plus l'un par l'autre. Je suis donc obligé à plus
HISTORIQUES. 157
d'un détail, et je ne les crois pas sans importance
et sans utilité pour ceux qui, en étudiant les philosophes,
doivent les observer et les juger.
Quoique déjà brouillé avec les philosophespour
beaucoup de causes, pour sa philosophie, qui
n'était pas jusqu'au bout la leur, pour son éloquence,
qui n'était pas leur style, pour ses procédés
,
qui étaient loin d'être ceux du monde,
Jean-Jacques, aux jours de la persécution de
l'Emile, ne fut pas abandonné par les philosophes.
Tout ce que l'ouvrage avait de super
rieur, ils le sentirent, et ils sentirent peut-être
plus vivement encore tout ce qu'avaient d'injuste
et de violent les mandemens des évêques et
les arrêts des cours de justice. Ne pouvant le défendre
contre la persécution de ces deux puissances,
qui ne cédaient pas toujours, même au
trône, ils trouvèrent le moyen de l'y dérober;
et, prêt à partir pour l'Angleterre, Hume transporte
Jean-Jacques comme dans ses bras à cette
île dont la liberté est si grande, quoiqu'elle ne
soit pas celle du Contrai Social, et où tant de
paysages ressemblentà ceux deTHéloïse, quoiqu'ils
n'aient pas le soleil de Vevai.
On raconte avec enchantement à Paris que
les Anglais, plus bienfaisans que caressans, caressent
Jean-Jacques, et qu'il ne le trouve pas
158 MÉMOIRES
mauvais; que ce sauvage, ce républicain a trouvé
un protecteur dans un roi, et des pensions sur
un trône. On ne se figurait plus Hume et Jean-
Jacques que dans les bras l'un de l'autre, que baignés
de larmes de joie et de reconnaissance ; et
leur bonheur, ouvrage de leurs vertus, prête,
dans Paris, des forces à la philosophie, toujours
accusée et toujours menacée. Tout à coup on
porte à un souper nombreux chez M. Necker,
on lit tout haut une lettre de Hume au baron
d'Holbach, dont les premiers mots sont : Mon
cher baron, Jean-Jacques est un scélérat. On
lit tout haut ces autres mots d'une lettre de Jean-
Jacques à Hume : Vous êtes un traître; vous ne
m'avez mené ici que pour meperdre après,m'avoir
déshonoré. Ces deux mots, traître et scélérat,
dans un temps où ils n'étaient pas prodigués,
comme ils l'ont été depuis, retentissent
dans ce souper, et la nuit même dans une partie
de la capitale, comme deux coups de tocsin.
Cet effroi honore la nation qui en fut saisie :
si on en excepte la religion des évangiles qui a
frappé de tant d'anathèmes l'hypocrisie et les hypocrites
,
l'hypocrisie est trop naturelle à toutes
les religions révélées ; elle trouve trop aisément
sa place et sa sûreté dans la nuit de leurs erreurs
et de leurs mensonges : mais si des philosophes
HISTORIQUES. 169
qui fondent la morale sur les bases éternelles de
la nature humaine et de la société sont des coeurs
pervers, ceux qui le découvrent peuvent se
croire les dupes de la morale elle-même ; et la
morale et la société sont perdues.
Les esprits troublés se divisent sur ce qu'il
faut croire, comme dans les grandes causes des
religions et des nations. Hommes, femmes, vieillards,
jeunes gens se rangent du côté de Jean-
Jacques ou de Hume, suivant l'opinion qu'on a
de tous les deux, et plus encore suivant les analogies
qu'on se trouve ou qu'on se suppose avec
l'un ou avec l'autre. Rien n'était circonstancié
dans les faits, et les nouvelles que Paris alors attendait
de Londres avec le plus d'impatience
étaient celles de l'affaire de deux philosophes,
l'un Anglais, l'autre Genevois.
Jean-Jacques avait fait à Hume le défi de
publier tout ce qu'il lui avait écrit dans une
suite de lettres. Cette publication,devenue indispensable,
ne pouvait donc se faire long-temps
attendre : et quelles discussions paraissaient devoir
s'ensuivre entre deux écrivains illustres tous
les deux dans toute l'Europe, et traînés l'un
par l'autre aux grandes assises de son opinion
publique! L'orgueil de dispenser la gloire ou la honte à
160 MÉMOIRES
deux grands talens se mêlait en secret aux intérêts
de la morale universelle ; le goût plus naturel
et très-répandu à cette époque de ces luttes
de la parole ou du style, ajoutait un nouvel attrait
à cette attente. Quel spectacle, si, comme
autrefois les nations de la Grèce aux combats
d'Eschine et de Démosthène
,
celles de l'Europe
avaient pu accourir dans une capitale où les discussions
auraient eu une langue familière à toutes!
Les débats nés du décret de Ctésiphon n'avaient
d'intérêt que pour la gloire d'un orateuret pour
la liberté déjà détruite de la Grèce; les débats
entre Hume et Jean-Jacques touchaient de tous
les côtés aux-intérêts de la morale, les plus vrais
et les plus grandsintérêts du genre humain.
Eschine et Démonsthène étaient tous les deux
puissans dans ces combats : mais leurs armes
étaient de même nature, et elles n'étaient pas
égales. Tous les deux très-éloquens, Démosthène
l'était infiniment davantage ; et la force qu'a toujours
la bonne causé était encore de son côté.
La bonne cause et la mauvaise étaient bien
plus enveloppées de ténèbres dans la querelle de
Hume et de Jean-Jacques; et pour dissiper la
la nuit où se cache la vérité, l'analyse est autrement
puissante que les foudres oratoires; Or
,
la
hache de Phocion, qui n'avait pas été dans les
HISTORIQUES. 161
mains d'Eschine, était dans celles de Hume : devenue
plus tranchante
,
elle coupait plus au vif
encore , ou au moins à de plus grandes profondeurs.
Jean-Jacques n'était pas non plus sans
hache
,
il s'en faut bien ; et il avait de plus
,
des
foudres. Finesse, force, grâce, pathétique
, tout
ce que l'éloquence peut avoir
,
Jean-Jacques
l'avait. Innocent, coupable
, ou égaré, on était
bien sûr qu'il ne resterait pas plus au-dessous de
Hume qu'au-dessous de d'Alembert et de Christophe
de Beaumont. Il était impossible qu'on
ouvrît à leurs débats ou un barreau ou un théâtre :
il paraissait également impossible que leur querelle
ne fût point par eux exposée devant les nations
avec toutes les forces réunies de leur génie
et de leur art.
Et Hume et Jean-Jacques croient messéant à
des écrivains , dont la gloire était fondée sur des
ouvrages propres à éclairer l'espèce humaine sur
ses intérêts, dans les lices de la vanité plus que de
la vérité, d'entretenir les nations de leurs querelles
personnelles. De tout ce qu'on attendait
d'eux, rien ne paroît qu'un exposé très-succinct
de Hume ,
auquel Jean-Jacquesne répondit que
par le silence le plus profond.
Si peu de mots et tant de silence ne sont guère
à l'usage que de l'innocence; et, sans trop savoir
II. II
162 MÉMOIRES
ce qu'il fallait en penser, leur effet sur les partis
en présence est en tout semblable à celui de ces
grains de sable jetés sur les bourdonnemens des
abeilles en fureur. Tout se tait; aucunevoix, de
marque du moins, ne se fait entendre.
En lisant le petit nombre de pages de Hume,
scrupuleusement traduites par M. Suard, et les
lettres de Rousseau, religieusement copiées pour
répondre à son défi, on avait peine à comprendre
comment Rousseau avait pu voir un traître dans
Hume, qui, en l'entourantpubliquement de bons
offices, le cernait encore de bienfaits taciturnes
et invisibles; on ne concevait pas mieux comment
tant d'indignation avait pu jeter Hume
assez loin de son caractère pour lui faire voir un
scélérat dans celui qui ne l'outrageait point par
des accusationspubliques ,
mais qui lui adressait
à lui-même
, sous le secret du sceau des lettres,
des soupçonsbien plus fous encore qu'injurieux.
Quipouvait trouverles mots de ces deux énigmes?
Ce fut M. Suard qui les entrevit et les indiqua
tous les deux dans quelques lignes d'un avertissement
à la tête de cet exposé destiné à charger et
à confondre Jean-Jacques. Il trouvait les deux
mots des deux énigmes dans les contrastes prodigieux
des caractères des deux philosophes.
Quels contrastes, en effet ! quelle lumière en
HISTORIQUES. 163
jaillit sur ces accusations réciproques dont les
ennemis de Hume et de Rousseau, et surtoutceux
de la philosophie, voudraient de temps en temps
encore faire un procès criminel contre la raison
elle-même pour la destituer de ses droits et de
son pouvoirsurla direction des actions humaines!
Cette lumière ne s'arrête pas à la querelle qu'elle
explique si bien ; elle s'étend à presque toutes les
querelles de l'esprit humain : et ce parallèle de
leurs contrastes, je Crois devoir le tracer. En faisant
voir les sources d'où ils sortent, et combien
ces sources sont profondes, il fait voir aussi
combien il est nécessaire et difficile de les tarir;
enfin, elle fait beaucoup mieux connaître, depuis
le berceau jusqu'au tombeau, deux hommes
éternellement illustres, désormais
, dans les annales
du genre humain.
Né parmi les rochers, les lacs et les peuples
tranquilles de l'Ecosse, Hume n'ouvre longtemps
les yeux que sur ces images de la paix et
du repos. Jean-Jacques, né entre les torrens du
Jura et ceux des Alpes, entre la France etl'Italie,
respire tout ce qu'il y a d'ardent sous le ciel de
l'une et d'impétueux sous le ciel de l'autre.
Dans une famille dont les dignités et les fortunes
ne devaient pas, heureusement, entrer
dans son héritage, Hume trouve les sources les
164 MÉMOIRES
mieux choisieset les plus abondantes de ces instructions
classiques, de ces études de l'enfance
et de la jeunesse auxquelles une philosophie
exacte commence à présider en Angleterre pour
en faire principalement l'art de la raison et sa
pratique habituelle, Jean-Jacques, dans la boutique
d'unpère horloger et citoyen très-actif d'une
république très-orageuse, voit tousles jours à côté
des instrumens du métier de son père, à côté
des limes, des loupes, des vat-et-vient, Tacite,
le Plutarque d'Amyot, et les romans de La Calprenède
; il dévore
, avant sept ans ,
les vies des
hommes illustres de l'antiquité, verse des seaux
de larmes sur les malheurs des Romains, et n'apprend
rien qu'à sentir tout avec plus de violence
ou avec plus de douceur que les autres hommes.
Hume, au sortir des grandes universités, entre
dans le grand monde, qui est le sien, dont il n'a
rien à craindre, et ne veut rien espérer ; puissant
parce qu'il est indépendant, il dispose de son existence
à sa fantaisie; il cherche les livres ou les
hommes, la société ou la retraite, la Flèche ou
Edimbourg,les palais ou les bibliothèques, selon
qu'il convient à son revenu, aux progrès de ses
idées, à ses travaux, etun peu à son goût pour les
femmes
,
qui ne peut pas être très-vif, puisqu'il
en est toujours content. Jean-Jacques, presHISTORIQUES.
165
que enfant encore, échappe à ses maîtres, à son
père et à sa patrie, cherche les belles aventures
dans la plus affreuse misère, ne s'arrête que devant
les beautés de la nature et de quelques
femmes, les regarde avec des palpitations de
coeur qui l'étoufferaientsi les larmes ne l'aidaient
à respirer ; il entre, pour vivre, dans un hospice
de convertis, où il entend des dogmes et voit des
horreurs qui le font également frémir ; sans
pain et sans gite, cinq à six fois il dort avec douceur
à la belle étoile, sur le bord des grands chemins
, sous des arbres dont les oiseaux réveillés
avec l'aurore lui donnent le signal du cantique
de reconnaissance au sommeil, au soleil et à l'Éternel;
laquais, et servant à table, au sein d'une
si grande abjection pour celui que sa naissance
destinait à une portion de la souveraineté d'une
république, il tremble devant celle qu'il sert,
mais d'amour et d'espérance; au milieu de quelques
actes plus que honteux, ses rêveries
, toujours
héroïques et magnanimes, le porteraient suides
trônes et sur des chars de triomphe
,
s'il ne
leur préférait pas le ciel qu'il a sur sa tête et les
hameaux qu'il a sous les yeux ; avec cinq à six
volumes trouvés par hasard, qu'il apprend et
qu'il oublie continuellement, il s'élève à ce principe
qu'il nefautpas apprendre la science,mais
166 MÉMOIRES
l'inventer : à force de se renfermer dans son
imagination et de la contempler, il la rend aussi
précise qu'elle est féconde et magnifique : toujours
esclave des premiers besoins de la vie
,
il
crée des codes qui établiraient et garantiraient
la liberté et la félicité du monde
, si le monde
était naissant.
Après quatre ou cinq ouvrages dont les titres
et les sujets sont imposans, les principes creusés
et hardis, le style net et clair, Hume n'a obtenu
encore ni les admirateurs ni les détracteurs qu'il
ambitionne presque également ; ses écrits se vendent
peu, se lisent moins encore, et laissent leur
auteur aussi calme à leur chute qu'en les écrivant.
Au premier ouvrage de Rousseau, qui,
pour le fond, n'était qu'un paradoxe, et pour
la forme qu'un discours, le cri de l'admiration
est universel, et les détracteursmême admirent.
On explique des destinées si différentes par l'analyse
sans éloquence, instrument de Hume
, et
par l'éloquencesans analyses, instrument de Rousseau
; et les deux auteurs sont placés comme aux
extrémités opposées des talens littéraires.
Aimer avec transport, admirer avec attendrissement
les beautés et les bienfaits qui s'offrent aux
yeux et au coeur dans le spectacle des cieux et de
la terre, sont déjà pour Jean-Jacques une adoHISTORIQUES.
167
ration et un culte ; mais ce culte de la nature n'est
pas encore une religion pour l'auteur d'Emile.
Les plus éclatantes et les plus touchantes beautés
seraient pour lui éclipsées dans d'éternellesombres
,
s'il ne reconnaissaitpas à la nature une âme
distincte d'elle, une volonté qui la meut, qui lui
donne des lois auxquelles la matière obéit sans
pouvoirles connaître; et cet Etre des étres, ce Dieu
qui régit l'univers, il le retrouve dans l'Homme-
Dieu des évangiles. Hume presque jamaisne prononce
ces noms ineffables de la divinité, et ce
n'est pas comme d'autres pour en transporter les
attributs sur la matière : il ne reconnaît pasmême
à la nature cette puissance des causes et des effets
qui agit tous les jours sousnos yeux dans la suite et
dans l'enchaînement des phénomènes. Il combat
parsaphilosophie les témoignages de tousles sens ;
et dans CES CAUSES ET CES EFFETS il
voit non les ressorts de l'univers, mais les dispositions
et les modes de nos conceptions et de
notre entendement. Tandis que Jean-Jacques est
prêt à tout adorer ensemble et séparément. Dieu
et la nature, Hume trouve le moyen de n'être
pas déiste et de n'être pas matérialiste. Les causes,
les effets, les mondes, par conséquent, ne
sont pourlui que dansl'homme; ils sont quelquesunes
de ses pensées. Tandis que Jean-Jacques,
168 MÉMOIRES
transporté par ses ravissemens dans les deux infinis
comme au sein de Dieu même, environne
de ses cantiques le trône de l'Éternel, Hume ne
sort pas de lui-même, et calcule que les harmonies
des sphères célestes peuvent n'être que des
opérations de notre logique.
L'esprit, le caractère et les talens de Hume et
de Jean-Jacques ne différent pas moins lorsque
l'un par l'histoire d'Angleterre, l'autre par ses
principes sur l'ordre social, attirent également
sur eux l'étonnement et les applaudissemens des
peuples qui savent lire.
Tout ce qui est conservé des annales du monde
moral, fait regretter à Jean-Jacques qu'elles
n'aientpas toutes disparu dans les flammescomme
la bibliothèque d'Alexandrie. Il oublie les miracles
de ces vertus antiques si souvent adorées
par son éloquence, qu'elles rendaient sublime.
En descendant au moyen âge, il croit être dans
dansun chaos d'opinionsoù quelques vérités rares
et froides se perdent dans l'immensité des erreurs
et des mensonges. L'antiquité, avec ses vertus et
ses grandeurs morales, lui paraît au-dessous de
la vie des sauvages : et en nous comparant à l'antiquité
,
il ne voit dans notre siècle que la lie des
siècles. Au milieu de tant de peuples qui admirent
son style, et qui désirent qu'il écrive leur hisHISTORIQUES.
169
toire, il leur dit à tous en face : Vous n'avez point
d'histoire, vous n'en aurezjamais, etj'en sais
bien laraison. Tandis que Jean-Jacquesparlait ainsi, Hume
médite une histoire générale de l'Angleterre, et
l'écrit dans l'ordre le plus lumineux de la succession
des temps et des événemens depuis les
poésies erses et la vie d'Agricola jusqu'aux dogmes
despotiques et aux catastrophes des Stuarts. Audessus
de toutes les erreurs, par le silence ou par
l'absence des passions
, dans le fracas de tant de
factions et de tant de révolutions religieuses et
politiques, il assigne à tous les faits les justes degrés
de leurs invraisemblances, de leurs probabilités
et de leur certitude. Les églises, romaine,
protestante, anglaise, reçoiventégalement de lui,
dans la plus exacte mesure, tout ce que la vérité
leur doit de reproches et d'éloges; il fait servir
aux progrès du raisonnement les divisions et les.
querelles où tout se décide par la foi et par l'autorité
: il affronte avec calme les ressentimens des
Wighs et des Toris en ne leur accordant aucune
préférence constante, et en ne leur refusant jamais
celle qu'ils ont méritée tour à tour; il porte
dans les origines et dans les maximes de la constitution
anglaise une lumière plus pure que celles
de tous ses fondateurs. Cette larme que Hume
170 MÉMOIRES
laisse tombersur l'échafaudde CharlesIer, et qu'il
est si difficile de lui refuser, il l'appelle généreuse;
et par ce seul mot que les jacobites ont
très-bien compris, il perd tous ses droits à leur
reconnaissance. Tous les progrès de cet esprit
anglais qui en a fait faire d'immenses à l'esprit humain
, il les marque et les évalue comme ils auraient
pu l'être par les Bacon, les Newton et les
Locke. Par tant de grandeur et de sagesse de ses
jugemens étendus sur le cours de près de vingt
siècles, il saisit tellement d'admiration l'immortel
auteur du Siècle de Louis XlV et du Tableau
bien plus vaste des Moeurs et de l'Esprit des Nations,
que, Tite-Live et Tacite sous les yeux,
Voltaire élève l'ouvrage de Hume au-dessus de
ces deux chefs-d'oeuvre de l'antiquité, et qu'il
presse l'Angleterre d'élever à son tour un monument
à son historien, non dans les tombeaux
de Westminster, mais dans les places publiques
de la capitale.
Dans ce magnifique travail où sa pensée s'était
agrandie, l'âme de Hume, qui ne pouvait guère
recevoir d'impressionstrès-vives que de la raison,
en avait reçu une très-profonde, et qui pourtant
aurait semblé borner de toutes parts les vues d'un
historien et d'un philosophé. Il avait été comme
épouvanté de la facilité et du danger, tous les
HISTORIQUES. 171
deux extrêmes, de prendre pour des faits réels
les faits qui charment l'imagination ou qui l'effraient;
leurs impressions, disait-il, se confondent
presque toujours avec leurs preuves; et pour
échapper au malheur de croire ce qu'on imagine,
il faut beaucoup douter, même de ce qu'on voit.
Jean-Jacques doute souvent de ce qu'il a sous
les yeux , et rarement de ce qu'il a dans l'imagination.
Il le dit, il le répète cent fois, les mêmes
objets qui n'avaient qu'effleuré ses sens le subjuguaient
dans la réflexion. Si puissante sur ses lecteurs
, son imagination exerce ses premiers et ses
plus forts prestigessurlui-même; sa logiquetriomphe
des erreurs des autres, et ne lui sert, dans les
événemens de la vie, qu'à fortifier les siennes ; le
Jean-Jacques je te tiens, qui n'était évidemment
qu'un rêve, et dont il fait l'une de ses preuves des
crimes de Hume, en est la preuve. Les rêves et le
réveil sont pour Jean-Jacquesdeux étatsbeaucoup
moins différens que pour le reste des hommes.
Mais la dialectique de ses songes se lie à celle de
son réveil, et celle de son réveil à celle de ses
songes du lendemain ; il ne lui était plus possible
de séparer et de distinguer ce qu'il avait rêvé et
ce qu'il avait entendu et vu. Dans ce tissu de ses
idées de la nuit et de ses idées du jour, sa raison
est étouffée par toutes les forces de son génie, et
172 MEMOIRES.
sa consciencepeut attester avec la même pureté
le faux et le vrai.
Il faut suivre ces oppositions si frappantes jusque
dans la manière dont Hume et Jean-Jacques
meurent.
La mort de Hume est lente, douce
,
graduée,
elle dure un an, et toujours aussi exempte de
douleurs que de terreurs. Dès qu'elle commence,
il commence à l'observer curieusement; et dès
qu'il s'est aperçu que les progrès en sont plus
grands chaque jour, il cherche de quelle quantité
ils croissent ; on le croirait presque tenté d'en
tracer la courbe, d'en déterminer la loi et la formule
.
La mort de Jean-Jacques est subite. Sorti
après sa tasse de café à la crème, déjeûner qu'il
aimait le plus, il va faire sa visite au soleil et aux
ombrages d'Ermenonville ; il rentre dans l'instant
avec le sourire sur les lèvres et la mort dans les
yeux ; et lorsqu'on veut fermer les volets : Non,
dit-il, ouvrez-les davantage, que je voie encore
une fois ce beau soleil.
Ni un traître ne peut mourir comme Hume,
ni un scélérat comme Jean-Jacques. Mais deux
hommes, et même deux philosophes, formant un
si continuel contraste dans le cours de toute leur
vie, peuvent trop aisément s'accuser de scélératesse
et de trahison. Leurs amis communs, car
HISTORIQUES, 173
ils en avaient encore ,
auraient dû craindre, surtout,
de les mettre en rapports de bienfaits et de
reconnaissance : un tel commerce ,
même entre
les caractères les plus analogues et les plus heureux
, se termine rarement comme il a commencé
; et il fallait se donner de garde de l'établir
entre celui qui, du sein de l'indigence, professait
hautement l'ingratitude, et celui qui, toujours
immuable comme la raison éternelle , ne
savait ni soupçonner, ni voir les ombrages d'une
âme fière, tendre et mobile à l'excès.
Ce qui fut un bonheur dans cette querelle ,
c'est le choix de M. Suard pour traducteur et
pour éditeur de son Exposé.
Que parmi les hommes illustres de la même
société
, tous ses amis et tous irrités personnellement
parlesirritationsde Jean-Jacques,Hume
eût choisi Diderot, par exemple ; le texte de
Hume avait beau être succinct et modéré, Diderot
l'aurait environné, de tous les côtés, de
discours préliminaires, de notes, de supplémens,
tous, très-éloquens, très-passionnés, et tous trèscapables
de rendre la vérité infiniment plus difficile
encore à démêler.
Pour bien juger et Humé et Jean-Jacques, il
fallait moins de sensibilité que l'un, et beaucoup
plus que l'autre. C'était le degré juste de la chaleur
d'âme de M. Suard; et c'est, pour ainsi dire,
174 MEMOIRES
sous cette température intellectuelle que naissent
ces heureux esprits sans lesquels l'esprit humain
serait toujours glacé ou embrasé, et toujours mal
éclairé.
Une autre qualité de M. Suard, qu'il montra
dès l'enfance et qu'il garda toujours, c'est ce
courage de la pensée qui écoute tout et ne se décide
jamais que par soi-même; qui ne met jamais
la plus petite vérité en balance avec les engagemens
les plus sacrés de l'amitié la plus tendre.
Autour de M. Suard, tout le monde, à peu près,
jugeait cette querelle comme madame Geoffrin
,
et voici comme la jugeait madame Geoffrin
,
comment elle minutait son arrêt dans un billet
à Marmontel : Ce que vous m'apprenez de Rousseau
me confirme que ma science est parfaite.
Tout le monde sait la répugnance que j'ai toujours
eue pour lui : J'AI DIT QUE C'É-
TAIT UN TRÈS-BEL ESPRIT, ET
UNE AME TRÈS-NOIRE. L'auteur de la
Lettre sur les spectacles et de l'Héloïse, UN TRÈSBEL-
ESPRIT seulement ! l'auteur de la Profession
de foi du Vicaire Savoyard et de la Lettre
à l'Archevêque de Paris, UNE AME TRÈS-NOIRE !
Qu'on admire M. Suard, qu'on l'aime surtout
davantage, mais qu'on ne s'indigne point, qu'on
ne s'étonne pas même de ces paroles furieuses
d'une si excellente femme : il était impossible
HISTORIQUES. 175
que madame Geoffrin, pour qui la bienfaisance
était un besoin de première nécessité, pardonnât
à Rousseau, qui n'aimait ni les bienfaits, ni
les bienfaiteurs.
On sait que ce fut M. Suard qui traduisit à
Paris, aussitôt qu'elle fut publiée à Londres,
cette vie si courte et si naïve de Hume, écrite par
lui-mêmesur le bordde sa tombe ; on sait moins ,
parce qu'on ne l'a point remarqué, que ce fut
M. Suard qui, dans quelques lignes à la tête de
cette vie, grava le premier en Europe, à côté du
nom de Hume, le titre de grand homme.
C'est le plus beau de tous. Cent fois la plus
basse flatterie prodiguace titre à la puissance : et
ceux qui le donnent ainsi gravent sur tout leur
bassesse : l'amitié, dont les illusions sont trèsgrandes
, sans l'être autant que celles de l'amour;
l'enthousiasme, qui ne veut point exagérer, mais
qui surfait, sans le vouloir, l'accordent et se
trompent; mais leur erreur, qu'on excuse, se
communique peu et ne dure jamais : quand c'est
la vérité qui le décerne
,
les efforts qu'on peut
faire pour l'effacer l'entourent chaque jour de
nouvelles sanctions ; il ne tarde pas à être répété
par la voix des nations et des sages ; lorsqu'il est
le prénom du nom d'un vrai philosophe , c'est la
proclamation de la gloire la plus pure et la plus
176 MÉMOIRES
utile au genre humain ; et, sans doute aussi, celui
qui, le premier, a voté l'apothéose., mérite
quelque part dans la reconnaissance des siècles.
Robertson et M. Suard ont beaucoup correspondu
ensemble; ils ne se sont, je crois
,
jamais
vus, ni en France
,
où Robertson n'est pas venu,
ni en Angleterre, où M. Suard alla trois fois.
On a regret que, soit en France, soit en Angleterre
,
ils n'aient pas vécu quelque temps ensemble
comme deux frères, eux dont les réputations
sont comme fraternelles.
Le nom de Fergusson, si justement célèbre
dans l'école écossaise
, n'est pas cité davantage
parmi les hommes illustres du dix-huitièmesiècle
qui ont séjourné ou voyagé parmi nous.
Celui qui parut immédiatement après Hume
n'était pas son disciple ; il ne pouvait l'être de
personne au monde : il était sou ami. C'est Smith
qui fut le témoin le plus admis à la longue agonie
de Hume
,
qui lui ferma les yeux.
La visite de Smith est la plus glorieuse qu'ait
reçue la France. Smith a laissé plusieurs écrits
qui ne sont que des morceaux, et deux grands
ouvrages : les morceaux sont les Considérations
sur l'origine et la formation des langues ; un
Essai de l'histoire de l'astronomie ; un autre
Essai de l'histoire de la métaphysique; un troiHISTORIQUES.
177
sième de l'histoire de la logique ; les deux ouvrages
sont la Théorie des sentimens moraux,
et le Traité de laformation et de la circulation
des richesses. Dans les morceaux comme dans les
ouvrages éclate en traits lumineux la supériorité
du génie et de l'analyse
, son instrument favori.
Cependant, non pour affaiblir en rien l'éclat
de ce nom anglais qui ajoute à toutes les illustrations
de l'Angleterre , mais pour établir encore
une fois, par les faits les plus certains, les analogies
des deux philosophies, anglaise et française,
sur'lesquelles nous fondons tant d'espérances
pourle monde, je me crois obligé de remarquer,
de noter même combien Smith a profité ou pu
profiter de notre philosophie.
Les Considérations sur les langues ont été
évidemment provoquées par celles de Condillac,
de Diderot et de Jean-Jacques. Elles sont presque
toutes conformes ou analogues à celles de
l'abbé Coppineau, si dignes d'être toujours méditées
partout où l'on parle et où l'on écrit.
Cette cause à laquelle Smith attribue etle commencement
et tous les avancemens de l'astronomie
, l'inquiétude et le.tourmentde l'imagination
jusqu'à ce qu'elle soitpleinement satisfaiteparla
manière dont ellefaitnaître lesphénomèneles uns
des autres, cette même cause est précisément
II. 12
178 MÉMOIRES
celle qui mit en mouvementtout le génie de Descartes
; elle précipita dans beaucoup d'erreurs ce
génie trop ardent ; mais toutes ses erreurs étaient
sur le chemin de la vérité; il suffisait de les écarter
pour trouver les vraies lois du mouvement,
celles de la pesanteur et des phénomènes célestes.
Le principe universel de Smith dans la Théorie
des sentimens. moraux , LA SYMPATHIE, cette
disposition physique et générale à souffrir des
maux, à jouir des biens dont nous ne sommes
que les spectateurs, est nettement aperçue et
développée dans plusieurs de nos livres de métaphysique
,
de morale et de goût; elle se montre
avec éclat dans le caractère même de la nation
française
,
qui n'est la plus sociable de toutes,
et la plus voisine de toutes les vertus morales,
malgré tous ses défauts, que parce qu'elle est,
celle où la sympathie exerce son plus grand empire.
Il n'y a pas jusqu'à notre fureur d'imiter
qui ne nous vienne de la sympathie. Heureusement,
pour l'esprit humain
,
qu'en imitant nous
perfectionnons;
Le principe de la division du travail, qui
n'est pas , comme on l'a dit, la base, mais l'une
desbases du chef-d'oeuvre de Smith, ce principe,
dont les applications sont si vastes, brillait déjà
dans l'article ART de notre Encyclopédie
,
dans
HISTORIQUES. 179
les mêmes termes, avec moins de détails de commerce
, mais avec une fécondité qui s'étendait à
tous les travaux.
Le mépris profond de Smith pour toutes les
routines mercantiles et politiques
, pour ce génie
étroitdes puissances, des ministreset des douanes,
qui ne savent élever sur la terre que des barrières
et décréter que des prohibitions; ce mépris était
depuis long-temps le même dans nos économistes
; ilsne donnaient pas la même force à leurs
raisons, mais leurs raisons étaient les mêmes :
ils les faisaient sortir, comme Smith , des faits et
des expériences de l'industrie et du commerce du
globe. La profonde étude faite par Smith de
la théorie des économistes français, et son analyse
qui ébranle plutôt qu'elle ne renverse quelques
points de leurs doctrines, sont deux preuves de
la haute estime qu'il leur accordait, et des lumières
qu'il y avait puisées ; Smith ne substitue
aucune théorie générale de l'impôt à leur théorie
de l'impôt unique ; pour oser en tracer une ,
il a
trop senti que le budjet de l'Angleterre a besoin de
percevoir des taxes sur les terres, sur l'industrie
et sur le commerce de l'univers ; mais l'impôt
unique des économistes, vérité ou paradoxe , est
et sera éternellement la théorie la plus digne de
toute l'attention et de toute l'application de l'es180
MÉMOIRES,
prit humain. Si dans les remuemens et dans les
déplacemens, peut-être prochains, des populations
du globe
,
parmi les peuples tourmentés
de l'Europe qu'appellent tant de magnifiques et
fertiles déserts du nouveau monde, il s'en rencontre
un ou deux qui comprennent assez bien
ces théories pour les établir avec courage et avec
prudence, ces deux peuples enfans deviendront
les modèles du vieux monde, et le vieux monde
se rajeunira.
Le livre de Smith a été mis tout de suite en
France
,
il reste encore fort au-dessus de tous
les livres d'économie politique ; il est, hors des
mathématiques
,
la plus magnifique application
de l'analyse, de cet instrument dont les déclamateurs
veulent toujours faire un instrument de
dommage
, presque de mort, et qu'il faut toujours
leur présenter comme l'unique instrument
par lequel peuvent être répandues sur toutes les
idées dé l'entendement, sur tous les intérêts de
l'humanité, sur tout ce qui peut perfectionner
l'homme et son existence, ces lumières qui donnent
à tout la vie et la fécondité.
On a dit que, si le bonheur du genre humain
pouvait naître d'un poëme ,
il naîtrait du Télémaque.
C'eût été vrai, je le crois, dans ces âges
reculés du monde
,
dans ces siècles moitié fabuHISTORIQUES.
181
leux ,
moitié historiques, où les peuples étaient
plus gouvernéspar l'imaginationque par la raison
et le calcul ; où les premiers besoins de la vie
et ses premièresjouissances étaient quelques sentimens
du coeur et quelques arts qui peignent
ces sentimens. Tout est changé; la vie du genre
humain ne peut plus être ni héroïque ni pastorale
; le sceptre du monde est dans les mains des
arts mécaniques
,
des sciences et de l'industrie ;
l'industrie
, avec l'analyse qui lui soumet les lois
et les forces de la nature, peut seule fournir
désormais aux immenses besoins des nations.
Les beaux-arts présideront toujours aux fêtes de
la vie ; ils ne président plus à la vie elle-même ;
leur gloire est d'embellir la raison ; ils ne peuvent
plus en usurper le trône. Le bonheur du
genre humain ne peut naître désormais que des
livres comme celui de Smith, de ceux où l'analyse
,
maniée avec la même dextérité, la même
précision et la même étendue, fera, de tous les
hommes qu'elle aura éclairés, une confédération
de chefs d'ateliers qui n'auront pour ouvriers que
les élémens, et de souverains qui sauront établir
partout l'ordre
, pour ne donner nulle part des
ordres.
C'est évidemment le but de Smith, qui était
loin d'être un enthousiaste, et qui, pour ne pas
182 MÉMOIRES
compromettre la raison
,
cachait péniblement
son éloquence
, toujours prête à échapper et à
éclater. M. Suard, à qui l'enthousiasme était
également suspect, aperçut promptement ce
but et dans les ouvrages et dans la conversation
de Smith.
C'est, depuis Bacon et son Règne de la nature
, le but de tous les grands esprits de l'Angleterre
: et le but auquel de tels hommes tendaient,
M. Suard était loin de penser qu'il fût
impossible de l'atteindre. Ce fut lui qui traduisit
le premier et fit imprimer dans l'Encyclopédie
méthodique le morceau sur l'origine et laformation
des langues. Peu content de la traduction
de la Théorie des sentimens , par Blavet, et
de celle de l'ouvrage sur la formation et la circulation
des richesses, par Roucher, il fut plusieurs
fois au moment d'en entreprendre de nouvelles
, et rendit grâce à madame de Condorcet
et au comte Garnier, dont les traductions excellentes
le dispensèrent de paraître encore devant
le public comme simple traducteur.
Je dois pourtantle dire ; parce que cela est vrai
et parce que cela peut être utile, son admiration
pour le grand livre de Smith était mêlée de blâme
et de censure. Il le trouvait difficile à lire ; il
soupçonna qu'il avait été peu lu en entier en
HISTORIQUES. 183
France, où l'on commenceplus de lecturesqu'on
n'en achève.
Ce n'est pas, ajoutait M. Suard, que ses expressions
ou ses phrases soient jamais obscures; mais
il en a trop ; il veut trop donner toute l'évidence
géométrique à l'exposition de ses doctrines et à
leurs applications. Il n'a pas assez remarqué que ,
dans les démonstrations des Euclides, dont il
prend la méthode, quoique les déductions soient
nombreuses et lentes, arrivées au terme, quelque
longue que soit la chaîne
,
elles se réduisent
toutes, au fond, à une seule idée
, parce que
toutes sont identiques, et qu'elles ne chargent
pas plus la mémoire et l'intelligence que s'il n'y
en avait qu'une ; mais qu'il n'en est pas ainsi des
vérités de l'ordre physique
, et surtout de l'ordre
moral ; qu'elles sont rarement composées d idées
identiques; qu'elles le sont presque toujours d'idées
simplement analogues, dont on peutformer
des groupes et des faisceaux
,
mais qu'on ne peut
pas réduire à de véritables unités, à des unités
simples
,
fractionnaires ou collectives ; qu'après
comme avant leur solution, de tels problèmes
tiennent donc une grande place dans la pensée;
qu'ils la fatiguent jusqu'à l'extrême lassitude si
l'on fait entrer dans les démonstrations tout ce
qui peut y entrer, si on ne se borne pas à choisir
184 MÉMOIRES
parmi les idées analogues celles qui dominent, et
qui reçoivent, sans art oratoire
,
des expressions
éclatantes; si, en un mot, on veut tout dire au
lieu de toutfaire penser.
Il est tellement vrai, disait encore M. Suard,
qu'il faut tout faire sentir et non pas tout démontrer
dans les vérités morales
, que, par un
instinct qui gouverne les méthodes et ne s'enlaisse
pas gouverner, à mesure que les esprits
s'enrichissentde vérités de cet ordre, les langues
se resserrent et deviennent elliptiques : les ellipses
sont, pour ainsi dire , l'algèbre moral des
langues ; c'est par cette espèce d'algèbre
, c'est
par des ellipses, comme on en trouve à chaque
ligne dans Tacite et dans Montesquieu, et par des
tableaux comme on en a essayé pour l'Encyclopédie
et pour l'Economie politique
, que l'esprit
humain parviendra à créer les véritables lois de
tout l'ordre social, comme il est parvenu par
l'algèbre des mathématiques à calculer l'harmonie
et les accords des sphères célestes.
Ce que disait M. Suard il y a plus de trente ans,
en ne rendant compte que de ses propres impressions
, M. Douglas Stewart, disciple et ami de
Smith, son successeur dans le professorat à Glascow,
l'a dit aussi depuis, ou l'a fait entendre.
Plus on aura lu et médité ce chef-d'oeuvre de
HISTORIQUES. 185
Smith, plus on sera pénétré de la justesse de ces
observations; mais cette critique ne sera aussi
utile qu'elle est fondée qu'alors qu'un extraittrèsbien
fait de ce magnifique ouvrage rendra un
si vaste dépôt de vérités importantes plus facile,
à saisir et à retenir, en les resserrant et en les
rapprochant davantage, en élaguant cette surabondance
de preuves que des scrupules géométriques
ont prodiguées dans les démonstrations.
Si, au lieu de considérer les ouvrages comme
des titres de gloire de leurs auteurs, on les considérait
comme les foyers de lumière de la raison
humaine, les vrais talens s'appliqueraient plus à
perfectionner les grands monumens de la philosophie
qu'à les multiplier; les livres moins nombreux
mériteraient moins le reproche que leur
fait Salomon d'être une grande affliction de l'esprit.
Tout ce qu'il serait bon de savoir serait
dans un petit nombre de volumes délicieux àlire.
M. Douglas Stewart, dont nous n'avons que
prononcé le nom, est le dernier écrivain renommé
de l'école écossaise que M. Suard a
connu à Paris, qu'il a vu souvent dans son salon,
et quelquefois dans sa petite maison de campagne
à Fontenai-aux-Rpses. La métaphysique
de M. Stewart, la même essentiellement que
186 MEMOIRES
celle de Locke et de Smith, rendue plus lumineuse
par les nombreuxexemples tirés des sciences
physiques et morales, était singulièrement
du goût de M. Suard ; elle le consolait des conquêtes
de la métaphysique de Kent, si opposée
presque en tout à celle qui a prévalu en Angleterre
et en France, avec tant de gloire pour ses
fondateurs, et tant d'avantages pour toutes les
sciences.
L'époque la plus favorable, et peut-être la
seule très-propre à observer l'entendement humain
pour en écrire la vraie histoire, est celle
où beaucoup de grandes vérités ont été découvertes
par le hasard, par des expériences, par la
méditation, et où d'antiques erreurs et des systèmes
savans ou ingénieux disputent pourtant
toujours l'empire de l'esprit humain à la bonne
philosophie. C'est alors que, portant tour à tour
les regards des erreurs aux vérités, et des vérités
aux erreurs, on aperçoit plus facilement et plus
sûrement de quel usage de nos facultés intellectuelles
dérivent les unes et les autres, quelle direction
méthodique nous devons donner à nos
esprits pour éviter en tout ce qui est faux, pour
atteindre en tout le vrai, lorsqu'il n'est pas hors de
la portée de tous nos sens, et de toutes les combinaisons
de nos expériences et de nos réflexions.
HISTORIQUES. 187
Depuis Bacon, c'est précisément dans cet état
qu'est l'esprit humain; et c'est dans cet état que
M. Stewart l'a saisi pour le peindre.
La Providence a voulu que cette révolution
fût contemporaine de celles qui appellent toutes
les nations à la liberté ; la liberté même la plus
étendue et la mieux réglée
,
pourrait trop peu
de chose encore pour la félicité générale des
peuples
, sans la souveraineté de la raison la
plus saine et sans le secours des forces de la
nature conquises et asservies à l'homme par la
physique.
Les jours sont arrivés où va s'accomplir la
maxime de l'antiquité, les hommes ne seront
heureux que lorsque les rois serontphilosophes
ou les philosophes rois. Les rois et les peuples
libres et éclairés vont porter la philosophie dans
les lois et sur les trônes, et c'est ainsi qu'il faut
entendre l'axiome.
M. Suard s'inquiétait un peu, mais ne s'alarmait
pas beaucoup des querelles entre la philosophie
allemande et la philosophie anglaise et française
; il remarquait d'abord que la philosophie
allemande est presque aussi stérile en erreurs
qu'en vérités; que ses formes syllogistiques et
scolastiques la rendent très-peu contagieuse pour
le vulgaire
,
c'est-à-dire, pour l'esprit humain,
188 MÉMOIRES
qui ne reconnaît la vérité qu'aux formes pures
et aux clartés soudaines qui en sont le signalement;
qu'elle ne peut guère former de prosélytes
que parmi quelques têtes assez fortes pour
tourner incessamment dans le cercle de trois
on quatre antiques et profondes méprises, sans
avoir, dans ces éternels tournoiemens, des vertiges
et des syncopes ; que ces, mêmes têtes,
lorsqu'elles sortent de ce cercle où un laborieux
exercice les a fortifiées encore davantage
,
déploient
sur d'autres sujets une vigueur dont des
vérités utiles profitent. Il remarquait enfin qu'en
France même des esprits naturellement lumineux,
et auxquels il faut beaucoup d'art pour
cesser de l'être, avaient embrassé cette philosophie;
qu'on pourrait, avec eux, entrer avec
honneur en lice devant lés nations pour discuter
à quelle philosophie appartient de droit éternel
le sceptre de l'esprit humain, et que la querelle
ne tarderait pas à tomber dès qu'elle deviendrait
comme un combat en champ clos entré les
forts et les forts, entre les ames vraies et les ames
vraies.
M. Suard ne doutait pas que M. Douglas
Stewart, dont il estimait toujours davantage
les ouvrages et la personne , ne se présentât
à la barrière de ces tournois avec la modestie
HISTORIQUES. 189
et la confiance des champions de la raison humaine.
Gibbon n'était pas Ecossais; mais son Histoire
de la Décadence et de la Chute de l'Empire
Romain est bien de l'école écossaise. Le goût
de M. Suard, sévère parce, qu'il était délicat,
trouvait cependant que Gibbon différait des premiers
maîtres de cette école par une élégance
de style qui devenait un défaut en allantjusqu'à
la parure. Il jugeait encore que, quoique le sujet
soit très-vaste, l'ouvrage qui a dix-huit volumes
in-8°. pouvait et devait être moins long. Gravina
a tracé de tous les siècles de l'Empire, un tableau
en moins de deux cents pages; Montesquieu,
un tableau de la République et de l'Empire en un
petit volume in-12 : ce sont, pour ainsi dire,
deux glands ; mais où était tout ce chêne immense
dont Gibbon a si pompeusement développé
et étalé toutes les branches et tous les rameaux.
Ces défauts furent à peine sentis dans le
premier volume traduit par M. Septchêne ; ils
sont aussi très-peu sensibles dans la dernière édition
française de tout l'ouvrage, à laquelle l'éditeur
a ajouté des notes, mais qui l'enrichissent
plus qu'ils ne l'allongent; et ce grand ouvrage ,
qui manquait aux nations modernes pour lier
leur histoire à celle de l'antiquité, ce beau mo190
MEMOIRES
nument de l'alliance la plus heureuse de la plus
vaste érudition et d'une philosophie saine et courageuse
,
était du petit nombre de ceux qui faisaient
préférer à M. Suard la manière dont
Montesquieu
,
Voltaire et les historiens écossais
ont conçu et écrit l'histoire, à celle des Tacite
même, des Tite-Live et des Thucydide. Il différait
totalement sur ce point de l'abbé de Mably ;
et, après la publication de la Manière d'écrire
l'Histoire, il faillit s'engager entre eux une discussion
que l'abbé de Mably aurait pu rendre
plus vive que polie. M. Suard sentait que les anciens
étaient plus coloristes, plus grands peintres;
mais il croyait que l'histoire, nommée par les
anciens eux-mêmes L'INSTITUTRICE DE LA VIE ,
magistra vitoe, devait offrir plus de lumières
que de couleurs
, et plus de leçons solides que
d'événemens disposés comme pour le théâtre.
Gibbon est, après Hume, celui de tous les écrivains
anglais quia le plus séjourné en France; il
n'entendait pas seulement notre langue, il la parlait
avec facilité, il l'écrivait avec assez de correction
et d'élégance. C'est en français qu'il faisait
assez souvent ses extraits
,
qu'il se rendait
compte de ses lectures, de ses jugemens sur les
anciens, de tout ce qui lui fournissait les matériaux
de son histoire. Mais ce n'est pas en
HISTORIQUES. 191
France qu'il l'a écrite ; il préféra pour son cabinet
le pays de Vaud et Lausanne. C'est sur les
bords du lac de Genève qu'il avait connu l'amour;
ce fut là qu'il travailla à sa gloire.
Paris avait trop de séductions pour lui ; et il
paraît qu'il avait aussi de sa personne une opinion
assez avantageuse pour être persuadé que les séductions
devaient le chercher. Un mari qui alla
se coucher tranquillementen le laissant seul avec
sa femme lui parut un fou et un insolent : il prit
cette sécurité pour une injure.
Un coup d'oeil jeté sur le portrait en découpure
d'Edouard Gibbon, et fait par madame
Brown, prouve assez bien que les femmes ne le
voyaient pas d'un autre oeil que les maris. Cette
caricature est si ingénieusement saisie et si ressemblante
,
qu'elle est un chef-d'oeuvre dans le
genre des portraits.
L'auteur de la grande et superbe Histoire de
l'Empire Romain avait à peine quatre pieds sept
à huit pouces ; le tronc immense de son corps
à gros ventre de Silène était posé sur cette espèce
de jambes grêles qu'on appelleflûtes; ses pieds,
assez en dedans pour que la pointe du droit pût
embarrassersouvent la pointe du gauche, étaient
assez longs et assez larges pour servir de socle à
une statue de cinq pieds six pouces; au milieu
192 MEMOIRES
de son visage, pas plus gros que le poing, la racine
de son nez s'enfonçait dans le crâne plus profondément
que celle du nez d'un Kalmouck, et
ses yeux, très-vifs mais très-petits, se perdaient
dans les mêmes profondeurs; sa voix, qui n'avait
que des accens aigus, ne pouvait avoir
d'autre moyen d'arriver au coeur que de percer
les oreilles. Si Jean-Jacques avait rencontré
Gibbon dans le pays de Vaud, il est à croire qu'il
en eût fait un pendant de son portrait si piquant
du juge mage. M. Suard, qui aimait si peu et à
voir et à faire surtout des caricatures
, peignait
souvent M. Gibbon, et toujours comme madame
Brown.
Ils devaient se rencontrer Souvent dans le
monde, et surtout chez M. et madame Necker,
où Gibbon était comme établi; mais, de tous les
écrivains illustres de l'Angleterre, Gibbon est
celui avec quiM. Suard a eu le moins de rapports.
L'Italie, que les usurpations ont tant morcelée
, mais où les usurpateurs, et même les tyrans,
ont toujours
, pour leurs plaisirs
,
fourni
quelque aliment à ces flambeaux des arts et des
sciences allumés pour éclairer les peuples dans
les routes de la civilisation; l'Italie, au dix-huitième
siècle, n'était pas moins attentive que l'Angleterre
aux progrès des lumières en France, à
HISTORIQUES. 193
cet essor des esprits qui n'étaient si audacieux
que parce qu'ils étaient dirigés par des méthodes
plus circonspectes et plus sûres. Dans les siècles
précédens, l'Italie fut plus visitée par la France
que la France par l'Italie ; on vit alors les noms
illustres de l'Italie et les noms illustres de la
France, en nombre égal au moins ,
les uns chez
les autres. Ce n'était ni nos monumens antiques,
ni notre ciel, ni nos arts, quoique très-dignes
de leurs regards, qui attiraient chez nous les Italiens
,
c'étaient nos sciences et nos philosophes
qui leur imprimaient des caractères si nouveaux,
c'étaient des pensées fécondes en espérances
pour les générations futures de toutes les nations.
Deux ouvrages périodiques avaient puissamment
contribué à ouvrir de nouvelles communications
littéraires et philosophiques entre ces
deux beaux pays : le Journal étranger, c'est-àdire
de l'Europe, rédigé à Paris avec tant de goût
et tant de talent par M. Suard et l'abbé Arnaud,
et le Café, rédigé à Milan avec non moins de
succès par le marquis de Beccaria
,
le marquis
de Véry, et des collaborateurs choisis par eux
et dignes d'eux. Les articles du Journal étranger
passaient souvent dans le Café, ceux du Café
dans le Journal étranger. Jamais les idées nou-
II. 13
194 MÉMOIRES
velles n'avaient eu au loin une circulation aussi
rapide.
Mais on se contentait moins encore en Italie
qu'ailleurs de lire nos auteurs vivans, on voulait
lesvoir et les entendre. Nulle part, en effet, on ne
dutêtre plus sûr que les presses n'imprimaientpas
tout ce quelesplumesécrivaient, et que les piurnes
né disaient pas tout ce que pensaient les esprits.
La politique des cours italiennes, douées à
un si haut degré du sentiment exquis des convenances
, choisissait avec sagacité
, pour ses
ambassadeurs et pour ses envoyés en France ,
des hommes aussi capables de représenter dignementl'Italie
dans un congrès de philosophes
que dans un congrès de ministres. Tel était ce
marquis de Caraccioli, devenu si promptement
l'ami de d'Alembert, et pour leur vie entière ;
ce diplomate dont les bons mots, répétés dans
toute l'Europe, étaient la raison rendue gaie et
piquante.
L'abbé Galiani, que je sache, n'avait d'autre
missionque celles qu'il s'étaitdonnéesà lui-même;
et il en remplissait trois ou quatre avec des talens
ou avec des succès, au moins
,
dont on a voulu
faire des prodiges, celles &improvisateur éloquent,
de commentateur de très-bon goût, de
bouffon, et d'homme de génie.
HISTORIQUES. 195
Il est certain qu'il étonnait, même des hommes
supérieurs ; mais il est à croire que l'étonnement
n'allait jusqu'à l'admiration, que par quelque
prestige. Il pouvait y en avoir un, d'abord, dans
son extrême petitesse ; c'était un nain ; et tout
ce qui est d'un hommedans un nain, on l'admire
facilement à la cour des philosophes comme à la
cour des princes.
L'effet le plus incompréhensible de ces improvisations
de Galiani, est ce qu'en dit l'abbé Morellet
: il les admire et les rapproche de celles de
Buffon. Il y a là deux erreurs, l'une de goût,
l'autre de fait. Jamais un homme ne fut plus différent
de lui-même que Buffon quand il écrivait
et quand il parlait. Dans la conversation, où il
faut bien qu'on improvise, son langage, même
sur des objets qui auraient pu l'élever, était familier
comme celui d'un bourgeois de la rue
Saint-Denis. On en citait des traits qui amusaient
beaucoup. II semblait se soulager de la magnificence
de son style : il laissait flotter à terre les
cordes de son arc détendu. L'abbé aura pris ses
récitations pour ses improvisations. Avant d'être
mis sous les presses de Pankouke, les ouvrages
de Buffon étaient imprimés avec la même exactitude
dans sa mémoire ; il pouvait réciter et il
récitait, d'un bout à l'autre
, sa Théorie de la
196 MÉMOIRES
terre, son Discours sur le style, ses Époques de
la nature. Certes, de telles improvisations ne
sont pas dans les facultés humaines.
Pour les Commentairesde Galiani sur Horace,
ils sont plus d'un érudit que d'un homme de goût ;
et l'érudition de cet abbé n'aide pas à mieuxsentir
des vers lyriques, comme celle d'Heinneccius,
par exemple, à mieux sentir tout le génie des
lois, de l'éloquence et de la morale de l'antique
Rome. M. Suard, qui le premier avait fait connaître
ces commentaires, s'était beaucoup attaché
à leur réputation : il les aimait en homme
qui avait assisté à leur naissance.
Quant au titre d'homme de génie
,
il ne peut
avoir été décerné à l'abbé Galiani que pour ses
Dialogues sur le commerce des blés ; et il est
vrai qu'en lisant ces dialogues
, on y trouve tant
de sortes d'esprit, une si grande étendue et une
si grande variété de connaissances sur le sujet
qu'il traite ; l'histoire ancienne et l'histoire moderne,
dans leurs relations avec la subsistance
des peuples, sont tellement familières à l'auteur,
jusque dans leurs moindres détails; l'analyse
des Newton et celle des Locke paraissent avoir
si peu de secrets ignorés de cet italien, qui écrit
notre langue comme si elle était sa langue maternelle
; il est si habile ou si adroit à opposer
HISTORIQUES. 197
à l'évidence même des nuages qui semblent colorés
ou éclairés par elle ; la forme du dialogue,
enfin, rend la discussion tantôt si vive par des questions
et par des réparties qui se croisent comme
des éclairs ; tantôt si animée par des développemens
d'idées, où la logique toute seule ressemble
beaucoup à l'éloquence
, que la réunion de toutes
ces qualités apu être prise' aisément pourcelles qui
élèvent l'esprit et le talent au rang du génie.
Elle fit cette impression sur Diderot ; elle ne
trompapoint de même M. Suard.
. Qu'est-ce, en effet, que le génie ? la faculté de
démêler et de saisir
, au milieu des ténèbres, des
vues nouvelles, des vérités importantes pour le
genre humain.
Or
, parmi tant de vues distinguées de Galiani,
il n'y en a pas une de nouvelle ; et toutes
celles qu'il réunit, loin d'établir des vérités importantes,
en ébranlent ou en obscurcissent beaucoup.
L'abbé Morellet répondit sans dialogue aux
dialogues de l'abbé Galiani ; c'est son meilleur
ouvrage; c'est un chef-d'oeuvre d'analyse; il n'obtint
aucun succès. C'est que l'analyse y est seule :
il lui aurait valu des triomphes et des couronnes
chez des peuples assez instruits pour voir la vérité
où elle est, où on la fait toucher au doigt, pour
198 MÉMOIRES
la préférer aux ornemens de style, qui la couvrent
au lieu de la montrer.
Cependant, car il ne faut pas se dissimuler la
faible et déplorable nature de nos esprits, l'analyse
, c'est-à-dire la raison, est bien ce qu'il y
a de plus nécessaire ; mais, faits comme nous
sommes, elle n'est pas ce qui est seul nécessaire
pour nous : orner le vrai, c'est le gâter ; mais le
vrai a des beautés et des grâces qui lui sont
propres : elles sont une partie de sa démonstration
et celles qui le font le plus aimer.
Un autre Italien
,
très-original aussi, qui étudia
toute sa vie la médecine, et ne la pratiqua
jamais; qui avait tout le génie d'Hippocrate
, et
presque autant d'incrédulité que Montaigne et
Molière ; Gatti eut aussi beaucoup de célébrité
dans Paris. Elle ne s'est pas conservée aussi bien
que celle de Galiani, quoiqu'elle eût quelques
titres en commun avec celles de Voltaire et de
lady Montaigne. Gatti contribua à répandre en
France la pratiquede l'inoculation, découverte si
utile avant celle de la vaccine ! et son petitvolume
sur l'inoculation paraît fort supérieur à tout ce qui
a été écriten Europe sur cette matière, qui ouvrait
comme un Nouveau-Monde à la médecine. A
propos de cette manière de donner une maladie
pour préserver de ses plus affreux ravages, Gatti
HISTORIQUES. 199
traite de tous les poisons, des phénomènes si étonnans
de leurs différentes actions sur différens organes
de la la vie, des virus et des causes des épidémies,
qui ne sont que des poisons encore; et
l'on croit lire des expériences faites par Sydenham,
méditées et écrites par Bacon.
Gatti'avait pour M. Suard, qu'il connaissait à
peine, une amitié semblable à celles qui naissent
dans l'enfance pour durer toute la vie. Il disait de
madame Suard : C'est la seule jolie femme dont
je n'aiejamais été amoureux, et une de celles
que j'ai le plus aimées. La philosophie et la
médecine de Gatti étaient naïves : c'est le mot
par lequel les caractérisait M. Suard; et il ajoutait
: C'est Gatti qui aurait dû être le médecin
de Molière. Je ne saispas si Gatti serait devenu
plus incrédule ; je suis sûr que Molière serait
devenu plus croyant.
L'incrédulité de Gatti à la médecine n'était
pourtant que cette parfaite justesse de l'esprit
qui ne permet pas à la confiance d'aller au-delà
de la science. Des plaisanteries plutôt que des
raisonnemens avaient pu la faire croire plus
grande. Au sujet, par exemple, des classes des
maladies trop multipliées, suivant lui, par Sauvages,
il lui échappa un jour, qu'il avait une classification
bien plus courte et plus complète, qu'il
200 MÉMOIRES
n'en reconnaissait que de deux classes, celles
dont on ne meurtpas, et celles dont on meurt.
Cette manière originale de voir; sa disposition
constante à lire très-peu et à beaucoup regarder
de ses yeux; son séjour assez long à Constantinople
et sur les bords de lamer Noire, lui avaient
donné une foule d'opinions qui paraissaient d'abord
très-bizarres , et qui le paraissaient moins
dans la réflexion. Sans du tout se rapprocher,
par exemple, des paradoxes de Jean-Jacques
sur les arts et les sciences, il était profondément
convaincu que, dans leur état actuel, les
arts et les sciences donnent aux peuples de l'Europe
plus d'orgueil que de bonheur, et que les
esclaves de l'Asie, affranchis de tant d'études
confuses qui fatiguent et troublent plus le jugement
qu'elles ne le guident, apprennent par le
seul bon usage de leurs sens à mieux jouir de la
vie et à moins redouter la mort. Il mettait en
parallèle la vie d'un Européen riche et savant,
courant, dans les grandes capitales, de biblion,
thèque en bibliothèque, de cercle en cercle, d'académie
en académie, de spectacle en spectacle ;
et celle d'un Turc, incapable de toutes ces jouissances
,
étendu sur des coussins, en présence de
la mer Noire étincelante de tous les rayons de
l'astre du jour; nourrissant les feux de sa vague
HISTORIQUES. 201
imagination par tous les feux du mocka le plus
exquis ; environné de cassolettes qui lui envoient
d'un peu loin tous les parfums de l'Orient ; d'esclaves
charmantes qu'il aime juste assez pour
qu'elles lui donnent beaucoup de plaisirs et pas
un seul tourment ; partageant ses regards entre
l'Europe, l'Afrique et l'Asie, toutes trois sous
ses yeux qu'il laisse errer sur les plus magnifiques
tableaux de la création, pour les élever
ensuite sur la voûte des cieux où il cherche le
créateur des mondes, auquel il n'adresse qu'un
seul mot de prière , ALLAH ! et une telle journée
, que tant de Turcs se procurent si souvent,
si aisément
,
paraissait à Gatti renfermer plus
de secrets et plus de moyens de bonheur que n'en
peuvent trouver les Européens dans ce qu'il
appellent exclusivement les jouissances de l'esprit,
du goût et de l'âme, et qui ne sont pour
le plus grand nombre que les tourmens de leur
vanité et de leur pensée. Je croirai, ajoutait
Gatti, aux félicités de votre civilisation et à son
perfectionnement lorsque l'Europe ne sera plus
couverte de ronces, de rustres, de pédans et de
faux esprits.
Ces paroles de Gatti ne pouvaient pas humilier
beaucoup l'orgueil de l'Europe ; elles lui laissaienttoutesles
espérancesconçues depuis Bacon,
202 MÉMOIRES
GaliléeetDescartes; elles faisaientsentir plusvivementle
besoin et l'émulation de les remplir toutes.
L'Italie, qui seule, au quinzième siècle, avait
ouvert la carrière de l'érudition et celle des arts,
concourait avec la France, au dix-huitième, à
tous les progrès de la philosophie morale et
sociale. Le marquis de Beccaria et le marquis de
Véry
, jeunes encore, et déjà placés au premier
rang des philosophes, vinrent ensemble à Paris,
comme de toutes les parties de la Grèce les
sages se rendaient aux banquets de Thèbes, de
Corinthe et d'Athènes, devenus de grands objets
dans l'histoire des siècles et de la raison humaine
.
Unis par une amitié qui rappelait celle
de Montaigne et de La Boëtie, de Véry et Beecaria
s'étaient partagé, entre leurs travaux et
leurs talens, les questions dé l'économie politique
excelles de l'administration de la justice
criminelle, c'est-à-dire tout ce qui intéresse le
plus directement la sûreté, la liberté et la prospérité
des peuples. C'estl'abbéMorellet et M. Suard
qui avaient eu avec eux le plus de correspondances
, et ils furent encore ceux de nos hommes
de lettres qui vécurent à Paris dans le commerce
le plus intime avec ces deux illustres Italiens : ils
étaient illustres, et ils étaient aimables; sur leurs
traits, dans leurs manières et dans leur langage,
HISTORIQUES. 203
saillaient et respiraient la grâce française et la
grâce italienne.
On racontait d'eux, dans nos cercles, que trois
sentimens remplissaient toute leur âme et faisaient
toutes leurs destinées ; leur amitié réciproque;
un amour constant pour des femmes
moins jeunes qu'eux ; et le dévouement de leurs
pensées aux droits et au bonheur du genre humain.
On les croirait, disait mademoiselle de
Lespinasse, de très-grands seigneurs qui se sont
faits hommes pour découvrir des vérités utiles
à la terre , etprofesseurspour les faire adorer
ou pardonner en les rendant aussi aimables
qu'eux-mêmes.
L'abbé Morellet et de Véry, tête à tête, parlaient
surtout d'économie politique; et quoique
la conformité de leurs principes rendît entre eux
la dispute presque impossible, l'éternité se serait
abrégée pour eux dans ces entretiens, sans la ressource
de la dispute.
Quand Beccari et M. Suard interrompaient le
tête-à-tête,la jurisprudence criminelle de l'Angleterre,
de la France et de l'Italie, comparée aux
principes et aux vues du Traité des Délits et des
Peines; les différencesles plus singulières et, les
plus notables du goût littéraire des trois nations,
rapprochées entre elles et considérées sous les
204 MÉMOIRES
points de vue des Recherches sur le Style, autre
ouvrage de Beccaria
,
ouvraient des champs
bien plus vastes aux conversations des quatre
philosophes ensemble.
Il est vrai, pourtant, que ce qui fixa presque
exclusivement l'attention et l'intérêt de cette capitale
tant que les deux voyageurs s'y arrêtèrent,
ce furent l'ouvrage et l'auteur du Traité des
Délits et des Peines; tous ceux qui avaient l'auteur
sous les yeux sentirent le désir et le besoin
de relire l'ouvrage : l'ouvrage était sur toutes les
cheminées des salons que fréquentait l'auteur ;
et c'est ainsi qu'en France les attentions délicates
d'une politesse flatteuse ont servi plus d'une
fois à la récompense dés talens sublimes et à la
propagation des lumières.
Ce fut alors surtout que le TRAITÉ DES DÉLITS
ET DES PEINES excita dans les coeurs ce doux
frémissement par lequel les âmes sensibles répondent
à la voix du défenseur de l'humanité;
c'est alors que ce frémissement pénétra jusque
dans les âmes fermées à la pitié par la morale
des lois ; les nations, les siècles et leur justice
comparaissent, dans ce livre de quelques pages;
la philosophie la plus touchante, quoique la plus
haute, les invite et les oblige à rendre compte
de ces formes de procédure couvertes du même
HISTORIQUES. 205
secret et des mêmes ténèbres que les vols et les
assassinats ; de ces tortures atroces employées
comme interrogatoires , puisqu'on leur donnait
le nom de questions; de ces. affreux supplices,
la potence et la roue, infligés également au domestique
qui a volé vingt écus à son maître et à
celui qui l'a égorgé dans son lit; de ces échafauds
toujours sanglans, et qui semblent dressés pour
accoutumer au meurtre plus que pour en détourner
; de cette foule de crimes imaginaires, tels que
la magie et l'hérésie, dont les accusations pouvaient
n'avoir pas plus de bornes que le soupçon
et l'imagination, précisément parce qu'ils n'avaient
aucune réalité. On pouvait croire, en
lisant le Traité des Délits et des Peines, que la
justice, exilée aux cieux, en était descendue sous
les traits de Beccaria pour renverser elle-même
les temples et les lois qui portaient son nom, et
qui ressemblaient bien plus aux temples, aux
cultes et aux divinités de la Tauride.
La philosophie de Beccaria s'élevait bien plus
haut encore lorsqu'elle contestait aux sociétés humaines
le droit d'établir dans leurs codes la peine
de mort ; lorsqu'elle faisait de la grandeur des
crimes la mesure de la force que devaient avoir
les preuves par leur nombre et parleur nature ;
lorsqu'elle ne reconnaissait pour preuves suffi206
MÉMOIRES
santes que celles qui EXCLUENTLA POSSIBILITÉDE
L'INNOCENCE; et, bien
différent des écrivains qui s'épuisent à mesure
qu'ils produisent, plus il produit, et plus il est
fécond : son dernier chapitre sur les moyens
deprévenirles crimes n'est pas seulementle meilleur
de l'ouvrage
,
il est supérieur
, sans aucun
doute
,
à tout le livre ; et rien, peut-être, ne lui
est égal dans tout ce qui a été publié, au dix-huitième
siècle, sur les trois ou quatre grandes époques
distinctesde l'histoire de l'homme en société,
depuis sa sortie des forêts jusqu'au moment où
les lumières du philosophe deviennent celles des
rois, des lois et du vulgaire.
Dans la première, les erreurs religieuses qui
peuplent la terre de fausses divinités, sont un
grandbien politique pourl'humanité ; on ne peut
regarder que comme des bienfaiteurs du genre
humain les hommeshardis qui le trompèrent, et
par qui la docile ignorance fut traînée aux pieds
des autels ; dans la seconde, l'homme qui n'a que
des idées surnaturelles et fausses, les porte toutes
dans l'étude de la nature, et transforme, par elles,
en erreurs funestes tous les germes de la vérité,
l'astronomie en astrologie, l'histoire naturelle en
magie, la morale en vaines ou fatales superstitions
: les premières recherches de l'esprit l'aveuHISTORIQUES.
207
glent et le corrompentau lieu de l'éclairer ; dans
la troisième, il veutsortirde la profondenuit dont
il se reconnaît environné, et aupassage terrible
de l'ignorance à la philosophie, de l'esclavage à
la liberté, des générations entières sont sacrifiées
au bonheur de celles qui doivent leur succéder;
dans la quatrième
,
l'incendie s'éteint, le calme
se rétablit, les nations sont délivrées des maux
qui les opprimaient; la vérité, dont les pas sont
lents d'abord, et s'accélèrent ensuite, s'asseoit
sur les trônes à côté des monarques, et obtient,
dans les aseemblées des nations, un culte et des
autels.
Est-ce M. Suard, est-ce moi, est-ce quelqu'un
de ceux qui ont vu passer l'avant-dernier de ces
périodes tout entier, et commencer le dernier,
qui en a tracé le tableau? Non, et on peut le voir
dans le Traité des délits et des peines; c'est Beccaria
qui l'a tracé il y a plus de soixante ans, et
avant qu'aucun symptôme de révolution parût
encore; c'est lui qui en a tiré cette grande conclusion,
que les crimes nepeuventêtreprévenus,
que les lois criminelles ne peuvent être justes et
bonnes que lorsque l'organisation sociale tout
entière est refaite dans un siècle de vraies lumières,
que lorsque les lois politiques , civiles ,
criminelles, claires et simples, sont faites moins
208 MÉMOIRES
pourfavoriser les différens ordres des citoyens
que pour chaque citoyen en particulier ; que
lorsque tous craignent les lois , ETNE CRAIGNENT
QU'ELLES.
Ce chapitre de Beccaria, relu plusieurs fois
par M. Suard dans les derniers jours de sa vie ,
lui paraissait composé d'oracles ; et lui, si attaché
à la gloire de toute l'école de la philosophie
écossaisse, était tenté de le préférer aux deux volumes
de l'Histoire de la Civilisation par Fergusson
,
remarquable par tant de sortes de mérite
et d'utilité.
Peu d'années après les marquis de Beccaria et
de Véry, se montra un autre Italien dans les
mêmes sociétés de Paris, non avec aucun titre
acquis ou aucune ambition déclarée de gloire,
mais avec un éclat attaché à sa personne, à ses
voitures, à ses chevaux, à ses cheveux, et à des
aventures de roman qui avaient quelque rapport
à un trône dès long-temps perdu, et jamais
entièrement abandonné.
On a dit, de je ne sais plus quel ancien, d'une
taille, d'une figure et d'une chevelure superbes,
que sa mère l'avait conçu en regardant avec un
amour trop ardent pour les beaux-artsune image
d'Apollon qui était, peut-être, celui du Belvédère.
Cet Italien aurait pu faire concevoir de
HISTORIQUES. 269
sa mère ce soupçon ; et il était homme à ne le
regarder injurieux ni pour la mère ni pour le fils.
Passionnéd'abord avec excès pour les voyages-,
il avait l'air de courir comme le soleil, d'orient
en occident, et, faisant sa rotation sur un angle
incliné
,
tel que celui de l'écliptique
,
d'aller
en même temps du sud au nord, et du nord
au sud.
Quoiqu'il sût trois ou quatre langues, et qu'à
cinquante ans passés il ait voulu apprendre la
langue grecque, il parlait beaucoup moins que
ceux qui n'en savent qu'une seule. La petite
pomme d'or de sa canne qu'il promenait incessammentsurses
lèvres, semblaitsceller sa bouche.
Sa manière d'écouter faisait de son silence un
problème : on le résolvait, tantôt en prenant
ce silence pour celui d'un ignorant circonspect
et habile, comme il y en a; tantôt, pour celui
d'un homme de génie qui médite de grandes
choses : il méditait dix à douze tragédies à la
fois, et plusieurs ouvrages en prose : c'était Alfieri.
Alfieri voyait ou pouvait voir à Paris nos
hommes de lettres les plus distingués ; ceux dont
la renommée remplissait l'Europe vivaient tous
encore : M. Suard. et l'abbé Arnaud furent,
long-temps au moins, les seuls qu'Alfieri mit
II. 14
210 MEMOIRES
dans le secret de son génie, les seuls dont il rechercha
assidûment et docilement les critiques
et les conseils. J'ai vu à différentes reprises, et à
chaque fois trois où quatre mois de suite, les
manuscrits d'Alfieri dans les cabinets de l'abbé
Arnaud et de M. Suard.
La lecture et l'examen de quelques tragédies
se font aisément bien plus vite lorsqu'il ne s'agit
que de pressentir le goût du public par le sien,
que de juger lequel est le plus probable du succès
d'une pièce ou de sa chute. Mais c'est antre chose
que demandait Alfieri aux deux censeurs dont
il avait fait choix.
Persuadé que l'Italie n'avait pas encore de
théâtre ni d'auteur tragique, il voulait apprendre
d'eux si l'espérance d'être pour s'a patrie, pour
le pays deux fois père des arts, le créateur du
plus difficile et du plus puissant dé tous sur le
coeur humain
,
pouvait lui être permise; si, sans
rien imiter du système théâtral des Corneille,
des Racine et des Voltaire, son génie s'approchait
de leur génie. Trouvant sa langue trop amollie
pour la tragédie, même pour les opéra séria,
il avait pris le parti dé ne rien prendre au style
d'Apostollo Zeno et de Métastase; de faire rétrograder
la langue italienne an siècle où elle
était la plus simple
,
la plus sévère et la plus héHISTORIQUES.
211
roïque, au siècle du Dante; et il demandait si,
pour les langues comme pour les moeurs, on est
louable de renoncer à des progrès qui ont leur
charme pour remonter à une simplicité qui peut
paraître manquer de richesse et d'élégance.
Les deux membres de l'Académie Française ,
occupés si long-temps de toutes les littératures
de l'Europe, n'avaient ni dans leur esprit aucune
de ces lois, ni dans leur goût aucune de ces préférences
qui sont si souvent des bornes et des
exclusionsopposées aux beautésde tous les temps
et de tous les lieux. Leur goût applaudit à toutes
les innovations du talent d'Alfieri.
Mais Alfieri avait un bien autre but encore ;
et il faisait à ses censeurs une autre question non
plus difficile
,
mais plus délicate. Le poëte
,
décoré
du titre de comte , était républicain ; il voulait
se servir des puissantes émotions du théâtre
tragique en faveur de la liberté, comme Voltaire
en faveur de l'humanité : c'était la voix des
Gracques, moins soumise encore aux lois régnantes
, qu'il voulait faire entendre sur des
théâtres soumis à des puissances absolues. L'abbé
Arnaud n'avait ni doctrine ni sentiment sur la
liberté politique ; la puissance lui paraissait assez
bornée lorsqu'elle était aimable et polie. Dans
un morceau de lui très-bien écrit, et imprimé
212 MEMOIRES
dans les Variétés littéraires, on lit que ,
dans
la Grèce-même, la république d'Athènes n'était
pas le gouvernementsouslequel il aurait le mieux
aimé vivre. M. Suard connaissait et respectait
les droits des peuples; il aimait la liberté; mais
ce n'était pas non plus celle des républiques et
des démocraties. Tous ses principes et tous ses
sentimens à cet égard sont clairement et élégamment
déclarés dans un morceau sur Platon, imprimé
dans les Mélanges de Littérature et de
Philosophie. Forts des noms de Platon et de
Xénophon, les deux censeurs d'Alfieri voulurent
obtenir de lui quelques sacrifices de cette ardeur
républicaine devenue assez étrangère à l'Italie
pour paraître une conspiration même dans Florence
et dans Rome. Alfieri, non moins franc
et loyal, leur fit clairement entendre qu'il aimerait
mieux dresser de ses mains un bûcher pour
y brûler tout son théâtre que d'en effacer ou d'en
adoucir un seul des vers destinés par lui à faire
rugir toutes les fureurs de la tyrannie en alarmes.
Au commencement de la révolution française,
sa manière d'en juger et d'en parler ressemblait
à ses vers tragiques mis en prose. Deux années
n'étaient pas écoulées, que ses opinions politiques
se rapprochaient non-seulement de celles,
de M. Suard, mais de celles de l'abbé Arnaud.
HISTORIQUES. 213
Quelqu'un
,
plus frappé que les autres de ce
changement connu de tous, Eymar, membre
de l'assemblée constituante, lui en demandait
compte. Ah! répondit Alfieri,je connaissais les
grands, je ne connaissaispas les petits.
L'étude de l'histoire, où se nourrissait sans
doute son génie tragique, avait pu cependant lui
faire connaître égalementles uns et les autres.Les
grands, armés de la tyrannie, et les petits, échappés
de leurs chaînes, ne se ressemblent que trop
dans leurs fureurs aveugles et sanguinaires. La
nature n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni
esclaves; les lois d'une bonne organisation sociale
n'en font pas plus que celles de la nature. Mais les
bonnes lois balancent la royauté et la démocratie;
plus elles donnent d'étendue à la liberté,
plus elles étendent les lumières : l'homme éclairé
n'est jamais petit, même dans les derniers rangs
de la société; il se sent agrandi surtout par sa
soumission à l'ordre public.
Le pays dont les provinces ou les royaumes
sont placés sous les plus beaux climats de l'Europe
occidentale, celui dont les peuples, lorsqu'ils
ont été éclairés, l'ont été plus que les autres, et
qui, lorsqu'on l'a replongé dans l'ignorance,
y a toujours conservé un magnanime caractère ;
l'Espagne, à lamême époque, envoyait de grands
214 MÉMOIRES
noms à Paris ; elle n'envoyait pas de grands talens.
Son génie, toujours près de devenir un des
plus forts et des plus éclatans de l'esprit humain,
ne pouvait être éteint : il appartient, plus que les
autres ,
peut-être
,
à la nature ,
c'est-à-dire
,
à
une organisation particulière entre les tribus de
l'espèce humaine ; aux tableaux que déploient
aux regards des Espagnols, les cieux, la terre,
et les mers dont ils sont environnés ; à leur langue
,
qui a très-peu de variations et de caprices
dans ses usages, et qui est presque la même dans
la bouche d'un laboureur, d'un grand seigneur
et d'un grand auteur. Mais le génie espagnol,
comme un géant à demi assoupi devant les mers,
les montagnes et les sphères célestes
,
les contemplait
en extase ,
les observait très-peu en
physicien, et roulait incessamment dans ses mains
et sur ses lèvres des prières plus longues infiniment
que cet ALLAH si pieux de l'Arabe chassé
de la péninsule.
Les noms d'Olavidès et de d'Aranda furent
prononcés quelquefois avec honneur dans nos
salons, dans les ouvrages couronnés par nos académies;
mais d'Aranda, quine devait sa célébrité
qu'à l'expulsion des Jésuites, avait détruit l'ordre
en philosophe, et traité les membres en barbare.
Olavidès avait habité les cachots de l'inquisiHISTORIQUES.
215
tion ; et lui-même, dans tout le reste de sa vie,
fut assez superstitieuxpour croire que les esprits
peuvent être éclairés par la flamme des bûchers.
Cependant, ce génie si fort et si brillant, qualités
qui ne s'excluent pas plus dans la lumière
des esprits que dans celle de l'astre du jour
, ce
génie espagnol avait beau être comprimé ou à demi
endormi, il échappait de. temps eu temps aux
préjugés et au sommeil; il avait des momens de
réveil, et son réveil n'était jamais une aurore ;
c'était un plein jour. On reçut également cette
impression en France et en Angleterre lorsqu'on
yconnut le Mémoire sur l'Agriculture des Espagnes,
de l'ex-ministre JOVELLANOS ; en Angleterre,
on le jugea digne de Smith, en France
de Turgot.
Paresseux
,
puisqu'on le veut, mais paresseux
et studieux, le premier mouvement de M. Suard
lorsqu'il eut sous les yeux le Mémoire de Jovellanos
, traduit dans l'Itinéraire de l'Espagne
par M. Alexandre de La Borde, qui ne manque
jamais une occasion de se rendre utile
aux hommes, fut de rapprocher deux ouvrages
sur l'agriculture
,
écrits par deux Espagnols à
deux mille ansl'un del'autre; celui de Columelle,
et celui de Jovellanos. Un rapprochement plus
propre encore à faire connaître la nature émi216
MÉMOIRES
nente de ce peuple Espagnol, estlerapprochement
de ce qu'ils ont été et de ce qu'ils ont fait dans
l'antiquité, et de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils sont
dans les temps modernes. Il faut à la République
romaine et à l'Empire plus de deux cent cinquante
ans de combats pour les soumettre, et très-incomplètement
; car leur soumission est une adjonction.
A peine Romainsils donnent à l'Empire
des écrivains en vers et en prose, qui disputent de
gloire avec les premiers du siècle d'Auguste ; et
si la balance est tout-à-fait et à jamais inclinée
du côté de Cicéron et de Virgile, c'est lorsqu'elle
est tenue par des mains espagnoles, par Quintilien.
Les Espagnes donnent bientôt à l'Empire
une suite de princes qui, pendant un siècle, font
la félicité de quarante peuples.
Dans les temps modernes, leurs cortès, leurs
juntes et beaucoup de leurs lois établissent et
maintiennent les droits des peuples en Europe
,
lorsque
,
ailleurs, la servitude honorée menace
de devenir universelle. Dès le quinzième siècle
,
seuls ils ont de bonnes traductions et d'excellens
commentaires de Tacite. A l'ouverture du dixseptième
,
leur théâtre fournit à Corneille les sujets
et les beautés qui lui obtiennent ses premiers
beaux triomphes; un de leurs romans, Dom Quichotte,
concourt à l'éducation du peintre le plus
HISTORIQUES. 217
sublime des travers et des moeurs, Molière ; et
sous le nom toujours heureux de la Minerve,
Sanctius publie une grammairelatine, véritable
grammaire universelle, où Port-Royal a tant
puisé de lumières
, pour toutes ses grammaires et
pour tous ses chèfs-d'oeuvres de polémique. Quels
présages, ou plutôt quelles garantiespour ces héroïques
peuples, de leur liberté, de leur gloire et
de leur félicité, s'ils se réconcilient sincèrement
de coeur et d'esprit avec leur monarque !
Le Portugal, qui ne fut souvent qu'une partie
de l'Espagne, et la plus belle ou la plus brillante,
avait singulièrement confirmé M. Suard dans
ces opinions par une preuve qui n'en était que
plus forte pour n'être pas entièrement littéraire. Il n'est personne qui ait pu ignorer qu'au commencement
de cette seconde moitié du dix-huitième
siècle, où se développaient les germes de
tant de révolutions dans l'esprit humain et dans
l'ordre social, la plus terrible des, convulsions
connues de la terre et de l'océan, le tremblement
de terre de Lisbonne, aux premières heures
de la matinée la plus pure et la plus brillante,
écrasa sous la chute subite et sous les ruines des
maisons, des palais, des temples, le tiers d'une
population de quatre cent mille âmes; que des
foules immenses, fuyant vers la mer , furent en218
MÉMOIRES
glouties par les flots de l'Océan sorti ou plutôt
lancé loin de ses limites : ce qu'on sait moins,
peut-être, c'est que jamais aucun gouvernement,
quelles que fussent sa constitution et ses lois, sa
religion et ses moeurs, n'opposa aux catastrophes
de ce genre autant d'intrépidité, d'humanité et
de génie, que le monarque qui régnait alors sur
le Portugal, les princes de sa maison, et le ministre
Piombal. Ils parurent comme les véritables
dieux de la vaste cité poursuivie par la colère
des élémens.
Dans une catastrophe sans exemple en Europe,
c'était beaucoup de voir avec la rapidité nécessaire
les ordres qu'il fallait donner au milieu de
tant de ruines qui se cachaient les unes les autres
en cachant les morts et les mourons , et lorsque
la terre menaçait partout de s'ouvrir
,
l'Océan
de tout engloutir. Un jeune homme dans la fleur
de l'âge et de la beauté, comme le Renaud du
Tasse, et déjà dans le plein exercice de toutes ses
forcés et de tout son courage, élève sa tête et ses
regards sur ces ruines qui s'entassent les unes sur
les autres; il s'écrie : Suivez-moi, mes amis; allons
sauver ceux quipeuvent l'être encore. Sous
les débris d'une maison il aperçoit un vieillard
dont les deux cuisses brisées et les cris lamentables
n'attiraient l'attention ni les secours de
HISTORIQUES. 219
personne. Aussi robuste qu'humain, le jeune
homme le retire de dessous les ruines, l'enlève
dans ses bras, le porte sur ses épaules à l'une des
maisonsde secours déjà établies. Le vieillard était
un nègre : le jeune homme était un duc de Bragance.
Ce spectacle d'un prince de la famille
royale portant un nègre dans ses bras ; cet hommage
rendu à l'humanité dans la personne d'un
infortuné regardé à peine comme un homme,
touche profondément les âmes glacées par la terreur,
et les fortifie comme un miracle.
Du milieu de tant d'horreurs, cependant, en
sortaient de nouvelles qui pouvaient y mettre le
comble. Des scélérats, se jetant et se dérobant
entre les ruines toujours secouées et tremblantes,
cherchaient la fortune et la volupté parmi les
cadavres ; les Barbaresques, fuyant sur leurs bateaux
de corsaires les côtes fracassées de l'Afrique
, accouraient fouiller et piller les ravages
de Lisbonne. Le duc de Bragance et ceuxdont
il avait fait des héros en les appelant ses amis
, cherchent partout ces tigres, et partout les contiennent
et les repoussent.
Il n'y a ni héroïsme ni gloire qui puisse être
préférée à la paix et au bonheur du monde par
l'homme qui a pu jouir une seule fois de son âme
élevée à tant de vertus et de bienfaisance ; mais
220 MEMOIRES
ni le repos au sein des délices, ni les hommages
rendus à des titres héréditaires, ne peuvent plus
être pour lui des jouissances et des grandeurs.
Le duc de Bragance, dans cette guerre entre la
Prusse et l'Autriche qui devait durer sept ans,
va servir comme volontaire dans les armées de
l'impératrice-reine, dont la cause pouvait aisément
lui paraître la plus juste : il devait croire
aussi que le génie militaire de Frédéric pouvait
être étudié aussi bien en le combattant qu'en
combattant pour lui.
Le duc de Bragance se fait admirer et bénir et
des armées autrichiennes et des armées prussiennes.
Que ce fussent des soldats prussiens
ou autrichiens qu'il trouvât sur les champs de
bataille, blessés, démontés et sans argent, ses
secours, son cheval et sa bourse étaient également
donnés aux uns et aux autres. Il devient
l'idole des grenadiers autrichiens et l'ami de leurs
généraux.
En recevant ses adieux, le prince de Kaunitz,
si soigneux à représenter par son ministère toute
la majesté de sa souveraine, lui dit : Croyez,
monsieur le duc, que personne ne vous aime et
ne vous respecte plus que moi. A ce mot de respect,
presque inoui dans la bouche de ce ministre,
on crut voir un trône érigé au duc de BraHISTORIQUES.
221
gance. Enle recevantà Potzdam,le roi de Prusse,
déjà couronné du nom de grand, lui dit : C'est
par mes grenadiers, monsieur le duc, que je
vous connais; c'est par eux que je sais qu'ils
n'ont jamais eu devant eux d'homme plus intrépide
que vous ni d'aussi généreux. Je me
trouve heureux de vous exprimer ici leur reconnaissance.
Quels hommages ! et, par quels
témoins, par quels juges de là gloire ils étaient
rendus !
Le. duc de Bragance et le duc de Grillon,
aujourd'hui pair de France, se rencontrèrent à
Vienne en 1774? ces deux noms, dont le second
est aussi honoré dans la péninsule que dans
l'a France, se rapprochaient assez par leur grandeur
historiquepour former à l'instantune liaison :
la liaison se transforme en une amitié intime par
les rapports des goûts et des lumières de leur esprit
, par leurs principes et par leurs vertus, si
propres aux monarchies où les prérogatives
royales établissent et maintiennent la liberté et
la grandeur despeuples.
M. le duc de Grillon écrivait à une dame :
Le duc de Bragance a près de soixante ans :
je n'ai jamais vu d'homme de trente aussi animé,
aussi actif Sa conversation est inépuisable;
ilne parle que de ce qu'il connaît le mieux ,
222 MÉMOIRES
et de ce qu'il aime le plus : la vertu, la gloire;
la beauté, la poésie , la musique; si vous l'écoutiez,
il vous enchanterait. Quelques traits
de sa vie suffiraientpour vous le faire aimer.
Lorsque l'empire cesse d'être pour lui une
grande école militaire et un théâtre de gloire ,
le duc de Bragance profite de la paix des peuples
pour les visiter tous et pour les étudier ; et, dans
un long voyage commencé par le nord de l'Europe
,
il dirige principalement sa route et ses observations
vers les climats et vers les ruines des
pays où sont nées les religions qui se sont disputé
le monde par la parole et parle glaive, par quelques
vérités et par beaucoup de fables ; où ont
pris, sinon leurs origines, au moins leur premier
grand essor, les sciences qui fondent les sociétés
humaines, et les arts qui les embellissent ; il s'arrête
sur les bords de la mer Noire et de l'Asie mineure
,
à Smyme, dans Athènes, à Constantinople.
A l'aspect de ces lieux empreints de traces et
de souvenirs qui en font, pour ainsi dire, les archives
du monde, il était agité du besoin de retracer
lés impressions qu'en recevait son imagination
,
aussi poétique que celle de Camoëns; et le
duc de Grillon en reçut des lettres datées de Smyrne,
de Constantinople
,
d'Athènes.
Arrivé à Paris, le duc de Bragance s'empressa
HISTORIQUES. 223
d'aller chercher M. de Grillon à sa campagne ;
et sa réunion à un ami lui devint plus agréable
encore par la rencontre et par la Connaissance
qu'il y fit de M. Suard et de l'abbé Delille, qui,
par l'histoire toute récente de leur élection à l'Académie
Française
,
occupaient alors les entretiens
des gens de lettres et des gens du monde.
C'était aussi le moment où l'élégant traducteur
des Géorgiques travaillait au poëme des
Jardins. Il récitait et on récitait déjà les vers
qu'il faisait encore. Le prince portugais, qui, du
pôle presque jusqu'au tropique, venait de traverser
tant de forêts, tant de bois, tant de mers et
tant de fleuves, devait être surpris et enchanté
de retrouver tous ces vastes tableaux de la nature
retracés en vers éclatans d'images et d'harmonie
dans un poëme dont le titre semblait resserrer le
poëte dans les enclos de quelques jardins.
Le prince s'acquitta dignement et poétiquement
envers le poëte.
Le duc de Bragance fit connaître a l'abbé Delille
cet usage heureux des Lapons, qui, privés
par la rigueur de leurs longs hivers de tout bel
ombrage, et réduits à l'indigente verdure de
quelques noirs sapins, donnent au moindre arbrisseau
qu'épargnent ces climats, les noms d'un
père, d'un fils, d'un ami, d'un hôte
, et ne sen224
MÉMOIRES
tent plus ce qui manque de charme à leurs yeux,
lorsqu'un charme plus doux pénètre leurs coeurs.
Ce n'était pas seulement enrichir de nouvelles
couleurs la palette du peintre des jardins, assez
riche d'elle-même, c'était apporter des émotions
dans les genres didactique et descriptifauxquels
il est trop ordinaire d'en manquer ; et l'abbé Delille,
qui le savait mieux que personne, a fait de
cet usage des Lapons, transformé en précepte
pour tous les jardins, et en exemple pour ceux
des rois, un des morceaux les plus touchans de
son ouvrage. Que de hasards dans le génie même!
Il a fallu que la misère de leurs bois inspirât
cette belle et pathétique idée aux habitans
des glaces du pôle ; qu'un prince né sous le magnifique
soleil de Lusitanie allât la voir parmi
les Lapons ; et qu'au retour il rencontrât à Paris
le poète qui chantait les bois, et dont le genre
avait le plus besoin de cet épisode qui fait d'un
arbre et d'un arbrisseau un père, un fils, un
ami!M. Suard, cependant, sentit mieux encore
tout ce qu'était le duc de Bragance, tout ce qu'il
aurait pu faire pour le bonheur du monde, si sa
naissance, qui le plaçait à côté d'un trône ,
l'eût
placé sur ce trône même ; et le duc se sentit aussi
plus attiré vers M. Suard par cette politesse noble
HISTORIQUES. 226
et facile des manières à laquelle on est si sensible
dans le midi, alors même qu'on ne la possède
pas soi-même
, ce qui est assez rare ; et par
cettelittérature à la fois délicate et philosophique,
qui s'étendait à toutes celles de l'Europe ; et sans
doute aussi par une Lettre sur le tremblementde
terre de Lisbonne , imprimée dans les Variété
littéraires , par M. Suard
, et, probablement,
écrite par lui en grande partie: lettre excellente,
où le nom du duc de Bragance n'est pas même
prononcé, mais où sa patrie et sa maison présententaux
peuples et aux gouvernemens le plus parfait
modèle de la puissance qu'opposentavec succès
aux désordres des élémens et à leurs fureurs,
le coup-d'oeil du génie qui voit promptement, et
la vertu active qui se dévoue avec intrépidité.
Tout était à recréer dans Lisbonne : et dans
la lettre imprimée par M. Suard, on voit que du
sein de tant de ruines se releva promptement
Lisbonne, avec plus de commodités pour tous
les besoins de la vie
, et plus de beautés dans tous
les genres d'architecture. La lettre imprimée par
M. Suard, en honorant la cour du Portugal,
peut être utile à toutes les villes et à tous les
peuples des deux hémisphères. Il n'est plus temps
de dire comme Jean-Jacques, dans la lettre à
Voltaire sur ce désastre : Pourquoi avez-vous
II. 15
226 MÉMOIRES
bâti des villes ? La terre en est couverte; et la
terre qui les porte avec orgueil peut à chaque
instant trembler pour les renverser, et s'ouvrir
pour les engloutir. La régularité du cours ordinaire
de la nature rassure ; la sécurité, fondée
sur la bienfaisance divine des lois de l'univers,
semble dispenser de tant de prévoyance; mais
où et quand peut-on être sûr que les volcans ne
vont pas ouvrir des abîmessous nos pas ? Au moment
où l'horrible catastrophe fondit surle Portugal,
le cielle plus serein, le jour le plus doux et
le plus brillant appelaient les peuples du pied des
autels aux fêtes de l'Océan et aux danses de la
campagne. Dans toutes les cités où la police est
moins occupée à tendre des piéges qu'à placer
des secours ,
les bords des rivières, le centre dés
quartiers sont munis de tous les instrumens nécessaires
contre, les eaux et les incendies : dans
quelle cité tient-on tout prêt un plan de secours
contre les feux, les eaux, la terre, contré tous
les élémens de la nature conjurés à la fois, et
menaçant tout ce qui vit et réspire, dans un seul
tremblement de terre ?
La Lettre sur le tremblement de terre de Lisbonne
devrait être suspendue aux murs de toutes
les municipalités du globe.
Le duc de Bragance, de retour à Lisbonne
HISTORIQUES. 227
où il avait porté tantde lumières recueillies dans
ses voyages, fut chargé du ministère de la guerre.
A l'âge de plus de quatre-vingts ans , à cet âge
où il est si ordinaire de perdre tous les sentimens
de la vie
,
lorsqu'on conserve encore la vie ellemême
,
il aima ; ce qui doit être si rare ; il
fut aimé
, ce qui doit être bien plus rare encore
; il se maria ; il eut des enfans ; et à sa
mort sa tombe fut arrosée de larmes qui coulaient
du coeur de sa femme, et non pas seulement
de ses yeux.
Cette vie du duc de Bragance
,
si héroïque
,
si poétique et si populaire, prolongée avec toutes
ses facultés et toutes ses félicités si loin du terme
commun de l'existence, fait regretterque ce Bragance
n'ait pas été celui que les révolutions de
l'Europe ont trouvé sur le trône du Portugal;
que de popularité et d'héroïsme le peuple et son
roi auraient fait éclater dans la défense de cette
capitale de la Lusitanie ! et s'il avait fallu fuir
dans ce magnifique continent du Nouveau-
Monde
,
où la terre et une grande partie de l'espèce
humaine sont neuves encore; où aucune
erreur antique ne peut opposer son autorite
aux vérités éternelles ; où les plus belles créations
des lois auraient pu naître en foule si aisément
des volontés d'un prince dont l'âme et
228 MÉMOIRES
les goûts embrassaient tous les arts, toutes les
sciences et toutes les vertus; qui ressemblait si
parfaitement à ces demi-dieux de l'Orient et de
la Grèce, dont les mains maniaient la lyre, la
lance et le compas ; dont la voix éloquente faisait
sortir le genre humain des forêts. Quel champ
d'asile et dé prospérités serait aujourd'huipour
tant de populations éperdues de l'Europe, le
Rio-Janeiro où régnerait un tel Bragance !
Il aurait été pour le Brésil et pour le Nouveau-
Monde ce que notre Henri IV voulait être pour
nous et pour l'Europe : il avait aussi son brave
Crillon ; ils seraient allés ensemble dans ce Nouveau-
Monde , où avec la puissance de la liberté
et celle d'un trône, il n'est pas de lumières qu'on
ne puisse faire entrer dans tous les esprits, pas de
vertus devant lesquelles toutes les âmes ne s'ouvrent.
Sansdoute, enécrivantla vie de M. Suard, c'eût
été dérober à samémoire ce qui l'honore le plus,
que de ne pas s'arrêter à tracer avec détail ce tableau
de tant d'étrangers illustres apportant leurs
hommages à la France et demandant des lumières
à notre philosophie du dix-huitième siècle. Les
ouvrages ou les écrits de M. Suard, quoique trop
peu nombreux, ne furent pas du tout étrangers à
ce concours si glorieux pour son pays, et ce conHISTORIQUES.
229
cours, commeon l'a vu, s'estbeaucoupfait autour
de lui. C'était l'influence d'un esprit très-éclairé,
d'un caractère exempt de tout orgueil, mais plein
de dignité, faisant de son goût et de ses connaissances
très-variées le charme des hautes sociétés
où il vivait plus que dans le cabinet. Un poème
dont le succès aurait été établi par plusieurs éditions
; une tragédie restée au théâtre, et toujours
plus applaudie, ne lui auraient pas donné une
influence aussi honorable pour lui-même et pour
notre littérature.
Il serait curieux, et il ne serait pas non plus
sans utilité que, de temps en temps, chez toutes
les nations qui ont des arts, des sciences et une
renommée littéraire, il se fit de pareils recensemens
des étrangers que leurs talens appellent
chez elles : ce serait une espèce de mesure et d'évaluation
de l'état comparatif de leurs talens et
de leur gloire à chaque époque.
230 MEMOIRES
LIVRE VI.
LES communications si multipliées et si variées
des écrivains les plus illustres de toutes
les nations éclairées de l'Europe, avec le génie
si actif des Français et le génie alors si hardi
et si profond de nos philosophes, faisaient
avancer rapidement l'accomplissement de cette
prophétie de l'un d'entre eux, le siècle des révolutions
approche. Combien il était à désirer
que les plus heureuses dans les arts et dans les
sciences précédassent l'ouverture de celles de la
politique ! Les plus petites dans les moindres
genres ajoutent quelques rayons au trésor des lumières,
et l'on ne peut être trop éclairé de tous
les côtés avant de commencer les changemens
de l'ordre social.
Si ceux qui entreprirentla tour de Babel avaient
bien connu les principes et la langue de l'architecture
,
la confusion des langues n'aurait ni divisé
ni arrêté leurs travaux; tout eût été déterminé
et convenu à l'avance; depuis la pierre
angulaire des fondemens jusqu'à la hauteur que
HISTORIQUES. 231
devait et que pouvait recevoir l'édifice, tout aurait
eu sa forme et sa place marquées avant de
toucher à une pierre et à un ciment.
La musique, enFrance, avait été de tout temps
en révolution; ses révolutions, toujours'lentes,
avaient été toujours paisibles : car la querelle si
ardente des bouffons avait été une dispute dé préférence
, non une révolution; et Jean-Jacques,
qui avait deviné si juste celles de là politique,
s'était trop pressé d'assurer que nous n'en aurions
jamais en musique, que toute bonne musique
était à jamais impossible avec notre langue, selon
lui, si anti-musicale. Il n'y a pas jusqu'au
génie qui, pour ne pas se tromper, n'ait besoin
d'user très-sobrementdu don de prophétie.
Gluck aima mieux en Croire le Devin du Village
que la lettre si spirituelle et si éloquente de
Jean-Jacques en faveur des bouffons
, contre
l'Académie royale; et cependant la sublimité des
connaissances et la sûreté du goût de l'auteur
l'avaientpénétrépour lui d'admiration. La manière
dont Jean-Jacquesparlait de la musique, et
la manière dont il en faisait, avait donné à Gluck
lapersuasion intime que s'il avait voulu seconsacrer
à l'exercicede Cet art, Jean-Jacques aurait
pu réaliser les effets prodigieux que l'antiquité
attribueà la musique. Ce que Rousseau aurait pu
232 MEMOIRES
faire, Gluck l'entreprit; et il a fallu quarante
ans pour bien voir jusqu'à quel point il y a réussi.
Que de temps il faut pour avoir une décision
de l'expérience sur ce qui charme nos sens et
touche notre âme ! il en fallut beaucoup à Gluck
même pour obtenir d'être soumis à cette épreuve.
Quoiqu'on répétât souvent que le grand Opéra
n'était qu'un grand ennui, tout le monde y
courait; et la psalmodie de Lulli, qui n'était
pas toujours triste, l'orchestre et les airs de ballet
de Rameau, qui n'étaient pas toujours un vacarme,
permettaient de trouver à ce spectacle
unplaisir unique composé de centplaisirs. Cent,
c'était trop dire ; il n'en aurait fallu qu'un, celui
de la musique, si la musique avait été ce qu'elle
devait être. On avait, non sous les yeux, mais
dans l'oreille, un modèle en petit de ce que pouvait
devenir le chant et l'orchestre du grand
Opéra. Le modèle était dans les chants souvent
pathétiques des Monsigny, des Philidor, des Grétry.
Ces peintres de la nature et des passions n'étaient
pas les Poussin du théâtre lyrique ; ils en
étaient plus que les Creuze ; mais du drame à la
tragédie, la distance, quoique grande, est facile
à mesurer; et dès qu'on en a la mesure, le grand
talent a les moyens de la franchir.
On entendaitparler à Paris, surtout depuisl'opeHISTORIQUES.
233
ra d'Orphée et depuis 1772, de l'Allemand Gluck;
on racontait qu'il enchantait les oreilles italiennes
en unissant à l'éclat, à la douceur et à la mollelangueur
des sons qu'elles idolâtrent, une énergie qui
les étonnait et ne les blessait pas ; que, pour la
première fois, il tenait leur attention attachée,
et leurs émotions suspendues à une action musicale
dont les parties étaient aussi liées que celles
de l'action dramatique ; qu'il ne laissait plus errer
et égarer les voix sur ces trilles, ces passages et
ces cadences, les jeux du chant etnon pas les expressions
de la musique; qu'il élevait les phrases
composéesde sons à l'énergie et au pathétique des
phrases composées de paroles; qu'il ne souffrait
plus, enfin, que l'art si puissant des Orphées, associé
à tant d'autres arts des théâtres, ne fût encore
qu'un concert destiné à dérober quelques momens
à l'ennui des conversations et à la fatigue des
intrigues.
Toutes Ces innovations, applaudies avec transport
sur presque tous les théâtres de l'Italie, semblaient
copiées des formes de nos tragédies lyriques
: mais les vers de Quinault étaient toujours
plus goûtés
, et la musique de Lulli, celle
même de Rameau, ne trouvait plus de défenseurs.
Gluck, en venant en France avec son Orphée, d'abord,
ensuite avec Iphigénie en Aulide, en nous
234 MÉMOIRES
apportant de nouvelles jouissances, flattait donc
aussi notre orgueil national ; il rendait son éclat
à un titre presque effacé de notre gloire; et cependant
Iphigénie en Aulide ne put être représentée
qu'en 1774.
M. de La Harpe, alors rédacteur de la Gazette
littéraire, en se hâtant d'en annoncer le succès,
pour prouver combien il était mérité, imprima
une lettre de l'abbé Arnaud. Voici comme il parlait
de cette lettre et de son auteur : « On y re-
» connaîtra le ton et lé style d'un homme de
» beaucoup d'esprit, passionné pour tous les arts,
» qui, à cette sensibilité précieuse sans laquelle
» on ne peut juger sainement de leurs produc-
" tions, joint ces connaissances approfondies
» qui étendent et assurent le goût, et cette cha-
» leur d'imaginationqui anime et colore l'expres-
" sion de la pensée, etqui fait passer dans les âmes
» sensibles les impressions qu'on a reçues. »
Le succès croissait de représentations en représentations,
et les critiques croissaient aussi
tous les jours. Ces critiques n'étaient pas seulement
celles de l'envie. Quel musicien pouvait
être jaloux, en France, du chant, de l'harmonie
,
des tableaux sublimes et gracieux de la musique
d'Iphigénie en Aulide ? C'étaient lés critiques
de dix à douze hommes de lettres, dont les juHISTORIQUES.
235
gemens littéraires avaient beaucoup d'autorité,
mais dont l'oreille n'était pas assez sensible, ni
l'esprit assez exercé à la comparaisondesmoyens
et des effets de l'art musical. Presque tous avaient
assisté ou même concouru à l'ancien triomphe
des bouffons sur lés chante pauvres, lourds ou
criards de nos tragédies-opéra; ils ne pouvaient
plus concevoir une autre musique que celle dont
ils avaient goûté le charme dans leur jeunesse ; ils
ne pouvaient attendre que de l'Italie la révolution
dont on sentait le besoin pour notre Académie
royale; et préparaient déjàpourlesPiccini et pour
les Sacchini des drames lyriques dans les formes
conçues par Gluck ou pour lui ; et ils affirmaient
que l'unique moyen d'associer à la poésie de Quinault
une musique digne
,
était de lui associer
celle de Sacchini et de Piccini. Ils opposaient
avec une confiance de bonne foi l'histoire savante
de l'art à ses créations; leurs lumières fermaient
leurs âmes aux impressions d'un génie qui n'était
pas né dans le pays d'où ils avaient vu arriver
autrefois'tous les miracles de la musique.
Tous criaient, Italiam! Italiam! comme si
Gluck était un barbare parce qu'il était un Allemand
! comme si une musique était sans chant
parce que son chant est sans trille, sans passage
et sans ritournelle ! comme si elle était l'an236
MEMOIRES
cienne musique française parce qu'elle est passionnée,
rapide
, et liée intimement dans toutes
ses parties comme les tragédies de Racine et de
Voltaire ! comme si enfin il eût été vrai que tous
les Italiens eussent eu les oreilles assoupies ou déchirées
par les chants et par l'orchestre d'Orphée
et d'Alceste
,
si souvent entendus et redemandés
sur les théâtres auxquels il avait donné de nouvelles
lois en leur donnant de nouveaux spectacles
et de nouvelles jouissances !
C'étaitunavantage et non un inconvénientpour
Gluck d'être né dans cette Allemagneorganisée et
passionnéepourtous les genres de musique, et qui
a donné à l'Europe de savantes leçons et d'éclatans
modèles de l'harmoniela plus belle et la plus
variée. C'en fut un autre de s'être transporté, à
peine encore sorti de l'enfance
, sous ces beaux
cieuxdeParme, deRomeet de Naples, oùtout, les
champs, les places, les temples, les théâtres, les
rivages des mers et les flots retentissent de chants
délicieux ; inspirés au génie pour des peuples qui
en sont idolâtres. Un troisième avantage, qui ne
futqu'un hasard, et qui se présenta à lui comme la
suite et le complément d'un vaste plan d'étude, ce
furent ses liaisons intimes et avec le père Martini
,
le plus savant musicien de l'Europe, travaillant
depuis cinquante, ans à une histoire de
HISTORIQUES. 237
la musique, et dont les voeux, quoiqu'il fut Italien
,
appelaient un homme de génie et de talent
pour faire renaître, à l'imitation des Grecs, la
vraie éloquence de la musique, l'art de remuer
les passions et d'intéresser l'âme et les oreilles des
gens de goût, excédés et ennuyés de la musique
de son temps; et avec Calzabigi, qui, frappé et
éclairé par deux ou trois chefs-d'oeuvre de tragédies
lyriques françaises, découvrit dans ces
poëmes l'action et les passions avec lesquelles
l'alliance de la poésie et de la musique renouvellerait
les puissantes émotions de la tragédie grecque
; découverte qui lui faisait faire des vers pour
la musique de Gluck, tandis que Gluck faisait de
la musique pour les vers de Galzabigi.
La naissance, la formationet l'entier développement
des vues musicales de Gluck furent donc
précisément les résultats de ces croisemens des
talens et du génie de tous les pays, qui avaient été
l'objet et le but du journal de l'Europe publié avec
tant de succès par M. Suard et par l'abbé Arnaud,
sous les titres de JournalÉtranger et de Gazette
Littéraire,.
Il était naturel à Ceux qui avaient pu concourir
à créer ou à rapprocher du moins ces élémens
du génie de Gluck, placés à grande distance,
de prendre un intérêt plus particulier et plus vif
238 MÉMOIRES
à ses créations ; et, lorsqu'ils eurent entendu sa
musique avec des transports de plaisir, il leur
était naturel encore d'en parler avec des transports
d'enthousiasme; et d'anciennes habitudes,
les préventions qu'elles donnent, les préjugés
qu'elles établissent, pouvaient seuls faire penser,
avant tout essai et toute épreuve
, que des compositeurs
nés en Italie, et qui n'en étaient jamais
sortis
,
pouvaient seuls nous donner une musique
qui convînt à notre langue, à nos oreilles et à
notre opéra-tragique.
Les premiers s'appuyaient sur l'autorité des
faits, si puissante sur nos jugemens, et sur celle
des impressions, si puissante sur nos âmes. Les
seconds n'avaient pour appui que des doctrines
et des ouvrages que les Piccini et les Sacchini
pouvaient faire un jour, mais qu'ils n'avaient pas
faitsencore.
Ces derniers, tous écrivains renommés et philosophes
du premier rang, étaient en grand
nombre. Parmi les premiers, l'abbé Arnaud et
M. Suard parurent, long-temps, seuls dans la lice.
Un autre homme s'était joint à eux et presque
par un seul mot, mais qui ne pouvait pas se
perdre dans les airs ; cet homme était Jean-Jacques
Rousseau. On lui avait demandé, Que pensez-
vous d'Orphée ? et il répondit : J'ai perdu
HISTORIQUES. 239
mon Euridice, en chantant et en pleurant. C'était
bien là se rétracter non pas sur notre musique
,
mais sur l'impossibilité où il avait cru notre
langue d'en avoir jamais une.
Ge nom de Jean-Jacques et sa rétractation
étaient deux grands poids dans la balance. Marmontel
n'en crut pas moins qu'il pouvait la faire
pencher de son côté. Il eut la précaution, dans la
brochure par laquelle il ouvritle combat, de ne
pas nommer Rousseau; et moins il le nommait,
plus il le rappelait : on peut croire qu'il fut tenté de
couvrir du même silence la lettre de l'abbé Arnaud
sur Iphigénie , imprimée avectant d'éloges
par M. de La Harpe; Marmontel prit un autre
parti; il n'en cita qu'une seule phrase, non pour
la réfuter, niais pour s'en moquer; il s'en moqua
assez long-temps tout seul. On avait beaucoup
goûté sa brochure, si distinguéepar tant de sortes
de mérite littéraire, supérieure, peut-être, aux
excellens articles répandus en foule dans ses Élémens
d'éloquence et de poésie ; et beaucoup de
gens de goût pensèrent que dans toute cette brochure
il n'y avait pas une phrase qui approchât
de la beauté de pelle de l'abbé Arnaud, qu'elle
avait voulu signaler,et livrer aux sifflets.
On fit d'autres observations et d'autres rapprochemens.
Il fut généralement avoué que ce
240 MÉMOIRES
ce qui était le plus nécessaire au sujet -traité par
Marmontel, était ce qu'on y trouvait le moins, le
sentiment de la musique; et c'est ce qui domine,
c'est ce qui règne d'un bout à l'autre, sous les
formes les plus variées du style le plus harmonieux,
dans la lettre de l'abbé Arnaud. Tout est
pris dans l'art, les notions et les expressions; et
les notions, il les transforme en sentimens ; des
expressions les plus techniques, il en fait des
images. Tout est gracieux ou passionné comme
la musique qui l'a enivré d'enthousiasme ; et lorsqu'il
en parle
, on croit entendre encore l'orchestre
,
les chants et les choeurs d'Orphée, d'Alceste
et d'Iphigénie. Avant Jean-Jacques, Diderot,
Winkelmanet l'abbé Arnaud, jamais des
dissertations, n'avaient eu un tel accent d'éloquence
et de cantique.
Cette chaleur pénétrante enflamme toutes les
lignes de l'article admirable de Voltaire sur la
tragédie d'Iphigénie en Aulide; elle a échauffé
et enhardi le goût de La Harpe
,
lorsqu'il a commenté
avec éloquence les théâtres de Racine
et de Voltaire, lorsqu'il a écrit ce cours du Lycée
sans lequel on pourrait douter qu'il eût reçu
de la nature les dons nécessaires à un orateur, à
un poète, et même à celui qui les juge. Mais,
ni dans La Harpe, ni même dans Voltaire, l'enHISTORIQUES.
341
thousiasme n'a cet accentreligieux qui elève plus
haut en core le sublime des beaux-arts : ils ont
plus écrit dans le goût de leur langue et de leur
nation : l'abbé Arnaud avait plus écrit dans le
goût des langues anciennes et de ces premiers
maîtres d'éloquence qui rendaient poétique et
passionné le style même des préceptes.
Mais ceux à qui ne se communiquepoint l'enthousiasme
en rient ; et la lettre de l'abbé Arnaud,
d'abord presque aussi admirée que cette
musique de Gluck, si nouvelle, si belle
, et que
l'abbé Arnaudenseignait à mieux sentir dans tous
ses charmes et dans tousses effets, cette même
lettré fut tournée en ridicule lorsqu'il y eut un
plan concerté d'arrêter des succès trop éclatans
pour qu'il ne devînt pas trop difficile à l'Italie de
les surpasser, et même de les égaler. Ons'égayait
sur le motANAPESTEemployépar l'abbé Arnaud;
comme si le nom propre d'un nombre qui
fourmille,mêmedansnotre langue, était une affectation
et une pédanterie en parlant du rhythme
et des nombres de la musique. On s'égayait de
bien plus belle humeur encore d'un choeur virginal,
quoiqu'on fût assez accoutumé au feu sacré
etauxvestalesde l'Opéra, quoique le choeursacerdotal
d'Alceste eût fait une fortune assez prompte
pour servir de transition au choeur virginal.
II. 16
342 MÉMOIRES
Onen était là, lorsqu'à la reprise d'Iphigénieen
Aulide, M. de La Harpe, qui ne pouvait pas
rétracter en son nom tous les éloges qu'il avait
donnés aux premières représentations, rapporta,
comme les ayant seulement entendues, des critiques
qu'il fortifiaitde toutsontalent; ces critiques
avaient deux buts qui pouvaient n'être pas toutà-
fait d'accord; le premier de prouver que Gluck
manquait de chant, et le second que Gluck mettait
pourtant en chant ce qui ne pouvait pas être
chanté.
Toujours triomphant dans ces sortes de luttes,
M. de La Harpe devait désirer une réponse :
on ne la. lui fit pas long-temps attendre : deux
jours après en parut une dans le Journal de Paris
, qui plut trop à tous les lecteurs pour ne pas
un peu déconcerterM. de La Harpe lui-même. Ce
n'étaientque deux outroispetites pages en phrases
très-courtes et très-vives.Apeine on y avait jeté
les yeux, on avait tout lu et tout retenu : ce n'était
que de la logique ; mais plus la logique est
seule, plus elle est terrible contre celui qui en a
manqué.
Enparlant du duo d'Agamemnon et d'Achille,
M. de La Harpe avait dit : Il n'est nullement
convenable à la dignité de ces héros de parler
ensemble.
HISTORIQUES. 245
On lui répondait : Voilà les trois, quarts des
duo de tous les opéras du monde proscrits d'un
trait deplume; car le même défaut de politesse
s'y trouve.
On ajoutait : Si je disais à M. de La Harpe
que les deux héros ne PARLENTpas ensemble
, mais qu'ils CHANTENT ensemble, je
suispersuadé qu'il m'entendrait, et qu'il voudrait
effacer saphrase.
M. de La Harpe avait dit : Achille et Agamemnon
ne peuventpas se braver en musique...
Ni en versfrançais nonplus, lui répondait-on ;
et on ajoutait : En relisant cettepuérilité , M. de
La Harpe doit être étonné de l'avoir laissée
tomber de sa plume.
Toutes les autres réponses étaient de la même
vivacité et de la même force.
La lettre datée de Vaugirard était anonyme,
et ce voile la rendait plus piquante encore. Personne
ne voulait croire qu'elle n'eût pas été écrite
au beau milieu de Paris, quoiqueVaugirard n'en
soit pas du tout loin, et tout le monde voulut
deviner l'auteur. L'anonyme ne pouvait pas être
du tout mortifié qu'on ne le devinât pas ; on ne
le cherchait que parmi les esprits les plus fins ,
les goûts les plus délicats, et les talens les plus
heureux.
244 MÉMOIRES
Il était impossible qu'un peu d'irritation ne
pressât beaucoup M. de La Harpe de faire une
réplique : toutefois, il ne se pressapas dela faire ;
il prit assez de temps pour ne plus laisser tomber
des puérilités de sa plume. Sa réplique se fit attendre
vingt ou trente jours; il se donna même ,
ce qui a toujours bonne grâce, l'air de profiter
d'une occasion
,
d'une reprise d'Alceste dont il
loua plusieurs beautés avec le style du panégyriste
de Racine.
Mais l'article commencé par des éloges était
terminé par de la colère ; et, comme il était long,
il fit espérer que l'anonyme sortirait de sa briéveté
et de son voile.
Cette querelle de musique, devenue une guerre
entre gens de lettres, pouvait aisément mettre
en ligne des combattans nombreux ; mais Marmontel,
content du succès littéraire de sa brochure,
croyait plus faire contre Gluck en faisant
Didon pour Piccini ; et c'est plus lard que devait
paraître dans cette lice Ginguené qui aimait la
musique italienne avec toute la sensibilité de la
jeunesse; qui en étudiait l'art dans tous les secrets
de l'exécution et de la composition ; qui
savait en développer et en faire sentir tous les
effets avec cette sagacité et cette sensibilité qui
lui ont fait saisir et exposer ,
depuis, aux yeux
HISTORIQUES. 245
de l'Italie et de la France
, avec tant de succès,
les traits caractéristiquesdes créations du Dante,
de l'Arioste et du Tasse.
La guerre de la musique n'était donc en ce
moment qu'un duel entre M. de La Harpe et un
autre guerrier littéraire couvert de la visière
baissée de son casque. Unpareil combatn'en avait
que plus d'intérêt, et parce qu'il n'y avait que
deux combattans, et parce que l'un était connu
de tous, et l'autre de personne. Dans des mêlées
nombreuses d'écrivains ainsi que de soldats, il
est difficile de voir et d'évaluer les coups portés
et parés, de décider, sans erreur, par quiet
par quoi la victoire a été remportée. Entre deux
champions, au contraire, tout se voit et tout
s'apprécie; la force et la souplesse des deux sont
sous les yeux de tous les témoins et sous un seul
regard de chacun. L'escrime des combats particuliers
sert peu aux guerres des nations; les
grands duels du raisonnement servent beaucoup
à l'esprit humain. Le combat corps à corps d'Eschine
et de Démosthène, livré devant la Grèce
assemblée, est la plus sublime leçon de logique
que l'antiquité ait reçue ; la perte des discours
d'Hortensius combattantCicéron, est une des plus
grandes pertes des siècles; et ce que nousonttransmis
la Grèce et Rome, en principes, en préceptes
246 MÉMOIRES
et en exemples de l'art oratoire, est ce qui approche
le plus de cette lumière si pure et si éclatante
répandue par la métaphysique moderne
sur la nature et sur les procédés de l'entendement.
Quoique, sans doute, sur ses gardes, M. de La
Harpe tombaencore dans des méprises ; elles furent
relevées encore par l'anonyme, avec mépris
pour les bévues, avec politesse pour celui qui les faisait. L'anonyme avait dit : C'est à exprimerleursentiment
que devraient se borner toujours ceux qui
n'ontpas la connaissance des moyens de l'art
et unegrande habitude d'en comparer les effets.
Il avait donc reconnu à M. de La Harpe, orateur
plusieurs fois couronné, et auteur tragique,
comme à tout le public et plus encore, le droit
de juger de la musique dans toute l'étendue de
ce qui se borne au sentiment, aux impressions
de l'oreille et de l'âme : cependant M. de La
Harpe prend la peine de prouver ce droit qu'on
lui a reconnu, et il croit s'y renfermer en demandantque
sa compétence s'étende à prononcer
pourquoi telle chose lui a fait plaisir, etpourquoi
telle autre ne lui en a pas fait; et il est évident
que ces mots énoncent la prétention au droit de
sortir des limites par lui reconnues , puisqu'il est
HISTORIQUES. 247
évident que lespourquoi sont toujours du ressort
de l'art et non du gentiment.
Il cite l'abbé Dubos, qui a fait un fort bon
livre sur la poésie , la peinture et la musique, et
qui, dit-il, ne savait pas un mot de musique,
n'avaitjamais sufaire un vers, et n'avait pas
un tableau ; il ne réfléchit pas qu'il importait
très-peu à l'abbé Dubos de n'avoir pas un tableau
à lui, lorsqu'il pouvait étudier tous les jours les
galeries de nos rois, de nos princes, et celles de
plusieurs amateurs dont les chefs-d'oeuvre de ce
bel art embellissent les demeures, et lorsqu'il
avait fait un voyage au-delà des monts pour s'éclairer
à la vue et dans l'étude de toutes celles
de l'Italie : il ne réfléchit pas qu'il est trop difficile
de rester convaincu sur sa parole que l'abbé
Dubos, lisant sans cesse des vers latins et des vers
français, n'eût jamais su faire un vers, tel quel,
lorsque toutlemécanismedes vers peut être appris
par un écolierde troisième dans cinq à six leçons.
On avait reproché à Gluck de manquer de
chant, et l'anonyme avait répondu qu'il y avait
plus de chant dans Iphigénie que dans aucun
opéra italien. Cette réponse serait bonne, dit,
M. de La Harpe, s'il s'agissait de comparer
l'opéra français à l'opéra italien. Vraiment,
c'est de cela même qu'il s'agit, réplique l'ano248
MÉMOIRES
nyme : s'il est vrai que M. Gluck ait mis dans
son opéra plus de chant que les meilleurs compositeurs
du monde n'en mettent dans les leurs,
il est bien étrange de lui reprocher de manquer
de chant. M. de La Harpe accuserait-il de manquer
de pathétique un poëte qui aurait fait une
tragédie plus pathétique qu'aucune de celles de
Racine et de Voltaire?
M. de La Harpe insistait ; et après avoir cité
plusieurs airs de Gluck comme fort au-dessous,
suivant lui, de la situation et des personnages,
comme d'une langueur froide dans des momens.
tragiques, il demandait avec confiance qu'on
prouvât que ces airs n'ont pas tous ces défauts ;
et voici la réponse de l'anonyme :
« Je demanderai d'abord à M. de La Harpe à
» qui il veut que je prouve tout cela. Ce n'est pas
» sans doute au public, qui, depuis près d'un
» an, n'a cessé de revenir à Alcesle et d'applau-
» dir ces mêmes airs avec transport; il n'en a
» pas besoin. Ce n'est pas à ces amateurs qui,
» mettant l'esprit à la place de l'oreille, vou-
» draient réduire les combinaisons infinies de
» l'art à la froide et monotone symétrie des for-
» mesque les Italiens ont donnéesà leurs airs : on
» ne leur prouve rien ; ce sont eux qui prouvent.
» Serait-ce à M. de La Harpe lui-même ? Mais
HISTORIQUES. 249
» comment lui prouver ce qu'il n'a point senti?
» Apparemment qu'il sait comment cela se fait.»
M. de La Harpe, un peu humilié par l'avertissement
que deux héros qui chantent ne sont pas
précisément deux héros qui parlent, trouvait
très-bon que deux héros chantent ensemble
leurs malheurs, leur amitié, leurs craintes, leurs
amours; mais il ne voulait pas que deux héros se
bravent et se menacent en duo, comme font Agamemnon
et Achille.
« Et moi, leur répond l'anonyme, je trouve
» très-bon que deux personnages d'opéra chan-
» tent ensemble tout ce qu'ils voudront, pourvu
» qu'ils chantentjuste et de bonne musique. Mais
» je trouve de plus que, s'il fallait en appeler à
» ces règles de convenance et de vérité, si étran-
» gères à la musique, le seul cas peut-être où un
» duo soit naturel, c'est celui où deux hommes
» se bravent et se menacent. Je n'ai jamais en-
» tendu deux personnes parler toutes les deux
» ensemble en se contant leurs malheurs, leur
» amitié, leurs espérances, leur amour, etc.;
» mais j'en ai entendu souvent deux parler en-
» semble dans la dispute et dans la colère. »
Ces assertions et ces réfutations, qu'il suffit de
placer à côté les unes des autres pour que tous
les esprits en jugent au premier coup-d'oeil, res250
MÉMOIRES
semblent à ces dialogues pressés du théâtre qui
font sortir avec éclat les caractères et les passions.
La raison aurait des progrès bien plus sûrs et bien
plus prompts, si l'on était toujours ainsi dispensé
de longs raisonnemens. Mais on affirme en peu
de mots; et le mérite très-rare est celui d'une réfutation
victorieuse en aussi peu de lignes qu'une
assertion fausse.
Ce fut l'avantage de l'anonyme de Vaugirard
sur M. de La Harpe, au jugement de toutParis, et
même de ceux quipréféraientd'ailleurs les chants
de Piccini aux chants de Gluck : ils étaient passés
pour M. de La Harpe ces faciles combats, ces
heureux jours où il triomphait si pleinement et à
course de plume de Dorat, qui raisonnait si peu,
de Mercier qui raisonnait si mal, des Linguet et
des Clément, dont l'intrépide maladresse s'attaquait
toujours aux vérités les plus évidentes, et
aux gloires les plus éclatantes.
Les combats à coups pressés ne pouvaient pas
beaucoup se prolonger avec M. de La Harpe,
dont les connaissances en musique étaient si
courtes et les impressions des sens et de l'âme
si incertaines. L'anonyme donna à ses vues et à
ses considérations des champs plus étendus en
se séparant presque entièrement de M. de La
Harpe pour déterminer avec la précision la plus
HISTORIQUES. 251
élégante et la plus lumineuse les différences en
apparence très-légères, mais réellement trèsgrandes,
qui distinguent et séparent le pathétique
des chants tragiques et les airs les plus pathétiques
des bouffons ; pour développer toute la puissance
des principes et des effets de l'orchestre de Gluck,
quin'accompagne pas seulementl'action déployée
sur la scène , mais qui s'y mêle, qui fait de tous
ses instrumens comme autant de personnages
passionnés, attendris ou furieux
,
plaintifs ou
héroïques ; pour répondre au reproche qui lui
avait été fait et qui lui pesait sur le coeur, de
pousser l'enthousiasme jusqu'a l'intolérance, et
même jusqu'à la tyrannie.
Les questions s'agrandissaient, et l'anonyme
jeta avec la même facilité, dans ses Petites Lettrès,
trois morceaux, l'un sur l'enthousiasme,
seule manière de sentir les arts, de les encourager
et de les récompenser; l'autre sur l'intolérance
si odieuse en tout et le comble du ridicule
dans les objets de sentiment et de plaisir ;
le troisième sur l'esprit de parti, la plus aveugle,
la plus déraisonnable, la plus violente des passions
humaines, lors même qu'elle n'a pour principe
que des objets frivoles, et qui n'est autre
chose que l'opiniâtreté naturelle de l'orgueil
exalté par cette puissance contagieuse qui donne
252 MÉMOIRES
une force extraordinaireà tous les sentimens partagés
par une multitude.
A la lecture de ces trois morceaux, on reconnut
bien la même trempe d'esprit, la même
justesse et la même vérité ; mais ces trois attributs
se réunissaient dans des idées d'un ordre supérieur
; on crut sentir le caractère d'un plus grand
talent et les effets d'un plus beau style. C'est alors
que se multiplièrent bien davantage les noms des
écrivains sur lesquels errait et planait l'honneurdu
soupçon, et qu'il parut pourtant se concentrer
entre Diderot et Jean-Jacques.Depuis les dix-huit
petites lettres de Pascal, qui firent une si glorieuse
révolution dans la langue, dans la plaisanterie et
dans l'éloquence française, jamais cinq ou six
lettres, nommées aussi petites pour faire un rapprochement,
ne se sont succédées sur des questions
d'aucun genre, n'ontété, depuis la première,
toutes attendues avec plus d'impatience, ni lues
dans Paris, avec des applaudissemens plus universels.
On courait de toutes parts au café de Foi
et du Caveau, où l'on en faisait des lectures publiques;
on se pressait, on s'étouffait pour mieux
entendre ; on battait des mains avec transport et
avec des bravo comme on applaudissait Gluck et
sa musique.
Ces deux succès simultanés et presque égaux
HISTORIQUES. 253
garantissaient aux petites lettres et à la musique
qu'on disait devoir être si vite effacées et oubliées,
la durée quegarantit la nature elle-même à
tout ce qui est vrai dans lescréations des arts, dans
la manière de les sentir, et dans les principes de
leur théorie. Marmontel, dans sa brochure, demandait:
Quidécideracette question? Et il répondait
: L'expérience; tout le restepeut nous tromper.
Il a entendu de son vivant cette autorité à
laquelle seule il veut qu'on se soumette. Il a vu
plusieurs années les progrès toujours croissans
de la musique qu'il n'aimait pas, et, depuis sa
mort comme avant, elle s'est maintenue chez
tous les peuples dans une supériorité éclatante
sur la musique qu'il préférait.
L'expérience d'un demi-siècle a élevé la gloire
de Gluck au-dessus de celle de tous les Orphées,
en y comprenant celui de la Thrace, qu'il a sans
doute surpassé prodigieusement lorsqu'il l'a ressuscité.
Dans ce demi-siècle d'expérience, c'est
par les inspirations de Gluck, c'est en l'imitant
qu'ont pu s'approcher de lui, sur les théâtres du
chant tragique, même les rivaux par lesquels on
voulait l'obscurcir. Toutes les harmonies ont été
montées, pour ainsi dire
, sur les mêmes cordes
que la sienne ; elles sont devenues expressives dans
les concertscomme sur les théâtres; nulle part on
254 MÉMOIRES
n'a plus voulu chanterseulementpourchanter; ce
que ne fait pas,même ce rossignolappelé toujours
par les anciens la plaintive philomèle y les sons
ont été des passions expriméespar quelques voix,
et ressentiespartoutesles âmes. C'est depuis Gluck
que cetart divin, le premier législateurde la Grèce
au sortir des forêts, a eu un culte dans toute
l'Europe à demi dans les forêts encore ; c'est
depuis que la musique est entrée dans l'enseignement
élémentaire des peuples qui ne croient
pas que le luxe et des vices aimables soient une
civilisation; que Fellenbergenseigne à lire la note
plus aisément que l'alphabet aux jeunes pauvres
qu'il ramasse sur les bords des précipices pour les
nourrir et pour les éclairer ; que les progrès les
plus merveilleux de l'agriculture se multiplient
dans les gorges des Alpes, au bruit des chants
qui font tressaillir de joie la terre que de nouveaux
socs fertilisent.
Il n'est pas douteux non plus que l'anonyme
de Vaugirard et les écrivains qui ont marché sur
ses traces aussi heureusement que les Piccini et
les Sacchini sur les traces de Gluck, n'aient concouru
beaucoup à rendre les oreilles et les âmes
plus sensibles et plus délicates, à les mettre en
état de jouir promptement et avec délices de ces
charmes secrets de la mélodie et de l'harmonie
HISTORIQUES. 255
sans les secours de la science et de la réflexion
qui peuvent les refroidir. Ils ont créé un art
pour l'analyse etpour la critique d'une partition;
art non moins nécessaire et plus difficile, plus
exquis encore que celui qui a révélé au vulgaire
les secrets les plus profonds du talent poétique
et oratoire. Ce ne sont pas les amis passionnés
et délicats de l'éloquence et de la poésie
en paroles que les Italiens ont appelés dilettanti,
ce sont ceux de la poésie et de l'éloquence
en chant et en musique. Cet anonyme de Vaugirard dont je viens de
parler si long-temps, je ne l'ai pas encore nommé
: et il est très-possible que j'eusse besoin d'apprendre
à beaucoup de gens, que l'anonyme de
Vaugirard était M. Suard. Nos trente années de
révolutions politiques, ont comme effacé la mémoire
de tout ce qui les a précédées ; mon silence
a été comme une imitation de celui de
M. Suard lui-même, qui n'a jamais ni désavoué
ni avoué publiquement ces lettres, qui ne les a
jamais recueillies et publiées sous son nom, malgré
leur éclatant succès. Quelque modeste que
fût M. Suard, il a dû avoir plus d'un motif pour
résister si constamment aux tentations très-naturelles
de mettre son nom à la tète de celui
de ses ouvrages dont le succès avait le plus res256
MEMOIRES
sembléaux cris de la gloire. Il en avait d'autres,
en effet; et ils font mieux connaître et M. Suard
et cette querelle de la musique dont Paris a si
long-temps gardé le bruit, qui n'a cessé de se
faire entendre que dans les bruits révolutionnaires.
Cette petite guerre avait été, pour ainsi dire,
une guerre plus que civile ( plus quam civilia
bella); elle avait eu lieu entre gens unis par la
plus ancienne et là plus tendre amitié : sentiment
devenu plus respectable encore, entre la plupart,
par le lien de leur confraternité à l'Académie
Française ; par des opinions et par des affections
littéraires qui leur étaient communes, et
dont ils partageaient dans le monde les avantages
et les inconvéniens. Ce faisceau se relâchait; il
pouvait se rompre entièrement et pour toujours.
M. Suard le sentait; il le disait en gémissant dans
ces mêmes lettres qui lui valaient des triomphes.
Vous allez voir, pour des chansons, les amis
se refroidir, les sociétés se diviser, les haines
s'allumer. Le publicy gagnera peut-être , car
les querelles l'amusent, et tout ce qui porte son
attention et excite sa curiosité sur un objet, sert
à l'éclairer; mais les acteurs de ces querelles
yperdront la décence , lapaix, et lefruit qu'ils
auraientpu retirer de leurunion.
HISTORIQUES. 257
C'était une prophétie; en prévoyantce fâcheux
résultat, M. Suard gardait les ménagemens et
prenait les précautions les plus propres à le prévenir
; il n'avait parié, dans le monde et dans ses
lettres, de la brochure de Marraontel, qu'avec
la plus haute estime pour ses lumièreset pour ses
talens; en ne reconnaissant aucune justesse d'esprit
à La Harpe parlant musique, il n'avait
manqué aucune occasion de louer son goût et ses
jugemens littéraires.
Malheureusement l'abbé Arnaud, qui, sans
être du tout vaillant, n'était pas non plus du tout
modéré, brisait de nouveau, tous les jours, le
calumet depaix, que M. Suard refaisait tous les
jours. L'abbé ne passait pas toute sa vie à tourner
et à rouler en prose française des périodes homériques
; sans être plus malin que Boileau, il
faisait aussi de grandes malices : il rimait richement
l'épigramme marotique, et la rendait trèsperçante
par la queue. Marmontel ne pouvait
ignorer les épigrammes que tout Paris récitait ;
madame Suard en était désolée ; et l'abbé riait de
la désolation de son amie.
M. Suard, qui n'était pas aussi affligé que sa
femme
,
mais qui ne riait pas non plus comme
tout Paris, conjurait inutilement l'abbé de faire
taire ce feu de tirailleur avec lequel ne se ga-
II. 17
258 MÉMOIRES
gnent pas les batailles, et par lequel on dégrade
un peu les plus belles victoires.
La colère de Marmontelvaincu dans la guerre
de la musique, ne pouvait pas être aussi courte
qu'une épigramme : après en avoir lancé de son
côté, qu'on retenait également dans Paris
, parce
qu'on aime à avoir aussi des sifflets pour les
triomphateurs, Marmontel, qui avait plus d'une
flèche dans son carquois, ouvrait un champ plus
vaste à ses vengeances : ce n'était rien moins qu'un
poëmesatirique en six ou sept chants. A mesure
qu'il le faisait, il le lisait dans un secret toujours
fidèlement divulgué. Les traits les mieux acérés
n'étaient pas dirigés sur l'abbé Arnaud, mais sur
M. Suard. Il tirait sur le véritable vainqueur
,
sur celui qui avait le plus humilié l'orgueil de son
opinion sur l'harmonie et sur la mélodie. On
pressait Marmontel d'imprimer; on lui garantissait
un succès égal à celui de la Dunciade anglaise
: il résistait ; mais en réservant l'ouvrage
aux races futures.
Comme les querelles ont aussi leurs destinées
,
et quelquefois les plus singulières, sua fata !
celles de la musique avaient brouillé M. Suard
et Marmontel : celles de la révolution les réconcilièrent.
L'auguste noeud de cette réconciliation
fut l'amour que tous les deux portaient au
HISTORIQUES. 259
sang de leurs rois. M. Suard se félicita de n'avoir
jamais mis son nom sur les lettres datées de Vaugirard
; Marmontel jeta son poème au feu.
Ce qui seul m'a déterminé à cette mention
étendue, c'est que tous ces faits, tous jadis trèsconnus,
sont consignés
,
il n'y a pas de doute
dans , plus d'une tradition, et pas dans toutes avec
l'exactitude que je pouvais leur donner; c'est
qu'ils honorent les lettres en prouvant que ceux
qui les cultivent avec de vrais talens, s'ils ont
des ressentimens prompts et violens, n'en ont
point de profonds et d'inflexibles ; c'est que rien
n'est sorti de la plume de M. Suard de plus propre
que ses lettres sur la musique à donner une juste
idée de ses ressources d'esprit et de raisonnement
pour arrêter ou pour étendre les innovations du
dix-huitièmesiècle ; c'est qu'enfin ce que j'ai dit de
ces lettres pourra, peut-être, les faire lire de ceux
qui ne les connaissent pas encore ; c'est que je
pourrai peut-être les faire servir de nouveau à de
nouveaux progrès d'un art, le premier de tous au
jugement du peuple qui les a tous créés; de cet
art qui, avec quelques sons dont les intervalles
et la durée sont mesurés, quelques instrumens
en harmonie entre eux et avec la voix, seul instrument
dont le luthier soit Dieu lui-même,
console l'infortune, fortifie la santé, aide le cou260
MÉMOIRES
rage à être héroïque, embellit le bonheur, rend
les temples et les peuples plus religieux, les travaux
et les devoirs plus faciles, et semble destiné
par ses propres révolutions et par celles de l'ordre
social, toujours arrivées presque ensemble, à
célébrerun jour, à rendre plus sacrée la paix perpétuelle
des nations et leur alliance fraternelle.
Dans Paris, où se font sentir à tous les instans
les besoins de tant d'émotions et d'agitations, l'intervalle
entre les querelles de la musique et celles
de la politique allait être un vide dans la vie ; il
fut rempli, tour-à-tour ou simultanément, par
les événemens de l'Amérique anglaise et par le
rôle qu'y joua la France ; par les changemens
nombreux et importans des ministres et des systèmes
de la finance ; par les cours de littérature,
d'histoire et des sciences, institués sous le protectorat
du frère du foi, avec le nomd'une grande
école d'Athènes, et suivis par le beau monde de
la Capitale
, comme les leçons des écoles de la
Grèce ; par deux ou trois sociétés composées
comme pour rappeler et remplacer celle d'Helvétius,
mort depuis plusieurs années, et celle du
baron d'Holbach, dégoûté du monde par sa défaite
complète dans la querelle avec l'Éternel
:
parla société principalement de M. de Vaine qui
avait d'autres caractères.
HISTORIQUES. 261
Des muscles très-forts et des nerfs très-délicats,
très-sensibles, l'organisation, probablement, des
favorisde la nature, fut l'organisationde ce financier.
Néavec tous les goûts et beaucoup de genres
d'esprit, les affaires, les lettres, les plaisirs, le
grand monde, partagèrent la vie de M. de Vaine ;
et une santé vigoureuse, réparée plutôt qu'allée
rée par de violens accès de goutte, fournit toujours
à son activité les moyens d'atteindre sans
fatigue à tous les objets de ses goûts et de son ambition.
Des choses qui, par leur genre, paraissent
s'exclure ou se faire obstacle , les travaux d'un
cabinet et ceux d'un bureau, l'étude et la dissipation,
les vers et les calculs, les méditations et
les voluptés, se rapprochaient dans la vie de
M. de Vaine, comme des nuances voisines de la
même vie ; il passait des unes aux autres sans s'en
apercevoir lui-même, et en étonnant beaucoup
ceux qui en étaient les témoins. Une grande fortune,
si indispensable à une telle existence, il
la fit rapidement et par des travaux utiles à la
fortune de la nation; il l'a toujours maintenue
par un grand ordre, et sans aucune économie,
surtout dans ses générosités.
Dans cette vie laborieuse, qui appartenaitaux
affaires publiques, auxquelles il ne dérobait jamais
un moment, qui leur fut nécessaire
,
M. de Vaine
262 MÉMOIRES
passait des matinées et des soirées entières avec
M. Suard, M. Saurin et l'abbé Arnaud, avec
Roucher et Delille, à discuter les scrupules du
goût sur un mot, pour décider s'il était ou non
le mot propre; sur un vers pour savoir si la
coupe
,
la césure et les sons en rendaient l'harmonie
imitative ; sur une période pour prononcer
si elle se prolongeait avec grandeur et avec
majesté, sans jamais s'embarrasser dans les rapports
de ses membres. A la même époque, il
n'était pas rare que Turgot, déjà ministre, se
renfermât pour de semblables discussions, avec
Saint-Ange, auteur de la belle traductionen vers
des Métamorphoses d'Ovide. Et qu'on ne s'en
étonne pas : ces scrupules et ces décisions du goût
ne servent pas seulement aux plaisirs de l'esprit ;
ils sont la plus pure et la plus sûre lumière pour
la raison humaine.
Il ne fut jamais question de M. de Vaine pour
le ministère ; mais l'un des premiers besoins de
ceux qu'élevaient à la tête des finances leurs lumières
,
leurs vertus, et les choix de Louis XVI,
fut d'avoir M. de Vaine pour confident, pour
juge
, pour aide même de leurs pensées et de
leurs travaux. Il convenait également à M. Turgot
et à M. Necker Lorsque tous prenaient parti
pour ou contre les économistes, M. de Vaine
HISTORIQUES. 263
ne voyait dans les différences du génie de M. Turgot
et du génie de M. Necker que différentes
manières de concevoir et d'exécuter les vrais
plans de la félicité publique ; il voyait dans LES
PRINCIPEScomme des espèces de ministres spirituels
et immortels, dont les ordres sont expédiés
à tous les pays et à tous les siècles, mais
auxquels il arrive trop souvent de n'être ni compris
ni obéis nulle part ; il voyait dans les bons
ministres DESPRINCIPESvivans, parlans, pouvant
observer de l'oeil et écarter de la voix et de la
maintoutesles résistances,mais jamaissûrs de leur
autorité du lendemain, et toujours sûrs de mourir,
pour être remplacéstrop souvent par des imbéciles
à routines, ou par des monstres à forfaits.
En rencontrant sans cesse, dans le monde,
leshommespuissans parles places, par la fortune,
par les talens littéraires et par la naissance, toujours
avec eux tous, M. de Vaine avait dû concevoir
naturellement l'idée de les réunir souvent
à sa table et dans le salon de sa femme. Dès
que ces réunions Commencèrent, elles furent
souvent les objets de la curiosité et des entretiens
de la ville et de la cour. Là se rencontraientet
se touchaient, avec le tact de toutes les
convenances, ces trois ou quatre conditions de la
société, qui en sont les vraies puissances après
264 MÉMOIRES
celles du trône et du peuple, mais des puissances
un peu ombrageuses, et dont Duclos même,
quoique philosophe, n'avait parlé, dans ses Considérations
sur les moeurs, qu'en les séparant par
des chapitres très-séparés les uns des autres.
Si l'on citait les grands noms les plus assidus
à ces réunions, on y verrait beaucoup de noms
de cette noblesse formée, non d'un long cours de
vaines générations, mais d'un long cours de générations
illustres; dont les ancêtres n'avaient
pris ou reçu le titre degrands seigneursque parce
qu'ils régnaient, en effet, sur leurs domaines,
assez vastes quelquefois pour être des provinces;
et qui, sans puissance personnelle comme leurs
premiers pères, étaient les dépositaires de trèsgrandes
portions de la puissance du monarque.
Si on citait ceux, dont une grande fortune était
la distinction la plus éclatante
, on y verrait les
hommes qui prenaient le plus de soin de ne faire
briller leur opulence et leur luxe que dans les
dépenses qui donnaient le plus d'encouragemens
à l'industrie nationale, et le plus de travaux bien
payés à l'immensepopulationdesclasses ouvrières.
Si on citait les noms renommés dans les lettres
et dans les sciences, on y verrait ceux de presque
tous les secrétaires de toutes les académies ,
ceux des médecins anatomistes qui portaient dé
HISTORIQUES. 265
nouvelles recherches, de nouvelles expériences
et de nouvelles vues dans le mécanisme non de
la pensée qui est spirituelle, mais de ses organes
extérieurs, qui sont physiques; ceux des médecins
praticiens qui, sous le nom de physiologie,
créaient une nouvelle médecine, mais la plus
analogue à celle d'Hippocrate ; ceux des philosophes
devenus chimistes pour approcher de plus
près la nature , pour lui arracher, la flamme à
la main, les lois de la vie et celles de la mort
on y verrait encore ceux dont les fronts ceints
des couronnes de l'éloquence et de la poésie,
maintenaient le mieux la splendeur littéraire du
siècle de Louis XIV.
Parmi ces grandeurs long-temps ennemies,
depuis peu amies et rivales, nulle étiquette ne
pouvait convenir, nul rang de table ou de fauteuil
: l'étiquette ne convient qu'à la cour, des
rois, que tous doivent adorer, lorsqu'on lès aime,
et nul approcher, que lorsqu'ils le demandent ou
l'ordonnent.
Dans l'absence de toutes les inégalités et de
toutes les barrières, l'enchantement des conversations,
chez M. de Vaine, était tel quelquefois,
qu'il augmentait dans tous le sentiment de la vie,
à peu près comme ces musiques dont les expressions
célestes rendent réellement la vie plus
266 MÉMOIRES
pleine, plus énergique et plus douce : mais, ni
tous les jours ne se ressemblent, ni toutes les conversations;
et l'égalité, convenue par la raison,
ne pouvait être encore ni un sentiment qui eût
pénétré tous les replis des âmes, ni une habitude
qui eût passé dans toutes les expressions du langage
et des manières. Les grandeurs plébéiennes, pour
n'être pas froissées, froissaient doncquelquefoisles
grandeurs monarchiques.Les premièresélevaient
leur ton à la hauteur où s'étaient élevées leurs
pensées et leurs expressions ; les secondes étaient
toujours surprises, et quelquefois blessées qu'on
parlât si haut devant elles. M. de Vaine, en particulier
, ne donnait pas à dîner pour se donner
des humiliations. Entouré de cordons rouges et
même de bleus, son ton croyait avoir le droit
d'être confiant et facile, alors surtout que son langage
était celui d'un ami de Turgot et de Necker.
Biais le ton de M. de Vaine était encore parfois
familier; et le sentiment de l'égalité, qui se développaitpartout
en France, ne l'était pas encore
assez pour que la familiarité d'un financier avec
des noms de la monarchie n'eût pas un extrême
besoin de cette mesure délicate dont tous parlaient
tant à cette époque, les uns pour en élever
plus haut la barrière, les autres pour la renverser
ou pour labaisser.
HISTORIQUES. 267
Cette mesure n'était pas, à beaucoupprès, aussi
parfaite chez M. de Vaine que chez M. Suard
son ami. L'amitié n'épargnait point les observations
; elles ne profitaient que peu ; et lorsque,
par exemple, M. de Vaine appelait un de ces
grands seigneurs par son nom , sans querien du
tout précédât ce nom qui, ainsi dépouillé, paraissait
descendu à la roture ; la conversation,
comme l'harmonie dans un concert, était coupée
par des silences; elle n'était pas rompue ; et
c'était un progrès du siècle ; mais elle avait été
suspendue ; et cela prouvait assez que, même
au milieu de beaucoup de lumières, l'idolâtrie
de la naissance et des titres est une superstition
presque indestructible dans ceux qui les portent,
quoiqu'elle s'évanouisse si facilement dans ceux
qui les donnent. L'un des hommes de tous les
siècles qui a eu le plus de qualités réelles,
avec tous les vices, il est vrai, mêlés à tous les
talens et à beaucoup de vertus ; celui qui, s'il est
possible de le dire
, s'était fait jacobin de France
ou tête ronde de l'Angleterre, pour se faire ensuite
roi ou empereur dans la république romaine
; Jules César adorait sa généalogie comme
un sot enfant de bonne maison.
M. de Vaine ne pouvait croire que la fortune,
qui est une puissance respectable lorsqu'on en
268 MEMOIRES
fait un noble et généreux usage ; que les connaissances
, qui, lorsqu'elles sont réfléchies et familières,
sont des lumières ; que le goût, dont les
jugemens, lorsqu'ils sont des impressions vivement
reçues et rendues, créent une âme à ceux
qui n'en ont pas encore ; il ne pouvait croire que
tous ces titres ne soient moins contestés depuis
long-temps, que ceux des généalogies, et que les
favoris de la nature et de la fortune se soulèvent
en se mettant au niveau de tous et de tout.
M. Suard aurait mieux aimé repousser, comme
Fontenelle, la familiarité par le respect, c'està-
dire par de respectueuses formules. Mais plus
d'une fois, après ces momens d'un orage qu'on
devinait plus qu'on ne l'entendait gronder, il dirigea
la conversation avec un bonheur infini sur
des sujets propres à faire sentir secrètement à
tous que ces convenances négligées, oubliées,
ou à dessein violées, étaient une sorte d'hommage
rendu par M. de Vaine à ceux qu'il avait blessés.
Tous ceux qui ont lu la Notice de M. Suardsur
La Bruyère , et le nombre en est grand, savent
qu'après Vauvenargues, M. Suard a été celui de
nos écrivains qui a le mieux démêlé, déterminé et
marqué d'un trait vif, sûr et délicat, les attributs si
variés de l'esprit, de l'expression tantôt comique,
tantôtéloquente,de l'auteur des Caractères ; il en
HISTORIQUES. 269
avait été si souvent occupé, que La Bruyère lui
était toujours présent; mais peu sûr de sa mémoire,
il portaitsouventson petitLaBruyèredans
lapoche. Unjour que l'horizondu salonde M. de
Vaine était un peu rembruni, M. Suard fit naître
et saisit commepar hasard l'occasion de parler
de cet habile écrivain. A l'instant tous les éloges
furent prodigués au peintre de la cour du plus
superbe des monarques et des grands de cette
cour. On le rapprochait de l'auteur des Maximes
pour le mettre au-dessus ; et les La Rochefoucault
présens n'étaient pas les moins généreux
dans leur admiration.
« On n'est plus assez surpris
, ajouta alors
» M. Suard, de la hardiesse des tableaux et des
» portraits tracés par cet écrivain et des grands
" de la cour de Louis XIV et des GRANDS de
» toutes les cours. Ces portraits et ces tableaux,
« quoi qu'on en ait dit, n'ont ni le ton de la sa-
" tire, ni le ton des vengeances populaires,
» Voicila première phrase de son chapitre de
» la Cour : Le reproche, en un sens, leplus hono-
» rable que l'onpuisse faire à un homme, c'est
» de lui dire qu'il ne saitpas la cour; il n'y a
" sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par
» ce seul mot. En voici la dernière : La ville
» dégoûte de la province; la cour détrompe
270 MÉMOIRES
» de la ville, et guérit de la cour. Un esprit
» sain puise à la cour le goût de la solitude et
» de la retraite. Tous les paragraphes entre ces
» deux phrases amènent la dernière comme un
» résultat, et sont des preuves de la première.
» Tantôt il décrit les usages et les moeurs d'un
» pays où les hommes, placés dans le temple
» entre leur dieu et leur roi , tournent le dos à
» Dieu, et adorent le prince ; et, pour qu'on ne
» puisse pas mettre en doute où est et quel est
» ce pays, il ajoute : Il est à quelque quarante-
» huit degrés du pôle, et à plus d'onze cents
» lieues de mer des Hurons et des Iroquois. C'est
» par une ÉTOILE qu'il en indique et qu'il en ca-
» che le nom ; et par cela même qu'il le cache,
» il est évident que l'étoile, c'est Versailles. Ail-
» leurs, il compare ensemble les deux condi-
» tions les plus opposées, les grands et le peuple.
» Voici ce qu'il en dit, et ce qui m'a toujours pé-
» nétré d'une plus grandeterreurque la tragédie :
» Lepeupleparaît content du nécessaire; les
» grands sont inquiets et pauvres avec le su-
" perflu. Un homme dupeuple ne sauraitfaire
» aucun mal; un grand ne veut faire aucun
» bien , et est capable de grands maux : l'un ne
» seforme et ne s'exerce que dans les choses qui
» sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses :
HISTORIQUES. 271.
» là se montrent ingénuement la grossièreté et
» lafranchise ; ici se cache une sève maligne
» et corrompue sous l'écorce de lapolitesse. Le
» peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont
» point d'âme. Faut-il opter ? Je ne balance
» pas; je veux être peuple.
» Ces phrases ne rappellent-ellespas la phrase
» de l'Emile, si souventcitée, et qui fait toujours
» frémir : les valets , l'espèce la plus vile après
» leurs maîtres.
» Est-ce LaBruyère, est-ceRousseau qui noir-
» cit le plus ses pinceaux et les grands ?
» Et La Bruyère, qui vivait dans le palais de
» M. le duc, qui y composa son ouvrage ,
s'il
» n'était pas de la cour ,
la voyait de bien près.
» Tous les cris de la calomnie en fureur s'éle-
» vèrent contre la réception et contre le dis-
» cours de La Bruyère à l'Académie Française ;
» mais Louis XIV, que La Bruyère séparait
» toujours des grands dont il était entouré, et
» unissait toujours à la nation dont il était sépa-
» ré, confirma l'élection. L'observation sur la-
» quelle je veux m'arrêter
, c'est que l'exemple
» de ce mépris et de cette colère contre les
» grands, a été donné par le 17e. siècle au 18e.,
» et que le seul Jean-Jacquesl'a imité en entier.
» D'Alembert, dans son Essai sur la société des
272 MÉMOIRES
» gens de lettres et des gens du monde, n'a point
» approché de cetteviolence ; il a été aigre, et n'a
» point été âcre etsanglant. C'est que, quoi qu'on
» en puisse dire, les grands de Louis XIV et de
» La Bruyère ont assez peu de rapport avec ceux
" de nos jours : les nôtres se laissent approcher ;
» et pour parler comme La Bruyère, toucher ;
» ils cherchent les talens plus que les talens ne
» les cherchent. Les uns et les autres s'honorent
" également de leur amitié et de leur familiarité
» mutuelle. Les grands de nos jours craindraient
» le ridicule de protéger ceux qui les éclairent ;
» ils trouvent plus d'avantage et plus de jouis-
» sances dans le commerce intime de ceux qui
« cultivent les arts et les sciences avec génie
,
» ou seulement avec goût, que ceux-ci ne peu-
» vent trouver d'appui et de fortune dans le com-
» merce des grands. Le ton de l'amitié, qui
» n'existe jamais sans l'égalité, quand, nous le
» prenons avec vous, touche votre coeur ; et
" donne aussi de vos lumières une idée plus
» grande que tous les respects et tous les hom-
» mages adressés à votre rang. »
L'effet de cette leçon, précisémentparce qu'elle
était indirecte et caressante,, fut prodigieux, et
ne fut-pas un instant douteux; les esprits, plus
franchement abandonnés à tous les mouvemens,
HISTORIQUES. 273
à tous les hasards des idées, des sentimens et de
la parole, devinrent plus féconds quand tous se
sentirent plus sûrs d'être avec des égaux.
Ils s'approchaient aussi les jours où cette égalité,
qui n'avait pu être jusqu'alors qu'un sentiment
et une théorie, devait être consacrée par
les lois dans le combat révolutionnaire de toutes
les passions armées pour elle ou contre elle ; et
nulle part des voeux plus unanimes n'en hâtaient
plus l'arrivée que dans cette réunion des grands
noms, des grandesfortunes et desgrands talens
de la monarchie absolue.
Il est difficile de le croire, mais plus d'un témoin
vivant pourrait l'attester ; si parmi tous ces
hommes décorés de croix, de rubans et de cordons
, dont plusieurs avaient des charges ou des
emplois à la cour, on eût mis aux voix, pour la
France, une constitution à peu près semblable à
celle de l'Angleterre ; ceux pour qui le nom de
roi était le nom le plus sacré, auraient aussi voté
pour les droits du peuple ; et ceux qui étaient
les plus connus par leurs voeux pour la liberté des
peuples, auraient voté pour tout ce que les prérogatives
royales doivent avoir d'étendue; on y
aurait rédigé une. charte par laquelle le trône des
Bourbons se serait élevé plus haut encore entre
une chambre des pairs et une chambre des com-
II. 18
274 MEMOIRES
munes qui auraient représenté les dignités et les
propriétés de la France : c'eût été le modèle en
petit et en relief d'une constitution.
Depuis cette époque où la révolution des idées
et des principesest achevée, jusqu'à celle des événemens
et des institutions,il n'y eut en France de
mouvementremarquabledansles espritsque celui
par lequel les lumières ou les opinions nouvelles
pénètrent et se propagent dans une vaste nation
de proche en proche_, de jour en jour, de classe
en classe ; et j'ai réservé cet intervalle de quatre ou
cinq ans poury placer un récit suivi des variations
assez grandes de la petite fortune de M. Suard,
dans toutes lés époques de sa vie littéraire.
Il est, au moins, rare que la fortune ou l'indigence
d'un homme de lettres aient des révolutions
qui méritent que l'histoire en prenne et
en tienne note ; celle de M. Suard en a eu : cette
histoire est liée à celle du monde alors nommé le
GRAND MONDE ; elle est très-propre à en peindre
les moeurs et les caractères, sous des traits et sous
des couleurs plus favorables que ces tableaux et
ces portraits trop constamment satiriques pour
être toujours vrais et fidèles ; il n'est pas tout-à-fait
impossible que cette histoire fléchisse quelques
haines entre ce monde, qui n'est plus le grand,
et la nation qui peut lui imputer plus d'un de ses
HISTORIQUES. 275
désastres. Et cet effet, le voeu le plus constant de
M. Suard, serait celui qu'ilme serait le plus doux
de produire dans ces Mémoires du dix-huitième
siècle. Qu'il y aurait moins de combats et de catastrophes
,
si on savait plus de vérités et si on se
disait moins d'injures !
Le Journal étranger et la Gazette littéraire
avaient eu assez de souscripteurs en France et
en Europe pour faire la fortune du journal;
mais la caisse du journal n'était pas dans les
mains de ceux qui l'écrivaient ; et le produit le
plus net se partageait entre le valet de chambre,
la maîtresse et le portier d'un ministre.
L'abbé Arnaud et M. Suard ne crurent pas
devoir se résigner long-temps à cette circulation
singulière de richesses dont les sources étaient
littéraires; ils abandonnèrent ces journaux ; et
trois ou quatre littératures de l'Europe qui commençaient
à n'être plus du tout étrangères en
France, le redevinrent de nouveau pour longtemps.
Un seul valet de chambre a pu éteindre
ainsi plus d'un flambeau au milieu des nations.
La rédaction de la Gazette de France est proposée
bientôtaprèsà l'abbé Arnaud; on lui offrait
cinq mille francs, un logement, la lumière, le
feu et un secrétaire. On ne lui demandait que de
tourner un peu mieux les phrases des nouvelles
276 MÉMOIRES
politiques, sans les tourner pourtant trop bien ;
c'était le travail d'une demi-heure par semaine.
Qui au monde pouvait ne pas accepter une telle
proposition ? Ce fut l'abbé Arnaud. Le refus élégammenttourné
allait partir lorsque M. Suard,
consulté sur la lettre uniquement, fait sentir à
l'abbé la folie du refus, et s'engage à tout rédiger
en partageant le traitement entre lui, qui ferait
tout, et l'abbé, qui ne ferait rien.
Lorsqu'il n'en entendit plus parler, l'abbé
trouva la rédaction très-aisée ; et le public et le
gouvernement la trouvèrent très-bien faite lorsqu'elle
le fut par M. Suard.
Il est difficile de n'être pas un peu étonné de
cette différence de caractère et de conduite entre
deuxhommes de beaucoup d'esprit, intimement
amis et vivant ensemble. Maisl'un n'était guère jamais
occupé que de beaux vers, de belle prose,
et des belles langues des Grecs et des Romains ;
l'autre avait partagé son goût et ses études entre
le génie des anciens et celui des modernes; et il
résultait de cette seule différence que, dans une
circonstance importante pour tous les deux, le
premier se conduisait comme un enfant qui ne
sait lien faire ni pour son ami ni pour lui-même,
le second en homme d'esprit juste et d'un coeur
généreux, qui voit du premier coup-d'oeil le moyen
HISTORIQUES. 277
de mieux arranger son sort et celui de son ami.
Le traitement toutefois, réduit ainsi par le
partage àdeuxmille cinq centsfrancspourchacun,
n'était ni brillant pour l'abbé Arnaud, homme
du monde autant que savant helléniste
,
ni suffisant
pour M. Suard, qui avait un petit ménage ,
et qui vivait aussi dans le grand monde. Le débit
très-rapide de l'Histoire de Charles-Quint et de
l'Exposéde la querelle entre Hume et Rousseau,
ne put éloigner que de quelques mois des privations
trop pénibleslorsqu'elles reviennent tous les
jours ; ils les souffraientdepuislong-tempscomme
un état qui était le leur, lorsque les inquiétudes
et les questions de l'amitié leur firent naître
d'autres idées.
L'abbé Arnaud passait des semaines entières
dans une de ces belles campagnes qui environnent
Paris, chez madame de Tessé, célèbre dans sa
première jeunesse par les charmes réunis de
l'esprit et de la figure, et plus chérie encore,
contre son attente, depuis qu'une petite vérole
affreuse ne lui laissa que la beauté de l'esprit et
de l'âme. Aux premiers jours de sa convalescence
, ses amis, avant de la revoir, laissaient à
la jeunesse et à la santé le temps d'effacer les
horribles traces dont on parlait beaucoup. Son
coeur s'alarma de ce soin, qui n'était délicat que
278 MÉMOIRES
pour son amour-propre. Est-ce que mon esprit,
jadis tant loué, demanda-t-elle, a eu aussi la
petite-vérole?
Elle ne cessait de reprocher à l'abbé Arnaud
sa paresse pour la fortune et pour la gloire ; et
l'abbé, qui soupçonnait à peine qu'il lui manquât
quelque chose, sentait et plaignait vivement la
gêne étroite de son ami, qui avait une femme,
et,qui allait être père. Madame de Tessé faisait
pour eux vingt projets, et voulait faire vingt
demandes. L'abbé n'en savait pas assez en ce
genre pour juger ce qui pouvait le mieux réussir ;
mais M. Suard, lorsqu'on lui en fit part, jugea
que ce qu'il y avait de plus simple et de plus
facile, c'était de faire étendre les attributions et les profits de la Gazette de France, en étendant
leurs travaux, en leur confiant l'administration
des bureaux comme la rédaction de la Gazette.
Il garantissait par ce moyen un produit beaucoup
plus considérable à partager entre la caisse des
affaires étrangères et celle des rédacteurs.
Commetout le monde devait gagner, madame
de Tessé imaginait que tout le monde serait bientôt
d'accord; qu'il était superflu de s'adresser directement
au ministre, M. de Choiseul, et qu'au
premier mot du chef de division la décision ministérielle
serait dictée et signée. La marquise se
HISTORIQUES. 279
rend en grande hâtedans les bureaux : mais quelle
est sa surprise ! Ce chefsuperbe de quelques commis
ne conteste pas les profits à faire et à partager,
mais il s'étonne et s'indigne que des hommes de
lettres ne se trouvent pas assez riches avec deux
mille cinq cents francs; et lui, commis, en avait
vingt-cinq mille ou trente. L'indignation qu'il
donnaàmadame de Tessé égala aumoinslasienne.
Cethomme , disait-elle , croit apparemment que
des hommes de lettresfont voeu de pauvreté. Je
voudrais, écrivait-elle encore, que cet homme
fût réduit à la mendicité, et qu'il me demandât
l'aumône,pour avoir le plaisir de la lui refuser.
Cette violence même était encore de la bonté ;
mais c'étaient d'autres plaisirs qu'une âme comme
la sienne devait chercher et goûter.
Quoiqu'elle fût assez sûre que le ministre,
qui pouvait craindre quelquefois les lumières,
ne manquait jamais de grandeur dans ses vues,
et que M. de Choiseul, personnellement aussi
magnifique que s'il avait eu lui-même des ministres,
verrait d'un autre oeil la condition et la
destination des hommes de lettres ; madame de
Tessé craignitde la part ducommis cette influence
que les petits esprits exercent si souvent sur les
grands, qu'ils débarrassent de beaucoup de détails
importuns. Elle appelle à son aide les per280
MÉMOIRES
sonnes lesplus chèresau duc, la duchessede Grammont
sa soeur, la princesse de Beauveau. Elle présente
tout de suite l'abbé Arnaud à la duchesse.
Cet académicien, dont on pouvait dire comme
d'Homère son idole, qu'il était instruit àplaire
par la nature, ne déployait nulle part ce don
de plaire avec plus de bonheur qu'au milieu de
ce qui le déconcerte ou l'éclipsé quelquefois. Plus
les noms et les sociétés avaient d'éclat, plus il en
recevait d'inspirations. Sa haute taille, sa figure
belle, mais forte, sa voix retentissante d'accens
provençaux ou phocéens, les expressions figurées
et hardies qui se mêlaient comme malgré lui aux
grâces de son atticisme français, toute sa personne
était un peu trop hors de mesure dans de petits
salons pour qu'il n'y fût pas comme embarrassé de
lui-même; mais dans ces édifices qui, de loin ou
de près, semblent être le cortège de la maison des
princes et des rois; dans ces palais où, comme il le
disait lui-même, on marche sur le marbre et sur
le porphyre
,
où le luxe savant de Pétrone (erudito
luxu) éclate de toutes parts avec plus de goût
encore que de richesse, il se sentait en des proportions
exactes avec les choses, les décorations
et les personnes. La duchesse de Grammont, enchantée,
voulut que son frère le vît et l'entendît;
et dans le cabinet du ministre dont le nom était
HISTORIQUES. 281
le plus imposant parmi les cabinets de l'Europe,
l'abbé Arnaud, sans jamais parler de lui-même,
improvisa pour ses amis, pour M. et pour madame
Suard, une négociation d'une éloquence
si variée de noblesse, de grâce, quelquefois
même si heureusement mêlée de plaisanteries
auxquelles se mêlaient celles du ministre et de
la duchesse, que le ministre accorda tout sur-lechamp
, en faisant complimentà M. et à madame
Suard du choix de leur négociateur.
Ce triomphe de ses démarches pour deux
hommes de lettres était toute la vengeance dont
avait besoin le coeur de madame de Tessé. Le
mot énergique de sa colère, mon commis croit
sans doute que les gens de lettres font voeu de
pauvreté, révélait la disposition barbare et trèspeu
secrète de tous ceux qui courent les carrières
subordonnées de l'ambition et de la fortune. Cette
disposition avait jeté ses premières racines aux
premières études des siècles de barbarie; toutes se
faisaientdans les mêmescloîtres oùl'on faisaitvoeu
de pauvreté. Les gens de lettres élèves des moines
parurent des espèces de moines eux-mêmes; et
quoique le voeu de pauvreté servît à enrichir les
maîtres, on s'accoutuma à penser qu'il devait être
rempli à la rigueur par les disciples qui n'étaient
pas comme les moines les ministres des autels.
282 MÉMOIRES
Madame de Tessé pensait, au contraire, que
l'indépendance et la puissance des richesses devaient
être toujours, jusqu'à un certain point, le
partage des hommes de lettres, qui ne peuvent
ni acquérirni répandre les lumières que le monde
attend d'eux qu'en vivant au milieu des plus
grandes scènes des affaires publiques, au milieu
des arts et des talens qui se disputent les unsla fortune
,
les autres la gloire
, au milieu des sociétés
opulentes qui, jusque dans leurs fêtes, s'occupent
du pain noir des pauvres, et des mesures des puissans
et des richespour qu'il n'en manque jamais.
Ainsi pensa toute l'antiquité, qui ne conçut jamais
que deux espèces d'empire ou d'état social,
les uns fondéspar le glaive des conquêtes pour établir
et perpétuer le despotisme ; les autres par des
sages, des philosophes, des prêtres, des mandarins
,
qui, sous des noms devenus si divers, furent
d'abordégalementles premiersprofesseursde tout
ce qui existait de raison et de morale
, et les premiers
fondateurs des peuples qui cherchaient la
liberté, la sûreté et le bonheur dans des lois dictées
par la morale et par la raison. Ainsi pensèrent
ces Trajan, ces Antonin, ces Marc-Aurèle ,
qui, du sein de la plus sanglante et de la plus avilissante
tyrannie d'un long cours de siècles, firent
sortir un siècle entier de félicité pour trente naHISTORIQUES.
283
tions, en s'environnant des leçons, des lumieres
et des secours des Plutarque, des Pline
,
des Tacite
et des Apollonius ; ainsi parut disposé à
penser ce Louis XIV
,
qui commença la gloire
de son règne, en regardant les talens et le génie
comme des puissances dont celle du trône doit
rechercherl'amitié et l'alliance ; qui était né pour
mériter de la vérité le nom de GRAND ,
décerné
par l'idolâtrie
,
si moins de genres de superstitions
avaient dominé, dans son siècle, les
trônes, les hommes de génie, les nations.
La plus aveugle ignorance ne peut plus penser
que les talens littéraires et les biens qu'on évalue
en or et en argent doivent être séparés, depuis
que des philosophes, par des écrits aussi immortels
que leurs génies sont sublimes, ont ouvert
et éclairé les yeux des peuples sur les sources et
la circulation de toutes les richesses territoriales
et industrielles ; ont gravé dans leurs livres les
véritables lois du commerce ,
qui ne le sont pas
encore dans les codes des empires ; ont créé au
commerce des deux hémisphères, par ces mêmes
livres devenus marchandises, un fonds et des
assortimens devenus des besoins sur tout le globe,
bien plus encore que les sucs spiritueux de ce
mocka qui délivre souvent la pensée des chaînes
du sommeil, et jamais des chaînes du despotisme.
284 MÉMOIRES
L'épreuve confirma promptement ce qu'avait
garanti M. Suard au duc de Choiseul. La part
de chaque rédacteur en titre s'éleva , de deux
mille cinq cents francs à dix mille
, et celle des
affaires étrangères s'accrut dans une proportion
bien plus grande encore. Ces vingt mille francs,
qui ne pouvaient être une fortune que pour deux
hommes de lettres vivant ensemble en frères
, en
devinrent presque une pour une partie de toute
Cette littérature où la fraternité est un sentiment
si naturel et si fort, qu'il n'est pas toujours altéré
par les rivalités même les plus voisines de l'envie.
C'est à ce moment que madame Suard put
aussi recevoir dans son salon tout ce qu'il y avait
dans les lettres de gloires établies et naissantes
et , rapprocher les uns et les autres des gens du
monde dont le goût éclairé peut guider, et dont
le crédit peut protéger les talens ; c'est alors que,
dans la même maison, deux bibliothèques citées
parmi celles du meilleur choix, et deux académiciens
assez paresseux pour prodiguer leur temps
et leurs lumières aux ouvrages des autres, furent
à la disposition de tout, ce qui cultivait les lettres,
les arts , et surtout la raison. Tous les voeux de
M. Suard et de l'abbé Arnaud étaient remplis;
et ils n'avaient pas été aussi bornésque ceux d'Horace
à côté du maître du monde.
HISTORIQUES. 285
Mais cette existence, qui leur paraissait belle,
surtout parce qu'ils la rendaient utile
,
était suspendue
comme par un' fil à la puissance du ministre
auquelils la devaient, et dont tous les actes
et tous les mots avaient trop d'éclat pour qu'il
ne fût pas toujours sur le bord d'une disgrâce.
M. de Choiseul était né pour être un grand
homme , pour faire régner son Roi au bruit ou
plutôt au concert des acclamations publiques ;
mais, trop noble et trop franc pour composer
avec les viles passions ; trop imparfaitement
éclairé pour être sûr que les destinées de la France
et les siennes avaient tout à espérer et rien à
craindre des lumières qui croissaient tous les
jours; il jetait sur leurs progrès des regards mêlés
d'amour et d'alarmes ; il caressait Voltaire qui
le caressait ; mais ses éloges et ses dons, il les partageait
entre les amis et les ennemis des vérités
qui devaient prendre possession de la terre. Il était
aisé de prévoir que sa chutene serait pas sans honneur
,
mais qu'elle était certaine et prochaine.
Lorsque madame du Barri parut à la cour,
M. de Choiseul ne voulut pas reconnaître d'autorité
à ses charmes ; il continua de n'être que le
ministre du Roi ; il devint le favori de la nation ;
et son exil à Chanteloup fut comme le triomphe
de son ministère.
286 MÉMOIRES
Parmi les cent voix de la renommée, les plus
éclatantes, sans doute, sont les voix littéraires;
toutes proclamèrent la chute de M. de Choiseul
et sa gloire. Les reproches se turent; la
reconnaissance seule se fit entendre ; et celle de
M. Suard et de l'abbé Arnaud fut si élevée audessus
de toutes les autres, qu'elle dut blesser
davantage tous ceux qui aspiraient au ministère
vacant. Il vaqua long-temps; et Louis XV,
qui fut tout ce temps son seul ministre des affaires
étrangères
, dont les dépêches, écrites
par lui-même et par lui seul, étaient jugées
par le grand Frédéric de Prusse les mieux pensées
et les mieux écrites que le cabinet de Berlin
eût reçues de la France; Louis XV, dont la
modestie, portée jusqu'à la défiance continuelle
de lui-même
,
répondait aux applaudissemens
de son conseil : Voilà comme vous êtes, toujours
contens des nouveaux ministres; LouisXV
aurait été aussi, sans doute, pour M. Suard et
pour l'abbé Arnaud, un ministre dont ils auraient
été toujours contens.
Mais le duc de Choiseul devait avoir un successeur
; ce fut le duc d'Aiguillon ; et à ce nom
seul les rédacteurs de la Gazette de France se
virent enveloppés dans la disgrâce de M. de
Choiseul qu'ils avaient célébrée.
HISTORIQUES. 287
Ce n'est pas que ce nom appelé à une grande
place fût sans dignité personnelle : on croyait
à ses talens; mais on connaissait mieux ses querelles
avec M. de La Chalotais ; ses rapports intimes
avec madame du Barri, qui n'était poursuivie
d'aucune haine nationale, mais qui ne
pouvait pas être honorée ; sa détermination de
ne lien conserver de M. de Choiseul que la
place, et de renvoyer tous ceux que le duc de
Choiseul avait placés; quelques-uns de ses mots,
aussi sombres que ceux de son prédécesseur
étaient brillans : au milieu de tous ces augures,
le bruit ne tarda pas du tout à se répandre dans
les bureaux de la Gazette, qu'elle était ôtée à
M. Suard et àl'abbé Arnaud, pour être donnée
à M. Morin.
Il y a des temps, ceux des partis, où le même
homme a deux réputations au moins : l'une,
celle d'un coquin dans le parti où il n'est pas ;
l'autre, celle d'un homme de bien dans le parti
où il est. M. Morin n'en avait qu'une dans un
temps où il n'y avait pas de partis encore, celle
qui éclata d'une manière si risible et si terrible
dans ces mémoires de Beaumarchais, qui, accusé
ou soupçonné lui-même de beaucoup d'actions
qui n'étaient pas du tout bonnes, s'érigeait à
lui-même, en plein parlement, un tribunal où
288 MÉMOIRES
il jugeait, et accusateurs, et témoins, et juges,
et rédigeait ses arrêts en une langue qu'on préférait
aux formules et aux protocoles des greffes
criminels.
Il fallait donc du courage pour nommer
M. Morin; et il fallait aussi un prétexte pour
déposséderdeux rédacteurs protégés par une considération
et même par une amitié publique.
Par le prétexte qui fut employé on va voir
combien on en manquait.
Un frère du roi d'Angleterre avait fait un mariage
très - disproportionné ; les papiers publics
des trois royaumes en avaient parlé, et la nouvelle
n'avait guère fait plus de bruit que le mariage
d'un marchand de la cité de Londres. On
est accoutumé, dans cette île où régnent les lois,
à voir jouir de toute l'indépendance du citoyen
les princes qui ne sont pas enchaînés aux conditions
des prérogatives royales.
La Gazette de France avaitcopié cette nouvelle
dans un des cent papiers anglais, où elle se trouvait
également; elle avait été soumise au censeur
qu'avait la Gazette dans les affaires étrangères;
elle n'avait été publiée qu'après le mot tirez du
censeur ; et cependant, à peine la nouvelle est publique,
depuis le ministre jusqu'au dernier commis,
tout est en rumeur aux affaires étrangères :
HISTORIQUES. 289
on eût dit la guerre près de s'allumer entre la
France et l'Angleterre. En vain M. Suard observe
que toute sa responsabilitéa été mise à couvert par
celle du censeur, qui a tout approuvé ; en vain
l'ambassadeur anglais, le lord Stormon, déclare,
avec l'autorité de son ministère, que ce qui a été
publié à Paris se publie à Londres sans aucune licence
et avec la liberté la plus légale ; en vain
,
à Versailles, les personnes les plus opposées ordinairementdansles
prières qu'ellesadressentaux
ministres, la princesse de Beauveau et madame du
Barri, se rencontrent ensemble dans le cabinet
du duc d'Aiguillon, étonné de les entendre plaider
également la cause de M. Suard et de l'abbé
Arnaud : le duc reste inflexible dansla destitution
qu'il a prononcée ; deux hommes de lettres qui
avaient entre eux vingt mille livres de revenu, en
sont dépouillés, en uninstant, parun pouvoir qui
pouvait être arbitraire et juste, mais qui était arbitraire
et inique ; ils perdent tout, et pour un
fait dont ils n'auraient pu être aucunement responsablesquand
il eût été une faute grave, pour
un fait très-innocent de sa nature, dont personne
au mondene se plaignait et ne pouvait se plaindre.
Tout était irrévocablement décidé ; et le gouvernement
ne publiait rien encore. M. Suard lui
sut gré de ce silence ; quoique sûr de trouver dans
II. 19.
290 MÉMOIRES
sa femme, pour des malheurs de fortune, le courage
facile qu'il avaitlui-même, il désirait qu'elle
ignorât l'événement qui les frappait, jusqu'au
moment où l'éloge déjà couronné de Fénélon
aurait été lu à l'Académie Française dans les solennités
très-prochaines de la fête de S. Louis.
Une jeune personne, dans l'Emile, est éprise
de Télémaque; les femmes qui ont quelque amour
de la vertu le sont toutes de Fénélon, qui a fait
Télémaque à son image ; etM. Suard voulait que
rien ne pût gâter un si beau jour à sa femme.
Tout fut disposé dans la séance pour ouvrir les
âmes à la voix de l'orateur couronné avant qu'elle
se fît entendre. Le meilleur de tous les portraits
de l'archevêque de Cambrai, c'est-à-dire, le plus
ressemblant, avait été suspendu à la tribune la
plus exposée à tous les regards. Le secrétaire avait
fait précéder l'éloge du récit le plus simple des
faits les plus touchans de la vie de Fénélon
,
afin
qu'on sentît plus promptement et plus vivement
l'éloquence qui les retrace et ne les détaille pas.
Aucun effet du discours ne fut manqué ; tous
furent favorisés et augmentés par cet amour
tendre que tous les coeurs sensibles ont Voué à
l'écrivain qui donne tant de charmes à la parole
lorsqu'il peint les beautés de la nature et celles
de ses peintres antiques, les Homère et les VirHISTORIQUES.
201
gile ; qui donne tant de sainteté à notre langue
lorsqu'il retrace les dogmeset les vertus du culte
dont il était le pontife. La salle de l'Académie fat.
comme transformée en un temple où toutes les
âmes ÉTAIENTDE LA RELIGIONDE
FÉNÉLON. L'émotion était générale, et les applaudissemensles
plus fréquens furent des larmes.
M. Suard ne craignit plus que sa femme apprît
qu'elle était pauvre ; et ce fut dans cette enceinte
,
où les yeux se portaient sur lui et sur
l'abbé Arnaud comme sur tous les académiciens,
que se répandit de toutes parts la nouvelle de la
perte qu'ils avaient faite. Tous les coeurs en furent
profondément touchés dans ce moment où tous
étaient déjà émus; et une partie de la foule qui
sortait de l'Académie se rendit chez les deux académiciens
si injustement et si durement traités.
Les noms les plus illustres de la capitale se montraient
les plus affligés; et il était difficile que leur
intérêt fût entièrement stérile.
On apprit dans la soirée même que le due de
Nivernois, à la lecture de l'éloge, en pleurs luimême,
avait remarqué d'une manière particulière
les larmes versées de très-bonne grâce par
une jeune femme qu'on lui apprit être madame
Suard; que le duc de Nivernois était très-lié avec
madame de Maurepas, et que madame de Mau292
MÉMOIRES
repas était la personne qui avait le plus de crédit
et de pouvoir sur le duc d'Aiguillon. Dès le
lendemain
,
M. d'Alembert alla chez son collègue
le duc de Nivernois, le duc de Nivernois,
chez madame de Maurepas, et madame de Maurepas
,
chez le duc d'Aiguillon. La rédaction de
la Gazette ne pouvait être ni rendue, ni même
redemandée; on obtint pour chacun des deux
rédacteurs dépouillés une pension de deux mille
cinq cents livres. Ce n'était pas les traiter comme
le duc de Choiseul ; c'était les remettre à la
petite portion regardée comme une fortune littéraire
par son commis. Mais l'intérêt universel
et actif dont ils furent environnés fut pour eux
au-dessus de tous les biens; et Fénélon, dont
l'image et l'éloge avaient si puissamment concouru
à faire entrer tant de coeurs nobles dans
leurs intérêts, leur sembla être descendu du ciel
avec ses vertus et son éloquence pour venir au
secours du petit ménage.
C'est ainsi qu'eux devaient sentir ; autour d'eux
on sentait autrement : on disait qu'ils avaient à
peine de quoi vivre après avoir joui durant plusieurs
années d'une aisance qu'ils rendaient généreuse
et qu'ils avaient acquise par des soins et par
des travaux dont avait profité plus qu'eux encore
la caisse des affaires étrangères.Dans leurs sociétés
HISTORIQUES. 293
de tous les jours, beaucoup de leurs amis avaient
assez de fortune et de générosité pour désirer
d'ajouter par des dons à des indemnités si bornées
et si précarres; mais les dons du baron d'Holbach,
jadis refusés par M. Suard, n'étaient pas
oubliés; et ce souvenir rendait la générosité plus
circonspecte et plus timide. Il ne fut pas au pouvoir
de tous de contenir de si nobles mouvemens.
On apporte et on laisse un jour chez le portier
un paquet à l'adresse de madame Suard :
c'était le contrat d'une rente constituée de huit
cents livres. Un billet de l'amitié, sous le voile
de l'anonyme, l'accompagnait; c'étaient deux ou
trois lignes ; et jamais il n'a été adressé à la
fortune de prière plus vive que celle de la fortune
,
dans ce billet, pour faire accepter un don.
M. Suard était garçon, et entièrement libre de
refuser ou d'accepter lorsqu'il refusa le baron
d'Holbach, qui portait lui-même à la main, son
péculede bienfaisance. Dans cemoment, M. Suard
était marié ; il avait donné des otages à la fortune
en prenant une femme. Sa réponse, qui ne pouvait
être faite qu'au notaire, fut un refus, si le
bienfaiteur persistait à se cacher; et une acceptation,
si le voile de l'anonymelevé montraitle bienfaiteur
à la reconnaissance. Tout ce qu'il fut possible
de faire révéler au notaire, c'estque lamême
294 MÉMOIRES
personne lui avait fait rédiger plus d'une fois de
pareils contrats : le voile par là s'éclaircissait,mais
ne se levait pas, ni le refus non plus. Cette contestation
fut connue, et la délicatesse de M. Suard,
qui méritait pourtant aussi quelque éloge, ne
recevait que des blâmes. Elle eut autant de censeurs
qu'elle pouvait avoir de juges, dans un
dîner très-nombreux chez le baron d'Holbach ;
et l'auteur de l'éloge couronné de Fénélon, M. de
La Harpe, écrivait à madame Suard : « Vous
» pourrez donc être heureuse encore ! et com-
» bien vos amis jouiront de votre bonheur ! Je
» ne doute pas que M. Suard n'accepte, parce
» que sûrement le bienfaiteur est digne de vous,
» et qu'il y aurait une bonne action de moins
» dans le monde si vous n'acceptiez pas. »
M. Suard, dont la délicatesse était loin d'être
de l'orgueil, répondait à tous : « Vous pouvez
» avoir raison; mais je ne connais qu'un seul
» bienfaiteur à qui il soit permis de rester in-
» connu ; c'est ce Dieu de l'univers qui verse sur
» tous des bienfaits, et à qui tous doivent des ac-
» tions de grâce. C'est avec lui seul que la recon-
» naissance n'a pas à craindre de s'égarer en route.
» La mienne, je le crois, s'adresserait juste,
» sans même hésiter ; mais je n'en suis pas sûr,
» et mon coeur a besoin de l'être. »
HISTORIQUES. 295
La bienfaisance fut contrainte à subir la loi
imposée par la reconnaissance. M. et madame
Necker se nommèrent, et se hâtèrent, comme
les plus obligés, à venir chez M. etmadameSuard
leur faire les plus tendres remercîmens de leur
acceptation.
De tels faits seraient des vertus encore quand
ils auraient eu pourprincipe l'amour de la gloire;
mais quand ces vertus ont tant insisté pour se dérober
à l'estime publique, on en découvre la
source dans les secrets des sentimens pieux et sublimes
qui ont inspiré les ouvrages sur l'administration
des finances et sur les opinions religieuses.
M. Suard, honoré durant cette espèce de proscription,
par tant de personneshonorables, attira
sur son caractère et sur ses talens l'attention des
ministres, qui, dans les arts et dans les lettres
,
voulaienten diriger la puissance et non l'asservir.
Appelé successivement dans leur administration,
et de trois manières différentes, M. Suard y
prouva toujours, en évitant les excès opposés de
la sévérité et de la facilité, combien la sagesse de
l'esprit est plus féconde que son audace, combien
le pouvoir qui éclaire prévient plus de désordres
que celui qui empêche.
Nommé censeur de tous les spectacles en
1774, dans des fonctions où il était alors si dif296
MÉMOIRES
ficile de satisfaire à la fois la puissance, le public
et les auteurs, une seule voix s'éleva contre
lui, celle de Beaumarchais. M. Suard avait refusé
son approbation au Mariage de Figaro. La pièce
fut jouée malgré le censeur, et reçut d'abord des
huées et des applaudissemens. Mais si l'autorité
du censeur avait été déclinée, celle de son goût.
avait obtenu de l'auteur beaucoup de corrections;
et quoique Figaro parût de bon comique à plusieurs,
il ne parut de bonne morale à personne;
les moins scrupuleux disaient comme Durufflé,
si, Beaumarchais châtie lès moeurs en riant, il
les châtie trop , car il les blesse.
Tandis que les représentationsse multipliaient,
que les applaudissemensse dégageaient des huées,
que le triomphe de la pièce devenait complet,
M. Suard, directeur de l'Académie Française
, se
trouve chargé de répondre au discours de réception
de M. le marquis de Montesquiou, depuis
long-temps son ami, et alors son collègue ; les
deux discours furent très-applaudis; et le succès
de celui de M. Suard fut un des plus brillans qui
aient étéobtenus danscette enceinte consacréeaux
éloges et aux applaudissemens. Il traitait des rapports
du goût et des moeurs. L'occasion de justifier
sa censure de Figaro, que beaucoup lui reprochaient,
était trop naturelle pour la manquer; et ses
HISTORIQUES. 297
allusions nombreusesfurent foutes assezpiquantes
et assez heureuses pour être saisies avec transport
par ceux mêmesqui ne manquaientpas une représentation
de Figaro. On eût dit qu'il y avait deux
publics, l'un celui de la comédie, l'autre celui de
l'Académie. C'était pourtant à peu près le même.
Mais il semble qu'il suffise quelquefois de changer
de place pour changer de goût et de morale.
A la fin du discours, on aurait été tenté de demander
l'auteur, comme au théâtre, si on ne
l'avait pas eu sous les yeux ; on se pressaitautour
de lui pour lui faire des complimens sur son discours
et sur sa censure. L'un de ceux qui se pressaient
le plus était le prince royal de Suède ,
depuis Gustave III, dont on avait remarqué les
applaudissemens dans la séance. Vous, avez eu
raison en tout, dit le prince à M. Suard, je n'ai
cessé de vous applaudir; et je vous quitte pour
aller entendre une troisièmefois Figaro. Ce mot
d'un prince du Nord, qui avait tout-à-fait l'air
d'un mot français, fut bientôt, le mot de toute la
France. Partout on allait rire à Figaro, et partout
on trouvait que le censeur avait raison, et
que s'il était sévère, il l'était avec grâce.
La seconde circonstance où le gouvernement
réclama les services de M. Suard, lui fit plus
d'honneur encore ; et, ce qui est rare, en même
298 MÉMOIRES
temps elle ajouta bien davantage à son aisance.
Il était encore question d'une censure, et, après
celle des spectacles, la plus épineuse de toutes;
celle d'un journal qui ne faisait que de naître ,
du
Journal de Paris, le premier de tous en France
qui ait paru tous les jours.
Il n'y avait, en 1777, de querelles que dans la
littérature et dans les sciences, et de révolutions
que dans les faveurs de la cour, dans les engouemens
et dans les modes de la ville. Mais un
journal de tous les matins était tellement approprié
au goût des Français et à la vie de Paris,
qu'on ne faisait plus de déjeuner où celui-là ne
fût à côté du chocolat ou du café à la crème. On
s'étonnait qu'on eût pu vivre si long-temps sans
journal; et les auteurs du Journal de Paris, pénétrés
de la nécessité et de la difficulté de soutenir
et d'étendre un succès si brillant dès les premiers
jours ,
cherchaient toutes les nouvelles et
toutes les nouveautés
, et préféraient quelquefois
celles qui pouvaient être dangereuses à recueillir.
Un envoyé de la cour de France à une petite
cour d'Allemagne, plus décoré par son nom et
par son esprit que par le titre et l'importance
de sa mission, fut reçu de très-mauvaise grâce
par la princesse auprès de laquelle il se rendait
en grande hâte ; il se présentait, il est vrai, avec
HISTORIQUES. 299
une joue enflée par une fluxion. Un diplomate
vieilli dans le métier
,
aurait pu prendre plus
d'une vengeance sérieuse; le chevalier de Bouflers,
d'abord abbé et puis hussard, aima mieux
tourner de jolis vers que de jouer de mauvais
tours, et rima gaîment sa mésaventure.
J'avais une joue enflée.
La princesse boursoufflée,
Au lieu d'une, en avait deux ;
Et son altesse sauvage
Parut trouver très-mauvais
Que j'eusse sur mon visage
La moitié de ses attraits.
On avait partout appris ces vers aussitôt qu'ils
circulèrent en manuscrit ou en l'air ; et s'il
n'était bon à rien qu'ils fussent insérés dans
le Journal de Paris , cela était aussi au moins
indifférent pour son altesse allemande.
Cependant sa colère fut grande
, et il fallut
bien que la cour de France la partageât. On ne
dit rien au poëte, qui ne pouvait pas être anonyme
,
quoiqu'il ne se nommât point, et on
voulut punir les propriétaires et les éditeurs du
Journal de Paris. On eut un instant l'idée de
l'ôter à ses fondateurs et à ses propriétaires,
pour le donner à M. Suard, à qui il aurait valu
vingt ou vingt-cinq mille francs. Le gouver300
MÉMOIRES
nement ne respectait si peu ce genre de propriété
que parce que tout le monde alors ignorait
en France qu'un papier public, fondé sur un
privilége du roi, pût être une propriété particuculière.
M. Suard apprit à tous qu'elle est la plus
légitime, la plus sacrée de toutes, puisqu'elle est
composée des facultés de l'esprit et de l'âme de
ses auteurs. Il prit la défense de ceux dont on lui
offrait la fortune; il ne la leur conserva pas seulement;
le premier de tous, il la fit reconnaître
pour une propriété aussi inviolable au moins
que la propriété des terres. Il fit de ce principe,
dont la lumière s'étend si loin, la règle d'un gouvernement
absolu
,
la loi d'une nation qui avait
beaucoup de franchises, et qui n'avait encore
aucune liberté, la maxime anticipée et fondamentale
de l'existence légale de tant de journaux
que la liberté devait bientôt faire éclore.
Touchés d'un si noble procédé, les journalistes
firent accepter par reconnaissance à M. Suard
une part dans ce journal qu'il venait de refuser
en entier. Il en devint à la fois le censeur, le
copropriétaire et l'un des rédacteurs, dont les articles
multipliaient le plus les abonnemens.
Une troisième circonstance, en apportant un
accroissement assez considérable à une aussi
petite fortune que celle de M. Suard
, prouva
HISTORIQUES. 301
combien il est aisé de faire sortir les hommes de
lettres de leur indigence
, en les rendant utiles à
la chose publique ; et combien est vraie lamaxime
que le premiertalent d'un gouvernement est celui
de bien connaître, de bien choisir et de bien
placer les hommes.
..... Ce théâtre magique,
Où les beaux vers ,
la danse, la musique,
L'art de tromper les yeux par les couleurs,
L'art plus heureux de séduire les coeurs ,
De cent plaisirs font un plaisir unique;
ce spectacle qui semble être tellement propre au
génie français, que lien de semblable n'a été
tenté par aucune autre nation ancienne et moderne
; l'Opéra
,
abandonné à ses recettes, n'aurait
jamais pu suffire à ses frais ; dès son berceau
,
il aurait vu sa gloire s'éteindre dans sa magnificence
même et dans ses prodiges. Mais cette
gloire était aussi celle d'une nation et d'un monarque
qui voulaient en créer toujours de nouvelles
sans en perdre jamais aucune ; et une portion
des impôts de la France était employée à
soutenir un théâtre de la capitale.
Ce qui rendait ce privilége des plaisirs de Paris
beaucoup plus coûteux, c'est que trop souvent
des opéras qui, avant d'être soumis au public,
avaient exigé des dépenses énormes, tombaient
302 MEMOIRES
à la première ou à la seconde représentation
,
et que tant d'argent était perdu
,
même pour les
plaisirs et pour les arts.
Le ministère des finances a une inspection nécessaire
sur tous les autres, et dès son premier
ministère, M. Neckes aperçut un moyen de donner
les mêmes secours à l'Opéra sans lui donner
le même argent. Ce fut de soumettre les ouvrages
nouveaux, non à la censure, mais au goût de
l'homme de lettres qu'il jugerait le plus doué de
ce tact qui pressent et prédit les succès et les
chutes des compositions dramatiques et musicales.
Son choix se fixa tout de suite sur
M. Suard; et pour cent louis qu'on assigna à
cette inspection de confiance, non d'autorité, il
épargna au trésor public, année commune, plus
de cent mille francs.
Un tel ministre ne pouvait être que celui que
ses lumièreset ses vertus appelaient à donner, du
pied d'un trône absolu; le premier exemple et
le premiermodèle des comptesrendus à la nation.
C'est aussi depuis cette époque qu'on a vu la littérature
moins étrangère aux administrations, et
les hommes de lettres d'un esprit étendu plus souvent
consultés dans les cabinets, plus souvent
employés dans les bureaux des ministres. Les
lettres, les affaires, le trésor public, tout gagna
HISTORIQUES. 303
dans ces rapprochemens
: les affaires eurent plus
de noblesse et plus de politesse, les lettres plus
de genres de lumières et d'importance, et le trésor
public moins de pensions presque gratuites
à payer.
En s'avançant dans sa longue vie destinée à se
prolonger et à se terminer dans les temps révolutionnaires
,
M. Suard éprouvera encore dans sa
fortune plusieurs variations subites, quelquesunes
même de terribles ; mais, nées des tempêtes
publiques, celles-là n'ont rien qui les distingue
des révolutions qui ont ébranlé, renversé, relevé
tant de fortunes ; elles n'ont rien d'exclusivement
propre au caractère de M. Suard, à ce qui distingue
sa vie dans le tableau des vies célèbres du
dix-huitième siècle.
Il en est une cependant parmi celles-là même
dont il est resté un monument assez curieux,
quoique ce ne soit qu'une lettre.
Vers la fin de l'assemblée constituante, il avait
à faire de justes réclamations, et il devait les
adresser à M. Bailli, naguère son collègue à l'Académie
Française, et alors une puissance dans
la commune de Paris, dont il était le maire. Ce
qui est difficile dans ces changemens de position,
c'est de saisir juste et de garder toujours le ton
qui convient, à la fois, et à l'ancienne position et
304 MÉMOIRES
à la nouvelle. Si cette double convenance n'est
pas parfaite, on se dégrade, ou on blesse. On
peut comparer quelques discours ou quelques
lettres de ce genre qu'on trouve dans Tacite à la
lettre de M. Suard, qui est dans les mains de sa
veuve, et qu'elle imprimera sans doute. Il est
peut-être difficile de décider où cette mesure si
délicate est mieux saisie et mieux gardée. Ce qui
la rendaitplus aisée pourM. Suard, c'est qu'il était
bien sûr que Bailn n'était pas changé comme sa
position et que l'auteur de l'Histoire de l'Astronomie
ne pouvait tirer aucun orgueil de la mairie
de la commune de Paris, et d'une puissance révolutionnaire
qui devait le conduire à l'échafaud.
Lorsqu'elle fut prise, enfin, irrévocablement,
la détermination si souvent prise et abandonnée
de convoquer les états-généraux ; après une si
longue désuétude, il était aisé de prévoir plus
d'une difficulté sur les formes de leur convocation
,
de leur réunion et de leurs délibérations :
il s'en élève de toute part que les hommes les
plus éclairés pouvaient seuls prévoir, parce que
c'était des progrès seuls des lumières qu'elles allaient
naître.
L'assemblée constituante, ses débats et ses décrets
n'occuperont et n'agiteront guère plus la
France qu'elle ne l'est par les deux ou trois quesHISTORIQUES.
305
tions préliminaires ; les ordres seront-ils assemblés
en un seul conseil national, ou en trois?
votera-t-on par ordre ou par tête? le tiers-état
sera-t-il ou non doublé? Dans la solution de trois
problèmes, tous les trois ensemble si peu embarrassans,
se rend plus sensible une découverte bien
autrement importante pour la nation, celle des
changemens survenus ,
depuis deux siècles
,
dans
l'état absolu et relatif de ce qu'on appelait le tiersétat,
c'est-à-dire de presque toute la nation, toujours
outragée par une dénomination sans cesse
reproduite dans les lois de la nation elle-même.
Des faits, que nul n'ignore, rappellentà tous ,
dans le cours de ces discussions, que c'est par ce
tiers-état qu'ont été faits dans la fortune, dans
les arts, dans les sciences, dans le génie et dans
le caractère de la nation tous ces progrès qui
ont rendu la vie plus douce
,
la raison plus sûre
et plus étendue ; la langue de toutes les conditions
plus correcte, plus claire et plus riche ; la
terre, les manufactures, les échanges, toutes les
sources de toutes les richesses plus fertiles.
Le TIERS-ÉTAT, par,la manière seule dont
il expose son existence actuelle, son influence
sur toute la vie sociale, et, par conséquent, sa
puissance, fait sentir que ce titre D'HOMMES NOUVEAUX
, qu'on lui donne comme une injure, est
II. 20
306 MÉMOIRES
le vrai titre de sa gloire, puisqu'en effet, ni dans
les monarchies modernes et absolues, ni même
dans les républiques de l'antiquité les plus illustres
par les créations de leur génie, on n'a point vu
d'hommes qui aient élevé si haut l'espèce humaine
: le tiers-état demande si c'est dans les
deux autres que se trouvent les NOMS HISTORIQUES
de ceux qui ont découvert et les lois de l'esprit
humain, et les lois du monde physique, et les
lois du monde moral et social, et les lois de la
navigation et du commerce , et les lois de ces
chefs-d'oeuvre des Corneille, des Racine et des
Voltaire, qui ont enseigné aux grands corps de
l'Etat et de la magistrature à penser et à parler
comme il convient aux organes des trônes, des
peuples et de la justice. Les hommes du tiers-état
se glorifient donc d'être des hommes tellement
nouveaux, qu'ils composentcomme une nouvelle
espèce humaine.
En agitant la question si dans le sanctuaire
même des lois, C'est LA LOI ou LE PRIVILEGE
, L'HOMME ou LE GENTILHOMME,
qui ont droit à la première considération,
qui sont le premier objet de la société
et de ses représentans, on développe sur la nature
humaine, sur les fondemens légitimes de
toute loi, de tout pouvoir et de toute soumisHISTORIQUES.
307
sion, des maximes qui touchent profondément
tous les coeurs en éclairant sans effort tous les
esprits : on n'avait à obtenir que le doublement
du tiers-état, on décuple, on centuple en lui par
le sentiment qu'on lui en donne, avant qu'il y ait
des états, l'influence qu'il doit y exercer. C'est
l'ouvrage de quelques brochures plébéiennes,
de quelques écrivains, avocats, gens de lettres,
prêtres : mais parmi les gentilhommes beaucoup
se font hommes; parmi les nobles et même les
grands, beaucoup abjurent le règne des privilèges
,
qui est le leur, pour celui des lois, qui est
le règne de tous.
Aucune époque de la monarchie ne fait plus
d'honneur, à la fois, à la plus haute noblesse et
à tout le peuple français lui-même, dont la noblessene
se séparaitpointpar ce genre d'élévation.
Trois La Rochefoucault, descendans au même
degré tous les trois, de l'auteur des Maximes, se
mettent en accord à l'instant avec toutes les voix
éloquenteset populaires. Et quelle réponse à celui
qui a pu dire de l'auteur des Maximes, jamais
son triste livre n'inspira une bonne action! Les
Maximes un triste livre ! c'est un de ceux qui
ont le plus donné à la langue, la précision et la
concision sans lesquelles on ne peut ni saisir, ni
embrasser, ni aimer la vérité.
508 MEMOIRES
Parmi les nobles à qui seuls les préjugés, qui
ont aussi leurs principes et leurs règles, accordaient
le titre de grands seigneurs, M. de Taleyrand,
dont les ancêtres avaient exercé les
droits régaliens de la souveraineté dans le Périgord,
fait entendre la même opinion que les trois
La Rochefoucault et aussitôt qu'eux : le marquis
de Montesquiou qui, au milieu de toutes les chicanes
d'un procès et de toutes les fureurs d'un
orgueil jaloux, avait fait remonter sa généalogie
à une hauteur de nos siècles historiques, d'où il
n'y avait plus pour elle aucune preuve à faire
pour arriver jusqu'au trône de Clovis; qui, en
montrant à quelques amis ses preuveshéraldiques
et judiciaires renfermées dans une élégante towrelle
d'acajou , leur disait : voilà maforteresse
contre la vanité des autres; qui représentait
MONSIEUR, frère de Louis XVI, au lycée fondé
sous le protectorat du prince : enfin, MONSIEUR
lui-même, cet enfant de tant de rois et qui devait
l'être un jour, vote dans ces questions comme les
enfans des peuples.
Parmi ces noms, illustrations de l'ancienne
monarchie, je n'ai cité ni celui de La Fayette, si
bien nommé le fils aîné de la liberté en France ,
et fils si magnanime, si tendre; ni ceux de ses
frères d'armes, de cette jeune et brillantenoblesse
HISTORIQUES. 509
qui, après LaFayette, courut de Paris et de Versailles
rendre la liberté impérissable dans les cités
bourgeoisesetdanslesdésertsduNouveauMonde:
j'ai cru les avoir déjà cités en rappelant ceux qui
prirent l'initiative dans la cause des droits de
l'homme et des peuples.
M. Suard, lié intimement avec M. de Montesquiou
; ayant des rapports avec M. de LaFayette;
ami et collègue de l'abbé Morellet, auteur d'une
excellente réfutation de la Protestation des
Princes; confident tous les jours de tous les motifs
sur lesquels M. Necker fondait son opinion
sur le doublement du tiers-état; M. Suard, né
avec un esprit si juste, ne pouvait pas penser autrement
qu'eux : je crois pourtant devoir le dire ;
dans ce moment où toutes les voix plébéiennes,
et tant de voix de la noblesse décidaient ces questions
en faveur du peuple, M. Suard qui en désirait
le triomphe l'aida de peu de paroles et ne le
fortifia d'aucun morceau écrit et imprimé. Il n'était
pas en doute des principes ; il était inquiet
des résultats : commeces navigateurs à longue expérience,
qui sous un ciel sans nuage encore, et
sur une mer sans flots émus, promènent autour
de l'horison des regards attentifs qui croient voir
un point à peine visible, mais sombre; il regardait,
il écoutait, et soupirait encore davantage :
310 MÉMOIRES
il se défiait beaucoup de cet avenir qu'il désirait
plus qu'il ne l'espérait : cette disposition de son
âme n'était pas constamment la même : elle était
la plus fréquente. L'espérance dominait quelquefois
et s'évanouissait toujours rapidement. C'est
dans ce flux et reflux de ses pensées que le trouva
l' ouverture des Etats-Généraux.
HISTORIQUES. 311
LIVRE VII.
Totis certatum orbis viribus.
ON ne donne guère le nom de révolutions qu'à
celles qui se font dans les conditions sociales des
peuples, dans la nature et dans l'étendue des
pouvoirs qui les régissent. Des changemens légers
ne distinguent que les AGES ; plus grands,
ils forment les époques; lorsqu'ils se font sur
toutes les parties de l'organisation sociale et sur
beaucoup de peuples,ils prennent le nom d'ÈRES.
Quand ces distinctions et ces déterminations
ne seraient pas généralement convenues, elles
peuvent servir à mieux fixer les mots et les
idées.
Ce qui distingue seulement les âges ne reçoit
jamais le nom de révolutions; ce qui marque les
époques, rarement; et toujours ce qui fonde et
institue une nouvelle ÈRE dans les annales du
genre humain.
Il doit être bien rare, il est, peut-être, sans
exemple que le plus léger de ces changemens
312 MÉMOIRES
n'ait pas été précédé de quelque changement
analogue dans la manière de penser deshommes :
et les véritables révolutions, LES ÈRES , sont toujours
nécessairement préparées par beaucoup de
révolutions, non-seulement dans les idées, mais
dans l'art même qui préside à leur formation,
dans celui qu'on a si bien nommé l'art de penser.
Quoiqu'il ne soit question de la logique que
dans les écoles, c'est elle qui fait tout dans le
monde. Suivant qu'elle est bonne ou mauvaise,
elle est le bon ou le mauvais génie, I'OROMANE
ou I'ARIMANE du genre humain, tout comme
des Perses.
Les révolutions de la logique elle-même semblent
être de trois espèces qui se rapportent à
celles des âges, des époques et des ères. On peut
changerla forme seule du raisonnement; on peut
changer la manière de voir ou les idées ; on peut
changer enfin jusqu'à la manière de sentir.
Cette dernière révolution n'arrive jamais qu'après
que les deux autres ont été reconnues impuissantes
à rendre leshommessensés et heureux ;
elle les domine toutes les deux à bon droit ; elle
les gouverne, si elle-même elle est gouvernée
par les avertissemens reçus incessamment de la
nature.
Comme tous les hommes ont les mêmes orHISTORIQUES.
315
ganes, et peuvent apprendre facilement à en
faire le même usage, cette dernière révolution
de l'entendement est la seule dans laquelle les
hommes de toutes les conditions, riches et pauvres,
ignorans et savans, peuvent se réunir, s'accorder
et s'arrêter à jamais : c'est par elle uniquement
que peuvent se former et se perpétuer
chez un peuple une raison, une volonté, une
force et une liberté générales. De quelque puissance
qu'on soit revêtu sur la terre, vouloir
étouffer une pareille révolution,même dans son
berceau, c'est s'attaquer à plus fort que soi; et
quand ses progrès croissent tous les jours dans un
rapport dont la progression n'a point de terme
connu, vouloir la faire rétrograder, c'est désinence,
c'est fureur.
Ce ne sont pas toujours des Alexandre qui
font taire et parler la terre pour en changer la
face; mais ceux qui l'ont changée, qu'ils aient
été conquérans,pontifes ou citoyens, ont tous eu,
comme Alexandre, un Aristote. Locke fut l'Aristote
de la dernière révolution de l'Angleterre;
Franklin de celle de l'Amérique ; dès qu'elle
s'occupa sérieusement de se donner une constitution
,
la Pologne demanda une logique à l'Arislote
de la France ; et du moment où la logique
faite pour la révolution de la Pologne parut, à
514 MÉMOIRES
celui où la révolution de la France commença;
il y a bien peu d'années. Ces quatre logiques et
tous les ouvrages de Bacon ont employé principalement
tous leurs moyens, toutes leurs règles,
à régler dans l'homme l'usage de ses organes ,
à
changer sa manière de sentir par un bon usage
de ses sens; malheureusement ce ne sont pas des
années, ce sont des siècles qu'il faut à de tels ouvrages
pour produire tous leurs effets; et tous
ne peuvent être ni prévus, ni soupçonnés,
Imêlme par leurs auteurs. fallut, parmi nous, plus de quarante ans à
la révolution si incomplète et si imparfaite des
idées; à peine on en compte vingt dans la résolution
des événemens, depuis l'ouverture des
états-généraux jusqu'à la restauration des Bourbons
sur le trône de leurs pères.
C'est que les révolutions des événemens s'opèrent
avec les forces de la multitude et des passions,
toujours violentes et rapides, et qu'elles
se préparent, pour le bien du moins, avec celles
de la raison, le plus circonspect de tous les arts
dans ses procédés, le plus lent dans ses triomphes.
La raison est obligée à des conquêtes nonseulement
sur les erreurs , sur les routines et sur
les habitudes, toujours si puissantes, mais sur
d'autres arts de l'esprit et de la parole qui ont
HISTORIQUES. 315
plus de charmes qu'elle
, et qui ont fait tous leurs
progrès lorsqu'elle commence à peine les siens.
La longue vie littéraire de M. Suard commence
avec la révolution des idées, et sa vie se
termine avec la révolution des événemens. Cela
est déjà assez remarquable. Ce qui l'est davantage
,
c'est qu'il n'a pas assisté seulement aux
deux révolutions dans toute leur durée, mais
qu'il a figuré dans l'une et dans l'autre, sinon
avec beaucoup d'éclat, au moins avec assez
d'influence pour lier toute l'histoire de sa vie,
d'une manière inséparable, à toute leur histoire.
On vient de voir son nom, dans la révolution
des idées, toujours à côté des noms les plus illustres
, inférieur à presque tous par le nombre
de ses ouvrages, à aucun par l'étendue de ses
connaissances et par la sûreté de son goût; ajournant
toujours ses propres ouvrages, et toujours
occupé de ceux de ses amis; et, sans aucune
des grandes compositions philosophiques, historiques
ou dramatiques nécessaires pour obtenir
un grand renom, occupant toujours une grande
place dans son siècle, servant à tous les progrès,
tantôt par ses vues, tantôt par ses doutes
sur des vues dont la grandeur et la hardiesse
étaient imposantes, et la lumière ou l'utilité incertaines
; rendant assez d'honneur au génie pour
316 MÉMOIRES
croire que retarder ses conquêtes, c'est trèssouvent
mieux les assurer.
On va le voir dans la révolution des événemens,
toujours éloigné des places, des missions
et des fonctions qui donnent si facilement une
puissance même à la médiocrité ; ne paraissant
jamais devant la nation ni comme député, ni
comme ministre ou administrateur, mais résistant
aux factions les plus triomphantes ; balançant
les tribunes les plus éloquentes par quelques
pages dont toute la force était dans la clarté des
idées et dans la précision de la logique; toujours
actif et presque invisible sur le théâtre où s'agitent
les destinées de la nation ; se dévoilant
lorsque les autres se couvrent ; ne laissant paraître
son nom sur la scène qu'au moment de
partager les périls et les proscriptions des citoyens
et des députés dont les principes publics
ou secrets étaient le plus conformes aux siens.
Cette dernière partie de la vie de M. Suard
obligera celui qui en écrit les Mémoires à retracer
des époques qui depuis long-temps ne sont plus,
mais dont les passions vivent encore : tout lui
impose la loi d'être court; mais la loi la plus
sacrée est d'être vrai. Il compte peu sur une justice
qu'il est très-difficile et très-rare d'obtenir,
et pourtant très-naturelle, très-nécessaire. Tous
HISTORIQUES. 317
doivent sentir, dans tous les partis, qu'on ne
peut juger avec équité de ce qui s'est dit, écrit
et fait à ces époques, si on oublie quels en étaient
et l'esprit, et le trouble, et les désordres.
Les espérances les plus brillantes et les plus
universelles du genre humain, ion ne l'oubliera
jamais, ont été celles des premiers jours de la
révolution française
,
des jours surtout qui précédèrent
l'ouverture des états-généraux. Tout
en paraît effacé dans la mémoire de ceux qui n'en
ont conservé que le souvenir de quelques intrigues
decouret de quelques embarrasdes finances.
De pareilles causes ne pouvaient produire de
semblables mouvemens sous un monarque essentiellement
ami de la vérité et de la justice,
et chez une nation si riche de son sol, de son
ciel et de son génie. Ces magnifiques espérances
naissaient, et ne pouvaient naître que de celle
de voir s'accomplir prochainement et facilement
les vues et les voeux des plus beaux génies de
l'Europe pour le perfectionnement de l'ordre
social sur la terre entière, par les perfectionnemens
de toutes les sciences, de tous les arts,
et surtout de l'art de penser rendu populaire.
Non, ces vues n'étaient pas des chimères.
Elles avaient été puiséespar les premiers esprits
de l'Europe, avec un accord jusqu'alors sans
318 MÉMOIRES
exemple, dans les expériences de tous les peuples
et dé tous les siècles historiques, confrontées
et entre elles et à tout ce qu'il y a de plus
évident, c'est-à-dire de plus visible dans la nature
de l'homme, dans ses besoins, dans ses facultés,
dans ses passions, dans ses différentes
manières de sentir, de voir et de raisonner.
Non, ces voeux n'étaient ni secrets ni mystérieux.
Ils étaient formés et publiés en partie par la
presse chez toutes les nations depuis la découverte
de l'imprimerie ; ils étaient proclamés en
entier par l'éloquence, depuis un demi-siècle,
autour de tous les trônes et de toutes les puissances.
Les Anglais de l'Europe, depuis 1688, les
Anglais de l'Amérique, depuis l'acte de leur indépendance
,
étaient des exemples et des modèles
que les hommes éclairés d'aucun pays ne perdaient
plus de vue.
M. Suard et M. Necker venaient, depuis peu,
de visiter ensemble l'Angleterre; et ses prospérités
toujours croissantes, ils les avaient vues
sortir toutes de sa constitution, comme on voit
sortir d'une source qu'on a tout entière sous les
yeux, le fleuve immense qui répand une inépuisable
fertilité sur les vastes campagnes.
Au milieu des prestiges de notre luxe et des
HISTORIQUES. 319
prodiges de nos arts, tous les regards et tous
les coeurs se portaient avec émotion, à travers
l'Océan
, sur ces immenses solitudes du Nouveau-
Monde, où la liberté, la philosophie et la
nature promettaient à tous les hommes un bonheur
qui pouvait être égal pour tous au milieu
même des inégalités inévitables des talens
,
des
conditions et des fortunes. Presquetous les jeunes
militaires français revenus de l'Amérique parlaient
comme avait écrit l'auteur un peu enthousiaste
des Lettres d'un Cultivateur américain.
Ce n'était plus que par politesse qu'on prêtait
encore quelque attention à ces subtilités naguère
en vogue et en honneur, par lesquelles on croyait
démontrer que la même liberté, la même morale
et le même bonheur ne conviennent pas à
tous les hommes sous tous les climats; que le
détroit de Calais a suffi de toute éternité pour
destiner les Anglais à être libres sous une monarchie
représentative, et les Français sujets sous
une monarchie absolue.
Les différences du génie français-et du génie
anglais s'offraient, au contraire, à la France,
comme des motifs d'espérer une liberté moins
orageuse et une félicité plus grande.
Ce n'est pas du sein des peuples qu'est sorti
la première fois parmi nous le cri de la liberté,
320 MÉMOIRES
c'est du coeur des rois : dans les ténèbres mêmes
de la féodalité et de la monarchie absolue
,
c'est
toujours du trône que sont descendus sur la
France tous les affranchissemenset tous les droits
des hommes en société ; tout devait donc persuader
qu'une constitution ne devait être et ne
serait, en France, que le dernier développement
des communes établies par Louis-le-Gros, des
établissemens de S. Louis, invoqués toutes les
fois qu'on se sentait malheureux, de vingt ordonnances
plus populaires encore que royales de
Louis XII, et de ce commandement suprême
des Bourbons, des Valois même, de résister à
à leurs ORDRESlorsqu'ils ne seraient pas conformes
à NOSLOIS.
Ce n'était pas, en France, comme en 1688
chez les Anglais, un soulèvement populaire et
une invasion à demi-étrangère qui préparaient
une alliance nouvelle entre le trône et la nation;
c'était une antique alliance du monarque et du
peuple qu'un siècle de lumière allait fonder de
nouveau dans une constitution nationale, fondée
elle-même sur les lois éternelles et universelles
de la nature humaine.
Quelles espérances ne pouvaient pas se fonder
à leur tour sur de pareilles dispositions ?
On se croyait au moment de réunir tout ce
HISTORIQUES. 321
qu'ont eu d'éclat les grandes monarchies dans
leurs plus beaux jours de gloire, et tout ce que le
bonheurdes républiques a eu de pur et de solide
dans la force et dans la ferveur de leurs plus sages
institutions; le principe sacré de la vertu et le
principe brillant de l'honneur; ces arts du goût,
dont le plus grand bienfait est de faire servir les
jouissances même du luxe à la raison et à la
morale ; et ces nouveaux arts de la main, nés
du génie des sciences pour multiplier les commodités
élégantes de la vie autour des besoins
de la multitude même
, pauvre, mais laborieuse ,
toutes les maximes de la politique, si long-temps
déshonorées au service du mensonge et de la tyrannie,
ramenées à ceux delà justice et de la morale
; et les vérités de l'ordre et du bonheur social
environnées par l'analyse de toute l'évidence des
faits qui frappent les sens, ou de toute celle qui
ne s'évanouit jamais dans les plus longues chaînes
du raisonnement lorsqu'il est exact et vigoureux.
Telles étaient les nouvelles destinées que la
nation française, convoquée autour du trône,
croyait se donner, et se garantir, par les travaux
d'une première et courte session de ses représentas;
et la terre entière, qui ne pouvait croire
qu'un tel exemple fût perdu pour elle, en tressaillait
dé joie comme la France.
11. 21
322 MEMOIRES
Tout est plein de ces vues et de ces espérances
dans les chefs-d'oeuvre et dans les moindres pamphlets
de cette époque.
M. Suard ne fut pas un des derniers à leur
ouvrir enfin toute son âme et à leur accorder une
haute confiance; elles excitaient l'enthousiasme,
mais c'est des progrès de la raison qu'elles naissaient
et s'appuyaient. Ce qu'on n'a pas assez remarqué,
les écrivains, qui se faisaient presque un
devoir d'être froids, ou du moins très-calmes,les
avaient prophétisées de plus loin, les embrassaient
avec plus de foi que les écrivains éloquens
et ardens : Hume en attendait tous les biens ;
Jean-Jacques aucun. Jean-Jacques avait pitié de
nos prétentions à la liberté; Hume nous croyait
capables de la fonder sur un ordre social dont
tous les principes et toutes les combinaisons formeraient
une science rigoureusement logique.
On ne sera point surpris que M. Suard pensât
comme Hume plutôt que comme Jean-Jacques.
On ne le sera pas non plus d'apprendre que,
presque dès l'ouverture des états-généraux, il
s'éloigna sur ce point des opinions de Hume, et
se rapprocha beaucoup de cette pitié si méprisante
de Jean-Jacques.
Les querelles n'éclataient encore qu'entre ce
qu'on appelait les ordres ; mais M. Suard presHISTORIQUES.
323
sentit rapidement qu'elles allaient bientôt avoir
lieu entre le monarque et la nation.
Les diseussions ouvertes avec tant de précipitation
et si peu de nécessité sur les droits de
l'homme et des peuples, droits aussi impossibles
à combattre par le raisonnement qu'à sanctionner
,
dès l'abord, dans les nouvelles lois d'un empire
couvert des établissemens d'une monarchie
absolue : ces séances de nuit prolongées aux
flambeaux, où la raison criait en tumulte comme
les passions ; où vingt sacrifices magnanimes
,
vingt décrets très-beaux, mais accumulés sans
discussion et sans délibération, paraissentobtenus
de la légèreté, de la vanité, ou d'un instant d'enthousiasme
sujet à de longs et douloureux regrets;
cette dureté de coeur, ces refus inflexibles
de toute consolation
,
de toute indemnité pour !
ceux qui auraient fait avec joie tous les sacrifices
nécessaires aux droits du genre humain et à un
ordre social établi sûr ces droits ; ces séances
d'une société composée de députés et de simples
citoyens délibérant avec les mêmes formes que
l'assemblée nationale; et qui, sous prétexte d'en
préparer les opérations, les asservissaient à des
vues trop mêlées d'intrigues et d'intérêts personnels,
pour être toujours celles d'une nation dont
la liberté naissante n'en devait concevoir que de.
524 MÉMOIRES
généreuses et de magnanimes; l'organisation de la puissance législative en une seule chambre,
chez un peuple si vif et si sensible, et où les pensées
même ont souvent toute l'impétuosité des
passions; les ministres du roi exclus des délibérations
, et avec eux toutes ces lumières qui ne
peuvent s'acquérir que dans l'exercice du pouvoir
et dans l'exécution des lois ; un nouveau système
d'instruction publique qui aurait dû précéder,
peut-être, toute autre innovation, indéfiniment
ajourné, lorsqu'on venait d'entendre un plan qui
réunissait ce que les âges et les sages ont pensé de
mieux, et qui ajoutait encore à ce trésor des siècles,
des vérités nouvelles; la constitution, à peine
achevée, abandonnéepar ses fondateurs à une législature
à laquelle ils ne permettaient pas qu'on
pût les élire ; et par cette retraite, où il était aisé
de soupçonner plus d'ambition de gloire et de
popularité que de dévouement à la patrie, la
monarchie exposée aux invasions des excès de
la liberté, et la liberté aux invasions des regrets
de la monarchie : tous ces faits par lui très-souvent
rappelés et articulés faisaient penser à M.
Suardque l'assemblée constituante, qui réunissait
tant de lumières et tant de talens, avait laissé un
ouvrage fort au-dessousdu siècle et d'elle-même.
Il n'a pas fallu beaucoup de temps à ces cenHISTORIQUES.
325
sures si hâtives de M. Suard pour être confirmées
par la voix des nations et par leurs malheurs
; le temps n'est pas loin non plus où la
postérité prononcera sur nos tombeaux jusqu'à
quel point les fautes de cette auguste assemblée
ont été volontairesou forcées, auxquels des amis
ou des ennemis de la révolution l'imputation
doit en être le plus faite.
Dès la première séance de la législature, quoique
tous ses membres vinssent de prêter également
serment à toutes les autorités du nouvel
ordre social, on les vit sinon divisés encore, au
moins distingues en deux classes ; l'une plus dévouée
à la nation qu'au trône; l'autre plus dévouée
au trône qu'à la nation : la première remplie
d'alarmes pour le berceau de la liberté ; la seconde
pour tout ce qui avait été conservé de
l'ancienne monarchie.
Leurs dispositions représentaient celles de la
France ; elles devinrent plus fortes dans toute la
France à l'instant où elle apprit qu'elles étaient
celles de ses représentans.
Toutes les réunions et toutes les sociétés un
peu renommées de la capitale, occupées alors
de ces questions, comme si elles avaient été
des bureaux ou des comités du corps législatif,
furent partagées comme la législature dans
326 MÉMOIRES
leurs affections et dans leurs appréhensions.
Toutes ces sociétés ne peuventpas être citées ; il
en est qui doivent l'être pour bien connaître l'esprit
de cette époque, le caractère politique de
M. Suard, et les causes de tant d'erreurs prises
pour des attentats depuis qu'elles ont entraîné
les deux hémisphères à tant de ravages.
Deux réunions en sens, non pas inverse, mais
différent, eurent constamment lieu tout de suite
dans des dîners
, les uns de toutes les semaines,
les autres de tous les jours.
La première, de ceux qui craignaient plus
pour la monarchie
,
chez M. de Boulogne ; l'un
de ces fermiers généraux, assez peu rares alors,
qui étaient hommes de finance, non comme
Turcaret, mais comme Atticus et Helvétius ;
qui faisaient servir leur opulence à s'environner
des beautés des arts et des lumières de la philosophie
; et là se trouvaient assidûment, avec
M. Suard, Dupontde Nemours, dont la longue
vie a été une méditation des vertus et du génie
de Turgot, des fondemens de tous les genres de
liberté et de prospérités publiques, et qui, presque
octogénaire, a traversé trois fois l'Océan
pour fuir sa patrie lorsqu'il la voyait esclave, et
pour y rentrer lorsqu'il la croyait libre ; Lavoisier,
qui a fait dans la chimie une révolution si
HISTORIQUES. 327
éclatante ,
si féconde en vérités et en prospérités,
en y portant son génie, sa fortune, les principes
et la langue de Condillac ; qui, au moment où
les premiers représentans de la France travaillaient
à lui donner une constitution
,
travaillait
seul de son côté à lui donner un plan d'instruction
publique digne d'un peuple fondant sa liberté
sur sa souveraineté; qui analysait les principes
de l'entendement avec autant d'habileté
que les principes chimiques des corps et des gaz,
et mettait sous presse , pour la France, des théories
d'une métaphysique assez lumineuse pour
qu'on les crût la suite de la logique pour la Pologne
; l'abbé Morellet, l'un des plus empressés
et des plus infatigables défenseurs des droits du
peuple contre les ordres et leurs priviléges ; et
qui, sans rétracter aucune vérité
,
devait mourir
à quatre-vingt treize ans, honoré des pensions
de Louis XVIII, et des hommages de l'aristocratie
même
,
qui lui pardonnait ses démonstrations
et ses chansons.
Ceux qui craignaient plus pour une liberté
naissante, à laquelle sa grande étendue surtout
donnait plus d'ennemis et peut-être plus de faiblesse
, avaient leurs réunions très-souvent chez
des chefs de maisons de commerce et de manufactures
,
très-capables
, par l'étendue de leurs
528 MÉMOIRES
connaissancespositives et par la hardiesse de leurs
projets, d'élever l'industrie française, sur tout
le globe, à plus d'échanges et à plus de puissance
que les industries réunies de la Hollande
et de la Grande-Bretagne; et plus souvent encore
,
dans ces cabarets dès long-temps un peu
ennoblis par les Chapelle, les Chaulieu et les
Piron
,
dans ces tavernes auxquelles la révolution
a fait entendre plus d'un entretien digne des
conseils des nations.
Là se trouvaient, avec la même assiduité, et
ce Condorcet, le seul des secrétaires de l'Académie
des Sciences qui eût succédé à tout le
génie de Fontenelle en succédant à sa place ; qui,
en écrivantla Vie de Voltaire, s'était assez élevé
au-dessus de tous les historiens et de tous les
panégyristes du grand homme , pour se placer
à côté de lui ; qui, avec les passions de la nature,
auxquelles il n'était pas étranger, n'en a jamais
eu, d'ailleurs, que pour la raison, l'humanité et
laliberté; chez qui ces passions vertueuses étaient
trop fortes et trop profondes pour qu'elles ne lui
fissent pas subir bientôt une mort auprès de
laquelle celle de Socrate mourant dans les entretiens
de ses amis et de ses élèves, paraît déjà
l'apothéose qui lui fut bientôt décernée ; plusieurs
des membres les plus distingués de l'asHISTORIQUES.
329
semblée constituante, qui, pour être sans missions,
ne se croyaient pas sans fonctions au
milieu de tant de dangers de la patrie et du
trône; ces girondins, déjà cités pour l'éloquence
de Vergniaud et pour une foule de mots heureux
de Ducos, de mots pleins de goût et de
lumière ces députés, tous de la patrie et de
l'Ecole de Montesquieu, assortis, pour ainsi dire,
par une ville de commerce, presque en nombre
égal de commerçans et d'avocats, et tous doués
de plus d'un don de la parole.
Il est devenu presque impossible de persuader
aujourd'hui au grand nombre que ,
parmi les
hommes si influens de ces sociétés opposées, les
uns n'avaient pas pour but d'établir la république
sur les ruines du trône, les autres de restituer au
trône ses prérogatives les plus arbitraires et les
plus absolues ; et c'est là pourtant se méprendre
étrangement et sur les uns et sur les autres.
1°. Si la constitution, telle qu'elle était ou telle
qu'elle pouvait être bientôt, modifiée ou fortifiée
par des lois secondaires, ne leur eût pas convenu,
étaient-ils tous gens à jurer de lui être fidèles sans
aucun scrupule
, et à violer ensuite leur serment
sans aucun remords? Condorcet et Dupont de!
Nemours, si long-temps amis tous les deux de
Turgot, si long-temps unis dans les plus saintes
330 MEMOIRES
maximes de la morale et de l'économiedes Etats,
pouvaient-ils se jouer l'un des sermens faits au
peuple
,
l'autre des sermens faits au roi ?
C'est un fait connu et dont il existe des monumens,
que les premiers voeux de Condorcet pour
la liberté de l'Europe, et pour la France, par conséquent,
furent adressés aux rois et non aux peuples.
C'est dans ces esprits superbes, fermés par
leur éducation à tant de vérités d'instinct et de
sentiment, qu'il croyait plus facile de faire pénétrer
et prospérerle système entier de ces lois de la
nature, sans lesquelles il n'y a ni ordre ni bonheur
social : les deux exemples de Frédéric-le-Grand
et de Catherine II, qui avaient réuni presque sous
ses yeux tout ce que les despotes peuvent avoir
de pouvoir absolu, et les philosophes dé lumières;
ces exemples dont toute la France était remplie
comme Voltaire,lui avaientpersuadé qu'un monarque
éclairé est plus propre à créer une constitution
libre qu'un peuple qui vient de briser ses
chaînes. Nul n'a redouté plus que Condorcet et
l'ingnorance de la multitude, et ses ressentimens, et ses passions, et ses révolutions qui n'ont été
presque jamais que des changemens d'erreur etde
joug; ce mot tant cité de Turgot
y
Donnez-moi
cinq annéesde despotismeet laFrance sera libre :
ce mot, Condorcet ne le prononçaitjamais, mais
HISTORIQUES. 331
on le voyait toujours errer sur ses lèvres. Il ne
pouvait concevoir surtout que des princes qui
lisent une fois au moins en leur vie l'histoire des
nationsqu'ilsgouvernent, n'y aient pas vu à chaque
page combien une puissance limitée par les lois
de la justice éternelle est plus vaste et mieux garantie,
plus facile à exercer, plus féconde pour
eux en gloire et en jouissance, qu'une autorité
abandonnée à leurs passions et à leurs caprices.
Une femme qui, alors même que la vérité a
pu se dérober à elle, n'a jamais écrit que pour
l'honorer et la faire régner, a imprimé que les
députés de laGironde étaient arrivés de Bordeaux
précisément pour transformer la monarchie en
république.
Celui qui écrit ces Mémoires sait très-positivement,
et il affirme que cinq à six jours avant
cette nuit du neuf au dix août où le château
des Tuileries et le trône furent foudroyés, les
deux hommes de cette députation qui pouvaient
le plus la diriger, soupçonnaient à peine qu'il y
avait quelques vues de république dans la législature;
et qu'à ce soupçon qu'ils venaient de concevoir,
pour la première fois, ils frémirent d'indignation
etde colèrecomme des hommes de bien
qu'on veut rendre complices d'un grand attentat.
Et si tels n'avaient pas été leurs principes et
332 MÉMOIRES
leurs sentimens, comment expliquer la sublime
éloquence que l'un d'eux déploya et que tous applaudirent
pour appuyer cet appel au peuple si
propre à diviser la république déjà décrétée
,
si
propre à les faire monter bientôt eux-mêmes sur
l'échafaud d'un roi ?
Quel autre crime pouvait leur être imputé,
lorsqu'après la grande catastrophe accomplie ils
figuraient avec tant d'éclat et de sincérité parmi
les représentans de la France les plus capables
de faire avec succès pour leur pays et avec utilité
pour toute l'espèce humaine, l'essai d'une république
dans une antique monarchie ? Ce qui est vrai, et ce qui arrive presque toujours
aux époques de ce genre, c'est que tandis
que les hommesqui pensent, préoccupés de quelques
dissentimens, s'observent et disputent sans
pouvoir s'accorder, parce qu'ils ne peuvent ni se
pénétrer ni se deviner entièrement, ceux qui ne
portent dans les deux partis que des intérêts personnels
et des ambitions, préparentdes deux côtés
des complots, des attaques et des meurtres.
Réveillé dansson lit par les tocsins et par les canons
du dix août, il ne fut pas en M. Suard d'être
un instant en doute de quel côté venait l'attaque
et contre qui elle se dirigeait; il courut se ranger
parmiles vétérans qui volaient à la défense du roi
HISTORIQUES. 355
sous les drapeaux de beaucoup de gardes nationales
; et lorsque la cause du roi, la même pour
lui que celle du peuple, fut perdue, il ne s'éloigna
avec sa femme que jusqu'à Fontenay-aux-
Roses, où ils furent harcelés de comités de surveillance
,
d'interrogatoires aussi menaçans et
aussi absurdes que ceux de la commune de Paris,
qui, en foudroyant le trône ,
croyait en avoir
conquis la puissance absolue.
On aura peut-être quelque peine à le croire
aujourd'hui. Les faits qu'on leur imputait et au
mari et à la femme, comme la preuve la plus forte
de leur haine pour le peuple et pour ses droits,
c'étaient les rapports qu'on leur avait connus
avec M. de La Fayette, c'étaient quelques visites
qu'ils en avaient reçues autrefois à Fontenay-aux-
Roses. Ces faits étaient vrais, ils étaient avoués :
mais qui n'aurait cru que des rapports avec le
général La Fayette, loin de rendre la popularité
de quelqu'un suspecte, devaient en être le meilleur
certificat et la plus sûre garantie? Plus ce fait
est devenu extraordinaire, plus j'ai cru nécessaire
de le recueillir.
La république décrétée et Louis XVI prisonnier
au Temple, les Français, qui lui étaient le
plus dévoués, ne portaient leurs regards sur la
convention que pour y découvrir ou y créer quel334
MÉMOIRES
que moyen de sauver une tête si chère; depuis
qu'elle fut condamnée et frappée, ils s'occupèrent
sans relâche de ce conseil suprême de législateurs,
objet de toute leur exécration, pour lui
susciter sur tout le globe et dans tous les siècles,
des haines égales à la leur; pour fomenter dans
son sein les divisions qui la déchiraient, et qui
d'elles-mêmes paraissaient assez furieuses pour la
détruire toute entière.
A M. Suard, et comme à lui, à tous ceux qui
connaissent les traditions des peuples et des
âges, la convention a paru le plus inconcevable
et le plus terrible phénomène du corps entier
de l'histoire. Ce phénomène n'a pu paraître que
dans le dix-huitième siècle ; il ne peut plus reparaître;
il faut désormais, ou que tout s'abîme
dans un despotisme: semblable à ceux de l'Asie,
ou que tout se constitue dans un état social où la
LIBERTÉ et l'ORDRE soient garantiscomme en Angleterre,
comme aux Etats-Unis de l'Amérique.
En contemplantla convention, on est tenté de
s'écrier comme PASCAL en contemplantl'homme :
Quelle nouveauté! quel chao! quel sujet de contradiction!
quelle CHIMERE est-ce donc que
la convention!Juge de toutes choses; imbécilever
de terre; dépositaire du vrai; amas d'icertitudes;
gloire et rebut de l'univers; si elle se vante,
HISTORIQUES. 535
je l'abaisse ; si elle s'abaisse , je la vante ; je la
contredis toujoursjusqu'à ce qu'elle comprenne
qu'elle est un MONSTRE incompréhensible.
Et combien, composée comme elle le fut, il
était inévitable que la convention portât à des
degrés jusqu'à elle inconnus sur la terre, et les
crimes et le» vertus, et les lumières de la civilisation
et les férocités de la barbarie ; et des
mains toujours pures de rapines, et des mains
toujours couvertes de sang!
Convoquée pour tout renverser et pour tout
reconstruire, elle est composée
,
elle a dans son
sein et parmi ses membres des ouvriers et des
princes, des avocats et des procureurs, des chirurgiens
et des médecins, des comédiens et des
poètes, des magistrats et des philosophes, des
hommes qui savent à peine lire, et des hommes
capables de donner de nouvelles perfections
aux méthodes de l'esprit humain ; des écrivains
qui prêchent le meurtre, et des écrivains qui
conjurent la justice des nations d'abolir la peine
de mort; les conditions et les rangs, naguère
séparés par toutes les barrières de tous les préjugés
et de tous les orgueils, font partie, au
même titre, d'un conseil de législateurs suprêmes
,
de législateurs qui doivent donner des
lois aux lois elles-mêmes.
336 MEMOIRES
Née au sein de tous les orages, loin de les Conjurer;
la convention les nourrit et les multiplie
autour d'elle et dans son propre sein ; il semble
qu'elle veut en faire les élémens de son existence
et de sa puissance.
Maîtresse absolue d'un roi devenu son prisonnier
; quand ce prisonnier et ce roi serait coupable,
elle n'a aucun besoin qu'il soit jugé
,
puisqu'elle
ne veut pas qu'il ait des successeurs pour
lesquels seuls sa mort pourrait être un exemple
et une terreur. Elle peut lui donner des juges
appelés de toutes les parties de la France, qui
prendrontsur eux cette responsabilité éternelle :
après que la fatale sentence a été prononcée par
une puissance plus grande
, par cela seul qu'elle
serait douce et magnanime
,
elle peut rendre à
(Louis XVI, la vie, la liberté, le dieu et l'épée
par la grâce de qui Louis croit avoir régné; elle
peut le faire conduire avec honneur à la frontière
ouverte du côté où s'avancent les puissances
étrangères armées pour sa cause : elle fendra plus
glorieuses les victoires qu'elle espère du dieu des
peuples et de leur épée. Mais non, rien de tout
ce qu'elle pouvait et devait faire, elle ne le fera ;
une fatalité plus aveugle que toutes les fatalités
de toutes les destinées humaines, veut que la conventionprononce
que Louis, déclaré inviolable
,
HISTORIQUES. 337
sera jugé; qu'il ne sera jugé que par elle; que
la sentence de mort sera exécutée presque à la
porte des juges; et ces sources de tant de divisions
sanglantes ouvertes dans l'assemblée, vont
faire entrer bientôt dans le sein de la convention
les massacres errans sur la nation entière.
Mais de combien de genres d'intrépidité se
trouvent tout à coup revêtus et armés, ces plébéiens
nourris non dans les camps, mais dans les
campagnes silencieuses, ou dans le luxe des cités
paisibles et opulentes. Ils ne commandent pas
les armées de la république; ils en commandent
les généraux et les chefs; ils courent, à la tète
des colonnes, au feu des batteries ennemies,
des gants blancs aux mains, et le front aussi
élevé que les plumes tricolores qui surmontent
leurs chapeaux ; les charrettes qui les pointent
à l'échafaud, ils les transforment en tribunes
aux harangues ; et plus ils approchent de la
hache, plus ils deviennent éloquens ; ce courage
en eux est le même et à l'éclat du grand
jour, au milieu des foules attentives, et au tournant
obscur d'un escalier dérobé, où, en le faisant
passer de main en main, un seul méchant
couteau dont la lame est émoussée, et dont la
pointe perce à peine, suffit à cinq à six hommes,
parmi lesquels il y en a d'âgés, pour se donner
II. 22.
358 MÉMOIRES
la mort à eux-mêmes, ou pour arriver aux mains
du bourreau presque expirés. La tête d'un député,
de Ferraud, est offerte au bout d'un fer sanglant
à Boissy-d'Anglas; et ce président de la convention
maintient sa dignité et celle de la nation
avec le regard, Je geste et la parole des Socrates
et des Catons.
Dans leurs délibérations, où les débats sont
des querelles, les glaives des combats sont à
côté d'eux dans leurs cannes, en même temps
que le glaive de la vérité ou celui de l'erreur est
dans leurs paroles.
Parmi tant de discours, on n'en trouvera pas
un seul, peut-être, qui soit d'un l'héteur; et on
en trouverait, même d'improvisés, qui le disputent
en sublime éloquence à tous les discours
anciens et modernes.
Dans ce nombre si grand d'orateurs toujours
prêts et toujours environnés de guerres avec
l'Europe, de tribunaux révolutionnaires, et d'échafauds
qui ruissèlent de sang, un seul cherche
curieusement et laborieusement les formes et
les expressions élégantes du style : il écrit, le
plus souvent, ayant près de lui, à demi ouvert,
le l'Oman où respirent en langage enchanteur les
passions les plus tendres du coeur et les tableaux
les plus doux de la nature, LA NOUVELLE
HISTORIQUES. 339
HÉLOISE; et c'est l'orateur que ses collègues
et la France ont le plus constamment accusé
d'avoir dressé le plus d'échafauds et fait couler
le plus de sang : c'est Robespierre.
Tandis que des prêtres portent à la tribune
nationale des professions de foi d'athéisme, et
que d'autres prêtres y confessent, au péril de leur
tête, le Dieu et la foi des Evangiles, ce même
Robespierre fait ériger un autel et consacre une
fête au Dieu que la nature révélé, et non les
hommes, à l'Eternel; et le discours qu'il prononce
, comme grand pontife de cette fête et de
cet autel, parait si beau, si religieux, si pathétique
à l'un des dispensateurs les plus illustres des couronnes
dues aux premiers talens, à La Harpe,
qu'il lui adresse avec empressement une lettre
éloquente elle-même, et dans laquelle les éloges
sont plus prodigués qu'ils ne le furent jamais à
l'auteur des éloges du dauphinet de Marc-Aurèle.
Robespierre,que l'Europe croit voir à la tête de
la nation française, vit dans la boutique d'unmenuisier
dont il aspire à être le fils ; et ses moeurs
ne sont pas seulement décentes; sans aucune affectation
et sans aucune surveillance hypocrite sur
lui-même, elles sont aussi sévères que la morale
du Dieu nourri chez un charpentier de la Judée.
L'administration financière de la convention
340 MÉMOIRES
laisse aux finances de la république, de l'empire,
et de la monarchie, des exemples devenus modèles
; toutes les richesses de la France, et même
celles d'une partie de l'Europe, passent et repassent
dans les mains des conventionnels, et
n'y laissent rien qui fasse la fortune d'un seul
d'entre eux.
On détestera la convention, et elle forcera
plus d'une fois la haine même à l'admirer : il y
a eu dans les chefs qui ont fondé et mené la république,
quelque chose de cet extraordinaire,
de cet incompréhensible qu'on a plus volontiers
reconnu dans celui qui a fondé l'empire et qui l'a
gouverné avec un bras qui a plus été encore de fer
pour l'Europe que pour la France. Et Bonaparte
et la convention ont également attiré sur leurs
têtes les malédictions;mais et la république et
l'empire ont comme agrandi la nature humaine :
et cette double grandeur transmise à la monarchie
de nos rois, si elle n'expie pas toutes les fautes,
adonne au moins les moyens de des réparer toutes.
Il est trop aisé de charger d'accusations sanglantes
une telle assemblée; aucun siècle ne les lui
épargnera. Mais le moment actuel, celui oùvivent
encore tant de témoins, et où Louis XVIII est
sur le trône de Louis XVI, est le seul où la convention
puisse être bien jugée : entre toutes les
HISTORIQUES. 341
langues de l'Europe, on peut compter à peine
quatre ou cinq écrivains capables d'en écrire l'histoire,
et trois ou quatre gouvernemens assez magnanimes
pour permettre qu'elle soit écrite et
lue. C'est pourtant l'un des plus grands services
à rendre aux générations qui vont suivre. Si ce
travail n'est pas fait dans ce moment, il ne pourra
jamais être bien fait. La postérité ne recevra sur
la convention que des traditions et des jugemens
opposés, qui, par cela même
,
obtiendront trèspeu
de confiance
, et n'augmenteront que le
nombre de tant de sombres et insolubles problèmes
historiques dont les ténèbres enveloppent
de toute part le genre humain. Il sera beau à tous
les gouvernemens de permettre cette histoire : il
sera sublime aux Bourbons, remontés sur leur
trône, de la demander, non aux concours académiques
excités par de magnifiques couronnes,
mais à un tribunal d'histoire institué par euxmêmessur
les modèles de ces tribunaux du Cathai
et de l'antique Egypte, où la sagesse orientale a
fait éclater avec tant de gloire tout ce qu'elle a eu
de plus sublime et de plus admiré par les siècles.
C'est le plusdigne hommageà rendre àLouisXVI.
Parmi tant de têtes tombées sous le glaive égaré
de la justice , nul, en écoutant son arrêt de
mort, n'a élevé son âme plus haut vers le ciel,
342 MEMOIRES
nul n'a plus eu le maintien, non-seulement de
l'innocence, mais de la plus auguste vertu.
La convention annonçait à l'avance sa volonté
arrêtée de mettre un terme à sa puissance; ce
terme devait être dans une constitution; et par
un de ces contrastes si frappans d'une assemblée
où les tempêtesétaient le temps de tous les jours,
ses lois constitutionnelles ne devaient être trèsremarquables
que par les leçons bien comprises
de la sage expérience.
Sa proclamation
,
cependant, ou du moins les
élections qu'elle ordonnait, sont l'occasion d'un
orage prévu long-temps avant qu'il éclatât, et
inutilement conjuré. Les premières élections,
comme on sait, ne devaient.nommer qu'un tiers
des nouveaux représentans, et les deux autres
tiers devaient être choisis par le sort entre les
membres de la convention : c'était suivre les
leçons de l'expérience ; c'était éviter la faute tant
reprochée à l'assemblée constituante , de s'être
retirée en abandonnant à tant de passions intérieures
et extérieures et son ouvrage, et la liberté
, et le trône.
Ce qu'on blâmait encoredans l'assemblée constituante
, on veut l'imposer comme des devoirs à
la convention ; et c'est à sa barre , en face de sa
tribune, que quelques sections de Paris viennent
HISTORIQUES. 543
lui parler comme si elles étaient la France. Elle
les écoute, et leur répond; et, dans ces discussions
comme de puissance égale à puissance
égale, le ton de la pétition devient bientôt celui
de la jussion. Elles avaient de bons comités de
rédaction; leurs discours, très-hardis, ne le
paraissaient pas trop à ceux qui avaient plus de
haine que de justice pour cette assemblée.
« La France,lui disaient-elles,n'amarquéaucune
« limite au temps de votre mission ; mais votre
» mission avait cette limite en elle-même : c'est
» la fin de votre ouvrage; il est fini. Respirez,
» et laissez-nousrespirer. Laisseztoutes vosplaces
» vacantes ; elles seront bientôt toutes remplies.
» Un pouvoir constituant est un pouvoir absolu ;
» vous vous y êtes trop accoutuméspour exercer
» convenablementun pouvoir constitué
,
qui a
» des règles et des bornes. La nation française
» n'est pas seule puissante en Europe, et presque
» toutes celles qui-la touchent ont des rois qui
» ne pourront la regarder sans frémir tant qu'ils
» vous verrontà sa tête, Pourreconnaîtrelarépu-
« blique, pour s'unir à elle par les noeuds de la
» paix et des alliances avec plus de facilité et de
» meilleures conditions, les puissances voisines
» auront besoin quelque temps de perdre de vue
» ses fondateurs. La république sera mieux ga344
MÉMOIRES
» rantie par votre retraite que par votre présence.
" Si la nation, dont les armées sontpartout vic-
» torieuses, est républicaine comme les lois que
" vous lui avez données
, qu'avez-vous à crain-
» dre pour elle et pour vous ? Votre sûreté sera
» bien plus grande, confondus que vous serez
» dans la foule des citoyens; la nation toute en-
" tière vous parle avec nous , car c'est comme
» nous qu'elle pense. C'est l'arme au bras que
» nous vous adressons des prières.»
La convention leur répondait : « Non, la voix
» qui s'élève contre des représéntans de la na-
» tion, si souvent mutilés et décimés pour ses
» intérêts
, n'est pas la sienne. Vous n'aviez pas
» à nous apprendre que les, haines par nous
» excitées etméritées , sont éternelles. Nous les
» avons assez souvent payées de notre sang pour
» les braver encore. Ce n'est pas notre puissance
» que nous prolongeons ; ce sont nos dangers;
» c'est le poste où nous sommes si souvent morts
» que nous voulons garder encore. Où s'estait vu
» des usurpateurs qui aient écrit comme nous,
» sous la dictée de tout un peuple, une constitu-
» tion qui environne la puissance de barrières;
» qui aient appelé comme nous auprès d'eux un
» tiers de législateurs tout nouveaux, prêts à
» nous accabler de la haine de la France, s'ils
HISTORIQUES. 345
» en sont chargés par leurs mandats ; qui tous ,
» par leur propre volonté, s'avancent vers la jus-
» tice de la nation, qui peut les interroger et les
» juger? La postérité seule pourra prononcer
» sans appel d'où sont sorties les catastrophes
» que nous n'avons pas su ou pu empêcher, et
» si élites n'ont pas été plus nos malheurs que
» nos fautes. Mais vous, vous seriez déjà des usur-
» pateurs, si nous recevions de vous les lois que
» vous voulez-nous imposer. Rendez grâce à
» notre résistance, par qui seule vous êtes encore
» innocens ; ne tentez pas de la forcer , si vous
» ne voulez à l'instant même être coupables et
»punis.» Si ce n'étaientleurs paroles expresses, c'en était
le sens des deux côtés. Après de tels discours, il
n'y a plus à parler, on se bat. On se batit; et l'on
sait aujourd'hui plus clairement qu'lors qu'on se
battait d'un côté pour une consitution dont le
pouvoir exécutifserait républicain comme le pouvoir
législatif, et de l'autre pour une monarchie
représentative,dont le pouvoir exécutif serait
tout entier réuni sur un trône, et sur le trône
des Bourbons exclusivement.
Les longs et lugubres retentissemens du canon
de Saint-Roch dans la nuit du 13 vendémiaire
conmençaient une fortune et des destinées dont
546 MÉMOIRES
la grandeur devait avoir également pour but la
ruine et des espérances du retour des Bourbons
,
et de l'existence de la république. Si cet avenir,
peu éloigné, avait pu se montrer aux deux partis
dans une nuit si sombre, que de maux on aurait
sans doute épargnés à la nature humaine !
L'auteur du Publiciste et de l'Indépendant,
M. Suard, était trop éclairé pour ne pas sentir,
et trop de bonne foi pour ne pas avouer que
dans les principes universellement professés à
cette époque, la bonne cause et la bonne logique
étaient celles de la convention, et non pas celles
des sections de Paris ; aussi, quoiqu'il figurât au
premier rang parmi ceux qui parlaient dans le
monde, et qui écrivaient dans les journaux pour
les sections, il n'avait garde d'approuver le ton
impérieux de leurs pétitions et l'emploi des baïonnettes,
où il ne convenait d'essayer que celuide la
persuasion. M. Suard désiraitvivement la retraite
totale de la convention, comme la chance alors
la plus favorable à la monarchie, et il ne croyait
ni pour les conventionnels, ni surtout pour la
liberté de la nation, cette chance aussi redoutable
que cent autres dont ils étaient environnés.
Telle était sa pensée, telle il l'énonçait à ceux
même qui ne pensaient pas comme lui, mais
pour qui son coeur était ouvert tout entier. Il ne se
HISTORIQUES. 547
serait pas fait un devoir de cette franchise devant
la convention toute entière ; il l'aurait eue
avec tous ses membres un à un , pour peu qu'il
les eût estimés. Aussibeaucoup d'asiles lui furentils
ouverts, sans qu'il les cherchât, chez les ennemis
comme chez les amis des sections ; mais un
sectionnaire était mieux caché dans une maison
conventionnelle; et c'est à une maison très-républicainequ'il
donna la préférence. Il n'y trouva
pas seulement la sûreté
,
niais les lettres, la philosophie,
les plus beaux chants républicains entremêlés
de disputes politiques où il épanchait toute
son âme comme en écrivant le Publiciste; cette
vraie liberté, enfin, qui n'est pas une arrogante
tolérance, mais la pleine jouissance de toutes
les facultés de sa raison et de son caractère.
Par un hasard singulier, et que je ne veux pas
omettre ,
dans cet asile où tout éloignait de lui
toute idée des prisons, une circonstance lui rappela
sa prison des îles Sainte-Marguerite, et réveilla
en lui ce goût des études mathématiques
qui avaitfailli devenir sapassionil y avait soixante
ans. La langue des calculs de Condillac n'était
pas publiée encore, mais une copie manuscrite,
de l'écriture la plus lisible circulait dans quelques
maisons, et se trouvait dans celle-là. M. Suard
ne pouvait plus s'en séparer, et pour la raison
548 MEMOIRES
précisément qui l'aurait fait fermer à l'instant ou
jeter de côté à un autre. Excepté sur les chiffres,
il n'était d'accord sur rien avec l'auteur ; il
croyait voir une énorme absurdité dans le principe
fondamental de l'ouvrage
,
dans celui par
lequel, étranger encore à toute notion d'algèbre,
Condillac, qui pouvait se connaître en certitude,
se croyait certain d'être conduit à tous les calculs
de l'infini, d'abord très-lentement, et, s'il le
fallait, se traînant à quatre pâtes, bientôt
après avec rapidité et comme à vol d'oiseau,
sans même être du tout un aigle.
Les passions révolutionnaires, comme celles du
jeu avec lesquelles elles ont plus d'un rapport,
se croientcorrigéesou éteinteslorsqu'elles ne sont
que malheureuses. Après le désastre des sections,
dans la nuit du 13 vendémiaire, indigné du
triomphe des conventionnels et dégoûté de son
parti même, qui, à la suite de tant de faux raisonnemens
,
avait eu une audace si folié et si funeste,
M. Suard se croyait à jamais refroidi sur
la politique, et revenu tout entier à l'amour des
études de toute sa vie ; mais ce retour était précisément
comme celui du joueur de Regnard à Angélique.
Apeine la constitution républicaine de l'an III,
avec ses deux conseils, son directoire où il n'y
HISTORIQUES. 349
avait que des votans, ses deux tiers de conventionnels
et son tiers de nouveaux élus, fut mise
en action sur les flots orageux de la France et de
l'Europe, tous les regards de M. Suard se fixèrent
sur ses mouvemens et sur son allure pour y pénétrer
les vices de son organisation, et en tirer
des espérances de sa prochaine ruine.
Ainsi que lui, tous ceux qui avaient sur ces
matières des pensées ou des passions ne détournaient
plus les yeux de ce nouveau gouvernement
,
dont les destinées contenaient beaucoup
de destinées de tous les peuples.
Malgré la. négligence trop ordinaire des hommes
à observer suffisamment ce qui doit avoir la
plus grande influence sur leurslumières, sur leur
liberté et sur leur bonheur; dans tous les pays et
dans tous les siècles , ils ont donné la plus grande
attention aux premiers essais de ces constructions
sociales qui deviennent toujours des exemples à
fuir ou des modèles à suivre. Tout ce qui n'est pas
incapable d'ouvrir les yeux parmi les princes et les
peuples, les Pisistrate et les Solon, les Porsenna
et les Brutus, tout se range autour d'elles, tout
les regarde lorsqu'on les met à flot pour leur voir
tracer leurs premiers sillons, pour juger de quel
air elles se balanceront et s'avanceront sur
tant d'océans à Caps de Tempêtes et à Caps de
350 MÉMOIRES
Bonne-Espérance. Ainsi, dans les chantiersde nos
grandsports de mer, lorsqu'onlança, pour la première
fois, ces constructions si nouvelles qui ont
perfectionnéfart déjà si sublime de la navigation,
ces chefs-d'oeuvredes Renaud et des Bouguer, des
populations immenses assistaient à l'expérience
et au spectacle
,
suspendues aux toits des maisons
, aux carcasses des vieux bâtimens, aux sapins
à demi-façonnés pour les nouveaux, à la
pointe des mâts, aux cordages flottans d'un mât
à l'autre.
Parmi les témoins également curieux de voir
la mise à flot de la constitution de l'an III, tous
en étaient des juges sévères, excepté, peut-être,
ceux qui entraient dans la manoeuvre et qui devaient
la régler et la diriger les uns comme législateurs
,
les autres comme directeurs.
La rigueur de tant de juges sévères avait des
principes et des buts ou très-divers, ou même
très-opposés : les uns, derniers restes de ces
jacobins que les échafauds qu'ils avaient dressés
et où leur sang avait coulé si souvent, n'avaient
pu déshabituer à voir dans la terreur la seule
garantie de la liberté, se croyaient perdus s'ils
laissaient prendre
, au gouvernement même le
plus républicain, la force, l'ordre et la majesté
d'un gouvernement monarchique : jusqu'aux lois
HISTORIQUES. 351
qu'ils auraient votées et gravées eux-mêmes dans
ce codé, leur paraissaient la tyrannie, lorsqu'ils
les entendaient dans la bouche d'un magistrat :
ils ne pouvaient comprendre qu'un magistrat
n'est pas seulement un homme, et qu'il y a dans
lui deux natures qu'il est facile et nécessaire de
distinguer. Le corps législatif, divisé en deux
conseils, leur paraissait en pièces; et cinq votans
formant un directoire, leur semblaient cinq
rois. La France ainsi constituée n'avait à leurs
yeux d'une république que le nom; une nouvelle
révolution leur paraissait plus nécessaire encore
que toutes les autres.
Parmi les amis de la révolution, on en remarquait
deux ou trois beaucoup plus éclairés, mais
très-déterminés à ne reconnaître de bonne pour
la république que la constitution qu'ils lui auraient
donnée.
Le nombre beaucoup plus grand qu'on ne pouvait
le croire, ou le savoir, de bourbonniensrestés
en France pour faire échouer de plus près tous
les plans et tous les ouvrages de la liberté, assistaient
aux premiers jours de la constitution de
l'an III, précisément comme les ennemis d'un
auteur dramatique aux premières représentations
de sa pièce nouvelle, d'autant plus disposés à la
faire tomber sous les sifflets et dans le tumulte,
352 MÉMOIRES
qu'ils auraient plus de motifs de craindre qu'elle
ne fût un chef-d'oeuvre : habiles à produire dans
le parterre où ils se cachent des mouvemens qui
ne permettent à personne de recevoir, de sentir
et de bien juger ceux de la scène. Le maintien
,
les attitudes, les paroles, le costume et les décorations
d'un gouvernement fort dans des mains
plébéiennesétaient pour eux des ridicules dont ils
se riaientde trop bonne foi pour n'en pas faire rire
quelquefois des plébéiens même peu accoutumés
à sentir en eux la dignité de l'espèce humaine.
A ces critiques de belle humeur se joignaient,
même parmi les royalistes, quelques observateurs
assez éclairés pour démêler ce qui était
bon et ce qui était défectueux dans le nouveau
code, qui avaient assez de conscience pour ne
pas refuser dés éloges à ce qui en méritait,
mais trop profondément pénétrés de la nécessité
d'un Roi et d'un Bourbon en France pour
ne pas tout ramener, dans leurs observations
pleines de vues nouvelles et de lumières, à ce seul
principe et à ce seul sentiment. C'est ce qu'on
voit dans plusieurs ouvrages de M. Necker, dans
un grand nombre d'articles de journaux sortis
de la plume de M. Suard, et qui réunis seront
aussi des ouvrages de plus d'un genre d'intérêt,
d'utilité et d'importance.
HISTORIQUES. 553
Environnée, de toute part, de tous ces spectateurs
,
royalistes secrets et jacobins déclarés,
dont les regards étaient assez malveillans pour
être, par cela seul, malfaisans; la constitution de
l'an III, cependant, commençait à tracer ses sillons
avec sécurité et facilité au milieu des routes
orageuses encore des événemens de la France et
de l'Europe, à s'entourermême de signes et de
présages de beaucoup de prospérités.
Parmi ces heureux effets, les plus grands ,
sans doute , ne naissaient pas d'elle ; mais elle
pouvait se les approprier tous en prêtant à tous
de nouvelles forces et de nouveaux développemens.
Ce petit nombre d'hommes capables d'observer
avec précision les tempêtes même qui sont
près de les engloutir, avaient remarqué plus
d'une fois que dans cette France en proie à
tant d'orages, alors même que la tourmente
bouleversait quelques-unes de ses provinces et
leurs capitales, l'immense océan du peuple ressentait
à peine des agitations ; qu'elle restait
encore soumise aux lois, alors même qu'il n'y
avait plus de gouvernement ; qu'en obéissant
même à des fureurs dont elle était plus la victime
que l'instrument, c'est aux lois qu'elle voulait
et qu'elle croyait obéir : que jamais moins
H. 23
354 MEMOIRES
de crimesparticuliers n'ont été commis que dans
ces époques où tous les crimes pouvaient rester
si facilement cachés ou impunis.
Ce caractère si bon et si beau, si favorable à
toutes les améliorations de l'ordre social, a été
remarqué par les historiens un peu philosophes
,
dans toutes les révolutions de la France, et jamais
avec autant d'éclat que dans celle du dixhuitième
siècle.
C'est là un fait trop honorable à la liberté et à
celle des nations qui en a le mieux posé les principes
universels pour n'être pas contesté par tous
ces talens qui obtiennent contre la vérité des
succès si faciles, si brillans et si honteux : et
c'est un autre fait également incontestable que
M. Suard fut de nos jours le premier, peutêtre
,
qui fit ressortir ces attributs si éminens et
si aimables du caractère français. Aucun intérêt
ni d'opinion ni d'ambition ne peut me faire taire
que M. Suard en fesait honneur au trône et non
à la liberté ; mais aucun sentiment non plus ne
peut m'empêcher de penser et de dire que la
république, qui n'inspira jamais que de l'effroi
à M. Suard, et la constitution de l'an III, qu'il
n'estimait pas assez, héritèrent de ces dispositions
monarchiques et anciennes, si nécessaires
aux premiers jours d'un nouvel ordre de choses ;
HISTORIQUES. 355
que si rien d'étranger au grand corps du peuple
n'était venu les troubler, deux conseils législatifs
et un directoire auraient pu les perpétuer sans
aucun prodige de législation et d'administration,
et les faire1servir à ces créations du génie dont
le succès trouve toujours tant d'obstacles dans
les antiques habitudes des nations.
Une autre cause toute récente, née de la révolution
elle-même et de cette guerre toujours
civile quoique portée dans toute l'Europe, par
les attaquans et les attaqués, donnait un empire
plus facile au nouveau gouvernement sur
un peuple reconnu pour souverain ; c'étaient ces
domaines nationaux acquis d'abord par tout l'argent
des Français, conquis ensuite par tout leur
sang. Dans les confiscations imputables aux seuls
agresseurs, un domaine quelquefois avait été
découpé en plus de cent; et plus les propriétés
sont divisées, plus la propriété elle-même est
saci'ée et garantie : car elle est fondée sur plus
de droits et sur plus de forces.
L'obéissance aux lois
, source unique de tous
les biens, même pour ceux qui n'ont de propriété
que celle de leurs bras, a paru souvent pour eux
un devoir trop rigoureux, non-seulement à
cette philosophie dont la sainte mission est de
recueillir les gémissemens et les larmes du genre
556 MÉMOIRES
humain, mais aux froids calculs de l'opulence
qui ne juge pas toujours ses trésors, ses jouissances
et ses excès assez en sûreté devant la faim,
la soif et les haillons de l'immense population
des pauvres.
Cette même obéissance
, au contraire
,
devient
un besoin, et le mieux senti de tous pour
ceux qui possèdent, même laborieusement, le
peu de terre qu'il faut aux besoins physiques
de la vie.
Par un de ces concours bienfaisans que l'ignorance
toujours irréfléchie attribue au hasard qui
n'est rien, et dont les origines sont réellement
dans les arrangemens éternels de la Providence;
au même instant que, sans le funeste secours
d'aucune loi agraire, s'exécutait en France cette
nouvelle répartition des domaines, et cette multiplication
de propriétaires, s'approchaient de
leur point de maturité, à pas plus pressés et plus
fermes, ces théories et ces pratiques d'une nouvelle
agriculture qui fécondent la terre, non
par un repos stérile
,
mais par la succession sans
relâche d'une variété de productions liées les
unes aux autres par les rapports de leur nature ,
puisqu'elles se servent les unes aux autres et de
labours et d'engrais : admirable loi DES ASSOLEMENS
déjà constatée par beaucoup d'expériences
HISTORIQUES. 357
et de fortunes rapides, et bien loin encore d'être
avérée ou même entrevue dans toutes ses applications
,
dans toute la profondeur des sources de
richesses qu'elle recèle.
Une telle loi paraît devoir être un jour pour
les nations éclairées, comme un présent qu'on
leur aurait fait d'un nouveau territoire deux ou
trois fois plus étendu et plus fertile que celui
qu'elles trempaient de leurs sueurs et de leurs larmes. Cette alliance de l'agriculture aux sciences
physiques et chimiques; cette association des travaux
de l'homme, nécessairement interrompus,
aux travaux de la nature qui ne se repose jamais ,
relève en partie l'espèce humaine de l'arrêt
qui la condamne à vivre à la sueur de son front.
Pour qui tant de secours et tant de bienfaits de
la nature et de la science réunies peuvent-ils encore
être invisibles ? et le riche et le pauvre en
sont environnés. Combien un seul livre, celui
de M. Chaptal sur la chimie appliquée à l'industrie
, a multiplié les chefs-d'oeuvre des arts, les
fortunes des artisans, et les jouissances de toutes
les conditions ! Combien un autre livre du même
auteur a converti d'insipides et dangereuses
boissons en vins exquis et salutaires ! Combien lui
devraient de statues la France et l'Italie, si elles
358 MÉMOIRES
acquittaient leur reconnaissance comme la Hollande
pour celui de qui elle apprit à mieux encaquer
les harengs !
Dans les mêmes temps révolutionnaires, un
de ces fermiers de l'Angleterre qui, par le système
bien entendu de leurs baux, en sont de demi-
propriétaires ; qui lisent Pope et Locke en
faisant semer le trèfle et la patate ; qui prennent
la plume en quittant la charrue ; Arthur-yung
visitait la France, traversait nos villes et nos salons,
et résidait dans nos champs pour en observer
en détail les sols, les cultures et les récoltes;
et, dans un ouvrage où la culture de
son pays et du nôtre étaient sans cesse en regard,
nous instruisait et nous encourageait à un TRIPLEMENT
infaillible de nos produits agricoles.
Traduit et imprimé aux frais du conseil
exécutif de la convention ; répandu gratuitement
dans la France au nombre de dix à douze
mille exemplaires ; cet ouvrage d'un Anglais
bien convaincu qu'il s'occupait des prospérités
de la Grande-Bretagne en nous enseignant à
accroître les nôtres
,
contribua rapidement et
sensiblement à métamorphoser les cailloux des
collines en vignes fécondes, les plaines abandonnées
à la tourbe en gras pâturages. Les troupeaux
de gros et de petit bétail se multipliaient
HISTORIQUES. 359
en une proportion et avec une vitesse tellement
supérieures aux exemples connus en France,
qu'on chercha la nouvelle loi de ces accroissemens
comme celle d'un phénomène inoui sur la
terre.
Sitôt que, par le seul genre de preuves qu'on
voulait alors admettre, par des faits certains,
nombreux, éclatans, il fut prouvé qu'un grand
corps de peuble peut être éclairé; que ses lumières
servent à ses richesses à la fois et à sa
morale; on s'était occupé très-activement, et ,
pour la première fois, très-philosophiquement,
de l'instruction et de l'éducation de trente millions
d'âmes.
Ce n'était pasde nouveauxsuccès et une nouvelle
gloire qu'on voulait faire acquérir aux
sciences et aux lettres ; c'était cette intelligence
universelle aussi nécessaire danstous les besoins,
dans tous les travaux, dans toute la conduite de
la vie que dans la découverte du système du
monde ; c'était la raison humaine qu'on voulait,
non pas former, mais développer; elle a été
formée par Dieu, et ne pouvait l'être que par
lui seul. Comme on peut le croire, sans trop de
bienveillance ou d'indulgence
, ce n'était pas non
plus un millionde savans et de philosophes qu'on
s'était proposé de créer pour chaque génération.
360 MÉMOIRES
On voulait que tout un peuple eût du bon sens,
et non qu'il fût savant). Il est une intelligence
commune à tous ceux qui n'arrivent pas à la vie
sans quelque disgrâce de la nature; car il n'y a
pas plus deux intelligences que deux espèces humaines
: les âmes ne diffèrent que comme les
tailles, par des degrés. C'est de ce pâle rayon ,
commun à tous les esprits, qu'on voulaitfaire
une lumière assez vive pour les diriger tous avec
sûreté dans les routes trop obscures de la vie sociale
; dans le choix des meilleurs procédés des
arts vulgaires; dans le sentiment prompt et modéré
de nos droits et de nos devoirs : tout devait
être presque trivial dans cet enseignement, mais
tout parfait : ce ne devait être que l'instinct de
l'enfant au berceau et celui du sauvage, développés,
dans l'un, au-delà des besoins du berceau,
dans l'autre, au-delà des besoins des forêts.
Les écoles normales, premier exemple d'une
école moins destinée à enseigner les sciences que
l'art de l'enseignement, avaient été organisées
par un ministre de l'instruction publique, furent
présidées par deux membres de la convention,
et eurent pour professeurs
,
dans presque,toutes
les chaires, au moins, les savans et les hommes
de lettres dont les méthodes et les talens avaient
le plus d'analogies sensibles avec cet instinct
HISTORIQUES. 361
secret du sauvage et de l'enfant au berceau, avec
cette impulsion divine qui seule crée toutes les
lumières.
Trois mille auditeurs, qu'on appelait ÉLÈVES ,
et déjà la plupart professeurs eux-mêmes, plus
amis de la raison que de la gloire, loin d'être
condamnés à écouter et à recueillir en silence
ce que le MAÎTRE avait dit, étaient expressément
provoqués
, par les lois même de l'institution,
à interroger le MAITRE ,
quel qu'il fût, à l'attirer
dans des luttes imprévues et improvisées : il n'était
pas du tout impossible que l'élève, jusqu'alors
le plus obscur, sortît d'une dé ces conférences
avec plus de gloire que le professeur n'y était
entré.
Ce que le mauvais génie épouvanté ne leur
laissa pas le temps de faire elles-mêmes, les écoles
normales l'ont fait en grande partie par cette
école polytechnique qui sortit de leur sein presque
aussitôt qu'ellesfurent organisées et ouvertes;
tout tendait,à l'égalitéparmi ceux même qui doivent
aspirerà des palmes et à des couronnes. En
moins de deux lustressortirent de l'école polytecnique
de jeunestalensdont les noms s'approchaient
des noms immortels des Lagrange, des La Place,
desMonge, desBertholet; desofficiers d'un mérite
supérieur pour celles de nos armes qui exigent
362 MÉMOIRES
autant de lumières que d'héroïsme ; des découvertes
dans la physique et dans la chimie qui ont
obtenu de si beaux triomphes à l'industrie nationale
dans ce Louvre, qui en est lui-même la plus
grande merveille; de nouveaux élémens des
sciences qui ont le plus de rapports, d'un côté,
avec les premiers besoins du peuple, de l'autre ,
avec la force et la grandeur des nations ; des
élémens faits avec un tel art, ou plutôt avec tant
de clarté', tant de profondeur et tant d'élévation,
qu'ils touchent, en commençant, aux idées communes
et familières à tous les esprits, et en
finissant, au faîte des créations des deux magnifiques
génies des mathématiques et de la
chimie.
Tant de causes si diverses, et toutes si puissantes
, et toutes antérieures à la constitution de
l'an III, avaient eu des effets si heureux et si
prompts que ceux qui, après quelques mois d'éloignement,
rentraient en France, étaient tous
frappés de la nouvelle fécondité des campagnes;
de la joie moins bruyante et plus générale des
villes; des logemens, des vêtemens et des alimens
du peuple, qui n'étaient plus ceux du
pauvre ; de son langage où entraient moins de
mots des patois et plus de mots de la langue
française ; où disparaissaientde jour en jour les
HISTORIQUES. 363
accens grossiers des provinces devant l'accent
élevé et unanime d'une nation libre.
Ces changemens étaient aperçusmêmepar ceux
qui avaient assisté à tous; ce qui est toujours si
difficile : ils étaient avoués même par ceux qui,
comme M. Suard et beaucoup d'autres, regrettaient
amèrementque la reconnaissance n'en pût
être adressée à ces académies et à ce trône des
Bourbons, de qui la France avait autrefois reçu
tant de progrès ettant de bienfaits du mêmegenre.
Ceux qui nourrissaient ce regret commeon veille
à des feux sacrés, eurent bientôt compris que
si tant d'améliorations si visibles recevaient de
nouveaux accroissemens par la constitution de
l'an III, ou seulement sous elle
,
ils lui seraient
tous attribués, que ses défauts en seraient consacrés
, que la république serait éternelle.
Les royalistes les plus éclairés avaient beau
démêler et exagérer les vices réels de la nouvelle
charte; ces deux conseils législatifs, qui
n'étaient deux que par le local de leurs séances, et
qu'un par la nature de leurs élémens et de leur
organisation ; ce pouvoir exécutif, ce gouverment
de cinq membres entre eux égaux, dont
toute la majesté se perdait en se partageant ;
parmi lesquels l'accord devait être toujours difficile
et les querelles souvent inévitables.
364 MÉMOIRES
Ces critiques, qu'elles fussent entièrement
vraies ou uniquement très-spécieuses, ne pouvaient
promettre à personne la ruine certaine
et prochaine de la constitution de l'an III, si
elle était abandonnée à ses principes intérieurs
de destruction ou de conservation. Les états,
bien plus que les hommes encore, vivent longtemps
dangereusementmalades. Dans l'intention
de ses auteurs de la rendre capable de maintenir
ensemble
, avec une égale force
,
la LIBERTE et
L'ORDRE
,
il est à croire qu'ils voulurent la laisser
ouverte à toutes les leçons de l'expérience, pour
lui rendre plus facile de recevoir les garanties
dont le temps ferait sentir le besoin ou pour
l'ordre ou pour la liberté. Où était la difficulté
de réduire les cinq directeurs à trois, et même
à un président TRIENNAL , QUINQUENNAL OU DÉ-
CENNAL ? ce qui aurait rapproché le gouvernement
de l'unité de la monarchie; et où pouvait
être le grand danger de ces modifications
chez un peuple dont la souveraineté proclamée
par sa constitution pouvait toujours envoyer à
côté des pouvoirs constitués un nouveau pouvoir
constituant pour corriger et perfectionner les
premiers sans changer leurs formes, et même
sans aucunement interrompre leur action ?
Si c'était là trop espérer de la sagesse d'un
HISTORIQUES. 565
peuple, en ce cas, n'espérons non plus pour lui
aucune liberté.
Les anciens ne concevaient la liberté qu'avec
de bonnes moeurs; les modernes ne la conçoivent
qu'avec du bon sens ; sans raison et sans vertus,
on n'aura jamais que la tyrannie ou l'anarchie,
on les aura même presque toujours toutes les
deux ensemble.
Beaucoup de royalistes, qui ne faisaient aucun
mystère de leurs sentimens, auraient été profondément
affligés que la république eût pu
rendre la constitution assez irréprochable pour en recevoir une liberté et une félicité indestructibles.
Pour M. Suard, comme pour eux, le
bonheur de la France entière aurait été trop
borné sans celui des Bourbons ; il aurait été
même toujours criminel : mais ce qui est encore
vrai, c'est que , sans cette dynastie, dont l'expulsion
et le retour lui ont fait verser des larmes
si différentes, aucune correction long-temps
utile à la liberté et à la prospérité de la France
n'était concevable et possible pour M. Suard.
La détermination conseillée aux royalistes par
cet état des choses et par cette disposition des
esprits, fut d'employer en hâte le moyen le plus
propre à détruire cette constitution, qui pouvait
devenir à jamais indestructible, si on lui laissait
566 MEMOIRES
le temps ou de faire regarder comme ses créations
les prospérités dont on la voyait environnée
au sortir de tant de tempêtes et de ravages, ou
de recevoir du souverain qu'elle représentait
tout ce qui lui manquait pour remplir tous les
besoins et tous les voeux de la république. Le
moyen qu'ils préférèrent, effrayant par sa simplicité
et par sa profondeur, suggéré, sans aucun
douté
, et par quelques époques de l'histoire
d'Angleterre, et par ce qu'on avait lu dans le
Contrat Social contre les gouvernemens représentatifs,
est une nouvelle preuve de toute l'attention
qu'il faut donner au génie
,
alors même
qu'il se trompe ou qu'il s'égare dans l'exagération
de plusieurs vérités.
Jean-Jacques
, comme Montesquieu, définit
la loi l'expression de la volonté générale ; il ne
convient point, avec Montesquieu, que la liberté
des peuples et leurs lois puissent être établies
et affermies par des gouvernemens représentatifs.
La volonté, dit-il, ne se représente
point : le peuple qui a des représentait n'est
libre qu'au moment où il les nomme; l'instant
d'après, il est esclave ; il est l'esclave de Ceux qui
ont assez d'argent et de places pour acheter ses
représentais; et il cite l'Angleterre, à qui il n'a
jamais rendu aucune justice.
HISTORIQUES. 367
Tous les royalistes, sans exception, aimaient
moins encore que M. Suard, qui ne les aimait
pas du tout, ces maximes si générales sur LA
VOLONTÉ et sur LA LIBERTÉ, dans les profondeurs
desquelles il faut pourtant descendre
quelquefois, si l'on veut connaître la nature de
l'homme et celle de l'ordre social. Mais leur
joie fut grande d'y voir combien il est au moins
difficile que la volonté des hommes et des nations
soit fixée, saisie, exercée fidèlement loin
de ses sources ; et par suite combien il doit être
facile de la changer, soit pour l'altérer, soit
pour l'épurer, avant que des commettans, chargés
de la représenter, paraissent l'avoir trahie.
Des élections de tout un peuple faites sous l'influence
d'un parti suffisent, en effet, pour métamorphoser
une monarchie en république, une
république en monarchie. Une conséquence si
immédiate d'un principe de l'ouvrage le plus
populaire et le plus républicain de l'Europe,
fut le trait de lumière qui traça et éclaira la
marche des royalistes ; et dès lors le plan qu'ils
ne 'perdirent jamais de vue fut d'entrer dans
les deux conseils législatifs par des élections
nationales
,
d'exécuter la contre-révolution par
une conspiration en quelque sorte légale.
Quelque habiles toutefois qu'ils fussent, et
568 MÉMOIRES
quelque facile qu'il soit en général d'abuser trente
millions d'hommes répartis sur un immense territoire,
les royalistes savaient que de toutes les
passions, la plus jalouse
,
après l'amour, c'est la
liberté; que de tous les hommes, ceux qui devinent
le plus souvent par leurs soupçons, ce
sont les Français; que, pour s'emparer de leur
représentation nationale, il faudrait plus d'une
irruption ou plus d'une invasion graduées avec
ménagement, exécutées avec audace, ils pressentaient
des devinations qu'il faudrait traiter de
folles conjectures ou d'accusations calomnieuses;
des discussions subites et préparées où le raisonnementet
l'éloquence peuvent arracher la vérité
du fond des âmes tourmentées : ils pressentaient,
enfin, la présence assidue et l'infatigable éveil
des soldats de la loi et de la république.
Pour écarter tant d'obstacles, pour braver
tant de périls, et pour en triompher, il fallait
des moyens et des hommes assortis à tous les besoins
: un coup de main heureux et un seul décret
des deux conseils, ou de leur majorité nominale
,
pouvaient tout décider. Mais le coup
de main exigeait des hommes assez intrépides
pour fondre, au premiersignal, surune partie des
légions qui promenaientleurs victoires dans toute
l'Europe, assez prudens pour attendre le signal,
HISTORIQUES. 569
l'arme au bras, sans se trahir avant le coup de
main : le décret exigeait deux espèces de députés
bien différens les uns des autres, quoique également
revêtus du même titre de représentans.
Les premiers, étrangers à tous ces arts de la
parole et du style qui exigent toujours quelque
morale délicate et profonde, mais habiles à intriguer
avec une dextérité qui n'est pas sans héroïsme
lorsqu'elle tend à un grand but à travers
de grands dangers, qui usurpe des rangs parmi
les vertus, lorsqu'elle a concouru au triomphe
de quelque grande portion des peuples ou de
l'autorité.
Les seconds, doués de trop grands talens pour
avoir ceux de l'intrigue, abondans en ressources
de tous les genres d'éloquence ; qui n'étaient pas
entrés dans les conseils des lois avec l'intention
de les renverser, mais avec celle de les changer ;
avec l'espérance d'étouffer la liberté en l'embrassant,
mais avec celle de lui faire sentir à elle-même
le besoin de rappeler les Bourbons pour environner
une constitution représentative de toute la
majesté du trône le plus antique de l'Europe.
Il fallait donc aux conspirateurs des forces
échelonnées en trois lignes; la première de soldats
; la seconde d'intrigans ; la troisième d'orateurs
éloquens et de citoyens vertueux qui
II. 24
370 MÉMOIRES
formaient la plus grande force de la conspiration
,
précisément parce qu'ils agissaient pour elle
sans y être entrés, sans en faire partie.
Un homme tel que M. Suard ne pouvait être
que dans la troisième ligne ; il ne pouvait être
qu'avec des hommes tels que les Siméon ,
les
Barbé-Marbois, les Camille Jordan, lesTronçon-
Ducoudrai, les Carnot. Tandis que ces élus du
peuple agissaient sur lui du haut de la tribune
nationale, M. Suard, de concert avec eux, agissait
par les articles du Publiciste, journal dont
les principes et les opinions représentaient assez
les intérêts publics, pour l'autoriser à prendre
son honorabletitre, même devant la république.
Cependant leurs progrès vers le but devaient
être bien lents, puisqu'ils ne voulaient y arriver
que par les progrès de leurs manières de voir
l'état de la France et les intérêts de la liberté ;
et la ligne des soldats attendant toujours un signal
, et comprenant très-peu de beaux discours
et d'excellens articles, mourait d'ennui l'arme
au bras.
Trois ou quatre circonstances firent juger aux
meneurs qu'il devenait nécessaire d'aller plus
vite et par d'autres moyens que ceux du syllogisme
et du bien dire.
Les divisions du directoire, trop publiques
HISTORIQUES. 371
pour être ignorées de quelqu'un, leur firent penser
qu'une marche plus précipitée serait beaucoup
plus sûre, puisqu'elle surprendrait le camp
ennemi en désordre.
Onconnaissaitbeaucoupmieux encore ces prospérités
naissantes mais visibles qui se montraient
de toute part dans les logemens, dans les vêtemens,
dans la subsistance des peuples, et qui,
en se développant de jour en jour, pouvaient de
jour en jour attacher davantage les peuples à la
constitution qu'ils en croyaient la source.
Ce qui fortifiait le plus leur détermination à
un coup de main, outre les querelles entre les
directeurs, c'étaient les accusations fabriquées
jour et nuit par des partis populaires et contre
tout le directoire, et avec le plus de violence
contre celui des directeurs dont le génie, si
opposé à celui du comité de salutpublic , y avait
pourtant figuré. Carnot était en guerre avec La
Réveillère ; et Carnot était vu dans son salon,
bras dessus bras dessous, avec ceux que l'imagination
ou la calomnie voyait à Clichy quand
ils y étaient et quand ils n'y étaient pas. Une
attaque prochaine et à main armée fut donc résolue
; la nuit seule où elle serait faite resta incertaine
; et tout fut révélé, non pas au directoire,
où étaient Carnot et M. de Barthélémy, mais à
372 MÉMOIRES
ceux qui, depuis quelque temps, étaient moins
leurs collègues qu'un directoire à part. Ladéfense fut prête, comme on le peut croire,
aussitôt que le projet d'attaque fut trahi; etcomme
ce n'est pas l'allure des Français d'attendre l'ennemi,
le gouvernement des TROIS s'occupa de
le prévenu.
Mais, quels étaient au juste les ennemis ? et
où étaient-ils ? et qui étaient-ils ?
C'est ce qu'on était loin de savoir assez bien
malgré les révélations.
Toutefois, on se hâte d'appeler de son armée
du Rhin Hoche
,
qui ne se hâte point de venir,
et qui, venu très-tard et très-lentement, retourne
très-précipitamment à son armée, dont
une partie avait reçu de lui des ordres et des
mouvemens très-inconstitutionnels : on lui avait
fait compromettre un nom qu'il avait rendu glorieux;
c'était le seul danger qu'il pût craindre.
Augereau, appelé à son tour ou envoyé, ne
se fait pas du tout attendre. En arrivant, il fait
autant de bruit de tambours, de fifres et de fusils,
que s'il avait grand'peur ; et, sa mission remplie
sans qu'une goutte de sang ait été versée
, sans
qu'une seule boutique ait été troublée, Augereau
se retire lorsqu'on commence les fatales tables
de proscription et de déportation.
HISTORIQUES. 573
Que ce jour soit effacé ! s'écrient très-souvent
les poètes, et l'Hôpital avec eux : Excidat illa
dies. Mais ce beau mouvement de leur âme les
trompe. Non, que ces journées ne soient point
effacées; qu'elles soient retracées, méditées et
jugées. Ces expériences coûtent assez au genre
humain, pour qu'il en tire au moins quelques
lumières; et cela est encore trop difficile : fiat
lux est le mot des honnêtes gens comme de
Dieu; il n'y a que les deux mots en un, fiat lux
et lux facta est, qui soit de Dieu seul.
Essayons pourtant, car c'est notre devoir à
tous.
Je le sais de reste; je n'aurais nul besoin,
pour ce moment, de réhabiliter le nom et la
mémoire de M. Suard dans tous leurs titres à la
plus haute considération; mais cela eût été nécessaire
il y a peu d'années
: il n'est pas tout-à-fait
impossible que cela redevienne nécessaire encore
; et il faut tâcher d'écrire pour tous les
temps. Les âmes les plus pures, dans les révolutions
, ne sont pas celles qui ont le moins besoin
d'apologie.
Il n'est personne qui ne pense et qui ne doive
penser que le 18 fructidor, qui sauva un instant
la constitution de l'an III, ne lui ait été ensuite
funeste. Malheur aux constitutions et aux puis374
MÉMOIRES
sances qui ne sont les plus fortes que par des
coups d'état et des coups de main ! Mais jetons
un coup-d'oeil sur ceux qui firent le 18 fructidor,
sur ceux qui le rendirent nécessaire, sur ceux
qui en furent les grandes victimes.
Le nom de Hoche est à peine prononcé dans
tout ce qui se dit de cet événement, seule cause,
peut-être, de sa mort. J'ai vu à cette époque et
Hoche et Chérin son ami, alors son aide-decamp
, je les ai vus dans cette intimité qui n'est
jamais ni trahie, ni même trompée que par tout
ce qu'il y a de plus vil. L'un était né dans les
écuries de Versailles ; l'autre avait eu pour père
le généalogiste de la noblesse de France; et tous
les deux avaient porté et nourri dans les armées
ces vertus des citoyens si rarement pures près
des factions.
Hoche, qui savait à peine lire lorsque la révolution
éclata, avait appris à écrire en copiant
de sa main, dans les intervalles, des batailles et
dans le silence des nuits, la vie et les campagnes
des cinq ou six plus grands capitaines de tous
les siècles. Il arrive que ces histoires des héros
sont quelquefois des modèles du langage. Hoche
y avait appris à parler très-peu pour parler toujours
très-bien. Un soldat disait de lui : De tous
nos généraux, c'est celui qui a le sabre le plus
HISTORIQUES. 375
long et la parole la plus courte. Ce sabre était
suspendu au côté d'un homme de la taille la plus
élégante, de la figure la plus douce, quoique
sabrée, et de la politesse la plus aimable. On
l'aurait cru né, non pas dans les écuries, mais
dans la galerie de Versailles. Le comédien Baron
disait des comédiens qu'ils devraient être élevés
sur les genoux des reines : on aurait pu croire
que Hoche, soldat et républicain, avait reçu
cette éducation.
Chérin, par les rapports, peut-être, qui lient,
les généalogies à l'histoire, avait été conduit
à des études historiques très-étendues, très-circonstanciées
, et qu'il ramenait : toujours à de
grands résultats d'ordre social. Homme de tête
et homme de main, mais petit et, méditatif, il
n'avait l'air que d'un homme d'étude. Le contraste
de cet air et de la valeur la plus brillante
faisait oublier que cette valeur était ordinaire
dans nos armées. Hoche, l'apercevant sur je ne
sais quel pont, enveloppé de sabres ennemis,
s'écria : Dites à cefou-là que je lui ordonne de
se retirer. Son ambition réfléchie et exaltée voulait
s'entourer jeune encore de trophées en joie
ou en deuil; c'était son plan; il le rempliten mourant
sur le champ de bataille. Chérin cependant
était plus né encore pour les arts de la paix et de
376 MEMOIRES
la civilisation; le fils du généalogiste de la France
aurait pu rendre plus d'un service à l'Europe
dans la diplomatie.Ce talent, facile à reconnaître
au degré où il le possédait, fut employé plus
d'une fois et de plus d'une manière par Hoche.
Aux jours précurseurs du 18 fructidor, il le fut
sous des déguisemens, mais des déguisemens
spacrés,upuisqub'ils avalientipocur ob.jet le bien S'il eût été appelé par le directoire ,
Hoche
aurait obéi sur-le-champ comme à un ordre;
mais le directoire était en cinq membres, et
TROIS seulement, peut-être même un seul,
appelaient Hoche au secours de la république.
Or, la république pouvait être dans le directoire,
mais le directoire ne pouvait pas être
dans trois de ses membrse. Ni Hoche, ni son
armée ne bougèrent.
Chérin seul vint à Paris prendre connaissance
sur les lieux de l'état des choses, des dispositions
des hommes, de ce qu'il y avait de réel,
d'imaginaire ou de controuvé dans les menaces
et dans les alarmés. Un uniforme d'officier suisse
était son unique déguisement : ils déplaisent tous
a la vertu ,
qui en a pourtant souvent besoin.
L'un des membres de l'assemblée constituante,
qui a le moins paru à sa tribune
, et qui en a eu
HISTORIQUES. 377
le plus tous les principes, Eymar, ami de Chérin,
fut celui qui le mit sur le terrein et sur la voie
des recherches. Gentilhomme de naissance et
citoyen de coeur, Eymar avait, entre les partis,
cette neutralité qui expose à deux proscriptions
lorsque les autresne sont exposésqu'à une. Chérin
ne pouvait mieux choisir ; celui-là lui en fournit
d'autres du même caractère.
De tous les renseignemens médités et balancés
avec scupule, Chérin, qu'on pouvait ne croire
propre qu'à un conseil militaire, forme un rapport
qu'on pouvait comparer aux jugemens du tribubinal
le plus révéré des siècles, l'aréopage; sur
le verdict de ce jury composé d'un seul juré,
Hoche ne doute plus d'une conspiration contre
le gouvernement. LES TROIS lui paraissent alors le
directoire; il est à Paris à l'instant; mais les informatons
des révélateurs, variant de jour en
jour, font espérerqueles méchans desseins étaient
abandonnés; et Hoche, qui pouvait penser qu'il
n'y avait déjà plus d'asile pour lui que dans la
victoire d'un coup de main
, retourne plus vite
encore ; sur le Rhin, en réunissant sur sa route
les détachemens qu'il rencontre et qui marchaient
sur Paris.
A peine il s'est éloigné de Paris, les révélations
redeviennent plus menaçantes; et c'est alors que
378 MÉMOIRES
la mission dont Hoche n'aurait plus voulu est
donnée à Augereau.
Augereau.convertit les clairons et les trompettes
en avis salutaires. Pour se dispenser de
l'employer, il promène avec fracas la force armée
autour des conseils législatifs ; on n'y voit
plus les sanctuaires de la république; on y voit
une conspiration.
Lorsqu'aux premières clartés du 18 fructidor
Augereau fait arrêter des législateurspar des soldats
, lorsqu'il exécuté ces arrestations qui ne paraissent
préparer encore que des interrogatoires;
il n'ajoute point des sévérités inutiles à des sévérités
trop grandes par elles-mêmes. Ramel, colonel
de la garde du corps législatif, un de ces
hommes en qui une haute valeur est la source
des plus hautes impudences, à qui leurs mouvemens
toujours emportés ne permettent de savoir
ni quels principes ils doivent avoir, ni quels principes
ils ont, est le seul sur lequel Augereau, de
sa propre main, exerce une violence ; il lui arrache
les épaulettes devant le corps qu'il commandait
la veille. Mais dans les revers des partis,
suivis très-souvent si vite de succès, de pareilles
dégradations, même à l'instant où on les subit,
honorent d'un côté en avilissant de l'autre, et
peuvent être, pour le lendemain, les plus beaux
HISTORIQUES. 379
titres aux grades supérieurs, à ceux même après
lesquels il n'y en a plus d'autres.
Les regards de l'histoire et de ceux qui en recueillent
les mémoires sont peut-être plus attirés
encore, dans cette nuit mémorable, au palais du
Luxembourg, et sur les dangers des deux directeurs
accusés, mais estimés et aimés encore, et
sur la contenance DES TROIS ,
qui ne dirigent plus
que le coup d'Etat le plus criminel, s'il n'est pas,
au fond de leur conscience, le plus nécessaire.
Le directoire, qui n'existait plus, ne pouvait
plus avoir un président ; mais il était naturel que
l'un DES TROIS qui avaient tiré l'épée fût le général
et le pouvoir exécutif de cette nuit militaire ;
et il l'était que ce général fût BARRAS. Son salon
fut dans Paris l'état-major de toute la nuit. Des
soldats, des gardes nationaux, des aides-de-camp
entraient, sortaient, apportaient des mots écrits,
remportaientdes mots à l'oreille. Ce qui fut permanent,
ce furent des hommes de paix, des
ministres, des députés, des magistrats, des citoyens.
Tout était calme autour de Barras, et
tout, dans ses regards et sur son front, était serein
et doux. Deux fois seulement cette sérénité
est visiblement et fortement altérée : la première
fois par la terreur, lorsqu'on entend Carnotn'est
plus, au lieu de Carnot n'y est plus , qui avait
380 MÉMOIRES
été dit; la seconde fois par la joie lorsque des
informations très-exactes garantirent que Carnot
avait prévenu et évité l'arrestation.
On a pu attribuer à l'habileté de Carnot dans
la guerre ce bruit de son trépas qu'il laissait après
lui, et qui fut prolongé et fortifié par des témoins
prêts à se vanter de l'avoir égorgé et jeté dans la
rivière, où on assurait l'avoir vu sanglant et flottant;
mais ce bruit, on le sut avec certitude
dans cette nuit même, avait pris son origine,
dans la confusion de deux mots très-faciles à
confondre.
La Réveillère-Lépauxne se montrait que chez
lui et à quelques amis intimés; mais cette intrépidité
de la vertu, la seule toujours inébranlable,
et qui est la sienne, assurait assez qu'en déléguant
à un de ses collègues
, pour une nuit, tout
ce qu'il avait de puissance et de volonté, il s'était
réservé une surveillance silencieuse mais
active dans des ténèbres où plus d'une méprise
fatale pouvait avoir lieu.
Mais c'est ce qui se passe chez Rewbel, ou
plutôt dans Rewbel même, qu'il importe de recueillir
, pour les historiens habiles à peindre
les faits qui peignentle coeur humain.
On sait combien les jugemens ont été divers et
le sont encore sur cet homme, qui a beaucoup
HISTORIQUES. 381
marqué dans la révolution sans avoir pu fixer
tous les doutes sur ses talens. On l'a cru un grand
publiciste; il était allemand; et le droit public
est, pour ainsi dire
, une science indigène dans
la Germanie. On l'a cru le flambeau d'un directoire
dont tous les membres étaient aussi éclairés
que lui; et c'est peut-être parce qu'il était plus
immuable dans ses motions que tous les autres
ensemble.
Ce qu'on ne peut lui refuser, c'est ce courage
de l'esprit et de l'âme qui trouve dans les révolutions
tant d'occasions de s'exercer et de se
fortifier; et cependant, à ce 18 fructidor, qu'il
avait provoqué très-fortement, il ne paraîtpoint;
il se retire, ou plutôt on le cache dans ses appartenons;
il est devenu fou, fou à la lettre; il
rie sait plus ni ce qu'il est, ni où il est, ni ce qu'on
fait autour de lui; on lui touche le pouls; il est
saris fièvre ; rien n'annonce même un délire ; et
il ne comprend rien, il ne dit rien qu'on puisse
comprendre. On fait venir Barras, et Barras
n'est plus reconnu par Rewbel : en un mot, il a
perdu entièrement la tête.
Il la recouvre au moment où le soleil reparaît,
et où tout ce qu'il a sous les yeux lui montre que
la république n'a plus à redouter ni ses ennemis,
ni ses propres vengeances portées trop loin.
382 MEMOIRES
Quel phénomène des organes de la pensée,
ou plutôt de l'âme! On ne peut l'expliquer,
sans doute, que par ce qu'il y a de plus honorable
à la mémoire de Rewbel : il avait opiné
fortement pour un coup d'Etat qu'il avait jugé
nécessaire ; et probablement il ne fut plus aussi
sûr de la nécessité du coup d'Etat au moment où
on le frappait : son âme républicaine conçut des
scrupules, les scrupules lui donnèrent des doutes,
et les doutes bouleversèrent sa conscience et sa
raison. Ce n'est point par les rayons du jour que
sa raison lui fut rendue, mais par la certitude
qu'aucun grand désordre n'avait eu lieu, et que
la liberté était sauvée sans qu'elle eût ni perdu ni
versé une goutte de sang.
Ce moment de folie et sa cause suffiraient à
confondre là calomnie qui a supposé à Rewbel
sur les deux, rives du Rhin des domaines assez
étendus pour deux souverainetés.
Ce qui se voyait et s'entendait au palais du
Luxembourg, ressemble peu aux coups d'Etat
racontés par Tacite et par Machiavel.
Le 18 fructidor, qui frappa d'une manière si
cruelle tant de têtes honorées
, et avec elles
M. Suard, dont j'honore et chéris la mémoire,
a-t-il donc déconcerté et puni les plans et l'exécution
d'une conspiration? Y en eut-il réelleHISTORIQUES.
383
ment une qui avait pour but d'anéantir la république
en commençantpar égorger trois membres
du directoire et un très-grand nombre de députés
fidèles aux sermens que la république avait
reçus d'eux? Lorsque, sur des faits si publics et si éclatans,
on est en doute s'ils sont vrais ou s'ils sont faux,
il faut que le faux et le vrai ne se touchent pas
seulementpar leurs limites, mais qu'ils se mêlent
et se pénètrent dans toute l'étendue, dans toutes
les profondeurs des faits et de leurs circonstances
; et très-souvent, on ne peut pas, on ne
veut pas, ou on n'ose pas les démêler. En décomposant
le tissu très-serré qui s'en est formé
on peut rompre les fils, et rien alors ne vous
guide.
Pour quiconque, à cette époque, a regardé et
a écouté, une conspiration contre la république
a été aussi certaine que des éclairs qui frappent
de tous côtés nos yeux, et le tonnerre qui retentit
à nos oreilles.
Les confidences du colonel Ramel à gens qu'il
connaissait à peine ; ses menaces à gens qui les
souffraient avec plaisir, parce qu'elles leur apprenaient
ce qu'il leur aurait été funeste d'ignorer;
ses imprudences de tous les jours dans les
casernes et en place publique, auraient seules
384 MÉMOIRES
formé un corps de preuves pour établir non-seulement
qu'il y avait une conspiration, mais que
le commandant de la garde des conseils législatifs,
qui en était, en jugeait le succès infaillible.
Quelques-uns de ceux qui se joignaient à lui
du dehors, et à qui ne manquait pas davantage
tout lé courage des grenadiers, à leur retour de
Sinamari, en ont raconté l'histoire, en partie
par écrit, toute entière de vive voix ; et c'était à
leur troupe qu'était dévolu regorgement des
postes du directoire et des trois directeurs.
Ces membres des deux conseils, élus pour
parler très-peu et pour intriguer beaucoup, ont
aussi soulevé ou déchiré beaucoup de voilés dans
leurs correspondances assez peu secrètes.
Parmi les indiscrétions, il en est qui n'échappent
pas, il en est qu'on médite, et les leurs
étaient destinées à faire entendre qu'ils agissaient
entre une force armée et des talens de tribune,
également invincibles.
Les hommes d'intrigues et les hommes de main
conspiraient donc; voilà qui est certain; et, ce
qui est certain encore, c'est que les hommes de
talent, quoiqu'on ne peut pas moins républicains,
ne conspiraientpas. Je l'ai dit; leurs voeux rappelaient le trône des
Bourbons au milieu d'une représentation natioHISTORIQUES.
385
nale ; mais des voeux ne sont pas des votes; des
votes ne sont jamais des attentats. Ce trône qui
leur était si cher, et qu'ils croyaient nécessaire à
la nation
,
ils auraient bien voulu le relever par
UNE FORCE, mais par la force des choses y c'était
leur expression. Je suis sûr d'avoir reçu leurs
confidences, quoiqu'aucun d'eux ne me les.ait
faites, pas même M. Suard, que j'aimais toujours
,
épmais quoe je neqvoyais puas du teout à c.ette Le nom seul de Carnot, qui marchait alors
avec eux, qui ne leur donnait pas des lois comme
Caton aux gens de bien dans l'Elysée, mais qui
les dirigeait nécessairement plus souvent qu'il
n'en était dirigé, ce nom toujours exposé avec
gloire à tous les dangers de la liberté, ne suffisait-
il pas pour garantir qu'elle était aimée de
cleuxiquai avaiennt rechcerchéeet ob?tenu son al- La conspiration se vantait d'eux; mais de quoi
la république les accusait-elle? de leurs opinions,
de leurs rapports, de leurs discours à la tribune,
choses aussi inviolables que la conscience, et qui
ne paraissaient réclamer la monarchie qu'en réclamant
une grande force et une grande unité
dans l'exécution des lois ; chose plus nécessaire
encore à une république qu'à un pouvoir absolu.
II. 25
586 MÉMOIRES
C'était là, je le pense, cetteforce des choses dont
ils parlaient, et ils la nourrirent afin de la rendre
assez forte pour qu'elle se fit sentir d'elle-même.
Et ici deux questions se présentent d'ellesmêmes
à tout le monde ; l'une d'ordre législatif,
l'autre d'ordre judiciaire.
1°. Dans cette mesure et dans ces limites, l'action
de la parole et du stylé, isolée de toute autre
action, et exercée dans un corps législatifqui jie
l'a pas arrêtée par la puissance de sa majorité,
peut-elle jamais être imputée à crime, peut-elle
jamais en constituer un ? 2°. Dans le cas où il
serait statué par des lois qu'elle peut être un
délit, quelle est la peine qui sort de la nature de
ce délit et qui doit; lui être appliquée?
Dans tout état des choses humaines et sociales,
et surtout dans l'état progressif des lumières
, la perpétuité est une chose qu'il faut
toujours désirer et jamais ordonner. Il y aura
station naturellement partout où l'on se sentira
bien ; il n'y en aura nulle part où l'on se sentira
mal; et la vue distincte du mieux y portera toujours
inévitablement lorsqu'on le verra à quelques,
pas en avant de soi.
Voilà les lois de la nature ; elles sont plus fortes
que toutes les lois sociales qui les contrarient ;
le sentiment universel les dicte; et la raison qui
HISTORIQUES. 387
n'est que ce sentiment même, les sanctionne.
S'il est vrai que la servitude avilisse l'homme
jusqu'au point de s'en faire aimer , c'est que
l'homme dans la servitude cesse d'être homme ;
c'est dans la vie la plus sauvage et dans la vie la
plus perfectionnée qu'on le voit bien dans sa
propre nature ; c'est dans l'Iroquois et dans Brutus
: ni l'un ni l'autre ne veulent vivre lorsqu'ils
ne sont plus libres ; l'un et l'autre lèvent le poignard
sur eux-mêmes ou sur leurs maîtres.
Ce prodige d'avilissement que remarque Vauvenargues,
il l'explique d'un mot : c'est celui de
la servitude.
Celui qui est soumis à des lois qu'il ne trouve
pas bonnes, mais qui sont faites par une société
libre dont il est membre, est dans la plus complète
et la plus noble jouissance de sa dignité
d'homme, de sa liberté naturelle et personnelle,
pourvu qu'il puisse opposer son opinion et sa
conscience aux lois qu'il exécute religieusement.
Si cette faculté lui est interdite
, que ce soit par
une puissance arbitraire ou par une charte constitutionnelle,
il est esclave ; il l'est dans sa pensée;
et l'esclavage de la pensée est plus cruel
pour l'individu, il est plus funeste pour le genre
humain que l'esclavage des actions.
Si on n'admet pas ce principe, on n'en trouvera
588 MÉMOIRES
aucun pour y attacher la chaîne sacrée des lois,
qui doit briser toutes les autres chaînes.
Cette maxime fondamentalen'aurait elle-même
aucun fondement dans la nature, si elle n'était
pas la même pour tous les gouvernemenslibres, si
on ne pouvait pas également désirer une monarchie
dans une république
, et une république
dans une monarchie.
Au premier de ces votes on entendra crier à
l'esclave tous les tribuns de la terre; mais on
peut se consoler d'être accusé comme Montesquieu,
dont c'était là le vote, pour l'EUROPE ACTUELLE.
Au second, on entendra crier tous les
esclaves au tribun, à L'ANARCHISTEy et il y
a peu à rougir d'être anarchiste comme Franklin
et comme Washington.
De pareils cris sont jetés bien mal à propos
dans des constitutionsdont les principes essentiels
sont également bons puisqu'ils sont les mêmes,
dans des constitutions qui, une fois établies,
sont maintenues par toutes les forces d'une nation;
tandis que les opinions, et même les votes
de quelques particuliers, ne peuvent avoir que
les forces de la raison, et d'une raison spéculative:
Toute loi et toute constitution, qui n'est
qu'un assemblage de lois fondamentales, doivent
HISTORIQUES. 389
trouver en elles-mêmes, dans leur sagesse et dans
leur bonté intrinsèques, les moyens qui les défendent
le mieux. Ce que l'ami de Trajan et de
la vérité, ce que Pline le jeune disait aux juifs
et aux chrétiens en querelles, tous les législateurs
et tous les gouvernemens doivent le dire
aux dissidens et aux méthodistes politiques : Discourez,
discutez, disputez tant que vous voudrez
, MAIS POINT DE COUPS. Les coups, en
effet, ne sont pas de bons auxiliaires du raisonnement.
Ce qui prête de puissans secours aux vérités
éternelles et universelles, même alors qu'on
semble les contredire
, ce sont certaines convenances
des temps, des lieux, des longues et
profondes habitudes. Faites tout valoir pour
et contre; que nul, fût-il républicain comme
Caton d'Utique, ou monarque absolu comme
Louis XIV, ne se refuse à mettre en balance
ce qui est éternel et ce qui n'est que dans les
convenances de certains temps et de certains
lieux ; et tenez pour sûr qu'une majorité calme,
immense, toute-puissante, verra bientôt ce que
pèse chaque poids, c'est-à-dire, chaque fait et
chaque idée, et de quel côté inclinent les balances.
N'était-il pas, par exemple, d'un prix infini
390 MÉMOIRES
de pouvoir faire servir à la force des lois d'une
liberté toute récente, ce respect religieux, cette
adoration de tant de siècles qui consacrait parmi
nous le titre de roi, les noms de S. Louis et de
Henri IV?
Surtout que la RAISON PRIMITIVE , cette source
de toutes les raisons et de toutes les lois, ne soit
jamais traitée comme une conspiratrice. Ecartez-
là, si c'est votre bon plaisir, par vos risées
et par vos dédains, mais ne la mettez ni dans
les cachots, ni sous vos pieds : alors même qu'elle
vous fait trembler, elle est toujours pour vous,
si vous êtes un homme de bonne foi.
Si la question législative n'est pas résolue par
ces considérations, la solution en est au moins
rendue plus facile. Rien n'aide la logique comme
beaucoup de bonne foi et de simplicité.
Cettemêmesimplicitélaissera moins de doutes
encore sur la question judiciaire.
Puisque la liberté des opinions et des voeux doit
être sans limite sur les objetsmême où celle des
actions ne doit pas avoir seulement des limites
mais des barrières
,
il y a déjà une assez grande
clarté répandue sur tout le procès politique
du 18 fructidor ; et l'inviolabilité des membres
du corps législatif, non conspirateurs, protégeait
M. Suard comme eux. Une plume n'est pas
HISTORIQUES. 391
plus un poignard qu'une voix n'est un canon ; et
les droits des représentant n'étant composés que
des droits des citoyens concentrés dans la représentation,
M. Suard n'était pas plus coupable
que les Barbé-Marbois, les Siméon et les Tronçon-
Ducoudray, pour avoir écrit dans un journal
comme ils parlaient à la tribune.
Ces noms honores étaient trop près des conspirateurs
pour qu'on ne les en crût pas les complices;
et ils avaient trop de talens pour qu'on
ne les en crût pas les chefs : mais avec de tels
hommes, quelle était la voie la plus sûre, ou
de se convaincre de leur innocence
f
ou de les
convaincre de leur crime ?
Je ne connais pas du tout celles qui furent employées
; mais je pense que la seule bonne était
de les convoquer dans la matinée même du 19
à leur poste de représentans de la république.;
de les placer, non à la barre, maissur leurs siéges
de législateurs; et là, de leur faire subir pour
tout interrogatoire ces deux seules questions de
leurs présidens respectifs : Jurez-vous que vous
avez toujours été des représentonsfidèles de la
république ? Jurez-vous que vous voulez toujours
l'être?
Si la réponse des prévenus eût été : Nous
jurons que nous avons été toujours et que
392 MÉMOIRES
nous serons toujours fidèles à la république;
a l'instant ils devaient rentrer dans le plein
exercice de toutes leurs fonctions législatives;
et- M. Suard devait reprendre son Publiciste
avec mille abonnemens de plus aux frais de la
république.
Si leur réponse eût été : Nous jurons que la
liberté constitutionnelle de la nation nous a toujours
été chère et sacrée, et qu'en votant, aufond
de nos coeurs seulement, le retour des Bourbons,
nous avons cru leur trône une meilleure garantie
de la liberté que le gouvernement républicain;
il fallait qu'à l'instant, par le décret le plus
solennel du corps législatif, tous en fussent exclus
, tous fussent déportés, les membres des anciens
sur la terrasse des Feuillans, les membres
des cinq-cents sur le pont de la Révolution,
mais pas plus loin; et M. Suard, dont c'eût
été là certainement la réponse, aurait dû être
parfaitement libre, s'il en avait la fantaisie, d'aller
écrire pour son journal un article où il aurait
rendu compte dé cette séance ; le plus grand des
procès criminels eût été de la sorte bientôt jugé,
et le plus grand coup d'état n'eût pas été cette
fois un mauvais coup.
L'exclusion, je ne dis pas l'épuration, mot
insolent, quoique toujours employé, l'exclusion
HISTORIQUES. 393
était indispensable, et elle était de toute justice
en droit social.
Pour les gouvernemens même qui ne sont fondés
sur aucune apparence de titre légal, tantqu'ils
existent, détruire qui veut les détruire, écarter
qui vote pour les écarter, est le sentiment de la
nature le plus universellementinvincible, et, par
suite, il est légitime.
Le forfait du brigand qui tue le gendarme
qui l'arrête pour le conduire à l'échafaud n'est
pas dans ce meurtre ; il est dans son état de brigand.
Un droit qu'on reconnaît, qu'on passe, au
moins, aux brigands et aux despotes qui en font
un si horrible usage, se serait-on avisé de le
contester au gouvernement républicain qui l'aurait
réduit, de la sorte, au stricte nécessaire;
qui en bannissant du sanctuaire des lois les doctrines
monarchiques, leur aurait laissé toute liberté
de s'étaler dans la république?
Si une constitution était toujours remise en
question par les législateurs eux-mêmes, on n'en
finirait jamais; le temps qu'il faut employer à
abroger les mauvaises lois, à corriger les imparfaites,
à décréter les meilleures, serait consumé
par l'examen si la constitution doit être républicaine
ou monarchique.
594 MÉMOIRES
C'est à la liberté de la presse que les bonnes
lois constitutionnelles abandonnent ces disputes
et ces théories ; entre les esprits vulgaires, elles
battent, pour ainsi dire, l'opinion comme on bat
l'eau pour l'empêcher de se corrompre; entre les
hommes dé génie, elles peuvent avoir quelque
chose de ces évocationspar lesquelles on a longtemps
rêvé qu'on pouvait faire descendre du ciel
les astres et leur lumière.
Une plus grande difficulté du 18 fructidor
était de persuader à des triomphateurs que la
modération, qui embellit tant l'usage de la force,
la rend encore plus grande. Les défaites éclairent
quelquefois; la victoire jamais. La puissance ,
toujours un peu aveugle et un peu dure de son
naturel, n'est jamais plus difficile à conseiller et
à attendrir que lorsque les trophées lui donnent
le choix des vengeances.
On doit croire entendre les rires qui auraient
éclaté à la proposition de donner de la confiance
à des sermens faits devant toute la république
par des représentans accusés de ne lui avoir pas
été fidèles; mais c'est précisément parce qu'ils
auraient été interrogés, non dans les ténèbres
d'un greffe, ou d'une police, mais en face de la
république et de toutes les nations, en face du
ciel et de la terre, que le mensonge assermenté,
HISTORIQUES. 395
partout si vil et si odieux, aurait été impossible
à geris dont toute la vie avait été honorable
et honorée. Tout se convertiten imposturésdans
la nuit du secret, et les interrogatoires et les réponses.
En plein jour, tout est disposé à devenir
pur comme le jour même.
L'idée d'une déportation à la porte d'un corps
législatif qui s'est cru menacé, et au milieu de
la nation qui a été alarmée, n'est risible non plus
qu'au prémiel aspect. Les ennemis d'une république
rie sont nulle part aussi gênés, aussi observés
qu'au milieu d'elle ; tous les yeux sont sur
eux; chaque citoyen est un gardien de la chose
publique, qui est la sienne; chacun veut voir
comment on tient des paroles données si haut,
et en présence du témoin qui voit et entendtout.
Mais ces déportations à travers les orages et les
abîmes des mers, et dans des climats où l'on
respire la mort, où en a-t-on pris l'idée ? Aux
époques les plus désastreuses du monde, sous les
monstres couverts de pourpre et de sang, qui
ont désolé durant tant de siècles ce qu'on appelait
l'empire romain.
Le droit de déporter sera toujours, pour la
vraie justice, aussi équivoque et aussi atroce que
le droit de vie et de mort, tant que, suivant les
vues d'un ami de M. Suard, de l'abbé Montlinot,
396 MÉMOIRES
on ne fera point de la déportation elle-même un
double plan de perfectionnement et du globe,
et de l'espèce humaine.
Des déportés tels que les Siméon, les Barbé-
Marbois et les Camille Jordan pourraient devenir
alors les législateurs de plusieurs populations
innocentes, et ils béniraient le moment où les
erreurs des lois les auraient frappés si cruellement.
Je me sens comme contraint de m'arrêter plus
long-tempssur ce sujet. Nous pouvons aussi nous
dire : C,est ici qu'ilfaut se donner le spectacle
des choses humaines. Hélas ! on nous l'a assez
donné, et de plus d'une manière, dans lesquelles
nous avons été toujours et spectacle et spectateurs.
Qui que nous soyions, ce sujet nous regarde
trop pour ne pas nous intéresser beaucoup.
Environnés d'hommes de bien qui ont souffert
toutes les souffrances de la déportation, et pouvant
, tous tant que nous sommes, y être condamnés
d'un instant à l'autre, voyons ce qu'elle
est, quelles furent ses origines et ses premières
intentions, ce qu'elle a de juste et d'inique, de
bon et de funeste ; voyons si, sans aucune de ces
merveilles de talent et de vertu, sur lesquelles il
ne faut jamais compter et fonder ses calculs, on
ne peut pas concevoir un code très-court, trèsHISTORIQUES.
397
facile à rédiger, et dont tes lois, réunissant tous
les avantages qu'on cherche dans la déportation
sans les trouver, y en ajouteraient d'immenses
pour l'humanité toute entière.
Que le mot JAMAIS soit le mot des ministres;
les ministres ne sont et ne doivent jamais être
que les exécuteurs rigoureux et inflexibles des
lois positives : TOUJOURS est le mot des rois et
des peuples assez éclairés pour voir toujours le
mieux, assez bons pour le vouloir toujours, assez
puissans pour toujours le faire. Estimons et plaignons
le ministre qui a connu tout son devoir,
qui en a tenu tout le langage. Mais, au risque
de tomber dans beaucoup d'erreurs avec la profonde
persuasion d'exposer quelques vérités importantes
, demandons tous les genres de perfectionnemens
que nous concevons aux rois et aux
peuples, dont la puissance n'a de bornes que
dans ce qui est au-dessus des lumières, des vertus
et des forces de la nature humaine.
Le bannissement, l'exil, la relégation et la
déportation sont quatre peines qui se ressemblent
beaucoup, et qui diffèrent encore davantage.
Le bannissement seul est. une peine légale ;
et, par cette raison, il est seul une peine infa-'
mante.
Le corps entier de l'histoire est plein d'exem398
MÉMOIRES
ples où les trois autres peines sont devenues,
dans de rapides changemens de circonstances,
des titres d'honneur et de gloire, des titres même
à la puissance. Il n'y a qu'à ouvrir Thucydide,
Tite-Live, et, surtout, Tacite.
On a eu beau, dans des jours d'hypocrisie et
de tyrannie, revêtir la déportation de quelques
vaines formes légales; les formes nécessaires à
la justice et à la loi ne constituent ni la loi ni la
justice; et ceux qui les emploient à violer l'EQUITE
ont beau se nommer LEGISLATEURS, ils ne
font pas des lois, ils les violent.
Il importe pourtant dé le savoir, de le sentir
et de le proclamer; de toutes les déportations la
plus terrible, celle qui est prononcée en masse
et sur des listes de proscription, a pris son origine
dans un adoucissement des fureurs de la vengeance,
dans un sentiments d'humanité. Le dénouement
des guerres civiles était toujours des
massacres; c'était le sort des vaincus et le droit
des vainqueurs : on désirait, seulement comme
bonnemesure politique, que les massacres fussent
très-rapides, tous achevés en un instant, pour
n'avoir plus à y revenir.
A ces époques, la politique né doutait pas que
l'humanité,n'eût eu des actions de grâces à rendre
à celui qui aurait trouvé le moyen de faire tomHISTORIQUES.
399
ber cent mille têtes sous un seul coup, d'une seule
hache. Il est des exemples de l'antiquité que je
ne citerai point ; et tout annonce qu'elle en a
donné beaucoup plus encore qu'elle ne nous en
a transmis; mais je citerai, parmi les modernes,
un grand homme (car la grandeur et la férocité,
malheureusement, ont pu se rencontrer ensemble);
Machiavel trouve bon qu'on massacre,
pourvu que cela soit fait vite.
On le peut sans trop faire d'honneurà l'espèce
humaine ; il faut croire que ce n'était pas seules
ment le danger des. lenteurs et des répétitions
qui prescrivait de tant précipiter ces opératons
effroyables. Tacite même, on le sait, a pensé
que si on ouvrait le coeur des prescripteurs et des
tyrans, on le trouverait mutilé et déchiré par
les coups qu'ils ont portés eux-mêmes.
A Rome, prête à passer de la république sous
l'empire, les Sylla, les Marius et les triumvirs
eurent beau être expéditifs dans les égorgemens,
ils virent, et laissèrent voir à tous, que de vastes
massacres ne s'exécutent jamais en un clin d'oeil,
et qu'avant qu'un parti ait consommé les siens,
le parti qu'on égorgeait commence à égorger.
Ce fut un trait de lumière; et Auguste ,
qui déporta
peu, fat pourtant le créateur du système
de la déportation substitué aux massacres dans
400 MÉMOIRES
l'empire romain. Mais cet adoucissement luimême
devient, pendant un long cours de siècles,
une nouvelle désolation pour l'empire ; et
les sénateurs et les délateurs, et les vertus et les
crimes, déportés tour à tour de la même manière
, se rendent incessamment dans les déserts
de l'Afrique ou sur les rochers de la Méditerranée
, dont la population est composée de barbares,
de pirates et de scélérats. Parmi les lois
criminelles, qu'il est toujours si difficile d'appliquer
dans une juste proportion, même en les
faisant sortir de la nature des délits, nulle, autant
que la déportation en masse, ne porte en
soi de vices que ne pourront jamais corriger les
législateurs les plus doués de sagesse et de génie.
Supposons-la appliquée à trente complices de
la mêmeconspiration, et tous coupables au même
degré : elle paraîtra pour tous la même peine,
parce qu'elle aura le même nom pour tous ; et
le plus souvent elle sera pour tous très-différente.
Tous n'ont ni le même âge, ni la même santé,
ni le même courage, ni la même industrie dans
les idées et dans les mains, pour gagner sa vie,
sous un ciel ardent ou sous un ciel glacé. Le
climat où ils sont transportés peut rendre la
santé et peut donner la mort: et l'un se sauve
où l'autre périt.
HISTORIQUES. 401
L'éloignement si douloureux de sa patrie n'est
pas, il s'en faut bien, la même douleur pour
toutes les âmes et pour tous les âges : le vieillard
déporté au loin dans de nouveaux mondes
perd pour jamais sa femme et ses enfans ; le
jeune homme, dans les déserts même, trouve
une femme et lui fait des enfans; il peut être
époux et père heureux : la loi peut-elle penser
les avoir traités tous les deux également?
Et cependant, tant est grande la difficulté de
séparer et de distinguer des choses confondues
sous un même nom, lorsqu'au dix-huitième siècle
on eût fait naître plus d'un doute sur le droit
de la société à prononcer la peine de mort;
lorsque des souverains et des souveraines parurent
disposés à abolir les solennités des ces meurtres
judiciaires, plus propres à inspirer de la pitié
pour les criminels que l'horreur du crime et la
peur des supplices; des esprits et des coeurs excellens
ne portèrent leurs vues que sur la déportation,
et la crurent propre à garantir toute la
sûreté sociale sans épouvanter l'humanité.
Le seul Franklin en aperçut tous les inconvéniens,
soit lorsqu'elle estprononcée contre des innocens,
soit lorsqu'elle est prononcée contre des
coupables. Dans ce dernier cas, il ne croyait point
qu'ilyeût sur le globe, de déserts assez éloignés des
II. 26
402 MÉMOIRES
habitations humaines. Les juges, disait Franklin,
pourraient traduire leur arrêt en ces mots : Nous
envoyons au Nouveau-Monde ou à l'Afrique,
qui en ont peut-être assez, une cargaison de
serpens à sonnettes. Le mot parait plaisant; il
est sanglant.
Où donc chercher, où donc trouver dans les
grandes querelles intérieures des sociétés politiques
les lois nécessairespour prévenir les guerres
civiles, les massacres et les déportationsen masse ?
On ne les trouvera nulle part; il faut les faire ;
et le moment en est venu.
Pour trouver avec quelque facilité et quelque
sûreté une lumière qui manque aux grandes sociétés
politiques, parce qu'elles l'obscurcissent,
ou qu'elles l'éteignantmêmedans là vaste complication
de leurs intérêts, il faut chercher cette
lumière dans la société la plus naturelle et la plus'
simple ; c'est celle de l'homme et de la femme ;
c'est le mariage.
L'union des deux sexes est partout; le mariage
n'existe véritablement que là où il y à des
lois, écrites, et qu'elles sont assez bonnes. Partout
ailleurs, la femme est avec l'homme, sans
lui être unie, sans former avec lui une société;
elle lui appartient ; elle est son esclave et hon sa
compagne» Il l'a, ou ravie, soit par la force,
HISTORIQUES. 403
soit par la séduction ; pu achetée de ses parens,
qui croient avoir tout stipulé pour elle quand
ils ont reçu quelques deniers; ou rencontrée
dans, l'extrême misère, qui s'abandonne sans
condition pour avoir les moyens de ne pasmourir
de faim.
Que d'orgueilleux empires dans l'immense
continent de l'Asie, et peut-être de l'Afrique,
où il n'y a pas encore un mariage ! Il ne peut y
en avoir partout où il y a des harems f et, sous
divers noms, les harems couvrent presque tout
le globe. Nul n'y pénètre que le maître et seigneur,
et les eunuques blancs ou noirs chargés
d'exécuter les ordres de l'impuissance en
alarme ou de la jalousie en fureur. On ne sait
jamais si la femme reçoit de l'homme ou les Caresses
du désir, ou les coups d'un fouet ensanglanté
, ou la vie, ou la mort : la voix de la douleur,
les cris du désespoir ne frappent que des
murs, ou des oreilles esclaves, aussi dures que
lespierres. Dans la Judée mêmeet chez le peuple qui devait
mieux se séparer des vices du genre humain,
puisqu'il se croyait, seul, le peuple de
Dieu, la femme n'a guère eu que l'existence
qu'elle a dans tout l'Orient, où son sexe vit hors
de la nature, sans être dans la société. Lé mari,
404 MÉMOIRES
très-souvent, ne lui donnait la main que pour
lui donner le libelle de sa répudiation. On ne
compte jamais parmi les droits de la femme,
qui en avait si peu ,
celui de répudier ainsi son
maître et son seigneur. Il y a certainement plus
d'égalité et plus d'équité entre le lion et la lionne.
Il faut le dire ; ce n'est que dans la Grèce et à
Rome, dans l'Europe ancienne et moderne, et
dans l'Europe chrétienne, surtout, que l'union
de l'homme et de la femme a été fondée sur des
lois, les mêmes que celles de la nature. Ce n'est
que là que les prêtres de la loi et les prêtres du
culte ont pu proclamer, du haut de leurs autels,
ces mots qui ont un caractère si sacré : IL Y A
MARIAGE.
On voit de quelle source tant de sainteté a
été tirée pour une union commune, d'ailleurs,
à l'espèce humaine et à toutes les autres espèces
vivantes : c'est du CONTRAT DE MARIAGE , DES
CONDITIONS STIPULÉESpar la volonté également
libre DES CONTRACTANT , ET RÉDIGÉES PAR DES
OFFICIERS PUBLICS , GARANTIES PAR TOUTES LES
FORCES DE LA NATION ET DE LA JUSTICE ; CONTRAT
QUI PEUT ÊTRE DÉFAIT PUISQU'IL A ÉTÉ FAIT , ET
QUE POUR L'ORDRE SOCIAL COMME POUR LE BONHEUR
DE CEUX QU'IL LIE , IL IMPORTE DE POUVOIR
ROMPRE PAR LE DIVORCE.
-HISTORIQUES. 405
Le mariage est donc une loi de la nature, et
le divorce une loi dumariage.
Que' cette faculté du divorce ne soit pas reconnue
par les lois ; on sait bien à quel degré de
malheur peuvent être conduitspar leurs querelles
l'homme et la femme qui se sont unis pour être
heureux l'un par l'autre; mais sait-on à quels
crimes ils peuvent être entraînés pour mettre un
terme à leurs malheurs ?
Quoique les forfaits qui peuvent avoir souillé
lé lit nuptial soient loin de pouvoir être tous
connus ou même imaginés, nul ne peut douter,
cependant, que dans une société politique en
querelle
,
qui n'a de moyen de vider la querelle
que les guerres civiles et les déportations en
masse , les crimes et les malheurs ne soient
infiniment plus nombreux et plus affreux en- core. Comment donc aucun législateur du monde
n'a-t-il songé à un divorce social, lorsque, tant
de législateurs ont songé au divorce nuptial?
Ce prodige d'aveuglement et d'imprévoyance
ne s'explique que trop facilement et trop bien.
On n'a pas plus songé au divorce pour le mariage
là où l'homme et la femme ne sont point unis
par un contrat, là où, au nom du ciel, de la
force et du poignard, la tyrannie du mari règne
406 MÉMOIRES
dans chaque maison comme celle du despote
dans tout l'empire.
Même dans notre France, où les moeurs des
peuples et le caractère des monarques adoucissaientbeaucoup
la monarchie absolue, le divorce
n'était pas encore souffert il y a quarante ans ; et
le titre seul de Contrat Social donné par Jean-
Jacques à un de ses ouvrages, révolta plus d'esprits
que tous ses paradoxes, ou les révolta davantage,
au moins.
Dans l'histoire même de cette haute antiquité,
où l'on voit plus d'un grand corps de
peuple se former par juxta position, par des
conquêtesides hordes sur des hordes , des tribus
sur des tribus, on n'en voit point se former sur
des contrats dont les conditions et lés stipulations
embrassent et articulent les droits naturels
et égaux de tous les individus; ce qui est le seul
vrai contrat social.
Ce qu'on voit faire très-souvent, il est facile
de penser qu'on peut le défaire. Ce qu'on n'a jamais
vu faire, on est généralement disposé à
croire qu'il n'a jamais été fait ; qui pouvait pensera
un divorce sociallorsquepersonnene voyait
de contrat social ? Tel est l'esprit humain : et des
esprits de ténèbres trouvent en eux et communiquent
à d'autres une sorte de talent et de génie
HISTORIQUES. 407
pour fortifier encore ces dispositions désastreuses;
Cependant, sur cette question même autant
d'habitudes antiques et religieuses, où tant de
forces actives et trop bien disciplinées combattent
pour le mauvais génie, ce n'est pas le mauvais
génie qui a prévalu, c'est le bon. Que les peuples
aient ou non des chartes et des constitutions,
que le contrat social soit ou non écrit, sa réalité
n'est plus un problème pour ceux qui ont quelque
droiture dans l'esprit et dans le coeur. Les
monarques même, qui doivent confondre si aisément
un pouvoir héréditaire avec, un pouvoir
absolu, sans s'en douter, proclament ce contrat
social dans la morale qu'ils professent et qu'ils
pratiquent. D'où peuvent naître les devoirs dû
trône, si ce n'est des droits des hommes ?,
On peut donc s'occuper, dorénavant, d'un
code de divorce social. On connaît les conditions
de l'existence sociale; il est aisé d'en déduire
comment le contrat doit être rompu, pour l'avantage
de toutes les parties, dans ces querelles
politiques, assez violentespour allumer l'incendie
des guerresciviles. Les déportations en masse ont pris la place
des massacres ; le divorce social doit prendre la
place des déportations en masse; ces déportations
sont des massacres invisibles, des meurtres où
408 MÉMOIRES
ne coule pas le sang, et où les victimes de la mort
ne paraissent l'être que de la nature : ce qui dispense
presque de toute pitié.
Que de catastrophes auraient pu être prévenues
si, avant ou après le 10 août, avant ou
après le 18 fructidor, deux ou trois questions
bien posées
, bien réduites à l'expression la plus
simple, et vingt ou trente scrutins bien placés
dans la France
,
fidèlement recueillis, fidèlement
dépouillés, avaient pu manifester l'opinion
et le, choix de la nation entre la monarchie représentative
et la république
! Proscrit avec Camille Jordan, M. Suard pouvait
être avec lui déporté. Madame de Staël, qui
le, sut tout de suite, toujours également active à
défendre la liberté des peuples par son génie, et
à sauver ses amis en danger; par son courage et
sa, générosité, le pressa de se rendre à Coppet,
heureuse de lui donner un asile chez son père,
et de procurer à son père, au milieu de tant
d'événeménsterribles et obscurs, l'entretien d'un
de ses amis les plus anciens et les plus intimes,
assez mêle lui-même à ces événemens pour lui
en expliquer tous les mystères.
M. Suard s'y rendit à l'instant avec sa femme.
Quels doux momens, même parmi tant de
désastres, pour deux hommes si anciennement
HISTORIQUES. 409
unis par tousles noeuds des bienfaits, des services
et de la reconnaissance ! Quels sujets d'entretiens
chacun avait pour tous les deux ! Comme
ces deux âmes étouffées durent respirer l'une
dans l'autre devant ces grands tableaux de la mature,
pleins de tous les souvenirs de l'ancienne
Rome et de l'Helvétie de Guillaume Tell ! Dans
ces mêmes lieux où, échappé à grand'peine aux
persécuteurs des lumières qu'il apportait à la
terre, Voltaire s'écriait :
Liberté! liberté ! ton tône est en ces lieux !
Ce qui dut s'emparer presque exclusivement
de toutes leurs conversations, ce furent les événemens
du 18 fructidor, et, puisqu'ils étaient
passés , la question qui les avait fait naître., cette
question de la république et de la monarchie,
qu'on ne résout point par des coups de. main et
des déportations, et qui, éternellement agitée,
tourmentera éternellement le monde tant qu'on
n'instituera point des monarchies où il y aura
autant de liberté que dans les républiques, et
des républiquesoù les lois et leurs organes auront
autant de force et de majesté,que dans les monarchies;
ce qui rendrait à la fois la solution impossible
et indifférente.
Il est à croire, il est même certain que dans
410 MÉMOIRES
Ces entretiens fut conçu par M. Necker le projet
de son dernier et de son plus bel ouvrage, ces
deux plans dans un même volume , le premier
d'une république, le second d'une monarchie,
toutes les deux également libres, toutes les deux
également soumises aux lois éternelles du véritable
ordre social, ouvrage qu'il se sentait si heureux
de composer, qu'il s'écrie : le bel âge pour
écrire que soixante-dix ans ! mot qui étonne, et
qui a été dit à peu près de la même manièrepar
Solon, par Sénèqueetpar Voltaire. Ce qui étonne
aussi dans ce volume d'un ministre des rois, dévoué
jusqu'à sa mort au trône qu'il avait servi,
c'est la première place donnée à la république,
non-seulement dans le volume, mais dans sa
pensée. Cet étonnenient cesse plus vite ; il n'espérait
plusla monarchie des Bourbons, et il redoutait
celle que construisait Bonaparte pour y
faire entrer l'Europe.
Tant que l'Europe sera suspendue par les révolutions
entre le despotisme de l'Asie et des
chartes gravées pardes princes ou par des peuples
amis de l'humanité,les deux chapitrés de Montesquieu
sur l'Angleterre et ce volume de M. Necker
devraient être sculptés sur les murs des congrès
où l'on délibère les destinées humaines.Un plénipotentiairene
devrait pas pouvoir ouvrir lés yeux
HISTORIQUES. 411
sans rencontrer ces vérités gravées par la vertu
etparle génie. Un homme à qui le génie n'a point
manqué, et qui n'avaitpas besoin de sesmalheurs
pour attirer sur lui un intérêt universel, a imprimé,
il arente ans, en parlant de M. Necker :
Je ne le crois pas deforce à nous donner une
constitution. Il était sévère ce jugement. M. Necker
en a donné deux. Heureuses les nations et les
puissances qui ne sont pas constituées encore, et
qui adopteront l'unedu l'autre !
L'éternité se serait abrégée dans cesdiscussions
pour M. Necker et pour M. Suard; et en faisant
des plans pour la liberté, pour la paix et pour le
bonheur des empires, M. Necker en faisait aussi
pour ne plusse séparer de ses amis, pour passer
avec eux à Coppet ce qui leur restait de vie à tous
les trois. Maiscelle qui les avait réunis, madame
de Staël, écrit de Paris que la Suisse et Coppet
ne seront plus des asiles sûrs pour ceux que le
18 fructidor a proscrits, et M. Suard cherche un
autre refuge sur la terre hospitalière de la Germanie
; sa femme rentre en France pour y recueillir,
s'il est possible, quelque chosede ce qu'ils
y ont laissé en meubles, en livres et en argent.
Elle trouve tousses appartementsfermés par les
scellés, un gardien qu'elle paie six francs par jour,
une portière qui tremble de la reconnaître et de
412 MÉMOIRES
l'approcher, et tous ses intérêts abandonnés par
l'effroi d'un homme à qui M. Suard les avait recommandés,
et qui lui devait une place de neuf
àdix mille francs. Elle crut avoir tout perdu, et
ne sut un instantoù aller. Elle n'eut aucun besoin
de chercher, dès qu'on sut qu'elle était à Paris.
Madame de Pange, depuis femme de M. de
Montesquiou, celui qui avait envahi Genève pour
en protéger l'indépendance auprès de la convention;
madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin,
dont le nom, devenu sacré pour les royalistes,
était révéré par tous ceux qui appréciant
les dévouemens sublimes; ces deux cousines logèrentmadame
Suard entre elles, commesielle avait
été une troisième, cousine ; elles la débarrassèrent
de toutes les démarches dont elle se serait mal
tirée elle-même; des républicains unirent leurs
soins aux leurs, même le président, à cette époque,
de l'administration départementale de Paris,
M. Jaubert; et madame Suard ne tarda pas à recouvrer
ses appartemens, à retrouver les mêmes
livres, l'argent qu'elle était venue chercher, ressource
si nécessaire au petit ménage, devenu le
pauvreménage depuisle 18 fructidor,oùM.Suard,
en perdant son journal, avait perdu vingt mille
livres de rentes. Elle ses crut riche encore, parce
qu'ils n'avaient pas tout perdu, et ils le furent en
HISTORIQUES. 415
effet par une économie sévère que la simplicité
de leurs goûts et de leurs moeurs leur faisait trouver
facile.
S'il n'avait pas été séparé de sa femme,
M. Suard, en entrant à Anspach, aurait cru être
rentré dans la France de sa jeunesse. Ses regards,
quelque part qu'ils se portassent, rencontraient
des Français et des Françaises. Rien, depuis vingt
ans, n'était changé dans leurs manières, dans
leur air, dans leurs modes ; c'était la même grâce
de leurs personnes, comme les mêmes titres de
leur noblesse, ces titres devenus plus doux à l'oreille
et au coeur depuis la guerre qu'on leur faisait.
Les chants de Monsigny et de Grétry, antérieurs
à la.révolution, étaient seuls entendus, et
sans jamais rien perdre de leur fraîcheur. Il n'y
avait plus de poésie et d'éloquence que celles qui
avaient été applaudies par Louis XIV; et le margrave
, au milieu de ses jardins comparés, par
les émigrés, aux Tuileries, effaçait par la politesse
la plus reconnaissante et la plus aimable le
souvenir qu'il était étranger.
Avec tant de besoin de consolations, M. Suard
aidait tout ce qu'il voyait et qu'il entendait, à le
soulager par tous les souvenirs de son bel âge,
seulssouvenirs qui embellissentla vie à son déclin,
et souvent les seuls qui restent. Si c'était là une
414 MÉMOIRES,
faiblesse, il là réparait en observant,parmitant de
victimesdela révolution, des talens et quelquefois
des biens qui leur auraient été étrangers sans leurs
désastres; ceux qui, dans les arts du goût et dans
les Sciences, n'auraient jamais été que des amateurs
et des juges, excités par tous les besoins et
par toutes les privations, étaient élevés au rang
des professeurs, des maîtres et des modèles; les
arts de la main étaient exercés avecgénie par ces
grands que toutes les mains avaient servis; et
de tant de bras qui les portaient toute la vie ,
tombés à terre, mais remis debout, ils étaient
fiers d'avoir acquis, en touchant la terre, ces
forces de la nature, les premières de toutes les
puissances et de toutes les jouissances. Accueilli
avec tous les sentimens de l'égalité et de l'amitié
par ces grandeurs évanouies, M. Snard leur a dit
plus d'une fois comme Thémistocle, et sans du
tout les blesser : Mes amis, nous étionsperdus,
si nous n'avions pas étéperdus.
Un sentiment dont la profondeur et l'énergie
seraient peu croyables s'il n'en avait laissé dés
preuves écrites qui ne peuvent tromper, et qu'il
est aujourd'hui permis de publier, remplissait et
tourmentait cependant son âme dans ces lieux
qui lui offraient tant de. charmes, et où il en répandait
aussi; ce sentiment respire dans toutes
HISTORIQUES. 415
les lignes d'une correspondance qui lui prenait
une partie des jours et des nuits. C'est tout ce.
que l'amour le plus tendre peut faire ressentir le
plus vivement et exprimer le plus naïvement ;
c'est cette impatience de la passion au moindre
retard d'un mot attendu, et ces transports de joie
lorsque le mot arrivé; ces terreurs pour des dangers
qui ne menacent pas ce qu'on aimet, et qui
tuent celui qui les imagine; toutes, ces expressions
du coeur que les coeurs sensibles ont fait
passer depuis long-temps dans toutes les langues,
et qui semblent toujours employées pour la première
fois lorsque celui qui s'en sert a besoin de
toutes et qu'il en ajoute encore de nouvelles; ces
formes douces, caressantesetlanguissantes, cette
mollesse de style qu'on a appelée la grâce du sublime,
et qu'on pourrait aussi appeler le sublime
de l'amour : tels sont les caractères de ces lettres
écrites par M. Suard à soixante ans, à une femme
qui en avait cinquante, et qui était la sienne.
J'ai laissé le nom d'amour à ce sentiment,
parce qu'en lisant ces lettres, il ne peut en être
distingué que par la réflexion seule; parce que
c'est l'amour, en effet, rétiré, tout entier dans
l'âme pour y être immortel comme elle.
La passion d'Héloïse et d'Abailard, si naturelle
à leur âge, fut la merveille d'un siècle
416 MÉMOIRES
barbare, par la délicatesse et par là générosité
de ses sacrifices ; un amour égal, et toujours le
même, dans deux époux d'un âge avancé, et
dans le dix-huitième siècle, est une plus grande
merveille des siècles civilisés.
On n'aime ainsi sa femme à soixante ans, après
en avoir passé trente avec elle, que pour recevoir
du ciel la récompense du soin qu'on a pris de la
rendre toujours heureuse ; les feux sacrés ne s'éteignent
que dans la vieillesse de ceux qui ne les
ont pas entretenus et nourris des vertus de leur
jeune âge et de leur âge mûr.
Il n'est pas impossible que ce soit à cette tendresse,
pour sa femme, toujours cultivée et toujours
accrue au milieu de toutes les séductions
de Paris, que M. Suard ait été redevable de cette
longue vie qui a eu une fin sans avoir eu un
déclin, et dont le terme a été un accident.
De longs jours n'ont jamais été un malheur
pour M. Suard comme pour Saint-Lambert; il
ne s'est trouvé étrangerà aucune race, nouvelle.
Danslalittérature même,il a aiméVictorin Fabre
et Villemain, et il en a été aimé. Pour Philémon
et Baucis, c'est leur demeure que les dieux
métamorphosent en temple ; pour M. Suard,
le miracle s'est opéré dans lui-même.
Depuis que madame Suard se fut réunie a son
HISTORIQUES. 417
mari, ils n'eurent pas seulement dans Anspach
beaucoupd'agrémens; ilsy donnèrenteux-mêmes,
toutes les semaines des espèces de fêtes : car il
ya des fêtes avec ce qui suffit à peine pour,vivre.
Mais un événement arrivé à Paris, le 18 brumaire,
retentissait dans toute l'Europe comme
le bruit d'un tonnerre éloigné, et portait l'espérance
danstoutel'émigration.Lesnomsde Monck
,
et de Bonaparte, que rien ne rapprochait et ne
pouvait rapprocher, furent prononcés ensemble.
C'est ainsi que de loin et à la simple vue toutes
les formes et toutes les positions des objets se
confondent : ce qui est carré parait rond; ce
qui est distant se touche. Quelle apparence qu'un
guerrier si. jeune alors
, et déjà couronné de
gloire dans ces deux campagnes d'Italie où, seul
commandanten chef, il s'était promené deux ans
de victoire en victoire, faisant de nouvelles destinées
aux peuples et aux rois; qui, depuis,
comme successeur en quelque sorte d'Alexandre
fils de Philippe, élève d'Aristote; et réellement
comme membre de l'Institut de France, avait
fait l'essai de rendre à l'Orient ses antiques lumières,
mais si prodigieusement accrues; quelle
apparence que les desseins d'un tel homme eussent
quelque chose de commun avec les desseins
de Monck, si obscur avant l'éclat de sa trahison !
II. 27
418 MÉMOIRES
Je crois avoir lu ou entendu quelque part que
Bonaparte, déjà empereur, parlant de Monck,
avait dit, son rôle était trop bête pour moi.
Ce ne fut pas Monck qui manqua d'esprit; ce
furent les Stuarts. Que pour des princes qui ont
perdu un trône héréditaire, il est heureux d'y
être rappelé à la suite d'un chef républicain,
destructeur de la république ! Comme la nouvelle
alliance du trône et de la liberté est alors
devenue facile ! Charles II et Jacques II la rendirent
impossible par un long amas d'actes assez
insensés pour qu'on pût croire qu'ils leur étaient
dictés par le prince d'Orange. Quatre autres
généraux français, à la naissance même de la
république, avaient été accusés de ce rôle de
Monck, La Fayette, Dumourier,Valence, Hoche:
et l'histoire de La Fayette , échappé à peine à son
armée qu'on avait soulevée, détenu si longuement
et si cruellement dans les prisons de l'Autriche
,
professant à son retour en France, au
milieu de tant de genres de tyrannie, les principes
les plus sains et les plus héroïques de la
liberté, semble être une vie traduite des Vies
des Hommes illustres de Plutarque : Dumourier,
qui avait ouvert, par l'éclatante victoire de Jemmapes,
ce long cours des victoires dé la république,
retiré dans les solitudes des environs de
HISTORIQUES. 419
Hambourg, avait employé ses loisirs à défendre
la liberté et les droits de là France avec la même
âme et le même génie qu'il avait combattu pour
elle : Valence tombait mutilé sous les sabres des
ennemis avec lesquels on lui supposait des intelligences,
et prévenait ces cicatrices de la calomnie
qui, dit-on, restent toujours, par les
glorieuses et ineffaçables cicatrices qu'il porté
sur son front : Hoche, arrêté au milieu des lignes
de Wissembourg, et conduit, chargé de fers, entouré
de gendarmes, aux portes du comité de
salut public, après une heure de questions et de
réponses, n'est pas envoyé à l'échafaud, il est
renvoyé à son armée et à sa gloire.
Le 18 brumaire exécuté avec des baïonnettes,
et le consulat revêtu de tant de formes monarchiques
même avant d'être perpétuel, firent naître
deux idées bien justes et parmi les républicains,
et parmi les émigrés, et dont M. Suard ne put
se départir alors mêmeque l'Europe était soumise
ou tremblante : c'est que toute la puissance exécutrice
dans les mains d'un consul ferait cesser
beaucoup les désordres intérieurs de la révolution,
et que si ce consul érigeait un trône, ce
trône serait bientôt celui des Bourbons.
M. Suard, rentré avec ces deux espérances,
ne tarda pas à attirer sur lui les regards et les
420 MEMOIRES
vues du premier consul; et dans ces premiers
changemens de l'Institut dont le but était d'en
exclure les sciences morales et politiques pour
exclure ensuite plus facilement la république de
la France, M. Suard fut appelé au secrétariat
perpétuel de la deuxième classe ; elle représentait
l'Académie Française; il avait concouru, il
y avait trente ans, à cette même place
, avec
Marmontel; lutte d'autant plus honorable pour
M. Suard, que la préférence accordée à Marmontel
eut pour motif, non plus de goût et plus
de talent, mais un beaucoup plus grand nombre
de très-bons ouvrages.
On reprocha dans le temps à M. Suard d'avoir
applaudi à l'exclusion de la classe des sciences
morales et politiques, Il ne put ni l'applaudir ni
la blâmer : elles, étaient exclues de la seconde
classe avant qu'il y entrât, et il ne voyait plus
dans cette classe que l'Académie Française, où
elles n'avaient jamais été. On a beau les exclure
comme corps de science, disait M. Suard, elles
y entreront comme à l'Académie Française lorsque
nos élections en ouvriront des portes à ces
véritables gens de lettres, dont les talens sont les
organes les plus éloquens de l'opinion publique
quand elle est bonne, et ses guides les plus sûrs
quand elle s'égare. Dans quels lieux publics,
HISTORIQUES. 421
ajoutait M. Suard, les droits de l'homme, les
principes de ses devoirs et ceux de sa raison ontils
été rappelés avec plus de dignité que dans les
séances publiques de l'Académie, ou Louis XIV
même a reçu plus de leçons encore que de louanges?
Le travail lentet secret du dictionnaire ne
peutpas avoir des effets si grands et si soudains;
mais on y détermine les acceptions des mots; et
s'il ne reste pas toujours le plus pauvre des dictionnaires,
ce sera un jour le meilleur cours de
morale et de politique.
L'un des Collègues de M. Suard, les plus capables
d'en combattre avec succès les opinions,
M. Lacretelle l'aîné, a réclamé à plusieurs; reprises
la restauration de la classe des sciences
politiques et morales ; il a saisi la question particulière
avec cette analyse qui pénètre dans
toutes les profondeurs, et il a traité la question
générale de l'organisation des connaissances humaines,
dans un institut, avec cette grandeur
de vues qui appelle naturellement le style de
l'éloquence.
Ce double attribut de la pensée du philosophe
et de l'expression de l'orateur, a toujours été le
double caractère du talent de M. Lacretelle.
On les retrouve l'un et l'autre, jusque dans les
défauts qu'on lui reproche : ils forment de tout
422 MÉMOIRES
ce qu'il a écrit d'une nouvelle organisation de
l'Institut et de ses académies, l'un des ouvrages
qui méritent le plus l'attention des gens de lettres
et celle des législateurs.
M. Lacretelle ne refuse rien à l'ancienne Académie
Française de tout ce que lui accorde
M. Suard : mais l'objet principal de cette Académie
a été, dans son origine, la langue, et il
est aujourd'hui la langue et le style ; la morale
et la politique n'en sont que des accessoires qu'on
n'y rencontre pas toujours. M. Lacretelle voudrait
changer cet ordre; faire dé l'accessoire le
principal) du principal l'accessoire.
C'est tout-à-fait en législateur qu'il considère
une si haute matière ; et il est impossible de ne
pas croire que foutes les Académies de l'Institut,
et surtout l'Académie Française ne soient
redevables un jour de beaucoup de perfectionnemens
à ces grandes vues de M. Lacretelle.
Trois circonstances rapprochèrent dé plus près
encore M. Suard de Bonapartedevenu empereur.
Un entretien sur Tacite que l'empereur provoqua
au palais des Tuileries, devant une partie de
la France et de l'Europe ; un article de journal
qu'il lui fit demander par son ministre des relations
extérieures, à propos de deux de ses actes
les plus terribles, et sur lesquels l'empire était
HISTORIQUES. 423
plus que séparé de l'empereur; l'établissementdu
jury des grands prix décennaux , l'une de ces
conceptions des princes d'un moment qui présentent
quelquefois de sublimés modèles aux
monarques par droit de naissance.
On à rapporté l'entretien sur Tacite de vingt
manières, toutes assez différentes. M. Suard luimême
n'était assez sûr d'aucune. Il n'y a donc
de certain que ce qu'il y a eu de commun dans
toutes ces versions. Ce fut moins un entretien
qu'un dialogue coupé et à coups pressés. C'était
la manière de Bonaparte, et assez aussi celle de
M. Suard : ni l'un ni l'autre n'étaientdiserts. Ces
coups pressés qui interrompent faisaient un peu
descendre l'empereur de sa majesté; mais ou il
ne s'en apercevait pas , ou il mettait quelque
orgueil à se mesurer ainsi de plain-pied. Son
début annonçait qu'il venait déjà de parler de
Tacite.
" N'est-il pas vrai, M. le secrétaire perpétuel,
» que Tacite, qui est un grand esprit, n'est pas
» du toutte modèle de l'histoire et des historiens?
» Parce qu'ilest profond, lui, ilprête des desseins
» profonds à tout ce qu'on fait et a tout ce qu'on
» dit. Mais il n'y a rien de plus rare que des
» desseins. — Oui, sire, partout ailleurs ; mais
» rien de plus commun à Rome. Pendant les six
424 MÉMOIRES
» cents années de la république, tout fut plan et
" exécution ; et sous l'empire ,
les maîtres du
" monde s'abandonnèrent bien à leurs passions;
» ils ne s'abandonnèrent pas au hasard. Rien de
» plus bizarre que Tibère ; et rien de plus réflé-
» chi.—Tacite devait prendrel'esprit de l'empire
» dont il se faisait l'historien, et il y porte l'esprit
" de la république. Moi aussi je voudrais la répu-
» blique, mais elle est impossible, et.... —Ta-
» cite, sire, est de tous les écrivains de l'anti-
» quité celui qui a le mieux entrevu l'union, de
» la plus grande puissancedu prince et de la plus
" grande liberté des peuples ; et il appelle cela
» une félicité rare....—N'importe, c'est l'histo-
» rien d'un parti, et le peuple romain n'était pas
» du même parti que Tacite ; il aimait ces em-
» pereurs dont Tacite veut toujoursfaire peur,
» et on n'aime pas des monstres. Les monstruosi-
» tés de l'empire naissaient des factions. — Il n'y
» avait plus de peuple romain dans Rome, sire ;
» c'était une populace de toutes les parties de
» l'univers qui applaudissait à tout romprele plus
» méchant empereur, devenu mauvais histrion,
» pourvu qu'elle eût, elle, du pain et les jeux du
" cirque....— Et son style, le croyez-vous sans
» reproche ? Après l'avoir lu, on cherche ce
» qu'il pense. Moi je veux qu'on soit clair. Nous
HISTORIQUES. 425
» nous rapprocherions vous et moi, monsieur
» Suard....."
Je ne veux pas omettre de le dire, parce que
cela fut très-remarquable et très-remarque : les
regards, durant cet entretien, furent aussi flatteurs
pour l'homme de lettres que pour le prince;
et cette répartition égale d'éloges annonçait que
cette fois ce n'était pas entièrement, pour le
prince, de la flatterie. En écoutant ses raisons,
on les trouvait si ingénieuses et si plausibles, que
pour l'applaudiron n'avait plus besoin de se souvenir
qu'il commandait à des légions.
Ce qui ne fut pas du tout remarqué alors, et
quine l'a pas été beaucoup depuis, c'est que ces
raisons de Bonaparte ont beaucoup d'analogie
avec quelques critiques de Voltaire, et celles de
M. Suard avec quelques vues de Montesquieu.
On a regretque le dialogue s'arrête tout court
lorsque M. Suard avait à parler. du style, et de
l'obscurité reprochée à celui de Tacite; c'était
pour lui le beau moment de la lutte
»
J'imagine
que M. Suard aurait concédé que Tite-Live est
plus clair que Tacite
, et qu'il eût ajouté que
l'obscurité de Tacite est beaucoup comme celle
des temples, qui fait mieux sentir la présence
des dieux. Cet historien, dont aucun n'approche
pour le sublime et pour la profondeur, parle
426 MÉMOIRES
souvent des mystères de la domination , des
mystères de l'empire
, arcana dominationis,
arcana imperii ; et son style fait penser que le
gsénieaa auscsi sesrmystéères,sles se.uls qui soient Racine a dit de Tacite qu'il est le plusgrand
peintre de l'antiquité, et Montesquieu qu'il
abrège tout ? parce qu'il voit tout. Quel homme
que celui qui a pu paraître le premier penseur à
Montesquieu, et le plus grand peintre à Racine!
On ne croit pas s'éloigner de l'empire romain
et dé Tacite lorsqu'on a à parler du procès de
Moreau, de la mort du duc d'Enghien, de l'article
qui fut demandé à M. Suard sur ces deux
événemens, et de sa réponse. La condamnation
de Moreau aurait été inique ; son accusationétait
naturelle» Il n'avait pas été approché seulement
par de vrais conspirateurs, il en avait été touché
et embrassé. Pichegru avait été reçu dans sa maison
et dans ses bras. En laissant à Moreau les
juges de la loi et les défenseurs de son premier
choix, tout était légitime, tout se suivait dans
l'ordre légal, et tout aurait conduit à la démonstration
que Moreau, en trompant les espérances
que la conspiration avait fondées sur lui, avait
sauvé la vie à Bonaparte, dont il était l'ennemi.
L'affaire du duc d'Enghien, au contraire, dans
HISTORIQUES. 427
ses, commencemens comme dans sa fin, avait
quelque chose d'atroce et d'incompréhensible.
Rien, dans la vie de Bonaparteet dans son règne,
rien dans les plus justes accusations contre lui des
royalistes et des républicains n'a ce caractère.
La supposition qu'il avait voulu donner aux républicains,
par cette mort, l'assurance qu'il ne
séparerait jamais sa cause de la leur est une absurdité
qui ne pouvaitrien couvrir d'une atrocité;
et c'est un fait que l'indignation fut aussi grande
parmi les jacobins même que parmi les royalistes
et les Bourbons.
Ceux qui cherchent la vérité avec douleur et
avec effroi, tandis que la multitude des grands
et du peuple soulage ses fureurs en les faisant
éclater, ont soupçonné qu'ily avait,non dans le
meurtre, mais dans ses causes, quelques-uns de
ces mystères de la domination et de l'empire, sur
lesquels desmotifsineffables jettent des voiles qui
restent éternellement baissés. Ce n'est que de l'île
Ste.-Hélène qu'on peut recevoir ces révélations.
L'idée d'emprunter la plumé de M. Suard,
toujours si religieusement et si courageusement
dévouée aux Bourbons, n'avait pas des motifs
aussi difficiles à deviner; et la manière dont la
proposition lui fut transmise par le duc de Bassano
prouve que ce ministre avait conservé dans
428 MÉMOIRES
la politique le sentiment des ménagemensdélicats
dus à la morale et à ceux qui en mettent les lois
au-dessus des voeux et des ordres de la puissance.
Mais ce qui rappelle quelques-uns de ces beaux caractères
de l'empire romain sur lesquels la plume
sévère de Tacite s'arrête avec tant de complaisance
et tant de charme-, c'est la réponse de
M. Suard : elle n'a besoin d'être ni annoncée ni
commentée; il faut la citer toute entière ; la
voici comme il l'a écrite.
Réponse de M. Suard au duc de Bassano.
« Vousme demandez, monsieur, deuxarticles
» de ;journal propres à redresser l'opinion pu-
» blique sur quelques points où elle s'égare en ce
» moment. Cela me serait très-difficile, surtout
» quand les journaux sont absolument discré-
» dites ; et mon esprit s'est tellement séparé des
» affaires publiques depuis que les particuliers
» n'y ont plus rien à voir et n'y peuvent exercer
M- aucune influence par leuropinion
, que très-
» sincèrement je me crois incapable de répondre
» à ce que l'on attend de moi. Mon esprit est
» d'une nature indépendante et indocile qui ne » peut se vaincre ; je ne manque ni d'idées ni de
» facultéspour exprimer ce qui s'offre naturelle-
» ment à ma pensée. Mais je me trouve frappé
HISTORIQUES. 429
« de stérilité quandjeveuxécrire sur dessujetsde
" commande qui ne sont pas dans le cours habi-
» tuel de mes réflexions. Je voudrais donner au
» chef du gouvernement des preuves de ma re-
» connaissance
,
mais je ne puis le servir qu'en
" suivant les principes qui ont réglé constamment
» ma conduite dans le cours d'une longue vie.
» J'ai soixante et onze ans. J'ai été lié avec des
« hommes en place ; je leur ai été fidèle ; mais
» je ne leur ai jamais fait le sacrifice de monsen-
« timent et de ma pensée ; mon caractère ne s'est
» pas plus assoupli avec l'âge que mes membres;
» je voudrais achever ma carrière comme je l'ai
» parcourue. J'ai une trop haute opinion du
» caractère de l'empereur, pour craindre de lui
» déplaire en lui faisant connaître avec simpli-
» cité l'esprit dans lequel je serai toujours dis-
» posé à lui obéir.
» Le premier article que l'on désire de moi
» devrait porter sur les écarts de l'opinion qui
» s'est élevée en opposition à quelques actes du
» gouvernement. Cette oppositiona deuxobjets :
» l'un, ce qu'on appelle un coup d'Etat, et per-
» mettez-moi de vous le dire, ce qui m'a profon-
» dément affligé, comme un acte de violence qui
» blessé toutes les idées d'équité naturelle et de
» justice politique
, acte dont il m'est impossible
430 MEMOIRES
» de concevoir la nécessité et même l'utilité.
» Le second motifdu mécontentementpublic
«porte sur l'intervention notoire du gouverne-
» ment, dans une procédure judiciaire, soumise
" à une cour de justice. J'avoue encore que je
» ne connais aucun acte de pouvoir qui doive
" exciter plus naturellement l'inquiétude de
" chaque citoyen sur sa sûreté personnelle. L'in-
» dépendance parfaite des tribunaux dans l'ad-
» ministration de la justice est sa première base
» et la plus solide de l'ordre social et de la li-
» berté civile. J'ai vu penser ainsi les hommes
» les plus sages et les plus sincèrementattachés au
» gouvernementpar leurs sentimens
, par leurs
» fonctions, et j'ajouterai encore par l'intérêt
» pour l'a personne du chef de l'État, autant
» que pour la chose publique.
» Vous voyez, monsieur, que je ne puis cen-
» surer franchement un sentiment général que
» je partage. Je l'attaquerais faiblement, en
» l'attaquant contre ma conscience ; et je crois
» cette attaque inutile au moment de l'efferves-
" cence.
» J'ai l'honneur, etc. »
On a cru relever davantage le mérite de ce
refus en supposant que celui devant qui tremblaient
les hommes en avait été indigné. Mais
HISTORIQUES. 431
c'est faire perdre à la vérité et à la justice une
grande partie de leur force que de leur ôter leurs
limites ; et ce qui est vrai, c'est qu'une nouvelle
lettre de Maret, à qui j'aime à ne donner en ce
moment que ce nom, assura M. Suard que
l'empereur entrait dans ses motifs et les comprenait
à merveilles. A ces paroles on ne croit
plus être dans l'empire romain ; et il ne reste
aucun moyen de croire qu'elles n'étaient que des
paroles.
Ce fut bientôt après, en effet, que M. Suard
fût appelé au jury des prix décennaux; rien
n'était plus facile que de l'en éloigner par la
manière d'organiser le jury : mais une fois que
M. Suard y était, c'était à lui que, par sa place,
de secrétaire perpétuel, par son âge, par les déférences
de l'opinion publique aux jugemens de
son goût, était réservée la rédaction du rapport
du jury ; et ni les Ouvrages, ni les jugemens du
jury, ni la rédaction ne pouvaient être étrangers
à la morale, et à la politique qui n'est que la
morale des États.
Quel éclat pouvaient répandre sur la France
ces prix décennaux dont la république avait eu
la première idée en organisant l'Institut ! Quelle
belle manière pour les nations de se rendre
comte de leur état progressif, rétrograde ou
432 MÉMOIRES
stationnaire dans les sciences, dans les arts, dans
tout ce qui agit avec le plus d'empire sur les
pensées, sur les volontés et sur les actions, poulies
diriger ensemble vers la félicité publique!
Cette espèce de CENS de tous les talens et de
leurs productions, ces récompenses en gloire et
,
en fortune, n'auraient pas eu sur la république
des lettres des effets moins heureux que ceux de
la censure sur la république romaine, où elle
maintint si long-temps les moeurs à une si grande
élévation et dans une si grande pureté.
L'intervalle de dix ans, préféréà celui de cinq,
à ces lustres si fameux chez les anciens, était
aussi pour les arts, qu'il rie faut pas regarder de
si près que les moeurs, une portion plus convenable
de ce période des siècles par lesquels les âges
du goût et du génie ont coutume de se comparer
et de se mesurer. Toutes ces créations, qui doivent
être vastes et sublimes pour agrandir les nations
en les transportant d'admiration ; les épopées,
l'histoire écriteou considéréecomme elle l'est par
les Montesquieu, par les Voltaire, par les Hume
et par les Condillac; ces découvertes de la philosophie
dans lé coeur et dans l'esprit humain,
qui rendent l'action des lois plus puissante et plus
douce; ces fictions de la prose, magnifiques sans
être poétiques, qui peuvent se passer de reHISTORIQUES.
435
muer le ciel et l'enfer, de les faire venir tons
les deux sur la terre pour remplir la conscience
de l'homme de terreurs et d'espérances immortelles;
des ouvrages tels que le Télémaque, et
des romans tels que Clarisse et Héloïse ; tout
ce qui éclaire et touche profondément, tout ce
qui doit être utile à la dernière postérité, exige
au moins dix années de travail et de génie.
Les prix décennaux, on le sait, proclamés
par l'empereur et adjugés par le jury, ne furent
point décernés. Tout ce qui en a paru, c'est le
rapport du jury, composé de plusieurs rapports
très-bien faits, parmi lesquels il y en a deux de
singulièrement remarquables, celui de M. Délambre,
sur les ouvrages dé mathématiques
pures et de mathématiques appliquées à l'étude
de la nature , et celui de M. Suard sur les ouvrages
littéraires.
Quelle époque pour les sciences que celle où
avaient paru et s'étaient succédées de si près la
THÉORIE DES FONCTIONS ANALYTIQUES, les LECONS
SUR LE CALCUL DES FONCTIONS, la MÉCANIQUE
CELESTE ,
chefs-d'oeuvre de La Grange et de La
Place, qui n'ont fait que des chefs-d'oeuvre, et
qui semblent avoir reculé les bornes des mathématiques
plus que le télescope celles des sphères
célestes ; où Monge créait une nouvelle géomé-
II. 28
434 MEMOIRES
trie, et où Legendre rendait celle d'Euclide et
d'Archmiède toute nouvelle ; où Lacroix, en
portant sur la manière d'enseigner les mathématiques
une lumière puisée dans la nature de
l'entendement humain, rendait si faciles les passages
de l'arithmétique à l'algèbre, de l'algèbre
à tous les calculs de l'infini ; où Biot faisait entrer
presque toutes les découvertes de l'astronomie
dans ses élémens; et en s'exposant toujours à
la perdre, ne perdait jamais cette clarté de Fontenélle,
qui a fait du livre charmant des Mondes,
Une lecture facile même pour des enfans et des
femmes; où Poisson, dans ses Leçons élémentaires
de mécanique, arrive si vite à la mécanique
analytique de La Grange, qui a posé toutes les
bornes de la science ; double prodige qui étonne
plus encore que la puissance de tous les leviers.
M. Delambre n'entre pas avec autant de gloire
dans cette liste, où il figure pourtant avec honneur;
mais c'est que c'est par lui que la liste a
été tracée.
La littérature ne pouvait pas offrir à M. Suard
des choses aussi étonnantes par leur nouveauté :
depuis Racine et Bossuet, les deux langues de la
poésie et de l'éloquence étaient trop belles pour
recevoir beaucoup de nouvelles beautés; mais
s'il est vrai que la conservation du monde soit à
HISTORIQUES. 455
chaque instant une création continuée
, la perfection
des talens du goût est aussi une création
continuelle, lorsqu'elle est maintenue ; elle a
encore des titres a la gloire.
La grande difficulté en écrivant c'est d'être
toujours fidèle aux principes, aux règles et aux
modèles; d'être très-scrupuleux et de n'être jamais
servile ni même timide; il faut être à la fois,
en quelque sorte, et ancien et nouveau.
Si, sans trop d'efforts, on met à la portée du
goût qui doit tout sentir rapidement, ce qui
n'était compris encore que par la réflexion ; on
multiplie les beautés et les jouissances littéraires,
sans les corrompre ; on étend le domaine des
lettres; et c'est encore un genre de création.
Se prêter des beautés est pour les genres un
danger de se confondre ; mais si le danger a été
couru et évité; c'est un mérite et un plaisir de
plus.
La pureté est la qualité la plus nécessaire ; c'est
le cristal des eaux qui vous offre tout de suite
votre image
, puroque simillimus amni. Mais
quand cette pureté est depuis deux siècles devenue
commune, on cesse d'en être charmé parce
qu'on cesse de la remarquer et de la sentir ; il
ne faut rien rechercher, mais il faut chercher
et trouver. Ces mots trouvés, Boileau les aimait
456 MÉMOIRES
beaucoup, et lui-même en a d'assez hardis pour
menacer la langue; la langue pardonne qu'on
triomphe de sa sévérité lorsqu'on l'enrichit par
l'audace qu'on lui inspire.
Tels étaient les principes de goût du j ury des
prix décennaux : et nul ne pouvait mieux que
M. Suard les faire valoir , en les appliquant à
tous les genres et à tous les ouvrages avec la
même justesse et la même justice. Le rapport
du jury des prix décennaux est un des meilleurs
morceaux de cette critique littéraire que tous
aiment ou tous veulent juger en France, et
qu'on a raison de beaucoup aimer, parce que,
faite avec quelque délicatesse de tact et quelque'
supériorité de vues, elle est ce qui éclaire davantage
le goût, le sentiment et la raison publiques.
Unrésultat de ce rapport qui dut beaucoup affliger
ceux qui ne veulent jamais qu'ily ait des talens
à l'époque où ils les jugent; c'est qu'à aucune
époque dé la littérature française il n'a paru un si
grand nombre d'ouvrages, et de prose et de vers,
où les ressources et les secrets de la langue, les
principes et les effets des genres divers aient été
mieux connus et plus approfondis par tant d'écrivains.
Aucun ouvrage de cette époque n'est
très au-dessus de tous, peut-être ; aucun n'est
HISTORIQUES. 437
égal; peut-être, aux grands modèles; mais l'époque
est supérieure à toutes les époques.
Les auteurs et les ouvrages qui pouvaient, par
la date de leur publication, entrer dans le concours,
n'étaient pas, comme on peut croire,
les seuls dont on parlât dans ce grand jury. On
y jugeait tous les écrivains et tous les écrits :
et c'est dans les conversations qui précédaient
et qui suivaient les séances, que les membres
du jury , plus libres de toute responsabilité
, se
prêtaient le plus de lumières et se préparaient
à mieux juger. Mais, soit dans les séances ,
soit
avant et après, l'impartialité de M. Suard était
si parfaite
,
qu'il eût été impossible de deviner,
à qui ne l'aurait pas su, s'il parlait d'un ami ou
d'unennemi. Deux compositions historiques, par exemple
,
du plus grand caractère toutes les deux, la vie
de Fénélon, par M. le cardinal de Bausset,
et l'Histoire de la Pologne, par Rulhières, étaient
fréquemment les sujets des entretiens et des parallèles,
quoique, par la raison que l'une était
une vie
, et l'autre l'histoire générale de tout un
peuple, elles n'eussent point de prix à se disputer
, et que chacune pût avoir un prix.
La vie et l'âme de Fénélon étaient, pour
M. Suard, comme pour Vauvenargues, l'un des
438 MÉMOIRES
deux ou trois plus beaux titres de gloire de l'espèce
humaine. L'histoire de la Pologne n'était
pour lui que celle d'une république turbulente
fondée sur la servitude de tout un corps de peuple
, et tourmentée par les passions d'une aristocratie
toujours armée, dont l'héroïsme et les
malheurs ne pouvaientrien enseigner au monde.
M. le cardinal de Bausset était l'un des hommes
de France dont M. Suard honorait et chérissait
le plus la personne, les vertus et les talens :
M. Suard, au contraire, pouvait croire que, du
fond de son tombeau, Rulhières le calomniait et
le persécutait encore ; et M. Suard
, non plus ,
n'avait pastropfait grâce aux cendresde Rulhières.
Par une autre circonstance assez singulière,
M. Suard, disposé à beaucoup estimer la personne
de M. Daunou
,
avait été très-blessé par je
ne sais quelles phrases d'une préface de cet éditeur
de l'histoire de la Pologne.
Eh bien, le jugement le plus fortement énoncé
de M. Suard ne décernait pas seulement le grand
prix de l'histoire à celle de la Pologne ; il la comparait
et l'égalait aux plus belles compositions
historiques de l'antiquité, à celles des Thucydide
et des Tite-Live. A propos de M. Daunou, il
rappelait servent sa préface d'une édition de
Boileau, et la jugeait toujours un des meilleurs.
HISTORIQUES. 439
discours de toute la littérature de notre langue.
Il n'y avait pas, à beaucoup près, les mêmes
haines, mais il y avait beaucoup de préventions
mutuelles entre M. Suard et M. Dejouy, l'auteur
de la Vestale, mise en concurrence avec le
Triomphe de Trajan, auquel les circonstances
attachaient une grande faveur. La Vestale n'en
paraissait pas moins à M. Suard le drame le plus
intéressant de la scène lyrique ; ce qui était la
mettre, sous le rapport de l'action théâtrale, audessus
de tous les opéras de Quinault. Il reconnaissait
dans Trajan un style plus plein et plus
fort ; mais dans la Vestale des vers plus doux,
plus faits pour le chant, des vers plus semblabllesaà
cenux degl'encuhanteuer qu.i avait désossé la- L'extrême opposition des opinions politiques
entre Chénier et M. Suard; des querelles commencées
à la première tragédie de Chénier,
et qui n'avaient jamais eu que de très-courtes
trêves; leur travail commun au dictionnaire, où
pour eux discuter était toujours disputer; les
emportemens de Chénier et l'opiniâtreté de M.
Suard; la nuée de traits piquans qu'ils se lançaient
sans cesse, et qui n'avaient pas besoin de
la queue et des deux rimes de l'épigramme pour
se graver dans la mémoire; tout les, avait con440
MÉMOIRES
stitués en état d'antipathie : aucun ouvrage de
Chénier, par la date de leur publication, ne
pouvait entrer dans le concours du jury; mais
son nom entrait toujours depuis quelques années
et primait le plus souvent dans tous les lieux où
l'on parlait des lettres, des talens et de la gloire
littéraire. Pour les juges et pour les ennemis
vulgaires, les derniers écrits d'un auteur sont
toujours lés moins bons : M. Suard laissait voir
combien, et dans les vers et dans la prose, il
était frappé des étonnans progrès du talent de
Chénier au milieu du dépérissement visible de
sa santé et de tous ses principes de vie. Il le rapprochait
de Delille, son ami de tous les temps,
et le rapprochement, glorieux pour tous les
deux, l'était moins pour Delille. Delille, disaitil,
pour déployer toute sa fécondité et toutes ses
richesses, a eu besoin de beaucoup s'affranchir
des lois de ce goût devenu une religion sous le
nom de goût classique, Chénier en a plus appesanti
le joug sur son talent, et c'est alors que
son talent s'est le plus élevé.
Onne trouve pas de ces phrases dans les meilleurs
articles de littérature de La Harpe , où il y
en a de très-belles; on n'en trouve pas surtout
lorsqu'il parle de ses ennemis.
Les préventions politiques étaient beaucoup
HISTORIQUES. 441
plus fortes encore chez M. Suard que les préventions
personnelles : M. Tissot, très-jeune
à l'ouverture des états-généraux, était entré tout
de suite dans la révolution, et y est toujours
resté : M. Suard ne s'y était que très-peu avancé
et en était tout de suite sorti : et malgré cela,
lorsque le prix de la traduction en vers des
Eglogues de Virgile fut balancé au jury entre
la traduction de M. Tissot et celle de M. le
chevalier de Langeac, dont les opinions et lés
sentimens politiques étaient en tout conformes
à ceux de M. Suard : M. Suard fut le premier
à voter le prix pour l'ouvrage de M. Tissot : il
sentait vivement, il faisait vivement remarquer
tous les genres de mérite de la traduction de
M. de Langeac, sa poésie qui a de la douceur,
de l'harmonie, qui rappelle , en quelques endroits,
la mollesse et la grâce de l'original :
mais il décernait la couronne à celle de M. Tissot,
qui LUI PARAISSAIT FORT SUPÉRIEURE.
Voilà de la justice : elle aurait pu être trop
pénible, dans un autre, pour être constante : elle
ne coûtait aucun effort à M. Suard. Jamais, il est
vrai, je ne l'ai vu si facile en lui que sur ce tribunal
d'un si imposant caractère. Je doismêmeet je
veux y mettre une restriction; elle ne sera la seule
que parce que seule elle me paraît nécessaire.
442 MÉMOIRES
Après les traductions en vers, la partie la pins
riche du concours était celle de l'histoire et de
la biographie; outre l'Histoire de la Pologne et
la Vie de Fénélon, toutes les deux couronnées,
l'Histoire des Républiques italiennes du moyen
âge, par M. SIMONDE SISMONDI; l'Histoire des
principaux événemens du règne de Frédéric-
Guillaume, roi de Prusse, par M. de Ségur;
l'Histoire de France pendant le dix - huitième
siècle, par M. Charles Lacretelle ; d'autres ouvrages
historiques encore avaient attiré toute l'atention
du jury; tous ont reçu de M. Suard et
les éloges et les critiques qui forment l'évaluation
la plus juste de leur mérite; celle du dixhuitième
siècle , par M. Lacretelle. Pour cette
histoire l'éloge est toujours très-réduit et trèsmince;
la critique toujours dure et rarement
assez fondée, quoique beaucoup motivée.
On lit dans le rapport : M. Lacretelle abrège
ses récits en dépouillant les faits des circonstances
qui les accompagnent et les expliquent :
et par là il devient souvent sec et décousu. C'est
la plus terrible critique d'une histoire, si la critique
est vraie. Quoiqu'on ait dit que l'histoire
plaît de quelque manière qu'elle soit écrite,
celle qui serait écrite ainsi ne pourrait plaire à
personne et ne trouverait point de lecteurs : l'onHISTORIQUES.
445
vrage de M. Lacretelle en a eu pourtant beaucoup,
et probablement en aura toujours : c'est
en groupant les faits en tableaux que l'historien
du dix-huitième siècle abrège les récits; et c'est
la manière des grandsmaîtres. Le rapportajoute :
M. Lacretelle raconte et ne peint pas. Il est
difficile que quelqu'un voie de la couleur où il
n'y en a point : la couleur saute aux yeux : loin
que celle du style de M. Lacretelle m'ait paru
manquer d'éclat, j'aurais voulu qu'elle fût plus
fondue. Le véritable appel des erreurs d'un jugement
littéraire est un nouvel ouvrage du même
genre, où les mêmes beautés seront plus incontestables.
M. Lacretelle a déjà écrit l'histoire du
seizième siècle de la France : que l'histoire du
seizième siècle de l'Europe est uri sujet bien plus
beau
,
plus grand encore ! et qu'il conviendrait à
l'appel que doit faire M. Lacretelle !
Les deux restaurations des Bourbons ont été,
pour ainsi dire, les derniers événemens de la vie
de M. Suard, et les plus heureux de sa plus
grande jeunesse ne l'avaient pas rempli de plus
de joie et de bonheur.
Après la première, et sous le ministère présidé
par le prince de Taleyrand, un grand travail
avait été conçu avec profondeur par ce
prince, pour répandre, sous les formés pério444
MÉMOIRES
diques d'un journal, les principes d'instruction
et d'éducation publiques les mieux appropriés
aux degrés dans lesquels la liberté et la puissance
ou s'unissent, ou se balancent dans une
monarchie constitutionnelle ; et M. Suard fut
chargé par le prince de la direction de cette
haute entreprise. Après la seconde, il souleva
contre lui beaucoup d'accusateurs et beaucoup
de ces ressentimens qui ne pardonnent jamais,
par son concours à la transformation complète
des classes de l'Institut dans les anciennes académies.
Il est certain, et je l'ai déjà dit, que M. Suard
avait toujours donné des regrets amers, nonseulement
à la gloire, mais au nom de ces académies
qu'il regardait presque comme nécessaires
a la restauration de la monarchie ; mais il est
certain aussi que ,
dans ce travail et dans les exclusions
qui en furent les suites, ses communications
avec la puissance ne furent jamais immédiates.
Entre le secrétaire perpétuel et le
monarque il y eut toujours un ministre, et ce
ministre était M. de Vaublanc.
Quoique exempt de douleurs et même de cette
faiblesse progressive qui est presque la mort,
à laquelle elle conduit; quoique assez plein encore
du sentiment de sa vie pour qu'il lui en
HISTORIQUES. 445
restât beaucoup de plaisirs, il se complaisait à
en envisager le terme, et sa mémoire, comme
celle de tous les vieillards, lui en retraçait le
cours ; sans liaisons, sans aucune espèce de suite
même, il en écrivait les souvenirs sur les premiers
petits morceaux de papier qui se présentaient
à lui; il les laissait au hasard sur ses tables,
sur ses fauteuils, entre les pages de quelques
livres, où il les oubliait, et où on les a trouvés
par hasard aussi, et les uns après les autres. C'était
comme une confession à bâton rompu, et
de soi-même à soi-même. Quelquefois ce n'était
que l'indication des principales époques et des
principales études de sa vie. On lit dans les premiers
: « Je suis entré dans le monde au mo-
» ment de cette explosion de l'esprit philoso-
» phique qui a distingué la seconde moitié du
» dix-huitième siècle. J'ai lu l'Esprit des Lois
» à dix-neuf ans, j'étais en province, et cette
» lecture me charma. L'Histoire Naturelle, les
« OEuvres dé Condillac parurent peu de temps
» après, l'Encyclopédie en 1752, ainsi que la
» Découverte de l'irritabilité par Haller. » Il n'y
a plus de phrases, mais des mots, qui ne se
construisent pas, comme Révolutions dans l'économie
politique; la médecine; la chimie; te
goût des arts; Tronchin, Rouelle, Quesnai,
446 MEMOIRES
les salons. Ce doivent être les noms des objets
et des hommes dont il avait été fortement occupé.
Ailleurs, sur un autre petit carré de papier
: Cum magnis vixisse invitafatebitur usque
invidia.
C'est ainsi qu'avant de connaître ses souvenirs
éparpillés, j'ai placé M. Suard, dans ses Mémoires,
entre les philosophes et les grands.
Cette variété des goûts de son esprit, qui a
plus servi à ses plaisirs qu'à son talent, il la
confesse ou la justifie de deux manières. « C'est
» encore moi que j'aime à retrouver dans un
» autre passage où Montaigne se peint feuille-
» tant à cette heure un livre, d cette heure un
» autre, sans ordre et sans dessein, à pièces
» décousues; tantôt rêvant, tantôt enregistrant
» ses songes.» La seconde manière n'est pas une citation ; il
y a plus pensé; il y a même mis un titre : Du
MEILLEUR usage de l'Esprit. On me saura gré,
je l'espère, de l'avoir copiée tout entière.
« L'universalité des connaissances a été une
» prétention de beaucoup de bons esprits, qui
» auraient plus fait pour leur renommée et pour
» l'utilité générale, en se bornant au genre d'é-
» tude pour lequel ils avaient une aptitude natu-
» relie et dominante. Pour ceux qui ne sont pas
HISTORIQUES. 447
» doués du génie qui crée ou d'un talent marqué
» pour une branche particulière de littérature,
» si leur goût les porte à étendre et à varier
» leurs connaissances, ils peuvent, en se livrant
» à ce goût, non-seulement y trouver plus de
» bonheur, mais même se rendre plus utiles
» qu'en s'attachant exclusivement à un objet
» particulier de méditation et de travail. 11 pa-
» raît certain que si Leibnitz n'avait été que
» géomètre, il aurait fait faire à la géométrie.
» des progrès dont il serait résulté plus de gloire
» pour lui et plus d'avantage pour" la science.
" On en peut,dire autant de Pascal, s'il n'eût pas
» abandonné la géométrie et la physique pour
» s'enfoncer dans les controverses théologiques.
" D'Alembert aurait peut-être effacé Euler
» et La Grange dans les sciences mathémati-
» ques, s'il ne s'était pas laissé entraîner dans
» des travaux littéraires dont il n'a recueilli
» qu'une gloire fort au-dessous de celle à laquelle
» il pouvait prétendre. Qui sait à quel rang aurait
» pu se placer Diderot, s'il eût concentré toutes
» les forces de son esprit original et fécond, et
» celle de sa brillante imagination, sur les seuls
» objets propres à en exercer toute l'énergie?
» Musschembroëck disait, Duni omnia scire
» volumus nihil scimus. C'est ce qui m'est arrivé;
448 MEMOIRES
» mais c'est ce que j'ai pu faire de mieux. J'ai
» suivi mon penchant, j'ai beaucoup joui, et je
» n'ai rien sacrifié, car je ne pouvais pas aspirer à
» la gloire du génie, la seule quieût pumetenter.»
Est-ce la modestie, est-ce l'orgueil qui a écrit
ces lignes? C'est très-certainementun coeur trèssincère
et une conscience qui se confessé. J'ajoute
encore que c'est un esprit très-éclairé. Il né faut
pas toutefois en croire entièrement sa modestie,
il fut occupé toute sa vie d'un grand objet et d'un
grand sujet; c'est lui-même qui le dit, et dans
ces même feuilles dont il croyait faire les jouets
des vents : ludibria ventis.
« Je me suis occupé toute ma vie des études
» politiques, qui partageaient mon temps avec
» les objetslittéraires. Je réservais pour ma vieil-
» lesse l'occupation de rédiger les matériaux que
» j'avais amassés ; la révolution a arrêté ce tra-
» vail ; j'étais entraîne par le torrent dés événe-
» mens dans les quinze premières années ; le
» despotisme de Bonapartem'en a détourné en-
» suite : aujourd'hui je me trouve trop vieux pour
" entreprendre un long travail. Je pourrais dire
» cependant comme Tacite : uberiorem secu-
» riorentque maturiam sehectuti se posui. »
Avec quel bonheur et quelle précision ce passage
de Tacite lui a servi à marquer l'époque qui
HISTORIQUES. 449
aurait rendu son sujet plus riche et moins dangereux!
Ce sujet devait être celui dont nous avons
parlé dans le cours de ces mémoires, et dont il
nous a montré plusieurs fois les vastes matériaux :
c'était celui qui. a été traité avec tant de succès
par Delolme, la constitution de l'Angleterre.
Puisse l'ouvrage de M. Suard ne pas trop manquer
en ce momentà la France, à l'Europe et à
l'Angleterre même !
Ces confessions ne sont encore que celles de
l'homme de lettres qui n'intéressent beaucoup directement
que la littérature ; celles de l'homme,
les témoignages rendus par la conscience aux actions
d'une longue vie, intéressent l'humanité, et
sont autant au-dessus que les vertus le sont des
talens.
L'homme de bien seul aime à avoir pour témoins
de sa vie des hommes de bien. Sur un
papier daté de juin 1817, au haut duquel est
écrit MORELLET , on lit :
« Si je voyais périr avant moi cet excellent
» homme, je perdrais le plus ancien des amis qui
» me restent ; je pourrais dire ce que Pline di-
» sait de Cornélius Rufus, dont il déplorait la
" mort : amisi meoe vitoe testem. Mais c'est
« d'une personne qui m'est bien plus chère et
» plus nécessaire, si j'éprouvais le malheur irré-
II. 29
450 MÉMOIRES
» parable, heureusementpeu vraisemblable, de
» la perdre, que je pourrais dire ce que le même
» Pline disait à son ami Calvélius : vereor ne ne-
» gligentius vivam. »
Cette personne, on n'a pas besoin de le deviner,
était sa femme. Quel mari, après une vie
commune de cinquante ans, a rendu à la sienne
un témoignage qui les honore plus l'un et l'autre
? Quel hommage de la regarder comme une
conscience dont il était plus sûr que de la sienne !
Et cependant, tout près de paraître devant ce
juge éternel, conscience universelle, quel compte
il se rend de lui-même avec des paroles de celui
qui a donné le premier modèle de ces confessions
des philosophes! « J'éprouve une intime et douce
» satisfaction en croyant pouvoir, au terme de
» ma vie, m'appliquer à moi-même, dans toute
» la sincérité de mon coeur, ce passage de Mon-
» taigne : ce n'est pas un léger plaisir de se sen-
» tirpréservé de la contagion d'un siècle gâté,
» et de dire en soi : qui me verraitjusque dans
» l'âme, encore ne me trouverait-ilcoupable ni
» de l'affliction et ruine depersonne, ni de ven-
» geance ou d'envie , ni d'offense publique des
» lois, ni defaute à maparole. Ces témoignages
» de la conscience plaisent, et nous est grand
« bénéfice que cette esjouissance naturelle qui
HISTORIQUES. 451
FIN.
HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIÈCLE.
Imprimé en 1800 par A. BELIN, rue des Mathurins S-J., n 14.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIÈCLE,
SUR
PAR D J. GARAT,
MINISTRE , DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NORMALE , COMTE D'EMPIRE ,
ET AMBASSADEUR SOUS NAPOLÉON.
Ingenium probitas, artenique modestia vincit-
STAGE.
DEUXIEME EDITION.
TOME PREMIER.
PARIS,
PHILIPPE, LIBRAIRE
,
RUE DAUPHINE, N°. 20.
MDCCCXXIX.
AVERTISSEMENT,
DE L'AUTEUR.
C'EST la nièce de madame Suard, la fille
de M. Panckoucke, c'est madame Agasse
qui a eu la première l'idée de placer les
Mémoires sur la vie et sur les écrits de
M. Suard dans des Mémoires sur le dixhuitième
siècle.
Le lecteur en les lisant; comme l'auteur
en les écrivant, croira plus d'une fois qu'ils
ont été mis à cette place, non par le coupd'oeil
juste d'une femme de goût, mais par
la nécessité.
C'eût été déchirer les plus belles pages
dé la vie de M. Suard que de les séparer
du tableau de son siècle.
Quoique, incontestablement, l'un des
meilleurs écrivains de son âge, M. Suard,
qui a trop peu écrit, a été plus encorehomme
AVERTISSEMENT
du monde qu'homme de lettres. Il a assisté
et figuré avec honneur à toute LA
RÉVOLUTION DES IDÉES ; il a assisté et figuré
à toute LA RÉVOLUTION DES ÉVÉNEMENS : c'est
toute sa vie ; et c'est aussi tout son siècle.
Dans la différence assez grande de nos
principes, sans être une opposition, pour
mieux exposer les siens
,
j'ai presque toujours
oublié les miens entièrement. Quand
il ne m'a pas été permis d'oublier mes opinions
,
j'ai combattu les siennes.
Je prie qu'on lise avec quelque attention
,
dans le second volume, son opinion,
celle de l'anglais Wilke, et la mienne, sur
cette maxime généralement adoptée en
Angleterre et en France, qu'un ministère
doit toujours être sûr de la majorité.
Je certifie, à l'avance, que l'accord était
parfait entre nos pensées, nos voeux et nos
espérances, sur le fonds de tout ce que je
dis, au même volume, des biens immenses
qui sortiraient pour l'espèce humaine d'une
alliance de coeur et d'esprit entre le peuple
anglais et le peuple français, si les puisDE
L'AUTEUR.
sances qui les gouvernent pouvaient vouloir
sincèrement et fortement cette alliance.
Nul caractère d'homme, cependant, n'a
eu moins d'analogie avec le caractère de
Thomas Morus : nul au monde n'a pu être
moins que M. Suard
,
faiseur d'UTOPIES.
Ce qui distinguait éminemment son esprit,
c'était un éloignement naturel, invincible
,
de tout ce qui a de l'exagération
dans lés idées : exagérer et innover, toutefois,
était loin d'être pour lui la même
chose 5 dans les arts, dans la philosophie
,
dans l'ordre social, les innovations étaient
beaucoup de son goût, elles tenaient une
grande place dans ses espérances. Mais
alors même que la vérité toute entière était
pour les innovateurs, il en exigeait rigousement
deux choses, de la mesure et de
la patience : rien de trop, rien de trop
vite, étaient ses deux mots favoris, comme
ceux ou de Cicéron
, ou de Tacite, ou de
quelque autre Romain. Ne quid nimis, ne
quid cito.
AVERTISSEMENT
Les révolutionnaires l'ont plus compté
parmi leurs ennemis que parmi leurs amis ;
et, en cela, ils ont beaucoup manqué, a
son égard, de cette mesure qu'il réclamait
toujours et qui est un devoir, mais qui ne
paraît pas pouvoir être un attribut révolutionnaire.
Dans la mécanique sociale, comme dans
la mécanique physique et céleste
,
paraissent
également nécessaires, des ressorts qui
accélèrent les mouvemens, des ressorts
qui les modèrent et les retardent, des ressorts
même qui semblent les arrêter. Le
caractère total de M. Suard était composé,
en quelque sorte, de ces trois espèces de
ressorts; mais ceux qu'il faisait ou laissait
agir le plus souvent, étaient ceux qui modèrent
le mouvement.
On pourra voir dans ces mémoires combien
je me suis appliqué à bien déterminer,
à cet égard, la trempe de son esprit
et celle de son âme : on n'a pas tant de
scrupules pour peindre de fantaisie 5 on les
a tous pour peindre ressemblant.
DE L'AUTEUR.
Combien, au moment où j'écris ces
lignes, les peuples et les gouvernemens de
l'Europe auraient besoin de tels caractères,
et combien ils en ont peu! C'est le
modèle qu'il faut le plus leur offrir ; et si je
n'ai pas écrit un bon ouvrage ,
je suis bien
sûr, ce qui vaut mieux, d'avoir fait une
bonne action.
M. Suard a été beaucoup accusé, même
auprès de moi, d'avoir provoqué ou multiplié
ces ÉPURATIONS qui ont enlevé à de
grands corps des membres qu'ils paraissent
regretter et rappeler : je n'ai pu et je ne
pourrai jamais le croire. Mis par ses fonctions
eu rapport, inévitable, avec un ministre,
on aura attribué au secrétaire perpétuel
de l'Académie, ce qui n'était l'ouvrage
que d'un hommequi traversait le ministère.
Je regrette infiniment les entretiens de
plusieurs collègues chers à mon coeur, nécessaires
à mes écrits. Je n'ai jamais eu un
autre regret; je ne formeraijamais un autre
voeu. Eh ! qu'il me serait plus doux d'être
rendu à leur amitié et à leurs entretiens
AVERTISSEMENT
dans mes vallées de I'OURSOUYA ou sur les
sommets du Grindelvald, que dans les
salles de l'Académie Française, ou à la
Chambre des Pairs !
Quant aux inquiétudes qu'on essaie
de m'inspirer sur mon existence isolée, le
Ciel m'a sauvé dans de plus grands dangers
, et il y a peu d'alarme qu'on puisse
donner à celui qui, placé par l'âge au bord
de sa tombe, aime à y porter les yeux,
à en contemplerla sombre nuit et les rayons
d'espérances immortelles qui y brillent.
Eh! quelle âme peut être assez étroite,
assez personnelle
, pour songer beaucoup
à sa propre sûreté, lorsqu'après tant de
catastrophes, tant d'autres grondent encore
sur toutes les nations de l'Europe !
Ces Mémoires, achevés depuis plus d'un
an, attesteront que ce sont là les dangers
que j'ai beaucoup craints
,
dont je me suis
beaucoup occupé pour les éloigner également
et de ceux qui pensent comme moi,
et de ceux qui pensent autrement; pour
les éloigner, non par le glaive et le feu
DE L'AUTEUR.
des guerres civiles, non par la hache des
bourreaux, non par des déportations qui
sont très-souvent la mort et très-souvent
plus cruelles ; mais par des mesures qu'il
suffît de croire possibles pour les rendre
honorables à ceux qui les provoquent,
douces à ceux qui les subissent, utiles à
tous les progrès de l'espèce humaine vers
la raison et vers le bonheur.
Ils n'y verront qu'un rêve ceux qui, à
la moindre dissension, visitent leurs armes
et regardent si elles sont prêtes : mais c'est
dans des rêves que l'humanité
,
ainsi que
les dieux de la Mythologie et le dieu des
Juifs, inspire souvent aux mortels les pensées
et les sentimens qui les sauvent le
mieux.
Une maxime atroce a été prononcée ou
supposée : il n'y a que les morts qui ne
reviennent pas ; et si on fait attention aux
choses plutôt qu'aux mots, cette maxime
est aussi fausse qu'elle est atroce. Ils reviennent
; les morts sont les revenans les
plus terribles : ils reviennent couverts de
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.
leur sang et demandant le sang de ceux
qui ont versé le leur.
Les massacres naissent les uns des autres,
ils ont leurs générations, et ils fauchent les
générations humaines.
Les déportations ont eu dans leurs origines
la bonne intention de tarir dans leurs
sources. ces écoulemens du sang des peuples
: il y va également aujourd'hui de la
vie des peuples et des princes, de bien voir,
de bien juger
,
si c'est là un moyen sûr,
si c'est le meilleur moyen de prévenir tant
de sanglantes tragédies. Cette question qui
semble environner de tant de périls celui
qui la traite, est du petit nombre de celles
que j'ai traitées avec quelque étendue; elle
est celle que j'ai traitée avec le plus de
confiance et de sécurité.
Paris, 7 mars 1820.
TABLE ANALYTIQUE
DE
CES MÉMOIRES.
LIVRE PREMIER.
HOMMAGES rendus à M. Suard dans son convoi funèbre.
Coup d'oeil général sur la vie de M; Suard, qui a
beaucoup plus vécu dans le monde que dans son
cabinet, et sur le dix-huitième siècle où les plaisirs
même d'un monde plus léger que frivole étendaient
le goût des talens et servaient aux progrès de la
raison.
De la naissance de M. Suard ; de son éducation ;
de ses succès dans les études et dans les exercices
du corps. Il met l'épée à la main avec un offcier du
régimentduRoi. Il assiste, comme témoin, à un autre
duel, où le neveu du ministre de la guerre est tué.
Il est trahi et livré par celui qui lui a donné un asile.
De son cachot. Premier interrogatoire par un grandprévôt.
Second interrogatoire par le gouverneur
même de la province. Autre cachot a côté de deux
scélérats condamnés à mort. Intérêt que prend à
M. Suard toute la ville de Besançon, et le régiment
62
ij TABLE
même du Roi. Bienveillance et jugement du parlement
de Besançon. Un ordre arbitraire du ministre
l'enlève à sa prison légale et le fait conduire aux prisons
d'état du fort Sainte-Marguerite,dans la Méditerranée.
Il ne peut apprendre à sa famille ce qu'il est
devenu. De l'étroite ouverture par laquelle il peut
voir la mer. Des tempêtes et des fêtes de la Méditerranée
5
effets que les unes et les autres produisent
sur un jeune homme qui n'a pas vingt ans.
Les sons d'une flûte, qui lui arrivent dans un
demi-sommeil, le consolent, lui donnent des espérances
et du courage. Il demande des livres ; le
gouverneur du fort lui envoie la Bible de don Calmet
et le grand Dictionnaire de Bayle. Combien il
s'attache à ces deux lectures.
On lui permet des communications avec le chevalier
de L***, prisonnier dans le même fort. Caractère
et intrépidité du chevalier, déjà échappé de tous
les châteaux-forts du royaume. Il vole M. Suard. Il
s'échappe du fort en plongeant dans la mer de toute
la hauteur du château, et un couteau à la main. Le
ministre de la guerre est disgracié-, et la prison où
M. Suard est resté treize mois, lui est ouverte. De
ses impressions au premier moment de sa liberté.
Vues sur les prisons ; qu'elles ont comme les empires,
leur histoire générale et leurs anecdotes liées par les
rapports les plus frappans aux grandes époques
, aux
grands personnages, et même'aux améliorations des
sociétés humaines. Court dialogue à ce sujet entre
ANALYTIQUE. iij
M. Suard et Marmontel, qui avait été deux jours
prisonnier au château de Vincennes. Retour de
M. Suard à Besançon. Espèce de triomphe au milieu
duquel le reçoivent l'université et la ville.
LIVRE DEUXIÈME.
Arrivée de M. Suard à Paris en 1750 ; il n'a aucune
fortune-, il accepte le traitementd'un surnumérariat,
et y renonce au bout de quelques mois, parce qu'on
n'y attache pas de travail. Une intelligence très-rare
de l'anglais lui procure la traduction bien payée
d'une feuille hebdomadaire in-folio. Succès, de ce
journal au plus fort de ce. qu'on a appelé l'anglomanie.
Ce travail l'oblige à des études nouvelles de
la littérature et de la philosophie anglaises. Influence
qu'elles ont eue sur toute sa vie.
Dans ce moment se développaient en France tous
les germes de l'esprit philosophique du dix-huitième
siècle ; de Fontenelle, de Montesquieu, de Voltaire.
M. Suard remporte le premier prix de prose dans
une académie de province par un éloge de Montesquieu.
L'auteur de l'Esprit des Lois exprime partout le
désir de connaître son jeune panégyriste. M. Suard
trouve, auprès de Montesquieu, Helvétius, l'abbé
Raynal, M. Darcet, jeunes encore. Comment Mon
tesquieu leur parle de la philosophie, de lui-même
et d'eux.
iv TABLE
Portrait de l'abbé Raynal, dans lequel rien n'annoncait
encore l'auteur de l'Histoire philosophique:
et politique du Commerce dans les deux Indes. Son
amitié pour M. Suard. Il le présente à Fontenelle
chez madame Geoffrin. Caractère de cette dame,
presque vouée à l'ignorance au milieu des gens de
lettres, des savans et des artistes qu'elle rassemblait
chez elle, comme pour ne dérober aucun moment
à son premier besoin, la bienfaisance. Si son salon
était présidé, et s'il l'était par elle ou parFontenelle.
Comment ce philosophe faisait servir son extrême
surdité à rendre la conversation plus piquante et
plus instructive, et comment le salon de madame
Geoffrin était devenu pour lui, à l'âge de près de
cent ans, un cabinet où il travaillait à un Traité
de la raison humaine, dont l'abbé Trublet a conservé
des fragmens admirables.
Quoique très-jeune, et très-timide, M. Suard se
mêle un jour à ce travail, et recoit les applaudissemens
de tout le salon et de Fontenelle. Opinion de
Fontenelle sur ce que pourrait être un jour la métaphysique.
Opinion de M. Suard sur la grande influence
de Fontenelle, même sur Montesquieu et
sur Voltaire.
De l'abbé Trublet, défini par madame Geoffrin
un sotfrotté d'esprit, et de ce que pensait M. Suard
de cette définition. Du pauvre Diable, de l'effet
prodigieux de cette satire à l'instant même où elle
entra dans Paris, de la conversation de M. Suard
ANALYTIQUE.v
avec l'abbé Trublet, qui y est si gaîment et si cruellement
traité.
Dans ce monde des lettres, des arts et des
sciences, M. Suard et l'abbé Arnaud se rencontrent
pour ne plus jamais se quitter, et les deux vont vivre
avec l'avocat Gerbier comme trois frères. Combien
ils se convenaient et par les ressemblances
, et par
les différences de leurs caractères et de leur genre
d'esprit.
Portrait de l'abbé Arnaud..
Portrait de M. Suard.
Portrait de Gerbier.
Ignorance de Gerbier, presque aussi grande que
celle de madame Geoffrin, et qu'il a rendue bien
plus étonnante par l'éclat et par la sublimité de ses
talens oratoires..
Méditations et longues préparations de Gerbier
pour ses improvisations si belles, et cependant trèsréelles.
Gerbier puise dans l'érudition grecque de l'abbé
Arnaud tout ce qu'il a besoin de savoir sur les lois
civiles et criminelles de la Grèce, devenues en partie
les nôtres, et dans l'érudition anglaise de M. Suard
tout ce qui peut lui servir dans les lois de ce peuple
pour enrichir ses vues et son éloquence.
L'abbé Arnaud l'entretient des improvisateurs qui
Opéraient tant dé prodiges dans la Grèce à l'époque
où il n'y avait plus de tribunes nationales
, et
M. Suard des improvisateurs du parlement d'Anglevj
TABLE
terre, qui ne portent guère dans les deux chambres
que ce que toute la nation a pensé, dit et discuté
dans mille réunions et mille tavernes.
Combien l'amitié d'un avocat, employé dans toutes
les grandes causes , peut fournir de lumières à un
homme qui pense. Combien M. Suard en a recueilli
dans celle de Gerbier. L'échange de tant de richesses
entre trois espritsdonneà l'abbéArnaudet à M. Suard
l'idée d'unjournalétranger qui établirait des échanges
entre toutes les nations littéraires. Les quatre volumes
des Variétés littéraires, dont le succès fut
si prompt et s'est toujours accru, en ont été les résultats.
Que le croisement des esprits a les mêmes
effets que le croisement des races.
Nouvelle explosion de l'esprit philosophique du
dix-huitième siècle. De Buffon et des premiers volumes
de son Histoire naturelle. De Condillac et de
son Essai sur l'origine des connaissances humaines
ramenées à un seul principe. De l'Encyclopédie et
de ses deux éditeurs : d'Alembert et Diderot. Espérances
d'une rénovation totale de l'esprit humain.
Apparition de Jean-Jacques au milieu de toutes ces
espérances , de ses paradoxes contre les arts, les
lettres, les sciences et l'institution des sociétés humaines.
DeVauvenargues, d'Helvétius, et de l'opposition
des principes sur lesquels ils fondent la morale.
Que ce grand mouvement imprimé aux esprits doit
se propager en bien et en mal, moins par les livres
encore que par les conversations.
ANALYTIQUE. vij
LIVRE TROISIÈME.
Vues générales sur les livres comparés aux conversations.
Nécessité de connaître l'histoire des conversations
en France depuis le dixième siècle quelles
ont commencé pour bien apprécier celles du dixhuitième.
Voltaire a écrit quelques pages de cette
histoire dans son tableau des moeurs et de l'esprit
des nations. Peu d'écrivains étaient aussi propres
à l'écrire tout entière que M. Suard, qui en a eu
plusieurs fois l'intention. Il l'aurait renfermée dans
cinq à six tableaux assez resserrés.
Écoles, académies, cercles institués dans son palais
impérial et sous sa présidence, par le fondateur
de la seconde de nos dynasties. Cette faible lumière,
bientôt éteinte, renaît au retour des croisades. On
découvre déjà quelques rayons du génie du Tasse
et de Quinault dans les fêtes et dans les cours d'amour
des châteaux. De Saint-Bernard, d'Héloise et
d'Abailard. Le système électoral en vigueur dans
plusieurs États et dans toute l'église offre aux talens,
avec les couronnes de la gloire, celles de plusieurs
trônes. L'éloquence, sans élégance encore et sans
grâce, mais nonpas sans chaleur et sans véhémence,
partout où l'on parle et où l'on a de l'ambition commence
à prendre la place des protocoles si hideux
et des syllogismes si stériles. Les querelles des
républiques du moyen âge en Italie
, et celles
viij TABLE
de religion dans l'Europe
, nourrissent dans les
conversations cette flamme qui féconde les esprits,
en attendant qu'elle les éclaire. De la renaissance
des lettres, ou plutôt de la langue grecque du seizième
siècle. Deux grands noms historiques, sans
être nobles
,
Olivier et l'Hôpital, fondateurs d'une
société privée de magistrats
,
d'évêques et d'archevêques
,
de guerriers et de savans illustres.
Établie dans l'une de. nos époques les plus désastreuses
pour chercher un ternie aux calamités des
peuples, aux erreurs et aux crimes du gouvernement
et des lois, cette société et ses réunions sont dès
conseils où s'agitent et s'éclairent, sous la seule présidence
de la raison, les questions législatives, administratives
,
judiciaires ; ces. conseils, où tout est
dit pour la vérité, et où rien n'est dit sous la foi
du secret, sont tenus à côté du conseil d'État de
Médicis, de son mari et de ses enfans, qui vont y
prendrequelquefoisleurs conseillers,leurs ministres,
leurs gardes-des-sceaux.
Les membres de. cette ligue ; lorsqu'ils sont appelés
autour du trône, n'opèrent pas le miracle de
donner des vertus à un gouvernement profondément
corrompu ; ils donnent des lumières à la nation.
C'est de cette vraie et sainte ligue du bien public,
comme elle fut nommée, que sortit en grande partie
le génie de HenriIV, si mal connu avant d'être adoré.
De la fronde
5 du palais cardinal ou royal de Richelieu
; de l'hôtel de Rambouillet ; et de l'influence de
ANALYTIQUE. ix
cette époque de troubles, de conversations et de
mauvais goût sur le magnifique siècle de Louis XIV,
dont elle fut l'ouverture.
Du siècle de Louis XIV. De ce prince, dont le
génie
,
abandonné à l'ignorance par la politique de
Mazarin, se développe et s'élève dans les conversations
de ses maîtresses, nièces du cardinal, et dans
celles de trois ou quatre hommes de lettres
; de son
siècle, où tout est conférences, colloques, conversations,
controverses; où de petites lettres étaient sublimes
de raisonnement et d'éloquence, et de petits
billets pleins de raison et de grâce ; où l'on parlait
de tout pour et contre, autour d'un trône absolu,
avec autant d'indépendance et d'influence que du
haut des tribunes aux harangues des républiques
anciennes.
Le dix-huitième siècle qui, à beaucoup d'égards,
forme un si grand contraste avec le dix-septième, en est
pourtant une. suite ; non-seulement dans l'ordre des
temps, mais dans celui des progrès des idées et des
sciences. Ici M, Suard aurait été trop mêlé à l'histoire
pour n'être pas très-embarrassé en l'écrivant.
L'auteur de cesmémoires historiques ne peut l'être
en publiant les vues de M, Suard. Elles étaient toujours
très-sages, quoique toujours tracées sur la
même ligne que les opinions les plus hardies ; il les
adoucissait; il ne les affaiblissait pas ; il y mettait des
bornes et non des termes. Parallèle des conversations
du dix-septième et du dix-huitième siècles, sur les
x TABLE
questions de littérature et de goût, de morale
, d'ordre social et de culte. Combien très-divers et
souvent très-opposés sur tout le reste, dans les deux
siècles, les grands esprits, les chefs de tous les autres,
s'accordaient sur les vraies lois de la morale, et entre
eux, et avec la morale des évangiles. Ces conversations,
qui avaientlieu partout où l'on était réuni par
les goûts de l'esprit, se tenaient avec plus de suite,
plus dé science et plus d'influence dans trois ou
quatre maisons où l'on voyait ensemble
, ce qui est
si rare, une grande fortune et un grand amour de
toutes les connaissances.
Du baron d'Holbac, auteur du Système de la
Nature, son caractère, sa vaste érudition, son zèle
de missionnaire, pour la cause de Dieu, ses égaremens
ensuite et sa prédication du matérialisme;
son amitié pour M. Suard, qui ne pensait pas dû
tout comme lui, mais dont il consultait le goût
littéraire comme l'un dès plus purs et des plus
sûrs du siècle. Inutilité de ses efforts pour lui faire
accepter un présent de dix mille francs. Relations
plus intimes encore de M. Suard avec Helvétius et
avec toute sa famille. Succès prodigieux du livre
de l'Esprit au premier moment de sa publication.
Causes de ce succès. Les premiers écrivains de la
nation sont les apologistes de ce livre, lorsque la
persécution menace Helvétius. Ils en sont les juges
les plus sévères lorsque Helvétius est rentré en
France,après avoir recueilli, dans une partie de l'EuANALYTIQUE.
xj
rope ,
les applaudissemens des nations et des puissances.
C'est de M. Suard, qu'il interroge de préférence
à tous, qu'Helvétius apprend les vraies Causes
de ce changement. L'auteur de l'Esprit remet en
question devant sa raison et sa conscience tout ce
qu'il croyait avoir décidé pour tous les siècles. Il
fait agiter les mêmes questions dans des dîners où il
rassemblait ce qu'il y avait de plus distingué en
France et en Europe. Il refait son livre de l'Esprit
au milieu, pour ainsi dire, des états-généraux de
la philosophie de l'Europe ; mais le traité DE L'HOMME,
avec les mêmes doctrines et un autre style qui n'était
pas le même, ne pouvait ni produire le même
scandale, ni obtenir le même succès. M. Suard,
dans un de ces dîners, où il prenait peu la parole,
combat tour à tour avec succès une opinion d'Helvétius
et une opinion de Diderot. De ces deux opinions
et de leurs débats. Attributs particuliers de
l'esprit philosophique, et de la manière de parler que
portait M. Suard dans ces discussions importantes.
LIVRE QUATRIÈME.
De l'amour des lettres dans la jeunesse. C'est toujours
une passion dans ceux dont il doit faire la
gloire ; mais en eux comme dans tous les hommes,
la plus forte à cet âge, c'est toujours l'amour des
femmes; et c'est aussi de la manière dont ils ont
senti cet amour que leurs talens reçoivent les caracxij
TABLE
tères qui les distinguent. Le génie de l'homme, dans
les beaux-arts, naît de l'amour
, comme l'homme
lui-même.
A l'époque où M. Suard entrait dans le monde,
le commerce des hommes et des femmes aimables y
rapprochait plus que jamais toutes les conditions.
Les grâces de l'esprit et les avantages de la fortune
faisaient oublier l'orgueil des généalogies. La morale,
long-temps bannie de ce commerce , y rentrait
comme la seule longue garantie de la fidélité et du
bonheur. De madameKrud*** délaissée de son mari,
qui avait disparu. Dans quel monde elle vivait, et
de quelle estime elle y jouissait. Elle était abandonnée
, et. M. Suard n'était pas marié : tous les deux
étaient libres. Le coeur de madame Krud*** se partagea
entre son amant, une soeur religieuse dans
une abbaye aux environs de Paris
, et le Dieu qui
lui avait donné sa soeur et son amant. Le peu d'années
qu'elle a de plus que M. Suard la lui rend d'abord
plus chère ; il continue de l'aimer tendrement;
il cesse d'en être amoureux. Combien les inégalités
d'âge les plus légères
,
quand c'est celui de la femme
qui est le plus avancé, placent le bonheur suprême
près de l'extrême malheur. Comment devait se terminer
le malheur de madame de Krud*** et celui de
M. Suard, plus malheureux qu'elle encore, parce
que c'était lui qui avait cessé d'aimer.
M. Panckouke vient s'établir à Paris avec deux
soeurs , toutes les deux jeunes, et une seule jolie
,
ANALYTIQUE. xiij
la plus jeune. Grandeur qu'il donne à un commerce
de librairie et à l'existence personnelle d'un libraire.
Elle était en France sans exemple avant lui ; elle a
beaucoup concouru au développement du dix-huitième
siècle, et à l'affranchissement des gens de lettres,
esclaves de la pauvreté. Sa soeur ,
qui voit en
lui un père
, ne veut point se marier sans son consentement
,
ni M. Suard sans celui dé madame de
Krud***. Comment cette femme généreuse accorde
le sien comme unique moyen d'être consolée, et
comment celui de M. Panckouke est obtenu dans
un dîner chez M. de Buffon,
Le ménage de M. et madame Suard
,
formé sous
les auspices du grand monde
, y est appelé le petit
ménage ; et bientôt, des hôtels les plus magnifiques,
du pavillon même de Flore
, se rendent à la porte
du petit, ménage des hommes puissans et de grandes
dames qui viennent enlever le mari et la femme
dans leurs voitures pour les conduire à leurs salons.
Rencontre tout-à-fait dramatique entre madame
Suard et madame Geoffrin, qui, en femme
excessivement prudente, s'était opposée au mariage
sans dot.
Comment madame Suard, femme très-jeune et
élevée en province
, voyait ce grand monde, et
comment elle y était vue. Ce que disaient d'elle, à
ce sujet, et son mari, et Condorcet, long-temps
son meilleur ami. De madame de Marchai, depuis
femme de M. d'Angivilliers, ministre de Paris et des
xiv TABLE
Arts; de la vie de cette dame à Versailles et à Paris,
au pavillon de Flore et dans ses jardins de Montreuil.
Des doctrines d'économie politique qu'elle
entendait aussi bien que Quesnai leur fondateur, et
qu'elle professait avec plus de clarté et plus d'esprit.
De l'éloge de Sully
,
qu'elle fit proclamer par l'Academie
Française pour prêter à ces doctrines l'appui
d'un grand ministre et du plus aimé des rois ; de
l'éloquence de Thomas. De l'éloge de Colbert, proclamé
ensuite par l'Académie
, comme pour remettre
un peu la balance en équilibré entre Sully et
Colbert, entre Henri IV et Louis XIV
, entre les
économistes et leurs antagonistes. Indécision de
M. Suard entre ces doctrines. Lié avec les chefs des
deux partis, il leur est également utile.
Sacrifice généreux de M. de Guibert. Admiration
de madame Suard
, et dédain de madame du Deffant
pour la science de madame de Marchai. Des quatre
gros volumes de lettres de madame du Deffant, et
de sa fureur contre le dix-huitième siècle, qui ne lui
donnaitpas la première place de femme qu'elle croyait
mériter par quelques impiétés piquantes
,
citées et
louées par Voltaire. M. de Malesherbes
, pour elle,
est un sot, M. Turgot un sot et un animal. L'abbé
Morellet, qu'elle ne traite pas mieux
, a bien raison
de la tancer ,
mais n'a pas raison de la mettre, pour
l'esprit et le talent, au-dessus de madame Geoffrin.
La censure envers les femmes doit être plus polie,
mais la vérité ne doit émousser ses traits ni par courANALYTIQUE.
xv
toisie, ni même par générosité : quelques lettres de
madame Geoffrin comparées aux meilleures lettres
de madame du Deffant.
Espèce de traité entre M. et madame Suard, par
lequel ils conviennent qu'il ira seul habituellement
dans le monde, et qu'il ne manquerajamais à passer
ses soirées chez lui depuis la fin des spectacles. Tableau
de ces soirées, les momens les plus heureux
de leur vie, et ceux où M. Suard était le plus aimable.
Cadeaux des chasses de Versailles, de celles du
prince de Beauveau et du marquis de Châtellux, qui
mettent le petit ménage en état de donner des festins
à ce que d'autres que M. Suard appelaient la
haute littérature. Qu'on voit quelque chose de semblable
dans la maison d'Horace, livre d'érudition
,
et lecture charmante.
Robertson envoie à M. Suard les épreuves de son
Histoire de Charles-Quint, à mesure qu'il les corrige.
L'ouvrage et la traductionparaissent en même temps,
et mettent l'auteur au premier rang des historiens,
le traducteur aurang des meilleurs écrivains français.
Comment l'on peut expliquer cette espèce de phénomène
dans la destinée des traductions en prose.
L'abbé Delille et M. Suard sont nommés à l'Académie
Française. Le duc de Richelieu, qui y portait
Le Mierre, obtient de Louis XV le refus de sa sanction.
M. Suard n'avait jamais écrit une ligne pour
l'Encyclopédie ; l'abbé
,
probablement, n'en avait
jamais lu une page. Ils sont refusés tous les deux
xvj TABLE
comme encyclopédistes. On s'en afflige, et surtout
on en rit. Ils sont bientôt réélus et acceptés.
Réception de M. Suard très-remarquablepar son
discours, par la réponse de Gresset, par l'extrait
qu'en donna La Harpe dans le Mercure, et par une
lettre de Voltaire, publiée ici pour la première fois.
La vente de l'Histoire de Charles-Quint et celle de
l'Exposé succinct de la querelle entre Hume et Rousseau
répandent de l'aisance dans la vie de M. et de
madame Suard. Établissement de soirées très-régulières
entre trois ou quatre maisons où l'on s'occupe
également des lettres, du monde, et des intérêts de
l'humanité. Les mêmes sociétés, dans la belle saison,
se rendent régulièrement à Moulin-Joli, chez
M. de Watelet, à Saint-Ouen, chez. M. et madame
Necker
,
à Aubonne
,
chez M. de Saint-Lambert;
Les déjeuners de l'abbé Morellet, établis plus tard,
deviennent pour les arts comme des fêtes attiques :
on y entend pour la première fois l'harmonica
,
le
poëme des Jardins et l'Orphée de Gluck.
LIVRE CINQUIÈME.
Major rerum mihi nascitur ordo.
Beaucoup d'étrangers de toutes les nations de
l'Europe se mêlaient à ces réunions. On leur a ici
consacré un livre tout entier, et ce sera le plus important,
par le sujet au moins.
ANALYTIQUE. xvij
jamais, en aucun temps, tant d'étrangers illustres
ne visitèrent la France, et tous semblaient se
donner rendez-vous au cabinet dé M. Suard et au
salon de safemme. On ne vit pointunpareil concours
au beau siècle de Louis XIV. Pourquoi. Il semblait
réservé à agrandir et à embellir le règne de Louis
XV. Par quelles causes. On en fut beaucoup redevable
à ce qu'on voyait ou qu'on croyait voir de
nouveau dans les principes de la littérature et de la
philosophie françaises ; à plusieurs ambassadeurs de
l'Europe qu'on aurait cru choisis par la France ellemême
; et surtout à l'heureuse facilité du caractère
de Louis XV, qui semblait dire à ses ministres
,
à
propos des négocians
,
laissez-les passer, et à propos
des philosophes, laissez-les penser. Les persécutions
mêmes
,
toujours courtes et presque douces, étaient
sous ce prince, des égards pour les erreurs plutôt
que des appuis.
D'un ambassadeur suédois qui, par sa manière de
sentir et de peindre les beautés de son pays, le représentait
, sous les glaces même, comme l'Italie du
Nord. Ses rapports avec Marmontel, qui en a fait
un personnage très-noble et très-attachant d'un de
ses meilleurs contes, du meilleur peut-être ; du goût
très-connu de cet ambassadeur pour la société de
M. Suard. Mots très-piquans d'un ambassadeur du
Danemarck venu à Paris avec son roi.
Des allemands, qui créaient, à cette époque, une
littérature puisée, sans doute, dans leurs moeurs et
xviij TABLE
dans le génie propre de leur langue, mais qui semble
aussi avoir pris pour lois poétiques plusieurs des
vues de Diderot sur les arts en général, et sur le
théâtre en particulier.
De Grimm entre Diderot et Jean-Jacques. De
leur plan d'un voyage en Italie
,
à pied, une carabine
sur l'épaule, et une bourse commune où la
mise de chacun eût été de cinquantelouis. Ce qu'auraient
pu être ou trois voyages d'Italie écrits par ces
ces trois hommes
, ou un seul voyage rédigé par les
trois ensemble. Mot plaisant de Grimm qui parut
menaçantà Jean-Jacques, et qui le dégoûta à jamais
de ce projet. D'un mot terrible de Jean-Jacques sur
Grimm. Le caractère de ce diplomate devenu suspect
à beaucoup de gens sur des faits très-peu appréciables
de leur nature. Noblesse et générosité de ses
dispositions testamentaires. Sa confiance en M. Suard
dans ses derniers momens.
Qu'il est infiniment à regretter que les Wiéland,
les Goëtts, les Shiller, et les Kant ne soient pas venus
à Paris, lorsque les premiers talens de l'Europe
y venaient. Des bons effets qu'attendait pour nous
M. Suard de la littérature allemande, par cela même
qu'elle était naissante. Le peu de goût ou plutôt le
dégoût qu'il avait de la philosophie de Kant. De
l'ouvrage de madame de Staël sur l'Allemagne. De
la nouveauté et de la richesse des vues littéraires
des deux premiers volumes. Entretien de l'auteur
de ces mémoires avec M. Suard sur le troisième
, et
ANALYTIQUE. xix
sur la philosophie allemande
,
préférée par madame
de Staël à toutes les autres. De Kant, et de la nécessité
de le réfuter depuis que madame Staël en est
devenue le disciple et l'apologiste. Service que pourrait
rendre celle de nos académies qui ouvrirait un
concours sur les philosophies allemandes
,
anglaises,
françaises et sur leurs titres à la prééminence. Que
ce service serait à coup sûr éminent, si des tàlens
tels que ceux de madame de Staël et de M. de La
Romiguière entraient dans le concours ,
l'un demandant
la prééminence pour Kant
,
l'autre pour Bacon
, pour Descartes, pour Locke et pour Condillac.
De M. de La Romiguière et de son ouvrage.
Les Anglais
,
de tout temps, sont venus en beaucoup
plus grand nombre en France que les autres
peuples; jamais les Anglais illustres en aussi grand
nombre qu'au dix-huitième siècle.
Qu'on a trop pris les guerres de ces deux nations
pour leurs haines, et que leurs guerres ont été allumées
par des traditions plus que par des intérêts. Il n'y a
pas de peuples que leur proximité
,
les diversités
et les analogies de leurs génies dans les arts, dans
les sciences
,
dans les lois
,
dans les prospérités publiques
,
appellent autant à devenir
, par l'alliance
la plus intime, les modèles
,
les instituteurs, les
bienfaiteurs de l'espèce humaine : qu'ils peuvent
l'être ensemble sans d'autres prodiges de talens et
de vertus que ceux dont ils ont déjà donné beaucoup
d'exemples
: qu'ils ne peuvent d'aucune manière
xx TABLE
l'être séparément : unis
,
ils seront pour la terre le
génie du bien ; divisés, ils le seront du mal. Faits
connusou faciles à connaître, qui prouventcesvérités.
Que la gloire des plus belles créations de l'esprit
humain, depuis trois siècles, se partagé avec une
grande égalité entre ces deux nations, et que leurs
créations sont tellement simultanées ou si rapidement
successives, qu'on les croirait ou toutes faites
par des Français, ou toutes faites par des Anglais.
Exemples choisis entre celles qui ont le plus contribué
à perfectionner l'art de penser, la morale
, l'ordre social, l'art de mettre les plus grandes forces
de la nature à la disposition de l'homme.
Espérances magnifiques pour l'espèce humaine
conçues sur ces fondemens. On a pensé que, par
l'action combinée de l'Angleterre et de la France
, auxquelles on adjoindrait successivement les autres
nations , suivant le degré de leur avancement, il ne
serait ni impossible
, avec du temps et de la suite, ni
même très-difficile, de relever, sur tout le globe, les
empires dont on étudie les ruines ,
d'imprimer un
mouvement de progrès aux barbares stationnaires
dans leurs commencemens d'une fausse civilisation
, de faire sortir de leurs forêts, par des lois plus belles
que l'harmonie d'Orphée, les sauvages dont nous ne
rougissons pas, quoiqu'ils nous montrent notre espèce,
et parconséquentnos premiers pères vivant avec
les animaux et comme eux ; de civiliser enfin réellement,
non pas quelques parties de l'espèce humaine,
ANALYTIQUE. xxj
mais l'espèce humaine toute entière. On a pu penser
et on a cru qu'un propriétaire doit perfectionner
son domaine, un roi ses États, et l'Europe le globe,
Sur ces vues, M. Suard, l'abbéRaynal, M. de Fleurieu,
quelque temps ministre de la marine, et deux
ou trois hommes de lettres, jetèrent les bases d'une
nouvelle Histoire générale des Voyages. On désirait
qu'il y en eût aussi une nouvelle écrite en même
temps en Angleterre.Ce travail fut commencé et abandonné.
Il en existe des traces en France dans plusieurs
porte-feuilles, et en Angleterre dans des fragmens
d'ouvrages dont lebut ne se laisse pas pénétrer,
commele morceau de Robertson sur l'Indoustan.
Que la philosophie a safolie de la croixcomme le
Christianisme, et que celle de la philosophie
, comme
celle du Christianime, doit faire entrer dans le coeur
humainde nouvellesvertus.Quetout est prêt, excepté
les volontés des puissans de la terre, et la sagesse des
esprits bornés, qui se croitla seule sagesse. Preuves.
Quelque divers que fussent les genres dans lesquels
leurs talens étaient illustres, les Anglais, venus en
France au dix-huitième siècle, étaient tous fortement
empreints de ces idées.
Le premier, qui fit une grande sensation, fut Bolinbrocke.
De son éloquence dans les deux langues,
et de sa philosophie qui n'existait dans aucune langue
encore. Hommages rendus à sa personne par la
France et par Voltaire, à sa mémoire par Saint-Lambert
et par M. Suard.
xxij TABLE
Du lord Stormon
,
nommé le bel Anglais, par
les Français qui ne faisaient que le voir, et le bon
Anglais, par les Français qui vivaient avec lui. Son
ambassade, à Paris, a été l'époque où a commencé
cette haute estime mutuelle des talens anglais et
français, dans le dix-huitième siècle.
La diplomatie et la littérature rapprochées et comparées.
Bruit qu'on fit courir que le philosophe qui
a lancé tant de foudres et de ridicules sur le despotisme
,
Montesquieu, était nommé ambassadeur
à Constantinople. Louis XV l'aurait nommé volontiers
à Londres. Raynal voulut faire entrer M. Suard
dans cette carrière
, et les ministres étaient disposés
à la lui ouvrir. Il aime mieux rester à Paris, où il
est comme un intermédiaire et un ambassadeur entre
le gouvernement et la littérature.
Du Wigh-Wilke, traité de Brouillon par l'auteur
du Contrat Social, et accueilli dans les salons de
Paris comme le Tory Bolinbrocke. Opinions différentes
de M. Suard et de Wilke, sur le genre d'utilité
de ces débats interminables,commepar nature,
entre le parti ministériel de l'Angleterre et le parti
de l'opposition.
Wilke et M. Suard, réfutés tous les deux par
l'auteur de ces mémoires. Ses vues ; il les développe
avec étendue ; il ne peut les croire sans quelque
intérêt et sans quelque importance pour l'Europe
agitée et tourmentée par ces questions.
De Garrick
,
renommé en France pour être à la
ANALYTIQUE. xxiij
fois le Lekain et le Préville de l'Angleterre, et, simple
comédien mis au-dessus de tous les poëtes par une
nation éclairée. Appui que prête à ces prodiges l'opinion
de M. Suard
,
qui s'enthousiasmait difficilement.
Comment il les expliquait ; comment Garrick
les confirmait et les renouvelait presque dans
les salons de Paris, en jouant seul des scènes séparées
du prestige de l'action entière de la pièce, et
du prestige de la scène. Anecdotes qui prouvent la
profonde étude de l'art, faite par ce favori de la
nature.
Idée de M. Suard, sur les rapports qu'il serait facile
et utile d'établir entre les répertoires des théâtres de
ces deux nations continuellement l'une chez l'autre.
De Sterne ; de l'extrême originalité de son caractère
et de ses ouvrages ,
qui semblent d'un fou, et
qui sont sublimes et pathétiques. Ce qu'en dit Voltaire
,
à propos d'un sermon sur la conscience, qu'on
croirait pensé par Locke et écrit par Bossuet. De
Tristam Shandy et du Voyage sentimental. On rit
aux éclats sur le Pont-Neufde la manière dont Sterne
regarde la statue de Henri IV, et, tout à coup ,
les
larmes aux yeux, il tombe à genoux aux pieds de
la statue. Tous ceux qui le voient l'imitent.
D'un Anglais aussi touché des écrits de Sterne,
que Sterne des vertus de Henri IV, et qui promet
une somme très-forte ou plutôt une fortune à celui
qui lui portera une page de Sterne
,
qu'il ne connaît
pas encore. On aurait pu le tromper et s'enxxiv
TABLE
richir aisément, en lui faisant lire la Promenade aux
Invalides et à l'Ecole, Militaire
, par mademoiselle
de Lespinasse, si elle n'était pas écrite en Français,
et plus aisément encore par huit ou dix pages de
madame Suard, si elles n'étaient pas le plus charmant
éloge de T. Sterne lui-même. DE HUME. Ses
ouvrages ,
composés en grande partie en France, ne
lui attirent en Angleterre ni éloges, ni critiques
, ni
persécutions, trois choses qu'il désirait presque également.
Son indifférence plus que stoïque à la chute
de ses ouvrages. Sa gloire commence en France.
De sa querelle avec Rousseau ; M. Suard la fait connaître
à la France divisée entre deux philosophes, tous
les deux étrangers, comme onl'est dans les querelles
de religion et de révolution. Parallèle et contraste
des talens et des caractères de Rousseau et de Hume.
Il en résulte qu'ils ne pouvaient se comprendre en
rien
, et qu'ils devaient se traiter de scélérats à la
moindre rixe. M. Suard, ami intime de Hume et
de tous les ennemis de Rousseau, fut le premier,
et fut même d'abord le seul à soupçonner cette
explication
,
qui transformait en malentendus les
crimes que s'imputaient deux philosophes ; et autour
de M. Suard personne ne croyait que Hume eût
besoin d'être justifié, personne ne voulait beaucoup
que Rousseau pût l'être.
De Gibbon. Sa personne était une caricature
,
comme son portrait par madameBroun ; et il croyait
facilement les femmes éprises de sa personne. Son.
ANALYTIQUE. xxv
histoire de l'Empire romain est un des beaux monumens
des temps modernes
, et la lumière la plus
sûre, répandue sur la portion la plus importante et
la mieux conservée de l'histoire du genre humain.
Rapprochementde quelques pages de Gravina sur le
même empire, du petit volume de Montesquieu sur
les Romains
, et des dix-huit volumes de Gibbon ;
ordre dans lequel ces trois lectures peuvent devenir
une étude bien faite, et une connaissance vaste,
profonde, nette et toujours présente à l'esprit dès
qu'il en a besoin ; seule manière de connaître
,
qui
étend les esprits justes, et empêche les connaissances
de multiplier les esprits faux ; que c'est
dans le cabinet de l'abbé Arnaud et de M. Suard,
autant au moins que dans le sien, que le premier
traducteur de Gibbon, M. de Sept-Chênes mit le
premier volume en état de paraître avec succès en
Français, et que, vers la fin de sa vie, M. Suard a
eu encore des rapports suivis et intimes avec le dernier
et le meilleur traducteur de tout ce magnifique
ouvrage.
De Smith. Sa théorie des sentimens moraux, écrite
avant, ou en même temps que l'Emile. était, avec
l'Emile,le plus bel ouvrage de science morale, après
l'Esprit des Lois. Le Traité de laformation et de la
circulation des Richesses s'est placé à côté de l'Esprit
des Lois, nonpar le génie, mais par la plus vaste et la
plus exacte application del'analyse aux sciences morales
: on peut préférer l'analyse, mais elle n'est pas le
xxvj TABLE
génie. Dans cet admirableouvragede Smith, toutes les
sources de la fortune sont ouvertes, et la plus haute
puissancede l'espritest déployéesur les intérêts et sur
les affaires de tous les peuples, de tous les hommes,
de tous lesjours. S'enrichir et s'éclairer, en le lisant,
paraissent une même chose. On est désormais trèssûr
que les hommes qui aiment, qui estiment pardessus
tout les richesses
, ne mépriseront plus les lumières.
C'est Smith qui a donné mieux que tout autre
droit de bourgeoisie et de cité à la philosophie. C'est
lui qui a le mieux fait comprendre que l'ordre social
est une immense association de maisons de labour
et de maisons de commerce. Que les Anglais
méritent beaucoup de reproche, s'ils n'ont pas déjà
fait traduire cet ouvrage dans la langue des Chinois
,
pour le faire pénétrer en contrebande
, au moins,
dans cet empire toujours fermé du Cathai
,
dans
cet Océan de trois cent millions d'hommes industrieux
et laborieux
,
dont les générations sortent du
néant et y rentrent, sans que leurs travaux aient rien
fait et conçupourle genre humain. Le livre de Smith
serait plus propre que toutes les ambassades à nous
ouvrir cet énorme empire qui a peur de nous.
Que Smith, cependant, dans ses vues les plus
belles et les plus neuves, a été plus d'une fois précédé
par nos philosophes du dix-huitième siècle.
Exemples : Que l'auteur de ces mémoires
,
longtemps
occupé de l'ouvrage de Smith à côté de
M. Suard, croyait tous les doutes de M. Suard en
ANALYTIQUE. xxvij
économie politique fixés, et qu'il n'en était rien. Qu'il
trouvait Smith
, en l'admirant beaucoup, difficile à
lire et difficile à retenir. A quoi il attribuait ces deux
difficultés qu'il éprouvait, et que d'autres peuvent
avoir senties. Que si les motifs de sa critique sont
réels, il n'en est pas qui jettent une plus forte lumière
sur la nature de nos idées et sur les propriétés
du style de ces motifs de M. Suard.
De M. Stewart, employé quelquefois dans les ambassades
de l'Angleterre, et il y a trente ans ,
visitant
la France en philosophe. De son ouvrage sur
l'entendement humain, l'un des plus propres, au
jugement de M. Suard, pour combattre avec avantage
et avec succès la philosophie allemande.
Des Italiens qui se sont le plus occupés de la
France et qui l'ont le plus occupée au dix-huitième
siècle. Du marquis de Carraccioli, qu'on nommait à
Paris l'ambassadeur de Naples, comme s'il n'y en
avait jamais eu d'autres.
De l'abbé Galiani et de ses improvisations pour
l'existence et contre l'existence de Dieu. De ses
commentaires sur Horace ; de ses dialogues sur le
commerce des blés. De ses succès à Paris plus grands
que ses talens.
De Gatti, médecin, qui avait pour la médecine
le génie d'Hippocrate et l'incrédulité de Molière. De
ses promenades aux environs de Paris, où, une lancette
et des germes de petite vérole à la main, il
semait, pour ainsi dire, l'inoculation dans les champs,
xxviij TABLE
et sauvait la vie à des milliers d'enfans sans que
personne s'en doutât. D'un mot de Gatti sur madame
Suard. D'un mot de M. Suard sur Gatti. D'un paradoxe
qu'il avait rapporté des bords de la mer
Noire, sur le bonheur des Asiatiques barbares et
des Européens civilisés. De cette même question
partagée en deux par le voyageur anglais Brown.
Du comte Veri, professeur d'économie politique,
et du marquis Beccaria, professeur en droit, venus
en France comme à la source de leur génie, et qu'on
nommait à Paris les grands seigneurs de la littérature
italienne, quoiqu'ils fussent des professeurs. Le
Traité des délits et des peines sur toutes les cheminées
des salons où allaitBeccaria. DucomteVeri et du
marquis Beccaria entre l'abbé Morellet et M. Suard,
traducteurs ou abréviateurs de leurs ouvrages. Pressentimens
de Beccaria sur les révolutions et sur les
ravages presque inévitables dans le double passage
des erreurs aux vérités, et de l'esclavage à la liberté.
D'Alfieri, de son caractère, de ses courses dans
toute l'Europe, de ses retours continuels à Paris,
où il travaillaità sa gloire, c'est-à-dire, à son théâtre.
De son assiduité à consulter M. Suard et l'abbé Arnaud
lorsqu'il n'osait encore confier à personne le
secret de son talent tragique. De la violence de ses
principes révolutionnaires et de leur apostasie. Comment
il les expliquait.
De l'Espagne et du Portugal, les deux nations de
l'Europe, peut-être, les plus heureusement douées
ANALYTIQUE. xxix
de la nature, et où, grâce à la superstition et au
despotisme, durant toute cette époque, un seul ouvrage
et un seul homme ont paru avec tous les attributs
de l'esprit philosophique du dix-huitième
siècle . l'ouvrage n'est qu'une dissertation sur les
principes économiques, mais il est d'un ministre
espagnol, Jovellanos, et il est digne de Turgot :
c'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire.
L'homme est un Portugais né sur les marchés du
trône, un duc de Bragance, mais fait pour être un
homme extraordinaire dans quelque condition qu'il
fût né. De ses rapports avec le duc de Crillon, aujourd'hui
pair de France. De leur amitié formée par
leur amour commun pour les lettres, pour les arts ,
pour l'humanité. Combienil était naturel que ce duc
de Bragance, ce prince Portugais, désirât très-vivement
de connaîtreM. Suard, qui avait imprimé dans
dans les variétés littéraires la relation la plus exacte
du tremblement de terre de Lisbonne, et la plus
honorable aux premiers noms de la monarchie ; et
comment l'occasion lui en fut donnée par le duc
de Crillon. Le plus neuf et le plus touchant épisode
du poëme des Jardins, fourni à l'abbé Delille par le
duc de Bragance.
xxx TABLE
LIVRE SIXIÈME.
Que les beaux-arts, dont les créations ont toujours
été attribuées aux inspirations des dieux ou de
la nature, ont subi de mémorables révolutions toutes
les fois qu'il a été apporté de nouvelles découvertes
dans les principes et dans les procédés de l'art de
penser. C'est ce qui se vit en France dans la peinture
et clans la musique bientôt après l'ascendant que
prit avec éclat la philosophie du dix-huitièmesiècle :
le beau idéal des formes antiques fut transporté par
Vien des statues dans les tableaux, et Gluck donna
l'idée de cette lyre et de ces chants d'Orphée qui,
du haut des rochers de la Thrace, remplissaient les
airs et les forêts, civilisaient les hommes, les animaux
et les pierres. Que Vien ne trouva guère que des
hommes de goût qui l'admirèrent et des disciples qui
le surpassèrent, et que la musique de Gluck, comparée
à celle de l'Italie, fit naître des querelles
presque semblables à celles des révolutions dans
lesquelles changent les lois et les autels des peuples.
Une seule lettre, celle de l'abbé Arnaud sur Alceste,
met tout en feu. Singuliers scrupules du goût
des écrivains piccinistes sur deux expressions de
l'abbé Arnaud,nomméalors par eux le S. Paul du culte
de Gluck. Toute la littérature est divisée avec bien
plus de violenceque dans la dispute sur les anciens et
les modernes. Les deux partis sont bien inégaux en
ANALYTIQUE. xxxj
nombre; ils le sont aussi en force, mais en sens
inverse. Il n'y a que deux hommes de lettres qui se
montrent d'abord pour Gluck ; tous les autres s'arment
pour l'Italie. Brochure de Marmontel, excellente
comme littéraire
,
égale ou supérieure aux
meilleurs articles de ses ÉLÉMENS
,
mais qui aurait
fait deviner que son oreille était fausse. Lettre de
La Harpe bien écrite et pleine de bévues. De l'anonyme
de Vaugirard, et de ses huit à dix lettres,
dont le succès fut aussi brillant et moins contesté
que celui des chefs-d'oeuvre de Gluck, dont elles
étaient la défense. On les attribuait tour à tour aux
premiers écrivains de la nation, ou à quelque talent
nouveau et supérieur à ceux qu'on admirait; exagération
que le voile impénétrable dont l'auteur resta
long-temps couvert excitait, et que le mérite trèsgrand
et très-réel des lettres justifierait en partie.
Que la lutte de l'anonyme avec La Harpe est une des
meilleures leçons de logique dans ces questions de
goût où la logique elle-même doit sortir de l'âme,
comme,les passions, avec les nuances les plus délicates
de tous les sentimens. Que La Harpe, étonné
d'avoir trouvé un adversaire dont il ne triomphait
pas comme des Linguet et des Clément, se hâta de
sortir de la lice ; que Marmontel se tut en faisant
d'abord appel au temps qui ferait tomber Gluck, en
faisant ensuite un poëme satirique qui ne pouvait
prouver que son esprit et son talent, et qu'il a brûlé
pour prouver sa morale et son respect pour d'anxxxij
TABLE
demies amitiés. Que tout ce que les querelles produisent
passe tellement avec elles, qu'il y a peutêtre
quelqu'un à qui il est nécessaire d'apprendre
que l'anonyme de Vaugirard était M. Suard.
Que dans la vie des hommes de lettres il est rarement
question de leur fortune : ils naissent indigens,
ils arrivent rarement et péniblement à un
peu d'aisance ; et voilà toute l'histoire de leur fortune
ou de leur pauvreté
, comme on voudra la
nommer. Qu'il y a d'autres événemens, qu'il y a
même presque dés révolutions dans la fortune de
M. Suard, et qu'on a cru devoir présenter ensemble
les variations qu'elle a reçues en divers temps, parce
qu'elles répandent plus d'unjour sur ce grand monde
ou il a beaucoup vécu, et que ce jour fait voir plus
de vertus et plus de bienfaisance que les préjugés
ou l'expériencen'enfont attendre de ce grand monde.
L'abbé Arnaud
, tout entier à Homère et aux scoliastes,
est prêt à refuser la rédaction de la gazette
de France avec un traitement honnête : la lettre de
refus est écrite et signée ; M. Suard la déchire, se
charge seul de la rédaction, et partage le traitement
avec son ami, qui n'en écrit rien, qui n'en lit rien
,
qui en entend à peine parler. Ce traitement, trop
petit pour le rédacteur lorsqu'il est réduit à moitié,
fait concevoir un nouveau plan à M. Suard
, pour
l'administration de la gazette. Madame de Tessé l'appuie
auprès d'un premier commis. Le premier commis
s'étonne et s'indigne que des hommes de lettres
ANALYTIQUE. xxxiij
veuillent cesser d'être pauvres. Colère de madame
de Tessé contre le premier commis. Madame de
Grammont se joint à elle. Ce plan, qui triplait les
profits des affaires étrangères
, est adopté par le ministre
,
M. de Choiseul ; il vaut aux deux amis dix
mille francs à chacun. C'était là pour eux une fortune
, et elle était même trop grande pour qu'on ne
la leur enlevât pas. Elle leur est enlevée, dans un
changement de ministre
, par Marin
,
le même que
celui de Beaumarchais. Quel fut le prétexte de cette
injustice, aussi contraire aux intérêts du gouvernement
qu'à ceux des deux hommes de lettres, membres
de l'Académie Française. Combien tout Paris et
tout Versailles s'intéressent à eux, et comme cet intérêt
éclate, surtout, après la séance du concours de
la Saint-Louis, où l'on venait d'entendre l'éloge de
Fénélon. Une indemnité leur est accordée.
Un particulier plus généreux encore fait remettre
à la porte de M. Suard, sans se nommer, un contrat
de rente constituée au capital de vingt mille
francs. Comment il est contraint à se nommer par
les refus
, autrement invincibles, de M. Suard ?
M. Suard est censeur des théâtres pendantlongues
années
, et il n'a qu'une seule querelle avec un seul
auteur , avec Beaumarchais, au sujet du Mariage de
Figaro, que le censeur ne trouvait pas d'une assez
bonne morale. Beaumarchais n'avait plus affaire aux
Goësman, aux Marin et aux Baculard : les avantages
qu'il prenait sur eux, M. Suard les prend sur
c
XXXIV TABLE
lui, en répondant, comme directeur de l'Académie,
au discours de réception de M. le marquis de Montesquiou
; succès de cette réponse, aussi éclatant que
celui des Lettres, de l'Anonymede Vaugirard. Mot du
roi de Suède, GustaveIII, qui était à cette séance.
De M. de Vaine ; de soit esprit
,
de sa facilité à
traiter en grand les affaires les plus importantes et
les plus difficiles ; de son amour éclairé pour les lettres
, et des dîners où il réunissait les premiers talens
aux premiers hommes de la cour et de la ville.
Manière ingénieuse et noble dont M. Suard guérissait
les blessures faites quelquefois par le ton de
M. de Vaine, à l'orgueil des grands noms et des
grandes familles. Avec quel bonheur M- Suard cite,
à ce sujet, La Bruyère, secrétaire des commandemens
de M. le Prince, et qui se jette du coté du
peuple. Que dans ces dîners de M. de Vaine, où
tout était gens de cour, gens de lettres, ou gens du
monde
, se traitaient, ainsi que chez Helvétius
, ces
questions d'ordre et. de bonheur public
,
qui ont
rendu certains banquets de la Grèce si célèbres ;
qu'en distribuant les fonctions et les places au sort,
on aurait pu composer, en petit et comme en relief, le modèle parfait d'une représentation nationale.
ANALYTIQUE. xxxv
LIVRE SEPTIÈME.
Certatum totis concussi viribus orbis.
Que les révolutions des événemens et des lois,
sont toujours précédées par des révolutions dans les
idées, et que la logique, dont le nom n'est guère
prononcé que dans les écoles, est la première puissance
de la terre ; que cette vérité est également
prouvée par les catastrophes presque continuelles
,
et par les prospérités si rares de l'état social : elle a
même été sentie profondément plus d'une fois et par
les peuples et par ceux qui les gouvernent. Preuves.
Que la logique d'Aristote prépara les plans d'Alexandre
, pour mettre les trois grandes parties de
l'ancien monde sous un meilleur génie ; que la logique
de Locke a servi à la seule révolution heureuse
de l'Angleterre ; la logique de Franklin à celle
de l'Amérique anglaise ; et que la logique de Condillac,
demandée pour une révolution de la Pologne,
fut publiée très-peu d'années avant la convocation
des États généraux de la France.
On a vu M. Suard, sans aucun grand monument
littéraire et philosophique, exercer une influence
très-étendue et très-heureuse sur la révolution des
idées; on va le voir, sans place et sans mission,
figurer avec distinction, dans la révolution des événemens
,
parmi les hommes revêtus, les uns de la
puissance des rois, les autres de la puissance des
peuples.
xxxvj TABLE
Que ce ne sont ni des désordres dans les finances,
ni des intrigues de cour qui ont pu amener la révolution
de la France. Tous les présages en étaient
heureux : tout persuadait que notre liberté ne serait
pas enfantée dans les tempêtes comme celle de l'Angleterre.
Les imaginations ardentes se calmaientpour
mieux contempler ces présages ; les imaginationscalmes
s'enflammaient en les contemplant. M. Suard
leur ouvrit d'abord toute son âme.
Il n'y avait pas très-long-temps qu'il venait de
faire un troisième voyage en Angleterre
, et il l'avait
fait avecM. Necker. Rien n'avaitpu échapper à de pareilles
observateurs des prospérités de l'Angleterre,
et ils les avaient vues sortant toutes de sa constitution
comme on voit un fleuve sortir de ses sources.
Inquiétudes de M. Suard
,
dès les premiers troubles
des Etats généraux, et son effroi des premières opérations
de l'Assemblée Constituante, moins encore
parce qu'il les jugeait mauvaises que parce qu'il les
voyait précipitées. Il ne combattait point par le raisonnement
les principes des lois et de l'ordre social
tirés de la nature de l'homme, mais il en croyait l'application
trop difficile et trop dangereuse au milieu
de tant d'habitudes et même de droits qui ont d'autres
origines. Il voulait qu'on ménageât beaucoup
,
et qu'on ne méprisât point du tout cette faiblesse
de l'esprit humain, qui se confie plus aux exemples
qu'aux théories. Il aurait voulu voir, dans sa patrie,
toute la constitution anglaise, mais devenue franANALYTIQUE.
xxxvij
çaise, par cet amour de leurs rois, que les Français
ont eu si souvent et les Anglais si rarement. Il
n'attendit rien de bon, ni de l'ouvrage, ni de la
retraite de l'Assemblée Constituante.
De la seconde assemblée ou législature : dès sa première
séance, on put voir que l'assemblée redoutait le
trône
, et que le trône redoutait l'assemblée. Les
mêmes craintes se répandent partout, et divisent
entre eux les amis même de la liberté.
De M. de Boulogne
,
fermier général, qui n'était
esclave ni du pouvoir ni de l'or, et qui réunissait,
dans des dîners de toutes les semaines, M. Suard,
M. Dupont de Nemours, dont la longue vie a été
consacrée aux idées les plus libérales et les plus généreuses
; M. de Lavoisier, qui n'a pas été créateur
seulement en chimie
,
mais qui a donné à l'Europe
le plan de l'instruction publique
,
la plus propre à
rendre toutes les connaissancespopulaires et tous les
peuples capables de se gouvernereux-mêmes ; l'abbé
Morellet, qui n'a été arrêté dans les routes de la révolution
que lorsqu'il y a vu des traces de sang. Les
autres convives pensaientcomme euxou d'après eux ;
là on craignait pour le trône..
Dans d'autres dînés, et presque de tous lesjours,
se réunissaient Condorcet qui, avant sa trentième
année
,
avait été, parmi tous les savans, jugé le plus
digne d'être le secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences, et plus propre encore, plus appelé par
son génie et par ses vertus aux conseils où se délixxxviij
TABLE
bèrent les lois des nations ; la nombreusedéputation
de la Gironde, sachant tous leur Montesquieu par
coeur, parlant tous avec facilité et avec effet de leurs
bancs et même de la tribune ; et parmi eux Ducos et
Vergniaud cités si souvent tous les deux, Ducos,
pour une foule de mots pleins de goût et de lumière ,
Vergniaud
, pour son improvisation sur l'Appel au
peuple, l'un des discours les plus éloquens de notre
langue ; quelques membres de l'Assemblée Constituante
et quelques hommes de lettres qui surveillaient
les événemens, les délibérations et leurs résultats
, avec autant d'assiduité
,
d'anxiétés et de
courage que s'ils avaient été les représentans perpétuels
de la France : là, on craignait pour la liberté
et pour le peuple.
Quoique M. de Boulogne et plusieurs de ses con- vives habituels aient péri sur l'échafaud, il n'est rien
resté contre leur mémoire des accusations qui les ont
tous frappés ou menacés de mort. La mémoire de
Condorcet et des Girondins n'obtient pas plus de
justice que leurs personnes : ils restent encore accusés
d'avoir prêté serment de fidélité à la constitution
monarchique de 91, avec l'intention et le plan d'instituer
la république : et madame de Stael même le
dit formellement des Girondins.
Ce qui a pu le faire penser et d'eux et de beaucoup
d'autres, c'est leur opinion sur cette espèce
d'hommes vraiment nouveaux sur la terre qui composent
ce qu'on appelle en Europe TIERS-ETATou
ANALYTIQUE. xxxix
COMMUNES:de ce qu'elle est : des circonstances
qui l'ont fait naître et de sa supériorité sur les nations
mêmes auxquelles l'antiquité doit toute sa gloire.
Que les philosophes qui préparaient et qui prédisaient
une révolution avaient agité dès long-temps
la question : Auxquels des peuples ou des rois la liberté
doit-elle demander des constitutions? lesquels
sont le plus capables de bien commencer et de bien
achever ces ouvrages ? Réponse des philosophes
,
de
Turgot, surtout, et de Condorcet, à cette question.
Qu'il est certain que les Girondins voulaient rester
fidèles à la constitution monarchique; que le 10 août
leur parut dirigé contre leur députation, ainsi que
contre le trône.
Conduite de M. Suard dans la journée du dix
août et dans les suivantes.
DE LA CONVENTION: qu'elle est, sans aucun doute, le
plus grand phénomène de l'histoire des siècles. Sous
combien de rapports cela est vrai. Combien il est impossible
d'en écrire aujourd'huila véritable histoire ;
qu'il l'est peut-être même que la postérité en ait
jamais une, à moins qu'elle ne soit demandée par les
Bourbons eux-mêmes,élevés au-dessus des ressentimens
les plus naturels et les plus légitimes,convaincus
que plus cette histoire serait hardie et exacte ,
plus
elle serait glorieuse à la grande victime. Ce n'est pas
un martyrologe qu'il faut
, ce sont des pages telles
qu'en écrivait Tacite sur Helvidius Priscus et sur
Agricola. La vérité seule peut faire parler de la
xl TABLE
même manière toutes les voix de la renommée ; et
si on la laisse échapper au seul moment où on peut
la saisir, des événemens, faits pour retentir dans
l'étendue de tous les âges
,
leur seront racontés en
problèmes rendus insolubles par les erreurs et par
les calomnies des partis opposés.
Nul mortel n'a élevé son âme si haut vers le ciel
que Louis XVI en écoutant son arrêt de mort ; mais
si on veut que ses images soient, dans tous les siècles
, sur les autels des adorateurs de la vertu, il
faut qu'il soit convenu que beaucoup de noms donnés
aux Conventionnels sont du même genre que
le nom de tyran donné à Louis XVI ; c'est alors
que les Français et leurs rois seront à leur place
dans l'univers, comme les rois dans le coeur des
Français et les Français dans le coeur de leurs rois.
Du 13 VENDÉMIAIRE. Résumé en deux discours de
tous les discours des sections et de toutes les réponses
de la Convention. Que M. Suard marchait avec
les Sections, mais qu'il raisonnait autrement et mieux
qu'elles. Combien toutes les attentes et des vaincus
et des vainqueurs devaient être trompées par celui
qui prolongea
,
dans toute la durée de cette nuit
sombre et ensanglantée, les lugubres retentissemens
du canon de St.-Roch.
D'une maison républicaine que M. Suard préféra
pour son asile
, comme le plus sûr au premier moment.
D'un manuscrit de Condillac sur la Langue
des Calculs, qu'il trouva dans cet asile
, et qui l'ocANALYTIQUE.
xlj
cupa de calculs à plus de soixante ans, avec autant
de passion qu'à vingt ans, aux îles Sainte - Marguerite.
DE LA CONSTITUTIONde l'an III. Combien sont attentives
et les nations et leurs passions
,
à la manière
dont est lancée
, pour ainsi dire , et dont s'avance
sur les flots des événemens
, une constitution nouvelle
d'un grand peuple : de quel oeil celle de l'an
III était regardée
,
d'un côté, par les restes des Jacobins
,
de l'autre
, par les royalistes français et par
les puissances absolues de l'Europe. Quels en étaient
les caractères et les attributs dominans ; de sa simplicité,
et de sa facilité à recevoir tout ce qui pouvait lui
manquer. Que cet avantage si grand avait l'inconvénient
de lui donnerje ne sais quel air d'un provisoire.
Commencemens de prospérités qui en pataissent
des résultats visibles, et qui peuvent lui donner
cette perpétuité dont elle n'avait pas, peut-être, les
principes en elle-même. Divisions entre les membres
du Directoire et entre ceux des deux Conseils législatifs.
DeClichi. Bruit de conspirations.De Hocheet de
Chérin. Du 18 fructidor. De la conduite d'Augereau
dans cette nuit, qui devait être fatale à la République
,
même en la sauvant. De ce qui se passait au
palais du Luxembourg, chez Barras, chez La Réveillère-
Lepaux, chez Rewbel. Que la conspiration
contre la République était réelle
,
puisqu'elle a été
avouée par les conspirateurs mêmes. Ce qui l'a rendue
difficile à croire, quoique évidente
,
c'est que
xlij TABLE
l'esprit de parti et la haine, qui né renferment jamais
la vérité dans ses bornes, ont puni comme conspirateurs
des hommes éclairés qui regrettaient le trône
des Bourbons en aimant la liberté, et, par leurs opinions',
soit à la tribune, soit dans les journaux, affaiblissaient
la République sans conspirer contre elle.
Trois sortes d'hommes, dont les derniers étaient
aussi différens des deux premiers que les rayons du
soleil le sont des orages ,
furent confondus dans les
mêmes punitions. Les uns attendaient le moment et
l'ordre d'égorger ; les seconds intriguaient dans
les Conseils législatifs sans parler et sans écrire; les
troisièmes développaient avec de grands talens des
principes et des opinions monarchiques
,
mais dont
les républiques elles-mêmes peuvent avoir grand
besoin.
Qu'il y avait accord entre ces trois sortes d'hommes
,
mais pas concert. De Carnot ; de Boissid'Anglas.
Qu'on a le droit, hors de l'enceinte des pouvoirs
constitués
,
de voter dans les républiques pour la
monarchie
,
dans les monarchies pour la république.
Développemens et démonstration de ce principe du
droit naturel et du droit social. Quelle devait être
la conduite des deux Conseils et du Directoire
victorieux avec des hommes tels que les Barbé-
Marbois
,
les Siméon, les Portalis
,
les Suard et les
Camille Jordan. De la déportation ; que jamais elle
ne fut plus commune que dans les horreurs de l'emANALYTIQUE.
xliij
pire romain. Tous les principes de la justice criminelle
sont violés dans ce genre de peine. Vues sur
une législation de divorce social pourles temps révolutionnaires
; qu'elle pourrait servir grandement au
perfectionnement de l'espèce humaine et du globe
qu'elle habite.
De M. Suard échappé à la déportation par les
avertissemens de madame de Stael, et réfugié avec
sa femme à Coppet, chez M. Necker. De ces deux
âmes liées par tant de souvenirs, de services et de
bienfaits. De leurs entretiens sur le 18 fructidor et
sur la question des républiques et des monarchies.
Ouvrage de M. Necker sur la même question,
et de ses deux plans
,
l'un d'une monarchie, l'autre
d'une république. Combien cet ouvrage est à l'ordre
du jour de l'Europe, et même des deux hémisphères.
Madame Suard revient à Paris
, et M. Suard est
obligé de chercher à Anspach un asile plus sûr que
la Suisse. Il y retrouve, dans une grande réunion
d'émigrés, cette France de sa jeunesse qui lui était
si chère
,
qu'il ne voyait plus en France depuis près
de vingt ans. Lettres à sa femme qui égalent en
talent et surpassent en intérêt les meilleures de ces
correspondances devenues une partie si précieuse
de nos richesses littéraires. Du 18 brumaire, qui
porte dans toute l'émigration l'espérance d'un nouveau
Monck, et de la folie de cette espérance. Les
sciences morales et politiques exclues de l'Institut.
M. Suard nommé secrétaire perpétuel de la seconde
xliv TABLE ANALYTIQUE.
classe. Du procès de Moreau et de la mort du duc
d'Enghien. Correspondance à ce sujet entre M. Suard
et le duc de Bassano. — Controverse sur Tacite
entre l'empereur et M. Suard, au palais des Tuileries,
en présence d'une partie de la France et de
l'Europe. Des grands prix décennaux. Examen de
conscience trouvé sur des papiers volans de M. Suard,
écrits peu de jours avant sa mort.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR
LE XVIIIe. SIECLE.
LIVRE PREMIER.
IL n'y a pas trois ans encore, un convoi funèbre,
sans aucune de ces magnificences du deuil dont la
vanité veut décorer la mort même, fixa tous les
regards en traversantunepartie de cette capitale.
C'était celui d'un homme de lettres, d'un grand
âge. Aucun parent de son nom n'offrait l'image et
l'exemple de la douleur, et desregrets douloureux
se montraientdetoutes parts. On ne voyoit que des
yeux en larmes dans un cortége composé de noms
illustres dans l'histoire, dans le gouvernement,
dans les académies. Sur les bords de la tombe
les voix élevéespour rendre des hommages d'ins-
I. 1
3 MEMOIRES
titution, ne purent guère faire entendre que des
expressionsdu sentiment.
L'homme de lettres, ainsi honoré par des
larmes, ne laissait pas une gloire fondée sur des
triomphes nombreux de l'éloquence et de la
poésie : c'était le convoi funèbre de M. Suard,
et le goût exquis, l'esprit éminemment juste et
délicat, qui respirent dans le trop petit nombre
de ses écrits, ne sont pas des attributs assez généralement
sentis pour obtenir un concours si
touchant de respects et de regrets. Ces expressions
du coeur ne s'accordent jamais aux seules
distinctions littéraires. Mais, dès sa jeunesse
,
M. Suard attacha à son caractère une grande considération
; et jusqu'aux derniers jours de sa
longue vie, il a été toujours aimable et toujours
plus considéré. Il a vécu dans toutes les conditions
de la société; il a vu les générationsparaître
et disparaître autour de lui, et toutes ont reçu
de lui des exemples propres à tous les états et à
tous les âges. Ce sont là les souvenirs qui ont
accompagné et consacré le convoi funèbre de
M. Suard ; ce sont encore ceux qui composeront
en très-grande partie ses mémoires historiques.
Les gens de lettres, depuis même qu'ils se sont
beaucoup répandus dans le monde, y vont plus
qu'ils n'y vivent; c'est pour eux comme un pays
HISTORIQUES. 5
voisin qu'ils visitent pour l'observer, pour le
connaître et pour le peindre. M. Suard y vivait;
c'était son pays. On eût dit que le monde, celui
surtout où il y a le plus d'esprit, de grâces et de dignité,
ne pouvait se passer de lui ; et lui n'a guère
aimé la retraite et la campagne, que parce qu'elles
étaient nécessaires au bonheur de sa femme.
Le goût de la société
,
quoiqu'on puisse aisément
s'y méprendre, était loin d'être alors celui
de la dissipation : dans les beaux jours du dixhuitième
siècle, les mêmes précisément que les
plus beaux jours de la vie de M. Suard, ce
qu'on appelle le monde n'était point ces réunions
d'esprits frivoles profondément remplis de bagatelles.
Voltaire et Montesquieu en parlent ainsi
plusieurs fois, mais dans des ouvrages où euxmêmes
, au milieu de tant de grandeurs de leur
génie, négligent peu d'occasions de parler légèrement
de choses légères. Ils n'étaient pas seulement
les oracles du monde
,
ils en étaient les
modèles
,
ils étaient profonds, et ils savaient
plaire. Le monde, de son côté, qui se piquait surtout
d'être aimable, ne craignait plus de cesser
de l'être, en appelant les lumières au milieu de
ses plaisirs. Une philosophie, jusqu'alors assez
étrangère et aux sciences et aux lettres, s'était
placée entre les unes et les autres, pour prêter
4 MÉMOIRES
aux sciences quelques-uns des agrémens de la
littérature ,
à la littérature quelques-unes des
profondeurs des sciences et les rendre plus propres,
par cette alliance, à ces sociétés brillantes
qui voulaient cultiver leur raison, mais sans la
•fatiguer, qui voulaient jouir, et qui cherchaient
à connaître. L'esprit humain faisait des progrès
au milieu des théâtres, des concerts, des ateliers
,
des salons. Ceux que décoraient les noms
de la monarchie ne paraissaient plus dignes de
leur nom qu'avec de l'instruction et du goût.
Dans les passions mêmes de la jeunesse, où la
jeunesse, la beauté et la grâce paraissent dispenser
de tous les autres charmes, ceux de l'esprit
et de la parole
,
s'ils ne commençaient pas
les triomphes, en garantissaient mieux la durée.
Le mot si piquant de Louis XIV, en voyant ensemble
,
des croisées de Versailles, Racine et
Cavoie, ne pouvait plus avoir d'application : les
grands seigneurs et les grands écrivains étaient
tropsouventensemblepourquecelafûtremarqué.
Tout autre monde, sans doute, aurait pu encore
attirer M. Suard ; celui-là seul pouvait le
retenir ou le rappeler souvent. Ces réunions de
tant d'hommes éclairés, de tant de femmes spirituelles
et sensibles, étaient infiniment propres
à développer toutes les délicatesses du goût et
HISTORIQUES. 5
du tact dans celui même qui n'en aurait eu encore
que le germe : mais, suivant le témoignage
d'un homme célèbre qui y vivait depuis longtemps
, M. Suard, au moment où il arriva de
sa province, avait déjà, dans ses manières et
dans son langage, le ton que les cours de l'Europe
venaient étudier à Paris et à Versailles.
C'est d'autres avantages qu'il devait y recueillir;
c'est là qu'il pouvait rendre le plus de services
à plusieurs de ses contemporains qui ont été ses
amis et la gloire de leur siècle. Très-vite intimement
lié avec les plus illustres, tout ce qu'ils
avaient de lumières, il les eut bientôt acquises,
et elles devenaient plus pures en entrant dans
son esprit.
Ecrite dans toute son étendue, sa vie serait liée
à presque tout ce qui s'est fait, tout ce qui est
arrivé de grand et de mémorable dans le dixhuitième
siècle ; en la réduisant même, dans
ce vaste tableau, aux limites qu'elle, doit avoir
,
on verra qu'il n'est pas aussi facile de marquer
des bornes à l'heureuse influence qu'il a exercée.
Presque à toutes les époques, placé entre
ceux qui gouvernaient la France et ceux qui
l'éclairaient
,
il fut toujours estimé , chéri ,
consulté par les uns et par les autres ; nul n'a
jamais mieux connu la juste mesure de toute
6 MEMOIRES
l'obéissance qu'on doit à l'autorité , et de tout
le respect qu'on doit au génie.
Celui qui écrit ces mémoires historiques a trop
connu les qualités réelles de M. Suard, il a
eu trop d'occasions de les honorer et de les chérir,
pour qu'il lui soit possible d'exagéreren rien
son mérite : if aurait plutôt pour sa mémoire la
modestie qui lui était si naturelle. Si, malgré
cela, il devient inévitable que cette vie soit
assez souvent un éloge, ce n'est pas l'écrivain
,
c'est la vérité qui l'aura ainsi voulu : elle
devrait obtenir grâce même pour un panégyrique.
M. Suard naquit
,
dans les derniers mois
de 1732, à Besançon
, et dans une famille dont
la condition semblait le destiner aux lettres. Son
père était secrétaire de l'Université. Il put faire
d'excellentes études sans sortir de la maison paternelle
, sans s'éloigner de sa mère et d'un frère
qu'ila toujours tendrementchéri. La nature nourrissait
ainsi tous les jours son coeur de sentimens
profonds et doux, en même temps que l'instruction
formait son esprit. Il profita de toutes
les leçons avec tant de facilité, qu'on eût dit qu'il
ne faisait que se ressouvenir de ce qu'il apprenait.
Dans tous les concours, il remportait tous les,
prix; et, ce qui est rare
,
jusque dans les colHISTORIQUES.
7
léges, il n'en était que plus aimé de ceux qui les
lui avaient vainement disputés.
Ces couronnes de l'enfance ne l'occupaientque
les jours des compositions et les jours du couronnement.
L'aimer, être aimé de lui, étaient
d'autres prix pour ceux dont les efforts avaient
un peu balancé ses talens. Cette extrême facilité
lui laissait beaucoup de temps, et il l'employait
tantôt à des lectures plus fortes que ses études,
tantôt à ces exercices du corps qui développent
la force, l'adresse
,
la grâce et le courage.
Les contemporains de Platon et ses historiens
n'ont pas dédaigné d'apprendre à la postérité que
celui qu'on a nommé l'Homère des philosophes,
celui qui a disputé si long-temps à Aristote la
souveraineté de l'esprit humain, très-supérieur
dans les arts des gymnases, en remportait les
prix, et en donnait des leçons au milieu de la
savante Athènes. Dans les écoles de la Grèce
, la gymnastique et la philosophie étaient unies
comme l'âme et le corps. On n'en faisait pas à
deux
,
dit Montaigne, ce n'était ni un corps
ni un esprit qu'on voulait former, c'était un
homme. Il s'en faut bien que cette union si nécessaire
ait été long-temps négligée en France ; nos
universités ont eu presque toujours à côté d'elles
des écoles d'escrime : celles de Montpellier, de
8 MEMOIRES
Toulouse, de Besançon, ont eu une célébrité plus
éclatante encore par quelques duels que par tous
les assauts et tous les prix d'armes. Les duels et
le préjugé qui les rend quelquefois inévitables
sont un grand mal ; mais ce mal en évitait de
plus funestes à la jeunesse consacrée aux lettres
et aux talens du goût.
Les universités et les garnisons mettaient toujours
en présence et souvent en rivalités de beaucoup
de genres, un essaim brilant de jeunes officiers,
presque tous de la noblesse, et dé jeunes
étudians presque tous plébéiens. Les uns ne voulaient
rien reconnaître d'égal, les autres rien de
supérieur. Les jeunes guerriers nourrissaient leur
orgueil dans l'histoire ou dans la généalogie de
leurs ancêtres : les jeunes écoliers exaltaient leur
fierté dans l'histoire ancienne, oùsont les titres de
noblesse et dé gloire de toute l'espèce humaine.
Dans les querelles que ces dispositions devaient
faire naître ,
le maniement journalier des armes,
les exercices à feu, ou les petites guerres, images
des grandes, auraient donné trop d'avantage aux
militaires sur des étudians qui n'auraient manié
que des livres. Les plébéiens
,
pères de famille
,
ne voulaient pas que leurs enfans souffrissent
d'insultes ; ils ne voulaient pas non plus qu'ils
eussent à soutenir des combats trop inégaux en
HISTORIQUES. 9
dangers; ils avaient demandé et on avait établi ces
écoles d'escrime dont on a essayé de dégrader
jusqu'au nom. Personnene fut disposé à croire que
l'art qui ne déshonore pas la guerre peut déshonorer
les duels : tout le monde pensa que le courage
adroit est plus courage encore que celui qui est
furieux et aveugle; et les écoles d'armes, maintenues
par les municipalités, furent protégées
par les rois qui n'étaient pas seulement les chefs
de la noblesse, mais de la nation.
M. Suard, à Besançon, remportait tous les prix
des salles d'armes, comme tous les prix des classes.
Cette habileté, dangereusepar elle même, ne pouvaitpas
porter à des provocationsunjeune homme
d'un naturel doux, et qui était à la fois dans un
collége et dans sa famille. Quand ce n'est pas pour
sa patrie que l'on combat, on se bat plus difficilement
si près de son père et de sa mère. On
doit les. sentir percés par les coups qu'on reçoit
soi-même. Mais cette adresse fit figurer M. Suard
avec un Courage très-facile et très-généreux dans
deux affaires d'honneur qui attirèrent sur lui trop
de persécutions et trop de distinctions pour qu'on
puisse en éviter les détails. C'est presque le commencement
d'une vie, et il n'en est point que
ces détails ne pussent beaucoup honorer.
Le régiment du Roi, envoyé souvent à Besan10
MEMOIRES
çon, venait d'y arriver de nouveau. Son nom
l'avertissait d'être plus national que les régimens
qui ne portaient que des noms de provinces, et
il n'en était que moins populaire. Un jeune officier,
moins jeune pourtant que M. Suard qui
n'avait que dix-sept ans, le voyant marcher au
haut de la rue ,
lui crie : Bourgeois, le bas du
pavé. L'injure était sans motif. M. Suard ne
pensait ni au haut ni au bas de la rue. Le bourgeois
était sans épée; il n'y avait, pour le moment
, au moins
, aucun danger, ni par conséquent
aucune bravoure à l'insulter. M. Suard
passe de l'autre côté du pavé, mais en regardant
assez fixement l'agresseur pour être sûr de le
reconnaître.
Bientôt muni d'une épée, il le voit venir à
lui dans une rue solitaire. Il lui crie à son tour,
en dégainant : Défendez-vous , Monsieur. Les
épées se croisent ; sa grande supériorité fait
bientôt reconnaître à M. Suard que le provocateur
n'est pas aussi dangereux que courageux ;
il le ménage
, et le blesse pour lui donner seulement
une leçon. L'officier se retire avec la
conviction qu'il doit la vie à la noblesse des
sentimens d'un bourgeois.
Le duel avait fait très-peu de mal ; il fait
beaucoup de bruit. Le colonel du régiment, le
HISTORIQUES. 11
gouverneur de la ville veulent absolument savoir
quel est l'étudiant qui porte l'épée et qui
s'en sert si bien. Le blessé pouvait, sinon le
nommer , au moins le signaler. Il s'y refuse.
On le met aux arrêts comme à une espèce de
question. Il persiste à ne pas donner le signalement
qu'on veut lui arracher. Ce silence vraiment
noble
,
s'il n'effaçait pas entièrement le
tort de la provocation, l'atténuait au moins infiniment.
Voilà, dans toutes les conditions, les
sentimens naturels à la jeunesse. Qu'on eût rapproché
dans ce moment le jeune étudiant et le
jeune militaire
,
ils se seraient précipités dans
les bras l'un de l'autre ; et le spectacle de leur attendrissement
mutuel, fait pour toucher toutes
les âmes, aurait pu adoucir le féroce orgueil qui
a donné lieu à tant de duels plus funestes. Les
jeunes gens ,
étudians ou soldats
, se ressemblent
trop pour ne pas aimer
,
les uns dans les
autres, les agrémens
,
la gaieté, les folies même
de leur âge. Ce n'étaientpas leurs passions, mais
celles d'unmauvais ordre social, qui les divisaient
et les faisaient égorger les uns par les autres.
Quelques jours après, un autre officier du
même régiment, M. DE MEZI
,
fait à un étudiant
nommé Colin, ami du jeune Suard, un de ces
outrages pour lesquels l'honneur et les principes
12 MEMOIRES
ne demandent pas seulement du sang, mais la;
mort, un de ces outrages qui révoltent la nature,
et qui ont dû faire naître de mortels combats
particuliers avant les duels et leurs doctrines.
Le combat est décidé sur-le-champ, M, Suard est
choisi pour témoin
, par Colin ; et Colin, moins
habile que son témoin, Colin, qui ne savait ni
ne voulait, probablement, modérer ses coups ,
dès les premiers, étend sur le carreau son adversaire.
Si près des montagnes de la Suisse ,
la.
fuite était facile et prompte, les asiles fidèles ;
Colin y fut bientôt en sûreté.
M. Suard
, en restant à Besançon
,
quoiqu'il
n'eût qu'assisté au combat, restait exposé à tous
les ressentimens, à toutes les vengeances qu'on
ne pouvait prendre sur son ami. Se cacher ,
c'eût été faire courir après soi tous les soupçons :
il crut d'abord les avoir tous éloignés, en jetant
son épée, qui l'accusait, dans une maison dont
les croisées étaient ouvertes , en se montrant
et se promenant dans tous les lieux publics
,
en disant tout à son père et à sa mère, persuadé
qu'ils veilleraient sur lui mieux que lui-même.
Mais les chefs civils et militaires ,
le parlement,
la garnison, l'Université, la ville entière,
tout, est en rumeur à la vue du cadavre étendu
en plein jour dans une rue , et reconnu pour
HISTORIQUES. 15
le neveu du ministre de la guerre. Les proclamations
retentissent dans tous les quartiers, les
monitoires dans toutes les églises, pour solliciter
les révélations des consciences hardies et des
consciences timides. Tant de bruit, et tant de
recherches de leur fils remplissent de terreur
les parens de M. Suard ; ils l'éloignent ; ce dépôt
si cher, ils le confient à un homme qu'ils
estiment depuis longues années, dont ils doivent
être aimés, et qui vivait à sept ou huit lieues de
Besançon. Pour le lui rendre plus sacré
,
ils lui
font toutes les confidences qu'ils ont reçues euxmêmes
de leur enfant. Leur ami ouvre avec empressement
ses foyers champêtres à leur fils ;
il a l'air de le mettre en hâte sous la garde de
ses dieux pénates. Dès le lendemain, il va tout
révéler au gouverneur de Besançon, et il tient
toutes ses portes ouvertes aux sbires.
Dans un récit de cette perfidie, écrit de la main
de M. Suard, le nom du perfide est d'abordtracé,
et ensuite effacé. C'est un pardon : plus il est généreux,
plus il doit être respecté. Nous n'avons
pas cherché à découvrir le nom à travers les ratures.
Mais, ou c'était la première trahison de l'infâme,
ou il avait commis d'autres crimes restés
profondément ignorés trente ou quarante ans.
14 MEMOIRES
La première supposition peut faire trembler les
âmes les plus sûres de leurs vertus; la seconde
pourrait jeter des alarmes dans les liaisons les
plus longues et les plus intimes.
Un malheur pour l'état social qui n'est pas douteux
, c'est la supposition qu'il y ait des circonstances
où de pareilles infamies soient utiles au
maintien des lois et de l'ordre public; et l'on va
voir comment sont exécutés les ordres des autorités
qui reçoivent de semblables révélations avec
confiance et reconnaissance.
Il ne s'agissait que de surprendre et d'arrêter
dans son asile un jeune homme de dix-sept ans ,
qui ne pouvait être soupçonné que d'avoir obéi
aux lois de l'honneur et de l'amitié. On en charge
un certain Minari, espèce de gendarme ou de
soldat du guet, réservé d'ordinaire aux arrestations
des brigands les plus souillés, les plus dangereux,
etnonmoins redouté que lesbrigands, dans
toute la Franche-Comté. Il est introduit en silence,
avant le jour, dans la chambre où dormait
M. Suard, et, ouvrant les rideaux avec fracas,
lui signifie son arrestation avec la politesse la plus
dérisoireet la gaieté la plus insultante. On accourt
de plusieurs maisons où M. Suard était connu et
aimé ; il écrivait à son père : tous les voisins ont
été à l'instantdans ma chambre , tous en larmes
HISTORIQUES. 15
et dans une consternation inexprimable : moi seul
je me montrais tranquille, quoique je le fusse
moins quepersonne. Que cette expression de son
trouble était naïve ! et que, dans unjeune homme
qui venait de montrer tant de courage, un tel
aveu annonçait bien une âme simple, vraie et
noble !
Dans ces mouvemens si naturels à toutes les
âmes, Minari croit voir un commencement de
mouvement séditieux. Il mange, il boit, et ne
détourne pas de sa proie des yeux qui menacent
encore tous les spectateurs. Il avait craint que le
bruit des chevaux ne donnât le signal de la fuite
à celui qu'il venait arrêter ; il les avait laissés à
Membré , petit village à une lieue. Il fallut faire
cette lieue à pied, exposé comme un malfaiteur
à tous les regards. Un mouchoir attaché par un
bout à un bras de M. Suard, et par l'autre bout
à un bras de Minari, était tout-à-fait superflu
comme précaution
, et, pour l'affront, était plus
que d'être garrotté. A Membré, le curé du lieu
prête à M. Suard un cheval et des bottes ; et les
gendarmes, en plaçant son cheval au milieu de
leurs chevaux, pouvaient, sans aucun inconvénient
pour eux, lui sauver toutes les rigueurs et
toutes les ignominies de la marche. Ils jugent nécessaire
d'attacher une de ses jambes à la courroie
16 MEMOIRES
d'un de ses étriers, et le licol de son cheval au
cou du cheval d'un gendarme. C'était être lié à
deux chevaux. Arrivé de nuit à la première auberge
, on ne demande qu'une seule chambre pour
tous : l'un des gendarmes couche dans le même
lit que M. Suard, deux autres dans un lit qui
touche le sien : tout cela ne les rassure pas encore
contre une évasion absolument impossible : on lui
met aux pieds des fers qu'on attache à la colonne
du lit. L'indignation suffoque M. Suard ; il se
débatavec fureurcontretant de cruautésgratuites.
Vous avez tort, lui disait Minari ; nous serons
plus tranquilles ; nous en dormirons mieux, et
vous aussi.
Minari dispose la marche de sorte qu'on approche
de Besançon et qu'on y entre au moment
du jour où les routes, les rues, les places étaient
le plus couvertesde spectateurs : malgré les honorablestémoignagesde
sa conscience, traitécomme
le sont rarement les plus vils criminels, M. Suard
oublie presque qu'il a mérité, non tout cet opprobre
,
mais des éloges ; il n'ose ouvrir ou lever les
yeux sur ses concitoyens, dont les regards l'auraient
encouragé et consolé. Il ose espérer du
moins que, dans une ville qui jouissait naguère
d'un gouvernement libre
, où tous les Français se
croyaient encore égaux devant les lois et la jusHISTORIQUES.
17
tice
, sa prison ne sera pas pour lui une peine et
un supplice
,
mais un lieu de détention
, une
chambre, dont les geôliers auront les clefs.
Avant de le présenter au gouverneur, on le
fait descendre dans un cachot, dans un de ces
souterrains où on entrait par une trappe, où l'on
descendait, par une échelle, dans les plus profondes
ténèbres : un lieu plutôt fait pour des
bêtes féroces que pour des hommes, comme l'écrivait
M. Suard lui-même.
Il a peine à rester debout sur ses genoux
tremblans, et ses mains, à tâtons, cherchentune
muraille. Elle était humide. Déjà exercé à braver
tous les dangers, il succombe sous l'injustice d'un
pareil traitement ; il fond en larmes. Les pleurs
qu'il verse en abondance lui rendent au moins
la respiration. Il entend rouvrir sa trappe :
c'étaient ses gendarmes qui, après avoir rendu
compte de leur expédition à M. Randan
, gouverneur
de la ville, venaient fouiller et vider
les poches du prisonnier. Tout ce qui y était
fut trouvé avec une dextérité et emporté avec
une diligence merveilleuses. Ils avaient ordre
de lui apporter, à leur tour, quelque chose qui
manquait au cachot : c'était une mauvaise chaise
et un peu de paille; rien de plus. Ne pouvant
tenir sur la chaise, qui ne pouvait rester elle-
I. 2
18. MEMOIRES:,
même debout, il se jette sur la paille, et s'y
endort.
Tous ces détails sont tirés d'une ou deux lettres
de M. Suard à son père ; et, dans ces tableaux
de douleurs, qu'il est si ordinaire d'exagérer
plutôt que d'affaiblir
, ce malheureux jeune
homme ne voulut pas laisser ignorer que ,
dans
ce sommeil ou avant qu'il fermât les yeux, l'espérance
qu'il ne serait laissé qu'une seule nuit
dans cette espèce de tombeau se présenta à lui
comme une certitude. Il la crut réalisée lorsque
,
le lendemain, on le fit sortir du cachot; mais
c'était pour être interrogé par le grand-prévôt.
Une situation pénible et difficile dans la jeunesse
,
surtout, dans cet âge de la candeur et de
la conscience, ce sont ces interrogatoires où l'on
se trouve placé entre le devoir universel de dire
la vérité, et des circonstances où un aveu , même
honorable
,
si vous le faites, met en périlles jours
de vos amis et les vôtres'. Ce ne sont pas là les
lois
,
mais leurs erreurs ; et on ne leur doit pas le
mêmerespect. Le grand-prévôt interrogeait habilement ; et
si M. Suard eût répondu sincèrement , il mettait
sur les traces de son ami Colin, non la justice,
mais la vengeance.
Dans les duels, puisque les lois ont toujours été
HISTORIQUES. 19
impuissantes pour les déshonorer, un seul principe
devrait être la règle souveraine de la justice
sociale, comme il l'est de la justice naturelle :
c'est que l'agresseur, l'auteur de l'injure, vainqueur
où vaincu
, mort ou vivant, doit seul être
puni ; mort, traîné sur la claie ; meurtrier, sur
l'échafaud. Ce principe, ou plutôt ce sentiment
dominait a tel point l'âme jeune de M. Suard,
qu'aux premières questions tout ce qui était vrai
fut près de sortir étourdiment de sa bouche. Il
se contint ; il retint tout ce qui était vrai sans
mettre à la place aucun mensonge.
Le prévôt, homme d'esprit et fort questionneur,
voit qu'il a affaire à fort répondant, et
son amour-propre, piqué, le rend plus subtil et
plus pressant. C'est bientôt entre eux comme un
autre duel, ou commeun autre jeu d'escrime, dont
les coups portés et parés avec rapidité ne laissent
pas au greffier le temps d'écrire les interrogations
et les réponses. Quelque habile qu'il soit dans cet
art de l'inquisition plus que de la justice, le grandprévôt
ne tarde pas à être sûr que M. Suard ne
dira pas ce qu'il ne voulait pas dire ; et en communiquant
au duc de Randan, gouverneur de la
province, le résultat de l'interrogatoire, il lui
prédit qu'on n'aurait jamais aucune satisfaction
de ce jeune homme.
20
MÉMOIRES
Quoique cela ne soit pas assurément de son métier,
et que cela n'entre pas du tout non plus dans
les attributs ou dans les obligations de sa place,
le duc espère que, dans un interrogatoire fait
par le gouverneur de la ville et de la province ,
la terreur arrachera ce que n'a pu surprendre
l'adresse. Il ordonne qu'on amène le prisonnier
en sa présence; un jeune homme de dix-sept ans,
et plein d'honneur, est conduit une seconde fois
à travers les rues de sa ville natale, comme un
assassin. Mais cette fois la pureté et la fermeté de
sa conscience l'élèvent aisément au-dessus de la
timidité de son âge. Persuadé que le neveu du ministre,
que M. de Mézi, s'il eût tué Colin, n'aurait
reçu que des complimens sur sa valeur ; un
peu fier aussi d'avoirtriomphé des rusesprofondes
d'un grand-prévôt; encouragé,surtout, et même
honoré par l'intérêt que lui avaient témoigné,
dans la marche, les physionomies et les regards
de presque toute la ville accourue sur son passage
,
il entre dans les appartemens superbes du
duc de Randan comme s'il fût allé lui faire une
visite ; et voici, mot pour mot, le dialogue entre
le gouverneur de la province et le jeune prisonnier.
Jeune homme, vous êtes perdu, sivous n'avouez
pas sur-le-champ tout ce qu'on sait de votre afHISTORIQUES.
21
faire, et tout ce que vous voulez taire inutilement.
—Ce que je sais le mieux, monsieur le duc
,
c'est
que je suis traité avec un peu de barbarie par des
gens qui croient vous obéir ou vous plaire. Ce que
je ne sais pas du tout, c'est où estmon ami Colin.
Ce que je vous proteste enfin, monsieur le duc
,
c'est que ma conscience ne me reproche aucun
crime, et que ,
malgré sa fuite, je crois Colin
aussiinnocent que moi. — Mais je vous renverrai
dans votre cachot, chargé de fers. — Vous en
êtes le maître, monsieur le duc. Je sors d'un cachot
où je suis entré le premier, à coup sûr,
comme prévenu d'une affaire d'honneur ; et,
quant aux fers, Minari, de son autorité de gendarme
, m'en a déjà fait porter , même au lit.
A peine ces derniers mots sont entendus, on
le charge de fers aux pieds, sous les yeux même
du duc de Randan. Il tend les bras
, et dit : n'y
en a-t-il pas aussipour les mains ?
On le ramène au cachot, mais non dans le
même. Onle jette dans un trou plusinfect encore;
deux scélérats condamnés à la roue y attendaient
le bourreau.
Une fièvre ardente le saisit en y entrant, en jetant
les yeux sur ces malheureux, dont on a soin
de lui apprendre les forfaits et le jugement.L'excès
de l'indignation plus encore que de la douleur
22 MEMOIRES
porte le délire dans son âme, les convulsions sur
tous les traits de son visage. Le geôlier lui-même,
rempli d'effroi, court avertir le gouverneurqu'il
ne répond pas pour vingt-quatre heures de la
vie de ce prisonnier, et que tout fait craindre
qu'il n'expire à la fin du premier accès de la
fièvre.
De telles cruautés, si extraordinaires à côté
d'un tribunal de justice
,
si inouïes surtout dans
une affaire d'honneur, ne peuvent rester dans le
silence et dans le. secret d'un cachot; elles sont
bientôt le bruit de la ville entière. Les citoyens,
la municipalité
,
l'université
,
le parlement, les
officiers les plus distingués du régiment du Roi,
font entendre leurs plaintes ensemble
, et ces
plaintes les honorent tous ; mais il était impossible
que les citoyens, les étudians, les professeurs
et l'université, dont c'était la cause , ne se plaignissent
pas : le parlement, qui comptait la haute
police parmi ses attributs, qui se prétendaitpuissance
intermédiaire entre les droits de la nation
et le pouvoir exécutif, ne pouvait pas non plus
garder le silence : ce qui fut vraiment beau et
touchant, ce fut d'entendre, parmi toutes ces
réclamations
,
celles des officiers du régiment du
Roi, qui pleuraient encore la mort de M. de
Mézi. Cette noble jeunesse ,
également disposée
HISTORIQUES. 25
à tous les excès de la valeur et à tous les mouvemens
généreux de la nature humaine, s'indignait
qu'on crût la venger et la satisfaire par
des barbaries sans dangers pour elle. Le gouverneur
lui-même
,
effrayé
,
dans la réflexion, de ce
qu'il avait fait dans l'emportement, s'empresse
de faire transférer le prévenu dans les prisons de
ses juges naturels, du parlement'; et cette fois ,
cette prison est une chambre propre, ouverte à
l'air et à la lumière
,
où il reçoit des lettres de ses
parens et de ses amis
,
où il peut leur répondre.
Par le contraste des lieux où il avait été renfermé,
c'était une maison de santé : et la santé
de M. Suard y reprend bientôt toutes les forces
de son âge.
Quelques livres de son choix et un oiseau, un
de ces serins blancs des Canaries qui répètent les
airs qu'on leur chante ou qu'on leur joue, lui donnent
, en l'occupant, de ces rêveries qui sont à
la fois des sources d'idées et de plaisirs. Il remarque
que le chant de l'oiseau et la petite merveille
de son talent pour l'imitation, loin de distraire
ses lectures, les rendent plus attentives,
et dérobent à l'attention ses efforts et ses fatigues.
Quarante ans après, des orgues de Barbarie qui
passaientassez régulièrementdans sa rue enjouant
des airs de son goût, lui rendirent plus facile et
24 MÉMOIRES
plus agréable celui de tous ses écrits qui a eu le
succès le plus brillant.
Très-attaché par tous ces récits que je me suis
complu à lui faire répéter plus d'une fois, je demandais
un jour à M. Suard, si ce gouverneur,
si dur envers lui, était un homme naturellement
peu accessible à la pitié. Au contraire , me dit-il,
il était très-sensible ; on en avait plus d'une
preuve, dans la province ; mais je parus trop
devant lui sans aucune peur ; et il lui sembla
que je lui faisaisperdre sa place et sonpouvoir.
Je crus entendre Tacite.
Tous les adoucissemens du lieu nouveau de sa
détention remplissaient M. Suard de l'espérance
d'être bientôt rendu à sa mère, à son père
,
à un
frère bien aimé, à la ville entière, devenue
comme sa famille. Ces espérances le charmaient
et le trompaient : son sort ne devait pas être
décide à Besançon.
Quoiqu'il n'y ait pas le moindre rapport entre
l'administrationde la justice et celle de la guerre , le ministre de ce département, inconsolable de
la perte d'un neveu qui annonçait réellement tous
les talens héréditaires dans la maison des d'Argenson,
écrivait tous les courriers des lettres toujours
inexorables, et semblait vouloir qu'on inventât,
pour venger M. de Mézi, un nouveau code criHISTORIQUES.
s5
minel, ou de nouvelles poursuites judiciaires sans
code et sans lois. Le ministre ne songeait pas
qu'aucune procédure n'était nécessaire contre
Colin
,
qui avait à peu près tout avoué en fuyant,
et que ce n'étaitpas avec des procédures faites dans
la Franche-Comté qu'on pourrait découvrir et
saisir dans les innocentes vallées de la Suisse un
jeune homme d'honneur, caché sous le chaume ,
chez des hommes qui ont de la foi et des moeurs :
le ministre oubliait que M. Suard, toujours en
prison, y était enfin sous l'écrou du parlement,
et par conséquent sous la garde des lois ; qu'il ne
pouvait être même soupçonné que d'avoir servi
de témoin, et que, dans une procédurefaite dans
toutes les règles et dans toutes les formes, le cadavre
de son neveu, exhumé, et assigné, pour
ainsi dire, devant la cour du parlement, aurait
été convaincu d'une agression honteuse pour
son caractère et pour son éducation, et tellement
atroce, qu'elle aurait suffi pour créer l'usage
des duels à outrance.
Cependant, les juges même qui avaient le plus
de lumières et d'impartialitéavaient regret de ne
pouvoir donner aucune satisfaction à un ministre
aussi justement considéré
,
à une colère qui n'était
si terrible que parce qu'elle avait sa cause dans
une amitié profonde et tendre ; il existait, d'ail26
MEMOIRES
leurs, comme un commencement de preuve acquise
contre M. Suard. En jetant, comme je l'ai
dit, son épée dans les croisées ouvertes d'une
maison, il avait eu de la peine à déboucler son
ceinturon ; il en avait cassé la boucle, et mis les
morceaux dans ses poches. L'épée, le ceinturon,
les morceaux de la boucle, furent trouvés; toutes
ces parties s'ajustaient si bien
, qu'on en conclut
qu'elles appartenaient les Unes aux autres, et
toutes à M. Suard. Il avait donc porté l'épée ; il
avait donc violé la loi qui refusait le port d'arme
aux étudians. N'était-il pas naturel de penser
qu'il l'avait violée pour assister au combat où
Colin avait tué M. de Mézi ?
Fondés sur ces faits et sur ces présomptions,
les gens du Roi demandent et font ordonner que
M. Suard subira un interrogatoire par-devant
des commissaires de la chambre criminelle.
Dans les siècles et chez les peuples barbares,
tout ce qu'il y a de lumières et de sagesse passe
naturellement dans les lois, parce qu'elles sont
faites par les chefs et par les guides, généralement
un peu plus éclairés, alors, que le reste des hommes.
Ces mêmes lois, qu'on laisse trop comme
elles ont été faites dans des temps d'ignorance,
paraissent barbares dans les siècles éclairés; il est
difficile très-souvent de les abroger, il est plus
HISTORIQUES. 27
difficile encore de les exécuter. La raison, la
vertu ,
la justice
,
placées entre les lois de la nature
et les lois sociales en opposition
,
hésitent ;
et tant celles de la nature sont puissantes, Rois
,
ministres, magistrats, peuples, par un concert
tacite et magnanime, violent souvent avec gloire
les lois sociales qu'il serait plus glorieux de perfectionner.
On en va voir ici un exemple ; il peut être
un scandale pour des déclamateurs ; il doit toucher
ceux qui aiment à voir dans les hommes
puissans plus de droiture encore et plus d'humanité
que dans les codes.
Aussitôt que M. Suard est devant ses interrogateurs,
l'un des magistrats lui demande pourquoi
il a porté l'épée sans en avoir le droit; et
un autre magistrat, en se penchant vers son
oreille
,
lui souffle : Dites pour me donner des
airs : et il le dit, sans avoir eu le temps de réfléchir
s'il disait bien ou mal.
Il est trop clair que la réponse, passable s'il
n'y avait pas eu de duel, était très-mauvaise,
lorsqu'on ne parlait encore que du duel de M. de
Mézi et de sa mort. Cependant on ne lui fait
pas une seconde interrogation; on le tient convaincu,
mais seulement d'avoir porté l'épée ; on
le condamne à une année de prison.
26 MÉMOIRES
Si on l'eût laissé dans celle où il avait ses livres
et son oiseau, s'il fût resté si près de ses parens,
il aurait pu se croire acquitté ; mais bientôt, sous
les yeux de sa famille, du parlement, de la Franche-
Comté , dont cette affaire était l'entretien, le
ministre de la guerre fait enlever M. Suard des
prisons de la loi, et conduire aux prisons d'Etat
des îles Sainte-Marguerite. Et tout se tait : ni le
gouvernementne demandé compte au parlement
du jugement qu'il a rendu, ni le parlement au
ministre des ordres arbitraires qu'il a donnés.
Voilà les lois encore violées ; mais le parlement,
dans la première violation, a mérité quelques
éloges : le ministre, dans la seconde, mérite
plus d'un reproche ; et s'il 'n'en reçoit pas du
parlement, c'est que le parlement lui-même
,
pour être juste, a violé les lois; genre de justice
dont on pouvait lui faire un crime.
Cette espèce de coup d'Etat, qui frappait
M. Suard, s'il ne l'avait pas éloigné de sa famille
,
si on lui avait laissé seulement le temps et
les moyens de lui apprendre où on le transférait,
aurait été, dans ses maux, une variété qui n'eût
pas été d'abord sans quelque charme.
Plus d'une fois, en vers et en prose, on a peint
l'enchantementdes moindres plaisirs pourles malades
échappés des bords du tombeau, flottans
HISTORIQUES. 29
encore dans la convalescence, entre la maladie
et la santé. La sensibilité pour les plus petites
jouissances de la liberté est égale au moins
,
dans
les détenus, qui sortent des murailles nues et
étroites d'une prison, pour en aller chercher au
loin une autre. Ils marchent à travers les campagnes
couvertes de riches moissons, le long des
collines et des mers , couvertes de bateauxet de
hameaux, ils traversent des bourgades et des
villes retentissantes du bruit des travaux ou des
fêtes; ils parcourent, en tout sens, de vastes espaces
entre le ciel et la terre , comme ceux qui
vont et viennent, conduits seulement par leurs
plaisirs, par leurs affaires, ou parleur fantaisie.
Au milieu de tant de mouvemens, de tant
de tableaux variés de la nature, des prisonniers
se croient rendus à leur indépendance, ils en
jouissent cent fois avec délices avant que la réflexion
les avertisse de l'erreur.
M. Suard était escorté, mais non plus, comme
naguère, par Minari et ses recors. A cheval,
au milieu de ceux qui le menaient, et que rien
ne dénonçait pour des gendarmes, conversant
gaiement avec eux , on le prenait pour l'un des
compagnons d'un voyage nombreux, non pour
un prisonnier; et ce nom, lorsqu'iléchappait à des
indiscrétions, faisait de son escorte de conduite
50 MEMOIRES
une escorte d'honneur : il était un prisonnier
d'Etat. Les coupablesmêmes reçoiventde ce nom
je ne sais quelle grandeur, qui attire sur leurs
personnes l'intérêt des faits mémorables et la
considération des tableaux de l'histoire. Aussi
M. Suard ne se détournait-il point des regards
portés en foule sur lui dans toute cette route accoutumée
à voir passer des accusés innocens et
des proscrits illustres. Cette illusion charmait sa
jeunesse, et sa conscience lui permettait de s'en
laisser flatter. Dans plus d'une auberge, de jeunes
personnes qui ne pouvaient lui parler autrement,
lui disaient de leurs yeux qu'elles étaient sûres
que ses fautes étaient dé celles dont leur coeur aimerait
à être la récompense; et les regards qu'il
leur rendait faisaient croire aisément qu'elles
devinaient juste. Que de fois ces expressions furtives
et silencieuses, ces impressions si profondes,
quoique fugitives
, ont semé d'instans délicieux le
cours des longues infortunes ! Que de romans de
quelques minutes !
A l'entrée de la prison de l'île Sainte-Marguerite
, ce ciel si beau de la Provence, cette terré
parée d'une si belle ceinture de mer, ces rêves
de l'imagination, ces fictions du coeur, tout s'évanouit
, tout disparut devant M. Suard, et ne
lui laissa voir, au bruit des verroux, que quatre
HISTORIQUES. 51
murs noirs, qui ressemblaient à quatre rocs ,
et une seule lucarne, large en dedans, étroite
à l'ouverture, comme les meurtrières. La vue
de la Méditerranée, de cette mer qui se montre
sous tant d'aspects, si intéressante à contempler,
et lorsqu'elle étincelle de tout l'éclat de son soleil,
et lorsque les tempêtes la noircissent et
la bouleversent, lui était presque interdite. Il
fallait de l'adresse pour la regarder par la fente
de la meurtrière ; et l'adresse ne s'acquiert qu'avec
de l'exercice. Il ne put guère la voir d'abord
que dans une seule dimension, celle de la ligne
droite, la plus courte pour les géomètres, la
plus ennuyeuse pour tout le monde. Rien ne lui
arrivait du dehors que le fracas des orages, qui
semblaient quelquefois emporter l'île, comme
tin navire labourant sur ses ancres. Il se crut enterré
vivant ; sa prison était un tombeau.
Lorsque tout repousse l'âme au dedans d'ellemême,
on y trouve aisément plus d'un genre de
force et de consolation, si l'on peut s'entretenir,
même au loin, avec ceux qu'on aime et dont on
est aimé. Mais cette consolation fut long-temps
refusée à M. Suard ; ce qui lui rendait sa détention
affreuse
,
c'est que sa famille ignorait ce
qu'il était devenu : cette pensée, sans cesse reproduite,
était la plus amère de ses douleurs ;
32 MÉMOIRES
elle lui faisait sentir avec les siennes toutes celles
que devaient souffrir sa mère, son père et
son frère.
Ces entretiens avec soi-même, qu'on appelle
soliloques, ont bien aussi leurs consolations et
leurs charmes ; car l'homme qui pense n'est
pas. seul à la rigueur ; son âme se partage en
deux âmes : l'une interroge
,
l'autre répond. Il
y a plus d'un dialogue dans les soliloques d'une
âme profondément pénétrée de quelques sentimens
tendres. Avec du papier, des plumes
et de l'encre, ces dialogues qu'on écrit, on peut
les prolonger : sans ce secours on ne parle pas
long-temps à soi-même ; et si la tête et le coeur
s'échauffent assez pour exhaler de longs discours,
ces monologues, comme ceux des tragédies,
tourmentent l'âme sans l'éclairer et la consoler.
Tout manquait à M. Suard pour, écrire
, pour
répandre avec suite son esprit et son âme sous
ses yeux : il y renonca. Il s'était senti trop près
de cet état où l'effort de la réflexion qui ne
peut s'appuyer sur aucun signe extérieur, touche
aux tournoiemens du vertige et à tous les égaremens
de la raison. Son esprit, qu'il laissa en repos
,
échappa à ce danger ; mais sa santé fut près
d'y succomber. Il perdait toutes ses forces dans
l'âge où elles croissent ; le terme de sa vie auHISTORIQUES.
53
rait pu ne lui paraître que celui de ses souffrances;
et il n'était que trop disposé à ne pas le voir
autrement. Mais il connaissait toute la tendresse
de son père et de sa mère ; il aimait sa vie pour
eux ; il voulait l'a leur conserver. Pour entretenir
la force de ses muscles et dissiper l'horreur
de sa tristesse , il dansait seul dans cette
horrible prison ; il y faisait, contre les murs,
des assauts d'escrime sans d'autres fleurets que
ses bras. Ces exercices, d'autant plus fatigans
qu'ils étaient solitaires et de régime, lui
rendaient une nourriture un peu abondante
plus nécessaire ; et les alimens qu'on lui apportait
ne pouvaient convenir ni à la santé, ni
à la maladie. La quantité et la qualité en étaient
fixées par une avarice qui était encore une malversation.
Le gouverneur du fort touchait cinq
cents francs par an pour chaque prisonnier, et
n'en dépensait pas plus de trois cents pour aucun.
Il faisait comme ces fournisseurs qui font
fortune dans les hôpitaux.
Les pressentimens funestes naissent presque;
toujours de quelque faiblesse de l'âme, et les faiblesses
de l'âme ont souvent pour cause celle du
corps. M. Suard avait deux pressentimens qui
ne l'abandonnaient presque plus : tantôt il était
persuadé qu'on voulait le faire mourir d'inani-
I. 3
34 MÉMOIRES
tion dans ce cachot ; tantôt qu'il en sortirait, mais
à l'instant où son échafaud serait dressé. Dans
ces épuisemens de toutson courage, s'il cessait un
instant de penser à sa famille
,
il envisageait la
mort comme dans une extrême fatigue on envisage
le sommeil, et il attendait souvent l'une ou
l'autre le corps étendu sur le mauvais grabat de
sa prison
,
la tête appuyée sur l'une des murailles.
Un jour, dans cet état de demi-sommeil,
de demi-réveil, des sons doux
,
tendres
, harmonieux
,
pénètrent dans son horrible asile , et
de son oreille arrivent à son âme sans le réveiller
entièrement. C'étaient ceux d'une flûte. Ce
n'étaient que des sons, mais assez expressifspour
l'être autant que des voix et des paroles touchantes.
Comme dans un rêve, il crut entendre distinctement
qu'on lui disait : Je suis malheureux
aussi, etje suis près de vous ; vous m'entendez
; nous existons déjà l'unpour l'autre ; nous
pourrons nous voir et nous aimer. C'est lorsque
la flûte se tut qu'il se réveilla. A son réveil,
il ne trouva plus dans son cachot la sombre horreur
qu'il y avait laissée en fermant les yeux.
L'espérance y était entrée, et avec elle l'attendrissement
et le courage. D'heureux pressentimens
succédèrent aux pressentimens sinistres :
il regarda son sort déjà comme changé. Le
HISTORIQUES. 35
souvenir de ce moment, qui ressemble à un
de ces songes de l'épopée antique dans lesquels
les dieux parlent aux hommes, s'est reproduit
fréquemment à M. Suard jusque dans
ses derniers jours. Il aimait à en parler ; il en
était toujours ému. On est bien sûr, pour peu
qu'on l'ait connu , que rien de superstitieux ne
s'est jamais mêlé ni dans l'impression qu'il reçut
du fait même, ni dans l'émotion des récits qu'il
aimait à en faire. C'est parce qu'il était très-philosophe
qu'il reconnaissait à certainsmystères de
nos sensations et de nos affections une puissance
très-réelle sur nos présages de l'avenir, et à
ces présages une puissance non moins grande
sur l'avenir lui-même.
Dès ce moment, plus confiant dans sa destinée,
M. Suard attendit plus des hommes; il ne leur
avait adressé aucune prière ; il leur fait des demandes;
etdes hommes, dont les fonctions sont
inexorables, s'empressent de remplir ses voeux ;
des geôliers se chargent de remettre au gouverneur
une lettre.
Il le priait de lui prêter quelques livres, de
lui envoyer du papier, de l'encre et desplumes;
et ce gouverneur, qui le nourrissaitsi mal, traite
mieux les besoins de son esprit : il lui fait porter
sur-le-champ, avec tout ce qu'il faut pour écrire,
36 MÉMOIRES
la Bible de Don Calmet, et le grand Dictionnaire
Historique de Bayle.
On pourrait supposer quelque finesse d'esprit
et de plaisanterie dans l'envoi de ces deux livres
ensemble ; mais il est probable qu'ils formaient
le catalogue de toute la bibliothèque du gouverneur.
En les recevant, M. Suard en aurait mieux
aimé d'autres ; à peine il les eut ouverts, il les
aurait préférés à tous.
Surtout la Bible attacha fortement à sa lecture
toutes les facultés d'un prisonnier dont le
coeur était sensible et religieux
, et la tête saine et
philosophique. Si jeune encore, dans ce livre qui
le dispute à tous d'antiquité, il vit tout ce qui
y est, le tableau le plus naïvement tracé des
premières traditions du monde, et l'état fidèle
de l'entendement dans le passage des hiéroglyphes
à l'alphabet, à cette découverte des Phéniciens,
qui n'est pas, comme on l'a dit, la plus
belle créationde l'esprit humain, mais son époque
la plus importante.
M. Suard ne pouvait assez s'étonner de ce
petit peuple qui remonte à la naissance de l'univers
comme à son origine, et à l'Éternel
comme à son premier ancêtre ; qui, après
avoir vécu deux cent quinze ans autour du temple
d'Héliopolis et de ses prêtres, errant dans les
HISTORIQUES. 37
déserts, au sortir de l'Egypte, grave sur la pierre,
et sous la dictée de Dieu même, comme lois
domestiques
,
les principes de cette morale
universelle connue des peuples barbares, et
même des hordes sauvages ; qui, sur un territoire
plus fertile en sable et en rocs qu'en moissons
,
enclavé entre de petites bourgades indépendantes
et de puissantes monarchies, négocie
avec Dieu seul des alliances
, et vit, comme
on l'a dit, de miracles ; fait de ses prières et de
ses cantiques des imprécations contre tous les
cultes de la terre, et de la destruction son droit
de la guerre et des gens ; extermine tout ce qui
est faible autour de lui ; lui-même, en un instant,
de ses douze tribus en perd dix, égorgées ou dispersées
on ne sait où ; et, tour à tour sous le joug
et sous les pieds des nations les plus puissantes
et les plus savantes , enseigne à l'univers l'unité
de Dieu
,
ignorée ou mal exprimée dans les temples
et dans les écoles les plus illustres; sans
d'autres arts que ceux du pâturage
,
du labourage
et du courtage , dans des livres écrits
comme on tient les registres d'une maison, par
les seules inspirations de l'enthousiasme religieux
,
s'élève à tous les genres de talens et
de beautés ; embrasse tous les temps comme le
regard de l'Eternel, raconte l'avenir comme le
38 MÉMOIRES
passé ; déploie toutes les merveilles et toutes les
grâces du génie poétique; laisse des modèles de
tout ce qu'ont de charme les doucespastorales, de
tout ce qu'ont de sublime le désordre, et les révélations
de l'ode, de tout ce qu'exerce de puissance
sur la nature cette épopée qui ordonneaux flots de
s'ouvrir, au soleil de s'arrêter , aux morts de
sortir des tombeaux et de prendre la parole;
et qui, parmi tant de prodiges, en présente un
plus grand, peut-être , que tous les autres, dans
le silence de ses lois et de ses dogmes sur
l'immortalité de l'âme, connue et prêchée par
tant de peuples à qui Dieu ne parla jamais,
et qui ne furent jamais témoins d'une résurrection.
Ces annales des Hébreux, si propres à rendre
l'imagination hardie et la raison timide
, ne
rendirent M. Suard ni superstitieux, ni impie ;
il ne crut pas voir et entendre Dieu
, autant de
fois que les Juifs, mais le dogme de son existence
devint un sentiment profond de son âme;
et ce peuple
,
objet de tant de mépris
,
lui a toujours
paru digne de toute l'attention du philosophe
, par le rôle qu'il a joué sur la terre, et
qui n'est pas fini encore.
Quel passage de la Bible à Bayle ! Et cependant
, comme les deux lectures se rapprochent
HISTORIQUES. 39
d'elles-mêmes dans un esprit capable de les bien
faire toutes les deux !
Elle fut neuve , sans doute, elle fut heureuse
et grande cette idée de Bayle, d'ériger un dictionnaire
historique en tribunal de l'histoire ;
de ne pas faire comparaître indifféremment à ce
tribunal les noms et les faits célèbres dans les
annales du monde
,
mais, exclusivement, ceux
qui, dans tous les siècles et chez tous les peuples
, ont le plus influé sur les doctrines religieuses,
politiques, philosophiques; ceux qui ont le
mieux guidé ou le plus égaré l'esprit humain dans
les dédales ténébreux des systèmes
,
des dogmes,
des législations, des morales au-dessus ou
au-dessous de la nature. Un tel livre
,
plein de
faits et de philosophie
,
donnait à la philosophie
plus de solidité en la rendant facile et attrayante
comme l'histoire, et aux faits plus d'importance
en les transformant en sources de lumières.
Le style de Bayle ne convenaitpas à M. Suard
autant que sa dialectique ; et cela même lui en
rendait l'étude plus profitable. Il le lisait la plumé
à la main ; il substituait à des phrases prolixes
ces phrases concises qui rassemblent et retiennent
les rayons prêts à se disperser
, ces expressions
serrées qui sont, en quelque sorte, pour
la lumière des idées, ce que le foyer de cer40
MÉMOIRES
tains verres est pour la lumière du soleil. Sans
rien changer aux faits et aux raisonnemens ,
M. Suard, à l'île Sainte-Marguerite
, avait écrit
à sa manière un assez grand nombre d'articles
du Dictionnaire Historique
: il jugeait nécessaire
d'attacher aux événemens et aux tableaux
de l'histoire les plus grandes vérités morales et
sociales, parce qu'en les voyant sortir des actions
humaines
,
elles paraissent leur être plus propres
et avoir plus de droit d'en être les règles et les
souveraines. L'histoire, disait-il
,
enseigne et
prêche la sagesse avec une autre autorité et une
autre puissance que celles des fables et de l'apologue.
Il aurait voulu que l'Académie Française
proposât pour ses concours de prose de pareils
sujets d'histoire ; c'était vouloir associer les lettres
à la puissance des lois et du trône.
Ces études si différentes, entremêlées avec
tant d'agrément pour l'imagination et tant de
profit pour la raison
,
la Bible et Bayle
, apprenaient
ou rappelaient très-souvent à M. Suard
qu'autour de cette Méditerranée
,
dont une île
était sa prison
,
avaient pris leurs origines et
reçu leurs premiers grands développemens
, et
les nations, et les religions, et les lois, et les
institutions, et les sciences et les arts, qui ont le
plus dirigé, égaré, illustré ou dégradé l'espèce
HISTORIQUES. 41
humaine. Le pourtour de cette mer, qui ne peut
guère être qu'un épanchement ou une irruption
du vieux Océan, a contenu, en effet, durant un
long cours de siècles comme un genre humain
tout entier; et, dans cet espace assez petit, une
foule de peuples, ayant plus de maux et plus de
biens à se faire de plus près, imprimèrent à la
nature de l'homme des caractères de force et de
grandeur qu'elle n'a jamais eus ailleurs au même
degré.
A cette pensée, tous les objets des lectures et
des méditations de M. Suard semblaient se rapprocher
davantage de lui. Il aurait voulu embrasser
de ses regards de plus vastes portions de cette
mer plus jeune que l'Océan, puisqu'elle en est la
fille
, et qui, cependant, a vu plus de grands
peuples et plus de grands événemens sur ses bords.
Mais, comme je l'ai dit, il ne put d'abordporter
ses regards que sur quelques parties étroites et
courtes : il fallait qu'il se fit comme une espèce
d'art de se servir de sa lucarne. Il y était souvent
attiré ; les flots de la Méditerranée
,
plus inquiets
que ceux de l'Océan, parce qu'ils sont plus resserrés,
ses tempêtes plus violentes, parce qu'elles
sont moins vastes ,
l'arrachaient fréquemment à
son repos et à ses études. A force de tourner luimême
au tour de la lucarne qu'il ne pouvait faire
42 MÉMOIRES
tourner, il apprit à lamanier, comme les astronomes
une lunette ; il en étendit le champ ; il
parvint à regarder en tout sens, à voir
, à distinguer
au loin et dans toutes les dimensions.
Plus d'une fois le spectacledes vaisseaux luttant
contre les vagues en fureur, fut pour lui comme
une tragédie dont la terreur n'était pas du tout
adoucie comme sur les théâtres, par l'idée secrète
quec'était une fiction ; et, loin de trouver quelque
charme secret à cette vue, dans la sécurité de son
cachot, s'il l'avait pu, il se serait élancé sur les
tempêtes
, pour leur arracher des victimes
, pour
y trouver lui-même la mort ou la liberté.
Plus souvent encore, à ces tableaux terribles en
succédaient qui n'avaient pour lui que trop de
charmes
, et dont les charmes pouvaient lui être
trop funestes. Au bord de la Méditerranée, ce
n'est pas Naples etValence seulementqui, sur la
terre et sur les eaux , sont des lieux d'enchantement
et de délices ; ce n'est pas seulement sur
quelques golfes de prédilection de cet Océan gracieux
, c'est sur toute son étendue depuis Lemnos
et Chypre jusqu'aux monts de Pyrène, que, dans
ces beaux jours si bien définis des fêtes données
par le ciel à la terre, on croit voir errer et glisser
sur les flots le char nautique de Vénus et de ses
Grâces. Et combien les peuples aimables et heuHISTORIQUES.
43
reux, pour qui, sousun si beau climat, ces beaux
jours sont si nombreux, les embellissent encore
en offrant au ciel le spectacle du bonheur qu'ils
en reçoivent ! On dirait qu'à leur tour ils veulent
aussi lui donner des fêtes.
Qui n'a pas vu, dans le midi de la France, ces
légères felouques parées de leurs voilures et de
leurs banderoles, comme les nymphes des eaux
de leur chevelure, présentantaux combatset aux
couronnesde jeunes garçons moitié vêtus, moitié
nus, prêts à fendre les flots de leurs bras et de
leurs rames, ramant comme des Tyriens, nageant
comme des phoques ? Qui n'a pas entendu
ces bruissemens mêlés et confondus de la mer et
de la joie publique
, qu'on prendrait de loin pour
le tumulte des ruches nombreuses
,
s'enivrant de
nectar aux calices des vergers en fleur ? Que de
jeunes Provençales dont les voix amoureusesfont
retentirles airs, les vagues et les rochers de chansons
, premiers modèles de ceux de Pétrarque!
Tel est le spectacle que M. Suard, attaché à la
fente de sa meurtrière
, eut plusieursfois par mois
sous les yeux, tous les mois de la belle saison.
Quel spectacle pour un captif qui n'a pas vingt
ans !
Les désirs ne sont plus doux que les plaisirs que
parce que quelque espoir les flatte presque tou44
MÉMOIRES
jours. M. Suard sentit qu'il était perdu si quelque
profonde application de sa pensée ne le dérobait
à ces images de tant de jouissances, qui faisaient
son charme et son supplice. Ni la lecture de la
Bible
,
ni celle de Bayle, ne lui convenaientplus.
La Bible est souvent nue comme l'innocence au
berceau du monde ; Bayle aime à conter, et ses
contessouvent sont du genre de ceux de Boccace
et de La Fontaine, sans être plus voilés par l'expression.
Il n'y avait de refuge pourM. Suard ni
dans l'ancien testament, ni près d'un philosophe ;
pour écarter tant de séductions non-seulement
de ses yeux, mais de sa mémoire, dans une
prison même, il fallut à M. Suard comme une
autre prison : il renferma son imagination dans
le calcul ; il cherchait à la glacer; il l'alluma d'une
autre manière.
Le père de M. Suard, homme cloué de ce sens
droit qu'on doit à la nature, et qu'on perd trop
souvent dans les écoles
,
avait fait donner des
leçons d'arithmétique à son fils avant des leçons
de rhétorique ; et le fils
, encore enfant
,
dans ce
qu'on lui enseignaits'essayait à découvrirce qu'on
ne lui enseignait pas. Il avait trouvé de lui-même
plusieurs de ces propriétés singulières des nombres,
piquantes parce qu'elles surprennent, utiles
parce qu'elles éclairentbeaucoup tout le système
HISTORIQUES. 45
de notre numération, d'où elles sortent. M. Suard
n'était pas allé au-delà chez son père.
Dans la prison , et dans le besoin qu'il avait
d'abstractions pour sauver sa raison, et peut-être
sa vie, il alla plus loin. Sans livre aucun de mathématiques
, sans aucune idée de l'algèbreet de
sa numération, avec le seul souvenir des mots
RAPPORTS , PROPORTIONS, PROGRESSIONS ARITHMÉ-
TIQUES ET GÉOMÉTRIQUES ,
il s'enfonça dans ces
théories qui ont leurs profondeurs, et n'arrivapoint
à desténèbres. Des chiffres plus longs que les doigts,
tracés par lui sur les murs ,
frappaient de tous les
côtés ses yeux, attiraient et retenaient son attention.
Il avait tapissé son cachot de formules de son
invention, de deux espèces : les unes très-développées
, pour se rendre raison de tout; les autres
très-resserrées , pour voir tout à la fois. De jour,
de nuit, dans le sommeil même, tous les mouvemens
de son cerveau étaient des calculs. En
fermant les yeux comme en les ouvrant, il voyait
ses formules ; et en fermant les yeux avec un certain
effort, les formules lui paraissaient en feu.
Cet état approchait peut-être de ce, délire de Varignon,
transporté par la fièvre au milieu de hauts
arbres, dont les feuilles, transformées en formules
algébriques, suspenduescomme des lustres,
illuminaientla forêt et résolvaient des problèmes.
46 MÉMOIRES
Mais ce commencement d'un délire qui lui ve
nait des mathématiques n'effrayait pas M. Suard
comme le délire qui l'avait saisi à la vue et aux
chants des jeunes Provencales : il continua ; et
ses formules, qu'elles lui apparussent en feu ou
en charbon noir, continuèrent à l'éclairer. Il
aperçut et se démontra clairement toutes les analogies
des deux espèces de proportion et de progression
; il soupçonna mêmequ'on devait trouver
dans ces analogies mieux scrutées des artifices
pour rendre des calculs longs rapides, et des calculs
embarrassans faciles. A son arrivée à Paris,
il osa s'en ouvrir à l'abbéde la Caille , qu'il étonna,
et qui lui dit : vous touchiez aux logarithmes. A
peine M. Suard savait le nom de cette belle découverte,
devenue dans les nombres ce que les
leviers sont dans la mécanique.
Ce n'est point pour ajouter quelque chose à
l'opinion qu'on doit avoir de l'esprit de M. Suard
qu'on est entré dans ces détails. Dans les mathématiques
, surtout, il ne peut y avoir de gloire
que pour celui qui porte une nouvelle lumière
dans toute l'étendue de la science, et pour celui
qui en recule les bornes par des créations : mais il
peut être utile à tous les esprits de faire voir ce
qu'ils peuvent tous avec quelques jours seulement
d'ardeur et de constance pources vérités que l'inHISTORIQUES.
47
différence et la paresse jugent si inaccessibles.
Avec une forte passion et une bonne méthode,
le génie
,
qui n'est peut-être que cette réunion
,
ne serait pas toujours atteint ; il serait toujours
suivi de très-près.
Le gouverneur du fort avait envoyéà M. Suard,
avec la Bible et Bayle, la permission de recevoir
et de visiter quelquefois un prisonnier dont la
chambre était voisine.
Deux prisonniers, c'est-à-dire , deux malheureux
,
qui peuvent se voir, doivent bientôt s'aimer
, pour peu que l'un et l'autre soient capables
et dignes de ce sentiment ; et, s'il arrive qu'ils
aient quelque chose de communet de divers à la
fois dans leur esprit, dans leur goût et dansleurs
talens, leur détention deviendra pour tous les
deux une époque qui marquera beaucoup dans
l'histoire de leurs progrès et de leurs travaux. Il
n'y a point là de théâtre
,
de rivalité, de succès,
de chute ; et, de même qu'on peuty aimer beaucoup
la propreté
,
mais non pas la parure , on
doit penser et parler là pourla vérité, jamais pour
la vanité.
Que Diderot
, par exemple , renfermé à
peu près dans le même temps à Vincennes,
eût été , à l'île Sainte - Marguerite
,
le prisonnier
auquel il eût été permis de visiter M. Suard
48 MÉMOIRES
et d'en être visité : combien les analogies et les
contrastes de leur manière de sentir auraient
ajouté
, pour l'un et pour l'autre, au charme et
à l'utilité de leurs entretiens ! Ils ne se sont rencontrés
dans le monde qu'avec plaisir ; leurs conversations
dans un cachot auraient été des enchantemens
; et le fort, battu de tempêtes, se
serait plus d'une fois, métamorphosé à leurs yeux
en temple du Goût, ou en jardin d'Acadème.
Diderot même, malgré son athéisme
,
aurait pu
voir quelque prodige
, comme celui de la chaumière
de Philémon et de Baucis.
Le prisonnier qu'on laissait approcher de
M. Suard faisait bien aussi des espèces de miracles,
mais ce n'était pas avec la parole ; les siens
étaient d'un autre genre.
Il se nommait le chevalier de L*** ; son nom ,
révéré dans sa province, était honoré dans toute
la France ; et lui-même n'amérité qu'on en parle
ici que parce que, dans le mal, son intrépidité a
égalé, au moins, celle de tous les héros anciens
et modernes.
Entre sa famille et lui, la lutte était continuelle:
incessamment occupés
,
elle, à le sauver des flétrissures
et des supplices, lui, à la faire trembler
en se plaçant toujours près du tabouret ou de la
roue. Faire trembler l'antique honneur de sa
HISTORIQUES. 49
maison, était pour lui commeune gloire qui relevait
au-dessus d'elle et de toute la noblesse de
France. Depuis plusieurs années
, promené de
château-fort en château-fort, entrant dans tous
et s'échappant de tous, paraissant et disparaissant
, au château de Lourde, au château du Ha,
au château de Pierre-Ancise, il n'était mention
que du chevalier de L***, que de ses hauts faits,
devenus l'entretien et l'étude de tous les détenus
audacieux ; tous y trouvaient des modèles et des
espérances.
Il ne descendait pas seulement du haut des toits
le long des murs unis et perpendiculaires; il se
jetait comme les chats, et comme eux courait
en arrivant à terre. A Pierre-Ancise
,
il ne fut'
ni fracassé ni fracturé par les rocs anguleux
qui le reçurent dans sa descente. Les sentinelles
qui le virent tomber, debout au milieu d'elles,
ne surent si elles devaient faire feu ou se mettre
à genoux. On ne put jamais leur ôter de l'idée
que le chevalier avait fait un pacte avec le
diable.
Environné des archers qui devaient le conduire
à l'île Sainte - Marguerite
,
il leur échappe, et
grimpe sur des toits : les archers l'y poursuivent ;
il leur échappe sur une gouttière et ne s'arrête
que tout au bord. Un seul archer
,
plus hardi
I. 4
50 MEMOIRES
que tous les autres, lui court après sur ce même
bord qui touche au vide de l'air. Le chevalier le
saisit par le milieu du corps, l'enlèveen lui criant,
nous allonsfaire un beau saut ; la gouttière
,
les
poutres de la toiture s'enfoncent ; l'archer et le
chevalier, bras dessus bras dessous, sont précipités
,
mais dans un grenier ; et le chevalier de
L***, au désespoir de cet accident, qui seul
pouvait lui sauver la vie, s'écrie avec douleur
et rage : RIEN NE ME RÉUSSIT PLUS.
Nul mortel, depuis qu'il en existe , écrivait
M. Suard
, n'a moins craint ni de donner la
mort, ni de la recevoir.
Des précautions multipliées à l'infini, toutes
bien prises et jamais négligées, ne suffirent pas
pour empêcher M. de L*** de s'évader du fort
de Sainte-Marguerite. Avec un long couteau à
gaîne ,
qu'il s'était procuré ou qu'il avait caché
,
on ne sait comment, d'une de ces hauteurs qui
donnent des vertiges, il plonge de tête dans la
mer, nage long-temps invisible sous les eaux,
remonte à leur surface pour sauter dans un bateau
où il n'y avait qu'un seul pêcheur, et, le
couteau sur la gorge, l'oblige à ramer vers une
pointe de terre avancée
,
derrière laquelle il serait
caché aux vigies de la forteresse.
M. Suard n'en entendit plus parler de trèsHISTORIQUES.
51.
long-temps; mais avant, ils s'étaient vus, ils
avaient eu le temps de se connaître.
Avec une organisation physique et une âme
de cette force, on devait croire aisément que
M. de L*** avait quelque espèce de génie, le
génie du mal, au moins; en le faisant causer,
en l'interrogeant sur le principe de ses actions,
M. Suard devait croire en tirer plus d'une lumière.
On vante beaucoup l'esprit des démons;
il y en a un qui a plus que de l'esprit : le satan
de Milton est sublime. M. Suard, en effet, attendit
d'abord de ce jeune homme, qui ne pouvait
pas être né ce qu'il était devenu
,
plus d'une révélation
sur les secrets du coeur humain : car les
passions qui rendent les hommes méchans et
furieux ne sont que trop connues; mais ce qui
l'est très-peu
, ce sont certaines apologies du
crime, certains principes sur lesquels les méchans
se fondent et se rassurent intérieurement
quandils sont engagés dans une vie perverse qui
a de la suite et de la teneur. Ils ont trop besoin de
raisonner contre les remords pour que, dans les
atrocités remarquables par une sorte de grandeur,
il n'y ait pas toujours et des raisonnemens,
et des systèmes. Cela doit être vrai sur la scène
du monde que ces atrocités désolent, comme sur
les théâtres tragiques dont elles font les catas52
MEMOIRES
trophes, et où les poëtes prêtent à des monstres
des raisonnemens qui n'ont souvent que trop de
force ; mais les poètes qui ont un grand talent se
gardent bien de les imaginer tous : ils ne seraient
pas sûrs qu'il y en eût un de vrai. Ils en prennent
de tout faits, ou dans l'histoire
, ou dans ce qui
est échappé devant eux à l'insolence et au délire
des scélérats.
Ce que l'histoire
,
celle de l'antiquité, surtout,
où les vertus sont plus sincères et le crime plus
franc
, nous apprend de plus instructif à cet
égard, c'est que, parmi les scélérats qui n'ont
pas été sans gloire , plusieurs ont motivé leur vocation
au crime sur leur mépris des lois sociales
,
si inhabiles ou si impuissantesà assurer à chaque
homme tout ce qui lui est nécessaire pour ses besoins
et pour son bonheur.
Heureux les princes et les peuples dont les lois
seront un jour assez sages pour ne laisser ni excuse
ni prétexte aux méchans ! Heureux encore
ceux qui, avec l'aide du bon sens et de la bonne
conscience, s'essaieront à commencer et à accomplir
ces oeuvres de charité envers le genre
humain !
M. Suard, qui avait aisément pénétré l'âme
du chevalier L***, presque aussi ouverte que
perverse ,
tâchait de lui faire expliquer son sysHISTORIQUES.
53
tème pour le combattre. Tout plein de Bayle,
il croyait que réfuter un mauvais système, c'était
le détruire : mais le chevalier en avait su bâtir
un, en effet, et il était hors d'état et de l'exposer
et de comprendre ce qu'un lui opposerait, et de
le défendre. Il avait du génie, et n'avait aucune
intelligence d'aucune langue. Sa profession de
foi, qu'il commençait souvent et n'achevait jamais,
était un galimatias aussi épouvantable que
lui-même : on y entrevoyait je ne sais quel soulèvement
aveugle contre la plus douce et la plus
bienfaisante des autorités, la seule qui soit établie
par la nature pour l'avantage de ceux qui
obéissent, l'autorité paternelle. Les lois de la
morale, dont la beauté ravit l'entendement d'admiration
, et dont la pratique fait le charme de
la vie, lui paraissaient un despotisme tout-à-fait
arbitraire ; il ne croyait pas plus à la vertu que
les athées à la divinité.
De cet état de l'esprit du chevalier de L***,
M. Suard conclut que, même en le devinant, il
serait tout-à-fait inutile de le combattre ; il y renonça
par des raisons qui y auraient fait renoncer
même un missionnaire tel que S. Vincent de
Paul.
Il y a, dit-on, dans les cavernes et dans les
cachots, une espèce d'idiome singulier qu'on
54 MÉMOIRES
appelle ARGOT ; c'était la langue du chevalier ;
celle-là même, il n'avait jamais pu l'apprendre un
peu bien; d'une prison à l'autre, cet idiome a des
dialectes, et M. de L*** ne restait jamais assez de
temps dansla même prison pour se rendre un seul
de ces dialectesclair et familier. Il les confondait,
il les brouillait tous, ce qui brouillait aussi les
idées qu'il avait ou qu'il croyait avoir. « Quand il
» parlait, me disait M. Suard
, ses idées
,
telles
« quelles, ne le menaient jamais aux mots, au
» moins à des mots propres, et quand je lui
» parlais, les mots français ne le menaient
» jamais à mes idées. Il ne savait réellement ce
" qu'il pensait que lorsqu'il pensait, non à ce
» qu'il voulait dire, mais à ce qu'il voulait faire :
» alors il allait vite et droit de la pensée à l'ac-
» tion ; et c'est pour cela que ses actions étaient
» souvent des espèces de prodiges. »
On voit que si M. de L*** expliquait trèsmal
ses systèmes
, M. Suard expliquait trèsbien
le phénomène de ce génie sans langage.
C'était, dans les explications de ce genre, il
y a soixante ans, une sagacité très-rare, et
dont auraient besoin encore aujourd'hui des
questions plus importantes et peu éclaircies. Ce
génie de M. de L*** ne ressemble pas mal à
cet instinct des animaux, trop admiré, puisqu'ils
HISTORIQUES. 55
ne peuvent se créer une langue, mais si admirable,
puisque, parle sentiment seul de leurs besoins,
il les dirige avec tantde rapidité et d'infaillibilité
vers tous les objets propres à les remplir.
Lorsque M. de L*** eut appris que, depuis
six mois, M. Suard n'avait ni trouvé ni cherché
les moyens de recevoir de ses parens des lettres
et de l'argent, il le jugea, à son tour, un homme
sans esprit et sans talent, et il accusa les livres
de l'avoir hébété. Moi qui ne lis point, lui dit-il,
je me fais fort de vous avoir sous peu et des lettres
de votre père, et de son argent. Des deux
engagemens ,
il n'en remplit fidèlement qu'un.
M. Suard reçut des lettres, mais l'argent ne fut
reçu que par le chevalier. Un coquin vulgaire
aurait cru ne pouvoir assez cacher le vol; M. de
L*** n'en aurait joui qu'à demi, s'il n'avait fait
voir à M. Suard les écus qu'il lui dérobait. Il lui
proposa de jouer au petit palet, prit pour petits
palets les écus arrivés de l'université de Besançon,
et, en les faisant sonner avec orgueil, il
regardait finement et malignement celui qu'il
avait volé. Malgré ses livres, M. Suard devina
tout : mais que faire ? Ce qu'il fit, sans doute :
il se tut sur une indignité dont il n'eut les preuves
que long-temps après.
50 MÉMOIRES
Quoiqu'un peu d'argent lui fût très-nécessaire
,
M. Suard donna peu de regrets à celui que lui
volait le chevalier de L*** ; il en sentit très-peu
le besoin du moment qu'il eut reçu des lettres
de son père
, et qu'il put lui répondre : « Tran-
» quillisez-vous
, mon bon père
,
lui écrivait-il ;
» vos lettres, enmetirant de la cruelleincertitude
" où j'étais, ont remis du calme dans mon âme.
» Le poids de ma prison en est plus léger de
» moitié. "
A cet adoucissement, le seul nécessaire pour
son coeur , s'en joignirent bientôt d'autres, faits
aussi pour le toucher et pour le fortifier. Aprèsl'évasion
du chevalier de L***, il lui fut permis
de voir et l'aumônier du fort, ecclésiastique plein
de ces vertus évangeliques, destinées surtout à
la consolation des malheureux, et un jeune militaire
,
prisonnier aussi, officier dans le régiment
du roi, et pour cela même, plus charmé de connaître
M. Suard, plus empressé d'en obtenir
l'antitié. L'aumônier devint l'intermédiaire fidèle
et de la correspondance de M. Suard avec sa
famille, et de l'argent que le père envoyait à son
fils : pour les deux prisonniers ils ne se croyaient
plus en prison dans les momens où ils étaient
ensemble; et leurs promesses mutuelles, que le
premier qui serait libre ferait rendre la liberté
HISTORIQUES. 57
à l'autre, n'avaient besoin d'aucun serment pour
être sacrées.
Dans ce même temps encore, le gouverneur
appelait quelquefois M. Suard à sa table;
et deux jeunes personnes déjà assez grandes, leur
mère assez jeune encore, formaient, pour un
prisonnier de son âge, une société qui ne charmait
pas ses peines, mais qui les adoucissait
beaucoup. Elles arrivaient aussi à leur terme.
Le ministre de la guerre fut disgracié ; et, sous
un prince aussi peu disposé que Louis XV aux
sévérités illégales et cruelles
,
les réclamations
de la famille de M. Suard furent enfin écoutées
, et sa prison lui fut ouverte dès qu'elles furent
bien connues.
Près de sortir de son château - fort, espèce
de' cachot dans les airs et sur les flots; en s'éloignant
de ces lieux où il avait tant désiré et
tant souffert, où il.s'était rendu maître des plus
douces et des plus terribles passions par des
études qui avaient leur délire comme leurs profondeurs;
où, comme étouffé entre des verroux
et des murailles, son âme et sa pensée s'étaient
agrandies dans l'histoire des siècles et des peuples
; dans ce moment, appelé, par tant de
voeux, à son enchantement se mêlaient des impressions
qui ressemblaient à des regrets ; de
58 MÉMOIRES
ses yeux coulaient en abondance des larmes qui
n'étaient pas toutes de joie. C'était comme ces
adieux du Philoctète de Sophocle à son rocher
de Lemnos; c'était ce mystère de notre
sensibilité, qui, en nous exposant à tant de
dangers et de douleurs, ne laisse pas seulement
toujours l'espérance au fond de nos âmes, mais
prête souvent un charme secret aux dangers et
aux douleurs même. Le souvenir de ce moment
et de tant d'émotions de son coeur, en apparence
contraires, s'est souvent mêlé aux méditations
de M. Suard sur l'homme , sur la morale
et sur les beaux-arts. Il a toujours pensé que la
théorie de certains philosophes, sur ce qu'ils appellent
les sentimens mixtes, ou mêlés de plaisirs
et de peines, recèle les plus importans secrets
de la sensibilité humaine, ainsi que de tous
les arts, de tous les talens dont la puissance et
la gloire sont de nous attendrir pour nous rendre
meilleurs et plus heureux.
Nul homme de lettres n'a jamais pu être plus
exempt ou plus au-dessus que M. Suard de toute
vanité littéraire ; le moi, si sévèrement banni
des écrits de Port-Royal, le fut plus naturellement,
peut-être
,
de sa bouche et de sa plume.
M. Suard, cependant, s'était beaucoup observé
lui-même dans tout le cours de sa vie ; il avait reHISTORIQUES.
59
tenu de bonne heure cette vérité si philosophique
d'un vers de Pope : l'étude la pluspropre à l'esprithumain
, c'est l'homme ; et il savait que c'est
en lui-même que chacun de nous peut le mieux
chercher et le mieux connaître l'homme. Dans
ses entretiens avec sa femme et ses amis intimes,
il se plaisait à rappeler sa longue détention à l'île
Sainte-Marguerite
, comme l'époque à laquelle il
était redevable de tout ce qu'on pouvait le plus
estimer et aimer dans sa raison et dans son caractère
; et, sortant bientôt de lui-même, il ajoutait,
ce qu'il n'eût pas voulu peut-être écrire et imprimer
,
qu'une histoire bien faite de toutes les
prisons ne tiendrait pas beaucoup de place, mais
en tiendrait une considérable dans l'histoire de
l'esprit humain.
Cette espèce de paradoxe l'avait assez occupé
pour recueillir et pour rapprocher quelques uns
des faits qui peuvent en faire une vérité. Sans
du tout sortir de son sujet, il remontait jusqu'à
ces tempsde la fabuleuse antiquité, où l'on trouve
tant de véritable philosophie dans les fables,
jusqu'à Prométhée, cloué sur son roc pour avoir
dérobé aux dieux le feu du ciel, c'est-à-dire, la
lumière des arts, et toujours dévoré des mêmes
soucis, c'est-à-dire, des mêmes pensées : dans
la Grèce éclairée,, il s'arrêtait de préférence sur
6o MEMOIRES
Socrate refusant ses amis qui veulent ouvrir sa prison
, et, sans aucune espérance de succès
, composant
son apologie, le plus sublime et le plus
touchant des discours humains : dans la Judée ,
sur le fils de Dieu et de Marie, livré au jardin
des olives, par un de ses apôtres, aux satellites
des prêtres, et, de prison en prison, de juge
en juge, traîné à la croix, comme pour réunir
sur les cachots et les supplices, devenus sacrés
,
tous les regards du ciel et de la terre :
dans
Rome, sur Sénèque mourant, et, les quatre
veines ouvertes, dictant à ses secrétaires les lois
de la morale devenues celles des empereurs qui,
depuis Nerva, trouvèrent leur félicité
,
pendant
un siècle, dans la félicité de quarante nations
qui était leur ouvrage.
Dans l'histoire moderne il s'arrêtait sur Christophe
Colomb, découvrantun nouveau monde au
sortir d'un cachot, et remis au cachotpour l'avoir
découvert; sur Galilée, à genoux devant des cardinaux
pour avoir expliqué mieux que Copernic
les phénomènes des corps célestes ; sur Walter
Raleig écrivant, les fers aux pieds, une des histoires
universelles qui a le moins de pages et le plus de
génie ; sur Voltaire composantà la Bastille le seul
des chants de sa Henriade auquel il n'a jamais fait
ni correction, ni changement ; sur Jean-Jacques
HISTORIQUES. -6t
fuyant les sbires et les prêtres, et tenté de solliciter
lui-même une prison perpétuelle où il
pourrait penser à Dieu en oubliant les hommes :
sur Frédéric II, prisonnier de son père, condamné
au supplice de voir exécuter sous ses
yeux deux hommes chers à son coeur, et fortifiant
dans ce séjour affreux le génie qui devait
être la gloire de son trône
,
de sa nation et de
son siècle.
C'eût été là la grande histoire des prisons ;
elle eût été suivie de beaucoup d'anecdotes piquantes,
commel'histoire du siècle de LouisXIV,
des anecdotes de sa cour. On y aurait vu les entreprises
merveilleusespour briser en silence les
portes, les murs, les toits, les fondemens des
cachots, pour descendre du haut des airs le long
des ficelles et de leurs noeuds espacés comme
des échellons ; beaucoup d'ustensiles de cuisine
inventés par ceux qui vivaient d'eau et de pain
,
et des lits voluptueux, par ceux qui couchaient
sur la paille humide ; des plans pour le paiement
des dettes de l'Etat qu'on croirait rédigés par
des Colbert, et qui l'ont été par des prisonniers
pour dettes ; les préaux transformés en jardins
d'Armide par les enchantemens de l'amour ; et
sous les magnifiques ombrages de Sceaux
, mademoiselle
Delaunay, si spirituelle, si fière et si
62 MEMOIRES
tendre, regrettant la Bastille où elle n'avait guère
vu son amant que de loin
,
où elle n'en recevait
guère que des lettres : mille intrigues, enfin, qui
enrichiraient les romans de l'abbé Prevôt, et plus
d'une scène dont Molière aurait dit encore cela
est à moi.
Un résultat de ces histoires et de ces anecdotes
qui charmait M. Suard et qui a pu servir au marquis
de Chatellux
, son ami, pour ce livre de la
félicitépublique qui faisait celle de Voltaire, c'est
qu'en arrivant aux âges modernes on découvre
,
dans les prisons les plus terribles, plus d'un signe
de l'adoucissement progressifdes gouvernemens
créateurs de ces extrêmes sévérités. Christophe
Colomb, sorti de son cachot_, ose tenir toute sa
vie les fers qu'il a portés suspendus comme des
trophées aux murs de sa chambre, et on lui permet
de les enterrer avec lui comme les plus beaux
titres de son immortalité ; WalterRaleig épanche
sur l'histoire du genre humain tous les sentimens
de son âme libre et hardie ; et on le laisse écrire;
Voltaire passe de la Bastille à un dîné chez le régent,
et lui dit, monseigneur, chargez-vous si
vous voulez de ma table , mais plus, je vous
prie, de mon logement ; Jean-Jacques, après
avoir cherché et trouvé plus d'un asile dans l'Europe
,
revient à Paris comme à l'asile le plus sûr
HISTORIQUES. 63
et le plus doux, et toujours décrété, il reçoit,
dans son troisième étage de la rue desProuvaires,
les hommages d'une grande partie de la France ;
les pontifes du Dieu qui fut prisonnier et crucifié
,
du haut de ses autels, par l'éloquence la
plus sublime et la plus touchante
, ouvrent les
sourcesles plus fécondes de la charité
, et les font
couler incessamment, par les canauxles plus fidèles
,
des temples dans les prisons : les gouvernemens
même, toujours si durs, ou par légèreté, ou
par orgueil, touchés et attendris par une philosophie
aussi pathétique que les évangiles , transforment
les lieux de détention en ateliers et en
écoles, y font pénétrer de toutes parts, l'air, le
soleil, la salubrité, le travail, l'instruction et la
morale
, tout ce qu'ont de plus bienfaisant les sociétés,
les lois et les lumières.
Ainsi parlait M. Suard ; et, ce que nous remarquions
le plus, c'était la force et la douceur
de cette âme pour qui une détention si longue et
si injuste étaitl'occasion de tant de vues profondes
et piquantes, et pas d!un seul ressentiment, pas
d'une seule plainte. Marmontel, qui, pour je ne
sais quelle parodie du Cid, avait passé quarantehuit
heures à la Bastille ou à Vincennes , lui racontait
un jour son histoire avec des détails et
des accens lamentables ; et, voyantle peu d'émo64
MEMOIRES
tion qu'en recevait M. Suard, il ajoute : mais
c'est que vous nepouvezpas vousfaire une idée
de l'horreur dont on est saisi lorsqu'on entend de
gros verroux fermant sur vous des portes de
fer. — Mais si fait, lui dit plus froidement encore
M. Suard, je puis m'en faire une idée-
J'aipassé treize mois sous les gros verroux du
fort Sainte - Marguerite. — Comment ! s'écria
Marmontel, honteux et presque furieux, vous
avez été en prison treize mois, et vous me laissez
parler de maprison de deuxjours ! Ils étaient
très-liés depuis long-temps, et il ne lui en avait
jamais parlé.
Qu'en retournant de l'île de Sainte-Marguerite
à Besançon, l'âme de M. Suard était différemment
affectée que lorsque
, comme prisonnier d'Etat,
il était conduit de Besançon à l'île Sainte-Marguerite
! Alors il aurait voulu ralentir tous ses
pas, prolonger toutes les distances, ne jamais arriver.
Escorté
,
mais non enchaîné
,
prisonnier
,
mais d'Etat, il aurait assez volontiers porté ce titre
sur la route, pourvu que la prison n'eût pas
été au terme. Au retour il était libre
, ce qui valait
encore mieux que la détention la plus distinguée
; déjà heureux, il volait au bonheur bien
plus grand qu'il allait porter et trouver dans su
ville natale et danssa maisonpaternelle. Le temps,
HISTORIQUES. 65
l'espace, il aurait voulu tout raccourcir, et tout
lui paraissait d'une longueur infinie. En apercevant
de très-loin encore les pointes des clochers
de Besançon, les palpitations de son coeur sont
prêtes à l'étouffer, et il précipite pourtant sa marche.
De la distance d'une demi-lieue
,
il voit les
chemins couverts d'une foule empressée, mais
avec ordre et solennité. Il ne cloute pas que ce ne
soit une fête publique : c'en était une en effet.
Ce dont il était loin de se douter, c'est pour
lui qu'elle est célébrée , c'est au-devant de lui
que la fête vient pour le prendre au milieu d'elle
pour le porter en triomphe dans sa ville et dans
sa maison. Son frère bien-aimé, une foule de
ses jeunes amis ouvrent la marche; l'université
tout entière
,
les citoyens les plus considérés de
la province et de la capitale s'offrent ensuite ;
son père et sa mère, les chefs de famille, dont les
pas étaient moins ralentis par l'âge que par les
émotions, fermaientle cortège. On avait préparé
quelques discours : à sa vue et dans ses bras, plus
de solennité, plus de paroles; il n'y a que des cris
et des larmes. On entend seulement au milieu
des sanglots : 77 est l'honneur des auteurs de ses
jours! il est l'honneur de l'université! il l'est
de sa province ! Quelle glorieuse récompense
I. *' 5 '
66 MÉMOIRES
d'une conduite dont il avait été content, mais
dont il était loin d'être fier et glorieux ! Quel
triomphe ! et, quoique embarrassé de son éclat,
qu'il dut lui être doux d'en être honoré en présence
de sa mère et de son père ! Qu'elle se
faisait aussi honneur à elle-même cette ville qui,
à cette époque, savait déjà sentir, distinguer
et récompenser de la sorte l'élévation de l'âme
dans un jeune homme dont elle était l'unique
noblesse I
Tant de témoignages d'une si haute estime ,
d'un intérêt si tendre, garantissaient assez à
M. Suard que, comme médecin, commeavocat
_,
comme professeur de l'université_, il pourrait acquérir
aisément et honorablementdans son pays
tout ce qui lui manquait de fortuite et tout ce
qu'il en ambitionnait ; mais son choix à Besancon
était renfermé dans ces trois états
, et aucun
des trois ne pouvait lui convenir. Ses lectures
de l'île Sainte - Marguerite
_,
d'autant plus
profondes qu'elles étaient moins variées, lui
avaient fait connaître toutes les jouissances attachées
aux recherchesphilosophiques lorsqu'on y
cherche, non l'éclat et le bruit, mais des vérités
utiles aux peuples et à ceux qui les régissent ; et
son goût, l'opinion de sa famille, celle de ses
HISTORIQUES. 67
concitoyens , tout le porta à la condition des
gens de lettres , l'une des premières de la société
lorsqu'ils se consacrent à la vérité comme
les médecins à la santé. M. Suard ne tarda pas
à se rendre à Paris.
68 MEMOIRES
LIVRE II.
MÊME par des sacrifices qu'il n'aurait pas voulu
recevoir
,
la famille de M. Suard n'aurait pas pu
lui donner les moyens de vivre à Paris avec cette
indépendance sans laquelle un homme de lettres
, surtout avec une âme élevée , perd la propriété
de son temps, c'est-à-dire
,
de sa vie ; sans
laquelle il est ravalé à des travaux qui ne sont ni
de son choix, ni de ses inspirations, ni, par conséquent,
de son talent. Combien cette funeste
position en a étouffé ou dégradé !
Il est plus d'un exemple de savansqui, avant leur
trentième année
, ont publié ou conçu leurs plus
brillantes créations : mais les plus beaux ouvrages
littéraires de tous les siècles ont été publiés après
cinquante ans; et c'est une vérité d'expérience,
qu'avant quarante ,
l'homme tout entier n'existe
pas ,
qu'il ne peut par conséquent connaître et
peindre ni lui ni les autres; qu'il manquera à
ses tableaux de l'homme et de la société des
traits et des caractères toujours les derniers
vus parce qu'ils sont les plus profonds, les plus
HISTORIQUES. 69
vastes et les plus importans. A cette hauteur
de la vie, le passé et le présent se touchent
et s'éclairent dans la mémoire ; et l'avenir
,
qui
n'a que des répétitions à faire, se devine aisément.:
Jusqu'à cet âge
, pour l'homme de lettres
pauvre qui a donné quelques soupçons fondés
de génie, il faudrait, en quelque sorte, deux
miracles pareils à ceux qui, dans les déserts
d'Oreb et de Sinaï, faisaient descendre la manne
du ciel pour nourrir le peuple hébreu, et faisaient
durer quarante ans le même habit, la-même
chemise et la même sandale. Des âmes généreuses,
intermédiaires naturelles de la Providence,
en prennent la place. Il est des La Sablière
et des Hervey. Mais ce qui allait trèsbien
au génie de La Fontaine, logé, nourri,
vêtu si naïvement et si noblement par des amis
riches, n'aurait pas été également d'accord avec
le génie de Corneille et de Racine
, et aurait
été en contraste avec celui de Molière , qui
faisait très-bien ses affaires en écrivant le misanthrope
et le tartufe, qui peignaitl'avare et nourrissait
les pauvres.
Une personne distinguée , à laquelle M. Suard
était recommandé, ne tarda pas à lui procurer,
dans les bureaux de M. Peyre, riche financier,
une de ces places de surnuméraire qui sontpresque
17 MÉMOIRES
toujours des travaux sans traitement, et quelquefois
un traitement sans travail. La première condition
était incompatible avec la pauvreté de
M. Suard; la seconde ne pouvait convenir longtemps
à sa délicatesse ; et, comme le travail
promis tardait à venir, il refusa assez vite de
recevoir douze cents francs
,
quoique le don
s'appelât traitement.
Ce court intervalle sans soin du lendemain ,
il le mit à profit pour se fortifier dans la langue
anglaise : aucun Français, peut-être , ne l'a
possédée mieux, quoiqu'il ne l'ait jamais parlée
, même après trois voyages en, Angleterre.
On sait qu'une très-grande partie du vocabulaire
de cette langue est composée d'emprunts
ou de larcins faits aux vocabulaires des langues
anciennes et modernes : sa syntaxe , ses constructions
, ses idiotismes
, cependant, au milieu
de tant de vols faits à toutes les langues, la
rendent si différente de toutes celles de l'univers,
par les formes qu'elle donne à la pensée,
qu'on est tenté de prendre l'esprit anglais pour
un autre esprit humain formé à part. Par une
autre singularité qui étonne beaucoup, et qui
pourrait n'être pas très-difficile à expliquer
,
l'audace de ses idées et de ses expressions paraît
impatiente de tout frein et de toute règle, et
HISTORIQUES. 71
ses méthodes sont pleines de doutes et d'hésitations
: on les croirait d'un génie timide et tremblant.
Le goût anglais dans la passion, comme
dans la logique et dans le raisonnement, cherche,
à saisir les nuances les plus fugitives, et même.
les plus invisibles. Frappé de ces caractères, où
tout est original, M. Suard voulut approfondir
la langue anglaise, dans les analogies, et dans
les disparates de son vocabulaire , dans celles
de ses constructions et de ses idiotismes , qui font
prendre et suivre à la pensée des routes partout
ailleurs inconnues. On l'a entendu discuter avec
d'illustres écrivains anglais, avec des orateurs
célèbres de la Chambre des communes et de
la Chambre des pairs, les plus fines délicatesses
de leurs expressions nationales, les scrupules
si minutieux et si respectables de leur législation
civile et criminelle ; on a vu plus d'une fois
ces témoins si éclairés de leur propre idiome,
surpris de sa sagacité, prendre note de ses observations
sur leurs portefeuilles. M. Suard aurait
pu fournir au Dictionnaire de Jonhson d'aussi
bons articles qu'au Dictionnaire de l'Académie
Française. Il ne sera difficile de le croire que
parce qu'on oublie combien il est ordinaire que
les plus étonnantes singularités d'une langue
échappent à ceux qui la parlent dès le berceau,
72 MEMOIRES
et se rendent plus sensibles aux étrangers qui
l'étudient avec un peu de philosophie.
Au moment de cette étude de M. Suard
,
qui
à eu plus d'une heureuse influence sur son esprit
et sur son sort, paraissait à Paris une de
ces feuilles anglaises de format plus grand que
nos in-folio, et d'impressionbeaucoup plus serrée
que ce qu'on appelle aujourd'hui édition compacte.
Depuis que Voltaire et Montesquieu
avaient publié sur les Anglais, l'un ses lettres,
l'autre les deux chapitres de l'Esprit des Lois
,
on était singulièrement avide
, en France, de
tout ce qui pouvait se penser, se passer, se faire,
se dire, se rêver en Angleterre. Si un télescope
comme ceux d'Herchel et un cornet acoustique
de la même portée avaient existé à cette époque
,
ils auraient été dirigés sur l'Angleterre plus souvent
encore que sur la lune et les autres corps
célestes. L'enthousiasme était à la fois une admiration
profondémentraisonnée, et une manie.
L'énorme feuille avait donc du succès, et, pour
qu'elle en eût davantage
,
l'imprimeur-libraire
la confia à M. Suard. Personne ne pouvait lire
tout ce qui y était entassé un peu pêle-mêle , les
élections, les Chambres, les tavernes, les toasts ,
les brigands et leurs vols pacifiques, les spectacles
et les jurys, Garrick et Wilkes, les combats
HISTORIQUES. 73
à coups de poing et ceux des escadres qui couvraient
toutes les mers, etc., etc. , etc. Les
lecteurs se partageaient les articles suivant la
diversité de leurs besoins
,
de leur curiosité, de
leur caprice. M. Suard seul les lisait tous, parce
qu'il devait tous les traduire. C'était à peu près
comme s'il eût vécu la moitié du jour au milieu
de Londres. Il y gagnait assez pour vivre indépendant
à Paris
,
dans les meilleures sociétés ; et
le parallèle' de l'esprit, des usages, du ton des
deux premières capitales de l'Europe, se trouvait
tout fait, pour lui, dans ce qu'il traduisait le
matin
, et dans ce qu'il voyait le reste de la
journée.
Un pareil travail, pour être bien fait par un
Français
,
exigeait une foule d'éclaircissemens
qui ne pouvaient se trouver dans la grande
feuille anglaise. M. Suard les cherchait dans
les meilleurs écrivains anglais, historiens, poëtes,
philosophes, jurisconsultes, romanciers. Voilà
la première source de sa connaissance de l'Angleterre
,
si détaillée, si variée
, si exacte , et
qu'il porta dans le cours de sa longue vie à
une si rare perfection. On a dit d'un savant
qui a écrit sur les lois et sur les moeurs de
Lacédémone, de Craïus
, je crois, que, s'il avait
pu remonter le long des âges à la Sparte d'Agis
74 MÉMOIRES
et de Cléomènes
,
il aurait pu , en arrivant, se
promener au milieu des rues, des temples, et
des places ,sans demander le chemin à personne.
L'exagération eût été moins forte parlant de
M. Suard, descendu pour la première fois sur la
grève de Douvres.
Pour bien connaître quelqu'un dans ce qu'il
a de meilleur
,
il faut le connaître encore dans
ce qu'il a de moins bon; et sela se touche assez
souvent. Si, par exemple, M. Suard a eu quelque
atteinte d'orgueil, c'est par sa confiance imperturbable
dans les connaissances ainsi acquises sur
la Grande-Bretagne. Dans les questions sur l'Angleterre
,
il prenait toujours la parole
, et il
avait même l'air de prendre le fauteuil de président.
Voltaire et Montesquieu exceptés, nonseulement
il n'aurait de confiance cédé à personne
,
mais il n'aurait donné longuement à personne
une attention suivie et mêlée de doutes.
Cette politesse qui lui était si naturelle
, et que
lui-même devait aimer comme la grâce de son
esprit, lui devenait pénible et difficile. C'est là
qu'il fendait un cheveu en quatre, et qu'il ne
le trouvait pas encore assez fendu. L'effet le
plus ordinaire sur lui de la lecture de Delolme,
qu'il estimait beaucoup, était de diminuer cette
estime, et de lui faire reprendre un travail sur
HISTORIQUES. 75
le même sujet, commencé depuis long-temps.
S'il l'eût achevé, nous aurions deux commentaires
excellens des deux chapitres si fameux
de Montesquieu, et celui de Delolme obtiendrait
assez d'honneurs en soutenant le parallèle. J'ai
vu les matériaux de M. Suard ; ils étaient immenses
et bien ordonnés : sa Veuve ne les retrouve
pas : que sont-ils devenus ? Il est possible
que, dans nos tourmentes révolutionnaires
,
il
ait craint de jeter une étincelle de plus sur tant
de passions, et qu'il ait fait lui-même le sacrifice
du plus important de ses travaux , du plus longuement
suivi.
Heureux de trouver dans des travaux faciles
les moyens de vivre indépendant à Paris, et ceux
de s'approprier les trésors de tous les génies de
l'Angleterre
,
M. Suard se vit dans la position
la plus favorable pour observer et pour juger la
littérature française, qui, à ce moment, n'était
pas seulement celle de la France, mais de l'Europe.
On entrait dans la seconde moitié du dix-huitième
siècle : dans la première s'étaient préparés
sans bruit, et dans la seconde se développaient
déjà avec éclat, avec beaucoup de présages glorieux
et quelques-uns d'alarmans, des talens,
des principes et des systèmes qui, en bien ou
76 MÉMOIRES
en mal, devaient tout changer sur la terre.
Tous les peuples ensemble de l'antiquité pour
ouvrir et pour fermer les siècles n'avaient qu'un
demi-dieu, Janus : la seule France littéraire pour
fermer le dix-septièmesiècle et ouvrir le dix-huitième
a eu trois grands hommes, Fontenelle,
Montesquieu, Voltaire.
Le premier, dans l'ordre des temps, Fontenelle,
dans sa longue vie partagée presque par
égales moitiés entre les deux siècles, scandale de
l'un et lumière de l'autre, avait été traité par les
Racine, les Boileau et les La Bruyère, comme
les Trissotins et les Vadius par Molière ; quarante
ans après il eut dans le Temple du goût
non la première place, mais la plus brillante.
Et les épigrammes de ses plus illustres contemporains
du dix-septième siècle et l'admiration de
ses contemporains lesplus grands du dix-huitième,
s'expliquent bien peu par ces agrémens de son
style, toujours trop recherchés pour être des
grâces, et toujours trop piquans pour ne pas leur
ressembler. On ne peut expliquer cette étonnante
destinée que par les attributs éminens de son
esprit, trop étrangers à son premier siècle, et devenus,
par lui, ceux du second.
La question si les oracles du paganisme avaient
été rendus par les démons ou par les prêtres
HISTORIQUES. 77
n'offrait, par elle-même, ni assez de doutes,
ni assez d'intérêt à un philosophe pour engager
Fontenelle à la traiter ; mais Wandale, en
la traitant en érudit, y avait répandu avec
profusion les faits les plus importans de toute
l'histoire du paganisme ; et, dans cet ouvrage
d'un médecin hollandais
, Fontenelle découvre
aisément les matériaux d'une histoire de l'esprit
humain sous la double puissance d'une imagination
qui sait tout feindre, et d'une religion qui
fait tout croire.
Il s'empare de tant de textes, de tant de faits qui
n'ont plus besoin ni d'être cherchés, ni d'être vérifiés
: tout son travail est borné à l'action de son
esprit si pénétrant, si lumineux, et il écrit l'histoire
des oracles, c'est-à-dire, l'histoire des temples
dessinés par le génie du sacerdoce plus encore
que par celui de l'architecture, destinés à exercer
sur la vue, sur l'ouïe, sur l'odorat, des séductions
que la crédulité ne peut ni combattre, ni même
soupçonner dans ce qu'elle adore ; l'histoire des
prêtres qui étudient les langues , pour les rendre
non plus précises
, mais plus vagues; non pour
éviter les équivoques, mais pour les multiplier,
et s'en faire un art savant d'illusions et de mensonges;
l'histoire des peuples enivrés de superstitions
sous de tels pontifes, et sans cesse errans
78 MEMOIRES
autour des parvis et des sanctuaires pour y chercher
le dieu ou le prêtre, la statue de marbre
ou de bronze qui peut le mieux leur révéler
leurs destinées futures.
Tant d'objets créés par l'imaginationet qu'elle
idolâtre alors même qu'elle en est épouvantée,
semblaient ne pouvoir être tracés que par elle :
mais commes'il eneûtpuredouterl'entraînement,
c'est à la tête de son histoire des oracles que Fontenelle
pose le principe, qu'il nefaut donnerdans
le sublime qu'à son corps défendant, c'est l'ouvrage
qu'il a écrit avec la simplicité la plus sévère
; mais son style a beau proscrire et écarter
l'éloquence ; les faits tout nus, dans un tel sujet,
en donnent toutes les impressions, comme ces
pages de Bossuet devant lesquelles semble trembler
la nature humaine. Les émotions, dans Bossuet,
naissent de son style ; dans l'Histoire des
oracles, des lumières qu'y jette Fontenelle.
Copernic et Galilée avaient dès long-temps
expliqué les mouvemens diurnes et annuels de
notre globe et de ceux dont les clartés errent
sur nos têtes ; mais quoique cette magnifique
découverte ne pût plus être contestée par aucun
savant, presque pour tous les esprits elle était
aussi profondément cachée dans les sciences
qu'elle l'avait été dans la nature. Ce qui paraissait
HISTORIQUES. 79
impossible, surtout, c'était de rendre sensible à
tous des vérités qui commencent par révolter
tous les témoignages des sens. Fontenelle ose
l'entreprendre. Il cherche et il trouve sous nos
yeux, à nos pieds, des faits d'une ressemblance
parfaite avec ces phénomènes célestes que des
millions de demi-diamètres de la terre séparent
d'elle. Genre de traduction toute nouvelle des
faits par des faits, des faits savans par des faits
vulgaires ; et tandis que ces analogies et ces traductions
,
mieux encore que les télescopes, ouvrent
à notre courte vue l'immensité des cieux,
les cieux abaissés, pour ainsi dire, à la voix familière
de Fontenelle exécutent devant lui leurs
mouvemens et leurs lois, comme la pendule de sa
cheminée dont il touche tous les ressorts. Dès ce
moment, Fontenelle n'a plus à triompher des
sens ; il s'en aide. Il n'a plus besoin de démontrer;
il montre. Une science hérissée de calculs, transformée
en tableaux, enchante l'ignorance qui la
comprend
, étend à l'infini le champ usé des
vérités et des fictions poétiques, et agrandit la
création de nouveaux mondes.
La plus haute des sciences, ainsi descendue sur
la terre, déjà unie aux talens du goût et tous près
d'être populaire, persuade aisément à tous qu'une
Académie des Sciences est devenue aussi néces80
MEMOIRES
saire à la France que son Académie Française : elle
en avait déjà une, mais organisée sans soin, sans
conceptions, sans grandeur et sans amour. On la
réorganise sur les vues principalement de Fontenelle;
et celui de tous lesBourbonsqui aurait le plus
ressembléà HenriIV, si les goûts trop dominansde
Henri n'étaient pas devenus les vices de Philippe,
le Régent en offre la présidence, perpétuelleà celui
qui en était le vrai fondateur. On connaît la réponse
de l'auteur des Mondes, Monseigneur, ne
m'ôtez pas la douceur de vivre avec mes égaux.
C'est un sentimentélevé expriméavec délicatesse;
ce ne pouvait être de la modestie. Parmi les savans
les plus communs il n'en est pas un qui ne soit
capable d'être un assez bon président perpétuel.
Ce qui était difficile, et qui sera toujours glorieux,
c'était d'être le secrétaire de l'Académie, et, sous
cet humble nom qui ne réveille que l'idée, d'un
serviteur, de lui rendre des services assez grands
pour être les plus beaux titres de la gloire de l'Académie
et de celle de son secrétaire ; Fontenelle
ne refuse pas le secrétariat comme la présidence.
A. cette époque où, pour la première fois
, et la
France et une partie de l'Europese passionnaient
pour les sciences comme on l'avait été successivement
pour l'érudition, pour le bel esprit et pour
les talens de l'imagination,deux espècesd'hommes
HISTORIQUES. 81
très-différens devaient composer les compagnies
savantes : la même passion concentrée sur les
mêmes objets devait produire un petit nombre
de génies transcendans et un grand nombre de
savans peu lumineux ; un secrétaire devait comprendre
les premiers et faire comprendre les seconds
: de là deux tâches très-distinctes pour
Fontenelle ; les mémoires de l'Académie et les
éloges de tous les académiciens : dans les éloges
est le plus grand mérite littéraire ; dans les mémoires
est le plus grand service rendu aux
sciences.
Entre tous les savans que la passion de la
vérité, presque aussi sainte que la vertu, répandait
sur les continens et sur les mers des
deux hémisphères; qui multipliaient de toutes
parts les recherches, les observations, quelquefois
les découvertes; plusieurs, possédés par leur
science plus qu'ils ne la possédaient, ne voyaient
rien au-delà; totalement étrangers à l'art d'écrire
,
ils exprimaient très-mal ce qu'ils savaient
le mieux : Fontenelle leur prête à tous sa plume,
et avec elle cette connaissance des facultés et des
lois de l'esprit humain qui en est la plus forte et
la plus longue lumière, qui trace des lignes de
communicationd'une science à l'autre, etde toutes
ensemble avec tous les besoins des sociétés hu-
I. G
82 MEMOIRES.
maines ; cette précisionet cette clarté continuelles
qui font de l'expression d'une seule idée le germe
de cent autres; ce style qui ramène l'art de penser
à l'art de voir ; cette philosophie, enfin, qui est
pour les sciences ce qu'est pour la nature cette
âme du monde par qui seul tout se meut, tout
végète, tout vit, tout croît dans l'univers.
Les éloges des savans, avec la même philosophie,
ont d'autres beautés et toutes trop neuves
pour être toutes irréprochables; mais, malgré les
reproches faits tant de fois à quelques phrases,
ces éloges, la plupart si courts, sont un des monumens
les plus glorieux des sciences de l'Europe
et de la littérature française ; ils ont été reconnus,
par le goût même le plus sévère, comme les modèles
les plus parfaits de cette finesse trop souvent
nécessaire pour saisir les vérités profondes
et pour les exposer avec clarté. La gloire même
de Newton parut plus universelle après que
Fontenelle l'eut proclamée. En peignant le génie
des savans, il embellit, il étend leur gloire, sans
jamais faire remarquer ni même soupçonner ce
qu'il leur prête ; le ravissement de sa gloire est
de se perdre dans celle des sciences. Ces hommes
qu'il fait tant admirer, il les fait aimer encore
davantage : les singularités qui les distinguent
du monde, et dont le monde aime tant à rire,
HISTORIQUES. 85
il les rend touchantes en les faisant sortir de
l'innocence de leurs âmes et de leur vie : ce
qu'ont été, dans l'antiquité, les hommes illustres
de Plutarque, les savans de Fontenelle le sont
dans les temps modernes : ce sont les deux recueils
qui honorent le plus l'espèce humaine.
En étudiant les lois pour n'être que président
à mortier du parlement de Bordeaux, Montesquieu
se sent appelé à être le législateur des nations
: il n'a guère fait que trois ouvrages et aucun
des trois ne semble apprécié lorsqu'on a dit ce
sont trois chefs-d'oeuvre. On croit sentir, dans ces
compositions comme dans beaucoup de pages de
Tacite
,
quelque autre art que celui de penser et
d'écrire.
La première n'est annoncée par son titre de
Lettres persanes que comme un roman : et
lorsque tout persuade encore que ce n'est pas
autre chose, déjà dans les lettres du maître d'un
sérail d'Ispahan, dans celles que lui écrivent
trois ou quatre de ses femmes, dans celles de
deux ou trois eunuques noirs ou blancs, respire,
éclate un génie qui ne ressemble à aucun de
ceux du grand siècle et qui doit les surpasser
tous.
Eclairé de toutes les lumières orientales
,
le
coeur plein des vertus qui naissent d'une raison
84 MEMOIRES
perfectionnée,Usbeck qui, dans son sérail, a prévenu
l'amour par l'amour même et l'a éteint
dans ses plaisirs, au seul souvenir des femmes
dont il s'éloigne, est dévoré de toutes les flammes
de la jalousie; il ne parle que de verroux et de
poignards.
A la distance d'Ispahan à Paris ses femmes regrettent
non ses vertus, mais sa beauté ; elles
l'entretiennent, pour le rappeler, non de leur
tendresse, mais de leurs désirs. C'est par la pudeur
,
dont on aurait pu faire l'une des grâces,
que les femmes ajoutent, ailleurs, à leurs charmes;
là, c'est en se peignant en proie à tous les feux
qu'Usbeck ne peut plus satisfaire.
Leur mutilation a fait plus perdre encore aux
eunuques la bonté de l'homme que sa puissance.
Ils ne sont consolés qu'en rendant impossible
autour d'eux les jouissances dont le fer les a
rendus incapables. C'est l'ange dégradé devenu
démon; et le chef des eunuques noirs d'Usbeck
n'est pas moins sublime que le satan de Milton.
Quelles peintures ! en trois coups de pinceau,
c'est toute l'Asie.
Et quand ces Asiatiques sont dans les salons de
Paris qui ressemblent si peu aux sérails d'Ispahan ;
quel changement dans le pinceau sans qu'il ait
changé de main! quel contraste entre le tableau
HISTORIQUES. 85
de ces harems, de ces prisons de la beauté où
tout est dans le silence et dans la terreur pour les
voluptés d'un homme qui n'a plus de désirs, et
le tableau de ces cercles de la régenceoùl'hymen,
pour être plus l'amour et le bonheur, paraît nonseulement
sans chaînes, mais sans noeuds, où la
galanterie promet avec tant de grâce, à tous les
instans, ce qui n'a que quelques instans réels et
toujours fugitifs.
Molière et La Bruyère écrivant à l'époque
où les moeurs, les manières et les prétentions de
tous les états devenaient nouvelles et n'étaient pas
fixées encore, profitent avec tout leur génie de ce
moment où les vices et les ridicules s'offraient
avec une naïveté très-commode pour leurs
peintres ; le même avantage se présente à Montesquieu
: long-temps fixé sous Louis XIV, le
caractère national se décompose dans les revers
et dans la vieillesse de ce monarque ; il cherche à
se recomposer sous le régent. Les vices et les travers
ne savaient pas encore se cacher du temps
de Molière et de La Bruyère : ils ne veulent plus
se cacher du temps de Montesquieu ; leur audace
rend au peintre le même service que leur naïveté
ou leur maladresse ; et l'auteur des Lettres persanes
n'a pas toujours besoin de toute sa profondeur
; mais il a besoin, ce qui est si difficile, d'être
86 MÉMOIRES
vivement frappé de ce qu'il a tous les jours sous les
yeux. Les observateurs des phénomènes de la nature,
ont, pour interroger et même pour prévoir
les variations de l'atmosphère, des instrumens
plus sensibles que les organes de l'homme ; en se
faisant Persan pour peindre nos moeurs, Montesquieu
s'est aussi comme donné des organes
tout neufs et plus sensibles que ceux que l'habitude
de nous voir avait pu émousser : aussi,
parmi les peintres de la France au dis-huitième
siècle
,
Montesquieu est-il le seul qu'on puisse
élever avec gloire pour lui à un parallèle avec
Molière et La Bruyère : s'il fait moins rire que
le premier, s'il surprend moins que le second,
il éclaire plus que tous les deux ensemble.
Sous la régence les opinions avaient pris aisément
plus d'importance que les moeursrégnantes.
On cherchait des bases nouvelles même pour la
morale ; on en voulait une qui fût moins sévère
pour les peuples, et moins indulgente pour les
rois; et combien, dans ces recherches, les Lettres
persanes sont supérieures à tout ce qui les
ont précédées et suivies ! Montesquieu a rendu
plus d'un hommage sincère aux grandeurs personnelles
de Louis XIV ; et le portrait le plus
terrible de Louis XIV sera toujours celui qu'en
a tracé Usbeck.
HISTORIQUES. 87
Ce talent qui, sans quelques traits du caractère
français que Montesquieu mêle toujours à son
génie, ressemblerait à Tacite quand Tacite est le
plus beau
, porte les Persans de Montesquieu à
des études historiques de tous les âges et surtout
de l'antiquité ; et les comptes qu'ils s'en rendent
les uns aux autres, deviennent, dans un petit
nombre de pages, les discussions les plus profondes
et les tableaux les plus sublimes de l'histoire
universelle. Voyez cette lettre où les Tartares
sont représentés sur les plateaux les plus
élevés du nord de l'Europe et de l'Asie, comme
les pères et les fléaux, les créateurs et les destructeurs
de toutes les nations, depuis l'orient
de la Chine jusqu'à l'occident de l'Italie ; voyez
ces Lettres sur la population du globe, qui, si elle
n'est pas toujours partout décroissante, comme
Usbeck le suppose plus qu'il ne l'établit, se déplace
au moins avec certitude dans le cours des siècles,
comme l'océan qui, dans sa marche inaperçue
,
couvre et abandonne tous les continens.
De telles considérations sur l'histoire mènent
nécessairement aux plus hautes vues de la législation
. Le morceau sur les Troglodites n'est pas ,
comme le dit d'Alembert, le tableau d'un peuple
vertueux, devenusage par le malheur, c'est l'his88
MÉMOIRES
toire d'une petite tribu, que de tardives et heureuses
inspirations de la nature font sortir de la
condition desanimauxles plus bruts; qu'elles guident
par la seule lumière du sentiment aux vertus
les plus touchantes de l'égalité et de l'humanité :
oubliant ce guide céleste, latribu cherche un plus
grand, bonheur, tantôt dans l'indépendance du
sauvage ,
tantôt sous des lois et sous des maîtres ;
et toute sa félicité s'évanouitavec ses vertus. Dans
une vingtaine de faits tous naïfs et pathétiques,
c'est l'analyse la plus lumineusedu but, des principes
et des résultats inévitables de l'existence sociale.
Non, le Portique, dontd'Alemberta dit que
ce morceau était digne, ne nousen a point transmis
qui ait ainsi donné à la plus simple raison les
caractères les plus touchans et les plus religieux.
Les nations qui ont tant de cultes divers, si elles
avaient un culte social, devraient, sans doute,
graver l'histoire des Troglodites sur leurs autels
,
et la lire aux grandes solennités comme l'évangile
des vertus et de la morale sociale.
Tout ce qui porte des couronnes sur la terre
reçoit des leçons plus directes encore, plus personnelles
dans ces cinq ou six Lettres persanes,
parallèles admirables des monarchies de l'Asie
et de celles de l'Europe. A trente ans, Montesquieu
voit et faitvoir déjà, aussi distinctementqu'à
HISTORIQUES. 8g
soixante, que, dans les monarchies de l'Europe,
la puissance modérée et arrêtée par les moeurs ,
parles opinions, par les coutumestoujours citées,
par des priviléges toujours réclamés, par les corps
dépositaires des lois, souvent écoutés, trouve sa
sûreté la plus grande dans tout ce qui la divise et
la limite ; qu'en Asie, où il n'y a de devoirs que
pour les peuples, de droits que pour les princes,
l'envahissement universel, auquel on n'a laissé
pour bornes que des révoltes continuelles, réunit
sur la même tête tous les pouvoirs et tous les
dangers.
Quel cercle immense et toujours varié de peintures
,
de vues et de vérités !
Personne ne pouvait s'attendre, par le titre de
l'ouvrage, qu'à quelques couleurs locales de la
Perse et de la France ; et tous se voient transportés
au milieu de l'univers et des siècles : les esprits
les plus éloignés par le genre de leurs études, par
l'opposition de leurs goûts et de leurs états, se
rencontrent, pour la première fois
, avec enchantement,
sur le même ouvrage. Ceux qui,
dans leurs lectures
,
n'aimaient qu'à sentir, et
ceux qui n'aimaient qu'à penser, sont étonnés,
les uns de voir sortir tant de lumières du tableau
des passions
,
les autres tant de sensations nouvelles
des profondeurs des plus vastes pensées. Ce
90 MÉMOIRES
fut le succès le plus universel de notre prose,
comme le Cid l'avait été de nos vers : et c'est ce
que signalent très-bien les deux mots si connus , l'un de la nation, cela est beau comme le Cid,
l'autre de tous les imprimeurs - libraires de la
France
, faites-nous des Lettres persanes.
On a dit que celui à qui tout est possible
,
à
l'exception de ce qui est contradictoire
, que
Dieu avait réuni tous les empires dans le seul
empire romain comme pour en faire plus commodément
et plus rapidement sa Cité ! On
pourrait croire aussi que Rome devint la capitale
du monde pour que Montesquieu, dans
les causes de sa grandeur et de sa décadence
, trouvât celles des destinées humaines. A mesure
qu'on lit ce petit volume et ce grand ouvrage,
on croit entrer et s'avancer dans l'un de ces
temples consacrés par les anciens au maître des
dieux et des hommes, au destin; on croit voir
les immuables décrets de cette puissance toujours
muette, gravés sur deux ou trois colonnes éternelles;
et dans l'ouvrage de Montesquieu, aussi
fidèle représentation des causes que des événemens,
le destin n'est pas la fatalité : DE LA
RAISON, DE LA LIBERTÉ et DE LA
VERTU naissent nécessairement tous les biens;
DE LA FOLIE, DE L'ESCLAVAGE et
HISTORIQUES. 91
DES VICES naissent nécessairement tous les
maux : tout ce qui est plus fort que lui peut commander
aux actions de l'homme; rien hors de lui
ne peut entraîner sa volonté. Il s'égare, s'il est
aveuglé; s'il s'éclaire, il se guide. C'est dans luimême
que sont le temple et ces trois colonnes de
la raison, de la liberté et de la vertu où sont
gravées les conditions et les lois de ses destinées
heureuses ou malheureuses. Demandez-le aux
Romains, s'écrie Montesquieu, après qu'il a fait
sortir de toute l'histoire du plus grand peuple qui
ait paru Sur la terre la plus grande leçon qu'ait
jamais reçue le genre humain.
Corneille avait peint quelques Romains ; Montesquieu
a peint et expliqué Rome toute entière;
il l'explique et la peint avec le génie de Tite-Live
sous la république, sous l'empire, avec celui de
Tacite, et à l'irruption des barbares, de la théologie
et de la bigoterie, avec un génie qu'il n'a jamais
puni emprunter, ni prêter à personne.L'empire,
dit Montesquieu, réduit auxfaux bourgs de
Constantinople,finitcommele Rhin qui n'est plus
qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan.
Dans la décadence du sujet, l'écrivain est loin
de perdre quelque chose de sa grandeur : comme
ces fleuves du Nouveau-Monde, toujours plus
vastes, plus profonds dans tout leur cours, et qui
92 MÉMOIRES
à leurs embouchures semblent disputer d'immensité
avec l'Océan
,
le génie de Montesquieu ,
lorsqu'il quitte les Romains, s'étend sur tous les
siècles et sur tous les climats pour en expliquer
ou pour en changer les lois.
L'envieux, a dit Gravina, n'est pas libre, c'est
un esclave que le génie traîne à sa suite. Combien,
après les deux succès des Lettres persanes et de
l'ouvrage sur les Romains, une création telle que
l'Esprit des Lois ( prolem sine matre creatam),
dût exciter les fureurs de l'envie ! Si on rendait
justice à ce livre, si on en profitait surtout, on
devait en reconnaître l'auteur pour le premier
des humains. Qui pouvait y consentir ?
Dès son apparition, et pourtant sans nom d'auteur,
la ligue fut universelle ; elle n'est pas encore
entièrement dissipée.
Onle décrie par l'éloge comme par la critique :
on en loue à l'infini l'esprit pour faire entendre
qu'il a traité des lois sans science et sans génie.
On dit aux grands, il est républicain; on dit au
peuple, il est aristocrate. Pour des pays où il n'y
a aucune vraie liberté politique, il approuve quelques
priviléges, comme barrières au pouvoir absolu
d'un seul : on l'accuse de consacrer universellement
les priviléges parce qu'il est privilégié
lui-même. Il a beau dire que les priviléges de ce
HISTORIQUES. 93
genre sont comme ces grains de sable et ces brins
d'herbe sur lesquels se brise la fureur des mers ;
on feint de ne pas le comprendre.
On veut qu'il ait séparé son coeur de ces âmesrépublicaines
de l'antiquitédont nulpinceau antique
ou moderne n'a fait adorer les vertus autant que
le sien ; onveut qu'il se soit uni de coeuret d'esprit,
à ces hommes de toutes les cours dans tous les
temps, à ces modèles éternels de la bassesse, de
l'orgueil, de la cupidité et de la paresse, dont il
trace des portraits qui font plus frémir d'effroi
que les vers les plus sanglans de Juvénal.
Jamais un livre dé philosophie, avant l'Esprit
des Lois, n'avait été fondé sur tant de faits des
peuples sauvages, barbares, civilisés, anciens,
modernes ; l'univers et le genre humain, avec
tous leurs âges, comparaissent dans toutes les lignes
pour lui servir de témoignage : ce que
Bacon avait fait avec tant de succès pour les
sciences naturelles, est précisément ce que Montesquieu
a faitpour les sciences politiques ; il les a
rendues expérimentales ; et, cependant, de même
qu'on l'accuse, à la fois
,
d'être athée et d'être
déiste, on lui reproche, à la fois, de fonder ses
principes sur les faits et de plier les faits à ses principes
et on ne remarque pas ce qu'il est si facile de
remarquer, que les faits, soit lorsqu'ils ont fait le
94 MEMOIRES
malheur des peuples, soit lorsqu'ils ont fait leur
bonheur, servent également à quelquesprogrès de
l'art social, les premiers ensignalant leurs erreurs,
les seconds en démêlant toute leur sagesse.
Il faut que le seul homme qu'on pût lui égaler
ou lui préférer commence, pour Montesquieu,
la justice des siècles par un seul mot; et ce mot
est assez sublime pour resssembler beaucoup aux
grandes pensées de Montesquieu.
Depuis que ce mot a été prononcé et répété partout
où l'on pense, on a pu prévoir ou que l'Europe
irait bientôt s'ensevelir à jamais dans les
gouffres du despotisme de l'Asie, ou qu'elle ne
tarderait pas à être toute entière constituée aussi
librement et plus régulièrementque l'Angleterre.
Et dans cet esprit des lois dont les vérités sont
d'un ordre auguste, mais austère, quel charme
de style, très-souvent, plus souvent encore quelle
élévation, quel éclat! Dans ce livre des législateurs
se rencontrent les pages, je ne dis pas les
plus éloquentes, mais les plus sublimes de la langue
française. Le portrait de Cromwell, si souvent
cité et si beau, n'a pas la moitié des beautés du
portrait de Charlemagne : il semble que comme
l'Eternel, Montesquieu ait mis toute sa puissance
dans la parole.
Dans le même temps, Voltaire, dont tous les
HISTORIQUES. 95
genres de littérature et de philosophie ne pouvaient
contenir le génie, volait d'un genre à Pautre,
et portait dans tous les vérités dont l'esprit
humain a le plus besoin, et les émotions qu'il
aime le mieux à recevoir.'Tout ce qu'il touchait
s'agrandissait et s'enrichissait. La scène
tragique qui, par les sujets, semblait appartenir
à trois ou quatre nations exclusivement
,
s'ouvrait
,
dans les pièces de Voltaire
, aux
peuples des deux hémisphères
, et tous , sous
des vêtemens poétiques, étaient peints des couleurs
les plus vraies de leurs climats, de leur
histoire, de leurs fables et de leurs moeurs : pour
rendre l'action plus touchante, il la rend plus
terrible
, et pour qu'elle soit plus terrible, il la
rend plus merveilleuse : il fortifie tous les effets
les uns par les autres : avec les cris des passions
sortent de l'âme des personnages ces cris de la
nature et de la conscience qui, sous les dais, sur
les trônes et sur les autels, font pâlir les oppresseui's
et les imposteurs. En devenant plus pathétique
la tragédie est devenue encore une
école et une défense du genre humain.
Il était comme interdit au génie français d'aspirer
à la gloire de l'épopée : rien dans l'histoire
et dans les fastes des âges modernes ne paraissait
non plus assez digne de ce magnifique genre ;
96 MEMOIRES
on ne croyait trouver de sujets épiques qu'à là
naissance du monde ou de l'histoire, qu'à ces
éloignemens religieux des temps où les races des
dieux et des hommes n'étaient pas encore entièrement
séparées, et il fallait en outre chercher
encore plus d'une autre espèce de merveilleux
hors du monde réel. Voltaire, si éminemment
Français, prend pour le héros de son épopée
un prince, peu s'en faut notre contemporain;
et jamais caractère ni plus héroïque
,
ni plus
plus aimable
,
ni plus grand ne parut dans les
fables, dans les histoires, dans les épopées. Son
plus grand merveilleux
,
il ne le cherche point
hors des mondes réels ; il en trouve de plus épiques
dans les phénomènes visibles à tous, dont
Newton a découvert les lois : ce que Newton a
calculé
,
Voltaire le chante ; ses chants resplendissent
d'images et d'harmonie, comme ceux
d'Orphée et d'Homère ; et si sa fable, au lieu
de n'être que la conquête d'un trône héréditaire,
eût été une de ces ères où les destinées du genre
humain se refont et se perfectionnent au milieu
des tempêtes d'un nouveau chaos ; si le poète eût
versé
, sur ce champ sans limites, toutes les sources
de son génie si éclairé, et de son' âme si pathétique
, son épopée eût été la seule épopée des
siècles de lumières.
HISTORIQUES. 97
Doué d'un esprit si juste et d'un pinceau si vrai,
nul n'avait plus reçu de la nature la mission
d'écrire l'histoire : celle d'un héros combattant
le créateur d'un empire, le prépare, par le succès
le plus brillant, à celle du siècle où la France,
par les progrès du goût et de la raison, devint
l'exemple des nations et de la postérité ; et par
un développement naturel de ses connaissances
et de son génie, le succès plus contesté mais
plus grand du siècle de Louis XIV l'enhardit
à ce vaste tableau des moeurs et de l'esprit,
des nations qui lui aurait obtenu le titre d'historiographe
du genre humain, si le genre humain
ouvrait les yeux sur ses aventures et sur ses
destinées.
Trogue Pompée dont l'ouvrage perdu ne nous
est connu que par quelquessuperbes échantillons
conservés dans son abréviateur Justin
, n'a pu
servir de modèle à Voltaire; mais Voltaire l'a été
certainement de ces belles compositions des Robertson
et des Hume dont la philosophie vaut
bien l'éloquence antique.
Dans les romans et dans les contes en prose , histoires très-réelles des folies humaines
,
le lieu
de la scène est encore l'univers : à traversles distances
les plus grandes des climats et des siècles ,
Voltaire poursuit ces traversdes esprits, des usages
98 MÉMOIRES
et des institutions, sources de tant de ridicules et
de catastrophes ; il les rapproche et les met en
présence : et on ne sait plus dans quel coin de
la terre et des siècles est le plus grand hôpital
des fous. On en rit aux éclats; mais que ce rire
est près des larmes, et ces éclats des sanglots !
C'est l'histoire universelle en délire ; c'est ce
que Diogène était à Socrate , comme le disait si
bien Platon qui les connaissait tous les deux
mieux que nous.
Dans les six ou sept discours en vers ,
chefsd'oeuvre
de notre poésie morale, il se place entre
Boileau et Pope, et l'on voit sa tête s'élever audessus
: ses vers ont plus de grâce et de charme
que ceux de Boileau, précisément parce que sa
versification est moins savante et moins hardie;
sa philosophie paraît moins profonde et moins
neuve que celle de Pope, parce qu'elle n'est pas
comme celle de Pope un système, mais le résultat
indubitable des expériences de l'âme la plus sensible
,
recueillies par l'esprit le plus naturel dans
des vers toujours faciles, même alors qu'ils sont
très-beaux.
Il multipliait à l'infini, et jamais trop, ces
petites pièces de vers , ou en vers et en prose , qui n'étaient guère que sa correspondance, tenue
à jour, avec les princes, les philosophes, les
HISTORIQUES. gg
femmes, les jeunes poètes, et cette fois, du moins,
si improprement nommées fugitives, puisqu'elles
se gravaient dans toutes les mémoires à l'instant
où elles sortaient de sa voix ou de sa plume, puisque
ces jeux mêmes, ces grâces de son esprit et
de son imagination, respirent toute sa philosophie.
Dans cette autre foule égalementinnombrable
de préfaces, de dédicaces, d'articles de dictionnaires,
il reproduisait, sous des formes toujours
variées et à chaque fois plus persuasives, plus
pénétrantes
, ces principes de la raison, du goût
et de la morale, la plus utile de toutes les lectures
,
lorsqu'ils sont établis par le génie s'observant
lui-même dans les impressions qui le dominent
et qui le dirigent ; ces principes très-suffisans,
s'ils étaient affichés aux portiques d'un temple
du goût, à rendre ceux qui s'en pénétreraient
dignes d'être introduits au sanctuaire.
M. de Saint-Lambert a écrit de Fontenelle,
qu'il était alors à la tête de l'empire des lettres :
mais, s'il y avait alors quelque empire dans la
démocratie littéraire
,
il y en avait au moins
trois.
Secrétaire de l'Académie des sciences, dont il
avait refusé la présidenceperpétuelle, Fontenelle,
en rendant compte, des mémoires des savans,
100 MÉMOIRES
y avait fait pénétrer toute sa philosophie, par
qui seule il pouvait régner : c'était là son empire.
L'empire de Montesquieu s'élevait dans celui
des lois, dont il était l'oracle, où ses pensées
étaient déjà portées aux pieds du trône comme
les expressions des droits des peuples et les barrières
du pouvoir absolu.
En érigeant un temple au goût, Voltaire semblait
avoir élevé le sien : la vérité et la raison
commençaient à exercer par lui, en France, une
puissance adorée, qu'elles devaient à la grâce et
au charme de son style : en les faisant aimer, il
régnait avec elles.
Dans la première sensibilité de son goût déjà
formé, un jeune homme est porté à tant d'enthousiasme
et d'amour pour tous les talens qui
l'éclairent et l'enchantent, qu'il lui est impossible
d'accorder des préférences exclusives, ou même
exagérées ; il ne se fait pas une seule idole entre
trois grands hommes. M. Suard eut un culte
pour tous les trois, et n'eut d'idolâtrie pour
aucun.
Les concoursacadémiques n'avaient pas encore,
à cette époque, l'éclat qu'ils ne devaient recevoir
que des triomphes de Thomas; mais ils étaient,
soit dans les Académies de province, soit à l'AHISTORIQUES.
101
cadémie Française, la première carrière de ceux
qui étaient faits pour en parcourir de plus grandes.
M. Suard y fut couronné trois fois; et, dans
le premier essai de son talent, qui fut un succès,
il signala déjà cette disposition de toute sa vie
à unir, dans ses respects et dans ses hommages,
les autorités sociales, quand elles gouvernent
avec douceur, et le génie quand il éclaire l'autorité.
L'Académie de Toulouse avait proposé,
pour son concours d'éloquence, l'éloge de
LouisXV: M. Suard loua dans ce prince les qualités
personnelles qui l'auraient rendu cher dans
la vie privée comme sur le trône, et, dans son
règne, la splendeur que des talens du premier
ordre réfléchissaient depuis trois ou quatre lustres
sur le monarque et sur la monarchie. Le portrait
de Montesquieu, c'est-à-dire, l'analyse courter
sensible
,
éloquente
,
des Lettres persanes ,
de
l'ouvrage sur les Romains,, de l'Esprit des Lois,
fut le plus beau morceau du discours, et en fit
le triomphe.
La première couronne, en ce genre, est toujours
la plus belle ; mais combien celle-là dut
s'embellir pour M. Suard, par l'extrême sensibilité
de Montesquieu à cet hommage d'un jeune
homme sans illustration encore dans les lettres !
Elle était aussi naïve que profonde ;, il l'exprimait
102 MÉMOIRES
partout, partout il témoignait le désir de voir,
de remercier et d'embrasser le vainqueur aux
jeux floraux.
Donner de telles émotions à un homme dont
les ouvrages étaient des bienfaits pour l'humanité
,
dut être bien doux pour M. Suard
,
né trop sensible au beau pour n'avoir pas aussi
quelque ambition et quelque espérance de gloire.
Quelle couronne d'Académie pouvait valoir les
applaudissemens de Montesquieu sur ce qu'on
pouvait sentir, penser et dire de ses livres ? Qui
peut ignorer qu'un esprit supérieur est toujours
celui qui sent le mieux la vérité des éloges et
des critiques dont il est l'objet ?
A peine le voeu de MontesquieudevoirM. Suard
fut entendu, il fut rempli. M. Suard, non plus
qu'Eucrate devant Sylla, ne sentitdevantMontesquieu
le désordre où nousjette ordinairement la
présence des grands hommes. Seul ou en compagnie
avec ce génie sublime
,
il fut à son aise,
comme on l'est dans le bonheur. Il est vrai que
nul homme, à talent ou sans talent, ne fut jamais
plus simple que Montesquieu dans son ton et dans
ses manières : il l'était dans les salons de Paris
autant que dans ses domaines de la Brède, où,
parmi les pelouses, les fontaines et les forêts dessinées
à l'anglaise, il courait, du matin au soir, un
HISTORIQUES. 105
bonnet de coton blanc sur la tête, un long échalas
de vigne sur l'épaule, et où ceux qui venaient
lui présenter les hommages de l'Europe lui demandèrent
plus d'une fois, en le tutoyant comme
un vigneron
,
si c'était là le château de Montesquieu.
Quand il parlait, ce dont il n'était ni prodigue
ni avare, on était toujours sûr d'être avec
lui; c'était, tour à tour, la gaieté piquante de
Ricca
,
les vues vastes et concises d'Usbeck,
quelquefois l'énergique et poétique expression
des passions de Roxane, et même toujours cette
même énergie, lorsque sa haine contre le despotisme
allumait son imagination. Sa Défense de
l'Esprit des Lois, dit d'Alembert, était l'image
de sa conversation : sa conversation n'était pas
inférieure à ses écrits. Fénélon
,
Montesquieu et
Voltaire sont les seuls grands écrivains auxquels
on ait reconnu à ce degré le talent de la parole :
M. Suard, aussi bon juge à cet égard que d'Alembert,
en disait autant.
Cette époque de la vie de M. Suard était une
de celles dont il se retraçait le souvenir avec le
plus de charme. Lui qui savait plus de choses
par la réflexion que par la mémoire
, se rappelait
jusqu'aux propres expressions de quelques entretiens
de Montesquieu. « Allons, messieurs,
» disait-il un jour à l'abbé Raynal, à Helvétius,
104 MEMOIRES
» au docteur Roux et à M. Suard, vous êtes dans
" l'âge des grands efforts et des grands succès :
» je vous invite à être utiles aux hommes comme
» au plus grand bonheur de la vie d'un homme ;
» je n'ai jamais eu de chagrin dont une demi-
» heure de méditation n'ait adouci l'amertume.
» Je suis fini, moi ; j'ai brûlé toutes mes cartou-
» ches ; toutes mes bougies sont éteintes. Vous
» commencez, vous; marquez-vous bien le but :
» je ne l'aipas touché; je crois l'avoir vu. L'homme
» n'a pas voulu ou n'a pas pu rester dans son ins-
» tinct, où il était assez en sûreté, quoique très-
» près des animaux. En cherchant à s'élever à
» la raison, il a enfanté et consacré des erreurs
» monstrueuses ; ses vertus et ses félicités ne
» peuvent pas être plus vraies que ses idées. Les
» nations s'environnent de luxe des richesses et
» de luxe d'esprit ; et les hommes manquenttrès-
» souvent de pain et de sens commun. Pour leur
» assurer à tous le pain, le bon sens, elles vertus
» qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'unmoyen :
» il faut beaucoup éclairer les peuples et les gou-
» vernemens : c'est là l'oeuvre des philosophes ;
» c'est la vôtre. »
Long-tempsaprès cette conversation, oùMontesquieu
avait dit, toutes mes bougies sont éteintes
,
M. Suard remarquait qu'il avait ainsi parlé
HISTORIQUES. 105
au momentjuste où il écrivait ses Fragmens sur
le Goût, qui
, tout fragmens qu'ils sont restés
sous sa main expirante, sont une des plus vives
et des plus fortes lumières qui aient été portées
au milieu des arts du goût, et des principes de la
philosophie. Ainsi en jugeaient, dans le siècle
dernier, trois ou quatre de ses écrivains les plus
distingués et les plus capables de cette appréciation
hors de la portée des critiques vulgaires.
Si Voltaire eût été à Paris, le connaître eût pu
être la première ambition de M. Suard. On verra
dans la suite de ces mémoires quel hommage il
sut rendre, long-temps après, au génie universel
du dix-huitième siècle, et combien le grand
homme y fut sensible ; on verra que ce ne fut
pas entre eux ce commerce de galanteries littéraires
qui n'est jamais, comme la galanterie entre
les sexes, que l'aimable, le doux , leperpétuel
mensonge de l'adoration et de l'amour.
A ce moment, les persécutions des puissances
qui se croient menacées lorsqu'on attaque les préjugés,
le tracas des petits talens autour du grand,
les fureurs de l'envie qui croissent en plusgrande
proportion encore que le génie ou ses succès,
avaient éloigné Voltaire de la capitale ; il était
renfermé dans Cirey, plus heureux qu'accablé de
106 MEMOIRES
ses innombrablestravaux. Ceux qui l'admiraient
et qui l'aimaient disaient déjà dans Paris :
Perdu pour ses amis, il vit pour l'univers;
Nous pleurons son absence en répétant ses vers.
Les amis de Fontenelle, qui touchait à sa centième
année
,
commençaient presque à le croire
inaccessible aux ravages du temps comme aux
persécutions des ennemis de la philosophie. Toutes
ses facultés
,
excepté l'ouïe, étaient parfaitement
conservées : c'est lui qui jouissait moins de
ses amis ; mais ses amis avaient encore Fontenelle
tout entier au milieu d'eux.
M. Suard n'avait pas eu à former le voeu de
lui être présenté ; l'abbé Raynal y pensa le premier,
et s'en chargea. Raynal, comme écrivain,
n'était encore connu que par quelques articles
du Mercure, et par les histoires du Stathoudérat
et du parlement d'Angleterre, ouvrages dont
les sujets, choisis tous les deux parmi des peuples
navigateurs et commerçans, n'annonçaient que
par ce choix l'Histoirepolitique etphilosophique
de l'établissementdes Européens dans les Deux-
Indes. Echappé assez tard à la Compagnie de
Jésus, à laquelle il ressemblait si peu par ses
principes et par son caractère, il avait eu le
temps d'y prendre un goût d'ordre, de travail
HISTORIQUES. 107
régulier ,
d'influence sur les puissances de la
terre, et il faisait servir tous ces moyens à la
protection des faibles, au soulagement des pauvres
, avec un zèle qui n'était plus que philosophique,
et qu'on aurait cru encore religieux.
D'une économie qui eût été de l'avarice si elle
n'eût servi parfois à de grandes générosités, il
avait formé son trésor de privations personnelles
et de spéculations habiles sur les échanges du
globe : il ne l'ouvrit jamais pour faire l'aumône
à la paresse , il était toujours ouvert à l'industrie
active qui manquait de fonds, aux talens sans
pain, et non sans moyens de conquérir la gloire.
Les cabinets des puissances et les comptoirs
des banquiers, les journaux des marins et des
voyageurs répandus sur tous les continens et sur
tous les océans, étaientles sources où l'abbé Raynal
cherchait et trouvait les matériaux du grand ouvrage
dont le succès devait l'éleverunjour au rang
des écrivains qui ont le mieux fait connaître aux
nations, par les principes et par les calculs les
plus exacts ,
leurs droits, leurs forces, leurs richesses
, le rôle plus ou moins important qu'elles
jouent sur le globe, les bons ou les mauvais
exemples qu'elles donnent à l'espèce humaine ;
et, en attendant que son livre fût achevé et sa
gloire commencée, il était dans la capitale de la
108 MÉMOIRES
France et de la philosophie comme un grandmaître
de cérémoniesqui présentaitles talens naissans
aux talens illustres
,
les gens de lettres aux
manufacturierset aux négocians, aux fermiersgénéraux
et aux ministres. Il donnait de la noblesse
et de la dignité à cette fonction trop ordinairement
usurpée et avilie par l'intrigue, parce qu'il
y portait des vues de bien public et plus que du
désintéressement. Cet ex-jésuite aimait la fortune
, comme moyen de toutes les jouissances ;
il la considérait, comme une grande puissance
pour acquérir des lumières et pour exercer des
vertus ; il la respectait lorsqu'elle était acquise
par le travail, l'ordre et le génie. Ce philosophe
,
qui a trop mêlé de déclamations à ses
principes et à ses raisonnemens en faveur des
nègres
,
avait en horreur tout ce qui relâche les
chaînes sacrées des devoirs ; il aurait adoré le
despotisme même
,
si des despotes pouvaientavoir
la justice et l'impartialité des lois et de la
liberté.
A peine l'abbé Raynal eut vu M. Suard ,
qu'il l'aima, et toute sa vie. M. Suard lui était
devenu très-utile, et de plus d'une manière ;
d'abord, par cette grande feuille anglaise où
étaient présentés, dans tous leurs détails, les
échanges et les démêlés des colonies et de leurs
HISTORIQUES. 109
métropoles, l'histoire presque hebdomadaire de
toutes les mers et de tous les ports des deux
mondes, les arméniens des flottes, leurs stations
et leurs mouvemens : depuis, par les corrections
que portait dans le grand ouvrage de l'abbé
Raynal lé goût si sûr et si pur de M. Suard , qui
n'aurait laissé aucune tache dans ce livre de toutes
les nations, si toutes les parties lui en avaient été
également soumises.
L'abbé ne s'enthousiasmait pas seulement, il
s'engouait ; parce qu'il voyait dans M. Suard, si
jeune encore, beaucoup de genres d'esprit, d'aptitude
et de capacité, il croyait pouvoir le faire
entrer et avancer dans toutes les carrières de
l'ambition et de la gloire. Il découvrait à chaque
instant que M. Suard était loin d'être aussi ambitieux
que capable, et il l'oubliait toujours :
cela donnait lieu entre eux à des dialogues d'un
vrai comique, tout-à-fait dans le genre de cette
scène de la Métromanie entre le poète et son valet,
où le valet craint de manquer de tout, et où
le poète, sûr de trouver toujours un pourvoyeur
dans son génie, paie tout par ses triomphes d'académie
et de théâtre. Le métromane est sans
doute plus théâtral, mais M. Suard était plus intéressant;
c'était un autre qui avait de l'orgueil
pour lui, et lui n'a que trop préféré, en tout
110 MÉMOIRES
temps, un goût et un sentiment, à la fortune et
à la renommée. Il avait été présenté à Montesquieucomme
par un succès; il ne futguère moins
heureux d'être accueilli par Fontenelle, lorsqu'il
lui fut présenté par l'abbé Raynal.
C'était rarement chez lui qu'on voyait Fontenelle
; sa maison se bornait, à peu près, à sa
chambre à coucher et à son cabinet de travail.
C'étaient d'autres salons que le sien que ce sage
si aimable éclairait, pour ainsi dire et décorait
des lumières si vives de son esprit, dont il n'était
prodigue qu'avec ceux qui en étaient avides. Les
noms de madame de Montausier, de madame de
La Fayette, de madame Lambert, célèbres dans
la littérature française par les ouvrages qu'elles
ont faits ou inspirés, le sont encore par leur amitié
pour Fontenelle, qui demeurait chez elles
plus que chez lui-même; et il reçut les premiers
hommages de M. Suard chez madame Geoffrin,
femme tout-à-fait étrangère
,
non-seulement
par son ambition, mais par ses goûts, aux lettres,
aux sciences, à la philosophie, et dont le salon,
cependant, était deux fois par semaine le rendez-
vous et la réunion des hommes et des noms
étaient le plus souvent proclamés par la gloire
autour des Académies, des nations et des puissances
de l'Europe. Ces concours n'ont quelqueHISTORIQUES.
111
fois pour principe et pour but que ces concours
mêmes. Fontenelle fut d'abord le premier objet
de celui-là ; madame Geoffrin elle-même en fut ensuite
un autre. Cet attrait d'une femme ignorante
pour tant de talens illustres et de savans profonds
est une espèce de phénomène
,
mais parfaitement
expliqué dans les éloges de cette dame par
d'Alembert, Thomas et Morellet, trois éloges
plus différens par le ton que par le mérite,
supérieur dans tous les trois.
Madame Geoffrin était sans connaissances littéraires
et sans études, mais non pas sans lumières
; elle en trouvait de vives et de pures dans
ses réflexions et dans son coeur; et, jusqu'au
dernierjour de sa vie, ces deux sources devenaient
chaque jour plus fécondes. Au milieu de tous les
mouvemens ,
de toutes les agitations de la capitale
la plus tumultueuse de l'Europe, la plus
abandonnée aux engouemens et aux dénigremens
de l'esprit de parti, elle conserva toute l'originalité
de son caractère, toute la propriété, en quelque
sorte, des mouvemens de son âme : au milieu des
hommesde génie qui dirigeaientou entraînaient à
leur suite les pensées de l'Europe, elle conserva
l'indépendance et l'originalité de sa pensée. Celle
qu'un roi de l'Europe appelait sa maman et des
hommes de génie leur mère, avec tant de moyens
112 MEMOIRES
d'ostentation, même d'une sorte de gloire, n'aimait
que la simplicité. Elle faisait de sa fortune,
acquise dans la finance, le patrimoine des malheureux
dont elle épiait l'indigence cachée, des
artistes et des gens de lettres, si souventappauvris
par les talens mêmes' qui créent une partie des
capitaux des nations et du trésor des rois. C'était
son art et l'emploi de sa vie de découvrir les
besoins réels du mérite
, et de les soulager sans
les humilier. Elle écartait d'elle toutes les affaires
d'intérêt personnel pour s'occuper toute entière
de ses dons secrets et de sa bienfaisance ; et ces
affaires-là, les seules de sa compétence, elle les
traitait supérieurement. Elle en écrivait bien ;
elle en parlait avec éloquence ; elle se dispensait
alors de cette modération, la première règle de
sa conduite, et sans doute la plus pénible, parce
qu'elle avait à contenir à la fois une grande impétuosité
de raison et une grande sensibilité de
coeur.
Quoiqu'un salon qui réunit beaucoup de gens
de lettres, beaucoup d'artistes, beaucoup de savans,
beaucoup d'étrangers, soit comme une démocratie
toujours prête à devenir orageuse, on
comprend bien que celui de madame Geoffrin
n'avait aucun besoin d'être présidé, comme on
l'a prétendu, par Fontenelle. « Madame GeofHISTORIQUES.
113
» frin, a dit Thomas, était, dans le moral,
» comme cette divinité des anciens qui mainte-
» nait ou rétablissait les limites. Elle tempérait
» les opinions comme les caractères. Souvent,
» dans la chaleur des discussions, elle empêchait
» que la voix s'élevât, parce que les mouvemens
» de l'âme suivent presque toujours ceux de la
» voix
, et montent , pour ainsi dire , avec
» elle. »
C'est là justement une présidente : on dirait
que Thomas a voulu en peindre une. C'est même
mieux : quiconque préside ne petit guère que
rappeler à l'ordre ; et le désordre était prévenu
par madame Geoffrin.
Elle devait être, cependant, beaucoup aidée
par la vue seule et la présence de Fontenelle. On
doit s'agiter et s'emporter peu devant un homme
de cent ans; tout doit être contenu et recueilli.
Moins âgé de vingt ans, à quatre-vingts, l'esprit
de Fontenelle était assez jeune encore pour
avoir beaucoup d'autres moyens de rendre le
cercle le plus nombreux peu bruyant; tout s'arrêtait
et se taisait pour l'écouter et pour l'entendre.
« Il avait vu, dit Saint-Lambert, ce siècle
» brillant dont notre siècle aime à s'entretenir ;
« sa mémoire était remplie d'anecdotes intéres-
I. 8
114 MÉMOIRES
» santés, qu'il rendait plus intéressantes encore
» par la manière de les placer. Ses contes et ses
» plaisanteries faisaient penser. Les femmes, les
» hommes de la cour, les artistes, les poètes, les
» philosophes, aimaientsa conversation. »
Ovide disait de Virgile qu'il l'avait seulement
vu, vidi tantùm : Fontenelle n'avait pas seulement
vu le siècle de Louis XIV, il l'avait trèslong
- temps connu tout entier, dans ce qu'il
avait eu de plus beau. Il pouvait parler des deux
siècles comme de deux personnes de sa connaissance
; plus ils différaient, plus ce qu'il racontait
du premier devait être instructif et piquant pour
le second ; et, à la différence de tous les autres
hommes, ce n'est pas la jeunesse de Fontenelle
qui a été plus brillante et plus heureuse
, c'est sa
vieillesse. Il ne devait donc pas être louangeur
du passé, détracteur du présent, comme le vieillard
des vers d'Horace et de Boileau. Le vers
d'Horace eût été plus vrai pour Fontenelle en le
renversant.
Toutes ces singularités dans l'existence d'un
grand homme, l'absence des passions, ou l'empire
qu'il avait sur elles, rendaient tous ses récits
du siècle passé d'un intérêt prodigieux pour le
siècleoùil parlait. Quelquefois une petite circonstance
, un mot, frappait d'étonnement, et faisait
HISTORIQUES. 115
rire ou sourire. Par exemple
,
il parlait en 1755,
et il disait : J'étais chez madamede La Fayette ,
je vois entrer madame de Sévigné , M. Suard
crut presque entendre un revenant : et je l'aurais
cru bien davantage, ajoutait-il assez plaisamment,
si le conteur avait été moins vieux ; car, lorsqu'on
fait tant que de revenir de l'autre monde
, on doit
avoir le choix de sa figure entre celles de tous les
âges, et on revient plus jeune.
Son extrême surdité ne permettait plus à Fontenelle
de placer, d'interrompre et de reprendre
si à propos ses contes et ses anecdotes ; un cornet
était d'un usage difficile et, d'un faible secours
pour la conversation ; il remédiait à ces inconvéniens
d'une manière souvent très-agréable et
très-utile pour le salon de madame Geoffrin.
Parmi les anecdotes, il y en a qui ont assez
d'étendue pour être des histoires comme enclavées
dans une plus grande histoire. Il en prenait,
quelquefois une à son premier commencement,
il la suivait, jusqu'à la fin, dans la liaison la plus
parfaite des circonstances et de leurs résultats :
c'était tantôt les dragonnades et la révocation
de l'édit de Nantes ; tantôt le jansénisme et le
quiétisme ; tantôt des intrigues plus secrètes encore
autour du trône et dans les cloîtres. Si on
avait pu, comme les sténographes
;
écrire à
116 MÉMOIRES
mesure qu'il parlait, nous aurions aujourd'hui,
disait M. Suard, ces anecdotes, parties si importantes
de l'histoire
,
de la façon de deux
grands maîtres. Le pinceau de Voltaire serait
sans doute plus brillant; la philosophie de Fontenelle,
dans de tels sujets, aurait pu balancer
celle de Voltaire.
D'autres fois, lorsqu'il voyait les physionomies
très-attentives et les mouvemens des organes
de la paroletrès-animés, il demandait qu'on
dît à son cornet le sujet de la conversation',
le point où elle en était, le chapitre; c'était son
expression; et, se recueillant profondément, il
conversait avec lui-même ; il rendait compte ensuite
de l'entretien que Fontenelle venait d'avoir
avec Fontenelle ; et le salon de madame Geoffrin
pouvait comparer les vues du philosophe avec
celles de tous ceux qui venaient de prendre part à
la discussion.
Il paraît que, de longue main, Fontenelle
s'était exercé à ces dialogues avec lui-même ; il
en a beaucoup conseillé l'usage pour l'art de
penser et d'être heureux; et ses conseils sont
devenus des préceptes dans des écrits estimés
sur l'éloquence et sur la morale.
M. Suard tira très-heureusement parti d'un
goût plus dominant encore de l'esprit de FonHISTORIQUES.
117
tenelle, pour donner une idée avantageuse du
sien, dans ce salon où commençaient et s'achevaient
alors beaucoup de réputations littéraires.
Les théories sur l'entendement, qui, depuis
Bacon et Descartes, avaient pris dans les connaissances
humaines une si grande place
, et peutêtre
la première, avaient beaucoup occupé la jeunesse
de Fontenelle ; il parut long-tempsy renoncer;
mais la plus forte passion de sa vie, il l'eut
à près de cent ans, et ce fut encore pour la métaphysique
.
Elle le faisait sortir de ce style fin et
familier, auquel la nature probablement l'avait
destiné
,
mais dont il se faisait aussi comme un
principe du culte de la vérité. A cet âge, où toute
imagination est éteinte, même dans ceux qu'elle
a dominés, il peignait, par une grande image,
la puissance qu'exercerait une théorie desfacultés
de l'esprit humain, tirée à la fois et de l'organisation
humaine
, et des chefs-d'oeuvre créés déjà
par la raison
,
déjà consacrés par cet assentiment
universel qui ne s'accorde qu'à l'évidence. Elle
sera, disait-il, le grand luminaire suspendu
entre le bon sens , commun à tous les hommes, le
génie des beaux-arts et le génie des sciences ; elle
les rapprochera, elle les unira, en leurfaisant
voir comment ils sortent des mêmes sources.
Des fragmens assez considérables, et très-im118
MÉMOIRES
portans, d'un Traité de la raison humaine, ont
été trouvés dans les papiers de Fontenelle ; ils
ont été publiés par l'abbé Trublet : s'ils sont
loin de remplir tout ce que Fontenelle attendait
de la métaphysique, ils donnent à son attente
des probabilités plus grandes ; ils font une espérance
de l'esprit humain, et une des mieux
fondées. C'est dans ces fragmens qu'une main
centenaire a déposé, la première fois, les germes
de beaucoup d'idées très-lumineuses, développées
depuis par les meilleurs métaphysiciens
de l'Europe.
Fidèle à son principe
, que le plus grandfonds
des idéesdeshommesest dans leurcommerce réciproque,
c'est dansle salon demadameGeoffrinque
Fontenelle paraît avoir voulu composer ce traité
de la raison humaine. Il enparlait très-souvent, et
c'étaity travailler ; mais il n'en parlait pas devant
tout le monde. Malgré sa surdité
,
il distinguait
très-bien ceux qui
, suivant son expression,
étaientpour cetteflamme subtile de la métaphysique
, ce qu'est pour la flamme de l'espritde-
vin, le bois, que cette flamme ne brille pas.
C'est sur des questions de ce genre que son neveu
, ce fameux M. Daube, qu'une ardeur de
dispute éveillait avant l'aube, se mit un jour
à crier au cornet acoustique de son oncle : Je
HISTORIQUES. 119
dis moi — Ah ! vous dites, reprit Fontenelle;
et il détourna le cornet de son oreille.
Ne pouvant converser qu'à l'aide de ce secours
,
si peu commode pour les autres, c'est en
ces matières surtout que Fontenelle parlait de
suite
,
niais toujours en écoutant très-attentivement
les expressions des physionomies et des
regards de son auditoire de choix. Quand les
regards lui exprimaient des difficultés, des embarras
pour comprendre ou pour penser comme
lui, le cornet, suspendutoujours aux bras de son
fauteuil, ou posé sur ses genoux, il le dirigeait
de son oreille vers les physionomies agitées.
On conçoit combien devaient être nécessaires
et quelque courage d'esprit, et quelque talent
de la parole, pour aller dire ainsi à l'oreille de
Fontenelle ce que son cornet faisait retentir dans
tout le salon. Mais des idées devenues très-familières
par une étudebien faite, et souvent refaite,
donnent aux plus modestes de l'assurance pour
les exprimer, même devant une assemblée qui
les intimide; et la lecture de Bacon, de Hobbe,
de Locke, était déjà si habituelle à M. Suard,
qu'il triompha de sa modestie pour soumettre à
Fontenelle, devant tant de témoins, quelques
rapprochemens et quelques différences entre ses
vues et celles des créateurs de la métaphysique
120 MÉMOIRES
anglaise; et le salon, et Fontenelle, et M. Suard,
surtout, furent surpris et enchantés du bonheur
avec lequel il parla de ces matières en homme
qui tâchait déjà de se bien entendre lui-même.
Un des amis de M. Suard lui demandait un
jour s'il était donc bien certain que Fontenelle
conçût des progrès de la raison d'aussi magnifiques
espérances que quelques philosophes sortis
de son école. Ce que je puis faire de mieux pour
vous répondre, lui dit M. Suard, c'est de vous
rapporter un petit dialogue assez piquant entre
Fontenelle lui-même et son amie madame Geoffrin,
Madame Geoffrin, dont l'âme était très-douce
et la conduite très-circonspecte
,
était pourtant
d'un caractère si prompt et si vif, que sa raison
même, comme on l'a souvent dit, avait quelque
chose d'impétueux. Ce qu'on ne peut bien voir
que de près et lentement, elle prétendait le
voir également bien de loin et vite; et dans un
moment où elle avait réellement presque deviné ,
n'est-il pas vrai, dit-elle à Fontenelle, que j'ai
souvent raison?—Oui, lui répondit Fontenelle,
mais vous l'avez trop tôt. Un moment après, il
tire sa montre, et la regardant : Votre raison,
dit-il, est comme ma montre ; elle avance.
Voilà, ajoutait M. Suard, ce que je crois que
HISTORIQUES. 121
Fontenelle aurait dit souvent à quelques-uns de
ses disciples. S'il n'eût pas trouvé que leur raison
allât trop loin, il aurait trouvé qu'elle allait trop
vite.
Dans le temps que la nation
, peu occupée de
vues politiques, reconnaissait aux vues littéraires
une importance qu'elles auront toujours, soit
qu'on la leur accorde
,
soit qu'on la leur refuse ,
M. Suard en avait de très-remarquablessur l'influence
de Fontenelle; il les étendait bien au-delà
de ce qu'on a appelé son école. Cette opinion
de M. Suard exige qu'on s'y arrête un instant :
elle touche de tous les côtés aux Mémoires sur
sa vie et sur le dix-huitième siècle.
» L'influence de Fontenelle, en bien et en
" mal, disait M. Suard, a agi sur des hommes
» dontle génie ou le talent l'ont beaucoupéclipsé,
" sur Montesquieu
, sur Voltaire ; elle a agi sur
» ses ennemis même.
» De ses ennemis, le plus poli, le plus ingé-
» nieux, et non pas le moins acharné, c'était
» Raimond de Saint-Mard : eh bien ! qu'on lise
» les petits volumes très-spirituels de ce Saint-
» Mard ; c'est presque Fontenelle réduit à ses
» agrémens, et dépouillé de sa raison supérieure ;
» Saint-Mard ne sait rien de mieux, pour le
» surpasser, que de l'imiter ; excepté le génie, il
122 MEMOIRES
» en attrape tout, et surtout les défauts par les-
» quels il accuse Fontenelle d'avoir à jamais cor-
» rompu le goût. Madame de Riccoboni s'est
« bien gardée de calquer aussi bien le marivau-
» dage, même après avoir annoncé qu'elle allait
» écrire dans le goût de Marivaux.
" Quant à Voltaire et à Montesquieu
,
qu'on
» rapproche leur manière de considérer l'his-
» toire, d'une certaine page de l'éloge de Leib-
» nitz par Fontenelle, et leur manière de l'é-
» crire
,
du livre des Oracles.
» On verra, dans l'éloge, que les hommes de la
" trempe de Leibnitz, quand ils sont dans l'étude
« de l'histoire, en tirent de certaines réflexions
" générales , élevées au-dessus de l'histoire
» même; que, dans cet amas et confus et im-
» mense de faits, ils démêlent un ordre et des
» liaisons délicates qui n'y sont que pour eux ,
» que ce qui les intéresse le plus , ce sont les ori-
» gines des nations , de leurs langues, de leurs
» moeurs, de leurs opinions, surtout l'histoire
" de l'espèce humaine, et une succession de
» pensées qui naissent dans les peuples les unes
» après les autres , et dont l'enchaînement bien
« observépourrait donner lieu à des espèces de
» prophéties.
» Ne croit-on pas entendre l'auteur du livre
HISTORIQUES. 123
» sur les Romains, et l'auteur du tableau sur lès
» moeurs et l'esprit des nations, révélant les se-
» crets et les principes de leur génie historique ?
« On croit très-souvent les lire en lisant LES
» ORACLES, ouvragequi n'est qu'une dissertation,
» et qu'on a appelé, avec tantde raison, un livre :
» là se trouvent les premiers exemples, et d'un
» seul fait, employé à jeter une lumière toute
», nouvelle sur le corps entier de l'histoire, et
» du corps entier de l'histoire, employé à expli-
» quer un seul fait; là se trouvent également
« les premiers exemples de ce ridicule, gai, à
» la fois, et terrible, jeté sur les extravagances
» des nations et des siècles, avec le pinceau de
» la scène comique pris un instant pour le pin-
» ceau de l'histoire. C'est là très-souvent la ma-
» nière et de Montesquieu et de Voltaire ; et
» parce que ce n'est jamais celle des anciens,
» Mably a prononcé qu'elle dénaturait et dégra-
» dait l'histoire. Mais quand on ne couvre l'his—
» toire que du ridicule qu'elle a, c'est l'histoire
» qui se dégrade elle-même; et la vérité, qui
» constitue la véritable dignité de l'historien,
» lui commande de traiter l'histoire
.
comme
» elle le mérite. On rit de l'espèce humaine,
» mais on en rougit ; et ce double effet, la
« gloire de Molière, ne peut pas être la honte
24 MÉMOIRES
de Voltaire. La différence des genres ne fait
rien à cela : car les vers de Molière ont souvent
toute la majesté , même de l'histoire
ancienne.
» On a pu croire que Marivaux avait contracté,
dans le commerceassidu de Fontenelle,
l'habitude de préférer ces petits sentiers du
coeur humain, qui lui en ont fait manquer
la grande route, ces affectations de langage
auxquelles le goût qu'elles blessaient a donné
un nom tiré du sien ; mais il est plus vraisemblable
que Marivaux a dû beaucoup à Fontenelle
cette philosophie qui généralise les
peintures des caractères, des passions et du
monde, comme les vues des sciences ; c'est cette
philosophie qui, dans Marianne
,
lui ont ouvert
ces grandes routes du coeur humain, dont
il se tient si loin dans ses comédies ; c'est elle
qui, en élevant sa pensée, a rendu sa sensibilité
assez profonde et assez tendre pour le
faire atteindre à l'éloquence du coeur et des
passions ; enfin, c'est elle qui lui a fait composer
ce roman que la France doit compter
parmi ses belles productions littéraires, puisque
les Anglais, qui, dans ce genre, ont tant
de chefs-d'oeuvre, le placent parmi les chefsd'oeuvre
du genre.
HISTORIQUES. 125
» Nous n'avons pas une correspondance entre
» Fontenelle et Helvétius, comme cette cor-
» respondance entre Helvétius et Voltaire, où
» les préceptes les plus délicats et les plus
» secrets de l'art si difficile d'écrire de grands
» ouvrages de philosophie en beaux vers, sont
» tracés par l'auteur des sept discours en vers
» sur l'Homme, si beaux, si vrais et si tou-
» chans ; mais, quoique le même maître fût
» très-capable de donner d'aussi bonnes leçons
» à Helvétius sur l'art également très-difficile
» de traiter en prose claire et éloquente les ma-
» tières et les questions métaphysiques, c'est au-
» près de Fontenelle que l'auteur de l'Esprit al-
» lait prendre ces leçons dont il a mieuxprofité :
» car ce n'est pas du tout la clarté qu'on lui
» refuse ; on ne l'a même trouvé que trop
» clair. »
Ces idées de M. Suard étonneront moins,
peut-être, que son opinion sur l'abbé Trublet,
qui ne sortait pas de la société de Fontenelle, de
Montesquieu et de Marivaux.
Es-tu l'ambre ? demande le Persan Saadi à
un morceau de terre qui parfume son bain.—
Non, répond la terre; mais je me suis trouvée
souvent aux lieux où la rose verse ses parfums
les plus exquis. Cette fable de Saadi ressemble
126 MEMOIRES
assez au mot de madame Geoffrin sur l'abbe
Trublet : elle le définissait une bête frottée d'esprit.
On ne réclame guère contre une définition
quand elle est un trait ingénieux, quand ce trait
tue toutes les prétentions d'un homme qui imprime
et qui a son fauteuil à l'Académie Française.
Cependant, sur cet abbé Trublet, M. Suard
ne pensait ni comme madame Geoffrin, son
amie
,
ni comme Voltaire
,
l'un de ses oracles ; ce
qui est plus rare, il réclamait contre l'un et l'autre,
contre l'amitié bienfaisante et contre le génie en
colère ; et, ce qui est plus rare encore ,
de ces réclamations
courageuses, il faisait sortir des principes
très-lumineux et très-importans pour cette
critique littéraire que les esprits un peu éclairés
aiment tant en France. Il disait à madame Geoffrin
:
" Sans esprit à soi
,
madame
,
fût-on plus
» frotté encore de tout l'esprit de Fontenelle, on
» ne s'élèverait pas même jusqu'à la médiocrité.
» Je crois bien que votre abbé n'est pas allébeau-
» coup au-delà ; mais je crois pourtant qu'il a
» franchi cette borne, qui est celle de presque
» tout le monde. Voici ce qui me le fait penser.
» Il y a trois choses qui, à ce qu'il me sem-
» blé, ne peuventjamais appartenir à un homme
HISTORIQUES. 127
irrémédiablementmédiocre : la première, un
style toujours correct, toujours assez près de
l'élégance
, et quelquefois heureusement détourné
des expressions et des tournures vulgaires
: or, tout ce qu'a imprimé l'abbé Trublet
est toujours pur et net ; il lui arrive même
de trouver desmots ou des associations de mots
qui n'étaient pas dans la langue, et qu'elle fera
bien de lui prendre. La seconde
, ce sont des
vues sur les opinions et sur les moeurs dominantes
du monde, sur l'esprit du jour, qui
démêlent plus distinctement qu'on ne l'a fait
encore ce qui s'y trouve de faux et de dangereux
; et je crois qu'il me serait facile
d'extraire
, pour votre usage et pour le mien,
des observations et des maximes de l'abbé Trublet,
un recueil, petit à la vérité
, qu'on jugerait
formé, non de l'esprit de l'abbé Trublet,
mais de celui de La Rochefoucault ou de celui
de La Bruyère. La troisième, c'est un nouvel
examen de quelqu'un de ces écrivains qui,
après avoir eu une grande vogue, l'ont, dès
long-temps, tout-à-fait perdue, et un jugement
qui le fait remonter à ce rang d'où il
était déchu : tels sont l'examen et le jugement
de l'abbé Trublet sur Balzac ; l'abbé a
très-bien prouvé, car il a très-bien fait sentir
128 MEMOIRES
» à tous les esprits que Balzac a le premier créé
» l'énergie et la noblesse de notre prose, comme
» Corneille, l'énergie et la noblesse de nos vers.
" C'est comme un trône restauré; et il n'y a
" que le goût qui puisse ainsi réhabiliter le
» génie. »
A ce sujet, M. Suard se plaignait de son ami
Saint-Lambert, qui, en succédant à Trublet dans
l'Académie, avait glissé rapidement sur son prédécesseur,
comme s'il eût craint, en appuyant,
de rencontrer la définition de madame Geoffrin.
Madame Geoffrin
,
qui se piquait presque
d'ignorance, aimait pourtant ces discussions,
parce que le goût est un don de la nature plus
qu'une acquisition de l'étude. Après avoir écouté
M. Suard, elle eût été affligée que son mot sur
Trublet, qui avait fait fortune, courût comme
un jugement et non comme une plaisanterie;
mais ce n'est pas ce mot d'une amie qui a perdu
l'archidiacre et sa mémoire, c'est la vengeance
d'un homme de génie.
Il s'est conservé dans toutes les traditions du
temps, il ne s'effacera jamais
,
l'effet prodigieux
du Pauvre Diable, de cet ouvrage qui réunit tant
de genres de beautés, et qu'on appelle une satire
parce qu'elle en est une , en effet, d'autant
plus terrible, que, d'un bout à l'autre, dans l'éHISTORIQUES.
129
tendue de plus de quatre cents vers, elle est charmante
d'esprit et de gaieté, éclatante d'images
et d'harmonie, passionnée de toutes les passions
d'un dialogue de théâtre, et, depuis le premier
vers jusqu'au dernier, emportée par tous les mouvemens
de la poésie et de l'éloquence, à travers
mille peinturesdivertissantesdes grandeurs et des
sottises humaines, comme un chant de ces poèmes
à verve épique et comique , où les héros et même
les dieux servent à faire rire aux éclats les mortels-
C'est Candide en vers, et c'est bien mieux encore.
En entrant à Paris
, le Pauvre Diable entra,
pour ainsi dire
,
dans la mémoire de tous les gens
de goût. Dès le lendemain, tout le monde le
savait par coeur. Le lendemain même, M. Suard
rencontre l'abbé Trublet sous les guichets du
Carrousel : ce bon diable avait aussi retenu la pièce
tout entière ; et ce qu'il savait le mieux, c'était
les vers sur lui, si sanglans et si gais. Il ne les récitait
pas seulement, il les commentait. Observez
bien, disait-il à M. Suard, qu'un homme de peu
de goût et de peu de talent aurait pu faire le
vers composé d'un même mot répété trois fois :
Il compilait, compilait, compilait.
mais qu'il n'y avait qu'un homme de beaucoup
de talent et de beaucoup de goût qui pouvait le
I. 9
130 MEMOIRES
laisser.Voltaire, qui ne l'a pas ignoré, aurait pu
écrire à Trublet, comme Horace à Tibulle :
Albi, nostrorum sermonum candidejudex.
Au milieu de ce monde d'artistes et d'érudits ,
de,savans et d'hommes de lettres ; dans ces salons
où l'imagination et l'analyse, l'enthousiasme et
le raisonnement, se faisaient entendre tour à
tour et souvent ensemble; il était impossible que
M. Suard et l'abbé Arnaud fussent long-temps
à se rencontrer : dès qu'ils se rencontrèrent, il
fut décidé qu'ils vivraient ensemble; et tous les
deux allèrent vivre sous le même toit avec leur
ami commun, Gerbier, déjà célèbre dans toute
la France par les succès les plus éclatans au barreau,
de Paris.
Jamais, peut-être, une vie commune n'a réuni
trois hommes dans lesquels tout ce qui est extérieur,
la physionomie, le regard, l'accent, la
taille même et ses mouvemens, fut dans les trois,
au même degré, l'expression fidèle de tout ce
qui est intérieur , du genre de leur esprit, de leur
goût, de leur talent, de leurs caractères , de
toute leur âme; et jamais les ressemblances et
les différences ne furent mieux assorties pour
servir à l'agrément et au profit des trois existences
dont l'amitié n'en devait faire qu'une..
HISTORIQUES. 131
En ôtant à l'abbé Arnaud son petit collet et
son manteau court, parures de nos abbés, mais
si peu sacerdotales, et qu'il portait rarement ; en
lui jetant sur l'épaule et autour du corps une
draperie antique
, on aurait eu sous les yeux un
prêtre de Delphes ou d'Héliopolis, un hiérophante.
Il en avait tout le port de tête, et dans
le regard toute l'inspiration. Il savait beaucoup
de langues, et n'en admirait qu'une, celle d'Homère
et de Platon. Plus de vers de l'Iliade et de
l'Odyssée que de Racine et de Voltaire étaient
gravés dans sa mémoire depuis son enfance, et
à soixante ans ils lui rendaient tous les ravissemens
de sa jeunesse. Quand il les récitait, ou
plutôt les chantait avec son accent provençal,
reste si bien conservé de l'accent phocéen, on
croyait assister à ces solennités des contiriens et
des îles de la Grèce, où des chants d'Homère
ajoutaient à la religion et à l'enchantement des
fêtes nationales : cet enthousiasme, le plus vrai
de tous les enthousiasmes allumés et nourris si
souvent dans les mêmes sources, ne l'empêchait
pas de rechercher et de méditer avec scrupule
l'érudition accumulée par les siècles pour mieux
sentir et mieux adorer celui qui tient parmi les
génies poétiques la place du maître des dieux
dans la mythologie. Mais rien ne lui paraissait
132 MÉMOIRES
assez digne de cette étude que ce qui était presque
de la même antiquité que l'Iliade ; il expliquait
les vers d'Homère par les marbres et par
les bronzes antiques, les bronzes et les marbres
par les vers d'Homère. Dans les recherches sur
la formation mystérieuse des langues, les vues
analytiques et précises de Locke le rebutaient et
le glaçaient ; les idées vagues, mais si grandes
et si belles, du Cratyle de Platon, ces idées que
l'imagination des lecteurs figure et colore à sa
fantaisie, les scoliastes même et leurs commentaires
les plus chargés d'érudition, lui paraissaient
plus lumineux.
Quand il parlait, plus encore que lorsqu'il
écrivait, sa phrase, comme jetée dans les moules
de la phrase grecque, en reproduisait beaucoup
de formes : il a enrichi notre idiome de plus
d'une métaphore et de plus d'une inversion doriennes.
Le seul Gluck a pu le consoler de ce
que, ni dans les ruines d'Herculanum, ni dans
les ruines de Pompéia, si riches en dissertations
sur la musique, on n'a jamais pu découvrir une
note de ces chants d'Orphée qui amollissaient
les tigres, et de cette mélopée plus harmonieuse
encore que les vers de Sophocle et d'Euripide
; et par un mélange qui n'est pas du tout
un contraste, qui ne doit pas du tout étonner
HISTORIQUES. 155
dans un homme on ne peut pas moins républicain
avec une organisation toute grecque, ce
même abbé Arnaud était souvent, dans les premiers
salons de Paris, un modèle de cette politesse
de la monarchie, de cette urbanité de la
parole, qui semblait élever les âmes par les hommages
même qu'elles rendaient aux titres et aux
grandeurs sociales.
Au premier coup-d'oeil, on ne voyait que contraste
entre l'abbé Arnaud et M. Suard : la figure
de M. Suard, spirituelle et douce, sa taille légère
et élevée, ses mouvemens trop faciles pour
prendre des attitudes imposantes , et pour n'avoir
pas beaucoup de grâces, ses vêtemens toujours
à la mode sans y être jamais trop vite, tout semblait
dessiné dans son organisation pour être
comme le portrait en pied d'un Français ; et
son organisation elle-même semblait être son
âme et ses pensées exprimées par toute sa personne
Rien en lui, même dans sa vieillesse, ne
réveillait les idées de ce qui est ancien, et tout,
l'idée de ce qu'il y a eu de meilleur et de plus
aimable dans les âges modernes. Quoique trèsdisposé
à des rêveries mélancoliques et tendres,
son esprit et son talent étaient plus composés
d'observations fines et justes sur le monde que
de méditations solitaires et long-temps prolon134
MEMOIRES
gées. Son admiration pour les beaux jours de
Rome et de la Grèce, quoique très-grande, n'était
pas toujours religieuse, et son amour pour
les siècles de Périclès et d'Auguste
,
n'approchait
jamais de l'idolâtrie : il jugeait trop bien
l'antiquité, et pour ne pas l'aimer beaucoup, et
pour l'aimer avec excès. En trouvant les langues
anciennes, le latin, et le grec qu'il ne jugeait
guère que par le latin, infiniment plus favorables
à la poésie, à l'éloquence, même à la philosophie,
il croyait les écrivains du premier
,
ordre des
langues modernes fort supérieurs aux écrivains
du premier ordre des langues anciennes ; et il
attribuait principalement notre supériorité à ce
que les anciens avaient été trop aidés par leurs
langues, et que nous avons eu beaucoup à lutter
contre les nôtres. C'est dans cette lutte, disaitil,
que la raison a acquis cette force dont elle a
déployé la première fois toute la puissance à côté
de la puissance de Louis XIV.
Jamais il n'avait pu lire Homère, en entier,
ni dans les ' traductions françaises
,
ni dans les
traductions latines; et la traduction de Pope,
qu'il avait lue vingt fois d'un bout à l'autre, il la
croyait supérieuse à l'original, et il le disait à
l'abbé Arnaud, qui ne l'aurait jamais pardonné
à aucun autre.
HISTORIQUES. 155
Les créations les plus belles des talens de
l'antiquité, ajoutait-il, sont presque toutes de
l'imagination ; les créations les plus belles des
talens modernes sont presque toutes de la raison
; et si les révolutions n'en arrêtent pas les
progrès, la raison sera plus féconde que l'imagination
en prodiges. Celui à qui seul appartient
véritablement ce nom de CRÉATEUR
, on l'appelle
souvent la RAISON PRIMITIVE : personne n'a jamais
imaginé de nommer ainsi l'imagination.
Parmi les hommes de lettres que le goût dans
les écrits conduit assez naturellementau tact dans
le monde, aucun, peut-être
,
n'a saisi et n'a gardé
dans une si grandeperfection que M. Suard toutes
ces convenances de la société qu'il est si difficile
et de saisir toutes, et de toujours garder, parmi
tant de différences de rang, de fortune, d'âge,
de caractère. Une bienveillance très-naturelle
pour tous les hommes au-dessus et au-dessous de
soi ; des connaissancestrès-variéeset très-familières
sur le monde, sur les ouvrages de la main et les
beaux-arts
, sur les productions du goût et sur les
découvertes des sciences; le don d'en parler avec
le sentiment de ceux qui en jugent et qui en jouissent
le mieux; un langage dont l'élégance se faisait
toujours sentir sans se montrer jamais, qui
faisait plus remarquer les choses que la manière
136 MEMOIRES
de les dire; ce furent là, probablement, les secrets
des succès de M. Suard dans la société,
succès si prompts et si prolongés; c'est là, du
moins, une peinture très-fidèle des dispositions
de coeur et des qualités d'esprit qu'il y portait habituellement.
Il est à croire que ce qui réussit ainsi en tout
lieu et en tout temps est un don
, et n'est pas un
art. Ce dont il faut être sûr, c'est que l'art de se
faire beaucoup estimer et aimer des grands et des
puissans, s'il leur convient long-temps, ne peut
être que l'art même qui leur apprendà faire chérir
leur grandeur en rendant leur puissance utile ;
c'est là ce qui mêlait tant de dignité à toutes
les grâces du ton de M. Suard avec eux.
Par la trempe de son esprit, par son caractère,
par le besoin d'accroître sa réputation pour la
soutenir, dans une profession où tant de rivaux
luttentpour la fortune et pour la gloire, Gerbier,
que l'amitié seule avait placé entre M. Suard et
l'abbé Arnaud
,
aurait dû s'y mettre pour l'intérêt
de son talent et de sa célébrité.
Quoiqu'en sa qualité d'orateur
,
les plus beaux
attributs de Gerbier dussent être et fussent
l'imagination et la sensibilité
, on ne pouvait
ni les remarquer, ni les découvrir en lui hors
de l'action de la plaidoirie. Les avocats, illusHISTORIQUES.
137
tres par les triomphes de la parole, de quoi
qu'ils discourent, ont d'ordinaire dans leur voix,
dans leurs regards, dans leurs paroles, quelque
chose d'un plaidoyer : Gerbier n'en avait rien
du tout. Au milieu même de son cabinet magnifique
,
il avait plus l'air et le ton d'un client que
d'un avocat renommé.
Son éducation littéraire avait été excellente,
mais peu variée
, et très-bornée par son esprit
très-juste, qui ne pouvait rien recevoir qui ne
fût net et simple. Les livres superbement reliés
de sa bibliothèque étaient plus le luxe de son
état que de son goût : presque tous restaient
neufs dans leurs rayons. Un seul, un seul petit
volume se voyait dans ses mains, se rencontrait
et à Paris et à Franconville
, sur ses tables
, sur
ses fauteuils; il le savait par coeur, et le lisait toujours
: c'étaient les Petites lettres, les Provinciales.
Ce n'est pas qu'il fût le moins du monde janséniste
; mais il ne pouvait rien mettre à côté de
cette logique nue et serrée, piquante et véhémente
,
à côté de ce style où la verve comique et
la verve oratoire sont toujours si près l'une de
l'autre
, et toutes les deux près de la raison pour
l'environner d'une double puissance.
Les livres des jurisconsultes n'étaient guère
plus à l'usage de cet avocat que tant d'autres
138 MÉMOIRES
in -folio qui effraient la vie, si courte de
l'homme. A la moindre difficulté des questions
qu'il avait à traiter, il s'environnait des jurisconsultes
de la capitale qui possédaient, les uns
le plus amplement, les autres le plus logiquement,
tout ce qu'il avait besoin de science pour
sa cause. C'étaient des livres aussi, mais vivans,
qu'il pouvait interroger, qui pouvaientrépondre.
Après les avoir beaucoup écoutés
, ce qu'ils
avaient dit, il le savait mieux qu'eux.
C'était très-rarement qu'au barreau on voyait
dans ses mains d'autre papier que les pièces du
procès. Ses plaidoyers étaient-ils donc dans sa
mémoire ? Voici l'histoire, et très-exacte
,
de
leur composition.
Il s'y préparait lentement, longuement; il
couvrait d'écritures de grands papiers, et de
ce qu'il avait écrit, il ne devait en rien dire ; il
effaçait presque tout avec la même lenteur ; il
n'en restait pas plus d'une vingtaine de lignes;
et moins, en formes de phrases qu'en formules de
géométrie. Je ne crois pas qu'il sût l'algèbre des
mathématiques; il s'en était fait une pour l'éloquence.
Lorsqu'il montait dans sa voiture pour se rendre
au temple de la Justice, où tout Paris l'attendait
comme on attendait , à Zaïre ou à Tan.-
HISTORIQUES. 159
crède, que Lekain parût, ces formules, qu'il
tortillait dans ses mains agitées, étaient sa seule
préparation visible, et c'était pourtant de ces caractères
comme mystérieux qu'allaient sortir les
merveilles de sa parole.
Gerbier avait reçu de la nature, une figure,
une physionomie, une voix et une âme telles,
que le prince de l'éloquence romaine, Cicéron
,
ne pouvait pas en porter de plus nobles et de
plus touchantes à la tribune aux harangues des
maîtres du monde. Son débit et son action oratoires
,
qu'il laissait aller comme il plaisait à
Dieu, auraient été une vocation au sublime du
théâtre comme à celui du barreau.
L'oeuvre seule du raisonnement, toujours douteuse,
difficile, pénible, était toujours faite par
lui très à l'avance ; ces formules si serrées qui
représentaient toutes les idées du procès, les
lui reproduisait suivant le besoin, et à son gré
,
ou toutes à la fois
, ou divisées en certaines
suites ; il pouvait toujours, sans hésitation et
sans désordre
, les placer dans le discours,
comme dans un combat on distribue ou l'on
concentre les forces sur le terrain; ravi de les
posséder et d'en disposer si souverainement, il
ne doutait plus ni de leur puissance ni de son
triomphe ; ce pressentiment de la victoire d'une
140 MEMOIRES
bonne cause ,
élevait et attendrissait son âme
dans le sanctuaire des lois ; il en recevait en
foule et sans confusion tous les mouvemens qu'il
voulait communiquer au tribunal et au public
suspendus à sa parole ; tout se passionnait et
s'enflammait, tout, jusqu'au raisonnement; et
la logique disparaissait sous les émotions qu'elle
avait préparées et qu'elle consacrait.
La carrière assez longue de Gerbier a été remplie
de ces triomphes depuis le moment où elle
s'ouvrit jusqu'au moment où elle fut terminée,
et jamais il ne lui arriva de chercher son éloquence
hors du cercle et du ton des affaires privées.
Il ne croyait pas que la raison
,
la justice et
l'humanité fussent moins saintes, moins compromises
et moins éloquentes dans les procès où
toutes les destinées d'un homme et d'une famille
sont menacées, que dans les querelles de nation
à nation, et des peuples avec ceux qui en sont
ou les maîtres ou les princes. L'éloquence, en
effet, doit avoir de la noblesse, mais non pas de
l'orgueil, et toutes les fois qu'elle éclaire les
esprits, qu'elle touche les âmes, elle a les plus
heureux attributs de la souveraineté du talent.
Un esprit qui, pour ne pas exposer sa justesse
naturelle, écartait de lui la foule des livres, ou
les regardait comme ces parties de certaines biHISTORIQUES.
141
bliothèques qui ne sont que du bois dessiné,
divisé et coloré en volumes, en évitant un danger
en avoisinait un autre ; il pouvait rester trop
étranger à beaucoup de connaissances positives,
nécessaires,même dans les procès, aux dénombremens
complets d'une logique exacte, à beaucoup
d'ouvrages littéraires anciens et modernes, aussi
propres que les Provinciales à féconder l'éloquence
judiciaire.
Les deux amis de Gerbier, M. Suard et l'abbé
Arnaud, se partageaient précisément entre eux
les études et les connaissances dont la réunion
pouvait le mieux servir à un avocat fameux
de très-bonne heure, à qui ses nombreuses clientelles
ne laissaient plus le temps de ces acquisitions
, et qui les aurait faites trop à la hâte pour
les bien faire.
L'abbé Arnaud le mettait facilement au fait de
toutes les institutions civiles et criminelles de la
Grèce, sources premières des lois de l'Europe.
M. Suard l'instruisait, avec plus de détails et plus
de certitude encore, de tous ces perfectionnemens
de l'ordre judiciaire dont la nation anglaise
a donné à toute l'Europe des exemples dans lesquels
les gouvernemens n'ont pas voulu encore
voir des modèles.
L'abbé Arnaud, disposé à croire parce qu'il
142 MEMOIRES
aimait à admirer, imaginant que tout étaitimprovisation
dans l'éloquence de Gerbier, lui racontait
les prodiges, et lui traduisait des passages de
ces orateurs de l'antique Asie-Mineure, Hérode
Atticus, Dion Chrysostôme, Aristide, parcourant
les provinces et les villes de l'empire romain
, sans autre mission
,
le plus souvent, que
leur talent pour improviser ; donnant, lorsqu'il
n'y avait plus ni liberté ni discussion nationale, un
nouvel éclat à l'éloquence éclipsée; sans être préparés
sur aucun sujet, prêts à être sublimes sur
tous ; faisant rentrer sous la discipline les armées
en révolte
, et sous l'empire de la loi les maîtres
du monde en fureur ; au milieu des théâtres, des
temples, des places et des palais, déjà décorés
de leurs images en bronze et en ivoire
, entendant
les acclamations universelles qui leur décernaient
de nouvelles statues à côté de celles des
dieux.
L'imagination sensible de Gerbier prêtait une
attention avide à ces traditions brillantes de l'éloquence
improvisée dans l'empire romain ; mais
lui, qui préparait si lentement la sienne, avait
peine à croire qu'il n'y eût pas beaucoup de
fables ou beaucoup d'illusions dans ces merveilles
si soudaines du génie oratoire; il ne pouvait,
au contraire, concevoir aucun doute sur
HISTORIQUES. 143
ce que lui racontait M. Suard de ces discours
des deux chambres de l'Angleterre, ni jamais
sus, ni jamais récités de mémoire , et qui, débités
sur-le-champ, ont si souvent soulevé d'admiration
, sur leurs sièges, et lords et députés, et
Wighs et Toreys à la fois ; qui, depuis un siècle
et demi, ont une si heureuse influence dans les
deux hémisphères, sur les prospérités intérieures
et extérieures de la Grande-Bretagne.
Ces discours à la main, M. Suard en traduisait
les plus beaux morceaux de vive voix ; il en
rapprochait, à son tour, ce qui nous reste des
improvisations grecques et romaines ; et le seul
rapprochement faisait ressortir entre les deux
éloquences des différences qui n'étaient pas à l'avantage
des antiques miracles de l'abbé Arnaud.
M. Suard ne croyait pas plus possible d'improviser
en entier une vraie éloquence sous les
beaux cieux de la Grèce que sous les brouillards
de l'Angleterre. Partout, disait-il, où on
enchaîne un grand nombre d'idées de manière à
satisfaire la raison et à flatter le goût, il y a eu
préparation. Ces orateurs même de l'empire
romain
,
si puissans, dit-on, par la parole dans
des jours de décadence
, se tenaient prêts, sans
doute, à haranguer sur les sujets reproduits le
plus fréquemmentpar les circonstances et par les
144 MEMOIRES
événemens les plus ordinaires dans leurs siècles;
ils concevaient et ordonnaient, sans doute à
l'avance ,
des idées générales sur la manière la
plus convenable de prendre et de porter la
parole devant des armées soulevées et des princes
en fureur
,
devant un peuple devenu esclave en
conquérant le monde, et qui, n'ayant plus de
forum, avait des théâtres où il fallait lui dérober
les opprobres de sa servitude présente par les récits
de ses libertés et de ses grandeurs évanouies :
ces idées étaient trop générales pour n'être pas
très-vagues ; il était trop difficile de les lier heureusement
aux circonstances particulières du lieu,
et du moment où l'on parlait; mais elles empêchaient
l'orateur d'être pris tout-à-fait au dépourvu;
elles lui inspiraient une confiance qui
pouvait à son tour et l'inspirer et l'élever soudainement
à une éloquence appropriée aux objets
qu'il avait sous les yeux , aux hommes qu'il voulait
émouvoir. Des prestiges, ainsi soutenus par
quelques beautés réelles
,
étaient pris facilement
pour des prodiges par des peuples assez idolâtres
des talens sublimes pour en adorer jusqu'à l'apparence.
Tout diffère dans les improvisations de l'Angleterre,
poursuivait M. Suard, et du tout au
tout.
HISTORIQUES. 145
Notre Bossuet a dit de Cromwel, qu'il était
également habile à ne rien laisser à la fortune de
ce qu'on pouvait lui ôter par prévoyance, et à
profiter de toutes les occasions qu'elle offre.
Par ce mot sur un seul Anglais., Bossuet a
peint tous les grands orateurs de l'Angleterre.
Il est aussi une espèce de fortune pour l'éloquence
improvisée; ces orateurs ne lui laissent
rien de ce qu'on peut lui ôter par la méditation,
et ils ne manquentjamais à profiter de tous
les hasards heureux qu'elle présente»
C'est dans les entretiens perpétuels des Anglais
avec eux-mêmes sur leurs droits, sur leurs lois,
sur leurs affaires, entretiens reproduits chaque
jour sous mille formes et sous mille points de vue,
dans les villes, dans les fermes, dans les ports,
dans les tavernes, partout où l'on mange et où
l'on boit dans la Grande-Bretagne; c'est dans
ces conversations où tous raisonnent, et où tous
se passionnent sur la chose publique, que s'éclaircissent
les questions que le parlement doit débattre
et doit résoudre.
Les orateurs sont les organes de l'Angleterre ;
c'est l'Angleterre qui est le génie de ses orateurs.
Vingt mille esprits éclairés ont réellement,
concouru et travaillé plus d'une fois à un seul
discours.
I. 10
146 MÉMOIRES
Et cependant, dans les discours des Fox, des
Pitt, des orateurs illustres avant et.depuis eux,
il y a encore assez de genres de mérite qui
leur sont exclusivement propres pour établir à
jamais leur gloire personnelle dans leur patrie
et dans l'Europe. Il n'appartient qu'à des esprits
supérieurs d'écouter et de recueillir ainsi le génie
d'une nation profonde
,
de se l'approprier tout
entier; il n'appartient qu'à des talens du premier
ordre de revêtir les pensées et les volontés
d'un tel peuple d'expressions qui les représentent
daus toute leur force et toute leur grandeur.
Ce ne sont là ni de vraies improvisations, ni
leurs prestiges; et il y a dans la langue anglaise
une demi-douzaine de mots qui inspireraient
aux coeurs profondément anglais, des pensées
et des beautés improvisées, aussi grandes que
celles de la méditation, aussi pures que celles du
goût qui a le temps de se surveiller avec tous ses
scrupules GRANDE-BRETAGNE, CONSTITUTION,
DROITS DU PEUPLE,
PRÉROGATIVES ROYALES, LIBERTÉ
DE LA PRESSE, JUGEMENS PAR.
JURÉS, EMPIRE DE L'OCÉAN ET
DU COMMERCE.
M. Suard ne doutait nullement qu'avec ces
mots, l'improvisation anglaise ne se fût élevée
HISTORIQUES. 147
très-souvent au sublime le plus pur de l'éloquence
méditée dans la Grèce et dans Rome.
Pour honorer davantage cette improvisation,
il observait encore que c'est en traitant les
affaires publiques en hommes et en hommes
d'État, non en cherchant, le beau en hommes
de goût, que les orateurs anglais ont trouvé ce
sublime égal ou supérieur à ce qui n'a qu'une
beauté littéraire ; que la gloire qu'ils en recueillent
a la même supériorité, puisqu'il est plus
glorieux, sans doute, de graver de bonnes lois
dans le code de son pays que de voir, comme
Hérode Atticus, sa figure gravée en marbre ou
en bronze sur un théâtre ou dans un carrefour:
qu'enfin, s'il fallait absolument à la gloire oratoire
des transports et dur fanatisme, elle en excite
d'assez éclatans en Angleterre, où un peuple
libre détèle si souvent les, chevaux du défenseur
de ses droits, pour s'attelerlui-même à sa voiture,
et en faire: ainsi le plus beau de tons les chars de
triomphe ; hommage qui m'a jamais été rendu
dans la Grèce que part la piété filiale, que par des
enfans à une mère adorée.
Deux amis avec lesquels il pouvait avoir à
chaque instant de tels entretiens étaient, auprès
de Gerbier et dans son cabinet même, deux
sources de lumières qui éclairaient son esprit,
148 MÉMOIRES
qui, échauffaient et nourrissaient son éloquence.
Gerbier s'acquittait envers ses amis, en les aimant,
en leur faisant restituer
, par l'emploi de
son talent même, des traitemens que la maîtresse
et le valet de chambre d'un ministre leur avaient
ravis; en leur exposant, à son tour, sur l'éloquence
préparée et improvisée, des principes et
des vues tirés de sa propre expérience ; des vues
très-propres à déterminer les circonstances dans
lesquelles il faut et séparer et unir les deux éloquences
,
afin d'assurer à la parole toute la puissance
qui lui est nécessaire pour faire régner les
lois dans les temples de la justice, et la raison
dans les lois.
Et l'impression et le souvenir de ces conversations
furent toujours ineffaçables
, et dans
M. Suard, et dans l'abbé Arnaud ; l'abbé s'est
long-temps occupé pour l'Académie des inscriptions
et belles-lettres d'un mémoire sur les improvisateurs
de l'antiquité, à la tête desquels il
trouvait Homère qu'il retrouvait partout ; et
M. Suard a écrit un précis historique sur les improvisateurs
de l'Italie , depuis la renaissance des
lettres, parmi lesquels, au milieu des festins
délicats, mais un peu idolâtres du Vatican
, au
milieu des coupesfécondes et des couronnes de
lierre, figure, en improvisateuraussi, ce Léon X,
HISTORIQUES. 149
plus né pour être poète que pape ; morceau trèscurieux
sous beaucoup de rapports, qui fait discerner
et distinguer parfaitement,ce que vaut et
ce que peut l'improvisation, deux choses partout
différentes, et plus différentes encore en ce genre
que dans tous les autres.
Ce précis n'a été imprimé que dans les mélanges
publiés par M. Suard les dernières années
de sa vie; et en corrigeant les épreuves devant
un de ses amis, il lui disait : Dans majeunesse je , me suis beaucoupoccupéde l'improvisationou
comme d'unjeu et d'un effort de l'imagination
poétique, ou comme d'une facultéplus commode
que nécessaireaux avocats; je m'en occupe dans
ma vieillesse comme de l'instrument le plus
utile ou le plus dangereux des représentations
nationales, de ces puissances dans lesquelles
tous les pouvoirs iront bientôt se fondre ou se
perdre , qui vont bientôtfaire et défaire les lois
du monde, qui vont égarer ou diriger lespeuples.
L'ami de M. Suard fut très-frappé et même
ému de ce rapprochement, qui, en effet, rend
très-frappantes les vicissitudes de la considération
due et accordée aux choses, aux talens et aux
hommes.
Un autre avantage bien grand pour deux
hommes de lettres dans cette vie commune avec
150 MEMOIRES
un avocat employé dans les causes sur lesquelles
se portaient l'attention et les opinions de la
France ,
c'était de voir de si près les combats livrés
,
devant la nation, entre les passions les
plus ardentes et les plus artificieuses ; les luttes
de la chicane et de la logique ; ces tortures de
la mauvaise foi aux prises avec l'éloquence, où
se révèlent tant de secrets du coeur humain
,
et tant de voiles tombent ou sont déchirés.
Racine n'a faitdes Plaideurs que la première
des farces
, surtout la mieux écrite : quel drame
comique et tragique il aurait pu faire, et que
son éloquence, si souple à toutes les formes,
aurait placé à côté de ses plus belles tragédies !
Presque tous les grands procès, ont, comme
Justinien, le grand fabricateur des plus mauvaises
lois, des NOVELLES, une histoire publique
et une histoire secrète. Ce qui peut être publié
paraît au grand jour des audiences ; ce qui ne
doit pas l'être, reste enseveli entre les parties et
leurs avocats ; et c'est là précisément ce qui ouvrirait
le mieux à l'observateur les profondeurs
et les abîmes du coeur humain.
Mais Gerbier ne pouvait avoir aucun mystère
pour deux amis si avant dans son coeur et si incapables
d'aucune indiscrétion. Celui des trois le
plus fait, par la nature et par les habitudes de
HISTORIQUES. 151
son esprit, pour tirer de ces confidencesle plus de
lumières générales, était sans doute M. Suard :
elles durent beaucoup servir à fortifier ce coupd'oeil
si juste qu'il portait dans les parallèles des
jurisprudences de la France et de l'Angleterre,
parallèles qu'on aurait cru d'un magistrat plus
que d'un homme de lettres, et qui étonnaient
également les jurisconsultes Anglais et Français
devant lesquels il les instituait.
Une expérience si heureusement faite des
nombreuxavantages d'une liaison intime et d'une
communicationfréquente entre trois esprits, chacun
distingué par un goût quilui étaitpropre et par
des connaissances qui lui étaient plus familières,
devait faire sentir vivement à deux hommes de
lettres qui possédaient entre eux presque toutes
les langues de l'Europe, combien des communications
établies entre toutes ces langues et leurs
littératures, seraient propres à étendre le génie
naturel et limité de chaque peuple.
M. Suard et l'abbé Arnaud donnèrent à cette
idée toute la latitude qu'elle pût recevoir ;
ils conçurent et ils exécutèrent sous les deux
titres, successivement, de Journal étranger
et de Gazette littéraire, le projet de faire
connaître à la France, ou par des extraits
raisonnes, ou par des traductions entières, tout
152 MEMOIRES
ce qui paraîtrait en Europe
,
dans les arts, dans
les sciences
,
dans les lettres, avec quelques succès,
quelque éclat, ou seulement quelque bruit :
entreprise bien autrement difficile et importante
que celle de tant de journaux qui n'apprennent
à une nation que ce qu'elle sait le plus souvent
beaucoup mieux qu'eux, de tant d'annonces et
d'extraits contradictoires qui mettraient le goût
et la raison en problèmes insolubles, si quelqu'un
pouvait ignorer par quelle haine et par quels
partis les jugemens sont payés et dictés.
Tout ce qu'il y avait d'esprits éclairés dans
PEurope fut appelé à l'exécution de ce projet et y
entra ; ce que les étrangers faisaient pour la
France, ils le faisaientaussipour leur pays : jamais
il n'y avait eu une correspondance si générale, si
variée, et si bien tenue pour les seuls intérêts,
partout négligés, de la raison, du goût et des
lumières des peuples.
Il était aisé, par la nature de la chose, d'en
pressentir une foule d'heureux résultats, mêlés
de quelques petits inconvénie'ns passagers : mais,
dès lors, il y avait une épreuve faite depuis trente
ans sur une seule nation voisine, sur l'Angleterre ;
des long-temps il n'y avait plus aucun moyen de
douterque les croisemens des races perfectionnent
toutes les espèces végétantes et vivantes; et on
HISTORIQUES. 155
devait en conclure que, dans l'espèce humaine si
éminemment perfectible, grâce à la pensée
,
à la
parole et à la conscience, le croisement des
esprits, qui ont aussi leurs races, doit en produire
de presque divines. Ce ne fut qu'après un
séjour de deux ou. trois ans: en Angleterre ,
et après avoir écrit les Lettres anglaises ,que
Voltaire ,qui
, en sortant de France, n'était
encore que l'héritier du siècle de Louis XIV,
qu'un très-grand écrivain en vers et en prose ,
déploya sur la scène tragique, dans l'histoire,
dans les romans, dans tout ce qu'il écrivait,
ce génie personnel qu'il n'avait hérité d'aucun
siècle, et dont tous les siècles et tous les peuples
pourront hériter. Cette influence, si éclatante sur
Voltaire, s'étendit, dans des degrés divers ,
sur tous ceux qui étaient capables de la recevoir ;
elle eut même plus d'un excès; Voltaire les
condamna tous et en arrêta plusieurs.
Le Journal étranger et la Gazette littéraire,
quoiqu'ils ne pussent jamais ni flatter ni blesser
la vanité et l'envie , eurent très-rapidement assez
de succès pour placer leurs auteurs au rang des
meilleurs écrivains de cette époque, où il commençait
à devenir très-difficile, d'atteindre à ce
rang.. Mais ce fut lorsqu'ils eurent réuni, dans
les quatre volumes des Variétés littéraires, quel154
MÉMOIRES
ques-uns des morceaux les plus remarqués, qu'il
devint tous les jours plus évident combien ces
relations avec les littératures étrangères avaient
varié, en France, les jouissancesdu goût et des arts,
combien nos poètes , nos orateurs, nos philosophes
s'y enrichissaient de vues et d'impressions
qu'ils faisaientservirà nos plaisirs et à leur gloire.
Il suffit, pour le prouver, de l'exposition de
quelques faits trop connus pour être contestés
lorsque tous ceux qu'ils honorent ont disparu
sous la pierre des tombeaux.
C'est dans ces deux journaux que la France
commença à connaître ces poésies Erses qu'on a
trop élevées, sans doute, lorsqu'on les a mises en
parallèle avec les poèmes d'Homère, mais qui
ont porté, dans la poésie un peu épuisée du Midi,
des images, des tableaux, des moeurs et des
passions , où les talens poétiques ont pu se rajeunir
comme dans un monde naissant, où ils
ont pu recevoir des inspirations lorqu'ils n'y
trouvaient pas des modèles, parce que l'analogie
va bien plus loin que l'imitation : c'est la
qu'on a entendu, la première fois, ces lamentations
d'Young qui attristent ceux qui veulent
les entendre toutes, mais qui attendrissentprofondément
ceux qui ne prêtent leur attention aux
douleurs d'Young, que lorsqu'il les associe aux
HISTORIQUES. 155
expressions magnifiques des créations de l'Éternel
et des destructions du temps, que lorsqu'il couvre
d'espérances immortelles les ravages et les débris
de la terre ; c'est là qu'on lut ces élégies du
couventetdu cimetière, si parfaitement traduites
en prose, et dont les larmes, recueillies par les
vers de Delille, semblent sorties de son coeur ;
ce fut là qu'un philosophe qu'on crut de Nuremberg
, et qui était de Versailles, fit imprimer
ces lettres sur les animaux et sur l'homme, où
l'instinct des animaux fut mieux démêlé et mieux
saisi dans tous les degrés qui l'approchent le plus
de notre intelligence, et où l'on vit en même
temps la raison de l'homme s'élever plus haut
encore par tous les attributs de ses prérogatives
royales ; ce fut là que l'abbé Arnaud, dans un
discours d'une vingtaine de pages sur les langues
anciennes et modernes de l'Europe, les marqua
toutes des traits et des caractères qui les peignent
et les distinguentle mieux , et qu'il nous enhardit
facilement à adopter les inversions harmonieuses
de la prose grecque, en nous en faisant
sentir la beauté et le charme dans notre prose
même et dans son style; ce fut là que les RECHERCHESSURLESTYLEpar
Beccaria,
avant qu'elles fussent traduites par l'abbé Morellet,
furent exposées par M. Suard dansun
156 MÉMOIRES
précis plus lumineux que l'ouvrage, auquel il
ne manque que plus de clarté pour être l'un des
plus beaux et des plus utiles du dix huitième
siècle ; c'est là que furent semés avec abondance
sur les arts du dessin, sur la peinture, sur la
sculpture et sur leurs disputes à la prééminence-,
des morceaux écrits avec les principes de Winkelman,
et son enthousiasme
, avec ce goût de
l'idéal réalisé sur les marbres devenus les dieux
de l'antiquité, et transporté si heureusement
par de Vien sur les toiles et sur les couleurs
des peintres de l'école française ; c'est enfin de
ces deux journaux, trop promptemènt abandonnés,
qu'on a formé cette collection des VARIÉTÉS
LITTÉRAIRES où l'on trouve plus de morceauxpiquans
et profonds, exquis et savans, plus
de morceaux dont ont profité nos talens du premier
ordre, qu'on ne pourrait en trouver, peutêtre,
dans les autres journaux, en mettant à contribution
tous ceux qui ont été faits depuis qu'on
en fait en France.
Ces échanges entre les littératures étrangères
si fécondes pour toutes en acquisitions
et mêmeen créations, l'ont été encore depuis,
et le seront toujours également, pourvu que
lorsque le goût demande du nouveau, une philosophie
lumineuse dirige le goût à ces sources
HISTORIQUES. 157
de la nature qui sont universelles et éternelles.
On a vu, depuis, l'historien français de la littérature
italienne, en enrichissant notre langue
de ce grand ouvrage, au déclin de l'âge et près
du terme de sa vie
,
sentir se rallumer dans son
imagination toutes les flammes de la jeunesse et
de la poésie.
L'auteur des lettres sûr Rousseau et du roman
de Delphine ne s'était encore élevée qu'au-dessus
de toutes les femmes; après avoir non-seulement
voyagé, mais vécu en Angleterre, en Italie et en
Allemagne, où rien de ce qui pouvait se voir n'échappait
à son oeil, rien de ce qui se devine, à
sa sagacité, rien de ce qui élève ou attendrit,
à son âme
,
elle atteignit dans Corinne et dans les
deux premiers volumes sur l'Allemagne, à ces
hauteurs où il n'y a plus de sexe, où, comme
cette divinité des anciens qui n'était ni dieu,
ni déesse, le talent est seul ou au-dessus de
tout ce qui n'est pas le génie. C'est après s'être
nourrie de tant de littératures si différentes de
la nôtre qu'elle mérita cet éloge si extraordinaire
de M. Suard qui la nommait, la merveille
du monde.
Au moment où j'écris ces lignes, un de nos
écrivains en vers achève la traduction de la Jérusalem
délivrée ; un autre avance le poëme
158 MEMOIRES
dont le Tasse même est le héros : on verra si
ceux même qui attendent le plus de leur talent
ne les trouveront pas comme transfigurés sur ce
Thabor de l'Italie, qui semble avoir toujours les
cieux ouverts sur sa tête.
Tandis que, sous lesformes si peu ambitieuses
de deux ouvrages périodiques, M. Suard travaillait
avectant de succès à réunir en France
,
à
mesure qu'elles naissaient, les beautésde goût et
les lumières de l'Europe : cette philosophie nouvelle,
dont nous avonsmarqué et observé les origines
,
passait des Fototenelle, des Montesquieu et
des Voltaire, aux Buffon, aux Condillac, aux éditeurs
de l'Encyclopédie et à quelques-uns de leurs
collaborateurs, aux Rousseau, aux Vauvenargues
et aux Helvétius ; et dans ces esprits, tous supérieurs
sans être égaux, ni toujours conformes
dans leur manière de sentir, de penser et d'écrire,
elle fondait sur des méditations profondes et
hardies, sur des analyses savantes et claires
,
des
doctrines ou des paradoxes sur Dieu, sur l'univers,
sur l'homme et sur les animaux, exposés
dans des styles lumineux ou éloquens, accueillis
avec enthousiasme par l'élite des esprits, par la
foule même ravie de pénétrer avec si peu d'efforts
et tant de charmes dans les secrets de la nature
et dans les découvertes du génie.
HISTORIQUES. 159
Buffon, le premier, après un silence de quarante
ans, où on ne l'avait cru occupé qu'à traduire
quelques calculs de Newton, appelait tout
ce qui cultive la raison à l'étude de l'histoire naturelle
,
mère et nourrice universelle des vraies
sciences et des vraies, pensées ; dans un discours
destiné uniquement à soumettre ses vues
sur la manière d'étudier la terre, les eaux, les
airs et l'immensité des êtres qu'ils offrent ou qu'ils
dérobent aux regards, il donnait le conseil si
nouveau et si prudent de laisser d'abord errer les
regards sur tant d'objets sans prétendre à les
pénétrer et à les ordonner ; de laisser agir sur
nos sens la nature avant d'agir sur elle ; de recevoir
toutes les impressions avant de faire une
observation; il appréciait, avec la critique la plus
sensée et la plus modérée, ces méthodes de classifications
trop arbitraires pour être utiles, qui
ne sont que des mots classés
, et qui prennent
la place de la science elle-même ; il assignait, en
expert et infaillible estimateur du mérite et du
démérite, les degrés j ustes d'estime et de blâme
qu'on doit aux modernes et aux anciens
,
les
belles portions de gloire si orgueilleusement refusées,
depuis quelquetemps, aux Aristote et aux
Pline ; tout était jugé et évalué avec une clarté
qui dispensaitde touteattention pénible; et cepen160
MÉMOIRES
dant, pour la première fois, depuis que l'homme
cherche la vérité
,
il déterminait, il signalait
les caractères qui distinguent les vérités de différens
ordres et de divers degrés : L'ÉVIDENCE , LA
CERTITUDE , LA PROBABILITÉ. Dans les discours
sur la théorie de la terre , sur la formation
des planètes, sur d'autres mystères de la nature
où des systèmes seuls sont possibles
,
il fondait
les siens sur des faits si nombreux, si beaux,
si bien décrits, si bien attestés et si bien ordonnés
, qu'en démolissant même ces édifices majestueux
, qu'en les mettant en pièces, leurs pièces
restent encore l'histoire naturelle la plus savante
et la plus philosophique; et toutes ces merveilles
étaient racontées avec calme et candeur, sans
aucun tumulte et aucun entraînement oratoire,
dans un langage aussi vrai, aussi magnifiquement
élevé et varié que la nature, et qu'on aurait
droit d'accuser de pompe épique
,
si toutes
les richesses descriptives de l'épopée n'étaient
pas les expressions nécessaires et fidèles de l'histoire
naturelle
,
qu'il ne faut pas confondre avec
les lois de la physique.
Condillac, qui paraît ensuite, n'avait, pas été
plus pressé que Buffon de figurer sur ce théâtre
des réputations où il est si ordinaire de monter
pour sa gloire plus que pour celle de la philosoHISTORIQUES.
161
phie et de la vérité; il n'avait voulu rien écrire
avant d'avoir sondé par lui-même toutes les
profondeurs de l'esprit humain; et, dans ces
routes , partout étincelantes des traces lumineuses
des Bacon et des Locke, tous ses pas sont
des découvertes; elles ne sont pas nombreuses;
mais dans ses nombreux écrits, il les a toujours
rendues plus simples et plus évidentes ; mais elles
ne laissent plus à aucun génie et à aucun siècle la
possibilité et l'espérance d'en faire de plus belles
et de plus utiles.
Dès son premier ouvrage, il fait ce que nul
n'avait fait, le dénombrement exact des facultés
et des opérations de la pensée ; il les ramène
toutes à un seul principe : il en fait une chaîne
de très-peu d'anneaux
, et les suspend tous à ce
principe ; ils ne sont tous que ce principe même
,
toujours un peu métamorphosé, mais toujours
aperçu et reconnu dans ses métamorphoses les
plus variées : et sur cette échelle céleste, puisqu'elle
s'élève aux preuves les plus certaines de
l'existence de la divinité et de l'immortalité de
nos âmes, il aperçoit, avant aucun autre,, il
marque d'un trait sûr, au premier échelon, à la
sensation elle-même, le point précis où, à l'aide
d'un très-petit nombre de signes, avec des gestes,
des sons ,
des mots, des lettres et des chiffres,
I. II
162 MEMOIRES
l'homme, qui semblait soumis en esclave aux impressions
extérieures
,
s'en rend le maître, en
dispose comme s'il en était le créateur, comme
si, à son gré, il leur donnait et leur retirait l'existence
: vérité qui était encore tout entière à découvriraprès
tout ce qu'avaient écrit d'admirable,
et Bacon sur ces idoles de l'esprit humain nées de
l'imperfection de l'homme et de toutes ses institutions;
et Locke sur ces notions confuses nées
de l'imperfection des langues; découverte depuis
laquelle toutes celles qui ne sont pas impossibles
peuvent se faire avec autant d'infaillibilité
et de facilité, dans le monde moral, que celles des
mathématiciens dans leurs calculs, et dans les
rapports de leur monde géométrique avec les
lois du monde visible : découverte qui n'a pas
seulement affranchi la raison humaine du despotisme
des sens ; qui lui a donné sur elle-même
et sur la volonté une puissance sans laquelle il
n'y aurait pour l'homme aucune liberté; une
puissance dont l'union avec les pouvoirs et les
forces sous qui fléchit le monde, assurerait aux
peuples les seules vraies prospérités, celles qui
naissent des lumières et des vertus.
La préface de l'Encyclopédie et son prospectus ;
cent articles supérieurs à tous les livres sur les
mêmes matières; le caractère très-divers et même
HISTORIQUES. 165
heureusement opposé du génie des deux éditeurs ;
l'un ( Diderot ) armé de cette audace qui se précipite
à travers les ténèbrespour arriver au jour ;
l'autre ( d'Alembert) de cette patience du calcul
qui n'ose faire un pas avant d'être environné de
tout l'éclat de l'évidence ; tous les deux accoutumés
à respirer aux plus hautes régions intellectuelles
des deux infinis métaphysique et géométrique
; mais l'un, doué comme de cette force
d'impulsion qui lance les globes célestes sur les
tangentes de leurs orbites; l'autre, de cette force
d'attraction ou de gravitation qui les retient au
tour de leurs soleils pour en être éclairés et fécondés;
tout faisait croire que l'Encyclopédie ne
serait pas seulement un dépôt des richesses déjà
acquises, mais un soi plein de vie, où les anciennes
s'épureraient, où il en naîtrait de toutes
parts de nouvelles.
Quel moment! et quelle époque il faisait attendre
! Quel contraste sublime dans tous ces
esprits du premier ordre, d'une circonspection
qui leur faisait multiplier à l'excès les doutes et
les recherches, et d'une audace qui reculait ou
renversait toutes les bornes devant leurs espérances
! Avec quelle magnanimité, embrassant
dans leurs études et dans leurs ouvrages ce qui
avait, toujours été séparé, les langues, les belles164
MEMOIRES
lettres, l'histoire naturelle, les mathématiques,
la physique
, ces théories toutes nouvelles de l'entendement,
ces lois de l'esprit humain faites pour
régner sur lui : avec toutes ces forces réunies, ils
se partageaient tous les empires de la pensée ; ils
annonçaient qu'il fallait tout refaire, les notions
les plus communes et les plus transcendantes, les
arts de la main et les beaux-arts, les sciences, la
morale, leslois; ils présentaient le génie enpleurs
et à genoux, tantôt devant les rois, tantôt devant
les peuples, les conjurant tour à tour d'avoir pitié
de la nature humaine; ils stipulaient déjà les articles
d'un pacte plus légitime et plus prospère
entre la puissance et l'obéissance ; ils faisaient
sentir dans leurs voeux pour le genre humain,
comme une force toute divine qui les réaliserait
tôt ou tard sur toute la terre ; et, presque enivrés
de tant d'espérances fondées sur les progrès de la
raison, ils prophétisaient une Jérusalem de la
philosophie qui aurait plus de mille ans de durée.
A ce même moment, une voix qui n'était pas
jeune et qui était pourtant tout-à-fait inconnue
,
s'élève, non du fond des déserts et des forêts,
mais du sein même de ces sociétés, de ces académies
et de cette philosophie où tant de lumières
faisaient naître et nourrissaient tant d'espérances;
elle s'élève ; tout se tait un instant pour l'écouter;
HISTORIQUES. 165
et, au nom de la vérité qu'elle invoque, c'est
une accusation qu'elle intente, devant le genre
humain, contre les lettres, les arts , les sciences
,
contre la société même, à qui elle impute les
vices, les crimes
,
les ignominies et les malheurs
des nations écrasées sous le doublejoug de leurs
dieux et de leurs rois.
Loin de donner ou de permettre quelque espérance
pour l'avenir, les deux premiers discours
de Jean-Jacques Rousseau ne font attendre des
progrès les plus étendus de nos connaissances que
des progrès plus grands encore des erreurs, des
opprobreset des calamités. Et ce n'est pas, comme
on le dit, le scandale qui fut général ; c'est l'admiration
et une sorte de terreur qui furent presque
universelles. Tel est le témoignage des rivaux
mêmes et des ennemis de Rousseau; c'est le témoignage
de M. Suard, si éloigné de ces paradoxes
, et sévère appréciateur des rares talens
qui leur donnèrent tant d'éclat.
Et qu'il était difficile qu'il en fût autrement !
Combien de genres de sensibilité, d'opinions
révérées
,
de cultes religieux ,
l'éloquence de
Jean-Jacques sut émouvoir et soulever en faveur
de ses doctrines désolantes ! Quelle âme touchée
des moeurs antiques et républicaines, en lisant
cette prosopopée de Fabricius, écrite par Rous166
MÉMOIRES
seau fondant en larmes au pied d'un chêne du bois
de Vincennes, ne futpastentée de la prendre pour
une des sublimespages perduesdesTusculanes,ne
se crut pas transportée dans Rome libre et vertueuse
encore, maisprès de perdre àjamais, sous le
charme funeste des arts, sa liberté et ses vertus ?
Quel coeur accoutumé dans la lecture des évangiles,
à se consoler et de la vie et de la mort, ne
fut pas plus pénétré encore de la grâce céleste de
ces livres sacrés, n'y puisa pas plus de force et de
courage, après que Rousseau en eut parlé ? Quel
homme, non dépravé encore tout-à-fait par les
passions orgueilleuses et ambitieuses, ne l'a pas
béni cent fois d'avoir tant honoré la simplicité des
moeurs d'une vie laborieuse et indigente, de l'avoir
tant préférée à ce vain éclat du luxe qui
éblouit un instant, pour fatiguer et corrompre
toujours? Quel ami des lettres, nourri dans les
sources si pleines, si pures, si profondes et si
vastes de la Grèce et de Rome , ne vit pas notre
langue élevée, dans la prose de Rousseau, aux
expressions et aux formes les plus majestueuses,
aux mouvemens et aux accens les plus passionnés
de la langue de Cicéron et de celle de Démosthène
? Quel esprit, parmi ceux même qui mettaient
à si haut prix les sciences de l'Europe,
si violemmentdéfigurées par leur détracteur, ne
HISTORIQUES. 167
sentit pas et ne démêla pas, jusque dans les déclamations
, toute là fermeté et toute la hauteur
de ce génie philosophique avec lequel la science
est si vite acquise
, et auprès duquel elle est si
peu de chose ?
Attaqué de toutes parts par des rois, par des
savans, par des beaux-esprits et par des philosophes,
quelle vigueur et quelle souplesse d'esprit,
quelle puissance de logique il déployait
Contre tous, dans une cause qu'il paraissait si impossible
de défendre !
Les mêmes accusations contre les sociétés humaines
, reproduites si souvent dans ce que
Rousseau a depuis imprimé, n'ont pas été du
tout contredites par ses grands ouvrages sur l'éducation
, sur la morale et sur les lois, qui semblent
supposer les améliorations possibles. Il ne
les écrivait point pour les nations de l'Europe
,
dont ila toujours désespéré, mais pour quelques
âmesprivilégiées, pourdes famillesqui pourraient
échapper aux vices dont est inondée la terre sur
dès hauteurs solitaires où ne monterait point le
déluge.
Deux écrivains, Vauvenargues, que M. Suard
n'a jamais connu, et Helvétius, avec lequel il
eut très-vite des relations intimes, le premier
avant les discours de Rousseau, le second sept à
168 MEMOIRES
huit ans après, avaient publié, sur le même sujet,
et presque sous le même titre, des livres dont les
doctrines opposées à celle de Jean-Jacques, et
pas du tout d'accord entre elles, attiraient et agitaient
aussi très-fortement l'attention publique.
Tous les deux traitaient de l'entendement, des
moyens.de diriger les idées vers la vérité, et les
volontés, les passions même, vers le bien public.
Vauvenargues
,
quoique en partie disciple de
Locke ; pénétré d'admiration et d'amour pour les
beaux génies du siècle de Louis XIV, que ses
éloges font mieux sentir et plus aimer
, attendait
d'eux, principalement, tout ce qu'il
désirait et tout ce qu'il espérait pour les hommes.
Helvétius, élève en entier de Locke, aspirait à
s'élever au-dessus de son maître, et en exagérait
les principes; il affirmait surla sensibilité physique
ce que la philosophie la plus téméraire ne peut
que soupçonner ; il supposait entre tous les esprits
une égalité dont on ne voulait pas plus que de
celle des fortunes.
Vauvenargues
,
persuadé qu'un des premiers
besoins de l'homme est d'ajouter sans cesse au
sentiment de sa grandeur personnelle, fondait
sur ce noble besoin tous les principes de la morale
privée et publique; il élevait les âmes pour les
épurer et pour les unir. Helvétius, croyant avoir
HISTORIQUES. 169
observé que le principe le plus universel, de
tous les mouvemens, de tous les efforts et de
toutes les actions, était l'amour des plaisirs,
voulait se servir de ce moteur tout-puissant,
pour rendre tous les devoirs plus évidens et
plus faciles; il croyait que les plus austères deviendraient
inviolables par l'alliance des voluptés
et des vertus.
Vauvenargues, avec quelquesmaximes et quelques
expressions d'une diction pathétique
, donnait
à la morale naturelle l'accent de la religion
et des temples ; Helvétius, avec des analyses, des
contespiquans, des peintures voluptueuses, et un
style plein d'images, semblait trop faire d'un
temple un théâtre.
Vauvenargues n'inquiéta que la superstition ;
Helvétius, en soulevanttous les fanatiques, donna
des alarmes, même à la raison et à la vertu qu'il
adorait. M. Suard, ami tendre d'Helvétius
,
préféra
toujours le petit livre de Vauvenargues, dont
il a même fait une édition.
Les deux ouvrages ont été également distingués
parmi ceux qui imprimèrent à cette époque
les caractères et les mouvemens qui ne devaient
pas tarder à exercer une grande influence, d'abord,
sur les opinions, ensuite, sur les événemens
de l'Europe.
170 MEMOIRES
Cette influence, si elle n'eût agi que par des
livres et par des lectures, eût été loin de produire
si rapidement des effets si importans et si étendus.
Ce fût dans les conversations qu'elle prit
Cette force toujours croissante
, que rien ne pouvait
vaincre, et qui devait tout changer.
Cette force s'exerçait et s'agrandissait principalement
dans les sociétés où vivait M. Suard,
où le goût des arts et des lettres réunissait les
hommesqui avaient le plus d'empiresur l'opinion
par leurs lumières, par leur rang et par leurs
places. Les plus distingués étaient ses amis les
plus intimes : c'est par là que l'histoire de sa vie
touche de toutes parts à l'histoire detoutson siècle.
Des mémoires ne peuvent pas tracer ce grand tableau
; mais la vie de M. Suard serait bien mal
connue si ce grand tableau ne l'environnait ,pas
de toutes parts.
HISTORIQUES. 171
LIVRE III.
CE n'était pas, il s'en faut bien, une chose nouvelle
en France que ce goût pour la conversation,
si naturel à un peuple ingénieux, et qu'aucun,
peut-être, n'a jamais égalé dans la rapidité avec
laquelle il saisit les idées des autres et il exprime
les siennes.
C'est une partie considérable de l'histoire de la
monarchie française ; Voltaire est le premier qui
en ait bien écrit quelques pages dans le vaste tableau
des nations modernes ; et parmi plusieurs
écrivains du dix-huitième siècle, très-capables
d'écrire cette histoire, qui exige tant de philosophie
et qui peut avoir tant de grâce, de l'aveu de
tous, M. Suard était l'un de ceux à qui un pareil
sujet convenaitou appartenait davantage.
Je n'ai aucune raison de croire qu'il l'ait jamais
commencée ; mais ses excellentes notices de
La Rochefoucauld et de La Bruyère ; ce qu'il a
écrit sur le style épistolaire et sur cette femme
qui en est le modèle, dont les lettres à sa fille
peignent encore mieux que La Bruyère les
172 MEMOIRES
mouvemens imprimés au dix-septième siècle
par l'action de la parole dans les salons ; une
foule d'autres morceaux, tels que la réfutation
de ce que Champfort a écrit contre l'Académie
Française, laissent assez voir l'importance que
M. Suard attachait à ce .commerce journalier
des idées où tant d'esprits, dans les siècles un
peu cultivés, puisent et reversent tout ce qu'ils
ont de connaissances et de lumières. Il croyait,
ce qui n'est pas convenu et qui est très-évident,
que les siècles seraient bien mieux peints par
l'histoire de leurs conversations que par celle
de leurs littératures ; parce que peu de gens écrivent
et que beaucoup conversent; parce qu'il
n'est que trop commun que les écrivains s'imitent
et se copient, même à la distance d'un long cours
d'âges, et qu'il n'est pas du tout rare qu'on soit
heureusement contraint à parler comme on sent
et comme on pense soi-même.
Combien, en effet, de doutes naïfs, ou courageux
et profonds, de révélations et de secrets,
du coeur humain, sont obtenus ou arrachés, dans
les conversations, par ces troubles subits où tout
échappe ,; par les irritations de la dispute, qui
vont souvent jusqu'à la colère ! Il n'y a pour les
livres ni surprise ni trouble, et leurs colères
même sont méditées. Les livres, toujours comHISTORIQUES.
173
posés
, sont plus hypocrites encore que les
hommes.
M. Suard a beaucoup plus causé qu'il n'a écrit.
Il a dispersé beaucoup d'esprit et de talent dans
des morceaux épars, et bien davantage encore
dans le monde et dans les conversations. Ce qui
a été imprimé peut se retrouver toujours ; ce qui
n'a été que dit est trop souvent perdu, et plus
souvent recueillipar les habiles qui ne l'ont qu'entendu
et qui le placent à leur profit comme s'ils
le disaient.
Si près encore de M. Suard, et si rempli de lui,
il ne nous est pas impossible de dérober à l'oubli
ou à l'usurpation quelques-unes des choses précieuses
qu'il prodiguait de son vivant sans songer
à sa mémoire. Mais c'est dans les cercles, dans
les cabinets, dans les entretiens, qu'il les a comme
jetées; pour en apprécier le mérite et l'influence,
il faudrait connaître parfaitement ce dix-huitième
siècle sur lequel beaucoup de mémoires
restent encore à paraître; il faudrait en comparer
les conversations aux conversations des siècles qui
l'ont précédé. On peut et on doit indiquer ici
ces parallèles nécessaires et piquans; on ne peut
les instituer; ils seraient trop longs et ne seraient
pas complets ; les matériaux ne manquent pas
seulement ; ceux que nous ayons sont rarement
174 MÉMOIRES
assez sûrs. Le mot si souvent répété, lesparoles,
s'envolent, exprime un fait qui est un grand mal ;
le mot qui lui est accolé, les écrits restent, dédommage
peu, et il exprime souvent un mal
plus grand encore.
M. Suard m'a parlé plus d'une fois de ces parallèles
qu'il voulait effleurer dans un très-petit
volume; je n'en ai que des souvenirs de mémoire;
je les réduirai à quelques pages, et à quatre ou
cinq époques. On y reconnaîtra aisément certaine
marche et certaines liaisons des faits de cette
introduction à l'histoire de Charles-Quint, dont
il n'a été que le traducteur, et dont on pourrait
aisément le croire l'auteur. Il ne manquera à ces
vues que d'être écrites par celui à qui elles appartiennent
: c'est beaucoup ; mais c'est quelque
chose aussi, sans doute, d'avoirconservé les vues,
et quelquefois jusqu'aux expressions.
Pour peu qu'on recherche les origines un peu
haut, cent Perrin-Dandin vous crient au déluge :
et quoique Charlemagne ne soit pas si haut, il
faut du courage pour commencer par Charlemagne
une petite histoire des conversations en
France, qui commence réellement à ce prince.
Prendre les choses à leur source, est l'unique
moyen de lesbien connaître : les prendre ailleurs,
c'est y laisser ou y porter beaucoup de nuages et
HISTORIQUES. 175
d'ombres. La création même, si nous y avions
assisté, ne serait pas un mystère : le mot de
l'énigme de l'univers serait écritsur chaque objet;
les curieux ne seraient jamais renvoyés, comme
ils l'étaientdans le Mercure, au numéro prochain.
Saisissez le fil par le bon bout; il vous conduira
même en se rompantou ens'enmêlantde nouveau
dans vos mains.
Dès la fin du huitième siècle, et lorsque tout
se couvrait de ténèbres, Charlemagne, roi et
empereur, s'élève au milieu de l'Europe comme
une aurore boréale au sein des nuits profondes;
dans son palais impérial transformé tour à tour
en cercle, en école et en académie, il appelle
autour de lui les femmes les plus spirituelles,
préférablement aux plus belles, et des moines
qui parlaient bien, préférablement aux grands
dignitaires de l'église qui ne disaient bien que la
messe.
Deux ou trois siècles après cette époque, qui
ne fut que d'un règne et d'un instant, au milieu
de la barbarie devenue plus épaisse en devenant
savante, au sein des écoles singulièrement multipliées
et richement dotées, parmi des argumentateurs
qui n'avaient pour éloquence que le syllogisme
en fureur, paraissent, sous le froc, des
hommes inspirés ou par les plus tendres passions
176 MÉMOIRES
du coeur, ou par tout ce qu'il y a de plus pathétique
dans le Dieu des évangiles; et dans leurs
entretiens continuels, ou avec des femmes dont
ils sont eux-mêmes le culte, ou avec des princes
et des papes dont ils sont les directeurs, la langue
vulgaire, si peu cultivée jusqu'à eux, prend dans
leur bouche de l'élévation et de la grâce; on
commence à soupçonner que la parole est aussi
une puissance ; qu'elle peut exercer un grand empire
sur les esprits; donner aux âmes les émotions
par lesquelles on aime à être entraîné ; inspirer
ces vertus sans lesquelles, même avec ce qu'on
appelle lois, il n'y a dans les sociétés humaines
qu'erreurs, oppression et anarchie.
Disséminées partout plus ou moins rapidement
par les conversations, des idées si au-dessus de
ce siècle scolastique pénètrent jusque dans les cellules
des moines qui n'ont pas érigé le silence en
vertu, qui ne se croient pas parfaits parce qu'ils
sont muets. Les querelles de Saint-Bernard et
d'Abailard mettent dans un grand jour tout ce
que peuvent les talens pour élever aux grandeurs
de la terre ceux qui dirigent les âmes dans les
routes du ciel, Presque toutes les couronnes, à
cette époque, sont héréditaires; mais les tiares
sont électives ; et de la poussière d'une école, on
peut porter son ambition et son regard sur des
HISTORIQUES. 177
sièges qui sont presque des trônes et sur un trône
qui veut commander à tous les autres.
Ni Abailard, ni Saint-Bernard, nés tous les
deux pour les passions tendres, et pour les talens
qu'elles inspirent, la poésie et l'éloquence ,
ne pouvaient pourtant triompher de la scolastique
et de son jargon ; on les prenait pour la religion
et pour la science. Mais les querelles de
ces théologiens beaux esprits, nées dans les écoles
, sont portées au tribunal des papes ; on en
parle à la cour des rois, dans les châteaux des
grands seigneurs; on en parle partout, et partout
dans le langage du monde ; les controverses deviennent
des conversations; des idées abstraites
commencent à devenir vulgaires, parce que les
mots avec lesquels on les exprime sont familiers.
Les aventures si touchantes d'Héloïse et d'Abailard
inspirent un intérêt bien plus universel,
et ont des résultats bien plus heureux; ces amours
d'un siècle barbare, ont tout le charme des romans
; les faiblesses et les malheurs d'un jeune
théologien et de sa jeune élève, deviennent les
objets de tous les entretiens; ils attendrissent
les âmes ; ils adoucissent la langue ; ils avancent
tont un siècle.
A la même époque
,
les croisades précipitent
l'Europe sur l'Asie, et la foi catholique se trouve
I. 12
178 MEMOIRES
face à face
, sur le tombeau du Christ, avec la
foi musulmane : en combattant, elles s'observent,
et se donnent mutuellement des doutes.
Semblables à ces liqueurs ennemies qui, versées
dans le même vase, se pénètrent, se décomposent
avec fracas jusque dans leurs élémens, et
s'évaporent ensemble. C'est bientôt après que
circule, en Europe, le livre des Trois Imposteurs,
livre impie attribué à un grand empereur
ou à son chancelier, et l'ouvrage, probablement,
des conversations entre les deux.
Les seigneurs de châteaux qui ont donné la
liberté aux serfs pour payer leurs équipages
des croisades, ont rapporté de ces expéditions
beaucoup de faits, quelques idées et plus de
dispositions à s'en faire de nouvelles ; ils se sentent
pressés d'un besoin de parler plus fort que
leur orgueil chevaleresque ; ils trouvent dans
les hameaux par eux affranchis plus d'espritsavec
lesquels ils peuvent converser. Ce ne sont plus
seulement les harpes, les chansons, les fabliaux
qui forment l'instruction et les fêtes des châteaux;
on y tient cercle et cour d'amour; on y chante
l'amour
, et on y discute finement ses délicatesses
les plus exquises, ces problèmes du coeur
que le coeur aime à trouver insolubles pour les
discuter sans fin. Un art du raisonnement bien
HISTORIQUES. 179
plus sûr que celui des écoles se forme au sein des
plaisirs et de la galanterie ; et , en des temps
si éloignés de nous ,
déjà se préparent, dans des
châteaux gothiques
,
le théâtre, les maximes et
les vers de Quinault.
Au quinzième et au seizième siècles, où l'on a
cru voir la renaissance des lettres, quoique ce ne
fût la renaissance que du grec ou de son étude;
l'érudition rappelant de nouveau les peuples aux
écoles, absorbant toute leur attention et toute
leur énergie, allait étouffer plutôt que nourrir
les germes naturels des talens ; la découverte
d'un nouveau monde, et celle d'une nouvelle
route aux Indes orientales ; les querelles et les
guerres de la ré formation; les victoires et les
revers de François 1er. ; les intrigues politiques
et galantes de sa cour ; tout ce qui agite le plus
les hommes, force heureusement les peuples à
moins s'occuper des chaires et des livres que des
événemens
,
des affaires et. des plaisirs.
Ce n'est point dans les écoles, c'est à la
cour de François Ier., que Marot trouve le modèle
de cet élégant badinage, premier modèle
de bon goût dans nos vers et dans notre langue.
Ce n'est point dans Aristote que Parme du raisonnement
se fortifie et s'aiguise ; c'est dans les
combats sans relâche des luthériens et des calvi180
MEMOIRES
nistes contre les princes et les moines de l'Eglise
catholique.
Au milieu de tant de superstitions, de fanatisme
et d'ambitions tyranniques, ce n'est point
dans le beau moral de Platon qu'on apprend à
chercher le bonheur dans les sacrifices faits à sa
patrie, c'est dans les conversations d'une centaine
de magistrats, de prélats, de guerriers, de
gens de lettres; société instituée par Olivier et
par l'Hôpital, et honorée par la nation et par
l'histoire du nom de LIGUE DE BIEN PUBLIC
Dans ces discours de l'Hôpital, aux assemblées
nationales, qui donnaient à son caractère
personnel plus d'autorité qu'à sa dignité de
garde des sceaux.; dans le style de Montaigne et
dans celui de La Boëtie, toujours si familiers,
même alors qu'ils étonnent le plus par l'énergie
et par l'audace des expressions ; le ton général
est toujours celui des conversations de la ligue
du bien public. La satire Ménippée est en grande
partie un recueil des conversations établies sur le
modèle de celles qui l'avaient été par l'Hôpital et
par Olivier. Les saillies, le génie et les vertus
d'HenriIV leur ressemblent beaucoup.
L'histoire n'a guère conservé du palais royal
de Richelieu, des hôtels de Rambouillet et de
Longueville, que les souvenirs du mauvais goût
HISTORIQUES. 181
qui y dominait, de leurs éloges prodigués à
des ouvrages dont on ne parle plus, de leurs
dédains ou de leur haine pour des ouvrages
devenus une partie de notre gloire littéraire et
nationale.
Mais on a trop confondu leur goût, bientôt
couvert de ridicule, et leur esprit, dont les ridicules
même étaient des progrès ; on n'a pas
assez senti l'heureuse influence de cette association
d'un cardinal et d'un ministre roi, avec des
poètes sans génie, pour disputer à Corneille ses
triomphes de la scène tragique ; de ces complots
où les passions si diverses du bel-esprit, de
l'amour et de l'ambition conspiraient ensemble
pour faire tomber une pièce, pour tuer un
ministre, pour supplanter un rival ou une rivale
; de ces soulèvemens des peuples et de ces
plans de massacres conçus gaiement et spirituellement
sur les sophas de la volupté, exécutés en
partie, par un archevêque de Paris doué d'éloquence
,
d'intrépidité, et même de quelques
vertus. On n'a pas assez vu combien des conversations
continuelles entre tant d'âmes et de passions
ardentes devaient porter de fécondité et de
feu sur les idées et sur les expressions; combien
ce qui faisait naître tant d'idées et de sentimens,
hâtait aussi la naissance du goût et de ses choix ;
182 MÉMOIRES
combien, enfin, la fronde
, presque uniquement
connue par des couplets et par des sifflets, touchait
de près au magnifique siècle de Louis XIV.
Voltaire seul a distingué le fond des choses de
leur surface ; d'autres s'y sont mépris, et ont cru
réfuter Voltaire.
Mais
, pour faire éclore le siècle des grands talens
,
il fallait d'abord faire éclore le génie de
Louis
,
dont la politique de Mazarin entretenait
et cultivait l'ignorance. Les premiers rayons qui
entrèrent dansl'esprit du jeuneprince, nésensible
et aimable, il les dut à des conversations avec les
nièces de Mazarin, dont l'éducation avait été
mieux soignée; avec madame de Montespan, sa
maîtresse en titre, et qui réunissait en elle tout
ce qu'avait de superbe et de piquant l'esprit des
Mortemar ; avec Racine, si heureusement choisi
pour le compagnon des voyages et des lectures
d'un prince qui ouvrait son règne ; avec Molière,
qui achevait le Tartufe sous la protection
du trône ; avec Fénélon, qui, un instant au
moins, lui fît entendre et respecter la voix de
l'humanité, lorsque le fanatisme lui conseillait
ou lui ordonnait les dragonnades.
C'est dans ces conversations
,
qu'au milieu de
tout ce qui étouffe le plus la sensibilité pour la
nature et pour la raison, le jeunemonarque appreHISTORIQUES.
185
nait à être si promptementtouché de l'éloquence
de Bossuet et de Massillon
,
des beautés sévères et
profondes de Britannicus, du charme céleste des
choeurs d'Esther
,
de la pompe divine d'Athalie
,
de l'élégante et magnifique simplicité de la colonnade
du Louvre.
Tandis que ces conversations formaient le roi
pour le siècle, d'autres faisaient naître dans la
nation des vues, des opinions et des doctrines qui
devaient, tantôt, favoriser et rendre plus éclatantes
les grandeurs du monarque, tantôt, résister
à sa puissance et à ses erreurs.
La méthode de Descartes, si justement admirée,
était pourtantcelle des mathématiques plutôt
que de l'esprit humain ; mais un petit nombre
d'esprits dressés à la corriger et à l'étendre, en se
dirigeant par elle
, se réunissent dans une solitude
profonde mais peu éloignée de Paris ; sans
y former un ordre religieux, ils s'entretiennent
incessamment devant Dieu et devant la nature
de tout ce qui peut le mieux et soumettre tous
les esprits à la foi, et les ouvrir tous plus facilement
et plus sûrement à la raison et à la vérité ;
et de ces entretiens de cinq à six hommes,
des lumières qu'ils sevprêtent, naissent un petit
nombre de volumes, qui, par l'érudition, par le
raisonnement, par le génie et par le style, élè184
MEMOIRES
vent Port-Royal au niveau ou au-dessus de
toutes les écoles de l'antiquité, et servent à former
Racine le plus grand écrivain en vers de
toutes les langues et de tous les siècles.
A leur exemple, et presque en même temps,
mais sans s'éloigner du monde qu'ils éclairent et
qu'ils édifient, un nombre à peu près égal de
pontifes et de princes de l'église gallicane, unis
ou divisés
,
s'entr'aidant ou se combattant, mettent
tous les jours leurs génies en présence : dans
leurs conversations, nommées conférences, colloques
, tout ce qu'il y a de beautés poétiques
et de traditions historiques dans toutes les mythologies
et dans toutes les théologies ; tout ce
qu'il y a de beautés sublimes et touchantes dans
le testament des Juifs et dans le testament des
chrétiens, font de leurs recherches, élevées si haut
et posées si solidement, comme de nouvelles colonnes
pour les temples catholiques : on dirait
que ces temples touchent, pour la première fois,
le ciel de leur faîte.
Jusqu'à ce siècle, le christianisme ne s'élevait
avec assurance que sur les témoignageset les miracles
des Evangiles ; la foi n'était pas ou ne se
croyait pas assez en sûreté auprès de la raison ;
après Pascal et Bossuet, la foi paraît elle-même
armée, par la raison, d'une force toute divine.
HISTORIQUES. 185
On peut, sans faiblesse, s'en rapporter à Voltaire
sur ce point; quoiqu'ailleurs il ait appelé ce
siècle celui des grands talensplutôt que des lumières
; en le comparant à ceux qui l'avaient
précédé, il l'a mis au-dessus de tous, non par les
beaux-arts, mais par les progrès de la raison ;
et nulle part ces progrès ne sont aussi sensibles
que dans ces pensées où le puissant génie de
Pascal, après avoir flotté entre l'athéisme et le
déisme, se décide à croire en Dieu, plus sur
les révélations des Évangiles que sur celles de
l'univers ; que dans ces discours sur l'histoire
universelle, où le puissant génie de Bossuet ne
craint pas de rabattre son vol jusqu'à toucher
la terre et le socinianisme, et ne s'en relève que
plus confiant et plus fier jusqu'à ces miracles
journaliers de l'Eucharistie et de la présence
réelle, qui confondent la raison humaine.
Les dogmes, discutés, éclaircis
,
arrêtés dans
ces conversations si fécondes, deviennent les sujets
des conversationsbien plus nombreuseset de
la ville et de la cour. Des femmes dont les romans
,
les lettres et les billets font les délices du
goût, deviennent théologiennes sans rien perdre
des grâces de leur esprit ; elles atteignent plus
d'une fois au sublime des Pascal et des Bossuet ;
comme eux elles pèsent dans leurs balancesla rai186
MÉMOIRES
son humaine et les mystères de la foi chrétienne ;
et, les balances quelquefois flottantes, s'inclinent
toujours dans leurs mains du côté de la foi.
Portées rapidement, dans des voitures moitié
dorées, et moitié transparentes, d'un palais à un
palais, d'un théâtre à un temple, d'un sermon à
une tragédie, d'un bal de la ville aux bals de
Louis XIV, les Sévigné, les La Fayette et les
Maintenon, partout où elles écoutent et où elles
pailent recueillent et répandent des faits, des
mots charmans ou forts, des lumières qui ne seront
que long-temps après dans les livres.
Il est impossible de douter que ,
soit dans leurs
oppositions, soit dans leur accord, toutes ces conversations
n'aient eu sur les destinées de la France
autant d'influence que les tribunes aux harangues
sur les destinées de la Grèce et de Rome.
Il est des tableaux historiques tellement rapprochés
par les dates, par les analogies ou par les
contrastes, qu'ils se présentent toujours ensemble
et toujours en forme de parallèles; et d'aucun cela
n'est aussi vrai que des littératures et des conversations
du dix-septième et du dix-huitième siècles.
L'auteur de ces mémoiresn'écrira plus ici cette
histoire des conversations comme sous la dictée
de M. Suard : M. Suard y figurera bientôt
comme acteur ; j'en serai seul historien.
HISTORIQUES. 187
Du règne de LouisXIV aux règnesde LouisXV
et de Louis XVI, le fond du génie national diffère
peu ; mais sur ce même fond, que de diffél'ences
et dans les créations des talens, et dans les
conversations du monde !
Dans les beaux-arts, la plus éclatante gloire du
génie français était celle des jeux du théâtre, dont
les chefs-d'oeuvre et leur long souvenir étaient
le perpétuel entretien de tous ceux qui avaient
quelque organe et quelque âme pour sentir les
passions, les vertus et le beau. Le dix-septième
siècle était, sans doute, plus créateur en talens
de ce genre ; le dix-huitième l'était certainement
en sentimensplus exquis, pour en jouir avec transport;
en principes plus approfondis, pour dispenser
l'admiration et l'amour en une juste mesure.
A côté de Boileau, en effet, on avait préféré le
rimeur le plus pauvre et le plus insipide, Pradon,
au plus éloquent des écrivains en vers, à Racine,
celui de tous les peintres des passions qui les a rendues
avec le plus de charme et de profondeur.
Lorsque déjà commençaient à sortir des mains de
Racine tant depompeusesmerveilles, une grande
partie du siècle voulait, comme madame de Sévigné,
rester fidèle à sa vieille admiration pour
Corneille : ce qui voulait due ne pas la partager
avec Racine.
188 MEMOIRES
Il n'existe pas de véritable parallèle de ces
deux grands hommes jusqu'à La Bruyère.
Au dix-huitième siècle, ce même parallèle se
reproduit, sous toutes les formes, dans les écrits,
dans les académies, dans les soupers, dans les
cafés ; il devient lieu commun; et au moment où
on le croit le plus vieilli, le plus usé, il se rajeunit,
et il rajeunit Racine et Corneille, qui n'en
avaient pas besoin. Avec quelques lignes qui
semblent se joindre à quelques mots de Fénélon,
Vauvenargues le rend tout nouveau. L'instinct
des femmes est autorisé par le génie des hommes
les plus éclairés à donner la première place au
poète quiles a le mieux connues et qu'elles aiment
le mieux. La nation hésite encore à juger comme
les femmes, même après le Corneille commenté
par Voltaire, l'éloge de Racine par M. de La
Harpe, et son cours du lycée ; mais ce procès du
goût, dont les pièces sont dans toutes les mains
et sous tous lés yeux, sera, sans doute, terminé
par quelque arrêt aussi immortel que les deux
génies, à l'instant où les poids des raisons et des
impressions seront mieux distribués et mieux
comptés dans les balances restées encore en équilibre.
Ce résultat sera bien moins celui des livres
des deux siècles que celui des conversations du
dix-huitième; l'esprit et le goût y perdront peutHISTORIQUES.
189
être quelques-uns des plaisirs qu'ils trouvent dans
leurs disputes ; mais la première jouissance du
goût, comme de la raison, est de voir dans tout
leur éclat les vérités qui répandent tant de lumières
dans les profondeurs émues et tourmentées
du coeur humain.
Celui qui parlait si souvent de Corneille et de
Racine, et toujours avec un goût si exquis; celui
qui, presque enfant encore, semblaitleur prendre
tour à tour leur génie, comme s'il était à la fois
Racine et Corneille ; celui dont les succès furent
bien plus certains et plus éclatans encore lorsqu'il
s'abandonna tout entier à l'indépendance et aux
inspirations de son propre génie, Voltaire, seul,
pouvait s'ériger en arbitre entre les goûts divisés
de la nation, et faire pencher à jamais cette balance,
comme Boileau aurait voulu et n'osa pas
la faire pencher.
A ce moment, la voix d'un philosophe assez
sensible pour être souvent un excellent poète,
la voix de Saint-Lambertj élève Racine au-dessus
de Corneille, et Voltaire au-dessus de tous les
deux,
Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène.
A ce vers, les querelleset les parallèles renaissent,
tout en retentit, les brochures, les feuilles, les sa190
MEMOIRES
Ions. Tandis que les écrivains, dans leurs prétendues
dispensations de la justice et de la gloire littéraires
, composent leurs arrêts de leurs haines ou
de celles des autres, les conversations, plus éclairées
par cela seul qu'elles sont plus impartiales,
distinguent, dans les trois rivaux, des caractères
qui, tour à tour, mettent chacun d'eux au-dessus
et au-dessous des deux autres. Elles jugentVoltaire
supérieur par les grands effets de la terreur et de
la pitié ; Racine par la perfection incomparable
de son style; Corneille par les créations et les
miracles qui l'élevèrent de Clitandre à Cinna.
A peu près dans le même temps, un homme
nourri dans l'admiration et dans l'amour de tous
les trois, un homme qui n'avait pas leur génie,
mais qui en avait un autre ,
proposait de faire
descendre la tragédie de ces hauteurs des trônes
et de la poésie, de la rapprocher davantage de
toutes les âmes et de tous les intérêts de l'humanité
, en la rapprochant de toutes les conditions
, en donnant aux peintures et à l'éloquence
plus de naïveté et de vérité, au risque
de leur faire perdre toute cette splendeur qui
semble associer l'auteur aux puissances décorées
par la langue qu'il leur prête.
Dans ces paradoxes de Diderot, mieux sifflés
que réfutés, l'homme, la société et l'art tragiHISTORIQUES.
191
que se présentent, pour leur perfectionnement
commun , sous des rapports mutuels plus intimes
et plus puissans ; on croit remonter à ces
premièresconceptionsdes peupleset des arts de la
Grèce, où les Eschyle
,
les Sophocle et les Euripide
voulaient faire de l'action tragique la leçon
et la règle des actions humaines, où ils faisaient
monterles héros sur la scène, non pour l'agrandir
de la grandeur des personnages, non pour dégrader
les trônes, mais pour élever et fortifier
les âmes et les vertus publiques.
Ces discussions qu'on voulait croire mortelles
au génie
,
qui les aime beaucoup, et qu'elles affranchissent
de tout ce qui peut intimider ses
inspirations ; ces discussions avaient, très-souvent
,
jusque dans leurs profondeurs
, toute l'élégance
du bon goût, quelquefois toute l'éloquence
des grandes vérités et des grandes passions.
Elles unissaient par la même lumière, ou
par ses reflets, tous ces beaux-arts dont aucun
ne doit être exclu, puisqu'ils sont tous et des plaisirs
pour les sens , et des secours pour la raison.
Si madame de La Fayette, madame de Sévigné
et madame de Caylus avaient pu faire quelques
visites aux salons de madame de Staël et de mademoiselle
de Lespinasse, elles auraient découvert
de nouveaux mondes dans tous les arts, elles
192 MEMOIRES
n'auraient plus voulu être trop fidèles à aucune
admiration pour rester libres d'admirer tous les
génies.
Sous Louis XIV et sousBossuet, on distinguait
peu la morale de là religion, et l'ordre social de
la puissance du trône. Sous Louis XV et sous
Louis XVI, la morale privée et la morale publique
,
plus fréquemment et plus intimement
associées à toutes les parties de la littérature,
s'élèvent, pour la première fois, sur des fondemens
qui ne paraissaient nouveaux que parce
qu'ils sont éternels et universels. Trop de morale
entraîne trop d'ennui, a dit un poète qui a
constamment prêché la morale et enchanté ses
lecteurs. Mais il est vrai que ce n'est qu'au dixhuitième
siècle qu'on a généralementsenti qu'aucun
des sujets traités par les vrais talens ne peut
avoir autant de charme que la morale, fondée
avec clarté sur la nature de l'homme et de la
société : fondemens qui ne semblent que terrestres,
et qui s'élèvent si rapidement jusqu'à ces
vertus touchantes et sublimes qu'il est interdit à
la parole de peindre lorsqu'elle n'a point l'éloquence
religieuse de Fénélon et de Rousseau.
Sous Louis XIV, il n'eût pas été permis, sans
doute, à la morale la plus pure, de jeter le
moindre blâme public et direct sur les actes du
HISTORIQUES. 193
gouvernement; on eût dit que les erreurs mêmes
des gouvernemens étaient de droit divin. Mais
dans les conversations, on avait, sous Louis XIV,
autant et plus de liberté que de nos jours. Ce prince
avait l'âme trop grande pour vouloir apprendre
quelque chose de l'espionnage, l'esprit trop juste
pour ne pas savoir que les dénonciations des hommes
vils sont toujours des impostures; aucun des
mémoires de ce siècle
,
qui en a tant laissé, ne
cite un grand nom flétri par cet opprobre. Le
coeur d'un honnête homme n'était pas encore exposé
à s'ouvrir devant un traître, en croyant
s'épancherdans le sein d'un ami. Madame de Sévigné
adorait Louis XIV ; ceux que Louis XIV
menaçait de sa colère, étaient souvent défendus
par les billets, les lettres et les discours de madame
de Sévigné.
1 Quelle distance, il est vrai, entre ces débats
des salons du dix-septième siècle, et les questions
agitées dans les conversations du dix-huitième
!
De quoi, en effet, s'agissait-il dans ces altercations
qui suivirent d'assez près les troubles de
la Fronde ? de savoir si un surintendant des
finances (Fouquet), qui avait imité dans ses profusions
généreuses les déprédations impunies de
ses prédécesseurs, devait être jugé par les organes
I. 13
194 MÉMOIRES
de la justice nationale ou par des commissaires
du monarque ; si des dragons et leurs glaives
étaient de bons missionnaires ; si une morale dictée
au génie par la vertu pour former la raison
et la conscience des rois
,
si le Télémaque, qui
avait fait de l'héritier du trône celui de toutes
les pensées et de toute l'âme de Fénélon, était une
satire de la personne et du règne de Louis XIV;
si l'abbé de Saint-Pierre, en possession d'écrire
et non de faire lire des vérités hardies, avait mérité
l'outrage ou l'honneur d'être chassé de l'Académie
Française à l'unanimité des voix, moins
celle de Fontenelle, pour avoir adressé quelques
reproches à Louis XIV, trois ou quatre ans après
que ce superbe monarque était descendu dans
les caveaux de Saint-Denis.
Presque tous lès sièclesde la monarchie avaient
entendu de pareils débats, sans que ni rois, ni
peuples en fussenttrès-émus ; ce n'était pas mettre
en doute le pouvoir absolu, mais lui représenter
qu'il ne lui convenait pas d'être arbitraire.
Que ces questions, sur lesquelles ne pouvait s'élever
une seule difficulté, et qui se débattaient
pourtant, avec chaleur
,
dans la France des
Descartes, des Corneille, des Pascal et des La
Bruyère, faisaient peu attendre encore les questions
morales et politiques qui allaient agiter la
HISTORIQUES. 195
France des Montesquieu, des Voltaire et des
Rousseau !
Une maxime entrevue plusieurs fois dans l'antiquité
,
mais toujours vaguement ; reproduite
plus vaguement encore dans des dissertations
prolixes et obscures du quinzième et du seizième
siècle, avait enfin reçu, on ne sait bien de qui,
sa formule la plus universelle et la plus concise
: LA LOI EST L'EXPRESSION DE LA VOLONTÉ
GÉNÉRALE.
Gravina en Italie, Montesquieu en France,
avaient suspendu ce lustre à leurs belles pages.
Cette seule maxime contenait le système entier
d'un ordre social, comme le gland contient
l'arbre immense dont les rameaux s'étendrontsur
les vastes campagnes. Tout y était, mais pour
ceux qui pouvaient tout y voir.
Cependant, des hommes supérieurs, également
amis de la liberté, en font sortir deux
systèmes assez divers pour qu'on les croie opposés.
Dans les deux systèmes, les réunions d'hommes
ne sont des sociétés que lorsqu'elles sont
gouvernées par la volonté générale ; mais dans
l'un, il faut qu'au scrutin de la loi soient portés
les votes de tous ceux qui doivent lui obéir; la
nation toute entière doit être le corps législatif;
ou la partie qui vote est souveraine, la partie
196 MEMOIRES
qui ne vote pas esclave, et aucune des deux libre :
c'est la théorie de Jean-Jacques et de son Contient
social. Elle ne fut jamais celle d'aucun grand
Empire ; et Jean-Jacques est loin de les y inviter.
Dans l'autre système, la volonté générale d'un
peuple peut être exprimée par ses représentans ;
elle doit l'être mieux que par lui-même
, parce
que, plus éclairés que lui, ils la voient mieux
dans tous ses intérêts de tous les temps et de
toutes les circonstances ; parce que, moins nombreux
,ils se prêtent, dans la discussion, autant
de secours et de lumières que la foule y apporterait
de désordre et de confusion : c'est la pratique
de l'Angleterre et de l'Amérique anglaise;
c'est la théorie de Montesquieu et de Delolme.
Rien ne soutient, n'alimente
, ne dirige les
conversations sur les questions importantes et,
profondes comme les ouvrages qui les traitent
sur des principes différens et avec des lumières
assez égales pour ne laisser d'avantages dans
la lutte qu'à la vérité. Les publications assez
voisines du CONTRAT SOCIAL et de la Constitution
de l'Angleterre rendirent tous les effets de ces
deux ouvrages plus étendus
,
plus rapides, plus
certains chez tous les peuples de l'Europe, et
surtout en France, où ce qui est dans les livres
passe plus vite dans les conversations
, y est plus
HISTORIQUES. 197
remué, plus tourné et retourné dans tous les
sens de tous les esprits. Peu reçurent de Rousseau
la conviction que la volonté d'un peuple
ne peut pas être représentée ; les prospérités
toujours croissantes de l'Angleterre étaient une
réfutation trop puissante et trop claire de sa
doctrine. Mais cette exagération même des principes
de Rousseau fît mieux sentir à tous combien
il importe aux peuples et de ne pas se
méprendre sur le choix de leurs représentans,
et dé les environner incessamment, avec un
peu d'inquiétude
,
d'une surveillance respectueuse
; et d'entretenir incessamment, par la parole
et par la presse, des discussions universelles
sur les questions confiées et non abandonnées à
la haute sagesse des chambres ; de leur rappeler
sans fin, et sans injurieux soupçon, que, dans
les plus vastes empires ainsi que dans les plus
petites républiques, tous les pouvoirs appartiennent
au peuple, quoiqu'il ne puisse en exercer
aucun ; de ne laisser enfin aux représentans aucun
moyen de jamais établir que la représentation
est de droit divin, comme les rois l'ont
toujours voulu faire croire de la royauté.
Des objets si graves, introduits subitement
parmi tant de conversations qu'on croit frivoles
et qui ne sont que légères
, sont saisis dans la
198 MEMOIRES
capitale de la France avec autant de facilité, ils
sont traités avec plus d'intérêt que ces questions
littéraires qui embellissent la raison plus qu'elles
ne l'éclairent. On croit entendre, dans plus d'un
salon doré, les délibérations d'une colonie naissante
sur le gouvernement qu'elle constitue au
milieu des déserts.
Les rois et leurs ministres, il faut en convenir
,
pouvaient, sans être trop farouches
,
être
alarmés dé tant de maximes si nouvelles, discucutées
si près d'eux, et jusque dans la galerie de
Versailles ; à côté de ces mêmes principes, heureusement,
s'en offrent de très-propres à rassurer
toutes les monarchies sans flatter et sans endormir
aucun monarque.
Le Contrat social de Jean-Jacques, et la Constitution
d'Angleterre, de Delolme
,
si divers sur
tant de points, se réunissent sur le danger d'ébranler
les trônes en fondant la liberté ; sur l'avantage
même d'élever plus haut les rois, pour
élever par eux les nations. Pourvu que les lois
soient faites par les votes personnels de tous, il
n'importe à Rousseau quelle soit la puissance
qui les exécute : pourvu que les intérêts et les
voeux d'une grande nation soient exprimés par
une représentation éclairée et populaire, Delolme
désire, il croit même nécessaire que la
HISTORIQUES. 199
puissance exécutrice et suprême soit sur un trône
héréditaire qui fasse baisser les yeux à toutes les
ambitions, qui laisse gronder les orages utiles
,
sûre de faire taire ceux qui seraient funestes.
Rassurés et soutenus par ces grandes autorités
démocratiques, les grands noms historiques de
la France, ceux du moins dont l'histoire se compose
de beaucoup de vertus, portent naturellement
leurs espérances sur un second degré de
représentation d'où ils veilleront à leurs grandeurs
par leurs dignités, au bonheur des rois et
des peuples par leurs lumières.
Il ne reste d'irréconciliableavec ces vérités qui
concilient si heureusementtous les intérêts, que
ces nobles nouveaux et obscurs qui ne peuvent
les comprendre, qui cachent leur pauvreté, leur
vanité et leur ignoranceautour deshameauxqu'on
ne leur permettra plus d'opprimer. La France
se confie, surtout, elle s'abandonne à ces vérités
lorsque l'histoire lui montre ce Béarnais descendit
des Pyrénées comme du ciel pour donner, à la
maison dont il était le chef, l'exemple d'un front
victorieux soumis aux conseils et à la tutèle d'une
assemblée de notables, et à tous les rois de la
terre, celui d'un roi qui expie le long cours de
la gloire militaire la plus légitime par des voeux
sagement gradués, par des plans profondément
200 MEMOIRES
conçus pour la paix perpétuelle de toutes les nations.
Avant ces nouvelles théories, les puissances
de la terre faisaient descendre du ciel leurs
titres : comme si le maître de l'univers ne conduisait
pas tout sur la terre comme dans les
autres mondes ! comme si l'ordre social, pour
être sacré, avait besoin d'être une religion révélée
! Il était donc facile de prévoir que les
mêmes esprits, si bien exercés à faire sortir du
sein de la société elle-même les lois et les pouvoirs
qui la gouvernent, lèveraient leurs regards
vers le ciel pour juger les cultes en même temps
que les codes, pour mettre une morale tirée de
la nature de l'homme sous la protection de la
divinité, comme un ordre social sous la protection
de la royauté. On se flattait que , sans rien
détruire, on pourrait tout épurer et tout réconcilier
avec la raison humaine.
Sous Louis XIV, les livres du génie et les conversations
du monde avaient donné de nouveaux
étais à la foi, sans trop permettre des doutes à la
raison. L'incrédulitéparaissait vaincue; elle n'était
que soumise et muette ; et ceux qui embrassaient
sans restriction tout le christianisme des évangiles,
persécutés avec fureur, parce qu'ils ne pouvaient
pas y découvrir tous les dogmes catholiques,
HISTORIQUES. 201
offraient aux esprits audacieux des causes ou des
prétextes d'écarter, eneffet, tous les doutes, mais
en rejetant toutes les croyances.
, La raison des Pascal et des Bossuet, si humblement
soumise à toute la foi, toutes les forces
de leur logique et de leur éloquence employées
à lui soumettre la raison du genre humain
,
présentaient aussi une gloire périlleuse niais éclatante
à ceux qui, les premiers, attaqueraient avec
génie ce que ces génies éminens avaient adoré
et défendu; et l'épître à Uranie, adressée, à une
marquise réelle, fut bientôt dans la mémoire et
dans la bouche de toutes les femmes et de tous
les hommes qui respiraient et professaient dans
le monde: l'indépendance de la pensée. Cette
épître était un cri de guerre plus qu'un combat ;
mais dès que la guerre fut déclarée par un tel manifeste
,
il fallut la soutenir par des batailles.
On en livra de toutes parts. A travers les ténèbres
des siècles, l'érudition croyait arriver au berceau
du christianisme pour le surprendre dans sa
naissance et dans sa faiblesse. Ce flambeau trop
obscur de l'histoire, agité par une philosophie
qui en appelait plus encore à la raison qu'à l'érudition,
ne jetait plus sur les évangiles que des
clartés funèbres.
Ceux qui cessaient entièrement de croire, et
203 MEMOIRES
le nombre en était effrayant, ne trouvant plus
dans des traditions révérées aucun point fixe qui
les retint ou qui les ralliât, après s'être séparés
à la fois de la croyance commune, se séparaient
bientôt les uns des autres, et se plaçaient à des
distances différentes, sans pouvoir nulle part
poser des bornes. Les uns, toujours émus de la
sainteté des évangiles, persistaient à voir la divinité
dans la morale de Jésus-Christ, en regardant
comme une impiété de voir un Dieu dans le fils
de Marie ; les autres, fermant toutes les bibles
pour ne chercherle créateurque dans la création,
et la morale que dans les plus tendres et les plus
sublimes affections du coeur humain, s'éloignaient
de tous les autels et de tous les prêtres pour n'adorer
Dieu que dans leurcoeur et par leurs vertus.
D'autres
, sans frein et sans effroi, croyant voir
sortir du seul mot Dieu tous les délires de l'intolérance
et toutes les fureurs du fanatisme, revêtent
la matière des attributs du mouvement et
de la pensée, comme de ceux de l'étendue ; jugent
son ordre et ses désordres aussi nécessaires
que son existence ; veulent qu'onl'étudie par des
observations ; qu'on l'interroge par des expériences
; et qu'au lieu d'adresser à genoux des
prières à sa puissance, le génie de l'homme s'en
empare et l'exerce.
HISTORIQUES. 205
Ces interprétations de la nature, sorties des
conversations, y rentrent devenues plus dangereuses
dans des livres écrits avec talent : mais,
elles ont beau prêter l'autorité d'un métaphysicien
suédois à l'opinion qui suppose dans les élémens
les plus grossiers de la matière une sensibilité
sourde qui ne fait que se développer dans
des organisations heureuses ; elles ont beau être
présentéesavec éloquence au nom de cet aveugle,
Saunderson, qui décompose et, explique là lumière
du soleil ; ces doctrines postent dans le
monde et au fond des âmes plus de terreur que de
doutes ; l'univers ,
transformé en Eternel, ne
peut remplacer, pour le genre humain, le père
qu'il croit avoir par-delà les mondes périssables ;
les proclamateurs savans de ces dogmes de la
tnort paraissent eux-mêmes aussi sourds que la
matière, et plus aveugles que Saunderson.
Les deux philosophes du dix-huitième siècle le
plus en possession de fixer les esprits et d'émouvoir
les âmes, élèvent leur voix presque ensemble
pour la cause de Dieu, attaquée au nom de la
moralemême et de l'humanité. Rousseau, content
de ce qu'il a écrit, comme Dieu de ce qu'il avait
fait, croit que l'Europe devait des statues à l'auteur
de la Profession defoi du vicaire savoyard.
La France en érige une à l'auteur du Principe
204 MÉMOIRES
d'action et du poème de la Loi naturelle ; et les
âmes éclairées et religieuses auraient donné, sans
doute
,
leurs votes pour qu'on en érigeâtà tous les
deux aux deux côtés d'un autel consacré au Dieu
révéléparla nature à la raisonet à la conscience.
Quoique très-éloignées encore, parmi nous, de
toute possibilité d'aucune application, ces théories
si nouvelles sur les gouvernemenset sur les religions
, sur tous les fondemens de l'ordre social,
disposaient les peuples à des institutions trop opposées
à celles qui régnaient.
, pour en prendre la
place sans révolution. On avait peur d'entrer et
d'avancer dans ces routes où on ne voyait aucune
trace des siècles ; cet effroi saisissait souvent ceux
mêmes dont les lumières provoquaient le plus les
innovations.
C'est au temps , disait d'Alembert, à fixer
l'objet, la nature et les limites de cette révolution,
dont notre postérité connaîtra mieux que
nous les inconvèniens et les avantages. D'Alembert
a dit ailleurs, et près de vingt ans après :
Envain l'homme vertueux aspire àfaire le bien,
s'il n'apas cettepatience éclairée qui sait en attendre
le moment. Avec les intentions les plus
louables, onpeut nuire en deux manières à la vérité,
ou en mettant des erreurs à saplace , ou en
se pressant de la montrer avant le temps.
HISTORIQUES. 205
Cette maxime exige du philosophe le sacrifice
le plus difficile, celui de la gloire ; elle peut faire
soupçonner sa prudence de pusillanimité ; elle
signale les deux plus grands écueils de la philosophie.
M. Suard, qui a beaucoup moins écrit que
d'Alembert, a eu moins d'écueils à éviter; mais,
pour lui-même et pour les écrivains plus féconds
que lui qui le consultaient, il a eu bien plus que
d'Alembert cet art du génie et de la sagesse qui
distingue et saisit, sans se méprendre, le moment
marqué où la vérité recevra des nations et de
ceux qui les gouvernent plus d'hommages que
d'insultes.
Pour peu qu'on ait donné d'attention à cette
notice historique des conversations de quatre ou
cinq siècles, on a pu voir, dans le passage d'un
siècle à l'autre, combien de circonstances préparent
,
à la fois, à la raison des clartés et des
obscurités, des secours et des obstacles ; c'est là
ce qui exige au sein de nos lumières, ou plutôt
de nos ténèbres, tous ces ménagemensqui ne sont
pas la faiblesse de la raison, mais sa perfection.
Aux époques précisément où M. Suard se
faisait le plus remarquer, écouter et aimer dans le
monde, fut proposée, dans un concours'de l'une
de nos académies ou de celles d'Allemagne, la
question : s'il est toujours utile et s'il doit être
206 MÉMOIRES
toujours permis de publier toutes les vérités.
M. Suard avait couvert les marges du discours
couronné, de notes qui, relevées et mieux liées
,
auraient formé un ouvrage probablement fort
supérieur à tous ceux du concours. Il me le prêta,
et c'est moi qui l'ai perdu en le prêtant aussi. Le
discours et les notes n'étaient pas toujours en
opposition ; et les notes étaient toujours le développement
le plus heureux de cette maxime
de d'Alembert, digne d'être gravée sur le frontispice
d'un temple de la vérité.
.
Tous ces mémoires sur M. Suard vont offrir
» désormais des exemples et des preuves de sa constance
à la mettre en pratique avec des amis qui
semblaient ou l'ignorer
, ou la dédaigner
, et de
la puissance qu'il eut souvent de modérer
, au
moins, cette précipitation si exposée à substituer
des erreurs à des erreurs, à faire de la vérité
elle-même la torche des passions plus que la
lumière des esprits.
Ces controverses, qui avaient toute la politesse
et toute la grâce des conversations d'un monde
qui cherche partout les plaisirs, avaient lieu partout
où des esprits un peu cultivés pouvaient se
réunir. Elles ne pouvaient prendre l'importance
qu'elles ont eue que dans les salons et les banquets,
où l'alliance toujours rare de l'opulence et
HISTORIQUES. 207
de la philosophie ,
rassemblait les rangs, les esprits
et les talens qui réunissaient entre eux presque
toutes les lumières de l'Europe.
Un homme dont le nom n'était jamais lu sur
le frontispice d'aucun livre , et rarement prononcé
hors de sa société intime
,
tenait alors
dans Paris, avec une fortune et un titre originaires
de l'Allemagne, une maison qui ressemblait
à un INSTITUT, lorsqu'il n'y avait encore que
des académies. Les membres les plus distingués
de toutes les académies de la capitale composaient
sa société et les convives de sa table ; et,
suivant que les langues, l'antiquité ou les sciences
physiques étaient les sujets des entretiens, on
pouvait le croire lui-même de toutes les académies
,
quoiqu'il ne fût et ne voulût être d'aucune.
Il dévorait tout ce qui sortait des presses
dé toutes les nations, et ne laissait échapper de
sa vaste mémoire que ce qu'il voulait oublier.
Sénèque, homme de génie et homme riche
, ordonnait
et payait chèrement les extraits des ouvrages
qu'il n'avaitpas le temps de lire ; le philosophe
de la patrie de Leibnitz lisait les ouvrages
que Buffon et Diderot avaient à consulter ; et
lorsqu'il leur en avait parlé, ils étaient sûrs de
les connaître mieux que s'ils les avaientlus.
Dans un moment où il venait de relire l'Esprit
208 MÉMOIRES
dés Lois, il en fit tellementl'analyse de mémoire,
sans rien déranger à l'ordre des livres, des chapitres
et des idées, que ceux qui l'écoutèrent
sans aucune fatigue, ne balancèrent pas à juger
cette analyse supérieure à celle de d'Alembert.
Bacon
, on le sait, a dit qu'une étude et une
connaissance superficielles de la nature peuvent
conduire à l'athéisme, mais qu'une étude et une
connaissance approfondies ramènent à la Divinité
; et c'est dans cet aphorisme, surtout, que
Bacon se montre le véritable organe de la nature.
Il en fut tout autrement du philosophe allemand
devenu français. Long-temps adorateur du
Dieu qu'il voyait dans les lois et dans l'ordre de
l'univers, il eut pour ceux qu'il aimait et qui n'avaient
pas la même croyance, le zèle d'un missionnaire;
il poursuivait l'incrédulité de Diderot,
jusque dans ces ateliers où l'éditeur de l'encyclopédie,
environné de machines et d'ouvriers,
prenait pour le grand dictionnaire les dessins
de tous les arts de la main ; et tirant son texte
de ces machines même, où brille, en se dérobant
aux yeux, un esprit si fertile en créations
,
il lui demandait s'il pouvait douter qu'elles
eussent été conçues et dressées par une intelligence.
L'application était frappante, et ne frapHISTORIQUES.
209,
pait pourtant ni la raison ni le coeur de Diderot.
L'ami de Diderot, fondant en larmes, tombe à
ses pieds. On a dit de S. Paul renversé du cheval
sur lequel il poursuivait les chrétiens : Tombe
persécuteur, et se relève apôtre ; c'est le contraire
ici qui arrive : celui qui était tombé à genoux
déiste, se relève athée. Il ne fit point sortir
Diderot de cet abîme sans fond, et sans espérance
,
de l'athéisme ; Diderot l'y entraîna.
Ce prosélytisme si fervent pour le déisme
, et
si naturel, le baron d'Holbach, qu'il m'est ici
permis de nommer, puisque ce ne serait plus
taire aujourd'hui son nom que de le passer sous
silence, le baron d'Holbach le porte dans l'athéisme
auquel tout zèle devrait être si étranger,
puisqu'il renonce à toute espérance immortelle :
Diderot n'avait écrit que des fragmens, des pages,
des mots , en faveur de ces doctrines que Jean-
Jacques trouvait si désolantes. Les volumes se
multiplient sous la plume du baron d'Holbach
pour les établir et pour les répandre ; sa société
en est un cours ouvert, où les professeurs se
relayent pour en fortifier les preuves. L'abbé
Gagliani, grand improvisateur
,
improvise un
jour pour Dieu, et le lendemain contre. Le pour
et le contre y étaient donc écoutés ; on n'y était
donc pas très-intolérans enprêchant la tolérance.
I. 14
210 MÉMOIRES
M. Suard, très-lié avec le baron, avant la révolution
de ses principes théologiques
, ne cessa jamais
d'en être aimé
, quoiqu'il les combattît
avec les principes de Clarke et de Newton
, qui
étaient les siens. Ce fut l'époque où ils se donnèrent
mutuellement les témoignages de la confiance
la plus entière, de l'amitié la plus dévouée.
L'auteur du Système de la Nature et de la
Morale universelle possédait dans un degré peu
commun l'art de donner
, par l'analyse, de la
précision et de la clarté aux idées, et très-peu, le
talent de répandre de l'intérêt par les beautés ou
par les artifices du style.
Les pensées n'ont besoin que d'être démêlées
et déterminées, dirigées et ordonnées; c'est l'oeuvre
de l'analyse ; tous les grands effets du style
naissent de l'imagination et de l'âme ; et on ne
les dirige pas de même ; on ne les a pas à ses
ordres; c'est elles qui ordonnent et qui entraînent.
L'analyse peut être l'instrument de tous
les esprits; l'éloquence est le don de quelques
âmes. Qui n'a que l'analyse peut répandre plus
d'ennui que de lumières ; qui ne possède que l'éloquence
,
la déploie comme au hasard
, et trop
souvent contre la vérité. De la réunion de ces
deux puissances se forment les grands écrivains
et les grands hommes.
HISTORIQUES. 211
La première était loin d'être parfaite dans le
baron d'Holbach; la seconde ne lui manquait
pas totalement ; mais la première rendait toujours
la seconde ennuyeuse. Ses amis les plus intimes
,
Diderot même
,
le trouvait si difficile à
lire, qu'on l'a vu presser vivement un jeune écrivain
,
dont les débuts annonçaient des talens, de
les employerà revêtir d'un autre style la morale
et la législation universelle, les deux meilleurs
ouvrages du baron, les seuls où l'athéisme se dérobe
et ne s'étale pas.
Même pour être lu autant que Voltaire et
Rousseau, le baron d'Holbach n'aurait pas voulu
de cette éloquence qui subjugue les esprits en
ébranlant les imaginations. Sa méthode, qui les
laissait calmes et froides, était, pour ainsi dire
,
une partie de sa morale. Mais Vauvenargues,
d'abord
, et M. Suard mieux encore depuis
,
avaient fait remarquer dans quelques-uns de nos
écrivains, dans La Bruyère surtout, un autre
art et d'autres secrets de style que ceux de cette
éloquence des tribunes et des chaires, qui enseigne
à s'emparer des âmes plus qu'à éclairer et
à guider les esprits, trop souvent même à soumettre
la raison aux passions, plus que les passions
à la raison.
La vérité n'a rien à redouter, en effet, et elle
212 MEMOIRES
peut espérer plus d'une conquête de cet art de
La Bruyère, qui fut aussi, avec d'autres caractères
,
celui de Fontenelle. On en a fait une théorie.
Cet art consiste, tantôt, à cacher une partie
de son idée pour rendre plus piquantes ou plus
fortes, à la fois, et celle qu'on laisse à deviner,
et celle qu'on montre ; tantôt, à exciter de ces
surprises que la logique même est sûre de produire,
lorsqu'elle vous fait découvrir qu'une
chose qu'on croyait très-simple est compliquée,
que celle qu'on croyait compliquée est simple ;
espèce de noeud et de dénoûment qui donne au
raisonnement le plus exact les mouvemens d'une
action comique ; à rompre quelquefois, en apparence
,
l'ordre naturel et attendu des conceptions
,
à faire arriver inopinément, dans le tissu
d'un style uni et modeste, une haute pensée qui
semble rompre tous les fils du tissu ; et qui, cependant,
rapproche et serre encore mieux toutes
les idées en les embrassant toutes dans la vaste
étendue d'une seule expression; d'autres fois,
enfin, à donner l'air d'un paradoxe un peu scandaleux
à une vérité qu'on peut démontrer à la
rigueur, et, à une vérité d'expérience universelle
,
le ton et l'accent d'une de ces inspirations
soudaines que le génie reçoit sans savoir d'où,
et qui de là hauteur du génie descendent, dans
HISTORIQUES. 213
tous les esprits, par des mouvemenstoujours accélérés.
Buffon et Diderot, qu'on critiquait beaucoup
et qu'on lisait davantage, étaient très-propres à
donner au barond'Holbachdes leçons comme des
modèles de cet art d'embellir, d'animer, de déguiser
le style philosophique, sans lui rien faire
perdre de son exactitude; mais il s'agissait de
goût, non de génie; et le baron chercha l'homme
dont les conseils lui étaient nécessaires dans
M. Suard, qui, ne faisant que des morceaux, les
soignait davantage ; qui, lisant et jugeant tous
les grands écrivains
, sans s'élever par des compositions
laborieuses à la place qu'il eût pu prendre
parmi eux, connaissait d'autant mieux toutes les
manières de plaire, qu'il n'était asservi à aucune
manière.
Mais, pour bien, avertir le baron de l'art qui
lui manquait, il fallait lui entendre lire ses ouvrages
; et les chapitres de l'auteur étaient longs
, la voix, du lecteur était monotone. Plus les efforts
de M. Suard pour rester éveillé étaient grands
,
plus ils étaient aperçus; et ce qui était bientôt
tout-à-fait visible, c'était son sommeil qui se faisait
aussi entendre. Il est bien plus aisé d'aimer
des critiques dont on peut tirer parti, que de pardonner
le sommeil qui humilie sans éclairer ; le
214 MEMOIRES
baron d'Holbach, cependant, souriait toujours
dans ces momens très-fréquemment reproduits ;
il semblait être là pour veiller le sommeil de
son ami.
Son amitié devenait même tous les jours plus
vive, elle cherchait l'occasion d'être généreuse.
Il crut la voir, et il se flatta de la saisir.
M. Suard avait depuis quelque temps sur sa
figure une mélancolie, dont la cause était dans
son âme, et que le baron attribua à cette pauvreté
des gens de lettres peu laborieux et appauvris
encore par l'opulence du grand monde.
M. Suard voit arriver un jour dans sa chambre
le baron d'Holbach avec l'air d'un homme qui
a quelque chose à proposer, et qui ne l'ose.
Ce n'est pas seulement la pudeur de son ami
qu'il épargne , c'est la sienne qu'il a peine à surmonter.
Il fallut enfin parler. Il le conjure d'accepter
dix mille francs qu'il lui porte, et dont il
n'a aucun besoin, dont il ne peut faire aucun
autre emploi utile ou agréable. M. Suard lui proteste
qu'il n'en a pas besoin nonplus, et ne le persuade
pas. L'offre et le refus plusieurs fois faits,
plusieurs fois réitérés avec la même émotion
de part et d'autre, une transaction seule peut
terminer le débat. M. Suard lui fait à peu près
la confidence de ses momens de tristesse, et
HISTORIQUES. 215
prend avec lui l'engagementque si cette somme
lui devient jamais nécessaire, il lui écrira, à l'instant
même, envoyez-moi mes dix mille francs.
Ces luttes délicates de deux amis sont restées
secrètes entre eux ; et si on les publie ici, ce n'est
pour honorer ni l'offre, ni le refus, moins rares
qu'on ne le croit entre ceux qui ont des richesses
et ceux qui n'ont que des talens ; c'est
pour faire connaître la philosophie et les philosophes
à ceux qui pourraient encore applaudir
du parterre ou des loges à ces vers, qu'on croirait
d'Aristophane
, préparant la ciguë de Socrate :
Pour moi je les soupçonne
D'aimer l'humanité
,
mais pour n'aimer personne.
Les liaisons de M. Suard avec Helvétius et
toute sa famille étaient plus intimes encore , et le
succès du livre de l'Esprit avait d'abord eu trop
. d'éclat pour n'en pas répandre sur un jeune
homme qui avait de tels rapports avec son auteur.
Ce qui fut le plus utile à M. Suard, ce fut l'avantage
d'observer de plus près et les causes du
succès si prompt d'un long ouvrage de morale et
de métaphysique, et les causes qui, au moment
même du triomphe d'Helvétius, lui préparaient
des juges sévères et rigoureux dans ceux qui le
lui décernaient avec le plus d'autorité sur l'opinion
publique.
216 MEMOIRES
Cette partie de notre histoire littéraire est
toujours restée assez secrète, quoique le secret
recèle plus de grandeur encore que de faiblesses
dans ceux entre lesquels il se renfermait.
Rien n'aide aux premiers succès d'un livre
comme le bruit qu'il fait; et, indépendamment
de tout ce qu'il y a de mérite réel dans cette
vaste composition, son sujet, celui que les lecteurs
français possèdent et aiment le mieux ; son
titre qui le rapprochait de l'Esprit des lois, dont
la gloire croissait lentement, mais pour croître
toujours; le paradoxe de l'égalité naturelle des
esprits, qui flattait toutes les vanités et blessait
tous les orgueils ; les plaisirs, et surtout l'amour
érigés en principes des grands talens et des
grandes vertus ; la clarté continuelle du style
qui abrégeait, par des images et par des historiettes,
les routes pénibles du raisonnement ;
tout semblait faire du livre de l'Esprit le livre
de la France ; et lorsque la persécution le menaça,
les premiers écrivains de la nation en parlèrent
comme d'un nouveau titre de gloire pour
la France littéraire.
Voltaire écrivait à Helvétius :
« Votre livre est dicté par la saine raison :
» Partez vite
, et quittez la France. »
Jean-Jacques, qui écrivait déjà pour honorer
HISTORIQUES. 217
Helvétius et pour le combattre, cessa d'écrire,
et jeta au feu ce qu'il avait écrit; les éditeurs et
les auteurs de l'Encyclopédie furent au momentde
l'interrompre; toutce qui avait des talens se rangea
autour d'Helvétius et fit cause communeavec lui.
On peut croire cependant que le gouvernement,
presque aussi doux alors qu'il était absolu
, ne menaça un instant l'auteur de I'ESPRIT
avec violence que pour le dérober aux fureurs
plus réelles des hypocrites et des fanatiques ; et
lorsque Helvétius
, sans du tout se hâter, quitta
la France, les portes lui en restèrent ouvertes
pour le moment où il voudrait y rentrer, après
avoir recueilli dans l'Europe les hommages des
nations et des cours éclairées.
En rentrant dans sa patrie, dans sa famille,
et dans la brillante existence de sa fortune,
Helvétius retrouva tous ses amis, mais non pas
toute sa gloire
, et c'étaient ses amis mêmes qui
en avaient lé plus affaibli l'éclat, qui en avaient
rendu les titres presque douteux.
Visité aux Délices par tous les étrangers célèbres
qui allaient en France ou qui en revenaient
, et qui tous alors parlaient du livre de l'Esprit,
Voltaire louait avec sa grâce accoutumée
la clarté du style et l'élégance ; mais il faisait
succéder rapidement des critiques terribles ; il
218 MEMOIRES
trouvait LE TITRE LOUCHE, L'OUVRAGE
SANS MÉTHODE, BEAUCOUP
DE CHOSES COMMUNES OU
SUPERFICIELLES, ET LE NEUF
FAUX OU PROBLÉMATIQUE.
Jean-Jacques attaquait tous les principes de
l'Esprit dans l'Emile ; et si les siens étaient vrais,
toute la philosophie d'Helvétius était élevée en
l'air ou construite dans des abîmes.
Des deux éditeurs de l'Encyclopédie
,
l'un,
d'Alembert, plus à l'abri de toutes les variations
de la renommée dans ces sciences exactes où les
livres n'ont point de fatales destinées, faisait sur
l'Esprit, imprimé in-4°, des plaisanteries plutôt
que des critiques. Helvétius, disait-il, qui mesure
tout par les sens, ne croit à l'immortalité
d'un ouvrage que lorsqu'il est publié in-quarto;
mais le sien n'aurait paru qu'in-octavo, qu'il
aurait obtenu, par tous ses contes, la même
vogue et la même durée. L'autre, Diderot, jugéant
en métaphysicien un livre de métaphysique,
disait :
« Il roule tout entier sur quatre pa-
» radoxes
, et les deux attributs de la vérité
, la
» démonstration et l'évidence, manquent à tous
» les quatre. Celui qui suppose les fondemens de
» la justice dans les seules conventions sociales est
» trop dangereuxpour n'être pas faux; celui qui
HISTORIQUES. 219
» dispense à tous leshommes communémentbien
" organiséslesmêmesdoses d'esprit naturel, trop
" généreux dans Helvétius, est trop démenti par
» toutes les expériences des écoles et des nations.
» Les idées de l'auteur sont claires, mais parce
» qu'elles restent presquetoujours à la surface des
» objets. Quand les quatre paradoxesseraientdes
» vérités, le livre de l'Esprit, qui attaque l'Es-
» prit des Lois, n'en serait encore que la pré-
» face. » Diderot ajoutait : Ily a trop de méthode
dans sa méthode ; il faut des routes, mais il faut
qu'elles soient larges et qu'elles ne soient pas des
lignes.
Condillac, alors à Parme, pressé, par ses correspondans
de Paris, de beaucoup de questions
sur le livre de l'Esprit, ne disait rien de l'ouvrage
en parlant de l'auteur avec la plus haute
considération.
La bienveillance et la malveillance rendent
souvent les mêmes services aux écrivains : toutes
les deux s'empressaientde faire connaître à Helvétius
ces jugemens, en lui laissant ignorer les
motifs
, sans lui laisser ignorer le nom des juges.
Le bien n'était fait qu'à demi ; le mal l'était complètement.
Amoureux de la gloire, et troublé dans sa jouissance
,
ami plus passionné de la vérité
, et crai220
MÉMOIRES
gnantde l'avoir méconnueet obscurcie par quinze
ans de travaux destinés à lui obtenir les hommages
de la terre, l'auteur de l'Esprit, qu'on lisait dans
toute l'Europe, était plus malheureux encore que
célèbre; ces critiques rapportées en gros, l'éclairaient
très-peu en l'affligeant beaucoup. Pour en
juger, il fallait en connaître les motifs. Il aurait
volontiers rassemblé tous les juges autour de lui
dans ses champs de Voré, ou dans son salon de
Paris. Il était doué de toute cette patience dont
Buffon fait la définition du génie. Cette réunion
n'était possible qu'en partie : il jugea presque
égal d'interroger l'un des hommes de lettres de
beaucoup d'esprit et de beaucoup de goût, qui,
vivant dans leur société, et écrivantmoins qu'eux,
avec autant de lumières et moins de passions, les
entendait tous les jours : son choix se fixa sur
M. Suard.
Une circonstance qui a laissé peu de tradition,
quoiqu'elle eût fait dans le temps trop de bruit,
rendait ce choix plus honorable pour l'un et
pour l'autre.
Dans une amitié et dans une vie aussi fraternelles
que celles de M. Suard et l'abbé Arnaud
,
tout est solidaire
, ou tout le paraît : au moment
où se répandait le livre de l'Esprit, l'abbé Arnaud
avait laissé voir, dans je ne sais quelles
HISTORIQUES. 221
pages très-bien écrites, son aversion d'instinct
pour cette logique et pour cette morale toujours
tirées des sens et de la raison humaine, et jamais
des sources de la RAISON PREMIÈRE, de I'INTELLIGENCE
ÉTERNELLE. IL adorait Platon : on crut
qu'il dénonçait Helvétius : il était permis de rire
du culte de l'abbé ; on se mit en colère. M. de
Saint-Lambert sembla l'attendre à la porte de
l'Académie Française, où il était porté par les
plus honorables suffrages, et lui jeta au scrutin
une boule noire qui ne put pas l'empêcher d'entrer
et d'être son collègue. Ni Helvétius, ni
même Saint-Lambert n'imaginèrent jamais de
rien imputer à M. Suard de ce qui avait été
écrit si près de lui.
Jamais confiance plus grande ne fut mieux
fondée : il fallait aussi un grand travail pour la
remplir, et M. Suard triompha de sa paresse.
Nul n'avait pu entendre aussi souvent que lui et
ne pouvait rendre compte plus exactement de
ces opinions dont la philosophie et la gloire
d'Helvétius avaient tant de besoin, et qu'elles
demandaient avec tant d'instance. Il aurait cru
les lui faire connaître et sentir imparfaitement
en les lui rendant isolées comme il les avait entendues.
Il les lia par leurs rapports , par leurs
différences
, par leurs oppositions
, et, dans une
222 MÉMOIRES
suite de rendez-vous et d'entretiens, il présenta
à l'auteur de l'Esprit une analyse et une appréciation
de son livre, composées de tout ce qu'en
pensaient et en disaient les premières têtes philosophiques
du dix-huitième siècle. Cette analyse,
destinée à détailler et à motiver les reproches ,
ne pouvait ressembler à celle de Saint-Lambert,
qui, partout où elle n'est pas une exposition succincte
et parfaite
, est une apologie ou un panégyrique.
Elle diffère bien davantage encore de
celle de M. de La Harpe
,
espèce de satire plutôt
que d'analyse, dans laquelle, en rapprochant
sans cesse Locke, Condillac et Helvétius, comme
s'il les avait étudiés et Compris tous les trois
,
il
se méprend à chaque ligne d'une manière risible
sur les sentimens qu'il leur attribue.
Le succès le plus rare d'une analyse est sans
doute de faire remettre en doute à l'auteur de
l'ouvrage les opinions qu'il avait méditées quinze
ans, et que beaucoup d'applaudissemensavaient
comme sanctionnées,
M. Suard obtint ce triomphe sur Helvétius.
Après l'avoir écouté, non sans douleur, mais
en silence, l'auteur de l'Esprit ne songea plus
qu'à de nouveaux examens des mêmes questions,
pour les rejeter, pour les modifier, ou pour les
mieux établir dans un nouvel ouvrage.
HISTORIQUES. 223
S'il se fût éloigné du monde, qui ne pouvait
plus beaucouplui plaire
,
s'il n'eût interrogé que
sa pensée solitaire, ses anciens principes pouvaient
y revenir comme premiers occupans et
comme mal effacés. D'un autre côté, plein de
la reconnaissance la plus vraie pour M. Suard,
Helvétius n'était pas sans beaucoup de ressentimens
contre les philosophes qui, après s'êtremontrés
parmi ses premiers admirateurs, avaient
été les premiers aussi à mettre tant de restrictions
à leur propre estime et à l'estime publique.
Un petit nombre de considérations sur son livre
et sur les circonstances dont la publication
en fut suivie
,
suffirent à M. Suard pour faire sentir
à la conscience d'Helvétius qu'il avait peutêtre,
à cet égard, moins de reproches à faire à
ces philosophes qu'à lui-même.
Et en effet, durant ses quinze années de méditations
et de travail, Helvétius les voyait tous
beaucoup, il lisait beaucoup leurs ouvrages qui
sortaient des presses à mesure qu'il travaillait au
sien ; il avait reçu nécessairement de tous plus
d'un genre d'émulation, de secours et de lumières
; et les noms de ces précurseurs qui lui avaient
ouvert et frayé plus d'une route, ou n'étaient pas
prononcés dans le livre de l'Esprit, ou l'étaient
224 MEMOIRES
avec des éloges auxquels
, avec le moindre orgueil,
on aurait préféré le silence.
Ni Condillac
, son maître bien plus encore
que Locke
, ni Vauvernagues
,
qui, dans le petit
volume resté, par la mort de l'auteur, incomplet
plus qu'imparfait, traitait le même sujet dans
les deux mêmes divisions de l'entendementet de
la morale, n'avaient obtenu d'Helvétius aucune
mention glorieuse ou seulementhonorable ; l'Encyclopédie
et ses deux éditeurs, dont les discussions
si fréquentes sur la nature ,
les méthodes
et les progrès de l'esprit humain faisaient
tressaillir tous les esprits de joie ou d'effroi, ne
figuraient avec aucun éclat dans un livre dont ils
pouvaient exiger beaucoup de restitutions qui lui
auraient fait perdre une foule de ses plus belles
pages. On devinait aisément, en lisant le livre
de l'Esprit, que l'Esprit des Lois, qui devenait
chaque jour le livre de l'Europe
,
n'était pas
celui d'Helvétius
, et qu'il en ferait un jour plus
de censures frivoles que d'éloges sentis ; les doctrines
et l'éloquence de Rousseau, qu'il était si
nécessaire de combattre et si juste d'admirer,
avaient été délaissées comme des déclamations ;
on eût dit enfin que, durant les dix années de la
conception et de la rédaction du livre de l'Esprit,
rien de notable pour la raison humaine n'avait
HISTORIQUES. 225
paru en France, ou qu'Helvétius, si généreux de
sa fortune envers les gens de lettres pauvres,
donnait, par son exemple
, un certificat de
vérité à l'un des plus jolis vers de La Fontaine :
L'or se peut partager, mais non pas la louange.
Aussi Diderot prenait-il bien sur cela sa revanche.
Dix ansplus tôt, disait-il, cet ouvrage eût
été tout neuf ; mais aujourd'hui l'esprit philosophique
afait tant deprogrès , qu'on y trouve
très-peu de choses nouvelles.
Ces dix années étaient, précisément, celles où
avaient été publiés les ouvrages dont le livre de
l'Esprit parlait si peu ou si mal.
Un tort bien plus grave que toutes ces omissions
était la manière dont Helvétius avait cru
devoir rendre hommage à la gloire de Voltaire
,
fondée, dès lors, sur ses plus belles créations en
tout genre, comme sur un long amas d'honneurs
et de trophées.
Si aucun génie a pu être universel, c'est, sans
doute
,
celui de Voltaire ; et Helvétius établissait
comme maxime générale, et sans exception, que
le vrai moyen d'être médiocre dans tous les genres
,
c'est de vouloir tous les posséder. Quoique
Voltaire fût très-supérieur dans des genres que
lui seul avait réunis, on pouvait lui contester le
I. 25
226 MÉMOIRES
titre de génie,universel; mais on n'avait, à le contester
qu'à lui seul. C'est donc lui quiétait frappé.
Quand même, en partant de la main qui l'avait
lancé
,
le trait ne se fût pas dirigé sur lui, c'est la
direction qu'il aurait reçue des Marivaux
,
des
Trublet, et de plusieurs noms plus imposans
,
qui ne reconnaissaient à Voltaire que la perfection
de la médiocrité.
Ailleurs, parlant des nouvelles beautés portées
dans la tragédie depuis Corneille, Helvétius accordait
à Racine plus d'élégance , à Grébillon
plus de chaleur, à Voltaire plus de spectacle
seulement etplus de pompe ; mérite d'un machiniste
et d'un décorateur plus que d'un poète. Les
plus fortes expressions des grands caractères, il
les cherchait et les trouvait dans le Catilina si
oublié de Crébillon ; il ne parlait, pas même de
Rome sauvée.
Enfin, il ne rendait d'autre honneur à Voltaire
que d'en citer quelques vers : il ne lui assignait
sa place ni dans l'épopée, ni sur la scène
tragique, ni dans l'histoire , ni dans cette foule
de morceaux en prose et en vers qui sont les délices
du goût et la lumière de l'esprit.
Que ce silence et ces éloges devaient paraître
offensans
,
après le magnifique éloge de Voltaire
par Vauvenargues !
HISTORIQUES. 227
C'est cette manière d'oublier où de louer les
premiers de voscontemporains,ajoutaitM. Suard
à Helvétius
,
qui les à blessés et qui nous a tous
surpris. Lorsque les orages ont gronde sur votre
tête, ils n'ont fait entendre que votre apologie et
vos louanges; voilà une morale qu'il n'est pas
facile d'expliquer par l'amour-propre et par l'intérêt
personnel. Ils ne se sont permis de vous
juger que lorsque là persécutions'est éloignée de'
vous ; et, même alors, leur justice n'a rien eu
d'une vengeance; ils n'en ont pas publié les arrêts
; ils l'ont exercée comme à huis clos ; ils l'ont
tempérée par beaucoup d'éloges. Diderot, par
exemple, a souvent dénombré les défauts qu'il
croit voir dans l'Esprit; jamais sans finirle dénombrement
par ces mots : Il sera pourtant
compté parmi les livres du siècle.
Sans avouer ses torts, qu'il pouvait très-bien
ne pas sentir, parce qu'ils pouvaient n'avoir pas
été volontaires, Helvétius resta convaincu que
les torts dont il était prêt à accuser ses amis n'étaient
pas réels, et que c'était au milieu d'eux
qu'il devait refaire toutes ses idées, pour les
mettre aux plus rudes épreuves de leurs examens
et de leurs contradictions.
Tel fut le résultat des éclaircissemens demandés
par Helvétius, donnés par M. Suard.
328 MÉMOIRES
En parlant de je ne sais quel sénatus-consulte,
fabriqué par trente ou quarante sénateurs faussaires
,
Montesquieu s'écrie : que de malhonnêtes
gens dans un seul acte ! que d'amis de la vérité,
au contraire
,
dans cette histoire d'un seul livre
philosophique !
Et ce ne fut pas, sans doute, le rôle de M. Suard
qui fut le moins difficile
,
le moins digne d'estime.
Se placer ainsi entre tant d'amours-propres
irrités, faire à tous une part exacte de justice
,
donner les premiers torts, en lui parlant à luimême
dans le secret du tête-à-tête, à celui dont
les ressentimens devaient être les plus animés et
les plus profonds ; le fixer par la persuasion à la
détermination la plus avantageuse aux progrès
que la raison publique peut recevoir de la philosophie
: c'est là une conduite et une influence qui
ne peuvent appartenir qu'à un homme dont la
sagesse n'est pas une prudence habile, mais une
vertu courageuse et éclairée.
Dès ce moment, il entra plus que jamais dans
le plan de vie et de travail d'Helvétius d'appeler
contre lui-même, au secours de la vérité, tout ce
que les principes et les opinions du livre de l'Esprit
avaient de censeurs redoutables à Paris, et
tout ce que sa renommée attirait autour de lui
d'esprits éclairés de toutes les partiesde l'Europe.
HISTORIQUES. 229
Dans ses chasses de Voré, il ne fit plus un grand
cas que de ce qu'il appelait la chasse aux idées ;
et à Paris, ses dîners furent plus fréquens et plus
nombreux en convives d'esprit et de goût difficiles.
Un jour que sa femme amenait dans sa voiture
un prince étranger qu'elle avait rencontré
dans ses promenades du matin, le prince, apercevant
dans les premiers appartemens une longue
file de ces espèces de surtouts de souliers, destinés
à les tenir propres, s'écria : Ah ! mon Dieu, que
de claques ! Prince , lui dit madame Helvétius,
cela vouspromet bonne compagnie ; et il faut se
rappelerqu'elle était parente de la dernière reine
de France.
Cette compagnie n'était jamais meilleure pour
Helvétius que lorsque les plus âpres censeurs de
l'esprit y étaient en nombre et en force.
Celui qui donne un bon dîner en dirige aisément
la conversation ; mais Helvétius ne voulait
ni la diriger, ni la présider ; il voulait seulement
la faire naître. Il jetait ses paradoxes; et quand
il avait mis la conversation en feu, il ne s'y mêlait
plus ; il gardait le silence ; il voulait être
sûr de ce sang-froid si nécessaire pour distinguer
les traits souvent déliés de l'erreur et de la vérité,
pour que les éclairs de l'esprit, quelque vastes
230 MEMOIRES
qu'ilssoient, ne soient jamais pris pourleslumières
de l'analyse. C'était là sa chasse aux idées dans
Paris. Tous les convives en profitaient, niais lui
plus que tous ensemble; les idées qui s'élevaient
de toutes parts allaient vers lui plus directement ;
il les ramenait toutes à son but , à son nouvel
ouvrage. Ainsi, dans les chasses des princes, c'est
vers eux que la chasse dirige tout ce qu'elle poursuit
, tout ce qu'on TIRE au vol ou à la course.
Les propos de table des Lacédémoniens et des
sept sages de la Grèce, que Plutarque a jugés
dignes d'être conservés à la postérité, ne pouvaient
avoir ni plus d'intérêt, ni plus d'importance.
Beaucoup de dîners de Cicéron, de Sénèque,
des deux Pline, avaient le même caractère,
et ne pouvaient être d'un genre plus élevé. Il
était difficile qu'on agitât avec plus d'esprit des
questions d'une plus haute philosophie, qu'on en
fît sortir plus de clartés.
Ces jours-là, dit Saint-Lambert, sa maison
était le rendez-vous de la plupart des hommes
de mérite de la nation , et de beaucoup d'étrangers
: princes , ministres , philosophes, grands
seigneurs , littérateurs, tous étaient empressés
de connaître M. Helvétius.
Ce serait à l'homme de lettres qui approche,
comme Fontenelle, d'un siècle de vie, à celui
HISTORIQUES. 231
qui, dans ces conversations chez l'auteur DE L'ESPRIT,
a été si souvent et auditeur, et interlocuteur;
à celui qui a publié, sur la conversation,
en général, le morceau piquant et philosophique
où les vues de Swift et les siennes réunies ne peuvent
être distinguées ; où cette réunion de l'esprit
anglais et de l'esprit français fait si parfaitement
sentir combien, dans tous les genres,
leur alliance aurait d'utilité et de charme pour
tous les peuples; ce serait à M. l'abbé Morellet à
faire part à ceux qui aiment les lettres et la philosophie,
de tout ce que sa mémoire a conservé
de ces conversations sur un grand ouvrage qui
servaient à en composer un autre; c'est lui qui,
par ses souvenirs, pourrait rendre sensible y à
tous, combien la conversation, qui met les pensées
en mouvement, comme le théâtre les passions
, est plus favorable au développement et
à la correction des idées que l'éternel monologue
de tant de volumes; lui qui nous dirait
comment, dans ces entretiens, sans attendre
de nouvelles éditions toujours trop incertaines,
vingt variantes se succèdent, se perfectionnent
dans quelques minutes; c'est M. l'abbé Morellet
qui raconterait en foule des faits et dès discours
qui caractérisent l'esprit, le goût de M. Suard
,
son ami de tous les temps , et son collègue
252 MÉMOIRES
durant plus de trente ans à l'Académie Française.
L'homme de lettres qui écrit cette notice
n'a guère de traditions que celles qu'il tient de
M. Suard lui-même ; et M. Suard, plus sensible
à l'amitié qu'à la gloire, aura beaucoup couvert
celles qui le regardent, des voiles de sa modestie.
Il en est, pourtant, qui font honneur à la sagacité,
à la justesse, à la délicatesse de son esprit,
et qu'il a transmises avec détails, parce qu'elles
ont plus d'un rapport aux principes des arts, qu'il
adorait, et à Ceux de la raison, de qui il attendait
tous les biens pour les hommes.
Malgré une sorte de timidité dont quarante
ans de célébrité dans les lettres et dans le monde,
n'avaient pu le faire entièrement triompher,
deux fois en un jour il se mit en scène et en lutte,
une fois contre M. Helvétius, et tout de suite
après contre Diderot ; deux noms et deux talens
qui ne pouvaient pas l'aider à vaincre sa timidité.
M. Helvétius, parlait de la puissance magique
des beaux-arts, et surtout de celle de la musique;
il voulait établir, que, mieux dirigée, elle
donnerait à l'éducation une puissance égale sur
toutes les âmes ; il en donnait pour preuve qu'avec
un fifre et un tambour on rend tous les soldats
intrépides, on crée des héros.
Je ne conteste pas, dit M. Suard, que les mouHISTORIQUES.
233
vemens pressés et rapides d'un rhythme bruyant
et fortement battu n'accélèrent les mouvemens
du sang, du coeur, des pas. Le Limousin qui scie
la pierre la laissera à moitié sciée pour s'enrôler
lorsqu'il entend le tambour et le fifre. Mais il
n'est pas encore devant les batteries de canons :
c'est un mouvement courageux ; ce n'est pas encore
une intrépidité héroïque. Les tambours et
les fifres font courir à la victoire ou à la mort
les braves, mais seuls, ils ne les forment pas.
L'esprit de tous les soldats, plus encore, peutêtre,
que celui des autres hommes
, est plein
d'idées accessoires, de souvenirs qui lient les impressions
présentes aux impressions passées. Ce
sont lessouvenirsglorieuxattachésau pasde charge
quien fontlamusique des grenadiers.Lapremière
fois que le pas de charge fut entendu, on ne pouvait
pas savoir ce qu'il voulait, ce qu'il demandait
avec son rhythme précipité; aussitôtqu'il eut
fait courir une ou deux fois à la victoire ou à
une mort glorieuse, cette langue des fifres et des
tambours fut autrement claire et énergique que
ces mots , Précipitez-vous sur l'ennemi ; et on
ne l'entendit plus sans vouloirvaincre ou mourir.
Mais, reprit M. Helvétius, si vous ne reconnaissez
pas des effets si directs et si prompts au
rhythme d'un tambour et aux sons d'un fifre, vous
234 MÉMOIRES
.
ne douterez pas au moins de ceux des vers de
Tyrtée, assez puissans pour rendre aux soldats
de Sparte tout leur courage éteint.
La question est beaucoup changée
,
répliqua
M. Suard. Tyrtée faisait entendre bien plus que
des sons ; c'étaient de beaux sentimens rendus
en beaux vers; et si le chant s'y mêlait, comme
il est vraisemblable dans cette haute antiquité
où le chant se mêlait à tout; si des vers héroïques
étaient associés à une musique associée elle-même
à d'anciens faits d'armes et de gloire, je crois tout
facilement. De nos jours même, et très-près de
nous, Frédéric a été à la fois le roi, le général et
le Tyrtée de ses armées, non de citoyens, mais,
de recrues ,
de vagabonds enrôlés.
Il n'y a eu qu'une difficulté, et pour le Tyrtée
de la Grèce et pour celui de la Prusse , c'est
d'avoir des soldats qui entendissent la langue des
poètes. De pareils soldats sont partout très-rares.
On en aura autant qu'on en voudra, dit avec
fermeté Helvétius, partout où l'on aura une constitution
et une éducation nationales, toutes les
deux fondées sur la nature de l'homme.
M. Suard le pensait comme Helvétius ; mais il
sentait plus fortement combien il est difficile de
donner les mêmes institutions et la même éducation
à trente ou quarante millions d'hommes.
HISTORIQUES. 235
On conçoit combien devait être impatient de
se mêler à de pareils débats ce Diderot, plus occupé
encore des beaux-arts que des arts mécaniques
sur lesquels il a tant écrit ; ce Diderot dont
LES SALONS ont tant influé sur le goût et sur le génie
de nos peintres et de nos sculpteurs ; qui a
influé encore, par ses poétiques, sur le génie de
Gluck : mais quand il voulut élever la voix
, tout
était fini, tout était d'accord.
Il voulait absolument avoir son tour; il ne
l'attendit pas ; il ne le fit pas même naître. Sans
qu'on sût trop comment et à quel propos, au
premier instant de silence, on l'entend parier
très-haut de l'imagination, affirmer que dans le
monde, dans les beaux-arts, dans là philosophie
même, elle seule crée tout ; qu'elle ne doit se
taire un instant devant l'analyse et le calcul
que pour reprendre LEUR BESOGNE lorsqu'ils
croient l'avoir achevée ; en disposer connue si
elle était son ouvrage; se l'approprier, en y répandant
ses couleurs et surtout ses mouvemens.
On lui crie de tous les côtés dé la table, l'imaginationfait
plus defous que de sageset d'heureux
: il réplique ; oui, quand elle est seule ;
mais là où elle ne domine pas ; il n'y à que des
morts ou des mourans ; et les fous qu'elle fait
valent encore mieux. Il ajoute :
136 MEMOIRES
« A-t-on dit de l'esprit DIVIN ,
qu'il remue
doucement les grandes massés ? Non : on a dit
qu'il les agite, mens agitat molem. Les peuples
sont de grandes masses, et pour les pénétrer, la
raison, toute raison qu'elle est, doit les agiter.
Si les âmes restent froides, elles restent fermées.
Pour les ouvrir, il faut les échauffer. C'est l'oeuvre
de l'imagination, et non pas de ces méthodes géométriques
qui ne lient et ne serrent les idées que
comme les vents rigoureux du Nord serrent et
unissent en glace les molécules d'eau. Je le sais,
ce sont les âmes qui échauffent les âmes ; mais
d'une âme à toutes les autres, c'est l'imagination
qui est le grand conducteur de toutes les flammes
électriques. Il faut pousser les peuples à la vérité
par l'éloquence ; car cela est impossible à l'analyse
seule; elle qui n'est qu'un guide. Les peuples
sont pleins d'imagination; et de raison,
ils n'en ont pas du tout : les puissans ne veulent
pas qu'ils en aient. Parlez-leur donc de raison,
mais dans la langue des Tyrtée plus que dans celle
des mathématiciens. La raison se traîne, l'imagination
vole : mettez la raison sur les ailes de
l'imagination ; elles voleront ensemble partout
où il faut dissiper l'ignorance et détruire les erreurs.
Voilà mon préambule achevé; voici où
j'en veux venir. «
HISTORIQUES. 257
« J'admets en tout ce que disait tout à l'heure
l'auteur de l'Esprit, de la puissance des beaux-arts,
pour créer ou recréer de belles âmes et de belles
nations; mais je lui demande pourquoi, lui,
qui possède à un si haut degré l'imagination qui
colore, il n'a pas préféré aussi l'imagination qui
vole ; pourquoi dans son ouvrage ces longues
chaînes d'idées contiguës, continues, et toujours
tendues de la même manière ? On peut
douter qu'on les ait beaucoup admirées ; il est
certain que peu les ont aimées. L'auteur de L'ESPRIT
est philososophe et poète ; il couvre ses
raisonnemens d'images ; mais, grâce à sa méthode
qui lie et enchaîne tout, ces figures d'un
poète ressemblent trop à des figures de géométrie.
Si tout eût été un peu en l'air, si beaucoup
de choses lui fussent Comme échappées parmi
toutes celles qui sont arrangées
, on aurait moins
vu ces longues lignes droites tracées à la règle,
elles auraient disparu dans la grâce de la soudaineté.
J'ajoute que ces formes rigoureuses
dans lesquelles on enclave les idées n'en garantissent
pas toujours la vérité, et qu'elles aident
souvent à découvrir l'erreur ; ce qui est utile à
tous , et pas du tout à l'écrivain, dont ce ne peut
pas être l'intention. On a dit de Montaigne, dont
le style a tant de charme et si peu de cette mé238
MÉMOIRES
thode, que c'est l'écrivain qui sait le moins où
il va et le mieux où il est. On aurait dû dire
encore que bien savoir où l'on est, est le meilleur
moyen de bien voir toutes les routes et
de prendre celle qu'il faut suivre ; que là, par
exemple, où il y en a quatre, après en avoir
flairé trois, en quelque sorte , on peut, comme
ces animaux compagnons et amis de l'homme,
se lancer dans la quatrième sans l'avoir subodorée
comme les autres. En un mot, au style qui
veut m'instruire
, comme à celui qui ne veut
que plaire, je demande des allures ondoyantes,
flottantes, brusques même quelquefois. Quand
un philosophe a de l'imagination
,
je veux que
l'imagination soit un peu EBOURIFFÉE. »
A ce dernier mot, auquel on n'était pas encore
préparé après tant d'autres du même genre,
un long rire circule autour de la table, et ces
rires sont des applaudissemens. A ces applaudissemens
succède un moment de silence ; et s'il
eût duré, le triomphe de Diderot et de son opinion
paraissait complet.
Critiqué et loué, caressé et blessé, Helvétius
était rempli de beaucoup d'impressions contraires
qui le pressaient et de parler, et de se taire : il
se tut après avoir ri et applaudi de très-bonne
grâce.
HISTORIQUES. 239
M. Suard crut devoir répondre, et il se hasarda
à une lutte avec Diderot, après en avoir soutenu
une contre Helvétius. Il était précisément à table.
vis-à-vis de Diderot.
« Philosophe, lui dit-il, vous avez parlé d'or,
et vous avez pourtant beaucoup conclu, trop
même à mon avis. Je doute fort que toutes vos
conclusions soient aussi bonnes que vos idées et
vos expressions ont été brillantes et originales.
Votre ébouriffe va très-bien à l'imagination ; je
conseillerais à un peintre de vous le prendre,
de le donner à la chevelure d'un poète ou d'un
prophète : c'est, depuis trois ou quatre mille ans,
une partie de leur costume. On voit toujours
Moïse descendant du Sinaï, de longues aigrettes
de
:
lumière courbées et éparpillées de son
front sur ses deux tempes; Calchas s'avançant
entre les deux partis le poil hérissé ; le ministre
d'Apollon faisant mugir le temple le regard
furieux
,
la tête échevelée. Mais aucun souffle
divin ne tourmente et n'inspire le philosophe ;
il n'a rien à révéler, et tout à démontrer. Une
lumière qui naît de beaucoup
,
d'observations
bien vérifiées, bien rapprochées a des progressions,
et n'a point des éclats; elle doit être répandue
comme elle a été formée ; elle éclaire
surtout, non ceux qu'elle investit de toutes, ses
240 MÉMOIRES
clartés à la fois, mais ceux qui la voient par degrés
naître, croître, s'étendre; elle est assez belle
pour qu'on aime à la contempler avec une sorte
de lenteur et de repos. Cette méthode, un peu
symétrique, dont vous vous plaignez, et l'ordre
qu'elle établit, ménagent l'espace, le temps et
l'attention ; elle raccourcit et aplanit tous les passages
d'une idée à une idée, d'une vérité à une
vérité : c'est elle qui donne aux pensées profondes
cette clarté qui en est l'ornement, comme
l'a si bien dit Vauvenargues. Vous avez indiqué,
philosophe, une différence très-réelle entre deux
attributs de l'imagination qu'on ne distingue pas
assez : l'un celui de représenter les idées abstraites
sous des images; l'autre celui d'imprimer aux
idées, abstraites ou sensibles, un mouvement rapide
qui les guide et les précipite à leurs résultats.
Le premier de ces attributs est celui du poète ;
le second, celui de l'orateur. Le philosophe peut
bien tour à tour leur emprunter leur style : mais
les emprunts qu'il fait à la poésie conviennent
beaucoup plus à la raison, parce qu'une image
est aussi une lumière ; et les emprunts qu'il fait
à l'éloquence sont trop dangereux, parce que
des mouvemens très-rapides sont ceux qui pré
cipitent le plus l'esprit dans toutes les erreurs.
Le style de l'esprit a beaucoup de choses du
HISTORIQUES. 241
poète, il n'a rien de l'orateur. L'auteur ne pouvait
mieux faire son choix entre l'attribut de
l'imagination qu'il devait prendre et l'attribut
dont il devait se défendre. Il est plein de figures
et d'images ; il ne se permet aucun mouvement
passionné ; il vous laisse tout le temps de regarder
tous ses raisonnemens sous toutes leurs faces
pour mieux les adopter ou les combattre.
Dans l'ode même, L'ÉBOURIFFÉ
,
le désordre
ne sont beaux que parce que là ils sont l'expression
la plus fidèle des transports et du délire
de l'imagination quand elle est émue par des tableaux
et par des passions qui ne se succèdent
pas, qui se croisent comme les flots sous des
vents opposés.
Le sophiste doit cacher les routes de son esprit
pour ne pas laisser voir qu'elles sont tortueses
; l'ami de la vérité doit les tracer en y
entrant ; il doit les retracer lorsqu'il en sort;
cette double analyse, s'il s'est trompé, met ses
erreurs au plus grand jour ; et si ce n'est pas là
son plus beau succès, c'est son premier voeu. La
découverted'une deses erreursestunbienfaitpour
lui, parce qu'elleenest unpourla raison humaine.
Avant de finir
, je reviens, philosophe ,
à votre espèce d'effroi ou de dégoût pour un
ordre très-régulier et très-visible. Au dire des
I. 16
242 MEMOIRES
philosophes grecs, si épris du beau, qu'est-ce qui
constitue la beauté ? C'est la régularité, l'ordre,
de justes proportions. Et la grâce, qu'est-elle ?
Le mouvement, mais un mouvement facile
, doux, comme ceux des impressions et des affections
heureuses. Horace, que vous aimez tant,
dont vous parlez si bien
,
d'où fait-il naître la
force du style et sa beauté ? Virtus et Vénus ; de
TORDRE, ordinis : et il ajoute, ouje me trompe.
Des gens habiles de son temps n'étaient pas ,
sans doute
,
de son avis. Vous n'en êtes pas
non plus aujourd'hui ; vous en étiez quand vous
écrivîtes sur Térence ces pages pleines de verve
et de goût, devenues l'ornement de mes Variétés
littéraires, ces pages charmantes où le goût pur
et doux du Ménandre latin est élevé par vous au
niveau de la verve de Molière. »
M. Suard fut moins applaudi; ses idées étaient
moins originales ; il fut plus approuvé ; elles
étaient plus conformes aux oracles du goût et de
la raison dans tous lés siècles.
De pareils débats au milieu tant de noms illustres
de la France et de l'Europe, on doit le
comprendre, étaient très-propres à donner à cette
époque de notre littérature l'éclat qu'elle eut si
vite chez toutes les nations, et qui n'en devenait
que plus brillant par quelques excès.
HISTORIQUES. 243
On peut juger maintenant si ce tableau historique
des conversations en France n'était pas nécessaire
à la vie de M. Suard, pour la faire connaître
, et à sa mémoire
, pour lui faire rendre
tous les honneurs qu'elle mérite. Il est tracé de
souvenirs ; mais des documens imprimés existent
en assez grand nombre, pour lui servir de témoignages
irrécusables et de preuves ; l'omettre,
c'était l'exposer à être défiguré par ceux qui l'auraient
tracé, tôt ou tard, en la connaissant mal
ou en voulant l'altérer : c'est à quoi je n'ai pu
consentir. Le nom de M. Suard peut être plus
cher aux personnes qui ont voulu exiger de moi
ce silence ; il né peut pas être plus sacré. Je dois
même et je vais m'arrêter encore un instant sur
ces entretiens : c'est là que se montrent le mieux
l'esprit du siècle de M. Suard, et le sien.
Chez les modernes, il y a des ouvrages qu'on
n'appelle que dialogues; c'est un genre. Chez les
anciens, la forme du dialogue était celle de là
plupart des grands ouvrages philosophiques : on
faisait d'un livre, consacré à des opinions importantes
,
le tableau mouvant des pensées de plusieurs
personnages illustres, comme du théâtre
le tableau des passions et des événemens héroïques;
l'état des personnages exigeait un ton
noble, et la conversation un ton familier; par là
244 MÉMOIRES
se trouvaient bannis l'éloquence, qui a trop de
séductions, et les syllogismes qui ont trop d'ennui;
les discussions
,
devenues dramatiques, étincelaient
de toutes parts en se heurtant. C'est le
commerce des idées par la parole qui avait donné
toutes ses formes au style des philosophes comme
des poètes.
Le grand avantage de la parole, je l'ai déjà
remarqué, c'est de pouvoir rectifier les idées et
les expressions à l'instant où elles s'égarent ; de
ne pas laisser aux germes si féconds de l'erreur
le temps de prendre racine dans les esprits et de
se multiplier au loin.
Les livres en dialogues, il est vrai, ont été
rarement des conversations ; ils n'en sont le plus
souvent que des fictions et des images ; mais la
fiction elle-même a plusieurs des avantages de
la réalité ; elle force l'auteur à revêtir plusieurs
caractères, à avoir, autant que cela lui est possible
,
plusieurs genres d'esprit et plus d'un genre
de talent; il faut que, dans la lutte du dialogue,
il donne aux interlocuteurs des ressources et des
forces égales ; il faut que le défenseur de la vérité
triomphe, non parce qu'il à plus d'artifices et
d'habileté, mais parce qu'il a une meilleure cause.
Dans les dialogues des convives d'Helvétius,
on doit croire que l'opinion mise en avant par
HISTORIQUES. 245
Diderot, qu'on n'appelait dans sa société intime
que le philosophe, a été une boutade de son esprit
plus qu'une maxime de sa raison et un principe
constant de son goût. Il a écrit, il est vrai,
plusieurs fois, dans ce goût-là ; mais il s'enfautbien
que ce soit dans les ouvrages qui pouvaient lui
mériter le mieux le nom de philosophe. Dans son
article ART de l'encyclopédie, par exemple
,
l'un
des plus beaux morceaux de toutes les langues
,
ce qui domine, ce qui seul paraît avec tous les
attributs de son génie, c'est la série et l'enchaînement
des vues d'une métaphysique, profonde et
vaste ; c'est la méthode même des géomètres ;
il en avait assez étudié les artificespour être sûr,
qu'à mérite égal, d'ailleurs , celui qui a l'esprit
géométrique surpasse dans tous les genres ceux
à qui il manque. A la table d'Helvétius, il voulut,
sans doute, agiter les esprits pour les mettre
dans un grand mouvement d'idées, pour rendre
la chasse plus abondante. Si c'était là son but,
la réponse de M. Suard prouva, ce me semble,
qu'il l'atteignit parfaitement.
Dans cette espèce de scène
,
M. Suard montre,
avec une grande sincérité, et son caractère, et
ses principes, et son genre d'esprit. Cet esprit,
qui a moins de titres à la gloire parce qu'il a
moins écrit, paraît, dans le débat, avoir au246
MEMOIRES
tant d'étendue que celui de Diderot ; et avec
un peu d'attention, combien, dans sa réponse
,
on démêle d'autres qualités d'esprit non moins
rares, non moins nécessaires à la formation D'UN
BON ESPRIT PUBLIC ! esprit sans lequel il n'y a
parmi les peuples ni justice exacte, ni grandeur
solide
,
ni bonheur durable ; avec lequel
talens
, vertus ,
prospérités
, tout ce qui peut
faire aimer et bénir l'existence, naîtrait rapidement
et croîtrait incessamment chez tous les
peuples ; qui lui-même
,
dans l'état actuel de
nos lumières, quoique fort au-dessous de ce
que notre vanité en présume
,
deviendrait facilement
l'esprit de tous, si tout ce qu'il y a
de bonne instructionrépandue et presque perdue
chez trois ou quatre nations, était réuni dans le
plan d'une éducation de l'Europe. Nul homme
de lettres n'a été plus éloigné, plus ennemi
de toute exagération que M. Suard ; mais partout
où il parlait, et devant les plus violens
ennemis des systèmes d'Helvétius
, comme à sa
table, ce que M. Suard exprimait avec le plus de
force
, c'est ce qu'on peut et ce qu'on doit attendre
, pour le bonheur des peuples, d'une éducation
mieux dirigée sur les facultés mieux connues
de l'esprit humain. A vingt-cinq ans et à
quatre-vingt-cinq
,
c'était également sa pensée
HISTORIQUES. 247
dominante. À ce dernier âge, où on a à peine
assez de force pour rêver au lendemain
,
il rêvait
aux leçons qu'il faut préparer aux générations
qui vont nous suivre : il est descendu au
tombeau occupé d'un ouvrage sur la direction que
doit recevoir l'instruction publique, pour rendre
plus sacrés les droits des peuples et les prérogatives
du trône. Il avait été encouragé et récompensé
d'abord, dans ce travail, par un président
du ministère
,
dont un travail sur le même sujet
est un des plus beaux de l'assemblée constituante.
Il est, sans doute, une instruction publique qui
convient à tous les gouvernemens , sans exception
, et il ne peut y en avoir qu'une : celle qui
porte une vive lumière sur les facultés de l'esprit
humain et sur les langues par qui, seules, ces
facultés sont dirigées ou égarées , qui sont,
seules, l'art de penser. Des régens
,
fussent-ils
JÉSUITES ,
s'ils ont comme le jésuite Buffier, la
philosophie de Locke, avec infiniment plus de
précision, et comme le jésuite Radonvillier, la
même philosophie, avec le goût exquis de Voltaire;
ce sont là les régens auxquels il faut confier
l'instruction des peuples et des rois. Hors
de là point de salut. On aura quelques beautés de
style qu'on prendra pour des lumières
,
quelques
rayons épars dans l'immensité des populations;
248 MÉMOIRES
mais les ténèbres du chaos couvriront toujoursla
facede la terre.
Une observation qui avait frappé de bonne
heure M. Suard, c'est le contraste de l'ancienne
monarchie absolue, et de l'instruction des colléges,
toute républicaine. Il en parlait sans cesse ;
c'est là ce qu'il aurait voulu corriger. C'est là ce
que, le dix-huitième siècle a corrigé en faisant
naître la monarchie représentative, la meilleure
de toutes les républiques pour nous et pour
toute l'Europe,
L'objet de l'ouvrage entrepris par M. Suard,
sous le premier ministère de la première restauration
,
était de rendre cette vérité plus positive
et plus sensible. Une forte lumière, en effet, peut
seule faire voir à tous que quoiqu'il y ait toujours
contraste entre les mots, il n'y a plus de contraste
entre la monarchie et la république. Ce ne peut
être l'ouvrage que de la plus profonde analyse et
de la plus claire. Le sublime , en tout genre, est
le don le plus rare : sans doute : mais le sublime
est ce qu'ily a de plus beau; il n'est pas ce qu'il y
a de plus lumineux. Des jésuites, tels que Radonvillier
et Buffier, ne se trouveront plus ; leurs méthodes
et leurslumières peuvent se retrouver plus
pures et plus étendues encore : elles brillent avec
ces deux progrès, dans les ouvrages de M. LeHISTORIQUES.
249
marre sur les deux langues latine et française.
Que le gouvernement lui établisse, au milieu de
la capitale
, une école expérimentale de l'étude
des langues : qu'on ne craigne pas de lui accorder
ce qu'il jugera lui être nécessaire ; le plus nécessaire
pour lui sera le bonheur et la gloire d'un
éclatant service rendu; à l'instruction publique.
Et ce n'est pas une école et un maître de langue
qui enfleront LE BUDJET. Peut-être le gouvernement
doit-il hâter, plus qu'on ne peut le
croire
, cette institution dans laquelle les universités
verraient avec joie une invitation à l'imiter.
Du haut de leur espèce de chaise curule, des recteurs,
naguère encore ,
imposaient le joug des
routines à l'esprit humain; on le leur impose aujourd'hui
; et cependant, la confusion et le désordre
envahissent toutes les idées et toutes les
expressions : on ne s'entend plus ni de parti à
parti, ni dans les mêmes partis. Les temps de
trouble, dit Voltaire, sont les temps des crimes ;
et jamais les esprits n'ont été plus troublés. Des
sciences sociales, toutes les folies passent aux
sciences de la nature. On ressuscite celles qui
étaient dans les sépulcres de l'antiquité ; on en
crée de toute part de nouvelles. Des fous
,
qui ne
manquent ni de science, ni de talent, parlent
même un langage qui a des formes et des cou250
MÉMOIRES
leurs de la raison ; et c'est pour porter des coups
plus mortels à la raison
, en s'approchant d'elle
de plus près.
Deux des plus belles langues qui aient été parlées
pu écrites sur la terre ,
considérées et enseignées
par M. Lemarre, commeméthodes analytiques
,
seraient, dans une capitale, en proie
à tant de sophismes furieux
, comme ces lustrations
d'Épiménide qui firent cesser dans Athènes
le délire des factions, et la disposèrent aux sages
lois de Solon.
M. Suard, qui revint, à plusieurs reprises, à.
l'examen de l'Esprit et des méthodes de M. Lemarre
, n'en eut une opinion très-avantageuse ,
qu'après les dernières lectures ; il en fut de même
de Chénier ; et le bel éloge qu'en a fait Chénier
,
M. Suard l'aurait signe. Il est certain aussi qu'après
s'être converti lui-même
,
il opéra ou entreprit
sur d'autres des conversions.
Quel était donc le secret ou l'art de M. Suard,
pour ressembler si peu aux autres , et pour
plaire ainsi à tous ; pour prodiguer son temps au
monde au point d'avoir l'air de le perdre
, et d'y
exercer une influence plus sûre et plus heureuse
que s'il l'avait réservé avec avarice aux grandes
compositions dont il était si capable ?
Peut-être, pour lui dérober son secret nous
HISTORIQUES. 251
faudrait-il oublier plus de choses qu'en apprendre
: c'est parce que nous en savons tant, et
toutes si mal, que nous sommes si empétrés dans
nos orgueilleuses doctrines. M. Suard n'avait
presqu'en rien de parti pris à l'avance ; il écoutait
tout comme s'il l'entendait pour la première
fois ; suivant une expression très-vulgairé et trèsphilosophique,
il se laissaitfaire ; il arrivait de
là qu'il sentait tous les motifs d'une opinion qu'il
combattait, aussi distinctement que tous ceux de
l'opinion qu'il défendait. Dans ces espèces de
plaidoiries que nous faisons tous au tribunal de
l'opinion publique, les siennes étaient rarement
d'un avocat, et presque toujours d'un avocatgénéral.
Entre ceux qui n'osaient pas assez, et
ceux qui osaient trop, il poussait les uns, il arrêtaitles
autres ; il se tenait à égale distancedes excès
de l'audace et des peurs de la circonspection;
il ramenait toujours la pensée, à ce qu'elle est
dans son étymologie, à UNE BALANCE.
Mais il avait pris toutes ses hésitations à Bayle,
et rien de ce polémique offensif et défensif, de ces
boucliers et de ces javelots des discussions, qui
en font des combats. Au plus fort de ces luttes
de l'esprit, son ton et ses accens étaient ceux d'un
homme qui prête et qui demande des secours :
on pouvait être tenté de croire qu'il n'avait point
252 MÉMOIRES
de logique : c'est qu'alors sa conversation, qui
ressemblait, disait-on
, à celle des femmes
,
lui
ressemblait davantage. Chez lesFemmessavantes
de Molière, C'EST LE RAISONNEMENTQUI BANNIT
LA RAISON. Dans M. Suard
, comme dans les
femmes aimables
,
c'était la raison qui avait l'air
de bannir le raisonnement.
Aussi convaincu que les plus hardis innovateurs
du peu que sont encore ces progrès tant
proclamés de la raison des peuples, sa crainte
était presque égale, et qu'on les fît avec trop de
lenteur, et qu'on voulût les faire trop précipitamment
: c'est au temps, qui produit et qui détruit.
presque toujours en silence, qu'il aurait voulu
confier la destruction des erreurs du temps et
des siècles.
Il en distinguait de deux espèces : les unes de
croyance et de théorie
, seulement, qui ne sont
que des traditions et des maximes confuses; les
autres liées à des intérêts garantis longuement
par les lois et par les sociétés, revêtues par là
de presque tous les caractères des propriétés les
plus respectables.
Ni les unes ni les autres, eussent-elles leurs
origines aux premiers jours du monde, ne lui
paraissaient irrévocablement consacrées. Mais les
premières, n'étaient jamais à ses yeux que comme
HISTORIQUES. 253
ces fautes, de calcul et de chiffre qu'il faut vérifier
et corriger en vérifiant : les autres ne pouvaient
lui paraître aussi saintes que la vérité,
mais il lés jugeait aussi inviolables que les lois.
La maxime il est bon qu'un seul périsse pour
tous, lui semblait l'iniquité la plus atroce lorsqu'elle
n'est pas le dévouement magnanime d'un
seul; ce qu'il pouvait le moins concevoir, c'est
comment, aux époques d'innovations, qui ne
sont pas rares dans l'histoire du genre humain
,
les grandes sociétés, si puissantes en moyens
d'indemniser tous les sacrifices, ne font pas des
sacrifices même des accroissemens de fortune et
d'honneur. Il avait pour ces avarices des puissances
,
d'où naissent tant de catastrophes, autant
d'horreur que La Fontaine de mépris pour
cette petite avarice de ménage qui est si mauvaise
ménagère.
La manière de parler de M. Suard, son élocution,
était singulièrementappropriée au ton de
ses discussions.
Il n'aspirait jamais qu'à être clair, et il l'était
sans effort ; mais cette clarté avait un charme
qu'il était aussi difficile d'expliquer que de ne
pas sentir; on ne l'admiraitpas ; on l'aimait.
C'était, probablement, quelque chose d'assez
semblable à cet atticisme qui, dans la Grèce,
254 MÉMOIRES
et à Rome, était mis à un si haut prix; qu'on
regardait comme la perfection des entretiens familiers
, et quand il était joint au sublime,
comme sa grâce. Il n'est pas très surprenant qu'il
respirât beaucoup dans le langage d'un homme
de lettres distingué, qui, dans une si longue vie
,
a plus cultivé son goût que son talent, et qui,
trente ans avant qu'il fût nommé secrétaire perpétuel
de la seconde classe de l'Institut, avait déjà
balancé les suffrages de l'Académie Française,
avec Marmontel, pour en être le secrétaire.
Ce qu'il importe le plus de remarquer, je le
crois, c'est le rôle très-influent qu'il a exercé,
avec un langage si paisible, dans ces révolutions
de la philosophie déjà assez bruyantes pour annoncer
de très-loin des révolutions qui auraient
des tempêtes. De toute l'existence de M. Suard,
dans ces époques , et de la manière dont il y a
figuré, sort avec éclat une vérité frappante : c'est
qu'à de pareilles époques, et pour les gouvernemens,
et pour les peuples, les esprits de la
trempe de M. Suard sont de véritables présens
du ciel, qui, moins rares, ou retarderaient les
révolutions, pour les mieux préparer, ou les
sépareraient, en les exécutant, de tant de catastrophes
qui les rendent terribles.
Mais ce serait mal encourager les esprits de ce
HISTORIQUES. 255
caractère que de vouloir arrêter l'essor de ceux
avec lesquels ils forment un grand contraste. C'est
par ce contraste même que les uns et les autres
arrivent au but que leur a destiné la nature, de
servir différemment, mais également, à l'amélioration
et au perfectionnement des destinées
humaines. Cent fois M. Suard l'a dit et l'a imprimé
,
la pensée ne doit trouver de limites que
dans la pensée ; elle se borne et s'arrête ellemême
; aucune autre puissance ne peut l'arrêter.
Que les nations et les puissances ouvrent donc
un champ sans limite à ces discussions sur les intérêts
du genre humain ; c'est l'unique moyen
qu'ils ne soient jamais discutés sur des champs de
bataille.
356 HISTORIQUES.
LIVRE IV.
L'AMOUR de tout ce qui est vrai, c'est-à-dire
la philosophie, n'est pas, sans doute, plus rare
dans les jeunes gens que le goût des lettres
,
qui leur est si naturel; mais, en tous lieux et
en tout temps, ce qui est rare ,
c'est que cet
amour des lettres et de la philosophie soit celui
qui d'abord domine le plus leurs âmes; et dans
aucun lieu autant qu'à Paris, espèce de capitale
des plaisirs de l'Europe, ainsi que des arts agréables
; et dans aucun temps comme au dix-huitième
siècle, où toutes les conditions de la société
,
plus rapprochées par deux grandeurs
assez nouvelles, le talent et la fortune, rapprochaient
aussi en plus grand nombre des femmes
faites pour inspirer des passions, et des jeunes
gens prêts à se passionner pour les femmes aimables.
Les changemens déjà faits et ceux qui se faisaient
encore dans les opinions, dontl'influence
est la plus grande sur les moeurs, qui les renHISTORIQUES.
257
dent ou plus sévères, ou plus voilées, ou plus
facile, contribuaient en bien et en mal à donner
de nouveaux caractères au commerce des deux
sexes, à les rendre ou plus heureux, ou plus
malheureux l'un par l'autre. Ce monde, toujours
brillant de luxe et de galanteries depuis
les premières années de la splendeur et des
amours de la cour de Louis XIV, offrait, en plus
grand nombre que jamais, des femmes qui sortaient
à peine de l'autel, et qui avaient déjà
perdu le long bonheur promis par de saints
noeuds, et à côté d'elles, sous leurs yeux, où
l'on surprenait des larmes, s'offrait aussi, avec
tous les désirs et tous les moyens de plaire, une
jeunesse décorée des grâces du bel âge et de
celles de leur esprit, beauté ou parure toute
nouvelle dans plusieurs états de la société.
Dans des codes de morale dont elle fondait
les bases sur la nature de l'homme
,
la philosophie
dictait sur les moeurs des lois moins austères
que celles de la religion; mais, au nom même
du bonheur que les passions promettent toujours
et qu'elles donnent si rarement, elle réprimait
avec toutes les forces réunies de la raison
,
de la
conscience et du talent, ces égaremens dont les
scandales avaient été, long-temps, plus affichés
et proclamés que couverts de voiles et de silence
I. 17
258 MÉMOIRES
cette immoralité follementraisonnée, ces crimes
des plaisirs dont la cour du régent avait donné
et transmis les exemples.
Dans l'affaiblissement des principes religieux,
qui, seuls, par leurs indemnités immortelles ,
obtiennent des sacrifices entiers, une morale sensée
et sublime contenait les désordres dont on
s'enorgueillissait naguère ; elle les réparaitmême,
quelquefois, parl'indulgence dont les imperfections
de la nature et celles des sociétés humaines
fontun devoir et une justice.
Cette indulgence, puisqu'elle est inévitable ,
paraissait nécessaire. Des hypocrites ont voulu
la flétrir ; des philosophes trop hardis l'ont portée
trop loin : ils l'appelaient à leur aide pour
faire plus rapidement de plus nombreux prosélytes
à des vérités plus importantes encore, pour
le genre humain, qu'une morale austère et des
lois somptuaires contre les plaisirs. Cette indulgence
de là philosophie ne fut-elle pas plus d'une
fois celle du Dieu des évangiles? et quand celui
qu'on a si bien nommé le RÉDEMPTEURparla-t-il
plus avec toute cette force de la conscience
, et
cette grâce toute céleste que respirent ses paroles ?
C'est par cette indulgence, heureusementassociée
à tout ce qu'exige à la rigueur l'ordre social et
celui des familles, que les moeurs publiques, vers
HISTORIQUES. 259
le milieu du dix-huitième siècle
,
couvrirent, au
moins, de décencetoutes les faiblesses, et y mêlèrent
souvent les vertusles plus réelles et les plus
aimables; cette vérité est une de celles, comme
nous le verrons, que M. Suard a eu deuxou trois
occasions publiques et d'établir, et de faire applaudir
par ce cri des hommes rassemblés en
grand nombre
,
qui est aussi le cri de la nature
et de la conscience. Il en trouvait lui-même
les témoignages et les preuves dans les souvenirs
de sa jeunesse et de ses premières années à
Paris.
Abandonnée de son mari, qui avait quitté la
France sans dire à sa femme où il allait, madame
de Kr rencontrait souvent M. Suard
dans ces sociétés embellies de tout ce qu'y portent
de charmes les femmes qui y cherchent le
bonheur, de tout ce qu'inspirent de délicat la
culture et la jouissance habituelle des arts du.
goût, de la noblesse qu'impose aux idées, aux
procédés, même aux manières la présence des
hommes revêtus d'éminentes fonctions. Des
grands seigneurs, respectés pour leur caractère
plus encore que pour leur rang et pour leurs
titres; des ministres qui pot eu dans leurs places
plus delumières encore que de puissance, s'occupaient
du sort de madame de Kr... avec un inté260
MÉMOIRES
rêt tendre, dontelle était digne. Au milieu de tant
d'appuis et de protections, son coeur, jeune et
délaissé, avait d'autres besoins, et ce coeur fut
touché des sentimens qui lui furent offerts par
M. Suard.
Quelques traits racontés devant celui qui écrit
ces mémoires, et qu'il n'a pu oublier, suffiront
peut-être à faire connaître le genre d'esprit et
le caractère de cette femme trop sensible pour
n'être pas beaucoup exposée à des malheurs; et
il n'est pas du tout indifférent d'en donner une
idée quand on écrit la vie de M. Suard. Rien
,
en général, ne peint mieux les hommes que le
choix de celles qu'ils adoptent pour donner ou
pour recevoir les seuls vrais embellissemens de
la portioir même de la vie qu'il est le plus facile
d'embellir.
M. Suard écrivait un jour à son père à côté de
madame de Kr... : quand elle jugea qu'il était
vers la fin de la lettre, elle lui adressa ces mots
si simples et si touchans : Dites-lui queje le remercie.
Que c'est bien là le mot d'une femme,
qui se croit à jamais heureuse!
Dans une abbaye à quelques lieues de Paris
,
madame de Kr... avait une soeur religieuse; elle
aimait cette soeur comme les femmes les plus capables
d'amitié ne s'aiment guère que lorsqu'elles
HISTORIQUES. 261
n'ont point d'amant. Toutes les années, elle allait
passer avec sa soeur une vingtaine de jours ou un
mois ; et, pourne pas s'en séparer un instant, elle
se faisait presque religieuse elle-même pour ce
mois-là. Elle écrivait à M. Suard : Je ne manque
jamais de suivremasoeur au choeuret aux offices;
je me prosterne avec elle au pied des autels, et
je dis ,mon Dieu, qui m'avez donné ma soeur
et mon amant, je vous aime etje vous adore.
Elle serait trop peu éclairée la religion qui
repousserait toujours de ses autels ces expressions
d'un sentiment et d'un bonheur que ses dogmes
ne légitiment pas. Sa liberté toute entière a été
sans doute rendue à une femme par le mari qui
l'a abandonnée sans retour ; et si des lois positives
lui défendent un second époux, les lois plus
puissantes de la nature l'invitent et l'autorisent à
disposer de son coeur lorsque celui à qui elle le
donne, libre comme elle, ne viole non plus aucun
engagement et aucun devoir. Les cultes les
plus rigides n'ont jamais déshonoré du nom de
pardon l'indulgence et la grâce que tous ont accordées
à ces sentimens qui remplissent les vues
de la nature et qui ne blessent pas celles de l'ordre
social. D'autres femmes se confessent à un prêtre :
madame de Kr se confessait à Dieu même ;
d'autres demandent pardon à Dieu : madame de
262 MÉMOIRES
Kr.... lui offrait sa reconnaissance et son amour.
Madame de Kr parlait à la fois à Dieu de
son autant et de sa soeur : il fallait bien que les
deux sentimens fussentégalementpurs dans cette
âme tendre. Qui peut ne pas répondre à sa voix
par le voeu que son bonheur se perpétué autant
que son amour ? Mais il était trop parfait pour
avoir une longue durée ; il devait trouver sa fin
assez prochaine dans des imperfections de la nature
qui pourraient bien en être des lois.
Là différence des âges entre madame de Kr...
et M. Suard était légère
: elle eût été dans la
plus juste proportion si M. Suard eût été le plus
âgé ; mais la proportion était en sens inverse :
car il faut bien parler quelquefois la langue du
calcul pour ces imprudentes et intéressantes passions
qui calculent si peu elles-mêmes.
Trop léger pour observer beaucoup, même ce
ce qui importe le plus au bonheur, le monde
voit fréquemment et la naissance et la fin trop
rapprochées de ces unions que peu de voiles
Couvrent, et ne remarque pas assez pourquoi
elles sont les plus douces de toutes quand elles
commencent, et pourquoi elles touchent si vite
à leur terme, où se trouvent tant de regrets et de
douleurs.
Là femme qui n'a qu'un Instre de plus que le
HISTORIQUES. 263
jeune homme arrivé à peine au-delà de vingt
ans, quoique, déjà, avec quelques charmes de
moins, croîtencore, tous les jours, en beauté et
même en grâces; c'est elle qui connaît le mieux,
qui seule connaît, son coeur, celui de son amant,
et ce monde qui les attire au milieu de tant de
dangers. Elle l'enflamme,et elle l'éclairé; et cette
intelligence supérieure
, si prompte et si sûre ,
vient de son âme et non de sa raison ; elle est
toute en impressions
, en inspirations ; elle doit
paraître divine.
Dans quelque carrière qu'il entre, s'il y voit
la gloire, à vingt ans, un jeune homme l'adore ;
il ose à peine l'aimer ; s'il l'aime
,
il n'ose y aspirer.
Que de talens et que d'amours même pour
la gloire, la timidité de cet âge a étouffés ! mais,
aimé d'une femme, à ses yeux et à son coeur
au-dessus de la nature, le jeune homme ne se
juge plus téméraire de prétendre à quelque immortalité
; il croit voir celle qu'il aime lui en
tresser les couronnes : elle s'en occupe plus que
lui, et elle en est plus belle et plus heureuse. Ce
que dit Armide , la gloire est une rivale qui doit
toujours m'alarmer, n'est vrai que de cette
gloire militaire qui brave la mort et l'absence.
Presque toutes les autres, écartent les rivales, ou
aident celle qui est aimée, à peu les craindre. Le
264 MÉMOIRES
monde ne saura jamais combien de fois il a du
à des femmes ignorées les hommes illustres qui
l'ont honoré et éclairé : aussi est-ce la seule ambition
qui sied à leurs charmes et qui conserve leur
bonheur. Toute ambition personnelle de ce
genre, les dépare, les vieillit, ternit sur leur
front tout ce qui y reste de jeunesse. Mais une
femme ne l'est qu'à demi, lorsqu'elle n'a pas
toutes les ambitions pour un amant, pour un
mari, pour un fils ; lorsqu'il ne manque pas à sa
félicité de les porter sur le trône de l'univers.
Quelle époque de la vie pour un jeune homme
épris du premier amour, et pour une femme qui
jouit du second, sûre qu'il n'y en a pas un troisième
! En quelque partie du globe qu'ils respirent
et qu'ils s'aiment, l'imagination les voit
sous les plus beaux cieux et sous les plus beaux
ombrages; mais, quelque part qu'elle aime à les
placer pour accroître leur félicité, si leurs âges
sont inégaux, les jours du bonheur seront, pour
eux, peu distans des jours du malheur ; à peu
près, comme dans ces magnifiques climats de
l'Indoustan, qui ne sont pas sous l'équateur, et
n'en sont pas très-loin, des lignes légères séparent
le ciel le plus doux du ciel des tempêtes.
Une femme qui n'avait que trop connu ellemême
les passions dont elle devait être la proie
HISTORIQUES. 265
et la victime, et qui avait observé celles des
autres avec l'intérêt d'un coeur tendre et la finesse
d'un esprit attentif, assignait aux plus longues
un lustre de vie seulement. Tout, dans les âges
peu assortis, concourt à les rendre plus courtes
encore.
Il est bien fugitif ce moment de la vie des
deux sexes où tous les avantages, toutes les supériorités
sont du côté de la femme qui a quelques
années de plus; et bientôt, les années ne
semblent plus s'avancer du même pas dans l'un
et dans l'autre : celles de la femme, qui touchent
à des bornes ou à des pertes, sont plus rapides ;
celles de l'homme, qui sont des progrès ou des
acquisitions
,
plus lentes. La beauté et la grâce,
perfectionssi délicates, et attributs du sexe le plus
faible
, s'altèrent aisément; la force, attribut essentiel
de l'homme, croît et s'augmente jusqu'aux
deux tiers d'une vie bien conduite, et peut se
conserver entière jusqu'à la vieillesse. Il est plus
d'un vieillard dont les rides mêmes promettent
la force, et ne trompent pas.
Rien n'achève la destruction de la beauté et
de son empire, comme les soins de conserver la
fraîcheur et de cacher l'âge. On ne demande
l'âge d'unhomme que lorsqu'on est impatient de
le voir arriver tard à celui où finit la puissance
266 MÉMOIRES
et s'endort le génie ; et Voltaire est le seul qui
ait dit, mais non pas le seul qui ait prouvé, aux
impatiens, que SON GÉNIE NE SE COUCHE
PAS SI VITE. On est plus tôt las encore
d'entendre parler de la beauté d'une femme
et du bonheur qu'elle reçoit d'un amant fidèle. Si
l'on ne demande pas non plus son âge, c'est qu'on
prétend le savoir pour l'exagérer ; celles des années
qu'elle peut avoir de trop , on les double au
moins : calomnie qui refroidit son amant /même
alors qu'il a l'extrait baptistaire sous les yeux.
Les inégalités de l'esprit se multiplient, s'il
est possible, dans un plus grand rapport encore.
La femme, dont tous les trésors se forment si
vite, et qui gagne tant à les préserver de toute
atteinte, avait besoin de tout ce que l'intelligence
peut avoir de plus précoce ; elle est encore dans
l'enfance
, et elle a déjà tous les pressentimens
de toute sa vie; son innocence même l'aide à
tout deviner; et, dans le silence de sa modestie,
tout ce qu'elle voit, sans le regarder, tout
ce qu'elle entend, sans l'écouter, confirme tout
ce qu'elle a deviné avant d'avoir rien appris.
Mais hors de certains intérêts de son existence
comme femme
, tout dans la nature et dans la
société, est pour elle bien peu de chose ; et là
s'arrêtent communémentses progrès.
HISTORIQUES. 267
L'homme, au contraire
,
qui peut gagner autant
qu'il peut perdre en se jetant un peu étourdiment
au milieu de tous les hasards de la vie
,
observe mal très-long-temps
, parce qu'il observe
sans beaucoupde crainte; ses impressions
,
long-temps confuses, ne le troublent ni ne l'éclairent.
L'homme jeune, en général, comme
Montaigne, qui fut toute sa vie jeune
, va sans
trop se soucier de savoir où; ses talens même, il
les couve et les féconde souvent sans savoir ce
qu'il fait ; et il n'est pas rare que celui qui porte
un génie dans son sein
,
à vingt ans encore ne
soit qu'un sot enfant. Mais au premier faisceau
de lumière, tout se démêle à ses yeux ; sa
vue embrasse et l'horizon apparent et l'horizon
réel de la vie humaine ; tout ce qu'il voit se transforme
en principes féconds ; et c'est lui, à son
tour, qui a l'air de deviner, quoiqu'il ne fasse
que conclure. L'inspiration
,
qui , lors même
qu'elle n'est qu'une illusion, a tant de grâces et
tant de rapports avec les puissances célestes,
passe de la femme à l'homme ; et elle ne se déplace
plus.
Qui ne croirait que l'homme doit être fier de
tant de prééminences qu'il acquiert sur sa compagne
? II en est malheureux; il n'en est pas une qui
n'enlève quelque chose à son bonheur. Ce n'est pas
268 MÉMOIRES
le moindre enchantement d'un homme qui a plus
de tendresse que d'orgueil, d'être à la fois éclipsé
et éclairé par celle qu'il aime, de ne réfléchir que
la lumière qu'il reçoit d'elle. Il n'y a pas de culte
où l'adoration ne se compose de beaucoup d'admiration
; et alors que quelque genre de supériorité
a commencé par être l'un des charmes
d'une femme ou l'un de ses pouvoirs
, pour paraître
moins belle, il suffit qu'elle paraisse moins
supérieure.
Tout cela ne put pas se faire sentir à un homme
aussi modeste que M. Suard : il ne vit point madame
de Kr...., descendre des hauteurs où il l'avait
d'abord adorée ; il ne crut point être monté
lui-même à ces hauteurs : mais il sentit leurs
rapports changés, et son coeur aussi. Sans cesser
de l'aimer, il cessa d'en être amoureux ; son
amour ne changea point d'objet ; il ne s'envola
point ; il s'éteignit.
Tous les deux malheureux, ce n'est pas madame
de Kr qui le fut davantage. Cesser
d'aimer est peut-être une plus grande perte encore
que cesser d'être aimé ; et, dans le premier
malheur, il y en a deux qu'on s'impute. Aux
âmes délicates l'innocence est loin de suffire toujours
pour ne pas s'accuser ; elles sont souvent
sans reproches, et non pas sans remords. Elles
HISTORIQUES. 269
ne peuvent croire les douleurs, dont elles sont
cause, expiées par celles qu'elles souffrent.
Dans ces situations, qui ne se renouvellent que
trop souvent, de faux regards, des gestes faux ou
défaillans
,
des mensonges de tous les genres,
offrent aux âmes vulgaires de perfides et vains
secours ; sans les adoucir, elles dégradent leurs
douleurs. M. Suard, lorsque son coeur était interrogé
par celui de madame de Kr
, ne savait
que faire des aveux, ou garder le silence, qui est
un aveu encore. Ils mêlaient leurs larmes; ces
larmes prolongeaient les peines qu'elles soulageaient
un moment. Ils ne pouvaient ni se comprendre
,
ni se consoler, ni s'éloigner l'un de
l'autre. La santé de M. Suard en était profondément
altérée.
C'est du dehors , et même d'assez loin, que
tous les deux devaient recevoir la force dont ils
avaient également besoin, et dont ils manquaient
également.
A Lille, en Flandre, venait de mourir subitementle
chefd'une famille honorée et nombreuse,
et d'un commerce de librairie considérable. Le
fils aîné, destiné, par des études et par des talens
mathématiques,à une chaire de professeur ou
à l'arme du génie, à l'instant où ce coup de foudre
le frappa avec sa mère et ses frères et soeurs, ne
270 MÉMOIRES
se sentit plus d'autre vocation que celle d'être le
père de sa famille et le chef du commerce de sa
maison. Placé à Lille, entre Paris, où se faisaient
les livres les plus lus dans l'Europe , et la
Hollande, où s'en faisait le plus grand commerce,
il lui fut aisé de voir que nos richesses littéraires
sont devenues pour les deux hémisphères des richesses
commerciales, mais que ,
nées en France,
elles ne servaient guère qu'à la fortune de quelques
négocians de Leide et d'Amsterdam. Il
voulut les faire servir à la sienne, à celle des talens
qui en sont parmi nous les créateurs, à celle
des négocians français
,
qui commençaient à
entrevoir qu'elles pourraient être bientôt les
marchandises les plus précieuses pour les échanges
des deux mondes, et les plus demandées.
Sur cette idée s'éleva tout le plan de sa vie.
Sa maison était trop loin, à Lille, de ces sources
auxquelles il voulait ouvrir d'autres canaux et
donner d'autres directions. Il en laisse tout le
fonds à sa mère, et avec des capitaux confiés à
sa probité seule et à son génie, tous les deux
empreints sur une superbe figure, il se rend à
Paris, il y mène deux soeurs pour gouverner son
ménage
,
il s'établit dansle quartier le plus littéraire
et alors le plus magnifique, près de la Comédie
française et du café Procope, rendez-vous
HISTORIQUES. 271
de tous les talens et de tous les goûts de l'esprit,
centre de ce faubourg Saint-Germain, où les plus
belles bibliothèques étaient une partie du luxe
de toute la haute noblesse et le besoin réel de
beaucoup de nobles qui pensaient comme les
La Rochefoucault et les Danville.
Cette même activité qui avait élevé son esprit
aux théorèmes transcendans de la géométrie et
son âme à l'ambition de la gloire militaire associée
à celle des sciences
,
l'élève au-dessus de
toutes les routines de l'état que lui font embrasser
la piété filiale et la tendresse fraternelle. Son
premier but, comme négociant, ne peut être
que sa fortune ; mais en portant le regardle plus
attentif sur ses moindres intérêts personnels, il
aperçoit que, pour être plus sûr d'atteindre les
plus grands, il doit tous les lier aux intérêts des
lettrés et de Ceux qui les cultivent, à ceux de
l'esprit public de la France, à ceux de l'esprit
humain. Il ne veut ni imprimer ni vendre indifféremment
tout ce qui est bon et tout ce qu'on
est sûr de vendre. Parmi toutes les espèces de
productions, il en distingue trois dont le débit,
infaillible et rapide, formera une vaste circulation
et de métaux, et de lumières.
1°. Ces feuilles qui donnent, ou mois par
mois, ou semaine par semaine, ou jour par jour,
272 MEMOIRES
des comptes exacts de ce qui se fait, de ce qui
se pense et de ce qui s'écrit de plus digne d'être
connu sur l'état politique et littéraire des peuples
; cette même importance qu'il leur attribuait,
comme commerçant, Franklin la leur a
attribuée comme créateur de républiques ; et
l'on sait avec quel succès il les a employées à
l'indépendance de l'Amérique anglaise.
2°. Ces dictionnaires, où l'on trouve si facilement
et si promptement les connaissances qu'on
n'a pas et dont on peut avoir à chaque instant
besoin ; ces livres, que tout le monde lit, parce
que tout le monde lit des articles et non pas des
ourages; qui rendent toutes les idées populaires
en les traduisant de la langue des savans dans
celles des peuples. Les mêmes avantages avaient
été reconnus aux dictionnaires par Bayle ; et son
dictionnaire
,
qui a tant enrichi de caisses et d'esprits,
a prouvé combien ils leur appartiennent.
5°. Ces chefs-d'oeuvre où tout est nouveau ; dont.
les pensées et le style, en sortant des presses ,
agrandissentle champ des sciences, des arts, des
lettres, de l'entendement humain; ces ouvrages,
tels qu'il en paraît à peine dix à douze dans les
plus beaux siècles, mais qui fournissent incessamment
de nouvelles matières aux dictionnaires
et aux journaux.
HISTORIQUES. 275
M. Pankouke n'a guère fait d'entreprised'une
autre espèce.
Les auteurs et les ouvragés le plus de son goût
et de sa raison n'obtenaient aucune préférence
exclusive dans ses entreprises et dans son commerce.
Les oeuvres de Voltaire et les feuilles de
Fréron, des articles de Linguet et des articles de
La Harpe
, tout entrait, suivant les temps et les
circonstances, dans ses spéculations; il avait,
comme imprimeur libraire, une maxime qui devrait
être gravée dans tous les codes, c'est qu'il
n'y a d'autres juges des opinions et des goûts que
le goût et l'opinion publique des nations; c'est
qu'entre le mauvais génie et le bon, plus la lutte
est ouverte et violente, plus elle est courte, plus
le vrai et le beau sont sûrs de paraître bientôt
avec ce charme et cette évidence qui en rendent
le triomphe universel et éternel.
A lui et par lui a commencé une amélioration
très-remarquable dans l'existence des gens de
lettres, tenus si long-temps dans la pauvreté par
les gages avilissans qu'ils recevaient des imprimeurs-
libraires, et par les récompenses très-honorables,
mais mesquines, des puissances. Ce
qu'il pouvait gagner dé trop sur eux, il le croyait
perdu pour sa fortune personnelle. Il les enrichissait,
pour s'enrichir lui-même ; il voulait les
I. 18
274 MEMOIRES
rendre independans de lui, comme de toute la
terre, sûr qu'avec leur indépendance s'élèverait
leur génie, se féconderaient toutes les sources
des richesses de la presse et de la librairie. Il commenca
un jour l'exécution d'un traité avec un
écrivain qu'il connaissait à peine, par lui avancer
cent mille francs qui n'entraient pas dans les
conditions du traité, C'était bien là les calculs
d'un géomètre et d'un libraire transcendant.
Des vues si grandes , des procédés si nobles
le rendaient l'égal et l'ami des hommes de génie
pour lesquels travaillaient ses presses. Sa voiture
était souvent rencontrée sur la route de Montmorency,
allant chez. Rousseau ; de Montbard,
chez Buffon ; de Ferney, chezVoltaire ; et, comme
les oeuvres de ces immortels écrivains étaient
devenues des affaires d'Etat, de leurs retraites, sa
voiture le portait chez les ministres du roi, à Versailles,
qui le recevaientcomme un fonctionnaire
ayant aussi un portefeuille
Un éclat si nouveau ne soulevait aucune jalousie
parmi ses confrères, parce que cet éclat se
répandait sur eux, parce que ,
dans, les embarras
de leurs affaires, il donnait toujours, le premier,
l'exemple des sacrifices, et que son exemple était
suivi de tous dès qu'il l'avait donné. On croit
assister à la naissance d'une de ces maisons de
HISTORIQUES. 275
l'Italie dont la souveraineté commença, par des
comptoirs, par des livres de commerce , par des
balles de laine, et qui eurent assez le sentiment
de la vraie grandeur, alors même qu'elles régnèrent,
pour laisser au haut de la maison originaire
la poulie qui avait servi à élever les balles
dans les magasins.
Quand il aurait vécu dans des pays et à des
époques où une pareille ambition aurait pu être'
la sienne, l'orgueil de M. Pankouke aurait fait
des rêves plus doux : il voulait être riche, il le
voulaitbeaucoup, parce qu'il était persuadé que,
dans les monarchies absolues, il n'y a d'affranchissement
réel et de vraie manumission que
celle des grands caractères unis aux grandes fortunes;
il voulait être riche, pour être généreux
avec tout ce qu'il aimait, avec sa femme, ses enfans
, ses amis, avec les talens dont son état l'environnait;
et ces jouissances si nobles, si désirables
pour la raison même, il les a presque toujours
possédées. Ses maisons de Paris et de Boulogne
réunissaient, comme celles d'Helvétius, et
du baron d'Holbach, l'élite des gens de lettres,
des artistes et des savans. Il n'imprimait pas seulement
les ouvrages des autres ; il en imprimait
qui étaient de lui. Dans le tracas de tous les détails
d'un commerce de plusieurs millions
,
il
276 MÉMOIRES
trouvait le temps d'écrire et en sentait le besoin
Il traduisait l'Arioste ; il sondait les profondeurs
de la nature du beau ; il cherchait à simplifier,
pour ses enfans, les règles de la grammaire française.
Ce n'étaient pas là de grandes compositions
, mais c'était la preuve qu'il pouvait en
faire. Dans les salons de sa femme, dans les cabinets
d'étude de ses enfans, des partitions ouvertes
sur des pianos, des chevalets chargés de dessins,
tout respirait le goût des arts, et laissait à peine
apercevoirlemouvementdes affaires parlesquelles
il donnait une nouvelle impulsion à celles de la
France et de l'Europe.
C'est le tableau de cette vie de M. Pankouke
qui a fait demander plusieurs fois à ceux qui en
étaient les témoins, pourquoi ceux qui font les
livres ne sont pas ceux qui les impriment ; pourquoi
le génie et l'industrie réunis dans le même
homme, ne sont pas , à la fois, les sources de
sa fortune et de sa gloire ?
Ce mélange de gloire et de gain n'a rien qui
puisse importuner l'âme la plus fière ; il étendrait
l'indépendance de l'homme de lettres ; il garantirait
à ses travaux plus d'instans libres qu'il ne
leur en enlèverait : des presses montées et inspectées
par des Voltaire et par des Buffon, ajouteraient
au respect dû à la liberté de la presse.
HISTORIQUES. 277
Des deux soeurs de M. Pankouke
, toutes deux
très-jeunes lors de leur arrivée à Paris, la plus
jeune étaitla seule jolie; elle était aussi la seule
qui eût beaucoup cultivé son esprit, dès l'enfance,
mais dans les livres seulement du commerce de
sa maison, où respiraient le goût, les principes
et la raison des Fénélon, des Massillon, et du
Fablier de madame de La Sablière. Elle les savait
par coeur, sans avoir voulu les apprendre, et sans
les citer jamais. Son instruction était presque son
secret; et c'était le seul qu'elle eût.
La librairie de son frère, où se trouvaient appelés
tous les partis de la littérature
,
était un
peu comme ces temples de l'Allemagne, où catholiques,
luthériens et calvinistes célèbrent tour
à tour et presque ensemble les offices de leurs
différens cultes. Parmi tant d'hommes qui tous
cherchent leur génie dans leur sensibilité, dont
le coeur s'enflamme si aisément, on peut croire
que les hommages ne furent pas épargnés à une
jeune personne arrivant de la provinceet joignant
déjà aux charmes de la figure, le mérite de sentir
et d'aimer les talens dont ils se disputaient la
prééminence. Parmi les faiseurs d'héroïdes, de
drames, de romans ,
de vers fugitifs, qui tous se
croyaient mieux inspirés par elle, se montraient
avec modestie, mais avec assiduité, de jeunes
278 MÉMOIRES
mathématiciens, dont la figure aurait été enviée
par des poètes élégans, et qui, quoique jeunes
encore, avaient déjà reculé les bornes des mathématiques.
M. Suard, encore jeune aussi, ne
pouvait pas paraître avec tous ses avantages ; une
profonde mélancolie semblait lui donner plus
d'années, et un bras en écharpe déclarait avant
son amour, un violent accès de goutte dont il n'était
pas très-bien guéri encore. Cependant, à peine
ils se furent vus qu'il fut comme décidé au fond
de leurs âmes qu'ils s'appartiendraient l'un à
l'autre. Cette impression, également forte et
douce dans tous les deux, n'était pas une de ces
passions subites qu'on ne voit guère que dans les
romans. Ces passions, qui ont tant de charmes,
ont plus de tourmens encore; elles remplissent
de doutes, de trouble et d'alarmes, les coeurs dont
elles s'emparent; leur violence, qui s'apaise et
s'irrite tour à tour, annonce assez qu'elles ne doivent
pas remplir toute la vie. Le sentiment dont
furent pénétrés à la fois M. et madame Suard (car
on peut déjà leur donner le même nom), plus modéré
et plus profond, tirait sa modération de sa
profondeurmêmeet de la certitude d'y trouverun
bonheur que ne pourraient pas épuiser des siècles
de vie. On verra avantla fin de cesmémoires combien
leurs coeurs les trompaient peu. Celui qui les
HISTORIQUES. 379
écrit ne leur prête rien ; il emprunte tout de ce
qu'ils ont dit ou écrit eux-mêmes. C'est ainsi qu'il
faut écrire l'histoire ; et les romans même, c'est
ainsi qu'il faudrait les écrire, aux noms près et
aux événémens. Tousles sentimensdevraient être
historiques.
Vingt ou vingt-cinq ans après cette première
entrevue, dans des lettres imprimées et non signées,
madame Suard parlait à son mari de là
promptitude et de la sûreté des jugemens du coeur,
et elle ajoutait : " Je me rappelle que je devinai
» presque tout ce quevous valez, la première fois
» que je vous vis : l'accord de vos accens et de
» votre langage, de vos manières et de vôtre
» physionomie, m'annonça un homme aussi hon-
« nête que je le trouvai aimable; et l'intérêt de
" vos regards me promit un ami. Il faut que ce
» soient là des indications justes de l'âme et du
» caractère, puisque vous m'avez ténu paroleen
» vertus comme en amitié, "
Il est rare que les âmes très-délicates veuillent
exercer tous leurs droits ; les devoirs, alors même
qu'ils sont très-rigoureùx, ont pour elles quelque
chose de plus sacré. Lasoeur de M. Pankouke,
qui trouvait en lui la tendresse d'un père, y voyait
aussi l'autorité ; et M. Pankouké ne pouvait voir
un bon parti pour sa soeur dans M. Suard
, sans
280 MÉMOIRES
aucune fortune et sansassez de santé pour trouver
par ses talens de l'aisance :comme de la célébrité.
M. Suard attendait presque avec la même soumission
le consentement de madame de Kr. ...
Leurs sentimens et les obstacles qu'ils éprouvaient,
également sans voile et sans mystère,
donnèrent pour appui à leur union des personnages
assez considérables pour lever les obstacles,
et pour devenir ensuite, par leur crédit dans le
monde, comme une puissance protectrice d'un
mariage fait sous leurs auspices.
Ce fut chez M. de Buffon, et par les témoignages
réunis de M. de Buffon lui-même, du
baron d'Holbach et de madame Helvétius, que
M. Pankouke resta persuadé que nul homme au
monde n'était plus propre que M. Suard à rendre
sa soeur heureuse : ce fut chez M. et madame N...
que madame de Kr...fut convaincue que rien
ne pouvait adoucir ses regrets, s'ils pouvaient
l'être, comme le consentement qu'elle donnerait
au bonheur de l'homme qu'elle aimait toujours;
et, dès ce. moment, il ne manqua plus que la
consécration des autels à deux âmes auxquelles
la bénédiction nuptiale était déjà donnée par ce
sentiment si prompt et si semblable qui les avait
dévouées l'une à l'autre. Un pareil intérêt de tant de personnes conHISTORIQUES.
281
sidérables, quand il aurait été passager, quand il
aurait trouvé son terme dans son succès, défendrait
et honorerait, sans doute
, ce monde ,
tant accusé, et avec si peu d'exceptions, d'être
inaccessible à tous les sentimens de la nature, de
leur être fermé par sa légèreté, par ses plaisirs,
par son luxe opulent : mais après les avoir conduits
aux autels, le même intérêt suivit M. et
madame Suard dans leur petit ménage : c'est le
nom d'amitié qu'on lui donnait dans ce grand
monde où il est à croire que les ménages ont
trop rarement lé même bonheur.
Quoique les hommes de lettres de quelque
distinction fussent tous, à cette époque, sinon
attirés, comme M. Suard, au moins appelés dans
les plus hautes sociétés de la capitale, il était
presque sans exemple que leurs femmes le fussent
également. On sait que c'est par les femmes, surtout
, que les conditions se distinguaient. En Allemagne
,
les séparations et les barrières étaient
presque comme celles des castes indiennes
, ou
même comme celles des espèces vivantes. On
était parvenu , au-delà du Rhin
,
à croire que
les distinctions de rang naissaient de la nature,
et qu'elles fondaient la société. En France, où
l'on aimait beaucoup les privilèges, mais plus
encore l'esprit et les plaisirs, l'orgueil n'avait
282 MÉMOIRES
peut-être jamais porté son délire à cet excès ; des
jouissances moins vaines l'en avait toujours préservé;
et dans ce siècle même de Louis XIV, où
tout ce qui s'approchait du trône semblait se séparer
de la nation , les étiquettes avaient beau
vouloir mettre les classes à plus grandes distances,
des goûts et des talens communs resserraient les
intervalles. Entre les femmes même
,
les séparations
ne se maintenaientplus que par la différence
des fortunes. Les hommes de lettres allaient dans
le grand monde , parce qu'ils pouvaient y aller
sans, être riches. Leurs femmes, ne pouvant y
paraître sans être ruinées ou éclipsées, y étaient
souvent inconnues. Leurs maris pensant à elles
et à leurs petits ménages, dans ces cercles brillans,
pouvaient dire comme ce personnage de
Destouches :
Ici je suis garçon ,
là je suis marié.
Ces cercles brillans aimaient assez M. Suard pour
ne pas vouloir le séparer de la compagne qu'il
venait de prendre. Hommes et femmes, on les
voyait courir dé leurs hôtels, de leurs palais, et
mêmedu pavillon de Flore, à la porte d'un homme
de lettres et de sa femme. Des visités reçues et à
rendre, cette foule de rapports qui, dans une
ville comme Paris, naissent et se multiplient les
HISTORIQUES. 283
uns des autres, tout attira et retint assez longtemps
madame Suard dans ces sociétés des gens
de lettres et des gens du monde qui auraient pu
convenir à son goût si elles avaient convenu à sa
fortune. Plus d'une foismême, dans ce tourbillon
qui ne trouble que les âmes vides et faibles, elle
trouva des personnes et des affections propres à
ajouter aux charmes de là solitude qu'elle préférait
à tout. Dans un moment d'une absence trèscourte
de son mari, elle y fit une rencontre trèsheureuse
pour tous les deux.
L'amitié bienfaisante demadame Geoffrin pour
les gens de lettres , qu'elle aimait comme ses
enfans, lui faisait exercer sur eux comme une
espèce de tutèle. Attendu qu'elle savait beaucoup
mieux qu'eux arranger le cours de toute
une vie, et qu'elle avait dans sa raison, quoiqu'impétueuse,
une confiance très-fondée, elle
les soumettait à ses directions; et des conseils
tendres ressemblaient un peu trop quelquefois à
des ordres. Quand M. Suard lui parla du mariage
qu'il allait faire, et d'un mariage sans dot, elle
le vit déjà dans l'indigence, manquant de tout
pour lui, pour sa femme, pour ses enfans. Elle
n'avait pas même voulu l'écouter ni l'entendre.
Le mot d'un, philosophe souvent cité dans son
salon, de Bacon, s'était gravé avec effroi dans sa
284 MÉMOIRES
mémoire, une femme et des enfans sont des
otages qu'un homme donne à la fortune ; et
sans doute, accoutumée à chercher les malheurs
les plus secrets pour les soulager, cette âme excellente
avait vu dans plus d'un réduit ignoré
combien sont amères et cruelles les douleurs que
la fortune fait souffrir à ceux de qui elle a reçu
de ces otages. M. Suard ne pouvait se faire comprendre
d'elle, et la comprenait très-bien ; elle
le touchait, mais elle ne pouvait le changer. En
se mariant, il avait cessé de voir cette amie si généreuse.
Il n'avait pas attendu son consentement
comme celui de madame de Kr.... Il n'avait pas
cru devoir à un excès de raison le même respect
ou les mêmes ménagemens qu'à un sentiment
malheureux et qu'il avait inspiré.
Madame Geoffrin et madame Suard, qui ne
s'étaient jamais vues encore , se rencontrent
dans un salon, se voient, se parlent, sont enchantées
l'une de l'autre, sans du tout se connaître.
Dès qu'elles entendent prononcer leurs
noms, elles sont dans les bras l'une de l'autre ;
dès le lendemain, madame Geoffrin va chercher
madame Suard ; au premier instant du
retour de M. Suard, elle va les chercher tous les
deux. En embrassant M. Suard, elle s'écriait :
J'avais tort. Même sans dot, elle valait mieux
HISTORIQUES. 285
que le célibat le plus tranquille et le mariage le
plus riche. Ne croit-on pas lire l'histoire, le
drame ou le roman d'une mère indignée contre
un mariage qu'elle n'a pu empêcher, et le bénissant
lorsqu'un hasard heureux lui fait rencontrer
celle qui est sa fille ?
Madame de Marchai, quoiqu'elle en eût l'éclat
et le crédit, n'était pas encore alors précisément
ce qu'on appelait une grande dame, mais elle
était déjà l'amie intime de M. Dangivilliers dont
elle devait bientôt recevoir la main et le nom ;
et M. Dangivilliers, d'abord menin du dauphin
(Louis XVI), et depuis son ministre de Paris,
avait renouvelé parmi les courtisans le phénomène
du caractère si vrai et si franc de Montausier
; et au milieu des arts dont il était le ministre,
il favorisait de son goût personnelet de tous
les moyens de sa place ce goût de l'antique qui
renaissait, et qui n'est que le goût de la nature
dans ce qu'elle a de plus simple et de plus beau ;
car l'idéal est loin d'être le surnaturel. La figure
même de M. Dangivilliers avait quelque chose
de cet idéal que tous les arts du dessin réalisaient
sur la toile, sur le marbre et sur le bronze.
D'Alembert, qui ne flattait pas les ministres, le
nommait l'Ange Gabriel, parce qu'il était, en
effet, comme les anges, chargé des prières de la
286 MÉMOIRES
terre au ciel, et des ordres bienfaisans du ciel
pour la terre. Jamais les noms de Thomas, de
Ducis, de M. Suard, n'étaient prononcés par lui
autour du trône que précédés du mot mon ami ;
et il les aimait réellement, il en était réellement
aimé : ce n'était pas un vain titre qu'il prenait et
qu'il donnait.
Madame de Marchai, passant continuellement
des appartemens qu'elle avait à Versailles à ceux
qu'elle avait au château des Tuileries, dans le
pavillonde Flore, réunissait, dans tous, les talens
et les caractères que M. Dangivilliers estimait et
recherchaitle plus, et dont le commerce est le
plus nécessaire à ceux qui sont ou doivent être les
ministres des rois. Elle fut une des plus empressées
à se rendre sa petit ménage, à les enlever,
en quelque sorte, mari et femme, pour le pavillon
de Flore ; à leur faire prendre l'engagement
d'en être toujours.
Ce qui étonnale plus, dans ce pavillon,madame
Suard, et je dirai bientôt pourquoi, ce fut madame
de Marchai elle-même ; non que , comme
madame du Deffant, elle trouvât aucun ridicule
dans la chevelure de madame de Marchai,
qui était immense
,
mais d'une couleur et d'une
nuance charmantes; dans ses dents, qu'elle montrait
ou qui paraissaient beaucoup, mais qui
HISTORIQUES. 287
étaient superbes; dans son pied, qui portait à
peine son petit corps, niais parce qu'il était trèspetit
lui-même ; c'étaient là des beautés pour
madame Suard comme pour M. Dangivilliers.
Nommer madame de Marchai Pomoné, comme
la nommait madame du Deffant, à cause des
fruits abondans, énormes, exquis qu'elle cultivait
de ses propres mains dans ses jardins de
Montreuil, et dont elle ornait avec profusion ses
tables et celles de ses amis : ce n'était pas donner
un jour de plus à l'âge de madame de Marchai,
plus près encore, dans les saisons de la vie, de
celle des fleurs que des fruits. Ce qui était avancé
dans cette dame, c'était son esprit, dont l'activité,
au lieu de se disperser et de se perdre dans
la foule des petits objets, des petits intérêts et
des violentes passions, dontle grandmonde n'est
que trop le théâtre, se portait et se fixait par goût
sur les objets et sur les questions qui pouvaient le
plus éclairer sa raison, et le plus servir aux prospérités
de la France.
Dans un temps où tout était économiste ou
anti-économiste, madame de Marchai avait bravé
les ridicules que ces théories si nouvelles et si
belles avaient encourus, pour embrasser et pour
défendre les vérités qui leur méritaientla reconnaissance
de toute la partie du genre humain qui
288 MÉMOIRES
parle d'ordre social, et qui paraît y prétendre
sans beaucoup s'en occuper.
Elle avait été douée d'une force suffisante d'attention
et d'intelligence pour saisir dans la variété
infinie de leurs détails, et dans l'unité de
leur tendance au même but, ce vaste ensemble
de travaux agricoles, manufacturiers, d'échanges
faits par le commerce de près à près
, et de
loin à loin; ces vues plus hautes et plus vastes
encore qui ne réjouissent pas la terre ouverte
par un soc couronné de lauriers, mais qui la fécondent
par les lumières des sciences physiques ;
espèce d'engrais céleste, dont la chaleur accroît
la fertilité du sol par la succession même de ses
dons sans relâche
, et sans épuisement; qui soumettent
à l'homme la force, des élemens et les
lois du mouvement pour, transformer quelques
vapeurs qui s'évaporent, quelques fumées qui
disparaissent, en leviers aussi puissans et plus
avérés que ceux avec lesquels Archimède sauva
Syracuse ; qui font des fleuves, des torrens et
de la flamme des ouvriers de nos ateliers et de
nos usines : ces autres vues, plus glorieuses peutêtre
encore et plus chères à l'humanité, parce
qu'elles naissent des lumières et doivent faire
naître des vertus; ces axiomes qui laissent dans
leur indépendance naturelle
,
c'est-à-dire sans
HISTORIQUES. 289
limite aucune, les travaux, les industries et les
échanges ; qui renversent les barrières des nations
comme celles des provinces ; qui ouvrent
l'univers à l'univers.
Au premier moment où parurent dans là langue
presque hiéroglyphique du docteur Quesnay,
ces doctrines qu'on a nommées politiques ,
et qu'on nommerait volontiers religieuses, il
arriva aux économistes ce qui était arrivé à Pygmalion,
ilstombèrent et ils restèrent à genoux
devant leur ouvrage ; ils l'adorèrent ; ils n'écrivirent
plus, long-temps, que descantiques. Mais
les vérités doivent être bien démontrées avant
d'être chantées : on ne trouva pas à tous ces économistes
la voix très-juste. Parce qu'on riait àbon
droit de leurs hymnes, On se mit à rire sans scrupule
de leurs preuves. Ils promettaient des miracles
comme à Saint-Médard; on crut ne voir ,
comme à Saint-Médard, que des convulsions.
Pour comble de triomphe ou de joie de leurs ennemis,
un de ces économistes les plus sujets à ces
accès d'enthousiasme et d'extase, devint fou ; ce
qui peut arriver à bien d'autres que des économistes,
comme ne l'a fait que trop voir le sublime
et malheureuxTorquato.
Ces mêmes doctrines tant baffouées par la
haine
,
qui sait être gaie pour être plus cruelle ,
I. 19
290 MÉMOIRES
reproduites au pavillon de Flore par madame de
Marchai, l'étaient avec simplicité et avec clarté.
A ce grand jour, tous voyaient facilement ce qui
manquait encore à ces doctrines pour s'élever
à cette évidence dont elles se croyaient environnées
comme d'une couronne de diamans; en
frayant la route à tous, elle faisait espérer que
plus d'un arriverait au but ; madame de Marchai
faisait en France pour la science économique de
Quesnay, foulée aux pieds, ce que la marquise
du Châteletavait fait pourla physique de Newton
et pour la métaphysique de Leibnitz.
Ce qui rendait plus facile à cette dame la mission
qu'elle n'avait reçue que dé son goût, c'est
qu'aucun souffle de l'esprit de parti, si inique et
si contagieux, ne pouvait approcher de son esprit
ou en troubler le jugement. Tout ce qui
s'écrivait et se publiait pour et contre ; les lettres
de M. Turgot à l'abbé Terrai, et le livre de
M. Necker sur le commerce des grains; les dialogues
de l'abbé Galiani, où l'esprit étincelle
plus qu'il n'éclaire, et leur réfutation par l'abbé
Morellet, où il n'y a jamais une étincelle, et
où il y a toujours une bonne logique ; tous ces
écrits étaient à côté les uns des autres, parmi les
livres de madame de Marchai, sur ses cheminées,
dans sa mémoire.
HISTORIQUES. 291
Un moyen cependant, et un peu dangereux
,
se présenta à son imagination, comme très-légitime
, pour amener tôt ou tard le triomphe de sa
cause , non comme sienne
,
mais comme bonne :
on pouvait confondre trop aisément ce moyen
avec ceux qui sont à l'usage de l'esprit de parti
et de secte ; mais il était impossible qu'il ne servît
pas tour à tour aux deux partis; et, par là
, il
rentraitdans le domaine des discussionspubliques.
C'était l'époque où les éloges des grands hommes
étaient proclamés par l'Académie Française
avec le plus d'éclat pour sujets des concours
d'éloquence ; et du salon de madame de Marchai
arriva à l'Académie, sans qu'aucun académicien
s'en doutât, l'idée de proposer l'éloge
de Sully, le ministre et l'ami de Henri IV, le ministre
et l'ami de coeur des économistes. Dans
la troisième partie de cet éloge, si supérieure aux
deux premières , l'un des plus beaux morceaux
de Thomas et de notre langue, tous les principes
de Quesnay , sortant comme d'eux-mêmes de
l'administration et des opérations de Sully, les
économistes, dont ne parlait pas le discours, parurent
à la nation protégés par un Roi qu'elle
adore, par un ministre qu'elle révère, par l'éloquence
qui triomphe toujours si aisément d'une
nation si sensible à ses beautés.
392 MÉMOIRES
Quelques années après, l'Académie, craignant
que Sully et Thomas n'eussent mis dans la balance
trop de poids
,
présenta le nom de Colbert
aux hommages de l'éloquence. Son premier essai
dans le genre oratoire valut à M. Necker une couronne
, et promit à la France un ministre ; les
notes ,
très-superieurés au discours
, parurent
non d'un homme qui devait être un jour ministre,
mais d'un homme qui l'avait déjà été. Dans
l'éloge de Thomas
,
l'exposition des principes et
des opérations de Sully, ne put avoir que la troisième
partie seulement du discours : le discours
toutentier de M, Necker fut consacré à l'administration
de Colbert ; et les notes s'étendaient sur
tous les principes de la formation et de la circulation
des richesses.
Ce n'étaient donc plus Henri IV et Sully qui
pouvaient paraître trop en faveur à l'Académie.
c'étaient Colbert et Louis XIV.
Ils ne le furent point dans la nation ; et le problème
resta problème.
Quoique sur cette scène de discussions trop importantes
ettrop nationalespourne pas s'étendre
de proche en proche sur toutes les classes où l'on
savait penser et parler, M. Suard n'eût pris, entre
les contendans, aucun rôle public et connu, il
s'en faut bien qu'il lui eût été possible d'y demeuHISTORIQUES.
293
rer étranger, placé, comme il l'était, par une
égale amitié, entre les uns et les autres, entré
M. Necker
, par exemple
,
qu'il voyait tous les
jours, et M. de Condorcet, vivant alors avec lui
dans la même maison.
Et, ce qui était remarquable
, ce qui caractérise
parfaitement la tenue habituelle de l'esprit
et de l'âme de M. Suard, c'est qu'en examinant
ces questions avec M. de Condorcet, on eût dit
qu'il penchait pour M. Necker
, et en les traitant
avec M. Necker, qu'il était du parti de
l'ami intime de Turgot.
Cette immuable indécision entre des antagonistes
,
criant tous à l'évidence; cette manière de
passer de l'examen d'une doctrine à l'examen de
la doctrine opposée, de découvrir dans l'une et
dans l'autre
,
également, ce qu'elles ont encore
d'obscur et de faible, de leur indiquer à l'une
et à l'autre comment elles pourraient se donner
plus de lumière et plus de force; ces secours
prêtés à toutes les deux comme si on voulait
qu'elles triomphent tour à tour ou qu'elles tiennentla
conviction générale dans unéquilibre perpétuel
; ce procédé peut surprendre : on croit voir
un soldat qui passe d'un camp à l'autre, et qui s'évertue
dans tous les deux à y fixer la victoire tant
qu'il y est. Mais bientôt la surprise cesse : on dé294
MÉMOIRES
couvre que c'est le procédé d'un esprit très-pénétrant
pour qui tout est douteux dans ce qui lui
laisse ou lui donne beaucoup de doutes ; qui efface
de tous les côtés, pour mieux voir à travers
moins de mots ; procédé assez semblable à celui
de l'algèbre sur les coefficiens.
Dans les ouvrages de goût , on veut cacher
l'endroit que l'on sent faible, parce qu'on n'est
jamais assez sûr de son talent, pour être sûr de
mieux faire ; parce que le censeur marque bien
d'un crayon sûr ce qui le blesse, mais n'écrit
pas au-dessus, ou à côté, ce qui charmerait tous
les goûts.
Dans les ouvrages de raisonnement, le censeur
qui marque un endroit faible le fortifie par
cette marque même ; effacer, c'est suppléer : car
le vice d'un raisonnement est corrigé dès qu'il est
bien aperçu,
Dans les "ouvrages même de goût, si on avait
deux amis travaillant pour le même théâtre ou
pour la même académie sur un même sujet, aucun
des deux aurait-il le droit de se plaindre
de celui qui les éclairerait tous les deux de sa censure
, et les aiderait même tous les deux de son
talent?
Et lorsqu'il s'agit des questions les plus importantes
pour les nations, que sont l'intérêt et la
HISTORIQUES. 295
gloire de nos amis les plus chers, auprès de l'intérêt
suprême de ces questions et de la vérité?
Les antagonistes, qui des deux côtés appelaient
M. Suard à leur aide, avaient un sentiment si
vif et si égal des avantages qu'eux et leur cause
en pouvaient retirer
,
qu'après avoir été chargé
par M. Necker de l'examen et de la correction
des épreuves de son ouvrage sur le commerce
des grains, il le fut bientôt après des épreuves
de sa réfutation par M. de Condorcet : confiance,
comme on le peut croire, qui ne se bornait
pas à des fautes d'impression ; confiance
facilement accordée , des deux côtés
,
à une
franchise si peu usitée, si noble, si propre à
toucher des âmes qui, même en combattant,
cherchent, non leur triomphe, mais celui de la
vérité.
J'ajouterai à ces faits un fait qui s'y rattache
très-naturellement,mais si peu connu qu'il exige,
comme beaucoup d'autres, une espèce de révélation
qu'on ne ferait point si elle n'était également
honorable pour tous les noms qu'il faut
citer.
Frappé des lumières et des beautés de tant de
genres qui éclatent de toutes parts dans le grand
ouvrage de M. Necker sur l'administration des
finances, M. de Guibert, soldat citoyen, philo296
MEMOIRES
sophe éloquent, dans qui la France pouvait retrouver
Catinat, qu'il a si dignement célébré,
avait fait imprimer une suite de lettres trèsbelles
sur le bel ouvrage d'un ex-ministre des
finances : dans ces lettres, l'enthousiasme de la
louange était sanctionné par des censures, et, ce
qui était plus délicat encore, peut-être
, par des
rapprochemens inévitables des noms de Turgot
et de Necker ; ces noms glorieux le devenaient
davantage par leur parallèle ; mais ils avaientdes
partisans exclusifs qui croyaient l'un outragé
par ce qui honorait l'autre ; et les idolâtres ne
souffrent pas les parallèles. En dispensant des
couronnes, M. de Guibert allait en recueillirune
lui-même. Mais on eut des alarmes ; on craignit
d'irriter des passions assoupies et non éteintes.
C'est à M. Suard, principalement, que la question
fût soumise, comme à l'arbitre le plus éclairé
et le plus délicat des convenances, des ménagemens
,
de tout ce qui agit sur l'opinion publique,
de tout ce qui peut trpp l'agiter. Il pensa qu'il
était mieux que l'ouvrage prêt à paraître ne parût
point; et ni chez M. Necker, où l'on perdait
tant d'éloges que toute la maison s'appropriait, ni
parmi les amis de Turgot, qui l'aimaientcomme
Socrate était aimé de ses disciples et Caton
de Brutus, ni dans l'âme de M. de Guibert, qui
HISTORIQUES. 297
ne pouvait sacrifier un succès qu'à une vertu ,
il
ne s'éleva la moindre réclamation
,
le moindre
murmure contre le décret d'un simple homme
de lettres qui exigeait tant de sacrifices de la
passion qui en fait le moins
,
celle de la gloire.
Je n'ai pas pu penser que cette anecdote fût
indifférente à la mémoire de plusieurs noms illustres
du dix-huitième siècle, ni à celle du siècle
même. Quant aux doutes, on peut en élever sur
tout ; il n'y en a pas qui puisse infirmer un fait
dont plusieurs témoins sont vivans.
Ce qui est possible, c'est que j'aie représenté
M. Suard avec trop d'hésitation entre les économistes
et ceux qui en combattaient les opinions.
Il ne voyait, il est vrai, l'évidence que sur
les enseignes des deux partis ; mais, en toutes
choses, ses préférences d'instinct étaient pour
ce qui s'offrait à lui avec certaine mesure et
certaines limites ; il n'en trouvait pas assez dans
ces dogmes si vastes et si absolus des économistes,
qui se réduisent tous à ce mot si connu,
devenu pour eux axiome : laissez -les faire ,
laissez-les passer. Parmi tant d'intérêts de l'ordre
social, dont tous les mouvemens peuvent
être des chocs, il désirait l'oeil d'un gouvernement
éclairé, qui, en laissant tout faire, surveillât
tout; il désirait une main puissante qui
298 MÉMOIRES
ne tînt pas seulement les routes ouvertes, aplanies
et sûres, mais qui y plaçât des garde-fous.
En un mot, car je dois et je veux plus dire encore
ici sa manière de voir que ce que j'en pense,
depuis deux ou trois siècles, les grandes sociétés
, en Europe, lui avaient paru s'améliorer,
par des progrès si continus et si accélérés, sous
des monarchies absolues de droit ou de prétention,
qu'en désirant, même pour les monarques,
qu'ils cessassent d'être absolus, il désirait
pour les peuples
,
dans toutes leurs affaires, une
intervention toujours présente et une direction
souvent active. Il n'était ni esclave ni républicain
; et, comme tous ceux qui méditent ou qui
rêvent, il voulait faire l'homme et les peuples à
son image.
La politesse avec les femmes, qui a parmi
nous tant de scrupules, n'empêchait pas M. Suard
d'opposer ses doutes et ses difficultés au prosélytisme
spirituel de madame de Marchai,
comme aux dogmes de Quesnay et à l'évangile
du produit net de Mirabeau le père. Il
mettait plus de grâce dans ses discussions avec
les femmes, mais non pas moins de force : c'était
encore un hommage qu'il leur rendait ; et pour
celles qui comprenaient très-bien les choses dont
elles parlaient avec chaleur et avec élégance, si
HISTORIQUES. 299
ce n'était pas une occasion sûre de procurer des
triomphes à la vérité, c'en était une de briller
dans ces réunions nombreuses formées si souvent
des représentans des lumières et des puissances
de l'Europe. Cette ambition et cette joie des
succès d'un jour
,
si sévèrementjugées quand on
ne peut y prétendre, sont l'amour de la gloire
en petit et en détail; et partout cet amour est,
après la vertu, le plus noble et le plus utile des
sentimens du coeur humain. Madame dé Marchai
étonnait et enchantait ceux même qu'elle ne
convertissait pas : et. madame de Marchai ne se
refusait pas des jouissances qui, en flattant son
amour-propre ,
flattaient aussi son amour pour
le bien et pour la France.
Madame Suard, très-jeune, et qui n'avait cultivé
que ce genre de littérature qui peint aux
âmes sensibles les sentimens qu'elles ont connus
ou qu'elles doivent connaître ,
était émerveillée
de la facilité de madame de Marchai à parler de
tant de choses si difficiles; en admirant ce qu'elle
ne pouvait assez comprendre, elle aurait voulu
la comprendre en tout, sûre de l'admirer encore
davantage. Celle qui, en économie politique
,
tenait tête aux savans et pouvait instruire
les ignorans, n'était pas pour madame Suard,
comme pour madame du Deffant, UNE POMONE ,
500 MEMOIRES
c'est-à-dire, une divinité un peu âgée ; elle était
une femme jeune encore, et qui possédait dans
son esprit, dans ses connaissances et dans ses
Vertus, des moyens de prolonger ses succès et son
bonheur sur tous les âges de sa vie.
Les économistes et madame de Marchai n'étaient
les objets des dérisions de madame du Défiant,
que parce qu'elle les comprenait dans sa
haine pour tout son siècle
,
auquel elle ne pardonnait
point de ne pas la regarder comme la
première des femmes pour quelques impiétés
piquantes qu'elle avait dites, et que Voltaire
avait citées. Et combien les fureurs de sa haine
l'avaient dépouillée de tout ce qu'elle avait pu
avoir d'esprit ! de quelles, grossières et ineptes
injures elle a rempli ses quatre volumes de
lettres ! Pour elle, M. de Malesherbes est un sot,
M. Turgot un sot, et un animal ; animal et sot
sont les seules variétés de son style en jugeant de
tels hommes !
M. l'abbé Morellet l'a mise en parallèle avec
madame Geoffrin, et c'est à madame du Deffant
qu'il accorde la supériorité en esprit, en instruction
et en talent. Sans doute, ces prééminences
lui ont paru peu de chose en élevant madame
Geoffrin si haut par le caractère, par les vertus,
par l'amour et le respectattachés à son nom dans
HISTORIQUES. 501
toute l'Europe ; sans doute, il a voulu aussi honorer
sa propre modération dans une cause où
il était partie lui-même ; mais de si nobles motifs
, en l'honorant, l'ont trompé. Arrachez des
quatre volumes de madame du Deffant deux ou
trois pages, sa lettre surtout sur Montaigne ;
tout le reste n'est rien qu'un bavardage facilement
écrit, et ne peut être lu avec un grand
plaisir que par ceux qui ont plus de haine qu'elle
encore pour un des plus beaux siècles de l'esprit
humain; et ces deux ou trois pages même
sont très-inférieures à plusieurs morceaux de
cette ignorante, de cette madame Geoffrin, descendue
à près de quatre-vingts ans au tombeau
sans croire rien laisser d'écrit sur la terre : tels
que sa lettre; sur l'éducation qu'elle avait reçue
de sa grand'mère, et qu'elle adresse à l'impératrice
de Russie ; sa lettre à Marmontel, sur les
motifs, et sur les effets de son voyage et de son
séjour auprès du roi de Pologne; sa réponse à.
M. le baron de Gleichen, qui lui avait parlé de
la considération qu'elle avait danstoute l'Europe;
son morceau sur le cas qu'elle faisait des ingrats
et de l'ingratitude, qu'on croirait un jeu d'esprit
et un paradoxesion ne sentait, depuis le premier
mot jusqu'au dernier
, que c'est l'expression,
simple et sincère de cette bienfaisance divine
302 MEMOIRES
qui, en répandant tous les biens, a le besoin de
rester invisible. Il n'y a pas un de Ces morceaux
qui ne soit fort au-dessus de la meilleure lettre de
madame du Deffant, celle sur Montaigne; tous
sont dignes de Montaigne lui-même; tousont plus
d'un caractère commun avec les Essais. Madame
Geoffrin, ainsi que Montaigne, respectait
son ignorance comme le principe actif et fécond
d'un esprit indépendant et original; commeMontaigne
elle en faisait sortir des lumières qui manquent
à tous les livres.
Après avoir lu ces pages de madameGeoffrin,
et son portrait tracé parM. l'abbé Morellet, ceux
qui ont des vertus, et ceux qui n'en ont que l'amour,
peuvent difficilement entendre prononcer
ce nom, digne d'un culte public
, sans lever au
ciel des yeux en larmes, comme madame Suard
toutes les fois qu'elle passait devant la maison où
madame Geoffrin avait vécu, et où de si longues
douleurs l'ont conduite au tombeau.
Ce qui honorerait le plus la mémoire de madame
du Deffant, si cela n'était pas très-près d'un
ridicule, c'est que, à soixante-treizeans, et aveugle
,
elle a eu une amitié passionnée , c'est-à-dire,
presque de l'amour, pour un Anglais qui en avait
plus de cinquante.
Ce théâtre du monde, où elle n'avait aucun
HISTORIQUES. 303
désir de jouer un rôle, était pour madame Suard
un spectacle qui attachait ses regards, par cela
même qu'il lui était très-étranger ou très-nouveau
.
M. Suard, qui connaissaitsi bien ce théâtre ;
avait jugé que sa femme y obtiendrait, sans s'en
douter, des succès d'autant plus remarqués qu'ils
seraient beaucoup en contraste avec ceux qu'on
y prétend et qu'on y obtient.
En général, et même peut-être toujours, le
jugement le plus sûr et le plus vrai sur une femme
est celui que son mari en a porté, à tous les âges,
dans tous les temps; et, personne au monde, pas
même un amant, n'aurait pu penser plus de bien
de madame Suard que son mari, nul n'en pouvait
dire autant, sans dire encore tout ce qu'il en
pensait.
Il était cependant très-loin de la flatter; il lui
refusait beaucoup de qualités d'esprit, en lui accordant
toutes celles que quelques pages sur divers
sujets, et un volume sur madame de Maintenon
, ont si bien fait connaître. Quoique les
femmes, plus que les hommes voient tout en détail,
quoique cette disposition, naturelle à la
sensibilité fine et délicate de leurs organes, les
rende plus qu'on ne croit très-propres à l'analyse
,
qui n'est, après tout, que le don de voir en
détail réduit en art; M. Suard observait sou304
MEMOIRES
vent, et riait en l'observant, combien sa femme
avait peu d'aptitude et de goût pour ces analyses
devenues à la mode chez beaucoup de
celles même qui ne renonçaient pas aux agrémens
et aux avantages de la frivolité.
" Jamais, disait-il, ma femme n'aura une opi-
» nion sur le produit net dont elle entend parler
» savamment et pertinemment tous les jours.
» Elle n'est pas plus habile à saisir un ridicule
» qu'une vérité abstraite. Elle n'observerait pas
» qu'elle a à côté d'elle un fat ou un sot, si elle
» n'en était avertie par l'ennui qu'elle en reçoit;
» et alors elle est capable, non d'en rire, mais
» d'en mourir. Ces aperçus ingénieux qui bril-
» lent et s'évanouissent dans des expressions lé-
" gères; ce tact du monde qui n'est pas le sen-
» timent du coeur, mais celui de l'esprit, et sou-
" vent de la malignité ; tout cela lui est étranger;
» elle le sait, et n'en a aucun regret. Mais pla-
» cez-la devant un tableau de la nature ; que les
« beautés ensoient grandes, douces ou riantes,
» son imagination s'en empare également; ses
» expressions les rendent toutes avec vivacité et
» fidélité dans l'instantmême, et des mois après.
" Une vérité démontrée lui échappe; une vérité
» rendue par une expression de Bossuet ou de
" Montesquieu est pour jamais dans sa pensée
HISTORIQUES. 305
" avec toute sa hauteur et toute son étendue.
» Elle lit tous les romans, toutes les histoires
,
» et n'en oublie rien. Quand je veux en avoir
» des extraits, je m'adresse à sa mémoire; et si
» l'ouvrage est touchant et pathétique, l'extrait
» l'est souvent davantage. Vauvenargues ne sent
» pasmieuxqu'ellece qui distingue glorieusement
» Racine de Corneille ; et les plus éloquens pa-
» négyristes de Fénélon sont restés au-dessous de
» ce qu'elle éprouve en le lisant. Elle est trop
» heureuse de lire de beaux vers et de la belle
« prose pour avoir des tentations d'écrire ; et,
» si jamais cela lui arrive, on m'attribuera
» peut-être ce que j'aurais été incapable de
» faire. »
Un homme qui fut long-temps le plus intime
ami de l'un et de l'autre, mais surtout de madame
Suard ; unhomme que n'a pu, sans doute, arracher
entièrement de son coeur la révolution, dont
il a, été l'une des plus grandes victimes, si l'on
mesure la grandeur de ces catastrophes par celle
des talens utiles au monde qui y périssent; M. de
Condorcet, parlait à peu près d'elle comme son
mari ; et il ajoutait : Je donnerais la moitié, de
ma géométrie pour le talent que possède madame
Suard, sans le savoir : elle est éloquente
dès qu'elle est émue , dès qu'on blesse son coeur
l. 20
506 MÉMOIRES
ou son goût : aussije remarque que les femmes
dont l'adresse modère l'amour-propre, évitent
de la blesser.
Condorcet, lui-même, ne se doutait pas combien
il avait d'éloquence, tout géomètre qu'il
était, lorsque les grands objets et les grands intérêts
de l'humanité, appelaient, rassemblaient,
pressaient sous sa plume ces vérités fécondes en
bonheur dont il a tant accru la fécondité et le
nombre
,
lorsque, comme historien de la vie de
Voltaire , et quelques années après, comme historien
de l'esprit humain
,
il se plaçait, par l'étendue,
par la force, même par l'éclat des tableaux,
à côté du peintre de Charles XII, du
siècle de Louis XIV, des moeurs et de l'esprit
des nations; lorsque dans le parallèle d'un bon
et d'un mauvais ministre, dans la faveur et dans
la disgrâce, il élève les grandeurs et les félicités
de la disgrâce du ministre vertueux et proscrit,
si au-dessus des hommages et des adorationsqui
environnenttoujours et qui épouvantent souvent
les crimes du ministre en place.
Quoiqu'avec ces dons de l'esprit et de l'âme
que reconnaissaient en elle ceux dont elle avait
besoin d'être, non flattée, mais aimée, madame
Suard pût espérer de partager dans le monde les
sentimens et les succès qu'obtenait depuis longHISTORIQUES.
307
temps son mari, et dont il était presque impossible
qu'il se séparât,: l'extrême médiocrité de
leurs moyens d'existence, peut-être aussi la préférence
de madame Suard pour une vie un peu
solitaire
,
les déterminèrent à des sacrifices devenus
nécessairespour n'être pas contraints à en
faire de plusgrands. Il fut convenu que la femme se renfermerait
dans sa condition et dans sonménage; que le mari
se rendrait seul aux invitations et aux empressemens
des hautes sociétés ; mais que toutes les
soirées, sans en excepter une ,
depuis l'heure où
les spectacles finissaient alors, il les passerait chez
eux, seuls ou avec des amis trop chers pour être
très-nombreux.
Beaucoup de maris, dans les grandes villes
,
prennent de ces engagemens ; peu les remplissent.
Jamais M. Suard n'a manqué volontairement
aux siens ; ce n'était pas pour y être fidèle ;
c'était pour satisifaire au besoin de son coeur
comme du coeur de sa femme.
Pour bien les connaître tous les deux, il faut
connaître ces soirées, ilfaut connaître lesmoyens,
grands et petits
,
par lesquels ils en faisaient les
momensles plus heureux de leurs journées.
Il n'est que trop ordinaire que les hommes
aimables dans le grand monde, ne le soient que
308 MÉMOIRES
là, ou le soient infiniment moins dans une vie
domestique; il leur faut un théâtre, et non pas
un ménage; ils vivent pour les succès
, non poulie
bonheur ; dès qu'ils ne peuvent pas être applaudis
,
ils ne font rien pour être aimés; ils ont
même à se reposer plus d'une fois de plus d'un
effort qu'ils ont fait pour plaire, de plus d'une
contrainte qu'ils ont imposée à leurs défauts; ils
respirent chez eux en mettant leurs défauts à
l'aise : quand ils n'ont que de l'humeur, ils font
grâce à leurs femmes ; ils n'imaginent pas qu'on
puisse leur en demander davantage.
Un homme à qui l'on proposait de consacrer
par le mariage une liaison ancienne ( on en
connaît l'histoire ), dit : Je ne demande pas
mieux , mais quandje serai marié, où irai-je
passer mes soirées ? Cet homme n'imaginait
pas qu'on pût les passer agréablement chez soi.
C'est le contraire que croyait M. Suard. Aussi
tout ce que M. Suard pouvait avoir de bon,
d'aimable, de spirituel et d'intéressant, il l'avait
à un bien plus haut degré dans son intérieur
que sur la scène du monde. Cela tenait à beaucoup
de causes et de beaucoup de genres.
Je l'ai dit, mais il est difficile que j'aie pu persuader
combien cet académicien, qui a dépassé
de près d'un lustre quatre-vingts ans ; qui, dès
HISTORIQUES, 309
sa première jeunesse, avait montré tout le courage
et toute la fermeté d'un homme ; qui avait
eu si long-temps de nombreux succès dans ces
sociétés brillantes où presque tous prennent une
confiance si présomptueuse; combien M. Suard
avait inutilement tenté toute sa vie de triompher
de sa timidité ; le trouble que ce sentiment donne
couvrait d'un voile plusieurs de ses qualités et de
ses avantages; ce voile, partout il l'écartait ou
le soulevait; il ne s'en débarrassait jamais entièrement.
Excepté, peut-être, sur un champ de
bataille, s'il eût été militaire
,
jamais il n'aurait
pu déployer sur aucun grand théâtre tous les talens
qu'il pouvait avoir. Le mot de gloire mis à
côté de son nom l'aurait toujours fait rougir.
Il a laissé des lignes tracées sur des papiers volans
où ce sentiment est indiqué. Ce même sentiment
est exprimé tout aussi naïvement dans ce
Vauvenargues dont la pensée et l'éloquence sont
si hardies, et qui chargeait à la tête de son régiment
un simple jonc à la main.
Et M. Suard et sa femme n'étaient jamais
mieux pour tout le monde que lorsqu'ils étaient
près l'un de l'autre. Par leur seule présence mutuelle
,
ils s'aidaient à paraître avec tout leur mérite.
C'est que ce n'était qu'alors qu'ils étaient
aussi heureux qu'ils pouvaient l'être. On a dit que
310 MÉMOIRES
le bonheur embellit ; l'esprit et les talens en reçoivent
plus de charmes encore que la beauté.
Des causes qui tenaient à la fois à leur goûts,
aux arrangemens sur lesquels ils avaient établi
leur vie , à des changemens légers en apparence
dans l'esprit public de cette époque, Concouraient
à rendre leurs soirées plus agréables et
plus intéressantes.
Madame Suard, recueillie sans être sauvage,
aimait mieux son ménage que le monde; mais
elle aimait à entendre parler du monde sans y
aller ; elle était plus occupée de ses sentimens
que des sciences ; mais leurs progrès, sur lesquels
on fondait tant d'espérances, elle ne voulait pas
les ignorer ; ils étaient une partie de la gloire de
plusieurs de ses amis; M. Suard apportait dans
la ruche domestique les sucs de ces fleurs, les
unes charmantes , les autres superbes.
Madame Suard, de son côté, faisait d'autres
récoltes dans les champs les mieux cultivés de la
littérature anglaise et française; et ces moissons,
les femmes, pour la première fois, pouvaient les
faire sans exposer leur santé, en la recouvrant
même, si elle était altérée.
Il est des hommesà qui seuls semble appartenir
le don de persuader des vérités inutilement démontrées
par beaucoup d'autres ; et l'on ne s'en
HISTORIQUES. 511
étonne que parce qu'on a beaucoup plus remarqué
les divers degrés et les diverses nuances des
talens qui charment le goût, que de ceux qui
éclairent la raison. Tous, dans la littérature et
dans le monde, parlent du goût pour faire entendre
, par cette confiance, qu'ils ont le plus
exquis en partage ; précisément comme autrefois
les grands seigneurs et les merveilleux parlaient
toujours du bon ton. Boileau seul, qui, peut-être,
avait assez de goût
,
parle
, comme il convient,
de la raison, et veut que les écrits empruntent
d'elle seule et leur prix et même LEUR LUSTRE.
On aurait mieux compris et plus respecté cette
loi plus étendue encore que toute la poésie et
toute l'éloquence, si l'on avait fait toutes les distinctions
entre découvrir une vérité, la démontrer,
la faire sentir et aimer. Nous avions tous
dit que les mères doivent nourrir leurs enfans ,
M. Rousseau seul s'estfait obéir ; et ces paroles
sont de Buffon.
C'est quelquefois à force d'être évidente et familière
qu'une vérité devient indifférenteet inaperçue;
et rien n'exige plus de génie que de produire
sur' les âmes et sur lès esprits, avec un lien
commun, tous les effets des découvertes. Plusieurs
des hommes doués de cette sorte de talent
nous-sontvenus de l'Helvétie et surtout de Genève.
312 MEMOIRES
Ni homme ni femme au monde ne pouvaient
ignorer combien l'exercice est bon à la santé ;
tous pouvaient comprendre facilement combien
il est naturel que la vie, qui n'est elle-même qu'une
suite de mouvemens, soit maintenue par le mouvement
même et fortifiée ; et, cependant, les
femmes à Paris perdaient leur santé faute d'exercice.
Il était plus question de leurs vapeurs que de
leurs charmes. Tronchin arrive de Genève ; à
peine il a parlé, toutes les femmes sortent de leurs
maisons, et ce n'est plus pourêtre promenées dans
leurs voitures ou dans un fiacre comme la Phylis
de Voltaire, c'est pour MARCHER ELLES-MÊMES ;
elles courent, avec canne ou sans canne , sur les
boulevarts, surles ponts, dansles rues, dansles jardins.
Ce qu'en obtientTronchin les prépare et les
dispose à mieux obéir à Jean-Jacques. Leur santé
est rétablie, les enfans seront nourris par leurs
mères. On ne voyait presque plus sous les ombrages
de nos jardins publics, ce qui les embellit
davantage; les femmesdevenuesvaporeuses parce
qu'elles avaient été renfermées, étaient chaque
jour plus renfermées parce qu'elles étaientchaque
jour plus vaporeuses. Les magnifiques ombrages
des Tuileries et du Luxembourg qui n'étaient peuplés
que de grâces et de Vénus de marbre le sont
bientôt par des beautés bien plus animées que
HISTORIQUES. 315
celle que Pygmalion adora en la voyant sortir
de son ciseau. Sous leur silence qui n'est pas celui
des forêts
,
elles portaient, sans étonner
personne, les enchanteurs qu'elles ont inspirés
,
les La Fontaine, les Racine ; leur attention,
fortifiée avec leur santé, les rendait capables de
méditer Pope, Richardson, Robertson, lectures
préférées de madame Suard. Son mari était
enchanté de l'en entendre parler dans leurs soirées
; il en profitait souvent le lendemain dans
ses travaux du cabinet et dans ses conversations
du monde.
C'est dans ces promenades dont sa santé eut
longt-temps trop besoin, et dans ces lectures qui
furent toujours son goût dominant, que madame
Suard passait les portions de la journée où
elle était séparée de son mari ; et c'est à son mari,
c'est à leurs soirées qu'elle pensait, plus encore
qu'aux beautés de la nature et des arts dont elle
était environnée. Ce vers heureux qu'il est impossible
de lire sans le retenir :
Si je ne la voyais
,
je l'attendais du moins
,
ce vers charmant, qu'on croirait de LaFontaine
,
et qui est de Fontenelle, exprime une partie du
bonheur de madame Suard, mais la moindre
seulement : à l'heure convenue elle voyait toujours
son mari ; c'était là sa félicité.
514 MEMOIRES
Il était rare que quelqu'un vînt interrompre
ces tête-à-tête ; il était rare aussi qu'ils ne fussent
pas terminés par l'abbé Arnaud , demeurant toujours
avec eux et rentrant toujours assez tard
L'abbé semblait avoir vu et entendu, chaque
jour , tout ce qu'on voit et tout ce qu'on entend
dans Paris, où l'on entend et où l'on voit tant
de choses : les Fantoccini et le Théâtre Français,
Gluck, Préville, Le Rain, LA FEMME
SAUVAGE et le Grand Tarara; tout était de son
goût et de son ressort ; tout lui fournissait des
récits intéressans
,
piquans et divertissans.
M. Suard n'était que de l'Académie Française;
l'abbé Arnaud était de l'Académie Française et
de celle des Inscriptions et Belles-Lettres. Cela
variait encore et enrichissait singulièrement les
comptes rendus de la journée. Suivant les dis—
sertations qu'il avait entendues à l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, l'imagination mobile
de l'abbé Arnaud était montée ou sur le ton
de la plus haute épopée antique
, ou sur le ton de
la gaieté la plus bouffonne; et le dernier ton lui
allait aussi bien que le premier ; le contraste
même avec sa taille et sa tête d'Hiérophante le
rendait plus comique.
L'abbé Arnaud aimait réellement beaucoup sa
patrie et son roi ; mais ce qu'il avait le mieux
HISTORIQUES. 315
exercé dans la lecture héroïque de l'Iliade, ce
n'était pas son courage ; en vivant beaucoup
avec Achille, l'abbé était resté poltron : à la
nouvelle ou à la menace du moindre revers pour
la France, il était consterné et tremblant.
M. Suard qui recevait et qui lisait régulièrement
les papiers anglais, seuls papiers de l'Europe
écrits alors avec liberté et vérité
, en savait
toujours plus sur ces nouvelles que tous les nouvellistes
de Paris : il traduisait ces papiers qu'on
voyait de toutes parts sur sa cheminée, ses tables,
son piano ; et la sécurité qu'ils rendaient à l'abbé
était pour lui un véritable bienfait : vous me
faites du bien , lui disait-il, jepourrai dormir.
C'était un si grand bien pour lui qu'il était évident
que son amitié pour M. Suard en était augmentée
. Avec ces mêmes papiers et les vues qu'ils faisaient
naître
,
l'état réel de l'Europe et des deux
mondes était souvent mieux connu dans un
petit ménage de Paris que dans les cabinets des
grandes puissances ; et les deux académiciens
qui voyaient tous les jours des hommes puissans,
pouvaient rendre cette connaissance utile à leur
patrie. Des faits exacts, un esprit juste, voilà tout
ce qui est nécessaire à la science et à l'art d'un
homme d'Etat ; et quand l'esprit est celui d'un
316 MÉMOIRES
homme privé, comme il a plus de temps à lui
qu'un homme public, ce n'est pas la place de
l'homme public, c'est celle de l'homme privé qui
est la meilleure pour bien voir ce qui est et ce
qu'il faut faire. Il faut croire que cette vérité a
été sentie par plus d'un ministre, puisqu'il y en
a eu tant qui ont consulté si souvent M. Suard ;.
il faut croire encore que plus de ministres consulteraient
plus d'hommes privés, si ceux qui leur
donnent des conseils les donnaient avec moins
de suffisance et plus de connaissances.
Dans ce grand monde, où M. Suard seul continuait
d'aller, on ignorait combien le petit ménage
était heureux : on savait combien il manquait
de fortune. Des personnes dont les unes
avaient assez de crédit pour procurer des places,
les autres assez de richesses pour rendre riche
un homme de lettres, sans beaucoup retrancher
de leur superflu, se seraient disputés ou réunis
pour y porter de l'aisance. Mais, pour convenir
aux places, il ne faut être ni au-dessus ni audessous
: il faut être juste au niveau ; et l'homme
de lettres qui a quelque supériorité dans le talent
ou dans l'esprit, est, à quelques égards, au-dessous
des plus petites places, et à d'autres égards,
au-dessus des plus grandes. Il n'est propre à
aucune. C'est toujours son oeil et jamais sa main
HISTORIQUES. 317
qu'il doit porter sur les affaires et sur les choses
humaines.
Il n'est guère plus facile de lui faire accepter ,
en présent, une fortune toute faite : M. Suard
n'en donna-t-il pas la preuve lorsque, trèspauvre,
il se démit d'un surnumérariat avec traitement,
mais sans travail, et lorsqu'il refusa les
dix mille francs si peu nécessaires au généreux
baron d'Holbach ? Tout homme délicat résiste
aux bienfaits, non comme ingrat, mais comme
reconnaissant; et l'homme de lettres, en ce genre,
doit être plus délicat encore que tout autre
homme: Les autres ne mettent en gage que leur
indépendance : il y met bien autre chose encore.
Cette vertu si douce de la reconnaissance
peut donner à sa pensée, et des bornes et des
chaînes. Pourra-t-il émettre dans toute leur franchise
et dans toute leur étendue des opinions par
lesquelles son bienfaiteur pourra être affligé ou
ruiné? J'oserai le dire, il serait à désirer que
l'homme de lettres fût sans patrie : la reconnaissance
qui le lie à elle depuis le berceau jusqu'au
tombeau. il ne l'acquitte que trop, sans s'en
apercevoir, en préjugés qui la flattent, en opinions
funestes au reste du monde. La pensée est
universelle ; c'est le coeur qui a une patrie ; et
tandis qu'il y a des règles pour rendre la pensée
318 MÉMOIRES
juste, le coeur a trop d'illusions pour les régler
toutes.
La sagesse des siècles, les proverbes n'ont
point dit que l'amitié est entretenue par les bienfaits,
maispar les petits présens. Leur refus serait
même une rupture. M. Suard ne les refusait
jamais., il en faisait souvent, et ceux qu'il recevait
tiraient leur plus grand prix du partage
qu'il en faisait avec ses amis. Sa table, par exemple,
n'était pas toujours aussi petite que son
ménage :les pourvoyeursétaient des hommes qui
avaient des chassesà eux ou qui étaient les capitaines
de celles de Versailles. Ils la garnissaient
de perdrix, de faisans, de gibiers de toute espèce
: c'était trop pour des dîners, et c'était assez
pour les festins de la littérature. Les gens de
lettres les plus distingués y étaient invités, et peu
manquaient de s'y rendre. Bernardin-de-Saint-
Pierre et Jean-Jacques ont été d'avis que de pareilles
fêtes etleurs galas rendentles créations des
philosophes plus lumineuses, comme celle des
poëtes plus brillantes. M. Suard voyait et faisait
remarquer d'autres avantages, dans celles qu'il
donnait, grâceà ses pourvoyeurs : c'était un rapprochement
et une espèce, d'alliance entre, les
plaisirs de deux grandeurs différentes, celle des
hommes puissans, et celle des hommes à talens.
HISTORIQUES. 519
Quand j'ai lu ces détails écrits par madame
Suard, j'ai cru lire la Maison d'Horace, ouvrage
d'érudition qui ne semble pouvoir qu'instruire
et qui est charmant, qui vous enchante
comme les vers du poëte dont il fait savamment
connaître la maison.
Les noms de ces Français qui faisaient des
présens comme les Gallas, les Varus, et les
Mécène, ajoutent encore à ces analogies. C'était
l'auteur de ce tableau des siècles, comparés
et appréciés par ce qu'ils ont fait pour le
bonheur de l'espèce humaine
,
de ce livre de la
félicité publique, qui. n'a pu faire encore que
celle de Voltaire, mais qui peut concourir réellement
à celle des nations par les routes qu'il
leur indique
, par les espérances qu'il leur donne;
c'était le marquis de Chatellux ; il appelait les
lièvres et les lapins qu'il envoyait ses piècesfugitives
, mot gai, mais plus dans le goût, de
l'hôtel de Rambouillet que de celui de la maison
d'Horace ; c'était M. Le Roi qui, dans la capitainerie
des chasses dé Versailles , était plus
occupé à observer les animaux en philosophe
qu'à les tuer en chasseur, et qui, en écrivant ses
excellentes lettres sur les animaux, faisait servir
l'amusementfavori des rois à l'instruction des
peuples ; c'était le marquis de Beauveau qui , ap320
MEMOIRES
pelé par sa naissance
, par son génie et par une
intrépidité rare, même en France, aux trophées
des Condé et des Turenne
,
bénissait la paix qui
lui dérobait une gloire toujours sanglante ; et
semblable, en cela seul, à ce premier des Césars,
qui avait approfondi les analogies de sa langue
en même temps que la guerre, entrait dignement
à l'Académie Française comme grammairien,
et, avec le titre de prince, se plaçait entre
Duclos et Beauzée.
Quoique sa plume ne fût pas, à beaucoup près,
aussi laborieuse et aussi féconde qu'élégante ;
quoique les compositions littéraires le plus universellement
goûtées rapportent plus à ceux qui
les impriment et qui les vendent qu'à ceux qui
les écrivent ; M. Suard saisissait pourtant aussi,
très-heureusement pour son premier besoin, le
bonheur de sa femme, les occasions qui s'offraient
à lui d'ajouterpar son travail à sa réputation
et à l'aisance du ménage.
Célèbre déjà dans toute l'Europe par son excellente
Histoire d'Ecosse, et prêt à publier
son Histoire de Charles-Quint, très-supérieure
à l'Histoire d'Ecosse
,
quoiqu'en dise l'abbé de
Mably, M. Robertson invita d'avance M. Suard
à la traduire. L'original et la traduction sortis
des presses presque le même jour, accueillis avec
HISTORIQUES. 321
la même admiration à Paris et à Londres, firent
presque le même honneur au traducteur et à
l'auteur. Ce phénomène, car c'en est un, puisqu'il
n'avait jamais eu d'exemple
, et n'en a pas
eu depuis, tenait surtout à ce que ce chef-d'oeuvre
a l'air, dans notre langue
,
d'y être né et non
transporté. L'école écossaise avait, il est vrai,
beaucoup multiplié entre les deux idiomes les
analogiesd'expression, et les conformitésde construction
: mais l'élégance de Robertson, si rare
dans les ouvrages originaux, n'aurait jamais pu
se trouver dans la copie de M. Suard, si le traducteur
n'avait pas été aussi, dès long-temps, dans
tous les secrets de la langue anglaise. Robertson,
par l'étude profonde du français, et M. Suard y
par l'étude profonde de l'anglais, s'étaient, pour
ainsi dire, également avancés l'un vers l'autre ;
et il était indifférent à leurs pensées dans laquelle
des deux langues elles fussent écrites.
Elles devaient être originales dans toutes les
deux.
Ce ne peut être un petit avantage pour la
France de trouver ce caractère de style dans l'introduction
à l'Histoire de Charles-Quint, qui
est moins une introduction qu'une histoire universelle
de l'Europe moderne, depuis le Bas-Empire
jusqu'au seizième siècle; histoire très-abré-
I. 21
322 MÉMOIRES
gée sans doute
,
mais qui, comme les Considérations
sur les Romains, ne réduit les faits que
parce qu'elle les choisit et les lie de manière à
tout éclairer par leur liaison et par leur choix.
Rien ne se ressemble moins que le style de Robertson
et de Montesquieu ; l'un toujours périodique
; l'autre toujours concis et serré ; ce par
quoi ils se ressemblent, c'est une certaine manière
de chercher et de voir les événemens dans
leurs causes, pour en former des chaînes, où tout
soit principe et résultat.
Mably n'a tracé le tableau que de la féodalité
de la France, Hume que de l'Angleterre, Mariana
et Ferrera que de l'Espagne, Leibnitz que
de l'Allemagne
,
dix à douze écrivains italiens
que de l'Italie ; Montesquieu et Robertson ont
tracé le tableau de la féodalité de l'Europe
, et
peut-être du monde.
C'était l'opinion, de M. Suard, et c'est pour
cela que je lui accorde tant de confiance.
Après cette traduction de l'Histoire de Charles-
Quint qui plaçait M. Suard, comme écrivain
,
parmi les meilleurs de notre langue
, tous
les regards, et surtout ceux des membres les
plus distingués de l'Académie Française
, se portèrent
sur lui pour une des premières places qui
viendraient à vaquer.
HISTORIQUES. 323
A l'époque même la plus glorieuse pour la
littérature française
, au siècle de Louis XIV,
jamais ces places n'avaient eu tant d'éclat, jamais
elles n'avaient été disputées par tant d'aspirans
; c'était le résultat de deux circonstances
qui agissaient séparément, mais qu'il faut réunir
pour juger de ce qu'était l'Académie Française
au moment où elle appela M. Suard à l'un de
ses fauteuils.
Deux choses donnaient, l'une, une sorte de
splendeur nationale aux séances publiques de
l'Académie ; l'autre, une direction meilleure et
une utilité plus grande aux travaux intérieurs et
secrets de son Dictionnaire ; la première était
née des éloges décernés aux grands hommes
dans les concours de l'éloquence ; la seconde,
des progrès de l'analyse long-temps écartés du.
Dictionnaire, et enfin portés dans ce travail que,
seuls, ils peuvent l'endre utile à la langue et à
l'esprit de la nation qui la parle.
La gloire de l'éloquence de Bossuet était née
dans les temples; celle de l'éloquence de Thomas
dans l'Académie elle-même ; et, sans doute,
les éloges du Dauphin
,
de Descartes et de Marc-
Anrèle atteignent, dans ses plus grandes hauteurs,
le vol de L'AIGLE BRILLANT DE MEAUX.
La vraie analyse
,
lorsqu'on n'en faisait usage
524 MÉMOIRES
que dans les sciences, ne fut regardée que comme
un instrument de mathématique ou de physique
: lorsque Dumarsais, Condillac, Duclos
,
d'Alembert et Diderot l'eurent portée dans les
grammaires et les vocabulaires, on vit qu'elle était
la lumière des langues
, et que celle des langues
l'était de la raison : toute cette lumière éclairait
dans l'Académie le travail du dictionnaire depuis
l'édition de 1763.
Par son goût, dont la pureté et la délicatesse
étaient généralement reconnues, aucun homme
de lettres de cette époque n'était plus capable
que M. Suard de figurer dignement parmi les
juges de ces concours de poésie et d'éloquence
,
où ne voudrait jamais entrer le génie
,
même
naissant, si des talens sublimes y étaient injurieusement
balancés avec dés talens médiocres ;
par ses études approfondies de plusieurs langues
modernes, toujours en échange de mots, de
tours et de figures, entre elles et avec notre
langue, nul ne pouvait porter plus de connaissances
et plus d'analyse dans ce travail du dictionnaire
,
dont l'importance est si peu sentie,
et si mal jugée lorsqu'on ne sait pas que la métaphysique
la plus profonde et la plus claire y suffit
à peine.
Deux placesvaquèrent presque à la fois ; l'abbé
HISTORIQUES. 325
Delille fut nommé à l'une, M. Suard à l'autre.
Tous les deux, dès long-temps, étaient,
à plus d'un titre, distingués dans ce qu'on se
permettait alors de nommer la haute littérature ;
mais leurs titres décisifs, il fallait l'avouer, étaient
des traductions ; les traductions envers, comme
plus difficiles, étaient moins décriées, et celle des
Géorgiques, déclarée
,
si long-temps, impossible,
avait reçu les applaudissemens dus aux créations.
Le style de la traduction de l'Histoire de Charles-
Quint parut assez parfait à l'Académie pour effacer
à jamais le décri des traductions en prose,
pour appeler en même temps dans son sein
l'abbé Delille et M. Suard. Mais l'envie
,
qui n'a
jamais pu être du même avis que le public et
l'Académie, jeta les hauts cris contre cette nomination
de deux traducteurs à la fois.
Les élections de l'Académie étaient de leur
nature irrévocables ; il ne pouvait y avoir lieu à
aucun appel de Philippe à Philippe, ou des juges
en tumulte aux juges attentifs; l'envie songea à
surprendre au roi le refus de son approbation ;
prérogative du trône destinée à rendre les élections
plus glorieuses, non à les annuler ; car
une place littéraire n'est pas une place administrative
; et sous les gouvernemens les plus absolus,
les lettres forment une république. Cepen326
MEMOIRES
dant, la sanction est refusée par un prince facile
et doux, l'un des Bourbons, qui a lé nioins aimé
à déployer sa puissance contre l'ordre et le cours
naturel des choses.
Le refus avait été sollicité et surpris par un
maréchal de France, plus honorablementconnu
dans sa jeunesse par les grâces de sa personne et
de son esprit, par l'éclat de plusieurs succès brillans
à la guerre, par l'amitié de Voltaire et par
ses dédicaces, par son gouvernement même de
la Guyenne, où le plus grand reproche encouru
par lui fut d'avoir trop gouverné par des plaisirs
et par des fêtes.
En surprenant le monarque ,
le duc de Richelieu
avait atténué autant qu'il était ppssible le
tort si grave de la surprise ; il avait fait indiquer
du haut du trône deux autres noms considérés
dans la nation et dans les lettres ; et tout
à coup, cette affaire
,
qui touchait à tant de passions
qui ne sont pas les moins irritables et les
moins irascibles, prit une tournure qui égaya
tout chez une nation dont la gaieté éclate beaucoup
dans tous les combats.
Il fallut donner un motif quelconque au refus
de la sanction : on en imagina un qui aurait convenu
parfaitement à une scène de comédie.
M. Suard n'avait jamais écrit une ligne dans l'EnHISTORIQUES.
327
cyclopédie ; l'abbé Delille n'en avait jamais lu
une page : on leur trouva à tous les deux le crime
d'être encyclopédistes.
Le rire fut universel; il se communiqua même
aux exclus. L'abbé, cependant, se mettait en fureur
le matin avec ses amis ; il ne riait que le soir
dans les salons où l'on ne veut que rire. M. Suard
souriait et se consolait facilement de n'être pas
encore de l'Académie , par la certitude d'en être
bientôt. La promesse royale était donnée qu'aucun
obstacle ne leur serait opposé aux prochaines
élections.
Tout l'intervalle, comme on peut croire , fut
beaucoup mis à profit pour discuter et pour rabaisser
un poëte et un homme de lettrés auxquels
cet accident allait procurerl'honneur d'être
nommés deux fois à ces plages si décriées et si
enviées.
Traduire en très-beaux vers français les beaux
vers latins de Virgile, et quelquefois égaler son
auteur ne pouvait pas être un mérite facilement
ravalé par le seul nom de traducteur; il fallait
donc prouver, contre l'impression générale et
presque unanime
, que les beaux vers français
étaient mauvais : on en avait pris la tâche au
premier instant de leur éclat; on la reprit de
nouveau ; mais les éditions des Géorgiques fran328
MEMOIRES
çaises se multipliaient plus encore que les critiques
; et les vers français et les vers latins gravés,
pour ainsi dire
, en regard les uns des autres,
sous les presses de Belin, se gravaient de même
dans la mémoire des amis passionnés et éclairés
de la poésie, dans cette mémoire qui est le véritable
temple du goût.
Il fallait que le mérite de la traduction de l'histoire
de Charles-Quint fût aussi bien incontestable
; car, ne pouvant en nier l'élégance et la
supériorité, on s'avisa de contester sa traduction
elle-même à M. Suard ; dernière mais habile
ressource de la haine pour les talens, bien sûre,
en ôtant le mérite d'un ouvrage à son véritable
auteur, de ne le donner à personne.
Toutefois y ce qu'on reprochait le plus à
M. Suard, c'était d'avoir trop peu écrit; reproche
qui pourrait contenir et mal cacher un
éloge. Tant il y a de maladresse dans la haine
des talens !
Il ne sera pas, peut-être, hors de propos ici,
et sans utilité pour l'avenir, d'examiner ce que
doivent valoir et peser aux élections, dans les
balances académiques, et la quantité et la qualité
des ouvrages. On ne paraît pas les distinguer
assez.
La première n'est que le produit d'un travail
HISTORIQUES. 329
souvent répété ; la seconde, seule, caractérise
et mesure le génie, le talent, le goût.
Si le talent est le même dans vingt volumes,
les vingt ne l'élèvent pas plus haut qu'un seul ; il
reste seulement à la même hauteur. A beauté
égale dans l'eau et dans les feux, un gros diamant
se vend et s'achète plus cher, mais la matière et
la composition n'en sont pas moins divines dans
un petit, lorsqu'il a les mêmes élémens et le
même éclat.
Répéter les actes, ce n'est plus proprement
les produire ; c'est le premier qui est la véritable
production. Si, depuis que les globes célestes et
les espèces vivantes ont été semés dans l'immensité
de l'espace, les innombrables générations qui
se succèdent ne sont que des développemens des
premiers germes, toute la création et toute la
puissance créatrice étaient, sans aucun doute
,
dans ces germes premiers ; le reste n'en est
qu'une suite, le reste n'ajoute rien aux adorations
et à l'amour que nous devons, à l'éternel
ouvrier.
C'est aller chercher haut les exemples et les
preuves à propos de quelques vers et de quelques
lignes de prose : mais je ne les cherche point,
je les prends où je les vois, et je les vois où elles
sont. Il n'y a rien d'inouï à trouver les compa330
MÉMOIRES
raisons qui nous éclairent sur nous-mêmes dans
celui qui nous a faits à son image.
Qu'on paye donc le travail, et qu'on le paye
cher; sans lui tout meurt, ou s'engourdit; le génie
même, qu'il ne crée point, sans le travail ne produit
plus; mais qu'on ne le paye point, exclusivement
, avec la monnaie de la gloire, réservée à des
inspirationsantérieuresautravail. SiMolièren'eût
fait que le seul Misanthrope, le seul Tartufe, les
Femmes Savantes seules, son génie, sans doute,
se fût moins manifesté, ou moins souvent; mais
se fût-il manifesté moins tout entier ? N'eût-il
pas été également le premier génie comique de
tous les siècles ? N'eût-il pas été Molière ?
Je reviens à cette comparaison qui s'est jetée
à travers mes idées, et que j'ai été tenté d'écarter.
Si, au lieu de tant de milliards de mondes
solaires et planétaires, l'Eternel n'en eût laissé
échapper que la moitié de sa main ou de sa parole
,
n'aurait-il pas été la même puissance, le
même créateur ?
Ce n'est pas des ouvrages d'un homme de
lettres que l'Académie a besoin; c'est de luimême;
c'est lui et non le recueil de ses oeuvres
qui aidera, dans les concours, à prévenir des erreurs
fortifiées de sourdes intrigues, à empêcher
qu'une couronne ne soit posée sur un talent méHISTORIQUES.
331
diocre, et un affront sur le talentsupérieur; c'est
lui qui, dans les discussions du dictionnaire, répandra
sur les mois une lumièrequi, desmots, se
répandra sur tous les esprits et sur toutes les idées.
Cent morceaux, chacun peu considérable
,
mais tous excellens, forment, par leur réunion,
un volume digne d'une haute considération et de
toutes les places académiques. M. Suard en a fait
davantage; il les avait éparpillés, peut-être oubliés
: ils seront cherchés, recueillis; en les rapprochant
de sa personne, dont le souvenir ne se
perdra point, et de l'introduction française à
l'histoire de Charles-Quint, l'un des exemples de
la langue de Massillon et de Voltaire, la postérité
jugera si les fauteuils académiques ont reçu
beaucoup d'hommes de lettres plus capables de
concourir aux services que la nation attend de
l'Académie Française.
Une seconde nomination, confirmée avec empressement
et avec joie par le trône, y fit entrer
M. Suard en 1775.
Son discours de réception, la réponse que lui
fit Gresset, venu d'Amiens pour lui répondre,
le compte que M. de La Harpe rendit dans
le Mercure des deux discours, et une lettre de
Voltaire à M. Suard, qui va paraître aujourd'hui
pour la première fois, font de cette séance une
332 MÉMOIRES
de celles qui tiennent par le plus de rapports intéressans
à toute l'histoire littéraire du dix-huitième
siècle.
M. Suard, dont la faible voix et l'accent timide
n'étaient pas du tout propres à faire éclater
les applaudissemens, ne fut pas précisémentbeaucoup
applaudi; mais cette attention, qui devient
plus vive et plus profonde à mesure qu'elle se
prolonge; ces regards reconnaissans, réunis et
fixés sur celui qui porte la parole, jusqu'à ce qu'il
ait cessé de parler ; tout garantit à M. Suard
,
à
sa femme et à leurs amis un succès qui deviendrait
plus brillant à mesure que le discours imprimé
aurait plus de lecteurs.
Gresset, qui ne croyait pas avoir perdu son
talent pour la comédie depuis qu'il était devenu
dévot, avait imaginé de faire de presque toute
sa réponse comme la petite pièce à la suite du
Méchant. Elle fit infiniment plus rire que le
Méchant, et ne lui fit pas, à beaucoup près, le
même honneur. Le choix de son sujet, auquel
rien ne l'obligeait et rien ne l'attirait, fut une
erreur difficile à comprendre. De la province
,
où il était depuis plusieurs années, et où il avait
beaucoup oublié ce Paris qu'il avait si bien vu
de la lucarne de sa chartreuse, il avait été frappé
justement, mais beaucoup trop, du ridicule d'une
HISTORIQUES. 535
vingtaine de mots qui avaient pris leurs origines
et leurs étymologies dans les boutiques des marchandes
de modes, même dans les boutiques des
selliers. Il crut la langue de Molière, de Regnard
et la sienne en un plus grand danger encore que
par. ce marivaudage dont la corruption n'alla
guère au-delà de Marivaux, quoiqu'elle pût en
séduire beaucoup d'autres, lorsqu'on la retrouvait
jusque dans le roman de Marianne ; La
Bruyère avait été moins effrayé de l'accueil fait
à ces mots qu'il nomme aventuriers, et dont les
aventures cessent si vite dans le monde et dans la
langue ,
quoiqu'elles commencent quelquefois
dans le besoin de nouveaux mots pour de nouvelles
idées.
Gresset, persuadé, non sans quelque apparence,
qu'il était comme le président de la langue
au moment où il présidait l'Académie Française,
voulutmettre à profit un jour si solennel pour effacer
sous le ridicule des mots dont tout le monde
ne se servait que parce que personne n'y faisait
attention ; auxquels c'était faire beaucoup trop
d'honneur de les faire entendre à l'élite de la
nation en pleine académie. Dès les premiers, les
applaudissemens furent si bruyans ,
si universels
, si continus, que Gresset lui-même ne put
se méprendre à leur intention. Ils ne cessèrent
334 MÉMOIRES
que par la crainte d'affliger l'auteur de plusieurs
ouvrages qui font honneur à notre poésie, et qui
font nos délices.
Un critique aussi éclairé que M. de La Harpe
ne pouvait pas laisser échapper l'occasion de faire
sentir combien le public, et surtout celuiqui était
assidu aux séances de l'Académie, avait eu peu
besoin d'être prémuni contre un danger qu'il avait
si peu couru ; il le fit sans être du tout trop sévère
; peut-être même, sans l'être assez ; et quoiqu'il
semble que lorsque M. de La Harpe est indulgentpour
d'autres que lui-même, il faille l'être
au moins autant que lui, il est difficile d'accorder
la grâce qu'il accorde à l'homme d'esprit qui, le
premier, appela CHENILLE un habillement négligé,
parce que, ajoute-t-il, cet homme d'esprit
était bien sûr d'être un brillant papillon
quand il seraitparé.
A moins que le créateur du mot ne l'eût mis
dans tous les secrets de sa CHENILLE et de sa
PARURE, il se pourrait que la moitié au moins de
tout cet esprit appartînt à M. de La Harpe ; et
comme des questions de mots étaient bonnes à
discuter, quand il s'y mêlait, on aurait pu lui
observer qu'un homme d'esprit de soixante ans
qui sortait le matin en chenille ne pouvait être
un brillant papillon avec aucune parure ; qu'un
HISTORIQUES. 335
papillon n'est pas une chenille parée ; que ses
ailes, ses brillantes couleurs lui appartiennent
autrement que des habits ; que c'est par luimême
qu'il brille, et non par ses vêtemens.
M. de La Harpe s'arrête beaucoup plus sur le
discours de Gresset, qu'il voulait critiquer, que
sur celui de M. Suard, qu'il devait louer. Sur
la louange il fut rapide, il glissa
, et en glissant
il tomba dans une méprise plus étrange encore
que celle de Gresset : il se trompa sur le sujet
qu'avait traité M. Suard.
Le sujet de son discours, dit M. de La Harpe,
nepouvait être plus intéressantpourl'assemblée
devant laquelle il devait être prononcé. C'est la
défense des lettres et de la philosophie contre les
calomnies de la haine et lespréjugés de l'ignorance;
il fait voir que la philosophie, bien loin
de nuire aux arts , les a soutenus dans leurdécadence
; que, bien loin d'être ennemie de l'autorité,
elle a fait connaître les véritables droits des
princes, et les avantages d'une obéissancepaisible;
que, bien loin de combattre la vraie religion,
elle a servi à l'épurer et à en réformer les abus.
Si tel eût été uniquement le sujet, M. Suard
n'eût traité qu'un lieu commun ; il n'aurait pu
faire que des réponses communes à l'ignorance
et à la haine ; son discours n'aurait eu aucun
556 MÉMOIRES
moyen de beaucoup intéresser une assemblée
éclairée ; il n'eût pas été plus admis que celui de
Gresset, où celui de Gresset ne se trouve pas ,
dans le recueil des discours de réception, et où
celui de M. Suard figure, sans être éclipsé, non
loin de ceux de Buffon et de Voltaire.
Son sujet fut tout autre ; et M. de La Harpe
n'a pu les confondre que dans un de ces momens
d'inattention où l'esprit ne va pas des mots qui se
ressemblent aux choses qui diffèrent.
Il ne s'agissait pas seulement de confondre la
haine et d'éclairer l'ignorance, mais de mieux
fixer les doutes du goût et de la raison ; de décider
si cette philosophie précise née des nouvelles
méthodes, portée dans les talens de l'imagination
,
les desséchait, dans la morale, la corrompait
; il s'agissait, en un mot, de savoir si
l'analyse qui ne peut être que la méditation bien
dirigée, féconde les inspirations du génie, ou les
étouffe ; si la vérité et la vertu sont amies ou ennemies
; si, ce qui nous éclaire le plus sur les
principes de nos devoirs est ce qui nous expose
le plus à les méconnaître et à les violer.
C'était précisement le magnifique sujet déjà
proposé il y avait près de vingt ans par l'Académie
elle-même, et qui, traité par un jeune jésuite
au fond d'un cloître et au pied des autels (le père
HISTORIQUES. 337
Guénard), enrichit notre langue d'un discours
où la plus haute éloquence sortait de la plus profonde
analyse, d'un discours qui, à beaucoup
d'égards, fut le précurseur et le modèle de' l'éloge
de Descartes par Thomas.
M. Suard, en traitant le même sujet n'ignorait
point qu'il n'était pas nouveau, et ne le traita pas
du tout de la même manière ; il ne s'éleva pas ,
comme le jeune solitaire, à. ces hauteurs d'où le
génie dicte des lois à la pensée et aux opinions;
il répandit plus de ces lumières qui entrent
dans tous les yeux, de ces sentimens qui pénètrent
toutes les âmes. Le père Guénard avait beaucoup
pris dans Bacon, dans Descartes, dans Buffier
, et beaucoup dans lui-même ; il avait tout vu
dans la vaste lumière de cinq à six principes d'analyse
et de philosophie; c'était l'esprit humain,
affranchi par un jeune homme lui-même dans
les chaînes d'une congrégation. M. Suard
,
vivant
depuis plus de vingt ans autour des ateliers,
des salons et des théâtres, prouvait, par les faits,
combien ce monde
,
poli par les beaux-arts
, en
jouit davantage depuis qu'il les juge mieux ; combien
,
dans tous les genres, une sensibilité réfléchie
est la plus propre aux talens
,
la plus fertile
en beaux ouvrages ; combien la pensée et
l'imagination se ressemblent davantage depuis
I. 22
338 MÉMOIRES
que l'une et l'autre ont reçu plus d'audace de
cette analyse, dont les procédés paraissent si circonspects
et dont les résultats sont si souvent
des merveilles; combien, enfin, la morale, celle
de la justice et non des privations, celle des
vertus bienfaisantes et non' des vertus austères,
avait rétabli son empire ébranlé par l'hypocrisie,
depuis qu'elle avait reçu de nouveaux fondemens
de cette philosophie accusée de la corrompre.
Des différences analogues à celles de leurs
points de vue se faisaient remarquer dans les
styles du père Guénard et de M. Suard.
Le solitaire, comme pour prouver par son
style même qu'il y a pour l'analyse une autre
langue que l'algèbre, s'abandonnesans s'égarer à
tout l'essor de son imagination et de son âme
passionnées l'une et l'autre, parle d'abstractions
en images, revêt des figures les plus hardies les
idées les plus profondes, soulève la chaîne entière
de ses démonstrations par les mouvemens
lés plus audacieux de l'éloquence. La pbilosophie,
dans le jeune religieux, prépare
,
amène ,
gouverne du haut des cieux les révolutions des
méthodes et des idées, comme la religion dans
Bossuet, prépare, amène
, gouverne du haut
du ciel les révolutions de la foi et des emHISTORIQUES.
339
pires : c'est le même ton : l'accent prophétique de
l'un, l'accent philosophique de l'autre, sont les
mêmes.
Le récipiendaire qui tire tous ses faits et
toutes ses preuves du beau monde et des beauxarts
dont il parle et pour lesquels il parle
, ne
s'éloigne pas à ce point de leur langage ; c'est
par des degrés insensibles qu'il élève le sien à
la langue du père Guénard ; et lorsqu'il y est
monté, on a peine à s'en apercevoir. C'est le ton
des meilleurs écrivains du siècle de Louis XIV
immédiatement après les plus grands, mais entremêlé
de quelques-uns de ces traits hardis, et
toujours adoucis de la prose de Voltaire.
Dans ce discours , si bien pensé et si bien écrit
d'un bout à l'autre, trois morceaux rassortent
avec éclat, comme des bouquets tissus d'or dans
une étoffe de la plus pure soie ; le tableau de la
littérature et de la philosophie dans la Grèce aux
premiers jours de leur naissance
,
dans ces jours
où c'est la nature qui parle aux philosophes
comme aux poètes ; le portrait de Voltaire, tant
de fois peint par des hommes qui savaient sentir
et peindre
, et qui pourtant fit tressaillir les
quatre-vingts ans du grand homme dans ses
retraites du Jura, comme si on lui avait révélé
toute sa grandeur pour la première fois ; la pein540
MÉMOIRES
ture, ou plutôt l'histoire fidèle de plusieurs travers
du dix-huitième siècle, subjugués et corrigés
par le théâtre comique qui n'est jamais aussi puissant
que lorsqu'on mêle quelque attendrissement,
quelques larmes à la gaieté et au rire.
ET C'EST LA QU'ON ENTEND LE CRI DE LA NATURE,
ce vers de Gresset cité devant lui par M. Suard,
les fit couvrir tous les deux des mêmes applaudissemens.
Quelques lignes écrites ou dictées entre les
Alpes et le Jura faisaient alors à Paris, bien plus
que les articles du Mercure, la réputation et des
vers et de la prose. A la lecture du discours de
M. Suard, Voltaire se sentit pressé de lui écrire
de ces lignes
, comme à Thomas après la lecture
de l'éloge de Descartes. Voici sa lettre toute
entière.
Lettre de M. de Voltaire à M. Suard, sur son
discours de réception à l'Académie Française.
« J'ai, monsieur
,
plus d'un remercîment à
vous faire..Je n'ose vous parler d'un portrait dans
lequel je ne dois pas avoir l'impudence de me
reconnaître. Mais s'il était vrai que vous eussiez
voulu soutenir un pauvre vieillard sur le bord
de son tombeau
, contre la sainte cabale qui
ameute les Sabatiers, jugez quelle obligation
HISTORIQUES. 541
vous aurait ce bonhomme, et comme il marcherait
gaîment vers sa dernière heure.
» C'est d'un plus grand bienfait que je voudrais
vous rendre des actions de grâces publiques.
Savez-vous qu'un curé de votre pays et de mon
voisinage a fait un assez gros livre pour prouver
que je suis le plus religieux des hommes, et que
j'ai eu bien de la peine à empêcher qu'il ne fût
imprimé, tant la bonté extrême de cet honnête
curé aurait fait rire la malignité humaine.
« Je vous dois cent fois plus de reconnaissance,
et la saine partie dti public autant que
moi pour votre très-étonnant discours, pour cette
vertu courageuse dont vous avez donné le précieux
exemple, pour cette raison victorieuse avec
laquelle vousavez confondules ennemis de la raison.
Le jour de votre réception sera une grande
époque. Il y a si peu d'intervalle entre Fénélon,
condamné par un arrêt du conseil, et votre discours,
que je suis encore tout stupéfié de votre
intrépidité; il est vrai qu'elle est accompagnée
d'une grande sagesse ; vous êtes couvert de l'égide
de Minerve en frappant à droite et à gauche
avec l'épée de Mars.
» Je dois me taire sur ceux qui ont eule malheur
de retarder le jour de votre réception. J'en ai
gémi pour eux. Je me flatte qu'ils verront com342
MÉMOIRES
bien ils avaient été trompés. Vous ne vous êtes
vengé qu'en les éclairant. Il faudra bien qu'ils
pensent enfin comme le public.
» Voilà, Dieu merci, une nouvelle carrière ouverte.
Il faut jeter dans le feu presque tous les
discours précédens, qui n'ont été que de fades
éloges en style académique. Je vois enfin les véritables
fruits de la philosophie, et je commence
à croire que je mourrai content. J'aicraint, pendant
quelque temps, qu'on ne rendît quelque
arrêt pour supprimer le nom de philosophe dans
la langue française. Je vais relire votre discours
pour la quatrième fois. Si mes quatre-vingtsans et
mes maladies me permettaient de me remuer,
j'irais vous embrasser vous et vos amis.
» Adieu, monsieur; point de formule gothique
de très etc., etc, je suis trop votre redevable,
etc, etc. ». Il n'est pas naturel que tout le mondejouisse autant
que celui qui écrit ces mémoires d'une justice
si glorieuse rendue à M, Suard ; mais nul n'en
pourrait détruire l'autorité, en rappelant la grâce
que, Voltaire mettait dans toutes ses réponses à
tous ses admirateurs : on distingue très-bien,
parrni tant de réponses, le remercîment du compliment
,
le complimentde l'éloge
,
l'éloge exagéré
par les vers de l'éloge, motivé par la vérité
HISTORIQUES. 343
et par la simplicité de la prose. Voltaire a parlé
de l'éloge de Descartes comme de l'Iphigénie en
Aulide, et du discours de réception de M. Suard
comme de l'éloge de Descartes : c'est la niême
vérité; tout est senti dans les trois admirations
,
mais senti parVoltaire , dont l'esprit est toujours
si juste
, et pourtant toujours si près de l'enthousiasme.
On voit qu'en écrivant à M. Suard, Voltaire
était heureux de ce qu'il venait de lire. M. Suard,
il y avait vingt ans, avait donné la même joie
à Montesquieu, trop près du tombeau, mais assez
sensible encore pour donner le même éclat à sa
reconnaissance. Si ce rapprochement s'est fait
dans la mémoire de M. Suard, qu'il a dû être
heureux lui-même d'avoir si bien profité des occasions
de donner de telles joies aux deux premiers
génies de son siècle
, et peut-être de tous !
Cette espèce de dignité littéraire, dont il venait
d'être revêtu, un peu plus d'aisance qu'elle
assurait au cours entier de sa vie,, les produits
assez considérables de l'Exposé succinct de la
querelle de Hume et de Jean-Jacques, de l'Histoire
de Charles-Quint et des Variétés littéraires,
imposaient à M. Suard une sorte d'obligation,
ils lui fournissaient quelques moyens
d'avoir dans le monde une existence moins privée,
544 MÉMOIRES
et plus partagée avec sa femme. Ce fut alors
qu'entre eux et quelques académiciens, quelques
gens de lettres et quelques gens du monde, plus
occupés encore de littérature que du monde et
des affaires, s'établirent ou devinrent plus fréquentes
des relations et des réunions
,
dont les
plus remarquées et les plus long-temps suivies
eurent lieu toutes les semaines chez madame
Saurin et chez madame Suard.
Dans ces soupers ,
les convives, étaient loin
d'être aussi nombreux et les galas aussi splendides,
que dans les dîners d'Helvétius et du baron
d'Holbach
,
d'où la philosophie cependant éloignaittoujours
les excès du luxe : maisles réunions,
beaucoup moins nombreuses, par cela même,
étaient facilement plus intimes. Dans les premières,
la philosophie était le premier objet ;
dans les secondes, la littérature, le monde
,
les
destinées des pièces de théâtre et de leurs auteurs,
les arts du dessin et de la musique qui, avec des
instrumentssi peu analogues, ont tant d'analogie
avec la poésie et l'éloquence.
D'ordinaire, les rassemblemensn'étaientun peu
complets qu'à l'heure où finissent les spectacles.
Tous ceux qui arrivaient, apportaient des différens
théâtres et des divers inondes qu'ils avaient
visités, les jugemens les plus accrédités ou les
HISTORIQUES. 345
plus étranges sur les ouvrages et sur les événeniens
dont là renommée s'occupait un moment
avec passion, et avec autant d'avis opposés qu'on
lui donné de voix. Toutes les opinions tumultueuses
des cercles de Paris venaient subir un
nouvel examen dans ce cercle resserré, moins
pour y être jugées avec l'orgueil des arrêts
, que
pour servir à voir les objets sous toutes leurs faces
et toutes leurs facettes. Nul, pas même M. de La
Harpe, ne songeait dans ces réunions à les ériger
en tribunaux : M. de La Harpe voulait être
à lui seul un tribunal dans le Mercure ; et tous
songeaient à se mettre en état de paraître avec
honneur devant la nation et la postérité, seuls
tribunaux suprêmes.
Les objets du goût étaient toujours les plus appropriés
à l'état et aux travaux de presque tous ;
mais, lorsque le président Tascher exposait
l'état des colonies françaises agitées par l'heureuse
révolution des colonies anglaises de l'Amérique
; le président Dupaty, les preuves si
philosophiques et si éloquentes de l'innocence de
trois infortunés condamnés à la roue ; la correspondance
de Voltaire, avec d'Alembert, Condorcet
et M. d'Argental, cette foule d'erreurs et
de victimes que les vices des lois accumulaient
dans les temples de la justice ; alors on ne parlait546
MÉMOIRES
plus que de ces grands intérêts des nations et de
l'humanité. Parmi tant de gens dont les lettres
étaient l'état, ou qui les aimaient avec passion,
les lettres, dans leur plus grande beauté, ne paraissaient
plus alors qu'un ornement de l'esprit
et de la société, ou l'expression la plus heureuse
des vérités utiles aux peuples.
C'est sous ce point de vue, qui les ramenait
tous à leurs plus augustes origines, que l'on
considérait aussi les beaux - arts , sujet aussi
ordinaire que la littérature des conversations de
M. Suard, de l'abbé Arnaud, et de toutes les
sociétés où leur goût exerçait quelque influence.
Cette qualité, que les deux amis avaient en
commun, et qu'ils n'ont guère partagéeau même
degré qu'avec Diderot, était une de celles qui
les distinguaient le plus honorablement l'un et
l'autre de tant de littérateurs qui donnent des
bornes si étroites à leurs vues en les renfermant
dans la littérature, en ne voyant jamais des
drames dans les tableaux
,
des tableaux dans
les drames, dans les uns et dans les autres des
puissances alliées à la puissance de la morale et
des lois des nations ; c'est ainsi que. dans la
Grèce en avait parlé toute l'école de Socrate,
et même toutes les écoles d'Athènes. Le Journal
étranger et les Variétés littéraires , font foi
HISTORIQUES. 347
que l'abbé Arnaud et M. Suard, dans une foule
de morceaux qui respirent toute l'élégance de
nôtre langue, ont tenu le même langage que ces
philosophes de l'antiquité qui ressemblent tant à
des législateurs. Tous ces morceaux n'ont pas été
recueillis; il en est qu'on ne trouve encore que
dans le Journal étranger, et dans lesquels, en
parlant de quelques restes d'architecture couverts
de ronces autour du Vésuve et dans les déserts
de la Calabre, les deux journalistes regrettent
pour les moeurs des peuples modernes l'influence
de ces édifices, où, même sans être animées par
les ciseaux des sculpteurs
,
les pierres parlaient à
la pensée et à l'âme ; où l'architecture
,
dans des
cités fondées par des philosophes, n'était pas
chargée seulement d'élever un palais, un théâtre
, un temple, mais des hameaux, des bourgs ,
des villes, dont les plans, conçus et exécutés à
la fois, mettaient en harmonie et en accord les
édifices de la société entière, les demeures des
citoyens, les temples, les salles de spectacle, les
rues, les places, les marchés, les quais et les fontaines
des républiques.
Celui qui écrit ces mémoiresse rappelle qu'un
jour où M. Suard exposait en détail ces souvenirs,
gravés par leur grandeur dans son ingrate mémoire
,
l'un de ceux dont il était écouté avec le
548 MEMOIRES
le plus d'intérêt, M. Roulier de Létang, homme
aimable et éclairé
,
ami d'un architecte qui a
prouvé plus de génie qu'il n'a obtenu de renommée
, parce qu'il a conçu plus de plans qu'il n'en
a exécutés (M. Boulai), cita deux projets de cet
artiste
,
dont l'exécution prouverait que, pour
ces merveilles, ce n'est pas toujours les architectes
qui ont manqué aux nations, mais les nations
aux architectes : le premier de ces projets
était un tombeau de Newton ; il avait pour sépulcre
un globe mobile
,
celui de la terre , roulant
autour des cieux, dont Newton a découvert
et démontré les lois ; l'autre un temple à l'Eternel;
la forme de l'édifice n'était ni un carré plus
ou moins long
,
ni une rotonde, ni la croix
grecque ,
mais un sphéroïde comme celui des
sphères célestes : des portes de bronze
,
de toute
la hauteur du temple
, en s'ouvrant sur les quatre
façades
, et sur leurs gonds immenses et harmonieux,
devaient en découvrir au loin tout l'intérieur
et à la cité entière et aux temples subalternes
placés autour par une tolérance universelle. Ces
plans exposés par la parole de M. de Létang,
avec autant d'élégance que par le crayon de
M. Boulai, furent couverts d'applaudissemens
comme de beaux vers.
C'est la mémoire de quelques entretiens de ce
HISTORIQUES. 349
genre dont il avait été le témoin
, et où il aurait
été le premier personnage si sa parole eût été aussi
éloquente que son style, ce sont de tels effets
éprouvés sur lui-même qui ont sans doute fait
dire à Jean-Jacques : Étes-vous en doute d'avoir
quelque génie ? allez passer un an à Paris ; et
si vous en avez un, vous le sentirez fermenter
dans votre sein. On peut l'en croire ; il ne voulait
flatter ni Paris, ni ses soupers, ni ses talens
,
ni
ses artistes; mais il aimait à raconter ce qu'il
avait senti, et ce ne fut qu'après avoir passé un
an à Paris, qu'il se connut lui-même.
Chez madame Saurin
,
c'était assez souvent
son mari, déjà octogénaire, qui terminait les
soirées et les soupers, non par de sévères observations
de sa longue expérience
, ce qu'on
aurait pu attendre de l'auteur de Spartacus, de
Blanche et Guiscard, et de la charmante pièce
des Moeurs du temps ,
mais le verre à la main ,
la tête couverte de quelques cheveux blancs, et,
comme le vieillard de Théos, chantant, dans
quelques couplets qu'il venait de faire, tout le
bonheur qu'il devait à sa compagne, à ses amis et
à ses convives.
Chez M. Suard, où il y avait deux réunions
par semaine, quoiqu'il n'y eût qu'un seul souper,
les réunions étaient plus nombreuses, plus litté350
MÉMOIRES
raires, plus entremêlées de talens, dans tous lés
arts, de noms distingués de toutes les conditions,
d'étrangers déjà illustres, ou qui devaient bientôt
l'être.
On a prétendu que ces soirées de madame Suard
étaient présidéespar d'Alembert, comme on avait
dit que celles de madame Geoffrin l'étaient par
Fontenelle ; pour le prouver, on est descendu
jusqu'au petit détail d'un siège plus élevé pour
M. d'Alembert, et dont on a fait presque un
trône. S'il y avait des trônes, dans les sciences
pour le génie de l'invention, un tel trône aurait
été érigé à d'Alembert dans l'Académie des
Sciences, au milieu des mathématiques appliquées
aux lois physiques de l'univers; il ne l'eût
pas été dans un salon où il venait chercher, non
sa gloire, mais ses amis. Ce fauteuil, très-haut en
effet, lui était destiné parce que sa faible santéen
avait trop besoin, parce qu'il ne pouvait digérer
le peu qu'il mangeait que presque debout.
Si, au lieu d'insulter aux douleurs d'un grand
homme, on avait voulu les ennoblir, l'occasion
s'en offrait facilement : il était très-rare que sa
gaieté l'abandonnât dans ses souffrances ; et, en
faisant rire, il faisait penser. Sublime comme
géomètre, il l'était souventencore comme Tacite;
et son ami Condorcet, j'ai failli dire son fils, a
HISTORIQUES. 351
eu raison de lui reprocher d'avoir trop préféré
les analyses faciles, d'une littérature légère à ce
pinceau vigoureux de l'histoire, qui a peint avec
tant d'impartialité et de vérité Christine de
Suède ,
les Jésuites, etles révolutions de la philosophie.
Dès l'approche des beaux jours, ceux qui formaient
ces sociétés toujours heureuses quand le
bonheur public n'était pasmenacé, allaient chercher
des lieux où l'on goûte encore mieux l'amitié
et les talens, parce qu'on y jouit en même
temps de la nature.
Les uns se rendaient, attirés par M. Watelet,
à ce Moulin-Joli, l'un des premiers essais et l'un
des premiers modèles, autour de Paris, de ces
jardins anglais , art tout nouveau, dont Watelet
dictait la théorie, comme Morel, en la mettant
en pratique chez lui-même ; art charmant qui ne
se cache pas seulement sous l'air de la nature ,
mais qui se transporte au sein de la nature ellemême
pour se perdre dans la foule et un peu
dans la confusion de ses beautés les plus magnifiques
,
de ses hasards les plus heureux, de ses
accidens les plus terribles.
Les autres à AUBONNE, chez M. de Saint-Lambert,
qui n'avait aucun besoin de se créer des jardins
au milieu de cette vallée de Montmorency,
552 MEMOIRES
si belle par les collines élégantes qui la terminent
à l'oeil de toutesparts, en lui laissant partout assez
d'espace pour s'égarer et pour se perdre ; si riche
en fleurs et en fruits de toutes les formes et de
toutes les couleurs. L'auteur des Saisons, à côté
de celle qui l'avait choisi pour embellir sa vie ,
éloigné de tout ce qui aigrissait à Paris son humeur
un peu difficile, menait à Aubonne une vie
qui ressemblait beaucoup à son poème et au
conte si philosophique et si aimable de Sara
Th Il ne faisait pas apporter des fleurs au
premier service
, parce qu'alors, disait-il, l'odeur
des mets est très-agréable; mais dès qu'on
ne veut plus en manger, ajoutait-il, on ne veut
plus les sentir; et alors comme Sara Th il
parfumait sa table des fleurs les plus odorantes.
Quelquefois, tous ensemble se rendaient à
SAINT-OUEN
,
chezM. Necker, déjà célèbre avant
la double immortalité de ses ouvrages et de ses
ministères, secondé
, même dans ses travaux
d'homme d'État, par madame Necker, un peu
éclipsée depuis entre son mari et sa fille
,
mais
éminemment distinguée aussi par son esprit, par
ses lumières
, par ses vertus, et la seule des femmes
des ministres dont les hospices et les pauvres
ont gardé et garderontéternellementlamémoire :
l'auteur de CORINNE n'était encore alors qu'un
HISTORIQUES. 555.
enfant, mais cet enfant écoutait déjà les hommes
de génie qui avaient comme entouré son berceau
pour réunir sur elle les dons brillans que le ciel
avait partagés entre eux.
Ici s'offre un fait trop honorable à la mémoire
de M. Suardpour qu'ilme soit permis de le»taire;
parmi tant d'hommes du premier ordre
, M. de
Malesherbés, Buffon, Thomas, M. de Guibert
et M. Suard eurent toujours les premières placés
dans la considération, dans la confiance et dans
l'amitié de toute cette maison devenue une maison
de la France sans en recevoir le titre de la
succession longue et lente des générations féodales.
Quelque variété que missent dans ces réunions
les maisons, soit de ville, soit de campagne, où
elles avaientlieu, elles en devaient recevoir bientôt
une nouvelle chez un abbé ; celui-ci n'avait
rien de commun avec ce riche abbéfou de l'architecture
, toujours, à la porte du temple du
goût, jamais dedans : il appartenait plus à la
philosophie qu'à l'Eglise : il ne pouvait pas être
du tout riche : il n'était pas non plus fou d'un seul
art ; il les aimait tous ; tous charmaient, pour l'adoucir,
sa raison non sévère, mais très-exacte et
un peu mordante : c'était l'abbé Morellet. Les
réunions chez lui étaient dés déjeuners; et, pour
I. 25
554 MÉMOIRES
les transformer en petites fêtes, il lés avait fixées
aux premiers dimanches de tous les mois.
Les esprits, les arts, les goûts, ne sont plus
ou ne paraissent plus tout-à-fait les mêmes dans
une matinée et dans une soirée, dans un déjeuner
et dans un souper. Les heures où l'astre du jour
commence à mettre la nature entière dans un
mouvementnouveau de toutes ses créations, semblent
aussi destinées aux grands travaux de
l'homme et de la société. Un instinct et un ordre
universels ont placé chez tous les peuples au
moment où le jour et les travaux cessent, ces
jouissances des arts quirendènt le reposmême actif
et fécond. La musique surtout, qui né doit
tant de charmes incompréhensibles qu'à beaucoup
de mystères de notre sensibilité, aime peu
à être entendue dans le grand éclat de la lumière
du soleil, et beaucoup dans la demi-obscurité des
temples , dans la demi-clarté des théâtres
,
des
salles de concert et de leurs faibles luminaires.
Sur les vaisseaux des épopées grecques et latines,
c'est toujours de nuit, c'est à la pâle lueur de la
lune que la lyre chantele cours des astres au bruit
des proues qui sillonnent les mers silencieuses et
attentives.
L'abbé sentait à merveille Cet inconvénient
de l'heure de ses déjeuners; mais il croyait
HISTORIQUES. 555
avoir des moyens d'y obvier. Quoiqu'il fût loin
d'être un grand dignitaire de l'église gallicane,
l'abbé avait, pour, ainsi dire, sa chapelle ; et sa
chapelle avait, parfois, une musique à laquelle ne
pouvait être comparée aucune autre musique que
celle des rois. Les compositeurs y étaient souvent
en personne ; et c'étaient les Philidor, les Grétry,
les Gluck. Hulmondel, Caillau
,
Mélico
,
d'autres artistes italiens et français, tous dignes
de figurer ensemble, étaient les exécuteurs. Les
compositeurs eux-mêmes se mêlaient souvent à
l'exécution : unique moyen, peut-être, de donner
à l'archet sur les cordes du violon, aux mains
sur les touches du piano, aux rubans ou cordes
de la voix, tous les mouvemens et toutes les expressions
de l'âme des compositeurs. Les conviés
les plus assidus à cette musique toujours variéé
et toujours ravissante, étaient l'abbé Arnaud
et M. Suard ; d'Alembert, Marmontel, l'abbé
Delille, M. de Vaine, les femmes de la société de
madame Suard et de madame Saurin. Là, plusieurs
gens de lettres et plusieurs philosophes,
étaient musiciens ; ils ouvraient et lisaient une
partitioncomme une brochure; là, les musiciens,
soit compositeurs, soit exécuteurs, étaient gens
de lettres ou auraient pu l'être. Le seul sur lequel
on puisse avoir sur cela des doutes, c'est Phili356
MÉMOIRES
dor ; on a dit de lui assez plaisamment : c'est un
sot; il n'a que du génie. Ce prétendu sot avait
épuisé, dans les combinaisons de son esprit, les
combinaisons profondes et infinies du jeu des
échecs : il avait donc, au moins, deux génies,
celui des échecs, et celui de la musique ; et quand
on en a deux de cette force, pour sentir l'harmonie
et les pensées des Cicéron, des Virgile et des
Horace, il n'a pu manquer que d'y avoir songé,
et de l'avoir voulu.
Il n'avait rien manqué à Grétry : aussitôt qu'il
a eu publié plusieurs volumes de littérature et de
philosophie, on a pu voir à quelle profondeur
des sources du coeur et de l'esprit humain il puisait
la vérité tour à tour si piquante et si touchante
de ses conceptions et de ses expressions
musicales.
Deux faits prouveraient seuls que les sources où
puisait Gluck étaient les mêmes et plus profondes
encore. Notre Montaigne presque tout entier, et
dans sa propre langue, était dans la mémoire de
ce compositeur allemand ; et quand cet Allemand
parlait français, on aurait cru encore très-souvent
qu'il citait les Essais. Il en avait toute
l'originalité énergique
,
il en avait cette' naïveté
qui, à force d'ingénuité, ressemble quelquefois à
la subtilité, qui lui est si opposée. Le second des
HISTORIQUES. 557
deux faits est d'avoir pris la plus théâtrale de
toutes ses expressions musicales
,
la plus élevée
au-dessus de tout l'art des Orphées, non dans
les secrets de la composition
,
mais dans les cris
du peuple entier de Vienne ou de Prague soulevé
par la faim, et ne répondant aux exhortations de
ses maîtres que par un seul mot répété violemment
,
unanimement, et presque avec les périodes
d'un rhythme, du pain ! du pain!
Quelle école de musique on aurait pu organiser
avec de tels musiciens ! combien elle aurait
pu être au-dessus de ce titre de Conservatoire,
titre servile ou idolâtre qui n'annonce et ne promet
aucun progrès, et avec lequel, cependant,
l'école a fait faire tant de progrès à toute la théorie
de. la musique, grâce à Saret, son directeur, et
au' chant français des progrès plus difficiles et
plus heureux encore ,
grâce à l'un de ses professeurs
, à Garat, qu'on a nommé l'Orphée de
la France , et qui ne sait pas plus lire la musique
savamment notée que ne le savait, probablement,
l'Orphée de la Thrace, qui sortait des
forêts.
Avant de chanter, il fallait déjeuner
, et les
déjeuners de l'abbé Morellet étaient délicieux:
il n'en abandonnait le soin à personne ; tout
y était de son invention et de son ordonnance;
358 MÉMOIRES
il les variait de mois en mois, et chaque variété
était un perfectionnement. S'il ne créait
pas lui-même de nouveaux instrftmens pour les
préparer
, ce qui lui arrivait quelquefois, il appelait
à son aide tout le génie, en ce genre, et
des Anglais, et des Anglo-Américains.
Ce vers de La Fontaine, qu'il est si important
de bien entendre :
Que le bon soit toujours camarade du beau
,
ce vers était devenu, au dix-huitième siècle
,
la
maxime et la pratique familières aux grands
et aux petits ménages : et dans là pratique
,
le
bon n'était pas seulement camarade du beau ,
il lui était supérieur, il avait le premier rang.
Pour être plus sûr de maintenir cette hiérarchie
,
les maîtres empiétaient et usurpaient souvent
sur les fonctions des domestiques. Jamais,
parexemple, dans les heureux jours de la France,
et même dans quelques jours d'orage, le café,
chez M. Suard, ne fut fait que par lui-même; et
dans ces nuits attiques que j'ai retracées
,
plus
occupé de rappeler ce qu'on y disait que ce qu'on
y prenait, j'ai oublié ou négligé de raconter que,
sans du tout interrompre la suite et le cours de ses
vues sur les causes qui forment et qui déforment
si rapidement, les siècles, les beaux - arts et
HISTORIQUES. 559
la philosophie, M. Suard combinait du coupd'oeil
le plus juste tous les élémens du punch le
plus exquis
, et prévenait l'épuisement des idées
en transformant ainsi de petits verres parfumés
d'arôme et de citron dans les calices féconds
d'Horace, FAECUNDI CALICES.
On sait combien Franklin a été inventeur en
ce genre, tout en arrachant la foudre au ciel et
le sceptre aux tyrans ; combien les combinaisons
et les attentions étaient plus délicates et plus fines
encore dans le salon d'Apollon de madame de
Volmar ; or Julie n'est là que Jean-Jacques.
Une autre influence de ce vers de La Fontaine,
précepte excellent, à la fois, de poétique, de
morale et de bonheur, c'est d'avoir fait de la sobriété
une condition aussi nécessaire à la bonne
chère qu'à la santé
, aux délicats
, qu'aux sages :
tout était égal à Franklin, à Jean-Jacques, à
l'abbé Morellet, àM. Suard, pourvu que tout fut
parfait, et qu'on mangeât de peu et peu. On ne
connaît, dans l'antiquité même , que deux hommes
aussi sobres que les philosophes du dixhuitième
siècle ; le premier, c'est le maître du
monde romain, Auguste, dont les pourvoyeurs
cherchaient les dîners et les soupers dans tout
l'univers, et qui était si petit mangeur , minimi
cibi ; le second, c'est Sénèque
,
qui possé360
MÉMOIRES
dait des millions sans en être possédé, et qui,
sujet à des accèsde friandise, se mettait alors avec
délice au pain et à l'eau : il semble que ce soit là
le régime de la pensée et du génie; celui de Newton
du moins n'en différait pas beaucoup; celui
de Montesquieu et de Voltaire s'en rapprochait
également ; et aucun de ces phénomènes de sobriété
n'a senti défaillir son génie
,
même après
avoir franchil'âge avant lequel il estordinaire aux
autres de sentir défaillir jusqu'à leur mémoire.
C'est par ces déjeuners exquisetsobres qu'on se
disposait, chez l'abbé Morellet, à tous les sons
et à tous les accords d'une musique qu'on aurait
pu , sans figure et sans exagération, appeler angélique,
si les anges avaient des sexes et des passions.
C'est là pour la première fois
,
dans Paris ,
que fut entendu cet Orphée de Gluck que Jean-
Jacques aurait voulu ou ne jamais entendre ou
entendre toujours. Aux premiers accens de MÉ-
LICO chantant la romance , tous les coeurs et tous
les yeux furent en larmes ; on se crut transporté
sur les monts de la Thrace ; on oublia
Gluck qu'on avait sous les yeux; on ne savait si
ces chants étaient ou ceux de Virgile
, ou ceux
d'Orphée lui-même. Dans les supplications aux
larves et aux furies
, on crut voir tous les enfers
émus; et lorsque Gluck, les représentant tous à
HISTORIQUES. 361
lui seul, faisait retentir les terribles non comme
s'ils avaient été conçus à l'instant par son génie,
on croyait voir Mélico enveloppé de démons et
de torches, dans une chambre, comme Orphée
dans les Enfers.
A côté de son oncle et formée par ses leçons,
chantait une jeune nièce de Gluck, que l'abbé
Arnaud appelait LA PETITE MUSE, et à qui ce nom
était resté comme nom propre. Sa voix n'était
qu'un souffle, mais celui de l'âme, et jamais de
cantatrice, jamais de prima dona, avec toutes
les merveilles de leurs voix et de leurs talens,
n'ont donné aux âmes de si touchantes et de si
profondes émotions. J'en ai entendu les récits
faits par des personnes qui n'avaient pas le même
degré de sensibilité, à beaucoup près, et qui
étaient égalementtouchées encore, en les racontant
long-temps après. Il n'y aurait pas eu de
sculpteur qui n'eût dit le lendemain, en prenant
le ciseau : Le marbre n'est plus dur. C'est bien
là un mot du génie d'un art enflammépar le génie
d'un autre, et qui, dans son ivresse
, croit
improviser des divinités sur le marbre. Ce fut
aussi dans un de ces déjeuners qu'on entendit
pour la première fois, dans Paris, des sons inconnus
à toutes les oreilles, et qu'on pouvait
croire descendre du ciel ; c'étaient ceux de l'har362
MÉMOIRES
monica ; HULMANDEL touchait les verres sans
qu'on pût les voir, et sans qu'on le vît lui-même.
C'est là, encore , que Roucher et Delille
,
dont les succès alors se balançaient, chantaient
les mêmes phénomènes et les mêmes beautés de
la nature, comme en ces vers alternés si chers
aux muses :
AMANT ALTERNA CAMENAE ;
Il y avait plus d'essor, plus d'extase dans Roucher,
dans ses regards et dans ses accens ; plus
de toutes les sortes de richesses d'images et d'harmonies
poétiques dans les vers de Delille. Mais
ceux qui suivirentlong-tempspresque toutes leurs
lectures observaient avec quelle habileté Delille
apprenait de Roucher même à lui devenir
assez supérieur pour qu'on ne les comparât plus.
Les diamans de Delille ne sont assez souvent que
les pierres de Roucher mieux taillées, plus étincelantes
d'esprit et de feux. Roucher, à quelques
égards, a été le Lucrèce de Delille ; et, dans ses
derniers poëmes, en renonçant à tant de pureté
et à tant de scrupule, Delille, avec beaucoup de
bonheur pour sa gloire , est devenu lui-même le
Lucrèce plus encore que le Virgile de la France.
Ces vers de deux poètes
,
alternés comme s'ils
avaient été improvisés, communiquaientquelque
HISTORIQUES. 263
chose de leur inspiration à l'abbé ordonnateur de
la fête ; et l'auteur de tant d'analyses excellentes
d'économie politique chantait tous ses convives,
hommes et femmes, dans des couplets charmans
oùtous étaient peints de traitsingénieux et fidèles,
comme dans une galerie de portraits très-ressemblans.
Tous remarquaient, et nul n'en était jaloux,
que M. Suard était toujours celui qui était
peint avec le plus de vérité et d'agrément.
On ne cessait de se croire dans un déjeuner et
dans une fête d'Athènes que dans les rues de
Paris, dans sa voiture ou dans un fiacre. Il n'est
pas impossible que de pareilles matinées aient
contribué à porter les jours de M. l'abbé Morellet
vers ce siècle de vie qu'il dépassera si les voeux
publics sont remplis
FIN DU TOME PREMIER,
MÉMOIRES
HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIECLE.
Imprimé en 1820 par A. BELIN, rue des MathurinsS.-J.
,
n. 14.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR LE XVIIIe. SIÈCLE,
AINSI QUE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE M. SUARD,
SECRÉTAIRE DE L'ACADÉMIE ;
PAR D. J. GARAT,
MINISTRE, DIRECTEUR DE L'ÉCOLE NORMALE, COMTE D'EMPIRE,
ET AMBASSADEUR SOUS NAPOLÉON.
Ingeninm probitas, artemque modestia vincit.
STAGE.
DEUXIEME EDITION.
TOME DEUXIÈME.
PARIS,
PHILIPPE, LIBRAIRE, RUE DAPHINE
,
N°. 20.
MDCCCXXIX.
MÉMOIRES HISTORIQUES
SUR
LE XVIIIe. SIECLE.
LIVRE V.
Majorrerum mihi nascitur ordo.
DANS les occasions fréquentes que m'en a déjà
offert la vie de M. Suard, ce n'est point du tout
par oubli que j'ai peu nommé les étrangers illustres
qui venaient dans ses sociétés, dans son
salon et dans son cabinet, pour mieux connaître
Paris et la France.
Je leur destinais un livre tout entier de ces
mémoires.
J'ai cru qu'enles rapprochant dans le cadred'un
tableau, je pourrais rapprocher et comparer,
sous plus de rapports, les nations elles-mêmes,
II. 1
2 MÉMOIRES
ce qu'elles étaient, pour la France, à ces époques;
ce que la France était pour elles ; et par quelle
destinée plus heureuse qu'étonnante, sans occuper
une des plus glorieuses places dans notre littérature,
M. Suard a été pourtant celui de nos
hommes de lettres qu'ils sont toujours venus
chercher en plus grand nombre.
Les avantages d'un grand concours de voyageurs
ne se bornent plus aux capitales ; ils s'étendent
à toutes les provinces depuis que les progrès
de la culture des terres, des arts de la main et
des arts du goût, ont fait aussi des provinces et
de leurs villes principales des lieux de délices et
d'observations instructives pour des étrangers.
Mais il faut distinguer, ce qui est facile, deux
genres de voyageurs, et deux genres d'avantages
de leur passage ou de leur séjour,.
Ce que les uns cherchent uniquement, et c'est
la foule, ce sont des lieux nouveaux,un beau ciel,
et ces plaisirs dont tous peuvent jouir avec des
sens : ce qu'on recueille d'eux, c'est l'argent avec
lequel ils paient leurs consommations. Ces profits
ne sont point à priser froidement; ils ont même
quelque chose de sacré ; ils sont recueillis principalement
par ces classes ouvrières dont le travail
esttrop peupayé, puisqu'il est sans relâche et sans
considération. Le fisc en perçoit aussi sa part, et
HISTORIQUES. 3
le fisc, quand il n'est pas volé, c'est la nation.
Les voyageurs du second genre , diffèrent
beaucoup de ceux du premier. Dans leur empressement
à visiter une nation , on découvre des
avantages trop grands, trop nobles, pour être de
même soumis à la détermination des chiffres.
La curiosité de ces voyageurs, apporte plus
d'hommages que de richesses ; ils viennent à des
échanges de lumières et de talens ; et il n'en est
pas de ces échanges comme des autres, où l'on
ne gagne qu'en donnant valeur égale pour valeur
égale, ou, si l'on veut, moins pour plus. Dans
le commerce des idées, on s'enrichit plus trèssouvent
par ce qu'on donne que par ce qu'on
reçoit.
Que de mots de sa langue dont un secrétaire
même de l'Académie Française n'a très-bien fixé
toutes les acceptions pour lui-même, que lorsqu'il
a été obligé de répondre à un étranger, homme
d'esprit, qui lui en a demandé la signification ,
les origines, les dérivations et les nuances ? Que
de Parisiens, et peut-être même d'architectes,
ne sont allé chercher et découvrir le portail si
bien caché de Saint-Gervais que lorsqu'un Anglais
ou un Italien ont voulu apprendre d'eux où
était ce chef-d'oeuvre! il est trop difficile d'admirer,
même de regarder ce qu'on a vu en nais4
MÉMOIRES
sant et tous les jours ; mais forcés à montrer nos
créations à ceux qui les voient pour la première
fois, nous prenons leur âme toute neuve pour
regarder avec eux , et nous profitons plus qu'eux
des instrtuctions qu'ils reçoivent de nous.
Dans ces entretiens, l'étranger qui a un nom,
jaloux de sa réputation et de celle de son pays,
s'applique à bien faire les questions; celui qui répond,
et qui a bien aussi ou une célébrité, ou
deux amours-propres, s'applique à faire les meilleures
réponses; tout est, de part et d'autre,
dans l'attention la plus active
,
la plus féconde
en expressions distinctes, vives, profondes; et
si dans les mêmes lieux se réunissent cinq ou
six "étrangers marquans des nations marquantes
elles-mêmes, le foyer de lumières s'agrandit en
bien plus grand rapport encore que leur nombre.
C'est ce qui arrive presque toujours : on
connaît les maisons de l'Europe où les étrangers
sont le mieux accueillis; et tous s'y rencontrent.
Le magnifique siècle de Louis XIV n'en avait
pas attiré à Paris autant, à beaucoup près, que le
dix-huitième siècle ; et on en est assez surpris
pour qu'il ne soit pas indifférent d'en rechercher
les causes.
Dans les jours où le règne et les triomphes du
monarque étaient les sujets ordinaires des créaHISTORIQUES.
5
tions du génie, les étrangers y auraient été trop
humiliés. Lorsque les revers succédèrent aux victoires,
ils sentaient que leur présence rendrait la
politesse française trop pénible. A toutes les époques
de ce règne de tous les talens, les opinions
dans tous les genres étaient trop proclamées
comme doctrines obligées, comme lois ou
comme dogmes, trop exclusivement propres à
la nation ou à son roi, pour que les autres nations
pussent croire trouver en France ces doutes
si nécessaires au commerce des idées et à la recherche
de la vérité.
Sous le règne de Louis XV, l'un des princes
qui ont le plus porté et le mieux conservé sur le
trône tous les instincts et tous les sentimens de la
nature, la France, au contraire
, ne donnait ni
ne recevait des humiliations ; avec le génie de la
guerre, qu'il lui est impossible de jamais perdre,
elle n'en avait plus l'amour ; nos ministres de
paix
,
les gardes des sceaux et les chanceliers ,
étaient honorés dans les concours de l'Académie
comme les maréchaux de France ; on ne changeait
aucun principe de la monarchie ; on le
discutait tous ; on obéissait plus religieusement
aux lois pour en démontrer avec moins de dangers
les vices ; on créait moins de chefs-d'oeuvre ;
on en sentait mieux les beautés. La langue du
6 MÉMOIRES
goût et de là critique était celle dont on faisait
le plus d'abus, mais celle aussi qui s'était le plus
enrichie et perfectionnée. La capitale de la
France était, en quelque sorte, le grand lycée
de l'Europe; et les étrangers même qui pouvaient
donner les meilleures leçons, vinrent en
prendre.
Ceux dont la résidence avait le plus de durée
étaient naturellementles ministres despuissances,
sous quelque titre qu'ils fussent envoyés ; et l'on
peut croire, qu'à une telle époque, les puissances
étrangères ne choisissaient pas leurs ambassadeurs
en France parmi les hommes les moins
distingués de leurs empires. Leurs choix ne devaient
pas chercher non plus de préférence ces
hommes si considérés ou si vantés dans les cours
comme déliés et comme habiles : les ruses des affaires
et les mensonges politiques oiit été rarement
d'un grand usage chez un peuple franc et
généreux, mais aussi trop ingénieux pour ne
pas voir la fourbe partout où elle se cache. L'esprit
et le caractère des envoyés en France furent
presque toujours, à cette époque, des témoignages
de l'estime de toutes les puissances pour
les Français ; elles ne donnaient des lettres de
créance qu'à des esprits éclairés, à des caractères
simples, nobles et bienveillans pour l'humanité.
HISTORIQUES. 7
Ce futdu Nord et de deux nations très-voisines,
de la Suède et du Danemarck, que les ambassadeurs
se firent d'abord le plus remarquer et le
plus goûter dans les sociétés de Paris, par une
élégance de manières et de langage trop continue
pour n'être pas très-naturelle, par des
mots assez piquans pour être tenté dé les croire
du chevalier de Grammont pu de Matta.
Le roi de Danemarck, et le baron de Gleekem,
son ambassadeur, tous les deux quelque temps
ensemble à Paris, occupèrent tous les deux
cette capitale de tout ce qu'ils faisaient et de
tout ce qu'ils disaient.
Votre roi, dit une femmeà M. de Gleekem, est
une tête. — Couronnée, madame, répondit le
baron.
Un autre mot de lui est plus souvent cité sansque
tout le monde sache qu'il est aussi de lui.
On s'extasiait à ses côtés sur l'admirable exécution
d'une sonate peu expressive, et en le voyant
froid quelqu'un s'écria : Ah! si vous saviez combien
cela est difficile ! —Ah! je voudraisbien quecela
fût impossible, dit Gleekem. Ce mot piquant
est à la fois d'un goût délicat et d'un esprit profond;
il partit sur-le-champ de sa bouche.
Un de ces philosophes, qui ne marchentjamais,
sanstoute leur philosophie, et que cela exposetrop
8 MEMOIRES
à tenir de beaux propos hors de propos, demandait
à cet ambassadeur du Danemarck comment
il était possible que les Danois eussent été assez
insensés pour déférer volontairement un pouvoir
absolu et sans bornes à leurs rois. C'est, grâces
à ce qui vousparaît une si grandefolie , répondit
le baron, que de tous les rois de l'Europe ,
les nôtres sont ceux qui savent le mieux que
leurpuissance vient du peuple. Ce baron, qui
parlait si bien, parlait très-peu , et on n'a pas de.
peine à le croire.
L'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz,
avait tout un autre genre d'esprit : ce qui dominait
dans le sien, c'était l'imagination, le goût
dé l'histoire naturelle, des beaux-arts, et nonseulementle
goût, mais une sorte de passion pour
ce beau moral que le moindre secrétaire d'ambassade
ne manquepas de traiter de chimère pour
monter en grade. De Creutz, disciple de LINNEUS,
était Linnéus poète. En classant méthodiquement
des herbes et des fleurs dans sa Flore
et dans ses herbiers, il en emportaitles formes, les
couleurs, et presque les parfums, dans son imagination
, et il les reproduisait dans son langage.
Il n'était jamais transporté
,
mais souvent enchanté.
Ce que l'éloquence des affections les
plus nobles et des passions les plus touchantes ,
HISTORIQUES. 9
ne produit guère que sur les âmes les plus sensibles
et à l'aide de toutes les illusions du théâtre,
le comte de Creutz l'éprouvait dans la conversation
la plus calme et la plus réfléchie, dès qu'on
parlait de tout ce qu'une raison saine, une morale
pure etquelqueamourde l'humanitépeuventfaire
de bien à la terre ; toutes ces impressions rencontraient
des incrédules ; mais la physionomie
de M. de Creutz, dans ces momens, ses
accens , ses paroles, ne laissaient pas subsister
long-temps les doutes. Toute la teneur de sa vie,
conforme à ces émotions, était une preuve plus
forte encore de leur sincérité.
Deux ou trois ans ministre de la Suède à Madrid
avant de l'être à Paris, les affaires entre
Madrid et Stockholm n'étant jamais très-nombreuses,
et rarement très-pressées, le comte de
Creutz résidait peu auprès d'une cour bigote et
corrompue ; sans cesse il errait au milieu et autour
de ces superbes provinces de Murcie, de
Grenade et de l'Andalousie, du milieu desquelles
s'élèveraient rapidement des générations d'hommes
aussi belles que leurs moissons, si la culture
qu'y reçoivent les hommes valait celle qu'ils
donnent à leurs terres, et dans laquelle se réunissent
les talens agricoles des Romains et des
Arabes.
10 MÉMOIRES
Aux tableaux qu'en traçait M. de Creutz , on
eût dit que l'Espagne était son pays natal, ou
qu'il le préférait à sa patrie.
Mais quand il parlait de la Suède, de ses
nuits, qui sont presque des jours ; de son ciel,
qu'un soleil resplendissantrend magnifique alors
même qu'il ne peut le rendre doux; de ses lacs
nombreux, traversés aussi rapidement par les
patins et par les traîneaux que par les voiles ; de
sa végétation diligente, qui commence et achève
en trois mois les créations pour lesquelles il faut
ailleurs à la nature des années ; des races antiques
et toujours pures de sa population primitive,
qui, entre le pôle et d'immenses étangs glacés,
dérobent toutes les vertus et toutes les félicités
de l'âge d'or aux souffles contagieux des vices
et des malheurs des nations ; de cette fabrique
d'hommes inaltérables qui peut redevenir encore
la fabrique du genre humain; de leurs moeurs
plus saintes que les lois des autres peuples; de'
leurs lois dictées ou sanctionnées par trois ordres;
dontle moins auguste n'est pascelui despaysans,
puisqu'en effet, de droit éternel, un pays appartient
à ceux qui le labourent et le fécondent :
alors la voix de M. le comte de Creutz était plus
forte et plus élevée, quoique ses yeux fussent en
larmes; ses accens, d'autant plus sublimes qu'ils
HISTORIQUES. 11
n'avaient rien d'oratoire
, et qu'il ne parlait jamais
ainsi qu'à deux ou trois amis intimes ,
pénétraient
ses amis de toute l'émotion dont il était
pénétré lui-même; leurs fibres, fortifiéescomme
leurs âmes , n'auraient plus grelotté sous un pôle
où tant de lumières de l'astre du jour et de la
raison humaine brillent ensemble. La Suède,"
mêmesous ses glaces, s'offfrait à leurimagination
comme l'Italie du nord, et le ciel de Stockholm
comme le ciel de Valence et de Naples; ils s'écriaient,
la Suède! la Suède! comme Montesquieu,
en finissantles deux livres des fiefs et l'Esprit
des Lois , s'écrie : Italiam ! Italiam !
On peut croire que l'abbé de Mabli, en général
si peu enthousiaste , a dû son enthousiasme si
soutenu pour la Suède et pour les Suédois, à ces
impressions du baron de Creutz qui se répandaient
au loin ; il est plus que probable que c'est
par elles que fût inspiré à M. Suard l'idée d'un
excellent morceau sur l'économie politique de la
Suède
, seules pages qu'il ait écrites sur ces doctrines
, dont on l'avait tant occupé.
C'est sous ces traits que, dans son conte des
solitaires de Murcie ,
chef-d'oeuvre de tous les
contes pathétiques, Marmontel nous représente
son ami, M. le comte de Creutz ; telle était
12 MÉMOIRES
l'âme que ce noble Suédois conservait intacte et
pure dans les longues missions d'un diplomate ;
et, si au lieu d'être l'ambassadeur de la Suède ,
il en eût été le roi ; si quelqu'une de ces élections
,
très - peu rares , l'avait élevé comme
sur l'aile des anges au trône d'un peuple né
pour toutes les vertus, l'Europe aurait eu dèslors,
comme aujourd'hui
, un prince de plus
à comparer à ces Antonin et à ces Henri IV,
âmes divines, dont le comte de Creutz semblait
chercher les traces en errant avec délice si loin
de sa patrie, mais si près des lieux de la naissance
et de l'enfance de Henri IV et de Marc-
Aurèle.
Les solitaires de Murcie ne sont peut-être
qu'une, des fictions de ce recueil des CONTES MORAUX
auxquels la morale, le goût et la raison
sont loin d'avoir accordé encore assez d'éloges
et de reconnaissance ; mais le caractère de M. de
Creutz, tel qu'il y est peint, est une vérité et non
un conte. M. Suard, qui n'en a jamais fait, en
parlait de même; et c'est une vérité encoreque
M. Suard était l'un des hommes de lettres, dont
ces deux ambassadeurs du Danemarck et de la
Suède recherchaient le plus la fréquentation et
la conversation. M. de Creutz était plus l'ami
HISTORIQUES. 13
de Marmontel ; il aimait plus à causer avec
M. Suard. En général, plus les étrangers aimaient
la France
,
plus ils trouvaient aussi
M. Suard aimable.
Parmitant d'envoyés de l'Allemagne, sous tous
les titres de la diplomatie, celui qui a résidé le
plus long-temps en France, qui s'était comme
naturalisé dans la nation et dans la littérature
française, Grimm était décoré du titre de baron,
mais il l'était plus par son esprit, par son goût
et par ses lumières, que par sa noblesse et par
ses missions diplomatiques. La haine et l'amitié,
l'enthousiasme et le dénigrement, ont mêlé son
nom pendant plus de trente ans, et l'ont fait retentir
avec les noms de nos philosophes les plus
proscrits et les plus proclamés. Il étaittrop difficile
qu'elle fût un prestige et une usurpation, cette
estime si longue et si voisine de l'admiration
qu'eurent pour les talens de Grimm les Diderot,
les Jean-Jacques, les Raynalet les d'Alembert;
et les cinq à six volumes de la correspondance
littéraire, publiés long-temps après sa mort, ont
assez bien établi que l'homme qui jugeait si bien
le dix-huitièmesiècle, à mesure qu'il passait sous
ses yeux, n'était pas au-dessous de ce que ce
siècle avait de plus distingué. Combien, en général
, et par lajustesse et par la.justice, les ap14
MÉMOIRES
préciations de Grimm sont au-dessus de ces correspondances
long-temps secrètes, et qui semblent
plus écrites par des espions et par des ennemis
de notre littérature que par des critiques
et par des juges !
Le caractère de Grimm a laissé jusqu'à présent
plus de doutes que ses lumières. C'est de lui
que Jean-Jacques disait : Je lui ai donné tous
mes amis, il me les a tousfaitperdre. Jean-Jacques
en racontait encore un trait assez comique,
et avant de le rapporter, il faut savoir qu'il le
racontait presque en frissonnant d'horreur et de
terreur.
Aux jours de leur plus intime liaison, et
entre eux et avec Diderot, l'imagination de tous
les trois s'enchantait du projet d'un voyage dans
toute l'Italie, à pied, à frais communs, avec
une bourse où chaque mise ne serait que de cent
louis, et chacun une carabine sur l'épaule pour
défendreau besoin le viatique. Ils voyaient déjà ,
avant de sortir des faubourgs de Paris, d'où ils ne
sortirentjamais en pareil équipage
, tout ce qu'ils
verraient et même tout ce qui leur arriverait depuis
le Mont-Cenis ou le grand Saint-Bernard
jusqu'aux extrémités de la Calabre. A Venise,
disait Grimm, Diderot, qui ne sait pas se taire,
parleracomme le Contrat Social, et c'est le nom
HISTORIQUES. 15
de Rousseau, personnellement connu à Venise,
que les espions jetteront dans la bouche de fer;
à Rome, Diderot qui est athée, professera hautement
l'athéisme, et c'est Jean-Jacques qui sera
brûlé. Je riais alors comme eux, ajoutait Jean-
Jacques; mais depuis j'y ai réfléchi. Eh! sans
doute, l'infortuné y avait réfléchi depuis que son
imagination l'avait environné de tant de fantômes
auxquels son génie ne servait plus qu'à
donner de la réalité. Ce qu'il y a de certain,
c'est que cet Allemand, dont l'âme était plus
faite pour les passions tendres que la figure, en
a éprouvé de plus délicates et de plus constantes
que les coeurs sans vertus n'ont coutume d'en
connaître; et que long-temps après que tous
leurs charmes furent évanouis, celles qui en furent
les objets l'ont été aussi de ses souvenirs
les plus généreux et les plus nobles : c'est que
M. Suard, quoiqu'il y eût entre eux plus de politesse
et plus de bienveillance mutuelle que d'amitié
, paraît avoir été indiqué par ses dernières
volontés pour un des éditeurs de sa correspondance
littéraire, long-temps après qu'ils se furent
perdus de vue : genre d'estime dont ne
peuvent guère être capables ceux qui n'en métiteraient
pas une semblable.
Dans cette amitié de Grimm et de Diderot,
16 MÉMOIRES
si vite formée et jamais altérée, on observe
des circonstances qui, dans les lettres et dans
la philosophie, peuvent avoir plus d'un genre
d'importance et d'intérêt pour l'Allemagne et
pour la France. Elles furent souvent l'entretien
de M. Suard et de celui qui en écrit les mémoires.
On sait que le Père de Famille est imprimé
entre une lettre dédicatoire à la princesse Nassau
de Saarbruck, et une lettre sur le drame adressée
à Grimm. La première est un morceau de
morale sublime, ce qui n'arrive guère aux dédicaces;
et, dans aucune langue, rien ne peut
être comparé à la seconde en discussions littéraires,
que le recueil des morceaux du même
genre deVoltaire. Quelle que soit l'opinion qu'on
ait des drames et de Diderot, l'éminente supériorité
de ces deux écrits ne sera contestée que
parl'impuissancede sentir les véritésdupremier
ordre en goût et en morale, ou par l'audace à
les nier et à les poursuivre partout où elles brillent
et où elles éclairent.
Dans la lettre à Grimm, ainsi que dans les
entretiens à la suite du Fils naturel, l'objet de
Diderot est la théorie du DRAME, genre qu'il avait
tort, je le veux croire, de regardercomme trèsnouveau
et de son invention, mais sur lequel il
HISTORIQUES. 17
répandait tant de vues neuves et vraies, toutes
très-propres à porter sur nos théâtres et dés leçons
, et des émotions, et des larmes nouvelles.
On ne voulait pas que la tragédie pût être populaire
,
lorsque la nature et les passions font
naître tant d'événemens tragiques parmi le peuple
; on ne voulait pas voir que dans ses rapports
avec la tragédie, lé peuple n'est plus ce qu'il
était il y a cent ans; qu'il s'est élevé à tonte la
hauteur du cothurne ; que, par l'indépendance
de la fortune
, par la noblesse des sentimens et
du langage, les classes populaires un peu distinguées
peuvent désormais, comme les grands,
parler, sur les théâtres, la langue des Corneille,
des Racine et des Voltaire. Les poétiques excluaient
le tiers-état de la scène tragique, précisément
comme l'aristocratie
,
des dignités sociales.
C'était le même préjugé sur la scène et dans
lemonde. On se riait des raisonnemens lumineux de Diderot
et de son enthousiasme éloquent comme
des sermons dupère Lachaussée. Jean-Jacques,
lui-même
, dans ses colères mal contenues
contre Diderot, et plus mal fond encore,
n'a-t-il pas dit : Autant vaut le sermon? Et
pourquoi un' sermon court, véhément, pathétique,
fécond en larmes et en vertus, ne vau-
II.
18 MÉMOIRES
drait-il pas beaucoup au théâtre ? Que sont-ils
autre chose que des sermons de Massillon, en
vers de Racine et de Voltaire, et ce discours
du grand-prêtre Joad, aux pieds de son pupille
roi, et ce discours de Lusignan, qui convertit
Zaïre à la foi chrétienne ?
Mais les observations de M. Suard et les
miennes, parfaitement conformes
, avaient surtout
pour objet le rapport singulier des principes
dramatiques adressés par Diderot à Grimm,
avec les caractères propres et distinctifs des
théâtrestragiques de l'Allemagne avant et depuis
Shiller. Diderot les avait-il reçus de Grimm,
ou Grimm de Diderot ?
Ce n'est pas sur les seuls théâtres allemands
qu'on aperçoit l'influence très-marquée des poétiques
de Diderot; on la voit de même dans leurs
romans, dans leurs contes, dans leurs poèmes
en prose , et jusque dans cette philosophie de
Kant, qui n'est pas la sienne, mais qui ne lui
est pas aussi opposée qu'on veut nous le faire
croire.
Que de ressemblances, par exemple, entre le
Dorval desFils naturel, soit dans le drame,
soit dans les entretiens à la suite
, et le Werther
de Goëtte ! Si, en les lisant dans la même
langue, on avait à deviner quel est l'Allemand ,
HISTORIQUES. 19
quel est le Français, on ne pourrait le reconnaître
; on le devinerait tout au plus.
Aussi Français que personne dans tous les
goûts de son esprit, dans toutes ses impressions
personnelles et dans toutes leurs expressions
,
M. Suard, qui passait par de si douces nuances
d'un ton à l'autre
, ne pouvait aimer ni dans
Diderot, ni dans les Allemands, ces brusques
voisinages d'un familier trivial et d'une inspiration
trop emphatique pour être celle de la nature
et des passions. Mais, dans ces vices de leur
style, il voyait les taches, non la nature de leur
talent ; il suivait et il observait avec de grandes
espérances la naissance et les progrès de cette
nouvelle littérature de l'Europe, qui ne cherche
ses modèles ni dans les Grecs
,
ni dans les Latins
, ni dans les modernes, mais dans les tableaux
de la nature qu'elle a sous les yeux ; dans
les moeurs des Allemands , dont elle veut seule
former l'éducation littéraire ; dans cette langue
de l'antique Germanie qui a si peu changé,
dont les racines touchent aux origines du monde
connu, et peuvent être comptées, à aussi bon
droit que celles du sanscrit, parmi les premiers
sons de la voix humaine. Dans l'enfance de cette
littérature, déjà si riche et sans modèle fixe
encore, M. Suard voyait des sources de rajeunis2o
MÉMOIRES
sement pour toutes les littératures si vite vieillies,
parce qu'elles sont nées de celles qui étaient
déjà vieilles; parce qu'elles ont proscrit, Comme
un luxe corrupteur, les découvertes poétiques
de la philosophie dans ces mondes des sciences bien
plus nouveauxque celui de Christophe Colomb.
Censeur des théâtres durant plusieurs années,
obligé de lire tant de comédies et de tragédies
dont un devoir sacré pouvait seul lui faire supporter
l'ennui, M. Suard était plus afligé encore
qu'ennuyé des formes monotones et de l'action et
du dialogue
, et de la prose et des vers de notre
théâtre tragique. Tout se ressemble, disait-il;
avec un peu d'habitude des vers, à peine on entend
le premier, on trouve le second avec sa
rime. Tous les vieillards sont des Narbas; toutes
les mères, autant qu'elles peuvent, des Mérope;
et, depuis Rotrou, tous les amans qui ne sont pas
à la glace, des Ladislas.
Avec les conseils de ses amis, et les rudes leçons
de notre, parterre, dont le goût est si éclairé
lorsqu'il n'est pas égaré par les passions qu'on
lui souffle, M. Suard ne croyait pas Diderot
incapable de faire sortir nos talens de cette stupeur
de l'admiration et de l'imitation qui les fait
se traîner tous sur les mêmes traces ; et qui est
cause qu'avec des milliers de pièces, nous n'a,
HISTORIQUES. 21
vons encore que quatre ou cinq auteurs tragiques.
M. Suard s'étonnait qu'après le Fils naturel,
jamais tombé décidément sur les théâtres
de la capitale où il a été si peu joué , et le
Père de famille, resté sur fous les théâtres
de France
,
Diderot fût sorti si promptement
de cette carrière par la peur des sifflets ; et
en effet ,
il a eu plus de courage contre les
prêtres en fureur que contre le parterre en tumulte
, contre les bûchers que contre les sifflets.
Voici, et dans les mêmes termes, si ma mémoire
ne me trompe, ce que M. Suard, qui
n'aimait pas beaucoup la personne de Diderot,
pensait et disait de ses talens :
Qui saità quel rang auraitpu seplacer Diderot
, s'il eût concentré toutes les forces de son
esprit original et fécond et celles de sa brillante
imagination sur les seuls objets propres à en
exercer toute l'énergie ?
Jean-Jacques, même depuis sa rupture un
peu scandaleuse avec Diderot, en élevait plus
haut encore le génie, et d'une manière plus
positive ; mais Jean-Jacques croyait son ancien
ami propre, surtout, à la philosophie;
M. Suard
, au théâtre : parce que Diderot parlait
seul et longuement avec tout le monde, même
avec des impératrices, on en Concluait que
22 MÉMOIRES
Diderot était plus fait pour le monologue des
livres que pour le dialogue des drames.
Il ne s'agit point de sa manière de parler,
dans le monde et avec Catherine, disaitM. Suard,
mais de ses écrits et de ses drames : les plus
beaux traits du Père de famille, ceux qui en
ont fondé et perpétué le succès, sont des traits
de passion et de dialogue ; et dans tous ses
ouvrages, dans les plus philosophiques même,
il est toujours en dialogue avec lui-même et avec
les autres. Dans ses Salons, il parle aux figures
des tableaux et aux groupes des statues ; elles lui
répondent; il est très-rare qu'il n'oublie pas
complètement qu'elles sont sourdes et muettes
comme la toile et le marbre. De tous les attributs
du talent, c'est assurément le plus dramatique.
Dans ces différens jugemens de Jean-Jacques
et de M. Suard, moins de gens, je le crois, se
rangeront du côté de M. Suard que de Jean-
Jacques ; mais il est très-probable que si Diderot
fût monté plus souvent sur le théâtre ; si, en
hasardant toutes les innovations dans la fable,
dans les conditions, dans les moeurs et dans
les caractères des personnages ,
il fût resté
constamment fidèle au génie et au goût de sa
langue, il aurait triomphé de tous les dogmes
HISTORIQUES. 23
qui ne sont pas ceux de la nature ; il aurait
pu tomber souvent ; il se fût relevé de toutes
ses chutes. Les chefs-d'oeuvre tombent, mais
ils ne restent pas à terre. C'est le style qui doit
être classique, et non pas l'invention. Ecrivez
comme Racine, et osez tout ce que peut concevoir
l'esprit le plus hardi quand il n'est pas
faux : vous serez porté' aux nues aujourd'hui,
demain, ou dans un siècle. Quand il est question
de gloire, il ne faut pas être pressé ; il faut
être sûr.
Environné d'étrangers qui le recherchaient
tous, M. Suard regrettaitbeaucoupque l'exemple
de Grimm n'eût pas attiré en France plus de ces
hommes qui faisaient naître une littérature originale
pour l'Europe, et neuve même en Allemagne
; que Wieland ne fût pas venu causer
avec Marmontel, d'Alembert, Champfort, La
Harpe; Goëtte avec Diderot ; Kant avec Condillac
; tous avec tout ce qu'ily avait d'hommeséclairés
et de goût dans Paris et dans nos provinces.
Quoique le Rhin sépare à peine la France de la
Germanie , leurs langues les séparentautant que
si elles étaient à des extrémités du monde aussi
opposées et aussi éloignées que les deux pôles ;
et c'est tant de voisinage à la fois et tant d'éloignement
qui fournit le plus à un riche com24
MEMOIRES
merce d'idées et de talens pour l'une et pour
l'autre. C'est comme si les échanges des deux
hémisphères se faisaient de près à près. Mais
pour cela, il ne faut pas que l'extrême originalité
de leur langue renferme chez eux ceux qui
la parlent et qui l'écrivent. Il faut qu'elle les
engage à aller sentir et penser au dehors.
Les Allemands, en littérature au moins, ne
sont pas, comme le dit Voltaire dans la Princesse
de Babylone, LES VIEILLARDSDE
L'EUROPE ; ils en sont les enfans. Ce sont les
Italiens et- nous qui sommes un peu vieux, sans
être tout-à-fait des vieillards; et les deux âges
les plus nécessaires l'un à l'autre sont l'enfance
qui sait déjà aimer, et la vieillesse qui sait aimer encore.
M. Suard croyait la philosophie des Anglais
et la nôtre plus nécessaires encore aux Allemands
que leur littérature ne peut nous être utile.
Ce n'est pas que dans la philosophie allemande,
il ne sentît la présence et l'action de cette force
prodigieuse du génie de Leibnitz, qui en fut le
père ; mais Leibnitz déploya vainement sa haute
et universelle puissance contre les vérités démontrées
par Locke avec une simplicité si modeste et
si triomphante : et les Rant, les Fisher, les Jacobi,
successeurs de la métaphysique de LeibHISTORIQUES.
25
nitz, sans être ses disciples, tentent aussi trèsvainement
d'engloutir dans les abîmes ténébreux
de leur ABSOLU et de leur NOUMEN les
découvertes des Cbndillac et des Bonnet qui ont
donné aux théories de l'entendement toute la
clarté des idées physiques et tout l'intérêt des
idées morales.
De ce groupe d'écrivains, dont la métaphysique
allemande aurait pu former une pléiade
comme notre littérature du seizième siècle, aucun
n'est venu jeter le gant à notre métaphysique
affligée ou égayée par la leur. Rotzebuë
seul, que je sache, a fait à la France une courte
visite ; quoique très-bien accueilli, il n'a pas eu
parmi nous le même succès que sa charmante
pièce des deux Frères. D'ailleurs
,
Rotzebuë ne
s'était fait mauvais métaphysicien que pour attaquer
la liberté, naissante dans sa patrie
, constituée
dans la nôtre.
Les capitales étrangères sont, par les panoramas
/tellement mises sous nos yeux, que ceux
qui les ont visitées croient les visiter encore.
Un style plein d'images est aussi une espèce de
panorama; et tandis que ceux de la peinture nous
font voir les villes, ceux du style nous font entendre
les hommes.
Madame de Staël allait partout où elle pouvait.
26 MÉMOIRES
trouver des lumières et en répandre : elle a été
dix fois au moment de s'embarquer pour la
Grèce, pour l'Asie Mineure, et pourcette Egypte
qui cache dans ses ruines et dans ses monumens,
debout encore, tant de mystères religieux ou
impies dont madame de Staël aimait beaucoup
à interroger les abîmes.
plie a du moins assez vécu, après nous avoir si
bien représenté dans Corinne l'Angleterre et l'Italie
, pour aller visiter et peindre cette Germanie
toujours si loin et si près de nous, pour l'étudier
dans toutes les capitales qui réunissent ou qui se
partagent ses écrivains illustres ; elle a, pour ainsi
dire, tenu salon au milieu d'eux ; et de leurs portraits
tracés, elle en a fait une galerie où on ne
croit pas seulement les voir respirer, mais les
entendreparler. Croire les entendre n'est pas une
illusion, elle rapporte souvent leurs propres paroles
: et soit lorsqu'elle adopte leurs vues, soit
lorsqu'elle les réfute, les siennes qu'elle mêle à
celles de tous, sont aussipropres, au moins, à secouer
et à éveiller les génies assoupis par trop de
confiance et d'abandon aux modèles et aux règles
antiques.
Parmi les écrivains dont la gloire est déjà assurée,
quoiqu'à peine ils viennent de mourir,
Chénier a été constamment le plus religieux déHISTORIQUES.
27
fenseur de ce que nous appelons le goût classique;
et son Tibère et son Philippe II, et tous ses derniers
ouvrages en vers et en prose , prouvent
que cette religion l'a inspiré comme les Racine
et les Voltaire ; mais il a prouvé encore que ceux
qui ont une religion vraie ne sont jamais superstitieux
; il a emprunté plus d'un trait ou plus
d'une impression à Shiller
, pour mieux le surpasser
dans Philippe II ; il a traduit tout entier
le drame de Natan-le-Sage, pour s'élever une
seconde fois au-dessus de Mélanie.
Ce n'est que fort tard, et lorsque madame de-
Staël était déjà frappée de mort, quoique toutes
les facultés de son âme fussent toujours vivantes,
que j'ai pu lire son ouvrage sur l'Allemagne :
enchanté des deux premiers volumes et trèsétonné,
seulement, du troisième, j'étais allé porter
toutes mes impressions à M. Suard, à qui
j'aimais à les communiquertoutes, soit que j'espérasse
qu'il les approuvât, soit que je pressentisse
qu'il dût les combattre. A peine il eut compris
de quoi je voulais lui parler :
« Ah ! s'écria-t-il, sans me laisser continuer ,
» vous ne pouvez ni admirer, ni aimer plus que
» moi cet ouvrage ; et si, dans le troisième vo-
» lume, la philosophie allemande, que madame
» de Staël veut, élever au-dessus de toutes les
28 MÉMOIRES
» philosophies
,
était plus digne, de cette place
,
» son ouvrage sur l'Allemagneen aurait une darçs
» mon opinion au-dessus même de Corinne.
" J'avais été long-temps censeur de nos théâ-
" très avant d'avoir grande connaissance de
" celui des Allemands; et déjà je trouvais le
» nôtre bien usé. J'aime Voltaire, Racine , Cor-
» neille ; mais dans leurs tragédies, non dans
» celles des autres, où je les retrouve toujours,
» mais pâlis et affaiblis. Depuis ces grands hom-
» mes, on nous a donné plus d'un théâtre; plu-
» sieurs où il y a beaucoup de mérite ; aucun dont
» l'auteur ait eu le droit de dire, je sens que
» mon esprit travaille de génie.
» Le seul que je pourrais excepter est celui de
» Ducis; je dirai de lui ce qu'on a dit de Cor-
» neille ; et grâce à ce grand nom, la mémoire
» de mon collègue ne peut s'en fâcher : il n'a pas
» une belle tragédie; il a de belles scènes.
» Ducis ne nous a pas délivrés des Grecs; il a
» bien fait, puisqu'il a fait OEdipe : mais savez-
» vous pourquoi son OEdipe nous a paru et si
» grec et si neuf? C'est que Ducis était nourri
» de Shakespeare, et que Shakespeare, quand
» il n'est pas un farceur grossier ou un déclama-
» teur ampoulé
, sent et rend la nature comme
» sur les théâtres d'Athènes.
HISTORIQUES. 29
» Madame de Staël est accusée d'aimer les
» hérésies littéraires
, que je n'aime pas du
» tout : mais j'avoue que j'ai été émerveillé de
» sa sagacitédans les rapprochemens des théâtres
« anciens et modernes ; dans les parallèles du
» génie dramatique naissant de l'Allemagne et
» du génie dramatique vieilli de la France. Si ce
» sont là des hérésies, c'est-à-dire des opinions
» de choix, je confesse qu'elles seraient de mon
» choix aussi.
» Qu'un jeune homme en doute, s'il recèle
» dans son imagination et dans son âme quel-
» que étincelle de génie dramatique, lise ces
» deux volumes; et qu'il étudie ensuite le théâtre
» allemand. L'étude de nos chefs-d'oeuvre pour-
» rait le désespérer; leur imitation la plus heu-
» reuse le laisserait dans la foule. Mais ces essais
M du théâtre allemand, si pleins d'un génie créa-
» teur, et si loin de la perfection d'Athalie et de
» Mérope , allumeront son enthousiasme par
» l'impression très-nouvelle de leurs beautés, et
" exalteront son talent par l'espérance peu or- '
" gueilleuse de se servir d'eux pour en triom-
» pher.
" Quant à la philosophie de Rant et de ses dis-
» ciples, j'ai regret au temps et au talent que
» madame de Staël a perdus à l'expliquer et à
5o MÉMOIRES
» l'adorer comme pour en faire la religion de la
» pensée. Celle de Bacon et de Locke n'a pas be-
» soin qu'on l'explique ; ciest elle qui explique
» presque tout. Pour rejeter la philosophie alle-
» mande
, sans beaucoup d'examen et sans au-
» cun scrupule
,
il m'a suffi de voir qu'elle re-
» jette elle-même l'expérience, seule institutrice
» de la raison humaine. "
J'étais ravi d'entendre parler M. Suard à près
de quatre-vingt-cinq ans, et sur des matières
.
qui ne lui étaient pas toutes très-familières, avec
des idées si justes et des distinctions si précises;
mais, quoique l'apologie du kantisme me parût
peu facile, je crus qu'on pouvait tenter^ à un certain
point celle de madame de Staël et de Rant.
Si madame de Staël, dis-je à M. Suard, s'est
trompée, le principe de son erreur l'honore encore
; elle a cru la morale et la divinité exposées
par cette philosophie que les écrivains anglais et
français ont fait prévaloir en Europe : les témoignages
de tous les sens réunis, et les résultats de
toutes les expériences du genre humain, ne lui
ont pas paru des sources assez divines de la raison
et de la vertu : elle a voulu les voir sortir d'une
source plus directement spirituelle et éternelle.
Madame de Staël, dans ses alarmes, a oublié
que si nos matérialistes accordent témérairement
HISTORIQUES. 31
la faculté de sentir à la matière organisée et vivante
, une philosophie plus exacte que la leur,
plus circonspecte et plus élevée ne l'accorda jamais
parmi nous qu'à une intelligence de la nature
de celle qui éclate dans l'organisation de
l'univers ; que par conséquent faire sortir toutes
les facultés et toutes les créationsde l'entendement
de nos sens et de nos sensations, c'est leur donner
une origine toute céleste; que telle fut toujours
la doctrine de ce Bonnet, Genevois comme madame
de Staël, comme elle religieux, et dont
les écrits, même sur la physique, sont une perpétuelle
adoration de la divinité. Elle a oublié que,
quoique ces mondes et ces soleils qui prouvent
un Dieu, le cachent; que, quoique dans toutes
ces créations l'ouvrage frappe tous nos sens, et
l'ouvrier reste invisible à tous ; les preuves les
plus fortes, cependant, de la divinité,comme les
plus éclatantes, se tirent du spectacle de l'univers
,
des lois qui en régissent l'ordre et l'harmonie
; que Socrate et S. Paul tiennent sur ce
point le même langage; et qu'aucun des oracles
dé" la religion et de la philosophie n'a donné
à ce genre de preuves la précision lumineuse
qu'elles ont reçue de dix à douze pages de la Logique
de Condillac et de son Cours d'Études
pour l'infant duc de Parme ; elle a oublié enfin
32 MÉMOIRES
que cette même morale des évangiles que n'ont
jamais pu ébranler dans son coeur les tumultes du
monde où elle aimait à vivre, des partis qu'elle
attaquait ou qu'elle défendait, des arts dont elle
adorait les beautés et la gloire, fut gravée en caractères
également ineffaçables dans le coeur de
Locke; que Locke descendit au tombeau avec
toutes les espérances que la foi donne à la vertu ;
et que ce même Locke, pourtant, alors qu'il
voulut écrire l'histoire de l'âme, écrivit celle
de nos sensations et des réflexions qui en naissent.
Dans un latin rempli de locutions singulières,
et qui sont apparemment des germanismes, j'ai
pu prendre quelque connaissance de là Critique
de la Raisonpure, le principal ouvrage de Rant;
et j'ai peur qu'on n'y trouve rien de si religieux
que ce qui l'est dans Locke, dans Bonnet et dans
Condillac ; j'ai peur que le NUMEN et le
NOUMENdes Rantistes, c'est-à-dire, Dieu et
l'univers, nommés ainsi par eux de deux noms
qui ont tant de ressemblance, ne soient souvent
pris l'un pour l'autre par eux; ce qui est déjà
arrivé
,
si j'en crois d'illustres juges, à plus
d'un adepte de cette philosophie qu'on dit si
pieuse.
Prêt à chanter en vers sublimes les découvertes
HISTORIQUES. 35
de Newton, qu'on devait croire peu poétiques,
Voltaire s'écrie :
Tu m'appelles à toi, vaste et puissant génie.
Ces mots vaste et puissant génie, ce n'est pas à
Newton, c'est à Emilie, c'est à la marquise du
Châtelet qu'ils sont adressés.
Ces mots, après lesquels il n'y a plus d'éloges,
seraient mieux mérités, peut-être, par
madame de Staël, même dans ce troisième volume
sur l'Allemagne où elle proscrit, comme
un abîme de corruption et de ténèbres, cette
philosophie de l'expérience et de l'analyse qui,
depuis trois siècles qu'elle est née, a tant dépassé
les progrès de tous les siècles, a tant fait de découvertes
qu'on a eu peine à croire, même après
qu'elles étaient faites, qui en fait et qui en prépare
tous les jours de nouvelles !
De combien de vérités de détail madame de
Staël environne toujours et couvre quelquefoisces
erreurs fondamentales qui ne sont pas les siennes,
et qui la séduisent plus qu'elles ne l'égarent!
Quelle hauteur d'intelligence elle déploie, servie
à son insu par cette analyse qu'elle redoute et
qui l'inspire; qui ne dessèche que les erreurs, et
qui seule féconde les vérités ; qui décompose tout,
mais comme le prisme, dans les mains de Newton,
décompose un rayon en sept rayons ; qui n'est II. que 5
54 MÉMOIRES
très-rarement un scalpel, et toujoursunflambeau,
et qui est un flambeau encore quand elle est ce
scalpel qui, dirigé et manié parBichat, pénètre de
si près tous les secrets de la vie et de la mort!Avec
quelle facilité madame de Staël rapproche, compare,
fait monter, fait descendredans ses balances
les philosophes et les philosophies de toutes les
nations et de tous les âges ! Comme les Platon,
les Bacon, les Descartes, les Malebranche, les
Leibnitz paraissent devant son tribunal sans le décliner
! Commeon la prendraitpourla souveraine
dés grands hommes qu'elle juge, ou plutôtpour
cette Minerve des Platon qui, sous le casque des
combats, respirait encore la grâce et l'atticisme
des peuples dont elle était adorée !
Les doctrines métaphysiques proclamées par
madame de Staël n'ont mérité peut-être d'être
réfutées, en France, que lorsqu'elle en est devenue
l'organe ; et une réfutation de son volume, qui
parait nécessaire, pourrait être faite par un ami
de son génie et de sa personne. Elle ne pourrait
être bonne, cette réfutation, qu'en devenant une
ratification nouvelle de la gloire de l'auteur de
Corinne; et quand elle aurait dû perdre quelque
éclat par cette réfutation, madame de Staël l'aurait
désirée encore. Le premier amour de cette
âme sublime était pour la vérité.
HISTORIQUES. 35
M. Suard écoutait les larmes aux yeux; il ne
dit que ces seules paroles : « Que n'est-elle dans
» ce cabinet qu'elle a visité quelquefois! Hélas !
» elle est dans son lit, environnée des médecins
" de Paris et de Genève, et peut-être de la
» mort !...."
Dix à douze jours après, madame de Staël et
M. Suard n'étaient plus l'un et l'autre que dans
des cercueils;
Dans le même temps que madame de Staël
imprimait le volume sur la philosophie allemande
au milieu des disciples de Rant les plus
capables de la faire pénétrer dans tout ce que
la langue de ce philosophe cache ou obscurcit ;
M. La Romiguière, aux écoles normales de la
Faculté des Lettres de Paris, professait une philosophie
conforme en beaucoup de points importans
à la philosophie de Bacon, de Locke
et de Condillac, mais qui en diffère beaucoup
en des points peut-être plus importans encore.
Dans ses leçons
,
dont la doctrine était toujours
bien arrêtée
, et la parole toujours improvisée.,
toujours libre, ses principes, qu'il exposait dans
le langage le plus clair de l'entretien le plus
animé
,
n'étaient pas les seuls qu'il fit connaître ;
Descartes, Malebranche
,
Leibnitz, montaient,
pour ainsi dire, tour à tour sur sa chaire, et
56 MEMOIRES
prenaient la parole. Toutes les philosophies
étaient confrontées et appréciées par le professeur.
La plus riche érudition servait d'ornement
et.de preuves aux vérités les mieux démontrées;
et M. La Romiguière faisait toujours des expressions
les plus précises de la langue
,
la force de
la vérité et la grâce de son élocution.
Aussi n'est-ce pas seulement une jeunesse ardente
aux études qui préparent une heureuse et
honorable vie, qu'on voyait se presser sur les
bancs de l'école ; tout ce que la capitale a d'esprits
éclairés et élégans, dans les deux sexes, s'y
rendaient souvent en foule ; et M. La Romiguière
n'a pas été heureusement le seul, mais il
a été le premier, dans cette haute philosophie
,
qui ait transformé ce qu'on appelle le pays latin
en pays français.
Les leçons de M. La Romiguière, imprimées
en deux volumes, avec tout ce que la parole a
d'inspirations, et tout* ce que le style ajoute de
correction et de perfection à la pensée, vont
paraître incessamment traduites dans la langue
de Galilée, de Gravina et de Beccaria; et combien
il est à désirer pour la raison humaine, que
toutes les langues de l'Europe s'en emparent et
les traduisent !
C'est ce moment où les travaux de madame
HISTORIQUES. 37
de Staël et de M. La Romiguière donnaient à
métaphysique un éclat qu'elle a eu si rarement
depuis Malebranche, que quelques-unes
de nos académies auraient dû saisir pour mettre
en question
,
dans leurs concours, les titres à la
prééminence si disputée des philosophies anglaise,
française et allemande.
Il n'est plus temps pour que le professeur des
Ecoles normales françaises, et l'auteurdu Voyage
en Allemagne, entrent dans un concours qui eut
été bien plus célèbre que la lutte entreLa Mothe et
madame Dacier, où la politesse du ton et la grâce
du style se montrèrent toutes du côté de l'homme;
la force et la grâce auraient été toutes les deux des
deux côtés; et le triomphe n'auraitpu être décerné
qu'à la meilleure desphilosophiés, à la seule vraie;
Mais aujourd'hui plus que jamais, c'est le temps,
pour les nations, de faire agiter et tourmenter
cette même question jusqu'à ce qu'on en fasse
sortir tout ce qu'elle recèle de vérités, tout ce qui
mérite le nom sacré de lois de la pensée
,
de la
parole et du style. Ou on ne voit rien de ce qui
nous environne de près et de loin ; ou on doit
voir que toutes les destinées de l'espèce humaine
sont suspendues désormais à trois puissances, la
pensée, la parole, le style.
En tout temps les Anglais sont venus, en
58 MEMOIRES
France en plus grand nombre que les autres
peuples de l'Europe ; jamais les noms illustres
de l'Angleterre n'y sont venus en aussi grand
nombre qu'au dix-huitième siècle. Cette audace
de la pensée que, si long-temps
,
ils avaient eu
seuls le renom de porter si loin, on la portait en
France plus loin encore. C'est chez nous-mêmes
qu'ils voulaient prendre connaissancedé l'état de
nos esprits, de notre littérature, de notre philosophie.
Us croyaient, et avec raison, que nos livres
étaient tantôt moins, tantôt plushardis que nousmêmes
; que la censure soumettait les uns à des
sacrifices, excitait les autres à des excès. Ils venaient
aussi, en quelque sorte, rendre à la France
les visites de Montesquieu et de Voltaire à l'Angleterre;
et quoique rien de si éclatant ne pût
s'attacher au nom de M. Suard et à ses voyages
à Londres, tous les Anglais venaient à son salon
comme à l'un des rendez-vous de la littérature la
plus élégante et la plus philosophique. Entre la
maison de M. Suard et les maisons anglaises qui
cultivaient les lettres, il y avait quelque chose
de cette hospitalité antique établie entre les familles
distinguées des nations voisines; on s'aimait
, on était lié, du moins, avant de se Connaître.
Ce concours des Français et des Anglais les
HISTORIQUES. 39
uns chez les autres ne peut surprendre que ceux
qui ignorent ou qui oublient combien les causes
en sont nombreuses, naturelles et puissantes.
Placées sur le globe, face à face, séparées seulement
par un trajet de mer de quelques heures-,
tous les* genres d'intérêt et d'attrait rapprochent
la France et l'Angleterre, tout les appelle, nonseulement
à des alliances, mais, ce qu'on n'a
guère vu entre empires rivaux, à l'amitié.
Je le sais ; je vais soulever des opinions fondées
sur trop de faits anciens et trop de faits récents :
j'aurai l'air de combattre les témoignages et l'autorité
des siècles; mais, je le crois, on-a trop pris
les guerres de l'Angleterre et de la France pour
leurs haines, et on n'a pas assez vu que leurs
haines sont de tradition, et non de sentiment.
Leurs combats ressemblent trop à ces duels où il
entre si peu de haine , et où l'on perce quelquefoislecoeur
de celui qu'on chérit et qu'on estime.
Il n'y a de guerre d'extermination que chez les
sauvages ; il n'y en a jamais eu ,
même chez les
barbares; là où le génie et le courage sont égaux,
la paix est indispensable : deux nations ne se font
pas la guerre pour que toutes les deux tombent
mortes sur les champs de batailles : se détruire,
n'est pas triompher; et si la paix, au lieu d'être
perpétuelle, est une trêve, c'est qu'elle a été mal
40 MÉMOIRES
conçue ou mal rédigée, c'est qu'on manque encore
de lumières.
Je ne parle pas, il est vrai, de paix seulelement,
je'parle d'alliance
,
d'amitié ; mais Uunique
grâce que je demande pour mon opinion,
c'est qu'elle ne soit pas jugée avant d'être entendue
: elle est née à côté de M. Suard
,
qui
connaissait si parfaitement les deux peuples.
Mêmedans tout ce qui est né de leurs jalousies
cene , sont pas les maux qui ont été infinis; ce sont
les biens : il y en a de semés bien plus que de
recueillis; et les germes, s'ils ne sont pas étouffés,
en croîtrontpour l'univers comme pour eux.
C'est en Angleterre et en France que, pour la
première fois, et presque en même temps, ont.
été jetés et le cri d'alarme sur le déplorable état
de la raison humaine, et le cri de miséricorde
sur la barbarie des institutions sociales.
C'est en Angleterre et en France que, depuis
deux ou trois siècles, au milieu même quelquefois
des égaremens
,
des emportemens et des massacres
suggérés, on travaille avec la même constance
et les mêmes succès aux progrès de la raison
universelle et des prospérités des deux
mondes.
Du jour au lendemain, exemples et modèles
tour à tour l'une de l'autre, la France et l'AngleHISTORIQUES.
41
terre ont été servies par les esprits supérieurs
des deux nations, comme si tous fussent nés An*
glais ou tous Français.
Quel spectacle ! il faut s'y arrêter, il faut le
contempler un moment au milieu des ravages et
des fureurs qui nous environnent et qui sont nés
chez tous les peuples de leurs divisions intérieures
et extérieures. Il faut voir si cette lumière si pure , et déjà si étendue, rendue plus éclatante, ne peut
pas se projeter sur toute la terre. On peut ne pas
s'y attendre, mais ici encore on va voir la vie,
les vues et les conceptions de M. Suard mêlées
aux plus belles espérances du genre humain.
Quoiqu'il l'ait aussi toujours cherché, Descartes
ne trouve point le vrai système du monde;
il en trouve beaucoup de lois particulières : il
donne à l'algèbre des notations qui en simplifient
les formules et en agrandissent la puissance
: il applique l'algèbre à la géométrie, et
l'une et l'autre deviennent des sciences nouvelles
par cette application ; il écrit le Discours sur la
Méthode, la Lettre à la princesse palatine ; et
c'est donner l'esprit mathématique à tous les esprits.
Le génie de Newton, avec tous ces flambeaux
de Descartes, dissipe le rêve des tourbillons,
et découvre l'attraction
,
seule loi universelle
42 MÉMOIRES
de notre système planétaire qui soit encore
connue.
Cette magnifique découverte révolte l'Europe
savante; elle reçoit bientôt en France ses plus
sûres démonstrations et ses plus belles applications.
D'Alembert résout le problème de la préeession
des équinoxes ; La Place ne tardera pas à
faire connaître tous les états du ciel passés, présens
etfuturs.
La constitution politique de la Grande-Bretagne
n'est l'ouvrage d'aucun philosophe et d'aucun
monarque ; c'est l'ouvrage de tout le peuple
anglais ; précipité durant des siècles, à travers des
flots de sang, de despotisme en despotisme, de
révolution en révolution, et, ne perdant jamais
ni le sentiment ni l'espérance de la liberté, le
peuple anglais construit ce beau temple des lois
sans plan général, et pièce à pièce, comme les
abeilles construisent leurs cellules et les castors
les bourgs qu'ils élèvent du sein des eaux.
Apeine le temple est achevé, c'estun Français,
c'est Montesquieu qui pénètre d'un seul coup de
génie ce que le génie de tous les Anglais durant
dix à douze siècles n'a trouvé qu'à tâtons et en
s'égorgeant dans les ténèbres ; c'est Montesquieu
qui enseigne à l'Angleterre les principes et les
règles de tous les mouvemens réguliers et irréguHISTORIQUES.
43
liers de son organisationsociale : et les regards
des monarchies où l'on forme des voeux pour la
liberté, les regards des deux mondes se fixent sur
l'Angleterre et sur deux chapitres de l'Esprit
des Lois.
Ni les découvertes de Newton dans les sphères
célestes, ni celles de Montesquieu dans les sphères
politiques, n'auraientpu se faire avec des langues
et des méthodes imparfaites.
Bacon, le premier, nous avertit et nous effraie
de ces vices de nos langues qui nous, arrêtent
si court sur tous les chemins, et qui nous
ffoantifasireodentrsav.ers le peu de chemin que nous
A peine a paru le Novwn organum, si digne
du titre par lequel Bacon, sans attendre d'autre
jugement que le sien, s'associe aux oeuvres de
l'Eternel, Descartes qui n'a guère pu lire Bacon,
et. Malebranche qui a plus rencontré que suivi
Descartes, ouvrent à l'esprit humain des routes
qui ne sont pas celles du Novum organum, qui
ne les valent pas, et dans lesquelles, par cela
même
, entrent plus vite les philosophes comme
les peuples.
Locke admire ces guides français, mais il ne
les trouve pas assez sûrs, et il ramène la France
aux routes de Bacon et de l'Angleterre ; il les
44 MÉMOIRES
aplanit; il les élargit; il les borde de garde-fous.
Condillac dénombre les vérités qu'il trouve
dans Locke ; et il en trouve plus encore en luimême;
c'est lui qui met la métaphysique la plus
profonde à la portée de tous ceux qui ont des
sens et une langue non corrompue par les ignorans
ou par les savans.
Bacon avait appliqué son Nouvel organe à la
chimie surtout, et il avait promis à l'espèce humaine
que les chimistes dans leurs » fourneaux
et dans leurs cerveaux feraient bientôt la conquête
d'une grande partie des. forces et de la
puissance de la nature. Les découvertes de Lavoisier
et les vues de Bertholet acquittent en
France les engagemens de Bacon ; et les progrès
de la chimie française portés en Angleterre,
provoquent rapidement de nouveaux progrès
aux lieux où Bacon a fait naître la vraie chimie.
Dans la morale, qu'on pourrait appeler bien
plus justement que la chimie le grand oeuvre,
l'Angleterre et la France s'entresuivent et s'entr'aident
également. Et ici, c'est la France qui
est la première dans l'ordre et la suite des créations
: et, comme pour prendre date
,
le génie
français s'y est empreint d'un SCEAU qui ne craint
pas les contrefacteurs! C'est le sceau de Montaigne;
c'est lui qui réveille le premier la consHISTORIQUES.
45
cience humaine endormie sur les bancs et sur
lesaxiomes de l'école. Montaignese fait une seule
question, que sais-je? et sa réponse est le tableau
le plus plus fidèle de la nature humaine
,
le plus
naïvement et le plus vigoureusement tracé. « On
» attache aussi bien, dit Montaigne, TOUTE LA
» PHILOSOPIE MORALE à une vie populaire et
» privée qu'à une vie de plus riche étoffe :
» CHAQUE HOMME PORTE LA FORME ENTIÈRE DE
» L'HUMAINE CONDITION. »
Bacon lit les Essais de Montaigne presque
au moment où ils sortent des presses. Ce génie
trop vaste pour qu'on ne le retrouve pas dans
tous les genres de philosophie, ce Bacon, le type,
en quelque sorte , ou la gravure avant la lettre
du génie anglais, écrit aussi des Essais de morale,
comme Montaigne. Il ne prétend pas à la même
naïveté; on n'est pas naïfpar prétention : mais il
s'engage à lamême fidélité ; et les Sermonesfidèles
peignent en effet très-fidèlement L'HUMAINE CONDITION.
L'un va au but par ricochets ; l'autre y
va sans bonds et sans détours. Montaigne indique
à peine les lois que devrait avoir la vraie morale
: le chancelier d'Angleterre en trace souvent
le code ; et pour faire sentir que dans les grandes
populations
,
la morale toute pratique de sa
nature , est de première nécessité pour le genre
46 MÉMOIRES
humain autant que le labourage
,
il donne à ses
vues et à ses préceptes le titre bien plus philosophique
encore qu'extraordinaire , de GÉORGIQUES
DE L'AME.
Après Montaigne, après Bacon, il était sûr que
tôt ou tard, on connaîtrait en Europelesprincipes
indubitables et inébranlables de nos devoirs ; la
puissance de la plus faible même des vertus, le
charme attaché à une existence bien ordonnée :
presque dans le même temps, se fondent et s'élèvent
en France, l'école de Port-Royal, accusée
dejansénisme; en Angleterre, l'école de Clarke
accusée d'arianisme. Dans l'une et dans l'autre
école tous les enseignemens se rapportent à celui
de la morale, comme au but de tout, et tous
sont puisés dans trois sources, LA RAISON PRIMITIVE
ou Dieu, LA RAISON OU l'homme, les
évangiles ou la voix de l'homme et celle de
Dieu ensemble; tout ce qui parle avec éclat chez
les deux peuples au nom de la divinité et au nom
de l'humanité rend plus visible et plus sacrée
cette chaîne de la morale sans laquelle il n'y a
ni lois
,
ni liberté, ni bonheur sur la terre : au
delà et en deçà du Pas-de-Calais, c'est la même
voix qui se fait entendre du haut du ciel et
du fond de nos âmes. La nécessité d'être vertueux
environne l'homme de toutes parts chez
HISTORIQUES. 47
les deux peuples; et il est à croire que cette époque
,
comptée pour beaucoup de raisons parmi
les plus corrompues, est celle où il y a eu du
moins le plus d'examens de conscience
,
le plus
de remords, le plus de plans de valoir mieux à
l'avenir.
A ces notions morales tirées des profondeurs
où se cachent la divinité, la nature des êtres et
le coeur humain, il fallait ajouter, on le sent
également chez les deux peuples, des peintures
piquantes, touchantes, terribles, de ces affections
et de ces passions universelles, seules puissances
qui gouvernent presque toutes les âmes.
En Angleterre et en France simultanément,
les vers et la prose , sous toutes les formes de
l'éloquence
,
de l'analyse et de la poésie , les
Pope, les Shaftesbury, les Steele, les Addisson,
les.La Fontaine, les Molière , les La Bruyère,
font pénétrer, avec conviction dans les esprits,
avec amour dans les coeurs, les maximes et les
sentimens nécessaires à l'ordre social et au bonheur.
A la distance d'une année, je crois
, se publie
à Londres la Théorie des sentimens moraux de
Smith
,
à Paris la Morale universelle, sans nom
d'auteur. Les talens des deux écrivains ne sont
pas à comparer : leurs lumières sont égales, leur
48 MÉMOIRES
morale est la même : les deux écrivains la fondent
sur ce qu'il y a de plus sensible et de plus énergique
dans les besoins et dans les affections de
l'homme.
Cet art d'écrire dont Buffon, qui le possédait
un si haut degré, avait coutume de dire qu'il
est le seul difficile, est rendu plus facile aux
Français par l'Angleterre, aux Anglais par la
France. Legénie anglais
,
plus original dans les
écrivains, plus méditatif et plus laborieux dans
les lecteurs, avait moins besoin de toutes les perfections
du style : là, les lecteurs refont le travail
des auteurs ; ils ne sont pas fâchés de ce tourment
qui les. désennuie. Les écrivains s'abandonnent
donc davantage à leur originalité ; et la pensée
y gagne en force et en audace. Où on n'a jamais
assez de temps pour les plaisirs et pour le bonheur,
en France, il ne faut rien laisser deviner,
si ce n'est ce qui serait commun sans un peu de
clair-obscur : et le style obligé d'être toujours
très-clair, en devient plus net et plus élégant.
Les Français ont pu donc offrir aux Anglais
beaucoup de modèles d'élégance facile ; les Anglais
aux Français beaucoup de modèles de cette
rudesse de l'invention qui les a fait nommer les
Michel Ange de l'art d'écrire, tandis qu'on nommait
nos écrivains les Raphaël du même art. Par
HISTORIQUES. 49
les échanges qui ont été continuels, les Raphaël
et les Michel-Ange ont été en même nombre dans
les deux littératures.
De nos jours, l'Angleterre a si heureusement
trouvé, la France a si promptement adopté les
moyens faciles, rapides et très-peu coûteux de
mettre dans les mains des classes ouvrières les
deux seuls instrumens indispensables pour tous
les progrès de la pensée, l'art de lire et d'écrire,
que le bon génie dé l'espèce humaine est dans
la joie, et le mauvais dans la terreur.
Ainsi, dans tous les genres, les conceptions
de l'esprit anglais et de l'esprit français se suivent
presque en se touchant; elles s'entr'aident
par leurs analogies, dont la ressemblance va souvent
jusqu'à l'identité ; par leurs diversités qui
rendent les sillons de lumière plus larges ; par
leurs contrastes même qui, en étonnantl'esprit,
fixent l'attention et la fortifient.
Des cinq à six écoles les plus illustres de l'antiquité
grecque, très-différentes dans leurs méthodes,
dans leurs principes et dans leurs doctrines,
le crayon de Raphaël en a fait une seule
école sous le nom de l'Ecole d'Athènes : combien
,
à plus juste titre , le pinceau des David,
ou des Gérard, pourrait réunir sur la même
toile les génies créateurs de l'Angleterre et de
II. 4
50 MÉMOIRES
la France, et en former une seule école sous le
nom de l'Ecole de l'Europe !
Ce tableau, sous tous ses points de vue, n'avait
pas été tracé encore ; les principaux traits
erraient confusément dans l'imagination, et dans
la réflexion des philosophes français qui s'occupaientle
plus de l'Angleterre, des philosophes
anglais qui s'occupaient le plus de la France.
Les uns et les autres entrevoyaient qu'entre
elles deux, les deux nations avaient déjà beaucoup
de ces lumières, de ces influences et de
cette puissance avec lesquelles on peut convertir
la vallée de larmes , en vallée fertile et heureuse.
L'abbé Raynal, qui avait commencéson Histoire
des deux Indes avec toutes les nations de
l'Europe, s'était aperçu, avant de la finir
,
qu'il
ne rencontrait guère plus sur les continens et sur
les mers que des Anglais et des Français ; Thomas
,
dont l'Eloge de Descartes est un sublime
bilan des connaissances humaines, gémissait, en
l'admirant, de n'y voir que le bilan de la France
et de l'Angleterre, et se consolaitpar l'espérance
que ces deux trésors seraient un jour plus riches
dans le centre ignoré de l'Afrique, ou dans quelqu'une
des terres australes; Gaillard, toujours
si éclairé, et quelquefois éloquent, écrivait l'HisHISTORIQUES.
51
toire de la rivalité de la France et de l'Angleterre
, pour la transformer en une sainte émulation
en faveur de l'espèce humaine ; Bailli , depuis-
le quarante-cinquième degré jusqu'au pôle ,
promenait la latitude sous laquelle les sciences
pouvaient être nées
, et ne voyait dans toutes,
avant leurs récentes restaurations, que les débris
des sciences d'un peuple primitif partagés entre
tous les peuples de la terre ; M. Suard ,
dans les
comptes que le Journal Etranger rendait de
toutes les littératures de l'Europe
,
observait que
les génies des deux nations s'élevaient plus dé
jour en jour au-dessus dès autres, qu'ils semblaient
planer sur l'espèce humaine
, comme les
modèles qu'elle devait regarder et suivre.
Unpoète, qui mettait quelquefoisla plussublime
morale en vers sublimes, a dit que le genre humain
vit depeu : « Paucis vivit humanumgenus : »
Pas de si peu, que Lucain, sur la foi de Sénèque,
a pu le croire. Il aurait été mieux informé s'il
avait pu interroger toutes les espèces vivantes
qui servent à sa nourriture.
J'ai eu long-temps sous les yeux, etM. Suard
a eu pluslong-temps encore dans ses portefeuilles
un tableau comparatif des difficultés et des
moyens qu'auraient la France et l'Angleterre
unies pour restaurer l'espèce humaine
, et le ré52
MEMOIRES
sultat élevait la somme des moyens au-dessus de
celle des difficultés. Voici ce résultat.
Il faut beaucoup de choses à l'espèce humaine,
non pour se nourrir, mais pour être heureuse
et digne de l'être; il lui faut, 1°. des récoltes
plus universellement abondantes et assurées de
tout ce que la terre et les autres élémens fournissent
à sa subsistance; 2°. une instruction publique
aux frais du trésor public pour élever
l'artisan le plus grossier au-dessus de ces esclaves
scythes auxquels on crevait les yeux pour mieux
battre le beurre de leurs maîtres; 3°. une facilité
aussi grande pour diriger l'attention des yeux et
des oreilles, que celle de les ouvrir
,
de les fermer
et de les détourner ; une égale facilité de
lire et d'écrire sur le papier les mots qu'on a
continuellement dans la bouche; 4°. une morale
émanée à la fois de nos besoins sur la terre
et de nos espérances dans le ciel ; propre à faire
sentir aux plus barbares la beauté et le charme
de ces vertus qui sont plutôt des besoins et des
jouissances de l'âme que des devoirs et des sacrifices
pénibles; 5°. enfin, un gouvernement
fondé sur des principes que tous pourront comprendre,
et tous aimer, parce qu'établi sur
les droits et pour les droits de tous, il garantira
à tous la sûreté, la liberté, la propriété, tous les
HISTORIQUES. 53
moyens indispensables aux développemens et à
l'emploi des belles facultés de l'âme humaine.
Voilà les besoins universels ; et ce n'est pas peu !
Voici les moyens trouvés en Angleterre et en
France, pour les remplir. Ils ne suffisent pas seulement,
ils surabondent si on veut les employer;
si on le veut, dis-je.
1°. Le pâtre et le sauvage même, par un heureux
instinct, pratiquent quelquefois mieux que
les savans cet art de diriger nos organes sur les
objets, le premier de tous ceux qui composent
l'art de penser; et l'écrivain, non pas trèsmodeste,
mais très-simple, qui a donné au
monde la seule logique qui suffise à tous et à
tout, a trouvé, dans cet instinct du sauvage et
de nos couturières, toutes les règles de cette
analyse, qui a fait trouver à Newton la loi par
laquelle se gouvernent les mouvemens et les phénomènes
du ciel.
2°. L'inventeur de la charrue, mis par l'antiquité
au rang des dieux, éleverait lui-même des
autels aux Anglais et aux Français qui, depuis un
siècle, ont environné la charrue de tant de lumières
puisées dans toutes les sciences de la nature
; et déjà, par l'abolition des jachères, par
les lois de I'ASSOLEMENT qui ne sont encore ni
toutes vérifiées, ni toutes soupçonnées, on a tri54
MÉMOIRES
plé pour le monde entier les produits de chaque
arpent de terre.
3°. Les procédés de tous les arts de la main,
les qualités de toutes les matières sur lesquelles
ces arts travaillent, les avantages respectifs des
instrumens dont ils se servent, et qui tiennent
tous à quelques lois de la mécanique
,
les forces
de la nature qu'on appelle au soulagement et à
l'accroissementdes forces humaines ; tout ce qui
se trouve , tout ce qui agit, tout ce qui se fait
dans les ateliers et dans les manufactures, a été
exposé, a été expliqué dans vingt ouvrages français
et anglais, avec assez de clarté et de facilité,
pour être à la portée de tous les ouvriers qui
sauront lire, pour leur servir d'introduction à
toutes lès sciences, s'ils en ont l'ambition, et si
l'ambition leur en donne le goût.
4°. Cet art de lire et d'écrire qui en soi présente
moins de difficultés que celui de faire un soulier
ou unhabit, et dont l'orgueil d'une fausse science
faisait une barrière si haute entre lui et les ignorans,
dont l'orgueil des rangs, de la fortune et
du pouvoir se servait pour tenir et fouler à ses
pieds, en silence, tous ceux qui ne s'élevaient
pas à l'a, b ,c , c'est-à-dire, les trois quarts du
genre humain ; cet art de lire et d'écrire si important,
en effet, n'a plus pour maîtres que des
HISTORIQUES. 55
enfans qui se l'enseignent en jouant entre eux ,
en exerçant une bienfaisance mutuelle qui les
dispose aux affections tendres, aux vertus sociales
; et ce qui a été ainsi que l'invention de
l'alphabet lui-même
, un événement plutôt
qu'une invention, va, plus que l'alphabet encore
, porter d'innombrables et d'immortelles
améliorations dans les connaissances et dans
l'existence de tous les peuples. Les principes des
langues qui ne diffèrent pas de ceux de l'art de
raisonner, et par cela même, les mêmes au fonds
pour toutes les langues, pour celle des sourdsmuets
, pour celle d'Homère et de Virgile, ont
été mis également à la portée de tous les esprits
ou les ont élevés à eux ; expliqués avec tant de
clarté par Dumarsais et par l'Hermès anglais,
exposés avec tant d'élégance et de goût par Radonvillier,
approfondis et éclaircis encore davantage
par Condillac; ils peuvent faire d'un rudiment
le meilleur guide de l'entendement ; la
clef générale des sciences ; le moyen de créer
réellement une langue universelle si elle devient
jamais nécessaire parla civilisation, par les communications
et par l'alliance universelle de tous
les peuples de la terre.
5°. Tant de moyens nouveaux de donner à
tous des lumières pourraient être inutiles ou
56 MÉMOIRES
même funestes, si une raison très-éclairée et une
morale très-pure n'étaient pas nécessaires l'une
à l'autre : la raison n'est la première qu'en date ;
et tout ce qu'elle a de beautés et de puissance ne
pourrait se comparer à celles de la morale, si la
morale n'était pas son ouvrage.
La plus haute raison n'élève l'homme qu'audessus
des animaux : la morale le pénètre et le
remplit de quelque chose de divin. Des fous et
des pervers ont voulu de tout temps armer le raisonnement
contre la vertu ; en tremblant devant
elle, ils lui ont demandé où sont vos principes
et votre sanction : tous les siècles leur ont répondu
et le dix-huitième siècle mieux encore
que tous les autres : Partout où il y a deux
hommes sur la terre qui ont le ciel sur leurs
têtes , les principes de la morale sont en nous et
nous viennent encore de partout : ils sont dans
tous nos besoins , dans tous nos sens ; dans toutes
nos inspirations ; la sanction en est dans cette
conscience universelle qui a promis les bons au
ciel et les méchans aux enfers.
Ces doctrines, les seules qui éloignent le regret
des forêts et le désir d'y rentrer, jamais elles n'ont
été mieux enseignées ou même aussi bien et sous
des formes mieux assorties à tous les âges, à tous
les états
,
à tous les esprits : on les trouve et on
'HISTORIQUES. 57
les retrouve partout ; dans des catéchismes ou
chaque mot est un rayon de l'évidence; dans les
chaires de la religion et dans les tribunes des
nations où l'éloquence les revêt de tout ce qu'elle
a de force et d'empire ; dans des traités philosophiques
où l'analyse leur donne toute l'évidence
des propositions, identiques ou la précision des
probabilités évaluées en chiffres, quand toute
autre certitude est impossible ; dans les grands
tableaux de l'histoire où les oppresseurs du genre
humain sont écrasés, toujours sous l'horreur des
siècles, et très-souvent, sous les catastrophes des
événemens ; dans quelques romans, lectures
chéries de tous les âges et des deux sexes, qui
ne sont pas cette histoire politique des âges dont
les grands de la terre se sont emparés comme de
tout le reste; mais l'histoire de l'âme humaine,
dirigée tour à tour par le charme et par la terreur
des passions aux vérités de la morale ; dans
ces représentations dramatiques d'où les talens,
par le rire et par les larmes, lignentsur le monde
qu'ils peignent ; où ils prêtent à la raison et à la
vertu une langue plus belle que toutes celles qui
se parlent entre les hommes; sur ces théâtres,
naguère des tréteaux, et aujourd'hui les meilleures
écoles et les plus belles fêtes des peuples. :
Ce qui a été écrit sur la morale
, au dix-hui58
MÉMOIRES
tième siècle, et en Angleterre et en France
forme , les plus beaux titres de l'espèce humaine, les plus solides fondemens des espérances qui
la consolent, l'introduction la plus nécessaire
aux constitutions et à la liberté dont ne peuvent
plus se passer les peuples de la terre.
6°. Ces constitutions partout demandées ne
sont plus nulle part des ouvrages à faire. L'Angleterre
,
l'Amérique anglaise, la France, d'autres
pays encore, d'autres monarchies et d'autres
républiques offriront pour le globe entier
assez de modèles auxquels il ne faudra de neuf
que ces modifications locales qu'on trouve sans
les chercher.
Une seule chose paraissait impossible ; elle est
faite. Pour le despotisme le plus aveugle, on a
rendu sensible et visible l'immense supériorité
en puissance, en sécurité, en bonheur et en
gloire, des monarques constitutionnels sur les
monarques despotes. On ne règne plus de droit
divin ; mais les rois des peuples constitués sont
les dieux de la terre dans les enceintes de leur
inviolabilité.
Que de trésors créés par la France et par l'Angleterre
, et qu'elles peuvent répartir sur tous les
points de la terre, si, touchées de pitié pour l'espèce
humaine, elles entreprennent avec toute
HISTORIQUES. 5g
l'étendue de leurs moyens, ce que deux ou trois
philosophes exécutèrent avec tant de gloire dans
la grande Grèce, il y a trois mille ans; ce que
quelques moines commencèrent avec succès,
il y a deux siècles, dans les déserts du Nouveau-
Monde ; ce que Henri IV avec son Sully
allait exécuter pour toute l'Europe, lorsque Ravaillac
aiguisait son poignard ; ce qu'un élève
de la philosophie du dix-huitième siècle poursuit,
assure-t-on, avec des progrès plus étendus de
jour en jour, d'heure en heure, dans une de ces
vallées de l'Ecosse où les montagnes peuvent
couvrir et protéger l'oeuvre du philosophe de
leurs ombres, comme dans les places publiques
la toile couvre le travail du statuaire qui fait sortir
du marbre les modèles de l'humanité.
Elle est infiniment plus grande, il est vrai, la
tâche que nous voulons répartir entre l'Angleterre
et la France ; mais, en morale comme en
géométrie, n'y a-t-il pas des degrés tous infinis,
et pourtant élevés les uns sur les autres ? La
France et l'Angleterre associées ne seraient-elles
pas infiniment supérieures en tout genre de
moyens à tous les hommes et à tous les peuples
qu'on vient de citer?
Une idée se présente, et elle inquiète : pour
la bonne conception et pour l'exécution sûre d'un
60 MEMOIRES
tel plan, il semble qu'il faudrait des Smith en
Angleterre, en France des Montesquieu.
Où les trouver? dans leurs ouvrages ; dans
ceux qui les ont assez bien lus pour y prendre
leur génie plus encore que leurs idées. Que dis—
je ? dans ces crises assez violentes pour croire
qu'elles vont finir et qui pourtant durent toujours;
dans ces bouleversemens, où, aux cris
de vive le roi! vive la liberté! l'Europe peut à
chaque instant s'engouffrer dans le despotisme
de l'Asie : dès qu'elles seront appelées, elles sortiront
de plus d'un côté ces âmes , jeunes et héroïques,
auxquelles, sans aucune étude profonde,
l'amour de l'humanité donne les plus hauts talens
comme les vertus les plus sublimes.
Parce qu'elle mérite le nom de divine
, cette
entreprise ne doit donc exciter aucun dédaigneux
sourire : elle est immense; elle l'est moins
que les forces actuelles de l'esprit humain, si
elles sont constamment et graduellement déployées;
aux forces acquises s'en adjoindront
de nouvelles à chaque succès de l'entreprise :
commencée par deux ou trois peuples, tous ceux
de l'Europe, déjà dignes d'y prendre part, demanderont
à avoir leur portion de travail dans
cette tâche immortelle d'une nouvelle civilisation
des deux mondes. Croit-on que la patrie
HISTORIQUES. 61
de Leibnitz et de Frédéric-le-Grand, que l'Italie
où fut la Rome des Brutus et la Rome des Antoine
; que ces Espagnes qui donnèrent à l'Empire
fondé par l'usurpation des Césars, presque
tous les princes qui en firent la gloire et la félicité
pendant un siècle
,
resteraient long-temps
sur les derrières ; croit-on que pour ces tribus
superbes de la race humaine, il y ait de trop
hautes et de trop belles conceptions ?
Un seul homme, et qu'on peut conquérir aisémentpar
la morale et par la vertu, peut lui valoir
une immense portion du globe : ilya plus de cent
ans, lorsqu'on entendit prononcer pour la première
fois le nom des Russes dans l'Europe, tous
ceux dont la vue n'était pas très-courte dirent
comme les évangiles dont les Russes aiment tant
le langage, Voici ceux qui sont posés pour le
salut ou pour la ruine de beaucoup. Et beaucoup,
veut dire là le monde.
Elle peut tant aujourd'hui cette influence de la
raison et de la morale des deux nations puissantes
et éclairées, que si la voix de l'Angleterre et de
la France prononçait bien distinctementau milieu
de l'Espagne et de l'Allemagne le voeu de les voir
paisibles, libres et heureuses par les lois et par
les trônes de la monarchie représentative, tout
ce qui plane de sinistres présages au-delà du
62 MEMOIRES
Rhin et au-delà des Pyrénées se convertirait en
certitude de paix, de repos et de prospérités.
On ose tout, et il semble qu'on ne soit timide
que pour prêter quelques secours à l'humanité,
que pour lui tendre la main.
Cette Europe qui semble s'être rétrécie depuis
que tant d'armées, tant d'ambassades et tant
de princes la parcourent si rapidement d'un bout
à l'autre, quelles que soient ses calamités, et
celles qui la menacent, n'est pas à beaucoup près
la partie de l'espèce humaine qui a le plus besoin
qu'on aille à son aide; qu'on écarte seulement
pour elle les obstacles
, et tous les biens pour
l'Europe naîtront d'eux-mêmes.
C'est à sa sortie de l'Europe que l'exécution du
plan laissait craindre d'innombrables difficultés ;
la première de toutes ,
c'est que le genre humain
qu'on parle de réformer ou de refaire, est fort
peu ou fortmal connu encore, ainsi que le globe,
sa demeure. La géographie n'a pas eu parmi nous
beaucoup de Pline et de Strabon ; elle a été traitée
trop long-temps comme une connaissance
d'enfant : on ne voyait pas ce qu'on voit aujourd'hui
, que, dans le physique et dans le moral, elle
tient à tout, à l'astronomie, à la navigation, aux
arts, à lalégislation; que peu de choseenapparence
par elle-même, toutes ses alliances sont grandes.
HISTORIQUES. 63
On sentit l'extrême besoin de mieux connaître
et cette haute Asie où fut Babylone ; et cette
Egypte qui reçoit ses inondations et sa fécondité
des rochers de la Thébaïde ; et ces sables de l'Afrique
,
d'où Carthage disputa si long-temps le
monde à Rome ; et cet Indoustan qui a tant de
titres à celui de la plus antique métropole des
lumières; et ce grand nombre de latitudes et de
longitudes non visitées encore, et où se cachent,
peut-être, de grandes portions de l'espèce humaine
; et ces communications possibles ou impossibles
entre les deux hémisphères, par l'est
et par l'ouest du nord de l'Europe et du nord
de l'Amérique. M. Claret-Fleurieu
,
depuis ministre,
un instant, de la marine; l'abbé Raynal,
M. Suard, et deux ou trois jeunes écrivains qui
arrivaient à Paris pour y être quelque chose
comme gens de lettres, rédigèrent avec beaucoup
de soin deux projets et deux plans; celui d'une
NOUVELLE HISTOIRE générale des Voyages où
l'on aurait moins recherché l'élégante narration
de l'abbé Prévost que la sagacité de Paw dégagée
de ses inconcevables paradoxes : et celui d'une
pétition au trône pour en solliciter de nouveaux
voyages et de nouvelles recherches sur tous les
continens et sur tous les océans. Tout se rapportait
dans les deux projets aux moyens de réa64
MÉMOIRES
liser les vues et les espérances conçues pour, le
perfectionnement et pour le bonheur des hommes
dans les deux mondes. Les deux plans développaient
en prose exacte et rigoureuse ce que
Saint-Lambert chante en vers élégans et harmonieux.
Du brûlant équateur à la zone glacée,
Chez le nègre indolent, au farouche Iroquois ,
Allez porter nos arts , nos plaisirs et nos lois.
Ah ! ne leur portez plus la mort et l'esclavage ;
Policez le barbare
,
instruisez le sauvage.
Puisse l'heureux lien des besoins mutuels,
Du couchant à l'aurore unir tous les mortels ;
Que semblable au soleil, l'esprit qui nous éclaire,
Puisse éclairer enfin l'un et l'autre hémisphère !
Ces projets conçus avec enthousiasme ; embrassés
avec courage, furent abandonnés, comme
tant d'autres, par lassitude d'un travail très-grand
quoique partagé ; par le besoin de quelques succès
plus prompts ; par le découragement que
porta dans le but de l'ouvrage la guerre survenue
entre la France et l'Angleterre.
Tout ne fut pas pourtant sans exécution; l'abbé
Raynal qui s'était chargé de l'Afrique en écrivit
l'histoire : le manuscritne peutpas en être perdu :
il a été rendu aux héritiers de l'auteur par celui
auquel l'auteur l'avait donné. M. Suard qui
, d'abord
, ne voulait rien faire dans la traduction
HISTORIQUES. 65
de l'Histoire de l'Amérique par Robertson, traduisit
seul toutle volume du tableau des sauvages,
tableau si important dans l'histoire de l'homme !
M. Claret-Fleurieu se porta avec plus de chaleur
et se fixa avec plus de suite à ses études de géographie
nautique ; et on lui doit la belle introduction
au Voyage autour du Monde du capitaine
Etienne Marchand : enfin, le Conseil exécutif
placé près de la Convention, et dont l'un des
membres s'était occupé de la nouvelle Histoire
générale des Voyages, pénétré des mêmes vues,
envoya M. Olivier à Constantinople et en Perse,
avec des instructions dans le même esprit; et le
Voyage publié par ce savant est compté parmi
les mieux faits et les plus utiles.
Biais ce qu'on pourrait avoir peine à croire, si
des faits aujourd'hui connus de tout le monde
permettaientle moindre doute, c'est que ces voeux
et ces plantspour la restauration de trois ou quatre
empires dont les ruines ont deux ou trois mille
ans, ont commencé partout à s'exécuter
, sans
aucun concert d'aucun gouvernement, au milieu
même de leurs guerres les plus sanglantes, et par
la seule force des dispositions naturelles à tous
les peuples de la terre, dans l'état actuel de leurs
lois toujours barbares, et de leur esprit qui cesse
de l'être.
II. 5
66 MÉMOIRES
Ce n'est plus de projets que nous avons à parler,
c'est de faits ; et les faits établiront combien
les projets étaient sensés', combien ils tiraient
leur sagesse de cette même grandeur qui les faisait
paraître chimériques.
Sous, les pieds des Turcs, depuis trois siècles,
les Grecs, d'eux-mêmes, élèvent leurs souvenirs,
leurs pensées et leurs espérances à la gloire de,
leurs antiques républiques : ils viennent à Paris
et à Londres demander l'aide de nos arts et de
nos lumières pour recouvrer les lumières et les
arts qu'ils nous ont jadis transmis : l'Angleterre
environne déjà de ses ordres ou de ses influences
souveraines les mers et les îles de la Grèce ; et
s'il était permis à la France de se mêler aussi de
cette résurrection, trois ou quatre âges de bonne
législation et de bonne éducation ne seraient pas
écoulés
, on entendrait la langue des Sophocle
et des Démosthène dans la bouche des peuples
qui tremblent sous le bâton, lorsque le sabre ou
le cordon leur laissent la vie. Avec tous les progrès
de notre navigation, nos communications
avec ces belles contrées, où tous les genres de
talens sont indigènes, deviendraient ausssi faciles
que les communications entre Paris et
Londres : et le jour viendrait où
,
dans les belles
saisons, on pourrait partir de Paris et de Londres
HISTORIQUES. 67
pour assister dans Olympie à ces jeux, à ces magnifiques
concours de tous les arts et de tous les
talens dont nous parlons toujours pour nous consoler
de ce que rien de semblable n'existe parmi
nous. ... Onserait transporté avec la rapidité des mêmes
vents, sur les bords du Nil, dans cette Egypte des
Pharaons où leur science et leur sagesse seraient
de temps immémorial plus anéanties encore que
les arts de la Grèce, s'ils ne les avaient pas imprimées
sur des monumens plus forts que les barbares,
et presque plus forts que le temps. Cet
air d'immortalité , si étranger , non à l'homme,
mais à ses ouvrages ,
avait attiré sur l'Egypte des
Pharaons les regards de tous les âges, et attire
avec plus d'ardeur encore la curiosité de l'Europe
au dix-huitième siècle. Sans mission aucune
, se rendent de tous les côtés en Egypte des
hommes qui ont l'art de bien voir, le talent de
bien peindre, et la passion ou du merveilleuxou
de la vérité, la plus grande souvent de toutes les
merveilles ; Savari, Volney, Bruce, Brown,
décrivent, expliquent, découvrent des phénomènes.
Ce berceau des religions, plus encore que des
lumières, devient en même temps le sujet des
leçons historiques d'un lycée de Paris; et la foule
68 MEMOIRES
est attentive aux descriptions d'un fleuve, d'un
temple
,
d'un tombeau, d'un souterrain et d'un
obélisque, comme aux discussions, du goût le
plus délicat sur la plus riche littérature.
Les jours de guerre et de ravages arrivent où
toute espérance semble évanouie pour le relèvement
de tant d'augustes ruines ; et dans ces
mêmes jours sortent de la Méditerranée française
une armée de soldats héroïques, un institut, de
savans qui ont du goût, et à leur tête un jeune
homme décoré déjà de la première gloire militaire
de son siècle ; il les conduit à Memphis et
Thèbes, comme de Thèbes et de Memphis les
Osiris et les Sésostris conduisaient,des soldats et
des savans en Afrique
, en Europe, et en Asie,
pour civiliser les peuples restés; ou retombés
dans la barbarie. On peut le dire ici, non sans
douleur, mais sans emphase : quel moment,
pour vingt ou trente races d'homnaes, si les Anglais,
au lieu de mettre leurs flottes à la poursuite
des Français
,
avaient réuni, aux projets de la
France leurs soldats, dont ils avaient si peu besoin
chez eux, et leurs savans qui peuvent faire
tant de bien à toute la terre! Et les Anglais et les Français pénètrent au
moins, tous à tour, dans cet asile de tant de
mystères impénétrables : s'ils, n'en, ont pas levé
HISTORIQUES. 69
les voiles, ils les ont rendues plus transparentes
: ils ont prouvéque le Nil peut mettre dans la
civilisation du monde une civilisation aussi égyptienne
que celle des Pharaons, et plus éclairée.
Le nom et les ruines de Carthage moins savante
que l'Egypte des Pharaons, mais non moins
habile; son antique république dont la constitution
fut honorée des éloges d'Aristote ; sa navigation
qui, sans la boussole, cherchait de nouveaux
mondes et en trouvait; les richesses de
son commerce qui mettaient à sa solde et à
son service toutes les armées des nations qui
n'étaient pas en guerre avec elle; son Annibal
qui ne fut pas une des plus belles âmes de l'antiquité,
mais qui en fut une des plus grandes; ses
guerres avec Rome ; où, pour la première fois,
on vit l'or et l'argent remporter tant de victoires
sur la vertu et sur la pauvreté; sa fin, après laquelle,
au jugement des peuples qu'elle avait dominés,
et quelquefois de celui même qui l'avait
détruite, Garthage parutmanquerau monde; son
Climat où, au dire d'Aristote, de Montesquieu et
de Voltaire, l'âge du génie est plus précoce qu'ailleurs
l'âge de raison ; où des enfans ont été de
grands hommes; ces sablessi rapidement couverts
de superbes moissons et abandonnées aux tigres
et aux Maures ; tout crie à l'Angleterre et à la
70 MÉMOIRES
France qu'elles doivent venger les insultes faites
si souvent à leurs pavillons non plus en faisant
mettre les Algériens à genoux sur leurs rochers,
mais en relevant cette dominatrice de l'ancienne
Afrique et des anciennes mers, en lui portant
des lumières supérieures à celles de la Phénicie,
sa fondatrice ; en l'associant à tous les plans
nouveaux sur l'espèce humaine; en lui faisant
envoyer, par d'autres routes, de nouveaux atlas
ou de nouveaux Hamon au-devant des nouveaux
Osiris de Memphis et de Thèbes, pour ouvrir
,
enfin, de tous les côtés, cette immense
A frique bien plus fermée encore que les mystérieuses
pyramides.
Babylone est détruite comme Carthage ; les
Perses ne le sont pas comme les Carthaginois ;
ils ont résisté aux Tartares, aux Romains,
aux Arabes : on a pu changer plusieurs fois leurs
autels et leurs dieux sans changer leurs moeurs
et leur caractère; leur nom même n'est que légèrement
changé ; nul, ni en France , ni ailleurs,
ne peut plus dire, commentpeut-on être
Persan ? Nous sommes allés chez eux ; ils sont
venus chez nous : nous nous sommes parlés
et compris. En leur faisant lire très-bien traduites,
dans leur langue actuelle, les traditions
de leur gloire moins effacées parmi nous que
HISTORIQUES, 71
parmi eux ; en rapprochant d'eux ces âges si
éloignés, où ils donnaient à la Grèce brillante
de génie
,
d'arts et de vertus ,
des méthodes
d'éducation et des leçons d'astronomie; en caressant,
sans le flatter et par la vérité seule
,
leur orgueil national si fécond en beaux sentimens,
on n'aurait nul besoin dans la Perse de
révolution pour y introduire toutes les améliorations;
nul besoin de détrôner le sophi, comme
LaFontaine; le sophilui-même arrangeraitmieux
son trône pour y être mieux assis ; et les Persans
toujours placés comme les Perses entre les plateaux
de la Tartarie et les plaines de l'Indoustan,
apprendraient de nouveau à exercer sur les
berceaux du genre humain une influence plus
puissante encore et plus heureuse que celle de
leurs ancêtres : il ne serait pas du tout impossible
que le livre si agréable et si profond des lettres
persanes servît beaucoup à ces vastes et magnifiques
restaurations des empires.
On a nommé l'Indoustan l'Italie du globe :
on a dit avec autant de vérité qu'il avait été le
jardin d'Éden; tout a fait croire, non pas que
là est né le genre humain, mais que là il s'est
pour la première fois réuni en sociétés, sous ces
riches ombrages dont les arbres, voiles mobiles
d'un ciel ardent, leur prodiguaient, sans aucun
72 MÉMOIRES
travail, des fruits exquis, des vêtemens légers et
flexibles, des logemens dont les abris leur laissaient
voir encore le ciel avec toutes les splendeurs
de la lumière du jour et des étoiles des nuits.
A travers les torrens des âges, des conquérans
et des révolutions, l'innocence des premières
formes et des premières moeurs sociales s'y est
beaucoup conservée : Plutarque assure dans la
vie de Nùma, que sous le règne de Saturne il n'y
avait ni maîtres ni esclaves. Unprodige plus grand
et mieux avéré s'est toujours vu dans l'Inde : ce
sont des maîtres et des esclaves vivant commedes
amis et des frères.
Le climat leur avait donné des institutions
douces, et leurs institutions les ont rendus plus
doux encore que le climat.
C'est là, et là seul, que le sexe fort et dur a
eu toujours presque au même degré que le sexe
délicat et tendre, cette organisation
,
qu'il est si
facile d'assouplir, de façonner à la raison et aux
vertus; ces dons du ciel, il est vrai, leur sont
devenus trop funestes; leur délicatesse a fait en
tout temps de l'Inde et des Indiens
,
la proie de
tout ce qui est fort et atroce ; et il paraît aussi
impossible de mettre un terme à leurs maux,
que de donner aux agneaux l'énergie et la férocité
des tigres qui les dévorent.
HISTORIQUES. 73
Que peuvent à cela les lumières et les talens
réunis de l'Angleterre et de la France? Tout.
Grâces à la nature qu'on accuse, ce prodige
si grand est, dans l'Indoustan, le plus aisé.
Cette même sensibilité d'organes qui rend les
Indiens si intelligens et si dociles porte et développe
rapidement dans leurs imaginations
toutes les inspirations de l'enthousiasme, dans
leurs âmes tout le courage de l'héroïsme. En un
instant, l'homme le plus servile s'élève à toutes
les hauteurs de l'indépendance, la femme la plus
débile
,
à la longanimité et à la magnanimitédes
vertus les plus constantes. Les deux sexes peuvent
sourire avec dédain aux despotes en fureur,
aux bûchers embrasés : les horreurs de la mort
n'ont pour eux que des charmes : les abîmes des
études les plus abstraites n'ont rien qui effraie
ces cerveaux d'un tissu si frêle et si fragile. On
croit voir dans ces brames et dans ces bramines
autant de Fénélons, et dans leurs compagnes autant
de Saintes Thérèses. Dans les vertus et dans
les talens les plus sublimes, en est-il que n'atteignent
bientôt de pareilles âmes ? Qu'il est évident
que de tels élèves pourraient être bientôt
au-dessus de tous les maîtres !
Et si l'on songe que cet INDOUSTAN
,
si peuplé
lui-même, est environné, de très-près, d'empires
74 MÉMOIRES
dont les capitales ont des populations de dix mil-*
lions d'âmes, on sentira qu'il est impossible de
mieux placer les flambeaux et les lustres pour
éclairer le genre humain.
Qu'il était naturel à la foi chrétienne, qui a si
peu de doutes et tant d'intrépidité, qu'il était
conforme à ses dogmes et à sa charité ce dévouement
des missionnaires qui, à travers les tempêtes
de tous les océans, à travers les barbares
de tous les climats, allaient arracher aux flammes
éternelles ces générations de six à sept cent millions
d'âmes sortant incessamment du néant pour
entrer dans les enfers ! Et combienif serait incompréhensible
, si on n'en avait pas le tableau et les
causessous les yeux, cet indolent orgueil de l'Europe
,
parlant avec tant d'amour de ses arts, avec
tant d'attentes de ses sciences et de sa philosophie
, et ne concevant rien avec grandeur pour
porter ses lumières et ses méthodes, plus sûres
encore, dans ces vastes empires assoupis, depuis
trois ou quatre mille ans, dans des routines d'où
ils ne peuvent pas sortir d'eux-mêmes, mais qui,
une fois éveillés, prêteraient à la raison humaine
des forces si supérieures en nombre et en éclat
à celles qu'on leur aurait prêtées !
La soif de l'or et non l'amour de l'humanité
fait courir et périr tant d'Européens et dans l'InHISTORIQUES.
75
doustan, et autour des empires du Japon et de la
Chine : l'Angleterre elle-même n'y a eu pourmissionnaires
de la raison que des compagnies de
commerce. Mais, parmi les négocians anglais,
il y en a toujours qui, comme l'ami de Voltaire
, FALKENAER, travaillent à la fois à la
grandeur de leur raison et de leur fortune ; parmi
les présidens de leurs tribunaux de justice dans
l'Inde, il y en a qui peuvent et qui veulent dévouer
à la fois leurs talens à la gloire de leur
patrie et au bonheur de l'humanité : il y a des
Mackinstosh.
La compagnie anglaise des Indes n'a rien fait
encore dans l'Indoustan qui donne l'espérance
d'y voir un jour des Etats
,
unis et gouvernés
,
comme ces États de l'Amérique septentrionale,
devenus de si beaux modèles de gouvernement.
Elle a, pourtant, élevé des villes dontla magnificence
égale celle des capitales de l'Europe; et,
dans ces villes entourées de tant de genres de despotisme,
la police n'est le plus souvent que la justice
des lois. On étudie le SANSCRIT dans les comptoirs
de l'Angleterre; on étudie l'Anglais dans les
pagodes : de ce berceau des langues primitives
semble vouloir sortir une lumière toute nouvelle
dont les clartés se répandent déjà et se partagent
entre toutes les langues anciennes et modernes.
76 MÉMOIRES
Les sectes de l'Europe, toujours plus ardentes
que Ja philosophie
, en prennent quelques traits
pour régénérer l'Indoustan : mais dans cette alliance
, la philosophie, qui se laisse plus modifier
, perdra plus que les sectes et l'Indoustan.
n'y pourront gagner. La raison n'est que rétrécie
par l'esprit mercantile : l'esprit des sectes la corrompt,
même par leurs vertus.
Ou il faut que l'Angleterre laisse l'Indoustan
à son propre génie et à celui de son climat, ou
il faut que, par une politique mieux entendue
,
même pour ses intérêts mercantiles, elle y rappelle
toutes les nations de l'Europe qu'elle en a
chassées
,
à peu près, la France surtout, avec
laquelle tant d'analogies et tant de différences
l'unissent à l'avantage commun de leurs lumières
et de leur commerce ; il faut que des populations
tirées de tous les empires de l'Europe, se replacent
sur autant de points du vaste continent de
l'Asie et de ses groupes d'îles : il faut que du
milieu des terres, des fleuves, des mers, des
ateliers et des manufactures de cette antique
Asie
, partout rajeunie par l'Europe , sortent
des richesses assez diverses pour être échangées
de près à près
, et de loin à loin ; partager
, ce sera s'agrandir : quand les partages
.ont lieu entre l'industrie et l'industrie
,
les
HISTORIQUES. 77
parts sont bientôt plus grandes que les touts.;
Entre Calcuta, qui est un Londres, et un autre
Calcula, à cent lieues qui serait un Paris, se verraientbientôt
comme entrele Paris,et le Londres
de l'Europe, ces concours de créations ou simultanées
ou rapidement successives , qui ont élevé
incontestablement la France et l'Angleterre audessus
de toutes les nations si admirées et si admirables
de l'antiquité.
Mais qu'elles se hâtent : si elles laissent longtemps
encore les destinées du monde dans l'état
où on les voit, elles s'exposent trop à pleurer
bientôt sur leurs propres destinées, à rougir sur
la déception de ce qu'elles appellent les progrès
de leurs arts et. de leurs lumières. La nouvelle
tour de Babel, c'est-à-dire la nouvelle civilisation,
qu'on veut élever jusqu'aux cieux, n'a pas
porté très-haut encore ses assises; et déjà la confusion
des langues disperse au loin beaucoup
d'ouvriers.
En Asie, plus qu'ailleurs, le génie moderne
est toujours exposé à succomber sous un génie
contemporain du déluge. Qu'est-ce qui peut garantic
à L'Europe que, dans le centre de cet immense
empire de la Chine, si bien fermé et si
mal connu, mais où L'on se souvient de Clives
et de ses projets, il ne se forme pas un génie
78 MÉMOIRES
militaire capable d'organiser et de mouvoir des
armées de plusieurs millions de soldats pour les
vomir sur l'Indoustan et sur toute l'Asie, pour
jeter auvent les cendres des Européens égorgés,
pour balayer la poussière de leurs plus beaux
ouvrages renversés et foulés aux pieds des héros
de la barbarie.
Les plus belles espérances de la philosophie,
toutefois, ne sont pas celles qu'elle fonde sur
les ruines relevées de ces empires dont la gloire
a retenti dans tous les siècles : ces ruines éclatantes
restaurées en édifices commodes et superbes
,
enchanteraient les imaginations, élèveraient
les âmes ; et ce serait beaucoupsi la raison
en dirigeait l'essor : mais ce n'est plus pour
l'imagination et par elle qu'on veut former l'esprit
et le caractère des nations ; ce n'est pas pour
cette industrie commune qui arrache péniblement
à la nature les biens nécessaires à la vie : ce
n'est pas pour cette sagesse toujours douteuse
,
qui porte avec inquiétude et murmure le joug
des lois morales et sociales : c'est pour mettre ,
par leurs lumières, les nations en état de s'approprier
les forces de la nature, et de s'en servir
comme de celles de leurs bras et de leurs mains ;
c'est pour leur faire sentir dans l'accomplissement
des devoirs de la société un charme aussi
HISTORIQUES. 79
doux et plus constant que celui des passions heureuses;
en un mot, c'est pour la raison, dans
toute sa pureté et dans toute sa force.
Bacon, Descartes et Locke voulaient tout
effacer dans l'entendement pour tout y graver
de nouveau ; ils voulaient des tables rases ; ils
semblaient demander des sauvages.
Donnez-moide la matière et du mouvement,
disait Descartes, et je vais créer un monde ; il
parlait du monde physique. Eh bien ! on a dans
les sauvages, pour le monde moral, bien mieux
que de lamatière et du mouvement; on a une âme
immortelle et une sensibilité qui, bien cultivée ,
peut s'égaler à celle de Fénélon et de Racine :
qu'on n'y grave que des vérités ; quel nouveau
monde moral on peut en faire éclore ! Par combien
de bienfaits les sauvages pourraient bientôt
se venger de l'affront de les avoir laissés si longtemps
dans les forêts et dans une condition si peu
distante de celle des brutes ! On dresse encore tous
les jours de superbes et vaines généalogies, et on
ne songe pas que nos véritables ancêtres à tous
errent encore presque à côté de nous, pêlemêle
,
dans les bois, avec les sangliers, sur les
rivages des mers , avec les phoques.
Ainsi, en Angleterre et en France, et dans
d'autres parties de l'Europe
,
la philosophie du
80 MÉMOIRES
dix-huitièmesiècle, c'est-à-dire, un petit nombre
d'hommes qui n'avaient pour toute puissance que
beaucoup de goût pour la méditation et beaucoup
d'amour pour l'humanité, aspiraient à faire
servir le passé, le présent, l'avenir, les tombeaux,
les débris des vieux empires, les forêts et les sauvages
, au perfectionnement des facultés et des
destinées humaines ; à fonder la raison universelle
sur l'analyse, la morale sur la raison, les
lois sur la morale, et le suprême bonheur de
tous les êtres vivans et pensans, sur la parfaite
harmonie de leurs intérêts, de leurs voeux, de
leurs principes d'ordre social, survies affections
et sur les actions qui rendent le plus les âmes
dignes d'une immortelle félicité.
Ce but, tantôt ils le signalent avec la fermeté
et la hauteur qui conviennent à peine à l'évidence
; tantôt ils le voilent avec la défiance bien
naturelle à sa grandeur et à ses difficultés ; quelquefois
ils l'enveloppent et le dissimulentcomme
si le voeu et l'espérance du bonheur du monde
était une usurpation sur les puissances ; mais
qu'ils l'affichent ou qu'ils le cachent, jamais ils
ne l'abandonnent; ils le conservent sous la hache
des bourreaux, sous les traits même du ridicule.
Un fait qui n'a eu que très-peu d'exception,
c'est que, soit en Angleterre, soit en France, les
HISTORIQUES. 81
hommes que cette conception et cette attente
ont le plus occupé, ont été ceux qui ont porté
le plus de génie dans les sciences morales : malheureusement
, et il importe de le remarquer,
ce fait a été accompagné d'un autre, c'est que
des esprits médiocres ont beaucoup déclamé
dans le même sens que les hommes de génie ont
beaucoup éclairé; ceux-ci voyaienttous les obstacles
et en aplanissaient un grand nombre ; les
autres transformaient, en lieux communs d'humanité
et de rhétorique
,
les créations et les espérances
du génie.
On va voir que parmi les Anglais justement
célèbres attirés, à cette époque, dans la capitale
de la France et dans le salon de madame Suard,'
se sont succédés ceux qui ont toujours accordé
le plus de foi et donné le plus de probabilités à
ces idées trop grandes pour n'être pas méprisées
des ignorans et des beaux-esprits.
Le premier qui leur imprima ce caractère fut
un homme que M. Suard n'a jamais pu connaître
personnellement, mais dont il s'est toujours occupé
; qui a long-tempsrempli l'Angleterre et la
France de ce qu'il a pensé, de ce qu'il a fait, de
ce qu'il a dit et écrit comme philosophe, comme
ministre, comme citoyen, comme représentant
de son pays à la Chambre des communes; qui,
II. 6
82 MÉMOIRES
proscrit dans sa patrie pour lui avoir procuré,
selon le voeu de sa souveraine, le plus grand
des biens, la paix avec l'Europe, échappé au
supplice et réfugié à Paris
, ne vit, n'entendit
autour de lui que sa gloire et la reconnaissance
de vingt peuples: c'était Bolingbroke. Egalement
propre à recevoir et à donner toutes les
nobles impressions, tous les transports de l'enthousiasme;
plus doué encore du talent de la parole
que de celui du style ; parlant les deux langues
presque avec la même facilité, et la nôtre
avec plus d'originalité et plus de créations, parce
qu'elle lui était moins familière; son génie paraissait
d'autant plus sans bornes qu'il n'avait pas
assez de mesure ; et l'admiration qu'il excitait
n'en avait pas davantage. Quoique l'histoire de
tous les peuples servit de fondement à sa philosophie
,
il n'était pas le disciple des siècles, mais
leur juge; et si son arrêt avait pu être exécuté,
on aurait mis toutes les traditions et toutes les
autorités au ban de la raison humaine.
Uni de coeur et d'esprit à Swift et à Pope, cette
union de trois grands hommes était appelée par
l'envie un triumvirat; mais c'étaient leurs noms
qu'on lisait sur des tables de proscription ; ils n'en
ont jamais dressé : ils n'ont pris que les vengeances
les plus légitimes ; ils les ont modérées
HISTORIQUES. 83
par leur raison ; ils les ont rendues utiles à la raison
et au goût de la Grande-Bretagne.
Lorsque par ses hommages la France s'acquittait
envers Bolingbroke de la paix dont elle avait
eu tant besoin, dont elle lui était redevable,
la France avait le soin délicat de ne pas le séparer
par ses hommages de cette patrie ingrate
ou égarée où on méditait son supplice.
Dénoncé comme Toiy aux salons de Paris,
dans la première chaleur de nos théories naissantes
de la liberté, tous , parminous, aimaientmieux
voir des Brutus ou des Catons dans les Torys,
qu'un esclave ou un citoyen froid dans Bolingbroke.
Et ce sentiment, né de la reconnaissance
, est peut-être ce qui nous a le mieux
appris à considérerles Wighs et les Torys, non
comme des amis, ou comme des ennemis de
la liberté, mais comme deux sectes de la même
religion qui se disputent à qui l'aimera mieux
,
à qui la servira davantage.
Que m'importent les Torys ou les Wighs, Bolingbroke
ou Walpole ? disait St.-Lambert. Je ne
veux voir dans ce qui reste du premier que ce
qui peut être utile aux hommes de tous les
temps.
C'est de cette hauteur où tout est serein et impartial
que la raison juge les partis; c'est ce
84 MÉMOIRES.
sentiment qui dédia au tory Bolingbrokela plus
républicaine de nos tragédies, Brutus, et qui
fit d'une dédicace, chef-d'oeuvre de goût et
de philosophie
, un discours sur la tragédie,
où les théâtres anglais et français, rapprochés
pour la première fois, servirent à faire sortir de
leur parallèle les lumières et les inspirations
les plus propres à donner une sensibilité plus
délicate au goût de l'Angleterre, et plus d'indépendance
et d'audace au génie de la France; c'est
ce qui, trente ou quarante ans après, valut à la
mémoirede Bolingbroke unhonneur plus éclatant
encore, lorsque, sous son nom, et avec quelques-
unes de ses opinions, Voltaire publia un
ouvrage qui ne pouvait être que de Voltaire
,
le
plusprofond et le plus éloquent à la fois dés écrits
qu'il a trop multipliés contre les traditions les
plus consacrées de l'antiquité ; c'est ce sentiment
enfin, qui a fait de la gloire de Bolingbroke,
comme une gloire française célébrée à l'envi par
nos écrivains.
Ce sentiment fut assez fort dans St.-Lambert
pour lui faire suspendre long-temps son poème
des Saisons, et l'occuper tout entier de ses MÉ-
MOIRES SUR LA VIE DE BOLINGBROKE, ouvrage peu
lu et peu connu jusqu'à présent parce qu'il a été
publié aux jours de nos révolutions et de leurs
HISTORIQUES. 85
tourmentes, mais supérieur par un goût exquis
de raison, original dans notre langue par la réunion
trop rare de ce que les grands tableaux de
l'histoire des nations présentent de plus imposant
, et de ce que les mémoires secrets des particuliers
peuvent offrir de plus piquant et de plus
intéressant : c'est là que, sous le pinceau d'un
Français, le règne d'une reine anglaise, uniquement
remarquable par la bonté de son coeur, que
le règne d'ANNE forme un pendant magnifique
du magnifique siècle de LouisXIV; c'est dans ces
mémoires, qui n'ont pas trois cents pages, qu'on
en trouve vingt ou trente comparables aux plus
belles des pages historiques de Voltaire ; c'est là
que leur auteur, qui n'est pas lui-même sans
titres pour la gloire, a placé trois ou quatre philosophes
anglais à la tête du genre humain.
Il est bien certain que les renseignemens du
lord Hyde et ceux de Mallet, auteur des vies de
Bacon et de Marlborough, furenttrès-nécessaires
à St.-Lambert pour semer dans ces mémoires
beaucoup de petits faits que l'histoire dérobe ou
ignore
, et qui ajoutent tant de vérité et d'intérêt
auxgrands ; mais il l'est aussique l'ouvrage entier,
soumis long-temps et à plusieurs reprises à l'examen
de M. Suard, lui fut très-redevable de cette
connaissance parfaite de l'Angleterre, de ses
86 MÉMOIRES
partis, de ses lois, de ses moeurs , de sa philosophie,
que l'ouvrage respire partoutsans l'étaler
nulle part.
M.;Suard avait rendu des services du même
genre à l'auteurde la traduction des mémoires de
Bolingbroke écrits par lui-même, mais pas assez
avec tout son talent. Cette traduction est précédée
d'un discours qui vaut souvent mieux que les mémoires;
on a des raisons de croire qu'il est en
grande partie de M. Suard ; il est de lui encore
cet autre morceau sur Bolingbroke qu'on a lu et
qu'on lira toujours avec tant de plaisir dans les
Variétés Littéraires ; il ne peut être inférieur à
celui de Saint-Lambert que parce qu'il est moins
étendu ; ce qui rend ce morceau plus remarquable
c'est que les matériauxen sont pris dansles feuilles
satiriques d'unWigh, et que, sans les dénaturer,
M- Suard les fait servir de témoignages à tout ce
qui honore le plus la mémoire de Bolingbroke ;
à ce qui caractérise le mieux dans ce ministre
anglais cette universalité de vues qui en faisait
un citoyen du monde autant que de l'Angleterre.
Je me suis plu
,
je l'avoue, à retracer ce concours
de tant de noms français autour d'un nom
anglais, pour le venger par les hommages de
l'Europe des injustices de sa patrie.
HISTORIQUES. 87
Le titre d'ambassadeur anglais en France, qui
leur fut commun,n'estpas ce qui rapproche le plus
de Bolingbroke le lord Stormon; ce n'est pas non
plus quelque analogie ou quelque égalité de leurs
talens : ceux de Bolingbroke étaient fort au-dessus.
Ils se ressemblèrent en ce que l'un et l'autre
furent utiles à la France, l'aimèrent et en furent
aimés; et quoique rien ne puisse être comparé
au service éminent rendu à sa patrie et à la France
par Bolingbroke dans la pacification d'Utrecht,
qui fut entièrement son ouvrage, ce que Saint-
Lambert a dit de lui, qu'ilplut à tous à Paris ,
et qu'ilfut de tous respecté, a été bien plus vrai
encore de Stormon ; car le bien qu'on nous fait,
quoi qu'en dise Helvétius, n'est pas toujours la
mesure du respect et de l'amitié.
Ceux qui ne connaissaient le lord Stormon que
pour l'avoir vu, le nommaient le BEL ANGLAIS ;
cet avantage de la beauté, dont les anciens les
plus sages faisaient tant de cas pour tous les emplois
publics, ne peut être, dans aucun, aussi
important que dans les ambassades, où, pour se
faire écouter avec confiance, il faut souvent
qu'un ambassadeur ait commencé par plaire.
Le lord Stormon , à Paris
,
quand ses fonctions
de ministre étaient remplies, vivait plus
avec nos grands écrivains qu'avec nos grands
88 MÉMOIRES
seigneurs ; et dans ces sociétés, trop pénétrantes
pour être très-indulgentes, ce qui frappait le
plus dans cet Anglais si beau, c'était l'excellence
de son esprit, de son caractère et de son âme.
C'est à l'époque de son ambassade et de son
séjour à Paris
, que se développa d'une manière
plus générale et plus remarquée cette haute estime
mutuelle des talens anglais et français.
On verra dans la suite de ces mémoires comment
,
dans une circonstance où la petite fortune
d'un homme de lettres, celle de M. Suard, était
menacée sous un grand prétexte politique, celui
d'une satisfaction indispensable au roi d'Angleterre
, le ministre de ce roi, Stormon, pour
défendre l'homme de lettres
,
déploya son caractère
d'ambassadeur sans croire le compromettre
, ou du moins sans le craindre ; et ce
qui rend ce courage plus remarquable, c'est qu'il
s'agissait d'un abus de la presse que le gouvernement
anglais a voulu quelquefois réprimer
en France, lorsqu'il était très-difficile de s'en
plaindre seulement en Angleterre.
Si, depuis l'époque assez peu reculée de sa
première institution, la diplomatie avait plus
donné de ces exemples, l'opinion qu'on doit
avoir de son utilité ne serait pas si équivoque; on
n'aurait jamais pu confondre les représentans des
HISTORIQUES. 89
puissances étrangères avec les agens de leurs polices
secrètes.
Avec des ambassadeurs instruits des vrais principes
et des vraies lois du commerce, de ses égaremens
et de ses déplacemens sur le globe
,
l'ambition
même aurait craint les guerres ; les trêves
auraient été de véritables paix ; la paix perpétuelle
eût moins paru une chimère. C'est de la
diplomatie que serait sorti le véritable droit des
gens, qui n'existe pas encore, et son code eût été
une nouvelle civilisation pour les peuples éclairés
comme pour les barbares et pour les sauvages.
Ce goût pour la société de nos hommes de
lettres, en faisant honneur au lord Stormon,
peut prouver combien cet Anglais était propre
à représenter sa patrie auprès d'un cabinet étranger.
Il existe plus de rapports qu'on n'imagine
entre la diplomatie et la philosophie, entre les
talens d'un ambassadeur et ceux d'un homme
de lettres. Le même amour de la vérité et de
l'humanité devrait être dans leurs âmes ; lamême
faculté d'analyser, le même don de persuader,
dans leurs paroles.
LouisXIVsentaitCes analogieslorsqu'il demandait
qu'on lui renvoyât PRIOR, de tous les Anglais
de cette époque, celui qui, après Locke, parlait
le mieux du commerce comme Smith en a écrit
depuis.
90 MEMOIRES
Le bruit courut sous Louis XV, qu'il envoyait
en ambassade auprès du trône le plus despotique,
de l'Europe à Constaritinople
,
celui qui a rendu
le despotisme si horrible et si ridicule, Montesquieu.
C'était, je le crois, une plaisanterie des
courtisans; mais LouisXV, avec plus de courage
dans ses propres choix, aurait aimé à avoir l'auteur
de l'Esprit des Lois, pour son ambassadeur
à Londres.
L'abbé Raynal, occupé de ces matières depuis
sa sortie de chez les jésuites, et chez les jésuites
même, pressa long-temps M. Suard d'entrer
dans cette carrière ; il le proposa plusieurs fois
aux différens ministres des affaires étrangères ;
on n'était pas du fout éloigné de la lui ouvrir.
Mais la vie de l'homme de lettres eut toujours
toutes les préférences de M. Suard ; et, sans
quitter Paris, sans se partager entre la littérature
et la diplomatie, il remplit souvent avec
dignité et avec succès les fonctions d'un ambassadeur
entre le gouvernement de la France
et sa littérature.
Après Bolingbroke
,
le nom politique qui fît
le plus de bruit à Paris, celui qu'on entendit
annoncer le plus souvent dans les salons, fut
Wilkes. Célèbre par ses votes à la Chambre des
communes, par un procès contre le ministère ,
HISTORIQUES. 91
par un duel et par ses talens; son éloquence cependant
n'était pas dans sa voix; elle était dans
sa plume. Sa tribune était un journal, et il y eut
un moment où cette tribune fut comme entourée
et écoutée de toute l'Europe.
Jean-Jacques
,
si souvent accusé lui-même
d'avoir brouillé les affaires de sa petite république
par les Lettres de la Montagne, et celles
de tout le genre humain par le Contrat social,
a traité Wilkes de brouillon ; c'était un peu dur.
On traita mieux Wilkes à Paris.
En tout temps, et surtout depuis Bolingbroke,
et Torys et Wighs
, et les chefs de l'opposition
et lés orateurs du ministère, ont également reçu
en France l'accueil dû à leurs talens ; et ce n'était
point par indifférence pour leurs querelles,
ni par impartialité entre des partis qui ne peuvent
pas être tous deux également bons : sa
constitution a fait de l'Angleterre , depuis qu'elle
existe, comme une seconde patrie de tous les
hommes qui pensent et de tous les peuples qui
veulent être libres ; mais c'est qu'on n'a jamais
pu croire à Paris que l'opposition fût toujours une
faction populaire, et le parti ministériel toujours
une conspiration du pouvoir; c'est qu'avant que
la France voulût avoir une constitution, on y
avait vu que de simples différences d'opinions ,
92 MÉMOIRES
même sur le choix des plaisirs, suffisent à la
haine pour fonder des accusations criminelles.
Wilkes était un savant et un écrivain de bon
goût, comme tous ceux dont les feuilles politiques
ont beaucoupde lecteurs et beaucoupd'éclat.
Son érudition sur les, anciens égalait celle de
Dacier ; et il en sentait le sublime et la grâce
comme Voltaire. Pope et Boileau lui étaient
également familiers. On lui trouvait des rapports
avec Antoine Hamilton, né à Caen en Normandie
,
mais d'origine anglaise, comme on pourrait
le deviner à L'HYUMOUR des mémoires du chevalier
de Grammont.
Ce genre d'esprit n'était pourtantpas celui que
les salons de Paris provoquaient le plus dans
Wilkes : entre lui et M. Suard, surtout, la conversation
tournait le plus souvent vers ces matières
politiques, qui avaient rendu le journaliste
anglais célèbre. Rarement ils étaient d'accord,
et tout ce qui les divisait les attachait plus l'un à
l'autre : le wigh pouvait aisément se croire avec
un tory ; M. Suard était réellement un tory dans
cette philosophie du dix-huitième siècle, alors
notre seule représentation nationale.
Dans ses matériaux d'un ouvrage sur l'Angleterre
, M. Suard avait recueilli quelques-uns
de ses entretiens avec Wilkes ; il en est que j'ai
HISTORIQUES. 93
lus et dont j'ai gardé fidèlement la mémoire.
L'un des plus piquans, et le plus important de
tous , sans comparaison, par ses rapports avec
l'état actuel des peuples de l'Europe, était une
discussion sur les débats parlementaires, sur ces
partis du ministère et de l'opposition composés
d'hommes comme enrôlés à vie sous des drapeaux
toujours hostiles
,
continuant à se battre
pour le drapeau auquel ils ont prêté serment
même alors qu'ils ont vu passer la vérité et la
justice dans le camp ennemi ! Wilkes pensait, et
M. Suard aussi, que ces luttes sans trêves étaient
inévitables et qu'elles étaient utiles. Mais ils le
pensaient par des raisons très-différentes.
Wilkes disait : « Les hommes, revêtus d'une
» grande puissance
, en abuseront toujours, s'ils
» né sont toujours tenus dans la crainte perpé-
» tuelle de la vérité, et dans la crainte perpé-
» tuelle de perdre leur place : il ne suffit pas
» que des ministres aient raison ; il faut qu'ils
» donnent assez d'évidence à la raison pour que
" toute une nation en soit frappée. C'est à quoi
» cette opposition
, contre laquelle ils s'indi-
» gnent, les oblige rigoureusement, et les aide
» merveilleusement.Par elle, un bill est éclairé
» de tous côtés avant qu'il ait passé; et, s'il ne
» passe pas, ce qui est trop rare, c'est qu'il est
94 MÉMOIRES
» évidemment mauvais. La nation la plus libre
» n'est jamais assez sûre de sa liberté; la liberté
» est une place forte toujours assiégée : il faut
» être debout sur les remparts ,
même alors que
» le feu s'est tu. »
M. Suard, très-convaincu qu'il est bon que les
peuples soient toujours éveillés et toujours éclairés,
ne pouvait se persuader qu'un état de guerre
fût le véritable état social. « Pour être libre, di-
» sait-il, faut-il des alarmes où il n'y a ni dan-
» gers, ni orages, ni nuages? L'accord des opi-
» nions donne seul à tous les ressorts de l'ordre
» public un jeu doux et facile. Alors que cet ac-
» cord est trouvé, l'obéissance va au-devant de
» la loi, et les sphères politiques ne sont sou-
» mises qu'à l'harmonie comme les sphères cé-
» lestes. Que signifie ce nom de représentation?
» Qu'est-ce que des représentanspeuvent repré-
« senter, sinonl'opinion publique ?Queles débats
» naissent donc et qu'ils durent tant que cette
» opinion est incertaine; cela est bon ,
cela est
» inévitable ; quelque longs et quelque animés
» qu'ils soient, la galerie de la nation les écou-
» tera avec une attention trop recueillie pour
» devenir tumultueuse. On ne se divise en partis
« ni à la vue d'une partie d'échecs, ni à là
» lecture de deux solutions du même problème
HISTORIQUES. 95
» de géométrie : pourquoi ? parce que, pour
» ceux même qui ne connaissent ni les règles du
" jeu, ni les règles des solutions
,
la solution et
» le gain de la partie deviennent des faits qu'il
» ne s'agit que d'attester. Mais despartis ne sont
» pour cela aucunement nécessaires. On porte
» aux scrutins les témoignages; il suffit de les
» compter. Pourquoi ne pas vivre en paix après
» avoir déposé et témoigné suivant sa cons-
» cience ? Serait-il possible, serait-il vrai que
» dans toutes ces discussions il n'y ait qu'une
» seule dispute ; et que c'est le ministère qu'on
» se dispute, en effet, lorsqu'il s'agit et lorsqu'on
» parle des intérêts de sa patrie et de l'huma-
" nité ? »
J'apprécie, je le crois, tout ce qu'il y a d'excellent
dans ces deux opinions plus opposées encore
qu'elles ne le paraissent, et qui comprennent
entre elles deux tout ce qu'il y a de meilleur
pour sauver ou couvrir le scandale de ces interminables
débats; mais je ne puis adhérer, je
l'avoue, ni aux explications de M. Suard, ni à
celles de Wilkes : s'il pouvait n'être question aujourd'hui
que de la représentation anglaise, j'hésiterais
: je vais avoir affaire
, en quelque sorte,
à deux Anglais ; M. Suard en était un par ses lumières
: mais ses questions ont pris plus d'éten96
MÉMOIRES
due à mesure que les représentations nationales
se sont multipliées dans les deux hémisphères; et
il faut les décider par la nature des choses et des
hommes, plus que par les habitudes de l'Angleterre.
« On peut, ce me semble, dire d'abord à
» M. Suard; cette déférence à l'opinion publique,
» est un beau sentiment; il est, à la fois, comme
» tout votre caractère, populaire et monarchique ;
» car c'est le peuple, non la noblesse, qui est
» le véritable soutien des rois, et c'est ce que
» les rois de France, qui l'ont oublié quelque-
» fois, ont pourtant infiniment mieux compris
» que tous les autres rois absolus de l'Europe.
» Vous pensez comme les philosophes du dix-
» huitième siècle, qui ont fait de cette déférence
» à l'opinion publique la barrière du pouvoir
» dans des temps où il n'y en avait pas d'autres.
» Mais où les élus du peuple et ses législateurs
» trouveront-ils avec clarté et avec certitude cette
« opinion publique, dont vous voulez qu'ils ne
» soient que les organes? Chaque homme, pour
» peu qu'il y ait intérêt, prétend que son opi-
» nion est l'opinion de tous les hommes.
» Compterez-vousles voix ? Au milieu de l'i-
» gnoranceoùl'on tient les peuples et que presque
» tous les maîtres de la terre ont toujours épaisHISTORIQUES.
97
» sie, dans une population de trente millions
» d'âmes, il y en a vingt millions qui n'ont pas de
« voix, qui n'ont que des cris pour demander, du
» pain et des bras pour en gagner. Tous ces es-
» claves du travail Savent à peiné qu'il se fait des »lois ; et, depuis l'affreux despotisme de l'empire
» romain, il n'en a été demandé positivement
» pour eux que par quelques Vrais chrétiens et
» quelquesvrais philosophes. Ce sontlàleurs voix ;
» vous n'aurez pas grand'peine à les compter.
» Ne pouvant compter les voix, les évaluerez-
» vous? Les sophistes les plus audacieux, armés
» de quelques talens, vont se présenter, la
» tête et la visière hautes
,
devant la raison,
» pour se jouer de son évidence; et grâces à
» nos langues si vantées, c'est très-souvent la
» raison qui paraîtra le sophisme, c'est le so-
» phisme qui paraîtra la raison. L'analyse et la
» vérité auront beau crier comme Ajax à Ju-
» piter, et combats contre nous à la clarté des
» cieux. Point de clarté des cieux; desphrases
» se placeront entremette clarté et vous.
98 MÉMOIRES
» été sur toute la terre qu'un amas ou un chaos
« effroyable des erreurs les plus funestes et les
» plus consacrées ? Est-ce sur tant de préjugés et
» de mensonges que vous voudriez apposer les
» sceaux des lois? La maxime des vrais législa-
» teurs a toujours été de respecter les droits des
» peuples, de connaître et de remplir leurs be-
» soins, mais d'éclairer et de formerleur opinion.
» Il est même très-bon, il peut être néces-
» saire que les grandes vérités législatives naissent
» souvent au sein des corps législatifs et de leurs
» discussions ,
qu'elles n'y soient pas toujours
» apportées des cabinets et des bois solitaires de
» la philosophie : la mission des législateurs est
» bien uniquement fondée sur leur élection ; mais
» c'estparleurs lumièreset parleurstalens qu'elle
» est consacrée : les lois n'ont jamais été adorées
» qu'aux époques où elles ont été les créations
» des premiers génies de la terre. C'est pour elles
» comme une sanction divine. Que les deux cha-
» pitres de l'Esprit des Lois, l'un sur les principes
» qui fondent une constitution libre, l'autre sur
» les moeurs que cette constitution donne à un
» peuple, eussentparu pour la première fois dans
» les deux Chambresdu parlement d'Angleterre,
» ou dans l'Assemblée constituante de France ;
» doutez-vous que les gouvernemens représenHISTORIQUES.
99
» tatifs demandésavec tantd'instance dans toute
» l'Europe, n'eussent, en ce moment, aux yeux
» des princes et des peuples des caractères plus
» sacrés encore, plus propres à éloigner d'une
» part les émeutes
,
de l'autre les armées ?
» On pourrait;dire, ce me semble, à Wilkes :
" sans doute la liberté est toujours inquiète ,
" comme la puissance, comme la gloire : sans
» doute, il faut beaucoup veiller sur la terre et
» peu dormir : sans doute
, ce n'est jamais de
" lassitude qu'il faut tomber d'accord; mais faut-
» il aussi ne jamais être d'accordpar conviction?
» De ces querelles éternelles sortent de vastes
» étincelles, j'en conviens; mais les plus vastes
» sont d'assez mauvaises lumières.
» A moins que l'un des deux partis, ou tous
" les deux, n'aient toujours tort, comment ar-
» rive-t-il que la guerre dure toujours, que si
» peu de gens passent d'un parti à l'autre, et que
» les conversions
,
quand elles ont lieu, passent
» pour des trahisons ? Quelles sont cette morale
" et cette logique qui font toujours voter un
» membre de l'opposition et un ministériel, non
» avec sa conscience et sa raison, mais avec celles
» de son parti? Pourquoi, des deux côtés, ne
" pas laisser aux débats toute leur puissance et
» tous leurs effets du moment ? L'honnête
100 MEMOIRES
» homme et le bon citoyen prennent-ils des en-
» gagemens pour, les temps même où leurs en-
» gagemens seront opposés à la vérité et funestes
» à la patrie ?
» On dirait que la parfaite indépendance
» des esprits, seule source pure et féconde de
» clartés, serait un obstacle à ce que les affaires
» se décident et qu'elles aillent; comme si l'in-
» dépendance de tous ne cessait pas nécessaire-
» ment à l'instant où la conviction de chacun est
» opérée et arrêtée ! Ce n'est pas de l'opposition
» si souvent accusée d'anarchie, c'est du minis-
» tère qu'est sortie cette idée; et celle-là
,
je l'ait
voue, a bien quelque air d'une conspiration.
" II faut, dit-on, une majorité aux ministres ;
" sans doute, il leur en faut une ; mais le scru-
» tin ne leur en laissera jamais manquer; et je
» nie qu'il leur en faille une dont ils soient sûrs
» avant les scrutins.
" Mais comment exécuteront-ils une loi dont
« ils ne voulaient pas? Comment ? comme les
" députés obéissent à celles contre lesquelles ils
» ont parlé et voté : comme des nations entières
» obéissent à celles qu'elles jugent mauvaises ou
» pas assez bonnes en attendant qu'on les abroge,
» qu'on leur en découvre la bonté ou qu'on leur
« en donne de meilleures. Et qu'est la condition
HISTORIQUES. 101
» fondamentale de toute société pour les gou-
» vernans comme pour les gouvernés, si ce n'est
» de regarder comme émanée de sa propre vo-
» lonté, la loi émanée de la volonté générale?
» C'est là, la vertu, c'est là, la liberté, c'est là, la
" puissance. C'est tout ce qui n'est pas anarchie
« où despotisme, ou despotisme et anarchie à
» la fois.»Il faut pourtant trouver une origine et des
causes à ces batailles rangées des Chambres législatives;
et pour qu'on puisse y croire, il faut
qu'elles soient plus dignes et des députés et des
gouvernemens des grandes nations.
A quoi bon, en effet, tant d'argumentation et
tant d'art oratoire, si, comme le disait M. Suard,
il ne s'agit que de connaître l'opinion publique
sur le point de chaque débat? S'il existait une
opinion publique, il n'y aurait de moyen un peu
sûr de la rendre manifeste qu'une enquête ; et
c'est précisément pour éviter ces enquêtes qu'a
été inventé ou trouvé le beau système des gouvernemens
représentatifs.
Il serait bien plus étrange encore que le but
et l'effet de tant de talens du premier ordre se
réduisît, comme le pensait Wilkes, au cri des
qui vive des sentinelles avancées de l'ordre politique.
Quelqu'un a fort bien dit que les oies du
102 MEMOIRES
Capitole avaient rendu ce service aux Romains
contre les Gaulois ; et le journal de Wilkes
rendait bien d'autres services à la Grande-Bretagne.
Mon regret est amer de ne pouvoir soumettre
à M. Suard les vues que je vais opposer aux
siennes et à celles de Wilkes. Mais quiconque
croit avoir dans ce genre, une seule idée utile,
aurait trop de reproches à se faire, si, pourl'exposer,
il ne profitaitpasdumomentoùles espritssont
si avides de ces questions et du moment où l'Europe
en est si profondément agitée et troublée.
Il importe, je lé crois, d'observer, avant tout,
que ces noms de parti ministériel et de parti de
l'opposition en donnent des idées trop peu
exactes pour n'en pas faire naître beaucoup de fausses.
Quels que soient, en effet, les ministres d'un
État constitué, on leur voit à peu près les mêmes
règles et les mêmes procédés, la même allure :
quels que soient les chefs de l'opposition, on leur
voit, à peu près, les mêmes maximes, lesmêmes
vues, et quelque chose encore du même langage :
que les uns et les autres changent de place, ce
qui arrive, les ministres prennent l'esprit de
l'opposition, les chefs de l'opposition prennent
l'esprit du ministère : ce n'est pas les hommesqui
HISTORIQUES. 103
ont changé ; ils ne sont pas si mobiles, quelque
mobiles qu'ils soient ; rien n'est changé que leurs
postes.
Ceux à qui la physique doit tous ses progrès ,
ont très-bien compris que les mouvemens de
l'univers si variés, mais si immuablement soumis
à d'invariables lois, ont nécessairement une première
cause immuable. En observant un esprit
toujours le même, à peu près, dans le ministère
et dans l'opposition, on doit aussi comprendre
que tout ce qui est comme immuable dans ces
deux esprits, appartient aux postes et non aux
hommes ; et rien n'est plus certain.
Le premier de ces esprits n'est pas celui du
ministère ; c'est celui de L'AUTORITÉ ; le second
de ces esprits n'est pas celui de l'opposition, c'est
celui de LA LIBERTÉ.
La liberté et l'autorité, voilà les deux puissances
toujours plus ou moins en opposition et
toujours en présence. Ce n'est point par leur nature
qu'elles sont opposées ; elles ne peuvent
même existerl'une sans l'autre ; mais leursbesoins
sont souvent très-divers ; chacune sent plus vivement
les siens; et de cette seule diversité,
même sans projets et sans voeux d'invasion, naissent
des querelles qui durent toujours, et des
guerres qui recommencent souvent.
104 MÉMOIRES
Une simple modification de la même cause:
vient agrandir singulièrement et le champ et le
nombre de leurs débats.
Ainsi que celle des hommes, l'existence des
sociétés humaines est liée aux trois portions de
cet être métaphysique appelé le temps, ait passé,
auprésent, à l'avenir. Le présent a ses besoins
propres, et ce sont ceux dont l'autorité est le
plus spécialement chargée; l'avenir, quoiqu'il
n'existe pas encore, a les siens ; et la liberté qui
les sent déjà, veille sur eux : le passé qui n'étant
plus n'a plus de besoins
, a toujours une grande
domination; et trop souvent la plus grande.
Voilà d'où sortent ces deux esprits si opiniâtrement
opposés du parti ministériel et du parti
de l'opposition, qui seraient mieux nommés le
génie DU PRÉSENT ET DE L'AUTORITÉ
,
le génie DE LA LIBERTÉ ET
DE L'AVENIR.
Pour en saisir les traits caractéristiques, pour
en avoir des signalemens plus exacts, que ceux
qu'ils donnent l'un de l'autre, il n'y a qu'un
moyen; il faut les observer dans leur naissance.
Tout nous vient du passé : il semble avoir fout
senti, tout vu , tout pensé, tout institué pour
tous les temps : et de fait, il n'a pas seulement
tout commencé, tout avancé dans les arts, dans
HISTORIQUES. 105
ceux de la main et dans ceux du goût, dans les
scien ces, dans la morale
,
dans les lois ; il a transmis
dans tous les genres ,
des exemples
,
des modèles
; et des règles ; des règles qu'il faut suivre
,
des exemples qu'il est bon d'imiter, des modèles
qu'on étudiera toujours, même alors qu'ils ne
seront plus modèles. Mais fier de ses créations
où il y a plus de beautés que de raison, et qui
ne sont pas toutes également belles, il n'a pas
seulement prétendu éclairer le genre humain
,
mais l'arrêter au point où il l'a conduit. Dans
ses lois tout respire le voeu de la perpétuité
,
dans ses dogmes tout prétend à l'infaillibilité ; et
ses prétentions et ses voeux il les exprime comme
des ordres. Lorsqu'il permet des changemens,
c'est dans des circonstances par lui prévues, c'est
sous des conditions par lui prescrites : il a parlé
en souverain aux autresportions de ce temps dont
il n'est qu'une portion lui-même. Il a été, surtout
, grand fondateur de gouvernemens, de
formes très-diverses. Les temples
,
les autels et
les prêtres; les palais , les trônes et les rois ; tout
ce qu'on adore et ce qu'on invoque ; tout ce
qu'on révère et qu'on redoute est la création du
passé ; venu du haut des siècles
,
il semble être
venu du haut du ciel.
C'est dans toutes ces origines que sont aussi
106 MEMOIRES
les origines des pouvoirs et des partis ministériels.
Aux mêmes époques où l'érudition la plus vaste
est fortement appliquée à rassembler, à motiver,
à fortifier ces traditions consacrées; des esprits
plus éclairés par leurs réflexions que par leurs
connaissances, des âmes impatientes de tout ce
qui étant douteux peut être faux, soumettent
à leur examen ce superbe héritage du passé ; ils
en font le bilan sévère
, et ne l'acceptent, pour
le genrehumain, que sous bénéfice d'inventaire;
fiers, à leur tour ,
de s'être mesurés à tant de
grandeurs du génie, et de ne s'être pas trouvés
inférieurs, ils ne veulent plus chercher nos devoirs
, nos droits et nos lois dans les sources trop
souvent mensongères de l'histoire
,
mais dans
les sources de la nature ,
qui ne ment jamais à
ceux qui savent l'interroger et la comprendre : il
ne peut plus leur suffire que, dans beaucoup de
genres ,
le passé ait transmis les choses en assez
bon état ; ils murmurent encore lorsqu'on chemine
lentement du mal au bien
, et du bien au
mieux : leurs pensées ont des ailes ; ils voudraient
prêter leurs ailes aux lois.
Telle est l'origine de ce que, dans le langage
constitutionnel, on nomme L'OPPOSITION.
Les vraies origines de l'opposition et du miHISTORIQUES.
107
nistère, dans tout gouvernement constitué, ainsi
déterminées, leurs caractères, leurs devoirs
,
leurs discours, leurs débats, sont déterminés
;
aussi à l'avance; et ils le sont bien plus sûrement
encore que le langage et la conduite de ces personnages
de théâtre qu'un homme de génie fait
agir et parler d'après la nature et l'histoire.
Al'instant où un magistrat suprême, ou un roi
est élu, comme il ne peut pas, ne veut pas , ne
sait pas, ou ne doit pas tout faire lui-même, il élit
à son tour des ministres ; ils sont à lui, puisque
c'est lui qui les nomme, et pour lui, pour agir à
sa décharge. Tant qu'il ne les éloignera pas, ou
qu'ils ne s'éloigneront pas ,
il faut voir en eux,
non pas le roi, mais tout son pouvoir : ils lui sont
liés par les deux choses les plus sacrées sur la
terre, la religion du serment, et la religion de
la reconnaissance. Attendre d'eux autre chose,
c'est vouloir, pour exécuteur des lois, ceux qui
se font une vertu d'en violer les plus saintes.
Dans les ministères , espèces de fidéicommis de
tous les pouvoirs et de tous les actes du trône, ce
qui est confié aux premiers agens du Roi, c'est le
présent, et dans le présent, ce sont surtout les
prérogatives royales. Pour les ministres les meilleurs
projets de lois et les meilleurs modes d'exécution
seront toujoursceux dans lesquelsles préro108
MÉMOIRES
gatives gagneront le plus ou perdront le moins.
Ce dévouement touche à plus d'un excès; il
touche même à plus d'un crime ; dans son principe
il est pur ; et tout ce qui s'en écarte clandestinement
est infâme, préparât-il les libertés
et les félicités du genre humain, reçût-il les applaudissemens
et les actions de grâce de l'univers.
Tel est tout ministère; tels sont tous les ministres.
Si on avait mieux reconnu leur position
, on
aurait, dans tous les cas ,
jugé avec plus de sangfroid
et plus d'équité leurs discours et leurs actes :
obn ne leus auranit jugésacoupaubles qux'après l.es tri- Mais c'est bien moins leurs actes, que certaines
maximes usuelles et familières autour d'eux
,
qui
ont rendu ces noms de ministres et de ministères
si suspects aux nations libres ou aspirant à l'être.
Tant que le despotisme n'a eu que des folies
et des fureurs
, on n'a pu que se taire lorsqu'on
ne pouvait ni l'enchaîner ni le briser. Lorsqu'il
voulut avoir des dogmes ,
il trouva facilement
des savans pour les rédiger
,
des temples
et des pontifes pour les prêcher, des grands
pour lès adorer : tout parut à genoux aux pieds
des trônes comme aux pieds des autels. Alors
aussi, pour la première fois, prit la parole, avec
HISTORIQUES. 109
toute sa force
, cette opposition destinée à balancer
tous les pouvoirs des trônes et des ministres
: sa voix était la voix de la nature ellemême
: on lui cria que les principes de la nature
ne peuventêtre ceux des sociétés; et cependant,
quoique tous les gouvernemens, telles que soient
leurs origines et leurs formes, ne soient en réalité
que des méthodes bonnes ou mauvaises d'ordre
social, les philosophes n'ont eu garde de vouloir
faire table rase dans les théories politiques
,
ainsi que l'ont fait dans les théories de l'entendement
ces métaphysiciens courageux qui se
sont mis si glorieusement et si heureusement à la
tête de l'esprit humain pour le conduire à toutes
les vérités, comme en un char de triomphe, et
sans jamais verser.
Ils ont bien dit dans leurs théories de lapensée,
qu'elles n'ont rien à démêler ni avec ce qui était
avant elles, ni avec ce qui doit les suivre : mais,
dans l'ordre social, nul n'a mieux vu qu'eux que
toutes les portions de la durée peuvent être trop
souventenchaînées entre elles par une succession
de certains droits que le présent a reçus dupassé
et qu'il doit transmettre à l'avenir, jusques à ce
que des transactions volontaires les éteignent au
profit de tous.
C'est par cette sagesse de leurs vues associées à
110 MEMOIRES
tant de hauteur, que ces esprits éminens, appelés
dans des événemensrévolutionnaires aux conseils
des nations, ont fait entrer, dansdes organisations
politiques refaites à neuf, tant d'élémens, tant de
titres, tant de droits plus nés du temps que de la
nature, mais que la raison et la justice consacrent,
parce que le temps qui seul les a fait naître les a
mêlés et confondus dans de longues transmissions
aux droits de la nature les plus saints et les plus
inviolables. La constitution de l'Angleterre en
est toute pleine ; et il est sorti de ces ménagemens
plus de prospérités encore que d'orages. On peut
établir actuellement avec facilité un parallèle
exact et utile entre l'esprit de tout ministère et
l'esprit de toute opposition.
Une première remarque générale, mais historique
seulement, c'est que l'opposition est de
beaucoup antérieure aux constitutions, et que les
constitutions sont-même son ouvrage. Une seconde
remarque ,
c'est que si les ministres sont
nommés par les rois, les rois ont été nommés souvent
par l'opposition, et que rois, ministres, opposition,
sont également soumis aux lois constitionnelles.
Environné d'affaires contentieuses et d'un détail
infini, obligé de les suivre pied à pied, de
les diriger et de les terminer de jour en jour,
HISTORIQUES. III
d'heure en heure, un ministre sent à chaque instant
que, pour lui, toutest de droit positif, que
tout est réglé dans les statuts antérieurs , que sa
fonction principale est tellement de conserver
l'état social tel qu'il l'a reçu, qu'il peut être trèscoupable
s'il ne protège pas de toutes les forces
qui lui sont confiées des abus que sa raison déplore
et dont son âme gémit.
Pour un membre de l'opposition, la première
conscience est celle de l'homme ; pour un membre
du ministère
, la première conscience est
celle de sa placé. Qu'il ne l'accepte pas si sa pensée
et sa conscience y seraient trop en souffrance.
Les prérogatives royales ont beau être, étendues
,
les trésors accordés aux frais de l'administration;
générale ont beau être immenses, l'action
de l'autorité éprouve toujours plus d'une résistance
; elle manque souvent de fonds pour les
travaux utiles ou glorieux. Mêmeavec des vertus*
et des talens, il est donc rare que des ministres
se trouvent toujours assez de forces, assez d'argent
, assez de tous les moyens indispensables
pour que l'obéissance aux lois soit prompte, soit
universelle, soit facile.
Les ministres ne peuvent se mouvoirque dans
l'enceinte des limites constitutionnelles, et cette
enceinte paraît quelquefois trop étroite à de
112 MEMOIRES
grandes âmes : ceux même qui frémiraient de
renverser ces limites ne seraient pas fâches de les
reculer.- Plus d'unministre, l'histoire en fait foi,
ont violé leurs devoirs pour donner un champ
plus libre à leurs vertus.
Enfin, le pouvoir du trône, qui n'est pas celui
des ministres, est sans cesse dans leurs mains, et
il est trop naturel qu'ils veuillent toujours ajouter
à cette splendeur dont l'éclat se réfléchit sur leurs
personnes.
Les citoyens et les membres de l'opposition
,
tout commeles ministres, se croientsouveuttrop
gênés dans le cercle que les lois tracent autour d'eux. L'autorité et la liberté ont l'un et l'autre également
des limites dans l'ordre social, et chacune,
impatiente des siennes,ne trouve jamais celles de
l'autre assez étroites : on voudrait être libre et
puissant sans les lois; et pour sentir à chaque instant
qu'on ne peut l'être qu'avec les lois, il faut
des vertus trop rares dans les princes, dans les
ministres, dans les citoyens.
Ce qui fait paraître L'AUTORITÉ plus sacrée ,
c'est que, lorsqu'elle est légale dans son origine et
dans son action, elle protège les droits, elle maintient
le bonheur de tous : ce qui rend plus saints
encore les titres de LA LIBERTÉ ,
les mêmes que
HISTORIQUES. 113
ceux du genre humain, c'est que la liberté existe
par la nature comme l'homme
, et que l'autorité
n'existe que par la liberté
, que par les portions
sacrifiées de toutes les indépendances individuelles
; c'est qu'alors que les portions de liberté
réservées sont attaquées dans un seul individu,
elles sont menacées dans tous.
C'est ce principe si évident pour qui sait voir,
si respectable pour qui ne veut être ni tyran ni
esclave, qui fait prendre trop aisément à l'opposition
je ne sais quel air de supérioritéqui ne peut
lui appartenir; je ne sais quelle hauteur qui offense
les rois et les ministres : éphores, tribuns,
membres des communes, tous ont eu ce tort
qu'ils ont trop souvent payé de leurs têtes ; et jamais
l'autorité n'a pu croire qu'ils l'eussent trop
expié.
La puissance de l'autorité
,
quand elle n'est
pas en querelle avec les riches, est plus naturellement
unie aux riches qu'aux pauvres ; et par
le même principe
,
c'est de la cause abandonnée
des pauvres que l'opposition prend plus volontiers
la défense ; mais, plus cette cause est sainte,
plus ceux qui la plaident s'exposent aux accusations
les plus implacables. Les députés du peuple
auront beau réunir les forces de la raison
,
de la
morale et de l'éloquencepour rendre la propriété
11. 8
114 MÉMOIRES
plus sacrée encore, et les prérogatives royales
plus inviolables
,
ils seront toujours soupçonnés
d'être les ennemis du trône et de la propriété,
d'attendre toujours les momens favorables à un
nouveau partage des terres, et le moment heureux
de transformer la monarchie en république.
A ces luttes de pouvoirs politiquesrivaux auxquels
les sujets ou les prétextes ne manquent jamais,
se joignent des luttes de talent et de gloire
qui y portent toutes les fureurs des querelles et
des haines littéraires.
Le ministère a plus de moyens qu'il ne lui en
faut de mettre à ses pieds tous ces indépendans
qui. ne croient pas avoir perdu leur indépendance
lorsqu'ils l'ont vendue à très-haut prix :
l'opposition
,
quoique toujours vaincue dans les
scrutins, se couronne bien plus aisément des plus
belles palmes de l'éloquence : la gloire s'avance
d'elle-même vers ceux qui attaquent le pouvoir.
Le défenseur des peuples sera toujours pour eux
le premier des hommes et des talens : il le sera
même très-souvent pour les juges les plus éclairés,
pour les oracles du goût; c'est que sa cause,
pour la parole
, est sans comparaison plus belle ;
elle est ou elle a toujours l'air d'être celle des
opprimés contre les oppresseurs. Je nesais quelle
voix gémissante s'élève incessamment du fond
HISTORIQUES. 115
du coeur humain, et, traversant la terre couverte
de malheureux, demande incessamment
justice, ou aux puissances contre les ministres,
ou au ciel contre les puissances : c'est cette voix
que l'opposition fait retentir du haut des tribunes
nationales : il n'y a pas d'effet oratoire qui ne
sorte aisément d'un fond si pathétique.
Mais si la cause des ministres toujours placés
comme sur la sellette du pouvoir judiciaire des
nations, est moins propre aux triomphes de
l'éloquence; si elle favorise moins les talens,
elle exige plus de certaines lumières; et l'éloquence
avec ses mouvemens qui entraînent tout,
peut être arrêtée elle-même par un seul trait lumineux
, par un seul fait ; elle était sublime ;
elle est exposée à paraître ridicule. La force de
la parole dans les ministres n'est pas celle d'un
essor hardi
,
d'un élan vigoureux ; elle est cette
force si admirée de Moataigne, et qui consiste
dans un arrêt court et net.
Mais parce que tout est positif dans une administration
,
il ne faut pas en conclure que tout
soit resserré et petit dans les vues nécessaires
à un ministre. Toute constitution a un trèsgrand
nombre de ressorts; pour les fane mouvoir,
il faut avoir l'oeil et la main sur tous à la
fois. L'orateur du peuple n'a besoin que de con116
MÉMOIRES
cevoir et de parler; le ministre du roi doit concevoir
, parler et agir. Il n'entre que deux talens
dans le génie du premier; il en entre trois dans
celui du second; et il doit les déployer quelquefois
tous les trois dans un seul compte rendu de
son administration.
Les momens de ces tableaux, quand les ministres
n'ont fait aucune violence réelle aux lois,
sont, dans l'ordre social, les momens des plus
beaux triomphes.
On peut voir déjà que c'est dans la nature de
l'autorité et dans celle de la liberté que sont les
sources premières de tous les débats de l'opposition
et du ministère, et les causes qui les renouvellent
sans cesse; les plus puissantes de ces
causes, néanmoins, sont celles de la diversité
des besoins du présent et des besoins de l'avenir.
Le plus pressé, c'est toujours le présent; et
il est spécialement sous l'empire des ministres ;
car, à la rigueur, le présent seul est administré ;
mais ils l'administrent sous la surveillance, la
censure et le contrôle de l'opposition : la main
de l'un des deux partis seulement est déployée
sur cette portion du temps la plus sacrée des
trois, puisque c'est en elle que se font sentir
toutes les jouissances et toutes les privations,
tous les maux et tous les biens; mais les reHISTORIQUES.
117
gards des deux partis y sont également attachés.
Les ministres ont à prouver que tout va bien
et que tout irait mieux encore s'ils avaient plus
de pouvoir et plus d'argent; et cette preuve ils
ne peuvent la tirer avec honneur pour leur caractère
et pour leurs talens, que des tableaux les
plus fidèles et les mieux circonstanciés de la
chose publique. Les membres de l'opposition, de
leur côté, mettent tous leurs soins à surprendre
les fautes réelles des ministres.; à soupçonner
celles qui sont probables ; à transformer les imperfections
inhérentes aux choses humaines et
sociales en incapacité ou en fautes des ministres,
lorsqu'ils n'ont pas tout fait pour les corriger,
tout tenté au moins. Le tableau de la chose publique
se reproduit dans vingt discours, sous des
formes et sous des couleurs opposées; les plus
vraies sont bientôt partout distinguées. Le présent
est éclairé dé tous côtés ; il n'y a pas de citoyen
qui ne puisse connaître les affaires publiques
aussi bien que ses propres affaires. Notre
ciel physique, disait un orateur de la chambre
des communes , est trop souvent couvert de
brouillards; ilfaut que notre ciel politique soit
toujours pur, toujours éclatant de lumières. Si
c'est du côté de l'opposition qu'est sortie la plus
brillante des clartés, ses chefs, portés au minis118
MEMOIRES
tère par le voeu des peuples, y sont élevés quelquefoispar
lepouvoirdumonarque : c'est un beau
triomphe : il en est de plusbeaux pour les nations
libres et pour les gouvernemens monarchiques.
Dans les siècles qui ont déjà de bonnes lois et
de meilleures méthodes d'esprit, l'avenir est le
champ magnifique de toutes les espérances du
genre humain, parce qu'il est le champ ouvert à
toutes les créations du génie. Nul ne peut avoir
d'intérêt pressant à le fermer; le bien qu'on prépare
aux générations futures laisse en paix les
routines, l'ignorance et les prérogatives ; elles ne
se doutent pas même qu'on marche , lorsqu'une
marche précipitée ne leur donnepas de secousses:
car, dans l'ordre social comme dans l'ordre physique
, les pentes très-rapides sont seules bordées
d'abîmes.
Pourvus très-facilement de connaissances positives
plus riches et d'informations récentes plus
exactes sur le présent, les ministres qui songent
moins à l'avenir, dont le plus prochain peut ne
pas les trouver dans le ministère, ont d'ordinaire
sur cette portion du temps moins de vues
que l'opposition et leurs vues sont plus courtes :
pour ne point paraître trop inférieurs dans les
débats, s'il s'en ouvre, il ne leur reste que deux
partis à prendre. Celui qui leur est le plus facile et
HISTORIQUES. 119
le plus familier, c'est de repousser avec dédainles
vues de l'opposition commedés UTOPIES,des théories,
des abstractions; et ils prouvent seulement
ou qu'ils ne connaissent pas les progrès de la
raison, ou qu'ils en sont les ennemis ; ou qu'ils
sont sans génie, ou qu'ils sont le génie du mal.
Un autre moyen, qui n'est pas à l'usage de tous
les ministres, et qui en a élevé un petit nombre
au rang des grands hommes, c'est d'avoir sur
l'avenir des vues aussi grandes que l'opposition,
et des espérances mieux fondées, parce qu'ils les
fondent sur des séries d'opérationsprogressives.
Un tel ministre peut bien se placer à côté
de ceux qui ont les plus hautes places dans l'opposition.
Si ce ministre ajoute comme le législateur
des siècles : Dans un temps d'ignorance, on
n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus
grands maux; dans un temps de lumière on
tremblé encore lorsqu'on fait les plus grands
biens. On sent les abus anciens, on en voit la
correction ; mais on voit encore les abus de la
correction même. On laisse le mal, si l'on craint
le pire ; on laisse le bien, si l'on est en doute
du mieux. Voilà le ministre plus avancé vers
l'avenir, par celamême qu'il tremble de s'avancer
davantage.
120 MEMOIRES
Et, si au lieu de conclure à laisser le mal il
indique comment on pourrait le corriger sans
tomber dans le pire ; si, au lieu d'imposer qu'on
se contente du bien, il découvre des voies lentes,
mais sûres, d'arriver au mieuxy combien la
marche du ministre sera plus belle par cela même
qu'elle est plus lente ! Le compas, pour ainsi
dire, du génie de l'opposition, a paru d'abord
s'ouvrir sur une plus vaste étendue : mais il ne
touchait à terre que par ses deux points d'appui
: le génie du ministre touche à tous les points
de l'intervalle entre les deux branches du compas;
il s'appuie sur tous successivement pour arriver
avec certitude au plus éloigné.
L'opposition et le ministère ne sont plus seulement
dans la même route, ils sont dans la même
route et surle mêmepoint. Un tel rapprochement
est bien près d'un accord ; et, si le traité se signe,
si on en commence de bonne foi l'exécution, la
lenteur de la marche ne sera plus bientôt nécessaire
à sa sûreté. Le courage de tant d'esprits,
divisés par leurs intérêts et réunis par leurs lumières,
passera dans tous les esprits. Les nations
jouiront déjà de cet avenir qu'on leur prépare
,
par les préparations elles-mêmes : toutes seront
des améliorations; elles naîtront les unes
des autres ; comme les pensées des écrivains suHISTORIQUES.
121
périeurs sur les sujets qu'ils ont approfondis; on
se hâtera vers les degrés de perfectionnemens
jugés les plus chimériques, par des routes semées
de lumières et de bonnes lois ; lorsqu'on les aura
atteints,on découvrira, avecenchantement et sans
étonnement, que l'AUTORITÉet la LIBERTÉ peuvent
faire toutes les deux des progrès proportionnels
sur deux lignes parallèles étendues à l'infini, en
se regardant toujours, sans se rencontrer et se
croiser jamais.
Alors pourra être senti par les nations lé besoin
d'élever et d'ouvrir des temples de l'ordre civil
comme de l'ordre religieux; d'instituer des solemnités
pour la reconnaissance du genre humain,
pour rendre, en son nom, des actions de grâce aux
barbares qui ont trouvé dans les bois et aux philosophes
qui ont éclairé de leurs lumières ce beau
système représentatif, cette monarchie constituée
où les rois inviolables comme dans le saint des
saints, ne peuvent être atteints paraucunetempête
politique alorsmême qu'elles grondenttoutes autour
de leur trône ; où des ministres peuvent,
chaque jour, prêter de nouvelles forces à là
puissance suprême
,
dont ils ne sont que les
dépositaires, par des talens qui leur sont personnels
; où ceux qui parlent au nom du peuple
,
exclus de toute action du gouvernement, exercent
122 MÉMOIRES
sur les codes des monarchies, par leurstalens, une
puissance aussi grande et plus heureuse que les
orateurs de l'antiquité sur les codes des républiques
; où les peuples même, toujours soumis volontairement
à des lois qu'ils n'ont point faites,
défendenteux-mêmes leur libertéparla libertéde
la presse; et, sans pénétrer jamais dans les sanctuaires
des pouvoirs législatifs et exécutifs, y font
pénétrer, tous les jours, et les expressions de ces
pensées nées de la raison primitive, et le cri de
ces besoins de tous les instans et de tous les
temps, de ces besoins à la fois urgens et éternels.
Les discussions entre Wilkes et M. Suard ne
purent plus être de tous les jours, mais elles furent
fréquentes encore après queWilkes eut quitté
la France pour reprendre son poste à Westminster.
En 1773 ou 1774, surtout, il s'établit entre
eux une correspondance et une discussion trèsanimée
sur cette querelle des Américains et de
l'Angleterre, qui ouvrait de si vastes champs aux
événemens et aux doctrines de l'avenir. Dès le
début, Wilkes
,
saisi comme d'un esprit prophétique
,
avait prédit aux ministres que ces Américains
,
traités si arrogamment par eux de rebelles,
ne tarderaient pas à faire reconnaître leur indépendance
, à faire envier leurs prospérités aux
deux mondes.
HISTORIQUES. 123
M. Suard n'était pas, à cet égard, du nombre
des incrédules ; il désirait que les Américains fussent
aussi libres que les Anglais, mais il croyait
qu'ils pourraient l'être sans rompre leur noeud
social avec l'Angleterre. Il pensait qu'avec cette
navigation, qui a donné les ailes des vents aux
peuples et aux gouvernemens, les mers, pas plus
que les fleuves, ne peuvent empêcherles hommes
d'avoir la même patrie, de vivre sous les mêmes
conditions : il songeait à la Francequ'ilvoyait déjà
menacée de perdre ses colonies; il voulait les lui
conserver en. préparant de loin l'affranchissement
des Nègres et la participation des Colons à tous
les privilèges de l'existence sociale en France.
M. Suard ne pensait sur ces questions des colonies
comme aucun de ses amis : mais ses opinions
étaient celles d'un homme libre ; .elles avaient,
autant que j'ai pu le comprendre, beaucoup d'analogies
avec celles de Chatam, prononcées avec
tant d'énergie sur les bords de son tombeau.
Deux circonstances du séjour de Wilkes à
Paris avaient ajouté quelque chose de tendre à
l'intérêt inspiré par ses talens et par son caractère
politique. Quoique peu avancé en âge, il parut
partout avec sa fille, comme OEdipe avec sonAntigone.
Elle en était une ; on savait et on se répétait,
chaque fois,qu'on la voyait, que cette fille si
124 MEMOIRES
sensible, dans un duel de son père, pour la cause
de la patrie, avait chargé les pistolets. Ce n'était
pas enchanter les armes, superstitiontrop criminelle
et trop vaine pour la fille comme pour le
père ; c'était leur donner la bénédiction de la
piété filiale ; c'était un appel de la nature à la
justice de Dieu.
Un nom anglais, plus célèbre encore que celui
de Wilkes, et qui ne devait rien de sa célébrité à
aucun esprit de parti, un comédien, universellement
admiré en Angleterre et en France, et
même considéré en Angleterre, ce qui se sépare
trop ailleurs de l'admiration, le comédien Garrick
,
fut à son tour le spectacle, pour ainsi dire,
et l'entretiende touteslesgrandessociétésde Paris.
Dans son premier voyage, car Garrick en fit
deux, madame Suard, alors mademoiselle Pankouke,
l'avait connu : M. Suard avait assisté, à
Londres, à plusieurs de ses représentations, qui
étaient toujours des triomphes sans combat, et le
dernier toujours le plus éclatant; et dès que Garrick
et M. Suard se retrouvèrent à Paris, ils ne
se quittèrent plus, ou ils se rencontrèrent partout.
Tout les unissait, et surtout les langues, qui
unissent beaucoup, en effet, ceux qu'elles ne séparentpas.
Garricksavait le français presque aussi
bien que M. Suard l'anglais, et c'était entre eux
HISTORIQUES. 125
des parallèles continuels des deux langues et des
deuxthéâtres. A ses retours de Londres, les témoignages de
M. Suard, qui s'enthousiasmait, mais difficilement
,
n'avaient pas peu contribué à donner
beaucoup de vraisemblance aux récits très-peu
croyables qui réunissaient dans lé seul Garrick
toutes les perfections du jeu comique et du jeu tragique,
qui en faisaient, à la fois, le Préville et
le Le Rain de l'Angleterre. La merveille de ces
récits ne pouvait ni s'évanouir, ni s'expliquerpar
la rareté des talens des deux genres sur les théâtres
de Drury-Lanes et de Covent-Garden ; ce n'est
pas leur rareté qui y est grande, c'est leur supériorité
et leur nombre. L'un des meilleurs juges
de tous les comédiens de l'Europe, Riccoboni,
après une appréciation très-impartiale et trèséclairée
de tous, prononce , qu'en général, les
talens les plus parfaits dans les deux genres sont
sur les théâtres de Londres.
Pour se faire une idée juste de l'idée que ses
compatriotes et ses contemporains avaient de
Garrick, il n'y a qu'un moyen; il faut connaître
les éloges qu'ils lui prodiguaient dans des ouvrage
dont le goût ne manque, d'ailleurs, ni de
délicatesse ni de mesure. Il les faut connaître
dans leurs propres expressions.On l'avaitnommé
126 MÉMOIRES
L'ACTEURUNIVERSEL,non pour dire qu'il était excellent
comme tragique et comme comique ,
mais pour dire que, par l'infinie fécondité des
créations de son jeu, il était sur les deux scènes
le peintre le plusparfait de tout ce qu'ily a de
grands traits et de nuances dans les événemens,
dans lespensées et dans les passions.
Ailleurs, après avoir loué avec une sorte d'enthousiasme
divers talens dans d'autres acteurs;
la dignité du jeu de QUEEN pour représenter ce
qu'ily a de plus élevé dans les grands caractères;
la voix terrible et pathétique de Barry pour peindre
ce qu'il y a de plus violent et de plus tendre
dans les âmes passionnées, on ajoutait : Mais la
nature afait en faveur de Garrick , comparé
aux autres acteurs, ce qu'elle a fait pour
l'homme comparé aux animaux qui en approchent
leplus.
Quel Français, eût-il été aussi idolâtre et aussi
fou des jeux du théâtre que les Abdéritains, aurait
pu, au sortir de Britannicus et de Vendôme,
mettre le génie de Le Kain, quelque sublime
qu'il fût réellement, à côté du génie et de Racine
et de Voltaire ? Eh bien ! les Anglais, à genoux
depuis trois siècles devant les statues de Shakespeare
, ont imprimé de Garrick : Il nous fait
connaître lespersonnages, il nous lesfait aimer,
HISTORIQUES. 127
il nous les fait haïr bien mieux encore QUE LE
POÈTE ET L'HISTORIEN. Voilà bien l'acteur mis audessus
de l'auteur.
L'admiration de M. Suard pour son ami Garrick
n'allait pas à cette exagération : loin de s'en
laisser étourdir, il l'expliquait; ce qui valait
mieux pour Garrick même.
C'est du peuple anglais, disait M. Suard, plus
encore que du peuple romain et de tous les poëtes
tragiques, qu'il est vrai de dire qu'il respire la
tragédie, spirat tragicum. L'auteur et l'acteur
qui, par des tableaux terribles et touchans, nourrissent
et adoucissent sa mélancolie ; ceux qui
l'arrachent, par la verve comique, aux sombres
douleurs DU SPLEEN , ne sont pas seulement pour
lui de grands talens ; ils sont ses amis et ses bienfaiteurs
; ils le réconcilient avec la vie ; ils la lui
fontaimer.
Le génie de Shakespeare, ajoutait M. Suard
,
c'est le génie anglais ; le génie de Garrick, c'est
celui de Shakespeare ; et parce que Garrick fait
mieux sentir Shakespeare, presque toute l'Angleterre
a cru l'acteur au-dessus de l'auteur.
C'est de ce même caractère que sont sortis tous
les événemens qui, de tempêtes en tempêtes,
ont poussé le peuple anglais à la constitution ,
fondement et rempart de la liberté qu'il adore.
L'esprit d'Addisson est sage, son goût et son
128 MÉMOIRES
talent aussi; mais, en sa qualité d'Anglais et
de Wigh, ce qu'il met au-dessus de tout et
de tous, c'est Shakespeare, c'est Milton, et ce
serait Garrick s'il l'avait vu. C'est ce qui a élevé
chez eux, non-seulementle talent d'écrire la tragédie,
mais le talent de la jouer, à ces honneurs
rendus à Garrick dans sa pompe funèbre, qu'on
aurait cru celle d'un pair de l'Angleterre.
Les succès de Garrick dans les salons de Paris
prouvent peut-être mieux encore l'éminence de
ses talens que ses succès sur les théâtres ' de
Londres. Beaucoup de chanteurs ne peuvent pas
chanter sans un piano, au moins, quelquefois
même sans un grand orchestre. Garrick, sans attendre
que le désir devînt une prière, seul et environné
de visages quitouchaientpresque le sien,
jouait les plus grandes scènes du théâtre anglais.
Son habit ou son manteau ordinaire, son chapeau
et ses bottes ou bottines, comme il les arrangeait,
devenaient les costumes les mieux dessinés de
tous les rôles. La seule précaution prise parmitant
de spectateurs qui n'entendaient pas assez vite
l'anglais dans la rapidité du débit dramatique,
était des traductions faites à l'instant par M. Suard;
et M. Suard assurait qu'elles étaient parfaitement
inutiles. La pantomime de Garrick était la traduction
la plus noble, la plus énergique et la
plus pathétique. On était tenté de lui crier à chaHISTORIQUES.
129
que instant comme à ces pantomimes dont les
gestes luttaient d'éloquence avec la parole de
Cicéron : Tu nous parles des mains ! Ses gestes
faisaient frémir, ses regards et ses accens faisaient
pleurer.
On ne connaît ni l'histoire des beaux-arts, ni
celle des grands artistes, lorsqu'on imagine,
comme pour s'étonner davantage de leurs merveilles,
qu'elles naissent toutes d'une sensibilité
particulière et privilégiée. Sans doute elle en est
la première source et la plus divine; mais l'observation
et la réflexion sont encore cette sensibilité
qui se guide elle-même; c'est la même
âme qui sent et qui réfléchit ; il n'y en a pas deux.
Elle n'attend pas seulement les inspirations, elle
les prépare et les fait naître, et le génie a son
art, qui n'est pas médiocre comme celui de la
médiocrité. Le Kain disait : Il m'a fallu vingt ans
d'études pour me tenir à mon gré sur les planches
, pour lever les mains et les yeux vers le
ciel, ou vers la femme que mon rôle adore; et
cent mots dé Garrick, que la mauvaise mémoire
de M. Suard n'avait pu oublier, prouvaient qu'il
ne lui avait pas fallu moins d'études qu'à Le Kain.
En voici deux.
Il causait avec Mole, je crois, sur la difficulté
de paraître sur la scène homme de bonne com-
II. 9
130 MÉMOIRES
pagnie et ivre. Molé voulut lui faire voir comment
il s'en tirait dans un des jeunes marquis,
qui étaient ses rôles.Amerveille,lui cria Garrick;
mais AVINEZ plus vosjambes, et moins votre buste
et votre tête. L'ivresse dupeuple est dans tout son
corps, parce qu'il s'abandonne entièrement au
vin : unhommeélégant, un marquis, ne lui abandonne
jamis son élégance. Voyez le Bacchus
de Michel-Ange : le demi-dieu est ivre aussi ; il
sourit à la liqueur dont la coupe semble aussi
lui sourire; mais il est debout; il est droit; on
ne soupçonne l'ivresse que par les flexions légères
de sesjambes, seulesparties de son corps
par lesquelles le demi-dieu, devenu dieu dans
l'ivresse, touche à la terre.
Cela est parfait, ajoutait M. Suard, et cela
seulprouverait que les comédiens, tels que Garrick
, sont despenseurs comme les grandspoëtes,
comme les grands peintres.
Dans une autre discussion, toujours à propos
de l'art du théâtre, mais beaucoup plus générale
pourtant, plus philosophique, et à laquelle se
mêlaient quelques-uns des philosophes du dixhuitième
siècle, les avis étaient très-partages sur
les bons ou mauvais effets de l'imitation. Cette
vieille question était rajeunie par des aspects trèsnouveaux
: il ne s'agissait de rien moins que de
HISTORIQUES. 131
savoir si l'imitation était une faiblesse qui prosterne
et qui dégrade l'esprit humain au pied de
quelques autels littéraires; ou si l'admiration et
l'imitation qui en est la suite , n'étaient pas les
deux principes qui, de progrès en progrès, réunissent
tous les progrès en un seul talent, portent
tous les arts, ceux du goût comme ceux de la
main, comme les sciences, au faîte du perfectionnement
qu'ils peuvent atteindre.
Condillac
,
qui n'aurait pas donné sa part d'originalité
et d'invention pour celle d'un autre,
disait. : Les bêtes n'imitent pas, ou très-peu.
Dès qu'elles ont appris à manger et à boire ,
ce qui est bientôt,fait, tout est apprispour elles.
Il y a deux imitations : l'une servile, et qui
arrête tout; l'autre de génie , et celle-là s'élève
toujours au-dessus de tout ce qu'elle imite. Messieurs
, si l'esprit humain n'était pas essentiellement
imitateur, nous aurions tous dîné
aujourd'hui de glands au pied d'un chêne, et
nous n'aurions pas l'espérance d'entendre tout
à l'heure M. Garrick. Mais qu'est-ce que
M. Garrick lui-même enpense? Garrick, qui prêtait en silence à la discussion
une attention très-remarquée de tous, avait pourtant
plus l'air encore d'un homme qui s'interroge
lui-même, qui consulte les souvenirs de sa vie et
132 MÉMOIRES
des progrès de son talent, et à qui ses propres
expériences donnent plus de doutes que de solutions;
mais, forcé de répondre à une question
qui s'adressait à lui, il fait quelques pas comme
sur le théâtre, se place à distance du groupe discutant
, et d'un ton moitié comique, moitié héroïque
: Non, dit Garrick,
NON, N'IMITONS PERSONNE, ET SERVONS TOUS D'EXEMPLE.
Cette réponse, qui, par cela même qu'elle n'était
pas une décision, était de si bon goût et
avait tant de convenance devant une telle assemblée,
fit un effet prodigieux.
M. Suard, au premier silence, fit observer
comment ce vers d'une tragédie française était
devenu, dans la bouche d'un Anglais, un vers de
poétique excellent, qu'on pourrait croire traduit
de la composition originale d'Young ; et les applaudissemens
laissèrent Garrick pour couvrir
M. Suard.
La présence assez prolongée de Garrick à Paris
, et ses succès dans le monde, qui se renouvelaient
tous les jours, firent naître quelques
idées trop extraordinaires pour qu'aucune eût
quelque suite, mais qui, toutes ensemble, peutêtre,
peuvent étendre les vues des nations sur
cet art du théâtre qui, par ses deux genres, a
déjà eu plus d'un rapport avec l'art social, surHISTORIQUES.
133
tout avec la société, et qui en aurait eu infiniment
davantage si les législateurs avaient été des
Montesquieu, lorsque les poëtes étaient des Corneille
et des Molière.
Touché de la reconnaissance la plus vraie et la
plus vive pour l'accueil qu'il recevait en France ,
Garrick regrettait beaucoup qu'il ne lui fût pas
aussi possible d'en prendre l'accent que d'en apprendre
la langue. Mêlé aux acteurs de Paris, et
sans autre rétribution que le plaisir qu'il aurait
donné et les succès qu'il aurait pu avoir, il eût
voulu jouer avec eux la comédie et la tragédie
françaises. De combien de manières une telle
nouveauté aurait pu tourner au profit et des acteurs
, et des spectateurs, et de l'art même !
Un autre voeu de Garrick, ou le même avec
plus de grandeur, et cependantplus facile à remplir
, c'est que la France et l'Angleterre, pour
faire un échange de leurs plus belles jouissances
dramatiques, s'envoyassent de temps en temps
leurs meilleures troupes complètes, et qu'on pût
voir le théâtre français à Londres, et le théâtre
anglais à Paris.
Eh! pourquoi, dans une si grande proximité,
serait-ce plus difficile d'en faire l'essai que d'entendre
les bouffes et lés opéra séria de l'Italie sur
tous les théâtres de l'Europe ?
134 MÉMOIRES
On veut qu'il y ait une langue universelle : il
vaudrait mieux qu'elles le fussent toutes. Elles
ne sont pas aussi étrangères que l'oreille le croit
les unes aux autres; et il se pourrait que l'enseignement
qui a le plus de charme, celui des
théâtres, fût la meilleure des méthodes.
Une autre vue du même genre, et infiniment
plus praticable , occupa souvent M. Suard. A
très-peu de jours de distance, il avait vu la Conjuration
de Venise à Londres, et Manlius à
Paris; et il voyait beaucoup d'avantages, sans
voir beaucoup de difficultés, à établir entre les
répertoires dé deux théâtres si voisins, des rapports
qui faciliteraient singulièrement les rapprochemens,
les parallèles et les emprunts entre
les génies dramatiques des deux nations : les deux
peuples, un jour ou l'autre, disait-il, auraient
le même génie dramatique formé de ce qu'il y a
de plus parfait dans les deux.
Je m'étonnais un jour devant M. Suard, que
parmitant de gens de lettres Anglais etFrançais,
qui avaient vu, les uns et les autres, Le Kain
et Garrick, aucun n'eût institué entre ces deux
grands talens un parallèle qui pouvait avoir pour
deux nations plus d'un genre d'intérêt et d'utilité.
Dans un article surla déclamation ,
Marmontel
parle de Le Kain en ennemi ; à la mort de Le
HISTORIQUES. 135
Kain, La Harpe en parle, dans le Mercure, avec
enthousiasme et avec larmes. LaHarpe n'a guère
fait de plus belles pages : elles seraient assez éloquentes
pour une oraison funèbre.
Ni La Harpe ni Marmontel ne prononcent le
nom de Garrick.
Il y avait si peu d'analogie entre leurs talens,
me dit M. Suard, qu'il était trop difficile d'établir
le parallèle. Les dernières fois que j'ai vu
jouer Hamlet et Manlius, un rapprochement
entre Talma et Garrick m'a paru bien plus naturel
: il y a eu entre eux quelque rapport, il y a
'eu même des ressemblances dans les momens
surtout où les passions terribles sont plutôt des
délires que des fureurs.
Je .crus sentir ce qu'il y avait de vrai dans ces
mots, quoiqu'il me fût impossible de le sentir.
A peu près dans le même temps, un autre
Anglais, qui n'était ni poëte ni comédien, qui
était même ministre de la religion anglicane
,
amusa singulièrement les esprits gais à Paris par
son originalité piquante, et donna des émotions
nouvelles aux âmes tendres par la sensibilité
la plus naïve, la plus prompte et la plus touchante
; c'était Sterne ; il avait une femme qui
était bien à lui; il aimait Elisa, qui était celle
d'un autre; et aucune des deux, ni toutes les
136 MÉMOIRES
deux, ne pouvaient le préserver d'être à chaque
instant épris d'un instant de passion pour toutes
les femmes dont les charmes le touchaient. C'était
en les aimant toutes si fugitivement que le
ministre de l'évangile conservait dans son coeur
la pureté de son culte.
Je ne sais pas, avec assez de certitude, si
on avait connu à Paris Tristam Shandy et le
Voyage sentimental avant Sterne, ou Sterne
avant le Voyage sentimental et Tristam Shandy.
Mais jamais un auteur et ses ouvrages ne se sont
ressemblés davantage : les lire ou le voir et l'entendre
,
c'était presque la même chose ; et cette
ressemblance parfaite est ce qui rendait plus difficile
tout autre parallèle, soit des ouvrages, soit
de la personne de l'auteur.
Voltaire, cependant, a nommé Sterne le sebond
Rabelais de l'Angleterre, qui en avait déjà
un dans Swift. Voilà trois Rabelais, deux en Angleterre
, un en France. Il faut bien qu'il y ait des
rapportsentre ces trois écrivains, puisqueVoltaire
en a aperçu : il y en a un remarquable pour tout
le monde ; c'est la bouffonnerie et la philosophie
toujours très-près l'une de l'autre, et souvent
mêlées au point de se confondre. Mais Rabelais
et Swift font penser en faisant rire, et n'attendrissent
jamais. Dans Sterne, le rire, les pensée.
HISTORIQUES. 137
profondes et les douces larmes ont leurs sources
dans la même page, et souvent dans la même
phrase.
Quel drame touche plus que les quatre ou
cinq chapitres de l'histoire du lieutenant Lefebvre
? Et cette histoire est celle d'un malade
qui arrive dans un pays où personne ne le connaît,
et où il meurt vingt-quatre heures après.
Les trois Rabelais s'amusent beaucoup euxmêmes
,
et amusent beaucoup leurs lecteurs des
imbroglio de leurs narrations et de leurs réflexions;
mais cet art, car il y en a un dans ces
désordres et dans ces confusions, a des inconvéniens
pour les deux premiers : tant de fils à détordre
et à démêler se perdent et se brisent quelquefois
dansleursmains; ils s'égarentdans ce qu'ils
ont eux-mêmes tissu. Sterne entre dans ces labyrinthes
,
il en sort, il y rentre, il s'y établit, sans
que vous soyez jamais inquiet ni pour vous ni
pour lui ; quand ni vous ni peut-être lui ne savez
plus où il est, il dessine si nettement les objets
et les personnes qu'il rencontre, il les peint de
couleurs si vives, que vous oubliez tout dans
l'enchantement des portraits et des tableaux variés
qu'il trace. Il a les tons et la touche de toutes
les grandes écoles et de tous les grands maîtres ;
les crayons et les pinceaux flamands, romains,
158 MÉMOIRES
français se succèdent dans le style d'un Anglais,
trop original pour être d'aucune école, et trop
remplide toutes les impressions physiques et morales
de la nature pour né pas les rendre tour à
tour avec les touches les plus vraies de toutes les
écoles.
Dans cette histoire de la vie et des opinions de
Tristam Shandy, Tristam n'est pas encore toutà-
fait né au troisième volume ; au quatrième, il
commence à peine à porter des chausses ; et l'on
juge qu'à la manière dont l'histoire et la vie marchent,
quand l'histoire sera finie, la vie sera à
peine commencée. Mais c'est que cette histoire
de Tristam n'est pas du tout celle d'un homme;
c'est celle de la nature humaine en Europe ,
comme Sterne la voyait.
Toujours lui-même entre les passions et les
vertus, les hommes tels que les peint Sterne
ne paraissent pas assez maîtres de leurs actions
et de leurs destinées ; mais ce n'est ni la fatalité
terrible et héroïque des Grecs et de leur théâtre
tragique
,
ni la fatalité comique et terrible de
Candide.
Sous les pinceaux de Sterne, l'homme n'est
pas enchaîné ; il est balotté. Parmi les fous dont
le livre de Tristam Shandy est peuplé, il y en a
beaucoup de doux et d'aimables ; presque tous
HISTORIQUES. 139
ont des momens lucides ; et ils sentent alors la
raison universelle avec une force qui suffirait à la
liberté, à l'ordre et au bonheurdu genre humain.
Le caporal Trim et l'oncle Tobie sentent, pensent
et agissent parfois en véritables Socrates;
mais c'est parce qu'ils sont bons, et non parce
qu'ils ont de la raison.
Environnés de toutes parts de la vérité que la
nature présente à tous leurs sens, les personnages
de Tristam Shandy ou ne la saisissent pas , ou la
laissent échapper quand ils la tiennent, sans se
douter jamais qu'elle leur manque. Dans je ne
sais quel demi-sommeil et quel demi-réveil, ils
marchent sur le bord de toutes les erreurs et de
tous les crimes comme les somnambules sur les
bords des toits et des précipices; et Sterne paraît
craindre de les réveiller trop et trop vite,
parce qu'un réveil entier et subit peut être mortel
aux somnambules.
Une femme de beaucoup d'esprit, mademoiselle
de Sommerie
,
qui a fait un livre où il y a
des maximes dignes de La Rochefoucauld, et des
peintures dignes de La Bruyère, disait de Sterne
qu'il ne peint tant de fous que parce qu'il est fou
lui-même : mais ce masque, il lui arrive ou de
l'ôter ou de le laisser tomber. Eh! que la vérité
qu'il offre sous ses véritables traits paraît alors ,
140 MÉMOIRES
sous ses pinceaux
, ou piquante, ou touchante
et lumineuse Avec quelle légèreté et quelle grâce pleine de
gaieté et de décence
,
dans le voyage de l'abbesse
des Andouillers, il livre au rire universel, mieux
encore que le poëme de Vert-Vert, ces petitesses
des cloîtres qui défigurent et rabaissent
toutes les notions et toutes les impressions de la
vertu ! Comme il surpasse Gresset dans l'usage
bien plus difficile des b et des fvoltigeant non
sur le bec d'un perroquet, mais sur les lèvres
pieuses d'une sainte abbesse et d'une jeune novice
!
Et dans le sermon sur la conscience, qu'on
est si étonné ou plutôt si émerveillé de trouver
dans un livre qui ne promet que des farces,
comme il s'élève au-dessus de tous les philosophes
et de tous les prédicateurs dans la solution
des problèmes les plus mystérieux de ce sens
moral!
On peut s'en rapporter au témoignage de
Voltaire, qui ne lui aurait pas cédé une telle
gloire, si sa conscience lui avait permis de se
l'arroger à lui-même. Ce qu'on n'a peut-être
jamais dit de mieux sur ces questions importantes
se trouve dans le livre comique de Tristam
Shandy, écrit par un curé nommé Sterne;
HISTORIQUES. 141
il ressemble a ces petits satyres de l'antiquité
qui renfermaient des essences précieuses. Ce
qu'on peut croire et ce qu'on sait des opinions
religieuses de Voltaire donne plus de poids encore
à ce témoignage.
C'estle même fonds d'esprit et d'âme dans LE
VOYAGE SENTIMENTAL et dans Tristam
Shandy. Le premier de ces ouvrages, par
exemple, n'est pas plus un voyage que le second
n'est une vie. Dans l'un et dans l'autre, les liaisons
d'un chapitre à l'autre, d'un paragraphe
au suivant, sont fortuites ou le paraissent. Si ma
manière d'écrire, dit l'auteur, n'est pas la meilleure
,
elle est au moins la plus religieuse; j'écris
lapremièrephrase, etje m'abandonne à la Providencepour
toutes les autres. Notre La Fontaine
aurait-il mieuxdit ? Sterne le dit ailleurs encore
; mais voici comme il se répète, et jugez si
ce n'est qu'une répétition : Je sais ce queje fais
quandj'écris la premièrephrase, et la première
meguidejusqu'à la dernière. C'est à bien choisir
et à bien énoncer cette phrase première, que
les Locke et les Condillac, que tous les vrais
précepteurs de l'esprit humain font consister la
meilleure méthode.
Dans Tristam Shandy, c'est l'esprit de Sterne
qui domine ; dans le voyage, c'est son âme.
142 MEMOIRES
C'est en Angleterre
,
patrie de Tristam, et
pays des brouillards, des passions sombres et des
pensées profondes, que Sterne est le plus bouffon
ouïe plus gai; c'est en France, où l'on croit entendre
tous les grelots de la folie, que Sterne reçoit
et qu'il donne le plus d'impressions touchantes.
C'est peut-être un art, puisque c'est une
surprise ; mais c'est peut-être aussi une couleur
locale du peintre, et une vérité morale du
philosophe.
Quand un Français voyage en Angleterre, ou
un Anglais en France, on s'attend naturellement
au rapprochementet au parallèle de tous les degrés
d'industrieet de puissance, de génie, de liberté et
de gloire des deux nations; et si le voyage est
écrit par un homme doué de quelque talent
d'observation et d'analyse, il peut servir aux progrès
des deux pays dans les arts, dans les sciences,
dans l'administration publique, dans la fortune
des particuliers et des peuples. Les exemples en
sont rares, mais il y en a. Cette haute ambition
pouvait n'être pas au-dessus du génie et des lumières
de Sterne.
Mais ce n'est pas ce qu'il cherche; il ne cherche
même rien, pour mieux trouver ce qui lui confient
le mieux. Dans son pays et dans les autres
il erre au milieu des objets de cette vie commune
HISTORIQUES. 145
à tous ; de cette vie où il ne peut y avoir de grandeur
ni dans les événemens, ni dans les choses,
ni dans les pensées; de cette vie qui a toujours
manqué d'observateurs, comme si elle était indigne
de tout intérêt, de toutsoin et de tout perfectionnement
, parce qu'elle est celle de presque
tous.
Sterne est toujours sur les grands chemins et
devant les postes aux chevaux, dans les rues,
dans les auberges et dans les boutiques; et cependant
il s'écrie : Quel sujet pour un homme qui
s'intéresse à tout, et ne laisse rien échapper de
ce que le temps et le hasard lui présentent continuellement!
C'est un essai quejefais sur la nature
humaine; il me fait plaisir; il anime la
circulation de mon sang; il dissipe les humeurs
sombres, il éclaire monjugement et ma raison :
c'est assez.
Non, ce n'était pas assez; et les expériences
de ce charmant essai ont eu plus d'un genre d'utilité
pour la nature humaine tout entière. Quelque
chose de l'âme de Sterne passe dans l'âme de
tous ceux qui le lisent ; on apprend avec lui à
mieux sentir tout son coeur, à jouir de cette
foule de biens semés par la nature dans toutes les
routes de la vie, et perdus pour tous, parce
que tous les coeurs sont desséchés par la misère
144 MÉMOIRES
ou par l'opulence, par la bassesse ou par l'orgueil.
Quelle leçon Sterne donne à l'orgueil philosophique
dans la douleur et dans le remords qui
pénètrent Yorich lorsqu'il a blessé par des vérités
dures le pauvre Franciscain qui quête pour son
couvent, ce bon père Laurent, cette tête du
Guide, qui ne sait que se courber sous les injures,
et baisser avec modestie vers la terre des yeux
pénétrans qui semblent viser à quelque chose audelà
de ce monde ! Quel triomphe de la tolérance
, quelle fête pour tous les coeurs tendres,
que cette réconciliation du prêtre anglican philosophe
et du moine français, simple récollet,
qui, en échangeant leurs tabatières, ont tous
les deux les yeux brillans de joie et de larmes,
comme ces gouttes de pluie de l'arc-en-ciel
signe de la réconciliation du ciel et de la terre !
Quel écrivain, quelles que soient sa philosophie,
son éloquence et sa gloire, n'échangerait
pas les plus belles pages qu'il a pu écrireaveccelles
où Sterne
, menacé de la Bastille
,
dispose si
promptement son imagination à toutes les horreurs
des cachots, et s'attend même à pouvoir
y être heureux ? Quel changement de scène
lorsque, bientôt après, ces cris de douleur, je
ne peux pas sortir, je ne peux pas sortir, lui
HISTORIQUES. 145
font chercher avec effroi d'où partent ces cris, et
qu'il découvre que ce sont ceux d'un sansonnet
renfermé dans une cage qu'il frappe de sa tête,
de ses ailes et de sa poitrine! Quel changement
plusgrand encore lorsqu'après avoir entendu
et vu le sansonnet, son imagination est obsédée
et tourmentée par l'idée d'un captifétendu sur la
pierre nue et humide des prisons
, marquant par
des entailles, sur un morceau de bois, les longs
jours dé sa captivité, présentant ce compte de ses
douleurs au Dieu qui mourut sur la croix : cette
prison et ces douleurs d'un seul individu transportent
l'imagination dé Sterne dans ces vastes
empires du despotisme, prisons du genre humain
; à genoux et les bras tendus vers le ciel, il
lui demande
,
inondé dé larmes
,
l'affranchissement
des nations; après la prière de la liberté, il
en chante le cantique; et le cantique plus éloquent
encore que le sermon sur la conscience, mis en
vers par Dryden ou par Racine, serait digne d'un
temple où tous les peuples de l'univers affranchi
enverraient leurs lévites et leurs harpes.
Les transitions de Sterne ne produisent pas
toujours dé telles surprises; elles ne franchissent,
pas et ne lient pas toujours des intervalles aussi
immenses que la cage d'un sansonnet et les vastes
empires du despotisme ; elles ne finissentpas tou-
II. 10
146 MÉMOIRES
jours par faire répandre sur les chaînes du genre
humain les larmes qui ont commencé à couler
sur l'esclavage d'un oiseau : mais, toujours originales
et toujours naturelles, elles unissent les
plus petites choses et les plus grandes, comme
elles sont unies sous le regard de celui qui créa
les unes et les autres.
Eh ! qui n'a pas été bien plus touché qu'étonné
de l'histoire de cette infortunée qui a perdu la
raison en perdant son amant, avec laquelle on
a fait connaissance dans Tristam, sous le nom
de Marie, et qu'on retrouve avec tant de charmes
sous le nom de Juliette dans le voyage ? Ni
la folie de Clémentine, ni le convoi funèbre de
Clarisse avec tous les moyens de la fable d'un
grand roman et tous ceux du génie de Richardson
, n'ouvrent pas plus avant au fond des âmes
les sources de toutes les larmes. Ce ne sont que
quelques pages, mais on les croirait détachées de
l'histoire du peuple de Dieu : ce qui prouve que
le peuple de Dieu est partout où il y a des coeurs
sensibles. Cet accent céleste, si souvent celui de
Sterne, réveillait dans l'âme de M. Suard le souvenir
de toutes les impressions consolantes de ses
études de la Bible dans les prisons des îles Sainte-
Marguerite.
Quoique , comme je l'ai déjà dit, et comme il
HISTORIQUES. 147
pourra m'arriver de le dire encore, aucun de nos
écrivains n'ait été plus classique que M. Suard
dans son goût et dans son style, cette originalité
de Sterne, qu'il avait beaucoup fréquenté et
lu, avait pour lui beaucoup de charme.
M. Suard , si poli dans ses manières et dans
son langage
,
n'était pas un de ces français comparés
par Sterne aux pièces de monnaie dont l'empreinte
est effacée par le frottement; mot heureux,
dont tant de nos écrivains se sont emparés,
et qui a passé de la plume de Sterne dans notre
langue où il restera. Les traits du caractère et
de l'esprit de M. Suard étaient adoucis par sa politesse
, et voilés par sa modestie ; mais ils paraissaient
avec force dès qu'il était nécessaire qu'ils
parussent: et sous leurs voiles, ils se laissent
apercevoir très-distinctement dans les notices
de La Rochefoucauld et de La Bruyère. Comme
à La Fontaine, il lui fallait du nouveau, n'en
fût-il plus au monde; niais il fallait aussi que le
nouveau fût vrai ; et c'est ce qu'il trouvait dans
Sterne, après l'avoir beaucoup lu , après l'avoir
beaucoup vu lui-même. Les traits de la figure de
Sterne, plus'constamment comiques que son talent,
une foule de ses gestes habituels, de ses
mots, étaient gravés dans les souvenirs et dans
L'imagination de M. Suard; on n'en prononçait
148 MÉMOIRES
pas le nom qu'il ne crût le voir et l'entendre ; il
l'imitait, il le contrefaisait; ce qui ne lui arrivait
guère.
Ce qui lui persuadait le plus que tout était vrai
dans cet anglais, originalmême pour les Anglais,
c'est qu'il était toujours et partout le même ; jamais
déterminé par des projets
, et toujours emporté
par des impressions ; dans nos théâtres,
dans nos salons
, sur nos ponts ,
toujours un peu
à la merci des objets et des personnes , toujours
prêt à être amoureux ou pieux, bouffon ou
sublime. Arrêté un jour devant la statue de
Henri IV, et environné bientôt de la foule rassemblée
autour de lui par ses mouvemens, il se
retourne et leur crie : Quavez-vous tous à me
regarder ? Imitez-moi tous, et tous se mettent à
genoux comme lui devant la statue. L'Anglais
oubliait que c'était celle d'un roi de France. Un
esclave n'eût jamais rendu un tel hommage à
Henri IV.
Quels étaient donc les attributs naturels et acquis
de ce génie qu'on aime autant que les plus
beaux, et qui leur ressemble si peu ?
M. Suard avait fait cette question à Sterne,
lui-même, et il se croyait sûr d'en avoir reçu
lés réponses les plus vraies. Sterne attribuait la
première cause de ce qu'on appelait son originaHISTORIQUES.
149
lité, à une de ces organisationsoù prédomine,le
principe sacré qui forme l'âme, cette flamme immortelle
qui nourrit la vie et la dévore,quiexalte
et varie subitement toutes les sensations, et qu'on
appelle imagination, sensibilité, suivant qu'elle
-représente sous les pinceaux d'un écrivain ou des
tableaux ou des passions; la seconde
,
à la lecture
journalière de l'ancien et du nouveau testament
,
livres de son goût à la fois et de son état;
la troisième, à l'étude de Locke, qu'il avait faite
au sortir de l'enfance, et qu'il refît toute sa vie;
à cette philosophie que ceux qui savent la reconnaître
où elle est, et où elle dirige tout secrètement,
retrouvent et sentent dans toutes les
pages, dans toutes les lignes
,
dans le choix de
toutes les expressions; à cette philosophie trop
religieuse pour vouloir expliquer le miracle des
sensations, mais qui, avec ce miracle dont elle
n'a pas la témérité de demander raison et compte
à Dieu, développe tous les secrets de l'entendement,
évite les erreurs, arrive aux vérités accessibles
; philosophie sainte, sans laquelle il n'y
aura jamais sur la terre ni vraie religion universelle
,
ni vraie morale, ni vraie puissance de
l'homme sur la nature.
Un anglais très-riche et très-éclairé, qui n'expliquait
pas du tout les talens de Sterne, qui les
150 MÉMOIRES
rendait même plus inexplicables, en l'appelant
L'HOMME UNIQUE, avait promis, dans les papiers
publics, une somme très-considérable
, une fortune
, à celui qui lui porterait une page de Sterne
qui ne lui serait pas connue. S'il eût suffi, pour
remporter ce prix, d'une page et même de plusieurs
où aurait respiré le même génie, sans
qu'elles fussent de Sterne, on auraitpu gagner le
prix enFrance comme en Angleterre, et M. Suard
n'aurait pas été tout-à-fait étranger à ce triomphe
de la littérature française.
Tout ce qu'il aimait, aimait naturellement ou
devait bientôt aimer Sterne. Mademoiselle de
Lespinasse, amie intime de M. Suard
,
avait
écrit UNE PROMENADE A L'HOTEL
DES INVALIDES ET A L'ECOLE
MILITAIRE DANS LE GOUT DE
STERNE. La promenade était, en effet, dans
ce goût ; et, ce qui était plus surprenant, elle
était encore dans ce génie. Ces deux facultés si
rares séparément, et bien plus rares dans leur
réunion, semblaient avoir concouru même au
choix du sujet, le plus propre de tous, peut-être,
pour une telle imitation.Que de pensée set que de
mouvemens de l'âme peuvent naître , en effet,
à la vue et à la visite de cet hôtel et de cette
école, de ces deux édifices liés par tant de rapHISTORIQUES.
151
ports, et placés à si peu de distance, comme
devaient l'être la demeure de l'héroïsme près du
tombeau, et la demeure de l'héroïsme près
du berceau ! Et qu'elle était faite pour recevoir
et pour rendre de telles impressions comme
Sterne, l'infortunée qui, conduiteinévitablement
au tombeau par la plus terrible des passions, par
une passion sans innocence et sans espérance,
dans les lettresmême que sa main mourante écrivait
à celui qu'elle n'osait nommer son amant,
mêlait au délire de son coeur les jugemens de
l'esprit le plus éclairé sur les premiers écrivains
de la nation et sur les ministres qui en faisaient
alors les destinées !
Une autre femme
, et bien plus chère encore
à M. Suard, aurait remporté le prix dans le
concours ouvert à Londres ; c'était la sienne. Le
sujet que madame Suard avait choisi paraissait
moins grand, et l'était davantage : c'était Sterne
lui-même. Il était certainement plus heureux,
mieux approprié au concours, où les pages n'auraient
pas dû être ni de lui ni imitées de lui, mais
dans son goût et dans son génie.
Et celle qui imitait Sterne, et celle qui le louait,
par une suite de Cette délicatesse de sentiment si
naturelle et si nécessaire à leur sexe, dont elle est
la force et la puissance comme la grâce
, semble152
MÉMOIRES
rent ou avoir oublié, ou n'avoir, pas connu Tristam
Shandy : quoique Sterne paraisse bien davantage
dans Tristam avec toute la variété de
tous ses talens, pour ces deux dames, il fut tout
entier dans le Voyage sentimental.
C'est ce voyage que l'auteur de l'éloge cite
très-souvent, et toujours avec tapit de bonheur
, que, séparés de l'ouvrage, les morceaux
n'y perdent rien
, ou même y gagnent :
ce qui n'était jamais arrivé qu'aux citations de
Fénélon dans sa lettre à l'Académie. L'âme de
Sterne et celle qui respire dans son style, bien
autrement difficiles à saisir dans leurs nuances
que la tête du père Laurent et sa taille pliée en
avant par la prière
, sont retracées si fidèlement
et si vivement, que , si le portrait n'était pas
tracé par l'admiration et par l'amour , on le
croirait tracé par Sterne lui-même ; l'absence
des guillemets a beau avertir que les citations
qnt cessé
, on croit toujours lire le Voyage séntimental.
Quel passage de Sterne à Hume ! c'est presque
une transition de Sterne lui-même; mais en parlant
de Hume, on retrouve Jean-Jacques, et on
ne se trouve plus aussi éloigné de Sterne
,
qu'on
peut avoir quitté avec quelque regret.
Cette partie de la Grande-Bretagne long-temps
HISTORIQUES. 153
encore un peu sauvage depuis que d'autres offraient
des modèles de tous les genres de talent
et de civilisation, l'Ecosse, commençait à élever
l'école de philosophie à laquelle elle a donné son
nom à côté des écoles les plus illustres des temps
anciens et modernes. On parlait moins d'Ossian
et de Fingal en France et en Europe
, et plus
des Hume, des Adam Smith, des Fergusson et
des Robertson. Il se fit alors entre la littérature
écossaise et la littérature française quelque chose
de semblable à ce qu'on avait vu souvent dans la
politique des deux peuples. Elles eurent ensemble
plus de rapports, plus de communications ,
d'échangés et d'alliances qu'avec la littérature anglaise
placée entre elles. Plusieurs des écrivains
écossais qui fondaient la gloire littéraire de leur
pays s'empressèrent de visiter la France et Paris ;
quelques-uns même y vinrent vivre et écrire,
Le premier exemple en fut donné par Hume,
qui fut le premier aussi à ouvrir cette grande
école de la raison humaine. Aussitôt qu'il eut
senti son génie, il sentit le besoin de se placer
sous les inspirations du ciel de la France, Il y
vécut trois ans de suite, d'abord à Reims, et plus
long-temps ensuite à la Flèche. Il y composa son
Traité de la Nature humaine; ses Recherches
sur l'Entendement humain;sesRECHERCHES SUR
154 MÉMOIRES
LES PRINCIPES DE LA MORALE ; ses DiscoursPolitiques.
Hume aimait beaucoup la gloire ; il en fait
l'aveu avec la naïveté d'un vrai philosophe ou
d'un enfant ; et il voyait la gloire dans les persécutions
autant que dans les éloges : mais il n'était
pas plus persécuté que loué : tous ses ouvrages
naissaient et mouraient en silence. Tant de revers,
il le dit encore lui-même /n'altéraient pas
plus sa gaieté que sa fermeté; au moindre rayon
de succès et à la plus légère espérance de persécution,
il reprenait tout son courage et tous ses
travaux. Un Anglais, cependant, un seul, faisait
un très-grand cas de ses Recherches sur les
Principes de la morale; mais cet Anglais, c'était
Hume lui-même. En France, même
, ce n'était
pas des hommes que la métaphysique de
Hume recevait le plus d'éloges ,
c'était des
femmes. Et Hume trouvait les damesfrançaises
charmantes. Cependant, ce né fut qu'au moment,
long-temps attendu, où beaucoup d'hommes en
France commencèrent à en juger comme les
femmes, que la philosophie de Hume commença
à obtenir en Angleterre des injures et des applaudissemens.
C'est en Angleterre même qu'il en composa
l'histoire, en la commençantpar celle des Stuarts;
HISTORIQUES. 155
et pour le coup, les succès de la persécution, au
moins, ne lui manquent point dans son pays ;
il révolte tous les partis; et les Wighs et les Torys
se soulèvent contre l'histoire et contre l'historien.
Il leur prête à tous une oreille attentive,
et le concert de leurs cris est pour lui comme une
harmonie. Les applaudissemens et les transports
de la Grèce assemblée aux jeux Olympiques ne
flattèrent pas davantage Hérodote, le père de
l'histoire. C'est en termes plus simples que le dit
Hume, et c'est en le disant ainsi qu'il le persuade
mieux. En France, où n'étaient pas connus encore
les partis politiques, la nouvelle histoire de
l'Angleterre réunit d'abord les suffrages de tous
les esprits et les préférences de tous les goûts ;
ce fut partoutl'admirationoula plushaute estime.
Lès Critiques ne devaient se faire entendre que
long - temps après, et ne pouvaient pas longtemps
prévaloir. La première acclamation qui
s'élève aurait, pu seule tenir lieu de toutes les
autres, on les faire, éclater à sa suite : c'est celle
de Voltaire.
Voltaire, à l'instant où il vient de la lire,
place l'histoire de Hume à côté ou au-dessus des
Annales de Tacite et des Décades de Tite-Live.
Jamais, écritVoltaire, des montagnes du Jura,
le public n'a mieux senti qu'il n'appartient
156 MÉMOIRES
qu'auxphilosophes d'écrire l'histoire. M. Hume
neparaît ni parlementaire, ni royaliste, ni anglican,
nipresbytérien; on ne découvre en lui
que l'esprit supérieur et l'homme équitable. Il
parle clésfaiblesses , des erreurs ,
des barbaries ,
comme un médecin des maladies épidémiques.
Ces mots, d'un si grand poids lorsqu'ils étaient
écrits par l'auteur du Siècle de Louis XIV et
du vaste et superbe Tableau des Moeurs et de
l'Esprit des Nations, sont bien vite imprimés
par M. Suard dans les Variétés littéraires.
Sur ce peu de faits, quand on l'ignorerait, on
pourrait deviner que les trois passions qui, dans
leurs succès et dans leurs revers, transportent et
tourmentent le plus ceux qu'elles possèdent, les
lettres, la gloire et la vérité, seules passions de
Hume, le laissèrent toujours paisible en remplissant
toute sa vie.
Une seule fois, et dans une occasion où sa
vertu était attaquée et pas du tout ses talens, il
jette un cri terrible; il n'en jette qu'un; et pour
tout le reste de sa vie il rentre dans son calme
accoutumé.
C'est la circonstance dans laquelle la vie de
Hume et celle de M. Suard eurent les rapports
les»plus intimes, et dans laquelle ils s'honorèrent
le plus l'un par l'autre. Je suis donc obligé à plus
HISTORIQUES. 157
d'un détail, et je ne les crois pas sans importance
et sans utilité pour ceux qui, en étudiant les philosophes,
doivent les observer et les juger.
Quoique déjà brouillé avec les philosophespour
beaucoup de causes, pour sa philosophie, qui
n'était pas jusqu'au bout la leur, pour son éloquence,
qui n'était pas leur style, pour ses procédés
,
qui étaient loin d'être ceux du monde,
Jean-Jacques, aux jours de la persécution de
l'Emile, ne fut pas abandonné par les philosophes.
Tout ce que l'ouvrage avait de super
rieur, ils le sentirent, et ils sentirent peut-être
plus vivement encore tout ce qu'avaient d'injuste
et de violent les mandemens des évêques et
les arrêts des cours de justice. Ne pouvant le défendre
contre la persécution de ces deux puissances,
qui ne cédaient pas toujours, même au
trône, ils trouvèrent le moyen de l'y dérober;
et, prêt à partir pour l'Angleterre, Hume transporte
Jean-Jacques comme dans ses bras à cette
île dont la liberté est si grande, quoiqu'elle ne
soit pas celle du Contrai Social, et où tant de
paysages ressemblentà ceux deTHéloïse, quoiqu'ils
n'aient pas le soleil de Vevai.
On raconte avec enchantement à Paris que
les Anglais, plus bienfaisans que caressans, caressent
Jean-Jacques, et qu'il ne le trouve pas
158 MÉMOIRES
mauvais; que ce sauvage, ce républicain a trouvé
un protecteur dans un roi, et des pensions sur
un trône. On ne se figurait plus Hume et Jean-
Jacques que dans les bras l'un de l'autre, que baignés
de larmes de joie et de reconnaissance ; et
leur bonheur, ouvrage de leurs vertus, prête,
dans Paris, des forces à la philosophie, toujours
accusée et toujours menacée. Tout à coup on
porte à un souper nombreux chez M. Necker,
on lit tout haut une lettre de Hume au baron
d'Holbach, dont les premiers mots sont : Mon
cher baron, Jean-Jacques est un scélérat. On
lit tout haut ces autres mots d'une lettre de Jean-
Jacques à Hume : Vous êtes un traître; vous ne
m'avez mené ici que pour meperdre après,m'avoir
déshonoré. Ces deux mots, traître et scélérat,
dans un temps où ils n'étaient pas prodigués,
comme ils l'ont été depuis, retentissent
dans ce souper, et la nuit même dans une partie
de la capitale, comme deux coups de tocsin.
Cet effroi honore la nation qui en fut saisie :
si on en excepte la religion des évangiles qui a
frappé de tant d'anathèmes l'hypocrisie et les hypocrites
,
l'hypocrisie est trop naturelle à toutes
les religions révélées ; elle trouve trop aisément
sa place et sa sûreté dans la nuit de leurs erreurs
et de leurs mensonges : mais si des philosophes
HISTORIQUES. 169
qui fondent la morale sur les bases éternelles de
la nature humaine et de la société sont des coeurs
pervers, ceux qui le découvrent peuvent se
croire les dupes de la morale elle-même ; et la
morale et la société sont perdues.
Les esprits troublés se divisent sur ce qu'il
faut croire, comme dans les grandes causes des
religions et des nations. Hommes, femmes, vieillards,
jeunes gens se rangent du côté de Jean-
Jacques ou de Hume, suivant l'opinion qu'on a
de tous les deux, et plus encore suivant les analogies
qu'on se trouve ou qu'on se suppose avec
l'un ou avec l'autre. Rien n'était circonstancié
dans les faits, et les nouvelles que Paris alors attendait
de Londres avec le plus d'impatience
étaient celles de l'affaire de deux philosophes,
l'un Anglais, l'autre Genevois.
Jean-Jacques avait fait à Hume le défi de
publier tout ce qu'il lui avait écrit dans une
suite de lettres. Cette publication,devenue indispensable,
ne pouvait donc se faire long-temps
attendre : et quelles discussions paraissaient devoir
s'ensuivre entre deux écrivains illustres tous
les deux dans toute l'Europe, et traînés l'un
par l'autre aux grandes assises de son opinion
publique! L'orgueil de dispenser la gloire ou la honte à
160 MÉMOIRES
deux grands talens se mêlait en secret aux intérêts
de la morale universelle ; le goût plus naturel
et très-répandu à cette époque de ces luttes
de la parole ou du style, ajoutait un nouvel attrait
à cette attente. Quel spectacle, si, comme
autrefois les nations de la Grèce aux combats
d'Eschine et de Démosthène
,
celles de l'Europe
avaient pu accourir dans une capitale où les discussions
auraient eu une langue familière à toutes!
Les débats nés du décret de Ctésiphon n'avaient
d'intérêt que pour la gloire d'un orateuret pour
la liberté déjà détruite de la Grèce; les débats
entre Hume et Jean-Jacques touchaient de tous
les côtés aux-intérêts de la morale, les plus vrais
et les plus grandsintérêts du genre humain.
Eschine et Démonsthène étaient tous les deux
puissans dans ces combats : mais leurs armes
étaient de même nature, et elles n'étaient pas
égales. Tous les deux très-éloquens, Démosthène
l'était infiniment davantage ; et la force qu'a toujours
la bonne causé était encore de son côté.
La bonne cause et la mauvaise étaient bien
plus enveloppées de ténèbres dans la querelle de
Hume et de Jean-Jacques; et pour dissiper la
la nuit où se cache la vérité, l'analyse est autrement
puissante que les foudres oratoires; Or
,
la
hache de Phocion, qui n'avait pas été dans les
HISTORIQUES. 161
mains d'Eschine, était dans celles de Hume : devenue
plus tranchante
,
elle coupait plus au vif
encore , ou au moins à de plus grandes profondeurs.
Jean-Jacques n'était pas non plus sans
hache
,
il s'en faut bien ; et il avait de plus
,
des
foudres. Finesse, force, grâce, pathétique
, tout
ce que l'éloquence peut avoir
,
Jean-Jacques
l'avait. Innocent, coupable
, ou égaré, on était
bien sûr qu'il ne resterait pas plus au-dessous de
Hume qu'au-dessous de d'Alembert et de Christophe
de Beaumont. Il était impossible qu'on
ouvrît à leurs débats ou un barreau ou un théâtre :
il paraissait également impossible que leur querelle
ne fût point par eux exposée devant les nations
avec toutes les forces réunies de leur génie
et de leur art.
Et Hume et Jean-Jacques croient messéant à
des écrivains , dont la gloire était fondée sur des
ouvrages propres à éclairer l'espèce humaine sur
ses intérêts, dans les lices de la vanité plus que de
la vérité, d'entretenir les nations de leurs querelles
personnelles. De tout ce qu'on attendait
d'eux, rien ne paroît qu'un exposé très-succinct
de Hume ,
auquel Jean-Jacquesne répondit que
par le silence le plus profond.
Si peu de mots et tant de silence ne sont guère
à l'usage que de l'innocence; et, sans trop savoir
II. II
162 MÉMOIRES
ce qu'il fallait en penser, leur effet sur les partis
en présence est en tout semblable à celui de ces
grains de sable jetés sur les bourdonnemens des
abeilles en fureur. Tout se tait; aucunevoix, de
marque du moins, ne se fait entendre.
En lisant le petit nombre de pages de Hume,
scrupuleusement traduites par M. Suard, et les
lettres de Rousseau, religieusement copiées pour
répondre à son défi, on avait peine à comprendre
comment Rousseau avait pu voir un traître dans
Hume, qui, en l'entourantpubliquement de bons
offices, le cernait encore de bienfaits taciturnes
et invisibles; on ne concevait pas mieux comment
tant d'indignation avait pu jeter Hume
assez loin de son caractère pour lui faire voir un
scélérat dans celui qui ne l'outrageait point par
des accusationspubliques ,
mais qui lui adressait
à lui-même
, sous le secret du sceau des lettres,
des soupçonsbien plus fous encore qu'injurieux.
Quipouvait trouverles mots de ces deux énigmes?
Ce fut M. Suard qui les entrevit et les indiqua
tous les deux dans quelques lignes d'un avertissement
à la tête de cet exposé destiné à charger et
à confondre Jean-Jacques. Il trouvait les deux
mots des deux énigmes dans les contrastes prodigieux
des caractères des deux philosophes.
Quels contrastes, en effet ! quelle lumière en
HISTORIQUES. 163
jaillit sur ces accusations réciproques dont les
ennemis de Hume et de Rousseau, et surtoutceux
de la philosophie, voudraient de temps en temps
encore faire un procès criminel contre la raison
elle-même pour la destituer de ses droits et de
son pouvoirsurla direction des actions humaines!
Cette lumière ne s'arrête pas à la querelle qu'elle
explique si bien ; elle s'étend à presque toutes les
querelles de l'esprit humain : et ce parallèle de
leurs contrastes, je Crois devoir le tracer. En faisant
voir les sources d'où ils sortent, et combien
ces sources sont profondes, il fait voir aussi
combien il est nécessaire et difficile de les tarir;
enfin, elle fait beaucoup mieux connaître, depuis
le berceau jusqu'au tombeau, deux hommes
éternellement illustres, désormais
, dans les annales
du genre humain.
Né parmi les rochers, les lacs et les peuples
tranquilles de l'Ecosse, Hume n'ouvre longtemps
les yeux que sur ces images de la paix et
du repos. Jean-Jacques, né entre les torrens du
Jura et ceux des Alpes, entre la France etl'Italie,
respire tout ce qu'il y a d'ardent sous le ciel de
l'une et d'impétueux sous le ciel de l'autre.
Dans une famille dont les dignités et les fortunes
ne devaient pas, heureusement, entrer
dans son héritage, Hume trouve les sources les
164 MÉMOIRES
mieux choisieset les plus abondantes de ces instructions
classiques, de ces études de l'enfance
et de la jeunesse auxquelles une philosophie
exacte commence à présider en Angleterre pour
en faire principalement l'art de la raison et sa
pratique habituelle, Jean-Jacques, dans la boutique
d'unpère horloger et citoyen très-actif d'une
république très-orageuse, voit tousles jours à côté
des instrumens du métier de son père, à côté
des limes, des loupes, des vat-et-vient, Tacite,
le Plutarque d'Amyot, et les romans de La Calprenède
; il dévore
, avant sept ans ,
les vies des
hommes illustres de l'antiquité, verse des seaux
de larmes sur les malheurs des Romains, et n'apprend
rien qu'à sentir tout avec plus de violence
ou avec plus de douceur que les autres hommes.
Hume, au sortir des grandes universités, entre
dans le grand monde, qui est le sien, dont il n'a
rien à craindre, et ne veut rien espérer ; puissant
parce qu'il est indépendant, il dispose de son existence
à sa fantaisie; il cherche les livres ou les
hommes, la société ou la retraite, la Flèche ou
Edimbourg,les palais ou les bibliothèques, selon
qu'il convient à son revenu, aux progrès de ses
idées, à ses travaux, etun peu à son goût pour les
femmes
,
qui ne peut pas être très-vif, puisqu'il
en est toujours content. Jean-Jacques, presHISTORIQUES.
165
que enfant encore, échappe à ses maîtres, à son
père et à sa patrie, cherche les belles aventures
dans la plus affreuse misère, ne s'arrête que devant
les beautés de la nature et de quelques
femmes, les regarde avec des palpitations de
coeur qui l'étoufferaientsi les larmes ne l'aidaient
à respirer ; il entre, pour vivre, dans un hospice
de convertis, où il entend des dogmes et voit des
horreurs qui le font également frémir ; sans
pain et sans gite, cinq à six fois il dort avec douceur
à la belle étoile, sur le bord des grands chemins
, sous des arbres dont les oiseaux réveillés
avec l'aurore lui donnent le signal du cantique
de reconnaissance au sommeil, au soleil et à l'Éternel;
laquais, et servant à table, au sein d'une
si grande abjection pour celui que sa naissance
destinait à une portion de la souveraineté d'une
république, il tremble devant celle qu'il sert,
mais d'amour et d'espérance; au milieu de quelques
actes plus que honteux, ses rêveries
, toujours
héroïques et magnanimes, le porteraient suides
trônes et sur des chars de triomphe
,
s'il ne
leur préférait pas le ciel qu'il a sur sa tête et les
hameaux qu'il a sous les yeux ; avec cinq à six
volumes trouvés par hasard, qu'il apprend et
qu'il oublie continuellement, il s'élève à ce principe
qu'il nefautpas apprendre la science,mais
166 MÉMOIRES
l'inventer : à force de se renfermer dans son
imagination et de la contempler, il la rend aussi
précise qu'elle est féconde et magnifique : toujours
esclave des premiers besoins de la vie
,
il
crée des codes qui établiraient et garantiraient
la liberté et la félicité du monde
, si le monde
était naissant.
Après quatre ou cinq ouvrages dont les titres
et les sujets sont imposans, les principes creusés
et hardis, le style net et clair, Hume n'a obtenu
encore ni les admirateurs ni les détracteurs qu'il
ambitionne presque également ; ses écrits se vendent
peu, se lisent moins encore, et laissent leur
auteur aussi calme à leur chute qu'en les écrivant.
Au premier ouvrage de Rousseau, qui,
pour le fond, n'était qu'un paradoxe, et pour
la forme qu'un discours, le cri de l'admiration
est universel, et les détracteursmême admirent.
On explique des destinées si différentes par l'analyse
sans éloquence, instrument de Hume
, et
par l'éloquencesans analyses, instrument de Rousseau
; et les deux auteurs sont placés comme aux
extrémités opposées des talens littéraires.
Aimer avec transport, admirer avec attendrissement
les beautés et les bienfaits qui s'offrent aux
yeux et au coeur dans le spectacle des cieux et de
la terre, sont déjà pour Jean-Jacques une adoHISTORIQUES.
167
ration et un culte ; mais ce culte de la nature n'est
pas encore une religion pour l'auteur d'Emile.
Les plus éclatantes et les plus touchantes beautés
seraient pour lui éclipsées dans d'éternellesombres
,
s'il ne reconnaissaitpas à la nature une âme
distincte d'elle, une volonté qui la meut, qui lui
donne des lois auxquelles la matière obéit sans
pouvoirles connaître; et cet Etre des étres, ce Dieu
qui régit l'univers, il le retrouve dans l'Homme-
Dieu des évangiles. Hume presque jamaisne prononce
ces noms ineffables de la divinité, et ce
n'est pas comme d'autres pour en transporter les
attributs sur la matière : il ne reconnaît pasmême
à la nature cette puissance des causes et des effets
qui agit tous les jours sousnos yeux dans la suite et
dans l'enchaînement des phénomènes. Il combat
parsaphilosophie les témoignages de tousles sens ;
et dans CES CAUSES ET CES EFFETS il
voit non les ressorts de l'univers, mais les dispositions
et les modes de nos conceptions et de
notre entendement. Tandis que Jean-Jacques est
prêt à tout adorer ensemble et séparément. Dieu
et la nature, Hume trouve le moyen de n'être
pas déiste et de n'être pas matérialiste. Les causes,
les effets, les mondes, par conséquent, ne
sont pourlui que dansl'homme; ils sont quelquesunes
de ses pensées. Tandis que Jean-Jacques,
168 MÉMOIRES
transporté par ses ravissemens dans les deux infinis
comme au sein de Dieu même, environne
de ses cantiques le trône de l'Éternel, Hume ne
sort pas de lui-même, et calcule que les harmonies
des sphères célestes peuvent n'être que des
opérations de notre logique.
L'esprit, le caractère et les talens de Hume et
de Jean-Jacques ne différent pas moins lorsque
l'un par l'histoire d'Angleterre, l'autre par ses
principes sur l'ordre social, attirent également
sur eux l'étonnement et les applaudissemens des
peuples qui savent lire.
Tout ce qui est conservé des annales du monde
moral, fait regretter à Jean-Jacques qu'elles
n'aientpas toutes disparu dans les flammescomme
la bibliothèque d'Alexandrie. Il oublie les miracles
de ces vertus antiques si souvent adorées
par son éloquence, qu'elles rendaient sublime.
En descendant au moyen âge, il croit être dans
dansun chaos d'opinionsoù quelques vérités rares
et froides se perdent dans l'immensité des erreurs
et des mensonges. L'antiquité, avec ses vertus et
ses grandeurs morales, lui paraît au-dessous de
la vie des sauvages : et en nous comparant à l'antiquité
,
il ne voit dans notre siècle que la lie des
siècles. Au milieu de tant de peuples qui admirent
son style, et qui désirent qu'il écrive leur hisHISTORIQUES.
169
toire, il leur dit à tous en face : Vous n'avez point
d'histoire, vous n'en aurezjamais, etj'en sais
bien laraison. Tandis que Jean-Jacquesparlait ainsi, Hume
médite une histoire générale de l'Angleterre, et
l'écrit dans l'ordre le plus lumineux de la succession
des temps et des événemens depuis les
poésies erses et la vie d'Agricola jusqu'aux dogmes
despotiques et aux catastrophes des Stuarts. Audessus
de toutes les erreurs, par le silence ou par
l'absence des passions
, dans le fracas de tant de
factions et de tant de révolutions religieuses et
politiques, il assigne à tous les faits les justes degrés
de leurs invraisemblances, de leurs probabilités
et de leur certitude. Les églises, romaine,
protestante, anglaise, reçoiventégalement de lui,
dans la plus exacte mesure, tout ce que la vérité
leur doit de reproches et d'éloges; il fait servir
aux progrès du raisonnement les divisions et les.
querelles où tout se décide par la foi et par l'autorité
: il affronte avec calme les ressentimens des
Wighs et des Toris en ne leur accordant aucune
préférence constante, et en ne leur refusant jamais
celle qu'ils ont méritée tour à tour; il porte
dans les origines et dans les maximes de la constitution
anglaise une lumière plus pure que celles
de tous ses fondateurs. Cette larme que Hume
170 MÉMOIRES
laisse tombersur l'échafaudde CharlesIer, et qu'il
est si difficile de lui refuser, il l'appelle généreuse;
et par ce seul mot que les jacobites ont
très-bien compris, il perd tous ses droits à leur
reconnaissance. Tous les progrès de cet esprit
anglais qui en a fait faire d'immenses à l'esprit humain
, il les marque et les évalue comme ils auraient
pu l'être par les Bacon, les Newton et les
Locke. Par tant de grandeur et de sagesse de ses
jugemens étendus sur le cours de près de vingt
siècles, il saisit tellement d'admiration l'immortel
auteur du Siècle de Louis XlV et du Tableau
bien plus vaste des Moeurs et de l'Esprit des Nations,
que, Tite-Live et Tacite sous les yeux,
Voltaire élève l'ouvrage de Hume au-dessus de
ces deux chefs-d'oeuvre de l'antiquité, et qu'il
presse l'Angleterre d'élever à son tour un monument
à son historien, non dans les tombeaux
de Westminster, mais dans les places publiques
de la capitale.
Dans ce magnifique travail où sa pensée s'était
agrandie, l'âme de Hume, qui ne pouvait guère
recevoir d'impressionstrès-vives que de la raison,
en avait reçu une très-profonde, et qui pourtant
aurait semblé borner de toutes parts les vues d'un
historien et d'un philosophé. Il avait été comme
épouvanté de la facilité et du danger, tous les
HISTORIQUES. 171
deux extrêmes, de prendre pour des faits réels
les faits qui charment l'imagination ou qui l'effraient;
leurs impressions, disait-il, se confondent
presque toujours avec leurs preuves; et pour
échapper au malheur de croire ce qu'on imagine,
il faut beaucoup douter, même de ce qu'on voit.
Jean-Jacques doute souvent de ce qu'il a sous
les yeux , et rarement de ce qu'il a dans l'imagination.
Il le dit, il le répète cent fois, les mêmes
objets qui n'avaient qu'effleuré ses sens le subjuguaient
dans la réflexion. Si puissante sur ses lecteurs
, son imagination exerce ses premiers et ses
plus forts prestigessurlui-même; sa logiquetriomphe
des erreurs des autres, et ne lui sert, dans les
événemens de la vie, qu'à fortifier les siennes ; le
Jean-Jacques je te tiens, qui n'était évidemment
qu'un rêve, et dont il fait l'une de ses preuves des
crimes de Hume, en est la preuve. Les rêves et le
réveil sont pour Jean-Jacquesdeux étatsbeaucoup
moins différens que pour le reste des hommes.
Mais la dialectique de ses songes se lie à celle de
son réveil, et celle de son réveil à celle de ses
songes du lendemain ; il ne lui était plus possible
de séparer et de distinguer ce qu'il avait rêvé et
ce qu'il avait entendu et vu. Dans ce tissu de ses
idées de la nuit et de ses idées du jour, sa raison
est étouffée par toutes les forces de son génie, et
172 MEMOIRES.
sa consciencepeut attester avec la même pureté
le faux et le vrai.
Il faut suivre ces oppositions si frappantes jusque
dans la manière dont Hume et Jean-Jacques
meurent.
La mort de Hume est lente, douce
,
graduée,
elle dure un an, et toujours aussi exempte de
douleurs que de terreurs. Dès qu'elle commence,
il commence à l'observer curieusement; et dès
qu'il s'est aperçu que les progrès en sont plus
grands chaque jour, il cherche de quelle quantité
ils croissent ; on le croirait presque tenté d'en
tracer la courbe, d'en déterminer la loi et la formule
.
La mort de Jean-Jacques est subite. Sorti
après sa tasse de café à la crème, déjeûner qu'il
aimait le plus, il va faire sa visite au soleil et aux
ombrages d'Ermenonville ; il rentre dans l'instant
avec le sourire sur les lèvres et la mort dans les
yeux ; et lorsqu'on veut fermer les volets : Non,
dit-il, ouvrez-les davantage, que je voie encore
une fois ce beau soleil.
Ni un traître ne peut mourir comme Hume,
ni un scélérat comme Jean-Jacques. Mais deux
hommes, et même deux philosophes, formant un
si continuel contraste dans le cours de toute leur
vie, peuvent trop aisément s'accuser de scélératesse
et de trahison. Leurs amis communs, car
HISTORIQUES, 173
ils en avaient encore ,
auraient dû craindre, surtout,
de les mettre en rapports de bienfaits et de
reconnaissance : un tel commerce ,
même entre
les caractères les plus analogues et les plus heureux
, se termine rarement comme il a commencé
; et il fallait se donner de garde de l'établir
entre celui qui, du sein de l'indigence, professait
hautement l'ingratitude, et celui qui, toujours
immuable comme la raison éternelle , ne
savait ni soupçonner, ni voir les ombrages d'une
âme fière, tendre et mobile à l'excès.
Ce qui fut un bonheur dans cette querelle ,
c'est le choix de M. Suard pour traducteur et
pour éditeur de son Exposé.
Que parmi les hommes illustres de la même
société
, tous ses amis et tous irrités personnellement
parlesirritationsde Jean-Jacques,Hume
eût choisi Diderot, par exemple ; le texte de
Hume avait beau être succinct et modéré, Diderot
l'aurait environné, de tous les côtés, de
discours préliminaires, de notes, de supplémens,
tous, très-éloquens, très-passionnés, et tous trèscapables
de rendre la vérité infiniment plus difficile
encore à démêler.
Pour bien juger et Humé et Jean-Jacques, il
fallait moins de sensibilité que l'un, et beaucoup
plus que l'autre. C'était le degré juste de la chaleur
d'âme de M. Suard; et c'est, pour ainsi dire,
174 MEMOIRES
sous cette température intellectuelle que naissent
ces heureux esprits sans lesquels l'esprit humain
serait toujours glacé ou embrasé, et toujours mal
éclairé.
Une autre qualité de M. Suard, qu'il montra
dès l'enfance et qu'il garda toujours, c'est ce
courage de la pensée qui écoute tout et ne se décide
jamais que par soi-même; qui ne met jamais
la plus petite vérité en balance avec les engagemens
les plus sacrés de l'amitié la plus tendre.
Autour de M. Suard, tout le monde, à peu près,
jugeait cette querelle comme madame Geoffrin
,
et voici comme la jugeait madame Geoffrin
,
comment elle minutait son arrêt dans un billet
à Marmontel : Ce que vous m'apprenez de Rousseau
me confirme que ma science est parfaite.
Tout le monde sait la répugnance que j'ai toujours
eue pour lui : J'AI DIT QUE C'É-
TAIT UN TRÈS-BEL ESPRIT, ET
UNE AME TRÈS-NOIRE. L'auteur de la
Lettre sur les spectacles et de l'Héloïse, UN TRÈSBEL-
ESPRIT seulement ! l'auteur de la Profession
de foi du Vicaire Savoyard et de la Lettre
à l'Archevêque de Paris, UNE AME TRÈS-NOIRE !
Qu'on admire M. Suard, qu'on l'aime surtout
davantage, mais qu'on ne s'indigne point, qu'on
ne s'étonne pas même de ces paroles furieuses
d'une si excellente femme : il était impossible
HISTORIQUES. 175
que madame Geoffrin, pour qui la bienfaisance
était un besoin de première nécessité, pardonnât
à Rousseau, qui n'aimait ni les bienfaits, ni
les bienfaiteurs.
On sait que ce fut M. Suard qui traduisit à
Paris, aussitôt qu'elle fut publiée à Londres,
cette vie si courte et si naïve de Hume, écrite par
lui-mêmesur le bordde sa tombe ; on sait moins ,
parce qu'on ne l'a point remarqué, que ce fut
M. Suard qui, dans quelques lignes à la tête de
cette vie, grava le premier en Europe, à côté du
nom de Hume, le titre de grand homme.
C'est le plus beau de tous. Cent fois la plus
basse flatterie prodiguace titre à la puissance : et
ceux qui le donnent ainsi gravent sur tout leur
bassesse : l'amitié, dont les illusions sont trèsgrandes
, sans l'être autant que celles de l'amour;
l'enthousiasme, qui ne veut point exagérer, mais
qui surfait, sans le vouloir, l'accordent et se
trompent; mais leur erreur, qu'on excuse, se
communique peu et ne dure jamais : quand c'est
la vérité qui le décerne
,
les efforts qu'on peut
faire pour l'effacer l'entourent chaque jour de
nouvelles sanctions ; il ne tarde pas à être répété
par la voix des nations et des sages ; lorsqu'il est
le prénom du nom d'un vrai philosophe , c'est la
proclamation de la gloire la plus pure et la plus
176 MÉMOIRES
utile au genre humain ; et, sans doute aussi, celui
qui, le premier, a voté l'apothéose., mérite
quelque part dans la reconnaissance des siècles.
Robertson et M. Suard ont beaucoup correspondu
ensemble; ils ne se sont, je crois
,
jamais
vus, ni en France
,
où Robertson n'est pas venu,
ni en Angleterre, où M. Suard alla trois fois.
On a regret que, soit en France, soit en Angleterre
,
ils n'aient pas vécu quelque temps ensemble
comme deux frères, eux dont les réputations
sont comme fraternelles.
Le nom de Fergusson, si justement célèbre
dans l'école écossaise
, n'est pas cité davantage
parmi les hommes illustres du dix-huitièmesiècle
qui ont séjourné ou voyagé parmi nous.
Celui qui parut immédiatement après Hume
n'était pas son disciple ; il ne pouvait l'être de
personne au monde : il était sou ami. C'est Smith
qui fut le témoin le plus admis à la longue agonie
de Hume
,
qui lui ferma les yeux.
La visite de Smith est la plus glorieuse qu'ait
reçue la France. Smith a laissé plusieurs écrits
qui ne sont que des morceaux, et deux grands
ouvrages : les morceaux sont les Considérations
sur l'origine et la formation des langues ; un
Essai de l'histoire de l'astronomie ; un autre
Essai de l'histoire de la métaphysique; un troiHISTORIQUES.
177
sième de l'histoire de la logique ; les deux ouvrages
sont la Théorie des sentimens moraux,
et le Traité de laformation et de la circulation
des richesses. Dans les morceaux comme dans les
ouvrages éclate en traits lumineux la supériorité
du génie et de l'analyse
, son instrument favori.
Cependant, non pour affaiblir en rien l'éclat
de ce nom anglais qui ajoute à toutes les illustrations
de l'Angleterre , mais pour établir encore
une fois, par les faits les plus certains, les analogies
des deux philosophies, anglaise et française,
sur'lesquelles nous fondons tant d'espérances
pourle monde, je me crois obligé de remarquer,
de noter même combien Smith a profité ou pu
profiter de notre philosophie.
Les Considérations sur les langues ont été
évidemment provoquées par celles de Condillac,
de Diderot et de Jean-Jacques. Elles sont presque
toutes conformes ou analogues à celles de
l'abbé Coppineau, si dignes d'être toujours méditées
partout où l'on parle et où l'on écrit.
Cette cause à laquelle Smith attribue etle commencement
et tous les avancemens de l'astronomie
, l'inquiétude et le.tourmentde l'imagination
jusqu'à ce qu'elle soitpleinement satisfaiteparla
manière dont ellefaitnaître lesphénomèneles uns
des autres, cette même cause est précisément
II. 12
178 MÉMOIRES
celle qui mit en mouvementtout le génie de Descartes
; elle précipita dans beaucoup d'erreurs ce
génie trop ardent ; mais toutes ses erreurs étaient
sur le chemin de la vérité; il suffisait de les écarter
pour trouver les vraies lois du mouvement,
celles de la pesanteur et des phénomènes célestes.
Le principe universel de Smith dans la Théorie
des sentimens. moraux , LA SYMPATHIE, cette
disposition physique et générale à souffrir des
maux, à jouir des biens dont nous ne sommes
que les spectateurs, est nettement aperçue et
développée dans plusieurs de nos livres de métaphysique
,
de morale et de goût; elle se montre
avec éclat dans le caractère même de la nation
française
,
qui n'est la plus sociable de toutes,
et la plus voisine de toutes les vertus morales,
malgré tous ses défauts, que parce qu'elle est,
celle où la sympathie exerce son plus grand empire.
Il n'y a pas jusqu'à notre fureur d'imiter
qui ne nous vienne de la sympathie. Heureusement,
pour l'esprit humain
,
qu'en imitant nous
perfectionnons;
Le principe de la division du travail, qui
n'est pas , comme on l'a dit, la base, mais l'une
desbases du chef-d'oeuvre de Smith, ce principe,
dont les applications sont si vastes, brillait déjà
dans l'article ART de notre Encyclopédie
,
dans
HISTORIQUES. 179
les mêmes termes, avec moins de détails de commerce
, mais avec une fécondité qui s'étendait à
tous les travaux.
Le mépris profond de Smith pour toutes les
routines mercantiles et politiques
, pour ce génie
étroitdes puissances, des ministreset des douanes,
qui ne savent élever sur la terre que des barrières
et décréter que des prohibitions; ce mépris était
depuis long-temps le même dans nos économistes
; ilsne donnaient pas la même force à leurs
raisons, mais leurs raisons étaient les mêmes :
ils les faisaient sortir, comme Smith , des faits et
des expériences de l'industrie et du commerce du
globe. La profonde étude faite par Smith de
la théorie des économistes français, et son analyse
qui ébranle plutôt qu'elle ne renverse quelques
points de leurs doctrines, sont deux preuves de
la haute estime qu'il leur accordait, et des lumières
qu'il y avait puisées ; Smith ne substitue
aucune théorie générale de l'impôt à leur théorie
de l'impôt unique ; pour oser en tracer une ,
il a
trop senti que le budjet de l'Angleterre a besoin de
percevoir des taxes sur les terres, sur l'industrie
et sur le commerce de l'univers ; mais l'impôt
unique des économistes, vérité ou paradoxe , est
et sera éternellement la théorie la plus digne de
toute l'attention et de toute l'application de l'es180
MÉMOIRES,
prit humain. Si dans les remuemens et dans les
déplacemens, peut-être prochains, des populations
du globe
,
parmi les peuples tourmentés
de l'Europe qu'appellent tant de magnifiques et
fertiles déserts du nouveau monde, il s'en rencontre
un ou deux qui comprennent assez bien
ces théories pour les établir avec courage et avec
prudence, ces deux peuples enfans deviendront
les modèles du vieux monde, et le vieux monde
se rajeunira.
Le livre de Smith a été mis tout de suite en
France
,
il reste encore fort au-dessus de tous
les livres d'économie politique ; il est, hors des
mathématiques
,
la plus magnifique application
de l'analyse, de cet instrument dont les déclamateurs
veulent toujours faire un instrument de
dommage
, presque de mort, et qu'il faut toujours
leur présenter comme l'unique instrument
par lequel peuvent être répandues sur toutes les
idées dé l'entendement, sur tous les intérêts de
l'humanité, sur tout ce qui peut perfectionner
l'homme et son existence, ces lumières qui donnent
à tout la vie et la fécondité.
On a dit que, si le bonheur du genre humain
pouvait naître d'un poëme ,
il naîtrait du Télémaque.
C'eût été vrai, je le crois, dans ces âges
reculés du monde
,
dans ces siècles moitié fabuHISTORIQUES.
181
leux ,
moitié historiques, où les peuples étaient
plus gouvernéspar l'imaginationque par la raison
et le calcul ; où les premiers besoins de la vie
et ses premièresjouissances étaient quelques sentimens
du coeur et quelques arts qui peignent
ces sentimens. Tout est changé; la vie du genre
humain ne peut plus être ni héroïque ni pastorale
; le sceptre du monde est dans les mains des
arts mécaniques
,
des sciences et de l'industrie ;
l'industrie
, avec l'analyse qui lui soumet les lois
et les forces de la nature, peut seule fournir
désormais aux immenses besoins des nations.
Les beaux-arts présideront toujours aux fêtes de
la vie ; ils ne président plus à la vie elle-même ;
leur gloire est d'embellir la raison ; ils ne peuvent
plus en usurper le trône. Le bonheur du
genre humain ne peut naître désormais que des
livres comme celui de Smith, de ceux où l'analyse
,
maniée avec la même dextérité, la même
précision et la même étendue, fera, de tous les
hommes qu'elle aura éclairés, une confédération
de chefs d'ateliers qui n'auront pour ouvriers que
les élémens, et de souverains qui sauront établir
partout l'ordre
, pour ne donner nulle part des
ordres.
C'est évidemment le but de Smith, qui était
loin d'être un enthousiaste, et qui, pour ne pas
182 MÉMOIRES
compromettre la raison
,
cachait péniblement
son éloquence
, toujours prête à échapper et à
éclater. M. Suard, à qui l'enthousiasme était
également suspect, aperçut promptement ce
but et dans les ouvrages et dans la conversation
de Smith.
C'est, depuis Bacon et son Règne de la nature
, le but de tous les grands esprits de l'Angleterre
: et le but auquel de tels hommes tendaient,
M. Suard était loin de penser qu'il fût
impossible de l'atteindre. Ce fut lui qui traduisit
le premier et fit imprimer dans l'Encyclopédie
méthodique le morceau sur l'origine et laformation
des langues. Peu content de la traduction
de la Théorie des sentimens , par Blavet, et
de celle de l'ouvrage sur la formation et la circulation
des richesses, par Roucher, il fut plusieurs
fois au moment d'en entreprendre de nouvelles
, et rendit grâce à madame de Condorcet
et au comte Garnier, dont les traductions excellentes
le dispensèrent de paraître encore devant
le public comme simple traducteur.
Je dois pourtantle dire ; parce que cela est vrai
et parce que cela peut être utile, son admiration
pour le grand livre de Smith était mêlée de blâme
et de censure. Il le trouvait difficile à lire ; il
soupçonna qu'il avait été peu lu en entier en
HISTORIQUES. 183
France, où l'on commenceplus de lecturesqu'on
n'en achève.
Ce n'est pas, ajoutait M. Suard, que ses expressions
ou ses phrases soient jamais obscures; mais
il en a trop ; il veut trop donner toute l'évidence
géométrique à l'exposition de ses doctrines et à
leurs applications. Il n'a pas assez remarqué que ,
dans les démonstrations des Euclides, dont il
prend la méthode, quoique les déductions soient
nombreuses et lentes, arrivées au terme, quelque
longue que soit la chaîne
,
elles se réduisent
toutes, au fond, à une seule idée
, parce que
toutes sont identiques, et qu'elles ne chargent
pas plus la mémoire et l'intelligence que s'il n'y
en avait qu'une ; mais qu'il n'en est pas ainsi des
vérités de l'ordre physique
, et surtout de l'ordre
moral ; qu'elles sont rarement composées d idées
identiques; qu'elles le sont presque toujours d'idées
simplement analogues, dont on peutformer
des groupes et des faisceaux
,
mais qu'on ne peut
pas réduire à de véritables unités, à des unités
simples
,
fractionnaires ou collectives ; qu'après
comme avant leur solution, de tels problèmes
tiennent donc une grande place dans la pensée;
qu'ils la fatiguent jusqu'à l'extrême lassitude si
l'on fait entrer dans les démonstrations tout ce
qui peut y entrer, si on ne se borne pas à choisir
184 MÉMOIRES
parmi les idées analogues celles qui dominent, et
qui reçoivent, sans art oratoire
,
des expressions
éclatantes; si, en un mot, on veut tout dire au
lieu de toutfaire penser.
Il est tellement vrai, disait encore M. Suard,
qu'il faut tout faire sentir et non pas tout démontrer
dans les vérités morales
, que, par un
instinct qui gouverne les méthodes et ne s'enlaisse
pas gouverner, à mesure que les esprits
s'enrichissentde vérités de cet ordre, les langues
se resserrent et deviennent elliptiques : les ellipses
sont, pour ainsi dire , l'algèbre moral des
langues ; c'est par cette espèce d'algèbre
, c'est
par des ellipses, comme on en trouve à chaque
ligne dans Tacite et dans Montesquieu, et par des
tableaux comme on en a essayé pour l'Encyclopédie
et pour l'Economie politique
, que l'esprit
humain parviendra à créer les véritables lois de
tout l'ordre social, comme il est parvenu par
l'algèbre des mathématiques à calculer l'harmonie
et les accords des sphères célestes.
Ce que disait M. Suard il y a plus de trente ans,
en ne rendant compte que de ses propres impressions
, M. Douglas Stewart, disciple et ami de
Smith, son successeur dans le professorat à Glascow,
l'a dit aussi depuis, ou l'a fait entendre.
Plus on aura lu et médité ce chef-d'oeuvre de
HISTORIQUES. 185
Smith, plus on sera pénétré de la justesse de ces
observations; mais cette critique ne sera aussi
utile qu'elle est fondée qu'alors qu'un extraittrèsbien
fait de ce magnifique ouvrage rendra un
si vaste dépôt de vérités importantes plus facile,
à saisir et à retenir, en les resserrant et en les
rapprochant davantage, en élaguant cette surabondance
de preuves que des scrupules géométriques
ont prodiguées dans les démonstrations.
Si, au lieu de considérer les ouvrages comme
des titres de gloire de leurs auteurs, on les considérait
comme les foyers de lumière de la raison
humaine, les vrais talens s'appliqueraient plus à
perfectionner les grands monumens de la philosophie
qu'à les multiplier; les livres moins nombreux
mériteraient moins le reproche que leur
fait Salomon d'être une grande affliction de l'esprit.
Tout ce qu'il serait bon de savoir serait
dans un petit nombre de volumes délicieux àlire.
M. Douglas Stewart, dont nous n'avons que
prononcé le nom, est le dernier écrivain renommé
de l'école écossaise que M. Suard a
connu à Paris, qu'il a vu souvent dans son salon,
et quelquefois dans sa petite maison de campagne
à Fontenai-aux-Rpses. La métaphysique
de M. Stewart, la même essentiellement que
186 MEMOIRES
celle de Locke et de Smith, rendue plus lumineuse
par les nombreuxexemples tirés des sciences
physiques et morales, était singulièrement
du goût de M. Suard ; elle le consolait des conquêtes
de la métaphysique de Kent, si opposée
presque en tout à celle qui a prévalu en Angleterre
et en France, avec tant de gloire pour ses
fondateurs, et tant d'avantages pour toutes les
sciences.
L'époque la plus favorable, et peut-être la
seule très-propre à observer l'entendement humain
pour en écrire la vraie histoire, est celle
où beaucoup de grandes vérités ont été découvertes
par le hasard, par des expériences, par la
méditation, et où d'antiques erreurs et des systèmes
savans ou ingénieux disputent pourtant
toujours l'empire de l'esprit humain à la bonne
philosophie. C'est alors que, portant tour à tour
les regards des erreurs aux vérités, et des vérités
aux erreurs, on aperçoit plus facilement et plus
sûrement de quel usage de nos facultés intellectuelles
dérivent les unes et les autres, quelle direction
méthodique nous devons donner à nos
esprits pour éviter en tout ce qui est faux, pour
atteindre en tout le vrai, lorsqu'il n'est pas hors de
la portée de tous nos sens, et de toutes les combinaisons
de nos expériences et de nos réflexions.
HISTORIQUES. 187
Depuis Bacon, c'est précisément dans cet état
qu'est l'esprit humain; et c'est dans cet état que
M. Stewart l'a saisi pour le peindre.
La Providence a voulu que cette révolution
fût contemporaine de celles qui appellent toutes
les nations à la liberté ; la liberté même la plus
étendue et la mieux réglée
,
pourrait trop peu
de chose encore pour la félicité générale des
peuples
, sans la souveraineté de la raison la
plus saine et sans le secours des forces de la
nature conquises et asservies à l'homme par la
physique.
Les jours sont arrivés où va s'accomplir la
maxime de l'antiquité, les hommes ne seront
heureux que lorsque les rois serontphilosophes
ou les philosophes rois. Les rois et les peuples
libres et éclairés vont porter la philosophie dans
les lois et sur les trônes, et c'est ainsi qu'il faut
entendre l'axiome.
M. Suard s'inquiétait un peu, mais ne s'alarmait
pas beaucoup des querelles entre la philosophie
allemande et la philosophie anglaise et française
; il remarquait d'abord que la philosophie
allemande est presque aussi stérile en erreurs
qu'en vérités; que ses formes syllogistiques et
scolastiques la rendent très-peu contagieuse pour
le vulgaire
,
c'est-à-dire, pour l'esprit humain,
188 MÉMOIRES
qui ne reconnaît la vérité qu'aux formes pures
et aux clartés soudaines qui en sont le signalement;
qu'elle ne peut guère former de prosélytes
que parmi quelques têtes assez fortes pour
tourner incessamment dans le cercle de trois
on quatre antiques et profondes méprises, sans
avoir, dans ces éternels tournoiemens, des vertiges
et des syncopes ; que ces, mêmes têtes,
lorsqu'elles sortent de ce cercle où un laborieux
exercice les a fortifiées encore davantage
,
déploient
sur d'autres sujets une vigueur dont des
vérités utiles profitent. Il remarquait enfin qu'en
France même des esprits naturellement lumineux,
et auxquels il faut beaucoup d'art pour
cesser de l'être, avaient embrassé cette philosophie;
qu'on pourrait, avec eux, entrer avec
honneur en lice devant lés nations pour discuter
à quelle philosophie appartient de droit éternel
le sceptre de l'esprit humain, et que la querelle
ne tarderait pas à tomber dès qu'elle deviendrait
comme un combat en champ clos entré les
forts et les forts, entre les ames vraies et les ames
vraies.
M. Suard ne doutait pas que M. Douglas
Stewart, dont il estimait toujours davantage
les ouvrages et la personne , ne se présentât
à la barrière de ces tournois avec la modestie
HISTORIQUES. 189
et la confiance des champions de la raison humaine.
Gibbon n'était pas Ecossais; mais son Histoire
de la Décadence et de la Chute de l'Empire
Romain est bien de l'école écossaise. Le goût
de M. Suard, sévère parce, qu'il était délicat,
trouvait cependant que Gibbon différait des premiers
maîtres de cette école par une élégance
de style qui devenait un défaut en allantjusqu'à
la parure. Il jugeait encore que, quoique le sujet
soit très-vaste, l'ouvrage qui a dix-huit volumes
in-8°. pouvait et devait être moins long. Gravina
a tracé de tous les siècles de l'Empire, un tableau
en moins de deux cents pages; Montesquieu,
un tableau de la République et de l'Empire en un
petit volume in-12 : ce sont, pour ainsi dire,
deux glands ; mais où était tout ce chêne immense
dont Gibbon a si pompeusement développé
et étalé toutes les branches et tous les rameaux.
Ces défauts furent à peine sentis dans le
premier volume traduit par M. Septchêne ; ils
sont aussi très-peu sensibles dans la dernière édition
française de tout l'ouvrage, à laquelle l'éditeur
a ajouté des notes, mais qui l'enrichissent
plus qu'ils ne l'allongent; et ce grand ouvrage ,
qui manquait aux nations modernes pour lier
leur histoire à celle de l'antiquité, ce beau mo190
MEMOIRES
nument de l'alliance la plus heureuse de la plus
vaste érudition et d'une philosophie saine et courageuse
,
était du petit nombre de ceux qui faisaient
préférer à M. Suard la manière dont
Montesquieu
,
Voltaire et les historiens écossais
ont conçu et écrit l'histoire, à celle des Tacite
même, des Tite-Live et des Thucydide. Il différait
totalement sur ce point de l'abbé de Mably ;
et, après la publication de la Manière d'écrire
l'Histoire, il faillit s'engager entre eux une discussion
que l'abbé de Mably aurait pu rendre
plus vive que polie. M. Suard sentait que les anciens
étaient plus coloristes, plus grands peintres;
mais il croyait que l'histoire, nommée par les
anciens eux-mêmes L'INSTITUTRICE DE LA VIE ,
magistra vitoe, devait offrir plus de lumières
que de couleurs
, et plus de leçons solides que
d'événemens disposés comme pour le théâtre.
Gibbon est, après Hume, celui de tous les écrivains
anglais quia le plus séjourné en France; il
n'entendait pas seulement notre langue, il la parlait
avec facilité, il l'écrivait avec assez de correction
et d'élégance. C'est en français qu'il faisait
assez souvent ses extraits
,
qu'il se rendait
compte de ses lectures, de ses jugemens sur les
anciens, de tout ce qui lui fournissait les matériaux
de son histoire. Mais ce n'est pas en
HISTORIQUES. 191
France qu'il l'a écrite ; il préféra pour son cabinet
le pays de Vaud et Lausanne. C'est sur les
bords du lac de Genève qu'il avait connu l'amour;
ce fut là qu'il travailla à sa gloire.
Paris avait trop de séductions pour lui ; et il
paraît qu'il avait aussi de sa personne une opinion
assez avantageuse pour être persuadé que les séductions
devaient le chercher. Un mari qui alla
se coucher tranquillementen le laissant seul avec
sa femme lui parut un fou et un insolent : il prit
cette sécurité pour une injure.
Un coup d'oeil jeté sur le portrait en découpure
d'Edouard Gibbon, et fait par madame
Brown, prouve assez bien que les femmes ne le
voyaient pas d'un autre oeil que les maris. Cette
caricature est si ingénieusement saisie et si ressemblante
,
qu'elle est un chef-d'oeuvre dans le
genre des portraits.
L'auteur de la grande et superbe Histoire de
l'Empire Romain avait à peine quatre pieds sept
à huit pouces ; le tronc immense de son corps
à gros ventre de Silène était posé sur cette espèce
de jambes grêles qu'on appelleflûtes; ses pieds,
assez en dedans pour que la pointe du droit pût
embarrassersouvent la pointe du gauche, étaient
assez longs et assez larges pour servir de socle à
une statue de cinq pieds six pouces; au milieu
192 MEMOIRES
de son visage, pas plus gros que le poing, la racine
de son nez s'enfonçait dans le crâne plus profondément
que celle du nez d'un Kalmouck, et
ses yeux, très-vifs mais très-petits, se perdaient
dans les mêmes profondeurs; sa voix, qui n'avait
que des accens aigus, ne pouvait avoir
d'autre moyen d'arriver au coeur que de percer
les oreilles. Si Jean-Jacques avait rencontré
Gibbon dans le pays de Vaud, il est à croire qu'il
en eût fait un pendant de son portrait si piquant
du juge mage. M. Suard, qui aimait si peu et à
voir et à faire surtout des caricatures
, peignait
souvent M. Gibbon, et toujours comme madame
Brown.
Ils devaient se rencontrer Souvent dans le
monde, et surtout chez M. et madame Necker,
où Gibbon était comme établi; mais, de tous les
écrivains illustres de l'Angleterre, Gibbon est
celui avec quiM. Suard a eu le moins de rapports.
L'Italie, que les usurpations ont tant morcelée
, mais où les usurpateurs, et même les tyrans,
ont toujours
, pour leurs plaisirs
,
fourni
quelque aliment à ces flambeaux des arts et des
sciences allumés pour éclairer les peuples dans
les routes de la civilisation; l'Italie, au dix-huitième
siècle, n'était pas moins attentive que l'Angleterre
aux progrès des lumières en France, à
HISTORIQUES. 193
cet essor des esprits qui n'étaient si audacieux
que parce qu'ils étaient dirigés par des méthodes
plus circonspectes et plus sûres. Dans les siècles
précédens, l'Italie fut plus visitée par la France
que la France par l'Italie ; on vit alors les noms
illustres de l'Italie et les noms illustres de la
France, en nombre égal au moins ,
les uns chez
les autres. Ce n'était ni nos monumens antiques,
ni notre ciel, ni nos arts, quoique très-dignes
de leurs regards, qui attiraient chez nous les Italiens
,
c'étaient nos sciences et nos philosophes
qui leur imprimaient des caractères si nouveaux,
c'étaient des pensées fécondes en espérances
pour les générations futures de toutes les nations.
Deux ouvrages périodiques avaient puissamment
contribué à ouvrir de nouvelles communications
littéraires et philosophiques entre ces
deux beaux pays : le Journal étranger, c'est-àdire
de l'Europe, rédigé à Paris avec tant de goût
et tant de talent par M. Suard et l'abbé Arnaud,
et le Café, rédigé à Milan avec non moins de
succès par le marquis de Beccaria
,
le marquis
de Véry, et des collaborateurs choisis par eux
et dignes d'eux. Les articles du Journal étranger
passaient souvent dans le Café, ceux du Café
dans le Journal étranger. Jamais les idées nou-
II. 13
194 MÉMOIRES
velles n'avaient eu au loin une circulation aussi
rapide.
Mais on se contentait moins encore en Italie
qu'ailleurs de lire nos auteurs vivans, on voulait
lesvoir et les entendre. Nulle part, en effet, on ne
dutêtre plus sûr que les presses n'imprimaientpas
tout ce quelesplumesécrivaient, et que les piurnes
né disaient pas tout ce que pensaient les esprits.
La politique des cours italiennes, douées à
un si haut degré du sentiment exquis des convenances
, choisissait avec sagacité
, pour ses
ambassadeurs et pour ses envoyés en France ,
des hommes aussi capables de représenter dignementl'Italie
dans un congrès de philosophes
que dans un congrès de ministres. Tel était ce
marquis de Caraccioli, devenu si promptement
l'ami de d'Alembert, et pour leur vie entière ;
ce diplomate dont les bons mots, répétés dans
toute l'Europe, étaient la raison rendue gaie et
piquante.
L'abbé Galiani, que je sache, n'avait d'autre
missionque celles qu'il s'étaitdonnéesà lui-même;
et il en remplissait trois ou quatre avec des talens
ou avec des succès, au moins
,
dont on a voulu
faire des prodiges, celles &improvisateur éloquent,
de commentateur de très-bon goût, de
bouffon, et d'homme de génie.
HISTORIQUES. 195
Il est certain qu'il étonnait, même des hommes
supérieurs ; mais il est à croire que l'étonnement
n'allait jusqu'à l'admiration, que par quelque
prestige. Il pouvait y en avoir un, d'abord, dans
son extrême petitesse ; c'était un nain ; et tout
ce qui est d'un hommedans un nain, on l'admire
facilement à la cour des philosophes comme à la
cour des princes.
L'effet le plus incompréhensible de ces improvisations
de Galiani, est ce qu'en dit l'abbé Morellet
: il les admire et les rapproche de celles de
Buffon. Il y a là deux erreurs, l'une de goût,
l'autre de fait. Jamais un homme ne fut plus différent
de lui-même que Buffon quand il écrivait
et quand il parlait. Dans la conversation, où il
faut bien qu'on improvise, son langage, même
sur des objets qui auraient pu l'élever, était familier
comme celui d'un bourgeois de la rue
Saint-Denis. On en citait des traits qui amusaient
beaucoup. II semblait se soulager de la magnificence
de son style : il laissait flotter à terre les
cordes de son arc détendu. L'abbé aura pris ses
récitations pour ses improvisations. Avant d'être
mis sous les presses de Pankouke, les ouvrages
de Buffon étaient imprimés avec la même exactitude
dans sa mémoire ; il pouvait réciter et il
récitait, d'un bout à l'autre
, sa Théorie de la
196 MÉMOIRES
terre, son Discours sur le style, ses Époques de
la nature. Certes, de telles improvisations ne
sont pas dans les facultés humaines.
Pour les Commentairesde Galiani sur Horace,
ils sont plus d'un érudit que d'un homme de goût ;
et l'érudition de cet abbé n'aide pas à mieuxsentir
des vers lyriques, comme celle d'Heinneccius,
par exemple, à mieux sentir tout le génie des
lois, de l'éloquence et de la morale de l'antique
Rome. M. Suard, qui le premier avait fait connaître
ces commentaires, s'était beaucoup attaché
à leur réputation : il les aimait en homme
qui avait assisté à leur naissance.
Quant au titre d'homme de génie
,
il ne peut
avoir été décerné à l'abbé Galiani que pour ses
Dialogues sur le commerce des blés ; et il est
vrai qu'en lisant ces dialogues
, on y trouve tant
de sortes d'esprit, une si grande étendue et une
si grande variété de connaissances sur le sujet
qu'il traite ; l'histoire ancienne et l'histoire moderne,
dans leurs relations avec la subsistance
des peuples, sont tellement familières à l'auteur,
jusque dans leurs moindres détails; l'analyse
des Newton et celle des Locke paraissent avoir
si peu de secrets ignorés de cet italien, qui écrit
notre langue comme si elle était sa langue maternelle
; il est si habile ou si adroit à opposer
HISTORIQUES. 197
à l'évidence même des nuages qui semblent colorés
ou éclairés par elle ; la forme du dialogue,
enfin, rend la discussion tantôt si vive par des questions
et par des réparties qui se croisent comme
des éclairs ; tantôt si animée par des développemens
d'idées, où la logique toute seule ressemble
beaucoup à l'éloquence
, que la réunion de toutes
ces qualités apu être prise' aisément pourcelles qui
élèvent l'esprit et le talent au rang du génie.
Elle fit cette impression sur Diderot ; elle ne
trompapoint de même M. Suard.
. Qu'est-ce, en effet, que le génie ? la faculté de
démêler et de saisir
, au milieu des ténèbres, des
vues nouvelles, des vérités importantes pour le
genre humain.
Or
, parmi tant de vues distinguées de Galiani,
il n'y en a pas une de nouvelle ; et toutes
celles qu'il réunit, loin d'établir des vérités importantes,
en ébranlent ou en obscurcissent beaucoup.
L'abbé Morellet répondit sans dialogue aux
dialogues de l'abbé Galiani ; c'est son meilleur
ouvrage; c'est un chef-d'oeuvre d'analyse; il n'obtint
aucun succès. C'est que l'analyse y est seule :
il lui aurait valu des triomphes et des couronnes
chez des peuples assez instruits pour voir la vérité
où elle est, où on la fait toucher au doigt, pour
198 MÉMOIRES
la préférer aux ornemens de style, qui la couvrent
au lieu de la montrer.
Cependant, car il ne faut pas se dissimuler la
faible et déplorable nature de nos esprits, l'analyse
, c'est-à-dire la raison, est bien ce qu'il y
a de plus nécessaire ; mais, faits comme nous
sommes, elle n'est pas ce qui est seul nécessaire
pour nous : orner le vrai, c'est le gâter ; mais le
vrai a des beautés et des grâces qui lui sont
propres : elles sont une partie de sa démonstration
et celles qui le font le plus aimer.
Un autre Italien
,
très-original aussi, qui étudia
toute sa vie la médecine, et ne la pratiqua
jamais; qui avait tout le génie d'Hippocrate
, et
presque autant d'incrédulité que Montaigne et
Molière ; Gatti eut aussi beaucoup de célébrité
dans Paris. Elle ne s'est pas conservée aussi bien
que celle de Galiani, quoiqu'elle eût quelques
titres en commun avec celles de Voltaire et de
lady Montaigne. Gatti contribua à répandre en
France la pratiquede l'inoculation, découverte si
utile avant celle de la vaccine ! et son petitvolume
sur l'inoculation paraît fort supérieur à tout ce qui
a été écriten Europe sur cette matière, qui ouvrait
comme un Nouveau-Monde à la médecine. A
propos de cette manière de donner une maladie
pour préserver de ses plus affreux ravages, Gatti
HISTORIQUES. 199
traite de tous les poisons, des phénomènes si étonnans
de leurs différentes actions sur différens organes
de la la vie, des virus et des causes des épidémies,
qui ne sont que des poisons encore; et
l'on croit lire des expériences faites par Sydenham,
méditées et écrites par Bacon.
Gatti'avait pour M. Suard, qu'il connaissait à
peine, une amitié semblable à celles qui naissent
dans l'enfance pour durer toute la vie. Il disait de
madame Suard : C'est la seule jolie femme dont
je n'aiejamais été amoureux, et une de celles
que j'ai le plus aimées. La philosophie et la
médecine de Gatti étaient naïves : c'est le mot
par lequel les caractérisait M. Suard; et il ajoutait
: C'est Gatti qui aurait dû être le médecin
de Molière. Je ne saispas si Gatti serait devenu
plus incrédule ; je suis sûr que Molière serait
devenu plus croyant.
L'incrédulité de Gatti à la médecine n'était
pourtant que cette parfaite justesse de l'esprit
qui ne permet pas à la confiance d'aller au-delà
de la science. Des plaisanteries plutôt que des
raisonnemens avaient pu la faire croire plus
grande. Au sujet, par exemple, des classes des
maladies trop multipliées, suivant lui, par Sauvages,
il lui échappa un jour, qu'il avait une classification
bien plus courte et plus complète, qu'il
200 MÉMOIRES
n'en reconnaissait que de deux classes, celles
dont on ne meurtpas, et celles dont on meurt.
Cette manière originale de voir; sa disposition
constante à lire très-peu et à beaucoup regarder
de ses yeux; son séjour assez long à Constantinople
et sur les bords de lamer Noire, lui avaient
donné une foule d'opinions qui paraissaient d'abord
très-bizarres , et qui le paraissaient moins
dans la réflexion. Sans du tout se rapprocher,
par exemple, des paradoxes de Jean-Jacques
sur les arts et les sciences, il était profondément
convaincu que, dans leur état actuel, les
arts et les sciences donnent aux peuples de l'Europe
plus d'orgueil que de bonheur, et que les
esclaves de l'Asie, affranchis de tant d'études
confuses qui fatiguent et troublent plus le jugement
qu'elles ne le guident, apprennent par le
seul bon usage de leurs sens à mieux jouir de la
vie et à moins redouter la mort. Il mettait en
parallèle la vie d'un Européen riche et savant,
courant, dans les grandes capitales, de biblion,
thèque en bibliothèque, de cercle en cercle, d'académie
en académie, de spectacle en spectacle ;
et celle d'un Turc, incapable de toutes ces jouissances
,
étendu sur des coussins, en présence de
la mer Noire étincelante de tous les rayons de
l'astre du jour; nourrissant les feux de sa vague
HISTORIQUES. 201
imagination par tous les feux du mocka le plus
exquis ; environné de cassolettes qui lui envoient
d'un peu loin tous les parfums de l'Orient ; d'esclaves
charmantes qu'il aime juste assez pour
qu'elles lui donnent beaucoup de plaisirs et pas
un seul tourment ; partageant ses regards entre
l'Europe, l'Afrique et l'Asie, toutes trois sous
ses yeux qu'il laisse errer sur les plus magnifiques
tableaux de la création, pour les élever
ensuite sur la voûte des cieux où il cherche le
créateur des mondes, auquel il n'adresse qu'un
seul mot de prière , ALLAH ! et une telle journée
, que tant de Turcs se procurent si souvent,
si aisément
,
paraissait à Gatti renfermer plus
de secrets et plus de moyens de bonheur que n'en
peuvent trouver les Européens dans ce qu'il
appellent exclusivement les jouissances de l'esprit,
du goût et de l'âme, et qui ne sont pour
le plus grand nombre que les tourmens de leur
vanité et de leur pensée. Je croirai, ajoutait
Gatti, aux félicités de votre civilisation et à son
perfectionnement lorsque l'Europe ne sera plus
couverte de ronces, de rustres, de pédans et de
faux esprits.
Ces paroles de Gatti ne pouvaient pas humilier
beaucoup l'orgueil de l'Europe ; elles lui laissaienttoutesles
espérancesconçues depuis Bacon,
202 MÉMOIRES
GaliléeetDescartes; elles faisaientsentir plusvivementle
besoin et l'émulation de les remplir toutes.
L'Italie, qui seule, au quinzième siècle, avait
ouvert la carrière de l'érudition et celle des arts,
concourait avec la France, au dix-huitième, à
tous les progrès de la philosophie morale et
sociale. Le marquis de Beccaria et le marquis de
Véry
, jeunes encore, et déjà placés au premier
rang des philosophes, vinrent ensemble à Paris,
comme de toutes les parties de la Grèce les
sages se rendaient aux banquets de Thèbes, de
Corinthe et d'Athènes, devenus de grands objets
dans l'histoire des siècles et de la raison humaine
.
Unis par une amitié qui rappelait celle
de Montaigne et de La Boëtie, de Véry et Beecaria
s'étaient partagé, entre leurs travaux et
leurs talens, les questions dé l'économie politique
excelles de l'administration de la justice
criminelle, c'est-à-dire tout ce qui intéresse le
plus directement la sûreté, la liberté et la prospérité
des peuples. C'estl'abbéMorellet et M. Suard
qui avaient eu avec eux le plus de correspondances
, et ils furent encore ceux de nos hommes
de lettres qui vécurent à Paris dans le commerce
le plus intime avec ces deux illustres Italiens : ils
étaient illustres, et ils étaient aimables; sur leurs
traits, dans leurs manières et dans leur langage,
HISTORIQUES. 203
saillaient et respiraient la grâce française et la
grâce italienne.
On racontait d'eux, dans nos cercles, que trois
sentimens remplissaient toute leur âme et faisaient
toutes leurs destinées ; leur amitié réciproque;
un amour constant pour des femmes
moins jeunes qu'eux ; et le dévouement de leurs
pensées aux droits et au bonheur du genre humain.
On les croirait, disait mademoiselle de
Lespinasse, de très-grands seigneurs qui se sont
faits hommes pour découvrir des vérités utiles
à la terre , etprofesseurspour les faire adorer
ou pardonner en les rendant aussi aimables
qu'eux-mêmes.
L'abbé Morellet et de Véry, tête à tête, parlaient
surtout d'économie politique; et quoique
la conformité de leurs principes rendît entre eux
la dispute presque impossible, l'éternité se serait
abrégée pour eux dans ces entretiens, sans la ressource
de la dispute.
Quand Beccari et M. Suard interrompaient le
tête-à-tête,la jurisprudence criminelle de l'Angleterre,
de la France et de l'Italie, comparée aux
principes et aux vues du Traité des Délits et des
Peines; les différencesles plus singulières et, les
plus notables du goût littéraire des trois nations,
rapprochées entre elles et considérées sous les
204 MÉMOIRES
points de vue des Recherches sur le Style, autre
ouvrage de Beccaria
,
ouvraient des champs
bien plus vastes aux conversations des quatre
philosophes ensemble.
Il est vrai, pourtant, que ce qui fixa presque
exclusivement l'attention et l'intérêt de cette capitale
tant que les deux voyageurs s'y arrêtèrent,
ce furent l'ouvrage et l'auteur du Traité des
Délits et des Peines; tous ceux qui avaient l'auteur
sous les yeux sentirent le désir et le besoin
de relire l'ouvrage : l'ouvrage était sur toutes les
cheminées des salons que fréquentait l'auteur ;
et c'est ainsi qu'en France les attentions délicates
d'une politesse flatteuse ont servi plus d'une
fois à la récompense dés talens sublimes et à la
propagation des lumières.
Ce fut alors surtout que le TRAITÉ DES DÉLITS
ET DES PEINES excita dans les coeurs ce doux
frémissement par lequel les âmes sensibles répondent
à la voix du défenseur de l'humanité;
c'est alors que ce frémissement pénétra jusque
dans les âmes fermées à la pitié par la morale
des lois ; les nations, les siècles et leur justice
comparaissent, dans ce livre de quelques pages;
la philosophie la plus touchante, quoique la plus
haute, les invite et les oblige à rendre compte
de ces formes de procédure couvertes du même
HISTORIQUES. 205
secret et des mêmes ténèbres que les vols et les
assassinats ; de ces tortures atroces employées
comme interrogatoires , puisqu'on leur donnait
le nom de questions; de ces. affreux supplices,
la potence et la roue, infligés également au domestique
qui a volé vingt écus à son maître et à
celui qui l'a égorgé dans son lit; de ces échafauds
toujours sanglans, et qui semblent dressés pour
accoutumer au meurtre plus que pour en détourner
; de cette foule de crimes imaginaires, tels que
la magie et l'hérésie, dont les accusations pouvaient
n'avoir pas plus de bornes que le soupçon
et l'imagination, précisément parce qu'ils n'avaient
aucune réalité. On pouvait croire, en
lisant le Traité des Délits et des Peines, que la
justice, exilée aux cieux, en était descendue sous
les traits de Beccaria pour renverser elle-même
les temples et les lois qui portaient son nom, et
qui ressemblaient bien plus aux temples, aux
cultes et aux divinités de la Tauride.
La philosophie de Beccaria s'élevait bien plus
haut encore lorsqu'elle contestait aux sociétés humaines
le droit d'établir dans leurs codes la peine
de mort ; lorsqu'elle faisait de la grandeur des
crimes la mesure de la force que devaient avoir
les preuves par leur nombre et parleur nature ;
lorsqu'elle ne reconnaissait pour preuves suffi206
MÉMOIRES
santes que celles qui EXCLUENTLA POSSIBILITÉDE
L'INNOCENCE; et, bien
différent des écrivains qui s'épuisent à mesure
qu'ils produisent, plus il produit, et plus il est
fécond : son dernier chapitre sur les moyens
deprévenirles crimes n'est pas seulementle meilleur
de l'ouvrage
,
il est supérieur
, sans aucun
doute
,
à tout le livre ; et rien, peut-être, ne lui
est égal dans tout ce qui a été publié, au dix-huitième
siècle, sur les trois ou quatre grandes époques
distinctesde l'histoire de l'homme en société,
depuis sa sortie des forêts jusqu'au moment où
les lumières du philosophe deviennent celles des
rois, des lois et du vulgaire.
Dans la première, les erreurs religieuses qui
peuplent la terre de fausses divinités, sont un
grandbien politique pourl'humanité ; on ne peut
regarder que comme des bienfaiteurs du genre
humain les hommeshardis qui le trompèrent, et
par qui la docile ignorance fut traînée aux pieds
des autels ; dans la seconde, l'homme qui n'a que
des idées surnaturelles et fausses, les porte toutes
dans l'étude de la nature, et transforme, par elles,
en erreurs funestes tous les germes de la vérité,
l'astronomie en astrologie, l'histoire naturelle en
magie, la morale en vaines ou fatales superstitions
: les premières recherches de l'esprit l'aveuHISTORIQUES.
207
glent et le corrompentau lieu de l'éclairer ; dans
la troisième, il veutsortirde la profondenuit dont
il se reconnaît environné, et aupassage terrible
de l'ignorance à la philosophie, de l'esclavage à
la liberté, des générations entières sont sacrifiées
au bonheur de celles qui doivent leur succéder;
dans la quatrième
,
l'incendie s'éteint, le calme
se rétablit, les nations sont délivrées des maux
qui les opprimaient; la vérité, dont les pas sont
lents d'abord, et s'accélèrent ensuite, s'asseoit
sur les trônes à côté des monarques, et obtient,
dans les aseemblées des nations, un culte et des
autels.
Est-ce M. Suard, est-ce moi, est-ce quelqu'un
de ceux qui ont vu passer l'avant-dernier de ces
périodes tout entier, et commencer le dernier,
qui en a tracé le tableau? Non, et on peut le voir
dans le Traité des délits et des peines; c'est Beccaria
qui l'a tracé il y a plus de soixante ans, et
avant qu'aucun symptôme de révolution parût
encore; c'est lui qui en a tiré cette grande conclusion,
que les crimes nepeuventêtreprévenus,
que les lois criminelles ne peuvent être justes et
bonnes que lorsque l'organisation sociale tout
entière est refaite dans un siècle de vraies lumières,
que lorsque les lois politiques , civiles ,
criminelles, claires et simples, sont faites moins
208 MÉMOIRES
pourfavoriser les différens ordres des citoyens
que pour chaque citoyen en particulier ; que
lorsque tous craignent les lois , ETNE CRAIGNENT
QU'ELLES.
Ce chapitre de Beccaria, relu plusieurs fois
par M. Suard dans les derniers jours de sa vie ,
lui paraissait composé d'oracles ; et lui, si attaché
à la gloire de toute l'école de la philosophie
écossaisse, était tenté de le préférer aux deux volumes
de l'Histoire de la Civilisation par Fergusson
,
remarquable par tant de sortes de mérite
et d'utilité.
Peu d'années après les marquis de Beccaria et
de Véry, se montra un autre Italien dans les
mêmes sociétés de Paris, non avec aucun titre
acquis ou aucune ambition déclarée de gloire,
mais avec un éclat attaché à sa personne, à ses
voitures, à ses chevaux, à ses cheveux, et à des
aventures de roman qui avaient quelque rapport
à un trône dès long-temps perdu, et jamais
entièrement abandonné.
On a dit, de je ne sais plus quel ancien, d'une
taille, d'une figure et d'une chevelure superbes,
que sa mère l'avait conçu en regardant avec un
amour trop ardent pour les beaux-artsune image
d'Apollon qui était, peut-être, celui du Belvédère.
Cet Italien aurait pu faire concevoir de
HISTORIQUES. 269
sa mère ce soupçon ; et il était homme à ne le
regarder injurieux ni pour la mère ni pour le fils.
Passionnéd'abord avec excès pour les voyages-,
il avait l'air de courir comme le soleil, d'orient
en occident, et, faisant sa rotation sur un angle
incliné
,
tel que celui de l'écliptique
,
d'aller
en même temps du sud au nord, et du nord
au sud.
Quoiqu'il sût trois ou quatre langues, et qu'à
cinquante ans passés il ait voulu apprendre la
langue grecque, il parlait beaucoup moins que
ceux qui n'en savent qu'une seule. La petite
pomme d'or de sa canne qu'il promenait incessammentsurses
lèvres, semblaitsceller sa bouche.
Sa manière d'écouter faisait de son silence un
problème : on le résolvait, tantôt en prenant
ce silence pour celui d'un ignorant circonspect
et habile, comme il y en a; tantôt, pour celui
d'un homme de génie qui médite de grandes
choses : il méditait dix à douze tragédies à la
fois, et plusieurs ouvrages en prose : c'était Alfieri.
Alfieri voyait ou pouvait voir à Paris nos
hommes de lettres les plus distingués ; ceux dont
la renommée remplissait l'Europe vivaient tous
encore : M. Suard. et l'abbé Arnaud furent,
long-temps au moins, les seuls qu'Alfieri mit
II. 14
210 MEMOIRES
dans le secret de son génie, les seuls dont il rechercha
assidûment et docilement les critiques
et les conseils. J'ai vu à différentes reprises, et à
chaque fois trois où quatre mois de suite, les
manuscrits d'Alfieri dans les cabinets de l'abbé
Arnaud et de M. Suard.
La lecture et l'examen de quelques tragédies
se font aisément bien plus vite lorsqu'il ne s'agit
que de pressentir le goût du public par le sien,
que de juger lequel est le plus probable du succès
d'une pièce ou de sa chute. Mais c'est antre chose
que demandait Alfieri aux deux censeurs dont
il avait fait choix.
Persuadé que l'Italie n'avait pas encore de
théâtre ni d'auteur tragique, il voulait apprendre
d'eux si l'espérance d'être pour s'a patrie, pour
le pays deux fois père des arts, le créateur du
plus difficile et du plus puissant dé tous sur le
coeur humain
,
pouvait lui être permise; si, sans
rien imiter du système théâtral des Corneille,
des Racine et des Voltaire, son génie s'approchait
de leur génie. Trouvant sa langue trop amollie
pour la tragédie, même pour les opéra séria,
il avait pris le parti dé ne rien prendre au style
d'Apostollo Zeno et de Métastase; de faire rétrograder
la langue italienne an siècle où elle
était la plus simple
,
la plus sévère et la plus héHISTORIQUES.
211
roïque, au siècle du Dante; et il demandait si,
pour les langues comme pour les moeurs, on est
louable de renoncer à des progrès qui ont leur
charme pour remonter à une simplicité qui peut
paraître manquer de richesse et d'élégance.
Les deux membres de l'Académie Française ,
occupés si long-temps de toutes les littératures
de l'Europe, n'avaient ni dans leur esprit aucune
de ces lois, ni dans leur goût aucune de ces préférences
qui sont si souvent des bornes et des
exclusionsopposées aux beautésde tous les temps
et de tous les lieux. Leur goût applaudit à toutes
les innovations du talent d'Alfieri.
Mais Alfieri avait un bien autre but encore ;
et il faisait à ses censeurs une autre question non
plus difficile
,
mais plus délicate. Le poëte
,
décoré
du titre de comte , était républicain ; il voulait
se servir des puissantes émotions du théâtre
tragique en faveur de la liberté, comme Voltaire
en faveur de l'humanité : c'était la voix des
Gracques, moins soumise encore aux lois régnantes
, qu'il voulait faire entendre sur des
théâtres soumis à des puissances absolues. L'abbé
Arnaud n'avait ni doctrine ni sentiment sur la
liberté politique ; la puissance lui paraissait assez
bornée lorsqu'elle était aimable et polie. Dans
un morceau de lui très-bien écrit, et imprimé
212 MEMOIRES
dans les Variétés littéraires, on lit que ,
dans
la Grèce-même, la république d'Athènes n'était
pas le gouvernementsouslequel il aurait le mieux
aimé vivre. M. Suard connaissait et respectait
les droits des peuples; il aimait la liberté; mais
ce n'était pas non plus celle des républiques et
des démocraties. Tous ses principes et tous ses
sentimens à cet égard sont clairement et élégamment
déclarés dans un morceau sur Platon, imprimé
dans les Mélanges de Littérature et de
Philosophie. Forts des noms de Platon et de
Xénophon, les deux censeurs d'Alfieri voulurent
obtenir de lui quelques sacrifices de cette ardeur
républicaine devenue assez étrangère à l'Italie
pour paraître une conspiration même dans Florence
et dans Rome. Alfieri, non moins franc
et loyal, leur fit clairement entendre qu'il aimerait
mieux dresser de ses mains un bûcher pour
y brûler tout son théâtre que d'en effacer ou d'en
adoucir un seul des vers destinés par lui à faire
rugir toutes les fureurs de la tyrannie en alarmes.
Au commencement de la révolution française,
sa manière d'en juger et d'en parler ressemblait
à ses vers tragiques mis en prose. Deux années
n'étaient pas écoulées, que ses opinions politiques
se rapprochaient non-seulement de celles,
de M. Suard, mais de celles de l'abbé Arnaud.
HISTORIQUES. 213
Quelqu'un
,
plus frappé que les autres de ce
changement connu de tous, Eymar, membre
de l'assemblée constituante, lui en demandait
compte. Ah! répondit Alfieri,je connaissais les
grands, je ne connaissaispas les petits.
L'étude de l'histoire, où se nourrissait sans
doute son génie tragique, avait pu cependant lui
faire connaître égalementles uns et les autres.Les
grands, armés de la tyrannie, et les petits, échappés
de leurs chaînes, ne se ressemblent que trop
dans leurs fureurs aveugles et sanguinaires. La
nature n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni
esclaves; les lois d'une bonne organisation sociale
n'en font pas plus que celles de la nature. Mais les
bonnes lois balancent la royauté et la démocratie;
plus elles donnent d'étendue à la liberté,
plus elles étendent les lumières : l'homme éclairé
n'est jamais petit, même dans les derniers rangs
de la société; il se sent agrandi surtout par sa
soumission à l'ordre public.
Le pays dont les provinces ou les royaumes
sont placés sous les plus beaux climats de l'Europe
occidentale, celui dont les peuples, lorsqu'ils
ont été éclairés, l'ont été plus que les autres, et
qui, lorsqu'on l'a replongé dans l'ignorance,
y a toujours conservé un magnanime caractère ;
l'Espagne, à lamême époque, envoyait de grands
214 MÉMOIRES
noms à Paris ; elle n'envoyait pas de grands talens.
Son génie, toujours près de devenir un des
plus forts et des plus éclatans de l'esprit humain,
ne pouvait être éteint : il appartient, plus que les
autres ,
peut-être
,
à la nature ,
c'est-à-dire
,
à
une organisation particulière entre les tribus de
l'espèce humaine ; aux tableaux que déploient
aux regards des Espagnols, les cieux, la terre,
et les mers dont ils sont environnés ; à leur langue
,
qui a très-peu de variations et de caprices
dans ses usages, et qui est presque la même dans
la bouche d'un laboureur, d'un grand seigneur
et d'un grand auteur. Mais le génie espagnol,
comme un géant à demi assoupi devant les mers,
les montagnes et les sphères célestes
,
les contemplait
en extase ,
les observait très-peu en
physicien, et roulait incessamment dans ses mains
et sur ses lèvres des prières plus longues infiniment
que cet ALLAH si pieux de l'Arabe chassé
de la péninsule.
Les noms d'Olavidès et de d'Aranda furent
prononcés quelquefois avec honneur dans nos
salons, dans les ouvrages couronnés par nos académies;
mais d'Aranda, quine devait sa célébrité
qu'à l'expulsion des Jésuites, avait détruit l'ordre
en philosophe, et traité les membres en barbare.
Olavidès avait habité les cachots de l'inquisiHISTORIQUES.
215
tion ; et lui-même, dans tout le reste de sa vie,
fut assez superstitieuxpour croire que les esprits
peuvent être éclairés par la flamme des bûchers.
Cependant, ce génie si fort et si brillant, qualités
qui ne s'excluent pas plus dans la lumière
des esprits que dans celle de l'astre du jour
, ce
génie espagnol avait beau être comprimé ou à demi
endormi, il échappait de. temps eu temps aux
préjugés et au sommeil; il avait des momens de
réveil, et son réveil n'était jamais une aurore ;
c'était un plein jour. On reçut également cette
impression en France et en Angleterre lorsqu'on
yconnut le Mémoire sur l'Agriculture des Espagnes,
de l'ex-ministre JOVELLANOS ; en Angleterre,
on le jugea digne de Smith, en France
de Turgot.
Paresseux
,
puisqu'on le veut, mais paresseux
et studieux, le premier mouvement de M. Suard
lorsqu'il eut sous les yeux le Mémoire de Jovellanos
, traduit dans l'Itinéraire de l'Espagne
par M. Alexandre de La Borde, qui ne manque
jamais une occasion de se rendre utile
aux hommes, fut de rapprocher deux ouvrages
sur l'agriculture
,
écrits par deux Espagnols à
deux mille ansl'un del'autre; celui de Columelle,
et celui de Jovellanos. Un rapprochement plus
propre encore à faire connaître la nature émi216
MÉMOIRES
nente de ce peuple Espagnol, estlerapprochement
de ce qu'ils ont été et de ce qu'ils ont fait dans
l'antiquité, et de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils sont
dans les temps modernes. Il faut à la République
romaine et à l'Empire plus de deux cent cinquante
ans de combats pour les soumettre, et très-incomplètement
; car leur soumission est une adjonction.
A peine Romainsils donnent à l'Empire
des écrivains en vers et en prose, qui disputent de
gloire avec les premiers du siècle d'Auguste ; et
si la balance est tout-à-fait et à jamais inclinée
du côté de Cicéron et de Virgile, c'est lorsqu'elle
est tenue par des mains espagnoles, par Quintilien.
Les Espagnes donnent bientôt à l'Empire
une suite de princes qui, pendant un siècle, font
la félicité de quarante peuples.
Dans les temps modernes, leurs cortès, leurs
juntes et beaucoup de leurs lois établissent et
maintiennent les droits des peuples en Europe
,
lorsque
,
ailleurs, la servitude honorée menace
de devenir universelle. Dès le quinzième siècle
,
seuls ils ont de bonnes traductions et d'excellens
commentaires de Tacite. A l'ouverture du dixseptième
,
leur théâtre fournit à Corneille les sujets
et les beautés qui lui obtiennent ses premiers
beaux triomphes; un de leurs romans, Dom Quichotte,
concourt à l'éducation du peintre le plus
HISTORIQUES. 217
sublime des travers et des moeurs, Molière ; et
sous le nom toujours heureux de la Minerve,
Sanctius publie une grammairelatine, véritable
grammaire universelle, où Port-Royal a tant
puisé de lumières
, pour toutes ses grammaires et
pour tous ses chèfs-d'oeuvres de polémique. Quels
présages, ou plutôt quelles garantiespour ces héroïques
peuples, de leur liberté, de leur gloire et
de leur félicité, s'ils se réconcilient sincèrement
de coeur et d'esprit avec leur monarque !
Le Portugal, qui ne fut souvent qu'une partie
de l'Espagne, et la plus belle ou la plus brillante,
avait singulièrement confirmé M. Suard dans
ces opinions par une preuve qui n'en était que
plus forte pour n'être pas entièrement littéraire. Il n'est personne qui ait pu ignorer qu'au commencement
de cette seconde moitié du dix-huitième
siècle, où se développaient les germes de
tant de révolutions dans l'esprit humain et dans
l'ordre social, la plus terrible des, convulsions
connues de la terre et de l'océan, le tremblement
de terre de Lisbonne, aux premières heures
de la matinée la plus pure et la plus brillante,
écrasa sous la chute subite et sous les ruines des
maisons, des palais, des temples, le tiers d'une
population de quatre cent mille âmes; que des
foules immenses, fuyant vers la mer , furent en218
MÉMOIRES
glouties par les flots de l'Océan sorti ou plutôt
lancé loin de ses limites : ce qu'on sait moins,
peut-être, c'est que jamais aucun gouvernement,
quelles que fussent sa constitution et ses lois, sa
religion et ses moeurs, n'opposa aux catastrophes
de ce genre autant d'intrépidité, d'humanité et
de génie, que le monarque qui régnait alors sur
le Portugal, les princes de sa maison, et le ministre
Piombal. Ils parurent comme les véritables
dieux de la vaste cité poursuivie par la colère
des élémens.
Dans une catastrophe sans exemple en Europe,
c'était beaucoup de voir avec la rapidité nécessaire
les ordres qu'il fallait donner au milieu de
tant de ruines qui se cachaient les unes les autres
en cachant les morts et les mourons , et lorsque
la terre menaçait partout de s'ouvrir
,
l'Océan
de tout engloutir. Un jeune homme dans la fleur
de l'âge et de la beauté, comme le Renaud du
Tasse, et déjà dans le plein exercice de toutes ses
forcés et de tout son courage, élève sa tête et ses
regards sur ces ruines qui s'entassent les unes sur
les autres; il s'écrie : Suivez-moi, mes amis; allons
sauver ceux quipeuvent l'être encore. Sous
les débris d'une maison il aperçoit un vieillard
dont les deux cuisses brisées et les cris lamentables
n'attiraient l'attention ni les secours de
HISTORIQUES. 219
personne. Aussi robuste qu'humain, le jeune
homme le retire de dessous les ruines, l'enlève
dans ses bras, le porte sur ses épaules à l'une des
maisonsde secours déjà établies. Le vieillard était
un nègre : le jeune homme était un duc de Bragance.
Ce spectacle d'un prince de la famille
royale portant un nègre dans ses bras ; cet hommage
rendu à l'humanité dans la personne d'un
infortuné regardé à peine comme un homme,
touche profondément les âmes glacées par la terreur,
et les fortifie comme un miracle.
Du milieu de tant d'horreurs, cependant, en
sortaient de nouvelles qui pouvaient y mettre le
comble. Des scélérats, se jetant et se dérobant
entre les ruines toujours secouées et tremblantes,
cherchaient la fortune et la volupté parmi les
cadavres ; les Barbaresques, fuyant sur leurs bateaux
de corsaires les côtes fracassées de l'Afrique
, accouraient fouiller et piller les ravages
de Lisbonne. Le duc de Bragance et ceuxdont
il avait fait des héros en les appelant ses amis
, cherchent partout ces tigres, et partout les contiennent
et les repoussent.
Il n'y a ni héroïsme ni gloire qui puisse être
préférée à la paix et au bonheur du monde par
l'homme qui a pu jouir une seule fois de son âme
élevée à tant de vertus et de bienfaisance ; mais
220 MEMOIRES
ni le repos au sein des délices, ni les hommages
rendus à des titres héréditaires, ne peuvent plus
être pour lui des jouissances et des grandeurs.
Le duc de Bragance, dans cette guerre entre la
Prusse et l'Autriche qui devait durer sept ans,
va servir comme volontaire dans les armées de
l'impératrice-reine, dont la cause pouvait aisément
lui paraître la plus juste : il devait croire
aussi que le génie militaire de Frédéric pouvait
être étudié aussi bien en le combattant qu'en
combattant pour lui.
Le duc de Bragance se fait admirer et bénir et
des armées autrichiennes et des armées prussiennes.
Que ce fussent des soldats prussiens
ou autrichiens qu'il trouvât sur les champs de
bataille, blessés, démontés et sans argent, ses
secours, son cheval et sa bourse étaient également
donnés aux uns et aux autres. Il devient
l'idole des grenadiers autrichiens et l'ami de leurs
généraux.
En recevant ses adieux, le prince de Kaunitz,
si soigneux à représenter par son ministère toute
la majesté de sa souveraine, lui dit : Croyez,
monsieur le duc, que personne ne vous aime et
ne vous respecte plus que moi. A ce mot de respect,
presque inoui dans la bouche de ce ministre,
on crut voir un trône érigé au duc de BraHISTORIQUES.
221
gance. Enle recevantà Potzdam,le roi de Prusse,
déjà couronné du nom de grand, lui dit : C'est
par mes grenadiers, monsieur le duc, que je
vous connais; c'est par eux que je sais qu'ils
n'ont jamais eu devant eux d'homme plus intrépide
que vous ni d'aussi généreux. Je me
trouve heureux de vous exprimer ici leur reconnaissance.
Quels hommages ! et, par quels
témoins, par quels juges de là gloire ils étaient
rendus !
Le. duc de Bragance et le duc de Grillon,
aujourd'hui pair de France, se rencontrèrent à
Vienne en 1774? ces deux noms, dont le second
est aussi honoré dans la péninsule que dans
l'a France, se rapprochaient assez par leur grandeur
historiquepour former à l'instantune liaison :
la liaison se transforme en une amitié intime par
les rapports des goûts et des lumières de leur esprit
, par leurs principes et par leurs vertus, si
propres aux monarchies où les prérogatives
royales établissent et maintiennent la liberté et
la grandeur despeuples.
M. le duc de Grillon écrivait à une dame :
Le duc de Bragance a près de soixante ans :
je n'ai jamais vu d'homme de trente aussi animé,
aussi actif Sa conversation est inépuisable;
ilne parle que de ce qu'il connaît le mieux ,
222 MÉMOIRES
et de ce qu'il aime le plus : la vertu, la gloire;
la beauté, la poésie , la musique; si vous l'écoutiez,
il vous enchanterait. Quelques traits
de sa vie suffiraientpour vous le faire aimer.
Lorsque l'empire cesse d'être pour lui une
grande école militaire et un théâtre de gloire ,
le duc de Bragance profite de la paix des peuples
pour les visiter tous et pour les étudier ; et, dans
un long voyage commencé par le nord de l'Europe
,
il dirige principalement sa route et ses observations
vers les climats et vers les ruines des
pays où sont nées les religions qui se sont disputé
le monde par la parole et parle glaive, par quelques
vérités et par beaucoup de fables ; où ont
pris, sinon leurs origines, au moins leur premier
grand essor, les sciences qui fondent les sociétés
humaines, et les arts qui les embellissent ; il s'arrête
sur les bords de la mer Noire et de l'Asie mineure
,
à Smyme, dans Athènes, à Constantinople.
A l'aspect de ces lieux empreints de traces et
de souvenirs qui en font, pour ainsi dire, les archives
du monde, il était agité du besoin de retracer
lés impressions qu'en recevait son imagination
,
aussi poétique que celle de Camoëns; et le
duc de Grillon en reçut des lettres datées de Smyrne,
de Constantinople
,
d'Athènes.
Arrivé à Paris, le duc de Bragance s'empressa
HISTORIQUES. 223
d'aller chercher M. de Grillon à sa campagne ;
et sa réunion à un ami lui devint plus agréable
encore par la rencontre et par la Connaissance
qu'il y fit de M. Suard et de l'abbé Delille, qui,
par l'histoire toute récente de leur élection à l'Académie
Française
,
occupaient alors les entretiens
des gens de lettres et des gens du monde.
C'était aussi le moment où l'élégant traducteur
des Géorgiques travaillait au poëme des
Jardins. Il récitait et on récitait déjà les vers
qu'il faisait encore. Le prince portugais, qui, du
pôle presque jusqu'au tropique, venait de traverser
tant de forêts, tant de bois, tant de mers et
tant de fleuves, devait être surpris et enchanté
de retrouver tous ces vastes tableaux de la nature
retracés en vers éclatans d'images et d'harmonie
dans un poëme dont le titre semblait resserrer le
poëte dans les enclos de quelques jardins.
Le prince s'acquitta dignement et poétiquement
envers le poëte.
Le duc de Bragance fit connaître a l'abbé Delille
cet usage heureux des Lapons, qui, privés
par la rigueur de leurs longs hivers de tout bel
ombrage, et réduits à l'indigente verdure de
quelques noirs sapins, donnent au moindre arbrisseau
qu'épargnent ces climats, les noms d'un
père, d'un fils, d'un ami, d'un hôte
, et ne sen224
MÉMOIRES
tent plus ce qui manque de charme à leurs yeux,
lorsqu'un charme plus doux pénètre leurs coeurs.
Ce n'était pas seulement enrichir de nouvelles
couleurs la palette du peintre des jardins, assez
riche d'elle-même, c'était apporter des émotions
dans les genres didactique et descriptifauxquels
il est trop ordinaire d'en manquer ; et l'abbé Delille,
qui le savait mieux que personne, a fait de
cet usage des Lapons, transformé en précepte
pour tous les jardins, et en exemple pour ceux
des rois, un des morceaux les plus touchans de
son ouvrage. Que de hasards dans le génie même!
Il a fallu que la misère de leurs bois inspirât
cette belle et pathétique idée aux habitans
des glaces du pôle ; qu'un prince né sous le magnifique
soleil de Lusitanie allât la voir parmi
les Lapons ; et qu'au retour il rencontrât à Paris
le poète qui chantait les bois, et dont le genre
avait le plus besoin de cet épisode qui fait d'un
arbre et d'un arbrisseau un père, un fils, un
ami!M. Suard, cependant, sentit mieux encore
tout ce qu'était le duc de Bragance, tout ce qu'il
aurait pu faire pour le bonheur du monde, si sa
naissance, qui le plaçait à côté d'un trône ,
l'eût
placé sur ce trône même ; et le duc se sentit aussi
plus attiré vers M. Suard par cette politesse noble
HISTORIQUES. 226
et facile des manières à laquelle on est si sensible
dans le midi, alors même qu'on ne la possède
pas soi-même
, ce qui est assez rare ; et par
cettelittérature à la fois délicate et philosophique,
qui s'étendait à toutes celles de l'Europe ; et sans
doute aussi par une Lettre sur le tremblementde
terre de Lisbonne , imprimée dans les Variété
littéraires , par M. Suard
, et, probablement,
écrite par lui en grande partie: lettre excellente,
où le nom du duc de Bragance n'est pas même
prononcé, mais où sa patrie et sa maison présententaux
peuples et aux gouvernemens le plus parfait
modèle de la puissance qu'opposentavec succès
aux désordres des élémens et à leurs fureurs,
le coup-d'oeil du génie qui voit promptement, et
la vertu active qui se dévoue avec intrépidité.
Tout était à recréer dans Lisbonne : et dans
la lettre imprimée par M. Suard, on voit que du
sein de tant de ruines se releva promptement
Lisbonne, avec plus de commodités pour tous
les besoins de la vie
, et plus de beautés dans tous
les genres d'architecture. La lettre imprimée par
M. Suard, en honorant la cour du Portugal,
peut être utile à toutes les villes et à tous les
peuples des deux hémisphères. Il n'est plus temps
de dire comme Jean-Jacques, dans la lettre à
Voltaire sur ce désastre : Pourquoi avez-vous
II. 15
226 MÉMOIRES
bâti des villes ? La terre en est couverte; et la
terre qui les porte avec orgueil peut à chaque
instant trembler pour les renverser, et s'ouvrir
pour les engloutir. La régularité du cours ordinaire
de la nature rassure ; la sécurité, fondée
sur la bienfaisance divine des lois de l'univers,
semble dispenser de tant de prévoyance; mais
où et quand peut-on être sûr que les volcans ne
vont pas ouvrir des abîmessous nos pas ? Au moment
où l'horrible catastrophe fondit surle Portugal,
le cielle plus serein, le jour le plus doux et
le plus brillant appelaient les peuples du pied des
autels aux fêtes de l'Océan et aux danses de la
campagne. Dans toutes les cités où la police est
moins occupée à tendre des piéges qu'à placer
des secours ,
les bords des rivières, le centre dés
quartiers sont munis de tous les instrumens nécessaires
contre, les eaux et les incendies : dans
quelle cité tient-on tout prêt un plan de secours
contre les feux, les eaux, la terre, contré tous
les élémens de la nature conjurés à la fois, et
menaçant tout ce qui vit et réspire, dans un seul
tremblement de terre ?
La Lettre sur le tremblement de terre de Lisbonne
devrait être suspendue aux murs de toutes
les municipalités du globe.
Le duc de Bragance, de retour à Lisbonne
HISTORIQUES. 227
où il avait porté tantde lumières recueillies dans
ses voyages, fut chargé du ministère de la guerre.
A l'âge de plus de quatre-vingts ans , à cet âge
où il est si ordinaire de perdre tous les sentimens
de la vie
,
lorsqu'on conserve encore la vie ellemême
,
il aima ; ce qui doit être si rare ; il
fut aimé
, ce qui doit être bien plus rare encore
; il se maria ; il eut des enfans ; et à sa
mort sa tombe fut arrosée de larmes qui coulaient
du coeur de sa femme, et non pas seulement
de ses yeux.
Cette vie du duc de Bragance
,
si héroïque
,
si poétique et si populaire, prolongée avec toutes
ses facultés et toutes ses félicités si loin du terme
commun de l'existence, fait regretterque ce Bragance
n'ait pas été celui que les révolutions de
l'Europe ont trouvé sur le trône du Portugal;
que de popularité et d'héroïsme le peuple et son
roi auraient fait éclater dans la défense de cette
capitale de la Lusitanie ! et s'il avait fallu fuir
dans ce magnifique continent du Nouveau-
Monde
,
où la terre et une grande partie de l'espèce
humaine sont neuves encore; où aucune
erreur antique ne peut opposer son autorite
aux vérités éternelles ; où les plus belles créations
des lois auraient pu naître en foule si aisément
des volontés d'un prince dont l'âme et
228 MÉMOIRES
les goûts embrassaient tous les arts, toutes les
sciences et toutes les vertus; qui ressemblait si
parfaitement à ces demi-dieux de l'Orient et de
la Grèce, dont les mains maniaient la lyre, la
lance et le compas ; dont la voix éloquente faisait
sortir le genre humain des forêts. Quel champ
d'asile et dé prospérités serait aujourd'huipour
tant de populations éperdues de l'Europe, le
Rio-Janeiro où régnerait un tel Bragance !
Il aurait été pour le Brésil et pour le Nouveau-
Monde ce que notre Henri IV voulait être pour
nous et pour l'Europe : il avait aussi son brave
Crillon ; ils seraient allés ensemble dans ce Nouveau-
Monde , où avec la puissance de la liberté
et celle d'un trône, il n'est pas de lumières qu'on
ne puisse faire entrer dans tous les esprits, pas de
vertus devant lesquelles toutes les âmes ne s'ouvrent.
Sansdoute, enécrivantla vie de M. Suard, c'eût
été dérober à samémoire ce qui l'honore le plus,
que de ne pas s'arrêter à tracer avec détail ce tableau
de tant d'étrangers illustres apportant leurs
hommages à la France et demandant des lumières
à notre philosophie du dix-huitième siècle. Les
ouvrages ou les écrits de M. Suard, quoique trop
peu nombreux, ne furent pas du tout étrangers à
ce concours si glorieux pour son pays, et ce conHISTORIQUES.
229
cours, commeon l'a vu, s'estbeaucoupfait autour
de lui. C'était l'influence d'un esprit très-éclairé,
d'un caractère exempt de tout orgueil, mais plein
de dignité, faisant de son goût et de ses connaissances
très-variées le charme des hautes sociétés
où il vivait plus que dans le cabinet. Un poème
dont le succès aurait été établi par plusieurs éditions
; une tragédie restée au théâtre, et toujours
plus applaudie, ne lui auraient pas donné une
influence aussi honorable pour lui-même et pour
notre littérature.
Il serait curieux, et il ne serait pas non plus
sans utilité que, de temps en temps, chez toutes
les nations qui ont des arts, des sciences et une
renommée littéraire, il se fit de pareils recensemens
des étrangers que leurs talens appellent
chez elles : ce serait une espèce de mesure et d'évaluation
de l'état comparatif de leurs talens et
de leur gloire à chaque époque.
230 MEMOIRES
LIVRE VI.
LES communications si multipliées et si variées
des écrivains les plus illustres de toutes
les nations éclairées de l'Europe, avec le génie
si actif des Français et le génie alors si hardi
et si profond de nos philosophes, faisaient
avancer rapidement l'accomplissement de cette
prophétie de l'un d'entre eux, le siècle des révolutions
approche. Combien il était à désirer
que les plus heureuses dans les arts et dans les
sciences précédassent l'ouverture de celles de la
politique ! Les plus petites dans les moindres
genres ajoutent quelques rayons au trésor des lumières,
et l'on ne peut être trop éclairé de tous
les côtés avant de commencer les changemens
de l'ordre social.
Si ceux qui entreprirentla tour de Babel avaient
bien connu les principes et la langue de l'architecture
,
la confusion des langues n'aurait ni divisé
ni arrêté leurs travaux; tout eût été déterminé
et convenu à l'avance; depuis la pierre
angulaire des fondemens jusqu'à la hauteur que
HISTORIQUES. 231
devait et que pouvait recevoir l'édifice, tout aurait
eu sa forme et sa place marquées avant de
toucher à une pierre et à un ciment.
La musique, enFrance, avait été de tout temps
en révolution; ses révolutions, toujours'lentes,
avaient été toujours paisibles : car la querelle si
ardente des bouffons avait été une dispute dé préférence
, non une révolution; et Jean-Jacques,
qui avait deviné si juste celles de là politique,
s'était trop pressé d'assurer que nous n'en aurions
jamais en musique, que toute bonne musique
était à jamais impossible avec notre langue, selon
lui, si anti-musicale. Il n'y a pas jusqu'au
génie qui, pour ne pas se tromper, n'ait besoin
d'user très-sobrementdu don de prophétie.
Gluck aima mieux en Croire le Devin du Village
que la lettre si spirituelle et si éloquente de
Jean-Jacques en faveur des bouffons
, contre
l'Académie royale; et cependant la sublimité des
connaissances et la sûreté du goût de l'auteur
l'avaientpénétrépour lui d'admiration. La manière
dont Jean-Jacquesparlait de la musique, et
la manière dont il en faisait, avait donné à Gluck
lapersuasion intime que s'il avait voulu seconsacrer
à l'exercicede Cet art, Jean-Jacques aurait
pu réaliser les effets prodigieux que l'antiquité
attribueà la musique. Ce que Rousseau aurait pu
232 MEMOIRES
faire, Gluck l'entreprit; et il a fallu quarante
ans pour bien voir jusqu'à quel point il y a réussi.
Que de temps il faut pour avoir une décision
de l'expérience sur ce qui charme nos sens et
touche notre âme ! il en fallut beaucoup à Gluck
même pour obtenir d'être soumis à cette épreuve.
Quoiqu'on répétât souvent que le grand Opéra
n'était qu'un grand ennui, tout le monde y
courait; et la psalmodie de Lulli, qui n'était
pas toujours triste, l'orchestre et les airs de ballet
de Rameau, qui n'étaient pas toujours un vacarme,
permettaient de trouver à ce spectacle
unplaisir unique composé de centplaisirs. Cent,
c'était trop dire ; il n'en aurait fallu qu'un, celui
de la musique, si la musique avait été ce qu'elle
devait être. On avait, non sous les yeux, mais
dans l'oreille, un modèle en petit de ce que pouvait
devenir le chant et l'orchestre du grand
Opéra. Le modèle était dans les chants souvent
pathétiques des Monsigny, des Philidor, des Grétry.
Ces peintres de la nature et des passions n'étaient
pas les Poussin du théâtre lyrique ; ils en
étaient plus que les Creuze ; mais du drame à la
tragédie, la distance, quoique grande, est facile
à mesurer; et dès qu'on en a la mesure, le grand
talent a les moyens de la franchir.
On entendaitparler à Paris, surtout depuisl'opeHISTORIQUES.
233
ra d'Orphée et depuis 1772, de l'Allemand Gluck;
on racontait qu'il enchantait les oreilles italiennes
en unissant à l'éclat, à la douceur et à la mollelangueur
des sons qu'elles idolâtrent, une énergie qui
les étonnait et ne les blessait pas ; que, pour la
première fois, il tenait leur attention attachée,
et leurs émotions suspendues à une action musicale
dont les parties étaient aussi liées que celles
de l'action dramatique ; qu'il ne laissait plus errer
et égarer les voix sur ces trilles, ces passages et
ces cadences, les jeux du chant etnon pas les expressions
de la musique; qu'il élevait les phrases
composéesde sons à l'énergie et au pathétique des
phrases composées de paroles; qu'il ne souffrait
plus, enfin, que l'art si puissant des Orphées, associé
à tant d'autres arts des théâtres, ne fût encore
qu'un concert destiné à dérober quelques momens
à l'ennui des conversations et à la fatigue des
intrigues.
Toutes Ces innovations, applaudies avec transport
sur presque tous les théâtres de l'Italie, semblaient
copiées des formes de nos tragédies lyriques
: mais les vers de Quinault étaient toujours
plus goûtés
, et la musique de Lulli, celle
même de Rameau, ne trouvait plus de défenseurs.
Gluck, en venant en France avec son Orphée, d'abord,
ensuite avec Iphigénie en Aulide, en nous
234 MÉMOIRES
apportant de nouvelles jouissances, flattait donc
aussi notre orgueil national ; il rendait son éclat
à un titre presque effacé de notre gloire; et cependant
Iphigénie en Aulide ne put être représentée
qu'en 1774.
M. de La Harpe, alors rédacteur de la Gazette
littéraire, en se hâtant d'en annoncer le succès,
pour prouver combien il était mérité, imprima
une lettre de l'abbé Arnaud. Voici comme il parlait
de cette lettre et de son auteur : « On y re-
» connaîtra le ton et lé style d'un homme de
» beaucoup d'esprit, passionné pour tous les arts,
» qui, à cette sensibilité précieuse sans laquelle
» on ne peut juger sainement de leurs produc-
" tions, joint ces connaissances approfondies
» qui étendent et assurent le goût, et cette cha-
» leur d'imaginationqui anime et colore l'expres-
" sion de la pensée, etqui fait passer dans les âmes
» sensibles les impressions qu'on a reçues. »
Le succès croissait de représentations en représentations,
et les critiques croissaient aussi
tous les jours. Ces critiques n'étaient pas seulement
celles de l'envie. Quel musicien pouvait
être jaloux, en France, du chant, de l'harmonie
,
des tableaux sublimes et gracieux de la musique
d'Iphigénie en Aulide ? C'étaient lés critiques
de dix à douze hommes de lettres, dont les juHISTORIQUES.
235
gemens littéraires avaient beaucoup d'autorité,
mais dont l'oreille n'était pas assez sensible, ni
l'esprit assez exercé à la comparaisondesmoyens
et des effets de l'art musical. Presque tous avaient
assisté ou même concouru à l'ancien triomphe
des bouffons sur lés chante pauvres, lourds ou
criards de nos tragédies-opéra; ils ne pouvaient
plus concevoir une autre musique que celle dont
ils avaient goûté le charme dans leur jeunesse ; ils
ne pouvaient attendre que de l'Italie la révolution
dont on sentait le besoin pour notre Académie
royale; et préparaient déjàpourlesPiccini et pour
les Sacchini des drames lyriques dans les formes
conçues par Gluck ou pour lui ; et ils affirmaient
que l'unique moyen d'associer à la poésie de Quinault
une musique digne
,
était de lui associer
celle de Sacchini et de Piccini. Ils opposaient
avec une confiance de bonne foi l'histoire savante
de l'art à ses créations; leurs lumières fermaient
leurs âmes aux impressions d'un génie qui n'était
pas né dans le pays d'où ils avaient vu arriver
autrefois'tous les miracles de la musique.
Tous criaient, Italiam! Italiam! comme si
Gluck était un barbare parce qu'il était un Allemand
! comme si une musique était sans chant
parce que son chant est sans trille, sans passage
et sans ritournelle ! comme si elle était l'an236
MEMOIRES
cienne musique française parce qu'elle est passionnée,
rapide
, et liée intimement dans toutes
ses parties comme les tragédies de Racine et de
Voltaire ! comme si enfin il eût été vrai que tous
les Italiens eussent eu les oreilles assoupies ou déchirées
par les chants et par l'orchestre d'Orphée
et d'Alceste
,
si souvent entendus et redemandés
sur les théâtres auxquels il avait donné de nouvelles
lois en leur donnant de nouveaux spectacles
et de nouvelles jouissances !
C'étaitunavantage et non un inconvénientpour
Gluck d'être né dans cette Allemagneorganisée et
passionnéepourtous les genres de musique, et qui
a donné à l'Europe de savantes leçons et d'éclatans
modèles de l'harmoniela plus belle et la plus
variée. C'en fut un autre de s'être transporté, à
peine encore sorti de l'enfance
, sous ces beaux
cieuxdeParme, deRomeet de Naples, oùtout, les
champs, les places, les temples, les théâtres, les
rivages des mers et les flots retentissent de chants
délicieux ; inspirés au génie pour des peuples qui
en sont idolâtres. Un troisième avantage, qui ne
futqu'un hasard, et qui se présenta à lui comme la
suite et le complément d'un vaste plan d'étude, ce
furent ses liaisons intimes et avec le père Martini
,
le plus savant musicien de l'Europe, travaillant
depuis cinquante, ans à une histoire de
HISTORIQUES. 237
la musique, et dont les voeux, quoiqu'il fut Italien
,
appelaient un homme de génie et de talent
pour faire renaître, à l'imitation des Grecs, la
vraie éloquence de la musique, l'art de remuer
les passions et d'intéresser l'âme et les oreilles des
gens de goût, excédés et ennuyés de la musique
de son temps; et avec Calzabigi, qui, frappé et
éclairé par deux ou trois chefs-d'oeuvre de tragédies
lyriques françaises, découvrit dans ces
poëmes l'action et les passions avec lesquelles
l'alliance de la poésie et de la musique renouvellerait
les puissantes émotions de la tragédie grecque
; découverte qui lui faisait faire des vers pour
la musique de Gluck, tandis que Gluck faisait de
la musique pour les vers de Galzabigi.
La naissance, la formationet l'entier développement
des vues musicales de Gluck furent donc
précisément les résultats de ces croisemens des
talens et du génie de tous les pays, qui avaient été
l'objet et le but du journal de l'Europe publié avec
tant de succès par M. Suard et par l'abbé Arnaud,
sous les titres de JournalÉtranger et de Gazette
Littéraire,.
Il était naturel à Ceux qui avaient pu concourir
à créer ou à rapprocher du moins ces élémens
du génie de Gluck, placés à grande distance,
de prendre un intérêt plus particulier et plus vif
238 MÉMOIRES
à ses créations ; et, lorsqu'ils eurent entendu sa
musique avec des transports de plaisir, il leur
était naturel encore d'en parler avec des transports
d'enthousiasme; et d'anciennes habitudes,
les préventions qu'elles donnent, les préjugés
qu'elles établissent, pouvaient seuls faire penser,
avant tout essai et toute épreuve
, que des compositeurs
nés en Italie, et qui n'en étaient jamais
sortis
,
pouvaient seuls nous donner une musique
qui convînt à notre langue, à nos oreilles et à
notre opéra-tragique.
Les premiers s'appuyaient sur l'autorité des
faits, si puissante sur nos jugemens, et sur celle
des impressions, si puissante sur nos âmes. Les
seconds n'avaient pour appui que des doctrines
et des ouvrages que les Piccini et les Sacchini
pouvaient faire un jour, mais qu'ils n'avaient pas
faitsencore.
Ces derniers, tous écrivains renommés et philosophes
du premier rang, étaient en grand
nombre. Parmi les premiers, l'abbé Arnaud et
M. Suard parurent, long-temps, seuls dans la lice.
Un autre homme s'était joint à eux et presque
par un seul mot, mais qui ne pouvait pas se
perdre dans les airs ; cet homme était Jean-Jacques
Rousseau. On lui avait demandé, Que pensez-
vous d'Orphée ? et il répondit : J'ai perdu
HISTORIQUES. 239
mon Euridice, en chantant et en pleurant. C'était
bien là se rétracter non pas sur notre musique
,
mais sur l'impossibilité où il avait cru notre
langue d'en avoir jamais une.
Ge nom de Jean-Jacques et sa rétractation
étaient deux grands poids dans la balance. Marmontel
n'en crut pas moins qu'il pouvait la faire
pencher de son côté. Il eut la précaution, dans la
brochure par laquelle il ouvritle combat, de ne
pas nommer Rousseau; et moins il le nommait,
plus il le rappelait : on peut croire qu'il fut tenté de
couvrir du même silence la lettre de l'abbé Arnaud
sur Iphigénie , imprimée avectant d'éloges
par M. de La Harpe; Marmontel prit un autre
parti; il n'en cita qu'une seule phrase, non pour
la réfuter, niais pour s'en moquer; il s'en moqua
assez long-temps tout seul. On avait beaucoup
goûté sa brochure, si distinguéepar tant de sortes
de mérite littéraire, supérieure, peut-être, aux
excellens articles répandus en foule dans ses Élémens
d'éloquence et de poésie ; et beaucoup de
gens de goût pensèrent que dans toute cette brochure
il n'y avait pas une phrase qui approchât
de la beauté de pelle de l'abbé Arnaud, qu'elle
avait voulu signaler,et livrer aux sifflets.
On fit d'autres observations et d'autres rapprochemens.
Il fut généralement avoué que ce
240 MÉMOIRES
ce qui était le plus nécessaire au sujet -traité par
Marmontel, était ce qu'on y trouvait le moins, le
sentiment de la musique; et c'est ce qui domine,
c'est ce qui règne d'un bout à l'autre, sous les
formes les plus variées du style le plus harmonieux,
dans la lettre de l'abbé Arnaud. Tout est
pris dans l'art, les notions et les expressions; et
les notions, il les transforme en sentimens ; des
expressions les plus techniques, il en fait des
images. Tout est gracieux ou passionné comme
la musique qui l'a enivré d'enthousiasme ; et lorsqu'il
en parle
, on croit entendre encore l'orchestre
,
les chants et les choeurs d'Orphée, d'Alceste
et d'Iphigénie. Avant Jean-Jacques, Diderot,
Winkelmanet l'abbé Arnaud, jamais des
dissertations, n'avaient eu un tel accent d'éloquence
et de cantique.
Cette chaleur pénétrante enflamme toutes les
lignes de l'article admirable de Voltaire sur la
tragédie d'Iphigénie en Aulide; elle a échauffé
et enhardi le goût de La Harpe
,
lorsqu'il a commenté
avec éloquence les théâtres de Racine
et de Voltaire, lorsqu'il a écrit ce cours du Lycée
sans lequel on pourrait douter qu'il eût reçu
de la nature les dons nécessaires à un orateur, à
un poète, et même à celui qui les juge. Mais,
ni dans La Harpe, ni même dans Voltaire, l'enHISTORIQUES.
341
thousiasme n'a cet accentreligieux qui elève plus
haut en core le sublime des beaux-arts : ils ont
plus écrit dans le goût de leur langue et de leur
nation : l'abbé Arnaud avait plus écrit dans le
goût des langues anciennes et de ces premiers
maîtres d'éloquence qui rendaient poétique et
passionné le style même des préceptes.
Mais ceux à qui ne se communiquepoint l'enthousiasme
en rient ; et la lettre de l'abbé Arnaud,
d'abord presque aussi admirée que cette
musique de Gluck, si nouvelle, si belle
, et que
l'abbé Arnaudenseignait à mieux sentir dans tous
ses charmes et dans tousses effets, cette même
lettré fut tournée en ridicule lorsqu'il y eut un
plan concerté d'arrêter des succès trop éclatans
pour qu'il ne devînt pas trop difficile à l'Italie de
les surpasser, et même de les égaler. Ons'égayait
sur le motANAPESTEemployépar l'abbé Arnaud;
comme si le nom propre d'un nombre qui
fourmille,mêmedansnotre langue, était une affectation
et une pédanterie en parlant du rhythme
et des nombres de la musique. On s'égayait de
bien plus belle humeur encore d'un choeur virginal,
quoiqu'on fût assez accoutumé au feu sacré
etauxvestalesde l'Opéra, quoique le choeursacerdotal
d'Alceste eût fait une fortune assez prompte
pour servir de transition au choeur virginal.
II. 16
342 MÉMOIRES
Onen était là, lorsqu'à la reprise d'Iphigénieen
Aulide, M. de La Harpe, qui ne pouvait pas
rétracter en son nom tous les éloges qu'il avait
donnés aux premières représentations, rapporta,
comme les ayant seulement entendues, des critiques
qu'il fortifiaitde toutsontalent; ces critiques
avaient deux buts qui pouvaient n'être pas toutà-
fait d'accord; le premier de prouver que Gluck
manquait de chant, et le second que Gluck mettait
pourtant en chant ce qui ne pouvait pas être
chanté.
Toujours triomphant dans ces sortes de luttes,
M. de La Harpe devait désirer une réponse :
on ne la. lui fit pas long-temps attendre : deux
jours après en parut une dans le Journal de Paris
, qui plut trop à tous les lecteurs pour ne pas
un peu déconcerterM. de La Harpe lui-même. Ce
n'étaientque deux outroispetites pages en phrases
très-courtes et très-vives.Apeine on y avait jeté
les yeux, on avait tout lu et tout retenu : ce n'était
que de la logique ; mais plus la logique est
seule, plus elle est terrible contre celui qui en a
manqué.
Enparlant du duo d'Agamemnon et d'Achille,
M. de La Harpe avait dit : Il n'est nullement
convenable à la dignité de ces héros de parler
ensemble.
HISTORIQUES. 245
On lui répondait : Voilà les trois, quarts des
duo de tous les opéras du monde proscrits d'un
trait deplume; car le même défaut de politesse
s'y trouve.
On ajoutait : Si je disais à M. de La Harpe
que les deux héros ne PARLENTpas ensemble
, mais qu'ils CHANTENT ensemble, je
suispersuadé qu'il m'entendrait, et qu'il voudrait
effacer saphrase.
M. de La Harpe avait dit : Achille et Agamemnon
ne peuventpas se braver en musique...
Ni en versfrançais nonplus, lui répondait-on ;
et on ajoutait : En relisant cettepuérilité , M. de
La Harpe doit être étonné de l'avoir laissée
tomber de sa plume.
Toutes les autres réponses étaient de la même
vivacité et de la même force.
La lettre datée de Vaugirard était anonyme,
et ce voile la rendait plus piquante encore. Personne
ne voulait croire qu'elle n'eût pas été écrite
au beau milieu de Paris, quoiqueVaugirard n'en
soit pas du tout loin, et tout le monde voulut
deviner l'auteur. L'anonyme ne pouvait pas être
du tout mortifié qu'on ne le devinât pas ; on ne
le cherchait que parmi les esprits les plus fins ,
les goûts les plus délicats, et les talens les plus
heureux.
244 MÉMOIRES
Il était impossible qu'un peu d'irritation ne
pressât beaucoup M. de La Harpe de faire une
réplique : toutefois, il ne se pressapas dela faire ;
il prit assez de temps pour ne plus laisser tomber
des puérilités de sa plume. Sa réplique se fit attendre
vingt ou trente jours; il se donna même ,
ce qui a toujours bonne grâce, l'air de profiter
d'une occasion
,
d'une reprise d'Alceste dont il
loua plusieurs beautés avec le style du panégyriste
de Racine.
Mais l'article commencé par des éloges était
terminé par de la colère ; et, comme il était long,
il fit espérer que l'anonyme sortirait de sa briéveté
et de son voile.
Cette querelle de musique, devenue une guerre
entre gens de lettres, pouvait aisément mettre
en ligne des combattans nombreux ; mais Marmontel,
content du succès littéraire de sa brochure,
croyait plus faire contre Gluck en faisant
Didon pour Piccini ; et c'est plus lard que devait
paraître dans cette lice Ginguené qui aimait la
musique italienne avec toute la sensibilité de la
jeunesse; qui en étudiait l'art dans tous les secrets
de l'exécution et de la composition ; qui
savait en développer et en faire sentir tous les
effets avec cette sagacité et cette sensibilité qui
lui ont fait saisir et exposer ,
depuis, aux yeux
HISTORIQUES. 245
de l'Italie et de la France
, avec tant de succès,
les traits caractéristiquesdes créations du Dante,
de l'Arioste et du Tasse.
La guerre de la musique n'était donc en ce
moment qu'un duel entre M. de La Harpe et un
autre guerrier littéraire couvert de la visière
baissée de son casque. Unpareil combatn'en avait
que plus d'intérêt, et parce qu'il n'y avait que
deux combattans, et parce que l'un était connu
de tous, et l'autre de personne. Dans des mêlées
nombreuses d'écrivains ainsi que de soldats, il
est difficile de voir et d'évaluer les coups portés
et parés, de décider, sans erreur, par quiet
par quoi la victoire a été remportée. Entre deux
champions, au contraire, tout se voit et tout
s'apprécie; la force et la souplesse des deux sont
sous les yeux de tous les témoins et sous un seul
regard de chacun. L'escrime des combats particuliers
sert peu aux guerres des nations; les
grands duels du raisonnement servent beaucoup
à l'esprit humain. Le combat corps à corps d'Eschine
et de Démosthène, livré devant la Grèce
assemblée, est la plus sublime leçon de logique
que l'antiquité ait reçue ; la perte des discours
d'Hortensius combattantCicéron, est une des plus
grandes pertes des siècles; et ce que nousonttransmis
la Grèce et Rome, en principes, en préceptes
246 MÉMOIRES
et en exemples de l'art oratoire, est ce qui approche
le plus de cette lumière si pure et si éclatante
répandue par la métaphysique moderne
sur la nature et sur les procédés de l'entendement.
Quoique, sans doute, sur ses gardes, M. de La
Harpe tombaencore dans des méprises ; elles furent
relevées encore par l'anonyme, avec mépris
pour les bévues, avec politesse pour celui qui les faisait. L'anonyme avait dit : C'est à exprimerleursentiment
que devraient se borner toujours ceux qui
n'ontpas la connaissance des moyens de l'art
et unegrande habitude d'en comparer les effets.
Il avait donc reconnu à M. de La Harpe, orateur
plusieurs fois couronné, et auteur tragique,
comme à tout le public et plus encore, le droit
de juger de la musique dans toute l'étendue de
ce qui se borne au sentiment, aux impressions
de l'oreille et de l'âme : cependant M. de La
Harpe prend la peine de prouver ce droit qu'on
lui a reconnu, et il croit s'y renfermer en demandantque
sa compétence s'étende à prononcer
pourquoi telle chose lui a fait plaisir, etpourquoi
telle autre ne lui en a pas fait; et il est évident
que ces mots énoncent la prétention au droit de
sortir des limites par lui reconnues , puisqu'il est
HISTORIQUES. 247
évident que lespourquoi sont toujours du ressort
de l'art et non du gentiment.
Il cite l'abbé Dubos, qui a fait un fort bon
livre sur la poésie , la peinture et la musique, et
qui, dit-il, ne savait pas un mot de musique,
n'avaitjamais sufaire un vers, et n'avait pas
un tableau ; il ne réfléchit pas qu'il importait
très-peu à l'abbé Dubos de n'avoir pas un tableau
à lui, lorsqu'il pouvait étudier tous les jours les
galeries de nos rois, de nos princes, et celles de
plusieurs amateurs dont les chefs-d'oeuvre de ce
bel art embellissent les demeures, et lorsqu'il
avait fait un voyage au-delà des monts pour s'éclairer
à la vue et dans l'étude de toutes celles
de l'Italie : il ne réfléchit pas qu'il est trop difficile
de rester convaincu sur sa parole que l'abbé
Dubos, lisant sans cesse des vers latins et des vers
français, n'eût jamais su faire un vers, tel quel,
lorsque toutlemécanismedes vers peut être appris
par un écolierde troisième dans cinq à six leçons.
On avait reproché à Gluck de manquer de
chant, et l'anonyme avait répondu qu'il y avait
plus de chant dans Iphigénie que dans aucun
opéra italien. Cette réponse serait bonne, dit,
M. de La Harpe, s'il s'agissait de comparer
l'opéra français à l'opéra italien. Vraiment,
c'est de cela même qu'il s'agit, réplique l'ano248
MÉMOIRES
nyme : s'il est vrai que M. Gluck ait mis dans
son opéra plus de chant que les meilleurs compositeurs
du monde n'en mettent dans les leurs,
il est bien étrange de lui reprocher de manquer
de chant. M. de La Harpe accuserait-il de manquer
de pathétique un poëte qui aurait fait une
tragédie plus pathétique qu'aucune de celles de
Racine et de Voltaire?
M. de La Harpe insistait ; et après avoir cité
plusieurs airs de Gluck comme fort au-dessous,
suivant lui, de la situation et des personnages,
comme d'une langueur froide dans des momens.
tragiques, il demandait avec confiance qu'on
prouvât que ces airs n'ont pas tous ces défauts ;
et voici la réponse de l'anonyme :
« Je demanderai d'abord à M. de La Harpe à
» qui il veut que je prouve tout cela. Ce n'est pas
» sans doute au public, qui, depuis près d'un
» an, n'a cessé de revenir à Alcesle et d'applau-
» dir ces mêmes airs avec transport; il n'en a
» pas besoin. Ce n'est pas à ces amateurs qui,
» mettant l'esprit à la place de l'oreille, vou-
» draient réduire les combinaisons infinies de
» l'art à la froide et monotone symétrie des for-
» mesque les Italiens ont donnéesà leurs airs : on
» ne leur prouve rien ; ce sont eux qui prouvent.
» Serait-ce à M. de La Harpe lui-même ? Mais
HISTORIQUES. 249
» comment lui prouver ce qu'il n'a point senti?
» Apparemment qu'il sait comment cela se fait.»
M. de La Harpe, un peu humilié par l'avertissement
que deux héros qui chantent ne sont pas
précisément deux héros qui parlent, trouvait
très-bon que deux héros chantent ensemble
leurs malheurs, leur amitié, leurs craintes, leurs
amours; mais il ne voulait pas que deux héros se
bravent et se menacent en duo, comme font Agamemnon
et Achille.
« Et moi, leur répond l'anonyme, je trouve
» très-bon que deux personnages d'opéra chan-
» tent ensemble tout ce qu'ils voudront, pourvu
» qu'ils chantentjuste et de bonne musique. Mais
» je trouve de plus que, s'il fallait en appeler à
» ces règles de convenance et de vérité, si étran-
» gères à la musique, le seul cas peut-être où un
» duo soit naturel, c'est celui où deux hommes
» se bravent et se menacent. Je n'ai jamais en-
» tendu deux personnes parler toutes les deux
» ensemble en se contant leurs malheurs, leur
» amitié, leurs espérances, leur amour, etc.;
» mais j'en ai entendu souvent deux parler en-
» semble dans la dispute et dans la colère. »
Ces assertions et ces réfutations, qu'il suffit de
placer à côté les unes des autres pour que tous
les esprits en jugent au premier coup-d'oeil, res250
MÉMOIRES
semblent à ces dialogues pressés du théâtre qui
font sortir avec éclat les caractères et les passions.
La raison aurait des progrès bien plus sûrs et bien
plus prompts, si l'on était toujours ainsi dispensé
de longs raisonnemens. Mais on affirme en peu
de mots; et le mérite très-rare est celui d'une réfutation
victorieuse en aussi peu de lignes qu'une
assertion fausse.
Ce fut l'avantage de l'anonyme de Vaugirard
sur M. de La Harpe, au jugement de toutParis, et
même de ceux quipréféraientd'ailleurs les chants
de Piccini aux chants de Gluck : ils étaient passés
pour M. de La Harpe ces faciles combats, ces
heureux jours où il triomphait si pleinement et à
course de plume de Dorat, qui raisonnait si peu,
de Mercier qui raisonnait si mal, des Linguet et
des Clément, dont l'intrépide maladresse s'attaquait
toujours aux vérités les plus évidentes, et
aux gloires les plus éclatantes.
Les combats à coups pressés ne pouvaient pas
beaucoup se prolonger avec M. de La Harpe,
dont les connaissances en musique étaient si
courtes et les impressions des sens et de l'âme
si incertaines. L'anonyme donna à ses vues et à
ses considérations des champs plus étendus en
se séparant presque entièrement de M. de La
Harpe pour déterminer avec la précision la plus
HISTORIQUES. 251
élégante et la plus lumineuse les différences en
apparence très-légères, mais réellement trèsgrandes,
qui distinguent et séparent le pathétique
des chants tragiques et les airs les plus pathétiques
des bouffons ; pour développer toute la puissance
des principes et des effets de l'orchestre de Gluck,
quin'accompagne pas seulementl'action déployée
sur la scène , mais qui s'y mêle, qui fait de tous
ses instrumens comme autant de personnages
passionnés, attendris ou furieux
,
plaintifs ou
héroïques ; pour répondre au reproche qui lui
avait été fait et qui lui pesait sur le coeur, de
pousser l'enthousiasme jusqu'a l'intolérance, et
même jusqu'à la tyrannie.
Les questions s'agrandissaient, et l'anonyme
jeta avec la même facilité, dans ses Petites Lettrès,
trois morceaux, l'un sur l'enthousiasme,
seule manière de sentir les arts, de les encourager
et de les récompenser; l'autre sur l'intolérance
si odieuse en tout et le comble du ridicule
dans les objets de sentiment et de plaisir ;
le troisième sur l'esprit de parti, la plus aveugle,
la plus déraisonnable, la plus violente des passions
humaines, lors même qu'elle n'a pour principe
que des objets frivoles, et qui n'est autre
chose que l'opiniâtreté naturelle de l'orgueil
exalté par cette puissance contagieuse qui donne
252 MÉMOIRES
une force extraordinaireà tous les sentimens partagés
par une multitude.
A la lecture de ces trois morceaux, on reconnut
bien la même trempe d'esprit, la même
justesse et la même vérité ; mais ces trois attributs
se réunissaient dans des idées d'un ordre supérieur
; on crut sentir le caractère d'un plus grand
talent et les effets d'un plus beau style. C'est alors
que se multiplièrent bien davantage les noms des
écrivains sur lesquels errait et planait l'honneurdu
soupçon, et qu'il parut pourtant se concentrer
entre Diderot et Jean-Jacques.Depuis les dix-huit
petites lettres de Pascal, qui firent une si glorieuse
révolution dans la langue, dans la plaisanterie et
dans l'éloquence française, jamais cinq ou six
lettres, nommées aussi petites pour faire un rapprochement,
ne se sont succédées sur des questions
d'aucun genre, n'ontété, depuis la première,
toutes attendues avec plus d'impatience, ni lues
dans Paris, avec des applaudissemens plus universels.
On courait de toutes parts au café de Foi
et du Caveau, où l'on en faisait des lectures publiques;
on se pressait, on s'étouffait pour mieux
entendre ; on battait des mains avec transport et
avec des bravo comme on applaudissait Gluck et
sa musique.
Ces deux succès simultanés et presque égaux
HISTORIQUES. 253
garantissaient aux petites lettres et à la musique
qu'on disait devoir être si vite effacées et oubliées,
la durée quegarantit la nature elle-même à
tout ce qui est vrai dans lescréations des arts, dans
la manière de les sentir, et dans les principes de
leur théorie. Marmontel, dans sa brochure, demandait:
Quidécideracette question? Et il répondait
: L'expérience; tout le restepeut nous tromper.
Il a entendu de son vivant cette autorité à
laquelle seule il veut qu'on se soumette. Il a vu
plusieurs années les progrès toujours croissans
de la musique qu'il n'aimait pas, et, depuis sa
mort comme avant, elle s'est maintenue chez
tous les peuples dans une supériorité éclatante
sur la musique qu'il préférait.
L'expérience d'un demi-siècle a élevé la gloire
de Gluck au-dessus de celle de tous les Orphées,
en y comprenant celui de la Thrace, qu'il a sans
doute surpassé prodigieusement lorsqu'il l'a ressuscité.
Dans ce demi-siècle d'expérience, c'est
par les inspirations de Gluck, c'est en l'imitant
qu'ont pu s'approcher de lui, sur les théâtres du
chant tragique, même les rivaux par lesquels on
voulait l'obscurcir. Toutes les harmonies ont été
montées, pour ainsi dire
, sur les mêmes cordes
que la sienne ; elles sont devenues expressives dans
les concertscomme sur les théâtres; nulle part on
254 MÉMOIRES
n'a plus voulu chanterseulementpourchanter; ce
que ne fait pas,même ce rossignolappelé toujours
par les anciens la plaintive philomèle y les sons
ont été des passions expriméespar quelques voix,
et ressentiespartoutesles âmes. C'est depuis Gluck
que cetart divin, le premier législateurde la Grèce
au sortir des forêts, a eu un culte dans toute
l'Europe à demi dans les forêts encore ; c'est
depuis que la musique est entrée dans l'enseignement
élémentaire des peuples qui ne croient
pas que le luxe et des vices aimables soient une
civilisation; que Fellenbergenseigne à lire la note
plus aisément que l'alphabet aux jeunes pauvres
qu'il ramasse sur les bords des précipices pour les
nourrir et pour les éclairer ; que les progrès les
plus merveilleux de l'agriculture se multiplient
dans les gorges des Alpes, au bruit des chants
qui font tressaillir de joie la terre que de nouveaux
socs fertilisent.
Il n'est pas douteux non plus que l'anonyme
de Vaugirard et les écrivains qui ont marché sur
ses traces aussi heureusement que les Piccini et
les Sacchini sur les traces de Gluck, n'aient concouru
beaucoup à rendre les oreilles et les âmes
plus sensibles et plus délicates, à les mettre en
état de jouir promptement et avec délices de ces
charmes secrets de la mélodie et de l'harmonie
HISTORIQUES. 255
sans les secours de la science et de la réflexion
qui peuvent les refroidir. Ils ont créé un art
pour l'analyse etpour la critique d'une partition;
art non moins nécessaire et plus difficile, plus
exquis encore que celui qui a révélé au vulgaire
les secrets les plus profonds du talent poétique
et oratoire. Ce ne sont pas les amis passionnés
et délicats de l'éloquence et de la poésie
en paroles que les Italiens ont appelés dilettanti,
ce sont ceux de la poésie et de l'éloquence
en chant et en musique. Cet anonyme de Vaugirard dont je viens de
parler si long-temps, je ne l'ai pas encore nommé
: et il est très-possible que j'eusse besoin d'apprendre
à beaucoup de gens, que l'anonyme de
Vaugirard était M. Suard. Nos trente années de
révolutions politiques, ont comme effacé la mémoire
de tout ce qui les a précédées ; mon silence
a été comme une imitation de celui de
M. Suard lui-même, qui n'a jamais ni désavoué
ni avoué publiquement ces lettres, qui ne les a
jamais recueillies et publiées sous son nom, malgré
leur éclatant succès. Quelque modeste que
fût M. Suard, il a dû avoir plus d'un motif pour
résister si constamment aux tentations très-naturelles
de mettre son nom à la tète de celui
de ses ouvrages dont le succès avait le plus res256
MEMOIRES
sembléaux cris de la gloire. Il en avait d'autres,
en effet; et ils font mieux connaître et M. Suard
et cette querelle de la musique dont Paris a si
long-temps gardé le bruit, qui n'a cessé de se
faire entendre que dans les bruits révolutionnaires.
Cette petite guerre avait été, pour ainsi dire,
une guerre plus que civile ( plus quam civilia
bella); elle avait eu lieu entre gens unis par la
plus ancienne et là plus tendre amitié : sentiment
devenu plus respectable encore, entre la plupart,
par le lien de leur confraternité à l'Académie
Française ; par des opinions et par des affections
littéraires qui leur étaient communes, et
dont ils partageaient dans le monde les avantages
et les inconvéniens. Ce faisceau se relâchait; il
pouvait se rompre entièrement et pour toujours.
M. Suard le sentait; il le disait en gémissant dans
ces mêmes lettres qui lui valaient des triomphes.
Vous allez voir, pour des chansons, les amis
se refroidir, les sociétés se diviser, les haines
s'allumer. Le publicy gagnera peut-être , car
les querelles l'amusent, et tout ce qui porte son
attention et excite sa curiosité sur un objet, sert
à l'éclairer; mais les acteurs de ces querelles
yperdront la décence , lapaix, et lefruit qu'ils
auraientpu retirer de leurunion.
HISTORIQUES. 257
C'était une prophétie; en prévoyantce fâcheux
résultat, M. Suard gardait les ménagemens et
prenait les précautions les plus propres à le prévenir
; il n'avait parié, dans le monde et dans ses
lettres, de la brochure de Marraontel, qu'avec
la plus haute estime pour ses lumièreset pour ses
talens; en ne reconnaissant aucune justesse d'esprit
à La Harpe parlant musique, il n'avait
manqué aucune occasion de louer son goût et ses
jugemens littéraires.
Malheureusement l'abbé Arnaud, qui, sans
être du tout vaillant, n'était pas non plus du tout
modéré, brisait de nouveau, tous les jours, le
calumet depaix, que M. Suard refaisait tous les
jours. L'abbé ne passait pas toute sa vie à tourner
et à rouler en prose française des périodes homériques
; sans être plus malin que Boileau, il
faisait aussi de grandes malices : il rimait richement
l'épigramme marotique, et la rendait trèsperçante
par la queue. Marmontel ne pouvait
ignorer les épigrammes que tout Paris récitait ;
madame Suard en était désolée ; et l'abbé riait de
la désolation de son amie.
M. Suard, qui n'était pas aussi affligé que sa
femme
,
mais qui ne riait pas non plus comme
tout Paris, conjurait inutilement l'abbé de faire
taire ce feu de tirailleur avec lequel ne se ga-
II. 17
258 MÉMOIRES
gnent pas les batailles, et par lequel on dégrade
un peu les plus belles victoires.
La colère de Marmontelvaincu dans la guerre
de la musique, ne pouvait pas être aussi courte
qu'une épigramme : après en avoir lancé de son
côté, qu'on retenait également dans Paris
, parce
qu'on aime à avoir aussi des sifflets pour les
triomphateurs, Marmontel, qui avait plus d'une
flèche dans son carquois, ouvrait un champ plus
vaste à ses vengeances : ce n'était rien moins qu'un
poëmesatirique en six ou sept chants. A mesure
qu'il le faisait, il le lisait dans un secret toujours
fidèlement divulgué. Les traits les mieux acérés
n'étaient pas dirigés sur l'abbé Arnaud, mais sur
M. Suard. Il tirait sur le véritable vainqueur
,
sur celui qui avait le plus humilié l'orgueil de son
opinion sur l'harmonie et sur la mélodie. On
pressait Marmontel d'imprimer; on lui garantissait
un succès égal à celui de la Dunciade anglaise
: il résistait ; mais en réservant l'ouvrage
aux races futures.
Comme les querelles ont aussi leurs destinées
,
et quelquefois les plus singulières, sua fata !
celles de la musique avaient brouillé M. Suard
et Marmontel : celles de la révolution les réconcilièrent.
L'auguste noeud de cette réconciliation
fut l'amour que tous les deux portaient au
HISTORIQUES. 259
sang de leurs rois. M. Suard se félicita de n'avoir
jamais mis son nom sur les lettres datées de Vaugirard
; Marmontel jeta son poème au feu.
Ce qui seul m'a déterminé à cette mention
étendue, c'est que tous ces faits, tous jadis trèsconnus,
sont consignés
,
il n'y a pas de doute
dans , plus d'une tradition, et pas dans toutes avec
l'exactitude que je pouvais leur donner; c'est
qu'ils honorent les lettres en prouvant que ceux
qui les cultivent avec de vrais talens, s'ils ont
des ressentimens prompts et violens, n'en ont
point de profonds et d'inflexibles ; c'est que rien
n'est sorti de la plume de M. Suard de plus propre
que ses lettres sur la musique à donner une juste
idée de ses ressources d'esprit et de raisonnement
pour arrêter ou pour étendre les innovations du
dix-huitièmesiècle ; c'est qu'enfin ce que j'ai dit de
ces lettres pourra, peut-être, les faire lire de ceux
qui ne les connaissent pas encore ; c'est que je
pourrai peut-être les faire servir de nouveau à de
nouveaux progrès d'un art, le premier de tous au
jugement du peuple qui les a tous créés; de cet
art qui, avec quelques sons dont les intervalles
et la durée sont mesurés, quelques instrumens
en harmonie entre eux et avec la voix, seul instrument
dont le luthier soit Dieu lui-même,
console l'infortune, fortifie la santé, aide le cou260
MÉMOIRES
rage à être héroïque, embellit le bonheur, rend
les temples et les peuples plus religieux, les travaux
et les devoirs plus faciles, et semble destiné
par ses propres révolutions et par celles de l'ordre
social, toujours arrivées presque ensemble, à
célébrerun jour, à rendre plus sacrée la paix perpétuelle
des nations et leur alliance fraternelle.
Dans Paris, où se font sentir à tous les instans
les besoins de tant d'émotions et d'agitations, l'intervalle
entre les querelles de la musique et celles
de la politique allait être un vide dans la vie ; il
fut rempli, tour-à-tour ou simultanément, par
les événemens de l'Amérique anglaise et par le
rôle qu'y joua la France ; par les changemens
nombreux et importans des ministres et des systèmes
de la finance ; par les cours de littérature,
d'histoire et des sciences, institués sous le protectorat
du frère du foi, avec le nomd'une grande
école d'Athènes, et suivis par le beau monde de
la Capitale
, comme les leçons des écoles de la
Grèce ; par deux ou trois sociétés composées
comme pour rappeler et remplacer celle d'Helvétius,
mort depuis plusieurs années, et celle du
baron d'Holbach, dégoûté du monde par sa défaite
complète dans la querelle avec l'Éternel
:
parla société principalement de M. de Vaine qui
avait d'autres caractères.
HISTORIQUES. 261
Des muscles très-forts et des nerfs très-délicats,
très-sensibles, l'organisation, probablement, des
favorisde la nature, fut l'organisationde ce financier.
Néavec tous les goûts et beaucoup de genres
d'esprit, les affaires, les lettres, les plaisirs, le
grand monde, partagèrent la vie de M. de Vaine ;
et une santé vigoureuse, réparée plutôt qu'allée
rée par de violens accès de goutte, fournit toujours
à son activité les moyens d'atteindre sans
fatigue à tous les objets de ses goûts et de son ambition.
Des choses qui, par leur genre, paraissent
s'exclure ou se faire obstacle , les travaux d'un
cabinet et ceux d'un bureau, l'étude et la dissipation,
les vers et les calculs, les méditations et
les voluptés, se rapprochaient dans la vie de
M. de Vaine, comme des nuances voisines de la
même vie ; il passait des unes aux autres sans s'en
apercevoir lui-même, et en étonnant beaucoup
ceux qui en étaient les témoins. Une grande fortune,
si indispensable à une telle existence, il
la fit rapidement et par des travaux utiles à la
fortune de la nation; il l'a toujours maintenue
par un grand ordre, et sans aucune économie,
surtout dans ses générosités.
Dans cette vie laborieuse, qui appartenaitaux
affaires publiques, auxquelles il ne dérobait jamais
un moment, qui leur fut nécessaire
,
M. de Vaine
262 MÉMOIRES
passait des matinées et des soirées entières avec
M. Suard, M. Saurin et l'abbé Arnaud, avec
Roucher et Delille, à discuter les scrupules du
goût sur un mot, pour décider s'il était ou non
le mot propre; sur un vers pour savoir si la
coupe
,
la césure et les sons en rendaient l'harmonie
imitative ; sur une période pour prononcer
si elle se prolongeait avec grandeur et avec
majesté, sans jamais s'embarrasser dans les rapports
de ses membres. A la même époque, il
n'était pas rare que Turgot, déjà ministre, se
renfermât pour de semblables discussions, avec
Saint-Ange, auteur de la belle traductionen vers
des Métamorphoses d'Ovide. Et qu'on ne s'en
étonne pas : ces scrupules et ces décisions du goût
ne servent pas seulement aux plaisirs de l'esprit ;
ils sont la plus pure et la plus sûre lumière pour
la raison humaine.
Il ne fut jamais question de M. de Vaine pour
le ministère ; mais l'un des premiers besoins de
ceux qu'élevaient à la tête des finances leurs lumières
,
leurs vertus, et les choix de Louis XVI,
fut d'avoir M. de Vaine pour confident, pour
juge
, pour aide même de leurs pensées et de
leurs travaux. Il convenait également à M. Turgot
et à M. Necker Lorsque tous prenaient parti
pour ou contre les économistes, M. de Vaine
HISTORIQUES. 263
ne voyait dans les différences du génie de M. Turgot
et du génie de M. Necker que différentes
manières de concevoir et d'exécuter les vrais
plans de la félicité publique ; il voyait dans LES
PRINCIPEScomme des espèces de ministres spirituels
et immortels, dont les ordres sont expédiés
à tous les pays et à tous les siècles, mais
auxquels il arrive trop souvent de n'être ni compris
ni obéis nulle part ; il voyait dans les bons
ministres DESPRINCIPESvivans, parlans, pouvant
observer de l'oeil et écarter de la voix et de la
maintoutesles résistances,mais jamaissûrs de leur
autorité du lendemain, et toujours sûrs de mourir,
pour être remplacéstrop souvent par des imbéciles
à routines, ou par des monstres à forfaits.
En rencontrant sans cesse, dans le monde,
leshommespuissans parles places, par la fortune,
par les talens littéraires et par la naissance, toujours
avec eux tous, M. de Vaine avait dû concevoir
naturellement l'idée de les réunir souvent
à sa table et dans le salon de sa femme. Dès
que ces réunions Commencèrent, elles furent
souvent les objets de la curiosité et des entretiens
de la ville et de la cour. Là se rencontraientet
se touchaient, avec le tact de toutes les
convenances, ces trois ou quatre conditions de la
société, qui en sont les vraies puissances après
264 MÉMOIRES
celles du trône et du peuple, mais des puissances
un peu ombrageuses, et dont Duclos même,
quoique philosophe, n'avait parlé, dans ses Considérations
sur les moeurs, qu'en les séparant par
des chapitres très-séparés les uns des autres.
Si l'on citait les grands noms les plus assidus
à ces réunions, on y verrait beaucoup de noms
de cette noblesse formée, non d'un long cours de
vaines générations, mais d'un long cours de générations
illustres; dont les ancêtres n'avaient
pris ou reçu le titre degrands seigneursque parce
qu'ils régnaient, en effet, sur leurs domaines,
assez vastes quelquefois pour être des provinces;
et qui, sans puissance personnelle comme leurs
premiers pères, étaient les dépositaires de trèsgrandes
portions de la puissance du monarque.
Si on citait ceux, dont une grande fortune était
la distinction la plus éclatante
, on y verrait les
hommes qui prenaient le plus de soin de ne faire
briller leur opulence et leur luxe que dans les
dépenses qui donnaient le plus d'encouragemens
à l'industrie nationale, et le plus de travaux bien
payés à l'immensepopulationdesclasses ouvrières.
Si on citait les noms renommés dans les lettres
et dans les sciences, on y verrait ceux de presque
tous les secrétaires de toutes les académies ,
ceux des médecins anatomistes qui portaient dé
HISTORIQUES. 265
nouvelles recherches, de nouvelles expériences
et de nouvelles vues dans le mécanisme non de
la pensée qui est spirituelle, mais de ses organes
extérieurs, qui sont physiques; ceux des médecins
praticiens qui, sous le nom de physiologie,
créaient une nouvelle médecine, mais la plus
analogue à celle d'Hippocrate ; ceux des philosophes
devenus chimistes pour approcher de plus
près la nature , pour lui arracher, la flamme à
la main, les lois de la vie et celles de la mort
on y verrait encore ceux dont les fronts ceints
des couronnes de l'éloquence et de la poésie,
maintenaient le mieux la splendeur littéraire du
siècle de Louis XIV.
Parmi ces grandeurs long-temps ennemies,
depuis peu amies et rivales, nulle étiquette ne
pouvait convenir, nul rang de table ou de fauteuil
: l'étiquette ne convient qu'à la cour, des
rois, que tous doivent adorer, lorsqu'on lès aime,
et nul approcher, que lorsqu'ils le demandent ou
l'ordonnent.
Dans l'absence de toutes les inégalités et de
toutes les barrières, l'enchantement des conversations,
chez M. de Vaine, était tel quelquefois,
qu'il augmentait dans tous le sentiment de la vie,
à peu près comme ces musiques dont les expressions
célestes rendent réellement la vie plus
266 MÉMOIRES
pleine, plus énergique et plus douce : mais, ni
tous les jours ne se ressemblent, ni toutes les conversations;
et l'égalité, convenue par la raison,
ne pouvait être encore ni un sentiment qui eût
pénétré tous les replis des âmes, ni une habitude
qui eût passé dans toutes les expressions du langage
et des manières. Les grandeurs plébéiennes, pour
n'être pas froissées, froissaient doncquelquefoisles
grandeurs monarchiques.Les premièresélevaient
leur ton à la hauteur où s'étaient élevées leurs
pensées et leurs expressions ; les secondes étaient
toujours surprises, et quelquefois blessées qu'on
parlât si haut devant elles. M. de Vaine, en particulier
, ne donnait pas à dîner pour se donner
des humiliations. Entouré de cordons rouges et
même de bleus, son ton croyait avoir le droit
d'être confiant et facile, alors surtout que son langage
était celui d'un ami de Turgot et de Necker.
Biais le ton de M. de Vaine était encore parfois
familier; et le sentiment de l'égalité, qui se développaitpartout
en France, ne l'était pas encore
assez pour que la familiarité d'un financier avec
des noms de la monarchie n'eût pas un extrême
besoin de cette mesure délicate dont tous parlaient
tant à cette époque, les uns pour en élever
plus haut la barrière, les autres pour la renverser
ou pour labaisser.
HISTORIQUES. 267
Cette mesure n'était pas, à beaucoupprès, aussi
parfaite chez M. de Vaine que chez M. Suard
son ami. L'amitié n'épargnait point les observations
; elles ne profitaient que peu ; et lorsque,
par exemple, M. de Vaine appelait un de ces
grands seigneurs par son nom , sans querien du
tout précédât ce nom qui, ainsi dépouillé, paraissait
descendu à la roture ; la conversation,
comme l'harmonie dans un concert, était coupée
par des silences; elle n'était pas rompue ; et
c'était un progrès du siècle ; mais elle avait été
suspendue ; et cela prouvait assez que, même
au milieu de beaucoup de lumières, l'idolâtrie
de la naissance et des titres est une superstition
presque indestructible dans ceux qui les portent,
quoiqu'elle s'évanouisse si facilement dans ceux
qui les donnent. L'un des hommes de tous les
siècles qui a eu le plus de qualités réelles,
avec tous les vices, il est vrai, mêlés à tous les
talens et à beaucoup de vertus ; celui qui, s'il est
possible de le dire
, s'était fait jacobin de France
ou tête ronde de l'Angleterre, pour se faire ensuite
roi ou empereur dans la république romaine
; Jules César adorait sa généalogie comme
un sot enfant de bonne maison.
M. de Vaine ne pouvait croire que la fortune,
qui est une puissance respectable lorsqu'on en
268 MEMOIRES
fait un noble et généreux usage ; que les connaissances
, qui, lorsqu'elles sont réfléchies et familières,
sont des lumières ; que le goût, dont les
jugemens, lorsqu'ils sont des impressions vivement
reçues et rendues, créent une âme à ceux
qui n'en ont pas encore ; il ne pouvait croire que
tous ces titres ne soient moins contestés depuis
long-temps, que ceux des généalogies, et que les
favoris de la nature et de la fortune se soulèvent
en se mettant au niveau de tous et de tout.
M. Suard aurait mieux aimé repousser, comme
Fontenelle, la familiarité par le respect, c'està-
dire par de respectueuses formules. Mais plus
d'une fois, après ces momens d'un orage qu'on
devinait plus qu'on ne l'entendait gronder, il dirigea
la conversation avec un bonheur infini sur
des sujets propres à faire sentir secrètement à
tous que ces convenances négligées, oubliées,
ou à dessein violées, étaient une sorte d'hommage
rendu par M. de Vaine à ceux qu'il avait blessés.
Tous ceux qui ont lu la Notice de M. Suardsur
La Bruyère , et le nombre en est grand, savent
qu'après Vauvenargues, M. Suard a été celui de
nos écrivains qui a le mieux démêlé, déterminé et
marqué d'un trait vif, sûr et délicat, les attributs si
variés de l'esprit, de l'expression tantôt comique,
tantôtéloquente,de l'auteur des Caractères ; il en
HISTORIQUES. 269
avait été si souvent occupé, que La Bruyère lui
était toujours présent; mais peu sûr de sa mémoire,
il portaitsouventson petitLaBruyèredans
lapoche. Unjour que l'horizondu salonde M. de
Vaine était un peu rembruni, M. Suard fit naître
et saisit commepar hasard l'occasion de parler
de cet habile écrivain. A l'instant tous les éloges
furent prodigués au peintre de la cour du plus
superbe des monarques et des grands de cette
cour. On le rapprochait de l'auteur des Maximes
pour le mettre au-dessus ; et les La Rochefoucault
présens n'étaient pas les moins généreux
dans leur admiration.
« On n'est plus assez surpris
, ajouta alors
» M. Suard, de la hardiesse des tableaux et des
» portraits tracés par cet écrivain et des grands
" de la cour de Louis XIV et des GRANDS de
» toutes les cours. Ces portraits et ces tableaux,
« quoi qu'on en ait dit, n'ont ni le ton de la sa-
" tire, ni le ton des vengeances populaires,
» Voicila première phrase de son chapitre de
» la Cour : Le reproche, en un sens, leplus hono-
» rable que l'onpuisse faire à un homme, c'est
» de lui dire qu'il ne saitpas la cour; il n'y a
" sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par
» ce seul mot. En voici la dernière : La ville
» dégoûte de la province; la cour détrompe
270 MÉMOIRES
» de la ville, et guérit de la cour. Un esprit
» sain puise à la cour le goût de la solitude et
» de la retraite. Tous les paragraphes entre ces
» deux phrases amènent la dernière comme un
» résultat, et sont des preuves de la première.
» Tantôt il décrit les usages et les moeurs d'un
» pays où les hommes, placés dans le temple
» entre leur dieu et leur roi , tournent le dos à
» Dieu, et adorent le prince ; et, pour qu'on ne
» puisse pas mettre en doute où est et quel est
» ce pays, il ajoute : Il est à quelque quarante-
» huit degrés du pôle, et à plus d'onze cents
» lieues de mer des Hurons et des Iroquois. C'est
» par une ÉTOILE qu'il en indique et qu'il en ca-
» che le nom ; et par cela même qu'il le cache,
» il est évident que l'étoile, c'est Versailles. Ail-
» leurs, il compare ensemble les deux condi-
» tions les plus opposées, les grands et le peuple.
» Voici ce qu'il en dit, et ce qui m'a toujours pé-
» nétré d'une plus grandeterreurque la tragédie :
» Lepeupleparaît content du nécessaire; les
» grands sont inquiets et pauvres avec le su-
" perflu. Un homme dupeuple ne sauraitfaire
» aucun mal; un grand ne veut faire aucun
» bien , et est capable de grands maux : l'un ne
» seforme et ne s'exerce que dans les choses qui
» sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses :
HISTORIQUES. 271.
» là se montrent ingénuement la grossièreté et
» lafranchise ; ici se cache une sève maligne
» et corrompue sous l'écorce de lapolitesse. Le
» peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont
» point d'âme. Faut-il opter ? Je ne balance
» pas; je veux être peuple.
» Ces phrases ne rappellent-ellespas la phrase
» de l'Emile, si souventcitée, et qui fait toujours
» frémir : les valets , l'espèce la plus vile après
» leurs maîtres.
» Est-ce LaBruyère, est-ceRousseau qui noir-
» cit le plus ses pinceaux et les grands ?
» Et La Bruyère, qui vivait dans le palais de
» M. le duc, qui y composa son ouvrage ,
s'il
» n'était pas de la cour ,
la voyait de bien près.
» Tous les cris de la calomnie en fureur s'éle-
» vèrent contre la réception et contre le dis-
» cours de La Bruyère à l'Académie Française ;
» mais Louis XIV, que La Bruyère séparait
» toujours des grands dont il était entouré, et
» unissait toujours à la nation dont il était sépa-
» ré, confirma l'élection. L'observation sur la-
» quelle je veux m'arrêter
, c'est que l'exemple
» de ce mépris et de cette colère contre les
» grands, a été donné par le 17e. siècle au 18e.,
» et que le seul Jean-Jacquesl'a imité en entier.
» D'Alembert, dans son Essai sur la société des
272 MÉMOIRES
» gens de lettres et des gens du monde, n'a point
» approché de cetteviolence ; il a été aigre, et n'a
» point été âcre etsanglant. C'est que, quoi qu'on
» en puisse dire, les grands de Louis XIV et de
» La Bruyère ont assez peu de rapport avec ceux
" de nos jours : les nôtres se laissent approcher ;
» et pour parler comme La Bruyère, toucher ;
» ils cherchent les talens plus que les talens ne
» les cherchent. Les uns et les autres s'honorent
" également de leur amitié et de leur familiarité
» mutuelle. Les grands de nos jours craindraient
» le ridicule de protéger ceux qui les éclairent ;
» ils trouvent plus d'avantage et plus de jouis-
» sances dans le commerce intime de ceux qui
« cultivent les arts et les sciences avec génie
,
» ou seulement avec goût, que ceux-ci ne peu-
» vent trouver d'appui et de fortune dans le com-
» merce des grands. Le ton de l'amitié, qui
» n'existe jamais sans l'égalité, quand, nous le
» prenons avec vous, touche votre coeur ; et
" donne aussi de vos lumières une idée plus
» grande que tous les respects et tous les hom-
» mages adressés à votre rang. »
L'effet de cette leçon, précisémentparce qu'elle
était indirecte et caressante,, fut prodigieux, et
ne fut-pas un instant douteux; les esprits, plus
franchement abandonnés à tous les mouvemens,
HISTORIQUES. 273
à tous les hasards des idées, des sentimens et de
la parole, devinrent plus féconds quand tous se
sentirent plus sûrs d'être avec des égaux.
Ils s'approchaient aussi les jours où cette égalité,
qui n'avait pu être jusqu'alors qu'un sentiment
et une théorie, devait être consacrée par
les lois dans le combat révolutionnaire de toutes
les passions armées pour elle ou contre elle ; et
nulle part des voeux plus unanimes n'en hâtaient
plus l'arrivée que dans cette réunion des grands
noms, des grandesfortunes et desgrands talens
de la monarchie absolue.
Il est difficile de le croire, mais plus d'un témoin
vivant pourrait l'attester ; si parmi tous ces
hommes décorés de croix, de rubans et de cordons
, dont plusieurs avaient des charges ou des
emplois à la cour, on eût mis aux voix, pour la
France, une constitution à peu près semblable à
celle de l'Angleterre ; ceux pour qui le nom de
roi était le nom le plus sacré, auraient aussi voté
pour les droits du peuple ; et ceux qui étaient
les plus connus par leurs voeux pour la liberté des
peuples, auraient voté pour tout ce que les prérogatives
royales doivent avoir d'étendue; on y
aurait rédigé une. charte par laquelle le trône des
Bourbons se serait élevé plus haut encore entre
une chambre des pairs et une chambre des com-
II. 18
274 MEMOIRES
munes qui auraient représenté les dignités et les
propriétés de la France : c'eût été le modèle en
petit et en relief d'une constitution.
Depuis cette époque où la révolution des idées
et des principesest achevée, jusqu'à celle des événemens
et des institutions,il n'y eut en France de
mouvementremarquabledansles espritsque celui
par lequel les lumières ou les opinions nouvelles
pénètrent et se propagent dans une vaste nation
de proche en proche_, de jour en jour, de classe
en classe ; et j'ai réservé cet intervalle de quatre ou
cinq ans poury placer un récit suivi des variations
assez grandes de la petite fortune de M. Suard,
dans toutes lés époques de sa vie littéraire.
Il est, au moins, rare que la fortune ou l'indigence
d'un homme de lettres aient des révolutions
qui méritent que l'histoire en prenne et
en tienne note ; celle de M. Suard en a eu : cette
histoire est liée à celle du monde alors nommé le
GRAND MONDE ; elle est très-propre à en peindre
les moeurs et les caractères, sous des traits et sous
des couleurs plus favorables que ces tableaux et
ces portraits trop constamment satiriques pour
être toujours vrais et fidèles ; il n'est pas tout-à-fait
impossible que cette histoire fléchisse quelques
haines entre ce monde, qui n'est plus le grand,
et la nation qui peut lui imputer plus d'un de ses
HISTORIQUES. 275
désastres. Et cet effet, le voeu le plus constant de
M. Suard, serait celui qu'ilme serait le plus doux
de produire dans ces Mémoires du dix-huitième
siècle. Qu'il y aurait moins de combats et de catastrophes
,
si on savait plus de vérités et si on se
disait moins d'injures !
Le Journal étranger et la Gazette littéraire
avaient eu assez de souscripteurs en France et
en Europe pour faire la fortune du journal;
mais la caisse du journal n'était pas dans les
mains de ceux qui l'écrivaient ; et le produit le
plus net se partageait entre le valet de chambre,
la maîtresse et le portier d'un ministre.
L'abbé Arnaud et M. Suard ne crurent pas
devoir se résigner long-temps à cette circulation
singulière de richesses dont les sources étaient
littéraires; ils abandonnèrent ces journaux ; et
trois ou quatre littératures de l'Europe qui commençaient
à n'être plus du tout étrangères en
France, le redevinrent de nouveau pour longtemps.
Un seul valet de chambre a pu éteindre
ainsi plus d'un flambeau au milieu des nations.
La rédaction de la Gazette de France est proposée
bientôtaprèsà l'abbé Arnaud; on lui offrait
cinq mille francs, un logement, la lumière, le
feu et un secrétaire. On ne lui demandait que de
tourner un peu mieux les phrases des nouvelles
276 MÉMOIRES
politiques, sans les tourner pourtant trop bien ;
c'était le travail d'une demi-heure par semaine.
Qui au monde pouvait ne pas accepter une telle
proposition ? Ce fut l'abbé Arnaud. Le refus élégammenttourné
allait partir lorsque M. Suard,
consulté sur la lettre uniquement, fait sentir à
l'abbé la folie du refus, et s'engage à tout rédiger
en partageant le traitement entre lui, qui ferait
tout, et l'abbé, qui ne ferait rien.
Lorsqu'il n'en entendit plus parler, l'abbé
trouva la rédaction très-aisée ; et le public et le
gouvernement la trouvèrent très-bien faite lorsqu'elle
le fut par M. Suard.
Il est difficile de n'être pas un peu étonné de
cette différence de caractère et de conduite entre
deuxhommes de beaucoup d'esprit, intimement
amis et vivant ensemble. Maisl'un n'était guère jamais
occupé que de beaux vers, de belle prose,
et des belles langues des Grecs et des Romains ;
l'autre avait partagé son goût et ses études entre
le génie des anciens et celui des modernes; et il
résultait de cette seule différence que, dans une
circonstance importante pour tous les deux, le
premier se conduisait comme un enfant qui ne
sait lien faire ni pour son ami ni pour lui-même,
le second en homme d'esprit juste et d'un coeur
généreux, qui voit du premier coup-d'oeil le moyen
HISTORIQUES. 277
de mieux arranger son sort et celui de son ami.
Le traitement toutefois, réduit ainsi par le
partage àdeuxmille cinq centsfrancspourchacun,
n'était ni brillant pour l'abbé Arnaud, homme
du monde autant que savant helléniste
,
ni suffisant
pour M. Suard, qui avait un petit ménage ,
et qui vivait aussi dans le grand monde. Le débit
très-rapide de l'Histoire de Charles-Quint et de
l'Exposéde la querelle entre Hume et Rousseau,
ne put éloigner que de quelques mois des privations
trop pénibleslorsqu'elles reviennent tous les
jours ; ils les souffraientdepuislong-tempscomme
un état qui était le leur, lorsque les inquiétudes
et les questions de l'amitié leur firent naître
d'autres idées.
L'abbé Arnaud passait des semaines entières
dans une de ces belles campagnes qui environnent
Paris, chez madame de Tessé, célèbre dans sa
première jeunesse par les charmes réunis de
l'esprit et de la figure, et plus chérie encore,
contre son attente, depuis qu'une petite vérole
affreuse ne lui laissa que la beauté de l'esprit et
de l'âme. Aux premiers jours de sa convalescence
, ses amis, avant de la revoir, laissaient à
la jeunesse et à la santé le temps d'effacer les
horribles traces dont on parlait beaucoup. Son
coeur s'alarma de ce soin, qui n'était délicat que
278 MÉMOIRES
pour son amour-propre. Est-ce que mon esprit,
jadis tant loué, demanda-t-elle, a eu aussi la
petite-vérole?
Elle ne cessait de reprocher à l'abbé Arnaud
sa paresse pour la fortune et pour la gloire ; et
l'abbé, qui soupçonnait à peine qu'il lui manquât
quelque chose, sentait et plaignait vivement la
gêne étroite de son ami, qui avait une femme,
et,qui allait être père. Madame de Tessé faisait
pour eux vingt projets, et voulait faire vingt
demandes. L'abbé n'en savait pas assez en ce
genre pour juger ce qui pouvait le mieux réussir ;
mais M. Suard, lorsqu'on lui en fit part, jugea
que ce qu'il y avait de plus simple et de plus
facile, c'était de faire étendre les attributions et les profits de la Gazette de France, en étendant
leurs travaux, en leur confiant l'administration
des bureaux comme la rédaction de la Gazette.
Il garantissait par ce moyen un produit beaucoup
plus considérable à partager entre la caisse des
affaires étrangères et celle des rédacteurs.
Commetout le monde devait gagner, madame
de Tessé imaginait que tout le monde serait bientôt
d'accord; qu'il était superflu de s'adresser directement
au ministre, M. de Choiseul, et qu'au
premier mot du chef de division la décision ministérielle
serait dictée et signée. La marquise se
HISTORIQUES. 279
rend en grande hâtedans les bureaux : mais quelle
est sa surprise ! Ce chefsuperbe de quelques commis
ne conteste pas les profits à faire et à partager,
mais il s'étonne et s'indigne que des hommes de
lettres ne se trouvent pas assez riches avec deux
mille cinq cents francs; et lui, commis, en avait
vingt-cinq mille ou trente. L'indignation qu'il
donnaàmadame de Tessé égala aumoinslasienne.
Cethomme , disait-elle , croit apparemment que
des hommes de lettresfont voeu de pauvreté. Je
voudrais, écrivait-elle encore, que cet homme
fût réduit à la mendicité, et qu'il me demandât
l'aumône,pour avoir le plaisir de la lui refuser.
Cette violence même était encore de la bonté ;
mais c'étaient d'autres plaisirs qu'une âme comme
la sienne devait chercher et goûter.
Quoiqu'elle fût assez sûre que le ministre,
qui pouvait craindre quelquefois les lumières,
ne manquait jamais de grandeur dans ses vues,
et que M. de Choiseul, personnellement aussi
magnifique que s'il avait eu lui-même des ministres,
verrait d'un autre oeil la condition et la
destination des hommes de lettres ; madame de
Tessé craignitde la part ducommis cette influence
que les petits esprits exercent si souvent sur les
grands, qu'ils débarrassent de beaucoup de détails
importuns. Elle appelle à son aide les per280
MÉMOIRES
sonnes lesplus chèresau duc, la duchessede Grammont
sa soeur, la princesse de Beauveau. Elle présente
tout de suite l'abbé Arnaud à la duchesse.
Cet académicien, dont on pouvait dire comme
d'Homère son idole, qu'il était instruit àplaire
par la nature, ne déployait nulle part ce don
de plaire avec plus de bonheur qu'au milieu de
ce qui le déconcerte ou l'éclipsé quelquefois. Plus
les noms et les sociétés avaient d'éclat, plus il en
recevait d'inspirations. Sa haute taille, sa figure
belle, mais forte, sa voix retentissante d'accens
provençaux ou phocéens, les expressions figurées
et hardies qui se mêlaient comme malgré lui aux
grâces de son atticisme français, toute sa personne
était un peu trop hors de mesure dans de petits
salons pour qu'il n'y fût pas comme embarrassé de
lui-même; mais dans ces édifices qui, de loin ou
de près, semblent être le cortège de la maison des
princes et des rois; dans ces palais où, comme il le
disait lui-même, on marche sur le marbre et sur
le porphyre
,
où le luxe savant de Pétrone (erudito
luxu) éclate de toutes parts avec plus de goût
encore que de richesse, il se sentait en des proportions
exactes avec les choses, les décorations
et les personnes. La duchesse de Grammont, enchantée,
voulut que son frère le vît et l'entendît;
et dans le cabinet du ministre dont le nom était
HISTORIQUES. 281
le plus imposant parmi les cabinets de l'Europe,
l'abbé Arnaud, sans jamais parler de lui-même,
improvisa pour ses amis, pour M. et pour madame
Suard, une négociation d'une éloquence
si variée de noblesse, de grâce, quelquefois
même si heureusement mêlée de plaisanteries
auxquelles se mêlaient celles du ministre et de
la duchesse, que le ministre accorda tout sur-lechamp
, en faisant complimentà M. et à madame
Suard du choix de leur négociateur.
Ce triomphe de ses démarches pour deux
hommes de lettres était toute la vengeance dont
avait besoin le coeur de madame de Tessé. Le
mot énergique de sa colère, mon commis croit
sans doute que les gens de lettres font voeu de
pauvreté, révélait la disposition barbare et trèspeu
secrète de tous ceux qui courent les carrières
subordonnées de l'ambition et de la fortune. Cette
disposition avait jeté ses premières racines aux
premières études des siècles de barbarie; toutes se
faisaientdans les mêmescloîtres oùl'on faisaitvoeu
de pauvreté. Les gens de lettres élèves des moines
parurent des espèces de moines eux-mêmes; et
quoique le voeu de pauvreté servît à enrichir les
maîtres, on s'accoutuma à penser qu'il devait être
rempli à la rigueur par les disciples qui n'étaient
pas comme les moines les ministres des autels.
282 MÉMOIRES
Madame de Tessé pensait, au contraire, que
l'indépendance et la puissance des richesses devaient
être toujours, jusqu'à un certain point, le
partage des hommes de lettres, qui ne peuvent
ni acquérirni répandre les lumières que le monde
attend d'eux qu'en vivant au milieu des plus
grandes scènes des affaires publiques, au milieu
des arts et des talens qui se disputent les unsla fortune
,
les autres la gloire
, au milieu des sociétés
opulentes qui, jusque dans leurs fêtes, s'occupent
du pain noir des pauvres, et des mesures des puissans
et des richespour qu'il n'en manque jamais.
Ainsi pensa toute l'antiquité, qui ne conçut jamais
que deux espèces d'empire ou d'état social,
les uns fondéspar le glaive des conquêtes pour établir
et perpétuer le despotisme ; les autres par des
sages, des philosophes, des prêtres, des mandarins
,
qui, sous des noms devenus si divers, furent
d'abordégalementles premiersprofesseursde tout
ce qui existait de raison et de morale
, et les premiers
fondateurs des peuples qui cherchaient la
liberté, la sûreté et le bonheur dans des lois dictées
par la morale et par la raison. Ainsi pensèrent
ces Trajan, ces Antonin, ces Marc-Aurèle ,
qui, du sein de la plus sanglante et de la plus avilissante
tyrannie d'un long cours de siècles, firent
sortir un siècle entier de félicité pour trente naHISTORIQUES.
283
tions, en s'environnant des leçons, des lumieres
et des secours des Plutarque, des Pline
,
des Tacite
et des Apollonius ; ainsi parut disposé à
penser ce Louis XIV
,
qui commença la gloire
de son règne, en regardant les talens et le génie
comme des puissances dont celle du trône doit
rechercherl'amitié et l'alliance ; qui était né pour
mériter de la vérité le nom de GRAND ,
décerné
par l'idolâtrie
,
si moins de genres de superstitions
avaient dominé, dans son siècle, les
trônes, les hommes de génie, les nations.
La plus aveugle ignorance ne peut plus penser
que les talens littéraires et les biens qu'on évalue
en or et en argent doivent être séparés, depuis
que des philosophes, par des écrits aussi immortels
que leurs génies sont sublimes, ont ouvert
et éclairé les yeux des peuples sur les sources et
la circulation de toutes les richesses territoriales
et industrielles ; ont gravé dans leurs livres les
véritables lois du commerce ,
qui ne le sont pas
encore dans les codes des empires ; ont créé au
commerce des deux hémisphères, par ces mêmes
livres devenus marchandises, un fonds et des
assortimens devenus des besoins sur tout le globe,
bien plus encore que les sucs spiritueux de ce
mocka qui délivre souvent la pensée des chaînes
du sommeil, et jamais des chaînes du despotisme.
284 MÉMOIRES
L'épreuve confirma promptement ce qu'avait
garanti M. Suard au duc de Choiseul. La part
de chaque rédacteur en titre s'éleva , de deux
mille cinq cents francs à dix mille
, et celle des
affaires étrangères s'accrut dans une proportion
bien plus grande encore. Ces vingt mille francs,
qui ne pouvaient être une fortune que pour deux
hommes de lettres vivant ensemble en frères
, en
devinrent presque une pour une partie de toute
Cette littérature où la fraternité est un sentiment
si naturel et si fort, qu'il n'est pas toujours altéré
par les rivalités même les plus voisines de l'envie.
C'est à ce moment que madame Suard put
aussi recevoir dans son salon tout ce qu'il y avait
dans les lettres de gloires établies et naissantes
et , rapprocher les uns et les autres des gens du
monde dont le goût éclairé peut guider, et dont
le crédit peut protéger les talens ; c'est alors que,
dans la même maison, deux bibliothèques citées
parmi celles du meilleur choix, et deux académiciens
assez paresseux pour prodiguer leur temps
et leurs lumières aux ouvrages des autres, furent
à la disposition de tout, ce qui cultivait les lettres,
les arts , et surtout la raison. Tous les voeux de
M. Suard et de l'abbé Arnaud étaient remplis;
et ils n'avaient pas été aussi bornésque ceux d'Horace
à côté du maître du monde.
HISTORIQUES. 285
Mais cette existence, qui leur paraissait belle,
surtout parce qu'ils la rendaient utile
,
était suspendue
comme par un' fil à la puissance du ministre
auquelils la devaient, et dont tous les actes
et tous les mots avaient trop d'éclat pour qu'il
ne fût pas toujours sur le bord d'une disgrâce.
M. de Choiseul était né pour être un grand
homme , pour faire régner son Roi au bruit ou
plutôt au concert des acclamations publiques ;
mais, trop noble et trop franc pour composer
avec les viles passions ; trop imparfaitement
éclairé pour être sûr que les destinées de la France
et les siennes avaient tout à espérer et rien à
craindre des lumières qui croissaient tous les
jours; il jetait sur leurs progrès des regards mêlés
d'amour et d'alarmes ; il caressait Voltaire qui
le caressait ; mais ses éloges et ses dons, il les partageait
entre les amis et les ennemis des vérités
qui devaient prendre possession de la terre. Il était
aisé de prévoir que sa chutene serait pas sans honneur
,
mais qu'elle était certaine et prochaine.
Lorsque madame du Barri parut à la cour,
M. de Choiseul ne voulut pas reconnaître d'autorité
à ses charmes ; il continua de n'être que le
ministre du Roi ; il devint le favori de la nation ;
et son exil à Chanteloup fut comme le triomphe
de son ministère.
286 MÉMOIRES
Parmi les cent voix de la renommée, les plus
éclatantes, sans doute, sont les voix littéraires;
toutes proclamèrent la chute de M. de Choiseul
et sa gloire. Les reproches se turent; la
reconnaissance seule se fit entendre ; et celle de
M. Suard et de l'abbé Arnaud fut si élevée audessus
de toutes les autres, qu'elle dut blesser
davantage tous ceux qui aspiraient au ministère
vacant. Il vaqua long-temps; et Louis XV,
qui fut tout ce temps son seul ministre des affaires
étrangères
, dont les dépêches, écrites
par lui-même et par lui seul, étaient jugées
par le grand Frédéric de Prusse les mieux pensées
et les mieux écrites que le cabinet de Berlin
eût reçues de la France; Louis XV, dont la
modestie, portée jusqu'à la défiance continuelle
de lui-même
,
répondait aux applaudissemens
de son conseil : Voilà comme vous êtes, toujours
contens des nouveaux ministres; LouisXV
aurait été aussi, sans doute, pour M. Suard et
pour l'abbé Arnaud, un ministre dont ils auraient
été toujours contens.
Mais le duc de Choiseul devait avoir un successeur
; ce fut le duc d'Aiguillon ; et à ce nom
seul les rédacteurs de la Gazette de France se
virent enveloppés dans la disgrâce de M. de
Choiseul qu'ils avaient célébrée.
HISTORIQUES. 287
Ce n'est pas que ce nom appelé à une grande
place fût sans dignité personnelle : on croyait
à ses talens; mais on connaissait mieux ses querelles
avec M. de La Chalotais ; ses rapports intimes
avec madame du Barri, qui n'était poursuivie
d'aucune haine nationale, mais qui ne
pouvait pas être honorée ; sa détermination de
ne lien conserver de M. de Choiseul que la
place, et de renvoyer tous ceux que le duc de
Choiseul avait placés; quelques-uns de ses mots,
aussi sombres que ceux de son prédécesseur
étaient brillans : au milieu de tous ces augures,
le bruit ne tarda pas du tout à se répandre dans
les bureaux de la Gazette, qu'elle était ôtée à
M. Suard et àl'abbé Arnaud, pour être donnée
à M. Morin.
Il y a des temps, ceux des partis, où le même
homme a deux réputations au moins : l'une,
celle d'un coquin dans le parti où il n'est pas ;
l'autre, celle d'un homme de bien dans le parti
où il est. M. Morin n'en avait qu'une dans un
temps où il n'y avait pas de partis encore, celle
qui éclata d'une manière si risible et si terrible
dans ces mémoires de Beaumarchais, qui, accusé
ou soupçonné lui-même de beaucoup d'actions
qui n'étaient pas du tout bonnes, s'érigeait à
lui-même, en plein parlement, un tribunal où
288 MÉMOIRES
il jugeait, et accusateurs, et témoins, et juges,
et rédigeait ses arrêts en une langue qu'on préférait
aux formules et aux protocoles des greffes
criminels.
Il fallait donc du courage pour nommer
M. Morin; et il fallait aussi un prétexte pour
déposséderdeux rédacteurs protégés par une considération
et même par une amitié publique.
Par le prétexte qui fut employé on va voir
combien on en manquait.
Un frère du roi d'Angleterre avait fait un mariage
très - disproportionné ; les papiers publics
des trois royaumes en avaient parlé, et la nouvelle
n'avait guère fait plus de bruit que le mariage
d'un marchand de la cité de Londres. On
est accoutumé, dans cette île où régnent les lois,
à voir jouir de toute l'indépendance du citoyen
les princes qui ne sont pas enchaînés aux conditions
des prérogatives royales.
La Gazette de France avaitcopié cette nouvelle
dans un des cent papiers anglais, où elle se trouvait
également; elle avait été soumise au censeur
qu'avait la Gazette dans les affaires étrangères;
elle n'avait été publiée qu'après le mot tirez du
censeur ; et cependant, à peine la nouvelle est publique,
depuis le ministre jusqu'au dernier commis,
tout est en rumeur aux affaires étrangères :
HISTORIQUES. 289
on eût dit la guerre près de s'allumer entre la
France et l'Angleterre. En vain M. Suard observe
que toute sa responsabilitéa été mise à couvert par
celle du censeur, qui a tout approuvé ; en vain
l'ambassadeur anglais, le lord Stormon, déclare,
avec l'autorité de son ministère, que ce qui a été
publié à Paris se publie à Londres sans aucune licence
et avec la liberté la plus légale ; en vain
,
à Versailles, les personnes les plus opposées ordinairementdansles
prières qu'ellesadressentaux
ministres, la princesse de Beauveau et madame du
Barri, se rencontrent ensemble dans le cabinet
du duc d'Aiguillon, étonné de les entendre plaider
également la cause de M. Suard et de l'abbé
Arnaud : le duc reste inflexible dansla destitution
qu'il a prononcée ; deux hommes de lettres qui
avaient entre eux vingt mille livres de revenu, en
sont dépouillés, en uninstant, parun pouvoir qui
pouvait être arbitraire et juste, mais qui était arbitraire
et inique ; ils perdent tout, et pour un
fait dont ils n'auraient pu être aucunement responsablesquand
il eût été une faute grave, pour
un fait très-innocent de sa nature, dont personne
au mondene se plaignait et ne pouvait se plaindre.
Tout était irrévocablement décidé ; et le gouvernement
ne publiait rien encore. M. Suard lui
sut gré de ce silence ; quoique sûr de trouver dans
II. 19.
290 MÉMOIRES
sa femme, pour des malheurs de fortune, le courage
facile qu'il avaitlui-même, il désirait qu'elle
ignorât l'événement qui les frappait, jusqu'au
moment où l'éloge déjà couronné de Fénélon
aurait été lu à l'Académie Française dans les solennités
très-prochaines de la fête de S. Louis.
Une jeune personne, dans l'Emile, est éprise
de Télémaque; les femmes qui ont quelque amour
de la vertu le sont toutes de Fénélon, qui a fait
Télémaque à son image ; etM. Suard voulait que
rien ne pût gâter un si beau jour à sa femme.
Tout fut disposé dans la séance pour ouvrir les
âmes à la voix de l'orateur couronné avant qu'elle
se fît entendre. Le meilleur de tous les portraits
de l'archevêque de Cambrai, c'est-à-dire, le plus
ressemblant, avait été suspendu à la tribune la
plus exposée à tous les regards. Le secrétaire avait
fait précéder l'éloge du récit le plus simple des
faits les plus touchans de la vie de Fénélon
,
afin
qu'on sentît plus promptement et plus vivement
l'éloquence qui les retrace et ne les détaille pas.
Aucun effet du discours ne fut manqué ; tous
furent favorisés et augmentés par cet amour
tendre que tous les coeurs sensibles ont Voué à
l'écrivain qui donne tant de charmes à la parole
lorsqu'il peint les beautés de la nature et celles
de ses peintres antiques, les Homère et les VirHISTORIQUES.
201
gile ; qui donne tant de sainteté à notre langue
lorsqu'il retrace les dogmeset les vertus du culte
dont il était le pontife. La salle de l'Académie fat.
comme transformée en un temple où toutes les
âmes ÉTAIENTDE LA RELIGIONDE
FÉNÉLON. L'émotion était générale, et les applaudissemensles
plus fréquens furent des larmes.
M. Suard ne craignit plus que sa femme apprît
qu'elle était pauvre ; et ce fut dans cette enceinte
,
où les yeux se portaient sur lui et sur
l'abbé Arnaud comme sur tous les académiciens,
que se répandit de toutes parts la nouvelle de la
perte qu'ils avaient faite. Tous les coeurs en furent
profondément touchés dans ce moment où tous
étaient déjà émus; et une partie de la foule qui
sortait de l'Académie se rendit chez les deux académiciens
si injustement et si durement traités.
Les noms les plus illustres de la capitale se montraient
les plus affligés; et il était difficile que leur
intérêt fût entièrement stérile.
On apprit dans la soirée même que le due de
Nivernois, à la lecture de l'éloge, en pleurs luimême,
avait remarqué d'une manière particulière
les larmes versées de très-bonne grâce par
une jeune femme qu'on lui apprit être madame
Suard; que le duc de Nivernois était très-lié avec
madame de Maurepas, et que madame de Mau292
MÉMOIRES
repas était la personne qui avait le plus de crédit
et de pouvoir sur le duc d'Aiguillon. Dès le
lendemain
,
M. d'Alembert alla chez son collègue
le duc de Nivernois, le duc de Nivernois,
chez madame de Maurepas, et madame de Maurepas
,
chez le duc d'Aiguillon. La rédaction de
la Gazette ne pouvait être ni rendue, ni même
redemandée; on obtint pour chacun des deux
rédacteurs dépouillés une pension de deux mille
cinq cents livres. Ce n'était pas les traiter comme
le duc de Choiseul ; c'était les remettre à la
petite portion regardée comme une fortune littéraire
par son commis. Mais l'intérêt universel
et actif dont ils furent environnés fut pour eux
au-dessus de tous les biens; et Fénélon, dont
l'image et l'éloge avaient si puissamment concouru
à faire entrer tant de coeurs nobles dans
leurs intérêts, leur sembla être descendu du ciel
avec ses vertus et son éloquence pour venir au
secours du petit ménage.
C'est ainsi qu'eux devaient sentir ; autour d'eux
on sentait autrement : on disait qu'ils avaient à
peine de quoi vivre après avoir joui durant plusieurs
années d'une aisance qu'ils rendaient généreuse
et qu'ils avaient acquise par des soins et par
des travaux dont avait profité plus qu'eux encore
la caisse des affaires étrangères.Dans leurs sociétés
HISTORIQUES. 293
de tous les jours, beaucoup de leurs amis avaient
assez de fortune et de générosité pour désirer
d'ajouter par des dons à des indemnités si bornées
et si précarres; mais les dons du baron d'Holbach,
jadis refusés par M. Suard, n'étaient pas
oubliés; et ce souvenir rendait la générosité plus
circonspecte et plus timide. Il ne fut pas au pouvoir
de tous de contenir de si nobles mouvemens.
On apporte et on laisse un jour chez le portier
un paquet à l'adresse de madame Suard :
c'était le contrat d'une rente constituée de huit
cents livres. Un billet de l'amitié, sous le voile
de l'anonyme, l'accompagnait; c'étaient deux ou
trois lignes ; et jamais il n'a été adressé à la
fortune de prière plus vive que celle de la fortune
,
dans ce billet, pour faire accepter un don.
M. Suard était garçon, et entièrement libre de
refuser ou d'accepter lorsqu'il refusa le baron
d'Holbach, qui portait lui-même à la main, son
péculede bienfaisance. Dans cemoment, M. Suard
était marié ; il avait donné des otages à la fortune
en prenant une femme. Sa réponse, qui ne pouvait
être faite qu'au notaire, fut un refus, si le
bienfaiteur persistait à se cacher; et une acceptation,
si le voile de l'anonymelevé montraitle bienfaiteur
à la reconnaissance. Tout ce qu'il fut possible
de faire révéler au notaire, c'estque lamême
294 MÉMOIRES
personne lui avait fait rédiger plus d'une fois de
pareils contrats : le voile par là s'éclaircissait,mais
ne se levait pas, ni le refus non plus. Cette contestation
fut connue, et la délicatesse de M. Suard,
qui méritait pourtant aussi quelque éloge, ne
recevait que des blâmes. Elle eut autant de censeurs
qu'elle pouvait avoir de juges, dans un
dîner très-nombreux chez le baron d'Holbach ;
et l'auteur de l'éloge couronné de Fénélon, M. de
La Harpe, écrivait à madame Suard : « Vous
» pourrez donc être heureuse encore ! et com-
» bien vos amis jouiront de votre bonheur ! Je
» ne doute pas que M. Suard n'accepte, parce
» que sûrement le bienfaiteur est digne de vous,
» et qu'il y aurait une bonne action de moins
» dans le monde si vous n'acceptiez pas. »
M. Suard, dont la délicatesse était loin d'être
de l'orgueil, répondait à tous : « Vous pouvez
» avoir raison; mais je ne connais qu'un seul
» bienfaiteur à qui il soit permis de rester in-
» connu ; c'est ce Dieu de l'univers qui verse sur
» tous des bienfaits, et à qui tous doivent des ac-
» tions de grâce. C'est avec lui seul que la recon-
» naissance n'a pas à craindre de s'égarer en route.
» La mienne, je le crois, s'adresserait juste,
» sans même hésiter ; mais je n'en suis pas sûr,
» et mon coeur a besoin de l'être. »
HISTORIQUES. 295
La bienfaisance fut contrainte à subir la loi
imposée par la reconnaissance. M. et madame
Necker se nommèrent, et se hâtèrent, comme
les plus obligés, à venir chez M. etmadameSuard
leur faire les plus tendres remercîmens de leur
acceptation.
De tels faits seraient des vertus encore quand
ils auraient eu pourprincipe l'amour de la gloire;
mais quand ces vertus ont tant insisté pour se dérober
à l'estime publique, on en découvre la
source dans les secrets des sentimens pieux et sublimes
qui ont inspiré les ouvrages sur l'administration
des finances et sur les opinions religieuses.
M. Suard, honoré durant cette espèce de proscription,
par tant de personneshonorables, attira
sur son caractère et sur ses talens l'attention des
ministres, qui, dans les arts et dans les lettres
,
voulaienten diriger la puissance et non l'asservir.
Appelé successivement dans leur administration,
et de trois manières différentes, M. Suard y
prouva toujours, en évitant les excès opposés de
la sévérité et de la facilité, combien la sagesse de
l'esprit est plus féconde que son audace, combien
le pouvoir qui éclaire prévient plus de désordres
que celui qui empêche.
Nommé censeur de tous les spectacles en
1774, dans des fonctions où il était alors si dif296
MÉMOIRES
ficile de satisfaire à la fois la puissance, le public
et les auteurs, une seule voix s'éleva contre
lui, celle de Beaumarchais. M. Suard avait refusé
son approbation au Mariage de Figaro. La pièce
fut jouée malgré le censeur, et reçut d'abord des
huées et des applaudissemens. Mais si l'autorité
du censeur avait été déclinée, celle de son goût.
avait obtenu de l'auteur beaucoup de corrections;
et quoique Figaro parût de bon comique à plusieurs,
il ne parut de bonne morale à personne;
les moins scrupuleux disaient comme Durufflé,
si, Beaumarchais châtie lès moeurs en riant, il
les châtie trop , car il les blesse.
Tandis que les représentationsse multipliaient,
que les applaudissemensse dégageaient des huées,
que le triomphe de la pièce devenait complet,
M. Suard, directeur de l'Académie Française
, se
trouve chargé de répondre au discours de réception
de M. le marquis de Montesquiou, depuis
long-temps son ami, et alors son collègue ; les
deux discours furent très-applaudis; et le succès
de celui de M. Suard fut un des plus brillans qui
aient étéobtenus danscette enceinte consacréeaux
éloges et aux applaudissemens. Il traitait des rapports
du goût et des moeurs. L'occasion de justifier
sa censure de Figaro, que beaucoup lui reprochaient,
était trop naturelle pour la manquer; et ses
HISTORIQUES. 297
allusions nombreusesfurent foutes assezpiquantes
et assez heureuses pour être saisies avec transport
par ceux mêmesqui ne manquaientpas une représentation
de Figaro. On eût dit qu'il y avait deux
publics, l'un celui de la comédie, l'autre celui de
l'Académie. C'était pourtant à peu près le même.
Mais il semble qu'il suffise quelquefois de changer
de place pour changer de goût et de morale.
A la fin du discours, on aurait été tenté de demander
l'auteur, comme au théâtre, si on ne
l'avait pas eu sous les yeux ; on se pressaitautour
de lui pour lui faire des complimens sur son discours
et sur sa censure. L'un de ceux qui se pressaient
le plus était le prince royal de Suède ,
depuis Gustave III, dont on avait remarqué les
applaudissemens dans la séance. Vous, avez eu
raison en tout, dit le prince à M. Suard, je n'ai
cessé de vous applaudir; et je vous quitte pour
aller entendre une troisièmefois Figaro. Ce mot
d'un prince du Nord, qui avait tout-à-fait l'air
d'un mot français, fut bientôt, le mot de toute la
France. Partout on allait rire à Figaro, et partout
on trouvait que le censeur avait raison, et
que s'il était sévère, il l'était avec grâce.
La seconde circonstance où le gouvernement
réclama les services de M. Suard, lui fit plus
d'honneur encore ; et, ce qui est rare, en même
298 MÉMOIRES
temps elle ajouta bien davantage à son aisance.
Il était encore question d'une censure, et, après
celle des spectacles, la plus épineuse de toutes;
celle d'un journal qui ne faisait que de naître ,
du
Journal de Paris, le premier de tous en France
qui ait paru tous les jours.
Il n'y avait, en 1777, de querelles que dans la
littérature et dans les sciences, et de révolutions
que dans les faveurs de la cour, dans les engouemens
et dans les modes de la ville. Mais un
journal de tous les matins était tellement approprié
au goût des Français et à la vie de Paris,
qu'on ne faisait plus de déjeuner où celui-là ne
fût à côté du chocolat ou du café à la crème. On
s'étonnait qu'on eût pu vivre si long-temps sans
journal; et les auteurs du Journal de Paris, pénétrés
de la nécessité et de la difficulté de soutenir
et d'étendre un succès si brillant dès les premiers
jours ,
cherchaient toutes les nouvelles et
toutes les nouveautés
, et préféraient quelquefois
celles qui pouvaient être dangereuses à recueillir.
Un envoyé de la cour de France à une petite
cour d'Allemagne, plus décoré par son nom et
par son esprit que par le titre et l'importance
de sa mission, fut reçu de très-mauvaise grâce
par la princesse auprès de laquelle il se rendait
en grande hâte ; il se présentait, il est vrai, avec
HISTORIQUES. 299
une joue enflée par une fluxion. Un diplomate
vieilli dans le métier
,
aurait pu prendre plus
d'une vengeance sérieuse; le chevalier de Bouflers,
d'abord abbé et puis hussard, aima mieux
tourner de jolis vers que de jouer de mauvais
tours, et rima gaîment sa mésaventure.
J'avais une joue enflée.
La princesse boursoufflée,
Au lieu d'une, en avait deux ;
Et son altesse sauvage
Parut trouver très-mauvais
Que j'eusse sur mon visage
La moitié de ses attraits.
On avait partout appris ces vers aussitôt qu'ils
circulèrent en manuscrit ou en l'air ; et s'il
n'était bon à rien qu'ils fussent insérés dans
le Journal de Paris , cela était aussi au moins
indifférent pour son altesse allemande.
Cependant sa colère fut grande
, et il fallut
bien que la cour de France la partageât. On ne
dit rien au poëte, qui ne pouvait pas être anonyme
,
quoiqu'il ne se nommât point, et on
voulut punir les propriétaires et les éditeurs du
Journal de Paris. On eut un instant l'idée de
l'ôter à ses fondateurs et à ses propriétaires,
pour le donner à M. Suard, à qui il aurait valu
vingt ou vingt-cinq mille francs. Le gouver300
MÉMOIRES
nement ne respectait si peu ce genre de propriété
que parce que tout le monde alors ignorait
en France qu'un papier public, fondé sur un
privilége du roi, pût être une propriété particuculière.
M. Suard apprit à tous qu'elle est la plus
légitime, la plus sacrée de toutes, puisqu'elle est
composée des facultés de l'esprit et de l'âme de
ses auteurs. Il prit la défense de ceux dont on lui
offrait la fortune; il ne la leur conserva pas seulement;
le premier de tous, il la fit reconnaître
pour une propriété aussi inviolable au moins
que la propriété des terres. Il fit de ce principe,
dont la lumière s'étend si loin, la règle d'un gouvernement
absolu
,
la loi d'une nation qui avait
beaucoup de franchises, et qui n'avait encore
aucune liberté, la maxime anticipée et fondamentale
de l'existence légale de tant de journaux
que la liberté devait bientôt faire éclore.
Touchés d'un si noble procédé, les journalistes
firent accepter par reconnaissance à M. Suard
une part dans ce journal qu'il venait de refuser
en entier. Il en devint à la fois le censeur, le
copropriétaire et l'un des rédacteurs, dont les articles
multipliaient le plus les abonnemens.
Une troisième circonstance, en apportant un
accroissement assez considérable à une aussi
petite fortune que celle de M. Suard
, prouva
HISTORIQUES. 301
combien il est aisé de faire sortir les hommes de
lettres de leur indigence
, en les rendant utiles à
la chose publique ; et combien est vraie lamaxime
que le premiertalent d'un gouvernement est celui
de bien connaître, de bien choisir et de bien
placer les hommes.
..... Ce théâtre magique,
Où les beaux vers ,
la danse, la musique,
L'art de tromper les yeux par les couleurs,
L'art plus heureux de séduire les coeurs ,
De cent plaisirs font un plaisir unique;
ce spectacle qui semble être tellement propre au
génie français, que lien de semblable n'a été
tenté par aucune autre nation ancienne et moderne
; l'Opéra
,
abandonné à ses recettes, n'aurait
jamais pu suffire à ses frais ; dès son berceau
,
il aurait vu sa gloire s'éteindre dans sa magnificence
même et dans ses prodiges. Mais cette
gloire était aussi celle d'une nation et d'un monarque
qui voulaient en créer toujours de nouvelles
sans en perdre jamais aucune ; et une portion
des impôts de la France était employée à
soutenir un théâtre de la capitale.
Ce qui rendait ce privilége des plaisirs de Paris
beaucoup plus coûteux, c'est que trop souvent
des opéras qui, avant d'être soumis au public,
avaient exigé des dépenses énormes, tombaient
302 MEMOIRES
à la première ou à la seconde représentation
,
et que tant d'argent était perdu
,
même pour les
plaisirs et pour les arts.
Le ministère des finances a une inspection nécessaire
sur tous les autres, et dès son premier
ministère, M. Neckes aperçut un moyen de donner
les mêmes secours à l'Opéra sans lui donner
le même argent. Ce fut de soumettre les ouvrages
nouveaux, non à la censure, mais au goût de
l'homme de lettres qu'il jugerait le plus doué de
ce tact qui pressent et prédit les succès et les
chutes des compositions dramatiques et musicales.
Son choix se fixa tout de suite sur
M. Suard; et pour cent louis qu'on assigna à
cette inspection de confiance, non d'autorité, il
épargna au trésor public, année commune, plus
de cent mille francs.
Un tel ministre ne pouvait être que celui que
ses lumièreset ses vertus appelaient à donner, du
pied d'un trône absolu; le premier exemple et
le premiermodèle des comptesrendus à la nation.
C'est aussi depuis cette époque qu'on a vu la littérature
moins étrangère aux administrations, et
les hommes de lettres d'un esprit étendu plus souvent
consultés dans les cabinets, plus souvent
employés dans les bureaux des ministres. Les
lettres, les affaires, le trésor public, tout gagna
HISTORIQUES. 303
dans ces rapprochemens
: les affaires eurent plus
de noblesse et plus de politesse, les lettres plus
de genres de lumières et d'importance, et le trésor
public moins de pensions presque gratuites
à payer.
En s'avançant dans sa longue vie destinée à se
prolonger et à se terminer dans les temps révolutionnaires
,
M. Suard éprouvera encore dans sa
fortune plusieurs variations subites, quelquesunes
même de terribles ; mais, nées des tempêtes
publiques, celles-là n'ont rien qui les distingue
des révolutions qui ont ébranlé, renversé, relevé
tant de fortunes ; elles n'ont rien d'exclusivement
propre au caractère de M. Suard, à ce qui distingue
sa vie dans le tableau des vies célèbres du
dix-huitième siècle.
Il en est une cependant parmi celles-là même
dont il est resté un monument assez curieux,
quoique ce ne soit qu'une lettre.
Vers la fin de l'assemblée constituante, il avait
à faire de justes réclamations, et il devait les
adresser à M. Bailli, naguère son collègue à l'Académie
Française, et alors une puissance dans
la commune de Paris, dont il était le maire. Ce
qui est difficile dans ces changemens de position,
c'est de saisir juste et de garder toujours le ton
qui convient, à la fois, et à l'ancienne position et
304 MÉMOIRES
à la nouvelle. Si cette double convenance n'est
pas parfaite, on se dégrade, ou on blesse. On
peut comparer quelques discours ou quelques
lettres de ce genre qu'on trouve dans Tacite à la
lettre de M. Suard, qui est dans les mains de sa
veuve, et qu'elle imprimera sans doute. Il est
peut-être difficile de décider où cette mesure si
délicate est mieux saisie et mieux gardée. Ce qui
la rendaitplus aisée pourM. Suard, c'est qu'il était
bien sûr que Bailn n'était pas changé comme sa
position et que l'auteur de l'Histoire de l'Astronomie
ne pouvait tirer aucun orgueil de la mairie
de la commune de Paris, et d'une puissance révolutionnaire
qui devait le conduire à l'échafaud.
Lorsqu'elle fut prise, enfin, irrévocablement,
la détermination si souvent prise et abandonnée
de convoquer les états-généraux ; après une si
longue désuétude, il était aisé de prévoir plus
d'une difficulté sur les formes de leur convocation
,
de leur réunion et de leurs délibérations :
il s'en élève de toute part que les hommes les
plus éclairés pouvaient seuls prévoir, parce que
c'était des progrès seuls des lumières qu'elles allaient
naître.
L'assemblée constituante, ses débats et ses décrets
n'occuperont et n'agiteront guère plus la
France qu'elle ne l'est par les deux ou trois quesHISTORIQUES.
305
tions préliminaires ; les ordres seront-ils assemblés
en un seul conseil national, ou en trois?
votera-t-on par ordre ou par tête? le tiers-état
sera-t-il ou non doublé? Dans la solution de trois
problèmes, tous les trois ensemble si peu embarrassans,
se rend plus sensible une découverte bien
autrement importante pour la nation, celle des
changemens survenus ,
depuis deux siècles
,
dans
l'état absolu et relatif de ce qu'on appelait le tiersétat,
c'est-à-dire de presque toute la nation, toujours
outragée par une dénomination sans cesse
reproduite dans les lois de la nation elle-même.
Des faits, que nul n'ignore, rappellentà tous ,
dans le cours de ces discussions, que c'est par ce
tiers-état qu'ont été faits dans la fortune, dans
les arts, dans les sciences, dans le génie et dans
le caractère de la nation tous ces progrès qui
ont rendu la vie plus douce
,
la raison plus sûre
et plus étendue ; la langue de toutes les conditions
plus correcte, plus claire et plus riche ; la
terre, les manufactures, les échanges, toutes les
sources de toutes les richesses plus fertiles.
Le TIERS-ÉTAT, par,la manière seule dont
il expose son existence actuelle, son influence
sur toute la vie sociale, et, par conséquent, sa
puissance, fait sentir que ce titre D'HOMMES NOUVEAUX
, qu'on lui donne comme une injure, est
II. 20
306 MÉMOIRES
le vrai titre de sa gloire, puisqu'en effet, ni dans
les monarchies modernes et absolues, ni même
dans les républiques de l'antiquité les plus illustres
par les créations de leur génie, on n'a point vu
d'hommes qui aient élevé si haut l'espèce humaine
: le tiers-état demande si c'est dans les
deux autres que se trouvent les NOMS HISTORIQUES
de ceux qui ont découvert et les lois de l'esprit
humain, et les lois du monde physique, et les
lois du monde moral et social, et les lois de la
navigation et du commerce , et les lois de ces
chefs-d'oeuvre des Corneille, des Racine et des
Voltaire, qui ont enseigné aux grands corps de
l'Etat et de la magistrature à penser et à parler
comme il convient aux organes des trônes, des
peuples et de la justice. Les hommes du tiers-état
se glorifient donc d'être des hommes tellement
nouveaux, qu'ils composentcomme une nouvelle
espèce humaine.
En agitant la question si dans le sanctuaire
même des lois, C'est LA LOI ou LE PRIVILEGE
, L'HOMME ou LE GENTILHOMME,
qui ont droit à la première considération,
qui sont le premier objet de la société
et de ses représentans, on développe sur la nature
humaine, sur les fondemens légitimes de
toute loi, de tout pouvoir et de toute soumisHISTORIQUES.
307
sion, des maximes qui touchent profondément
tous les coeurs en éclairant sans effort tous les
esprits : on n'avait à obtenir que le doublement
du tiers-état, on décuple, on centuple en lui par
le sentiment qu'on lui en donne, avant qu'il y ait
des états, l'influence qu'il doit y exercer. C'est
l'ouvrage de quelques brochures plébéiennes,
de quelques écrivains, avocats, gens de lettres,
prêtres : mais parmi les gentilhommes beaucoup
se font hommes; parmi les nobles et même les
grands, beaucoup abjurent le règne des privilèges
,
qui est le leur, pour celui des lois, qui est
le règne de tous.
Aucune époque de la monarchie ne fait plus
d'honneur, à la fois, à la plus haute noblesse et
à tout le peuple français lui-même, dont la noblessene
se séparaitpointpar ce genre d'élévation.
Trois La Rochefoucault, descendans au même
degré tous les trois, de l'auteur des Maximes, se
mettent en accord à l'instant avec toutes les voix
éloquenteset populaires. Et quelle réponse à celui
qui a pu dire de l'auteur des Maximes, jamais
son triste livre n'inspira une bonne action! Les
Maximes un triste livre ! c'est un de ceux qui
ont le plus donné à la langue, la précision et la
concision sans lesquelles on ne peut ni saisir, ni
embrasser, ni aimer la vérité.
508 MEMOIRES
Parmi les nobles à qui seuls les préjugés, qui
ont aussi leurs principes et leurs règles, accordaient
le titre de grands seigneurs, M. de Taleyrand,
dont les ancêtres avaient exercé les
droits régaliens de la souveraineté dans le Périgord,
fait entendre la même opinion que les trois
La Rochefoucault et aussitôt qu'eux : le marquis
de Montesquiou qui, au milieu de toutes les chicanes
d'un procès et de toutes les fureurs d'un
orgueil jaloux, avait fait remonter sa généalogie
à une hauteur de nos siècles historiques, d'où il
n'y avait plus pour elle aucune preuve à faire
pour arriver jusqu'au trône de Clovis; qui, en
montrant à quelques amis ses preuveshéraldiques
et judiciaires renfermées dans une élégante towrelle
d'acajou , leur disait : voilà maforteresse
contre la vanité des autres; qui représentait
MONSIEUR, frère de Louis XVI, au lycée fondé
sous le protectorat du prince : enfin, MONSIEUR
lui-même, cet enfant de tant de rois et qui devait
l'être un jour, vote dans ces questions comme les
enfans des peuples.
Parmi ces noms, illustrations de l'ancienne
monarchie, je n'ai cité ni celui de La Fayette, si
bien nommé le fils aîné de la liberté en France ,
et fils si magnanime, si tendre; ni ceux de ses
frères d'armes, de cette jeune et brillantenoblesse
HISTORIQUES. 509
qui, après LaFayette, courut de Paris et de Versailles
rendre la liberté impérissable dans les cités
bourgeoisesetdanslesdésertsduNouveauMonde:
j'ai cru les avoir déjà cités en rappelant ceux qui
prirent l'initiative dans la cause des droits de
l'homme et des peuples.
M. Suard, lié intimement avec M. de Montesquiou
; ayant des rapports avec M. de LaFayette;
ami et collègue de l'abbé Morellet, auteur d'une
excellente réfutation de la Protestation des
Princes; confident tous les jours de tous les motifs
sur lesquels M. Necker fondait son opinion
sur le doublement du tiers-état; M. Suard, né
avec un esprit si juste, ne pouvait pas penser autrement
qu'eux : je crois pourtant devoir le dire ;
dans ce moment où toutes les voix plébéiennes,
et tant de voix de la noblesse décidaient ces questions
en faveur du peuple, M. Suard qui en désirait
le triomphe l'aida de peu de paroles et ne le
fortifia d'aucun morceau écrit et imprimé. Il n'était
pas en doute des principes ; il était inquiet
des résultats : commeces navigateurs à longue expérience,
qui sous un ciel sans nuage encore, et
sur une mer sans flots émus, promènent autour
de l'horison des regards attentifs qui croient voir
un point à peine visible, mais sombre; il regardait,
il écoutait, et soupirait encore davantage :
310 MÉMOIRES
il se défiait beaucoup de cet avenir qu'il désirait
plus qu'il ne l'espérait : cette disposition de son
âme n'était pas constamment la même : elle était
la plus fréquente. L'espérance dominait quelquefois
et s'évanouissait toujours rapidement. C'est
dans ce flux et reflux de ses pensées que le trouva
l' ouverture des Etats-Généraux.
HISTORIQUES. 311
LIVRE VII.
Totis certatum orbis viribus.
ON ne donne guère le nom de révolutions qu'à
celles qui se font dans les conditions sociales des
peuples, dans la nature et dans l'étendue des
pouvoirs qui les régissent. Des changemens légers
ne distinguent que les AGES ; plus grands,
ils forment les époques; lorsqu'ils se font sur
toutes les parties de l'organisation sociale et sur
beaucoup de peuples,ils prennent le nom d'ÈRES.
Quand ces distinctions et ces déterminations
ne seraient pas généralement convenues, elles
peuvent servir à mieux fixer les mots et les
idées.
Ce qui distingue seulement les âges ne reçoit
jamais le nom de révolutions; ce qui marque les
époques, rarement; et toujours ce qui fonde et
institue une nouvelle ÈRE dans les annales du
genre humain.
Il doit être bien rare, il est, peut-être, sans
exemple que le plus léger de ces changemens
312 MÉMOIRES
n'ait pas été précédé de quelque changement
analogue dans la manière de penser deshommes :
et les véritables révolutions, LES ÈRES , sont toujours
nécessairement préparées par beaucoup de
révolutions, non-seulement dans les idées, mais
dans l'art même qui préside à leur formation,
dans celui qu'on a si bien nommé l'art de penser.
Quoiqu'il ne soit question de la logique que
dans les écoles, c'est elle qui fait tout dans le
monde. Suivant qu'elle est bonne ou mauvaise,
elle est le bon ou le mauvais génie, I'OROMANE
ou I'ARIMANE du genre humain, tout comme
des Perses.
Les révolutions de la logique elle-même semblent
être de trois espèces qui se rapportent à
celles des âges, des époques et des ères. On peut
changerla forme seule du raisonnement; on peut
changer la manière de voir ou les idées ; on peut
changer enfin jusqu'à la manière de sentir.
Cette dernière révolution n'arrive jamais qu'après
que les deux autres ont été reconnues impuissantes
à rendre leshommessensés et heureux ;
elle les domine toutes les deux à bon droit ; elle
les gouverne, si elle-même elle est gouvernée
par les avertissemens reçus incessamment de la
nature.
Comme tous les hommes ont les mêmes orHISTORIQUES.
315
ganes, et peuvent apprendre facilement à en
faire le même usage, cette dernière révolution
de l'entendement est la seule dans laquelle les
hommes de toutes les conditions, riches et pauvres,
ignorans et savans, peuvent se réunir, s'accorder
et s'arrêter à jamais : c'est par elle uniquement
que peuvent se former et se perpétuer
chez un peuple une raison, une volonté, une
force et une liberté générales. De quelque puissance
qu'on soit revêtu sur la terre, vouloir
étouffer une pareille révolution,même dans son
berceau, c'est s'attaquer à plus fort que soi; et
quand ses progrès croissent tous les jours dans un
rapport dont la progression n'a point de terme
connu, vouloir la faire rétrograder, c'est désinence,
c'est fureur.
Ce ne sont pas toujours des Alexandre qui
font taire et parler la terre pour en changer la
face; mais ceux qui l'ont changée, qu'ils aient
été conquérans,pontifes ou citoyens, ont tous eu,
comme Alexandre, un Aristote. Locke fut l'Aristote
de la dernière révolution de l'Angleterre;
Franklin de celle de l'Amérique ; dès qu'elle
s'occupa sérieusement de se donner une constitution
,
la Pologne demanda une logique à l'Arislote
de la France ; et du moment où la logique
faite pour la révolution de la Pologne parut, à
514 MÉMOIRES
celui où la révolution de la France commença;
il y a bien peu d'années. Ces quatre logiques et
tous les ouvrages de Bacon ont employé principalement
tous leurs moyens, toutes leurs règles,
à régler dans l'homme l'usage de ses organes ,
à
changer sa manière de sentir par un bon usage
de ses sens; malheureusement ce ne sont pas des
années, ce sont des siècles qu'il faut à de tels ouvrages
pour produire tous leurs effets; et tous
ne peuvent être ni prévus, ni soupçonnés,
Imêlme par leurs auteurs. fallut, parmi nous, plus de quarante ans à
la révolution si incomplète et si imparfaite des
idées; à peine on en compte vingt dans la résolution
des événemens, depuis l'ouverture des
états-généraux jusqu'à la restauration des Bourbons
sur le trône de leurs pères.
C'est que les révolutions des événemens s'opèrent
avec les forces de la multitude et des passions,
toujours violentes et rapides, et qu'elles
se préparent, pour le bien du moins, avec celles
de la raison, le plus circonspect de tous les arts
dans ses procédés, le plus lent dans ses triomphes.
La raison est obligée à des conquêtes nonseulement
sur les erreurs , sur les routines et sur
les habitudes, toujours si puissantes, mais sur
d'autres arts de l'esprit et de la parole qui ont
HISTORIQUES. 315
plus de charmes qu'elle
, et qui ont fait tous leurs
progrès lorsqu'elle commence à peine les siens.
La longue vie littéraire de M. Suard commence
avec la révolution des idées, et sa vie se
termine avec la révolution des événemens. Cela
est déjà assez remarquable. Ce qui l'est davantage
,
c'est qu'il n'a pas assisté seulement aux
deux révolutions dans toute leur durée, mais
qu'il a figuré dans l'une et dans l'autre, sinon
avec beaucoup d'éclat, au moins avec assez
d'influence pour lier toute l'histoire de sa vie,
d'une manière inséparable, à toute leur histoire.
On vient de voir son nom, dans la révolution
des idées, toujours à côté des noms les plus illustres
, inférieur à presque tous par le nombre
de ses ouvrages, à aucun par l'étendue de ses
connaissances et par la sûreté de son goût; ajournant
toujours ses propres ouvrages, et toujours
occupé de ceux de ses amis; et, sans aucune
des grandes compositions philosophiques, historiques
ou dramatiques nécessaires pour obtenir
un grand renom, occupant toujours une grande
place dans son siècle, servant à tous les progrès,
tantôt par ses vues, tantôt par ses doutes
sur des vues dont la grandeur et la hardiesse
étaient imposantes, et la lumière ou l'utilité incertaines
; rendant assez d'honneur au génie pour
316 MÉMOIRES
croire que retarder ses conquêtes, c'est trèssouvent
mieux les assurer.
On va le voir dans la révolution des événemens,
toujours éloigné des places, des missions
et des fonctions qui donnent si facilement une
puissance même à la médiocrité ; ne paraissant
jamais devant la nation ni comme député, ni
comme ministre ou administrateur, mais résistant
aux factions les plus triomphantes ; balançant
les tribunes les plus éloquentes par quelques
pages dont toute la force était dans la clarté des
idées et dans la précision de la logique; toujours
actif et presque invisible sur le théâtre où s'agitent
les destinées de la nation ; se dévoilant
lorsque les autres se couvrent ; ne laissant paraître
son nom sur la scène qu'au moment de
partager les périls et les proscriptions des citoyens
et des députés dont les principes publics
ou secrets étaient le plus conformes aux siens.
Cette dernière partie de la vie de M. Suard
obligera celui qui en écrit les Mémoires à retracer
des époques qui depuis long-temps ne sont plus,
mais dont les passions vivent encore : tout lui
impose la loi d'être court; mais la loi la plus
sacrée est d'être vrai. Il compte peu sur une justice
qu'il est très-difficile et très-rare d'obtenir,
et pourtant très-naturelle, très-nécessaire. Tous
HISTORIQUES. 317
doivent sentir, dans tous les partis, qu'on ne
peut juger avec équité de ce qui s'est dit, écrit
et fait à ces époques, si on oublie quels en étaient
et l'esprit, et le trouble, et les désordres.
Les espérances les plus brillantes et les plus
universelles du genre humain, ion ne l'oubliera
jamais, ont été celles des premiers jours de la
révolution française
,
des jours surtout qui précédèrent
l'ouverture des états-généraux. Tout
en paraît effacé dans la mémoire de ceux qui n'en
ont conservé que le souvenir de quelques intrigues
decouret de quelques embarrasdes finances.
De pareilles causes ne pouvaient produire de
semblables mouvemens sous un monarque essentiellement
ami de la vérité et de la justice,
et chez une nation si riche de son sol, de son
ciel et de son génie. Ces magnifiques espérances
naissaient, et ne pouvaient naître que de celle
de voir s'accomplir prochainement et facilement
les vues et les voeux des plus beaux génies de
l'Europe pour le perfectionnement de l'ordre
social sur la terre entière, par les perfectionnemens
de toutes les sciences, de tous les arts,
et surtout de l'art de penser rendu populaire.
Non, ces vues n'étaient pas des chimères.
Elles avaient été puiséespar les premiers esprits
de l'Europe, avec un accord jusqu'alors sans
318 MÉMOIRES
exemple, dans les expériences de tous les peuples
et dé tous les siècles historiques, confrontées
et entre elles et à tout ce qu'il y a de plus
évident, c'est-à-dire de plus visible dans la nature
de l'homme, dans ses besoins, dans ses facultés,
dans ses passions, dans ses différentes
manières de sentir, de voir et de raisonner.
Non, ces voeux n'étaient ni secrets ni mystérieux.
Ils étaient formés et publiés en partie par la
presse chez toutes les nations depuis la découverte
de l'imprimerie ; ils étaient proclamés en
entier par l'éloquence, depuis un demi-siècle,
autour de tous les trônes et de toutes les puissances.
Les Anglais de l'Europe, depuis 1688, les
Anglais de l'Amérique, depuis l'acte de leur indépendance
,
étaient des exemples et des modèles
que les hommes éclairés d'aucun pays ne perdaient
plus de vue.
M. Suard et M. Necker venaient, depuis peu,
de visiter ensemble l'Angleterre; et ses prospérités
toujours croissantes, ils les avaient vues
sortir toutes de sa constitution, comme on voit
sortir d'une source qu'on a tout entière sous les
yeux, le fleuve immense qui répand une inépuisable
fertilité sur les vastes campagnes.
Au milieu des prestiges de notre luxe et des
HISTORIQUES. 319
prodiges de nos arts, tous les regards et tous
les coeurs se portaient avec émotion, à travers
l'Océan
, sur ces immenses solitudes du Nouveau-
Monde, où la liberté, la philosophie et la
nature promettaient à tous les hommes un bonheur
qui pouvait être égal pour tous au milieu
même des inégalités inévitables des talens
,
des
conditions et des fortunes. Presquetous les jeunes
militaires français revenus de l'Amérique parlaient
comme avait écrit l'auteur un peu enthousiaste
des Lettres d'un Cultivateur américain.
Ce n'était plus que par politesse qu'on prêtait
encore quelque attention à ces subtilités naguère
en vogue et en honneur, par lesquelles on croyait
démontrer que la même liberté, la même morale
et le même bonheur ne conviennent pas à
tous les hommes sous tous les climats; que le
détroit de Calais a suffi de toute éternité pour
destiner les Anglais à être libres sous une monarchie
représentative, et les Français sujets sous
une monarchie absolue.
Les différences du génie français-et du génie
anglais s'offraient, au contraire, à la France,
comme des motifs d'espérer une liberté moins
orageuse et une félicité plus grande.
Ce n'est pas du sein des peuples qu'est sorti
la première fois parmi nous le cri de la liberté,
320 MÉMOIRES
c'est du coeur des rois : dans les ténèbres mêmes
de la féodalité et de la monarchie absolue
,
c'est
toujours du trône que sont descendus sur la
France tous les affranchissemenset tous les droits
des hommes en société ; tout devait donc persuader
qu'une constitution ne devait être et ne
serait, en France, que le dernier développement
des communes établies par Louis-le-Gros, des
établissemens de S. Louis, invoqués toutes les
fois qu'on se sentait malheureux, de vingt ordonnances
plus populaires encore que royales de
Louis XII, et de ce commandement suprême
des Bourbons, des Valois même, de résister à
à leurs ORDRESlorsqu'ils ne seraient pas conformes
à NOSLOIS.
Ce n'était pas, en France, comme en 1688
chez les Anglais, un soulèvement populaire et
une invasion à demi-étrangère qui préparaient
une alliance nouvelle entre le trône et la nation;
c'était une antique alliance du monarque et du
peuple qu'un siècle de lumière allait fonder de
nouveau dans une constitution nationale, fondée
elle-même sur les lois éternelles et universelles
de la nature humaine.
Quelles espérances ne pouvaient pas se fonder
à leur tour sur de pareilles dispositions ?
On se croyait au moment de réunir tout ce
HISTORIQUES. 321
qu'ont eu d'éclat les grandes monarchies dans
leurs plus beaux jours de gloire, et tout ce que le
bonheurdes républiques a eu de pur et de solide
dans la force et dans la ferveur de leurs plus sages
institutions; le principe sacré de la vertu et le
principe brillant de l'honneur; ces arts du goût,
dont le plus grand bienfait est de faire servir les
jouissances même du luxe à la raison et à la
morale ; et ces nouveaux arts de la main, nés
du génie des sciences pour multiplier les commodités
élégantes de la vie autour des besoins
de la multitude même
, pauvre, mais laborieuse ,
toutes les maximes de la politique, si long-temps
déshonorées au service du mensonge et de la tyrannie,
ramenées à ceux delà justice et de la morale
; et les vérités de l'ordre et du bonheur social
environnées par l'analyse de toute l'évidence des
faits qui frappent les sens, ou de toute celle qui
ne s'évanouit jamais dans les plus longues chaînes
du raisonnement lorsqu'il est exact et vigoureux.
Telles étaient les nouvelles destinées que la
nation française, convoquée autour du trône,
croyait se donner, et se garantir, par les travaux
d'une première et courte session de ses représentas;
et la terre entière, qui ne pouvait croire
qu'un tel exemple fût perdu pour elle, en tressaillait
dé joie comme la France.
11. 21
322 MEMOIRES
Tout est plein de ces vues et de ces espérances
dans les chefs-d'oeuvre et dans les moindres pamphlets
de cette époque.
M. Suard ne fut pas un des derniers à leur
ouvrir enfin toute son âme et à leur accorder une
haute confiance; elles excitaient l'enthousiasme,
mais c'est des progrès de la raison qu'elles naissaient
et s'appuyaient. Ce qu'on n'a pas assez remarqué,
les écrivains, qui se faisaient presque un
devoir d'être froids, ou du moins très-calmes,les
avaient prophétisées de plus loin, les embrassaient
avec plus de foi que les écrivains éloquens
et ardens : Hume en attendait tous les biens ;
Jean-Jacques aucun. Jean-Jacques avait pitié de
nos prétentions à la liberté; Hume nous croyait
capables de la fonder sur un ordre social dont
tous les principes et toutes les combinaisons formeraient
une science rigoureusement logique.
On ne sera point surpris que M. Suard pensât
comme Hume plutôt que comme Jean-Jacques.
On ne le sera pas non plus d'apprendre que,
presque dès l'ouverture des états-généraux, il
s'éloigna sur ce point des opinions de Hume, et
se rapprocha beaucoup de cette pitié si méprisante
de Jean-Jacques.
Les querelles n'éclataient encore qu'entre ce
qu'on appelait les ordres ; mais M. Suard presHISTORIQUES.
323
sentit rapidement qu'elles allaient bientôt avoir
lieu entre le monarque et la nation.
Les diseussions ouvertes avec tant de précipitation
et si peu de nécessité sur les droits de
l'homme et des peuples, droits aussi impossibles
à combattre par le raisonnement qu'à sanctionner
,
dès l'abord, dans les nouvelles lois d'un empire
couvert des établissemens d'une monarchie
absolue : ces séances de nuit prolongées aux
flambeaux, où la raison criait en tumulte comme
les passions ; où vingt sacrifices magnanimes
,
vingt décrets très-beaux, mais accumulés sans
discussion et sans délibération, paraissentobtenus
de la légèreté, de la vanité, ou d'un instant d'enthousiasme
sujet à de longs et douloureux regrets;
cette dureté de coeur, ces refus inflexibles
de toute consolation
,
de toute indemnité pour !
ceux qui auraient fait avec joie tous les sacrifices
nécessaires aux droits du genre humain et à un
ordre social établi sûr ces droits ; ces séances
d'une société composée de députés et de simples
citoyens délibérant avec les mêmes formes que
l'assemblée nationale; et qui, sous prétexte d'en
préparer les opérations, les asservissaient à des
vues trop mêlées d'intrigues et d'intérêts personnels,
pour être toujours celles d'une nation dont
la liberté naissante n'en devait concevoir que de.
524 MÉMOIRES
généreuses et de magnanimes; l'organisation de la puissance législative en une seule chambre,
chez un peuple si vif et si sensible, et où les pensées
même ont souvent toute l'impétuosité des
passions; les ministres du roi exclus des délibérations
, et avec eux toutes ces lumières qui ne
peuvent s'acquérir que dans l'exercice du pouvoir
et dans l'exécution des lois ; un nouveau système
d'instruction publique qui aurait dû précéder,
peut-être, toute autre innovation, indéfiniment
ajourné, lorsqu'on venait d'entendre un plan qui
réunissait ce que les âges et les sages ont pensé de
mieux, et qui ajoutait encore à ce trésor des siècles,
des vérités nouvelles; la constitution, à peine
achevée, abandonnéepar ses fondateurs à une législature
à laquelle ils ne permettaient pas qu'on
pût les élire ; et par cette retraite, où il était aisé
de soupçonner plus d'ambition de gloire et de
popularité que de dévouement à la patrie, la
monarchie exposée aux invasions des excès de
la liberté, et la liberté aux invasions des regrets
de la monarchie : tous ces faits par lui très-souvent
rappelés et articulés faisaient penser à M.
Suardque l'assemblée constituante, qui réunissait
tant de lumières et tant de talens, avait laissé un
ouvrage fort au-dessousdu siècle et d'elle-même.
Il n'a pas fallu beaucoup de temps à ces cenHISTORIQUES.
325
sures si hâtives de M. Suard pour être confirmées
par la voix des nations et par leurs malheurs
; le temps n'est pas loin non plus où la
postérité prononcera sur nos tombeaux jusqu'à
quel point les fautes de cette auguste assemblée
ont été volontairesou forcées, auxquels des amis
ou des ennemis de la révolution l'imputation
doit en être le plus faite.
Dès la première séance de la législature, quoique
tous ses membres vinssent de prêter également
serment à toutes les autorités du nouvel
ordre social, on les vit sinon divisés encore, au
moins distingues en deux classes ; l'une plus dévouée
à la nation qu'au trône; l'autre plus dévouée
au trône qu'à la nation : la première remplie
d'alarmes pour le berceau de la liberté ; la seconde
pour tout ce qui avait été conservé de
l'ancienne monarchie.
Leurs dispositions représentaient celles de la
France ; elles devinrent plus fortes dans toute la
France à l'instant où elle apprit qu'elles étaient
celles de ses représentans.
Toutes les réunions et toutes les sociétés un
peu renommées de la capitale, occupées alors
de ces questions, comme si elles avaient été
des bureaux ou des comités du corps législatif,
furent partagées comme la législature dans
326 MÉMOIRES
leurs affections et dans leurs appréhensions.
Toutes ces sociétés ne peuventpas être citées ; il
en est qui doivent l'être pour bien connaître l'esprit
de cette époque, le caractère politique de
M. Suard, et les causes de tant d'erreurs prises
pour des attentats depuis qu'elles ont entraîné
les deux hémisphères à tant de ravages.
Deux réunions en sens, non pas inverse, mais
différent, eurent constamment lieu tout de suite
dans des dîners
, les uns de toutes les semaines,
les autres de tous les jours.
La première, de ceux qui craignaient plus
pour la monarchie
,
chez M. de Boulogne ; l'un
de ces fermiers généraux, assez peu rares alors,
qui étaient hommes de finance, non comme
Turcaret, mais comme Atticus et Helvétius ;
qui faisaient servir leur opulence à s'environner
des beautés des arts et des lumières de la philosophie
; et là se trouvaient assidûment, avec
M. Suard, Dupontde Nemours, dont la longue
vie a été une méditation des vertus et du génie
de Turgot, des fondemens de tous les genres de
liberté et de prospérités publiques, et qui, presque
octogénaire, a traversé trois fois l'Océan
pour fuir sa patrie lorsqu'il la voyait esclave, et
pour y rentrer lorsqu'il la croyait libre ; Lavoisier,
qui a fait dans la chimie une révolution si
HISTORIQUES. 327
éclatante ,
si féconde en vérités et en prospérités,
en y portant son génie, sa fortune, les principes
et la langue de Condillac ; qui, au moment où
les premiers représentans de la France travaillaient
à lui donner une constitution
,
travaillait
seul de son côté à lui donner un plan d'instruction
publique digne d'un peuple fondant sa liberté
sur sa souveraineté; qui analysait les principes
de l'entendement avec autant d'habileté
que les principes chimiques des corps et des gaz,
et mettait sous presse , pour la France, des théories
d'une métaphysique assez lumineuse pour
qu'on les crût la suite de la logique pour la Pologne
; l'abbé Morellet, l'un des plus empressés
et des plus infatigables défenseurs des droits du
peuple contre les ordres et leurs priviléges ; et
qui, sans rétracter aucune vérité
,
devait mourir
à quatre-vingt treize ans, honoré des pensions
de Louis XVIII, et des hommages de l'aristocratie
même
,
qui lui pardonnait ses démonstrations
et ses chansons.
Ceux qui craignaient plus pour une liberté
naissante, à laquelle sa grande étendue surtout
donnait plus d'ennemis et peut-être plus de faiblesse
, avaient leurs réunions très-souvent chez
des chefs de maisons de commerce et de manufactures
,
très-capables
, par l'étendue de leurs
528 MÉMOIRES
connaissancespositives et par la hardiesse de leurs
projets, d'élever l'industrie française, sur tout
le globe, à plus d'échanges et à plus de puissance
que les industries réunies de la Hollande
et de la Grande-Bretagne; et plus souvent encore
,
dans ces cabarets dès long-temps un peu
ennoblis par les Chapelle, les Chaulieu et les
Piron
,
dans ces tavernes auxquelles la révolution
a fait entendre plus d'un entretien digne des
conseils des nations.
Là se trouvaient, avec la même assiduité, et
ce Condorcet, le seul des secrétaires de l'Académie
des Sciences qui eût succédé à tout le
génie de Fontenelle en succédant à sa place ; qui,
en écrivantla Vie de Voltaire, s'était assez élevé
au-dessus de tous les historiens et de tous les
panégyristes du grand homme , pour se placer
à côté de lui ; qui, avec les passions de la nature,
auxquelles il n'était pas étranger, n'en a jamais
eu, d'ailleurs, que pour la raison, l'humanité et
laliberté; chez qui ces passions vertueuses étaient
trop fortes et trop profondes pour qu'elles ne lui
fissent pas subir bientôt une mort auprès de
laquelle celle de Socrate mourant dans les entretiens
de ses amis et de ses élèves, paraît déjà
l'apothéose qui lui fut bientôt décernée ; plusieurs
des membres les plus distingués de l'asHISTORIQUES.
329
semblée constituante, qui, pour être sans missions,
ne se croyaient pas sans fonctions au
milieu de tant de dangers de la patrie et du
trône; ces girondins, déjà cités pour l'éloquence
de Vergniaud et pour une foule de mots heureux
de Ducos, de mots pleins de goût et de
lumière ces députés, tous de la patrie et de
l'Ecole de Montesquieu, assortis, pour ainsi dire,
par une ville de commerce, presque en nombre
égal de commerçans et d'avocats, et tous doués
de plus d'un don de la parole.
Il est devenu presque impossible de persuader
aujourd'hui au grand nombre que ,
parmi les
hommes si influens de ces sociétés opposées, les
uns n'avaient pas pour but d'établir la république
sur les ruines du trône, les autres de restituer au
trône ses prérogatives les plus arbitraires et les
plus absolues ; et c'est là pourtant se méprendre
étrangement et sur les uns et sur les autres.
1°. Si la constitution, telle qu'elle était ou telle
qu'elle pouvait être bientôt, modifiée ou fortifiée
par des lois secondaires, ne leur eût pas convenu,
étaient-ils tous gens à jurer de lui être fidèles sans
aucun scrupule
, et à violer ensuite leur serment
sans aucun remords? Condorcet et Dupont de!
Nemours, si long-temps amis tous les deux de
Turgot, si long-temps unis dans les plus saintes
330 MEMOIRES
maximes de la morale et de l'économiedes Etats,
pouvaient-ils se jouer l'un des sermens faits au
peuple
,
l'autre des sermens faits au roi ?
C'est un fait connu et dont il existe des monumens,
que les premiers voeux de Condorcet pour
la liberté de l'Europe, et pour la France, par conséquent,
furent adressés aux rois et non aux peuples.
C'est dans ces esprits superbes, fermés par
leur éducation à tant de vérités d'instinct et de
sentiment, qu'il croyait plus facile de faire pénétrer
et prospérerle système entier de ces lois de la
nature, sans lesquelles il n'y a ni ordre ni bonheur
social : les deux exemples de Frédéric-le-Grand
et de Catherine II, qui avaient réuni presque sous
ses yeux tout ce que les despotes peuvent avoir
de pouvoir absolu, et les philosophes dé lumières;
ces exemples dont toute la France était remplie
comme Voltaire,lui avaientpersuadé qu'un monarque
éclairé est plus propre à créer une constitution
libre qu'un peuple qui vient de briser ses
chaînes. Nul n'a redouté plus que Condorcet et
l'ingnorance de la multitude, et ses ressentimens, et ses passions, et ses révolutions qui n'ont été
presque jamais que des changemens d'erreur etde
joug; ce mot tant cité de Turgot
y
Donnez-moi
cinq annéesde despotismeet laFrance sera libre :
ce mot, Condorcet ne le prononçaitjamais, mais
HISTORIQUES. 331
on le voyait toujours errer sur ses lèvres. Il ne
pouvait concevoir surtout que des princes qui
lisent une fois au moins en leur vie l'histoire des
nationsqu'ilsgouvernent, n'y aient pas vu à chaque
page combien une puissance limitée par les lois
de la justice éternelle est plus vaste et mieux garantie,
plus facile à exercer, plus féconde pour
eux en gloire et en jouissance, qu'une autorité
abandonnée à leurs passions et à leurs caprices.
Une femme qui, alors même que la vérité a
pu se dérober à elle, n'a jamais écrit que pour
l'honorer et la faire régner, a imprimé que les
députés de laGironde étaient arrivés de Bordeaux
précisément pour transformer la monarchie en
république.
Celui qui écrit ces Mémoires sait très-positivement,
et il affirme que cinq à six jours avant
cette nuit du neuf au dix août où le château
des Tuileries et le trône furent foudroyés, les
deux hommes de cette députation qui pouvaient
le plus la diriger, soupçonnaient à peine qu'il y
avait quelques vues de république dans la législature;
et qu'à ce soupçon qu'ils venaient de concevoir,
pour la première fois, ils frémirent d'indignation
etde colèrecomme des hommes de bien
qu'on veut rendre complices d'un grand attentat.
Et si tels n'avaient pas été leurs principes et
332 MÉMOIRES
leurs sentimens, comment expliquer la sublime
éloquence que l'un d'eux déploya et que tous applaudirent
pour appuyer cet appel au peuple si
propre à diviser la république déjà décrétée
,
si
propre à les faire monter bientôt eux-mêmes sur
l'échafaud d'un roi ?
Quel autre crime pouvait leur être imputé,
lorsqu'après la grande catastrophe accomplie ils
figuraient avec tant d'éclat et de sincérité parmi
les représentans de la France les plus capables
de faire avec succès pour leur pays et avec utilité
pour toute l'espèce humaine, l'essai d'une république
dans une antique monarchie ? Ce qui est vrai, et ce qui arrive presque toujours
aux époques de ce genre, c'est que tandis
que les hommesqui pensent, préoccupés de quelques
dissentimens, s'observent et disputent sans
pouvoir s'accorder, parce qu'ils ne peuvent ni se
pénétrer ni se deviner entièrement, ceux qui ne
portent dans les deux partis que des intérêts personnels
et des ambitions, préparentdes deux côtés
des complots, des attaques et des meurtres.
Réveillé dansson lit par les tocsins et par les canons
du dix août, il ne fut pas en M. Suard d'être
un instant en doute de quel côté venait l'attaque
et contre qui elle se dirigeait; il courut se ranger
parmiles vétérans qui volaient à la défense du roi
HISTORIQUES. 355
sous les drapeaux de beaucoup de gardes nationales
; et lorsque la cause du roi, la même pour
lui que celle du peuple, fut perdue, il ne s'éloigna
avec sa femme que jusqu'à Fontenay-aux-
Roses, où ils furent harcelés de comités de surveillance
,
d'interrogatoires aussi menaçans et
aussi absurdes que ceux de la commune de Paris,
qui, en foudroyant le trône ,
croyait en avoir
conquis la puissance absolue.
On aura peut-être quelque peine à le croire
aujourd'hui. Les faits qu'on leur imputait et au
mari et à la femme, comme la preuve la plus forte
de leur haine pour le peuple et pour ses droits,
c'étaient les rapports qu'on leur avait connus
avec M. de La Fayette, c'étaient quelques visites
qu'ils en avaient reçues autrefois à Fontenay-aux-
Roses. Ces faits étaient vrais, ils étaient avoués :
mais qui n'aurait cru que des rapports avec le
général La Fayette, loin de rendre la popularité
de quelqu'un suspecte, devaient en être le meilleur
certificat et la plus sûre garantie? Plus ce fait
est devenu extraordinaire, plus j'ai cru nécessaire
de le recueillir.
La république décrétée et Louis XVI prisonnier
au Temple, les Français, qui lui étaient le
plus dévoués, ne portaient leurs regards sur la
convention que pour y découvrir ou y créer quel334
MÉMOIRES
que moyen de sauver une tête si chère; depuis
qu'elle fut condamnée et frappée, ils s'occupèrent
sans relâche de ce conseil suprême de législateurs,
objet de toute leur exécration, pour lui
susciter sur tout le globe et dans tous les siècles,
des haines égales à la leur; pour fomenter dans
son sein les divisions qui la déchiraient, et qui
d'elles-mêmes paraissaient assez furieuses pour la
détruire toute entière.
A M. Suard, et comme à lui, à tous ceux qui
connaissent les traditions des peuples et des
âges, la convention a paru le plus inconcevable
et le plus terrible phénomène du corps entier
de l'histoire. Ce phénomène n'a pu paraître que
dans le dix-huitième siècle ; il ne peut plus reparaître;
il faut désormais, ou que tout s'abîme
dans un despotisme: semblable à ceux de l'Asie,
ou que tout se constitue dans un état social où la
LIBERTÉ et l'ORDRE soient garantiscomme en Angleterre,
comme aux Etats-Unis de l'Amérique.
En contemplantla convention, on est tenté de
s'écrier comme PASCAL en contemplantl'homme :
Quelle nouveauté! quel chao! quel sujet de contradiction!
quelle CHIMERE est-ce donc que
la convention!Juge de toutes choses; imbécilever
de terre; dépositaire du vrai; amas d'icertitudes;
gloire et rebut de l'univers; si elle se vante,
HISTORIQUES. 535
je l'abaisse ; si elle s'abaisse , je la vante ; je la
contredis toujoursjusqu'à ce qu'elle comprenne
qu'elle est un MONSTRE incompréhensible.
Et combien, composée comme elle le fut, il
était inévitable que la convention portât à des
degrés jusqu'à elle inconnus sur la terre, et les
crimes et le» vertus, et les lumières de la civilisation
et les férocités de la barbarie ; et des
mains toujours pures de rapines, et des mains
toujours couvertes de sang!
Convoquée pour tout renverser et pour tout
reconstruire, elle est composée
,
elle a dans son
sein et parmi ses membres des ouvriers et des
princes, des avocats et des procureurs, des chirurgiens
et des médecins, des comédiens et des
poètes, des magistrats et des philosophes, des
hommes qui savent à peine lire, et des hommes
capables de donner de nouvelles perfections
aux méthodes de l'esprit humain ; des écrivains
qui prêchent le meurtre, et des écrivains qui
conjurent la justice des nations d'abolir la peine
de mort; les conditions et les rangs, naguère
séparés par toutes les barrières de tous les préjugés
et de tous les orgueils, font partie, au
même titre, d'un conseil de législateurs suprêmes
,
de législateurs qui doivent donner des
lois aux lois elles-mêmes.
336 MEMOIRES
Née au sein de tous les orages, loin de les Conjurer;
la convention les nourrit et les multiplie
autour d'elle et dans son propre sein ; il semble
qu'elle veut en faire les élémens de son existence
et de sa puissance.
Maîtresse absolue d'un roi devenu son prisonnier
; quand ce prisonnier et ce roi serait coupable,
elle n'a aucun besoin qu'il soit jugé
,
puisqu'elle
ne veut pas qu'il ait des successeurs pour
lesquels seuls sa mort pourrait être un exemple
et une terreur. Elle peut lui donner des juges
appelés de toutes les parties de la France, qui
prendrontsur eux cette responsabilité éternelle :
après que la fatale sentence a été prononcée par
une puissance plus grande
, par cela seul qu'elle
serait douce et magnanime
,
elle peut rendre à
(Louis XVI, la vie, la liberté, le dieu et l'épée
par la grâce de qui Louis croit avoir régné; elle
peut le faire conduire avec honneur à la frontière
ouverte du côté où s'avancent les puissances
étrangères armées pour sa cause : elle fendra plus
glorieuses les victoires qu'elle espère du dieu des
peuples et de leur épée. Mais non, rien de tout
ce qu'elle pouvait et devait faire, elle ne le fera ;
une fatalité plus aveugle que toutes les fatalités
de toutes les destinées humaines, veut que la conventionprononce
que Louis, déclaré inviolable
,
HISTORIQUES. 337
sera jugé; qu'il ne sera jugé que par elle; que
la sentence de mort sera exécutée presque à la
porte des juges; et ces sources de tant de divisions
sanglantes ouvertes dans l'assemblée, vont
faire entrer bientôt dans le sein de la convention
les massacres errans sur la nation entière.
Mais de combien de genres d'intrépidité se
trouvent tout à coup revêtus et armés, ces plébéiens
nourris non dans les camps, mais dans les
campagnes silencieuses, ou dans le luxe des cités
paisibles et opulentes. Ils ne commandent pas
les armées de la république; ils en commandent
les généraux et les chefs; ils courent, à la tète
des colonnes, au feu des batteries ennemies,
des gants blancs aux mains, et le front aussi
élevé que les plumes tricolores qui surmontent
leurs chapeaux ; les charrettes qui les pointent
à l'échafaud, ils les transforment en tribunes
aux harangues ; et plus ils approchent de la
hache, plus ils deviennent éloquens ; ce courage
en eux est le même et à l'éclat du grand
jour, au milieu des foules attentives, et au tournant
obscur d'un escalier dérobé, où, en le faisant
passer de main en main, un seul méchant
couteau dont la lame est émoussée, et dont la
pointe perce à peine, suffit à cinq à six hommes,
parmi lesquels il y en a d'âgés, pour se donner
II. 22.
358 MÉMOIRES
la mort à eux-mêmes, ou pour arriver aux mains
du bourreau presque expirés. La tête d'un député,
de Ferraud, est offerte au bout d'un fer sanglant
à Boissy-d'Anglas; et ce président de la convention
maintient sa dignité et celle de la nation
avec le regard, Je geste et la parole des Socrates
et des Catons.
Dans leurs délibérations, où les débats sont
des querelles, les glaives des combats sont à
côté d'eux dans leurs cannes, en même temps
que le glaive de la vérité ou celui de l'erreur est
dans leurs paroles.
Parmi tant de discours, on n'en trouvera pas
un seul, peut-être, qui soit d'un l'héteur; et on
en trouverait, même d'improvisés, qui le disputent
en sublime éloquence à tous les discours
anciens et modernes.
Dans ce nombre si grand d'orateurs toujours
prêts et toujours environnés de guerres avec
l'Europe, de tribunaux révolutionnaires, et d'échafauds
qui ruissèlent de sang, un seul cherche
curieusement et laborieusement les formes et
les expressions élégantes du style : il écrit, le
plus souvent, ayant près de lui, à demi ouvert,
le l'Oman où respirent en langage enchanteur les
passions les plus tendres du coeur et les tableaux
les plus doux de la nature, LA NOUVELLE
HISTORIQUES. 339
HÉLOISE; et c'est l'orateur que ses collègues
et la France ont le plus constamment accusé
d'avoir dressé le plus d'échafauds et fait couler
le plus de sang : c'est Robespierre.
Tandis que des prêtres portent à la tribune
nationale des professions de foi d'athéisme, et
que d'autres prêtres y confessent, au péril de leur
tête, le Dieu et la foi des Evangiles, ce même
Robespierre fait ériger un autel et consacre une
fête au Dieu que la nature révélé, et non les
hommes, à l'Eternel; et le discours qu'il prononce
, comme grand pontife de cette fête et de
cet autel, parait si beau, si religieux, si pathétique
à l'un des dispensateurs les plus illustres des couronnes
dues aux premiers talens, à La Harpe,
qu'il lui adresse avec empressement une lettre
éloquente elle-même, et dans laquelle les éloges
sont plus prodigués qu'ils ne le furent jamais à
l'auteur des éloges du dauphinet de Marc-Aurèle.
Robespierre,que l'Europe croit voir à la tête de
la nation française, vit dans la boutique d'unmenuisier
dont il aspire à être le fils ; et ses moeurs
ne sont pas seulement décentes; sans aucune affectation
et sans aucune surveillance hypocrite sur
lui-même, elles sont aussi sévères que la morale
du Dieu nourri chez un charpentier de la Judée.
L'administration financière de la convention
340 MÉMOIRES
laisse aux finances de la république, de l'empire,
et de la monarchie, des exemples devenus modèles
; toutes les richesses de la France, et même
celles d'une partie de l'Europe, passent et repassent
dans les mains des conventionnels, et
n'y laissent rien qui fasse la fortune d'un seul
d'entre eux.
On détestera la convention, et elle forcera
plus d'une fois la haine même à l'admirer : il y
a eu dans les chefs qui ont fondé et mené la république,
quelque chose de cet extraordinaire,
de cet incompréhensible qu'on a plus volontiers
reconnu dans celui qui a fondé l'empire et qui l'a
gouverné avec un bras qui a plus été encore de fer
pour l'Europe que pour la France. Et Bonaparte
et la convention ont également attiré sur leurs
têtes les malédictions;mais et la république et
l'empire ont comme agrandi la nature humaine :
et cette double grandeur transmise à la monarchie
de nos rois, si elle n'expie pas toutes les fautes,
adonne au moins les moyens de des réparer toutes.
Il est trop aisé de charger d'accusations sanglantes
une telle assemblée; aucun siècle ne les lui
épargnera. Mais le moment actuel, celui oùvivent
encore tant de témoins, et où Louis XVIII est
sur le trône de Louis XVI, est le seul où la convention
puisse être bien jugée : entre toutes les
HISTORIQUES. 341
langues de l'Europe, on peut compter à peine
quatre ou cinq écrivains capables d'en écrire l'histoire,
et trois ou quatre gouvernemens assez magnanimes
pour permettre qu'elle soit écrite et
lue. C'est pourtant l'un des plus grands services
à rendre aux générations qui vont suivre. Si ce
travail n'est pas fait dans ce moment, il ne pourra
jamais être bien fait. La postérité ne recevra sur
la convention que des traditions et des jugemens
opposés, qui, par cela même
,
obtiendront trèspeu
de confiance
, et n'augmenteront que le
nombre de tant de sombres et insolubles problèmes
historiques dont les ténèbres enveloppent
de toute part le genre humain. Il sera beau à tous
les gouvernemens de permettre cette histoire : il
sera sublime aux Bourbons, remontés sur leur
trône, de la demander, non aux concours académiques
excités par de magnifiques couronnes,
mais à un tribunal d'histoire institué par euxmêmessur
les modèles de ces tribunaux du Cathai
et de l'antique Egypte, où la sagesse orientale a
fait éclater avec tant de gloire tout ce qu'elle a eu
de plus sublime et de plus admiré par les siècles.
C'est le plusdigne hommageà rendre àLouisXVI.
Parmi tant de têtes tombées sous le glaive égaré
de la justice , nul, en écoutant son arrêt de
mort, n'a élevé son âme plus haut vers le ciel,
342 MEMOIRES
nul n'a plus eu le maintien, non-seulement de
l'innocence, mais de la plus auguste vertu.
La convention annonçait à l'avance sa volonté
arrêtée de mettre un terme à sa puissance; ce
terme devait être dans une constitution; et par
un de ces contrastes si frappans d'une assemblée
où les tempêtesétaient le temps de tous les jours,
ses lois constitutionnelles ne devaient être trèsremarquables
que par les leçons bien comprises
de la sage expérience.
Sa proclamation
,
cependant, ou du moins les
élections qu'elle ordonnait, sont l'occasion d'un
orage prévu long-temps avant qu'il éclatât, et
inutilement conjuré. Les premières élections,
comme on sait, ne devaient.nommer qu'un tiers
des nouveaux représentans, et les deux autres
tiers devaient être choisis par le sort entre les
membres de la convention : c'était suivre les
leçons de l'expérience ; c'était éviter la faute tant
reprochée à l'assemblée constituante , de s'être
retirée en abandonnant à tant de passions intérieures
et extérieures et son ouvrage, et la liberté
, et le trône.
Ce qu'on blâmait encoredans l'assemblée constituante
, on veut l'imposer comme des devoirs à
la convention ; et c'est à sa barre , en face de sa
tribune, que quelques sections de Paris viennent
HISTORIQUES. 543
lui parler comme si elles étaient la France. Elle
les écoute, et leur répond; et, dans ces discussions
comme de puissance égale à puissance
égale, le ton de la pétition devient bientôt celui
de la jussion. Elles avaient de bons comités de
rédaction; leurs discours, très-hardis, ne le
paraissaient pas trop à ceux qui avaient plus de
haine que de justice pour cette assemblée.
« La France,lui disaient-elles,n'amarquéaucune
« limite au temps de votre mission ; mais votre
» mission avait cette limite en elle-même : c'est
» la fin de votre ouvrage; il est fini. Respirez,
» et laissez-nousrespirer. Laisseztoutes vosplaces
» vacantes ; elles seront bientôt toutes remplies.
» Un pouvoir constituant est un pouvoir absolu ;
» vous vous y êtes trop accoutuméspour exercer
» convenablementun pouvoir constitué
,
qui a
» des règles et des bornes. La nation française
» n'est pas seule puissante en Europe, et presque
» toutes celles qui-la touchent ont des rois qui
» ne pourront la regarder sans frémir tant qu'ils
» vous verrontà sa tête, Pourreconnaîtrelarépu-
« blique, pour s'unir à elle par les noeuds de la
» paix et des alliances avec plus de facilité et de
» meilleures conditions, les puissances voisines
» auront besoin quelque temps de perdre de vue
» ses fondateurs. La république sera mieux ga344
MÉMOIRES
» rantie par votre retraite que par votre présence.
" Si la nation, dont les armées sontpartout vic-
» torieuses, est républicaine comme les lois que
" vous lui avez données
, qu'avez-vous à crain-
» dre pour elle et pour vous ? Votre sûreté sera
» bien plus grande, confondus que vous serez
» dans la foule des citoyens; la nation toute en-
" tière vous parle avec nous , car c'est comme
» nous qu'elle pense. C'est l'arme au bras que
» nous vous adressons des prières.»
La convention leur répondait : « Non, la voix
» qui s'élève contre des représéntans de la na-
» tion, si souvent mutilés et décimés pour ses
» intérêts
, n'est pas la sienne. Vous n'aviez pas
» à nous apprendre que les, haines par nous
» excitées etméritées , sont éternelles. Nous les
» avons assez souvent payées de notre sang pour
» les braver encore. Ce n'est pas notre puissance
» que nous prolongeons ; ce sont nos dangers;
» c'est le poste où nous sommes si souvent morts
» que nous voulons garder encore. Où s'estait vu
» des usurpateurs qui aient écrit comme nous,
» sous la dictée de tout un peuple, une constitu-
» tion qui environne la puissance de barrières;
» qui aient appelé comme nous auprès d'eux un
» tiers de législateurs tout nouveaux, prêts à
» nous accabler de la haine de la France, s'ils
HISTORIQUES. 345
» en sont chargés par leurs mandats ; qui tous ,
» par leur propre volonté, s'avancent vers la jus-
» tice de la nation, qui peut les interroger et les
» juger? La postérité seule pourra prononcer
» sans appel d'où sont sorties les catastrophes
» que nous n'avons pas su ou pu empêcher, et
» si élites n'ont pas été plus nos malheurs que
» nos fautes. Mais vous, vous seriez déjà des usur-
» pateurs, si nous recevions de vous les lois que
» vous voulez-nous imposer. Rendez grâce à
» notre résistance, par qui seule vous êtes encore
» innocens ; ne tentez pas de la forcer , si vous
» ne voulez à l'instant même être coupables et
»punis.» Si ce n'étaientleurs paroles expresses, c'en était
le sens des deux côtés. Après de tels discours, il
n'y a plus à parler, on se bat. On se batit; et l'on
sait aujourd'hui plus clairement qu'lors qu'on se
battait d'un côté pour une consitution dont le
pouvoir exécutifserait républicain comme le pouvoir
législatif, et de l'autre pour une monarchie
représentative,dont le pouvoir exécutif serait
tout entier réuni sur un trône, et sur le trône
des Bourbons exclusivement.
Les longs et lugubres retentissemens du canon
de Saint-Roch dans la nuit du 13 vendémiaire
conmençaient une fortune et des destinées dont
546 MÉMOIRES
la grandeur devait avoir également pour but la
ruine et des espérances du retour des Bourbons
,
et de l'existence de la république. Si cet avenir,
peu éloigné, avait pu se montrer aux deux partis
dans une nuit si sombre, que de maux on aurait
sans doute épargnés à la nature humaine !
L'auteur du Publiciste et de l'Indépendant,
M. Suard, était trop éclairé pour ne pas sentir,
et trop de bonne foi pour ne pas avouer que
dans les principes universellement professés à
cette époque, la bonne cause et la bonne logique
étaient celles de la convention, et non pas celles
des sections de Paris ; aussi, quoiqu'il figurât au
premier rang parmi ceux qui parlaient dans le
monde, et qui écrivaient dans les journaux pour
les sections, il n'avait garde d'approuver le ton
impérieux de leurs pétitions et l'emploi des baïonnettes,
où il ne convenait d'essayer que celuide la
persuasion. M. Suard désiraitvivement la retraite
totale de la convention, comme la chance alors
la plus favorable à la monarchie, et il ne croyait
ni pour les conventionnels, ni surtout pour la
liberté de la nation, cette chance aussi redoutable
que cent autres dont ils étaient environnés.
Telle était sa pensée, telle il l'énonçait à ceux
même qui ne pensaient pas comme lui, mais
pour qui son coeur était ouvert tout entier. Il ne se
HISTORIQUES. 547
serait pas fait un devoir de cette franchise devant
la convention toute entière ; il l'aurait eue
avec tous ses membres un à un , pour peu qu'il
les eût estimés. Aussibeaucoup d'asiles lui furentils
ouverts, sans qu'il les cherchât, chez les ennemis
comme chez les amis des sections ; mais un
sectionnaire était mieux caché dans une maison
conventionnelle; et c'est à une maison très-républicainequ'il
donna la préférence. Il n'y trouva
pas seulement la sûreté
,
niais les lettres, la philosophie,
les plus beaux chants républicains entremêlés
de disputes politiques où il épanchait toute
son âme comme en écrivant le Publiciste; cette
vraie liberté, enfin, qui n'est pas une arrogante
tolérance, mais la pleine jouissance de toutes
les facultés de sa raison et de son caractère.
Par un hasard singulier, et que je ne veux pas
omettre ,
dans cet asile où tout éloignait de lui
toute idée des prisons, une circonstance lui rappela
sa prison des îles Sainte-Marguerite, et réveilla
en lui ce goût des études mathématiques
qui avaitfailli devenir sapassionil y avait soixante
ans. La langue des calculs de Condillac n'était
pas publiée encore, mais une copie manuscrite,
de l'écriture la plus lisible circulait dans quelques
maisons, et se trouvait dans celle-là. M. Suard
ne pouvait plus s'en séparer, et pour la raison
548 MEMOIRES
précisément qui l'aurait fait fermer à l'instant ou
jeter de côté à un autre. Excepté sur les chiffres,
il n'était d'accord sur rien avec l'auteur ; il
croyait voir une énorme absurdité dans le principe
fondamental de l'ouvrage
,
dans celui par
lequel, étranger encore à toute notion d'algèbre,
Condillac, qui pouvait se connaître en certitude,
se croyait certain d'être conduit à tous les calculs
de l'infini, d'abord très-lentement, et, s'il le
fallait, se traînant à quatre pâtes, bientôt
après avec rapidité et comme à vol d'oiseau,
sans même être du tout un aigle.
Les passions révolutionnaires, comme celles du
jeu avec lesquelles elles ont plus d'un rapport,
se croientcorrigéesou éteinteslorsqu'elles ne sont
que malheureuses. Après le désastre des sections,
dans la nuit du 13 vendémiaire, indigné du
triomphe des conventionnels et dégoûté de son
parti même, qui, à la suite de tant de faux raisonnemens
,
avait eu une audace si folié et si funeste,
M. Suard se croyait à jamais refroidi sur
la politique, et revenu tout entier à l'amour des
études de toute sa vie ; mais ce retour était précisément
comme celui du joueur de Regnard à Angélique.
Apeine la constitution républicaine de l'an III,
avec ses deux conseils, son directoire où il n'y
HISTORIQUES. 349
avait que des votans, ses deux tiers de conventionnels
et son tiers de nouveaux élus, fut mise
en action sur les flots orageux de la France et de
l'Europe, tous les regards de M. Suard se fixèrent
sur ses mouvemens et sur son allure pour y pénétrer
les vices de son organisation, et en tirer
des espérances de sa prochaine ruine.
Ainsi que lui, tous ceux qui avaient sur ces
matières des pensées ou des passions ne détournaient
plus les yeux de ce nouveau gouvernement
,
dont les destinées contenaient beaucoup
de destinées de tous les peuples.
Malgré la. négligence trop ordinaire des hommes
à observer suffisamment ce qui doit avoir la
plus grande influence sur leurslumières, sur leur
liberté et sur leur bonheur; dans tous les pays et
dans tous les siècles , ils ont donné la plus grande
attention aux premiers essais de ces constructions
sociales qui deviennent toujours des exemples à
fuir ou des modèles à suivre. Tout ce qui n'est pas
incapable d'ouvrir les yeux parmi les princes et les
peuples, les Pisistrate et les Solon, les Porsenna
et les Brutus, tout se range autour d'elles, tout
les regarde lorsqu'on les met à flot pour leur voir
tracer leurs premiers sillons, pour juger de quel
air elles se balanceront et s'avanceront sur
tant d'océans à Caps de Tempêtes et à Caps de
350 MÉMOIRES
Bonne-Espérance. Ainsi, dans les chantiersde nos
grandsports de mer, lorsqu'onlança, pour la première
fois, ces constructions si nouvelles qui ont
perfectionnéfart déjà si sublime de la navigation,
ces chefs-d'oeuvredes Renaud et des Bouguer, des
populations immenses assistaient à l'expérience
et au spectacle
,
suspendues aux toits des maisons
, aux carcasses des vieux bâtimens, aux sapins
à demi-façonnés pour les nouveaux, à la
pointe des mâts, aux cordages flottans d'un mât
à l'autre.
Parmi les témoins également curieux de voir
la mise à flot de la constitution de l'an III, tous
en étaient des juges sévères, excepté, peut-être,
ceux qui entraient dans la manoeuvre et qui devaient
la régler et la diriger les uns comme législateurs
,
les autres comme directeurs.
La rigueur de tant de juges sévères avait des
principes et des buts ou très-divers, ou même
très-opposés : les uns, derniers restes de ces
jacobins que les échafauds qu'ils avaient dressés
et où leur sang avait coulé si souvent, n'avaient
pu déshabituer à voir dans la terreur la seule
garantie de la liberté, se croyaient perdus s'ils
laissaient prendre
, au gouvernement même le
plus républicain, la force, l'ordre et la majesté
d'un gouvernement monarchique : jusqu'aux lois
HISTORIQUES. 351
qu'ils auraient votées et gravées eux-mêmes dans
ce codé, leur paraissaient la tyrannie, lorsqu'ils
les entendaient dans la bouche d'un magistrat :
ils ne pouvaient comprendre qu'un magistrat
n'est pas seulement un homme, et qu'il y a dans
lui deux natures qu'il est facile et nécessaire de
distinguer. Le corps législatif, divisé en deux
conseils, leur paraissait en pièces; et cinq votans
formant un directoire, leur semblaient cinq
rois. La France ainsi constituée n'avait à leurs
yeux d'une république que le nom; une nouvelle
révolution leur paraissait plus nécessaire encore
que toutes les autres.
Parmi les amis de la révolution, on en remarquait
deux ou trois beaucoup plus éclairés, mais
très-déterminés à ne reconnaître de bonne pour
la république que la constitution qu'ils lui auraient
donnée.
Le nombre beaucoup plus grand qu'on ne pouvait
le croire, ou le savoir, de bourbonniensrestés
en France pour faire échouer de plus près tous
les plans et tous les ouvrages de la liberté, assistaient
aux premiers jours de la constitution de
l'an III, précisément comme les ennemis d'un
auteur dramatique aux premières représentations
de sa pièce nouvelle, d'autant plus disposés à la
faire tomber sous les sifflets et dans le tumulte,
352 MÉMOIRES
qu'ils auraient plus de motifs de craindre qu'elle
ne fût un chef-d'oeuvre : habiles à produire dans
le parterre où ils se cachent des mouvemens qui
ne permettent à personne de recevoir, de sentir
et de bien juger ceux de la scène. Le maintien
,
les attitudes, les paroles, le costume et les décorations
d'un gouvernement fort dans des mains
plébéiennesétaient pour eux des ridicules dont ils
se riaientde trop bonne foi pour n'en pas faire rire
quelquefois des plébéiens même peu accoutumés
à sentir en eux la dignité de l'espèce humaine.
A ces critiques de belle humeur se joignaient,
même parmi les royalistes, quelques observateurs
assez éclairés pour démêler ce qui était
bon et ce qui était défectueux dans le nouveau
code, qui avaient assez de conscience pour ne
pas refuser dés éloges à ce qui en méritait,
mais trop profondément pénétrés de la nécessité
d'un Roi et d'un Bourbon en France pour
ne pas tout ramener, dans leurs observations
pleines de vues nouvelles et de lumières, à ce seul
principe et à ce seul sentiment. C'est ce qu'on
voit dans plusieurs ouvrages de M. Necker, dans
un grand nombre d'articles de journaux sortis
de la plume de M. Suard, et qui réunis seront
aussi des ouvrages de plus d'un genre d'intérêt,
d'utilité et d'importance.
HISTORIQUES. 553
Environnée, de toute part, de tous ces spectateurs
,
royalistes secrets et jacobins déclarés,
dont les regards étaient assez malveillans pour
être, par cela seul, malfaisans; la constitution de
l'an III, cependant, commençait à tracer ses sillons
avec sécurité et facilité au milieu des routes
orageuses encore des événemens de la France et
de l'Europe, à s'entourermême de signes et de
présages de beaucoup de prospérités.
Parmi ces heureux effets, les plus grands ,
sans doute , ne naissaient pas d'elle ; mais elle
pouvait se les approprier tous en prêtant à tous
de nouvelles forces et de nouveaux développemens.
Ce petit nombre d'hommes capables d'observer
avec précision les tempêtes même qui sont
près de les engloutir, avaient remarqué plus
d'une fois que dans cette France en proie à
tant d'orages, alors même que la tourmente
bouleversait quelques-unes de ses provinces et
leurs capitales, l'immense océan du peuple ressentait
à peine des agitations ; qu'elle restait
encore soumise aux lois, alors même qu'il n'y
avait plus de gouvernement ; qu'en obéissant
même à des fureurs dont elle était plus la victime
que l'instrument, c'est aux lois qu'elle voulait
et qu'elle croyait obéir : que jamais moins
H. 23
354 MEMOIRES
de crimesparticuliers n'ont été commis que dans
ces époques où tous les crimes pouvaient rester
si facilement cachés ou impunis.
Ce caractère si bon et si beau, si favorable à
toutes les améliorations de l'ordre social, a été
remarqué par les historiens un peu philosophes
,
dans toutes les révolutions de la France, et jamais
avec autant d'éclat que dans celle du dixhuitième
siècle.
C'est là un fait trop honorable à la liberté et à
celle des nations qui en a le mieux posé les principes
universels pour n'être pas contesté par tous
ces talens qui obtiennent contre la vérité des
succès si faciles, si brillans et si honteux : et
c'est un autre fait également incontestable que
M. Suard fut de nos jours le premier, peutêtre
,
qui fit ressortir ces attributs si éminens et
si aimables du caractère français. Aucun intérêt
ni d'opinion ni d'ambition ne peut me faire taire
que M. Suard en fesait honneur au trône et non
à la liberté ; mais aucun sentiment non plus ne
peut m'empêcher de penser et de dire que la
république, qui n'inspira jamais que de l'effroi
à M. Suard, et la constitution de l'an III, qu'il
n'estimait pas assez, héritèrent de ces dispositions
monarchiques et anciennes, si nécessaires
aux premiers jours d'un nouvel ordre de choses ;
HISTORIQUES. 355
que si rien d'étranger au grand corps du peuple
n'était venu les troubler, deux conseils législatifs
et un directoire auraient pu les perpétuer sans
aucun prodige de législation et d'administration,
et les faire1servir à ces créations du génie dont
le succès trouve toujours tant d'obstacles dans
les antiques habitudes des nations.
Une autre cause toute récente, née de la révolution
elle-même et de cette guerre toujours
civile quoique portée dans toute l'Europe, par
les attaquans et les attaqués, donnait un empire
plus facile au nouveau gouvernement sur
un peuple reconnu pour souverain ; c'étaient ces
domaines nationaux acquis d'abord par tout l'argent
des Français, conquis ensuite par tout leur
sang. Dans les confiscations imputables aux seuls
agresseurs, un domaine quelquefois avait été
découpé en plus de cent; et plus les propriétés
sont divisées, plus la propriété elle-même est
saci'ée et garantie : car elle est fondée sur plus
de droits et sur plus de forces.
L'obéissance aux lois
, source unique de tous
les biens, même pour ceux qui n'ont de propriété
que celle de leurs bras, a paru souvent pour eux
un devoir trop rigoureux, non-seulement à
cette philosophie dont la sainte mission est de
recueillir les gémissemens et les larmes du genre
556 MÉMOIRES
humain, mais aux froids calculs de l'opulence
qui ne juge pas toujours ses trésors, ses jouissances
et ses excès assez en sûreté devant la faim,
la soif et les haillons de l'immense population
des pauvres.
Cette même obéissance
, au contraire
,
devient
un besoin, et le mieux senti de tous pour
ceux qui possèdent, même laborieusement, le
peu de terre qu'il faut aux besoins physiques
de la vie.
Par un de ces concours bienfaisans que l'ignorance
toujours irréfléchie attribue au hasard qui
n'est rien, et dont les origines sont réellement
dans les arrangemens éternels de la Providence;
au même instant que, sans le funeste secours
d'aucune loi agraire, s'exécutait en France cette
nouvelle répartition des domaines, et cette multiplication
de propriétaires, s'approchaient de
leur point de maturité, à pas plus pressés et plus
fermes, ces théories et ces pratiques d'une nouvelle
agriculture qui fécondent la terre, non
par un repos stérile
,
mais par la succession sans
relâche d'une variété de productions liées les
unes aux autres par les rapports de leur nature ,
puisqu'elles se servent les unes aux autres et de
labours et d'engrais : admirable loi DES ASSOLEMENS
déjà constatée par beaucoup d'expériences
HISTORIQUES. 357
et de fortunes rapides, et bien loin encore d'être
avérée ou même entrevue dans toutes ses applications
,
dans toute la profondeur des sources de
richesses qu'elle recèle.
Une telle loi paraît devoir être un jour pour
les nations éclairées, comme un présent qu'on
leur aurait fait d'un nouveau territoire deux ou
trois fois plus étendu et plus fertile que celui
qu'elles trempaient de leurs sueurs et de leurs larmes. Cette alliance de l'agriculture aux sciences
physiques et chimiques; cette association des travaux
de l'homme, nécessairement interrompus,
aux travaux de la nature qui ne se repose jamais ,
relève en partie l'espèce humaine de l'arrêt
qui la condamne à vivre à la sueur de son front.
Pour qui tant de secours et tant de bienfaits de
la nature et de la science réunies peuvent-ils encore
être invisibles ? et le riche et le pauvre en
sont environnés. Combien un seul livre, celui
de M. Chaptal sur la chimie appliquée à l'industrie
, a multiplié les chefs-d'oeuvre des arts, les
fortunes des artisans, et les jouissances de toutes
les conditions ! Combien un autre livre du même
auteur a converti d'insipides et dangereuses
boissons en vins exquis et salutaires ! Combien lui
devraient de statues la France et l'Italie, si elles
358 MÉMOIRES
acquittaient leur reconnaissance comme la Hollande
pour celui de qui elle apprit à mieux encaquer
les harengs !
Dans les mêmes temps révolutionnaires, un
de ces fermiers de l'Angleterre qui, par le système
bien entendu de leurs baux, en sont de demi-
propriétaires ; qui lisent Pope et Locke en
faisant semer le trèfle et la patate ; qui prennent
la plume en quittant la charrue ; Arthur-yung
visitait la France, traversait nos villes et nos salons,
et résidait dans nos champs pour en observer
en détail les sols, les cultures et les récoltes;
et, dans un ouvrage où la culture de
son pays et du nôtre étaient sans cesse en regard,
nous instruisait et nous encourageait à un TRIPLEMENT
infaillible de nos produits agricoles.
Traduit et imprimé aux frais du conseil
exécutif de la convention ; répandu gratuitement
dans la France au nombre de dix à douze
mille exemplaires ; cet ouvrage d'un Anglais
bien convaincu qu'il s'occupait des prospérités
de la Grande-Bretagne en nous enseignant à
accroître les nôtres
,
contribua rapidement et
sensiblement à métamorphoser les cailloux des
collines en vignes fécondes, les plaines abandonnées
à la tourbe en gras pâturages. Les troupeaux
de gros et de petit bétail se multipliaient
HISTORIQUES. 359
en une proportion et avec une vitesse tellement
supérieures aux exemples connus en France,
qu'on chercha la nouvelle loi de ces accroissemens
comme celle d'un phénomène inoui sur la
terre.
Sitôt que, par le seul genre de preuves qu'on
voulait alors admettre, par des faits certains,
nombreux, éclatans, il fut prouvé qu'un grand
corps de peuble peut être éclairé; que ses lumières
servent à ses richesses à la fois et à sa
morale; on s'était occupé très-activement, et ,
pour la première fois, très-philosophiquement,
de l'instruction et de l'éducation de trente millions
d'âmes.
Ce n'était pasde nouveauxsuccès et une nouvelle
gloire qu'on voulait faire acquérir aux
sciences et aux lettres ; c'était cette intelligence
universelle aussi nécessaire danstous les besoins,
dans tous les travaux, dans toute la conduite de
la vie que dans la découverte du système du
monde ; c'était la raison humaine qu'on voulait,
non pas former, mais développer; elle a été
formée par Dieu, et ne pouvait l'être que par
lui seul. Comme on peut le croire, sans trop de
bienveillance ou d'indulgence
, ce n'était pas non
plus un millionde savans et de philosophes qu'on
s'était proposé de créer pour chaque génération.
360 MÉMOIRES
On voulait que tout un peuple eût du bon sens,
et non qu'il fût savant). Il est une intelligence
commune à tous ceux qui n'arrivent pas à la vie
sans quelque disgrâce de la nature; car il n'y a
pas plus deux intelligences que deux espèces humaines
: les âmes ne diffèrent que comme les
tailles, par des degrés. C'est de ce pâle rayon ,
commun à tous les esprits, qu'on voulaitfaire
une lumière assez vive pour les diriger tous avec
sûreté dans les routes trop obscures de la vie sociale
; dans le choix des meilleurs procédés des
arts vulgaires; dans le sentiment prompt et modéré
de nos droits et de nos devoirs : tout devait
être presque trivial dans cet enseignement, mais
tout parfait : ce ne devait être que l'instinct de
l'enfant au berceau et celui du sauvage, développés,
dans l'un, au-delà des besoins du berceau,
dans l'autre, au-delà des besoins des forêts.
Les écoles normales, premier exemple d'une
école moins destinée à enseigner les sciences que
l'art de l'enseignement, avaient été organisées
par un ministre de l'instruction publique, furent
présidées par deux membres de la convention,
et eurent pour professeurs
,
dans presque,toutes
les chaires, au moins, les savans et les hommes
de lettres dont les méthodes et les talens avaient
le plus d'analogies sensibles avec cet instinct
HISTORIQUES. 361
secret du sauvage et de l'enfant au berceau, avec
cette impulsion divine qui seule crée toutes les
lumières.
Trois mille auditeurs, qu'on appelait ÉLÈVES ,
et déjà la plupart professeurs eux-mêmes, plus
amis de la raison que de la gloire, loin d'être
condamnés à écouter et à recueillir en silence
ce que le MAÎTRE avait dit, étaient expressément
provoqués
, par les lois même de l'institution,
à interroger le MAITRE ,
quel qu'il fût, à l'attirer
dans des luttes imprévues et improvisées : il n'était
pas du tout impossible que l'élève, jusqu'alors
le plus obscur, sortît d'une dé ces conférences
avec plus de gloire que le professeur n'y était
entré.
Ce que le mauvais génie épouvanté ne leur
laissa pas le temps de faire elles-mêmes, les écoles
normales l'ont fait en grande partie par cette
école polytechnique qui sortit de leur sein presque
aussitôt qu'ellesfurent organisées et ouvertes;
tout tendait,à l'égalitéparmi ceux même qui doivent
aspirerà des palmes et à des couronnes. En
moins de deux lustressortirent de l'école polytecnique
de jeunestalensdont les noms s'approchaient
des noms immortels des Lagrange, des La Place,
desMonge, desBertholet; desofficiers d'un mérite
supérieur pour celles de nos armes qui exigent
362 MÉMOIRES
autant de lumières que d'héroïsme ; des découvertes
dans la physique et dans la chimie qui ont
obtenu de si beaux triomphes à l'industrie nationale
dans ce Louvre, qui en est lui-même la plus
grande merveille; de nouveaux élémens des
sciences qui ont le plus de rapports, d'un côté,
avec les premiers besoins du peuple, de l'autre ,
avec la force et la grandeur des nations ; des
élémens faits avec un tel art, ou plutôt avec tant
de clarté', tant de profondeur et tant d'élévation,
qu'ils touchent, en commençant, aux idées communes
et familières à tous les esprits, et en
finissant, au faîte des créations des deux magnifiques
génies des mathématiques et de la
chimie.
Tant de causes si diverses, et toutes si puissantes
, et toutes antérieures à la constitution de
l'an III, avaient eu des effets si heureux et si
prompts que ceux qui, après quelques mois d'éloignement,
rentraient en France, étaient tous
frappés de la nouvelle fécondité des campagnes;
de la joie moins bruyante et plus générale des
villes; des logemens, des vêtemens et des alimens
du peuple, qui n'étaient plus ceux du
pauvre ; de son langage où entraient moins de
mots des patois et plus de mots de la langue
française ; où disparaissaientde jour en jour les
HISTORIQUES. 363
accens grossiers des provinces devant l'accent
élevé et unanime d'une nation libre.
Ces changemens étaient aperçusmêmepar ceux
qui avaient assisté à tous; ce qui est toujours si
difficile : ils étaient avoués même par ceux qui,
comme M. Suard et beaucoup d'autres, regrettaient
amèrementque la reconnaissance n'en pût
être adressée à ces académies et à ce trône des
Bourbons, de qui la France avait autrefois reçu
tant de progrès ettant de bienfaits du mêmegenre.
Ceux qui nourrissaient ce regret commeon veille
à des feux sacrés, eurent bientôt compris que
si tant d'améliorations si visibles recevaient de
nouveaux accroissemens par la constitution de
l'an III, ou seulement sous elle
,
ils lui seraient
tous attribués, que ses défauts en seraient consacrés
, que la république serait éternelle.
Les royalistes les plus éclairés avaient beau
démêler et exagérer les vices réels de la nouvelle
charte; ces deux conseils législatifs, qui
n'étaient deux que par le local de leurs séances, et
qu'un par la nature de leurs élémens et de leur
organisation ; ce pouvoir exécutif, ce gouverment
de cinq membres entre eux égaux, dont
toute la majesté se perdait en se partageant ;
parmi lesquels l'accord devait être toujours difficile
et les querelles souvent inévitables.
364 MÉMOIRES
Ces critiques, qu'elles fussent entièrement
vraies ou uniquement très-spécieuses, ne pouvaient
promettre à personne la ruine certaine
et prochaine de la constitution de l'an III, si
elle était abandonnée à ses principes intérieurs
de destruction ou de conservation. Les états,
bien plus que les hommes encore, vivent longtemps
dangereusementmalades. Dans l'intention
de ses auteurs de la rendre capable de maintenir
ensemble
, avec une égale force
,
la LIBERTE et
L'ORDRE
,
il est à croire qu'ils voulurent la laisser
ouverte à toutes les leçons de l'expérience, pour
lui rendre plus facile de recevoir les garanties
dont le temps ferait sentir le besoin ou pour
l'ordre ou pour la liberté. Où était la difficulté
de réduire les cinq directeurs à trois, et même
à un président TRIENNAL , QUINQUENNAL OU DÉ-
CENNAL ? ce qui aurait rapproché le gouvernement
de l'unité de la monarchie; et où pouvait
être le grand danger de ces modifications
chez un peuple dont la souveraineté proclamée
par sa constitution pouvait toujours envoyer à
côté des pouvoirs constitués un nouveau pouvoir
constituant pour corriger et perfectionner les
premiers sans changer leurs formes, et même
sans aucunement interrompre leur action ?
Si c'était là trop espérer de la sagesse d'un
HISTORIQUES. 565
peuple, en ce cas, n'espérons non plus pour lui
aucune liberté.
Les anciens ne concevaient la liberté qu'avec
de bonnes moeurs; les modernes ne la conçoivent
qu'avec du bon sens ; sans raison et sans vertus,
on n'aura jamais que la tyrannie ou l'anarchie,
on les aura même presque toujours toutes les
deux ensemble.
Beaucoup de royalistes, qui ne faisaient aucun
mystère de leurs sentimens, auraient été profondément
affligés que la république eût pu
rendre la constitution assez irréprochable pour en recevoir une liberté et une félicité indestructibles.
Pour M. Suard, comme pour eux, le
bonheur de la France entière aurait été trop
borné sans celui des Bourbons ; il aurait été
même toujours criminel : mais ce qui est encore
vrai, c'est que , sans cette dynastie, dont l'expulsion
et le retour lui ont fait verser des larmes
si différentes, aucune correction long-temps
utile à la liberté et à la prospérité de la France
n'était concevable et possible pour M. Suard.
La détermination conseillée aux royalistes par
cet état des choses et par cette disposition des
esprits, fut d'employer en hâte le moyen le plus
propre à détruire cette constitution, qui pouvait
devenir à jamais indestructible, si on lui laissait
566 MEMOIRES
le temps ou de faire regarder comme ses créations
les prospérités dont on la voyait environnée
au sortir de tant de tempêtes et de ravages, ou
de recevoir du souverain qu'elle représentait
tout ce qui lui manquait pour remplir tous les
besoins et tous les voeux de la république. Le
moyen qu'ils préférèrent, effrayant par sa simplicité
et par sa profondeur, suggéré, sans aucun
douté
, et par quelques époques de l'histoire
d'Angleterre, et par ce qu'on avait lu dans le
Contrat Social contre les gouvernemens représentatifs,
est une nouvelle preuve de toute l'attention
qu'il faut donner au génie
,
alors même
qu'il se trompe ou qu'il s'égare dans l'exagération
de plusieurs vérités.
Jean-Jacques
, comme Montesquieu, définit
la loi l'expression de la volonté générale ; il ne
convient point, avec Montesquieu, que la liberté
des peuples et leurs lois puissent être établies
et affermies par des gouvernemens représentatifs.
La volonté, dit-il, ne se représente
point : le peuple qui a des représentait n'est
libre qu'au moment où il les nomme; l'instant
d'après, il est esclave ; il est l'esclave de Ceux qui
ont assez d'argent et de places pour acheter ses
représentais; et il cite l'Angleterre, à qui il n'a
jamais rendu aucune justice.
HISTORIQUES. 367
Tous les royalistes, sans exception, aimaient
moins encore que M. Suard, qui ne les aimait
pas du tout, ces maximes si générales sur LA
VOLONTÉ et sur LA LIBERTÉ, dans les profondeurs
desquelles il faut pourtant descendre
quelquefois, si l'on veut connaître la nature de
l'homme et celle de l'ordre social. Mais leur
joie fut grande d'y voir combien il est au moins
difficile que la volonté des hommes et des nations
soit fixée, saisie, exercée fidèlement loin
de ses sources ; et par suite combien il doit être
facile de la changer, soit pour l'altérer, soit
pour l'épurer, avant que des commettans, chargés
de la représenter, paraissent l'avoir trahie.
Des élections de tout un peuple faites sous l'influence
d'un parti suffisent, en effet, pour métamorphoser
une monarchie en république, une
république en monarchie. Une conséquence si
immédiate d'un principe de l'ouvrage le plus
populaire et le plus républicain de l'Europe,
fut le trait de lumière qui traça et éclaira la
marche des royalistes ; et dès lors le plan qu'ils
ne 'perdirent jamais de vue fut d'entrer dans
les deux conseils législatifs par des élections
nationales
,
d'exécuter la contre-révolution par
une conspiration en quelque sorte légale.
Quelque habiles toutefois qu'ils fussent, et
568 MÉMOIRES
quelque facile qu'il soit en général d'abuser trente
millions d'hommes répartis sur un immense territoire,
les royalistes savaient que de toutes les
passions, la plus jalouse
,
après l'amour, c'est la
liberté; que de tous les hommes, ceux qui devinent
le plus souvent par leurs soupçons, ce
sont les Français; que, pour s'emparer de leur
représentation nationale, il faudrait plus d'une
irruption ou plus d'une invasion graduées avec
ménagement, exécutées avec audace, ils pressentaient
des devinations qu'il faudrait traiter de
folles conjectures ou d'accusations calomnieuses;
des discussions subites et préparées où le raisonnementet
l'éloquence peuvent arracher la vérité
du fond des âmes tourmentées : ils pressentaient,
enfin, la présence assidue et l'infatigable éveil
des soldats de la loi et de la république.
Pour écarter tant d'obstacles, pour braver
tant de périls, et pour en triompher, il fallait
des moyens et des hommes assortis à tous les besoins
: un coup de main heureux et un seul décret
des deux conseils, ou de leur majorité nominale
,
pouvaient tout décider. Mais le coup
de main exigeait des hommes assez intrépides
pour fondre, au premiersignal, surune partie des
légions qui promenaientleurs victoires dans toute
l'Europe, assez prudens pour attendre le signal,
HISTORIQUES. 569
l'arme au bras, sans se trahir avant le coup de
main : le décret exigeait deux espèces de députés
bien différens les uns des autres, quoique également
revêtus du même titre de représentans.
Les premiers, étrangers à tous ces arts de la
parole et du style qui exigent toujours quelque
morale délicate et profonde, mais habiles à intriguer
avec une dextérité qui n'est pas sans héroïsme
lorsqu'elle tend à un grand but à travers
de grands dangers, qui usurpe des rangs parmi
les vertus, lorsqu'elle a concouru au triomphe
de quelque grande portion des peuples ou de
l'autorité.
Les seconds, doués de trop grands talens pour
avoir ceux de l'intrigue, abondans en ressources
de tous les genres d'éloquence ; qui n'étaient pas
entrés dans les conseils des lois avec l'intention
de les renverser, mais avec celle de les changer ;
avec l'espérance d'étouffer la liberté en l'embrassant,
mais avec celle de lui faire sentir à elle-même
le besoin de rappeler les Bourbons pour environner
une constitution représentative de toute la
majesté du trône le plus antique de l'Europe.
Il fallait donc aux conspirateurs des forces
échelonnées en trois lignes; la première de soldats
; la seconde d'intrigans ; la troisième d'orateurs
éloquens et de citoyens vertueux qui
II. 24
370 MÉMOIRES
formaient la plus grande force de la conspiration
,
précisément parce qu'ils agissaient pour elle
sans y être entrés, sans en faire partie.
Un homme tel que M. Suard ne pouvait être
que dans la troisième ligne ; il ne pouvait être
qu'avec des hommes tels que les Siméon ,
les
Barbé-Marbois, les Camille Jordan, lesTronçon-
Ducoudrai, les Carnot. Tandis que ces élus du
peuple agissaient sur lui du haut de la tribune
nationale, M. Suard, de concert avec eux, agissait
par les articles du Publiciste, journal dont
les principes et les opinions représentaient assez
les intérêts publics, pour l'autoriser à prendre
son honorabletitre, même devant la république.
Cependant leurs progrès vers le but devaient
être bien lents, puisqu'ils ne voulaient y arriver
que par les progrès de leurs manières de voir
l'état de la France et les intérêts de la liberté ;
et la ligne des soldats attendant toujours un signal
, et comprenant très-peu de beaux discours
et d'excellens articles, mourait d'ennui l'arme
au bras.
Trois ou quatre circonstances firent juger aux
meneurs qu'il devenait nécessaire d'aller plus
vite et par d'autres moyens que ceux du syllogisme
et du bien dire.
Les divisions du directoire, trop publiques
HISTORIQUES. 371
pour être ignorées de quelqu'un, leur firent penser
qu'une marche plus précipitée serait beaucoup
plus sûre, puisqu'elle surprendrait le camp
ennemi en désordre.
Onconnaissaitbeaucoupmieux encore ces prospérités
naissantes mais visibles qui se montraient
de toute part dans les logemens, dans les vêtemens,
dans la subsistance des peuples, et qui,
en se développant de jour en jour, pouvaient de
jour en jour attacher davantage les peuples à la
constitution qu'ils en croyaient la source.
Ce qui fortifiait le plus leur détermination à
un coup de main, outre les querelles entre les
directeurs, c'étaient les accusations fabriquées
jour et nuit par des partis populaires et contre
tout le directoire, et avec le plus de violence
contre celui des directeurs dont le génie, si
opposé à celui du comité de salutpublic , y avait
pourtant figuré. Carnot était en guerre avec La
Réveillère ; et Carnot était vu dans son salon,
bras dessus bras dessous, avec ceux que l'imagination
ou la calomnie voyait à Clichy quand
ils y étaient et quand ils n'y étaient pas. Une
attaque prochaine et à main armée fut donc résolue
; la nuit seule où elle serait faite resta incertaine
; et tout fut révélé, non pas au directoire,
où étaient Carnot et M. de Barthélémy, mais à
372 MÉMOIRES
ceux qui, depuis quelque temps, étaient moins
leurs collègues qu'un directoire à part. Ladéfense fut prête, comme on le peut croire,
aussitôt que le projet d'attaque fut trahi; etcomme
ce n'est pas l'allure des Français d'attendre l'ennemi,
le gouvernement des TROIS s'occupa de
le prévenu.
Mais, quels étaient au juste les ennemis ? et
où étaient-ils ? et qui étaient-ils ?
C'est ce qu'on était loin de savoir assez bien
malgré les révélations.
Toutefois, on se hâte d'appeler de son armée
du Rhin Hoche
,
qui ne se hâte point de venir,
et qui, venu très-tard et très-lentement, retourne
très-précipitamment à son armée, dont
une partie avait reçu de lui des ordres et des
mouvemens très-inconstitutionnels : on lui avait
fait compromettre un nom qu'il avait rendu glorieux;
c'était le seul danger qu'il pût craindre.
Augereau, appelé à son tour ou envoyé, ne
se fait pas du tout attendre. En arrivant, il fait
autant de bruit de tambours, de fifres et de fusils,
que s'il avait grand'peur ; et, sa mission remplie
sans qu'une goutte de sang ait été versée
, sans
qu'une seule boutique ait été troublée, Augereau
se retire lorsqu'on commence les fatales tables
de proscription et de déportation.
HISTORIQUES. 573
Que ce jour soit effacé ! s'écrient très-souvent
les poètes, et l'Hôpital avec eux : Excidat illa
dies. Mais ce beau mouvement de leur âme les
trompe. Non, que ces journées ne soient point
effacées; qu'elles soient retracées, méditées et
jugées. Ces expériences coûtent assez au genre
humain, pour qu'il en tire au moins quelques
lumières; et cela est encore trop difficile : fiat
lux est le mot des honnêtes gens comme de
Dieu; il n'y a que les deux mots en un, fiat lux
et lux facta est, qui soit de Dieu seul.
Essayons pourtant, car c'est notre devoir à
tous.
Je le sais de reste; je n'aurais nul besoin,
pour ce moment, de réhabiliter le nom et la
mémoire de M. Suard dans tous leurs titres à la
plus haute considération; mais cela eût été nécessaire
il y a peu d'années
: il n'est pas tout-à-fait
impossible que cela redevienne nécessaire encore
; et il faut tâcher d'écrire pour tous les
temps. Les âmes les plus pures, dans les révolutions
, ne sont pas celles qui ont le moins besoin
d'apologie.
Il n'est personne qui ne pense et qui ne doive
penser que le 18 fructidor, qui sauva un instant
la constitution de l'an III, ne lui ait été ensuite
funeste. Malheur aux constitutions et aux puis374
MÉMOIRES
sances qui ne sont les plus fortes que par des
coups d'état et des coups de main ! Mais jetons
un coup-d'oeil sur ceux qui firent le 18 fructidor,
sur ceux qui le rendirent nécessaire, sur ceux
qui en furent les grandes victimes.
Le nom de Hoche est à peine prononcé dans
tout ce qui se dit de cet événement, seule cause,
peut-être, de sa mort. J'ai vu à cette époque et
Hoche et Chérin son ami, alors son aide-decamp
, je les ai vus dans cette intimité qui n'est
jamais ni trahie, ni même trompée que par tout
ce qu'il y a de plus vil. L'un était né dans les
écuries de Versailles ; l'autre avait eu pour père
le généalogiste de la noblesse de France; et tous
les deux avaient porté et nourri dans les armées
ces vertus des citoyens si rarement pures près
des factions.
Hoche, qui savait à peine lire lorsque la révolution
éclata, avait appris à écrire en copiant
de sa main, dans les intervalles, des batailles et
dans le silence des nuits, la vie et les campagnes
des cinq ou six plus grands capitaines de tous
les siècles. Il arrive que ces histoires des héros
sont quelquefois des modèles du langage. Hoche
y avait appris à parler très-peu pour parler toujours
très-bien. Un soldat disait de lui : De tous
nos généraux, c'est celui qui a le sabre le plus
HISTORIQUES. 375
long et la parole la plus courte. Ce sabre était
suspendu au côté d'un homme de la taille la plus
élégante, de la figure la plus douce, quoique
sabrée, et de la politesse la plus aimable. On
l'aurait cru né, non pas dans les écuries, mais
dans la galerie de Versailles. Le comédien Baron
disait des comédiens qu'ils devraient être élevés
sur les genoux des reines : on aurait pu croire
que Hoche, soldat et républicain, avait reçu
cette éducation.
Chérin, par les rapports, peut-être, qui lient,
les généalogies à l'histoire, avait été conduit
à des études historiques très-étendues, très-circonstanciées
, et qu'il ramenait : toujours à de
grands résultats d'ordre social. Homme de tête
et homme de main, mais petit et, méditatif, il
n'avait l'air que d'un homme d'étude. Le contraste
de cet air et de la valeur la plus brillante
faisait oublier que cette valeur était ordinaire
dans nos armées. Hoche, l'apercevant sur je ne
sais quel pont, enveloppé de sabres ennemis,
s'écria : Dites à cefou-là que je lui ordonne de
se retirer. Son ambition réfléchie et exaltée voulait
s'entourer jeune encore de trophées en joie
ou en deuil; c'était son plan; il le rempliten mourant
sur le champ de bataille. Chérin cependant
était plus né encore pour les arts de la paix et de
376 MEMOIRES
la civilisation; le fils du généalogiste de la France
aurait pu rendre plus d'un service à l'Europe
dans la diplomatie.Ce talent, facile à reconnaître
au degré où il le possédait, fut employé plus
d'une fois et de plus d'une manière par Hoche.
Aux jours précurseurs du 18 fructidor, il le fut
sous des déguisemens, mais des déguisemens
spacrés,upuisqub'ils avalientipocur ob.jet le bien S'il eût été appelé par le directoire ,
Hoche
aurait obéi sur-le-champ comme à un ordre;
mais le directoire était en cinq membres, et
TROIS seulement, peut-être même un seul,
appelaient Hoche au secours de la république.
Or, la république pouvait être dans le directoire,
mais le directoire ne pouvait pas être
dans trois de ses membrse. Ni Hoche, ni son
armée ne bougèrent.
Chérin seul vint à Paris prendre connaissance
sur les lieux de l'état des choses, des dispositions
des hommes, de ce qu'il y avait de réel,
d'imaginaire ou de controuvé dans les menaces
et dans les alarmés. Un uniforme d'officier suisse
était son unique déguisement : ils déplaisent tous
a la vertu ,
qui en a pourtant souvent besoin.
L'un des membres de l'assemblée constituante,
qui a le moins paru à sa tribune
, et qui en a eu
HISTORIQUES. 377
le plus tous les principes, Eymar, ami de Chérin,
fut celui qui le mit sur le terrein et sur la voie
des recherches. Gentilhomme de naissance et
citoyen de coeur, Eymar avait, entre les partis,
cette neutralité qui expose à deux proscriptions
lorsque les autresne sont exposésqu'à une. Chérin
ne pouvait mieux choisir ; celui-là lui en fournit
d'autres du même caractère.
De tous les renseignemens médités et balancés
avec scupule, Chérin, qu'on pouvait ne croire
propre qu'à un conseil militaire, forme un rapport
qu'on pouvait comparer aux jugemens du tribubinal
le plus révéré des siècles, l'aréopage; sur
le verdict de ce jury composé d'un seul juré,
Hoche ne doute plus d'une conspiration contre
le gouvernement. LES TROIS lui paraissent alors le
directoire; il est à Paris à l'instant; mais les informatons
des révélateurs, variant de jour en
jour, font espérerqueles méchans desseins étaient
abandonnés; et Hoche, qui pouvait penser qu'il
n'y avait déjà plus d'asile pour lui que dans la
victoire d'un coup de main
, retourne plus vite
encore ; sur le Rhin, en réunissant sur sa route
les détachemens qu'il rencontre et qui marchaient
sur Paris.
A peine il s'est éloigné de Paris, les révélations
redeviennent plus menaçantes; et c'est alors que
378 MÉMOIRES
la mission dont Hoche n'aurait plus voulu est
donnée à Augereau.
Augereau.convertit les clairons et les trompettes
en avis salutaires. Pour se dispenser de
l'employer, il promène avec fracas la force armée
autour des conseils législatifs ; on n'y voit
plus les sanctuaires de la république; on y voit
une conspiration.
Lorsqu'aux premières clartés du 18 fructidor
Augereau fait arrêter des législateurspar des soldats
, lorsqu'il exécuté ces arrestations qui ne paraissent
préparer encore que des interrogatoires;
il n'ajoute point des sévérités inutiles à des sévérités
trop grandes par elles-mêmes. Ramel, colonel
de la garde du corps législatif, un de ces
hommes en qui une haute valeur est la source
des plus hautes impudences, à qui leurs mouvemens
toujours emportés ne permettent de savoir
ni quels principes ils doivent avoir, ni quels principes
ils ont, est le seul sur lequel Augereau, de
sa propre main, exerce une violence ; il lui arrache
les épaulettes devant le corps qu'il commandait
la veille. Mais dans les revers des partis,
suivis très-souvent si vite de succès, de pareilles
dégradations, même à l'instant où on les subit,
honorent d'un côté en avilissant de l'autre, et
peuvent être, pour le lendemain, les plus beaux
HISTORIQUES. 379
titres aux grades supérieurs, à ceux même après
lesquels il n'y en a plus d'autres.
Les regards de l'histoire et de ceux qui en recueillent
les mémoires sont peut-être plus attirés
encore, dans cette nuit mémorable, au palais du
Luxembourg, et sur les dangers des deux directeurs
accusés, mais estimés et aimés encore, et
sur la contenance DES TROIS ,
qui ne dirigent plus
que le coup d'Etat le plus criminel, s'il n'est pas,
au fond de leur conscience, le plus nécessaire.
Le directoire, qui n'existait plus, ne pouvait
plus avoir un président ; mais il était naturel que
l'un DES TROIS qui avaient tiré l'épée fût le général
et le pouvoir exécutif de cette nuit militaire ;
et il l'était que ce général fût BARRAS. Son salon
fut dans Paris l'état-major de toute la nuit. Des
soldats, des gardes nationaux, des aides-de-camp
entraient, sortaient, apportaient des mots écrits,
remportaientdes mots à l'oreille. Ce qui fut permanent,
ce furent des hommes de paix, des
ministres, des députés, des magistrats, des citoyens.
Tout était calme autour de Barras, et
tout, dans ses regards et sur son front, était serein
et doux. Deux fois seulement cette sérénité
est visiblement et fortement altérée : la première
fois par la terreur, lorsqu'on entend Carnotn'est
plus, au lieu de Carnot n'y est plus , qui avait
380 MÉMOIRES
été dit; la seconde fois par la joie lorsque des
informations très-exactes garantirent que Carnot
avait prévenu et évité l'arrestation.
On a pu attribuer à l'habileté de Carnot dans
la guerre ce bruit de son trépas qu'il laissait après
lui, et qui fut prolongé et fortifié par des témoins
prêts à se vanter de l'avoir égorgé et jeté dans la
rivière, où on assurait l'avoir vu sanglant et flottant;
mais ce bruit, on le sut avec certitude
dans cette nuit même, avait pris son origine,
dans la confusion de deux mots très-faciles à
confondre.
La Réveillère-Lépauxne se montrait que chez
lui et à quelques amis intimés; mais cette intrépidité
de la vertu, la seule toujours inébranlable,
et qui est la sienne, assurait assez qu'en déléguant
à un de ses collègues
, pour une nuit, tout
ce qu'il avait de puissance et de volonté, il s'était
réservé une surveillance silencieuse mais
active dans des ténèbres où plus d'une méprise
fatale pouvait avoir lieu.
Mais c'est ce qui se passe chez Rewbel, ou
plutôt dans Rewbel même, qu'il importe de recueillir
, pour les historiens habiles à peindre
les faits qui peignentle coeur humain.
On sait combien les jugemens ont été divers et
le sont encore sur cet homme, qui a beaucoup
HISTORIQUES. 381
marqué dans la révolution sans avoir pu fixer
tous les doutes sur ses talens. On l'a cru un grand
publiciste; il était allemand; et le droit public
est, pour ainsi dire
, une science indigène dans
la Germanie. On l'a cru le flambeau d'un directoire
dont tous les membres étaient aussi éclairés
que lui; et c'est peut-être parce qu'il était plus
immuable dans ses motions que tous les autres
ensemble.
Ce qu'on ne peut lui refuser, c'est ce courage
de l'esprit et de l'âme qui trouve dans les révolutions
tant d'occasions de s'exercer et de se
fortifier; et cependant, à ce 18 fructidor, qu'il
avait provoqué très-fortement, il ne paraîtpoint;
il se retire, ou plutôt on le cache dans ses appartenons;
il est devenu fou, fou à la lettre; il
rie sait plus ni ce qu'il est, ni où il est, ni ce qu'on
fait autour de lui; on lui touche le pouls; il est
saris fièvre ; rien n'annonce même un délire ; et
il ne comprend rien, il ne dit rien qu'on puisse
comprendre. On fait venir Barras, et Barras
n'est plus reconnu par Rewbel : en un mot, il a
perdu entièrement la tête.
Il la recouvre au moment où le soleil reparaît,
et où tout ce qu'il a sous les yeux lui montre que
la république n'a plus à redouter ni ses ennemis,
ni ses propres vengeances portées trop loin.
382 MEMOIRES
Quel phénomène des organes de la pensée,
ou plutôt de l'âme! On ne peut l'expliquer,
sans doute, que par ce qu'il y a de plus honorable
à la mémoire de Rewbel : il avait opiné
fortement pour un coup d'Etat qu'il avait jugé
nécessaire ; et probablement il ne fut plus aussi
sûr de la nécessité du coup d'Etat au moment où
on le frappait : son âme républicaine conçut des
scrupules, les scrupules lui donnèrent des doutes,
et les doutes bouleversèrent sa conscience et sa
raison. Ce n'est point par les rayons du jour que
sa raison lui fut rendue, mais par la certitude
qu'aucun grand désordre n'avait eu lieu, et que
la liberté était sauvée sans qu'elle eût ni perdu ni
versé une goutte de sang.
Ce moment de folie et sa cause suffiraient à
confondre là calomnie qui a supposé à Rewbel
sur les deux, rives du Rhin des domaines assez
étendus pour deux souverainetés.
Ce qui se voyait et s'entendait au palais du
Luxembourg, ressemble peu aux coups d'Etat
racontés par Tacite et par Machiavel.
Le 18 fructidor, qui frappa d'une manière si
cruelle tant de têtes honorées
, et avec elles
M. Suard, dont j'honore et chéris la mémoire,
a-t-il donc déconcerté et puni les plans et l'exécution
d'une conspiration? Y en eut-il réelleHISTORIQUES.
383
ment une qui avait pour but d'anéantir la république
en commençantpar égorger trois membres
du directoire et un très-grand nombre de députés
fidèles aux sermens que la république avait
reçus d'eux? Lorsque, sur des faits si publics et si éclatans,
on est en doute s'ils sont vrais ou s'ils sont faux,
il faut que le faux et le vrai ne se touchent pas
seulementpar leurs limites, mais qu'ils se mêlent
et se pénètrent dans toute l'étendue, dans toutes
les profondeurs des faits et de leurs circonstances
; et très-souvent, on ne peut pas, on ne
veut pas, ou on n'ose pas les démêler. En décomposant
le tissu très-serré qui s'en est formé
on peut rompre les fils, et rien alors ne vous
guide.
Pour quiconque, à cette époque, a regardé et
a écouté, une conspiration contre la république
a été aussi certaine que des éclairs qui frappent
de tous côtés nos yeux, et le tonnerre qui retentit
à nos oreilles.
Les confidences du colonel Ramel à gens qu'il
connaissait à peine ; ses menaces à gens qui les
souffraient avec plaisir, parce qu'elles leur apprenaient
ce qu'il leur aurait été funeste d'ignorer;
ses imprudences de tous les jours dans les
casernes et en place publique, auraient seules
384 MÉMOIRES
formé un corps de preuves pour établir non-seulement
qu'il y avait une conspiration, mais que
le commandant de la garde des conseils législatifs,
qui en était, en jugeait le succès infaillible.
Quelques-uns de ceux qui se joignaient à lui
du dehors, et à qui ne manquait pas davantage
tout lé courage des grenadiers, à leur retour de
Sinamari, en ont raconté l'histoire, en partie
par écrit, toute entière de vive voix ; et c'était à
leur troupe qu'était dévolu regorgement des
postes du directoire et des trois directeurs.
Ces membres des deux conseils, élus pour
parler très-peu et pour intriguer beaucoup, ont
aussi soulevé ou déchiré beaucoup de voilés dans
leurs correspondances assez peu secrètes.
Parmi les indiscrétions, il en est qui n'échappent
pas, il en est qu'on médite, et les leurs
étaient destinées à faire entendre qu'ils agissaient
entre une force armée et des talens de tribune,
également invincibles.
Les hommes d'intrigues et les hommes de main
conspiraient donc; voilà qui est certain; et, ce
qui est certain encore, c'est que les hommes de
talent, quoiqu'on ne peut pas moins républicains,
ne conspiraientpas. Je l'ai dit; leurs voeux rappelaient le trône des
Bourbons au milieu d'une représentation natioHISTORIQUES.
385
nale ; mais des voeux ne sont pas des votes; des
votes ne sont jamais des attentats. Ce trône qui
leur était si cher, et qu'ils croyaient nécessaire à
la nation
,
ils auraient bien voulu le relever par
UNE FORCE, mais par la force des choses y c'était
leur expression. Je suis sûr d'avoir reçu leurs
confidences, quoiqu'aucun d'eux ne me les.ait
faites, pas même M. Suard, que j'aimais toujours
,
épmais quoe je neqvoyais puas du teout à c.ette Le nom seul de Carnot, qui marchait alors
avec eux, qui ne leur donnait pas des lois comme
Caton aux gens de bien dans l'Elysée, mais qui
les dirigeait nécessairement plus souvent qu'il
n'en était dirigé, ce nom toujours exposé avec
gloire à tous les dangers de la liberté, ne suffisait-
il pas pour garantir qu'elle était aimée de
cleuxiquai avaiennt rechcerchéeet ob?tenu son al- La conspiration se vantait d'eux; mais de quoi
la république les accusait-elle? de leurs opinions,
de leurs rapports, de leurs discours à la tribune,
choses aussi inviolables que la conscience, et qui
ne paraissaient réclamer la monarchie qu'en réclamant
une grande force et une grande unité
dans l'exécution des lois ; chose plus nécessaire
encore à une république qu'à un pouvoir absolu.
II. 25
586 MÉMOIRES
C'était là, je le pense, cetteforce des choses dont
ils parlaient, et ils la nourrirent afin de la rendre
assez forte pour qu'elle se fit sentir d'elle-même.
Et ici deux questions se présentent d'ellesmêmes
à tout le monde ; l'une d'ordre législatif,
l'autre d'ordre judiciaire.
1°. Dans cette mesure et dans ces limites, l'action
de la parole et du stylé, isolée de toute autre
action, et exercée dans un corps législatifqui jie
l'a pas arrêtée par la puissance de sa majorité,
peut-elle jamais être imputée à crime, peut-elle
jamais en constituer un ? 2°. Dans le cas où il
serait statué par des lois qu'elle peut être un
délit, quelle est la peine qui sort de la nature de
ce délit et qui doit; lui être appliquée?
Dans tout état des choses humaines et sociales,
et surtout dans l'état progressif des lumières
, la perpétuité est une chose qu'il faut
toujours désirer et jamais ordonner. Il y aura
station naturellement partout où l'on se sentira
bien ; il n'y en aura nulle part où l'on se sentira
mal; et la vue distincte du mieux y portera toujours
inévitablement lorsqu'on le verra à quelques,
pas en avant de soi.
Voilà les lois de la nature ; elles sont plus fortes
que toutes les lois sociales qui les contrarient ;
le sentiment universel les dicte; et la raison qui
HISTORIQUES. 387
n'est que ce sentiment même, les sanctionne.
S'il est vrai que la servitude avilisse l'homme
jusqu'au point de s'en faire aimer , c'est que
l'homme dans la servitude cesse d'être homme ;
c'est dans la vie la plus sauvage et dans la vie la
plus perfectionnée qu'on le voit bien dans sa
propre nature ; c'est dans l'Iroquois et dans Brutus
: ni l'un ni l'autre ne veulent vivre lorsqu'ils
ne sont plus libres ; l'un et l'autre lèvent le poignard
sur eux-mêmes ou sur leurs maîtres.
Ce prodige d'avilissement que remarque Vauvenargues,
il l'explique d'un mot : c'est celui de
la servitude.
Celui qui est soumis à des lois qu'il ne trouve
pas bonnes, mais qui sont faites par une société
libre dont il est membre, est dans la plus complète
et la plus noble jouissance de sa dignité
d'homme, de sa liberté naturelle et personnelle,
pourvu qu'il puisse opposer son opinion et sa
conscience aux lois qu'il exécute religieusement.
Si cette faculté lui est interdite
, que ce soit par
une puissance arbitraire ou par une charte constitutionnelle,
il est esclave ; il l'est dans sa pensée;
et l'esclavage de la pensée est plus cruel
pour l'individu, il est plus funeste pour le genre
humain que l'esclavage des actions.
Si on n'admet pas ce principe, on n'en trouvera
588 MÉMOIRES
aucun pour y attacher la chaîne sacrée des lois,
qui doit briser toutes les autres chaînes.
Cette maxime fondamentalen'aurait elle-même
aucun fondement dans la nature, si elle n'était
pas la même pour tous les gouvernemenslibres, si
on ne pouvait pas également désirer une monarchie
dans une république
, et une république
dans une monarchie.
Au premier de ces votes on entendra crier à
l'esclave tous les tribuns de la terre; mais on
peut se consoler d'être accusé comme Montesquieu,
dont c'était là le vote, pour l'EUROPE ACTUELLE.
Au second, on entendra crier tous les
esclaves au tribun, à L'ANARCHISTEy et il y
a peu à rougir d'être anarchiste comme Franklin
et comme Washington.
De pareils cris sont jetés bien mal à propos
dans des constitutionsdont les principes essentiels
sont également bons puisqu'ils sont les mêmes,
dans des constitutions qui, une fois établies,
sont maintenues par toutes les forces d'une nation;
tandis que les opinions, et même les votes
de quelques particuliers, ne peuvent avoir que
les forces de la raison, et d'une raison spéculative:
Toute loi et toute constitution, qui n'est
qu'un assemblage de lois fondamentales, doivent
HISTORIQUES. 389
trouver en elles-mêmes, dans leur sagesse et dans
leur bonté intrinsèques, les moyens qui les défendent
le mieux. Ce que l'ami de Trajan et de
la vérité, ce que Pline le jeune disait aux juifs
et aux chrétiens en querelles, tous les législateurs
et tous les gouvernemens doivent le dire
aux dissidens et aux méthodistes politiques : Discourez,
discutez, disputez tant que vous voudrez
, MAIS POINT DE COUPS. Les coups, en
effet, ne sont pas de bons auxiliaires du raisonnement.
Ce qui prête de puissans secours aux vérités
éternelles et universelles, même alors qu'on
semble les contredire
, ce sont certaines convenances
des temps, des lieux, des longues et
profondes habitudes. Faites tout valoir pour
et contre; que nul, fût-il républicain comme
Caton d'Utique, ou monarque absolu comme
Louis XIV, ne se refuse à mettre en balance
ce qui est éternel et ce qui n'est que dans les
convenances de certains temps et de certains
lieux ; et tenez pour sûr qu'une majorité calme,
immense, toute-puissante, verra bientôt ce que
pèse chaque poids, c'est-à-dire, chaque fait et
chaque idée, et de quel côté inclinent les balances.
N'était-il pas, par exemple, d'un prix infini
390 MÉMOIRES
de pouvoir faire servir à la force des lois d'une
liberté toute récente, ce respect religieux, cette
adoration de tant de siècles qui consacrait parmi
nous le titre de roi, les noms de S. Louis et de
Henri IV?
Surtout que la RAISON PRIMITIVE , cette source
de toutes les raisons et de toutes les lois, ne soit
jamais traitée comme une conspiratrice. Ecartez-
là, si c'est votre bon plaisir, par vos risées
et par vos dédains, mais ne la mettez ni dans
les cachots, ni sous vos pieds : alors même qu'elle
vous fait trembler, elle est toujours pour vous,
si vous êtes un homme de bonne foi.
Si la question législative n'est pas résolue par
ces considérations, la solution en est au moins
rendue plus facile. Rien n'aide la logique comme
beaucoup de bonne foi et de simplicité.
Cettemêmesimplicitélaissera moins de doutes
encore sur la question judiciaire.
Puisque la liberté des opinions et des voeux doit
être sans limite sur les objetsmême où celle des
actions ne doit pas avoir seulement des limites
mais des barrières
,
il y a déjà une assez grande
clarté répandue sur tout le procès politique
du 18 fructidor ; et l'inviolabilité des membres
du corps législatif, non conspirateurs, protégeait
M. Suard comme eux. Une plume n'est pas
HISTORIQUES. 391
plus un poignard qu'une voix n'est un canon ; et
les droits des représentant n'étant composés que
des droits des citoyens concentrés dans la représentation,
M. Suard n'était pas plus coupable
que les Barbé-Marbois, les Siméon et les Tronçon-
Ducoudray, pour avoir écrit dans un journal
comme ils parlaient à la tribune.
Ces noms honores étaient trop près des conspirateurs
pour qu'on ne les en crût pas les complices;
et ils avaient trop de talens pour qu'on
ne les en crût pas les chefs : mais avec de tels
hommes, quelle était la voie la plus sûre, ou
de se convaincre de leur innocence
f
ou de les
convaincre de leur crime ?
Je ne connais pas du tout celles qui furent employées
; mais je pense que la seule bonne était
de les convoquer dans la matinée même du 19
à leur poste de représentans de la république.;
de les placer, non à la barre, maissur leurs siéges
de législateurs; et là, de leur faire subir pour
tout interrogatoire ces deux seules questions de
leurs présidens respectifs : Jurez-vous que vous
avez toujours été des représentonsfidèles de la
république ? Jurez-vous que vous voulez toujours
l'être?
Si la réponse des prévenus eût été : Nous
jurons que nous avons été toujours et que
392 MÉMOIRES
nous serons toujours fidèles à la république;
a l'instant ils devaient rentrer dans le plein
exercice de toutes leurs fonctions législatives;
et- M. Suard devait reprendre son Publiciste
avec mille abonnemens de plus aux frais de la
république.
Si leur réponse eût été : Nous jurons que la
liberté constitutionnelle de la nation nous a toujours
été chère et sacrée, et qu'en votant, aufond
de nos coeurs seulement, le retour des Bourbons,
nous avons cru leur trône une meilleure garantie
de la liberté que le gouvernement républicain;
il fallait qu'à l'instant, par le décret le plus
solennel du corps législatif, tous en fussent exclus
, tous fussent déportés, les membres des anciens
sur la terrasse des Feuillans, les membres
des cinq-cents sur le pont de la Révolution,
mais pas plus loin; et M. Suard, dont c'eût
été là certainement la réponse, aurait dû être
parfaitement libre, s'il en avait la fantaisie, d'aller
écrire pour son journal un article où il aurait
rendu compte dé cette séance ; le plus grand des
procès criminels eût été de la sorte bientôt jugé,
et le plus grand coup d'état n'eût pas été cette
fois un mauvais coup.
L'exclusion, je ne dis pas l'épuration, mot
insolent, quoique toujours employé, l'exclusion
HISTORIQUES. 393
était indispensable, et elle était de toute justice
en droit social.
Pour les gouvernemens même qui ne sont fondés
sur aucune apparence de titre légal, tantqu'ils
existent, détruire qui veut les détruire, écarter
qui vote pour les écarter, est le sentiment de la
nature le plus universellementinvincible, et, par
suite, il est légitime.
Le forfait du brigand qui tue le gendarme
qui l'arrête pour le conduire à l'échafaud n'est
pas dans ce meurtre ; il est dans son état de brigand.
Un droit qu'on reconnaît, qu'on passe, au
moins, aux brigands et aux despotes qui en font
un si horrible usage, se serait-on avisé de le
contester au gouvernement républicain qui l'aurait
réduit, de la sorte, au stricte nécessaire;
qui en bannissant du sanctuaire des lois les doctrines
monarchiques, leur aurait laissé toute liberté
de s'étaler dans la république?
Si une constitution était toujours remise en
question par les législateurs eux-mêmes, on n'en
finirait jamais; le temps qu'il faut employer à
abroger les mauvaises lois, à corriger les imparfaites,
à décréter les meilleures, serait consumé
par l'examen si la constitution doit être républicaine
ou monarchique.
594 MÉMOIRES
C'est à la liberté de la presse que les bonnes
lois constitutionnelles abandonnent ces disputes
et ces théories ; entre les esprits vulgaires, elles
battent, pour ainsi dire, l'opinion comme on bat
l'eau pour l'empêcher de se corrompre; entre les
hommes dé génie, elles peuvent avoir quelque
chose de ces évocationspar lesquelles on a longtemps
rêvé qu'on pouvait faire descendre du ciel
les astres et leur lumière.
Une plus grande difficulté du 18 fructidor
était de persuader à des triomphateurs que la
modération, qui embellit tant l'usage de la force,
la rend encore plus grande. Les défaites éclairent
quelquefois; la victoire jamais. La puissance ,
toujours un peu aveugle et un peu dure de son
naturel, n'est jamais plus difficile à conseiller et
à attendrir que lorsque les trophées lui donnent
le choix des vengeances.
On doit croire entendre les rires qui auraient
éclaté à la proposition de donner de la confiance
à des sermens faits devant toute la république
par des représentans accusés de ne lui avoir pas
été fidèles; mais c'est précisément parce qu'ils
auraient été interrogés, non dans les ténèbres
d'un greffe, ou d'une police, mais en face de la
république et de toutes les nations, en face du
ciel et de la terre, que le mensonge assermenté,
HISTORIQUES. 395
partout si vil et si odieux, aurait été impossible
à geris dont toute la vie avait été honorable
et honorée. Tout se convertiten imposturésdans
la nuit du secret, et les interrogatoires et les réponses.
En plein jour, tout est disposé à devenir
pur comme le jour même.
L'idée d'une déportation à la porte d'un corps
législatif qui s'est cru menacé, et au milieu de
la nation qui a été alarmée, n'est risible non plus
qu'au prémiel aspect. Les ennemis d'une république
rie sont nulle part aussi gênés, aussi observés
qu'au milieu d'elle ; tous les yeux sont sur
eux; chaque citoyen est un gardien de la chose
publique, qui est la sienne; chacun veut voir
comment on tient des paroles données si haut,
et en présence du témoin qui voit et entendtout.
Mais ces déportations à travers les orages et les
abîmes des mers, et dans des climats où l'on
respire la mort, où en a-t-on pris l'idée ? Aux
époques les plus désastreuses du monde, sous les
monstres couverts de pourpre et de sang, qui
ont désolé durant tant de siècles ce qu'on appelait
l'empire romain.
Le droit de déporter sera toujours, pour la
vraie justice, aussi équivoque et aussi atroce que
le droit de vie et de mort, tant que, suivant les
vues d'un ami de M. Suard, de l'abbé Montlinot,
396 MÉMOIRES
on ne fera point de la déportation elle-même un
double plan de perfectionnement et du globe,
et de l'espèce humaine.
Des déportés tels que les Siméon, les Barbé-
Marbois et les Camille Jordan pourraient devenir
alors les législateurs de plusieurs populations
innocentes, et ils béniraient le moment où les
erreurs des lois les auraient frappés si cruellement.
Je me sens comme contraint de m'arrêter plus
long-tempssur ce sujet. Nous pouvons aussi nous
dire : C,est ici qu'ilfaut se donner le spectacle
des choses humaines. Hélas ! on nous l'a assez
donné, et de plus d'une manière, dans lesquelles
nous avons été toujours et spectacle et spectateurs.
Qui que nous soyions, ce sujet nous regarde
trop pour ne pas nous intéresser beaucoup.
Environnés d'hommes de bien qui ont souffert
toutes les souffrances de la déportation, et pouvant
, tous tant que nous sommes, y être condamnés
d'un instant à l'autre, voyons ce qu'elle
est, quelles furent ses origines et ses premières
intentions, ce qu'elle a de juste et d'inique, de
bon et de funeste ; voyons si, sans aucune de ces
merveilles de talent et de vertu, sur lesquelles il
ne faut jamais compter et fonder ses calculs, on
ne peut pas concevoir un code très-court, trèsHISTORIQUES.
397
facile à rédiger, et dont tes lois, réunissant tous
les avantages qu'on cherche dans la déportation
sans les trouver, y en ajouteraient d'immenses
pour l'humanité toute entière.
Que le mot JAMAIS soit le mot des ministres;
les ministres ne sont et ne doivent jamais être
que les exécuteurs rigoureux et inflexibles des
lois positives : TOUJOURS est le mot des rois et
des peuples assez éclairés pour voir toujours le
mieux, assez bons pour le vouloir toujours, assez
puissans pour toujours le faire. Estimons et plaignons
le ministre qui a connu tout son devoir,
qui en a tenu tout le langage. Mais, au risque
de tomber dans beaucoup d'erreurs avec la profonde
persuasion d'exposer quelques vérités importantes
, demandons tous les genres de perfectionnemens
que nous concevons aux rois et aux
peuples, dont la puissance n'a de bornes que
dans ce qui est au-dessus des lumières, des vertus
et des forces de la nature humaine.
Le bannissement, l'exil, la relégation et la
déportation sont quatre peines qui se ressemblent
beaucoup, et qui diffèrent encore davantage.
Le bannissement seul est. une peine légale ;
et, par cette raison, il est seul une peine infa-'
mante.
Le corps entier de l'histoire est plein d'exem398
MÉMOIRES
ples où les trois autres peines sont devenues,
dans de rapides changemens de circonstances,
des titres d'honneur et de gloire, des titres même
à la puissance. Il n'y a qu'à ouvrir Thucydide,
Tite-Live, et, surtout, Tacite.
On a eu beau, dans des jours d'hypocrisie et
de tyrannie, revêtir la déportation de quelques
vaines formes légales; les formes nécessaires à
la justice et à la loi ne constituent ni la loi ni la
justice; et ceux qui les emploient à violer l'EQUITE
ont beau se nommer LEGISLATEURS, ils ne
font pas des lois, ils les violent.
Il importe pourtant dé le savoir, de le sentir
et de le proclamer; de toutes les déportations la
plus terrible, celle qui est prononcée en masse
et sur des listes de proscription, a pris son origine
dans un adoucissement des fureurs de la vengeance,
dans un sentiments d'humanité. Le dénouement
des guerres civiles était toujours des
massacres; c'était le sort des vaincus et le droit
des vainqueurs : on désirait, seulement comme
bonnemesure politique, que les massacres fussent
très-rapides, tous achevés en un instant, pour
n'avoir plus à y revenir.
A ces époques, la politique né doutait pas que
l'humanité,n'eût eu des actions de grâces à rendre
à celui qui aurait trouvé le moyen de faire tomHISTORIQUES.
399
ber cent mille têtes sous un seul coup, d'une seule
hache. Il est des exemples de l'antiquité que je
ne citerai point ; et tout annonce qu'elle en a
donné beaucoup plus encore qu'elle ne nous en
a transmis; mais je citerai, parmi les modernes,
un grand homme (car la grandeur et la férocité,
malheureusement, ont pu se rencontrer ensemble);
Machiavel trouve bon qu'on massacre,
pourvu que cela soit fait vite.
On le peut sans trop faire d'honneurà l'espèce
humaine ; il faut croire que ce n'était pas seules
ment le danger des. lenteurs et des répétitions
qui prescrivait de tant précipiter ces opératons
effroyables. Tacite même, on le sait, a pensé
que si on ouvrait le coeur des prescripteurs et des
tyrans, on le trouverait mutilé et déchiré par
les coups qu'ils ont portés eux-mêmes.
A Rome, prête à passer de la république sous
l'empire, les Sylla, les Marius et les triumvirs
eurent beau être expéditifs dans les égorgemens,
ils virent, et laissèrent voir à tous, que de vastes
massacres ne s'exécutent jamais en un clin d'oeil,
et qu'avant qu'un parti ait consommé les siens,
le parti qu'on égorgeait commence à égorger.
Ce fut un trait de lumière; et Auguste ,
qui déporta
peu, fat pourtant le créateur du système
de la déportation substitué aux massacres dans
400 MÉMOIRES
l'empire romain. Mais cet adoucissement luimême
devient, pendant un long cours de siècles,
une nouvelle désolation pour l'empire ; et
les sénateurs et les délateurs, et les vertus et les
crimes, déportés tour à tour de la même manière
, se rendent incessamment dans les déserts
de l'Afrique ou sur les rochers de la Méditerranée
, dont la population est composée de barbares,
de pirates et de scélérats. Parmi les lois
criminelles, qu'il est toujours si difficile d'appliquer
dans une juste proportion, même en les
faisant sortir de la nature des délits, nulle, autant
que la déportation en masse, ne porte en
soi de vices que ne pourront jamais corriger les
législateurs les plus doués de sagesse et de génie.
Supposons-la appliquée à trente complices de
la mêmeconspiration, et tous coupables au même
degré : elle paraîtra pour tous la même peine,
parce qu'elle aura le même nom pour tous ; et
le plus souvent elle sera pour tous très-différente.
Tous n'ont ni le même âge, ni la même santé,
ni le même courage, ni la même industrie dans
les idées et dans les mains, pour gagner sa vie,
sous un ciel ardent ou sous un ciel glacé. Le
climat où ils sont transportés peut rendre la
santé et peut donner la mort: et l'un se sauve
où l'autre périt.
HISTORIQUES. 401
L'éloignement si douloureux de sa patrie n'est
pas, il s'en faut bien, la même douleur pour
toutes les âmes et pour tous les âges : le vieillard
déporté au loin dans de nouveaux mondes
perd pour jamais sa femme et ses enfans ; le
jeune homme, dans les déserts même, trouve
une femme et lui fait des enfans; il peut être
époux et père heureux : la loi peut-elle penser
les avoir traités tous les deux également?
Et cependant, tant est grande la difficulté de
séparer et de distinguer des choses confondues
sous un même nom, lorsqu'au dix-huitième siècle
on eût fait naître plus d'un doute sur le droit
de la société à prononcer la peine de mort;
lorsque des souverains et des souveraines parurent
disposés à abolir les solennités des ces meurtres
judiciaires, plus propres à inspirer de la pitié
pour les criminels que l'horreur du crime et la
peur des supplices; des esprits et des coeurs excellens
ne portèrent leurs vues que sur la déportation,
et la crurent propre à garantir toute la
sûreté sociale sans épouvanter l'humanité.
Le seul Franklin en aperçut tous les inconvéniens,
soit lorsqu'elle estprononcée contre des innocens,
soit lorsqu'elle est prononcée contre des
coupables. Dans ce dernier cas, il ne croyait point
qu'ilyeût sur le globe, de déserts assez éloignés des
II. 26
402 MÉMOIRES
habitations humaines. Les juges, disait Franklin,
pourraient traduire leur arrêt en ces mots : Nous
envoyons au Nouveau-Monde ou à l'Afrique,
qui en ont peut-être assez, une cargaison de
serpens à sonnettes. Le mot parait plaisant; il
est sanglant.
Où donc chercher, où donc trouver dans les
grandes querelles intérieures des sociétés politiques
les lois nécessairespour prévenir les guerres
civiles, les massacres et les déportationsen masse ?
On ne les trouvera nulle part; il faut les faire ;
et le moment en est venu.
Pour trouver avec quelque facilité et quelque
sûreté une lumière qui manque aux grandes sociétés
politiques, parce qu'elles l'obscurcissent,
ou qu'elles l'éteignantmêmedans là vaste complication
de leurs intérêts, il faut chercher cette
lumière dans la société la plus naturelle et la plus'
simple ; c'est celle de l'homme et de la femme ;
c'est le mariage.
L'union des deux sexes est partout; le mariage
n'existe véritablement que là où il y à des
lois, écrites, et qu'elles sont assez bonnes. Partout
ailleurs, la femme est avec l'homme, sans
lui être unie, sans former avec lui une société;
elle lui appartient ; elle est son esclave et hon sa
compagne» Il l'a, ou ravie, soit par la force,
HISTORIQUES. 403
soit par la séduction ; pu achetée de ses parens,
qui croient avoir tout stipulé pour elle quand
ils ont reçu quelques deniers; ou rencontrée
dans, l'extrême misère, qui s'abandonne sans
condition pour avoir les moyens de ne pasmourir
de faim.
Que d'orgueilleux empires dans l'immense
continent de l'Asie, et peut-être de l'Afrique,
où il n'y a pas encore un mariage ! Il ne peut y
en avoir partout où il y a des harems f et, sous
divers noms, les harems couvrent presque tout
le globe. Nul n'y pénètre que le maître et seigneur,
et les eunuques blancs ou noirs chargés
d'exécuter les ordres de l'impuissance en
alarme ou de la jalousie en fureur. On ne sait
jamais si la femme reçoit de l'homme ou les Caresses
du désir, ou les coups d'un fouet ensanglanté
, ou la vie, ou la mort : la voix de la douleur,
les cris du désespoir ne frappent que des
murs, ou des oreilles esclaves, aussi dures que
lespierres. Dans la Judée mêmeet chez le peuple qui devait
mieux se séparer des vices du genre humain,
puisqu'il se croyait, seul, le peuple de
Dieu, la femme n'a guère eu que l'existence
qu'elle a dans tout l'Orient, où son sexe vit hors
de la nature, sans être dans la société. Lé mari,
404 MÉMOIRES
très-souvent, ne lui donnait la main que pour
lui donner le libelle de sa répudiation. On ne
compte jamais parmi les droits de la femme,
qui en avait si peu ,
celui de répudier ainsi son
maître et son seigneur. Il y a certainement plus
d'égalité et plus d'équité entre le lion et la lionne.
Il faut le dire ; ce n'est que dans la Grèce et à
Rome, dans l'Europe ancienne et moderne, et
dans l'Europe chrétienne, surtout, que l'union
de l'homme et de la femme a été fondée sur des
lois, les mêmes que celles de la nature. Ce n'est
que là que les prêtres de la loi et les prêtres du
culte ont pu proclamer, du haut de leurs autels,
ces mots qui ont un caractère si sacré : IL Y A
MARIAGE.
On voit de quelle source tant de sainteté a
été tirée pour une union commune, d'ailleurs,
à l'espèce humaine et à toutes les autres espèces
vivantes : c'est du CONTRAT DE MARIAGE , DES
CONDITIONS STIPULÉESpar la volonté également
libre DES CONTRACTANT , ET RÉDIGÉES PAR DES
OFFICIERS PUBLICS , GARANTIES PAR TOUTES LES
FORCES DE LA NATION ET DE LA JUSTICE ; CONTRAT
QUI PEUT ÊTRE DÉFAIT PUISQU'IL A ÉTÉ FAIT , ET
QUE POUR L'ORDRE SOCIAL COMME POUR LE BONHEUR
DE CEUX QU'IL LIE , IL IMPORTE DE POUVOIR
ROMPRE PAR LE DIVORCE.
-HISTORIQUES. 405
Le mariage est donc une loi de la nature, et
le divorce une loi dumariage.
Que' cette faculté du divorce ne soit pas reconnue
par les lois ; on sait bien à quel degré de
malheur peuvent être conduitspar leurs querelles
l'homme et la femme qui se sont unis pour être
heureux l'un par l'autre; mais sait-on à quels
crimes ils peuvent être entraînés pour mettre un
terme à leurs malheurs ?
Quoique les forfaits qui peuvent avoir souillé
lé lit nuptial soient loin de pouvoir être tous
connus ou même imaginés, nul ne peut douter,
cependant, que dans une société politique en
querelle
,
qui n'a de moyen de vider la querelle
que les guerres civiles et les déportations en
masse , les crimes et les malheurs ne soient
infiniment plus nombreux et plus affreux en- core. Comment donc aucun législateur du monde
n'a-t-il songé à un divorce social, lorsque, tant
de législateurs ont songé au divorce nuptial?
Ce prodige d'aveuglement et d'imprévoyance
ne s'explique que trop facilement et trop bien.
On n'a pas plus songé au divorce pour le mariage
là où l'homme et la femme ne sont point unis
par un contrat, là où, au nom du ciel, de la
force et du poignard, la tyrannie du mari règne
406 MÉMOIRES
dans chaque maison comme celle du despote
dans tout l'empire.
Même dans notre France, où les moeurs des
peuples et le caractère des monarques adoucissaientbeaucoup
la monarchie absolue, le divorce
n'était pas encore souffert il y a quarante ans ; et
le titre seul de Contrat Social donné par Jean-
Jacques à un de ses ouvrages, révolta plus d'esprits
que tous ses paradoxes, ou les révolta davantage,
au moins.
Dans l'histoire même de cette haute antiquité,
où l'on voit plus d'un grand corps de
peuple se former par juxta position, par des
conquêtesides hordes sur des hordes , des tribus
sur des tribus, on n'en voit point se former sur
des contrats dont les conditions et lés stipulations
embrassent et articulent les droits naturels
et égaux de tous les individus; ce qui est le seul
vrai contrat social.
Ce qu'on voit faire très-souvent, il est facile
de penser qu'on peut le défaire. Ce qu'on n'a jamais
vu faire, on est généralement disposé à
croire qu'il n'a jamais été fait ; qui pouvait pensera
un divorce sociallorsquepersonnene voyait
de contrat social ? Tel est l'esprit humain : et des
esprits de ténèbres trouvent en eux et communiquent
à d'autres une sorte de talent et de génie
HISTORIQUES. 407
pour fortifier encore ces dispositions désastreuses;
Cependant, sur cette question même autant
d'habitudes antiques et religieuses, où tant de
forces actives et trop bien disciplinées combattent
pour le mauvais génie, ce n'est pas le mauvais
génie qui a prévalu, c'est le bon. Que les peuples
aient ou non des chartes et des constitutions,
que le contrat social soit ou non écrit, sa réalité
n'est plus un problème pour ceux qui ont quelque
droiture dans l'esprit et dans le coeur. Les
monarques même, qui doivent confondre si aisément
un pouvoir héréditaire avec, un pouvoir
absolu, sans s'en douter, proclament ce contrat
social dans la morale qu'ils professent et qu'ils
pratiquent. D'où peuvent naître les devoirs dû
trône, si ce n'est des droits des hommes ?,
On peut donc s'occuper, dorénavant, d'un
code de divorce social. On connaît les conditions
de l'existence sociale; il est aisé d'en déduire
comment le contrat doit être rompu, pour l'avantage
de toutes les parties, dans ces querelles
politiques, assez violentespour allumer l'incendie
des guerresciviles. Les déportations en masse ont pris la place
des massacres ; le divorce social doit prendre la
place des déportations en masse; ces déportations
sont des massacres invisibles, des meurtres où
408 MÉMOIRES
ne coule pas le sang, et où les victimes de la mort
ne paraissent l'être que de la nature : ce qui dispense
presque de toute pitié.
Que de catastrophes auraient pu être prévenues
si, avant ou après le 10 août, avant ou
après le 18 fructidor, deux ou trois questions
bien posées
, bien réduites à l'expression la plus
simple, et vingt ou trente scrutins bien placés
dans la France
,
fidèlement recueillis, fidèlement
dépouillés, avaient pu manifester l'opinion
et le, choix de la nation entre la monarchie représentative
et la république
! Proscrit avec Camille Jordan, M. Suard pouvait
être avec lui déporté. Madame de Staël, qui
le, sut tout de suite, toujours également active à
défendre la liberté des peuples par son génie, et
à sauver ses amis en danger; par son courage et
sa, générosité, le pressa de se rendre à Coppet,
heureuse de lui donner un asile chez son père,
et de procurer à son père, au milieu de tant
d'événeménsterribles et obscurs, l'entretien d'un
de ses amis les plus anciens et les plus intimes,
assez mêle lui-même à ces événemens pour lui
en expliquer tous les mystères.
M. Suard s'y rendit à l'instant avec sa femme.
Quels doux momens, même parmi tant de
désastres, pour deux hommes si anciennement
HISTORIQUES. 409
unis par tousles noeuds des bienfaits, des services
et de la reconnaissance ! Quels sujets d'entretiens
chacun avait pour tous les deux ! Comme
ces deux âmes étouffées durent respirer l'une
dans l'autre devant ces grands tableaux de la mature,
pleins de tous les souvenirs de l'ancienne
Rome et de l'Helvétie de Guillaume Tell ! Dans
ces mêmes lieux où, échappé à grand'peine aux
persécuteurs des lumières qu'il apportait à la
terre, Voltaire s'écriait :
Liberté! liberté ! ton tône est en ces lieux !
Ce qui dut s'emparer presque exclusivement
de toutes leurs conversations, ce furent les événemens
du 18 fructidor, et, puisqu'ils étaient
passés , la question qui les avait fait naître., cette
question de la république et de la monarchie,
qu'on ne résout point par des coups de. main et
des déportations, et qui, éternellement agitée,
tourmentera éternellement le monde tant qu'on
n'instituera point des monarchies où il y aura
autant de liberté que dans les républiques, et
des républiquesoù les lois et leurs organes auront
autant de force et de majesté,que dans les monarchies;
ce qui rendrait à la fois la solution impossible
et indifférente.
Il est à croire, il est même certain que dans
410 MÉMOIRES
Ces entretiens fut conçu par M. Necker le projet
de son dernier et de son plus bel ouvrage, ces
deux plans dans un même volume , le premier
d'une république, le second d'une monarchie,
toutes les deux également libres, toutes les deux
également soumises aux lois éternelles du véritable
ordre social, ouvrage qu'il se sentait si heureux
de composer, qu'il s'écrie : le bel âge pour
écrire que soixante-dix ans ! mot qui étonne, et
qui a été dit à peu près de la même manièrepar
Solon, par Sénèqueetpar Voltaire. Ce qui étonne
aussi dans ce volume d'un ministre des rois, dévoué
jusqu'à sa mort au trône qu'il avait servi,
c'est la première place donnée à la république,
non-seulement dans le volume, mais dans sa
pensée. Cet étonnenient cesse plus vite ; il n'espérait
plusla monarchie des Bourbons, et il redoutait
celle que construisait Bonaparte pour y
faire entrer l'Europe.
Tant que l'Europe sera suspendue par les révolutions
entre le despotisme de l'Asie et des
chartes gravées pardes princes ou par des peuples
amis de l'humanité,les deux chapitrés de Montesquieu
sur l'Angleterre et ce volume de M. Necker
devraient être sculptés sur les murs des congrès
où l'on délibère les destinées humaines.Un plénipotentiairene
devrait pas pouvoir ouvrir lés yeux
HISTORIQUES. 411
sans rencontrer ces vérités gravées par la vertu
etparle génie. Un homme à qui le génie n'a point
manqué, et qui n'avaitpas besoin de sesmalheurs
pour attirer sur lui un intérêt universel, a imprimé,
il arente ans, en parlant de M. Necker :
Je ne le crois pas deforce à nous donner une
constitution. Il était sévère ce jugement. M. Necker
en a donné deux. Heureuses les nations et les
puissances qui ne sont pas constituées encore, et
qui adopteront l'unedu l'autre !
L'éternité se serait abrégée dans cesdiscussions
pour M. Necker et pour M. Suard; et en faisant
des plans pour la liberté, pour la paix et pour le
bonheur des empires, M. Necker en faisait aussi
pour ne plusse séparer de ses amis, pour passer
avec eux à Coppet ce qui leur restait de vie à tous
les trois. Maiscelle qui les avait réunis, madame
de Staël, écrit de Paris que la Suisse et Coppet
ne seront plus des asiles sûrs pour ceux que le
18 fructidor a proscrits, et M. Suard cherche un
autre refuge sur la terre hospitalière de la Germanie
; sa femme rentre en France pour y recueillir,
s'il est possible, quelque chosede ce qu'ils
y ont laissé en meubles, en livres et en argent.
Elle trouve tousses appartementsfermés par les
scellés, un gardien qu'elle paie six francs par jour,
une portière qui tremble de la reconnaître et de
412 MÉMOIRES
l'approcher, et tous ses intérêts abandonnés par
l'effroi d'un homme à qui M. Suard les avait recommandés,
et qui lui devait une place de neuf
àdix mille francs. Elle crut avoir tout perdu, et
ne sut un instantoù aller. Elle n'eut aucun besoin
de chercher, dès qu'on sut qu'elle était à Paris.
Madame de Pange, depuis femme de M. de
Montesquiou, celui qui avait envahi Genève pour
en protéger l'indépendance auprès de la convention;
madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin,
dont le nom, devenu sacré pour les royalistes,
était révéré par tous ceux qui appréciant
les dévouemens sublimes; ces deux cousines logèrentmadame
Suard entre elles, commesielle avait
été une troisième, cousine ; elles la débarrassèrent
de toutes les démarches dont elle se serait mal
tirée elle-même; des républicains unirent leurs
soins aux leurs, même le président, à cette époque,
de l'administration départementale de Paris,
M. Jaubert; et madame Suard ne tarda pas à recouvrer
ses appartemens, à retrouver les mêmes
livres, l'argent qu'elle était venue chercher, ressource
si nécessaire au petit ménage, devenu le
pauvreménage depuisle 18 fructidor,oùM.Suard,
en perdant son journal, avait perdu vingt mille
livres de rentes. Elle ses crut riche encore, parce
qu'ils n'avaient pas tout perdu, et ils le furent en
HISTORIQUES. 415
effet par une économie sévère que la simplicité
de leurs goûts et de leurs moeurs leur faisait trouver
facile.
S'il n'avait pas été séparé de sa femme,
M. Suard, en entrant à Anspach, aurait cru être
rentré dans la France de sa jeunesse. Ses regards,
quelque part qu'ils se portassent, rencontraient
des Français et des Françaises. Rien, depuis vingt
ans, n'était changé dans leurs manières, dans
leur air, dans leurs modes ; c'était la même grâce
de leurs personnes, comme les mêmes titres de
leur noblesse, ces titres devenus plus doux à l'oreille
et au coeur depuis la guerre qu'on leur faisait.
Les chants de Monsigny et de Grétry, antérieurs
à la.révolution, étaient seuls entendus, et
sans jamais rien perdre de leur fraîcheur. Il n'y
avait plus de poésie et d'éloquence que celles qui
avaient été applaudies par Louis XIV; et le margrave
, au milieu de ses jardins comparés, par
les émigrés, aux Tuileries, effaçait par la politesse
la plus reconnaissante et la plus aimable le
souvenir qu'il était étranger.
Avec tant de besoin de consolations, M. Suard
aidait tout ce qu'il voyait et qu'il entendait, à le
soulager par tous les souvenirs de son bel âge,
seulssouvenirs qui embellissentla vie à son déclin,
et souvent les seuls qui restent. Si c'était là une
414 MÉMOIRES,
faiblesse, il là réparait en observant,parmitant de
victimesdela révolution, des talens et quelquefois
des biens qui leur auraient été étrangers sans leurs
désastres; ceux qui, dans les arts du goût et dans
les Sciences, n'auraient jamais été que des amateurs
et des juges, excités par tous les besoins et
par toutes les privations, étaient élevés au rang
des professeurs, des maîtres et des modèles; les
arts de la main étaient exercés avecgénie par ces
grands que toutes les mains avaient servis; et
de tant de bras qui les portaient toute la vie ,
tombés à terre, mais remis debout, ils étaient
fiers d'avoir acquis, en touchant la terre, ces
forces de la nature, les premières de toutes les
puissances et de toutes les jouissances. Accueilli
avec tous les sentimens de l'égalité et de l'amitié
par ces grandeurs évanouies, M. Snard leur a dit
plus d'une fois comme Thémistocle, et sans du
tout les blesser : Mes amis, nous étionsperdus,
si nous n'avions pas étéperdus.
Un sentiment dont la profondeur et l'énergie
seraient peu croyables s'il n'en avait laissé dés
preuves écrites qui ne peuvent tromper, et qu'il
est aujourd'hui permis de publier, remplissait et
tourmentait cependant son âme dans ces lieux
qui lui offraient tant de. charmes, et où il en répandait
aussi; ce sentiment respire dans toutes
HISTORIQUES. 415
les lignes d'une correspondance qui lui prenait
une partie des jours et des nuits. C'est tout ce.
que l'amour le plus tendre peut faire ressentir le
plus vivement et exprimer le plus naïvement ;
c'est cette impatience de la passion au moindre
retard d'un mot attendu, et ces transports de joie
lorsque le mot arrivé; ces terreurs pour des dangers
qui ne menacent pas ce qu'on aimet, et qui
tuent celui qui les imagine; toutes, ces expressions
du coeur que les coeurs sensibles ont fait
passer depuis long-temps dans toutes les langues,
et qui semblent toujours employées pour la première
fois lorsque celui qui s'en sert a besoin de
toutes et qu'il en ajoute encore de nouvelles; ces
formes douces, caressantesetlanguissantes, cette
mollesse de style qu'on a appelée la grâce du sublime,
et qu'on pourrait aussi appeler le sublime
de l'amour : tels sont les caractères de ces lettres
écrites par M. Suard à soixante ans, à une femme
qui en avait cinquante, et qui était la sienne.
J'ai laissé le nom d'amour à ce sentiment,
parce qu'en lisant ces lettres, il ne peut en être
distingué que par la réflexion seule; parce que
c'est l'amour, en effet, rétiré, tout entier dans
l'âme pour y être immortel comme elle.
La passion d'Héloïse et d'Abailard, si naturelle
à leur âge, fut la merveille d'un siècle
416 MÉMOIRES
barbare, par la délicatesse et par là générosité
de ses sacrifices ; un amour égal, et toujours le
même, dans deux époux d'un âge avancé, et
dans le dix-huitième siècle, est une plus grande
merveille des siècles civilisés.
On n'aime ainsi sa femme à soixante ans, après
en avoir passé trente avec elle, que pour recevoir
du ciel la récompense du soin qu'on a pris de la
rendre toujours heureuse ; les feux sacrés ne s'éteignent
que dans la vieillesse de ceux qui ne les
ont pas entretenus et nourris des vertus de leur
jeune âge et de leur âge mûr.
Il n'est pas impossible que ce soit à cette tendresse,
pour sa femme, toujours cultivée et toujours
accrue au milieu de toutes les séductions
de Paris, que M. Suard ait été redevable de cette
longue vie qui a eu une fin sans avoir eu un
déclin, et dont le terme a été un accident.
De longs jours n'ont jamais été un malheur
pour M. Suard comme pour Saint-Lambert; il
ne s'est trouvé étrangerà aucune race, nouvelle.
Danslalittérature même,il a aiméVictorin Fabre
et Villemain, et il en a été aimé. Pour Philémon
et Baucis, c'est leur demeure que les dieux
métamorphosent en temple ; pour M. Suard,
le miracle s'est opéré dans lui-même.
Depuis que madame Suard se fut réunie a son
HISTORIQUES. 417
mari, ils n'eurent pas seulement dans Anspach
beaucoupd'agrémens; ilsy donnèrenteux-mêmes,
toutes les semaines des espèces de fêtes : car il
ya des fêtes avec ce qui suffit à peine pour,vivre.
Mais un événement arrivé à Paris, le 18 brumaire,
retentissait dans toute l'Europe comme
le bruit d'un tonnerre éloigné, et portait l'espérance
danstoutel'émigration.Lesnomsde Monck
,
et de Bonaparte, que rien ne rapprochait et ne
pouvait rapprocher, furent prononcés ensemble.
C'est ainsi que de loin et à la simple vue toutes
les formes et toutes les positions des objets se
confondent : ce qui est carré parait rond; ce
qui est distant se touche. Quelle apparence qu'un
guerrier si. jeune alors
, et déjà couronné de
gloire dans ces deux campagnes d'Italie où, seul
commandanten chef, il s'était promené deux ans
de victoire en victoire, faisant de nouvelles destinées
aux peuples et aux rois; qui, depuis,
comme successeur en quelque sorte d'Alexandre
fils de Philippe, élève d'Aristote; et réellement
comme membre de l'Institut de France, avait
fait l'essai de rendre à l'Orient ses antiques lumières,
mais si prodigieusement accrues; quelle
apparence que les desseins d'un tel homme eussent
quelque chose de commun avec les desseins
de Monck, si obscur avant l'éclat de sa trahison !
II. 27
418 MÉMOIRES
Je crois avoir lu ou entendu quelque part que
Bonaparte, déjà empereur, parlant de Monck,
avait dit, son rôle était trop bête pour moi.
Ce ne fut pas Monck qui manqua d'esprit; ce
furent les Stuarts. Que pour des princes qui ont
perdu un trône héréditaire, il est heureux d'y
être rappelé à la suite d'un chef républicain,
destructeur de la république ! Comme la nouvelle
alliance du trône et de la liberté est alors
devenue facile ! Charles II et Jacques II la rendirent
impossible par un long amas d'actes assez
insensés pour qu'on pût croire qu'ils leur étaient
dictés par le prince d'Orange. Quatre autres
généraux français, à la naissance même de la
république, avaient été accusés de ce rôle de
Monck, La Fayette, Dumourier,Valence, Hoche:
et l'histoire de La Fayette , échappé à peine à son
armée qu'on avait soulevée, détenu si longuement
et si cruellement dans les prisons de l'Autriche
,
professant à son retour en France, au
milieu de tant de genres de tyrannie, les principes
les plus sains et les plus héroïques de la
liberté, semble être une vie traduite des Vies
des Hommes illustres de Plutarque : Dumourier,
qui avait ouvert, par l'éclatante victoire de Jemmapes,
ce long cours des victoires dé la république,
retiré dans les solitudes des environs de
HISTORIQUES. 419
Hambourg, avait employé ses loisirs à défendre
la liberté et les droits de là France avec la même
âme et le même génie qu'il avait combattu pour
elle : Valence tombait mutilé sous les sabres des
ennemis avec lesquels on lui supposait des intelligences,
et prévenait ces cicatrices de la calomnie
qui, dit-on, restent toujours, par les
glorieuses et ineffaçables cicatrices qu'il porté
sur son front : Hoche, arrêté au milieu des lignes
de Wissembourg, et conduit, chargé de fers, entouré
de gendarmes, aux portes du comité de
salut public, après une heure de questions et de
réponses, n'est pas envoyé à l'échafaud, il est
renvoyé à son armée et à sa gloire.
Le 18 brumaire exécuté avec des baïonnettes,
et le consulat revêtu de tant de formes monarchiques
même avant d'être perpétuel, firent naître
deux idées bien justes et parmi les républicains,
et parmi les émigrés, et dont M. Suard ne put
se départir alors mêmeque l'Europe était soumise
ou tremblante : c'est que toute la puissance exécutrice
dans les mains d'un consul ferait cesser
beaucoup les désordres intérieurs de la révolution,
et que si ce consul érigeait un trône, ce
trône serait bientôt celui des Bourbons.
M. Suard, rentré avec ces deux espérances,
ne tarda pas à attirer sur lui les regards et les
420 MEMOIRES
vues du premier consul; et dans ces premiers
changemens de l'Institut dont le but était d'en
exclure les sciences morales et politiques pour
exclure ensuite plus facilement la république de
la France, M. Suard fut appelé au secrétariat
perpétuel de la deuxième classe ; elle représentait
l'Académie Française; il avait concouru, il
y avait trente ans, à cette même place
, avec
Marmontel; lutte d'autant plus honorable pour
M. Suard, que la préférence accordée à Marmontel
eut pour motif, non plus de goût et plus
de talent, mais un beaucoup plus grand nombre
de très-bons ouvrages.
On reprocha dans le temps à M. Suard d'avoir
applaudi à l'exclusion de la classe des sciences
morales et politiques, Il ne put ni l'applaudir ni
la blâmer : elles, étaient exclues de la seconde
classe avant qu'il y entrât, et il ne voyait plus
dans cette classe que l'Académie Française, où
elles n'avaient jamais été. On a beau les exclure
comme corps de science, disait M. Suard, elles
y entreront comme à l'Académie Française lorsque
nos élections en ouvriront des portes à ces
véritables gens de lettres, dont les talens sont les
organes les plus éloquens de l'opinion publique
quand elle est bonne, et ses guides les plus sûrs
quand elle s'égare. Dans quels lieux publics,
HISTORIQUES. 421
ajoutait M. Suard, les droits de l'homme, les
principes de ses devoirs et ceux de sa raison ontils
été rappelés avec plus de dignité que dans les
séances publiques de l'Académie, ou Louis XIV
même a reçu plus de leçons encore que de louanges?
Le travail lentet secret du dictionnaire ne
peutpas avoir des effets si grands et si soudains;
mais on y détermine les acceptions des mots; et
s'il ne reste pas toujours le plus pauvre des dictionnaires,
ce sera un jour le meilleur cours de
morale et de politique.
L'un des Collègues de M. Suard, les plus capables
d'en combattre avec succès les opinions,
M. Lacretelle l'aîné, a réclamé à plusieurs; reprises
la restauration de la classe des sciences
politiques et morales ; il a saisi la question particulière
avec cette analyse qui pénètre dans
toutes les profondeurs, et il a traité la question
générale de l'organisation des connaissances humaines,
dans un institut, avec cette grandeur
de vues qui appelle naturellement le style de
l'éloquence.
Ce double attribut de la pensée du philosophe
et de l'expression de l'orateur, a toujours été le
double caractère du talent de M. Lacretelle.
On les retrouve l'un et l'autre, jusque dans les
défauts qu'on lui reproche : ils forment de tout
422 MÉMOIRES
ce qu'il a écrit d'une nouvelle organisation de
l'Institut et de ses académies, l'un des ouvrages
qui méritent le plus l'attention des gens de lettres
et celle des législateurs.
M. Lacretelle ne refuse rien à l'ancienne Académie
Française de tout ce que lui accorde
M. Suard : mais l'objet principal de cette Académie
a été, dans son origine, la langue, et il
est aujourd'hui la langue et le style ; la morale
et la politique n'en sont que des accessoires qu'on
n'y rencontre pas toujours. M. Lacretelle voudrait
changer cet ordre; faire dé l'accessoire le
principal) du principal l'accessoire.
C'est tout-à-fait en législateur qu'il considère
une si haute matière ; et il est impossible de ne
pas croire que foutes les Académies de l'Institut,
et surtout l'Académie Française ne soient
redevables un jour de beaucoup de perfectionnemens
à ces grandes vues de M. Lacretelle.
Trois circonstances rapprochèrent dé plus près
encore M. Suard de Bonapartedevenu empereur.
Un entretien sur Tacite que l'empereur provoqua
au palais des Tuileries, devant une partie de
la France et de l'Europe ; un article de journal
qu'il lui fit demander par son ministre des relations
extérieures, à propos de deux de ses actes
les plus terribles, et sur lesquels l'empire était
HISTORIQUES. 423
plus que séparé de l'empereur; l'établissementdu
jury des grands prix décennaux , l'une de ces
conceptions des princes d'un moment qui présentent
quelquefois de sublimés modèles aux
monarques par droit de naissance.
On à rapporté l'entretien sur Tacite de vingt
manières, toutes assez différentes. M. Suard luimême
n'était assez sûr d'aucune. Il n'y a donc
de certain que ce qu'il y a eu de commun dans
toutes ces versions. Ce fut moins un entretien
qu'un dialogue coupé et à coups pressés. C'était
la manière de Bonaparte, et assez aussi celle de
M. Suard : ni l'un ni l'autre n'étaientdiserts. Ces
coups pressés qui interrompent faisaient un peu
descendre l'empereur de sa majesté; mais ou il
ne s'en apercevait pas , ou il mettait quelque
orgueil à se mesurer ainsi de plain-pied. Son
début annonçait qu'il venait déjà de parler de
Tacite.
" N'est-il pas vrai, M. le secrétaire perpétuel,
» que Tacite, qui est un grand esprit, n'est pas
» du toutte modèle de l'histoire et des historiens?
» Parce qu'ilest profond, lui, ilprête des desseins
» profonds à tout ce qu'on fait et a tout ce qu'on
» dit. Mais il n'y a rien de plus rare que des
» desseins. — Oui, sire, partout ailleurs ; mais
» rien de plus commun à Rome. Pendant les six
424 MÉMOIRES
» cents années de la république, tout fut plan et
" exécution ; et sous l'empire ,
les maîtres du
" monde s'abandonnèrent bien à leurs passions;
» ils ne s'abandonnèrent pas au hasard. Rien de
» plus bizarre que Tibère ; et rien de plus réflé-
» chi.—Tacite devait prendrel'esprit de l'empire
» dont il se faisait l'historien, et il y porte l'esprit
" de la république. Moi aussi je voudrais la répu-
» blique, mais elle est impossible, et.... —Ta-
» cite, sire, est de tous les écrivains de l'anti-
» quité celui qui a le mieux entrevu l'union, de
» la plus grande puissancedu prince et de la plus
" grande liberté des peuples ; et il appelle cela
» une félicité rare....—N'importe, c'est l'histo-
» rien d'un parti, et le peuple romain n'était pas
» du même parti que Tacite ; il aimait ces em-
» pereurs dont Tacite veut toujoursfaire peur,
» et on n'aime pas des monstres. Les monstruosi-
» tés de l'empire naissaient des factions. — Il n'y
» avait plus de peuple romain dans Rome, sire ;
» c'était une populace de toutes les parties de
» l'univers qui applaudissait à tout romprele plus
» méchant empereur, devenu mauvais histrion,
» pourvu qu'elle eût, elle, du pain et les jeux du
" cirque....— Et son style, le croyez-vous sans
» reproche ? Après l'avoir lu, on cherche ce
» qu'il pense. Moi je veux qu'on soit clair. Nous
HISTORIQUES. 425
» nous rapprocherions vous et moi, monsieur
» Suard....."
Je ne veux pas omettre de le dire, parce que
cela fut très-remarquable et très-remarque : les
regards, durant cet entretien, furent aussi flatteurs
pour l'homme de lettres que pour le prince;
et cette répartition égale d'éloges annonçait que
cette fois ce n'était pas entièrement, pour le
prince, de la flatterie. En écoutant ses raisons,
on les trouvait si ingénieuses et si plausibles, que
pour l'applaudiron n'avait plus besoin de se souvenir
qu'il commandait à des légions.
Ce qui ne fut pas du tout remarqué alors, et
quine l'a pas été beaucoup depuis, c'est que ces
raisons de Bonaparte ont beaucoup d'analogie
avec quelques critiques de Voltaire, et celles de
M. Suard avec quelques vues de Montesquieu.
On a regretque le dialogue s'arrête tout court
lorsque M. Suard avait à parler. du style, et de
l'obscurité reprochée à celui de Tacite; c'était
pour lui le beau moment de la lutte
»
J'imagine
que M. Suard aurait concédé que Tite-Live est
plus clair que Tacite
, et qu'il eût ajouté que
l'obscurité de Tacite est beaucoup comme celle
des temples, qui fait mieux sentir la présence
des dieux. Cet historien, dont aucun n'approche
pour le sublime et pour la profondeur, parle
426 MÉMOIRES
souvent des mystères de la domination , des
mystères de l'empire
, arcana dominationis,
arcana imperii ; et son style fait penser que le
gsénieaa auscsi sesrmystéères,sles se.uls qui soient Racine a dit de Tacite qu'il est le plusgrand
peintre de l'antiquité, et Montesquieu qu'il
abrège tout ? parce qu'il voit tout. Quel homme
que celui qui a pu paraître le premier penseur à
Montesquieu, et le plus grand peintre à Racine!
On ne croit pas s'éloigner de l'empire romain
et dé Tacite lorsqu'on a à parler du procès de
Moreau, de la mort du duc d'Enghien, de l'article
qui fut demandé à M. Suard sur ces deux
événemens, et de sa réponse. La condamnation
de Moreau aurait été inique ; son accusationétait
naturelle» Il n'avait pas été approché seulement
par de vrais conspirateurs, il en avait été touché
et embrassé. Pichegru avait été reçu dans sa maison
et dans ses bras. En laissant à Moreau les
juges de la loi et les défenseurs de son premier
choix, tout était légitime, tout se suivait dans
l'ordre légal, et tout aurait conduit à la démonstration
que Moreau, en trompant les espérances
que la conspiration avait fondées sur lui, avait
sauvé la vie à Bonaparte, dont il était l'ennemi.
L'affaire du duc d'Enghien, au contraire, dans
HISTORIQUES. 427
ses, commencemens comme dans sa fin, avait
quelque chose d'atroce et d'incompréhensible.
Rien, dans la vie de Bonaparteet dans son règne,
rien dans les plus justes accusations contre lui des
royalistes et des républicains n'a ce caractère.
La supposition qu'il avait voulu donner aux républicains,
par cette mort, l'assurance qu'il ne
séparerait jamais sa cause de la leur est une absurdité
qui ne pouvaitrien couvrir d'une atrocité;
et c'est un fait que l'indignation fut aussi grande
parmi les jacobins même que parmi les royalistes
et les Bourbons.
Ceux qui cherchent la vérité avec douleur et
avec effroi, tandis que la multitude des grands
et du peuple soulage ses fureurs en les faisant
éclater, ont soupçonné qu'ily avait,non dans le
meurtre, mais dans ses causes, quelques-uns de
ces mystères de la domination et de l'empire, sur
lesquels desmotifsineffables jettent des voiles qui
restent éternellement baissés. Ce n'est que de l'île
Ste.-Hélène qu'on peut recevoir ces révélations.
L'idée d'emprunter la plumé de M. Suard,
toujours si religieusement et si courageusement
dévouée aux Bourbons, n'avait pas des motifs
aussi difficiles à deviner; et la manière dont la
proposition lui fut transmise par le duc de Bassano
prouve que ce ministre avait conservé dans
428 MÉMOIRES
la politique le sentiment des ménagemensdélicats
dus à la morale et à ceux qui en mettent les lois
au-dessus des voeux et des ordres de la puissance.
Mais ce qui rappelle quelques-uns de ces beaux caractères
de l'empire romain sur lesquels la plume
sévère de Tacite s'arrête avec tant de complaisance
et tant de charme-, c'est la réponse de
M. Suard : elle n'a besoin d'être ni annoncée ni
commentée; il faut la citer toute entière ; la
voici comme il l'a écrite.
Réponse de M. Suard au duc de Bassano.
« Vousme demandez, monsieur, deuxarticles
» de ;journal propres à redresser l'opinion pu-
» blique sur quelques points où elle s'égare en ce
» moment. Cela me serait très-difficile, surtout
» quand les journaux sont absolument discré-
» dites ; et mon esprit s'est tellement séparé des
» affaires publiques depuis que les particuliers
» n'y ont plus rien à voir et n'y peuvent exercer
M- aucune influence par leuropinion
, que très-
» sincèrement je me crois incapable de répondre
» à ce que l'on attend de moi. Mon esprit est
» d'une nature indépendante et indocile qui ne » peut se vaincre ; je ne manque ni d'idées ni de
» facultéspour exprimer ce qui s'offre naturelle-
» ment à ma pensée. Mais je me trouve frappé
HISTORIQUES. 429
« de stérilité quandjeveuxécrire sur dessujetsde
" commande qui ne sont pas dans le cours habi-
» tuel de mes réflexions. Je voudrais donner au
» chef du gouvernement des preuves de ma re-
» connaissance
,
mais je ne puis le servir qu'en
" suivant les principes qui ont réglé constamment
» ma conduite dans le cours d'une longue vie.
» J'ai soixante et onze ans. J'ai été lié avec des
« hommes en place ; je leur ai été fidèle ; mais
» je ne leur ai jamais fait le sacrifice de monsen-
« timent et de ma pensée ; mon caractère ne s'est
» pas plus assoupli avec l'âge que mes membres;
» je voudrais achever ma carrière comme je l'ai
» parcourue. J'ai une trop haute opinion du
» caractère de l'empereur, pour craindre de lui
» déplaire en lui faisant connaître avec simpli-
» cité l'esprit dans lequel je serai toujours dis-
» posé à lui obéir.
» Le premier article que l'on désire de moi
» devrait porter sur les écarts de l'opinion qui
» s'est élevée en opposition à quelques actes du
» gouvernement. Cette oppositiona deuxobjets :
» l'un, ce qu'on appelle un coup d'Etat, et per-
» mettez-moi de vous le dire, ce qui m'a profon-
» dément affligé, comme un acte de violence qui
» blessé toutes les idées d'équité naturelle et de
» justice politique
, acte dont il m'est impossible
430 MEMOIRES
» de concevoir la nécessité et même l'utilité.
» Le second motifdu mécontentementpublic
«porte sur l'intervention notoire du gouverne-
» ment, dans une procédure judiciaire, soumise
" à une cour de justice. J'avoue encore que je
» ne connais aucun acte de pouvoir qui doive
" exciter plus naturellement l'inquiétude de
" chaque citoyen sur sa sûreté personnelle. L'in-
» dépendance parfaite des tribunaux dans l'ad-
» ministration de la justice est sa première base
» et la plus solide de l'ordre social et de la li-
» berté civile. J'ai vu penser ainsi les hommes
» les plus sages et les plus sincèrementattachés au
» gouvernementpar leurs sentimens
, par leurs
» fonctions, et j'ajouterai encore par l'intérêt
» pour l'a personne du chef de l'État, autant
» que pour la chose publique.
» Vous voyez, monsieur, que je ne puis cen-
» surer franchement un sentiment général que
» je partage. Je l'attaquerais faiblement, en
» l'attaquant contre ma conscience ; et je crois
» cette attaque inutile au moment de l'efferves-
" cence.
» J'ai l'honneur, etc. »
On a cru relever davantage le mérite de ce
refus en supposant que celui devant qui tremblaient
les hommes en avait été indigné. Mais
HISTORIQUES. 431
c'est faire perdre à la vérité et à la justice une
grande partie de leur force que de leur ôter leurs
limites ; et ce qui est vrai, c'est qu'une nouvelle
lettre de Maret, à qui j'aime à ne donner en ce
moment que ce nom, assura M. Suard que
l'empereur entrait dans ses motifs et les comprenait
à merveilles. A ces paroles on ne croit
plus être dans l'empire romain ; et il ne reste
aucun moyen de croire qu'elles n'étaient que des
paroles.
Ce fut bientôt après, en effet, que M. Suard
fût appelé au jury des prix décennaux; rien
n'était plus facile que de l'en éloigner par la
manière d'organiser le jury : mais une fois que
M. Suard y était, c'était à lui que, par sa place,
de secrétaire perpétuel, par son âge, par les déférences
de l'opinion publique aux jugemens de
son goût, était réservée la rédaction du rapport
du jury ; et ni les Ouvrages, ni les jugemens du
jury, ni la rédaction ne pouvaient être étrangers
à la morale, et à la politique qui n'est que la
morale des États.
Quel éclat pouvaient répandre sur la France
ces prix décennaux dont la république avait eu
la première idée en organisant l'Institut ! Quelle
belle manière pour les nations de se rendre
comte de leur état progressif, rétrograde ou
432 MÉMOIRES
stationnaire dans les sciences, dans les arts, dans
tout ce qui agit avec le plus d'empire sur les
pensées, sur les volontés et sur les actions, poulies
diriger ensemble vers la félicité publique!
Cette espèce de CENS de tous les talens et de
leurs productions, ces récompenses en gloire et
,
en fortune, n'auraient pas eu sur la république
des lettres des effets moins heureux que ceux de
la censure sur la république romaine, où elle
maintint si long-temps les moeurs à une si grande
élévation et dans une si grande pureté.
L'intervalle de dix ans, préféréà celui de cinq,
à ces lustres si fameux chez les anciens, était
aussi pour les arts, qu'il rie faut pas regarder de
si près que les moeurs, une portion plus convenable
de ce période des siècles par lesquels les âges
du goût et du génie ont coutume de se comparer
et de se mesurer. Toutes ces créations, qui doivent
être vastes et sublimes pour agrandir les nations
en les transportant d'admiration ; les épopées,
l'histoire écriteou considéréecomme elle l'est par
les Montesquieu, par les Voltaire, par les Hume
et par les Condillac; ces découvertes de la philosophie
dans lé coeur et dans l'esprit humain,
qui rendent l'action des lois plus puissante et plus
douce; ces fictions de la prose, magnifiques sans
être poétiques, qui peuvent se passer de reHISTORIQUES.
435
muer le ciel et l'enfer, de les faire venir tons
les deux sur la terre pour remplir la conscience
de l'homme de terreurs et d'espérances immortelles;
des ouvrages tels que le Télémaque, et
des romans tels que Clarisse et Héloïse ; tout
ce qui éclaire et touche profondément, tout ce
qui doit être utile à la dernière postérité, exige
au moins dix années de travail et de génie.
Les prix décennaux, on le sait, proclamés
par l'empereur et adjugés par le jury, ne furent
point décernés. Tout ce qui en a paru, c'est le
rapport du jury, composé de plusieurs rapports
très-bien faits, parmi lesquels il y en a deux de
singulièrement remarquables, celui de M. Délambre,
sur les ouvrages dé mathématiques
pures et de mathématiques appliquées à l'étude
de la nature , et celui de M. Suard sur les ouvrages
littéraires.
Quelle époque pour les sciences que celle où
avaient paru et s'étaient succédées de si près la
THÉORIE DES FONCTIONS ANALYTIQUES, les LECONS
SUR LE CALCUL DES FONCTIONS, la MÉCANIQUE
CELESTE ,
chefs-d'oeuvre de La Grange et de La
Place, qui n'ont fait que des chefs-d'oeuvre, et
qui semblent avoir reculé les bornes des mathématiques
plus que le télescope celles des sphères
célestes ; où Monge créait une nouvelle géomé-
II. 28
434 MEMOIRES
trie, et où Legendre rendait celle d'Euclide et
d'Archmiède toute nouvelle ; où Lacroix, en
portant sur la manière d'enseigner les mathématiques
une lumière puisée dans la nature de
l'entendement humain, rendait si faciles les passages
de l'arithmétique à l'algèbre, de l'algèbre
à tous les calculs de l'infini ; où Biot faisait entrer
presque toutes les découvertes de l'astronomie
dans ses élémens; et en s'exposant toujours à
la perdre, ne perdait jamais cette clarté de Fontenélle,
qui a fait du livre charmant des Mondes,
Une lecture facile même pour des enfans et des
femmes; où Poisson, dans ses Leçons élémentaires
de mécanique, arrive si vite à la mécanique
analytique de La Grange, qui a posé toutes les
bornes de la science ; double prodige qui étonne
plus encore que la puissance de tous les leviers.
M. Delambre n'entre pas avec autant de gloire
dans cette liste, où il figure pourtant avec honneur;
mais c'est que c'est par lui que la liste a
été tracée.
La littérature ne pouvait pas offrir à M. Suard
des choses aussi étonnantes par leur nouveauté :
depuis Racine et Bossuet, les deux langues de la
poésie et de l'éloquence étaient trop belles pour
recevoir beaucoup de nouvelles beautés; mais
s'il est vrai que la conservation du monde soit à
HISTORIQUES. 455
chaque instant une création continuée
, la perfection
des talens du goût est aussi une création
continuelle, lorsqu'elle est maintenue ; elle a
encore des titres a la gloire.
La grande difficulté en écrivant c'est d'être
toujours fidèle aux principes, aux règles et aux
modèles; d'être très-scrupuleux et de n'être jamais
servile ni même timide; il faut être à la fois,
en quelque sorte, et ancien et nouveau.
Si, sans trop d'efforts, on met à la portée du
goût qui doit tout sentir rapidement, ce qui
n'était compris encore que par la réflexion ; on
multiplie les beautés et les jouissances littéraires,
sans les corrompre ; on étend le domaine des
lettres; et c'est encore un genre de création.
Se prêter des beautés est pour les genres un
danger de se confondre ; mais si le danger a été
couru et évité; c'est un mérite et un plaisir de
plus.
La pureté est la qualité la plus nécessaire ; c'est
le cristal des eaux qui vous offre tout de suite
votre image
, puroque simillimus amni. Mais
quand cette pureté est depuis deux siècles devenue
commune, on cesse d'en être charmé parce
qu'on cesse de la remarquer et de la sentir ; il
ne faut rien rechercher, mais il faut chercher
et trouver. Ces mots trouvés, Boileau les aimait
456 MÉMOIRES
beaucoup, et lui-même en a d'assez hardis pour
menacer la langue; la langue pardonne qu'on
triomphe de sa sévérité lorsqu'on l'enrichit par
l'audace qu'on lui inspire.
Tels étaient les principes de goût du j ury des
prix décennaux : et nul ne pouvait mieux que
M. Suard les faire valoir , en les appliquant à
tous les genres et à tous les ouvrages avec la
même justesse et la même justice. Le rapport
du jury des prix décennaux est un des meilleurs
morceaux de cette critique littéraire que tous
aiment ou tous veulent juger en France, et
qu'on a raison de beaucoup aimer, parce que,
faite avec quelque délicatesse de tact et quelque'
supériorité de vues, elle est ce qui éclaire davantage
le goût, le sentiment et la raison publiques.
Unrésultat de ce rapport qui dut beaucoup affliger
ceux qui ne veulent jamais qu'ily ait des talens
à l'époque où ils les jugent; c'est qu'à aucune
époque dé la littérature française il n'a paru un si
grand nombre d'ouvrages, et de prose et de vers,
où les ressources et les secrets de la langue, les
principes et les effets des genres divers aient été
mieux connus et plus approfondis par tant d'écrivains.
Aucun ouvrage de cette époque n'est
très au-dessus de tous, peut-être ; aucun n'est
HISTORIQUES. 437
égal; peut-être, aux grands modèles; mais l'époque
est supérieure à toutes les époques.
Les auteurs et les ouvrages qui pouvaient, par
la date de leur publication, entrer dans le concours,
n'étaient pas, comme on peut croire,
les seuls dont on parlât dans ce grand jury. On
y jugeait tous les écrivains et tous les écrits :
et c'est dans les conversations qui précédaient
et qui suivaient les séances, que les membres
du jury , plus libres de toute responsabilité
, se
prêtaient le plus de lumières et se préparaient
à mieux juger. Mais, soit dans les séances ,
soit
avant et après, l'impartialité de M. Suard était
si parfaite
,
qu'il eût été impossible de deviner,
à qui ne l'aurait pas su, s'il parlait d'un ami ou
d'unennemi. Deux compositions historiques, par exemple
,
du plus grand caractère toutes les deux, la vie
de Fénélon, par M. le cardinal de Bausset,
et l'Histoire de la Pologne, par Rulhières, étaient
fréquemment les sujets des entretiens et des parallèles,
quoique, par la raison que l'une était
une vie
, et l'autre l'histoire générale de tout un
peuple, elles n'eussent point de prix à se disputer
, et que chacune pût avoir un prix.
La vie et l'âme de Fénélon étaient, pour
M. Suard, comme pour Vauvenargues, l'un des
438 MÉMOIRES
deux ou trois plus beaux titres de gloire de l'espèce
humaine. L'histoire de la Pologne n'était
pour lui que celle d'une république turbulente
fondée sur la servitude de tout un corps de peuple
, et tourmentée par les passions d'une aristocratie
toujours armée, dont l'héroïsme et les
malheurs ne pouvaientrien enseigner au monde.
M. le cardinal de Bausset était l'un des hommes
de France dont M. Suard honorait et chérissait
le plus la personne, les vertus et les talens :
M. Suard, au contraire, pouvait croire que, du
fond de son tombeau, Rulhières le calomniait et
le persécutait encore ; et M. Suard
, non plus ,
n'avait pastropfait grâce aux cendresde Rulhières.
Par une autre circonstance assez singulière,
M. Suard, disposé à beaucoup estimer la personne
de M. Daunou
,
avait été très-blessé par je
ne sais quelles phrases d'une préface de cet éditeur
de l'histoire de la Pologne.
Eh bien, le jugement le plus fortement énoncé
de M. Suard ne décernait pas seulement le grand
prix de l'histoire à celle de la Pologne ; il la comparait
et l'égalait aux plus belles compositions
historiques de l'antiquité, à celles des Thucydide
et des Tite-Live. A propos de M. Daunou, il
rappelait servent sa préface d'une édition de
Boileau, et la jugeait toujours un des meilleurs.
HISTORIQUES. 439
discours de toute la littérature de notre langue.
Il n'y avait pas, à beaucoup près, les mêmes
haines, mais il y avait beaucoup de préventions
mutuelles entre M. Suard et M. Dejouy, l'auteur
de la Vestale, mise en concurrence avec le
Triomphe de Trajan, auquel les circonstances
attachaient une grande faveur. La Vestale n'en
paraissait pas moins à M. Suard le drame le plus
intéressant de la scène lyrique ; ce qui était la
mettre, sous le rapport de l'action théâtrale, audessus
de tous les opéras de Quinault. Il reconnaissait
dans Trajan un style plus plein et plus
fort ; mais dans la Vestale des vers plus doux,
plus faits pour le chant, des vers plus semblabllesaà
cenux degl'encuhanteuer qu.i avait désossé la- L'extrême opposition des opinions politiques
entre Chénier et M. Suard; des querelles commencées
à la première tragédie de Chénier,
et qui n'avaient jamais eu que de très-courtes
trêves; leur travail commun au dictionnaire, où
pour eux discuter était toujours disputer; les
emportemens de Chénier et l'opiniâtreté de M.
Suard; la nuée de traits piquans qu'ils se lançaient
sans cesse, et qui n'avaient pas besoin de
la queue et des deux rimes de l'épigramme pour
se graver dans la mémoire; tout les, avait con440
MÉMOIRES
stitués en état d'antipathie : aucun ouvrage de
Chénier, par la date de leur publication, ne
pouvait entrer dans le concours du jury; mais
son nom entrait toujours depuis quelques années
et primait le plus souvent dans tous les lieux où
l'on parlait des lettres, des talens et de la gloire
littéraire. Pour les juges et pour les ennemis
vulgaires, les derniers écrits d'un auteur sont
toujours lés moins bons : M. Suard laissait voir
combien, et dans les vers et dans la prose, il
était frappé des étonnans progrès du talent de
Chénier au milieu du dépérissement visible de
sa santé et de tous ses principes de vie. Il le rapprochait
de Delille, son ami de tous les temps,
et le rapprochement, glorieux pour tous les
deux, l'était moins pour Delille. Delille, disaitil,
pour déployer toute sa fécondité et toutes ses
richesses, a eu besoin de beaucoup s'affranchir
des lois de ce goût devenu une religion sous le
nom de goût classique, Chénier en a plus appesanti
le joug sur son talent, et c'est alors que
son talent s'est le plus élevé.
Onne trouve pas de ces phrases dans les meilleurs
articles de littérature de La Harpe , où il y
en a de très-belles; on n'en trouve pas surtout
lorsqu'il parle de ses ennemis.
Les préventions politiques étaient beaucoup
HISTORIQUES. 441
plus fortes encore chez M. Suard que les préventions
personnelles : M. Tissot, très-jeune
à l'ouverture des états-généraux, était entré tout
de suite dans la révolution, et y est toujours
resté : M. Suard ne s'y était que très-peu avancé
et en était tout de suite sorti : et malgré cela,
lorsque le prix de la traduction en vers des
Eglogues de Virgile fut balancé au jury entre
la traduction de M. Tissot et celle de M. le
chevalier de Langeac, dont les opinions et lés
sentimens politiques étaient en tout conformes
à ceux de M. Suard : M. Suard fut le premier
à voter le prix pour l'ouvrage de M. Tissot : il
sentait vivement, il faisait vivement remarquer
tous les genres de mérite de la traduction de
M. de Langeac, sa poésie qui a de la douceur,
de l'harmonie, qui rappelle , en quelques endroits,
la mollesse et la grâce de l'original :
mais il décernait la couronne à celle de M. Tissot,
qui LUI PARAISSAIT FORT SUPÉRIEURE.
Voilà de la justice : elle aurait pu être trop
pénible, dans un autre, pour être constante : elle
ne coûtait aucun effort à M. Suard. Jamais, il est
vrai, je ne l'ai vu si facile en lui que sur ce tribunal
d'un si imposant caractère. Je doismêmeet je
veux y mettre une restriction; elle ne sera la seule
que parce que seule elle me paraît nécessaire.
442 MÉMOIRES
Après les traductions en vers, la partie la pins
riche du concours était celle de l'histoire et de
la biographie; outre l'Histoire de la Pologne et
la Vie de Fénélon, toutes les deux couronnées,
l'Histoire des Républiques italiennes du moyen
âge, par M. SIMONDE SISMONDI; l'Histoire des
principaux événemens du règne de Frédéric-
Guillaume, roi de Prusse, par M. de Ségur;
l'Histoire de France pendant le dix - huitième
siècle, par M. Charles Lacretelle ; d'autres ouvrages
historiques encore avaient attiré toute l'atention
du jury; tous ont reçu de M. Suard et
les éloges et les critiques qui forment l'évaluation
la plus juste de leur mérite; celle du dixhuitième
siècle , par M. Lacretelle. Pour cette
histoire l'éloge est toujours très-réduit et trèsmince;
la critique toujours dure et rarement
assez fondée, quoique beaucoup motivée.
On lit dans le rapport : M. Lacretelle abrège
ses récits en dépouillant les faits des circonstances
qui les accompagnent et les expliquent :
et par là il devient souvent sec et décousu. C'est
la plus terrible critique d'une histoire, si la critique
est vraie. Quoiqu'on ait dit que l'histoire
plaît de quelque manière qu'elle soit écrite,
celle qui serait écrite ainsi ne pourrait plaire à
personne et ne trouverait point de lecteurs : l'onHISTORIQUES.
445
vrage de M. Lacretelle en a eu pourtant beaucoup,
et probablement en aura toujours : c'est
en groupant les faits en tableaux que l'historien
du dix-huitième siècle abrège les récits; et c'est
la manière des grandsmaîtres. Le rapportajoute :
M. Lacretelle raconte et ne peint pas. Il est
difficile que quelqu'un voie de la couleur où il
n'y en a point : la couleur saute aux yeux : loin
que celle du style de M. Lacretelle m'ait paru
manquer d'éclat, j'aurais voulu qu'elle fût plus
fondue. Le véritable appel des erreurs d'un jugement
littéraire est un nouvel ouvrage du même
genre, où les mêmes beautés seront plus incontestables.
M. Lacretelle a déjà écrit l'histoire du
seizième siècle de la France : que l'histoire du
seizième siècle de l'Europe est uri sujet bien plus
beau
,
plus grand encore ! et qu'il conviendrait à
l'appel que doit faire M. Lacretelle !
Les deux restaurations des Bourbons ont été,
pour ainsi dire, les derniers événemens de la vie
de M. Suard, et les plus heureux de sa plus
grande jeunesse ne l'avaient pas rempli de plus
de joie et de bonheur.
Après la première, et sous le ministère présidé
par le prince de Taleyrand, un grand travail
avait été conçu avec profondeur par ce
prince, pour répandre, sous les formés pério444
MÉMOIRES
diques d'un journal, les principes d'instruction
et d'éducation publiques les mieux appropriés
aux degrés dans lesquels la liberté et la puissance
ou s'unissent, ou se balancent dans une
monarchie constitutionnelle ; et M. Suard fut
chargé par le prince de la direction de cette
haute entreprise. Après la seconde, il souleva
contre lui beaucoup d'accusateurs et beaucoup
de ces ressentimens qui ne pardonnent jamais,
par son concours à la transformation complète
des classes de l'Institut dans les anciennes académies.
Il est certain, et je l'ai déjà dit, que M. Suard
avait toujours donné des regrets amers, nonseulement
à la gloire, mais au nom de ces académies
qu'il regardait presque comme nécessaires
a la restauration de la monarchie ; mais il est
certain aussi que ,
dans ce travail et dans les exclusions
qui en furent les suites, ses communications
avec la puissance ne furent jamais immédiates.
Entre le secrétaire perpétuel et le
monarque il y eut toujours un ministre, et ce
ministre était M. de Vaublanc.
Quoique exempt de douleurs et même de cette
faiblesse progressive qui est presque la mort,
à laquelle elle conduit; quoique assez plein encore
du sentiment de sa vie pour qu'il lui en
HISTORIQUES. 445
restât beaucoup de plaisirs, il se complaisait à
en envisager le terme, et sa mémoire, comme
celle de tous les vieillards, lui en retraçait le
cours ; sans liaisons, sans aucune espèce de suite
même, il en écrivait les souvenirs sur les premiers
petits morceaux de papier qui se présentaient
à lui; il les laissait au hasard sur ses tables,
sur ses fauteuils, entre les pages de quelques
livres, où il les oubliait, et où on les a trouvés
par hasard aussi, et les uns après les autres. C'était
comme une confession à bâton rompu, et
de soi-même à soi-même. Quelquefois ce n'était
que l'indication des principales époques et des
principales études de sa vie. On lit dans les premiers
: « Je suis entré dans le monde au mo-
» ment de cette explosion de l'esprit philoso-
» phique qui a distingué la seconde moitié du
» dix-huitième siècle. J'ai lu l'Esprit des Lois
» à dix-neuf ans, j'étais en province, et cette
» lecture me charma. L'Histoire Naturelle, les
« OEuvres dé Condillac parurent peu de temps
» après, l'Encyclopédie en 1752, ainsi que la
» Découverte de l'irritabilité par Haller. » Il n'y
a plus de phrases, mais des mots, qui ne se
construisent pas, comme Révolutions dans l'économie
politique; la médecine; la chimie; te
goût des arts; Tronchin, Rouelle, Quesnai,
446 MEMOIRES
les salons. Ce doivent être les noms des objets
et des hommes dont il avait été fortement occupé.
Ailleurs, sur un autre petit carré de papier
: Cum magnis vixisse invitafatebitur usque
invidia.
C'est ainsi qu'avant de connaître ses souvenirs
éparpillés, j'ai placé M. Suard, dans ses Mémoires,
entre les philosophes et les grands.
Cette variété des goûts de son esprit, qui a
plus servi à ses plaisirs qu'à son talent, il la
confesse ou la justifie de deux manières. « C'est
» encore moi que j'aime à retrouver dans un
» autre passage où Montaigne se peint feuille-
» tant à cette heure un livre, d cette heure un
» autre, sans ordre et sans dessein, à pièces
» décousues; tantôt rêvant, tantôt enregistrant
» ses songes.» La seconde manière n'est pas une citation ; il
y a plus pensé; il y a même mis un titre : Du
MEILLEUR usage de l'Esprit. On me saura gré,
je l'espère, de l'avoir copiée tout entière.
« L'universalité des connaissances a été une
» prétention de beaucoup de bons esprits, qui
» auraient plus fait pour leur renommée et pour
» l'utilité générale, en se bornant au genre d'é-
» tude pour lequel ils avaient une aptitude natu-
» relie et dominante. Pour ceux qui ne sont pas
HISTORIQUES. 447
» doués du génie qui crée ou d'un talent marqué
» pour une branche particulière de littérature,
» si leur goût les porte à étendre et à varier
» leurs connaissances, ils peuvent, en se livrant
» à ce goût, non-seulement y trouver plus de
» bonheur, mais même se rendre plus utiles
» qu'en s'attachant exclusivement à un objet
» particulier de méditation et de travail. 11 pa-
» raît certain que si Leibnitz n'avait été que
» géomètre, il aurait fait faire à la géométrie.
» des progrès dont il serait résulté plus de gloire
» pour lui et plus d'avantage pour" la science.
" On en peut,dire autant de Pascal, s'il n'eût pas
» abandonné la géométrie et la physique pour
» s'enfoncer dans les controverses théologiques.
" D'Alembert aurait peut-être effacé Euler
» et La Grange dans les sciences mathémati-
» ques, s'il ne s'était pas laissé entraîner dans
» des travaux littéraires dont il n'a recueilli
» qu'une gloire fort au-dessous de celle à laquelle
» il pouvait prétendre. Qui sait à quel rang aurait
» pu se placer Diderot, s'il eût concentré toutes
» les forces de son esprit original et fécond, et
» celle de sa brillante imagination, sur les seuls
» objets propres à en exercer toute l'énergie?
» Musschembroëck disait, Duni omnia scire
» volumus nihil scimus. C'est ce qui m'est arrivé;
448 MEMOIRES
» mais c'est ce que j'ai pu faire de mieux. J'ai
» suivi mon penchant, j'ai beaucoup joui, et je
» n'ai rien sacrifié, car je ne pouvais pas aspirer à
» la gloire du génie, la seule quieût pumetenter.»
Est-ce la modestie, est-ce l'orgueil qui a écrit
ces lignes? C'est très-certainementun coeur trèssincère
et une conscience qui se confessé. J'ajoute
encore que c'est un esprit très-éclairé. Il né faut
pas toutefois en croire entièrement sa modestie,
il fut occupé toute sa vie d'un grand objet et d'un
grand sujet; c'est lui-même qui le dit, et dans
ces même feuilles dont il croyait faire les jouets
des vents : ludibria ventis.
« Je me suis occupé toute ma vie des études
» politiques, qui partageaient mon temps avec
» les objetslittéraires. Je réservais pour ma vieil-
» lesse l'occupation de rédiger les matériaux que
» j'avais amassés ; la révolution a arrêté ce tra-
» vail ; j'étais entraîne par le torrent dés événe-
» mens dans les quinze premières années ; le
» despotisme de Bonapartem'en a détourné en-
» suite : aujourd'hui je me trouve trop vieux pour
" entreprendre un long travail. Je pourrais dire
» cependant comme Tacite : uberiorem secu-
» riorentque maturiam sehectuti se posui. »
Avec quel bonheur et quelle précision ce passage
de Tacite lui a servi à marquer l'époque qui
HISTORIQUES. 449
aurait rendu son sujet plus riche et moins dangereux!
Ce sujet devait être celui dont nous avons
parlé dans le cours de ces mémoires, et dont il
nous a montré plusieurs fois les vastes matériaux :
c'était celui qui. a été traité avec tant de succès
par Delolme, la constitution de l'Angleterre.
Puisse l'ouvrage de M. Suard ne pas trop manquer
en ce momentà la France, à l'Europe et à
l'Angleterre même !
Ces confessions ne sont encore que celles de
l'homme de lettres qui n'intéressent beaucoup directement
que la littérature ; celles de l'homme,
les témoignages rendus par la conscience aux actions
d'une longue vie, intéressent l'humanité, et
sont autant au-dessus que les vertus le sont des
talens.
L'homme de bien seul aime à avoir pour témoins
de sa vie des hommes de bien. Sur un
papier daté de juin 1817, au haut duquel est
écrit MORELLET , on lit :
« Si je voyais périr avant moi cet excellent
» homme, je perdrais le plus ancien des amis qui
» me restent ; je pourrais dire ce que Pline di-
» sait de Cornélius Rufus, dont il déplorait la
" mort : amisi meoe vitoe testem. Mais c'est
« d'une personne qui m'est bien plus chère et
» plus nécessaire, si j'éprouvais le malheur irré-
II. 29
450 MÉMOIRES
» parable, heureusementpeu vraisemblable, de
» la perdre, que je pourrais dire ce que le même
» Pline disait à son ami Calvélius : vereor ne ne-
» gligentius vivam. »
Cette personne, on n'a pas besoin de le deviner,
était sa femme. Quel mari, après une vie
commune de cinquante ans, a rendu à la sienne
un témoignage qui les honore plus l'un et l'autre
? Quel hommage de la regarder comme une
conscience dont il était plus sûr que de la sienne !
Et cependant, tout près de paraître devant ce
juge éternel, conscience universelle, quel compte
il se rend de lui-même avec des paroles de celui
qui a donné le premier modèle de ces confessions
des philosophes! « J'éprouve une intime et douce
» satisfaction en croyant pouvoir, au terme de
» ma vie, m'appliquer à moi-même, dans toute
» la sincérité de mon coeur, ce passage de Mon-
» taigne : ce n'est pas un léger plaisir de se sen-
» tirpréservé de la contagion d'un siècle gâté,
» et de dire en soi : qui me verraitjusque dans
» l'âme, encore ne me trouverait-ilcoupable ni
» de l'affliction et ruine depersonne, ni de ven-
» geance ou d'envie , ni d'offense publique des
» lois, ni defaute à maparole. Ces témoignages
» de la conscience plaisent, et nous est grand
« bénéfice que cette esjouissance naturelle qui
HISTORIQUES. 451
FIN.
Concerne une personne