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1819, 10-11, 12 (p. 241-288), 1820, 02, t. 2
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MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
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de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE .
Vires acquirit eundo.
EPITRE
A M. DENNE BARON ( 1 ) .
OUI , Damon , tu dis vrai , les Dieux , dans leur colère ,
Exaucent du méchant la coupable prière .
Neformons pas de voeux : attendons en repos
Ce que toujours le Ciel nous dispense à propos .
( 1 ) M. Denne Baron , à qui l'on doit la traduction du
poëme de Héro et Léandre , et une traduction en vers français des
Elégies de Properce , s'occupe d'un poëme épique , dont le sujet
est David. Les fragmens que l'on connaît de cet ouvrage prouvent
que la même main qui a su rendre les sons du luth plaintif de
P'amant de Cynthie, peut s'exercer avec succès sur la harpe sévère
et majestueuse du prophète- roi .
II.
2 MERCURE DE FRANCE .
Gardons- nous d'accuser la Sagesse suprême :
L'homme est plus cher aux Dieux qu'il ne l'est à lui-même .
Quoi ! le sang des taureaux , les nuages d'encens ,
Peuvent- ils donc payer leurs plus faibles présens !
Croirons-nous qu'à la voix d'un prêtre ou d'un augure
L'Eternel interrompt l'ordre de la nature .
Sa providence veille , et nous donne d'en haut ,
Non pas ce qui nous plait , mais bien ce qu'il nous faut.
Soumis , adorons-le. Sa prudence profonde
Prend soin d'un moucheron , et gouverne le monde.
Un atôme insensible est égal , à ses yeux,
A ces astres roulans dans l'abîme des cieux .
Cependant les humains , dans un délire étrange ,
Des colonnes d'Hercule au rivage du Gange ,
Confondent dans leur voeux et les biens et les maux ,
Et sur leurs intérêts raisonnent tous à faux.
Pleurons sur leurs erreurs , rions de leur folie .
L'un voudrait du beau temps , un autre de la pluie .
Celui-ci veut du chaud , celui là veut du froid .
Tous apportent des dons , le prêtre les reçoit .
Ah ! si les Dieux , séduits par de vains sacrifices ,
Anos voeux indiscrets étaient toujours propices ,
On nous verrait bientôt , maudissant leurs présens ,
Nous plaindre à Jupiter des Dieux trop complaisans .
Mercure , accorde- moi le don de la parole ,
Dit ce jeune écolier , sur les bancs de l'école ;
Et cet autre , brûlant de signaler son bras ,
Appelle à son secours Mars , Belfone et Pallas.
Cependant l'orateur qui tonne à la tribune
Croit marcher à la gloire ainsi qu'à la fortune.
Je vois dresser pour lui d'odieux échafauds ,
Et sa tête rouler sous le fer des bourreaux.
Intrépide guerrier , j'admire ton audace !
Tu dédaignes la toge et tu prends la cuirasse :
La victoire est fidèle à suivre tes drapeaux :
Un laurier va bientôt payer tous tes travaux .
Mais un vieillard aveugle , accablé de misère ,
Etend vers toi la main : tiens , vois , c'est Bélisaire .
Fortune ! c'est de l'or que demandent nos voeux ?
De l'or , toujours de l'or. En voilà , malheureux ....
Tes celliers cependant et tes granges sont pleines .
29-11
3-19
OCTOBRE 1819 . 3
-1
De même que l'on voit les énormes baleines
Engloutir dans leurs flancs les timides dauphins ,
Ta fortune engloutit celle de tes voisins ;
Mais , sans examiner s'il doit servir ou nuire ,
Plus l'avare a de biens , et plus il en désire .
De ses voeux à toute heure il fatigue Plutus.
Il est riche. Eh ! qu'importe ? il faut l'être encor plus .
Ah! combien de soucis s'accumule et prépare ,
En- amassant de l'or , cet imprudent avare !
Il ne dort déjà plus : au seul bruit des clairons
Il voit le soldat près d'envahir ses moissons .
J'entends le tambourin et la douce musette :
il entend le tambour et l'affreuse trompette.
croit revoir ces temps où , pour ravir leurs biens ,
Des tyrans à la mort livraient nos citoyens .
Je suis perdu , dit-il ! Ah ! fortune maudite ,
On convoite mon or et ma tête est proscrite ;
Un riche est criminel , ses biens sont ses forfaits :
Ma tête doit tomber. Le pauvre dort en paix ,
Craint peu des assassins l'odieuse cohorte :
Il ouvre , sans trembler , quandon frappe à sa porte .
Voyez le voyageur : porte-t -il un peu d'or ,
Il tremble qu'un brigand n'enlève son trésor.
Le vent soufle à travers les roseaux du rivage :
Ce bruit inattendu vient glacer son courage ;
Mais , exempt de soucis quand il n'a point d'argent ,
Il brave les voleurs , et chemine en chantant.
Mortels , bornez vos voeux ; une immense fortune
A toujours de dangers une suite importune ;
Toujours à ses côtés marche la trahison :
C'est dans des vases d'or que se boit le poison ( 1 ) .
COUPÉ DE ST.-DONAT .
( 1 ) Cette pièce est une imitation de quelques passages de la
dixième Satire de Juvénal .
4
MERCURE DE FRANCE .
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LA MORT.
ÉLÉGIE .
Apeine je commence à naître ,
Et du sort la suprême loi
Me révèle déjà mon être ;
Déjà la mort fait disparaître
Parens , amis , autour de moi.
Toi que regrette ma tendresse ,
Alfred , l'ami de ma jeunesse ,
Le compagnon de mes travaux ,
Qui dans nos luttes pacifiques ,
Et dans nos combats scholastiques ,
M'opposais tes efforts rivaux :
Cher Alfred , ta jeune paupière
Un instant s'ouvre à la lumière ;
L'éclair soudain a disparu :
Ton oeil s'éteint , ton corps succombe ;
Tu meurs avant d'avoir vécu ;
Tu n'as vécu que pour la tombe !
Au tendre souffle du zéphir ,
Telle la fleur qui vient d'éclore ,
Flétrie à sa première aurore ,
Naît au jour pour s'épanouir :
De la Mort , fatale influence !
Le matin qui voit sa naissance ,
La voit aussi s'évanouir .
Arrête , ô Mort impitoyable !
Ne peux- tu suspendre tes coups ?
Arrête : dans ton fier courroux,
Montre-toi moins inexorable .
Mais que vois-je ? Pourquoi ce deuil ?
Théodore suit un cercueil ,
Et pleure ! .... Dis , ami ; ta mère ? ....
Elle n'est plus ! ... Douleur amère !
Voilà donc les arrêts du Sort !
Flle n'est plus ! ainsi la mort
De l'homme écoute la prière !
Elle n'est plus ! Mais des saints lieux
OCTOBRE 1819. 5
Pour elle s'ouvre la demeure ;
Déjà citoyenne des Cieux ,
Près de l'Eternel à toute heure
Elle entonne des chants pieux !
Théodore , sèche tes yeux :
Que dis- je ? Non ; pleurons ensemble ;
Ensemble pleurons tes douleurs.
Quoi ? Ceux que l'amitié rassemble ,
Ainsi qu'iis partagent leurs
Ne partagent-ils pas leurs larmes ,
Ah! nos pleurs ont bien plus de charmes ,
Quand d'un ami coulent les pleurs !
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coeurs ,
Jul. FELMAN .
LE RÉVEIL DES FRANÇAIS .
CHANSON NATIONALE .
( Six semaines après la seconde invasion.)
AIR: duMéléagre champenois.
LOIN , loin d'ici toute âme commune
Qui du destin n'ose braver les traits !
Faisons rougir l'aveugle fortune :
L'orgueil encor sied au peuple français !
Q'ont - ils donc fait ces vainqueurs qu'on nous donne ?
Ils ont deux fois pu franchir nos remparts :
Mais que sont-ils , près de ceux que Bellone
A couronnés dans le palais des czars (1 ) ?
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Si , même au sein de la noble Lutèce ,
Sur leurs tambours nous lisons : Waterloo (2) ;
Pour dissiper leur insolente ivresse
Nommons Berlin , Vienne et Preusse-Eylau,
Loin , loin d'ici ...... , etc.
(1) Entrée des Français à Moscou .
(2) Le vainqueur des vainqueurs , le Prince de circonstance ,
a fait fabriquer à Paris , rue du Petit Carreau , des tambours
⚫rnés de cette courte légende : Waterloo.
6 MERCURE DE FRANCE .
Ces monumens qu'érigea la victoire
Pour consacrer nos triomphes nombreux ,
En dépit d'eux resteront dans l'histoire
Que dans mille ans reliront nos neveux (1) .
Loin, loin d'ici ...... , etc.
A son lever prodiguant la lumière ,
Voyez Phoebus marcher plus radieux :
Quand sonnera la trompette guerrière ,
Tels ils verront nos soldats glorieux.
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Pour l'avilir , à ma chère patrie
Ils ont ravi le plus sacré trésor ..
Hé bien , devons tout à notre génie (2) :
Auraient -ils rien sans le fer et sans l'or .
Loin , loin , d'ici ...... , etc.
N'avons -nous pas , Melpomène et Thalie.
Le dieu Jouflu , nos galans troubadours ;
Et Terpsichore et l'aimable Folie.
Et nos beautés et les petits Amours ?
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Si nos amis , dans leur double campagne ,
Ont bu nos vins comme des templiers ,
N'avons-nous pas , en Bourgogne , en Champagne ,
De quoi remplir nos immenses celliers ?
Loin , loin d'ici ...... , etc.
(1) Allusion à l'enlèvement des bas- reliefs qui décoraient l'are
de triomphe du Carrousel.
(2) Le sac du Muséum (*) .
(* Mais voyez l'Exposition de 1819 ! Rien ne pourra tarir la source où tant
de chefs-d'oeuvre ont été puisés , ni les grossières injures des ultrà , ni le glaive
et les torches de la Sainte -Alliance , ni l'exécrable politique , ni la basse jalousie
des adorateurs du spleen.
Note ajoutée par l'Auteur .
OCTOBRE 1819 . 7
Autour du ROI , sous l'abri tutélaire
De l'arbre heureux qu'a fait croître la paix ,
De l'hymenée et du titre de père
Savourons mieux les éternels bienfaits,
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Que chaque année , aux champs de la victoire ,
Sur les tombeaux de nos braves guerriers
Nous allions tous , précédés de la gloire ,
Verser des pleurs et bénir des lauriers .
Loin , loin d'ici ...... , etc,
Devant le dieu qui préside aux batailles ,
Là , tout Français prêtera ce serment ,
Qu'avec le champ des nobles funérailles
On entendra de l'Est à l'Occident :
(D'un ton religieux et solennel. )
<<< A votre exemple , ombres immortelles !
>> Nous défendrons nos drapeaux et la paix ;
Et comme vous, à l'honneur fidèles ,
α
→ S'il faut mourir ... Oui, nous mourrons Français !>>>
F.
CHARADE .
MON premier , très-souvent , a séduit la beauté ;
Mon second tenterait même jusqu'à la prude ;
Et sous une écorce un peu rude ;
Mon tout cache pourtant un grand fonds de bonté.
Du premier vous n'avez que faire ;
Si j'étais le second , j'aurais l'heur de vous plaire ;
Mais si j'étais un tout , je serais mieux goûté .
ENIGME .
MALE et femelle je corrige
J'instruis , je condamne , je mords ,
Soit que j'aie ou raison ou tort ,
Constamment mon arrêt afflige
6 MERCURE DE FRANCE.
Ou fait enrager les auteurs ,
Selon qu'il réjouit plus ou moins les lecteurs.
Cela peut paraître un prodige ,
C'est pourtant une vérité ,
Horace et Despréaux qu'on aime , qu'on admire ,
Soutinrent long-temps mon empire ;
Mais hélas ! leur postérité
Laisse échapper leur férule et leur lyre .
LOGOGRIPHE .
POUR me définir en deux mots
Je suis le centre de tous maux ;
J'offre un tableau touchant de l'humaine misère ;
Je suis pour bien des gens un objet de terreur :
Tel que je suis plus d'un rimeur
S'est vu mon pensionnaire ......
Mais chut : j'en dirais trop , et le rusé lecteur
Me connaît déjà , je parie.
-Pas encore . - Non ? Eh bien , combinez , je vous prie ;
Vous trouverez d'abord , sans être grand docteur ,
Le trône de Morphée ; un fleuve d'Italie ;
Puis un terme de pharmacie ;
Item , une interjection
Qui marque la surprise ou l'admiration ;
Un meuble de cuisine ; un ton dans la musique ;
Un adverbe latin , synonyme de tàm ;
Un proche parent d'Abraham ;
L'on y peut voir encor , pour peu que l'on s'applique ,
Un légume de mauvais goût ;
De Jacob une femme ; et ..... Ma foi voilà tout .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans ledernierNuméroqui aparu le lundi , 188bre. 1819 .
Le mot de la Charade est AMIDON,
Celui de l'Enigme est COMÈTE ,
7
Et celui du Logogriphe est SPECTRE , dans lequel on trouve
sceptre.
OCTOBRE 1819 . 9
SCIENCES.
ww
Nouvelle Législation de l'Impôt et du Crédit ; par
M. GOUGET-DELANDRE , ancien membre de la Cour
de Cassation ( 1 ) .
LORSQUE de toute part on s'occupe de former et
d'établir des Sociétés et des Compaguies pour différentes
sortes d'assurances , c'est un devoir pour ceux qui
traitent et qui jugent des matières économiques , de
s'en expliquer , afin de fixer les regards du public sur
ce qui est noble et généreux ; afiu de les détourner aussi
de ces établissemens offerts journellement à la Société ,
et qui ne sont souvent que des jongleries imaginées
pour faire des dupes.
Mais avant de parler d'assurances particulières , de
celles que peuvent embrasser les spéculateurs , il est
peut- être bien de faire observer qu'avant toutes ces
entreprises de détail , il existe un grand système d'assurance
, d'où dérivent tous les autres ; c'est celui sur
lequel la Société est fondée .
Les gouvernemens , par rapport à ceux qui les ont
établis , ne sont qu'une grande machine où , pour le
plus petit intérêt comme pour le plus grand , un système
d'assurance se trouve développé et appliqué .
La police de surveillance est une assurance pour la
tranquillité de toutes les classes , pour la sûreté de
l'honneur des familles . L'administration publique est
(1 ) Paris , chez Delaunay , libraire , Palais -Royal , galerie de
bois, no. 243 : chez l'Auteur, petite rue de Valois Saint-Honoré,
no. 5 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7.
1
10 MERCURE DE FRANCE .
une autre assurance qui pourvoit à mille choses promises
et assurées au public , pour et moyennant des
impôts . La confection des routes et leur sûreté , le nétoyage
des rues et la salubrité de l'air , les besoins des
hôpitaux et la subsistance du pauvre , la puissance judiciaire
, ou , si l'on veut , seulement l'autorité des tribunaux
pour la sauve-garde de la propriété , la police
correctionnelle contre la calomnie , tout , dans la Société
, par rapport à ce qui l'intéresse , est une application
de l'assurance généralisée .
Les établissemens particuliers qui ont pour objet
d'empêcher le déplacement des jouissances , d'assurer
des économies , de conserver , on ne dit pas l'opulence
ni même la richesse , mais de maintenir une honnête
aisance , ces établissemens , à l'exemple des gouvernemens
, ne sont que l'application d'autres moyens sur
une autre matière et sur une autre échelle .
C'est dans l'ouvrage que nous indiquons au public ,
pour une seconde fois , que l'auteur a présenté les motifs
do ces établissemens qui se développent successivement
pour le bonheur des hommes , on peut ajouter,
pour la gloire du gouvernement français .
L'auteur , dans l'application de ces différens systèmes
d'assurances , qu'il a su rapprocher de tant de
choses , n'a point oublié la classe des ouvriers et des
domestiques. Il avait présenté son plan dans un ouvrage
publié dès 1792 ; il a renouvelé ses instances dans celui
que nous annonçons : elles ne sont point restées sans
fruit.
Par une ordonnance rendue en son Conseil - d'état ,
sur le rapport de M. de Gérando , Sa Majesté a ap .
prouvé une caisse d'épargnes pour les ouvriers et pour
les serviteurs de toutes les classes : cette caisse , dont
on ne parle point assez souvent , est établie pour assurer
l'existence des individus qui voudront y prendre confiance
; elle est administrée par la compagnie des assurances
maritimes .
La sagesse du prince a senti qu'elle devait s'occuper
OCTOBRE 1819 . II
d'abordde la classe indigente : c'était celle là qui devait
fixer plus particulièrement les sentimens de la bienveillance
du monarque.
Il est si juste de créer une patrie pour ceux qui n'en
ont pas ! << Vous n'avez pas de propriété , dit l'auteur ,
mais une administration paternelle va vous en créer
une : elle n'exige qu'une légère portion de vos économies
; elle fera valoir ce tribut , pour vous le rendre
avec usure , lorsque le poids des années aura affaibli
la force de vos bras..... La patrie veut vous attacher à
elle , ou plutôt elle veut que les pauvres aient une patrie
comme les riches.... Citoyens qui arrivez aux
termes de votre carrière ; vous , qui avez arrosé la terre
de vos sueurs , il est temps , prenez quelque repos ;
possédez tranquillement le petit domaine que vous avez
su vous constituer..... Vous avez enfin une patrie qui
aura obtenu un culte d'autant plus religieux , qu'il sera
le fidèle hommage d'une juste reconnaissance. » ( 1 ) .
Après avoir fait ainsi la part du pauvre , il convient
de faire celle du propriétaire et du cultivateur , car l'on
sait que l'homme saus propriété , ne peut trouver son
existence que dans les moyens que l'homme aisé peut
recueillir lui-même , pour pouvoir payer le travail qui
lui est offert.
Aussi , quelle belle conception que celle qui a pour
objet de proposer d'assurer le propriétaire et le cultivateur
contre les grèles et contre les autres fléaux de
la nature ! Quel beau systèmeque celui qui aurait pour
objet de reporter la production où elle a manqué , par
suite d'évènemens d'une force majeure .
Cette conception est celle énoncée dans l'ouvrage de
M. Gouget - Délandre ; elle est sa propriété ( 2 ) . II
l'avait produite en 1792 ; il en a fait une principale ma-
(1) Page 98 .
(2) M. Barrau de Toulouse a publié un excellent ouvrage, sur
l'application des principes : nous parlerons de cette application .
12 MERCURE DE FRANCE .
tière de son travail sur le système de finances dont nous
nous occupons .
Afin de marcher avec l'auteur , il convient de le faire
parler lui-même. « Si l'humanité , nous dit- il ( 1 ) , nous
fait un devoir d'admettre que le pauvre doit être secouru
par la Société , l'équité nous en fait un autre , de
statuer que celui qui a servi cette même Société , par la
culture de la terre , doit être dédommagé , si ses espérances
lui sont ravies par des événemens indépendans
de sa volonté et et de sa prévoyance. Il faut lui garantir
ces avantages , non pas à titre de bienfaisance , mais à
titre d'une créance réelle sur la Société. » Voilà le principe
présenté ; il s'agit de le faire consacrer.
Que d'avantages pourront résulter de l'application
de ce principe ! Selon l'auteur , et suivant la raison , les
conséquences en deviennent si majeures , qu'il n'y a
plus moyen de vouloir retarder l'institution .
En effet , on ne se dérobera plus à l'impôt ; on n'avilira
plus les propriétés pour s'y soustraire ; l'impôt
sera payé sans contrainte et sans retard ; la contribution
, mesure admissible , régulière et légalisée pour
l'indemnité , se trouvera garantie par cette même indemnité
, et l'indemnité à son tour se trouvera indiquée
par le taux de la contribution. Cette garantie des récoltes
ne sera plus un simple espoir ; ce ne sera plus
une charité , comme l'ont été jusqu'à présent les secours
si minimes que l'on distribue si lentement ; mais
elle sera une chose acquise , sur laquelle on pourra et
l'on devra compter.
Cette garantie sera complète ; elle aura pour objet
de dédommager intégralement , afin de rendre aux
victimes des évènemens tous les moyens de poursuivre
leurs travaux , et de continuer leurs dépenses .
La lecture des observations si concluantes , porte à
convaincre tout le monde de l'utilité et des avantages
(1) Page 33.
OCTOBRE 1819 . 13
du système. L'auteur nous présente , pour autre considération
, que le dernier cri de la superstition se trouvera
étouffé , lorsque la Société sera appelée , dans son
propre intérêt , à supporter en masse les pertes occasionnées
par des fléaux naturels , que l'on veut toujours
attribuer à la colère de Dieu contre les habitans de telle
ou telle contrée , comme si les hommes n'offensaient
pas également la Divinité , comme si , tous ensemble ,
ne murmuraient pas contre sa providence , et comme
s'ils n'avaient pas besoin de la même portion de pardon
et d'oubli .
Telle est la sage philosophie professée dans un livre
qui traite de toutes les matières de la finance , et que
les hommes , érudits en économie politique , considèrent
comme classique .
( La suite au prochain Numéro ).
www
BEAUX - ARTS.
mwv
De la Lythographie appliquée à l'impression des ouvrages
inédits , et la réimpression des livres anciens
dans toutes les langues .
APRÈS bien des débats pour et contre la liberté de la
presse , la France en jouit paisiblement , comme chacun
le peut voir . - Oui , dirent peut-être quelques plaisans
, les éditions compactes , les brochures soufflées
s'accumulent ; les feuilles quotidiennes volent , pressées
et légères , comme les flocons de neige en hiver ;
des torrens de papier imprimé , semblables aux fleuves
de gaze , d'azur et d'argent de l'Opéra , coulent à travers
les villes et les campagnes , et menaceraient réellement
de les couvrir d'une inondation perpétuelle , de
14 MERCURE DE FRANCE .
leur ôter la lumière du jour, si la curiosité d'une part ,
et la cupidité de l'autre , ne se trouvaient encore audessous
du besoin d'enveloppes et de papillottes .
Mais c'est peu de la France à jouir de cette garantie
de la liberté politique ( ajouteront , sans daigner ré.
pondre à la plaisanterie , les partisans de la liberté de la
presse) ; toute l'Europe doit l'obtenir. Déjà les gouvernemens
étrangers la proclament comme ils ont proclamé
la liberté politique , c'est à dire après avoir fait
d'abord, de nos écrits , du papier à cartouche pour
leurs arsenaux , ils en rappellent aujourd'hui le texte ,
et y ajoutent leurs commentaires. La question sur la
liberté de penser et de dire , est jugée. Si l'on en appelle
à l'expérience pour ses résultats , on peut la trouver
en France , chez un peuple des plus communicatifs ,
des plus matins en propos , et pourtant très-susceptible.
Dame chicane , on l'a vu , s'était flattée d'une ample
moisson d'épices. Deux ou trois procès scandaleux ,
excités par elle à l'occasion de quelques écrits , n'ont
eu d'autre effet que de rappeler le mot de ce paysan aù
milieu du dernier siècle , où l'instruction et la politique
commençaient à se répandre. Il venait de perdre un
procès. En sortant de la chambre du palais , il tenait
les yeux fixés sur cette incription en lettres d'or , placée
au-dessus de la porte : Justitia et pietate . -- Sais-tu
Dire ? entends- tu le latin ? lui dit un conseiller en pas-
Ventie! répondit le paysan , que ça veut dire :
La justicefait grand pitié. Mais on ne verra plus , il
faut l'espérer , de ces scènes où l'accusé , l'accusateur
et le juge lui- même , cnt pu paraître tous convaincus
de calomnie ; car on n'en accusera plus personne .
sant. -
La France d'aujourd'hui pourrait être représentée
sous l'allégorie d'un jeune militaire rentré dans sa famille
, après plusieurs campagnes où il a obtenu les
plus grands succès et éprouvé les plus grands revers .
Son sang en est encore tout agité ; plein de feu , il parle
avec action ; à son langage se mêlent des mots étranges ,
des gestes singuliers ; on croirait quelquefois que son
OCTOBRE 1819. 15
esprit est altéré . Mais il retrouve bientôt , dans la société
de ses parens , de ses amis , l'objet de ses goûts
naturels . Il redevient citoyen français , de simple soldat
qu'on l'avait fait. Ce fut en soupirant qu'il suspendit
son épée glorieuse ; c'est en sentant battre son coeur ,
qu'il prend la plume pour louer les bonnes actions et
attaquer les abus. D'abord sa plume crie sous sa main
appesantie ; elle lance au loin des taches qu'il se hâte
aussitôt d'effacer ; mais elle court bientôt avec facilité
sur les sujets les plus graves comme sur les plus légers .
Alors les avantages de la liberté de la presse ne seront
plus contestés ; ils seront bénis , ils deviendront profitables
, surtout à une génération nouvelle , qui , au
grand étonnement de certains Epimenides modernes ,
voudra trouver des livres jusque dans la plus pauvre
cabane , s'il doit y avoir encore de pauvres cabanes .
Bravo ! s'écrieront ici les libraires surtout. Mais ,
pour cet âge d'or , aurons nous assez d'imprimeurs
Eh ! oui , Messieurs , lors même que tous les imprimeurs
actuels briseraient leurs presses ; car chaque auteur
va devenir son propre imprimeur. L'exemple qui
vient d'en être donné à Berlin (1) , ne peut étre perdu
pour la France , lorsque des moyens , vraiment extraordinaires
, viennent y concourir .
Dès 1810 on y a cherché , pour la lythographie, une
invention plus commode que ces pesans carreaux de
pierres , imaginés d'abord si heureusement (2) . On
était parvenu au perfectionnement désiré , lorsqu'au
commencement de 1819 , M. Senefeldet , inventeur de
(1) Le professeur Færster ayant transcrit de sa main sur la
pierre lytographique son nouvel ouvrage , destiné à l'école du
génie et de l'artilleric , et intitulé : Introduction à la géodésie , y
ayant dessiné lui-même les figures , a fait ainsi imprimer son livre
à mesure qu'il s'est vendu.
Revue encyclopédique , tom. 2 , 1819 , pag. 536.
(2) On peut voir l'excellent Mémoire de M. Marcel de Serre ,
sur la lythographie , inséré dans les 51e. et 52e. volume des Annales
des Manufactures et des Arts .
16 MERCURE DE FRANCE .
la lythographie , est venu à Paris offrir une solution du
probléme. Il l'a annoncée sous le titre depapirographie.
Quelques journaux en ont parlé ; mais l'inventeur a
constamment refusé , jusqu'à la dernière exposition des
produits industriels au Louvre , de laisser voir ses
nouvelles planches. C'est alors qu'il en a montré une
seule , en ouvrant une sorte de souscription pour celles
qu'il allait , dit-il , faire fabriquer. Mais il avait été devancé
, comme il vient d'être dit , sinou pour le privilége
, au moins pour la découverte du perfectionnement.
Dès son arrivée , au mois de mars dernier , il
avait reçu la visite d'un officier français , qui lui dit
avoir aussi imaginé des planches lythographiques plus
commodes et plus faciles à se procurer , que les pierres
de Bourgogne et de Châteauroux , qui ne le cédent en
rien à celles de Munich . Il fit l'offre de montrer ses
planches françaises , à condition que M. Senefelder ferait
voir ses planches allemandes . Cet échange d'amourpropre
et de complaisance fut constamment refusé.
Quoi qu'il en soit de la concurrence pour la priorité
de l'invention , il en résultera toujours deux sources
d'un stéréotypage nouveau , que l'inventeur français a
porté au point de le rendre exécutable en entier , par
une personne quelconque se mettant en tête d'imprimer
; et avec le plus grand avantage , sans contredit ,
celui de pouvoir ne tirer des épreuves qu'à mesure du
besoin .
, D'après des renseignemens certains l'on peut
annoncer ici que les planches lythographiques nouvelles
sont composées de matières qui se trouvent partout
; elles seront faites minces ou épaisses à volonté ,
et de différentes qualités , selon qu'on voudra les employer
au dessin ou à l'impression . Dans ce dernier cas ,
le procédé consistera à écrire avec une encre très - coulante
, sur un papier très- commode et d'une préparation
analogue à celle des planches ; puis à en faire la contreépreuve
sur la planche à imprimer. Cette opération
dernière , ainsi que l'impression des épreuves , demanOCTOBRE
1819. 17
deront seules quelques pratiques , et dans le cas seulement
où l'on ne voudrait pas recourir aux imprimeurs
lithographiques ordinaires .
Mais , le croira- t- on ? c'est peu encore que l'impression
d'ouvrages inédits. Des gravures anciennes ou
nouvelles , des livres anciens ou nouveaux dans toutes
les langues , peuvent aussi , par le moyen de la lythographie
perfectionnée , fournir des planches pour de
nouvelles éditions , en donnant , par des moyens indépendans
de l'art du dessin , des fac simile ; tels que ,
si le papier était le même , on ne pourrait distinguer les
premières épreuves d'avec les dernières .
L'inventeur français étant militaire , a dû songer aux
armées ; c'est pour elles surtout qu'il a imaginé une
presse qu'on doit vraiment appeler presse lythographique
de campagne , puisqu'un sapeur , au pied d'un
arbre , peut , sans autres ferremens que ses outils , la
fabriquer de toute pièce en quelques heures. La préparation
des planches lythographiques , ainsi que celle des
nouveaux crayons , si l'on s'en trouvait dépourvu ,
n'exigerait que vingt- cing heures pour tout délai .
D'après ce qui vient d'être dit , avec connaissance
de cause , on concevra la différence entre une imprimerie
qui peut être créée à l'instant même et en tout
lieu , et celle qui exige , pour son établissement , tant
d'ouvriers différens , et exercés de longue main à dés
travaux difficiles . On concevra enfin , combien le civil
est plus intéressé encore que le militaire , à trouver
avec autant de facilité , dans la même plume qui aura
fixé ses idées sur le papier , le burin qui les aura gravées
pour le public présent et à venir. On répète souvent
cet adage : Qui veut lafin veut les moyens . On peut
ici , en retournant la proposition sans nuire à sa vérité ,
dire : La force des choses a voulu sans doute la liberté
de la presse , puisqu'elle a suggéré de pareils moyens
pour arriverà lafin.
L. C. V.
II . 2
18 MERCURE DE FRANCE .
wwwwww mmmmmm
LITTÉRATURE.
Traduction en vers de la JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ; par
M. BAOUR- LORMIAN .
PERMETTEZ- MOI , M. le Directeur , de vous communiquer
quelques observations sur la traduction en vers
de laJérusalem délivrée que vient de publier M. Baour-
Lormian. Elles n'auront pour objet que les emprunts
beaucoup trop nombreux qu'il a faits à La Harpe et à
Clément de Dijon. Je les fais remarquer avec d'autant
plus d'empressement , que la juste célébrité de M. Lormian
pouvait le mettre à l'abri de semblables reproches
.
J'ai comparé avec soin la nouvelle traduction , avec
les huit premiers chants de la Jérusalem traduite par
La Harpe . J'ai reconnu que le poëte toulousain avait
pris à l'auteur deux cent soixante -deux vers , et un
grand nombre d'hémistiches . Encouragé par cette découverte
, j'ai rapproché la traduction de Clément de
celle de M. Baour ; j'ai remarqué que ce dernier avait
encore emprunté, au critique Dijonnais , la quantité de
trois cent soixante vers , sans compter une assez grande
quantité d'hémistiches .
Une autre observation mit le comble à mon étonnement
. M. Trognon , professeur d'histoire au collège de
Louis-le -Grand , est auteur des notes jointes à la nouvelle
traduction : il dit , tome Ier. , pag . 253 , que La
Harpe eût rendu service au Tasse et à sa propre réputation
, de n'avoir pas traduit les huit premiers chants
de la Jérusalem . La complaisance du commentateur
pour le poëte , n'est- elle pas poussée trop loin ? M. Tro
OCTOBRE 1819 . 19
gnon ne peut raisonnablement blâmer La Harpe d'avoir
traduit ses huit premiers chants , puisqu'ils n'ont été
publiés que dans l'édition de ses oeuvres posthumes ; je
pense que le professeur aurait dû parler avec plus de
réserve d'un littérateur dont M. Baour a emprunté les
vers . Le poëte toulousain , et son commentateur ,
ont- ils bien réfléchi à ce qu'ils ont avancé ? Si la version
de La Harpe leur paraît aussi médiocre , pourquoi donc
lui avoir dérobé autant de vers ? pourquoi , dans un
seul chant , le huitième , en avoir copié soixante-seize ?
pourquoi lui avoir fréqnemment enlevé des hémistiches
?!
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?
Mais j'entends M. Lormian me dire : Eh ! doucement
, monsieur le critique ; vous n'avez donc pas lu
la note du premier volume , page 249 ? vous y auriez
remarqué l'aveu que je fais de quelques emprunts à La
Harpe et à Clément . - Certainement , Monsieur , je
l'ai lue votre note ; et je confesse , à mon tour , que cet
aveu ne m'a nullement satisfait. Vous en dites assez ,
peut- être , pour justifier l'emprunt de quelques vers
faits aux deux auteurs précités ; mais votre note donnet-
elle à entendre que vous êtes redevable de deux cent
soixante - deux vers à l'un , et de trois cent soixante vers
à l'autre , ce qui forme la valeur d'un chant de votre
poëme ! Horace a dit :
Pictoribus atque poetis
Quid libet audendisemperfuit æqua potestas .
Certes , il n'a pas voulu faire entendre par-là qu'un
poëte dût s'approprier impunément le fruit du génie des
autres. D'ailleurs , était- ce dans une note perdue dans
la foule , qu'il convenait de faire l'aveu de vos emprunts
? cette note ne devait- elle pas échapper au plus
grand nombre des lecteurs ? Sont-ils donc obligés de
dévorer ce long amas de commentaires qui accom
20 MERCURE DE FRANCE .
pagnent votre traduction ? notes inutiles pour la plupart,
et dans lesquelles se trouve répété prolixement tout ce
que La Harpe et Ginguené avaient déjà dit en beaucoup
moins de mots .
Nos poëtes modernes devraient bien renoncer à
l'usage de joindre tant de notes à leurs ouvrages , et
principalement aux traductions qu'ils publient. A quoi
bon répéter longuement ce qu'on a dit cent fois ? faire
remarquer à chaque instant les beautés ou les défauts
d'un auteur apprécié depuis long-temps ? enfler un
volunte de citations , de rapprochement et de lourdes
critiques ? Tout cet étalage d'érudition dans un poëme
est généralement hors de propos. Si le lecteur est instruit
, s'il a du goût , s'il est sensible aux beautés poétiques
, que lui apprenez-vous en lui remettant sous les
yeux ce qu'il était et ce qu'il sent tout aussi bien que
vous ? S'il manque des dispositions qu'il faut apporter
à l'étude des poëtes , c'est en vain que vous essayez de
lui communiquer un sentiment qu'il n'a pas. L'usage
que l'on a aujourd'hui de coudre des notes à un volume
de poésies , est un véritable abus ; on doit le considérer
comme une opération mercantile , indigne d'un homme
de lettres . Il faut de bons vers au lecteur , mais tout le
reste est superflu. Les notes ne conviennent qu'aux
poëmes didactiques ; telles sont , par exemple , les
Géorgiques deVirgile, et quelques ouvrages de ce genre.
Dans ces sortes de productions , destinées particulièrement
à instruire, il se rencontre des expressions techniques
qu'il faut éclaircir , et des passages dont le sens a
besoin d'être expliqué pour être parfaitement compris .
M. Baour espérait sans doute que l'aveu qu'il a fait
resterait inconnu à ses lecteurs ; que cet aveu demeurerait
enseveli dans la foule des remarques qu'on peut
se dispenser de lire , et que tout homme de lettres est
à portée de faire de lui-même.
Je ne puis me dispenser de relever une des erreurs
de M. Trognon ; erreur dans laquelle sont tombés ,
avant lui, plusieurs écrivains , et particulièrement VolOCTOBRE
1819. 2
taire. C'est par inadvertance que ce grand homme a
regardé comme un écart d'imagination la chanson du
Perroquet , qui se trouve dans le seizième chant de la
Jérusalem. Il faut d'abord remarquer que le Tasse n'a
point appelé cet oiseau par son nom. Il le décrit poétiquement
avec tant d'exactitude , qu'il est facile de
le reconnaître. Le mot perroquet , peu noble dans
la haute poésie , ne se trouve pas dans l'italien. Le
Tasse ne dit point , comme l'a écrit Voltaire , et en
suite M. Trognon , que le perroquet du jardin d'Armide
chantait des chansons de sa propre composition ;
ce qui eût été absurde. Le Tasse dit simplement qu'au
moment où les deux héros , chargés de ramener Renaud
au camp des chrétiens , entrérent dans le palais d'Armide
; un oiseau au plumage de diverses couleurs , au
bec couleur de pourpre , continuait son chant qui ressemblait
à la voix humaine , avec un art qui tenait du
prodige. Que peut- on trouver de bizarre dans ce passage
? pourquoi y voir ce qui n'y est pas exprimé ?
N'est- il pas plus naturel de supposer qu'Armide avait
enseigné à cet oiseau la chanson qu'il récitait d'une
manière purement machinale ? Je pense que cet endroit
a été mal saisi par les critiques ; ils se sont répétés les
uns les autres , et aucun d'eux n'a examiné avec soin
les expressions employées par le Tasse .
Je u'approuve point non plus l'opinion du commentateur
, qui loue son auteur d'avoir supprimé la dernière
octave du quatrième chant. En la relisant avec
attention , il est impossible d'y découvrir les raisons qui
ont engagé ces deux écrivains à la passer sous silence.
Ne leur en déplaise , cette octave est belle ; elle présente
un sens fort raisonnable , et les quatre derniers
vers surtout terminent heureusement ce quatrième
chant. Les critiques italiens ( et le Tasse en a eu de
sévères ) ne l'ontjamais censurée. La Harpe , dont le
goût était aussi pur que celui de M. Lormian , u'a pas
fait difficulté de la traduire . On ne saurait louer la manière
d'écrire de ces traducteurs , qui , saus qu'on en
22 MERCURE DE FRANCE .
puisse deviner le motif , ajoutent et retranchent de leur
propre autorité ; on les voit plus attentifs à faire briller
leur esprit , qu'à reproduire le génie de l'auteur
italien.
Pour revenir à notre idée première , je prétends , et
chacun en conviendra , que la place naturelle de l'aveu
des emprunts de M. Lormian devait se trouver en tête
de la traduction. Dans une Préface intéressante , le
poëte devait rendre compte du travail de La Harpe et
de Clément ; il devait également faire connaître les secours
qui lui avaient été offerts par les deux critiques ,
et dont il a si abondamment profité .
C'est en vain que M. Lormian voudrait s'autoriser
de l'exemple de l'abbé Delille , qu'on a remercié , dit
M. Trognon , d'avoir mis en évidence des vers heureux
ensevelis dans les versions défectueuses de ses
devanciers . J'ignore combien de pareils vers l'abbé
Delille peut avoir mis en évidence dans sa traduction
du Paradis Perdu. Mais , à coup sûr , s'il a pris autant
de licence que l'auteur de la Jérusalem , il mérite le
blâme . On ne peut d'ailleurs s'autoriser d'un exemple
pareil , et le tort de l'un ne peut faire excuser celui de
l'autre. Je ne puis croire que Delille ait jamais copié
plusieurs vers de suite d'un autre poëte , et qu'il l'ait
fait à différentes reprises . Je doute encore que , dans
un seul chant de ses traductions , Delille ait intercalé
plus de cent quatre vers qui ne lui appartenaient pas ,
et sans en prévenir ou sans en faire connaître l'auteur
( 1 ) .
Delille faisait des emprunts , mais il savait les déguiser
. Il consultait particulièrement les poëtes français du
(1) Dans le huitième chant de la Jérusalem , M. Lormian emprunte
à La Harpe 76 vers , parmi lesquels on trouve un passage
de 16 , qui se lisent de suite ( tome 11, p. 138 ) , et à Clément , la
bagatelle de 28 vers. Comment , 104 vers dans un seul chant ! Et
M. Trognon appelle ces vols , un petit nombre de larcins ? C'est
être bien modeste.
/
OCTOBRE 1819 . 23
1
seizième siècle ; et , par d'heureux changemens , il
trouvait l'art de les rajeunir , sans altérer les grâces
naïves de leurs compositions. Puis -je en dire autant du
poëte toulousain ? La liberté qu'il a prise de transcrire
ses contemporains d'une manière servile , ne peut-elle
pas affaiblir l'idée avantageuse qu'on s'est formée deson
beau talent ? M. Baour s'est-il donc imaginé que les
critiques négligeraient de comparer la dernière traduction
avec celles qui l'avaient précédée . Il ne peut avoir
présumé que personne ne prendrait cette peine ; que ,
répandus dans son ouvrage , les vers empruntés ne seraient
point distingués des siens ; que , parmi les littérateurs
, aucun n'oserait lui reprocher ce vol de plus
de six cents vers , et d'un plus grand nombre d'hémistiches
.
On remarque , non sans surprise , que M. Baour n'a
pas été toujours heureux dans ses emprunts . Je n'en
citerai que deux exemples que je tire des endroits les
plus connus . Chacun a retenu ce passage où le Tasse
représente Argant conservant encore , dans ses derniers
momens , la férocité de son caractère . Superbi , formidabili....
M. Baour a mal fait , en prenant les vers
de Clément :
Et son dernier soupir a blasphémé les cieux.
Au lieu de dernier soupir, on a dit ses derniers accens ;
ce qui est absolument la même chose. Le Tasse n'offre
point cette image ; il montre Argant exhalant toute sa
rage contre Tancrède , le menaçant par ses gestes , par
ses paroles , mais non pas blasphémant les cieux dans
ses derniers accens . Ce vers n'est nullement à sa place ,
et il est du dévoir d'un traducteur de se rendre l'esclavo
de son modèle . N'est-ce pas encore un vers de remplissage
que celui - ci ? Il appartient à M. Baour , et il se
trouve non loin du précédent :
Sur tous ses traits s'étend une pâleur horrible :
24 MERCURE DE FRANCE .
Le Tasse ne fait point mention de cette pâleur. Pourquoi
avoir choisi dans Clément la traduction de ce vers
fameux sur la mort de Clorinde ?
Amico , hai vinto , io ti perdon, perdona .
J'ai vécu , c'en est fait : ami , je te pardonne ,
Ne laisse point périr l'âme qui m'abandonne .
Le premier hémistiche du premier vers est faible ; il
ne rend qu'imparfaitement le sens de l'italien . Ces mots
amico , hai vinto placés au commencement du vers , et
suivis immédiatement de io tiperdon sont du plus grand
effet , et forment un contraste admirable . Clément n'a
point senti cette beauté , et M. Lormian , en adoptant
les deux vers de ses prédécesseurs , ne s'est pas aperçu
qu'ils rendaient mal l'idée du poëte italien. J'en dirai
autant du combat de Tancrède et de Clorinde , qui est
décrit très- faiblement. Les personnes à qui la langue
italienne est familière , reconnaîtront , au premier
aperçu , l'infériorité de M. Baour en cette description.
Par exemple , au lieu de cette belle octave , degne d'un
chiaro sol, etc. , par laquelle les deux guerriers ouvrent
le combat , le traducteur s'exprime ainsi :
O nuit qui les couvrit de tes voiles funèbres ,
Pardonne si ma voix , sur ces guerriers célèbres ,
Appelant les regards de la postérité ,
Dispute leurs exploits à ton obscurité .
Trouve-t - on , dans ces vers , la pompe et l'harmonie
de l'octave italienne ! Je pourrais facilement multiplier
mes observations critiques , et appeler l'attention sur
une foule de passages tout aussi mal rendus. Les dernières
paroles de Clorinde ne sont qu'une imitation
sans couleur des admirables vers du Tasse. Un autre
reproche , c'est que , dans ce même morceau , le traducteur
a remplacé , par du clinquant , l'or pur du
Tasse.
OCTOBRE 1819. 25
Clorinde , près de rendre le dernier soupir , s'écrie :
E se rubella.
In vita fù , la vuole in morte ancella .
Cette pensée , d'une simplicité ravissante , est ainsi
rendue :
Ses yeux d'un autre monde embrassent la carrière ,
Et, prêts à se fermer , s'ouvrent à la lumière,
Personne ne niera sans doute que le Tasse est ridiculement
traduit. Quelle recherche et quel mauvais
goût dans ces deux vers ! Quel misérable jeu de mots
dans le dernier !
Les amis de M. Lormian doivent l'engager à revoir
sa traduction avec un nouveau soiu ; à remplacer , par
des vers de sa faconde tous ceux dont il n'est pas l'auteur.
Dans le cas où il ne profiterait pas des justes
critiques dont son ouvrage a été l'objet , travail qui
tournerait entièrement à sa gloire , M. Baour doit
scrupuleusement faire connaître tous les passages qui
ne lui appartiennent pas. Il faut que le lecteur puisse
distinguer sur-le-champ la production de La Harpe ou
de Clément , d'avec la production de M. Lormian. Je
ne lui ferai pas remarquer qu'il est trop riche de
son propre fonds , pour ne pas rendre à chacun ce
qui lui appartient. C'est la maxime de M. Trognon
(tom. III , p. 261 ) ; c'est aussi la nôtre.
G. G.
26 MERCURE DE FRANCE .
ww
LA BONAPARTIDE , ou le nouvel Attila , tableau historique
et national en douze livres , en vers , avec des
notes à lafin ; publié par souscription ; par J. F. I.
COURTOIS . ( 1 )
VIENNENT à présent des usurpateurs , ils trouveront
à qui parler ; indépendamment de l'Europe attentive ,
et toujours armée pour soutenir la légitimité , nos
poëtes sont là . Avecquelle plume de fer ils flétriront ces
despotes terreur du genre humain ; le vers sanglant
de Gilbert n'est rien en comparaison de ce qu'ils leur
préparent .
Ce qui me plaît surtout , est la manière adroite et
fine avec laquelle s'y prennent nos écrivains ; un usurpateur
paraît , vous croyez peut- être que ces sentinelles
avancées vont crier au voleur, point..... ces Messieurs
restent en observation , taillent leurs plumes , et
prennent des notes ; il leur faut de la matière pour
leurs ouvrages, ils laissent donc tranquillement l'usurpateur
faire des siennes ; ils iront même , tant ils sont
malins , jusqu'à lui prodiguer des louanges pour l'endormir
, le couvrir de lauriers pour le pousser à en mériter
de nouveaux , accepter dudit tyran des décorations
, des places , des pensions , pour s'en rapprocher
et le voir en robe de chambre et en bonnet de nuit.
Voyez -vous le piège. Le pauvre tyran ne s'en apperçoit
pas . Il tombe. Alors c'est autre chose , voici nos
gens qui sortent de terre armés de brochures , de mémoires
, de notes manuscrites , de poëmes ; on en voit
à droite , on en voit à gauche , devant , derrière , c'est
une presse , et je vous réponds que l'usurpateur est arrangé
d'une belle manière .
Je pense que nous pouvons respirer à présent , et je
(1) vol . in-8. de 300 pages , prix 6 fr . Paris , Henrion , libraire,
quai des Augustins , no. 27 , et à la librairie du Mercure , rue
Poupée, nº. 7 .
OCTOBRE 1819 . 27
doute qu'on rencontre jamais un ambitieux assez hardi
pour faire le métier d'usurpateur , quand on verra de
quelle manière M. J. F. I. Courtois traite Bonaparte ,
M. J. F. I. Courtois n'est pas de ces poëtes qui ,
placés aux premières loges , ont pu , à l'aide d'un bon
canonicat , observer face à face le sujet de leur poëme .
Il n'a pas chanté les louanges du tyran. Il nous en
avertit dans son huitième livre .
Ma Muse grâce au ciel ne s'est point avilie
A flatter le bourreau de ma triste patrie .
Il annonce , avec une touchante ingenuité , dans
sa Préface , que l'ouvrage qu'il donne est le premier
qui soit sorti de sa plume et ce qui est vraiment
désolant pour notre gloire littéraire , est le dernier
qui en sortira probablement , car , ajoute- t- il avec
une franchise que je propose pour modèle à nos coquettes
, je débute un peu tard sur la lyre .
and
Lisez l'oeuvre de M. Courtois , amis des beaux vers ,
et vous jugerez si ce n'est pas une monstruosité , un
assassinat qu'il se soit avisé si tard de sa verve , et qu'il
veuille sitôt lui imposer silence ; que de belles choses
sont mortes et vont mourir encore dans le germe !
Le poëte , étranger à toute espèce d'ambition , même
à celle de la gloire , borne ses desirs à élre utile , ce
qui est très - édifiant; il n'a que du zèle, et veut n'être que
simple narrateur des faits , et surtout étre toujours en
regard à toutes les classes de lecteurs ; ce qui veut dire
bien des choses , que tout le monde ne comprendra
pas; il n'est pas de ces rimeurs à qui l'orgueil tourne
la tête ; il s'avoue lui-même unfaible escargotdu Parnasse
. Poëtes , orateurs , courbez un front , que vous
croyez caché dans les nues ; qui de vous suivra un pareil
exemple d'humilité. Personne , eh bien ! que vous
en arrivera - t - il , le malheur qu'a sagement évité
M. Courtois .
En débutant par un vol d'aigle ,
D'aller tomber dans un marais.
28 MERCURE DE FRANCE .
Serez-vous à votre aise dans un marais ? Croyezmoi
, imitez ce nouvel auteur , au lieu de vous perdre
dans les espaces imaginaires , allez terre à terre , traînez
vous comme M. Courtois : en me traînant , dit- il ,
du moins ne tomberai-je pas de bien haut, c'est toujours
consolant.
M. Courtois n'a pas osé donner à son ouvrage le
titre de poëme , il l'a modestement intitulé : Tableau
historique et national. Mais ne vous y fiez pas , lecteurs
, c'est un tour qu'il vous joue ; car M. Courtois
a aussi ses malices , lisez ces vers du premier livre ..
La valeur de César , celle du grand Pompée ,
La vertu de Caton , jusques à l'épopée
Elevèrent Lucain et j'espère aujourd'hui ,
Par Minerve conduit, arriver jusqu'à lui,
Vous voyez, jusqu'à Lucain , que la valeur de César,
la vertu de Caton , élevèrent jusqu'à l'épopée .... J'en
demande acte .
Ensuite quand on
Chante la vertu
Triomphante du crime à ses pieds abattu .
Quand on dit aux Muses :
D'accord avec Clio , céleste Polymnie
Répands sur mes récits ta brulante harmonie .
Fait- on ou ne fait- on pas une épopée ? A-t- on besoin ,
pour un Tableau historique et national , que Polymnie
répande sur des récits sa brulante harmonie ? Je m'en
rapporte à qui voudra juger. Voilà donc M. Courtois
, en dépit de sa modestie , atteint et convaincu
d'un poëme épique ; il n'a pas voulu être le parrain de
son ouvrage. Eh bien, moi, je le suis, à mes risques et
périls .
OCTOBRE 1819 . 29
Voyons le début.
Boileau a dit :
Que le début soit simple et n'est rien d'affecté.
Aussi M. Courtois commence- t- il modestement.
La poésie épique est la langue des Dieux.
Pour chanter les héros favorisés des cieux ,
Au mortel inspiré par un noble délire
Apollon sans regrets , daigne prêter sa lyre ;
Mais j'ai vu profaner ses augustes accens ,
Brûler au crime heureux un illicite encens ...
Trois points après l'illicite encens ... l'indignation
arrête M. Courtois , il ne peut pas aller plus loin.
Quand nous ne saurious pas que cet auteur en est à son
début , nous verrions qu'il n'a pas brûlé un illicite encens
aux pieds du crime heureux , sa Muse est vierge.
Continuons .
Je décris les forfaits du tyran de la France.
Voyez- vous la malice , M. Courtois ne chante pas ,
il décrit ; si nous ne savions pas à quoi nous en tenir ,
nous croirions admirer un tableau historique et national
, tandis que nous admirons un poëme épique bien
conditionné.
M. Courtois ne réclame aucun applaudissement pour
l'invention de son sujet ni pour la distribution des parties
; il a trouvé son plan tout fait dans les Gazettes .
Après l'avant-scene indispensable , après avoir montré
le peuple français , qui , sous le joug ,
Rêvant la liberté
Prend une fraction de souveraineté.
Il conduit Bonaparte en Egypte , où par parenthèse
celui- ci aurait bien dû rester , mais d'où les destins
l'ont ramené pour faire la journée du 18 brumaire
et être le héros d'un beau poëте .
30 MERCURE DE FRANCE .
Au commencement du second livre, Bonaparte
Nommé premier consul à l'unanimité ,
...... répare nos maux avec activité.
Des lois qu'on violait rétablit l'équilibre .
Il passe le Simplon , gagne la bataille de Marengo ,
fait la paix à Lunéville , et conclut le traité d'Amiens .
Ici , par forme d'épisode , l'expédition de Saint- Domingue
.
Dans le troisième livre , l'auteur se repose , et tel
que les grands modèles , fatigué de combats , il porte
ses yeux sur d'autres tableaux . Politique aussi profond
qu'éloquent , il décrit avec la plume de Tacite le ma--
chiavélisme de Bonaparte pour enchaîner tous les
partis.
Son machiavélisme à nos yeux se déploie ....
Aux Français dispersés sur la terrre étrangère
Il offre tout à coup son appui tutélaire :
Ceux qui par la terreur , de leur toit exilés ,
Ont perdu tous leurs biens , s'y trouvent rappelés ;
Ils goûtent près de lui le calme après l'orage ;
Il leur rend les débris échappés du naufrage ,
Les droits d'hérédité dont ils furent privés
Et ceux de citoyens qu'il leur a conservés.
Leur offre des emplois ........
Restaurateur des lois et de la religion
Il règne sur les coeurs et sur l'opinion .
Voyez -vous la tyrannie qui s'annonce . S'il est quelqu'un
qui croie que Bonaparte a eu une seule bonne
intention dans sa vie , qu'il apprenne que
C'est pour les reforger qu'il vient briser nos chaînes.
En servant la patrie, il avait le dessein
D'épuiser tout le lait qu'elle avait dans son sein,
Voilà ce dont nos prétendus hommes d'Etat d'alors
ne se doutaient pas ; voilà ce qu'un politique de la force
OCTOBRE 1819 . 31
de M. Courtois aurait vu ; il aurait crié , s'il eût été
à leur place : Tremblez ! Français :
Sa fausse modestie et sa feinte douceur
De son coeur caverneux nous cachent la noirceur.
Ah ! M. Courtois , où étiez-vous alors ? que de calamités
vous eussiez épargné à notre belle France !
L'usurpateur , toujours favorisé par la fortune , malgré
les pressentimens de M. Courtois , qui n'en était
pas encore à son début , et qui ne disait mot , monte
sur le trône ; il est salué Empereur; il gagne la bataille
d'Austerlitz , fait la conquête de la Prusse , signe le
traité de Tilsitt , et courbe sous lejoug toutes les puissances
continentales du nord de l'Europe. La conquête
de l'Espagne est entreprise; mais l'Allemagne se soulève
et refuse de marcher auxiliairement sous les drapeaux
l'usurpateur : celui-ci reprend les armes , et bientôt
Napoléon , vainqueur d'Ekmulh et d'Abensberg
A soumis Ratisbonne , il est près d'Ebersberg.
Après ces deux vers géographiques et harmonieux ,
arrive la bataille de Wagram. Le génie de l'usurpateur
conserve encore son ascendant ; il est vainqueur : il
voit tomber pourtant
Lannes , nommé par lui duc de Montébello.
Rien n'est à la fois plus touchant et plus noble que
le discours que lui adresse ce héros expirant.
Cependant Bonaparte , qui
De Jésus redempteur se serait dit l'égal . )
fait saisir le temporel du pape , et lui signifie , par le
général Radet , de renoncer à son pouvoir.
Il faut voir , dans le poëme , avec quelle fierté et en
même temps avec quel ménagement le général adresse
ce discours au saint Père :
MERCURE DE FRANCE . 32
Pontife du Très - Haut, pardonnez , je vous prie
L'empereur des Français et le roi d'Italie ,
Le Grand Napoléon m'impose le devoir ,
D'arracher de vos mains le temporel pouvoir ,
De venir vous troubler son ordre m'autorise .
Il vous faut renoncer aux états de l'Eglise ,
Abdiquez tout vos droits à ses possessions
Et dans Rome , restez à ces conditions .
Quelle admirable simplicité ! Sont-ce là des vers
ambitieux; dirait-on autrement en prose ?
Malgré l'élégance d'une telle harangue , le Pape fait
la moue , et ne se décide pas ; et après un dialogue de
quatre pages , le général Radet enlève le saint Père le
plus poliment du monde , et en lui demandant pardon
de la liberté grande.
Napoléon s'unit à une archiduchesse d'Autriche. Il
est vrai qu'il avait d'abord espéré mieux.
Ce mortel téméraire à la soeur d'Alexandre
Aux regards de l'Europe avait osé prétendre ,
Mais de Pierre-le-Grand le petit-fils rejette
D'un vil ambitieux la demande indiscrète .
Des censeurs pointilleux chicaneraient l'auteur , qui
a placé ici quatre vers féminins de suite ; mais nous
passerons outre , en faveur des belles choses qui suivent ;
nous aimons mieux voir l'usurpateur
Humilié , confus ,
comme le renard de la fable , briguer l'alliance de l'Autriche
; il croit s'affermir sur le trône , mais son ambition
le conduit à une chute épouvantable .
Plus il va s'élever et plus , n'en doutons pas ,
Ce colosse en tombant doit faire de fracas .
Enfin ,
•
Louise est des Français , impératrice et reine.
OCTOBRE 1819 33
Ici commence le merveilleux que l'auteur ne nous
avait pas promis , qui constitue la véritable épopée , et
donne encore un démenti au titre de l'ouvrage et å
la modestie du poëte .
M. Courtois ne pouvant mettre en action les
divinités des chrétiens , prend les siennes , à l'exemple
de Voltaire , dans la Mythologie païenne , et en invente
quand il en a besoin. La Discorde va trouver l'Ambition
, et aborde franchement la question avec elle.
Funeste ambition mère de tant de crimes
Es-tu lasse , dis-moi, de faire des victimes ...
Souffriras- tu que Mars, déposantson tonnerre ,
Eteigne dans mes mains les foudres de la guerre .....
Quoi ! le fils de Vénus t'enleverait ta proie ....
L'Ambition se pique au jeu ; elle emprunte le célèbre
visage de la Gloire , et souffle le feu de la guerre dans
le coeur de Bonaparte ; il forme un camp sous Boulogne.
Dans le 8e. Livre , la guerre d'Espagne continue. Il
naît un fils à l'usurpateur :
Ce digne fils né d'Attila, .. , promet un Titus.
Mais ce bienfait est le dernier que la Providence réservait
au tyran.
L'étoile, dont l'éclatvient de frapper nos yeux
Est l'astre du tyran , jetant ses derniers feux.
Vainement
La vérité prétend l'éclairer de nouveau
D'une main sacrilége il éteint son flambeau .
La chimère que Bonaparte prend pour la réalité , lo
conduit en Russie , et le rend maître des ruines fumantes
de Moscou .
Dans cette ville , Bonaparte a une vision; saint Louis
et le duc d'Enghien lui apparaissent en songe. Il s'éveille
3
34 MERCURE DE FRANCE .
plein de terreur ; mais Murat , après s'être moqué de
lui , voyant qu'il a peur tout de bon , lui remet le coeur
au ventre , en rejettant la mort du prince sur celui qui
est allé le prendre sur les terres étrangères , et qu'on y
avait envoyé , dans l'espérance qu'il ne le ramènerait
pas.
Ce sang de l'innocence
Fume , s'élève , crie et demande vengeance ,
Non de vous , non de moi , mais du lâche Français
Qui servit votre rage en son funeste accès.
Lui seul est l'assassin , lui seul est le coupable.
Ah ! quand je l'ai chargé de ce crime exécrable ,
Répond Napoléon , quand je l'ai commandé,
J'ai cru que respectant le sang du Grand Condé
Dans le jeune héros qu'a tant pleuré la France ,
Ce traître retenu par la reconnaissance ,
En feignant de servir mon aveugle courroux
Dérobaient ce prince à mes perfides coups .
Grâce au ciel et à M. Courtois , l'innocence enfin
triomphe , Bonaparte et Murat ne sont point les assassins
du duc d'Enghien. Cette affaire me pesait sur le
coeur ; je vois avec plaisir deux hommes dont la vie fut
si pure , lavés de la seule tache qui jusqu'ici en avait
terni l'éclat. Le colonel Ordenner , Allemand d'origine ,
paiera pour eux.
Vient ensuite l'effroyable désastre de Moscou . C'est
là qu'on voit avec épouvante ,
Une masse blanchâtre
De la nature en deuil, funèbre amphithéâtre.
et tous les fléaux imaginables fondre sur notre malheureuse
armée. Conquérans ! lisez le dixième Livre de
M. Courtois ; et si vous n'êtes pas guéris pour longtemps
de l'envie de faire la guerre en Russie, vous êtes
incurables .
Après des efforts inouis , M. Courtois a besoin d'un
secours divin , pour arriver aux bords de la Bérésina.
OCTOBRE 1819. 35
Resté en arrière avec les trainards et les bagages , il
s'écrie d'une voix gémissante :
Pégase soutiens - moi .... Muse , poursuis , achève .
Pégase le soutient , et il passe le pont fort à propos ,
pour arriver à Paris avec
Le déserteur d'Egypte et des champs de Wilna.
M. Courtois suit Bonaparte au Sénat, lève cinq cent
trente mille hommes en trois mois , et commence la
campague de Dresde sous de meilleurs auspices ; car
Yorck , Barclai , Bulow , Blucher et Wittgenstein.
A l'orgueil d'Attila n'ont pu poser un frein.
Il semble que la victoire va revenir sous les drapeaux
de l'usurpateur ; mais ses alliés l'abandonnent ; Vandamme
est fait prisonnier, et la bataille de Leipsick est
perdue.
Rien n'est attendrissant , dans ce Livre , comme la
mort de Moreau . Nos libérateurs
Observaient du côté des Français
Ce qui pouvait servir ou nuire à leur succès .
Et
Tandis qu'à la douleur Alexandre est en proie
Napoléon savoure une barbare joie.
Je le reconnais bien là ... Quel peintre que M. Courtois
! il ne lui faut qu'un vers pour condamner un
homme à l'immortalité .
C'en est fait , Bonaparte ne bat plus que d'une aile.
Son orgueil le pousse encore au combat ; mais sa fortune
l'abandonne , malgré les victoires de Montmirail ,
de Craone , de Champ-Aubert.
C'est en vain que de Laon, ses aigles orgueilleuses
Ont tenté de franchir les cimes ardueuses .
35 MERCURE DE FRANCE .
Bordeaux ouvre ses portes au duc d'Angoulême ; le
comte d'Artois entre à Paris .
Un sénat factieux pour la première fois
Contre l'usurpateur élève enfin la voix .
La déchéance est prononcée , et tout est dit.
Voilà l'analyse rapide , et pourtant bien longue , de
l'oeuvre de M. Courtois. Son style , puisque nous
sommes convenus que le plan ne lui appartenait pas ,
son style qui est bien à lui , est partout d'une simplicité
admirable ; point de ces mouvemens brusques , de ces
écarts , qui emportent et fatiguent le lecteur. M. Courtois
a voulu ménager les nerfs de nos jolies femmes .
Croirait- on qu'avec un aussi beau talent , M. Courtois
n'ait pas un protecteur , et qu'il soit réduit à dire
avec douleur :
Mécène .... payait les vers divins ...
Et je cherche un Mécène.
Il vous en viendra un , n'en doutez pas , M. Courtois ;
il vous en viendra , ne fut- ce qu'un des héros russes ou
prussiens dont vous avez chanté les exploits, et dont
vous avez encadré les noms harmonieux dans des vers
harmonieux encore. Au pis aller , vous ne pourrez
échapper à la gloire qui vous attend; et en mettant dans
la balance
Et la somme du bien et la somme du mal,
je ne sais s'il ne vous sera pas plus glorieux d'avoir
immortalisé gratis tant de grands hommes qui , sans
vous , seraient morts tout entiers , que d'être payé de
vos vers divins .
Ch. LAUMIER.
OCTOBRE 1819 . 36
wwww ww
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent ou
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX (1) .
TROISIÈME ET DERNIER ARTICLE.
,
En matières civiles , comme en matières criminelles ,
qu'un citoyen soit absous ou condamné , le tribunal
qui le juge lui doit , et au public , compte du jugement.
Je gagerais bien que cette cour prévôtale dont le César
apostolique a demandél'établissement, pour plus grande
garantie des libertés de l'Allemagne , n'aura garde de
punir , sans dire aux curieux le comment et le pourquoi.
Elle aimera mieux donner à chacune de ses sentences
trente considérans , que pas un ; car enfin , sur trente
il pourrait bien , par hasard , s'en rencontrer un bon.
M'objecterez vous que si l'Espagne va croissant en
prospérités , sous le régime paternel d'un Bourbon
l'Espagne les doit à la justice souterraine du saintOffice,
qui cache jusqu'au nom de la plupart de ses victimes ?
Je répondrai que les exceptions ne font pas règle , et
quuee d'ailleurs la péninsule est évidemment l'enfant gâté
de la providence. En droit , ma these reste intacte ; elle
énonce , elle impose une étroite obligation dont pourtant
les auteurs du livre des Consciences ont cru pouvoir
s'exempter , ou plutôt qu'ils se sont mis dans l'impossibilité
de remplir , en surchargeant leurs tableaux ,
ainsi que je l'ai déjà dit , d'une nomenclature trop abondante
, et de l'évaluation de deux objets secondaires ,
le talent et l'esprit. A l'égard de quelques gens de lettres
, ils ont , j'en conviens , motivé leurs jugemens ,
(1) Volume in-8, d'environ 400 pages . Prix , 6fr. A la librai
rie du Mercure, rue Poupée , no. 7 .
38 MERCURE DE FRANCE.
et même de manière à prouver qu'avec un meilleur
plan ils pouvaient , à l'égard de tous , les motiver trèsbien.
Mais ce n'est plus de ce qui manque à l'ouvrage ,
que je dois m'occuper , c'est de ce qui s'y trouve . Ayant
par conséquent à donner un aperçu des principaux articles
dont il se compose , je vais commencer par ceux
où la moralité des écrivains me semble le mieux appréciée.
Mille et mille pardons à l'honorable pair de France ,
par qui s'ouvre , sous de malheureux auspices , le tableau
de la lettre A. S'il ne doit qu'au matériel de son
nom d'y figurer le premier , il doit à autre chose d'y
figurer bien mal. Nos jurés-priseurs ont prouvé que ses
opinions écrites se heurtent , et que ses principes restaurés
joutent contre ses principes avant la restauration.
Un ministre de la justice , pendant le consulat , un
des principaux collaborateurs au Code Napoléon , pouvait-
il dire , en 1816 , sans mentir à sa conscience , que
la religion catholique étant aujourd'hui reconnue religion
de l'Etat , la loi du divorce et la religion seraient
contradictoires ? Très-honorable pair , conciliez donc
aussi la Charte et l'Eglise romaine : celle-ci fait du
mariage un sacrement , et celle - là valide le mariage ,
par la seule intervention du maire et la déclaration des
conjoints.
Point d'excuses à M. le chevalier Alphonse de Beauchamp
; on n'en doit aucune à ceux qui , comme lui ,
furent long-temps des démagogues forcenés , et sont
maintenant de forcenés royalistes. Au reste , il marquait
déjà parmi ces derniers , lorsqu'en 1815 , avant le
voyage à Gand , la police correctionnelle le condamna
pour fait de calomnie. Sa probité d'historien pouvait
recevoir un échec plus terrible encore , c'était d'étre
garantie par le bon Fievée , et le baron s'est déclaré
garant.
J'arrive d'un saut à ce fameux gentilhomme de
P'Aveyron , si plaisant , disait Chénier , par son extrême
sérieux. Dans un article très -piquant , le jury de libéOCTOBRE
1819 . 39
1
raux a rassemblé les plus sérieuses facéties du grave
publiciste ; elles y sont discutées , développées , expliquées
avec une rare bonhomie ; et devinez par qui ?
par le publiciste lui-même ; c'est lui-même qui se fait
des objections et les combat. D'où vient , se demandet-
il , que je ne prononce pas plus ouvertement mon voeu
bien sincère de contre- révolution , de théocratie et de
ténébres ? C'est , répond-il , qu'un grand homme a le
malheur d'être toujours en avant de son siècle . Je dissimule
, j'éparpille mon génie , afin de rester à la portée
de mes contemporains. J'imite la sagesse des taupes
qui remuent la terre du bas en haut , et pendant la nuit.
Ces monticules qu'elles forment çà et là , comme au
hasard , sont l'image de mes travaux politiques et littéraires
. Mais l'éloquence du Démosthène de l'Aveyron ,
ses monticules , ses assertions dogmatiques , son culte
de Latrie pour le monarchisme absolu , n'en imposent
point à ses juges : ils le passent au crible d'une inexorable
logique ; et après avoir pris la peine très-inutile
de lui démontrer que le despotisme finit , tôt ou tard ,
par dévorer le despote , ils s'écrient , dans leur civique
enthousiasme :
Auguste liberté , fille de la nature ;
Sans toi , tout n'est qu'opprobre , injustice , imposture ,
Par toi le front de l'homme empreint de majesté,
Réfléchit un rayon de la divinité.
Qu'importe à l'homme libre un sceptre , un diadême ?
Il marche égal aux Rois , il est roi de lui-même.
La variété n'est pas le moindre mérite du livre des
Consciences . Si l'on se permet d'y rire , quelques instans
, de la figure oblique d'un coryphée de l'ultracisme
et de sa gravité burlesque , dès la page suivante on
s'empresse de payer le plus juste tribut d'éloges aux
vertus d'un lévite , digne émule de saint Vincent de
Paule, d'un ange de paix , d'un ministre consolateur ,
que la Providence réservait à notre âge , pour la con
damnation des scandales du sacerdoce. Jeté, par l'ou
40 MERCURE DE FRANCE.
ragau révolutionnaire , sur un rivage étranger , ce
pieux philantrope suty créer une seconde patrie à ses
compagnons d'infortune. Quelles que fussent les bannières
des proscrits , le malheur les lui rendit sacrées ;
sa bienfaisancefut de tous les partis . J'ignore quel degré
d'authenticité peut avoir une anecdote que, sans la
garantir , les auteurs des Consciences racontent à ce
sujet ; mais si ce n'est là qu'un apologue , je les félicite
d'en avoir fait l'abbé Carron le héros ; c'était, en rendant
justice à son caractère , donner à leur ingénieuse
fiction toute l'apparence de la réalité .
Bientôt la scène change , elle nous présente l'exévêque
de Pamiers , M. Ragoult , qui écrit des lettres
à un jacobin . Le Journal des Débats les a louées deux
fois ; en conséquence , j'ai cru pouvoir me dispenser de
les lire. Je n'assurerais pas qu'aucun des jurés ait eu
plus de courage que moi ; car ils se bornent à contester
l'exactitude du titre qui , suivant eux , devait être collectif,
Jé crois , en effet, que les Lettres de Monseigneur
auraient dû s'adresser , par une suscription commune ,
aux jacobins de 1815 , comme à ceux de 1793 ; ce ne
sont que deux variétés de la même espèce. Voulezvous
savoir , en passant , laquelle est la plus odieuse ?
écoutez les jurés :
Horace avait raison , hélas ! tout dégénère ;
Tigellinus , plus méchant que son père ,
Elève des enfans qui vaudront moins que lui.
Les jacobins de Robespierre ,
Grâce aux jacobins d'aujourd'hui ,
De ma patrie et de l'Europe entière
Ont presque obtenu leur pardon ;
Tigellinus , courage ; Horace avait raison.
Cetteméthode quej'approuve de résumer enquelques
vers , des critiques en prose , soit morales , soit littéraires
, est souvent employée avec succès , dans le
livre des Consciences . J'y vois , à son lit de mort , l'abbé
Bourdelin , instituteur à Lyon , qui , après avoir célébré
OCTOBRE 1819. 41
la messe tous les jours , pendant trente ans , déclare
qu'il ne crut jamais à la transubstantiation , el meurt
dans l'incrédulité. Néanmoins , dit le narrateur , le curé
de sa paroisse eut le bon esprit de ne pas lui refuser la
sépulture. Explique qui pourra pourquoi tant de prêtres
la refusent impunément , aujourd'hui que la tolérance
est une loi de l'Etat.
De nos imans quelle absurde manie !
L'homme à leur voix descend-il aux enfers ?
Sous quatre pieds d'une terre bénie ,
En est on moins la pâture des vers .
Souvent une épigramme suffit à ce malicieux jury ,
pour motiver ses évaluations de la conscience ou du
talent , et même de tous deux. Exemples :
MONSIEUR HOFFMAN .
Aux jours brumeux de notre république ,
Le bon Crespus fit un journal critique
Qu'ingénument il nomma le Menteur ;
Pris à rebours c'était le Véridique.
1
Or , au début , le confiant auteur
Dit : Citoyens , ma boussole est l'honneur ,
Impartial , point jaloux , point caustique ,
J'ai le coeur haut , j'ai surtout un bon coeur.
MONSIEUR PETITOT
Il faisait en l'an deux , des gazettes civiques ,
On le sifla ; plus tard , des tirades tragiques ,
On le sifla ; bientôt devenu traducteur ,
On le sifla ; bientôt correcteur , éditeur ,
On le sila ; changé de face et de bannières ,
On le sifla ; siflé dans les deux hémisphères ,
Le brave Petitot, plus grand que ses malheurs ,
Pour qu'on ne siſlât plus , endormit les sifleurs .
Si l'on n'a fait que les honneurs de la prose à M. Roger
, secrétaire général de l'administration des postes ,
42 MERCURE DE FRANCE .
,
et de plus Académicien pour sa politesse , comme le fut
jadis , pour ses bonnes moeurs , l'évêque de Senlis
Chamillard , au moins cette prose détermine très-bien
les qualités morales et les qualités littéraires de l'auteur
de l'Avocat. Elle nous rappelle son discours à l'Institut,
le jour qu'il y vint prendre place ; discours prodigieux ,
immortelle prosopopée , qui mettentde niveau la révolution
française et la guerre des glukistes et des piccinistes
, Jacques Delille et le Rossignol , les encyclopédistes
et les hiboux. Au sujet de Jacques-le -Rossignol ,
qu'on surnomme aussi , dans ce discours , le poëte de
Ja légitimité , nos jurés publient , avec des circonstances
quej'omets à regret , une anecdote très -piquante , et
jusqu'alors peu connue. Ils affirment que , vaincu par
une longue obsession , vaincu surtout par des obligeances
insidieuses , Delille avait promis quelques
alexandrins en l'honneur de Napoléon. Le poëte de la
légitimité allait enfin chanter l'illégitimité , lorsque ,
tout à coup , il brise en riant cette lyre dont , la veille
encore , il tirait des sons harmonieux. Hélas ! ce qu'il
fut au début de la vie , il l'était redevenu à l'autre extrémité
, deux heures de plus qu'eût duré le bon sens du
poëte , et j'aurais la consolation de le voir figurer aujourd'hui
, près de moi , dans le Dictionnaire des Girouettes.
Qui donc se donna tant de peines pour procurer
à l'orgueil impérial une jouissance qu'il n'a point
eue ? Je vous le dis à l'oreille , n'en sonnez mot ; cе
furent l'ex-grand régisseur des droits réunis , M. le
comte Français , dit de Nantes , dit d'Estas , et son secrétaire
particulier M. Roger , le plus poli des Académiciens
, le plus ingambe des boiteux , et l'homme des
quatre-vingt-sept départemens , qui sait le mieux ce
qu'on y fait .
Présentons , maintenant , le sommaire rapide de
quelques digressions , à propos de tel auteur ou de tel
ouvrage, qui n'en ont pas moins une valeur réelle et un
mérite incontestable .
C'est ainsi qu'à l'occasion de l'histoire anglaise du
OCTOBRE 1819. 43
1
pontificat de Léon X, très-bien traduite par M. Henry ,
l'on expose à notre vue, tout nus , c'est- à-dire effrayans
de ressemblance, les plus remarquables d'entre les souverains
pontifes. Forcé d'abréger encore un précis qui
n'a pas 25 pages, je le réduis aux résultas suivants :
Le mot pontifex ne signifia d'abord , chez les Romains
, que le garde , le surveillant d'un pont. La dénomination
de souverain pontife ne fut appliquée aux
évêques de Rome que dans le septième siècle . Celle de
pape date du onzième. Grégoire VII se la fit adjuger
par un concile. Le mot pape vient du latin pappas ,
pappæ , surnom de Jupiter.
Pendant six cents ans , l'histoire personnelle du pontificat
ne présente que ténèbres , exagérations et mensonges
; qualités , qualifications , tout y est vague , tout
y est incertain . Sur soixante-trois évêques de Rome qui
appartiennent à cette époque , on en a mis en paradis
cinquante-deux , dont la plupart ne sont connus que de
nom. Elle se termine à Grégoire-le-Grand , qui n'est
accusé que d'avoir loué , flatté , préconisé l'horrible
Brunehaut , et c'est bien quelque chose .
Depuis Grégoire- le-Grand jusqu'à nous , l'histoire des
papes , en devenant plus positive , devient aussi plus
horrible. Outre les intrus , les usurpateurs , les antechrists
, cette longue période comprend cent quatrevingt-
douze pappas ; et dans ce nombre , onze saints ,
pas davantage ; encore en est- il trois ou quatre dont on
n'est pas bien sûr. Ils furent presque , sans exceptions ,
les uns bas , rampans dans l'adversité ; les autres cruels,
superbes dans la fortune ; plusieurs déposés ou forcés
d'abdiquer , quelques- uns étouffés dans les cachots.
Toutes les infamies , tous les crimes , tous les malheurs
que l'imagination pourrait concevoir , ils les ont
réalisés .
Vers le milieu du quatrième siècle , Wiclef ose attaquer
le Jupiter du Vatican. Son heureuse audace eut
des imitateurs moins heureux dans Jean Hus et Jérôme
de Prague. Bientôt Luther s'apprête à les venger ; la
44 MERCURE DE FRANCE .
1
lutte est longue , douteuse , terrible ; enfin , la victoire
reste à l'intrépide Saxon. Après leur irréparable défaite,
si tous les évêques de Rome n'ont pas gardé la modération
qu'elle leur commandait , il faut cependant convenir
qu'ily en a eu un plus grand nombre de supportables
; on en compte même quelques bons , et les mauvais
le furent moins. Sans m'expliquer sur les éloges
que nos jurys donnent au pape régnant , je m'abstiens
de le classer , par la même raison qui a motivé leur silence
sur son prédécesseur.
Pressentir le jugement de la postérité , ce n'est pas
toujours avoir le droit de l'énoncer .
A l'occasiou de M. de Sigoyer , gentilhomme de la
Gironde et de sa Gasconade en vers , qui s'intitule : Les
malheurs et les vertus de la noblesse , ils ont aussi vérifié
les faits et gestes de cette caste qui se crut longtemps
d'une nature supérieure , et qui continue d'agir
comme si elle continuait de le croire. Il résulte de leur
vérification , que la noblesse fut constamment le vautour
des peuples , un appui dangereux pour le trône , et
souvent son plus redoutable ennemi. Honneur au fameux
cardinal ! son éminence avait découvert , avant
eux , cette importante vérité ; c'est pourquoi j'appuie
de mon mieux lamélioration du monument de Louis
dit le Juste , proposée dans le Livre des Consciences .
Bien , Dupati ! vite, remets en selle ,
Du Grand Henri le fils un peu blaffard ;
Fais un chef-d'oeuvre etj'en paierai ma part ,
Des rois défunts j'aime la kyrielle.
Mais pour former un groupe original ,
Campe moi là tout à leur aise ,
Louis treize sur son cheval ,
Et Richelieu sur Louis treize.
Parmi plusieurs articles encore , dont le fonds et la
forme me paraissent digues d'éloges , je cite , en terminant
, celui qui réfute les mensonges historiques de
feu M. Bertrand de Molleville , et leur apologie , par
OCTOBRE 1819 . 45
-
M. Joseph Michaud , niembre de l'Institut , créateur ,
éditeur , rédacteur de la Quotidienne , et lecteur de
S. M. Louis XVIII . Celui qui décide affirmativement
la question , si les femmes valent mieux que les
hommes ; décision qui s'appuie de l'autorité de Vauvenargues
. Un autre où l'on établit que madame de
Genlis , réduite des deux tiers , serait toujours aussi
riche ; et madame de Staël , réduite d'un demi- quart ,
s'appauvrirait d'autant. Un autre , enfin , où l'on
examine lequel est préférable du gouvernement monarchique
ou du gouvernement républicain .
Tout maltraité que je suis moi-même , dans le Livre
des Consciences , aucun sentiment de haine , aucune
ostentation de générosité n'a dirigé ma critique , je n'ai
voulu qu'être juste ; j'ai dit que le but de l'ouvrage était
éminemment louable , et conforme aux intérêts de la
morale , parce qu'il l'est. J'ai parlé de bases vicieuses ,
d'erreurs , d'omissions graves , parce qu'elles s'y trouvent.
De nombreuses citations ont justifié soit la censure
, soit l'éloge ; je classe , en définitive , cette production
parmi celles que distinguent de saines doctrines
une instruction variée et beaucoup de malice.
Y a-t- il eu plusieurs coopérateurs , comme l'annonce le
frontispice ? On prétend que non ; on l'attribue , exclusivement
, à M. Lebrun- Tossa : je ne l'assure pas ,
mais je le parierais. Au reste , quel qu'il soit , l'auteur
a plus d'une fois fait preuve de talent , souvent d'esprit ,
et toujours d'un vrai libéralisme .
,
Ο. V.
46 MERCURE DE FRANCE.
mmm
REVUE LITTÉRAIRE.
Histoire de MANUEL MENDOZA Y RIOS , et de la manière
dont il a passé du catholicisme à l'église chrétienne
évangélique , écrite par lui- même , et traduite en
allemand d'après le manuscrit espagnol ( 1) .
VOICI une brochure que je signale à la congrégation
de l'Index. Les douze pages qui la composent contiennent
plus d'abominations et d'hérésies que bien des
in-folio , qui ont été catholiquement brûlés avec leurs
auteurs . Un impie Espagnol ose réfléchir , examiner ;
et par suite de ses réflexions et de son examen , abandonner
la communion romaine dans laquelle il était né ,
oublier les principes que les bonnes religieuses qui
l'ont élevé ont gravés dans son esprit , pour entrer dans
la communion évangélique , dont tous les membres
sont damnés , comme bien nous le savons .
Ce qui rend l'action de don Manuel plus criminelle
encore , est la futilité des motifs qui l'ont provoquée ,
quels sont ces motifs ?-la vénalité et la corruption de
la cour de Rome , belle excuse ! Il s'indigue de voir
les crimes les plus grands , rachetés avec de l'argent ,
comme si cette méthode n'était pas la plus commode
de toutes , comme s'il n'était pas plus agréable de
donner un peu d'argent pour redimer ses fautes , que
de vivre en honnête homme et vaincre ses passions.
Par exemple , qui est-ce qui se refusera de tirer une
âme du purgatoire , et de lui procurer la béatitude
céleste , pour six ou trois réales que coûte la
(1 ) Broch. de 12 pages. Paris , à la librairie protestante de F.
Scherff , place du Louvre, nº, 12, et à la librairie du Mercue , rue
Poupée , no. 7 .
OCTOBRE 1819. 47
bulle des morts , selon la classe à laquelle appartient le
décédé ? Qui est - ce qui ne sera pas bien-aise de pouvoir
jouir en paix , et avec sécurité , du fruit de ses rapines
et de ses friponneries , quand il ne faudra pour cela
qu'acheter du sixième de ce qu'on a volé, la bulle d'accommodement
?
De l'argent, de l'argent , encore de l'argent , rien que
de l'argent , vous écriez - vous , pécheurs endureis !
Qu'est- ce que cet argent qu'on vous demande ? un bien
périssable et mortel qui vous sert le plus souvent à des
usages profanes et criminels. Que vous donne-t- on en
échange ? une félicité sans bornes, la jouissance de Dieu
même. Osez regretter, après cela, un métal imposteur !
Quant à la corruption de la cour de Rome , en quoi
vous regarde-t-elle , s'il vous plaît ? Si Dieu veut être
représenté , de temps en temps , par un scélérat , un
assassin , un incestueux , vous appartient-il de sonder
les décrets de la Providence ? Que vous importent Sergius
III , Jean X , XI et XII , Boniface VII , Innocent
VIII , Alexandre VI ; s'ils ont vécu dans des débordemens
affreux , n'ont-ils pas pu s'appliquer à euxmêmes
quelques-unes de ces indulgences in articulo
mortis , qu'ils vendaient aux fidèles , et être sauvés
planojure.
Il est clair que tous les raisonnemens du seigneur
Manuel Mendoza y Rioz , sont faux et erronés , et que
sa brochure et lui méritent d'être brûlés tout vifs .
ww
Ch. L.
SPECTACLES .
VAUDEVILLE.
Plus heureuse que les Bains à la papa , madame
Frontin continue toujours à intéresser les nombreux
amateurs du Vaudeville . Nos lecteurs nous pardonneront
de leur offrir , quoiqu'un peu tard , une courte
48
MERCURE DE FRANCE .
analyse de cette pièce, dont le succès ne s'est pas démenti
depuis la première représentation.
Un avare a confié la vertu de sa fille à la vigilance
d'une vieille gouvernante. Celle-ci a ordre d'écarter
soigneusement , en l'absence de son maître , tout amant
qui viendrait à se présenter. Cependant la femme- dechambre
d'une certaine dame Dormont , que d'anciens
démélés ont rendue l'ennemie déclarée du père de la
jeune personne , parvient à s'introduire dans la maison ,
et à se faire accepter , par la duegne , pour l'aider dans
sa surveillance. Tromper le vieux cerbère femelle , et
faire évader la jeune prisonnière , est , pour la nouvelle
gouvernante , une affaire bientôt exécutée. On se doute
bien qu'après cela l'intéressante fugitive ne tarde pas à
se trouver réunie à son amant , qui est le propre neveu
de madame Dormont .
Voilà un sujet sans doute assez mince , surtout si l'on
considère que deux personnages seuls paraissent sur la
scène . Mais de l'esprit , de jolis couplets out suppléé au
vide de l'action , et ont même distrait l'attention du
public , de quelques invraisemblances qui accompagnaient
le dénouement. L'auteur a été demandé , et on
a nommé M. Brasier .
On ne saurait trop recommander aux dames l'usage
de l'eau de la belle Gabrielle. Cette eau , extraite des
plantes cruciféres , a la vertu , reconnue par toutes les
personnes qui ont eu l'avantage d'en user , de blanchir
les dents , dont elle enlève le tartre , de fortifier les
gencives , et de parfumer la bouche.
La belle Gabrielle , par les conseils du médecin
d'Henri IV , a constamment fait usage de cette eau divine
, dont on ne saurait trop relever les excellentes
qualités : prix , 3 fr.; et se trouve chez M. Gaffet ,
parfumeur-distillateur , rue d'Agenteuil , no. 31 , et à
sa fabrique , rue de Grétry , nº. 1 .
On trouve au même tuagasin un assortiment complet
de parfumerie , ainsi que de l'eau de Cologne de la première
qualité .
www
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo .
L'ORACLE .
CONTE .
DANS la capitale du Maine ,
Pays où d'embonpoint on peut prendre leçon ,
Vivaient de leur petit domaine ,
Deux bonnes gens n'ayant qu'un seul garçon ,
Dont l'âge , avenant la moisson ,
Allait atteindre la quinzaine.
Pour son état ils se mettaient en peine ;
Mais voyaient , sur ce point , de diverse façon,
La mère s'abstenant de viande et de poisson ,
Faisant mainte et mainte neuvaine ,
Donnait en plein dans la dévotion ,
Et nourrissait la sainte ambition
II. 4
50 MERCURE DE FRANCE .
De faire prendre à son fils la tonsure.
Le père avait une toute autre allure ;
Il buvait sec , faisait chère de procureur ;
Partant, toujours de bonne humeur,
Etsatisfait de la nature .
Il soutenait qu'un honnête labeur
Etait la chance la plus sûre ;
A la prêtrise il s'opposait ,
Et, selon moi , prudent et sage ,
Il voulait que son fils fût en apprentissage .
Chaque soir le couple en causait ;
Mais sur le traversin chaque nuit reposait
Sans rien conclure davantage.
En attendant le garçon s'amusait :
En pareil cas , c'est ce que j'aurais fait.
De quels moyens se sert la Providence
Pour nous transmettre ses avis !
Rendons-nous à leur évidence ,
Ou de malheurs nous serons poursuivis .
Voici comme , en cette occurrence ,
Nos bons Manceaux furent servis .
Un certain soir , dans la chapelle obscure ,
Où chaque jour la mère se rendait,
Elle priait , dans une humble posture ,
Le Saint de bois qui sur l'autel était.
Accordez-moi , j'en suis digne peut-être ,
Lui disait- elle avec ferveur.
( Ah ! depuis plus d'un an j'attends cette faveur , )
Accordez-moi que mon garçon soit prêtre ....
Alors , ô soudaine terreur !
Distinctement le Saint répond : Ma bonne ,
Tonfils sera ...mais il n'en dit pas plus .
Elle frémit, elle frissonne
A ces mots trop bien entendus ;
Puis une lueur d'espérance
Bientôt vient raffermir son coeur ,
Etredoubler sa confiance .
Grand Saint , dit-elle , au nom de mon Sauveur ,
Daignez achever votre phrase ;
NOVEMBRE 1819 . 51
Mon fils sera ... quoi ? quoi ? ... dites saint Anasthase ...
Plait - il ? ... Pas un seul mot. La dévote , à regret ,
Prend le parti de regagner la case ,
En se promettant bien de garder le secret .
Mais au logis , pas moyen de se taire :
-Qu'as - tu ?-Qu'avez-vous donc ?-Ce que j'ai ! ce que j'ai !
- Oui , ton visage est tout changé ...
-Vous est- il arrivé quelque accident , ma mère ?
On la presse ; il fallut dire tout le mystère ;
-Il a parlé ! -Qui donc ?-Le Saint,-Le Saint !
Devision on traite son histoire ;
On la plaisante ; et sans manger ni boire ,
Elle se couche , enfermant dans son sein
Ses chagrins qu'on ne veut pas croire.
Le lendemain , que le temps lui dura !
Comme elle fut inquiète et rêveuse !
Après le soir comme elle soupira !
Il vint enfin ... moins malheureuse
Vers la chapelle elle tourne ses pas :
Disant ses prières tout bas
Afin d'être un peu moins peureuse .
Elle arrive , et tremble pourtant ,
Pose auprès d'elle sa lanterne
Et devant le saint se prosterne ,
De crainte et d'espoir sanglotant :
Bienheureux saint ! vous voyez ma misère ;
Rendez , rendez le calme à mes sens interdits ;
Rassurez le coeur d'une mère ;
Achevez , dites-moi ce que sera mon fils ?
Si j'obtiens la faveur suprême
Que de l'Eglise il soit l'époux ,
Chaque jour de chaque carême ,
Vingt cierges luiront devant vous ....
Disant ces mots , trois fois elle se frappe ,
Elle fait trois signes de croix ...
Et le saint lui dit cette fois :
Ma bonne, ton fils sera pape ...
Pape , grand Dieu ! l'ai-je bien entendu !
Elle prend sa lanterne , et se lève et s'échappe ,
52
MERCURE DE FRANCE.
Sans remercier le saint pour l'oracle rendu.
Quel plaisir ! mon mari sera donc confondu !
Ah ! mon fils artisan ! vous me la donnez belle !
Elle court au logis , l'esprit tout éperdu ...
Et le saint resté sans chandelle .
A la maison vous voyez le fracas
Que fait la dame triomphante :
Eh bien ! de mes discours fera- t-on plus de cas ?
Sont- ce des visions que mon esprit enfante ?
Oui , le saint m'a parlé , dûssiez-vous rire eucor !
Et qu'a -t-il dit enfin ? Nous avons un trésor ! ....
Et devant son fils inclinée ,
Faisant la génuflexion :
Donne à ta mère fortunée ,
Lui , dit- elle , ô mon fils ! ta bénédiction ....
Tu seras pape , et j'en ai l'assurance ....
Le mari ne sait pas s'il doit rire ou pleurer' ,
En voyant tant d'extravagance ;
Et de Sa Sainteté le jeune homme à l'avance ,
Sent bien qu'il faut désespérer .
On ne se coucha point. On eut bien d'autre affaire :
La femm refusait et nourriture et soins ,
Et fit tant et si bien , qu'afin de tuicomplaire ,
Le futur pape et son honoré père
Promirent d'être les témoins
De cet apocriphe mystère .
Pour en finir , car on n'y tenait plus ,
Avant le point du jour, et sans autre remise ,
Nos gens cheminent vers l'église
Aux premiers coups de l'Angelus.
Déjà de l'obscur vestibule
Le trio franchit le pavé ;
Etdans la chapelle arrivé
Involontairement devant le saint recule ....
On se remet pourtant , et de ce préambule
La bonne crut qu'elle devait user :
Pour mon honneur , surtout pour celui du miracle
NOVEMBRE 1819 . 53
Dont il vous plut hier de me favoriser ,
Daignez , grand saint , ne pas me refuser
De faire encore entendre votre oracle ;
Ne souffrez pas qu'on puisse récuser
Ce que par votre voix ici le ciel ordonne ....
Lors , le saint prononçant l'oracle tout entier ,
Sans biaiser, lui dit enfin : Ma bonne ,
Ton fils sera pape ... tier !
On dit que le fils et le père
Contens de cet arrêt , encor plus qu'étourdis ,
Crurent dès ce moment aux saints du paradis ;
Tandis que la papesse -mère ,
Répétait chaque fois dans sa douleur amère ,
Le demi-mot fatal qui détrôna son fils .
Ce qui fut dit , fut fait. Il n'eut été , peut- être ,
Qu'un cagot, un tartuffe , enfin un mauvais prêtre ,
S'il eût pris le rabbat , plutôt qu'un bon métier ;
Au lieu qu'il prospéra , devenu papetier .
Il épousa certaine Russe :
Et de ce lien qu'il forma
Est descendu le fameux SUSSE
Passage du Panorama .
M. J..... N.
Auteur de l'ÉPITRE AU PAPIER .
wwwwwwwmmw
LE TOMBEAU D'UN ENFANT .
Imitation de l'anglais.
Sous ce marbre dont la blancheur
Est l'emblème de l'innocence ,
Dort un enfant , à peine échappé de l'enfance :
Il a rendu son âme au créateur .
A peine sa paupière humide
S'ouvrit à ce monde nouveau
54
MERCURE DE FRANCE.
Qu'il s'élança d'un pas rapide
Dans le silence du tombeau .
Passager inconnu de la mer de la vie ,
Il évita l'orage en rentrant dans le port ;
Etmoi, que poursuivait la fortune ennemie
Je portais envie à son sort,
Heureux enfant ! l'ambition perfide
Et l'amitié trompeuse et les fausses amours ,
N'ont point de leur souffle homicide
Empoisonné le matin de ses jours !
Heureux enfant il n'a vu qu'une aurore ,
En se levant il est tombé ;
C'est la fleur qui venait d'éclore ,
Et que le vent du soir en passant à courbé.
CHARADE .
SANS mon premier
Et mon dernier
Un mois seul ferait mon entier .
ENIGME .
Je suis un cadran solaire ,
Qu'on se plaît à consulter ,
Tant que le soleil m'éclaire ,
Mais si je perds sa lumière ,
On craint de me regarder .
LOGOGRIPHE .
AMI de la belle nature ,
Je prends naissance dans les fleurs ;
Par le brillant de mes couleurs ,
Je deviens la riche parure
D'un tapis couvert de verdure ,
MAGALON.
NOVEMBRE 1819. 55
Sur lequel à la fin je meurs .
J'ai cinq pieds ; changez les de place ,
Dans l'anagramme vous aurez
Un tendre objet , manquant ici de grâce ,
Cependant vous l'excuserez .
En changeant encore ma forme ,
On voit un assemblage énorme
De mots , trop longs à détailler ,
A moins qu'on n'aime à travailler .
Je suis tantôt un jeu de boule ,
Où dans certains pays , en foule ,
Des athlètes plus ou moins forts ,
Touchent, après beaucoup d'efforts ,
Au but , qui loin d'eux se présente :
Tantôt j'agite , je tourmente
Un être en proie à ma douleur .
Je suis encore un fer rongeur
Qui dévore tout ce qu'il touche .
Lecteur , si tu n'es pas trop louche ,
Tu verras briller mon entier
Chez la beauté qui prend soin de sa bouche,
Mieux qu'un boueur ne fait de son fumier.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernierNuméro qui aparu lemercredi, 27 8bre, 1819.
Le mot de la Charade est ORANGE ,
Celui de l'Enigme est CRITIQUE ,
Et celui du Logogriphe est HôPITAL , dans lequel on trouve
lit , Pó, opiat , ó, pot, la , ita , Loth , ail ,
56 MERCURE DE FRANCE .
wwww
SCIENCES.
nmmww
MAGNÉTISME ANIMAL . Un passe-temps dufaubourg
Saint-Germain .
encore ! -
-
OUI , mon cher Monsieur , le petit bonhomme vit
Bah ! où donc ? -Au faubourg Saint-Germain.
Nous n'avons pas de projets pour la soirée ;
allons-y : il n'y a qu'un pas. A l'extrémité de la rue
Dauphine , nous tournerons à droite . Bon, nous y
sommes . Avançons entre les fiacres et les maisons ;
entrez dans cette petite porte ; baissez-vous , serrez les
coudes , et marchez hardiment ; je vous suis. Je ne
vois aucune issue ; sommes-nous dans une galerie de
mine ? Avancez toujours . Ah ! j'arrive au jour ;
c'est le fond d'un puits , Dieu me pardonne.- Tournez
à gauche .- Quelle exhalaison étouffante sort de cet
antre ! Tout est plein.- Il n'est pourtant que six heures,
et l'on ne doit pas commencer avant sept .- Messieurs ,
il y a des places réservées pour les dames , pour les
personnes décorées et les hommes d'âge . - Mon cher
ami , nous ne sommes ni femmes , ni personnes décorées
; mais si vous nous jugez hommes d'âge , vous nous
ferez placer. Vous entendez ? Oh ! vous êtes trop
bon , Monsieur.... cela n'est pas nécessaire... on entre
gratis . Voilà deux chaises près de cette petite porte ,
vous l'ouvrirez pour avoir de l'air ; cela pourra faire
plaisir à d'autres aussi . -A moi , certainement , dit en
s'essuyant le front et sans se retourner , un Anglais que
deux chaises pouvaient à peine contenir.
A l'instant , un murmure se fait entendre dans la
NOVEMBRE 1819. 57
salle. Un jeune homme à l'oeil vif et spirituel , à la chevelure
noire , paraît dans une espèce de niche carrée ,
que l'on eût pu prendre pour celle d'un orchestre de
trois musiciens , si le plafond trop rapproché du plancher
n'eût banni toute idée d'entrechats .
<< Messieurs , dit le jeune homme dans la niche , en
s'inclinant, d'une manière polie, sans affectation, et promenant
dans la salle un regard simple et calme : « Messieurs
, dans l'intervalle des deux séances , j'ai reçu une
lettre que je regrette de ne pouvoir lire toute entière :
mais je dois me borner à ce qui concerne le serpent
Boa et les animaux carnaciers dont je vous ai parlé ,.
mon dessein étant d'arriver à l'objet intéressant qui
nous rassemble , au magnétisme animal s'exerçant par
les seules forces de la vie . »
- Quoi ! c'est là votre petit bonhomme ? Oui.... Le
magnétisme renaissant , comme le phénix , de ses propres
cendres il y a un an , fit une chute mortelle entre
les mains de l'abbé Faria : on le soigna d'abord à l'Observatoire
, et enfin le voilà établi ici , comme vous
voyez... - Ecoutez , écoutez , crièrent plusieurs voix ;
et vingt , chut ! chut ! qui suivirent , arrêtèrent tout à
coup l'explication .
, « Le serpent Boa ( 1 ) , m'écrit l'auteur de la lettre
peut bien attirer une chèvre, un bufile dans son énorme
gueule , par l'effet de la terreur que leur inspire l'énormité
du monstre. Quant à l'alouette , elle est immobile
par la méme cause , pendant que l'épervier plane audessus
d'elle . A ces objections je répondrai simplement
que si la monstruosité de l'animal peut produire cet
effet d'attraction à l'égard d'une chèvre , un boeuf en
serait également capable , et c'est ce qu'on ne voit
guère . Pour ce qui regarde l'alouette , l'on peut répli-
( 1) Serpent géant , serpent empereur , serpent devin. Voyez le
Dictionnaire d'Histoire naturelle pour la description de ce beau
serpent.
58 MERCURE DE FRANCE.
quer que l'oiseau de proie s'y prendrait singulièrement
pour la surprendre , s'il commençait par l'avertir en se
balançant , pendant des heures entières , au - dessus
d'elle , comme a dû l'observer quiconque a vu d'autres
campagnes que celles des murs'de Paris . L'on peut
d'ailleurs répéter facilement l'expérience du serpent de
Boa. Que l'on prenne un de ces animaux conservés
dans les cabinets d'histoire naturelle , la vue très-frappante
du monstre produira encore , dans la chèvre ,
l'effroi peut- être , mais non plus l'attraction , le somnambulisme
, le magnétisme , parce qu'ici manquera le
concours desforces vitales et l'action de la volonté de
l'agent. C'en est assez sur cette lettre , dont la lecture
entière vous eût intéressés , Messieurs , et par la manière
dont elle est écrite , et par les connaissances que
son auteur y a développées . En cette matière , au reste ,
ce ne sont pas , je le répète , des explications qu'il s'agit
de donner , ce sont des faits qu'il faut chercher , afin
d'établir avec certitude l'action du magnétisme animal
sur les corps vivans , et son efficacité dans la guérison
des maladies ; car c'est le magnétisme qui est la véritable
force médicatrice de la nature, indiquée aujourd'hui
par les plus grands médecins , comme agissant seule
dans les crises des maladies aiguës. Peu importe d'expliquer
comment opère cette force, quelle est sa source,
quelles sont ses ressemblances avec les forces électriques
ou magnétiques ; il suffit , pour la médecine , de
prouver par des faits , qu'elle existe et qu'elle agit médicalement
.
>> Mais est- il donc , a ajouté le jeune professeur , avec
beaucoup de modestie , « est-il des procédés propres à
exciter le magnétisme , à produire le somnambulisme ?
Pour moi , je ne le crois pas ; mais je dirai que , s'il y
en avait , il faudrait les employer. Un honorable professeur
en a indiqué plusieurs dans son ouvrage célèbre ,
intitulé : Histoire critique du Magnétisme animal. C'est,
son livre sous les yeux , que je vais rappeler ceux de
ces procédés qui sont encore en usage ; les baquets , les
NOVEMBRE 1819. 59
cordes , les ferremens , ayant été absolument bannis de
la science . »
Ici le professeur est entré dans le détail de la pose
que doivent prendre le malade et le médecin magnétique.
Tous les deux étant assis l'un devant l'autre , le
malade , daus un fauteuil commode pour dormir , le
médecin sur une chaise ; tous les deux s'approchent
pieds contre pieds , genoux contre genoux. Le médecin
fait l'appréhension des pouces , et les retient doucement
dans le creux de ses mains , jusqu'à ce que l'équilibre
de la chaleur vitale soit établie. Quelques magnétiseurs
exercent , sur les pouces , une pression cadencée dans
le rhythme quiconvient à l'affection des malades ; « mais
le procédé n'est pas sans inconvénient , » a dit le jeune
professeur . Il a montré comment le médecin applique
ensuite , sur le creux de l'estomac du malade , les
pouces de ses mains , dont il étend la paume et les doigts
sur les flancs ; enfin , il a expliqué ce que l'on appelle
faire des passes : c'est l'action de passer les mains du
haut de la tête sur les épaules , sur les côtés , en descendant
jusqu'aux genoux ; « mais sans toucher aucune
partie , a - t- il ajouté ,>> les attouchemens et les frictions
de l'ancienne méthode ayant été absolument rejetés de
la nouvelle . >>>
<<Par ces moyens , et même sans aucun de ces
moyens , mais avec une volonté pure d'opérer le bien ,
avec une assurance tranquille sur l'efficacité de l'agent
magnétique , jointe à l'affranchissement de toute gène
du corps et de l'esprit , en une demi-heure on a la satisfaction
de voir le malade tomber dans le somnambulisme.
C'est un sommeil apparent , paisible , agréable ,
pendant lequel le sens interne aperçoit tout , discerne
tout , prévoit tout , raisonne de tout , comme l'astronome
raisonne sur le mouvement des astres , etl'horloger
sur celui de la pendule , sans que ni l'un ni l'autre
aient besoin de les avoir sous les yeux.
>> La méthode , ainsi simplifiée , prêtera plus que
l'ancienne encore , je l'avoue , à la supposition que
60 MERCURE DE FRANCE .
l'imagination a beaucoup de part à ces effets. Je conviendrai
même que j'adopte la supposition pour bien
des cas ; mais je déclare m'être assuré que , dans le
vrai somnambulisme , l'imagination n'est pour rien . >>>
Le savant professeur a raconté comment , à la faveur
d'une lettre , puis d'un mouchoir magnétisé et envoyé
à plus de cent lieues , avec toutes les précautions requises
, il avait exercé sur une malade la même influence
et produit les mêmes effets que lorsqu'il avait été prés
d'elle. Il a cité plusieurs exemples de la saveur que le
magnétisme donne à l'eau pure. « Le malade somnambule
la discernera toujours , a-t- il dit , et distinguera un
verre d'eau magnétisé , placé eutre dix qui ne le sont
pas. »
Après avoir détaillé beaucoup d'exemples authentiques
et fort curieux , de la pénétration , de la précision
qui appartiennent à l'état du somnambulisme , le
jeune professeur a terminé sa leçon en avertissant ,
avec beaucoup de force , ses auditeurs , qu'autant le
somnambulisme pouvait être salutaire aux malades ,
autant il pouvait être funeste aux personnes qui en ferait
métier , et consentiraient à entrer en cet état pour
des consultations médicales . « C'est comme si l'on faisait
métier , a-t- il dit , de se donner la fièvre , ou des
convulsions , ou des syncopes, afin de guérir les autres .
La police ne saurait veiller evec trop de soin sur cet
abus du magnétisme , qui n'est déjà que trop répandu
.
» Il n'y a de somnambulisme utile dans les maladies
, que celui où entre le malade , et il ne peut y étre
utile qu'à lui . »
Tout l'auditoire s'est levé en témoignant au professeur
, par des applaudissemens éclatans , combien il
était satisfait et des lumières et du talent du professeur.
Le petit bonhomme vit encore ! Je le vois , mon cher
ami , et il pourra devenir grand garçon ... Se non è vero
è piacevolissime .
On dirait , convenez- en , que c'est le serpent d'Es
NOVEMBRE 1819. 61
⚫culape expliqué et expliquant non-seulement le serpent
de Goa , mais tous les serpens des diverses croyances ?
L'on peut remarquer déjà que deux sectes se rallient
autour de l'autel du magnétisme ; l'une , ne s'attachant
qu'aux faits réels , ne tend qu'à les reproduire sans les
expliquer , c'est celle des empyriques ; et l'autre , qui
ne veut voir que ce qu'elle croit pouvoir expliquer ,
c'est la secte des méthodistes . Mais celle- ci , dans le
magnétisme , est bien autrement flatteuse pour l'esprit
spéculateur : elle tend à remonter , dans ses pensées ,
à la cause première , à l'agent universel ; et , dans la
pratique , à la divination , à l'invention des trésors , à
cette science enfin dédaignée , méconnue, ridiculisée de
nos jours , et qui , dans les plus beaux jours de l'éloquence
et de la philosophie dans Rome, était attribuée,
par le premier des orateurs du monde , à ceux qu'il
appelait clari et præstantes viri ; qu'Homère a réputé
les seuls sages ayant leurs entrées aux enfers .
Où peut- on voir la secte des méthodistes ?
Partout et nulle part , c'est comme une société secrète
. Elle se montre quelquefois dans les ouvrages
de ses partisans. Elle a fait une sorte d'attaque dernièrement
à l'Académie des Sciences ; mais elle a été
repoussée avec perte , ont dit les uns ; cet échec n'a
été qu'un triomphe ont dit les autres. Il est sûr qu'elle
ne se tient pas pour battue. Mais pour revenir à l'autre
partie du magnétisme animal à l'école de la force médicatrice
du magnétisme curatifdont nous venons d'entendre
parler le professeur , il est à remarquer qu'elle
le suppose existant , et prétend prouver par des faits ce
que l'autre met en question , et tend à prouver par des
expériences . C'est ce qui explique comment Vienne a
proscrit dernièrement le magnétisme , peu après que
Berlin a eu ouvert un concours et proposé un prix
pour la découverte qui prouverait l'existence réelle de
l'agent magnétique , du petit bonhomme enfin .
Je vous remercie de m'avoir fait faire la connais .
sance du petit bonhomme.
L. C. V.
62 MERCURE DE FRANCE .
mmmmmmm
HISTOIRE .
ABRÉGÉ DES RÉVOLUTIONS DE L'ANCIEN GOUVERNEMENT
FRANÇAIS . Ouvrage élémentaire , extrait de l'abbé
Dubos et de l'abbé Mably ; par THOURET , membre
de l'assemblée constituante , pour l'éducation de
son fils (1 ) .
Je vais parler d'un très-petit volume qui , sous un
titre beaucoup trop modeste , contient plus de choses
importantes , plus de considérations générales , plus de
réfléxions profondes que Scipion Dupleix , François de
Mezéray , le jésuite Daniel , Velly et ses continuateurs
n'en offrent dans leurs histoires d'une fatiguante prolixité.
Après eux , personne n'a mieux fait connaître que
Ducios et Mably douze siècles de notre existence en
corps de nation. Mais bien qu'amis de la vérité , ces
deux écrivains n'ont pu la dire , concernant le clergé
qui joue toujours un si grand rôle dans notre histoire ,
qu'avec les ménagemens que leur imposaient le ministère
des autels , et plus encore , peut- être , le régime
des lettres de cachet. Un homme vertueux , d'un jugement
sain , d'une franchise de caractère qui lui a coûté
la vie ; le célébre Thouret a formé avec les plus heureux
succès des travaux de Duclos et de Mably un
ouvrage élémentaire dans lequel tout lecteur intelligent
trouvera un traité de morale , de politique et de droit
naturel. Il est à la portée de tout le monde. M. Fran-
(1) Un vol. in- 18 , prix , 2 fr. Paris , chez les Marchands de
nouveautés , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7 .
NOVEMBRE 1819 . 63
çois de Neufchâteau le regarde comme un chef- d'oeuvre
d'analyse , èt nous le voyons avec plaisir dans les
mains de ceux qui rejettent tout livre d'histoire , qui
n'étend pas la raison en plaisantaut à l'esprit. On ne
voit dans cet abrégé aucun événement que la cause
n'en soit indiquée avec clarté , avec précision ; c'est
une instruction solide qu'un père tendre a préparée
pour un fils digne de lui ; il l'a murie dans le silence
des cachots sans autre crainte que celle de ne point
parler de la monarchie absolue avec autant d'énergie
qu'en mettait Salluste à présenter la république romaine
, chancelante sous le poids des richesses , et prête
å se vendre s'il se trouvait un acheteur.
L'auteur remonte à l'époque reculée où les Gaules
faisaient partie de l'empire romain . On distinguait leurs
habitans en hommes libres et en esclaves. Les premiers
formaient trois ordres ; l'orgueil avait déjà enfanté
l'ennemi de la civilisation , l'aristocratie , chez des
hommes à peine sortis des antres profonds où ils adoraient
le soleil , la lune et quelques êtres utiles .
La première division des peuples des Gaules se faisait
en Romains et en barbares , c'est- à-dire étrangers ;
celle des Francs , en hommes libres et en esclaves ,
mais plus sensés ou plus fiers que les Gaulois ; ils ne
s'étaient point partagés en dignes , moins dignes et indignes
: ils n'admettaient aucune prééminence ni prérogative
héréditaire. La loi salique et la loi ripuaire les
gouvernaient. Des vieillards ( Seniores ) commandaient
aux Francs sous leurs rois , leur servaient de conseillers
et administraient des districts dont les citoyens
élisaient un sénat. Les membres de ce corps aidaient le
senieur de leurs avis .
Chaque année les Francs délibéraient avec le prince
dans l'assemblée du Champ de Mars surtout ce qui intéressait
le bien de l'état.
Régis par la loi Gombette , les Bourguignons formèrent
une nation séparée jusque sous les rois de la
64 MERCURE DE FRANCE.
seconde race. On leur doit l'absurde épreuve des combats
judiciaires .
Après avoir parlé des Allemands et des Visigoths ,
des Romains et des terres Saliques , l'auteur passe au
gouvernement très-modéré de Clovis et de ses successeurs
. Celui des premiers Mérovingiens fut démocratique
; les Gaulois jouissaient sous ce rapport des mémes
avantages que les Germains dont ils tiraient leur
origine. La nation ne s'était point désaisie du droit de
faire les lois et la guerre ; un chef était chargé de l'exécution
des premières et commandait l'armée quand la
seconde avait lieu. Quoique son mérite fut universellement
reconnu , il ne jouissait d'aucune prérogative
contraire à l'égalité ; on reconnaissait en lui le premier
agent de la république sous le titre de roi . Cet ordre se
maintint tout le temps qu'on eut à se partager les produits
de la valeur ; mais dès que les Francs cessèrent de
se réunir en troupes pour butiner ou chercher des établissemens
, ils n'eurent plus un lieu commun , et l'intérêt
public fut sacrifié au plaisir qu'avait chacun d'eux
de faire valoir sa propriété ; ils se dispersèrent dans des
vues d'amélioration personnelle et perdirent tout esprit
national. Onnégligeabientôt de se rendre aux assemblées
du champ de mars : elles ne se convoquèrent plus
regulièrement et elles ne le furent même plus au temps
des petits fils de Clovis . La souveraineté de la uation
passa dès-lors dans le conseil formé par les évèques ,
les Leudes , et le roi qui eut d'abord la principale autorité
dans cette aristocratie .
Le clergé , comblé de priviléges par les empereurs
chrétiens , n'eut pas de peine à tromper des hommes
sans défiance et qu'une faible portion de terrain disposait
à l'esclavage ; il expliqua frauduleusement le précepte
de la soumission aux puissances et fit descendre
de Dieu l'autorité des rois , se réservant de la faire
passer un jour dans les mains des interprêtes de la
divinité .
Les Leudes obtinrent des princes , pour leur avoir
NOVEMBRE 1819 . 65
assujéti les peuples, des Seigneuries , c'est- à-dire , la
faculté d'exercer par eux- mêmes ou par leurs officiers ,
la justice civile , la justice criminelle , la police; de
percevoir en outre à leur profit les amendes et les
confiscations sur tout le territoire soumis aux terres
seigneuriales .
Ce fut une nouvelle usurpation de la souveraineté :
le pouvoir judiciaire étant une des branches de la puissance
publique , est inherent au corps social et ne saurait
être concédé à des particuliers .
Le clergé vit avec joie les pertes que faisaient volontairement
les rois , et résolut de tirer bon parti de
la stupide générosité. Il les rendit vicieux et crédules ,
les tourmenta par les remords et leur vendit la paix de
l'ame . Ces augustes pénitens se prosternèrent devant
les images de saints dont la protection s'obtenait par
des richesses immenses données aux églises et aux monastères
. On vit alors des Leudes des deux espèces , et
la dernière fut la plus avide .
Les Mérovingiens s'appauvrirent et tombèrent sous
la domination des nobles et des prètres. Ceux- ci dominèrent
les consciences ; ceux- là commandérentla milice ;
le peuple fut écrasé par les uns et les autres ; le prince
perdit l'affection de ses sujets , et cessa de pouvoir disposer
des forces de l'état.
Tout devient grand, lorsque le chef d'une nation
manque à sa propre dignité. A la direction du service
domestique des rois , les maires du palais joignirent la
qualité de juges des personnes qui y logeaient ; on les
vit gouverner les finances , commander les armées ,
présider le tribunal suprême où les procès jugés dans
les provinces étaient soumis àla révision du roi. Tant
de puissance mit à leurs genoux la noblesse et le clergé,
à l'aide de ces auxiliaires ils tinrent le monarque dans
une sorte d'abjection , et quand leur maître fut bien
affaibli , bien humilié , bien déconsidéré , ils abaisserent
les grands eux mêmes et prirent le sceptre.
A la mort de Sigebert II , roi d'Austrasie , son
II. 5
66 MERCURE DE FRANCE .
1
maire , Grimoald , fait disparaître l'héritier légitime
et orne son propre fils du bandeau royal. Cet
exemple ne fut pas le seul de l'usurpation des maires
ni du mépris que les grands font des rois .
Pepin doit la couronne à une décision du pape Zacharie
; sa sainteté déclare que le maire peut prendre
le titre de Roi , puisqu'il en fait les fonctions . Dégradé
par cejugement , Childéric est jeté dans un cloître avec
son fils , et leur infortune met fin à la première race
ou dynastie.
Dans la seconde , on trouve la même ignorance , la
même superstition, la même misère ; la nation fut donc
aussi maltraitée , aussi avilie. Charlemagne se montra
supérieur à son siècle , mais son règne de quarante - sept
ans ne lui a pas suffi pour imprimer un nouveau caractère
à ses peuples . Il fit des champs de mai , de véritables
assemblées nationales , ne s'y rendit jamais sans y
être appelé et en respecta toujours l'autorité. Chaque
ordre tenait sa séance et délibérait à part sur chaque
loi qui lui était proposée ; sans la réunion et l'avis du
consentement des trois ordres , aucune loi ne passait ,
d'où il suit que l'opposition de la noblesse ou du clergé
dont les intérêts sont si souvent contraires aux intérêts
généraux , rendait nul ce qu'on avait arrêté d'une voix
unanime dans l'assemblée la plus nombreuse et la seule
nationale : c'était le triomphe de la minorité . Ce
prince réforma le pouvoir judiciaire dans lequel l'iniquité
des comtes avait introduit mille abus. Il régla le
service militaire , réprima la tyrannie féodale , et parvint
, ce fut son chef- d'oeuvre , à concilier le clergé et
la noblesse. Le pape Etienne IV traversa ses négociations
avec les Lombards , peignit ces peuples sous les
odieuses couleurs de la haine , menaça leur roi de
l'anathême de Saint- Pierre , et leva , par ses diffamations
, les scrupules qui auraient pu épargner à la fille
de Didier la honte d'une répudiation. La mauvaise foi
du chef de l'Eglise , l'audace du clergé et les intrigues
des moines le forcèrent de donner beaucoup de soins à
1
NOVEMBRE 1819. 67
la discipline ecclésiastique. Il présida des conciles et
reconnut qu'il est plus facile de soutenir plusieurs
guerres d'un bout de l'Europe à l'autre que d'imposer
à l'Eglise le frein salutaire des vertus évangéliques . Son
esprit pénétrant redoutait moins pour son fils Louis ,
les Saxons , les Sarrasins et les Normands que la suprématie
de la cour de Rome ; aussi voulut-il que ce
prince prit de sa propre main , dans la solennité de
son association à l'empire , la couronne qu'on avait
mise sur l'autel ; c'était pour lui apprendre et à ses
successeurs que les pontifes n'avaient aucun droit d'en
disposer. Personne dans la seconde race ne sut profiter
de cette belle leçon ; le clergé resta trop puissant , les
princes ne laissèrent que le souvenir de leur incapacité
funeste à la nation ; et les grands , comblés de leurs
bienfaits , poussèrent l'ingratitude jusqu'à voir avec
indifférence l'usurpation de Hugues- Capet .
Sous les premiers rois de la troisième dynastie , le
peuple ne montra pas le même desir de secouer le joug
que les seigneurs appesantissaient sur lui dans les campagnes
, ni de refuser les tailles arbitraires auxquelles
on le soumettait dans les villes . Elles ne furent affranchies
de l'oppression féodale que sous Louis-le-Gros .
Les seigneurs , ruinés par leurs guerres domestiques,
se firent de nouvelles fortunes sur les grands chemins ,
et le noble emploi de détrousser les passans devint un
nouveau droit féodal. Le roi, dont les domaines ne
pouvaient être mis dans toute la France à l'abri d'une
noblesse qui pillait à main armée , vendit à ses sujets
un droit naturel , celui de commune , et le peuple armé
fit cesser ce brigandage.
La féodalité ne fut point abolie ; mais on vit disparaître
ses effets les plus oppressifs : les bourgeois rentrèrent
, en bénissant leur prince , dans le droit de
changer de domicile , de se marier , de commercer et
de disposer de leurs biens . L'anarchie féodale avait été
pour la France l'état le plus terrible , parce qu'elle
écrasait le peuple en tous lieux , sans que sa voix pût
68 MERCURE DE FRANCE .
parvenir jusqu'au trône où il trouve un défenseur toutes
les fois qu'un homme de génie l'occupe. Il est fàcheux
que lamauvaise éducation des princes fasse une époque
bien rare d'une pareille protection . Louis XVI voulut
l'exercer et détruire les abus ; mais les grands et le
clergé craignirent l'intime union d'un monarque réformateur
, avec un peuple que les lumières du seizième
siècle , la découverte de l'imprimerie et celle du Nouveau-
Monde appelaient aux plus hautes destinées. Ils
préférèrent lancer le vaisseau de l'état sur une mer féconde
en tempêtes , à laisser payer au temps , par de
graduelles améliorations , le tribut qu'aucune puissance
humaine ne saurait lui refuser. Leur aversion pour une
monarchie tempérée , les fit tomber dans une république
et en nous séparant par la violence de 1791 , ils
nous firent en quelque sorte jeter nos regards sur
Athènes et Rome , pour les détourner des torches de
la guerre civile et des bûchers de l'inquisition , uniques
moyens que sut choisir leur rage aveugle pour faire
rentrer dans l'ordre un peuple audacieux qui revendiquait
des droits imprescriptibles que Thouret a scellés
de son sang. Cet écrivain aurait été moins partisan d'un
gouvernement modelé sur ceux de l'antiquité , s'il avait
connu l'excellent commentaire de Destutt de Tracy sur
l'esprit des lois , et entrevu tout le bien qu'un peuple
agriculteur , industrieux , commerçant , ami du luxe et
des arts , pour obtenir , sans secousse , d'une monarchie
constitutionnelle dont les pouvoirs seraient parfaitement
pondérés .
Si j'ai hardimeut franchi l'espace qui sépare Louisle
-Gros de l'infortune Louis XVI , c'est dans la crainte
d'affaiblir , par une analyse quelconque , les belles
pages que je regrette de n'avoir pu copier, vu l'étendue
de cet article . J'ai d'ailleurs désiré laisser au lecteur le
plaisir de reconnaître par lui-même qu'un ouvrage trèsportatif
peut l'instruire et l'intéresser beaucoup plus
que les histoires de France de Millot et d'Anquetil.
R.....
NOVEMBRE 1819. 69
wwwwwwwww
POÉSIE ÉROTIQUE D'EVARISTE DE PARNY.
Ce fut dans Athènes , à la fois voluptueuse et sévère,
que naquit l'élégie ; mais ce fut à Rome et au milieu
des délices de la cour d'Auguste que cette muse aimable
fit résonner ses plus harmonieux accens : Tibulle
soupira, et tous les coeurs qui l'entendirent éprouvèrent
la même émotion . On admira non- seulement la facilité
de son style , la grâce qui respirait dans ses vers , l'exquise
sensibilité qui les animait ; mais ses pensées
qui , n'empruntant rien à l'esprit , devaient la magie
de leur mouvement aux plus douces agitations de
l'ame et aux plus vives impressions de la volupté .
Horace , le sage Horace n'était pas étranger à ce
genre de composition , et le chantre de la raison
fut par fois celui du plaisir. Après cette époque sur
laquelle les lettres latines ont répandu le plus vif éclat,
les moeurs se corrompirent ; la littérature , qui est
peut- être, comme un esprit supérieur l'a ingénieusement
avancé , l'expression de la société sous le pouvoir absolu,
déclina sensiblement, et finit par éprouverle même
sort : elle s'éclipsa non -seulement avec la puissance
de l'empireromain , mais avec toutes les vertus sociales .
La poésie érotique qui avait long-temps charmé les
oreilles les plus délicates par la douceur de ses sous et
la chaleur insinuante de ses expressions devint sous la
décadence de Rome une image de la corruption des
cours des derniers maîtres du monde. Aussi, pendant
quelques siècles de barbarie, rechercherait on inutilement
la trace de ce goût pur, polissant en quelque sorte
l'inspiration des premiers écrivains de la monarchie; ou
quelques souvenirs historiques faits pour rappeler les
clandestines orgies d'Auguste et de ses amis. La source
des vrais plaisirs de ceux qui peuvent surprendre les
1
50
MERCURE DE FRANCE .
faiblesses d'une raison sage s'était éteinte dans la corrup
tion universelle , et cene fut qu'au treizième siècle et
pour ainsi dire à la régénération du genre humain en Europe
que Pétrarque redit en vers ces plaintes charmantes
dont les oreilles romaines avaient été si avides , et qu'il
sut de nouveau faire résonner avec tant de sentiment
ét de grâce , et sur les cordes de la lyre italienne ,
L'Arioste, dans la poésie érotique, fut après Pétrarque
aimable et gracieux ; le Tasse plut aux imaginations
brillantes , et Métastase même , venant après tant de
maîtres célèbres, ne vit pas diminuer pour ses ouvrages
l'intérêt toujours croissant qu'avaient obtenu ceux de
ses prédécesseurs. Marot fut le premier qui introduisit
ce genre dans la littérature française: ses essais, souvent
pleins de naïveté et d'agrémens , peuvent passer pour
heureux. Chaulieu , Lafarre et St. -Aulaire , ces poëtes
charmans , peut- être négligés , mais aimables , ont
montré , dans leurs écrits , plus de facilité que de
correction , plus de naturel que de goût ; Voltaire
même , si supérieur dans tous les genres , a laissé
dans celui-ci des productions qu'on ne pourrait comparer
sans désavantage aux brillantes ébauches de
Bertin , et surtout aux élégies pleines de vérité , d'élégance
et de charme que nous devons à M. de Parny.
Sans doute il était appelé à régénérer l'école poétique
, tombant chaque jour en décadence , l'écrivain ,
dont le premier ouvrage fût une si belle protestation
contre le mauvais goût envahissant la littérature ,
et en particulier l'un des genres où l'absence de modèles
se faisait le plus sentir. Les premières productions de
M. Parny excitèrent une sorte d'ivresse dans le public,
et cela devait être ; dans les siècles policés , les peintures
de l'amour par la vérité et la délicatesse des sentimens
qu'elles expriment , intéressent tous ceux qui
ont aimé . Quand le temps nous mène à la vieillesse
, il semble qu'une sorte de plaisir renaisse de nos
souvenirs .
NOVEMBRE 1819. 71
On adit : c'est par les nuances qu'on excelle dans
tous les arts d'imitation . On pourrait dire c'est par les
nuances du style qu'on excelle dans l'élégie. Cette observation
s'expliquerait naturellement dans les poëmes
du Tibulle Français , où la molesse et lafacilité du style
dérobent les efforts de la composition et où rien n'est
mieux combiné , ni mieux entendu que la période poétique
, les formes coulantes et variées du rythme
dont il se sert pour rendre les pensées les plus heureuses
, les images les plus riantes que l'imagination
d'un poëte ait pu créer. Parny semble avoir écrit
sous la dictée des grâces . Le goût, cet instrumentsecret
et qui ne s'acquiert peut- être pas , mais qui se perfectionne
dès qu'on en possède une fois l'instinct , le goût
qu'on ne puise que dans l'étude de la belle nature et
de l'harmonie antique , a laissé dans tous ses vers l'empreinte
de son cachet. Enfin ce qui ravit à la lecture de
quelques-uns des ouvrages de ce poëte délicieux et plus
particulièrement à celle de ses élégies , c'est cette facilité
charmante , attribut de la supériorité , cette fleur
de pureté classique dont l'expression échappe à l'analyse
et qui montre toujours l'inspiration la plus vraie ,
corrigée par la réflexion .
Après la publication de ses élégies , M. de Parny
donna quelques pièces fugitives d'un naturel exquis et
d'une correction parfaite. On les a ressemblées dans
un volume de ses oeuvres . Il donna ensuite les déguisemens
de Vénus , quelques tableaux, ouvrages distingués
sous les mêmes rapports : nous ne placerons pas au
même rang les Roses- Croix, poëme pour lequel l'auteur
avait une prédilection que nous ne partageons aucunement.
Les convenances qu'il faut respecter partout ,
nous obligent d'arrêter ici l'énumération de ses ouvrages
et de passer sous silence quelques écrits antireligieux
, notamment ce joli poëme que la morale accuse
comme profane et que la religion réprouve comme
affreux. Jugement précis , rigoureux même , et dont le
72
MERCURE DE FRANCE.
talent et le goût pourraient provoquer la révocation ,
si cela était convenable , dans l'ordre social .
wwwwww
Alfred F.
CANTATE et autres poésies de M. J. M. ARISTIPPE
DE GALLIA. (1)
ENCORE une fois, je ne veux plus entendre parler de
ces oints du Seigneur , que possède le démon des couquêtes.
Le spectacle un peu trop tragique de leurs
menus plaisirs ne laisse jamais à nos regards la liberté
de suivre dans leur vol les aigles du Parnasse .
Je n'aime pas non plus la saison nébuleuse des Elections
; à la vérité , entre électeurs , les hostilités se bornent
à des injures entre-mêlées de coups de poings , et
les plus maltraités en sont quittes pour quelques protubérauces
à l'occiput. La haute littérature et les bous
vers , mon esprit ne veut pas s'occuper d'autres choses ;
mais je ne saurais , en conscience , me complaire dans
la lecture des dithyrambes du père Marcellus à la
gloire des Suisses , et dans les vendéeides de M. de
Châteaubriant .
Grâces au ciel , nos brillans fusils et nos irréprochables
canons ne se montreront désormais qu'aux revues ,
à la petite guerre , aux exercices du polygone ; et déjà
les séances des deux chambres n'absorbent plus que
les trois quarts de l'année. Entre une session et l'autre ,
on a le temps de faire ses vendanges et de mûrir des
pamphlets : heureux donc celui qui pourra consacrer
à des chants IMMORTELS (immortels , je ne sors pas de
là) cet interrègne de la sottise et de l'ambition ! Plus
(1) Paris , chez Pillet , libraire , rue Christine , no . 5 , où se
tronvent aussi les autres ouvrages du même auteur ; et à la librairie
du Mercure , rue Poupée, nº. 7.
NOVEMBRE 1819 . 3
en
heureux, sans doute , celui qui, en les révélant à la postérité
la plus reculée , aura produit une de ces révolutions
capables d'inquiéter la renommée , même d'un
Baour-Lormian ! ... à ce nom justement révéré , ma
plume tremble , ... mais le devoir l'emporte , et le nom
de M. de GALLIA s'échappe de ma bouche . C'en est
fait , je serai juste , quand même ....
Quelque chose manque à ma félicité ; je n'ai jamais
vu face à face M. de Gallia ; mais comme le style est
tout l'homme , évidemment ses traits doivent être plus
que nobles , son regard plein de feu , son nez aspirant
à l'immortalité , et le reste à l'avenant ; ceci est
d'autant plus important pour nous , que nos alliés , diton,
ne nous ont pas laissé un seul buste d'Homère .
Je suppose que M. de Gallia n'a pas plus de trentedeux
à trente-cinq ans : la virilité de ses vers démontrera
l'exactitude de cette hypothèse. Et n'imaginez
pas qu'à l'exemple de nos petits assembleurs de rimes ,
M. de Gallia a quitté le téton de la nourrice pour celui
des Muses . Prévoyant ce qu'il serait un jour . M.
son père (c'est le fils qui nous l'apprend) a voulu qu'il
passât dans les charmes de la plus complète ignorance
ses premiers dix- sept ans. Ignorance , ai-je dit ? expli--
quons-nous ; il ne s'agit ici que de ces sciences qui ont
pour objet l'A BC, la grammaire , la prosodie, l'orthographe
et la ponctuation ; mais la science des hommes
et des choses ? Ah ! croyez que M. de Gallia , né philosophe
et poëte , en avait dejà reculé les bornes lorsque
, pour la première fois , à dix-huit ans , il apprit à
connaître la figure des lettres qui entrent dans la composition
du mot papa ; aussi le vit- on franchir d'un
saut la distance qui sépare la conjugaison des verbes ,
de ces difficultés grammaticales que M. Blondin n'a pu
acquérir, dit- on , qu'au prix de certains appendices dont
l'impeccable Fulbert priva le malheureux Abaelard.
Grammaire , logique , art oratoire , métaphysique , art
des vers , enfin tout ce qui divinise l'homme, en un tour
de main , M. de Gallia sut se l'approprier , pour ainsi
94 MERCURE DE FRANCE .
dire , par la force , l'étendue et l'audace de son génie,
Vous voulez des preuves , n'est- il pas vrai ? en voici :
Preuves en prose .
<< Cet opuscule (voyez le préambule) est presque
le moins utile de ceux que j'at publiés ; et j'ASSURE que
NOUS ne donnerons rien qui n'ait un même but , UTILE
DULCI ; Soit que nous fassions paraître un roman , une
pièce de théâtre .... ou quelque chose sur l'histoire , la
morale ET la politique. » Hé bien ! qu'est-ce que je
vous disais ? histoire , roman , théâtre , morale , politique
, M. de Gallia est propre à tout ; Et quelle modestie
! le moins utile.... il faut qu'il le dise lui-même
pour être cru. Poursuivons à peine a-t-il écrit le pronom
exclusif JE, qu'il se hâte d'en adoucir la personnalité
en le faisant suivre du pronom collectif Nous : bien
différent en cela de certaines servantes qui disent d'abord
les poules de M. le curé , et peu de temps après ,
mes poules . Encore deux ou trois autres preuves de
cette modestie dans la prose de M. de Gallia . « Je demande
pardon à nos honnêtes lecteurs si Je les entretiendrai
de Nous ... quoique JE ne le fasse pourtant...>>>
<<-J'ai , par exemple , aimé beaucoup à lire les meilleurs
ouvrages des auteurs comiques et tragiques :
voici pourquoi , Nous sentant les moyens de faire une
bonne pièce ..... - ayant vu dans des almanachs que
des particuliers portaient le nom de NOTRE père , et
NOUS trouvant alors deux frères , JE fus bien aise
l'exemple des Voltaire , des Montesquieu , de NOUS
faire un nom inconnu à l'univers.... >> Non , de par
tous les diables , M. de Gallia , vous serez connu , j'en
fais mon affaire .
و
à
J'ai dit qu'à M. de Gallia était réservé de reculer
les bornes de nos faibles connaissances , je le prouve
de même. « Aristipe est uu NOM qu'a porté un ancien ;
Aristipe était un homme d'un savoir distingué; Aristipe
était Grec ainsi qu'Aristide.>> Malheureux ! et
NOVEMBRE 1819 . 55
moi qui soutenais encore ce matin qu'Aristide naquit à
Longjumeau !
Passons à la philosophie transcendante : c'est toujours
M. de Gallia qui parle. Je me borne à prévenir Nos
lecteurs que nous n'avons pas encore quitté la prose.
<<Que fait le Dieu de toute éternité sur son trône
immuable ? » Eh bien ! oui , MM. les docteurs .... ,
voyons , qu'y fait-il ? « le lecteur à qui Je fais cette
proposition dira sans doute comme NOUS : Il pense ,
il veille à la conservation de ses oeuvres , et désire en
jouir noblement dans une douce contemplation , dans
tune tranquillité parfaite. >> Fasse le ciel que le bon
Dieu ne soit pas désappointé , et que les jésuites , les
missionnaires , le conservateur et la session prochaine
ne lui donnent pas beaucoup de tintouin.
Nous disons donc que : Dieu veille à la conservation
de ses oeuvres , et qu'il désire fort en jouir noblement...
etc. « Voilà (poursuit M. de Gallia) , voilà pourquoi
les Euripide ou les Corneille , les Pline ou les Buffon
, les Horace ou les Jean-Baptiste , les Préville ου
les Bobèche ..... etc., ont poursuivi leurs travaux , ont
accompli la destination où la nature les appelait. »
La majeure et la mineure de cette proportion sont
admirables ; mais , ma foi ! la conséquence est au- dessus
de tout ce qu'on peut imaginer , et pourtant ce
n'est rien encore .
« Je suis convaincu qu'il existe une grande harionie
dans la nature , et cette harmonie bien reconnue ,
on doit admettre la vérité d'une chose dont la possibilité
est si évidente .>>>>
Cette sentence archi- sublime termine le recueil de M.
de Gallia ; ce recueil si petit , mais si plein de pensées
, d'images et de poésie ; ce recueil dont j'aurais
déjà rendu compte si depuis quinze jours que j'en ai
tenté l'analyse , le finis coronat opus n'avait brouillé
mes idées et lassé mon courage. A l'avenir M. de Gallia
voudra bien se conformer à l'usage en nous envoyant
des articles tout faits .
+
76 MERCURE
DE FRANCE
.
Preuves en vers .
Si Nos lecteurs ne sont pas sur les dents , JE les prie
de rassembler toutes les forces de leur esprit , pour
mieux goûter les merveilles que je vais placer sous leurs
yeux.
Cantate sur l'heureuse restauratian de la France ,
Qu'il est beau le jour ou ....
Cent louis (de la part de M. de Gallia) , à celui qui
trouvera un pareil hémistiche dans Racine ou dans
Boileau.
> La - baut (l'Olympe) dans un bosquet , en un lieu solitaire,
» Dormait avec sa soeur, le dieu cher aux combats. »
Le double à la même condition .
> Minerve les approche .
Unmaladroit aurait écrit : S'en approche.
Et parle ainsi tout bas :
» Dormez , ô Dieux inexorables !
> Puisque vous êtes intraitables ,
> Il faut que je brise vos fèrs . >>>
Ma foi ! à la place de Minerve , je me serais bien
gardé d'en rien faire : on n'est jamais plus heureux que
quand ce vilain couple est enchaîné. Ce dernier
vers sera bientôt passé en proverbe ; cependant j'y voudrais
un peu plus d'énergie , et pour voir ce voen rempli
, je propose à l'auteur de l'écrire ainsi : « Il faut ,
par là corbleu , que je brise vos fers. >> J'en ai parlé à
messieurs Delavigne et d'Avrigny , lesquels ont aussi
voté cette correction .
Immédiatement après cette magnifique apostrophe ,
Minerve
>> Détachant sa lance
> D'un oeil , d'un air , d'un bras où se peint la vaillance .
Détacher une lance avec un oeil, uu air et un bras
NOVEMBRE 1819 . 77
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aus
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나
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1
S!
où se peint la vaillance.... ! il y a là dedans une gradation
, un nerf, une coucision , un charme de vérité
dont le secret était perdu depuis long-temps. Et ce qui
fait mieux ressortir cette vaillance de Minerve , c'est
le sommeil de Mars etde Bellone. Un peu plus timides ,
V'Amour , Hymen , les Jeux et les Ris attendent pour
se présenter le désarmement complet du couple guerroyant
; ils viennent , et se mettent à chanter si haut ,
que
>> Mars et Bellone alors s'éveillent en sursaut.
> Pourquoi (disent- ils ) ces cris , ces chants ? viennent- ils
du Très- Haut ? >>>
C'est la première fois qu'on donne à Jupiter l'épithète
de Très -Haut. M. de Gallia ne s'arrêtera pas à
cette heureuse hardiesse . Nous verrons , grâce à lui ,
le Père éternel enlevant une autre Europe sous la
forme d'un taureau ; la sainte Vierge pleurant la mort
de son cher Adonis , et le vertueux fils de Marie courant
le guilledou avec les pétulantes prêtresses de Bacchus.
Voilà donc Mars désarmé . Aussi
> Qu'elle n'était pas sa haine !»
Ah! s'il avait eu à la main seulement la latte d'Arlequin
, quelle capitolade il eût fait de Minerve , de 'Hy
men , de l'Amour , de ces Ris et de ces Jeux si faciles
á épouvanter !
Ode sur le rétablissement de la statue d'Henri IV.
>> Qu'il (le génie de l'auteur) cède au voeu des Français !
→ Et , sensible à notre gloire ,
> Les neuffilles de mémoire
>>> Vont se rendre à nos souhaits . »
M. de Gallia ne s'est aperçu qu'après l'impression ,
de la faute où son patriotisme l'a entraîné ; et pour
58 MERCURE DE FRANCE .
maintenir un accord parfait entre le substautif neuf
filles , et l'adjectif sensible , il a imaginé cette heureuse
correction :
>> Et , sensible à notre gloire ,
>> Chaque enfant de la mémoire ,
>> Va se rendre à nos souhaits . >>>
Troisième Strophe.
> On y fomente la guerre ...
Alors
>>> Toutes les âmes sensées
» Dans les plus tristes pensées
>> Cherchaient envain le repos .
Je le crois bien .
Cinquième Strophe,
> Alors cette auguste image ,
Celle du bon Henri .
> A qui tout rendait hommage ,
>> Tombe sans retardement . >>>
Je m'attendais à plus de façons de la part du Diable
à quatre . Sans retardement : encore quelques odes de
M. de Gallia , et ces vieux mots , qu'une fausse délicatesse
en a bannis , reprendront une place distinguée
dans nos Dictionnaires. J'ai lu , en manuscrit , une
complainte de M. de Gallia , où j'ai remarqué , page 8
de la troisième partie , 168c. couplet , ce vers plein
de douceur :
>>Vers le pied de la croix Marie Enamourée. »
Il s'agit , comme on voit , de la passion de Notre
Seigneur .
NOVEMBRE 1819 . 79
Elégie au sujet d'un prince de quatre mois et demie ,
qui n'a vécu que deux heures , et Fils de LL. AA,
RR.
<<Ah ! trop barbare sort !
L
>> Amour , vois sa maman , ses traits décolorés ,
>>> Et souris mieux à ses voeux DESIRÉS . >>>
Malheur à celui qui n'est pas en extase devant un
pareil vers! le Ciel lui a refusé une âme .
Cantate à l'occasion de la naissance de S. A. R.
MADEMOISELLE .
Muses ! ..... etc.
>> Vous le savez ; souvent il (cet enfant) occupa ma lyre .
> Ainsi , par vos accens qu'il soit plus estimé,
Estimé est là pour admiré. M. de Gallia , autre Virgile
, célèbre la soeur d'un autre Marcellus .
>>Mais quoi ! n'entends-je pas une voix qui frédonne ?
Hé ! oui : un berger qui prélude sur son pipeau.
>> Elle a paru cette fleur .
> Comme une onde fugitive ,
» Qui passe et nait chaque jour ;
>> C'est le voeu de notre amour :
>> Ainsi , long- temps qu'elle vive !
Et vive aussi M. de Gallia !
» Toi , MADEMOISELLE ,
>> CEDES à nos voeux. >>»
Puisqu'il est permis de supprimer , en vers , l's dans
je vois , je crois , je dois , pourquoi , à l'impératif ,
ne pourrait- on faire prendre uns aux verbes qui n'en
ont pas l'habitude.
80 MERCURE DE FRANCE.
J
Invocation morale ,
En allant au cimetière du Père Lachaise , un matin que le temps
était à la pluie .
► Soleil ! astre charmant , image du Très- Haut
(Jupiter ou Dieu comme on voudra) ,
<<Au nom de la puissance
>>Qu'il te donna là-haut . »
J'espère que la rime est riche .
>> Dissipe ce temps nébuleux :
> Je veux allez rêver près des tombeaux.>>>
Et moi , qui n'en peux plus , je dis
›Arrêtons un moment. La pompe de ces vers ,
>> Je le vois bien , lecteur , est nouvelle à tes yeux .>>
(Racine , tragédie de Berénice.)
Le soleil ne pouvait être sourd à la prière d'un poëte,
dont tous les vers ont une odeur de Phébus qui se sent
d'une lieue à la ronde; aussi comme disait feu Cicéron.
>> Ilfit soudain le plus beau temps du monde
>>>Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde .>>>
Et M. de Gallia put aller près des tombeaux ,
>> Sentir le prix des solides vertus ,
>> Sans dédaigner le nécessaire ,
> Sans négliger le salutaire ,
>> Sans rejeter mon superflus.
On ne saurait étre trop décent en présence des tombeaux.
Eu sortant de là , M. de Gallia rencontre des
hommes de sa connaissance , et il leur dit , ( voyez la
dernière pièce intitulée : Zéphir. )
> Ainsi que vous , Platon, Virgile , Horace ,
J'aurai bientôt fini des écrits immortels :
> Ils m'ont coûté du temps !
NOVEMBRE 1819 SI
2
t
Depuis quinze aus M. de Gallia ne cesse de les polir.
Aussi chacun s'empresse de se procurer un peu de
LIMAILLE GALLIA. Ce sont parcelles d'une haute importance.
Les plus petits paquets coûtent huit sols .
>> Mais toujours efficace ,
Poursuit M. de Gallia ,
> A la postérité j'aperçois des autels ,>>>
Là-dessus il prend congé de ces messieurs. Horace
le remercie d'avoir trouvé le moyen (bien simple pourtant)
de le faire rimer à efficaces , au pluriel ; et après
avoir buriné un quatrain sur la terrasse de St. -Germain,
M. de Gallia va faire une station au Mont- Valérien .
Là , il s'écrie :
>>Puisse le monde entier chérir ma religion ! >>
Venge ce dernier mot de la prodigalité des puristes
qui l'ont si mal à propos allongé d'une quatrième syllabe
, et met le comble à ses inspirations en répétant :
« Je suis convaincu qu'il existe une grande harmonie
dans la nature ; et cette harmonie bien reconnue , on
doit admettre la vérité d'une chose dont la possibilité
est si évidente .
Ainsi soit - il !
wwwwwwwwwww
FELIX.
ELEGIES, suivies de la guerre de Caros, poème, et d'autres
poésies , par L. D. L. Audiffret ( 1 ) .
Le temps n'est plus où la ville et la cour se partageaient
pour unsonnet, où la rivalité de Benserade et de
Voiture allumait la guerre civile parmi les beaux esprits .
rue
(1 ) Un volume in- 12 ; prix , 3 fr . Paris , chez Lenormand
libraire , rue de Seine , no. 8 , et à la librairie du Mercure ,
Poupée , no. 7 .
II.
6
82 MERCURE DE FRANCE .
Aujourd'hui , la poésie est dans un discrédit complet ;
des factions , bien autrement sérieuses que celles des
Uranistes et des Jobelins , nous ont fait perdre l'amour
des lettres . Les Muses ont pour toujours , peut- être ,
déserté la France ; elles sont femmes , nous ne les
écoutions pas ; pouvaient-elles rester parmi nous ?
Si un de leurs favoris , plein d'une juste confiance
dans ses forces , sort de sa retraite pour offrir au public
les fruits de ses nobles inspirations , qui prétera
l'oreille à ses accens ? ne doit-il pas s'écrier avec un
poëte de l'antiquité ? quis leget hæc... nemo ... vel
duo ... vel nemo ... qui lira ceci ? personne , non , personne
, ou tout au plus un ou deux lecteurs. Cela n'est
pas encourageant , et cependant chaque jour n'en voit
pas moins éclore une multitude d'élégies , de chansons,
d'épigrammes , de madrigaux , de poëmes didactiques ,
politiques , satyriques , dithyrambiques , voire même de
poëmes épiques , car dans le fait , ce ne sont pas les auteurs
, mais les lecteurs qui manquent.
Ou je me trompe fort , ou le recueil de poësies que
M. Audiffret vient de livrer à l'impression , trouvera
plus d'un lecteur. Les jolis vers de ce jeune poëte ,
connus déjà de la manière la plus avantageuse , sur
l'hélicon provençal , occuperont une place distinguée
dans la bibliothèque de tous les amateurs de la poësie
tendre et gracieuse. C'est sur la lyre de Tibulle et
de Properce que M. Audiffret a chauté les émotions
diverses de son coeur , et comme il le dit lui - même :
Ses rimes en sont moins sévères ,
Mais les amans liront les vers .
Justifions nos éloges par une citation .
Elégie V , Livre 3 .
Zulmis , au signal de tes yeux ,
Je ris ou je verse des larmes ;
Tu fais ma joie ou mes alarmes
Et tes caprices sont mes Dieux ,
NOVEMBRE 1819. 83
vel
bet
ple
200
:
Oses- tu te montrer cruelle ?
Je pars le coeur gros de courroux ,
Et bientôt je reviens fidèle
Embrasser encor tes genoux.
Sans doute , ma faiblesse est grande ,
Et j'en suis même révolté ;
Mais se peut-il qu'on s'en défende ?
L'amour est un enfant gâté ;
Nous le grondons , il nous commande.
La vérité exige cependant que je reproche à M. Audiffret
quelques rimes trop négligées , écho et ruisseau,
séduit et aujourd'hui , etc.; il en est d'autres , au
contraire , qui me paraissent un peu trop riches ,
comme dans ces vers , Elégie IV , livre II.
Lorsque dans un cercle nombreux ,
Le hasard me rend ta présence ,
Que ton regard humide et langoureux ,
Me parle encor d'amour et de constance,
Ne vois-tu pas le mien qui se fixe sur toi ,
Et ne te dit-il pas : ô Naïs , ô mon ame !
Le coeur de ton amant toujours plein de sa flamme
Ne battrait plus s'il ne battait pour toi ?
Un critique minutieux trouverait bien encore dans
ce recueil quelques fautes de versification ; (j'essayerais
n'est point de quatre syllabes) , et même quelques
vers par- ci par- là , où de la prose s'est glissée ; mais ...
ubi plura nitent , non ego paucis offendar maculis .
MAGALON
84 MERCURE DE FRANCE .
nww wwwwwww
REVUE LITTÉRAIRE.
L'ABBAYE DE PALSGRAVE, ou le Revenant, traduit de
l'Anglais , de Madame Charlotte SMITH ; par Marchais
de MIGNEAUX. ( 1 )
Encore un abbaye et une revenant, ai-je dit en premais
celui- nant le premier volume de cet ouvrage ;
ci est de mistriss Charlotte Smith , et le traducteur est
avantageusement connu. On ne doit pas craindre qu'il
ait fait imprimer comme traduction les leçons d'Anglais
de son maître ainsi que l'a fait mademoiselle.....
mais réservons la critique pour l'instant où j'aurai vu
ou feuilleté..... ainsi me parlais-je debout devant mon
bureau , mes yeux couraient sur les pages ; sans y
penser , je m'assieds , car l'ouvrage m'intéresse ; je le
lis et je me sens disposé à en rendre compte aussi favorablement
qu'un critique par état peut se permettre de
le faire.
Miss Edouarda Falconberg , élevée loin de la maison
paternelle , dans un couvent de la Flandre , y a reçu
une éducation excellente ..... Qu'osez -vous dire , s'écrieront
certains frondeurs ; dans un couvent , une
excellente éducation , impossible. Mistriss Charlotte
Smith , très -zélée Anglicane le dit : il faut donc qu'il en
soit quelque chose , car au reste , elle n'est pas trèsfavorable
aux ministres de notre culte , et dans le principe
, elle dirigeait son ouvrage contre eux ; le portrait
qu'elle trace d'une soeurfrettemente , et la manière
dont elle la fait agir , tendent plus à amuser la malice
(1) Trois volumes , avec figures : prix, 6fr. Paris , chez Pigoreau
, libraire , place St. -Germain- l'Auxerrois , et à la librairie
du Mercure , rue Poupée, no. 7 .
NOVEMBRE 1819. 85
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11
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1
du lecteur qu'à lui inspirer une grande vénération pour
la religieuse.
Les troubles du continent forcent Edouarda à demander
à retourner dans son pays ; elle en était absente
depuis sou plus bas âge , et n'aurait aucune idée de la
maison paternelle, si les grands biens du sir de Faconberg
son père , n'avaient pas été un sujet fréquent des
conversations du couvent. Edouarda y a' seulement
appris la mort de sa mère , arrivée il y a déjà beaucoup
d'années ; jamais son père n'a daigné lui écrire.
Dans quelle triste situation Edouarda trouve l'abbaye
de Palsgrave lorsqu'elle y arrive , et comme elle y est
reçue . L'abbaye n'est qu'un vaste tombeau où règnent
tyranniqnement deux jésuites ; car les réverends pères
n'usent point pour les malheureux habitans de ce
séjour de leur morale relâchée ; elle est dans ce lieu
exclusivement à leur usage . Les évènemens prenneut
ici un vif intérêt; Edouarda ne peut parvenir jusques à
son père , mais en revanche , elle fait la découverte
d'un Revenant. Puis dans deux rencontres successives
de deux jeunes gens qui jouent le rôle le plus important
dans tout l'ouvrage. En dire davantage , ce
serait ôter au lecteur le plaisir de la surprise , ou l'envie
de la chercher. Puisqu'il n'y aplus de remède au
goût fatal que l'on a pris pour la lecture des romans ,
lecture dont le moindre danger est de faire perdre un
temps précieux ; il est utile de signaler ceux qui
peuvent ne pas influer en mal sur le coeur et l'esprit ,
et ne point donner d'idées fausses ou exaltées . Le
style de cet ouvrage est en général bon ; cependant
les deux premiers volumes n'ont pas été assez soignés
par le traducteur ; il peut et doit faire mieux , je l'y
engage ; j'en ai pour garant le dernier volume , d'autant
plus que l'on annonce un nouvel ouvrage de M.
Marchais sous le titre des cavernes des montagnes
bleues . J'en rendrai compte , et je desire qu'il soit mieux
imprimé que celui qui fait l'objet de cette notice.
86 MERCURE DE FRANCE.
wwwwww
CHRONIQUE .
wwww
Sur le rétablissement du MERCURE DE FRANCE .
J'EUS plus d'un motif de m'attrister de la chute du
Mercure. Je me félicite de sa résurrection. La politique
absorbait toutes nos feuilles publiques. Les belles - lettres
en auront donc une à leur disposition ! Honneur à
ceux qui ont eu cette idée nationale ; car la France ne
serait plus France , si les belles lettres s'exilaient de son
sein. Comment se fait-il que la résurrection du Mercure
n'ait élé annoncée par aucun de nos Journaux ? Que
nos feuilles ultramontaines aient gardé le silence , je le
conçois ; mais je ne conçois pas que la Minerve ne se
soit pas empressée d'annoncer le retour de son père
exilé . Le Constitutionnel , tant ami des bannis ; l'Indépendant
, qui ne cessa de plaider leur cause , ont gardé
un morne silence . La Renommée l'a rompu , mais pour
lancer une sotte épigramme contre ses auteurs . Craindrait-
elle que ce Journal littéraire lui enlevât quelquesuns
de ses abonnés futurs ? A la lecture du premier vo-
Jume du Mercure , la Renommée a pu reconnaître que
les littérateurs qui doiventy consacrer leur travail , sont
aussi libéraux que ceux qui soufflent dans sa trompette.
La concurrence serait-elle une hostilité ? Où donc est,
dans ses illustrés auteurs , cet amour de la patrie dont
ils font tant parade ? Est- ce l'amour de la patrie qui
leur met la plume à la main , qui les entraîne dans la
lice ?
Je le crois en faveur de ces écrivains allemands qui
naissent à la liberté ; je le crois en faveur de ces écrivains
de l'Angleterre , qui résistent à la corruption de
NOVEMBRE 1819. 87
ses ministres ; je le crois en faveur des écrivains de
l'Italie , qui bravent l'inquisition , les cachots et la hache
levée sur leur tête ; je le crois en faveur des écrivains
des Amériques soulevées contre la tyrannie de leurs
métropoles .
Mais je ne le crois pas en faveur de ces écrivains qui
n'écrivent qu'à tant la page .
Je ne le crois pas en faveur de ces écrivains qui
prennent la plume comme le menuisier prend le rabot ;
ils ne sont , à mes yeux , que des artisans ; et c'est sans
doute sous ce rapport que le gouvernement les a considérés
, quand il les a soumis à la patente. Quand je
ne les voyais que de loin , je croyais qu'ils étaient les
modèles des hommes ; mon imagination me les repré
sentait comme des esprits presque célestes . Mais quand
le hasard m'a mis à même de les considérer de près ,
l'illusión a disparu , et je n'ai plus trouvé dans ces docteurs
de notre espèce , que des hommes bien ordinaires .
Comme les prédicateurs sortis de l'école de Loyola , ils
vous disent : Faites ce que nous vous préchons , et ne
regardez pas ce que nous faisons . Le peuple n'aime pas
cette doctrine ; il veut , car il a le droit de vouloir que
ses régens aient des moeurs , et que leurs actions répondent
à leurs paroles. Mais sa volonté souveraine est
ici en défaut. Toute la sensibilité de ces hommes , tous
ces beaux sentimens qu'ils expriment , n'existent que
sur le papier , et leur coeur isolé et froid ne sait pas ce
que c'est que de battre , si ce n'est à l'aspect de l'or .
Je ne me rappelle pas quel était celui de nos conventionnels
qui disait , en parlant de certains patriotes de
son temps : Ils useraient plutôt vingt bonnets rouges ,
que defaire une bonne action . Mais je puis , avec non
moins de vérité , dire à mon tour de ces écrivains : Is
rempliraient dix volumes de Journaux quotidiens de
belles maximes , plutôt que de faire une bonne oeuvre.
Sans doute , quand leur morale est bonne , et qu'el'e
est parée de toutes les grâces du style, je la lis avec
plaisir, et je me félicite du bien qu'e le peu faire parmi
88 MERCURE DE FRANCE.
mes concitoyens ; mais comme je me suis convaincu
que sur dix de ces écrivains , ily en a neufqui n'écrivent
pas dans le but d'être utiles à leur patrie, mais seulementdans
le but de gagner de l'argent , je regarde leurs
écrits , relativement aux auteurs , du même oeil qu'une
montre sortie de l'atelier de Julien Leroi.
Je ne mets aucun doute que la plupart de ces écrivains
qui font un véritable commerce de leur esprit ,
n'écrivissent en sens inverse , s'ils trouvaient alors plus
d'argent à gagner. C'est pour cela que tant d'entr'eux
se montrèrent républicains sous la monarchie , et royalistes
sous la république.
Croyez -vous que celui qui , après le 13 vendémiaire ,
accompagna le conventionnel Fréron dans le Midi ,
qui , sous la tyrannie , chanta lepère et le poupon ; que
je voyais chaque jour dans l'interrègne , après le vingt
mars , au café de la Rotonde , choyé , embrassé par
nos officiers qui se le disputaient , soit un ami sincère ,
pur , désintéressé de la légitimité qu'il semble vouloir
défendre à outrance ? Beaucoup d'abonnés , tous les
ultrà pour abonnés , voilà ce qu'il veut. A-t-il été à
Gand avec les étudians en droit qui y suivirent le monarque
, ainsi qu'il l'a imprimé ? Je n'en sais rien ; mais
s'il y est allé , il en est bientôt revenu ; et , je le répète ,
JE L'AI VU à cette époque , jusqu'à la nouvelle de la bataille
de Waterloo, bras-dessus , bras- dessous au Palais-
Royal , avec des militaires .
Aussi , son vive le Roi quand même , il le répète jusqu'à
satiété , non par opinion politique , mais parce
qu'il imagine que les ultrà deviendront ses tributaires .
Il sait bien qu'en traitant de septembriseurs les élèves
de l'école de Droit et de Médecine ,l'élite de la jeunesse
française , il ment à sa conscience s'il en a une ;
il sait bien que , par ce sanglant outrage , il aliène à la
cause qu'il paraît vouloir servir , la noble génération
qui s'avance. Mais que lui importe de faire des ennemis
à son Drapeau , si ses atroces calomnies lui valent
quelques abonnés de plus ? C'est où il vise ; ce qu'il
NOVEMBRE 1819. 89
veut , de l'argent , c'est de l'argent , de l'argent : voilà
sa patrie , son Roi quand même , et toutes ses amours .
Il faut convenir que des écrivains de cette espèce ,
une fois connus et appréciés , ne sont pas dangereux à
la cause qu'ils combattent. La soifde l'or qui les dévore
les aveuglent au point qu'ils ne s'aperçoivent pas de tout
le terrain qu'ils cèdent à leurs adversaires . Si la France
constitutionnelle payait des écrivains pour faire des
partisans à' sa cause , si la vertu civique avait de l'argent
à donner à ceux qui concourent à son triomphe , les
écrivains de cette dernière espèce pourraient tendre
leurs mains à sa munificence ; ils y auraient des droits
certains .
Mais la vertu ue paie pas , et à son tour elle dédaigne
tout salaire . Elle ne serait plus vertu , si elle devenait
mercenaire. L'amour de la patrie est une vertu , quoiqu'il
soit un devoir. Celui qui n'agit pour la patrie que
dans la vue de gagner de l'argent , n'est pas un ami vrai
de la patrie. Il est un simple artisan qui travaille pour
vivre ; et c'est parce que tant d'écrivains ne se sont considérés
que comme des artisans, que nous les avons vus
soutenir tantôt la tyrannie , tantôt la liberté. Ainsi le
même cordonnier chausse successivement celui qui fit
le Génie du Christianisme et l'auteur des Constitutions
de la France .
L'écrivain pénétré de la dignité de son ministère ,
peut s'égarer dans ses pensées politiques , mais il ne
s'avilit jamais ; il écrit ce qu'il croit utile à sa patrie ,
mais il ne calcule pas d'avance quel sera le produit de
son travail . A quelque parti qu'il appartienne , celui qui
ne le fut qu'au prix de l'or , est un être méprisable ,
puisqu'il est vénal. Ah ! sans doute , rien n'est plus juste
que de retirer un honnête profit de ses veilles littéraires ,
mais ce profit ne doit jamais être le but principal de
l'écrivain. Le vrai prêtre , le ministre réel de Jésus-
Christ , met- il d'avance un prix au sacrifie qu'il va célébrer
pour moi ? Nou : son premier but, son but unique
90
MERCURE DE FRANCE .
doit être de prier pour son semblable ; ce n'est que par
accessoire qu'il consent à vivre de l'autel .
,
Ce n'est pas parmi nos jurisconsultes et nos avocats
de la capitale , qu'on trouverait des hommes qui , à
l'aspect d'un dossier , auraient pour première idée
celle de savoir ce que ce procès doit leur rendre. Leur
première idée sera de savoir si la cause qu'on vient les
charger de défendre , peut , avec honneur , être plaidée
par eux devant les tribunaux .
Ce sont les reptiles de la littérature qui ont fortement
concouru à moeurs , secon- et les corrompre l'opinion
dés , en cela , par la dernière tyrannie qui avait substitué
l'or à la patrie , qui faisait de l'or la récompense de
toutes les actions. Le vieux proverbe du siècle de
Louis XIV , que l'honneur sans argent n'est qu'une
maladie , avait été rajeuni par le gouvernement de celui
qui voulait , par son faste et sa puissance illimitée ,
éclipser aux yeux de la postérité tout l'éclat de ce règne .
Dans la lutte qu'il avait engagée , il avait dit : La victoire
restera à celui qui aura le dernier écu. Ainsi , dans
sa pensée , la force ou la richesse était la même chose .
Telle est , en effet , la maxime des gouvernemens despotiques
, mais elle ne doit point être celle des gouvernemens
libres ou constitutionnels . Tant que les peuples
ont combattu pour leurs libertés , les citoyens n'ont
point exigé de solde pour consentir à se battre contre
les ennemis de leur patrie. Croyez- vous que ce n'était
que parce qu'on leur avait donné cinq sous par jour ,
que les trois cents Spartiates périrent aux Thermopiles
?
Ce ne fut que lorsqu'ils sortirent du rayon de leur
république que les Romains donnèrent une solde à
leurs guerriers : leurs moeurs reçurent , en cela , une
première atteinte . Les Suisses étaient-ils payés à tant
par jour , quand ils s'affranchirent du joug de la maison
d'Autriche ? Et était-ce pour des assignats que nos
Français triomphèrent à Genimapes et à Fleurus ? Que
le gouvernement veille et pourvoie à tous les besoins
(
NOVEMBRE 1819 . 91
des citoyens qui combattent pour la patrie , mais que ,
pour le guerrier , l'estime et la vénération publique ,
une couronne de chêne placée sur sa tête , par le monarque
, en présence du peuple assemblé , soit la récompense
la plus précieuse. Certes , la France n'a pas
manqué d'un écu. Et le dictateur des dictateurs vit cap.
tif à Sainte - Hélène !
Les plus grandes nations déchoient peu à peu , à
mesure qu'elles s'éloignent de plus en plus des vertus
qu'elles pratiquaient à leur origine , et finissent par être
captives et détruites .
Le bonheur des rois est attaché au bonheur des peuples
sur lesquels ils règnent. On ne peut être heureux
sans la pratique des vertus : l'amour des richesses n'en
fut jamais une ; l'amour des richesses , au contraire ,
fut toujours un vice , et le plus grand vice que l'on pût
reprocher à un écrivain .
Que le triomphe des belles-lettres et des principes
de sagesse consacrés par la Charte , soit l'objet de ses
premiers voeux ! Qu'il soit celui des auteurs du Mercure
de France , et l'estime générale les vengera du silence
de quelques Journalistes , et des épigrammes de quelques
autres !
wwwwww
HERMOPHILE.
SPECTACLES .
wwwwww
DEPUIS deux ans , l'Académie royale de musique
annonce l'opéra d'Olympie ; depuis deux ans le public
attend l'exécution de cette promesse. Fasse le ciel que
la première représentation de cet ouvrage ne rappelle
pas la fable de la montagne en travail !
C'estavec plaisir que j'annonce la convalescence
de mademoiselle Duchesnois ; elle a reparu dans le rôle
92
MERCURE DE FRANCE .
de Jeanne d'Arc. Pendant son absence , madame Paradol
, par ses gestes et ses poses académiques , a essayé
d'occuper son emploi. La beauté peut éblouir un instant
, mais le moment approche où l'illusion se détruit,
et où l'on recherche le talent. Je suis loin d'en refuser
à madame Paradol ; je conçois même , de ses débuts
d'heureuses espérances ; mais il faut qu'elle se livre à
l'étude de son art avec courage elle a des rivales , et
j'en connais plus d'une qui , s'exerçant dans l'ombre ,
pourraient la faire repentir un jour du temps qu'elle
aurait perdu .
و
LES affiches du Théâtre - Français n'annonçant plus
la continuation des débuts de madame Dérudder , je
craiguais pour elle les suites de l'indisposition mutuelle
du parterre et de l'actrice ; mais on dit la débutante
reçue à l'essai . Je lui en fais mon compliment. Près du
comité , l'extrême sensibilité dont elle a fait preuve au
cinquième acte d'Iphigénie en Aulide , lui a sans doute
tenu lieu de celle qui m'a semblé lui manquer pour bien
remplir le rôle de Clytemuestre.
- On disait que l'ouverture du second Théâtre-
Français , et les succès de Joanny , ont tiré Talma de
son engourdissement. Depuis quelque temps , il ne s'éloigne
presque plus de la scène ; grâce à sa noble émulation
, grâce au desir qu'il montre de disputer à son
heureux rival la palme du talent , nous allons voir paraître
successivement plusieurs tragédies nouvelles
quel'ouverture de l'Odéon force enfin à mettre au jour ;
on cite d'abord la tragédie de Clovis , attribuée à
M. Lemercier ; ensuite Turnus et Camille , dans lesquelles
Talma remplira les principaux rôles .
- Au second Théâtre- Francais , une dixaine de jours
avant l'évanouissement de la nouvelle pensionuaire de
la rue de Richelieu , mademoiselle Petit , dans le même
rôle , avait été traitée avec plus de sévérité ; heureusement
elle ne s'est point trouvée mal , et j'ai eu cette fois
l'avantage de voir finir la pièce. Je ne prétends pas éla
blir de comparaison entre Achille Talma et Achille
NOVEMBRE 1819. 93
Victor ; l'un est parfait depuis long-temps , l'autre le
sera peut-être un jour : c'est ce que j'iguore ; mais ce
queje sais très-bien , c'est que Lafargue vaut déjà mieux
que l'Agamemnon du Palais -Royal .
Malgré l'accident arrivé à madame Dérudder ,
lors de son troisième début ; accident qui , selon plusieurs
personnes , devait l'empêcher de paraître de nouveau
sur la scène , le comité du Théâtre- Français vient,
dit- on , de la recevoir comme pensionnaire. Voilà maintenant
trois reines au premier théâtre , tandis que le
second n'en possède pas une . On peut avancer que madame
Petit se montre digne de cet emploi.
,
- Depuis quelque temps , Michelot a donné sa démission
de la place de professeur à l'Ecole royale de
déclamation . Chéri de ses élèves , c'est avec peine qu'on
lui a vu prendre une résolution que nécessite , dit-on
l'état de sa santé , et des études sérieuses auxquelles il
veut se livrer. Il a été remplacé par M. Granger ; je
crois que cet estimable comédien est trop âgé pour professer
avec succès . Une chaire de déclamation demande
un homme qui ait passé sa vie au théâtre ; elle exige
qu'il ait professé déjà pendant long- temps , qu'il possède
toutes les traditions , pour en faire connaître les bons
ou les mauvais résultats . M. Nanteuil était l'homme
que l'on devait choisir. Un organe fatigué , et le trouble
inséparable d'un premier début , lui ont nui dans ses
représentations ; mais M. Nanteuil n'a jamais perdu les
qualités nécessaires à un excellent professeur. Le gymnase
dramatique se prépare ; que le bon génie du directeur
l'engage à prendre , pour diriger ses élèves
M. Nanteuil , il ne se repentira jamais d'un pareil
choix.
Camérani disait : « Tant que vous aurez des au .
teurs l'Oupéra- Coumique ne peutpas aller. >> Est- ce par
déférence pour ses avis , que depuis quelque temps on
n'a monté que deux nouveautés , qui sont de feu Marsollier
et feu Marmontel . Mourez vîte , jeunes auteurs
94 MERCURE DE FRANCE .
reçus depuis trois ou quatre ans , si vous voulez que
nous jouissions bientôt de vos chefs - d'oeuvres .
Séduits par la réussite de l'opéra posthume de
Marsollier , les sociétaires de Feydeau ont voulu donner
une pièce inédite de Marmontel ; le succès n'a pas couronné
leurs efforts : rien de si triste et de si niais que
cette bagatelle. Malheureusement la musique n'a pas
contribué à ranimer la faiblesse des paroles. Les sociétaires
profiteront sans doute de cette leçon : ils se garderont
bien , à l'avenir , de compromettre aussi légère
ment la réputation de nos plus aimables lyriques .
- Malgré les paroles de M. Théaulon , la reprise du
Petit Chaperon rouge a de nouveau attiré la foule ,
grâce à la charmante musique de Boïeldieu .
La rentrée de madame Perrin , et la reprise du joli
vaudeville de la Visite à Bedlam , ont fait oublier les
rapsodies jouées depuis quelque temps sur le théâtre de
la rue de Chartres . Le directeur, profitant des avis du
parterre , s'est , dit- on , imposé la loi de ne plus recevoir
que des pièces piquantes et spirituelles. On croit que
ses cartons ne seront de long-temps remplis .
-Au Vaudeville on doit exposer, sous peu de jours,
la Féerie des Arts , tableau en un acte . Ce titre promet
des couplets en l'honneur de l'industrie nationale. Si le
succès couronne l'entreprise , les auteurs n'auront pas
une médaille pour encouragement , mais des bravos
nombreux , et une mention honorable chez le caissier ;
ce qui ne laissera pas que d'avoir un certain prix .
-
-
Philémon et Baucis n'auront pas une longue exist
nce au théâtre des Variétés . Ce n'est pas la faute de
Brunet , ni celle de madame Barroyer , qui est parfaitement
bien dans son rôle , tant qu'elle n'est pas rajeunie .
Peu favorisé de la fortune , et poursuivi par ses
créanciers , M. Palette , jeune artiste comme il y en a
tant , c'est- à-dire ignorant et présomptueux , a cherché ,
pendant long- temps , une demeure où il pût respirer
tranquillement loin des importuns . On faisait trop de
bruit rue d'Enfer : son tailleur demeurait au Marais ,
NOVEMBRE 1819 . 95
son coiffeur près des Tuileries ; pour prendre un juste
milieu et pour dormir tranquille , il vient se loger près
de l'Odéon . C'est là que , se rappelant le proverbe : Nul
n'est prophète en son pays , il a quitté le costume national
, pour prendre les guêtres et l'habit à longue taille
d'un Anglais . Son projet avait d'abord assez bien réussi ;
son hôtesse ne lui demande pas d'argent , et il est sur le
point d'épouser mademoiselle Pauline , fille de M. Descouleurs
son voisin. Pauline , comme on le pense bien ,
déteste sir Pudding ; c'est le nouveau nom de Palette :
elle aime Clairval , jeune officier qui loge auprès d'elle .
Pauline a beau prier son père , il reste inflexible ; il a
juré de ne donner sa fille qu'à un artiste , et sir Pudding
est son affaire . Cependant les créanciers , qui flairent
toujours bien , ont découvert la trace de Palette ; ils
viennent en foule réclamer leur argent : par un malheur
extrême, M. Descouleurs paraît à sa fenêtre au moment
de l'exécution de la sentence. Tout est rompu , Palette
est obligé de céder la place à l'heureux Clairval : ce
dernier prouve ses droits au titre d'artiste , par un portrait
très - ressemblant de M. Descouleurs , qu'il a fait
sans le secours de l'original .
Tel est , en raccourci , le sujet du vaudeville applaudi
ces jours derniers au théâtre de la Porte-Saint- Martin .
Les auteurs ont gardé l'anonyme. Quant aux acteurs ,
il n'y a que des éloges à leur donner. Pierson , Pascal ,
Aubertin , Noël , ont parfaitement rempli leur rôle .
Quant à mademoiselle Florval , on désirerait trouver
autant d'agrément dans son jeu que dans sa voix .
--L'Ambigu - Comique voit peu de personnes visiter
son Prisonnier vénitien. Que M. Victor fasse un roman
de son mélodrame , qu'il l'écrive avec la plume de
M. Ducange , il aura un grand succès ( 1) .
La Gaîté prépare une grande féerie imitée d'une
pièce allemande.
(1) Le petit vieillard de Calais ; par M. Ducange, 2 vol, in -12.
Chez Barba , libraire , Palais-Royal, galerie de bois , et à la librairie
du Mercure , rue Poupée , no . 7.
96 MERCURE DE FRANCE .
Wallace , qui se repose , chante , dit- on , en alten
dant le titre de la pièce nouvelle :
Bouton de Rose ,
Seras - tu plus heureux que moi ?
-Le Changement de domicile, vaudevillejoué mardi
dernier au théâtre de la Porte Saint- Martin , est une de
ces pièces qui ne ressemblent à rien , par cela même
qu'elles ressemblent à tout.
On a beaucoup applaudi et peu sifflé , c'est tout ce
que les auteurs pouvaient raisonnablement espérer : je
dis les auteurs , car bien qu'on n'en ait annoncé ou dénoncé
qu'un .
Il en estjusqu'à trois que je pourrais nommer, d'abord
M. Martin , connu par de jolies chansons insérées dans
les Soirées de Momus ; puis un acteur de la rue de
Chartres . Sans doute il ferait mieux , pour son honneur
et les plaisirs du public , de se contenter de jouer
ses rôles , et de renoncer à la prétention d'en faire jouer
aux autres : Ne sutor ultrà crepidam. Mais peu de gens
ont aujourd'hui le bon esprit de rester à leurs places :
on en voit dans tous les rangs qui , endormis par la vanité
, rêvent qu'ils ont le génie des Colbert , des Molière
, des Grétry ; et les voilà qui , renonçant à l'état
qu'ils avaient embrassé , se font siffler dans le monde
ou sur la scène , comme hommes d'état , auteurs ou
musiciens .
- On a ouvert , le 18 octobre dernier , une école
d'enseignement mutuel à Etampes , département de
Seine-et - Oise . M. VAUTIER , propriétaire et directeur
de cet établissement , prend des pensionnaires , et enseigne
aussi la géographie , l'histoire et les mathématiques
. Il demeure carrefour des Religieuses , no. 4 .
Au moment où on nous menace d'une Mission à
Paris , nous recommandons à nos lecteurs l'Histoire
des Missionnaires dans le midi de la France . Un vol.
in-8° . , orné d'une gravure enluminée . Prix , 2 fr. 50 c.
et 3 fr . 25 cent. par la poste. A Paris , chez Plancher ,
libraire du Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
w
w
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Sociéte'de Gens de lettres.
POÉSIE.
Vires acquirit eundo.
SUR L'AMOUR,
ALLÉGORIE A CONSTANCE D. B.
L'AMOUR
'AMOUR est pour un jeune coeur ,
Ce que les larmes de l'Aurore
Sont pour une naissante fleur ,
Que le soleil va faire éclore .
Un sentiment tendre et soumis pour lui ,
Est du plaisir la première étincelle .
Bientôt , enfin , un plus beau jour a lui ,
Et la beauté va se fixer près d'elle! ...
Mais le temps , du bout de son aile
Trop vite hélas ! aura tout effacé ,
Projets charmans , bonheur passé ! ...
II . 7
93
MERCURE
DE
FRANCE
.
Et, d'une ardeur qui dut être éternelle ,
En un moment le charme aura cessé ...
Telle est cette rose nouvelle
Qu'un beau matin a vu s'ouvrir ;
Que le midi voit plus vive et plus belle ,
Et que sur son déclin le jour verra mourir ! ...
Telle est aussi l'humaine jouissance ,
D'un seul moment elle est le fruit ...
Un seul moment à peine elle commence ,
Qu'un seul moment la détruit ! ...
Edouard F. D.
wwwmmwww
VERS
SUR LA BATAILLE DE WATERLOO ( 1 ) .
COMMENT chanter les fils de la victoire
Et du Français exciter la valeur ,
Bientôt guerriers au temple de Mémoire ,
Je vois leur nom sans reproche et sans peur.
De Waterloo quand la fidèle histoire ,
A nos neveux tracera les revers ;
Ils y liront : Le seul bruit de leur gloire
Contre des preux fit armer l'univers .
On les vainquit, non par le sort des armes ,
La trahison moissonna leurs lauriers !
Oui , de fureur , las ! ils versaient des larmes ,
Lorsqu'ils ont vu l'anglais dans nos foyers .
Auguste de DAMBACH.
(1 ) Les circonstances rendent quelquefois les choses les plusordinaires
dignes de remarque et d'intérêt. L'auteur de ces vers
appartient tout à la fois à la noblesse et au clergé. Cependant
nos lecteurs verront avec plaisir des sentimens libéraux et
patriotiques , dans un homme que le préjugé de naissance
etd'état eûtdû faire un défenseur de la féodalité , un prôneur de
la dime , un lecteur du Drapeau blanc. Le libéralisme que nous
NOVEMBRE 1819. 99
wwwwwww nw
EPIGRAMME .
SI par hasard trouvez en votre route
Couple blaffard portant un drapeau blanc
Sali de fange et de fiel et de sang ,
Pas ne croirez mes bons amis , sans doute ,
Que ce soit là l'oriflamme des lis ,
Le drapeau blanc des fils de saint Louis ;
Trop bien verrez en cette bonne ville
Un tel chiffon des bonnes gens honni ,
Chacun au doigt y montre M ..........
Et son prévôt le faquin M .....
wwwwwwwwwwww
Os digistis , digistis ars Dædala commodat aures :
Mutum audit cæcus , surdo respondit ; et ultrò
Interdictu prius mentis commerciajungunt,
Extrait de l'HERMES ROMANUS,
Rédigé par M. BarbierVémars .
Imitation des vers précédens ; par Jean Isaac Roques , aveugle
de naissance.
ADMIRONS , célébrons les arts et le génie ,
Par eux , l'aveugle au sourd fait entendre sa voix ,
professons n'éloigne jamais de nous l'esprit de commisération et
de justice : c'est donc avec douleur que nous voyons dans la capitale
siéger sur les places publiques , et dans tous les estaminets ,
un homme dont les talens intéressent non moins que la mémoire
de son père , qui fut l'un de nos plus vaillans capitaines en 1793 ,
si l'on se rappelle la Légion germanique et ses prodiges de valeur
dans les environs de La Rochelle. Nous aimons à penser que sous
le Roi , ni les membres de la noblesse , ni ceux du clergé ont eu
connaissance d'une position aussi critique ; en effet , nous croyons
fermement que les personnes dont il est fait mention , mettront à
profit cet avertissement : s'il en était autrement, que penser alors
de gens qui verraient froidement l'humiliation de leur égal , de
leur pair pour ne pas dire plus ,
100 MERCURE DE FRANCE.
Le muet parle ! écoute , interroge à son choix ;
Surpris , enchantés à la fois ,
Ils trouvent la parole et la vue et l'ouie ,
Et voient ainsi combler la distance infinie ,
Qui les séparait autrefois .
LE JOUR DES MORTS ( 1)
Quodfronte selium nubila vides , Rufe .
C'ÉTAIT le jour des Morts , jour où , suivant l'usage,
Le joyeux légataire attriste son visage ;
EtMephisto-Feletz , l'air sombre , l'air rêveur ,
En gémissemens sourds exhalait sa douleur.
Une dame l'aborde . Ole saint de notre âge !
De votre piété modérez les élans ,
Dieu rend- il à nos pleurs nos amis , nos parens ,
Ces cloches ne font pas qu'aucun d'eux ressuscite ,
Lors Mephisto- Feletz , - Que le temps passe vite !
Je complette aujourd'hui mes soixante et dix ans .
LIRRÉSOLU .
Dummodò caussidicum , dum te modò rhetora fingis.
Tu veux être avocat , Byrmas , puis médecin ,
Architecte le soir et banquier le matin,
Peintre aujourd'hui , le lendemain poëte ;
Tantôt Mars va t'orner de la double épaulette ,
Tantôt tu veux , politique écrivain ,
Contre Vatisménil , boxer pour Benjamin ,
Mais ton choix toujours fait reste toujours à faire .
Cependant de Pelée ou du sage Nestor
L'âge s'écoule et tu choisis encor !
Fixe toi donc enfin , quel moment plus prospère ?
(1 ) Fragmens de Martial , au dix-neuvième siècle , ou les Appli
cations contemporaines , oeuvre inédite .
NOVEMBRE 1819 . 101
On lessive Thémis , on déporte Apollon ,
Gracchus fait la police aux murs de Washington ;
A l'Apelle français la France est étrangère ,
Et Melpomène en pleurs a vu fuir Marius ;
Allons , sois quelque chose et ne t'ajourne plus.
Dieu , d'une étroite main, nous mesura la vie ,
Jamais au noir séjour Lachésis ne s'endort ;
Pour commencer à vivre ', ô l'insigne folie
D'attendre juste à l'heure de la mort !
Ν. Α.
wwwwwwwwww
De Galatea celeberrimipictoris GIRODET- TRIOSON.
Cur rediviva ridet Galatea , Cupido ?
Peniculo sculpsit Pigmaleo-Trioson .
Le comte Henri de VALORT
CHARADE.
Mon premier des indépendans
Fut toujours le vivant emblème ,
Mon second des intempérans
Encourut toujours l'anathème ;
Autrefois nos soi-disant grands
Du fond de mon entier bravaient le roi lui-même ,
Aussi nous prônent- ils toujours le bon vieux temps.
ENIGME .
Les amateurs de la musique ,
Un fils de Mars , un ecclésiastique
De moi font le plus grand cas ,
Je fais souvent bien du fracas ,
Ici , bruyant comme la foudre ,
Je renverse et réduis en poudre
Ce qui s'oppose à mes efforts .
Là , je me mêle aux doux accords
102 MERCURE DE FRANCE .
De la plus savante harmonie ,
Je brille dans la Liturgie ;
Enfin ; sans moi , plus d'un docteur
Bien souvent ne saurait que dire ,
Et le plus puissant empereur
Pourrait bien perdre son empire.
LOGOGRIPHE .
POUR mes huit pieds , lecteurs , vive la bonne chère !
Que le vin de Bourgogne a donc pour moi d'appas !
Sur ces points mon étude est de me satisfaire ;
Aussi pour les avoir je prodigue mes pas ,
Et parviens à mes fins en cherchant à vous plaire.
Bien muni de chansons , beaucoup plus que d'argent ,
Je suis presque toujours un convive agréable ,
Qui fait par sa gaité le plaisir d'une table ,
Acquittant mon diné , au dessert , en chantant .
Dans cinq pieds plus qu'ailleurs , j'ai beaucoup de ressource ,
Tant mieux dans le salon si je vois mon égal ;
Et , comme je l'ai dit , étant sans or en bourse ;
Six , se préparant , sont du départ mon signal .
Sur quatre en me mangeant je raffraîchis la bouche .
J'ai du mérite aussi dans un jardin anglais ,
Et si ce que je dis , lecteurs , est un peu louche .
Ajoute un mot latin à cinq en bon français .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérésdans ledernier Numéro quiaparu le vendredi , 5 gbre, 1819.
Le mot de la Charade est EMAIL,
Celui de l'Enigme est COURTISAN ,
Et celui du Logogriphe est EMAIL , dans lequel on trouve
mai, ami , mal , mail , lime , etc.
NOVEMBRE 1819. 103
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HISTOIRE .
1
ΛΕΟΝΤΟΣ ΔΙΑΚΟΝΟΥ ΙΣΤΟΡΙΑ κ. τ . λ . Histoire de
Léon le Diacre , suivie de quelques autres pièces
relatives à l'Histoire Byzantine. Le tout publié pour
la première fois , d'après des manuserits de la Bibliothèque
du Roi ; par M. Hase , professeur à
l'Ecole spéciale des langues orientales vivantes à la
Bibliothèque du Roi , etc. (1 ) .
UNE des entreprises qui font le plus d'honneur aux
règnes de Louis XIII et de Louis XIV , c'est sans contredit
la publication du recueil des historiens de la Byzantine.
Le sort de l'empire de Constantinople se
trouve lié de plus d'une manière aux révolutions qui
ont changé l'état politique et moral de l'Europe ; et ces
révolutions sont développées en détail et quelquefois
avec art par les auteurs qui , nés dans les provinces de
l'empire d'Orient , ont écrit en grec , l'histoire de leur
patrie. La géographie des pays barbares et les moeurs
de leurs habitans y sont présentées avec exactitude ; et
l'on doit aux différens écrits de Procope , presque
tout ce que nous savons aujourd'hui sur l'établissement
des nouveaux royaumes qui se formèrent , dès le cinquième
siècle , au centre et dans l'occident de l'Europe.
Sans doute , si l'on examine la forme de leurs productions
, notre goût et notre raison sont blessés quelquefois
par des tournures de phrases lourdes et embrouil-
(1) Paris , de l'imprimerie royale , 1819. Un vol. in-fe. Se
vend chez Treuttelet Wurtz , libraires , rue de Bourbon, no. 18 ,
et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº 7
104 MERCURE DE FRANCE .
lées, par l'incohérence des images , et par une recherche
puérile de faux ornemens. Cependant on ne saurait
reprocher ces défauts à tous indistinctement. Il en est
de ces auteurs dont le style plein de chaleur , la narration
vive , les remarques piquantes ne laissent rien à
désirer ; les préjugés même et les passions que l'on démêle
dans leurs écrits , ne sont pas sans intérêt pour un
observateur habile. Je trouve l'empreinte d'une touchante
piété filiale dans l'Alexiade , composée par la
princesse Anne Comnene , en honneur de son père ,
l'empereur Alexis ler. ; Cantacuzene , Jean Cinname ,
Démétrius Cydonius , écrivent le grec avec une pureté
que j'ose appeler attique ; enfin , l'histoire de Justin
, par Agathias , ne me parait pas inférieure , par
le charme et l'éclat de la diction , aux poëmes du même
auteur que nous admirous dans l'anthologie .
La publication de la Byzantine fut commencée ,
comme il a été dit , sous le règne de Louis XIII , et
continuée avec une munificence vraiment royale , sous
celui de Louis XIV. Plus de vingt volumes in-folio, sortis
des presses du Louvre, attestent les progrès que la
typographie avait fait dès le milieu du dix-septième
siècle , tandis que les noms des éditeurs , Combefis ,
Petau , Goar , Ducange , prouvent que la France ne
manquait point alors de philologues habiles et judicieux,
ayant une érudition immense , une critique éclairée , et
une réputation européenne. Il est vrai que leurs travaux
avaient été éminemmeut favorisés par la munificence
avec laquelle nos rois avaient , dans les derniers siècles ,
réunis en France , et particulièrement à Paris , de
grands moyens d'étude et d'immenses richesses littéraires
. Si la Bibliothèque du Roi ne renfermait pas encore
, comme aujourd'hui , quatre-vingt-dix mille manuscrits,
du moins possédait- elle déjà une multitude de
chartres , de recueils , de monumens originaux et authentiques
de tout genre, qui pouvaient guider les
savans dans leurs recherches , et donner un grand
NOVEMBRE 1819 . 105
caractère de certitude et d'intérêt à leurs doctes travaux.
Au surplus , ce trésor , exploité par les érudits des
siècles derniers , est loin d'être épuisé ; et , comme
l'impression des auteurs de la Byzantine a été imterrompue
il y a environ cent ans , plusieurs manuscrits
grecs , dont la publication serait de la plus grande importance
pour l'histoire du moyen âge , sont restés
anecdotes à la Bibliothèque du Roi. L'ouvrage que
j'annonce est de ce nombre . Plusieurs érudits , tels que
Combefis et Lequien, avaient eule projet de le faire imprimer;
Ducange, dans son Glossaire grec ; Pagi , dans
le Commentaire sur les Annales de Baronius ; Banduri
, dans l'Imperium orientale en avaient donné des
extraits ; mais la publication de l'ouvrage entier , quoique
vivement désirée par Gibbon , Schloezer , M. de
Krug et autres historiens modernes , avait toujours
rencontré des obstacles . Indépendamment des frais
considérables qu'exige l'impression d'un in-folio grec ,
il est rare , à une époque comme la nôtre , où l'étude
de la diplomatique est presque entièrement abandonnée,
il est rare , disje , de trouver , même parmi les personnes
qui s'occupent de grec , un helléniste assez familiarisé
avec les anciennes écritures , les abréviations
, les omissions et les fautes des copistes , pour se
charger du travail fastidieux de lire , de transcrire ,
de collationner les manuscrits . On apprécie même difficilement
de pareils travaux , quand on ne les a pas
partagés ; et moi-même , j'ose le dire , je ne saurais pas
en parler en connaissance de cause , si je n'avais pas
été obligé de réunir mes matériaux par des recherches
semblables et de longues études , faites presque toujours
d'après des pièces manuscrites , en m'occupant
des origines de la langue romane , de l'histoire , et de
l'ancienne poésie française .
On doit l'édition de Léon à la munificence de M. le
comte de Romanzoff, chancelier de l'empire de Russie,
un des seigneurs de l'Europe qui se distingue le plus
106 MERCURE DE FRANCE .
1
par un amour éclairé pour les lettres , et par la protection
généreuse qu'il leur accorde . Peu de souverains
ont fait plus que lui , pour favoriser les entreprises littéraires
ou bienfaisantes . Plein de zèle pour les progrès
des connaissances utiles , il a fondé nombre d'écoles
dans ses vastes domaines , créé des établissemens de
tout genre , multiplié de tout son pouvoir les moyens
d'instruction primaire. Les sciences d'un ordre plus
élevé ont également trouvé en lui le plus illustre protecteur
. Une escadre , équipée à ses frais , est allée explorer
l'Océan pacifique , et les parages lointains , où
l'Asie se rapprochant de l'Amérique , semble jadis avoir
fourni à celle-ci ses premiers habitans ; des ouvrages ,
sur des dialectes peu connus du Nord, importaus pour
la grammaire générale et la filiation des langues , ont
été publiés à ses frais . Mais c'est surtout l'histoire de sa
patrie qui a été l'objet de ses sollicitudes. Il est péu de
grandes bibliothèques en Europe , dans lesquelles it
n'ait fait faire des recherches. Ayant appris que la bibliothèque
du Roi , à Paris, contenait plusieurs auteurs
grecs inédits , dont la publication pourrait être utile , il
engagea M. Hase , à qui des travaux antécédens avaient
déjà assigné un rang très-distingué parmi nos hellénistes
, de faire imprimer ces écrivains. Il fournit généreusement
à la plus grande partie des frais considérables
qu'exige l'impression d'un in-folio grec ; le
gouvernement français s'empressa , de son côté , de
favoriser une entreprise utile aux lettres , et c'est au
concours de ces circonstances favorables , que nous
devons l'apparition du volume dont je vais en peu de
mots analyser le contenu .
L'histoire de Léon est divisée en dix livres . Elle
comprend les évènemens arrivés dans l'empire grec
dans l'espace de seize ans (959-975), depuis la mort
de l'empereur Romain le Jeune , jusqu'à celle de Jean
Zimiscès . Cette époque est une des moins malheureuses
dans les Annales de l'empire d'Orient. Deux princes ,
doués de grands talens , Nicéphore Phocas et Zimiscès ,
NOVEMBRE 1819 . 1 107
,
se succédant l'un à l'autre , s'illustrèrent par des victoires
au dehors , et une administration sage et ferme
dans l'intérieur ; ils eurent à la fois l'énergie qui veut
la prudence qui conseille , le génie qui combine un
plan , la constance qui en suit les détails , et la force
qui en commande le succès. Aussi l'histoire de Léon
gagne- t- elle beaucoup en intérêt , parce que l'Histoire
du règne de ces deux princes se trouve liée à celle de
presque toutes les nations alors connues. Tandis que
Nicéphore négociait avec Othon le Grand , empereur
d'Allemagne , au sujet des possessions que les Grecs
occupaient encore au royaume de Naples , Luitprand ,
évêque de Vérone (1 ) , plaidait vivement sur le Bosphore
les intérêts de l'Allemagne et de l'Italie ; alors
une armée de quatre cent mille hommes , s'il en faut
croire notre historien , marchant sous la bannière des
Césars et sous celle de la croix , faisait la conquête de
la Syrie , se portait vers les rives de l'Euphrate , et aurait
peut- être , comme l'assure Léon , rétabli l'empire
romain dans ses anciennes limites , si une des révolutions
du palais , qui étaient alors si fréquentes à Constantinople
, n'eût précipité Nicéphore du trône . Toutefois
le règne de son successeur ne fut pas moins illustré
par de grands événemens. Léon en parle dans le sixième
livre de son histoire , et dans les quatre suivans . Sviatoslaf
, fils d'Igor , grand-duc de Russie , après avoir
soumis les contrées au nord de la mer Noire , parut sur
les bords du Danube à la tête , dit -on , de trois cent
mille hommes . La Bulgarie fut bientôt ensevelie , et
le mont Hémus lui-même , qui , à des époques plus
récentes , a arrêté les armées russes , ne fut point un
obstacle à sa course victorieuse. Déjà le peuple de
(1 ) Le même qui nous a laissé une relation curieuse de son ambassade
sous le titre : Legatio , nomine Othonis magni Imp. ad Nicephorum
Phocam græcorum Imp, suscepta. Elle a été publiée entra
autres par Canisius à la suite de la Chronique de Victor Tunnunensis,
en 1600. In- 4°. C
108 MERCURE DE FRANCE.
Constantinople , effrayé par de sinistres prédictions ,
s'attendait , comme de nos jours , à voir arriver les
conquérans du Nord. Mais le courage et les talens de
Zimiscès sauvèrent l'empire. Avec des forces inférieures
il remporta des avantages successifs sur les
troupes de Sviatoslaf, et poursuivant sa victoire , il
repoussa les ennemis jusques dans un camp retranché
qu'ils avaient établi autour de la ville de Silistrie , sur
le Danube. Bientôt Zimiscès les y bloqua. Envain la
disette augmenta- t-elle chaque jour dans la place ; les
Russes toujours plus pressés , ne perdirent pas courage,
Sviatoslaf, voyant sa retraite interceptée , ordonna une
attaque générale sur le camp des Grecs. Ce projet
s'exécuta ; mais après la plus valeureuse résistance les
Russes furent repoussés , dispersés ; et, s'il faut en
croire le récit de Léon , qui toutefois pourrait être
soupçonné de quelque peu de partialité , Sviatoslaf ,
obligé de demander la paix , obtint comme une favenr
la permission de se retirer dans ses états , sans être inquiété
par les Grecs .
La relation de cette guerre , telle qu'on la lit dans
notre auteur , est animée et remplie de détails curieux
qui jettent un grand jour sur les moeurs des peuples du
Nord , à une époque dont il nous reste si peu de
monumens historiques. Les Russes , dit Léon , combattent
rangés en masses serrées , armés de lances et
de haches; ils sont couverts de larges boncliers et de
cottes de maille ; rien n'égale leur fermeté et leur courage
dans les combats . <<< Persuadés que celui qui est
tué dans la mêlée , sera dans l'autre monde l'esclave de
celui sous lequel ila succombé, ils se poignardent euxmêmes
toutes les fois qu'ils n'espèrent plus de fuir ou
de vaincre , et ils meurent avec la confiance de conserver
du moins dans la vie future leur liberté ( 1) . » Le
(1 ) Φασὶ γὰρ , τοὺς παρὰ τῶν ἐναντίων κατακτεινομένους ἐν τοῖς πολέμοις,
μετὰ τὸν μόρον καὶ τὴν ἐκ τῶν σωμάτων διάζευξιν τῶν ψυχῶν , ἐν δἅδου
τοῖς αὐθένταις ὑπηρετεῖν. Leo Diacon . Histor. p. 94. A.
NOVEMBRE 1819. 109
christianisme n'avait pas encore adouci leur valeur ;
des cérémonies barbares souillèrent leur culte , et dans
un grand sacrifice , offert aux Dieux de la guerre , la
veille d'une bataille générale , ils noyèrent dans les
eaux du Danube des enfans arrachés du sein de leur
mère. Il est singulier que nous trouvions des sacrifices
humains presque toutes les fois qu'il nous est permis
de remonter jusqu'à l'histoire primitive des peuples.
Les Gaulois et les Germains en avaient , d'après le récit
de César ; et les histoires de Jephté et d'Iphigénie
nous apprennent que deux nations renommées , l'une
par sa civilisation ancienne , l'autre , par ses progrès
dans les sciences et les arts , les pratiquaient également.
Le style de Léon est infiniment supérieur à celui des
historiens qui vivaient vers la même époque dans
l'Occident. Pendant tout le moyen âge les auteurs de
Constantinople , écrivant en grec , étaient à la fois plus
instruits et plus éloquens que leurs contemporains latins.
On ne peut disconvenir cependant , qu'au milieu
d'expressions élégantes , de peintures variées et animées
qu'il imite visiblement des auteurs des meilleurs
temps , il n'y ait dans la manière d'écrire de Léon quelque
chose d'affecté qui indique ces temps de décadence
où la plus belle des langues , tourmentée , dégradée
par cette race de beaux esprits et de déclamateurs ,
dont l'école d'Alexandrie fut le berceau , avait perdu ,
sinon sa pureté grammaticale , du moins ce beau naturel
qui frappe dans ses grands écrivains , et qui est
son caractère essentiel et primitif.
On trouve joint à l'histoire de Léon un Traité sur
la tactique , composé par ordre de l'empereur Nicéphore
Phocas ; de plus, un fragment de l'histoire de
Jean d'Epiphanie , sur les guerres entre les Perses et
les Romains ; enfin , le texte grec de la lettre de Théo
dose le grammairien sur la prise de Syracuse par les
Sarrasins . Toutes ces pièces , tirées des manuscrits de
110 MERCURE DE FRANCE .
la bibliothèque royale , paraissent aujourd'hui pour la
première fois .
Il me reste à parler des notes que M. Hase a jointes
au texte de cet important ouvrage. Elles font voir que
les auteurs grecs des temps classiques et ceux du moyen
âge , les pères de l'église , comme les écrivains de l'antique
Athènes , lui sont également familiers . Beaucoup
de locutions difficiles employées par Léon , et mal expliquées
par les hellénistes des siècles derniers , y sont
interprétées d'une manière qui prouve à la fois la sagacité
et l'érudition de l'éditeur. Nous nous réjouissons
au nom des lettres , que M. de Romanzoff ait rencontré
en M. Hase un savant , dont le zèle , ainsi que les
connaissances profondes et variées , résultats de longues
études , aient répondu aux intentions généreuses
de ce seigneur ; et nous faisons des voeux pour que les
écrits de Psellus et de Georges Harmatosus , que
M. Hase nous annonce comme prêts à paraître , puissent
bientôt être ajoutés au nombre des ouvrages que
l'Europe savante doit déjà au noble zèle et à la munificence
de M. le comte de Romanzoff.
Je terminais cet article , lorsque j'appris que le vaisseau
le Mercure , qui s'est perdu après sa sortie du
Hâvre, avait à bord cent cinquante exemplaires de l'Histoire
de Léon le diacre, dont l'édition n'a été tirée qu'à
quatre cents exemplaires. Ils étaient adressés à M. le
comte de Romanzoff. A ce malheur , s'en est joint un
autre. Cette perte retombe sur le savant helléniste ,
éditeur de cet ouvrage.
B. DE ROQUEFORT.
NOVEMBRE 1819 . III
1
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CINQ MOIS DE L'HISTOIRE DE FRANCE , ou Fin de la
Vie politique de Napoléon ; avec une gravure historique
; par M. REGNAULT- WARIN ( 1 ).
Damnosa quid non imminuit dies
Ætas parentum , pejor avis tulit
Nos nequiores , mox daturos
Progeniem vitiosiorem. HORAT.
VOILA ce que le joyeux disciple d'Epicure chantait
il y a dix-huit siècles , ce que ne cessent de répéter les
censeurs atrabilaires du temps présent ; ce que nous
répéterons à nos enfans qui le rediront sans doute à
nos petits neveux .
J'aime mieux la pensée contraire d'un des personnages
de Shakespeare :
<< Le soleil d'hier est le soleil d'aujourd'hui , et les
rayons qui éclairaient le monde il y a quelques milliers
d'années ne sont pas plus brillans que ceux qui nous
éclairent aujourd'hui. Nous sommes de même, ni meilleurs
, ni plus brillans hier qu'aujourd'hui . >>
Cette pensée du poëte tragique ne m'a jamais paru
plus vraie qu'en ce moment , où j'achève la lecture de
l'ouvrage de M. Regnault-Warin , sur l'époque mémorable
des Cent jours. Ecoutez les hommes des temps
passés , jamais jours plus affreux ! la sainteté des sermens
violée , la fidélité trahie ou proscrite , les nobles
dons de l'esprit , se prostituant à prix d'or , les liens
de la reconnaissance brisés avec éclat ; le parjure , loin
de s'envelopper des ombres du silence , proclamant la
honte , et chose horrible ! jusque dans le lieu saint , sur
les pierres du sanctuaire , des dogmes maximes anti-
(1) Un vol . in-8 . Prix , 6 fr. A la librairie du Mercure , chez
Plancher, libraire , rue Poupée , no . 7.
112 MERCURE DE FRANCE .
sociaux proclamés , la souveraineté du peuple , la
prééminence de l'indépendance nationale , etc. !!!
Eh bien ! tout cela s'est vu à une autre époque, il n'y
a pas encore trois siècles , que les mêmes abominations
se répétaient. Des poëtes , car il y en avait
alors , chantaient Henri IV et Mayenne , la ligue et la
royauté ; des publicistes improvisaient un manifeste
contre la légitimité , et des apologies du droit divin ; on
se parjurait , on se vendait , on se précipitait sous la
servitude, tout comme de nos jours , et, faut- il le dire,
on vit des prêtres , Boucher entr'autres , enseignant en
place publique le droit de résistance , le droit de faire
ou de défaire ses maîtres , qu'il disait que la Bible accordait
au peuple ....
Mais qu'on m'explique pourquoi les livres de ce
Boucher se vendirent publiquement même après la
conquête de Paris , tandis que de nos jours nous avons
vu l'ouvrage de M. Regnault- Warin , qui assurément
n'a rien de semblable avec celui du jésuite , êtrel'objet
des persécutions silencieuses de 1815. Est ce que le
soleil du ministère de cette époque aurait été moins
brillant que celui de 1600 ? En ce cas , voilà Horace
qui a raison , nous valons mieux que nos pères .
Quoiqu'il en soit , l'ouvrage de M. Regnault-Warin
est une des meilleures productions historiques qu'ait
inspirées l'époque mémorable des Cent jours ; l'écrivain
a su jeter beaucoup d'intérêt sur cette époque , si
féconde en évènemens ; sa narration vive , animée ,
étincelle souvent de pensées aussi genéreuses qu'élé
gamment exprimées . A.
NOVEMBRE 1819 . 113
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LITTÉRATURE .
NOUS LE SOMMES TOUS , ou l'Egoïsme; par PIGAULTLEBRUN
, avec cette épigraphe : Primo mihi ( 1 ) .
LES amateurs de romans trouvaient que M. Pigault-
Lebrun s'était endormi dans ses derniers ouvrages .
Quandòque bonus dormitat Homerus , c'était le sommeil
du bon Homère. Il s'est éveillé aussi brillant et
plus pur qu'il n'avait jamais été. Son imagination
a conservé toute sa fraîcheur , son esprit , toutes
ses saillies , et sa raison semble avoir pris de la
profondeur. De cette plume légère et piquante qui se
jouait à la superficie des objets , il a sondé les replis
les plus profonds du coeur humain; il avait esquíssé
tous les travers , il vient de dessiner fortement des caractères
; c'était surtout le peintre des ridicules ; c'est
maintenant un peintre des moeurs .
Le cadre qu'il a choisi était dramatique. Aun de nos
philanthropes à portefeuille et à budjet , à un de ces
grands qui remplissent de leur bienfaisance toutes les
gazettes , et dont les prodigalités hypocrites ruinent
chaque jour vingt familles , il a opposé un véritable
philanthrope, un homme vertueuxdont la manie est de
tout rapporter à l'égoïsme.
D'Alaire ( c'est le nom de l'honnête homme ) , est ,
depuis son enfance , l'ami de Versac , que quelques
talens et beaucoup d'intrigues ont élevé au ministère .
Versac , abusant du pouvoir que lui donne sa place , se
(1 ) Deux volumes in -12 . Paris , chez Barba , libraire , Palais-
Royal , derrière le Théâtre- Français , nº . 51 , et à la librairie du
Mercure , rue Poupée, no. 7.
II .
8
114 MERCURE DE FRANCE.
livre à de honteux excès ; il exerce de basses vengeances
, il paie d'une place qu'il enlève à un père de
famille , les odieuses complaisances d'une femme adultère
; il achète d'une mére exécrable la vertu d'une
jeune fille , modèle de toutes les perfections : tel est
le philanthrope.
Le morose d'Alaire ne laisse pas échapper une oсса-
sion de sermoner son ami ; mais Versac a réponse à
tout. Ses débauches respirent la plus pure philanthropie
; l'intérêt public a dicté toutes ses vengeances , les
largesses répandues sur des familles malheureuses attestent
la générosité de son âme. Qu'on interroge
d'ailleurs l'opinion générale : Versac est encensé partout
, partout on vante sa bienfaisance , ses lumières ;
c'est un ministre accompli ...., et il sera accompli tant
qu'il sera ministre .
Cependant l'intéressante Julie s'est dérobée aux poursuites
de son séducteur , et a mis sa vertu sous la protection
du sage d'Alaire . Celui - ci , qui trouve du plaisir
dans tout ce qui est honorable, se charge de l'existence
et de l'éducation de la jeune fille. Il pousse l'égoïsme
jusqu'à sacrifier une somme de trente mille
francs pour dédommager la mère du prix qu'elle attendait
de Versac , et la faire renoncer aux droits dangereux
qu'elle voulait exercer sur sa fille ; et, comme cette
somme importante pourrait gêner d'Alaire dans les actes
quotidiens de la bienfaisance , il réforme sa maison,
en bannit le luxe , et ne conserve de ses nombreux domestiques
que ceux qui sont dans l'impossibilité d'être
placés ailleurs Enfin , et ce dernier trait achève de
peindre l'homme , pour que sa conscience lui sache
meilleur gré de sa généreuse conduite , il la couvre
d'un voile mystérieux , rompt avec le grand monde ,
rompt avec Versac qu'il méprise , et croit ne travailler
qu'à son propre bonheur en rendant heureux tout ce
qui l'entoure : voilà l'égoïste .
D'Alaire a cinquante ans. Il se croit à l'abri des traiïs
de l'Amour. Mais les grâces nouvelles qu'une éducation
NOVEMBRE 1819 . 113
soignée développe chaque jour dans la jeune élève ,
arrivent insensiblement à son coeur. Il pense n'aimer
qu'en père , et il est déjà le plus tendre amant. Julie ,
un jour , la naïve , l'imprudente Julie , cédant à la re -
connaissance , à l'estime , témoigne à son généreux
ami tout l'intérêt qu'il lui inspire ; ses yeux ont presque
dit amour , et d'Alaire , enivré , effleure son front
d'un baiser que son austère vertu bientôt lui reproche
comme un crime .
Il veut fuir alors , il veut se soustraire au danger de
perdre , par une faiblesse , le mérite d'une belle action ,
car il est toujours égoïste. Il part pour une terre éloignée
, et laisse Julie à Paris sous la conduite d'une
femme respectable , dont il a aussi assuré l'existence .
Une lettre qu'elles reçoivent de leur bienfaiteur , vient
exciter leur inquiétude. Julie ne résiste point à son
impatience ; elle accourt auprès de d'Alaire .
Un jeune officier, que d'Alaire avait pris en affection
, Charles voit Julie et l'adore. La vieille gouvernante
, amie de Julie , encourage ses feux.
D'Alaire qui se proposait de faire un plus long séjour
à la campagne , où son égoïsme répandait de nom
breux bienfaits , apprend tout à coup que Versac craignant
de perdre sa place , cherche , pour la conserver,
à allumer dans l'Europe une guerre qui va le rendre
nécessaire à son prince. Indigné de tant de perversités ,
il part en poste , malgré une blessure douloureuse qu'il
s'est faite au pied , et emmène avec lui le jeune officier.
Arrivé à Paris , il se rend en toute hâte chez le ministre
, lui reproche doucement sa conduite , le menace
de le déshonorer à la face de l'Univers , et le force à
donner sa démission .
A peine cette nouvelle est connue , que les créanciers
de Versac se présentent en foule. Ici , l'auteur a
tracé un tableau piquant et vrai de toutes les disgraces
qui accompagnent la chûte d'un grand. Le peuple le
maudit , les flatteurs l'abandonnent , l'agent qu'il plaça
la veille tourne contre lui le pouvoir qu'il lui a confié .
116 MERCURE DE FRANCE.
Versac est insulté , traîné en prison ; et lorsqu'il en
sort , un ancien militaire , victime de ses injustices ,
le poursuit , l'atteint , et le tue dans un combat singulier.
Aussi généreux que brave , cet officier de la vieille
armée pardonne à son ennemi mourant. Il s'est chargé
de ses volontés dernières . D'Alaire , instruit par lui
du sort du malheureux Versac , le plaint sincèrement ,
met ordre à ses affaires d'intérêt , paie ses créanciers
et procure à sa veuve une existence honorable .
Julie est encore auprès de lui. D'Alaire a voulu
sacrifier son amour , son bonheur au jeune rival, dont
il estime le caractère , et qu'il croit plus digne que lui
de l'affection de Julie. Mais Julie refuse l'union qu'on
lui propose. Elle n'aspire point à la main de d'Alaire ;
mais elle ne vit que pour lui; elle rend justice au mérite
de Charles ; mais elle n'est touchée que du mérite
de son bienfaiteur. Tant de désintéressement , tant de
raison , tant d'amour , l'emportent sur les craintes que
d'Alaire avait conçues de ne pouvoir faire le bonheur
de sa jeune amante , il l'épouse.
Jusqu'ici la nature est présentée sous son beau côté.
Si l'on gémit de l'immoralité de Versac , l'âme se repose
sur les vertus de d'Alaire , sur celles de Juliiee.. On
aime à admirer un beau caractère tracé par une main
habile , et on se réjouit du bonheur de l'honnête
homme. Pourquoi le mal est- il toujours à côté du bien ?
Que ne pouvons- nous blamer le dénouement de l'ouvrage,
et en rejeter llaa faute sur l'imagination romanesque
de l'auteur. Mais , hélas ! il faut en convenir ,
M. Pigault - Lebrun ne connaît que trop le coeur humain
; et d'Alaire , oublié , ou peu s'en faut , trois mois
après son mariage , forcé de s'expatrier avec sa femme
pour la ravir à l'amour de Charles qu'elle partage , ne
paraîtra un personnage imaginaire qu'aux maris seuls ,
auxquels un sot égoïsme persuade que
Le ciel exprès pour eux fit des femmes fidèles.
NOVEMBRE 1819 . 17
Nous le répétons , si ce nouveau roman n'offre point
au commun des lecteurs l'intérêt soutenu et la gaîté des
Baron de Felsheim , les folies ingénieuses de l'Enfant
du Carnaval , il sera lu et médité avec fruit par ceux
qui cherchent dans les livres autre chose que des distractions
, et M. Pigault- Lebrun a maintenant , avec
Lesage , le droit de s'approprier ces paroles de Cicérou
: Nos quoque oculos eruditos habemus ; pour nous
aussi nous avons des yeux observateurs .
MAGALON .
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RUSTIQUE - LE-FLANEUR . - No. IV ( 1 ).
LE FLANEUR A LA COUR D'ASSISES .
( 25 octobre 1819. )
CEUX des honorables lecteurs du Mercure , qui dai
guents'amuser quelquefois des singularités du Flaneur,
n'ont peut-être pas oublié que la terrasse du café des
Lauriers -Roses , où se réunit notre coterie , fut plantée
par un officier à la demi- solde , lequel répète souvent
avec moi la partie de polonaises de Joseph Poniatowski
. C'est cet officier avec lequel nous allons faire
aujourd'hui une plus ample connaissance. Marengo
(c'est le surnom du bonhomme ) , n'a jamais bien su
que trois choses : se battre , cultiver des fleurs etjouer
aux dames . Mais , borné dans ses talens , il fut dédommagé
par une nature libérale qui , avec une pleine
rectitude de jugement , lui donna une manière originale
pour en rendre l'expression . Comme les institutions
politiques et les convenances sociales lui sont
à peu près étrangères, il s'ensuit qu'en parlant des unes ,
(1) Voyez dans la septième livraison du Mercure le ler. numéro
du Flancur. S
518 MERCURE DE FRANCE .
e
il ne consulte guères les autres ; d'où il résulte encore,
qu'opposant presque toujours sa judiciaire naïve et ses
sentimens bruts , à nos moeurs convenues et à nos opinions
frelatées , il est en contradiction permanente
avec tout ce qui se fait, ou du moins tout ce qui se dit .
Mais on lui passe aisément ce travers , qui n'allant jamais
jusqu'aux opinions individuelles et aux intérêts
privés , trouve sa justification dans un vif amour de
l'équité , et son excuse dans un grand fonds de bonhomie.
Sur ces premières données d'un caractère estimable,
quoiqu'un peu quinteux , on comprend qu'il convient
au mien , quoiqu'il s'y accorde rarement. C'est que moi
aussi j'aime la vérité ; mais au rebours du lieutenant
Marengo , qui lajette toute crue , je pense que , pour
se faire accueillir , elle doit être préparée. Chacun de
nous deux pourrait étayer son système de raisonnemens
fort plausibles, parce que chacun de nous, homme sincère
et loyal , en porte dans son coeur la conviction.
Toutefois à ces analyses un peu métaphysiques , c'està-
dire , ennuyeuses , le lecteur préférera une démonstrative
en action. L'évènement qui a occupé Paris la
semaine dernière , me la fournit. J'en vais rappeler la
cause sommairement.
Sir John Hobhouse , publiciste anglais distingué , et
membre plus remarquable encore de l'Opposition , demeurait
à Paris , lors du retour de Napoléon. Il avait
assisté au rappel des Bourbons en 1814 , et gémissait ,
comme tout ce qui a du patriotisme, de la philosophie,
ou seulement du bon sens , au nouvel aspect que la
France présentait sous leur gouvernement. Non qu'il
imputât au Roi et aux princes les sottises énormes de
leurs ministres ; mais , avec toute la rudesse d'un réformateur
britannique , il eût voulu que le châtiment
de ces ministres convainquît la nation que l'inviolabilité
constitutionnelle ne protégeait pas les ennemis de
la constitution. Par la société dans laquelle vivait
M. Hobhouse , j'ai tout lieu de croire qu'il est pénétré
NOVEMBRE 1819. 119
ore
des plus saines idées politiques ; mais , anglais , Wing
et Radical , il ne se gêne pas pour les énoncer avec
une simplicité absolue , et pour en déduire les conséquences
les plus positives . Ainsi pensait-il , quand l'empereur
faisait taire toutes les langues au bruit de sa
gloire : ainsi parla-t-il , lorsque la présence du nouveau
roi sembla les délier au retour de la liberté. Echo de
l'opinion , il célébra la nouvelle entrée avec tout l'enthousiasme
que nous ressentions ; et , comme tous les
patriotes des deux nations , il crut à la possibilité d'une
amitié solide entre la France et la Grande-Bretagne .
Dix mois d'une administration immortelle par son
ineptie détruisirent peu à peu ces flatteuses illusions :
à leur place , il fallut voir l'affreuse vérité , c'est-à-dire
l'armée humiliée , la nation mécontente , le patriotisme
avili , nos libertés compromises. Après trente ans de
combats rendus pour l'indépendance , on la vit remise
en question : une poignée de trausfuges sans talens , et
auxquels l'âge n'avait rien ôté de ses ridicules , sans lui
donner d'expérience , se disait l'élite de la nation , essaya
de la faire rétrograder , ou plutôt descendre jusqu'à
ses gothiques habitudes, et prétendit substituer les
rêves de sa vanité au juste orgueil qui fait sentir au
peuple français qu'il est le premier. Au milieu des justes
chagrins , causés par tant de maux , on plaignaitlemonarque
, il était respecté : M. Hobhouse et ses sociétés
n'en parlaient qu'avec les égards dûs à un vieillard
auguste , dont les lumières sont pures , mais dont les
intentions sont méconnues. On prédit au ministère que
ses stupidités ramèneraient Napoléon; et en effet ,
Napoléon revint , en annonçant le projet de réparer
les stupidités du ministère.
C'est l'histoire de ce retour que M. Hobhouse écrivit
, à mesure que les faits , qui en composaient l'événement
, se déroulaient sous ses yeux. Traça-t- il ce
narré avec impartialité et modération ? Un arrêt de
Cour souveraine vient de décider que non ; et c'est cet
arrêt , dont l'audience qui le vit rendre , et la journée
120 MERCURE DE FRANCE .
qui lui donnera sa date , ont soulevé , dans le bonhomme
Marengo , la controverse que je vais conter
succinctement .
Depuis long-temps les journaux , après avoir soigneusement
enregistré la saisie de l'Histoire des Cent
jours , les premiers interrogatoires des éditeurs de cet
ouvrage et leur renvoi en accusation , avaient indiqué
au 25 octobre , leur comparution à la Cour d'assises .
Le livre devenu célèbre , malgré la saisie , ou plutôt à
cause de la saisie , était lu et dévoré partout où il y
a des oisifs et des curieux; et Dieu merci, Paris abonde
de l'une et l'autre espèce. On savait que le libraire de
cet ouvrage était unjeune homme qui , avec l'intention
de débuter par un succès dans la carrière typographique
, s'était déchargé de la responsabilité sur un
homme de lettres , auquel il pensait avoir laissé tous
les dangers , en ne gardant pour lui que les bénéfices .
On connaissait également les principes , les talens et
le courage de l'écrivain , depuis long-temps famé pour
avoir fait ses preuves , et qui , dans cette occurence ,
ne craignait pas de se commettre par amour pour la
vérité . C'est en effet par attachement pour elle , que
M. Regnault- Warin , en devenant le publicateur de
sir Hobhouse , s'en est fait aussi le correcteur ; et voulant
concilier ce qu'elle réclame de ses adorateurs avec
les égards dus à l'autorité , qui ne la chérit pas prodigieusement
, a tempéré par des notes critiques ou explicatives
, ce que le texte peut avoir d'exagéré , d'inexact
ou de faux.
Tel était l'état des choses , quand les journaux du
23 et du 24 publièrent l'acte d'accusation , et , par lui
le scandale , qu'ils reprochent à l'ouvrage , etdont , en
s'en disant les vengeurs , ils sont et demeurent les pro -
pagateurs impunis. Ce fut dans le Journal de Paris
que le lieutenant Marengo lut cette première pièce ; et
voici le dialogue qui s'établit entre lui et moi à ce
sujet :
MARENGO. Quelle est cette Histoire des Centjours
9.
NOVEMBRE 1819. 121
RUSTIQUE-LE-FLANEUR . C'est le récit des causes , de
l'évènement , des effets et des résultats du 20 mars.
MARENGO. Sujet intéressant ! l'auteur a-t- il été impartial
, véridique et juste ?
LE FLANEUR. Vous en demandez beaucoup. C'est
précisément parce qu'il est soupçonné de n'avoir pas
toujours été tout cela, qu'on l'accuse et qu'on va le
juger.
MARENGO. C'est donc l'Académie qui fait le rapport
et la nation qui prononce ?
LE FLANEUR. Vous voyez bien que c'est la Cour
d'assises .
MARENGO . Et depuis quand une cour judiciaire s'explique
- t - elle sur des questions de littérature et de
morale ?
LE FLANEUR . Depuis que la loi qui déclare la presse
libre , a fait passer les questions littéraires et philosophiques
dans le ressort de la police judiciaire.
MARENGO. Je ne vous entends point. Si la presse est
libre , il n'y a plus de police contre elle , et partant
plus de censure .
LE FLANEUR . Plus de censure avant la publication ,
mais une police judiciaire après .
MARENGO. On ne peut donc toujours dire ce qu'on
veut?
LE FLANEUR. Non , mais ce qu'on doit et ce qui
plait. C'est une loi fort sage que celle qui force tout le
monde d'ètre poli .
MARENGO. Apparemment que l'écrivain des Cent
jours ne l'a pas été ?
LE FLANEUR . C'est un rosbeef, un goddam ! Que
voulez vous attendre d'un pareil bourru ?
MARENGO. Mais Regnault- Warin ne jure pas le
nom de Dieu , et il ne mange point de boeuf rôti ?
LE FLANEUR. Ah ! M. Regnault- Warin , c'est autre
chose. On lui reproche d'avoir doré les pillules.
MARENGO. Je ne sache pas que la Faculté fasse un
procés au docteur Franck , pour argenter les sieunes .
122 MERCURE DE FRANCE .
LE FLANEUR . Mais si les pillules anglaises , arrangées,
dorées , si vous voulez , par une main française, étaient
empoisonnées?
MARENGO. J'ai pour neveu , une petite femmelette
sans esprit , sans courage et rachitique par dessus
somme. Dernièrement on lui présente dans un verre
emmiellé une médecine , au fonds de laquelle il y avait
de l'aloës : à peine le petit friand eut- il senti l'amertume,
qu'il jeta le vase avec terreur , avec indignation , en
s'écriant que la médecine était empoisonnée.
LE FLANEUR . Mais le gouvernement fut- il malade ,
de quel droit des écrivains se constituent- ils ses médecins
?
MARENGO. De son amour présumé pour la vérité.
N'est- ce pas l'honorer que de la lui dire ? Toutefois ,
il faut en être digne. Quel homme est- ce que ce Regnault-
Warin ?
LE FLANEUR . Un fou qui , parce qu'il s'est mis dans
la tête que la révolution était une longue campagne
pour la conquête de la liberté , croit ne pas devoir
quitter l'action qu'il n'ait tiré son dernier coup au dernier
ennemi de la vérité.
MARENGO. Ce fou n'est pas sans courage , et son
poste n'est pas sans danger. Mais j'entends dire qu'il
est l'auteur du Cimetière de la Madeleine ? Un patriote
peut- il avoir fait ce livre , ou un royaliste (ultrà) peutil
être véridique ?
LE FLANEUR . Avant d'épouser un parti , M. Re
gnault-Warin a pensé à l'humanité. Son ouvrage ne
vante , ni ne justifie le roi , il déplore les malheurs de
T'homme et appelle les larmes sur le tombeau d'un innocent
( 1) .
(1) Le monde littéraire n'ignore pas queM. Regnault-Warin
est aussi l'auteurdes Etudes Encyclopédiques , des Elémens de politiques,
des Loisirs philosophiques , de l'Esprit de madame de Staël
etde beaucoup de brochures littéraires , philosophiques et politiques.
Parmi ses romans , on cite l'Homme au Masque defer. On
lui attribue aussi les Mémoires d'un Homme célèbre.
NOVEMBRE 1819 . 123
MARENGO. Mais depuis il a fait Cing mois de l'Histoire
de France ? C'est presque l'éloge de Napoléon.
LE FLANEUR . C'en est aussi la censure : l'un et l'autre
furent mérités . Mais il ne fut pas plus bonapartiste en
racontant la gloire de Napoléon , que royaliste en pleurant
les malheurs de Louis . Vivans , il respecta toujours
ces deux souverains , qu'il blama quelquefois ; et ce
n'est que depuis qu'ils sont morts (car l'empereur a fini
sa carrière politique) qu'il s'est avisé de les louer .
MARENGO. Je vois que c'est un coeur juste , ou un
original ; car les morts ne donnent ni places , ni cordons
, ni pensions. J'irai l'entendre demain avec intérêt.
Le lendemain 25 , l'élite de Paris remplissait l'enceinte
de la cour. Les journalistes qui n'ont pas nommé
les hommes vertueux ou célèbres qui y étaient , n'ont
pas gardé le même silence sur les ducs , les comtes , les
pairs et les décorés qui y brillaient. Commele Mercure
n'attend pas son lustre du reflet des vanités humaines,
nous ne parlerons pas de celles-ci . Remarquons seulement
que M. Brougham , membre du parlement
d'Angleterre , l'un des chefs de l'Opposition , et l'un des
amis de sir Francis Burdett et de M. Hobhouse , était
en face des accusés .
La cour était présidée par M. Girod ( de l'Ain ) ,
magistrat recommandable par la modération de ses
principes , la justesse et la clarté de ses idées , la décence
avec laquelle il dirige les débats , l'impartiale
exactitude qu'il apporte à en exposer le résumé .
Les jurés , au nombre de douze , étaient presque
tous électeurs , tous propriétaires , manufacturiers , ou
commerçans.
Les accusés , placés sur deux chaises , avaient derrière
eux les stenographes , occupés à transcrire les
actes de l'audience ; un peu au-dessus Me. Victor
Augier, leur avocat , jeune légiste du barreau de Valence
et orateur d'une grande espérance,
124 MERCURE DE FRANCE .
MM. Paul DOMÈRE et J. B. J. I. Philadelphe
REGNAULT- WARIN ( les accusés) faisaient face à la cour .
Leur premier interrogatoire , l'audition de quatre
témoins , dont l'imprimeur Doublet a seul paru néces .
saire , n'offrent aucun intérêt , et il n'en est résulté aucune
lumière. Une petite controverse établie entre
M. l'avocat-général de Broé et l'accusé Regnault-Warin
a amené , au sujet des corrections typographiques ,
cet incident que certains journalistes ont remarqué.
C'est à l'occasion des notes marginales , substituées au
texte par M. Regnault - Warin. « A la place du mot
tyran , adopté par l'auteur primitif, a dit cet accusé ,
on trace la correction typographique appelée déléatur,
et l'on écrit le mot Roi. » Des stenographes charitables
ont prétendu que M. Regnault- Warin avait ajouté :
<«<C'est la même chose. » Et M. l'avocat-général a
bientôt parlé comme s'il pensait que le prévenu se fut
exprimé avec cette inconvenance. Je parierais , me
dit tout bas Marengo , que ce jeune magistrat , au lieu
de peser et d'exposer le contre et le pour , se contente
d'incriminations et ne justifie jamais. Autant en faisaient
jadis les accusateurs publics , dont le titre , du
moins , ne trompait personne. Que voulez-vous , répondis-
je ; il croit faire son devoir , et ne fait que son
métier. Bientôt M. Regnault- Warin signala lapartie
publique sous le titre d'accusateur ministériel : un journaliste
a observé qu'il y avait une définition dans cette
qualité.
La question préliminaire , et sur laquelle roula le
débat , était le degré de coopération de chaque accusé
à la publication du livre inculpé. Rien de plus ingénu
que leurs aveux. Paul Domère demanda à M. Regnault-
Warin de réduire en un volume les deux gros tomes
anglais : celui- ci , après avoir fait remarquer combien
ils présentaient de passages offensans pour le roi et sa
famille , trouve dans la réduction demandée , la facilité
de les élaguer. Il use largement de cette faculté , et ,
dans lacrainte que ce qui reste n'offre encore ou des
NOVEMBRE 1819. 125
re
2
5
inconvenances ou des injures , il arme de notes correctives
les paragraphes suspects . Tout l'ouvrage est précédé
d'un discours dont les principes sages n'ont point
été attaqués , dont les opinions modérées, n'ont pu être
combattues , mais duquel aussi l'on n'a fait nul cas ,
l'on n'a tenu aucun compte. L'avocat des accusés a
fort habilement saisi et développé ce moyen de défense
; mais l'accusateur ministériel , non seulement n'a
pas voulu l'admettre , mais il n'a pas même daigné le
repousser. Est- il constant que Regnault-Warin et Domère
, l'un , comme éditeur littéraire ( nouvelle qualification
oubliée daus la loi du 17 mai) , l'autre , comme
éditeur- typographe , ont publié un livre condamnable ?
Voilà toute la question , selon M. de Broé. Est-il coustant
aussi , que pour détruire ce que ce livre peut avoir
de répréhensible , les éditeurs l'ont armé de tous les
préservatifs que peuvent donner les talens réunis aux
bonnes intentions ? Telle était , selon MM. Domère ,
Regnault Warin et leur jeune et éloquent défenseur ,
telle était la question subsidiaire. Marengo s'attendait à
cequ'on la posât; mais le bonhomme raisonne toujours
droit comme un boulet qui va où il est miré . L'allure
de la justice n'est pas si droite ; mais on dit que dans
ses courbes , si le fond est quelquefois blessé , la forme
est toujours conservée .
Dans un plaidoyer fort de principes , 'vigoureux en
raisonnemens et brillant d'élocution , Me . Victor Augier
, venait de citer , comme garanties des sentimens
de ses cliens , plusieurs ouvrages de M. Regnault-
Warin , et entre autres le Cimetière de la Madeleine ,
Cing mois de l'Histoire de France , l'Ange des prisons .
Dans ces ouvrages , que l'assentiment de tous les honnêtes
gens a récompensés par un succès de vingt années ;
dans beaucoup d'autres qui les ont suivis , et qui les
suivent tous les jours , on peut établir une doctrine où
l'amour de la vraie liberté est tempéré par celui del'ordre
, et où éclatent , avec les pensées du philosophe ,
les méditations du publiciste et les talens du littéra126
MERCURE DE FRANCE .
teur , tous les sentimens , toutes les affections du phí
lanthrope et du Français. Me. Victor Augier avait
prouvé que le travail ajouté à l'Histoire des Cent jours
avait le même caractère , méritait la même estime . Or ,
comment punir , d'un côté , comme séditieux , le même
écrivain que l'on considère de l'autre , comme un
ennemi constant et déclaré des séditions ? Comment ?
en exhumaut une misérable brochure , imprimée il y a
vingt-huit ans , dans une usine de province , et en feignant
que l'épouvante qu'elle inspire , suffit pour rendre
suspect tout le bien opéré par trente autres ouvrages
. Un publiciste , excellent juge de ces matières ,
a prétendu qu'à une interpellation si scandaleuse ,
M. Regnault- Warin aurait dû refuser de répondre , en
lui opposant l'art. II de la Charte qui interdit aux tribunaux
la recherche des opinions . C'était , comme on
peut s'en douter , l'avis de Marengo . Mais M. Regnault-
Warin , accusé , a cru devoir répondre en accusé ; et
sans profiter du bouclier commode que la bonté du Roi
offre aux écarts révolutionnaires , il a refuté par la simplicité
de ses aveux l'acrimonie de l'attaque : « J'avais
moins de seize ans quand je fis ce pamphlet , a-t - il
répondu : citez donc , pour être juste , les quarante
volumes que j'ai écrit successivement depuis vingt années
. Opposez à la fièvre républicaine d'un instant ,
vingt années d'une santé politique et d'un régime
constitutionnel et moral , sur lesquels je veux étre
jugé. »
Ce n'a pourtant point été sur ces symptômes rassu .
rans que l'arrêt définitif a été rendu. Après le discours
prononcé par M. Regnault- Warin , et sur lequel nous
reviendrons peut-être un jour , le jury a écarté la question
d'attaque formelle contre l'inviolabilité et l'autorité
du Roi ; mais il a déclaré Domère et Regnault-Warin
coupables d'offenses contre sa personne : ce dernier , à
la majorité de sept contre cinq. La Cour , après deux
heures de délibération, s'est réunie à cette majorité. En
conséquence , Paul DOMÈRE a été condamné à six mois
NOVEMBRE 1819. 127
1
d'emprisonnement , et Philadelphe REGNAULT- WARIN
à un an ; chacun d'eux à 1000 fr . d'amende et tous deux
aux frais . Ainsi , le jury s'étant désinterressé sur la
principale question , c'est la cour royale qui , après
avoir décidé la prévention , puis ordonné la mise en
accusation , a finalement prononcé la condamnation
QU'ELLE AVAIT PRÉJUGÉE DEUX FOIS. Où sont maintenant
les garanties du jugement par jurés ?
Cet arrêt me fait supprimer les réflexions qu'il a inspirées
à Marengo. Nous rentrâmes aucafé , lui , furieux
et invectivant ; moi , ne pouvant lui faire comprendre
la différence qu'il y a entre un procès politique et une
affaire ordinaire . Donc , s'écriait- il , il vaut mieux avoir
commis un de ces crimes bien caractérisés , à la conviction
duquel on échappe par un alibi. Dissertez tant
que vous voudrez : me voilà pour lavie de l'opinion du
condamné Regnault- Warin : Justice et équité ne sont
pas synonymes .
Le lendemain , les journaux démontrèrent qu'un
lieutenant à la demi-solde , qui s'avise de parler jurisprudence
, n'a pas le sens commun .
Henri CERVIERES.
wwwwwwwwww
LA NUIT .
O NUIT ! précipite tes ombres sur la terre , enveloppe
d'un voile épais ce globe blanchissant qui s'élève audessus
des pâles nuages : sa lumière vacillante blesse
mes yeux appesantis , et porte le trouble au fond de
mon âme.
O nature ! que ton sommeil attriste l'homme , il ne
peut goûter de repos , tout s'attache à ses pas ;
L'oiseau des ténèbres , par ses longs et sinistres gémissemens
, change en séjour affreux la douce solitude.
128 MERCURE DE FRANCE .
Des cris plaintifs percent à travers les bois silencieux ,
tout annonce que l'heure a sonné , et la mort , l'affreuse
mort , est seule sensible à ses maux.
Ainsi , nous naissons pour mourir , chaque instant
entraîne après lui quelques débris du fragile Univers .
Il est donc vrai que l'existence de l'homme n'est qu'un
songe dans sa durée , et que s'il en est quelques - uns
qui s'abreuvent lentement à la coupe des délices , il en
est un plus grand nombre qui épuisent celle de l'amertume.
Trompé par les flatteries d'un appareil séducteur ,
son tourbillon nous étourdit et nous entraîne : au lever
de l'aurore nous courons après de brillantes chimères ,
le soir, fatigués de nos vaines poursuites , nous reposons
dans la folle attente d'un sort plus heureux pour
le lendemain ; attente frivole , toute espérance s'évanouit
, le lendemain fatal ne nous laisse que les regrets
d'un temps inutilement perdu .
Vous qui reposez mollement sous les lambris dorés ,
admirez ..... l'histoire du genre humain , elle suit la
marche de la nature .
Dans la révolution des jours , qu'il en est peu de
paisibles et de sereins , et , dans cette multitude innombrable
de peuples qui couvre la surface du globe ,
où sont les sujets vraiment heureux ; et , où trouver
des gouvernans assez sages pour les rendre heureux .
En est-il qui jouissent intérieurement du bonheur de
leurs semblables ? Non , l'égoïsme a gagné tous les
coeurs , chacun pense pour soi, un frère opulent voit
sans rougir son puîné traîner une vie languissante ;
aussi un fils parvenu voit sans remords sa malheureuse
mère terminer une vie indigente , sans que son indigne
coeur éprouve les sensations de l'amour filiale ; oui ,
tout n'est qu'erreur , et l'aveuglement est si grand qu'il
est impossible d'entrevoir l'abîme immense qui nous
entraîne au néant .
B. PHILAREY.
NOVEMBRE 1819 . 129
www v www
CHRONIQUE.
HUIT ou dix frères ignorantins se trouvaient , il ya
quelques jours , près de l'Oratoire, et demandaient aux
passans le chemin de la rue du Bouloy. Ces bons frères
étaient probablement destinés à renforcer les missions
et à propager en province les saintes maximes de l'obscurantisme.
Un médecin, à qui , par hasard, ils s'adressèrent
, nous assure que l'un de ces frères avait le visage
couvert d'un ulcère contagieux du genre de la lépre :
nous croyons devoir sigualer ce fait ; ce lépreux peut
être chargé de la direction d'une école ; quels dangers
les jeunes gens qui y seraient envoyés ne courraient-ils
pas pour leur santé !
On lit , dans le Journal de Paris , l'article suivant,
à la date du samedi 16 octobre .
« La cour d'assises du Nord , dans sa séance du 5 de
ce mois , a mis à la disposition de l'autorité administrative
Aimable Sophie Pécure , âgée de vingt-neuf ans ,
fileuse , demeurant à Nieppe , convaincue d'avoir , le
9 mai dernier , dans l'état de démence , homicidé volontairement
, et avec préméditation , sa propre fille
âgée de seize mois . >>>
,
Je voudrais bien que Messieurs les juges et jurés de
la cour d'assises du département du Nord expliquassent
comment , dans l'état de démence , on peut agir volontairement
et avec préméditation ; et comment , dans
une situation qui bouleverse toutes les facultés de l'entendement
, l'esprit peut faire connaître des actes qui
non- seulement supposent , mais encore exigent le libre
exercice de ces mêmes facultés ; car il me semble que
pour vouloir , et surtout pour préméditer , il faut avoir
la tête à soi .
II . 9
130 MERCURE DE FRANCE .
- En voyant depuis quelques jours , affiché en
énormes caractères sur tous les murs de la capitale ,
L'ESPRIT de MM. Martainville , Châteaubriand , de
Bonald , etc. , etc. , tous gens du même bord et de la
même espèce , plusieurs personnes s'étaient imaginées
que ces Messieurs l'avaient perdu ; ce qui n'étonnerait
pas beaucoup : déjà l'on s'apprêtait à courir après ;
mais , en y regardant un peu plus attentivement , on
s'est aperçu que l'éditeur se proposait de publier ce que
ces Messieurs on dit de mieux depuis quelque temps .
Cet ouvrage qui , si nous en jugeons d'après son titre ,
ne sera pas très- volumineux , doit faire suite à la lettre
de l'archevêque de Paris , et aux remarques de son
illustrissime coadjuteur .
MM. les abbés de Vichi et de Bouillé , nommés
aux évêchés d'Autun et de Poitiers , siéges sur lesquels
ont brillé une foule de prélats , parmi lesquels on
distingue MM. de Talleyrand et de Pradt, ont été sacrés
jeudi dernier dans l'Eglise de Saint-Sulpice , par
Monseigneur l'archevêque de Rheims , assisté d'un
clergé nombreux ; on a remarqué , comme chose jusqu'alors
inusitée , que les cierges du maître - autel étaient
décorés d'écussons aux armes des deux nouveaux évêques.
Eh quoi ! me disait un pieux catholique , qui se
trouvait placé près de moi , les successeurs des apôtres
d'un Dieu qui a préché l'humilité , affichent ainsi les
pompes mondaines ! Ils arborent les signes féodaux
jusque sur l'autel du saint des saints , ô vanitas vanitates.
Quand on intrônise un pape , le cérémonial veut que
le Doyen du sacré collége brûle devant Sa Sainteté une
poignée d'étoupes , en prononçant ces mots : Sancti
pater sic transit gloria mundi. Cela vaut mieux , selon
moi , que l'introduction ridicule du blason dans une
cérémonie toute religieuse. La vue des armoiries de
Messieurs d'Autun et de Poitiers , m'a rappelé l'orgueil
de ce duc et pair, qui ne communiait jamais qu'avec
des hosties à ses armes .
Miracle ! miracle ! Vous avez lu dans le Drapeau
NOVEMBRE 1819. 131
blanc du 20 du mois d'octobre , la doctrine de l'église
sur la vente des biens ecclésiastiques , les sieurs Martainville
et Mahony , citent aujourd'hui ( 30 octobre )
ad majorem Dei gloriam , un miracle qui vient à
l'appui de cette doctrine ; nous allons copier leur
sainte feuille pour l'édification de nos lecteurs :
« M. Bécasse , propriétaire au Buc , près Versailles ,
et connu pour son irréligion , donnait dernièrement un
grand dîner au presbytère , qui lui appartient ; après le
festin , et dans la joie qui suit les plaisirs de la table , il
s'est mis à chanter, et dans le moment où . voulant porter
une santé, son verre choquait celui d'un convive,
il est tombé roide mort . Cet événement n'a point paru
naturel aux habitans du Buc, et les a remplis d'effroi,>>>
Nous qui avons entendu le T. C. F. Martainville
chanter entre la poire et le fromage , son pieux cantique
de la Bistoquette , nous le prions de vouloir bien
nous faire savoir quelle était la chanson que chantait
l'irreligieux M. Bécasse , afin de la faire mettre à
ノ
Vindex .
M. Mandelard , dit Bobéche , vient d'obtenir le
privilége d'un nouveau genre de spectacle . Tant mieux
pour nous. Amateurs des plaisirs , on ne saurait trop
les varier. M. Bobéche , directeur des Variétés , va de
nouveau parcourir les départemens , leur offrir ses
talens et ceux de sa troupe , laquelle est beaucoup
mieux composée que celle de certains grands théâtres .
Le bouffon des Menus - Plaisirs du Roi, premier comique
de Tivoli , du jardin de Ruggieri , du jardin des
Princes , et , de plus , attaché aux fêtes du gouvernement
, va visiter les beaux lieux où se rejoignent le
Rhône et la Saône . Les Lyonnais , qui n'ont pas dégénéré
de leurs ancêtres , accueilleront sans doute cet artiste
, qui a tant fait rire. Allons courage , Messieurs !
puissiez-vous obtenir autant d'applaudissemens que de
profit , et revenir dans la capitale chargés d'une récolte
abondante . Ainsi soit- il.
132 MERCURE DE FRANCE.
On vient demettre en vente chez Plancher , Libraire
du Mercure , un ouvrage qui ne peut manquer
de piquer vivement la curiosité ; il est est intitulé :
Manifestation de' l'esprit de vérité ; par M. Alexis Dumesnil
, auteur de plusieurs ouvrages sur la religion
chrétienne et de la Vie de Louis XI. 1 vol. in- 8 ° .
Prix, 2 fr. 50 с.
Nous en donnerons incessamment un extrait
- Le libraire Domère mettra en vente ces jours- ci
un roman , traduit de l'allemand d'Auguste Lafontaine ;
par l'auteur de la Petite Harpiste , 4 vol. in- 12 ; nous
rendrons compte de cet ouvrage .
On annonce comme devant paraître dans le mois
de novembre , une nouvelle édition du Système de la
Nature , par le baron d'Holbach , et attribué par cet
écrivain au marquis de Mirabaud , secrétaire perpétuel
de l'Académie française. Cette nouvelle édition sera
enrichie de notes et d'une vie curieuse de l'auteur ,
l'un des principaux coryphées des philosophes, du
dix-huitième siècle .
-Les Documens particuliers sur Napoléon Bonaparte,
que nous avons annoncés dans notre dernier
numéro,ont obtenu le plus grand succès. Cet ouvrage ,
dont nous rendrons compte , renferme des faits curieux,
des anecdotes piquantes , et surtout des portraits d'une
ressemblance parfaite ; aussi l'édition sera-t-elle rapidement
épuisée.
Un officier de cavalerie , ennon activité depuis
1814 , vient de former un établissement qui mérite
d'être encouragé.
C'est un café qui a pour enseigne la Renommée et
qui mérite de la fixer; il est situé au Palais - Royal ,
galerie du Théâtre- Erançais. Ayant long-temps séjourné
en Italie, particulièrement à Florence , à Rome
et surtout à Naples , personne mieux que cet officier ,
ne connaît les moyens employés par ces peuples pour
faire d'excellentes glaces et autres objets du même
NOVEMBRE 1819. 133
pays , d'où il tire une partie de ses liqueurs . Indépen- /
damment de l'exquise qualité des objets qu'il fournit ,
l'entrepreneur, désirant employer tous les moyens pour
captiver les suffrages du public , vient d'ajouter , sous
le titre de Soirées récréatives , divers genres d'amusement.
M. Olivier fils , rival de son père et de M. Comte,
fait des tours de physique , d'adresse et de ventriloquie.
Une jeune et jolie personne , élève du Conservatoire
, se fait remarquer sur le forte-piano , par la
netteté de son jeu , par le brillant de son exécution.
Un artiste distingué l'accompagne sur le violon avec
beaucoup de goût. Très-fort sur la guitare , le même
artiste chante très -agréablement les romances les plus
nouvelles et les plus à la mode. En voilà beaucoup plus
qu'il n'en faut pour fixer l'attention et attirer les amateurs
aux Soirées récréatives .
-
On vient de publier à La Haye , en langue française
, une Lettre à MM. les rédacteurs de la Biographie
de Bruxelles , par M. Scheltema , auteur d'une
lourde compilation sur la bataille de Waterloo . Cette
lettre a pour objet la défense d'un Mémoire , écrit par
uu commis - greffier d'Amsterdam , tendant à prouver
que l'honneur de l'invention de l'imprimerie appartient
non à Guttemberg de Mayence, mais à certain Laurent,
fils de Jean , surnommé Coster , de Harlem : ancienne
prétention des Hollandais , et à laquelle ils tiennent
encore , malgré l'opinion générale des autres nations
de l'Europe , qui , d'un commun accord , attribuent
l'origine de cet art au citoyen de Mayence qu'on vient
de nommer. Les auteurs de la Biographie de Bruxelles
avaient , dans l'article Koning, l'auteur de ce Mémoire,
énoncé une opinion qui lui était peu favorable. C'est ce
que M. Scheltema n'a pu souffrir. Mais au lieu de faire
voir l'inexactitude de l'article qu'il attaque , et de nous
dire ( car sa lettre , quoique adressée aux rédacteurs
de la Biographie , est rendue publique ) ce que le Mémoire
dont il s'agit contient de nouveau et de curieux,
il en donne tout bonnement une analyse générale,
134 MERCURE DE FRANCE .
qui prouve précisément le contraire de ce qu'il s'est
proposé ; car elle fait voir que ce Memoire contient
les mêmes argumens qu'on a tant de fois avancés en faveur
de la prétention hollandaise , et qui ont été si souvent
combattus , et d'une manière victorieuse , par
Lambinet , de la Serna, Santander, Heincken et d'autres
savans .
Une observation , insérée au Mémoire et à la Lettre
de M. Scheltema , nous a frappé ; on la donne pour
neuve , et nous n'avons aucune raison de la révoquer
en doute : car il serait difficile de trouver d'autres que
ces deux personnes qui aient pu avancer une absurdité
pareille , à moins de n'entendre guère le latin . Il est
question du mot adinvintio , dont on s'est servi dans la
souscription du fameux Codex Psalmorum , imprimé
à Mayence , en 1457. L'auteur du Mémoire et l'auteur
de la Lettre prétendent que ce mot signifie , non invention
, mais perfectionnement ; ils ne veulent pas disputer
le perfectionnement de l'art à la ville de Mayence ,
ils ne demandent que l'honneur de l'invention pour la
ville de Harlem. Il n'y a ici qu'une petite difficulté , c'est
qu'il est constant que le mot adinventio signifie absolument
la même chose qu'inventio , invention . Pour le
prouver , on n'a qu'à consulter le premier dictionnaire
latinqui se rencontre, on y trouvera les mots adinvenio ,
adinventio , adinventor , adinventum dans les significations
d'invenio , inventio , inventor , inventum . On lit
dans le grand Dictionnaire latin- allemand de Scheller :
Adinventio , idem quod invenio , adinventor , idem quod
inventor , adinventio y est traduit par invention et non
par perfectionnement. Pour preuve de ces significations
, le Dictionnaire cite des textes des Pandectes ,
de l'Exode , de Tertullien et de Cyprien. D'ailleurs le
mot perfectionnement présenterait un sens tortueux et
peu naturel dans cette fameuse souscription du Codex
Psalmorum; il est bien clair qu'il n'y alà question que
de l'invention de l'imprimerie , invention que la ville de
Mayence s'attribue à un titre , qui ne peut lui être dis
1
A
NOVEMBRE 1819. 135
)
1
puté que par la seule ville de Strasbourg , où il paraît
que Guttemberg fit ses premiers essais. Quoiqu'il en
soit , la ville de Harlem n'a encore rien qui puisse rendre
douteux le titre de Mayence , et le nouveau Mémoire
du commis greffier d'Amsterdam , à force de
vouloir renchérir sur les observations de ses prédécessours
, a jeté sur la prétention hollandaise un ridicule
de plus . Et ce Mémoire a été couronné en Hollande !
-
Omniajamflunt, fierí quæposse negabam.
On vient de mettre sous presse un nouveau Dictionnaire
étymologique de la langue française. L'auteur
prétend prouver par des analogies grammaticales , que
les tartes et les tartines sont de l'invention des Tartares ,
et que c'est surtout aux Tartares de la Crimée que
nous devons les tartes à la créme . Une académie de
savans français , établis à Odessa , sous la protection
d'un grand ministre , doit envoyer incessamment à l'Institut
de France , un travail complet sur ce point important
de notre littérature.
On prétend que M. de Monvel , qui s'était débaptisé
pour prendre le nom de Gallia , par attachement
pour sapatrie, ayant réflechi qu'il n'était pas trèsutile
de latiniser ainsi son nom , va quitter de nouveau
le nom de Gallia pour prendre celui de Fanfan La
France .
La foule se porte au Salon pour y admirer le tableau
de M. Girodet , représentant Pygmalion et Galathée
: avez- vous lu la scène lyrique de J. J. Rousseau ?
Avez - vous admiré la Vénus de Médicis ? Eh bien , faites
un tout de votre double admiration , et vous aurez une
idée du sentiment que vous éprouverez à la vue du
chef-d'oeuvre de M. Girodet. Nous reviendrons sur ce
tableau .
- Parmi les objets les plus dignes de remarque qui
se voient au Salon de sculpture , on doit justement
citer le buste de l'acteur Monrose et la statue du jeune
Spartiate , offrant son bouclier à sa patrie. Le buste est
136 MERCURE DE FRANCE.
d'une ressemblance frappante , et la statue annonce
dans l'auteur une heureuse imagination .
L'auteur des ces deux morceaux , M. Caunois , s'occupe
en ce moment à exécuter en acier le sujet de la
transfiguration de Raphaël , telle qu'il l'a déjà exposée
en cire dans la Salle d'Apollon . Cette entreprise paraît
un peu hardie , vu l'extrême perfection du modèle ;
mais si elle réussit , elle fera d'autant plus d'honneur à
son auteur , que rien jusqu'à ce jour n'a encore été entrepris
en ce genre.
-Chacun son métier, les vaches sont bien gardées ,
dit un vieil adage ; que ne laisse- t-on aux militaires
qui sont payés pour cela le soin de monter la garde et
de veiller à la sûreté publique ? La garde nationale est
sans doute une belle institution . Un marchand de la rue
Saint -Denis qui peut se coiffer d'un bonnet d'ourson ,
porter la brillante épaulette , et troquer son aune pour
une épée , jouit sans doute d'un beau privilége : voilà
le beau côté de la médaille ; mais si on la retourne ,
nous verrons toute autre chose , un père arraché à sa
femme , à ses enfans , obliger d'abandonner son commerce
pour aller , le mousquet sur l'épaule , faire gratis
le même métier que font des Suisses bien payés ; assujėti
à une discipline gémisssante , dont il est temps
d'affranchir les citoyens , qui ne voient pas la nécessité
d'un impôt personnel aussi pesant dans un temps de
de paix : voilà les réflexions que nous avons faites en
voyant un extrait des registres des délibérations du conseil
de discipline d'un bataillon de la Garde nationale de
Paris , dans lequel un marchand libraire , chef de bataillon
, signifie à son voisin , marchand limonadier et
grenadier , l'ordre de se rendre en prison pour vingtquatre
heures , pour avoir manqué sa garde aux Tuileries
, le 24 septembre dernier.
NOVEMBRE 1819. 137
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REVUE LITTÉRAIRE.
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-
1
1
5
Mémorial universel de l'Industrie , des Sciences et des
Arts , avec cet Epigraphe tirée de Buffon : le Génie
c'est le Travail.
Ce Journal , qui doit paraître par livraisons , à des
jours indéterminés, à partir du 15 novembre , formera
par an quatre volumes in-8° . de 500 pages chacun ; le
prix de la souscription est de 13 francs pour un volume
, 25 pour deux , et 48 francs pour quatre ; à Paris ,
au Bureau du Mémorial , rue Pavée Saint-André- des
Arcs , n.º 5 .
Le Journal que nous annonçons , rédigé sur un
plan plus étendu qu'aucun de ceux qui ont paru jusqu'à
ce jour, sur l'industrie , les arts et le commerce , ne
peut manquer d'obtenir un grand succès ; son but est
d'ouvrir des communications actives et fréquentes
entre le fabricant et le consommateur , de suivre et
d'éclairer la marche de l'artiste laborieux qui met sa
gloire à inventer ou à perfectionner de nouveaux
moyens de prospérité.
Cette tâche n'est pas la seule que se sont proposée les
auteurs du Mémorial ; les sciences , les beaux arts , et
même les belles -lettres entrent aussi dans leur cadre ; il ne
faut pas, disent- ils , désunir des frères . «Si quelque chose
aide la perfection , c'est l'idéal ; si quelque chose aide
le bon goût , c'est le bon sens . La même muse inspire
le poète , le peintre et le décorateur; le même sentiment
des proportions préside à l'emploi, à l'arrangement
des marbres , à l'emploi des bois précieux , à l'harmonie
des couleurs.>>> Nous attendrons la publication
138 MERCURE DE FRANCE.
du premier numéro de ce Journal , pour dire ce que
nous pensons du plan et de l'exécution de cet ouvrage ;
en attendant , nous nommerons quelques-uns des rédacteurs
; c'est déjà un éloge anticipé , car on ne peut
que juger favorablement d'une entreprise dirigée par
M. Duvergier de Hauranne , le baron Rougier de la
Bergerie , le chevalier Vital Roux , le comte de Lasteyrie
, Peuchet Coquebert de Montbret , Ternaux
aîné , Alexandre de la Borde , le comte de Lacépède ,
Vauquelin , le baron Denon , le comte de Ségur ,
Benaben , et plusieurs autres hommes de lettres , publicistes
savans , et artistes distingués .
Réflexions sur le défrichement des Landes de Bordeaux
et de Bayonne , suivies d'un plan de défrichement
présenté au gouvernement , par M. PH . V***,
avocat. ( 1 )
Tel est le titre d'une très- courte brochure dont nous
croyons utile d'entretenir nos lecteurs ; la possibilité
dé la mise en valeur des portions non productives des
Landes , n'est plus un problême ; de nombreux essais
ont prouvé les avantages des défrichemens .
On a prétendu que les Maures , expulsés d'Espagne ,
par un système de politique qui a anéanti ce beau
pays , firent demander à la France la faculté de défricher
, à leurs frais , les Landes de Bordeaux et de
Bayonne , moyennant le droit d'asile ; cette faculté
leur fut refusée , ajoute-t-on , par un motif de religion .
Nous n'examinerons pas l'authenticité des documens
historiques sur lesquels on s'appuie pour certifier la
vérité de cette anecdote nous voulons bien la regarder
comme apocryphe ; mais il n'en résulte pas moins
(1 ) Broch. iu-8 . A Bordeaux , de l'imprimerie de Simard ,
place Royale , nº. 16 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
no. 7 .
NOVEMBRE 1819 . 139
C
te
es
ali
e
al
e
quelle est une preuve de la persuasion dans laquelle
on est généralement , que la France peut tenter sur
elle-même la conquête pacifique de quatre cents lieues
quarrées de pays , sur lesquelles on trouvera environ
quinze cents mille journaux de terre , que l'on pourra
rendre à l'agriculture. M. PH. V*** , auteur de la
brochure , vient d'adresser au gouvernement un plan
détaillé des moyens à employer pour parvenir à l'exécution
de cette conquête ; il prétend que dix années àpeu-
près doivent suffire pour exécuter son plan ,
pour mettre en valeur et en plein rapport cette immense
étendue de terrain. Il a parcouru les deux départemens
, a fait une foule d'observations et recueilli
baucoup de renseignemens utiles. Appuyé par une
compagnie de capitalistes , et par un grand nombre de
personnes respectables et éclairées de Bordeaux , il a
été à même d'ajouter à ses propres observations celles
de cultivateurs , qui depuis long-temps s'occupaient de
cet objet important. Nous invitons M. Ph. V*** à
poursuivre l'exécution de la tâche vraiment patriotique
qu'il s'est imposée ; nous ne doutons pas qu'il ne soit
puissamment encouragé par l'autorité ; nous nous empresserons
de publier les succès dont ses efforts seront
couronnés ; nous l'invitons donc à faire connaître tout
ce qui pourra se rapporter à cet objet qui intéresse
non- seulement les provinces méridionales , mais encore
la France entière .
e
۱۰
140 MERCURE DE FRANCE .
Traités élémentaires des participes français et du subjonctif,
précédés de notes grammaticales sur les
verbes , le sujet et les régimes des verbes ; par
LUCET LA- MAILLARDIÈRE professeur de belleslettres.
(1)
,
M. Joachim - Joseph Lucet, si connu par sa fameuse
énigme du contraste , a jugé à propos depuis quelques
années de donner un nouveau relief à son nom par
celui de la Maillardière , probablement pour dépayser
ceux qui eurent la bonhomie de se torturer l'esprit pour
deviner une niaiserie , et qui , dupes de leur enjouement
, ont conservé une espèce de ressentiment de la
mystification dont ils furent les innocentes victimes .
Quoiqu'il en soit , abandonnant aujourd'hui le vaste
champ des énigmes , charades et logogriphes , M. Lucet
s'est jeté à corps perdu dans celui des participes et
du subjonctif, dont il annonce avoir résolu toutes
les difficultés
Mais c'est surtout contre le subjonctif que M. Lucet
a dirigé ses batteries , en faisant observer qu'il n'existe
aucun ouvrage complet sur ce malheureux subjonctif,
et que cette partie essentielle de notre langue n'est que
sommairement traitée dans la plupart des grammaires
élémentaires .
Si nous voulious chicaner M. Lucet sur cette dernière
phrase , nous pourrions lui dire cette partie a
donc été traitée dans un petit nombre de grammaires ,
si elle ne l'a pas été dans toutes; alors , M. Lucet, vous
méritez le reproche de ne nous avoir appris rien de
nouveau ; au reste , M. Lucet joint aux grâces de la
syntaxe l'esprit du rudiment .
Broch, in-8 . , prix , 2 fr. et 2 fr. 5o c. franc de port ; Paris
rue neuve St. - Eustache , no 56 , au deuxième ; chez Blanchard ,
libraire , Palais -Royal , galerie Montesquieu , et à la librairie
du Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
,
NOVEMBRE 1819 141
<< Destinant mon travail , aux jeunes- gens , poursuit
l'auteur , je n'ai pas cru devoir occuper leur
esprit de discussions..... Je me suis borné à multiplier
les exemples et à en puiser une grande partie dans le
langage usuel... »
Cela est fort bien , mais il y a des cas où ces exemples
seront inutiles , parce qu'ils ne pourront s'adapter
aux nouvelles difficultés qui se présenteront. Des
exemples sont bons , à la vérité , mais ils deviennent
insuffisans si l'inversion de la phrase laisse dans l'incertitude
sur la manière dont les participes et le subjonctif
doivent y être appliqués .
Si l'ouvrage de M. Lucet n'est pas absolument nécessaire
, il sera du moins utile à ceux que les règles ,
par leur sécheresse , éloignent d'une étude presque
toujours trop sérieuse.
De l'Intrigue dans les tribunaux , par M. PINET ,
avocat ( 1 ) .
Un volume in- 12 de 200 pages seulement , pour
peindre l'intérieur de nos tribunaux ! .. nous valons
mieux que nos pères , n'en déplaise à Horace. Dans les
temps du quint et requint , du fouage et du monnéage
, l'auteur eut fait un volume in- folio . Pour
la fortune de son livre , pour le plaisir de nos hommes
des anciens jours , nous engageons M. Pinet
à être moins timide dans une seconde édition ; qu'il
n'imite pas les enfans de Noë ; que sa main soit moins
pudique : point de voile sur Thémis .
(1) In- 12 . Paris , 1819, Chez Audin , libraire , quai des Augus
tins , no. 25 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no.7 .
142 MERCURE DE FANRCE .
SPECTACLES .
wwwmmww
Le succès de la tragédie de Louis IX est dû sans
doute , comme tant d'autres , à la manie du jour ; car
jamais les gens de goût ne pourront s'accoutumer à
entendre un saint roi discourir comme un des plus rusés
politiques du dix-neuvième siècle .
- Les Vépres Siciliennes ( 1 ) continuent toujours
à attirer la foule au Second Théâtre- Français .
La Féerie des Arts , ou le Sultan de Cachemire ,
pièce de circonstance , remplie de traits piquans et de
jolis couplets , a obtenu un plein succès au théâtre de
la rue de Chartres .
-- L'Ours et l'Enfant , mimo-drame en trois actes ,
à grand spectacle , paroles et gestes de MM. Cuvelier
et Varez , doit être mis au nombre des meilleures pièces
du Cirque Olympique . Les situations en sont fortes
et intéressantes , la musique en est bien choisie , etles
décors en sont superbes. En voilà plus qu'il ne faut
pour justifier un succès .
Encouragés par les cent représentations de la Mort
de Kléber , les frères Franconi , dont le zèle pour satisfaire
le public , ne se ralentit jamais , montent avec
activité la Mort du général Poniatowski. Que de vieilles
moustaches viendront voir ce brave et malheureux
Polonais !
A l'une des dernières représentations de la rue
Chantereine , on a remarqué deux jeunes élèves du
Conservatoire qui donnent de grandes espérances .
L'une , dont avons déjà parlé , est mademoiselle Fitzelier
; elle remplissait le rôle de Lisette dans les Jeux de
l'Amour et du Hasard : l'autre est mademoiselle Verneuil
, qui a joué le rôle d'Iphigénie dans la tragédie
deRacine .
(1) Cette tragédie se vend 2 fr. 50 c. chez Barba , libraire ,
Palais -Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7
NOVEMBRE 1819. 143
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Doctrines des Libéraux , ou Extraits raisonnés
des ouvrages politiques , opinions et discours
de MM . Aignan , Arnault, Azaïs , Barbé - Marbois , Béranger ,
Bignon , Boissy- d'Anglas , Bondy ( de ) , Brissot – Thivars ,
Broglie ( de ) , Boulay ( de la Meurthe ) , Cadet-Gassicourt , Carnot
ainé , Carnot jeune , Châtelain , Chauvelin , Chevalier ,
Comte et Dunoyer , Constant ( Benjamin ) , Crevel , Daunou ,
Destutt - Tracy , Dumoulin ( Evariste ) , Dupont ( de l'Eure ) ,
Durand, Esneaux , Etienne , Gosse , Grégoire , Jay , Jouy ,
Jubé , Kératry , Lacretelle ainé, Lafayette , Lafitte , Lambrechts ,
Lanjuinais, Manuel , Martin- de- Gray , Merlin (de Douay) , Pagės
, Perrier ( Casimir ) , Pradt (de) , Renaud , Regnault- Warin ,
Rey ( de Grenoble ) , Richard d'Allauch , Rienzy , Ræderer ,
Ségur (de) , Sauquaire , Sieyès , Staël ( de ) , Thiessé ( Léon ) ,
Tissot, Volney , Voyer d'Argenson , Victor Augier , etc. , etc.
(Deux volumes in-8°. , pour lesquels on souscrit , sans
rien payer , chez PLANCHER , Libraire du Mercure de
France , rue Poupée , nº. 7. Le 1er. volume paraîtra
en Décembre ; en recevant le 1er . , on paiera
les deux volumes , dont le prix est de 12 francs ) .
Les Hommes monarchiques ne dissimulent plus : après
avoir essayé , durant cinq années , une marche oblique
qui , par le triomphe de l'ignorance et des préjugés , ramenât
la France au régime arbitraire et au gouvernement
absolu , ils rassemblent toutes ces tentatives
coupables , avec lesquelles ils veulent élever un système
complet d'aristocratie et de despotisme . C'est peut- être
la première fois , qu'au sein d'une société parvenue à
un haut point de civilisation , quelques -uns de ses mem
bres , oubliant la sécurité qu'ils lui doivent , se soient
Jéunis pour démontrer que l'esclavage lui est préférable .
Cette avilissante bizarrerie s'explique quand , par ces
mêmes efforts que nous dénonçons , on voit clairement
que les jouissances de l'olygarchie sont pour ceux qui
144 MERCURE DE FRANCE .
les tentent , et que l'esclavage n'est que pour le peuple.
A ces doctrines insensées , une réunion de Libéraux
formé le projet d'opposer les saines doctrines de la
liberté. Ces doctrines , ils les ont puisées dans les ouvrages
, les discours , les opinions d'hommes plus ou
moins célèbres par leurs talens , quelques-uns illustres
par leurs malheurs , tous recommandables par leur patriotisme
et leur dévouement . Les résultats de la révolution
consacrés par la Charte : tel est , en un seul mot , le
principe qu'ils professent , et d'où découlent , comme de
sa source naturelle , la régénération et l'organisation du
corps social. On trouve , dans le Recueil annoncé , des
dissertations sur la plupart des questions relatives à ces
grands objets . Ainsi sont traitées celles de l'art de constituer
les peuples , la nature et l'origine des droits sociaux
, la séparation et la balance des pouvoirs , la véritable
théorie du pouvoir royal , sa démarcation du
pouvoir exécutif , la responsabilité ministérielle , la
part que la propriété et l'industrie doivent avoir dans
la confection des lois , l'organisation municipale , administrative
et judiciaire ; les différens systèmes électifs ,
l'introduction et l'assimilation du jury à notre jurisprudence
, la théorie des contributions , le cadastre , les relations
diplomatiques et commerciales , l'organisation de
la garde nationale , l'initiative de la guerre et la formation
de l'armée , etc.
On suivra , dans l'arrangement de ces matières
l'ordre constitutionnel , le seul maintenant qui puisse
être de quelque application dans les objets de haute
politique.
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e
0
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pro une Société de Gens de lettres .
POÉSIE .
L'HYMENÉE.
Vires acquiril eundos
OH ! qu'il est doux au printemps de la vie ,
Dans ces beaux jours si pleins de volupté ,
D'unir son sort à la jeune beauté
Qui sous ses lois tient notre âme asservie !
Que l'on est fier de ce charmant trésor !
Tout ce qu'il coûte occupe la pensée ;
Et le plaisir devient plus vif encor ,
Au souvenir de la douleur passée .
Lorsque des nuits le voile officieux ,
Le sombre voile au repos nous invite ,
Couple ingénu , le trouble est dans vos yeux ,
Et votre coeur plus vivement palpite .
G
II .
10
146
MERCURE DE FRANCE.
L'heure a sonné , l'époux brûlant d'ardeur ,
Dénoue alors la ceinture jalouse ;
Et dans ses bras pressant sa jeune épouse ,
Boit à longs traits la coupe du bonheur .
Quand le matin a ramené l'aurore ,
L'aurore , hélas ! si prompte à s'envoler ,
Ivre d'amour , il aime à contempler
Le front riant de celle qu'il adore.
Malgré ses feux , il craint de l'éveiller.
Oh! dans ses traits quel bonheur se retrace ?
De ses beaux bras l'un s'étend avec grâce ,
Et l'autre à peine effleure l'oreiller.
Les blonds cheveux que l'époux idolâtre ,
D'un cou d'ivoire embrassant le contour ,
Vont caresser les deux globes d'albâtre
Par le désir soulevés tour à tour .
Sur son visage où le zéphyr se joue ,
Brille des lis l'éclatante blancheur ;
Un doux sommeil aux roses de sa joue
Amarié sa pudique fraîcheur.
Tel , de la fleur au matin arrosée ,
S'épanouit le modeste boutons
Jeune et brillant de la fraîche rosée
Que lui versa l'épouse de Titon .
Ses yeux enfin , du jour qui vient d'éclore ,
Ses yeux ont vu l'agréable retour ;
Et dans l'extase où la plonge l'amour ,
De son bonheur son âme doute encore.
Sa bouche où naît un sourire enchanteur ,
Dans l'abandon qui succède aux alarmes ,
Laisse échapper ces mots remplis de charmes
Que le plaisir inspire à la pudeur ;
<<Mon bien-aimé pour qui seul je respire ,
>> Dans quelle ivresse as-tu plongé mes sens !
>> Que tes transports m'ont semblé ravissans !
>>Lis dans mes yeux ma joie et ton empire! >>>
NOVEMBRE 1819 . 147
Elle se tait ; etson jeune vainqueur ,
De ses désirs sent renaître la flamme :
Mourant tous deux des voluptés du coeur ,
En longs baisers ils confondent leur âme .
Jeunes amans , profitez des beaux jours
Que le destin réserve à la tendresse ;
De vos plaisirs multipliez l'ivresse :
L'amour fuit vite et nous fuit pour toujours.
ALBERT- MONTÉMONT.
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EPIGRAMME .
COUVERT d'or et d'ignominie
Crispin dans un char éclatant
Contracte sa physionomie ,
Et me regarde en pâlissant ;
Savez- vous pourquoi le croquant
S'émeut à ma modeste allure ?
C'est que malgré tous ses efforts ,
Il sent encor son âme impure
Accessible à quelques remords .
S.
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EPIGRAMME .
Un potier façonnant l'argile ,
Fier de la vogue de ses pots ,
S'estimait , au moins en propos ,
Tout autant qu'un orfèvre habile.
Du sot orgueil de son métier
On consentit d'abord à rire ;
Mais chacun finit par lui dire :
Mon ami , tu n'es qu'un potier.
148 MERCURE DE FRANCE .
EPIGRAMME .
DISTIQUE LATIN SUR L'ANGLETERRE .
Anglia , vicisti , profuso turpiter auro 、
Armis pauca , doloplurima , jure nihil.
TRADUCTION.
Anglais, de vos succès voilà le vrai moyen ;
L'or fit tout , l'art beaucoup , le fer peu , le droit rien.
CHARADE.
JEUNE fille dans mon premier
A souvent mis son doigt de rose ,
On dit qu'il faut bien peu de chose
Pour parvenir à mon dernier ;
L'auteur qui froidement compose ,
Doit cesser ses vers ou sa prose ,
Dans la crainte de mon entier !
ENIGME .
Je ne fus jamais en goguette !
On me trouve au sein des tombeaux ,
Et rarement à la guinguette .
Je puis régner sur les tréteaux
Malgré ceux qui me font la guerre ;
Mais mon trait le plus étonnant ,
C'est que la nuit , le jour , sur mer comme sur terre ,
Tu dois me rompre en me nommant.
LOGOGRIPHE .
AVEC sept pieds , sur le champ de bataille ,
Aux coeurs bien nés j'inspire de l'effroi ,
Mais un soldat qui brava la mitraille
N'a pas toujours reculé devant moi.
NOVEMBRE 1819 . 149
,
Vaincu , mais fort , la soif de la vengeance
L'anime encor , quand enfin le trépas
Le fait tomber , après bien des combats ,
Victime , hélas ! de trop de vaillance .
Eh bien ! lecteur , n'as- tu pas deviné ?
Non : des sept pieds que compose mon être
N'en prends que quatre , et si tu n'es borné
Facilement tu pourras me connaître
Je sers alors à prévenir le mal ,
Piqueur , cocher tour à tour me prononcent ,
Pour échapper au danger qu'ils annoncent
Tache du moins d'entendre mon signal.
Mets moi sur cinq , je suis par trop brutal ,
On me corrige ; et puis , sur quatre encore ,
J'offre l'état de l'homme malheureux ;
Qui , tourmenté des maux les plus affreux
Ne peut calmer la soif qui le dévore ;
Dicu t'en préserve ! en me recomposant
On voit en moi la paisible retraite
Que je présente à tout être volant ,
Qui veut goûter la paix la plus parfaite .
N'en mets que trois et vas à la coquette
Me demander , tu verras que discrète ,
Baissant les yeux , à son très-grand regret ,
Elle dira , mousieur , c'est mon secret.
Confus toi même et plus sot que la bête ,
Qu'on trouve encore sur trois de mes sept pieds ,
Tu te rendras les pieds et poings liés ,
Comine je fais pour ménager ta tête.
-
MOTS
1
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le lundi , 15 gbre , 1819.
Le mot de la Charade est CHATEAU ,
Celui de l'Enigme est CANON ,
Et celui du Logogriphe est PARASITE , dans lequel on trouve
Paris , tapis , patrie , apis , site etpater.
150 MERCURE DE FRANCE .
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BEAUX - ARTS.
RUSTIQUE -LE-FLANEUR. - No. V ( 1 ) .
LE FLANEUR DEVANT LA GALATÉE .
M. GIRODET est auteur de ce beau tableau , qui , au
jugement du jury décennal , mérita le grand prix. Une
scène du déluge , chef- d'oeuvre de dessin , en est également
un de vigueur et d'expression. L'Envie , qui a au
moins un oeil louche , avait décidé que ce maître éner
gique n'avait pas un pinceau pour les grâces. A cette
belle sentence , Girodet répondit par l'Endymion si gracieux
, l'Atala si touchante , les ombres écossaises de
l'Ossian , si tendres , si mélancoliques. L'Envie assura
que cela n'était pas mal ; mais elle continua de prétendre
que Girodet n'avait vaincu qu'une moitié de la difficulté
, et qu'il ne vaincrait pas l'autre. En joignant le
sérieux à une sorte de gentillesse , disait- elle , il a fait
passer l'une à la faveur de l'autre ; mais tant que je ne
verrai pas les trois Grâces sur sa toile , je soutiendrai
qu'il n'a qu'une couleur sur sa palette .
Sensible comme un artiste , M. Girodet a voulu répondre
à sa manière, c'est - à- dire par un chef-d'oeuvre ;
mais après s'être montré vigoureux comme Homère , il
n'a pas dédaigné d'être ingénieux comme Ovide , et
voluptueux comme Anacreon. Un bel esprit appellerait
le tableau de Galatée un madrigal en peinture ; mais
une épigramme , si elle est quelquefois une définition ,
n'est jamais un examen .
✓ C'est Galatée , animée par les voeux et sous les yeux
de Pygmalion , que M. Girodet a voulu nous offrir , et
NOVEMBRE 1819 . 151
c'est bien ce qu'il nous a offert. Belle comme Vénus ,
jolie comme Flore , plus fraîche qu'Hébé , svelte et
souple comme la plus jeune des Grâces , elle présente ,
dans les contours de ses membres arrondis , ces linéamens
ondoyans , cette ligne serpentine, dont les maîtres
ont , pour ainsi dire , revêtu la beauté. Il y a , sur ce
corps charmant , une fleur d'adolescence , qu'exprime
avec tant de bonheur , cette première flamme de volupté
qui , du sein où elle s'allume , va circulant avec
rapidité sous cet épiderme délicat qu'elle colore . Ce
n'est pas , comme on l'a dit , la pudeur qui rougit le
front de la nymphe , et qui tient ses yeux baissés : c'est
l'ignorance ; ignorance pleine de charmes , qui ne lui
permet pas de soupçonner le mal ou la douleur , et qui
déjà entr'ouvre ses lèvres au plaisir. Cette idée vraie et
féconde en résultats , est l'âme de la composition : c'est
en y obéissant que Galatée pose une main sur son coeur ,
pour vérifier sa vie , et cède l'autre à l'amour , pour
sentir la volupté. Ainsi obtient-elle par une double voie,
et au plus vif degré , la conscience de la pensée , qui
n'est que la sensation transformée. Alors s'accomplit le
mystère de l'existence dans une adulte déjà pressée par
l'instinct de la multiplier. Les spiritualistes et les prudes
vont me trouver bien grossier ; mais est-ce ma faute , si
ta nature n'a donné que des sens pour correspondre aux
sens , et si M. Girodet , qui n'a pas voulu transporter
sur sa toile la métaphysique de Platon , a fait de sa Galatée
l'embléme palpable de la volupté ?
Tout la respire en effet dans son tableau ; elle s'exhale
de ces suaves parfums , de ces roses , de ces myrtes à
peines éclos , de ce brâsier sacré qui brûle d'une flamme
concentrée , image de celle qui consume Pygmalion .
Pour lui , plus enivré de plaisir que frappé d'étonnement
, il oublie la terrenr du prodige , et goûte à longs
traits l'extase du desir satisfait. Peu soucieux du moyen ,
il jouit du résultat. Ce marbre pur , sorti de ses mains ,
partageait, avec Jupiter, l'encens qu'on doit aux immor
tels . Chaque matin un bouquet de fleurs , déposé sur le
152 MERCURE DE FRANCE .
socle , était la simple offrande du sculpteur , aux pieds
de la statue adorée. Que de soupirs exhalés dans ce
petit sanctuaire ! que de baisers imprimés sur cet albâtre
divin ! Ah ! si l'amour enfante des miracles , pourquoi
ces baisers ne pénétreraient-ils pas une pierre insensible
, pourquoi leur flamme ne ferait-elle pas circuler
dans ses formes célestes , mais glacées , le mouvement
et la vie ?
Que ne peut un desir où se concentre toute la vo
lonté ! Un jour , à la lueur étincelante de l'autel , se déploie
, parmi des parfums diaphanes , le plus joli , le
plus délicat , le plus malin des amours . Pygmalion , l'oeil
ardent , les lèvres entr'ouvertes , la poitrine pantelante ,
tendait vers la statue ses mains avides de volupté. Que
voit-il ? Est- ce une illusion ? peut-il en croire ses yeux ?
Galatée s'anime , se colore , elle respire ! Elle fait un
mouvement qui décèle mille appas , qui irrite mille de
sirs . L'amour sourit , de ce sourire piquant que chacun
de nous traduit à sa manière ; et rapprochant de la main
de Galatée la main de son amant , il achève le prodige
et les enveloppe d'un nuage de volupté.
Ai-je saisi la pensée première , la conception poétique
du maître ? Ceux qui se croient ses rivaux , parce
qu'ils manient les mêmes instrumens , ne tarissent pas
sur les remarques techniques que leur inspire ce chefd'oeuvre.
L'ordonnance en est simple et féconde , les
poses gracieuses , le groupe ravissant. L'air de tête de
Galatée est au-dessus de tout éloge ; et quoique ses
formes , son attitude retracent la Vénus pudique , le
peintre , en quelque sorte , a vaincu le sculpteur , en
douant la beauté de tout l'attrait d'une jeunesse printannière
et d'une volupté virginale. On convient que le
dessin est aussi élégant que correct ; que la couleur y
procède par des tons suaves et vigoureux tout à la fois ,
d'où résulte l'harmonie. Ceux qui aiment les difficultés
vaincues applaudissent au fond blanc et diaphane sur
lequel se dessine et se meut déjà ce beau marbre devenu
femme . Enfin , cette cuisse droite où descend la vie
NOVEMBRE 1819 . 153
et cette jambe d'albâtre qui n'a pas encore le mouvement
, fournissent un texte neuf aux commentaires de
l'apologie et aux objections de la critique .
Pourquoi , demande timidement celle- ci , d'un sculpteur
dont la tradition est populaire , M. Girodet a - t-il
fait une spèce de prince , le front ceint du bandeau et
les membres enveloppés de pourpre ? Un atelier n'est-il
pas bien aussi poétique que l'atrium des penates ? Et
Pygmalion , en tunique courte , et offrant de belles
formes viriles , n'eût- il pas mieux expliqué l'allégorie
d'un amour prodigieux , que l'extase un peu niaise d'un
bel adolescent ? L'insensé qui se consume pour un
marbre , peut - il garder cet embonpoint frais , ces couleurs
vermeilles qui signalent la santé et le bonheur ?
Rousseau , qui fut aussi le peintre de Pygmalion , n'a
pas craint de l'offrir en proie à toutes les ardeurs du
desir , à toutes les fureurs de l'amour . Le difficile , mais
l'important , mais le caractéristique était d'accorder ces
convulsions de l'âme avec la beauté du corps et l'énergie
de l'expression avec la pureté des formes . C'est un
secret que la nature , Virgile et Raphaël ont révélé à
Guérin .
On a dit que l'amour était emprunté d'une gravure
anglaise ; cela importe peu ; mais ce qui importe , c'est
que si l'amour de Galatée pour son auteur , pour son
père , pour son amant , n'est et ne peut être qu'un enfant
ingénu , celui de Pygmalion doit être d'une toute
autre nature . C'est un grand garçon , moins malin que
sérieux , qui ne se raille pas sur sa démence , et qui a
soif de plaisir . Avec de telles données , l'illustre auteur
eût fait une composition moins gracieuse , mais plus
attachante , moins délicate , mais plus riche. Il faut que
la palette d'un homme tel que lui , soit enflammée par
Apollon , mais que ses pinceaux soient conduits par
Minerve . La pensée seule fait survivre les oeuvres du
génie aux efforts de l'art. L'enthousiasme du public a
déposé des couronnes aux pieds de la Galatée ; la phi-
Josophie y joindra-t-elle ses palmes immortelles ? Nul
154 MERCURE DE FRANCE .
doute , sinon loin de cette céleste figure devant laquelle
brûle et languit Pygmalion , on eût vu son ciseau tombé,
des fleurs flétries , un foyer éteint , et un bloc à peine
dégrossi , où l'oeil eût difficilement démélé la statue de
la sagesse abandonnée.
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REGNAULT- WARIN .
1
HISTOIRE .
DOCUMENS PARTICULIERS (en forme de lettres ) sur Napoléon
Bonaparte, sur plusieurs de ses actes jusqu'ici
inconnus ou mal interprétés , et sur le caractère de
différens personnages qui ont marqué sous son règne,
tels que MM. Talleyrand, Châteaubriand , de Pradt,
Moreau , Labédoyère , Ney , Masséna , Lavalette et
son épouse , etc. , d'après des données fournies par
Napoléon lui-même et par des personnes qui ont vécu
dans son intimité , avec des notes historiques et critiques
( 1 ) .
L'EDITEUR de ces lettres répond ainsi d'avance aux
personnes qui voudraient exercer contre le titre du
nouvel ouvrage , leur dangereux talent d'interprétation
:
« Le temps est arrivé où l'on peut revenir sur les
évènemens passés , sans craintes d'éveiller de folles espérances
. Grâces à la Charte et au gouvernement d'un
roi constitutionnel, les années qui viennent de s'écouler
sont , pour la génération présente , un siècle héroïque
et reculé dont les Français admirent l'éclat ,
mais dont ils ne souhaiterontjamais le retour .... Quand
(1 ) Un volume in-8, Prix , 3fr. et 3 50 c. par la poste. Chez
Plancher, à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº . 7.
NOVEMBRE 1819. 155
les interprétations des actes de l'ex- empereur n'ont
pas paru justes , une note mise au bas de la page les
rectifie ; les assertions hasardées et douteuse ont été
également refutées et éclaircies ..... Son nom ne doit
plus étre unépouvantail , il ne peut plus qu'inspirer une
compassion qui devrait être universelle .... Au reste ,
il est dans l'intérêt même du gouvernement que l'on
réimprime en France ces sortes d'ouvrages ; ce qu'ils
ont de bon est profitable , et le bon sens du peuple
fait justice des erreurs de tout genre qu'ils pourraient
contenir.
Peut être nous sera- t-il permis d'ajouter à ces sages
pensées ; que tout ce qui intéresse un homme qui s'associa
si long -temps à nos triomphes , ne peut rester
indifférent pour des Français ; que la carrière politique
de Napoléon Bonaparte est terminée , que l'intervalle
immense qui le sépare de nous en fait déjà , pour ainsi
dire , un personnage antique , et que sa position surtout
le rend sacré .... « Dans le catalogue des misères
des princes , s'écrie M. de Chateaubriand , chacun
pourra satisfaire le penchant de son coeur . L'envie y
verra des rois , la pitié des malheureux , et la philosophie
des hommes . »
Et nous , dirons -nous à notre tour , pourrions -nous ,
aujourd'hui qu'il est terrassé, ne plus voir qu'un ennemi
, dans celui qui , dès son début , fit trembler l'ennemi
extérieur , plongea l'hydre de l'anarchie aux enfers
, et mérita notre juste reconnaissance ! Il but , il
est vrai , par la suite , l'ivresse du pouvoir dans la coupe
de la prospérité; mais son ambition déjouée , enchaînée
sur le rocher de Sainte - Hélène , n'est-elle point condamnée
à subir de son vivant le supplice de Prométhée ,
tandis que tranquille désormais sous l'égide de la charte ,
la France ne forme plus qu'un veu , celui de voir s'affermir
les bienfaisantes et libérales institutions qu'elle
doit à la sagesse de son monarque! Napoléon a tout sacrifié
au génie des conquêtes ; mais n'oublions pas que
les illusions encore vivantes d'une gloire colossale et
156 MERCURE DE FRANCE.
gigantesque , ont pu seules , dans le principe , nous
faire survivre aux désastres de nos frères d'armes et
à la honte des traités .
Tite-Live a peut- être affadi les vertus mâles des Fabius
et des Scipions ; en y ajoutant tout le charme de
son éloquence étudiée , et je suis de l'avis de Montesquieu
, qui n'aime point voir l'historien du siècle d'Auguste
, répandre ses fleurs sur ces colosses de l'antiquité
; on n'aura point ce reproche à faire aux dix
lettres extraites du petit volume de M. Warden : c'est
Plutarque ou le bon Brantôme montrant ses hommes
célèbres en déshabillé , et la seule simplicité d'un récit'
fidèle , épiće dans la conversation de Bertrand , de
Montholon , de Las- Cases ou de Bonaparte lui-même,
obtiendra plus de croyance que tous ces tableaux de
fantaisie , résultats des passions ou des habitudes de
leurs auteurs .
La première lettre roule sur des faits déjà très répandus
, tels que la reddition de Bonaparte aux Anglais ,
sa confiance dans la générosité du Prince -régent , les
preuves dont il appuya sa légitimité reconnue de toutes
les nations de l'Europe. Elle se termine par le désaveu
de Napoléon lui-même , qui déclara inexacte et ridicule
l'assertion relative à ses motifs d'abdication. Les détails
suivans prouvent qu'il existe toujours quelques rapports
physiques entre les conquérans doués des mêmes facultés
morales .
« La bouche du prisonnier de Sainte- Hélène est la
partie la plus expressive de sa physionomie , et qui dé
peint le mieux les sensations de son âme . >>>
La beauté du visage de Charles XII , selon Voltaire ,
était altérée par un sourire trop fréquent. De méme le
vainqueur d'Austerlitz reçoit tous ceux qui lui font
plaisir avec une manière de sourire très - significative.
Qu'eût dit l'Ermite de Blanquefort , si l'acteur Léon
avait saisi ce trait de ressemblance des deux héros ?...
Saus doute que la prétendue parité du costume aurait
NOVEMBRE 1819. 157
trouvé grâce alors à ses yeux ; il ne se fût point arrêté
à ces bagatelles.
Voici en raccourci le portrait de M. Talleyrand ,
qui se trouve dans la seconde lettre :
<<<< D'après l'opinion des Français de Longwood et de
leur chef , Talleyrand est un homme de beaucoup de
talent ; rusé , artificieux et discret , mais absolument
sans principe ; son attention et son coeur sont constamment
fixés sur la roue de fortune . Si vous êtes curieux
de connaître ses sentimens , questionnez-le ; il est impénétrable
; sa contenance change aussi peu que le
marbre ; ( N'a- t- on pas dit pas dit que le coeur d'un
courtisan était comme le marbre , c'est-à-dire , dur et
poli ? ) mais cette discrétion vient à cesser , lorsqu'on
le rencontre à sa sortie de quelque grand repas . >>
Je recommande encore au lecteur les réflexions qui
concernent Labédoyère , les maréchaux Ney et Masséna
, Lavalette et sa généreuse épouse ; je ne puis
cependant omettre quelques lignes consacrées à l'Alceste
française :
<< Madame Lavalette , fille du marquis de Beauharnais
, était cousine d'Eugène Beauharnais , Elle
était extrêmement jolie , et fut mariée à Lavalette ,
qu'elle distingua d'après le désir de Napoléon , à son
retour de la première campagne d'Italie en 1798. Elle
fut ensuite dame d'atours de Joséphine , et perdit à
cette époque beaucoup de ses charmes par la petite
vérole , quoiqu'elle soit encore trés-belle femme. Elle
était d'un caractère indolent , et de toutes les femmes
de leur connaissance , les Français de Longwood disent
qu'elle était la dernière qu'ils auraient crue capable de
l'action héroïque qui l'a illustrée parmi tout notre moderne
beau sexe .>>>
La troisième lettre parle surtout de Ferdinand VII ,
de la reine d'Etrurie et de la religion des Français en
Egypte ; ce qu'elle offre de plus curieux , c'est le dessein
bien formel que Napoléon avait pris , en 1797 , de
158 MERCURE DE FRANCE.
travailler à obtenir du pape Pie VI, la suppression de
l'inquisition dans toute l'Europe .
<< Il existe trois lettres originales et très-piquantes
du pontife à Napoléon , dans lesquelles il le traite de
son très - cherfils , et emploie avec chaleur toutes sortes
de figures de rhétorique , pour lui persuader d'a
bandonner cettefatale résolution, qui le déshonorerait
et le livrerait , dans son âge avancé , en proie aux remords;
qu'il céderait plutôt uneprovince que de souffrir
que l'inquisition ne fût pas maintenue en l'état dans
lequel elle avait toujours existé ; qu'elle n'avait jamais
été ce que les ennemis du Saint-Siége prétendaient ,
etc. , etc.
<<Napoléon céda; les conditions du traité n'étaient
déjà que trop rigoureuses pour le Saint Père... J'ai cru
découvrir , continue l'auteur, que les opinions religieuses
de Napoléon étaient fort tolérantes . Il pense que
la foi est hors de l'atteinte de la loi ; que c'est la propriété
la plus intime de l'homme , et qu'il n'a pas le
droit d'en rendre compte à aucun mortel , si elle n'a
rien de contraire à l'ordre social .>>>
Il est démontré , d'après la quatrième lettre , que le
divorce de Joséphine fut un sacrifice fait aux intérêts
et à la politique de l'empire , et auquel participèrent
l'époux et l'épouse . L'assemblée de famille , tenue dans
les grands appartemens des Tuileries , au sujet de la
dissolution du mariage , présentait , selon Bertrand ,
une scène mouvante très-intéressante , qui arracha des
larmes aux spectateurs .
<<Il paraît que l'objet le plus important était d'avoir
de suite un héritier ; le trône de France , ce trône ,
alors le premier en Europe , excitait l'ambition de presque
toutes les maisons régnantes. Il y eut un conseil
extraordinaire où des princesses russe , autrichienne ,
saxonne et même une française , avaient chacune leurs
partisans ; enfin , trois quarts des voix se déclarérent
en faveur de la princesse autrichienne , et l'extrême
jeunesse de la princesse russe rendit nulles les propo
NOVEMBRE 1819. 159
sitions faites par l'empereur Alexandre lui-même à Erfurth>.
>>
L'incendie fatal qui termina la fèle de Schwartzenberg
, eut des rapports sinistres avec la célébration
des noces de Louis XVI et de Marie-Antoinette ,
en 1771 ; l'âme naturellement peu superstitieuse de
Napoléon en fut tellement frappée , qu'ayant appris
faussement , le matin avant la bataille de Dresde , que
le prince de Schwartzenberg avait été tué , « ce qu'il
y a de consolant dans sa mort , s'écria l'ex - empereur ,
c'est qu'il parait à présent bien certain que c'était lui
que voulait désigner le funeste présage qui eut lieu à
son bal au jour du mariage : nous en sommes a ssurés.»
Cette anecdote pourrait faire soupçonner qu'à l'exemple
de Charles XII et de César , Napoléon croit au dogme
de la fatalité .
Les cinquième , sixième et septième lettres ne présentent
rien d'absolument neuf ; elle ne donnent
aucune nouvelle lumière sur Murat et le jugement de
Ney , l'arrestation de Pichegru , Georgeset Moreau ,
et la description de la machine infernale. Il est d'autres
questions d'un très haut intérêt politique , que nous
pourrons aborder unjour , en dépit des interprétations
malignes et de la criminalité apparente du texte. La
bonne foi de la discussion suffira pour détruire les inductions
perfides de l'esprit de parti. Nous nous contenterons
de faire observer ici que Bonaparte a dit hautement
devant ses amis de Longwood : « Cambronne
est l'officier qui a montré le plus d'honneur dans sa
défense . >>
Ce jugement est celui de tous les Français et de
l'Europe entière ; c'est un hommage que nous payons
à la vérité , à la justice , et au courage de cet illustre
guerrier.
Lahuitième lettre repousse comme par trop absurdes
différentes accusations intentées contre l'ex- empereur ;
l'auteur s'exprime ainsi : « Ayant demandé à Bertrand
quelques détails sur l'affaire de Jaffa , cette affaire mé
160 MERCURE DE FRANCE.
morable où Bonaparte , suivant des écrivains passion
nés , se chargea d'un crime inoui dans les fastes de
l'histoire , le grand maréchal du palais me répondit :
<<< Que ne m'en demandez vous sur les assassinats de
Kléber , de Désaix , de Hoche , du duc d'Abrantės , du
duc de Montebello et autres dont il était coupable ,
ainsi que beaucoup d'autres , selon que je l'ai lu dans
plusieurs ouvrages anglais ?>>> ))
Voltaire a dit de Beaumarchais , à qui la calomnie
attribuait d'horribles attentats : Cet homme ne peut
élre un assassin , un empoisonneur , il est trop gai.
<<<Bonaparte qui recevait régulièrement , à l'île d'Elbe,
le nombre prodigieux des libelles répandus contre lui
en 1814 , avait l'habitude d'en causer gaiment à dîner
ou pendant la promenade , et observait ordinairement
qu'il venait d'apprendre qu'il avait empoisonné ou assassiné
telle et telle personne , battu ou maltraité telle
et telle femme . >>>
Ce calme de conscience , serait-il une preuve de
culpabilité ? que deviendrait alors le proverbe : Il n'y
a que la vérité qui offense ? ......
Cette neuvième lettre est remarquable par certaines
particularités sur l'abbé de Pradt , le duc de Feltre , le
baron de Vitrolles , etc. Je ne veux point priver
le lecteur du charme de la surprise , en lui rapportant
les protestations et les sermens du vieux Barentin et
du vice-chancelier d'Ambray, lors du retour de Napoléon
; mais je ne puis résister au plaisir de citer le portrait
suivant de l'illustre chef des ultràs , il est du
comte de Montholon , et ne manque pas de vérité.
<< Châteaubriand , qui avait résidé en Amérique pendant
son émigration , était rentré en France en 1801 ,
en se prévalant de l'amnistie , et avait fait le serment
requis . Relativement à son ouvrage , le Génie du
Christianisme , qui faisait grand bruit , Napoléon , accoutumé
à ne considérer la religion que sous le point
de vue politique , et comme appliquée aux gouvernemens
des hommes , ne parut pas du tout s'intéresser à
NOVEMBRE 1819 . 161
,
un ouvrage dans lequel la religion n'est considérée que
sous le point de vue littéraire , et comme un amusement.
La princesse Elisa obtint pour Châteaubriand la
place de secrétaire de légation , sous le cardinal Fesch ,
qui était nommé ambassadeur à Rome . Il n'entrait point >
alors dans la politique du gouvernement français d'employer
des émigrés amnistiés , ce qui fit que Châteaubriand
y fut extrêmement sensible , et ses remercimens
ne connurent pas de bornes. Arrivé à Rome , il s'efforça
de s'avancer ; il espérait , comme auteur du Génie du
Christianisme , être reçu avec distinction dans la capitale
du monde chrétien ; mais il fut partout repoussé.
Les prélats , les cardinaux , le pape se pronounçaient
également contre lui , et au lieu des lauriers du Capitole
, l'inquisition ( si elle avait encore eu du pouvoir )
lui aurait réservé une place dans le prochain auto-da-fé ,
comme auteur d'un livre qui fait une plaisanterie de
la religion . Quelque temps après , il se rendit coupable
d'une inconséquence que l'on pouvait appeler trahison ,
et qui lui attira la disgrâce de son maître. L'ancien roi
de Sardaigne , après son abdication , vivait à Rome
entièrement adonné aux pratiques religieuses ; il jouissait
d'une pension de 100,000 fr. , que la France lui
payait. Son frère (le roi actuel de Sardaigne) avait négligé
, probablement faute de moyens , de lui payer la
redevance qu'il s'était réservée. Châteaubriand s'avisa
de lui faire une visite , secrètement et déguisé , et ,
d'un manière séduisante et mystérieuse , éclata en
plaintes sur la violence que l'on avait employée pour le
faire descendre du trône. Quand le vieux roi reconnut
que la personne qui lui tenait ce langage était le secrétaire
de la légation française , il en fut fort indigné , et,
le prenant avec raison pour un espion , il fit en sorte de
s'en défaire le plus tôt possible , et en effet il le mit à
la porte. Quelques jours après , ayant occasion d'écrire
à Napoléon , il se plaignit de cette démarche insidieuse,
craignant qu'il n'y eût quelqu'intention de troubler son
repos dans le séjour qu'il avait choisi à Rome. Le
II. 11
102 MERCURE DE FRANCE .
1
vieux roi fut néanmoins assuré de suite du contraire ,
par la disgrâce et le rappel de Châteaubriand. Il fut
ensuite nommé à l'Institut , en remplacement de Ché .
nier; et , dans son discours de réception , ilfit un éloge
de l'empereur d'une flagornerie sans exemple. Il a la
réputation d'un homme sans religion , dérangé dans ses
affaires particulières , et immodérément adonné aux
femmes . »
Qu'on lise en entier cefameux discours de réception
; que l'on remarque surtout le morceau qui commence
par cette phrase : Mais pourquoi parler d'empires
détruits , lorsqu'un nouvel empire s'élève , etc....
Et l'on sera convaincu plus que jamais de la mauvaise
foi du rédacteur qui , dernièrement encore , voulait
soutenir que le noble académicien n'avait pointflagorné
laventurier Corse, Si Bonaparte ne voulut pas permettre
que le discours fût prononcé , ce n'est point
qu'il pût se plaindre pour sa part de l'encens que lui
prodiguait le récipiendaire; mais la satire des principes
politiques de Chénier , lui parut peu généreuse dans la
bouche de son sucesseur , et il était indigné que le sys.
tème des récriminations s'introduisit au sein même de
l'Institut.
La dixième et dernière lettre nous entretient du
changement survenu dans la situation du captif, depuis
l'arrivé de trois commissaires autrichien, français et
russe le renvoi de Las - Cases , les nouveaux règlemens
de sir Hudson Lowe , les plaintes de Napoléon , tout
doit être examiné avec l'oeil impartial de la raison et
apprécié à sa juste valeur , sans exclure toutefois les
sentimens de pitié que réclame une grande infortune.
L'auteur va-t- il trop loin , quand il termine ainsi sa
narration ?
<<Adieu , ma chère dame; je pourrais encore vous
dire beaucoup de choses qui vous surprendraient et
vous peineraient; mais il est temps que je m'arrête ,
j'ai besoin de reposer mon coeur , le spectacle de la
persécution et de l'injustice l'a toujours révolté. »
A......
NOVEMBRE 1819 . 163
www
LITTÉRATURE.
PREMIÈRES MISCELLANÉES.
N'EN déplaise à Saint-Antoine et même à Saint-Jérome
, nous avons un hermite qui vaut mieux qu'eux ;
je le crois le plus ingénieux comme le plus libéral des
hermites connus. Eh ! bien , malgré le poids de son
autorité , je doute que cet aimable anachorète parvienne
à mettre en crédit le mot Miscellanées , mot
tout neuf encore , et qui pourtant n'est pas nouveau .
A quoi tient donc la difficulté de le naturaliser parmi
nous ? est- ce à sa physionomie entièrement étrangère ?
peut- être oui , car , excepté l'adjectif miscible , je ne
lui trouve dans notre langue ni de primitifs ni d'analogues
; il ne devient un peu français que par sa désinence
sourde. Les savans ont plus d'une fois , j'en conviens
, acclimaté des expressions exotiques , non moins
bisarres et d'une utilité moins réelle ; aussi , je me permets
de condamner leur indifférence à l'égard de celleci.
La plupart , même dans des ouvrages écrits en
Français , ont mieux aimé se servir dn mot latin miscellanea
que de le traduire par miscellanées ; et si
quelques - uns l'ont tradnit , la traduction ne précise ni
le masculin ni le féminin . Le dictionnaire de l'académie
accorde à ce substantif le singulier et le plus noble
genre ; le dictionnaire de Trevoux lui refuse l'un et
l'autre. Sans manquer de respect à MM. les académiciens
et sans en avoir beaucoup pour les jésuites , je
me range à l'avis de ces derniers . Le miscellanée
prendrait encore plus difficilement racine que les
miscellanées ; le sens du mot , son étymologie en font
164 MERCURE DE FRANCE .
un pluriels sa terminaison francisée en fait un féminin
Au lieu de mes pensées , si le Gentleman de l'Aveyron
eût intitulé son gros livre mon Miscellanée , je sens
que je rirais de bon coeur , à dater du frontispice ; ne
soyons pas trop exigeans , c'est assez du reste de l'ouvrage
; ainsi , va pour les miscellanées des jésuites ,
mais seulement dans cette occasion- ci. J'appuye sur ce
mais restrictif, en demandant aux dames la permission
de ne pas en expliquer la convenance .
Il y aurait une utilité réelle à l'emploi de ce mot feminisé
par les enfans d'Ignace ; c'est qu'il désignerait
d'une manière exclusive les réunions de matières hétérogènes
dans un même recueil de peusées , de maximes
diverses , d'écrits différens , dans un même écrit , réuhions
que nous nommons mélanges . Un terme propre
et distinctifmanque à notre nécessiteux patois ; nous
confondons dans une appellation commune les productions
des arts et les manipulations d'un marchand de
vins , et les races qui se croisent et les salmigondis
des frères provençaux. Le Conservateur , le Drapeaublanc
, la Gazette de France , voilà les mélanges dans
leur plus ignoble acception ; la Minerve , la Bibliothèque
historique , voilà d'utiles , d'excellentes miscellanées.
Les romains donnaient spécialement le nom de
Miscellanea aux fêtes publiques qui se composaient de
divers spectacles , festa miscellanea ; telles furent celles
qu'établit à Lyon ce Caligula , qui fit manger son
cheval à sa table après l'avoir créé pontife , persuadés
qu'ils étaient tous deux comme le révérend père la
Mennais , que les nations ne sauraient prospérer sans
l'étroite alliance du trône et du sacerdoce. Aux miscellanées
du Domitien , l'on antusait le peuple d'une pantomime
de Phasiphaé s'accouplant avec son taureau. C'était
moins scandaleux peut- être que notre usage moder
ne de jeter des cervelas à la tête des porte-faix. Ah !
daiguons mettre dans la main du pauvre le morceau de
pain qu'elle mendie , ne faisons pas de l'aumône un
outrage. Voulez- vous dégrader le monarque , commen
NOVEMBRE 1819. 165
2
1
t
cez par le peuple. Bien que la politique anglaise prenne
d'ordinaire la marche opposée , je n'énonce pas moins
une vérité générale ; au reste , si les quatre parties du
monde savent de quelle manière les anglais commencent
chez les autres , elles apprendront aussi comme ils finissent
chez eux .
Les temps sont arrivés , John Bull touche à sa fin ,
John Bull mourra d'orgueil , de colère et de faim .
Mes lecteurs s'aperçoivent sans doute qu'à propos
des miscellanées j'écris un article qui n'est pas autre
chose . C'avait été mon projet de l'écrire ; je vais le continuer
sans chercher des transitions ; dans l'espèce ,
elles sont inutiles .
Ils n'en cherchèrent pas plus que moi, nos bons amis
les ennemis , lorsqu'après le licenciement des soixante
mille brigands de la Loire, ils nous firent annoncer à la
tribune nationale ce que valait , ou du moins ce que
coûtait leur active amitié .
Ils n'en cherchaient pas ces infatigables épurateurs
de 1815 qui , de prime-abord , dépouillèrent des milliers
de citoyens convaincus de patriotisme , de probité
, de talent , et leur dirent ensuite , allez en paix ,
le Roi vous pardonne , jouissez de l'amnistie .
Ils n'en cherchent pas ces pieux lévites si désintéressés
, lorsqu'au chevet d'un agonisant , ils lui crient
dans le tuyau de l'oreille : rends au clergé ses biens ou
tombe au fond de la chaudière infernale : infaillibles
docteurs , apprenez - moi si je cours risque d'y bouillir,
l'éternité durant , pour un peu de septicisme sur quelques
points de votre theogonie. Je crois en Dieu par
la raison que je sens son existence comme la mienne
propre , et de plus , parce que
Si Dien n'existait pas il faudrait l'inventer ;
Mais est- il indispensable que je croye Dieu subdivi
sé en plusieurs dieux qui tous ensemble ne font qu'un
166 MERCURE DE FRANCE .
,
,
Dieu ? assuré de l'unité , qu'ai je besoin de la décomposer
pour la récomposer aussitôt ? indépendamment
de votre parole d'honneur , le bon sens me la démontre
; à quoi me servirait donc d'en chercher la preuve :
dans la synthèse ou dans une addition dont le total
contrarie un peu mes notions arithmétiques ? je ne dis
point , remarquez- le bien qu'il n'y a pas plusieurs
dieux qui n'en font qu'un ; vous savez ces choses là ,
vous qui les professez ; je me borne à demander s'il y
a pour moi nécessité ou seulement utilité de les savoir
aussi . Y va- t- il de la chaudière à croire tout bonnement
que Dieu est Dieu sans s'informer si Mahomet est
son prophète ? à la vérité , j'entendais l'autre jour le
vicaire de la paroisse dout je suis Marguillier , nous
apostropher en ces termes du haut de sa tribune :
Atomes superbes , humiliez votre raison devant la profondeur
des mystères , le ciel et le Pape l'ordonnent ;
le beau mérite de ne croire que ce que l'on comprend!
J'avoue que s'il étaitpermis à l'église comme au palais-
Bourbon , de répondre à l'orateur , j'aurais dit au vicaire
de ma paroisse : Saint homme , je trouve en un
jour cent occasions d'humilier ma raison qui n'est pas
du tout superbe. Je creuse un trou , j'y cache un
noyau de pêche ; le noyau devient arbre , et cet arbre
se couvrira de fruits ; je dissémine quelques graius sur
un arpent de terre , et ces grains multiplient au centuple;
ils produisent une riche moisson dont, malgré votre
boune volonté , vous n'aurez pas la dixme . Je suis le
fils de mon père , et probablement le père de mon
fils ; mais , en conscience , j'ignore comment cela s'est
fait. Si vous vous occupiez de semblables drôleries ,
vous n'en sauriez pas plus que moi ; n'est- ce pas assez
de ces merveilles quotidiennes que je touche au doigt
et à l'oeil pour me prosterner le front dans la poussière
sans y en ajouter d'autres que vous et moi nous ne
connaissons que par oui dire ? La génération et la germination
sont des mystères qui valent bien le trinus et
unus , d'où je conclus que sous le rapport du nécessaire
NOVEMBRE 1819. 167
Com
10
is
ou de l'utile , je puis me dispenser de vos décompositions
et recompositions ; j'éviterai la chaudière en m'en
tenant à l'unité .
Que Dieu soit une ou trois personnes , quelle est sa
substance ? autre embarras pour l'alchimie théologique .
J'ai bien aperçu plus d'une fois l'éternel avec une barbe
emmêtée qui lui descendait jusqu'au nombril , mais
c'est là l'éternel des peintres ; je ne voudrais pas garantir
la ressemblance ; il ne l'aurait pas voulu plus que
moi, ce législateur de la grande Grèce , venu de Samos
au temps où Rome se débarrassa de son Roi légitime ,
ce Pythagore , qui disait aux Raphaëls de son temps :
Ignorantins que vous êtes , impies , sacrilèges , quoi !
vous osez broyer Dieu sur vos palettes ! Pythagore est
un des génies les plus recommandables de l'antiquité ;
six cents ans à l'avance il professa toute la morale de
l'Evangile. Son numéro un , son quaternaire ont consacré
l'unité divine , s'éloiguant en ce point de la doctrine
de son maître Phérécide qui mit Dieu en ménage
et lui donna un fils . Le bon Phérécide n'apperçut pas ,
je l'avoue , l'identité du père et du fils comme dieux ,
bien que distincts comme personnes ; il prétendait que
le premier engendrant doit être le meilleur. C'est une
haute hérésie , elle n'était point dans ses intentions que
le concile de Trente la lui pardonne. Nous devons à ce
pieux philosophe , le prensier qui en ait porté le nom ,
l'institutionde la fête du Sacré Coenr, je me propose de
leprouver unde ces jours auxjésuites de Saint-Acheuel.
Il fut cependant en vertus , en savoir , en libéralisme
surpassé par son disciple Pythagore, qui ne s'occupa
qu'à rendre les hommes meilleurs , qui n'employa sa
vie entière, qu'à leur inspirer l'amcur de la justice ,
concorde , la haine des tyrans et le respect pour la divinité.
Pythagore valait mieux à lui seul que la totalité
du Chapitre de Notre-Dame , y compris le Suisse et
l'archevêque. Quel dommage , dit Bayle, que son apostolat
n'ait pas été couronné de la palme du martyre !
Bayle n'a rien à regretter , si comme le prétendent Arla
168 MERCURE DE FRANCE .
nobe et d'autres écrivains , le moraliste grec fut brûlé
vif en expiation du bien qu'il avait fait , ou lapidé par
la canaille fanatique de Crotone , aux ordres d'un Crotoniate
, riche de crimes et d'argent. Bacon , dont le
coeur ne valait pas la tête , appelle Pythagore un instituteur
de moines . Pythagoræ inventa et placita talia
ex majore parte fuere quæ , ab ordinem potius religiosorumfundandum
quàm ad scholam in philosophid aperiendam
, accomodata essent. Avec autant de moralité
que de génie , Bacon ne se serait pas permis un reproche
semblable ; j'en discuterai la valeur dans une autre
occasion .
Les juifs et les premiers chrétiens interdisaient également
, dans leurs temples , les tableaux et les pagodes
; delà vint que les Romains les prirent pour des
athées et les eurent en aversion . Cette aversion s'accrut
par l'audace du prosélitisme Nazaréen , par ses
prétentions exclusives Rome , considérant la tolérance
religieuse comme le plus puissant moyen de sociabilité,
s'empressait d'adopter les divinités des vaincus , et
Tibere n'échoua dans sa proposition d'admettre le
Christ , qu'à cause du principe dont s'appuyait le sénat ,
qu'il ne faut pas tolérer un culte qui n'en tolère aucun.
Ainsi s'explique pourquoi , même les bons empereurs ,
persécutèrent le christianisme , jusqu'à ce qu'il fût
à son tour devenu persécuteur. Reprenons la question
toujours indécise , de savoir s'il se peut quelle est la
substance de Dieu .
A
Je l'avoue avec douleur , et le front pourpré de
honte , je ne sais pas encore ce que c'est qu'un esprit ,
même depuis que j'ai fait la connaissance de M. de Marcellus
. Je croyais savoir au moins ce qu'un esprit n'est
pas , je lui refusais , sans le moindre scrupule , la matière
pour élément; je ne lui supposais ni formes , ni
couleur , lorsqu'il y a peu de temps , dans l'ouvrage
d'un abbé recommandable par sa sainte rage contre
les philosophes , j'ai lu le passage qui suit :
<<Le plus haut degré d'extravagance et de déraison ,
NOVEMBRE 1819 . 169
1
où les hommes soient jamais parvenus , est celui d'avoir
dépouillé l'Etre - Suprême de toute forme.corpo
relle. Quoi de plus absurde et de plus fort , en effet ,
que de qualifier d'immatériel et de priver d'organisation
l'Etre éternel , infini , tout puissant ! dire que Dieu
est un pur esprit , lorsqu'on entend par esprit , un être
incorporel , c'es nier formellement son existence . >>
Vous trouverez , Messieurs , cette admirable doctrine
dans un volume in - 12 , prix , 1 fr. 50 c. , intitulė
: Apologie de Spinosa et du Spinosisme ; par l'abbé
Sabathier de Castres , auteur des Trois siècles de littérature
, etc.
Quel dommage que ce pieux ecclésiastique se soit
un peu trop pressé d'aller contempler les dimensions
de l'Eternel ! il serait , aujourd'hui , daus le Conservateur
, le prévôt de son éminence monseigneur le
cardinal de La Luzerne. Au moins avant son départ ,
aurait- il dû nous apprendre , cela lui coutait peu ,
quelle est la couleur de l'Eternel organisé . Les plus anciennes
statues des divinités de l'Inde ont des têtes de
nègres , d'où les savans infèrent , non seulement , que
cette race couvrit jadis , le continent asiatique , mais
( que le nègre est le prototype de l'espèce humaine. Une
autre preuve que les noirs croient dieu noir comme
eux, c'est que la plupart des peuplades d'Afrique
peignent le diable en blanc. On aura beau me dire que
l'opinion de ces gens là compte pour rien, je ne vois
pas qu'ils raisonnent plus mal que l'abbé Sabathier.
Leur intelligence vaut aujourd'hui la nôtre , et savezvous
ce qu'elle valut jadis ? Nous devons aux Egyptiens,
dont la race primitive était noire, nos arts , nos sciences
et jusqu'à l'art de la parole ; selon toute apparence ,
Esope , Lokman , Térence , furent des noirs. Les
rois mages , vénérés dans l'Orient , pour leurs connaissances
astronomiques , n'avaient paslapeau blanche.
Le pape a daigné mettre en paradis , un negre qui ,
de là haut , protége, je le parie , l'indépendance des
170 MERCURE DE FRANCE .
colonies espagnoles , c'est Saint-Elesbaan. Le portugais
Jean Barros , écrivain du seizième siècle , de retour
des côtes de Guinée, après un séjour detroisans , préférait
les soldats negres aux soldats suisses . La civilisation
rapide de la république d'Haïty contribuera-t- elle beaucoupanous
faire mépriser les couleurs un peu foncées ?
Si maintenant que malgré leur lainage , de grosses
lèvres , et des dents blanches , ces républicains savent
lire , ils s'avisaient d'argumenter , la bible à la main ,
et de dire à M. l'abbé Clausel de Montals . « L'Eternel
créa l'homme à son image et ressemblance , comme
les aînés de la création , nous nous croyons les plus
ressemblans , or, nous sommes noirs , donc la face de
L'Eternel est aussi noire que la nôtre. >> Je ne sais pas
trop comment répondrait l'aumônier de Madame ;
voici ce que je croirais , moi , devoir répondre , et
remarquez , bénévoles lecteurs , que ma réponse , en
forme de péroraison , sera la conséquence de quelques
vérités qui se trouvent ou ne se trouvent pas , dans
ces Miscellanées .
Mes frères , on raconte que vous descendez de Cham
qui fut maudit, par son père Noé, et votre couleur
est l'effet de la malédiction du patriarche , je n'en crois
pas un mot. Nous avons tous la même origine , quelle
que soit notre moële épinière qui détermine , dit- on,
la différence du blanc au noir. Dieu , père commun
des hommes , ne distingue ni des aînés , ni des cadets ;
les derniers , les premiers venus sont pêle-mêle , dans
la famille. Quand la Sainte Bible affirme qu'il nous a
fait à lui semblables , n'imaginez-pas que ce puisse
être par l'épiderme ou les poils de la barbe ; sa nature
n'admet pas de formes corporelles , son immensité ne
comporte pas d'enveloppe. La Sainte-Bible a voulu
dire que ce fluide invisible qui nous donne la vie , cette
substance éthérée qui nous anime est une émanation
de la sienne. Pensée morale , grande , sublime que
devina le philosophe de Samos et que l'orateur de
NOVEMBRE 1819. 171
tugais
etour
Drefeation
Beau
SES
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בש
-33
11
1
Rome n'eût jamais du contester ; je la retrouve , dans
ce vers d'une satire .
Atque affigit humo divinæparticulam aure.
Oui , l'architecte de l'Univers souffle sur un peu de
fange une parcelle de son esprit divin , et voilà l'homme
noir ou blanc , suivant la couleur de la fange , mais
l'homme imprégné du feu céleste , l'homme rapproché
de Dieu mème, et désormais immortel . Persuadons -lui
la noblesse de son origine , il mesurera mieux la hauteur
de sa destinée. Je ne connais pas de dogme religieux
, d'axiôme de morale plus utile et plus saint. La
religion , la morale résident entières dans ce texte fécond.
Du 1er. janvier au 31 décembre , il doit suffire
à l'éloquence de vos prédicateurs , si toutefois ce ne
sont pas comme les nôtres , des pères du mensonge
qui s'appellent les Pères de la foi , des histrions privilégiés
qui se disent des Missionnaires. Le ciel vous
préserve , mes frères , de cette infernale engeance ,
elle corrompt la raison publique par d'absurdes doctrines
, elle détruit la paix des familles , par son intolérance
; elie étouffe le germe des vertus civiques ; elle
blaspheme l'Evangile. Cherchez dans ses discours l'inspiration
, et dans ses moeurs la pureté du christianisme ,
vous y trouverez le sophisme , l'immoralité , l'hypocrisie
et tout l'orgueil des prétentions ultramontaines .
Les misérables ! ils n'out de patrie que la Rome moderne
, et de régulateur que son pontife. A les en
croire , une bulle est la mesure de nos droits et de nos
devoirs ; si la Charte nous garantit la liberté , leur criminelle
audace nous impose la servitude. Bons Haïtiens
ne souffrez pas dans votre république , ces artisans de
discorde et d'erreurs ; ils vous diraient qu'à moins de
leur payer la dîme de vos cannes à sucre , vous tomberez
dans la chaudière , attendu qu'Eve et son mari se
partagèrent , il y a quelques milliers d'années , une
pomme de Calville. Ils vous diraient qu'après s'être
¥72 MERCURE DE FRANCE .
repenti de la création , le grand Adonaï noya l'espèce
humaine , et qu'autant vous en pend à l'oreille , parce
que vous gardez les biens des colons vos maîtres légitimes
. Si vous vous avisez de leur faire observer , à
l'occasion du déluge , que le grand Adonaï l'eut bien
belle alors pour produire une autre espèce humaine ,
où les blancs n'eussent pas le droit d'enchaîner , de
museler ( 1 ) , d'éventrer les noirs , ils mettraient à vos
trousses les Marchangy de la contrée. Qu'opposeriezvous
d'ailleurs aux deux révélations? Représenteriezvous
qu'il y a dans le mode de l'une et de l'autre , un
peu de mesquinerie et beaucoup d'aristocratie , puisqu'elles
eurent lieu dans un seul coin du globe , au
profit d'une seule peuplade , ignorée , long-temps errante
sur les frontières de la Lycie , et qui s'en éloigna
Morsque Bellérophon les eut conquises ? Vous n'en savez
pas assez , ni moi non plus , pour controverser
avec des docteurs in utroque , qui déterminent au fond
de leurs confessionaux , le juste et l'injuste , le bien et
le mal , nos droits et nos devoirs , comme s'ils étaient
le légistateur et la loi. Gardez vous de leur contester
l'excellence exclusive de leur culte , ils ont raison de le
trouver excellent , c'est celui qui les fait vivre. Croyons,
mes frères , à l'unité divine , pratiquons la morale de
l'Evangile; à cette double condition , je vous laisse
libres d'entendre la messe d'un pape ou d'un vicaire de
(1) A la Jamaïque , on muselait , on musèle peut - être encore
les nègres pour les empêcher de sucer les cannes à sucre. La muselière
empèche aussi d'entendre leurs cris quand le fouet les déchire,
et qu'on applique sur ces déchirures du poivre et du sel
afin de prévenir la gangrène. Au moyen d'abonnemens annuels ,
on se procurait, à St -Domingse comme ailleurs , le plaisir de
faire fouetter ses esclaves en masse et à meilleur compte. Wimphen
dit que les coups de fouets remplaçaient le chant du coq. Tout
le monde connaît l'emploi des chiens de Cuba qu'on élevait à
'dévorer les nêgres -marrons . Ou en fit venir au Cap Français ,
et , à leur arrivée , on leur livra pour essai le premier noir qu'on
eut sous la main Ils en firent une prompte curée, aux acclamations
des blancs.
NOVEMBRE 1819 . 173
ma paroisse , d'être confirmés par l'évêque de Samosate
ou par celui de Lincoln. Restez unis , soyez tolérans ;
et , si jamais vous avez un ministre qui veuille condamner
dans une Cour d'assises les non -croyans en
Jésus Christ , priez Son Excellence de remettre son.
portefeuille , et réservez lui l'emploi de premier secrétaire
du premier futur concile.
Ν. Α. 4
mwmwmwmwmwwwwwwwwwwmwmwmwmwmwmiwmmwwmmwwm
CHRONIQUE .
Un voyageur a trouvé la lettre suivante sur la route
d'Amiens à Saint-A..... ; dans l'impossibilité où nous
sommes de la faire parvenir à son adresse , nous prenons
le parti de l'insérer dans le Mercure de France ,
dans l'espoir qu'elle pourra , par ce moyen indirect ,
arriver à sa destination:
Aux Révérends Pères de la compagnie de Jésus, nouvellement
installée et impatronisée en Franc
Mes Révérends Pères :
-
Je suis un de vos plus anciens écoliers ; j'avais vingtdeux
ans quand on vous chassa si injustement de
France , en 1762 , c'est vous dire que j'en ai aujourd'hui
soixante dix- neuf. Il m'est arrivé bien des
tribulations depuis le jour où je vis mou professeur de
théologie , le R. P. Jobardini monter en voiture pour
aller je ne sais où , prêcher les saintes doctrines que
vous enseigniez dans vos collèges .
Ce bon Pere Jobardini a été suivi de mes regrets
bien sincères , et si quelque chose me consola lors de
son départ , c'est l'idée que je n'avais pas perdu mon
temps sur les bancs de l'école , qu'il n'y avait pas un
174 MERCURE DE FRANCE.
de vos docteurs dont je ne connusse à fond la morale ,
et dont je né susse les livres par coeur.
Je fus obligé , comme bien des écoliers de mon âge,
de quitter les classes et de songer à prendre un état.
Je ne doutais pas que les bonnes études que j'avais faites
au collège de la rue Saint-Antoine , les excellens
préceptes que m'avaient inculqués vos pères , ne me
fussent d'une grande utilité , et je m'attendais à faire
un chemin brillant et rapide .
Il n'en fut rien pourtant. Partout je trouvai les
maximes du monde en contradiction avec celles de vos
plus doctes vieillards ; pendant toute ma vie je n'ai
rien compris à ce que je voyais , à ce que j'entendais ;
tout me parut sens dessus dessous .
Mon père en vieillissant devenait aigre et criard ; un
jour que je lui avais pris en cachette quelques objets
que je supposais qu'il m'aurait donnés si je les lui
eusse dersandés , chose tout à fait légitime , selon le
P. Emmanuel Sa et le P. Gordon ; ille sut et me tança
fortement. Dans un moment de vivacité , je lui souhaitai
nettement la mort en face; il entra dans une colère
épouvantolle , saisit un bâton , et m'aurait assommé si
on ne l'eût retenu , bien que je lui prouvasse d'après
les pères Dicastille , Tambourin et Casnedi , qu'il est
permis aux enfans de souhaiter la mort de leurs parens,
à cause du bien temporel que cette mort doit leur procurer.
L'émotion que le vieillard éprouva lui causa une
maladie dont il mourut après m'avoir déshérité ; je ne
me réjouis point de sa mort pour deux raisons : la première
est que je n'héritais point , et que selon le P.
Dicastille , s'il est permis à un fils de se réjouir de la
mort d'un père dont il est héritier , ce même fils n'est
point tenu de se réjouir quand il est déshérité ; la seconde
raison est que je n'avais point moi-même tué
mon pére dans un moment d'ivresse , et ne me trouvais
point dans le cas si savamment expliqué ainsi parle P.
Faguesdez : Il est permis à un fils de se réjouir du
NOVEMBRE 1819. 175
meurtre de son père qu'il a commis étant ivre , et cela
à cause des grands biens qu'il en hérite.
Je me trouvai sur le pavé de Paris, sans ressource
et sans profession ; la misère me força d'entrer au service
d'un conseiller au parlement , vieux , riche , avare,
qui me nourissait mal et ne me payait pas. Il avait un
fils de mon âge , et ce grave magistrat de 22 ans , siégeait
déjà sur les fleurs de lys . Personne autant que
mon jeune maître ne savait tempérer par le commerce
des grâces la sévérité de sa profession ; toujours mis
d'une manière recherchée , il frédonnait l'air à la mode
en écoutant les débats d'une affaire de laquelle dépendait
le sort des vingt familles ; il condamnait un homme
à être roué vif , et d'un pied léger il sautait dans un
cabriolet qui le menait diner avec des filles de l'Opéra ;
si le Parlement eut compté seulement dix magistrats
comme le fils de mon maître , il se fut tout- à- fait dépouillé
de la rudesse antique , et l'on eut prononcé les
sentences de mort sur l'air d'un cantabile d'Armide.
Je n'étais pas très heureux chez mon vieux conseiller;
mais ayant su que d'autres valets étaient beaucoup
mieux nourris et mieux payés que moi qui avait été
forcé par la misère de louer à bas prix mes services et
mes talens , je me souvins du système des compensations
occultés si bien et si savamment démontrées par
vos PP ..... Reginald , Filiucius , Dicastille , Molina ,
Dominique Viva ; je pris en cachette autant du bien
de mon maître qu'il était nécessaire que j'en prisse pour
que mes gages fussent égaux à ceux de mes pareils qui
gagnaient le plus , et dès-lors je me trouvai plus à l'aise .
Mon jeune maître , comme vous avez pu le voir ,
était assez libertin ; la nuit , quand tout le monde était
couché dans l'hôtel , lui et moi nous sortions par une
porte dérobée , et nous courions les aventures ; je lui
rendais tous les services qui lui étaient nécessaires ,
comme aller dire à sa maîtresse qu'il l'attendait en un
certain lieu ; faire sentinelle à la porte ; tenir l'échelle
pendant qu'il escaladait les murailles ; choses tout-à
176 MERCURE DE FRANCE .
fait indifférentes en elles mêmes , selon le P. Ferdinand
de Castro , quand on dirige sa pensée sur le bien
temporel que ces choses doivent procurer . J'étais jeune,
comme vous le savez , et l'idée des plaisirs que mon
maître goûtait avec sa maîtresse m'échauffait prodigieusement
l'imagination ; je reconnus plusieurs fois ,
aumoyen que le P. Charli autorise , quand il est nécessaire
pour la conservation de la santé ou de la vie ;
tachant d'ignorer invinciblement que je fesais une action
criminelle ; mais , hélas ! mes RR . PP. , je jetais
de Thaile sur le feu ; je trouvai bientôt la ressource
indiquée par le P. Charli , insigne et ennuyeuse , et
plus propre à irriter la concupiscence qu'à la satisfaire.
Dans mes courses , j'avais plusieurs fois remarqué
une jeune fille qui de sa fenêtre me faisait des
signes tout-à fait engageans qu'elle accompagnait des
plus doux sourires ; je me hasardai à monter dans sa
chambre , ne doutant pas que mon mérite n'eut fait
une impression favorable sur elle ; en effet , je ne tardai
pas à recevoir des preuves indubitables de la sensibilité
de son coeur . J'étais plein de satisfaction , et sans le
moindre remords , parce que le P. Taberna enseigne
que quand on est porté à lafornication par une violence
irrésistible , lafornication ne peut point être imputée à
péché , or , est il aucune violence plus irrésistible que
celle d'un tempéramment de 22 ans. Tout ce qui pouvait
m'arriver de pis était d'être tenu à quelque pénitence
, car selonle P. Fegeli , celui qui séduit une
vierge qui court à la séduction , n'est tenu qu'à faire
pénitence , parce qu'une fille a la libre disposition de
sa personne , et que ses parens ne peuvent sous aucun
prétexte l'empêcher de se prêter à qui il lui plaît. Je me
disposais à quitter ma maîtresse , me promettant bien
de revenir souvent , quand elle me demanda le prix de
ses complaisances ; je trouvai la chose très-naturelle ;
le P. Emmanuel Sa établit en principe qu'unefemme
et même un homme peut louer sa personne , pro turpi
usu , demander et recevoir le prix d'un tel marché , et
NOVEMBRE 1819. 177
qui promisit tenetur solvere ; je lui donnai un louis et
je descendis l'escalier .
Je n'étais pas encore à la porte qu'il me vint un
scrupule ; je remontai et je demandai à ma belle si elle
était noble ; elle me rit au nez ; je lui demandai si elle
était honnête femme ; elle me rit encore au nez ; je lui
demandai si elle n'était pas fille de joie ; elle en convint
avecune ingénuité tout-à- fait touchante . Si cela est ainsi,
Mademoiselle , je vous ai payée , lui dis-je , beaucoup
trop généreusement ; pour douze francs , j'aurais eu une
duchesse ; vous devez , en conscience , me rendre au
moins dix - huit francs ; car une fille qui fait votre métier
ne doit pas exiger un prix plus haut que le prix courant
de la place. Une fille honnête , une femme d'extraction
noble peut , à la vérité , attacher à sesfaveurs le prix
qui lui convient ; vous - même , quand vous avez débuté
dans le commerce , vous avez pu exiger le prix qu'il
vous plaisait d'attacher à vos bontés ; mais aujourd'hui ,
vous devez vous conformer à l'usage ; si vous en doutez
, lisez la Théologie moraledu P. Tambourin. A ces
mots , ma princessese pâma de rire ; je voulus par forme
de compensation me nantir d'une montre d'argent qui
pendait à la cheminée et qui valait dix-huit francs tout
juste ; la belle cria au voleur , et à l'instant , deux grands
coquins entrèrent par une porte secrète , me tombèrent
sur les bras et me mirent à la porte à grands coups de
bâton .
Presque moulu dans la rue , je réfléchis à ce qui venait
de m'arriver , et je m'aperçus que j'avais fait une fausse
application de la doctrine demes professeurs ; car enfin ,
la fille que je venais de voir ne m'avait point trompé ,
elle ne s'était donnée à moi ni comme femme noble , ni
comme fille honnête , malibéralité avait été volontaire,
et selon le même P. Tambourin , dont j'avais invoqué
le nom , elle ne me devait aucune restitution .
Le conseiller , mon vieux maître , vivait avec une
gouvernante qui lui servait à plus d'un usage ; devenu
dévot sur la fin de sa vie , il voulait la renvoyer ;
II. 12
178 MERCURE DE FRANCE .
il savait que je possédais à fond la doctrine des jésuites,
fort habiles , comme tout le monde le sait , à calmer
les consciences délicates , il m'expliqua son cas et me fit
part de ses scrupules : je lui demandai s'il lui serait possible
de se procurer une autre gouvernante qui eut les
mêmes bontés pour lui ; il me répondit que vieux et in .
firme comme il l'était , il ne pouvait guères espérer
qu'une autre femme se résiguerait à passer sa vie anprès
d'un vieillard qu'on savait n'ètre pas prodigue . Je
lui répondis là- dessus que le P. Trachala dans son Lavacrum
conscientiæ lui permettait de garder sa gouvernante-
maîtresse tant que subsisterait l'impuissance de
la remplacer par une autre. Le vieillard rassuré par le
P. Trachala me renvoya en me promettant un écu qu'il
ne me donna jamais .
Je menai pendant cinq ans une vie assez douce dans
cette maison , évitant avec soin toutes les occasions,
même éloignées de pécher. Hélas ! tout finit , le conseiller
apprit les passe temps de son fils et la part que
j'y prenais ; j'eus beau citer tous les jésuites présens et
passés, la morale qu'il avait trouvée bonne quand il
voulait garder sa gouvernante lui parut abominable ,
impie depuis qu'il n'avait plus autant d'intérêt à la
suivre , il me mit impitoyablement à la porte; heureusement
qu'il n'eut pas connaissance des compensations
que j'avais sécrètement exercées , sans cela il m'eut fait
fourrer dans les cachots du Châtelet .
Ne sachant que devenir à l'âge de vingt-sept ans ,
possédant à fond la doctrine des jésuites , et me sentant
en état de diriger parfaitement les consciences , je résolus
d'entrer dans les ordres . Je passai deux ans dans
un séminaire , et je fus envoyé pour desservir une petite
paroisse dans le fond du Béarn , au pied des Pyrénées
. Mes paroissiens , gens ignorans et crédules , ne
me donnaient pas beaucoup de peine à conduire , et je
fus quatre ans assez heureux . Une seule chose me tourmentait
; la continence me pesait cruellement. Je connaissais
mon P. Escobar , et je savais qu'il m'était per
NOVEMBRE 1819 . 179
mis de faire une maîtresse , de me gaudir avec elle ,
et que si elle devenait grosse , le P. Cardenas m'autorisait
à la faire avorter , dans le cas où ce serait le
moyen unique et nécessaire pour cacher le crime et éviter
l'infamie : mais je craiguais qu'une indiscrétion , un
coup de langue en me trahissant, mefît perdre l'autorité
que mon titre me donnait sur mes paysans .
J'avais fait l'acquisition d'une chèvre que j'aimais
beaucoup à soigner moi -même . Un jour que j'étais dans
l'écurie , occupé à lui donner la pâture , le lieu , l'occasion
, la présence et les charmes de l'objet , et le démon
de la chair me poussant .... , j'épousai ma chèvre ,
vertu d'une décision du P. Escobar ( 1) .
on
J'étais enchanté d'avoir trouvé un moyen honnête ,
licite et autorisé par mes anciens maîtres , d'appaiser
les feux de la concupiscence . Ma chèvre et moi , nous
nous aimions comme deux tourtereaux , lorsque je fus
surpris avec elle , dans un entretien fort tendre
cria au scandale ; toutes les femmes de la paroisse se
mirent à mes trousses. Je pris la fuite du côté d'Avignon
, et ne me crus en sûreté que quand je fus arrivé
sur les terres du pape .
,
Mes paroissiens avaient certainement tort ; il m'était
bien dûment permis d'enlever leurs filles , leurs femmes
et même leurs garçons , causâ libidinis , sans encourir
les peines prononcées par le concile de Trente et par
les lois civiles , ainsi que l'enseigne le P. Escobar (2) ;
ce qui est tout-à-fait conforme à la théologie et à la morale
. En me contentant modestement d'une chèvre , j'avais
doncfait preuve d'une modération extraordinaire .
(1) Clericus vitium bestialitis perpetrans, incurrit et non incurrit
bullæ Pii V. poenas. Incurrit quidem.... Non incurrit ... Vetiorem
admodum hanc puto esse sententiam.
Theologia moralis , probl. 44 , page 328 .
(2) Masculus causâ libidinis , masculum rapiens , est , et non est
ordinariæ legis poenæ obnoxius . Obnoxius non est raptor masculi
capitali legis poenæ .... Certè imperator loquitur ... non
de
180
MERCURE DE FRANCE .
Je restai à Avignon un temps assez long pour que le
bruit qu'avait occasionné mon affaire fût appaisé. Je
revins à Paris , en tournant le dos au maudit pays qui
méconnaissait ainsi l'autorité des saints enfans de
Loyola.
J'arrivai dans la capitale au commencement de la
révolution . Au bout de la seconde année , je vis la morale
des jésuites mise en pratique dans toute la France .
On volait , on brûlait , on assassinait avec une sûreté
de conscience , une sécurité d'âme que pouvaient seuls
donner les préceptes de mes anciens maîtres. Je fus
enchanté de ce que je voyais , et je me reconnus .
J'avais quitté la tonsure , et j'étais rentré dans le
monde , comme tout le monde volait , je voulus m'en
mêler ; un jour , j'entrai dans la boutique d'un marchand
, pendant qu'il était à dîner avec sa famille , je
forçai son comptoir et me retirai avec un sang froid
héroïque . Le marchand , accompagné de ses garçons ,
courut après moi , et comme selon le P. Escobar là
fuite est une infamie pour toute sorte de personnes nobles
ou non , outre que celui quifuit , peut s'exposer au
përilde faire une chûte quifait donnerait à l'aggresseur
lafacilitéde le frapper ou de le tuer, et que , selon le P.
Platel, il est permis de tuer un autre pour conserver les
biens de la fortune. J'attendis mes gens de pied ferme,
et d'un coup de pistolet j'étendis le marchand sur le
carreau . La foule accourut , je fus arrêté et remis entre
les mains des archers pour étre conduit en prison . J'eus
d'abord l'intention de tuer mes conducteurs , ainsi que
le permet le P. Lacroix , mais je pensai qu'ils étaient
quatre , et que si j'en tuais un ou deux , il en resterait
assez pour me tuer moi-même , c'est pourquoi je n'en
fis rien.
virorum rantu ; et si voluisset in eâ ( lege) masculorum raptum
comprehendere , eos equidem nominasset.... Unde magis mihi
sententia hæc placet.
Escobar , Theologia moralis , probl. 51 , pag. 331 ; Num. 258
et25g.
NOVEMBRE 1819. 181
Je fus interrogé le lendemain : on me demanda si
j'avais volé et tué le marchand : je répondis non , en
sous-entendant ce matin ; mais ma dénégation me fut
inutile ; et quoique je ne fusse pas obligé , selon le
P. Lessius , de dire la vérité à la justice , et que je ne
la disse point , et que même je jurasse , suivant le
P. Gobat , que je n'avais point tué le marchand , en
sous - entendant , injustement , je n'en fus pas moins
condamné à mort. J'aurais bien voulu tuer les témoins
qui avaient déposé contre moi , et le juge qui avait prononcé
ma sentence , ainsi que m'y autorisait le P. Fagundez
; mais je n'en eus pas le pouvoir , j'étais gardé
de trop prés ; force me fut de retourner en prison ,
attendu l'issue de l'appel que j'avais interjeté. Je me
consolai dans l'espérance que si j'en échappais , j'aurais
toujours la faculté d'accuser les témoins et le juge, d'un
crime faux , pour ôter tout crédit à ces insolens , ainsi
que l'enseigne le P. Guimenius , dans son Traité surla
charité.
J'étais assez tristement couché sur ma paille , quand
les portes de mon cachot s'ouvrirent , et que je me
trouvai dans les bras du P. Jobardini , mon ancien professeur
de théologie. Le bon Père , après avoir jeté la
robe noire et le bonnet carré , était rentré en France ,
et propageait tant qu'il pouvait les bonnes doctrines
d'un ordre dont il avait quitté l'habit , par prudence ,
mais auquel il était toujours dévoué. Le P. Jobardini
s'était tout de suite trouvé à la hauteur des circonstances
: son civisme lui avait valu la présidence d'un district
qu'il administrait à la grande satisfaction de ses
frères et amis . Il m'avait reconnu sur le banc des accusés
, et il venait me donner des consolations et me permettre
de travailler à ma délivrance .
En effet , le P. Jobardini prouva que le marchand
que j'avais tué était un accapareur ; que j'avais rendu
service à la chose publique , en purgeant le sol de la
Jiberté d'un aristocrate gangréné ; et , trois jours après ,
mon jugement fut cassé , et je fus libre .
182 MERCURE DE FRANCE .
J'avais vu tant de différence entre les maximes du
monde et celles que m'avaient enseignées mes maîtres ,
que je devins extrêmement peureux : je n'allais plus
qu'en tâtonnant.
J'obtins , par le crédit du P. Jobardini , une petite
place dans un département , et je me trouvai chargé du
maniement de quelques deniers publics. J'eus un procès
avec un de mes voisins , et j'avais évidemment tort. Je
fus trouver le juge qui devait prononcer sur la contestatiou
, et lui dis que s'il voulait juger d'une manière
conforme à mes intérêts , je lui donnerais tous les jours,
pendant un an , un panier de dix bouteilles d'excellent
vin : mon juge me reçut d'abord fort mal ; mais quand
je lui eus cité le P. Taberna , qui permet à un juge de
recevoir des choses comestibles quipeuvent se consommer
en peu de jours ; quand je lui eus expliqué la doctrine
du probabilisme , en lui disant que si mon adversaire
avait probablement raison , j'avais probablement
raison aussi , et qu'il pouvait , en sûreté de conscience ,
suivre dans son jugement la probabilité la moins probable.
Enfin quand je lui eus prouvé , d'après le P.
Fabri, que si unjuge ne devait rien recevoir pour rendre
une sentence juste , il pourrait se faire payer pour une
sentence injuste à laquelle je n'avais aucun droit ; et
que , selon le P. Taberna et cinquante-huit docteurs
avec lui , il n'était point tenu à restitution . Mon homme
fut tout-à- fait adouci , et je gagnai ma cause,
Quand mon affaire fut finie , je fus tenté d'envoyer
promener mon juge , en lui disant , avec le P. Suarez ,
Je n'ai paspromis d'une promesse qui m'oblige ; cependant
je n'en fis rien ; et tous les jours je prenais de petites
sommes sur ma caisse , pour remplir les conditions
de mon traité . J'avais certainement bien le droit de le
faire : je ne commettais point un vol , puisque le .
Bauny dit que la soustraction journalière et continuelle
d'un objet de peu de valeur , ne constitue point ce qu'on
appelle un vol , et n'est pas un péché.
J'avais malheureusement à rendre compte à un con
7
NOVEMBRE 1819. 183
trôleur sévère : il vint faire la vérification de ma caisse ,
constata le déficit , fit son rapport , et je fus mis en jugement.
Pour ma défense , je citai le P. Mathieu Stoz , et je
dis , d'après lui , que celui qui est parvenu , par de petits
enlèvemens successifs , à une somme considérable ,
pèche mortellement par le dernier enlèvement qu'ilfait ,
à moins qu'entre le dernier enlèvement et les précédens ,
il n'y ait un intervalle notable .
Je convins d'ailleurs que je ne me trouvais pas dans
le cas du P. Stoz , puisque mes enlèvemens avaient été
journaliers ; mais j'offris de restituer le dernier enlèvement
, et de faire pénitence pour le péché. Le
tribunal , sans égard à l'autorité que je lui citais , me
condamna à dix ans de travaux forcés .
Me voilà donc conduit aux galères , pour avoir suivi
trop à lalettre la morale des jésuites. Je fis mes dix années,
après lesquelles je revins à Paris. Pendant mon sé--
jour au bagne , les affaires avaient bien changé de face.
Un homme audacieux avait usurpé le pouvoir suprême,
placé sur son front le bandeau de nos rois. Quelques
partisans du gouvernement qu'on venait de détruire
, formaient alors une conspiration contre le nouveau
venu , et on me proposa d'y prendre part. J'étais
déjà vieux et dégoûté des affaires du monde ; je demandai
quelques jours pour réfléchir si je pouvais , en sûreté
de conscience , assassiner un souverain , et je fus consulter
mes oracles ordinaires. Quand j'eus vu que les
PP. Emmanuel Sa , Delrio , André Philopater , Bellarmin
, Grégoire de Valence , Varade , Guignard ,
Odon , Pigenat , Mariana , Azor , Garnet , Heissius ,
Serrarius , Suarez , et au moins cinquante autres docteurs
, permettaient au peuple de se constituer juge de
la légitimité de son Roi , de le déposséder , de le faire
mourir; quand j'eus vu les jésuites mettre ces maximes
en pratique dans les quatre parties du monde , ourdir
en Angleterre cinq conspirations contre la reine Elisa
184 MERCURE DE FRANCE .
beth , assassiner des rois en France et en Portugal , je
n'eus plus d'incertitude ; je me mis de la partie .
Notre complot fut éventé , nous n'eûmes que le temps
de prendre la fuite et de nous cacher . Personne heureusement
ne fut saisi ; et le tyran que nous voulions assassiner
, content de nous avoir dispersés , ferma les yeux
sur nous .
Je vieillis dans la solitude et dans la misère , jusqu'au
jour de la restauration. Je me montrai lorsque je fus
bien certain que le tyran ue reviendrait plus. Je sollicitai
une récompense que j'avais méritée autant que bien
d'autres ; mais je n'obtins rien.
Après avoir été poursuivi et persécuté toute ma vie
par attachement à vos maximes , je suis aujourd'hui
vieux , caduc , sans ressource et sans pain . Je m'adresse
à vous, mes Révérends Pères , pour obtenir une place
de concierge ou portier dans une de vos maisons . C'est
le moins que vous deviez à un homme qui a été si malheureux
à cause de vous . Signé ONOBALLO .
-On vient de mettre en vente chez Martinet , deux
caricatures qui ne peuvent manquer d'avoir du succès ,
ła première a pour titre , Lecture du Drapeau blanc , ou
Une matinée au faubourg St-Germain. Un capucin et
un enfant de choeur sont placés aux deux extrémités de
la gravure ; on prétend que l'un de ces personnages
est l'image frappante de certain rédacteur ultrà.
La seconde caricature est intitulée : les Trois
libertés , ou la liberté des Libéraux , celle des Ministériels
, et la troisième, qui est représentée la carabine de
Charles IX à la main , et un hibou sortant de dessous sa
robe , donne une idée de la liberté des ultrà.
Le même marchand d'estampes feraparaître incessamment
une gravure de grande dimension , représentant
le supplice de la Pucelle d'Orléans ; le fameux Cauchon ,
évêque de Beauvais , le confesseur de la Pucelle , et
plusieurs autres personnages célèbres qui ont contribué,
avec les Anglais , à faire brûler cette héroïne française ,
NOVEMBRE 1819 . 185
y sont dessinés de main de maître , et nous ne doutons
point du succès de cette entreprise .
Le second article que la Renonimée a donné sur
les Carbonari était aussi neuf qu'intéressant. Ce qui
nous prouve que la ressemblance avec l'ouvrage de
M. le comte Orloff , dont nous l'avions accusée , venait
de ce que les auteurs ont puisé aux mêmes sources ;
nous nous faisons un devoir d'en instruire nos lecteurs .
Cours pratique de Langue Française .
M. GALLAND, auteur du Cours d'Education à l'usage
des jeunes Demoiselles ( 1 ) , a ouvert un Cours -pratique
de langue française , chez lui , rue Saint-Honoré ,
n° . 256 , presque en face du passage Delorme .
Co cours est destiné aux jeunes gens qui , à la veille
de prendre un état , éprouvent le besoin de perfectionner
leur éducation par une étude plus approfondie de
notre langue ; aux jeunes dames et aux demoiselles
adolescentes qui , dans leurs pensions , n'ont pas acquis
toutes les notions grammaticales qui leur sont nécessaires
, et particulièrement aux étrangers et aux
étrangères qui , ayant déjà quelques connaissances de
la langue française , désirent en approfondir les difficultés
, et se la rendre familière .
Les deux sexes sont reçus alternativement ; les
dames , le lundi , le mercredi et le vendredi , d'une
heure à trois ; les hommes , le mardi , le jeudi et le
samedi , de sept à neuf heures du soir.
Plan du Cours .
Exposer sur un tableau les règles du langage , et en
faire l'application par l'analyse grammaticale à l'orthographe
de principes ; faciliter l'orthographe usuelle à
(1) Trois volumes in- 12 , à Paris , chez Eymery, libraire , rue
Mazarine , no . 3o , chez l'Auteur , et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée nº. 7. Prix , 10 fr. brochés .
186 MERCURE DE FANRCE
l'aide de l'analogie , de l'étymologie et des homonymes ,
développer les principes fondamentaux de la construction
des langues en général , et les adapter à la nôtre
par l'analyse logique de la proposition ; faire ressortir
de cette seconde espèce d'analyse et de la construction
des langues , les règles de la ponctuation raisonnée , les
préceptes concernant la pureté du style , et l'art si difficile
de lire à haute voix , telle est la marche de
M. GALLAND . Il se propose , par conséquent , de donner
aux deux sexes la solution des nombreuses difficultés
de l'orthographe , de la ponctuation , de la rédaction
et de la lecture , difficultés qu'il s'efforcera d'aplanir par
des principes faciles à saisir , et par des exercices
agréables .
Le prix est de 20 francs pour le premier mois , et
de 15 francs pour les autres mois , payables d'avance.
Or peut se faire inscrire tous les jours , les dimanches
exceptés , depuis midi jusqu'à quatre heures du soir ,
chez le Professeur , rue St. - Honoré , nº. 256 , presque
en face du passage Delorme .
M. GALLAND enseigne hors de chez lui , aux heures
que lui laisse son Cours , toutes les parties que renferme
son ouvrage : la Grammaire , la Rhétorique , qu'il fait
précéder de notions de Logique comme introduction ;
l'Arithmétique , conduite depuis les élémens les plus
simples jusqu'à l'algèbre , la Cosmographie , la Sphère ,
la Géographie , l'Histoire et la Mythologie.
REVUE LITTÉRAIRE .
www
M. Orgiazzi , graveur distingué du dépôt de la
guerre , vient de donner une grande preuve de talent.
Il vient de publier un nouveau plan de Paris , lequel
est exécuté avec le plus grand soin. Ce plan qui sert
de complément à tous les ouvrages , contenant des
NOVEMBRE 1819 . 187
descriptions de la capitale , peut être relié en fort petit
volume . Le travail de M. Orgiazzi , gravé sur les dessins
de M. Donnet , ingénieur du cadastre , est singulièrement
remarquable par l'exactitude des indications
Enfin celte carte doit faire rejeter et oubier ensuite
tous ces ignobles plans de Paris qui renferment les
erreurs les plus grandes et les plus impardonnables
(1) .
- La première et la seconde livraison du Salon de
1819 viennent d'être publiées . (2) La troisième livraison
paraîtra sous quelques jours . Nous recommandons
particulièrement cet ouvrage qui se distingue par un
mérite rare dans l'exécution. La partie littéraire n'est
pas moins digne d'éloges ; la deuxième livraison contient
une critique fort judicieuse sur les tableaux de
M. Ingres , tableaux que l'on doit regarder comme des
essais malheureux . Le sentiment que l'on retrouve dans
les premières productions de la peinture ne plaît qu'en
raison même des progrès qu'elle a faits depuis. Que
dire d'un artiste qui , méconnaissant cette vérité , voudrait
nous reporter à l'enfance de l'art en reproduisant
les défauts de cette même époque. M. Ingres n'a pu
trouver dans le tatonnement de l'imitation le sentiment
de vérité qui règne dans les ouvrages du quinziéme
siècle . Considéré comme critique , M. Landon
est un homme de beaucoup de goût .
Le trente - quatrième volume des OEuvres com..
plètes de Voltaire , dont le libraire Plancher est éditeur
, vient d'être mis en vente.
( 1 ) Une feuille grand raisin, Prix , 2 fr . et 3 fr. papier vélin ,
Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe , no. 102 , Picquet , quai
Conti , Goujon , rue du Bac , Simonet , rue de la Paix , L'advocat
, libraire , Palais-Royal , et à la librairie du Mercure , rue
Poupée , no . 7.
(2) On souscrit au bureau des Annales du Musée , quai Conti,
nº. 15 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no . 7 .
788 MERCURE DE FRANCE .
Histoiredes Religions , des moeurs et coutumes religieuses
de tous les peuples du monde , de l'idolatrie , du fanatisme
, etc. , d'un grand nombre de nations , d'après
le texte littéral de l'édition de Hollande de J. F.
Bernard , ornée de 638 gravures , sur les dessins du
célèbre Bernard-Picard , augmentée avec un supplément
de l'Histoire des Religions , des peuples découverts
jusqu'à ce jour , des sectes religieuses anciennes
et moderness ,, etc. ( 1)
Un poëte latin a dit :
Primus in orbe deos fecit timor.
,
Si cette assertion du poëte n'est pas strictement vraie,
elle a du moins un degré de vraisemblance. L'homme
errant dans les forêts , à la vue des phénomènes de la
nature qu'il ne pouvait expliquer à cause de son iguorance
, en chercha la cause dans un premier agent.
Privé des lumières qui pouvaient l'éclairer sur les lois
qui régissaient le globe qu'il habitait et sur les prétendus
désordres qu'il crut y remarquer et qui lui étaient
préjudiciables , il en rendit responsable un premier
moteur auquel il dut attribuer nécessairement tout ce
qui étonnait ses regards et frappait son âme de terreur .
Son premier mouvement fut donc de chercher à calmer
la cause sécrète de tout ce qui lui était nuisible ;
son imagination ébranlée par la crainte supposa à cette
même cause les passions qui l'agitaient lui-même , et
ce retour ou plutôt cette comparaison , il se fit
une divinité qu'il affubla de tous ses vices et de toutes
ses imperfections .
par
Dans le choix des moyens qu'il crut propres à se
rendre propice ou à appaiser cette divinité dont il se
(1) Treize vol. in-fo . Prix , 400 fr. A la librairie du Mercure,
cheezz Plancher, libraire, rue Poupée , n° . 7.
NOVEMBRE 1819 189
représentait sans cesse la vengeance prête à le foudroyer
, il fonda un culte religieux où les cérémonies
absurdes et les sacrifices des animaux et même de ses
semblables devinrent les accessoires .
Lorsque les peuples commencérent à se civiliser , la
religion fut un des premiers appuis de leur civilisation .
A un culte simple dans son origine , on substitua un
culte mystique; des dogmes inintelligibles , des mystėincompréhensibles
devinrent alors le fondement de
presque toutes les religions .
En fondant un culte religieux , les peuples y attachèrent
des préposés pour le desservir ; ceux-ci plus instruits
, et voulant faire servir à leurs vues ambitieuses
l'ignorance de ces mêmes peuples , employèrent tour à
tour le fanatisme et la superstition pour parvenir à leur
but. La raison fut alors un hors d'oeuvre ; ils firent parler
le ciel , et la religion devint l'épouvantail des rois
et la terreur des nations .
Tout ce qu'il y a d'absurde et de ridicule fut mis en
oeuvre pour tromper les peuples ; le ciel intervint
dans tout ce que l'homme se proposa de faire et mit
un frein à sa pensée. L'homme avili , abruti par ses
prêtres , adora Dieu comme un tyran qu'il faut toujours
supplier pour détourner sa vengeance. En voyant tous
les maux que la religion entraînait après elle , un philosophe
pouvait s'écrier comme un poëte de l'antiquité :
Sæpemihidubiam traxit sententia mentem .
Nullos esse deos.......
,
La crainte d'un avenir , précurseur demaux plus terribles
encore que ceux qu'il avait endurés sur la terre
vint tourmenter l'homme qui plaça alors ses espérances
dans le ciel .
La crainte le reçut au sortir du berceau , la crainte
le suivra jusqu'au bord du tombeau . Harcelé pendant
sa vie par les maux inséparables de l'humanité , il se
vit encore désespéré sur son lit de mort ; des supMERCURE
DE FRANCE . 190
plices affreux lui furent présentés dans un autre monde,
et son dernier soupir fut encore une angoisse .
D'après ce tableau rapide d'une succession de maux
non interrompus , produits par les religions , il était
indispensable de publier l'histoire de tous les cultes.
Le bel ouvrage que nous annonçons , doit nous faire
détester les erreurs et les malheurs qu'ont entraînés
la superstition et le fanatisme qui ne sont point le culte
d'un vrai Dieu , mais l'ouvrage de prêtres imposteurs .
ww
SPECTACLES .
wwww
En annonçant la représentation qui doit avoir bientôt
lieu à l'Opéra , au bénéfice de mademoiselle Duchesnois
, je crois ne pouvoir mieux faire que de rapporter
ici une pièce de vers qui lui a été adressée par M. Déricourt
, jeune débutant qui donnait les plus grandes
espérances , et que peut- être pour cette raison on n'a
pas voulu recevoir au Théâtre -Français. On remarquera
sans doute que cette pièce n'était pas indigne
d'être citée .
O d'un talent divin , séduisante magie !
O prestige, ô pouvoir d'un organe enchanteur !
J'écoute encor , j'écoute , et dans ma rêverie ,
Chaque mot retentit dans le fond de mon coeur .
Oui , Duchesnois , je crois et te voir et t'entendre ;
Mon âme s'enflammant au feu pur et sacré
Dont l'amour a formé ton âme vive et tendre
Rêve encor le plaisir dont je fus enivré.
Il me semble te voir quand , mesurant la scène ,
Tu marches du théâtre , illustre souveraine !
Ou quand le désespoir , et le trouble et l'horreur ,
Précipitent tes pas guidés par la terreur
NOVEMBRE 1819 . 191
C
Tantôt tu viens vanter , tendre et crédule amante ,
D'un héros inconstant les exploits et les feux ;
Tu nous peins les transports d'une flamme éloquente
Et l'orgueil de l'amour éclate dans tes yeux,
Tantôt je crois te voir et faible et languissante ,
Sur tes lèvres l'amour retient ton âme errante ,
Tu passes , ranimant ta vie et tes douleurs ,
De la crainte à l'espoir , de l'espoir aux fureurs .
Une mère , du sang écoutant le murmure ,
En voulant le venger a tremblé pour son fils ;
Un cri terrible et tendre étonne les esprits ,
Et l'âme avec transport reconnaît la nature.
Avec toi je frémis , j'espère tour à tour ;
Des cris entrecoupés s'échappent de ma bouche
Je m'indigne avec toi contre un tyran farouche
Armé contre ce fils qu'a reconnu l'amour .
Tantôt c'est Clytemnestre , elle abaisse , elle oublie ,
Aux pieds du grand Achille et sa gloire et son nom ;
Je la vois menaçant , bravant Agamemnon ,
Retenir dans ses bras la tendre Iphigénie .
O Racine ! ô génie ! ô talent créateur !
Si tu fus animé d'une céleste flamme ;
Ces vers que tu savais écrire avec ton coeur ,
L'illustre Duchesnois les parle avec son âme .
4
C'est en vain que Louis IX a voulu lutter contre les
Vépres Siciliennes . On le voit encore paraître , de
temps à autre , pour l'édification des fidèles ; mais il
cédera bientôt la place au Tibère de Chénier : l'orage
commence à gronder sur la tête du saint roi . Pendant
que chaque soir il s'efforçait de convertir les spectateurs
, un traître , sorti des rayons poudreux de la boutique
d'un libraire , venait , nouveau Conaxa , lui
disputer les lauriers dont les amis de l'auteur avaient
couronné son front . Comme l'affaire vient tout nouvellement
d'être portée au tribunal de l'opinion publique
, j'attendrai un plus ample informé pour prononcer
le jugement , et annoncer à nos lecteurs le résultat de
ce nouveau scandale littéraire .
MERCURE DE FRANCE . 192
Malgré les factum de la Comédie- Française , l'adresse
de ses ambassadeurs , et peut- être son bon droit ,
Joanny reste à l'Odéon; M. Picard avait dit- on fait une
réponse piquante à la circulaire du comité , mais elle
restera dans le porte-feuille en attendant une meilleure
occasion .
L'annonce du Frondeur n'avait pas attiré grand
monde à sa première apparition ; après avoir entendu
les sermons de Louis IX , on craignait les remontrances
d'un nouveau censeur : elies n'ont point diverti le parterre
; et en sonme , le patierre a eu raison . La pièce
n'est pas tout-à-fait tombée , car on a nommé son auteur
M. Royou ; mais elle sera bien loin d'obtenir ,
même aprés correction , le succès de l'Irrésolu ; succès
qui avait peut- être engagé le nouvel auteur à risquer
de suite la représentation de sa pièce .
On avait souvent reproché aux auteurs de mélodrames
aux vaudevillistes des boulevards , d'aller cher .
cher dans les autres théâtres , les accessoires , les ornemens
, et quelquefois même le fond de leurs pièces .
Aujourd'hui c'est le contraire ; c'est un auteur qui , pour
fournir à un compositeur quelques situations , quelques
morceaux propres à faire ressortir son talent , a laissé
tout ce qu'il y avait de bon dans un drame joué depuis
nombre d'années à l'Ambigu , et s'est contenté d'encadrer
dans un canevas faible et usé , un dialogue encore
plus faible que la pièce. Les nombreux amis répandus
dans la salle , ont essayé de ranimer les spectateurs
bénévoles , qui comptaient trouver au moins quelque
chose de neuf dans l'Opéra de Charles XII et Pierrele
-Grand . Leur persévérance n'a pas été tout à fait inutile
, car on a écouté jusqu'à la fin , et méme on a demandé
le nom des auteurs. Celni des paroles à gardé
l'anonyme , et M. Champcourtois a été prociamé
comme auteur de la musique.
w mmwwwwwwwwwww/www
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE .
Vires acquirit cundo.
JAMAIS !
ROMANCE DU BANNI.
Paroles de M. F ..... Musique de M. ***
SUR le bord d'un fleuve paisible ,
Le front couvert d'ennuis , les yeux baignés de pleurs ,
Victime d'un arrêt terrible ,
Un malheureux banni répétait ses douleurs :
<<< Te reverrais -je , ô ma chère patrie ?
» Gouterais -je avec toi les douceurs de la paix ?
O ciel ! d'où vient la voix qui répond et me crie :
Jamais !
Jamais?
Jamais !
יני
II. 16
242 MERCURE DE FRANCE .
» Aux lieux sacrés qui m'ont vu naître
>> Gémit la tendre mère à qui je dois le jour .
» Hélas ! en ce moment peut- être ,
» Elle aspire à quitter ce terrestre séjour ,
> Goûterais-je avec toi les douceurs de la paix ?
> Grand dieu ! la même voix me répond et me crie :
Jamais !
-Jamais ?!
Jamais!
>> Et toi , qu'en un temps plus prospère ,
> Ta mère ( qui n'est plus ) ! à l'hymen consacra ;
» Toi , que le dernier voeu d'un père ,
> Léguait à mon amour , quand on nous sépara ....
» Te reverrai-je , ô ma fidelle amie !
> Goûterai- je avec toi les douceurs de la paix !
► Grand Dieu ! la même voix me répond et me crie :
Jamais!
-Jamais?
Jamais ! »
( Aprés un moment d'abattement. )
« Tous mes voeux furent pour la France ;
J'ai suivi constamment l'étoile du bonheur ;
>>> Et l'on m'ôterait l'espérance
>> D'y retrouver bientôt mère , épouse et bonheur ! ....
(Avec l'enthousiasme qui naît de l'espoir soudaind'unpromptrappel.)
>> Non , avec eux dans sa chère patrie
> Le BANNI goûtera les douceurs de la paix ...
>> Grand Dieu ! la même voix me répond et me crie :
Jamais!
Jamais ?
Jamais!
Il dit.... Et voit sur l'autre rive ,
Le front couvert d'ennuis , les yeux baignés de pleurs ,
CELUI , dont la voix oppressive
Eternisa ses cruelles douleurs !
DECEMBRE 1819. 243
Oui , le voilà réclamant sa patrie ,
Et son rang ,et ses biens , et les fruits de la paix ...
Mais le tonnère gronde .... Et l'Eternel lui crie :
Jamais !
Jamais ?
Jamais !
wwwwwwwwwww
HOMMAGE A LA DIÈTE
CHANSON
AIR : de la Baronne;
ou de Bouton de Rose.
A la diète ,
Amis , croyons en nos ultràs ,
Il faut que la France se mette ;
Malheur au peuple qui n'est pas
Aladiète .
Sans la diète ,
Disent ces organes des dieux ,
Nous allions tous perdre la tête
On eut escaladé les cieux
Sans la diète .
Sans la diète ,
C'en était fait , la liberté
Envahissait notre planète.
Quel malheur pour l'humanité
Sans la diète.
C'est la diète
Qui met un frein aux passions :
Pour que leur santé soit parfaite
Que faut-il donc aux nations ?
C'est la diète.
244
MERCURE DE FRANCE .
A la diète
,
Nous devrons la félicité ,
Pourvu que la presse muette
Réduise enfin la vérité
A la diète,
Ala diète
Soumettons- nous donc, mes amis ;
Plus de livres , plus de gazette ,
Nous aurons tous les biens promis
Par la diète.
A la diète ,
Que ne puis-je offrir en ce jour
L'hommage de ma chansonnette !
Elle y verrait tout mon amour ....
Pour la diète.
J. J, ROQUES .
CHARADE.
MON premier porte , il est porté ;
Mon second porte , il est porté ;
Mon entier porte , il est porté.
ENIGME .
Aux humains tous les jours je rends mille services ;
Le sexe fait de moi ses plus chères délices ;
Sans partage , je suis en mille endroits divers ;
Vers le bien vers le mal mon penchant est extrême ;
Je naquis au moment qu'on créa l'univers ;
Personne ne dira qui je suis que moi-même.
LOGOGRIPHE .
Avec irascibilité
Je me plais , lecteur bénévole,
Asatisfaire un sens que lui seul me console,
Des peines de l'humanité ;
DECEMBRE 1819. 245
Mais je change de caractère
Si tu coupes ma tête ; alors rêveur sincère
Servant dans un art merveilleux
Je révèle à toute la terre ,
Des secrets qu'on n'apprend qu'aux cieux.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ENIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérésdans ledernierNuméro qui aparu le samedi, 18 déc.. 1819.
Le mot de la Charade est THEATRE ,
Celui de l'Enigme est SEAU ,
Et celui du Logogriphe est FRANCE , dans lequel on trouve
ane , franc, arc , rance face, cran, ce, fa, an ,frac , crane .
wwwwwwwmmw
HISTOIRE .
Essai sur l'Etablissement monarchique de Louis XIV,
et sur les altérations qu'il éprouva pendant la vie de
ce prince , etc.; précédé de nouveaux Mémoires de
Dangeau ; par Pierre- Edouard LÉMONTEX (1 ) .
PARMI les époques mémorables de notre histoire ,
aucune n'a plus particulièrement le droit de fixer notre
attention , que celle du règne de Louis XIV. Avec
quelle admiration ne voit-on pas , en effet , un jeune
(1) Un volume in-8 . , chez Deterville , rue Hautefeuille
n °. 8 ; P. Mongie aîné , libraire, boulevard Poissonnière , nº. 18
et à la librairie du Mercure , quai des Augustins , nº.9.
2
246 MERCURE DE FRANCE.
prince environné dès son enfance de troubles et de
guerres civiles , obligé de quitter sa capitale , et de
l'abandonner à des sujets révoltés , s'élever bientôt , par
la supériorité de son grand caractère , au - dessus de tous
les événemens , écarter tous les obstacles , maîtriser la
fortune , voler de triomphe en triomphe , et parvenir
au plus haut point de gloire auquel un mortel ait jamais
osé aspirer ; mais aussi combien n'est- on pas affecté
péniblement en apercevant les malheurs sans nombre
que l'ambition du monarque , trop enivré de ses brillantes
victoires , pour douter un moment du succès ,
attire ensuite sur la France et sur lui-même , et les funestes
revers qui mettent à deux doigts de sa perte celui
qui naguère dictait des lois aux souverains consternés ?
Jamais l'histoire d'aucun règne n'offrit un contraste
plus frappant. Le monarque victorieux dont les armées
aguerries menaçaient l'Europe entière , est menacé à
son tour par une ligue formidable dont il est sur le point
d'être accablé , et ne parvient qu'avec peine à opposer
une digue au torrent de ses ennemis. La France , à qui
tout semblait promettre l'avenir le plus fortuné , sous
un prince dont elle faisait alors son idole , n'éprouve
bientôt plus qu'une suite d'adversités ; et le souverain
qu'elle avait tant chéri , descend peu regretté dans la
tombe .
Si Louis XIV s'acquit une haute gloire , par des
succès dont les revers qu'il éprouva ensuite ne purent
ternir l'éclat , il s'en acquit une bien plus solide , sans
doute , par l'impulsion qu'il sut donner à son siècle ,
par les progrès qu'il fit faire à la civilisation , en remédiant
à un grand nombre d'abus , par son habileté à
DECEMBRE 1819 . 247
discerner , et son attention à récompenser le mérite ;
enfin , par la protection spéciale qu'il accorda aux savans
et aux artistes .
Juger les rois après leur mort est sans doute une
chose plus facile qu'il ne l'eût été , si l'on se fût trouvé
à leur place , d'éviter les fautes qu'ils peuvent avoir
commises. On a sous les yeux la série d'une foule d'événemens
dont ils ne pouvaient prévoir l'issue , et souvent
le parti qu'on leur fait un crime d'avoir pris , parce qu'il
n'a pas réussi , est celui qu'ils croyaient propre à les
conduire aux résultats les plus heureux .
Cependant , parmi tous les écrivains qui ont fait
mention de Louis-le-Grand , combien se sont trompés
sur le jugement qu'ils ont porté de ce monarque ? Combien
nous ont donné de son règne une idée fort éloiguée
de la vérité ? Chez les uns la prévention , chez
d'autres l'enthousiasme , et chez presque tous le défaut
de renseignemens assez positifs sur ce qui s'est passé à
la cour de ce prince, nous laisse quelque chose à désirer
sur l'exactitude de leurs récits , ou sur la précision
de leurs remarques .
M. Lémontey , dans l'Essai sur l'établissement monarchique
de Louis XIV, qu'il vient de publier , nous
paraît avoir évité ces divers inconvéniens , plus qu'aucun
de ceux qui ont entrepris avant lui de traiter une
semblable matière ; et le mérite de son ouvrage , que
je ne considère que comme une esquisse , aurait lieu
de nous faire regretter qu'il n'eût pas adopté un cadre
plus étendu , s'il ne se proposait de nous donner une
Histoire critique de la France , depuis l'année 1715 :
248 MERCURE DE FRANCE .
Histoire à laquelle l'essai que nous annonçons aujourd'hui
au public est destiné à servir d'introduction .
A l'exacte vérité du rapport , à la sagesse éclairée des
réflexions , M. Lémontey joint un style , à la fois pur ,
correct , élégant et nerveux ; en un mot , tel qu'il convient
à l'importance et à la gravité du sujet.
Nous regrettons que les bornes de ce journal ne
nous permettent pas d'en offrir quelques exemples .
Nóns ne pouvons qu'inviter nos lecteurs à lire l'ouvrage
même ; ils se convaincront que les éloges que
nous nous plaisons à en faire sont on ne peut plus justement
mérités .
Les deux pièces justificatives placées à la suite de
l'essai de M. Lémontey , dont l'une contient l'aventure
de Balthasar de Forgues , et l'autre le récit des tentatives
de Louis XIV pour se faire élire empereur d'Allemagne
, sont d'un intérêt tout-à- fait piquant. On voit
dans cette dernière , comment se trouvèrent déjoués
à diverses reprises , les projets ambitieux du roi de
France ; et à quoi aboutirent les sourdes intrigues du
cardinal Mazarin , qui sacrifia en secret des sommes
considérables , pour l'accomplissement d'un projet dont
il ne recueillit que l'humiliante mortification de l'avoir
entrepris.
M. Lémontey a fait précéder son excellent essai sur
l'établissement de la monarchie de Louis XIV , d'un
recueil de nouveaux Mémoires du marquis de Dangeau ,
qui n'avaient pas encore vu le jour. Ce recueil, destiné
à servir de supplément à l'Abrégé des Mémoires du
même Dangeau , publiés , il y environ un an , par
madame de Genlis , renferme près de mille articles qui ,
a
DECEMBRE 1819. 249
s'ils ne présentent pas toujours un style agréable ,
offrent souvent des documens précieux sur le siècle
pendant lequel ils furent rédigés , et donnent une infinité
de détails qui n'étaient pas encore parvenus à la
connaissance de celui où nous vivons . Savions - nous ,
en effet , pour me servir des propres expressions de
M. Lémontey dans son Avertissement , que les mousquetaires
fussent une espèce d'hommes si débile , qu'il
avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuirasse
; qu'au lieu de transformer ses gardes- du- corps en
officiers de l'armée , Louis XIV tirait de l'armée des
soldats pour en faire ses gardes-du - corps ; que les forçats
entrés aux galères n'en sortaient de leur vie , soit
que leur condamnation fût à terme , soit qu'elle fût à
perpétuité .... Il est une foule de particularités semblables
, dont nous n'aurions jamais été instruits , si uu
éditeur zélé n'eût pris soin de les rechercher parmi les
nombreux manuscrits du courtisan qui les avait recueillies
, et s'il ne les eût transmises au public .
Les articles inédits des Mémoires de Dangeau , publiés
par M. Lémontey , sont accompagnés de notes
autographes et anecdotiques , ajoutées à ces Mémoires
par un courtisan de la même époque. Ces notes ne sont
pas moins exactes que les Mémoires eux-mêmes , auxquels
elles servent en quelque sorte de commentaires ;
et le style en est même quelquefois préférable , quoiqu'il
ne soit pourtant pas exempt des mêmes défauts
que l'on a lieu de reprocher à celui des Mémoires du
marquis . Nous croyons facilement , avec M. Lémontey,
que l'auteur anonyme de ces notes était contemporain
de Dangeau , qu'il lui a survécu quelques années , et
250 MERCURE DE FRANCE .
qu'il était bien instruit de l'intérieur des grandes familles
et des plus secrets événemens de la cour.
A la suite des articles inédits du marquis de Dangeau
, M. Lémontey place les articles altérés dans l'édition
abrégée de madame de Genlis , après les avoir
rétablis conformément au manuscrit.
Le volume que nous annonçons forme un in-8°. d'environ
cinq cents pages et sort des presses de M. Firmin
Didot ; c'est assez dire qu'il ne laisse rien à désirer
sous le rapport typographique. VICTOR V...
www
LITTÉRATURE .
wwwww
MÉMOIRE SUR LA CORSE ; par M. REALIER - DUMAS ,
ancien conseiller à la Cour royale de Corse , actuellement
conseiller à la Cour royale de Riom ( 1 ) .
TEL est le modeste titre d'un ouvrage remarquable
que M. Réalier vient de publier sur la Corse , et qui
n'est autre chose qu'une statistique abrégée de ce pays .
C'est après avoir lu ce livre , qu'on ne peut s'empêcher
de dire , avec l'auteur , cette phrase extraite d'un ouvrage
connu , et qu'il a choisi pour son épigraphe :
<<<Les Taïtiens nous sont mieux connus que les habitans
de la Sardaigne ou de la Corse. »
Qu'il soit ou ne soit pas de l'intérêt de la France ,
qu'elle compte la Corse au nombre de ses départemens ,
(1) Un vol. in-8 . Prix , 2 fr. , A Paris chez P. Mongie aîné
libraire , boulevard Poissonnière , nº, 18 , et à la librairie du
Mercure , quai des Augustins, nº. g,
DECEMBRE 1819 .
251
ce n'est point là ce que l'auteur a voulu examiner. Son
intention a été de faire connaître l'état industriel, moral
et politique de ce pays ; il a examiné , pendant son séjour
en Corse , l'effet qu'y produisent nos lois et notre
administration ; et comme les lois et l'administration.
n'ont été créées que pour l'avantage des administrés , il
s'élève , avec beaucoup de sagesse et de raison , contre
l'opinion que l'on semble adopter , que nos lois et nos
institutions faites pour la France , sont toutes applicables
à la Corse , sans qu'il soit nécessaire de leur faire
éprouver quelques modifications .
L'auteur est juge , mais avant tout il est homme , et
il est Frauçais . Ce n'est point seulement l'administration
de la justice qu'il examine , il entre dans tous les
détails qu'il importe de connaître , pour pouvoir apprécier
ses observations. Il veut que des hommes qui sont
Français jouissent des avantages communs à tous les
Français ; et prévenant l'objection qu'on pourrait lui
faire , que les moeurs peu civilisées de ce pays n'admettent
point encore des institutions peu compatibles
avec l'état où il se trouve , il se hâte de prouver d'avance
que c'est par le défaut même de ces institutions
que les moeurs n'ont point encore acquis ce degré uécessaire
de civilisation .
Le plan de l'ouvrage est simple , il consiste à voir
quel est l'état actuel de la Corse , et quelles sont les
améliorations dont cet état est susceptible . La première
partie comprend donc ce qui est , et la seconde ce qui
devrait être. Là , l'auteur nous faisait part de ses judicieuses
observations ; ici , ces observations lui ont inspiré
des réflexions sages et utiles. Ceux qui désirent
252 MERCURE DE FRANCE.
s'instruire liront tout l'ouvrage ; ceux qu'animera serlement
la curiosité trouveront dans le chapitre des
moeurs , et dans quelques faits piquants répandus çà et
là dans ce livre , des détails curieux et agréables à la
lecture.
<<<Le Corse , dit l'auteur , oublie rarement le bien
qu'il a reçu , jamais le mal ; comptant peu sur la justice
des tribunaux , il ne se fie qu'à lui même du succès de
sa vengeance , il y croit son honneur intéressé....
>> Un homme meurt de cattiva morte , c'est-à-dire
assassiné ; dans quelques cantons , la femme trempe
une chemise dans le sang de son mari , et la montre
religieusement à ses enfans , jusqu'à ce qu'ils aient
vengé la mort de leur père. Leurs coups doivent , s'il
se peut , tomber sur l'assassin ; mais s'il échappe , il faut
qu'un de ses parens soit immolé à leur implacable ressentiment
; alors seulement ils se coupent la barbe qu'ils
avaient laissé croître , en signe d'affliction ; la joie renaît
dans la famille , et chacun retourne à ses affaires ...
,
>>> Les Corses se battent rarement en duel : ce n'est
point lâcheté de leur part ; le même homme qui aura
refusé de se battre avec vous pour vous assassiner
ira ensuite à l'échafaud avec un courage qu'on ne voit
point ailleurs . Ils ne se battent pas parce qu'il leur paraît
ridicule de s'exposer à être tué par son ennemi ,
lorsqu'on peut le tuer sans risque.
>> En quoi seulement ils croiraient manquer à l'honneur
, ce serait de vous attaquer sans vous avoir prévenu
. J'étais un soir à Venliserri , chez Ch . Batesti ;
nous allions nous mettre à table lorsqu'un homme entre,
armé de pied en cap, et lui dit : « Adater d'aujourd'hui,
DECEMBRE 1819.
253
notre famille est en inimitié avec la vôtre , vous avez
huit jours pour avertir vos parens ; après quoi , soyez
sur vos gardes , nous serons sur les nôtres. » Le neuvième
jour on enleva quelques bestiaux appartenant å
Ch . Batesti , car la vendetta s'exerce aussi sur les propriétés
; elle n'épargne que les enfans et les femmes . »
Le défaut d'espace nous interdit de longues citations .
Nous ne pouvons cependant résister au désir de faire
connaître encore le passage suivant :
<<Le magistrat Corse courra nécessairement des dangers
, parce qu'on ne croira pas à son impartialité. Le
magistrat Français n'en coure que par sa faute. Il sera
sollicité , obsédé , peut- être menacé ; mais s'il ne fait
que son devoir , il n'a rien à redouter. J'avais siégé pendant
quatre ans à la Cour criminelle , lorsque j'ai parcouru
la Corse . Je l'ai traversée dans tous les sens ,
presque toujours seul et sans armes . Vingt fois j'ai passé
au milieu des gens que j'avais condamnés par contumace
, et jamais il ne m'est rien arrivé . Dans un des
pays les plus dangereux , à Olmetto , je me trouvai chez
M. Jeornelli . Je vois venir à moi un homme , suivi de
plusieurs autres . « J'ai perdu , me dit- il , un procés qui
m'a ruiné , et c'est vous qui me l'avez fait perdre.....
N'importe , vous n'avez écouté que votre conscience ,
vous êtes un honnête homme ; mes parens et moi nous
venons vous offrir de vous accompagner.>>>
Il résulte de l'ouvrage de M. Réalier- Dumas :
Que la Corse est un pays fertile , où une administration
bien entendue pourrait créer des ressources et des
richesses . Que cette île est susceptible aussi d'une amélioration
morale qu'y produirait une justice sage , sé
254 MERCURE DE FRANCE .
vère et impartiale ; que cette justice ne peut y être
rendue par des habitaus du pays , trop sujets à des querelles
de famille ; mais par des Français étrangers à ces
factions domestiques , et intéressés à dissiper cet esprit
de vengeance qui ſne naquit autrefois qu'à défaut de
l'action légale des tribunaux.
<<On cite le temps de Paoli , dit l'auteur , où la justice
était reudue par des hommes du pays ; mais ces
hommes ne firent jamais que la volonté de leur chef ;
et quoique né en Corse , Paoli n'avait aucun des préjugés
de son pays . Elevé dans l'étranger , et nourri des
hautes leçons de l'antiquité , graud citoyen autant
qu'homme de génie , Paoli eut le courage d'envoyer son
propre neveu à la mort. De pareils hommes sont hors
de toute comparaison . >>>
Son style , qui est la partie la moins importante de
l'ouvrage , est correct et précis. La manière la plus
simple et la plus claire pour exprimer une idée utile ,
est sans doute la meilleure , et c'est celle que paraît
avoir choisie M. Réalier. Nous ne saurious trop l'en
féliciter ; le temps des frivolités est passé , et les Français
aiment les choses sérieuses : aussi son ouvrage
sera- t- il lu et médité ; aussi osons-nous prédire qu'on y
trouvera l'impartialité d'un magistrat intègre , le talent
d'un habile administrateur , les sentimens d'un bon
citoyen.
DECEMBRE 1819. 255
wwwwwwwwww
DICTIONNAIRE DE L'ANCIEN RÉGIME ET DES ABUS FÉODAUX,
OU LES HOMMES ET LES CHOSES des neufderniers siècles
de la monarchie française. Par M. PAUL D***
DE P*** ( 1 ) .
SERAIT-IL vrai que la féodalité , mère de tous les
abus de l'ancien régime n'existât plus ? Oui , si l'on entend
par ce mot l'existence légale et l'exercice public
de ces prérogatives avilissantes qui partageaient les
Français en majorité opprimante , au nom de pouvoirs
usurpés , et en minorité opprimée en haine et par mépris
de leurs droits naturels . En effet , le prêtre , armé
de la Bible , n'exige plus la dixième gerbe de nos moissons
(2) ; le dur châtelain ne commande plus la corvée
aux débiles mains de ses vassaux (3) ; la hautaine dame
du lieu ne fait plus fumer l'encens des autels devant ses
appas surannés (4) ; et le voluptueux suzerain se contente
de désirer ou d'enlever par ruse ces fleurs champêtres
qu'il eût jadis fanées avec une insolente publicité
(5) .
(1) Un vol , in-8. de 500 pag. A Paris , chez Mongie aîné , libraire
, boulevard Poissonnière , nº . 18 , et à la librairie du
Mercure , quai des Augustins , n . g .
(2) La Dixme.
(3) La Corvée.
(4) Le Droitd'encens , d'Eau bénite , de Pain bénit, de Présentation
de l'Evangile , de Bule séparé et armoirie.
(5) Prélibation , de Cuissage , de Marquette , toutes infamies
célèbres sous le nom du JOLI DROIT DU SEIGNEUR.
256 MERCURE DE FRANCE .
Si le monstre féodal est mort , pourquoi donc l'exhumer
de sa cendre , et reproduire les abus qu'il traînait
à sa suite ? Pourquoi , répond à cette objection des
féodaux , l'auteur du Dictionnaire que nous annoncous
! parce que laféodalité , qui n'est , selon le même
écrivain , que l'orgueil moral passé dans l'ordre politique
, pousse de tous côtés des racines vivaces qui
pullulent et embarrassent les routes constitutionnelles .
Aucun des aristocrates qui nous harcèlent depuis trente
ans , et qui , depuis six surtout , sont devenus si entreprenans
, aucun n'est assez stupide ou assez maladroit
pour redemander l'ancien régime avec ses abus ; mais
tous , ou presque tous , sont assez perfides pour le réclamer
avec ses avantages . Or , quels étaient LES AVANTAGES
du régime que les cinquante dernières années du
dix-huitième siècle ont vu attaquer , et que 1789 a cru
détruire ? C'est à quoi le Dictionnaire va répondre .
Un livre de la nature de celui- ci est peu susceptible
d'analyse : sa forme , prescrite par l'ordre alphabétique ,
exclut tout autre plan ; il suffirait presque , pour qu'il
parût bon , qu'il fût utile ; pourtant , comme le talent
ne gâte rien , il ne lui est pas défendu d'être agréable.
Celui-ci le sera du moins par son extrême variété. Le
lecteur y retrouvera , avec une étude approfondie de
nos anciennes chroniques, des points de vue nouveaux
sous lesquels les faits sont présentés : l'auteur , nourri
d'une vaste érudition dans ce genre de connaissances ,
en a , pour ainsi dire , saturé son sujet , en la tournant
vers son objet principal , la description des abus de
l'ancien régime. Il eût presque suffi de le peindre pour
le faire haïr ; cependant , lorsqu'à la vérité du dessin se
DECEMBRE 1819 . 257
joint la vivacité des couleurs , le tableau fait une impression
plus durable . Celui qu'a tracé M. Paul de P***
laissera une empreinte d'autant plus profonde , que ,
par respect pour la vérité , il n'a rien donné à l'imagination
, et que , dans la crainte de blesser la justice , il
nes'est permis aucun de ces écart de style sous lesquels
déguise quelquefois la passion. La sienne , fruit d'une
conviction d'honnête homme , est uniquement de préserver
ses concitoyens du retour d'un régime , que les
progrès du temps empêcheraient d'être durable , mais
qui ne pourrait s'établir , même partiellement et momentanément
, que par la plus sanglante réaction.
L'horreur des abus féodaux et du régime dont ils
étaient la base et même l'objet , n'est donc que l'amour
de l'ordre , l'attachement à la Charte , aux institutions
qu'elle promit , comme aux droits qu'elle garantit .
C'est par des indications et citations que nous
croyons utile de faire connaître l'ouvrage de M. Paul
de P*** . Par les premières , nous sigualerons à la curiosité
, autant qu'au patriotisme des lecteurs , les articles
Abus , Aristocratie , Droit de Banvin , Droit de
Bâtardise , Charte , Château , Chevalerie , Chevaliers
de la Vierge , Confiscation , Cottereaux , Croisades ,
Dérogance , Dimes , Droits féodaux , Duel , Encensement
, Epreuves , Esclavage , Ecorcheurs , Excommunication
, Féles , Fiefs , Formariage , Garde- noble ,
Grandes Charges de la couronne , Ignorance de la
noblesse , Jeu , Juifs , Justices seigneuriales , Lettresde-
cachet , Liberté , Luxe de la noblesse , Main- morte ,
Moeurs et Orgueil de la noblesse , Poste aux Let
II. 16
258 MERCURE DE FRANCE .
tres , Priviléges , Retrait seigneurial , Serf, Titres ,
Villain , etc.
Aux amateurs de l'Histoire anecdotique , nous recommandons
les articles Baron des Adréts , Louis
d'Anjou , Armagnacs et Bourguignons , Robert d'Artois
, Ascelin d'Adarberon , Massacre de la Saint-
Barthélemy , Beauconoy , Blaise et Raymond de Saint-
Gilles , Bohémond , prince de Tarente , Godeffroi de
Bouillon , le Bâtard de Bourbon , le Baron de Breteuil ,
Charles-le- Mauvais , les Guises , Pierre de Craon ,
Démence de Charles VI, Enfans perdus du maréchal
de Brissac , Eudes de Fayel, duc de la Force , Foulques ,
comte d'Anjou , Hugues de Lusignan , Maillotins
Massacre de Vitry , Simon de Montfort , les Montmorency
, Roûtiers , Chapitre de Saint - Claude , Tards-
Venus , etc.
6
Sur le simple aspect de cette nomenclature , il n'est
personne qui ne suppose à l'auteur des articles qui la
composent , autant d'âge que ses objets supposent de
réflexion et de maturité ; ce serait une erreur : M. Paul
de P*** est dans la première jeunesse ; cet ouvrage ,
qu'il a fait précéder , il y a moins d'un an , d'un recueil
patriotique intitulé : La Bravoure en action , peut être
considéré comme son véritable début dans la carrière
historique. Nous l'invitons à la parcourir , en y cherchant
, dans le récit des autres abus que les privilégiés
ont fait peser sur notre patrie , des sentiers jusqu'alors
non frayés .
Un de nos collaborateurs, dont il ne nous est pas permis
de vanter les talens, mais dont il doit nous l'être au
DECEMBRE 1819 259
moins d'apprécier le courage , M. Regnault- Warin (1 )
a bien voulu enrichir le Dictionnaire de l'Ancien Régime
de plusieurs morceaux aussi remarquables par le
fonds même des idées , que par la manière tout à la
fois énergique et piquante dont elles sont présentées .
M. Regnault- Warin est l'auteur du Discours préliminaire
qu'on trouve à la tête de l'ouvrage , et duquel
nous offrirons par la suite quelques passages. Nous allons
les faire précéder aujourd'hui par des citations
copiées de quelques articles du même auteur.
AÎNESSE ( droit d' ) . - « Un honnête féodal de Vire ,
lequel , de toute la succession de son père , qu'il n'avait
partagée avec personne , n'a conservé que l'inventaire ,
voulait me prouver , cet inventaire d'une main , et
l'Ancien-Testament de l'autre , que le droit d'aînesse
est aussi antique que sacré . On voit d'ici le plat de
lentilles d'Esaü ; et pour commentaire , la coutume de
Normandie . Mais si mon Fieffé normand eût été le
cadet , aurait- il respecté l'antiquité de la tradition , et
n'eût- il pas sur-le- champ fait une bonne distinction
entre des légumes de la Mésopotamie , et un clos de
pommiers ? Pour moi , s'il m'est permis d'avoir un avis
là-dessus , je dirai , 1 °. que les cajoleries d'un petit
israélite et la faiblesse de son vieux père aveugle , ne
(1) Persécuté sous tous les régimes et même proscrit pour avoir
défendu la raison et l'humanité . M. Regnault- Warin subit
maintenant une détention d'un an à laquelle la condamné un
arrêt de Cour d'assisses , comme publicateur de l'Histoire des cents
jours , ouvrage , dont en donnant une édition expurguta , il avait
aussi donné la réfutation . ( Voyez , pour les détails de cette affaire
, le Nº. IV du FLANEUR , dans la XV. Livraison du Mer
Gure.)
260 MERCURE DE FRANCE .
sont pas très- concluantes , quand il s'agit de les appliquer
aux descendans des compagnons de Guillaumele-
Conquérant ; 2º. qu'il ne serait pas impossible que le
mot hébreu que nous avons traduit en grec , par le mot
qui , en latin , tourné en français , semble siguifier plat
de lentilles , signifiat en effet champ de lentilles ; auquel
cas , si peu que le champ eût présenté quelques
centaines d'arpens , le Droit d'Ainesse eût été payé ce
qu'il valait ; 3 °. enfin , que , malgré le respect dû aux
saintes Ecritures , le droit naturel est encore plus respectable
, et que c'est pour rétablir ce dernier droit que
nous avons fait une révolution .
>> Au surplus , ce Droit d'Ainesse , naturalisé , pour
ainsi dire , sur les rives de l'Orne , avait poussé , dans
presque toutes les provinces de France , ses dragéons
destructeurs . Tandis qu'à la mort du chef de famille ,
l'aîné fesait ici le partage du lion ; là , il l'imitait de sou
mieux par les faveurs dont , avec ou sans testament ,
il engloutissait le monopole . Sous prétexte que cet aîné,
remplaçant le pére , devait être substitué à ses jouissances,
comme il l'était à ses droits , on avait presque
réduit à des légitimes la part des cadets . Quant aux
filles , on disait en Lorraine qu'un mâle , en matière
d'hoirie , valait deux femelles. De là , des abbés sans
science , et des religieuses saus vocation . Littéralement
, les pauvres cadets en étaient réduits au plat de
lentilles .>>
ARISTOCRATIE .
(Art. R. W. pag. 6 et 7. )
<< Gouvernement des sages ; du
moins cela devrait être. Dans la pratique , c'est le gouvernement
du petit nombre ; et si les lumières et la
(
DECEMBRE 1819. 261
S
12
M
vertu sont en minorité , le gouvernement du petit
nombre est aussi celui des sages .
Moralement parlant , c'est l'aristocratie qui doit
régir le monde ; politiquement , c'est presque toujours
elle qui la mené. La féodalité était une aristocratie organisée
à plusieurs degrés , pesant l'un sur l'autre , de
la base qui écrasait tout , jusqu'au sommet qui maintenait
tout. Les parlemens , n'est-ce pas l'aristocratie
de la robe ? les fermiers-généraux , celle de l'argent , la
plus redoutable dans un siècle passionné et dissipateur
? Il y a aussi l'aristocratie militaire , que des lauriers
rendaient bien respectable , mais que le sabre
rendait bien odieuse. Je ne dis rien de l'aristocratie
des gens d'esprit , qui du moins enjolivent de fleurs la
joug qu'ils vous imposent. On parle beaucoup , depuis
quelque temps , de celle des ministres ; et je la croirais
dangereuse , si la France était la Suisse ou la Germanie.
Mais ici l'on ne mange pas pour se donner des indigestions
, on ne boit pas pour s'enivrer ; et quelque
bien servie que soit la table d'une Excellence , nous
autres Francs-Gaulois , nous avons encore plus de
vanité que de gourmandise , et plus de coeur que de
ventre. Tant qu'il y aura des journaux pour siffler le
ventre , et pour applaudir aux efforts du côté du coeur ,
l'aristocratie ministérielle ne mettra point la patrie en
danger. » ( Pag. 25 , 26 et 27. )
ARMOIRIES. ARMES PARLANTES . <<Celles- ci ont
souvent étalé des ridicules fort plaisans , et quelquefois
aussi des emblêmes justes et énergiques. Qu'un laboureur
vertueux et éclairé , tiré de ses guerêts pour devenir
ministre , comme M. de Saint Germain , ait placé
262 MERCURE DE FRANCE .
dans son écu la charrue de Cincinnatus , cela a quelque
chose de sublime dans sa simplicité ; mais que les Maillys
aient fait entrer dans le leur trois maillets , les Motets
, trois mottes de terre , etc. , cela est bien fou ,
bien plat ; avec moins de politesse , on dirait bien
bête.
>> L'empire , qui a ressuscité tant d'abus , nous a
rendu aussi celui des armoiries ; celles qu'on nomme
parlantes sont les moins insensées. On aimerait à retrouver
le chef-d'oeuvre du peintre Regnault ( l'Education
d'Achille ) ailleurs que sur un écu ; et l'épée aîlée
avec laquelle une dextre traçait les lois dans le blason
du secrétaire d'Etat , présente une allégorie frappante
par son énergie. Ce peuvent être des sujets emblématiques
, une sorte d'écriture hyéroglyphique ; mais , de
bonne foi , malgré la couleur des émaux , sont-ce là des
armoiries ? » ( Pag. 49. )
CHEVALERIE. - ( A la suite des six pages qui composent
l'article )...... « Un mot encore sur les mille et
un cordons qui envahissent la poitrine du moindre
sous-lieutenant. Tous voudraient rappeler les ordres de
chevalerie ; deux seulement prouvent de vrais chevaliers
: l'étoile de la Légion-d'Honneur et la croix de
Saint- Louis . Quand , à l'aspect du ruban rouge , je vois
Ja sentinelle porter son arme , il me semble que la bravoure
moderne et l'antique vaillance , les sciences , les
arts , les talens et les vertus morales , unissent leur voix
pour remercier de l'honneur qu'on leur fait , ou plutôt
de la justice qu'on leur rend. Mais à l'aspect de cet
inutile cordon noir , de cette fastueuse moire bleue , de
cette ridicule toison , et de toutes ces breloques qui ,
1
DECEMBRE 1819 . 263
,
sous les formes bisarres d'animaux féroces , disputent
de cliquetis à celles de la montre , j'avoue que j'éprouve
un vrai chagrin constitutionnel , et que je murmure
avec humeur , les noms de Louis XI (fondateur de
l'ordre de Saint- Michel , en 1469 ) , de Henri IIIfondateur
de l'ordre du Saint-Esprit , créé pour constater
sa passion incestueuse pour Marguerite sa soeur , ainsi
que l'aprouvé long- temps le monogramme H. M. enlacé
dans les trophées du collier) , et autres déshonneurs du
trône et fléaux de l'humanité . »
Henri CERVIÈRES .
mmmmmmmmmmm
SECONDES MISCELLANÉES .
Un pauvre gentillâtre , appelé Eon de l'Etoile , entend
psalmodier , à l'église , cette formule des exorcismes
: Per eum qui venturus estjudicare vivos et mortuos.
Le mot latin eum le frappe ; il se demande si c'est
lui dont on parle . D'abord il doute un peu ; bientôt il
ne doute plus , et se répond , oui , c'est moi. Le voilà
bien persuadé qu'il est Dieu le fils, avec mission expresse
de juger les vivans et les morts . Ce ne fut pas tout ; un
mois après , Eon l'avait déjà persuadé à mille autres ;
on l'arrête , on les arrête . Le nouveau Dieu le fils
meurt dans un cachot , et ses disciples sur un bûcher.
Cette pieuse tragi-comédie s'exécutait dans le douzième
siècle , et monseigneur l'archevêque de Reims présidait
au dénouement. Quelques siècles auparavant , un
autre homme s'était dit le chargé d'affaires , le représentant
du Christ ; en un mot , vice-Dieu : un calem
264 MERCURE DE FRANCE .
bourg bien connu de l'évangéliste saint Mathieu lui
servait de diplôme . Le vice- Dieu prit racine , il grandit,
il s'étendit à perte de vue ; les peuples s'agenouillèrent
devant lui , les rois courbèrent leur tête superbe , et ,
plus d'une fois , il lui prit fantaisie de la fouler aux
pieds . Voyez pourtant quelle différence de fortune entre
ces deux hommes , et venez me dire ensuite , qu'on ne
naît pas avec sa destinée . Le pauvre Eon , qu'on surnommait
de l'Etoile , à coup sûr n'eut pas la bonne. Le
succès tient à l'opportunité des temps , c'est l'occasion
qu'il faut prendre aux cheveux. Si , depuis dix- huit cent
dix-neuf ans , nous n'avions un vice-Dieu , celui qui
voudrait l'être aujourd'hui courrait grand risque qu'on
le sifflat , comme M. de Marcellus et le capucin du
boulevard du Temple. Les titres fastueux ont cessé
d'imposer et de nous en imposer ; on a bien fait de reléguer
au Luxembourg le peu qui nous en reste ; je
crois même qu'on eût pu faire encore mieux .
Parlez-moi du titre de disciple de Jésus- Christ , titre
modeste , édifiant , qui honore le chrétien qui l'honore.
C'est justement celui qu'a pris M. Alexis Dumesnil ,
dans un ouvrage intitulé : La Manifestation de l'esprit
de vérité , in- 8° . de 126 pages , qui se vend rue Poupée ,
n°. 7 , chez le libraire Plancher.
La Fontaine demanda plusieurs jours de suite , aux
passans , s'ils avaient lu Baruch ; je serais presque tenté
de les arrêter aussi , pour leur demander s'ils ont lu
M. Dumesnil. Sur cent , il y en aurait quatre-vingtdix-
neuf , et peut- être plus , qui me répondraient que
non ; eh bien! leur dirais -je , allez le lire. Ne vous prés
ventionnez pas contre un écrit dont les premières pages
DECEMBRE 1819.
265
ont un peu d'obscurité , des formes un peu mystiques ,
et le style des paraboles . Avancez; la hardiesse , la justesse
des principes , leurs conséquences , leurs applica
tions , tout vous intéressera. Je l'ai lu , relu cet écrit ,
et je sais maintenant ce que c'est que l'esprit de vérité ,
comment il se manifeste , si la manifestation s'opère et
s'il y a beaucoup à craindre pour elle , de la part de
Carlsbad , des bourgs pourris , des doctrinaires , des
procureurs du roi , de saint Ignace et de la sainte Alliance
. M. Dumesnil m'a parfaitement rassuré sur ce
dernier point , au moyen de quelques faits généraux ,
de plusieurs définitions courtes , précises , et d'une trentaine
d'axiômes évangéliques. Il m'a convaincu que
l'esprit de vérité c'est le Christ lui-même , et la vérité
c'est le royaume de Dieu , qui s'établit en chassant
l'ignorance et les ignorantins . Le révérend père La
Mennais et ses associés n'avaient eu garde de m'en
apprendre autant. Je croyais bonnement , d'après leur
témoignage , que le royaume de Dieu c'était la céleste
béatitude qui nous vaudra de contempler l'Eternel ,
face à face , tout le long de l'éternité. En récitant , soir
et matin , mon Pater , où se trouve l'Adveniat regnum
tuum ( que ton royaume nous arrive) , je ne me doutais
pas que je demandais à Dieu d'être savant comme
M. Fiévée. Par bonheur que Dieu sait bien ce qu'ilnous
faut , et qu'il n'en fait qu'à sa tête. Je m'étais pourtant
bien douté que le monde c'est le despotisme , l'aristocratie
, l'intolérance sacerdotale , les juges prévarica
teurs , les ministres corrompus , l'erreur , l'orgueil ,
P'intérêt , l'injustice et autres bagatelles semblables .
M. Alexis Dumesnil a changé mon doute en certitude ,
266 MERCURE DE FRANCE .
Avec sa définition du monde et du royaume de Dieu ,
tout se coordonne , tout s'enchaîne dans l'Evangile ;
j'en coucilie les passages qui me paraissent inconcilia .
bles , je n'y découvre plus que d'importantes , d'irrésistibles
vérités . Me voilà convaincu que ce code divin est
la règle de nos devoirs et celle de nos droits , la mesure
du pouvoir et de l'obéissance. Il m'est démontré, comme
à M. Dumesnil , que le Christ est venu préparer les
hommes au règne de Dieu , la vérité , et leur apprendre
qu'il n'y a de juste que ce qui est véritable .
Il m'est démontré , comme à lui , que l'Evangile dit
anathéme à l'aristocratie , parce qu'elle a sa source dans
cette tradition idolâtre qui plaçait au ciel le berceau de
certaines familles .
L'aristocratie et la vérité ne peuvent germer sur le
même terrain ; car toute plante que Dieu n'a point
plantée doit être arrachée. Les insensés ! ils n'ont pas
vu que la moisson était prête , et qu'on allait y mettre
la faucille .
La lumière a éclairé ceux qui étaient simples et petits
, parmi les hommes , tandis que les superbes , et
ceux- là mêmes qui se disaient les dépositaires de la vérité
sont demeurés dans les ténèbres .
Ils y demeurent , et veulent nous y replonger ! Que
ce crime de lêze-nations retombe sur leur tête !
Demandons-nous à M. Dumesnil ce que nos prêtres
ont de commun avec l'Evangile ? voici sa réponse : Ils
ont refait , à leur manière , la doctrine du Christ ; ils
ont éteint l'esprit de vérité dans les subtilités toutes
païeunes de leurs écoles, sous les rites et les cérémonies
de leur culte. Il n'est aucun des préceptes dont on se
DECEMBRE 1819 . 267
servit pour abroger le judaïsme , qui ne soit d'une autorité
bien plus forte encore contre tout ce que les
prêtres ont établi , depuis , au nom de l'Homme- Dieu .
On n'accomplit pas l'Evangile par des signes et un culte
extérieur , mais par les oeuvres de justice ; au fruit on
connaît l'arbre . L'esprit de vérité veut que l'homme se
justifie par ses propres oeuvres , qu'il se sauve par luimême
, et non par l'entremise d'un autre homme faible
comme lui , et renouvelant sans cesse d'inutiles hosties .
Jésus - Christ est le prêtre éternel ; entre Dieu et nous ,
il n'y a point d'autre sacerdoce .
Je réitère à mes lecteurs , au pape surtout , l'observation
que ce n'est pas moi qui répand ces philosophiques
hyperboles . Que M. Dumesnil s'arrange , s'il peut ,
avec son excellence monseigneur de Nisibi , c'est leur
affaire . Cependant , je l'avoue , je préférerais à toutes
les éditions de l'Evangile , celle qui m'offrirait , en regard
du texte , le commentaire de M. Dumesnil. J'en
donne avis aux Sociétés bibliques , tant anglaises que
russes , dans l'unique but de seconder leurs bonnes intentions
. C'est alors , si je ne me trompe , que l'Evangile
, qui s'appelle aussi la Bonne nouvelle , recouvrerait
sa pureté native , et serait d'un bout à l'autre , y
compris l'Apocalypse , celui que saint Paul préchait aux
nations , en leur recommandant de n'en jamais croire
un autre , quand bien même un ange l'apporterait du
ciel. Long-temps je pris cette précaution de l'apôtre ,
pour du charlatanisme ; je reconnais aujourd'hui que
c'était , au contraire , une précaution contre les charlatans
envoyés à Brest , par l'évêque de Quimper ,
M. Dussideau de Conseilles .
268 MERCURE DE FRANCE .
Nous venons d'entendre l'auteur du Commentaire
sur la Bonne nouvelle , reprocher à nos prétres d'avoir
éteint l'esprit de vérité dans les arguties de leur scholastique.
Feu Charles Villers affirme , de son côté , que
l'application du péripatétisme aux matières de foi forma ,
jusqu'au seizième siècle , tout le fond de la doctrine des
théologiens . La logique du précepteur d'Alexandre de
vint une des plus fermes colonnes du trône d'Hildebrand
, surnommé Grégoire VII.
On pense bien que, pour faire de la doctrine d'Aristote
le principal appui du souverain pontife , il fallait
étrangement la défigurer ; c'est à quoi l'on n'eut garde
de manquer. L'hérétique Melanchton est le premier
qui rétablit et fixa cette doctrine. Il ne serait pas facile
aujourdihui , même au rival de Bossuet , l'orateur
Frayssinous , d'y prendre de quoi justifier le concordat
de M. de Blacas , ou les variantes de M. de Portalis .
C'est un grand malheur , sans doute , mais nous avons
bien quelques obligations à ces maudits hérésiarques .
La morale politique , continue Charles Villers , doit à
la réformation et aux écrits de Luther , sa vérité , sa
justesse et ses développemens ; Montesquieu se forma
dans les écrits de ce genre. Les idiomes européens lui
doivent de s'être agrandis et améliorés ; il n'y a d'exception
que pour la Suisse catholique , où l'on ne pourrait
pas citer un seul homme marquant. Je ne m'étonne
plus que les prêtres nazaréens en veuillent tant à la réforme
, et qu'ils se procurent, de temps à autre , la satisfaction
de lui prouver toute la cordialité de leur
haine. En 1780 , l'assemblée générale du clergé s'était
contentée de faire un vigoureux Mémoire contre les
DECEMBRE 1819. 269
protestaus ; en 1815 , le clergé fit beaucoup mieux , à
Nîsmes et dans les environs , aux cris de vive le Roi ,
quand même .
Honneur , estime , reconnaissance à M. Dumesnil ,
qui n'a trouvé , dans la Bonne nouvelle , ni le fondement
de ces pieuses libertés de l'Eglise gallicane , ni
qu'il fallûnt brûler les hérétiques , de préférence à tout
autre supplice , par la raison que le feu des bûchers est
l'image de celui des enfers. Je le félicite également de
n'avoir eu besoin , pour prouver la consubstantialité ,
la descendance et la divinité de Jésus-Christ , que de le
définir ; il l'appelle , comme nous l'avons vu , l'Esprit
de vérité.
Le Père étant la vérité , il engendre la parole de vérité
, qui est le Fils .
Tout se trouve dans cette définition ; elle ne demande
ni supplément ni complément. Le Fils est l'esprit du
Père , la vérité sans alliance ; caractère essentiel et distinctif
de sa divine perfection. Citez-moi les plus sages ,
parmi les philosophes de l'antiquité ; que d'alliage ! que
d'alliage ! soit qu'ils parlent , soit qu'ils agissent ! Citezmoi
les plus sages des livres modernes , encore de
l'alliage ! J'en découvre , dans le cygne de Cambrai , et
beaucoup plus dans cet aigle ,dont M. l'abbé de Frayssinous
, chevalier de la Légion -d'Honneur, est le rival
heureux. Il suffit de définir le Christ l'esprit de vérité ,
pour se dispenser d'étayer sa divinité d'autres preuves
pour ne pas recourir , par exemple , à la ressource des
mystères , des prophéties et des miracles . Feu de l'Isle
de Palles conseille , dans son Mémoire , en faveur de
Dieu , de jeter , sur les mystères , un voile que les mi
270
MERCURE DE FRANCE .
nistres mêmes des autels ne puissent soulever ; mettons
ce conseil à profit . Qo'Abel , Isaac , Joseph , Job et
Jonas aient ou non figuré le Messie , peu m'importe .
Que son enveloppe corporelle fût , comme la nôtre ,
passible des douleurs physiques , ou ne le fût pas ; que
son âme incréée ressentît ou non les douleurs morales ,
ces questions-là ne m'intéressent guère ; le Messie est
la parole de vérité, je ne veux pas en savoir davantage .
Ai-je besoin de croire que la peur de mourir lui fit suer
sang et eau sur le mont des Olives , et qu'il deniandait
à son père de ne point avaler ce calice , transeat à mé
calixiste , tandis que Socrate , Phocion , Louis IX ,
Louis XVI , Bailli , Malesherbes , et tant de victimes
de nos hecatombes révolutionnaires , bien moins sures
de l'avenir , moururent avec stoïcisme ? tandis qu'on a
vu des pègres , assis sur une pyramide de fagots , fumer
tranquillement leur pipe ,jusqu'à ce que la flamme l'eût
atteinte ; et d'autres , prenant d'une main disponible
encore , celle que le feu venait de détacher , la jeter ,
en riant , au nez du haut exécuteur ? tandis qu'au milieu
d'horribles supplices , l'assassin de Kléber , le fanatique
Soliman , étonna de son courage le courage même de
nos guerriers ? La coïncidence d'une éclipse de soleil ,
d'un tremblement de terre , avec le trépas du Christ,
m'en atteste-t-elle la divinité mieux que l'ensemble ,
mieux que l'inspiration surnaturelle de son enseignement
? Des sages du paganisme, entre autres Pythagore,
le fils de Sophronisque et le Fénélon de la Grèce , Platon
, méritèrent d'être appelés les précurseurs de l'Evangile
, leur morale fut la sienne , mais elle ne le fut
pas avec ce caractére de profondeur , d'unité , d'uni
DECEMBRE 1819 . 271
versalité que j'admire dans le code chrétien. Ils fondèrent
nos devoirs sur l'amour de la justice ; le Christ
a fondé la justice elle-même sur l'amour de nos sembla
bles : ila dit , comme eux , nefais pas à autrui ce que
tu ne voudrais pas qu'on tefit ; et, de plus qu'eux,fais
aux autres ce que tu voudrais qu'ils tefissent. L'égoïsme
des localités rétrécit presque toujours la morale païenne ;
l'Evangile est venu remplir l'immensité de l'espace ; audessus
de la famille , au- dessus de la patrie , il a mis le
genre humain. N'entendons-nous pas nos prêtres catholiques
, le plus calme et le plus fougueux , le plus instruit
et le plus ignorant , affirmer avec une égale confiance
, que l'Eternel s'est immolé son fils au profit du
monde entier ? Universelle comme la rédemption , la
doctrine du Rédempteur ne distingue ni les temps , ni
les lieux , ni les rangs , ni les personnes ; la fraternité ,
voilà sa base et ses moyens ; la liberté qui est la justice ,
l'ordre et le bonheur , voilà son but aussi , quelle
énergie d'imprécations contre ces riches et ces grands
de la terre , qui se croient pétris d'une autre boue que
le reste des hommes ! Quelle âpreté de langage , quand
il s'adresse aux ultras de son époque , aux sépulcres
blanchis , à l'orgueil des lévites , si féconds en pratiques
dévotieuses , si stériles en bonnes oeuvres ! Il signale
les ennemis des principes de l'ordre social ; il prophétise
leur éternelle conjuration , leurs manoeuvres liberticides
avec tant de vérité , tant de justesse qu'on croirait
pouvoir dater ses prophéties en-deçà de 1815.
Peuples chrétiens , rassurez-vous , l'esprit de vérité ne
s'est pas renfermé dans de sinistres prédictions , ila
marqué le terme de toutes les servitudes ; il a dit à l'hy
272 MERCURE DE FRANCE .
pocrisie , j'arracherai ton masque ; il a dit à la tyrannie ,
je briserai ton sceptre. Voyez maintenant si , du cap
Horn aux rives de la Néva , ces paroles marchent à leur
accomplissement. Ecoutons , sur ce sujet , M. Dumesnil
; je ne saurais mieux terminer qu'en le citant luimême.
« L'ancien ordre social reposait sur le mensonge ; il
sera détruit par la vérité que le Christ a mise comme
un levain , dans l'espèce humaine.
2
>>>La mission des gouvernemens est de substituer aux
anciennes formes sociales , des institutions justes et
vraies.
>> On n'a point encore vu , sous toutes ses faces , la
révolution que le Christ est venu opérer dans le monde ;
autrement , on sentirait qu'il est impossible de gouverner
les hommes chrétiens par les principes politiques
de l'espèce païenne .
>>Demandons ce qui est conforme à la justice , on
nous le donnera. Les gouvernemens n'attendent qu'une
plus forte pensée des peuples , pour marcher avec
eux.
>> Ils tomberont ces ministres des autels , qui , d'accord
avec le monde, s'étaient emparés du Christ , pour
cacher aux peuples sa parole : ils tomberont, parce que
leur autorité vient du monde et non de Dieu , parce
qu'ils sont dans le monde et non dans la vérité.... Par
toute la terre il y avait des idoles et des prêtres consacrés
à leur culte , qui faisaient trembler les peuples et
les rois. Afin de conserver cet immense pouvoir que
donnait le sacerdoce , nos prêtres ont fait du Christ
même une idole. Mais l'esprit de vérité a découvert
1
DECEMBRE 1819. 273
لا
cette sacrilége imposture, et maintenant il enseigne aux
hommes que personne ne doit dominer sur leur foi . Il
leur apprend que la loi de l'Evangile est celle de la liberté....
Que le riche et le grand s'humilient dans leur
bassesse , et que la parole de Dieu remplisse d'épouvante
ceux qui se disent les maîtres de leurs frères , car
la vérité qui les détruit est là . »
Benoits lecteurs , qui peut - être vous alarmez de
l'évangélique audace de M. Alexis Dumesnil, ne tremblez
pas pour lui ; je vous préviens qu'il n'a pas peur.
Tout disciple du Christ , nous dit-il , doit marcher dans
la voie de son maître , le chemin du calvaire n'a rien
qui l'épouvante. C'est son dernier mot , il n'en démordra
pas , en face même de M. de Reverdin .
O santa verità , ô tu del cielo
Primogenita figlia e che quatora ,
Nuda tegli presenti e senza velo ,
Il savio ed il filosofo ti adora ,
Sol da te , di virtù forgente viva ,
Solo da te felicità deriva ,
Ce qui signifie , à la lettre :
Envain le fanatisme , échappé des enfers ,
Veut ressaisir sa proie et nous rendre nos fers ;
Auguste vérité , ton flambeau nous éclaire ,
Vois la France debout , près de ton sanctuaire .
Qu'est- ce que Loyola peut ôser contre toi ?
Croit il qu'on assassine un peuple comme un roi?
N. A.
II . 18
274 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwwwwwm
CHANSONNETTES et Poésies légères de P. EMILE
DEBRAUX ( 1) .
-
LES malheurs de la nation n'ont point attéré cette
gaîté naturelle qui , de tout temps , fut son plus bel
apanage ..... La preuve en existe dans cette multitude
de petites réunions d'amis qui tous les soirs , en sablant
un verre de Champagne ou de Bourgogne , se livrent
au plaisir de la chanson, applaudissent à une épigramme
contre un grand du jour , quand elle ne sort pas des
limites de la bienséance , et fredonnent , à l'unisson ,
des refrains puisés dans l'histoire de nos guerriers , ne
citent , dans leurs couplets joyeux , que les faits d'armes
dont la France doit s'honorer , ne chantant que ce qui
doit être chanté , et ne s'écartent jamais du respect
qu'ils doivent au Monarque et à la Charte .
Une autre preuve non moins évidente de la persévérance
de la gaîté française , nous la trouvons dans la
publication annuelle de piquantes productions des Soupers
et des Soirées de Momus , du Caveau moderne et
des Soupers lyriques , et dans les recueils charmans
que Désaugiers , Armand-Gouffé , Béranger, Charrin ,
Casimir- Menestrier , de Ségur et Moreau , ont successivement
fait paraître ....
( 1 ) Un vol . in - 18 . Paris , 1820 , ornés de deux vignettes . Chez
Madame Goullet , libraire , Palais - Royal , galerie de bois.
DECEMBRE 1819 . 275
Aujourd'hui M. Emile Debraux vient , sinon de
droit , du moins de fait , accoler son nom à celui de
ces joyeux soutiens de la Marotte. Ce nouvel enfant de
la folie , ne nous paraît pas indigne , nous osons le dire ,
de se placer à côté de ses devanciers .
Deux genres de chansons que l'auteur a spécialement
adoptés , nous paraissent lui avoir presque toujours
réussi de la manière la plus heureuse , ce sont les chansons
épigrammatico -politiques , et les chansons nationales
.
Nous nommerons avec plaisir , parmi les premières ,
la Lettre de ma Grand'Mère , dont plusieurs couplets
sont d'une piquante originalité ; le Marquis Electeur ,
la Lettre au Ministre , sur les abus de la liberté , les
Missionnaires tombés du ciel , le Petit Germain , le
Petit Calin , et la Liberté de la presse , dont nous
croyons devoir placer ici le dernier couplet , qui se
chante sur l'air de Mariane :
Sans manquer à la chambre auguste ,
A qui nous la devons , je crois ,
Qu'il eut été beaucoup plus juste .
De rédiger ainsi la loi ;
Pouvu qu'on n'blesse ,
Ni la noblesse ,
Ni l'étranger , ni les hommes puissans ;
Pourvu qu'on n'dise ,
Rien contr' l'église ,
Contre le roi , contre les gouvernans ;
On peut sans qu'on vous cherche pièce ,
Parler , écrire à volonté ,
Et morguenn' viv ' la liberté ,
La liberté d' la presse .
Nous citerons encore , en reconnaissance du plaisir
276 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle nous a fait éprouver , la charmante allégorie intitulée
: La Charte de l'Amour , dont nous placons ici
l'avant-dernier couplet , pour l'agrément de ceux de
nos lecteurs qui aiment les fables :
I'Amour nomme l'Intelligence ,
Ministre de l'extérieur ,
La Probité prend la finance
La Bonté prend l'intérieur .
Quand l'Honneur est à la police ,
Quand au culte est l'Humilité ;
Et la Justice à la justice ;
On est sur de la Liberté .
Parmi les chansons nationales dans lesquelles on
trouve toujours du patriotisme , de la verve , et quelquefois
des beautés du premier ordre , nous nommerons
, la Colonne , l'Etoile du Courage , Paul Emile,
l'Expatrié , et principalement le Prince Eugène , dont
nous placerons ici un couplet , pour donner une idée
de la manière d'écrire de l'auteur :
AIR : du Potde fleurs.
Las de guerre et de funéraille .
Cefils de Mars dans sa paisible cour ,
Laissant rouiller le glaive des batailles ,
Ne cueille plus que des myrthes d'amour,
Dans cet asile où le devoir l'enchaîue ,
Il fait du bien à ses vieux grenadiers ;
Et chaque soir sur un lit de lauriers ,
Vénus endort le prince Eugène,
Málgré que M. Emile Debraux paraisse avoir voulu
échapper à la publicité , puisqu'il n'a fait tirer que trois
cents exemplaires de son recueil , nous regrettons que
les bornés d'un simple extrait ne nous permettent pas
DECEMBRE 1819 . 277
de nommer plusieurs autres chansons qui nous ont
paru le mériter; nous ne finirons cependant pas cet article
sans recommander à l'attention la chanson inti-
و
tulée : T'en souviens- tu , dans laquelle deux vieux soldats
se rappellent leurs anciennes campagnes , avec ce
ton de douce mélancolie qui sait si bien trouver le chemin
de l'âme .
Nous terminerons cet extrait , en citant celui des
couplets de cette romance , qui nous paraît devoir faire
le plus d'honneur à M. Emile Debraux.
Te souviens-tu de ces plaines glacées ,
Où le Français abordant en vainqueur ;
Vit sur son front les ceiges amassées ,
Glacer son corps , sans refroidir son coeur.
Souvent alors an milieu des alarmes ,
Nos pleurs coulaient , mais notre oeil abattu ,
Brillait encor lorsqu'on volait aux armes ;
Dis-moi , soldat , dis-moi t'en souviens-tu ?
X.....
REVUE LITTERAIRE.
ESSAI sur le Dessin et la Peinture , relativement à l'enseignement.
Nouveau précis de perspective , avec des
planches . Par C. FARCY ( 1) .
TEL est le titre d'un petit ouvrage qui , outre l'utilité
dont il peut être , peut aussi faire du bruit ; ce qui n'est
(1) Se veud chez Langluma , lithographe , rue de l'Abbaye ,
nº. 4; Delaunay , libraire , Palais-Royal, galerie de bois , et chez
les Marchands de nouveautés. Prix 3 fr . 50 c.
278 MERCURE DE FRANCE .
pas , communément , moins désirable pour les auteurs
Celui - ci heurte de front l'enseignement actuel , qui probablement
a été celui de tout temps ; il tance les professeurs
sur leur marche routinière , et propose ouvertement
des innovations capables de bouleverser l'école .
Nous avons vu déjà plus d'une fois qu'il faut se méfier
de certaines théories que la pratique réprouve. Celle de
l'auteur est tout-à-fait plausible ; il nous paraît impossible
de la combattre en raison , mais nous croyons que
son application , si elle n'est pas impraticable , serait
funeste à l'art . De plus savans que nous entreprendront
peut- être de le prouver .
Lorsque l'auteur n'innove pas , l'utilité de ses vues
ne peut- être mise en doute. Ses considérations sur le
coloris et la perspective sont toujours justes et intéressantes
, et le chapitre surtout qui traite de cette dernière
science , et qui offre un résumé clair et précis des
principes méconnus par tous les élèves et par tant d'artistes
, doit rendre un véritable service à ceux qui l'étudieront.
La science de la perspective a jusqu'ici nécessité
une étude longue et pénible. Le petit nombre de
nos grands peintres est seul dépositaire de cette connaissance
indispensable à leur art ; et les autres , faute
de persévérance ou faute d'un bon enseignement , ne
possèdent sur cette matière que des notions très -impar
faites . Espérons que l'ouvrage que nous annonçons ,
quelque bref qu'il soit , fera plus que n'ont fait ces gros
livres de Gérard de Lairesse et de Valenciennes , et
que nous ne verrons plus , comme cela arrive trop fréquemment
, même dans les ouvrages d'artistes distin
DECEMBRE 1819 . 279
gués , des défauts de perspective dont l'effet est de donner
une représentation fausse de la nature .
PRÉCIS de l'histoire politique et militaire de l'Europe ,
depuis l'année 1783 jusqu'à l'année 1819 ; contenant
le récit des troubles de Hollande et de Brabant ; des
guerres entre la Russie et l'Autriche , la Porte Ottomane
et la Suède ; du partage de la Pologue ; de la révolution
française et des événemens qui en ont été la
suite ; des révolutions d'Espagne , de Portugal et de
Suède; de l'abdication de Napoléon; par Jean Bigland ,
traduit de l'anglais sur la seconde édition , par J. Mac
Carthy , chevalier de la Légion-d'Honneur; 3 vol . in- 8 .
Cet ouvrage , le seul du méme genre qui ait été
jusqu'ici publié sur la période , comprise depuis 1783
jusqu'à l'année présente , offre dans un cadre assez
resserré , le tableau des événemens importans survenus
pendant cet intervalle en Europe. Nous nous proposons
d'en rendre uu compte détaillé dans notre prochain
numéro .
MÉMOIRES et Correspondance dau maréchal de Catinat
, publiés sur ses manuscrits autographes conservés
dans sa famille , par M. de Saint Gervais ; 3 vol . in 8 ° .
d'environ 30 feuilles chacun , ornés de neuf cartes , de
trois vignettes et d'un superbe portrait en taille-douce ;
de quinzefac simile , de plans , tableaux , ordres de
batailles , etc. Prix , pour les souscripteurs , 25 fr . et
30 fr. par la poste .
On n'avait jusqu'ici que des renseignemens assez
bornés sur la vie militaire et privée du maréchal de
Catinat , parce qu'il fut toujours d'une excessive modestie
, et surtout fort peu courtisan. M. de Saint
280 MERCURE DE FRANCE .
Gervais a donc renduun véritable service aux amis des
lettres et de la gloire nationale , en publiant les Mémoires
que nous annonçons. Ils renferment une foule
de faits et d'anecdotes qui servent encore à mieux faire
connaître ce philosophe guerrier , qui , comme le dit
Voltaire , eut été bon ministre , bon chancelier, comme
bon général . Nous regrettous d'être obligés , faute
d'espace , d'en remettre l'analyse à une autre fois .
LA MACEDOINE libérale , ou Faits , évènemens , ré .
cits , anecdotes , saillies , naïvetés , maximes , contes ,
fables , épigrammes , chansons , etc. , etc. , extraits
des journaux , écrits semi-périodiques , brochures
ouvrages publiés et inédits depuis six ans . Un volume
in-12 , orné de deux belles gravures. Prix , 3 fr . 75 c.
et4 fr. 50 c.
و
Les trois ouvrages ci-dessus se trouve chez P. Mongie
, libraire , boulevard Poissonnière , nº 18 .
Calendrier usuel et perpétuel pour deux mille deux
cents ans , contenant en entier les calendriers pour
trouver , sans calcul , les dates depuis l'an premier
de Jésus - Christ , jusqu'à l'an 2200 ; suivi du tableau
du lever et du coucher du soleil , de la prédiction
des éclipses , des signes du Zodiaque , et des planètes
et aspects . Mis en ordre par Warin- Thierry (1 ).
Voici le plus économique des almanachs , puisque
seul il les remplace tous , et qu'il est d'un prix trèsmodéré
. Nous pensons comme l'éditeur qu'il est utile
et même indispensable aux administrateurs et officiers
de l'état civil , aux notaires , avoués , négocians , ban .
(1) Chez Locard et Davis , libraires , quai des Augustins , nº.3 .
Prix 2 fr. 50 c. franc de port pour les départemens .
DECEMBRE 1819 . 281
quiers , en un mot à tout ceux qui ont besoin de rechercher
les dates anciennes , et d'anticiper sur les
nouvelles .
Le Portefeuille vert , ou Recueil de contes et d'entretiens
, à l'usage de la jeunesse; par Campe. Traduit
de l'allemand par mademoiselle S. Tremadure . Orné
de six gravures . ( 1) .
Ce petit recueil est dû à la plume d'un écrivain dont
les ouvrages sont entre les mains de tous les jeunes
gens . Il renferme un grand nombre d'entretiens d'une
morale douce, et dont chaque ligne respire cette bonhomie
si louable , qui forme le trait caractéristique de nos
voisins d'outre-Rhin. Le Portefeuille vert est un joli
livre d'étrennes ; et c'est comme tel que nous croyons
devoir le recommander aux parens qui ont des cadeaux
à faire.
Le Manuel, ou le Trésor du Bouvier et des Bergers ;
suivi du Guide du maréchal- expert ; ouvrage indispensable
aux fermiers , aux laboureurs et aux marchands
de bestiaux. Par L. D. F. Cervier , maréchal- expert .
Il existe un grand nombre d'ouvrages sur les maladies
des animaux qui font la richesse du cultivateur et
du fermier ; mais il en manquait un qui fût réellement
à la portée de l'hababitant des campagnes ..
Pour remédier à cet inconvénient , M. Cervier a rédigé
, d'après les instructions et les renseignemens des
meilleurs praticiens dans l'art vétérinaire , le traité que
nous annonçons . Il paraît de nature à remplir les dif-
(1) Chez Locard et Davi , libraires , quai des Augustins , n. 3
Prix , 2fr. et 2 fr . 50 c. franc de port.
282 MERCURE DE FRANCE.
férens buts que l'auteur s'est proposés, et nous croyons
qu'il ne peut que gagner beaucoup à être connu .
se
Le Boston de Flore , ou Botanique éltmentaire , que
nous avons annoncé dans notre dernier Numéro
trouve chez Delaunay , libraire au Palais -Royal ; et chez
l'auteur , rue des Dragons , nº . 22 , en face de la petite
rue Taranue .
Annales du Musée et de l'Ecole moderne des
Beaux-Arts ; par C. P. Landon , peintre de S. A. R.
le duc de Berri , membre de la Légion -d'Honneur ,
conservateur des tableaux aux Musées royaux , ancien
pensionnaire de l'Académie de France à Rome , correspondant
de l'Institut , etc.
La collection que publie M. Landon , sur chaque
exposition est éminemment classique. Outre le mérite
de fixer dans les beaux-arts , les richesses d'une époque
; elle offre d'une manière variée et toujours à
propos une foule de réflexions judiciaires sur la peinture
, la sculpture , le style même mérite des éloges .
Le Salon de 1819 , qui fait partie de cette collection ,
commencée en 1808 , est déjà parvenu à sa quatrième
livraison. Comme les planches sont exécutées avec soin,
le texte rédigé avec autant d'impartialité que de goût ,
le succès de cet ouvrage va toujours en croissant .
On publiera 2 volumes. Prix de souscription , 15 fr .
et 16 fr. par la poste .
Au Bureau des Annales du Musée , quai de Conti ,
n°. 15 .
La première livraison de la Bibliothèque d'une maison
de campagne , paraîtra dans le courant de janvier
prochain , et sera composée , ainsi que l'a annoncé le
DECEMBRE 1819 . 283
prospectus , de dix volumes , contenant Gilblas , les
Lettres sur l'Italie , par Dupaty ; et le Voyage sentimental
, de Sterne .
Nous avons vu les premiers volumes de cette utile et
agréable entreprise , et nous pouvons lui prédire un
grand succès .
L'ouvrage sera composé de vingt livraisons , formant
chacune dix volumes ; et chaque livraison sera , pour
les souscripteurs , de 15 fr. prise à Paris ; et de 20 fr.
pour les départemens , franco .
La souscription sera fermée lors de la mise en vente
de la troisième livraison , qui sera alors de 20 fr. au
lieu de 15 francs .
On ne paie rien d'avance , et on souscrit chez Lebègue
, imprimeur-libraire , rue des Rats , no . 14 ;
Plancher , libraire-éditeur des Mémoires et Correspondance
de Joséphine , imperatrice des Français , rue
Poupée , nº . 7-
wwww
CHRONIQUE.
ww
VOICI une lettre adressée il y a cinquante ans , par
le comte de Lauragais , à une dame de qualité en Angleterre
, que l'on croirait à quelques égards écrite de
nos jours .
<< Madame ,
>> Nous sommes tous métamorphosés en Anglais. Une
étrange et subite révolution s'est opérée dans notre
mise , dans nos équipages , nos meubles , nos cuisines
et nos plaisirs . Les Français , qui ont été pendant des
siècles , comme le dit M. de Voltaire , enviés , criti
284 MERCURE DE FRANCE .
qués et copiés par leurs voisins , ont enfin consenti a
recevoir les modes anglaises. Nos petits maîtres , qui
jadis étaient habillés , fardés et parfumés comme des
poupées , à dix heures du matin , se rendent maintenant
à cheval au Cour -la - Reine , aux Champs-Elysées
et dans tous les environs de Paris , en frac et en chemise
sans jabot, comme vos jockeys . Nos belles dames ,
qui n'auraient osé s'aventurer à sortir le matin , courent
tout Paris , et fréquentent nos promenades dans l'agréable
et modeste déshabillé d'une laitière . Nos voitures
sont propres , simples et commodes. Nous avons
de fréquentes courses de chevaux. Nos écuries sont
remplies de chasseurs et de palfreniers ( grooms ) anglais
, et nos fouets , nos selles et nos bottes , sont fabriquées
par vos compatriotes , ce qui réduit les nôtres à
l'aumône. Nous avons substitué du papier aux tapisseries
des Gobelins , et introduit dans nos cuisines le
roast-beef et les puddings au lieu de nos soupes , de
nos ragoûts et de nos fricassées . Nous chassons , nous
jurons , nous portons des toasts , et nous terminons
toutes nos disputes par des paris , comme le font votre
noblesse et vos autres gens comme il faut. Nos filles ,
à qui il n'était jamais permis de faire ou de recevoir des
visites sans être accompagnées d'une mère ou d'une
tante , et qui restaient au couvent jusqu'à ce qu'on les
forçât d'épouser un homme que souvent elles détestaient
, vont maintenant partout sans la moindre contrainte.
Devieuxlibertins élèvent au rang de comtesses
des femmes galantes , qui se vengent sur les citoyens
des dédains dont elles sont l'objet à la cour.
APRÈS la nouvelle de l'expulsion de M. Grégoire
de la Chambre des députés, après les preuves de dignité
DECEMBRE 1819 . 285
et de décence qu'ont donné nos représentans dans la
mémorable séance du . . , ce qui pique le plus
la curiosité publique , est la prétendue existence d'une
association de gens qui , à l'aide de longues aiguilles se
faisaient un barbare plaisir de piquer les jeunes personnes
de seize à vingt ans. Plusieurs seraient mortes ,
dit- on , des suites de ces piqûres. On doute , avec raison
, de l'existence de cette association ; mais on croit
qu'il existe réellement un essaim de mouches de nouvelle
espèce , dont la ruche est rue de Jérusalem , de là
ces insectes se répandent en bourdonnant dans les divers
quartiers de la ville , où ils piquent à tort et à travers
tout ce qui est piquable. Aux armes ! gobe-mouches
; aux armes ! sonnez le tocsin, faites du bruit tandis
que l'on s'occupera des piqueurs et des piqûres ; on ne
s'occupera pas d'autre chose , il faut tenir le peuple en
haleine. On ne parle plus de la belle à la tête de mort ,
de la rue Plumet. On a oublié la pluie d'or de la rue du
Bouloi. Des gens qui se piquent de savoir diriger l'opinion
, n'ont trouvé rien de plus piquant que d'imaginer
la fable des piqueurs . Dieu nous garde cependant des
piqûres des mouches de la rue de Jérusalem .
Les Mémoires de Joséphine , impératrice des
Français , continuent d'avoir du succès , quoiqu'un
journal se soit acharné à dénigrer cet ouvrage ; l'éditeur
se console de ses diatribes , en se resouvenant de
l'impartialité avec laquelle la Renommée en a rendu
compte. Des personnes qui se disent instruites , prétendent
qu'il y a eu des intérêts lésés par la publication
de cet intéressant recueil , et que certain employé
286 MERCURE DE FRANCE .
à un journal de la capitale , est le teinturier d'une édition
de Mémoires qui portent le même titre , et qui devraient
être en vente depuis long- temps . INDĖ IRÆ .
wwww V
SPECTACLES .
wwwww
Olympie vient enfin de paraître sur la scène avec tout
son éclat , et l'Opéra peut espérer quelques bonnes recettes
pendant le mois de janvier. La Lampe merveilleuse
doit , dit- on , lui succéder , et ne laissera rien à
désirer pour le brillant des décors et le luxe qu'exige ce
genre d'ouvrage .
La comédie du marquis de Pomenars , qui vient
d'être représentée au premier Théâtre-Français , fait le
plus grand honneur au talent reconnu de son auteur ,
et le succès qu'elle a obtenu et mérité doit l'encourager
plus que jamais à suivre une carrière aussi brillante.
Michelot , chargé du rôle de marquis , s'en est acquitté
avec beaucoup de talent. Mademoiselle Mars est char.
mante , et ne pouvait mieux être placée. Enfin tout ,
jusqu'aux costumes du temps , ce qui est assez rare
d'être bien saisi au théâtre , semble devoir assurer un
fort joli succès à cette comédie , qui sera vue de temps
en temps avec plaisir.
Le second Théâtre-Français , à l'exception de
quelques pièces de répertoire , se repose sur les Vépres
Siciliennes , qui attirent toujours beaucoup de monde.
On prétend que toutes les loges sontdéjà louées pour la
première représentation des Comédiens , qui doit avoir
lieu l'année prochaine.
1
DECEMBRE 1819. 287
--- Feydeau n'est pas très-heureux en succès ; et ce
qui , je crois , en est la cause , c'est qu'il est difficile de
réunir deux talens . Tantôt c'est le poëme quî tue la musique
, tantôt c'est la musique qui extermine le poëme ;
quelquefois même tous les deux coopèrent à leur ruine.
Je ne veux cependant pas appliquer cette dernière hypothèse
à la dernière pièce . Les Rivaux du village , ou
la Cruche cassée , ne sont pas dans cette catégorie ,
et l'on doit savoir gré à l'auteur de la musique de s'être
chargé d'un tel poëme .
Madame Lemonnier , qui n'a que deux couplets à
chanter , s'en est parfaitement acquittée , et a su prouver
qu'un beau talent sait tirer parti de tout ; mais ce
qui , je crois , a fait le plus de plaisir dans cette exquisse
villageoise , est le jeu naturel et inimitable de madame
Gavaudan dans le rôle d'un petit paysan . La scène de
la leçon d'amour est parfaitement jouée , et était neuve
au théâtre . Mademoiselle Palar , qu'on ne se lasse pas
d'entendre , et qui est chargée de donner cette leçon au
jeune paysan , a été très-applaudie tant pour le naturel
qu'elle y a mis , que pour la décence qu'il était difficile
d'y apporter. Cette pièce , dont le cadre est très-léger ,
a obtenu un succès un peu contesté; quelques passages
un peu libres ont excité de justes murmures . L'auteur
des paroles a gardé l'anonyme ; et celui de la musique
est M. Lemierre , élève de M. Berton , dont le nom
a été proclamé au milieu d'applaudissemens bien mérités.
- La Jolie Dormeuse de la rue de Chartes vient
enfin de ramener le public au théâtredu Vaudeville ; et ,
grâce au talent de Mme. Perrin, ce thâtre va reprendre
288 MERCURE DE FRANCE .
unpeu sa vogue. Ce sont MM. Scribe et Alexandre Lavigne
, frère de l'auteur des Vépres Siciliennes , à qui
nous devons cette jolie petite production .
- La Porte-Saint- Martin rivalise toujours avec le
grand Opéra , pour la richesse et l'élégance des décors ;
et , grâce au talent de M. Ciceri , on peut voir aussi un
enfer aux boulevards. La parodie des Danaïdes , qui a
fait courir tant de monde , en attira certainement à ce
théâtre ; et si l'on a frémi d'horreur en voyant Derivis-
Danaüs , et ses filles conspirer de sang-froid la perte
de leurs époux , la scène de la cave où Potier Danaüs
distribue des eustaches à ses cruelles filles , doit désopiller
la rate. Celle aussi où il est poursuivi par un gros
dindon , est d'une invention grotesque , qui a beaucoup
diverti . Enfin , de grands tableaux , des ballets bien
dessinés et bien exécutés , un jeu continuel de machines
, tout se réunit pour faire de cette parodie un spectacle
très - brillant .
Ce théâtre prépare , dit-on , pour le jour de l'an , plusieurs
pièces analogues , et doit nous donner au carnaval
un mélodrame intitulé : Les Catacombes. Espérons
nous amuser .
La foule qui se porte chez les frères Franconi
est attirée par d'autres sentimens , et se compose en
général de bons Français qui , non contens de voir les
charmans dessins des Vernet , représentant nos fastes
militaires , veulent encore les savourer en action . On
ne saurait accorder trop d'éloges à messieurs Franconi
de l'activité et de la richesse qu'ils mettent pour monter
ces grandes pantomimes . La Mort de Poniatowski , ou
le Passage de l'Elster , ajoutera encore à leur réputation
; et l'empressement que met le public à assister aux
représentations de cet ouvrage , prouve bien l'empire
que la gloire a sur le coeur du Français , et qu'il saisit
toutes les occasions de rendre hommage au courage
malheureux . B.
M
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Horts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres
Vires acquirit cundo.
POÉSIE.
ODE ALA FOLIE.
Ο τοι ! qui , née avec le monde
Dois subsister autant que lui :
Folie , en tous temps si féconde ,
C'est toi que j'invoque aujourd'hui.
Mère des passions humaines ,
Des chûtes où tu nous entraînes ,
Déroule à nos yeux le tableau :
Dis , combien d'usages barbares ,
Que de conceptions bisarres ,
Eclaire chaque jour nouveau.
II. 19
290 MERCURE DE FRANCE.
Les annales de la Folie
Sont l'histoire du genre humain :
, A peine eut- il reçu la vie
Qu'elle s'en empara soudain.
Jetés sur un globe en ruine ,
Les mortels dès leur origine ,
A la discorde sont livrés :
En tous lieux le plus fort opprime ;
Le plus faible devient victime ,
Et de faux Dieux sont adorés.
Qui peindra l'orgueil en délire ,
Prenant un ridicule essor :
L'avare qui toujours désire
En séchant auprès d'un trésor ?
Qui peut raconter les ravages
Qu'exercèrent dans tous les âges
Le pouvoir et l'ambition ;
De combien d'actes de démence
Furent capables la vengeance ,
L'amour , la superstition ?
Qui dira de l'imtempérance
Quels sont les funestes excès ;
Des jeunes gens l'effervescence ,
Du jeu les sinistres effets ?
L'inquiétude inséparable
De cette soif insatiable
Des dignités et des honneurs ;
Des procès l'absurde manie,
D'un coeur atteint de jalousie ,
Le désespoir et les fureurs ?
Jamais aucune extravagance
Manqua-t - elle de défenseurs ?
La philosophique arrogance
Consacra toutes les erreurs .
Nous prodiguons le nom de sages
Ade fastueux personnages
FEVRIER 1820 .
291
Qui trompèrent l'antiquité ;
La Grèce adonnée aux sophistes ,
Vit ses plus fameux moralistes
Prêcher le cynisme effronté.
Combien d'impertinens mystères ;
De faux prodiges , de martyrs ,
Que de druides sanguinaires ,
De Talapoins , Bonzes , Fakirs !
Combien de préceptes frivoles ,
D'imans , de fétiches , d'idoles ,
De pagodes , de talismans ;
De pythonisses , de sybilles ,
Des prédictions puériles ,
D'auspices , d'enchantemens !
Jusque chez les hordes sauvages
On voit des castes et des rois ;
Les préjugés et les usages
Y tiennent la place des lois .
Tel a pour aïeule une carpe ,
Porte des boyaux en écharpe
Ou se décore avec un os .
Chacun vante son origine ;
Et même l'ordre de l'urine ,
Existe chez les Hottentots .
Le Caraïbe anthropophage
Aime à déchiqueter son corps ;
Il déforme et peint son visage ,
Là , tout appartient aux plus forts.
Quand la flèche homicide échappe ,
Malheur à celui qu'elle frappe !
La rage énivre les guerriers ;
C'est après mille et mille outrages ,
Que parmi ces affreux sauvages
On dévore les prisonniers .
Le monde encore en son enfance
Voit paraître Sémiramis ;
La fureur des meurtres commence ,
L'Egypte vomit Sésostris .
292
MERCURE DE FRANCE.
L'amour met en feu la Phrygie ;
Argos exerce sa furie
Sous les auspices de ses dieux.
Illion est réduite en cendres ,
Et loin des rives du Scamandre ,
Les vainqueurs vont se battre entr'eux.
Le bon goût , les arts agréables ,
Sont dus à ce peuple léger.
Ses chefs -d'oeuvre inimitables
Toujours le feront surnager.
Mais de proscrire la mémoire
Des hommes qui faisaient sa gloire
Il eut l'irréparable tort.
D'Alexandre enfin la puissance ,
S'englobe en cet empire immense
Qu'on voit s'écrouler à sa mort.
Après avoir conquis la terre
Par tant de hasardeux combats ,
Rome courbe sa tête altière
Sous les plus vils des scélérats .
Néron plongé dans les délices ,
Lui fait adorer ses caprices ;
La terreur étouffe sa voix.
Sous des Goths sa puissance expire ,
Elle voit démembrer l'empire
Et d'un prêtre subit les lois.
Aux disputes théologiques
L'Orient est abandonné ;
Arène ouverte aux scolastiques ,
Au fanatisme forcené.
Pendant mille ans l'arianisme ,
Les conciles , le pédantisme ,
Des empereurs font leur jouet :
Constantinople enfin succombe ,
Et tout le Bas-Empire tombe
Sous le sceptre de Mahomet.
FEVRIER 1820 . 293
Par Charlemagne réservée
A supporter un joug cruel ;
La Germanie est abreuvée
De sang humain au nom du ciel.
La ferveur , la galanterie ,
Entraînent l'Europe en Asie ,
Pour combattre le Sarrasin ,
Dans le désordre et la licence ,
Des Croisés remplis de jactance ,
Vont périr au bord du Jourdain .
A l'Est d'innombrables Tartares
Sont amenés par Gengis- Khan ;
Cent autres hordes de barbares
Exterminent sous Tamerlan ;
Colomb découvre un nouveau monde ,
L'Espagnol aussitôt l'inonde ,
Ivre de sa cupidité ;
Et sous l'étendart catholique ,
Dans le Pérou , dans le Mexique ,
Assouvit sa férocité.
L'ambition sacerdotale ,
L'orgueil des pontiſes romains ,
Leurs noirceurs , leur affreux scandale ,
Soulèvent les peuples voisins .
Le ciel mis à l'encan s'irrite ;
Un schisme éclate , il a pour suite
L'horrible guerre de trente ans ;
Le Nord triomphe de l'intrigue ,
Mais dans Paris s'ourdit la Ligue
Et le meurtre des protestans.
Envain la malheureuse France ,
Serve sous mille usurpateurs ,
Et vouée à l'intolérance ,
Réclamé contre tant d'horreurs .
Quand de plus en plus opprimée,
A la fin , de ses droits armée ,
294 MERCURE DE FRANCE .
Elle lève un bras colossal :
Et bravant la fureur impie
D'une implacable olygarchie ,
Abat le monstre féodal .
Inabordable dans son île,
La fière et jalouse Albion
Fut toujours en guerre civile
Un foyer de corruption.
A Cromwel on la voit soumise ;
Le monopole à la Tamise
Donne l'empire du trident ;
Mais cette rapace Angleterre
Ne doit sa paissance éphémère ,
Qu'aux désastres du continent.
Tandis qu'on voit en décadence
Tomber le règne du Croissant ,
Le despotisme et l'ignorance
Hâter ce grand événement ;
Ala honte de sa patrie ,
Sur les côtes de Barbarie
L'européen est insulté,
Des forbans nous chargent de chaînes ,
Et dans leurs cités africaines
Nous trainent en captivité .
Mais quoi ! des chrétiens continuent
L'infâme commerce des noirs ,
Des sycophantes s'évertuent
A trahir leurs plus saints devoirs .
Avec la doctrine infernale
De la restriction mentale ,
On pervertit les nations :
Les vertus ne sont que chimères ;
On mutile encore ses frères ,
Pour en faire des histrions.
FEVRIER 1829. 295
Ah! l'expérience est perdue
Pour les peuples et pour les rois :
La raison partout méconnue
Fait envain retentir sa voix .
Honteux parfois de nos faiblesses
Nous nous faisons mille promesses
Pour déjouer de noirs complots :
Mais la turbulente Folie
A sa marotte nous rallie
Dès qu'elle agite ses grelots .
C......
CHARADE .
Je suis uu de ces mots dits onomatopée ,
Dont le son à l'esprit trace une juste idée ;
Mon premier rime en ic ; mon second rime en ac
Et mon tout se nomme ......
ENIGME.
Sans lui faire aucun compliment ,
Je serre l'homme étroitement .
Quoique souvent brillant de broderie
Je n'en tiens pas moins un état
Ce qui ne doit servir qu'au bien de la patrie
Et qu'à la gloire de l'état
LOGOGRIPHE .
Sun six pieds je me tiens ; si tu les décomposes
Tu trouveras de l'or , de la soie et des roses .
296 MERCURE
DE FRANCE .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de la Charade est MÉMOIRE,
Celui de l'Enigme est BATEAU ,
Et celui du Logogriphe est GASTRONOMIE , dans lequel on trouve
Astronomie.
Mwwww
HISTOIRE .
wwww
HISTOIRE DE FRANCE ; par M. ROYOU (1 ).
PREMIER ARTICLE.
IL n'est aucun peuple qui compte autant d'histoires de
son pays que notre nation , et il n'en est pas qui compte
moins de bons historiens : nous n'avons aucun nom à
opposer aux noms des Hume , des Mariana , des Müller
, des Puffendorff.
Mezerai écrivait à une époque où la France sortait de
bégayer l'idiome informe du règne de Charles IX , et
sa volumineuse histoire se consulte, mais ne se lit plus.
Pourtant il n'a manqué à cet homme , pour élever un
( 1) Six vol . in - 8 . Prix , 36 fr . Paris , chez Le Normant , rue de
Seine, no. 8 et à la librairie du Mercure,quai des Augustins no. 9.
FEVRIER 1820 .
297
monument durable, que d'être né quelques années plus
tard , après que le solitaire de Port Royal eût fixé la
langue dans ce livre qui est tout à la fois un chefd'oeuvre
de goût et de style , et qu'on nomme les Provinciales
. Mezerai a de la chaleur , une grande étendue /
de raison , surtout un patriotisme ardent qui plus d'une
fois lui a inspiré de belles pages ; c'est à cet amour
de la patrie qu'un historien latin a dû une partie des
beautés qu'on admire dans ses annales ; je parle de
Tacite, avec qui Mezerai , ainsi qu'on l'a déjà remarqué,
a quelques traits de ressemblance : hardi et chagrin
comme lui , censeur trop amer des hommes , mais
enthousiaste autant que lui de son pays , de la gloire et
de la liberté .
Sans doute , l'impartialité est le premier devoir d'un
historien , parce qu'on cherche en lisant l'histoire , la
vérité bien plus que des émotions ; toutefois , cette
vérité peut être embellie et ornée , ce n'est pas celle qui
doit régner dans un ouvrage de science ; elle ne repousse
ni les images , ni les tableaux , niles mouvemens
de l'éloquence. Voyez Tacite quand il fait rencontrer
aux soldats romains les ossemens de leurs compagnons
d'armes , épars dans les plaines funèbres de Bédriac :
il ne décrit pas froidement cette rencontre , mais en
peintre , en poëte. Ces soldats ramassent les ossemens ,
ils les baisent et jurent de les venger ! et l'âme , émue
par ce tableau , partage la douleur, l'indignation de ces
soldats ; elle est toute romaine .
On oublierait, s'il est possible, qu'on appartient à ce
pays des Francs, glorieux entre tous les pays selon l'expression
de Grégoire de Tours , en lisant l'histoire de
298 MERCURE DE FRANCE.
1
France de Velly et de ses continuateurs : jamais manière
plus froide et moins animée . On voit que nos revers ou
nos victoires n'abattent ni n'exaltent leur ame. Quand
Guise-le Balafré relève devant Calais l'honneur de ces
vieilles bannières de France , forcées un moment de
s'abaisser devant les lances castillannes , ils ne témoignent
ni admiration pour le héros , ni joie pour le
pays si miraculeusement sauvé ; et quant ils décrivent
la journée de Saint- Quentin , ils marquent le nombre
des morts , le lieu du combat , les noms des généraux ,
et c'est tout. Comme le style prend nécessairement dans
la composition, la teinte des affections de l'âme , il
est, dans ces historiens , perpétuellement fraid et décoloré.
De nos jours un écrivain modeste et savant , Anquetil,
a voulu écrirel'histoire de son pays, et son ouvrage,
reçu avec empressement , semble n'avoir rien perdu de
la vogue qu'il obtint à son apparition. Cet homme
cependant ni ne pense , ni ne fait penser ; mais sa
narration est facile et élégante , et il a su la rendre
attachaute par un artifice assez heureux ; c'est en y
mélant tantôt le style naïf des vieux chroniqueurs , tantôt
le langage simple, pittoresque , animé d'autres per .
sonnages qui sont en scène ; cel artifice lui avait déjà
réussi dans quelques compilations qu'il avait publiées
avant qu'il eut l'envie à près de quatre- vingt ans , d'écrire
l'histoire de France. Voilà ce qui explique le
succès qu'il obtient encore à la lecture , chez ces personnes
qui veulent par dessus tout l'amusement, et qui
ne voient qu'un spectacle dans la chute des trônes ou
FEVRIER 1820.
299
l'asservissement des peuples. Pourcette sorte d'esprits,
l'histoire n'est qu'un roman.
Je n'ai pas parlé de Daniel , il appartenait à la société
des jésuites , et on s'en aperçoit malheureusement dans
plus d'une page de son histoire : c'est le défenseur zélé
et quelque fois intolérant des haines , des prétentions,
des scandales même de la thiare. Il a jugé trop sévèrement
les protestans ; à ses yeux, les disciples de Calvin
sont autant de factieux qui couvraient du voile de la
religion leurs desseins sinistres contre la monarchie, que
l'ivresse des passions , l'amour d'une folle indépendance
et des nouveautés poussèrent à se révolter contre le
trône; comme si ces prisons où on lesjetait, cet exil auquel
on les condamnait, ces échaffauds , ces bûchers où
les trainaît un fanatisme qui n'était ni selon le coeur de
Dieu , ni selon la justice humaine , n'expliquaient pas
assez la révolte des réformés ! Quand des jours meilleurs
eurent lui pour eux , qu'un édit de pacification, oeuvre
du génie tolérant de l'Hospital, les eut rassurés sur leur
fortune , sur leur existence , sur leurs libertés civile et
religieuse , ces hommes se turent , et ce même l'Hospital
vanta dans les conseils du Roi et devant les états
du royaume , leur amour pour le prince et la patrie,
leur respect pour la justice , leur soumission aux lois .
Depuis , ils coururent de nouveau aux armes , mais ce
ne fut qu'après que Catherine de Médicis eût lassé
leur patience , qu'ils virent cette femme méditer contre
eux avec l'Espagne de funèbres projets , les bourreaux
et les échaffauds s'apprêter : alors comme il s'agissait
pour eux d'être ou de n'être pas , ils eurent recours à
300 MERCURE DE FRANCE .
la force , mais , ne l'oublions pas , seulement quand its
aperçurent à leur tête un prince du sang.
Jene me fais pas l'apologiste de la révolte, je ne pense
pas avecle cardinal de Retz que rien de ce qui est nécessaire
en politique , n'est criminel; maxime qui peut également
conduire les rois à l'échaffaud , les peuples dans
les fers . Mais si la révolte des protestaus est condamnable
aux yeux de Dieu et des hommes , que le crime
en retombe tout entier sur Médicis : ses conférences
mystérieuses de Bayonne , avec le féroce d'Albe , où
elle arrêta l'extermination des réformés , ses perpétuels
parjures , ses violences tantôt ouvertes , tantôt cachées
contre leurs libertés , ses alliances avec l'étranger , ses
pactes criminels avec Philippe II , la marche armée des
Espagnols à travers des provinces désolées par la
famine , ou ruinées par le séjour de la cour , ce honteux
appel fait aux Suisses , que Médicis donna pour gardes
à son fils , voilà quelques-unes des causes qui amenèrent
la seconde guerre civile en France : les réformés ,
du mépris pour le gouvernement passèrent à la révolte
ouverte , gradation inévitable . Quand à Rome
empereur tombait daus le mépris , les soldats agitaient
leurs armes , et le monde avait un autre maitre .
un
Daniel se trompe également quant il voit dans la
conjuration d'Amboise , une conspiration coutre le
trône : elle ne fut entreprise que pour renverser la
puissance des favoris du prince , de ces Guises contre
lesquels s'élevait la voix du peuple ; qui pendant que la
France n'offrait que le spectacle de la nudité et de la
misère , étalaient un faste , une magnificence inouis
daus les annales de la nation, et despotes d'un monarque
FEVRIER 1820 . 301
3
malade et en bas âge , déchiraient et ensanglantaient la
France , en son nom. Chose qui peint merveilleusement
le coeur des favoris ! Quand François II mourut , ces
Guises, dont nous parlons, non-seulement n'allèrentpas
pleurer sur son cercueil , mais ils refusèrent de l'accompagner
à cette demeure, où les rois n'ont plus ni
favoris, ni flatteurs ; François n'eut pour tout cortége ,
qu'un vieillard aveugle qu'il avait exilé pour plaire aux
Guises!
Daniel mérite un autre reproche , c'est de croire trop
facileinent au merveilleux , d'adopter avec une foi trop
vive les prodiges qu'il a trouvés rapportés dans les anciens
chroniqueurs , et dans les légendistes .
Il n'en est pas de nous comme des anciens . Dans
notre système religieux , tout est subordonné à un seul
Dieu , cause unique et immuable , qui voit de même le
cèdre et l'hysoppe, pour parler le langage des écritures :
dans la théologie payenne , au contraire , tout était cause
secondaire , parce que chaque étre , chaque objet avait
une divinité qui veillait à ses destinées'; dès lors , l'intervention
de cette divinité était nécessaire , lorsque
cet étre , ou cet objet étaient menacés , attaqués , profanés
: ainsi le merveilleux était plus recevable , parce
qu'il était plus fréquent. On ne s'étonne donc point que
des voix lugubres se fassent entendre sur ces rivages
où Agrippine s'est sauvée à la nage : ce sont les divinités
de ces rives qui s'affligent du parricide qu'a voulu
commettre Néron .
Dans cet endroit que je viens de citer , Tacite représente
Néron après son crime , les yeux fixés en terre
dans une stupide immobilité , la têtepenchée, le visage
302 MERCURE DE FRANCE :
pâle ! ... Rarenient cet historien oublie de nous tracer
la physionomie de ces homines qu'un grand crime
agite , que les remords tourmentent , ou qu'une violente
passion met hors d'eux mêmes ; et il est admirable dans
cette sorte de peintures .
Les historiens grecs , au contraire , ainsi qu'on l'a
remarqué de leurs poëtes tragiques , n'ont jamais peint
que la nature morale; on ne trouverait pas dans
Thucydide , dans Hérodote , une seule peinture de
l'homme physique. Si les bornes de cette feuille me
le permettaient , je chercherais à déterminer les causes
de cette disparité de vues et de pensées , chez des
hommes qui ont écrit dans le même genre. Ces considérations
m'ont éloigné de M. Royou , je ne les crois
pas inutiles à l'examen que je ferai de son ouvrage.
AUDIN.
( La suite à un numéro prochain. )
LITTÉRATURE.
Mémoires et Correspondance de l'impératrice
Joséphine ( 1 ) .
Qu'un jeune favori des Muses , dans son noble enthousiasme
, dans sa généreuse philantropie , rêve l'égalité
des rangs et des conditions ; malgré l'expérience ,
(1 ) Paris , chez Plancher , éditeur des OEuvres de Voltaire et
du Cours de politique constitutionnelle; par Benjamin- Constanta
In-8. , prix , 4 fr. 50 c, et 5 fr. 50 c. par la poste.
FEVRIER 1820 . 303
je le conçois encore. Mais , hélas ! elle est impossible .
L'aigle et le cauteleux serpent seront toujours libres
de manger les moutons et les oiseaux. Là même où le
canon n'a pas encore ébauché la civilisation moderne ,
vous trouverez des tyrans et des esclaves , des maîtres
et des serviteurs , des hommes titrés et des sujets
obscurs .
Puisque tout est en quelque sorte conventionnel
ici bas , admettons, je le veux, des fictions qui servent
de base à l'édifice social ; mais qu'au moins , dans leur
application elles blessent plus rarement l'humanité , la
raison et l'honorable orgueil de la vertu. Ni ce pacte
qu'un autre a signé pour moi , ni ces lois que vous
m'avez imposées , ni ces magistrats inquisiteurs , toujours
courbés devant le despotisme et le veau doré , ni
ces hideux gendarmes , ni ces féroces guichetiers ne
me feront estimer ét chérir l'être vil ou nul , superbe
ou méchant , auquel le hasard de la naissance , la ruse
ou le sabre a départi la puissance .
Mais une révolution soudaine , le choix du peuple ,
l'amour et la politique d'un souverain , ont-ils au contraire
placé la couronne sur la tête d'une femme que déjà
sa naissance, et bien plus encore ses vertus privées , recommandaient
à notre amour , à nos respects ; alors
tous ceux que le destin laisse , quoique injustement
peut- être dans leur obscurité héréditaire , applaudissent
à une élévation qui semble moins l'ouvrage de cet
aveugle dieu , que l'heureux effet d'un plan conçu par
l'éternelle sagesse du roi des rois .
Eh ! comment ne pas honorer de sa libre vénération ,
comment ne pas idolâtrer la femme délicate , sensible ,
304 MERCURE DE FRANCE.
pieuse , bienfaisante et modeste qui , par l'exercice des
vertus les plus douces , rendle pouvoir si aimable, qu'elle
semble , je le répète, le tenir du ciel même ; qui
sans cesse opposant l'aménité èl'emportement , la sobriété
de ses voeux à l'insatiable cupidité de l'ambition ,
le néant des vanités mondaines aux sanglantes illusions
de la gloire , a dû tant de fois adoucir ou paralyser les
effets d'une puissance si mal partagée !
Telle fut , même après la plus épouvantable des catastrophes
, l'impératrice Joséphine .
Elle épouse en 1792 le vicomte de Beauharnais.
En 1794 , la hâche révolutionuaire tranche le lien
cher et sacré qui unissait le coeur d'Eponine à l'âme
de Socrate.
Le 8 mars 1796 la voit s'unir à la fortune de Bonaparte.
Sacrée et couronnée impératrice des Français le 2
décembre 1804 , six mois plus tard , une double couronne
, celle du royaume d'Italie , brille sur son front
déjà si glorieux ! .... Mais l'astre de cette grandeur miraculeuse
pâlit par degrés. La politique d'une part , de
l'autre la servilité , lui arrache le titre d'épouse de
l'empereur . Bientôt sous la foudre du sort elle voit tom.
ber avec fracas le trône que ses vertus auraient peutêtre
conservé , et avec lui l'homme superbe qu'il n'avait
pu rassassier de gloire et de prospérités ; enfin , du milieu
de ces ruines majestueuses le Temps et la Mort se
lèvent hideux et menaçans. Sans pâlir , Joséphine répond
: Je suis préte. Elle jette un dernier regard sur
cette terre où elle ne laisse d'autres objets de sa douleur
qu'une famille adorée , des amis inconsolables , et
FEVRIER 1820. 305
les indigens qu'elle ne pourra plus secourir. Les yeux
fixés sur un dieu de bonté , qui lui montre dans le séjour
de la paix tant de félicités réelles pour si peu de
biens qu'elle a perdus , on l'entend répéter d'une voix
angélique , cette profession de foi si touchante et si
religieuse :
<< O Dieu qu'on méconnaît ; ô Dieu que tout annonce ,
>> Entends les derniers mots que ma bouche prononce.
»
» Mon coeur peut s'égarer , mais il est plein de toi.
Je vois sans m'alarmer l'éternité paraître ,
>> Et je ne puis penser qu'un Dieu qui m'a fait naître ,
>> Qu'un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits ,
>> Quand je ne serai plus, me tourmente à jamais. »
La tourmenter ! Joséphine ! .... Eternelle justice , à
qui donc aurais - tu réservé tes récompenses ? Loin ,
bien loin cette idée impie . Pour vous dont le fanatisme
ou l'aveugle crédulité ne conçoit au milieu
des élus , qu'un Dieu toujours armé du glaive , venez
comtemplez avec moi cette douce victime du sort , et
peut- être le tableau de ses vertus vous convertira aux
seuls dogmes que puisse avouer l'humanité .
D'un rang où l'égalité est possible , la fortune la
porte subitement jusqu'à celui qui les efface tous ; et
où , maître absolu rarement on imite cet Etre-Suprême
dont il est si facile de parodier la majesté. Dans cette
région , d'où le peuple semble si petit, verrons - nous
Joséphine fatiguée, mais toujours insatiable de gloire ,
d'ambition et d'encens , ne se croire désormais comptable
qu'envers un Dieu fait à l'image de l'homme dégénéré
? Non , non, la pieuse humilité se plaît à res
II. 20
306 MERCURE DE FRANCE .
serrer , à rendre plus doux encore les liens qui l'unissent
à ces Français qui aiment tant à aimer. D'un
seul regard elle chasse au loin ces fantômes légers ,
peuple léger où l'orgueil et la politique cherchent leurs
favoris ; d'un soufle elle dissipe ces nuages impurs que
la flatterie épaissit autour des trônes. Alors avec la lumière
la plus pure , l'auguste vérité arrive jusqu'à elle
sans obstacle. Entre la souveraine et toutes les classes
s'établit un échauge perpétuel de voeux , d'hommages
et de bienfaits . Elle n'a point cette morgue héréditaire,
cette démarche superbement dédaigneuse , si communes
aux princes que la légitimité semble quelques
fois affranchir de nos modestes vertus . Jamais son faste
n'accusa la sécheresse de son coeur ; jamais le soupir
de la misère ne vint la faire rougir au milieu des plaisirs
que son rang autorisait. De la même main elle
répandait l'eau destinée à ranimer la plante desséchée ,
et le secours parfois inattendu , qui rappelait au bonheur
une famille entière. En ce temps-là aussi la renommée
publiait les fastes de la gloire , des arts et de
la littérature ; mais Joséphine ne confiait point à ces
voix adulatrices le soin humiliant pour l'obligė , de
proclamer jusqu'au moins important des actes de sa
bienfaisance ou de sa générosité . Pour elle la justice
même , la clémence étaient des devoirs rigoureux ; et
son mépris aurait payé l'article où tel rampant folliculaire
eut dit : Sa Majesté a DAIGNÉ assurer une pension
à ce vieux et pauvre fils d'Apollon. Si quelquefois en
l'absence du chef de l'état , elle doit recevoir les différentes
aurorités , son rôle et le leur ne consistent pas
dans un vain cérémonial. Dépositaire d'une faible por
FEVRIER 1819. 307
tion de la puissance suprême, elle ne se croit pas pour
cela appelée à nous régir selon ses passions ou ses caprices
. Pour fixer le jour d'une revue on n'attendait
pas le bulletin de sa santé . Elle se serait crue coupable
au premier chef, si par de sourdes menées , par des
libéralités corruptrices elle eut tenté , soit d'entraver
la marche du gouvernement , soit d'affaiblir l'autorité
des lois ou de l'empereur. Ecrit- elleau prince Eugène,
<<En voyant s'agrandir vos destinés , dit-elle , vous
n'aurez nul besoin , mon fils , d'élever votre âme avec
elles ... Au milieu des honneurs et de l'opulence , vous
vous rappelerez Fontainebleau , où vous fûtes pauvre,
orphelin et délaissé ; mais vous ne vous le rappelerez
que pour tendre aux malheureux une main secourable. >>
Quoique eile eût plutôt manqué une messe qu'un acte
de générosité , souvent la piété la conduisait aux pieds
des saints autels . Là , sans doute , de bien douloureux
souvenirs rouvraient la source de ses pleurs ; mais à
côté du malheureux Beauharnais percé de mille coups
sur le champ des révolutions , l'histoire lui montrait
tant d'autres victimes ou plus illustres , ou non moins
vertueux! ....... Autour d'elle alors ses yeux attendris
voyaient , non les complices de son assassinat , mais
des pères , des soeurs , des mères , des amis qui , tous
avaient comme elle des pertes cruelles à déplorer.
Cette communauté de malheurs fortifiait sa résignation.
Eh quoi ! dans l'inestimable pouvoir de sècher
tant de larmes , Dieu ne lui avait- il pas accordé la première
des compensations promises à ses vertus ? .......
Courbée alors devant le créateur des mondes, elle laissait
tomber dans la poussière le bandeau qui faisait
308 MERCURE DE FRANCE.
l'orgueil de son front ! ...... Sur le théâtre de son héroïque
sacrifice le Christ se montrait à ses regards.....
Et si dans cet instant , près de cette image imposante ,
eût apparu le plus coupable des meurtriers de sou
premier époux , Joséphine se serait écriée : Moi , je
sourirais au plaisir de la vengeance devant celui qui,
nous montrant sa couronne d'épines , ses blessures et
les instrumens de son supplice , rassemble toutes ses
forces pour dire à l'homme : Tributaire de l'adversité,
suis mon exemple , je meurs en priant pour mes bourreaux!
.....
( La suite au prochain Numéro ).
wwwwwwwwww
SATRICUS .
Anecdote traduite de Brumleu , et tirée du MERCURE
ALLEMAND ( 1 ) .
<< LE silence règne dans tout le camp. Accablés de
sommeil , les fils de Bellone reposeut autour de moi.
Qu'il est pur l'air du vallon ! comme il circule doucement
sous la lumière des nuits ! regarde , ô Satricus !
tout te fait signe de fuir. Qui te voit ? hâte toi ! hâte toi !
quitte la tente de l'ennemi » .
Ainsi parlait Satricus. Craignant d'être reconnu dans
sa fuite , il jette ses armes, regarde encore autour de lui ,
et passe avec vîtesse de l'obscurité de la tente à la
clarté de l'astre des nuits .
(1) Woda. Erster Band, Hamburg, S. 86.
FEVRIER 1820. 309
« O toi dont le char argenté roule sur ma tête ; toi
qui éclaires le sentier du voyageur égaré dans l'ombre ,
exauce , déesse bienfaisante , exauce , la prière d'un
pauvre vieillard , et conduis un époux vers son épouse ,
un père vers ses enfans ! >>>
Tout à coup , le champ de bataille s'offre devant ses
pas solitaires . Les cadavres sanglans et éclairés par les
rayons de la lune , sont amoncelés et ressemblent à des
montagnes . Les Esprits des Morts voltigent au milieu
d'un silence effrayant , et avant de descendre dans les
ombres de l'Erèbe , demandent un tombeau pour leurs
ossemens . Ces esprits brillent d'une lumière pâle et
grisâtre , pareille aux dernières lueurs d'un feu mourant
qu'on distingue à travers une épaisse fumée . Satricus
jugeant qu'il importe à sa sûreté de se bien armer , se
baisse , et porte la main sur une cuirasse . Satricus ! ...
Satricus ! tu prends la cuirasse de ton fils ! tu te revêts
de l'armure de Manzin qui est tombé sous la lance de
Maka !
Cependant Satricus , quoiqu'assoupi par le sommeil ,
s'avançait lentement dans la plaine , lorsque Solim , son
second fils arrive sur le champ de bataille pour chercher
le corps de l'infortuné Manzin , et lui élever un tombeau.
D'un oeil inquiet , d'un pas timide , il erre furtivemeut
çà et là . Bientôt , il entend dans le lointain un
bruit sourd qui semble se rapprocher et que produit
l'airain des Morts foulé par un voyageur. Il se croit
poursuivi par des guerriers , et fuit sous l'abri prochain
d'une roche caverneuse. Là , plein d'agitation
il examine à travers les broussailles celui dont il entend
les pas... Il apperçoit le vieillard (Satricus ) qui est
1
310 MERCURE DE FRANCE.
couvert de la cuirasse de Manzin . Il reconnaît l'armure
de son frère ! alors bouillant de fureur , il s'élance avec
impétuosité . Ainsi s'échappe le tonnerre dans un jour
d'orage ; ainsi l'éclair fugitif sillonne l'horizon. Avant ,
tout est calme, tout est muet, mais ce silence est le signal
de la tempête ; bientôt , le ruisseau qui roule sur le
gravier , fait entendre un plus bruyant murmure ; la
barque vogue rapidement , l'épi abaisse et relève sa tête
sous le vent qui l'agite ; et le feu de Jupiter , avec un
horrible fracas , se précipite de la nue entr'ouverte.
«Téméraire, pourquoi marches-tu couvert des armes
de mon frère Manziu ? .. hélas ! le père reconnaît son fils :
comme il brûle de le serrer dans ses bras , de le presser
contre son sein ! mais , il est frappé du mortel javelot ,
et , étendu sur la terre , il lève ses bras vers son fils
qui ne l'a pas reconnu ! « Ha ! mon fils , tu rougis ta
lance du sang de ton père ! » A ces mots , tous deux
sont saisis d'une horreur pareille aux angoises d'un
songe funèbre. <<Grands dieux ! du sang de mon
père ! .. Mais es- tu mon père? est- tu Satricus ? dieux !!
qu'ai-je fait ?>> -<< Oui , je suis ton père !... Je suis Satricus
! ... Après une longue absence je désirais revoir
ma chère patrie : j'ai pris la fuite dans ce moment où
l'astre des nuits lance sa lumière argentée... Hélas ! je
ne devais pas avoir le bonheur de revoir mes amis , ces
amis valeureux , avec qui j'ai passé si doucement les
premières années de ma vie ! Je ne devais pas te
revoir , ô ma tendre épouse ! et vous , ô mes fils , je ne
devais revoir qu'un seul de vous ; mais , o sort cruel !
je l'ai revu ce fils , tout trempé de mon sang !... Ne
pleure pas , ô mon enfant ce n'est point par iugraFEVRIER
1820 . 311
titude que tu m'as plongé le fer dans le sein. Ce sont
les parques qui l'ont ordonné , les parques qui me refusent
une plus longue vie .... Que je suis heureux dans
les douleurs de la mort , et que je remercie les dieux de
pouvoir te regarder encore une fois avant le sommeil
de l'éternité ! Incline ta tête , que je te presse encore
une fois dans mes bras défaillans ! approche , approche :
ne diffère pas ! >> << Quoi ! veux-tu embrasser ton
assassin ? >>
fils! »
-
« Oui ; mon assassin est encore mon
Solim tombe languissament dans les bras de son père .
Ainsi la rosée de la nuit tombe sur le sein de la
fleur altérée ; ainsi dans une soirée d'automne
un pâle rayon se penche sur un nuage chargé de pluie .
,
<< O mon fils , que le ciel te donne une vie longue et
fortunée. » Il se tait , et bientôt après il recommence ,
mais d'une voix plus basse , plus sourde , et avec le
râle de la mort : (G hélas ! mon haleine s'affaiblit !
mes yeux ne voient plus. Suis -je donc dans un antre
souterrain ? ... O que la mort est affreuse ! son voile s'épand
sur ma vue. Adieu : je meurs . >>
- Il n'est plus ! .. égorgé par son fils ! .. hélas ! égorgé
par celui qu'il vient d'embrasser si tendrement avant
d'expirer ! o que le remords fatigue mon coeur ! toute
ma joie est flétrie comme la fleur d'automne. Hier la
fleur était encore debout ; aujourd'hui saus éclat , elle
courbe sa tête mourante sur une terre glacée par les
frimas . Comme le rameau tombe avec l'arbre qui le
soutenait , ainsi je veux mourir avec mon père ! O
mort! ô misères de ma destinée ! ô remords plus horribles
que le trépas même !... Comme les Furies s'attachent
312 MERCURE DE FRANCE .
à mes pas ! je succombe sous leur fouet vengeur ! ... que
la fumée de son sang est effrayante ! Cache -toi ! cachetoi
! O lune ! disparaissez astres de la nuit! que du moins
je ne puisse le voir ! .... Ha ! ne le vois -je pas l'Esprit
de mon père ! Quoi ! ne le vois -je pas aussi celui de
mon frère ! malheur ! malheur ! Leur visage étincelle de
rage , et leurs yeux sont brillans comme des torches
agitées ! ... sans doute ils s'unissent pour demander mon
sang ! ... Les voilà ! ... les voilà ! ... »
Comme le souffle des vents pénètre avec bruit dans
le creux d'un rocher , ainsi le glaive pénètre daus ses
flancs déchirés . Il tombe , et sa vie s'éteint comme un
astre couvert d'un nuage ténèbreux.
wwwwwwwwwww
S.
PÉTRARQUE POëme , suivi de poésies diverses ; par
Pierre CHAS ( 1 ) .
TEL est le titre d'un recueil de poésies fugitives que
vient de publier M. Chas . Le nom de Pétrarque qui
décore le frontispice , celui de l'auteur déjà connu par
des productions aimables , tout concourait à fixer notre
attention sur cet opuscule , que nous allons examiner.
Le poëme intitulé Pétrarque , semble un peu faible
sous le double rapport du plan et de l'exécution . La marche
en est trainante et le style pâle et sans inspiration .
Ce défaut se fait d'autant plus sentir, que l'auteur qui
(1) Un volume in- 12, A Montpellier , chez Germain Tournel
, imprimeur -libraire .
FEVRIER 1820 . 313
paraît avoir beaucoup lu , travaille quelquefois sur
les pensées d'autrui , et s'expose ainsi aux dangers de la
comparaison . J'en vais donner quelques exemples :
Un poëte a dit en parlant de l'auteur de l'artpoétique ,
qu'il jouissait du privilège du génie , d'être original en
imitant :
Boileau copie ; on dirait qu'il invente.
Ce vers qui n'est certainement pas d'un poëte du
premier ordre , exprime assez bien une idée que
M. Chas a rendue faiblement.
Le peintre d'Ugolin
Toujours vrai , toujours grand et surtout inventeur ,
Lors méme qu'ilparait n'être qu'imitateur.
M. Chas conviendra qu'il est très - inférieur à Marmontel
dans l'expression , quoique la pensée soit la
même.
Sur les bords enchantés
Où le Rhône serpente à pas précipités .
Voici encore deux vers nouveaux sur une vieille
idée. Scaliger a dit admirablement :
Fulmineis Rhodanus quà se fugat incitus undis.
Un autre poëte a mis :
In pontum Rhodanus latofluit agmine præceps.
Je lis au 3e livre des Lusus Allegorici :
Quà Rhodanus properis currit in æquor aquis.
Le lecteur a déjà remarqué pourquoi ces trois vers ,
et surtout le premier , sont si supérieurs à ceux de
314 MERCURE DE FRANCE .
M. Chas . C'est qu'ils rendent bien la pensée des auteurs
, et que le mot, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
peint exactement la chose. Dans les vers français j'ai
souligné sur les bords , parce que le Rhône ne coule
pas sur , mais entre ses bords. Peut- être a- t- on voulu
parler des lieux que traverse le Rhône , et non de ses
rives . Dans ce cas , il faudrait être plus clair. Le mot
serpente , également souligné , ne se dit guère que des
ruisseaux , Poursuivons :
L'auteur veut peindre l'amour de Pétrarque pour
Laure :
C'est elle qu'il demande au lever de l'aurore ;
C'est pour elle qu'il sent tous les feux de l'amour ,
Pour elle qu'il soupire à chaque instant du jour.
Comparons ces vers à ceux de Virgile sur le même
sujet.
Te, dulcis conjux, te solo in littore secum ,
Te veniente die , te decedente canebat (Géorg. Liv. 4. )
Quel charme! quelle poésie dans les vers de Virgile !
J'engage M. Chas à revoir soigneusement son poëme
de Pétrarque , où j'ai toutefois rencontré de bons vers
entr'autres ceux- ci :
Solitaires bosquets , prêtez-lui (à Pétrarque) votre ombrage .
Heureux oiseaux ! venez sous leur épais feuillage.
Venez , heureux oiseaux ! soupirer vos chansons;
Fleurs ! naissez sous ses pas ; croissez tendres gazons !
Et toi , Zéphir , pour lui viens de ta douce haleine
Parfumer le côteau qui domine la plaine .
Ce passage ade la facilité, et peut soutenir la comparaison
avec les vers d'un vieux poëte , qu'on a souvent
FEVRIER 1820 .
3-5
cités , et que renferment les mêmes images. Ces vers
finissent je crois ainsi :
Champs , produisez des fruits ! couvrez -vous de verdure.
Et que la terre enfante son sauveur .
M. Chas dit agréablement de Pétrarque :
.... ll s'exprime en poëte , en amant ,
Et le mot n'affaiblit jamais le sentiment.
La fin du poëme me paraît digue d'éloge :
Pétrarque , c'est au nom de la postérité
Qu'invoquant aujourd'hui le Dieu de l'harmonie,
Le poëte vient rendre hommage à ton génie ,
De l'encens qui t'est dû parfumer ton autel
Et chanter sur sa lyre un hymne solennel.
Les développemens que j'ai donnés à ces observations
sur le poëme de Pétrarque , ne me permettent pas de
m'occuper des autres poésies . La pièce sur un poëte ,
p. 21 ; l'épître d'un vieillard , p. 28 ; l'immortalité de
l'âme , p. 35 , se distinguent par des vers bien frappés .
Le sens commun p. 45 , est fort bien dans sa totalité.
Je regrette de ne pouvoir donner les mêmes éloges à
la pièce latine, en vers élégiaques , p . 41. L'auteur qui
se permet , contre toutes les règles reçues , des enjambomens
fréquens du petit vers sur l'hexamètre suivant ,
ne paraît pas très -fort sur la prosodie , ce vers :
Ultima cum lacrymis oscula dat filio .
S'appèle en terme d'école , un vers faux. La première
syllabe de filius est longue , et M. Chas a jugé à-propos
de la faire brève .
316 MERCURE DE FRANCE .
Malgré ces remarques critiques , où je me suis
montré sévère sans cesser d'être juste , l'opuscule de
M. Chas a du mérite et se fait lire avec plaisir. Cette
nouvelle production confirmera le jugement que les
amis des lettres avaient porté depuis long-temps sur
le talent de l'auteur ; M. Chas se place entre Saint-Péravi
et Carbon de Flins . Ζ.-Χ.
wwwmm
wwwwwwwwwmm mm mmmm
CORRESPONDANCE .
Paris , ce 2 février 1820.
A MM . les Rédacteurs de tous les Journaux de
France et de l'étranger ;
MESSIEURS ,
• M. Sauvo , rédacteur principal du Moniteur , s'étant
refusé à imprimer ma réclamation dans ce Journal ,
j'attends de votre impartialité que vous accueillerez ,
ma lettre , en réponse à celle qui a été insérée dans
le Moniteur du 28 janvier dernier .
M. Sauvo est l'auteur du préambule qui précède la
lettre du prince Eugène , et il est évident que ce rédacteur
ne l'a fait que dans l'intention de nuire à un
ouvrage qui est ma propriété , et qui est accueilli favorablement.
On doit du respect aux princes , mais on doitla
vérité au public. Dans l'accueil qu'il a fait aux MéFEVRIER
1820 . 317
1
moires et Correspondance de l'Impératrice Joséphine
, si le premier de ces sentimens est entré pour
beaucoup , le second y est entré pour d'avantage. Nonseulement
il a retrouvé dans cet ouvrage les douces
émotions que lui procura si souvent l'excellente princesse
qui en est l'objet ; mais il croit en avoir retrouvé
la cause même en lisant les pièces de ce recueil. Comment
reproduiraient-elles si naïvement l'âme , le langage
de l'Impératrice , et , pour me servir de l'expression
de son illustre fils , le prince Eugène , comment
exprimeraient elles les sentimens dont elle fut animée
et jusqu'à ses paroles , si rien d'ailleurs n'appuyait
l'authenticité des uns et des autres ? Dans la supposition
que , parmi les pièces qui composent ce recueil , il
se soit glissé quelques erreurs , en concluerat- on que
ce recueil lui-même est apocryphe ? Il faudrait pour
cela , non- seulement prouver une par une que chacune
de ses pièces est fausse ou altérée, mais encore anéautir
letémoignage des personnes quiy sont citées ; c'est à ce
témoignage qu'on en appelle , et c'est lui qu'on oppose,
quoiqu'avec répugnance , à celui d'un prince pour lequel
d'ailleurs on professe déférence et respect ; mais,
dans cette circonstance , si les suffrages se pèsent , ils
se comptent aussi , et je me vois forcé de croire à trente
qui affirment contre un seul qui nie .
» J'ai eu l'honueur d'adresser une lettre à S. A. R.
le prince Eugène , et j'ose espérer en avoir la réponse .
>> C'est aussi ce qui me détermine à préparer une
nouvelle édition de ces Mémoires , que les bons Français
regardent comme un monument que l'Impératrice
318 MERCURE DE FRANCE.
s'est élevée à elle-même. Au surplus , je recevrai avec
reconnaissance les éclaircissemens qu'on voudra bien
me communiquer , les rectifications prouvées qu'on
m'adressera et qui leur donneront plus de prix. »
J'ai l'honneur de vous saluer ,
PLANCHER , Libraire .
Rue Poupée no. 7 .
www
wwwmm
CHRONIQUE .
RUSTIQUE- LE-FLANEUR. - No. VI.
UN CAFÉ - SPECTACLE .
Un désoeuvré aussi laborieux que je le suis , s'il ne
voit pas la solitude, où il peut se contempler lui-même,
préfère de beaucoup les réunions nombreuses où il
peut observer les autres . Tout lieu public est un rendez-
vous donné par le plaisir à la curiosité ; et la multitude
, qu'il appèle , est la matière première d'un flaneur
.
Après avoir passé une partie du dimanche à suivre ,
dans leurs circonvolutions multipliées , les promeneurs
nnombrables que ce jour envoie sur tous les chemins,
J'ai pour coutume de terminer ma soirée dans l'un de
ces cafés - spectacles restaurans, où, sur des tréteaux de
quinze pieds carrés , un jeune prentier bossu et une
FEVRIER 1820. 319 J
1
ingénuité de cinquante ans psalmodient les couplets de
Désaugiers , entre le quart de punch et le volau-vent .
J'entrai avant-hier dans une de ces collections , où
les consommateurs croient acheter le plaisir ; et arrivé.
l'un des premiers , je n'en sortis que quand le dernier
couplet, accompagnant le dernier riz au lait, eut donné
le signal du départ. Durant plus de quatre heures, tapis
dans un coin, d'où l'on voit tout, je vis circuler autour
de moi et passer sous mes yeux une galerie assez bien
conditionnée d'originaux : j'esquisserai aujourd'hui le
portrait de quelques- uns .
En arrivant , je n'eus pas de peine à remarquer que
l'ordre établi dans le café ne dattait que de quelques
minutes ; tous les garçous étaient en l'air, et, avec un
visage effaré , ils nettoyaient, balayaient , allumaient . Il
y avait , sur le bout du comptoir , un jeune scribe ,
auquel un vieux myope, en habit rapé, semblait dicter.
Les mots de saisie , de contrainte , de main -levée vinrent
frapper mon oreille. Bientôt la maîtresse du café ,
la tête chargée de fleurs et de plumes , s'approcha de
l'écrivain qui , de l'air le plus glacé , continuait à noircir
du papier timbré , sans remarquer un sourire qui
aurait distrait sieur Antoine dans sa mystique contemplation
. Mais qu'est- ce que la rigidité d'un anachorète
comparée à celle d'un huissier ? celui- ci , sans lever les
yeux , répondit d'un ton sec : c'est bien ; mais où sont
les fonds ? en ce moment , l'odeur d'une matelotte ,
s'exhalant en nuages parfumés, avertit le jeune clerc
mieux que les invitations de la dame , que le dîner
était servi . Alors , entra un grand homme maigre , au
teint de suie , qui , d'une allure de maître, s'approcha
,
320 MERCURE DE FRANCE .
du comptoir , et qui d'un ton arrogant de payeur , dit
très-haut : voici les fonds . Le recors miope délia le sac
et compta. Le clerc d'huissier acheva sou acte et se mit
à table . La limonadière voulait sourire et pleurait :
c'est une jolie blonde , mariée depuis quelques mois à
un joueur , qu'elle adore , et qui lui avait caché sa situation.
Il est en prison pour dettes ; et samedi , avait
commencé l'exécution d'une saisie , qu'un sac de douze
cents francs , apporté par l'étique au teint de bistre ,
venait au moins de suspendre. Quel était ce personnage
obligeant? je l'ignore , mais je sais que , durant
le dîner , qui fut long et abondant , il pressait quelque
fois du genou le genou de la limonadière , qui soupirait
; en roulant sous ses jolis doigts un médaillon de
cristal dans lequel il y avait des cheveux. L'huissier
mangeait et ne disait mot; son recors buvait et lachait
des quolibets . Peu à peu cependant le café se peupla .
Tandis que les chalans s'assemblent , n'oublions pas
ces acteurs qui traversent la salle dans tous les sens :
Pun , vêtu en Colin d'opéra-comique , vient , la pannetière
au bras , se faire verser un petit verre ; l'autre ,
retenant d'une main sa gorge mal comprimée par un
double noeud de ruban fleur de pêcher , accourt faire
une confidence à la limonadière , et cette confidence
consiste à lui demander trente sous pour acheter un pot
de rouge ; un troisième frédonne , en essayant le dernier
pas de Fanny ; pendant que l'unique musicien arrive
à pas comptés vers le piano, et que cet instrument
et lui vont remplir tout l'orchestre .
Je ne ferai pas la description de ce café-spectacle .
Qui n'est pas entre une fois dans ces réunions tumul
FEVRIER 1820. 320
tueuses , où les sexes , les âges , les rangs sont mêlés ;
où les costumes , quoique variés , semblent confondus
par leur rapprochement ; où l'on ne voit qu'une masse
agitée d'un mouvement ouduleux , d'où sort un faux
bourdon continu , qu'interrompent , par intervalle ,
des éclats bruyans et des rires prolongés ?
Détachons de cette esquisse générale quelques portraits
particuliers . Aussi bien n'ai-je besoin , pour les
crayonner, que de préter l'oreille à un avantageux qui ,
placé non loin de moi , s'est chargé d'endoctriner son
petit parent nouvellement débarqué , en lui faisant remarquer
la différence des originaux parisiens aux originaux
champenois.
Ces deux buveurs de bière , dont l'un caquette d'un
air radieux en face de l'autre qui garde un silence boudeur
, sont deux auteurs systématiques que la science
etlanature out richement dotés , et auxquels il ne manque
que le bons sens. Le premier , expliquant l'univers
par la vitrification, croit avoir démontré que la matière
première et unique , principe et terme des choses
était une sorte de gélatine , que le mouvement , dont
elle a la cause en elle-même , porta d'abord à l'état de
cristaux; et il assure gravement que ces cristaux pulvérisés
ont produit l'univers. A travers le chagrin taciturne
que le confrère de cet illustre oppose à ses obscures
dissertations , on voit percer des mouvemens
d'impatience et le sentiment du dédain . C'est que , furieux
d'un système qui lui paraît si fou , il l'est encore
de ne pas trouver une minute pour exposer le sien qui
lui semble si sage. En effet , quoi de plus simple et de
plus intelligible ? Le calorique est la substance unique,
1. 21
322 MERCURE DE FRANCE :
mise en jeu par la rayonnance stellaire : du calorique
modifié par mille accidens , résulte l'univers ; de la
rayonnance, dérive son mouvement ; son action générale
est due à l'expansion , ses réactions particulières
sont dues à la compression. Dans cette belle hypothèse,
tout se ment en équilibre , tout s'arrange par compen
sations. Et ce qu'il y a de merveilleux , c'est que le
cerveau et le coeur humain , soumis à ce système , ne
sentent que par expansion , ne pensent que par compression
. L'âme humaine est une émanation de la
rayonnance stellaire; nos vertus et nos vices ne sont
que des fluides , plus ou moins clarifiés. Fluide majeur
, quand il s'agit des mâles qui ont la voix rauque ,
du poil au menton, et qui conséquemment doivent être
les plus justes , c'est-à-dire , les plus forts , fluide mineur
, si l'on parle des femelles qui ont le timbre d'enfans
de choeur , des contours arrondis et des nerfs
comme des cheveux. Il est clair que celles-ci doivent
obéir , aimer et tromper.
A la gauche de ces créateurs universels , fixez vos
regards sur cette nichée d'enfans , dont le plus âgé n'a
pas sept ans , et auxquels leur mère distribue, avec autant
d'équité que de tendresse , des oranges et des gåteaux.
A la décence de sa parure , à la modestie de
son maintien , vous jugeriez qu'une si bonne mère
doit être une excellente épouse. Erreur : cette femme
n'est point mariée et n'aura jamais d'époux. Abusée
par un faux système d'indépendance , elle a transporté
dans la vie sociale la liberté de la nature. Chacun de
ces enfans est celui d'un père différent : elle les aime
FEVRIER 1820 . 320
également tous; mais elle est grosse du sixième , et le
père du cinquième est déjà oublié.
Un mouvement singulier se fait sentir à l'un des
angles du café , où vient de paraître un petit homme
qui excite , avec une sorte de curiosité déprisante ,
des ricanemens et des huées. Cet exigu personnage
coureur de nouvelles , facteur d'une cabale et trotteur
de dénonciations , a l'abord caressant , l'oeil benin , les
manières patelines , le langage doux. Quoique ce rôle
ne suppose pas grande bonté , on ne saurait dire qu'il
soit méchant . C'est un officieux sans moyen qui colporte
la calomnie , parce qu'en la recueillant l'on agit , et
qui dénonce pour se donner de l'importance . Gelle
qu'il est parvenu à acquérir dans certaines maisons
vient échouer ici devant une demi- douzaine de sifflets
.
J'en demanderais quelques-uns pour ces trois compagnons
, dont le plus âgé , sergent major de la garde
nationale , est un nouvelliste qui écoute tout , qui
croit tout , qui répète tout. Le plus jeune est un questionneur
impitoyable , qui vous saisit au collet sans
motif , et sous le moindre prétexte , vous fait subir interrogatoire
sur faits et articles . Remarquez , dans le
troisième , ce tic de tirer sa tabatière cinq fois par dix
minutes , de l'ouvrir brusquement , d'y pétrir le tabac
avec passion et de l'y laisser avec un repentir réfléchi .
Ce lecteur impassible au milieu du bruit et des mouvemens
qu'il n'entend , ni n'aperçoit , a une manie
différente et passablement bisarre. C'est un ancien libraire
, que trois banqueroutes avaient enrichi, qu'une
faillite a ruiné , et qui , de tout son magasin , n'a pu
324
MERCURE DE FRANCE .
sauver qu'un seul ouvrage , la Magie Noire du grand
Albert . Il est vrai que , le possédant sous tous les formats
et de toutes les éditions , le nombre de ces exem
plaires équivaut à une bibliothèque. Au moyen de ce
livre , qu'il lit et commente sans cesse, il est parvenu
à ne pas croire en Dieu ; il est vrai que , par compensation
, il croit aux pressentimens , aux songes et à la
fatalité du vendredi .
Un peu en arrière de ce pauvre esprit fort , voyez
avec quelle morgue sensuelle s'étend ce gros jouflu ,
dont la large face respire la santé, dont le front plat
est le siège de l'impudence. C'est aussi un libraire ,
mais un libraire éditeur , qui de tous ses livres n'a lu
que Barême , et qui , dans Barême , a trouvé que les
belles éditions , si elles enrichissaient la librairie , appauvrissaient
les libraires . En conséquence , il a formé
le projet de réimprimer tous les classiques sur papier
gris , menus caractères , pages longues, noires et compactes
. Le succès des économiques lui fait envie et
l'encourage . Le voilà qui verse sur son projet un verre
de marasquin ; et dès demain, le journal de la librairie
annoncera chez lui les quatorze tomes de la Bible réduits
en un volume in - 18, au prix d'un franc cinquante
centimes .
C'est la journée des libraires : en voici un troisième;
il est peu délicat sur les libelles et devient fameux par
ses brochures . La plupart de ses confrères, assez hardis
avec le public, se montrent timides avec la police. Celui-
ci ne haît pas d'y avoir querelle . Derniérement, en
réglant le compte d'un auteur , dont le dernier pamphlet
est fort sensé , accompagna le paiement de ses
FEVRIBER 1820 . 325
honoraires par ces mots remarquables : Monsieur
Zoïle , votre style commence à devenir correct et votre
logique raisonnable; c'est un double travers. Comment?
peu de sarcasmes , point d'allusions ; et tout au plus
six calomnies ! songez que cette sagesse ne remplit ni
ma caisse , ni votre bourse. Votre première brochure
était un vrai libelle ; elle fut saisie , et j'en vendis quatre
mille ; celle qui la suivit ne fut que suspendue ,
parce qu'au lieu de calomuies , il n'y avait que des injures;
il s'en écoula quinze cents . De celle- ci , où il n'y
a ni satires , ni mensonges , et dont l'on ne peut espérer
ni suspension , ni saisie , je ne vendrai pas deux
cents exemplaires . Tenez le-vous pour dit , monsieur
Zoïle ; et si vous voulez faire mettre des pièces à votre
pourpoint , faites comme Monsieur l'abbé D. V. ,
soyez méchant.
Le colloque et les portraits du pédagogue parisien à
son cousin de Champagne furent interrompus par la
toile qui , ayant été levée , nous montra une amoureuse
de cinq pieds six pouces, jeune agués de trente six ans,
laquelle gardait trois chèvres de carton au pied d'une
montagne de tapisserie . A un solo, qu'on attribuait calomnieusement
à Grétry, succéda un duo formé par le
berger qui , comme je l'ai dit plus haut , n'était pas
tout à fait aussi bien tourné que feu Céladon. Ce mor+
ceau , terminé par une dispute à grand orchestre ,
amena un incident singulier : l'amoureuse, en appuyant
sur un tril , accrocha sa perruque à la crémaillière d'un
quinquet qui l'enflamma soudain ; le berger , oubliant
généreusement raucune , accourt pour dégager son infidèle
, qui le repousse et se débat. Durant le couflit ,
326 MERCURE DE FRANCE .
la fausse épouse du comédien, placée en contre poids
avec sa protubérance vertébrale , se détourne , pirouette
et va former sur l'estomach une éminence intempestive
. Les spectateurs de rire, l'orchestre de suspendre
son carillon , les acteurs d'accourir en auxiliaires
de leurs camarades désapointés ; et moi , d'attendre
le dénouement de cet épisode pour en confier la
note à mes tablettes .
Aujourd'hui, comme je m'occupe de leur dépouillement,
je reçois le billet suivant : « Monsieur le Flaneur,
qui se croit bien fin , l'a-t- il été assez pour deviner la
petite cause du grand événement de dimanche ? Qu'il
se rappèle cette mignonne quadragénaire , qui dans ses
chauts enfantins , parodiait , à la grande satisfaction
des connaisseurs , la gentille Môre. Qu'il n'oublie pas
qu'au moment où le berger bossu vit le contre-poids de
sa bosse passer de son siège accoutumé dans un local
qui lui est peu amilier , un brouhaha général gagna
tous les raugs des spectateurs qui mélaient leurs exclamations
jos euses aux clameurs des comédiens . Eh
bien! ce fut ce moment critique, que certains acteurs,
qui n'étaient pas sur le théâtre , choisirent pour en
faire une situation théâtrale. Cinq jeunes gens , qui
avaient recruté de trois demoiselles leur bruyante escouade
, renversèrent une table, sous prétexte de monter
dessus ; et jetant des cris exagérés , ils se mirent à
pousser , et opérérent de proche en proche sur toute
Ja ligue qui , de leur place , s'étendait à la porte , un
mouvement d'oscilation et de balancement. Durant ce
trouble, quelques femmes eurent peur, quelques autres
en firent le semblant , et parmi ces dernières , nos pu
FFVRIER 1820 . 327
diques donzelles . Elles crient , détalent , et se mettent
à fuir : leurs chevaliers , trop galans pour ne pas les
suivre , sont trop braves pour ne pas les protéger. Ils
se font jour à travers la foule qui s'oppose à leur turbulence
et cède à leurs coups . Le tumulte appaisé, l'on
s'aperçut qu'ils avaient ajourné le paiement de leur
écot. Et ce qu'il y a d'inexplicable , c'est que le céladon
bossu et l'agnès de quarante aus ont été vus hier
avec eux dans un estaminet de la place Maubert. Vous ,
monsieur Rustique , qui rôdez et flanez partout , pourriez-
vous expliquer cette rencontre, et nous dire depuis
quand des comédiens honnis vident-ils la canetto
de bière avec ceux qui les ont sifflés ?
REGNAULT DE WARIN.
wwwwwwwww
EXAMEN IMPARTIAT SUR NAPOLÉON ; par M. Azaïs ( 1) ,
Le nouvel écrit de M. Azaïs nous a paru remarquable
; c'est avec une généreuse éloquence qu'il a su
nous entretenir de l'homme extraordinaire qui imprima
tart de grandeur à la nation . Le secret de la puissance
de cet homme ce fût son caractère et son génie . Cette
belle observation appartient à M. Azaïs . Ce même livre
renferme un examen raisonné des institutions à
l'abri desquelles s'était élevé l'empire ; c'est ici que
l'écrivain se montre conséquent et supérieur . Comme
lui , tous les hommes sages ont pensé que l'ordre social
(1) Un volume in- 8 . Paris , à la librairie du Mercure , quai
des Augustins , n . g.
328 MERCURE DE FRANCE .
ainsi que la liberté pouvaient uniquement se maintenir
par des institutions prévoyantes et durables. Or celleslà
, comme on sait , sont les institutions monarchiques .
Nous reviendrons sur cette question.
Les premières pages de l'ouvrage de M. Azaïs rappellent
les travaux législatifs du Roi , sa haute sagesse .
Il montre dans le passé , au temps même où des révo-
Jutions et des guerres agitaient l'Europe , un grand
prince méditant dans l'exil les institutions les plus propres
à consolider la puissance et la liberté de la nation
qui l'avait banni. De tels souvenirs élèvent d'autant
plus la pensée qu'on les rattache aux circonstances actuelles
. Toutefois en considérant aiusi le tableau de la
restauration , c'est moins le gouvernement de Bonaparte
qu'on doit attaquer que les principes révolutionnaires
, qui d'abord substitués à sa place , voudraient
se relever sur ses ruines .
Le gouvernement de Bonaparte renferma tous les
élémens de l'ordre et de la durée , et s'anéantit par
l'ambition de son chef Du tumulte des camps , ce chef
avait entrevu qu'au milieu des monarchies européennes
la démocratie de fait était impossible , et que la seule
existence deviendrait un éternel principe de crainte et
d'anarchie . Mais la révolution française développée
par la puissanee des armes ne pouvait rétrograder que
devant une puissance supérieure à ses mouvemens.
C'est ce que Bonaparte sentit à temps , et précisément
ce que sa puissance et sa gloire lui permirent d'exécuter
plus tard.
Il y a daus les moyens qu'un homme extraordinaire
emploie au rétablissement d'un empire , une force , un
FEVRIER 1820. 329
entraînement et un éclat qui n'appartiennent qu'à lui .
Charlemagne a tout fondé par la législation et l'audace ;
sous lui , l'empire s'est relevé comme par l'impulsion
de son génie . Montesquieu a dit , avec son immortelle
éloquence , en parlant de ce grand roi : « Son génie se
répandit dans tout l'empire.... >> On voit dans les lois
de ce grand prince un esprit de prévoyance qui comprend
tout et une certaine force qui entraîne tout ,
vaste dans ses desseins , simple dans l'exécution , personne
n'eût à un plus haut degré l'art de faire les plus
grandes choses avec facilité et les difficiles avec promptitude.
Il parcourait sans cesse son vaste empire , portant
la main partout où il allait tomber. Les affaires
renaissent de toutes parts. <<<Bonaparte , doué de vues
moins hautes en législation , manquant de calme et de
quelque prodigieuse étendue dans l'esprit , avait aussi
d'admirables ressources . Il possédait bien le coup
d'oeil qui prévoit l'événement et l'habileté qui sait en
changer les résultats . La science du pouvoir lui était
connue. Né taciturne et réfléchi , il avait étudié les
hommes et connu trop tôt l'art d'utiliser leurs faiblesses
et leur corruption. Comme tous les grands caractères ,
il était ardent , impétueux , ce qui lui fit commettre
de grandes fautes , qu'il ne put couvrir d'assez d'éclat
et de génie. Il aimait la gloire , non pas exclusivement
cette gloire aventureuse et brillante qu'on obtient par
les armes ; mais celle qui repose sur des monumens
publics et durables. Sous son généralât , la France
augmenta ses conquêtes ; sous son consulat , elle affermit
sa puissance ; sous son sceptre , elle posa ses limites
et étendit sa médiation sur le monde. » « L'as330
MERCURE DE FRANCE.
cendant de Bonaparte , dit M. Azaïs , fût prodigieux ,
il était si brave , si infatigable , si audacieux , si heureux
ou si habile ! L'aigle convenait à son étendart ; il
en avait le coup d'oeil , la rapidité et la force. »
Parmi les principaux objets de l'administration générale
, l'instruction publique occupa long - temps Bonaparte.
Il comprit bien que pour relever la monarchie ,
il fallait rétablir l'éducation sur ses bases naturelles ; que
l'enseignement ne pouvait être qu'un résultat immédiat
de l'expérience. Un nouvean système aurait eu trop
d'inconvéniens ; c'était donc aux doctrines éprouvées
par les âges qu'il fallait confier l'affermissement de la
monarchie . La renaîssance des doctrines littéraires
antiques était inévitable. En politique , en littérature ,
les saines idées se touchent. Les états durent tant qu'ils
sont sagement et fortement constitués ; tant que tout est
soumis à un ordre de choses raisonné et légal. Il est
demême en littérature où les règles sont les principes ,
M. Azaïs nous semble manquer de justice , quant il
reproche aux hommes chargés de l'instruction publique
des idées étroites , des idées en arrière , Pour avoir
compris (contre la perfectibilité peut être ) l'alliance
intime des doctrines littéraires , antiques , et des principes
monarchiques . M. Azaïs les nomme avec inconvenance
et mauvais goût , d'ignorans éducateurs . Que
M. Azaïs ne se trompe pas , qu'aurions nous gagné en
suivant un autre voie , même en nous précipitant vers
ces hautes sciences , si bien nommées inductives et
spéculatives , beaucoup d'absurdités , et quelques
malheurs de plus. Le bon sens et le goût eussent
disparus : au nom de la perfectibilité de l'homme , et
FEVRIER 1820 . 331
de la régénération humaine , la France serait tombée
daus la décadence et immédiatement au dessous du
Bas-Empire .
En résumé , quels reproches peut on faire à l'ancienne
université ? n'a-t-elle pas donné avec le sentiment
/ du beau et des convenances , une nouvelle impulsion
aux lettres . La génération actuelle s'est- elle amollie par
ses leçons ; ne s'y est-elle pas préparée à tous les travaux
? a- t- on jamais reconnu quelque systême d'éducation
plus sage ? n'est il pas éminemment propre à tous
les siècles et à tous les peuples , le système qui n'admet
que des résultats utiles et certains ? L'université a
constamment repoussé les systèmes en spéculation ,
car ces systèmes ne s'établissent jamais qu'entre les
traditious et les notious positives et le temps a presque
condamné tous leurs résultats . Dans les anciennes
sociétés , il est des expériences qu'on ne peut tenter
deux fois sans encourir des conséquences terribles .
L'éducation nous parait du nombre , nous ne voulons
pas dire que l'ignorance et la routine doivent subsister ,
mais seulement que ce qui a été trouvé salutaire et
bon , reste et s'affermisse. L'éducation comme toutes
les institutions doit décliner , mais ce sera précisément
par le mépris des principes qui ont contribué à ses
progrès . Qu'on y fasse attentiou , tout périt comme
cela parce qu'il n'y a pas de force pour toujours soutenir
le bien. Le temps , c'est la maladie des états bien
constitués ; c'est aussi celle des belles littératures. Il
y a un point de perfection qu'on atteint une fois et
qu'on ne dépasse pas. L'orsque les littératures sont
arrivées par la perfection à manquer d'originalité , elles
332 MERCURE DE FRANCE .
restent comme un type d'imitation , ou plutôt comme
une forme que le talent et le goût réunis impriment à
des pensées déliées , à des aperçus ingénieux et même
à une critique de détail et d'élégance qui s'exerce sur
les productions originales. Cette époque est celle où se
déterminent les geures et les règles. Cet état qui annonce
visiblement la décadence ( et qui ressemble si bieu au
nôtre ) peut se soutenir par l'étude des modèles. Voilà
un avantage pour la littérature. Nous sommes loin en
parlant ainsi d'approuver le jugement de M. Azaïs , qui
regarde comme d'ignorans éducateurs comme des gens
qui ne savaient que cela les hommes éclairés qui ont
jugé nécessaire la renaissance des doctrines littéraires
antiques.
Alfred DE Low
REVUE LITTERAIRE.
wwwwwmwus
Les Plaisirs de Clichy , ou histoire de la souscription
ouverte au Constitutionnel , en faveur du malheureux
Habitant dont la cabane a été démolie.
Ce livre est l'histoire même de la souscription , la
collection de toutes les pièces qui ont paru à ce sujet ,
avec la liste des souscriptenrs et toutes leurs réclamations.
On a joint , aux opinions diverses émises pour et
contre dans les feuilles périodiques , des renseignemeus
FEVRIER 1820 . 333
authentiques ; la lettre de Morisset ; des détails sur la
démolition de la cabane et sa prochaine reconstruction;
des couplets analogues , des rondes , des romances
; une analyse de pièces de théâtre faites sur ce
sujet. La liste complète et régulière des personnes qui
ont souscrit est accompagnée de leurs devises et d'un
grand nombre de lettres adressées tant au journal du
Constitutionnel, qu'à l'auteur des Plaisirs de Clichy .
C'est un petit monument à la bienfaisance publique ,
dédié à toutes les personnes qui ont pris part à la souscription
, par M. GOURIET , auteur du poëme de Violette
, des Tablettes militaires , etc.
Un vol . in- 12 , orné d'airs nouveaux notés , avea
accompagnemens , et d'une planche lithographiée représentant
l'ancienne cabane , et donnant le plan de la
nouvelle . Prix 3 fr .
Ce recueil , qui a été plusieurs fois annoncé par le
Constitutionnel , aurait paru depuis long- temps , si l'on
n'avait pas voulu donner le temps à toutes les personnes
qui ont des réclamations à faire insérer , de les faire
parvenir à l'auteur.
Parmi les chansonsinsérées dans ce recueil, se trouvent
sous deux forts jolis airs nouveaux, les couplets intitulés :
la Cabane, que M. GOURIET a dédiés à M. Etienne , et
dont le Constitutionnel a parlé avec éloges. Le premier
air est de M. ARBÉRY DUBOULLEY fils , de VERNEUIL ;
l'autre de M. GOURIET. Ces couplets étant indépendans
de l'affaire Clichy, et susceptibles de plaire dans les salons
, ont été en outre , gravés séparément avec l'air et
les accompagnemens de l'auteur des paroles , et ainsi
0
334 MERCURE DE FRANCE .
pourront se vendre à part , aux mêmes adresses que le
volume des Plaisirs de Ülichy .
C'est d'après des renseignemens sûrs que nous avons
représenté l'ancienne cabane , et un dessinateur s'est
transporté sur les lieux pour bien peindre le site. Nous
devons le plan de la nouvelle cabane à des communications
pleines de bienveillance.
Les demandes , réclamations ou tous autres objets
relatifs à cet ouvrage , doivent être adressés franco ,
1 ° . à M. ROYOL , libraire ; à la Porte Saint-Jacques ,
no . 159 ; 20. à M. PLANCHER , éditeur des Mémoires
de Joséphine , impératrice des Français , rue Poupée ,
n° 7 .
Description des déserts de la grande chartreuse , dédiés
à M. le duc Dalberg ; par Grégoire -Gabriel LETTU.
Le but que se propose l'auteur de cet ouvrage est
de faire connaître le berceau d'une des plus grandes
et des plus régulières institutions religieuses ; de guider
les voyageurs dans cette partie intéressante des
Alpes , où les fatigues deviennent souvent inutiles
pour l'agrément et pour l'instruction , faute d'indications
exactes , d'offrir enfin aux artistes et aux amateurs
une collection utile et variée de sites , de décorations
qui , jusqu'à ce jour , n'avaient été observés ou
recueillis que d'une manière incomplète.
Un séjour de dix-huit mois daus le monastère , des
courses de plusieurs années dans les montagnes environnantes
lui ayant permis de rassembler des dessins
de la plus grande exactitude , il a l'espoir que le public
FEVRIER 1820 . 335
accueillera avec bienveillance une description tracée
pour ainsi dire sous la dictée de la nature.
L'oeuvre sera composée de six cahiers contenant chacun
environ deux feuilles de texte , et six planches gravées
en lithographie, très -soignée et imprimée sur demifeuille
colombier .
Chaque cahier est du prix de 10 francs sur papier
ordinaire , et de 20 francs sur papier vélin satiné , pour
MM. les souscripteurs .
Les personnes qui n'auraient pas souscrit à l'époque
du premier mars prochain , paieront un cinquième en
plus du prix de la souscription.
Chaque cahier paraîtra tous les deux mois , à commencer
du premier avril 1820 .
On souscrit à Paris , chez l'auteur , rue du Petit-
Bourbon , n° 18 , près la place de St. -Sulpice, et à Grenoble
, chez M. Boudeville , agent d'affaire , rue des
Vieux Jésuites , au coin de la rue Nouvelle .
On est prié d'affranchir les lettres qui , faute de cette
précaution , ne seraient point reçues .
M. Servan de Sugny est chargé des notices qui accompagneront
les planches lithographiées.
-
Depuis quelques jours on se porte avec assez
d'empressement au Cosmorama. L'exposition de janvier
est des plus intéressante. On y remarque , entr'autres
vues , celle qui offre la cérémonie du sacre et
du couronnement de Louis XVI à Rheims , en 1775 .
Tout y est parfaitement imité : l'architecture et les
ornemens de la basilique , les costumes du temps et
jusqu'à la physionomie des principaux personnages. On
336 MERCURE DE FRANCE .
reconnaît la reine Marie-Antoinette , la princesse de
Lamballe , et plusieurs grands officiers de la couronne .
Ce qui frappe encore l'oeil du spectateur est l'aspect du
tribunal et de la chapelle de l'inquisition portugaise à
Goa , daus les Indes orientales . L'architecture à demigothique
de ce sombre édifice , que l'on apperçoit à
peine à la faible lueur des lanternes , ajoute à la terreur ;
et l'art a si bien imité la nature , que l'on croirait entendre
les gémissemens et les plaintes des victimes.
Cette vue est exécutée d'après la relation et les dessins
d'un médeciu français détenu pendant trois ans dans
les prisons de Goa , et qui , transféré dans celles de
Lisbonne , ne put revoir sa patrie que par protection de
l'ambassadeur de Franee .
- Le spectacle pittoresque et mécanique de Pierre ,
qui intéressera toujours les amis des inventions ingénieuses
, continue d'offrir au public les tableaux représentant
Venise , Mantoue , Saint- Pétersbourg , Cadix ,
Richemond ( bourg d'Angleterre) , Amsterdam , le lever
du soleil dans une belle situation sur le Bas -Rhin , et les
effets de la mer agitée pendant un violent orage.
Tous ces tableaux sont de la plus grande vérité , et
prouvent jusqu'à quel point l'art peut imiter la nature.
Sous presse.
Dangers pour le trône , résultant de tout chaugement
et de principes dans la loi actuelle des Elections;
par un ancien Député. Broch. in-8 .
DE FRANCE ;
Journal
70%
min
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE .
Vires acquirit eundo.
EPITRE
A M. DENNE BARON ( 1 ) .
OUI , Damon , tu dis vrai , les Dieux , dans leur colère ,
Exaucent du méchant la coupable prière .
Neformons pas de voeux : attendons en repos
Ce que toujours le Ciel nous dispense à propos .
( 1 ) M. Denne Baron , à qui l'on doit la traduction du
poëme de Héro et Léandre , et une traduction en vers français des
Elégies de Properce , s'occupe d'un poëme épique , dont le sujet
est David. Les fragmens que l'on connaît de cet ouvrage prouvent
que la même main qui a su rendre les sons du luth plaintif de
P'amant de Cynthie, peut s'exercer avec succès sur la harpe sévère
et majestueuse du prophète- roi .
II.
2 MERCURE DE FRANCE .
Gardons- nous d'accuser la Sagesse suprême :
L'homme est plus cher aux Dieux qu'il ne l'est à lui-même .
Quoi ! le sang des taureaux , les nuages d'encens ,
Peuvent- ils donc payer leurs plus faibles présens !
Croirons-nous qu'à la voix d'un prêtre ou d'un augure
L'Eternel interrompt l'ordre de la nature .
Sa providence veille , et nous donne d'en haut ,
Non pas ce qui nous plait , mais bien ce qu'il nous faut.
Soumis , adorons-le. Sa prudence profonde
Prend soin d'un moucheron , et gouverne le monde.
Un atôme insensible est égal , à ses yeux,
A ces astres roulans dans l'abîme des cieux .
Cependant les humains , dans un délire étrange ,
Des colonnes d'Hercule au rivage du Gange ,
Confondent dans leur voeux et les biens et les maux ,
Et sur leurs intérêts raisonnent tous à faux.
Pleurons sur leurs erreurs , rions de leur folie .
L'un voudrait du beau temps , un autre de la pluie .
Celui-ci veut du chaud , celui là veut du froid .
Tous apportent des dons , le prêtre les reçoit .
Ah ! si les Dieux , séduits par de vains sacrifices ,
Anos voeux indiscrets étaient toujours propices ,
On nous verrait bientôt , maudissant leurs présens ,
Nous plaindre à Jupiter des Dieux trop complaisans .
Mercure , accorde- moi le don de la parole ,
Dit ce jeune écolier , sur les bancs de l'école ;
Et cet autre , brûlant de signaler son bras ,
Appelle à son secours Mars , Belfone et Pallas.
Cependant l'orateur qui tonne à la tribune
Croit marcher à la gloire ainsi qu'à la fortune.
Je vois dresser pour lui d'odieux échafauds ,
Et sa tête rouler sous le fer des bourreaux.
Intrépide guerrier , j'admire ton audace !
Tu dédaignes la toge et tu prends la cuirasse :
La victoire est fidèle à suivre tes drapeaux :
Un laurier va bientôt payer tous tes travaux .
Mais un vieillard aveugle , accablé de misère ,
Etend vers toi la main : tiens , vois , c'est Bélisaire .
Fortune ! c'est de l'or que demandent nos voeux ?
De l'or , toujours de l'or. En voilà , malheureux ....
Tes celliers cependant et tes granges sont pleines .
29-11
3-19
OCTOBRE 1819 . 3
-1
De même que l'on voit les énormes baleines
Engloutir dans leurs flancs les timides dauphins ,
Ta fortune engloutit celle de tes voisins ;
Mais , sans examiner s'il doit servir ou nuire ,
Plus l'avare a de biens , et plus il en désire .
De ses voeux à toute heure il fatigue Plutus.
Il est riche. Eh ! qu'importe ? il faut l'être encor plus .
Ah! combien de soucis s'accumule et prépare ,
En- amassant de l'or , cet imprudent avare !
Il ne dort déjà plus : au seul bruit des clairons
Il voit le soldat près d'envahir ses moissons .
J'entends le tambourin et la douce musette :
il entend le tambour et l'affreuse trompette.
croit revoir ces temps où , pour ravir leurs biens ,
Des tyrans à la mort livraient nos citoyens .
Je suis perdu , dit-il ! Ah ! fortune maudite ,
On convoite mon or et ma tête est proscrite ;
Un riche est criminel , ses biens sont ses forfaits :
Ma tête doit tomber. Le pauvre dort en paix ,
Craint peu des assassins l'odieuse cohorte :
Il ouvre , sans trembler , quandon frappe à sa porte .
Voyez le voyageur : porte-t -il un peu d'or ,
Il tremble qu'un brigand n'enlève son trésor.
Le vent soufle à travers les roseaux du rivage :
Ce bruit inattendu vient glacer son courage ;
Mais , exempt de soucis quand il n'a point d'argent ,
Il brave les voleurs , et chemine en chantant.
Mortels , bornez vos voeux ; une immense fortune
A toujours de dangers une suite importune ;
Toujours à ses côtés marche la trahison :
C'est dans des vases d'or que se boit le poison ( 1 ) .
COUPÉ DE ST.-DONAT .
( 1 ) Cette pièce est une imitation de quelques passages de la
dixième Satire de Juvénal .
4
MERCURE DE FRANCE .
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LA MORT.
ÉLÉGIE .
Apeine je commence à naître ,
Et du sort la suprême loi
Me révèle déjà mon être ;
Déjà la mort fait disparaître
Parens , amis , autour de moi.
Toi que regrette ma tendresse ,
Alfred , l'ami de ma jeunesse ,
Le compagnon de mes travaux ,
Qui dans nos luttes pacifiques ,
Et dans nos combats scholastiques ,
M'opposais tes efforts rivaux :
Cher Alfred , ta jeune paupière
Un instant s'ouvre à la lumière ;
L'éclair soudain a disparu :
Ton oeil s'éteint , ton corps succombe ;
Tu meurs avant d'avoir vécu ;
Tu n'as vécu que pour la tombe !
Au tendre souffle du zéphir ,
Telle la fleur qui vient d'éclore ,
Flétrie à sa première aurore ,
Naît au jour pour s'épanouir :
De la Mort , fatale influence !
Le matin qui voit sa naissance ,
La voit aussi s'évanouir .
Arrête , ô Mort impitoyable !
Ne peux- tu suspendre tes coups ?
Arrête : dans ton fier courroux,
Montre-toi moins inexorable .
Mais que vois-je ? Pourquoi ce deuil ?
Théodore suit un cercueil ,
Et pleure ! .... Dis , ami ; ta mère ? ....
Elle n'est plus ! ... Douleur amère !
Voilà donc les arrêts du Sort !
Flle n'est plus ! ainsi la mort
De l'homme écoute la prière !
Elle n'est plus ! Mais des saints lieux
OCTOBRE 1819. 5
Pour elle s'ouvre la demeure ;
Déjà citoyenne des Cieux ,
Près de l'Eternel à toute heure
Elle entonne des chants pieux !
Théodore , sèche tes yeux :
Que dis- je ? Non ; pleurons ensemble ;
Ensemble pleurons tes douleurs.
Quoi ? Ceux que l'amitié rassemble ,
Ainsi qu'iis partagent leurs
Ne partagent-ils pas leurs larmes ,
Ah! nos pleurs ont bien plus de charmes ,
Quand d'un ami coulent les pleurs !
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coeurs ,
Jul. FELMAN .
LE RÉVEIL DES FRANÇAIS .
CHANSON NATIONALE .
( Six semaines après la seconde invasion.)
AIR: duMéléagre champenois.
LOIN , loin d'ici toute âme commune
Qui du destin n'ose braver les traits !
Faisons rougir l'aveugle fortune :
L'orgueil encor sied au peuple français !
Q'ont - ils donc fait ces vainqueurs qu'on nous donne ?
Ils ont deux fois pu franchir nos remparts :
Mais que sont-ils , près de ceux que Bellone
A couronnés dans le palais des czars (1 ) ?
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Si , même au sein de la noble Lutèce ,
Sur leurs tambours nous lisons : Waterloo (2) ;
Pour dissiper leur insolente ivresse
Nommons Berlin , Vienne et Preusse-Eylau,
Loin , loin d'ici ...... , etc.
(1) Entrée des Français à Moscou .
(2) Le vainqueur des vainqueurs , le Prince de circonstance ,
a fait fabriquer à Paris , rue du Petit Carreau , des tambours
⚫rnés de cette courte légende : Waterloo.
6 MERCURE DE FRANCE .
Ces monumens qu'érigea la victoire
Pour consacrer nos triomphes nombreux ,
En dépit d'eux resteront dans l'histoire
Que dans mille ans reliront nos neveux (1) .
Loin, loin d'ici ...... , etc.
A son lever prodiguant la lumière ,
Voyez Phoebus marcher plus radieux :
Quand sonnera la trompette guerrière ,
Tels ils verront nos soldats glorieux.
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Pour l'avilir , à ma chère patrie
Ils ont ravi le plus sacré trésor ..
Hé bien , devons tout à notre génie (2) :
Auraient -ils rien sans le fer et sans l'or .
Loin , loin , d'ici ...... , etc.
N'avons -nous pas , Melpomène et Thalie.
Le dieu Jouflu , nos galans troubadours ;
Et Terpsichore et l'aimable Folie.
Et nos beautés et les petits Amours ?
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Si nos amis , dans leur double campagne ,
Ont bu nos vins comme des templiers ,
N'avons-nous pas , en Bourgogne , en Champagne ,
De quoi remplir nos immenses celliers ?
Loin , loin d'ici ...... , etc.
(1) Allusion à l'enlèvement des bas- reliefs qui décoraient l'are
de triomphe du Carrousel.
(2) Le sac du Muséum (*) .
(* Mais voyez l'Exposition de 1819 ! Rien ne pourra tarir la source où tant
de chefs-d'oeuvre ont été puisés , ni les grossières injures des ultrà , ni le glaive
et les torches de la Sainte -Alliance , ni l'exécrable politique , ni la basse jalousie
des adorateurs du spleen.
Note ajoutée par l'Auteur .
OCTOBRE 1819 . 7
Autour du ROI , sous l'abri tutélaire
De l'arbre heureux qu'a fait croître la paix ,
De l'hymenée et du titre de père
Savourons mieux les éternels bienfaits,
Loin , loin d'ici ...... , etc.
Que chaque année , aux champs de la victoire ,
Sur les tombeaux de nos braves guerriers
Nous allions tous , précédés de la gloire ,
Verser des pleurs et bénir des lauriers .
Loin , loin d'ici ...... , etc,
Devant le dieu qui préside aux batailles ,
Là , tout Français prêtera ce serment ,
Qu'avec le champ des nobles funérailles
On entendra de l'Est à l'Occident :
(D'un ton religieux et solennel. )
<<< A votre exemple , ombres immortelles !
>> Nous défendrons nos drapeaux et la paix ;
Et comme vous, à l'honneur fidèles ,
α
→ S'il faut mourir ... Oui, nous mourrons Français !>>>
F.
CHARADE .
MON premier , très-souvent , a séduit la beauté ;
Mon second tenterait même jusqu'à la prude ;
Et sous une écorce un peu rude ;
Mon tout cache pourtant un grand fonds de bonté.
Du premier vous n'avez que faire ;
Si j'étais le second , j'aurais l'heur de vous plaire ;
Mais si j'étais un tout , je serais mieux goûté .
ENIGME .
MALE et femelle je corrige
J'instruis , je condamne , je mords ,
Soit que j'aie ou raison ou tort ,
Constamment mon arrêt afflige
6 MERCURE DE FRANCE.
Ou fait enrager les auteurs ,
Selon qu'il réjouit plus ou moins les lecteurs.
Cela peut paraître un prodige ,
C'est pourtant une vérité ,
Horace et Despréaux qu'on aime , qu'on admire ,
Soutinrent long-temps mon empire ;
Mais hélas ! leur postérité
Laisse échapper leur férule et leur lyre .
LOGOGRIPHE .
POUR me définir en deux mots
Je suis le centre de tous maux ;
J'offre un tableau touchant de l'humaine misère ;
Je suis pour bien des gens un objet de terreur :
Tel que je suis plus d'un rimeur
S'est vu mon pensionnaire ......
Mais chut : j'en dirais trop , et le rusé lecteur
Me connaît déjà , je parie.
-Pas encore . - Non ? Eh bien , combinez , je vous prie ;
Vous trouverez d'abord , sans être grand docteur ,
Le trône de Morphée ; un fleuve d'Italie ;
Puis un terme de pharmacie ;
Item , une interjection
Qui marque la surprise ou l'admiration ;
Un meuble de cuisine ; un ton dans la musique ;
Un adverbe latin , synonyme de tàm ;
Un proche parent d'Abraham ;
L'on y peut voir encor , pour peu que l'on s'applique ,
Un légume de mauvais goût ;
De Jacob une femme ; et ..... Ma foi voilà tout .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans ledernierNuméroqui aparu le lundi , 188bre. 1819 .
Le mot de la Charade est AMIDON,
Celui de l'Enigme est COMÈTE ,
7
Et celui du Logogriphe est SPECTRE , dans lequel on trouve
sceptre.
OCTOBRE 1819 . 9
SCIENCES.
ww
Nouvelle Législation de l'Impôt et du Crédit ; par
M. GOUGET-DELANDRE , ancien membre de la Cour
de Cassation ( 1 ) .
LORSQUE de toute part on s'occupe de former et
d'établir des Sociétés et des Compaguies pour différentes
sortes d'assurances , c'est un devoir pour ceux qui
traitent et qui jugent des matières économiques , de
s'en expliquer , afin de fixer les regards du public sur
ce qui est noble et généreux ; afiu de les détourner aussi
de ces établissemens offerts journellement à la Société ,
et qui ne sont souvent que des jongleries imaginées
pour faire des dupes.
Mais avant de parler d'assurances particulières , de
celles que peuvent embrasser les spéculateurs , il est
peut- être bien de faire observer qu'avant toutes ces
entreprises de détail , il existe un grand système d'assurance
, d'où dérivent tous les autres ; c'est celui sur
lequel la Société est fondée .
Les gouvernemens , par rapport à ceux qui les ont
établis , ne sont qu'une grande machine où , pour le
plus petit intérêt comme pour le plus grand , un système
d'assurance se trouve développé et appliqué .
La police de surveillance est une assurance pour la
tranquillité de toutes les classes , pour la sûreté de
l'honneur des familles . L'administration publique est
(1 ) Paris , chez Delaunay , libraire , Palais -Royal , galerie de
bois, no. 243 : chez l'Auteur, petite rue de Valois Saint-Honoré,
no. 5 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7.
1
10 MERCURE DE FRANCE .
une autre assurance qui pourvoit à mille choses promises
et assurées au public , pour et moyennant des
impôts . La confection des routes et leur sûreté , le nétoyage
des rues et la salubrité de l'air , les besoins des
hôpitaux et la subsistance du pauvre , la puissance judiciaire
, ou , si l'on veut , seulement l'autorité des tribunaux
pour la sauve-garde de la propriété , la police
correctionnelle contre la calomnie , tout , dans la Société
, par rapport à ce qui l'intéresse , est une application
de l'assurance généralisée .
Les établissemens particuliers qui ont pour objet
d'empêcher le déplacement des jouissances , d'assurer
des économies , de conserver , on ne dit pas l'opulence
ni même la richesse , mais de maintenir une honnête
aisance , ces établissemens , à l'exemple des gouvernemens
, ne sont que l'application d'autres moyens sur
une autre matière et sur une autre échelle .
C'est dans l'ouvrage que nous indiquons au public ,
pour une seconde fois , que l'auteur a présenté les motifs
do ces établissemens qui se développent successivement
pour le bonheur des hommes , on peut ajouter,
pour la gloire du gouvernement français .
L'auteur , dans l'application de ces différens systèmes
d'assurances , qu'il a su rapprocher de tant de
choses , n'a point oublié la classe des ouvriers et des
domestiques. Il avait présenté son plan dans un ouvrage
publié dès 1792 ; il a renouvelé ses instances dans celui
que nous annonçons : elles ne sont point restées sans
fruit.
Par une ordonnance rendue en son Conseil - d'état ,
sur le rapport de M. de Gérando , Sa Majesté a ap .
prouvé une caisse d'épargnes pour les ouvriers et pour
les serviteurs de toutes les classes : cette caisse , dont
on ne parle point assez souvent , est établie pour assurer
l'existence des individus qui voudront y prendre confiance
; elle est administrée par la compagnie des assurances
maritimes .
La sagesse du prince a senti qu'elle devait s'occuper
OCTOBRE 1819 . II
d'abordde la classe indigente : c'était celle là qui devait
fixer plus particulièrement les sentimens de la bienveillance
du monarque.
Il est si juste de créer une patrie pour ceux qui n'en
ont pas ! << Vous n'avez pas de propriété , dit l'auteur ,
mais une administration paternelle va vous en créer
une : elle n'exige qu'une légère portion de vos économies
; elle fera valoir ce tribut , pour vous le rendre
avec usure , lorsque le poids des années aura affaibli
la force de vos bras..... La patrie veut vous attacher à
elle , ou plutôt elle veut que les pauvres aient une patrie
comme les riches.... Citoyens qui arrivez aux
termes de votre carrière ; vous , qui avez arrosé la terre
de vos sueurs , il est temps , prenez quelque repos ;
possédez tranquillement le petit domaine que vous avez
su vous constituer..... Vous avez enfin une patrie qui
aura obtenu un culte d'autant plus religieux , qu'il sera
le fidèle hommage d'une juste reconnaissance. » ( 1 ) .
Après avoir fait ainsi la part du pauvre , il convient
de faire celle du propriétaire et du cultivateur , car l'on
sait que l'homme saus propriété , ne peut trouver son
existence que dans les moyens que l'homme aisé peut
recueillir lui-même , pour pouvoir payer le travail qui
lui est offert.
Aussi , quelle belle conception que celle qui a pour
objet de proposer d'assurer le propriétaire et le cultivateur
contre les grèles et contre les autres fléaux de
la nature ! Quel beau systèmeque celui qui aurait pour
objet de reporter la production où elle a manqué , par
suite d'évènemens d'une force majeure .
Cette conception est celle énoncée dans l'ouvrage de
M. Gouget - Délandre ; elle est sa propriété ( 2 ) . II
l'avait produite en 1792 ; il en a fait une principale ma-
(1) Page 98 .
(2) M. Barrau de Toulouse a publié un excellent ouvrage, sur
l'application des principes : nous parlerons de cette application .
12 MERCURE DE FRANCE .
tière de son travail sur le système de finances dont nous
nous occupons .
Afin de marcher avec l'auteur , il convient de le faire
parler lui-même. « Si l'humanité , nous dit- il ( 1 ) , nous
fait un devoir d'admettre que le pauvre doit être secouru
par la Société , l'équité nous en fait un autre , de
statuer que celui qui a servi cette même Société , par la
culture de la terre , doit être dédommagé , si ses espérances
lui sont ravies par des événemens indépendans
de sa volonté et et de sa prévoyance. Il faut lui garantir
ces avantages , non pas à titre de bienfaisance , mais à
titre d'une créance réelle sur la Société. » Voilà le principe
présenté ; il s'agit de le faire consacrer.
Que d'avantages pourront résulter de l'application
de ce principe ! Selon l'auteur , et suivant la raison , les
conséquences en deviennent si majeures , qu'il n'y a
plus moyen de vouloir retarder l'institution .
En effet , on ne se dérobera plus à l'impôt ; on n'avilira
plus les propriétés pour s'y soustraire ; l'impôt
sera payé sans contrainte et sans retard ; la contribution
, mesure admissible , régulière et légalisée pour
l'indemnité , se trouvera garantie par cette même indemnité
, et l'indemnité à son tour se trouvera indiquée
par le taux de la contribution. Cette garantie des récoltes
ne sera plus un simple espoir ; ce ne sera plus
une charité , comme l'ont été jusqu'à présent les secours
si minimes que l'on distribue si lentement ; mais
elle sera une chose acquise , sur laquelle on pourra et
l'on devra compter.
Cette garantie sera complète ; elle aura pour objet
de dédommager intégralement , afin de rendre aux
victimes des évènemens tous les moyens de poursuivre
leurs travaux , et de continuer leurs dépenses .
La lecture des observations si concluantes , porte à
convaincre tout le monde de l'utilité et des avantages
(1) Page 33.
OCTOBRE 1819 . 13
du système. L'auteur nous présente , pour autre considération
, que le dernier cri de la superstition se trouvera
étouffé , lorsque la Société sera appelée , dans son
propre intérêt , à supporter en masse les pertes occasionnées
par des fléaux naturels , que l'on veut toujours
attribuer à la colère de Dieu contre les habitans de telle
ou telle contrée , comme si les hommes n'offensaient
pas également la Divinité , comme si , tous ensemble ,
ne murmuraient pas contre sa providence , et comme
s'ils n'avaient pas besoin de la même portion de pardon
et d'oubli .
Telle est la sage philosophie professée dans un livre
qui traite de toutes les matières de la finance , et que
les hommes , érudits en économie politique , considèrent
comme classique .
( La suite au prochain Numéro ).
www
BEAUX - ARTS.
mwv
De la Lythographie appliquée à l'impression des ouvrages
inédits , et la réimpression des livres anciens
dans toutes les langues .
APRÈS bien des débats pour et contre la liberté de la
presse , la France en jouit paisiblement , comme chacun
le peut voir . - Oui , dirent peut-être quelques plaisans
, les éditions compactes , les brochures soufflées
s'accumulent ; les feuilles quotidiennes volent , pressées
et légères , comme les flocons de neige en hiver ;
des torrens de papier imprimé , semblables aux fleuves
de gaze , d'azur et d'argent de l'Opéra , coulent à travers
les villes et les campagnes , et menaceraient réellement
de les couvrir d'une inondation perpétuelle , de
14 MERCURE DE FRANCE .
leur ôter la lumière du jour, si la curiosité d'une part ,
et la cupidité de l'autre , ne se trouvaient encore audessous
du besoin d'enveloppes et de papillottes .
Mais c'est peu de la France à jouir de cette garantie
de la liberté politique ( ajouteront , sans daigner ré.
pondre à la plaisanterie , les partisans de la liberté de la
presse) ; toute l'Europe doit l'obtenir. Déjà les gouvernemens
étrangers la proclament comme ils ont proclamé
la liberté politique , c'est à dire après avoir fait
d'abord, de nos écrits , du papier à cartouche pour
leurs arsenaux , ils en rappellent aujourd'hui le texte ,
et y ajoutent leurs commentaires. La question sur la
liberté de penser et de dire , est jugée. Si l'on en appelle
à l'expérience pour ses résultats , on peut la trouver
en France , chez un peuple des plus communicatifs ,
des plus matins en propos , et pourtant très-susceptible.
Dame chicane , on l'a vu , s'était flattée d'une ample
moisson d'épices. Deux ou trois procès scandaleux ,
excités par elle à l'occasion de quelques écrits , n'ont
eu d'autre effet que de rappeler le mot de ce paysan aù
milieu du dernier siècle , où l'instruction et la politique
commençaient à se répandre. Il venait de perdre un
procès. En sortant de la chambre du palais , il tenait
les yeux fixés sur cette incription en lettres d'or , placée
au-dessus de la porte : Justitia et pietate . -- Sais-tu
Dire ? entends- tu le latin ? lui dit un conseiller en pas-
Ventie! répondit le paysan , que ça veut dire :
La justicefait grand pitié. Mais on ne verra plus , il
faut l'espérer , de ces scènes où l'accusé , l'accusateur
et le juge lui- même , cnt pu paraître tous convaincus
de calomnie ; car on n'en accusera plus personne .
sant. -
La France d'aujourd'hui pourrait être représentée
sous l'allégorie d'un jeune militaire rentré dans sa famille
, après plusieurs campagnes où il a obtenu les
plus grands succès et éprouvé les plus grands revers .
Son sang en est encore tout agité ; plein de feu , il parle
avec action ; à son langage se mêlent des mots étranges ,
des gestes singuliers ; on croirait quelquefois que son
OCTOBRE 1819. 15
esprit est altéré . Mais il retrouve bientôt , dans la société
de ses parens , de ses amis , l'objet de ses goûts
naturels . Il redevient citoyen français , de simple soldat
qu'on l'avait fait. Ce fut en soupirant qu'il suspendit
son épée glorieuse ; c'est en sentant battre son coeur ,
qu'il prend la plume pour louer les bonnes actions et
attaquer les abus. D'abord sa plume crie sous sa main
appesantie ; elle lance au loin des taches qu'il se hâte
aussitôt d'effacer ; mais elle court bientôt avec facilité
sur les sujets les plus graves comme sur les plus légers .
Alors les avantages de la liberté de la presse ne seront
plus contestés ; ils seront bénis , ils deviendront profitables
, surtout à une génération nouvelle , qui , au
grand étonnement de certains Epimenides modernes ,
voudra trouver des livres jusque dans la plus pauvre
cabane , s'il doit y avoir encore de pauvres cabanes .
Bravo ! s'écrieront ici les libraires surtout. Mais ,
pour cet âge d'or , aurons nous assez d'imprimeurs
Eh ! oui , Messieurs , lors même que tous les imprimeurs
actuels briseraient leurs presses ; car chaque auteur
va devenir son propre imprimeur. L'exemple qui
vient d'en être donné à Berlin (1) , ne peut étre perdu
pour la France , lorsque des moyens , vraiment extraordinaires
, viennent y concourir .
Dès 1810 on y a cherché , pour la lythographie, une
invention plus commode que ces pesans carreaux de
pierres , imaginés d'abord si heureusement (2) . On
était parvenu au perfectionnement désiré , lorsqu'au
commencement de 1819 , M. Senefeldet , inventeur de
(1) Le professeur Færster ayant transcrit de sa main sur la
pierre lytographique son nouvel ouvrage , destiné à l'école du
génie et de l'artilleric , et intitulé : Introduction à la géodésie , y
ayant dessiné lui-même les figures , a fait ainsi imprimer son livre
à mesure qu'il s'est vendu.
Revue encyclopédique , tom. 2 , 1819 , pag. 536.
(2) On peut voir l'excellent Mémoire de M. Marcel de Serre ,
sur la lythographie , inséré dans les 51e. et 52e. volume des Annales
des Manufactures et des Arts .
16 MERCURE DE FRANCE .
la lythographie , est venu à Paris offrir une solution du
probléme. Il l'a annoncée sous le titre depapirographie.
Quelques journaux en ont parlé ; mais l'inventeur a
constamment refusé , jusqu'à la dernière exposition des
produits industriels au Louvre , de laisser voir ses
nouvelles planches. C'est alors qu'il en a montré une
seule , en ouvrant une sorte de souscription pour celles
qu'il allait , dit-il , faire fabriquer. Mais il avait été devancé
, comme il vient d'être dit , sinou pour le privilége
, au moins pour la découverte du perfectionnement.
Dès son arrivée , au mois de mars dernier , il
avait reçu la visite d'un officier français , qui lui dit
avoir aussi imaginé des planches lythographiques plus
commodes et plus faciles à se procurer , que les pierres
de Bourgogne et de Châteauroux , qui ne le cédent en
rien à celles de Munich . Il fit l'offre de montrer ses
planches françaises , à condition que M. Senefelder ferait
voir ses planches allemandes . Cet échange d'amourpropre
et de complaisance fut constamment refusé.
Quoi qu'il en soit de la concurrence pour la priorité
de l'invention , il en résultera toujours deux sources
d'un stéréotypage nouveau , que l'inventeur français a
porté au point de le rendre exécutable en entier , par
une personne quelconque se mettant en tête d'imprimer
; et avec le plus grand avantage , sans contredit ,
celui de pouvoir ne tirer des épreuves qu'à mesure du
besoin .
, D'après des renseignemens certains l'on peut
annoncer ici que les planches lythographiques nouvelles
sont composées de matières qui se trouvent partout
; elles seront faites minces ou épaisses à volonté ,
et de différentes qualités , selon qu'on voudra les employer
au dessin ou à l'impression . Dans ce dernier cas ,
le procédé consistera à écrire avec une encre très - coulante
, sur un papier très- commode et d'une préparation
analogue à celle des planches ; puis à en faire la contreépreuve
sur la planche à imprimer. Cette opération
dernière , ainsi que l'impression des épreuves , demanOCTOBRE
1819. 17
deront seules quelques pratiques , et dans le cas seulement
où l'on ne voudrait pas recourir aux imprimeurs
lithographiques ordinaires .
Mais , le croira- t- on ? c'est peu encore que l'impression
d'ouvrages inédits. Des gravures anciennes ou
nouvelles , des livres anciens ou nouveaux dans toutes
les langues , peuvent aussi , par le moyen de la lythographie
perfectionnée , fournir des planches pour de
nouvelles éditions , en donnant , par des moyens indépendans
de l'art du dessin , des fac simile ; tels que ,
si le papier était le même , on ne pourrait distinguer les
premières épreuves d'avec les dernières .
L'inventeur français étant militaire , a dû songer aux
armées ; c'est pour elles surtout qu'il a imaginé une
presse qu'on doit vraiment appeler presse lythographique
de campagne , puisqu'un sapeur , au pied d'un
arbre , peut , sans autres ferremens que ses outils , la
fabriquer de toute pièce en quelques heures. La préparation
des planches lythographiques , ainsi que celle des
nouveaux crayons , si l'on s'en trouvait dépourvu ,
n'exigerait que vingt- cing heures pour tout délai .
D'après ce qui vient d'être dit , avec connaissance
de cause , on concevra la différence entre une imprimerie
qui peut être créée à l'instant même et en tout
lieu , et celle qui exige , pour son établissement , tant
d'ouvriers différens , et exercés de longue main à dés
travaux difficiles . On concevra enfin , combien le civil
est plus intéressé encore que le militaire , à trouver
avec autant de facilité , dans la même plume qui aura
fixé ses idées sur le papier , le burin qui les aura gravées
pour le public présent et à venir. On répète souvent
cet adage : Qui veut lafin veut les moyens . On peut
ici , en retournant la proposition sans nuire à sa vérité ,
dire : La force des choses a voulu sans doute la liberté
de la presse , puisqu'elle a suggéré de pareils moyens
pour arriverà lafin.
L. C. V.
II . 2
18 MERCURE DE FRANCE .
wwwwww mmmmmm
LITTÉRATURE.
Traduction en vers de la JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ; par
M. BAOUR- LORMIAN .
PERMETTEZ- MOI , M. le Directeur , de vous communiquer
quelques observations sur la traduction en vers
de laJérusalem délivrée que vient de publier M. Baour-
Lormian. Elles n'auront pour objet que les emprunts
beaucoup trop nombreux qu'il a faits à La Harpe et à
Clément de Dijon. Je les fais remarquer avec d'autant
plus d'empressement , que la juste célébrité de M. Lormian
pouvait le mettre à l'abri de semblables reproches
.
J'ai comparé avec soin la nouvelle traduction , avec
les huit premiers chants de la Jérusalem traduite par
La Harpe . J'ai reconnu que le poëte toulousain avait
pris à l'auteur deux cent soixante -deux vers , et un
grand nombre d'hémistiches . Encouragé par cette découverte
, j'ai rapproché la traduction de Clément de
celle de M. Baour ; j'ai remarqué que ce dernier avait
encore emprunté, au critique Dijonnais , la quantité de
trois cent soixante vers , sans compter une assez grande
quantité d'hémistiches .
Une autre observation mit le comble à mon étonnement
. M. Trognon , professeur d'histoire au collège de
Louis-le -Grand , est auteur des notes jointes à la nouvelle
traduction : il dit , tome Ier. , pag . 253 , que La
Harpe eût rendu service au Tasse et à sa propre réputation
, de n'avoir pas traduit les huit premiers chants
de la Jérusalem . La complaisance du commentateur
pour le poëte , n'est- elle pas poussée trop loin ? M. Tro
OCTOBRE 1819 . 19
gnon ne peut raisonnablement blâmer La Harpe d'avoir
traduit ses huit premiers chants , puisqu'ils n'ont été
publiés que dans l'édition de ses oeuvres posthumes ; je
pense que le professeur aurait dû parler avec plus de
réserve d'un littérateur dont M. Baour a emprunté les
vers . Le poëte toulousain , et son commentateur ,
ont- ils bien réfléchi à ce qu'ils ont avancé ? Si la version
de La Harpe leur paraît aussi médiocre , pourquoi donc
lui avoir dérobé autant de vers ? pourquoi , dans un
seul chant , le huitième , en avoir copié soixante-seize ?
pourquoi lui avoir fréqnemment enlevé des hémistiches
?!
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?
Mais j'entends M. Lormian me dire : Eh ! doucement
, monsieur le critique ; vous n'avez donc pas lu
la note du premier volume , page 249 ? vous y auriez
remarqué l'aveu que je fais de quelques emprunts à La
Harpe et à Clément . - Certainement , Monsieur , je
l'ai lue votre note ; et je confesse , à mon tour , que cet
aveu ne m'a nullement satisfait. Vous en dites assez ,
peut- être , pour justifier l'emprunt de quelques vers
faits aux deux auteurs précités ; mais votre note donnet-
elle à entendre que vous êtes redevable de deux cent
soixante - deux vers à l'un , et de trois cent soixante vers
à l'autre , ce qui forme la valeur d'un chant de votre
poëme ! Horace a dit :
Pictoribus atque poetis
Quid libet audendisemperfuit æqua potestas .
Certes , il n'a pas voulu faire entendre par-là qu'un
poëte dût s'approprier impunément le fruit du génie des
autres. D'ailleurs , était- ce dans une note perdue dans
la foule , qu'il convenait de faire l'aveu de vos emprunts
? cette note ne devait- elle pas échapper au plus
grand nombre des lecteurs ? Sont-ils donc obligés de
dévorer ce long amas de commentaires qui accom
20 MERCURE DE FRANCE .
pagnent votre traduction ? notes inutiles pour la plupart,
et dans lesquelles se trouve répété prolixement tout ce
que La Harpe et Ginguené avaient déjà dit en beaucoup
moins de mots .
Nos poëtes modernes devraient bien renoncer à
l'usage de joindre tant de notes à leurs ouvrages , et
principalement aux traductions qu'ils publient. A quoi
bon répéter longuement ce qu'on a dit cent fois ? faire
remarquer à chaque instant les beautés ou les défauts
d'un auteur apprécié depuis long-temps ? enfler un
volunte de citations , de rapprochement et de lourdes
critiques ? Tout cet étalage d'érudition dans un poëme
est généralement hors de propos. Si le lecteur est instruit
, s'il a du goût , s'il est sensible aux beautés poétiques
, que lui apprenez-vous en lui remettant sous les
yeux ce qu'il était et ce qu'il sent tout aussi bien que
vous ? S'il manque des dispositions qu'il faut apporter
à l'étude des poëtes , c'est en vain que vous essayez de
lui communiquer un sentiment qu'il n'a pas. L'usage
que l'on a aujourd'hui de coudre des notes à un volume
de poésies , est un véritable abus ; on doit le considérer
comme une opération mercantile , indigne d'un homme
de lettres . Il faut de bons vers au lecteur , mais tout le
reste est superflu. Les notes ne conviennent qu'aux
poëmes didactiques ; telles sont , par exemple , les
Géorgiques deVirgile, et quelques ouvrages de ce genre.
Dans ces sortes de productions , destinées particulièrement
à instruire, il se rencontre des expressions techniques
qu'il faut éclaircir , et des passages dont le sens a
besoin d'être expliqué pour être parfaitement compris .
M. Baour espérait sans doute que l'aveu qu'il a fait
resterait inconnu à ses lecteurs ; que cet aveu demeurerait
enseveli dans la foule des remarques qu'on peut
se dispenser de lire , et que tout homme de lettres est
à portée de faire de lui-même.
Je ne puis me dispenser de relever une des erreurs
de M. Trognon ; erreur dans laquelle sont tombés ,
avant lui, plusieurs écrivains , et particulièrement VolOCTOBRE
1819. 2
taire. C'est par inadvertance que ce grand homme a
regardé comme un écart d'imagination la chanson du
Perroquet , qui se trouve dans le seizième chant de la
Jérusalem. Il faut d'abord remarquer que le Tasse n'a
point appelé cet oiseau par son nom. Il le décrit poétiquement
avec tant d'exactitude , qu'il est facile de
le reconnaître. Le mot perroquet , peu noble dans
la haute poésie , ne se trouve pas dans l'italien. Le
Tasse ne dit point , comme l'a écrit Voltaire , et en
suite M. Trognon , que le perroquet du jardin d'Armide
chantait des chansons de sa propre composition ;
ce qui eût été absurde. Le Tasse dit simplement qu'au
moment où les deux héros , chargés de ramener Renaud
au camp des chrétiens , entrérent dans le palais d'Armide
; un oiseau au plumage de diverses couleurs , au
bec couleur de pourpre , continuait son chant qui ressemblait
à la voix humaine , avec un art qui tenait du
prodige. Que peut- on trouver de bizarre dans ce passage
? pourquoi y voir ce qui n'y est pas exprimé ?
N'est- il pas plus naturel de supposer qu'Armide avait
enseigné à cet oiseau la chanson qu'il récitait d'une
manière purement machinale ? Je pense que cet endroit
a été mal saisi par les critiques ; ils se sont répétés les
uns les autres , et aucun d'eux n'a examiné avec soin
les expressions employées par le Tasse .
Je u'approuve point non plus l'opinion du commentateur
, qui loue son auteur d'avoir supprimé la dernière
octave du quatrième chant. En la relisant avec
attention , il est impossible d'y découvrir les raisons qui
ont engagé ces deux écrivains à la passer sous silence.
Ne leur en déplaise , cette octave est belle ; elle présente
un sens fort raisonnable , et les quatre derniers
vers surtout terminent heureusement ce quatrième
chant. Les critiques italiens ( et le Tasse en a eu de
sévères ) ne l'ontjamais censurée. La Harpe , dont le
goût était aussi pur que celui de M. Lormian , u'a pas
fait difficulté de la traduire . On ne saurait louer la manière
d'écrire de ces traducteurs , qui , saus qu'on en
22 MERCURE DE FRANCE .
puisse deviner le motif , ajoutent et retranchent de leur
propre autorité ; on les voit plus attentifs à faire briller
leur esprit , qu'à reproduire le génie de l'auteur
italien.
Pour revenir à notre idée première , je prétends , et
chacun en conviendra , que la place naturelle de l'aveu
des emprunts de M. Lormian devait se trouver en tête
de la traduction. Dans une Préface intéressante , le
poëte devait rendre compte du travail de La Harpe et
de Clément ; il devait également faire connaître les secours
qui lui avaient été offerts par les deux critiques ,
et dont il a si abondamment profité .
C'est en vain que M. Lormian voudrait s'autoriser
de l'exemple de l'abbé Delille , qu'on a remercié , dit
M. Trognon , d'avoir mis en évidence des vers heureux
ensevelis dans les versions défectueuses de ses
devanciers . J'ignore combien de pareils vers l'abbé
Delille peut avoir mis en évidence dans sa traduction
du Paradis Perdu. Mais , à coup sûr , s'il a pris autant
de licence que l'auteur de la Jérusalem , il mérite le
blâme . On ne peut d'ailleurs s'autoriser d'un exemple
pareil , et le tort de l'un ne peut faire excuser celui de
l'autre. Je ne puis croire que Delille ait jamais copié
plusieurs vers de suite d'un autre poëte , et qu'il l'ait
fait à différentes reprises . Je doute encore que , dans
un seul chant de ses traductions , Delille ait intercalé
plus de cent quatre vers qui ne lui appartenaient pas ,
et sans en prévenir ou sans en faire connaître l'auteur
( 1 ) .
Delille faisait des emprunts , mais il savait les déguiser
. Il consultait particulièrement les poëtes français du
(1) Dans le huitième chant de la Jérusalem , M. Lormian emprunte
à La Harpe 76 vers , parmi lesquels on trouve un passage
de 16 , qui se lisent de suite ( tome 11, p. 138 ) , et à Clément , la
bagatelle de 28 vers. Comment , 104 vers dans un seul chant ! Et
M. Trognon appelle ces vols , un petit nombre de larcins ? C'est
être bien modeste.
/
OCTOBRE 1819 . 23
1
seizième siècle ; et , par d'heureux changemens , il
trouvait l'art de les rajeunir , sans altérer les grâces
naïves de leurs compositions. Puis -je en dire autant du
poëte toulousain ? La liberté qu'il a prise de transcrire
ses contemporains d'une manière servile , ne peut-elle
pas affaiblir l'idée avantageuse qu'on s'est formée deson
beau talent ? M. Baour s'est-il donc imaginé que les
critiques négligeraient de comparer la dernière traduction
avec celles qui l'avaient précédée . Il ne peut avoir
présumé que personne ne prendrait cette peine ; que ,
répandus dans son ouvrage , les vers empruntés ne seraient
point distingués des siens ; que , parmi les littérateurs
, aucun n'oserait lui reprocher ce vol de plus
de six cents vers , et d'un plus grand nombre d'hémistiches
.
On remarque , non sans surprise , que M. Baour n'a
pas été toujours heureux dans ses emprunts . Je n'en
citerai que deux exemples que je tire des endroits les
plus connus . Chacun a retenu ce passage où le Tasse
représente Argant conservant encore , dans ses derniers
momens , la férocité de son caractère . Superbi , formidabili....
M. Baour a mal fait , en prenant les vers
de Clément :
Et son dernier soupir a blasphémé les cieux.
Au lieu de dernier soupir, on a dit ses derniers accens ;
ce qui est absolument la même chose. Le Tasse n'offre
point cette image ; il montre Argant exhalant toute sa
rage contre Tancrède , le menaçant par ses gestes , par
ses paroles , mais non pas blasphémant les cieux dans
ses derniers accens . Ce vers n'est nullement à sa place ,
et il est du dévoir d'un traducteur de se rendre l'esclavo
de son modèle . N'est-ce pas encore un vers de remplissage
que celui - ci ? Il appartient à M. Baour , et il se
trouve non loin du précédent :
Sur tous ses traits s'étend une pâleur horrible :
24 MERCURE DE FRANCE .
Le Tasse ne fait point mention de cette pâleur. Pourquoi
avoir choisi dans Clément la traduction de ce vers
fameux sur la mort de Clorinde ?
Amico , hai vinto , io ti perdon, perdona .
J'ai vécu , c'en est fait : ami , je te pardonne ,
Ne laisse point périr l'âme qui m'abandonne .
Le premier hémistiche du premier vers est faible ; il
ne rend qu'imparfaitement le sens de l'italien . Ces mots
amico , hai vinto placés au commencement du vers , et
suivis immédiatement de io tiperdon sont du plus grand
effet , et forment un contraste admirable . Clément n'a
point senti cette beauté , et M. Lormian , en adoptant
les deux vers de ses prédécesseurs , ne s'est pas aperçu
qu'ils rendaient mal l'idée du poëte italien. J'en dirai
autant du combat de Tancrède et de Clorinde , qui est
décrit très- faiblement. Les personnes à qui la langue
italienne est familière , reconnaîtront , au premier
aperçu , l'infériorité de M. Baour en cette description.
Par exemple , au lieu de cette belle octave , degne d'un
chiaro sol, etc. , par laquelle les deux guerriers ouvrent
le combat , le traducteur s'exprime ainsi :
O nuit qui les couvrit de tes voiles funèbres ,
Pardonne si ma voix , sur ces guerriers célèbres ,
Appelant les regards de la postérité ,
Dispute leurs exploits à ton obscurité .
Trouve-t - on , dans ces vers , la pompe et l'harmonie
de l'octave italienne ! Je pourrais facilement multiplier
mes observations critiques , et appeler l'attention sur
une foule de passages tout aussi mal rendus. Les dernières
paroles de Clorinde ne sont qu'une imitation
sans couleur des admirables vers du Tasse. Un autre
reproche , c'est que , dans ce même morceau , le traducteur
a remplacé , par du clinquant , l'or pur du
Tasse.
OCTOBRE 1819. 25
Clorinde , près de rendre le dernier soupir , s'écrie :
E se rubella.
In vita fù , la vuole in morte ancella .
Cette pensée , d'une simplicité ravissante , est ainsi
rendue :
Ses yeux d'un autre monde embrassent la carrière ,
Et, prêts à se fermer , s'ouvrent à la lumière,
Personne ne niera sans doute que le Tasse est ridiculement
traduit. Quelle recherche et quel mauvais
goût dans ces deux vers ! Quel misérable jeu de mots
dans le dernier !
Les amis de M. Lormian doivent l'engager à revoir
sa traduction avec un nouveau soiu ; à remplacer , par
des vers de sa faconde tous ceux dont il n'est pas l'auteur.
Dans le cas où il ne profiterait pas des justes
critiques dont son ouvrage a été l'objet , travail qui
tournerait entièrement à sa gloire , M. Baour doit
scrupuleusement faire connaître tous les passages qui
ne lui appartiennent pas. Il faut que le lecteur puisse
distinguer sur-le-champ la production de La Harpe ou
de Clément , d'avec la production de M. Lormian. Je
ne lui ferai pas remarquer qu'il est trop riche de
son propre fonds , pour ne pas rendre à chacun ce
qui lui appartient. C'est la maxime de M. Trognon
(tom. III , p. 261 ) ; c'est aussi la nôtre.
G. G.
26 MERCURE DE FRANCE .
ww
LA BONAPARTIDE , ou le nouvel Attila , tableau historique
et national en douze livres , en vers , avec des
notes à lafin ; publié par souscription ; par J. F. I.
COURTOIS . ( 1 )
VIENNENT à présent des usurpateurs , ils trouveront
à qui parler ; indépendamment de l'Europe attentive ,
et toujours armée pour soutenir la légitimité , nos
poëtes sont là . Avecquelle plume de fer ils flétriront ces
despotes terreur du genre humain ; le vers sanglant
de Gilbert n'est rien en comparaison de ce qu'ils leur
préparent .
Ce qui me plaît surtout , est la manière adroite et
fine avec laquelle s'y prennent nos écrivains ; un usurpateur
paraît , vous croyez peut- être que ces sentinelles
avancées vont crier au voleur, point..... ces Messieurs
restent en observation , taillent leurs plumes , et
prennent des notes ; il leur faut de la matière pour
leurs ouvrages, ils laissent donc tranquillement l'usurpateur
faire des siennes ; ils iront même , tant ils sont
malins , jusqu'à lui prodiguer des louanges pour l'endormir
, le couvrir de lauriers pour le pousser à en mériter
de nouveaux , accepter dudit tyran des décorations
, des places , des pensions , pour s'en rapprocher
et le voir en robe de chambre et en bonnet de nuit.
Voyez -vous le piège. Le pauvre tyran ne s'en apperçoit
pas . Il tombe. Alors c'est autre chose , voici nos
gens qui sortent de terre armés de brochures , de mémoires
, de notes manuscrites , de poëmes ; on en voit
à droite , on en voit à gauche , devant , derrière , c'est
une presse , et je vous réponds que l'usurpateur est arrangé
d'une belle manière .
Je pense que nous pouvons respirer à présent , et je
(1) vol . in-8. de 300 pages , prix 6 fr . Paris , Henrion , libraire,
quai des Augustins , no. 27 , et à la librairie du Mercure , rue
Poupée, nº. 7 .
OCTOBRE 1819 . 27
doute qu'on rencontre jamais un ambitieux assez hardi
pour faire le métier d'usurpateur , quand on verra de
quelle manière M. J. F. I. Courtois traite Bonaparte ,
M. J. F. I. Courtois n'est pas de ces poëtes qui ,
placés aux premières loges , ont pu , à l'aide d'un bon
canonicat , observer face à face le sujet de leur poëme .
Il n'a pas chanté les louanges du tyran. Il nous en
avertit dans son huitième livre .
Ma Muse grâce au ciel ne s'est point avilie
A flatter le bourreau de ma triste patrie .
Il annonce , avec une touchante ingenuité , dans
sa Préface , que l'ouvrage qu'il donne est le premier
qui soit sorti de sa plume et ce qui est vraiment
désolant pour notre gloire littéraire , est le dernier
qui en sortira probablement , car , ajoute- t- il avec
une franchise que je propose pour modèle à nos coquettes
, je débute un peu tard sur la lyre .
and
Lisez l'oeuvre de M. Courtois , amis des beaux vers ,
et vous jugerez si ce n'est pas une monstruosité , un
assassinat qu'il se soit avisé si tard de sa verve , et qu'il
veuille sitôt lui imposer silence ; que de belles choses
sont mortes et vont mourir encore dans le germe !
Le poëte , étranger à toute espèce d'ambition , même
à celle de la gloire , borne ses desirs à élre utile , ce
qui est très - édifiant; il n'a que du zèle, et veut n'être que
simple narrateur des faits , et surtout étre toujours en
regard à toutes les classes de lecteurs ; ce qui veut dire
bien des choses , que tout le monde ne comprendra
pas; il n'est pas de ces rimeurs à qui l'orgueil tourne
la tête ; il s'avoue lui-même unfaible escargotdu Parnasse
. Poëtes , orateurs , courbez un front , que vous
croyez caché dans les nues ; qui de vous suivra un pareil
exemple d'humilité. Personne , eh bien ! que vous
en arrivera - t - il , le malheur qu'a sagement évité
M. Courtois .
En débutant par un vol d'aigle ,
D'aller tomber dans un marais.
28 MERCURE DE FRANCE .
Serez-vous à votre aise dans un marais ? Croyezmoi
, imitez ce nouvel auteur , au lieu de vous perdre
dans les espaces imaginaires , allez terre à terre , traînez
vous comme M. Courtois : en me traînant , dit- il ,
du moins ne tomberai-je pas de bien haut, c'est toujours
consolant.
M. Courtois n'a pas osé donner à son ouvrage le
titre de poëme , il l'a modestement intitulé : Tableau
historique et national. Mais ne vous y fiez pas , lecteurs
, c'est un tour qu'il vous joue ; car M. Courtois
a aussi ses malices , lisez ces vers du premier livre ..
La valeur de César , celle du grand Pompée ,
La vertu de Caton , jusques à l'épopée
Elevèrent Lucain et j'espère aujourd'hui ,
Par Minerve conduit, arriver jusqu'à lui,
Vous voyez, jusqu'à Lucain , que la valeur de César,
la vertu de Caton , élevèrent jusqu'à l'épopée .... J'en
demande acte .
Ensuite quand on
Chante la vertu
Triomphante du crime à ses pieds abattu .
Quand on dit aux Muses :
D'accord avec Clio , céleste Polymnie
Répands sur mes récits ta brulante harmonie .
Fait- on ou ne fait- on pas une épopée ? A-t- on besoin ,
pour un Tableau historique et national , que Polymnie
répande sur des récits sa brulante harmonie ? Je m'en
rapporte à qui voudra juger. Voilà donc M. Courtois
, en dépit de sa modestie , atteint et convaincu
d'un poëme épique ; il n'a pas voulu être le parrain de
son ouvrage. Eh bien, moi, je le suis, à mes risques et
périls .
OCTOBRE 1819 . 29
Voyons le début.
Boileau a dit :
Que le début soit simple et n'est rien d'affecté.
Aussi M. Courtois commence- t- il modestement.
La poésie épique est la langue des Dieux.
Pour chanter les héros favorisés des cieux ,
Au mortel inspiré par un noble délire
Apollon sans regrets , daigne prêter sa lyre ;
Mais j'ai vu profaner ses augustes accens ,
Brûler au crime heureux un illicite encens ...
Trois points après l'illicite encens ... l'indignation
arrête M. Courtois , il ne peut pas aller plus loin.
Quand nous ne saurious pas que cet auteur en est à son
début , nous verrions qu'il n'a pas brûlé un illicite encens
aux pieds du crime heureux , sa Muse est vierge.
Continuons .
Je décris les forfaits du tyran de la France.
Voyez- vous la malice , M. Courtois ne chante pas ,
il décrit ; si nous ne savions pas à quoi nous en tenir ,
nous croirions admirer un tableau historique et national
, tandis que nous admirons un poëme épique bien
conditionné.
M. Courtois ne réclame aucun applaudissement pour
l'invention de son sujet ni pour la distribution des parties
; il a trouvé son plan tout fait dans les Gazettes .
Après l'avant-scene indispensable , après avoir montré
le peuple français , qui , sous le joug ,
Rêvant la liberté
Prend une fraction de souveraineté.
Il conduit Bonaparte en Egypte , où par parenthèse
celui- ci aurait bien dû rester , mais d'où les destins
l'ont ramené pour faire la journée du 18 brumaire
et être le héros d'un beau poëте .
30 MERCURE DE FRANCE .
Au commencement du second livre, Bonaparte
Nommé premier consul à l'unanimité ,
...... répare nos maux avec activité.
Des lois qu'on violait rétablit l'équilibre .
Il passe le Simplon , gagne la bataille de Marengo ,
fait la paix à Lunéville , et conclut le traité d'Amiens .
Ici , par forme d'épisode , l'expédition de Saint- Domingue
.
Dans le troisième livre , l'auteur se repose , et tel
que les grands modèles , fatigué de combats , il porte
ses yeux sur d'autres tableaux . Politique aussi profond
qu'éloquent , il décrit avec la plume de Tacite le ma--
chiavélisme de Bonaparte pour enchaîner tous les
partis.
Son machiavélisme à nos yeux se déploie ....
Aux Français dispersés sur la terrre étrangère
Il offre tout à coup son appui tutélaire :
Ceux qui par la terreur , de leur toit exilés ,
Ont perdu tous leurs biens , s'y trouvent rappelés ;
Ils goûtent près de lui le calme après l'orage ;
Il leur rend les débris échappés du naufrage ,
Les droits d'hérédité dont ils furent privés
Et ceux de citoyens qu'il leur a conservés.
Leur offre des emplois ........
Restaurateur des lois et de la religion
Il règne sur les coeurs et sur l'opinion .
Voyez -vous la tyrannie qui s'annonce . S'il est quelqu'un
qui croie que Bonaparte a eu une seule bonne
intention dans sa vie , qu'il apprenne que
C'est pour les reforger qu'il vient briser nos chaînes.
En servant la patrie, il avait le dessein
D'épuiser tout le lait qu'elle avait dans son sein,
Voilà ce dont nos prétendus hommes d'Etat d'alors
ne se doutaient pas ; voilà ce qu'un politique de la force
OCTOBRE 1819 . 31
de M. Courtois aurait vu ; il aurait crié , s'il eût été
à leur place : Tremblez ! Français :
Sa fausse modestie et sa feinte douceur
De son coeur caverneux nous cachent la noirceur.
Ah ! M. Courtois , où étiez-vous alors ? que de calamités
vous eussiez épargné à notre belle France !
L'usurpateur , toujours favorisé par la fortune , malgré
les pressentimens de M. Courtois , qui n'en était
pas encore à son début , et qui ne disait mot , monte
sur le trône ; il est salué Empereur; il gagne la bataille
d'Austerlitz , fait la conquête de la Prusse , signe le
traité de Tilsitt , et courbe sous lejoug toutes les puissances
continentales du nord de l'Europe. La conquête
de l'Espagne est entreprise; mais l'Allemagne se soulève
et refuse de marcher auxiliairement sous les drapeaux
l'usurpateur : celui-ci reprend les armes , et bientôt
Napoléon , vainqueur d'Ekmulh et d'Abensberg
A soumis Ratisbonne , il est près d'Ebersberg.
Après ces deux vers géographiques et harmonieux ,
arrive la bataille de Wagram. Le génie de l'usurpateur
conserve encore son ascendant ; il est vainqueur : il
voit tomber pourtant
Lannes , nommé par lui duc de Montébello.
Rien n'est à la fois plus touchant et plus noble que
le discours que lui adresse ce héros expirant.
Cependant Bonaparte , qui
De Jésus redempteur se serait dit l'égal . )
fait saisir le temporel du pape , et lui signifie , par le
général Radet , de renoncer à son pouvoir.
Il faut voir , dans le poëme , avec quelle fierté et en
même temps avec quel ménagement le général adresse
ce discours au saint Père :
MERCURE DE FRANCE . 32
Pontife du Très - Haut, pardonnez , je vous prie
L'empereur des Français et le roi d'Italie ,
Le Grand Napoléon m'impose le devoir ,
D'arracher de vos mains le temporel pouvoir ,
De venir vous troubler son ordre m'autorise .
Il vous faut renoncer aux états de l'Eglise ,
Abdiquez tout vos droits à ses possessions
Et dans Rome , restez à ces conditions .
Quelle admirable simplicité ! Sont-ce là des vers
ambitieux; dirait-on autrement en prose ?
Malgré l'élégance d'une telle harangue , le Pape fait
la moue , et ne se décide pas ; et après un dialogue de
quatre pages , le général Radet enlève le saint Père le
plus poliment du monde , et en lui demandant pardon
de la liberté grande.
Napoléon s'unit à une archiduchesse d'Autriche. Il
est vrai qu'il avait d'abord espéré mieux.
Ce mortel téméraire à la soeur d'Alexandre
Aux regards de l'Europe avait osé prétendre ,
Mais de Pierre-le-Grand le petit-fils rejette
D'un vil ambitieux la demande indiscrète .
Des censeurs pointilleux chicaneraient l'auteur , qui
a placé ici quatre vers féminins de suite ; mais nous
passerons outre , en faveur des belles choses qui suivent ;
nous aimons mieux voir l'usurpateur
Humilié , confus ,
comme le renard de la fable , briguer l'alliance de l'Autriche
; il croit s'affermir sur le trône , mais son ambition
le conduit à une chute épouvantable .
Plus il va s'élever et plus , n'en doutons pas ,
Ce colosse en tombant doit faire de fracas .
Enfin ,
•
Louise est des Français , impératrice et reine.
OCTOBRE 1819 33
Ici commence le merveilleux que l'auteur ne nous
avait pas promis , qui constitue la véritable épopée , et
donne encore un démenti au titre de l'ouvrage et å
la modestie du poëte .
M. Courtois ne pouvant mettre en action les
divinités des chrétiens , prend les siennes , à l'exemple
de Voltaire , dans la Mythologie païenne , et en invente
quand il en a besoin. La Discorde va trouver l'Ambition
, et aborde franchement la question avec elle.
Funeste ambition mère de tant de crimes
Es-tu lasse , dis-moi, de faire des victimes ...
Souffriras- tu que Mars, déposantson tonnerre ,
Eteigne dans mes mains les foudres de la guerre .....
Quoi ! le fils de Vénus t'enleverait ta proie ....
L'Ambition se pique au jeu ; elle emprunte le célèbre
visage de la Gloire , et souffle le feu de la guerre dans
le coeur de Bonaparte ; il forme un camp sous Boulogne.
Dans le 8e. Livre , la guerre d'Espagne continue. Il
naît un fils à l'usurpateur :
Ce digne fils né d'Attila, .. , promet un Titus.
Mais ce bienfait est le dernier que la Providence réservait
au tyran.
L'étoile, dont l'éclatvient de frapper nos yeux
Est l'astre du tyran , jetant ses derniers feux.
Vainement
La vérité prétend l'éclairer de nouveau
D'une main sacrilége il éteint son flambeau .
La chimère que Bonaparte prend pour la réalité , lo
conduit en Russie , et le rend maître des ruines fumantes
de Moscou .
Dans cette ville , Bonaparte a une vision; saint Louis
et le duc d'Enghien lui apparaissent en songe. Il s'éveille
3
34 MERCURE DE FRANCE .
plein de terreur ; mais Murat , après s'être moqué de
lui , voyant qu'il a peur tout de bon , lui remet le coeur
au ventre , en rejettant la mort du prince sur celui qui
est allé le prendre sur les terres étrangères , et qu'on y
avait envoyé , dans l'espérance qu'il ne le ramènerait
pas.
Ce sang de l'innocence
Fume , s'élève , crie et demande vengeance ,
Non de vous , non de moi , mais du lâche Français
Qui servit votre rage en son funeste accès.
Lui seul est l'assassin , lui seul est le coupable.
Ah ! quand je l'ai chargé de ce crime exécrable ,
Répond Napoléon , quand je l'ai commandé,
J'ai cru que respectant le sang du Grand Condé
Dans le jeune héros qu'a tant pleuré la France ,
Ce traître retenu par la reconnaissance ,
En feignant de servir mon aveugle courroux
Dérobaient ce prince à mes perfides coups .
Grâce au ciel et à M. Courtois , l'innocence enfin
triomphe , Bonaparte et Murat ne sont point les assassins
du duc d'Enghien. Cette affaire me pesait sur le
coeur ; je vois avec plaisir deux hommes dont la vie fut
si pure , lavés de la seule tache qui jusqu'ici en avait
terni l'éclat. Le colonel Ordenner , Allemand d'origine ,
paiera pour eux.
Vient ensuite l'effroyable désastre de Moscou . C'est
là qu'on voit avec épouvante ,
Une masse blanchâtre
De la nature en deuil, funèbre amphithéâtre.
et tous les fléaux imaginables fondre sur notre malheureuse
armée. Conquérans ! lisez le dixième Livre de
M. Courtois ; et si vous n'êtes pas guéris pour longtemps
de l'envie de faire la guerre en Russie, vous êtes
incurables .
Après des efforts inouis , M. Courtois a besoin d'un
secours divin , pour arriver aux bords de la Bérésina.
OCTOBRE 1819. 35
Resté en arrière avec les trainards et les bagages , il
s'écrie d'une voix gémissante :
Pégase soutiens - moi .... Muse , poursuis , achève .
Pégase le soutient , et il passe le pont fort à propos ,
pour arriver à Paris avec
Le déserteur d'Egypte et des champs de Wilna.
M. Courtois suit Bonaparte au Sénat, lève cinq cent
trente mille hommes en trois mois , et commence la
campague de Dresde sous de meilleurs auspices ; car
Yorck , Barclai , Bulow , Blucher et Wittgenstein.
A l'orgueil d'Attila n'ont pu poser un frein.
Il semble que la victoire va revenir sous les drapeaux
de l'usurpateur ; mais ses alliés l'abandonnent ; Vandamme
est fait prisonnier, et la bataille de Leipsick est
perdue.
Rien n'est attendrissant , dans ce Livre , comme la
mort de Moreau . Nos libérateurs
Observaient du côté des Français
Ce qui pouvait servir ou nuire à leur succès .
Et
Tandis qu'à la douleur Alexandre est en proie
Napoléon savoure une barbare joie.
Je le reconnais bien là ... Quel peintre que M. Courtois
! il ne lui faut qu'un vers pour condamner un
homme à l'immortalité .
C'en est fait , Bonaparte ne bat plus que d'une aile.
Son orgueil le pousse encore au combat ; mais sa fortune
l'abandonne , malgré les victoires de Montmirail ,
de Craone , de Champ-Aubert.
C'est en vain que de Laon, ses aigles orgueilleuses
Ont tenté de franchir les cimes ardueuses .
35 MERCURE DE FRANCE .
Bordeaux ouvre ses portes au duc d'Angoulême ; le
comte d'Artois entre à Paris .
Un sénat factieux pour la première fois
Contre l'usurpateur élève enfin la voix .
La déchéance est prononcée , et tout est dit.
Voilà l'analyse rapide , et pourtant bien longue , de
l'oeuvre de M. Courtois. Son style , puisque nous
sommes convenus que le plan ne lui appartenait pas ,
son style qui est bien à lui , est partout d'une simplicité
admirable ; point de ces mouvemens brusques , de ces
écarts , qui emportent et fatiguent le lecteur. M. Courtois
a voulu ménager les nerfs de nos jolies femmes .
Croirait- on qu'avec un aussi beau talent , M. Courtois
n'ait pas un protecteur , et qu'il soit réduit à dire
avec douleur :
Mécène .... payait les vers divins ...
Et je cherche un Mécène.
Il vous en viendra un , n'en doutez pas , M. Courtois ;
il vous en viendra , ne fut- ce qu'un des héros russes ou
prussiens dont vous avez chanté les exploits, et dont
vous avez encadré les noms harmonieux dans des vers
harmonieux encore. Au pis aller , vous ne pourrez
échapper à la gloire qui vous attend; et en mettant dans
la balance
Et la somme du bien et la somme du mal,
je ne sais s'il ne vous sera pas plus glorieux d'avoir
immortalisé gratis tant de grands hommes qui , sans
vous , seraient morts tout entiers , que d'être payé de
vos vers divins .
Ch. LAUMIER.
OCTOBRE 1819 . 36
wwww ww
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent ou
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX (1) .
TROISIÈME ET DERNIER ARTICLE.
,
En matières civiles , comme en matières criminelles ,
qu'un citoyen soit absous ou condamné , le tribunal
qui le juge lui doit , et au public , compte du jugement.
Je gagerais bien que cette cour prévôtale dont le César
apostolique a demandél'établissement, pour plus grande
garantie des libertés de l'Allemagne , n'aura garde de
punir , sans dire aux curieux le comment et le pourquoi.
Elle aimera mieux donner à chacune de ses sentences
trente considérans , que pas un ; car enfin , sur trente
il pourrait bien , par hasard , s'en rencontrer un bon.
M'objecterez vous que si l'Espagne va croissant en
prospérités , sous le régime paternel d'un Bourbon
l'Espagne les doit à la justice souterraine du saintOffice,
qui cache jusqu'au nom de la plupart de ses victimes ?
Je répondrai que les exceptions ne font pas règle , et
quuee d'ailleurs la péninsule est évidemment l'enfant gâté
de la providence. En droit , ma these reste intacte ; elle
énonce , elle impose une étroite obligation dont pourtant
les auteurs du livre des Consciences ont cru pouvoir
s'exempter , ou plutôt qu'ils se sont mis dans l'impossibilité
de remplir , en surchargeant leurs tableaux ,
ainsi que je l'ai déjà dit , d'une nomenclature trop abondante
, et de l'évaluation de deux objets secondaires ,
le talent et l'esprit. A l'égard de quelques gens de lettres
, ils ont , j'en conviens , motivé leurs jugemens ,
(1) Volume in-8, d'environ 400 pages . Prix , 6fr. A la librai
rie du Mercure, rue Poupée , no. 7 .
38 MERCURE DE FRANCE.
et même de manière à prouver qu'avec un meilleur
plan ils pouvaient , à l'égard de tous , les motiver trèsbien.
Mais ce n'est plus de ce qui manque à l'ouvrage ,
que je dois m'occuper , c'est de ce qui s'y trouve . Ayant
par conséquent à donner un aperçu des principaux articles
dont il se compose , je vais commencer par ceux
où la moralité des écrivains me semble le mieux appréciée.
Mille et mille pardons à l'honorable pair de France ,
par qui s'ouvre , sous de malheureux auspices , le tableau
de la lettre A. S'il ne doit qu'au matériel de son
nom d'y figurer le premier , il doit à autre chose d'y
figurer bien mal. Nos jurés-priseurs ont prouvé que ses
opinions écrites se heurtent , et que ses principes restaurés
joutent contre ses principes avant la restauration.
Un ministre de la justice , pendant le consulat , un
des principaux collaborateurs au Code Napoléon , pouvait-
il dire , en 1816 , sans mentir à sa conscience , que
la religion catholique étant aujourd'hui reconnue religion
de l'Etat , la loi du divorce et la religion seraient
contradictoires ? Très-honorable pair , conciliez donc
aussi la Charte et l'Eglise romaine : celle-ci fait du
mariage un sacrement , et celle - là valide le mariage ,
par la seule intervention du maire et la déclaration des
conjoints.
Point d'excuses à M. le chevalier Alphonse de Beauchamp
; on n'en doit aucune à ceux qui , comme lui ,
furent long-temps des démagogues forcenés , et sont
maintenant de forcenés royalistes. Au reste , il marquait
déjà parmi ces derniers , lorsqu'en 1815 , avant le
voyage à Gand , la police correctionnelle le condamna
pour fait de calomnie. Sa probité d'historien pouvait
recevoir un échec plus terrible encore , c'était d'étre
garantie par le bon Fievée , et le baron s'est déclaré
garant.
J'arrive d'un saut à ce fameux gentilhomme de
P'Aveyron , si plaisant , disait Chénier , par son extrême
sérieux. Dans un article très -piquant , le jury de libéOCTOBRE
1819 . 39
1
raux a rassemblé les plus sérieuses facéties du grave
publiciste ; elles y sont discutées , développées , expliquées
avec une rare bonhomie ; et devinez par qui ?
par le publiciste lui-même ; c'est lui-même qui se fait
des objections et les combat. D'où vient , se demandet-
il , que je ne prononce pas plus ouvertement mon voeu
bien sincère de contre- révolution , de théocratie et de
ténébres ? C'est , répond-il , qu'un grand homme a le
malheur d'être toujours en avant de son siècle . Je dissimule
, j'éparpille mon génie , afin de rester à la portée
de mes contemporains. J'imite la sagesse des taupes
qui remuent la terre du bas en haut , et pendant la nuit.
Ces monticules qu'elles forment çà et là , comme au
hasard , sont l'image de mes travaux politiques et littéraires
. Mais l'éloquence du Démosthène de l'Aveyron ,
ses monticules , ses assertions dogmatiques , son culte
de Latrie pour le monarchisme absolu , n'en imposent
point à ses juges : ils le passent au crible d'une inexorable
logique ; et après avoir pris la peine très-inutile
de lui démontrer que le despotisme finit , tôt ou tard ,
par dévorer le despote , ils s'écrient , dans leur civique
enthousiasme :
Auguste liberté , fille de la nature ;
Sans toi , tout n'est qu'opprobre , injustice , imposture ,
Par toi le front de l'homme empreint de majesté,
Réfléchit un rayon de la divinité.
Qu'importe à l'homme libre un sceptre , un diadême ?
Il marche égal aux Rois , il est roi de lui-même.
La variété n'est pas le moindre mérite du livre des
Consciences . Si l'on se permet d'y rire , quelques instans
, de la figure oblique d'un coryphée de l'ultracisme
et de sa gravité burlesque , dès la page suivante on
s'empresse de payer le plus juste tribut d'éloges aux
vertus d'un lévite , digne émule de saint Vincent de
Paule, d'un ange de paix , d'un ministre consolateur ,
que la Providence réservait à notre âge , pour la con
damnation des scandales du sacerdoce. Jeté, par l'ou
40 MERCURE DE FRANCE.
ragau révolutionnaire , sur un rivage étranger , ce
pieux philantrope suty créer une seconde patrie à ses
compagnons d'infortune. Quelles que fussent les bannières
des proscrits , le malheur les lui rendit sacrées ;
sa bienfaisancefut de tous les partis . J'ignore quel degré
d'authenticité peut avoir une anecdote que, sans la
garantir , les auteurs des Consciences racontent à ce
sujet ; mais si ce n'est là qu'un apologue , je les félicite
d'en avoir fait l'abbé Carron le héros ; c'était, en rendant
justice à son caractère , donner à leur ingénieuse
fiction toute l'apparence de la réalité .
Bientôt la scène change , elle nous présente l'exévêque
de Pamiers , M. Ragoult , qui écrit des lettres
à un jacobin . Le Journal des Débats les a louées deux
fois ; en conséquence , j'ai cru pouvoir me dispenser de
les lire. Je n'assurerais pas qu'aucun des jurés ait eu
plus de courage que moi ; car ils se bornent à contester
l'exactitude du titre qui , suivant eux , devait être collectif,
Jé crois , en effet, que les Lettres de Monseigneur
auraient dû s'adresser , par une suscription commune ,
aux jacobins de 1815 , comme à ceux de 1793 ; ce ne
sont que deux variétés de la même espèce. Voulezvous
savoir , en passant , laquelle est la plus odieuse ?
écoutez les jurés :
Horace avait raison , hélas ! tout dégénère ;
Tigellinus , plus méchant que son père ,
Elève des enfans qui vaudront moins que lui.
Les jacobins de Robespierre ,
Grâce aux jacobins d'aujourd'hui ,
De ma patrie et de l'Europe entière
Ont presque obtenu leur pardon ;
Tigellinus , courage ; Horace avait raison.
Cetteméthode quej'approuve de résumer enquelques
vers , des critiques en prose , soit morales , soit littéraires
, est souvent employée avec succès , dans le
livre des Consciences . J'y vois , à son lit de mort , l'abbé
Bourdelin , instituteur à Lyon , qui , après avoir célébré
OCTOBRE 1819. 41
la messe tous les jours , pendant trente ans , déclare
qu'il ne crut jamais à la transubstantiation , el meurt
dans l'incrédulité. Néanmoins , dit le narrateur , le curé
de sa paroisse eut le bon esprit de ne pas lui refuser la
sépulture. Explique qui pourra pourquoi tant de prêtres
la refusent impunément , aujourd'hui que la tolérance
est une loi de l'Etat.
De nos imans quelle absurde manie !
L'homme à leur voix descend-il aux enfers ?
Sous quatre pieds d'une terre bénie ,
En est on moins la pâture des vers .
Souvent une épigramme suffit à ce malicieux jury ,
pour motiver ses évaluations de la conscience ou du
talent , et même de tous deux. Exemples :
MONSIEUR HOFFMAN .
Aux jours brumeux de notre république ,
Le bon Crespus fit un journal critique
Qu'ingénument il nomma le Menteur ;
Pris à rebours c'était le Véridique.
1
Or , au début , le confiant auteur
Dit : Citoyens , ma boussole est l'honneur ,
Impartial , point jaloux , point caustique ,
J'ai le coeur haut , j'ai surtout un bon coeur.
MONSIEUR PETITOT
Il faisait en l'an deux , des gazettes civiques ,
On le sifla ; plus tard , des tirades tragiques ,
On le sifla ; bientôt devenu traducteur ,
On le sifla ; bientôt correcteur , éditeur ,
On le sila ; changé de face et de bannières ,
On le sifla ; siflé dans les deux hémisphères ,
Le brave Petitot, plus grand que ses malheurs ,
Pour qu'on ne siſlât plus , endormit les sifleurs .
Si l'on n'a fait que les honneurs de la prose à M. Roger
, secrétaire général de l'administration des postes ,
42 MERCURE DE FRANCE .
,
et de plus Académicien pour sa politesse , comme le fut
jadis , pour ses bonnes moeurs , l'évêque de Senlis
Chamillard , au moins cette prose détermine très-bien
les qualités morales et les qualités littéraires de l'auteur
de l'Avocat. Elle nous rappelle son discours à l'Institut,
le jour qu'il y vint prendre place ; discours prodigieux ,
immortelle prosopopée , qui mettentde niveau la révolution
française et la guerre des glukistes et des piccinistes
, Jacques Delille et le Rossignol , les encyclopédistes
et les hiboux. Au sujet de Jacques-le -Rossignol ,
qu'on surnomme aussi , dans ce discours , le poëte de
Ja légitimité , nos jurés publient , avec des circonstances
quej'omets à regret , une anecdote très -piquante , et
jusqu'alors peu connue. Ils affirment que , vaincu par
une longue obsession , vaincu surtout par des obligeances
insidieuses , Delille avait promis quelques
alexandrins en l'honneur de Napoléon. Le poëte de la
légitimité allait enfin chanter l'illégitimité , lorsque ,
tout à coup , il brise en riant cette lyre dont , la veille
encore , il tirait des sons harmonieux. Hélas ! ce qu'il
fut au début de la vie , il l'était redevenu à l'autre extrémité
, deux heures de plus qu'eût duré le bon sens du
poëte , et j'aurais la consolation de le voir figurer aujourd'hui
, près de moi , dans le Dictionnaire des Girouettes.
Qui donc se donna tant de peines pour procurer
à l'orgueil impérial une jouissance qu'il n'a point
eue ? Je vous le dis à l'oreille , n'en sonnez mot ; cе
furent l'ex-grand régisseur des droits réunis , M. le
comte Français , dit de Nantes , dit d'Estas , et son secrétaire
particulier M. Roger , le plus poli des Académiciens
, le plus ingambe des boiteux , et l'homme des
quatre-vingt-sept départemens , qui sait le mieux ce
qu'on y fait .
Présentons , maintenant , le sommaire rapide de
quelques digressions , à propos de tel auteur ou de tel
ouvrage, qui n'en ont pas moins une valeur réelle et un
mérite incontestable .
C'est ainsi qu'à l'occasion de l'histoire anglaise du
OCTOBRE 1819. 43
1
pontificat de Léon X, très-bien traduite par M. Henry ,
l'on expose à notre vue, tout nus , c'est- à-dire effrayans
de ressemblance, les plus remarquables d'entre les souverains
pontifes. Forcé d'abréger encore un précis qui
n'a pas 25 pages, je le réduis aux résultas suivants :
Le mot pontifex ne signifia d'abord , chez les Romains
, que le garde , le surveillant d'un pont. La dénomination
de souverain pontife ne fut appliquée aux
évêques de Rome que dans le septième siècle . Celle de
pape date du onzième. Grégoire VII se la fit adjuger
par un concile. Le mot pape vient du latin pappas ,
pappæ , surnom de Jupiter.
Pendant six cents ans , l'histoire personnelle du pontificat
ne présente que ténèbres , exagérations et mensonges
; qualités , qualifications , tout y est vague , tout
y est incertain . Sur soixante-trois évêques de Rome qui
appartiennent à cette époque , on en a mis en paradis
cinquante-deux , dont la plupart ne sont connus que de
nom. Elle se termine à Grégoire-le-Grand , qui n'est
accusé que d'avoir loué , flatté , préconisé l'horrible
Brunehaut , et c'est bien quelque chose .
Depuis Grégoire- le-Grand jusqu'à nous , l'histoire des
papes , en devenant plus positive , devient aussi plus
horrible. Outre les intrus , les usurpateurs , les antechrists
, cette longue période comprend cent quatrevingt-
douze pappas ; et dans ce nombre , onze saints ,
pas davantage ; encore en est- il trois ou quatre dont on
n'est pas bien sûr. Ils furent presque , sans exceptions ,
les uns bas , rampans dans l'adversité ; les autres cruels,
superbes dans la fortune ; plusieurs déposés ou forcés
d'abdiquer , quelques- uns étouffés dans les cachots.
Toutes les infamies , tous les crimes , tous les malheurs
que l'imagination pourrait concevoir , ils les ont
réalisés .
Vers le milieu du quatrième siècle , Wiclef ose attaquer
le Jupiter du Vatican. Son heureuse audace eut
des imitateurs moins heureux dans Jean Hus et Jérôme
de Prague. Bientôt Luther s'apprête à les venger ; la
44 MERCURE DE FRANCE .
1
lutte est longue , douteuse , terrible ; enfin , la victoire
reste à l'intrépide Saxon. Après leur irréparable défaite,
si tous les évêques de Rome n'ont pas gardé la modération
qu'elle leur commandait , il faut cependant convenir
qu'ily en a eu un plus grand nombre de supportables
; on en compte même quelques bons , et les mauvais
le furent moins. Sans m'expliquer sur les éloges
que nos jurys donnent au pape régnant , je m'abstiens
de le classer , par la même raison qui a motivé leur silence
sur son prédécesseur.
Pressentir le jugement de la postérité , ce n'est pas
toujours avoir le droit de l'énoncer .
A l'occasiou de M. de Sigoyer , gentilhomme de la
Gironde et de sa Gasconade en vers , qui s'intitule : Les
malheurs et les vertus de la noblesse , ils ont aussi vérifié
les faits et gestes de cette caste qui se crut longtemps
d'une nature supérieure , et qui continue d'agir
comme si elle continuait de le croire. Il résulte de leur
vérification , que la noblesse fut constamment le vautour
des peuples , un appui dangereux pour le trône , et
souvent son plus redoutable ennemi. Honneur au fameux
cardinal ! son éminence avait découvert , avant
eux , cette importante vérité ; c'est pourquoi j'appuie
de mon mieux lamélioration du monument de Louis
dit le Juste , proposée dans le Livre des Consciences .
Bien , Dupati ! vite, remets en selle ,
Du Grand Henri le fils un peu blaffard ;
Fais un chef-d'oeuvre etj'en paierai ma part ,
Des rois défunts j'aime la kyrielle.
Mais pour former un groupe original ,
Campe moi là tout à leur aise ,
Louis treize sur son cheval ,
Et Richelieu sur Louis treize.
Parmi plusieurs articles encore , dont le fonds et la
forme me paraissent digues d'éloges , je cite , en terminant
, celui qui réfute les mensonges historiques de
feu M. Bertrand de Molleville , et leur apologie , par
OCTOBRE 1819 . 45
-
M. Joseph Michaud , niembre de l'Institut , créateur ,
éditeur , rédacteur de la Quotidienne , et lecteur de
S. M. Louis XVIII . Celui qui décide affirmativement
la question , si les femmes valent mieux que les
hommes ; décision qui s'appuie de l'autorité de Vauvenargues
. Un autre où l'on établit que madame de
Genlis , réduite des deux tiers , serait toujours aussi
riche ; et madame de Staël , réduite d'un demi- quart ,
s'appauvrirait d'autant. Un autre , enfin , où l'on
examine lequel est préférable du gouvernement monarchique
ou du gouvernement républicain .
Tout maltraité que je suis moi-même , dans le Livre
des Consciences , aucun sentiment de haine , aucune
ostentation de générosité n'a dirigé ma critique , je n'ai
voulu qu'être juste ; j'ai dit que le but de l'ouvrage était
éminemment louable , et conforme aux intérêts de la
morale , parce qu'il l'est. J'ai parlé de bases vicieuses ,
d'erreurs , d'omissions graves , parce qu'elles s'y trouvent.
De nombreuses citations ont justifié soit la censure
, soit l'éloge ; je classe , en définitive , cette production
parmi celles que distinguent de saines doctrines
une instruction variée et beaucoup de malice.
Y a-t- il eu plusieurs coopérateurs , comme l'annonce le
frontispice ? On prétend que non ; on l'attribue , exclusivement
, à M. Lebrun- Tossa : je ne l'assure pas ,
mais je le parierais. Au reste , quel qu'il soit , l'auteur
a plus d'une fois fait preuve de talent , souvent d'esprit ,
et toujours d'un vrai libéralisme .
,
Ο. V.
46 MERCURE DE FRANCE.
mmm
REVUE LITTÉRAIRE.
Histoire de MANUEL MENDOZA Y RIOS , et de la manière
dont il a passé du catholicisme à l'église chrétienne
évangélique , écrite par lui- même , et traduite en
allemand d'après le manuscrit espagnol ( 1) .
VOICI une brochure que je signale à la congrégation
de l'Index. Les douze pages qui la composent contiennent
plus d'abominations et d'hérésies que bien des
in-folio , qui ont été catholiquement brûlés avec leurs
auteurs . Un impie Espagnol ose réfléchir , examiner ;
et par suite de ses réflexions et de son examen , abandonner
la communion romaine dans laquelle il était né ,
oublier les principes que les bonnes religieuses qui
l'ont élevé ont gravés dans son esprit , pour entrer dans
la communion évangélique , dont tous les membres
sont damnés , comme bien nous le savons .
Ce qui rend l'action de don Manuel plus criminelle
encore , est la futilité des motifs qui l'ont provoquée ,
quels sont ces motifs ?-la vénalité et la corruption de
la cour de Rome , belle excuse ! Il s'indigue de voir
les crimes les plus grands , rachetés avec de l'argent ,
comme si cette méthode n'était pas la plus commode
de toutes , comme s'il n'était pas plus agréable de
donner un peu d'argent pour redimer ses fautes , que
de vivre en honnête homme et vaincre ses passions.
Par exemple , qui est-ce qui se refusera de tirer une
âme du purgatoire , et de lui procurer la béatitude
céleste , pour six ou trois réales que coûte la
(1 ) Broch. de 12 pages. Paris , à la librairie protestante de F.
Scherff , place du Louvre, nº, 12, et à la librairie du Mercue , rue
Poupée , no. 7 .
OCTOBRE 1819. 47
bulle des morts , selon la classe à laquelle appartient le
décédé ? Qui est - ce qui ne sera pas bien-aise de pouvoir
jouir en paix , et avec sécurité , du fruit de ses rapines
et de ses friponneries , quand il ne faudra pour cela
qu'acheter du sixième de ce qu'on a volé, la bulle d'accommodement
?
De l'argent, de l'argent , encore de l'argent , rien que
de l'argent , vous écriez - vous , pécheurs endureis !
Qu'est- ce que cet argent qu'on vous demande ? un bien
périssable et mortel qui vous sert le plus souvent à des
usages profanes et criminels. Que vous donne-t- on en
échange ? une félicité sans bornes, la jouissance de Dieu
même. Osez regretter, après cela, un métal imposteur !
Quant à la corruption de la cour de Rome , en quoi
vous regarde-t-elle , s'il vous plaît ? Si Dieu veut être
représenté , de temps en temps , par un scélérat , un
assassin , un incestueux , vous appartient-il de sonder
les décrets de la Providence ? Que vous importent Sergius
III , Jean X , XI et XII , Boniface VII , Innocent
VIII , Alexandre VI ; s'ils ont vécu dans des débordemens
affreux , n'ont-ils pas pu s'appliquer à euxmêmes
quelques-unes de ces indulgences in articulo
mortis , qu'ils vendaient aux fidèles , et être sauvés
planojure.
Il est clair que tous les raisonnemens du seigneur
Manuel Mendoza y Rioz , sont faux et erronés , et que
sa brochure et lui méritent d'être brûlés tout vifs .
ww
Ch. L.
SPECTACLES .
VAUDEVILLE.
Plus heureuse que les Bains à la papa , madame
Frontin continue toujours à intéresser les nombreux
amateurs du Vaudeville . Nos lecteurs nous pardonneront
de leur offrir , quoiqu'un peu tard , une courte
48
MERCURE DE FRANCE .
analyse de cette pièce, dont le succès ne s'est pas démenti
depuis la première représentation.
Un avare a confié la vertu de sa fille à la vigilance
d'une vieille gouvernante. Celle-ci a ordre d'écarter
soigneusement , en l'absence de son maître , tout amant
qui viendrait à se présenter. Cependant la femme- dechambre
d'une certaine dame Dormont , que d'anciens
démélés ont rendue l'ennemie déclarée du père de la
jeune personne , parvient à s'introduire dans la maison ,
et à se faire accepter , par la duegne , pour l'aider dans
sa surveillance. Tromper le vieux cerbère femelle , et
faire évader la jeune prisonnière , est , pour la nouvelle
gouvernante , une affaire bientôt exécutée. On se doute
bien qu'après cela l'intéressante fugitive ne tarde pas à
se trouver réunie à son amant , qui est le propre neveu
de madame Dormont .
Voilà un sujet sans doute assez mince , surtout si l'on
considère que deux personnages seuls paraissent sur la
scène . Mais de l'esprit , de jolis couplets out suppléé au
vide de l'action , et ont même distrait l'attention du
public , de quelques invraisemblances qui accompagnaient
le dénouement. L'auteur a été demandé , et on
a nommé M. Brasier .
On ne saurait trop recommander aux dames l'usage
de l'eau de la belle Gabrielle. Cette eau , extraite des
plantes cruciféres , a la vertu , reconnue par toutes les
personnes qui ont eu l'avantage d'en user , de blanchir
les dents , dont elle enlève le tartre , de fortifier les
gencives , et de parfumer la bouche.
La belle Gabrielle , par les conseils du médecin
d'Henri IV , a constamment fait usage de cette eau divine
, dont on ne saurait trop relever les excellentes
qualités : prix , 3 fr.; et se trouve chez M. Gaffet ,
parfumeur-distillateur , rue d'Agenteuil , no. 31 , et à
sa fabrique , rue de Grétry , nº. 1 .
On trouve au même tuagasin un assortiment complet
de parfumerie , ainsi que de l'eau de Cologne de la première
qualité .
www
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo .
L'ORACLE .
CONTE .
DANS la capitale du Maine ,
Pays où d'embonpoint on peut prendre leçon ,
Vivaient de leur petit domaine ,
Deux bonnes gens n'ayant qu'un seul garçon ,
Dont l'âge , avenant la moisson ,
Allait atteindre la quinzaine.
Pour son état ils se mettaient en peine ;
Mais voyaient , sur ce point , de diverse façon,
La mère s'abstenant de viande et de poisson ,
Faisant mainte et mainte neuvaine ,
Donnait en plein dans la dévotion ,
Et nourrissait la sainte ambition
II. 4
50 MERCURE DE FRANCE .
De faire prendre à son fils la tonsure.
Le père avait une toute autre allure ;
Il buvait sec , faisait chère de procureur ;
Partant, toujours de bonne humeur,
Etsatisfait de la nature .
Il soutenait qu'un honnête labeur
Etait la chance la plus sûre ;
A la prêtrise il s'opposait ,
Et, selon moi , prudent et sage ,
Il voulait que son fils fût en apprentissage .
Chaque soir le couple en causait ;
Mais sur le traversin chaque nuit reposait
Sans rien conclure davantage.
En attendant le garçon s'amusait :
En pareil cas , c'est ce que j'aurais fait.
De quels moyens se sert la Providence
Pour nous transmettre ses avis !
Rendons-nous à leur évidence ,
Ou de malheurs nous serons poursuivis .
Voici comme , en cette occurrence ,
Nos bons Manceaux furent servis .
Un certain soir , dans la chapelle obscure ,
Où chaque jour la mère se rendait,
Elle priait , dans une humble posture ,
Le Saint de bois qui sur l'autel était.
Accordez-moi , j'en suis digne peut-être ,
Lui disait- elle avec ferveur.
( Ah ! depuis plus d'un an j'attends cette faveur , )
Accordez-moi que mon garçon soit prêtre ....
Alors , ô soudaine terreur !
Distinctement le Saint répond : Ma bonne ,
Tonfils sera ...mais il n'en dit pas plus .
Elle frémit, elle frissonne
A ces mots trop bien entendus ;
Puis une lueur d'espérance
Bientôt vient raffermir son coeur ,
Etredoubler sa confiance .
Grand Saint , dit-elle , au nom de mon Sauveur ,
Daignez achever votre phrase ;
NOVEMBRE 1819 . 51
Mon fils sera ... quoi ? quoi ? ... dites saint Anasthase ...
Plait - il ? ... Pas un seul mot. La dévote , à regret ,
Prend le parti de regagner la case ,
En se promettant bien de garder le secret .
Mais au logis , pas moyen de se taire :
-Qu'as - tu ?-Qu'avez-vous donc ?-Ce que j'ai ! ce que j'ai !
- Oui , ton visage est tout changé ...
-Vous est- il arrivé quelque accident , ma mère ?
On la presse ; il fallut dire tout le mystère ;
-Il a parlé ! -Qui donc ?-Le Saint,-Le Saint !
Devision on traite son histoire ;
On la plaisante ; et sans manger ni boire ,
Elle se couche , enfermant dans son sein
Ses chagrins qu'on ne veut pas croire.
Le lendemain , que le temps lui dura !
Comme elle fut inquiète et rêveuse !
Après le soir comme elle soupira !
Il vint enfin ... moins malheureuse
Vers la chapelle elle tourne ses pas :
Disant ses prières tout bas
Afin d'être un peu moins peureuse .
Elle arrive , et tremble pourtant ,
Pose auprès d'elle sa lanterne
Et devant le saint se prosterne ,
De crainte et d'espoir sanglotant :
Bienheureux saint ! vous voyez ma misère ;
Rendez , rendez le calme à mes sens interdits ;
Rassurez le coeur d'une mère ;
Achevez , dites-moi ce que sera mon fils ?
Si j'obtiens la faveur suprême
Que de l'Eglise il soit l'époux ,
Chaque jour de chaque carême ,
Vingt cierges luiront devant vous ....
Disant ces mots , trois fois elle se frappe ,
Elle fait trois signes de croix ...
Et le saint lui dit cette fois :
Ma bonne, ton fils sera pape ...
Pape , grand Dieu ! l'ai-je bien entendu !
Elle prend sa lanterne , et se lève et s'échappe ,
52
MERCURE DE FRANCE.
Sans remercier le saint pour l'oracle rendu.
Quel plaisir ! mon mari sera donc confondu !
Ah ! mon fils artisan ! vous me la donnez belle !
Elle court au logis , l'esprit tout éperdu ...
Et le saint resté sans chandelle .
A la maison vous voyez le fracas
Que fait la dame triomphante :
Eh bien ! de mes discours fera- t-on plus de cas ?
Sont- ce des visions que mon esprit enfante ?
Oui , le saint m'a parlé , dûssiez-vous rire eucor !
Et qu'a -t-il dit enfin ? Nous avons un trésor ! ....
Et devant son fils inclinée ,
Faisant la génuflexion :
Donne à ta mère fortunée ,
Lui , dit- elle , ô mon fils ! ta bénédiction ....
Tu seras pape , et j'en ai l'assurance ....
Le mari ne sait pas s'il doit rire ou pleurer' ,
En voyant tant d'extravagance ;
Et de Sa Sainteté le jeune homme à l'avance ,
Sent bien qu'il faut désespérer .
On ne se coucha point. On eut bien d'autre affaire :
La femm refusait et nourriture et soins ,
Et fit tant et si bien , qu'afin de tuicomplaire ,
Le futur pape et son honoré père
Promirent d'être les témoins
De cet apocriphe mystère .
Pour en finir , car on n'y tenait plus ,
Avant le point du jour, et sans autre remise ,
Nos gens cheminent vers l'église
Aux premiers coups de l'Angelus.
Déjà de l'obscur vestibule
Le trio franchit le pavé ;
Etdans la chapelle arrivé
Involontairement devant le saint recule ....
On se remet pourtant , et de ce préambule
La bonne crut qu'elle devait user :
Pour mon honneur , surtout pour celui du miracle
NOVEMBRE 1819 . 53
Dont il vous plut hier de me favoriser ,
Daignez , grand saint , ne pas me refuser
De faire encore entendre votre oracle ;
Ne souffrez pas qu'on puisse récuser
Ce que par votre voix ici le ciel ordonne ....
Lors , le saint prononçant l'oracle tout entier ,
Sans biaiser, lui dit enfin : Ma bonne ,
Ton fils sera pape ... tier !
On dit que le fils et le père
Contens de cet arrêt , encor plus qu'étourdis ,
Crurent dès ce moment aux saints du paradis ;
Tandis que la papesse -mère ,
Répétait chaque fois dans sa douleur amère ,
Le demi-mot fatal qui détrôna son fils .
Ce qui fut dit , fut fait. Il n'eut été , peut- être ,
Qu'un cagot, un tartuffe , enfin un mauvais prêtre ,
S'il eût pris le rabbat , plutôt qu'un bon métier ;
Au lieu qu'il prospéra , devenu papetier .
Il épousa certaine Russe :
Et de ce lien qu'il forma
Est descendu le fameux SUSSE
Passage du Panorama .
M. J..... N.
Auteur de l'ÉPITRE AU PAPIER .
wwwwwwwmmw
LE TOMBEAU D'UN ENFANT .
Imitation de l'anglais.
Sous ce marbre dont la blancheur
Est l'emblème de l'innocence ,
Dort un enfant , à peine échappé de l'enfance :
Il a rendu son âme au créateur .
A peine sa paupière humide
S'ouvrit à ce monde nouveau
54
MERCURE DE FRANCE.
Qu'il s'élança d'un pas rapide
Dans le silence du tombeau .
Passager inconnu de la mer de la vie ,
Il évita l'orage en rentrant dans le port ;
Etmoi, que poursuivait la fortune ennemie
Je portais envie à son sort,
Heureux enfant ! l'ambition perfide
Et l'amitié trompeuse et les fausses amours ,
N'ont point de leur souffle homicide
Empoisonné le matin de ses jours !
Heureux enfant il n'a vu qu'une aurore ,
En se levant il est tombé ;
C'est la fleur qui venait d'éclore ,
Et que le vent du soir en passant à courbé.
CHARADE .
SANS mon premier
Et mon dernier
Un mois seul ferait mon entier .
ENIGME .
Je suis un cadran solaire ,
Qu'on se plaît à consulter ,
Tant que le soleil m'éclaire ,
Mais si je perds sa lumière ,
On craint de me regarder .
LOGOGRIPHE .
AMI de la belle nature ,
Je prends naissance dans les fleurs ;
Par le brillant de mes couleurs ,
Je deviens la riche parure
D'un tapis couvert de verdure ,
MAGALON.
NOVEMBRE 1819. 55
Sur lequel à la fin je meurs .
J'ai cinq pieds ; changez les de place ,
Dans l'anagramme vous aurez
Un tendre objet , manquant ici de grâce ,
Cependant vous l'excuserez .
En changeant encore ma forme ,
On voit un assemblage énorme
De mots , trop longs à détailler ,
A moins qu'on n'aime à travailler .
Je suis tantôt un jeu de boule ,
Où dans certains pays , en foule ,
Des athlètes plus ou moins forts ,
Touchent, après beaucoup d'efforts ,
Au but , qui loin d'eux se présente :
Tantôt j'agite , je tourmente
Un être en proie à ma douleur .
Je suis encore un fer rongeur
Qui dévore tout ce qu'il touche .
Lecteur , si tu n'es pas trop louche ,
Tu verras briller mon entier
Chez la beauté qui prend soin de sa bouche,
Mieux qu'un boueur ne fait de son fumier.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernierNuméro qui aparu lemercredi, 27 8bre, 1819.
Le mot de la Charade est ORANGE ,
Celui de l'Enigme est CRITIQUE ,
Et celui du Logogriphe est HôPITAL , dans lequel on trouve
lit , Pó, opiat , ó, pot, la , ita , Loth , ail ,
56 MERCURE DE FRANCE .
wwww
SCIENCES.
nmmww
MAGNÉTISME ANIMAL . Un passe-temps dufaubourg
Saint-Germain .
encore ! -
-
OUI , mon cher Monsieur , le petit bonhomme vit
Bah ! où donc ? -Au faubourg Saint-Germain.
Nous n'avons pas de projets pour la soirée ;
allons-y : il n'y a qu'un pas. A l'extrémité de la rue
Dauphine , nous tournerons à droite . Bon, nous y
sommes . Avançons entre les fiacres et les maisons ;
entrez dans cette petite porte ; baissez-vous , serrez les
coudes , et marchez hardiment ; je vous suis. Je ne
vois aucune issue ; sommes-nous dans une galerie de
mine ? Avancez toujours . Ah ! j'arrive au jour ;
c'est le fond d'un puits , Dieu me pardonne.- Tournez
à gauche .- Quelle exhalaison étouffante sort de cet
antre ! Tout est plein.- Il n'est pourtant que six heures,
et l'on ne doit pas commencer avant sept .- Messieurs ,
il y a des places réservées pour les dames , pour les
personnes décorées et les hommes d'âge . - Mon cher
ami , nous ne sommes ni femmes , ni personnes décorées
; mais si vous nous jugez hommes d'âge , vous nous
ferez placer. Vous entendez ? Oh ! vous êtes trop
bon , Monsieur.... cela n'est pas nécessaire... on entre
gratis . Voilà deux chaises près de cette petite porte ,
vous l'ouvrirez pour avoir de l'air ; cela pourra faire
plaisir à d'autres aussi . -A moi , certainement , dit en
s'essuyant le front et sans se retourner , un Anglais que
deux chaises pouvaient à peine contenir.
A l'instant , un murmure se fait entendre dans la
NOVEMBRE 1819. 57
salle. Un jeune homme à l'oeil vif et spirituel , à la chevelure
noire , paraît dans une espèce de niche carrée ,
que l'on eût pu prendre pour celle d'un orchestre de
trois musiciens , si le plafond trop rapproché du plancher
n'eût banni toute idée d'entrechats .
<< Messieurs , dit le jeune homme dans la niche , en
s'inclinant, d'une manière polie, sans affectation, et promenant
dans la salle un regard simple et calme : « Messieurs
, dans l'intervalle des deux séances , j'ai reçu une
lettre que je regrette de ne pouvoir lire toute entière :
mais je dois me borner à ce qui concerne le serpent
Boa et les animaux carnaciers dont je vous ai parlé ,.
mon dessein étant d'arriver à l'objet intéressant qui
nous rassemble , au magnétisme animal s'exerçant par
les seules forces de la vie . »
- Quoi ! c'est là votre petit bonhomme ? Oui.... Le
magnétisme renaissant , comme le phénix , de ses propres
cendres il y a un an , fit une chute mortelle entre
les mains de l'abbé Faria : on le soigna d'abord à l'Observatoire
, et enfin le voilà établi ici , comme vous
voyez... - Ecoutez , écoutez , crièrent plusieurs voix ;
et vingt , chut ! chut ! qui suivirent , arrêtèrent tout à
coup l'explication .
, « Le serpent Boa ( 1 ) , m'écrit l'auteur de la lettre
peut bien attirer une chèvre, un bufile dans son énorme
gueule , par l'effet de la terreur que leur inspire l'énormité
du monstre. Quant à l'alouette , elle est immobile
par la méme cause , pendant que l'épervier plane audessus
d'elle . A ces objections je répondrai simplement
que si la monstruosité de l'animal peut produire cet
effet d'attraction à l'égard d'une chèvre , un boeuf en
serait également capable , et c'est ce qu'on ne voit
guère . Pour ce qui regarde l'alouette , l'on peut répli-
( 1) Serpent géant , serpent empereur , serpent devin. Voyez le
Dictionnaire d'Histoire naturelle pour la description de ce beau
serpent.
58 MERCURE DE FRANCE.
quer que l'oiseau de proie s'y prendrait singulièrement
pour la surprendre , s'il commençait par l'avertir en se
balançant , pendant des heures entières , au - dessus
d'elle , comme a dû l'observer quiconque a vu d'autres
campagnes que celles des murs'de Paris . L'on peut
d'ailleurs répéter facilement l'expérience du serpent de
Boa. Que l'on prenne un de ces animaux conservés
dans les cabinets d'histoire naturelle , la vue très-frappante
du monstre produira encore , dans la chèvre ,
l'effroi peut- être , mais non plus l'attraction , le somnambulisme
, le magnétisme , parce qu'ici manquera le
concours desforces vitales et l'action de la volonté de
l'agent. C'en est assez sur cette lettre , dont la lecture
entière vous eût intéressés , Messieurs , et par la manière
dont elle est écrite , et par les connaissances que
son auteur y a développées . En cette matière , au reste ,
ce ne sont pas , je le répète , des explications qu'il s'agit
de donner , ce sont des faits qu'il faut chercher , afin
d'établir avec certitude l'action du magnétisme animal
sur les corps vivans , et son efficacité dans la guérison
des maladies ; car c'est le magnétisme qui est la véritable
force médicatrice de la nature, indiquée aujourd'hui
par les plus grands médecins , comme agissant seule
dans les crises des maladies aiguës. Peu importe d'expliquer
comment opère cette force, quelle est sa source,
quelles sont ses ressemblances avec les forces électriques
ou magnétiques ; il suffit , pour la médecine , de
prouver par des faits , qu'elle existe et qu'elle agit médicalement
.
>> Mais est- il donc , a ajouté le jeune professeur , avec
beaucoup de modestie , « est-il des procédés propres à
exciter le magnétisme , à produire le somnambulisme ?
Pour moi , je ne le crois pas ; mais je dirai que , s'il y
en avait , il faudrait les employer. Un honorable professeur
en a indiqué plusieurs dans son ouvrage célèbre ,
intitulé : Histoire critique du Magnétisme animal. C'est,
son livre sous les yeux , que je vais rappeler ceux de
ces procédés qui sont encore en usage ; les baquets , les
NOVEMBRE 1819. 59
cordes , les ferremens , ayant été absolument bannis de
la science . »
Ici le professeur est entré dans le détail de la pose
que doivent prendre le malade et le médecin magnétique.
Tous les deux étant assis l'un devant l'autre , le
malade , daus un fauteuil commode pour dormir , le
médecin sur une chaise ; tous les deux s'approchent
pieds contre pieds , genoux contre genoux. Le médecin
fait l'appréhension des pouces , et les retient doucement
dans le creux de ses mains , jusqu'à ce que l'équilibre
de la chaleur vitale soit établie. Quelques magnétiseurs
exercent , sur les pouces , une pression cadencée dans
le rhythme quiconvient à l'affection des malades ; « mais
le procédé n'est pas sans inconvénient , » a dit le jeune
professeur . Il a montré comment le médecin applique
ensuite , sur le creux de l'estomac du malade , les
pouces de ses mains , dont il étend la paume et les doigts
sur les flancs ; enfin , il a expliqué ce que l'on appelle
faire des passes : c'est l'action de passer les mains du
haut de la tête sur les épaules , sur les côtés , en descendant
jusqu'aux genoux ; « mais sans toucher aucune
partie , a - t- il ajouté ,>> les attouchemens et les frictions
de l'ancienne méthode ayant été absolument rejetés de
la nouvelle . >>>
<<Par ces moyens , et même sans aucun de ces
moyens , mais avec une volonté pure d'opérer le bien ,
avec une assurance tranquille sur l'efficacité de l'agent
magnétique , jointe à l'affranchissement de toute gène
du corps et de l'esprit , en une demi-heure on a la satisfaction
de voir le malade tomber dans le somnambulisme.
C'est un sommeil apparent , paisible , agréable ,
pendant lequel le sens interne aperçoit tout , discerne
tout , prévoit tout , raisonne de tout , comme l'astronome
raisonne sur le mouvement des astres , etl'horloger
sur celui de la pendule , sans que ni l'un ni l'autre
aient besoin de les avoir sous les yeux.
>> La méthode , ainsi simplifiée , prêtera plus que
l'ancienne encore , je l'avoue , à la supposition que
60 MERCURE DE FRANCE .
l'imagination a beaucoup de part à ces effets. Je conviendrai
même que j'adopte la supposition pour bien
des cas ; mais je déclare m'être assuré que , dans le
vrai somnambulisme , l'imagination n'est pour rien . >>>
Le savant professeur a raconté comment , à la faveur
d'une lettre , puis d'un mouchoir magnétisé et envoyé
à plus de cent lieues , avec toutes les précautions requises
, il avait exercé sur une malade la même influence
et produit les mêmes effets que lorsqu'il avait été prés
d'elle. Il a cité plusieurs exemples de la saveur que le
magnétisme donne à l'eau pure. « Le malade somnambule
la discernera toujours , a-t- il dit , et distinguera un
verre d'eau magnétisé , placé eutre dix qui ne le sont
pas. »
Après avoir détaillé beaucoup d'exemples authentiques
et fort curieux , de la pénétration , de la précision
qui appartiennent à l'état du somnambulisme , le
jeune professeur a terminé sa leçon en avertissant ,
avec beaucoup de force , ses auditeurs , qu'autant le
somnambulisme pouvait être salutaire aux malades ,
autant il pouvait être funeste aux personnes qui en ferait
métier , et consentiraient à entrer en cet état pour
des consultations médicales . « C'est comme si l'on faisait
métier , a-t- il dit , de se donner la fièvre , ou des
convulsions , ou des syncopes, afin de guérir les autres .
La police ne saurait veiller evec trop de soin sur cet
abus du magnétisme , qui n'est déjà que trop répandu
.
» Il n'y a de somnambulisme utile dans les maladies
, que celui où entre le malade , et il ne peut y étre
utile qu'à lui . »
Tout l'auditoire s'est levé en témoignant au professeur
, par des applaudissemens éclatans , combien il
était satisfait et des lumières et du talent du professeur.
Le petit bonhomme vit encore ! Je le vois , mon cher
ami , et il pourra devenir grand garçon ... Se non è vero
è piacevolissime .
On dirait , convenez- en , que c'est le serpent d'Es
NOVEMBRE 1819. 61
⚫culape expliqué et expliquant non-seulement le serpent
de Goa , mais tous les serpens des diverses croyances ?
L'on peut remarquer déjà que deux sectes se rallient
autour de l'autel du magnétisme ; l'une , ne s'attachant
qu'aux faits réels , ne tend qu'à les reproduire sans les
expliquer , c'est celle des empyriques ; et l'autre , qui
ne veut voir que ce qu'elle croit pouvoir expliquer ,
c'est la secte des méthodistes . Mais celle- ci , dans le
magnétisme , est bien autrement flatteuse pour l'esprit
spéculateur : elle tend à remonter , dans ses pensées ,
à la cause première , à l'agent universel ; et , dans la
pratique , à la divination , à l'invention des trésors , à
cette science enfin dédaignée , méconnue, ridiculisée de
nos jours , et qui , dans les plus beaux jours de l'éloquence
et de la philosophie dans Rome, était attribuée,
par le premier des orateurs du monde , à ceux qu'il
appelait clari et præstantes viri ; qu'Homère a réputé
les seuls sages ayant leurs entrées aux enfers .
Où peut- on voir la secte des méthodistes ?
Partout et nulle part , c'est comme une société secrète
. Elle se montre quelquefois dans les ouvrages
de ses partisans. Elle a fait une sorte d'attaque dernièrement
à l'Académie des Sciences ; mais elle a été
repoussée avec perte , ont dit les uns ; cet échec n'a
été qu'un triomphe ont dit les autres. Il est sûr qu'elle
ne se tient pas pour battue. Mais pour revenir à l'autre
partie du magnétisme animal à l'école de la force médicatrice
du magnétisme curatifdont nous venons d'entendre
parler le professeur , il est à remarquer qu'elle
le suppose existant , et prétend prouver par des faits ce
que l'autre met en question , et tend à prouver par des
expériences . C'est ce qui explique comment Vienne a
proscrit dernièrement le magnétisme , peu après que
Berlin a eu ouvert un concours et proposé un prix
pour la découverte qui prouverait l'existence réelle de
l'agent magnétique , du petit bonhomme enfin .
Je vous remercie de m'avoir fait faire la connais .
sance du petit bonhomme.
L. C. V.
62 MERCURE DE FRANCE .
mmmmmmm
HISTOIRE .
ABRÉGÉ DES RÉVOLUTIONS DE L'ANCIEN GOUVERNEMENT
FRANÇAIS . Ouvrage élémentaire , extrait de l'abbé
Dubos et de l'abbé Mably ; par THOURET , membre
de l'assemblée constituante , pour l'éducation de
son fils (1 ) .
Je vais parler d'un très-petit volume qui , sous un
titre beaucoup trop modeste , contient plus de choses
importantes , plus de considérations générales , plus de
réfléxions profondes que Scipion Dupleix , François de
Mezéray , le jésuite Daniel , Velly et ses continuateurs
n'en offrent dans leurs histoires d'une fatiguante prolixité.
Après eux , personne n'a mieux fait connaître que
Ducios et Mably douze siècles de notre existence en
corps de nation. Mais bien qu'amis de la vérité , ces
deux écrivains n'ont pu la dire , concernant le clergé
qui joue toujours un si grand rôle dans notre histoire ,
qu'avec les ménagemens que leur imposaient le ministère
des autels , et plus encore , peut- être , le régime
des lettres de cachet. Un homme vertueux , d'un jugement
sain , d'une franchise de caractère qui lui a coûté
la vie ; le célébre Thouret a formé avec les plus heureux
succès des travaux de Duclos et de Mably un
ouvrage élémentaire dans lequel tout lecteur intelligent
trouvera un traité de morale , de politique et de droit
naturel. Il est à la portée de tout le monde. M. Fran-
(1) Un vol. in- 18 , prix , 2 fr. Paris , chez les Marchands de
nouveautés , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7 .
NOVEMBRE 1819 . 63
çois de Neufchâteau le regarde comme un chef- d'oeuvre
d'analyse , èt nous le voyons avec plaisir dans les
mains de ceux qui rejettent tout livre d'histoire , qui
n'étend pas la raison en plaisantaut à l'esprit. On ne
voit dans cet abrégé aucun événement que la cause
n'en soit indiquée avec clarté , avec précision ; c'est
une instruction solide qu'un père tendre a préparée
pour un fils digne de lui ; il l'a murie dans le silence
des cachots sans autre crainte que celle de ne point
parler de la monarchie absolue avec autant d'énergie
qu'en mettait Salluste à présenter la république romaine
, chancelante sous le poids des richesses , et prête
å se vendre s'il se trouvait un acheteur.
L'auteur remonte à l'époque reculée où les Gaules
faisaient partie de l'empire romain . On distinguait leurs
habitans en hommes libres et en esclaves. Les premiers
formaient trois ordres ; l'orgueil avait déjà enfanté
l'ennemi de la civilisation , l'aristocratie , chez des
hommes à peine sortis des antres profonds où ils adoraient
le soleil , la lune et quelques êtres utiles .
La première division des peuples des Gaules se faisait
en Romains et en barbares , c'est- à-dire étrangers ;
celle des Francs , en hommes libres et en esclaves ,
mais plus sensés ou plus fiers que les Gaulois ; ils ne
s'étaient point partagés en dignes , moins dignes et indignes
: ils n'admettaient aucune prééminence ni prérogative
héréditaire. La loi salique et la loi ripuaire les
gouvernaient. Des vieillards ( Seniores ) commandaient
aux Francs sous leurs rois , leur servaient de conseillers
et administraient des districts dont les citoyens
élisaient un sénat. Les membres de ce corps aidaient le
senieur de leurs avis .
Chaque année les Francs délibéraient avec le prince
dans l'assemblée du Champ de Mars surtout ce qui intéressait
le bien de l'état.
Régis par la loi Gombette , les Bourguignons formèrent
une nation séparée jusque sous les rois de la
64 MERCURE DE FRANCE.
seconde race. On leur doit l'absurde épreuve des combats
judiciaires .
Après avoir parlé des Allemands et des Visigoths ,
des Romains et des terres Saliques , l'auteur passe au
gouvernement très-modéré de Clovis et de ses successeurs
. Celui des premiers Mérovingiens fut démocratique
; les Gaulois jouissaient sous ce rapport des mémes
avantages que les Germains dont ils tiraient leur
origine. La nation ne s'était point désaisie du droit de
faire les lois et la guerre ; un chef était chargé de l'exécution
des premières et commandait l'armée quand la
seconde avait lieu. Quoique son mérite fut universellement
reconnu , il ne jouissait d'aucune prérogative
contraire à l'égalité ; on reconnaissait en lui le premier
agent de la république sous le titre de roi . Cet ordre se
maintint tout le temps qu'on eut à se partager les produits
de la valeur ; mais dès que les Francs cessèrent de
se réunir en troupes pour butiner ou chercher des établissemens
, ils n'eurent plus un lieu commun , et l'intérêt
public fut sacrifié au plaisir qu'avait chacun d'eux
de faire valoir sa propriété ; ils se dispersèrent dans des
vues d'amélioration personnelle et perdirent tout esprit
national. Onnégligeabientôt de se rendre aux assemblées
du champ de mars : elles ne se convoquèrent plus
regulièrement et elles ne le furent même plus au temps
des petits fils de Clovis . La souveraineté de la uation
passa dès-lors dans le conseil formé par les évèques ,
les Leudes , et le roi qui eut d'abord la principale autorité
dans cette aristocratie .
Le clergé , comblé de priviléges par les empereurs
chrétiens , n'eut pas de peine à tromper des hommes
sans défiance et qu'une faible portion de terrain disposait
à l'esclavage ; il expliqua frauduleusement le précepte
de la soumission aux puissances et fit descendre
de Dieu l'autorité des rois , se réservant de la faire
passer un jour dans les mains des interprêtes de la
divinité .
Les Leudes obtinrent des princes , pour leur avoir
NOVEMBRE 1819 . 65
assujéti les peuples, des Seigneuries , c'est- à-dire , la
faculté d'exercer par eux- mêmes ou par leurs officiers ,
la justice civile , la justice criminelle , la police; de
percevoir en outre à leur profit les amendes et les
confiscations sur tout le territoire soumis aux terres
seigneuriales .
Ce fut une nouvelle usurpation de la souveraineté :
le pouvoir judiciaire étant une des branches de la puissance
publique , est inherent au corps social et ne saurait
être concédé à des particuliers .
Le clergé vit avec joie les pertes que faisaient volontairement
les rois , et résolut de tirer bon parti de
la stupide générosité. Il les rendit vicieux et crédules ,
les tourmenta par les remords et leur vendit la paix de
l'ame . Ces augustes pénitens se prosternèrent devant
les images de saints dont la protection s'obtenait par
des richesses immenses données aux églises et aux monastères
. On vit alors des Leudes des deux espèces , et
la dernière fut la plus avide .
Les Mérovingiens s'appauvrirent et tombèrent sous
la domination des nobles et des prètres. Ceux- ci dominèrent
les consciences ; ceux- là commandérentla milice ;
le peuple fut écrasé par les uns et les autres ; le prince
perdit l'affection de ses sujets , et cessa de pouvoir disposer
des forces de l'état.
Tout devient grand, lorsque le chef d'une nation
manque à sa propre dignité. A la direction du service
domestique des rois , les maires du palais joignirent la
qualité de juges des personnes qui y logeaient ; on les
vit gouverner les finances , commander les armées ,
présider le tribunal suprême où les procès jugés dans
les provinces étaient soumis àla révision du roi. Tant
de puissance mit à leurs genoux la noblesse et le clergé,
à l'aide de ces auxiliaires ils tinrent le monarque dans
une sorte d'abjection , et quand leur maître fut bien
affaibli , bien humilié , bien déconsidéré , ils abaisserent
les grands eux mêmes et prirent le sceptre.
A la mort de Sigebert II , roi d'Austrasie , son
II. 5
66 MERCURE DE FRANCE .
1
maire , Grimoald , fait disparaître l'héritier légitime
et orne son propre fils du bandeau royal. Cet
exemple ne fut pas le seul de l'usurpation des maires
ni du mépris que les grands font des rois .
Pepin doit la couronne à une décision du pape Zacharie
; sa sainteté déclare que le maire peut prendre
le titre de Roi , puisqu'il en fait les fonctions . Dégradé
par cejugement , Childéric est jeté dans un cloître avec
son fils , et leur infortune met fin à la première race
ou dynastie.
Dans la seconde , on trouve la même ignorance , la
même superstition, la même misère ; la nation fut donc
aussi maltraitée , aussi avilie. Charlemagne se montra
supérieur à son siècle , mais son règne de quarante - sept
ans ne lui a pas suffi pour imprimer un nouveau caractère
à ses peuples . Il fit des champs de mai , de véritables
assemblées nationales , ne s'y rendit jamais sans y
être appelé et en respecta toujours l'autorité. Chaque
ordre tenait sa séance et délibérait à part sur chaque
loi qui lui était proposée ; sans la réunion et l'avis du
consentement des trois ordres , aucune loi ne passait ,
d'où il suit que l'opposition de la noblesse ou du clergé
dont les intérêts sont si souvent contraires aux intérêts
généraux , rendait nul ce qu'on avait arrêté d'une voix
unanime dans l'assemblée la plus nombreuse et la seule
nationale : c'était le triomphe de la minorité . Ce
prince réforma le pouvoir judiciaire dans lequel l'iniquité
des comtes avait introduit mille abus. Il régla le
service militaire , réprima la tyrannie féodale , et parvint
, ce fut son chef- d'oeuvre , à concilier le clergé et
la noblesse. Le pape Etienne IV traversa ses négociations
avec les Lombards , peignit ces peuples sous les
odieuses couleurs de la haine , menaça leur roi de
l'anathême de Saint- Pierre , et leva , par ses diffamations
, les scrupules qui auraient pu épargner à la fille
de Didier la honte d'une répudiation. La mauvaise foi
du chef de l'Eglise , l'audace du clergé et les intrigues
des moines le forcèrent de donner beaucoup de soins à
1
NOVEMBRE 1819. 67
la discipline ecclésiastique. Il présida des conciles et
reconnut qu'il est plus facile de soutenir plusieurs
guerres d'un bout de l'Europe à l'autre que d'imposer
à l'Eglise le frein salutaire des vertus évangéliques . Son
esprit pénétrant redoutait moins pour son fils Louis ,
les Saxons , les Sarrasins et les Normands que la suprématie
de la cour de Rome ; aussi voulut-il que ce
prince prit de sa propre main , dans la solennité de
son association à l'empire , la couronne qu'on avait
mise sur l'autel ; c'était pour lui apprendre et à ses
successeurs que les pontifes n'avaient aucun droit d'en
disposer. Personne dans la seconde race ne sut profiter
de cette belle leçon ; le clergé resta trop puissant , les
princes ne laissèrent que le souvenir de leur incapacité
funeste à la nation ; et les grands , comblés de leurs
bienfaits , poussèrent l'ingratitude jusqu'à voir avec
indifférence l'usurpation de Hugues- Capet .
Sous les premiers rois de la troisième dynastie , le
peuple ne montra pas le même desir de secouer le joug
que les seigneurs appesantissaient sur lui dans les campagnes
, ni de refuser les tailles arbitraires auxquelles
on le soumettait dans les villes . Elles ne furent affranchies
de l'oppression féodale que sous Louis-le-Gros .
Les seigneurs , ruinés par leurs guerres domestiques,
se firent de nouvelles fortunes sur les grands chemins ,
et le noble emploi de détrousser les passans devint un
nouveau droit féodal. Le roi, dont les domaines ne
pouvaient être mis dans toute la France à l'abri d'une
noblesse qui pillait à main armée , vendit à ses sujets
un droit naturel , celui de commune , et le peuple armé
fit cesser ce brigandage.
La féodalité ne fut point abolie ; mais on vit disparaître
ses effets les plus oppressifs : les bourgeois rentrèrent
, en bénissant leur prince , dans le droit de
changer de domicile , de se marier , de commercer et
de disposer de leurs biens . L'anarchie féodale avait été
pour la France l'état le plus terrible , parce qu'elle
écrasait le peuple en tous lieux , sans que sa voix pût
68 MERCURE DE FRANCE .
parvenir jusqu'au trône où il trouve un défenseur toutes
les fois qu'un homme de génie l'occupe. Il est fàcheux
que lamauvaise éducation des princes fasse une époque
bien rare d'une pareille protection . Louis XVI voulut
l'exercer et détruire les abus ; mais les grands et le
clergé craignirent l'intime union d'un monarque réformateur
, avec un peuple que les lumières du seizième
siècle , la découverte de l'imprimerie et celle du Nouveau-
Monde appelaient aux plus hautes destinées. Ils
préférèrent lancer le vaisseau de l'état sur une mer féconde
en tempêtes , à laisser payer au temps , par de
graduelles améliorations , le tribut qu'aucune puissance
humaine ne saurait lui refuser. Leur aversion pour une
monarchie tempérée , les fit tomber dans une république
et en nous séparant par la violence de 1791 , ils
nous firent en quelque sorte jeter nos regards sur
Athènes et Rome , pour les détourner des torches de
la guerre civile et des bûchers de l'inquisition , uniques
moyens que sut choisir leur rage aveugle pour faire
rentrer dans l'ordre un peuple audacieux qui revendiquait
des droits imprescriptibles que Thouret a scellés
de son sang. Cet écrivain aurait été moins partisan d'un
gouvernement modelé sur ceux de l'antiquité , s'il avait
connu l'excellent commentaire de Destutt de Tracy sur
l'esprit des lois , et entrevu tout le bien qu'un peuple
agriculteur , industrieux , commerçant , ami du luxe et
des arts , pour obtenir , sans secousse , d'une monarchie
constitutionnelle dont les pouvoirs seraient parfaitement
pondérés .
Si j'ai hardimeut franchi l'espace qui sépare Louisle
-Gros de l'infortune Louis XVI , c'est dans la crainte
d'affaiblir , par une analyse quelconque , les belles
pages que je regrette de n'avoir pu copier, vu l'étendue
de cet article . J'ai d'ailleurs désiré laisser au lecteur le
plaisir de reconnaître par lui-même qu'un ouvrage trèsportatif
peut l'instruire et l'intéresser beaucoup plus
que les histoires de France de Millot et d'Anquetil.
R.....
NOVEMBRE 1819. 69
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POÉSIE ÉROTIQUE D'EVARISTE DE PARNY.
Ce fut dans Athènes , à la fois voluptueuse et sévère,
que naquit l'élégie ; mais ce fut à Rome et au milieu
des délices de la cour d'Auguste que cette muse aimable
fit résonner ses plus harmonieux accens : Tibulle
soupira, et tous les coeurs qui l'entendirent éprouvèrent
la même émotion . On admira non- seulement la facilité
de son style , la grâce qui respirait dans ses vers , l'exquise
sensibilité qui les animait ; mais ses pensées
qui , n'empruntant rien à l'esprit , devaient la magie
de leur mouvement aux plus douces agitations de
l'ame et aux plus vives impressions de la volupté .
Horace , le sage Horace n'était pas étranger à ce
genre de composition , et le chantre de la raison
fut par fois celui du plaisir. Après cette époque sur
laquelle les lettres latines ont répandu le plus vif éclat,
les moeurs se corrompirent ; la littérature , qui est
peut- être, comme un esprit supérieur l'a ingénieusement
avancé , l'expression de la société sous le pouvoir absolu,
déclina sensiblement, et finit par éprouverle même
sort : elle s'éclipsa non -seulement avec la puissance
de l'empireromain , mais avec toutes les vertus sociales .
La poésie érotique qui avait long-temps charmé les
oreilles les plus délicates par la douceur de ses sous et
la chaleur insinuante de ses expressions devint sous la
décadence de Rome une image de la corruption des
cours des derniers maîtres du monde. Aussi, pendant
quelques siècles de barbarie, rechercherait on inutilement
la trace de ce goût pur, polissant en quelque sorte
l'inspiration des premiers écrivains de la monarchie; ou
quelques souvenirs historiques faits pour rappeler les
clandestines orgies d'Auguste et de ses amis. La source
des vrais plaisirs de ceux qui peuvent surprendre les
1
50
MERCURE DE FRANCE .
faiblesses d'une raison sage s'était éteinte dans la corrup
tion universelle , et cene fut qu'au treizième siècle et
pour ainsi dire à la régénération du genre humain en Europe
que Pétrarque redit en vers ces plaintes charmantes
dont les oreilles romaines avaient été si avides , et qu'il
sut de nouveau faire résonner avec tant de sentiment
ét de grâce , et sur les cordes de la lyre italienne ,
L'Arioste, dans la poésie érotique, fut après Pétrarque
aimable et gracieux ; le Tasse plut aux imaginations
brillantes , et Métastase même , venant après tant de
maîtres célèbres, ne vit pas diminuer pour ses ouvrages
l'intérêt toujours croissant qu'avaient obtenu ceux de
ses prédécesseurs. Marot fut le premier qui introduisit
ce genre dans la littérature française: ses essais, souvent
pleins de naïveté et d'agrémens , peuvent passer pour
heureux. Chaulieu , Lafarre et St. -Aulaire , ces poëtes
charmans , peut- être négligés , mais aimables , ont
montré , dans leurs écrits , plus de facilité que de
correction , plus de naturel que de goût ; Voltaire
même , si supérieur dans tous les genres , a laissé
dans celui-ci des productions qu'on ne pourrait comparer
sans désavantage aux brillantes ébauches de
Bertin , et surtout aux élégies pleines de vérité , d'élégance
et de charme que nous devons à M. de Parny.
Sans doute il était appelé à régénérer l'école poétique
, tombant chaque jour en décadence , l'écrivain ,
dont le premier ouvrage fût une si belle protestation
contre le mauvais goût envahissant la littérature ,
et en particulier l'un des genres où l'absence de modèles
se faisait le plus sentir. Les premières productions de
M. Parny excitèrent une sorte d'ivresse dans le public,
et cela devait être ; dans les siècles policés , les peintures
de l'amour par la vérité et la délicatesse des sentimens
qu'elles expriment , intéressent tous ceux qui
ont aimé . Quand le temps nous mène à la vieillesse
, il semble qu'une sorte de plaisir renaisse de nos
souvenirs .
NOVEMBRE 1819. 71
On adit : c'est par les nuances qu'on excelle dans
tous les arts d'imitation . On pourrait dire c'est par les
nuances du style qu'on excelle dans l'élégie. Cette observation
s'expliquerait naturellement dans les poëmes
du Tibulle Français , où la molesse et lafacilité du style
dérobent les efforts de la composition et où rien n'est
mieux combiné , ni mieux entendu que la période poétique
, les formes coulantes et variées du rythme
dont il se sert pour rendre les pensées les plus heureuses
, les images les plus riantes que l'imagination
d'un poëte ait pu créer. Parny semble avoir écrit
sous la dictée des grâces . Le goût, cet instrumentsecret
et qui ne s'acquiert peut- être pas , mais qui se perfectionne
dès qu'on en possède une fois l'instinct , le goût
qu'on ne puise que dans l'étude de la belle nature et
de l'harmonie antique , a laissé dans tous ses vers l'empreinte
de son cachet. Enfin ce qui ravit à la lecture de
quelques-uns des ouvrages de ce poëte délicieux et plus
particulièrement à celle de ses élégies , c'est cette facilité
charmante , attribut de la supériorité , cette fleur
de pureté classique dont l'expression échappe à l'analyse
et qui montre toujours l'inspiration la plus vraie ,
corrigée par la réflexion .
Après la publication de ses élégies , M. de Parny
donna quelques pièces fugitives d'un naturel exquis et
d'une correction parfaite. On les a ressemblées dans
un volume de ses oeuvres . Il donna ensuite les déguisemens
de Vénus , quelques tableaux, ouvrages distingués
sous les mêmes rapports : nous ne placerons pas au
même rang les Roses- Croix, poëme pour lequel l'auteur
avait une prédilection que nous ne partageons aucunement.
Les convenances qu'il faut respecter partout ,
nous obligent d'arrêter ici l'énumération de ses ouvrages
et de passer sous silence quelques écrits antireligieux
, notamment ce joli poëme que la morale accuse
comme profane et que la religion réprouve comme
affreux. Jugement précis , rigoureux même , et dont le
72
MERCURE DE FRANCE.
talent et le goût pourraient provoquer la révocation ,
si cela était convenable , dans l'ordre social .
wwwwww
Alfred F.
CANTATE et autres poésies de M. J. M. ARISTIPPE
DE GALLIA. (1)
ENCORE une fois, je ne veux plus entendre parler de
ces oints du Seigneur , que possède le démon des couquêtes.
Le spectacle un peu trop tragique de leurs
menus plaisirs ne laisse jamais à nos regards la liberté
de suivre dans leur vol les aigles du Parnasse .
Je n'aime pas non plus la saison nébuleuse des Elections
; à la vérité , entre électeurs , les hostilités se bornent
à des injures entre-mêlées de coups de poings , et
les plus maltraités en sont quittes pour quelques protubérauces
à l'occiput. La haute littérature et les bous
vers , mon esprit ne veut pas s'occuper d'autres choses ;
mais je ne saurais , en conscience , me complaire dans
la lecture des dithyrambes du père Marcellus à la
gloire des Suisses , et dans les vendéeides de M. de
Châteaubriant .
Grâces au ciel , nos brillans fusils et nos irréprochables
canons ne se montreront désormais qu'aux revues ,
à la petite guerre , aux exercices du polygone ; et déjà
les séances des deux chambres n'absorbent plus que
les trois quarts de l'année. Entre une session et l'autre ,
on a le temps de faire ses vendanges et de mûrir des
pamphlets : heureux donc celui qui pourra consacrer
à des chants IMMORTELS (immortels , je ne sors pas de
là) cet interrègne de la sottise et de l'ambition ! Plus
(1) Paris , chez Pillet , libraire , rue Christine , no . 5 , où se
tronvent aussi les autres ouvrages du même auteur ; et à la librairie
du Mercure , rue Poupée, nº. 7.
NOVEMBRE 1819 . 3
en
heureux, sans doute , celui qui, en les révélant à la postérité
la plus reculée , aura produit une de ces révolutions
capables d'inquiéter la renommée , même d'un
Baour-Lormian ! ... à ce nom justement révéré , ma
plume tremble , ... mais le devoir l'emporte , et le nom
de M. de GALLIA s'échappe de ma bouche . C'en est
fait , je serai juste , quand même ....
Quelque chose manque à ma félicité ; je n'ai jamais
vu face à face M. de Gallia ; mais comme le style est
tout l'homme , évidemment ses traits doivent être plus
que nobles , son regard plein de feu , son nez aspirant
à l'immortalité , et le reste à l'avenant ; ceci est
d'autant plus important pour nous , que nos alliés , diton,
ne nous ont pas laissé un seul buste d'Homère .
Je suppose que M. de Gallia n'a pas plus de trentedeux
à trente-cinq ans : la virilité de ses vers démontrera
l'exactitude de cette hypothèse. Et n'imaginez
pas qu'à l'exemple de nos petits assembleurs de rimes ,
M. de Gallia a quitté le téton de la nourrice pour celui
des Muses . Prévoyant ce qu'il serait un jour . M.
son père (c'est le fils qui nous l'apprend) a voulu qu'il
passât dans les charmes de la plus complète ignorance
ses premiers dix- sept ans. Ignorance , ai-je dit ? expli--
quons-nous ; il ne s'agit ici que de ces sciences qui ont
pour objet l'A BC, la grammaire , la prosodie, l'orthographe
et la ponctuation ; mais la science des hommes
et des choses ? Ah ! croyez que M. de Gallia , né philosophe
et poëte , en avait dejà reculé les bornes lorsque
, pour la première fois , à dix-huit ans , il apprit à
connaître la figure des lettres qui entrent dans la composition
du mot papa ; aussi le vit- on franchir d'un
saut la distance qui sépare la conjugaison des verbes ,
de ces difficultés grammaticales que M. Blondin n'a pu
acquérir, dit- on , qu'au prix de certains appendices dont
l'impeccable Fulbert priva le malheureux Abaelard.
Grammaire , logique , art oratoire , métaphysique , art
des vers , enfin tout ce qui divinise l'homme, en un tour
de main , M. de Gallia sut se l'approprier , pour ainsi
94 MERCURE DE FRANCE .
dire , par la force , l'étendue et l'audace de son génie,
Vous voulez des preuves , n'est- il pas vrai ? en voici :
Preuves en prose .
<< Cet opuscule (voyez le préambule) est presque
le moins utile de ceux que j'at publiés ; et j'ASSURE que
NOUS ne donnerons rien qui n'ait un même but , UTILE
DULCI ; Soit que nous fassions paraître un roman , une
pièce de théâtre .... ou quelque chose sur l'histoire , la
morale ET la politique. » Hé bien ! qu'est-ce que je
vous disais ? histoire , roman , théâtre , morale , politique
, M. de Gallia est propre à tout ; Et quelle modestie
! le moins utile.... il faut qu'il le dise lui-même
pour être cru. Poursuivons à peine a-t-il écrit le pronom
exclusif JE, qu'il se hâte d'en adoucir la personnalité
en le faisant suivre du pronom collectif Nous : bien
différent en cela de certaines servantes qui disent d'abord
les poules de M. le curé , et peu de temps après ,
mes poules . Encore deux ou trois autres preuves de
cette modestie dans la prose de M. de Gallia . « Je demande
pardon à nos honnêtes lecteurs si Je les entretiendrai
de Nous ... quoique JE ne le fasse pourtant...>>>
<<-J'ai , par exemple , aimé beaucoup à lire les meilleurs
ouvrages des auteurs comiques et tragiques :
voici pourquoi , Nous sentant les moyens de faire une
bonne pièce ..... - ayant vu dans des almanachs que
des particuliers portaient le nom de NOTRE père , et
NOUS trouvant alors deux frères , JE fus bien aise
l'exemple des Voltaire , des Montesquieu , de NOUS
faire un nom inconnu à l'univers.... >> Non , de par
tous les diables , M. de Gallia , vous serez connu , j'en
fais mon affaire .
و
à
J'ai dit qu'à M. de Gallia était réservé de reculer
les bornes de nos faibles connaissances , je le prouve
de même. « Aristipe est uu NOM qu'a porté un ancien ;
Aristipe était un homme d'un savoir distingué; Aristipe
était Grec ainsi qu'Aristide.>> Malheureux ! et
NOVEMBRE 1819 . 55
moi qui soutenais encore ce matin qu'Aristide naquit à
Longjumeau !
Passons à la philosophie transcendante : c'est toujours
M. de Gallia qui parle. Je me borne à prévenir Nos
lecteurs que nous n'avons pas encore quitté la prose.
<<Que fait le Dieu de toute éternité sur son trône
immuable ? » Eh bien ! oui , MM. les docteurs .... ,
voyons , qu'y fait-il ? « le lecteur à qui Je fais cette
proposition dira sans doute comme NOUS : Il pense ,
il veille à la conservation de ses oeuvres , et désire en
jouir noblement dans une douce contemplation , dans
tune tranquillité parfaite. >> Fasse le ciel que le bon
Dieu ne soit pas désappointé , et que les jésuites , les
missionnaires , le conservateur et la session prochaine
ne lui donnent pas beaucoup de tintouin.
Nous disons donc que : Dieu veille à la conservation
de ses oeuvres , et qu'il désire fort en jouir noblement...
etc. « Voilà (poursuit M. de Gallia) , voilà pourquoi
les Euripide ou les Corneille , les Pline ou les Buffon
, les Horace ou les Jean-Baptiste , les Préville ου
les Bobèche ..... etc., ont poursuivi leurs travaux , ont
accompli la destination où la nature les appelait. »
La majeure et la mineure de cette proportion sont
admirables ; mais , ma foi ! la conséquence est au- dessus
de tout ce qu'on peut imaginer , et pourtant ce
n'est rien encore .
« Je suis convaincu qu'il existe une grande harionie
dans la nature , et cette harmonie bien reconnue ,
on doit admettre la vérité d'une chose dont la possibilité
est si évidente .>>>>
Cette sentence archi- sublime termine le recueil de M.
de Gallia ; ce recueil si petit , mais si plein de pensées
, d'images et de poésie ; ce recueil dont j'aurais
déjà rendu compte si depuis quinze jours que j'en ai
tenté l'analyse , le finis coronat opus n'avait brouillé
mes idées et lassé mon courage. A l'avenir M. de Gallia
voudra bien se conformer à l'usage en nous envoyant
des articles tout faits .
+
76 MERCURE
DE FRANCE
.
Preuves en vers .
Si Nos lecteurs ne sont pas sur les dents , JE les prie
de rassembler toutes les forces de leur esprit , pour
mieux goûter les merveilles que je vais placer sous leurs
yeux.
Cantate sur l'heureuse restauratian de la France ,
Qu'il est beau le jour ou ....
Cent louis (de la part de M. de Gallia) , à celui qui
trouvera un pareil hémistiche dans Racine ou dans
Boileau.
> La - baut (l'Olympe) dans un bosquet , en un lieu solitaire,
» Dormait avec sa soeur, le dieu cher aux combats. »
Le double à la même condition .
> Minerve les approche .
Unmaladroit aurait écrit : S'en approche.
Et parle ainsi tout bas :
» Dormez , ô Dieux inexorables !
> Puisque vous êtes intraitables ,
> Il faut que je brise vos fèrs . >>>
Ma foi ! à la place de Minerve , je me serais bien
gardé d'en rien faire : on n'est jamais plus heureux que
quand ce vilain couple est enchaîné. Ce dernier
vers sera bientôt passé en proverbe ; cependant j'y voudrais
un peu plus d'énergie , et pour voir ce voen rempli
, je propose à l'auteur de l'écrire ainsi : « Il faut ,
par là corbleu , que je brise vos fers. >> J'en ai parlé à
messieurs Delavigne et d'Avrigny , lesquels ont aussi
voté cette correction .
Immédiatement après cette magnifique apostrophe ,
Minerve
>> Détachant sa lance
> D'un oeil , d'un air , d'un bras où se peint la vaillance .
Détacher une lance avec un oeil, uu air et un bras
NOVEMBRE 1819 . 77
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11
1
S!
où se peint la vaillance.... ! il y a là dedans une gradation
, un nerf, une coucision , un charme de vérité
dont le secret était perdu depuis long-temps. Et ce qui
fait mieux ressortir cette vaillance de Minerve , c'est
le sommeil de Mars etde Bellone. Un peu plus timides ,
V'Amour , Hymen , les Jeux et les Ris attendent pour
se présenter le désarmement complet du couple guerroyant
; ils viennent , et se mettent à chanter si haut ,
que
>> Mars et Bellone alors s'éveillent en sursaut.
> Pourquoi (disent- ils ) ces cris , ces chants ? viennent- ils
du Très- Haut ? >>>
C'est la première fois qu'on donne à Jupiter l'épithète
de Très -Haut. M. de Gallia ne s'arrêtera pas à
cette heureuse hardiesse . Nous verrons , grâce à lui ,
le Père éternel enlevant une autre Europe sous la
forme d'un taureau ; la sainte Vierge pleurant la mort
de son cher Adonis , et le vertueux fils de Marie courant
le guilledou avec les pétulantes prêtresses de Bacchus.
Voilà donc Mars désarmé . Aussi
> Qu'elle n'était pas sa haine !»
Ah! s'il avait eu à la main seulement la latte d'Arlequin
, quelle capitolade il eût fait de Minerve , de 'Hy
men , de l'Amour , de ces Ris et de ces Jeux si faciles
á épouvanter !
Ode sur le rétablissement de la statue d'Henri IV.
>> Qu'il (le génie de l'auteur) cède au voeu des Français !
→ Et , sensible à notre gloire ,
> Les neuffilles de mémoire
>>> Vont se rendre à nos souhaits . »
M. de Gallia ne s'est aperçu qu'après l'impression ,
de la faute où son patriotisme l'a entraîné ; et pour
58 MERCURE DE FRANCE .
maintenir un accord parfait entre le substautif neuf
filles , et l'adjectif sensible , il a imaginé cette heureuse
correction :
>> Et , sensible à notre gloire ,
>> Chaque enfant de la mémoire ,
>> Va se rendre à nos souhaits . >>>
Troisième Strophe.
> On y fomente la guerre ...
Alors
>>> Toutes les âmes sensées
» Dans les plus tristes pensées
>> Cherchaient envain le repos .
Je le crois bien .
Cinquième Strophe,
> Alors cette auguste image ,
Celle du bon Henri .
> A qui tout rendait hommage ,
>> Tombe sans retardement . >>>
Je m'attendais à plus de façons de la part du Diable
à quatre . Sans retardement : encore quelques odes de
M. de Gallia , et ces vieux mots , qu'une fausse délicatesse
en a bannis , reprendront une place distinguée
dans nos Dictionnaires. J'ai lu , en manuscrit , une
complainte de M. de Gallia , où j'ai remarqué , page 8
de la troisième partie , 168c. couplet , ce vers plein
de douceur :
>>Vers le pied de la croix Marie Enamourée. »
Il s'agit , comme on voit , de la passion de Notre
Seigneur .
NOVEMBRE 1819 . 79
Elégie au sujet d'un prince de quatre mois et demie ,
qui n'a vécu que deux heures , et Fils de LL. AA,
RR.
<<Ah ! trop barbare sort !
L
>> Amour , vois sa maman , ses traits décolorés ,
>>> Et souris mieux à ses voeux DESIRÉS . >>>
Malheur à celui qui n'est pas en extase devant un
pareil vers! le Ciel lui a refusé une âme .
Cantate à l'occasion de la naissance de S. A. R.
MADEMOISELLE .
Muses ! ..... etc.
>> Vous le savez ; souvent il (cet enfant) occupa ma lyre .
> Ainsi , par vos accens qu'il soit plus estimé,
Estimé est là pour admiré. M. de Gallia , autre Virgile
, célèbre la soeur d'un autre Marcellus .
>>Mais quoi ! n'entends-je pas une voix qui frédonne ?
Hé ! oui : un berger qui prélude sur son pipeau.
>> Elle a paru cette fleur .
> Comme une onde fugitive ,
» Qui passe et nait chaque jour ;
>> C'est le voeu de notre amour :
>> Ainsi , long- temps qu'elle vive !
Et vive aussi M. de Gallia !
» Toi , MADEMOISELLE ,
>> CEDES à nos voeux. >>»
Puisqu'il est permis de supprimer , en vers , l's dans
je vois , je crois , je dois , pourquoi , à l'impératif ,
ne pourrait- on faire prendre uns aux verbes qui n'en
ont pas l'habitude.
80 MERCURE DE FRANCE.
J
Invocation morale ,
En allant au cimetière du Père Lachaise , un matin que le temps
était à la pluie .
► Soleil ! astre charmant , image du Très- Haut
(Jupiter ou Dieu comme on voudra) ,
<<Au nom de la puissance
>>Qu'il te donna là-haut . »
J'espère que la rime est riche .
>> Dissipe ce temps nébuleux :
> Je veux allez rêver près des tombeaux.>>>
Et moi , qui n'en peux plus , je dis
›Arrêtons un moment. La pompe de ces vers ,
>> Je le vois bien , lecteur , est nouvelle à tes yeux .>>
(Racine , tragédie de Berénice.)
Le soleil ne pouvait être sourd à la prière d'un poëte,
dont tous les vers ont une odeur de Phébus qui se sent
d'une lieue à la ronde; aussi comme disait feu Cicéron.
>> Ilfit soudain le plus beau temps du monde
>>>Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde .>>>
Et M. de Gallia put aller près des tombeaux ,
>> Sentir le prix des solides vertus ,
>> Sans dédaigner le nécessaire ,
> Sans négliger le salutaire ,
>> Sans rejeter mon superflus.
On ne saurait étre trop décent en présence des tombeaux.
Eu sortant de là , M. de Gallia rencontre des
hommes de sa connaissance , et il leur dit , ( voyez la
dernière pièce intitulée : Zéphir. )
> Ainsi que vous , Platon, Virgile , Horace ,
J'aurai bientôt fini des écrits immortels :
> Ils m'ont coûté du temps !
NOVEMBRE 1819 SI
2
t
Depuis quinze aus M. de Gallia ne cesse de les polir.
Aussi chacun s'empresse de se procurer un peu de
LIMAILLE GALLIA. Ce sont parcelles d'une haute importance.
Les plus petits paquets coûtent huit sols .
>> Mais toujours efficace ,
Poursuit M. de Gallia ,
> A la postérité j'aperçois des autels ,>>>
Là-dessus il prend congé de ces messieurs. Horace
le remercie d'avoir trouvé le moyen (bien simple pourtant)
de le faire rimer à efficaces , au pluriel ; et après
avoir buriné un quatrain sur la terrasse de St. -Germain,
M. de Gallia va faire une station au Mont- Valérien .
Là , il s'écrie :
>>Puisse le monde entier chérir ma religion ! >>
Venge ce dernier mot de la prodigalité des puristes
qui l'ont si mal à propos allongé d'une quatrième syllabe
, et met le comble à ses inspirations en répétant :
« Je suis convaincu qu'il existe une grande harmonie
dans la nature ; et cette harmonie bien reconnue , on
doit admettre la vérité d'une chose dont la possibilité
est si évidente .
Ainsi soit - il !
wwwwwwwwwww
FELIX.
ELEGIES, suivies de la guerre de Caros, poème, et d'autres
poésies , par L. D. L. Audiffret ( 1 ) .
Le temps n'est plus où la ville et la cour se partageaient
pour unsonnet, où la rivalité de Benserade et de
Voiture allumait la guerre civile parmi les beaux esprits .
rue
(1 ) Un volume in- 12 ; prix , 3 fr . Paris , chez Lenormand
libraire , rue de Seine , no. 8 , et à la librairie du Mercure ,
Poupée , no. 7 .
II.
6
82 MERCURE DE FRANCE .
Aujourd'hui , la poésie est dans un discrédit complet ;
des factions , bien autrement sérieuses que celles des
Uranistes et des Jobelins , nous ont fait perdre l'amour
des lettres . Les Muses ont pour toujours , peut- être ,
déserté la France ; elles sont femmes , nous ne les
écoutions pas ; pouvaient-elles rester parmi nous ?
Si un de leurs favoris , plein d'une juste confiance
dans ses forces , sort de sa retraite pour offrir au public
les fruits de ses nobles inspirations , qui prétera
l'oreille à ses accens ? ne doit-il pas s'écrier avec un
poëte de l'antiquité ? quis leget hæc... nemo ... vel
duo ... vel nemo ... qui lira ceci ? personne , non , personne
, ou tout au plus un ou deux lecteurs. Cela n'est
pas encourageant , et cependant chaque jour n'en voit
pas moins éclore une multitude d'élégies , de chansons,
d'épigrammes , de madrigaux , de poëmes didactiques ,
politiques , satyriques , dithyrambiques , voire même de
poëmes épiques , car dans le fait , ce ne sont pas les auteurs
, mais les lecteurs qui manquent.
Ou je me trompe fort , ou le recueil de poësies que
M. Audiffret vient de livrer à l'impression , trouvera
plus d'un lecteur. Les jolis vers de ce jeune poëte ,
connus déjà de la manière la plus avantageuse , sur
l'hélicon provençal , occuperont une place distinguée
dans la bibliothèque de tous les amateurs de la poësie
tendre et gracieuse. C'est sur la lyre de Tibulle et
de Properce que M. Audiffret a chauté les émotions
diverses de son coeur , et comme il le dit lui - même :
Ses rimes en sont moins sévères ,
Mais les amans liront les vers .
Justifions nos éloges par une citation .
Elégie V , Livre 3 .
Zulmis , au signal de tes yeux ,
Je ris ou je verse des larmes ;
Tu fais ma joie ou mes alarmes
Et tes caprices sont mes Dieux ,
NOVEMBRE 1819. 83
vel
bet
ple
200
:
Oses- tu te montrer cruelle ?
Je pars le coeur gros de courroux ,
Et bientôt je reviens fidèle
Embrasser encor tes genoux.
Sans doute , ma faiblesse est grande ,
Et j'en suis même révolté ;
Mais se peut-il qu'on s'en défende ?
L'amour est un enfant gâté ;
Nous le grondons , il nous commande.
La vérité exige cependant que je reproche à M. Audiffret
quelques rimes trop négligées , écho et ruisseau,
séduit et aujourd'hui , etc.; il en est d'autres , au
contraire , qui me paraissent un peu trop riches ,
comme dans ces vers , Elégie IV , livre II.
Lorsque dans un cercle nombreux ,
Le hasard me rend ta présence ,
Que ton regard humide et langoureux ,
Me parle encor d'amour et de constance,
Ne vois-tu pas le mien qui se fixe sur toi ,
Et ne te dit-il pas : ô Naïs , ô mon ame !
Le coeur de ton amant toujours plein de sa flamme
Ne battrait plus s'il ne battait pour toi ?
Un critique minutieux trouverait bien encore dans
ce recueil quelques fautes de versification ; (j'essayerais
n'est point de quatre syllabes) , et même quelques
vers par- ci par- là , où de la prose s'est glissée ; mais ...
ubi plura nitent , non ego paucis offendar maculis .
MAGALON
84 MERCURE DE FRANCE .
nww wwwwwww
REVUE LITTÉRAIRE.
L'ABBAYE DE PALSGRAVE, ou le Revenant, traduit de
l'Anglais , de Madame Charlotte SMITH ; par Marchais
de MIGNEAUX. ( 1 )
Encore un abbaye et une revenant, ai-je dit en premais
celui- nant le premier volume de cet ouvrage ;
ci est de mistriss Charlotte Smith , et le traducteur est
avantageusement connu. On ne doit pas craindre qu'il
ait fait imprimer comme traduction les leçons d'Anglais
de son maître ainsi que l'a fait mademoiselle.....
mais réservons la critique pour l'instant où j'aurai vu
ou feuilleté..... ainsi me parlais-je debout devant mon
bureau , mes yeux couraient sur les pages ; sans y
penser , je m'assieds , car l'ouvrage m'intéresse ; je le
lis et je me sens disposé à en rendre compte aussi favorablement
qu'un critique par état peut se permettre de
le faire.
Miss Edouarda Falconberg , élevée loin de la maison
paternelle , dans un couvent de la Flandre , y a reçu
une éducation excellente ..... Qu'osez -vous dire , s'écrieront
certains frondeurs ; dans un couvent , une
excellente éducation , impossible. Mistriss Charlotte
Smith , très -zélée Anglicane le dit : il faut donc qu'il en
soit quelque chose , car au reste , elle n'est pas trèsfavorable
aux ministres de notre culte , et dans le principe
, elle dirigeait son ouvrage contre eux ; le portrait
qu'elle trace d'une soeurfrettemente , et la manière
dont elle la fait agir , tendent plus à amuser la malice
(1) Trois volumes , avec figures : prix, 6fr. Paris , chez Pigoreau
, libraire , place St. -Germain- l'Auxerrois , et à la librairie
du Mercure , rue Poupée, no. 7 .
NOVEMBRE 1819. 85
ar
re
st
11
11
OL
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0:
al
ta
1
du lecteur qu'à lui inspirer une grande vénération pour
la religieuse.
Les troubles du continent forcent Edouarda à demander
à retourner dans son pays ; elle en était absente
depuis sou plus bas âge , et n'aurait aucune idée de la
maison paternelle, si les grands biens du sir de Faconberg
son père , n'avaient pas été un sujet fréquent des
conversations du couvent. Edouarda y a' seulement
appris la mort de sa mère , arrivée il y a déjà beaucoup
d'années ; jamais son père n'a daigné lui écrire.
Dans quelle triste situation Edouarda trouve l'abbaye
de Palsgrave lorsqu'elle y arrive , et comme elle y est
reçue . L'abbaye n'est qu'un vaste tombeau où règnent
tyranniqnement deux jésuites ; car les réverends pères
n'usent point pour les malheureux habitans de ce
séjour de leur morale relâchée ; elle est dans ce lieu
exclusivement à leur usage . Les évènemens prenneut
ici un vif intérêt; Edouarda ne peut parvenir jusques à
son père , mais en revanche , elle fait la découverte
d'un Revenant. Puis dans deux rencontres successives
de deux jeunes gens qui jouent le rôle le plus important
dans tout l'ouvrage. En dire davantage , ce
serait ôter au lecteur le plaisir de la surprise , ou l'envie
de la chercher. Puisqu'il n'y aplus de remède au
goût fatal que l'on a pris pour la lecture des romans ,
lecture dont le moindre danger est de faire perdre un
temps précieux ; il est utile de signaler ceux qui
peuvent ne pas influer en mal sur le coeur et l'esprit ,
et ne point donner d'idées fausses ou exaltées . Le
style de cet ouvrage est en général bon ; cependant
les deux premiers volumes n'ont pas été assez soignés
par le traducteur ; il peut et doit faire mieux , je l'y
engage ; j'en ai pour garant le dernier volume , d'autant
plus que l'on annonce un nouvel ouvrage de M.
Marchais sous le titre des cavernes des montagnes
bleues . J'en rendrai compte , et je desire qu'il soit mieux
imprimé que celui qui fait l'objet de cette notice.
86 MERCURE DE FRANCE.
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CHRONIQUE .
wwww
Sur le rétablissement du MERCURE DE FRANCE .
J'EUS plus d'un motif de m'attrister de la chute du
Mercure. Je me félicite de sa résurrection. La politique
absorbait toutes nos feuilles publiques. Les belles - lettres
en auront donc une à leur disposition ! Honneur à
ceux qui ont eu cette idée nationale ; car la France ne
serait plus France , si les belles lettres s'exilaient de son
sein. Comment se fait-il que la résurrection du Mercure
n'ait élé annoncée par aucun de nos Journaux ? Que
nos feuilles ultramontaines aient gardé le silence , je le
conçois ; mais je ne conçois pas que la Minerve ne se
soit pas empressée d'annoncer le retour de son père
exilé . Le Constitutionnel , tant ami des bannis ; l'Indépendant
, qui ne cessa de plaider leur cause , ont gardé
un morne silence . La Renommée l'a rompu , mais pour
lancer une sotte épigramme contre ses auteurs . Craindrait-
elle que ce Journal littéraire lui enlevât quelquesuns
de ses abonnés futurs ? A la lecture du premier vo-
Jume du Mercure , la Renommée a pu reconnaître que
les littérateurs qui doiventy consacrer leur travail , sont
aussi libéraux que ceux qui soufflent dans sa trompette.
La concurrence serait-elle une hostilité ? Où donc est,
dans ses illustrés auteurs , cet amour de la patrie dont
ils font tant parade ? Est- ce l'amour de la patrie qui
leur met la plume à la main , qui les entraîne dans la
lice ?
Je le crois en faveur de ces écrivains allemands qui
naissent à la liberté ; je le crois en faveur de ces écrivains
de l'Angleterre , qui résistent à la corruption de
NOVEMBRE 1819. 87
ses ministres ; je le crois en faveur des écrivains de
l'Italie , qui bravent l'inquisition , les cachots et la hache
levée sur leur tête ; je le crois en faveur des écrivains
des Amériques soulevées contre la tyrannie de leurs
métropoles .
Mais je ne le crois pas en faveur de ces écrivains qui
n'écrivent qu'à tant la page .
Je ne le crois pas en faveur de ces écrivains qui
prennent la plume comme le menuisier prend le rabot ;
ils ne sont , à mes yeux , que des artisans ; et c'est sans
doute sous ce rapport que le gouvernement les a considérés
, quand il les a soumis à la patente. Quand je
ne les voyais que de loin , je croyais qu'ils étaient les
modèles des hommes ; mon imagination me les repré
sentait comme des esprits presque célestes . Mais quand
le hasard m'a mis à même de les considérer de près ,
l'illusión a disparu , et je n'ai plus trouvé dans ces docteurs
de notre espèce , que des hommes bien ordinaires .
Comme les prédicateurs sortis de l'école de Loyola , ils
vous disent : Faites ce que nous vous préchons , et ne
regardez pas ce que nous faisons . Le peuple n'aime pas
cette doctrine ; il veut , car il a le droit de vouloir que
ses régens aient des moeurs , et que leurs actions répondent
à leurs paroles. Mais sa volonté souveraine est
ici en défaut. Toute la sensibilité de ces hommes , tous
ces beaux sentimens qu'ils expriment , n'existent que
sur le papier , et leur coeur isolé et froid ne sait pas ce
que c'est que de battre , si ce n'est à l'aspect de l'or .
Je ne me rappelle pas quel était celui de nos conventionnels
qui disait , en parlant de certains patriotes de
son temps : Ils useraient plutôt vingt bonnets rouges ,
que defaire une bonne action . Mais je puis , avec non
moins de vérité , dire à mon tour de ces écrivains : Is
rempliraient dix volumes de Journaux quotidiens de
belles maximes , plutôt que de faire une bonne oeuvre.
Sans doute , quand leur morale est bonne , et qu'el'e
est parée de toutes les grâces du style, je la lis avec
plaisir, et je me félicite du bien qu'e le peu faire parmi
88 MERCURE DE FRANCE.
mes concitoyens ; mais comme je me suis convaincu
que sur dix de ces écrivains , ily en a neufqui n'écrivent
pas dans le but d'être utiles à leur patrie, mais seulementdans
le but de gagner de l'argent , je regarde leurs
écrits , relativement aux auteurs , du même oeil qu'une
montre sortie de l'atelier de Julien Leroi.
Je ne mets aucun doute que la plupart de ces écrivains
qui font un véritable commerce de leur esprit ,
n'écrivissent en sens inverse , s'ils trouvaient alors plus
d'argent à gagner. C'est pour cela que tant d'entr'eux
se montrèrent républicains sous la monarchie , et royalistes
sous la république.
Croyez -vous que celui qui , après le 13 vendémiaire ,
accompagna le conventionnel Fréron dans le Midi ,
qui , sous la tyrannie , chanta lepère et le poupon ; que
je voyais chaque jour dans l'interrègne , après le vingt
mars , au café de la Rotonde , choyé , embrassé par
nos officiers qui se le disputaient , soit un ami sincère ,
pur , désintéressé de la légitimité qu'il semble vouloir
défendre à outrance ? Beaucoup d'abonnés , tous les
ultrà pour abonnés , voilà ce qu'il veut. A-t-il été à
Gand avec les étudians en droit qui y suivirent le monarque
, ainsi qu'il l'a imprimé ? Je n'en sais rien ; mais
s'il y est allé , il en est bientôt revenu ; et , je le répète ,
JE L'AI VU à cette époque , jusqu'à la nouvelle de la bataille
de Waterloo, bras-dessus , bras- dessous au Palais-
Royal , avec des militaires .
Aussi , son vive le Roi quand même , il le répète jusqu'à
satiété , non par opinion politique , mais parce
qu'il imagine que les ultrà deviendront ses tributaires .
Il sait bien qu'en traitant de septembriseurs les élèves
de l'école de Droit et de Médecine ,l'élite de la jeunesse
française , il ment à sa conscience s'il en a une ;
il sait bien que , par ce sanglant outrage , il aliène à la
cause qu'il paraît vouloir servir , la noble génération
qui s'avance. Mais que lui importe de faire des ennemis
à son Drapeau , si ses atroces calomnies lui valent
quelques abonnés de plus ? C'est où il vise ; ce qu'il
NOVEMBRE 1819. 89
veut , de l'argent , c'est de l'argent , de l'argent : voilà
sa patrie , son Roi quand même , et toutes ses amours .
Il faut convenir que des écrivains de cette espèce ,
une fois connus et appréciés , ne sont pas dangereux à
la cause qu'ils combattent. La soifde l'or qui les dévore
les aveuglent au point qu'ils ne s'aperçoivent pas de tout
le terrain qu'ils cèdent à leurs adversaires . Si la France
constitutionnelle payait des écrivains pour faire des
partisans à' sa cause , si la vertu civique avait de l'argent
à donner à ceux qui concourent à son triomphe , les
écrivains de cette dernière espèce pourraient tendre
leurs mains à sa munificence ; ils y auraient des droits
certains .
Mais la vertu ue paie pas , et à son tour elle dédaigne
tout salaire . Elle ne serait plus vertu , si elle devenait
mercenaire. L'amour de la patrie est une vertu , quoiqu'il
soit un devoir. Celui qui n'agit pour la patrie que
dans la vue de gagner de l'argent , n'est pas un ami vrai
de la patrie. Il est un simple artisan qui travaille pour
vivre ; et c'est parce que tant d'écrivains ne se sont considérés
que comme des artisans, que nous les avons vus
soutenir tantôt la tyrannie , tantôt la liberté. Ainsi le
même cordonnier chausse successivement celui qui fit
le Génie du Christianisme et l'auteur des Constitutions
de la France .
L'écrivain pénétré de la dignité de son ministère ,
peut s'égarer dans ses pensées politiques , mais il ne
s'avilit jamais ; il écrit ce qu'il croit utile à sa patrie ,
mais il ne calcule pas d'avance quel sera le produit de
son travail . A quelque parti qu'il appartienne , celui qui
ne le fut qu'au prix de l'or , est un être méprisable ,
puisqu'il est vénal. Ah ! sans doute , rien n'est plus juste
que de retirer un honnête profit de ses veilles littéraires ,
mais ce profit ne doit jamais être le but principal de
l'écrivain. Le vrai prêtre , le ministre réel de Jésus-
Christ , met- il d'avance un prix au sacrifie qu'il va célébrer
pour moi ? Nou : son premier but, son but unique
90
MERCURE DE FRANCE .
doit être de prier pour son semblable ; ce n'est que par
accessoire qu'il consent à vivre de l'autel .
,
Ce n'est pas parmi nos jurisconsultes et nos avocats
de la capitale , qu'on trouverait des hommes qui , à
l'aspect d'un dossier , auraient pour première idée
celle de savoir ce que ce procès doit leur rendre. Leur
première idée sera de savoir si la cause qu'on vient les
charger de défendre , peut , avec honneur , être plaidée
par eux devant les tribunaux .
Ce sont les reptiles de la littérature qui ont fortement
concouru à moeurs , secon- et les corrompre l'opinion
dés , en cela , par la dernière tyrannie qui avait substitué
l'or à la patrie , qui faisait de l'or la récompense de
toutes les actions. Le vieux proverbe du siècle de
Louis XIV , que l'honneur sans argent n'est qu'une
maladie , avait été rajeuni par le gouvernement de celui
qui voulait , par son faste et sa puissance illimitée ,
éclipser aux yeux de la postérité tout l'éclat de ce règne .
Dans la lutte qu'il avait engagée , il avait dit : La victoire
restera à celui qui aura le dernier écu. Ainsi , dans
sa pensée , la force ou la richesse était la même chose .
Telle est , en effet , la maxime des gouvernemens despotiques
, mais elle ne doit point être celle des gouvernemens
libres ou constitutionnels . Tant que les peuples
ont combattu pour leurs libertés , les citoyens n'ont
point exigé de solde pour consentir à se battre contre
les ennemis de leur patrie. Croyez- vous que ce n'était
que parce qu'on leur avait donné cinq sous par jour ,
que les trois cents Spartiates périrent aux Thermopiles
?
Ce ne fut que lorsqu'ils sortirent du rayon de leur
république que les Romains donnèrent une solde à
leurs guerriers : leurs moeurs reçurent , en cela , une
première atteinte . Les Suisses étaient-ils payés à tant
par jour , quand ils s'affranchirent du joug de la maison
d'Autriche ? Et était-ce pour des assignats que nos
Français triomphèrent à Genimapes et à Fleurus ? Que
le gouvernement veille et pourvoie à tous les besoins
(
NOVEMBRE 1819 . 91
des citoyens qui combattent pour la patrie , mais que ,
pour le guerrier , l'estime et la vénération publique ,
une couronne de chêne placée sur sa tête , par le monarque
, en présence du peuple assemblé , soit la récompense
la plus précieuse. Certes , la France n'a pas
manqué d'un écu. Et le dictateur des dictateurs vit cap.
tif à Sainte - Hélène !
Les plus grandes nations déchoient peu à peu , à
mesure qu'elles s'éloignent de plus en plus des vertus
qu'elles pratiquaient à leur origine , et finissent par être
captives et détruites .
Le bonheur des rois est attaché au bonheur des peuples
sur lesquels ils règnent. On ne peut être heureux
sans la pratique des vertus : l'amour des richesses n'en
fut jamais une ; l'amour des richesses , au contraire ,
fut toujours un vice , et le plus grand vice que l'on pût
reprocher à un écrivain .
Que le triomphe des belles-lettres et des principes
de sagesse consacrés par la Charte , soit l'objet de ses
premiers voeux ! Qu'il soit celui des auteurs du Mercure
de France , et l'estime générale les vengera du silence
de quelques Journalistes , et des épigrammes de quelques
autres !
wwwwww
HERMOPHILE.
SPECTACLES .
wwwwww
DEPUIS deux ans , l'Académie royale de musique
annonce l'opéra d'Olympie ; depuis deux ans le public
attend l'exécution de cette promesse. Fasse le ciel que
la première représentation de cet ouvrage ne rappelle
pas la fable de la montagne en travail !
C'estavec plaisir que j'annonce la convalescence
de mademoiselle Duchesnois ; elle a reparu dans le rôle
92
MERCURE DE FRANCE .
de Jeanne d'Arc. Pendant son absence , madame Paradol
, par ses gestes et ses poses académiques , a essayé
d'occuper son emploi. La beauté peut éblouir un instant
, mais le moment approche où l'illusion se détruit,
et où l'on recherche le talent. Je suis loin d'en refuser
à madame Paradol ; je conçois même , de ses débuts
d'heureuses espérances ; mais il faut qu'elle se livre à
l'étude de son art avec courage elle a des rivales , et
j'en connais plus d'une qui , s'exerçant dans l'ombre ,
pourraient la faire repentir un jour du temps qu'elle
aurait perdu .
و
LES affiches du Théâtre - Français n'annonçant plus
la continuation des débuts de madame Dérudder , je
craiguais pour elle les suites de l'indisposition mutuelle
du parterre et de l'actrice ; mais on dit la débutante
reçue à l'essai . Je lui en fais mon compliment. Près du
comité , l'extrême sensibilité dont elle a fait preuve au
cinquième acte d'Iphigénie en Aulide , lui a sans doute
tenu lieu de celle qui m'a semblé lui manquer pour bien
remplir le rôle de Clytemuestre.
- On disait que l'ouverture du second Théâtre-
Français , et les succès de Joanny , ont tiré Talma de
son engourdissement. Depuis quelque temps , il ne s'éloigne
presque plus de la scène ; grâce à sa noble émulation
, grâce au desir qu'il montre de disputer à son
heureux rival la palme du talent , nous allons voir paraître
successivement plusieurs tragédies nouvelles
quel'ouverture de l'Odéon force enfin à mettre au jour ;
on cite d'abord la tragédie de Clovis , attribuée à
M. Lemercier ; ensuite Turnus et Camille , dans lesquelles
Talma remplira les principaux rôles .
- Au second Théâtre- Francais , une dixaine de jours
avant l'évanouissement de la nouvelle pensionuaire de
la rue de Richelieu , mademoiselle Petit , dans le même
rôle , avait été traitée avec plus de sévérité ; heureusement
elle ne s'est point trouvée mal , et j'ai eu cette fois
l'avantage de voir finir la pièce. Je ne prétends pas éla
blir de comparaison entre Achille Talma et Achille
NOVEMBRE 1819. 93
Victor ; l'un est parfait depuis long-temps , l'autre le
sera peut-être un jour : c'est ce que j'iguore ; mais ce
queje sais très-bien , c'est que Lafargue vaut déjà mieux
que l'Agamemnon du Palais -Royal .
Malgré l'accident arrivé à madame Dérudder ,
lors de son troisième début ; accident qui , selon plusieurs
personnes , devait l'empêcher de paraître de nouveau
sur la scène , le comité du Théâtre- Français vient,
dit- on , de la recevoir comme pensionnaire. Voilà maintenant
trois reines au premier théâtre , tandis que le
second n'en possède pas une . On peut avancer que madame
Petit se montre digne de cet emploi.
,
- Depuis quelque temps , Michelot a donné sa démission
de la place de professeur à l'Ecole royale de
déclamation . Chéri de ses élèves , c'est avec peine qu'on
lui a vu prendre une résolution que nécessite , dit-on
l'état de sa santé , et des études sérieuses auxquelles il
veut se livrer. Il a été remplacé par M. Granger ; je
crois que cet estimable comédien est trop âgé pour professer
avec succès . Une chaire de déclamation demande
un homme qui ait passé sa vie au théâtre ; elle exige
qu'il ait professé déjà pendant long- temps , qu'il possède
toutes les traditions , pour en faire connaître les bons
ou les mauvais résultats . M. Nanteuil était l'homme
que l'on devait choisir. Un organe fatigué , et le trouble
inséparable d'un premier début , lui ont nui dans ses
représentations ; mais M. Nanteuil n'a jamais perdu les
qualités nécessaires à un excellent professeur. Le gymnase
dramatique se prépare ; que le bon génie du directeur
l'engage à prendre , pour diriger ses élèves
M. Nanteuil , il ne se repentira jamais d'un pareil
choix.
Camérani disait : « Tant que vous aurez des au .
teurs l'Oupéra- Coumique ne peutpas aller. >> Est- ce par
déférence pour ses avis , que depuis quelque temps on
n'a monté que deux nouveautés , qui sont de feu Marsollier
et feu Marmontel . Mourez vîte , jeunes auteurs
94 MERCURE DE FRANCE .
reçus depuis trois ou quatre ans , si vous voulez que
nous jouissions bientôt de vos chefs - d'oeuvres .
Séduits par la réussite de l'opéra posthume de
Marsollier , les sociétaires de Feydeau ont voulu donner
une pièce inédite de Marmontel ; le succès n'a pas couronné
leurs efforts : rien de si triste et de si niais que
cette bagatelle. Malheureusement la musique n'a pas
contribué à ranimer la faiblesse des paroles. Les sociétaires
profiteront sans doute de cette leçon : ils se garderont
bien , à l'avenir , de compromettre aussi légère
ment la réputation de nos plus aimables lyriques .
- Malgré les paroles de M. Théaulon , la reprise du
Petit Chaperon rouge a de nouveau attiré la foule ,
grâce à la charmante musique de Boïeldieu .
La rentrée de madame Perrin , et la reprise du joli
vaudeville de la Visite à Bedlam , ont fait oublier les
rapsodies jouées depuis quelque temps sur le théâtre de
la rue de Chartres . Le directeur, profitant des avis du
parterre , s'est , dit- on , imposé la loi de ne plus recevoir
que des pièces piquantes et spirituelles. On croit que
ses cartons ne seront de long-temps remplis .
-Au Vaudeville on doit exposer, sous peu de jours,
la Féerie des Arts , tableau en un acte . Ce titre promet
des couplets en l'honneur de l'industrie nationale. Si le
succès couronne l'entreprise , les auteurs n'auront pas
une médaille pour encouragement , mais des bravos
nombreux , et une mention honorable chez le caissier ;
ce qui ne laissera pas que d'avoir un certain prix .
-
-
Philémon et Baucis n'auront pas une longue exist
nce au théâtre des Variétés . Ce n'est pas la faute de
Brunet , ni celle de madame Barroyer , qui est parfaitement
bien dans son rôle , tant qu'elle n'est pas rajeunie .
Peu favorisé de la fortune , et poursuivi par ses
créanciers , M. Palette , jeune artiste comme il y en a
tant , c'est- à-dire ignorant et présomptueux , a cherché ,
pendant long- temps , une demeure où il pût respirer
tranquillement loin des importuns . On faisait trop de
bruit rue d'Enfer : son tailleur demeurait au Marais ,
NOVEMBRE 1819 . 95
son coiffeur près des Tuileries ; pour prendre un juste
milieu et pour dormir tranquille , il vient se loger près
de l'Odéon . C'est là que , se rappelant le proverbe : Nul
n'est prophète en son pays , il a quitté le costume national
, pour prendre les guêtres et l'habit à longue taille
d'un Anglais . Son projet avait d'abord assez bien réussi ;
son hôtesse ne lui demande pas d'argent , et il est sur le
point d'épouser mademoiselle Pauline , fille de M. Descouleurs
son voisin. Pauline , comme on le pense bien ,
déteste sir Pudding ; c'est le nouveau nom de Palette :
elle aime Clairval , jeune officier qui loge auprès d'elle .
Pauline a beau prier son père , il reste inflexible ; il a
juré de ne donner sa fille qu'à un artiste , et sir Pudding
est son affaire . Cependant les créanciers , qui flairent
toujours bien , ont découvert la trace de Palette ; ils
viennent en foule réclamer leur argent : par un malheur
extrême, M. Descouleurs paraît à sa fenêtre au moment
de l'exécution de la sentence. Tout est rompu , Palette
est obligé de céder la place à l'heureux Clairval : ce
dernier prouve ses droits au titre d'artiste , par un portrait
très - ressemblant de M. Descouleurs , qu'il a fait
sans le secours de l'original .
Tel est , en raccourci , le sujet du vaudeville applaudi
ces jours derniers au théâtre de la Porte-Saint- Martin .
Les auteurs ont gardé l'anonyme. Quant aux acteurs ,
il n'y a que des éloges à leur donner. Pierson , Pascal ,
Aubertin , Noël , ont parfaitement rempli leur rôle .
Quant à mademoiselle Florval , on désirerait trouver
autant d'agrément dans son jeu que dans sa voix .
--L'Ambigu - Comique voit peu de personnes visiter
son Prisonnier vénitien. Que M. Victor fasse un roman
de son mélodrame , qu'il l'écrive avec la plume de
M. Ducange , il aura un grand succès ( 1) .
La Gaîté prépare une grande féerie imitée d'une
pièce allemande.
(1) Le petit vieillard de Calais ; par M. Ducange, 2 vol, in -12.
Chez Barba , libraire , Palais-Royal, galerie de bois , et à la librairie
du Mercure , rue Poupée , no . 7.
96 MERCURE DE FRANCE .
Wallace , qui se repose , chante , dit- on , en alten
dant le titre de la pièce nouvelle :
Bouton de Rose ,
Seras - tu plus heureux que moi ?
-Le Changement de domicile, vaudevillejoué mardi
dernier au théâtre de la Porte Saint- Martin , est une de
ces pièces qui ne ressemblent à rien , par cela même
qu'elles ressemblent à tout.
On a beaucoup applaudi et peu sifflé , c'est tout ce
que les auteurs pouvaient raisonnablement espérer : je
dis les auteurs , car bien qu'on n'en ait annoncé ou dénoncé
qu'un .
Il en estjusqu'à trois que je pourrais nommer, d'abord
M. Martin , connu par de jolies chansons insérées dans
les Soirées de Momus ; puis un acteur de la rue de
Chartres . Sans doute il ferait mieux , pour son honneur
et les plaisirs du public , de se contenter de jouer
ses rôles , et de renoncer à la prétention d'en faire jouer
aux autres : Ne sutor ultrà crepidam. Mais peu de gens
ont aujourd'hui le bon esprit de rester à leurs places :
on en voit dans tous les rangs qui , endormis par la vanité
, rêvent qu'ils ont le génie des Colbert , des Molière
, des Grétry ; et les voilà qui , renonçant à l'état
qu'ils avaient embrassé , se font siffler dans le monde
ou sur la scène , comme hommes d'état , auteurs ou
musiciens .
- On a ouvert , le 18 octobre dernier , une école
d'enseignement mutuel à Etampes , département de
Seine-et - Oise . M. VAUTIER , propriétaire et directeur
de cet établissement , prend des pensionnaires , et enseigne
aussi la géographie , l'histoire et les mathématiques
. Il demeure carrefour des Religieuses , no. 4 .
Au moment où on nous menace d'une Mission à
Paris , nous recommandons à nos lecteurs l'Histoire
des Missionnaires dans le midi de la France . Un vol.
in-8° . , orné d'une gravure enluminée . Prix , 2 fr. 50 c.
et 3 fr . 25 cent. par la poste. A Paris , chez Plancher ,
libraire du Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
w
w
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Sociéte'de Gens de lettres.
POÉSIE.
Vires acquirit eundo.
SUR L'AMOUR,
ALLÉGORIE A CONSTANCE D. B.
L'AMOUR
'AMOUR est pour un jeune coeur ,
Ce que les larmes de l'Aurore
Sont pour une naissante fleur ,
Que le soleil va faire éclore .
Un sentiment tendre et soumis pour lui ,
Est du plaisir la première étincelle .
Bientôt , enfin , un plus beau jour a lui ,
Et la beauté va se fixer près d'elle! ...
Mais le temps , du bout de son aile
Trop vite hélas ! aura tout effacé ,
Projets charmans , bonheur passé ! ...
II . 7
93
MERCURE
DE
FRANCE
.
Et, d'une ardeur qui dut être éternelle ,
En un moment le charme aura cessé ...
Telle est cette rose nouvelle
Qu'un beau matin a vu s'ouvrir ;
Que le midi voit plus vive et plus belle ,
Et que sur son déclin le jour verra mourir ! ...
Telle est aussi l'humaine jouissance ,
D'un seul moment elle est le fruit ...
Un seul moment à peine elle commence ,
Qu'un seul moment la détruit ! ...
Edouard F. D.
wwwmmwww
VERS
SUR LA BATAILLE DE WATERLOO ( 1 ) .
COMMENT chanter les fils de la victoire
Et du Français exciter la valeur ,
Bientôt guerriers au temple de Mémoire ,
Je vois leur nom sans reproche et sans peur.
De Waterloo quand la fidèle histoire ,
A nos neveux tracera les revers ;
Ils y liront : Le seul bruit de leur gloire
Contre des preux fit armer l'univers .
On les vainquit, non par le sort des armes ,
La trahison moissonna leurs lauriers !
Oui , de fureur , las ! ils versaient des larmes ,
Lorsqu'ils ont vu l'anglais dans nos foyers .
Auguste de DAMBACH.
(1 ) Les circonstances rendent quelquefois les choses les plusordinaires
dignes de remarque et d'intérêt. L'auteur de ces vers
appartient tout à la fois à la noblesse et au clergé. Cependant
nos lecteurs verront avec plaisir des sentimens libéraux et
patriotiques , dans un homme que le préjugé de naissance
etd'état eûtdû faire un défenseur de la féodalité , un prôneur de
la dime , un lecteur du Drapeau blanc. Le libéralisme que nous
NOVEMBRE 1819. 99
wwwwwww nw
EPIGRAMME .
SI par hasard trouvez en votre route
Couple blaffard portant un drapeau blanc
Sali de fange et de fiel et de sang ,
Pas ne croirez mes bons amis , sans doute ,
Que ce soit là l'oriflamme des lis ,
Le drapeau blanc des fils de saint Louis ;
Trop bien verrez en cette bonne ville
Un tel chiffon des bonnes gens honni ,
Chacun au doigt y montre M ..........
Et son prévôt le faquin M .....
wwwwwwwwwwww
Os digistis , digistis ars Dædala commodat aures :
Mutum audit cæcus , surdo respondit ; et ultrò
Interdictu prius mentis commerciajungunt,
Extrait de l'HERMES ROMANUS,
Rédigé par M. BarbierVémars .
Imitation des vers précédens ; par Jean Isaac Roques , aveugle
de naissance.
ADMIRONS , célébrons les arts et le génie ,
Par eux , l'aveugle au sourd fait entendre sa voix ,
professons n'éloigne jamais de nous l'esprit de commisération et
de justice : c'est donc avec douleur que nous voyons dans la capitale
siéger sur les places publiques , et dans tous les estaminets ,
un homme dont les talens intéressent non moins que la mémoire
de son père , qui fut l'un de nos plus vaillans capitaines en 1793 ,
si l'on se rappelle la Légion germanique et ses prodiges de valeur
dans les environs de La Rochelle. Nous aimons à penser que sous
le Roi , ni les membres de la noblesse , ni ceux du clergé ont eu
connaissance d'une position aussi critique ; en effet , nous croyons
fermement que les personnes dont il est fait mention , mettront à
profit cet avertissement : s'il en était autrement, que penser alors
de gens qui verraient froidement l'humiliation de leur égal , de
leur pair pour ne pas dire plus ,
100 MERCURE DE FRANCE.
Le muet parle ! écoute , interroge à son choix ;
Surpris , enchantés à la fois ,
Ils trouvent la parole et la vue et l'ouie ,
Et voient ainsi combler la distance infinie ,
Qui les séparait autrefois .
LE JOUR DES MORTS ( 1)
Quodfronte selium nubila vides , Rufe .
C'ÉTAIT le jour des Morts , jour où , suivant l'usage,
Le joyeux légataire attriste son visage ;
EtMephisto-Feletz , l'air sombre , l'air rêveur ,
En gémissemens sourds exhalait sa douleur.
Une dame l'aborde . Ole saint de notre âge !
De votre piété modérez les élans ,
Dieu rend- il à nos pleurs nos amis , nos parens ,
Ces cloches ne font pas qu'aucun d'eux ressuscite ,
Lors Mephisto- Feletz , - Que le temps passe vite !
Je complette aujourd'hui mes soixante et dix ans .
LIRRÉSOLU .
Dummodò caussidicum , dum te modò rhetora fingis.
Tu veux être avocat , Byrmas , puis médecin ,
Architecte le soir et banquier le matin,
Peintre aujourd'hui , le lendemain poëte ;
Tantôt Mars va t'orner de la double épaulette ,
Tantôt tu veux , politique écrivain ,
Contre Vatisménil , boxer pour Benjamin ,
Mais ton choix toujours fait reste toujours à faire .
Cependant de Pelée ou du sage Nestor
L'âge s'écoule et tu choisis encor !
Fixe toi donc enfin , quel moment plus prospère ?
(1 ) Fragmens de Martial , au dix-neuvième siècle , ou les Appli
cations contemporaines , oeuvre inédite .
NOVEMBRE 1819 . 101
On lessive Thémis , on déporte Apollon ,
Gracchus fait la police aux murs de Washington ;
A l'Apelle français la France est étrangère ,
Et Melpomène en pleurs a vu fuir Marius ;
Allons , sois quelque chose et ne t'ajourne plus.
Dieu , d'une étroite main, nous mesura la vie ,
Jamais au noir séjour Lachésis ne s'endort ;
Pour commencer à vivre ', ô l'insigne folie
D'attendre juste à l'heure de la mort !
Ν. Α.
wwwwwwwwww
De Galatea celeberrimipictoris GIRODET- TRIOSON.
Cur rediviva ridet Galatea , Cupido ?
Peniculo sculpsit Pigmaleo-Trioson .
Le comte Henri de VALORT
CHARADE.
Mon premier des indépendans
Fut toujours le vivant emblème ,
Mon second des intempérans
Encourut toujours l'anathème ;
Autrefois nos soi-disant grands
Du fond de mon entier bravaient le roi lui-même ,
Aussi nous prônent- ils toujours le bon vieux temps.
ENIGME .
Les amateurs de la musique ,
Un fils de Mars , un ecclésiastique
De moi font le plus grand cas ,
Je fais souvent bien du fracas ,
Ici , bruyant comme la foudre ,
Je renverse et réduis en poudre
Ce qui s'oppose à mes efforts .
Là , je me mêle aux doux accords
102 MERCURE DE FRANCE .
De la plus savante harmonie ,
Je brille dans la Liturgie ;
Enfin ; sans moi , plus d'un docteur
Bien souvent ne saurait que dire ,
Et le plus puissant empereur
Pourrait bien perdre son empire.
LOGOGRIPHE .
POUR mes huit pieds , lecteurs , vive la bonne chère !
Que le vin de Bourgogne a donc pour moi d'appas !
Sur ces points mon étude est de me satisfaire ;
Aussi pour les avoir je prodigue mes pas ,
Et parviens à mes fins en cherchant à vous plaire.
Bien muni de chansons , beaucoup plus que d'argent ,
Je suis presque toujours un convive agréable ,
Qui fait par sa gaité le plaisir d'une table ,
Acquittant mon diné , au dessert , en chantant .
Dans cinq pieds plus qu'ailleurs , j'ai beaucoup de ressource ,
Tant mieux dans le salon si je vois mon égal ;
Et , comme je l'ai dit , étant sans or en bourse ;
Six , se préparant , sont du départ mon signal .
Sur quatre en me mangeant je raffraîchis la bouche .
J'ai du mérite aussi dans un jardin anglais ,
Et si ce que je dis , lecteurs , est un peu louche .
Ajoute un mot latin à cinq en bon français .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérésdans ledernier Numéro quiaparu le vendredi , 5 gbre, 1819.
Le mot de la Charade est EMAIL,
Celui de l'Enigme est COURTISAN ,
Et celui du Logogriphe est EMAIL , dans lequel on trouve
mai, ami , mal , mail , lime , etc.
NOVEMBRE 1819. 103
wwww
HISTOIRE .
1
ΛΕΟΝΤΟΣ ΔΙΑΚΟΝΟΥ ΙΣΤΟΡΙΑ κ. τ . λ . Histoire de
Léon le Diacre , suivie de quelques autres pièces
relatives à l'Histoire Byzantine. Le tout publié pour
la première fois , d'après des manuserits de la Bibliothèque
du Roi ; par M. Hase , professeur à
l'Ecole spéciale des langues orientales vivantes à la
Bibliothèque du Roi , etc. (1 ) .
UNE des entreprises qui font le plus d'honneur aux
règnes de Louis XIII et de Louis XIV , c'est sans contredit
la publication du recueil des historiens de la Byzantine.
Le sort de l'empire de Constantinople se
trouve lié de plus d'une manière aux révolutions qui
ont changé l'état politique et moral de l'Europe ; et ces
révolutions sont développées en détail et quelquefois
avec art par les auteurs qui , nés dans les provinces de
l'empire d'Orient , ont écrit en grec , l'histoire de leur
patrie. La géographie des pays barbares et les moeurs
de leurs habitans y sont présentées avec exactitude ; et
l'on doit aux différens écrits de Procope , presque
tout ce que nous savons aujourd'hui sur l'établissement
des nouveaux royaumes qui se formèrent , dès le cinquième
siècle , au centre et dans l'occident de l'Europe.
Sans doute , si l'on examine la forme de leurs productions
, notre goût et notre raison sont blessés quelquefois
par des tournures de phrases lourdes et embrouil-
(1) Paris , de l'imprimerie royale , 1819. Un vol. in-fe. Se
vend chez Treuttelet Wurtz , libraires , rue de Bourbon, no. 18 ,
et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº 7
104 MERCURE DE FRANCE .
lées, par l'incohérence des images , et par une recherche
puérile de faux ornemens. Cependant on ne saurait
reprocher ces défauts à tous indistinctement. Il en est
de ces auteurs dont le style plein de chaleur , la narration
vive , les remarques piquantes ne laissent rien à
désirer ; les préjugés même et les passions que l'on démêle
dans leurs écrits , ne sont pas sans intérêt pour un
observateur habile. Je trouve l'empreinte d'une touchante
piété filiale dans l'Alexiade , composée par la
princesse Anne Comnene , en honneur de son père ,
l'empereur Alexis ler. ; Cantacuzene , Jean Cinname ,
Démétrius Cydonius , écrivent le grec avec une pureté
que j'ose appeler attique ; enfin , l'histoire de Justin
, par Agathias , ne me parait pas inférieure , par
le charme et l'éclat de la diction , aux poëmes du même
auteur que nous admirous dans l'anthologie .
La publication de la Byzantine fut commencée ,
comme il a été dit , sous le règne de Louis XIII , et
continuée avec une munificence vraiment royale , sous
celui de Louis XIV. Plus de vingt volumes in-folio, sortis
des presses du Louvre, attestent les progrès que la
typographie avait fait dès le milieu du dix-septième
siècle , tandis que les noms des éditeurs , Combefis ,
Petau , Goar , Ducange , prouvent que la France ne
manquait point alors de philologues habiles et judicieux,
ayant une érudition immense , une critique éclairée , et
une réputation européenne. Il est vrai que leurs travaux
avaient été éminemmeut favorisés par la munificence
avec laquelle nos rois avaient , dans les derniers siècles ,
réunis en France , et particulièrement à Paris , de
grands moyens d'étude et d'immenses richesses littéraires
. Si la Bibliothèque du Roi ne renfermait pas encore
, comme aujourd'hui , quatre-vingt-dix mille manuscrits,
du moins possédait- elle déjà une multitude de
chartres , de recueils , de monumens originaux et authentiques
de tout genre, qui pouvaient guider les
savans dans leurs recherches , et donner un grand
NOVEMBRE 1819 . 105
caractère de certitude et d'intérêt à leurs doctes travaux.
Au surplus , ce trésor , exploité par les érudits des
siècles derniers , est loin d'être épuisé ; et , comme
l'impression des auteurs de la Byzantine a été imterrompue
il y a environ cent ans , plusieurs manuscrits
grecs , dont la publication serait de la plus grande importance
pour l'histoire du moyen âge , sont restés
anecdotes à la Bibliothèque du Roi. L'ouvrage que
j'annonce est de ce nombre . Plusieurs érudits , tels que
Combefis et Lequien, avaient eule projet de le faire imprimer;
Ducange, dans son Glossaire grec ; Pagi , dans
le Commentaire sur les Annales de Baronius ; Banduri
, dans l'Imperium orientale en avaient donné des
extraits ; mais la publication de l'ouvrage entier , quoique
vivement désirée par Gibbon , Schloezer , M. de
Krug et autres historiens modernes , avait toujours
rencontré des obstacles . Indépendamment des frais
considérables qu'exige l'impression d'un in-folio grec ,
il est rare , à une époque comme la nôtre , où l'étude
de la diplomatique est presque entièrement abandonnée,
il est rare , disje , de trouver , même parmi les personnes
qui s'occupent de grec , un helléniste assez familiarisé
avec les anciennes écritures , les abréviations
, les omissions et les fautes des copistes , pour se
charger du travail fastidieux de lire , de transcrire ,
de collationner les manuscrits . On apprécie même difficilement
de pareils travaux , quand on ne les a pas
partagés ; et moi-même , j'ose le dire , je ne saurais pas
en parler en connaissance de cause , si je n'avais pas
été obligé de réunir mes matériaux par des recherches
semblables et de longues études , faites presque toujours
d'après des pièces manuscrites , en m'occupant
des origines de la langue romane , de l'histoire , et de
l'ancienne poésie française .
On doit l'édition de Léon à la munificence de M. le
comte de Romanzoff, chancelier de l'empire de Russie,
un des seigneurs de l'Europe qui se distingue le plus
106 MERCURE DE FRANCE .
1
par un amour éclairé pour les lettres , et par la protection
généreuse qu'il leur accorde . Peu de souverains
ont fait plus que lui , pour favoriser les entreprises littéraires
ou bienfaisantes . Plein de zèle pour les progrès
des connaissances utiles , il a fondé nombre d'écoles
dans ses vastes domaines , créé des établissemens de
tout genre , multiplié de tout son pouvoir les moyens
d'instruction primaire. Les sciences d'un ordre plus
élevé ont également trouvé en lui le plus illustre protecteur
. Une escadre , équipée à ses frais , est allée explorer
l'Océan pacifique , et les parages lointains , où
l'Asie se rapprochant de l'Amérique , semble jadis avoir
fourni à celle-ci ses premiers habitans ; des ouvrages ,
sur des dialectes peu connus du Nord, importaus pour
la grammaire générale et la filiation des langues , ont
été publiés à ses frais . Mais c'est surtout l'histoire de sa
patrie qui a été l'objet de ses sollicitudes. Il est péu de
grandes bibliothèques en Europe , dans lesquelles it
n'ait fait faire des recherches. Ayant appris que la bibliothèque
du Roi , à Paris, contenait plusieurs auteurs
grecs inédits , dont la publication pourrait être utile , il
engagea M. Hase , à qui des travaux antécédens avaient
déjà assigné un rang très-distingué parmi nos hellénistes
, de faire imprimer ces écrivains. Il fournit généreusement
à la plus grande partie des frais considérables
qu'exige l'impression d'un in-folio grec ; le
gouvernement français s'empressa , de son côté , de
favoriser une entreprise utile aux lettres , et c'est au
concours de ces circonstances favorables , que nous
devons l'apparition du volume dont je vais en peu de
mots analyser le contenu .
L'histoire de Léon est divisée en dix livres . Elle
comprend les évènemens arrivés dans l'empire grec
dans l'espace de seize ans (959-975), depuis la mort
de l'empereur Romain le Jeune , jusqu'à celle de Jean
Zimiscès . Cette époque est une des moins malheureuses
dans les Annales de l'empire d'Orient. Deux princes ,
doués de grands talens , Nicéphore Phocas et Zimiscès ,
NOVEMBRE 1819 . 1 107
,
se succédant l'un à l'autre , s'illustrèrent par des victoires
au dehors , et une administration sage et ferme
dans l'intérieur ; ils eurent à la fois l'énergie qui veut
la prudence qui conseille , le génie qui combine un
plan , la constance qui en suit les détails , et la force
qui en commande le succès. Aussi l'histoire de Léon
gagne- t- elle beaucoup en intérêt , parce que l'Histoire
du règne de ces deux princes se trouve liée à celle de
presque toutes les nations alors connues. Tandis que
Nicéphore négociait avec Othon le Grand , empereur
d'Allemagne , au sujet des possessions que les Grecs
occupaient encore au royaume de Naples , Luitprand ,
évêque de Vérone (1 ) , plaidait vivement sur le Bosphore
les intérêts de l'Allemagne et de l'Italie ; alors
une armée de quatre cent mille hommes , s'il en faut
croire notre historien , marchant sous la bannière des
Césars et sous celle de la croix , faisait la conquête de
la Syrie , se portait vers les rives de l'Euphrate , et aurait
peut- être , comme l'assure Léon , rétabli l'empire
romain dans ses anciennes limites , si une des révolutions
du palais , qui étaient alors si fréquentes à Constantinople
, n'eût précipité Nicéphore du trône . Toutefois
le règne de son successeur ne fut pas moins illustré
par de grands événemens. Léon en parle dans le sixième
livre de son histoire , et dans les quatre suivans . Sviatoslaf
, fils d'Igor , grand-duc de Russie , après avoir
soumis les contrées au nord de la mer Noire , parut sur
les bords du Danube à la tête , dit -on , de trois cent
mille hommes . La Bulgarie fut bientôt ensevelie , et
le mont Hémus lui-même , qui , à des époques plus
récentes , a arrêté les armées russes , ne fut point un
obstacle à sa course victorieuse. Déjà le peuple de
(1 ) Le même qui nous a laissé une relation curieuse de son ambassade
sous le titre : Legatio , nomine Othonis magni Imp. ad Nicephorum
Phocam græcorum Imp, suscepta. Elle a été publiée entra
autres par Canisius à la suite de la Chronique de Victor Tunnunensis,
en 1600. In- 4°. C
108 MERCURE DE FRANCE.
Constantinople , effrayé par de sinistres prédictions ,
s'attendait , comme de nos jours , à voir arriver les
conquérans du Nord. Mais le courage et les talens de
Zimiscès sauvèrent l'empire. Avec des forces inférieures
il remporta des avantages successifs sur les
troupes de Sviatoslaf, et poursuivant sa victoire , il
repoussa les ennemis jusques dans un camp retranché
qu'ils avaient établi autour de la ville de Silistrie , sur
le Danube. Bientôt Zimiscès les y bloqua. Envain la
disette augmenta- t-elle chaque jour dans la place ; les
Russes toujours plus pressés , ne perdirent pas courage,
Sviatoslaf, voyant sa retraite interceptée , ordonna une
attaque générale sur le camp des Grecs. Ce projet
s'exécuta ; mais après la plus valeureuse résistance les
Russes furent repoussés , dispersés ; et, s'il faut en
croire le récit de Léon , qui toutefois pourrait être
soupçonné de quelque peu de partialité , Sviatoslaf ,
obligé de demander la paix , obtint comme une favenr
la permission de se retirer dans ses états , sans être inquiété
par les Grecs .
La relation de cette guerre , telle qu'on la lit dans
notre auteur , est animée et remplie de détails curieux
qui jettent un grand jour sur les moeurs des peuples du
Nord , à une époque dont il nous reste si peu de
monumens historiques. Les Russes , dit Léon , combattent
rangés en masses serrées , armés de lances et
de haches; ils sont couverts de larges boncliers et de
cottes de maille ; rien n'égale leur fermeté et leur courage
dans les combats . <<< Persuadés que celui qui est
tué dans la mêlée , sera dans l'autre monde l'esclave de
celui sous lequel ila succombé, ils se poignardent euxmêmes
toutes les fois qu'ils n'espèrent plus de fuir ou
de vaincre , et ils meurent avec la confiance de conserver
du moins dans la vie future leur liberté ( 1) . » Le
(1 ) Φασὶ γὰρ , τοὺς παρὰ τῶν ἐναντίων κατακτεινομένους ἐν τοῖς πολέμοις,
μετὰ τὸν μόρον καὶ τὴν ἐκ τῶν σωμάτων διάζευξιν τῶν ψυχῶν , ἐν δἅδου
τοῖς αὐθένταις ὑπηρετεῖν. Leo Diacon . Histor. p. 94. A.
NOVEMBRE 1819. 109
christianisme n'avait pas encore adouci leur valeur ;
des cérémonies barbares souillèrent leur culte , et dans
un grand sacrifice , offert aux Dieux de la guerre , la
veille d'une bataille générale , ils noyèrent dans les
eaux du Danube des enfans arrachés du sein de leur
mère. Il est singulier que nous trouvions des sacrifices
humains presque toutes les fois qu'il nous est permis
de remonter jusqu'à l'histoire primitive des peuples.
Les Gaulois et les Germains en avaient , d'après le récit
de César ; et les histoires de Jephté et d'Iphigénie
nous apprennent que deux nations renommées , l'une
par sa civilisation ancienne , l'autre , par ses progrès
dans les sciences et les arts , les pratiquaient également.
Le style de Léon est infiniment supérieur à celui des
historiens qui vivaient vers la même époque dans
l'Occident. Pendant tout le moyen âge les auteurs de
Constantinople , écrivant en grec , étaient à la fois plus
instruits et plus éloquens que leurs contemporains latins.
On ne peut disconvenir cependant , qu'au milieu
d'expressions élégantes , de peintures variées et animées
qu'il imite visiblement des auteurs des meilleurs
temps , il n'y ait dans la manière d'écrire de Léon quelque
chose d'affecté qui indique ces temps de décadence
où la plus belle des langues , tourmentée , dégradée
par cette race de beaux esprits et de déclamateurs ,
dont l'école d'Alexandrie fut le berceau , avait perdu ,
sinon sa pureté grammaticale , du moins ce beau naturel
qui frappe dans ses grands écrivains , et qui est
son caractère essentiel et primitif.
On trouve joint à l'histoire de Léon un Traité sur
la tactique , composé par ordre de l'empereur Nicéphore
Phocas ; de plus, un fragment de l'histoire de
Jean d'Epiphanie , sur les guerres entre les Perses et
les Romains ; enfin , le texte grec de la lettre de Théo
dose le grammairien sur la prise de Syracuse par les
Sarrasins . Toutes ces pièces , tirées des manuscrits de
110 MERCURE DE FRANCE .
la bibliothèque royale , paraissent aujourd'hui pour la
première fois .
Il me reste à parler des notes que M. Hase a jointes
au texte de cet important ouvrage. Elles font voir que
les auteurs grecs des temps classiques et ceux du moyen
âge , les pères de l'église , comme les écrivains de l'antique
Athènes , lui sont également familiers . Beaucoup
de locutions difficiles employées par Léon , et mal expliquées
par les hellénistes des siècles derniers , y sont
interprétées d'une manière qui prouve à la fois la sagacité
et l'érudition de l'éditeur. Nous nous réjouissons
au nom des lettres , que M. de Romanzoff ait rencontré
en M. Hase un savant , dont le zèle , ainsi que les
connaissances profondes et variées , résultats de longues
études , aient répondu aux intentions généreuses
de ce seigneur ; et nous faisons des voeux pour que les
écrits de Psellus et de Georges Harmatosus , que
M. Hase nous annonce comme prêts à paraître , puissent
bientôt être ajoutés au nombre des ouvrages que
l'Europe savante doit déjà au noble zèle et à la munificence
de M. le comte de Romanzoff.
Je terminais cet article , lorsque j'appris que le vaisseau
le Mercure , qui s'est perdu après sa sortie du
Hâvre, avait à bord cent cinquante exemplaires de l'Histoire
de Léon le diacre, dont l'édition n'a été tirée qu'à
quatre cents exemplaires. Ils étaient adressés à M. le
comte de Romanzoff. A ce malheur , s'en est joint un
autre. Cette perte retombe sur le savant helléniste ,
éditeur de cet ouvrage.
B. DE ROQUEFORT.
NOVEMBRE 1819 . III
1
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CINQ MOIS DE L'HISTOIRE DE FRANCE , ou Fin de la
Vie politique de Napoléon ; avec une gravure historique
; par M. REGNAULT- WARIN ( 1 ).
Damnosa quid non imminuit dies
Ætas parentum , pejor avis tulit
Nos nequiores , mox daturos
Progeniem vitiosiorem. HORAT.
VOILA ce que le joyeux disciple d'Epicure chantait
il y a dix-huit siècles , ce que ne cessent de répéter les
censeurs atrabilaires du temps présent ; ce que nous
répéterons à nos enfans qui le rediront sans doute à
nos petits neveux .
J'aime mieux la pensée contraire d'un des personnages
de Shakespeare :
<< Le soleil d'hier est le soleil d'aujourd'hui , et les
rayons qui éclairaient le monde il y a quelques milliers
d'années ne sont pas plus brillans que ceux qui nous
éclairent aujourd'hui. Nous sommes de même, ni meilleurs
, ni plus brillans hier qu'aujourd'hui . >>
Cette pensée du poëte tragique ne m'a jamais paru
plus vraie qu'en ce moment , où j'achève la lecture de
l'ouvrage de M. Regnault-Warin , sur l'époque mémorable
des Cent jours. Ecoutez les hommes des temps
passés , jamais jours plus affreux ! la sainteté des sermens
violée , la fidélité trahie ou proscrite , les nobles
dons de l'esprit , se prostituant à prix d'or , les liens
de la reconnaissance brisés avec éclat ; le parjure , loin
de s'envelopper des ombres du silence , proclamant la
honte , et chose horrible ! jusque dans le lieu saint , sur
les pierres du sanctuaire , des dogmes maximes anti-
(1) Un vol . in-8 . Prix , 6 fr. A la librairie du Mercure , chez
Plancher, libraire , rue Poupée , no . 7.
112 MERCURE DE FRANCE .
sociaux proclamés , la souveraineté du peuple , la
prééminence de l'indépendance nationale , etc. !!!
Eh bien ! tout cela s'est vu à une autre époque, il n'y
a pas encore trois siècles , que les mêmes abominations
se répétaient. Des poëtes , car il y en avait
alors , chantaient Henri IV et Mayenne , la ligue et la
royauté ; des publicistes improvisaient un manifeste
contre la légitimité , et des apologies du droit divin ; on
se parjurait , on se vendait , on se précipitait sous la
servitude, tout comme de nos jours , et, faut- il le dire,
on vit des prêtres , Boucher entr'autres , enseignant en
place publique le droit de résistance , le droit de faire
ou de défaire ses maîtres , qu'il disait que la Bible accordait
au peuple ....
Mais qu'on m'explique pourquoi les livres de ce
Boucher se vendirent publiquement même après la
conquête de Paris , tandis que de nos jours nous avons
vu l'ouvrage de M. Regnault- Warin , qui assurément
n'a rien de semblable avec celui du jésuite , êtrel'objet
des persécutions silencieuses de 1815. Est ce que le
soleil du ministère de cette époque aurait été moins
brillant que celui de 1600 ? En ce cas , voilà Horace
qui a raison , nous valons mieux que nos pères .
Quoiqu'il en soit , l'ouvrage de M. Regnault-Warin
est une des meilleures productions historiques qu'ait
inspirées l'époque mémorable des Cent jours ; l'écrivain
a su jeter beaucoup d'intérêt sur cette époque , si
féconde en évènemens ; sa narration vive , animée ,
étincelle souvent de pensées aussi genéreuses qu'élé
gamment exprimées . A.
NOVEMBRE 1819 . 113
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LITTÉRATURE .
NOUS LE SOMMES TOUS , ou l'Egoïsme; par PIGAULTLEBRUN
, avec cette épigraphe : Primo mihi ( 1 ) .
LES amateurs de romans trouvaient que M. Pigault-
Lebrun s'était endormi dans ses derniers ouvrages .
Quandòque bonus dormitat Homerus , c'était le sommeil
du bon Homère. Il s'est éveillé aussi brillant et
plus pur qu'il n'avait jamais été. Son imagination
a conservé toute sa fraîcheur , son esprit , toutes
ses saillies , et sa raison semble avoir pris de la
profondeur. De cette plume légère et piquante qui se
jouait à la superficie des objets , il a sondé les replis
les plus profonds du coeur humain; il avait esquíssé
tous les travers , il vient de dessiner fortement des caractères
; c'était surtout le peintre des ridicules ; c'est
maintenant un peintre des moeurs .
Le cadre qu'il a choisi était dramatique. Aun de nos
philanthropes à portefeuille et à budjet , à un de ces
grands qui remplissent de leur bienfaisance toutes les
gazettes , et dont les prodigalités hypocrites ruinent
chaque jour vingt familles , il a opposé un véritable
philanthrope, un homme vertueuxdont la manie est de
tout rapporter à l'égoïsme.
D'Alaire ( c'est le nom de l'honnête homme ) , est ,
depuis son enfance , l'ami de Versac , que quelques
talens et beaucoup d'intrigues ont élevé au ministère .
Versac , abusant du pouvoir que lui donne sa place , se
(1 ) Deux volumes in -12 . Paris , chez Barba , libraire , Palais-
Royal , derrière le Théâtre- Français , nº . 51 , et à la librairie du
Mercure , rue Poupée, no. 7.
II .
8
114 MERCURE DE FRANCE.
livre à de honteux excès ; il exerce de basses vengeances
, il paie d'une place qu'il enlève à un père de
famille , les odieuses complaisances d'une femme adultère
; il achète d'une mére exécrable la vertu d'une
jeune fille , modèle de toutes les perfections : tel est
le philanthrope.
Le morose d'Alaire ne laisse pas échapper une oсса-
sion de sermoner son ami ; mais Versac a réponse à
tout. Ses débauches respirent la plus pure philanthropie
; l'intérêt public a dicté toutes ses vengeances , les
largesses répandues sur des familles malheureuses attestent
la générosité de son âme. Qu'on interroge
d'ailleurs l'opinion générale : Versac est encensé partout
, partout on vante sa bienfaisance , ses lumières ;
c'est un ministre accompli ...., et il sera accompli tant
qu'il sera ministre .
Cependant l'intéressante Julie s'est dérobée aux poursuites
de son séducteur , et a mis sa vertu sous la protection
du sage d'Alaire . Celui - ci , qui trouve du plaisir
dans tout ce qui est honorable, se charge de l'existence
et de l'éducation de la jeune fille. Il pousse l'égoïsme
jusqu'à sacrifier une somme de trente mille
francs pour dédommager la mère du prix qu'elle attendait
de Versac , et la faire renoncer aux droits dangereux
qu'elle voulait exercer sur sa fille ; et, comme cette
somme importante pourrait gêner d'Alaire dans les actes
quotidiens de la bienfaisance , il réforme sa maison,
en bannit le luxe , et ne conserve de ses nombreux domestiques
que ceux qui sont dans l'impossibilité d'être
placés ailleurs Enfin , et ce dernier trait achève de
peindre l'homme , pour que sa conscience lui sache
meilleur gré de sa généreuse conduite , il la couvre
d'un voile mystérieux , rompt avec le grand monde ,
rompt avec Versac qu'il méprise , et croit ne travailler
qu'à son propre bonheur en rendant heureux tout ce
qui l'entoure : voilà l'égoïste .
D'Alaire a cinquante ans. Il se croit à l'abri des traiïs
de l'Amour. Mais les grâces nouvelles qu'une éducation
NOVEMBRE 1819 . 113
soignée développe chaque jour dans la jeune élève ,
arrivent insensiblement à son coeur. Il pense n'aimer
qu'en père , et il est déjà le plus tendre amant. Julie ,
un jour , la naïve , l'imprudente Julie , cédant à la re -
connaissance , à l'estime , témoigne à son généreux
ami tout l'intérêt qu'il lui inspire ; ses yeux ont presque
dit amour , et d'Alaire , enivré , effleure son front
d'un baiser que son austère vertu bientôt lui reproche
comme un crime .
Il veut fuir alors , il veut se soustraire au danger de
perdre , par une faiblesse , le mérite d'une belle action ,
car il est toujours égoïste. Il part pour une terre éloignée
, et laisse Julie à Paris sous la conduite d'une
femme respectable , dont il a aussi assuré l'existence .
Une lettre qu'elles reçoivent de leur bienfaiteur , vient
exciter leur inquiétude. Julie ne résiste point à son
impatience ; elle accourt auprès de d'Alaire .
Un jeune officier, que d'Alaire avait pris en affection
, Charles voit Julie et l'adore. La vieille gouvernante
, amie de Julie , encourage ses feux.
D'Alaire qui se proposait de faire un plus long séjour
à la campagne , où son égoïsme répandait de nom
breux bienfaits , apprend tout à coup que Versac craignant
de perdre sa place , cherche , pour la conserver,
à allumer dans l'Europe une guerre qui va le rendre
nécessaire à son prince. Indigné de tant de perversités ,
il part en poste , malgré une blessure douloureuse qu'il
s'est faite au pied , et emmène avec lui le jeune officier.
Arrivé à Paris , il se rend en toute hâte chez le ministre
, lui reproche doucement sa conduite , le menace
de le déshonorer à la face de l'Univers , et le force à
donner sa démission .
A peine cette nouvelle est connue , que les créanciers
de Versac se présentent en foule. Ici , l'auteur a
tracé un tableau piquant et vrai de toutes les disgraces
qui accompagnent la chûte d'un grand. Le peuple le
maudit , les flatteurs l'abandonnent , l'agent qu'il plaça
la veille tourne contre lui le pouvoir qu'il lui a confié .
116 MERCURE DE FRANCE.
Versac est insulté , traîné en prison ; et lorsqu'il en
sort , un ancien militaire , victime de ses injustices ,
le poursuit , l'atteint , et le tue dans un combat singulier.
Aussi généreux que brave , cet officier de la vieille
armée pardonne à son ennemi mourant. Il s'est chargé
de ses volontés dernières . D'Alaire , instruit par lui
du sort du malheureux Versac , le plaint sincèrement ,
met ordre à ses affaires d'intérêt , paie ses créanciers
et procure à sa veuve une existence honorable .
Julie est encore auprès de lui. D'Alaire a voulu
sacrifier son amour , son bonheur au jeune rival, dont
il estime le caractère , et qu'il croit plus digne que lui
de l'affection de Julie. Mais Julie refuse l'union qu'on
lui propose. Elle n'aspire point à la main de d'Alaire ;
mais elle ne vit que pour lui; elle rend justice au mérite
de Charles ; mais elle n'est touchée que du mérite
de son bienfaiteur. Tant de désintéressement , tant de
raison , tant d'amour , l'emportent sur les craintes que
d'Alaire avait conçues de ne pouvoir faire le bonheur
de sa jeune amante , il l'épouse.
Jusqu'ici la nature est présentée sous son beau côté.
Si l'on gémit de l'immoralité de Versac , l'âme se repose
sur les vertus de d'Alaire , sur celles de Juliiee.. On
aime à admirer un beau caractère tracé par une main
habile , et on se réjouit du bonheur de l'honnête
homme. Pourquoi le mal est- il toujours à côté du bien ?
Que ne pouvons- nous blamer le dénouement de l'ouvrage,
et en rejeter llaa faute sur l'imagination romanesque
de l'auteur. Mais , hélas ! il faut en convenir ,
M. Pigault - Lebrun ne connaît que trop le coeur humain
; et d'Alaire , oublié , ou peu s'en faut , trois mois
après son mariage , forcé de s'expatrier avec sa femme
pour la ravir à l'amour de Charles qu'elle partage , ne
paraîtra un personnage imaginaire qu'aux maris seuls ,
auxquels un sot égoïsme persuade que
Le ciel exprès pour eux fit des femmes fidèles.
NOVEMBRE 1819 . 17
Nous le répétons , si ce nouveau roman n'offre point
au commun des lecteurs l'intérêt soutenu et la gaîté des
Baron de Felsheim , les folies ingénieuses de l'Enfant
du Carnaval , il sera lu et médité avec fruit par ceux
qui cherchent dans les livres autre chose que des distractions
, et M. Pigault- Lebrun a maintenant , avec
Lesage , le droit de s'approprier ces paroles de Cicérou
: Nos quoque oculos eruditos habemus ; pour nous
aussi nous avons des yeux observateurs .
MAGALON .
wwwwwwwwwww
RUSTIQUE - LE-FLANEUR . - No. IV ( 1 ).
LE FLANEUR A LA COUR D'ASSISES .
( 25 octobre 1819. )
CEUX des honorables lecteurs du Mercure , qui dai
guents'amuser quelquefois des singularités du Flaneur,
n'ont peut-être pas oublié que la terrasse du café des
Lauriers -Roses , où se réunit notre coterie , fut plantée
par un officier à la demi- solde , lequel répète souvent
avec moi la partie de polonaises de Joseph Poniatowski
. C'est cet officier avec lequel nous allons faire
aujourd'hui une plus ample connaissance. Marengo
(c'est le surnom du bonhomme ) , n'a jamais bien su
que trois choses : se battre , cultiver des fleurs etjouer
aux dames . Mais , borné dans ses talens , il fut dédommagé
par une nature libérale qui , avec une pleine
rectitude de jugement , lui donna une manière originale
pour en rendre l'expression . Comme les institutions
politiques et les convenances sociales lui sont
à peu près étrangères, il s'ensuit qu'en parlant des unes ,
(1) Voyez dans la septième livraison du Mercure le ler. numéro
du Flancur. S
518 MERCURE DE FRANCE .
e
il ne consulte guères les autres ; d'où il résulte encore,
qu'opposant presque toujours sa judiciaire naïve et ses
sentimens bruts , à nos moeurs convenues et à nos opinions
frelatées , il est en contradiction permanente
avec tout ce qui se fait, ou du moins tout ce qui se dit .
Mais on lui passe aisément ce travers , qui n'allant jamais
jusqu'aux opinions individuelles et aux intérêts
privés , trouve sa justification dans un vif amour de
l'équité , et son excuse dans un grand fonds de bonhomie.
Sur ces premières données d'un caractère estimable,
quoiqu'un peu quinteux , on comprend qu'il convient
au mien , quoiqu'il s'y accorde rarement. C'est que moi
aussi j'aime la vérité ; mais au rebours du lieutenant
Marengo , qui lajette toute crue , je pense que , pour
se faire accueillir , elle doit être préparée. Chacun de
nous deux pourrait étayer son système de raisonnemens
fort plausibles, parce que chacun de nous, homme sincère
et loyal , en porte dans son coeur la conviction.
Toutefois à ces analyses un peu métaphysiques , c'està-
dire , ennuyeuses , le lecteur préférera une démonstrative
en action. L'évènement qui a occupé Paris la
semaine dernière , me la fournit. J'en vais rappeler la
cause sommairement.
Sir John Hobhouse , publiciste anglais distingué , et
membre plus remarquable encore de l'Opposition , demeurait
à Paris , lors du retour de Napoléon. Il avait
assisté au rappel des Bourbons en 1814 , et gémissait ,
comme tout ce qui a du patriotisme, de la philosophie,
ou seulement du bon sens , au nouvel aspect que la
France présentait sous leur gouvernement. Non qu'il
imputât au Roi et aux princes les sottises énormes de
leurs ministres ; mais , avec toute la rudesse d'un réformateur
britannique , il eût voulu que le châtiment
de ces ministres convainquît la nation que l'inviolabilité
constitutionnelle ne protégeait pas les ennemis de
la constitution. Par la société dans laquelle vivait
M. Hobhouse , j'ai tout lieu de croire qu'il est pénétré
NOVEMBRE 1819. 119
ore
des plus saines idées politiques ; mais , anglais , Wing
et Radical , il ne se gêne pas pour les énoncer avec
une simplicité absolue , et pour en déduire les conséquences
les plus positives . Ainsi pensait-il , quand l'empereur
faisait taire toutes les langues au bruit de sa
gloire : ainsi parla-t-il , lorsque la présence du nouveau
roi sembla les délier au retour de la liberté. Echo de
l'opinion , il célébra la nouvelle entrée avec tout l'enthousiasme
que nous ressentions ; et , comme tous les
patriotes des deux nations , il crut à la possibilité d'une
amitié solide entre la France et la Grande-Bretagne .
Dix mois d'une administration immortelle par son
ineptie détruisirent peu à peu ces flatteuses illusions :
à leur place , il fallut voir l'affreuse vérité , c'est-à-dire
l'armée humiliée , la nation mécontente , le patriotisme
avili , nos libertés compromises. Après trente ans de
combats rendus pour l'indépendance , on la vit remise
en question : une poignée de trausfuges sans talens , et
auxquels l'âge n'avait rien ôté de ses ridicules , sans lui
donner d'expérience , se disait l'élite de la nation , essaya
de la faire rétrograder , ou plutôt descendre jusqu'à
ses gothiques habitudes, et prétendit substituer les
rêves de sa vanité au juste orgueil qui fait sentir au
peuple français qu'il est le premier. Au milieu des justes
chagrins , causés par tant de maux , on plaignaitlemonarque
, il était respecté : M. Hobhouse et ses sociétés
n'en parlaient qu'avec les égards dûs à un vieillard
auguste , dont les lumières sont pures , mais dont les
intentions sont méconnues. On prédit au ministère que
ses stupidités ramèneraient Napoléon; et en effet ,
Napoléon revint , en annonçant le projet de réparer
les stupidités du ministère.
C'est l'histoire de ce retour que M. Hobhouse écrivit
, à mesure que les faits , qui en composaient l'événement
, se déroulaient sous ses yeux. Traça-t- il ce
narré avec impartialité et modération ? Un arrêt de
Cour souveraine vient de décider que non ; et c'est cet
arrêt , dont l'audience qui le vit rendre , et la journée
120 MERCURE DE FRANCE .
qui lui donnera sa date , ont soulevé , dans le bonhomme
Marengo , la controverse que je vais conter
succinctement .
Depuis long-temps les journaux , après avoir soigneusement
enregistré la saisie de l'Histoire des Cent
jours , les premiers interrogatoires des éditeurs de cet
ouvrage et leur renvoi en accusation , avaient indiqué
au 25 octobre , leur comparution à la Cour d'assises .
Le livre devenu célèbre , malgré la saisie , ou plutôt à
cause de la saisie , était lu et dévoré partout où il y
a des oisifs et des curieux; et Dieu merci, Paris abonde
de l'une et l'autre espèce. On savait que le libraire de
cet ouvrage était unjeune homme qui , avec l'intention
de débuter par un succès dans la carrière typographique
, s'était déchargé de la responsabilité sur un
homme de lettres , auquel il pensait avoir laissé tous
les dangers , en ne gardant pour lui que les bénéfices .
On connaissait également les principes , les talens et
le courage de l'écrivain , depuis long-temps famé pour
avoir fait ses preuves , et qui , dans cette occurence ,
ne craignait pas de se commettre par amour pour la
vérité . C'est en effet par attachement pour elle , que
M. Regnault- Warin , en devenant le publicateur de
sir Hobhouse , s'en est fait aussi le correcteur ; et voulant
concilier ce qu'elle réclame de ses adorateurs avec
les égards dus à l'autorité , qui ne la chérit pas prodigieusement
, a tempéré par des notes critiques ou explicatives
, ce que le texte peut avoir d'exagéré , d'inexact
ou de faux.
Tel était l'état des choses , quand les journaux du
23 et du 24 publièrent l'acte d'accusation , et , par lui
le scandale , qu'ils reprochent à l'ouvrage , etdont , en
s'en disant les vengeurs , ils sont et demeurent les pro -
pagateurs impunis. Ce fut dans le Journal de Paris
que le lieutenant Marengo lut cette première pièce ; et
voici le dialogue qui s'établit entre lui et moi à ce
sujet :
MARENGO. Quelle est cette Histoire des Centjours
9.
NOVEMBRE 1819. 121
RUSTIQUE-LE-FLANEUR . C'est le récit des causes , de
l'évènement , des effets et des résultats du 20 mars.
MARENGO. Sujet intéressant ! l'auteur a-t- il été impartial
, véridique et juste ?
LE FLANEUR. Vous en demandez beaucoup. C'est
précisément parce qu'il est soupçonné de n'avoir pas
toujours été tout cela, qu'on l'accuse et qu'on va le
juger.
MARENGO. C'est donc l'Académie qui fait le rapport
et la nation qui prononce ?
LE FLANEUR. Vous voyez bien que c'est la Cour
d'assises .
MARENGO . Et depuis quand une cour judiciaire s'explique
- t - elle sur des questions de littérature et de
morale ?
LE FLANEUR . Depuis que la loi qui déclare la presse
libre , a fait passer les questions littéraires et philosophiques
dans le ressort de la police judiciaire.
MARENGO. Je ne vous entends point. Si la presse est
libre , il n'y a plus de police contre elle , et partant
plus de censure .
LE FLANEUR . Plus de censure avant la publication ,
mais une police judiciaire après .
MARENGO. On ne peut donc toujours dire ce qu'on
veut?
LE FLANEUR. Non , mais ce qu'on doit et ce qui
plait. C'est une loi fort sage que celle qui force tout le
monde d'ètre poli .
MARENGO. Apparemment que l'écrivain des Cent
jours ne l'a pas été ?
LE FLANEUR . C'est un rosbeef, un goddam ! Que
voulez vous attendre d'un pareil bourru ?
MARENGO. Mais Regnault- Warin ne jure pas le
nom de Dieu , et il ne mange point de boeuf rôti ?
LE FLANEUR. Ah ! M. Regnault- Warin , c'est autre
chose. On lui reproche d'avoir doré les pillules.
MARENGO. Je ne sache pas que la Faculté fasse un
procés au docteur Franck , pour argenter les sieunes .
122 MERCURE DE FRANCE .
LE FLANEUR . Mais si les pillules anglaises , arrangées,
dorées , si vous voulez , par une main française, étaient
empoisonnées?
MARENGO. J'ai pour neveu , une petite femmelette
sans esprit , sans courage et rachitique par dessus
somme. Dernièrement on lui présente dans un verre
emmiellé une médecine , au fonds de laquelle il y avait
de l'aloës : à peine le petit friand eut- il senti l'amertume,
qu'il jeta le vase avec terreur , avec indignation , en
s'écriant que la médecine était empoisonnée.
LE FLANEUR . Mais le gouvernement fut- il malade ,
de quel droit des écrivains se constituent- ils ses médecins
?
MARENGO. De son amour présumé pour la vérité.
N'est- ce pas l'honorer que de la lui dire ? Toutefois ,
il faut en être digne. Quel homme est- ce que ce Regnault-
Warin ?
LE FLANEUR . Un fou qui , parce qu'il s'est mis dans
la tête que la révolution était une longue campagne
pour la conquête de la liberté , croit ne pas devoir
quitter l'action qu'il n'ait tiré son dernier coup au dernier
ennemi de la vérité.
MARENGO. Ce fou n'est pas sans courage , et son
poste n'est pas sans danger. Mais j'entends dire qu'il
est l'auteur du Cimetière de la Madeleine ? Un patriote
peut- il avoir fait ce livre , ou un royaliste (ultrà) peutil
être véridique ?
LE FLANEUR . Avant d'épouser un parti , M. Re
gnault-Warin a pensé à l'humanité. Son ouvrage ne
vante , ni ne justifie le roi , il déplore les malheurs de
T'homme et appelle les larmes sur le tombeau d'un innocent
( 1) .
(1) Le monde littéraire n'ignore pas queM. Regnault-Warin
est aussi l'auteurdes Etudes Encyclopédiques , des Elémens de politiques,
des Loisirs philosophiques , de l'Esprit de madame de Staël
etde beaucoup de brochures littéraires , philosophiques et politiques.
Parmi ses romans , on cite l'Homme au Masque defer. On
lui attribue aussi les Mémoires d'un Homme célèbre.
NOVEMBRE 1819 . 123
MARENGO. Mais depuis il a fait Cing mois de l'Histoire
de France ? C'est presque l'éloge de Napoléon.
LE FLANEUR . C'en est aussi la censure : l'un et l'autre
furent mérités . Mais il ne fut pas plus bonapartiste en
racontant la gloire de Napoléon , que royaliste en pleurant
les malheurs de Louis . Vivans , il respecta toujours
ces deux souverains , qu'il blama quelquefois ; et ce
n'est que depuis qu'ils sont morts (car l'empereur a fini
sa carrière politique) qu'il s'est avisé de les louer .
MARENGO. Je vois que c'est un coeur juste , ou un
original ; car les morts ne donnent ni places , ni cordons
, ni pensions. J'irai l'entendre demain avec intérêt.
Le lendemain 25 , l'élite de Paris remplissait l'enceinte
de la cour. Les journalistes qui n'ont pas nommé
les hommes vertueux ou célèbres qui y étaient , n'ont
pas gardé le même silence sur les ducs , les comtes , les
pairs et les décorés qui y brillaient. Commele Mercure
n'attend pas son lustre du reflet des vanités humaines,
nous ne parlerons pas de celles-ci . Remarquons seulement
que M. Brougham , membre du parlement
d'Angleterre , l'un des chefs de l'Opposition , et l'un des
amis de sir Francis Burdett et de M. Hobhouse , était
en face des accusés .
La cour était présidée par M. Girod ( de l'Ain ) ,
magistrat recommandable par la modération de ses
principes , la justesse et la clarté de ses idées , la décence
avec laquelle il dirige les débats , l'impartiale
exactitude qu'il apporte à en exposer le résumé .
Les jurés , au nombre de douze , étaient presque
tous électeurs , tous propriétaires , manufacturiers , ou
commerçans.
Les accusés , placés sur deux chaises , avaient derrière
eux les stenographes , occupés à transcrire les
actes de l'audience ; un peu au-dessus Me. Victor
Augier, leur avocat , jeune légiste du barreau de Valence
et orateur d'une grande espérance,
124 MERCURE DE FRANCE .
MM. Paul DOMÈRE et J. B. J. I. Philadelphe
REGNAULT- WARIN ( les accusés) faisaient face à la cour .
Leur premier interrogatoire , l'audition de quatre
témoins , dont l'imprimeur Doublet a seul paru néces .
saire , n'offrent aucun intérêt , et il n'en est résulté aucune
lumière. Une petite controverse établie entre
M. l'avocat-général de Broé et l'accusé Regnault-Warin
a amené , au sujet des corrections typographiques ,
cet incident que certains journalistes ont remarqué.
C'est à l'occasion des notes marginales , substituées au
texte par M. Regnault - Warin. « A la place du mot
tyran , adopté par l'auteur primitif, a dit cet accusé ,
on trace la correction typographique appelée déléatur,
et l'on écrit le mot Roi. » Des stenographes charitables
ont prétendu que M. Regnault- Warin avait ajouté :
<«<C'est la même chose. » Et M. l'avocat-général a
bientôt parlé comme s'il pensait que le prévenu se fut
exprimé avec cette inconvenance. Je parierais , me
dit tout bas Marengo , que ce jeune magistrat , au lieu
de peser et d'exposer le contre et le pour , se contente
d'incriminations et ne justifie jamais. Autant en faisaient
jadis les accusateurs publics , dont le titre , du
moins , ne trompait personne. Que voulez-vous , répondis-
je ; il croit faire son devoir , et ne fait que son
métier. Bientôt M. Regnault- Warin signala lapartie
publique sous le titre d'accusateur ministériel : un journaliste
a observé qu'il y avait une définition dans cette
qualité.
La question préliminaire , et sur laquelle roula le
débat , était le degré de coopération de chaque accusé
à la publication du livre inculpé. Rien de plus ingénu
que leurs aveux. Paul Domère demanda à M. Regnault-
Warin de réduire en un volume les deux gros tomes
anglais : celui- ci , après avoir fait remarquer combien
ils présentaient de passages offensans pour le roi et sa
famille , trouve dans la réduction demandée , la facilité
de les élaguer. Il use largement de cette faculté , et ,
dans lacrainte que ce qui reste n'offre encore ou des
NOVEMBRE 1819. 125
re
2
5
inconvenances ou des injures , il arme de notes correctives
les paragraphes suspects . Tout l'ouvrage est précédé
d'un discours dont les principes sages n'ont point
été attaqués , dont les opinions modérées, n'ont pu être
combattues , mais duquel aussi l'on n'a fait nul cas ,
l'on n'a tenu aucun compte. L'avocat des accusés a
fort habilement saisi et développé ce moyen de défense
; mais l'accusateur ministériel , non seulement n'a
pas voulu l'admettre , mais il n'a pas même daigné le
repousser. Est- il constant que Regnault-Warin et Domère
, l'un , comme éditeur littéraire ( nouvelle qualification
oubliée daus la loi du 17 mai) , l'autre , comme
éditeur- typographe , ont publié un livre condamnable ?
Voilà toute la question , selon M. de Broé. Est-il coustant
aussi , que pour détruire ce que ce livre peut avoir
de répréhensible , les éditeurs l'ont armé de tous les
préservatifs que peuvent donner les talens réunis aux
bonnes intentions ? Telle était , selon MM. Domère ,
Regnault Warin et leur jeune et éloquent défenseur ,
telle était la question subsidiaire. Marengo s'attendait à
cequ'on la posât; mais le bonhomme raisonne toujours
droit comme un boulet qui va où il est miré . L'allure
de la justice n'est pas si droite ; mais on dit que dans
ses courbes , si le fond est quelquefois blessé , la forme
est toujours conservée .
Dans un plaidoyer fort de principes , 'vigoureux en
raisonnemens et brillant d'élocution , Me . Victor Augier
, venait de citer , comme garanties des sentimens
de ses cliens , plusieurs ouvrages de M. Regnault-
Warin , et entre autres le Cimetière de la Madeleine ,
Cing mois de l'Histoire de France , l'Ange des prisons .
Dans ces ouvrages , que l'assentiment de tous les honnêtes
gens a récompensés par un succès de vingt années ;
dans beaucoup d'autres qui les ont suivis , et qui les
suivent tous les jours , on peut établir une doctrine où
l'amour de la vraie liberté est tempéré par celui del'ordre
, et où éclatent , avec les pensées du philosophe ,
les méditations du publiciste et les talens du littéra126
MERCURE DE FRANCE .
teur , tous les sentimens , toutes les affections du phí
lanthrope et du Français. Me. Victor Augier avait
prouvé que le travail ajouté à l'Histoire des Cent jours
avait le même caractère , méritait la même estime . Or ,
comment punir , d'un côté , comme séditieux , le même
écrivain que l'on considère de l'autre , comme un
ennemi constant et déclaré des séditions ? Comment ?
en exhumaut une misérable brochure , imprimée il y a
vingt-huit ans , dans une usine de province , et en feignant
que l'épouvante qu'elle inspire , suffit pour rendre
suspect tout le bien opéré par trente autres ouvrages
. Un publiciste , excellent juge de ces matières ,
a prétendu qu'à une interpellation si scandaleuse ,
M. Regnault- Warin aurait dû refuser de répondre , en
lui opposant l'art. II de la Charte qui interdit aux tribunaux
la recherche des opinions . C'était , comme on
peut s'en douter , l'avis de Marengo . Mais M. Regnault-
Warin , accusé , a cru devoir répondre en accusé ; et
sans profiter du bouclier commode que la bonté du Roi
offre aux écarts révolutionnaires , il a refuté par la simplicité
de ses aveux l'acrimonie de l'attaque : « J'avais
moins de seize ans quand je fis ce pamphlet , a-t - il
répondu : citez donc , pour être juste , les quarante
volumes que j'ai écrit successivement depuis vingt années
. Opposez à la fièvre républicaine d'un instant ,
vingt années d'une santé politique et d'un régime
constitutionnel et moral , sur lesquels je veux étre
jugé. »
Ce n'a pourtant point été sur ces symptômes rassu .
rans que l'arrêt définitif a été rendu. Après le discours
prononcé par M. Regnault- Warin , et sur lequel nous
reviendrons peut-être un jour , le jury a écarté la question
d'attaque formelle contre l'inviolabilité et l'autorité
du Roi ; mais il a déclaré Domère et Regnault-Warin
coupables d'offenses contre sa personne : ce dernier , à
la majorité de sept contre cinq. La Cour , après deux
heures de délibération, s'est réunie à cette majorité. En
conséquence , Paul DOMÈRE a été condamné à six mois
NOVEMBRE 1819. 127
1
d'emprisonnement , et Philadelphe REGNAULT- WARIN
à un an ; chacun d'eux à 1000 fr . d'amende et tous deux
aux frais . Ainsi , le jury s'étant désinterressé sur la
principale question , c'est la cour royale qui , après
avoir décidé la prévention , puis ordonné la mise en
accusation , a finalement prononcé la condamnation
QU'ELLE AVAIT PRÉJUGÉE DEUX FOIS. Où sont maintenant
les garanties du jugement par jurés ?
Cet arrêt me fait supprimer les réflexions qu'il a inspirées
à Marengo. Nous rentrâmes aucafé , lui , furieux
et invectivant ; moi , ne pouvant lui faire comprendre
la différence qu'il y a entre un procès politique et une
affaire ordinaire . Donc , s'écriait- il , il vaut mieux avoir
commis un de ces crimes bien caractérisés , à la conviction
duquel on échappe par un alibi. Dissertez tant
que vous voudrez : me voilà pour lavie de l'opinion du
condamné Regnault- Warin : Justice et équité ne sont
pas synonymes .
Le lendemain , les journaux démontrèrent qu'un
lieutenant à la demi-solde , qui s'avise de parler jurisprudence
, n'a pas le sens commun .
Henri CERVIERES.
wwwwwwwwww
LA NUIT .
O NUIT ! précipite tes ombres sur la terre , enveloppe
d'un voile épais ce globe blanchissant qui s'élève audessus
des pâles nuages : sa lumière vacillante blesse
mes yeux appesantis , et porte le trouble au fond de
mon âme.
O nature ! que ton sommeil attriste l'homme , il ne
peut goûter de repos , tout s'attache à ses pas ;
L'oiseau des ténèbres , par ses longs et sinistres gémissemens
, change en séjour affreux la douce solitude.
128 MERCURE DE FRANCE .
Des cris plaintifs percent à travers les bois silencieux ,
tout annonce que l'heure a sonné , et la mort , l'affreuse
mort , est seule sensible à ses maux.
Ainsi , nous naissons pour mourir , chaque instant
entraîne après lui quelques débris du fragile Univers .
Il est donc vrai que l'existence de l'homme n'est qu'un
songe dans sa durée , et que s'il en est quelques - uns
qui s'abreuvent lentement à la coupe des délices , il en
est un plus grand nombre qui épuisent celle de l'amertume.
Trompé par les flatteries d'un appareil séducteur ,
son tourbillon nous étourdit et nous entraîne : au lever
de l'aurore nous courons après de brillantes chimères ,
le soir, fatigués de nos vaines poursuites , nous reposons
dans la folle attente d'un sort plus heureux pour
le lendemain ; attente frivole , toute espérance s'évanouit
, le lendemain fatal ne nous laisse que les regrets
d'un temps inutilement perdu .
Vous qui reposez mollement sous les lambris dorés ,
admirez ..... l'histoire du genre humain , elle suit la
marche de la nature .
Dans la révolution des jours , qu'il en est peu de
paisibles et de sereins , et , dans cette multitude innombrable
de peuples qui couvre la surface du globe ,
où sont les sujets vraiment heureux ; et , où trouver
des gouvernans assez sages pour les rendre heureux .
En est-il qui jouissent intérieurement du bonheur de
leurs semblables ? Non , l'égoïsme a gagné tous les
coeurs , chacun pense pour soi, un frère opulent voit
sans rougir son puîné traîner une vie languissante ;
aussi un fils parvenu voit sans remords sa malheureuse
mère terminer une vie indigente , sans que son indigne
coeur éprouve les sensations de l'amour filiale ; oui ,
tout n'est qu'erreur , et l'aveuglement est si grand qu'il
est impossible d'entrevoir l'abîme immense qui nous
entraîne au néant .
B. PHILAREY.
NOVEMBRE 1819 . 129
www v www
CHRONIQUE.
HUIT ou dix frères ignorantins se trouvaient , il ya
quelques jours , près de l'Oratoire, et demandaient aux
passans le chemin de la rue du Bouloy. Ces bons frères
étaient probablement destinés à renforcer les missions
et à propager en province les saintes maximes de l'obscurantisme.
Un médecin, à qui , par hasard, ils s'adressèrent
, nous assure que l'un de ces frères avait le visage
couvert d'un ulcère contagieux du genre de la lépre :
nous croyons devoir sigualer ce fait ; ce lépreux peut
être chargé de la direction d'une école ; quels dangers
les jeunes gens qui y seraient envoyés ne courraient-ils
pas pour leur santé !
On lit , dans le Journal de Paris , l'article suivant,
à la date du samedi 16 octobre .
« La cour d'assises du Nord , dans sa séance du 5 de
ce mois , a mis à la disposition de l'autorité administrative
Aimable Sophie Pécure , âgée de vingt-neuf ans ,
fileuse , demeurant à Nieppe , convaincue d'avoir , le
9 mai dernier , dans l'état de démence , homicidé volontairement
, et avec préméditation , sa propre fille
âgée de seize mois . >>>
,
Je voudrais bien que Messieurs les juges et jurés de
la cour d'assises du département du Nord expliquassent
comment , dans l'état de démence , on peut agir volontairement
et avec préméditation ; et comment , dans
une situation qui bouleverse toutes les facultés de l'entendement
, l'esprit peut faire connaître des actes qui
non- seulement supposent , mais encore exigent le libre
exercice de ces mêmes facultés ; car il me semble que
pour vouloir , et surtout pour préméditer , il faut avoir
la tête à soi .
II . 9
130 MERCURE DE FRANCE .
- En voyant depuis quelques jours , affiché en
énormes caractères sur tous les murs de la capitale ,
L'ESPRIT de MM. Martainville , Châteaubriand , de
Bonald , etc. , etc. , tous gens du même bord et de la
même espèce , plusieurs personnes s'étaient imaginées
que ces Messieurs l'avaient perdu ; ce qui n'étonnerait
pas beaucoup : déjà l'on s'apprêtait à courir après ;
mais , en y regardant un peu plus attentivement , on
s'est aperçu que l'éditeur se proposait de publier ce que
ces Messieurs on dit de mieux depuis quelque temps .
Cet ouvrage qui , si nous en jugeons d'après son titre ,
ne sera pas très- volumineux , doit faire suite à la lettre
de l'archevêque de Paris , et aux remarques de son
illustrissime coadjuteur .
MM. les abbés de Vichi et de Bouillé , nommés
aux évêchés d'Autun et de Poitiers , siéges sur lesquels
ont brillé une foule de prélats , parmi lesquels on
distingue MM. de Talleyrand et de Pradt, ont été sacrés
jeudi dernier dans l'Eglise de Saint-Sulpice , par
Monseigneur l'archevêque de Rheims , assisté d'un
clergé nombreux ; on a remarqué , comme chose jusqu'alors
inusitée , que les cierges du maître - autel étaient
décorés d'écussons aux armes des deux nouveaux évêques.
Eh quoi ! me disait un pieux catholique , qui se
trouvait placé près de moi , les successeurs des apôtres
d'un Dieu qui a préché l'humilité , affichent ainsi les
pompes mondaines ! Ils arborent les signes féodaux
jusque sur l'autel du saint des saints , ô vanitas vanitates.
Quand on intrônise un pape , le cérémonial veut que
le Doyen du sacré collége brûle devant Sa Sainteté une
poignée d'étoupes , en prononçant ces mots : Sancti
pater sic transit gloria mundi. Cela vaut mieux , selon
moi , que l'introduction ridicule du blason dans une
cérémonie toute religieuse. La vue des armoiries de
Messieurs d'Autun et de Poitiers , m'a rappelé l'orgueil
de ce duc et pair, qui ne communiait jamais qu'avec
des hosties à ses armes .
Miracle ! miracle ! Vous avez lu dans le Drapeau
NOVEMBRE 1819. 131
blanc du 20 du mois d'octobre , la doctrine de l'église
sur la vente des biens ecclésiastiques , les sieurs Martainville
et Mahony , citent aujourd'hui ( 30 octobre )
ad majorem Dei gloriam , un miracle qui vient à
l'appui de cette doctrine ; nous allons copier leur
sainte feuille pour l'édification de nos lecteurs :
« M. Bécasse , propriétaire au Buc , près Versailles ,
et connu pour son irréligion , donnait dernièrement un
grand dîner au presbytère , qui lui appartient ; après le
festin , et dans la joie qui suit les plaisirs de la table , il
s'est mis à chanter, et dans le moment où . voulant porter
une santé, son verre choquait celui d'un convive,
il est tombé roide mort . Cet événement n'a point paru
naturel aux habitans du Buc, et les a remplis d'effroi,>>>
Nous qui avons entendu le T. C. F. Martainville
chanter entre la poire et le fromage , son pieux cantique
de la Bistoquette , nous le prions de vouloir bien
nous faire savoir quelle était la chanson que chantait
l'irreligieux M. Bécasse , afin de la faire mettre à
ノ
Vindex .
M. Mandelard , dit Bobéche , vient d'obtenir le
privilége d'un nouveau genre de spectacle . Tant mieux
pour nous. Amateurs des plaisirs , on ne saurait trop
les varier. M. Bobéche , directeur des Variétés , va de
nouveau parcourir les départemens , leur offrir ses
talens et ceux de sa troupe , laquelle est beaucoup
mieux composée que celle de certains grands théâtres .
Le bouffon des Menus - Plaisirs du Roi, premier comique
de Tivoli , du jardin de Ruggieri , du jardin des
Princes , et , de plus , attaché aux fêtes du gouvernement
, va visiter les beaux lieux où se rejoignent le
Rhône et la Saône . Les Lyonnais , qui n'ont pas dégénéré
de leurs ancêtres , accueilleront sans doute cet artiste
, qui a tant fait rire. Allons courage , Messieurs !
puissiez-vous obtenir autant d'applaudissemens que de
profit , et revenir dans la capitale chargés d'une récolte
abondante . Ainsi soit- il.
132 MERCURE DE FRANCE.
On vient demettre en vente chez Plancher , Libraire
du Mercure , un ouvrage qui ne peut manquer
de piquer vivement la curiosité ; il est est intitulé :
Manifestation de' l'esprit de vérité ; par M. Alexis Dumesnil
, auteur de plusieurs ouvrages sur la religion
chrétienne et de la Vie de Louis XI. 1 vol. in- 8 ° .
Prix, 2 fr. 50 с.
Nous en donnerons incessamment un extrait
- Le libraire Domère mettra en vente ces jours- ci
un roman , traduit de l'allemand d'Auguste Lafontaine ;
par l'auteur de la Petite Harpiste , 4 vol. in- 12 ; nous
rendrons compte de cet ouvrage .
On annonce comme devant paraître dans le mois
de novembre , une nouvelle édition du Système de la
Nature , par le baron d'Holbach , et attribué par cet
écrivain au marquis de Mirabaud , secrétaire perpétuel
de l'Académie française. Cette nouvelle édition sera
enrichie de notes et d'une vie curieuse de l'auteur ,
l'un des principaux coryphées des philosophes, du
dix-huitième siècle .
-Les Documens particuliers sur Napoléon Bonaparte,
que nous avons annoncés dans notre dernier
numéro,ont obtenu le plus grand succès. Cet ouvrage ,
dont nous rendrons compte , renferme des faits curieux,
des anecdotes piquantes , et surtout des portraits d'une
ressemblance parfaite ; aussi l'édition sera-t-elle rapidement
épuisée.
Un officier de cavalerie , ennon activité depuis
1814 , vient de former un établissement qui mérite
d'être encouragé.
C'est un café qui a pour enseigne la Renommée et
qui mérite de la fixer; il est situé au Palais - Royal ,
galerie du Théâtre- Erançais. Ayant long-temps séjourné
en Italie, particulièrement à Florence , à Rome
et surtout à Naples , personne mieux que cet officier ,
ne connaît les moyens employés par ces peuples pour
faire d'excellentes glaces et autres objets du même
NOVEMBRE 1819. 133
pays , d'où il tire une partie de ses liqueurs . Indépen- /
damment de l'exquise qualité des objets qu'il fournit ,
l'entrepreneur, désirant employer tous les moyens pour
captiver les suffrages du public , vient d'ajouter , sous
le titre de Soirées récréatives , divers genres d'amusement.
M. Olivier fils , rival de son père et de M. Comte,
fait des tours de physique , d'adresse et de ventriloquie.
Une jeune et jolie personne , élève du Conservatoire
, se fait remarquer sur le forte-piano , par la
netteté de son jeu , par le brillant de son exécution.
Un artiste distingué l'accompagne sur le violon avec
beaucoup de goût. Très-fort sur la guitare , le même
artiste chante très -agréablement les romances les plus
nouvelles et les plus à la mode. En voilà beaucoup plus
qu'il n'en faut pour fixer l'attention et attirer les amateurs
aux Soirées récréatives .
-
On vient de publier à La Haye , en langue française
, une Lettre à MM. les rédacteurs de la Biographie
de Bruxelles , par M. Scheltema , auteur d'une
lourde compilation sur la bataille de Waterloo . Cette
lettre a pour objet la défense d'un Mémoire , écrit par
uu commis - greffier d'Amsterdam , tendant à prouver
que l'honneur de l'invention de l'imprimerie appartient
non à Guttemberg de Mayence, mais à certain Laurent,
fils de Jean , surnommé Coster , de Harlem : ancienne
prétention des Hollandais , et à laquelle ils tiennent
encore , malgré l'opinion générale des autres nations
de l'Europe , qui , d'un commun accord , attribuent
l'origine de cet art au citoyen de Mayence qu'on vient
de nommer. Les auteurs de la Biographie de Bruxelles
avaient , dans l'article Koning, l'auteur de ce Mémoire,
énoncé une opinion qui lui était peu favorable. C'est ce
que M. Scheltema n'a pu souffrir. Mais au lieu de faire
voir l'inexactitude de l'article qu'il attaque , et de nous
dire ( car sa lettre , quoique adressée aux rédacteurs
de la Biographie , est rendue publique ) ce que le Mémoire
dont il s'agit contient de nouveau et de curieux,
il en donne tout bonnement une analyse générale,
134 MERCURE DE FRANCE .
qui prouve précisément le contraire de ce qu'il s'est
proposé ; car elle fait voir que ce Memoire contient
les mêmes argumens qu'on a tant de fois avancés en faveur
de la prétention hollandaise , et qui ont été si souvent
combattus , et d'une manière victorieuse , par
Lambinet , de la Serna, Santander, Heincken et d'autres
savans .
Une observation , insérée au Mémoire et à la Lettre
de M. Scheltema , nous a frappé ; on la donne pour
neuve , et nous n'avons aucune raison de la révoquer
en doute : car il serait difficile de trouver d'autres que
ces deux personnes qui aient pu avancer une absurdité
pareille , à moins de n'entendre guère le latin . Il est
question du mot adinvintio , dont on s'est servi dans la
souscription du fameux Codex Psalmorum , imprimé
à Mayence , en 1457. L'auteur du Mémoire et l'auteur
de la Lettre prétendent que ce mot signifie , non invention
, mais perfectionnement ; ils ne veulent pas disputer
le perfectionnement de l'art à la ville de Mayence ,
ils ne demandent que l'honneur de l'invention pour la
ville de Harlem. Il n'y a ici qu'une petite difficulté , c'est
qu'il est constant que le mot adinventio signifie absolument
la même chose qu'inventio , invention . Pour le
prouver , on n'a qu'à consulter le premier dictionnaire
latinqui se rencontre, on y trouvera les mots adinvenio ,
adinventio , adinventor , adinventum dans les significations
d'invenio , inventio , inventor , inventum . On lit
dans le grand Dictionnaire latin- allemand de Scheller :
Adinventio , idem quod invenio , adinventor , idem quod
inventor , adinventio y est traduit par invention et non
par perfectionnement. Pour preuve de ces significations
, le Dictionnaire cite des textes des Pandectes ,
de l'Exode , de Tertullien et de Cyprien. D'ailleurs le
mot perfectionnement présenterait un sens tortueux et
peu naturel dans cette fameuse souscription du Codex
Psalmorum; il est bien clair qu'il n'y alà question que
de l'invention de l'imprimerie , invention que la ville de
Mayence s'attribue à un titre , qui ne peut lui être dis
1
A
NOVEMBRE 1819. 135
)
1
puté que par la seule ville de Strasbourg , où il paraît
que Guttemberg fit ses premiers essais. Quoiqu'il en
soit , la ville de Harlem n'a encore rien qui puisse rendre
douteux le titre de Mayence , et le nouveau Mémoire
du commis greffier d'Amsterdam , à force de
vouloir renchérir sur les observations de ses prédécessours
, a jeté sur la prétention hollandaise un ridicule
de plus . Et ce Mémoire a été couronné en Hollande !
-
Omniajamflunt, fierí quæposse negabam.
On vient de mettre sous presse un nouveau Dictionnaire
étymologique de la langue française. L'auteur
prétend prouver par des analogies grammaticales , que
les tartes et les tartines sont de l'invention des Tartares ,
et que c'est surtout aux Tartares de la Crimée que
nous devons les tartes à la créme . Une académie de
savans français , établis à Odessa , sous la protection
d'un grand ministre , doit envoyer incessamment à l'Institut
de France , un travail complet sur ce point important
de notre littérature.
On prétend que M. de Monvel , qui s'était débaptisé
pour prendre le nom de Gallia , par attachement
pour sapatrie, ayant réflechi qu'il n'était pas trèsutile
de latiniser ainsi son nom , va quitter de nouveau
le nom de Gallia pour prendre celui de Fanfan La
France .
La foule se porte au Salon pour y admirer le tableau
de M. Girodet , représentant Pygmalion et Galathée
: avez- vous lu la scène lyrique de J. J. Rousseau ?
Avez - vous admiré la Vénus de Médicis ? Eh bien , faites
un tout de votre double admiration , et vous aurez une
idée du sentiment que vous éprouverez à la vue du
chef-d'oeuvre de M. Girodet. Nous reviendrons sur ce
tableau .
- Parmi les objets les plus dignes de remarque qui
se voient au Salon de sculpture , on doit justement
citer le buste de l'acteur Monrose et la statue du jeune
Spartiate , offrant son bouclier à sa patrie. Le buste est
136 MERCURE DE FRANCE.
d'une ressemblance frappante , et la statue annonce
dans l'auteur une heureuse imagination .
L'auteur des ces deux morceaux , M. Caunois , s'occupe
en ce moment à exécuter en acier le sujet de la
transfiguration de Raphaël , telle qu'il l'a déjà exposée
en cire dans la Salle d'Apollon . Cette entreprise paraît
un peu hardie , vu l'extrême perfection du modèle ;
mais si elle réussit , elle fera d'autant plus d'honneur à
son auteur , que rien jusqu'à ce jour n'a encore été entrepris
en ce genre.
-Chacun son métier, les vaches sont bien gardées ,
dit un vieil adage ; que ne laisse- t-on aux militaires
qui sont payés pour cela le soin de monter la garde et
de veiller à la sûreté publique ? La garde nationale est
sans doute une belle institution . Un marchand de la rue
Saint -Denis qui peut se coiffer d'un bonnet d'ourson ,
porter la brillante épaulette , et troquer son aune pour
une épée , jouit sans doute d'un beau privilége : voilà
le beau côté de la médaille ; mais si on la retourne ,
nous verrons toute autre chose , un père arraché à sa
femme , à ses enfans , obliger d'abandonner son commerce
pour aller , le mousquet sur l'épaule , faire gratis
le même métier que font des Suisses bien payés ; assujėti
à une discipline gémisssante , dont il est temps
d'affranchir les citoyens , qui ne voient pas la nécessité
d'un impôt personnel aussi pesant dans un temps de
de paix : voilà les réflexions que nous avons faites en
voyant un extrait des registres des délibérations du conseil
de discipline d'un bataillon de la Garde nationale de
Paris , dans lequel un marchand libraire , chef de bataillon
, signifie à son voisin , marchand limonadier et
grenadier , l'ordre de se rendre en prison pour vingtquatre
heures , pour avoir manqué sa garde aux Tuileries
, le 24 septembre dernier.
NOVEMBRE 1819. 137
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REVUE LITTÉRAIRE.
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-
1
1
5
Mémorial universel de l'Industrie , des Sciences et des
Arts , avec cet Epigraphe tirée de Buffon : le Génie
c'est le Travail.
Ce Journal , qui doit paraître par livraisons , à des
jours indéterminés, à partir du 15 novembre , formera
par an quatre volumes in-8° . de 500 pages chacun ; le
prix de la souscription est de 13 francs pour un volume
, 25 pour deux , et 48 francs pour quatre ; à Paris ,
au Bureau du Mémorial , rue Pavée Saint-André- des
Arcs , n.º 5 .
Le Journal que nous annonçons , rédigé sur un
plan plus étendu qu'aucun de ceux qui ont paru jusqu'à
ce jour, sur l'industrie , les arts et le commerce , ne
peut manquer d'obtenir un grand succès ; son but est
d'ouvrir des communications actives et fréquentes
entre le fabricant et le consommateur , de suivre et
d'éclairer la marche de l'artiste laborieux qui met sa
gloire à inventer ou à perfectionner de nouveaux
moyens de prospérité.
Cette tâche n'est pas la seule que se sont proposée les
auteurs du Mémorial ; les sciences , les beaux arts , et
même les belles -lettres entrent aussi dans leur cadre ; il ne
faut pas, disent- ils , désunir des frères . «Si quelque chose
aide la perfection , c'est l'idéal ; si quelque chose aide
le bon goût , c'est le bon sens . La même muse inspire
le poète , le peintre et le décorateur; le même sentiment
des proportions préside à l'emploi, à l'arrangement
des marbres , à l'emploi des bois précieux , à l'harmonie
des couleurs.>>> Nous attendrons la publication
138 MERCURE DE FRANCE.
du premier numéro de ce Journal , pour dire ce que
nous pensons du plan et de l'exécution de cet ouvrage ;
en attendant , nous nommerons quelques-uns des rédacteurs
; c'est déjà un éloge anticipé , car on ne peut
que juger favorablement d'une entreprise dirigée par
M. Duvergier de Hauranne , le baron Rougier de la
Bergerie , le chevalier Vital Roux , le comte de Lasteyrie
, Peuchet Coquebert de Montbret , Ternaux
aîné , Alexandre de la Borde , le comte de Lacépède ,
Vauquelin , le baron Denon , le comte de Ségur ,
Benaben , et plusieurs autres hommes de lettres , publicistes
savans , et artistes distingués .
Réflexions sur le défrichement des Landes de Bordeaux
et de Bayonne , suivies d'un plan de défrichement
présenté au gouvernement , par M. PH . V***,
avocat. ( 1 )
Tel est le titre d'une très- courte brochure dont nous
croyons utile d'entretenir nos lecteurs ; la possibilité
dé la mise en valeur des portions non productives des
Landes , n'est plus un problême ; de nombreux essais
ont prouvé les avantages des défrichemens .
On a prétendu que les Maures , expulsés d'Espagne ,
par un système de politique qui a anéanti ce beau
pays , firent demander à la France la faculté de défricher
, à leurs frais , les Landes de Bordeaux et de
Bayonne , moyennant le droit d'asile ; cette faculté
leur fut refusée , ajoute-t-on , par un motif de religion .
Nous n'examinerons pas l'authenticité des documens
historiques sur lesquels on s'appuie pour certifier la
vérité de cette anecdote nous voulons bien la regarder
comme apocryphe ; mais il n'en résulte pas moins
(1 ) Broch. iu-8 . A Bordeaux , de l'imprimerie de Simard ,
place Royale , nº. 16 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
no. 7 .
NOVEMBRE 1819 . 139
C
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es
ali
e
al
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quelle est une preuve de la persuasion dans laquelle
on est généralement , que la France peut tenter sur
elle-même la conquête pacifique de quatre cents lieues
quarrées de pays , sur lesquelles on trouvera environ
quinze cents mille journaux de terre , que l'on pourra
rendre à l'agriculture. M. PH. V*** , auteur de la
brochure , vient d'adresser au gouvernement un plan
détaillé des moyens à employer pour parvenir à l'exécution
de cette conquête ; il prétend que dix années àpeu-
près doivent suffire pour exécuter son plan ,
pour mettre en valeur et en plein rapport cette immense
étendue de terrain. Il a parcouru les deux départemens
, a fait une foule d'observations et recueilli
baucoup de renseignemens utiles. Appuyé par une
compagnie de capitalistes , et par un grand nombre de
personnes respectables et éclairées de Bordeaux , il a
été à même d'ajouter à ses propres observations celles
de cultivateurs , qui depuis long-temps s'occupaient de
cet objet important. Nous invitons M. Ph. V*** à
poursuivre l'exécution de la tâche vraiment patriotique
qu'il s'est imposée ; nous ne doutons pas qu'il ne soit
puissamment encouragé par l'autorité ; nous nous empresserons
de publier les succès dont ses efforts seront
couronnés ; nous l'invitons donc à faire connaître tout
ce qui pourra se rapporter à cet objet qui intéresse
non- seulement les provinces méridionales , mais encore
la France entière .
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۱۰
140 MERCURE DE FRANCE .
Traités élémentaires des participes français et du subjonctif,
précédés de notes grammaticales sur les
verbes , le sujet et les régimes des verbes ; par
LUCET LA- MAILLARDIÈRE professeur de belleslettres.
(1)
,
M. Joachim - Joseph Lucet, si connu par sa fameuse
énigme du contraste , a jugé à propos depuis quelques
années de donner un nouveau relief à son nom par
celui de la Maillardière , probablement pour dépayser
ceux qui eurent la bonhomie de se torturer l'esprit pour
deviner une niaiserie , et qui , dupes de leur enjouement
, ont conservé une espèce de ressentiment de la
mystification dont ils furent les innocentes victimes .
Quoiqu'il en soit , abandonnant aujourd'hui le vaste
champ des énigmes , charades et logogriphes , M. Lucet
s'est jeté à corps perdu dans celui des participes et
du subjonctif, dont il annonce avoir résolu toutes
les difficultés
Mais c'est surtout contre le subjonctif que M. Lucet
a dirigé ses batteries , en faisant observer qu'il n'existe
aucun ouvrage complet sur ce malheureux subjonctif,
et que cette partie essentielle de notre langue n'est que
sommairement traitée dans la plupart des grammaires
élémentaires .
Si nous voulious chicaner M. Lucet sur cette dernière
phrase , nous pourrions lui dire cette partie a
donc été traitée dans un petit nombre de grammaires ,
si elle ne l'a pas été dans toutes; alors , M. Lucet, vous
méritez le reproche de ne nous avoir appris rien de
nouveau ; au reste , M. Lucet joint aux grâces de la
syntaxe l'esprit du rudiment .
Broch, in-8 . , prix , 2 fr. et 2 fr. 5o c. franc de port ; Paris
rue neuve St. - Eustache , no 56 , au deuxième ; chez Blanchard ,
libraire , Palais -Royal , galerie Montesquieu , et à la librairie
du Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
,
NOVEMBRE 1819 141
<< Destinant mon travail , aux jeunes- gens , poursuit
l'auteur , je n'ai pas cru devoir occuper leur
esprit de discussions..... Je me suis borné à multiplier
les exemples et à en puiser une grande partie dans le
langage usuel... »
Cela est fort bien , mais il y a des cas où ces exemples
seront inutiles , parce qu'ils ne pourront s'adapter
aux nouvelles difficultés qui se présenteront. Des
exemples sont bons , à la vérité , mais ils deviennent
insuffisans si l'inversion de la phrase laisse dans l'incertitude
sur la manière dont les participes et le subjonctif
doivent y être appliqués .
Si l'ouvrage de M. Lucet n'est pas absolument nécessaire
, il sera du moins utile à ceux que les règles ,
par leur sécheresse , éloignent d'une étude presque
toujours trop sérieuse.
De l'Intrigue dans les tribunaux , par M. PINET ,
avocat ( 1 ) .
Un volume in- 12 de 200 pages seulement , pour
peindre l'intérieur de nos tribunaux ! .. nous valons
mieux que nos pères , n'en déplaise à Horace. Dans les
temps du quint et requint , du fouage et du monnéage
, l'auteur eut fait un volume in- folio . Pour
la fortune de son livre , pour le plaisir de nos hommes
des anciens jours , nous engageons M. Pinet
à être moins timide dans une seconde édition ; qu'il
n'imite pas les enfans de Noë ; que sa main soit moins
pudique : point de voile sur Thémis .
(1) In- 12 . Paris , 1819, Chez Audin , libraire , quai des Augus
tins , no. 25 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no.7 .
142 MERCURE DE FANRCE .
SPECTACLES .
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Le succès de la tragédie de Louis IX est dû sans
doute , comme tant d'autres , à la manie du jour ; car
jamais les gens de goût ne pourront s'accoutumer à
entendre un saint roi discourir comme un des plus rusés
politiques du dix-neuvième siècle .
- Les Vépres Siciliennes ( 1 ) continuent toujours
à attirer la foule au Second Théâtre- Français .
La Féerie des Arts , ou le Sultan de Cachemire ,
pièce de circonstance , remplie de traits piquans et de
jolis couplets , a obtenu un plein succès au théâtre de
la rue de Chartres .
-- L'Ours et l'Enfant , mimo-drame en trois actes ,
à grand spectacle , paroles et gestes de MM. Cuvelier
et Varez , doit être mis au nombre des meilleures pièces
du Cirque Olympique . Les situations en sont fortes
et intéressantes , la musique en est bien choisie , etles
décors en sont superbes. En voilà plus qu'il ne faut
pour justifier un succès .
Encouragés par les cent représentations de la Mort
de Kléber , les frères Franconi , dont le zèle pour satisfaire
le public , ne se ralentit jamais , montent avec
activité la Mort du général Poniatowski. Que de vieilles
moustaches viendront voir ce brave et malheureux
Polonais !
A l'une des dernières représentations de la rue
Chantereine , on a remarqué deux jeunes élèves du
Conservatoire qui donnent de grandes espérances .
L'une , dont avons déjà parlé , est mademoiselle Fitzelier
; elle remplissait le rôle de Lisette dans les Jeux de
l'Amour et du Hasard : l'autre est mademoiselle Verneuil
, qui a joué le rôle d'Iphigénie dans la tragédie
deRacine .
(1) Cette tragédie se vend 2 fr. 50 c. chez Barba , libraire ,
Palais -Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7
NOVEMBRE 1819. 143
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Doctrines des Libéraux , ou Extraits raisonnés
des ouvrages politiques , opinions et discours
de MM . Aignan , Arnault, Azaïs , Barbé - Marbois , Béranger ,
Bignon , Boissy- d'Anglas , Bondy ( de ) , Brissot – Thivars ,
Broglie ( de ) , Boulay ( de la Meurthe ) , Cadet-Gassicourt , Carnot
ainé , Carnot jeune , Châtelain , Chauvelin , Chevalier ,
Comte et Dunoyer , Constant ( Benjamin ) , Crevel , Daunou ,
Destutt - Tracy , Dumoulin ( Evariste ) , Dupont ( de l'Eure ) ,
Durand, Esneaux , Etienne , Gosse , Grégoire , Jay , Jouy ,
Jubé , Kératry , Lacretelle ainé, Lafayette , Lafitte , Lambrechts ,
Lanjuinais, Manuel , Martin- de- Gray , Merlin (de Douay) , Pagės
, Perrier ( Casimir ) , Pradt (de) , Renaud , Regnault- Warin ,
Rey ( de Grenoble ) , Richard d'Allauch , Rienzy , Ræderer ,
Ségur (de) , Sauquaire , Sieyès , Staël ( de ) , Thiessé ( Léon ) ,
Tissot, Volney , Voyer d'Argenson , Victor Augier , etc. , etc.
(Deux volumes in-8°. , pour lesquels on souscrit , sans
rien payer , chez PLANCHER , Libraire du Mercure de
France , rue Poupée , nº. 7. Le 1er. volume paraîtra
en Décembre ; en recevant le 1er . , on paiera
les deux volumes , dont le prix est de 12 francs ) .
Les Hommes monarchiques ne dissimulent plus : après
avoir essayé , durant cinq années , une marche oblique
qui , par le triomphe de l'ignorance et des préjugés , ramenât
la France au régime arbitraire et au gouvernement
absolu , ils rassemblent toutes ces tentatives
coupables , avec lesquelles ils veulent élever un système
complet d'aristocratie et de despotisme . C'est peut- être
la première fois , qu'au sein d'une société parvenue à
un haut point de civilisation , quelques -uns de ses mem
bres , oubliant la sécurité qu'ils lui doivent , se soient
Jéunis pour démontrer que l'esclavage lui est préférable .
Cette avilissante bizarrerie s'explique quand , par ces
mêmes efforts que nous dénonçons , on voit clairement
que les jouissances de l'olygarchie sont pour ceux qui
144 MERCURE DE FRANCE .
les tentent , et que l'esclavage n'est que pour le peuple.
A ces doctrines insensées , une réunion de Libéraux
formé le projet d'opposer les saines doctrines de la
liberté. Ces doctrines , ils les ont puisées dans les ouvrages
, les discours , les opinions d'hommes plus ou
moins célèbres par leurs talens , quelques-uns illustres
par leurs malheurs , tous recommandables par leur patriotisme
et leur dévouement . Les résultats de la révolution
consacrés par la Charte : tel est , en un seul mot , le
principe qu'ils professent , et d'où découlent , comme de
sa source naturelle , la régénération et l'organisation du
corps social. On trouve , dans le Recueil annoncé , des
dissertations sur la plupart des questions relatives à ces
grands objets . Ainsi sont traitées celles de l'art de constituer
les peuples , la nature et l'origine des droits sociaux
, la séparation et la balance des pouvoirs , la véritable
théorie du pouvoir royal , sa démarcation du
pouvoir exécutif , la responsabilité ministérielle , la
part que la propriété et l'industrie doivent avoir dans
la confection des lois , l'organisation municipale , administrative
et judiciaire ; les différens systèmes électifs ,
l'introduction et l'assimilation du jury à notre jurisprudence
, la théorie des contributions , le cadastre , les relations
diplomatiques et commerciales , l'organisation de
la garde nationale , l'initiative de la guerre et la formation
de l'armée , etc.
On suivra , dans l'arrangement de ces matières
l'ordre constitutionnel , le seul maintenant qui puisse
être de quelque application dans les objets de haute
politique.
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e
0
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pro une Société de Gens de lettres .
POÉSIE .
L'HYMENÉE.
Vires acquiril eundos
OH ! qu'il est doux au printemps de la vie ,
Dans ces beaux jours si pleins de volupté ,
D'unir son sort à la jeune beauté
Qui sous ses lois tient notre âme asservie !
Que l'on est fier de ce charmant trésor !
Tout ce qu'il coûte occupe la pensée ;
Et le plaisir devient plus vif encor ,
Au souvenir de la douleur passée .
Lorsque des nuits le voile officieux ,
Le sombre voile au repos nous invite ,
Couple ingénu , le trouble est dans vos yeux ,
Et votre coeur plus vivement palpite .
G
II .
10
146
MERCURE DE FRANCE.
L'heure a sonné , l'époux brûlant d'ardeur ,
Dénoue alors la ceinture jalouse ;
Et dans ses bras pressant sa jeune épouse ,
Boit à longs traits la coupe du bonheur .
Quand le matin a ramené l'aurore ,
L'aurore , hélas ! si prompte à s'envoler ,
Ivre d'amour , il aime à contempler
Le front riant de celle qu'il adore.
Malgré ses feux , il craint de l'éveiller.
Oh! dans ses traits quel bonheur se retrace ?
De ses beaux bras l'un s'étend avec grâce ,
Et l'autre à peine effleure l'oreiller.
Les blonds cheveux que l'époux idolâtre ,
D'un cou d'ivoire embrassant le contour ,
Vont caresser les deux globes d'albâtre
Par le désir soulevés tour à tour .
Sur son visage où le zéphyr se joue ,
Brille des lis l'éclatante blancheur ;
Un doux sommeil aux roses de sa joue
Amarié sa pudique fraîcheur.
Tel , de la fleur au matin arrosée ,
S'épanouit le modeste boutons
Jeune et brillant de la fraîche rosée
Que lui versa l'épouse de Titon .
Ses yeux enfin , du jour qui vient d'éclore ,
Ses yeux ont vu l'agréable retour ;
Et dans l'extase où la plonge l'amour ,
De son bonheur son âme doute encore.
Sa bouche où naît un sourire enchanteur ,
Dans l'abandon qui succède aux alarmes ,
Laisse échapper ces mots remplis de charmes
Que le plaisir inspire à la pudeur ;
<<Mon bien-aimé pour qui seul je respire ,
>> Dans quelle ivresse as-tu plongé mes sens !
>> Que tes transports m'ont semblé ravissans !
>>Lis dans mes yeux ma joie et ton empire! >>>
NOVEMBRE 1819 . 147
Elle se tait ; etson jeune vainqueur ,
De ses désirs sent renaître la flamme :
Mourant tous deux des voluptés du coeur ,
En longs baisers ils confondent leur âme .
Jeunes amans , profitez des beaux jours
Que le destin réserve à la tendresse ;
De vos plaisirs multipliez l'ivresse :
L'amour fuit vite et nous fuit pour toujours.
ALBERT- MONTÉMONT.
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EPIGRAMME .
COUVERT d'or et d'ignominie
Crispin dans un char éclatant
Contracte sa physionomie ,
Et me regarde en pâlissant ;
Savez- vous pourquoi le croquant
S'émeut à ma modeste allure ?
C'est que malgré tous ses efforts ,
Il sent encor son âme impure
Accessible à quelques remords .
S.
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EPIGRAMME .
Un potier façonnant l'argile ,
Fier de la vogue de ses pots ,
S'estimait , au moins en propos ,
Tout autant qu'un orfèvre habile.
Du sot orgueil de son métier
On consentit d'abord à rire ;
Mais chacun finit par lui dire :
Mon ami , tu n'es qu'un potier.
148 MERCURE DE FRANCE .
EPIGRAMME .
DISTIQUE LATIN SUR L'ANGLETERRE .
Anglia , vicisti , profuso turpiter auro 、
Armis pauca , doloplurima , jure nihil.
TRADUCTION.
Anglais, de vos succès voilà le vrai moyen ;
L'or fit tout , l'art beaucoup , le fer peu , le droit rien.
CHARADE.
JEUNE fille dans mon premier
A souvent mis son doigt de rose ,
On dit qu'il faut bien peu de chose
Pour parvenir à mon dernier ;
L'auteur qui froidement compose ,
Doit cesser ses vers ou sa prose ,
Dans la crainte de mon entier !
ENIGME .
Je ne fus jamais en goguette !
On me trouve au sein des tombeaux ,
Et rarement à la guinguette .
Je puis régner sur les tréteaux
Malgré ceux qui me font la guerre ;
Mais mon trait le plus étonnant ,
C'est que la nuit , le jour , sur mer comme sur terre ,
Tu dois me rompre en me nommant.
LOGOGRIPHE .
AVEC sept pieds , sur le champ de bataille ,
Aux coeurs bien nés j'inspire de l'effroi ,
Mais un soldat qui brava la mitraille
N'a pas toujours reculé devant moi.
NOVEMBRE 1819 . 149
,
Vaincu , mais fort , la soif de la vengeance
L'anime encor , quand enfin le trépas
Le fait tomber , après bien des combats ,
Victime , hélas ! de trop de vaillance .
Eh bien ! lecteur , n'as- tu pas deviné ?
Non : des sept pieds que compose mon être
N'en prends que quatre , et si tu n'es borné
Facilement tu pourras me connaître
Je sers alors à prévenir le mal ,
Piqueur , cocher tour à tour me prononcent ,
Pour échapper au danger qu'ils annoncent
Tache du moins d'entendre mon signal.
Mets moi sur cinq , je suis par trop brutal ,
On me corrige ; et puis , sur quatre encore ,
J'offre l'état de l'homme malheureux ;
Qui , tourmenté des maux les plus affreux
Ne peut calmer la soif qui le dévore ;
Dicu t'en préserve ! en me recomposant
On voit en moi la paisible retraite
Que je présente à tout être volant ,
Qui veut goûter la paix la plus parfaite .
N'en mets que trois et vas à la coquette
Me demander , tu verras que discrète ,
Baissant les yeux , à son très-grand regret ,
Elle dira , mousieur , c'est mon secret.
Confus toi même et plus sot que la bête ,
Qu'on trouve encore sur trois de mes sept pieds ,
Tu te rendras les pieds et poings liés ,
Comine je fais pour ménager ta tête.
-
MOTS
1
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le lundi , 15 gbre , 1819.
Le mot de la Charade est CHATEAU ,
Celui de l'Enigme est CANON ,
Et celui du Logogriphe est PARASITE , dans lequel on trouve
Paris , tapis , patrie , apis , site etpater.
150 MERCURE DE FRANCE .
mwwmmmm
BEAUX - ARTS.
RUSTIQUE -LE-FLANEUR. - No. V ( 1 ) .
LE FLANEUR DEVANT LA GALATÉE .
M. GIRODET est auteur de ce beau tableau , qui , au
jugement du jury décennal , mérita le grand prix. Une
scène du déluge , chef- d'oeuvre de dessin , en est également
un de vigueur et d'expression. L'Envie , qui a au
moins un oeil louche , avait décidé que ce maître éner
gique n'avait pas un pinceau pour les grâces. A cette
belle sentence , Girodet répondit par l'Endymion si gracieux
, l'Atala si touchante , les ombres écossaises de
l'Ossian , si tendres , si mélancoliques. L'Envie assura
que cela n'était pas mal ; mais elle continua de prétendre
que Girodet n'avait vaincu qu'une moitié de la difficulté
, et qu'il ne vaincrait pas l'autre. En joignant le
sérieux à une sorte de gentillesse , disait- elle , il a fait
passer l'une à la faveur de l'autre ; mais tant que je ne
verrai pas les trois Grâces sur sa toile , je soutiendrai
qu'il n'a qu'une couleur sur sa palette .
Sensible comme un artiste , M. Girodet a voulu répondre
à sa manière, c'est - à- dire par un chef-d'oeuvre ;
mais après s'être montré vigoureux comme Homère , il
n'a pas dédaigné d'être ingénieux comme Ovide , et
voluptueux comme Anacreon. Un bel esprit appellerait
le tableau de Galatée un madrigal en peinture ; mais
une épigramme , si elle est quelquefois une définition ,
n'est jamais un examen .
✓ C'est Galatée , animée par les voeux et sous les yeux
de Pygmalion , que M. Girodet a voulu nous offrir , et
NOVEMBRE 1819 . 151
c'est bien ce qu'il nous a offert. Belle comme Vénus ,
jolie comme Flore , plus fraîche qu'Hébé , svelte et
souple comme la plus jeune des Grâces , elle présente ,
dans les contours de ses membres arrondis , ces linéamens
ondoyans , cette ligne serpentine, dont les maîtres
ont , pour ainsi dire , revêtu la beauté. Il y a , sur ce
corps charmant , une fleur d'adolescence , qu'exprime
avec tant de bonheur , cette première flamme de volupté
qui , du sein où elle s'allume , va circulant avec
rapidité sous cet épiderme délicat qu'elle colore . Ce
n'est pas , comme on l'a dit , la pudeur qui rougit le
front de la nymphe , et qui tient ses yeux baissés : c'est
l'ignorance ; ignorance pleine de charmes , qui ne lui
permet pas de soupçonner le mal ou la douleur , et qui
déjà entr'ouvre ses lèvres au plaisir. Cette idée vraie et
féconde en résultats , est l'âme de la composition : c'est
en y obéissant que Galatée pose une main sur son coeur ,
pour vérifier sa vie , et cède l'autre à l'amour , pour
sentir la volupté. Ainsi obtient-elle par une double voie,
et au plus vif degré , la conscience de la pensée , qui
n'est que la sensation transformée. Alors s'accomplit le
mystère de l'existence dans une adulte déjà pressée par
l'instinct de la multiplier. Les spiritualistes et les prudes
vont me trouver bien grossier ; mais est-ce ma faute , si
ta nature n'a donné que des sens pour correspondre aux
sens , et si M. Girodet , qui n'a pas voulu transporter
sur sa toile la métaphysique de Platon , a fait de sa Galatée
l'embléme palpable de la volupté ?
Tout la respire en effet dans son tableau ; elle s'exhale
de ces suaves parfums , de ces roses , de ces myrtes à
peines éclos , de ce brâsier sacré qui brûle d'une flamme
concentrée , image de celle qui consume Pygmalion .
Pour lui , plus enivré de plaisir que frappé d'étonnement
, il oublie la terrenr du prodige , et goûte à longs
traits l'extase du desir satisfait. Peu soucieux du moyen ,
il jouit du résultat. Ce marbre pur , sorti de ses mains ,
partageait, avec Jupiter, l'encens qu'on doit aux immor
tels . Chaque matin un bouquet de fleurs , déposé sur le
152 MERCURE DE FRANCE .
socle , était la simple offrande du sculpteur , aux pieds
de la statue adorée. Que de soupirs exhalés dans ce
petit sanctuaire ! que de baisers imprimés sur cet albâtre
divin ! Ah ! si l'amour enfante des miracles , pourquoi
ces baisers ne pénétreraient-ils pas une pierre insensible
, pourquoi leur flamme ne ferait-elle pas circuler
dans ses formes célestes , mais glacées , le mouvement
et la vie ?
Que ne peut un desir où se concentre toute la vo
lonté ! Un jour , à la lueur étincelante de l'autel , se déploie
, parmi des parfums diaphanes , le plus joli , le
plus délicat , le plus malin des amours . Pygmalion , l'oeil
ardent , les lèvres entr'ouvertes , la poitrine pantelante ,
tendait vers la statue ses mains avides de volupté. Que
voit-il ? Est- ce une illusion ? peut-il en croire ses yeux ?
Galatée s'anime , se colore , elle respire ! Elle fait un
mouvement qui décèle mille appas , qui irrite mille de
sirs . L'amour sourit , de ce sourire piquant que chacun
de nous traduit à sa manière ; et rapprochant de la main
de Galatée la main de son amant , il achève le prodige
et les enveloppe d'un nuage de volupté.
Ai-je saisi la pensée première , la conception poétique
du maître ? Ceux qui se croient ses rivaux , parce
qu'ils manient les mêmes instrumens , ne tarissent pas
sur les remarques techniques que leur inspire ce chefd'oeuvre.
L'ordonnance en est simple et féconde , les
poses gracieuses , le groupe ravissant. L'air de tête de
Galatée est au-dessus de tout éloge ; et quoique ses
formes , son attitude retracent la Vénus pudique , le
peintre , en quelque sorte , a vaincu le sculpteur , en
douant la beauté de tout l'attrait d'une jeunesse printannière
et d'une volupté virginale. On convient que le
dessin est aussi élégant que correct ; que la couleur y
procède par des tons suaves et vigoureux tout à la fois ,
d'où résulte l'harmonie. Ceux qui aiment les difficultés
vaincues applaudissent au fond blanc et diaphane sur
lequel se dessine et se meut déjà ce beau marbre devenu
femme . Enfin , cette cuisse droite où descend la vie
NOVEMBRE 1819 . 153
et cette jambe d'albâtre qui n'a pas encore le mouvement
, fournissent un texte neuf aux commentaires de
l'apologie et aux objections de la critique .
Pourquoi , demande timidement celle- ci , d'un sculpteur
dont la tradition est populaire , M. Girodet a - t-il
fait une spèce de prince , le front ceint du bandeau et
les membres enveloppés de pourpre ? Un atelier n'est-il
pas bien aussi poétique que l'atrium des penates ? Et
Pygmalion , en tunique courte , et offrant de belles
formes viriles , n'eût- il pas mieux expliqué l'allégorie
d'un amour prodigieux , que l'extase un peu niaise d'un
bel adolescent ? L'insensé qui se consume pour un
marbre , peut - il garder cet embonpoint frais , ces couleurs
vermeilles qui signalent la santé et le bonheur ?
Rousseau , qui fut aussi le peintre de Pygmalion , n'a
pas craint de l'offrir en proie à toutes les ardeurs du
desir , à toutes les fureurs de l'amour . Le difficile , mais
l'important , mais le caractéristique était d'accorder ces
convulsions de l'âme avec la beauté du corps et l'énergie
de l'expression avec la pureté des formes . C'est un
secret que la nature , Virgile et Raphaël ont révélé à
Guérin .
On a dit que l'amour était emprunté d'une gravure
anglaise ; cela importe peu ; mais ce qui importe , c'est
que si l'amour de Galatée pour son auteur , pour son
père , pour son amant , n'est et ne peut être qu'un enfant
ingénu , celui de Pygmalion doit être d'une toute
autre nature . C'est un grand garçon , moins malin que
sérieux , qui ne se raille pas sur sa démence , et qui a
soif de plaisir . Avec de telles données , l'illustre auteur
eût fait une composition moins gracieuse , mais plus
attachante , moins délicate , mais plus riche. Il faut que
la palette d'un homme tel que lui , soit enflammée par
Apollon , mais que ses pinceaux soient conduits par
Minerve . La pensée seule fait survivre les oeuvres du
génie aux efforts de l'art. L'enthousiasme du public a
déposé des couronnes aux pieds de la Galatée ; la phi-
Josophie y joindra-t-elle ses palmes immortelles ? Nul
154 MERCURE DE FRANCE .
doute , sinon loin de cette céleste figure devant laquelle
brûle et languit Pygmalion , on eût vu son ciseau tombé,
des fleurs flétries , un foyer éteint , et un bloc à peine
dégrossi , où l'oeil eût difficilement démélé la statue de
la sagesse abandonnée.
wwww
REGNAULT- WARIN .
1
HISTOIRE .
DOCUMENS PARTICULIERS (en forme de lettres ) sur Napoléon
Bonaparte, sur plusieurs de ses actes jusqu'ici
inconnus ou mal interprétés , et sur le caractère de
différens personnages qui ont marqué sous son règne,
tels que MM. Talleyrand, Châteaubriand , de Pradt,
Moreau , Labédoyère , Ney , Masséna , Lavalette et
son épouse , etc. , d'après des données fournies par
Napoléon lui-même et par des personnes qui ont vécu
dans son intimité , avec des notes historiques et critiques
( 1 ) .
L'EDITEUR de ces lettres répond ainsi d'avance aux
personnes qui voudraient exercer contre le titre du
nouvel ouvrage , leur dangereux talent d'interprétation
:
« Le temps est arrivé où l'on peut revenir sur les
évènemens passés , sans craintes d'éveiller de folles espérances
. Grâces à la Charte et au gouvernement d'un
roi constitutionnel, les années qui viennent de s'écouler
sont , pour la génération présente , un siècle héroïque
et reculé dont les Français admirent l'éclat ,
mais dont ils ne souhaiterontjamais le retour .... Quand
(1 ) Un volume in-8, Prix , 3fr. et 3 50 c. par la poste. Chez
Plancher, à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº . 7.
NOVEMBRE 1819. 155
les interprétations des actes de l'ex- empereur n'ont
pas paru justes , une note mise au bas de la page les
rectifie ; les assertions hasardées et douteuse ont été
également refutées et éclaircies ..... Son nom ne doit
plus étre unépouvantail , il ne peut plus qu'inspirer une
compassion qui devrait être universelle .... Au reste ,
il est dans l'intérêt même du gouvernement que l'on
réimprime en France ces sortes d'ouvrages ; ce qu'ils
ont de bon est profitable , et le bon sens du peuple
fait justice des erreurs de tout genre qu'ils pourraient
contenir.
Peut être nous sera- t-il permis d'ajouter à ces sages
pensées ; que tout ce qui intéresse un homme qui s'associa
si long -temps à nos triomphes , ne peut rester
indifférent pour des Français ; que la carrière politique
de Napoléon Bonaparte est terminée , que l'intervalle
immense qui le sépare de nous en fait déjà , pour ainsi
dire , un personnage antique , et que sa position surtout
le rend sacré .... « Dans le catalogue des misères
des princes , s'écrie M. de Chateaubriand , chacun
pourra satisfaire le penchant de son coeur . L'envie y
verra des rois , la pitié des malheureux , et la philosophie
des hommes . »
Et nous , dirons -nous à notre tour , pourrions -nous ,
aujourd'hui qu'il est terrassé, ne plus voir qu'un ennemi
, dans celui qui , dès son début , fit trembler l'ennemi
extérieur , plongea l'hydre de l'anarchie aux enfers
, et mérita notre juste reconnaissance ! Il but , il
est vrai , par la suite , l'ivresse du pouvoir dans la coupe
de la prospérité; mais son ambition déjouée , enchaînée
sur le rocher de Sainte - Hélène , n'est-elle point condamnée
à subir de son vivant le supplice de Prométhée ,
tandis que tranquille désormais sous l'égide de la charte ,
la France ne forme plus qu'un veu , celui de voir s'affermir
les bienfaisantes et libérales institutions qu'elle
doit à la sagesse de son monarque! Napoléon a tout sacrifié
au génie des conquêtes ; mais n'oublions pas que
les illusions encore vivantes d'une gloire colossale et
156 MERCURE DE FRANCE.
gigantesque , ont pu seules , dans le principe , nous
faire survivre aux désastres de nos frères d'armes et
à la honte des traités .
Tite-Live a peut- être affadi les vertus mâles des Fabius
et des Scipions ; en y ajoutant tout le charme de
son éloquence étudiée , et je suis de l'avis de Montesquieu
, qui n'aime point voir l'historien du siècle d'Auguste
, répandre ses fleurs sur ces colosses de l'antiquité
; on n'aura point ce reproche à faire aux dix
lettres extraites du petit volume de M. Warden : c'est
Plutarque ou le bon Brantôme montrant ses hommes
célèbres en déshabillé , et la seule simplicité d'un récit'
fidèle , épiće dans la conversation de Bertrand , de
Montholon , de Las- Cases ou de Bonaparte lui-même,
obtiendra plus de croyance que tous ces tableaux de
fantaisie , résultats des passions ou des habitudes de
leurs auteurs .
La première lettre roule sur des faits déjà très répandus
, tels que la reddition de Bonaparte aux Anglais ,
sa confiance dans la générosité du Prince -régent , les
preuves dont il appuya sa légitimité reconnue de toutes
les nations de l'Europe. Elle se termine par le désaveu
de Napoléon lui-même , qui déclara inexacte et ridicule
l'assertion relative à ses motifs d'abdication. Les détails
suivans prouvent qu'il existe toujours quelques rapports
physiques entre les conquérans doués des mêmes facultés
morales .
« La bouche du prisonnier de Sainte- Hélène est la
partie la plus expressive de sa physionomie , et qui dé
peint le mieux les sensations de son âme . >>>
La beauté du visage de Charles XII , selon Voltaire ,
était altérée par un sourire trop fréquent. De méme le
vainqueur d'Austerlitz reçoit tous ceux qui lui font
plaisir avec une manière de sourire très - significative.
Qu'eût dit l'Ermite de Blanquefort , si l'acteur Léon
avait saisi ce trait de ressemblance des deux héros ?...
Saus doute que la prétendue parité du costume aurait
NOVEMBRE 1819. 157
trouvé grâce alors à ses yeux ; il ne se fût point arrêté
à ces bagatelles.
Voici en raccourci le portrait de M. Talleyrand ,
qui se trouve dans la seconde lettre :
<<<< D'après l'opinion des Français de Longwood et de
leur chef , Talleyrand est un homme de beaucoup de
talent ; rusé , artificieux et discret , mais absolument
sans principe ; son attention et son coeur sont constamment
fixés sur la roue de fortune . Si vous êtes curieux
de connaître ses sentimens , questionnez-le ; il est impénétrable
; sa contenance change aussi peu que le
marbre ; ( N'a- t- on pas dit pas dit que le coeur d'un
courtisan était comme le marbre , c'est-à-dire , dur et
poli ? ) mais cette discrétion vient à cesser , lorsqu'on
le rencontre à sa sortie de quelque grand repas . >>
Je recommande encore au lecteur les réflexions qui
concernent Labédoyère , les maréchaux Ney et Masséna
, Lavalette et sa généreuse épouse ; je ne puis
cependant omettre quelques lignes consacrées à l'Alceste
française :
<< Madame Lavalette , fille du marquis de Beauharnais
, était cousine d'Eugène Beauharnais , Elle
était extrêmement jolie , et fut mariée à Lavalette ,
qu'elle distingua d'après le désir de Napoléon , à son
retour de la première campagne d'Italie en 1798. Elle
fut ensuite dame d'atours de Joséphine , et perdit à
cette époque beaucoup de ses charmes par la petite
vérole , quoiqu'elle soit encore trés-belle femme. Elle
était d'un caractère indolent , et de toutes les femmes
de leur connaissance , les Français de Longwood disent
qu'elle était la dernière qu'ils auraient crue capable de
l'action héroïque qui l'a illustrée parmi tout notre moderne
beau sexe .>>>
La troisième lettre parle surtout de Ferdinand VII ,
de la reine d'Etrurie et de la religion des Français en
Egypte ; ce qu'elle offre de plus curieux , c'est le dessein
bien formel que Napoléon avait pris , en 1797 , de
158 MERCURE DE FRANCE.
travailler à obtenir du pape Pie VI, la suppression de
l'inquisition dans toute l'Europe .
<< Il existe trois lettres originales et très-piquantes
du pontife à Napoléon , dans lesquelles il le traite de
son très - cherfils , et emploie avec chaleur toutes sortes
de figures de rhétorique , pour lui persuader d'a
bandonner cettefatale résolution, qui le déshonorerait
et le livrerait , dans son âge avancé , en proie aux remords;
qu'il céderait plutôt uneprovince que de souffrir
que l'inquisition ne fût pas maintenue en l'état dans
lequel elle avait toujours existé ; qu'elle n'avait jamais
été ce que les ennemis du Saint-Siége prétendaient ,
etc. , etc.
<<Napoléon céda; les conditions du traité n'étaient
déjà que trop rigoureuses pour le Saint Père... J'ai cru
découvrir , continue l'auteur, que les opinions religieuses
de Napoléon étaient fort tolérantes . Il pense que
la foi est hors de l'atteinte de la loi ; que c'est la propriété
la plus intime de l'homme , et qu'il n'a pas le
droit d'en rendre compte à aucun mortel , si elle n'a
rien de contraire à l'ordre social .>>>
Il est démontré , d'après la quatrième lettre , que le
divorce de Joséphine fut un sacrifice fait aux intérêts
et à la politique de l'empire , et auquel participèrent
l'époux et l'épouse . L'assemblée de famille , tenue dans
les grands appartemens des Tuileries , au sujet de la
dissolution du mariage , présentait , selon Bertrand ,
une scène mouvante très-intéressante , qui arracha des
larmes aux spectateurs .
<<Il paraît que l'objet le plus important était d'avoir
de suite un héritier ; le trône de France , ce trône ,
alors le premier en Europe , excitait l'ambition de presque
toutes les maisons régnantes. Il y eut un conseil
extraordinaire où des princesses russe , autrichienne ,
saxonne et même une française , avaient chacune leurs
partisans ; enfin , trois quarts des voix se déclarérent
en faveur de la princesse autrichienne , et l'extrême
jeunesse de la princesse russe rendit nulles les propo
NOVEMBRE 1819. 159
sitions faites par l'empereur Alexandre lui-même à Erfurth>.
>>
L'incendie fatal qui termina la fèle de Schwartzenberg
, eut des rapports sinistres avec la célébration
des noces de Louis XVI et de Marie-Antoinette ,
en 1771 ; l'âme naturellement peu superstitieuse de
Napoléon en fut tellement frappée , qu'ayant appris
faussement , le matin avant la bataille de Dresde , que
le prince de Schwartzenberg avait été tué , « ce qu'il
y a de consolant dans sa mort , s'écria l'ex - empereur ,
c'est qu'il parait à présent bien certain que c'était lui
que voulait désigner le funeste présage qui eut lieu à
son bal au jour du mariage : nous en sommes a ssurés.»
Cette anecdote pourrait faire soupçonner qu'à l'exemple
de Charles XII et de César , Napoléon croit au dogme
de la fatalité .
Les cinquième , sixième et septième lettres ne présentent
rien d'absolument neuf ; elle ne donnent
aucune nouvelle lumière sur Murat et le jugement de
Ney , l'arrestation de Pichegru , Georgeset Moreau ,
et la description de la machine infernale. Il est d'autres
questions d'un très haut intérêt politique , que nous
pourrons aborder unjour , en dépit des interprétations
malignes et de la criminalité apparente du texte. La
bonne foi de la discussion suffira pour détruire les inductions
perfides de l'esprit de parti. Nous nous contenterons
de faire observer ici que Bonaparte a dit hautement
devant ses amis de Longwood : « Cambronne
est l'officier qui a montré le plus d'honneur dans sa
défense . >>
Ce jugement est celui de tous les Français et de
l'Europe entière ; c'est un hommage que nous payons
à la vérité , à la justice , et au courage de cet illustre
guerrier.
Lahuitième lettre repousse comme par trop absurdes
différentes accusations intentées contre l'ex- empereur ;
l'auteur s'exprime ainsi : « Ayant demandé à Bertrand
quelques détails sur l'affaire de Jaffa , cette affaire mé
160 MERCURE DE FRANCE.
morable où Bonaparte , suivant des écrivains passion
nés , se chargea d'un crime inoui dans les fastes de
l'histoire , le grand maréchal du palais me répondit :
<<< Que ne m'en demandez vous sur les assassinats de
Kléber , de Désaix , de Hoche , du duc d'Abrantės , du
duc de Montebello et autres dont il était coupable ,
ainsi que beaucoup d'autres , selon que je l'ai lu dans
plusieurs ouvrages anglais ?>>> ))
Voltaire a dit de Beaumarchais , à qui la calomnie
attribuait d'horribles attentats : Cet homme ne peut
élre un assassin , un empoisonneur , il est trop gai.
<<<Bonaparte qui recevait régulièrement , à l'île d'Elbe,
le nombre prodigieux des libelles répandus contre lui
en 1814 , avait l'habitude d'en causer gaiment à dîner
ou pendant la promenade , et observait ordinairement
qu'il venait d'apprendre qu'il avait empoisonné ou assassiné
telle et telle personne , battu ou maltraité telle
et telle femme . >>>
Ce calme de conscience , serait-il une preuve de
culpabilité ? que deviendrait alors le proverbe : Il n'y
a que la vérité qui offense ? ......
Cette neuvième lettre est remarquable par certaines
particularités sur l'abbé de Pradt , le duc de Feltre , le
baron de Vitrolles , etc. Je ne veux point priver
le lecteur du charme de la surprise , en lui rapportant
les protestations et les sermens du vieux Barentin et
du vice-chancelier d'Ambray, lors du retour de Napoléon
; mais je ne puis résister au plaisir de citer le portrait
suivant de l'illustre chef des ultràs , il est du
comte de Montholon , et ne manque pas de vérité.
<< Châteaubriand , qui avait résidé en Amérique pendant
son émigration , était rentré en France en 1801 ,
en se prévalant de l'amnistie , et avait fait le serment
requis . Relativement à son ouvrage , le Génie du
Christianisme , qui faisait grand bruit , Napoléon , accoutumé
à ne considérer la religion que sous le point
de vue politique , et comme appliquée aux gouvernemens
des hommes , ne parut pas du tout s'intéresser à
NOVEMBRE 1819 . 161
,
un ouvrage dans lequel la religion n'est considérée que
sous le point de vue littéraire , et comme un amusement.
La princesse Elisa obtint pour Châteaubriand la
place de secrétaire de légation , sous le cardinal Fesch ,
qui était nommé ambassadeur à Rome . Il n'entrait point >
alors dans la politique du gouvernement français d'employer
des émigrés amnistiés , ce qui fit que Châteaubriand
y fut extrêmement sensible , et ses remercimens
ne connurent pas de bornes. Arrivé à Rome , il s'efforça
de s'avancer ; il espérait , comme auteur du Génie du
Christianisme , être reçu avec distinction dans la capitale
du monde chrétien ; mais il fut partout repoussé.
Les prélats , les cardinaux , le pape se pronounçaient
également contre lui , et au lieu des lauriers du Capitole
, l'inquisition ( si elle avait encore eu du pouvoir )
lui aurait réservé une place dans le prochain auto-da-fé ,
comme auteur d'un livre qui fait une plaisanterie de
la religion . Quelque temps après , il se rendit coupable
d'une inconséquence que l'on pouvait appeler trahison ,
et qui lui attira la disgrâce de son maître. L'ancien roi
de Sardaigne , après son abdication , vivait à Rome
entièrement adonné aux pratiques religieuses ; il jouissait
d'une pension de 100,000 fr. , que la France lui
payait. Son frère (le roi actuel de Sardaigne) avait négligé
, probablement faute de moyens , de lui payer la
redevance qu'il s'était réservée. Châteaubriand s'avisa
de lui faire une visite , secrètement et déguisé , et ,
d'un manière séduisante et mystérieuse , éclata en
plaintes sur la violence que l'on avait employée pour le
faire descendre du trône. Quand le vieux roi reconnut
que la personne qui lui tenait ce langage était le secrétaire
de la légation française , il en fut fort indigné , et,
le prenant avec raison pour un espion , il fit en sorte de
s'en défaire le plus tôt possible , et en effet il le mit à
la porte. Quelques jours après , ayant occasion d'écrire
à Napoléon , il se plaignit de cette démarche insidieuse,
craignant qu'il n'y eût quelqu'intention de troubler son
repos dans le séjour qu'il avait choisi à Rome. Le
II. 11
102 MERCURE DE FRANCE .
1
vieux roi fut néanmoins assuré de suite du contraire ,
par la disgrâce et le rappel de Châteaubriand. Il fut
ensuite nommé à l'Institut , en remplacement de Ché .
nier; et , dans son discours de réception , ilfit un éloge
de l'empereur d'une flagornerie sans exemple. Il a la
réputation d'un homme sans religion , dérangé dans ses
affaires particulières , et immodérément adonné aux
femmes . »
Qu'on lise en entier cefameux discours de réception
; que l'on remarque surtout le morceau qui commence
par cette phrase : Mais pourquoi parler d'empires
détruits , lorsqu'un nouvel empire s'élève , etc....
Et l'on sera convaincu plus que jamais de la mauvaise
foi du rédacteur qui , dernièrement encore , voulait
soutenir que le noble académicien n'avait pointflagorné
laventurier Corse, Si Bonaparte ne voulut pas permettre
que le discours fût prononcé , ce n'est point
qu'il pût se plaindre pour sa part de l'encens que lui
prodiguait le récipiendaire; mais la satire des principes
politiques de Chénier , lui parut peu généreuse dans la
bouche de son sucesseur , et il était indigné que le sys.
tème des récriminations s'introduisit au sein même de
l'Institut.
La dixième et dernière lettre nous entretient du
changement survenu dans la situation du captif, depuis
l'arrivé de trois commissaires autrichien, français et
russe le renvoi de Las - Cases , les nouveaux règlemens
de sir Hudson Lowe , les plaintes de Napoléon , tout
doit être examiné avec l'oeil impartial de la raison et
apprécié à sa juste valeur , sans exclure toutefois les
sentimens de pitié que réclame une grande infortune.
L'auteur va-t- il trop loin , quand il termine ainsi sa
narration ?
<<Adieu , ma chère dame; je pourrais encore vous
dire beaucoup de choses qui vous surprendraient et
vous peineraient; mais il est temps que je m'arrête ,
j'ai besoin de reposer mon coeur , le spectacle de la
persécution et de l'injustice l'a toujours révolté. »
A......
NOVEMBRE 1819 . 163
www
LITTÉRATURE.
PREMIÈRES MISCELLANÉES.
N'EN déplaise à Saint-Antoine et même à Saint-Jérome
, nous avons un hermite qui vaut mieux qu'eux ;
je le crois le plus ingénieux comme le plus libéral des
hermites connus. Eh ! bien , malgré le poids de son
autorité , je doute que cet aimable anachorète parvienne
à mettre en crédit le mot Miscellanées , mot
tout neuf encore , et qui pourtant n'est pas nouveau .
A quoi tient donc la difficulté de le naturaliser parmi
nous ? est- ce à sa physionomie entièrement étrangère ?
peut- être oui , car , excepté l'adjectif miscible , je ne
lui trouve dans notre langue ni de primitifs ni d'analogues
; il ne devient un peu français que par sa désinence
sourde. Les savans ont plus d'une fois , j'en conviens
, acclimaté des expressions exotiques , non moins
bisarres et d'une utilité moins réelle ; aussi , je me permets
de condamner leur indifférence à l'égard de celleci.
La plupart , même dans des ouvrages écrits en
Français , ont mieux aimé se servir dn mot latin miscellanea
que de le traduire par miscellanées ; et si
quelques - uns l'ont tradnit , la traduction ne précise ni
le masculin ni le féminin . Le dictionnaire de l'académie
accorde à ce substantif le singulier et le plus noble
genre ; le dictionnaire de Trevoux lui refuse l'un et
l'autre. Sans manquer de respect à MM. les académiciens
et sans en avoir beaucoup pour les jésuites , je
me range à l'avis de ces derniers . Le miscellanée
prendrait encore plus difficilement racine que les
miscellanées ; le sens du mot , son étymologie en font
164 MERCURE DE FRANCE .
un pluriels sa terminaison francisée en fait un féminin
Au lieu de mes pensées , si le Gentleman de l'Aveyron
eût intitulé son gros livre mon Miscellanée , je sens
que je rirais de bon coeur , à dater du frontispice ; ne
soyons pas trop exigeans , c'est assez du reste de l'ouvrage
; ainsi , va pour les miscellanées des jésuites ,
mais seulement dans cette occasion- ci. J'appuye sur ce
mais restrictif, en demandant aux dames la permission
de ne pas en expliquer la convenance .
Il y aurait une utilité réelle à l'emploi de ce mot feminisé
par les enfans d'Ignace ; c'est qu'il désignerait
d'une manière exclusive les réunions de matières hétérogènes
dans un même recueil de peusées , de maximes
diverses , d'écrits différens , dans un même écrit , réuhions
que nous nommons mélanges . Un terme propre
et distinctifmanque à notre nécessiteux patois ; nous
confondons dans une appellation commune les productions
des arts et les manipulations d'un marchand de
vins , et les races qui se croisent et les salmigondis
des frères provençaux. Le Conservateur , le Drapeaublanc
, la Gazette de France , voilà les mélanges dans
leur plus ignoble acception ; la Minerve , la Bibliothèque
historique , voilà d'utiles , d'excellentes miscellanées.
Les romains donnaient spécialement le nom de
Miscellanea aux fêtes publiques qui se composaient de
divers spectacles , festa miscellanea ; telles furent celles
qu'établit à Lyon ce Caligula , qui fit manger son
cheval à sa table après l'avoir créé pontife , persuadés
qu'ils étaient tous deux comme le révérend père la
Mennais , que les nations ne sauraient prospérer sans
l'étroite alliance du trône et du sacerdoce. Aux miscellanées
du Domitien , l'on antusait le peuple d'une pantomime
de Phasiphaé s'accouplant avec son taureau. C'était
moins scandaleux peut- être que notre usage moder
ne de jeter des cervelas à la tête des porte-faix. Ah !
daiguons mettre dans la main du pauvre le morceau de
pain qu'elle mendie , ne faisons pas de l'aumône un
outrage. Voulez- vous dégrader le monarque , commen
NOVEMBRE 1819. 165
2
1
t
cez par le peuple. Bien que la politique anglaise prenne
d'ordinaire la marche opposée , je n'énonce pas moins
une vérité générale ; au reste , si les quatre parties du
monde savent de quelle manière les anglais commencent
chez les autres , elles apprendront aussi comme ils finissent
chez eux .
Les temps sont arrivés , John Bull touche à sa fin ,
John Bull mourra d'orgueil , de colère et de faim .
Mes lecteurs s'aperçoivent sans doute qu'à propos
des miscellanées j'écris un article qui n'est pas autre
chose . C'avait été mon projet de l'écrire ; je vais le continuer
sans chercher des transitions ; dans l'espèce ,
elles sont inutiles .
Ils n'en cherchèrent pas plus que moi, nos bons amis
les ennemis , lorsqu'après le licenciement des soixante
mille brigands de la Loire, ils nous firent annoncer à la
tribune nationale ce que valait , ou du moins ce que
coûtait leur active amitié .
Ils n'en cherchaient pas ces infatigables épurateurs
de 1815 qui , de prime-abord , dépouillèrent des milliers
de citoyens convaincus de patriotisme , de probité
, de talent , et leur dirent ensuite , allez en paix ,
le Roi vous pardonne , jouissez de l'amnistie .
Ils n'en cherchent pas ces pieux lévites si désintéressés
, lorsqu'au chevet d'un agonisant , ils lui crient
dans le tuyau de l'oreille : rends au clergé ses biens ou
tombe au fond de la chaudière infernale : infaillibles
docteurs , apprenez - moi si je cours risque d'y bouillir,
l'éternité durant , pour un peu de septicisme sur quelques
points de votre theogonie. Je crois en Dieu par
la raison que je sens son existence comme la mienne
propre , et de plus , parce que
Si Dien n'existait pas il faudrait l'inventer ;
Mais est- il indispensable que je croye Dieu subdivi
sé en plusieurs dieux qui tous ensemble ne font qu'un
166 MERCURE DE FRANCE .
,
,
Dieu ? assuré de l'unité , qu'ai je besoin de la décomposer
pour la récomposer aussitôt ? indépendamment
de votre parole d'honneur , le bon sens me la démontre
; à quoi me servirait donc d'en chercher la preuve :
dans la synthèse ou dans une addition dont le total
contrarie un peu mes notions arithmétiques ? je ne dis
point , remarquez- le bien qu'il n'y a pas plusieurs
dieux qui n'en font qu'un ; vous savez ces choses là ,
vous qui les professez ; je me borne à demander s'il y
a pour moi nécessité ou seulement utilité de les savoir
aussi . Y va- t- il de la chaudière à croire tout bonnement
que Dieu est Dieu sans s'informer si Mahomet est
son prophète ? à la vérité , j'entendais l'autre jour le
vicaire de la paroisse dout je suis Marguillier , nous
apostropher en ces termes du haut de sa tribune :
Atomes superbes , humiliez votre raison devant la profondeur
des mystères , le ciel et le Pape l'ordonnent ;
le beau mérite de ne croire que ce que l'on comprend!
J'avoue que s'il étaitpermis à l'église comme au palais-
Bourbon , de répondre à l'orateur , j'aurais dit au vicaire
de ma paroisse : Saint homme , je trouve en un
jour cent occasions d'humilier ma raison qui n'est pas
du tout superbe. Je creuse un trou , j'y cache un
noyau de pêche ; le noyau devient arbre , et cet arbre
se couvrira de fruits ; je dissémine quelques graius sur
un arpent de terre , et ces grains multiplient au centuple;
ils produisent une riche moisson dont, malgré votre
boune volonté , vous n'aurez pas la dixme . Je suis le
fils de mon père , et probablement le père de mon
fils ; mais , en conscience , j'ignore comment cela s'est
fait. Si vous vous occupiez de semblables drôleries ,
vous n'en sauriez pas plus que moi ; n'est- ce pas assez
de ces merveilles quotidiennes que je touche au doigt
et à l'oeil pour me prosterner le front dans la poussière
sans y en ajouter d'autres que vous et moi nous ne
connaissons que par oui dire ? La génération et la germination
sont des mystères qui valent bien le trinus et
unus , d'où je conclus que sous le rapport du nécessaire
NOVEMBRE 1819. 167
Com
10
is
ou de l'utile , je puis me dispenser de vos décompositions
et recompositions ; j'éviterai la chaudière en m'en
tenant à l'unité .
Que Dieu soit une ou trois personnes , quelle est sa
substance ? autre embarras pour l'alchimie théologique .
J'ai bien aperçu plus d'une fois l'éternel avec une barbe
emmêtée qui lui descendait jusqu'au nombril , mais
c'est là l'éternel des peintres ; je ne voudrais pas garantir
la ressemblance ; il ne l'aurait pas voulu plus que
moi, ce législateur de la grande Grèce , venu de Samos
au temps où Rome se débarrassa de son Roi légitime ,
ce Pythagore , qui disait aux Raphaëls de son temps :
Ignorantins que vous êtes , impies , sacrilèges , quoi !
vous osez broyer Dieu sur vos palettes ! Pythagore est
un des génies les plus recommandables de l'antiquité ;
six cents ans à l'avance il professa toute la morale de
l'Evangile. Son numéro un , son quaternaire ont consacré
l'unité divine , s'éloiguant en ce point de la doctrine
de son maître Phérécide qui mit Dieu en ménage
et lui donna un fils . Le bon Phérécide n'apperçut pas ,
je l'avoue , l'identité du père et du fils comme dieux ,
bien que distincts comme personnes ; il prétendait que
le premier engendrant doit être le meilleur. C'est une
haute hérésie , elle n'était point dans ses intentions que
le concile de Trente la lui pardonne. Nous devons à ce
pieux philosophe , le prensier qui en ait porté le nom ,
l'institutionde la fête du Sacré Coenr, je me propose de
leprouver unde ces jours auxjésuites de Saint-Acheuel.
Il fut cependant en vertus , en savoir , en libéralisme
surpassé par son disciple Pythagore, qui ne s'occupa
qu'à rendre les hommes meilleurs , qui n'employa sa
vie entière, qu'à leur inspirer l'amcur de la justice ,
concorde , la haine des tyrans et le respect pour la divinité.
Pythagore valait mieux à lui seul que la totalité
du Chapitre de Notre-Dame , y compris le Suisse et
l'archevêque. Quel dommage , dit Bayle, que son apostolat
n'ait pas été couronné de la palme du martyre !
Bayle n'a rien à regretter , si comme le prétendent Arla
168 MERCURE DE FRANCE .
nobe et d'autres écrivains , le moraliste grec fut brûlé
vif en expiation du bien qu'il avait fait , ou lapidé par
la canaille fanatique de Crotone , aux ordres d'un Crotoniate
, riche de crimes et d'argent. Bacon , dont le
coeur ne valait pas la tête , appelle Pythagore un instituteur
de moines . Pythagoræ inventa et placita talia
ex majore parte fuere quæ , ab ordinem potius religiosorumfundandum
quàm ad scholam in philosophid aperiendam
, accomodata essent. Avec autant de moralité
que de génie , Bacon ne se serait pas permis un reproche
semblable ; j'en discuterai la valeur dans une autre
occasion .
Les juifs et les premiers chrétiens interdisaient également
, dans leurs temples , les tableaux et les pagodes
; delà vint que les Romains les prirent pour des
athées et les eurent en aversion . Cette aversion s'accrut
par l'audace du prosélitisme Nazaréen , par ses
prétentions exclusives Rome , considérant la tolérance
religieuse comme le plus puissant moyen de sociabilité,
s'empressait d'adopter les divinités des vaincus , et
Tibere n'échoua dans sa proposition d'admettre le
Christ , qu'à cause du principe dont s'appuyait le sénat ,
qu'il ne faut pas tolérer un culte qui n'en tolère aucun.
Ainsi s'explique pourquoi , même les bons empereurs ,
persécutèrent le christianisme , jusqu'à ce qu'il fût
à son tour devenu persécuteur. Reprenons la question
toujours indécise , de savoir s'il se peut quelle est la
substance de Dieu .
A
Je l'avoue avec douleur , et le front pourpré de
honte , je ne sais pas encore ce que c'est qu'un esprit ,
même depuis que j'ai fait la connaissance de M. de Marcellus
. Je croyais savoir au moins ce qu'un esprit n'est
pas , je lui refusais , sans le moindre scrupule , la matière
pour élément; je ne lui supposais ni formes , ni
couleur , lorsqu'il y a peu de temps , dans l'ouvrage
d'un abbé recommandable par sa sainte rage contre
les philosophes , j'ai lu le passage qui suit :
<<Le plus haut degré d'extravagance et de déraison ,
NOVEMBRE 1819 . 169
1
où les hommes soient jamais parvenus , est celui d'avoir
dépouillé l'Etre - Suprême de toute forme.corpo
relle. Quoi de plus absurde et de plus fort , en effet ,
que de qualifier d'immatériel et de priver d'organisation
l'Etre éternel , infini , tout puissant ! dire que Dieu
est un pur esprit , lorsqu'on entend par esprit , un être
incorporel , c'es nier formellement son existence . >>
Vous trouverez , Messieurs , cette admirable doctrine
dans un volume in - 12 , prix , 1 fr. 50 c. , intitulė
: Apologie de Spinosa et du Spinosisme ; par l'abbé
Sabathier de Castres , auteur des Trois siècles de littérature
, etc.
Quel dommage que ce pieux ecclésiastique se soit
un peu trop pressé d'aller contempler les dimensions
de l'Eternel ! il serait , aujourd'hui , daus le Conservateur
, le prévôt de son éminence monseigneur le
cardinal de La Luzerne. Au moins avant son départ ,
aurait- il dû nous apprendre , cela lui coutait peu ,
quelle est la couleur de l'Eternel organisé . Les plus anciennes
statues des divinités de l'Inde ont des têtes de
nègres , d'où les savans infèrent , non seulement , que
cette race couvrit jadis , le continent asiatique , mais
( que le nègre est le prototype de l'espèce humaine. Une
autre preuve que les noirs croient dieu noir comme
eux, c'est que la plupart des peuplades d'Afrique
peignent le diable en blanc. On aura beau me dire que
l'opinion de ces gens là compte pour rien, je ne vois
pas qu'ils raisonnent plus mal que l'abbé Sabathier.
Leur intelligence vaut aujourd'hui la nôtre , et savezvous
ce qu'elle valut jadis ? Nous devons aux Egyptiens,
dont la race primitive était noire, nos arts , nos sciences
et jusqu'à l'art de la parole ; selon toute apparence ,
Esope , Lokman , Térence , furent des noirs. Les
rois mages , vénérés dans l'Orient , pour leurs connaissances
astronomiques , n'avaient paslapeau blanche.
Le pape a daigné mettre en paradis , un negre qui ,
de là haut , protége, je le parie , l'indépendance des
170 MERCURE DE FRANCE .
colonies espagnoles , c'est Saint-Elesbaan. Le portugais
Jean Barros , écrivain du seizième siècle , de retour
des côtes de Guinée, après un séjour detroisans , préférait
les soldats negres aux soldats suisses . La civilisation
rapide de la république d'Haïty contribuera-t- elle beaucoupanous
faire mépriser les couleurs un peu foncées ?
Si maintenant que malgré leur lainage , de grosses
lèvres , et des dents blanches , ces républicains savent
lire , ils s'avisaient d'argumenter , la bible à la main ,
et de dire à M. l'abbé Clausel de Montals . « L'Eternel
créa l'homme à son image et ressemblance , comme
les aînés de la création , nous nous croyons les plus
ressemblans , or, nous sommes noirs , donc la face de
L'Eternel est aussi noire que la nôtre. >> Je ne sais pas
trop comment répondrait l'aumônier de Madame ;
voici ce que je croirais , moi , devoir répondre , et
remarquez , bénévoles lecteurs , que ma réponse , en
forme de péroraison , sera la conséquence de quelques
vérités qui se trouvent ou ne se trouvent pas , dans
ces Miscellanées .
Mes frères , on raconte que vous descendez de Cham
qui fut maudit, par son père Noé, et votre couleur
est l'effet de la malédiction du patriarche , je n'en crois
pas un mot. Nous avons tous la même origine , quelle
que soit notre moële épinière qui détermine , dit- on,
la différence du blanc au noir. Dieu , père commun
des hommes , ne distingue ni des aînés , ni des cadets ;
les derniers , les premiers venus sont pêle-mêle , dans
la famille. Quand la Sainte Bible affirme qu'il nous a
fait à lui semblables , n'imaginez-pas que ce puisse
être par l'épiderme ou les poils de la barbe ; sa nature
n'admet pas de formes corporelles , son immensité ne
comporte pas d'enveloppe. La Sainte-Bible a voulu
dire que ce fluide invisible qui nous donne la vie , cette
substance éthérée qui nous anime est une émanation
de la sienne. Pensée morale , grande , sublime que
devina le philosophe de Samos et que l'orateur de
NOVEMBRE 1819. 171
tugais
etour
Drefeation
Beau
SES
all,
בש
-33
11
1
Rome n'eût jamais du contester ; je la retrouve , dans
ce vers d'une satire .
Atque affigit humo divinæparticulam aure.
Oui , l'architecte de l'Univers souffle sur un peu de
fange une parcelle de son esprit divin , et voilà l'homme
noir ou blanc , suivant la couleur de la fange , mais
l'homme imprégné du feu céleste , l'homme rapproché
de Dieu mème, et désormais immortel . Persuadons -lui
la noblesse de son origine , il mesurera mieux la hauteur
de sa destinée. Je ne connais pas de dogme religieux
, d'axiôme de morale plus utile et plus saint. La
religion , la morale résident entières dans ce texte fécond.
Du 1er. janvier au 31 décembre , il doit suffire
à l'éloquence de vos prédicateurs , si toutefois ce ne
sont pas comme les nôtres , des pères du mensonge
qui s'appellent les Pères de la foi , des histrions privilégiés
qui se disent des Missionnaires. Le ciel vous
préserve , mes frères , de cette infernale engeance ,
elle corrompt la raison publique par d'absurdes doctrines
, elle détruit la paix des familles , par son intolérance
; elie étouffe le germe des vertus civiques ; elle
blaspheme l'Evangile. Cherchez dans ses discours l'inspiration
, et dans ses moeurs la pureté du christianisme ,
vous y trouverez le sophisme , l'immoralité , l'hypocrisie
et tout l'orgueil des prétentions ultramontaines .
Les misérables ! ils n'out de patrie que la Rome moderne
, et de régulateur que son pontife. A les en
croire , une bulle est la mesure de nos droits et de nos
devoirs ; si la Charte nous garantit la liberté , leur criminelle
audace nous impose la servitude. Bons Haïtiens
ne souffrez pas dans votre république , ces artisans de
discorde et d'erreurs ; ils vous diraient qu'à moins de
leur payer la dîme de vos cannes à sucre , vous tomberez
dans la chaudière , attendu qu'Eve et son mari se
partagèrent , il y a quelques milliers d'années , une
pomme de Calville. Ils vous diraient qu'après s'être
¥72 MERCURE DE FRANCE .
repenti de la création , le grand Adonaï noya l'espèce
humaine , et qu'autant vous en pend à l'oreille , parce
que vous gardez les biens des colons vos maîtres légitimes
. Si vous vous avisez de leur faire observer , à
l'occasion du déluge , que le grand Adonaï l'eut bien
belle alors pour produire une autre espèce humaine ,
où les blancs n'eussent pas le droit d'enchaîner , de
museler ( 1 ) , d'éventrer les noirs , ils mettraient à vos
trousses les Marchangy de la contrée. Qu'opposeriezvous
d'ailleurs aux deux révélations? Représenteriezvous
qu'il y a dans le mode de l'une et de l'autre , un
peu de mesquinerie et beaucoup d'aristocratie , puisqu'elles
eurent lieu dans un seul coin du globe , au
profit d'une seule peuplade , ignorée , long-temps errante
sur les frontières de la Lycie , et qui s'en éloigna
Morsque Bellérophon les eut conquises ? Vous n'en savez
pas assez , ni moi non plus , pour controverser
avec des docteurs in utroque , qui déterminent au fond
de leurs confessionaux , le juste et l'injuste , le bien et
le mal , nos droits et nos devoirs , comme s'ils étaient
le légistateur et la loi. Gardez vous de leur contester
l'excellence exclusive de leur culte , ils ont raison de le
trouver excellent , c'est celui qui les fait vivre. Croyons,
mes frères , à l'unité divine , pratiquons la morale de
l'Evangile; à cette double condition , je vous laisse
libres d'entendre la messe d'un pape ou d'un vicaire de
(1) A la Jamaïque , on muselait , on musèle peut - être encore
les nègres pour les empêcher de sucer les cannes à sucre. La muselière
empèche aussi d'entendre leurs cris quand le fouet les déchire,
et qu'on applique sur ces déchirures du poivre et du sel
afin de prévenir la gangrène. Au moyen d'abonnemens annuels ,
on se procurait, à St -Domingse comme ailleurs , le plaisir de
faire fouetter ses esclaves en masse et à meilleur compte. Wimphen
dit que les coups de fouets remplaçaient le chant du coq. Tout
le monde connaît l'emploi des chiens de Cuba qu'on élevait à
'dévorer les nêgres -marrons . Ou en fit venir au Cap Français ,
et , à leur arrivée , on leur livra pour essai le premier noir qu'on
eut sous la main Ils en firent une prompte curée, aux acclamations
des blancs.
NOVEMBRE 1819 . 173
ma paroisse , d'être confirmés par l'évêque de Samosate
ou par celui de Lincoln. Restez unis , soyez tolérans ;
et , si jamais vous avez un ministre qui veuille condamner
dans une Cour d'assises les non -croyans en
Jésus Christ , priez Son Excellence de remettre son.
portefeuille , et réservez lui l'emploi de premier secrétaire
du premier futur concile.
Ν. Α. 4
mwmwmwmwmwwwwwwwwwwmwmwmwmwmwmiwmmwwmmwwm
CHRONIQUE .
Un voyageur a trouvé la lettre suivante sur la route
d'Amiens à Saint-A..... ; dans l'impossibilité où nous
sommes de la faire parvenir à son adresse , nous prenons
le parti de l'insérer dans le Mercure de France ,
dans l'espoir qu'elle pourra , par ce moyen indirect ,
arriver à sa destination:
Aux Révérends Pères de la compagnie de Jésus, nouvellement
installée et impatronisée en Franc
Mes Révérends Pères :
-
Je suis un de vos plus anciens écoliers ; j'avais vingtdeux
ans quand on vous chassa si injustement de
France , en 1762 , c'est vous dire que j'en ai aujourd'hui
soixante dix- neuf. Il m'est arrivé bien des
tribulations depuis le jour où je vis mou professeur de
théologie , le R. P. Jobardini monter en voiture pour
aller je ne sais où , prêcher les saintes doctrines que
vous enseigniez dans vos collèges .
Ce bon Pere Jobardini a été suivi de mes regrets
bien sincères , et si quelque chose me consola lors de
son départ , c'est l'idée que je n'avais pas perdu mon
temps sur les bancs de l'école , qu'il n'y avait pas un
174 MERCURE DE FRANCE.
de vos docteurs dont je ne connusse à fond la morale ,
et dont je né susse les livres par coeur.
Je fus obligé , comme bien des écoliers de mon âge,
de quitter les classes et de songer à prendre un état.
Je ne doutais pas que les bonnes études que j'avais faites
au collège de la rue Saint-Antoine , les excellens
préceptes que m'avaient inculqués vos pères , ne me
fussent d'une grande utilité , et je m'attendais à faire
un chemin brillant et rapide .
Il n'en fut rien pourtant. Partout je trouvai les
maximes du monde en contradiction avec celles de vos
plus doctes vieillards ; pendant toute ma vie je n'ai
rien compris à ce que je voyais , à ce que j'entendais ;
tout me parut sens dessus dessous .
Mon père en vieillissant devenait aigre et criard ; un
jour que je lui avais pris en cachette quelques objets
que je supposais qu'il m'aurait donnés si je les lui
eusse dersandés , chose tout à fait légitime , selon le
P. Emmanuel Sa et le P. Gordon ; ille sut et me tança
fortement. Dans un moment de vivacité , je lui souhaitai
nettement la mort en face; il entra dans une colère
épouvantolle , saisit un bâton , et m'aurait assommé si
on ne l'eût retenu , bien que je lui prouvasse d'après
les pères Dicastille , Tambourin et Casnedi , qu'il est
permis aux enfans de souhaiter la mort de leurs parens,
à cause du bien temporel que cette mort doit leur procurer.
L'émotion que le vieillard éprouva lui causa une
maladie dont il mourut après m'avoir déshérité ; je ne
me réjouis point de sa mort pour deux raisons : la première
est que je n'héritais point , et que selon le P.
Dicastille , s'il est permis à un fils de se réjouir de la
mort d'un père dont il est héritier , ce même fils n'est
point tenu de se réjouir quand il est déshérité ; la seconde
raison est que je n'avais point moi-même tué
mon pére dans un moment d'ivresse , et ne me trouvais
point dans le cas si savamment expliqué ainsi parle P.
Faguesdez : Il est permis à un fils de se réjouir du
NOVEMBRE 1819. 175
meurtre de son père qu'il a commis étant ivre , et cela
à cause des grands biens qu'il en hérite.
Je me trouvai sur le pavé de Paris, sans ressource
et sans profession ; la misère me força d'entrer au service
d'un conseiller au parlement , vieux , riche , avare,
qui me nourissait mal et ne me payait pas. Il avait un
fils de mon âge , et ce grave magistrat de 22 ans , siégeait
déjà sur les fleurs de lys . Personne autant que
mon jeune maître ne savait tempérer par le commerce
des grâces la sévérité de sa profession ; toujours mis
d'une manière recherchée , il frédonnait l'air à la mode
en écoutant les débats d'une affaire de laquelle dépendait
le sort des vingt familles ; il condamnait un homme
à être roué vif , et d'un pied léger il sautait dans un
cabriolet qui le menait diner avec des filles de l'Opéra ;
si le Parlement eut compté seulement dix magistrats
comme le fils de mon maître , il se fut tout- à- fait dépouillé
de la rudesse antique , et l'on eut prononcé les
sentences de mort sur l'air d'un cantabile d'Armide.
Je n'étais pas très heureux chez mon vieux conseiller;
mais ayant su que d'autres valets étaient beaucoup
mieux nourris et mieux payés que moi qui avait été
forcé par la misère de louer à bas prix mes services et
mes talens , je me souvins du système des compensations
occultés si bien et si savamment démontrées par
vos PP ..... Reginald , Filiucius , Dicastille , Molina ,
Dominique Viva ; je pris en cachette autant du bien
de mon maître qu'il était nécessaire que j'en prisse pour
que mes gages fussent égaux à ceux de mes pareils qui
gagnaient le plus , et dès-lors je me trouvai plus à l'aise .
Mon jeune maître , comme vous avez pu le voir ,
était assez libertin ; la nuit , quand tout le monde était
couché dans l'hôtel , lui et moi nous sortions par une
porte dérobée , et nous courions les aventures ; je lui
rendais tous les services qui lui étaient nécessaires ,
comme aller dire à sa maîtresse qu'il l'attendait en un
certain lieu ; faire sentinelle à la porte ; tenir l'échelle
pendant qu'il escaladait les murailles ; choses tout-à
176 MERCURE DE FRANCE .
fait indifférentes en elles mêmes , selon le P. Ferdinand
de Castro , quand on dirige sa pensée sur le bien
temporel que ces choses doivent procurer . J'étais jeune,
comme vous le savez , et l'idée des plaisirs que mon
maître goûtait avec sa maîtresse m'échauffait prodigieusement
l'imagination ; je reconnus plusieurs fois ,
aumoyen que le P. Charli autorise , quand il est nécessaire
pour la conservation de la santé ou de la vie ;
tachant d'ignorer invinciblement que je fesais une action
criminelle ; mais , hélas ! mes RR . PP. , je jetais
de Thaile sur le feu ; je trouvai bientôt la ressource
indiquée par le P. Charli , insigne et ennuyeuse , et
plus propre à irriter la concupiscence qu'à la satisfaire.
Dans mes courses , j'avais plusieurs fois remarqué
une jeune fille qui de sa fenêtre me faisait des
signes tout-à fait engageans qu'elle accompagnait des
plus doux sourires ; je me hasardai à monter dans sa
chambre , ne doutant pas que mon mérite n'eut fait
une impression favorable sur elle ; en effet , je ne tardai
pas à recevoir des preuves indubitables de la sensibilité
de son coeur . J'étais plein de satisfaction , et sans le
moindre remords , parce que le P. Taberna enseigne
que quand on est porté à lafornication par une violence
irrésistible , lafornication ne peut point être imputée à
péché , or , est il aucune violence plus irrésistible que
celle d'un tempéramment de 22 ans. Tout ce qui pouvait
m'arriver de pis était d'être tenu à quelque pénitence
, car selonle P. Fegeli , celui qui séduit une
vierge qui court à la séduction , n'est tenu qu'à faire
pénitence , parce qu'une fille a la libre disposition de
sa personne , et que ses parens ne peuvent sous aucun
prétexte l'empêcher de se prêter à qui il lui plaît. Je me
disposais à quitter ma maîtresse , me promettant bien
de revenir souvent , quand elle me demanda le prix de
ses complaisances ; je trouvai la chose très-naturelle ;
le P. Emmanuel Sa établit en principe qu'unefemme
et même un homme peut louer sa personne , pro turpi
usu , demander et recevoir le prix d'un tel marché , et
NOVEMBRE 1819. 177
qui promisit tenetur solvere ; je lui donnai un louis et
je descendis l'escalier .
Je n'étais pas encore à la porte qu'il me vint un
scrupule ; je remontai et je demandai à ma belle si elle
était noble ; elle me rit au nez ; je lui demandai si elle
était honnête femme ; elle me rit encore au nez ; je lui
demandai si elle n'était pas fille de joie ; elle en convint
avecune ingénuité tout-à- fait touchante . Si cela est ainsi,
Mademoiselle , je vous ai payée , lui dis-je , beaucoup
trop généreusement ; pour douze francs , j'aurais eu une
duchesse ; vous devez , en conscience , me rendre au
moins dix - huit francs ; car une fille qui fait votre métier
ne doit pas exiger un prix plus haut que le prix courant
de la place. Une fille honnête , une femme d'extraction
noble peut , à la vérité , attacher à sesfaveurs le prix
qui lui convient ; vous - même , quand vous avez débuté
dans le commerce , vous avez pu exiger le prix qu'il
vous plaisait d'attacher à vos bontés ; mais aujourd'hui ,
vous devez vous conformer à l'usage ; si vous en doutez
, lisez la Théologie moraledu P. Tambourin. A ces
mots , ma princessese pâma de rire ; je voulus par forme
de compensation me nantir d'une montre d'argent qui
pendait à la cheminée et qui valait dix-huit francs tout
juste ; la belle cria au voleur , et à l'instant , deux grands
coquins entrèrent par une porte secrète , me tombèrent
sur les bras et me mirent à la porte à grands coups de
bâton .
Presque moulu dans la rue , je réfléchis à ce qui venait
de m'arriver , et je m'aperçus que j'avais fait une fausse
application de la doctrine demes professeurs ; car enfin ,
la fille que je venais de voir ne m'avait point trompé ,
elle ne s'était donnée à moi ni comme femme noble , ni
comme fille honnête , malibéralité avait été volontaire,
et selon le même P. Tambourin , dont j'avais invoqué
le nom , elle ne me devait aucune restitution .
Le conseiller , mon vieux maître , vivait avec une
gouvernante qui lui servait à plus d'un usage ; devenu
dévot sur la fin de sa vie , il voulait la renvoyer ;
II. 12
178 MERCURE DE FRANCE .
il savait que je possédais à fond la doctrine des jésuites,
fort habiles , comme tout le monde le sait , à calmer
les consciences délicates , il m'expliqua son cas et me fit
part de ses scrupules : je lui demandai s'il lui serait possible
de se procurer une autre gouvernante qui eut les
mêmes bontés pour lui ; il me répondit que vieux et in .
firme comme il l'était , il ne pouvait guères espérer
qu'une autre femme se résiguerait à passer sa vie anprès
d'un vieillard qu'on savait n'ètre pas prodigue . Je
lui répondis là- dessus que le P. Trachala dans son Lavacrum
conscientiæ lui permettait de garder sa gouvernante-
maîtresse tant que subsisterait l'impuissance de
la remplacer par une autre. Le vieillard rassuré par le
P. Trachala me renvoya en me promettant un écu qu'il
ne me donna jamais .
Je menai pendant cinq ans une vie assez douce dans
cette maison , évitant avec soin toutes les occasions,
même éloignées de pécher. Hélas ! tout finit , le conseiller
apprit les passe temps de son fils et la part que
j'y prenais ; j'eus beau citer tous les jésuites présens et
passés, la morale qu'il avait trouvée bonne quand il
voulait garder sa gouvernante lui parut abominable ,
impie depuis qu'il n'avait plus autant d'intérêt à la
suivre , il me mit impitoyablement à la porte; heureusement
qu'il n'eut pas connaissance des compensations
que j'avais sécrètement exercées , sans cela il m'eut fait
fourrer dans les cachots du Châtelet .
Ne sachant que devenir à l'âge de vingt-sept ans ,
possédant à fond la doctrine des jésuites , et me sentant
en état de diriger parfaitement les consciences , je résolus
d'entrer dans les ordres . Je passai deux ans dans
un séminaire , et je fus envoyé pour desservir une petite
paroisse dans le fond du Béarn , au pied des Pyrénées
. Mes paroissiens , gens ignorans et crédules , ne
me donnaient pas beaucoup de peine à conduire , et je
fus quatre ans assez heureux . Une seule chose me tourmentait
; la continence me pesait cruellement. Je connaissais
mon P. Escobar , et je savais qu'il m'était per
NOVEMBRE 1819 . 179
mis de faire une maîtresse , de me gaudir avec elle ,
et que si elle devenait grosse , le P. Cardenas m'autorisait
à la faire avorter , dans le cas où ce serait le
moyen unique et nécessaire pour cacher le crime et éviter
l'infamie : mais je craiguais qu'une indiscrétion , un
coup de langue en me trahissant, mefît perdre l'autorité
que mon titre me donnait sur mes paysans .
J'avais fait l'acquisition d'une chèvre que j'aimais
beaucoup à soigner moi -même . Un jour que j'étais dans
l'écurie , occupé à lui donner la pâture , le lieu , l'occasion
, la présence et les charmes de l'objet , et le démon
de la chair me poussant .... , j'épousai ma chèvre ,
vertu d'une décision du P. Escobar ( 1) .
on
J'étais enchanté d'avoir trouvé un moyen honnête ,
licite et autorisé par mes anciens maîtres , d'appaiser
les feux de la concupiscence . Ma chèvre et moi , nous
nous aimions comme deux tourtereaux , lorsque je fus
surpris avec elle , dans un entretien fort tendre
cria au scandale ; toutes les femmes de la paroisse se
mirent à mes trousses. Je pris la fuite du côté d'Avignon
, et ne me crus en sûreté que quand je fus arrivé
sur les terres du pape .
,
Mes paroissiens avaient certainement tort ; il m'était
bien dûment permis d'enlever leurs filles , leurs femmes
et même leurs garçons , causâ libidinis , sans encourir
les peines prononcées par le concile de Trente et par
les lois civiles , ainsi que l'enseigne le P. Escobar (2) ;
ce qui est tout-à-fait conforme à la théologie et à la morale
. En me contentant modestement d'une chèvre , j'avais
doncfait preuve d'une modération extraordinaire .
(1) Clericus vitium bestialitis perpetrans, incurrit et non incurrit
bullæ Pii V. poenas. Incurrit quidem.... Non incurrit ... Vetiorem
admodum hanc puto esse sententiam.
Theologia moralis , probl. 44 , page 328 .
(2) Masculus causâ libidinis , masculum rapiens , est , et non est
ordinariæ legis poenæ obnoxius . Obnoxius non est raptor masculi
capitali legis poenæ .... Certè imperator loquitur ... non
de
180
MERCURE DE FRANCE .
Je restai à Avignon un temps assez long pour que le
bruit qu'avait occasionné mon affaire fût appaisé. Je
revins à Paris , en tournant le dos au maudit pays qui
méconnaissait ainsi l'autorité des saints enfans de
Loyola.
J'arrivai dans la capitale au commencement de la
révolution . Au bout de la seconde année , je vis la morale
des jésuites mise en pratique dans toute la France .
On volait , on brûlait , on assassinait avec une sûreté
de conscience , une sécurité d'âme que pouvaient seuls
donner les préceptes de mes anciens maîtres. Je fus
enchanté de ce que je voyais , et je me reconnus .
J'avais quitté la tonsure , et j'étais rentré dans le
monde , comme tout le monde volait , je voulus m'en
mêler ; un jour , j'entrai dans la boutique d'un marchand
, pendant qu'il était à dîner avec sa famille , je
forçai son comptoir et me retirai avec un sang froid
héroïque . Le marchand , accompagné de ses garçons ,
courut après moi , et comme selon le P. Escobar là
fuite est une infamie pour toute sorte de personnes nobles
ou non , outre que celui quifuit , peut s'exposer au
përilde faire une chûte quifait donnerait à l'aggresseur
lafacilitéde le frapper ou de le tuer, et que , selon le P.
Platel, il est permis de tuer un autre pour conserver les
biens de la fortune. J'attendis mes gens de pied ferme,
et d'un coup de pistolet j'étendis le marchand sur le
carreau . La foule accourut , je fus arrêté et remis entre
les mains des archers pour étre conduit en prison . J'eus
d'abord l'intention de tuer mes conducteurs , ainsi que
le permet le P. Lacroix , mais je pensai qu'ils étaient
quatre , et que si j'en tuais un ou deux , il en resterait
assez pour me tuer moi-même , c'est pourquoi je n'en
fis rien.
virorum rantu ; et si voluisset in eâ ( lege) masculorum raptum
comprehendere , eos equidem nominasset.... Unde magis mihi
sententia hæc placet.
Escobar , Theologia moralis , probl. 51 , pag. 331 ; Num. 258
et25g.
NOVEMBRE 1819. 181
Je fus interrogé le lendemain : on me demanda si
j'avais volé et tué le marchand : je répondis non , en
sous-entendant ce matin ; mais ma dénégation me fut
inutile ; et quoique je ne fusse pas obligé , selon le
P. Lessius , de dire la vérité à la justice , et que je ne
la disse point , et que même je jurasse , suivant le
P. Gobat , que je n'avais point tué le marchand , en
sous - entendant , injustement , je n'en fus pas moins
condamné à mort. J'aurais bien voulu tuer les témoins
qui avaient déposé contre moi , et le juge qui avait prononcé
ma sentence , ainsi que m'y autorisait le P. Fagundez
; mais je n'en eus pas le pouvoir , j'étais gardé
de trop prés ; force me fut de retourner en prison ,
attendu l'issue de l'appel que j'avais interjeté. Je me
consolai dans l'espérance que si j'en échappais , j'aurais
toujours la faculté d'accuser les témoins et le juge, d'un
crime faux , pour ôter tout crédit à ces insolens , ainsi
que l'enseigne le P. Guimenius , dans son Traité surla
charité.
J'étais assez tristement couché sur ma paille , quand
les portes de mon cachot s'ouvrirent , et que je me
trouvai dans les bras du P. Jobardini , mon ancien professeur
de théologie. Le bon Père , après avoir jeté la
robe noire et le bonnet carré , était rentré en France ,
et propageait tant qu'il pouvait les bonnes doctrines
d'un ordre dont il avait quitté l'habit , par prudence ,
mais auquel il était toujours dévoué. Le P. Jobardini
s'était tout de suite trouvé à la hauteur des circonstances
: son civisme lui avait valu la présidence d'un district
qu'il administrait à la grande satisfaction de ses
frères et amis . Il m'avait reconnu sur le banc des accusés
, et il venait me donner des consolations et me permettre
de travailler à ma délivrance .
En effet , le P. Jobardini prouva que le marchand
que j'avais tué était un accapareur ; que j'avais rendu
service à la chose publique , en purgeant le sol de la
Jiberté d'un aristocrate gangréné ; et , trois jours après ,
mon jugement fut cassé , et je fus libre .
182 MERCURE DE FRANCE .
J'avais vu tant de différence entre les maximes du
monde et celles que m'avaient enseignées mes maîtres ,
que je devins extrêmement peureux : je n'allais plus
qu'en tâtonnant.
J'obtins , par le crédit du P. Jobardini , une petite
place dans un département , et je me trouvai chargé du
maniement de quelques deniers publics. J'eus un procès
avec un de mes voisins , et j'avais évidemment tort. Je
fus trouver le juge qui devait prononcer sur la contestatiou
, et lui dis que s'il voulait juger d'une manière
conforme à mes intérêts , je lui donnerais tous les jours,
pendant un an , un panier de dix bouteilles d'excellent
vin : mon juge me reçut d'abord fort mal ; mais quand
je lui eus cité le P. Taberna , qui permet à un juge de
recevoir des choses comestibles quipeuvent se consommer
en peu de jours ; quand je lui eus expliqué la doctrine
du probabilisme , en lui disant que si mon adversaire
avait probablement raison , j'avais probablement
raison aussi , et qu'il pouvait , en sûreté de conscience ,
suivre dans son jugement la probabilité la moins probable.
Enfin quand je lui eus prouvé , d'après le P.
Fabri, que si unjuge ne devait rien recevoir pour rendre
une sentence juste , il pourrait se faire payer pour une
sentence injuste à laquelle je n'avais aucun droit ; et
que , selon le P. Taberna et cinquante-huit docteurs
avec lui , il n'était point tenu à restitution . Mon homme
fut tout-à- fait adouci , et je gagnai ma cause,
Quand mon affaire fut finie , je fus tenté d'envoyer
promener mon juge , en lui disant , avec le P. Suarez ,
Je n'ai paspromis d'une promesse qui m'oblige ; cependant
je n'en fis rien ; et tous les jours je prenais de petites
sommes sur ma caisse , pour remplir les conditions
de mon traité . J'avais certainement bien le droit de le
faire : je ne commettais point un vol , puisque le .
Bauny dit que la soustraction journalière et continuelle
d'un objet de peu de valeur , ne constitue point ce qu'on
appelle un vol , et n'est pas un péché.
J'avais malheureusement à rendre compte à un con
7
NOVEMBRE 1819. 183
trôleur sévère : il vint faire la vérification de ma caisse ,
constata le déficit , fit son rapport , et je fus mis en jugement.
Pour ma défense , je citai le P. Mathieu Stoz , et je
dis , d'après lui , que celui qui est parvenu , par de petits
enlèvemens successifs , à une somme considérable ,
pèche mortellement par le dernier enlèvement qu'ilfait ,
à moins qu'entre le dernier enlèvement et les précédens ,
il n'y ait un intervalle notable .
Je convins d'ailleurs que je ne me trouvais pas dans
le cas du P. Stoz , puisque mes enlèvemens avaient été
journaliers ; mais j'offris de restituer le dernier enlèvement
, et de faire pénitence pour le péché. Le
tribunal , sans égard à l'autorité que je lui citais , me
condamna à dix ans de travaux forcés .
Me voilà donc conduit aux galères , pour avoir suivi
trop à lalettre la morale des jésuites. Je fis mes dix années,
après lesquelles je revins à Paris. Pendant mon sé--
jour au bagne , les affaires avaient bien changé de face.
Un homme audacieux avait usurpé le pouvoir suprême,
placé sur son front le bandeau de nos rois. Quelques
partisans du gouvernement qu'on venait de détruire
, formaient alors une conspiration contre le nouveau
venu , et on me proposa d'y prendre part. J'étais
déjà vieux et dégoûté des affaires du monde ; je demandai
quelques jours pour réfléchir si je pouvais , en sûreté
de conscience , assassiner un souverain , et je fus consulter
mes oracles ordinaires. Quand j'eus vu que les
PP. Emmanuel Sa , Delrio , André Philopater , Bellarmin
, Grégoire de Valence , Varade , Guignard ,
Odon , Pigenat , Mariana , Azor , Garnet , Heissius ,
Serrarius , Suarez , et au moins cinquante autres docteurs
, permettaient au peuple de se constituer juge de
la légitimité de son Roi , de le déposséder , de le faire
mourir; quand j'eus vu les jésuites mettre ces maximes
en pratique dans les quatre parties du monde , ourdir
en Angleterre cinq conspirations contre la reine Elisa
184 MERCURE DE FRANCE .
beth , assassiner des rois en France et en Portugal , je
n'eus plus d'incertitude ; je me mis de la partie .
Notre complot fut éventé , nous n'eûmes que le temps
de prendre la fuite et de nous cacher . Personne heureusement
ne fut saisi ; et le tyran que nous voulions assassiner
, content de nous avoir dispersés , ferma les yeux
sur nous .
Je vieillis dans la solitude et dans la misère , jusqu'au
jour de la restauration. Je me montrai lorsque je fus
bien certain que le tyran ue reviendrait plus. Je sollicitai
une récompense que j'avais méritée autant que bien
d'autres ; mais je n'obtins rien.
Après avoir été poursuivi et persécuté toute ma vie
par attachement à vos maximes , je suis aujourd'hui
vieux , caduc , sans ressource et sans pain . Je m'adresse
à vous, mes Révérends Pères , pour obtenir une place
de concierge ou portier dans une de vos maisons . C'est
le moins que vous deviez à un homme qui a été si malheureux
à cause de vous . Signé ONOBALLO .
-On vient de mettre en vente chez Martinet , deux
caricatures qui ne peuvent manquer d'avoir du succès ,
ła première a pour titre , Lecture du Drapeau blanc , ou
Une matinée au faubourg St-Germain. Un capucin et
un enfant de choeur sont placés aux deux extrémités de
la gravure ; on prétend que l'un de ces personnages
est l'image frappante de certain rédacteur ultrà.
La seconde caricature est intitulée : les Trois
libertés , ou la liberté des Libéraux , celle des Ministériels
, et la troisième, qui est représentée la carabine de
Charles IX à la main , et un hibou sortant de dessous sa
robe , donne une idée de la liberté des ultrà.
Le même marchand d'estampes feraparaître incessamment
une gravure de grande dimension , représentant
le supplice de la Pucelle d'Orléans ; le fameux Cauchon ,
évêque de Beauvais , le confesseur de la Pucelle , et
plusieurs autres personnages célèbres qui ont contribué,
avec les Anglais , à faire brûler cette héroïne française ,
NOVEMBRE 1819 . 185
y sont dessinés de main de maître , et nous ne doutons
point du succès de cette entreprise .
Le second article que la Renonimée a donné sur
les Carbonari était aussi neuf qu'intéressant. Ce qui
nous prouve que la ressemblance avec l'ouvrage de
M. le comte Orloff , dont nous l'avions accusée , venait
de ce que les auteurs ont puisé aux mêmes sources ;
nous nous faisons un devoir d'en instruire nos lecteurs .
Cours pratique de Langue Française .
M. GALLAND, auteur du Cours d'Education à l'usage
des jeunes Demoiselles ( 1 ) , a ouvert un Cours -pratique
de langue française , chez lui , rue Saint-Honoré ,
n° . 256 , presque en face du passage Delorme .
Co cours est destiné aux jeunes gens qui , à la veille
de prendre un état , éprouvent le besoin de perfectionner
leur éducation par une étude plus approfondie de
notre langue ; aux jeunes dames et aux demoiselles
adolescentes qui , dans leurs pensions , n'ont pas acquis
toutes les notions grammaticales qui leur sont nécessaires
, et particulièrement aux étrangers et aux
étrangères qui , ayant déjà quelques connaissances de
la langue française , désirent en approfondir les difficultés
, et se la rendre familière .
Les deux sexes sont reçus alternativement ; les
dames , le lundi , le mercredi et le vendredi , d'une
heure à trois ; les hommes , le mardi , le jeudi et le
samedi , de sept à neuf heures du soir.
Plan du Cours .
Exposer sur un tableau les règles du langage , et en
faire l'application par l'analyse grammaticale à l'orthographe
de principes ; faciliter l'orthographe usuelle à
(1) Trois volumes in- 12 , à Paris , chez Eymery, libraire , rue
Mazarine , no . 3o , chez l'Auteur , et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée nº. 7. Prix , 10 fr. brochés .
186 MERCURE DE FANRCE
l'aide de l'analogie , de l'étymologie et des homonymes ,
développer les principes fondamentaux de la construction
des langues en général , et les adapter à la nôtre
par l'analyse logique de la proposition ; faire ressortir
de cette seconde espèce d'analyse et de la construction
des langues , les règles de la ponctuation raisonnée , les
préceptes concernant la pureté du style , et l'art si difficile
de lire à haute voix , telle est la marche de
M. GALLAND . Il se propose , par conséquent , de donner
aux deux sexes la solution des nombreuses difficultés
de l'orthographe , de la ponctuation , de la rédaction
et de la lecture , difficultés qu'il s'efforcera d'aplanir par
des principes faciles à saisir , et par des exercices
agréables .
Le prix est de 20 francs pour le premier mois , et
de 15 francs pour les autres mois , payables d'avance.
Or peut se faire inscrire tous les jours , les dimanches
exceptés , depuis midi jusqu'à quatre heures du soir ,
chez le Professeur , rue St. - Honoré , nº. 256 , presque
en face du passage Delorme .
M. GALLAND enseigne hors de chez lui , aux heures
que lui laisse son Cours , toutes les parties que renferme
son ouvrage : la Grammaire , la Rhétorique , qu'il fait
précéder de notions de Logique comme introduction ;
l'Arithmétique , conduite depuis les élémens les plus
simples jusqu'à l'algèbre , la Cosmographie , la Sphère ,
la Géographie , l'Histoire et la Mythologie.
REVUE LITTÉRAIRE .
www
M. Orgiazzi , graveur distingué du dépôt de la
guerre , vient de donner une grande preuve de talent.
Il vient de publier un nouveau plan de Paris , lequel
est exécuté avec le plus grand soin. Ce plan qui sert
de complément à tous les ouvrages , contenant des
NOVEMBRE 1819 . 187
descriptions de la capitale , peut être relié en fort petit
volume . Le travail de M. Orgiazzi , gravé sur les dessins
de M. Donnet , ingénieur du cadastre , est singulièrement
remarquable par l'exactitude des indications
Enfin celte carte doit faire rejeter et oubier ensuite
tous ces ignobles plans de Paris qui renferment les
erreurs les plus grandes et les plus impardonnables
(1) .
- La première et la seconde livraison du Salon de
1819 viennent d'être publiées . (2) La troisième livraison
paraîtra sous quelques jours . Nous recommandons
particulièrement cet ouvrage qui se distingue par un
mérite rare dans l'exécution. La partie littéraire n'est
pas moins digne d'éloges ; la deuxième livraison contient
une critique fort judicieuse sur les tableaux de
M. Ingres , tableaux que l'on doit regarder comme des
essais malheureux . Le sentiment que l'on retrouve dans
les premières productions de la peinture ne plaît qu'en
raison même des progrès qu'elle a faits depuis. Que
dire d'un artiste qui , méconnaissant cette vérité , voudrait
nous reporter à l'enfance de l'art en reproduisant
les défauts de cette même époque. M. Ingres n'a pu
trouver dans le tatonnement de l'imitation le sentiment
de vérité qui règne dans les ouvrages du quinziéme
siècle . Considéré comme critique , M. Landon
est un homme de beaucoup de goût .
Le trente - quatrième volume des OEuvres com..
plètes de Voltaire , dont le libraire Plancher est éditeur
, vient d'être mis en vente.
( 1 ) Une feuille grand raisin, Prix , 2 fr . et 3 fr. papier vélin ,
Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe , no. 102 , Picquet , quai
Conti , Goujon , rue du Bac , Simonet , rue de la Paix , L'advocat
, libraire , Palais-Royal , et à la librairie du Mercure , rue
Poupée , no . 7.
(2) On souscrit au bureau des Annales du Musée , quai Conti,
nº. 15 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no . 7 .
788 MERCURE DE FRANCE .
Histoiredes Religions , des moeurs et coutumes religieuses
de tous les peuples du monde , de l'idolatrie , du fanatisme
, etc. , d'un grand nombre de nations , d'après
le texte littéral de l'édition de Hollande de J. F.
Bernard , ornée de 638 gravures , sur les dessins du
célèbre Bernard-Picard , augmentée avec un supplément
de l'Histoire des Religions , des peuples découverts
jusqu'à ce jour , des sectes religieuses anciennes
et moderness ,, etc. ( 1)
Un poëte latin a dit :
Primus in orbe deos fecit timor.
,
Si cette assertion du poëte n'est pas strictement vraie,
elle a du moins un degré de vraisemblance. L'homme
errant dans les forêts , à la vue des phénomènes de la
nature qu'il ne pouvait expliquer à cause de son iguorance
, en chercha la cause dans un premier agent.
Privé des lumières qui pouvaient l'éclairer sur les lois
qui régissaient le globe qu'il habitait et sur les prétendus
désordres qu'il crut y remarquer et qui lui étaient
préjudiciables , il en rendit responsable un premier
moteur auquel il dut attribuer nécessairement tout ce
qui étonnait ses regards et frappait son âme de terreur .
Son premier mouvement fut donc de chercher à calmer
la cause sécrète de tout ce qui lui était nuisible ;
son imagination ébranlée par la crainte supposa à cette
même cause les passions qui l'agitaient lui-même , et
ce retour ou plutôt cette comparaison , il se fit
une divinité qu'il affubla de tous ses vices et de toutes
ses imperfections .
par
Dans le choix des moyens qu'il crut propres à se
rendre propice ou à appaiser cette divinité dont il se
(1) Treize vol. in-fo . Prix , 400 fr. A la librairie du Mercure,
cheezz Plancher, libraire, rue Poupée , n° . 7.
NOVEMBRE 1819 189
représentait sans cesse la vengeance prête à le foudroyer
, il fonda un culte religieux où les cérémonies
absurdes et les sacrifices des animaux et même de ses
semblables devinrent les accessoires .
Lorsque les peuples commencérent à se civiliser , la
religion fut un des premiers appuis de leur civilisation .
A un culte simple dans son origine , on substitua un
culte mystique; des dogmes inintelligibles , des mystėincompréhensibles
devinrent alors le fondement de
presque toutes les religions .
En fondant un culte religieux , les peuples y attachèrent
des préposés pour le desservir ; ceux-ci plus instruits
, et voulant faire servir à leurs vues ambitieuses
l'ignorance de ces mêmes peuples , employèrent tour à
tour le fanatisme et la superstition pour parvenir à leur
but. La raison fut alors un hors d'oeuvre ; ils firent parler
le ciel , et la religion devint l'épouvantail des rois
et la terreur des nations .
Tout ce qu'il y a d'absurde et de ridicule fut mis en
oeuvre pour tromper les peuples ; le ciel intervint
dans tout ce que l'homme se proposa de faire et mit
un frein à sa pensée. L'homme avili , abruti par ses
prêtres , adora Dieu comme un tyran qu'il faut toujours
supplier pour détourner sa vengeance. En voyant tous
les maux que la religion entraînait après elle , un philosophe
pouvait s'écrier comme un poëte de l'antiquité :
Sæpemihidubiam traxit sententia mentem .
Nullos esse deos.......
,
La crainte d'un avenir , précurseur demaux plus terribles
encore que ceux qu'il avait endurés sur la terre
vint tourmenter l'homme qui plaça alors ses espérances
dans le ciel .
La crainte le reçut au sortir du berceau , la crainte
le suivra jusqu'au bord du tombeau . Harcelé pendant
sa vie par les maux inséparables de l'humanité , il se
vit encore désespéré sur son lit de mort ; des supMERCURE
DE FRANCE . 190
plices affreux lui furent présentés dans un autre monde,
et son dernier soupir fut encore une angoisse .
D'après ce tableau rapide d'une succession de maux
non interrompus , produits par les religions , il était
indispensable de publier l'histoire de tous les cultes.
Le bel ouvrage que nous annonçons , doit nous faire
détester les erreurs et les malheurs qu'ont entraînés
la superstition et le fanatisme qui ne sont point le culte
d'un vrai Dieu , mais l'ouvrage de prêtres imposteurs .
ww
SPECTACLES .
wwww
En annonçant la représentation qui doit avoir bientôt
lieu à l'Opéra , au bénéfice de mademoiselle Duchesnois
, je crois ne pouvoir mieux faire que de rapporter
ici une pièce de vers qui lui a été adressée par M. Déricourt
, jeune débutant qui donnait les plus grandes
espérances , et que peut- être pour cette raison on n'a
pas voulu recevoir au Théâtre -Français. On remarquera
sans doute que cette pièce n'était pas indigne
d'être citée .
O d'un talent divin , séduisante magie !
O prestige, ô pouvoir d'un organe enchanteur !
J'écoute encor , j'écoute , et dans ma rêverie ,
Chaque mot retentit dans le fond de mon coeur .
Oui , Duchesnois , je crois et te voir et t'entendre ;
Mon âme s'enflammant au feu pur et sacré
Dont l'amour a formé ton âme vive et tendre
Rêve encor le plaisir dont je fus enivré.
Il me semble te voir quand , mesurant la scène ,
Tu marches du théâtre , illustre souveraine !
Ou quand le désespoir , et le trouble et l'horreur ,
Précipitent tes pas guidés par la terreur
NOVEMBRE 1819 . 191
C
Tantôt tu viens vanter , tendre et crédule amante ,
D'un héros inconstant les exploits et les feux ;
Tu nous peins les transports d'une flamme éloquente
Et l'orgueil de l'amour éclate dans tes yeux,
Tantôt je crois te voir et faible et languissante ,
Sur tes lèvres l'amour retient ton âme errante ,
Tu passes , ranimant ta vie et tes douleurs ,
De la crainte à l'espoir , de l'espoir aux fureurs .
Une mère , du sang écoutant le murmure ,
En voulant le venger a tremblé pour son fils ;
Un cri terrible et tendre étonne les esprits ,
Et l'âme avec transport reconnaît la nature.
Avec toi je frémis , j'espère tour à tour ;
Des cris entrecoupés s'échappent de ma bouche
Je m'indigne avec toi contre un tyran farouche
Armé contre ce fils qu'a reconnu l'amour .
Tantôt c'est Clytemnestre , elle abaisse , elle oublie ,
Aux pieds du grand Achille et sa gloire et son nom ;
Je la vois menaçant , bravant Agamemnon ,
Retenir dans ses bras la tendre Iphigénie .
O Racine ! ô génie ! ô talent créateur !
Si tu fus animé d'une céleste flamme ;
Ces vers que tu savais écrire avec ton coeur ,
L'illustre Duchesnois les parle avec son âme .
4
C'est en vain que Louis IX a voulu lutter contre les
Vépres Siciliennes . On le voit encore paraître , de
temps à autre , pour l'édification des fidèles ; mais il
cédera bientôt la place au Tibère de Chénier : l'orage
commence à gronder sur la tête du saint roi . Pendant
que chaque soir il s'efforçait de convertir les spectateurs
, un traître , sorti des rayons poudreux de la boutique
d'un libraire , venait , nouveau Conaxa , lui
disputer les lauriers dont les amis de l'auteur avaient
couronné son front . Comme l'affaire vient tout nouvellement
d'être portée au tribunal de l'opinion publique
, j'attendrai un plus ample informé pour prononcer
le jugement , et annoncer à nos lecteurs le résultat de
ce nouveau scandale littéraire .
MERCURE DE FRANCE . 192
Malgré les factum de la Comédie- Française , l'adresse
de ses ambassadeurs , et peut- être son bon droit ,
Joanny reste à l'Odéon; M. Picard avait dit- on fait une
réponse piquante à la circulaire du comité , mais elle
restera dans le porte-feuille en attendant une meilleure
occasion .
L'annonce du Frondeur n'avait pas attiré grand
monde à sa première apparition ; après avoir entendu
les sermons de Louis IX , on craignait les remontrances
d'un nouveau censeur : elies n'ont point diverti le parterre
; et en sonme , le patierre a eu raison . La pièce
n'est pas tout-à-fait tombée , car on a nommé son auteur
M. Royou ; mais elle sera bien loin d'obtenir ,
même aprés correction , le succès de l'Irrésolu ; succès
qui avait peut- être engagé le nouvel auteur à risquer
de suite la représentation de sa pièce .
On avait souvent reproché aux auteurs de mélodrames
aux vaudevillistes des boulevards , d'aller cher .
cher dans les autres théâtres , les accessoires , les ornemens
, et quelquefois même le fond de leurs pièces .
Aujourd'hui c'est le contraire ; c'est un auteur qui , pour
fournir à un compositeur quelques situations , quelques
morceaux propres à faire ressortir son talent , a laissé
tout ce qu'il y avait de bon dans un drame joué depuis
nombre d'années à l'Ambigu , et s'est contenté d'encadrer
dans un canevas faible et usé , un dialogue encore
plus faible que la pièce. Les nombreux amis répandus
dans la salle , ont essayé de ranimer les spectateurs
bénévoles , qui comptaient trouver au moins quelque
chose de neuf dans l'Opéra de Charles XII et Pierrele
-Grand . Leur persévérance n'a pas été tout à fait inutile
, car on a écouté jusqu'à la fin , et méme on a demandé
le nom des auteurs. Celni des paroles à gardé
l'anonyme , et M. Champcourtois a été prociamé
comme auteur de la musique.
w mmwwwwwwwwwww/www
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Arts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE .
Vires acquirit cundo.
JAMAIS !
ROMANCE DU BANNI.
Paroles de M. F ..... Musique de M. ***
SUR le bord d'un fleuve paisible ,
Le front couvert d'ennuis , les yeux baignés de pleurs ,
Victime d'un arrêt terrible ,
Un malheureux banni répétait ses douleurs :
<<< Te reverrais -je , ô ma chère patrie ?
» Gouterais -je avec toi les douceurs de la paix ?
O ciel ! d'où vient la voix qui répond et me crie :
Jamais !
Jamais?
Jamais !
יני
II. 16
242 MERCURE DE FRANCE .
» Aux lieux sacrés qui m'ont vu naître
>> Gémit la tendre mère à qui je dois le jour .
» Hélas ! en ce moment peut- être ,
» Elle aspire à quitter ce terrestre séjour ,
> Goûterais-je avec toi les douceurs de la paix ?
> Grand dieu ! la même voix me répond et me crie :
Jamais !
-Jamais ?!
Jamais!
>> Et toi , qu'en un temps plus prospère ,
> Ta mère ( qui n'est plus ) ! à l'hymen consacra ;
» Toi , que le dernier voeu d'un père ,
> Léguait à mon amour , quand on nous sépara ....
» Te reverrai-je , ô ma fidelle amie !
> Goûterai- je avec toi les douceurs de la paix !
► Grand Dieu ! la même voix me répond et me crie :
Jamais!
-Jamais?
Jamais ! »
( Aprés un moment d'abattement. )
« Tous mes voeux furent pour la France ;
J'ai suivi constamment l'étoile du bonheur ;
>>> Et l'on m'ôterait l'espérance
>> D'y retrouver bientôt mère , épouse et bonheur ! ....
(Avec l'enthousiasme qui naît de l'espoir soudaind'unpromptrappel.)
>> Non , avec eux dans sa chère patrie
> Le BANNI goûtera les douceurs de la paix ...
>> Grand Dieu ! la même voix me répond et me crie :
Jamais!
Jamais ?
Jamais!
Il dit.... Et voit sur l'autre rive ,
Le front couvert d'ennuis , les yeux baignés de pleurs ,
CELUI , dont la voix oppressive
Eternisa ses cruelles douleurs !
DECEMBRE 1819. 243
Oui , le voilà réclamant sa patrie ,
Et son rang ,et ses biens , et les fruits de la paix ...
Mais le tonnère gronde .... Et l'Eternel lui crie :
Jamais !
Jamais ?
Jamais !
wwwwwwwwwww
HOMMAGE A LA DIÈTE
CHANSON
AIR : de la Baronne;
ou de Bouton de Rose.
A la diète ,
Amis , croyons en nos ultràs ,
Il faut que la France se mette ;
Malheur au peuple qui n'est pas
Aladiète .
Sans la diète ,
Disent ces organes des dieux ,
Nous allions tous perdre la tête
On eut escaladé les cieux
Sans la diète .
Sans la diète ,
C'en était fait , la liberté
Envahissait notre planète.
Quel malheur pour l'humanité
Sans la diète.
C'est la diète
Qui met un frein aux passions :
Pour que leur santé soit parfaite
Que faut-il donc aux nations ?
C'est la diète.
244
MERCURE DE FRANCE .
A la diète
,
Nous devrons la félicité ,
Pourvu que la presse muette
Réduise enfin la vérité
A la diète,
Ala diète
Soumettons- nous donc, mes amis ;
Plus de livres , plus de gazette ,
Nous aurons tous les biens promis
Par la diète.
A la diète ,
Que ne puis-je offrir en ce jour
L'hommage de ma chansonnette !
Elle y verrait tout mon amour ....
Pour la diète.
J. J, ROQUES .
CHARADE.
MON premier porte , il est porté ;
Mon second porte , il est porté ;
Mon entier porte , il est porté.
ENIGME .
Aux humains tous les jours je rends mille services ;
Le sexe fait de moi ses plus chères délices ;
Sans partage , je suis en mille endroits divers ;
Vers le bien vers le mal mon penchant est extrême ;
Je naquis au moment qu'on créa l'univers ;
Personne ne dira qui je suis que moi-même.
LOGOGRIPHE .
Avec irascibilité
Je me plais , lecteur bénévole,
Asatisfaire un sens que lui seul me console,
Des peines de l'humanité ;
DECEMBRE 1819. 245
Mais je change de caractère
Si tu coupes ma tête ; alors rêveur sincère
Servant dans un art merveilleux
Je révèle à toute la terre ,
Des secrets qu'on n'apprend qu'aux cieux.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ENIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérésdans ledernierNuméro qui aparu le samedi, 18 déc.. 1819.
Le mot de la Charade est THEATRE ,
Celui de l'Enigme est SEAU ,
Et celui du Logogriphe est FRANCE , dans lequel on trouve
ane , franc, arc , rance face, cran, ce, fa, an ,frac , crane .
wwwwwwwmmw
HISTOIRE .
Essai sur l'Etablissement monarchique de Louis XIV,
et sur les altérations qu'il éprouva pendant la vie de
ce prince , etc.; précédé de nouveaux Mémoires de
Dangeau ; par Pierre- Edouard LÉMONTEX (1 ) .
PARMI les époques mémorables de notre histoire ,
aucune n'a plus particulièrement le droit de fixer notre
attention , que celle du règne de Louis XIV. Avec
quelle admiration ne voit-on pas , en effet , un jeune
(1) Un volume in-8 . , chez Deterville , rue Hautefeuille
n °. 8 ; P. Mongie aîné , libraire, boulevard Poissonnière , nº. 18
et à la librairie du Mercure , quai des Augustins , nº.9.
2
246 MERCURE DE FRANCE.
prince environné dès son enfance de troubles et de
guerres civiles , obligé de quitter sa capitale , et de
l'abandonner à des sujets révoltés , s'élever bientôt , par
la supériorité de son grand caractère , au - dessus de tous
les événemens , écarter tous les obstacles , maîtriser la
fortune , voler de triomphe en triomphe , et parvenir
au plus haut point de gloire auquel un mortel ait jamais
osé aspirer ; mais aussi combien n'est- on pas affecté
péniblement en apercevant les malheurs sans nombre
que l'ambition du monarque , trop enivré de ses brillantes
victoires , pour douter un moment du succès ,
attire ensuite sur la France et sur lui-même , et les funestes
revers qui mettent à deux doigts de sa perte celui
qui naguère dictait des lois aux souverains consternés ?
Jamais l'histoire d'aucun règne n'offrit un contraste
plus frappant. Le monarque victorieux dont les armées
aguerries menaçaient l'Europe entière , est menacé à
son tour par une ligue formidable dont il est sur le point
d'être accablé , et ne parvient qu'avec peine à opposer
une digue au torrent de ses ennemis. La France , à qui
tout semblait promettre l'avenir le plus fortuné , sous
un prince dont elle faisait alors son idole , n'éprouve
bientôt plus qu'une suite d'adversités ; et le souverain
qu'elle avait tant chéri , descend peu regretté dans la
tombe .
Si Louis XIV s'acquit une haute gloire , par des
succès dont les revers qu'il éprouva ensuite ne purent
ternir l'éclat , il s'en acquit une bien plus solide , sans
doute , par l'impulsion qu'il sut donner à son siècle ,
par les progrès qu'il fit faire à la civilisation , en remédiant
à un grand nombre d'abus , par son habileté à
DECEMBRE 1819 . 247
discerner , et son attention à récompenser le mérite ;
enfin , par la protection spéciale qu'il accorda aux savans
et aux artistes .
Juger les rois après leur mort est sans doute une
chose plus facile qu'il ne l'eût été , si l'on se fût trouvé
à leur place , d'éviter les fautes qu'ils peuvent avoir
commises. On a sous les yeux la série d'une foule d'événemens
dont ils ne pouvaient prévoir l'issue , et souvent
le parti qu'on leur fait un crime d'avoir pris , parce qu'il
n'a pas réussi , est celui qu'ils croyaient propre à les
conduire aux résultats les plus heureux .
Cependant , parmi tous les écrivains qui ont fait
mention de Louis-le-Grand , combien se sont trompés
sur le jugement qu'ils ont porté de ce monarque ? Combien
nous ont donné de son règne une idée fort éloiguée
de la vérité ? Chez les uns la prévention , chez
d'autres l'enthousiasme , et chez presque tous le défaut
de renseignemens assez positifs sur ce qui s'est passé à
la cour de ce prince, nous laisse quelque chose à désirer
sur l'exactitude de leurs récits , ou sur la précision
de leurs remarques .
M. Lémontey , dans l'Essai sur l'établissement monarchique
de Louis XIV, qu'il vient de publier , nous
paraît avoir évité ces divers inconvéniens , plus qu'aucun
de ceux qui ont entrepris avant lui de traiter une
semblable matière ; et le mérite de son ouvrage , que
je ne considère que comme une esquisse , aurait lieu
de nous faire regretter qu'il n'eût pas adopté un cadre
plus étendu , s'il ne se proposait de nous donner une
Histoire critique de la France , depuis l'année 1715 :
248 MERCURE DE FRANCE .
Histoire à laquelle l'essai que nous annonçons aujourd'hui
au public est destiné à servir d'introduction .
A l'exacte vérité du rapport , à la sagesse éclairée des
réflexions , M. Lémontey joint un style , à la fois pur ,
correct , élégant et nerveux ; en un mot , tel qu'il convient
à l'importance et à la gravité du sujet.
Nous regrettons que les bornes de ce journal ne
nous permettent pas d'en offrir quelques exemples .
Nóns ne pouvons qu'inviter nos lecteurs à lire l'ouvrage
même ; ils se convaincront que les éloges que
nous nous plaisons à en faire sont on ne peut plus justement
mérités .
Les deux pièces justificatives placées à la suite de
l'essai de M. Lémontey , dont l'une contient l'aventure
de Balthasar de Forgues , et l'autre le récit des tentatives
de Louis XIV pour se faire élire empereur d'Allemagne
, sont d'un intérêt tout-à- fait piquant. On voit
dans cette dernière , comment se trouvèrent déjoués
à diverses reprises , les projets ambitieux du roi de
France ; et à quoi aboutirent les sourdes intrigues du
cardinal Mazarin , qui sacrifia en secret des sommes
considérables , pour l'accomplissement d'un projet dont
il ne recueillit que l'humiliante mortification de l'avoir
entrepris.
M. Lémontey a fait précéder son excellent essai sur
l'établissement de la monarchie de Louis XIV , d'un
recueil de nouveaux Mémoires du marquis de Dangeau ,
qui n'avaient pas encore vu le jour. Ce recueil, destiné
à servir de supplément à l'Abrégé des Mémoires du
même Dangeau , publiés , il y environ un an , par
madame de Genlis , renferme près de mille articles qui ,
a
DECEMBRE 1819. 249
s'ils ne présentent pas toujours un style agréable ,
offrent souvent des documens précieux sur le siècle
pendant lequel ils furent rédigés , et donnent une infinité
de détails qui n'étaient pas encore parvenus à la
connaissance de celui où nous vivons . Savions - nous ,
en effet , pour me servir des propres expressions de
M. Lémontey dans son Avertissement , que les mousquetaires
fussent une espèce d'hommes si débile , qu'il
avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuirasse
; qu'au lieu de transformer ses gardes- du- corps en
officiers de l'armée , Louis XIV tirait de l'armée des
soldats pour en faire ses gardes-du - corps ; que les forçats
entrés aux galères n'en sortaient de leur vie , soit
que leur condamnation fût à terme , soit qu'elle fût à
perpétuité .... Il est une foule de particularités semblables
, dont nous n'aurions jamais été instruits , si uu
éditeur zélé n'eût pris soin de les rechercher parmi les
nombreux manuscrits du courtisan qui les avait recueillies
, et s'il ne les eût transmises au public .
Les articles inédits des Mémoires de Dangeau , publiés
par M. Lémontey , sont accompagnés de notes
autographes et anecdotiques , ajoutées à ces Mémoires
par un courtisan de la même époque. Ces notes ne sont
pas moins exactes que les Mémoires eux-mêmes , auxquels
elles servent en quelque sorte de commentaires ;
et le style en est même quelquefois préférable , quoiqu'il
ne soit pourtant pas exempt des mêmes défauts
que l'on a lieu de reprocher à celui des Mémoires du
marquis . Nous croyons facilement , avec M. Lémontey,
que l'auteur anonyme de ces notes était contemporain
de Dangeau , qu'il lui a survécu quelques années , et
250 MERCURE DE FRANCE .
qu'il était bien instruit de l'intérieur des grandes familles
et des plus secrets événemens de la cour.
A la suite des articles inédits du marquis de Dangeau
, M. Lémontey place les articles altérés dans l'édition
abrégée de madame de Genlis , après les avoir
rétablis conformément au manuscrit.
Le volume que nous annonçons forme un in-8°. d'environ
cinq cents pages et sort des presses de M. Firmin
Didot ; c'est assez dire qu'il ne laisse rien à désirer
sous le rapport typographique. VICTOR V...
www
LITTÉRATURE .
wwwww
MÉMOIRE SUR LA CORSE ; par M. REALIER - DUMAS ,
ancien conseiller à la Cour royale de Corse , actuellement
conseiller à la Cour royale de Riom ( 1 ) .
TEL est le modeste titre d'un ouvrage remarquable
que M. Réalier vient de publier sur la Corse , et qui
n'est autre chose qu'une statistique abrégée de ce pays .
C'est après avoir lu ce livre , qu'on ne peut s'empêcher
de dire , avec l'auteur , cette phrase extraite d'un ouvrage
connu , et qu'il a choisi pour son épigraphe :
<<<Les Taïtiens nous sont mieux connus que les habitans
de la Sardaigne ou de la Corse. »
Qu'il soit ou ne soit pas de l'intérêt de la France ,
qu'elle compte la Corse au nombre de ses départemens ,
(1) Un vol. in-8 . Prix , 2 fr. , A Paris chez P. Mongie aîné
libraire , boulevard Poissonnière , nº, 18 , et à la librairie du
Mercure , quai des Augustins, nº. g,
DECEMBRE 1819 .
251
ce n'est point là ce que l'auteur a voulu examiner. Son
intention a été de faire connaître l'état industriel, moral
et politique de ce pays ; il a examiné , pendant son séjour
en Corse , l'effet qu'y produisent nos lois et notre
administration ; et comme les lois et l'administration.
n'ont été créées que pour l'avantage des administrés , il
s'élève , avec beaucoup de sagesse et de raison , contre
l'opinion que l'on semble adopter , que nos lois et nos
institutions faites pour la France , sont toutes applicables
à la Corse , sans qu'il soit nécessaire de leur faire
éprouver quelques modifications .
L'auteur est juge , mais avant tout il est homme , et
il est Frauçais . Ce n'est point seulement l'administration
de la justice qu'il examine , il entre dans tous les
détails qu'il importe de connaître , pour pouvoir apprécier
ses observations. Il veut que des hommes qui sont
Français jouissent des avantages communs à tous les
Français ; et prévenant l'objection qu'on pourrait lui
faire , que les moeurs peu civilisées de ce pays n'admettent
point encore des institutions peu compatibles
avec l'état où il se trouve , il se hâte de prouver d'avance
que c'est par le défaut même de ces institutions
que les moeurs n'ont point encore acquis ce degré uécessaire
de civilisation .
Le plan de l'ouvrage est simple , il consiste à voir
quel est l'état actuel de la Corse , et quelles sont les
améliorations dont cet état est susceptible . La première
partie comprend donc ce qui est , et la seconde ce qui
devrait être. Là , l'auteur nous faisait part de ses judicieuses
observations ; ici , ces observations lui ont inspiré
des réflexions sages et utiles. Ceux qui désirent
252 MERCURE DE FRANCE.
s'instruire liront tout l'ouvrage ; ceux qu'animera serlement
la curiosité trouveront dans le chapitre des
moeurs , et dans quelques faits piquants répandus çà et
là dans ce livre , des détails curieux et agréables à la
lecture.
<<<Le Corse , dit l'auteur , oublie rarement le bien
qu'il a reçu , jamais le mal ; comptant peu sur la justice
des tribunaux , il ne se fie qu'à lui même du succès de
sa vengeance , il y croit son honneur intéressé....
>> Un homme meurt de cattiva morte , c'est-à-dire
assassiné ; dans quelques cantons , la femme trempe
une chemise dans le sang de son mari , et la montre
religieusement à ses enfans , jusqu'à ce qu'ils aient
vengé la mort de leur père. Leurs coups doivent , s'il
se peut , tomber sur l'assassin ; mais s'il échappe , il faut
qu'un de ses parens soit immolé à leur implacable ressentiment
; alors seulement ils se coupent la barbe qu'ils
avaient laissé croître , en signe d'affliction ; la joie renaît
dans la famille , et chacun retourne à ses affaires ...
,
>>> Les Corses se battent rarement en duel : ce n'est
point lâcheté de leur part ; le même homme qui aura
refusé de se battre avec vous pour vous assassiner
ira ensuite à l'échafaud avec un courage qu'on ne voit
point ailleurs . Ils ne se battent pas parce qu'il leur paraît
ridicule de s'exposer à être tué par son ennemi ,
lorsqu'on peut le tuer sans risque.
>> En quoi seulement ils croiraient manquer à l'honneur
, ce serait de vous attaquer sans vous avoir prévenu
. J'étais un soir à Venliserri , chez Ch . Batesti ;
nous allions nous mettre à table lorsqu'un homme entre,
armé de pied en cap, et lui dit : « Adater d'aujourd'hui,
DECEMBRE 1819.
253
notre famille est en inimitié avec la vôtre , vous avez
huit jours pour avertir vos parens ; après quoi , soyez
sur vos gardes , nous serons sur les nôtres. » Le neuvième
jour on enleva quelques bestiaux appartenant å
Ch . Batesti , car la vendetta s'exerce aussi sur les propriétés
; elle n'épargne que les enfans et les femmes . »
Le défaut d'espace nous interdit de longues citations .
Nous ne pouvons cependant résister au désir de faire
connaître encore le passage suivant :
<<Le magistrat Corse courra nécessairement des dangers
, parce qu'on ne croira pas à son impartialité. Le
magistrat Français n'en coure que par sa faute. Il sera
sollicité , obsédé , peut- être menacé ; mais s'il ne fait
que son devoir , il n'a rien à redouter. J'avais siégé pendant
quatre ans à la Cour criminelle , lorsque j'ai parcouru
la Corse . Je l'ai traversée dans tous les sens ,
presque toujours seul et sans armes . Vingt fois j'ai passé
au milieu des gens que j'avais condamnés par contumace
, et jamais il ne m'est rien arrivé . Dans un des
pays les plus dangereux , à Olmetto , je me trouvai chez
M. Jeornelli . Je vois venir à moi un homme , suivi de
plusieurs autres . « J'ai perdu , me dit- il , un procés qui
m'a ruiné , et c'est vous qui me l'avez fait perdre.....
N'importe , vous n'avez écouté que votre conscience ,
vous êtes un honnête homme ; mes parens et moi nous
venons vous offrir de vous accompagner.>>>
Il résulte de l'ouvrage de M. Réalier- Dumas :
Que la Corse est un pays fertile , où une administration
bien entendue pourrait créer des ressources et des
richesses . Que cette île est susceptible aussi d'une amélioration
morale qu'y produirait une justice sage , sé
254 MERCURE DE FRANCE .
vère et impartiale ; que cette justice ne peut y être
rendue par des habitaus du pays , trop sujets à des querelles
de famille ; mais par des Français étrangers à ces
factions domestiques , et intéressés à dissiper cet esprit
de vengeance qui ſne naquit autrefois qu'à défaut de
l'action légale des tribunaux.
<<On cite le temps de Paoli , dit l'auteur , où la justice
était reudue par des hommes du pays ; mais ces
hommes ne firent jamais que la volonté de leur chef ;
et quoique né en Corse , Paoli n'avait aucun des préjugés
de son pays . Elevé dans l'étranger , et nourri des
hautes leçons de l'antiquité , graud citoyen autant
qu'homme de génie , Paoli eut le courage d'envoyer son
propre neveu à la mort. De pareils hommes sont hors
de toute comparaison . >>>
Son style , qui est la partie la moins importante de
l'ouvrage , est correct et précis. La manière la plus
simple et la plus claire pour exprimer une idée utile ,
est sans doute la meilleure , et c'est celle que paraît
avoir choisie M. Réalier. Nous ne saurious trop l'en
féliciter ; le temps des frivolités est passé , et les Français
aiment les choses sérieuses : aussi son ouvrage
sera- t- il lu et médité ; aussi osons-nous prédire qu'on y
trouvera l'impartialité d'un magistrat intègre , le talent
d'un habile administrateur , les sentimens d'un bon
citoyen.
DECEMBRE 1819. 255
wwwwwwwwww
DICTIONNAIRE DE L'ANCIEN RÉGIME ET DES ABUS FÉODAUX,
OU LES HOMMES ET LES CHOSES des neufderniers siècles
de la monarchie française. Par M. PAUL D***
DE P*** ( 1 ) .
SERAIT-IL vrai que la féodalité , mère de tous les
abus de l'ancien régime n'existât plus ? Oui , si l'on entend
par ce mot l'existence légale et l'exercice public
de ces prérogatives avilissantes qui partageaient les
Français en majorité opprimante , au nom de pouvoirs
usurpés , et en minorité opprimée en haine et par mépris
de leurs droits naturels . En effet , le prêtre , armé
de la Bible , n'exige plus la dixième gerbe de nos moissons
(2) ; le dur châtelain ne commande plus la corvée
aux débiles mains de ses vassaux (3) ; la hautaine dame
du lieu ne fait plus fumer l'encens des autels devant ses
appas surannés (4) ; et le voluptueux suzerain se contente
de désirer ou d'enlever par ruse ces fleurs champêtres
qu'il eût jadis fanées avec une insolente publicité
(5) .
(1) Un vol , in-8. de 500 pag. A Paris , chez Mongie aîné , libraire
, boulevard Poissonnière , nº . 18 , et à la librairie du
Mercure , quai des Augustins , n . g .
(2) La Dixme.
(3) La Corvée.
(4) Le Droitd'encens , d'Eau bénite , de Pain bénit, de Présentation
de l'Evangile , de Bule séparé et armoirie.
(5) Prélibation , de Cuissage , de Marquette , toutes infamies
célèbres sous le nom du JOLI DROIT DU SEIGNEUR.
256 MERCURE DE FRANCE .
Si le monstre féodal est mort , pourquoi donc l'exhumer
de sa cendre , et reproduire les abus qu'il traînait
à sa suite ? Pourquoi , répond à cette objection des
féodaux , l'auteur du Dictionnaire que nous annoncous
! parce que laféodalité , qui n'est , selon le même
écrivain , que l'orgueil moral passé dans l'ordre politique
, pousse de tous côtés des racines vivaces qui
pullulent et embarrassent les routes constitutionnelles .
Aucun des aristocrates qui nous harcèlent depuis trente
ans , et qui , depuis six surtout , sont devenus si entreprenans
, aucun n'est assez stupide ou assez maladroit
pour redemander l'ancien régime avec ses abus ; mais
tous , ou presque tous , sont assez perfides pour le réclamer
avec ses avantages . Or , quels étaient LES AVANTAGES
du régime que les cinquante dernières années du
dix-huitième siècle ont vu attaquer , et que 1789 a cru
détruire ? C'est à quoi le Dictionnaire va répondre .
Un livre de la nature de celui- ci est peu susceptible
d'analyse : sa forme , prescrite par l'ordre alphabétique ,
exclut tout autre plan ; il suffirait presque , pour qu'il
parût bon , qu'il fût utile ; pourtant , comme le talent
ne gâte rien , il ne lui est pas défendu d'être agréable.
Celui-ci le sera du moins par son extrême variété. Le
lecteur y retrouvera , avec une étude approfondie de
nos anciennes chroniques, des points de vue nouveaux
sous lesquels les faits sont présentés : l'auteur , nourri
d'une vaste érudition dans ce genre de connaissances ,
en a , pour ainsi dire , saturé son sujet , en la tournant
vers son objet principal , la description des abus de
l'ancien régime. Il eût presque suffi de le peindre pour
le faire haïr ; cependant , lorsqu'à la vérité du dessin se
DECEMBRE 1819 . 257
joint la vivacité des couleurs , le tableau fait une impression
plus durable . Celui qu'a tracé M. Paul de P***
laissera une empreinte d'autant plus profonde , que ,
par respect pour la vérité , il n'a rien donné à l'imagination
, et que , dans la crainte de blesser la justice , il
nes'est permis aucun de ces écart de style sous lesquels
déguise quelquefois la passion. La sienne , fruit d'une
conviction d'honnête homme , est uniquement de préserver
ses concitoyens du retour d'un régime , que les
progrès du temps empêcheraient d'être durable , mais
qui ne pourrait s'établir , même partiellement et momentanément
, que par la plus sanglante réaction.
L'horreur des abus féodaux et du régime dont ils
étaient la base et même l'objet , n'est donc que l'amour
de l'ordre , l'attachement à la Charte , aux institutions
qu'elle promit , comme aux droits qu'elle garantit .
C'est par des indications et citations que nous
croyons utile de faire connaître l'ouvrage de M. Paul
de P*** . Par les premières , nous sigualerons à la curiosité
, autant qu'au patriotisme des lecteurs , les articles
Abus , Aristocratie , Droit de Banvin , Droit de
Bâtardise , Charte , Château , Chevalerie , Chevaliers
de la Vierge , Confiscation , Cottereaux , Croisades ,
Dérogance , Dimes , Droits féodaux , Duel , Encensement
, Epreuves , Esclavage , Ecorcheurs , Excommunication
, Féles , Fiefs , Formariage , Garde- noble ,
Grandes Charges de la couronne , Ignorance de la
noblesse , Jeu , Juifs , Justices seigneuriales , Lettresde-
cachet , Liberté , Luxe de la noblesse , Main- morte ,
Moeurs et Orgueil de la noblesse , Poste aux Let
II. 16
258 MERCURE DE FRANCE .
tres , Priviléges , Retrait seigneurial , Serf, Titres ,
Villain , etc.
Aux amateurs de l'Histoire anecdotique , nous recommandons
les articles Baron des Adréts , Louis
d'Anjou , Armagnacs et Bourguignons , Robert d'Artois
, Ascelin d'Adarberon , Massacre de la Saint-
Barthélemy , Beauconoy , Blaise et Raymond de Saint-
Gilles , Bohémond , prince de Tarente , Godeffroi de
Bouillon , le Bâtard de Bourbon , le Baron de Breteuil ,
Charles-le- Mauvais , les Guises , Pierre de Craon ,
Démence de Charles VI, Enfans perdus du maréchal
de Brissac , Eudes de Fayel, duc de la Force , Foulques ,
comte d'Anjou , Hugues de Lusignan , Maillotins
Massacre de Vitry , Simon de Montfort , les Montmorency
, Roûtiers , Chapitre de Saint - Claude , Tards-
Venus , etc.
6
Sur le simple aspect de cette nomenclature , il n'est
personne qui ne suppose à l'auteur des articles qui la
composent , autant d'âge que ses objets supposent de
réflexion et de maturité ; ce serait une erreur : M. Paul
de P*** est dans la première jeunesse ; cet ouvrage ,
qu'il a fait précéder , il y a moins d'un an , d'un recueil
patriotique intitulé : La Bravoure en action , peut être
considéré comme son véritable début dans la carrière
historique. Nous l'invitons à la parcourir , en y cherchant
, dans le récit des autres abus que les privilégiés
ont fait peser sur notre patrie , des sentiers jusqu'alors
non frayés .
Un de nos collaborateurs, dont il ne nous est pas permis
de vanter les talens, mais dont il doit nous l'être au
DECEMBRE 1819 259
moins d'apprécier le courage , M. Regnault- Warin (1 )
a bien voulu enrichir le Dictionnaire de l'Ancien Régime
de plusieurs morceaux aussi remarquables par le
fonds même des idées , que par la manière tout à la
fois énergique et piquante dont elles sont présentées .
M. Regnault- Warin est l'auteur du Discours préliminaire
qu'on trouve à la tête de l'ouvrage , et duquel
nous offrirons par la suite quelques passages. Nous allons
les faire précéder aujourd'hui par des citations
copiées de quelques articles du même auteur.
AÎNESSE ( droit d' ) . - « Un honnête féodal de Vire ,
lequel , de toute la succession de son père , qu'il n'avait
partagée avec personne , n'a conservé que l'inventaire ,
voulait me prouver , cet inventaire d'une main , et
l'Ancien-Testament de l'autre , que le droit d'aînesse
est aussi antique que sacré . On voit d'ici le plat de
lentilles d'Esaü ; et pour commentaire , la coutume de
Normandie . Mais si mon Fieffé normand eût été le
cadet , aurait- il respecté l'antiquité de la tradition , et
n'eût- il pas sur-le- champ fait une bonne distinction
entre des légumes de la Mésopotamie , et un clos de
pommiers ? Pour moi , s'il m'est permis d'avoir un avis
là-dessus , je dirai , 1 °. que les cajoleries d'un petit
israélite et la faiblesse de son vieux père aveugle , ne
(1) Persécuté sous tous les régimes et même proscrit pour avoir
défendu la raison et l'humanité . M. Regnault- Warin subit
maintenant une détention d'un an à laquelle la condamné un
arrêt de Cour d'assisses , comme publicateur de l'Histoire des cents
jours , ouvrage , dont en donnant une édition expurguta , il avait
aussi donné la réfutation . ( Voyez , pour les détails de cette affaire
, le Nº. IV du FLANEUR , dans la XV. Livraison du Mer
Gure.)
260 MERCURE DE FRANCE .
sont pas très- concluantes , quand il s'agit de les appliquer
aux descendans des compagnons de Guillaumele-
Conquérant ; 2º. qu'il ne serait pas impossible que le
mot hébreu que nous avons traduit en grec , par le mot
qui , en latin , tourné en français , semble siguifier plat
de lentilles , signifiat en effet champ de lentilles ; auquel
cas , si peu que le champ eût présenté quelques
centaines d'arpens , le Droit d'Ainesse eût été payé ce
qu'il valait ; 3 °. enfin , que , malgré le respect dû aux
saintes Ecritures , le droit naturel est encore plus respectable
, et que c'est pour rétablir ce dernier droit que
nous avons fait une révolution .
>> Au surplus , ce Droit d'Ainesse , naturalisé , pour
ainsi dire , sur les rives de l'Orne , avait poussé , dans
presque toutes les provinces de France , ses dragéons
destructeurs . Tandis qu'à la mort du chef de famille ,
l'aîné fesait ici le partage du lion ; là , il l'imitait de sou
mieux par les faveurs dont , avec ou sans testament ,
il engloutissait le monopole . Sous prétexte que cet aîné,
remplaçant le pére , devait être substitué à ses jouissances,
comme il l'était à ses droits , on avait presque
réduit à des légitimes la part des cadets . Quant aux
filles , on disait en Lorraine qu'un mâle , en matière
d'hoirie , valait deux femelles. De là , des abbés sans
science , et des religieuses saus vocation . Littéralement
, les pauvres cadets en étaient réduits au plat de
lentilles .>>
ARISTOCRATIE .
(Art. R. W. pag. 6 et 7. )
<< Gouvernement des sages ; du
moins cela devrait être. Dans la pratique , c'est le gouvernement
du petit nombre ; et si les lumières et la
(
DECEMBRE 1819. 261
S
12
M
vertu sont en minorité , le gouvernement du petit
nombre est aussi celui des sages .
Moralement parlant , c'est l'aristocratie qui doit
régir le monde ; politiquement , c'est presque toujours
elle qui la mené. La féodalité était une aristocratie organisée
à plusieurs degrés , pesant l'un sur l'autre , de
la base qui écrasait tout , jusqu'au sommet qui maintenait
tout. Les parlemens , n'est-ce pas l'aristocratie
de la robe ? les fermiers-généraux , celle de l'argent , la
plus redoutable dans un siècle passionné et dissipateur
? Il y a aussi l'aristocratie militaire , que des lauriers
rendaient bien respectable , mais que le sabre
rendait bien odieuse. Je ne dis rien de l'aristocratie
des gens d'esprit , qui du moins enjolivent de fleurs la
joug qu'ils vous imposent. On parle beaucoup , depuis
quelque temps , de celle des ministres ; et je la croirais
dangereuse , si la France était la Suisse ou la Germanie.
Mais ici l'on ne mange pas pour se donner des indigestions
, on ne boit pas pour s'enivrer ; et quelque
bien servie que soit la table d'une Excellence , nous
autres Francs-Gaulois , nous avons encore plus de
vanité que de gourmandise , et plus de coeur que de
ventre. Tant qu'il y aura des journaux pour siffler le
ventre , et pour applaudir aux efforts du côté du coeur ,
l'aristocratie ministérielle ne mettra point la patrie en
danger. » ( Pag. 25 , 26 et 27. )
ARMOIRIES. ARMES PARLANTES . <<Celles- ci ont
souvent étalé des ridicules fort plaisans , et quelquefois
aussi des emblêmes justes et énergiques. Qu'un laboureur
vertueux et éclairé , tiré de ses guerêts pour devenir
ministre , comme M. de Saint Germain , ait placé
262 MERCURE DE FRANCE .
dans son écu la charrue de Cincinnatus , cela a quelque
chose de sublime dans sa simplicité ; mais que les Maillys
aient fait entrer dans le leur trois maillets , les Motets
, trois mottes de terre , etc. , cela est bien fou ,
bien plat ; avec moins de politesse , on dirait bien
bête.
>> L'empire , qui a ressuscité tant d'abus , nous a
rendu aussi celui des armoiries ; celles qu'on nomme
parlantes sont les moins insensées. On aimerait à retrouver
le chef-d'oeuvre du peintre Regnault ( l'Education
d'Achille ) ailleurs que sur un écu ; et l'épée aîlée
avec laquelle une dextre traçait les lois dans le blason
du secrétaire d'Etat , présente une allégorie frappante
par son énergie. Ce peuvent être des sujets emblématiques
, une sorte d'écriture hyéroglyphique ; mais , de
bonne foi , malgré la couleur des émaux , sont-ce là des
armoiries ? » ( Pag. 49. )
CHEVALERIE. - ( A la suite des six pages qui composent
l'article )...... « Un mot encore sur les mille et
un cordons qui envahissent la poitrine du moindre
sous-lieutenant. Tous voudraient rappeler les ordres de
chevalerie ; deux seulement prouvent de vrais chevaliers
: l'étoile de la Légion-d'Honneur et la croix de
Saint- Louis . Quand , à l'aspect du ruban rouge , je vois
Ja sentinelle porter son arme , il me semble que la bravoure
moderne et l'antique vaillance , les sciences , les
arts , les talens et les vertus morales , unissent leur voix
pour remercier de l'honneur qu'on leur fait , ou plutôt
de la justice qu'on leur rend. Mais à l'aspect de cet
inutile cordon noir , de cette fastueuse moire bleue , de
cette ridicule toison , et de toutes ces breloques qui ,
1
DECEMBRE 1819 . 263
,
sous les formes bisarres d'animaux féroces , disputent
de cliquetis à celles de la montre , j'avoue que j'éprouve
un vrai chagrin constitutionnel , et que je murmure
avec humeur , les noms de Louis XI (fondateur de
l'ordre de Saint- Michel , en 1469 ) , de Henri IIIfondateur
de l'ordre du Saint-Esprit , créé pour constater
sa passion incestueuse pour Marguerite sa soeur , ainsi
que l'aprouvé long- temps le monogramme H. M. enlacé
dans les trophées du collier) , et autres déshonneurs du
trône et fléaux de l'humanité . »
Henri CERVIÈRES .
mmmmmmmmmmm
SECONDES MISCELLANÉES .
Un pauvre gentillâtre , appelé Eon de l'Etoile , entend
psalmodier , à l'église , cette formule des exorcismes
: Per eum qui venturus estjudicare vivos et mortuos.
Le mot latin eum le frappe ; il se demande si c'est
lui dont on parle . D'abord il doute un peu ; bientôt il
ne doute plus , et se répond , oui , c'est moi. Le voilà
bien persuadé qu'il est Dieu le fils, avec mission expresse
de juger les vivans et les morts . Ce ne fut pas tout ; un
mois après , Eon l'avait déjà persuadé à mille autres ;
on l'arrête , on les arrête . Le nouveau Dieu le fils
meurt dans un cachot , et ses disciples sur un bûcher.
Cette pieuse tragi-comédie s'exécutait dans le douzième
siècle , et monseigneur l'archevêque de Reims présidait
au dénouement. Quelques siècles auparavant , un
autre homme s'était dit le chargé d'affaires , le représentant
du Christ ; en un mot , vice-Dieu : un calem
264 MERCURE DE FRANCE .
bourg bien connu de l'évangéliste saint Mathieu lui
servait de diplôme . Le vice- Dieu prit racine , il grandit,
il s'étendit à perte de vue ; les peuples s'agenouillèrent
devant lui , les rois courbèrent leur tête superbe , et ,
plus d'une fois , il lui prit fantaisie de la fouler aux
pieds . Voyez pourtant quelle différence de fortune entre
ces deux hommes , et venez me dire ensuite , qu'on ne
naît pas avec sa destinée . Le pauvre Eon , qu'on surnommait
de l'Etoile , à coup sûr n'eut pas la bonne. Le
succès tient à l'opportunité des temps , c'est l'occasion
qu'il faut prendre aux cheveux. Si , depuis dix- huit cent
dix-neuf ans , nous n'avions un vice-Dieu , celui qui
voudrait l'être aujourd'hui courrait grand risque qu'on
le sifflat , comme M. de Marcellus et le capucin du
boulevard du Temple. Les titres fastueux ont cessé
d'imposer et de nous en imposer ; on a bien fait de reléguer
au Luxembourg le peu qui nous en reste ; je
crois même qu'on eût pu faire encore mieux .
Parlez-moi du titre de disciple de Jésus- Christ , titre
modeste , édifiant , qui honore le chrétien qui l'honore.
C'est justement celui qu'a pris M. Alexis Dumesnil ,
dans un ouvrage intitulé : La Manifestation de l'esprit
de vérité , in- 8° . de 126 pages , qui se vend rue Poupée ,
n°. 7 , chez le libraire Plancher.
La Fontaine demanda plusieurs jours de suite , aux
passans , s'ils avaient lu Baruch ; je serais presque tenté
de les arrêter aussi , pour leur demander s'ils ont lu
M. Dumesnil. Sur cent , il y en aurait quatre-vingtdix-
neuf , et peut- être plus , qui me répondraient que
non ; eh bien! leur dirais -je , allez le lire. Ne vous prés
ventionnez pas contre un écrit dont les premières pages
DECEMBRE 1819.
265
ont un peu d'obscurité , des formes un peu mystiques ,
et le style des paraboles . Avancez; la hardiesse , la justesse
des principes , leurs conséquences , leurs applica
tions , tout vous intéressera. Je l'ai lu , relu cet écrit ,
et je sais maintenant ce que c'est que l'esprit de vérité ,
comment il se manifeste , si la manifestation s'opère et
s'il y a beaucoup à craindre pour elle , de la part de
Carlsbad , des bourgs pourris , des doctrinaires , des
procureurs du roi , de saint Ignace et de la sainte Alliance
. M. Dumesnil m'a parfaitement rassuré sur ce
dernier point , au moyen de quelques faits généraux ,
de plusieurs définitions courtes , précises , et d'une trentaine
d'axiômes évangéliques. Il m'a convaincu que
l'esprit de vérité c'est le Christ lui-même , et la vérité
c'est le royaume de Dieu , qui s'établit en chassant
l'ignorance et les ignorantins . Le révérend père La
Mennais et ses associés n'avaient eu garde de m'en
apprendre autant. Je croyais bonnement , d'après leur
témoignage , que le royaume de Dieu c'était la céleste
béatitude qui nous vaudra de contempler l'Eternel ,
face à face , tout le long de l'éternité. En récitant , soir
et matin , mon Pater , où se trouve l'Adveniat regnum
tuum ( que ton royaume nous arrive) , je ne me doutais
pas que je demandais à Dieu d'être savant comme
M. Fiévée. Par bonheur que Dieu sait bien ce qu'ilnous
faut , et qu'il n'en fait qu'à sa tête. Je m'étais pourtant
bien douté que le monde c'est le despotisme , l'aristocratie
, l'intolérance sacerdotale , les juges prévarica
teurs , les ministres corrompus , l'erreur , l'orgueil ,
P'intérêt , l'injustice et autres bagatelles semblables .
M. Alexis Dumesnil a changé mon doute en certitude ,
266 MERCURE DE FRANCE .
Avec sa définition du monde et du royaume de Dieu ,
tout se coordonne , tout s'enchaîne dans l'Evangile ;
j'en coucilie les passages qui me paraissent inconcilia .
bles , je n'y découvre plus que d'importantes , d'irrésistibles
vérités . Me voilà convaincu que ce code divin est
la règle de nos devoirs et celle de nos droits , la mesure
du pouvoir et de l'obéissance. Il m'est démontré, comme
à M. Dumesnil , que le Christ est venu préparer les
hommes au règne de Dieu , la vérité , et leur apprendre
qu'il n'y a de juste que ce qui est véritable .
Il m'est démontré , comme à lui , que l'Evangile dit
anathéme à l'aristocratie , parce qu'elle a sa source dans
cette tradition idolâtre qui plaçait au ciel le berceau de
certaines familles .
L'aristocratie et la vérité ne peuvent germer sur le
même terrain ; car toute plante que Dieu n'a point
plantée doit être arrachée. Les insensés ! ils n'ont pas
vu que la moisson était prête , et qu'on allait y mettre
la faucille .
La lumière a éclairé ceux qui étaient simples et petits
, parmi les hommes , tandis que les superbes , et
ceux- là mêmes qui se disaient les dépositaires de la vérité
sont demeurés dans les ténèbres .
Ils y demeurent , et veulent nous y replonger ! Que
ce crime de lêze-nations retombe sur leur tête !
Demandons-nous à M. Dumesnil ce que nos prêtres
ont de commun avec l'Evangile ? voici sa réponse : Ils
ont refait , à leur manière , la doctrine du Christ ; ils
ont éteint l'esprit de vérité dans les subtilités toutes
païeunes de leurs écoles, sous les rites et les cérémonies
de leur culte. Il n'est aucun des préceptes dont on se
DECEMBRE 1819 . 267
servit pour abroger le judaïsme , qui ne soit d'une autorité
bien plus forte encore contre tout ce que les
prêtres ont établi , depuis , au nom de l'Homme- Dieu .
On n'accomplit pas l'Evangile par des signes et un culte
extérieur , mais par les oeuvres de justice ; au fruit on
connaît l'arbre . L'esprit de vérité veut que l'homme se
justifie par ses propres oeuvres , qu'il se sauve par luimême
, et non par l'entremise d'un autre homme faible
comme lui , et renouvelant sans cesse d'inutiles hosties .
Jésus - Christ est le prêtre éternel ; entre Dieu et nous ,
il n'y a point d'autre sacerdoce .
Je réitère à mes lecteurs , au pape surtout , l'observation
que ce n'est pas moi qui répand ces philosophiques
hyperboles . Que M. Dumesnil s'arrange , s'il peut ,
avec son excellence monseigneur de Nisibi , c'est leur
affaire . Cependant , je l'avoue , je préférerais à toutes
les éditions de l'Evangile , celle qui m'offrirait , en regard
du texte , le commentaire de M. Dumesnil. J'en
donne avis aux Sociétés bibliques , tant anglaises que
russes , dans l'unique but de seconder leurs bonnes intentions
. C'est alors , si je ne me trompe , que l'Evangile
, qui s'appelle aussi la Bonne nouvelle , recouvrerait
sa pureté native , et serait d'un bout à l'autre , y
compris l'Apocalypse , celui que saint Paul préchait aux
nations , en leur recommandant de n'en jamais croire
un autre , quand bien même un ange l'apporterait du
ciel. Long-temps je pris cette précaution de l'apôtre ,
pour du charlatanisme ; je reconnais aujourd'hui que
c'était , au contraire , une précaution contre les charlatans
envoyés à Brest , par l'évêque de Quimper ,
M. Dussideau de Conseilles .
268 MERCURE DE FRANCE .
Nous venons d'entendre l'auteur du Commentaire
sur la Bonne nouvelle , reprocher à nos prétres d'avoir
éteint l'esprit de vérité dans les arguties de leur scholastique.
Feu Charles Villers affirme , de son côté , que
l'application du péripatétisme aux matières de foi forma ,
jusqu'au seizième siècle , tout le fond de la doctrine des
théologiens . La logique du précepteur d'Alexandre de
vint une des plus fermes colonnes du trône d'Hildebrand
, surnommé Grégoire VII.
On pense bien que, pour faire de la doctrine d'Aristote
le principal appui du souverain pontife , il fallait
étrangement la défigurer ; c'est à quoi l'on n'eut garde
de manquer. L'hérétique Melanchton est le premier
qui rétablit et fixa cette doctrine. Il ne serait pas facile
aujourdihui , même au rival de Bossuet , l'orateur
Frayssinous , d'y prendre de quoi justifier le concordat
de M. de Blacas , ou les variantes de M. de Portalis .
C'est un grand malheur , sans doute , mais nous avons
bien quelques obligations à ces maudits hérésiarques .
La morale politique , continue Charles Villers , doit à
la réformation et aux écrits de Luther , sa vérité , sa
justesse et ses développemens ; Montesquieu se forma
dans les écrits de ce genre. Les idiomes européens lui
doivent de s'être agrandis et améliorés ; il n'y a d'exception
que pour la Suisse catholique , où l'on ne pourrait
pas citer un seul homme marquant. Je ne m'étonne
plus que les prêtres nazaréens en veuillent tant à la réforme
, et qu'ils se procurent, de temps à autre , la satisfaction
de lui prouver toute la cordialité de leur
haine. En 1780 , l'assemblée générale du clergé s'était
contentée de faire un vigoureux Mémoire contre les
DECEMBRE 1819. 269
protestaus ; en 1815 , le clergé fit beaucoup mieux , à
Nîsmes et dans les environs , aux cris de vive le Roi ,
quand même .
Honneur , estime , reconnaissance à M. Dumesnil ,
qui n'a trouvé , dans la Bonne nouvelle , ni le fondement
de ces pieuses libertés de l'Eglise gallicane , ni
qu'il fallûnt brûler les hérétiques , de préférence à tout
autre supplice , par la raison que le feu des bûchers est
l'image de celui des enfers. Je le félicite également de
n'avoir eu besoin , pour prouver la consubstantialité ,
la descendance et la divinité de Jésus-Christ , que de le
définir ; il l'appelle , comme nous l'avons vu , l'Esprit
de vérité.
Le Père étant la vérité , il engendre la parole de vérité
, qui est le Fils .
Tout se trouve dans cette définition ; elle ne demande
ni supplément ni complément. Le Fils est l'esprit du
Père , la vérité sans alliance ; caractère essentiel et distinctif
de sa divine perfection. Citez-moi les plus sages ,
parmi les philosophes de l'antiquité ; que d'alliage ! que
d'alliage ! soit qu'ils parlent , soit qu'ils agissent ! Citezmoi
les plus sages des livres modernes , encore de
l'alliage ! J'en découvre , dans le cygne de Cambrai , et
beaucoup plus dans cet aigle ,dont M. l'abbé de Frayssinous
, chevalier de la Légion -d'Honneur, est le rival
heureux. Il suffit de définir le Christ l'esprit de vérité ,
pour se dispenser d'étayer sa divinité d'autres preuves
pour ne pas recourir , par exemple , à la ressource des
mystères , des prophéties et des miracles . Feu de l'Isle
de Palles conseille , dans son Mémoire , en faveur de
Dieu , de jeter , sur les mystères , un voile que les mi
270
MERCURE DE FRANCE .
nistres mêmes des autels ne puissent soulever ; mettons
ce conseil à profit . Qo'Abel , Isaac , Joseph , Job et
Jonas aient ou non figuré le Messie , peu m'importe .
Que son enveloppe corporelle fût , comme la nôtre ,
passible des douleurs physiques , ou ne le fût pas ; que
son âme incréée ressentît ou non les douleurs morales ,
ces questions-là ne m'intéressent guère ; le Messie est
la parole de vérité, je ne veux pas en savoir davantage .
Ai-je besoin de croire que la peur de mourir lui fit suer
sang et eau sur le mont des Olives , et qu'il deniandait
à son père de ne point avaler ce calice , transeat à mé
calixiste , tandis que Socrate , Phocion , Louis IX ,
Louis XVI , Bailli , Malesherbes , et tant de victimes
de nos hecatombes révolutionnaires , bien moins sures
de l'avenir , moururent avec stoïcisme ? tandis qu'on a
vu des pègres , assis sur une pyramide de fagots , fumer
tranquillement leur pipe ,jusqu'à ce que la flamme l'eût
atteinte ; et d'autres , prenant d'une main disponible
encore , celle que le feu venait de détacher , la jeter ,
en riant , au nez du haut exécuteur ? tandis qu'au milieu
d'horribles supplices , l'assassin de Kléber , le fanatique
Soliman , étonna de son courage le courage même de
nos guerriers ? La coïncidence d'une éclipse de soleil ,
d'un tremblement de terre , avec le trépas du Christ,
m'en atteste-t-elle la divinité mieux que l'ensemble ,
mieux que l'inspiration surnaturelle de son enseignement
? Des sages du paganisme, entre autres Pythagore,
le fils de Sophronisque et le Fénélon de la Grèce , Platon
, méritèrent d'être appelés les précurseurs de l'Evangile
, leur morale fut la sienne , mais elle ne le fut
pas avec ce caractére de profondeur , d'unité , d'uni
DECEMBRE 1819 . 271
versalité que j'admire dans le code chrétien. Ils fondèrent
nos devoirs sur l'amour de la justice ; le Christ
a fondé la justice elle-même sur l'amour de nos sembla
bles : ila dit , comme eux , nefais pas à autrui ce que
tu ne voudrais pas qu'on tefit ; et, de plus qu'eux,fais
aux autres ce que tu voudrais qu'ils tefissent. L'égoïsme
des localités rétrécit presque toujours la morale païenne ;
l'Evangile est venu remplir l'immensité de l'espace ; audessus
de la famille , au- dessus de la patrie , il a mis le
genre humain. N'entendons-nous pas nos prêtres catholiques
, le plus calme et le plus fougueux , le plus instruit
et le plus ignorant , affirmer avec une égale confiance
, que l'Eternel s'est immolé son fils au profit du
monde entier ? Universelle comme la rédemption , la
doctrine du Rédempteur ne distingue ni les temps , ni
les lieux , ni les rangs , ni les personnes ; la fraternité ,
voilà sa base et ses moyens ; la liberté qui est la justice ,
l'ordre et le bonheur , voilà son but aussi , quelle
énergie d'imprécations contre ces riches et ces grands
de la terre , qui se croient pétris d'une autre boue que
le reste des hommes ! Quelle âpreté de langage , quand
il s'adresse aux ultras de son époque , aux sépulcres
blanchis , à l'orgueil des lévites , si féconds en pratiques
dévotieuses , si stériles en bonnes oeuvres ! Il signale
les ennemis des principes de l'ordre social ; il prophétise
leur éternelle conjuration , leurs manoeuvres liberticides
avec tant de vérité , tant de justesse qu'on croirait
pouvoir dater ses prophéties en-deçà de 1815.
Peuples chrétiens , rassurez-vous , l'esprit de vérité ne
s'est pas renfermé dans de sinistres prédictions , ila
marqué le terme de toutes les servitudes ; il a dit à l'hy
272 MERCURE DE FRANCE .
pocrisie , j'arracherai ton masque ; il a dit à la tyrannie ,
je briserai ton sceptre. Voyez maintenant si , du cap
Horn aux rives de la Néva , ces paroles marchent à leur
accomplissement. Ecoutons , sur ce sujet , M. Dumesnil
; je ne saurais mieux terminer qu'en le citant luimême.
« L'ancien ordre social reposait sur le mensonge ; il
sera détruit par la vérité que le Christ a mise comme
un levain , dans l'espèce humaine.
2
>>>La mission des gouvernemens est de substituer aux
anciennes formes sociales , des institutions justes et
vraies.
>> On n'a point encore vu , sous toutes ses faces , la
révolution que le Christ est venu opérer dans le monde ;
autrement , on sentirait qu'il est impossible de gouverner
les hommes chrétiens par les principes politiques
de l'espèce païenne .
>>Demandons ce qui est conforme à la justice , on
nous le donnera. Les gouvernemens n'attendent qu'une
plus forte pensée des peuples , pour marcher avec
eux.
>> Ils tomberont ces ministres des autels , qui , d'accord
avec le monde, s'étaient emparés du Christ , pour
cacher aux peuples sa parole : ils tomberont, parce que
leur autorité vient du monde et non de Dieu , parce
qu'ils sont dans le monde et non dans la vérité.... Par
toute la terre il y avait des idoles et des prêtres consacrés
à leur culte , qui faisaient trembler les peuples et
les rois. Afin de conserver cet immense pouvoir que
donnait le sacerdoce , nos prêtres ont fait du Christ
même une idole. Mais l'esprit de vérité a découvert
1
DECEMBRE 1819. 273
لا
cette sacrilége imposture, et maintenant il enseigne aux
hommes que personne ne doit dominer sur leur foi . Il
leur apprend que la loi de l'Evangile est celle de la liberté....
Que le riche et le grand s'humilient dans leur
bassesse , et que la parole de Dieu remplisse d'épouvante
ceux qui se disent les maîtres de leurs frères , car
la vérité qui les détruit est là . »
Benoits lecteurs , qui peut - être vous alarmez de
l'évangélique audace de M. Alexis Dumesnil, ne tremblez
pas pour lui ; je vous préviens qu'il n'a pas peur.
Tout disciple du Christ , nous dit-il , doit marcher dans
la voie de son maître , le chemin du calvaire n'a rien
qui l'épouvante. C'est son dernier mot , il n'en démordra
pas , en face même de M. de Reverdin .
O santa verità , ô tu del cielo
Primogenita figlia e che quatora ,
Nuda tegli presenti e senza velo ,
Il savio ed il filosofo ti adora ,
Sol da te , di virtù forgente viva ,
Solo da te felicità deriva ,
Ce qui signifie , à la lettre :
Envain le fanatisme , échappé des enfers ,
Veut ressaisir sa proie et nous rendre nos fers ;
Auguste vérité , ton flambeau nous éclaire ,
Vois la France debout , près de ton sanctuaire .
Qu'est- ce que Loyola peut ôser contre toi ?
Croit il qu'on assassine un peuple comme un roi?
N. A.
II . 18
274 MERCURE DE FRANCE .
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CHANSONNETTES et Poésies légères de P. EMILE
DEBRAUX ( 1) .
-
LES malheurs de la nation n'ont point attéré cette
gaîté naturelle qui , de tout temps , fut son plus bel
apanage ..... La preuve en existe dans cette multitude
de petites réunions d'amis qui tous les soirs , en sablant
un verre de Champagne ou de Bourgogne , se livrent
au plaisir de la chanson, applaudissent à une épigramme
contre un grand du jour , quand elle ne sort pas des
limites de la bienséance , et fredonnent , à l'unisson ,
des refrains puisés dans l'histoire de nos guerriers , ne
citent , dans leurs couplets joyeux , que les faits d'armes
dont la France doit s'honorer , ne chantant que ce qui
doit être chanté , et ne s'écartent jamais du respect
qu'ils doivent au Monarque et à la Charte .
Une autre preuve non moins évidente de la persévérance
de la gaîté française , nous la trouvons dans la
publication annuelle de piquantes productions des Soupers
et des Soirées de Momus , du Caveau moderne et
des Soupers lyriques , et dans les recueils charmans
que Désaugiers , Armand-Gouffé , Béranger, Charrin ,
Casimir- Menestrier , de Ségur et Moreau , ont successivement
fait paraître ....
( 1 ) Un vol . in - 18 . Paris , 1820 , ornés de deux vignettes . Chez
Madame Goullet , libraire , Palais - Royal , galerie de bois.
DECEMBRE 1819 . 275
Aujourd'hui M. Emile Debraux vient , sinon de
droit , du moins de fait , accoler son nom à celui de
ces joyeux soutiens de la Marotte. Ce nouvel enfant de
la folie , ne nous paraît pas indigne , nous osons le dire ,
de se placer à côté de ses devanciers .
Deux genres de chansons que l'auteur a spécialement
adoptés , nous paraissent lui avoir presque toujours
réussi de la manière la plus heureuse , ce sont les chansons
épigrammatico -politiques , et les chansons nationales
.
Nous nommerons avec plaisir , parmi les premières ,
la Lettre de ma Grand'Mère , dont plusieurs couplets
sont d'une piquante originalité ; le Marquis Electeur ,
la Lettre au Ministre , sur les abus de la liberté , les
Missionnaires tombés du ciel , le Petit Germain , le
Petit Calin , et la Liberté de la presse , dont nous
croyons devoir placer ici le dernier couplet , qui se
chante sur l'air de Mariane :
Sans manquer à la chambre auguste ,
A qui nous la devons , je crois ,
Qu'il eut été beaucoup plus juste .
De rédiger ainsi la loi ;
Pouvu qu'on n'blesse ,
Ni la noblesse ,
Ni l'étranger , ni les hommes puissans ;
Pourvu qu'on n'dise ,
Rien contr' l'église ,
Contre le roi , contre les gouvernans ;
On peut sans qu'on vous cherche pièce ,
Parler , écrire à volonté ,
Et morguenn' viv ' la liberté ,
La liberté d' la presse .
Nous citerons encore , en reconnaissance du plaisir
276 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle nous a fait éprouver , la charmante allégorie intitulée
: La Charte de l'Amour , dont nous placons ici
l'avant-dernier couplet , pour l'agrément de ceux de
nos lecteurs qui aiment les fables :
I'Amour nomme l'Intelligence ,
Ministre de l'extérieur ,
La Probité prend la finance
La Bonté prend l'intérieur .
Quand l'Honneur est à la police ,
Quand au culte est l'Humilité ;
Et la Justice à la justice ;
On est sur de la Liberté .
Parmi les chansons nationales dans lesquelles on
trouve toujours du patriotisme , de la verve , et quelquefois
des beautés du premier ordre , nous nommerons
, la Colonne , l'Etoile du Courage , Paul Emile,
l'Expatrié , et principalement le Prince Eugène , dont
nous placerons ici un couplet , pour donner une idée
de la manière d'écrire de l'auteur :
AIR : du Potde fleurs.
Las de guerre et de funéraille .
Cefils de Mars dans sa paisible cour ,
Laissant rouiller le glaive des batailles ,
Ne cueille plus que des myrthes d'amour,
Dans cet asile où le devoir l'enchaîue ,
Il fait du bien à ses vieux grenadiers ;
Et chaque soir sur un lit de lauriers ,
Vénus endort le prince Eugène,
Málgré que M. Emile Debraux paraisse avoir voulu
échapper à la publicité , puisqu'il n'a fait tirer que trois
cents exemplaires de son recueil , nous regrettons que
les bornés d'un simple extrait ne nous permettent pas
DECEMBRE 1819 . 277
de nommer plusieurs autres chansons qui nous ont
paru le mériter; nous ne finirons cependant pas cet article
sans recommander à l'attention la chanson inti-
و
tulée : T'en souviens- tu , dans laquelle deux vieux soldats
se rappellent leurs anciennes campagnes , avec ce
ton de douce mélancolie qui sait si bien trouver le chemin
de l'âme .
Nous terminerons cet extrait , en citant celui des
couplets de cette romance , qui nous paraît devoir faire
le plus d'honneur à M. Emile Debraux.
Te souviens-tu de ces plaines glacées ,
Où le Français abordant en vainqueur ;
Vit sur son front les ceiges amassées ,
Glacer son corps , sans refroidir son coeur.
Souvent alors an milieu des alarmes ,
Nos pleurs coulaient , mais notre oeil abattu ,
Brillait encor lorsqu'on volait aux armes ;
Dis-moi , soldat , dis-moi t'en souviens-tu ?
X.....
REVUE LITTERAIRE.
ESSAI sur le Dessin et la Peinture , relativement à l'enseignement.
Nouveau précis de perspective , avec des
planches . Par C. FARCY ( 1) .
TEL est le titre d'un petit ouvrage qui , outre l'utilité
dont il peut être , peut aussi faire du bruit ; ce qui n'est
(1) Se veud chez Langluma , lithographe , rue de l'Abbaye ,
nº. 4; Delaunay , libraire , Palais-Royal, galerie de bois , et chez
les Marchands de nouveautés. Prix 3 fr . 50 c.
278 MERCURE DE FRANCE .
pas , communément , moins désirable pour les auteurs
Celui - ci heurte de front l'enseignement actuel , qui probablement
a été celui de tout temps ; il tance les professeurs
sur leur marche routinière , et propose ouvertement
des innovations capables de bouleverser l'école .
Nous avons vu déjà plus d'une fois qu'il faut se méfier
de certaines théories que la pratique réprouve. Celle de
l'auteur est tout-à-fait plausible ; il nous paraît impossible
de la combattre en raison , mais nous croyons que
son application , si elle n'est pas impraticable , serait
funeste à l'art . De plus savans que nous entreprendront
peut- être de le prouver .
Lorsque l'auteur n'innove pas , l'utilité de ses vues
ne peut- être mise en doute. Ses considérations sur le
coloris et la perspective sont toujours justes et intéressantes
, et le chapitre surtout qui traite de cette dernière
science , et qui offre un résumé clair et précis des
principes méconnus par tous les élèves et par tant d'artistes
, doit rendre un véritable service à ceux qui l'étudieront.
La science de la perspective a jusqu'ici nécessité
une étude longue et pénible. Le petit nombre de
nos grands peintres est seul dépositaire de cette connaissance
indispensable à leur art ; et les autres , faute
de persévérance ou faute d'un bon enseignement , ne
possèdent sur cette matière que des notions très -impar
faites . Espérons que l'ouvrage que nous annonçons ,
quelque bref qu'il soit , fera plus que n'ont fait ces gros
livres de Gérard de Lairesse et de Valenciennes , et
que nous ne verrons plus , comme cela arrive trop fréquemment
, même dans les ouvrages d'artistes distin
DECEMBRE 1819 . 279
gués , des défauts de perspective dont l'effet est de donner
une représentation fausse de la nature .
PRÉCIS de l'histoire politique et militaire de l'Europe ,
depuis l'année 1783 jusqu'à l'année 1819 ; contenant
le récit des troubles de Hollande et de Brabant ; des
guerres entre la Russie et l'Autriche , la Porte Ottomane
et la Suède ; du partage de la Pologue ; de la révolution
française et des événemens qui en ont été la
suite ; des révolutions d'Espagne , de Portugal et de
Suède; de l'abdication de Napoléon; par Jean Bigland ,
traduit de l'anglais sur la seconde édition , par J. Mac
Carthy , chevalier de la Légion-d'Honneur; 3 vol . in- 8 .
Cet ouvrage , le seul du méme genre qui ait été
jusqu'ici publié sur la période , comprise depuis 1783
jusqu'à l'année présente , offre dans un cadre assez
resserré , le tableau des événemens importans survenus
pendant cet intervalle en Europe. Nous nous proposons
d'en rendre uu compte détaillé dans notre prochain
numéro .
MÉMOIRES et Correspondance dau maréchal de Catinat
, publiés sur ses manuscrits autographes conservés
dans sa famille , par M. de Saint Gervais ; 3 vol . in 8 ° .
d'environ 30 feuilles chacun , ornés de neuf cartes , de
trois vignettes et d'un superbe portrait en taille-douce ;
de quinzefac simile , de plans , tableaux , ordres de
batailles , etc. Prix , pour les souscripteurs , 25 fr . et
30 fr. par la poste .
On n'avait jusqu'ici que des renseignemens assez
bornés sur la vie militaire et privée du maréchal de
Catinat , parce qu'il fut toujours d'une excessive modestie
, et surtout fort peu courtisan. M. de Saint
280 MERCURE DE FRANCE .
Gervais a donc renduun véritable service aux amis des
lettres et de la gloire nationale , en publiant les Mémoires
que nous annonçons. Ils renferment une foule
de faits et d'anecdotes qui servent encore à mieux faire
connaître ce philosophe guerrier , qui , comme le dit
Voltaire , eut été bon ministre , bon chancelier, comme
bon général . Nous regrettous d'être obligés , faute
d'espace , d'en remettre l'analyse à une autre fois .
LA MACEDOINE libérale , ou Faits , évènemens , ré .
cits , anecdotes , saillies , naïvetés , maximes , contes ,
fables , épigrammes , chansons , etc. , etc. , extraits
des journaux , écrits semi-périodiques , brochures
ouvrages publiés et inédits depuis six ans . Un volume
in-12 , orné de deux belles gravures. Prix , 3 fr . 75 c.
et4 fr. 50 c.
و
Les trois ouvrages ci-dessus se trouve chez P. Mongie
, libraire , boulevard Poissonnière , nº 18 .
Calendrier usuel et perpétuel pour deux mille deux
cents ans , contenant en entier les calendriers pour
trouver , sans calcul , les dates depuis l'an premier
de Jésus - Christ , jusqu'à l'an 2200 ; suivi du tableau
du lever et du coucher du soleil , de la prédiction
des éclipses , des signes du Zodiaque , et des planètes
et aspects . Mis en ordre par Warin- Thierry (1 ).
Voici le plus économique des almanachs , puisque
seul il les remplace tous , et qu'il est d'un prix trèsmodéré
. Nous pensons comme l'éditeur qu'il est utile
et même indispensable aux administrateurs et officiers
de l'état civil , aux notaires , avoués , négocians , ban .
(1) Chez Locard et Davis , libraires , quai des Augustins , nº.3 .
Prix 2 fr. 50 c. franc de port pour les départemens .
DECEMBRE 1819 . 281
quiers , en un mot à tout ceux qui ont besoin de rechercher
les dates anciennes , et d'anticiper sur les
nouvelles .
Le Portefeuille vert , ou Recueil de contes et d'entretiens
, à l'usage de la jeunesse; par Campe. Traduit
de l'allemand par mademoiselle S. Tremadure . Orné
de six gravures . ( 1) .
Ce petit recueil est dû à la plume d'un écrivain dont
les ouvrages sont entre les mains de tous les jeunes
gens . Il renferme un grand nombre d'entretiens d'une
morale douce, et dont chaque ligne respire cette bonhomie
si louable , qui forme le trait caractéristique de nos
voisins d'outre-Rhin. Le Portefeuille vert est un joli
livre d'étrennes ; et c'est comme tel que nous croyons
devoir le recommander aux parens qui ont des cadeaux
à faire.
Le Manuel, ou le Trésor du Bouvier et des Bergers ;
suivi du Guide du maréchal- expert ; ouvrage indispensable
aux fermiers , aux laboureurs et aux marchands
de bestiaux. Par L. D. F. Cervier , maréchal- expert .
Il existe un grand nombre d'ouvrages sur les maladies
des animaux qui font la richesse du cultivateur et
du fermier ; mais il en manquait un qui fût réellement
à la portée de l'hababitant des campagnes ..
Pour remédier à cet inconvénient , M. Cervier a rédigé
, d'après les instructions et les renseignemens des
meilleurs praticiens dans l'art vétérinaire , le traité que
nous annonçons . Il paraît de nature à remplir les dif-
(1) Chez Locard et Davi , libraires , quai des Augustins , n. 3
Prix , 2fr. et 2 fr . 50 c. franc de port.
282 MERCURE DE FRANCE.
férens buts que l'auteur s'est proposés, et nous croyons
qu'il ne peut que gagner beaucoup à être connu .
se
Le Boston de Flore , ou Botanique éltmentaire , que
nous avons annoncé dans notre dernier Numéro
trouve chez Delaunay , libraire au Palais -Royal ; et chez
l'auteur , rue des Dragons , nº . 22 , en face de la petite
rue Taranue .
Annales du Musée et de l'Ecole moderne des
Beaux-Arts ; par C. P. Landon , peintre de S. A. R.
le duc de Berri , membre de la Légion -d'Honneur ,
conservateur des tableaux aux Musées royaux , ancien
pensionnaire de l'Académie de France à Rome , correspondant
de l'Institut , etc.
La collection que publie M. Landon , sur chaque
exposition est éminemment classique. Outre le mérite
de fixer dans les beaux-arts , les richesses d'une époque
; elle offre d'une manière variée et toujours à
propos une foule de réflexions judiciaires sur la peinture
, la sculpture , le style même mérite des éloges .
Le Salon de 1819 , qui fait partie de cette collection ,
commencée en 1808 , est déjà parvenu à sa quatrième
livraison. Comme les planches sont exécutées avec soin,
le texte rédigé avec autant d'impartialité que de goût ,
le succès de cet ouvrage va toujours en croissant .
On publiera 2 volumes. Prix de souscription , 15 fr .
et 16 fr. par la poste .
Au Bureau des Annales du Musée , quai de Conti ,
n°. 15 .
La première livraison de la Bibliothèque d'une maison
de campagne , paraîtra dans le courant de janvier
prochain , et sera composée , ainsi que l'a annoncé le
DECEMBRE 1819 . 283
prospectus , de dix volumes , contenant Gilblas , les
Lettres sur l'Italie , par Dupaty ; et le Voyage sentimental
, de Sterne .
Nous avons vu les premiers volumes de cette utile et
agréable entreprise , et nous pouvons lui prédire un
grand succès .
L'ouvrage sera composé de vingt livraisons , formant
chacune dix volumes ; et chaque livraison sera , pour
les souscripteurs , de 15 fr. prise à Paris ; et de 20 fr.
pour les départemens , franco .
La souscription sera fermée lors de la mise en vente
de la troisième livraison , qui sera alors de 20 fr. au
lieu de 15 francs .
On ne paie rien d'avance , et on souscrit chez Lebègue
, imprimeur-libraire , rue des Rats , no . 14 ;
Plancher , libraire-éditeur des Mémoires et Correspondance
de Joséphine , imperatrice des Français , rue
Poupée , nº . 7-
wwww
CHRONIQUE.
ww
VOICI une lettre adressée il y a cinquante ans , par
le comte de Lauragais , à une dame de qualité en Angleterre
, que l'on croirait à quelques égards écrite de
nos jours .
<< Madame ,
>> Nous sommes tous métamorphosés en Anglais. Une
étrange et subite révolution s'est opérée dans notre
mise , dans nos équipages , nos meubles , nos cuisines
et nos plaisirs . Les Français , qui ont été pendant des
siècles , comme le dit M. de Voltaire , enviés , criti
284 MERCURE DE FRANCE .
qués et copiés par leurs voisins , ont enfin consenti a
recevoir les modes anglaises. Nos petits maîtres , qui
jadis étaient habillés , fardés et parfumés comme des
poupées , à dix heures du matin , se rendent maintenant
à cheval au Cour -la - Reine , aux Champs-Elysées
et dans tous les environs de Paris , en frac et en chemise
sans jabot, comme vos jockeys . Nos belles dames ,
qui n'auraient osé s'aventurer à sortir le matin , courent
tout Paris , et fréquentent nos promenades dans l'agréable
et modeste déshabillé d'une laitière . Nos voitures
sont propres , simples et commodes. Nous avons
de fréquentes courses de chevaux. Nos écuries sont
remplies de chasseurs et de palfreniers ( grooms ) anglais
, et nos fouets , nos selles et nos bottes , sont fabriquées
par vos compatriotes , ce qui réduit les nôtres à
l'aumône. Nous avons substitué du papier aux tapisseries
des Gobelins , et introduit dans nos cuisines le
roast-beef et les puddings au lieu de nos soupes , de
nos ragoûts et de nos fricassées . Nous chassons , nous
jurons , nous portons des toasts , et nous terminons
toutes nos disputes par des paris , comme le font votre
noblesse et vos autres gens comme il faut. Nos filles ,
à qui il n'était jamais permis de faire ou de recevoir des
visites sans être accompagnées d'une mère ou d'une
tante , et qui restaient au couvent jusqu'à ce qu'on les
forçât d'épouser un homme que souvent elles détestaient
, vont maintenant partout sans la moindre contrainte.
Devieuxlibertins élèvent au rang de comtesses
des femmes galantes , qui se vengent sur les citoyens
des dédains dont elles sont l'objet à la cour.
APRÈS la nouvelle de l'expulsion de M. Grégoire
de la Chambre des députés, après les preuves de dignité
DECEMBRE 1819 . 285
et de décence qu'ont donné nos représentans dans la
mémorable séance du . . , ce qui pique le plus
la curiosité publique , est la prétendue existence d'une
association de gens qui , à l'aide de longues aiguilles se
faisaient un barbare plaisir de piquer les jeunes personnes
de seize à vingt ans. Plusieurs seraient mortes ,
dit- on , des suites de ces piqûres. On doute , avec raison
, de l'existence de cette association ; mais on croit
qu'il existe réellement un essaim de mouches de nouvelle
espèce , dont la ruche est rue de Jérusalem , de là
ces insectes se répandent en bourdonnant dans les divers
quartiers de la ville , où ils piquent à tort et à travers
tout ce qui est piquable. Aux armes ! gobe-mouches
; aux armes ! sonnez le tocsin, faites du bruit tandis
que l'on s'occupera des piqueurs et des piqûres ; on ne
s'occupera pas d'autre chose , il faut tenir le peuple en
haleine. On ne parle plus de la belle à la tête de mort ,
de la rue Plumet. On a oublié la pluie d'or de la rue du
Bouloi. Des gens qui se piquent de savoir diriger l'opinion
, n'ont trouvé rien de plus piquant que d'imaginer
la fable des piqueurs . Dieu nous garde cependant des
piqûres des mouches de la rue de Jérusalem .
Les Mémoires de Joséphine , impératrice des
Français , continuent d'avoir du succès , quoiqu'un
journal se soit acharné à dénigrer cet ouvrage ; l'éditeur
se console de ses diatribes , en se resouvenant de
l'impartialité avec laquelle la Renommée en a rendu
compte. Des personnes qui se disent instruites , prétendent
qu'il y a eu des intérêts lésés par la publication
de cet intéressant recueil , et que certain employé
286 MERCURE DE FRANCE .
à un journal de la capitale , est le teinturier d'une édition
de Mémoires qui portent le même titre , et qui devraient
être en vente depuis long- temps . INDĖ IRÆ .
wwww V
SPECTACLES .
wwwww
Olympie vient enfin de paraître sur la scène avec tout
son éclat , et l'Opéra peut espérer quelques bonnes recettes
pendant le mois de janvier. La Lampe merveilleuse
doit , dit- on , lui succéder , et ne laissera rien à
désirer pour le brillant des décors et le luxe qu'exige ce
genre d'ouvrage .
La comédie du marquis de Pomenars , qui vient
d'être représentée au premier Théâtre-Français , fait le
plus grand honneur au talent reconnu de son auteur ,
et le succès qu'elle a obtenu et mérité doit l'encourager
plus que jamais à suivre une carrière aussi brillante.
Michelot , chargé du rôle de marquis , s'en est acquitté
avec beaucoup de talent. Mademoiselle Mars est char.
mante , et ne pouvait mieux être placée. Enfin tout ,
jusqu'aux costumes du temps , ce qui est assez rare
d'être bien saisi au théâtre , semble devoir assurer un
fort joli succès à cette comédie , qui sera vue de temps
en temps avec plaisir.
Le second Théâtre-Français , à l'exception de
quelques pièces de répertoire , se repose sur les Vépres
Siciliennes , qui attirent toujours beaucoup de monde.
On prétend que toutes les loges sontdéjà louées pour la
première représentation des Comédiens , qui doit avoir
lieu l'année prochaine.
1
DECEMBRE 1819. 287
--- Feydeau n'est pas très-heureux en succès ; et ce
qui , je crois , en est la cause , c'est qu'il est difficile de
réunir deux talens . Tantôt c'est le poëme quî tue la musique
, tantôt c'est la musique qui extermine le poëme ;
quelquefois même tous les deux coopèrent à leur ruine.
Je ne veux cependant pas appliquer cette dernière hypothèse
à la dernière pièce . Les Rivaux du village , ou
la Cruche cassée , ne sont pas dans cette catégorie ,
et l'on doit savoir gré à l'auteur de la musique de s'être
chargé d'un tel poëme .
Madame Lemonnier , qui n'a que deux couplets à
chanter , s'en est parfaitement acquittée , et a su prouver
qu'un beau talent sait tirer parti de tout ; mais ce
qui , je crois , a fait le plus de plaisir dans cette exquisse
villageoise , est le jeu naturel et inimitable de madame
Gavaudan dans le rôle d'un petit paysan . La scène de
la leçon d'amour est parfaitement jouée , et était neuve
au théâtre . Mademoiselle Palar , qu'on ne se lasse pas
d'entendre , et qui est chargée de donner cette leçon au
jeune paysan , a été très-applaudie tant pour le naturel
qu'elle y a mis , que pour la décence qu'il était difficile
d'y apporter. Cette pièce , dont le cadre est très-léger ,
a obtenu un succès un peu contesté; quelques passages
un peu libres ont excité de justes murmures . L'auteur
des paroles a gardé l'anonyme ; et celui de la musique
est M. Lemierre , élève de M. Berton , dont le nom
a été proclamé au milieu d'applaudissemens bien mérités.
- La Jolie Dormeuse de la rue de Chartes vient
enfin de ramener le public au théâtredu Vaudeville ; et ,
grâce au talent de Mme. Perrin, ce thâtre va reprendre
288 MERCURE DE FRANCE .
unpeu sa vogue. Ce sont MM. Scribe et Alexandre Lavigne
, frère de l'auteur des Vépres Siciliennes , à qui
nous devons cette jolie petite production .
- La Porte-Saint- Martin rivalise toujours avec le
grand Opéra , pour la richesse et l'élégance des décors ;
et , grâce au talent de M. Ciceri , on peut voir aussi un
enfer aux boulevards. La parodie des Danaïdes , qui a
fait courir tant de monde , en attira certainement à ce
théâtre ; et si l'on a frémi d'horreur en voyant Derivis-
Danaüs , et ses filles conspirer de sang-froid la perte
de leurs époux , la scène de la cave où Potier Danaüs
distribue des eustaches à ses cruelles filles , doit désopiller
la rate. Celle aussi où il est poursuivi par un gros
dindon , est d'une invention grotesque , qui a beaucoup
diverti . Enfin , de grands tableaux , des ballets bien
dessinés et bien exécutés , un jeu continuel de machines
, tout se réunit pour faire de cette parodie un spectacle
très - brillant .
Ce théâtre prépare , dit-on , pour le jour de l'an , plusieurs
pièces analogues , et doit nous donner au carnaval
un mélodrame intitulé : Les Catacombes. Espérons
nous amuser .
La foule qui se porte chez les frères Franconi
est attirée par d'autres sentimens , et se compose en
général de bons Français qui , non contens de voir les
charmans dessins des Vernet , représentant nos fastes
militaires , veulent encore les savourer en action . On
ne saurait accorder trop d'éloges à messieurs Franconi
de l'activité et de la richesse qu'ils mettent pour monter
ces grandes pantomimes . La Mort de Poniatowski , ou
le Passage de l'Elster , ajoutera encore à leur réputation
; et l'empressement que met le public à assister aux
représentations de cet ouvrage , prouve bien l'empire
que la gloire a sur le coeur du Français , et qu'il saisit
toutes les occasions de rendre hommage au courage
malheureux . B.
M
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences et Horts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres
Vires acquirit cundo.
POÉSIE.
ODE ALA FOLIE.
Ο τοι ! qui , née avec le monde
Dois subsister autant que lui :
Folie , en tous temps si féconde ,
C'est toi que j'invoque aujourd'hui.
Mère des passions humaines ,
Des chûtes où tu nous entraînes ,
Déroule à nos yeux le tableau :
Dis , combien d'usages barbares ,
Que de conceptions bisarres ,
Eclaire chaque jour nouveau.
II. 19
290 MERCURE DE FRANCE.
Les annales de la Folie
Sont l'histoire du genre humain :
, A peine eut- il reçu la vie
Qu'elle s'en empara soudain.
Jetés sur un globe en ruine ,
Les mortels dès leur origine ,
A la discorde sont livrés :
En tous lieux le plus fort opprime ;
Le plus faible devient victime ,
Et de faux Dieux sont adorés.
Qui peindra l'orgueil en délire ,
Prenant un ridicule essor :
L'avare qui toujours désire
En séchant auprès d'un trésor ?
Qui peut raconter les ravages
Qu'exercèrent dans tous les âges
Le pouvoir et l'ambition ;
De combien d'actes de démence
Furent capables la vengeance ,
L'amour , la superstition ?
Qui dira de l'imtempérance
Quels sont les funestes excès ;
Des jeunes gens l'effervescence ,
Du jeu les sinistres effets ?
L'inquiétude inséparable
De cette soif insatiable
Des dignités et des honneurs ;
Des procès l'absurde manie,
D'un coeur atteint de jalousie ,
Le désespoir et les fureurs ?
Jamais aucune extravagance
Manqua-t - elle de défenseurs ?
La philosophique arrogance
Consacra toutes les erreurs .
Nous prodiguons le nom de sages
Ade fastueux personnages
FEVRIER 1820 .
291
Qui trompèrent l'antiquité ;
La Grèce adonnée aux sophistes ,
Vit ses plus fameux moralistes
Prêcher le cynisme effronté.
Combien d'impertinens mystères ;
De faux prodiges , de martyrs ,
Que de druides sanguinaires ,
De Talapoins , Bonzes , Fakirs !
Combien de préceptes frivoles ,
D'imans , de fétiches , d'idoles ,
De pagodes , de talismans ;
De pythonisses , de sybilles ,
Des prédictions puériles ,
D'auspices , d'enchantemens !
Jusque chez les hordes sauvages
On voit des castes et des rois ;
Les préjugés et les usages
Y tiennent la place des lois .
Tel a pour aïeule une carpe ,
Porte des boyaux en écharpe
Ou se décore avec un os .
Chacun vante son origine ;
Et même l'ordre de l'urine ,
Existe chez les Hottentots .
Le Caraïbe anthropophage
Aime à déchiqueter son corps ;
Il déforme et peint son visage ,
Là , tout appartient aux plus forts.
Quand la flèche homicide échappe ,
Malheur à celui qu'elle frappe !
La rage énivre les guerriers ;
C'est après mille et mille outrages ,
Que parmi ces affreux sauvages
On dévore les prisonniers .
Le monde encore en son enfance
Voit paraître Sémiramis ;
La fureur des meurtres commence ,
L'Egypte vomit Sésostris .
292
MERCURE DE FRANCE.
L'amour met en feu la Phrygie ;
Argos exerce sa furie
Sous les auspices de ses dieux.
Illion est réduite en cendres ,
Et loin des rives du Scamandre ,
Les vainqueurs vont se battre entr'eux.
Le bon goût , les arts agréables ,
Sont dus à ce peuple léger.
Ses chefs -d'oeuvre inimitables
Toujours le feront surnager.
Mais de proscrire la mémoire
Des hommes qui faisaient sa gloire
Il eut l'irréparable tort.
D'Alexandre enfin la puissance ,
S'englobe en cet empire immense
Qu'on voit s'écrouler à sa mort.
Après avoir conquis la terre
Par tant de hasardeux combats ,
Rome courbe sa tête altière
Sous les plus vils des scélérats .
Néron plongé dans les délices ,
Lui fait adorer ses caprices ;
La terreur étouffe sa voix.
Sous des Goths sa puissance expire ,
Elle voit démembrer l'empire
Et d'un prêtre subit les lois.
Aux disputes théologiques
L'Orient est abandonné ;
Arène ouverte aux scolastiques ,
Au fanatisme forcené.
Pendant mille ans l'arianisme ,
Les conciles , le pédantisme ,
Des empereurs font leur jouet :
Constantinople enfin succombe ,
Et tout le Bas-Empire tombe
Sous le sceptre de Mahomet.
FEVRIER 1820 . 293
Par Charlemagne réservée
A supporter un joug cruel ;
La Germanie est abreuvée
De sang humain au nom du ciel.
La ferveur , la galanterie ,
Entraînent l'Europe en Asie ,
Pour combattre le Sarrasin ,
Dans le désordre et la licence ,
Des Croisés remplis de jactance ,
Vont périr au bord du Jourdain .
A l'Est d'innombrables Tartares
Sont amenés par Gengis- Khan ;
Cent autres hordes de barbares
Exterminent sous Tamerlan ;
Colomb découvre un nouveau monde ,
L'Espagnol aussitôt l'inonde ,
Ivre de sa cupidité ;
Et sous l'étendart catholique ,
Dans le Pérou , dans le Mexique ,
Assouvit sa férocité.
L'ambition sacerdotale ,
L'orgueil des pontiſes romains ,
Leurs noirceurs , leur affreux scandale ,
Soulèvent les peuples voisins .
Le ciel mis à l'encan s'irrite ;
Un schisme éclate , il a pour suite
L'horrible guerre de trente ans ;
Le Nord triomphe de l'intrigue ,
Mais dans Paris s'ourdit la Ligue
Et le meurtre des protestans.
Envain la malheureuse France ,
Serve sous mille usurpateurs ,
Et vouée à l'intolérance ,
Réclamé contre tant d'horreurs .
Quand de plus en plus opprimée,
A la fin , de ses droits armée ,
294 MERCURE DE FRANCE .
Elle lève un bras colossal :
Et bravant la fureur impie
D'une implacable olygarchie ,
Abat le monstre féodal .
Inabordable dans son île,
La fière et jalouse Albion
Fut toujours en guerre civile
Un foyer de corruption.
A Cromwel on la voit soumise ;
Le monopole à la Tamise
Donne l'empire du trident ;
Mais cette rapace Angleterre
Ne doit sa paissance éphémère ,
Qu'aux désastres du continent.
Tandis qu'on voit en décadence
Tomber le règne du Croissant ,
Le despotisme et l'ignorance
Hâter ce grand événement ;
Ala honte de sa patrie ,
Sur les côtes de Barbarie
L'européen est insulté,
Des forbans nous chargent de chaînes ,
Et dans leurs cités africaines
Nous trainent en captivité .
Mais quoi ! des chrétiens continuent
L'infâme commerce des noirs ,
Des sycophantes s'évertuent
A trahir leurs plus saints devoirs .
Avec la doctrine infernale
De la restriction mentale ,
On pervertit les nations :
Les vertus ne sont que chimères ;
On mutile encore ses frères ,
Pour en faire des histrions.
FEVRIER 1829. 295
Ah! l'expérience est perdue
Pour les peuples et pour les rois :
La raison partout méconnue
Fait envain retentir sa voix .
Honteux parfois de nos faiblesses
Nous nous faisons mille promesses
Pour déjouer de noirs complots :
Mais la turbulente Folie
A sa marotte nous rallie
Dès qu'elle agite ses grelots .
C......
CHARADE .
Je suis uu de ces mots dits onomatopée ,
Dont le son à l'esprit trace une juste idée ;
Mon premier rime en ic ; mon second rime en ac
Et mon tout se nomme ......
ENIGME.
Sans lui faire aucun compliment ,
Je serre l'homme étroitement .
Quoique souvent brillant de broderie
Je n'en tiens pas moins un état
Ce qui ne doit servir qu'au bien de la patrie
Et qu'à la gloire de l'état
LOGOGRIPHE .
Sun six pieds je me tiens ; si tu les décomposes
Tu trouveras de l'or , de la soie et des roses .
296 MERCURE
DE FRANCE .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de la Charade est MÉMOIRE,
Celui de l'Enigme est BATEAU ,
Et celui du Logogriphe est GASTRONOMIE , dans lequel on trouve
Astronomie.
Mwwww
HISTOIRE .
wwww
HISTOIRE DE FRANCE ; par M. ROYOU (1 ).
PREMIER ARTICLE.
IL n'est aucun peuple qui compte autant d'histoires de
son pays que notre nation , et il n'en est pas qui compte
moins de bons historiens : nous n'avons aucun nom à
opposer aux noms des Hume , des Mariana , des Müller
, des Puffendorff.
Mezerai écrivait à une époque où la France sortait de
bégayer l'idiome informe du règne de Charles IX , et
sa volumineuse histoire se consulte, mais ne se lit plus.
Pourtant il n'a manqué à cet homme , pour élever un
( 1) Six vol . in - 8 . Prix , 36 fr . Paris , chez Le Normant , rue de
Seine, no. 8 et à la librairie du Mercure,quai des Augustins no. 9.
FEVRIER 1820 .
297
monument durable, que d'être né quelques années plus
tard , après que le solitaire de Port Royal eût fixé la
langue dans ce livre qui est tout à la fois un chefd'oeuvre
de goût et de style , et qu'on nomme les Provinciales
. Mezerai a de la chaleur , une grande étendue /
de raison , surtout un patriotisme ardent qui plus d'une
fois lui a inspiré de belles pages ; c'est à cet amour
de la patrie qu'un historien latin a dû une partie des
beautés qu'on admire dans ses annales ; je parle de
Tacite, avec qui Mezerai , ainsi qu'on l'a déjà remarqué,
a quelques traits de ressemblance : hardi et chagrin
comme lui , censeur trop amer des hommes , mais
enthousiaste autant que lui de son pays , de la gloire et
de la liberté .
Sans doute , l'impartialité est le premier devoir d'un
historien , parce qu'on cherche en lisant l'histoire , la
vérité bien plus que des émotions ; toutefois , cette
vérité peut être embellie et ornée , ce n'est pas celle qui
doit régner dans un ouvrage de science ; elle ne repousse
ni les images , ni les tableaux , niles mouvemens
de l'éloquence. Voyez Tacite quand il fait rencontrer
aux soldats romains les ossemens de leurs compagnons
d'armes , épars dans les plaines funèbres de Bédriac :
il ne décrit pas froidement cette rencontre , mais en
peintre , en poëte. Ces soldats ramassent les ossemens ,
ils les baisent et jurent de les venger ! et l'âme , émue
par ce tableau , partage la douleur, l'indignation de ces
soldats ; elle est toute romaine .
On oublierait, s'il est possible, qu'on appartient à ce
pays des Francs, glorieux entre tous les pays selon l'expression
de Grégoire de Tours , en lisant l'histoire de
298 MERCURE DE FRANCE.
1
France de Velly et de ses continuateurs : jamais manière
plus froide et moins animée . On voit que nos revers ou
nos victoires n'abattent ni n'exaltent leur ame. Quand
Guise-le Balafré relève devant Calais l'honneur de ces
vieilles bannières de France , forcées un moment de
s'abaisser devant les lances castillannes , ils ne témoignent
ni admiration pour le héros , ni joie pour le
pays si miraculeusement sauvé ; et quant ils décrivent
la journée de Saint- Quentin , ils marquent le nombre
des morts , le lieu du combat , les noms des généraux ,
et c'est tout. Comme le style prend nécessairement dans
la composition, la teinte des affections de l'âme , il
est, dans ces historiens , perpétuellement fraid et décoloré.
De nos jours un écrivain modeste et savant , Anquetil,
a voulu écrirel'histoire de son pays, et son ouvrage,
reçu avec empressement , semble n'avoir rien perdu de
la vogue qu'il obtint à son apparition. Cet homme
cependant ni ne pense , ni ne fait penser ; mais sa
narration est facile et élégante , et il a su la rendre
attachaute par un artifice assez heureux ; c'est en y
mélant tantôt le style naïf des vieux chroniqueurs , tantôt
le langage simple, pittoresque , animé d'autres per .
sonnages qui sont en scène ; cel artifice lui avait déjà
réussi dans quelques compilations qu'il avait publiées
avant qu'il eut l'envie à près de quatre- vingt ans , d'écrire
l'histoire de France. Voilà ce qui explique le
succès qu'il obtient encore à la lecture , chez ces personnes
qui veulent par dessus tout l'amusement, et qui
ne voient qu'un spectacle dans la chute des trônes ou
FEVRIER 1820.
299
l'asservissement des peuples. Pourcette sorte d'esprits,
l'histoire n'est qu'un roman.
Je n'ai pas parlé de Daniel , il appartenait à la société
des jésuites , et on s'en aperçoit malheureusement dans
plus d'une page de son histoire : c'est le défenseur zélé
et quelque fois intolérant des haines , des prétentions,
des scandales même de la thiare. Il a jugé trop sévèrement
les protestans ; à ses yeux, les disciples de Calvin
sont autant de factieux qui couvraient du voile de la
religion leurs desseins sinistres contre la monarchie, que
l'ivresse des passions , l'amour d'une folle indépendance
et des nouveautés poussèrent à se révolter contre le
trône; comme si ces prisons où on lesjetait, cet exil auquel
on les condamnait, ces échaffauds , ces bûchers où
les trainaît un fanatisme qui n'était ni selon le coeur de
Dieu , ni selon la justice humaine , n'expliquaient pas
assez la révolte des réformés ! Quand des jours meilleurs
eurent lui pour eux , qu'un édit de pacification, oeuvre
du génie tolérant de l'Hospital, les eut rassurés sur leur
fortune , sur leur existence , sur leurs libertés civile et
religieuse , ces hommes se turent , et ce même l'Hospital
vanta dans les conseils du Roi et devant les états
du royaume , leur amour pour le prince et la patrie,
leur respect pour la justice , leur soumission aux lois .
Depuis , ils coururent de nouveau aux armes , mais ce
ne fut qu'après que Catherine de Médicis eût lassé
leur patience , qu'ils virent cette femme méditer contre
eux avec l'Espagne de funèbres projets , les bourreaux
et les échaffauds s'apprêter : alors comme il s'agissait
pour eux d'être ou de n'être pas , ils eurent recours à
300 MERCURE DE FRANCE .
la force , mais , ne l'oublions pas , seulement quand its
aperçurent à leur tête un prince du sang.
Jene me fais pas l'apologiste de la révolte, je ne pense
pas avecle cardinal de Retz que rien de ce qui est nécessaire
en politique , n'est criminel; maxime qui peut également
conduire les rois à l'échaffaud , les peuples dans
les fers . Mais si la révolte des protestaus est condamnable
aux yeux de Dieu et des hommes , que le crime
en retombe tout entier sur Médicis : ses conférences
mystérieuses de Bayonne , avec le féroce d'Albe , où
elle arrêta l'extermination des réformés , ses perpétuels
parjures , ses violences tantôt ouvertes , tantôt cachées
contre leurs libertés , ses alliances avec l'étranger , ses
pactes criminels avec Philippe II , la marche armée des
Espagnols à travers des provinces désolées par la
famine , ou ruinées par le séjour de la cour , ce honteux
appel fait aux Suisses , que Médicis donna pour gardes
à son fils , voilà quelques-unes des causes qui amenèrent
la seconde guerre civile en France : les réformés ,
du mépris pour le gouvernement passèrent à la révolte
ouverte , gradation inévitable . Quand à Rome
empereur tombait daus le mépris , les soldats agitaient
leurs armes , et le monde avait un autre maitre .
un
Daniel se trompe également quant il voit dans la
conjuration d'Amboise , une conspiration coutre le
trône : elle ne fut entreprise que pour renverser la
puissance des favoris du prince , de ces Guises contre
lesquels s'élevait la voix du peuple ; qui pendant que la
France n'offrait que le spectacle de la nudité et de la
misère , étalaient un faste , une magnificence inouis
daus les annales de la nation, et despotes d'un monarque
FEVRIER 1820 . 301
3
malade et en bas âge , déchiraient et ensanglantaient la
France , en son nom. Chose qui peint merveilleusement
le coeur des favoris ! Quand François II mourut , ces
Guises, dont nous parlons, non-seulement n'allèrentpas
pleurer sur son cercueil , mais ils refusèrent de l'accompagner
à cette demeure, où les rois n'ont plus ni
favoris, ni flatteurs ; François n'eut pour tout cortége ,
qu'un vieillard aveugle qu'il avait exilé pour plaire aux
Guises!
Daniel mérite un autre reproche , c'est de croire trop
facileinent au merveilleux , d'adopter avec une foi trop
vive les prodiges qu'il a trouvés rapportés dans les anciens
chroniqueurs , et dans les légendistes .
Il n'en est pas de nous comme des anciens . Dans
notre système religieux , tout est subordonné à un seul
Dieu , cause unique et immuable , qui voit de même le
cèdre et l'hysoppe, pour parler le langage des écritures :
dans la théologie payenne , au contraire , tout était cause
secondaire , parce que chaque étre , chaque objet avait
une divinité qui veillait à ses destinées'; dès lors , l'intervention
de cette divinité était nécessaire , lorsque
cet étre , ou cet objet étaient menacés , attaqués , profanés
: ainsi le merveilleux était plus recevable , parce
qu'il était plus fréquent. On ne s'étonne donc point que
des voix lugubres se fassent entendre sur ces rivages
où Agrippine s'est sauvée à la nage : ce sont les divinités
de ces rives qui s'affligent du parricide qu'a voulu
commettre Néron .
Dans cet endroit que je viens de citer , Tacite représente
Néron après son crime , les yeux fixés en terre
dans une stupide immobilité , la têtepenchée, le visage
302 MERCURE DE FRANCE :
pâle ! ... Rarenient cet historien oublie de nous tracer
la physionomie de ces homines qu'un grand crime
agite , que les remords tourmentent , ou qu'une violente
passion met hors d'eux mêmes ; et il est admirable dans
cette sorte de peintures .
Les historiens grecs , au contraire , ainsi qu'on l'a
remarqué de leurs poëtes tragiques , n'ont jamais peint
que la nature morale; on ne trouverait pas dans
Thucydide , dans Hérodote , une seule peinture de
l'homme physique. Si les bornes de cette feuille me
le permettaient , je chercherais à déterminer les causes
de cette disparité de vues et de pensées , chez des
hommes qui ont écrit dans le même genre. Ces considérations
m'ont éloigné de M. Royou , je ne les crois
pas inutiles à l'examen que je ferai de son ouvrage.
AUDIN.
( La suite à un numéro prochain. )
LITTÉRATURE.
Mémoires et Correspondance de l'impératrice
Joséphine ( 1 ) .
Qu'un jeune favori des Muses , dans son noble enthousiasme
, dans sa généreuse philantropie , rêve l'égalité
des rangs et des conditions ; malgré l'expérience ,
(1 ) Paris , chez Plancher , éditeur des OEuvres de Voltaire et
du Cours de politique constitutionnelle; par Benjamin- Constanta
In-8. , prix , 4 fr. 50 c, et 5 fr. 50 c. par la poste.
FEVRIER 1820 . 303
je le conçois encore. Mais , hélas ! elle est impossible .
L'aigle et le cauteleux serpent seront toujours libres
de manger les moutons et les oiseaux. Là même où le
canon n'a pas encore ébauché la civilisation moderne ,
vous trouverez des tyrans et des esclaves , des maîtres
et des serviteurs , des hommes titrés et des sujets
obscurs .
Puisque tout est en quelque sorte conventionnel
ici bas , admettons, je le veux, des fictions qui servent
de base à l'édifice social ; mais qu'au moins , dans leur
application elles blessent plus rarement l'humanité , la
raison et l'honorable orgueil de la vertu. Ni ce pacte
qu'un autre a signé pour moi , ni ces lois que vous
m'avez imposées , ni ces magistrats inquisiteurs , toujours
courbés devant le despotisme et le veau doré , ni
ces hideux gendarmes , ni ces féroces guichetiers ne
me feront estimer ét chérir l'être vil ou nul , superbe
ou méchant , auquel le hasard de la naissance , la ruse
ou le sabre a départi la puissance .
Mais une révolution soudaine , le choix du peuple ,
l'amour et la politique d'un souverain , ont-ils au contraire
placé la couronne sur la tête d'une femme que déjà
sa naissance, et bien plus encore ses vertus privées , recommandaient
à notre amour , à nos respects ; alors
tous ceux que le destin laisse , quoique injustement
peut- être dans leur obscurité héréditaire , applaudissent
à une élévation qui semble moins l'ouvrage de cet
aveugle dieu , que l'heureux effet d'un plan conçu par
l'éternelle sagesse du roi des rois .
Eh ! comment ne pas honorer de sa libre vénération ,
comment ne pas idolâtrer la femme délicate , sensible ,
304 MERCURE DE FRANCE.
pieuse , bienfaisante et modeste qui , par l'exercice des
vertus les plus douces , rendle pouvoir si aimable, qu'elle
semble , je le répète, le tenir du ciel même ; qui
sans cesse opposant l'aménité èl'emportement , la sobriété
de ses voeux à l'insatiable cupidité de l'ambition ,
le néant des vanités mondaines aux sanglantes illusions
de la gloire , a dû tant de fois adoucir ou paralyser les
effets d'une puissance si mal partagée !
Telle fut , même après la plus épouvantable des catastrophes
, l'impératrice Joséphine .
Elle épouse en 1792 le vicomte de Beauharnais.
En 1794 , la hâche révolutionuaire tranche le lien
cher et sacré qui unissait le coeur d'Eponine à l'âme
de Socrate.
Le 8 mars 1796 la voit s'unir à la fortune de Bonaparte.
Sacrée et couronnée impératrice des Français le 2
décembre 1804 , six mois plus tard , une double couronne
, celle du royaume d'Italie , brille sur son front
déjà si glorieux ! .... Mais l'astre de cette grandeur miraculeuse
pâlit par degrés. La politique d'une part , de
l'autre la servilité , lui arrache le titre d'épouse de
l'empereur . Bientôt sous la foudre du sort elle voit tom.
ber avec fracas le trône que ses vertus auraient peutêtre
conservé , et avec lui l'homme superbe qu'il n'avait
pu rassassier de gloire et de prospérités ; enfin , du milieu
de ces ruines majestueuses le Temps et la Mort se
lèvent hideux et menaçans. Sans pâlir , Joséphine répond
: Je suis préte. Elle jette un dernier regard sur
cette terre où elle ne laisse d'autres objets de sa douleur
qu'une famille adorée , des amis inconsolables , et
FEVRIER 1820. 305
les indigens qu'elle ne pourra plus secourir. Les yeux
fixés sur un dieu de bonté , qui lui montre dans le séjour
de la paix tant de félicités réelles pour si peu de
biens qu'elle a perdus , on l'entend répéter d'une voix
angélique , cette profession de foi si touchante et si
religieuse :
<< O Dieu qu'on méconnaît ; ô Dieu que tout annonce ,
>> Entends les derniers mots que ma bouche prononce.
»
» Mon coeur peut s'égarer , mais il est plein de toi.
Je vois sans m'alarmer l'éternité paraître ,
>> Et je ne puis penser qu'un Dieu qui m'a fait naître ,
>> Qu'un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits ,
>> Quand je ne serai plus, me tourmente à jamais. »
La tourmenter ! Joséphine ! .... Eternelle justice , à
qui donc aurais - tu réservé tes récompenses ? Loin ,
bien loin cette idée impie . Pour vous dont le fanatisme
ou l'aveugle crédulité ne conçoit au milieu
des élus , qu'un Dieu toujours armé du glaive , venez
comtemplez avec moi cette douce victime du sort , et
peut- être le tableau de ses vertus vous convertira aux
seuls dogmes que puisse avouer l'humanité .
D'un rang où l'égalité est possible , la fortune la
porte subitement jusqu'à celui qui les efface tous ; et
où , maître absolu rarement on imite cet Etre-Suprême
dont il est si facile de parodier la majesté. Dans cette
région , d'où le peuple semble si petit, verrons - nous
Joséphine fatiguée, mais toujours insatiable de gloire ,
d'ambition et d'encens , ne se croire désormais comptable
qu'envers un Dieu fait à l'image de l'homme dégénéré
? Non , non, la pieuse humilité se plaît à res
II. 20
306 MERCURE DE FRANCE .
serrer , à rendre plus doux encore les liens qui l'unissent
à ces Français qui aiment tant à aimer. D'un
seul regard elle chasse au loin ces fantômes légers ,
peuple léger où l'orgueil et la politique cherchent leurs
favoris ; d'un soufle elle dissipe ces nuages impurs que
la flatterie épaissit autour des trônes. Alors avec la lumière
la plus pure , l'auguste vérité arrive jusqu'à elle
sans obstacle. Entre la souveraine et toutes les classes
s'établit un échauge perpétuel de voeux , d'hommages
et de bienfaits . Elle n'a point cette morgue héréditaire,
cette démarche superbement dédaigneuse , si communes
aux princes que la légitimité semble quelques
fois affranchir de nos modestes vertus . Jamais son faste
n'accusa la sécheresse de son coeur ; jamais le soupir
de la misère ne vint la faire rougir au milieu des plaisirs
que son rang autorisait. De la même main elle
répandait l'eau destinée à ranimer la plante desséchée ,
et le secours parfois inattendu , qui rappelait au bonheur
une famille entière. En ce temps-là aussi la renommée
publiait les fastes de la gloire , des arts et de
la littérature ; mais Joséphine ne confiait point à ces
voix adulatrices le soin humiliant pour l'obligė , de
proclamer jusqu'au moins important des actes de sa
bienfaisance ou de sa générosité . Pour elle la justice
même , la clémence étaient des devoirs rigoureux ; et
son mépris aurait payé l'article où tel rampant folliculaire
eut dit : Sa Majesté a DAIGNÉ assurer une pension
à ce vieux et pauvre fils d'Apollon. Si quelquefois en
l'absence du chef de l'état , elle doit recevoir les différentes
aurorités , son rôle et le leur ne consistent pas
dans un vain cérémonial. Dépositaire d'une faible por
FEVRIER 1819. 307
tion de la puissance suprême, elle ne se croit pas pour
cela appelée à nous régir selon ses passions ou ses caprices
. Pour fixer le jour d'une revue on n'attendait
pas le bulletin de sa santé . Elle se serait crue coupable
au premier chef, si par de sourdes menées , par des
libéralités corruptrices elle eut tenté , soit d'entraver
la marche du gouvernement , soit d'affaiblir l'autorité
des lois ou de l'empereur. Ecrit- elleau prince Eugène,
<<En voyant s'agrandir vos destinés , dit-elle , vous
n'aurez nul besoin , mon fils , d'élever votre âme avec
elles ... Au milieu des honneurs et de l'opulence , vous
vous rappelerez Fontainebleau , où vous fûtes pauvre,
orphelin et délaissé ; mais vous ne vous le rappelerez
que pour tendre aux malheureux une main secourable. >>
Quoique eile eût plutôt manqué une messe qu'un acte
de générosité , souvent la piété la conduisait aux pieds
des saints autels . Là , sans doute , de bien douloureux
souvenirs rouvraient la source de ses pleurs ; mais à
côté du malheureux Beauharnais percé de mille coups
sur le champ des révolutions , l'histoire lui montrait
tant d'autres victimes ou plus illustres , ou non moins
vertueux! ....... Autour d'elle alors ses yeux attendris
voyaient , non les complices de son assassinat , mais
des pères , des soeurs , des mères , des amis qui , tous
avaient comme elle des pertes cruelles à déplorer.
Cette communauté de malheurs fortifiait sa résignation.
Eh quoi ! dans l'inestimable pouvoir de sècher
tant de larmes , Dieu ne lui avait- il pas accordé la première
des compensations promises à ses vertus ? .......
Courbée alors devant le créateur des mondes, elle laissait
tomber dans la poussière le bandeau qui faisait
308 MERCURE DE FRANCE.
l'orgueil de son front ! ...... Sur le théâtre de son héroïque
sacrifice le Christ se montrait à ses regards.....
Et si dans cet instant , près de cette image imposante ,
eût apparu le plus coupable des meurtriers de sou
premier époux , Joséphine se serait écriée : Moi , je
sourirais au plaisir de la vengeance devant celui qui,
nous montrant sa couronne d'épines , ses blessures et
les instrumens de son supplice , rassemble toutes ses
forces pour dire à l'homme : Tributaire de l'adversité,
suis mon exemple , je meurs en priant pour mes bourreaux!
.....
( La suite au prochain Numéro ).
wwwwwwwwww
SATRICUS .
Anecdote traduite de Brumleu , et tirée du MERCURE
ALLEMAND ( 1 ) .
<< LE silence règne dans tout le camp. Accablés de
sommeil , les fils de Bellone reposeut autour de moi.
Qu'il est pur l'air du vallon ! comme il circule doucement
sous la lumière des nuits ! regarde , ô Satricus !
tout te fait signe de fuir. Qui te voit ? hâte toi ! hâte toi !
quitte la tente de l'ennemi » .
Ainsi parlait Satricus. Craignant d'être reconnu dans
sa fuite , il jette ses armes, regarde encore autour de lui ,
et passe avec vîtesse de l'obscurité de la tente à la
clarté de l'astre des nuits .
(1) Woda. Erster Band, Hamburg, S. 86.
FEVRIER 1820. 309
« O toi dont le char argenté roule sur ma tête ; toi
qui éclaires le sentier du voyageur égaré dans l'ombre ,
exauce , déesse bienfaisante , exauce , la prière d'un
pauvre vieillard , et conduis un époux vers son épouse ,
un père vers ses enfans ! >>>
Tout à coup , le champ de bataille s'offre devant ses
pas solitaires . Les cadavres sanglans et éclairés par les
rayons de la lune , sont amoncelés et ressemblent à des
montagnes . Les Esprits des Morts voltigent au milieu
d'un silence effrayant , et avant de descendre dans les
ombres de l'Erèbe , demandent un tombeau pour leurs
ossemens . Ces esprits brillent d'une lumière pâle et
grisâtre , pareille aux dernières lueurs d'un feu mourant
qu'on distingue à travers une épaisse fumée . Satricus
jugeant qu'il importe à sa sûreté de se bien armer , se
baisse , et porte la main sur une cuirasse . Satricus ! ...
Satricus ! tu prends la cuirasse de ton fils ! tu te revêts
de l'armure de Manzin qui est tombé sous la lance de
Maka !
Cependant Satricus , quoiqu'assoupi par le sommeil ,
s'avançait lentement dans la plaine , lorsque Solim , son
second fils arrive sur le champ de bataille pour chercher
le corps de l'infortuné Manzin , et lui élever un tombeau.
D'un oeil inquiet , d'un pas timide , il erre furtivemeut
çà et là . Bientôt , il entend dans le lointain un
bruit sourd qui semble se rapprocher et que produit
l'airain des Morts foulé par un voyageur. Il se croit
poursuivi par des guerriers , et fuit sous l'abri prochain
d'une roche caverneuse. Là , plein d'agitation
il examine à travers les broussailles celui dont il entend
les pas... Il apperçoit le vieillard (Satricus ) qui est
1
310 MERCURE DE FRANCE.
couvert de la cuirasse de Manzin . Il reconnaît l'armure
de son frère ! alors bouillant de fureur , il s'élance avec
impétuosité . Ainsi s'échappe le tonnerre dans un jour
d'orage ; ainsi l'éclair fugitif sillonne l'horizon. Avant ,
tout est calme, tout est muet, mais ce silence est le signal
de la tempête ; bientôt , le ruisseau qui roule sur le
gravier , fait entendre un plus bruyant murmure ; la
barque vogue rapidement , l'épi abaisse et relève sa tête
sous le vent qui l'agite ; et le feu de Jupiter , avec un
horrible fracas , se précipite de la nue entr'ouverte.
«Téméraire, pourquoi marches-tu couvert des armes
de mon frère Manziu ? .. hélas ! le père reconnaît son fils :
comme il brûle de le serrer dans ses bras , de le presser
contre son sein ! mais , il est frappé du mortel javelot ,
et , étendu sur la terre , il lève ses bras vers son fils
qui ne l'a pas reconnu ! « Ha ! mon fils , tu rougis ta
lance du sang de ton père ! » A ces mots , tous deux
sont saisis d'une horreur pareille aux angoises d'un
songe funèbre. <<Grands dieux ! du sang de mon
père ! .. Mais es- tu mon père? est- tu Satricus ? dieux !!
qu'ai-je fait ?>> -<< Oui , je suis ton père !... Je suis Satricus
! ... Après une longue absence je désirais revoir
ma chère patrie : j'ai pris la fuite dans ce moment où
l'astre des nuits lance sa lumière argentée... Hélas ! je
ne devais pas avoir le bonheur de revoir mes amis , ces
amis valeureux , avec qui j'ai passé si doucement les
premières années de ma vie ! Je ne devais pas te
revoir , ô ma tendre épouse ! et vous , ô mes fils , je ne
devais revoir qu'un seul de vous ; mais , o sort cruel !
je l'ai revu ce fils , tout trempé de mon sang !... Ne
pleure pas , ô mon enfant ce n'est point par iugraFEVRIER
1820 . 311
titude que tu m'as plongé le fer dans le sein. Ce sont
les parques qui l'ont ordonné , les parques qui me refusent
une plus longue vie .... Que je suis heureux dans
les douleurs de la mort , et que je remercie les dieux de
pouvoir te regarder encore une fois avant le sommeil
de l'éternité ! Incline ta tête , que je te presse encore
une fois dans mes bras défaillans ! approche , approche :
ne diffère pas ! >> << Quoi ! veux-tu embrasser ton
assassin ? >>
fils! »
-
« Oui ; mon assassin est encore mon
Solim tombe languissament dans les bras de son père .
Ainsi la rosée de la nuit tombe sur le sein de la
fleur altérée ; ainsi dans une soirée d'automne
un pâle rayon se penche sur un nuage chargé de pluie .
,
<< O mon fils , que le ciel te donne une vie longue et
fortunée. » Il se tait , et bientôt après il recommence ,
mais d'une voix plus basse , plus sourde , et avec le
râle de la mort : (G hélas ! mon haleine s'affaiblit !
mes yeux ne voient plus. Suis -je donc dans un antre
souterrain ? ... O que la mort est affreuse ! son voile s'épand
sur ma vue. Adieu : je meurs . >>
- Il n'est plus ! .. égorgé par son fils ! .. hélas ! égorgé
par celui qu'il vient d'embrasser si tendrement avant
d'expirer ! o que le remords fatigue mon coeur ! toute
ma joie est flétrie comme la fleur d'automne. Hier la
fleur était encore debout ; aujourd'hui saus éclat , elle
courbe sa tête mourante sur une terre glacée par les
frimas . Comme le rameau tombe avec l'arbre qui le
soutenait , ainsi je veux mourir avec mon père ! O
mort! ô misères de ma destinée ! ô remords plus horribles
que le trépas même !... Comme les Furies s'attachent
312 MERCURE DE FRANCE .
à mes pas ! je succombe sous leur fouet vengeur ! ... que
la fumée de son sang est effrayante ! Cache -toi ! cachetoi
! O lune ! disparaissez astres de la nuit! que du moins
je ne puisse le voir ! .... Ha ! ne le vois -je pas l'Esprit
de mon père ! Quoi ! ne le vois -je pas aussi celui de
mon frère ! malheur ! malheur ! Leur visage étincelle de
rage , et leurs yeux sont brillans comme des torches
agitées ! ... sans doute ils s'unissent pour demander mon
sang ! ... Les voilà ! ... les voilà ! ... »
Comme le souffle des vents pénètre avec bruit dans
le creux d'un rocher , ainsi le glaive pénètre daus ses
flancs déchirés . Il tombe , et sa vie s'éteint comme un
astre couvert d'un nuage ténèbreux.
wwwwwwwwwww
S.
PÉTRARQUE POëme , suivi de poésies diverses ; par
Pierre CHAS ( 1 ) .
TEL est le titre d'un recueil de poésies fugitives que
vient de publier M. Chas . Le nom de Pétrarque qui
décore le frontispice , celui de l'auteur déjà connu par
des productions aimables , tout concourait à fixer notre
attention sur cet opuscule , que nous allons examiner.
Le poëme intitulé Pétrarque , semble un peu faible
sous le double rapport du plan et de l'exécution . La marche
en est trainante et le style pâle et sans inspiration .
Ce défaut se fait d'autant plus sentir, que l'auteur qui
(1) Un volume in- 12, A Montpellier , chez Germain Tournel
, imprimeur -libraire .
FEVRIER 1820 . 313
paraît avoir beaucoup lu , travaille quelquefois sur
les pensées d'autrui , et s'expose ainsi aux dangers de la
comparaison . J'en vais donner quelques exemples :
Un poëte a dit en parlant de l'auteur de l'artpoétique ,
qu'il jouissait du privilège du génie , d'être original en
imitant :
Boileau copie ; on dirait qu'il invente.
Ce vers qui n'est certainement pas d'un poëte du
premier ordre , exprime assez bien une idée que
M. Chas a rendue faiblement.
Le peintre d'Ugolin
Toujours vrai , toujours grand et surtout inventeur ,
Lors méme qu'ilparait n'être qu'imitateur.
M. Chas conviendra qu'il est très - inférieur à Marmontel
dans l'expression , quoique la pensée soit la
même.
Sur les bords enchantés
Où le Rhône serpente à pas précipités .
Voici encore deux vers nouveaux sur une vieille
idée. Scaliger a dit admirablement :
Fulmineis Rhodanus quà se fugat incitus undis.
Un autre poëte a mis :
In pontum Rhodanus latofluit agmine præceps.
Je lis au 3e livre des Lusus Allegorici :
Quà Rhodanus properis currit in æquor aquis.
Le lecteur a déjà remarqué pourquoi ces trois vers ,
et surtout le premier , sont si supérieurs à ceux de
314 MERCURE DE FRANCE .
M. Chas . C'est qu'ils rendent bien la pensée des auteurs
, et que le mot, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
peint exactement la chose. Dans les vers français j'ai
souligné sur les bords , parce que le Rhône ne coule
pas sur , mais entre ses bords. Peut- être a- t- on voulu
parler des lieux que traverse le Rhône , et non de ses
rives . Dans ce cas , il faudrait être plus clair. Le mot
serpente , également souligné , ne se dit guère que des
ruisseaux , Poursuivons :
L'auteur veut peindre l'amour de Pétrarque pour
Laure :
C'est elle qu'il demande au lever de l'aurore ;
C'est pour elle qu'il sent tous les feux de l'amour ,
Pour elle qu'il soupire à chaque instant du jour.
Comparons ces vers à ceux de Virgile sur le même
sujet.
Te, dulcis conjux, te solo in littore secum ,
Te veniente die , te decedente canebat (Géorg. Liv. 4. )
Quel charme! quelle poésie dans les vers de Virgile !
J'engage M. Chas à revoir soigneusement son poëme
de Pétrarque , où j'ai toutefois rencontré de bons vers
entr'autres ceux- ci :
Solitaires bosquets , prêtez-lui (à Pétrarque) votre ombrage .
Heureux oiseaux ! venez sous leur épais feuillage.
Venez , heureux oiseaux ! soupirer vos chansons;
Fleurs ! naissez sous ses pas ; croissez tendres gazons !
Et toi , Zéphir , pour lui viens de ta douce haleine
Parfumer le côteau qui domine la plaine .
Ce passage ade la facilité, et peut soutenir la comparaison
avec les vers d'un vieux poëte , qu'on a souvent
FEVRIER 1820 .
3-5
cités , et que renferment les mêmes images. Ces vers
finissent je crois ainsi :
Champs , produisez des fruits ! couvrez -vous de verdure.
Et que la terre enfante son sauveur .
M. Chas dit agréablement de Pétrarque :
.... ll s'exprime en poëte , en amant ,
Et le mot n'affaiblit jamais le sentiment.
La fin du poëme me paraît digue d'éloge :
Pétrarque , c'est au nom de la postérité
Qu'invoquant aujourd'hui le Dieu de l'harmonie,
Le poëte vient rendre hommage à ton génie ,
De l'encens qui t'est dû parfumer ton autel
Et chanter sur sa lyre un hymne solennel.
Les développemens que j'ai donnés à ces observations
sur le poëme de Pétrarque , ne me permettent pas de
m'occuper des autres poésies . La pièce sur un poëte ,
p. 21 ; l'épître d'un vieillard , p. 28 ; l'immortalité de
l'âme , p. 35 , se distinguent par des vers bien frappés .
Le sens commun p. 45 , est fort bien dans sa totalité.
Je regrette de ne pouvoir donner les mêmes éloges à
la pièce latine, en vers élégiaques , p . 41. L'auteur qui
se permet , contre toutes les règles reçues , des enjambomens
fréquens du petit vers sur l'hexamètre suivant ,
ne paraît pas très -fort sur la prosodie , ce vers :
Ultima cum lacrymis oscula dat filio .
S'appèle en terme d'école , un vers faux. La première
syllabe de filius est longue , et M. Chas a jugé à-propos
de la faire brève .
316 MERCURE DE FRANCE .
Malgré ces remarques critiques , où je me suis
montré sévère sans cesser d'être juste , l'opuscule de
M. Chas a du mérite et se fait lire avec plaisir. Cette
nouvelle production confirmera le jugement que les
amis des lettres avaient porté depuis long-temps sur
le talent de l'auteur ; M. Chas se place entre Saint-Péravi
et Carbon de Flins . Ζ.-Χ.
wwwmm
wwwwwwwwwmm mm mmmm
CORRESPONDANCE .
Paris , ce 2 février 1820.
A MM . les Rédacteurs de tous les Journaux de
France et de l'étranger ;
MESSIEURS ,
• M. Sauvo , rédacteur principal du Moniteur , s'étant
refusé à imprimer ma réclamation dans ce Journal ,
j'attends de votre impartialité que vous accueillerez ,
ma lettre , en réponse à celle qui a été insérée dans
le Moniteur du 28 janvier dernier .
M. Sauvo est l'auteur du préambule qui précède la
lettre du prince Eugène , et il est évident que ce rédacteur
ne l'a fait que dans l'intention de nuire à un
ouvrage qui est ma propriété , et qui est accueilli favorablement.
On doit du respect aux princes , mais on doitla
vérité au public. Dans l'accueil qu'il a fait aux MéFEVRIER
1820 . 317
1
moires et Correspondance de l'Impératrice Joséphine
, si le premier de ces sentimens est entré pour
beaucoup , le second y est entré pour d'avantage. Nonseulement
il a retrouvé dans cet ouvrage les douces
émotions que lui procura si souvent l'excellente princesse
qui en est l'objet ; mais il croit en avoir retrouvé
la cause même en lisant les pièces de ce recueil. Comment
reproduiraient-elles si naïvement l'âme , le langage
de l'Impératrice , et , pour me servir de l'expression
de son illustre fils , le prince Eugène , comment
exprimeraient elles les sentimens dont elle fut animée
et jusqu'à ses paroles , si rien d'ailleurs n'appuyait
l'authenticité des uns et des autres ? Dans la supposition
que , parmi les pièces qui composent ce recueil , il
se soit glissé quelques erreurs , en concluerat- on que
ce recueil lui-même est apocryphe ? Il faudrait pour
cela , non- seulement prouver une par une que chacune
de ses pièces est fausse ou altérée, mais encore anéautir
letémoignage des personnes quiy sont citées ; c'est à ce
témoignage qu'on en appelle , et c'est lui qu'on oppose,
quoiqu'avec répugnance , à celui d'un prince pour lequel
d'ailleurs on professe déférence et respect ; mais,
dans cette circonstance , si les suffrages se pèsent , ils
se comptent aussi , et je me vois forcé de croire à trente
qui affirment contre un seul qui nie .
» J'ai eu l'honueur d'adresser une lettre à S. A. R.
le prince Eugène , et j'ose espérer en avoir la réponse .
>> C'est aussi ce qui me détermine à préparer une
nouvelle édition de ces Mémoires , que les bons Français
regardent comme un monument que l'Impératrice
318 MERCURE DE FRANCE.
s'est élevée à elle-même. Au surplus , je recevrai avec
reconnaissance les éclaircissemens qu'on voudra bien
me communiquer , les rectifications prouvées qu'on
m'adressera et qui leur donneront plus de prix. »
J'ai l'honneur de vous saluer ,
PLANCHER , Libraire .
Rue Poupée no. 7 .
www
wwwmm
CHRONIQUE .
RUSTIQUE- LE-FLANEUR. - No. VI.
UN CAFÉ - SPECTACLE .
Un désoeuvré aussi laborieux que je le suis , s'il ne
voit pas la solitude, où il peut se contempler lui-même,
préfère de beaucoup les réunions nombreuses où il
peut observer les autres . Tout lieu public est un rendez-
vous donné par le plaisir à la curiosité ; et la multitude
, qu'il appèle , est la matière première d'un flaneur
.
Après avoir passé une partie du dimanche à suivre ,
dans leurs circonvolutions multipliées , les promeneurs
nnombrables que ce jour envoie sur tous les chemins,
J'ai pour coutume de terminer ma soirée dans l'un de
ces cafés - spectacles restaurans, où, sur des tréteaux de
quinze pieds carrés , un jeune prentier bossu et une
FEVRIER 1820. 319 J
1
ingénuité de cinquante ans psalmodient les couplets de
Désaugiers , entre le quart de punch et le volau-vent .
J'entrai avant-hier dans une de ces collections , où
les consommateurs croient acheter le plaisir ; et arrivé.
l'un des premiers , je n'en sortis que quand le dernier
couplet, accompagnant le dernier riz au lait, eut donné
le signal du départ. Durant plus de quatre heures, tapis
dans un coin, d'où l'on voit tout, je vis circuler autour
de moi et passer sous mes yeux une galerie assez bien
conditionnée d'originaux : j'esquisserai aujourd'hui le
portrait de quelques- uns .
En arrivant , je n'eus pas de peine à remarquer que
l'ordre établi dans le café ne dattait que de quelques
minutes ; tous les garçous étaient en l'air, et, avec un
visage effaré , ils nettoyaient, balayaient , allumaient . Il
y avait , sur le bout du comptoir , un jeune scribe ,
auquel un vieux myope, en habit rapé, semblait dicter.
Les mots de saisie , de contrainte , de main -levée vinrent
frapper mon oreille. Bientôt la maîtresse du café ,
la tête chargée de fleurs et de plumes , s'approcha de
l'écrivain qui , de l'air le plus glacé , continuait à noircir
du papier timbré , sans remarquer un sourire qui
aurait distrait sieur Antoine dans sa mystique contemplation
. Mais qu'est- ce que la rigidité d'un anachorète
comparée à celle d'un huissier ? celui- ci , sans lever les
yeux , répondit d'un ton sec : c'est bien ; mais où sont
les fonds ? en ce moment , l'odeur d'une matelotte ,
s'exhalant en nuages parfumés, avertit le jeune clerc
mieux que les invitations de la dame , que le dîner
était servi . Alors , entra un grand homme maigre , au
teint de suie , qui , d'une allure de maître, s'approcha
,
320 MERCURE DE FRANCE .
du comptoir , et qui d'un ton arrogant de payeur , dit
très-haut : voici les fonds . Le recors miope délia le sac
et compta. Le clerc d'huissier acheva sou acte et se mit
à table . La limonadière voulait sourire et pleurait :
c'est une jolie blonde , mariée depuis quelques mois à
un joueur , qu'elle adore , et qui lui avait caché sa situation.
Il est en prison pour dettes ; et samedi , avait
commencé l'exécution d'une saisie , qu'un sac de douze
cents francs , apporté par l'étique au teint de bistre ,
venait au moins de suspendre. Quel était ce personnage
obligeant? je l'ignore , mais je sais que , durant
le dîner , qui fut long et abondant , il pressait quelque
fois du genou le genou de la limonadière , qui soupirait
; en roulant sous ses jolis doigts un médaillon de
cristal dans lequel il y avait des cheveux. L'huissier
mangeait et ne disait mot; son recors buvait et lachait
des quolibets . Peu à peu cependant le café se peupla .
Tandis que les chalans s'assemblent , n'oublions pas
ces acteurs qui traversent la salle dans tous les sens :
Pun , vêtu en Colin d'opéra-comique , vient , la pannetière
au bras , se faire verser un petit verre ; l'autre ,
retenant d'une main sa gorge mal comprimée par un
double noeud de ruban fleur de pêcher , accourt faire
une confidence à la limonadière , et cette confidence
consiste à lui demander trente sous pour acheter un pot
de rouge ; un troisième frédonne , en essayant le dernier
pas de Fanny ; pendant que l'unique musicien arrive
à pas comptés vers le piano, et que cet instrument
et lui vont remplir tout l'orchestre .
Je ne ferai pas la description de ce café-spectacle .
Qui n'est pas entre une fois dans ces réunions tumul
FEVRIER 1820. 320
tueuses , où les sexes , les âges , les rangs sont mêlés ;
où les costumes , quoique variés , semblent confondus
par leur rapprochement ; où l'on ne voit qu'une masse
agitée d'un mouvement ouduleux , d'où sort un faux
bourdon continu , qu'interrompent , par intervalle ,
des éclats bruyans et des rires prolongés ?
Détachons de cette esquisse générale quelques portraits
particuliers . Aussi bien n'ai-je besoin , pour les
crayonner, que de préter l'oreille à un avantageux qui ,
placé non loin de moi , s'est chargé d'endoctriner son
petit parent nouvellement débarqué , en lui faisant remarquer
la différence des originaux parisiens aux originaux
champenois.
Ces deux buveurs de bière , dont l'un caquette d'un
air radieux en face de l'autre qui garde un silence boudeur
, sont deux auteurs systématiques que la science
etlanature out richement dotés , et auxquels il ne manque
que le bons sens. Le premier , expliquant l'univers
par la vitrification, croit avoir démontré que la matière
première et unique , principe et terme des choses
était une sorte de gélatine , que le mouvement , dont
elle a la cause en elle-même , porta d'abord à l'état de
cristaux; et il assure gravement que ces cristaux pulvérisés
ont produit l'univers. A travers le chagrin taciturne
que le confrère de cet illustre oppose à ses obscures
dissertations , on voit percer des mouvemens
d'impatience et le sentiment du dédain . C'est que , furieux
d'un système qui lui paraît si fou , il l'est encore
de ne pas trouver une minute pour exposer le sien qui
lui semble si sage. En effet , quoi de plus simple et de
plus intelligible ? Le calorique est la substance unique,
1. 21
322 MERCURE DE FRANCE :
mise en jeu par la rayonnance stellaire : du calorique
modifié par mille accidens , résulte l'univers ; de la
rayonnance, dérive son mouvement ; son action générale
est due à l'expansion , ses réactions particulières
sont dues à la compression. Dans cette belle hypothèse,
tout se ment en équilibre , tout s'arrange par compen
sations. Et ce qu'il y a de merveilleux , c'est que le
cerveau et le coeur humain , soumis à ce système , ne
sentent que par expansion , ne pensent que par compression
. L'âme humaine est une émanation de la
rayonnance stellaire; nos vertus et nos vices ne sont
que des fluides , plus ou moins clarifiés. Fluide majeur
, quand il s'agit des mâles qui ont la voix rauque ,
du poil au menton, et qui conséquemment doivent être
les plus justes , c'est-à-dire , les plus forts , fluide mineur
, si l'on parle des femelles qui ont le timbre d'enfans
de choeur , des contours arrondis et des nerfs
comme des cheveux. Il est clair que celles-ci doivent
obéir , aimer et tromper.
A la gauche de ces créateurs universels , fixez vos
regards sur cette nichée d'enfans , dont le plus âgé n'a
pas sept ans , et auxquels leur mère distribue, avec autant
d'équité que de tendresse , des oranges et des gåteaux.
A la décence de sa parure , à la modestie de
son maintien , vous jugeriez qu'une si bonne mère
doit être une excellente épouse. Erreur : cette femme
n'est point mariée et n'aura jamais d'époux. Abusée
par un faux système d'indépendance , elle a transporté
dans la vie sociale la liberté de la nature. Chacun de
ces enfans est celui d'un père différent : elle les aime
FEVRIER 1820 . 320
également tous; mais elle est grosse du sixième , et le
père du cinquième est déjà oublié.
Un mouvement singulier se fait sentir à l'un des
angles du café , où vient de paraître un petit homme
qui excite , avec une sorte de curiosité déprisante ,
des ricanemens et des huées. Cet exigu personnage
coureur de nouvelles , facteur d'une cabale et trotteur
de dénonciations , a l'abord caressant , l'oeil benin , les
manières patelines , le langage doux. Quoique ce rôle
ne suppose pas grande bonté , on ne saurait dire qu'il
soit méchant . C'est un officieux sans moyen qui colporte
la calomnie , parce qu'en la recueillant l'on agit , et
qui dénonce pour se donner de l'importance . Gelle
qu'il est parvenu à acquérir dans certaines maisons
vient échouer ici devant une demi- douzaine de sifflets
.
J'en demanderais quelques-uns pour ces trois compagnons
, dont le plus âgé , sergent major de la garde
nationale , est un nouvelliste qui écoute tout , qui
croit tout , qui répète tout. Le plus jeune est un questionneur
impitoyable , qui vous saisit au collet sans
motif , et sous le moindre prétexte , vous fait subir interrogatoire
sur faits et articles . Remarquez , dans le
troisième , ce tic de tirer sa tabatière cinq fois par dix
minutes , de l'ouvrir brusquement , d'y pétrir le tabac
avec passion et de l'y laisser avec un repentir réfléchi .
Ce lecteur impassible au milieu du bruit et des mouvemens
qu'il n'entend , ni n'aperçoit , a une manie
différente et passablement bisarre. C'est un ancien libraire
, que trois banqueroutes avaient enrichi, qu'une
faillite a ruiné , et qui , de tout son magasin , n'a pu
324
MERCURE DE FRANCE .
sauver qu'un seul ouvrage , la Magie Noire du grand
Albert . Il est vrai que , le possédant sous tous les formats
et de toutes les éditions , le nombre de ces exem
plaires équivaut à une bibliothèque. Au moyen de ce
livre , qu'il lit et commente sans cesse, il est parvenu
à ne pas croire en Dieu ; il est vrai que , par compensation
, il croit aux pressentimens , aux songes et à la
fatalité du vendredi .
Un peu en arrière de ce pauvre esprit fort , voyez
avec quelle morgue sensuelle s'étend ce gros jouflu ,
dont la large face respire la santé, dont le front plat
est le siège de l'impudence. C'est aussi un libraire ,
mais un libraire éditeur , qui de tous ses livres n'a lu
que Barême , et qui , dans Barême , a trouvé que les
belles éditions , si elles enrichissaient la librairie , appauvrissaient
les libraires . En conséquence , il a formé
le projet de réimprimer tous les classiques sur papier
gris , menus caractères , pages longues, noires et compactes
. Le succès des économiques lui fait envie et
l'encourage . Le voilà qui verse sur son projet un verre
de marasquin ; et dès demain, le journal de la librairie
annoncera chez lui les quatorze tomes de la Bible réduits
en un volume in - 18, au prix d'un franc cinquante
centimes .
C'est la journée des libraires : en voici un troisième;
il est peu délicat sur les libelles et devient fameux par
ses brochures . La plupart de ses confrères, assez hardis
avec le public, se montrent timides avec la police. Celui-
ci ne haît pas d'y avoir querelle . Derniérement, en
réglant le compte d'un auteur , dont le dernier pamphlet
est fort sensé , accompagna le paiement de ses
FEVRIBER 1820 . 325
honoraires par ces mots remarquables : Monsieur
Zoïle , votre style commence à devenir correct et votre
logique raisonnable; c'est un double travers. Comment?
peu de sarcasmes , point d'allusions ; et tout au plus
six calomnies ! songez que cette sagesse ne remplit ni
ma caisse , ni votre bourse. Votre première brochure
était un vrai libelle ; elle fut saisie , et j'en vendis quatre
mille ; celle qui la suivit ne fut que suspendue ,
parce qu'au lieu de calomuies , il n'y avait que des injures;
il s'en écoula quinze cents . De celle- ci , où il n'y
a ni satires , ni mensonges , et dont l'on ne peut espérer
ni suspension , ni saisie , je ne vendrai pas deux
cents exemplaires . Tenez le-vous pour dit , monsieur
Zoïle ; et si vous voulez faire mettre des pièces à votre
pourpoint , faites comme Monsieur l'abbé D. V. ,
soyez méchant.
Le colloque et les portraits du pédagogue parisien à
son cousin de Champagne furent interrompus par la
toile qui , ayant été levée , nous montra une amoureuse
de cinq pieds six pouces, jeune agués de trente six ans,
laquelle gardait trois chèvres de carton au pied d'une
montagne de tapisserie . A un solo, qu'on attribuait calomnieusement
à Grétry, succéda un duo formé par le
berger qui , comme je l'ai dit plus haut , n'était pas
tout à fait aussi bien tourné que feu Céladon. Ce mor+
ceau , terminé par une dispute à grand orchestre ,
amena un incident singulier : l'amoureuse, en appuyant
sur un tril , accrocha sa perruque à la crémaillière d'un
quinquet qui l'enflamma soudain ; le berger , oubliant
généreusement raucune , accourt pour dégager son infidèle
, qui le repousse et se débat. Durant le couflit ,
326 MERCURE DE FRANCE .
la fausse épouse du comédien, placée en contre poids
avec sa protubérance vertébrale , se détourne , pirouette
et va former sur l'estomach une éminence intempestive
. Les spectateurs de rire, l'orchestre de suspendre
son carillon , les acteurs d'accourir en auxiliaires
de leurs camarades désapointés ; et moi , d'attendre
le dénouement de cet épisode pour en confier la
note à mes tablettes .
Aujourd'hui, comme je m'occupe de leur dépouillement,
je reçois le billet suivant : « Monsieur le Flaneur,
qui se croit bien fin , l'a-t- il été assez pour deviner la
petite cause du grand événement de dimanche ? Qu'il
se rappèle cette mignonne quadragénaire , qui dans ses
chauts enfantins , parodiait , à la grande satisfaction
des connaisseurs , la gentille Môre. Qu'il n'oublie pas
qu'au moment où le berger bossu vit le contre-poids de
sa bosse passer de son siège accoutumé dans un local
qui lui est peu amilier , un brouhaha général gagna
tous les raugs des spectateurs qui mélaient leurs exclamations
jos euses aux clameurs des comédiens . Eh
bien! ce fut ce moment critique, que certains acteurs,
qui n'étaient pas sur le théâtre , choisirent pour en
faire une situation théâtrale. Cinq jeunes gens , qui
avaient recruté de trois demoiselles leur bruyante escouade
, renversèrent une table, sous prétexte de monter
dessus ; et jetant des cris exagérés , ils se mirent à
pousser , et opérérent de proche en proche sur toute
Ja ligue qui , de leur place , s'étendait à la porte , un
mouvement d'oscilation et de balancement. Durant ce
trouble, quelques femmes eurent peur, quelques autres
en firent le semblant , et parmi ces dernières , nos pu
FFVRIER 1820 . 327
diques donzelles . Elles crient , détalent , et se mettent
à fuir : leurs chevaliers , trop galans pour ne pas les
suivre , sont trop braves pour ne pas les protéger. Ils
se font jour à travers la foule qui s'oppose à leur turbulence
et cède à leurs coups . Le tumulte appaisé, l'on
s'aperçut qu'ils avaient ajourné le paiement de leur
écot. Et ce qu'il y a d'inexplicable , c'est que le céladon
bossu et l'agnès de quarante aus ont été vus hier
avec eux dans un estaminet de la place Maubert. Vous ,
monsieur Rustique , qui rôdez et flanez partout , pourriez-
vous expliquer cette rencontre, et nous dire depuis
quand des comédiens honnis vident-ils la canetto
de bière avec ceux qui les ont sifflés ?
REGNAULT DE WARIN.
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EXAMEN IMPARTIAT SUR NAPOLÉON ; par M. Azaïs ( 1) ,
Le nouvel écrit de M. Azaïs nous a paru remarquable
; c'est avec une généreuse éloquence qu'il a su
nous entretenir de l'homme extraordinaire qui imprima
tart de grandeur à la nation . Le secret de la puissance
de cet homme ce fût son caractère et son génie . Cette
belle observation appartient à M. Azaïs . Ce même livre
renferme un examen raisonné des institutions à
l'abri desquelles s'était élevé l'empire ; c'est ici que
l'écrivain se montre conséquent et supérieur . Comme
lui , tous les hommes sages ont pensé que l'ordre social
(1) Un volume in- 8 . Paris , à la librairie du Mercure , quai
des Augustins , n . g.
328 MERCURE DE FRANCE .
ainsi que la liberté pouvaient uniquement se maintenir
par des institutions prévoyantes et durables. Or celleslà
, comme on sait , sont les institutions monarchiques .
Nous reviendrons sur cette question.
Les premières pages de l'ouvrage de M. Azaïs rappellent
les travaux législatifs du Roi , sa haute sagesse .
Il montre dans le passé , au temps même où des révo-
Jutions et des guerres agitaient l'Europe , un grand
prince méditant dans l'exil les institutions les plus propres
à consolider la puissance et la liberté de la nation
qui l'avait banni. De tels souvenirs élèvent d'autant
plus la pensée qu'on les rattache aux circonstances actuelles
. Toutefois en considérant aiusi le tableau de la
restauration , c'est moins le gouvernement de Bonaparte
qu'on doit attaquer que les principes révolutionnaires
, qui d'abord substitués à sa place , voudraient
se relever sur ses ruines .
Le gouvernement de Bonaparte renferma tous les
élémens de l'ordre et de la durée , et s'anéantit par
l'ambition de son chef Du tumulte des camps , ce chef
avait entrevu qu'au milieu des monarchies européennes
la démocratie de fait était impossible , et que la seule
existence deviendrait un éternel principe de crainte et
d'anarchie . Mais la révolution française développée
par la puissanee des armes ne pouvait rétrograder que
devant une puissance supérieure à ses mouvemens.
C'est ce que Bonaparte sentit à temps , et précisément
ce que sa puissance et sa gloire lui permirent d'exécuter
plus tard.
Il y a daus les moyens qu'un homme extraordinaire
emploie au rétablissement d'un empire , une force , un
FEVRIER 1820. 329
entraînement et un éclat qui n'appartiennent qu'à lui .
Charlemagne a tout fondé par la législation et l'audace ;
sous lui , l'empire s'est relevé comme par l'impulsion
de son génie . Montesquieu a dit , avec son immortelle
éloquence , en parlant de ce grand roi : « Son génie se
répandit dans tout l'empire.... >> On voit dans les lois
de ce grand prince un esprit de prévoyance qui comprend
tout et une certaine force qui entraîne tout ,
vaste dans ses desseins , simple dans l'exécution , personne
n'eût à un plus haut degré l'art de faire les plus
grandes choses avec facilité et les difficiles avec promptitude.
Il parcourait sans cesse son vaste empire , portant
la main partout où il allait tomber. Les affaires
renaissent de toutes parts. <<<Bonaparte , doué de vues
moins hautes en législation , manquant de calme et de
quelque prodigieuse étendue dans l'esprit , avait aussi
d'admirables ressources . Il possédait bien le coup
d'oeil qui prévoit l'événement et l'habileté qui sait en
changer les résultats . La science du pouvoir lui était
connue. Né taciturne et réfléchi , il avait étudié les
hommes et connu trop tôt l'art d'utiliser leurs faiblesses
et leur corruption. Comme tous les grands caractères ,
il était ardent , impétueux , ce qui lui fit commettre
de grandes fautes , qu'il ne put couvrir d'assez d'éclat
et de génie. Il aimait la gloire , non pas exclusivement
cette gloire aventureuse et brillante qu'on obtient par
les armes ; mais celle qui repose sur des monumens
publics et durables. Sous son généralât , la France
augmenta ses conquêtes ; sous son consulat , elle affermit
sa puissance ; sous son sceptre , elle posa ses limites
et étendit sa médiation sur le monde. » « L'as330
MERCURE DE FRANCE.
cendant de Bonaparte , dit M. Azaïs , fût prodigieux ,
il était si brave , si infatigable , si audacieux , si heureux
ou si habile ! L'aigle convenait à son étendart ; il
en avait le coup d'oeil , la rapidité et la force. »
Parmi les principaux objets de l'administration générale
, l'instruction publique occupa long - temps Bonaparte.
Il comprit bien que pour relever la monarchie ,
il fallait rétablir l'éducation sur ses bases naturelles ; que
l'enseignement ne pouvait être qu'un résultat immédiat
de l'expérience. Un nouvean système aurait eu trop
d'inconvéniens ; c'était donc aux doctrines éprouvées
par les âges qu'il fallait confier l'affermissement de la
monarchie . La renaîssance des doctrines littéraires
antiques était inévitable. En politique , en littérature ,
les saines idées se touchent. Les états durent tant qu'ils
sont sagement et fortement constitués ; tant que tout est
soumis à un ordre de choses raisonné et légal. Il est
demême en littérature où les règles sont les principes ,
M. Azaïs nous semble manquer de justice , quant il
reproche aux hommes chargés de l'instruction publique
des idées étroites , des idées en arrière , Pour avoir
compris (contre la perfectibilité peut être ) l'alliance
intime des doctrines littéraires , antiques , et des principes
monarchiques . M. Azaïs les nomme avec inconvenance
et mauvais goût , d'ignorans éducateurs . Que
M. Azaïs ne se trompe pas , qu'aurions nous gagné en
suivant un autre voie , même en nous précipitant vers
ces hautes sciences , si bien nommées inductives et
spéculatives , beaucoup d'absurdités , et quelques
malheurs de plus. Le bon sens et le goût eussent
disparus : au nom de la perfectibilité de l'homme , et
FEVRIER 1820 . 331
de la régénération humaine , la France serait tombée
daus la décadence et immédiatement au dessous du
Bas-Empire .
En résumé , quels reproches peut on faire à l'ancienne
université ? n'a-t-elle pas donné avec le sentiment
/ du beau et des convenances , une nouvelle impulsion
aux lettres . La génération actuelle s'est- elle amollie par
ses leçons ; ne s'y est-elle pas préparée à tous les travaux
? a- t- on jamais reconnu quelque systême d'éducation
plus sage ? n'est il pas éminemment propre à tous
les siècles et à tous les peuples , le système qui n'admet
que des résultats utiles et certains ? L'université a
constamment repoussé les systèmes en spéculation ,
car ces systèmes ne s'établissent jamais qu'entre les
traditious et les notious positives et le temps a presque
condamné tous leurs résultats . Dans les anciennes
sociétés , il est des expériences qu'on ne peut tenter
deux fois sans encourir des conséquences terribles .
L'éducation nous parait du nombre , nous ne voulons
pas dire que l'ignorance et la routine doivent subsister ,
mais seulement que ce qui a été trouvé salutaire et
bon , reste et s'affermisse. L'éducation comme toutes
les institutions doit décliner , mais ce sera précisément
par le mépris des principes qui ont contribué à ses
progrès . Qu'on y fasse attentiou , tout périt comme
cela parce qu'il n'y a pas de force pour toujours soutenir
le bien. Le temps , c'est la maladie des états bien
constitués ; c'est aussi celle des belles littératures. Il
y a un point de perfection qu'on atteint une fois et
qu'on ne dépasse pas. L'orsque les littératures sont
arrivées par la perfection à manquer d'originalité , elles
332 MERCURE DE FRANCE .
restent comme un type d'imitation , ou plutôt comme
une forme que le talent et le goût réunis impriment à
des pensées déliées , à des aperçus ingénieux et même
à une critique de détail et d'élégance qui s'exerce sur
les productions originales. Cette époque est celle où se
déterminent les geures et les règles. Cet état qui annonce
visiblement la décadence ( et qui ressemble si bieu au
nôtre ) peut se soutenir par l'étude des modèles. Voilà
un avantage pour la littérature. Nous sommes loin en
parlant ainsi d'approuver le jugement de M. Azaïs , qui
regarde comme d'ignorans éducateurs comme des gens
qui ne savaient que cela les hommes éclairés qui ont
jugé nécessaire la renaissance des doctrines littéraires
antiques.
Alfred DE Low
REVUE LITTERAIRE.
wwwwwmwus
Les Plaisirs de Clichy , ou histoire de la souscription
ouverte au Constitutionnel , en faveur du malheureux
Habitant dont la cabane a été démolie.
Ce livre est l'histoire même de la souscription , la
collection de toutes les pièces qui ont paru à ce sujet ,
avec la liste des souscriptenrs et toutes leurs réclamations.
On a joint , aux opinions diverses émises pour et
contre dans les feuilles périodiques , des renseignemeus
FEVRIER 1820 . 333
authentiques ; la lettre de Morisset ; des détails sur la
démolition de la cabane et sa prochaine reconstruction;
des couplets analogues , des rondes , des romances
; une analyse de pièces de théâtre faites sur ce
sujet. La liste complète et régulière des personnes qui
ont souscrit est accompagnée de leurs devises et d'un
grand nombre de lettres adressées tant au journal du
Constitutionnel, qu'à l'auteur des Plaisirs de Clichy .
C'est un petit monument à la bienfaisance publique ,
dédié à toutes les personnes qui ont pris part à la souscription
, par M. GOURIET , auteur du poëme de Violette
, des Tablettes militaires , etc.
Un vol . in- 12 , orné d'airs nouveaux notés , avea
accompagnemens , et d'une planche lithographiée représentant
l'ancienne cabane , et donnant le plan de la
nouvelle . Prix 3 fr .
Ce recueil , qui a été plusieurs fois annoncé par le
Constitutionnel , aurait paru depuis long- temps , si l'on
n'avait pas voulu donner le temps à toutes les personnes
qui ont des réclamations à faire insérer , de les faire
parvenir à l'auteur.
Parmi les chansonsinsérées dans ce recueil, se trouvent
sous deux forts jolis airs nouveaux, les couplets intitulés :
la Cabane, que M. GOURIET a dédiés à M. Etienne , et
dont le Constitutionnel a parlé avec éloges. Le premier
air est de M. ARBÉRY DUBOULLEY fils , de VERNEUIL ;
l'autre de M. GOURIET. Ces couplets étant indépendans
de l'affaire Clichy, et susceptibles de plaire dans les salons
, ont été en outre , gravés séparément avec l'air et
les accompagnemens de l'auteur des paroles , et ainsi
0
334 MERCURE DE FRANCE .
pourront se vendre à part , aux mêmes adresses que le
volume des Plaisirs de Ülichy .
C'est d'après des renseignemens sûrs que nous avons
représenté l'ancienne cabane , et un dessinateur s'est
transporté sur les lieux pour bien peindre le site. Nous
devons le plan de la nouvelle cabane à des communications
pleines de bienveillance.
Les demandes , réclamations ou tous autres objets
relatifs à cet ouvrage , doivent être adressés franco ,
1 ° . à M. ROYOL , libraire ; à la Porte Saint-Jacques ,
no . 159 ; 20. à M. PLANCHER , éditeur des Mémoires
de Joséphine , impératrice des Français , rue Poupée ,
n° 7 .
Description des déserts de la grande chartreuse , dédiés
à M. le duc Dalberg ; par Grégoire -Gabriel LETTU.
Le but que se propose l'auteur de cet ouvrage est
de faire connaître le berceau d'une des plus grandes
et des plus régulières institutions religieuses ; de guider
les voyageurs dans cette partie intéressante des
Alpes , où les fatigues deviennent souvent inutiles
pour l'agrément et pour l'instruction , faute d'indications
exactes , d'offrir enfin aux artistes et aux amateurs
une collection utile et variée de sites , de décorations
qui , jusqu'à ce jour , n'avaient été observés ou
recueillis que d'une manière incomplète.
Un séjour de dix-huit mois daus le monastère , des
courses de plusieurs années dans les montagnes environnantes
lui ayant permis de rassembler des dessins
de la plus grande exactitude , il a l'espoir que le public
FEVRIER 1820 . 335
accueillera avec bienveillance une description tracée
pour ainsi dire sous la dictée de la nature.
L'oeuvre sera composée de six cahiers contenant chacun
environ deux feuilles de texte , et six planches gravées
en lithographie, très -soignée et imprimée sur demifeuille
colombier .
Chaque cahier est du prix de 10 francs sur papier
ordinaire , et de 20 francs sur papier vélin satiné , pour
MM. les souscripteurs .
Les personnes qui n'auraient pas souscrit à l'époque
du premier mars prochain , paieront un cinquième en
plus du prix de la souscription.
Chaque cahier paraîtra tous les deux mois , à commencer
du premier avril 1820 .
On souscrit à Paris , chez l'auteur , rue du Petit-
Bourbon , n° 18 , près la place de St. -Sulpice, et à Grenoble
, chez M. Boudeville , agent d'affaire , rue des
Vieux Jésuites , au coin de la rue Nouvelle .
On est prié d'affranchir les lettres qui , faute de cette
précaution , ne seraient point reçues .
M. Servan de Sugny est chargé des notices qui accompagneront
les planches lithographiées.
-
Depuis quelques jours on se porte avec assez
d'empressement au Cosmorama. L'exposition de janvier
est des plus intéressante. On y remarque , entr'autres
vues , celle qui offre la cérémonie du sacre et
du couronnement de Louis XVI à Rheims , en 1775 .
Tout y est parfaitement imité : l'architecture et les
ornemens de la basilique , les costumes du temps et
jusqu'à la physionomie des principaux personnages. On
336 MERCURE DE FRANCE .
reconnaît la reine Marie-Antoinette , la princesse de
Lamballe , et plusieurs grands officiers de la couronne .
Ce qui frappe encore l'oeil du spectateur est l'aspect du
tribunal et de la chapelle de l'inquisition portugaise à
Goa , daus les Indes orientales . L'architecture à demigothique
de ce sombre édifice , que l'on apperçoit à
peine à la faible lueur des lanternes , ajoute à la terreur ;
et l'art a si bien imité la nature , que l'on croirait entendre
les gémissemens et les plaintes des victimes.
Cette vue est exécutée d'après la relation et les dessins
d'un médeciu français détenu pendant trois ans dans
les prisons de Goa , et qui , transféré dans celles de
Lisbonne , ne put revoir sa patrie que par protection de
l'ambassadeur de Franee .
- Le spectacle pittoresque et mécanique de Pierre ,
qui intéressera toujours les amis des inventions ingénieuses
, continue d'offrir au public les tableaux représentant
Venise , Mantoue , Saint- Pétersbourg , Cadix ,
Richemond ( bourg d'Angleterre) , Amsterdam , le lever
du soleil dans une belle situation sur le Bas -Rhin , et les
effets de la mer agitée pendant un violent orage.
Tous ces tableaux sont de la plus grande vérité , et
prouvent jusqu'à quel point l'art peut imiter la nature.
Sous presse.
Dangers pour le trône , résultant de tout chaugement
et de principes dans la loi actuelle des Elections;
par un ancien Député. Broch. in-8 .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères