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1819, 07-10, t. 1
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MERCURE
DE FRANCE ,
ET
CHRONIQUE DE PARIS ,
JOURNAL
DE LITTÉRATURE , DES SCIENCES ET ARTS ,
rédigépav une Société de Geusde lettres .
mmmmmmmmmmmm
Vires acquirit eundo.
TOME PREMIER.
PARIS ,
AU BUREAU ,
ET A LA LIBRAIRIE DU MERCURE,
RUE POUPÉE , N°. 7.
1819 .
BP 343.1
IMPRIMERIE DE POULET ,
-4-18
11-67
Mw mmmmm
TABLE
DES
MATIÈRES
CONTENUES DANS LE Ir. VOLUME.
POÉSIE .
Enigmes , page 7 , 53 , 102 , 151
, 198 , 246 , 294, 393 , 440,
486 , 534.
Charades, p. 6, 54 , 102 , 152
, 198 , 245 , 294 , 395, 440
, 485 ,
534.
Logogriphes , p. 7 , 54 , 102 , 152 , 198, 246, 295 , 393 , 440 ,
486 ,
534.
Stances à M.
r
** , qui avait adressé des vers à l'auteur ;
par M. Arnault ,
3
4
51
97
145
149
Fragment du poëme
d'Isma
; par M. Alexis
Saint
-Michel
.
L'Océan, ode ; par
M. Albert
- Montémont
......
Elégie de
Properce , traduite
par Denne
Baron
..
Epitre à M. Etienne
de l'Institut
; par M. Raoul
...
Lejour d'automne
, élégie par M. Edmond
Corbière
..
Epitre à
Talma ; par M. Edmond
Corbière
......
Les Exilés
, p . 49 , fragment
, la même
pièce
en entier
, sur
au Roi surle rappel
des Exilés
; par M. P. C. 194
le
titre
Epitre
Les
Français
à bord
du
ponton
la Vieille
- Castille
; ode
par
M. Albert-Montémont ...
Fragment
d'une traduction nouvelle de l'Illiade ; par M. A
Bignan , p . 100. Second fragment , arrivée d'Ulysse a
Chrysa.....
150
237
241
578
TABLE
pages.
L'Usurier; par M. J. B. L........ *243
Boutade à M. A ; par M. E. F. B... 244 .
Impromptu sur la lythographie ; par M. T. P... ………………………
Vers pour mettre au bas du portrait de M. de La Fayette ;
245
par M. B .....
245
La grandeur dans l'adversité , ou Saint -Louis dans les fers ,
ode ; par M. Mollevault ...... 289
Le Souffle , élégie , par M. Edmond - Corbière...
Elégie à une fontaine ; par M. Edmond - Corbière ...
Ode sacrée contre Ninive ; par M. Mollevault .....
L'infidèle par amour ; par R de B .....
293
341
385
392
Les Roturiers , chanson historique ..
La Rose , imitation'de l'anglais ....
Les Tombes royales de Pharamond , ode ; par M. Pellet
d'Epinal ....
Couplets sur les élections..
.....
392
389
433
436
Le Cocher de facre , fable ; par M. A. V. Arnault ....
L'Orateur , épigramme traduite de Martial..…………….
Le chemin du Luxembourg , épigramme imitée de Martial .
Rengainez votre Compliment ; vaudeville par Armand-
G ....
438
439
439
481
Dialogue entre Oronte et Alceste .... 483
Martial s'appréciant , épigramme traduite de Martial ..... 485
Le Travail , ode ; par M. Albert Montémont ..
Les deux voyageurs et le cheval échappé ; par M. Félix .. 53
Les Délateurs punis , épigramme traduite de Martial ………….. 533
La déclaration du jury , épigramme ..
529
534
LITTÉRATURE .
Le Texas, ou notice sur le Champ - d'Asile ; par MM . Hartmann
et Millard , ( extrait par M. Goujon fils. ) ...
L'Héroïne du Texas , ( extrait par M. Goujon fils . ) ...
Fables ; par M. le baron de Stassart, ( extrait par M. Coupé-
Saint-Donat. ) .......
14
14
23
Fénélon ou les Vertus Chrétiennes ; par M. Paccard ,
( extrait par M. E. T. B.) …………….
66
Une Scène du Monde ou le Collier de perles , imité de l'Allemand
; par mademoiselle V.…………….
168
La Guerre de trois jours , ( extrait ) ………. 174
MATIÈRES. 578
La Cirnéide, poëme par Lucien Bonaparte, ( extrait par C.
St.-D . )
........
Le Buste , nouvelle ; par madame Dufresnoy .
L'Evangile et le Budjet , ( extrait par M. O. V.
pages.
210
224
261
Le XIXe siècle , satire ; par M. Edmond Corbière , ( ext . ) 272
Salmigondis aux journalistes ; par M. Coudurier , ( extrait . ) 272
L'Homme , ode, par Jean -Justin Aristippe ( de Gallia ) .
(extrait. ) ....
Un Souvenir entre mille , ou poëme de Lutzen ; par Léopard
Cheverri .
Elémens de Morale , par A. Ch. Renouard , ( extrait ) par
M. V.
Verger....
Epitres et Elégies de M. Charles Loison , ( extrait ) par
M. Ch . d'A......
273
274
311
314
Trois Messéniennes sur les malheurs de la France ; par M.
Casimir de la Vigne , ( extrait ) par M. E. T. B........ 347
Les Animaux parlans , poëme de J. B. Casti , traduit en vers
français
; par M. L. Maréchal , (extrait) par M. C. St- D . 357
Epitre au
papier , ( extrait ) par M. G. F...
Sur
madame de
Staël ; par Alfred
de L..
Poésies de Marie de France ....
Le
Testament, nouvelle
imitée
de l'allemand
; par made
→
moiselle V
.....
365
401
530
501
Les
Consciences
littéraires
, premier
extrait
par
M.
O. V.
454
deuxième
extrait
.....
....
Les
Bucoliques
de
Virgile
, traduit
par
M.
H.
de
Villodon
,
extrait de M. Ch. Laumier ...
Amour et Humanité , anecdote par M. Andrieux ...
Euvres d'André Chénier, extrait par Alfred F……….
Violette
, ou le Conservateur
déchiré ; par J. B. Gouriet ,
extrait
par Goujon fils………….
Un
mot sur
les
Anglais
, par
Olivier
de
la
Blairie
..
SCIENCES .
535
548
461
493
557
562
Hygiène des
Dames , par
MM
. ( extrait
par
M.
S. D. ) ..
129
De
l'influence
des corps
animés
sur
la
boussole
; par
M. V.
page 153 , second extrait.
Essai
sur l'art de l'Ingénieur en instrumens de physique expérimentale
en verre , par l'ingénieur Chevallier , ( extr. )
par M. Goujon fils .
304
1
207
1
579
TABLE
Des Aérostats ; par C. Ch . d'Argé .
..
Philosophie anatomique ; par M. Geoffroy Saint - Hilaire,
Premier extrait , p . 441 , deuxième extrait .
L'Entendement humain pris à découvert ; par M. Bernard ,
extrait....
Les Aphorismes et autres ouvrages d'Hypocrate , traduits
par le docteur Guillemeau , ( extrait. ) .
$ BEAUX -ARTS .
...
Vues pittoresques et perspectives des salles du Musée des monumens
français , etc ; par M. Reville Lavallée et Roquefort
, premier extrait ; par M. Champollion Figeac......
Médaille décernée à David
Souscription en faveur de la veuve Désarnod .
Programme du concours pour le grand prix de peinture.
Fusils de nouvelle invention ; par Pauly, art. par M. R ...
Recueil de monumens de la Normandie ; par M. Langlois ,
( extrait par B. de Roquefort ) . ..
...
pages.
393
487
475
566
17
31
32 ·
• 39
78
85
'Antiquités romaines ; par Alex. Adam, extrait par M. Audin 255
Numismatique du voyage du jeune Anacharsis ; par M. C. P.
Landon , extrait par M. Alfred F.
Annales du Musée de M. Landon , •
•
HISTOIRE.
·
Mémoire historique , politique , littéraire sur le royaume de
Naples ; par M. le comte Orloff ; premier extrait . p .
deuxième extrait p . 55 ; troisième extrait p . 157 ; quatrième
et dernier extrait par B. de Roquefort... ,
Journal historique sur la campagne du prince Eugène , en
Italie , pendant les années 1813 et 1814 ; ( extrait de M.
Coupé Saint- Donat ) . •
Vie de Poggio Bracciollini , traduite de Shephert ; (extrait)
par M. Audin.
•
368
646
199
61
· 105
• 110
Histoire des Missionnaires dans le midi de la France , en
1819 ; extrait par M. Goujon fils ..
Mémoires pour servir à l'histoire d'un homme célèbre ; par
MM. ( extrait par M. Coupé de Saint - Donat . ) .
La république d'Haiti ; par M. Civique de Gastine ! ( extrait
par M. T E )
· 123
162
Histoire de Cromwel ; par M. Villemain ; extrait de Alf. F. 247
DES MATIERES. 580
Voyage dans la partie septentrionale du Brésil ; par Henri
Kester extrait par M. V. Verger
•
La vérité sur Jeanne d'Arc ; par M. P. Caze . Premier ext.
par Goujon fils ; page 296 ; second extrait.
Journal historique du Blocus de Thionville ; par M. Alm** .
extrait par V. Verger ......
Evènemens arrivés en France depuis la restauration de
1815 ; par Hélène Marie Williams ; extrait par G. F. ..
Collection complète de mémoires relatifs à l'Histoire de
France. ·
Essai historique sur le règne de Charles II ; par Jules Barthevin
, annonce 425 , extrait par M. V. Verger,
CORRESPONDANCE.
•
pages .
253
343
406
409
429
445
Lettre sur les politicomanes , page 33 ; réponse à M. Renard ,
page 142 ; sur les journalistes , page 415 ; lettre de M. Brachet-
Ferrière , page 417 ; sur les journalistes , page 518 ; au directeur,
page 569-571 ; au directeur, 572 ; à M Léon Thiessé
page 573 .
Prospectus
CHRONIQUE .
De l'influence de la politique sur la littérature ; par M. E.
T. B.
Le Bonheur des rois ; par M. E. T. B.
Les souvenirs de M. le comte Regnault de Saint -Jean d'Angély
, extrait par M. Goujon fils ..
26
· 29
72
76
go
La Harpe peint par lui-même ; extrait par M. Coupé St.-
Donat.
118
Lettre au Conseil des Prisons de Paris ; par le docteur Camille
Piron , extrait par M. L., ••••••
Eloge historique de l'abbé de l'Epée ; par M. Bazot , (extr. ) 103
Voltaire jugé par les faits , extrait par M. O. V.
Transport des cendres de Boileau Despréaux.
Le Curé de Village ; par M. Mahul , extrait de M. C. d'A , 137
Les Cafés de Paris , extrait par M. G. F. ,
...
..
•
Du Suicide ; par M. X.
Rustique le Flaneur , n . 1er. ; par M. Regnault Warin , p ,
Le Flaneur au Salon , n. 11 , page
L'ouverture du second Théâtre Français , n. III .... …………
127
133
267
277
• 448
510
581 TABLE DES MATIERES.
Les deux Soeurs , nouvelle par M. Ch . d'A ...
Histoire de la Lune ou du pays des Coqs ; extr. par M. Ch.
d'A...
Le Réfugié Espagnol , roman extrait par M. F. Rey .
Des Journalistes ; par M. F. R. . . .
Chronique de la tribune momusienne
pares
316
328 •
351
377
378
La Galerie des jeunes vierges ; par Madame de Renneville . 426
Notice sur l'état actuel de la Perse , en persan et arménien . 427
Les Archives du Scandale .
Examen critique des dictionnaires historiques .
J. L. Quesné, extrait ...
De l'Esprit Religieux et de l'hypocrisie .
428
Les Châteaux d'Athlyn et de Dunbaine
• 428
431
Histoire de l'esclavage en Afrique de P. J. Damond ; par
476
543
Mémoire justificatif par Pointa , d'Avignon , extrait par
M. Magalon.
563
594
565 •
568
571
De la responsabilité des agens du gouvernement.
Lettres sur le Psychisme ; par J. S. Quesné , extrait .
Vues d'économie politique ; par M. Bertin
Sur Saint - Marcelin ; par Alfred Fayot..
• ·
Aventures plaisantės , page 35 , 180 , 192 , 230 , 287 , 325 , 371 ,
415 , 468 , 521 .
MODES . -
46 , 237.
SPECTACLES . Page 40 où se trouve la composition de la troupe du
second Théâtre - Français , page 92 , 135 , 185 , 235 , 333 , 382 ,
422 , 478.
CARRICATURES . · Gaspard l'Avisé , 3g .
NNONCES.- 48 , 96, 239 , 431 , 576 .
ERRATA DU PREMIER VOLUME .
Page 26 , ligne 7 ; qui ressentent , lisez qui se ressentent .
113 , ligne 18 ; il l'apostrophe avec violence à plusieurs reprises
, ajoutez et le menace.
Page 253 , ligne 4 , Henri Hoster , lisez Koster.
292 ; ligne 1 " va ton esclave t'honore , lisez ton esclavage.
386, ligne 10 , ajoutez ce vers :
Les fleuves sont de grands déserts .
mmmmmwww
LE
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
deLittérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
Prospectua .
La polémique Politique , non contente d'établir ses
,
champs de bataille dans les journaux qui lui étaient destinés
, s'est encore emparée de ceux de la littérature.
Les Muses , abandonnées et contraintes à se taire , voient
chaque jour les orateurs des tribunes usurper leurs plus
sacrés priviléges. Parmi le grand nombre de journaux
que les
presses françaises enfantent chaque jour , il ne
s'en trouve qu'un seul consacré exclusivement à la littérature,
aux sciences et aux arts ; mais il ne paraît qu'une
seule fois par mois , et , ce motif fût-il le seul , il ne suffit
pas aux lettres .
I
Le doyen des journaux littéraires , le Mercure , a cédé
sa place à la sage Minerve .
Il est tems d'opposer une digue au torrent des politicomanes
, et de mettre , s'il se peut , les états d'Apollon à
l'abri d'une irruption de Goths de nouvelle espèce. En
prenant avec le public l'engagement de continuer la publication
du Mercure, suspendue depuis quelque tems ,
c'est annoncer à la fois notre plan et l'étendue des obligations
que nous nous imposons ; puissions -nous , par
le soin que nous aurons de nous adjoindre pour collaborateurs
les hommes les plus distingués dans toutes les
parties des Lettres , des Sciences et des Arts , justifier
notre épigraphe , et contribuer à faire renaître en
France le goût des belles-lettres , qui servirent peut-être
plus que le succès de nos armes , à notre élévation et à
notre gloire !
Nous rendrons compte de tous les ouvrages qui paraîtront
, et particulièrement de ceux qui intéressent la Littérature
, les Sciences et les Arts. Un article Spectacle ,
dans chaque numéro , fera connaître à nos lecteurs toutes
les nouveautés de ce genre , et la situation de l'art dramatique
en France. Sous le titre de Variétés , nous ferons
connaître les inventions , les découvertes dans les
Sciences et dans les Arts ; et , pénétrés de ce principe
de Diderot , qu'un journal sans malice est un corsaire sans
canon , nous nous empresserons de réunir ,
dans une
Mercuriale , toutes les anecdotes et les nouvelles qui nous
paraîtront le plus susceptibles d'être offertes à nos lecteurs.
Nous aurons aussi le soin de les tenir au courant des
Modes .
wwwmwowwowowww.
wwwwwww
MERCURE DE FRANCE . JUILLET 1819, 3
POÉSIE.
STANCES
A M. *** , QUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS A L'AUTEUR .
Oui , le goût des arts et des vers
A souvent consolé ma peine ;
Entre Voltaire et La Fontaine ,
Oui , j'oubliai plus d'un revers .
Oui , grâce aux fruits de ma retraite ,
Mon nom est encor répété
Au doux pays que je regrette ,
Et dont je me sais regretté.
Charmez ainsi votre souffrance ,
Compagnon d'exil et d'honneur ,
Noble ami , qu'un heureux malheur
Me fait trouver loin de la France.
Ne soyez , dans l'adversité ,
Ni fier , ni faible , ni frivole ;
Et que l'étude vous console
D'un supplice non mérité.
Puis , disons , en pesant nos chaînes :
Dieu nous éprouve ; ainsi soit - il !
Celui qui tonne sur les chênes
Peut bien grêler sur le persil .
Ainsi font les rois de la terre ;
Et tout va bien. Bon roi des cieux ,
Tout n'irait- il pas encor mieux ,
S'ils avaient fait tout le contraire !
ARNAULT.
4
MERCURE
DE
FRANCE
.
mmmmmmm
IRMA,
ww
EXTRAIT D'UN POÈME INÉDIT DE M. ALEXIS SAINT- MICHEL .
NON loin du pôle , au sein des vastes mers ,
Une île étend ses tranquilles rivages.
Là , couronné de sapins toujours verts ,
S'élève un mont qui des vallons déserts
Noircit au loin les retraites sauvages.
Mille ruisseaux , égarés dans leur cours ,
Des bois voisins arrosaient les détours .....
Là , près d'un lac où leurs flots tributaires
Viennert se perdre en des gouffres sans fonds ,
Vivait Rosmor , roi des monts Solitaires.
La jeune Irma , seul fruit de son amour
Belle d'attraits , de douceur ravissante ,
Comme un rayon de l'aurore naissante
Embellissait cet agreste séjour.
•
Mille Héros s'enflammèrent , pour elle.
Les rois , charmés , au palais de Rosmor
Venaient offrir leur trône à la plus belle. :
Voeux sans espoir ! son coeur long -temps rebelle
Aux doux désirs ne s'ouvrait pas encor.....
Mais forçait- elle un torrent à la nage ,
Son jeune sein du cygne offrait l'image ,
Lorsque , des flots recherchant la fraîcheur ,
Dans leur cristal il baigne son plumage.
L'astre du soir .
L'arc pluvieux qui brille après l'orage ,
Ont un éclat moins tendre que ses yeux .
Un doux sourire animait son visage .
En noirs anneaux ses beaux cheveux épars
D'un cou de neige embellissaient les charmes.
Aimable Irma que d'amoureuses larmes
Firent verser tes innocens regards !
Des bords lointains que le soleil éclaire
Quand du couchant il dore les brouillards ,
Le noir Olvrown , Elvin son jeune frère
JUILLET 1819.
5
Vinrent un jour admirer ses appas.
Sur la colline où s'égaraient ses pas
Irma les vit au retour de la chasse.
D'Elvin d'abord son oeil fut enchanté.
Et quel guerrier joignait à plus d'audace
Plus de valeur , de grâce et de beauté ?
De jour en jour , dans le fond de son âme
Sa vue accrut cette naissante flamme.
Combien de fois un sommeil enchanteur
Vint l'abuser par ses rians mensonges !
Vers le héros objet de son ardeur
Ses bras charmans s'étendaient , dans ses songes .
Les deux rivaux , remplis d'un tendre zèle ,
A ses genoux déposaient chaque jour
Le fruit sanglant d'une chasse nouvelle .
Ils espéraient mériter son amour.
L'aveu tardif que leur tendresse implore
S'échappe enfin ..... Olvrown apprend son sort.
Morne , il écoute , et veut douter encore.
Oh ! qui peindra son funeste transport ?
L'affreux poison du mal qui le dévore
Jette en son sein les glaces de la mort.
Long-temps il garde un silence farouche ;
La plaințe même expire dans sa bouche :
Sous le chagrin il demeure accablé ;
Ses yeux sans pleurs s'attachent à la terre.
Mais il se lève ; il marche échevelé ;
Ses pas pressés font gémir la bruyère .....
Las d'une lutte où la haine l'emporte ,
Et repoussant l'espoir consolateur ...
‹ Elvin , dit- il .
La rage au coeur , et l'injure à la bouche ,
Les deux rivaux l'un sur l'autre ont couru .
Près du torrent , avec un cri farouche
Ils s'attaquaient . Mais le soleil se couche ,
Et la nuit règne. Elvia n'a point paru .
Du lin jaloux débarrassant ses charmes ,
Irma l'attend sur le lit des amours.
་་
Qui te retient ? l'heure fuit .....» Un bruit d'armes
Vient de ses chants interrompre le cours .
Elle fréanit , écoute ... Un long silence
6 MERCURE DE FRANCE ,
Succède au bruit. Son coeur s'est alarmé .
Du lit désert , craintive , elle s'élance ,
Et dans la nuit son pied tremblant s'avance
A la lueur d'un brandon enflammé.
Dieux ! quels objets .
Frappent soudain ses regards effrayés ?
Olvrown , Elviu étendus sur la pierre ,
Pâles , sans vie , et dans leur sang noyés,
Elvin ! grands dieux ! Elvin est mort......
De ce tableau s'éloigne avec horreur.
Sans pleurs , sans voix .
•
'Un froid mortel passe jusqu'à son coeur :
Son coeur se brise ; une sombre pâleur
A remplacé les lys de son visage ;
Ses éteints se couvrent d'un nuage yeux .
Elle chancelle ; auprès de son amant
Sa vua
Tombe , l'embrasse , et meurt en le nommant ,
Sur la colline , où d'une onde écumante
La chute au loin blanchit les rocs battus ,
Sont trois tombeaux de mousse revêtus .
C'est là qu'Elvin dort près de son amante.
Plus loin , Olvrown .
Mêle sa cendre aux sables du torrent.
Souvent , la nuit , quand une ombre tranquille
Vient rembrunir les monts silencieux ,
Le voyageur arrêté dans ces lieux
Avec effroi visite cet asile :
Un souvenir déchirant et pieux
S'y mêlé au deuil de la nature entière ;
Morne et pensif, il s'assied sur la pierre ,
Et quelques pleurs viennent mouiller ses yeux.
CHARADE .
Or fauche mon premier ;
On rase mon dernier ;
On chante mon entier.
JUILLET 1819. 7
ENIGME.
D'un père destructeur je reçois la naissance ;
Nous ne pouvons l'un sans l'autre exister.
S'il est caché , de lui je donne connaissance ;
Et quand on s'en approche , on cherche à m'éviter .
Ni Dieu , ni moi n'éprouvons sa puissance ;
Pour tout le reste elle est à redouter.
LOGOGRIPHE .
J'INSTRUIS tous les humains. Si vous m'ôtez la tête
Je n'ai plus de raison , je suis pis que la bête.
wwwwwwmv wwwwwwwwwmw wwww
HISTOIRE .
MÉMOIRES HISTORIQUES , POLITIQUES ET LITTÉRAIRES SUR
LE ROYAUME DE NAPLES ; par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie. Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions par Amaury DuVAL , membre de
l'Institut de France. (1 )
Le titre de cet ouvrage , le nom de l'auteur , le talent
de l'éditeur , appellent l'attention et font naître la curiosité.
Les Orloff sont célèbres dans l'histoire de Russie.
Grégoire
, et son frère Alexis , furent l'âme de la révolution
de 1762. Le premier jouit , pendant long-temps,
des bonnes grâces de Catherine , et en eut un fils
avoué , Bazile Bobriuski
.
3.
(1 ) Deux vol , in-8 °. Prix , 15 fr . A Paris , chez CHASSERiau et HECART
, libraires, au Dépôt bibliographique , rue de Choiseul, nº .
Et
8 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur de ces Mémoires les a rédigés à Naples , pendant
les années 1816 et 1817. Etant venu passer quelquesmois
à Paris , il confia son ouvrage à M. Amaury-Duval
, pour le revoir et le corriger . Le comte Orloff ne
pouvait mieux choisir ; car indépendamment des talens
de M. Duval , ce savant , qui a passé plusieurs années
à Naples , connaît parfaitement l'histoire civile et litté
raire de ce beau pays .
Nous ne possédons que très - peu d'histoires du
royaume de Naples , écrites dans notre langue ; cela
est d'autant plus remarquable , que l'histoire de ce pays
se lie intimement à la nôtre , ou plutôt en est une partie
intégrante. L'ouvrage du comte Orloff vient donc bien
à propos pour remplir cette lacune. Il a consulté tous
les écrivains qui ont traité des révolutions dont ce beau
pays a été témoin . Il a recherché les auteurs reconnus
pour être les plus exacts et les plus véridiques ; et ce
qui ne peut manquer d'ajouter à l'intérêt , c'est d'avoir
poussé son sujet jusqu'aux derniers événemens , c'està-
dire , en 1818 .
« Si Rome mérite de fixer dans ses murs le philosophe
, l'archéologue , l'ami des arts , avide de contempler
ses chefs-d'oeuvre , ses temples , ses obélisques
ses colonnes et les monumens du berceau et de la
tombe du peuple- roi , Naples , partageant cette gloire
à plus d'un titre , l'emporte par la beauté de son sol
et la douceur de son climat : elle a surtout l'avantage
d'une situation maritime vraiment enchanteresse pour
tous les voyageurs , mais bien plus encore aux yeux
d'un habitant du Nord , qui ne se lasse point d'admirer
son ciel ardent , et le Vésuve , et Pompéia , et Herculanum
, et ces champs phlegréens dont elle est comme
environnée . »
L'auteur a divisé son travail en trois parties. La première
, celle qui nous occupe , contient l'histoire des
révolutions du royaume de Naples. La seconde partie ,
qui ne tardera pas à paraître , traitera des lois et de la
forme du gouvernement sous les Romains , des chanJUILLET
1819 . 9
gemens introduits depuis cette époque jusqu'à nos
jours , et enfin de la forme actuelle de ce gouvernement.
Dans la troisième partie , l'auteur fera connaître
l'histoire littéraire du royaume de Naples , et les hommes
illustres qu'il a produits .
Lorsqu'il s'agit de remettre à leur véritable place des
faits consacrés par la tradition , à défaut des matériaux
qui manquent pour l'histoire de ces temps éloignés , on
doit savoir gré aux érudits de leurs recherches , quand
bien même ils n'auraient pas atteint le but qu'ils s'étaient
proposé . On doit de la reconnaissance à l'homme qui
consacre ses veilles à répandre un nouveau jour sur les
faits antérieurs , et à la recherche de la vérité .
L'auteur jette un coup- d'oeil sur les peuples qui ont
anciennement occupé le territoire où est aujourd'hui
placé le royaume de Naples ; il trace le tableau de l'Italie
sous la domination des Romains , l'irruption des
barbares , les royaumes des Ostrogoths , des Lombards ;
de l'invasion des Français en Italie , sous Pepin et
Charlemagne ; sur ces époques fatales où tout semblait
destiné en Italie à se corrompre et à se perdre , l'auteur
dit : « Un des plus tristes résultats des grands malheurs
des peuples , c'est de les éloigner de la culture des arts
et des sciences . » En effet , dans le moyen âge , le seul
métier utile aux yeux de ces gens qui , parce qu'ils se
disaient nobles , pouvaient impunément exercer leurs
brigandages , était la profession des armes . Rien de
plus infâme que la conduite de cet évêque de Rome ,
lequel abjurant la simplicité évangélique , s'asseoit sur
un trône temporel , se range parmi les rois de la terre ,
leur commande au nom du ciel dont il prétend avoir
les clefs , et s'érige entre eux en arbitre souverain .
Pepin , qui avait usurpé le trône de France , devait
naturellement soutenir l'évêque de Rome dans ses injustes
prétentions ; il lui donna la ville de Ravenne ,
ainsi que plusieurs villes de l'Etat de la Pentapole , sur
lesquelles il n'avait aucun droit. Plus ambitieux que
Pepin , et pour obtenir des titres éventuels , Charle10
MERCURE DE FRANCE .
mague fit la faute de reconnaître les fautes de son père ,
au lieu de les faire disparaître. Léon obtint , en échange ,
une domination nouvelle , et ses successeurs s'arrogèrent
insolemment le droit de disposer des trônes.
C'est à l'établissement de l'autorité temporelle de
l'Eglise , dit M. le comte Orloff , qu'il faut rapporter
tous les malheurs qui ont pesé sur l'Europe depuis le
neuvième siècle jusqu'au quatorzième . L'Europe entière
attendait son destin des pontifes de Rome , qui
employaient le glaive pour étendre leurs possessions et
accroître leur puissance. La tyrannie religieuse , la pire
de toutes , s'établit au détriment de l'humanité . Les rois
éprouvèrent des humiliations , des injustices ; et les
peuples , dans leurs malheurs , comptèrent un fléau
de plus.
Il faut abandonner un sujet aussi triste , et jeter les
yeux sur cette époque si remarquable non- seulement
de l'histoire d'Italie , mais de toute l'histoire du moyen
âge. Rappelant les temps héroïques de l'antiquité , elle
offre des couleurs à l'épopée, et des sujets au génie dramatique.
Je veux parler de ces intrépides Normands
qui fondèrent un nouvel Etat daus le royaume de Naples
, et parmi lesquels on remarque les fils de Tancrede
de Hauteville. L'auteur décrit leurs exploits , suit leur
fortune , fait connaître l'accroissement de leur puissance.
Il montre l'infamie du pape Léon IX , qui ,
s'étant ligué avec l'empereur d'Occident pour combattre
les princes normands , fut battu par eux et fait
prisonnier ; mais lui ayant témoigné le plus religieux
respect , Léon leur accorde le surnom de Princes pieux,
déclare légitimes leurs conquêtes faites ou à faire , abandonne
lâchement son allié , et joint ses troupes à celles
des Normands.
Roger devient roi de Naples , et des cardinaux viennent
en Sicile lui poser sur sa tête victorieuse une
couronne envoyée par leur chef , l'anti- pape Anaclet.
On décrit l'histoire de ses successeurs , de Guillaume -le-
Mauvais , de Guillaume-le-Bon , de l'illustre et inforJUILLET
1819.
11
tuné Tancrède. La couronne passe sur la tête des
Suabes , et le trône de Naples est successivement occupé
par les empereurs Henri VI , Frédéric II , Conrad
et Mainfroi. C'est pour occuper le trône de ce dernier ,
excommunié par Urbain IV , que Charles d'Anjou ,
frère de saint Louis , vint à Naples ; il se soumet lâchement
à un tribut annuel de mille onces d'or et d'une
haquenée blanche envers le pontife , lui accorde la nomination
aux évêchés du royaume , l'appel aux tribunaux
de Rome dans toute affaire ecclésiastique , et des
immunités en faveur de l'Eglise.
Comment concilier la conduite honteuse de saint
Louis , à cette occasion , avec les éloges qui lui ont été
accordés par les modernes ? Ils ont sans doute pensé
qu'un souverain qui priait , se confessait , jeûnait , qui
se donnait la discipline , et qui , pardessus tout , était
le père nourricier d'une foule de pieux fainéans , devait
être mis au rang des grands hommes. Ne pouvant y
parvenir , ils en ont fait un saint .
La dynastie des Angevius comprend , outre le règne
de Charles d'Anjou , qui en est le chef , le règne de
Charles II , de Robert- le -Sage , de Jeanne Iere .
de
Charles de Durazzo , de Ladislas , de Jeanne II.
Plus fatale que la race de Pelops , la dynastie des
Angevins ne montre qu'une suite de princes barbares ,
plus ou moins célèbres par des crimes épouvantables .
Le règne de Charles d'Anjou commence par le trépas
de l'illustre Mainfroi , le supplice du jeune Conradin et
de son oncle , le duc d'Autriche . Les nombreux abus
de pouvoir commis par Charles , la férocité de son caractère
, lui aliènent l'esprit de ses sujets . Il perd la Sicile
, et tous les Français qui se trouvaient dans cette
île sont massacrés au moment des vêpres . Sa cruauté
fit naître des révoltes , et il mourut d'une fièvre dont
la violence , proportionnée à celle de son caractère , le
précipita en peu de jours dans la tombe. Son fils ,
Charles II , qui alors était prisounier des Siciliens , lui
succéda : ce prince eut un règue très-agité , parce que
12 MERCURE DE FRANCE .
les papes figuraient toujours avec le double caractère de
souverains temporels et de chefs de la religion , et qu'ils
voulaient toujours influer sur les destinées du royaume
de Naples . Robert , malgré les guerres qu'il eut à soutenir
contre les Gibelins ou impériaux , dans l'intérêt
des papes , fut digne du surnoni de Sage que lui a conservé
la postérité. Savant lui-même , il récompensa les
savans , les poëtes et les artistes . Au nombre de ses
amis , il eut l'honneur de compter Boccace et Pétrarque.
Sa cour , modèle de politesse et de goût , était l'exemple
de toutes les cours de l'Europe.
Il faut passer sous silence le règne des autres princes
de cette race ; c'est un tissu de turpitudes , de monstruosités
dont le détail fait frémir. « Ces règnes font
mieux sentir les absurdes prétentions et les vices de la
cour de Rome , l'ambition de ses pontifes , et leur despotisme
sur l'esprit superstitieux des peuples de l'Europe
; et cependant , continue l'auteur , déjà les sciences
et les arts , ennemis naturels de l'ignorance , renaissaient
en Italie , appelaient à leur aide la saine philosophie
, qui presque toujours les suit de près . Ainsi ce
qui doit consoler l'ami de l'humanité , plus les maux
sont grands , plus la fin en est proche ; et plus la tyrannie
est oppressive , plus les nations touchent , sinon
toujours à leur délivrance complète , du moins à quelque
changement heureux dans leur situation . >>
Ladynastie des Aragonais , qui succéda à celle des Angevins,
compte cinq monarques, Alphonse I , Ferdinand I ,
Alphonse II , Ferdinand II , et Frédéric d'Aragon .
Le bon roi René , appelé au trône par le choix de
Jeanne , vint prendre possession du royaume de Naples,
auquel il était appelé , et fut obligé , après trois années
de guerre, de retourner dans son royaume de Provence.
Si le règne d'Alphonse Ier. fut mémorable par les
institutions dont ce prince jeta les bases , celui de Ferdinand
Ier. fut fertile en événemens à la fois glorieux
et funestes . Brave dans les combats , ce prince , dirigé
par un atroce esprit de vengeance et de rapacité , fut
JUILLET 1819 .
13
parjure et cruel. Aussi fut- il abandonné de ses sujets ,
lorsque Charles VIII , roi de France , vint faire valoir
ses justes prétentions sur le royaume de Naples . Il
mourut de chagrin ; et son successeur , Alphonse II ,
vint occuper un trône revendiqué par une puissance
aussi forte que belliqueuse . Alphonse , aussi lâche que
cruel , abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II , et
se retira dans un couvent . Malgré la bravoure et les
qualités du jeune roi , Charles VIII entra dans Naples
moins comme un conquérant que comme un libérateur.
La jalousie des princes d'Italie , qui avaient formé une
alliance à laquelle ils avaient donné le nom de ligue
sainte , quoiqu'il n'y ait rien de saint et même de sacré
parmi ces gens -là , le débarquement d'une armée en Calabre
de Gonzalve de Courdoue , forcèrent Charles VIII
à s'éloigner de son nouveau royaume , et de revenir en
France. Ferdinand fut remis en possession de ses Etats ,
et mourut bientôt après , étant à peine âgé de vingt -huit
ans. Frédéric d'Aragon lui succéda ; et quand , par la
trahison de Ferdinand- le- Catholique et celle de Gonzalve
, le roi de France Louis XII se fut emparé d'une
partie du royaume de Naples , l'infortuné Ferdinand vint
se jeter dans les bras du roi de France , qui lui accorda
le duché d'Anjou , avec une pension honorable.
Ferdinand- le- Catholique , toujours dissimulé , élude ,
par des prétextes frivoles , l'exécution de ses traités
avec Louis XII. On prend les armes , et le Père du
peuple , fatigué d'une guerre qui répugnait à son coeur ,
négocie la paix , qui fut bientôt conclue . Gonzalve refusa
de se soumettre au traité ; son motif, qu'il fit bientôt
connaître , était d'attaquer les Français , qui , remplis
de confiance dans la paix signée , restaient dans une
sécurité parfaite . N'étant point sur la défensive , nos
soldats furent battus , ou plutôt massacrés , et obligés
de se soumettre au plus injuste comme au plus méprisable
des vainqueurs. B. DE ROQUEFORT.
(La suite au numéro prochain . )
14
MERCURE
DE
FRANCE
.
mmmmmmmmmm
LE TEXAS , ou Notice historique sur le Champ d'Asile ,
comprenant tout ce qui s'est passé depuis la formamation
jusqu'à la dissolution de cette Colonie , les
causes qui l'ont amenée , et la liste de tous les colons
français , avec des renseignemens utiles à leurs familles
, et le plan du camp , dédié à MM. les Souscripteurs
en faveur des réfugiés , par MM. Hartemann
et Millard , membres du Champ- d'Asile , nouvellement
de retour en France (1) .
L'HÉROÏNE DU TEXAS ou Voyage de Madame *** aux
Etats- Unis et au Méxique , orné d'une gravure représentant
le camp retranché des Français. Cet ouvrage
est terminépar une romance de M. G ... n . F .....n. (2 ).
LORS de la dislocation de l'armée de la Loire , des guerriers
français , chargés des lauriers qu'ils avaient cueillis
dans toute l'Europe, des hommes couverts d'honorables
blessures , qui étaient entrés vainqueurs dans toutes les
capitales , furent traités de brigands par une poignée de
misérables qui , sûrs de l'impunité , les abreuvèrent de
dégoûts et d'humiliation . Plus grands encore dans leurs
revers que dans la victoire, ces infortunes , froissés par
l'abus de pouvoir , forment le dessein d'abandonner le
pays ingrat qu'ils avaient défendu avec tant de gloire , et
d'aller au- delà des mers chercher une patrie indépen
dante. Quel pays leur fera oublier cette belle France ,
et leurs parens , et leurs amis? Quel pays va recevoir ces
fils de Mars , ces favoris de la victoire , ces braves
qu'on voudrait en vain déshonorer ? Ils s'embarquent
pour les Etats-Unis d'Amérique , et font choix d'un
vaste terrain , situé près de la rivière de la Trinité , où
( 1 ) Un vol . in -80 . Prix , 3 fr. A Paris , chez BEGUIN , éditeur ,
rue Jean-Pain-Mollet , no. 10.
Et chez PLANCHER , libraire du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
(2 ) Un volume in - 8° . Prix , 2 fr. A Paris , chez PLANCHER ,
teur du Manuel des Braves , rue Poupée , nº . 7.
édiJUILLET
1819 .
15
ils comptaient terminer leur carrière , et trouver un
terme à leurs malheurs .
Ils n'étaient pas encore rendus à leur destination ,
qu'ils avaient éprouvé de grandes infortunes . Les
lames et les vagues firent couler bas une des embarcations
, et ces guerriers , qui avaient ceut fois affronté
la mort au champ d'honneur , terminèrent leur carrière
au moment où ils croyaient trouver le repos , oublier
l'injustice du sort , et jouir enfin de la liberté . Après le
débarquement , manquant de vivres , et tourmentés par
la faim , on cherche les moyens de l'appaiser. Une plante
semblable à la laitue s'offre à leurs yeux ; le feu est allumé
, la plante cueillie , et sitôt qu'elle est cuite , les
infortunés la mangent avec avidité. C'était un poison
violent tous les convives de ce fatal repas , étendus
sur la terre , sont en proie aux plus terribles convulsions.
Trois individus seulement ne furent pas atteints
de la contagion : ils s'étaient abstenus de toucher à ces
herbes vénéneuses. Enfin le hasard conduit dans ces
lieux un Indien de la nation des Cochatis ; il reconnaît
la cause du mal , part avec la rapidité de l'éclair , revient
bientôt après avec des herbes qu'il avait cueillies .
Après les avoir fait bouillir , on en fait avaler une potion
à chacun des empoisonnés , auxquels on est obligé
d'ouvrir la bouche à l'aide d'un morceau de bois. Tous
revinrent à la vie , et n'éprouvèrent que deux ou trois
jours de souffrances .
:
Sitôt l'arrivée des embarcations au Texas , et lorsque
tous les colons furent réunis , on les organisa en cohortes
. On s'occupa de tracer un camp défendu par
quatre forts , et les travaux étaient dirigés par des officiers
d'artillerie .
Tout faisait présumer le plus heureux avenir, et concevoir
les plus flatteuses espérances ; tout enfin annonçait
qu'après tant d'infortunes , nos braves compatriotes
allaient jouir du vrai bonheur ; déjà plusieurs nations
indiennes avaient envoyé des députés offrir le calumet
de paix , et rendre leurs hommages au brave général
16 MERCURE DE FRANCE .
Lallemand . On remarquait les nations des Chactas ,
des Cochatis , des Alabamos , des Dankaves , etc.; on
se fit des présens de part et d'autre ; enfin tout semblait
faire présumer que la colonie du Texas deviendrait
considérable . Mais on apprend avec surprise
que les garnisous espagnoles de Saint-Antoine et de
Labadie , soutenues de quelques peuplades indiennes
qui leur étaient dévouées , marchaient pour faire évacuer
le nouvel établissement. La première résolution
ful d'attendre les assaillans et de les punir de leur témérité
. Le général ayant fait observer que les vivres pourraient
manquer , que le camp pouvait être cerné , ordonna
d'évacuer le Champ-d'Asile , et de se retirer à
Galweston ; ce qui fut exécuté.
Le manque de vivres force d'abandonner l'île de
Galweston , et nos compatriotes se séparent. Les uns
se rendent à la Louisiane , d'autres à la Nouvelle - Orléans
, et d'autres en Europe.
Je passe sous silence une foule d'anecdotes curieuses,
de détails intéressans , de faits remarquables . Qu'il me
soit permis de dire , en terminant cet article , que les
deux ouvrages que nous annonçous sont remplis d'intérêt.
Le premier, rédigé par des militaires , acteurs ou
témoins des événemens qu'ils rapportent , fait connaître
une foule de détails qui ue se trouvent pas dans l'autre .
L'auteur de l'Héroïne du Texas , en rapportant tous les
faits principaux , a voulu particulièrement travailler
pour les dames. Il a placé les horreurs du tableau dans
un cadre agréable . Tout est joli et tout semble respirer
le bonheur jusque dans les désastres les plus grands .
Au surplus , on admire son héroïne qui ne cesse jamais
de plaire et d'intéresser . GOUJON , fils .
Ι
Nota. La romance qui se trouve à la fin de l'Héroïne du Texas ,
et que cette dame a mise en musique avec accompagnement de
forte-piano , se vend I fr. 5o c. , chez PLANCHER , libraire du Mercure.
La musique en est agréable , chantante et parfaitement appropriée
aux paroles Cette romance ne peut manquer d'obtenir
un grand succès. Nous osons espérer qu'on la chantera dans tous
les salons , et qu'elle se trouvera sur tous les pianos.
JUILLET 1819. 17
wwwwwwww
BEAUX - ARTS.
wwwww .
VUES PITTORESQUES ET PERSPECTIVES des salles du Musée
des Monumens français , et des principaux ouvrages
d'architecture , de sculpture et de peinture sur verre
qu'elles renferment ; gravées au burin en vingt estampes
, par MM . REVILLE et LAVALLÉE , d'après les
dessins de M. VAUZELLES ; avec un texte explicatif
par B. DE ROQUEFORT. Ouvrage dédié et présenté au
Roi ( 1).
LORSQU'ON entreprit le grand ouvrage que nous nous
proposons de faire connaître , la collection , importante
à plusieurs égards , dont il doit retracer les vues pittoresques
et perspectives , existait encore. Dispersée depuis
, elle ne peut se reproduire que par les souvenirs ,
et ce qui , pour les beaux arts , est sans doute préférable,
par les descriptions où le crayon de l'artiste est associé
aux talens du littérateur . Si le Musée - Français établi
aux Petits -Augustins , subsistait de nos jours , l'ouvrage
dout on annonce la première livraison , n'en serait ni
moins utile , ni moins curieux , par l'heureuse et savante
composition des planches , par leur exacte description ,
(1) Paris , imprimerie de Pierre Didot. - Se trouve chez Jou-
BERT , rue Pavée , no . 3. Première et deuxième livraisons , composées
de chacune quatre planches et de quatre feuilles de texte ;
format atlantique Prix de la souscription : chaque livraison en papier
fin, 36 fr .; en papier vélin , 48 fr . ; papier vélin, épreuves avant
la lettre , 72 fr. ; et chez PLANCHER , libraire du Mercure , rue
Poupée, n. 7.
Nota. La liste des souscripteurs sera imprimée à la fin de l'ouvrage
, qui aura cinq livraisons . Les personnes qui souscriront avant
le 25 août ne paieront la livraison que 30 fr . papier fin, 40 fr. papier
vélin , et bo f. les épreuves avant la lettre. Passé cette époque "
les prix indiqués ci-dessus seront irrévocablement maintenus,
2
18 MERCURE DE FRANCE.
par l'ensemble de faits et d'idées qu'elles réunissent ;
car cet ensemble en ferait comme un cours historique
et général sur les arts du dessin en France ; cours où
l'exemple serait toujours placé à côté du précepte .
Mais l'utilité déjà si grande d'un pareil ouvrage
s'accroît encore par la suppression de l'établissement
public qui en est le sujet : l'intérêt des arts avait seul
déterminé sa formation ; des intérêts supérieurs , sans
doute , celui des grands noms de notre histoire , des
grands souvenirs de la monarchie , le respect pour les
morts , qui n'est dans les nations qu'une sorte de piété
filiale , ont remis la plupart des monumens assemblés
dans ce Musée , à la place que la reconnaissance publique
ou de royales volontés avaient d'abord assignée
aux restes vénérables qu'ils renfermaient presque tous.
C'est ce premier et noble motif de leur édification , qui
semble s'être renouvelé pour opérer leur récente dispersion
, et suffire aussi à la justifier. Nous sommes
trop près de la plupart des illustres personnages qui
reposent dans ces tombeaux , pour que leurs marbres
religieux ne soient déjà plus pour nous que des monumens
de nos arts ; et les sentimens qui pénètrent l'âme
à leur aspect , semblent bien peu propices aux attentives
et froides observations de l'étude . Comment les porter
sur le chef-d'oeuvre du ciseau de Tuby qu'a dirigé le
crayon de Lebrun , sans être obligé d'oublier qu'il recélait
en lui les reliques du grand Turenne ? Et comment
oublier le héros , pour ne chercher que la main
de l'artiste ? Si les intérêts de la morale sont supérieurs
aux intérêts des arts , laissons Turenne reposer au milieu
des héritiers de ses vertus et de son courage ;
là son véritable tombeau de famille ; et pour être justes
à la fois et conséquens , gardons- nous de confondre ici
les monumens de l'antiquité avec ceux de nos âges modernes
. Les premiers n'offrent en général que des non.s
ou des faits ignorés ; ils peuvent ne plus servir qu'à la
réputation de l'artiste ou à l'histoire des arts ; mais les
seconds appartiennent encore à nos affections , à notre
c'est
JUILLET 1819 . 19
gloire , à celle de la patrie . Respectons-les , et conservons
-les d'abord à ces titres ; leur étude ne doit venir
qu'après.
Ce n'est pas que nous considérions les belles produc
tions de nos arts comme étrangères à cette gloire ;
toutes les créations du génie ajoutent aussi à son éclat ,
et l'histoire nomme , avec un égal empressement , les
grands artistes et les bons princes.
On peut dire que l'ouvrage qui fournit le sujet de
ces réflexions , doit contribuer à faire vivre la mémoire
des uns et des autres ; on y parle à la fois de Louis XII
et de Henri IV , de Jean Goujon et de Pujet.
La description des planches y est précédé d'une introduction
où l'auteur , M. de Roquefort , connu par
de bonnes recherches sur le moyen âge , a réuni , dans
un cadre resserré , des considérations générales sur
l'origine des arts en France , qu'il rattache , par quelques
conjectures , aux premières relations des Gaules avec
les peuples de la Grèce . Il indique ensuite les modifications
que leurs principes et leurs règles durent subir
par l'influence des Romains et les invasions des peuplades
septentrionales , sous les deux premières races
des rois Francs. Enfin il est conduit , par l'ordre des
temps , à examiner plus spécialement quelle fut la véritable
origine de l'architecture vulgairement appelée
gothique , employée dans nos vieux temples chrétiens
et dont l'arbitraire des proportions , le grêle élancement
des formes et les arcs en ogive sont les principaux caractères.
Comme toutes les questions de fait , cette difficulté
doit être résolue par les faits , les opinions ne pouvant
pas entrer comme élémens dans son examen , à moins
qu'elles ne soient des conséquences rigoureuses des
premiers. Ici de graves autorités nous laissent incertains
entre des avis contraires également imposans par
le nom de leurs auteurs. M. Quatremère de Quincy est
cité , par M. Roquefort , comme attribuant aux Sarrasins
d'Espagne l'introduction en France de l'architec20
MERCURE DE FRANCE .
ture gothique. Ce savant académicien rapporte en effet
aux conquêtes des Arabes et aux guerres que leur fit
Charlemagne dans la Péninsule , cette communication
du goût et ces imitations du style arabe qu'on retrouve
dans notre architecture gothique des neuvième et
dixième siècles ( 1 ) , et il serait difficile de ne pas reconnaître
la vérité de cette observation , à laquelle nombre
de monumens de cette époque rendent témoignage ;
mais elle ne préjuge rien spécialement à l'égard de l'invention
de l'arc en ogive , qui est ici l'un des points
importans de la difficulté , puisque les voûtes de ce
genre ne se retrouvent que daus des constructions postérieures
au dixième siècle de l'ère vulgaire . M. Quatremère
de Quincy n'a donc point voulu dire que l'arc
en ogive fût une de ces imitations du style arabe qui ,
dans les neuvième et dixième siècles , furent adoptées
pour notre architecture . M. de La Borde , qui a si bien
vu les monumens de l'Espagne , a constaté en effet qu'il
existe une singulière analogie entre les édifices arabes
et nos édifices gothiques ; mais il affirme en même
temps qu'il n'y a aucune trace de la voûte en ogive
dans les constructions arabes de l'Espagne , de Fez et
de Maroc (2 ) . Il nous paraît résulter des recherches des
deux académiciens , 1 °. que notre architecture gothique
a , dans son ensemble , une singulière analogie avec
l'architecture des Arabes ; 2 ° . que cette analogie est le
résultat de leur invasion en Espagne et dans la plus
grande partie de la France ; 3 ° . que l'arc en ogive , le
principal caractère de l'architecture gothique , n'est
point employé dans les édifices arabes ; 4 ° . que l'époque
et les causes de son adoption restent encore ignorées .
Les trois premières propositions sont irrefragables , et
c'est en les isolant de la quatrième , en les considérant
comme des règles absolues et certaines , que l'on voit
7.
( 1) Encyclopédie méthodique , Dictionnaire d'Architecture , t. I ,
p. 73.
(2) Voyage pittoresque d'Espagne , notice historique , t . I , p. 43 .
7
JUILLET 1819.
21
toutes les incertitudes relatives à l'origine de l'architecture
gothique , se réduire en une seule dans ces termes :
Quelles sont l'époque et les causes de l'invention de la
voûte en ogive qui est particulière à cette architecture ?
Pour contredire les premières propositions , il faudrait
montrer , dans notre architecture , quelques traits arabes
sur les édifices antérieurs à nos relations avec ce peuple
; mais jusque- là tout y est , bien ou mal , grec ou
romain , italique ou lombard.
Faut-il donc , comme le veut M. Roquefort ( page 8
de l'Introduction ) , ne voir dans l'invention de l'arc
en ogive qu'une preuve de la compléte décadence de
l'art de bâtir dans ces temps malheureux , et de l'ignorance
des artistes , incapables alors de construire des
voûtes en plein ceintre ? Tant de considérations doivent
concourir à l'examen de cette question , qu'on n'oserait
facilement préférer aux doutes qui obscurcissent les
raisons sur lesquelles l'auteur du texte de cet ouvrage
fonde son opinion ; et s'il était reconnu que tel arc en
ogive à plusieurs ceintres exigeait plus de science qu'un
autre en plein ceintre qui n'est qu'un arc de cercle ,
faudrait dès -lors avouer , peut-être , que ce genre de
construction fut plutôt un caprice ou une erreur du
goût , qu'un effet de l'impuissance des artistes .
il
Mais quelle que soit l'opinion des habiles sur cette
matière , l'érudition de l'auteur qui la traite de nouveau ,
l'intérêt qu'il a répandu sur cette discussion en recueillant
et comparant des analogies et des dissemblauces
que fournissent plusieurs monumens de l'antiquité , le
soin avec lequel il indique les nombreux ouvrages qu'il
a consultés , doivent faire du sien , à plusieurs égards ,
un bon guide pour les artistes , et ajoutent un grand
intérêt à celui qu'excitent déjà les estampes qui le
composent.
La première et la seconde livraison en contiennent
chacune quatre ; elles représentent le tombeau du roi
Dagobert dans le jardin Elysée , où il était placé ; la
salle du treizième siècle , la salle du quinzième siècle ,
22 MERCURE DE FRANCE .
9
la salle du seizième siècle , la salle du dix- septième
siècle , vue du fond ; la salle du dix -huitième siècle
vue de la porte d'entrée , vue du tombeau d'Héloïse et
d'Abaelard , Ces planches sont exécutées avec le plus
grand soin ; l'architecture surtout y est savamment
traitée , et c'est une nouvelle preuve du beau talent de
M. Réville , l'un de nos plus habiles artistes en ce genre .
L'estampe de la salle du treizième siècle se distingue
des autres par son fini précieux , son exacte perspective
, et la convenance des teintes , qui distribue habilement
la lumière sous ces voûtes spacieuses , et laisse
facilement distinguer les monumens qu'elles couvrent.
Cette planche nous a paru la plus parfaite , et elles ont
toutes un grand mérite. On pourra remarquer , dans
celle qui représente la salle du quinzième siècle , que le
fond , un peu noir , ne se dégrade pas assez dans l'intérêt
de la perspective , et que , dans le tombeau de Dagobert
comme dans le tombeau d'Abaelard , le paysage,
d'ailleurs bien composé , bien exécuté , écrase le monument
qui semble fuir le premier plan , et où des tailles
pénibles et trop fortes donnent aux détails des bas-reliefs
, le même noir qu'à l'ensemble de ces tombeaux .
Mais ces légères imperfections , qui ne tiennent point
à l'insuffisance des artistes , peuvent être facilement
évitées dans les trois livraisons suivantes . Nous avons
dit de la première et de la seconde assez de bien , et
elles le méritent , pour que cette belle entreprise obtienne
des artistes studieux et des amateurs qui s'intéressent
aux plus importantes productions de notre
école , les suffrages et les encouragemens auxquels cet
Ouvrage nous semble avoir des droits assurés.
Le roi , en lui accordant une publique protection , et
permettant qu'il s'achève sous ses augustes auspices , a
décerné d'avance à ses auteurs la plus honorable récompense.
L'exécution typographique du texte répond complé
tement à la bonne exécution des planches : c'est assez
de dire qu'il sort des presses de M. P. Didot l'aîné , si
JUILLET 1819.
23
justement célèbres , et qui sont pour la France l'une de
ses plus réelles et de ses plus utiles supériorités .
J. J. CHAMPOLLION- FIGEAC.
mwww wwwwww
FABLES par M. le baron de Stassart , des académies de
Lyon , de Marseille , de Vaucluse , etc. ( 1 ).
ON a cru long-temps la langue française peu propre
à traiter le genre de l'apologue . Dans cette persuasion ,
Patru voulait détourner La Fontaine de son dessein
d'écrire des fables . Heureusement le bon homme aima
mieux suivre son génie que les conseils de Patru .
Le législateur du Parnasse , Boileau , ne croyait pas
non plus la langue française susceptible de se prêter à
cette variété de tons , à cette précision et à cette naïveté
qu'exige la fable : aussi en donnant , dans son Artpoétique
, des règles de tous les genres de poésie depuis
l'épopée jusqu'à l'épigramme , il ne dit pas un mot de
la fable.
La fable est donc , en France , une plante exotique ,
qui y a été naturalisée par La Fontaine ; elle y a jeté
des racines profondes , et c'est à présent une de celles
que l'on voit le plus souvent fleurir dans les champs de
notre littérature .
Les paraboles des livres sacrés des Hébreux , et les
apologues de l'Indien Bidpaï ou Pilpaï , paraissent être
les plus anciens monumens que l'on connaisse en ce
genre. Les Orientaux ont beaucoup vanté leur Lockman
; il est célèbre chez eux depuis des milliers d'années
: il passe pour avoir été , comme Esope , esclave
laid et contrefait . Mahomet faisait un si grand cas des
(1 ) Un vol . in- 12 ; 3º . édition , Paris , 1819 ; chez MONGIE aîné ,
libraire , boulevard Poissonnière .
Et chez PLANCHER , libraire du Mercure , rue Poupée , nº . 7-
24
MERCURE DE FRANCE .
apologues de Lockman , qu'il a consacré un chapitre
entier de son Koran pour vanter la sagesse de ce fabuliste.
Ce chapitre porte le nom de Lockman .
Les recueils publiés en grec sous les noms d'Esope ,
de Gabrias , ont été pour la plupart imités des fabulistes
dont nous venons de parler : ils sont , à leur tour , devenus
les modèles des fabulistes latins , parmi lesquels
on distingue Phedre , Saint- Cyrille , Aphtonius , Romulus
, Avien , Falerne , Abstemius , Camerarius , etc.
Les écrivains arabes ont , en quelque sorte , fait de
l'apologue la base de toutes leurs compositions ; en
sorte qu'il devient impossible de les citer. Les trouvères
et les écrivains du moyen âge ont aussi cultivé
cette plaine , que La Fontaine a trouvée si fertile , qu'il
a dit :
Et ce champ ne se peut tellement moisonner ,
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner .
Parmi cette foule de glaneurs que l'on voit se presser
sur les pas du bon homme La Fontaine , nous distinguons
Lamotte , Lenoble , Florian , Dorat , Imbert ,
Grosellier , Fumars d'Ardenne , Ganeau , le duc de
Nivernois , l'abbé Aubert , Le Bailly , Arnault , et autres
. Et voilà M. le baron de Stassart qui arrive , son
recueil à la main ; il annouce qu'ayant joui en 1818 ,
à la campagne , d'un loisir que d'importans et nombreux
travaux ne lui avaient pas encore permis de
goûter , il a succombé à la tentation de faire des fables ,
et que , sans s'en douter le moins du monde , il s'est
trouvé , à la fin de l'hiver , avoir composé un recueil
de cent vingt- neuf fables , en y comprenant le prologue
et l'épilogue. Tudieu ! M. le baron , comme vous y
allez ! La Fontaine n'avait pas cette fécondité ! Pourquoi
nous mettez - vous dans votre confidence ? On
pourrait croire , à la manière dont quelques- uns de vos
apologues sont tournés , qu'ils n'ont pas été jetés à la
volée , comme vous voulez bien nous le dire. Par exemple
, je demande au lecteur si la fable que je vais mettre
sous ses yeux , n'a pas été travaillée avec soin .
JUILLET 1819.
25
LE LION ÉDENTÉ.
Du lion amoureux on connaît l'imprudence .
Sans griffes , sans dents , sans défense ,
Poursuivi par les chiens , il eut force embarras
Pour se tirer du mauvais pas
Où l'avait entraîné sa folle imprévoyance .
Enfin , mais non sans peine , il gagne ses états .
Qu'y trouve-t-il ? Tout est dans l'anarchie.
On avait méconnu ses lois.
Mais s'il voulait qu'on respectât ses droits ,
Devait-il quitter sa patrie ?
Le retour du monarque ébranla les esprits .
On ignorait , dans le pays ,
Les détails de son aventure.
Les animaux , grands et petits ,
Craignaient une déconfiture.
Pourtant notre sire Lion
Connaissait sa position.
Ce n'était point le cas de se montrer sévère .
Il prit donc un ton débonnaire ,
Fit une proclamation
Où paraissait le roi beaucoup moins que le père :
De ce qui s'était dit , de ce qui s'était fait ,
Il promit à chacun l'oubli le plus complet.
C'était indulgence plénière .
Un seul point déplaisait. En style trop pompeux ,
A tout propos , et dans chaque ordonnance ,
On rappelait ce pardon généreux.
Du reste , il eut d'abord une heureuse influence .
On voyait , pleins de confiance ,
Sous un sceptre de paix tous les coeurs réunis .
Mais au respect , à la reconnaissance
Bientôt succéda le mépris ;
Car chacun sut que la clémence
( La gueule du lion , vraiment ,
Le prouvait assez clairement )
Etait le fruit de l'impuissance .
Honni de ses sujets , notre sire édenté
Du trône fut précipité.
26 MERCURE DE FRANCE .
Pardonner , c'est , je crois , agir avec sagesse .
Mais se donner des airs de magnanimité
Sans y joindre l'autorité ,
N'est- ce pas au grand jour exposer sa faiblesse ?
Il est vrai , M. le baron , que toutes les fables de
votre recueil ne sont pas à comparer à celle- ci ; il en
est beaucoup qui ressentent la précipitation avec laquelle
vous les avez composées . Votre première édition
offrait beaucoup de taches qui ont disparu à la seconde .
D'heureux changemeus font distinguer votre troisième
édition. Au lieu de grossir votre volume , corrigez et
polissez sans cesse les apologues déjà faits ; c'est ainsi
que vos fables s'avanceront vers la perfection dont elles
sont susceptibles ; mais , pour y arriver , Hátez - vous
lentement , et surtout
Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage.
La Fontaine a employé toute sa vie à composer un
recueil qui n'est pas le double en grosseur de celui qui
ne vous a coûté que trois mois .
A la suite des fables de M. de Stassart , se trouvent
des notes elles n'ont pas été placées uniquement pour
allonger le volume , comme cela se pratique . Ces notes
présentent beaucoup d'intérêt .
Malgré la promptitude avec laquelle M. de Stassart
dit avoir composé ses fables , on peut assurer que leurs
sujets sont en général bien choisis ; que la versification
en est aisée et facile , et qu'elles se feront toujours lire
avec plaisir.
C. DE ST.-D.
mmmmm mmmmíˇmmmmmmm
VARIÉTÉS .
De l'influence de la politique sur la littérature , les
sciences et les arts .
AVANT la révolution , les hommes livrés à la politique
étaient en petit nombre , comparativement à l'époque
JUILLET 1819. 27
présente . Ce nombre se bornait à ceux qui aidaient le
prince à gouverner l'Etat , qui occupaient ou sollicitaient
les hauts emplois..
En 1787 , l'assemblée des notables commença à faire
germer dans toutes les têtes ces idées nouvelles qui
amenèrent des changemens si importans dans la situation
particulière de la nation .
En
1789 , l'assemblée nationale fit éclore toutes ces
idées , et , au nom de la liberté , la politique s'empara
exclusivement de tous les esprits . Les agriculteurs ,
les manufacturiers , les marchands , enfin toutes les
classes de la société se livrèrent aux discussions des
droits des peuples ; les écrivains suivirent le torrent ,
et le Mercure de France lui - même ne put se mettre à
l'abri de la contagion.
Les Muses , effarouchées à la vue de nos fureurs ,
désertèrent un pays si cher à leurs souvenirs ; on brisa
leurs lyres , et la politique menaça de les remplacer par
la barbarie .
Enfans informes de la politique , l'opinion , l'esprit
de parti vinrent réguer avec elle , et la venger de l'oubli
où les beaux -arts , les sciences et les lettres l'avaient
tenue si long - temps . C'est à eux que l'on doit ces ouvrages
si bizarres qui dégradèrent la scène et l'imprimerie.
Le calme sembla renaître sous l'empire de Napoléon,
malgré tant de guerres d'abord glorieuses et ensuite si
fatales! Les lettres , les sciences et les arts brillérent
d'un nouvel éclat , et il suffit de citer des noms pour
prouver qu'au milieu des agitations d'une longue révolution
le génie n'avait pu s'éteindre . Ainsi , de la foule
de nos hommes les plus recommandables , soit que nous
pleurions leur perte récente , soit que nous les possédious
encore
, nous nous bornerons à nominer MM. Aiguan
, Arago , Arnault , le général Andréossy , Boyeldieu
, Biot , Berthollet , Chénier, Castellan , Chérubini ,
Choiseul - Gouffier , Cuvier , Chaptal , David , Ducis ,
Daunou , Delille , le général Dumas , Etienne , Four28
MERCURE DE FRANCE .
croy, Girodet , Ginguené , Gros , Grétry, Jay , Lalande,
Lagrange , Langlès , Légouvé , Laplace , Lacroix , Lemercier
, Monge , Millin , Mébul , Monsigny , Quatremère
de Quincy , Raynouard , Silvestre de Sacy , Say ,
Vauquelin , Vien , Visconti et tant d'autres encore .
Sans des prétentions exagérées la révolution , renouvelée
au commencement de 1815 , eût été terminée.
après le premier retour du roi . La politicomauie , qui
avait pensé nous coûter si cher , reprit de nouvelles
forces , et l'inquiétude des esprits ayant favorisé le 20
mars , il fallut que le second retour nous rendît à nousmêmes
en nous promettant un sage repos , pour que
nous puissions espérer un avenir plus convenable à nos
habitudes et à nos goûts. Mais les esprits ne s'appaisèrent
point tout d'abord. Il eût été imprudent alors de
publier un journal purement littéraire , et il était destiné
au Mercure d'en fournir la preuve .
Aujourd'hui , que nos institutions sont établies sur
des bases fixes , que nous sommes déjà loin des évènemens
qui avaient troublé notre tranquillité , et changé
jusqu'à nos moeurs , tout porte à croire que le charme
des lettres remplacera bientôt cette fureur politique
qui n'était excusable qu'alors qu'il ne nous était point
permis de compter sur l'avenir.
Dans un prochain numéro nous reviendrons sur un
sujet intéressant , que nous abandonnons aujourd'hui
pour ne pas retarder notre première publication .
•
Puissions nous parvenir à convaincre nos compatriotes
qu'en s'abaudonnant , ainsi qu'ils l'ont fait
jusqu'à présent , à ces discussions politiques qui éner
vent les facultés de l'âme et du goût , ils peuvent nous
ramener à la barbarie de nos premières années ; que
ces discussions nuisent à notre commerce , à notre industrie
, à notre gloire , à notre bonheur ! Puissionsnous
les ramener à leur ancien amour pour les lettres ,
les sciences et les arts , qui peut seul nous rendre cette
richesse et ce repos que la politque nous a si cruellement
enlevés ! E. T. B.
JUILLET 1819. 29
mwwwwwmmmmmm
DU BONHEUR DES ROIS.
Volaire savait bien que la meilleure condition n'est
pas celle des rois . Il avait vu de près , et appprecié à
sa juste valeur , cette grandeur imposante qui cache le
prince à ses sujets . Il pensait que la justice et la bonté
peuvent seules rendre les rois heureux .
Les souverains n'auraient aucun repos , n'éprouveraient
aucune jouissance si , se sacrifiant aux devoirs
attachés à la royauté , ils livraient tous leurs momens
aux méditations profondes que semble leur imposer le
bonheur des peuples , que les peuples leur ont confié .
C'est dans le travail des lois , dans les mesures saus
nombre commandées par l'intérêt de ses peuples , c'est
daus la représentation qu'exige l'exercice du pouvoir
suprême , que quelques écrivains disent , mais sans
raison , être un excès de vanité chez le prince ; c'est
dans les plans les plus étendus de la politique , qu'un
roi demeure presque toujours étranger au bonheur.
Tous ses instans lui sont ravis par ses ministres ,
par les grands de sa cour , par les ambassadeurs des
puissances . Tantôt occupé des moindres intérêts des
citoyens ; tantôt des moyens de se défendre coutre une
aggression étrangère ; soit sur son trône , soit dans son
cabinet , soit à la tête des armées , ses jours , qu'il a dû
destiner entièrement à ses peuples , ses jours s'écoulent
dans des occupations toujours renaissantes . Qu'il est
malheureux si des conspirations contre l'état viennent
ajouter encore des tourmens à ses nombreuses fatigues !
Après être parvenu à déjouer les projets des conspirateurs
, à ramener ses ennemis à une politique plus
conforme au bien- être des nations , il lui faut un grand
amour de ses sujets pour le porter à sacrifier des plaisirs
dont l'image l'entoure constamment.
30 MERCURE DE FRANCE .
Mais s'il maintient la paix dans son royaume , quelle
charge ne lui reste-t- il pas encore ? quels sont ses délas
semens ? Peut-on trouver quelque douceur dans une situation
qui devrait être si peu désirable ? On dirait , à
voir avec quelle fureur , souvent , on envie le trône ,
que le bonheur est attaché à sa possession . Les rois savent
difficilement être heureux .
Après l'exécution des quatre mille cinq cents partisans
de Witikind , qui ne cherchaient qu'à secouer le
joug français , Charlemagne fut-il plus grand ! Un peuple
qui se soulève contre une domination étrangère , est- il
donc si coupable ! De quel droit Charlemagne voulait-il
régner sur les Saxons ? par la force ?.... La force commande-
t- elle l'amour ? Si Charles eût pardonné , il eût
acquis l'estime , le respect , et il eût senti tout ce qu'un
trait de générosité a de délicieux pour le coeur d'un
monarque ; générosité qui sert presque toujours la politique
la clémence eût fait trouver à Charles le véri
table bonheur.
Henri IV connaissait bien cette ressource des sou.
verains , de pardonner à ses ennemis . Après une guerre
civile , due à la faiblesse moins qu'à l'hypocrisie de
Henri III , à l'ambition du duc de Mayenne , au fanatisme
des ecclésiastiques ; Henri , au lieu de punir des
Français égarés , au lieu de les chasser de leur patrie ,
se conserva , se fit des sujets fidèles , en promettant
d'oublier qu'ils avaient été coupables.
si elle prouve
Si la clémence est la vertu des rois ,
une grande élévation d'âme , nous avons raison de dire ,
avec Montesquieu , que c'est un bonheur pour eux
d'avoir à l'exercer.
La Clémence était une divinité des anciens , qui la
représentaient une branche de laurier d'une main , et
une lance de l'autre . A Athènes , le pied de sa statue
fut un asile . A Rome , on lui éleva des temples et des
autels . Quel peuple a jamais douté que la clémence fût
la plus brillante vertu des rois ? A la suite des révolutions
, il y a toujours eu de grands coupables ; et ce qui
JUILLET 1819 .
31
fait la gloire de quelques princes , c'est de leur avoir
accordé un généreux pardon . Souvent même le nombre
des criminels fut si grand , que , quelque sévère que soit
la justice , elle dut s'en effrayer . Eh bien , la clémence
des bons rois peut voler au-devant d'eux .
Nous ne ferons pas de la maxime de La Rochefoucault
, une maxime générale : la clémence des princes ,
dit-il , n'est qu'une politique pour gagner l'affection des
peuples . Nous croyons , au contraire , que les rois sont
heureux lorsqu'ils peuvent en faire usage , et que c'est
elle seule qui constitue leur bonheur. E. T. B.
mwmn wwwwww
MÉDAILLE DÉCERNÉE A DAVID .
Noble modèle des grands talens et des belles actions ,
M. David , accueilli chez nos voisins , a su donner à ses
ouvrages une destination bienfaisante ; il a fait exposer
son superbe tableau d'Eucharis et de Télémaque , au
profit de la classe indigente dans différentes villes du
royaume des Pays - Bas . La ville de Gand a décerné à
cette occasion , au peintre européen , une médaille trèsriche
et d'un grand modèle . Cette médaille rend , d'un
côté , les traits mêmes du tableau , appuyé contre une
colonne isolée , sur laquelle la ville de Gand , protectrice
des beaux arts et des lettres , et désignée par ses
attributs , vient de tracer de la main droite , en caracractères
grecs d'une forme très-antique , le nom de
THAEMAXOZ ; et en caractères cursifs français , le
nom d'Eucharis ; plus bas , en lettres lapidaires , URBS.
GANDA. Gr . On devine qu'occupée à tracer le mot Grata,
elle ne songe qu'à exprimer sa reconnaissance.
Sur le socle sont transférés les mots mêmes qui font
la signature du tableau : David , pinx . Bruxell. 1818 .
De la main gauche , elle pose six couronnes ou branches
de laurier sur le tableau.
32 MERCURE DE FRANCE .
La légende porte :
Soc. reg. bonar. art. et liller. L. David.
pictori. principi.
L'exergue :
Gandæ .
VIII.
Mense . jun. MDCCCXVIII .
Sur le revers , on lit l'inscription suivante :
Quod
Tabulam
Urbis Gandæ incolis
Ostendendo ,
Pietatis in pauperes ,
Amicitiæ erga sodales
Boni erga Belgos animi
Triplex specimen obtulit ;
Hospiti grato
Hospites et ipsi gratissimi ,
Ne rei memoria periret ,
Hoc numisma
Præmium beneficii ;
D. D.
On sait que le tableau de Télémaque et d'Eucharis
fait aujourd'hui l'ornement de la galerie de M. le comte
de Schoenborn à Munich. Les nombreux élèves de M.
David n'apprendront pas sans intérêt que , s'ils sont
encore privés de la présence de leur maître et de leur
ami , les villes mettent leur orgueil à l'accueillir ; qu'elles
préparent , pour chacun de ses ouvrages ,
des expositions
philantropiques et triomphales , et qu'elles s'empressent
d'ajouter de nouveaux lauriers aux couronnes
accumulées sur son front , en décrétant des monu .
mens impérissables pour perpétuer la gloire de ses
chefs - d'oeuvre et le souvenir de ses bienfaits . T.
Ayant appris que les Journaux se disposaient à proposer
une souscription en faveur de madame veuve
Desarnod , nous nous empressons de faire connaître
JUILLET 1819 .
33
que celte souscription a pour but de former une rente
viagère à cette dame , âgée de soixante -dix ans , mère
et grand'mère de dix enfans .
Les services que feu M. Desarnod a rendus comme
architecte , ingénieur , caminalogiste , membre de plusieurs
sociétés savantes , auteur des foyers salubres et
économiques , qui portent son nom , et de plusieurs
autres constructions pyrothecniques , engageront sans
doute nos abonnés à concourir à une bonne oeuvre.
Notre Bureau recevra les souscriptions.
MERCURIALE .
L'IMPRESSION de notre premier Numéro était déjà fort
avancée lorsque nous avons reçu cette lettre , que nous
nous empressons d'offrir à nos lecteurs .
A MM. les Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS ,
Vous avez dû rencontrer dans le monde quelques - uns
de ces individus qui , par leurs prétentions à de profondes
connaissances , semblent vouloir sortir de la sphère où
ils sont placés , c'est -à- dire , faire oublier que l'état qu'ils
professent est bien l'état qui leur couvient. Chacun
veut paraître au- dessus de soi- même. Le médecin se
ferait croire magistrat , si l'habitude de têter le pouls
ne le ramenait insensiblement à sa première profession .
L'avocat paraîtrait un grand législateur , si , journellement
occupé du soin de commenter les lois existantes ,
il ue divaguait alors qu'il propose des lois nouvelles.
Le commis d'un ministre pourrait passer pour un diplomate
distingué si , dans les rapports qu'il voudrait établir
entre les souverains , il apportait de la pénétration
3
34
MERCURE DE FRANCE .
et du jugement , qualités très - rares chez les burocrates ,
du moins en général . Eufin , quels que soient leurs
moyens , dans quelque classe de la société qu'ils se
trouvent, ces hommes , dont j'attaque la malheureuse
espèce , font à la fois l'ennui et la risée de ceux qui
sont dans l'obligation de les entendre .
Si c'est une confiance déplacée , un vice chez les
gens d'un état recommandable , dans ceux d'un état
moins élevé , c'est un ridicule des plus grands . Les
limonadiers , par exemple , qui , le tablier assuré sur lęs
hanches et la serviette à la main , devraieut se borner
à servir et desservir le public ; les limonadiers semblent
maintenant vouloir être des personnages . Vous
entrez dans un café , on vous sert pressé de vous
retirer , vous frappez , vous appelez le garçon ; mais
c'est le maître qui se présente . Quelle est votre surprise
un homme très-bien mis , sans tablier ni serviette
, que vous avez entendu parler assez haut et
d'un ton peu mesuré , c'est celui-là qui va sonner et qui
commande à son garçon de recevoir votre argent !
Orgueil ! que tu changes les hommes !
J'en connais un grand nombre atteints de ce genre de
folie . Mais ce sont ceux-là avoisinant le plus les théâtres
que leur importance suffirait pour rendre insoutenables
, si , à la sottise de leur air , ils ne joignaient
encore celle de leurs discours.
Je ne vous en peindrai qu'uu , qui peut servir de
type à beaucoup d'autres. Vous a - t-il vu plusieurs fois
a- t-il cru s'apercevoir que vous l'avez traité avec quelque
considération , dès-lors il oublie sa cafetière et ses
fourneaux ; il vous adresse librement la parole ; en vain
vous vous réduisez à des monosyllabes , il poursuit
toujours , veut avoir votre avis , ou plutôt il veut vous
amener à approuver le sien. Des habitués causent - ils
ensemble , et s'agit il d'ouvrages nouveaux , de littérature
ou de politique , le voilà se mêlant de la conversation
, contredisant sans égard , et soutenant son opinion
avec une chaleur impertinente . Qu'il soit question
JUILLET 1819.
35
de voyages , de poésie , d'histoire , des résultats d'une
science quelconque , il faut qu'il raisonne , qu'il discute
, qu'il prouve . On ne s'arrête pas en aussi bon
chemin. Le cafetier discoureur , enthousiaste de luimême
, fier de son faux savoir , devient insolent. Les
habitués se lassent , s'éclipsent . On ne va pas où il n'y
a pas foule. Les passans , ne voyant personne , vont
ailleurs , et le fat est bientôt dans l'isolement au milieu
de son café .
Cette rage de vouloir être quelque chose est pernicieuse
à nombre de petits marchands , qui se croient
de grands génies, parce que de plus imbécilles qu'eux ,
ou de plus intéressés , prêtent une oreille complaisante
à toutes les niaiseries qu'il leur plaît de débiter .
Je conclus donc , Messieurs , à ce que , dans un article
aussi court que vous pourrez le faire sur ce sujet ,
vous fassiez comprendre à cette grande quantité de savans
en boutique , et en particulier à mon cafetier raisonneur
, autant pour l'intérêt du public que pour le
leur , qu'il y a vanité et inconvenance dans leur conduite
; qu'on se voue sinon au mépris , du moins à la
satire de ses concitoyens , en s'efforçant de paraître ce
qu'on n'est pas en effet ; qu'on commence par être
ennuyeux , qu'on finit par être insupportable et ridicule.
Que le ciel vous préserve de la rencontre de six espèces
de gens qui sont assez communs aujourd hui :
d'un politique forcené , d'un médecin coureur de procès
, d'un avocat législateur , d'un commis diplomate ,
d'un marchand qui se croit déplacé dans son commerce
; mais surtout d'un cafetier bel esprit.
Recevez , Messieurs , etc. E.
Un graveur , M. L- , connu par sa difformité et
par son amour pour les jolies servantes , vient de donner
au public une scène des plus ridicules .
Afin d'ôter à la médisance tout prétexte de le noir36
MERCURE DE FRANCE.
cir , il logeait sa jeune et intéressante gouvernante dans
une chambre de sa maison , mais un tant soit peu
éloignée de son appartement. Là , méprisant les bontés
de sou maître , chaque jour, à onze heures du soir, cette
aimable personne recevait M. P... , libraire , qui, grand,
bien fait , doué d'une force physique rare , lui offrait
un bien doux dédommagement des entreprises déplaisantes
de M. L....
Mais qui sait jusqu'à quel oubli de soi - même l'excès
d'une jalousie horrible peut conduire un honnête homme
! M. L... , instruit des déréglemens de sa chère servante
, l'enferme dans son appartement ; et voulant punir
l'audace de son heureux rival , il la remplace au
rendez-vous accoutumé , et s'arme d'une paire de pistolets
. M. P... arrive , frappe trois coups ; on lui ouvre
; mais , ô ciel ! qui se présente à ses yeux ? Après
les premières invectives , on allait en venir aux mains,
lorsque M. L... , dans l'aveuglement de sa colère , s'avise
de crier au voleur. M. P... croit prudent de se sauver.
Mais qui peut éviter son destin ! A peine est- il dans
la rue , toujours poursuivi par son adversaire , qu'une
patrouille qui passait , hape celui que sa fuite et le bruit
de M. L... indiquaient pour le voleur . Parmi les honmes
de la patrouille , il y avait deux libraires ; on se reconnut.
Quoi ! c'est vous , L... ! - C'est vous , C... ! -
Quoi ! c'est vous , P... ! vous , un voleur !!! On va au
corps-de - garde du Pont - Neuf ; on s'explique , et le chef
du poste , suffisamment éclairé , ordonne la mise en liberté
du prévenu . Tout semblait devoir finir là . Cependant
M. L... , plus furieux encore de voir sa proie
lui échapper à si bon compte , que d'avoir été bafoué
par un poste entier , rejoint M. P... sur le quai des Orfèvres
, et le menace de nouveau de le tuer s'il ne se
rend pas à un autre poste . Il eût été facile à M. P ...
de prendre ce fou et de le jeter dans la rivière , lui et
ses pistolets ; mais il céda . Les voilà arrivés au corpsde-
garde du Pont- au-Change , occupé par des soldats
de la ligne. L'officier entend la plainte de M. L... ; et
JUILLET 1819.
31
comme il ne s'agissait rien moins que d'une tentative
de vol , M. P ... est provisoirement gardé . Le lendemain
matin , conduit par- devant le commissaire de police
, ce libraire se fit réclamer , et parvint enfin à rentrer
chez lui .
Ce n'est pas tout encore ! Amour, puisque tu perdis
Troie , il te fut bien facile de faire perdre le sens commun
à ce pauvre M. L.... Il forme une plainte contre
son rival , et l'attaque en police correctionnelle. Le tribunal
, saisi de la cause , et après avoir entendu les
parties et leurs avocats , renvoya le prononcé de son
jugement à huitaine , voulant sans doute favoriser un
arrangement .
On assure que M. L... , qui n'est pas tout-à-fait une
bête , surtout lorsqu'il s'agit de sa jolie servante , a ob--
tenu , lui payant les frais , que le jugement ne serait pas
prononcé.
On dit que M. L... excusait sa servante par ce raisonnement,
qu'il est pardonnable à la vertu de trébucher
quand elle n'a pas de meilleur appui qu'un
homme laid et difforme. Ainsi Vénus ne fut ni moins
belle , ni moins aimée après que Vulcain eut prouvé à
tous les dieux qu'il était un sot.
--
rituel
On dit que M. M*********** , critique aussi spique
mauvais écrivain politique , se décide à ne
plus s'occuper que de théâtres. Nous donnons cette
nouvelle , bien qu'elle nous paraisse dénuée de fondement
, pour que nos lecteurs. soient à portée de juger,
plus tard, si le charme des lettres peut l'emporter jamais
sur la frénésie de l'opinion .
Que lesgourmands sont heureux ! pourquoi n'exis
te -t - il plus de ces gros prieurs à face rubiconde ? Ils
n'auraient plus à craindre ces indigestions auxquelles
ils étaient accoutumés , grace aux talens des chimistes
modernes . Outre la Liqueur des Grandes - Indes , chez
le sieur Reveil , rue Servandoni , nº . 16 , ils auraient le
Petit Lait d'Henry IV , la Liqueur des Braves qui est
38 MERCURE DE FRANCE.
d'une force...... Mais pour faire ombre au tableau , M.
Moreaux Barbaroux , marchand de iiqueurs , place de
de l'Ecole , nº. 4. vient de mettre en vente l'Huile des
Libéraux. Ce breuvage , d'une douceur extrême , participe
de l'anisette et du noyau . Peut-être les Ultrà re 、
buteraient - ils d'abord cette liqueur sur son titre ; mais
s'ils en avaient une fois goûté , nous ne doutons pas
qu'ils ne passassent sur l'étiquette du sac.
Un dépôt de l'Huile des Libéraux se trouve au café
Sauvat , quai des Orfèvres , nº. 6 , près le Pont Saint-
Michel.
- Il paraît certain , d'après ce qu'on nous écrit de
Bruxelles , que M. David termine en ce moment le
dernier tableau ( Achille s'emportant contre Agamemnon
) dont il veuille désormais s'occuper . Peut- être ,
s'il était en France , que l'orgueil qui naît de l'admira;
tion de ses compatriotes l'engagerait à changer une
résolution si douloureuses pour les beaux arts .
On sait que les laines vigognes et grises de Cachemire
perdent , à raison de leur nuance , une grande
partie de leur prix . M. Gannal , élève de M. Thenard ,
vient de découvrir un procédé à l'aide duquel il les
décolore et leur donne une blancheur égale à celles
des laines blanches naturelles . Une pareille découverte
peut avoir d'importans résultats . Il n'est pas douteux
que le Gouvernement ne croie devoir encourager les
premiers essais de M. Gannal.
-Connaissez - vous le Café lyonnais , galerie vitrée ,
Palais- Royal , nº . 212 , à la renommée des Ris au lait ?
Eh ! vite , vite , amis de Comus , empressez -vous d'aller
visiter le graud-prêtre de ce temple. Il offre aux gourmets
des mêts délicieux , des morceaux choisis , des
vins exquis dont on peut faire des libations aussi nombreuses
que délectables . Ce qui ajoute encore un nouvel
intérêt en faveur de cet établissement , c'est le prix
modéré des objets de consommation ; c'est que le service
JUILLET 1819.
39
est vivement fait , et enfin que les garçons y sont d'une
politesse digne d'éloges .
-Gaspard l'Avisé traîne une charrette de fagots qui
tous portent une inscription ; sur l'un on lit : Chapelets
pour les gens comme il faut . Prix courant , en corail ,
1 fr . 25 cent. rouge d'Amérique , 1 fr. 15 cent . , etc.
Idem , pour les gens
du
communп en bois ordinaire
"
et de couleur , 25 cent . ; crucifix de 2 pouces , 60 cent . ,
idem , de 6 pouces, 1 fr. 80 cent . ; estampes des Martyrs
, à bon marché , 75 cent .; scapulaires , 50 cent . ;
cierges de toutes grandeurs à 3 fr . la liv . Dans le lointain
se voit une procession avec croix et bannière se
rendant au Calvaire , les mots significatifs Fagots !!!
Fagots !!! sont l'inscription de cette caricature qui se
vend à Paris , chez PLANCHER , rue Poupée , nº . 7. Le
sujet de cette Caricature est tiré de la Bibliothèque
hislorique du mois de juin 1819.
-
Le programme du concours pour le grand prix
de peinture était ainsi conçu :
« Themistocle , pour se soustraire à la haine des
» Athéniens , se réfugia chez Admète , roi des Mo-
» losses , et se fit suppliant de ce roi.
» Il prit le fils du roi entre ses bras ; et se mettant à
» genoux près de l'autel domestique , il se recommanda
» à la générosité ; ce qu'il fit par le conseil de la reine ,
qui lui indiqua ce moyen de supplication en usage ,
» et le plus puissant dans le pays. L'action se passe
» dans le vestibule du palais . >>
>>
Ce sujet de tableau paraît bien choisi ; mais nous le
croyons d'un ordre beaucoup trop fort pour de jeunes
élèves . Nous pensons qu'un peintre exercé , quelle que
soit la confiance qui naît du talent , ne serait pas à l'abri
de toute crainte , en s'occupant d'un sujet pareil . Qui
ne s'effrayerait d'avoir à faire naître dans l'âme de ses
spectateurs ce sentiment , difficile à caractériser , ce
sentiment qu'on éprouve à la vue d'un grand homme
réduit au malheur de s'abaisser , même devant un roi !
40
MERCURE DE FRANCE.
Nous rendrons compte des productions de nos jeunes
artistes , satisfaits si nous pouvons seulement trouver
lieu , dans ces productions , à louer autre chose que
le zèle .
-Le directeur de la Monnaie a prévenu MM. les
chefs des corps , tant militaires que civils , qui ont
souscrit pour la restauration de la statue de Henri IV ,
qu'il leur fera parvenir les médailles accordées par
S. M. , aussitôt qu'ils lui auront adressé la liste des.
souscripteurs appartenant à leurs corps .
Le ministre de la guerre a bien voulu que les médailles
destinées aux militaires , fussent remises dans
ses bureaux .
Les souscripteurs particuliers de Paris et des dépar
temens pourront se présenter au bureau de la Monnaie ,
rue Guénégaud , no. 8 , tous les jours depuis 11 heures.
jusqu'à 4 , pour y recevoir leurs médailles..
SPECTACLES.
En attendant que nous puissions entretenir nos. lecteurs
des nouveautés qui seront offertes par les différens
théâtres de la capitale , nous allons essayer de dire
quelques mots sur leur situation actuelle . Un coupd'oeil
rapide jeté sur les spectacles , est , je crois , un
moyen facile de faire mieux juger de leur succès ou de
leur décadence. Les succès sont rares : je parle des
succès mérités ; et la décadence est inévitable si l'on
en croit certains louangeurs du temps passé ; quant à
moi , qui ai applaudi des auteurs et des artistes célè
bres que nous ne possédons plus , je ne me crois pas
obligé pour cela de déprécier ceux que nous possédons.
Je voudrais pouvoir inviter nos auteurs et nos acteurs
médiocres à marcher sur les traces de leurs predecesJUILLET
1819.
4.
seurs , et à retarder , par des efforts réunis , cette décadence
prochaine dont on nous menace depuis si long.
temps.
Que dirons-nous de l'Opéra ? » Ce qu'en disait Labruyère
il y a environ cent ans , et ce qu'il en dirait
encore aujourd'hui :
<< On voit bien que l'Opéra est l'ébauche d'un grand
* spectacle ; il en donne l'idée. Je ne sais pas comment,
« avec une musique si parfaite et une dépense toute
<< royale , il a pu parvenir à m'ennuyer. »
Il est vrai que la musique a fait des progrès remarquables
, qu'on a perfectionné les costumes , les décoratious
, la chorégraphie ; mais ne semble-t -il pas quel
quefois qu'on y ait perfectionné l'ennui ?
Espérons pourtant que les nouveautés qu'on prépare
à ce théâtre prouveront encore à l'Europe entière que
les Français , bien qu'admirateurs des productions
étrangères qui ont parfois embelli la scène , peuvent
préférer à juste titre aux noms en i et en r, les Berton ,
les Catel , les Lesueur , les Boieldieu et d'autres encore
que nous sommes fiers de compter parmi nous , et dont
le brillant génie promet déjà de se reproduire dans plusieurs
de leurs élèves.
Les succès de Lecomte , qui fait oublier Lavigne .
ceux qu'a obtenus Damoreau , les encouragemens qu'on
a prodigués à mademoiselle Caroline , le brillant début
de madame Fay , présentent un puissant renfort qui secondera
dignement les artistes qui captivent à de si
justes titres l'admiration du public.
Le Théâtre-Français ne coûte rien au gouvernement,
et rapporte beaucoup aux desservans privilégiés de
Melpomène et de Thalie . Ne devrait -il donc pas faire
plus que l'Opéra , à qui il suffit d'éblouir les yeux et de
flatter l'oreille , qu'il déchire parfois . Il devrait confirmer
les étrangers dans la haule estime qu'ils ont pour
nos chefs - d'oeuvre dramatiques , il s'en faut bien pourtant
qu'il s'acquitte d'une manière satisfaisante de cette
obligation que lui impose notre gloire nationalę.
42 MERCURE DE FRANCE.
Il semble concourir , au contraire , à exciter plus que
jamais les alarmes des amateurs de l'art théâtral et de
nos poètes tragiques , qui ont le courage d'espérer qu'on
finira
par représenter leurs ouvrages reçus à la fin du
18. siècle . On allait jouer Bélisaire , mais la pièce a
été interdite. Nous avons eu Jeanne-d'Arc , et le cours
de ses représentations et de celles de la Fille d'honneur
est arrêté , parce que les premiers sujets , abusant de
l'importance de leurs services , font arbitrairement la
loi aux autres sociétaires . Ceux- ci ne sont pas coupables
d'un désordre dont le public ne doit point souftrir ;
il appartiendrait à l'autorité seule de prévenir de pareils
excès , si elle s'occupait plus sérieusement d'une administration
qui est une des plus considerables du luxe
national..
Nous parlerons plus tard des propositions raisonnables
que Lafond a faites au comite pour le moment où il
sera libre de se retirer , du départ présumé de Monrose,
des débutans qui ont paru nouvellement, et notamment
de mademoiselle Corneille qui n'a pas senti , en s'exposant
à paraître sur la scène française toutes les obligations
que lui imposent le nom fameux qu'elle porte , et
l'état qu'elle veut embrasser .
Second Théatre- Français . Pour nos lecteurs
que
soient à même de prévoir quel pourra être le sort de
ce théatre , nous allons leur faire connaître la composition
de sa troupe.
MM.
Joanny,
premiers rôles.
-
Tragédie.
Mesd.
Petit ,
}
reines etgrandesprin-
Victor ,
Eric-Bernard , rois.
Lafargue ,
David,
Provost , jeunes premiers.
Remy,
Duvernoy , 3e . amoureux et confid.
Thénard , 3es. roles.
Coquerel, confidens et utilités.
Laroche , cesses.
Clebert ,
Guerin , grandes princesses.
Perroud ,
Falcon , }jeunes premières.
Casaneuve , grandes confidentes.
JUILLET 1819. 43
MM.
Valmore , premiers rôles.
David ,
Provost , jeunes premiers .
Remy ,
Duvernoy, 3es . amoureux.
Thénard, raisonneurs.
Samson ,
Comédie.
Armand, premiers comiques.
Charles ,
Perroud , manteaux et finan-
Chazel , ciers.
Duparay, pères- grimes.
Menétrier ,
Sabattier , utilités.
Edouard ,
Mesd.
Délia ,
Grasseau
, premiers
roles.
Fleury,
Perroud ,
jeunes premières et
ingénuités,
Falcon ,
-
Flot,}
Gorin- Flot, 3es,
amoureuses.
Guilbert ,
Milen , } soubrettes.
Clairet ,
Dufrenoy, mères nobles et ca-
Casaneuve,
ractère
Sabattier ,
Les sociétaires sont MM. Perroud, Chazel, Armand,
Thénard , et mademoiselle Fleury . M. Loraux ( à demipart
) , est secrétaire général , et M. Picard ( à 8000 f. ,
quelle que soit la recette ) est directeur.
L'ouverture aura lieu par Iphigénie ou Cinna ; et la
première pièce nouvelle qui sera jouée est l'ouvrage
d'un jeune poëte connu par d'anciens succès .
On jouera le grand répertoire. Après les pièces du
premier ordre , on exhumera du second ordre celles que
le discernement indique depuis long-temps . Il ne sera
conservé , des comédies de l'Odéon , que le Chevalier
de Canolles , et la Famille Glinet. On assure cépendant
que M. Picard qui , par un excès de modestie , n'a
pas voulu mettre au courant du nouveau répertoire aucun
de ses charmans ouvrages , a promis de ménager au
public , pour 1821 , quelques reprises et quelques nouvelles
productions , afin de le dédommager des privations
de plaisir auxquelles il l'a condamné.
Nous nous abstiendrons de toute observation jusqu'après
l'ouverture , définitiuement fixée au 1er, septembre
prochain.
---
Théâtre Feydeau. Il n'est pas rare , dans le monde ,
de voir l'activité succéder au mérite ; si elle ne peut le
44 MERCURE DE FRANCE .
remplacer , elle s'efforce au moins d'occuper sa place.
Lors de la savante retraite d'Elleviou , ses camarades
sociétaires sentirent qu'ils n'avaient d'autres moyens ,
pour éviter les suites de cette perte , que de remettre
d'auciens et bons ouvrages , d'en monter de nouveaux ;
et un plein succès cût couronné leurs efforts , si , plus
sévères dans le choix des nouveautés , et moins esclaves
de leurs intérêts personnels , ils n'eussent pas négligé
des auteurs dont les charmantes productions ont souvent
allégés leurs travaux , enflé leur part , et leur promettaient
de nouveaux et nombreux triomphes.
Depuis le Petit- Chaperon , ce théâtre n'a pas été heureux
; les Epoux-Indiscrets , Babilary , de triste mémoire
, et quelques autres ouvrages de même force , no
pouvaient y attirer la foule .
D'autres opéra y ont pourtant obtenu quelque demisuccès
; le Premier Venu en aurait obtenu un complet ,
si l'ouvrage eût été neuf. La musique est , suivant moi ,
ce que M. Herold a fait de mieux . Celle des Troqueurs
manque de couleur locale ; elle exprimerait mieux les
sentimens des habitués de nos salons , que ceux des
naïfs habitans de la campagne. L'Officier-Enlevé n'a
pas répondu à la réputation des auteurs , non pas que
M. Catel puisse mal faire ; mais je pense qu'il aurait pu
exiger de l'auteur du poëme des situations plus musicales.
Quant à Marini , le Camp Volant a dit , avec
raison , que cette pièce n'était point une tragédielyrique
, pas même une fable de grand opéra , et encore
moins une comédie mêlée d'ariettes . Comment
M. Dourlen , dont le talent est connu, pouvait-il être
inspiré ; et quel autre que lui aurait tiré un plus heureux
parti de la seule situation ( la romance chantée par
Ponchard ) qu'il ait trouvée dans cet ouvrage ?
Le Voyage-Incognito ne peut se flatter d'un succès :
j'ai peine à croire que cette musique soit chantée dans
les salons , quoiqu'il y ait pourtant quelques jolis motifs.
Le reste est vague. Au total , on assure que le
caissier de Feydeau est assez content du public : on
JUILLET 1819. 45
ajoute que MM . les Sociétaires , devenus plus sages ,
ne veulent plus lutter avec le Théâtre de Pierre ; qu'ils
promettent du repos au peintre et au machiniste , et un
bulletin favorable aux ouvrages dans lesquels il y aura
moins de féerie et de mélodrame , que d'esprit et de
bon goût.
Le malin Vaudeville , escorté d'acteurs aimés du
public , continue , en chancelant quelquefois , le chemin
que lui indique la gaîté française . Grâce aux traits de
la critique , il ne s'en écarte que pour y revenir bientôt .
Nous ne manquerons pas d'occasions de nous étendre
plus longuement sur son chapitre.
Le Théâtre des Variétés s'est peu ressenti de la perte
de Potier sa désertion a valu à cette entreprise plusieurs
jolies pièces qui en auraient été écartées. Le
Duel et le Déjeuner , les Deux-Maris , Angeline , et
plusieurs autres , ont mis Lepeintre à même de déployer
son talent , et ont prouvé que le public peut abandonner
les canevas qui n'excitent que le gros rire , et suivre
avec plus d'empressement les ouvrages dont le fonds se
rapproche au moins du ton de la bonne société .
霜
La Porte-Saint-Martin , qui n'a pas échoué sur le
Banc de Sable , n'a pas évité la chute de la Maison du
Corregidor. On redonne pourtant l'ouvrage , ainsi que
de coutume. Il y avait une pièce dans ce sujet , mais il
fallait la faire , et l'auteur de Palmerin pouvait s'en,
donner la peine . En général , ce théâtre n'est point
encore administré comme il faudrait qu'il le fût : si
beaucoup de gens inutiles y étaient remplacés par un
ou deux sujets à talent , s'il s'occupait sérieusement
d'engager une femme un peu forte , et d'encourager
celles qui annoncent des dispositions , il pourrait attendre
plus patiemment le retour du soi - disant indispensable
Potier , que le public ne pourra recevoir avec
indifférence , mais dont le mérite original n'a pas cepeudant
fait fureur au vrai temple du mélodrame.
Cet infatigable voyageur reparaîtra , dit-on , dans
les Petites-Danaïdes , non comme celles de l'Opéra ,
46 MERCURE
DE FRANCE .
armées de poignards , mais nouvelles Hebé , versant à
la guinguette le nectar de Surêne . On dit encore que
l'auteur d'un des meilleurs romans qui aient paru depuis
long-temps , vient de faire recevoir au théâtre un
mélodrame de sa façon . Que n'a -t-il commencé par en
faire un roman ? nous aurions deux bous ouvrages . En
attendant , les Frères - Invisibles continuent à se montrer
, et le talent qu'a déployé Emile dans un rôle qui
ne lui était pas destiné , n'a pas peu contribué au plaisir
qu'on a éprouvé à les voir.
La Bataille de Pultawa fait du bruit à l'Ambigu ; ce
mélodrame a produit , à sa reprise , autant d'effet que
dans sa nouveauté , tant il est vrai que ce qui rappelle
de grands souvenirs est toujours agréable aux
Français.
A la Gaîté , la Fille de l'Exilé marche toujours à pas
de géant, pour le bien de ce Théâtre . ; la Feuille- Morte
est encore verte ; et le Proscrit , un peu plus savamment
conduit , aurait enfin prouvé que des sujets tirés de
l'histoire , et traités avec soin , peuvent , sans le secours
du décors et de l'eau -forte , plaire au genre de spectateurs
qui fréquentent les théâtres des boulevards , et
qui n'y trouveraient , au lieu de tableaux de brigandages
et d'assassinats , que des exemples de patriotisme
et de vertu .
ROYEL.
wmmmmmmmmmmmmmmmmmı
MODES.
DANS les réunions , les femmes portent des chapeaux
à petits bords , ornés de marabouts , et ont des robes de
percale , des crevés en mousseline .
Les robes à manches courtes se font beaucoup remarquer
, de même que la longueur des ceintures de
ruban.
On porte peu de chapeaux de gros de Naples , à
JUILLET 1819. 47
t
3
t
2
passe ; ils sont doublés et bordés de rose. Les chapeaux
de gaze sont garnis de gueules de loup et d'une grosse
torsade.
On voit assez généralement des fleurs former un jet
sur le côté gauche de la passe des chapeaux . On porte
plus souvent les couronnes derrière la calotte d'un chapeau
, qu'au bout de la passe.
Quelques modistes font serpenter des gances de
paille sur des passes blanches . Elles placent aussi des
rubans blancs bordés d'une gance de paille de chaque
côté de leurs chapeaux .
Les voiles de gaze blanche et les fichus de dentelle
noire sont toujours à la mode. Il n'y a plus que les
vieilles coquettes qui portent des voiles verts .
Dans nos dernières fêtes , et particulièrement à Tivoli
, on a vu beaucoup de garnitures en crevés de
mousseline , qui montaient jusqu'aux genoux . Chaque
rangée de crevés était triple ou quadruple.
Il est toujours de bon ton , pour les hommes ,
de
porter le pantalon noir boutonué par le bas ; de se couvrir
d'un chapeau à larges bords , qu'on appelle maintenant
un missionnaire . Ce qui est surprenant , c'est
qu'il ne soit pas de mauvais goût de se montrer , daus
nos promenades , vêtu d'une redingotte. Il est vrai , à
la rigueur , qu'on pourrait les prendre pour des habits
de l'ancienne mode.
L..
mmm
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRYPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le samedi 31 janvier 1818.
Le mot de l'Enigme est LIBERTÉ ;
Celui de la Charade est CHIENDENT ;
Et celui du Logogriphe est Loir , dans lequel on trouve løi et
Lair.
48
MERCURE DE FRANCE .
www.mmmin
ANNONCES .
Revue générale et Examen critique des principales inscriptions lalines
qui ont paru depuis la restauration jusqu'à présent dans les
journauxfrançais ; par M. Sixto , Professeur émérite de Philosophie
et de Littérature à Madrid.
Brochure in-8°. de 28 p . , prix , 2 fr . 50 c.
A Paris , chez Dentu , Libraire , Palais -Royal , galerie de bois .
Les amateurs du style lapidaire liront cette brochure avec intérêt
, et les gens instruits partageront l'avis de l'auteur au sujet
de l'inscription de M. Quatremère de Quincy , relativement à la
statue d'Henry IV. Comment l'Académie des belles - lettres n'at-
elle pas fait un choix dans le grand nombre d'inscriptions qui
lui ont été envoyées ? Pourquoi compromettre sa réputation et
s'exposer à une foule de critiques plus ou moins fondées ? Il faut
encore lire les observations de M. Sixto au sujet des épitaphes de
Molière et de la Fontaine ; elles sont à la fois courtes , justes et
substantielles . Le seul défaut de ce traité est le manque d'ordre ;
mais l'auteur sera bientôt excusé lorsqu'on saura qu'il est Espagnol.
X.
avec
Correspondance de Bernadotte , Prince Royal de Suède,
Napoléon , depuis 1810 jusqu'en 1814 , précédée de notices sur la
situation de la Suède , depuis son élévation au tróne des Scandinaves
, pièces officielles recueillies et publiées par M. BAIL , Ancien
Inspecteur aux revues , Membre de la Légion-d'Honneur,
A Paris , chez L'Huillier , Libraire, rue et hôtel Serpente, n . 16.
Prix , 2 fr . 50. et 3 f. par la poste .
On vient de mettre en vente chez Didot , rue Jacob , n. 24 ,
un poëme épique de M. le prince de Canino , en douze chants ,
intitulé la Cirnéide.
Cet ouvrage se fait remarquer par de grandes beautés . Nous en
rendrons un compte détaillé dans un de nos prochains numéros.
Tous ces ouvrages se trouvent aussi à la librairie du Merture,
chez PLANCHER , rue Poupée , n. 7.
LE
MERCURE,
DE FRANCE;
Journal
deLittérature, desSciences etArts,
redige prv une Societe de Geus de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE .
LES EXILÉS.
Aux murs de Washington , sur les bords de la Dyle ;,
Aux monts Helvétiens , errans et sans asyle ,
De malheureux Bannis , des Français égarés ,
Traînent dans la douleur des jours désespérés.
Les frimats ont trois fois attristé la nature ,
Trois printemps à la terre ont rendu sa parure ,
Depuis le jour fatal où la rigueur des lois ,
Oubliant leurs travaux , leur gloire , leurs exploits ,
A fermé sur leurs pas le seuil de la patrie ,
Et proscrit leur mémoire insultée et flétrie ...
Fortunés citoyens dont les vents et le sort
Ont toujours enchaîné le vaisseau dans le port ,
4
50 MERCURE DE FRANCE .
Paisiblement assis au foyer de vos pères ,
Pouvez-vous de l'exil vous peindre les misères ?
Savez-vous les chagrins qui , sous d'autres climats ,
De ces infortunés environnent les pas ?
Votre coeur de leurs maux ignore l'étendue ,
Pour chérir sa patrie , il faut l'avoir perdue...
Lorsque sur l'échaffaud , frappé du fer des lois ,
Le coupable périt , il ne meurt qu'une fois ;
Mais chaque jour l'on meurt , loin de tout ce qu'on aime ,
Chaque jour dans l'exil on survit à soi -même.
Contemplez ces Proscrits , languissans , abattus ,
Concentrant dans leurs coeurs , leurs maux et leurs vertus.
Ah ! qu'ils sont différens de ceux-là qui naguère
Revenaient le front ceint des palmes de la guerre ,
Ou qui de Melpomène exprimant les fureurs ,
Au théâtre , attendris , s'enivraient de nos pleurs !
Où sont ces magistrats , ces légistes célèbres ,
Dont la voix du barreau dissipa les ténèbres ;
Qui de l'Escaut au Tibre , à vingt peuples amis ,
Diclaient ou confirmaient les arrêts de Thémis ?
Est-ce là l'orateur dont la douce éloquence
Aux mains du despotisme enchaînait la vengeance ?
Ou l'artiste fameux dont le mâle pinceau ,
Des plus nobles vertus a tracé le tableau ?
Tandis que leurs écrits , leurs exploits , leurs ouvrages,
Des peuples étonnés recueillent les hommages ,
Ces illustres Bannis moins heureux que leur nom ,
De climats en climats , de prison en prison ,
Promènent au hasard leur fuite vagabonde ,
L'Europe les repousse et leur ferme le monde...
Toi qui pourrais d'un not dissiper leurs douleurs ,
Toi qui pourrais tarir la source de leurs pleurs !
De ces coeurs ulcérés entreprends la conquête ,
Entends ces malheureux dont je suis l'interprète...
Que dis-je ? je le suis de leur famille en deuil ,
Je le suis des Français dont ils étaient l'orgueil.
Le barreau de Merlin réclame les oracles .
Du pinceau de David , si fertile en miracles ,
Le Louvre en pleurs attend des chefs - d'oeuvre nouveaux.
Nos guerriers à grands cris rappellent leurs rivaux ;.
Ces vainqueurs d'Iéna , d'Austerlitz et d'Arcole.
JUILLET 1819.'
51
Du trépas de Ducis souffre qu'Arnault console
Melpomene , dont seul , par d'éclatans succès ,
Il peut sécher les pleurs et calmer les regrets.
Quelle honte pour nous , si , sur d'autres rivages ,
S'enflamaient leur génie et naissaient leurs ouvrages ;
Si , dépouillant Paris de la palme des arts ,
Bruxelles , dans ses murs , voyait de toutes parts
Accourir empressés d'admirer les modèles
Les enfaus d'Apollon aux grands maîtres fidèles.
S. Di
mmmmmmmmm
L'OCÉAN.
ODE .
INDOMPTABLE Océan , tumultueux abîme ,
O toi de l'Eternel enfantement sublime ,
Que ton pouvoir immense émerveille mes yeux !
Ton onde aux profondeurs à jamais méconnues ,
Quand tu combats les nues ,
Epouvante la terre et fait frémir les cieux.
Que j'aime de tes eaux l'imposante harmonie !
Je sens à ton aspect s'agrandir mon génie .
Seconde mes transports , ô mer ! inspire moi ;
Inspire-moi des chants dignes de ta puissance ;
Que ta magnificence
Eclate dans mes vers , superbes comme toi
A
Tu donnes la naissance à ces sources fécondes ,
ces fleuves pompeux dont les eaux vagabondes
Prodiguent leur richesse à cent états rivaux.
C'est de toi que nous vient cette douce rosée
Dont la terre épuisée
Abreuve sa langueur et nourrit ses travaux.
Oh ! quel brillant tableau le passé me déroule !
Des siècles devant moi le torrent qui s'écoule ,
Atteste ton pouvoir sur ce vaste univers .
Tu commandes ; Siclon se lève éblouissante ,
Et long-temps menacante ,
1
Devient reine à la fois du commerce et des mers .
52 MERCURE DE FRANCE .
Des fiers Carthaginois l'audace aventurière ,
Du rivage africain déserte la barrière ,
Egare à l'Orient son indomptable essor.
Quand l'aigle des Romains les déchire en furie ,
Aux murs d'Alexandrie
Carthage reparait plus magnifique encor .
Du commerce et des arts réparant les nauffrages ,
La mâle liberté qu'abreuvaient tant d'outrages ,
Fonde aux bords d'Illyrie une vaste cité.
Sur la mer sans repos Venise se repose ;
Et les lois qu'elle impose
Enchaînent le commerce et l'Orient dompté.
Un monde éclatant d'or à tes yeux vient de naître,
Audacieux Colomb , tu cours le reconnaître.
L'Océan stupéfait s'applanit devant toi :
Des peuples inconnus l'hommage t'environne ;
Et t'offrant sa couronne ,
Un roi brigue l'honneur d'obéir à ta loi .
Gama que tant de gloire incessamment tourmente ,
Au mépris des écueils fend la mer écumante ,
D'un nouvel Océan nous ouvre les trésors ;
Et le grand Albuquerque , heureux vainqueur de l'Inde ,
Aux remparts de Mélinde
Fonde un état géant , fruit d'étonnans efforts.
Quel prodige nouveau l'Europe voit éclore ?
Thétis cède à Cybèle un sceptre qu'elle implore.
Un peuple tout entier sort du milieu des eaux.
Le courageux Batave a conquis sa patrie ;
Et la libre industrie
Sous le poids des trésors fait gémir ses vaisseaux .
Et toi , riche Albion , reine altière des ondes ,
Regarde de tes ports aux confins des deux mondes
S'élancer hardiment tes nombreux bataillons ;
Admirant tes vaisseaux qu'appelle la fortune ,
Le superbe Neptune
Lègue son fier trident à tes fiers pavillons.
JUILLET 1819.
53
Ivre de tes honneurs , crains ta grandeur suprême :
Le temps qui détruit tout , t'engloutira toi - même ;
N'en crois pas éviter l'inévitable écueil :
Un jour le Barde assis sur tes tristes murailles ,
Dira les funérailles
D'Albion étendue au fond de son cercueil.
Des Empires fameux les chûtes immortelles ,
De son flux et reflux images si fidèles ,
Montrent de l'Océan le pouvoir indompté.
Sur lui la main du Temps n'imprime point ses traces ;
Monarque sans disgrâces ,
Son empire est sans fin comme l'éternité .
ALBERT MONTÉMONT.
www
ENIGME.
UN brutal m'enlève à ma mère ,
M'arrache d'abord les cheveux,
Prélude , hélas ! des maux affreux
Qui doivent combler ma misère .
Le fer à la main mon bourreau
Me fait ... tu frémis , ô nature !
Me fait au ventre une ouverture ,
Et me vide ainsi qu'un levreau
Puis il retourne sa victime ,
Et sans pitié me fend le dos ,
Me mutile , et dans un abîme ,
Où croupissent de noires eaux ,
Me précipite au gré de son caprice ;
Et m'y replonge mille fois .
Il faut après un tel supplice ,
Galoper sous sa main , oh ! le rude exercice !
Il me met souvent aux abois ,
Mais je suis seul contre trois .
Lecteur tu plains mon sort , eh bien , je le parie ,
Tu n'es pas exempt de noirceur .
Cruel! tes mains avec furie
En ont fait autant à ma soeur.
54
MERCURE DE FRANCE.
CHARADE .
QUAND mon premier est mon dernier,
C'est alors qu'il est mon entier.
mmmm. mmmmmm
LOGOGRIPHE .
SANS trop savoir quel était mon parain ,
Mon nom pourtant est tant soit peu romain,
Sache , lecteur , qu'entr'eux je suis l'aîné ,
( Non qu'autrefois ce droit me fut donné. )
Lorsque je nais je fais naître ma mère ;
Mais voici bien encore autre mystère .
Dans mes sept pieds je renferme mon père ;
Un bien très - cher , ce qui manque aux romans
Une liqueur ; ce qu'on devient par elle ;
Du livre saint un écrivain fidèle ;
Ce qui n'est point ; deux villes des Normands ;
Le nid d'un aigle , une maison flottante ;
Pas dangereux ; des jardins une plante ;
Une vapeur que transportent les vents ;
Le bord d'un fleuve ; un mois , deux élémens ;
Terme au tric- trac ; une note ; un reptile ;
Le nom qu'on donne au chemin d'une ville ;
Un passe temps ; un stupide animal ;
Un vieux français ; un péché capital ;
Cherche , lecteur , dans cette pacotille,
J'y suis nommé par mon nom de famille .
2.
www wwwwmmmmm
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui aparu le samedi31 juillet 1819.
Le mot de l'Enigme est FUMÉE ;
Celui de la Charade est PREFACE ;
Et celui du Logogriphe est LIVRE .
JUILLET 1819.
55
……………………mwwwwwwwwwwww.mw.ww⌁mummm…w
HISTOIRE.
Mémoires historiques , politiques et littéraires sur le
royaume de Naples , par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie. Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions , par AMAURY DUVAL , membre
de l'Institut de France. ( 1)
QU'IL me soit permis , avant d'entrer en matière , de
rapporter le sentiment de M. le comte Orloff , au sujet
de la versatilité du peuple napolitain.
Toute dynastie nouvelle apporte des changemens
dans la constitution d'un état , dans l'administration ,
dans les moeurs . Il est du devoir de l'historien de faire
observer les altérations qui s'introduisent dans les formes
d'un gouvernement , lorsqu'il passe successivement
dans les mains de maîtres qui sont étrangers au
pays ; de rechercher les principales causes de ces modifications
qui influent plus ou moins sur le sort des
peuples . Naples, peut-être plus que tous les autres pays,
offre sur ce sujet un vaste champ d'observations ; fournit
à la fois et l'exemple et la preuve des principes qu'on
ne peut s'empêcher d'en déduire.
Cette réunion plus ou moins grande d'hommes , que
l'on appelle un peuple , se forme par deux moyens trèsdivers
, ou par une aggregation libre et volontaire de
plusieurs
pleuplades voisines et amies , ou par un mélange
hétérogène et forcé de peuplades souvent incon-
( 1 ) Deux vol . in- 8° . Prix , 15 fr . A Paris HECART , chez CHASSERIAU et
, libraires, au Dépôt bibliographique , rue de Choiseul, nº. 3.
Et chez PLANCHER , libraire du Mercure, rue Poupée , nº . 7.
56
MERCURE
DE FRANCE
.
nues les unes aux autres . Dans le premier cas , la confiance
, l'amitié , des intérêts communs font les liens de
l'association ; dans l'autre , la puissance qui la forma
peut seule la maintenir , et souvent la fusion de ces
élémens , de nature différente , ne s'opère jamais . Les
nations qui doivent leur existence au premier de ces
moyens , sont aussi rares , qu'elles deviennent heureuses
et puissantes. Si l'on interroge les débris épars qui nous
restent de l'histoire des états de Naples dans l'ancien
âge , ils offriront les preuves d'une population autonome
, d'autant plus considérable , que lorsqu'un beau
climat , et une terre féconde répondent aux besoins
des hommes , la tyrannie seule peut alors s'opposer à
leur multiplication .
Dans le moyen âge , des barbares , féroces conquérans
, viennent fondre sur le royaume de Naples
dont ils s'emparent. Les habitans des sombres climats
de la Germanie se mêlent aux habitans de l'ancienne
Parthenopolis, et cette alliance se prolongea jusqu'à ce
qu'un autre âge vint ouvrir une carrière encore plus
triste et plus sanglante.
Les Lombards vinrent les premiers se mêler aux
peuples du royaume de Naples , les Normands leur
succédent ; enfin , la maison d'Anjou attira après elle
une foule de Français et d'étrangers qui se fondirent
encore avec un peuple déjà mélangé de vingt peuples
divers.
De pareilles réunions forment des amas d'hommes ,
mais jamais une nation . Aussi ce peuple manque-t - il
d'esprit public ; il n'a point le sentiment de l'honneur
national , de la gloire de la patrie . « Et comment d'aussi
nobles sentimens , ces généreux principes , les seuls
garans des vertus comme du bonheur des nations , jetteraient-
ils de profondes et bienfaisantes racines dans
des âmes froissées et avilies , dans des esprits courbés
sous le triple esclavage de la superstition , de l'ignoguorance
et de la tyrannie féodale. » En général , les
réflexions de M. le comte Orloff sont très-sages ; il les
}
JUILLET 1819. 57
rend avec une force rare de logique ; et répandues dans
cet ouvrage , elles ajoutent encore un nouveau degré
d'intérêt à celui de l'histoire .
Ferdinand-le -Catholique , après avoir donné l'ordre
de massacrer nos soldats , garde les Etats de Naples ,
qui étaient devenus la conquête de Gonzalve , par sou
affreuse politique et son épée. En moins de vingt mois ,
on avait vu monter sur ce trône , et en descendre , cinq
souverains rivaux . Ferdinand , pour se venger de sou
gendre, Philippe d'Autriche , fait la paix avec Louis XII ,
qui lui accorde en mariage sa soeur , Germaine de Foix .
Jaloux des talens qu'avait déployé Gonzalve de Courdoue
dans l'administration , redoutant l'admiration et l'attachement
que lui témoignait le peuple , il emmena le
héros en Espagne. C'est de cette époque que date l'iustitution
des vice - rois , chargés , pendant l'absence des
monarques espagnols , de gouverner le royaume de
Naples . Le comte de Ripa - Corsa fut le premier nommé
à cette place importante . Don Raymond Cardone lui
succéda.
Eu terminant le règne de ce Ferdinand , l'auteur
fournitune
preuve nouvelle que, pour se faire un nom
dans la postérité , il suffit le plus souvent d'avoir été
favorisé
par
les circonstances. Par son mariage avec
Isabelle, ce
prince
réunit
la
Castille
à
l'Espagne
. Le
hasard
lui
fournit
un
grand
capitaine
, lequel
fait
la
conquête
du
royaume
de
Grenade
sur
les
Maures
; et ,
plus
tard
, le
rend
maître
du
royaume
de
Naples
; un
second
hasard
lui
envoie
Colomb
,
et
il
s'empara
de
'Amérique
. Hypocrite
et
dissimulé
, il ne
tenait
aucun
engagement
. Il
affectait
les
moeurs
les
plus
pures
, et
il
en
avait
de
dissolues
: il
paraissait
animé
d'un
zèle
arla
religion
, et
il n'était
que
superstitieux
.
dent
pour
Aussi
un
prince
, son
contemporain
, disait
de
lui
:
Avant
de compter
sur
ses
promesses
, je
voudrais
qu'il
jurât
par
un
Dieu
en
qui
il crút
. « C'est
au
chef
de
la
chrétienté
, dit
M.
Orloff
, qu'il
dut
le
surnom
de
Catholique
; et il
était
loin
de
le
mériter
, si
ce
nom
sup58
MERCURE DE FRANCE .
pose , dans celui qui le porte , une âme franche , l'amour
de la justice , enfin toutes les vertus que commande
l'Evangile . » N'avons-nous pas en France le faux et astucieux
Louis XI , qui reçut du Saint- Père le surnom
de Majesté très- chrétienne et de fils aîné de l'Eglise.
Ce prince ne le cédait en rien à Ferdinand , pour la bassesse
et la turpitude des sentimens ; tous deux furent
mauvais fils et mauvais pères. D'après les surnoms
qu'ils ont reçus , qui pourrait douter de l'infaillibilité
des papes !
Les vice-rois envoyés pour quelques années dans un
pays , munis des pouvoirs du souverain , ne songent
guère à l'embellir , à le faire prospérer . Ne trouvant
aucune récompense pour les améliorations qu'ils pourraient
introduire , les vice-rois employaient tous les
moyens pour s'enrichir .
L'auteur décrit , avec beaucoup de talent , les règnes
de Charles-Quint , de Léon X , et les grands événemens
qui rendent le seizième siècle un des plus mémorables
de l'histoire moderne.
Le prince de Vaudemont , qui descendait des princes
de la maison d'Anjou , prend le titre de roi de Naples ,
et se présente à la tête d'une armée navale , que François
Ier. , d'accord avec lui , avait mis à sa disposition .
Débarqué à Gaëte , Vaudemont saccage Mola , prend
Castellamare , Sorrento , Salerne. Mais le comte de
Lannoy , vice-roi de Naples , suivi d'une forte armée ,
force le nouveau prétendant à se retirer. Henri VIII et
François Ier. , soutenus des Vénitiens , ayant formé une
puissante armée , le célèbre Lautrec , qui la commandait,
s'empare des Abbruzzes et de la Pouille. Ce général
poursuit ses succès ; et il assiégeait Naples , lorsque la
peste réduisit sa troupe à un très-petit nombre d'hommes.
Il fallut capituler.
Parmi les vice-rois qui ont gouverné Naples , on doit
justement distinguer Pierre de Tolède , marquis de
Villa-Franca , homme droit , juste , sévère , qui unissait
aux vertus du guerrier les talens de l'administraJUILLET
1819. 59
teur éclairé. Ne pouvant cicatriser la plaie qui désolait
le royaume , il empêcha qu'elle ne devînt mortelle. La
justice fut égale pour tous , et les nobles qui , sûrs de
l'impunité , commettaient chaque jour de nouveaux
crimes , furent enfin punis. Les palais des hommes puissans
et les églises cessèrent de servir d'asiles où le crime
se mettait à l'abri des lois . Lorsque Charles-Quint visita
son royaume , les nobles osèrent demander la destitution
de cet homme estimable ; mais la voix du peuple
trouva moyen , cette fois , d'arriver jusqu'au trône.
La vengeance que Tolède tira de ses détracteurs , fut
celle des grandes âmes ; il les dédaigna , et continua de
faire le bien.
Il fit fortifier Naples et plusieurs villes du royaume.
Un palais fut élevé pour le souverain , et prit le nom de
château royal. Tolède fit percer cette rue magnifique
qui traverse la ville dans toute sa longueur , où la plupart
des autres rues viennent aboutir. La reconnaissance
publique y attacha son nom ; cette rue n'en pouvait
porter un plus honorable.
La seule faute commise par ce grand homme est
d'avoir voulu établir le tribunal de l'inquisition à Naples
. Craignant les progrès du luthérianisme , qui se répandait
rapidement en Italie , il écrit au pape , qui lui
envoie un commissaire porteur d'un brefqui organisait
le redoutable tribunal. A cette nouvelle , un cri d'indignation
et d'horreur se fait entendre ; le peuple le plus
léger , le plus insouciant devient le plus opiniâtre et le
plus séditieux . L'édit affiché à plusieurs reprises fut toujours
déchiré. Le peuple se révolta ; le gouverneur voulut
agir d'autorité et se mit en défense , et le sang coula
des deux côtés. Enfin l'empereur supprima le tribunal
du Saint - Office , prononça un pardon général , et la
paix rentra dans Naples .
Philippe II ayant épousé Marie , fille aînée d'Henry
VIII , proclamée reine d'Angleterre , Charles-Quint
voulut que son fils fût aussi décoré du titre de roi. Il
60 MERCURE DE FRANCE .
lui fit solennellement la cession des royaumes de Sicile
et de Naples , ainsi que de l'état de Milau .
M. le comte Orloff décrit avec beaucoup de talent les
heureux effets que produisit la révolution salutaire qui ,
dans le 16e . siècle , s'opéra dans les opinions , dans les
sciences et dans les arts . La découverte de l'imprimerie
répand l'instruction dans presque toutes les classes de
la société ; l'emploi de la poudre à canon fait adopter
une tactique nouvelle , et force les guerriers à joindre
d'utiles connaissances à la valeur. Les querelles religieuses
attirent l'attention générale sur des objets que
l'on aurait craint de soumettre à l'attention et à l'examen
; l'édifice de la suprématie pontificale de Rome est
ébranlée jusque dans ses fondemens .
Philippe II , d'exécrable mémoire , dépositaire du
pouvoir souverain envoie en sa place à Naples le marquis
de Pescara ; une nouvelle guerre ne tarde pas à
s'allumer. Le fougueux Paul IV , sous de légers prétextes
, prononcé la déchéance de Philippe à la couronne
de Naples , traite avec Henri II , roi de France , qui envoie
en Italie une armée commandée par le duc de
Guise . Philippe oppose à ce guerrier le trop fameux
duc d'Albe , et après une suite de revers et de succès
il remporte la victoire .
La paix étant signée, le royaume de Naples fut tourmenté
par les plus cruels fléaux qui puissent frapper
une nation la famine , les maladies contagieuses et
les tremblemens de terre . Des bandes de brigands parcouraient
à main armée les provinces , les rançonnaient
et les pillaient . Le duc d'Alcala , vice-roi , répara
par ses soins une partie de ces malheurs , dissipa
les brigands et rétablit la tranquillité dans le pays . Il
s'opposa aux décrets du concile de Trente , qui accordaient
tous les pouvoirs civils aux ecclésiastiques , et
lutta avec courage contre l'ambition démesurée de
Pie IV, et surtout de Pie V. Partout où les bulles étaient
affichées , elles étaient enlevées et lacérées ; on sévis-
A
JUILLET 1819.
61
sait contre les curés qui osaient en prescrire l'exécution.
Malgré les excommunications et le refus de sacrement
, cette fameuse bulle in coena Domini, millième
monument de l'infamie des papes , fut proscrite daus
le royaume de Naples .
C'est en 1580 que le calendrier , réformé par Grégoire
XIII , fut reçu à Naples , comme il l'avait été dans
les autres royaumes de la chrétienté . Avant de l'introduire
dans l'état , le vice-roi , prince de Pietrapersia ,
en avait ordonné un mur examen . Il ne fut adopté
qu'avec des restrictions . Tout ce qui venait de Rome
était suspect à Naples , et ce n'était pas sans raison.
Quelques révoltes , des bandes de brigands qui parcourent
les provinces , signalent le règne de Philippe
III, auquel succède Philippe IV, sous le règne du
quel la monarchie espagnole déclina avec une rapidité
si effrayante .
La suite de cet ouvrage sera l'objet d'un troisième
et dernier extrait.
B. DE ROQUEFORT.
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Journal historique sur la campagne du prince Eugène en
Italie , pendant les années 1813 et 1814. ( 1 )
L'art de la guerre ne consiste pas seulement à livrer
bataille à ses ennemis , à les attaquer avec courage et
àles
poursuivre avec vigueur lorsqu'on a eu le bonheur
de les vaincre ; les peuples les plus barbares , les moins
policés , sont également capables de ces exploits ; mais
l'expérience ayant démontré qu'une victoire sanglante
est souvent plus funeste qu'un léger revers , on a reconnu
que la science militaire était de se procurer les avantages
d'une guerre heureuse avec le moins de perte , en
menageant dans toutes les occasions le sang du soldat
et sa peine. Un des moyens les plus sûrs pour parvenir
ce but , c'est de se rendre habile dans la partie de la
à
(2 ) Un volume in- 8° . avec une carte de l'Italie supérieure. A
Paris , à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº ..7.
62 MERCURE DE FRANCE .
stratégie, qui traite des campemens et des marches . Une
armée campée avantageusement subsiste avec plus de
facilité , et peut couper les vivres à l'ennemi , l'inquiéter
et l'obliger à faire plusieurs mouvemens dont on
peut profiter pour le vaincre. Un général habile dans
l'art des campemens est presque certain du succès de
la campagne , même avec des forces inférieures à celles
de l'ennemi .
L'art des marches n'est pas moins important ; le
succès d'une campagne , et quelquefois les destins d'un
empire , ont dépendu de la ponctualité d'un corps à
se trouver au moment précis , au point où il devait
combattre : Wagram et Waterloo offrent des exemples
remarquables de cette vérité ; et quand le grand Frédéric
et Napoléon disaient que tout l'art de la guerre était dans
les jambes , ils révélaient un des plus importans secrets
du métier.
Il serait donc avantageux de mettre sous les yeux
des jeunes militaires l'histoire des campagnes des généraux
qui se sont distingués dans ces deux parties de
la science .
?
L'élève de Napoléon , le prince Eugène de Beauharnais
, a déployé , dans l'art des campemens et des
marches , de profondes connaissances. L'Europe sait
que la campagne de Russie fut pour lui une source de
gloire et de calamités tout à la fois : commandant du
4. corps , il fit avec lui des prodiges de valeur et de
science , aux combats d'Ostrowno et de Mohilow
à la bataille de la Moskowa et généralement à toutes les
affaires qui eurent lieu à cette époque ; mais c'est surtout
dans la retraite qu'il excita l'admiration de l'armée
par son dévouement , ses soins et ses attentions généreuses
envers le soldat , dont il partagea toujours les
fatigues et les privations. On le vit souvent faire l'arrière-
garde avec un fusil sur l'épaule ; et c'est à lui et au
maréchal Ney que l'on doit la conservation des illustres
débris de cette malheureuse campagne . Chargé du commandement
en chef de l'armée, après le départ de Murat,
JUILLET 1819.
63
il fit sa retraite en bon ordre , et défendit le terrain pied
à pied , fut encore quelquefois vainqueur , et ne revint
en France que lorsque sa présence fut devenue inutile à
l'armée. On le revit en 1813 à la bataille de Lutzen , où
il commandait la gauche , et où il se conduisit avec sa
bravoure accoutumée .
Renvoyé en Italie pour y diriger les opérations contre
les Autrichiens , il les battit d'abord à Laybach , dont
il s'empara , défendit ensuite l'Italie contr'eux en janvier
et février 1814 ; il serait sans doute venu à bout
de les en chasser , si Murat , par sa défection inattendue
, n'eût opéré une diversion puissante en leur
faveur.
M. L .. D.... , capitaine attaché à l'état- major du
prince viceroi , publie aujourd'hui le journal historique
de cette campagne d'Italie , en 1813 et 1814 ,
campagne dans laquelle le prince Engène déploya tous
ses talens . Les grands événemens qui avaient lieu au
commencement de 1814 , absorbaient tellement l'attention
que l'on s'occupa peu de ce qui se passait au-delà
des Alpes. On n'avait encore rien écrit sur ce sujet , le
journal historique de M. L... D..... vient donc à propos
pour remplir cette lacune .
Voici comment M. le capitaine L.... D ..... parle
de la défection du roi Murat.
«<
Bonaparte avait annoncé que les Napolitains , res-
» tés fidèles et dévoués à sa cause , allaient se porter
» sur le Pô , au nombre de 30,000 hommes , afin de
>> seconder nos efforts contre l'ennemi commun ; le roi
» Murat devait les commander en personne . On atten-
» dait avec impatience ces troupes , elles étaient nécessaires
pour dégager notre droite ; nous espérions
» même , avec leur aide , être sous peu de temps eu
état de repreudre l'offensive et de rejeter les Autri-
>> chiens au - delà des frontières du royaume. Nos pré-
» tendus alliés , après une marche assez lente , arrivè-
» rent enfin le 30 décembre et jours suivans à Bologne ,
» ce qui nous causa une grande satisfaction ; mais
>>
1
64
MERCURE DE FRANCE .
1
>> nous apprîmes bientôt que les régimens napolitains ,
» entrés précédemment comme passagers à Ancône ,
» loin de vouloir quitter cette ville , cherchaient , sous
>> divers prétextes , à s'emparer de la citadelle ; que
<< d'un autre côté les généraux avaient refusé de nous
» soutenir dans plusieurs expéditions ; et qu'en outre ,
» les troupes autrichiennes se rétiraient saus faire la
>> moindre résistance devant celles de Murat : cette
» manière d'agir nous inspira de la défiance .
»
» Peu de jours ensuite , les Napolitains s'étaut emparés
militairement du gouvernement de Rome , après
» avoir forcé le général Miollis à se renfermer dans le
>> château Saint - Ange , et paraissaut disposés à faire
» le siége de la citadelle d'Ancone , leurs intentions
» hostiles , à notre égard , ne furent plus douteuses .
>> Murat acheva de se démasquer en laissant connaître ,
» sans cependant le publier , son traité d'alliance avec
>> l'Autriche .
ce
>>> La plus vive indignation se manifesta alors dans nos
>> rangs . C'est donc- là , disaient quelques - uns ,
» prince dont on élevait si haut les vertus guerrières ?
» comme si , étant séparées de la loyauté et de la gran-
>>
deur d'âme , elles ne devaient rien perdre de leur
» prix ! Combien sa conduite est odieuse ! Il combat-
> tait tout récemment avec les Français , et c'est con-
>> tr'eux , contre ses compatriotes qu'il tourne aujour-
» d'hui les armes ! Quand l'homme qui le combla de
biens et le tira de l'obscnrité pour le faire général ,
prince , roi , réclame instamment son secours , le
» voilà qui s'unit aux ennemis de son bienfaiteur !
>> Nous recevons ses soldats en alliés , en amis ,
>>
»
en
frères ; les places de plusieurs provinces du Royaume
>> leurs sont ouvertes , ils puisent dans les caisses publi-
>> ques , dans nos magasins , dans nos arsenaux . Com-
>> meut répond-t - il à tant de confiance et de générosité ?
» par une déclaration de guerre ! Mais quels sont ses
projets , ses espérances ? Si la France sort victorieuse
» de la lutte terrible où elle est engagée , ne doit- il
>>
pas
JUILLET 1819 .
65
craindre notre juste ressentiment ? Dans le cas con-
» traire , peut - il espérer que les monarques alliés le
» laisseront , au préjudice du prince légitime , paisible
» possesseur d'un trône sur lequel la force seule a pu
» le faire monter ? Ah ! sans doute , la perfide làcheté
» de cet homme recevra tôt ou tard sa récompense.
» Rapportons-nous en à la Providence qui punit l'ingratitude
, venge les sermens trahis et l'hospitalité
» violée . »>
>>
L'auteur ne se borne pas à détailler des marches et
des campemens ; il entremêle par fois sa narration des
épisodes qui pourront distraire le lecteur de ce que des
détails
, purement militaires , ont de sec et d'aride .
Voici un passage que nos lecteurs seront bien aises de
trouver ici .
Après avoir décrit l'amphithéâtre de Vérone , connu
sous le nom des Arênes , il dit :
se
« Non loin de l'Aréna , dans un lieu retiré ,
» trouve un autre monument qui occupe peu d'espace ,
» mais dont les coeurs tendres et mélancoliques ne peu-
» vent approcher sans émotion . Un soir j'allais le visiter
» avec plusieurs officiers ; nous frappâmes à la porte
» du couvent de Sainte - Claire , une femme , courbée
» sous le poids des années , et marchant aidée d'un
» bâton , vint nous recevoir ; elle nous conduisit lente-
» ment au milieu d'un petit jardin , presque abandonné ,
» où nos regards s'arrétèrent sur une pierre de quelques
pieds , creusée et à moitié cachée sous l'herbe. C'est
» dans cette tombe , nous dit d'une voix tremblante ,
» notre guide , c'est dans cette tombe qu'elle fut ense-
» velie ; c'est à cette place qu'ils sont morts ...... Mes
» compagnons se regardèrent avec étonnement ; leur
» altente avait été trompée , ils s'étaient imaginés qu'on
>> allait leur montrer un ouvrage curieux , un tombeau
» d'une riche architecture , et ils ne voyaient qu'une
» pierre. Quoi , me dirent- ils en s'en allant , vous restez
» seul ici ? Seul , leur répondis -je ; non , je suis avec
» Roméo et Juliette ! Vis-à - vis de cette pierre qu'ils
5
66 MERCURE DE FRANCE .
» venaient de quitter dédaigneusement , assis sur un
» banc de gazon , appuyé contre un vieux arbre , je
» pensai long- temps à la fin tragique de ces deux amans
» dignes d'un meilleur sort ; et lorsque le soleil fut
» couché , il me sembla , à la dernière lueur du crépus-
» cule , voir errer autour de moi leurs ombres ......
» Le tintement prolongé de la cloche du couvent vint
>> me tirer de ma rêverie et m'avertir qu'il était temps
» d'abandonner ces lieux.´»
Nous croyons que cet ouvrage , utile aux militaires
sera encore agréable aux lecteurs de toutes les classes .
Une carte du théâtre de la guerre dans la partie supérieure
de l'Italie , est jointe à l'ouvrage de M. L ... D...
On y a tracé les marches et positions des armées françaises
et celles des armées alliées.
COUPÉ DE SAINT - DONAT .
www www
FÉNÉLON , OU LES VERTUS CHRÉTIENNES , poëme en trois
chants , précédé d'une notice historique sur la vie de
Fénélon; suivi de notes , d'anecdotes et de quelques
poésies ; dédié à la jeunesse française. Par M. Paccard
(1 ).
FÉNÉLON , né dans le Périgord , en 1651 , fut élevé
par le marquis de Fénélon , évêque de Sarlat , son
oncle , et dirigé par l'abbé Tronson , au séminaire de
Saint- Sulpice. C'est au collège de Cahors qu'il fit ses
études , et qu'il les termina âgé seulement de dixneuf
ans .
«< Employé plusieurs années à la conversion des cal-
>> vinistes , prédicateur , théologien , et très- bel esprit ,
» il était encore l'homme du monde le plus aimable ……..
(1 ) Un vol. in -8° . de 92 pages , et orné d'un portrait de Fé
nélon. Chez l'auteur, libraire , rue Neuve - de- Luxembourg. Prix,
a fr. , broché.
JUILLET 1819 . 67
Son génie était créateur et lumineux ; son goût sûr
» et naturel ; son imagination douce et brillante ; sa
>> conversation instructive et délicieuse ; sa plume ,
» celle même des grâces. Charmant dans un cercle de
>> courtisans et de femmes , de savans et de beaux esprits
, souhaité partout , et ne se livrant qu'à des
» amis intimes , aimant et rendant aimable la vertu ,
» fait pour le peuple et le grand monde , la ville et la
» cour , il n'y parut que pour en être le modèle . »
( L'abbé IRAILH . )
>>
Son livre des Maximes des Saints , qu'il avait composé
dans l'intention de rectifier tout ce qu'on reprochait
à madame Guyon , pieuse contemplative , dont
l'amour pur et parfait était la folie d'un esprit trop ardent
; ses Réflexions à Louis XIV, sur les gouvernemens
, et l'animosité du grand Bossuet , furent les motifs
qui engagèrent le monarque à prononcer son éloignement.
La lecture de ce livre des Maximes des
Saints ne pouvait qu'édifier et rendre propre à une religion
plus tendre. Les femmes l'appelaient le Livre
d'Or, ou la Bible de la petite Eglise. Mais on ne voyait ,
dans cet ouvrage , que l'apologie des rêveries de madame
Guyon , et la tourbe ecclésiastique s'était soulevée
contre lui ; ses Réflexions sur les gouvernemens
ne paraissaient à Louis XIV qu'une belle théorie , que
le rêve d'un homme qui n'était point à la hauteur de
son souverain. Il fut nommé à l'archevêché de Cambrai
, malgré la protection du duc de Bourgogne , dont
il avait été le précepteur , et de madame de Maintenon.
La méchanceté attaqua ses liaisons avec madame Guyon .
On prétendit que l'amour pur et parfait de cette dame
n'avait pas Dieu seul pour objet ; et pour le prouver ,
on alla jusqu'à dire que cette délicatesse de pensées
ce charme de style répandus dans l'ouvrage des Maximes
des Saints , ne pouvaient être produits que par l'ivresse
d'un sentiment du coeur . Quand le Télémaque parut ,
on chercha à insinuer à Louis XIV , que son auteur
68 MERCURE DE FRANCE.
avait voulu jeter du ridicule sur le gouvernement du roi.
Si ce poëme eût paru de nos jours , les éditions se
seraient rapidement succédées , tant les Français sont
devenus enthousiastes des allusions critiques.
Tant d'ennuis , de dégoûts , la mort du jeune duc de
Bourgogne , ses courses nombreuses dans toute l'étendue
de son diocèse , hâtèrent sa mort . La France eut la
douleur de le perdre , à la suite d'une inflammation de
poitrine , le 7 janvier 1715 , âgé de soixante -trois ans .
Cet écrivain enchanteur et solide , ce prélat si bon , si
humain , est du petit nombre de ces hommes qui ont
fait l'honneur de leur siècle , et feront toujours l'orgueil
de la nation .
Tel était le cadre sur lequel M. Paccard avait à broder
son poëme.
La Notice que M. Paccard a mise en tête de ce
poëme , n'apprend rien . Quelques faits ne sont point à
leur véritable place . Si l'auteur a eu l'intention de faire
l'éloge de Fénélon , il s'est trompé . Son but , dit- il , a
été d'être utile ; nous pensons qu'il n'y a pas mieux
réussi .
Son poëme , dédié à la jeunesse , est divisé en trois.
chauts , suivi de notes.
L'invocation du premier chant est adressée à
La religion sainte et long- temps outragée ,
Mais par tous nos revers peut- être trop vengée !....
Dans un autre poëme de M. Paccard , intitulé : La
Fénéloniade , ou le Cygne de Cambrai , publié en 1809 ,
le premier chant commence ainsi :
Toi , qui dans l'Elysée habites près d'un roi ,
O chantre de Henri , Voltaire , inspire -moi ! ....
Guide mes pas tremblans , incertains dans leur course ;
Des vers harmonieux enseigne-moi la source.
Si nous nous permettons ce court rapprochement ,
JUILLET 1819. 69
c'est afin de mettre nos lecteurs à portée de s'assurer
que les événemens politiques out singulièrement mûri ,
depuis 1809 , l'esprit de M. Paccard , et que , cette
année , il n'a pas cru Voltaire digne de l'inspirer. Le
mandement de nosseigneurs les vicaires -généraux aura
sans doute effrayé M. Paccard .
Mais poursuivons . Son invocation de 1819 est terminée
ainsi :
Cédons à mon devoir si long-temps combattu ;
Il est beau de prouver qu'on chérit la vertu ;
Il est beau de louer , dans le siècle où nous sommes ,
Le prélat de Cambrai , le bienfaiteur des hommes .
Il aurait bien dû ne pas mettre au nombre de ses devoirs
, pour ne pas avoir à perdre un temps si long à le
combattre , et dans l'intérêt du public , l'obligation de
chanter le Cygne de Cambrai.
Ne croirait- on pas , après avoir lu les deux derniers
vers , que la publication de ce poëme est aujourd'hui
un acte de grand courage !
Nous avons lu cette espèce de poëme , et nous y
avons apporté toute l'attention que le nom de Fénélon
imposait . Cette tâche , pieusement remplie , il en reste
encore une nou moins pénible que la première , celle
d'exprimer franchement notre opinion sur cet ouvrage.
Nous pensons qu'un homme qui , comme M. Paccard
, écrit sans réflexion , qui remplit ses vers de mots
placés là sans choix pour former la mesure , qui , dans
un discours de trois chants , vide d'invention et d'intérêt
, où l'on remarque une absence totale de cette verve
poétique qui relève , par le charme des détails , la nullité
de l'action , et de ces images qui donnent la vie au style ,
meme le plus simple , u'a point su trouver le moyen de
faire dix vers qu'on puisse lire de suite , ne devrait pas
avoir l'orgueil d'espèrer pouvoir être utile .
Pour prouver à nos lecteurs toute l'impartialité de
70 MERCURE DE FRANCE .
ce jugement , nous allons l'appuyer de quelques citations
prises au hasard.
Fénélon...
<< Avait su parvenir à former un grand coeur .
( Il est question du duc de Bourgogne. )
» A cet heureux succès , Louis sourit en père :
» Louis des grands talens admirateur sincère ,
» Et qui , pour redoubler leur vol ambitieux ,
» Daignait les enchaîner à son char glorieux ,
» Voulut , dans Fénélon , récompenser le zèle ,
» Ou plutôt des vertus honorer le modèle .
» De vos soins , lui dit-il , recueillez donc le fruit ;
» Mon petit-fils , par vous , à la sagesse instruit ,
>> Des devoirs du guerrier va faire apprentissage ;
» Je vais le confier aux héros de notre âge.
» Mais je dois m'acquitter envers son précepteur .
» Cambrai , dans ce moment , a besoin d'un pasteur :
» Portez dans ses remparts votre sagesse austère ,
» Cet esprit de douceur , cet heureux caractère ! ...
» Dans votre humilité , vous paraissez surpris ,
» Allez , votre vertu mérite un plus haut prix.
»
Le duc de Bourgogne part pour commander l'armée ,
et il va consulter Fénélon .
« Oui , je vais , lui dit- il , commander une armée ,
>> Qui , par d'anciens exploits , par la gloire animée ,
>> Saura vaincre bientôt d'obstinés ennemis .
» Pourtant , je vous revois ; il m'est enfin permis
» De jouir de ce bien si cher à ma tendresse !
» Aux regrets , aux chagrins , succède l'allégresse.
» Que j'ai maudit ce jour , à jamais détesté ,
» Où mon sage mentor, hélas ! me fut ôté ,
» Où de nouveau trahi par ma faiblesse extrême ,
» Je vis tous mes défauts s'armer contre moi - même !
» Dans cet état affreux , je me disais souvent :
» Vertueux Fénélon , que fais - tu maintenant ?
» Et prélat , ne peux- tu te donner à l'élève
» Trop tôt privé de toi ? reviens l'instruire , achève
>> Ce qu'avec tant d'ardeur ton zèle a commencé ;
JUILLET 1819. 71
» Je suis docile encore , et bien plus empressé
» A suivre les leçons de l'austère sagesse .
» Reviens , ou sans éclat se perdra ma jeunesse.
» A son mentor charmé , parlait ainsi Bourbon.
» Attendri , gémissant , répliqua Fénélon :
» Vous allez , lui dit- il , trop avide de gloire
» Et d'éclatans exploits , voler à la victoire.
» Je vous plains !... cependant , faites votre devoir,
» Petit-fils de Louis , remplissez son espoir,
Soyez l'émule heureux des héros de notre âge ;
» Pourtant , soyez humain , même au sein du carnage.
› S'il est beau de dompter d'orgueilleux ennemis ,
» Il l'est bien plus encore , alors qu'ils sont soumis ,
» De paraître envers eux sensible et pitoyable .
» On abhorre surtout un héros intraitable .
» Prince et Français , ayez les vertus d'un grand coeur,
» Et montrez - vous clément , si vous êtes vainqueur. >>>
Nous demandons pardon à nos lecteurs de la longueur
de ces deux citations ; mais autant il nous importait
de les fixer sur ce livre autrement que par notre
propre opinion , autant nous souhaitions que l'auteur
coupable fût obligé de rendre justice à notre bonne
foi.
Avant de terminer cet article , nous ne célerons
point que
notre surprise a été extrême de ne pas voir ,
dans l'édition de 1819 , que M. Paccard ait daigné rappeler
au public que ce livre avait déjà paru en 1809. La
seule excuse que puisse donner cet auteur , et que nous
attendons de sa modestie , c'est la conviction où il pouvait
être qu'ayant paru incognito devait être en 1809 , son livre oublié dix ans plus tard , et qu'une mutila
tion nouvelle le rendait méconnaissable.
Nous
ne
parlerons point des pièces de poésie qui termriennednrte
le volume que nous annonçons , moins pour
compte d'un bon ouvrage , que pour prévenir
nos lecteurs contre l'appât du titre.
E. T. B.
72
MERCURE DE FRANCE .
mmmmmmmmnum
LES SOUVENIRS DE M. LE COMTE REGNAULT DE SAINTJEAN
D'ANGELY , suivis d'une table alphabétique des
personnages cités dans ce recueil. ( 1)
Ainsi que les empires , les lettres ont leur révolution
: j'oserai presque dire leurs modes et une sorte de
changement qu'il est impossible de pouvoir désigner.
En ce moment , les Mémoires et les Correspondances
font fureur . On a publié les mémoires de MM. Fouché ,
Savary , Carnot , etc. , et les Souvenirs du comte Regnault
auront du moins l'avantage d'être les plus amusaus
, de provoquer la gaîté , et de faire rire par fois.
N'allez pas y chercher les secrets de la cour de l'exempereur
; non , l'auteur n'a pas jugé à propos de faire
un livre sérieux , il a donné un joli roman semé d'anec
dotes galantes .
Pour M. le comte il n'est point de cruelles ; et , semblable
à César , il lui suffit de se présenter pour remporter
la victoire . Le caducée de Mercure , la tête de
Méduse , la baguette d'Armide , avaient moins d'influence
que la personne de M. Regnault : la beauté se
dispute ses hommages , lui pardoune ses infidélités ; et
malgré ses incartades , on l'aime , on l'adore.
Suivant le romancier , je voulais dire l'auteur ,
M. Regnault , après avoir fait de bonnes études à Bordeaux
, et son stage à Rennes , où il fut reçu avocat ,
serait venu à Paris , en 1793 , pour être garçon du sieur
Lefebvre , marchand épicier , rue de Bretagne. Il avait
donc la manie de se faire imprimer , puisqu'il est dit
que ses oeuvres légères servirent souvent d'enveloppe
au poivre et au café . Dans ses courses il passait chez
son imprimeur , où il remplissait sa serpillière des
(1 ) Deux vol, in- 12 ', avec figure . Prix , 6 fr. A Paris , à la
librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7 .
JUILLET 1819. 73
exemplaires de ses ouvrages ; puis il s'en allait aux
Tuileries , où il criait , d'une voix de Stentor : Rendeznous
nos dix-huit francs ! ou telle autre de ses productions.
Par suite d'un événement peu vraisemblable , il rend
un service au premier consul , qui , dès cet instant, l'accabla
de ses bienfaits. Le hasard lui fait rencontrer une
jeune personne fort romanesque , qui le rendit l'allié
de l'empereur Napoléon . Le chapitre de la visite et celui
du poëte qui en est la suite , sont amnsans sans
doute ; mais le héros y paraît à peine. Il reprend ses
avantages dans la harangue et le franc parler, où l'auteur
fait dire à Napoléon : « La poésie est un goût inné
daus ma famille . J'ai versifié , au collège , un poëme sur
la Corse délivrée , et , franchement , tout aussi- bien que
l'aurait fait mon frère le Démocrate. » Je ne sais où
l'auteur a puisé cette anecdote . Ce qu'il y a de certain ,
c'est que Napoléon , jeune officier d'artillerie , avait
composé une Histoire générale de la Corse , et l'avait
soumise à l'examen de l'abbé Raynal , qui l'avait
aidé de ses conseils . C'est ce que nous apprend une
lettre du Musée Egerton , que sa Révérence vient de
publier.
Des intrigues galantes occupent tous les momens
du héros , qui reçoit l'ordre de parcourir une partie
de l'Italie sous un nom supposé. Il emmène avec
Jui cette Annette , belle - soeur de l'artilleur couronné ,
et l'un de ses amis , jeune poëte. Le voyage de nos trois
personnages est une suite d'aventures plus ou moins
plaisantes . Ils sont accusés , à la Pacaudière , près Moulins
, d'avoir enlevé la fille d'un maire , laquelle avait
suivi un jeune officier. Leur belle compagne les quitte
à Lyon, pour suivre un capitaine.
Les deux amis arrivent à Rome ; et , dans l'intervalle
d'une semaine, ils ont chacun trois aventures . « L'amour
chez les Romains , dit le romancier , est un amusement ,
ou une affaire , ou un caprice , et fort peu de temps un
besoin.... Il est un lieu commun de conversation ,
74
MERCURE DE FRANCE .
ajouté à ceux de la pluie et du beau temps , de l'arrivée
d'un étranger , de la promotion du matin , de la procession
du soir . On en parle aux filles devant les mères ;
les mères mêmes en parlent devant leurs filles . » Les
autres réflexions de l'auteur sont pleines de justesse ;
elles seront lues avec plaisir par les personnes qui ont
été en Italie ; elles instruiront les personnes qui n'ont
pas visité ce beau pays , en même temps qu'elles produiront
sur elles un grand étonnement.
La mission de M. Regnault le force de retourner à
Milan , où le nouveau roi d'Italie venait d'arriver. En
passant par Gênes , un marquis d'Arcano lui escroque
mille écus ; et la marquise , qui a suivi M. le comte ,
trouve le moyen de le débarrasser du reste de sa bourse
et de ses bijoux.
Admis près du monarque , le héros du roman rend
compte de sa mission , et présente son ami , qui fait
hommage au nouveau souverain d'un poëme sur la
Couronne de Fer . Les fêtes achevées , on se préparait
à aller visiter Genève et son lac ; mais le chapitre n'eut
pas été complet , si l'auteur n'y avait pas fait entrer une
intrigue amoureuse. Le poëte Saclas s'enflamme subitement
pour la nièce d'un banquier que rien ne pouvait
endormir , pas même les (Euvres de M. de Bonald . Le
poëte se fait présenter ; il demande la main de la jeune
personne , à laquelle il fait la déclaration la plus brûlante
; mais il est éconduit par l'oncle. Enfin , on propose
au tendre objet un voyage impromptu en France ,
ce qui est accepté . Un ami , que le poëte avait mis dans
la confidence , emprunte au banquier une assez forte
somme au nom de l'amant , et enlève la jeune personne .
Qu'on se figure la fureur de cet amant misanthrope !
C'est en vain qu'on veut le calmer ; il veut absolument
se rendre dans le chef-lieu du département du Rhône .
M. le comte qui , en passant le Mont- Cénis , avait
dit : «< Grâce au despote , au lieu de mule dont on se
servait , on peut , sans péril , traverser en berline , et
saus la quitter , le Mont- Cénis , comme la butte des
JUILLET 1819 . 75
Moulins . » M. le comte traverse le Simplon , qui présente
les mêmes avantages . Pendant le repas , M. le
comte examine une jeune personne qu'accompagnait
un officier. Il lui vient à l'esprit qu'elle pouvait bien être
la dulcinée de son ami . Il s'en éclaircit , et ses soupcous
se changent en certitude . Alors , élevant la voix ,
se présente comme un ami du banquier , envoyé à la
recherche de sa nièce et de son ravisseur , qui abandonne
sa proie sitôt qu'il est reconuu . Il emmène cette
nouvelle conquête , manque d'être assassiné par une
troupe de brigands , et il ne doit son salut qu'au capitaine
de la bande , auquel il avait rendu service , et qui
l'accompagne dans la patrie de l'auteur du Contrat
il
social.
Le poëte est revenu sans avoir retrouvé sa belle fugitive;
et le soir de son arrivée , cette amante part pour
Paris , sous la surveillance de deux dames. Des amours
de coulisses occupent les momens de loisir des deux
amis , en attendant mieux . Ils reçoivent la visite du
comte de Barr .... Beauv.... , que , pour consoler de
ses longs malheurs , la première femme de Napoléon
avait fait nommer , malgré ses opinions , inspecteur des
poids et mesures de cinq départemens , et avait obtenu
en outre une pension de mille écus pour sa famille , et
le placement de ses deux fils dans un lycée.
On dînait à table d'hôte , et M. Regnault est prévenu
que trois places marquées étaient destinées à une jeune
personne et à ses pareus . Vite , préparons nos batteries ,
et formons le siége de cette citadelle . La taute , femme
extrêmement ridicule , et sourde comme un pot ; l'oncle
, ancien militaire , ayant toute la tournure de l'acteur
Brunet dans le Vieux-Major. Quant à Sophie , c'était
un prodige de grâce et de beauté . On emploie le langage
des yeux , une déclaration est envoyée , et le soir on se
rencontre au spectacle. M. le comte , apercevant sa
belle , va se placer dans la loge voisine ; il est à côté
d'elle , et la vue de Sophie le fait soupirer. Il lui remet
un billet doux , et sort bientôt après . Le hasard lui pro76
MERCURE DE FRANCE .
cure une nouvelle conquête. En lui faisant réponse
Sophie prévient le comte qu'elle doit se rendre le soir
au théâtre de la Fantasmagorie , accompagnée seulement
de la tante . On s'y trouve ; les deux amans ont une
longue conversation , à l'issue de laquelle il remporte
la victoire. Une visite à Ferney , dont madame d'Hautpoult
, qui occupait le château , fit les honneurs . Des
anecdotes curieuses sur Voltaire , Rousseau , le prince
de Ligne , la séance d'une société secrète pour le rétablissement
des Bourbons , terminent le second volume
de cet ouvrage , qui doit être bientôt suivi de deux autres
, desquels nous parlerons .
Qu'il nous soit permis d'assurer que ces Mémoires ,
fort amusans et bien contés , intéresseront le lecteur.
GOUJON fils .
mmmmmmmmmm
LA HARPE PEINT PAR LUI - MÊME ; ouvrage contenant des
détails inconnus sur sa conversion , sur son exil à
Corbeil en 1804 , ses jugemens sur les écrivains les
plus distingués de son temps , etc. , avec cette épigraphe
: Ex operibus eorom cognoscetis eos ( 1 ) .
Si La Harpe ne fut pas mort avant la publication du
fameux dictionnaire des Girouettes , son nom aurait
figuré en première ligne dans cet ouvrage , et le petit
livre que nous annonçons aurait été d'un grand secours
au rédacteur de sa notice biographique ; mais la postérité
a commencé pour La Harpe . Les grands services
que le Quintilien moderne a rendus à la littérature ,
effacent les ridicules de sa vieillesse . Chénier , dans
son épître à Voltaire , s'exprime ainsi :
<< La Harpe aux sombres bords t'aura conté peut - être
» Des préjugés détruits le burlesque retour ,
» Et comment il advint que lui - même un beau jour,
» De convertir le monde eut la sainte manie.
» Tu lui pardonneras , il a fait Mélanie . »
(1 ) Un vol, in- 18. Prix , 1 fr . 50 c. Paris , à la librairie du Mercure,
JUILLET 1819 . 77
Il est vrai que La Harpe se permit dans le temps de
juger , avec une extrême sévérité , des morts célèbres ,
ses anciens amis ; mais est- il bien généreux d'user de
représailles ? Croit-on faire connaître cet écrivain , en
rassemblant des lambeaux épars de ses oeuvres , et en
opposant les uns aux autres ceux qui peuvent offrir
quelque disparate ? Quel est l'auteur qui , s'il était soumis
à une telle dissection , ne fournirait pas quelques
pages à la malice ?
Quoiqu'il en soit , l'auteur de cette compilation a
trouvé le moyen d'intéresser en opposant La Harpe
à lui-mème ; il rapporte des jugemens qui forment le
contraste le plus bisarre et le plus singulier. C'est un
véritable cadeau à faire aux amateurs de scandale .
1
Après avoir épuisé toutes les formes de l'adulation
pour louer Voltaire , lui avoir dédié la Tragédie du
comte de Warwick , La Harpe va jusqu'à dire que le
grand homme , quelqu'ait été son talent , n'eût pas dû
trouver d'asyle dans l'Europe , parce qu'il avait fait la
Pucelle . Hélas ! je vais la relire par pénitence , et pour
expier l'imprécation du Quintilien moderne.
J.-J. Rousseau , Diderot , Le Franc de Pompignan
et l'abbé Delille excitent aussi la bile de La Harpe ;
mais
pour dérider les lecteurs , on a placé un article
trés-plaisant sur le chevalier de Boufflers , et son précepteur
, cet abbé Porquet qui rêvait trois mois à un
quatrain . S'il eut vêcu de nos jours , il eût été l'heureux
rival du poëte Fayole. On connaît cette épigramme de
Lebrun .
Fayolle peut encore augmenter son destin ,
Le héros du distique est l'espoir du quatrain.
L'abbé Porquet fut nommé aumônier du roi Stanislas
; la première fois qu'il en fallut faire les fonctions à
table , l'abbé ne savait pas le Boufflers benedicite. Madame de
,
sa protectrice , le raccomoda avec le vieux
Roi qui ne plaisantait pas sur l'article du benedicite . Il
était bien différent du prince de Conti qui avait nommé
78
MERCURE
DE
FRANCE
. l'abbé Prévost , le faiseur de romans , pour son aumônier.
Celui-ci vint le remercier , et le prévenir qu'il
n'avait jamais dit de messes . Cela nefait rien, l'abbé,
moije ne l'entendsjamais.
----
On ne doit pas être surpris si La Harpe est injuste à
l'égard du malheureux Gilbert. « Sa satyre du XVIIIe .
siècle , dit-il , est sans esprit , sans goût , pleine de
lieux communs et de mauvais vers . » Il gardait rancune
à cet infortuné jeune homme pour ces quatre
vers qui lui sont relatifs :
C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé ,
Qui , sifflé pour sa prose et pour ses vers sifflé ,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique ,
Tomba de chûte en chûte au trône académique .
La Harpe , philosophe , avait oublié la piqûure ; mais
La Harpe s'étant fait dévot , a dû nécessairement
devenir méchant , irrascible et injuste .
Les articles sur l'abbé de Bernis , Raynal , D'arnaud ,
le pleureur , Mably , Lebrun , Mercier et une foule
d'autres auteurs , sont remplis d'anecdotes piquantes ,
de jolis vers et de détails agréables . Ainsi , nous ne
doutons pas d'un succès complet de cet ouvrage auprès
des amatenrs de la méchanceté .
C. de ST. D.
wwwwwww
BEAUX - ARTS.
mmmmmmmms .
Arts mécaniques . -Industrie. - Nouvelle invention.
Si , dans les derniers temps , des événemens publics
ou des circonstances fortuites et particulières , ont influè
si puissamment sur la vocation et la destinée du
plus grand nombre des individus , souvent aussi ils ont
JUILLET 1819. 79
produit d'heureux effets dans les sciences et dans les
arts . C'est ainsi que les vingt-cinq années de guerre qui
viennent de s'écouler , ont dirigé vers la fabrication des
armes beaucoup de jeunes gens , que d'autres événemens
en auraient , pour la plupart , éloignés . L'attention
que le gouvernement a été obligé de porter à ce genre
de travail , les soins , l'adresse et l'intelligence qu'y ont
mis ceux qui en étaient chargés , ont amené , dans cette
partie , une amélioration telle , que les armes à feu fabriquées
en France passent , sans contredit , pour les
meilleures de l'Europe.
C'est sans doute à ces causes , autant qu'à l'émulation
toujours si favorable à toutes choses , que nous devous
l'ingénieuse invention des fusils à pistons du sieur Pauly,
auxquels on a conservé le nom de l'inventeur , pour le
distinguer de beaucoup d'autres fusils à pistons qui existent
dans le commerce. Ces armes , qui s'appliquent plus
particulièrement à la chasse , ont dû éprouver de grands
obstacles avant d'être adoptées par les chasseurs . Si l'on
considère , en effet , la crainte , le doute et les imperfections
réelles qu'elles pouvaient présenter à leur naissance
, les habitudes qu'il fallait changer , les préjugés
et les intérêts froissés qu'il fallait peut -être détruire ou
calmer
, on trouvera sans doute assez de motifs à la
temporisation que la prudence commandait . Mais à
présent que le temps a mûri toutes ces raisons ,
et que
l'expérience est venue confirmer aux chasseurs les espérances
que cette découverte leur promettait , on doit
en favoriser la propagation en la faisant connaître , et
accorder quelques éloges au fabricant , que des sacrifices
et des entraves de toute nature n'ont pu détourner
de son entreprise
.
Ces armes ont subi , depuis leur origine , des changemens
si notoires , des perfectionnemens si remarquables
, et l'usage commence à en devenir si multiplié ,
que nous croyons faire plaisir à beaucoup de nos lecteurs
, en mettant sous leurs yeux les avantages qu'elles
80 MERCURE DE FRANCE.
présentent , tant sous le rapport du mécanisme , que
sous celui du parti qu'on en peut tirer à la chasse .
Leur construction est à la fois simple , agréable et
solide . Elle est simple, en ce qu'elle paraît formée du
plus petit nombre de pièces possible ; un corps
de pla
tine , un grand ressort , une noix qui fait marteau , un
piston , une gachette , un ressort de gachette , et une
bascule , sont en effet les seules qui la composent .
Elle est agréable , en ce que toutes les pièces sont
fermées dans une espèce de boîte formée au tonnerre
du canon , par la bascule et la platine. Un morceau de
fer taillé en forme de chien , qui sert à manoeuvrer les
différens temps de lá platine , est la seule pièce que l'our
aperçoive à l'extérieur ; en sorte qu'on a moins à redouter
les effets de la pluie ou de l'humidité sur les différentes
parties des pièces .
Enfin, elle est solide, en ce que toutes les parties en
sont bien combinées , fortement attachées entr'elles ,
et éprouvées avant d'être employées . Cet article laissera
encore moins de doute , lorsqu'on saura qu'il est de
toute impossibilité de faire de fausses charges avec les
fusils construits d'après ce procédé .
Les avantages qu'ils présentent dans leur usage sont
encore bien plus considérables que ceux qu'ils offrent
à la vue. Nous allons essayer d'en donner une idée générale
, en rapportant également le résultat de deux
expériences publiques qui out été annoncées , et faites
les 5 août et 25 septembre derniers. Toutefois nous ne
prétendons pas , dans la description que nous allons en
faire , entrer dans des détails trop minutieux sur les dimensions
des pièces et leurs rapports entr'elles ; nous
renverrons , pour cela , le lecteur à l'examen qu'il
pourra en faire , soit à la fabrique , rue des Trois-Frères,
n°. 4, ou entre les mains de ceux qui eu possèdent.
Les canons de ces fusils se forgent avec deux tourillons
enlevés à droite et à gauche sur la masse de fer ,
et placés l'un et l'autre à un pouce de distance de l'ex-
,
JUILLET 1819 .
81
trémité du tonuerre . Une bascule de 7 pouces environ
de long , s'applique à cette extrémité du canon , opère
un mouvement de rotation sur les deux tourillons , et
vieut se fermer à l'origine de la joue , au moyen d'un
ressort à crochet . Par ce mouvement qui se fait à volonté
, on ouvre ou on ferme l'âme du canon ; la platine
est placée verticalement dessous la bascule , qui
porte seulement avec elle le piston. Le tout est monté
sur un bois dans la forme d'un fusil ordinaire.
Deux chambres sont pratiquées au tounerre du canou
; l'une , de trois pouces environ de profondeur , a
pour objet d'augmenter , dans cet endroit , le diamètre
de l'âme du canon ,
de manière à ce que celui de la cartouche
puisse être plus fort de l'épaisseur du papier
qui l'enveloppe , que celui du reste du tube ; par ce
moyen , on évite qu'une portion du fluide que la poudre
produit lorsqu'elle s'enflamme , ne s'échappe circulairement
entre le plomb et le paroi du canon . La seconde
chambre , d'uneligue environ de profondeur , est pratiquée
tout-à-fait à l'orifice du tonnerre , et sert à recevoir
la culasse mobile en cuivre qui s'adapte à chaque
cartouche . La bascule étant fermée , appuie sur cette
culasse qui clot hermétiquement le canon au tonnerre .
Cette description sommaire étant posée , voici comment
on se sert de l'arme : on suppose qu'on est muni
d'un certain nombre de cartouches , construites à l'aide
d'un mandrin , semblable à celui dont on se sert pour
faire les cartouches de guerre , et armées chacune d'une
culasse mobile portant son amorce. Pour charger , on
presse sur le crochet qui est à la queue de la bascule ,
et qui la tient fermée , on la dégage et on la lève verticalement.
L'âme du canon étant , par ce moyen , à dé
couvert au tonnerre , on prend une cartouche préparée ,
comme nous venons de l'indiquer , on l'introduit dans
le canon , on ferme la bascule , on arme ; et en pressant
la détente avec le doigt , le coup part. On recommence
cette manoeuvre , en ayant soin d'ôter et de garder la
6
82 MERCURE DE FRANCE.
culasse mobile qui était attachée à la cartouche , et
qui peut s'adapter de nouveau à d'autres .
Il résulte de ce que nous venons de dire , qu'on peut,
avec un fusil construit d'après ce procédé , tirer de
suite et rapidement un grand nombre de coups . Si l'on a
l'ennui de faire les cartouches chez soi , on en est bien
dédommagé à la chasse , par la facilité avec laquelle on
charge sans s'arrêter ;
Qu'on peut aussi , à sa volonté , changer la charge de
son fusil sans perdre ni détériorer la première ;
Qu'on ne peut jamais faire de fausses charges , puisqu'une
fois qu'il y en a une dans le canon , il est de
toute impossibilité d'y en introduire une autre ;
Que la déflagration de l'amorce et de la charge se
faisant entièrement en dedans , le feu ou la fumée du
bassinet ne viennent point blesser ou gêner les yeux du
chasseur , qui les ferme souvent malgré lui au moment
où la poudre s'enflamme ;
Que le chasseur est garanti des accidens qui peuvent
souvent lui arriver par hazard ou par distraction , en
chargeant à baguette ;
Que la détonnation est plus prompte parce que l'amorce
est placée plus près du centre de la charge, dans
laquelle elle est d'ailleurs chassée avec une grande
force par le piston ;
Que l'on doit tirer avec beaucoup plus de justesse
puisqu'il n'y a jamais de long feu ;
>
Et qu'enfin ces fusils portent beaucoup plus loin la
dragée ce qui est aux yeux du chasseur d'un avantage
¡ nappréciable . ( 1 )
( 1 ) On peut faire de la poudre d'amorce , pour ces armes , de
plusieurs manières. Chacune de ces poudres est tellement préparée
qu'on peut en faire usage sans craindre aucun accident ; la
matière inflammable qu'elles renferment est si bien mitigée et
affaiblie , qu'il faut une percussion très - forte entre deux métaux
durs pour la faire détonner ; l'appréhension qu'ont beaucoup de
personnes de se servir de ces armes , par rapport au danger que
pourrait présenter cette poudre d'amorce , est donc mal fondée ;
JUILLET 1819 .
83
L'expérience publique qui fut faite le 5 août 1818 ,
avait pour but de faire connaître le mécanisme de ces
armes , la manière de les charger , de les tirer , la
promptitude de leur départ , et le nombre de coups
qu'on pouvait tirer sans s'arrêter et saus le nettoyer ;
elle était nécessaire pour détruire bien des incertitudes ,
et former les amateurs à leur maniement .
La seconde expérience avait un but au moins aussi
important , qui était de prouver qu'elles avaient une
plus grande portée que les fusils à pierre ; le succès a
confirmé l'annonce qui en avait été faite , et il ne reste
aujourd'hui plus de doute à cet égard . On a proposé
d'ailleurs de recommencer ces épreuves sur la demande
qui pourrait en être faite par ceux qui n'auraient pas pu y
assister eux-mêmes. Cet avantage qui était déjà connu de
beaucoup de personnes , a donné lieu à plusieurs dissertations
parmi les chasseurs pour en découvrir la cause.
Il paraît certain qu'elle provient de la manière dont la
poudre s'enflamme . Lorsque le piston percute l'amorce,
une aigrette de feu est lancée avec violence dans la
charge , la traverse au même instant dans le sein de son
axe , et produit une déflagration uniforme et instantannée
qui permet au fluide élastique et expantif qu'elle
nous pouvons l'assurer d'après divers essais que nous avons vu
faire devant nous, et d'après l'opinion qu'en ont d'ailleurs les
chasseurs qui en font usage.
Dans l'origine de cette découverte , on s'est servi d'une poudre
d'amorce dans la composition de laquelle il entrait principalement
du muriate suroxigéné de potasse . Ce sel avait le double inconvé →
nient d'oxider le fer et d'attirer l'humidité , en sorte qu'on a
cherché parmi les matières inflammables par la percussion , celle
qui pourrait le remplacer avec avantage. On a trouvé en effet une
substance qui , combinée avec d'autres , remplit parfaitement le
but qu'on s'était proposé. On ne fait point un mistère de cette
composition que l'on fait connaître à tous ceux qui le désirent .
Cette amorce réunit tous les avantages , elle s'enflamine convenablement
par la percussion , peut se fabriquer , manier et se transporter
sans danger ; elle ne se déterriore pas facilement par le
contact de l'air et n'altère pas le fer . Toutes ces qualités bien reconnues
aujourd'hui nous paraissent assurer le succès des fusils à
piston.
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
engendre , d'avoir toute sa force au même moment .
La différence de diamêtre de la chambre qui reçoit la
cartouche avec celui du reste du canon , peut aussi contribuer
à produire ce résultat , en ce qu'au premier mouvement
le plomb est de suite engagé dans un tube plus
étroit , d'où il est chassé par la bourre intermédiaire et
épaisse qui le remplit , et qui empêche à aucune partie
du fluide de le précéder. On pourrait peut - être dans ce
cas comparer l'effet de la poudre à celui d'un ressort
qui , arrivé à sa plus grande teusion , serait abandonné à
lui-même. Cette comparaison de l'action de la poudre
à celle d'un ressort paraît d'autant plus fondée , que si
elle n'agissait pas ainsi , les tubes ou canons les plus
courts porteraient le plomb aussi loin que les plus lougs ,
ce qui est contraire à l'expérience .
La poudre enflammée acquiert une puissance , en
raison de la résistance qu'elle éprouve. Il s'agirait de
savoir qu'elle résistance on devrait opposer à une quantité
de poudre donnée , placée dans un canon pour produire
le plus grand effet , ou , en d'autres termes , quelle
augmentation de résistance il faudrait ajouter à la charge
au moment du départ , soit en bourrant ou en augmentant
dans les fusils à piston la profondeur de la rayure
de la spirale daus les carabines, ou par d'autres moyens
obtenir la plus grande portée possible ; ce problème ,
qui ne paraît pas avoir encore été résolu , niérite bien ,
ce nous semble , de fixer l'attention de ceux qui s'occupeut
de la balistique . Mais revenous aux armes qui font
l'objet de cet article . On doit à notre avis non-seulement
accorder de l'encouragement à cette branche nouvelle
de notre industrie nationale , mais encore fixer l'attention
du chasseur , et peut être du guerrier , sur une
découverte que le temps ne fait de plus en plus que
développer et forlifier. L'histoire nous apprend que ce
n'est qu'après quarante ans d'existence , qu'on osa ,
pour la première fois , faire armer des soldats avec les
fusils à silex . H. R.
JUILLET 1819.
85
mmmmmmmmmmm
RECUEIL de quelques vues de sites et de monumens de
France , spécialement de Normandie , et de divers
costumes des habitans de cette province , dessinés
d'après nature , et gravés à l'eau -forte ; avec la Notice
historique et descriptive de chaque planche. Par
E. H. LANGLOIs , du Pont-de - l'Arche ( 1) .
L'AUTEUR de cet ouvrage intéressant est avantageusement
connu dans les arts , par ses compositions spirituelles
, faciles et naïves , par l'heureuse fertilité de
son imagination , surtout par la fidélité et l'exactitude
avec lesquelles il représente les antiquités , les
vues pittoresques , les costumes et les différens styles
d'architecture . On doit à M. Langlois les dessins qui
ornent la belle édition des Fabliaux de Barbazan ;
nombre de dessins et de gravures dans l'Atlas de l'Etat
des arts en France , par A. Lenoir ; dans les Monumens
français inédits , par N. X. Willemin ; dans divers recueils
d'antiquités , etc. , ainsi qu'un grand nombre de
sujets détachés .
La Normandie , si célèbre dans notre histoire , est
l'une des provinces de France la plus riche en monumens
du moyen - âge , et en vues pittoresques . Partout
ou rencontre les ruines du Castel hospitalier , du Manoir
féodal , du Château fort , et de sombres églises
jadis ornées avec magnificence. La révolution , d'autres
arrangemens , ou enfiu le temps qui détruit tout ,
menacent de les faire disparaître. Assez et trop longtemps
, les Français ont montré une coupable indiffé-
(1 ) Première livraison ; in - 4° . contenant vingt - six pages de
texe et huit estampes , avec des culs - de-lampes et des vignettes .
Prix , 6 fr . A Paris , chez Delpech , marchand d'estampes , quai de
Voltaire , no. 23 , près la rue de Beaune.
A Rouen , chez l'auteur , rue du Val - de-la - Jatte , nº . 8 ;
chez Frère , libraire , sur le port.
et
86 MERCURE DE FRANCE .
rence pour les constructions élevées par leurs pères ;
en prolonger la durée , c'est avancer vers la barbarie ,
compagne de l'ignorance . Rien n'égale le respect de la
nation anglaise , pour les édifices anciens et pour les
mouumens des arts . On se contente , en France , de les
admirer froidement , et de les délaisser lorsque des
mains profanes ne les dégradent pas . Pourra-t-on jamais
croire que cette belle statue de François Ier. , sculptée
par Pierre Bontemps ( 1 ) , est couverte de plus de deux
mille noms gravés avec la pointe ? Que les religieux de
l'abbaye de Saint-Denis (2 ) , peu de temps avant leur
suppression , et lors d'une restauration de leur église ,
aient fait détruire une vingtaine de statues des douzième
et treizième siècles ? Un édifice est à peine achevé ,
qu'il est couvert de noms propres , et de figures qui ne
le sont pas.
M. Langlois a formé la noble entreprise de représenter
et de décrire les monumens qui rappellent les hauts
faits et la gloire de sa patrie : plusieurs offrent un tel
état de délabrement , qu'ils sont menacés d'une ruine
totale .
Que d'idées inspiratrices se rattachent à ces constructions
du moyen - âge , dont l'aspect réveille l'imagination
et la sensibilité ! L'histoire de la chevalerie , de
cette institution admirable qui a sauvé l'Europe en
attaquant le monstre de la féodalité , et qui est la source
de cette galanterie que nous possédons plus qu'aucun
autre peuple , vient se retracer à la mémoire. Le voilà
ce preux pour lequel les travaux d'Hercule ne sont que
de véritables jeux d'enfans ! il sort pour défendre la
beauté , pour protéger la veuve et l'orphelin ; il va porter
ses pas là où l'innocence et la justice auront besoin.
• ( 1 ) Musée des monumens français , salle du seixième siècle
celte statue appartient au tombeau du père des lettres et des arts ,
dont le replacement s'opère actuellement dans l'église royale
de Saint - Denis . Voy . Annales des Bátimens , nº. 7 , pag. 300.
(2) Annales , nº. 10 , pag. 518 .
JUILLET 1819. 87
du secours de son bras . Dieu , mon Roi , ma Dame ,
telle est la devise qui brille sur son bouclier. Mais ....
j'aperçois un trouverre , la foule se précipite sur ses
pas ; les ménestrels dont il est accompagué , ne font
point résonner la harpe harmonieuse . Il raconte sans
doute le gai Fabliau , l'aventure plaisante ou peut - être
les malheurs de Tristan et d'Iseull - la -Blonde , les
amours du beau Lancelot et de Genèvre , femme du
grand Artus , régénérateur de la Table - Ronde.
Je m'aperçois que , séduit par ces idées aimables , je
m'éloigne beaucoup trop de mon sujet ; je m'empresse
d'y revenir , en faisant connaître les différens objets
traités par l'auteur .
On remarque d'abord la vue du village de Criquebeufsur-
Seine. Le site , par l'originalité des fabriques qui
se grouppent avec l'église , par la couleur harmonieuse
et brillante de cet aspect , présente beaucoup d'intérêt.
Il se termine à l'horizon , par la forêt de Bord , qui
s'élève en amphithéâtre. Au milieu de la rivière sont
deux îles plantées d'arbres , qui sont d'un effet charmant.
Les restes de la célèbre abbaye de Bon -Port , fondée
en 1190 , sont extrêmement remarquables , surtout le
grand réfectoire , qui rappelle le temps florissant de la
règle de saint Bernard ; plusieurs centaines de religieux
pouvaient alors y manger à table commune . L'architecture
en est aussi noble que simple ; les voûtes sont armées
de nervures croisées , et les murs sont flanqués
de contreforts à ressaut.
Dans le mur de clôture se trouve une niche dans laquelle
était un grouppe représentant Marie , ayant sur
ses genoux son fils mort , dont un ange baisait les
plaies . Cette vierge était la providence des mères et
des nourrices . Le 23 juin , veille de la saint Jean , une
muititude de femmes , suivies de leurs enfans , venait
prier devant elle. Puis à midi , lorsque la cloche du
monastère faisait entendre le premier coup de l'Angelus
, les bonnes femmes qui avaient déshabillé leurs
88 MERCURE DF ERANCE.
marmols , les plongeaient simultanément dans la Seine .
Cette cérémonie était considérée comme le préservatif
et la cure de diverses maladies .
La maison des Templiers , sise à Louviers , et dont
la construction remonte à la fin du douzième siècle ,
est extrêmement curieuse. Cet édifice est divisé en
trois étages , dont les planchers en bois et fort bas ,
portent vers leur centre sur de courtes colonnes également
de bois . Ces colonnes , par le caractère et la bişarrerie
de leurs chapiteaux , attestent la haute ancienneté
de cet édifice , dont l'étendue et la profondeur sont
assez médiocres .
La façade de l'église du village de Léri est une des
plus curieuses de la Normandie , par sa décoration
extérieure , dont le style remarquable la classe parmi
les monumens , aujourd'hui si rares , des temps de
la dynastie carlovingienne . Je renvoie à l'ouvrage de
M. Langlois , pour mieux en connaître la description ,
et je ferai seulement observer que les chapiteaux à
doubles tailloirs qui décorent ce temple , sont parfaitement
semblables à ceux de quelques chapelles de
l'église souterraine de Saint-Denis .
Les vitres de la façade principale représentaient autrefois
des sujets fort curieux de la vie de saint Louis ;
il n'en reste pas aujourd'hui le moindre vestige . Bientôt
, si notre indifférence continue à l'égard des vitraux
colorés , ils finiront par disparaître entièrement . Dans
les petites villes et dans les campagues , le zèle mal
éclairé , le glorieux désir d'immortaliser son nom sur
le registre de la Fabrique , exposent les monumens religieux
, qu'il est toujours question de rajeunir , aux
contrastes les plus ridicules , aux métamorphoses les
plus monstrueuses , aux altérations les plus criantes .
Nos pères pensaient , avec raison , que ce mystérieux
demi -jour dans les temples , concentrait dans leur àme
cette piété attentive , ce recueillement profond que
doivent inspirer la présence et la majesté des lieux
saints. Aujourd'hui les églises sont éclairées comme les
JUILLET 1819.
89
boutiques des marchands . Ces magnifiques vitraux des
dixième , onzième , douzième , treizième , quatorzième
et quinzième siècles , les chefs d'oeuvre des Jean Cousin ,
des Henri Mellein , des Bernard de Palissy , et de tant
d'autres artistes recommandables dans le seizième siè
cle , seront bientôt anéantis , et disparaîtront pour toujours.
Ces vitraux représentaient l'histoire d'une foule
de personnages célèbres et de familles illustres ; ils
fournissaient les indices et les preuves d'une immensité
de faits du ressort de nos chroniques nationales .
M. Langlois témoigne son indignation contre ces
iconoclastes modernes et contre les monstrueuses mutilations
qu'on fait subir à nos temples , sous le prétexte
de les embellir. Il termine par cette phrase , dont tous
les amis des arts , tous les Français jaloux de la gloire
et de l'illustration de la patrie ne pourront contester la
triste vérité : « Aussi attentatoires au respect dû aux
>> temples mêmes et à la mémoire de nos ancêtres , que
préjudiciables à la gloire de la monarchie française
» et aux arts , ces mutilations barbares , propagées par
» la crasse ignorance et le frivole amour de la nou-
» veauté , sont- elles donc de la nature des cas qui ne
peuvent déterminer aucune mesure repressive ? »
»
>>
墨
Rien n'est plus intéressant que l'historique du Château-
Gaillard des Andelys , dont l'auteur a donné deux
vues différentes . Dans cette Notice , qui est parfaitement
écrite , M. Langlois a tracé rapidement tous les
faits héroïques que l'attaque ou la défense de cette forteresse
ont fait naître. Bâti par Richard- Coeur- de-Lion ,
en 1195 , le Château -Gaillard fut démantelé d'abord en
1606 , puis en 1610 .
Les deux gravures qui terminent le charmant recueil
de M. Langlois , montrent des costumes de la Normandie
. Dans la première , une jeune fille du canton du
Pont-de - l'Arche , en habit de fète , vient consulter la
sorcière , au sujet de son amant qui est à l'armée . La
vieille fait la divination par la clef qui doit tourner
d'elle-même à certain passage. La sybille répond , sur
99 MERCURE DE FRANCE .
sa damnation éternelle , que l'absent est vivant , et du
contraire si la clef ne tourne pas . Mais s'il est avec le
ciel des accommodemens , on doit se douter que cette
clef magique doit se comporter de manière à renvoyer
les pratiques satisfaites .
La deuxième gravure des costumes , représente la
divination par les cartes , faite à une jeune fille du canton
du Pont- de-l'Arche , en babit de tous les jours . Le
devin prédit à la jeune personne son futur mariage , par
la rencontre mystérieuse du roi et de la dame de coeur ,
près de l'as du même jeu , dont la détourne , en qualité
de carte de surprise , achève de donner le plus grand
poids à cette grave prophétie .
comme
J'en ai dit assez pour faire sentir tout le mérite du
recueil publié par M. E. H. Langlois , qui , dans cette
production , a donné une nouvelle preuve de ses taleus
et de ses connaissances . Cet ouvrage , dont les amateurs
attendront vivement la suite , doit lui faire honneur
sous tous les rapports , comme dessinateur ,
graveur et comme écrivain. On ne saurait trop encou
rager une entreprise aussi bien conçue que bien exécutée
. Tout milite en faveur de cet ouvrage , qui renferme
de jolies planches , des vues qui piquent la curiosité ,
des vignettes parfaitement exécutées , des costumes
d'une justesse étonnante , et des descriptions tout à la
fois vives , animées , et remplies d'intérêt .
www
B. DE ROQUEFORT .
MERCURIALE.
Lettre au Conseil Spécial des Prisons de Paris sur le
service de santé des Infirmeries des Maisons de détention
; par M. Camille PIRON, Médecin en chef de la
Maison de Ste. - Pélagie .
L'objet de cette lettre est très-intéressant ; je ne doute
point que le Conseil des prisons , qui a déjà donné
JUILLET 1819. 91
des preuves de son zèle ( voir le rapport de M. le comte
Daru ) , ne s'occupe promptement des moyens de remédier
aux inconveniens que M. Piron vient de lui signaler
, d'avoir des gens inhabiles pour faire le service
des infirmeries des prisons.
Ce service est confié à des infirmiers pris , en général
, parmi des gens qui n'ont aucune connaissance ,
qui ignorent la valeur des médicamens qu'ils sont chargés
d'administrer , et souvent même prennent les uns
pour les autres . Ils tiennent aussi le cahier de visite . Je
citerai M. Piron :
«
Quels que soient les talens et le courage du
» médecin , pourra- t-il faire tout le bien que l'on at-
» tend de ses lumières et de son zèle , si, pour le secon-
» der dans ces circonstances difficiles , il n'a près de
>> lui qu'un ignorant mercenaire?
>> Ceux qui croyent que les infirmiers sont capables
» d'exercer ce qu'on nomme la petite chirurgie , se trom-
» pent fort. Les plus minces opérations de notre art ne
» peuvent être faites par des hommes entièrement inex-
» périmentés , sans plus ou moins de danger pour le
» malade. Mal pansée , la plus légère blessure peut être
» suivie d'accidens funestes ; les soins mal entendus ,
» mal appliqués , occasionnent des douleurs qu'une
» main habile eut épargnées . Toujours le médecin est
» dans la dure nécessité d'examiner le lendemain ce que
» l'infirmier a fait la veille : ainsi , nouveaux pansemens,
>> nouvelles douleurs.
>> Ce n'est pas tout encore . De grands cas de chirur-
» gie se rencontrent assez fréquemment dans toutes les
>> infirmeries des prisons , et nécessitent des opérations
» importantes. De qui l'opérateur est- il principalement
» assisté ? de l'infirmier. A qui confie- t- il la garde de
» l'opération ? à l'infirmier .....
>>
» ......
Sur le rapport de leur personne , de leur con-
» duite , de leurs penchans , de leurs habitudes , les in-
» firmiers , en général , ne peuvent être avantageuse .
» ment considérés . La plupart ont essayé de plusieurs
92 MERCURE DE FRANCE .
» états , et n'ont réussi dans aucun . Les places d'infirmiers
sont peu lucratives : elles suffisent à peine à
» l'entretien de ceux qui les remplissent ; elles ne peu-
» vent subvenir aux besoins d'une famille . Que doit- on
» espérer d'un homme réduit , parce qu'il n'est bon à
» rien , à se confiner pour toute sa vie dans l'infirme-
» rie d'une prison ? La fréquentation continuelle des
» gardiens , guichetiers , etc. , mène inévitablement les
>> infirmiers à l'intempérance. »>
Après avoir indiqué le mal , M. Piron indique le remède.
Il propose de faire faire le principal service par
des élèves nommés au concours , et le service secondaire
par des élèves internes : la durée de leurs fonctions
serait de quatre années . On fixerait leurs appointemens
à 5 et à 400 francs , et on les logerait dans la maison .
Bien que les motifs qui font agir M. Piron semblent
lui avoir été inspirés par l'incapacité absolue de l'infirmier
de Sainte-Pélagie , Bonnet , dont l'infirmerie de la
maison serait déjà débarrassé depuis long-tems sans la
protection que lui accorde un sieur Dive , employé à la
Préfecture de police , ses observations s'appliquent à
presque tous les infirmiers des prisons .
Nous ne pouvons point douter que les vues bienfaisantes
de M. Piron ne soient vivement secondées par
MM . les Membres du Conseil des Prisous.
wwwwwwwwwwww
SPECTACLES.
}
E.
Bon! me suis -je écrié , en voyant dans la première
partie du Lycée français un article de M. Briffaut sur
l'état actuel du théâtre en France ; le nom de l'auteur
et l'intérêt du sujet promettent ! Sans doute il va nous
développer la cause du malheur qu'il redoute , et nous
indiquer le moyen d'y échapper. On ne pouvait attenJUILLET
1819. 93
dre moins de son esprit observateur. Cependant , loin
que mon espoir ait été rempli , je me suis vu forcé de
remarquer avec peine que , souvent en contradiction
avec lui- même , l'auteur n'avait point abordé franchement
la question , et que ce serait peut - être agir inconséquemment
que de suivre à la lettre les conseils
qu'il donne.
Je suppose que la plupart de mes lecteurs ont déjà
pris counaissance de l'article que je cite , et je les prie
de vouloir bien se reporter à son contenu , afin de leur
éviter la répétition entière des paragraphes qui , je u'en
doute pas , leur ont déjà fourni matière à de nombreu
ses réflexions .
« Chez nos ancêtres accoutumés à être gouvernés
» sans savoir comment , et sans demander pourquoi ,
>> etc. >>>
Ceci ne me paraît pas d'une vérité incontestable .
Je ne me hasarderai pourtant pas à combattre M. Briffaut
sur ce point , et je conviendrai même avec lui que
nos ancêtres étaient d'assez bonnes gens .
Mais le reste de ce paragraphe , et ce qui suit , me
semble renfermer encore une foule d'erreurs .
D'abord on ne voit pas pourquoi «< il ne résulterait
>> que du plaisir et de la gloire pour les auteurs de ce
» que l'établissement des théâtres chez nos pères , ne
pouvait avoir aucun but pour l'utilité publique .
>> >>
Quoi donc , qui dans ce sens pouvait aggrandir leur
sphère ?... Où l'auteur a -t- il vu que le génie pouvait
alors , plus que celui des écrivains de nos jours , « pui-
» ser aux sources antiques , sans dédaigner d'en cher-
» cher de nouvelles , ajouter aux beautés plus près de
» la nature , des beautés plus rafinées? » On aurait de la
la peine à le deviner : c'est «< que les premiers n'étaient
» pas obligés comme ceux -ci , pour satisfaire l'esprit
» national , de faire entrer cet esprit dans leurs pro-
>> ductions . >>
C'est dans notre histoire que M. Briffaut invite nos
94 MERCURE DE FRANCE .
jeunes auteurs à puiser exclusivement leurs sujets et
leurs modèles .
Il faut désormais , dit M. Briffaut , « pour mériter
>> notre attention , que le systême dramatique se lie à
» notre systême politique ; il faut que la nation se re-
>> trouve sans cesse devant elle-même . C'est dans les
>> grands événemens de son histoire , c'est dans les
>> actions mémorables des rois et des héros qui l'ont
» illustrée , qu'elle aime à chercher des souvenirs et à
>> trouver des leçons . Si vous venez lui parler encore
» d'Athènes et de Rome , elle s'ennuie , si vous essayez
» encore de l'attendrir sur des disgraces amoureuses ,
>> elle se rit de vos peintures surannées : tant de catas-
>> ` trophes lui ont appris qu'il existait de plus grands
>> malheurs que d'être trahis par une infidèle . »
Plus bas , M. Briffaut ajoute :
«< Elle est destinée ( la comédie ) comme la tragédie ,
» à subir une révolution . Depuis que la politique s'est
» emparée de l'esprit français ; depuis qu'elle a envahi
>> toutes les classes , usurpé tous les salons, et empreint
» nos moeurs d'une nouvelle teinte , il est certain que
>> l'auteur comique ne peut se dispenser de recevoir
» sa loi. >>
L'auteur de cet article est beaucoup trop exclusif.
L'histoire ancienne offre encore une mine riche à
exploiter ; c'est aller trop loin d'affirmer que nos auteurs
tragiques auraient tort d'y puiser aujourd'hui.
Nous sommes encore remplis de ridicules et de vices,
et les sujets de comédie ne manquent point . Nous
avons aussi nos marchands qui se croient des gentilshommes
, et nos gentilshommes qui font les marchands .
Nous avons de grands personnages qui ne se coutentent
pas de donner à jouer , et vont jusqu'à appeler le secours
des tailleurs de M. de Boursault. Nous avons des petits
-maîtres et des libertins ; et il est toujours de mode ,
comme au siècle passé , d'avoir une actrice pour inaî
tresse. Il est vrai que nous avons un travers de plus ,
JUILLET 1819 . 95
"
celui de la politique . Cette folie est indigne de la scène ,
où l'on ne saurait y montrer tous les malheurs que la
rage de l'opinion a cause de nos jours . Le souvenir de
nos dissensions cruelles est encore trop près de l'effet
qu'elles ont produit . Et si nous pouvions voir au théâtre
le résultat de nos fureurs , les divisions des amis , des
familles , et l'esprit de parti promenant en tous lieux le
venin de la calomnie , et conduisant le fer assassin ,
tout nous dit que nous ajouterions à nos premiers troubles
. Voyez quel a été le sort de Germanicus et de
l'Esprit de parti! Non , jeunes auteurs , ne vous laissez
pas aller au conseil de M. Briffaut ; laissez à vos successeurs
le soin de retracer nos faiblesses , pour en
prémunir leur âge. Voyez jusqu'où va l'embarras de
M. Briffaut. « Notre Thalie , dit- il , ne doit être ni
» ultrà , ni libérale . » Sera-t- elle tous les deux ? Et ,
d'ailleurs , que veulent dire ces mots - là ? quel est des
deux celui qui désigne l'ami de son pays , le plus sage
et le plus fou ? En révolution , c'est le plus fort qui est
le plus raisonnable ; à la suite des révolutions , ce n'est
ni le plus fort ni le plus faible. Ne faisons point de
Thalie une déesse politique , nous la ferions mourir.
Melpomène viendrait revendiquer ses droits ; et , en
les obtenant , son poignard n'attaquerait pas seulement
notre imagination , il irait chercher jusqu'à nos coeurs .
Jeunes auteurs , M. Briffaut veut vous égarer. La muse
tragique peut trouver de nombreux matériaux dans
notre histoire ; mais il faut une grande rectitude dans
le jugement , pour ne point s'y laisser tromper , et je
crois pouvoir affirmer qu'il serait impossible que l'esprit
de parti ne dictât pas le choix . Ainsi , la tragédie
de Charles IX , jouée pendant la révolution , tendait à
nous inspirer de la haine pour les rois. Celle des Templiers
, plus tard , viut nous indiquer le mal que peut
faire un souverain faible et sans caractère. Croyez-moi ,
jeunes auteurs , ce n'est pas à la suite des tempêtes politiques
qu'on peut traiter un sujet national , parce qu'il
est toujours favorable à un parti , et que c'est exciter
96
MERCURE
DE
FRANCE
.
le parti contraire . Suivre les conseils de M. Briffaut ¿
ce serait faire du théâtre un auxiliaire de nos journaux ,
pour envahir la bonne et saine littérature .
La prospérité des arts tient à la tranquillité publique ;
la sagesse de notre souverain nous en offre l'heureux
présage. Espérons que bientôt il se réalisera . Alors
Thalie ne sera plus accusée « d'être l'interprète des,
partis ; nos écrivains exploiteront , sans craindre d'être
lézés dans leurs travaux , le vaste champ que la discorde
a rendu trop long-temps inculte . » Nos acteurs
du premier ordre , plus prévenans envers les auteurs ,
moins avides d'argent que de gloire , et surtout mieux
dirigés par l'autorité compétente , s'éloigneront moins
souvent de la capitale , s'occuperont exclusivement de
leur état , et encourageront les talens naissans qui se
montreront les plus digues de les remplacer un jour sur
la scène française.
Jeunes auteurs , prenez garde à M. Briffaut.
LEROY.
wwwwww
ANNONCES.
www
Histoire des Missionnaires dans le Midi de la France , en 1819 ;
Lettre d'un Marin à un Hussard, un vol. in - 8° . , orné d'une gravure
enluminée , prix , 2 fr . 50 cent.
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Alphonse Mahul. Un vol. in - 12 . Prix , 2 fr . et 2 fr . 50 cent.
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A Paris , chez L. COLAS , Imprimeur - Libraire , rue Dauphine
, n. 32. -
(nwümniínium.
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE .
ELÉGIE DE PROPERCE
TIRÉE DU LIVRE TROISIÈME.
Description d'un Triompher
Di l'Inde et de son or méditant la conquête ,
Déjà du dieu César toute la flotte est prête
A sillonner des mers les gouffres opulens ;
Dignes prix d'un héros , des triomphes brillans
Sont préparés pour nous aux bornes de la terre ;
Le Tigre enfin soumis , l'Euphrate,tributaire
Vont couler sous nos lois , et les Sères lointains
Viendront courber leur front sous les faisceaux romains ,
9
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
"
Et du Parthe vaincu les haines étouffées
A notre Jupiter soumettront leurs trophées.
Partez flottes , partez ; sur les flots écumans
Déployez la terreur de vos mâts conquérans :
Coursiers Romains , du Parthe apportez la dépouille ;
Je prédis vos succès plus d'affront qui nous souille !
Purifiée enfin dans le sang des vaincus ,
Rome a lavé sa honte et la mort de Crassus :
Partez flottes , partez ; de victoires nouvelles ,
De nos fastes chargez les pages immortelles.
O toi , Mars , protecteur et père des Latins ,
Feux sacrés de Vesta qui réglez nos destins ,
Ah ! protégez mes jours jusqu'à ce jour de gloire ,
Où je verrai César sur un char de victoire ,
Du peuple ivre d'amour fendant les flots pressés ,
Ralentir ses coursiers par nos mains caressés :
Je le contemplerai des bras de ma Cynthie ,
Je lirai par son nom chaque ville asservie ;
Je compterai les traits du Parthe fugitif,
Et les arcs recourbés de l'Indien captif ,
Et leurs chefs enchaînés sur un long amas d'armes .
O Vénus ! si jadis objet de tes alarmes
Ton Énée à César transmit ton sang divin ,
Protèges-en le reste , et veille à son destin.
Jouissent les vainqueurs du fruit de leur conquête ,
Mes voeux au capitole accompagnent leur fête !
L'Amour , le tendre Amour est le dieu de la paix ,
De la paix les amans encensent les attraits ,
Et cependant autour d'une maîtresse altière
Je soutiens des assauts et suis toujours en guerre.
L'or ne me tente point : sous de riches lambris
On ne m'aura point vu boire dans un rubis ,
Ni dans la Campanie en une même plaine
Mille arpens fatiguer mes tauraux hors d'haleine ,
Ni l'achat insensé de cent vases d'airain
Aux débris de Corinthe associer mon bien.
O du fils de Japet argile infortunée !
De son art trop grossier notre âme dédaignée ,
Accessoire du corps , de la droite raison ,
Pour se guider sur terre eut à peine un rayon.
Amoureux d'ennemis , de dangers , de tempêtes
JUILLET 1819. 99
1
Nous courons entasser conquêtes sur conquêtes !
Nous n'embarquerons pas notre or sur l'A chéron ,
Nu , l'on n'a qu'une obole à donner à Caron !
là, seront confondus les lâches et les braves
Et les Romains vainqueurs et les Parthes esclaves :
Là , le roi de Lydie est assis près d'Irus
Et Jugurtha captif non loin de Marius.
La mort dont la nature, en ses lois toujours stable ,
Nous a marqué le terme , est la plus souhaitable
Pour moi , mêlé tout jeune aux danses des neufs soeurs ,
Du paisible Hélicon j'aime à cueillir les fleurs ;
Si mon souci noyé , dans la coupe repose ,
J'aime un léger sommeil sur des feuilles de rose ,
Quand chassant devant soi les amours et les jeux ,
L'âge pesant viendra ravager mes cheveux ,
Alors je sonderai les lois de la nature ,
Je saurai qui du monde ordonna la structure ;
Sur quel rivage naît et meurt l'astre des jours ;
Et pourquoi de la lune inégale en son cours ,
En disque tous les mois les croissans s'arrondissent ;
Sur la face des mers pourquoi les vents frémissent ;
Quelles lois dans les airs retiennent suspendus
Ces flots qu'a bus cent fois le souffle de l'Eurus ;
De l'arc pourpré des cieux quel doigt traça la route ,
Et si du monde un jour doit s'écrouler la voûte.
Je saurai qui du Pinde ébranle les sommets ,
Et du soleil en deuil fait mourir tous les traits ;
Du char de Bootés qui retarde la course ,
Et des feux de Maïa qui fait pâlir la source.
Quelle main dans leur lit emprisonna les mers ,
Et divisa l'année en quatre temps divers ;
Si des dieux souterrains donnent des lois aux ombres ,
S'il gémit des géans en des cavernes sombres ,
Sur le front d'Alecto s'il siffle des serpens ,
Si Phinée est à jeûn de fouets déchirans ,
Si Tisiphone frappe Alcméon parricide ,
Quel malheureux montant au haut d'un mont rapide
Pousse une lourde roche , et dans de noirs roseaux
D'une éternelle soif qui brûle au sein des eaux ?
Je saurai dans quel lieu heurle un chien à trois têtes ,
Si rongé d'un yautour aux griffes toujours prêtes
100 MERCURE DE FRANCE .
Titye est attaché sur neuf vastes arpens ,
( Espace trop étroit pour ses membres sanglans ! )
Et pour le peuple seul si le sage veut feindre
Que par de-là la tombe il est des dieux à craindre.
DENNE -BARON.
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION NOUVELLE DE L'ILIADE.
Regrets de Briséis et d'Achille sur la mort de Patrocle.
(Chant XIX)
La jeune Briséis paraît ; son oeil tremblant
Du malheureux Patrocle a vu le corps sanglant ;
Elle tombe éperdue , et de ses mains outrage
L'albâtre de son sein , les lys de son visage ;
Ses regards sont voilés d'un nuage de pleurs ,
Et belle , sa beauté s'accroît de ses douleurs.
« O toi dont j'ai vu l'âme à la mienne attachée ,
>> O`Patrocle, à ces lieux quand je fus arrachée ,
Je t'y laissai vivant , je t'y retrouve mort !
» Plus que le tien , hélas ! je dois pleurer mon sort.
» La misère pour moi succède à la misère.
» L'époux que me choisit ma vénérable mère ,
» Je le vis succomber aux pieds de nos remparts....
» J'eux trois frères.... leur sang coula sous mes regards,
» Quand , la flamme à la main , l'impétueux Achille
> Foudroyant de Minès la glorieuse ville ,
>> D'un époux adoré privait mon jeune amour ,
>> Toi seul séchait mes pleurs ; tu me disais qu'un jour
» Achille , dans Larysse, emmenant sa conquête ,
» D'un pompeux hymènée ordonnerait la fête ;
» Doux ami , je te perds ! .. un trépas si cruel
>> Sera de mes douleurs l'aliment éternel . »
A ce touchant discours les captives répondent ,
Le malheur les unit , leurs larmes se confondent ;
Mais si leur triste voix gémit sur le héros ,
Leur coeur n'a de pitié que pour leurs propres maux,
Près d'Achille rangés , tous les chefs de la Grèce
En vain à leurs banquets invitent sa tristesse :
JUILLET 1819 .
J01
Ah ! si je vous suis cher , dit -il en soupirant ,
>> Respectez de mon deuil le sujet déchirant ;
» Pour céder à vos voeux ma douleur solitaire
>> Attendra que Phébus n'éclaire plus la terre ,
>> Partez . » on obéit près du héros encor
Restent Idoménée , et Phoenix et Nestor ,
Et le divin Ulysse et les deux fils d'Atrée.
D'un chagrin non moins vif son âme est pénétrée ;
Le trépas d'un ami lui dicte son devoir :
Combattre et le venger voilà tout son espoir.
<< Infortuné Patrocle ! a- t-il dit , quand nos armes
» Aux enfans d'Ilion renvoyaient les alarmes ,
» C'est toi qui dans ma tente apprêtais mes festins ;
Qui me rendra tes soins ? vaincu par les destins , »
> Tu succombes , hélas ! et moi je vis encore !
» Je vis.... mais loin de moi ces festins que j'abhorre !
» Il n'est pas de malheur à mon malheur égal ,
» Non , quand même en ce jour un message fatal
>> M'instruirait que la parque a frappé mon vieux père ,
>> Traînant dans son palais le poids de sa misère ;
> En ce moment , peut- être , il gémit , et ses pleurs
>> Redemandent le fils , objet de ses douleurs ;
» Ce fils , qui doit périr sur la rive troyenne ,
» Victime d'Ilion et du crime d'Hélène .
» Avec moins de chagrins j'apprendrais que la mort
» Du beau Neoptolème a terminé le sort.
» Mon coeur s'était bercé d'une orgueilleuse joie ,
» Loin d'Argos j'espérais tomber seul devant Troie ;
» J'espérais qu'un ami des rives de Scyros
» Aux champs Thessaliens conduisant ce héros ,
» De son père envers lui déploirait la tendresse ,
>> Et sur le trône enfin placerait sa jeunesse.
» Hélas ! Pélée est mort , ou sa longue douleur
» Fléchissant sous le poids des ans et du malheur ,
» Pour descendre au séjour de la nuit éternelle ,
» Attend de mon trépas la sanglante nouvelle, »
A. BIGNAN Fils .
102 MERCURE DE FRANCE .
ENIGME.
TOUJOURS dans la même attitude ,
Et d'exacte similitude ,
Les pieds en bas , la tête en l'air ,
Mon frère et moi sommes de pair ;
Nous conservons la même longitude ,
Nons conservons la même latitude ;
Nous avons grand nombre d'enfans ,
Pour les unir à nous on nous perce les flanes.
Entre mon frère et moi jamais de préséance ;
Nous nous tenons à très- peu de distance ;
Si nous voulions plus près nous rapprocher
Nos enfans seraient là pour nous en empêcher ;
Loin d'être comme nous sur une même ligne ,
Ils observent entr'eux une distance insigne .
Quoiqu'on foule aux pieds les derniers ,
Et qu'on paraisse avoir pour les premiers
Bien plus d'égards ; aucun d'eux ne s'expose
A montrer de l'orgueil , et c'est à juste cause :
Car tel se trouve au premier rang placé
Qui peut au dernier rang se trouver renverse.
LOGOGRIPHE.
Je suis dans l'Inde sur cinq pieds ;
Le vainqueur de l'Asie est venu jusqu'à moi .
Je suis aux cieux sur quatre pieds ;
Qui le voudrait n'est pas au même rang que m où
On me respecte sur trois pieds ,
Et ce respect n'est dû souvent qu'à moi.
J'ai douze enfans avec deux pieds ,
Et chacun d'eux a plus d'enfans que moi,
CHARADE.
QUAND mon premier roule sur mon dernier ,
Arrête , ou gare la culbute ;
Mais si mon tout s'abat , c'est bien une autre chûte ;
Adieu la cave et le grenier.
JUILLET 1819 .
103
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro , qui a paru le samedi 26juillet 1819 .
Le mot de la Charade est VINAIGRE ;
Celui de l'Enigme est PLUME à écrire ;
Et celui celui du Logogriphe est JANVIER , dans lequel se trouvent
: an , vie , vrai, vain , ivre . jean , en , vivre , air , jan , ver ,
jeu, ire.
HISTOIRE .
ELOGE HISTORIQUE DE L'Abbé de L'EPÉE ; discours qui a
remporté le second prix proposé par la Société royale
académique des sciences de Paris . Par M. BAZOT ,
membre de l'Athénée des Arts , etc. ( 1 ) .
CHARLES-MICHEL DE L'EPÉE , naquit à Versailles le
25 novembre 1712. Son père , architecte du roi ,
homme sage et éclairé , donna tous ses soins à son
éducation , et lui inspira de bonne heure le goût des
études solides et l'amour de toutes les vertus . Le jeune
de l'Epée avait reçu , en naissant , cette heureuse pénétration
, ce jugement sain , ce desir de s'instruire qui
font devancer l'âge où l'on est ordinairement capable
d'entreprendre pour l'avenir .
(1 ) Seconde édition , chez Barba , libraire , Palais - Royal, derrière
le théâtre Français , no, 51 , et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº. 7.
104 MERCURE DE FRANCE,
Destiné à suivre la carrière des sciences , on reconnut
bientôt sa vocation ; et , à dix- sept aus , il aurait
obtenu les premiers degrés du sacerdoce , si ses priucipes
religieux lui eussent permis de signer une formulę
qu'on présentait à son approbation . Il se livra à l'étude
des lois , et ses progrès ayant été rapides , il se fit bientôt
après recevoir avocat au parlement de Paris . Revenu
à son premier penchant , il renonça au barreau .
L'évêque de Troyes , neveu du grand Bossuet , lui
conféra les ordres sacrés , et le nomma chanoine de
l'église de Troyes . Ses idées religieuses , conformes à
celles du respectable Soanen , évêque de Senez , lui
attirèrent l'inimitié de M. de Beaumont , archevêque de
Paris , qui l'interdit de ses fonctions , et lui ordouna de
ne plus entendre la confession de ses jeunes élèves . Il
se soumit. Ne voulant point cesser d'être utile , il se
voua dès - lors à l'instruction des sourds-muets. Parvenu
, à force de travail , à établir une méthode sûre ,
toute sa vie s'écoula à la perfectionner encore.
Il mourut , le 23 décembre 1789 , à soixante- dixsept
ans . Son oraison funèbre fut prononcée, le 23 fevrier
1790 , par l'abbé Fauchet , prédicateur ordinaire
du roi , en présence d'une députation de l'assemblée
nationale , du maire de Paris et des représentans de la
commune.
M. Bazot a divisé son éloge en deux parties . Dans
la première , il nous conduit jusqu'au moment où
M. l'abbé de l'Epée fut obligé de quitter l'église . Dans
la seconde , il nous peint ce digne et bon ecclésiastique
réunissant tous ses efforts , tous ses moyens , sacrifiaut
tous ses momens « à créer le langage universel de l'intelligence,
avec lequel on peut s'entendre et commu-
» niquer dans tous les idiômes de l'univers . »
»
Cette division est simple , et convenait au sujet. Mais
c'était la moins grande des difficultés à vaincre. Il eu
existait une , qui existe encore , malgré le travail de
M. Bazot : c'était de s'élever à la hauteur des travaux
de M. l'abbé de l'Epée . Ce n'est pas que l'auteur ne
JUILLET 1819 .
105
mérite aucun encouragement ; mais son style ressemble
à celui d'un jeune homme sorti récemment du collége ,
ou à celui d'un homme très- pressé d'achever ce qu'il a ,
commencé : il n'est ni châtié ni correct . L'éloge , lorsqu'il
est bien senti et qu'on est plein de son objet , doit
être écrit sur un ton vif, auimé ; les expressions doivent
être choisies , grandes ; il faut de l'expansion ; il faut
s'identifier avec son personnage , et se lier à ses travaux
: un éloge est difficile à bien faire.
Nous engagerons nos lecteurs à se procurer ce petit
ouvrage ; et si l'intention de l'auteur ne suffisait pas
pour les y décider , nous nous empresserons de leur
faire part qu'on a imprimé à la suite de cet éloge , une
lettre adressée à M. Bazot , par M. Paulmier , élève et
adjoint de M. l'abbé Sicard , qui se recommande à l'attention
, par la nature de l'objet qui y est discuté , moins
encore que par l'intérêt que M. Paulmier a su y répaudre.
mm
VIE DE POGGIO BRACCIOLINI , Secrétaire des Papes
Boniface IX, Innocent VII , Grégoire XII , etc. ,
Prieur des Arts et Chancelier de Florence ; par
M. SHEPHERT , traduit de l'anglais ( 1) .
fut
La révolution religieuse qui s'opéra au commencement
du seizième siècle , et qu'on peut regarder comme
une des plus brillantes conquêtes du génie humain , ne
pas le produit d'une effervescence subite dans les
esprits et dans les opinions , déterminée par la corrup
tion des moeurs et l'affaiblissement des idées chrétienpes
; elle fut l'ouvrage lent de la raison , faisant de nouveaux
efforts pour se dégager de ce joug humiliant qui
dégradait sa céleste origine , et surtout de ce sentiment
(1 ) Un vol . in - 8° . , Paris , Verdières , quai des Augustins,
no. 25, et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7 .
106 MERCURE DE FRANCE .
si vif chez l'homme de sa propre grandeur et de la haute
diguité de son être ; sentiment qui n'est que la lumière
de la raison que les hommes peuvent voiler en passant,
mais qui tôt ou tard finit par briser les enveloppes dont
on ose la couvrir.
Il faut remouter plusieurs siècles en arrière à la réforme
pour en découvrir la source : elle se place dans
les abus de pouvoir des pontifes romains , dans cette
funeste ambition des honneurs et des gloires de ce
monde , à laquelle ils sacrifièrent le repos et le sang des
hommes , dans cet amas de superstitions grossières ,
restes impurs de siècles d'idolâtrie , et dont l'empire ,
entretenu par eux , ne pouvait tenir contre la toutepuissance
des lumières . Sans doute , puisque l'homme
fut acteur dans cette mémorable révolution , il dut y apporter
quelques-unes de ses passious : l'amour de la nouveauté
, des desirs orgueilleux d'indépendance et de liberté
; tout cela fut développé et mis en mouvement
par des causes étrangères , et placées loin de lui .
Un homme se rencontra sur te trône de St. - Pierre ,
dont l'effrayaute domination prépara et hâta le soulèvement
de l'opinion contre la cour de Rome. Il fut
donné à ce pontife , pendant près d'un quart de siècle ,
d'humilier les rois , de briser les diadêmes , d'ôter , dans
sa colère , ou de distribuer les couronues . S'il fut
resté plus long -temps sur la terre , il eut fait sa proie
de l'univers entier . Son passage laissa daus les esprits
des semences de haîne qui , transmises de générations
en générations , n'attendaient pour être fécondées que
la voix d'un de ces êtres que la nature envoie à de
longs intervalles pour changer la face du monde.
Quelques -uns des successeurs de Grégoire VII , par
leurs déportemens , et les fureurs de leur despotisme ,
amenèreut de nouvelles haînes contre le Saint - Siège , et
accrurent les dispositions hostiles de l'opinion du moment.
Le christianisme avait rendu la liberté à l'homme,
ils tentèrent de le rejeter dans l'esclavage : les peuples
et les monarques n'étaient que des vassaux qu'ils auJUILLET
1819. 107
raient voulu dépouiller à leur gré. Quiconque résistait
à leurs exactions était frappé de foudre et d'anathèmes ;
máis le ciel s'ouvrait à qui avait assez d'or pour acheter
les indulgences qu'ils faisaient publier par toute la
terre . Un moine , chargé de ce trafic honteux , annonça
, chose horrible ! qu'il avait le pouvoir de remettre
tous les péchés , eut- on même violé la mère de
Dieu. Ce serait outrager le christianisme que de l'accuser
de ces folies , et l'équité , que d'en rendre coupables
tous les poutifes romaius.
La raison s'indignait , mais en silence ; personne
n'osait à haute voix révéler des iniquités commises si
ouvertement. A peine quelques hommes plus hardis
avaient - ils le courage d'appeler à un concile national de
ces abus monstrueux ; c'était le voeu de ce qu'il y avait
de plus grand en sciences et en vertus , d'un Langenstein
de Hesse , d'un d'Ailly , d'un Gerson .
Le schisme qui eut lieu en Occident , à la fin du quinzième
siècle , parut devoir devancer l'époque d'une réforme
désirée par tous ceux en qui n'était point altérée
la pureté primitive du christianisme. Un coucile s'était
assemblé à Constance , pour pacifier l'Eglise : les princes
de la terre , les universités des divers royaumes , avaient
cru l'instant propice pour envoyer des députés à cette
assemblée du monde chrétien , chargés de demander
une réforme dans les chefs et les membres de l'Eglise
catholique. Poggio parle de trois ceuts cardinaux , de
cinq cents prélats qui assistèrent à cette grande réunion ;
mais tout le spectacle qu'ils dounèrent au monde et à
Dieu , fut le supplice de Jean Huss et de Jérôme de
Prague !
C'est un problême historique qu'environnent beaucoup
de difficultés et de mystères , si Jean Huss , en
paraissant au concile , fut la victime de son imprudente
confiance ou de la perfidie de son prince . L'auteur de
la vie de Poggio penche pour cette dernière opinion ,
et de fervens catholiques la partagent avec lui . M. Jondot
, dans un article biographique sur cet hérésiarque
108 MERCURE DE FRANCE .
soutient au contraire qu'il vint à Constance sans saufconduit
; et l'argument le plus fort dont il appuie son
sentiment , est une lettre où Huss dit de lui : Venimus
sine salvo conductu ; mais presque tous les critiques
lisent papa après conductu ; et ce n'est point là un subterfuge
de l'esprit de parti , c'est la leçon des meilleures
éditions de cette lettre. Point d'historien contemporain
qui ait nié l'existence du sauf- conduit , point de voix
qui se soit élevée en faveur de Sigismond , qui l'accorda ,
et ce silence accuse assez ce prince . Poggio ne doute
pas de sa déloyauté , pas plus que de l'existence du saufconduit.
Poggio fut témoin du supplice de Huss et de son disciple
Jérome de Prague . Rien de plus touchant que
le récit qu'il nous a laissé de la mort de ce dernier.
་་
« Jamais stoïque , dit-il , dans une de ses lettres ,
n'avait aussi courageusement bravé la mort . Arrivé
au lieu de l'exécution , il se dépouilla lui- même de ses
habits , s'agenouilla devant le poteau auquel il fut attaché
avec des chaînes et des cordes mouillées . Lorsqu'on .
eut mis le feu au bûcher, il entonna d'une voix sonore un
hymue que la fumée et les flammes purent à peine interrompre.
Je n'omettrais pas ici une circonstance bien
propre à montrer son âme intrépide. Le bourreau portait
le feu derrière lui afin de lui en dérober la vue ;
Jerôme s'en aperçut et lui dit : viens de ce côté et allume
devant moi ; si j'avais craint le feu je ne serai pas
ici....
» Je n'oserais prendre une décision sur la doctrine de
Jérôme ; mais assurément il ne méritait pas la mort :
il eut beaucoup de vertus , et on doit des larmes
à son malheur…….. »
Cet attendrissement que témoigne ici Poggio est
bien remarquable à une époque où le fanatisme et la
superstition avaient éteints dans les âmes , même éle
vées , toute pitié et toute indulgence . C'était le temps
où les hommes puissans se faisaient un jeu d'égorger
ou d'empoisonner au milieu d'un repas amical le rival
JUILLET 1819. 109
imprudent qui se remettait dans leurs mains , où un
Visconti parcourait les rues de Milan , entouré de
chieus énormes qu'il lançait contre ses ennemis , où
un archevêque condamnait le comte Ugolino et ses
enfans à mourir de faim au fond d'un cachot obscur ( 1 ) .
Les écrivains de cette époque n'avaient pu échapper
entièrement à l'influence du siècle . Poggio lui - même ,
dans une de ses lettres , traite les pères du concile de
Bâle , de chiens enragés , de béles féroces , qu'il faut
jeter dans lesflammes ; et Félix l'antipape , de cerbère ,
de veau d'or , de Mahomet , et d'antechrist.
Chez Bracciolini , et chez les hommes de lettres qui
lui sont contemporains , ce travers d'imagination , expression
d'une société dont les moeurs comme le langage
ont dû être gâtés par le perpétuel spectacle des
guerres dont l'Europe était alors agitée , ne doit pas
affaiblir les titres qu'ils ont à nos hommages et à notre
reconnaissance .
Personne peut- être ne contribua plus efficacement
que Poggio à rallumer le flambeau des lettres , moins
encore par ses lumières que par celles de ces génies
anciens dont son héroïque patience, son zèle infatigable
pour la science , lui firent découvrir les immortels ouvrages
. Sans lui , les institutions de Quintilien , l'oraison
de Cicéron pour Coelina , Valerius Flaccus , Diodore
de Sicile , etc. , seraient peut- être inconnus au monde
savant . Les écrits de ces hommes , qu'on lit avec d'autant
plus d'activité qu'on les croyait perdus à jamais ,
durent exercer une salutaire influence sur les développemens
de l'esprit.
2
Il est peu d'hommes aussi qui aient assisté à de plus
grands spectacles , et c'est sans doute là la cause de cette
hauteur d'expressions et de pensées qu'on remarque
dans ses écrits. Il vit le graud schisme d'Occident , les
querelles sanglantes des papes d'Avignon et de Rome ,
la fin tragique de Jean Huss et de Jérôme de Prague ,
( 1 ) Muller , Histoire universelle .
110 MERCURE DE FRANCE .
les troubles de Naples , la guerre des Hussites , la pros
cription de Côme , la déposition de Vinceslas , la révolte
du duc de Glocester contre Richard II d'Angleterre .
La plupart de ces faits , racontés par l'écrivain anglais ,
forment un tableau aussi brillant que varié , qu'il a
mêlé , avec beaucoup d'art , au récit de la vie de Poggio.
Ce n'est ni un simple narrateur , ni un froid biographe
; il recherche et détermine les causes des évènemens
, leur assigne même de nouvelles solutions ,
d'après des résistances et des combinaisons qu'ils auraient
pu éprouver ; et ses hypothèses , si elles ne sont
pas toujours profondes , sont extrêmement ingénieuses .
Nous devons donc quelque reconnaissance à l'homme
de lettres qui a fait passer dans notre langue l'ouvrage
de l'historien anglais , et ce dernier lui en doit assurément
beaucoup , pour la fidélité et l'élégance avec lesquelles
il a rendu ses pensées .
AUDIN.
HISTOIRE des Missionnaires dans le midi de la France ,
en 1819 , ou Lettres d'un marin à un hussard ( 1 ) .
LE dix-huitième siècle avait vu la destruction des
jésuites , de cette corporation dévouée aux papes , et
qui , en pervertissant la jeunesse , menaçait le trône
des souverains de l'un et de l'autre hémisphère . Qui
aurait pensé que , dans le dix- neuvième siècle , cette
horde hideuse serait réhabilitée , qu'elle reparaîtrait ,
et que ses membres se feraient appeler les Pères de la
Foi ?
C'est une chose digne de remarque , de voir que la
France renferme un nombre considérable de maisons
(1) Premiere partie , un vol. in - 8°. , orné d'une gravure enluminée.
Prix , 2 fr. 50 c. A Paris , à la librairie du Mercure , rue
Poupée , no. 7 .
JUILLET 1819.
11 I
peuplées de lazaristes , de cordeliers , de pères de la
Trappe , de jesuites , etc .; d'ursulines , bénédictines ,
visitandines , et autres pieux fainéans qui s'engraissent
aux dépens du peuple , qui brouillent les familles ,
s'emparent de l'éducation , et se font donner des legs
considérables dans les testamens ( 1 ).
Que font ces gens sans mission , qui , sous le nom de
missionnaires , parcourent les départemens , la torche
du fanatisme à la main ? Ils ont abusé de la crédulité des
faibles ; ils ont semé de toutes parts le désordre , le
trouble et les dissensions ; ils ont enlevé la confiance
du sein des familles , ils ont rompu les liens qui les
unissaient. Ce vagabondage , d'une espèce nouvelle ,
peut trouver des appuis !
Le calviniste , le luthérien , l'israélite , honoraient
librement la divinité . On voyait le curé constitutionnel
et le prêtre assermenté desservir le maître - autel . Les
acquéreurs de biens nationaux vivaient sans remords ;
et des époux , unis seulement par le maire , se croyaient
légitimement mariés . Tout cela était trop scandaleux
aux yeux de ces missionnaires , pour durer plus longtemps.
Et vite , vite , des cérémonies extérieures du
culte ; des représentations de ces parades publiques ,
appelées processions ; des suisses en grand beaudrier ,
des gendarmes , des gardes nationaux , de la troupe de
ligne , des tambours , de la musique. Comment avezvous
trouvé notre cérémonie d'hier , disait un missionnaire
à une dévote , sa pénitente ? Très belle , mon
père ; aussi ai -je envoyé cinquante louis à votre supérieur.
Ange de Dieu ! nous parlerons toujours de- --
(1) Le dernier curé de la paroisse Sainte- Marguerite à Paris ,
qui jouissait de 25 à 30,000 fr . de rente , a laissé tout son bien
aux lazaristes ; et son malheureux frère , auquel il devait la vie
pour l'avoir recueilli et caché pendant les momens désastreux de la
révolution , qui lui avait fourni tous les secours dont il pouvait
avoir besoin, eh bien ! ce frère a été compris dans le testament
pour une rente viagère de 800 fr . , et chose incroyable , c'est qu'il
a eu beaucoup de peine pour obtenir son contrat.
112 . MERCURE DE FRANCE.
-
vous dans nos prières . Mais nous éprouvons encore des
besoins , nous avons des pauvres.
ainsi , je double la somme.
vous accorde deux ans d'indulgence .
Puisqu'il en est
Ah ! ma chère soeur , je
Connaissez -vous l'abbé de Rauzan , maître des cérémonies
et chef de la mission de Bayonne ? En ouvrant
le Dictionnaire des Girouettes , vous y lirez que ce
digne abbé a juré d'être chapelain du souverain qui régnera
en France. Chapelain de la maison de l'ex -empereur
, il priait pour Napoléon lorsque ce dernier était
en guerre ouverte avec le pape . Les prières de cet abbé
doivent avoir changé d'objet , puisqu'il s'est fait nommer
chapelain par quartier du roi . On assure , au surplus ,
que pour l'art de retourner les phrases suivant les circonstances
, il vaut un sénateur . On ajoute même qu'il
disputerait la palme à M. le marquis de Fontanes , fabricant
des discours prononcés par Napoléon .
A l'arrivée des zélés serviteurs de Dieu ( c'est le nom
que se donnent MM . les missionnaires ) , on sonne les
cloches. Les autorités civiles et militaires , le clergé ,
les jeunes filles vont à leur rencontre. On les conduit
dans la plus belle maison de la ville. On a eu soin d'y
envoyer les meilleures cuisinières , les mets les plus
délicats , les vins les plus exquis. Chacun se dispute
l'honneur de fournir l'argenterie , la batterie de cui
sine et les meubles , qui , par la beauté des formes ,
semblent plutôt être destinés au boudoir d'une jolie
femme , qu'à la cellule d'un pauvre anachorète .
Les secours distribués chaque mois aux indigens
prennent une autre direction . Une liste de souscription
est ouverte , et aussitôt remplie de signatures . Aussi
sacs d'écus d'abonder chez les zélés serviteurs . Qui dèslors
ne prendrait goût au métier ?
Afin de séparer les hommes des femmes , les missionnaires
de Bayonne établirent une cloison , laquelle
traversait l'église dans toute sa longueur , et désignérent
à chaque sexe une porte différente. On dressa aux
portes de l'église des petites boutiques où ces bons
JUILLET 1819.
113
pères font vendre , à leur profit , des chapelets , des
croix , des scapulaires , des estampes , des médailles ,
des formulaires et des cantiques . Ils ont oublié , sans
doute , que le fils de Dieu avait chassé les vendeurs du
temple . Pour ceux-là , c'étaient des israélites . Mais
comme nos missionnaires « ne cessent de répéter qu'ils
out reçu une procuration de Jésus -Christ , il s'en suit
qu'ils font de Dieu un marchand en gros , dont ils sont
les commis voyageurs. »
Voici un trait , parmi tous ceux que renferme l'histoire
des missionnaires , qui fera connaître l'amabilité ,
la douceur , la politesse et l'esprit de charité qui distingue
ces bons pères . « M. Bertrand , négociant d'un
certain âge , homme estimable sous tous les rapports ,
attendait sa femme et ses filles à la porte de l'église .
M. de Rauzan s'imagine qu'il s'est posté là pour lorgner
les demoiselles . Il l'apostrophe avec violence à plusieurs
reprises , de le faire prendre par la garde. En vain
M. Bertrand proteste de son innocence ; en vain sa
femme et ses filles sortant en même temps de l'église
intercèdent en sa faveur... M. l'abbé est inexorable . Il
repousse le chanoine Borda lui -même , qui joignait ses
prières à celles de ses dames . On dit que l'autorité n'a
pu réussir à arranger cette affaire , et que M. Bertrand
est décidé à porter plainte à Paris. >>
Les missionnaires ne commencent jamais ce qu'ils
appellent leurs exercices , et que je nommerai leurs
farces , sans , au préalable , faire une procession . Les
enfans ont toujours aimé à jouer à la chapelle , et nos
bons pêres gagnent trop d'argent à ce métier , pour ne
pas le trouver délicieux . Sans peine , sans travail , sans
contention d'esprit , l'argent pleut chez eux . Une table
délicatement servie , une cave bien garnie , les plus
jolies femmes .... Combien ils sont à plaindre !
Voici l'ordre d'une procession . La marche est ouverte
par un double peloton de soldats et de gendarmes .
Vient ensuite une riche bannière portée par trois jolies
personnes derrière elles est un essaim de jeunes beau-
8.
J114
MERCURE DE FRANCE .
tés , dont les chants agréables célèbrent l'Eternel sur
les airs La république nous appelle ; allons danser
sous ces ormeaux ; des folies d'Espagne ; il faut des
époux assortis , et autres de ce geure . La croix est suivie
des étudians du séminaire , des prêtres de chaque
paroisse , des suisses , bedaux , et autres gens de pareille
farine. Enfin viennent les missionnaires , puis
l'évêque , revêtu de ses habillemens pontificaux. Le
cortége , qui marche entre deux rangs de vieilles moustaches
de la garnison , se termine par un double peloton
de soldats et de gendarmes.
On doit bien s'attendre à ce que les zélés serviteurs
prononcent quelques sermons . Ils en débitent trois par
jour , et je vais en indiquer la recette , dans l'intérêt des
missions futures :
Style lourd et diffus ; beaucoup de fiel dans le discours
et de morgue dans les discussions ; expressions
triviales , phrases entortillées , et surtout force idées
ridicules . En parlant de Jean - Jacques et de Voltaire ,
traiter l'un de pauvre et l'autre de misérable ; cela est
absolument de rigueur. En même temps saisir l'à - propos
pour demander un auto- da-fé de leurs ouvrages.
Afin d'attendrir l'auditoire , il est nécessaire de répandre
quelques larmes sur ce bon temps où l'on brûlait les
philosophes , et de regretter qu'il ne soit pas encore
revenu , de même que la très -sainte inquisition . Affirmer
que les époux mariés seulement par un maire , ne
sont point mariés , que les femmes sont des concubines
, et les enfans déclarés illégitimes. Tonner ,
menacer de la damnation éternelle l'acquéreur de biens
nationaux qui a refusé de les restituer à leur ancien
propriétaire. Parler des crimes de la révolution , de la
perversité et de l'irréligion du siècle . Proscrire l'enseignement
mutuel ; vanter les grâces, la tournure des ignorantins
et la bonne tenue de leurs écoles . Il faut encore
parler de gouvernement paternel , de dynastie légitime,
de serment , de loi , d'amour de la patrie , de haine à
tout ce qui peut rappeler le règne de l'usurpateur . On
JUILLET 1819. r15
est véritablement édifié de voir l'abbé de Rauzan , jadis
chapelain impérial , user de pareilles ressources. Ne
penserait-on pas qu'en fait de dynastie légitime et de
l'inviolabilité des sermens , M. l'abbé en parle comme
un sourd de la musique ou un aveugle des couleurs ?
On doit présumer qu'il est très-fort en théorie.
On jugera de l'effet du sermon , par le nombre de
juifs ou de protestans qui viendront demander le baptême
, ou plutôt de l'argent ; par celui des soldats qui
communieront ; enfin le succès sera complet , si l'on y
joint le miracle du diable expulsé d'un corps virginal
, et l'élévation d'un bûcher pour les (Euvres de
Voltaire et de Rousseau.
Un aspirant de marine assistait à ce verbiage , que
l'abbé Rauzan appelle sermon . Peu touché de l'éloquence
du prédicateur impérial , royal et missionnaire ,
il s'endormit profondément . Dormir au sermon.... Eh
pourquoi pas ?
Jamais un honnête homme ,
Pour la gloire de Dieu , n'a craint de faire un somme ;
Ce n'est pas pour veiller qu'on se rend au sermon.
Persuadés de cette vérité , les missionnaires ont la
précaution de charger l'un d'entr'eux , ancien militaire ,
de faire des rondes dans l'église , pour éveiller les dormeurs
. Celui - ci arrive au marin , et le secouant avec
violence , il l'apostrophe d'un tou auquel un officier
français n'est point accoutumé. « Il l'appelle excommunié
, disciple de Voltaire , suppôt de l'ange des ténèbres
; et termine cette virulente philippique par lui dire
qu'il est ancien officier , et qu'il saura lui donner satisfaction
de ses injures. Le marin lui serre la main , et lui
demande où il pourra le joindre . A l'église , répond le
zélé serviteur, à l'église ; je vous y attends demain dans
la matinée. N'y manquez pas . Non , à demain. » - -
Le marin , suivi d'un témoin , se rend à l'église à
l'heure désignée. Quelle est son indignation , de voir le
missionnaire en chaire , et de l'entendre interrompre
tout-à- coup le fil de son discours , pour s'écrier : «< Vous
116 MERCURE DE FRANCE.
·
>> croyiez sans doute , mes très- chers frères , que j'étais
» mort à la suite de la dispute que j'avais eue hier au
>> soir avec cet officier de marine. Non , mes frères ;
» non , je l'attends .... au tribunal de la pénitence . »>
Les intrigans connus sous la dénomination de missionnaires
, de défenseurs de la foi , de zélés défenseurs ,
ne s'arrêtent point dans les campagnes ; il n'y aurait
point d'argent à gagner ; au lieu que les villes , indépendamment
des provisions de bouche , présentent tou.
jours l'espoir d'une moisson abondante . Par exemple ,
le produit des chaises , lors de leur séjour à Bayonne ,
leur rapportait , à six sous pour les trois exercices , plus
de 900. francs par jour , et en moins de deux mois ils
s'étaient procuré , par ce moyen, la somme de 45,000 fr .
Je ne parle pas des cantiques qu'ils vendaient à des gens
qui ne savaient pas lire , ni des chapelets qu'ils forçaient
des malheureux d'acheter , quoiqu'ils eussent à peine
de quoi subsister.
On conçoit à peu près le besoin d'une mission pour
aller convertir les Algonquins , les Esquimaux , les
Iroquois , les Chactas , les Chiruguagues , et autres
sauvages ; mais , nouveaux pasteurs , aller dans des
villes qui s'honorent d'un clergé recommandable , présidé
par des prélats éminemment distingués par leur
piété et leur bienfaisance , c'est ce qui ne peut se concevoir.
Il m'est impossible de rapporter toutes les infamies ,
toutes les turpitudes , les abus de pouvoir , les actes
arbitraires commis par les cinq à six cuistres se disant
missionnaires. Je renvoie à l'ouvrage même dont on
ne saurait trop recommander la lecture aux citoyens
de toutes les classes , et particulièrement à ceux qui
habitent les départemens . C'est le meilleur moyen å
employer pour les prémunir contre les jongleries de ces
charlatans en soutanne .
Les huit lettres que nous annonçons contiennent
F'histoire de la mission de Bayonne ; elles forment la
première partie de cet ouvrage. La seconde contiendra
JUILLET 1819. 117
le récit des farces exécutées par les deux troupes qui
ont dressé leurs batteries dans le Languedoc et la Provence.
Nous ne doutons pas que cet ouvrage ait un
grand succès.
Veut-on des preuves matérielles du danger qu'il y a
de laisser agir librement ces vagabonds qui s'appellent
les Pères de la foi , ces missionnaires sans mission , des
jésuites enfin ? le fait suivant les fournira aux plus incrédules
.
?
L'abbé François , missionnaire du séminaire de Montrouge
, en fonction au Bourg-la - Reine , canton de
Sceaux , refusa , dans le courant du mois passé , de marier
la fille du sieur Rousseleau , chantre ou serpent de
l'église du lieu. L'abbé donnait pour raison de son refus
, 1º, que dans un jour de noces on faisait gras ;
2º. que le jour choisi par les époux était un samedi
jour maigre ; 3° . que sa moralité ne pouvait lui permettre
d'exercer son ministère , et par conséquent de
donner lieu à enfreindre les lois de la religiou . Après
un assez long colloque , on abandonna cet imbécille de
missionnaire. Le curé de Fontenay fut appelé , et dès
son arrivée , en présence même du caffard , le vénérable
pasteur administra le sacrement de mariage aux
deux époux.
A la même époque , et je parle du mois passé , ce
même abbé François était chargé de la direction des
enfans qui devaient faire ou renouveler leur première
communion , le 27 juin . Dans cette auguste cérémonie ,
le missionnaire se comporta d'une manière tellement
indécente , que les enfans se plaignirent à leurs parens ,
et refusèrent de retourner vers cet homme. Madame
Godemer , maîtresse de pension , avait mis ses élèves
sous la direction de ce fougueux père de la foi . Indignée
de la conduite qu'il avait tenue , cette dame s'est
rendue au chapitre métropolitain de Paris , et a porté
sa plainte au nom des pareus . D'après la décision des
vicaires-généraux , le jésuite missionnaire a été rappelé
118 MERCURE DE FRANCE .
de suite , et la première communion a été administrée
par le curé de Chevilly.
On assure que le misérable auteur de tout ce scandale
a été renvoyé dans une autre commune. Cet
homme , qui paraît incorrigible , renouvellera sans
doute ses farces , et l'auteur de cet ouvrage ne manquera
pas d'en faire part au public .
GOUJON fils .
www
LITTERATURE.
(
VOLTAIRE JUGÉ PAR LES FAITS ; brochure in 8° . de 72
pages , avec cette épigraphe , tirée de la page 54 :
Les erreurs finissent et , avec elles , les réputations
qui n'ont pas eu d'autres bases ( 1).
JUSQU'A l'époque de la dernière loi, sur la liberté de
la presse , il est souvent arrivé que , même après avoir
permis la publication d'un ouvrage , les vénérables inquisiteurs
de la pensée en entravaient la circulation ,
soit en défendant aux journaux de le mentionner , soit
en l'arrêtant à la poste , ou bien en presrcivant aux préfets
des dispositions locales pour l'étouffer , à son apparition
, dans les départemens . Un ci-devant employé de
la ci- devant police générale nous a montré un rapport
au ministre , sur une brochure déposée , où l'on concluait
à la mise en jugement de l'auteur ; on faisait néanmoins
observer qu'il pouvait en résulter un éclat scandaleux
; et , dans le cas où cette considération déterminerait
son excellence à laisser paraître le livre , on
promettait de prendre , pour paralyser son succès , les
"
( 1 ) A Paris , à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7 ,
et chez Delaunay , libraire , Palais- Royal . Prix , a fr.
JUILLET 1819. 119
mesures ordinaires. Il y a eu en effet , beaucoup de
paralysies produites par l'application des mesures ordinaires.
Tel écrivain leur doit d'être mort - né, tel autre
de n'avoir vécu , comme la reine des fleurs , que l'espace
d'un matin . Celui- ci se serait enorgueilli d'un
succès de vogue , il n'a compté qu'un succès d'estime ;
celui - là , qui marcherait l'égal d'un rédacteur de la
Minerve , n'aperçoit , au - dessous de lui , que l'imperceptible
M. de Lourdoueix à travers les mesures ordinaires
et même extraordinaires ; on a vu , pourtant
plus d'un écrit faire route et atteindre son but ; celui
que je rapelle est du nombre. Il fut aidé, j'en conviens ,
par la Gazette de France qui eut l'attention de lui décerner
de grosses injures , et par le Constitutionnel qui
n'en acheva pas l'éloge , je dirai pourquoi . Dans sa
feuille du 29 avril 1817 , ce journal s'exprimait ainsi :
« L'auteur de Voltaire jugé a les deux premières
qualités de tout homme qui veut défendre une cause ,
la bonne foi et le zèle. Il y joint le talent et un attachement
pour Voltaire , qui a toute la chaleur d'une
passion , sans en avoir l'aveuglement. Convaincu de
tout le mépris que son héros avait pour l'exagération ,
et ce qu'on appelle les phrases , il ne fait pas de la
prose poétique , sur l'auteur de tant d'ouvrages , mar
qués au coin de la saine raison et du goût. Il ne se répand
pas en éloges magnifiques ; il ne déploie pas le
luxe et l'abondance stérile d'un jeune homme qui veut
remporter un prix d'académie . Il se contente de rappeler
les actions de Voltaire ; il expose à nos yeux la
vie de cet homme célèbre , et y trouve d'irrésistibles
argumens contre la calomnie ..
«< ..... Entraînés par l'ascendant et le charme du
sujet , nous n'avons fait qu'annoncer la brochure intéressante
que nous voulions recommander à l'attention
publique et qui doit devenir le vade mecum des amis de
Voltaire. Dans un second article , nous rappelerons ,
rapidement , les diverses époques de la vie du philosophe
, et nous paierons un juste tribut d'éloges à
120 MERCURE DE FRANCE .
1
l'esprit et à la verve de son véridique apologiste .
Ce second article ne parut pas ; on défendit d'en publier
encore un , à moins qu'il ne fût d'une extrême insignifiance.
L'estimable rédacteur , M. F. Tissot , aima
mieux se taire et fit bien ; mais le public s'expliqua la
cause de son silence ; la brochure se vendit. Le titre
qu'elle porte en annonce , clairement , la marche et
'objet. Voici comment elle débute :
<< A dater du fameux 18 brumaire , l'écrivain français
que l'Europe admira pendant un siècle , descendit ,
comme poëte tragique , au niveau de Dubelloi. Comme
moraliste , historien , critique et romancier , sa dégradation
fut plus ignominieuse encore. Attaché tous les
matins au pilori d'un feuilleton , il y recevait , tantôt les
apostrophes du mépris , tantôt les stigmates de l'opprobre.
Et quel était l'exécuteur de ses hautes oeuvres ? Un
ex-abbé de cinique mémoire , un sycophante percé à
jour. Sa bassesse et sa vénalité pouvaient d'autant moins
se dissimuler, qu'il lui fallait , pour exercer son emploi ,
l'autorisation , si ce n'est l'ordre exprès du consul. On
me dispensera , sans doute , d'expliquer l'intérêt du dernier
, dans cette association d'infâmies ; déshonorer
les pensées et les sentimens généreux , eu déshonorant
ceux qui les professent , c'est l'A B C des tyrans. Poëtes
, prosateurs , assurés de la volonté du maître.
s'empressèrent d'offrir chacun leur holocauste , et de
peur que le dix-huitième siècle ne fournit pas assez
de victimes , on en chercha bien plus loin . M. Fievée
fit son affaire de Tacite , et l'entreprit ; j'ignore quel
misérable scrupule ne lui permit pas de l'achever.
J'ignore , aussi , comment ce Voltaire , complètement
disloqué , dans les mains du lëvite , a pu survivre à sa
dislocation , au point de rendre nécessaire que Joseph-
Hercule Berchoux , ' vint ensuite l'attérer de sa massue,
O prodige ! il respirait , mème après les coups de massue
, et , pour l'anéantir , il n'a fallu rien moins que la
pieuse intervention de MM. les vicaires-généraux du
siége de Paris . Mais , par où le panagériste d'Henri IV ,
JUILLET 1819.
121
s'attira -t-il donc un traitement si malhonnête, de la part
de si honnêtes -gens ? Ne me dites pas que vous le sa
vez ; j'écris pour ceux qui ne l'ont jamais su ou qui
l'ont oublié . Que le demi-quart de tous ceux-là me
lisent , j'aurai plus de lecteurs que n'en ont eu Joseph-
Hercule Berchoux et les faiseurs de mandemens . » ( 1 )
En s'imposant l'obligation de faire ressortir l'apologie
de Voltaire , des faits mêmes de sa vie ; l'auteur de la
brochure a procédé comme un juge impartial ; il a
trouvé dans les actions de l'homme , la justification de
l'écrivain . Les ennemis du philosophe de Ferney l'ont
accusé : ils l'accusent encore des vices les plus odieux .
Son défenseur leur prouve qu'il posséda , précisément ,
les vertus opposées à ces vices , et sa preuve achevée ,
il s'écrie , avec ce ton de confiance qui suppose une
conviction profonde :
<< Le voilà donc cet homme à qui la corruption de
son coeur ne permit jamais de garder en rien une juste
mesure ! ( Expressions de M. Saint-Victor dans le journal
de l'Empire ) On a vu comme il haissait sa patrie ,
l'écrivain qui , privé de la liberté par un acte arbitraire ,
puni , sans être coupable , célébrait , au fond de sa
prison , le plus grand de nos rois ; comme s'il était incapable
d'amitié , le philosophe qui s'attacha des amis
si dévoués et conserva , jusqu'au tombeau , tous ceux
de sa jeunesse ; comme il s'encrouta d'avarice , celui qui
ne recevait aucun émolument de ses ouvrages , qui prodiguait
sa fortune aux malheureux , que l'ingratitude
ne découragea point , et dont le luxe consistait à créer
des ateliers , à fonder des colonies ; comme il était insensible
aux disgrâces , soit publiques, soit particulières ,
celui qui , pour y mettre un terme , compromit, tant
de fois , sou repos et sa sûreté ; comme , enfin , il vécut
de discordes , celui que ses zoïles , ses calomniateurs ,
accablérent d'outrages, avant d'éprouver sa vengeance . >>
(1 ) M. Berchoux est auteur d'un poëme plattement ridicule ,
intitulé: Voltaire ou le Triomphe de la philosophie.
122 MERCURE DE FRANCE .
Sans contester au plan suivi dans la brochure, d'être
le plus simple et le plus convenable , j'en ferai remarquer
un inconvénient grave ; c'est de reproduire , inévitablement
, des faits que personne n'ignore. L'auteur
ne pouvait pas se le dissimuler ; il l'avoue lui - même
vers la fin du morceau par lequel il débute , et que j'ai
rapporté. Peut-être aurait- il dû s'en tenir à grouper les
fails principaux , dans un sommaire rapide , et réserver
les détails pour les circonstances moins connues de la
vie de son héros . Au surplus , je conviens qu'il a su rajeunir
la plupart de ces faits , par l'originalité des
cadres . Tel est , par exemple , l'ingénieux tableau des
savans , des beaux - esprits , des philosophes , à la cour
du roi de Prusse . Telle est , encore , l'évocation de Voltaire
, sortant du tombeau , paraissant devant ses juges
rassemblés , et leur révélant la cause de cette haine du
catholicisme qui fut la passion , le besoin de son âme.
Ici , l'auteur nous semble avoir poussé la hardiesse
jusqu'à l'audace , et l'audace jusqu'à la témérité , si l'on
observe que sa production parut , il y a plus de deux
ans. Voltaire lui-même n'aurait pas désavoué le langage
qu'on lui fait tenir et que ses écrits justifient. Ce passage
est , véritablement , remarquable , par la vigueur
du style et du raisonnement. La brochure est terminée
par un apologue dédié à M. Joseph-Hercule Berchoux,
qui , je crois , se serait bien passé de cet hommage.
L'apologue est long , trop long ; mais il étincelle de vers
heureux , de saillies piquantes ; c'est une apothéose de
Voltaire dont le plus ignoble des quadrupèdes a voulu
renverser la statue . Avant de l'essayer , le hargneux
baudet s'exprime de la sorte :
Je te vois, lui dit- il , philosophe cynique ,
Destructeur des abus , ennemi de l'erreur !
Cest toi qui , contre nous , déployant ta fureur.
Osas nous enlever notre héritage antique !
De quel droit l'as - tu fait ? à quel propos ? réponds ,
Pourquoi semer du blé où croissent les chardons ,
Et de ce vaste champ qu'ils tenaient de leurs pères
JUILLET 1819 . 123
Exiler mes ayeux , mes amis et mes frères ?
Aujourd'hui que d'un peuple orgueilleux et têtu ,
Grâces à tes conseils , le froid mépris remplace
Le tribut de respect et d'amour qui m'est dû ,
Te voilà , n'est - ce pas , bien plus gras , plus dodu ?
Monstre , je punirai ta sacrilége audace.
Son apostrophe achevée , l'animal se met à l'oeuvre ;
il ne parvient pas même à écorner le piedestal de la
statue , et , du haut du tertre où la reconnaissance publique
l'a placé , il tombe , il roule dans une mare qui
devient son tombeau .
Passans, ne pleurez pas ce vilain personnage.
De quiconque l'imite , âne , singe ou cheval ,
Comme à sottise égale il faut un prix égal ,
Puisse toujours ainsi se terminer l'histoire .
Des talens , des vertus insulter la mémoire ,
C'est à la fois , un trait brutal
Et la plus haute des folies ;
Grichoux finit dans le canal ,
Ce furent là , ses gémonies,
Je crois , comme le rédacteur du Constitutionnel ,
que cet intéressant ouvrage de M. Lebrun- Tossa doit
être le vade mecum des amis de Voltaire. Pour ceux
qui possèdent une des éditions de notre philosophe , il
sera la pièce justificative de leur attachement à l'écrivain
des temps modernes qui fut , sans contredit , le
plus éminemment utile.
O. V.
MÉMOIRES pour servir à la vie d'un homme célèbre ,
par M. M...... (1)
Que Clio prenne ses pinceaux et trace à grands traits
le tableau des évènemens extraordinaires qui ont illustré
ces derniers temps ; qu'elle montre les différens ac-
( 1 ) 2 vol . in- 80 . , à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
Prix , 9 fr. et 12 fr. par la poste.
124 MERCURE DE FRANCE .
teurs du théâtre politique , luttans , tour- à tour , dans
les champs de la guerre et dans ceux de la diplomatie ;
qu'elle se prépare à révéler les secrets des souverains ,
mais qu'elle réserve le frnit de son travail pour nos
descendans . La génération présente n'est pas à même
de profiter des leçons de sa propre histoire .
L'histoire , a-t - on dit , est un roman convenu ; flatterie
et satyre , voilà les deux pivots sur lesquels roulent
tous les faits historiques dont les sujets ont presque
toujours un fonds de vérité , mais qu'on altère lorsqu'on
écrit l'histoire contemporaine . Les uns élèvent
les rois aux dépens des peuples ; les autres placent les
peuples beaucoup trop au - dessus des rois . Il faut repousser
toute exagération : être vrai ou se taire.
L'édition entière a été épuisée avec une rapidité surprenante
, ce qui prouve que l'auteur ne s'est pas trompé
, lorsque , rassemblant les faits anecdotiques qui
concernent l'homme , que tous les partis s'acordent à
nommer extraordinaire , il a cru qu'il pourrait exciter
l'intérêt de tous les partis.
Il considère successivement Napoléon dans sa vie
privée , dans l'intérieur de sa Cour , et enfin dans sou
exil à Sainte- Hélène . On trouve , dans le second volume
, des détails curieux sur S. A. I. l'archidnchesse.
Marie- Louise , sur le jeune duc de Reichstedt , et sur
le prisonnier de Sainte- Hélène . On y remarque aussi
la pétition de Las-Casas adressée , en faveur de son
maître , au parlement d'Angleterre.
Depuis trente ans , toutes nos histoires sont mensongères
, les faits y sont accumulés ; mais l'influence des
gouvernemens du jour s'y fait constamment sentir.
L'historien , plus tard, devra être doué d'une perspicacité
extrême pour rétablir les évènemens tels qu'ils
se sont passés , et donner , à chacun des hommes qui
ont figuré dans notre tableau politique , la physionomie
qui lui appartient. Il devra compulser aussi ces recueils
d'anecdotes qui n'ont jamais lassé, malgré leur nombre ,
JUILLET 1819.
125
l'avidité des curieux politiques . Celui que nous annonçons
aujourd'hui lui en fournira beaucoup .
M. M...... a consulté un grand nombre d'ouvrages;
ceux de M. de Pradt n'ont pas été épargnés . Il y a
pris mot à mot les détails relatifs à l'arrivée de Napoléon
à Warsovie , lors de son retour de Moscow , et
un passage injurieux à M. le comte Matuschewitz ,
ministre des finances du grand duché , d'où il résulterait
que ce ministre , un des hommes les plus éclairés
de la Pologne, aurait été obligé d'emprunter la plume
de Monseigneur pour composer une harangue au fameux
général . C'est - là une de ces forfanteries si familières
à M. de Pradt . M. de Matuschewitz n'avait pas
plus besoin de M. l'archevêque de Malines pour rendre
compte des affaires de son ministère, que M. l'archevêque
n'aurait eu besoin de M. le ministre des finances
du grand duché pour administrer la confirmation . Il
est vrai que M. l'ambassadeur se mêlait par fois de
finances. En voici la preuve : Napoléon , après l'invasion
de la Lithuanie , prit la mesure extrême de mettre
en circulation une grande quantité de billets de banque
russes contrefaits , afin de discréditer ce papier. La
livraison fut expédiée par un courrier extraordinaire à
M. l'ambassadeur , qui chargea un M. Franckel , banquier
à Warsovie , de se rendre à Wilna , et d'y solder
avec cette étrange monnaie une fourniture de
chevaux pour les nouveaux régimens et l'artillerie.
M. Franckel, qui n'était pas dans la confidence , se troudans
le plus grand embarras . Sur le point d'être arrêté ,
il fut obligé de se soustraire par la fuite , et de venir
se réfugier sous la protection du complaisant prélat.
M. de Pradt n'a pas dit un mot de cette aventure dans
son livre de l'ambassade à Warsovie .
va
Tout ce qui est relatif à la fameuse entrevue de Napoléon
avec Monseigneur, est sans doute fort plaisant ;
mais un témoin oculaire de cette entrevue , l'auteur de
cet article , assure que M. l'archevêque a fait beaucoup
de frais d'imagination dans la rédaction de cette partie
126 MERCURE DE FRANCE .
de son histoire. Il ne conçoit pas comment Monseigneur
ne s'est pas rappelé une sortie violente de l'exempereur
, qui reprocha à M. l'ambassadeur d'avoir ,
entr'autres mesures fausses , empêché la mise en état
de défense de la forteresse de Modlin , et de s'être
mêlé d'administration militaire , à laquelle il ne comprenait
rien. Il croit avoir entendu prononcer le mot
de brouillon ; et il ue doute pas que si le souverain n'a
pas traité, dans cette occasion , son ambassadeur comme
il traitait parfois ses chambellans , ce fut par respect
pour la dignité épiscopale. Mais M. de Pradt fut disgracié
, et remit , le lendemain même , le porte -feuille
de l'ambassade à M. Bignon.... Inde ira.
―
Pour donner une idée de cet ouvrage , nous allons
citer un passage relatif au prince de Canino ( Lucien
Bonaparte ). « Lucien , né fier et indépendant, ne voulut
jamais se plier aux caprices de Napoléon. Quelque
temps avant leur rupture définitive , celui-ci prétendit
l'humilier , et lui reprocher , d'une manière un peu
forte , certaines faiblesses qui sout le partage d'une âme
sensible. Napoléon , qui voulait que toute sa famille
pliât sous sa volonté de fer , eût désiré que Lucien
portât la même dureté au sein de la sienne. Ces reproches
irritèrent Lucien : Monsieur , lui dit-il dans la
chaleur de son ressentiment , quelle que soit la supériorité
que le hasard , autant que les talens , vous ait
donné sur vos proches , il n'est pas décent de la leur
faire sentir à tout moment. Je suis le seul de la famille
qui ne tremble pas devant vous , je le sais ; mais cette
exception me fait honneur ; et pour vous prouver que
je ne suis pas fait pour éprouver vos dédains , je sors à
l'instant de chez vous , pour n'y plus rentrer ; mais
n'oubliez pas que je suis votre aîné , et point du tout
votre courtisan . Cette sortie ferma la bouche à Napoléon
, qui ne put que répondre : Je me le tiens pour
dit. Néanmoins il l'envoya chercher le lendemain . »
Les Mémoires pour servir à l'histoire de la vie d'un
homme célèbre , nous paraissent devoir plaire à toutes
JUILLET 1819. 127
les classes de lecteurs . Ils ont été contrefaits à l'étranger.
On devait s'y attendre ; tel est le sort de tous les
ouvrages qui piquent vivement la curiosité.
COUPÉ DE SAINT- DONAT .
mmmmmmmmmmmmmmm
MERCURIALE.
mmmmmmmw
Le 14 juillet , anniversaire du jour glorieux où
la nation française reconquit ses droits , a été choisi
pour transporter les reliques de Nicolas Boileau- Despreaux.
Enterré dans l'église basse de la Sainte- Chapelle
du Palais , ses restes furent transférés an Musée des
Monumens français . Ils viennent d'être enlevés et conduits
en l'église de Saint-Germain-des- Prés , pour y
être déposés.
Des députations de l'académie française , de l'académie
des inscriptions , de la société royale des antiquaires
de France , de la société philotechnique , et un
grand nombre de savans se sont fait un devoir d'accompagner
les restes de cet homme célèbre , de ce grand
poëte , surnommé , à si juste titre , le législateur du
Parnasse. Avant d'enlever les cendres du grand-homme,
les présidens des deux classes de l'institut ont prononcé
chacun un discours.
Le maire et ses adjoints faisaient partie du cortège ,
et une partie de la garde nationale du Xe . arrondissement
accompagnait le convoi. Enfin , le char funèbre
était escorté de sept voitures de deuil , ni plus ni moins.
Quel excès de générosité et de grandeur !
Arrivé à l'église , le clergé a fait les prières d'usage
pour l'auteur du Lutrin , puis on a déposé dans une
capsule les reliques du Poëte , et scellé la pierre tumulaire.
Les autorités ont dressé procès-verbal de cette
128 MERCURE DE FRANCE .
mince cérémonie , et tous les acteurs y ont apposé leurs
signatures .
La troisième classe de l'institut a composé l'inscription
suivante. Nous en sommes fâchés pour la troisième
classe de l'institut : elle a manqué l'inscription pour la
statue d'Henri IV; malheureusement celle- ci ne ressemble
à rien , ou plutôt elle ressemble à tout. Nos lecteurs
vont en juger.
Hoc sub titulo , fatis diù jactati , in omne ævum
tandem compositi , jacent Nicolai Boileau- Despreaux ,
Parisiensis , qui , versibus castissimis , hominum et
scriptorum vitia notavit , carmine scribendi leges condidit
: Flacci æmulus haud impar , in jocis etiam nulli
secundus, obiit XIII° . mart. MDCCX1 . Exequiarum
solemnia instauratu XIV jul. MDCCXIX. Curante
urbis præfecto ; parentantibus quondam ; regia utraque ,
tum gallicæ linguæ , tum inscriptionum humanarumque
litterarum , Academia.
On ne peut supposer , d'après la lecture de cette
inscription , que nous ne voulons pas juger , que l'auteur
ait dit avec Sosie :
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses .
Il est en effet pitoyable de voir une académie des
inscriptions faire du latin pareil à celui d'un écolier de
sixième , de se rendre ridicule autant par ses écrits que
par les choix ignobles et scandaleux qu'elle fait depuis
la restauration. Les personnes qui désireront avoir le
mot de l'énigme , peuvent s'adresser à M. Quatremêre
de Quincy , et surtout à M. Sylvestre de Sacy.
- Le 14 de ce mois , les dames de la halle et du
marché d'Aguesseau ont obtenu de poser une couronne
sur la statue de Henri IV , pour célébrer la fête de
saint Henri , qui avait lieu le lendemain , 15 .
-
Un porteur de la halle , placé aux troisièmes galeries
de l'Ambigu , était appuyé sur une rampe de fer :
cette rampe s'est détachée ; elle est tombée dans le parterre
, où il ne se trouvait que peu de monde. HeureuJUILLET
1819. 129
sement personne n'a été atteint . Cet homme serait
tombé avec la rampe , s'il n'avait eu la présence d'esprit
d'embrasser fortement la colonne près de laquelle
il se trouvait.
- Un évènement comique a égayé , lundi dernier
les habitués de la Chaumière , boulevard du Mont-
Parnasse . Une dame est venue réclamer l'intervention
de la force armée pour reconquérir son mari , que lui
enlevait , disait - elle , une jeune servante du quartier ;
en effet , l'époux infidèle se promenait très paisiblement
avec sa belle , dans une des allées sombres du
jardin . Il n'a pas été peu surpris de se voir gourmander
par sa femme qu'il ne croyait pas assurément aussi près
de lui . Cette dernière se propose de poursuivre sa rivale
en adultère . Voilà un grand scandale pour bien de
peu
chose .
HYGIÈNE DES DAMES par M. M*** , membre de plusieurs
Académies et sociétés savantes ( 1 ) .
Les anciens avaient su réunir dans leur code les
préceptes de la morale et ceux de la médecine . Hygie ,
déesse de la santé , avait un culte , et ce culte consistait
principalement dans l'accomplissement de cette foule
de petites pratiques qui , en contribuant à la propreté ,
préviennent les maladies , et souvent les guérissent.
Delà , ces ablutions , ces immersions , ces onctions
encore en usage chez certains peuples qui les pratiquent
à la rigueur , tandis que d'autres n'en ont conservé
qu'un vain simulacre dans leurs cérémonies réligieuses
, et sont même venus à regarder comme immodeste
ce qui , dans l'origine , était saint et sacré
On conçoit que les fêtes de Vesta et de la bonne
(1) Un volume in- 12, avec une gravure représentant la toilette
de Psyché. Prix , a fr. 50 c. Paris , à la librairie du Mercure , rue
Poupée , no, 7.
9
130 MERCURE DE FRANCE .
déesse auxquelles les femmes seules étaient admises
auxquelle on initiait les jeunes filles à un certain âge ,
n'avaient , dans le principe , d'autre but que la pratique
des préceptes d'Hygie . Les mystères n'étaient autres
que les mystères de la toilette. La corruption des moeurs
étant arrivée à son comble , les sexes se mêlèrent et les
mystères de Cybèle furent profanés par des hommes
qui , suivant Juvénal , n'étaient plus dignes d'en conserver
la marque .
Hic turpis Cybeles , etfructu voce loquendi
Libertus ; et crine senex fanaticus albo
Sacrorum antistes , rarum ac memorabile magni
Gutturis exemplum , conducendusque magister ,
Quid tamen expectunt , Phrygio quos tempus erat June
More supervacuum cultris abscindere carenm ?
Juv, Sat. 11.
Les Baptes, ainsi nommés, parce qu'ils se purifiaient
en se plongeant dans l'eau , célébraient entr'eux les
mystères des Cotis ; il s'y passait , dit- on , des choses
infâmes ; on a adressé les mêmes reproches aux chré.
tiens des premiers temps ; mais les chrétiens étaient
persécutés . Obligés de fuir l'oeil de leurs tyrans , ils
célébraient leurs mystères dans l'ombre : on les a calomnié
, cela est dans l'ordre . Remarquons que l'usage
où l'on est encore , en entrant dans les temples , d'humecter
d'eau bénite le front , l'une et l'autre épaule et
la partie inférieure du tronc , est le reste d'une pratique
judaïque , à laquelle les chrétiens s'étaient soumis ,
et qui consistait à employer l'eau de la piscine , placée
à l'entrée du temple pour se laver la tête , les aisselles
et les autres parties secrètes du corps. Les dames font,
actuellement ces purifications dans l'intérieur de leurs
appartemens , ce qui est beaucoup plus décent que
si elles les pratiquaient dans le bénitier de leurs paroisses
.
M. M *** leur offre aujourd'hui l'Hygiène des
Dames ; son petit livre traite de tout ce qui a rapport
aux développemens des avantages physiques reçus de
la nature , les moyens de conserver la beauté par la
propreté , de ce qui a rapport aux vêtemens et aux habiJUILLET
1819. 131
lations , de ce qui a rapport à la nourriture et aux
secrétions du corps ; il donne les moyens de retarder
la perte des avantages reçus de la nature , du danger
de certains cosmétiques et des excitans de toutes
sortes , et des moyens de retarder la vieillesse et les
infirmités .
Cet ouvrage est un véritable cadeau fait au beau
sexe ; aussi est- ce à la coquetterie bien entendue , qui
est le confident le plus intime des femmes , leur meilleur
conseiller et le mieux écouté , qu'il adresse son opuscule.
Nous croyous , comme l'auteur , qu'une lecture
attentive et méditée de cet ouvrage peut être profitable
, non- seulement à toutes les classes de femmes
déjà adultes , mais encore influer sur la santé de la
génération future , en guidant les mères de famille ou
les maîtresses de pension qui, trop rarement, comptent
au nombre de leurs devoirs envers leurs élèves , l'usage
des plus simples préceptes d'Hygiène et de propreté ,
dont toute la suite de la vie physique n'est souvent
qu'une conséquence.
S. D. de la Société médicale de Paris
་ ཨ་ འལ་ mmmmm
LE CURÉ DE VILLAGE , Histoire véritable , écrite par
Christian Simplicius , sacristain d'Isaourens , et publiée
par A. Mahul . ( 1 )
Je commencerai par rendre justice au caractère de
l'auteur de cet ouvrage . Je ne doute point qu'il n'y ait
beaucoup de courage à donner des conseils de sagesse
au milieu du désordre , à répondre par la raison aux
argumens erronnés d'une troupe de furieux , qui , armés
des flambeaux du fanatisme et de l'ignorance , parcourent
impunément la France , et y répandent la discorde
et la confusion . Souvent , àla vue de ces ardens
missionnaires , je me suis demandé si la religion de nos
( 1 ) A Paris , chez Collas , libraire , rue Dauphine , no. 32 , et
à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº . 7. Prix 2 fr . et 2 fe
50 c . franc de port .
132 MERCURE DE FTANCE
(
pères était détruite ; dans ma bonhomie , je m'étais
persuadé qu'une croyance aussi divine n'avait pas be
soin d'apologistes , puisqu'elle était toute entière dans
nos coeurs ; je me suis trompé , et j'avoue mon ignorance
en toute humilité.
Voltaire , dans son Dictionnaire philosophique , a
déjà tracé la conduite que doit tenir un curé de village ,
et malgré l'aveu sincère que le sacristain d'Isaourens
fait de son peu de connaissances littéraires , je pourrais
avec raison , l'accuser d'avoir paraphrasé le discours
du philosophe de Ferney , si ses bonnes intentions et
sa franchise ne me forçaient à me réconcilier avec lui.
Mathias Paterne , le héros de ce livre , après avoir
fait ses études ecclésiastiques , comme les ont faites
un si grand nombre de ses confrères , se trouve forcé,
pour devenir curé d'Isaourens , de signer la bulle ' unigenitus
, malgré sa répugnance . Pendant quelques années
, il ne s'occupe que du bonheur de ses ouailles ,
jusqu'au moment où la révolution arrive. Il ne voulut
point émigrer , attendu , répondait - il à ceux qui le lui
conseillaient, que Dieu lui avait confié pour la vie le soin
de son troupeau et qu'il avait juré de ne jamais l'abandonner.
Au milieu des orages et des tempêtes révolutionnaires
, il reste toujours le même , attaché à sa patrie
chéri de ses paroissiens , parce qu'il se montre leur
père et leur ami . C'est au commencement de la seconde
restauration , que le bon curé , chargé d'années , descend
dans la tombe , sur laquelle les habitans de son
village viennent , tous les jours , répéter leurs prières et
répandre des pleurs.
>
Cet ouvrage ne peut manquer d'avoir du succès.
Ecrit avec la plus grande simplicité , il renferme une
morale douce et persuasive . Il intéresse , il attache ,
et après l'avoir lu , on regrette que son auteur ne lui
ait pas donné plus d'étendue .
C. D'A.
JUILLET 1891 .
133
wwwmmwmmmmm
Les Cafés de Paris , ou Revue politique , critique
et littéraire des moeurs du siècle , par un Flaneur
patenté. ( 1 )
Voici un nouvel ouvrage passablement scandaleux.
L'auteur dressant la statistique des principaux cafés de
Paris , fait connaître les individus qui les fréquentent ,
les anecdotes plaisantes qui s'y sont passées . Dans ces
descriptions , l'historien des cafés n'oublie rien , et
semblable aux héros d'Homère , il dit un mot sur les
liqueurs froides et chaudes grand dégustateur , et
sans doute l'un des acolytes du célèbre auteur de
l'almanach des gourmands , il indique les lieux où l'on
trouve les meilleurs déjeuners froids et chauds . Toujours
galant , il indique la jolie limonadière , et rien
de ce qui peut flatter les sens n'est oublié.
Puisque le café Valois sert de rassemblement aux
voltigeurs de Louis XIV , aux fianqueurs de Louis
XIII et à cette foule d'hoberaux , lesquels ont plus
de trente ans de service au coin de leur feu , et auxquels
il ne manque plus que des hommes pour les porter
en avant , je m'en éloigne pour toujours.
Pour faire ombre au tableau , ou pour rappeler le systême
de M. Azaïs , se trouve à l'extremité de la même
galerie , le café Lemblin , où se rassemblent tous nos
braves militaires. L'auteur brûle un grain d'encens aux
pieds du trône de la belle limonadière, qui , depuis vingt
ans , fait admirer ses charmes ; critique avec raison cet
ignoble café des Aveugles , entre au café Montansier ,
« celèbre par les évènemens qui s'y sont passés . » Mais
comment parler du ventriloque Borel qui depuis
un an n'existe plus ; sa mort n'a pas été glorieuse
comme celle de son rival Fitz James . Borel a terminé
ses jours à l'hôpital, et dans une misère extrême.
Je ne suivrai point l'éditeur dans ses excursions, j'apel-
(1 ) Un volume in-12 , Paris , chez l'Écrivain , libraire , boulevard
des Capucines , no, 1 .
134
MERCURE DE FRANCE .
lerai seulement l'attention sur les anecdotes concernant
les cafés du Sauvage , du Caveau Corinthien , célèbre
par la Sopa d'olla podrida , des Milles Pilastres , où
l'auteur admire les jolis petits pieds de la danie du
comptoir. Le café Minerve est l'endroit où se rend M.
Ledoux qui a l'entreprise générale des succès à tous
les théâtres . On fait connaître les moyens employés par
ce brave général pour travailler son affaire , soigner
une entrée et faire manoeuvrer avec ordre sa troupe
qui est disséminée dans toute la salle . Café du Théâtre
français , critique sur M. Lablée . L'auteur a la bonté
de s'affecter de l'ignorance des habitués au café de la
Régence. Ces bonnes geus ne savent pas en effet que
J. J. Rousseau et le musicien Philidor s'y rendaient
chaque jour pour faire la partie d'échecs . Au sujet du
café Militaire , l'auteur aiguise ses traits , et dénonce
à l'opinion ces âmes vénales qui , pour 300 fr. et pour
600 fr. veudaient et achetaient des Croix de la Légiond'Honneur
et de Saint- Louis . Tous les aus , à l'épo
que du renouvellement de l'année théâtrale , le café
de Malthe , rue de l'Arbre sec , sert de lieu de rendezvous
aux acteurs de tous les genres , qui cherchent des
engagemens pour la province ; les cafés des Panorama
et des Variétés fournissent des anecdotes plaisautes au
sujet des auteurs et des ouvrages répresentés au théâtre
de Brunet. A l'article café Hardi , on rapporte l'aventure
arrivée au général Don ... qui reçût des soufflets
d'un colonel qu'il avait dénoncé . Ce soufflet eut des
suites , car le général Don ... eût la joue très - enflée....
Le café Dufils a été témoin de la querelle entre M.
Arnault fils et M. M.... Le café des Arts est plus pai-'
sible ; des artistes distingués le fréquentent , ainsi que
tous nos joyeux chansonniers . Le café Procope fut le
rendez-vous de Voltaire , de Piron , de J. B. Rousseau ,
de Fontenelle , de Crébillon , de Sainte-Foix , de
Lemierre, de Debelloy , etc. L'auteur rapporte l'aventure
de MM. Malte -Brun et Cadet Gassicourt fils . En
voilà assez , sans doute , pour piquer la curiosité , et
JUILLET 1819 .
135
pour engager à lire ce petit ouvrage. Je reprocherai à
l'auteur un oubli impardonnable : il n'a pas parlé du
café Desmares qui rivalise avec les meilleurs restaurateurs
de la Capitale . G. F.
mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm mmmmmm
SPECTACLES.
PRESQUE tous les Journaux quotidiens se sont emparés
de la question qui divise aujourd'hui le Théatre-
Français ; et tous ceux qui eu ont parlé , l'ont fait à peu
près dans le même esprit . Je n'ai remarqué , dans cette
coïncidence d'opinions , qu'une seule dissidence : elle
était seulement dans le nom de l'artiste qui avait inspiré
ou commandé l'article .
C'est ainsi que le Constitutionnel , qui pense libéralement
, a déclaré la guerre aux principes sur lesquels reposent
la stabilité et la fortune acquise du Théâtre-Fran
çais . En vain lui objecte- t- on que la société est une maison
de commerce , que chaque acteur est actionnaire ,
et que les bénéfices sout en rapport du temps du service
et de l'importance de l'emploi . Le Constitutionnel ,
fidèle au grand système de liberté qu'il a adopté , ne
cesse de crier , nouveau Caton , il faut détruire la société
de la Comédie- Française .
Là dessus , Evariste D... , le spadassin du Journal ,
écrivasse , entasse injures sur sottises , et sottises sur
jujures , pour prouver que mademoiselle Bourgoin
joue admirablement bien la Coquette hors du boudoir ,
et mettre mademoiselle Mars à la pension de l'heureux
directeur , dont l'influence dictatoriale devra , dit
Evariste D ... , ramener les jours heureux du Théâtre-
Français .
Que dirait le susdit Evariste D.... , ce grand préconiseur
de l'aristocratie théâtrale , lui qui veut que le talent
soit honoré et surtout payé , lui qui accable si libéralement
ces mauvais acteurs , à l'exception de l'exactrice
Félicie, si quelqu'un lui posait ce petit difenme :
136 MERCURE DE FRANCE.
par
Seigneur Evariste , votre système est juste . Aussi nous
empressons-nous de le mettre à exécution . Il existe de
le monde un Journal assez connu , la Minerve : au
nombre de ses rédacteurs responsables , on compte un
nommé Evariste Dumoulin ; mais jusqu'ici cet habile
sire n'a signé d'autres articles dans le pamphlet , que les
reçus de l'argent qu'il palpe chaque mois à la caisse. Or ,
que dirait ce Dumoulin , si les vrais rédacteurs de la
Minerve , si ces hommes à talent , qui se sont associés.
un homme inutile, pour ne rien dire de plus, lui disaient :
Allez , vampire littéraire , cessez d'accoler votre nom
à des noms illustrés ; cessez surtout de partager des bénéfices
auxquels vous n'avez aucun droit, ainsi le veulent
le destin et la justice ? Ou je me trompe fort , ou le seigneur
Evariste , que je crois très-proche parent de Dumoulin
, crierait , jurerait , plaiderait , et finirait peutêtre
par avoir raison , en dépit des maximes contraires
professées par Evariste D... , dans le Constitutionnel ,
contre ces pauvres acteurs du Théâtre Français.
En voilà assez pour ce pauvre homme . Je veux lui
donner le temps d'aller fouiller dans le Moniteur , pour
y trouver quelque bon gros discours bien oublié , et
ss'een faire une arme contre moi , comme il s'en est fait
bravement une contre un vieillard , qui lui a seulement
fait savoir tout le mépris que lui inspirait sa conduite.
Pour en revenir au Théâtre-Français , et à la discussion
qui le divise , il suffit de ramener la question à ces
termes : Sociétaire , vous vous êtes engagé à des condi
tious que vous connaissiez , vous les violez , donc vous
encourez une peine ; cette peine est prévue , il ne faut
que l'appliquer.
Alors le gentilhomme surintendant , et M. l'intendant
des Menus-plaisirs , n'ont qu'à agir ; eux seuls sont au
torite , eux seuls peuvent punir. Si les artistes qui enfreignent
le pacte social ne sont pas mis à l'ordre , il
n'en faut pas accuser le comité et la comédie , contre
lesquels êtres , purement passifs , aboie courageusement
un confrère quotidien , mais la faiblesse de l'au-
}
JUILLET 1819 .
137
torité , qui ne sait jamais prendre que des demi- mesures
. Si Talma , mesdemoiselles Mars et Duchesnois
avaient été imposés fortement et mis à l'Abbaye ou
autre lieu , à la place d'aller exploiter la province , ils
auraient réfléchi à manquer tant de fois au public d'une
manière si scandaleuse , et nous auraient évité de voir
le premier théâtre de la nation avili , et jusqu'aux ar :
ticles d'Evariste D... ; ce que les gens de goût n'auraient
pas compté pour peu de chose. NELSON .
www.mmw
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
M. Noyrigat n'ayant obtenu que peu de succès dans
ses débuts , retourne faire les délices de Montpellier. It
mérite sans doute de fixer à plus d'un titre les suffrages
des habitans du Midi ; mais ceux de la capitale , sans
s'armer de trop de sévérité , ont jugé son talent ; ils lui
ont reconnu une voix assez belle qui aurait produit plus
d'effet , si M. Noyrigat eut joint un maintien plus aisé
et des bras moins ridicules.
L'air que cet acteur vient de respirer , l'aura , sans
doute , rendu plus digne de sa province . Nous l'invitons
à en profiter , si dans quelques annéés il veut
renouveller ses débuts à l'Académie royale .
Mademoiselle Caroline est , dit - ou , engagée ; mada
me Fay qui sera probablement reçue , doit bientôt
reprendre le cours de ses débuts , et reparaître dans le
beau rôle d'Alceste.
M. Margaillan s'est aussi fait connaître ces jours
derniers dans le rôle d'Usca de la Caravanne. Une,
belle voix , une boune méthode lui ont valu un accueil
assez flatteur ; mais attendons encore pour le juger .
On répète en ce moment Olympie ; mais cet opéra est
trop long pour pouvoir être précédé d'un petit acte ou
petit ballet. On prétend que le poëme et la musique suffi❤
ront pour assurer plus d'une belle soirée aux amateurs
du grandiose.
138 MERCURE DE FRANCE.
THEATRE FRANÇAIS.
L'IRRÉSOLU , comédie en un acte el en vers.
·
Quoique le succès de cet ouvrage paraisse assuré
pour long temps , il ne doit point trop éblouir son au
teur ; uue marche rapide , nombre de jolis vers ont
supplée au vide d'un sujet trop connu . M. Leroy n'a
point fait une comédie de caractère ; il n'a poiut uni
assez de fonds pour en faire du moins une comédie
mixte. Ceux qui connaissent l'Irréralu de Destouches
ont dit comme La Harpe , que cette pièce serait restée
au théâtre , si l'auteur l'eut présentée en un acte. M.
Leroy a bien fait de suivre cet avis ; il eût mieux fait
peut-être de ne point s'occuper d'un sujet si peu dramatique
.
Au troisième et imprudent début de mademoiselle
Corneille , a succédé celui de madame Paradol . Cette
actrice qui entre à peine dans une carrière si difficile à
parcourir , a dirigé son premier élan vers le Théâtre
Français. Il est possible qu'elle s'y fasse remarquer
un jour ; mais jusque - là , elle a encore beaucoup à
travailler.
Je l'ai vu dans Sémiramis , pièce de début choisie
par elle.
Son organe a de la noblesse , mais il n'est pas toujours
assez flexible . Sa diction est tantôt trop lente et
tantôt trop vive . Elle n'a point assez observé les
nuances des differentes positions où Semiramis se
trouve dans la septième scène du second acte , lorsqu'elle
est en présence d'Assur , elle a oublié qu'elle
parlait au confident , au complice de son crime , à ce-'
Jui qui seul pouvait la perdre , et elle s'est mal - à - propos
emportée , puisqu'une minute après , elle lui dit :
« Je suis faible et timide , etc. » Elle a racheté cette
faute par des momens d'inspiration , par une chaleur
qui part de lâme et une intelligence peu commune.
Au reste , soit indulgence , soit justice , jamais le
JUILLET 1819. 139
public n'a montré plus de bienveillance pour une débutante
; madame Paradol a dû remarquer même que ,
dans quelques traits qu'elle a rendus moins heureusement
, il n'a témoigné son improbation que par un profond
silence , tandis que , dans d'autres instans , ses
applaudissemens ont été jusqu'à l'enthousiasme .
Lafon a très - bien rendu Arsace , et le chant de mademoiselle
Volnais s'est encore perfectionné .
Talma va d'autant mieux qu'il est affranchi de l'amende
que son retour tardif lui avait fait imposer ;
est - ce une raison pour que nous le revoyons bientôt ?
L'entier rétablissement de Michelot , l'équité avec
laquelle le comité a fait droit aux réclamations de mademoiselle
Duchesnois , peuvent - ils aussi laisser espérer
qu'on nous rendra incessamment Jeanne d'Arc ?
et la disparition future de notre première tragédienne
ne retardera- t - elle pas la mise en scène de Henri VIII ,
qu'ou promet pour le mois de septembre , et dans laquelle
mademoiselle Duchesnois est chargée du rôle
d'Anne de Boulen?
SECOND THEATRE FRANÇAIS .
Les répétitions se poursuivent avec activité. Mais
les sociétaires ne sont point encore fixés sur la pièce
d'ouverture , attendu la longue absence de Victor , qui
ne sera de retour que vers le milieu du mois prochaiu .
Les nombreux amateurs de l'art dramatique attendent ,
avec la plus vive impatience , que le second Théâtre-
Français ait commencé le cours de ses représentations.
Les talens des comédiens élus font espérer un résultat
heureux pour les lettres , de la rivalité qui va s'établir
entre nos deux premiers Théâtres .
THEATRE FEYDEAU.
La reprise d'Azémia est venue à propos pour effacer
le déficit que les chutes et la saison devaient faire
éprouver à ce théâtre . La charmante musique de feu
Dalairac , qu'on entend toujours avec un nouveau plai140
MERCURE DE FRANCE .
sir , a dû causer cette heureuse diversion . Ce qui y a
contribué peut-être , c'est la magnifique décoration de
l'Isle de Babilary. L'effet étonnant qu'elle produit est
dû au talent et aux soins de l'administrateur Paul. On
prétend que la recette de la quatrième représentation
s'est élevée à 4000 francs . Cette bonne aubaine semble
enfin avoir fait ouvrir les yeux aux sociétaires , et il est
déjà question de remettre Beniowski , Euphrosine , et
surtout Guillaume Tell , dont la musique peut être citée
comme l'un des chefs-d'oeuvre de Grétry.
On parle aussi de l'opéra de Corisandre , dont le
célèbre Berton a promis la partition pour le courant du
mois prochain ; et celle de Gustave - Adolphe , qu'il
promet également de livrer au commencement de
l'hiver.
Madame Lemonnier - Regnault doit aller donner
quelques représentations à Lille .
Fay , qui avait déjà débuté avec succès l'année dernière
, va , à ce que l'on assure , reparaître sur ce
théâtre , où sa place semble être , depuis long- temps ,
indiquée .
VAUDEVILLE.
Ce théâtre , qu'on pourrait appeler l'hôpital dramatique
, car la plupart des acteurs y sont souvent malades
, ue marche , pour ainsi dire , qu'avec le Prélé-
Rendu , comédie très- faible ; les Deux-Peintres , onvrage
sans gaîté ; le Procès de Jeanne d'Acre , méchante
critique des comédiens et des modes ; M. Champagne ,
et enfin le Château de mon Oncle , dout l'auteur , s'il a
prétendu donner une parade , n'a pas fait un château
en Espagne.
"
On répète en ce moment , à ce théâtre , les Deux-
Duègnes , pièce dont on dit du bien , et qu'on assure
devoir être jouée avec ensemble , ce qui sera neuf.
Espérons pourtant que ces duègues futures nous offriront
quelques situations nouvelles , ou du moins rajeunies
avec esprit et gaîté..
JUILLET 1819. 141
VARIÉTÉS.
Le Moulin de Bayard , espèce de carcasse de mélodrame
chantant , amplement assaisonné du pathos qui
distingue si plaisamment ce genre , n'est qu'une macédoine
dans laquelle on ne rencontre que des situations
de mille et une pièces , notamment du Maréchal de
Luxembourg , de la Vallée de Barcelonnette , etc. etc.
Pourtant quelques couplets ont été redemandés , et
l'ouvrage a été vivement applaudi par les amis placés
sous le lustre , et un peu sifflée par quelques voisins
malencontreux.
J'espérais admirer Lepeintre dans le rôle de Bayard ;
n'ayant point entendu parler Bayard , je n'ai pu reconnaitre
l'acteur . Les auteurs ont bien fait de garder
l'anonyme.
On annonce , car tout se dit et se sait , que Bosquier-
Gavaudan doit aller donner quelques représentatious
en province. Cet acteur laissera un grand vide au second
théâtre de la Folie. Mais quelles seront les villes
qu'il visitera de préférence ?
<< A tous les coeurs biens nés que la patrie est chère ! »
Ses parens et lui même étant du Midi , il transporte
ses talens dans les villes de Nismes et d'Avignon . On
peut répoudre d'avance de l'accueil qu'il doit y recevoir.
PORTE SAINT- MARTIN ,
Le caissier des Frères Invisibles ayant été malade ,
le caissier de ce théâtre s'en est ressenti pendant quelques
jours ; mais Emile a reparu à temps pour régler les
comptes des Brigands de Raguse qui vont bientôt s'en
retourner , et dont la place n'en sera pas moins occupée
par Wallace ou les Chefs Ecossais , ouvrage
qu'ou répéte depuis quelque temps. On assure que les
décors et les costumes doivent surpasser ce que nous
avons vu de mieux dans ce genre.
142 MERCURE DE FRANCE.
Si l'on en croit certains rapports, les auteurs des Machabées
auraient aussi fait recevoir un mélodrame à ce
théâtre. Que le public se tienne bien sur ses gardes !
Ces Messieurs lui ont fait voir le paradis à l'Ambigu ;
mais on prétend , qu'en attirant ici les spectateurs , leur
intention est de leur faire tåter de l'enfer ......
Qu'on se rassure pourtant , Potier qui est à Bruxelles
, séjournera peu de temps à Spa ; ne s'arrêtera
qu'un moment à Nancy et à Metz , et arrivera peut - être
assez à temps pour les égayer.
Je dirai , pour terminer l'article des théâtres , que la
Bataille de Pultawa ne cesse de faire venir la foule à
l'Ambigu , et que le Fils proscrit continue d'arracher
' des larmes aux habitués de la Gaitė.
mmmw mmmmm
CORRESPONDANCE .
Il est parvenu à notre bureau une lettre datée de
Paris , le 16 juillet , et siguée Renard , aucien abonné
du Mercure , par laquelle nous sommes accusés d'être
ministériels , soutenus par le ministère , et d'avoir l'intention
d'aider à ramener les Français au goût des
choses futiles , pour les empêcher de s'occuper de leur
liberté et de leurs droits .
Cette accusation est extraordinaire. Nous n'y répondrions
point s'il ne s'agissait que de savoir si nous
sommes encouragés ou non par le ministère. Il ne serait
pas moins flatteur pour nous qu'honorable pour
MM. les ministres , que leurs excellences soutinssent
un journal purement littéraire , dont le but est de faire
renaître le goût des belles- lettres , perdu en France depuis
que nos compatriotes croient indispensable d'avoir
d'émettre une opinion sur les affaires publiques. Un
peuple a sans doute raison de chercher à connaître ,
conquérir , à conserver ses droits : celui qui aime sincèrement
son pays , ne saurait rester indifférent à tout
ce qui l'intéresse . Mais après vingt-cinq années de
à
a
JUILLET 1819. 143
troubles, et employées en essais sur ce qui convient le
mieux à la patrie ; mais après quatre ans de tranquillité ,
quand notre repos semble définitivement assuré , que
les bases de nos institutions paraissent solidement établies
, n'est- il pas temps enfin de laisser là la politique ?
Vous avez un gouvernement constitutionnel , dont la
division des pouvoirs est fixée et garantie par la Charte ;
vous avez des colléges électoraux et des représentans :
laissez -les donc faire ; veuillez donc votre bonheur.
Vous devez être las de ces discussions de tribune , qui ,
maintenant , ne peuvent avoir d'autre résultat que de
faire parler un moment de leurs auteurs. Vous devez
être fatigués de ces journaux quotidiens , qui ressemblent
presque tous à des arènes où l'opinion appelle des
combattans aveugles . N'en doutez point , les journalistes
ultràs de tous les partis , ne veulent que de l'argent.
Le Drapeau- Blanc , la Quotidienne , les Débats ,
attaquent la bourse de ceux qui tiennent au nouveau
système , et , par exagération , au vieux temps. Le
Journal de Paris , le Courrier soutiennent un des trois
pouvoirs , et visent au coffre- fort des solliciteurs de
graces et d'emploi. Le Constitutionnel , l'Indépendaut
et la Renommée mettent plus d'art dans le trafic de leur
esprit ; et sachant bien qu'une couleur tranchante est
la sauve-garde de leurs feuilles , ils ont adopté le libéralisme
, qui a toujours été d'un rapport certain et
considérable , parce qu'il s'adresse aux sentimens les
plus élevés. Cette vertu est le patriotisme pur . Mais
soyez bien convaincus qu'on en ferait de grands pêcheurs
, si on les obligeait d'être gratuitement libéraux
ou patriotes . Les Journaux périodiques ou semi -pério .
diques ont le même but que les quotidiens , et suivent
peu près la même route. Le Conservateur , privé de
discernement , fait l'apologie des vieilles doctrines ; la
Minerve , ampoulée et dejà vieille , que M. Etienne
seul a pu préserver d'un plus triste destin , a la prétention
de soutenir les nouvelles , qui se soutiendraient
bien sans son secours. Les Lettres - Normandes ne sont
144
MERCURE DE FRANCE .
presqu'autre chose qu'un recueil de méchancetés . La
Bibliothèque- Historique est peut-être le seul qui présente
quelqu'utilité. Ainsi la politique vous accable ;
les écrivains ne vous entretiennent que des bienfaits
qu'il vous serait facile de retirer du parti auquel l'appât
du gain , moins que l'amour du bien -être de tous , les
a successivement attachés. Et vous tiendriez encore à
cet état cruel où la politique vous a jetés ! Les dissensions
des familles , l'éloignement des amis , la haine
amenée par l'opinion , et qui se fait sentir dans les rapports
les plus communs , ne doivent-ils pas vous faire
détester le motif qui les a causés !
L'étude de la littérature , des sciences , des arts ,
toujours été chérie en France. Elle a produit une partie
de notre gloire , en même temps que nous tenions d'elle
nos plaisirs les plus vifs et les plus durables . N'est- ce
point en composant un ouvrage sur l'industrie nationale
, en préparant une édition plus complète , plus
méthodique de Buffon , en écrivant l'histoire de Venise ,
que MM. Chaptal , Lacépède et Daru , se délassaient
du poids des affaires et du tracas de la politique.
En publiant un Journal littéraire , nous avons eu
l'intention , et c'est la seule , d'essayer de combattre ce
vertige qui s'est emparé de tous les esprits . Nous n'avons
point fait de calcul honteux , notre conscience s'y
sérait opposée. Si nous restous au-dessous de notre
dessein , si nous sommes trahis par nos propres forces ,
on nous pardonnera peut- être en faveur du motif qui
nous guide.
Nous ne pensons pas avoir d'autre réponse à faire à
M. Renard . E. T. B.
www ww
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigépav une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE.
ÉPITRE
A M. ÉTIENNE , DE L'Institut de FRANCE
Sur sa comédie des Deux- Gendres.
QUAUAND jadis de son mieux , un fils de Loyola
Aux règles du théâtre ajustait Conaxa ,
Et , d'un poëte en us gardant le privilége ,
Y jettait tout le sel de l'esprit du collége ,
Il ne s'attendait pas qu'échappée au tombeau ,
Sa pièce après cent ans , chef-d'oeuvre encor nouveau
En partis acharnés divisant le parterre ,
Sur la scène française amènerait la guerre ;
10
146 MERCURE
DE FRANCE
.
Y ferait oublier et Molière et Regnard ;
Et, peuplant le désert où prêche en vain Picard
Sur les pas d'une injuste et bruyante cabale ,
Verrait à l'Odéon courir la capitale .
Etrange déraison de frivoles esprits
Qui , lorsqu'un bon ouvrage est si rare à Paris ,
S'en vont malignement , dans une farce ancienne ,
Applaudir un régent , pour désoler Étienne !
Pour moi , de ces messieurs je n'ai point le secret ;
Je ne connais Hoffman , ni Tossa , ni Bouvet ;
Mais j'ai lu plusieurs fois , mais j'ai vu sur la scène .
Des Deux- Gendres dupés l'éclatant phénomène ;
Et frappé du bon ton , charmés des traits heureux ,
Dont brille à chaque mot ce drame ingénieux ,
Sans songer à l'auteur , occupé de l'ouvrage ,
La pièce a su me plaire et je lui rends hommage ?
-
-
D'un vieux conte gaulois le sujet en est pris !
Eh! que m'importe à moi , messieurs les beaux- esprits ,
Qu'Etienne , comme un autre , ait connu ce vieux conte ?
Le Jésuite et Piron en ont bien fait leur compte.
Seul ne pouvait - il pas en profiter aussi ?
Et faut-il le blâmer d'avoir mieux réussi ?
Oui , c'est-là ce qui rend son vol impardonnable :
S'il avait moins d'esprit il serait moins coupable.
On n'a point accusé l'auteur des Fils ingrats ,
Et d'Etienne tombé on ne se plaindrait pas .
- -
Le plan n'est pas de lui ! Mais les vers , mais le style !
Mais le pis comica ; ce point si difficile !
Et ce doux philantrope , obligeant par métier !
Et cet homme de cour ! Et ce vil maltôtier
Qui , couvrant de grands mots sa banqueroute infâme ,
Court , dit-il , s'enterrer au château de sa femme.
Répondez , je vous prie , est - ce dans Conaxa
Que notre jeune auteur a trouvé tout cela ?
D'un bon plan , je le sais , la savante ordonnance ,
En tout genre d'écrit est de haute importance ,
Mais le plus important c'est l'exécution .
La Phèdre de Racine est celle de Pradon ;
AOUT 1819.
147
L'un et l'autre enfermés dans leur bibliothèque ,
Ils pouvaient consulter Euripide et Sénèque :
C'était un bien public , un fonds commun entr'eux ,
Et même quant au plan Pradon l'entendait mieux .
Pour suivre dans son vol l'auteur d'Iphigénie .
Qu'est-ce donc qui manquait à Pradon ? Le génie .
Regardez La Fontaine : il n'a rien inventé,
Lui- même il en convient avec simplicité ,
Lorsqu'il fait sans préface annoncer chez Bilainė ,
Esope mis en vers par Jean de La Fontaine.
Sublimes inventeurs ! qui de vous aujourd'hui
Ne se contenterait d'écrire comme lui !
Il ne m'appartient pas , juge simple et timide ,
De dire mon avis lorsque Bouvet décide .
J'ai bien lu quelquefois Molière et Despréaux ;
Mais je connais fort peu nos chefs -d'oeuvre nouveaux ;
Et de nos vieux auteurs follement idolâtre ,
On ne me verra point sur les bancs d'un théâtre ,
Parmi ce jeune essaim de connaisseurs brillans ,
Au sortir du collége , arbitres des talens ,
Par mon opinion sur l'écrit le plus mince ,
Compromettre à Paris le goût de ma province ;
Toutefois si l'on peut , avec ménagement ,
Sans offenser personne , ouvrir son sentiment ,
Ce larcin , dont on fait un fracas si terrible ,
Qui trouve-t-on enfin de si répréhensible ?
Le Brun à son ami donne un écrit poudreux .
Ils en veulent d'abord faire un chef- d'oeuvre à deux.
Un chef- d'oeuvre aujourd'hui n'est pas chose ordinaire.
Le Brun se rend justice et laisse Etienne faire .
Quel crime s'il vous plaît trouve- t - on à cela ,
Et de quel trait si noir se plaint monsieur Tossa ?
– Mais , direz - vous , six vers de la pièce d'Etienne ,
S'y trouvent mot à mot empruntés de l'ancienne !
-
-
Sur deux fois mille vers pleins de grâce et d'esprit ,
En prendre six mauvais dans un vieux manuscrit !
Quel audace en effet ! Quel crime abominable !
Au temps passé peut- être on était plus traitable.
Le vol alors passait pour imitation.
148
MERCURE
DE FRANCE
.
Virgile vole Homère , Horace Anacréon ,
Despréaux Juvénal , et Molière Térence ;
Mais on ne permet plus de pareils vols en France.
On ne le permet plus ! l'instituteur Bouvet,
Qui met tous les matins cent vers latins au net ,
L'instituteur Bouvet lit Horace et Virgile ,
Mais il se garde bien de dérober leur style.
Ecrivain timoré , mais écrivain d'honneur ,
On voit bien qu'il craindrait de passer pour voleur.
Etienne n'eut jamais cette délicatesse ,
C'est aux anciens qu'il doit le succès de sa pièce :
On voit qu'il les a lus ; qu'il en a profité .
Tout ce qu'il dit est bien , mais n'est pas inventé.
Il n'a pas de ces vers mal aisés à comprendre ,
Qu'il faut étudier avant d'y rien entendre .
Son style est naturel , doux , facile , coulant :
Chacun croirait d'abord qu'il va en faire autant.
Pouvait-il espérer en rimant de la sorte ,
Qu'on lui pardonnerait les palmes qu'il emporte ,
Les suffrages du prince et la faveur des grands ,
A l'honneur de siéger au nombre des savans ?
Non, de quelque chagrin toute joie est suivie ,
Et le mérite doit un tribut à l'envie.
Toi que l'heureux éclat d'un si noble début
Porte comme en triomphe aux murs de l'Institut ,
Disciple ingénieux de Plaute et de Molière ,
Poursuis sans t'arrêter ta brillante carrière ;
Tu pourras sur la route essuyer des dégoûts ;
Molière en essuîrait s'il vivait parmi nous.
N'en sois pas moins fidèle aux lois d'un si grand maître ;
Vole le feu sacré quelque
part qu'il puisse être.
Un sot n'imprime
rien qui ne soit bien de lui ;
Daignerait
- il descendre
à consulter
autrui ?
Toi , ne néglige
pas ces vulgaires
ressources
.
Grecs et Romains , lis tout ; puise à toutes les sources ;
Mais pour notre intérêt et d'abord pour le tien ,
Quand Bouvet écrira , surtout ne lui prends rien.
Veux-tu voir échouer d'odieuses manoeuvres?
Confonds tes ennemis par de nouveaux chefs -d'oeuvre ;
Sur la scène au grand jour expose leurs travers ,
Leurs révélations , leurs brochures , leurs vers ;
AOUT 1819.
149
Et que sifflés , hués , n'osant plus rien écrire ,
Ils soient à ton triomphe obligés de souscrire.
L.-V. RAOUL (1) .
mwwwwwwww
LE JOUR D'AUTOMNE.
ÉLÉGIE.
AUTOUR de moi dans la nature ,
Tout s'efface et s'évanouit :
Le ruisseau , qui sous la verdure
En se jouant cachait son bruit ,
Entraîne dans son eau moins pure
Les fleurs que l'aquilon détruit.
L'oiseau dont la voix innocente
Charmait l'horreur de ces déserts ,
Périt dans la fougue des airs
Avec la feuille jaunissante
Qui tombe au souffle des hivers.
Tout dans ces funestes images
N'offre à mon regard attristé ,
Que la mort semaut ses ravages
Sur l'univers épouvanté.
Ces tendres fleurs que je vis naître ,
L'oiseau dont le chant ingénu
peut-être ,
M'attirait dans ce lieu champêtre .
Vivaient hier... Comme eux ,
Demain aussi j'aurai vécu.
Et lorsqu'une saison nouvelle
Couvrira la terre plus belle ,
De tous les dons qu'elle a perdus ,
On verra d'autres fleurs éclore ;
Des oiseaux chanteront encore ,
Et moi je n'écouterai plus !
ED. CORBIERE.
( 1 ) Auteur de la traduction en vers français des Satires de
Juvénal et de Perse.
140 MERCURE DE FRANCE .
ÉPITRE A TALMA.
"
VAINQUEUR de Roscius , toi qui vins sur la scène
Ajouter un laurier au front de Melpomène ;
Toi qui , guidant ton art vers des progrès nouveaux
Sus lui marquer le but qu'ignoraient tes rivaux :
Dis-nous par quels secrets , quels ressorts pathétiques ,
Tu portes dans nos sens tes mouvemens tragiques?
Soumise aux passions qui semblent t'assiéger ,
Ton âme les éprouve et les fait partager.
Avec quels sentimens s'offrent à ma pensée
Ces momens où ta voix dans tous les coeurs poussée ,
En longs frémissemens , répand autour de toi,
La
rage
et le remords , la vengeance et l'effroi!
Ce ne sont plus ces lieux où la foule attentive ,
Dévore en frissonnant l'erreur qui la captive.
C'est Hamlet et Néron , Oreste et Manlius
Qui fixent , tour- à- tour , tous mes sens suspendus ;
Et , dans l'enchantement où ton aspect me plonge ,
La vérité me frappe où je cherchais un songe.
Qui n'a pas tressailli d'épouvante et d'horreur ,
Lorsqu'Oreste en ton sein , fait passer sa fureur ?...
Je vois encore ta main frémissante de rage ,
Repousser des serpens le hideux assemblage .....
Et , quand l'oeil courroucé de Manlius trahi,
Cherche l'oeil incertain de son trop faible ami ,
Avec quelle terreur ta bouche sait suspendre ,
Le reproche fatal que l'on frémit d'entendre !
Un poignard brille , part ; un cri perce , et soudain
Chacun fuit le poignard arrêté dạns ta main.....
Néron m'est apparu sous tes dehors sublimes :
Ton sein semblait cacher et fomenter ses crimes .
J'ai vu , lu dans tes yeux , sur ton front menaçant ,
Tous les malheurs de Rome , et le Monstre naissant.
Hamlet,.... A ce seul nom, une froide épouvante
Suspend mes doigts glacés sur ma plume tremblante ;
AOUT 1819
151
Et mon coeur , encor plein de ces longs souvenirs ,
Se plaît à retracer ses horribles plaisirs.
En vain , avec froideur , l'égoïste vieillesse ,
Saisit , pour son Le Kain , la palme qu'on t'adresse ;
Melpomene , en dépit de ces juges altiers ,
A placé , dans ta main , son sceptre et ses lauriers.
Mais son culte a trouvé dans tes traveaux habiles ,
Et des progrès brillans , et des succès utiles.
Melpomene avant toi , recouverte au hasard ,
Portait, sans dignité , des vêtemens sans art .
C'est toi qui , façonnant la pourpre dramatique ,
Revêtis dignement la tragédie antique,
Sur ton corps gracieux , la toge , en ondoyant ,
Suivit , sans embarras , ton noble mouvement ;
Et lorsque tu parus , pour illustrer la scène ,
On crut voir un César sous la pourpre romaine.
Pardonne à mes efforts , si mes crayons tremblans
N'offrent qu'un faible éloge à tes nobles talens .
Ma muse, en ses tableaux , peut- être peu fidèle ,
Trahit son impuissance , en te prouvant son zèle ;
Mais si ma jeune main peut , un jour , pour ton front ,
Détacher un laurier au poétique Mont ,
Je croirai , satisfait de ma douce victoire ,
Servir toute la France en l'offrant à ta gloire. 9
ENIGME .
Dans l'antiquité fabuleuse ,
J'occupais un poste éminent
Et de la terre au firmament ,
Je faisais mainte course heureuse.
Sans changer aujourd'hui de nom ,
Mon destin a changé de face ;
Je suis le courrier du Parnasse
Et le trompette d'Apollon ;
Vous trouverez dans ma besace
Du mauvais , du faible et du bon ;
La CHRONIQUE du temps qui passe
Et la mode de la saison.
ED . CORBIEÈRE .
152 MERCURE DE FRANCE.
CHARADE.
J'OFFRE dans mon premier un être fort à craindre ;
Dans mon second , lecteur , celui que tu dois plaindre.
L'un et l'autre irrités , enfin poussés à bout ,
Impriment la terreur en devenant mon tout.
LOGOGRIPHE .
CHEZ nos savans aïeux je n'ai point existé ;
Et bien qu'avec six pieds je sois chose légère ,
Cependant , cher lecteur , cette légèreté
Soutient plus d'un mortel qui ne s'en vante guère ,
Et c'est par moi qu'il vole à la postérité.
Mes six pieds renversés ont un sort tout contraire ,
Ils offrent à tes yeux une divinité
Que Rome en ses jardins plaçait avec mystère ,
Et qui , devant le jour à la beauté ,
Avait le dieu du vin pour père.
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le samedi 31 juillet 18 19 .
Le mot de la Charade est CHARPENTE ;
Celui de l'Enigme est ECHELLE ,
Et celui celui du Logogriphe est GANGE , dans lequel on trouve ,
ange , âge et an.
AOUT 1819.
153
SCIENCES.
wwwmmmmm
De l'influence des corps animés sur la boussole .
COMMENT parler , aujourd'hui , du magnétisme ? C'est
impossible , en France du moins , puisqu'il a été livré
au ridicule. L'opinion est la reine du monde ; c'est un
ancien adage : Les rois doivent gouverner d'après elle ,
c'est un axiôme nouveau mais qui prend faveur . Ce
qu'elle réprouve , ils doivent le proscrire ; ce qu'elle
adopte , il faut qu'ils l'adorent et le fassent proclamer
religieusement. Or , cette opinion doit réprouver le
magnétisme. En effet , comment pourrait- elle s'arrêter ,
s'asseoir , se laisser influencer , endormir ? Conçoit- on
mieux un baquet magnétique autour duquel seraient
placés des hommes et des femmes de toutes couleurs
( ce mot pris dans la siguification du jour ) ? L'Ultrà et
l'Indépendant , le Ministériel et le Libéral , le Royaliste
et le Constitutionnel , l'Immobile et les Réformatrices ,
tous la corde au cou , le fer affilé sur le coeur , se serrant
l'un à l'autre le pouce , en cadence ? Si nos pères ont pu
croire à l'effet de ce jeu innocent , pour rétablir l'équilibre
du fluide universel et l'harmonie de chaque être
dans l'harmonie de l'univers , ils ne nous en ont pas
transmis la croyance certaine . Beaucoup d'entre nous
ne se figurent pas même comment cela se pratiquait.
Les autels de la religion relevés et éclairés par la lu
mière d'en haut , ont fait voir d ailleurs que l'esprit des
ténébres agissait seul dans ces mystères ; que ces convulsions
, ces extases , cette science des langues , de
l'anatomie et de la matière médicale , ces divinations ,
ces influences à distance et par le seul acte de la volonté
( 1 ) , que tous ces faits pouvaient être réels , mais
( 1) Madame de Staël , de l'Allemagne , tom. 3 , page 154.
154 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils n'étaient , au fonds , que la répétition des prodiges
, des faux miracles que le démon a faits dans tous
les temps , lorsque Dieu le lui a permis , pour confoudre
la vanité humaine (2).
La gauche et la droite des esprits se sont levées
contre cette proposition ; mais le centre est là ( in medio
stat virtus ) , et il attend , pour juger la question , les
discours des commissaires du pouvoir. Satan , qui le
sait apparemment , paraît prendre , pour continuer aujourd'hui
ses opérations magnétiques et gagner la majorité
, le même chemin par lequel il parvint à l'oreille
d'Eve et au coeur d'Adam . C'est du haut de l'arbre de
la science qu'il a imaginé de crier : « Mes amis , mes
frères , apprenez le magnétisme , ou bien vous n'avez
plus de boussole sûre pour vous conduire . »
En effet , un des correspondans de l'Académie des
Sciences a adressé à cette Académie, il y a quinze jours,
un Mémoire où sont décrites des expériences nouvelles
d'après lesquelles le corps humain peut exercer , à distance
, une influence très- sensible sur l'aiguille aimantée
, et la détourner ainsi de sa vraie direction. Il avait
pris soin de joindre à son Mémoire un acte rapporté
par un notaire , qui y atteste sans doute , que devant
lui ont comparu et la boussole et son magnétiseur , et
les parens eett lleess ttéémmooiinnss ,, et que , devant lui , s'est passé
l'acte du congrès.
Mais ni le Mémoire , ni l'acte à l'appui , n'ont été lus
à l'Académie ; ce qui , dans une séance suivante , à
amené une réclamation et une première discussion . Les
âmes timorées out pu croire y reconnaître l'irritation
(2) « Les effets du magnétisme et ceux dn somnambulisme ,
» n'appartiennent pas à l'ordre naturel..... On ne peut pas da-
> vantage en trouver la vraie cause dans les expériences de la
» physique , car rien de vraiment physique ne le produit.... Ce
» sont les oeuvres du démon » .
Voir le Mystère des Magnet. et Somnamb. dévoilé aux âmes
droites et vertueuses, 1 vol. in -8 ° . , qui a été publié à Paris en
1815.
AOUT 1819 .
155
des passions excitées par Satan , cet ennemi du genre
humain , qui tourmente , comme on sait, et conduit aux
enfers la plus grande partie des faibles mortels . Mais
les esprits forts en ont auguré , au contraire , que de
ce choc des opinions naîtrait , comme toujours , la lumière
, et qu'à cette étincelle s'allumerait peut être un
nouveau flambeau de vérité . Un professeur , aussi profond
qu'éloquent , s'est chargé de répéter , dans son
cabinet , les expériences que le correspondant a décrites
, qui sont très- délicates , et ne réussissent pas
toujours. Il en fera un rapport à l'Académie . Pour le
moment , elle s'est contentée de sourire à l'acte de notoriété
d'un phénomène auquel elle n'a point paru vouloir
croire absolument jusqu'à plus ample information .
Mais , dira- t- on , pourquoi n'avoir pas mis les académiciens
à portée , par la lecture du Mémoire , de répéter
eux-mêmes ces expériences ? Pourquoi n'y avoir pas
engagé le public , par l'annonce d'un phénomène aperçu
seulement , il est vrai , mais qui est de la plus grande
grande importance ? Ce n'est plus , on le conçoit , sous
le rapport de l'art de guérir la migraine ou les maux de
nerfs , que la découverte serait importante , le ridicule
y est attaché ; c'est dans le but bien plus grand de prévenir
les déviations tant sur mer que sur terre . Or ,
jamais danger fut-il plus imminent ? Et quel évènement
pour le siècle , qu'un nouvel élan de la mode vers les
sciences naturelles ! Quelle invention heureuse de faire
succéder au kaleidoscope , emblême de la mobilité et
de la bigarrure simétrique de la raison spéculative , la
boussole , emblême de la force par laquelle la raison
pratique , au milieu de ses oscillations , est ramenée
toujours vers les deux pôles sur lesquels roule le monde,
la vérité et la justice ! Quel heureux spectacle que celui
de la boussole dans toutes les mains , dans celles de la
jeunesse surtout , la présentant au doigt de l'amitié ou
de l'amour , et inquiète de son accord avec des impressions
intérieures déjà jugées !
Tel sera dans le public , on peut le penser , le résultat
156 MERCURE DE FRANCE .
du rapport à l'Académie , s'il est favorable à la découverte
du correspondant ; tel il eût été tout d'abord , par
l'effet d'une annonce détaillée de phénomène seulement
entrevu . C'était , au reste , à l'auteur à faire cette publication
; il le peut si , maintenant qu'il a satisfait à sou
devoir envers la Société à laquelle il a l'honneur d'appartenir
, il trouve que le rapport tarde trop à paraître
au gré de son impatience , au gré de celle du public ,
qui ne peut manquer d'égaler la sienne . Il faut avouer
que ( influence ou non du magnétisme animal sur le
magnétisme de l'aimant ) on s'est servi jusqu'ici , avec
assez de sûreté , de la boussole ; mais à cette question
il s'en joint une autre bien faite pour piquer la curiosité
de cet esprit humain désireux de tout pénétrer , de
tout atteindre ,
Calum ipsum petimus , stulitiliá !
c'est la question d'une influence électrique possible ,
et contraste d'homme à homme , d'homme à bête ,
d'homme à pierre , semblable à celle qui nous a tant
étonné dans le galvanisme , malgré nos connaissances
antérieures sur l'électricité . Il serait curieux de voir un
jour former des piles d'animaux , comme on en fait aujourd'hui
, de toute forme , en plaques de métal ; et l'on
croit devoir faire remarquer en passant , que la découverte
nouvelle se rapporte à une foule de faits qui peuvent
en faire concevoir la probabilité . Jusqu'ici ces faits
n'ont mérité , à ceux qui les ont annoncés , que
des per.
sécutions , parce que , médecins pour la plupart , on a
a voulu les confondre avec des charlatans , bien que ,
dans leurs recherches , ils eussent écarté toutes considérations
médicales .
On pourra revenir sur cette matière , si le public paraît
s'y intéresser.
L. C. V.
AOUT 1819 . 157
HISTOIRE .
mmmmmw
MÉMOIRES HISTORIQUES , POLITIQUES ET LITTERAIRES SUR
LE ROYAUME DE NAPLES , par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie. Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions par Amaury DUVAL , membre de
l'Institut de France. (1 )
PHILIPPE III légua à son fils son indolence de caractère
et sa nullité. Dès que ce dernier fut monté sur le
trône en 1621 , il s'empressa de chasser les favoris de
son père ; mais il se hâta d'en choisir un qui , seul ,
causa plus de maux à l'Espagne que tous ses prédécesseurs.
« C'était le fameux comte Olivarès , ministre ,
dont l'humanité entière doit accuser l'ambition et la
cruelle infléxibilité ; à qui l'histoire attribue de grands
talens politiques , et qu'elle a souvent comparé à Richelieu
, son contemporain ; mais qui , s'il avait autant de
génie que son rival , ne fut point aussi heureux dans
ses entreprises. » Par ses fautes multipliées , ce ministre
fit perdre à l'Espagne les fertiles provinces des Pays-
Bas , ainsi que le royaume du Portugal .
Olivares ayant voulu enlever les priviléges de la Catalogne.
Cette province leva l'étendard de la révolte qui
se propagea , avec la rapidité de l'éclair , dans les provinces
voisines . Les peuples furent surchargés d'impôts,
et les états de Naples , comme les plus opulens , étaient
plus continuellement et plus fortement imposés. La
dépréciatiou des monnaies suspendit toutes les transactions
commerciales . Les Turcs , en s'emparant d'un
grand nombre de vaisseaux napolitains , firent plusieurs
descentes sur les côtes voisines de la Capitale..
(1 ) Paris , Chasseriau et Hécart , libraires , au dépôt bibliographique
, rue de Choiseul , nº. 3 , et à la librairie du Mercure, rue
Poupée, nº. 7.
158 MERCURE DE FRANCE .
Les tremblemens de terre en 1626 et 1627 occasionnerent
la destruction de plusieurs villes ; des villages entiers
furent renversés , et le nombre des individus qui
périrent était si considérable, que ne pouvant leur donner
àtous la sépulture, on fut obligé de brûter les corps.
Enfin , pour comble ddee mmaallhheeuurrss ,, une peste affreuse
ravageait la Sicile.
Eh bien ! pourrait- on penser, qu'instruite de tant d'infortunes
, la cour de Madrid ne rougissait pas d'exiger
sans cesse des états napolitains d'excessives rétributions.
Le duc d'Alcala , vice- roi , rappelé en 1631 , est
remplacé par le comte de Monterey . Ce nouveau gouverneur
fut accueilli à son arrivée par une violente
éruption du Vésuve . Il sortit du volcan des torreus
de boues brûlantes qui couvrirent les campagnes voisi
nes , et menacérent d'engloutir Naples. Un grand nombre
d'édifices furent renversés par les tremblemens de
terre , et des montagnes mêmes s'ouvrirent.
Le comte de Monterey, dans l'espace de six ans d'admi
nistration à Naples , avait fourni à l'Espagne plus de 50
mille soldats et trois millions et demi d'écus. La Cour
peu satisfaite , fit remplacer ce gouverneur par le duc
de Médina qui avait reçu l'ordre de ne rien ménager ,
ni respecter pour se procurer des hommes et de l'argent.
Les beaux jours de l'Espagne etaient passés , et cette
puissance avançait rapidement vers la décadence. A
la force de l'âge viril , devait promptement succéder
une vieillesse agitée. Avec la misère générale devait
revenir le brigandage ; il reparût avec tous les maux
qui en sont l'escorte ordinaire. Les nations qui souffrent
sont rarement vertueuses , et le besoin est père du
crime.
Dès le moment de son installation , le duc de Médina
déploya un génie fiscal qui devait lui promettre une
longue résidence . Le nombre d'impôts qu'il fit peser
sur toutes les classes de la société , y excita le mécontentement
, fit naître le désespoir . Une conspiration ,
AOUT 1819 . 159
dont le but était de chasser les Espagnols , se trama à
Rome . Malheureusement elle fut révelée au vice-roi
par un des conjurés : une partie des conspirateurs eut
la tête tranchée .
i Enfin , Philippe IV ouvrit les yeux sur l'abyme où
son favori précipitait la monarchie . En lui retirant le
pouvoir , il exile Olivarès , et la chûte de ce ministre
devait entraîner celle du duc de Médina.
D. Jean Alphonse Henriquez , amiral de Castille ,
nommé en 1644 a été le seul vice- roi qui ait ressenti
les effets de tous les maux qui accablaient le royaume
de Naples. Il s'apperçut qu'il était impossible de pouvoir
guérir des plaies aussi profondes ; il se promit de
ue pas les aggraver. Sa conduite étant taxée de faiblesse ,
pressé par les ministres pour avoir de l'argent , n'en
pouvant demander à une nation ruinée , sans commettre
d'horribles exactions , l'amiral de Castille demande sa
démission , et le duc d'Arcos lui succède.
Les injustices , les abus de pouvoir commis par les
agens de l'Espague entraînent le peuple à la désobéissance
; l'exemple de l'indépendance que s'étaient procurés
plusieurs états voisins ne fut pas saus influence .
Suivant les ordres de la cour , le duc d'Arcos s'avise
de mettre un nouvel impôt sur les légumes et les fruits ;
objets de première nécessité à Naples , puisque pendant
l'été ils forment uniquement la nourriture du pauvre.
Le gouverneur est publiquement insulté , et , comme
tous les gouvernans , il croit pouvoir faire tête à l'orage
et maintenir le nouvel impôt ; l'explosion de la colère
publique lui prouve bientôt qu'il s'était abusé .
L'auteur rapporte , avec beaucoup de détails , l'histoire
de la révolution opérée par Mas'Aniello ( contrac
tion de Thomas Aniello ) laquelle eut lien le 7 juillet
1647. Cet événement prouve qu'il ne faut souvent
qu'une étincelle pour allumer un grand incendie .
Masaniello est assassiné par les ordres du duc d'Arcos
; dès- lors on devait présumer que l'émeute allait
cesser. « Mais le vice-roi et ses partisans , trop fiers
160 MERCURE DE FRANCE .
d'une victoire qu'ils devaient plutôt à la fortune qu'à
leur courage , se comportèrent en vainqueurs insolens .»>
Tels out toujours été les nobles , lorsqu'ils sont revêtus
du pouvoir , tels ils sont encore , et tels ils seront. La
turpitude de ces misérables anime la fureur d'autres
misérables , et le tumulte recommence avec plus de
violence .
L'infâme gouverneur est assiégé de nouveau dans un
des châteaux forts ; semblable à ces nobles qui , dans la
prospérité , sont insolens , il devint lâche , bas et rampant
comme un gentilhomme qui a peur. Malgré l'armée
de don Juan d'Autriche , réunie aux troupes du
vice-roi , les Napolitains proclament la république ; et
c'est sous le feu du canon des Espagnols que les armoiries
du souverain sont renversées .
Henri de Lorraine , duc de Guise , que d'adroits
émissaires avaient présenté comme le protecteur de la
liberté , fut reçu avec les acclamations de tout le peuple.
Ce prince avait un ennemi , dangereux dans Gennaro
Annèse , successeur de Masaniello . Ce rival fit échouer
tous les projets du duc , qui , descendant de René
d'Anjou par les femmes , se croyait des droits assurés
au trône de Naples ; de son côté , l'ambassadeur de
France voulait y placer un monarque français .
Enfin , après neuf mois de troubles , les Espagnols ,
qui avaient des intelligences avec les insurgés , reprirent
les postes importans ; ils leurs furent livrés sans qu'il
fût besoin de combattre.
A l'exemple de ses semblables , malgré la foi jurée
et les conditions de l'amnistie , le comte d'Onatte fit
périr les Napolitains qui avaient trempé dans cette révolution
. Arrêtés sur de simples dénonciations , les uns
étaient secrètement égorgés dans les prisons , les autres
périssaient sur l'échafaud . Telle fut la fin de cet Annèse ,
à qui l'Espagne avait tant d'obligations , puisque , sans
lui , elle eût perdu le royaume de Naples.
<< Le dix-huitième siècle commence , et avec lui .
d'autres moeurs , d'autres intérêts , d'autres opinions.
AOUT 1819 .
161
Les lumières et l'esprit philosophique ont pénétré dans
presque toutes les classes de la société , et jusques dans
les Cours. Les manières sont devenues plus polies , les
négociations plus faciles ; les guerres même serout
moins sanglantes , les haines moins longues et moins
violentes. Les pontifes de Rome , plus modestes et plus
sages , n'affecteront plus la domination universelle , ou
dissimuleront au moins leurs ambitieux projets. »
L'Europe présentait cette situation lorsque Charles II ,
en mourant , légua un nouveau trône à la maison de
France , et une nouvelle guerre à l'Europe. Il institua
un seul héritier de sa couronne : ce fut Philippe d'Anjou
, petit- fils puîné de sa soeur Marie- Thérèse et de
Louis XIV. Le nom du nouveau souverain fut solennellement
proclamé à Naples , par les ordres du viceroi
Medina- Celi. Le peuple prit fort peu d'intérêt à cet
évènement , puisqu'il était destiné à n'être jamais gouverné
que par des vice-rois . Mais la noblesse était entièrement
dévouée à la maison d'Autriche . La cour de
Vienne voulut profiter de ces dispositions , et porter le
peuple à la révolte. Elle ne put y parvenir , les Napolitains
avaient trop appris , à leurs dépens , qu'ils ne pouvaient
se fier aux promesses des grands , qui travaillaient
toujours dans leur intérêt particulier , et jamais
dans l'intérêt général . Ils n'avaient pas oublié non plus
que , pendant la révolte de Masaniello , les nobles
avaient abandonné le peuple . Aussi la rebellion fomentée
par les Autrichiens , ne dura que trois jours.
Philippe V vint visiter , en 1702 , ses Etats de Naples ;
et pendant un séjour de deux mois , il abolit des impôts ,
fit la remise de plusieurs millions d'arrérages , distribua
des récompenses , des dignités , des honneurs , et enfin
amnistia plusieurs coupables. Aussi la nation s'empres
sa-t-elle de voter l'érection de la statue en bronze pour
sou roi , et la somme de 300,000 ducats ; sonime qui ,
pour cette fois , fut payée sans contrainte .
Le royaume passa , en 1708 , sous la domiuation autrichienne
; et l'on sait que les Italiens en général , mais
11
162 MERCURE DE FRANCE.
surtout les Napolitains , ont toujours eu pour les Allemands
une violente antipathie . Par le traité d'Utrecht ,
l'infant don Carlos , souverain des Etats de Parme et
de Plaisance , monte sur le trône de Naples , et il est
reconnu sous le nom de Charles III . Pour récompenser
les seigneurs qui avaient montré plus dedévouement à
sa cause , le monarque institua l'ordre de Saint-Janvier ,
dont il se déclara le grand- maître. De tout temps il a
fallu des hochets aux hommes de cour , et Charles connaissait
les gens auxquels il avait à faire.
Le règne de ce prince est mémorable. Comme son
aïeul Louis XIV , il fit élever de magnifiques édifices
et des monumens publics . Charles eut le bonheur de
trouver un ami dans son ministre Tanucci , qui , nouveau
Colbert , sut imprimer aux opérations du monarque
, une grandeur inconnue jusqu'alors . La seule faute
qu'on puisse reprocher à ce grand homme , c'est d'avoir
négligé l'armée et tout ce qui tenait au militaire , à un
tel point qu'elle tomba dans une décadence parfaite ;
système qui , par suite , devint bien funeste .
Eu allant prendre les rênes du royaume d'Espagne ,
Charles laissa le trône de Naples à Ferdinand IV , son
troisième fils , prince aujourd'hui régnant : il assure
pour toujours l'indépendance de cette couronne , en
déclarant qu'elle ne pourrait jamais retourner à la couronne
d'Espagne. B. DE ROQUEFORT.
(La suite au prochain numéro . )
HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI , ou Saint-Domingue,
l'Esclavage et les Colons ; par M. Civique
de GASTINE ( 1 ) .
CET ouvrage aurait été annoncé avec éloge par tous
les Journaux qui se piquent de libéralisme , s'il n'était
( 1 ) Un volume in-8°. Prix, 4 fr. Paris , à la librairie du Mercure,
rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819 .
163
le plus hardi qui ait été publié sur l'émancipation des
peuples , et si l'auteur ne paraissait moins touché des
profondes infortunes des colons , qu'indigné de leur
conduite , avant et depuis la réintégratiou des Français
dans leurs droits . On ne convient pas encore , avec sa
courageuse franchise , que les faux systèmes , les préjugés
de toute espèce , la coupable soif de l'or , l'appel
à l'étranger et la violation des droits de l'humanité ont
produit les malheurs et les désastres que le parti colonial
attribue aux idées d'indépendance , et que M. de
Gastine reproche à l'esprit de domination , avec une
énergie que rien n'égale , sinon l'effrayante peinture des
crimes imputés aux ennemis des noirs . Les hommes de
couleur ne sont pas , il est vrai , ménagés par cet écrivain
; cependant , si on doit l'en croire , le manque de
foi , de révoltantes injustices , des traitemens barbares
out toujours causé les terribles représailles commises ,
dans des excès de rage ou de désespoir , par les esclaves .
Ces victimes des planteurs ne trouvaient pas même de
consolation aux pieds des autels ; car l'usage qu'on faisait
de la religion , à leur égard , les portait à reconnaître
en elle le plus dangereux instrument du despotisme.
Ils ne pouvaient voir des frères en Jésus- Christ
daus des maîtres presqu'aussi cruels que ces Castillans
qui accomplissaient le voeu sacrilege d'égorger chaque
jour , en l'honneur des douze apôtres , un pareil nombre
d'Indieus .
Ce n'est pas seulement pour mériter d'être lu avec
intérêt , après les Raynal , les Grégoire , les de Pradt ;
ce n'est pas comme plus exact , moins superficiel et
plus piquant que M. Albert de Lattre , apologiste du
général Rochambeau ; ce n'est pas comme aussi bon
Français et penseur plus profond que M. Pamphile de
Lacroix , que M. de Gastine peut compter sur d'honorables
succès , mais bien encore parce qu'il apprend de
nouveau et d'important à ses lecteurs . Il met sous leurs
yeux la correspondance et les négociations ouvertes en
1816 , entre un conseiller d'état , M. Fsmangart , che164
MERCURE DE FRANCE.
valier de l'ordre royal de la Légion-d'honneur , M. le
vicomte de Fontanges , lieutenant -général des armées
du roi , commandant de l'ordre de Saint- Louis , etc. ,
tous deux commissaires du gouvernement français , et
le citoyen Pétion , président de la république d'Haïti .
Rien n'est assurément plus curieux : c'est une pleine et
entière révélation des secrets de notre diplomatie , à
cette époque trop fameuse . Chaque dépêche des agens
du ministère fait naître une foule de réflexions , que
M. de Gastine a développées avec une liberté et une
franchise d'expression qui surpasse ce que nous admirons
le plus en ce genre , dans son illustre compatriote ,
M. Lanjuinais. Il aurait pu , sans affaiblir l'éclat de ses
couleurs , ne pas peindre les envoyés du roi avec trop
ou trop peu de ressemblance. On aurait peut-être da
leur épargner le ridicule . Il fallait même ne pas user de
tous ses avantages contre les Dauxions , les Dravenant ,
les Levaisse de Medina , dont l'inhabileté aurait dû
rendre le ministère beaucoup plus difficile qu'il ne l'a
été dans le choix de leurs successeurs. Au reste , cette
partie , l'une des plus saillantes de l'ouvrage , que les
politiques verront , les uns avec plaisir , les autres avec
dépit , sera lue avec avidité par ceux qui aiment une
critique sans réserve , et ne craignent point une sorte
de scandale.
à
Quant à nous , le huitième chapitre nous paraît bien
autrement préférable : il étincelle de vérités fortes ,
auxquelles l'arrivée des négociateurs d'Haïti ajoute un
grand prix. Nous rappelons , avec M. de Gastine ,
ces citoyens que le gouvernement anglais profita du
départ des Français de leur fle , pour y secouer les
brandons de la discorde ....
« Les nègres de St. -Domingue , livrés à eux-mêmes ,
se seraient créés un gouvernement libéral ... L'Anglais
conçut le détestable et criminel projet d'y allumer le
feu dévorant de la guerre civile.... Egalement protégés
par l'Anglais , deux prétendans à la souveraineté d'Haïti ,
se montrèrent dans le même temps... Sous les auspices
AOUT 1819.
165
de ce digne allié , deux gouvernemens se formèrent
dans l'île de Saint- Domingue . Mais , ô rafinement de
perfidie ! .... une république se forma dans la partie du
sud où s'étaient retirés les noirs les plus civilisés ; ... un
royaume féodal et despotique , dans l'autre partie. Deux
états d'une nature si différente , et commandés , chacun ,
par un prétendant à la souveraineté de l'île entière , net
pouvaient manquer , excités par l'Anglais , de se faire
une guerre désastreuse. Mais dans la crainte que la
France ne pût , dans la suite , profiter de la désunion
qui existait entre les Haïtiens , et pour rétablir , dans
l'île , la puissance qui y est le génie du mal , un traité
d'alliance , entre ces deux Etats ennemis , fut conclu
sous l'influence de l'Angleterre ; elle fit cesser , de part
et d'autre , les hostilités , afin de réunir les forces des
deux ennemis , et de pouvoir les tourner contre les
Français.... >>
Le système suivi depuis Guillaume Pitt , consiste à
dépouiller les Français de leurs colonies , afin de les
réduire , disait- il en 1755 , à la condition que l'affran
chissement plus ou moins prompt du Nouveau-Monde,
doit imposer à toutes les nations qui y possèdent des
établissemens .
En attendant la libération des colonies par le progrès
des lumières , l'Angleterre tenta l'anéantissement de la
Guadeloupe ; mais la bravoure des colons ayant effrayé
les agresseurs , ceux - ci dévastèrent et livrèrent aux
flammes un grand nombre d'habitations . La Martinique ,
et plusieurs autres colonies , se soumirent aux incendiaires
, préférant être régis par eux , à être ruinés par
leurs torches.
L'Espagne craignant pour ses colonies , voulut négocier
avec l'avide léopard ; mais Pitt répondit au roi
très-chrétien « J'écouterai vos propositions quand ,
l'épée à la main , vous aurez emporté la tour de Londres
. »
Le même ministre pensait que l'Angleterre n'aurait
166
MERCURE DE FRANCE.
pas eu vingt- quatre heures d'existence , si elle avait agi
avec loyauté envers la France .
Selon l'abbé Raynal , le desir de rendre leur commerce
exclusif , a fait commettre aux Anglais de
grandes injustices , et les met dans la cruelle nécessité
de les continuer. Les nations ne se lasseront - elles jamais
, ajoutait -il , d'une tyrannie qui les brave et les
avilit ? Supporteront- elles éternellement un tel despotisme
?
Que de maux on aurait épargné à l'ancien et au Nou
veau-Monde , en exauçant les voeux de l'historien des
Deux-Indes ! Mais la sagesse des rois n'est rien moins
qu'une providence .
Oublions aujourd'hui , s'il est possible , les fautes ,
les malheurs et les crimes ! Il suffira de rappeler à notre
ministère que Turgot , le meilleur de nos conseillers ,
et Pitt le plus implacable de nos ennemis , prévoyaient
également l'indépendance de Saint -Domingue. Ils reconnaissaient
, comme M. de Gastine , que , semblables.
aux individus , les colonies tendent , d'une manière plus
ou moins sensible , et dès leur naissance , vers l'affranchissement
et la liberté , seules sources de bonheur.
C'est donc attenter aux droits de la nation et des gens ,
que de vouloir les soumettre à des métropoles dont
leurs souvenirs , leurs intérêts et leurs lumières repoussent
la domination.
D'autres motifs doivent à présent nous interdire de
tenter une conquête que n'a pu faire l'intrépide général
Leclerc , à la tête de la plus belle armée des temps modernes
.
Si l'Angleterre se montrait aujourd'hui disposée à
favoriser une pareille entreprise , au lieu de s'y opposer
, comme elle le fit lorsque le dieu Mars présidait
aux destinées de la France , c'est , prétend M. de Gastine
, qu'elle y a un intérêt auquel nos périls nouveaux
pourraient bien n'être pas étrangers .
Si la France adoptait , au contraire , le beau et généreux
principe de l'indépendance d'Haïti , il en résulteAOUT
1819 . 167
rait les plus grands avantages pour les deux Etats : nonseulement
cette cité ne tarderait point à être , pour les
objets de notre languissante industrie et de notre commerce
presque ruiné , un lieu d'exportation considérable
, et un marché qui , rendant la vie à nos manufacfures
, retiendrait parmi nous d'habiles ouvriers que la
main du désespoir conduit jusques sous les glaces du
Nord. Nos relations d'amitié nous fourniraient , outre
d'incalculables richesses que n'arroserait plus le sang
humain , les bois de construction qui nous manquent ,
et nous ouvriraient des ports nombreux , sûrs et commodes
, où se formeraient des flottes destinées au commerce
, et des vaisseaux de guerre qui seraient , dans
peu d'années , en état de balancer les forces navales
qu'entretiennent ordinairement les Anglais dans ces
parages.
Ami de l'humanité et de la justice , autant que de la
patrie et de sa puissance , M. de Gastine ajoute que s'il
importe à la France d'avoir des colonies , il ne lui importe
du moins ni de s'en procurer à tout prix , ni par
toutes sortes de moyens.
Dans cet ouvrage , comme dans celui sur la liberté
des peuples et les droits des monarques appelés à les
gouverner , M. de Gastine montre une grande force de
raison . Dès le premier , il a pris rang parmi les publicistes
, et mérité d'être honorablement cité dans le bel
ouvrage de M. Carnot , sur la mise en harmonie du
Code d'instruction criminelle et du Code pénal , avec la
Charte , etc. Dans le second , en coupant mieux ses
phrases et donnant plus de précision , de rapidité et de
clarté à son style , il promet à la république des lettres
un écrivain très - recommandable. T.E.
168 MERCURE DE FRANCE .
LITTERATURE.
UNE SCENE DU MONDE , ou le Collier de perles , imité
de l'allemand (1).
IL est , dit- on , dans le mariage une foule de petits
chagrins qu'un époux ne saurait approfondir , et qui ,
pourtant , ont besoin de consolation . Par exemple , à
la vue d'une mode nouvelle , d'une parure délicieuse ,
comment une jolie femme pourrait - elle ne pas former
le desir de l'obtenir , et combien ne lui survient-il pas
d'embarras lorsqu'elle veut parvenir à son but . Le plus
grand de tous , et c'est ce que pensait la jeune baronne
de Rosma , était de parler seulement de cette dépense
à un époux , tout occupé d'économie politique ou do .
mestique ; et plus empressé d'accroître sa fortune que
de la dissiper , pour satisfaire à des fantaisies trop ré.
pétées . Elle avait remarqué dans le monde , qu'un adorateur
reçoit toujours ces sortes d'épanchemieus de la
meilleure grâce . Le mot d'économie ne saurait entrer
dans ses discours , et celui d'impossible est , pour lui ,
comme pour les grands génies , bauni de son langage ,
ou , s'il est rappelé quelquefois , c'est avec la galanterie
de ce contrôleur des finances , qui disait à une reine
jeune et belle : « Si ce que vous ordonuez , madame ,
n'était que difficile , on demanderait du temps , mais
c'est impossible , il faut donc que cela soit fait sur- lechamp.
»
(1 ) Ce conte est tiré d'un choix de Nouvelles , imitées de plusieurs
auteurs allemands , ouvrage en deux volumes qui va bientôt
paraitre .
AOUT 1819 .
169
Quoique élevée d'après les meilleurs principes , cette
difference qui existe entre un adorateur et un mari ,
était si frappante , qu'il ne paraîtra pas étonnant
que la baronne l'ait remarquée . Elle trouvait dans son
époux le plus parfait modèle de la tendresse conjugale ,
mais en même temps celui de la plus sage économie . Le
baron eut été capable , s'il l'avait fallu , de mourir d'amour
; s'agissait - il de dépenses superflues , il savait rérister
aux prières , aux caresses , aux pleurs même de
sa Caroline. Il reconnaissait que la femme est une divinité
; que son époux , le premier , lui doit un culte ,
des adorations , et cependant il eut été assez esprit
fort , pour rire d'une déesse qui eût commandé des sacrifices.
Ce n'était pas ainsi que se conduisait , à l'égard de
la jolie baronne , le comte de Rheinegk. Jaloux de mériter
sa confiance , il n'oubliait rien de ce qui pouvait
l'y faire parvenir , quelques bisarres qu'eussent été ses
desirs , quelque somme qu'il dût lui en coûter , jamais
le comte n'eût osé affecter un air de distraction , encore
moins eût-il voulu paraître froncer le sourcil .
Mais , par malheur , le baron voulait , dans son système
d'économie , que tous les hommes parussent à sa
femme être aussi économes que lui . Par suite de cette
originalité , il eut trouvé mauvais , que , sans être allié
à sa femme , et même parvenu à un âge mûr , comme
celui de soixante ou de quatre-vingts ans , on se fût hasardé
de faire des présens à sa divinité .
Aucun lieu de parenté n'unissait le comte de Rheinegk
à la jolie baronne ; étant loin aussi de compter
quatre - vingts ans , il se trouva dans un grand embarras
lorsqu'un jour il lut clairement dans les deux beaux
yeux de Caroline , le plus vif desir d'avoir un collier de
perles , et le déplaisir d'affliger un honnête juif qui l'avait
apporté en le renvoyant sans acheter . Mais un
trait de lumière vint l'éclairer , lorsqu'il entendit dire
au marchand de revenir le lendemain avec le collier ,
et qu'on verrait si l'on devait se décider à le prendre .
170 MERCURE DE FRANCE .
Comment avez -vous trouvé ces perles ? demanda
la baronne quand le juif fut parti .
-
J'en ai peu vu d'aussi belles , répondit le comte.
- Il n'y a , reprit la baronne , qu'une seule femme
dans la ville qui en ait de comparables . C'est cette folle
orgueilleuse , la présidente de Leinhof. Et celles - ci
sont , je crois , plus grosses et d'une plus belle eau..Je
ne conçois pas comment Moïse peut donner une aussi
belle chose pour trois mille écus : c'est en vérité pour
rien. Emilie Galotti ( 1 ) prétend que les perles fout pleurer
les femmes ; je le crois , mais ce doit être de plaisir ;
et j'ai une telle envie de celles qu'on vient de me montrer
, que je serais capable d'aimer mon mari s'il m'en
faisait la galanterie.
- Je veux , madame , dit le comte , vous sauver
d'une faiblesse qui ferait , de la femme la plus aimable ,
l'être le plus ridicule du monde ; oui , je vous sauverai
, dussé - je dépouiller
de leurs perles tous les marchauds
, et même les dames qui , pour raison , s'en dé
goûtent. Mais vous n'ignorez pas le travers du barou à
mon sujet. Il voit mon respectueux
attachement
pour
vous , avec les yeux soupçonneux
d'un époux. Je voudrais
vous offrir ce collier , mais je crains qu'il n'éveille
sa jalousie , ou ne m'attire quelque disgrâce de sa
part.
Il me vient une idée , dit la baronne avec vivacité
, il faut que le baron me l'achète ? Pouvez - vous
seulement me prêter deux mille écus pour quelques
jours?
Ces mots deux mille écus , sonnent d'une manière
fort différente suivant qu'on les offre ou qu'on les demande.
Le comte fit le mouvement de se gratter l'oreille
, mais il s'arrêta en songeant ce qu'il se devait à
lui -même. Au lieu donc de réfléchir , il saisit la main
(2) Femme d'esprit qu'un poëte allemand , Lessing , a rendu
célèbre par ses vers .
AOUT 1819.
170
de la baronne , la baisa tendrement , et protesta qu'il
ne pouvait trouver de termes assez forts pour exprimer
combien il mettait de prix à la confiance qu'elle voulait
bien lui témoigner.
Dès le jour suivant , le juif Moïse vint chez le
baron.
- Monseigneur ne voudrait-il rien acheter ? une
belle tabalière ? une moutre ? quelques bagues , quelques
bijoux pour madame la baronue ?
-
-
Que le diable emporte le juif, dit le baron.
Le diable serait bien embarrassé , il ne saurait
qu'en faire là-bas , reprit Moïse , et il se mit à déballer
ses marchandises aussi promptement que s'il avait eu
à faire à quelqu'un impatient d'acheter . Il ouvrit un
écrin , puis un autre , un autre encore , et les plaça devant
le baron .
- Ote-moi toutes ces bagatelles , s'écria celui - ci en
le repoussant avec humeur ; va-t- en , puisses-tu te rompre
le cou , toi et tes confrères !
-
Oh! cela ne presse pas . Et que deviendrait le
commerce? Mais voyez seulement , monseigneur ,
comme cet or est fin ! comme ces diamans sont beaux !
et l'honnête homme qui les vend n'est-il pas votre brave
marchand Moïse ?
Le baron , sans daigner jeter un regard sur les bijoux,
dit qu'il ne voulait rien acheter .
-
Ah ! monseigneur , vous ne refuserez pas d'étrenner
le pauvre Moïse ! Quelques milliers d'écus de plus
ou de moins , ce n'est pas grand'chose pour V. Exc.
Ces perles , par exemple ( et il ouvrait l'écrin qui contenait
le fameux collier ) , ces perles , qui peut les voir et
avoir le coeur assez dur pour leur préférer des rouleaux
d'or ou d'argent. Regardez ce collier ; sur mon âme il est
aussi beau que celui de la reine d'Arabie lorsqu'elle vint
visiter le sage Salomon . Que je sois volé , si des seigneurs
que je connais et de jolies femmes , ne se jetteraient pas
au cou du pauvre Moïse pour obtenir la préférence ;
mais je n'ai pas pour eux l'inclination que je me sens
172 MERCURE DE FRANCE.
pour monseigneur. Ce bijou vaut plus de quatre mille
écus ; mais pour vous , monseigneur , je rabattrai quel
que chose. Regardez - le bien , et fixez vous-même le
prix .
Faut- il le répéter cent fois , que je ne veux rien
acheter ? dit le barou ; cependant il prenait le collier
et l'examiuait. Combien dis-tu qu'il vaut ?
-
Monseigneur , répartit le juif à voix basse , et
d'un air mystérieux , ce collier doit être vendu aujourd'hui
même , et argent comptant . La personne qui s'en
défait ne peut le donner qu'à cette condition , et surtout
ne veut pas qu'il tombe dans les mains de petites
gens . Enfin , un acheteur tel que V. Exc. l'aura pour
la moitié de sa valeur .
-
Et la moitié de sa valeur , qu'elle est - elle dans le
langage des juifs ?
-
La moitié de quatre mille écus : c'est deux mille
écus .
Et la moitié de la valeur du juif Isaac Moïse , y
compris sa petite vanité , est celle d'un fripon entier ,
n'est- ce pas ?
-Monseigneur , répartit Moïse , on est un pauvre
fripon tant qu'on vend au lieu d'acheter. Allons ,
monseigneur aime à rire , et j'entends la plaisanterie ;
l'un va avec l'autre . Mais vendre à bon marché et être
honnête homme c'est la même chose ; je défie , u'importe
quel chrétien , de me surpasser aujourd'hui en
probité.
C'est bon , c'est bon ; mais on peut , sans crainte,
offrir au juif le plus honnête la moitié de ce qu'il demande.
Tu veux deux mille écus , je t'en donne mille .
Allons va ,
et ne me romps plus la tête .
Moïse répondit que c'était impossible , qu'il voulait
renoncer à la terre promise s'il le donnait à un denier
moins de quinze cens écus ; enfin, deux minutes après,
il le laissa pour mille. Le baron lui ayant compté son
argent, le juif court chez la baronne pour lui dire que
AOUT 1819.
173
le stratagême avait réussi , et pour recevoir les deux
mille écus qui lui revenaient encore.
-Eh bien ! je l'ai emporté , dit - elle le soir au comte
qui vint la voir , le collier est à moi , le baron , tenté
par la médiocrité du prix , l'a acheté . C'est demain
mon jour de naissance , il ne manquera pas...
-
Avant que le comte eut pu répondre , le baron parut.
Il salua d'abord l'ami de la maison , puis se tournant
vers sa femme : Félicite-moi ; ma chère amie , lui
dit- il d'un air assez railleur , j'ai fait une emplète qui
étonnerait la femme qui achète le mieux , toi - même
enfin ; admire mon bon marché , j'ai eu des perles ,
non pas pour moi , tu le penses ; je me suis souvenu de
l'aimable femme que j'ai le bonheur de posséder . Enfin ,
j'ai eu pour mille écus un collier que le joaillier de la
cour a estimé trois mille . Demain , ma charmante Caroline
, nous célébrons ta fête , et tu verras ce collier
au cou de ta nièce lorsqu'elle viendra te présenter
son bouquet. J'ai pensé que je remplirais parfaitement
ton attention en faisant ce présent à cette chère enfant
que nous allons marier. Je suis généreux , tu le vois ,
à bon marché. Je me doute même qu'il y a quelque
chose de mystérieux dans cette aventure, le prix étant
réellement trop modique ; mais je n'ai rien à me reprocher
; je ne suis pas responsable des friponneries
d'un marchand : ou de ceux qui les mettent en avant .
J'ai donné ce qu'il m'a demandé , seulement je regrette
de ne pas m'être informé davantage . Pendant que le
baron parlait , Caroline devint pâle et se troubla , la
contenance du comte était embarrassée . Eh bien ! qu'as
tu donc , reprit le baron , n'ai -je pas agi comme tu
aurais agi toi-même ? La tendre amitié que tu as pour
ma nièce , m'a fait penser que tu me pardonnerais de
ne pas t'avoir offert ce présent , mais la faute est faite ,
sois assez bonne pour m'excuser ; Moïse reviendra,
et je saisirai cette occasion pour te la faire oublier
tout à fait. Mais quoi ? tu ne prends, donc point part à
la joie que j'éprouve d'avoir donné quelque chose digne
174
MERCURE DE FRANCE.
de tous les deux à ta charmante nièce ? Tu détournes
les yeux ! Ah ! M. le comte aussi ! Vous semblez me désapprouver
l'un et l'autre.... On dirait, à votre air , que
Vous avez perdu les deux mille écus que j'ai gagnés
par mon marché.
En disant ces mots , le baron souriant malignement ,
salua sa femme et le comte , et sortit . La baronne ne
pouvait plus douter , bien qu'elle fût sûre de la discrétion
du juif, que son mari n'eût , découvert le mystère .
Quelle humiliation pour une femme de se voir dupe de
sa propre ruse ! Et le comte ! combien il eut mieux
aime avoir perdu quatre mille écus au jeu . Il se consola
en pensant que la revanche lui appartenait . Mais
comme un malheur est toujours suivi d'un autre , le baron
, qui avait trouvé bon le marché que sa femme et le
comte lui avait fait faire , trouva mauvais que le galant
comte continua ses visites chez la baronne . Il saisit
donc l'occasion , ou plutôt il la fit naître , pour rompre
cette liaison qui lui déplaisait. Dès ce moment , le
tort fut de son côté , du moins , dans le monde ; ce ne
fut qu'un cri unanime contre le mari bourru , qui
osait refuser des adorateurs à sa femme .
Quand à la baronne , comme elle était aussi bonne
que belle , elle devait finir par tout oublier . Seulement
le dépit revint quelquefois mouiller sa paupière ; elle
disait alors : « Emilie Galotti a raison : les perles font
couler les larmes . >>
mmmmmmmmmm
S. V.
LA GUERRE DE TROIS JOURS , poëme héroï-comique en
trois chants, dédié aux Elèves de l'Ecole de Droit de
Paris , par A. B. D. G. ( 1 ) .
Ce petit poëme est l'ouvrage d'un jeune homme qui
( 1 ) Chez Ladvocat , Palais -Royal , galerie de bois , nº. 197 et
198 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
AOUT 1819 . 175
manie adroitement l'arme de l'ironie. Il inspire la gaîté
en même temps qu'il sait attacher à son sujet.
Je crois inutile d'annoncer que l'intention de l'auteur
a été de peindre les événemens qui se sont passés
à l'Ecole de Droit.
Ce poëme est divisé en trois chants.
Dans le premier ,
LA sombre nuit couvrait d'une aile noire
Bourse , Institut , Palais , Observatoire ....
Lors un Doyen , rempli de ses discours ,
Sur l'édredon attend l'astre du jour.
Des Facultés , compagnes et rivales ,
Ce chef fameux rappelant les annales ,
En soupirant avait fermé les yeux.
La Jalousie , au regard furieux ,
Au coeur brûlant , à la bouche sanglante ,
De l'antre obscur où l'honneur la tourmente ,
Entendit trop ce funeste soupir ;
Son sein cruel en frémit de plaisir.
Au même instant d'une course rapide ,
Près du Doyen la Vengeance la guide .
De son alcove elle ouvre les rideaux ,
Et parle ainsi : « Toi , de qui les travaux
»
Depuis trente ans , honneur de cette école ,
>> Ont ajouté des pavots à Barthole ,
» Doyen , tu dors ... Tu dors , quand Bavolin
» M'accable encor de son souris malin ! .....
» A Bavolin suppose des secrets
» Qui de Louis attaquent la puissance ,
» Alors sers toi de ta lourde éloquence .
» Prouve , Doyen , que ce fier avocat
>> Par ses discours peut renverser l'état ;
>>
Qu'aux étudians , sa coupable méthode ,
>>
>>
Apprend , grand dieux ! ... à connaître le code ,
Quand à ton cours on n'apprend qu'à dormir.....
Elle avait dit : à ce conseil affreux
Le vieux Doyen soulève enfin sa tête ;
Ainsi Neptune appelle la tempête .
Les noirs Soucis voltigent près de lui ,
176 MERCURE DE FRANCE .
Ses yeux sont pleins de fureur et d'ennui .
« J'obéirai , divinité chérie !
Dit-il alors ......
» A moi , valets , courez chez mes confrères ,
» Deux ont des droits à mes palmes altières .
» Pardessous , lui , dont l'esprit égala
» En sots discours le chantre d'Atala.
» Du gros Soufflot
gourmandez
la paresse
;
» Il dort sans doute aux pieds d'une duchesse !
» Allez valets ; qu'ils viennent à l'instant ... »
Le conseil s'assemble enfin ; mais tandis que chacun
y est occupé à donner son avis , Sainte- Geneviève vole
chez Bavolin , l'instruit du complot qui se trame contre
lui . Rien ne peut arrêter le sage professeur , ni le complot,
ni les prières de son épouse ; il se reud à son cours.
A peine a - t -il commencé sa leçon , l'orage gronde , le
Doyen arrive , le tumulte est à son comble , et l'école
est provisoirement fermée .
Dans le second chant , après son invocation aux
nymphes du Parnasse , l'auteur suit la Jalousie aux enfers
, et lui prête ce discours aux mégères :
« Pour moi , mes soeurs , on se rosse là - haut ,
» Dit - elle . Eh bien ! quoi servent ces flammes ?
» Ah ! faisons voir que nous sommes des femmes !
» Fières toujours dans nos ressentimens ,
>> Faisons siffler ces horribles serpens.
» Voyez , mes soeurs , ce mortel intrépide
» Qui de nos droits est devenu l'égide ;
» Sa plume est fiel , aussi Martin- bâton
>> Gagna souvent la moitié de son nom.
» Il en est tant qui , fiers de leur naissance ,
>> Et de leur nom que la fortune encense ,
>> Malgré la croix , l'épée et le ruban
>> Voudraient enfin pouvoir en dire autant .
Martin-bâton , arlequin >> , journaliste ,
>>
Qui suit de loin les bons mots à la piste ,
>> Est mon vengeur , mou fils et mon appui ;
» Donc sans façon allons diner ehez lui . »
AOUT 1819 . 177
Les filles infernales se rendent au banquet préparé
par Martin . Elles y trouvent le Doyen. Martin rend
compte des événemens de la veille . Il relève le courage
abattu du Doyen . Il appaise une légère discussion qui
s'est élevée entre les professeurs présens , au nombre
des quels l'auteur fait paraître Barthole et Cujas . On dé
libère sur la conduite qu'il convient de tenir. Chacun
dit ce qui lui passe par la tête . On remarque le discours
de Cujas ....
。
Et de Cujas la redoutable voix
Profère alors ces grands mots d'autrefois :
« Comme ainsi soit qu'un professeur ignare ,
» Aurait traité le bon temps de barbare ;
» Que le susdit Bavolin de son nom ,
» A donc forfait de science et leçon..
» Or sus , messieurs , alors que la noblesse
>> Bravait les rois au sortir de la messe
» Il arriva qu'en cette faculté
> Un professeur fut céans culbuté.
>
» Il avait tort , on ne put s'y méprendre :
>> Aussi , messieurs , le parlement fit pendre
» Le professeur , item , les étudians :
» Par cet arrêt tout fut calmé céans .
» Comme ainsi soit , il appert que l'on pende
» Et Bavolin et toute sa légende ....»
La division se mêle dans le conseil ; mais enfin chacun
croit qu'il faut suivre l'avis de Martin , et l'on se
rend , en conséquence , à Sainte- Geneviève , faire chanter
un Te Deum , afin de rendre favorable la bonne
patrone de Paris. Tout cela s'est passé pendant le diner.
Tandis qu'ils sont en marche pour se rendre au temple
M. Bavolin cherche à calmer la tendre inquiétude de
son épouse. Cependant ils arrivent . Je regrette de ne
pouvoir faire connaître à mes lecteurs la réception que
leur fit la sainte ; car il ne saurait leur suffire de savoir
que la douce Geneviève les fit chasser . La troupe doctorale
allait maltraiter le sot donneur de conseil , quand,
heureusement pour lui , arrive à propos le Conserva-
12
178 MERCURE DE FRANCE .
teur. Il les presse sur son coeur , parvient à les tranquiliser
, et à faire renaître quelqu'espoir dans leur âme
et à leur inspirer quelque peu de patience .
Au troisième chant , le Doyen et les siens , dirigés
par le Conservateur , interrogent cet astre découvert
par l'illustre M. Marcellus , cet astre qui doit les instruire
de leurs destins . Chacun les y découvre à sa manière.
Mais , pourtant , M. Pardessous réunit tous les
frages à l'exactitude de ce qu'il a vu :
«< Messieurs , dit-il , notre ordonnance est prête ;
» Et je la lis même très-couramment
» Près de la queue ; écoutez seulement.
» La Faculté, qui jamais ne plaisante ,
» De son Doyen est vraiment très - contente ;
» Et Bavolin , ce faiseur de discours ,
» Du corps sans tache est banni pour toujours. »
La joie se répand sur tous les visages , et l'on s'assemble
de nouveau chez le Doyen . Là , le Conservateur ,
qui a rallié les esprits , furieux de nos docteurs , les
engage , pour mieux se faire respecter , à appeler à
leur secours la police et la gendarmerie , car , dit- il :
<< Ces bambins ont la tête un peu chaude. >> L'opinion
descend parmi eux et les poursuit de sa colère. Elle
termine ainsi le discours qu'elle leur adresse :
« O des partis funeste illusion !
» Plus de vertu , d'esprit ni d'union.
» Du sang , des pleurs , voilà leur nourriture ;
» Au nom français un Français fait injure.
» Ah ! puisqu'enfin vous aimez votre roi ,
» Soyez unis , c'est l'esprit de la loi. »
La foudre gronde à ces nobles paroles.
On se repent ; regrets vains et frivoles !…….
Car du combat déjà les cris affreux ,
Retentissaient dans l'écho de ces lieux .
Les étudians se pressent vers la chaire ;
Mais on les chasse..... ô douleur ! ô colère !
AOUT 1819 . 179
De Bavolin le sort est proclamé ,
Il est proscrit , insulté , diſfammé......
Ces jeunes coeurs frémissent de vengeance ;
Rien ne fléchit leur aveugle imprudence.
De Bavolin on invoque le nom …………… .
Il s'éloignait , mais on retient ses pas ,
Les étudians l'élèvent dans leurs bras ,
Et c'est alors que le Doyen sévère
Leur montre un front blanchi par la colère .....
Le vent mugit dans les cieux embrâsés ;
Les étudians en deux corps divisés ,
De cris aigus font retentir la place !
Le désespoir augmente leur audace .
Des alguasils , bientôt le régiment ,
Le sabre en main vient entourer le champ ......
L'Opinion , la reine de la terre ,
Des combattans vient suspendre l'ardeur ;
On se regarde , on écoute , on a peur.
<<< Jeunes Français , arrêtez , leur dit-elle ,
» Tout est fini , j'ai jugé la querelle .....
>> Soumettez-vous , et montrez à la France ?
» Que ses enfans abhorent la licence .
» Enfans heureux ! l'avenir vous attend ;
» On peut céder sans cesser d'être grand .
» Et si de sots fleurit encore l'empire
>> Vengez vous donc puisque vous savez rire .>
Après ces mots , d'une puissante main ,
L'opinion emporte Bavolin :
On se regarde , on cesse le carnage ,
Car le présent passe comme un nuage.
L'auteur termine ainsi son récit :
Mais à quelqu'un si j'avais pu déplaire ,
Ah ! dites lui , que d'un fiel imprudent
Mon jeune coeur fut toujours innocent .
J'ai voulu rire , et l'on sait bien qu'en France
C'est un péché qu'on pardonne d'avance .
180 MERCURE DE FRANCE .
Malheurs, combats , révolutions ,
Tout doit chez nous finir par des chansons.
La critique aurait bien quelque chose à reprendre
daus l'ordonnance du plau de ce poëme , dans quelques
incorrections de style ; mais je pense que ce serait
s'armer de beaucoup trop de sévérité pour juger un
poëme léger , écrit avec une grande facilité , rempli
de vers agréablement tournés , un poëme enfin où les
pensées vives , sont rendues avec chaleur , où l'intérêt
va toujours croissant , où l'on est entraîné vers la conclusion
par
des sentimens presque toujours heureusement
exprimés , et par cette gaîté frauche et délicate
qui attache l'esprit sans le fatiguer .
Je ne doute point que ce petit ouvrage ne fasse fortune
, et ne donne bon nombre de lecteurs et d'amis à
son auteur.
m.mmmmmmmmmmmmmm
CHRONIQUE.
mwww
DANS un des numéros de la Gazette littéraire de
Leipsick , de cette année , nous avons remarqué la
lettre suivante , adressée à M. Gail , membre de l'Institut
; nous en offrons aujourdui un extrait à nos lecteurs
, pour leur donner une idée de l'urbanité germanique
des hommes de lettres du Nord.
« La lecture du no . 50 de la Gazette littéraire ,
m'apprend que M. Gail , professeur à Paris , a fait insérer
dans le Philologue , journal qui paraît dans la
même ville , quelques lettres à mon adresse , écrites
en langue française. Si , comme je dois le supposer , il
attend une réponse à ses lettres , je l'invite à se servir
à l'avenir de la langue allemande , de la latine , ou de
la grecque , à volonté ; car j'ai une trop haute opinion
AOUT 1819.
181
de la dignité du peuple allemand et de sa langue , pour
répondre à une lettre écrite en français . M. Gail ne
manquera certainement pas de regarder ma déclaration
comme une offense dirigée contre la grande et
aimable nation dont il est le défenseur , comme chevalier
de la Légion - d'Honneur et de l'ordre de Saint-
Waldimir ; il ne manquera certainement pas non plus
de m'offrir des exemples d'une plus grande modestie ;
mais je suis fàché de lui dire , que je regarde comme
plus honorable d'être critiqué par un Français que d'en
etre loué , etc. , etc. Signé POPPE.
Nous nous bornerous à citer ce passage de cette
lettre , écrite d'un bout à l'autre dans le même style ,
et certes elle ne fait pas honneur à son auteur .
Quelles que soient les opinions de ces savans sur les
talens et les travaux de M. Gail , on ne peut que le
louer du courage et du zèle avec lequel , pendant toute
sa vie , il a procuré les recherches sur la littérature
grecque . Si ses travaux n'ont pas toujours été couronnés
du succès , il serait injuste de l'en accuser , puisqu'il
avait souvent contre lui , et l'aridité du sujet , et le préjugé
contre une langue , adoptée depuis si peu de
temps dans l'éducation . Une pareille réponse n'est pas
très-propre à encourager la communication avec les savans
de l'Allemagne . Mais , malgré les observations de
M. Poppe , nous sommes bien persuadés que la générosité
et l'amabilité du peuple français , n'ont rien perdu
dans l'opinion des nations étrangères .
Il est permis d'être impudent , mais non pas au
point d'abuser de la confiance du public , d'une manière
aussi scandaleuse qu'un M. Mossé vient de se le
permettre . Pour avoir fourni quelques articles au Mercure
de France , il ose prendre la qualité d'ancien
rédacteur de cette feuille , à laquelle il n'a jamais
coopéré. Le sieur Mossé en impose ; il n'a jamais eu
cette qualité ; elle ne lui appartient pas , et , qui plus
est , ne lui a jamais appartenue.
182 MERCURE DE FRANCE .
Si tous les écrivains qui font insérer des articles
dans un journal , pouvaient se qualifier du titre de ses
rédacteurs , il n'existe pas de feuille qui ne puisse, de
cette manière , compter quelques centaines d'individus
attachés à sa rédaction .
Les noms des rédacteurs du Mercure de 1812 et années
suivantes , se lisaient sur la couverture de ce journal
, et nous défions le sieur Mossé , de prouver que le
sien y ait jamais figuré . On y remarquait , parmi les
coopérateurs , MM. Cuvier , Le Breton , Ginguené ,
Roquefort , Vanderbourg , Amaury Duval , Lacretelle .
Il est à présumer que ces savaus n'auraient jamais
consenti à l'admission d'un sieur Mossé parmi eux. Ce
prétendu rédacteur , dont le nom et le talent sont également
inconnus , vient de faire paraître une nouvelle
feuille. A lui permis :
Ecrive qui voudra ; chacun à ce métier
Peut perdre impunémeut son encre et son papier.
Mais en faisant annoncer sa feuille dans le Pilote
dn jeudi 5 , il a osé dire qu'elle était rédigée par
MM. les collaborateurs du Mercure de 1812. Nous
annonçons que le sieur Mossé en impose à lui -même et
au public , nous le désignons à son propre mépris et à
celui de tous les honnêtes gens , dans le cas où il ne
prouverait pas l'assertion du Pilote , où bien s'il ne so
hâtait de la détruire.
J'admire de Mossé l'ignorance profonde ,
Le sot fait le tranchant , mais on le lui read bien !
Il dit du mal de tout le monde
Personne aussi de lui ne dit de bien.
se
-M. Drovetti , ancien consul de France à Alexandrie
, a recueilli dans la haute Egypte des monumens
très-précieux ; il revient en Europe , mande-t -on de
Livourne , avec une collection d'objets d'un grand prix ,
pour jouir du fruit de ses savantes recherches.
AOUT 1819 .
183
-La Société Linéenne , qui s'est formée à Bordeaux ,
a tenu , en plein air , dans le courant de juillet , une
séance destinée à célébrer la fête de Linnée sur le côteau
pittoresque de Florac . Le professeur Latterade , directeur
de la société , a prononcé un discours qui a été suivi
de plusieurs lectures , et d'un repas frugal sur le gazon .
On y a porté des toasts à la mémoire de Linnée , de
Bauhin , de Tournefort et de Jassieu .
- M. le comte Vaublanc va , dit- on , publier entre
ces deux sessions , son poëme épique sur la prise de
Constantinople , par Mahomet II.
- Par ordre du comité central d'artillerie , des essais
ont été faits sur cinq nouveaux produits de la manufacture
d'acierie , établie à la Bévadière , près Saint-
Etienne , par M. le receveur-général de la Moselle .
Deux aciers fondus ont donné de très -bons ciseaux et
d'excellens burins ; un des trois aciers corroyés , dits
à deux colonnes a été trouvé excellent pour les burins
durs et déliés . Le comité en a fait faire des crochets
pour tourner la fonte de fer , épreuve très - forte à
laquelle l'acier anglais , mis en comparaison , a moins
résisté.
-
Le gouvernement napolitain fait continuer les
fouilles de Pompeïa . On sait combien elles avaient été
encouragées par les rois Joseph et Joachim , lesquels
ont considérablement eurichi et augmenté le beau musée
de Portici . Il a été découvert plusieurs édifices le
long de la rue principale qui conduit aux temples d'Isis
et d'Hercule , ainsi qu'au théâtre. Dans l'une des maisons
précitées , on a trouvé des instrumens de chirurgie
en bronze , et parfaitement conservés . Ils font connaître
les moyens employés dans le premier siècle de
l'ère vulgaire par les disciples d'Hypocrate et de Gallien .
Des peintures d'une bonne conservation , représentant
des fruits et des animanx , faisaient partie de la
découverte.
-L'administration des fouilles de Tibre , vient de
nommer un conservateur général . Ces fouilles , qui doi*
84
MERCURE
DE FRANCE
.
vent commencer incessamment , promettent une ample
moisson. Les romains , à la mort ou à la déchéance de
leurs Empereurs , avaient la coutume , lorsqu'ils n'en
avaient pas été contens , de jeter dans le Tibre les
statues , les bustes et les médailles qui rappellaient les
traits du tyran qu'ils avaient renversé . Ces monumens
doivent être cachés par la vase que roule continuellement
le Tibre . Espérons pour les arts que ces fouilles
seront fructueuses .
— La machine inventée par M. Christian , directeur
du conservatoire des arts , pour la préparation du lin ,
sans rouissage , vient d'être exécutée à Nantes avec
beaucoup de succès. Le prix en est fixé à 400 fr .
- Un habitant de Vérone a fait une découverte
assez importante ; il est parvenu à rendre aux cloches
félées leur son , sans qu'il soit nécessaire de les refondre .
C'est ce que nous verrons car il faut le voir pour le
croire.
"
Les comédiens , les musiciens , les chanteurs ,
les danseurs , les tailleurs , les décorateurs , les machinistes
et cette foule d'individus qui s'attachent au théâtre
, soit que la médiocrité de leurs talens les laisse sans
emploi , ou les dégoûte du public ; soit que l'intrigue
des coulisses paralyse leurs moyens ou leurs bonnes
intentions ; soit enfin que l'ambition les tourmente :
peuvent se réjouir et espérer un meilleur avenir . La.
Russie , la Nouvelle - Orléans et la Martinique demandent
des sujets , et des engagemens vont avoir lieu
pour ces pays , où il suffira d'être français pour faire
fureur. Si les correspondans qui sont chargés de faire
les engagemens n'exigent pas des acteurs une grande.
connaissance de notre langue , et de nos chanteurs
qu'ils ne sacrifient point la musique à leurs caprices
, on peut leur promettre d'avance une moisson
abondante.
L'empereur des Russies vient d'assurer à la veuve de
M. Kotzebue , pour toute sa vie , le payement du traiAOUT
1819 .
185
tement dont jouissait son mari , en sa qualité de conseiller-
d'état .
-
La cour d'assises a acquitté , à l'unanimité du Jury,
le jeune Baudouin qui était accusé de banqueroute
frauduleuse.
Voici le fait :
En 1814 , le sieur Baudouin tenait deux maisons de
commission , l'une grande-rue Batellière , et l'autre sous
le nom de son fils , âgé de vingt ans , rue Pelletier .
L'état de ses affaires dans lesquelles il avait intéressé
son fils , le réduisit au désespoir , et il se suicida . Le
jeune Baudoin fut accusé de banqueroute frauduleuse ,
après la mort de son père ; mais il ne se présenta pas.
Le 28 de ce mois , appelé de nouveau , il a comparu
devant la cour. Le Jury a dû reconnaître que ce jeune
homme n'avait été , dans les mains de son père , qu'un
instrument purement passif.
L'auditoire n'a jamais été , peut - être , plus attendri
lorsqu'on a lu à la cour une lettre du sieur Baudouin ,
dans laquelle il fait connaître que c'est le désespoir
d'avoir compromis son fils qui l'a entraîue dans l'abyme....
Par cette lettre il recommande son fils à ses
créanciers .
mmmmmm mmmmm wwwwwwwww
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON s'occupe exclusivement à ce théâtre de l'opéra
d'Olympie.
Madame Fay a continué ses débuts dans le rôle de
la Vestale. Sou succès n'a pas été moins brillant qu'aux
premiers jours de son apparition . On eut cependant
désiré la voir remplir un personnage moins jeune. La
186 MERCURE DE FRANCE.
voix , le physique et le talent de Mme. Fay semblent
l'appeler à l'emploi que remplissait avec tant de talent
Mile . Maillard . Qu'elle ait le bon esprit de s'y placer
et nul doute quelle ne fixe long- temps encore la bienveillance
du public.
wwwww www www
THEATRE FRANÇAIS.
Continuation des débuts de madame PARADOL , dans le róle
d'Emilic.
Ce qui a été dit de cette actrice , à l'occasion de ses
deux premiers essais dans le rôle de Sémiramis , est à
répéter au sujet de son troisième début .
Sans pourtant la placer au - dessuss de Mile . Georges ,
les anciens habitués du théâtre-Français ne se souviennent
pas d'avoir vu une débutante y apporter d'aussi
beaux moyens taille , figure , organe , âme et dignité,
voilà ce qui la distingue éminemment.
Quoiqu'elle ait pu acquérir un peu d'habitude daus
quelques rôles d'opéras qu'elle a joués en province ,
on ne peut voir qu'avec étonnement l'intelligence qu'elle
apporte dans le nouveau genre quelle embrasse . De tous
ces avantages , on seroit tenté de conclure , qu'elle est
bien près de la perfection ; mais outre que nos engagemens
envers le public nous obligent de dire la vérité ,
ce serait rendre un très mauvais service à Mme . Paradol
que de lui donner lieu de croire qu'elle ne laisse
rien à désirer . Son défaut le plus remarquable , est une
trop grande précipitation dans le débit , défaut qui la
rend par fois inintelligible , précipitation qui , souvent ,
n'est pas inhérente à la situation ; ce défaut est toujours
inexcusable , même quand le succès le commande , si
l'acteur ne redouble pas d'attention pour que sa prononciation
soit distincte.
Il est un autre écueil contre lequel on doit prévenir
AOUT 1819 . 187
Mme. Paradol ; écueil d'autant plus à craindre , qu'il
se cache sous les apparences les plus séduisantes .
Mme. Paradol possède au plus haut degré la noblesse
de l'attitude et du geste ; mais par cela même qu'elle
lui est naturelle , elle doit moins l'affecter : vouloir
mieux faire que ce qui est bien , c'est tomber dans l'exagération
qui , en toute chose , est vicieuse . D'ailleurs la
débutante ne doit pas iguorer que l'esprit qu'on veut
avoir gâte celui qu'on a.
C'est en général , vers cet excès , que Mme . Paradol
paraît se laisser plus facilement emporter. Certes , quelques
graves que soient ces reproches , il est peu de
débutautes , peut- être n'y en eût-il jamais une qui en
méritât aussi peu . Ces reproches sont , toutefois ,
d'une telle importance , que de l'attention qu'apportera
cette intéressante actrice à réformer ces imperfections ,
va dépendre le rang qu'elle devra tenir sur la scène.
française . On ne hasarde rien de trop eu affirmant qu'il
dépend d'elle de se placer au premier rang, sans lui dissimuler
que faute de soins elle peut se condamner à
une éternelle médiocrité.
Lorsqu'il est question de la représentation d'un des
chefs -d'oeuvre de Corneille , ce serait remplir bien superficiellement
les devoirs d'un critique que de ne
faire mention , quoiqu'en dise certain journaliste de
notre connaissance , que d'un seul rôle . Celui de Cinna
est un chef- d'oeuvre , mais nous sommes convaincus
que celui d'Auguste est un des plus beaux qui existent
au théâtre. On doit se rappeler de la perfection avec
laquelle il était joué par Monvel , malgré son organe
épuisé et sa prononciation pénible ; mais son talent
magique et son exquise sensibilité, surmontaient tout
ces obstacles , et portaient l'émotion dans l'âme des
spectateurs ; ceux qui se souviennent de plus loin , ont
eu le modèle d'une bien plus grande supériorité dans
l'acteur Brizard , dont rien aujourd'hui ne peut retracer
l'idée . A la noblesse du jeu il réunissait celle de la
188 MERCURE DE FRANCE .
figure , et avait porté le talent à dire la tragédie presque
sans déclamation .
Je passerai sous silence la manière dont le rôle d'Auguste
a été rendu par Colsou ; c'est lui rendre service
que de ne pas le faire entrer en comparaison avec les
deux acteurs précités . Peut - être sans ces souvenirs aurait-
il laissé moins à désirer , car il a passablement
rendu quelques scènes , entre autres la première du
cinquième acle , si ce n'est le vers :
Prends un siège Cinna , etc.
qu'il a dit d'un air trop impérieux , et même menaçant.
Lafon a eu de beaux momens. Comment Mme. Paradol
ne se laisserait- elle pas emporter à cette précipitation
que je lui ai reprochée , lorsque cet acteur consommé
tombe lui-même quelquefois dans cette erreur , avec
cette différence pourtant que ma critique ne porte point
sur sa prononciation , qui est toujours très - distincte.
SECOND THEATRE FRANÇAIS .
Closel a obtenu son ordre de début : il paraîtra d'abord
dans les rôles d'Alceste , du Misantrope , de Dorsan
, de la Femme jalouse et plusieurs autres de ce
genre , quoiqu'il se destine à remplir par la suite l'emploi
des pères nobles .
THEATRE FEYDEAU ,
Il serait fort heureux pour le premier Théâtre- Français
de posséder quelques doublures de plusieurs chefs
d'emplois. Il pourrait , comme on le voit à Feydeau
pour Marlin , faire oublier l'absence de Talma. Depuis
quelques temps Baptiste a réuni tous les efforts
de son talent. Sa voix est devenue plus fraîche et plus
sonore . Je ne serais point surpris qu'il fût destiné un
jour à remplacer dignement Martin.
AOUT 1819 .
189
C'est après l'avoir entendu dans les charmans opéras
deJeannot et Colin et de Joconde, joués dernièrement ,
que j'ai cru pouvoir le juger aussi favorablement .
THÉATRE ROYAL ITALIEN.
Rien n'est moins difficile , pour le choix de ses sujets ,
qu'un auteur de pièces italiennes ; pourvu que son
poëme soit le sujet d'une musique savante et mélodieuse
, qu'il s'y trouve quelques situations favorables
au talent de chaque auteur , le public , le musicien ,
les acteurs seront satisfaits . Ce que je vieus de dire eu
général , je l'appliquerai en particulier au nouveau
drame de l'Agnese . Plusieurs pièces ont été mises à
contribution , entr'autres le Filz -Henri de M. Réné-
Perrin ; et le ballet d'Irma , le triomphe de Mlle . Bigottini.
Peu importait le sujet à M. Paër ; il était sûr de
créer un nouveau chef- d'oeuvre musical , et ses espérances
n'ont pas été déçues. Sans être un enfant de la
terre de l'harmonie , sans être animé du feu qui respire
dans les ouvrages des Cimarosa , des Paesiello , des
Piccini , il est impossible de résister aux accens doux
mélodieux , à ces accords célestes , majestueux , qui
s'échappent de sa lyre. Le triomphe de M. Paër a été
complet ; mais il est de toute justice d'accorder une
partie de la couronne à Pellegrini , et à Mme. Mainvielle
Fodor. Tous deux ont rivalisé de zèle et de talent
pour faire valoir la savante production de M. Paer.
VAUDEVILLE.
On a donné à ce théâtre , mercredi passé , la première
représentation d'un Dimanche à Passy. Annoncer
que ce vaudeville est de MM . Désaugiers , Léger et
un troisième, c'est prévenir qu'il renferme plusieurs
190 MERCURE DE FRANCE .
couplets d'une bonne facture . Malheureusement cette
pièce n'offre rien de plus ; point d'intrigue , les scènes
se suivent sans avoir entr'elles aucune liaison. Tout.
l'intérêt et le peu de comique du Dimanche à Passy,
consistent à faire jeûner une espèce de niais qui comptait
faire un bon dîné chez des amis qui ont une maison
de campagne au bois de Boulogne. Les amis de la décence
sont prévenus qu'il se trouve des amours et que
la pièce est terminée par un mariage . On a sifflé quel- ,
ques scènes longues et froides , mais les jolis couplets
ont été applaudis et les auteurs nommés. En voilà plus
qu'il n'en faut au théâtre du Vaudeville , pour légitimer
un succès .
VARIÉTÉS.
Depuis le succès d'Angeline et du Mariage à la hussarde,
ce théâtre est devenu une mer orageuse sur laquelle.
les naufrages sont très -fréquens . Alfred et Eugène ,
vaudeville en un acte , vient cependant d'échapper à la
tourmente , et , grâce à l'équipage qui a su opposer
danger l'adresse et la gaité , et entonner à propos quelques
couplets heureux , ce léger esquif est enfin arrivé
au port ; sa faible construction ne laisse pas espérer
qu'il puisse faire un voyage de long cours .
au
PORTE -SAINT- MARTIN ,
La Double Fête de Village . Ce ballet , de la composition
de M. Blache , père , fut représenté avec succès
en 1791 , à Bordeaux . Son fils , M. Frédéric Blache ,
maître de ballets de la Porte- Saint-Martin, et déjà connu
par nombre de jolies productions , vient de faire
revivre cet ouvrage .
Le sujet en est faible et ressemble à tout , mais quelAOUT
1819 . 191
ques détails agréables , des danses gracieuses et des
pas très -bien exécutés par Mmes. Zélie- Mollard , Elisa ,
Pierson , et MM. Hullin , Victor et Mérante , ont fait
obtenir un nouveau succès à ce tableau villageois, que
les amateurs reverront souvent avec plaisir.
On doit aussi des éloges à la décoration de
M. Moench.
Mme. Armand continue avec encouragement ses
débuts dans le rôle difficile de Camille , des Frères invisibles.
Un bel organe , une prononciatiou nette ,
assez d'entente de la scène , tout en elle semble enfin
promettre un sujet utile pour ce théâtre qui n'en a pas
eucore.
Les auteurs de Mahomet Il s'empressent de nous apprendre
que cette pièce vient d'être reçue et qu'elle
doit succéder à Wallace , ouvrage du Corneille du
mélodrame . Ils font savoir en même temps qu'ils
ont obtenu des succès dans plus d'un genre de littérature
; souhaitons-leur de n'être pas frustrés dans leur
nouvelle attente , car malgré le tour de faveur qu'ils ont
obtenu , ils ont des devanciers qui ne sont pas gens à
leur céder leurs droits une autre fois.
pas
Philippe , dit - on , vient de signer un engagement
pour le grand théâtre de Bordeaux . Quoique cet acteur
ue soit doué d'un talent extraordinaire , il n'en sera
pas moins difficile de le remplacer dans une grande
quantité de rôles qu'il avait créés , et dans lesquels ils
a toujours obtenu les applaudissemens du public.
On répète en ce moment le Passepartout , vaudeville
posthume de Montperlier, auteur du Panier de Cerises .
On assure également que l'auteur des premiers chefsd'oeuvre
des boulevards va faire éclore le Bouton de Rose
à la Gaîté , c'est un mélodrame-féérie , pour lequel l'administration
fait de grandes dépenses , et que l'Héritage
de Jeannette , dont on s'occupe maintenant , ne pourra
sans doute couvrir que difficilement.
nous
S'il fallait rendre compte de tous les on dit ,
ajouterions qu'on répète aussi à l'Ambigu un Imbroglio
192 MERCURE DE FRANCE .
de l'auteur de la Maison du Corregidor ; mais pour ne
pas fatiguer nos lecteurs , et leur laisser au moins le
plaisir de la surprise , je me bornerai à leur apprendre
encore que , couvert de lauriers qu'il a recueillis en
province , et cuirassé d'un engagement de vingt mille
roubles , l'acteur St. - Félix , cet heureux imitateur de
Potier , est en route pour St. - Pétersbourg : Audaces fortunajuvat!
Au sujet d'un article , inséré dans le sixième,
cahier du huitième volume, page 371 de la Bibliothèque
historique , M. Renaud , rédacteur de ce Journal ,
s'est battu avec M. le colonel de Croquenbourg , qu'on,
dit être fort attaché à madame Hlamelin.
-Le lendemain vendredi 6 , M. David , rédactenr
de l'Indépendant , s'est battu avec un soi - disant
Garde - du- Corps . Le premier a été tué sur place et
l'autre est , dit - on , mort le lendemain .
-
On annonce que les amateurs du scandale auront de quoi s'amuser
à Blois pendant quelque temps. Il est question d'une soustraction
considérable en argent , bijoux , contrats , argenterie ,,
etc. , faite à des créanciers légitimes dans la succession d'un habitant
de la ville . Une amie du défunt va se porter partie civile , et
démasquer la turpitude de quelques personnes qui jouissent de lat
considération publique . M. ****** , notaire à Blois
et la veuve , sont , dit -on , vivement impliqués dans cette affaire ;
M. le procureur du roi sera saisi incessamment de la cause , et un
avocat de Paris , justement estimé , plaidera pour la partie civile.
, un avocat
-A Château- Roux, une épouse a trouvé son mari en tête à tête
plus qu'équivoque avec une dame de ses amies. Piquée jusqu'au vif
de l'affront qu'elle venait de recevoir , elle proposa à sa rivale de
se battre au pistolet ; la dame accepta , et nos deux amazones se
rendirent sur le terrain avec des témoins. On convint des distances
, et elles tirèrent toutes les deux à la fois . Heureusement
elles se sont manquées , et MM, les témoins , connus par leur galanterie
, sont parvenus à les réconcilier.
wwwww
wwwwwmm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
Vires acquirit eundo .
POÉSIE .
ÉPITRE AU ROI
SUR LE RAPPEL DES EXILÉS ( 1 ) .
Non ignara mali , miseris succurrere.
VIRG. Eneide.
PRINCE , si jusqu'au trône où siégeaient tes aïeux ,
J'élève librement et ma voix et mes voeux ,
C'est un droit des Français reconnu par toi -même ,
Alors que modérant l'autorité suprême ,
Dans cet acte fameux qui fixe leurs pouvoirs
Des peuples et des rois tu traças les devoirs.
( 1 ) L'auteur de cette pièce en avait communiqué des fragmens.
Nous la publions aujourd'hui dans son entier .
13
194
MERCURE DE FRANCE .
Ils ne sont plus ces temps où nos faibles ancêtres ,
Gaulois dégénérés , ne voyaient dans leurs maîtres
Que des dieux irrités qu'ils servaient à genoux.
De ses droits aujourd'hui le peuple est plus jaloux
Comme aux jours glorieux de la Grèce et de Rome ,
Dans le chef de l'Etat il ne voit plus qu'un homme ;
Et le prince lui-même , éclairé sur ses droits ,
Sait qu'on ne règne plus qu'en régnant par les lois .
De cette liberté je crois t'offrir l'hommage
En osant contre toi m'armer de tou ouvrage ,
Et rappeler , sans crainte , à ton coeur , à tes soins ,
Des maux que je tairais si je t'estimais moins .
Aux murs de Wasingston , sur les bords de la Dyle ,
Aux monts Helvétiens , errans et sans asyle ,
Louis , des malheureux , des Français égarés ,
Traînent dans la douleur des jours désespérés .
Les frimats ont trois fois attristé la nature ,
Frois printemps à la terre ont rendu sa parure ,
Depuis le jour fatal où la rigueur des lois ,
*Oubliant leurs travaux , leur gloire et leurs exploits ,
A fermé sur leurs pas le seuil de la patrie
Et proscrit leur mémoire insultée et flétrie ,
Ah ! quels que soient leurs torts ils les ont expiés ;
L'étranger les a vus , bannis , humiliés ,
Dans les murs qu'ils ont pris au sein de leurs conquêtes ,
Abaisser leurs lauriers et prosterner leurs têtes.
Ils vivent séparés de leur famille en deuil ,
Loin des regards d'un fils , autrefois leur orgueil ,
D'un fils qui n'aura pas peut-être l'espérance
De venger leur exil en mourant pour la France.
Fortunés citoyens , dont les vents et le sort
Ont toujours enchaîné le vaisseau dans le port ,
Paisiblement assis aux foyers de vos pères ,
Pouvez-vous de l'exil vous peindre les misères ,
Savez-vous les chagrins qui , sous d'autres climats ,
De ces infortunés environnent les pas ?....
Votre âme de leurs maux ignore l'étendue ?
Pour chérir sa patrie il faut l'avoir perdue ;
Il faut avoir vu fuir , sans espoir de retour ,
L'heureux toit où nos yeux se sont ouverts au jour.
Il se fait de l'exil une trompeuse image ,
AOUT 1819. 195
Gelui qui dans l'exil n'apperçoit qu'un voyage ,
Un léger châtiment qui prolonge des jours
Dont la hache inflexible allait trancher le cours.
Un léger châtiment ! ta sévère justice
N'arma jamais son bras d'un plus cruel supplice .
Lorsque sur l'échafaud , frappé du fer des lois ,
Le coupable périt , il ne meurt qu'une fois :
Et chaque jour l'on meurt , loin de tout ce qu'on aime ,
Cbaque jour dans l'exil on survit à soi - même.
Contemplez ces proscrits , languissans , abattus ,
Concentrant dans leur coeur leurs maux et leurs vertus,
Ah ! qu'ils sont différens de ceux là qui naguère
Revenaient le front ceint des palmes de la guerre ,
Où , qui de Melpomène exprimant les fureurs ,
Au théâtre attendri s'enivraient de nos pleurs !
Où sont ces magistrats , ces légistes célèbres ,
Dont la voix du barreau dissipa les ténèbres ,
Qui de l'Escaut au Tibre , vingt peuples amis ,
Dictaient ou confirmaient les arrêts de Thémis ?
Est - ce là l'orateur dont la douce éloquence
Aux mains du despotisme enchaînait la vengeance ,
Où l'artiste famenx dont le mâle pinceau
Des plus mâles vertus a tracé le tableau ?
Ouvrages
•
Tandis que leurs écrits , leurs exploits , leurs
Des peuples enchantés recueillent les hommages ,
Ces illustres Bannis , moins heureux que leurs noms
De climats en climats , de prisons en prisons ,
Promènent au hasard leur course vagabonde.
L'Europe les repousse et leur ferme le monde .
Pour eux dans l'Univers il n'est plus de pitié.
A limplorer en vain leur orgueil s'est plié ;
Jamais sa douce voix n'a caimé leurs alarmes
Et nulle part leurs yeux n'ont rencontré des larmes.
Prince , c'est trop long- temps à l'opprobre , au mépris ,
De la grandeur française exposer les débris :
Dans ces proscrits qu'insulte un délire sauvage
C'est la France , c'est toi , Louis , qu'on outrage .
L'étranger , qui n'a pas oublié ses malheurs ,
En les persécutant croit punir ses vainqueurs ;
Et sur des malheureux chargés d'ans et de gloire
196
MERCURE
DE
FRANCE
.
Venge de ses revers l'importune mémoire .
Des rois dont les sermens nous ont juré la paix
Frémissent de colère au seul nom d'un Français .
Qu'il a fait éclater une vertu plus rare ,
Qu'il fut plus généreux , ce Teuton , ce barbare
Dont le fer épargna les jours de Marius !
De ses concitoyens par ce héros vaincus ,
Son bras sur le vainqueur peut venger le carnage ; ...
Mais il a reconnu cet auguste visage ,
Ce front où quarante ans Rome a lu ses destins :
Prêt à frapper , le glaive échappe de ses mains ,
Il fuit , el , moins cruel que Minturne et que Rome ,
Sait dans un ennemi respecter un grand homme .
Eh ! qui doit à leurs maux plus que toi compâtir ,
Ces chagrins de l'exil qui peut mieux les sentir ?
Comme eux , tu fus privé du ciel de ta patrie ,
Tu regrettas comme eux cette terre chérie .
Oublié de la France et du monde et des rois ,
Tu ne te consolais qu'aux bruits de nos exploits .
Tes mains applaudissaient à ta patrie absente ,
Tes voeux accompagnaient sa marche triomphante .
Si le malheur t'appris à plaindre le malheur ,
Prince , de la pitié , sa compagne et sa soeur ,
Dont la voix si souvent dissipa tes alarmes ,
Pourrais- tu repousser la prière et les larmes ?
Crains qu'on ne dise un jour dans la postérité :
Louis , qui şi long -temps connut l'adversité ,
A laissé des Français , aux rives étrangères ,
Expirer dans l'exil dont il sçut les misères ,
D'illustres citoyens , d'intrépides guerriers
Qui ne lui demandaient pour prix de leurs lauriers
Que de mourir aux lieux où le ciel les fit naître ....
A la même faveur tous n'ont pas droit peut - être ;
Quelques-uns , je l'avoue , en ces temps orageux ,
Que voudrait oublier le Français plus heureux ,
Ont osé sur leur roi porter leurs mains fatales ,
Et d'un grand attentat ont souillé nos annales.
Mais enfin ce saint roi , ce monarque martyr ;
Qui reçoit des autels de notre repentir ,
Leur pardonnait encore en tombant leur victime .
N'entends-tu pas des cieux ce prince magnanime
1
AOUT 1819.
197
Te crier << Ne sois pas moins généreux que moi .
>> De quel droit punis-tu ceux qu'épargna ton roi ? .
» Je l'étais , quand moi -même excusant leur audace ,
» Dans mon dernier écrit j'ai proclamé leur grâce.
De ces infortunés ravis à ton amour
Le seul tort serait-il ce trop funeste jour
Qui d'un guerrier fatal recommença l'empire ,
Ralluma sur nos bords un dangereux délire ,
Et livra de nouveau nos cités et nos biens
Tu
peux
A l'étranger surpris et tremblant pour les siens.
les rappeler , ils ne sont pas coupables .
Des maux que nous souffrons seuls ils sont responsables ,
Seuls ils sont criminels , ceux-là qui sous ton nom ,
Réveillaient dans les coeurs la crainte et le soupçon;
Qui prêtant leur orgueil et leurs voeux à leurs princes ,
A la glèbe en espoir rattachaient nos provinces.
Des préjugés vaincus , gothiques partisans ,
S'ils n'avaient pas trahi leurs regrets impuissans ,
Les hameaux n'auraient pas repoussé ta tendresse
Et du fils de Henri délaissé la vieillesse .
Et vous , nobles guerriers , pour la première fois ,
De la patrie en pleurs méconnaissant la voix ;
Vous n'auriez pas , aigris par des conseils parjures ,
Sacrifié l'Etat à vos propres injures.
O toi qui peut d'un mot dissiper leurs douleurs ,
Louis , daigne tarir la source de leurs pleurs !
De ces coeurs ulcérés entreprends la conquête ,
Pardonne aux malheureux dont je suis l'interprète ;
Que dis- je ? Je le suis de leur famille en deuil .
Je le suis des Français dont ils furent l'orgeuil.
Quelle honte pour nous , si sur d'autres rivages
S'enflammaient leur génie et naissaient leurs ouvrages ;
Si dépouillant Paris de la palme des arts,
Bruxelles dans ses murs voyait de toutes parts ,
Accourir empressés d'admirer leur modèles ,
Les enfans d'Apollon aux grands maîtres fidèles !
Ces palmes que l'on veut envain nous enlever
La clémence à nos voeux saura les conserver.
Le pardon que ton coeur accorde même aux crimes ,
De nos dissensions les touchantes victimes ,
•
198
MERCURE
DE
FRANCE
.
De nobles exilés ne l'obtiendront- ils pas ?
Tant que chez l'étranger ils traineront leurs pas ,
Des Français vainement tu te diras le père ;
Prince , tu n'en auras le sacré caractère
Qu'alors que sur ton sein , unis et repentans ,
Tu pourras de l'Etat presser tous les enfans .
P. C.
CHARADE.
MON premier sous mon tout peut trouver un ombrage ,
Où mon second lui peut servir de pâturage.
ENIGME.
Au singulier je suis la fortune du sage
Et des héros enflamme le courage;
Guidé par son orgueil , très -souvent l'homme altier,
Pour m'avoir au pluriel , ne perd au singulier.
LOGOGRIPHE..
DANS l'ordre naturel , lecteur , je suis en France
Un être de peu d'importance .
Qu'est-ce , en effet , qu'une interjection ?
Mais étant pris en sens inverse
Au royaume d'Asie , au - delà de la Perse
Sur quatre pieds je sais donner nn nom .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ENIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le lundigaoú ! 1819 .
Le mot de la Charade est FOUGUEUX ;
Celui de l'Enigme est MERCURE ,
Et celui celui du Logogriphe est PAPIER dans lequel on trouve,
PRIAPE,
AOUT 1819 . 199
HISTOIRE .
ww
MÉMOIRES HISTORIQUES , POLITIQUES ET LITTERAIRES SUR
LE ROYAUME DE NAPLES , par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie . Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions par Amaury DUVAL , membre de
l'Institut de France . ( 1 )
QUATRIÈME ET DERNIER EXTRAIT.
ON aura saus doute remarqué le grand nombre de
révolutions que le gouvernement du pays napolitain
a subies avant de parvenir à une sorte de stabilité . Les
Romains opérèrent la première révolution dans son
gouvernement ; ils anéantirent toutes les petites républiques
qui couvraient cette contrée ; républiques peu
fortunées , où l'aristocratie était dans une lutte continuelle
avec la démocratie .
La seconde révolution fut l'ouvrage des Barbares
qui apportèrent avec eux le gouvernement féodal ,
c'est à - dire l'anarchie , l'ignorance , la superstition ,
l'avilissement et l'oppression.
"
Vinrent ensuite les Normands. Roger , un de leurs
rois , fonde un Etat puissant : Frédéric lui donne des
lois ; mais les papes renverserent cet édifice social :
ils y envoyèrent un usurpateur ; le pouvoir sacerdotal
et un gouvernement arbitraire pesèrent à la fois sur les
( 1 ) Paris , Chasseriau et Hécart , libraires , au dépôt bibliographique
, rue de Choiseul , nº . 3, et à la librairie du Mercure, rue
Poupée, nº. 7.
200
MERCURE
DE FRANCE
.
1
peuples. Après lui , le système féodal reprit sa vigueur ,
Les prêtres et les barons règnèrent despotiquement .
Ferdinand-le- Catholique , transformant le royaume
en province , lui porta un coup nou moins funeste :
c'était le condamner à la misère , aux désordres , à la
corruption.
Charles III et son ministre eurent la gloire de réformer
de grands abus , d'appeler la nation à une vie
nouvelle , et de fonder enfin une véritable monarchie.
En quittant le trône de Naples, il regrettait de voir son
ouvrage imparfait .
Il y laissa Tannuci , en lui recommandant le soin.
d'exécuter les améliorations qu'ils avaient projetées .
On ne peut concevoir comment Charles confia l'éducation
de son fils au plus borné , au plus inepte des
grands de sa Cour.
>
Lors du départ de son père , Ferdinand venait d'atteindre
sa huitième année , et ce prince n'eut d'autre
éducation que celle du dernier de ses sujets. La pêche ,
la chasse , et d'autres amusemens de cette espèce
furent les seules occupations de sa jeunesse et de sou
adolescence . Aussi le travail du cabinet est- il pour lui
d'une fatigue insupportable . Ce prince , si négligé , a
reçu de la nature un jugement sain , un coeur droit ;
aussi reprocha -t -il souvent à son indigne gouverneur ,
de ne lui avoir donné aucune instruction .
Tannuci régnait de fait , en attendant la majorité de
Ferdinand . A l'exemple de tous les princes de l'Europe ,
ce ministre chassa les jésuites des Deux - Siciles . Qui
aurait jamais pensé que ces prêtres , ennemis des trônes
et des rois , reparaîtraient en France en 1819 , sous le
nom de Pères de la foi ; qu'ils feraient des missions , et
qu'ils voleraient impunément le denier de la veuve et
de l'orphelin.
Ayant atteint sa dix -huitième année , Ferdinaud
épousa Marie-Caroline d'Autriche. Dès ce moment ,
l'influence du cabinet de Madrid cessa , et l'Angleterre
prit le plus grand ascendant sur les affaires de Naples
AOUT 1819.
201
et de l'Italie. Dans le contrat de mariage de Ferdinand
et de Caroline , il fut stipulé qu'après la naissance de
son premier fils , la reine entrerait dans le conseil , en
ferait partie , et qu'elle y aurait même voix délibérative.
Tannuci connut , mais trop tard , la faute qu'il avait
faite , en ne s'opposant pas à une clause pareille . La
reine l'accable de dégoûts , et le fait renvoyer. Elle
cherche un homme entièrement dévoué à ses volontés ,
et elle le trouve dans le marquis de Sambuca . Voulant
relever la marine , la reine jette les yeux sur le chevalier
Acton , officier français ; lequel , après avoir servi
dans la marine de son pays , commandait les forces navales
du grand-duc de Toscaue .
Elle donne un grand pouvoir à cet officier , et lui
confie le porte-feuille de la marine . Acton ne fit que
des sottises ; et croyant avoir à se plaindre de la France ,
il se conduisit de manière à faire éclater la guerre entre
les deux puissances.
<< La France était dans l'usage d'acheter , dans les
Calabres , des bois de construction . Sous prétexte que
ces bois étaient nécessaires à la marine que l'on s'occupait
à former , Acton empêcha la France d'en exporter
du royaume. La cour de Versailles dissimula son
ressentiment.
» A la même époque , en 1783 , arriva cet épouvantable
tremblement de terre de la Calabre , où périrent
tant de milliers d'hommes , où tant d'autres restèrent
sans asyle et sans pain . A la nouvelle de ce désastre ,
la cour de France , oubliant tous ses justes motifs de
mécontentement , fit expédier une frégate chargée de
blé , afin que le roi de Naples pût procurer promptement
des secours aux malheureux habitans des pays
ravagés . Le ministre fit refuser sèchement un don qui
certes n'avait rien d'injurieux , et qui ne pouvait être
que désintéressé . Tant la haine est déraisonnable ! >>
Cette conduite envers la France irrita le roi Charles ;
il ordonne à son fils de renvoyer un ministre qui abusait
ainsi de sa confiance . Soutenu de la faveur de la
202 MERCURE DE FRANCE .
reine , Acton brave le courroux du roi d'Espagne , insulte
ses agens et ceux de la France . L'Autriche et
l'Angleterre devinrent les seules puissances qui furent
accueillies avec intérêt. Le favori va bientôt avoir tout
l'Etat entre ses mains ; indépendamment de ses places ,
il joint encore les ministères des affaires étrangères et
de la justice . Toutes les places sont distribuées à des
étrangers , particulièrement les places lucratives. Le
baron de Salis Grison , officier au service de France ,
fut choisi pour l'organisation des troupes . M. de Ponmereul
fut aussi appelé pour organiser l'artillerie , la
défense des places , etc.
Ces réformes faites par des étrangers excitèrent de
violens murmures ; c'était à l'époque où la révolution
française venait de commencer. La reine , effrayée ,
voulut former une coalition : l'agent de la république
fut abreuve d'humiliations . L'amiral Latouche- Tréville
parut tout-à-coup daus le golfe de Naples avec son escadre
, et il força le gouvernement napolitain à signer
une déclaration de neutralité . La reine , qui redoutait
le mécontentement du peuple , signa parce qu'elle craignait
une insurrection . A Rome , l'ambassadeur est
assassiné dans son palais , et tous les Français répandus
dans la ville eussent été massacrés , si la terreur que
l'escadre française avait inspirée au roi de Naples n'eut
passée dans l'âme du pape . S. S. ne pouvait pardonner à
une nation qui avait exproprié le clergé de tous ses biens .
La menace de renouveler les vepres sicilienues ne
cessa qu'à l'époque de nos victoires en Italie ; le gouvernement
napolitain , tremblant , irrésolu , abandonna
le ton de jactance qu'il avait osé prendre , et s'empressa
de faire la paix avec la France , au moment où l'empereur
d'Allemagne éprouvait le plus grand besoin de sacoopération
.
La reine et Acton , qui n'avaient rien négligé pour
dégoûter à jamais Ferdinand des affaires publiques ,
imaginent d'organiser une sorte de tribunal révolutionnaire
, ou de cour prévôtale , laquelle jugeait de suite
AOUT 1819 .
203
et sans appel. Les abus de pouvoir commis par ce tribunal
d'inquisition politique , jetą la désolation dans
toutes les âmes. D'un autre côté , la reine changea la
destination de sept banques publiques ; elle les convertit
en banques de cour , et s'empara de trente-sept millions
de ducats qui leur avaient été confiés . Un papiermonnaie
est mis en émission ; il perd bientôt plus des
deux tiers de sa valeur. La guerre vient ajouter à tous ces
maux; la nation fit les plus grands sacrifices . Le général
Mack, auquel on avait fait une réputation qu'il était loin
de mériter , est appelé ; tout semblait militer en faveur
des Napolitains . Une proclamation est publiée le 21 novembre
1798 , et leur armée , divisée en sept colonnes ,
est en marche . Championnet , soutenu par les généraux
Macdonald et Kellermann commandait les Français à
Rome; sur la nouvelle de la marche des Napolitains, il se
décide à attaquer uue armée quatre fois plus forte que
la sienne. Dès les premiers momens de la lutte , l'armée
napolitaine a cessé d'exister. Mack rétrograde avec plus
de rapidité qu'il ne s'était avancé . Dans sa fuite il entraîne
le roi de Naples qui , quelques instans plus tard ,
eut été fait prisonnier.
Le désastre de l'armée , la crainte d'une insurrection ,
déterminèrent le roi et sa cour à s'embarquer pour la Sicile,
emportant avec lui tout ce que ses palais contenaient
de plus précieux. M. Orloff semble regarder comme un
bruit populaire l'ordre donné par la reine à ses agens
de porter la populace de Naples aux derniers excès , et
d'incendier cette grande ville , qui la détestait , et qu'elle
regardait comme un repaire de traîtres .
A la nouvelle de la capitulation avec les Français ,
les lazzaronis prenuent les armes . Mack , effrayé , vient
à la tête de sa troupe chercher un refuge chez les
vainqueurs. Le plus grand trouble règne dans la ville :
les honnêtes gens sont assassinés , leurs richesses pillées,
et leurs maisons incendiées . Les lazzaronis veulent
s'opposer à l'entrée des troupes françaises ; ils osent se
présenter devant les premiers postes de notre armée ,
1
204 MERCURE DE FRANCE.
et les insulter . L'artillerie les foudroie ; ils reculent
dans la ville , vainqueurs et vaincus y entrent pêle- mêle,
et malgré le carnage horrible qu'on en fait ils tiennent
pendant trois jours .
Ce fut le 22 janvier 1799 , que l'armée française
s'empara de Naples. Championnet établit de suite un
gouvernement provisoire , et pour prix de ses services
il fut indignement destitué par le Directoire . Macdonald
lui succéda . Le gouvernement provisoire , dirigé
par des commissaires républicains , commit les fautes
les plus grandes . Instruit de ce qui se passait , le
cardinal Ruffo , débarque dans la Calabre ; quelques
jours après son arrivée il est à la tête d'une armée , et
les soldats français sout forcés d'évacuer Naples.
Lors de la rentrée des royalistes , une populace effrenée
sejoignit aux vainqueurs. Tous les crimes imaginables
furent commis , et le cardinal Ruffo ne fit rien pour arrê
ter ce torrent de crimes . Les patriotes napolitains , qui
s'étaient retranchés dans un fort , soutiennent plusieurs
assauts , et finissent par obtenir une capitulation honorable
, laquelle fut signé de Ruffo , de Micheroux , général
du roi , du commodore Food , commandant l'escadre
anglaise , de tous les chefs des troupes alliées ,
du colonel Mejean , commandant les Français . « Enfin ,
Ruffo doune des ôtages pour garantie de l'exécution
du traité. La politique et l'humanité avaieut dicté
toutes les clauses de cette solennelle convention ; l'houneur
, le droit des gens , ne permettaient pas d'en violer
une seule . Qui le croirait ? Ce fut la fille de Marie-
Thérèse , une reine , une femme qui , moins humaine
que des guerriers , plus inflexible qu'un prêtre , désapprouve
un acte qui épargnait le sang de ses sujets. »
L'amiral Nelson se couvrit d'infamie en se rendant
le complice des assassinats ordonnés par la reine .
Mejean , c'est , dit M. Orloff , le nom de cet homme
qui ne mérite ni titre d'officier , ni celui de Français ,
signe une capitulation honteuse et déshonorante. Sitôt
la rentrée du roi et de la reine , une junte fut nommée
AOUT 1819 .
205
pourjuger les Napolitains qu'on appelait des rebelles ,
et quelques milliers d'individus furent condamnés à
mort. Des ruisseaux de sang inondéreut les échafauds .
On ne sait où se serait arrêté la barbarie des royalistes ,
s'ils n'avaient appris la victoire de Marengo . Lâches et
pusillanimes , on les vit recourir humblement à des négociations
pour fléchir la colère du vainqueur. M. Orloff
fait aussi remarquer que , si le gouvernement royal
embrassa enfin le parti de la modération , c'est qu'il lui
restait peu de victimes à immoler.
La cour de Naples avait tant de fois violé les traités
les plus solennels , que le Premier Consul exigea qu'une
armée française occupa la partie orientale du royaume.
D'après un traité particulier , ces troupes se retirent et
aussitôt la reine accède à la nouvelle coalition qui venait
de s'armer contre la république . L'indignation fait
recourir aux armes , et , en 1805 , les Français s'emparent
de Naples , et bientôt le royaume subit la loi des
vainqueurs. Joseph Bonaparte fut d'abord nommé gouverneur
avant de s'asseoir sur le trône .
Ce prince régua deux ans , et allant occuper le trône des
Espagnes , il annonça aux Napolitains qu'il serait remplacé
par JoachimMurat. Accueilli avec de vifs transports
dejoie, celui - ci sentit qu'il fallait signaler son avènement
à la couronne par un acte éclatant de valeur et d'audace.
Le golfe de Naples était asservi aux Anglais , qui s'étaient
retranchés dans l'île de Capri où ils s'étaient fortifiés ;
malgré une forte garnison la place fut enlevée . D'intolérables
vexations , commises par les officiers de l'armée
du nouveau souverain , lui aliènent l'esprit de ses
sujets , ainsi que son infructueuse expédition de Sicile .
De retour de la campagne de Russie , et après la trop
célèbre bataille de Léipsick , Murat se lie avec les puissances
alliées , puis les abandonne en 1815 pour suivre
la fortune de Napoléon . Le sort trahit ses espérances
; chassé de son royaume , il veut y rentrer en
entant de soulever les peuples. Arrêté le 10 octobre
1815 , il est fusillé le 14.
206 MERCURE DE FRANCE .
Ferdinand , de retour à Naples , vint habiter le palais
de Portici ; il le trouva presqu'en tièrement reconstruit
sur un meilleur plan et remeublé avec autant de goût
que de magnificence . « Il a même conservé tels ornemens
qui auraient pu le choquer , puisqu'ils étaient propres
à lui rappeler la conquête de son trône et de ses
états. Mais il n'a pas la ridicule prétention de vouloir
faire oublier que , pendant un assez long intervalle de
temps , il a été absent de ses états , ni faire croire qu'il
régnait quand un autre occupait son trône . »>
Les malheurs de la reine Caroline , l'histoire des
deux sectes , conunes sous les noms de Carbonari et
de Calderari , les prétentions turbulentes des prétres ,
les prétentions suranuées du pape , qui s'est toujours
conservé ses antiques priviléges, terminent le travail
de M. le comte Orloff.
Par ce qui a été dit , on peut juger de l'importance
des Mémoires historiques sur le royaume de Naples ,
l'un des ouvrages les plus recommandables qui aient paru
depuis long- temps . Le talent avec lequel l'auteur a traité
et envisagé son sujet est vraiment digne de remarque.
Cet ouvrage , objet de grandes recherches , est écrit
avec autant de goût que de force. La vérité historique
semble avoir été le but que M. le comte Orloff a constamment
cherché à atteindre. Il est vrai de dire que
M. Amaury-Duval , éditeur de ces Mémoires , les a revus
avec soin. Ce savant , qui partage avec l'auteur une
bonne partie des éloges qui sont dus à ce dernier a enrichi
ces Mémoires d'un supplément qui contient les
évènemens survenus à Naples depuis 1816 , jusqu'à ce
jour, avec des notes et additions extrêmement curieuses.
Son article sur les Carbonari et sur les Calderari , a
été jugé si intéressant , qu'il a été copié en entier dans
le journal la Renommée ; sans qu'on ait pris soin
d'en faire connaître l'auteur .
Ah ! doit - on hériter de ceux qu'on assassine?
AOUT 1819 . 207
Dire que ces Mémoires sont ornés de deux belles
cartes , revues par M. Barbier - Duboccage , c'est assurer
de leur exactitude ; annoncer que l'ouvrage sort des
presses de M. Firmin - Didot, c'est ajouter à l'éloge de ce
livre
B. DE ROQUEFORT .
mmmmmmmmmmmmmu mmmmmmmmmmmmm
SCIENCES.
Essai sur l'art de l'ingénieur en instrumens de physyque
expérimentale en verre ; par l'Ingénieur CHEVALLIER
( 1 ) .
Qui ne connaît l'ingénieur Chevallier et son thermomètre
? Depuis plusieurs années le Journal de Paris
s'est chargé de la réputation de l'auteur et de son instrument.
Ils veulent bien apprendre aux Parisiens quel
temps il a fait la veille ; le degré de froid ou de chaud ,
et plusieurs choses aussi intéressantes .
L'Ingénieur Chevallier est connu par le Conservateur
de la vue , ouvrage qui a obtenu trois éditions , et
par
l'invention où la fabrication de divers instrumens de
physique , tels que le baromètre mécanique à cadrans ,
l'alcohomètre , les cadrans solaires horisontaux et universels
, le caféomètre , le galactomètre , etc.
( 1 ) Ouvrage traitant de tout ce qui a rapport à la construction
et à la perfection de ces divers instrumens ; offrant une théorie
neuve et complète de l'aréométrie , et de ses différentes applications
aux sciences et aux arts chimiques , boissons , teinture , saumure,
tanniu , vin , cidre , bierre , lait , huiles , sels , vinaigres,
etc. , etc. vol . in- 8. de XVI 618 pag. , avec quinze planches .
Prix , 9 fr.. et 11 fr. 50 c . franc de port , à Paris , chez l'auteur ,
Tour de l'Horloge du Palais , nº . 1 , et à la librairie du Mercure,
rue Poupée , nº. 7.
•
208 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur fournit des détails curieux sur la manière
de fondre le verre à la lampe d'émailleur ; il veut faciliter
aux amateurs de province la facilité de raccommoder
eux- mêmes des instrumens de physique . On indique
pour le verre , le moyen de souder , de faire des
boules , de souffler une bombe , de faire des pétards ,
de courber les tubes , de filer le verre , les siphons , etc .;
enfin tous les différens instrumens dont l'Ingénieur Chevallier
fait la description .
Je ne suivrai pas l'auteur dans toutes ses recherches
sur le vinaigre , la bierre ( 1 ) , le cidre ; sur la teinture
de la laine , du coton , de la soie ; sur les huiles , etc .;
mais je m'arrêterai sur la manière de pouvoir distinguer
le lait pur d'avec celui qui a été altéré . Un instrument
, appelé galactometre , en fournira les moyens.
Au premier coup - d'oeil , la bonne ménagère pourra juger
si le lait qu'elle emploie a été falsifié , et jusqu'à
quel degré s'élève la falsication .
Venons au café , breuvage , dont l'usage est répandu
dans toutes les classes de la société. Je passerai sous
silence l'histoire de sa plantation et des moyens qu'on
a pris pour l'acclimater dans les colonies françaises ,
sous le vent et dans l'Inde . Rien ne serait plus difficile ,
et ne demanderait de plus grandes précautions , comme
la manière de rôtir le café . M. Chevallier prétend que
le bon goût et la qualité de ce breuvage dépendent absolument
de cette première opération . S'il n'est pas
assez rôti, lecafé perd de sa qualité et charge l'estomac ;
s'il l'est trop , il devient aigre , fade et prend un goût
de brûlé désagréable. Vestris , lou diou de la danse ,
voyait beaucoup de choses dans un menuet ; eh bien.
M. Chevallier en voit encore davantage dans l'art de
la préparation du café.
( 1 ) Plusieurs journaux ont donné la recette de faire une bierre
sans le concours d'aucune substance farineuse.
AOUT 1819. 209
L'auteur donne tant de bonnes qualités à la fêve de
l'Arabie que l'on est vraiment forcé de dire :
Qui vit sans café n'est pas digne de vivre .
Il donne ensuite la description de l'aréomètre , en
fait connaître l'usage , et indique la manière de préparer
le divin breuvage.
L'emploi de l'aréomètre , ou pèse-sirop , pour la cuite
du sucre, son raffinage , et pour les sirops , convient également
à la bonne ménagère. La galamètre indique scrupuleusement
le degré de pesanteur spécifique, les qualités
et la bonté du lait d'une nourrice. M. Chevallier vous
présente encore des instrumens pour connaître la force
ou la pesanteur spécifique des esprits , eaux-de-vie , vins ,
moût. Des tableaux comparatifs sont des guides certains
qui empêchent de s'égarer.
Les malades liront avec intérêt le chapitre des Ablutions
et des divers bains nécessaires à la santé , de l'Ablution
des habitations , de leur température . L'auteur
décrit ses aréomètres pour connaître la pesanteur spé
cifique des eaux minérales. La manière de travailler la
cire , etc.; enfin , la météorologie offre une foule
d'observations curieuses sur le mercure , sur toutes
les espèces de baromètre , leur construction et leur
emploi.
Cet ouvrage fait honneur au talent de M. Chevallier,
qui , dans cette occasion , rend un vrai service à toutes
les classes de la société, et particulièrement aux physiciens
, ou professeurs de physique des départemens ; au
moyen d'une dépense légère et de quelques essais , ils
auront l'inappréciable avantage de pouvoir rétablir des
instrumens qu'ils sont obligés d'envoyer fort loin pour
les remettre en état. Les figures qui accompagnent cet
Essai sont le développement des moyens indiqués et
décrits par l'auteur. G. F.
210
1
MERCURE
DE FRANCE .
www
LITTÉRATURE .
LA CIRNEÏDE , poëme en douze chants ; par LuCIEN
BONAPARTE , prince de Canino ( 1 ) .
DANS le compte qui a été rendu des Souvenirs de
M. le comte Regnault de Saint- Jean - d'Angély ( Mercure
du 26 juillet 1819 , page 73 ) , nos lecteurs auront remarqué
ce passage : « La poésie , disait Napoléon , est
un goût inné dans ma famille. J'ai versifié , au collège
un poëme sur la Corse délivrée , et franchement tout
aussi bien que l'aurait fait mon frère le démocrate » .
C'est ainsi qu'il désignait Lucien . Si les Souvenirs de
M. le comte Regnault étaient autre chose qu'un roman ,
onpourrait presque inférer de là que ce n'est pas Lucien
Bonaparte , mais bien Napoléon , qui est l'auteur de la
Cirneide. Cela ne contribuerait pas peu à piquer la
curiosité du public. Un des traits de ressemblance de
Napoléon avec le Grand Frédéric , serait alors d'avoir ,
comme lui , ambitionné tous les genres de gloire , et
d'avoir , comme lui encore , manié la lyre moins habilement
que l'épée .
Voltaire donnait , au roi de Prusse , le nom de Cottin-
Alaric. Je doute qu'il ait donné le nom de Virgile-
César à l'auteur de la Corse délivrée.
La Cirneide appartient incontestablement au prince
de Canino . Cependant il est assez singulier qu'en 1812
j'aie vu , entre les mains d'un Anglais qui les montrait
( 1 ) I vol . in-8. Paris , chez Firmin - Didot, imprimeur -libraire ,
rue Jacob, nº. 24 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819 .
211
à qui voulait les voir , quelques dixains manuscrits
extraits de ce poëme , au bas desquels était écrit en
anglais It proceeds from an anonysmous but very
illustrious hand ( ceci vient d'une main anonyme , mais
très-illustre ) . Aqui s'adresse cette épithète très -illustre?
Cela paraîtrait pompeux s'il était question de Lucien ,
qui alors n'ambitionnait que le rang de simple particulier.
M. le prince de Canino s'est déjà fait connaître dans
le monde savant , par des discours écrits avec force , et
par un poëme de Charlemagne .
L'auteur , à l'exemple des Italiens , voulut employer
la coupe de vers de ces derniers , et cet essai ne fut pas
heureux . Il ne s'est pas tenu pour battu ; et , dans ses
momens de loisir , le prince de Canino a composé un
nouveau poëme épique de sept mille deux cent dix vers
sur le même rythme : c'est la Cirneïde , ou l'Expulsion
des Maures de l'île de Corse . Isolier , paladin corse ,
l'un des héros du poëme de Charlemagne , est le personnage
principal de la Cirneïde.
Les Grecs connaissaient la Corse sous le nom de
Cirnos. Cette fle était nommée d'abord Tercepne on
lui donna le nom de Cirnos , soit à cause de Cyrnus ,
fils d'Hercule , ainsi que le pense Strabon , soit , plus
vraisemblablement , à cause du grand nombre d'arbres
résineux que produit cette île . Les Romains lui donnèrent
le nom de Corsica , qui était celui d'une femme
de Ligurie , nommée Corsa Bubulca ; laquelle eut le
courage d'y couduire une colonie de son pays. L'histoire
ancienne de la Corse est fort obscure : il paraît
que cette île fut successivement occupée par les Phocéens
, les Carthaginois et les Romains . Ceux- ci y introduisirent
les arts et l'industrie .
Les Goths et les Vandales ayant chassé les Romains
de la Corse , Narsès , général de Justinien , y rentra à
la tête d'une armée , et remit l'île sous l'obéissance des
empereurs d'Orient. Mais les Lombards chassèrent de
nouveau les Romains , et s'y établirent .
212 MERCURE DE FRANCE.
Quatre ans après l'établissement des Lombards ,
Athime , chef arabe , s'empara d'Aleria , et fut proclamé
roi de Corse. Il tenta d'introduire le mahométisme
dans l'île . La différence des religions devint la
cause et le prétexte de désordres nombreux .
Les Corses implorèrent l'assistance de Charles Martel
; ce héros , la terreur des Maures , rassembla , dit- on ,
des troupes , fit une descente en Corse , et en trois jours
la délivra du joug mahométan , après avoir tué de sa
propre main le monarque Sarrazin . Cependant cette
défaite , en supposant qu'elle ait eu lieu , ne fut pas si
complète que les infidèles n'aient pu se réunir. Après
le départ de Charles Martel , ils se choisireut un nouveau
chef , Nuguloë ou Nugolone , et relevèrent les
drapeaux du croissant .
Etienne IV occupait alors le siége de Saint-Pierre.
Effrayé de voir en quelque sorte , aux portes de Rome ,
s'élever le culte de Mahomet , il excite le zèle de Hugues
Colonna , et lui promet la souveraineté de la Corse ,
s'il en chasse les Sarrasins. Colonne , fort disposé à
recevoir une couronne , rassemble deux cents chevaux
et mille hommes d'infanterie . Il descend dans les plaines
d'Alerio , attaque Nugoloë , le défait , et revient à Rome
recevoir la souveraineté de la Corse . Cependant la
guerre continua ; et ce ne fut qu'après de longs et sanglans
combats , que les Corses , aidés par les secours
de Charlemagne , parvinrent enfin à opérer la délivrance
entière de leur pays , en chassant Abdel , fils de Nugolone
.
Tels sont les faits historiques sur lesquels le prince
de Canino avait à établir le plan de son poëme : c'est
celte lutte entre les insulaires et les Sarrasins ; c'est
cette délivrance de sa patrie , après soixante-dix ans de
guerre et d'oppression , qui forme l'objet principal de
la Cirneïde. En adoptant d'anciennes traditions qui
donnent pour fondateur à la ville d'Ajaccio , un fils
d'Ajax-le-Telamonien , le prince de Canino trouve le
moyen de mêler à son sujet une foule de réminiscences
AOUT 1819 .
213
poétiques de l'ancienne Grèce ; et , il faut le dire , c'est
là une inspiration heureuse , et la source des principales
beautés de son ouvrage. Colonna , qui est le premier
personnage dans l'histoire , n'est qu'en second dans le
poëme de M. Lucien Bonaparte. C'est Isolier , comme
nous l'avons dit , qui est le héros de la Cirneïde . Ceux
qui ont lu le Charlemagne , ont déjà fait connaissance
avec ce personnage ; c'est lui qui combat les Sarrasius ,
c'est lui qui appaise les troubles , qui bat les infidèles
qui donnent asyle aux chrétiens fugitifs , et qui , retranché
dans la province d'Ajaccio , finit par reconquérir
la Corse avec les secours de la flotte française ,
commandée par Hugues Colonna . L'action du poëme
ne dure que vingt jours ; elle commence trois mois
après le départ du jeune Isolier , et trente ans après la
délivrance de Rome par Charlemagne , et se termine à
l'expulsion des Sarrasins.
Quand l'action commence , le chef des Musulmans ,
Abdel , fils de Nugolone , est d'autant mieux établi dans
une partie de la Corse , qu'il a conclu avec Vivare , l'uu
des chefs du pays , une alliance à laquelle Vivare n’a
été amené que par son ambition , et pour ne pas partager
le pouvoir avec Isolier. Celui - ci , sans compter sur
les secours qu'il attend de Charlemagne , auprès duquel
il a envoyé son fils Lisimor pour les solliciter , prend
le parti d'assembler ses vassaux , et de marcher à l'ennemi
; mais avant de combattre , il preud un déguisement
, et pénétre jusqu'à Vivare , qu'il détache du parti
musulman. C'est Mosole , saint et martyr de la Corse ,
qui lui est apparu , et qui lui a suggéré ce moyen de
réunir tous les chrétiens sous une même bannière .
Après ce premier succès , Isolier , de retour à Ajace ,
retrouve son fils Lisimor : il en apprend que l'empereur,
n'oubliant pas son ancien compagnon d'armes , lui envoie
des secours . Le récit de Lisimor contient le détail
de la pompe de la cour d'Aix -la - Chapelle .
Abdel cependant paraît , avec une flotte , à la vue
d'Ajace : il croit cette place sans défense ; mais Isolier ,
214 ' MERCURE DE FRANCE .
pour la sauver , fait des prodiges de valeur. Hugues
Colonne , conduisant la flotte française , vient secourir
Ajace , et force Abdel à la retraite. L'ange des forfaits
excite la désunion entre Colonne et Isolier . De retour
dans ses Etats , le chef musulman se venge sur les chrétiens
prisonniers . Dans leur nombre se trouve Stellina ,
fille d'Isolier ; le tyran la réservait comme ôtage . Cependant
les chrétiens se réunissent ; ils assiégent Aléric ,
dernier asile d'Abdel , et s'en rendent maîtres . Abdel ,
pour satisfaire une atroce vengeance , fait attacher à
une baliste la malheureuse Stellina , et la fait lancer
dans le camp des chrétiens . Elle tombe expirante sous
les yeux d'Isolier. Son apothéose finit le poëme.
L'ange des ténèbres et saint Mosole , patron de la
Corse , sont les seuls personnages merveilleux de l'ouvrage.
Le prince de Canino , à l'exemple d'Homère et
de Virgile , se sert d'un de ses personnages merveilleux
pour faire prophétiser à Isolier la future splendeur de
sa race. Or , cet Isolier n'est autre que la tige de la famille
de l'auteur lui-même. On sent le parti que le poëte
a dû tirer de ce moyen pour nous ramener sur l'histoire
du temps présent.
En général , le plan de l'ouvrage me paraît simple et
assez bien conçu ; l'auteur y a peut- être cousu un trop
grand nombre d'épisodes : le style en est inégal , et l'on
serait tenté , quelquefois , de le croire de deux mains
différentes. On y trouve fréquemment des mots étonnés
de se trouver au milieu d'un vers , comme pic , carrés ,
plateformes , voltigeurs , villages ; des tournures trèspeu
poétiques à côté d'autres qui annoncent le poëte
exercé . M. Lucien Bonaparte aurait- il par hasard fait
usage , dans son poëme , des essais de collège de monsieur
son frère ?
Le prince de Canino , accoutumé dès l'enfance à la
marche des poëtes italiens et au rythme de leurs ouvrages
divisés par octaves et par dixains , a cru pouvoir
introduire le même rythme dans la poésie française .
Ses deux poëmes sont écrits par dixains , et chaque
AOUT 1819.
215
dixain se compose d'abord de cinq vers alexandrins
à la suite desquels vient un demi -vers de six syllabes ,
puis un quatrain . Cette coupe a quelque chose de désagréable
à l'oreille , et on est obligé de s'y habituer pour
pouvoir continuer sa lecture. Je ne crois pas que cet
italianisme fasse fortune en France . M. le prince de
Canino s'est créé des difficultés , afin d'avoir le plaisir
de les vaincre. Il y a souvent réussi d'une manière fort
heureuse. Mais ce n'est pas la difficulté vaincue que'
l'on cherche dans un poëme-épique .
Il est temps de satisfaire l'impatience du lecteur , qui
doit s'attendre à voir justifier mes critiques et mes
éloges.
L'auteur commence ainsi :
I.
Gloire à l'homme puissant , au monarque vainqueur
Qui , surmontant l'écueil d'une haute fortune ,
Dompte ses passions , d'une âme peu commune
Et devant l'Eternel abaisse sa grandeur !
Sur ma lyre jadis j'ai chanté cette gloire.
C'est une autre victoire
Que je prends aujourd'hui pour sujet de mes chants :
Dompter l'adversité ! pour servir sa patrie ,
Supporter le fardeau des maux les plus pesants ! ....
Telles sont les vertus à qui je sacrifie.
II.
Reviens donc animer les cordes de ma lyre ,
O Muse ! d'Isolier redis-nous les malheurs.
Rappelle nous comment des Maures destructeurs
S'écroula sur nos bords le sacrilége empire.
Douze lustres entiers pour punir nos aieux ,
La colère des cieux
Les livre sans relâche aux hordes sarrasines ;
Les revers d'Isolier surpassent ses exploits ;
Mais le croissant pâlit ; et du sein des ruines
Cirnos voit triompher l'étendard de la croix .
216 MERCURE DE FRANCE .
Ce début d'un poëme épique ne ressemble point å
celui que l'usage a adopté .
Muse chantez la colère d'Achille , dit Homère -
Arma virum que cano- Virgile.
Canto l'arma pietosi . Le Tasse. -
Je chante ce héros qui régna sur la France. - Voltaire.
Je chante les combats de ce prélat terrible .
- Boileau.
Le début de M. le prince de Canino est plutôt le
commencement d'une épître ou d'un discours en vers .
M. Charles Millevoie avait ainsi commencé sa pièce du
Voyageur :
Gloire à l'homme inspiré que l'ardeur de connaître
Exile noblement du toit qui l'a vu naître .
Je cite ces deux vers , parce qu'ils reviennent naturellement
à la mémoire , et qu'il aurait été facile de
commencer un ouvrage aussi important que la Cirnéïde,
autrement que par une réminiscence .
Tout le premier dixain paraît un peu entortillé ; c'est
surtout dans une exposition qu'il faut être clair. Qu'est-ce
que surmonter d'une âme peu commune , l'écueil d'une
hautefortune ?
Reviens donc animer les cordes de ma lyre .
Donc peut très-bien s'employer pour conclure une démonstration
de géométrie ; mais ce mot n'est pas poétique.
On reprochera encore à M. le prince de Canino ,
quelques expressions telles que Pièvre , Piton , etc. ,
qui reviennent trop souvent. Je me hâte de passer sur
ces taches légères , et j'arrive à un morceau qui m'a
paru l'un des plus saillans et des plus singuliers de l'ouvrage
; c'est celui du huitième chant , où , comme je l'ai
déjà dit , à l'exemple de Virgile , le poëte fait prophétiser
à Isolier, par saint Mosole , la splendeur future de
sa race .
AOUT 1819. 217
LXXI.
<< Isolier , dit alors le messager céleste ,
>> Tes neveux règneront dans la suite des tems ;
» Mais avant ce grand jour , tes premiers descendans
» Plus d'une fois encore auront un sort funeste :
>> En butte aux factions des bords Ajaciens
» Aux champs Etruriens
» Transportant les foyers de leur famille errante ,
» Ils sembleront deux fois par le sort accablés .
» Ajace reverra ta race triomphante
>>> Quand sept siècles obscurs se seront écoulés .
LXXII.
>> Partout des factions affrontant la fureur ,
» Au parti de l'église elle sera fidèle ,
>> Un surnom glorieux attestera son zèle :
» A nous présager sa prochaine splendeur
» Quand Cirnos à la France unira sa banniere ,
» Dans le sein de la guerre
» De deux rameaux unis d'Oline et d'Isolier
» Sortira cette branche en hauts exploits féconde ;
» Elle se couvrira d'un immortel laurier ,
» Sa gloire , en pou de jours , embrassera le monde.
LXXIII.
» Le plus grand de tes fils dans un siecle d'orage
>> Triomphera , porté sur cent mille pavois ;
>> Ses mains releveront et le trône et la croix.
>> L'huile sainte , des Francs consacrera l'hommage ;
» Des Alpes aux Pyrénées , et du Rhin aux deux mers ,
» Mille joyeux concerts
>> De vingt peuples charmés rediront l'espérance...
» L'hymne du conquérant a comblé les souhaits
» La fille des Gésars , partage sa puissance ,
•
>> Leur fils est pour l'Europe un doux gage de paix.
LXXIV.
» Puisse enfin cette paix consoler l'Univers !
» Puisse le conquérant jouir de tant de gloire !
218 MERCURE DE FRANCE .
» Mais s'il est délaissé , trahi par la victoire ,
» Il restera toujours plus grand que ses revers.
>> Des triomphes mondains un jour détruit la trace :
» Le ciel garde à ta race ,
» Apres tant de grandeurs les maux les plus pesans ...
» Sur ce roc escarpé , vois dans la mer profonde
>> Celui qui releva tant de rois supplians ,
» Il est seul , dans les fers , aux limites du monde. »
Il faut convenir que c'est là de la poésie , et de la
haute poésie. Je laisserai aux jurés , peseurs d'hémistiches
, le soin de relever quelques légères incorrections.
Un des plus grands poëtes de l'Angleterre , lord
Byron , a regrété que M. le prince de Canino n'ait pas
écrit ses deux poëmes en italien. Maître de tous les
secrets de la langue du Tasse , pouvant , daus un idiôme
aussi riche , se livrer tout entier aux brillantes saillies
de son imagination , il eût probablement , dit-il , ajouté
une nouvelle épopée à celles que possède déjà l'Italie ;
et le Charlemagne et la Cirneide , traduits dans toutes
les langues de l'Europe , eussent obtenu un succès qui
leur sera peut-être contesté en France.
En résumé , nous pensons qu'à côté des défauts que
l'on reproche aux poëtes italiens , on trouve , dans la
Cirneïde , des beautés du premier ordre , et que le
temps ne peut qu'accroître la réputation de ce poëme ,
sinon parfait , au moins très-singulier .
C. D. ST .- D
www mmm
LE DÉPART DU POÈTE , Epître dédiée à M. de Jouy , par
A. BERAUD ( 1 ) .
C'EST à l'élégant auteur de l'Ermite de la Chausséed'Antin
, que M. Beraud adresse son Epître. Tous deux
( 1 ) Brochure in-8. Prix , 1 fr . Paris , chez Rosa , libraire, grande
cour du Palais - Royal,
AOUT 1819 . 219
ont eu à se plaindre de la fortune . L'un, jeune encore ,
a vu ses plus belles années s'écouler dans les camps ou
dans les déserts glacés de la Sibérie ; l'autre , quoique
le front ceint d'une triple couronne , n'a pu se défendre
des attaques de l'envie ; et , dernièrement encore , on
a refusé les honneurs de la scène à son Bélisaire.
Je n'ai pas besoin de discuter ici toutes les raisons
qui m'engageraient à prêcher une croisade littéraire
coutre ces novateurs dangereux , plus avides d'argent
que de gloire , et dont les déclamations inutiles ont
enfin réussi à changer le caractère d'une nation jusqu'à
ce jour aimable et polie ; tout homme jaloux de voir la
littérature française reprendre le rang qu'elle a occupé ,
sentira , tout aussi -bien que moi , sur quels fondemens
reposent mes raisons .
Fatigué des entraves que l'on oppose chaque jour à
son zèle , des critiques journalières de nos procustes
littéraires , l'auteur fuit un pays que la politique semble
avoir envahi pour toujours , où l'on ne trouve plus de
Mécènes pour protéger les nouveaux Virgiles qui pourraient
s'élever dans son sein ; il compare avec art le
temps actuel , avec ces temps d'ignorance et de barbarie
, où le peuple courbait la tête en silence sous le joug
des moines et des princes qu'ils gouvernaient.
Je remonte ( dit-il ) à ces temps , second berceau du monde ,
Où , près de s'engloutir dans une nuit profonde ,
Esclave d'un concile où d'un moine empereur
Fanatiques rivaux d'ignorance et d'erreur ,
L'Orient s'endormait sous le feu des Vandales.
Le présent m'a redit ces époques fatales ;
Le talent , loin de nous , a cherché des autels ;
Le feu sacré s'éteint ; dépeuplé d'immortels ,
Le Pinde est affaissé sous la tribune altière ,
Et du sceptre des arts , dédaigneuse héritière ,
La France au sein des flots de son peuple orateur ,
Ose à peine à Racine accorder un lecteur ?
Qui pourrait récuser la vérité de ce tableau ? N'avonsnous
pas sous les yeux , tous les jours , la preuve de ee
220 MERCURE DE FRANCE.
que l'auteur avance ? La description de l'antre de la
politique est faite de main de maître ; non pas cette politique
qui dicta les ouvrages immortels des Montesquieu
, des Sully , ni cette science amie de l'humanité ,
qui sert à éclairer les rois sur leurs véritables intérêts
et sur ceux de leurs peuples , mais bien celle qui produit
des déclamations si froides , si ampoulées , inspirées
par la haine des partis , par le choc des opinions
différentes , qui , dans vingt feuilles quotidiennes , servent
à égarer les esprits qu'on devrait guider avec le
flambeau de la Raison .
Chez ce peuple rival , si vain de nos malheurs ,
Et dont l'indépendance à l'enchère est soumise ,
Dans ces murs enfumés que lave la Tamise ,
Il est un antre immense , effroyable , odieux ,
Où jamais n'a jailli le pur éclat des cieux ;
Seule , une lampe avare , au milieu des ténèbres ,
Verse de loin en loin quelques lueurs funèbres .
Sur un trône brûlant , hurlant au bruit des fers ,
Là règne un monstre affreux qu'ont vomi les enfers ,
La politique ?... Ami , ce n'est pas la déesse
Que jadis , à la Brède , adora la sagesse.
Déesse , espoir du peuple , et flambeau des bons rois !
La liberté t'honore , et parle par ta voix ,
Dans Athènes , on a vu ta brûlante éloquence
De Philippe vainqueur balancer la puissance ;
Tu formas parmi nous tous ces grands citoyens
Qui , de nos droits sacrés , intrépides soutiens ,
Protègent le présent contre un passé gothique ,
Et veillent aux destins de la moderne Attique ;
Et de toi seule enfin , nous devons obtenir
Le gage indépendant d'un tranquille avenir .
Honneur à tes autels !... Le monstre qui t'outrage
A pris ton nom sacré , mais non pas ton langage .
La mode même a contribué à donner à ce monstre une
espèce d'empire sur l'esprit de ce sexe charmant , qui
s'éloigne ainsi de la destination qu'il reçut de la nature.
AOUT 1819.
221
Tout a changé , la brochure a tenu la place du roman ;
la romance s'est vu abandonnée sur la harpe silencieuse
; les discussions financières ont pris la place des
doux propos d'amour ; en un mot ....
..La Beauté moins docile aux amonrs "
Des couleurs d'un parti follement idolâtre ,
Du mortier doctoral chargea son front d'albâtre .
On la vit transformant en sa mobilité ,
Tout bou doir en forum , tout cercle en comité ;
Des cercles , des boudoirs , les grâces s'exilèrent ;
Sur l'aile des amours , les Muses s'envolèrent .
C'est ainsi que bientôt , maître d'un sexe roi,
Le monstre a sur la France appesanti sa loi .
Si je voulais citer tout ce qui est bon , je citerais
presque l'Epître en entier , qui fait honneur à son auteur
; elle est digne de l'homme de lettres auquel elle
est adressée . M. Beraud aurait tort de fuir son pays ;
personne mieux que lui ne peut , par son talent naissaut
, chercher à combattre cette rage qui s'est emparée
de tous les Français . Ah ! s'il m'avait été permis de
donner les derniers conseils à ces malheureux qui s'exilaient
volontairement sur des plages éloignées , je leur
aurais dit Ne quittez point cette patrie qui vous a vu
naitre ; ne vous éloignez point des lieux témoins de
votre enfance où trouverez-vous jamais des amis et
des frères qui vous chérissent plus que ceux que vous
abandonnez ? Voyez le Lapon sur les glaces, le Sauvage
sous le climat brûlant qui le dévore ; ont- ils jamais
voulu changer leurs toits rustiques contre les palais de
nos cités ? Non. Ce sentiment qui naît et meurt avec
nous , cet amour de la patrie , les retient attachés au
sol témoin de leurs misères . Peut-être en m'écoutant
auraient-ils changé leurs projets , et nous n'aurions pas
à déplorer la perte d'un si grand nombre de bons compatriotes
!
CH. D'A.
222 MERCURE DE FRANCE .
wwwwm w
LES AVENTURES DE TÉLAMON ou les Athéniens sous
la Monarchie ; par madame de RENNEVILLE. ( 1 )
Annoncer un nouveau roman de madame de Renneville
, c'est annoncer des plaisirs à l'enfance , des leçons
utiles à la jeunesse, des sujets de méditation à l'âge mûr
et des délassemens à la vieillsse. Personne , mieux
qu'elle , n'a su revêtird'une forme plus gracieuse les préceptes
de la morale. Ses apologues moraux développent
dans l'âme le germe des passions généreuses , et y étouffent
celui des vices . C'est surtout en lisant madame de
Renneville que l'on se dit :
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer la morale avec lui .
On sait que le bonhomme La Fontaine a dit :
Si Peau-d'Ane m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême .
Eh bien moi , j'en dis autant de Croque-Mitaine.
Madame de Renneville prend aujourd'hui un vol plus
élevé ; c'est aux hommes d'état , aux rois et aux peuples
qu'elle prétend donner des leçons . Elle nous transporte
sous le beau cief de la Grèce , et nous y place à
l'époque des temps héroïques , sous le règne de Ménès ,
contemporain de Sésostris. S'emparant de toutes les
traductions fabuleuses ou historiques de cette époque ,
elle brode sur ce cannevas un roman politico-moral ,
dont plusieurs évènemens ressemblent beaucoup aux
évènemens de notre histoire moderne .
(1 ) 3 vol. in- 12 , avec figures , Paris , chez Villet , libraire ,
rue du Battoir - St -André , nº , 20 , et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº. I.
AOUT 1819 .
223
Télamon , neveu du roi de Trézènes , est élevé à la
cour de Ménès , roi d'Athènes ; on lui donne pour
gouverneur le sage et sévère Pyttachus , qui inspire à
son élève l'amour de la vertu et l'horreur du vice. La
guerre éclate entre les Athéniens et les Béotiens . Télamon
, déjà en état de porter les armes , s'y distingue ,
et mérite le titre de grand capitaine. Cependant cette
guerre n'est pas heureuse ; Ménès est fait prisonnier .
La défaite de l'armée et la prise du roi causent à Athènes
une affliction générale : l'état tombe dans l'anarchie ;
deux partis , celui de Télamon et celui de Menesthée
se disputent le pouvoir. Menesthée était un riche citoyen
d'Athènes , homme ambitieux , qui voulait s'emparer
du gouvernement , et marchait à son but par les
voies sourdes de l'intrigue et de la perfidie . C'est dans
l'ouvrage même de madame de Renneville qu'il faut lire
les évènemens qui naissent, et de cette rivalité , et de ces
deux caractères habilement opposés. Dans le temps où
madame de Renneville suppose son action , la France
n'était encore qu'un pays sauvage , couvert de forêts ,
et absolument inconnu . Madame de Renneville a su
lier à son sujet l'épisode de la découverte de la Gaule ,
de la fondation de Marseille et de Lyon ; enfin , celle de
Paris par une colonie d'Egyptiens . En lisant cette partie
de l'ouvrage, on croit lire quelques-unes de nos relations
de voyage dans le Canada ou chez les Esquimaux . Au
total , madame de Renneville a fait une grande dépense
d'esprit , d'imagination et d'érudition dans ce nouveau
roman ; tout ce qui a rapport au gouvernement d'Athè
nes , y est historique. Nous nous abstiendrons de faire
de cet ouvrage , une analyse plus étendue ; un roman
dont on connaît d'avance la marche et le dénouement ,
est une énigme dont on a le mot : on perd par consequent
le plaisir de le chercher , et je veux laisser ce
plaisir au lecteur.
A la suite des aventures de Télamon , madame de
Renneville a placé une nouvelle de M. Rigomer- Bazin ,
dont le but moral est de détruire la manie des duels ;
214
MERCURE DE FRANCE.
cette nouvelle mérite d'ètre lue . Je doute pourtant qu'elle
produise l'effet que s'est proposé madame de Renneville.
Cette manie du duel , tient à uneabberration de l'esprit
qui place l'honneur là où il n'est pas : cela est incontes .
table ; mais il est bien difficile de convertir ceux qui
sont atteints de celte espèce de folie . Les préjugés
sont comme les modes : l'homme raisonnable s'en mocque
quelquefois ; mais il s'y soumet tout en s'en mocquant.
On disserte éloquemment sur la fureur des duels,
et après avoir étalé tous les lieux communs , que peut
fournir cette matière , on demande réparation d'une
injure , ou bien l'on accepte un cartel. Pourquoi ?
C'est que ce n'est pas mais bien l'opinion qui la sagesse ,
est la reine du monde.
C. de ST. D.
www
LE BUSTE ,
NOUVELLE ;
par Madame Dufresnoy.
« Plus je vis l'étranger , plus j'aimai ma patrie !
»
Ce vers , sorti du coeur de Dubelloy , a souvent retenti
dans le mien . Non , la belle et riche Italie , cette
terre miraculeuse où la nature et les arts rivalisent de
maguificence , offrent à chaque pas un nouvel objet à
l'admiration , l'Italie dont le nom seul rappelle à la fois
tant de souvenirs imposans , ne semble plus qu'un lieu
d'exil au Français qu'elle retient long -temps éloigné
de sa patrie. Aucun séjour ne peut dédommager du
séjour de la France , parce que ce n'est pas aux contrées
qu'on s'attache , mais aux hommes qui les habitent
, et qu'on chercherait vainement sous d'autres
cieux la douce urbanilé , la bienveillante politesse , l'or
AOÛT 1819 .
220
bligeance active , l'aimable désintéressement et cette
grâce de probité qui caractérise le Français . Peut - être.
quelques censeurs atrabilaires accuseront ce portrait
d'être flatté il est de mode aujourd'hui de calomnier
notre nation ; on voudrait l'accabler sous le poids du
crime de quelques hommes , et l'on prend à peine garde
aux sublimes dévouemens qui les ont plus que rachetés .
Sans doute cette dernière époque de notre histoire offrira
quelques pages sanglantes à la postérité . Ces pages
furent souvent arrosées de mes larmes j'ai souffert
dans tout ce que j'aimai . Mais ouvrons les annales des
autres peuples , et nous verrons , sans remonter trèshaut
, qu'ils ont été plus souvent que nous les artisans
et les victimes de ces épouvantables catastrophes , où
l'édifice sacré des lois et du pouvoir , renversé jusques
dans ses fondemens , ne permet plus de discerner qu'à
travers un voile épais le juste de l'injuste . Alors l'ivresse
et la fureur des partis érigent en vertus de hardis
forfaits ; alors quelque fois l'homme énergique , séduit
par l'éclat et par le danger même d'une entreprise extraordinaire
, s'élève avec transport dans la lice ouverte
aux diverses ambitions , et croit s'assurer un immortel
honneur , quand les effroyables résultats , dus à ses talens
, à son audace , à ses succès , n'impriment à son
nom qu'une fatale renommée ; l'histoire des autres
peuples est , je le répète , beaucoup plus chargée que
la nôtre du récit de ces erreurs coupables , de ces
scènes atroces , fruits amers des bouleversemens politiques
. Ainsi donc , aucun d'eux n'a le droit de nous
reprocher des égaremens couverts d'ailleurs par tant
de faits illustres expiés par tant de malheurs !
Les détracteurs de notre gloire se plaisent surtout à
rehausser continuellement la générosité des peuples
rivaux ; ils proclament avec enthousiasme les récompenses
accordées par eux au génie , et nous accusent
en même temps de ne pas l'encourager ! Ils citent à
l'appui de cette assertion l'exemple de quelques - uns
de nos célèbres compatriotes , vieillis et morts dans
15
226 MERCURE DE FRANCE.
la misère. Ces torts n'appartiennent pas à l'époque actuelle
; il est au contraire à remarquer qu'au milieu
des horribles tempêtes qui , depuis un quart de siècle ,
ont tant de fois brisé le gouvernail du vaisseau de l'Etat
, dirigé par une foule de pilotes plus ou moins habiles
, les littérateurs , les savans , les artistes distingués
qui , passagers ou matelots heureux , échappèrent à ses
désastres , sont pour la plupart montés , par la seule
considération due à leur mérite , au faîte des honneurs
et de la fortune .
Où trouve -t- on ailleurs qu'en France un amour
plus éclairé des arts ? L'étranger les accueille
tentation , et le Français par sentiment. Ah ! si parmi
nous l'homme d'un talent véritable , victime de quelques
circonstances fàcheuses meurt au sein de la misère
, il peut du moins se consoler en songeant qu'il
laisse à ses fils , en héritage, un nom qui leur assure à
jamais un port contre les orages de la fortune ; il n'en
est pas toujours ainsi chez les peuples voisins : j'en
rapporterai plus tard une preuve .
Des affaires m'appelaient en Lombardie , l'aspect de
ce délicieux pays me causa un ravissement que je ne
puis décrire je me croyais dans l'Eden . J'avais des
lettres de recommandation pour les personnes les plus
considérables de Milan ; je séjournai dans cette ville ,
j'en visitai les monumens ; la salle du grand Opéra me
paru d'une incomparable beauté ; mais , en dépit des
charmes d'une musique divine , le spectacle m'ennuya.
Je n'aperçus dans les acteurs que des acteurs , et jamais
les personnages qu'ils représentaient ; leurs grimaces
, là froideur de leur débit , les salutations qu'ils
faisaient au public chaque fois qu'ils en recevaient des
applaudissemens m'enlevaient toute illusion ; et , présent
au superbe Opéra de Milan , je regrettai l'Opéra
de Paris.
Je fus invité à plusieurs repas ; ils étaient magnifiques
, mais leur monotonie me fatigua. Le cérémonial
empêchait la gaîté de s'asseoir à table avec les
AOUT 1819 . 227
convives ; le vin le plus exquis n'avait pas le pouvoir
de leur inspirer un mot gracieux ou piquant : je regrettai
les diuers de Paris.
On m'avait beaucoup vanté les promenades de Milan
; je m'y rendis un dimanche , jour plus spécialement
consacré à cette espèce de distraction . Le jardin
royal et les boulevards de cette capitale , sont , si je
puis m'exprimer ainsi , nos boulevards et nos Tuileries
en miniature. J'y rencontrai une affluence considérable
de personnes de tous les rangs ; j'y vis de brillans équipages
, et je leur trouvai plus de pompe que d'élégance.
Les Milanaises ont, en général , des figures à la
romaine , et leur taille élevée et forte s'accorde parfaitement
avec les traits de leur visage , mais elles ont
plus de beauté que de grâces : elles frappent plus
qu'elles ne plaisent ; toutes semblent formées sur le
même moule , et leur réunion n'offre pas les argumens
de la variété , enfin , au milieu des promenades
de Milan , je regrettai les promenades de Paris .
Les grands seigneurs milanais se vantent d'aimer les
arts , et mettent beaucoup de faste à paraître les protėger.
Le luxe de leurs palais consiste principalement dans
une longue galerie , construite à l'effet de recevoir des
tableaux et des sculptures rassemblés à prix d'or ; et le
plus grand plaisir qu'ils trouvent à posséder des chefsd'oeuvre
, est celui de donner aux étrangers une haute
idée de leur opulence et de leur goût .
Un d'eux , le duc de *** , m'engagea à venir voir sa
galerie , une des plus riches de Milan . J'acceptai ; il me
la fit examiner en détail ; j'admirai tour-à -tour plusieurs
tableaux , et parmi les objets de sculpture , je distinguai
le buste de *** , sculpté en marbre , par Houdon .
« J'ai payé ce buste trois mille écus milanais , me dit
le duc de *** , mais je ne les regrette pas : outre que
c'est un morceau admirable , il m'offre la ressemblance
parfaite d'un de nos plus celèbres compositeurs de musique
, dont je m'honore d'avoir été l'ami , et je devais
à șa mémoire de ne pas laisser passer ce buste dans
228 MERCURE DE FRANCE .
d'autres mains que dans les miennes. » Je louai le duc
de ce sentiment.
--
-
-
-
--
-
Comme je sortais de son palais , je vis arriver un
jeune homme , dont les vêtemens annonçaient plus que
l'indigence ; il demanda le duc : il est sorti , lui répondit-
on en refermant brusquement la porte- cochère ; il
poussa un profond soupir. Je levai les yeux sur lui :
les traits de sa figure me semblèrent les mêmes que
ceux du buste que je venais de regarder avec attention .
Une tendre pitié me parle en sa faveur. « Le portier
se frompe , lui dis -je , le duc n'est pas sorti . Il l'est
souvent pour moi ; il ne l'était jamais pour mon père.
-Seriez vous le fils du célèbre **** ? Hélas oui , madame.
Vous portez un beau nom . -J'en suis bien plus
à plaindre ! Seriez-vous poursuivi par la fortune ?
Mon sort est affreux ; toutefois je le supporterais avec
courage si je n'étais pas père . Vous avez des enfans ?
J'en ai trois , Madame , et je n'ai pas de pain à leur
donner ! Vous , aujourd'hui ! OỞ mon Dieu..... !
Mes larmes coulaient ; je portai ma main à ma poche ,
ensuite je tremblai d'huniilier M *** , je ne pouvais
Jui offrir que peu de chose . Comment se fait- il , lui
dis-je très-émue , comme se fait- il que vous soyez
réduit à une extremité semblable? Le duc de *** chérissait
M. votre père ; le duc est puissant , riche , généreux.
Voilà la réfléxion que mon malheur suggère d'abord
à tout le monde ; je le sais , et cela m'afflige presque
autant que ma pauvreté . Madame , ajouta- t- il avec
feu , je suis honnête homme , associé dans une maison
de banque , des banqueroutes m'ont enlevé mon patrimoine
et le fruit de mes propres travaux . Jusqu'à l'époque
de mon désastre , le duc m'avait toujours bien accueilli
; depuis , il m'a traité avec moins de considération :
cependant , j'espérais , par son appui , être pourvu de
quelque emploi . Deux ans se sont passés sans que mou
attente ait été remplie. J'ai vendu tous mes effets , tout
absolument ; il ne me reste plus qu'un mauvais lit.
Pressé par la misère , je me décidai , le mois dernier ,
-
AOUT 1819 . 229
à demander quelque secours au duc , il me remit deux
doubles. ( 28 fr . ) Et vous le voyez , sa porte ne s'ouvre
plus pour moi . - Eh bien , je vais retourner chez lui ;
il m'a parlé avec estime , avec tendresse de M. votre
père , je lui peindrai avec chaleur votre situation . —
Ah ! Madame , n'en faites rien , je vous conjure ; il rougirait
de ses procédés , et je serais perdu . Si l'amitié
d'un grand ne nous est pas toujours utile , sa haine
nous est toujours funeste. L'homme en crédit n'a jamais
tort malheur à l'indigent dont il prononce le nom
avec dédain ! C'est un arrêt d'accusation contre lequel
personne ne réclame . Ah ! c'est peut - être la pius cruelle
de toutes les infortunes , que d'avoir à se plaindre d'un
grand ; et qu'il ne s'abuse point sur sa conduite , nonseulement
il ne vous protège pas , mais il vous ferme
toutes les avenues de la protection . »>
Le discours de M *** me donna soudain la solution
de plus d'un problème . « Vous avez raison , lui répondis
-je , cette démarche vous nuirait au lieu de vous servir.
Je n'ai nul crédit , ajoutai-je , cependant le hasard
pourrait me fournir une occasion de vous être utile :
laissez-moi votre adresse. Pendant qu'il me la remit ,
je lui glissai un louis dans la main , en lui disant : « je
suis presque aussi pauvre que vous , je ne puis disposer
que de cette modique somme , daiguez la recevoir. » Il
rougit , et voulut me rendre le louis . « De grâce, repris
je , ne me refusez pas , songez à vos enfans . » L'infortuné
prit le louis , enfonça son chapeau sur sa tête , et
se retira .
Je regagnai tristement mon auberge. Par économie
je mangeai à table d'hôte : la providence permit que ce
jour-là , un riche négociant français y dînât avec moi .
Je lui racontai l'histoire de M*** « J'avais l'intention ,
me dit aussi- tôt ce digne homme , d'acheter un tableau
du Corrège qui me plaît beaucoup ; on m'en demande
dix mille fr. , je me passerai du tableau , et j'emploierai
mes dix mille fr . à sauver de la misère le fils d'un artiste
célèbre , cela vaudra mieux . » Le négociant exécuto
230 MERCURE DE FRANCE .
dès le soir même ce projet ; M. *** rentra dans la banque
, et rétablit ses affaires. Le duc ne lui ferma plus
sa porte, et se mit même en avant pour lui faire obtenir
un intérêt dans une entreprise honorable et lucrative.
Tout le monde exalta la bonté du seigneur italien , personne
ne parla de la noble action du négociant français ;
mais M. *** ne l'oublia pas, et prit pour devise : Vivent
les Français !
Madame DUFRESNOY .
www
CHRONIQUE .
Si l'Indépendant n'avait , pour assurer le succès de
sa feuille , que la rédaction des mélodramaturges et des
vaudevillistes qui lui sont attachés , ou des rédacteurs
de la force de celui qui est chargé de sa Mercuriale , je
doute fort qu'on n'eût point déjà chanté son oraison
funèbre. Ce dernier , en rendant compte de la résurrection
du Mercure de France , nous gourmande , au
sujet d'un article contre M. Evariste-Dumoulin , inséré
dans notre Numéro du 31 juillet dernier , qu'il a charitablement
rapporté presqu'en entier. Ainsi que mies
collaborateurs , je suis fàché que cet article ait paru
dans notre Journal. C'est une erreur dont je suis prêt
à donner l'explication à M. Dumoulin .
Si le rédacteur de la Mercuriale de l'Indépendant
s'était borné à dire que M. Nelson est attaché à la rédaction
du Mercure , bien qu'il n'en soit rien , je ne lui
répondrais pas ; mais il nous accuse d'adresser une
humble supplique à MM. les ministres , pour obtenir
leur protection , et part de là pour nous lancer une mé
chante injure. Je le répète , nous ne demandons rien ,
ni à ces libéraux si purs , ni aux ministres , ni aux ultràAOUT
1819 .
231
royalistes , chez lesquelles gens l'opinion ou l'esprit de
parti est un calcul d'intérêt . Nous aimons notre patrie ,
et nous pensons que c'est suffisamment le prouver , que
de chercher à combattre les excès de la politique , et à
ranimer le goût presqu'éteint de la littérature .
Ce rédacteur nous accuse aussi de ne pas être trèsforts
en chronologie , parce que nous avons dit que le
dernier Numéro de l'ancien Mercure avait paru le 31
janvier 1818 il aurait voulu que nous disions 1817 .
Je ne profiterai pas de l'erreur de ce journaliste , que
je crois être un auteur de vaudevilles , ou M. Roujoux ,
pour lui renvoyer son impertinence.
C'est sans doute ici l'occasion de faire remarquer que
les écrivains exhumés par nos Journaux quotidiens ,
surtout ceux qui ont quitté les muses pour la politique ,
ont presqu'entièrement perdu cette aménité , cette politesse
dans la discussion , dont l'usage dénotait autrefois
l'homme spirituel , en même temps que l'homme
du monde. Il y a des convenances qu'on ne peut oublier
sans qu'il en résulte un grand tort pour soi-même.
E. T. B.
Dans le Numéro du 8 de ce mois , M. Léon
Thiessé , en faisant connaître à ses lecteurs l'apparition
du Mercure , poursuit le cours de ses gentillesses , en
injuriant les rédacteurs de cette dernière fenille , et
même ceux qu'il lui prête . M. Cousin d'Avalon est du
nombre de ceux-ci . Il traite M. de Roquefort de pionnierde
la littérature . Voici les droits de ce savant au titre
dont le gratifie si libéralement M. Léon Thiessé ;
1º. Glossaire de la langue romaine , 2 vol . in - 8°.
2º . Etat de la poésie française dans les XII et XIIIe .
siècles , 1 vol . in-8 ° .
3º . Recueil de Dissertations sur différens points de
l'Histoire de France , 1 vol. in - 8 ° .
4°. Notices dans le Recueil de l'Institut , ouvrage
couronné par l'Institut en 1810 , 1 vol. in-4°.
5º. Voyage d'Ali - Bey , 3 vol . in-8° .
232 MERCUREDE FRANCE .
6º. Vie privée de Legrand d'Aussy , ( deuxième édition
) , 3 vol . in-8°.
7°. Texte des vues pittoresques des monumens français
, 1 vol . in-fº .
8° . Poésies de Marie de France , 1 vol. in-8° .
9°. Supplément au Glossaire de la langue romane ,
vol. in - 8°.
10º . Suite à la Vie privée des Français , 3 vol . in-8ª .
Articles dans l'ancien et le nouveau Mercure , dans
le Moniteur , dans le Magasin encyclopédique , dans le
Dictionnaire historique de Prudhomme , deuxième édition
, dans la Biographie universelle , dans l'Encyclopédie
, etc. , etc.
Je vais examiner maintenant les titres de M. Léon
Thiessé à s'ériger en critique si sévère .
1º. Il a réuni les pièces du procès du général Cam-
Drone.
Cet ouvrage a été saisi , et si son compilateur - auteur
n'a point été mis en jugement , il ne le doit qu'à une
protection puissante ; ce qui explique peut-être la suite
du propos tenu par M. Léon Thiessé, que si le ministère
voulait lui faire 4,000 fr. il serait ministériel .
M. Thiessée est- il à prix fixe ?
2°. Le Palais-Royal en miniature .
Je ne puis guère expliquer le peu de rapport que cet
ouvrage a élé pour le libraire , que par le choix du sujet
, qui est sale et repoussant , et par le style , parfaitement
adapté au sujet. Les étudians étant maltraités
dans cette brochure , plusieurs d'entr'eux voulurent
donner une correction à son auteur ; mais ils s'en tinrent
à leurs menaces , et firent bien : ils n'auraient point
modifié l'esprit de M. Léon Thiessé , dont tout le fonds
est une méchanceté presque toujours grossière et triviale.
3º. Zuleika , traduit de lord Byron.
La fadeur et la niaiserie de cette traduction nuisirent
beaucoup en France à la réputation du célèbre lord :
le libraire en a encore été pour ses frais .
AOUT 1819 .
233
4º. Session de
On assure que
vendu à la rame.
1816.
le libraire a destiné cet ouvrage à être
M. Léon Thiessé a rédigé quelques temps les séances
de la Chambre des députés dans le Constitutionnel .
Je ne pense pas devoir répondre plus longuement au
rédacteur des Lettres Normandes. Il y a des jugemens
sur certaines matières , qui , en cela seulement qu'ils
sont prononcés par quelques hommes , soit comme
hommes , soit comme écrivains, ne doivent pas occuper
plus d'un moment. Tel est celui de M. Léon Thiessé
sur le Mercure . E. T. B.
La France s'était enrichie de la découverte d'une
mine de sel gemnie , trouvée près de Vic , le 14 mai
1818. Les recherches faites d'après quelques indices
imprévus auxquels on est redevable de cette mine ,
seule de cette espèce qui ait jamais été connue en
France , ont été exécutées par une société , en tête de
laquelle se trouve M. Thonnelier , ancien payeur général
des armées , et d'après une autorisation obtenue ,
à cet effet , de M. le directeur général des mines , en
date du 20 avril 1819. Jamais réussite n'a été accompagnée
de plus heureuses circonstances . Le sel de cette
mine a la blancheur de l'albâtre ; ses cristaux sont plus
purs et plus brillans que les échantillons que l'on a pu
se procurer des mines de Pologne et d'Autriche . Sa
qualité est parfaite , et tout annonce que sa masse sera
énorme. Informé , par les auteurs de cette découverte ,
que la sonde avait déjà pénétré de dix pieds dans le
cristal pur , le directeur général des mines s'est empressé
de donner des ordres pour que l'ingénieur du
département de la Meurthe se rendit sur les lieux , afin
de constater , par procès-verbal , cette importante découverte
, et tous les faits qui peuvent y être relatifs .
L'exposition que l'on prépare dans les salles du
Conservatoire des arts et métiers , aura lieu à la même
epoque que l'exposition des produits de l'industrie française
au Louvre .
--
234 MERCURE DE FRANCE .
On croit qu'elle offrira des objets d'un grand intérêt.
Un jeune violon , M. Fontaine , qui donne déjà
les plus belles espérances , et qui a obtenu les plus brillans
succès dans les départemens , vient d'être attaché
à la chapelle du Roi .
-M. Caillaud a fait présent , au Musée de Nantes ,
d'une momie qu'il a apporté d'Egypte .
– La première livraison de la Chronique de Paris ,
ouvrage semi-périodique littéraire , rédigé par M. Mossé ,
a paru , le 5 de ce mois , après la composition de notre
quatrième Numéro .
Si nous jugions cet ouvrage d'après sa première livraison
, nous pourrions être injustes. Notre impartialité
nous engage donc à suspendre tout jugement jusqu'à ce
que plusieurs Numéros aient été publiés , si toutefois
M. Mossé pense devoir se rappeler du tort que lui a
fait cette première livraison dans l'opinion du public et
dans celles des gens de lettres .
-Le Journal Lyrique et Anecdotique est rédigé avec
autant d'esprit que de goût. Persuadé qu'un Journal
doit un tribut à la malice , M. Edmond Corbière s'est
servi du fouet d'Apollou et de la marotte de Momus.
La première livraison de cette feuille , à laquelle on ne
peut reprocher qu'un peu d'exiguité , contient plusieurs
anecdotes assez piquantes ; et nous ne doutons pas que
les Dilettanti de toutes les classes ne s'empressent de
lire le Journal Lyrique. On s'abonne au bureau , à Paris ,
rue Hautefeuille , no. 11 , et à la librairie du Mercure.
Le prix de l'abonnement du trimestre est de 5 fr.
-
MM. Baudouin frères , libraires , rue de Vaugirard
, nº. 35 , viennent de mettre en vente le premier
cahier du tome 3º . de la Chronique religieuse , qui
paraît une fois la semaine .
Cette feuille, rédigée par MM. Agier , Grégoire, Lanjuinais
et Tabarod , se fait remarquer par une saine
doctrine et une grande force de logique . Il suffit de
nommer ses rédacteurs pour lui assurer des succès .
AOUT 1819 .
235
mmmmmmmm www.mmmmmm
SPECTACLES . ( 1 )
PORTE - SAINT- MARTIN ,
Première représentation du Passe- Partout , vaudeville
en un acte .
-
10 Aout. M. Duchemin , bon rentier au Marais ,
consent à donner sa nièce au jeune Edmond , aspirant
de marine ; mais l'oucle de celui - ci , vieux mariu habitant
Bordeaux , refuse son consentement , et invite
M. Duchemin à chasser Edmond de chez lui ; ce qu'il
a fait. Le bonhomme d'oncle part pour sa promenade
au Jardin du Roi , et il oublie le passe- partout à la petite
porte de son jardin . Un ami d'Edmond , directeur de
spectacle , ruiné , poursuivi par des huissiers qu'il fuit ,
voyant le passe - partout , le tourne dans la serrure ,
pousse la porte , entre dans le jardin , et se trouve
bientôt entre les bras d'Edmond , qu'il n'avait pa vu
depuis dix ans , Edmond qui , après avoir escaladé un
mur pour voir Cécile , se désespérait avec sa maîtresse
de ne point trouver le moyen de décider son oncle. Le
nouveau venu , fertile en expédiens , pour les tirer d'embarras
, leur offre de jouer auprès du bonhomme Duchemin
le rôle du vieux marin . On accepte , après quelques
difficultés ; mais tandis qu'il est occupé à se travestir ,
l'oncle d'Edmond arrive . Que fait notre directeur de
spectacle ? il prend les habits de M. Duchemin , et
trompe, sous ce costume , le rusé marin qui, pressé par
(1) Le lecteur est prévenu qu'il ne sera plus rendu compte désormais
, que des premières représentations.
236 MERCURE DE FRANCE .
le faux oncle de Cécile , et par Cécile elle - même ,
donne enfin son consentement. M. Duchemin rentre.
Grand tracas , qui se termine par le mariage des deux
amans.
Ce petit ouvrage , qui aurait paru plus agréable encore
sur un moins grand théâtre , qu'on aurait entendu
avec plaisir au Vaudeville , a complètement réussi. Le
dialogue et les couplets sont écrits avec beaucoup de
facilité et d'esprit. Ce vaudeville, joué avec intelligence
et ensemble, est de feu Montperlier.
On a fait répéter les deux couplets suivans du vaudeville
final.
LE VIEUX MARIN.
Bravant le feu de la mitraille ,
Courant où l'attend un succès ,
Il n'est ni porte ni muraille
Qui puisse arrêter un Français.
De nos guerriers que l'ardeur encourage ,
En tous les temps tels sont les goûts ,
Et leur valeur et leur courage
Sont toujours les passe-partouts .
CÉCILE au public.
Séduit par le desir de plaire ,
Qui fait excuser bien des torts ,
Pour désarmer le goût sévère ,
Notre auteur a doublé d'efforts.
Comme une clé sert à plus d'un usage ,
Ce soir , messieurs , nous tremblons tous :
Ah ! pour sauver le nôtre du naufrage ,
Cachez bien vos passe-partouts .
Il est certain que Notaire partira à la fin de ce mois
pour la Nouvelle - Orléans .
Je conçois qu'il ait pu se décider à s'expatrier ; on
lui promet 45,000 fr . pour trois ans , et une représentation
à bénéfice par année. Le départ de cet acteur
laissera un vide à ce théâtre.
E. T. B.
AOUT 1819. 237
Tivoli. Ce jardin est toujours suivi ; les agrémens
y sont très-variés . Les montagnes qui ont une pente
douce et prolongée ; la tour d'éole ; la balançoire- russe ,
la balançoire française ; le jeu de bague ; Olivier ; les
Fantoccini , présentent des amusemens que le public
paraît fort empressé de rechercher . Les feux d'artifice
sont très -bien ordonnés , et l'orchestre exécute avec
beaucoup de goût les contredanses et les walses les plus
nouvelles.
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JEUX ET EXERCICES CHEVALERESQUES .
Avenue de Neuilly , parc des Sablons.
·
Le public de Paris , quoique très capricieux et
très - inconstant dans ses goûts , ne laisse pas d'aller
toujours avec la même satisfaction visiter les Jeux
chevaleresques . Cet établissement , qui se soutient avec
succès depuis près d'un an , est , selon nous, un de ceux
qui conserveront le plus long-temps l'avantage d'intéresser
les amateurs . Dimanche dernier , les courses de
chevaux , les promenades en char et à cheval eurent
lieu , presque sans interruption , depuis cinq heures
jusqu'à neuf et demie . Vers le soir la foule devint trèsnombreuse.
Sur les neuf heures , le parc , entièrement
illuminé , offrait un coup- d'oeil tout-à- fait intéressant.
Un très-beau feu d'artifice termina la soirée .
wwwwwww wwwwwmmmmmmmmmmmmmm
MODES.
LES chapeaux reprennent la forme ambitieuse qu'ils
avaient il y a quelques années . Les parterres , écrasés
par la mode , reparaissent plus touffus que jamais sur
la tête de nos dames. Les bottes d'oeillets , les rosiers
avec leurs branches , leurs feuilles , et bientôt leurs
racines , seront dans peu les ornemens admis . Quelques
238 MERCURE DE FRANCE .
chapeaux offrent ces fleurs entre des bouffes de gaze
placées sur le haut de la forme , eu une demi - couronne.
Des capotes , appelées capotes angelines , sont
d'une forme très étroite , mais très- allongée , et terminées
par un fond arrondi ; ce fond est couvert d'une
rosette de rubaus très - fournie ; une semblable occupe
le côté gauche de la forme. Ces capotes se font en
moiré ou en gaze.
Une nouvelle sparterie vient d'être publiée ; elle sert
à la fabrications des chapeaux , sous le nom d'Ecorce
de bois ; les grands carreaux qu'elle forme sont d'un
agréable effet.
La batiste d'Ecosse est toujours en faveur pour les
capotes qui sont surmontées de fleurs trés-variées et
exécutées aussi en batiste .
Les pailles cousues ne se portent que dans un grand
négligé le rose , le paille et le blanc continuent de
régner.
;
Les robes n'éprouvent aucun changement ; les mantilles
de dentelle noire sont aujourd'hui un peu moins
nombreuses ; on en voit beaucoup en tulle de coton
brodé.
Les bouts de quelques ceintures présentent des glands
ou des olives qui, déjà, avaient été remarqués aux coins
des voiles de gaze.
Ces voiles sont maintenant bordés de trois petits rubans
de satin posés à plat , et laissant entr'eux deux
ligues au plus de distance ; d'autres sont aussi sur les
bords , brochés en soie platte.
Les étoffes du jour pour gilets se nomment Valencias .
Ces étoffes sont de couleur , coupées par une quantité
de petites raies et parfaitement nuancées ; ces nouveaux
dessins nous ont été donnés par la nation américaine ,
qui prouve chaque jour son goût pour la toilette. Le
fonds de ces étoffes est bleu , paille , lapis , verd de
chasse , cuisse de nymphe émue , tourterelle , épiscopal ,
dos de cerf ou ventre de biche , etc.
Les couleurs de raies sont laurier du Canada ,
AOUT 1819 .
239
tabac de Virginie , blanc , verd éméraude , chamois
foncé , terre du Texas , eau du Nil , paille , bleu
foncé , soufre , Champ- d'Asile , cafe Moka , lilas , etc.
On voit aussi des cravattes de mousselines de grande
largeur ; elles ont des bordures de différentes couleurs
dans les nuances indiquées ci -dessus . Ce genre de gilets
et de cravattes doivent se porter avec les chapeaux nouveaux.
On dit que les échantillons de ces étoffes sont
sortis d'une manufacture élevée par les frères Lallemand
et Lefevre Desnouettes dans leur nouvelle colonie.
Les chapeaux gris à la Bolivard disparaissent insensiblement
, et les cannes , qui semblaient proscrites ,
sont reprises , en ce moment , sous la forme de béguille ,
à poignée petite et en argent.
L'OBSERVATEur.
ANNONCE .
CATINAT est un de ces génies rares , qui n'attendent
que l'occasion pour se faire connaître. Son père , doyen
des conseillers du parlement de Paris , l'avait destiné
au barreau . Son premier plaidoyer n'ayant pu sauver
son client de la perte d'une cause qui semblait bonne
au jeune avocat , il quitta la robe pour suivre la carrière
des armes . Il entra dans la cavalerie ; et , en 1667 ,
Louis XIV lui donna une lieutenance dans le régiment
des Gardes , en récompense d'une action courageuse .
Elevé successivement aux premiers grades militaires ,
toute sa vie fut employée au service de son pays , excepté
les dix années qui précédèrent sa mort ; encore
n'avait-il quitté les camps qu'après avoir vu passer sou
commandement dans les mains de Villeroi , sous lequel
il fit ses dernières campagnes sans murmurer , quoiqu'il
eût pu se plaindre , avec raison , qu'on obligeât
un élève de Turenne et de Condé d'obéir à un maréchal
si peu savant , dont toute la gloire se bornait à avoir
été le précepteur de Louis XIV . Né en 1637 , il monrut
dans sa terre de Saint-Gratien , en 1712 , en philosophe
, ainsi qu'il avait vécu.
240
MERCURE
DE FRANCE
.
Son caractère était celui d'un homme franc , simple ,
honnête. Ennemi des préjugés , il n'affectait point de
les mépriser. Il détestait le faste et les courtisans . 11
avait étudié l'art de la guerre , non en général qui fonde
l'espérance de sa gloire sur la valeur de ses soldats ,
mais en chef sage , qui tient en même temps à conserver
ses troupes et à bien défendre sa patrie. Dans tout
ce qui l'occupait , il apportait uue grande application
d'esprit. Voltaire a dit de Catinat , qu'il eût été bɔn '
ministre , bon chancelier , comme bon général .
Ce peu de mots sur un de nos plus célèbres maréchaux
, nous ont été suggérés par un Prospectus que
vient de faire publier M. Rouyer de Saint- Gervais . Il
annonce , comme devant paraître dans le courant de
ce mois , chez Mongie , libraire , boulevard Poissonnière
, no. 18 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
n°. 7 , les Mémoires et Correspondance du maréchal
de Catinat , mis en ordre et publiés d'après les manuscrits
autographes et inédits conservés jusqu'à ce jour
dans safamille ; avec gravures , portrait , fac simile ,
cartes , plans , ordres de bataille , etc. ( 1 ) .
Cet ouvrage , qui manquait à la littérature , nonseulement
parce qu'il doit faire partie des matériaux de
l'histoire , mais encore parce qu'on n'avait , jusqu'à ce
jour , rien que d'incomplet et d'inexact sur Catinat ,
offrira un appât de plus aux amateurs de jugemens sur
de grands personnages du temps , en leur donnant , indépendamment
de tout ce qui est relatif aux opérations
militaires et diplomatiques dont ce maréchal fut chargé ,
un grand nombre de ses lettres , écrites dans l'intimité ,
à M. de Croiselles , celui de ses frères qu'il chérissait
le plus , dans lesquelles il s'expliquait librement et sur
les individus et sur les évènemens de son époque .
Nous croyons être agréables à la plupart de nos lecteurs
, en leur faisant connaître à l'avance la prochaine
publication de ces Mémoires . E. T. B.
( 1 ) Prix des trois volumes qui formeront l'ouvrage , 30 fr . ,
35 fr. franc de port.
et
wwwww mm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION NOUVELLE DE L'ILLIADE ;
Arrivée d'Ulysse à Chrysa .
CHANT PREMIER .
.... MAIS Ulysse , guidant l'hécatombe sacrée ,
Touche enfin de Chrysa la rive désirée .
A peine les rameurs , par un commun effort ,
Gagnent rapidement la profondeur du port ,
Par l'ordre de leur chef les voiles détachées
Dans les flancs du vaisseau déjà dorment cachées ;
Les uns du mât superbe abaissent la hauteur ;
D'autres ont étendu le cable protecteur,
16
242
MERCURE DE FRANCE .
Et l'ancre au fond des mers retient la hef captive ,
Tandis que tous les Grecs , répandus sur la rive ,
Etalent de leurs dons les tributs solennels ,
Ulysse , conduisant la captive aux autels ,
La remet dans les mains d'un père ivre de joie :
>>
«< Agamemnon , dit- il , auprès de toi m'envoie ,
Chrysès ! reprends l'objet que pleurait ton amour.
» J'apporte des présens au monarque du jour ,
» Et puisse -t- il , fléchi par la sainte hécatombe ,
>> Sauver les fils des Grecs sur le bord de la tombe ! »
Dans le sein paternel Chryséïs a volé ,
Le vieillard la reçoit et renait consolé .
Déjà sur les autels , couronnés de guirlandes ,
Les Grecs ont déposé leurs brillantes offrandes ,
L'orge sainte s'apprête , et quant le flot lustral
Sur leurs pieuses mains a versé son cristal ,
Les bras levés au ciel adressant sa prière :
<< Phoebus , dit le pontife ; ô roi de la lumière ,
» Qu'adore Ténédos , que révère Chrysa ,
>>
Rappelle toi quels voeux ton pouvoir exauça .
» Si ton bras ennemi s'étendit sur la Grèce ,
>> Qu'il désarme en ce jour sa fureur vengeresse ;
» J'implore ton courroux , j'implore ta bonté. »
Jusqu'au trône du dieu son desir est monté .
Tandis que vers le ciel la prière s'élève ,
Les taureaux gémissans sous le tranchant du glaive
Tombent ; le fer pénètre en leurs flancs entr'ouverts
Et la graisse deux fois enveloppe les chairs .
Le pontife aussitôt livre aux flammes sacrées
Les lambeaux tout sanglans des cuisses séparées.
A peine d'un vin noir il a versé les flots ,
Il ordonne , et les Grecs , armés de javelots ,
Fixent au fer aigu des pointes opposées
Les membres palpitans et les chairs divisées ;
Et quand leur main docile aux brasiers allumés
Arrache des taureaux les restes consumés ,
Du banquet fraternel la table enfin se dresse ;
Tous les Grecs confondus en partagent l'ivresse :
Aux présens de Cérès Bacchus mêle ses dons ,
Et , grace aux soins rivaux des jeunes échansons ,
Bientôt de main en main les coupes promenées*
AOUT 1819 . 243
Brillent , d'un nectar pur et de fleurs couronnées
Durant le jour entier s'élèvent dans les airs
Du poean solennel les glorieux concerts ;
Et , prêtant à leurs voix une oreille charmée ,' !
Le dieu laisse dormir sa fureur désarmée .
Mais lorsque le soleil dans le sein de Thétis
Voit s'éteindre l'éclat de ses fetix amortis ,
Tous les Grecs vont goûter sur la nef solitaire
Du nocturne repos la faveur salutaire .
Dès que sur l'horison l'Aurore au front riant
Des roses du matin a semé l'orient ,
Le mât est redressé , la voilé se déploie ;
Et , secondé des vents qu'un dieu propice envoie
Le vaisseau fendant l'onde avec rapidité , ****q
Entend gémir le flot mollement agité ;
Bientôt au camp des Grecs triomphant il arrive ;
Mille bras à l'envi le traînant sur la rive ,
Par de solides noends l'y retiennent fixé ,
Et l'essaim des rameurs vole au loin dispersé.
A
A. BIGNAN,
29
45 290 enst{
L'USURIER.
* ome turnt A
དངོམས་ སློབ་མ་
UN usurier est un homme intraitable
ཁོའན ཉི་འགས་
Et ne sourit qu'en voyant son argent .
Il n'entend rien , son âme inexorable ,
Est insensible aux maux de l'indigent.
>
Au débiteur qu'il voit baigné de larmes ,
Sans s'émouvoir , et d'un air` pátelin :
Calmez , dit- il , vos mortelles alarmes ,
Votre billet n'échoira que demain.
-
རྩེ
26
A votre sort vraiment je m'intéresse ,
Vous trouverez , j'en suis sûr , des amis . q
De me payer , ma foi ! si je vous presse ,
C'est qu'il me faut l'argent qu'on m'a promis.
NYBEN S
244
MERCURE DE FRANCE .
Mais songez donc , répond un honnête homme ,
Que des malheurs sont venus m'accabler.
Je le crois bien , dit-il. Payez la somme ,
Et je promets de ne plus vous troubler.
Pour moi , du moins, ayez quelque indulgence ;
J'ai des enfans , et je tiens à l'honneur.
Soit donc, Monsieur , je prendrai patience ;
Encore un jour , j'attendrai de bon coeur.
Malheur à ceux qu'une méchante affaire ,
A l'usurier contraint d'avoir recours .
A l'usurier , s'ils ont pu se soustraire ,
Qu'ils prennent soin de le fuir pour toujours.
1
J. B. L.
mmmm
BOUTADE A A.
QUE j'étais sot , grands dieux ! quand je t'aimais !
Dans mes discours respirait ma folie !
A tout moment je te renouvelais
Ces doux sermens d'aimer toute la vie.
Aurais-je pu laisser passer un jour
Sans t'exprimer l'excès de mon amour !
Aurais-je pu , tant j'avais de tendresse ,
Etre un moment sans te parler de toi !
Aurais-je pu vers une autre maitresse
Porter un coeur qui vivait sous ta loi !
Il a fallu que tu fusses parjure ;
Et que rompant un lien enchanteur………
Que j'adorais , tu pusses , sans murmure ,
De mes mépris mériter la rigueur.
Comme autrefois je ne suis plus tes traces.
Tu ne vois plus, tremblant à tes genoux,
Ce fol amant si sottement jaloux !
On peut vanter ton esprit et tes grâces,
Te trouver belle et te vouloir aimer ;
Citer ta voix , si douce et si touchante !
Ta danse simple autant que séduisante :
1
AOUT 1819. 245
On ne saurait maintenant m'alarmer.
Je suis tranquille. Une froideur extrême
A remplacé ce feu de l'amour même ,
Ce feu divin qui consumait mon coeur ;
Qui m'élevait , qui faisait mon bonheur .
Tu m'as trompé ! c'est malgré toi peut - être !
Ah ! puisses-tu ne jamais mieux connaître
Et n'avoir point à redouter un jour
Tous les tourmens qui suivent l'inconstance !
On veut cacher , par son indifférence
La cruauté d'un si triste retour
Et ce qu'on souffre est encore de l'amour !
E. T. B
mmm
VERS
Pour mettre au bas du portrait de M. de LA FAYETTE.
AMI de Wasingthon et de la liberté
Il a lutté , souffert et triomphé pour elle ;
Jamais il ne trahit la foi , la vérité,
Son nom resta sans tache et sa gloire immortelle.
M. B.
L'abus qu'onfait aujourd'hui de ia lythographie , a inspiré cet impromptu
à M. T. P.
GRACE à ce procédé nouveau ,
Dont le succès n'a point à redouter d'entrave ,
Chacun peut , à son choix, ou cracher sur un brave
Ou se moucher dans un drapeau.
CHARADE .
MON premier est un métal,
Mon second un végétal ,
Et mon tout un minéral
246 MERCURE DE FRANCE .
ENIGME..
1.
RONDE , longue , bonne ou mauvaise ,
Dans les palais , dans un réduit,
De me voir chacun est bien -aise
Quand il est de bon appétit .
Bonne, je donne de l'esprit ,
Et même , ne vous en déplaise ,
De la faveur et du crédit.
Tel qui se pavane à son aise
Dans un fauteuil de l'Institut ,
Malgré son art pour l'antithèse ,
Sans moi n'eut point atteint ce bul .
Petite , on me voit chez le sage
Qui fait sans cesse de moitié
Avec la céleste amitié,
Qu'il sait fixer dans son ménage.
LOGOGRIPHE.
Avta sept pieds je suis fort peu de chose ,
Tantôt volant ,
Tantôt marchant,
Otez les deux premiers , je suis moindre , et pour cause ,
Le fanatisme anime tous mes pas ;
On est damné quand on n'est pas
De l'opinion dont nous sommes :
Je dis nous et voilà pourquoi ;
Nous faisons corps , mes sectateurs et moi ;
Nous crions anathème à , tous les autres hommes ,
Et pourtant je ne suis , dit un savant auteur,
Que le ralliement de l'erreur.
1
AOUT 1819
247
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le mardi 17 août 1819 .
Le mot de la Charade est CHEVRE- FEUILLE ;
Celui de l'Enigme est HONNEUR ,
Et celui celui du Logogriphe est MAIS dans lequel on trouve ,
Siam.
mmmmmmmmmm
HISTOIRE.
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HISTOIRE DE CROMWEL ; par M. VILLEMAIN ( 1 ).
C'EST à une époque de décadence dans la littérature ,
qu'on doit particulièrement remarquer ces ouvrages
dictés par la raison des meilleurs temps . L'attention
qu'on leur assigne , c'est la mesure du sentiment et du
goût. Le livre de M. Villemain mériterait de donner
cet éloge . En l'analysant avec soin , on pourrait faire
observer , au milieu des récits de l'historien , l'âme du
jeune orateur , animant tout , les passious comme les
intérêts. Cette remarque serait du moins digne du talent
de cet écrivain ; mais l'obligation de la faire entraînerait
trop loin , et dépasserait le cadre où je me suis
proposé de renfermer quelques réflexions .
C'était un tableau vaste , digne des hautes méditations
de l'esprit , celui de retracer , dans la vie d'un homme
fameux , les circonstances qui l'ont conduit au pouvoir.
Les révolutions sociales ont une cause qui se dérobe à
( 1 ) 2 vol . in- 8 Prix , 12 fr. Paris , chez Maradan , libraire ,
rue Guénégaud, *
248 MERCURE DE FRANCE .
l'attention des hommes , et que l'historien ressaisit
comme à travers les ressorts cachés qui meuvent les
empires !... On sait quelle réunion de talens suppose
l'historien. Voltaire et Montesquieu le disaient doué
des dons du génie. Comme un poëte , l'imagination lui
est nécessaire : c'est avec elle qu'il relève Athènes et
Rome , déchues de la puissance et de la gloire , et taut
de cités célèbres , dont il n'est plus resté qu'un souvenir
!.... Joignez donc à l'imagination dans l'historien ,
une âme éprise de sentimens généreux , une tête forte ,
un talent prononcé ; vous aurez et les grands tableaux
de la société générale , et les beaux mouvemens de l'éloquence.
M. Villemain l'a senti parfois ; son imagination
domine souvent dans l'enchaînement des faits , dans le
récit des temps , dans la peinture des caractères , et
dans les hautes considérations où le porte sa pensée.
Le sujet de ce livre , d'un grand intérêt , était digne
d'être fécondé par un beau talent .
M. Villemain prend Cromwel dès l'enfance , et
le montre dans les divers périodes de sa vie obscure et
privée. A quarante-deux ans, il le transporte au milieu
d'une grande révolution , et sur cette scène agitée par
les passions les plus haineuses et les plus viles , au nom
de quelques réformes politiques et religieuses. Ces
derniers évènemens pourraient ainsi se résumer
Charles Ier. , condamné , marche à l'échafaud ; Cromwel
précipite l'exécution de l'arrêt de sang : il fait plus,
il s'avance au pouvoir par les armes , d'où il domine
enfin par la terreur et la gloire ! .... Sous son administration
, un certain ordre rétablit les grandeurs de
l'Angleterre... Mais Londres , libre sous la monarchie ,
esclave sous le protectorat ; Londres , où chaque citoyen
se tait ou s'incline , n'a fait qu'échanger le joug
de la souveraineté et des lais , contre le joug de l'audace
et du crime !
•
C'est dans l'ouvrage de M. Villemain qu'on suit avec
intérêt la marche des évènemens et des hommes de
cette époque. La révolution anglaise , qu'on accuse déjà
AOUT 1819. 249
moins dès qu'on réfléchit que l'arbitraire a été l'âme de
ses causes , développa des caractères héroïques , et
amena des réformes importantes. L'histoire élève pourtant
un reproche contre les temps et les hommes ; c'est
le déchaînement des passions contre tout ordre établi ,
la mort de Charles Ier . , dont le despotisme ne fut qu'une
conséquence des vices remarqués dans la législation .
M. Villemain a bien développé cette partie de sou sujet
; il a montré ensuite la cause qui donna tant de
puissance à Cromwel , et le ressort qui la maintint tant
d'années entre ses mains. Il a retracé , au milieu
d'une fureur universelle , le fauatisme et le génie , élevaut
un soldat à la dictature , sur les débris des libertés
publiques. Ici M. Villemain a insisté sur une observation
que je crois juste ; c'est que Cromwel fut d'abord
fanatique , et que , dans la suite des temps , il raisonna
l'hypocrisie , en fit un système , et de ce système la bâse
de ses actions. A l'appui de cette remarque ,
pouvons rapporter quelques - unes des maximes que
Cromwel exprimait sur la fin de sa vie. Il disait , par
exemple : L'artifice et la tromperie donnent à vivre la
moitié de l'année ; l'artifice et la tromperie donnent à
vivre l'autre moitié. Veux- tu n'être pas trompé par tes
ennemis , cesse de te fier à tes amis . Les peuples qui
servent par crainte , doivent toujours être tenus par le
frein et la crainte. La populace est semblable à un
hommefou , qui mord et qui outrage en caressant ; il
n'y a que la chaîne qui puisse la retenir.
nous
Ainsi le fourbe qui seconda le mouvement d'un
grand peuple vers la liberté , proclamait plus tard , en
essayant , l'usurpation des maximnes contraires à la morale
et à la justice . C'est le fait d'un ambitieux que la
fortune a porté bien haut , d'imposer au peuple même
la haine qu'il suça dans son sein contre les classes privilégiées
. Rien ne condamne plus hautement l'ambitión
, que ces différences de conduite.
Des réflexions plus étendues , écarteraient du sujet.
Nous sommes aussi amenés , par les bornes de ce Jour250
MERCURE DE FRANCE .
nal , a faire précisément remarquer ce qui distingue
l'ouvrage de M. Villemain .
Le style varié , élégant , élevé et concis , est digne
d'éloge. Sa rapidité , sa justesse , sa profondeur , sont
éminemment remarquables. On est étonné que tant de
raison s'unisse à tant d'éloquence .
Les portraits , ou plutôt la partie qui traite spécialement
des hommes et des passions , est remarquable par
la vérité et l'intérêt semé dans les détails . En commençant
cet article , je m'étais déterminé à ne pas citer ;
cependant je manquerai à cette règle , en faveur des
deux morceaux suivans , qui me paraissent donner un
degré de mérite qu'on trouve dans cet ouvrage :
« Milton combat avec force la cause si mal défendue
par Saumain. Plein des images sanglantes de la muse
hébraïque , les fureurs républicaines et la haine des
rois s'allument au même foyer qui embrâsa son génie .
Il invoque moins souvent le poignard de Brutus , que
le couteau sacré de Samuel où de Joad . Milton se glorifiait
de consumer , dans ce travail , les restes de sa
vue affaiblie . Ainsi se préparait l'Homère des croyances
chrétiennes . Ainsi nourrie dans les factions , exercée
par tous les fanatismes de la religiou , de la liberté , de
la poésie , cette âme orageuse et sublime , en frondant
le spectacle du monde , devait un jour retrouver , dans
ses souvenirs , le modèle des passions de l'enfer , et
produire du fond de sa rêverie , que la réalité n'interrompait
plus , deux créations également idéales , également
inattendues dans ce siècle farouche , la félicité
du ciel et l'innocence de la terre . Mais avant que Milton
ait couvert des rayons d'une gloire si pure la triste célébrité
qu'avait encourus ses premiers ouvrages , nous
trouverons du moins , dans la cause malheureuse où il
s'était engagé , son nom plus d'une fois honoré par les
leçons hardies qu'il adressait à Cromwel . Les égaremens
du fanatisme , et non les calculs de la bassesse , pouAOUT
1819
251
vaient s'accorder avec tant de génie . ( Tome premier ,
page 234. )
» .... Mais il se trouvait , dans la chambre des communes
, d'autres hommes qui , sous l'apparente unanimité
d'une opposition vraiment nationale , cachaient de
plus profonds desseins . Le sentiment secret de ces
hommes était l'horreur de toute primauté politique et
religieuse. Ils ne savaient pas , ils ne calculaient pas
jusqu'où irait leur puissance de détruire ; mais ils
avaient une volonté inflexible et une haine inexorable .
Quelques-uns ne reconnaissaient d'autre religion que
le déisme . Ce parti , le moins nombreux de tous , se
distinguait par la supériorité des caractères. Il comptait
quelques âmes stoïques éprises de la liberté à la
manière des héros de Plutarque , et profondément indignées
de ce qu'elles appelaient l'esclavage et la superstition
de leurs concitoyens . Le chef de ce parti était
Sidney , républicain violent et incorruptible , plein du
génie de l'ancienne Rome. Il fit la guerre à Charles Ier. ,
comme il eut conspiré contre César. ( Page 33 , tome
premier. )
» .... Charles l'aimait ( la reine Henriette ) avec une
extrême tendresse ; et lorsqu'il vit cette femme , aimable
et légère , résister avec un courage héroïque aux malheurs
où peut-être elle l'avait engagé , lorsqu'il la vit
fugitive , proscrite , traversant la mer pour lui amener
des secours , son estime et sa reconnaissance durent
redoubler pour elle . Ainsi les vertus privées peuvent
entrer au nombre des faiblesses d'un roi. ( Page 50 ,
tome premier. )
>> ... Les révolutions ne s'achèvent que par les mains
d'une faction : elles commencent sous le nom de réforme
, avec le suffrage public ; et c'est pour cela
qu'elles commencent . ( Page 30 , tome premier. ) »
M. Villemain fait cette réflexion sur Charles Ier.
condamné de mort : « Dans ces derniers jours ( ceux
252 MERCURE DE FRANCE .
qui précédèrent l'exécution du jugement ) , Charles
éprouvé par tant de souffrances , avait recueilli tout ce
que la religion peut ajouter de grandeur à une âme forte
et sensible : il était prêt pour l'échafaud. »
Les personnes à qui la lecture de ces divers extraits
n'aurait pas donné la plus belle idée du talent , sont assurément
privées de goût pour l'éloquence , ou comme
aveuglées par des passions. Quelques critiques éclairés
ont dit cependant que le Cromwel de M. Villemain , si
on me permet cette expression , ressortait avec trop
peu de force et d'éclat , de la foule des personnages qui
ont figuré à la même époque de l'histoire d'Angleterre .
Cette critiqne est spécieuse , mais peu fondée ; car une
composition historique n'est point une composition
oratoire , et en diffère essentiellement : dans l'une , la
vérité s'exprime avant tout ; dans l'autre , la vérité se
trouve modifiée par sa forme , qui est rare , et ne saurait
comporter le mélange d'intérêts divers. Un jeune
écrivain de beaucoup d'esprit et de beaucoup trop
d'imagination , disait , en exprimant le même avis : Je
voudrais que M. V.... fût monté sur les épaules de
Cromwel , etque de là il eût vu et retracé les évènemens
de l'Angleterre . Il ajoutait : C'est , moi , ce quej'aurais
fait. Si madame de Staël écrivait encore du français en
allemand , elle approuverait et cette idée colossale , et
ce galimathias triple que ses admirateurs pourraient
placer à côté de la méditation abandonnée à ses impressions
solitaires , de la pétrification de sa pensée ,
et de tant d'autres graves niaiseries , sans en excepter
la perfectibilité sociale , système creusé par la même
dame , qui croyait y gagner quelque chose.
ALFRED F.
AOUT 1819.
253
VOYAGES DANS LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU BRÉSIL,
depuis 1809 jusqu'en 1815 , comprenant les provinces
de Pernambuco ( Fernambouc ) ; Seara , Paraïba ,
Marignan , etc.; par Henri HOSTER , traduits, de
l'anglaispar A. JAY , ornés de huit planches colorieés
et de deux cartes ( 1 ) .
De toutes les vastes contrées que les européens ont
découvertes depuis quelques siècles, il en est peu , qui ,
pour la beauté du climat , les avantages du sol et la
richesse des productions , soient préférables au Brésil.
Ce pays , où le défaut d'un gouvernement bien organisé
, et d'une administration régulière et prévoyante ,
avait long- temps retardé les progrès de l'industrie , du
commerce et de la civilisation , éprouve aujourd'hui
des changemens favorables dus à la révolution de la
métropole. Depuis la résidence de la Cour de Portugal
à Rio de Janeiro , la situation du Brésil gagne beaucoup
, comparativement à ce qu'elle était auparavant .
Les sciences et les arts s'y introduisent , l'industrie
agricole et manufacturière y est protégée et encouragée
, la circulation des denrées y devient plus libre dans
l'intérieur, et tous les ports s'y trouvent ouverts à la navigation
et au commerce étrangers .
Ce nouvel état du Brésil a sans doute des droits trop
particuliers à l'attention des peuples civilisés, pour qu'ils
n'accueillent pas avec empressement tous les détails relatifs
à la situation actuelle de ce pays. Aussi la relation du
voyage de Henri Hoster , dans la partie septentrionale
du Brésil, depuis 1809 jusqu'en 1815 , a-t- elle obtenu en
( 1 ) 2 vol. in-8. Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº. 243 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée ,
n°. 7.
254
MERCURE DE FRANCE.
Angleterre un succès aussi complet que mérité. Aux particularités
les plus nombreuses et aux détails les plus étendus
cet ouvrage joint les notions les plus exactes qui eus
sent encore été publiées sur les moeurs , les coutumes , le
commerce , l'agriculture et l'industrie de l'importante
province de Pernambuco , dite Fernambouc , ou Henri
Hoster a long- temps résidé et où il a mème exploité deux
plantations assez considérables , ce qui l'a mis à portée de
s'assurer par lui-même de l'exactitude des faits qu'il
rapporte , et doit donner le plus grand poids à ses observations.
Quoique dans sa relation Heuri Hoster
semble d'abord avoir uniquement en vue de raconter
les particularités qui le concernent personnellement ,
ou dont il a été témoin , néanmoius il ne laisse pas d'entrer
ensuite dans des détails généraux qui finissent en
quelque sorte par faire de ses Mémoires une Histoire
moderne du Brésil . Ainsi , par exemple , on sait par lui
que la population présente du Brésil est composée de
neuf espèces d'hommes , savoir : 1º . des Européens ;
2 des Brésiliens ', c'est-à - dire, des Blancs nés au Brésil
; 3º . des Mulâtres , ou la race mêlée des Blancs et
des Nègres ; 4°. des Mamalucos , ou la race mêlée des
Blancs et des Indiens dans toutes ses variétés ; 5º . des
Indiens civilisės ; 6º . de ceux qui mènent encore une
vie sauvage ; 7° . des Nègres nés au Brésil et des
Africains affranchis ; 8° . des Mestizoz , ou la race
mêlée des Indiens et des Négres ; 9º . enfin , des esclaves
qui sont Africains , Nègres , Créoles , Mulâtres , ou
Mestizoz. Les détails qu'il donne relativement aux
animaux , aux végétaux et aux minéraux , ne sont
pas moins curieux ni moins instructifs que ceux
dans lesquels il entre relativement aux habitans , aux
moeurs et aux usages . S'il se rencontre certains endroits
qu'on pourrait trouver un peu minutieux , ce léger défaut
, qui toutefois n'en est pas un pour beaucoup de
personnes , ne diminue rien de l'intérêt qu'inspire la
lecture d'un ouvrage aussi précieux que celui dont il
s'agit,
AOUT 1819 .
255
Il appartenait à un homme que ses talens et ses lumières
placent à juste titre au rang de nos meilleurs
écrivains , de traduire dans notre langue les Voyages
de Henri Hoster , et d'enrichir notre littérature d'un
des ouvrages les plus utiles et les plus curieux qui aient
paru depuis plusieurs années . La manière habile avec laquelle
M. A. Jay a rempli cette tâche , prouve que si la
langue anglaise lui est très- familière, personne en même
temps ne possède mieux que lui les secrets de la nôtre .
Cet homme savant et laborieux , qui malgré ses nombreuses
occupations a su trouver encore des momens
pour les consacrer à la traduction d'un ouvrage recommandable
sous tous les rapports , a joint par - là un titre
de plus à tous ceux qui lui ont si justement acquis jusqu'à
ce jour la reconnaissance du public . Quoique la traduction
des ouvrages écrits en langues vivantes soit ,
en général , un travail plus pénible que glorieux ,
M. A. Jay a néanmoins fourni la preuve que ce travail
est autant le partage du véritable talent qu'une composition
du premier mérite ; et n'eût- il fait rien autre
chose que d'avoir traduit les Voyages de Henri Hoster ,
il se serait , par cela seul , assigné une place distinguée
parmi nos écrivains les plus estimés.
mmmmmmm
Victor VERGER.
mmmmmmmmm
BEAUX - ARTS.
ANTIQUITÉS ROMAINES ; par Alexandre ADAMS . ( 1 )
IL y avait dans les villes principales de l'ancienne
Grèce et du Latium , des personnes de distinction
chargées de montrer et d'expliquer au voyageur les
. (1 ) 2 vol. in- 8. Paris , 1819 .
256 MERCURE
DE FRANCE.
merveilles de la cité qu'il venait visiter , ses temples
sacrés et profanes , ses gymnases , ses statues , ses
tombeaux , ses trophées . Ces personnes devaient surtout
fixer l'attention de l'étranger sur les institutions ,
les découvertes et les grandes inspirations des hommes
qui y étaient passés ou qui y passaient encore ; car les
peuples anciens regardaient la vie comme un voyage ,
et l'homme comme un voyageur . C'était la vanité des
Grecs ou des Romains qui avaient imaginé cette fonction
; ceux qui la remplissaient ne recevaient aucun
émolument de l'état ; elle avait même quelque chose
de sacré et de religieux , puisque les termes , sous lesquels
on désignait ceux qui l'obtenaient , étaient pris
dans la Mythologie . Pausanias les nomme Exègètoi ,
les Siciliens Mustagógoi , les Latins Interprètes.
Un savant Anglais , sir Alexandre Adams , connu
par plusieurs ouvrages estimés , s'est chargé d'être
l'Exégète du peuple romain . Dix-huit siècles ont passé
sur les monumens de ce grand peuple ; le temps en
a fait des ruines , et ces ruines passeront. Sir Alexandre
ne s'est point occupé de monumens fugitifs ; ce
n'est point un antiquaire qui vient après d'autres antiquaires
, nous faire admirer des corniches , des entablemens
, des tronçons de statues , des fragmens de
temple ; il ne nous appelera pas au milieu des jardins
de Sylla sous les fraîches ombres de Tusculum , près
des restes du Formianum de Cicéron ou de la maison
de campagne d'Horace , non loin de laquelle coulait
Manlius la Digena ; il ne montre ni le Capitole que
sauva , et du haut duquel il fut précipité , ni l'emplacement
de ce Forum qui réveille à l'imagination le
souvenir de tant de merveilles opérées par l'éloquence.
Sir Alexandre a voulu décrire les moeurs , les habitudes
, les institutions des anciens Romains ; leurs usages
et tous ces soins qui occupent l'homme du berceau
à la mort. Après l'avoir lu , on connaît tout ce qui
soutenait ou amusait l'existence de ces maîtres du
Monde ; leurs repas , leurs monnaies , leurs parures ,
AOUT 1819 . 257
leurs jeux , leurs sacrifices . Comme tout finit , ou
s'arrête à la tombe , l'auteur aurait du terminer son
livre par les funérailles des Romains.
Dans le chapitre que l'Ecrivain anglais a consacré à
expliquer les derniers hommages que l'homme rendait
à la cendre de l'homme , j'ai cherché vainement quelques
mots sur la figure de l'ascia et de l'A , dédicace
du sub ascia qui a enfanté tant d'explications diverses ,
usé les veilles et la plume de tant d'érudits , sans qu'ils
ayent pu fonder que des théories ingénieuses , des systèmes
brillans qui , pris isolément , satisfont l'esprit ;
mais , rapprochés, éclairés les uns par les autres , ils ne
laissent plus que ténèbres et incertitudes.
2
On connaît à peu -près toutes les monnaies romaines ;
mais leur valeur échappe aux calculs . Qui nous dira
par exemple , celle du petit sesterce ? Valait- il deux
sous un denier suivant Bouteroue ( 1 ) . Dix -huit deniers,
d'après d'Ablancourt (2) . Trois sous dix deniers et demi
selon Sir Alexandre Adams, ou huit centimes trois quarts
comme l'estime M. Garnier.
Si le système de notre économiste était adopté ,
tout le merveilleux des richesses des anciens Romains
s'évanouirait , ce serait toutefois encore le peuple le
plus riche qui aura jamais été . Mais leurs richesses
n'auront rien d'effrayant , réduites dans le rapport de
deux et demi à un .
Crassus ne possédera plus en terres , trente-huit
millions sept cent cinquante mille francs , outre son
argent , ses pierreries , ses meubles estimés autant ,
c'est assez de trente-six millions en terres , en esclaves
et en argent.
Sénéque ne prêchera plus le mépris des richesses ,
la douceur de la solitude , le bonheur des champs ou
de cette médiocrité d'or tant vantée par Horace.
(1 ) Traité des Monnaies.
(2) Préface de Tacite.
17
258 MERCURE DE FRANCE .
Avec une fortune de trente- quatre millions , il est permis
de célébrer la pauvreté et de rire des vanités du
monde.
Auguste qui , en mourant , se plaignait de la fortune
qui ne lui laissait que quelques millions ( 1 ) ne
sera plus accusé d'avoir dévoré quatre milliards que
ses amis lui avaient légués dans leurs testamens , outre
le revenu annuel de la république , lequel était de cinq
à six milliards .
Vespasien à son avènement à l'Empire ne portera
pas sou budjet à quadringenties millies , sept milliards
environ , somme effrayante et plus considérable que la
dette d'Angleterre en 1791. D'après M. Garnier le
quadringinties millies ne représenterait que trois milliards
et quelques millions. Je ferai remarquer ici une
erreur assez grave daus laquelle est tombé le dernier
traducteur de Suétone , en rendant quadringinties millies
par huit cent millions de francs . C'est hnit milliards
qu'il aurait du dire , puisqu'il met lui - même
sesterce à vingt centimes , il n'aura point fait attention
au mot de millies .
Eufin , si la réduction du sesterce , selon M. Garnier
, est fondée , nous ne verrons plus Caligula dépenser
à un seul repas deux millions , Esopus vingt
mille francs pour un seul plat. César , pour acheter
l'amitié de Curion , ne donnera pas onze millions
sexcenties sestertium , ce qui serait beaucoup assurément
, même pour un homme qui , à son entrée dans
Rome , au commencement des guerres civiles , aurait
enlevé vingt- six millions du trésor . En supposant à nos
ministres les richesses du vainqueur des Gaules , je
doute qu'ils voulussent acheter la majorité des deux
chambres ce que César acheta un seul homme.
J'ai parlé des repas de Caligula , tous n'étaient pas
aussi chers à Rome ; le repas d'un simple bourgeois
(1) Suétone , Vie d'Auguste.
AOUT 1819 . 259
était comme chez nous de cinq à six francs ; il y avait
le coena recta , espèce de repas de fête qui coûtait
fort cher. Sir Alexandre n'a pas marqué assez clairement
la différence qui existait entre ce coena recía et
le sportula.
Promissa est nobis sportula , recta data est.
a dit Martial ( 1 ) , cæna recta désiguait communément
un repas splendide , et sportula , quelquefois , par opposition
, un mauvais repas . De sportula nous avons fait
portion (2).
L'auteur des antiquités désigne le repas sous le nom
générique de convivium ; je crois pourtant que convivium
se disait plutôt d'un repas donné à des amis , à des
parens ( 3 ) .
Il a confondu la victime et l'hostie , victima et
hostia. La victime ne pouvait être immolée que par
celui qui avait vaincu l'ennemi , l'hostie pouvait l'être
par tout le monde , son sacrifice précédait celui de la
victime (4) .
Dans le chapitre sur les vêtemens et la parure des
Romains, Sir Alexandre , d'après Macrobe , dit que les
Romains portaient l'anneau à l'avant dernier doigt de
la main gauche ; il aurait dû ajouter que le doigt du
milieu , chez eux étant réputé infâme (5) , on n'y pla-
(1) Epig. Liv. IV.
( 2) Ménage , Etymolog.
(3) Bene majores accubationem epularum amicorum , quia vitæ conjunctionem
haberet , convivium nominaverunt , meliùs quam Græci
qui compotationem et concenationem nuncupant. ( Cicéron de la
Vieillesse. )
(4) Rosinus de Antiquitatibus Romanis. Dacier , Sanadon , Remarques
sur Horace.
( 5 ) Perse , Satyr . 2. Martial , Lib. VI , Epig. 70. Isidår ,
Laerce , Tertullien , etc…………..
20 MERCURE DE FRANCE.
çait jamais ni bagues ni diamans. L'artiste.dont le
pinceau magique a rendu sensible aux yeux les progrès
mystérieux que faisait l'amour dans le coeur de
Didon au récit des malheurs d'Enée, a eu tort de placer
un anneau au doigt du milieu de la main gauche
de la reine. Cette faute a été déjà relevée par un homme
de beaucoup d'instruction , M. l'abbé Guillon, dans ses
articles sur le salon de 1817 .
Les omissions , les erreurs que j'ai relevées dans l'ouvrage
de Sir Alexandre , d'autres que peut-être que je
releverais , si cet article n'était pas déjà trop long , n'en
déparent ui n'en détruisent le mérite. Il était digue de
tout le succès qu'il a obtenu en Angleterre , où les colléges
les plus célèbres l'ont adopté comme ouvrage
classique. Le public éclairé de France n'a pas accueilli
avec moins d'empressement les traductions qu'on vient
d'en publier. Cet accord de suffrages est un bel hommage
rendu au mérite de ce livre même ; et à ces lettres ,
source de gloire et de félicité pour les nations ,
de
jouissances qui ne sont mêlées d'aucunes amertumes ,
de triomphes qui ne coûtent ni larmes , ni regrets ; à
ces lettres qui élèvent des monumens que ne sauraient
détruire ni la pluie , ni l'aquilon furieux , ni des années
sans nombre , ni la fuite rapide du temps .
Quæ non imber edas non aquilo impotens
Possit diruere , aut innumerabilis
Amorum series, et fuga temporum.
AUDIN .
AOUT 1819.
261
wwwwww wwww
LITTÉRATURE.
L'EVANGILE ET LE BUDJET , ou les Réductions faciles ;
par M. TALON-BRUSSE , Marguillier de sa paroisse ,
et rentier consolidé ( 1) .
Assis au banc de l'oeuvre , le marguillier Talon-
Brusse , qui n'est autre que M. Lebrun- Tossa , chef de
bureau dans les Droits - Réunis ou Contributions Indirectes
, jusqu'à la bienfaisante époque des épurations
de 1815 ; le marguillier , disons - nous , s'est trouvé trèsheureusement
placé pour comparer la simplicité du
culte évangélique et la dispendieuse magnificence du
culte catholique. Le résultat de ce parallèle est qu'on
peut , la charte des chrétiens à la main , beaucoup réduire
le budjet sacerdotal qui grève , outre mesure , le
budjet national . Ainsi , par le double titre du livre ,
l'Evangile et le Budjet, ou les Réductions faciles , s'expliquent
, avec clarté , le motif, les moyens et le but de
l'auteur. La lance au poing , la visière baissée , il accourut
des premiers sur le champ de bataille , lorque ,
naguère , ou exhumait le fameux concordat du fond de
la tombe où repose François Ier. , mort à cinquantedeux
ans , et vous savez de quoi . Que n'a- t-il vécu dé
nos jours , cet aventureux monarque ! Ce n'est point la
veuve Mittié qui l'eût rendu malade , mais elle aurait
guèri la belle Feronière et lui , pour un peu moins de
cinq livres tournois.
Notre expéditif marguillier n'a pas perdu son temps.
(1 ) Broch. in-8. A la librairie du Mercure , rue Poupée, nº. 7 .
262 MERCURE DE FRANCE .
à disséquer ce honteux concordat qui détruisit la pragmatique-
sanction , et en vertu duquel la puissance temporelle
posséda le spirituel , et la puissance spirituelle
posséda le temporel . François nommait aux bénéfices ,
et le pape en touchait , à chaque nomination , les revenus
d'une année ; impôt très -onéreux , que le fisc pontifical
percevait , en France , sous la dénomination
d'annates . La perception se faisait d'après un tarifbien
gradué ; plus les bénéfices rapportaient , plus les titulaires
et la Cour de Rome y trouvaient leur compte :
jugez si l'on perdait les occasions d'en augmenter le
nombre et la valeur. Vous concevez également que de
fréquentes épizooties dans le clergé eussent été , pour
le pape , une bonne fortune. Il n'est point question de
ces accessoires dans l'ouvrage dont je m'occupe , le
marguillier va droit au but ; il frappe au coeur la bête
de l'Apocalypse , qui montait , des profondeurs de
labime , avec sept tétes , dix cornes , un diadême sur
chaque corne ; et de plus , sur chaque tête , une inscription
blasphématoire. Exposons , en peu de mots , la
manière dont il s'y prend pour consommer l'opération .
Suivant lui , et , je crois , suivant tous les véritables
chrétiens dont je me fais gloire de grossir le petit nombre
, le christianisme est dans l'Evangile ; mais le catho .
licisme de Grégoire VII et d'Alexandre VI n'y est certaiuement
pas. L'Evangile renferme les dogmes , la
morale , la doctrine et même la discipline , même la
hiérarchie de l'Eglise chrétienne ; mais on n'y trouve
le pape qu'au moyen d'un calembour introduit dans la
Vulgate , par le grand saint Jérôme , qui se plaisait
beaucoup à lire Martial. On n'y trouve ni cardinaux
ni archevêques , ni chapitres , ni couvens , ni abbés , ni
abbesses , pas même des capucins et des jésuites . On
peut donc , en toute sûreté de conscience ; disons mieux,
on doit , pour se restreindre à l'exécution littérale de la
charte sacrée , commencer par supprimer les cardinalats
, les métropoles , les canonicats , et ces bâtards du
visionnaire Ignace , qui s'intitulent les Pères de lafoi.
S
AOUT 1819 .
263
Alors , au lieu de dépenser cinquante millions de plus ,
demandés par François Ier. , M. de Blacas d'Aulps et
sa sainteté Pie VII , nous dégrèverons notre budjet
d'une somme assez forte , ou du moins , comme le veut
le marguillier , nous appliquerons cette somme aux besoins
des curés , recteurs , vicaires et desservans , qui ,
sans aucun doute , sont mentionnés dans l'Evangile. Ce
seul aperçu justifie le second titre de la brochure , les
Réductions faciles.
L'auteur n'a garde de réformer les évêques , l'Evangile
les a institués ; mais , en les ramenant à leurs fonctions
primitives d'inspecteurs , on en limiterait le nombre
à une demi- douzaine , pour toute l'étendue de la
France. Ces six évêques se la distribueraient par égales
portions , et chacun d'eux visiterait , deux ou trois fois
l'année , son arrondissement , ainsi que cela se pratique ,
pour le service des administrations financières. Outre
leur surveillance à l'égard des ministres du culte , des
besoins des églises , de l'enseignement des fidèles , de
la distribution des aumônes , et d'une foule d'autres
détails , les évêques , en tournée , prêcheraient la pure
morale évangélique sans discussion , sans controverse ,
afin de réparer le mal qu'ont fait les missionnaires , et
d'accoutumner la chaire de vérité à n'être plus la chaire
du sophisme , du mensonge , des injures , des invectives
et du scandale. Ils donneraient des primes d'encouragement
aux prêtres qui ressembleraient le moins à
MM. les abbés de la Mennais , de Rauzan , Fayet ,
François , etc. etc. etc. Ils feraient les ordinations , ils
confirmeraient les enfans et même les vieilles moustaches
, s'il s'en présentait quelqu'une. Notre marguillier
a oublié de leur conférer le privilége de couronner les
Rosières ; je remplis cette lacune . Il fera bien d'associer
la perspective des récompenses dans l'autre monde ,
à celles que la sagesse obtient si rarement dans celui - ci .
Ne craignons pas d'aller trop loin , les occasions d'être
prodigues ne sont pas quotidiennes.
Voilà , bénévoles lecteurs , le résumé succinct des
264
MERCURE DE FRANCE.
conceptions de M. Talon -Brusse ; mais il faut voir ,
dans son Ecrit de 200 pages au plus , avec quelle rectitude
de jugement il les a développées , et comment il
accable de sa pieuse érudition , de son inexorable dialectique
, ce catholicisme qui semble n'être venu se
greffer de bonne- heure sur le christianisme , que pour
le défigurer. Honorez Dieu , aimez- vous , payez l'impôt ,
gardez vos femmes ; c'est là tout l'enseignement du Fils
de la Vierge. Candeur , douce philantropie , gravité
sans faste , inaltérable bonté , ce fut là son caractère .
Oh ! qu'il y a loin de Jésus - Christ à Léon X , et de
l'Evangile au concile de Trente ! Quel génie infernal ,
s'écrie M. Talon , a pu faire du manuel de la sagesse
et d'un simple recueil de préceptes lumineux , un vaste
atelier de discordes , un moyen facile d'envahir et de
vider nos coffres ? « Où le Dieu des chrétiens a - t - il établi
, sous le nom de dispenses , des taxes réelles sur le
mariage , le divorce et les bâtards ? A-t - il dit en quelque
endroit que , pour pouvoir s'épouser , la cousine et le
cousin germains paieraient au pape cinquante tournois ,
douze ducats et six carlins ; qu'il n'en coûterait qu'un
peu plus de la moitié moins aux beaux-frères et belles
soeurs ; mais que s'il s'agissait de gens fort riches , de
grands seigneurs ou princes , il n'y avait pas à marchander
, on paierait cent mille écus ? Est-ce Jésus de Nazareth
qui tarifa le simple divorce à sept tournois , un
ducat , six carlius , avec exclusion formelle des pauvres ,
attendu que n'ayant point d'argent à donner , non possunt
consolari , ils n'ont pas droit aux consolations de
ce monde ? Est- ce lui qui , pour légitimer des enfans nés
avant le divorce , exigeait neuf tournois , un ducat et
dix carlins ; comme si ces enfans étaient incontestablement
des bâtards ? Ou peut faire les mêmes questions à
l'égard des autres branches du fisc pontifical , presque
aucune qui ne soit un scandale. Il faut payer les nominations
, institutions , promotions , permutations ,
légations , collations , cumulations de bénéfices , sécularisations
, annulations de voeux , investitures , sacres ,
AOUT 1819 .
265
couronnemens , etc. etc. Après avoir été marié , bigame,
soldat ou juge au criminel , voulez - vous devenir prêtre ?
payez . Voulez-vous l'être avant l'âge requis ? payez.
Malgré des imperfections corporelles ? payez . Est-ce
l'oeil droit qui vous manque ? payez . Est-ce l'oeil gauche ?
un peu plus cher. Y a - t-il un déficit dans les attributs
de votre virilité ? tant. Le déficit est-il complet ? le
double . Voulez -vous dire la messe , et cohabiter incoguito
? payez. Voulez - vous la dire et rester laïc ? trentesix
tournois , neuf ducats . Vous êtes - vous permis un
de ces crimes bien conditionnés dont se compose l'abondante
cathégorie de cas réservés à l'absolution du
pape ou de ses grands pénitentiers ? Avez-vous , par
exemple , fait avorter votre épouse ? payez. L'avez-vous
tuée , afin d'en prendre une autre ? même somme que
pour dire la messe sans titre , et vous pourrez garder
votre nouvelle amie , qui ne vous en coûtera pas un sou
de plus . Aux cas réservés appartiennent aussi le gros
péché d'Oreste , l'inceste d'Amnon , fils de l'adultère
David , et celui du malencontreux Edipe . Que n'étaient
- ils catholiques - romains ! de légers déboursés auraient
acquitté leurs consciences . >>
Ce passage est appuyé dans l'ouvrage , de l'autorité
de saint Bernard , qui demandait , il y a sept cents ans ,
si une action criminelle ne l'est plus où l'est moins
quand le pape l'a permise. Il est encore appuyé de cet
adage latin : Curia romana non quærit ovem , sine
lana ( Pauvres brebis , si l'Eglise romaine vous appelle ,
elle a l'intention de vous tondre. ) Et d'une note cu
rieuse sur les indulgences que Léon X donnait à bail ,
comme les droits de douane. Un siècle avant Léon X ,
de pape , Jean XXII , auteur des taxes de la chancellerie
et d'un livre qui a pour titre , le Trésor des pauvres,
avait ramassé vingt- cinq millions d'or, c'est - à - dire ,
plus que n'eu possédaient ensemble , à cette époque ,
tous les princes de l'Europe .
Une autre citation , par exemple , que je ne fais pas
sans choix , est la suivante : Il s'agit du mot tolé266
MERCURE DE FRANCE .
rance , dans son application à l'exercice des religions.
« La tolérance étant moins un bienfait à accorder
qu'un devoir à remplir , croyez - vous ce devoir caractérisé
par une expression juste ? On tolère des abus ,
des défauts , des vices même qu'il serait intempestif ou
difficile de détruire . On tolère le mal dont il résulte
quelque bien , ou qui serait inévitablement remplacé
par un mal plus grand . La tolérance s'applique aux
meurtres devant témoins , que nous nommons affaires
d'houneur , aux biribis , aux loteries , aux filles publiques
, etc. Tolérez - vous les uns les autres ; nous
recommande l'Evangile , ce qui veut dire que des
coupables n'ont pas le droit de lapider leur complice.
Oui , je reconnais dans ces divers exemples une incontestable
propriété de termes. Y a- t- il aucune espèce
d'analogie entr'eux et la profession d'un culte ? Ma pensée
m'appartient , le domaine des consciences n'est et
ne peut être soumis à la juridiction du prince ; car ,
pour qu'il l'exerçât , il ne lui suffirait pas de vouloir et
d'ordonner , il faudrait de plus qu'il pût convaincre et
persuader. Ma persuasion n'étant pas en son pouvoir ,
je reste le maître absolu , le propriétaire indépendant
de ma croyance. De ce droit de propriété découle celui
de l'exercer , suivant les formes et les rits que je
préfère………………………….. La liberté des cultes ne peut être un
problème , sinon pour ceux qui en font un de la liberté
individuelle ; et , s'il serait absurde de dire qu'on tolère
celle - ci , il ne l'est pas moins de dire qu'on tolère
celle -là . Ensuite , comme il n'existe point de véritable
liberté, sous quelque rapport qu'on la considère , qui ne
repose essentiellement sur une entière égalité de droits ,
je pourrais démontrer au besoin qu'on porte atteinte à
la liberté des cultes , en consacrant pour un d'eux des
priviléges exclusifs . C'est à l'égard de ces priviléges que
le mot tolérance recevrait une plus juste application .
Espérons que ceux des gouvernemens européens où
toutes les religions sont admises , se décideront un
jour à suivre sans déviation le système d'égalité reAOUT
1819 . 267
commandé par la justice , la saine politique et le docteur
Priestey. Qu'ils effacent du moins de leurs constitutions
, où s'abstiennent d'y mettre le mot impropre
que je signale , et qui , dans l'espèce , exprime une contradiction
grossière , une injure grave au plus légitime
de nos droits, la liberté de conscience. >>
Je regrette de ne pouvoir , faut d'espace , multiplier
mes extraits de cette production , tout juge impartial
serait , je pense , convaincu comme moi qu'elle est une
des plus saillantes qui aient paru depuis la double restauration
. Aussi fut- il interdit au Journal de la Librairie
et aux Feuilles périodiques de l'annoncer , aussi ,
plusieurs préfets la dénoncèrent à Son Exc. le ministre
de la police , et un libraire de Cherbourg , militaire à
la demi-solde , se vit molesté pour l'avoir mise en
vente. On m'assure que l'édition se trouve à peu près
épuisée , et que cependant on ne se propose pas d'en
donner une nouvelle . L'estimable marguillier s'est-il
donc endormi sur le banc de l'oeuvre ? Qu'il se réveille
et se rappelle que l'écrivain qui combat les abus , et le
guerrier qui combat les ennemis , n'ont rien fait tant
qu'il leur reste à faire . O. V.
DU SUICIDE .
CERTAINS journalistes donnent une liste exacte des
suicides et des crimes qui se commettent dans tout le
royaume. Ils n'annoncent jamais un suicide sans accompagner
cette nouvelle d'une pieuse jérémiade sur l'irréligion
et la perversité du siècle , comme si la mort tragique
d'un individu en était une conséquence nécessaire
ou le déplorable résultat . A les entendre, on dirait
que pour détruire cette funeste manie , il ne s'agirait
que de multiplier les missions , de fermer les écoles'
268 MERCURE DE FRANCE .
d'enseignement mutnel , de créer partout des chaires
pour les Pères de la foi et les Frères ignorantins .
C'est se tromper bien étrangement que d'attribuer ,
au défaut de principes réligieux et aux progrès des lumières
, les innombrables accidens de ce genre . Si l'on
faisait un exact relevé de tous les suicides commis
depuis dix ans , on serait bientôt convaincu qu'ils ont
une toute autre cause . Certes on n'était ni plus moral ,
ni plus religieux en 1810, 1811 , 1812, 1813 , qu'on ne
l'a été pendant les années 1814 , 1815 , 1816 , 1817 ,
1818 et 1819 ; nous étions loin d'avoir , dans les deux
premières années de la restauration , tant de missionnaires,
tant de religieux et de religieuses , tant de princes
et de princesses d'une piété exemplaire , tant de dévots
fonctionnaires , d'excellens préfets et de pieux magistrats
. Avions- nous, comme à présent , une aussi grande
quantité de saluts , d'oraisons , de prières de quarante
heures , de processions , de croix , de reliques , de scapulaires
et de chapelets ? Les suicides étaient- ils alors
plus communs ou plus rares qu'ils ne le sont aujourd'hui?
Il faut l'avouer, c'est depuis le retour des bonnes
doctrines , des bons exemples , des prédications , des
conversions enfin que les suicides se sont multipliés
d'une manière effrayante.
Les animaux n'ont point de confesseurs ni de prédicateurs
; ils ne connaisseut point de religion ni de mo-
`rale ; eh bien ! les animaux n'attentent jamais à leur
vie. Ils souffrent et meurent tout bêtement , quand la
maladie ou des ennemis terminent leur existence. Il
faut donc ' reconnaître que l'impiété et l'immoralité ne
font rien à la chose. Les êtres animés répuguent à la
mort, tous ont pour la destruction une horreur secrète.
L'homme est le seul qui sache vaincre la terreur du
trépas ; il est le seul qui ose abréger et trancher le fil
de ses jours. Certes , une pareille détermination ne peut
se prendre , parce qu'on croit ou que l'on ne croit pas
à la Vierge , à saint Joseph , etc. Rarement les douleurs
physiques déterminent l'homme à se tuer ; les
AOUT 1819 . 269
brutes ne connaissent que celles -là ; et combien n'est- il
pas de genres et d'espèces de douleurs pour l'être raisonnable
, pour l'être moral ? Les voilà ces peines que
l'homme craint plus que la mort , plus que l'enfer même.
Or, quels sont ces maux ? La misére , la honte, l'esclavage.
Faites disparaître ces fléaux d'un pays , et le suicide
disparaît avec eux. Vainement proposerait-on pour
l'anéantir le rétablissement du supplice hideux que nos
lois anciennes infligeaient aux restes des iufortunés
qui avaient été réduits à ces actes de désespoir. Jamais
remède n'aura de puissance ui d'efficacité contre un mal
quelconque s'il n'en détruit la cause première . A quoi
pourrait servir l'horrible spectacle d'un cadavre traîné
sur la claie ? Pour produire un effet salutaire , pour
rendre les suicides plus rares ce n'est
inanimé qu'il faut traîner sur un instrument d'opprobres !
Il faut y attacher l'homme puissant qui , par caprice ,
par esprit de parti , ou qui , par tout autre motif, aurait
dépouillé le malheureux de son état ; il faut y attacher
l'injuste magistrat qui l'aurait poursuivi et ruiné pour
un crime imaginaire ; le fonctionnaire qui l'aurait vexé
dans ses biens , dans sa liberté , dans son honneur ; qui
l'aurait outragé par des menaces , par des injures ; il
faudrait y attacher ce vil délateur qui , en lui faisant
perdre son emploi , l'aurait réduit à l'indigence et au
désespoir. Que dire enfin ? Qu'à chaque suicide il faudrait
traîner sur la claie ces monstres qui spéculent sur
la misère publique , et qui augmentent chaque jour le
nombre des malheureux .
2 pas
un corps
Si les missionnaires ont des armes contre de si grands
fléaux ; s'ils peuvent faire entendre la voix d'un Dieu
vengeur à ces coeurs endurcis , je serai le premier à
crier au miracle. Malheureusement le pli est pris ; les
missionnaires se borneront à torturer la conscience des
faibles et des ignoraus pour en extorquer le peu que
leur laisse le fisc ; ils ne tarireront jamais la source de
nos misères. Ne garantissant personne du désespoir ,
270 MERCURE DE FRANCE.
ils n'arracheront personne à l'affreuse résolution de
mourir.
Combien ils mentent à leurs consciences , les misérables
qui osent dire qu'ils sont tous des impies et des
êtres dépravés , les hommes qui se dérobent à la vie.
Non , ce sont simplement des hommes malheureux..
Mais vous qui , insultant à leur mémoire , voulez outrager
leurs cadavres , les vouer à l'infâmie , est- ce bien
la religion , la morale et l'humanité ou l'horreur du crime .
qui vous inspirent ? En le supposant , réservez votre
courroux et vos rigueurs pour le vrai coupable . Le
suicide est à plaindre parce qu'il était malheureux ; les
auteurs de ses maux sont de véritables meurtriers.....
Ceux qui connaissant ses douleurs ne l'ont pas secouru
et consolé , sont les complices du meurtre. Voilà les
impies contre lesquels il faut sévir ; loin d'avoir à exercer
des vengeances contre un suicide , la société me
semble lui devoir des expiations . N'a- t- il pas préféré la
mort au déshonneur ; et vous semble-t- il plus religieux,
le misérable qui , pour ne pas se tuer lui-même , tue les
autres, au risque d'être tué à son tour . Il est vrai qu'en
mourant de la main du bourreau , il a l'inestimable avantage
de mourir confessé .
Serait-il plus méprisable aux yeux de l'Eternel et des
hommes celui qui , révolté de l'injustice de ses semblables,
et croyant à une meilleure vie , s'arrache des mains
de ses persécuteurs pour s'élancer avec confiance dans
le sein d'un Père bon, clément et miséricordieux.
Le suicide est un crime quand il n'est pas un délire ;
mais il n'est pas un crime individuel et particulier à celui
qui le commet . C'est un crime public et presque
national ; c'est une accusation terrible contre tous ceux
qui pouvaient le prévenir où l'empêcher. Le suicide
ne prouve point la lâcheté , l'impiété , la dépravation :
il atteste le malheur . On ne hait pas la vie par cela
seul qu'on est sans religion ou sans moeurs , on ne la
déteste que parce qu'elle est un tourment. On quitte
la vie pour chercher un asyle contre des peines cui-
1
. AOUT 1819. 271
santes , un port contre les flots de l'adversité. Si l'immoralité
et l'impiété poussaient dans ce refuge du désespoir
, ce n'eut pas été Lucrèce , mais Tarquin , ce
n'eut pas été Caton , mais César , ce n'eut pas été Brutus
, mais Octave , qui chez les Romains en auraient
donné le funeste exemple . Et de nos jours, ce ne serait
pas le destitué , mais le destituant ; l'opprimé , mais
l'oppresseur ; le dépouillé , mais le spoliateur ; enfin le
dénoncé , mais le délateur que nous verrions s'arracher
à la vie. Il y a sans doute plus de mérite , plus de gloire ,
plus de grandeur d'âme à faire tête à l'orage . L'homme
aux prises avec la fortune et luttant contre l'adversité
est le plus beau spectacle que peut offrir l'humanité . Il
est douloureux de penser que tous les malheureux ne
sont pas doué de cette force d'âme . Que dire d'un mortel
qui , élevé au sommet des grandeurs, tomberait subitement
au dernier degré de l'infortune , et qui , après
avoir porté le foudre et la terreur aux extrémités de la
terre , se trouvant réduit à vivre attaché sur un rocher
aride , braverait le sort et la mauvaise fortune. Supérieur
aux événemens , sans se laisser aller aux déses- >
poir , sans invoquer la mort , qui ne voudrait point déserter
la vie ; la regardant comme un poste où il a été
placé par le Maître Suprême de ses destinées , ou
comme un champ de bataille , qu'en soldat fidèle il ne
peut quitter avant que son général lui ait donné le signal
de la retraite . Ses ennemis , en parlant de ce mortel
, s'écrieraient Voilà l'homme extraordinaire que
nous a dépeint Sénèque. Ne pas mourir dans une situation
pareille , ce serait vaincre plus que le monde entier
vaincre à soi seul , sans généraux , sans soldats ,
sans autres armes que son propre courage , non - seulement
tous les rois conjurés , mais de toutes les coalitions
la plus formidable , la coalition des souvenirs ,
des sentimens à la fois les plus doux et les plus déchirans
; la coalition de tous les ennuis , de toutes les humiliations
, de toutes les douleurs physiques et morales.
Quelle victoire unique dans les fastes du monde ! Aux
:
272
MERCURE DE FRANCE .
siècles d'ignorance , elle eut fait obtenir des autels au
vainqueur , et à cette époque les coeurs généreux l'entoureraient
de leur admiration .
Je crois presqu'impossible de trouver un homme
doué de cette force de caractère. Il faut donc conclure
que ce n'est pas l'homme qui s'est suicidé, qui a nui à la
morale , mais bien celui qui l'a porté à cet acte de désespoir.
Aussi les grands qui exercent une influence
directe et active sur leurs semblables , ne sauraient - ils
donner trop d'attention à toutes les mesures qu'ils prescrivent
, et qui ont pour objet de disposer du sort des
individus. X.
mmmm wwwwwmm
REVUE LITTÉRAIRE .
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE , Satyre politique ; par M. Ed .
CORBIÈRE ( 1 ) .
CETTE Satyre , d'un mauvais goût , est remplie de
vers pitoyables et de personnalités offensantes. Elle
est telle que je ne puis en donner aucup extrait au
lecteur. S'il est permis de faire entendre la voix de la
agesse à cet auteur , j'engagerai M. Ed. Corbière à se
borner à cet essai .
SALMIGONDIS aux Journalistes ; par M. COUDURIER (2) .
DEs vers de huit syllabes , lorsqu'ils ne sont ni faciles
ni piquants , sont des vers fort ennuyeux à lire.
Quand l'auteur n'a point de but , que son récit est sans
( 1 ) Paris , chez Mademoiselle Donnas , rue St. -Marc , n³. 10.
(2) Paris , chez Ladvocat , libraire , au Palais-Royal , galerie de
bois , nº. 197.
AOUT 1819 . 273
action comme sans intérêt , il prouve sa stérilité et son
manque de savoir faire : on doit l'inviter alors à mesurer
ses forces , et à ne point rendre le public victime de
son trop de faiblesse.
L'HOMME , Ode , suivie d'une élégie sur la mort de
S. A. R. la princesse Louise- Isabelle d'Artois ,
Mademoiselle ; d'autres vers et de quelques notes ;
par Jean-Justin ARISTIPPE ( de Gallia ) ( 1 ) .
Je laisserai le soin à mes lecteurs de porter un jugement
sur les productions de M. Aristippe , en leur
donnant deux extraits du livre qui m'occupe .
Vers à ma Muse , sur mon nom DEMONVEL queje quitte
pour DEGALLIA.
< «Tu quittes Demonvel ; eh ! pourquoi cette envie ?
- » Je chéris la patrie ,
» Et je veux dès l'instant prendre Degallia .
- > C'est bien , si le Roi l'autorise.
— » Peut-être , un jour , touché de ma franchise ,
» Sa bonté le consacrera. »
Autres vers à ma Muse , sur le même sujet.
<<< Facultés du savoir , dons heureux du génie !
» Livres que je chéris , vous tous mes compagnons ,
» Aimables et constans dans toutes les saisons !
>> Vous qui semez des fleurs les beaux ans de ma vie ,
» Ecrits , le temps arrive où plein de ma patrie ,
» Je prends Degallia pour quitter Demonvel.
» Je suis toujours Jean-Justin Aristippes,
» Ami du beau , du vrai , fidèle à mes principes ,
» Aimant toujours les hommes et le ciel. »
Je pense que mes lecteurs me sauront gré d'avoir eu
la patience de copier de pareils vers.
( 1 ) Paris , chez Pillet , imprimeur-libraire , rue Christine ,
n°. 5 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7 .
18
274
MERCURE DE FRANCE .
UN SOUVENIR ENTRE MILLE , ou Poëme de Lutzen ; par
Léonard CHEVERRY ( 1 ) .
LE second titre de cet opuscule présente une élision
qui ne peut être soufferte . Il fallait : Poëme sur la bataille
de Luzten. L'usage a consacré de dire : Poëme
de Fontenoy ; mais l'usage à tort , et nos jeunes auteurs
devraient bien se défendre de ces innovations grammaticales,
qui sont des fautes graves . Ne semblerait-il pas que
l'auteur de la Bataille de Lutzen , se nomme Lutzen ?
Dans sa préface , M. Cheverry émet des opinions
littéraires que je suis loin de partager. Le plan d'un
poëme qui décrit une bataille où les Français firent des
prodiges de valeur , doit être intéressant , ou l'auteur
mérite de grands reproches . L'armée ne prévoyait pas
une affaire ; tous ses corps n'étaient point réunis ; elle
manquait de cavalerie : l'ennemi l'attaque , et , après de
nombreux efforts , la victoire se range sous nos drapeaux
. Je pense que cette action offre assez d'intérêt .
Ici le merveilleux était inutile , et M. Cheverry a bien
fait de ne pas l'employer. Cet auteur avance que Voltaire
et Millevoye ont échoué. Il puise les motifs de ses
jugemens dans l'apologie que le premier fait d'un grand
nombre d'officiers supérieurs , et dans le peu d'éloges
de ces mêmes officiers faits par le second pour ne se livrer
qu'à celui d'un seul homme. L'ode sur le Passage du
Rhin lui paraît un modèle parfait du ton sublime de
l'épopée (2) . En littérature , de pareilles opinions sont
de véritables hérésies. Mais je me hâte d'arriver à l'examen
du poëme.
« Ainsi de Marius allant chercher la tête ,
» Le Cimbre qui , dans l'ombre , à l'égorger s'apprête ,
» Accourt , le voit , suspend ses pas irrésolus ,
» Le fer tombe , un coup- d'oeil a sauvé Marius . »
( 1 ) Paris , chez Ladvocat , libraire , Palais- Royal , galerie de
bois , no. 197 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº . 7 .
(2) L'auteur a voulu parler de la quatrième épître de Boileau ,
qui n'est pas une ode, M. Cheverry n'a pas la mémoire heureuse .
AOUT 1819. 275
A l'exception de ces quatre vers qui font allusion à la
bonne contenance de M. le général Compans , à l'exception
de la prise de Kaïa , et de quelques autres vers
assez heureux , il n'y a rien de remarquable dans ce petit
ouvrage , si ce n'est la pauvreté de la poésie et la nullité
de l'action . L'auteur n'a point su tirer parti des nombreux
matériaux dont il pouvait disposer. Rien ne me
rappelle ce sang- froid , cette intrépidité , ce courage de
nos généraux et de nos soldats , obligés de lutter contre
le désavantage de la position , le nombre et une cavalerie
considérable. Je cherche en vain quelques - uns de
ces traits de nos braves , qui les recommandent à l'admiration
de leurs compatriotes , au burin de l'histoire
et à la postérité.
Je m'attendais à trouver quelque chose dans ce
poëme , et je n'y ai presque rien vu . Si je n'eusse appré
cié l'intention de l'auteur , je me serais arrêté dès la
deuxième page. Je crois M. Cheverry un jeune homme.
Qu'il étudie davantage ses sujets ; qu'il lise attentivement
nos bons auteurs , afin d'habituer son oreille aux
beaux vers ,
et de mieux juger les siens ; surtout
qu'il se pénètre bien de ce conseil de Boileau :
Hâtez -vous lentement ; et sans perdre courage ,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois , et souvent effacez .
Alors il pourra livrer le fruit de ses veilles à un public
difficile en fait de poésie , et peut-être aussi prétendre à
un nom dans les lettres .
Malgré la Panhypocrisiade de M. Lemercier , et la
Cirneïde de M. le prince Lucien , on voit que nous
sommes pauvres en nouveautés poétiques . La politique
tue la littérature , et l'avenir paraît encore fort incertain
pour elle. Quel est donc le charine que cette politique
exclusive inspire , que nos troubles intérieurs , nos divisions
particulières , ne puissent faire sortir de son
276 MERCURE
DE FRANCE
.
aveuglement la majorité d'un grand peuple ! Les Français
ne sont-ils plus capables maintenant d'éprouver les
plaisirs les plus purs ! J'espère encore qu'ils reviendront
de leur erreur , et que le moment ne saurait en être
éloigné , tant je désire voir renaître chez nous la tranquillité
et le bonheur.
On vient de m'apporter un nouvel oeuvre poétique ;
la Médecine vengée , poëme en quatre chants ; par
M. *** , avec cette épigraphe :
Ne nostros contemne orsus medicumque laborem ,
Quidquid id est; Deus hæc quondam dignatus Appolo est (1).
FRACASTOR.
On raconte que le docteur Frampton , d'Oxford , qui
s'acquit la réputation d'un grand médecin , était cependant
hérétique en médecine. Il était gissant sur son lit ;
sa chambre était remplie de membres de la Faculté
qui cherchaient à le déterminer à faire usage pour luimême
de quelques drogues dont il avait souvent vanté
l'efficacité à ses malades. Le moribond fait un effort ,
se met sur son séant , et leur dit avec humeur : « Eh !
pour Dieu , messieurs , pourquoi venez -vous me tourmenter
; ne savez-vous pas , aussi-bien que moi , que
l'art que vous professez n'est fondé que sur l'opinion ! »
En disant ces mots , il tourne le dos et meurt . Cette
pelite anecdote rappelle les deux augures dont parle
Cicéron : Deux médecins ne pourraient - ils donc se regarder
sans rire ? Pline , Montaigne , Molière et Rousauraient-
ils eu raison d'afficher tant d'incrédulité
sur le savoir faire des médecins ? Je me garderai bien
de prononcer dans une question aussi - grave ; la fièvre
peut , d'un moment à l'autre , déranger l'harmonie de
ma faible machine ; et si j'avais alors la faiblesse d'apseau
,
( 1 ) Paris , chez Béchet jeune , libraire , rue de l'Observance ,
no. 5 ; chez Delaunay , libraire , Palais - Royal , galerie de bois ,
nº. 243 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº 7.
AOUT 1819. 277
peler un médecin , il se croirait peut-être obligé de
venger sur moi , chétif , l'honneur d'Hypocrate et de
Gallien. Il est des gens avec lesquels il ne faut pas
badiner.
Je n'examinerai donc pas sérieusement le poëme de la
Médecine vengée , qui n'est pas l'ouvrage d'un poëte .
Dans sa Préface , l'auteur dit : «Qu'on ne s'effraie pas du
titre de ce poëme , la médecine et la poésie ne sont pas
aussi incompatibles qu'on le pense communément. » J'avoue
ingénuement queje ne croyais guère à la compatibilité
de ces deux arts. Les poëmes du docteur Salcombe
n'avaient pu me faire revenir de ma prévention , et mon
esprit est encore dans la même situation , après avoir lu
M. ***. Voici mon jugément : L'ouvrage de ce dernier
ne sera jamais considéré comme livre de médecine , ni
comme poëme. Malgré le titre pompeux de Médecine
vengée , la médecine a , plus que jamais , besoin de
trouver un vengeur . E. T. B.
mmmm wwwwww
RUSTIQUE - LE-FLANEUR ..
---- No. Ier
Je fais partie d'une société qui se réunit trois fois
la semaine , entre cinq et six heures du soir , dans un
petit café peu éloigné du centre de la ville , et dont
quelques motifs personnels me font cacher aujourd'hui
le nom sous celui du Laurier-rose. Il n'y a pas encore
deux ans qu'une telle enseigne aurait éveillé l'attention
de cette académie de curieux dont le successeur de
M. Lenoir paie les honoraires. Le laurier- rose , si j'ai
bonne mémoire , avait été consacré , par l'ingénieuse
reconnaissance , à une jeune divinité qui , les mains
pleines de roses ( douces fleurs négligées en France trop
long- temps ) , était venue les suspendre en festons à nos
innombrables lauriers . Depuis cette époque , ceux des
Tuileries , nuancés d'un brillant incarnat , avaient offert
278 MERCURE DE FRANCE .
•
les espérances de la paix parmi les trophées de la guerre ;
et malgré des orages récens , l'arbuste qui reproduit les
uns en rappelant les autres , n'est nullement flétri . Ceux
qui décorent de leur nom et de leur joli feuillage la terrasse
de notre petit café , y furent plantés par les mains
mutilées d'un officier à la demi - solde , avec lequel je
répète souvent certaine partie de dames polonaises ,
qu'il a apprise du héros Poniatowski. C'est sous ce
berceau à la fois militaire et galant , que ce brave ( je
parle de l'officier ) , trois amis communs et moi , passons
les trois à quatre heures les plus agréables d'une
journée diversement occupée . L'occasion se présentera
de faire connaître plus en détail ces quatre personnages ,
dont il suffira qu'on sache aujourd'hui que l'un est un
marchand de la rue Quincampoix , l'autre un avocat de
la Cité , et le troisième un caissier dans une maison de
banque de la Chaussée-d'Antin . Quant à moi , qui n'ai
point d'état , ou , comme vous l'allez voir , qui tiens
mon état de mon caractère ; il faut bien que j'explique ,
dès à présent , les motifs qui me mettent en relation
avec le public.
On saura d'abord que de la maison que j'habite au
café où je vais digérer , il y a tout juste 1759 pas géométriques
, selon la ligue la plus directe , et 1891 pas
et demi si l'on fait un détour. Cette distance est incontestable
; je la mesure à peu près tous les jours , et l'ai
vérifiée deux fois , la toise àla main. Or , durant un
trajet de près de deux tiers de lieue , le spectacle offert
à qui le parcourt , change et se renouvelle bien des fois ;
et comme il est dans ma nature d'aimer à l'excès la
mobilité des scènes , qu'il est dans mes habitudes de ne
quitter qu'à leur dénouement , il en résulte que , parti
de chez moi à trois heures un quart , je n'arrive pas à
ma destination avant sept heures et demie , c'est - à-dire
deux grandes beures après que mes amis y sont rassemblés.
Il est vrai que je m'indemnise de ce retard , en
prolongeant quelquefois au - delà de minuit la séance
qui , selon les règlemens de police , doit être close à
AOUT 1819. 279
onze heures ; et il n'est pas rare que , durant la belle
saison , l'aurore m'ait surpris comme je rentrais dans
mon appartement. J'ajoute même que , pour un promeneur
de profession , une nuit de Paris offre des incidens
beaucoup plus singuliers que ceux de la journée
plus d'un lecteur l'a sans doute éprouvé , et je me
charge de le démontrer , par la suite , aux autres .
:
Ceci posé , l'on ne trouvera donc pas étonnant qu'avant
hier je sois arrivé précisément à l'heure de la clôture
. Jamais ma marche n'avait été plus lente ; et jamais
, occupée par plus de variété , elle ne m'avait
semblé plus courte . On établit deux nouvelles fontaines
sur le boulevard : je les avais inspectées ; trois caricatures
des plus piquantes m'avaient collé plus de quarante
minutes aux fenêtres de Martinet ; j'avais eu à
passer la revue d'une légion qui défilait sur le quai : en
traversant le Pont-Neuf , j'avais découvert cinq fautes
de quantité dans une inscription proposée par l'Académie
pour la statue ; et tandis , qu'au bas du Pont - au-
Change , j'écoutais le centenaire qui causait du système
de Law avec un page du régent , je m'émerveillais que
la température réelle ne s'élevât pas à 14° . , tandis
qu'elle faisait monter l'esprit- de-vin à plus de 19 dans
le thermomètre de l'Ingénieur Chevallier , chevalier du
Saint-Sépulchre .
Je me disposais à faire valoir ces excuses , quand
l'avocat qui , quoique consultant , a conservé des droits
au monopole de la parole , entama contre moi un
exorde monté sur le ton de la première catilinaire :
Jusqu'à quand , s'écria- t-il avec un fausset presque
aussi aigre que celui de Me. Le Roux ; jusqu'à quand ,
ô Rustique ! abuserez vous à la fois du bénéfice de votre
nom , de l'attribut de votre caractére et de l'indulgence
de vos amis ? Quousquè tandem abutere patientiâ nostrá
? La nature vous fit sincère , et votre parrain vous
nomma RUSTIQUE : vous argumentez de là pour faire
ce qui vous plaît et pour dire ce qui déplaît aux autres ;
Quousquè ! La nature , quinze cents livres de rentes ,
280 MERCURE DE FRANCE .
et le célibat , ont constitué pour vous en titre d'office ,
l'état jusqu'alors indépendant de promeneur-juré , d'oisif
dignitaire , de Flaneur patente . Vous en concluez que
pour bien remplir un tel emploi , il faut l'exagérer ; et
que , soit dans vos discours , soit surtout dans vos
courses , plus vous serez prolixe et divergent , mieux
vous accomplissez vos obligations ; quousquè tandem !
Enfin , votre bon ange fit choix tout exprès , pour en
faire vos amis , de quatre mortels dont l'indulgence sans
bornes , la patience infinie , l'inépuisable longanimité ,
loin de vous être une invitation à préciser vos phrases
et à abréger vos marches , semblent des amorces pour
amplifier les unes , et pour faire de chacune des autres.
un voyage de long cours ; quousquè tandem abutere
patientiâ nostrâ ! Du moins si vous tourniez au profit .
commun ces travers , ces écarts , ces ridicules . Au
défaut de qualités et de vertus , l'on doit à la société le
tribut de ses torts ; et peut - être les vices concourent- ils
autant qu'elles à l'harmonie générale . Les vôtres , par
exemple , mon cher Rustique , sont d'un exemple contagieux
; mais ils ne sont certes pas d'une nature perverse.
On peut être franc jusqu'à la rudesse , et , quoiqu'incommode
aux oreilles chatouilleuses , paraître estimable
dans sa rusticité ; on peut vaguer dans ses promenades
et divaguer dans ses soliloques ; mais il est
des ridicules qui excitent la gaîté , s'ils sont originaux ,
et qui finissent par inspirer de l'attachement, s'ils n'excluent
pas la bonhomie . Peut- on haïr , en effet, le bonhomme
qui vous fait rire ; et Molière , qui joua sa comédie
aux dépens de Cotin , ou La Fontaine qui la
donne à ses propres dépens , indépendamment de l'admiration
, n'ont-ils pas droit à notre amitié ? »
Mon collègue l'avocat n'a pas oublié la facture d'un
exorde ; mais je doute qu'il ait jamais su conclure ; et,
entre nous , je crois que c'est pour cela qu'il a cessé de
plaider. Au fait , lui répétait quelquefois M. le président !
Concluez , ajoutait souvent l'avocat adverse ! Quand il
s'agit de l'intérêt des autres , je suppose que cette méAOUT
1819.
281
thode dilatoire ne leur convient que tout juste ; on doit
penser que , quand à moi , je la trouve fort agréable ,
en ce quelle démêle brin à brin , et dévide lentement
les fils de la pensée. En écoutant maître des Brauches ,
je m'efforçais de saisir la sienne ; et à travers les nuages
de sa rhétorique , je crus deviner ce qu'on voulait
de moi. Tout oisif par nature , tout promeneur par
plaisir ou par besoin, est comtemplateur; tout flaneur le
devient. Que faire en un gite ; à moins que l'on ne
songe , a dit le Fablier ? Que faire en flanant , à moins
que l'on n'observe , puis- je le répéter , en le parodiant ?
Cependant le flaneur qui contemple la comète ; celui
qui , le diaphragme comprimé sur le parapet du Pontau
Change , regarde naviguer sur la Seine un train
mouillé des flots de la Marne , le flaneur qui , de l'allée
du Printemps , va promener son inutilité chez Tortoni
et de là digérer à Coblentz ; tous ces flaneurs , qu'ils
me pardonnent , n'observent point . Automates un peu
moins compliqués que ceux de Vaucanson , ils connaissent
moins la mesure que son flûteur ; mais par comtemplation
, ils digèrent aussi bien que son canard.
M. Azaïs doit être content .
Il ne le sera pas moins , lorsqu'en parcourant cette
première feuille , il y découvrira une nouvelle preuve
de son système . Vous êtes oisif, donc inutile , dirait
l'artisan que le premier chant du coq trouve la navette à
la main ; vous êtes promeneur, donc superflu, ajouterait
ce vieil escompteur , dont cinquante années de postemens
consécutifs ont usé le fauteuil de cuir ; vous êtes
flaneur , donc incommode , concluerait cette élégante
de la rue de Cérutti , qui ne conçoit pas que les jambes
soient faites pour marcher , et qui ne voit dans les piétons
que des obstacles à la rapidité de son bockai . Le
philosophe des compensations raisonne autrement .
L'oisiveté , dira- t -il , voilà le mal ; mais dans un homme
honnête , l'oisiveté , c'est le repos , et dans un cerveau
bien organisé , c'est la méditation : voilà les avantages
et tout est compensé . Saus les promeneurs , les
282 MERCURE DE FRANCE .
Tuileries seraient désertes ; et vers la huitième heure
du soir , quand le soleil prêt à s'envelopper de voiles
de pourpre sur les hauteurs de Meudon , fait , avec le
jet de l'octogone , un arc de 45 degrés , que deviendraient
ces nymphes légères qui , comme des hamadryades
, sorties tout- à - coup des Maronniers , dessinent
à travers la verdure rembrunie , leurs formes sveltes et
fugitives ? Supprimez les promenades et fixez les promeneurs
, vous condamnez ces tendres déités à imiter
Diogene , et en s'adressant au grouppe fraternel des enfans
de Léda , à s'essayer au refus . Quant aux flaneurs
enfin , si , sous prétexte de concurrence avec les
observateurs de M Decaze , une ordonnance , qu'on
pourrait dater de 1815 , s'avisait de les supprimer ; le
Suisse , vendeur des simples du Mont - d'Or cueillies à
Romainville , n'ayant plus d'auditoire pourrait bien
manquer d'acheteurs ; le parapet des ponts , les contreallées
du boulevard seraient privés de leur galerie toujours
mobile et sans cesse renouvelée ; les affiches n'auraient
plus de lecteurs ; les conférences de l'abbé
Frayssinous , d'auditeurs ; les parades de Bobêche ,
d'admirateurs ; la Cour d'assises , d'habitués ; et le musée
de la rue du Coq verrait s'évanouir ces grouppes
d'amateurs , plus grotesques parfois que ses caricaures.
Tels sout , au besoin , les argumens dont le Socrate
des compensations étaierait sa flanerie ; et , au fonds ,
ces raisonnemens sont- ils plus mauvais que ceux qu'il
puisa dans son système pour soutenir le ministère ? Soit
dit en passant , c'est un riche et commode arsenal , où
l'on trouve des armes de toutes formes et pour tout objet
. La France, ridiculement indignée contre une administration
qui disait toujours je vas , et qui n'allait jamais
; la France en réclamait- elle le changement , le bon
M. Azaïs prenait ses balances , et mettant dans un bassin
le soliveau léthargique , et dans l'autre le héron
ictyophage , il démontrait que l'immobilité est trèsbonne
à qui le mouvement donne des convulsions , et
AOUT 1819.
283
qu'il vaut mieux dormir , quand l'estomac est creux ,
que de veiller pour endurer la faim. Le ministère endormeur
ou endormi , tombe -t-il? Vous allez croire
M. Azaïs embarrassé : nullement. Il est nécessaire de
ne pas s'agiter quand on a la fièvre , de dormir lorqu'avec
un appétit strident l'on n'a pas de quoi s'appaiser ;
il est utile de se réveiller quand les vivres ont reparu ;
il est doux de manger quand l'accès est passé . Doctrine
ingénieuse et commode, qui aurait fait sourire le Béarnais
, mais que Sully le négatif n'aurait payée que par ·
un dur sarcasme . Il est vrai que sous un régime moins
économique , le sage foudateur de cette belle théorie
eût été mieux apprécié ; et l'abbé Terray , de rougeante
mémoire , aurait compensé par quelques bons d'escompte
les bouteilles d'encre taries à son service .
Revenons aux flaneries , dont les compensations
d'ailleurs ne nous ont pas tant écartés . Mes amis du
café , tirant de l'exorde de maître des Branches , une
conséquence à peu près nécessaire , concluent à ce que
consacrant au public ces éternelles promenades , que
je ne croyais utiles qu'à ma santé , je lui offre , mais
sans la moindre importance , le tribut de mon oisiveté .
Avec plus de vénération pour lui , j'aurais pu refuser
peut- être je l'aurais dû surtout avec plus de défiance
de moi -même ; mais comment résister à la tentation de
transformer en moyen utile , ou du moins agréable , de
petits écarts assez ridicules ? J'avoue que c'est un piége
où j'ai cru abandonuer mon coeur , tandis que peut- être
je n'y fais trébucher que ma vanité . L'un et l'autre du
moins sont d'une bonne composition ; et cette véracité ,
que j'exerce volontiers , sur mon prochain, je ne me
l'épargne pas à moi-même .
Puisque je prends la résolution de causer périodiquement
avec quelques centaines d'honnêtes oisifs que
les assembleurs de phrases nomment fastueusement le
public , il me semble donc qu'en échange d'un peu
d'attention que je leur demande , je leur dois quelques
confidences . Les premières pages de tout écrit , comme
284 MERCUREDE FRANCE .
les premières phrases de toute conversation , ressemblent
plus ou moins aux premières scènes d'une pièce
de théâtre par les uns comme par les autres , le sujet
s'expose , le plan se dessine , les caractères s'établissent
et l'action commence. Mon exposition sera moins régulière
, et l'on ne tardera pas à remarquer que la méthode
n'est pas plus dans mon caractère que dans mon
projet.
Mcn caractère , on l'a déjà pressenti , est celui d'un
homme ingénu et d'un bourgeois indépendant , chez
lequel l'indépendance n'est que le moyen et le gage de
la sincérité ; mes habitudes jusqu'alors furent celles d'un
franc musard'qui se promenait pour se promener ; mais
qui , maintenant , se promène pour observer , et qui
observera pour devenir utile. D'autres , comme je l'ai
dit , consacrent à la société leur industrie et leurs travaux
moi , je lui voue mon oisiveté . Toutefois cette
oisiveté n'étant point de la paresse , mes excursions
perpétuelles vaudront peut- être les séances permanentes
de quelques corporations scientifiques ou politiques
. Ceci soit dit sans en offenser aucunes ; car une
chambre législative et une réunion académique , ont
des droits à la reconnaissance d'un flanenr autant qu'à
son respect.
Me voilà donc le flaneur en titre , et , comme m'ont
qualifié mes amis des Lauriers-Roses , promeneur en
mission , oisif à brevet , en un mot musard par régime
et par état. Baptisé sous le nom de Rustique ( car il
n'est pas mauvais qu'on sache que je suis chrétien , et
que je n'en rougis pas ) , j'ai presque toujours justifié
ce prénom , changé pour moi en épithète , par une
franchise un peu crue , que certaines gens dé l'ancien
et du nouveau régime ont appelée brutale : de manière
que cette grande véracité , combinée avec mes continuelles
musarderies , m'ont fait nommer , ou pour
mieux dire , surnommer partout RUSTIQUE-LE-FLaneur.
Vous commencez , lecteur bénévole , à vous mettre
un peu au fait de mon caractère , du moins de ce qui en
AOUT 1819.
285
fait le fonds : quelques détails , en achevant de me faire
connaître , acheveront peut-être aussi de vous intéresser.
Probablement nous allons parcourir ensemble
ne route assez longue; et il ne peut vous sembler indifférent
de pouvoir juger votre compagnon de voyage.
Né dans une petite ville qui sépare la Lorraine de
la Champagne , ou plutôt qui les unit , on m'a souvent
reproché de joindre la rudesse , qu'une ancienne inimitié
impute aux Lorrains , à la niaiserie dont les préjugés
accusent les Champenois . Jusqu'à certain point , ce
reproche était fondé ; et , dans ma première jeunesse ,
mon exemple eût confirmé la justesse de ces proverbes
provinciaux qui sont , dit- on , la sagesse pratique des
nations. Mais l'éducation polit la rusticité , et l'expérience
corrige de la niaiserie . Il ne m'est resté de ces
qualités incommodes ou ridicules , qu'un grand fonds de
franchise jointe à une curiosité que tout émeut , qu'un
rien satisfait. L'influence de l'une et de l'autre a régné
sur ma vie entière .
J'étais riche, et demeurai long-temps fils unique : double
motifpour qu'une éducation indulgente développât en
les fortifiant, mes deux inclinations naturelles . En effet,
aprés avoir commencé à poindre dès le berceau , elles
n'ont pas cessé de m'escorter durant le cours d'une vie
de cinquante ans , et de se manifester plus ou moins ,
selon Poccasion . Le poupon qui flanait à dix mois sur
le sein de sa nourrice , est devenu l'enfant qui flana
en faisant pirouetter sa toupie ; l'écolier qui a flané
entre les chants de Virgile et le compas d'Archimède ;
l'adolescent , que l'aspect d'une jeune beauté qui faisait
palpiter son coeur n'empêcha point de flaner ; le jeune
homme qui manqua plus d'un rendez -vous , parce qu'il
avait flané en y allant ; l'homme enfin qui entremêle de
flanerie et ses plaisirs et ses affaires. Aujourd'hui surtout
que dix lustres amassés sur mes cheveux grisonnaus
m'ont donné quelqu'expérience de la valeur des
hommes et du prix des choses , plus et mieux qu'autrefois
je suis curieux et je flane. Ce qui se passe depuis
286 MERCURE DE FRANCE .
trente ans valant mieux à voir qu'à faire ; je me serais
fait flaneur par prudence , quand je ne l'eusse pas été
par inclination . Au milieu des tragedies , des comédies,
et surtout des mélodrames que chaque parti a joués
tour à tour sur le théâtre de la révolution , qu'y avaitil
de plus sage que de se confondre parmi les spectateurs
? Du moins si l'on payait , on jouissait du spectacle
; et quoique par un édit renouvelé de Néron , il fut
défendu de siffler les acteurs tant qu'ils étaient en scène ,
on goûtait le plaisir de préparer les sifflets pour les
solder quand ils n'y seraient plus. Moi , plus véridique ,
je n'ai pas toujours attendu qu'ils en fussent sortis pour
faire retentir l'aigre instrument.
Ce sont donc les recherches de ma curiosité , et les
découvertes de mes flaneries , que je prétends publier.
Un recueil irrégulièrement périodique , comme a dit un
Jégislateur , qui entend mieux le fisc qu'il ne connaît le
français , m'offre à cet effet un coin non occupé ; et rien
ne convient mieux à mon active oisiveté qu'un coin de
journal. Les académiciens , dont je deviens le confrère
par ricochet , se doutent -ils de combien d'inutilités ils
chargent les leurs , sans toujours les remplir ? Pourquoi
ne serait - il permis qu'aux journalistes officiels de vendre
de l'ennui avec cautionnement ?
Moi du moins , si j'en débite , ce sera économiquement
et de loin en loin . Je m'entretiendrai ainsi avec
ceux des abonnés au Mercure , qui ne redoutent ni les digressions
d'un musard , ni le franc-parler d'un homme
sincère. Tout ce que je vois , tout ce que j'entends , tout
ce que je sens , est du ressort de ma plume babillarde , et
fait partie de mes attributions . Quoiqu'on ne dise pas
toujours la vérité à l'audience d'un ministre , on y flane
autant qu'à celle d'un faiseur de tours ; et je vois encore
plus d'oisifs dans nos tribunaux qu'au parterre de l'Opéra-
Bouffon .
Maintenant si , après avoir exposé mon caractère ,
indiqué une partie de mes moeurs , et laissé entrevoir
l'objet que je me propose , le lecteur désire connaître
AOUT 1819 . 287
la forme sous laquelle tout cela s'enveloppe , il pourra
satisfaire pleinement sa curiosité devant le muséum de
la rue du Coq , vulgairement appelé boutique du libraire
Martinet. Parmi les nombreuses caricatures qui en décorent
les vitres , il n'a qu'à remarquer la figure d'un
homme maigre , long , bien portant , quoique sec ; vêtu
de vert , parapluie flambé sous un bras , un volume du
Spectateur sous l'autre , tenant de sa main droite une
loupe , et de la gauche un coeur dont il examine curieusement
les fibres et les mouvemens . Sous un air de
bonhomie , ce long visage laisse deviner quelque malice
; et quoiqu'avec une allure nonchalante et flaneuse ,
ces jambes fluettes ne laissent pas que de faire du chemin.
Lecteur bénévole , vous démêlerez le portrait de
Rustique-le-Flaneur , très -loin de l'Ultra , qui pleure sur
la loi des élections , et tout près du Libéral , qui applaudit
à celle du recrutement.
Je relis ce que je viens de crayonner : est- ce un Discours
préliminaire , un Avis au lecieur , une Préface ?
C'est , si l'on veut , tout cela. Avant de hasarder sur les
vagues de l'opinion son aérostat vacillant , tout auteur
ne doit- il pas au public uu ballon d'essai ? Voilà le
mien , bigarré , dieu merci , d'assez de couleurs pour
pouvoir passer comme neutre sous tous pavillons.
Quelle route vais- je tenir , et de quelles miennes oisivetés
amuserai -je l'oisiveté de mes lecteurs prochaius ?
Dieu le sait ; mais les hommes sont bien petits , Paris
est bien grand , et mon écritoire n'est point à sec.
mmmmn wwwmm wwwmw
CHRONIQUE.
Nous prévenons nos lecteurs qu'il a été ouvert
une souscription au bureau de l'Indépendant , pour
l'érection d'un monument qui doit être élevé à la mémoire
de M. le capitaine David , victime d'un duel
288 MERCURE DE FRANCE .
avec un maître d'armes des compagnies des Gardes du
corps.
-
dit on
a ,
Un parent de M. le maréchal Brune
provoqué en duel M. Martainville à l'issue, de l'audience
, dans laquelle celui-ci a été acquitté de l'accusation
de calomnie contre la mémoire du maréchal ;
M. Martainville a refusé de se battre , et a répondu :
Vous aviez deux voies à prendre , celle de l'honneur et
celle des tribunaux ; vous avez choisi l'une , il n'est plus
temps de recourir à l'autre. On se rappelle que M. Martainville
ayant appelé M. Arnault fils devant les tribunaux
, pour y demander raison des coups de bâton qu'il
avait reçus , a cependant encore demandé une seconde
réparation à M. Arnault , qui n'a pas cru devoir employer
le dilemme victorieux , dont M. Martainville
vient de se servir avec tant de succès.
Nous annonçons avec plaisir , et comme une chose
certaine , que les Français revenus du Champ - d'Asile
ont reçu un secours de 400 francs . On ajoute même
que les rédacteurs de la Minerve qui s'étaient charges
de recevoir les souscriptions , vont enfin rendre compte
à ces infortunés du montant des sommes qui leur ont
été envoyées .
wwwww wwwwwmn
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo.
LA GRANDEUR DANS L'ADVERSITÉ ,
ου
SAINT LOUIS DANS LES FERS.
IVRES
ODE.
VRES d'audace et de puissance ,
Partez , farouches conquérans ;
Sous une prompte obéissance
Courbez les peuples expirans :
En vain , du haut de votre gloire ,
Vous foulez , dans votre victoire ,
1
19
290
MERCURE DE FRANCE.
1
Le front sanglant de l'Univers :
Pour mesurer , d'un esprit sage ,
La grandeur de votre courage ,
Je vous attends dans les revers.
Rempli d'une force invincible ,
Armé de toute sa fierté ,
Le vrai héros , d'un oeil paisible ,
Voit la sinistre adversité.
Les cris , la rage étincelante ,
Les poignards et la mort sanglante ,
Rien , rien ne le fait reculer :
Ferme sur sa vertu solide ,
Il verrait , d'un oeil intrépide ,
Le monde, à grand bruit , s'écrouler.
Saint Louis , voilà ton partage !
Ah ! tes désastres triomphans
Sont un immortel héritage
Que tu lègues à tes enfans !
Bravant tous les coups de la Parque ,
Tu portes ton sceptre en monarque ,
Tu portes tes fers en héros ;
Et leur rage, qui te châtie,
Te transforme en vivante hostie ,
Offerte à Dieu par tes bourreaux .
O foi sainte , où mon coeur s'enflamme ,
Viens , et chante ce roi pieux ,
Arborant l'antique oriflamme
Dans les parvis de ses aïeux :
Les pieds nus , la tête baissée ,
De ses sanglots l'âme oppressée ,
Quel voeu va-t-il donc accomplir ?
Il semble un humble solitaire ,
Que les rigueurs d'un monastère
Vont dans le jeûne ensevelir.
Louis part , franchit l'onde , arrive ,
Ecrase une armée en fureur ,
3
AOUT 1819 . 291 /
Et toute l'infidèle rive
Tremble , et jette un cri de terreur.
En vain Damiette épouvantée
De sa force , long-temps vantée ,
Se hérisse de toutes parts :
Louis s'élance , prend sa foudre ,
Frappe , renverse et met en poudre
L'insolence de ses ramparts.
Un vautour que sa force entraîne ,
Dit , dans son vol audacieux :
<< La terre n'est point mon domaine ,
Conquérons l'abîme des cieux . »
Et son aile envahit l'espace ,
Et son oeil , enflammé d'audace ,
Brave l'Océan de clarté :
De tant d'orgueil , le Ciel se venge ,
Lance la foudre , et dans la fange
Plonge son essor effronté .
Dis , Massora , quel grand courage
De nos preux illustre le bras ,
Quand leur glaive , fumant de rage ,
O d'Artois ! venge ton trépas ;
Quand , affrontant toute une armée ,
Du Roi la vengeance enflammée
Enfonce , abat les rangs entiers ,
Foule leurs débris sur la terre ,
Et d'un seul coup de cimeterre
Renverse six fougeux guerriers.
Tout cède à son bras intrépide ;
Mais cette ardente région
Oppose à son succès rapide
L'homicide contagion :
Le coursier se débat et tombe ;
Le soldat descend dans la tombe ,
Qu'ouvrent ses tourmens inouis ;
Dévorant toute ta victoire ,
La peste insulte à tant de gloire ,
Et te met des fers , ô Louis !!!
292
MERCURE DE FRANCE .
Va , ton esclave t'honore ,
Vaincu , tu sembles le vainqueur ;
Tu règnes sur tes fers encore ,
Par l'ascendant de ton grand coeur .
Sauvant l'honneur du diadême ,
Tu règles ta rançon toi- même,
Et ton maître a subi ta loi ;
Son peuple , admirant cet hommage ,
Prosterné devant ton conrage ,
Doute un moment quel est son roi.
Moadin , que l'orgueil transporte ,
Périt d'un barbare tourment ;
A Louis l'assassin apporte
Et son sceptre , et son coeur fumant.
O triomphe !... l'horrible Crime ,
Admirant la vertu sublime ,
Rougit , baisse ses yeux hagards ;
Louis confond son insolence
Du haut mépris de son silence ,
Du fier refus de ses regards .
Toi , mon culte , et mon saint délire ,
O magnifique Adversité!
Echauffe l'âme de ma lyre ,
Et charme la Postérité.
Ouvrant les fastes de l'histoire ,
Où trouver dans toute leur gloire ,
Des triomphes plus éclatans ?
Ah! cite encor à tous les âges
Celui qui rend à nos rivages
Louis désiré si long - temps .
Vingt ans battu de la tempête ,
Disciple des nobles douleurs ,
Jamais il n'a courbé la tête ,
Plus grand que ses plus grands malheurs.
Tu l'as vu, superbe Angleterre ,
Dans un asile solitaire ,
Suivre nos revers , nos succès ;
Et son héroïque vengeance
AOUT 1819 .
293
Méditait , dans un long silence ,
La prospérité des Français .
Par tant de malheurs qui t'honorent ,
Si , prosternés devant tes lois ,
Quelques tristes bannis t'implorent ,
Imite un Dieu mort sur la croix :
Oui , la vertu qui t'environne ,
La Foi qui soutient ta couronne ,
Ton âme semble l'ordonner.
O mon roi , qui peut te contraindre ?
Ton grand coeur est trop fort pour craindre ,
Trop fier pour ne point pardonner.
C.-L. MOLLEVAUT ,
Membre de l'Institut Royal de France.
1
mmmmmmmmm
LE SOUFFLE ,
ÉLÉGIE .
LÉIS , quand ta bouche vermeille
Vient de plus près à mon oreille
Murmurer ses mots innocens ,
Un doux frisson trouble mes sens.
Non , cette haleine virginale
Qu'on prête au jeune amant des fleurs ,
N'égala jamais les douceurs
Du baume que ta bouche exhale.
Combien j'aime l'air épuré
Qui s'échappe avec ton sourire !
Avec quel bien mon sein respire
L'air que ton sein a respiré !
Trésor de grâce et de décence ,
Ton souffle est l'âme d'une fleur ,
Et , dans sa légère vapeur ,
Je crois m'enivrer d'innocence.
ED. CORRIERE
294
MERCURE DE FRANCE .
CHARADE.
SUR mon premier , non sans dessein ,
L'amour commet plus d'un larcin ,
Fait plus d'une vive piqûre ;
Mais il en rit , et l'assassin,
Fier du sentiment qu'il procure ,
Gaîment se charge de la cure ,
Et s'en tire en grand médecin .
Mon dernier , dans sa vie obscure ,
Prouva , par un régime sain ,
Que sous le froc d'un capucin
Des plaisirs , enfans d'Epicure ,
On peut voir folâtrer l'essaim.
O vous , qu'un doux espoir entraîne aux pieds des belles ,
Désirez -vous , admis près d'elles ,
Fixer leur choix , flatter leur goût ,
Et triompher des plus rebelles ?
Employez sans cesse mon tout ;
N'oubliez pas d'être fidèles .
Pressez , priez , portez le dernier coup ,
Et..... vous m'en direz des nouvelles. ....
ENIGME.
CHARME de l'amitié , délice de l'amour , "
Je fais sentir à tous mon attrait invincible ;
Combien tu dois chérir , mortel doux et sensible. ,
L'aimable et tendre couple qui me donna le jour !
Si j'existe par lui , je l'anime à mon tour ,
Et je rends par mon feu sa couleur plus vermeille
Echappée aux ennuis d'une froide langueur ,
L'intéressante Agnès à ma voix se réveille ;
Par l'instinct du plaisir j'enhardis sa pudeur ;
Sur ses lèvres , tantôt paisible je repose ;
Tantôt j'y sens son coeur voler , battre et frémir.
Par mon divin parfum je surpasse la rose ;
Mon murmure est plus doux que celui du zéphic.
AOUT 1819.
295
Un dernier mot me fera mieux comprendre :
Le ciel fit aux mortels mille présens bien doux ,
Mais je suis le seul , entre nous ,
Que l'on puisse et recevoir et rendre .
LOGOGRIPHE.
Je suis l'effet de la magie ,
Des grâces ou de la beauté ;
Si mon second pied m'est ôté
Alors j'occupe un rang parmi ceux dont la vie
Jadis était vouée à la religion .
Retranche mon premier ainsi que mon second ,
Pour attaquer et même pour défendre
Ami lecteur , je deviens bon.
Outre mes deux premiers , ôte mon quatrième ,
Sans moi tu ne peux vivre Enfin mon pénultième
Joint avec mon dernier, composent un pronom.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui aparu le samedi 21 août 1819.
Le mot de la Charade est ORPIN ,
Celui de l'Enigme est TABLE ,
Et celui celui du Logogriphe est INSECTE , dans lequel on trouve
Secte.
296 MERCURE DE FRANCE.
1
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HISTOIRE .
mmwwwww
LA VÉRITÉ SUR JEANNE D'ARC , ou
Eclaircissemens sur
son origine ; par P. CAZE (1 ).
PREMIER ARTICLE.
LA race des Valois , race à jamais fatale , est célèbre
par les crimes nombreux qui signalèrent son existence
et son gouvernement . Malheureuse dans le premier
Valois qui monta sur le trône , le dernier meurt assassinė
, laissant le royaume en proie à l'anarchie , aux fureurs
de la guerre civile , et des dissensions religieuses.
Le règne de Charles VI présente l'affreux spectacle
d'un roi privé de sa raison , d'une reine , mère dénaturée
, épouse infidèle , et femme sans foi comme sans
principes. Elle s'allie aux Anglais , donne sa fille à un
monarque de cette nation , et le fait couronner roi de
France dans l'église de Notre - Dame.
Elevé à l'école du malheur , Charles VII profita peu
des leçons qu'il avait reçues . La légèreté de son caractère
, la futilité de ses goûts , son amour trop vif pour
les plaisirs , ne lui permettaient pas de réfléchir sur
l'état précaire où il se trouvait. Chacun sait le bon mot
de Lahire. Pendant que le roi d'Angleterre s'emparait
d'une partie de la France , Charles VII s'occuppait des
apprêts d'une fête . Que vous en semble , demandat'il
au brave chevalier ? Ah ! sire , très- bien , fort bien ,
je vous assure qu'il est impossible de perdre plus gaî-
( 1 ) Deux vol . in- 8 Paris , Rosa , libraire , grande cour du
Palais-Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819
297
ment un royaume ? Et cette Agnès Sorel , modèle de
toutes les favorites , ne menaça - t- elle pas son amant de
le quitter parce qu'elle ne voulait aimer , disait- elle ,
qu'un homme courageux . C'est dans ces circonstances.
que parut la Pucelle , cette fille inconcevable , qui en
tirant le monarque de sa lethargie , lui inspira le desir
de combattre les Anglais ; elle réveille la nation , rétablit
la confiance , et bientôt le soldat aspire à marcher
contre l'ennemi . On connaît l'issue des travaux de cette
fille illustre , qui fit couronner sou roi à Reims . Faite
prisonnière par les Bourguignons dans une sortie , elle
est vendue aux Anglais , jugée comme sorcière , et la
libératrice de la France termine ses jours sur un
bûcher.
Un grand nombre d'auteurs ont écrit l'histoire de la
Pucelle ; parmi les principaux , on remarque Léon
Tripault , Lenglet du Fresnoy , Laverdy , MM . Berriat
Saint- Prix , Lebrun des Charmettes , et enfin M. Caze .
Parmi ces trois derniers écrivains , M. Berriat est le
seul qui ait écrit une histoire , raisonnée et fondée sur
des preuves irrécusables . M. Lebrun a revu et augmenté
le travail de Laverdy ; mais il a commis une
erreur inpardonnable en ne voulant voir dans tous les
événemens relatifs à Jeanne , que des miracles , l'intervention
divine , le doigt de Dieu et des choses surnaturelles
. Aussi a - t-on reproché à cet auteur , souspréfet
, d'avoir altéré la vérité historique afin d'obtenir
de l'avancement , et d'avoir été fort mauvais courtisan.
Quant à M. Caze , c'est un homme de beaucoup
d'esprit , mais trop systématique. L'ardeur de son imagination
l'égare , l'entraîne . Il rêve un système bon ou
mauvais , puis ensuite , armé de toutes pièces il entre
dans la lice afin de combattre tous ceux qui ne partageraient
pas les élucubrations d'une imagination un peu
trop vagabonde .
Dans sa préface , l'auteur fait avec raison l'éloge de
la véritable héroïne française . Il gémit que ses actions
n'aient pas enflammé le génie de Chapelain , blâme le
298 MERCURE DE FRANCE.
législateur du Parnasse , d'avoir imprimé un ridicule
indélébile sur le poëte distributeur des pensions du
cardinal de Richelieu . Mais c'est sur Voltaire que
M. Caze fait retomber tout son courroux . Jamais missionnaire
, vicaire-général de Paris , voir même les
abbės Rauzan , la Mennais , François , enfin tous ces
Pères de la foi , n'ont mis plus de fiel en parlant du
patriarche de Ferney , de l'homme extraordinaire et
immortel du XVIIIe . siècle . Cependant M. Caze , qui
parfois est bouffon , lui reconnaît quelque mérite, puisqu'il
s'écrie assez comiquement : « Pourquoi ce beau
talent des vers n'a-t-il pas appartenu à l'honnête Chapelain
? »
>
Voltaire , en traitant le sujet de Jeanne d'Arc d'une
manière héroïco- burlesque , a fait ce que l'on peut appeler
une débauche d'esprit ; mais il ne s'en suit pas
de là que l'on puisse l'appeler génie profondément corrompu
, ni qualifier son ouvrage de poëme licencieux
la honte de l'esprit français. Dans ses ouvrages sérieux ,
le grand homme a rendu justice à la libératrice de la
France, il en a parlé avec la dignité convenable. Homère
ne s'est il pas amusé , dans sa Batrachomyomachie ,
des mêmes dieux qu'il avait chantés dans ses poëmes sé
rieux ? M. Caze me paraît d'un rigorisme extrême ; j'ai
lu souvent et je vais relire la Pucelle , qui est un chefd'oeuvre
dans son genre , et je n'en serai pas moins
l'admirateur de la fille guerrière qui
Sauva son roi de la rage anglicane ,
Et le fitoindre au maître - autel de Reims .
C'est avec les ouvrages de MM. de Laverdy ,
Berriat Saint- Prix et Lebrun des Charmettes que
M. Caze a composé le sien . J'en excepte le système de
l'auteur , système assez ingénieux que je vais faire connaître
, afin de pouvoir suivre plus facilement l'analyse
que je vais eu tracer.
Peu de princesses ont mené une conduite plus licen
AOUT 1819 . 299
cieuse que la reine Isabeau de Bavière. Parmi le peuple
de ses amans , on remarque Louis , duc d'Orléans ,
frère du roi , qui entretiut pendant plusieurs années
un commerce incestueux avec elle . Une pareille intimité
portait obstacle aux vues du duc de Bourgogne ,
qui convoilait le pouvoir. Ce prince , aussi ambitieux
que scélérat , résolut donc de rompre celte intimité ,
et il exécuta ce projet en faisant assassiner le duc d'Orléans
à l'instant où celui - ci revenait de chez la reine ,
qui alors était en couche.
Les historiens parlent en effet de cet état de la reine à
l'époque où fut assassiné son amant . Ils disent que l'enfaut
dont elle était enceinte mourut vingt -quatre heures
après sa naissance ; M. Caze prétend au contraire que
cet enfant était Jeanne elle-même. Il veut qu'elle soit
née dans le courant de novembre 1407. Cette fille fut
élevée dans la Lorraine , employée aux soins du ménage
ou des troupeaux , et conduisit même la charrue.
Fort pieuse , Jeanne se confessait et communiait fréquemment.
Il paraît que les marques de puberté ne
s'étant jamais fait remarquer chez elle , le sang lui
mouta à la tête et lui donna ce ton d'inspirée , qui lui
fut reproché par ses bourreaux . Dès l'âge de treize ans ,
elle avait souvent des apparitions et des révélations
multipliées . Jeanne parlait peu , vivait fort retirée , et
ne se mêlait jamais aux jeux des filles de son âge . Sa
province tenait au parti du Dauphin ; elle entendait
souvent parler des abus du pouvoir commis par la reine
et les princes ; à ces récits , le jeune coeur de la Pucelle
s'enflammait et ses yeux se remplissaient de larmes. Elle
a des visions , dans lesquelles apparaissent des anges ; il
lui est ordonné d'aller vers le roi , elle hésite ; mais les
anges , en la tourmentant comme des diables , la forcèrent
à se mettre en route. Jeanne fait part de ses visions
au gouverneur de sa province ; étonné de l'assurance
de cette fille , croyant apercevoir en elle quelque chose
de diviu, il la conduit à Chinon, où se trouvait la Cour.
300 MERCURE DE FRANCE .
Cette présentation eut lieu vers la fin du mois de février
1429 , nouveau style.
M. Caze veut encore voir dans Charles VII un enfant
du duc d'Orléans ; et , selon l'auteur , cette particularité
n'aurait pas été ignorée de Jeanne , qui avait
composé , à cet égard , une prière qu'elle récitait journellement
. Elle connaissait aussi le secret de sa naissance
, et on la loue de ce qu'elle ne l'a jamais révélé.
L'auteur avance que le nom de Pucelle d'Orléans fut
déféré à Jeanne , « non à titre d'honneur , mais par suite
d'une habitude populaire , dont l'effet est de transporter
à un objet qui appartient à la religion , ou aux arts en
général , le nom du lieu où cet objet est placé..
»
Je ferai d'abord observer que dans les 11 , 12 , 13 ,
14 et 15es . siècles , le titre de Pucelle était donné
indifféremment à toutes les jeunes filles ; quant au surnom
d'Orleans , il n'a du être accordé à Jeanne qu'après
la catastrophe qui termina sa vie .
Pour soutenir son système , M. Caze prévient qu'il
ne prétend pas nier absolument la vérité des faits ; il
avance que
les auteurs ne se sont jamais attachés qu'à
l'écorce , à la superficie , à l'apparence de l'affaire , et
qu'ils en ont totalement négligé l'intérieur ou la nature
intime.
Les historiens contemporains ont porté , sur l'héroïne
de la Lorraine , le même jugement que les auteurs modernes
. Les uns ne voient , dans cette femme , qu'une
visionnaire , une illuminée , une espèce de cerveau dėrangé
. Les autres ne voient , dans les actions de Jeanne,
qn'une suite d'inspirations divines et de miracles .
Sitôt son arrivée à Chinon , la Pucelle désira posséder
une épée . Une arme ordinaire ne pouvait satisfaire
une servante d'auberge . Des anges lui révèlent que derrière
l'autel de l'église de Sainte- Catherine de Fierbois ,
est enseveli un glaive marqué de cinq croix ou de cinq
fleurs de lys . Jeanne fait sa déclaration , la terre est
fouillée à l'endroit désigné , et l'on ne tarde pas à découvrir
l'arme demandée . Elle était fort rouillée ladite
AOUT 1819.
301
épée ; mais les prêtres qui avaient présidé à cette recherche
, la frottèrent , et la rouille disparut aussitôt .
Lors du procès de cette femme célèbre , on lui demanda
ce que signifiaient les cinq croix qui étaient
gravées sur l'épée de Fierbois. Elle répondit : Je n'en
sais rien.
M. Caze s'extasie au sujet de cette réponse , et la
trouve admirable ; mais il nie les croix , et veut absolument
les remplacer par des fleurs de lys . Il est tellement
persuadé au sujet des fleurs de lys , qu'il a fait
exprès un voyage à Fierbois , pour s'en éclaircir .
J'ai déjà annoncé que M. Caze était doué de beaucoup
d'imagination , et c'est en décrivant les lieux visités
par la Pucelle , qu'il en fournit la preuve complète
par les nombreux écarts qu'il lui permet. Ses tableaux
ne manquent pas de grâce ; malheureusement son style
se rapproche parfois un peu trop du pathos de l'auteur
d'Atala , de la sensiblerie et du romantique de madame
de Staël , et enfin du galimathias quadruple de M. de
Bonald (1).
Jepasse sous silence toutes les visions qu'eul M. Caze :
je ferai seulement observer que son voyage est semé, de
de détails agréables . Il arrive à Chinon , visite le château
et les environs , qu'il fait connaître dans tous leurs
détails . Il remarque le caillou sentimental sur lequel
Jeanne mit le pied en arrivant pour la première fois à
Chinon. L'auteur parcourt le chemin suivi par la Pucelle
pour se reudre au château , celui par lequel elle
en descendit pour se rendre à l'église principale , et la
route par laquelle Jeanne dut arriver à Chinon . Si près
( 1 ) Un de nos abonnés nous a invité dernièrement de remplacer
les énigmes , charades et logogriphes du Mercure par
des passages extraits des écrits de MM. Châteaubriant
Bonald , O-Mahoni , Castel- Bajac et autres gens de pareille farine.
Il serait fondé des prix pour les Edipes , et dans le cas où
l'auteur cité parviendrait à se comprendre ou à pouvoir se faire
comprendre , le prix serait doublé.
302 MERCURE DE FRANCE .
de Fierbois , M. Caze ne pouvait se dispenser de se
rendre dansce lieu , pour y voir ce que personne n'avait
vu avant lui . Le curé d'une ville voisine, qui l'accompagnait
, lui donna l'assurance que la fameuse épée ,
qu'il n'avait jamais vue , portait des fleurs de lys sur la
lame . Qu'il est heureux , M. Caze ! l'abondance de ses
idées semble chasserle raisonnement , et , pour ma part,
j'en suis vraiment fâché . Je vois , avec bien du chagrin ,
que la génération presente veut suivre les mauvais et
faux principes des Chateaubriant , des Staël , des Bonald
il faudra nécessairement établir quelques succursales
de l'hospice de Charenton . Ecoutons M. Caze ,
afin de le mieux juger.
« Au bas de la colline de Fierbois , le chemin tourne :
il quitte la direction du nord pour prendre celle du sud ;
et conduit ainsi sur la hauteur par une rue spacieuse ,
bien pavée et d'une pente rapide ; je fus involontaire
ment frappé , en la montant , d'un trouble religieux.
Croyant marcher sur un sol sanctifié , sur une terre de
prodiges , tant l'habitude des premières impressions a
de force même contre les sentimens réfléchis . La dernière
maison qui occupe la droite , à la sommité de la
rue , attira mon attention . Elle se compose d'un rez -dechaussée
et d'un premier étage. >>
Eh bien ! pas un de nos bons Tourangeaux ne se
doute de toutes ces belles choses , qui se trouvent à Fierbois
. J'ai consulté , à cet égard , un Chinonois , qui
n'avait pas la moindre idée de ce que je lui demandais .
Il a été fort content de cette découverte , dont il doit
faire part à tous les pèlerins qui voudront se rendre à Jérusalem
. Il les engagera à venir visiter Fierbois ; point
de dangers à courir , point de coups de bâton de la part
de ces maudits Turcs , point de crainte d'être volé ,
pillé , battu , ou d'être mis en esclavage . J'oubliais
d'annoncer que , sur toute la route , on y trouvait des
bons logis , où l'on donnait à boire et à manger à juste
prix .
Alte - là , me dira M. Caze ; et le privilége de mentir
AOUT 1819 .
303
impunément , de parler de soi , de se rendre intéressant ?
Si l'ermite Châteaubriant s'était rendu dans la Touraine
, aurait-il composé une description de tempête
qu'il n'a pas éprouvée ; aurait-il menacé un pacha de le
corriger avec son fouet de poste ; aurait- il entendu des
enfans crier : En avant , marche ! et autres gentillesses
de ce genre. Eh non , monsieur ; eh non , votre proposition
n'est pas admissible. D'ailleurs , pour voyager
ainsi , il faut être possesseur d'une foi robuste , il faut
être suffisamment pourvu de premières impressions ,
d'une chaleur ardente , du trouble religieux , d'amour
divin , de pensées longues et larges , mystérieuses et
sombres. Il faut commencer toutes ses phrases par un
Pange lingua , et les terminer par un de Profundis.
Voilà un raisonnement spécieux , auquel je suis forcé
de me rendre. Les voyages sont les romans de l'histoire ,
et nul ne sera bon voyageur , s'il ne ment avec autant
d'impudence qu'un laquais de bonne maisou .
Je reviens à ce bâtiment compose d'un rez - de-chaussée
et d'un premier étage . C'était un ancien hospice
desservi par des religieux qui y demeuraient . Avant la
révolution , le curé de Sainte -Catherine de Fierbois y
faisait sa résidence . Le compagnon de voyage de
M. Caze lui apprit qu'on y conservait , en l'honneur de
Jeanne d'Arc , une espèce de bière dans laquelle étaient
renfermés des morceaux d'étoffe parsemés de fleurs de
lys . On voyait aussi , contre la muraille , une estampe
faite du temps de François Ier. , sur laquelle étaient
tracés des vers à la louange de l'héroïne .
Il n'en fallut pas davantage à M. Caze , pour être
persuadé que la bière précitée avait d'abord renfermé
le glaive de la Pucelle , puisque la lame devait porter
des fleurs de lys.
Je ne fais pas mention d'une infinité d'autres découvertes
aussi intéressantes . Dans un second article , je
donnerai l'analyse du second volume de cet ouvrage.
GOUJON fils .
304
MERCURE
DE FRANCE.'
mmmmmmmm
SCIENCES.
De l'Influence exercée à distance sur la Boussole ,
par les corps animés .
SECOND ARTICLE.
S'IL y a eu quelque vraisemblance à juger de l'intérêt
ou de la curiosité du public par l'affluence des amateurs
à la séance de l'Académie des sciences du lundi , 16
août , on a pu se croire obligé d'ajouter quelque chose
ici à ce qui a été dit dans notre quatrième Numéro ,
des expériences de M. du Trochet, sur l'aiguille aimantée
. On sait que l'Académie permet à quelques personnes
d'assister à ses séances ordinaires. Celle de lundi
seize , désignée pour le rapport de M. Biot , sur le
Mémoire du correspondant de l'Académie , a été des
plus remarquables. La salle semblait être trop petite .
On se plaît à l'observer, en opposition avec cette opinion
trop répandue que les Français ne veulent plus
s'occuper que de débats politiques . Le Français , saus
doute , a senti que la chose publique était la première
des choses : mais , par l'effet même de cette haute pensée
, il voudra user de plus en plus de cette facilité de
conception qui l'a toujours distíngué . Il voudra étendre
cette ardeur qui le caractérise , à tout ce qui peut parer
et ennoblir la vie. Quel plus sûr moyen que d'étendre
les lumières qui lui ont suggéré son amour de la politique
? Comme tout se tient dans l'univers , tout se tient
dans les Etats . S'il n'y a qu'une science , celle de la nature
, il n'y a qu'une science politique , celle de toutes
les forces morales et physiques , qui concourent au
AOUT 1819
305
bonheur des hommes . Comment voudrait-on donc ,
chez une des nations les plus avancées en civilisation ,
séparer la politique des belles connaissances des lettres ,
des sciences et des beaux - arts ?
M. Biot , membre très- célèbre de la première classe
de l'Institut , et professeur singulièrement goûté du
public , avait été chargé de répéter les expériences sur
l'aiguille aimantée, annoncées depuis environ un mois à
l'Académie , dans un Mémoire qui lui avait été adressé
par M. le docteur du Trochet , son correspondant.
C'est avec la méthode , la clarté , la facilité et la grâce
d'élocution qui lui sont propres , que M. Biot a d'abord
énoncé la seule expérience qui lui a été possible de répéter
, et l'explication qu'il croyait devoir lui donner
d'après les lois déjà connues de la mécanique , sans le
concours de celles des forces vitales . Il a indiqué ensuite
les deux autres expériences qui out apparu une
fois seulement à l'auteur , et qui , produites à ses yeux
par le hasard , n'ont pu être répétées .
La première expérience consistait à placer dans l'embràsure
d'une fenêtre , où régnait un courant d'air , un
pivot d'acier poli et très-fin , sur lequel se trouvait
portée , par sa chape d'agathe , une aiguille de boussole
bien aimantée. « Après quelques oscillations , a dit
M. Biot , l'aiguille prend la direction polaire ; mais si
on lui présente les doigts à quelque distance , l'aiguille
change de direction. Les doigts retirés , elle conserve
cette fausse direction lors même que l'on fait tourner
doucement sous elle le pivot qui la soutient ; mais si
l'on donne une secousse , l'aiguille reprend sa direction
polaire . » On se flatte de n'avoir rien omis d'essentiel
dans cet énoncé de l'expérience. Le rapporteur s'est
montré très-concis et très -abrégé dans l'exposé du fait ,
ainsi que dans son explication ; il a dit ce qu'il a cru le
plus important à savoir pour MM . les Académiciens ,
et ce qui pouvait informer suffisamment le public.
Ainsi , écartant beaucoup de circonstances , il n'a rapporté
aucun des calculs sur lesquels aiment à s'appuyer
20
306 MERCURE DE FRANCE .
aujourd'hui les théories ; mais il a formellement dit que
ce phénomène s'expliquait par les lois connues de la
mécanique ; que l'influence des doigts n'était autre chose
qu'un obstacle qui , modifiant le courant d'air , lui faisait
détourner l'aiguille de sa direction ; que du bois ou
tel autre corps que ce soit , produisait le même effet .
Quant à la permanence de l'aiguille déviée jusqu'à ce
qu'une secousse lui eût permis de reprendre sa situation
naturelle , elle s'explique , a ajouté M. Biot , par
le frottement de la chape sur le pivot . Le rapporteur a
voulu vérifier par une expérience artificielle , pour ainsi
dire , l'explication qu'il a donnée à celle de M. du Trochet.
Aidé de trois personnes dont l'habileté et l'adresse
dans les expériences de physiques sont connues , il s'est
procuré un courant d'air constant , au moyen d'un
sommier d'orgue ; il a placé , dans ce courant , une
aiguille aimantée , mais à chape de cuivre , et portée sur
une épingle de cuivre , comme l'avait fait M. du Trochet.
L'expérience a d'autant mieux réussi , que le frottement
entre la chape et le pivot était plus fort.
Quant aux deux autres expériences qui n'ont pu être
répétées , elles consistent en un mouvement très - sensible
dans l'aiguille d'une boussole , produit par l'approche
fortuite , et toujours à distance d'une personne ,
et , dans un pareil effet produit sur la même boussole
, par le passage à distance d'un coléoptère ( 1 ) .
Enfin , témoignant tout le respect dû à la sagacité , à la
prudence et à la loyauté du docteur du Trochet, M. Biot
a observé que Coulomb , inventeur de la balance électrique
, comme il a appelé lui-même une machine propre
à montrer et à mesurer les plus petites forces de l'électricité
et du magnetisme , Coulomb a fait une foule
d'expériences analogues à celles de M. du Trochet , et
n'a jamais découvert l'influence même des changemens
momentanés de la température , de l'humidité et de la
( 1 ) Insecte à ailes en étui .
AOUT 1819.
307
sécheresse de l'air , dont les effets sont cependant si
sensibles dans des instrumens très- exacts. Tel a été en
substance le rapport de M. Biot.
Le silence de l'attention qui avait régné pendant qu'il
parlait , s'est changé en un silence produit par des sentimens
très- opposés sans doute. Ce que l'on pouvait le
mieux remarquer , c'était un air de science certaine sur
la figure de quelques personnes , celui du doute ou de
la raillerie sur celles de plusieurs , de la malice enfin
dans un plus grand nombre ; car le diable , naturellement
dépité de voir qu'il ne serait pour rien dans l'affaire
, tout se trouvant expliqué par les lois de la physique
; que le magnétisme , son grand moyen sur les
âmes droites et vertueuses , qui a été dévoilé en 1815 ,
allait rester dans l'abandon auquel le changement de
mode d'abord , puis les soins de la politique , paraissaient
l'avoir condamné , il s'agitait pour trouver un
esprit rétif qui voulût crier le terrible nego consequentiam
de la philosophie de la vieille école , ou seulement
le doucereux distinguo : il en trouva par douzaine ; mais
ce ne fut qu'à la sortie , tant le respect du public pour
l'Académie , et sa reconnaissance pour la participation
qu'elle lui accorde à ses travaux , ajoutaient au caractère
imposant du sanctuaire de la science . A la fin de la
seance , vingt groupes se formèrent , dissertaut , se débattant
comme si vraiment plusieurs eussent été poussés
par le malin esprit . « Quelle clarté , quelle éloquence ! »
disaient les uns en parlant du professeur . « Oui , répoudaient
les autres ; mais les lois connues ne sont pas
toutes les lois de la nature . Pourquoi n'avoir
abordé plus franchement la question ? Celle qui a été
posée par le correspondant , porte sur une loi encore
inconnue , mais entrevue souvent et déjà dans la plus
haute antiquité. Dans le même temps où l'ambre frotté
altira , pour la première fois , aux yeux des hommes , les
pailles légères , l'électricité des métaux , que nous avons
nommée galvanisme , ne pouvait guère être reconnue ,
puisque les hommes avaient tiré peu de métaux de la
pas
308 MERCURE DE FRANCE.
terre . Cependant , les effets de l'aimant furent bientôt
remarqués ; l'électricité des végétaux était reconnue
dans le chêne , qu'on savait dès -lors attirer la foudre ;
elle était comme sentie dans les animaux , dans l'effet
des sympathies et des antipathies ; par le soulagement
que l'enfance ou la vieillesse éprouvait à l'approche de
la jeunesse et de l'adolescence ; par la force singulière
du regard du serpent qui arrête l'oiseau dans son vol ,
et après l'avoir fait tournoyer , le voit se précipiter dans
sa gueule ; par l'observation des plantes qui s'élancent
des grottes obscures vers la lumière ; des arbres qui
penchaient leurs branches sur l'eau , et d'où vint sans
doute l'idée de chercher les sources par le secours de
ces branches , et plus tard les minerais par celui des
verges métalliques . » Tous ces faits avaient été observés
par les anciens , et serout expliqués par les modernes ,
s'ils peuvent enfin connaître l'électricité dans toute son
étendue . « Oui , oui , s'écriait une autre voix , voilà
comme tous les charlatanismes , toutes les superstitions
, toutes les erreurs s'enchaînent . » — « Des erreurs
de fait ne peuvent subsister qu'autant qu'on ne veut pas
les examiner. Le fait seul de l'opinion constante des
hommes à supposer un fait véritable , est déjà une forte
présomption de sa vérité : Vox populi , vox Dei. C'est
aux siècles éclairés qu'il appartient de la débattre ; mais
rejeter sans examen , n'est pas discuter ni juger : oser
dire que tout est trouvé , c'est affirmer que rien ne s'est
perdu , que le jour commence par chaque région de la
terre , par l'apparition du soleil au zenith . Vouloir tout
expliquer par les mêmes notions , c'est vouloir , comme
le danseur Marcel , tout trouver dans un menuet. »>
« Voltaire l'a dit en vers , bons à rappeler , ajouta un
autre :
« Je plains un esprit foible , aveugle en sa manie ,
» Qui, dans un seul objet , confina son génie ,
» Et qui de son idole adorateur charmé ,
>> Veut immoler le reste au dieu qu'il a formé.
AOUT 1819 .
309
» Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste ,
» A la démarche lente , au teint pâle , à l'oeil triste ,
Qui d'un calcul aride , à peine encore instruit ,
» Sait que quatre est à deux ce que quatre est à huit.
Il méprise Racine , il insulte à Corneille
•
» Des a , a , redoublés admirant la puissance ,
» Il s'étonne surtout , qu'inspiré par l'amour ,
» Sans l'algèbre autrefois Quinault charmât la cour. »
<< Mais , s'est écrié un autre ( un peu piqué de l'apostrophe
à la géométrie ) , pourquoi , dans un temps où
non - seulement ce qui est , mais ce qui n'est pas encore
et ce qui ne sera peut- être que probable , lorsque tout ,
en un mot , est soumis à des calculs immanquables ,
pourquoi n'avoir pas démontré , par leur secours , l'accord
de la théorie avec l'ouverture de l'angle de la déviation
de l'aiguille ? Et dans la formule , on eût marqué
la place au moins de l'expression des forces électriques
excitées par ces frottemens , puisqu'on les mesure si
juste aujourd'hui dans la balance de Coulomb. Alors
on aurait espéré d'y voir ajouter un jour les forces de
l'électricité animale , sans rien changer à la formule
générale.
» Sans doute , dit un personnage , car l'existence du
magnétisme animal ne peut , aujourd'hui , être mise en
problème. Si ses forces , ses propriétés ne sont pas déterminées
, elles n'en sont pas moins réelles. Tant de
personnes simples transformées en esprits supérieurs
sous l'influence souvent de personnes aussi simples
qu'elles ; tant de malades ressuscités ou morts entre les
mains des médecins magnétiseurs ( l'électricité qui guérit
de la paralysie dans les machines de M. Charles , tue
quand elle sort du nuage ) ; tant de bons puits et de trésors
cachés qui ont été découverts par la baguette divinatoire
, sous les yeux des savaus mêmes ; des mines
précieuses indiquées par elle au rapport de gens de
310 MERCURE DE FRANCE .
beaucoup d'esprit , et qui y avaient un intérêt ( 1 ) , tout
ne prouve-t il pas qu'il y a quelque chose de remarquable
dans le magnétisme animal ? Ecoutez les savans ,
la plupart vous disent qu'il y a quelque chose ; c'est le
je ne sais quoi de tous les temps , qui a toujours fini par
être expliqué ensuite .
» Eh ! ce je ne sais quoi , s'écria une voix de Stentor ,
c'est l'âme de la nature , c'est la réunion des deux forces
de l'électricité. Elles se montrent partout ; l'une enfante
le repos , image de la mort ; l'autre , la vie dont le mouvement
est le symbole ; celle- ci combat la mort ellemême
, et la réduit en une simple transformation .
Mourir , c'est commencer d'être autrement , a dit un
grand propriétaire de Rome , et qui , de plus , était
philosophe , Sénèque , s'il m'en souvient ( on vit que
l'orateur était un peu goguenard ) ; et cette force de vie
qui prend évidemment sa source dans le soleil , c'est
elle qui donne le talent et le génie ; elle les prodigue
quelquefois à ses détracteurs eux-mêmes. >>
Ensuite il se mit à déclamer cette strophe si connue ,
d'un ode presque oublié :
« Le Nil a vu sur ses rivages ,
> De noirs habitans du désert ,
>> Insulter , par leurs cris sauvages ,
» L'astre éclatant de l'Univers .
» Cris impuissans ! fureurs bisarres !
>> Tandis que ces monstres barbares
» Poussent d'insolentes clameurs ,
» Le Dieu , poursuivant sa carrière ,
>> Verse des torrens de lumière
» Sur ses obscurs blasphémateurs. »
L. C. V.
(1 ) Voir les oeuvres choisies , littér . , hist . et milit . du prince
de Ligne , Genève 1819 , t . 11 , p . 305 , et les écrits de Thouvene!,
Ritter , Amoretti . Sigault de la Fond , etc. , etc.
AOUT 1819 .
311
wwwwww wwwwww
LITTÉRATURE.
ELÉMENS DE MORALE ; par A.-CH. RENOUARD ( 1 ) .
que
De toutes les counaissances l'homme est suscep
tible d'acquérir , la plus précieuse , la plus importante ,
la plus indispensable , est assurément celle de la morale.
Quelque soit l'état , quelque soit le rang auquel ou
se trouve appelé , comme il faut , avant tout , être
homme de bien , personne n'est dispensé de s'instruire
des sages préceptes qui forment à la fois le bou père ,
le bou fils , le bon époux , le bon frère , le bon citoyen ,
et qui sont la bâse de toutes les vertus sociales . En vain
l'on aura de l'esprit et du talent , en vain l'on possédera
de grandes richesses , on n'en sera pas moins un être
méprisable , dangereux peut-être , si de saines maximes
n'ont fait germer dans le coeur un respect inviolable
pour l'équité , la probité et les bonnes moeurs. La morale
seule est le sûr garant de la prospérité des Etats , de la
félicité des peuples , de la paix des familles , du bonheur
des particuliers ; elle seule enseigue à pratiquer la vertu ,
parce qu'elle est aimable ; à détester le vice , parce qu'il
est odieux , et à faire le bien sans aucunes vues d'intérêt
ou d'amour-propre ; elle seule peut faire goûter cette
satisfaction pure , ce contentement solide qui résulte de
l'accomplissement de nos devoirs .
Un Traité de morale à la portée de tout le monde ,
dans lequel sont exposés , d'une manière claire , précise
(1 ) Un vol . in- 12 , Paris , chez Ant. - Aug . Renouard , rue Saint-
André-des - Arcs , et à la librairie du Mercure rue Poupée , nº . 7 .
312 MERCURE DE FRANCE .
et succincte , les préceptes d'éternelle vérité que tout
homme doit connaître pour se conduire sagement dans
la vie , est donc le présent le plus utile qu'un individu
puisse faire à ses semblables. Tels sont les Elemens de
Morale publiés par M. A.-Ch. Renouard . Le but de cet
ouvrage , qui a pour objet d'offrir , dans un cadre étroit ,
les principales vérités morales nécessaires au bonheur
de notre existence , n'a point été manqué par l'auteur ;
on peut même dire qu'il l'a rempli d'une manière fort
heureuse . Son livre convient également à tous les âges ;
et les solides instructions qui y sont renfermées , ne se
trouvent pas moins à la portée de l'adolescent , qu'à celle
de l'homme fait.
Considérer l'homme dans ses rapports avec les autres
hommes , dans ses rapports avec lui -même ,
dans ses
rapports avec Dieu , tel est le plan suivi par M. Renouard
. Dans la première de ces trois parties , après
avoir envisagé l'homme à l'instant de sa naissance , il
traite successivement de l'amour des parens envers leurs
enfans , de l'éducation physique et morale , et de l'instruction
de ces derniers , des devoirs des parens qui ont
plusieurs enfans ; il émet des considérations importantes
sur les enfans , les époux , les maîtres et les serviteurs ;
il raisonne des différens devoirs de société , de parenté ,
d'amitié , d'âge , de sexe , de rang , de fortune , enfin
des devoirs généraux ; puis il termine par un examen
sommaire du citoyen , et en particulier du citoyen frauçais.
La seconde embrasse l'étude de soi- même , la liberté
, l'amour de soi , la sympathie qui rapproche les
hommes , le devoir envers les semblables , les récompenses
et les peines , l'immortalité de l'âme et l'existence
de Dieu. Dans la troisième , l'auteur s'attache à prouver
la nécessité d'un culte , la vérité de la religion et de la
morale chrétienne , et l'excellence de l'Evangile.
On remarque , en général , dans l'ouvrage de M. Renouard
, un style soigné , une diction pure , et des pensées
heureuses . On lit avec plaisir ce passage , dans lequel
il dit , au sujet de la foi : « Il y a , pour l'esprit huAOUT
1819.
313
» main , quelque chose de plus humiliant que son im-
» puissance , c'est sa puérile crédulité ; et les esprits
>> forts sont souvent moins exempts que les autres de
» la superstition . Tel qui ne croit pas aux révélations
» faites par Dieu lui-même, a une entière confiance dans
>> les décisions d'une aveugle fatalité ; il croit à des rap-
» ports de nombre , à de vagues pressen ! imens ; il croit
» à tous les mensonges de ses passions , à toutes les
>> folies de ses systèmes ; il croit aux rêveries et aux
>> contradictions dans lesquelles il se jette pour ne pas
» croire , et il ne veut pas plier devant des mystères
» dont l'autorité le gêne et l'étonne . Les plus grands
>> génies dont l'humanité s'honore , se sont respectueu-
>> sement soumis à l'autorité de la religion ; et parce
qu'ils connaissaient leur raison , ils ont su qu'elle
>> avait des bornes . >>
>>
Le seul reproche que l'on pourrait faire à M. Renouard
, serait d'avoir traité , d'un ton peut-être un peu
trop sérieux , une matière déjà très -sérieuse par ellemême
, et de ne s'être pas attaché à recourir , de temps
en temps , à d'ingénieuses allégories , qui , tout en délassant
l'imagination du lecteur , n'auraient pas laissé
de tourner au profit de l'ouvrage ; car il ne faut pas
l'oublier ,
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer le précepte avec lui.
Au reste , on doit rendre à M. Renouard cette justice
que son livre est un des meilleurs essais qui , depuis
long-temps , aient été publiés sur une matière qui exige
des connaissances aussi solides et d'aussi profondes réflexions.
Le véritable talent dont il a fait preuve dans
un âge où les idées fortes commencent à peine à se développer
chez les autres hommes , ne permet pas de
douter qu'à l'avenir il ne fasse encore mieux .
Victor VERGER.
314
MERCURE
DE FRANCE.
wwwwmmmmmm
EPITRES ET ELÉGIES de M. Charles LOYSON ( 1 ) .
DEPUIS quelque temps une foule de jeunes gens ,
échappes aux discussions politiques , se sont jetés dans
la carrière de la litterature avec plus d'ardeur que ja ·
mais . Dejà quelques uns promettent de devenir un jour
les appuis du théâtre , d'autres les soutiens du barreau,
de la chaire , et les successeurs de nos savans les plus
distingués. Ce n'est pas que par ce préambule , je regarde
M. Loysou comme devant un jour siéger au milieu
de nos grands génies , mais je saisis toujours l'occasion
de rappeler au lecteur , que le goût de la bonne
littérature n'est pas encore perdu parmi nous , et qu'il
finira par l'emporter sur la manie déplorable qui , maintenant
, s'est emparée de tous les esprits.
M. Charles Loyson vient de publier un volume d'Epitres
et d'Elégies , la plupart sur différens sujets philosophiques
. Son début n'est pas heureux ; dès la première
page on y trouve une expression singulière , pour
ne rien dire de plus .
Bonheur , attrait de l'homme , et la fin éternelle ,
Bien , volupté , repos , ou comment qu'on l'appelle.
Plusieurs poëtes , dans des épîtres pleines de verve
et d'énergie , ont discuté quelques points de la philosophie
ancienne et moderne. Boileau , et surtout Voltaire
, out surpassé tout ce qu'on avait fait jusqu'alors .
Je ne prétends pas interdire cette route à nos jeunes
littérateurs , mais je voudrais qu'on s'y présentat avec
plus d'assurance que M. Loyson . Autant il a répandu
de charmes sur quelques -unes de ses élégies , et de ses
descriptions , autant il a rendu secs et arides des sujets
qu'il n'est pas encore capable de traiter. Au milieu de
( 1 ) Un vol . in-8 . Paris , chez Delestre , libraire , rue Neuve
de Seine , no. 79 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819 .
315
ses rêveries philosophiques , je trouve un morceau
qui ne peut manquer de faire plaisir , c'est dans l'épître
adressée à M. Cousin , professeur d'histoire de la philosophie.
L'auteur , retiré à la campagne auprès d'un
de ses amis , l'abandonne en le voyant entouré d'une
foule de solliciteurs qui viennent le consulter sur leurs
intérêts .
Tandis que sous leurs coups mon hôte est aux abois ,
Un fusil à la main , je m'enfuis dans les bois ;
Là , seul , pensif, errant loin de tout oeil profane ,
Je rencontre ma Muse où je cherchais Diane.
En vain l'ardent Médor bat les taillis voisins ;
Désormais oubliant mes projets assassins ,
Je vais chasser aux bords de la docte fontaine ;
Mais ne voila- t- il pas , lorsque tout hors d'haleine ,
Après de longs efforts je crois saisir un vers ,
Qu'un lièvre étourdi part , et se jette à travers !
J'arme , je mets à l'oeil ; Médor joyeux aboie :
Ami , qu'il est mal sûr de chasser double proie !
Précédé de l'éclair , le plomb mortel a fui ,
Mon lièvre fuit plus vite et ma rime avec lui .
Cette description a de la grâce. Je retrouve la même
facilité daus l'Epître aux Femmes ; l'auteur reproche à
ce sexe aimable d'avoir abandonné le sceptre que la
nature accorde à leurs charmes , pour s'immiscer dans
les affaires publiques , et changer leurs boudoirs en
forum où l'on discute les intérêts de la patrie .
Wighs , Thoris , sont - ce là des noms faits pour les belles ?
Régir la république est- ce donc un emploi
Qui leur convienne , et doivent elles ,
Juger entre Bussy , les Guises et le Roi ?
Votre rôle est plus doux , soyez en satisfaites ;
Régnez dans les boudoirs , gouvernez les toilettes ,
Et laissez dans les mains du prince et du sénat,
Laissez flotter sans vous les rênes de l'état .
Plus loin , après avoir déploré le temps où , rassen316
MERCURE DE FRANCE.
blés à la même table , nos mères faisaient de leurs petits
soupers , la source de mille plaisirs , il s'écrie :
Hélas ! la froide politique
Envahit aujourd'hui nos banquets attristés ;
La haine au coeur de fiel , la dispute caustique ,
Chasse de son aspect la gaîté pacifique ,
Et l'esprit de parti préside à ses côtés ;
Monstre affreux , d'humeur sombre et noire ,
Qui , fronçant un sourcil épais ,
Semble crier qui vive avant d'offrir un mets ,
Retient soudain le bras qui vous versait à boire ,
Et sur un front ultrà réprime le souris ,
Qu'un bon mot libéral avait presque surpris .
Je conclus de ces citations , que M. Loyson doit
plutôt s'abandonner à un genre facile et léger , qu'à ces
discussions métaphysiques , qui ne peuvent passer qu'à
force de bons vers . Ses Elégies ont un charme qui attache
, on voit qu'il a répandu toute sa mélancolie ,
tout sa sensibilité , dans ces petites pièces de vers. La
réputation de bon poëte élégiaque n'est pas à dédaigner
, et je conseille à M. Loyson de s'en tenir à
celle-là .
Ch . d'A .
m www
LES DEUX SEURS .
NOUVELLE.
M. de Lénival , veuf depuis plusieurs années , n'avait
pas voulu contracter de nouveaux liens , et s'était entièrement
consacré à l'éducation de ses deux filles .
Emma et Caroline , quoique jeunes , avaient su apprécier
le dévouement de leur père , et , par leur douceur ,
leurs complaisances , leur application, elles s'efforçaient
AOUT 1819 .
317
de lui faire oublier la perte d'une épouse chérie . M. de
Lénival , répandu autrefois dans le grand monde , en
avait fait le charme , par ses talens et les agrémens de
son esprit . Après avoir rempli les emplois les plus
élevés , il s'était retiré avec une fortune suffisante , et
habitait , tantôt la ville , tantôt une campagne agréable
qu'il avait à plusieurs lieues de la capitale . Le chagrin
que lui avait causé la mort de madame de Lénival ne
s'était pas affaibli , mais changé en une douce mélancolie
qui se répandait sur toutes ses actions et augmentait
encore son attachement pour ses enfans . Ainsi , désirant
les voir se distinguer un jour plutôt par les
grâces de leur esprit , que par les charmes extérieurs
que la nature développait dejà en eux , il eut soin de
leur donuer , de bonne heure , les maîtres les plus habiles
, et les plus propres à leur former le coeur et
l'esprit.
Caroline , l'aînée , était une brune piquante dont la
vivacité contrastait avec la douceur de sa soeur. D'une
imagination vive et bouillante , son âme était ouverte
à toutes les impressions , que pouvaient lui donner les
idées sublimes dont on nourrissait son esprit . Grande ',
bien faite , elle inspirait , par sa tournure noble et majestueuse,
une émotion dont on ne pouvait se défendre .
Emma, au contraire , était blonde et timide ; ses beaux
yeux bleus , toujours baissés , donnaient à sa physionontie
la douceur des anges. Moins brillante , moins
vive que sa soeur , ce qu'elle faisait portait la teinte
d'une tendre mélancolie. Elle se plaisait à rendre dans
ses tableaux des scènes douces et paisibles : une mère
allaitant son enfant , l'innocence aux pieds des autels .
Sa voix soupirait les romances les plus plaintives ; en
un mot , Caroline eut fait respecter ses lois , Emma les
eut fait chérir .
Cette différence de caractère , bien loin de les éloigner
l'une de l'autre , ne servait qu'à redoubler leur
mutuelle tendresse . C'est ainsi qu'au sein des arts et
318 MERCURE DE FRANCE .
de l'amitié , elles parvinrent , Caroline , à sa dix - huitième
année , Emma , à sa seizième.
M. de Lénival , peu jaloux de se retrouver dans un
monde qui lui avait autrefois montré , sous les apparences
les plus aimables et les plus séduisantes , tous
les défauts et tous les vices , croyait qu'il serait toujours
trop tôt de lui livrer ce qu'il avait de plus cher .
Cependant il ne put résister aux nombreuses invitation's
qui lui arrivaient de toutes parts . Son coeur se trouvait
flatté en pensant aux succès que ses enfans ne pouvaient
manquer d'obtenir , aussi les concerts d'éloges qui retentirent
autour de lui furent - ils la plus douce récompense
des soins et des peines qu'il s'était donnés.
Depuis leur entrée dans le monde , leurs grâces ,
leurs talens , leur amabilité n'avaient pas manqué de
fixer sur elles tous les regards. Chacun s'était hâté de
leur offrir son tribut d'hommages . Mais on remarquait
surtout parmi les plus empressés à leur plaire , le colonel
de Fréville , aussi distingué par sa bravoure que
par ses qualités personnelles , et Auguste Térigny ,
jeune homme qui donnait déjà les plus hautes espérances.
Fréville n'avait pu se défendre de rechercher
l'affection de Caroline ; parvenu de lui - même au grade
élevé dont on avait récompensé sa valeur et ses vertus ,
possesseur d'une figure aimable et d'une grande fortune
, il cherchait le bonheur dans la possession d'une
épouse à qui il croirait avoir inspiré le même amour.
Térigny, d'une imagination exaltée , n'avait pu voir
sans émotion la sensible Emma ; toutes ses idées romanesques
se ranimèrent en admirant la douceur angélique
de ses regards , ce front si pur , et cette esquise
sensibilité qui donnait du prix à ses moindres actions .
Liés depuis long- temps d'une amitié sincère , Fréville
et Térigny ne tardèrent point à se confier leurs secrets ;
empressés d'être heureux , tous deux demandèrent les
mains de Caroline et d'Emma , promettant de ne jamais
se séparer , et de faire toujours la félicité d'un
père chéri et de deux épouses adorées. M. de Lénival
AOUT 1819 .
319
exauça avec joie les voeux de ces deux jeunes prétendans.
Les fiançailles furent célébrées avec éclat , et les
noces de Caroline et de Fréville les suivirent bientôt .
Celles d'Emma et de Térigny furent retardées par plusieurs
événemens imprévus , qui éloignérent pendant
quelque temps ce dernier de la capitale. Séparation
passagère qui devait en annoncer une , hélas ! bien plus
Jongue. Le mariage d'Emma devait avoir lieu au château
de M. de Lénival. Fréville et la nouvelle épouse
partirent les premiers pour ordonner les préparatifs nécessaires.
Mais fallait il que le sort leur laissât goûter
les prémices d'un bonheur aussi parfait pour les plonger
ensuite dans la plus cruelle affliction . Aussi galant
qu'aimable, le colonel avait rassemblé d'avance au château
la nombreuse société qui devait faire l'ornement
de la fête préparée à son amie . Chaque jour amenait de
nouveaux plaisirs : la chasse , la pêche , les promenades
sur l'eau , remplissaient tous les instans de la journée
. Ce fut dans une de ces parties de plaisir, que Fréville
trouva la fin d'une vie qu'il désirait tant consacrer
à la défense de sa patrie , et au bonheur de son épouse.
On avait préparé , pour le soir , une promenade charmante;
des barques légères couvraient les eaux du parc;
les unes , remplies de musiciens , faisaient entendre les
plus doux concerts ; les autres , dirigées par les jeunes
gens , portaient les dames de la société. Fréville avait
voulu conduire lui-même une de ces barques ; mais ,
par l'imprudence de quelques jeunes gens qui se balançaient
sur le bord , la fragile nacelle chavira. Fréville
voulut secourir les victimes de cette imprudence ; mais
en cherchant à les sauver , sa jambe s'embarrassa entre
le gouvernail et la barque . L'effort qu'il fit pour se dégager
, l'attira sur lui , et en le renversant l'accabla de
son poids !!!
Caroline vit son époux succomber , la pâleur de la
mort couvrit tout-à - coup son visage : elle tomba évanouïe
. En vain s'efforça-t-on de porter secours au
malheureux colonel , il avait cessé d'exister . Quel au-
1
320 MERCURE DE FRANCE .
rait été le désespoir de son épouse , si elle eût possédé
la raison en revenant à elle . Mais une fièvre brûlante
s'était allumée dans son sang ; un délire effrayant s'était
emparé de son esprit , elle appelait à grands cris son
époux , son père ; tout était sourd à ses gémissemens .
Et qu'aurait- on pu lui dire pour calmer sa douleur ?
Emma fut bientôt instruite de l'état de sa soeur ; son
père , Térigny, se rendirent aussitôt auprès de Caroline.
Les consolations de l'amitié furent inutiles. Sa raison ,
égarée , ne lui permit pas même de reconnaître ses plus
chers amis ; pâle , défigurée , les cheveux épars , son
oeil fixe et hagard , inspirait la terreur : elle repoussait
tous ceux qui approchaient d'elle , et ne demandait
qu'à rejoindre l'époux qu'elle avait perdu pour toujours
.
Les médecins ramenèrent enfin l'espoir dans la fa
mille. Peu à peu elle reconnut son père et sa soeur; mais
ses discours n'étaient point de nature à faire cesser leurs
larmes .
Quel changement cet affreux événement avait apporté
dans le château , naguère le séjour des plaisirs
et maintenant celui de la douleur !
Partageant le chagrin de M. de Lénival , un soir que
chacun s'était retiré avec plus d'espérance , Emma seule
s'était rendue à la chapelle funèbre , pour prier près des
restes de son frère. Pendant ces heures de désolation ,
on eût dit que la nature voulait prendre part à ce deuil
général ; des nuages effrayans s'étaient rassemblés sur
l'horizon , et redoublaient l'obscurité que les éclairs et
les éclats du tonnerre dissipaient seulement par intervalle.
Emma n'avait pu se défendre d'une secrète horreur.
Tout à coup un bruit léger se fait entendre dans
le corridor ; la porte s'ouvre , et elle aperçoit sa soeur ,
qui s'était échappée à la surveillanc de la garde , et
s'était traînée jusque-là pour venir contempler les restes
inanimés du malheureux Fréville. A la vue d'Emma
Caroline voulut s'approcher pour la presser dans ses
bras affaiblis ; mais les forces l'abandonnent , et en
>
AOUT 1819 .
321
s'agenouillant sur le cercueil de son époux , elle exhala
son dernier soupir .
1
La douleur d'Emma fut à son comble. Elle voyait
s'évanouir en un jour toutes les idées de bonheur qu'elle
s'était plu à former pour l'avenir ; l'amie , la compague
de son enfance , était séparée d'elle pour toujours ; et
cette pensée accablante , la rendit encore plus mélancolique
. Ni les tendres assurances de Térigny , ni les
caresses d'un père , qui ne voyait plus qu'elle pour consolation
de sa vieillesse , ne purent l'engager à rapprocher
l'époque de son mariage , qu'elle avait fixé à un
an aprés la mort de son infortunée soeur.
Avant que l'on quittàt cette maison de douleur et de
deuil , on célébra les funérailles des deux époux ; une
tombe modeste ombragée d'arbres épais et silencieux ,
réunit leurs cendres froides et iuanimées , et sur la
pierre funèbre qui la separait du monde , on grava cette
touchante épitaphe :
Ils devaient toujours être unis .
Emma s'arracha avec peine de ces lieux ; mais le
devoir lui ordonnait de se consacrer toute entière à son
père , et elle le suivit dans la capitale , non sans avoir
versé bien des larmes et répandu des fleurs sur le cercueil
solitaire de ses amis .
L'année s'écoule : bientôt Térigny rappela les promesses
faites pour assurer son bonheur . Il s'était tou
jours montré le même auprès de l'épouse qu'il s'était
choisie . Tendre , soumis , prévenant , il promettait de
ne jamais changer. Aussi la jeune Emma ne refusa- telle
pas d'obéir à ses desirs , et le mariage fut célébré.
Les premiers momens , comme ils le sont toujours ,
furent délicieux . Térigny croyait qu'ils dureraient toujours
, parce qu'il s'était habitué de bonne heure à juger
de la durée d'un sentiment , par la vivacité de la passion
qui l'entraînait vers un objet quelconque. Mais en perdant
Fréville, il ne s'était pas aperçu qu'il avait perdu son
21
322 MERCURE DE FRANCE.
plus ferme appui . Prévenu contre les pièges du monde
par une longue expérience , formé par l'étude et la réflexion
, Fréville s'était mis de bonne heure en garde
contre les séductions de la société . En entrant dans
l'état militaire , il avait été plutôt affligé que séduit à la
vue de la conduite de ses compagnons d'armes , dont
la vie bruyante et oisive est d'un exemple si terrible
pour les jeunes gens . Il aimait l'étude , et s'y était livré
avec la plus grande ardeur . Terigny avait un bou coeur ,
une belle âme , mais son extrême confiance , et son
imagination exaltée , le jetaient souvent dans les plus
grandes perplexités. La mort de son ami l'affligea vivement.
Pendant long-temps l'existence lui fut à charge ;
il ne pouvait plus jouir de ses entretiens intéressans ,
dans lesquels Fréville se dévoilait tout entier. L'inquiétude
qu'il éprouvait depuis cette cruelle séparation
l'avait forcée de chercher quelque distraction dans le
monde. Son projet était de ne s'attacher à personne , de
ne former que quelques connaissances passagères , qu'il
put rompre au moment de son mariage ; mais il était dit
qu'avant de parvenir au bonheur , il devait subir quelques
épreuves un peu cruelles . Parmi les jeunes geus
qu'il fréquentait , le chevalier d'Alton était celui qui lui
plaisait davantage. Son air ouvert , sa bravoure , sa
modestie l'avaient prévenu en sa faveur . Térigny s'attacha
fortement à lui ; et sans son amour pour Emma ,
peut - être eut-il tout quitté pour suivre son nouvel ami .
Cependant voyons quel était cet homme qui se présentait
sous de si brillantes apparences . Le chevalier d'Alton
, orphelin dès l'âge le plus tendre , avait été confié
à un de ses oncles , homme sans moeurs , qui regarda
plutôt comme une peine , que comme un devoir honorable
à remplir , le choix qu'on venait de faire de lui .
Uniquement occupé de ses plaisirs , il abandonna son
neveu aux soins de ses domestiques , et , grâce à cette
éducation , il s'habitua facilement à tous les vices et à
tous les excès qu'il avait sans cesse sous les yeux. La
jeunesse passa , le moment de se présenter dans le
AOUT 1819 .
323
monde arriva , et c'est alors qu'il se fit une révolution
totale dans l'âme du chevalier. Doué d'un extérieur
remarquable , il ne put voir sans frémir quelle était son
ignorance , et combien il s'était rendu coupable d'avoir
ainsi passé les premières années de sa jeunesse dans
l'oisiveté. Une certaine fierté naturelle , fit ce que les
conseils de quelques vieux parens n'avaient pu faire.-
Habitué à dissimuler , il cacha sous un voile brillant
ses défauts et ses vices ; et , par cette conduite , parviot
en peu de temps à acquérir l'estime et la confiance
qu'il n'aurait jamais pu mériter.
Reçu dans la maison de M. de Lénival, la vue d'Emma
avait fait sur lui une forte impression . Tant que celle- ci
ne fut point unie à Térigny , il avait eu l'espérance de
traverser leurs amours. Mais lorsque le mariage fut cé
lébré , sa passion se changea en rage , et il se promit
bien , sous l'apparence de l'amitié , de chercher à se
venger de ces deux époux . Depuis quelque temps on
était retourné à la campagne ; Térigny , entraîné par le
chevalier , n'avait plus pensé aux cendres de son ami ,
qui reposaient si près de lui . Emma , qui voyait avec
peine cette nouvelle liaison , n'avait pas voulu lui rappeler
ses devoirs envers ses meilleurs amis ; elle aimait
mieux que son coeur le lui apprît . Elle ne s'attendait pas
à ce qui la menaçait.
Le chevalier d'Alton avait commencé , comme il
l'avait projeté , l'éducation de Térigny ; son but était
de mettre la dissension entre les deux époux , et il ne
croyait pas devoir mieux faire que de le prévenir contre
les femmes en général , par ses discours . Chacune de
ses paroles , de ses actions , n'avait pas d'autre but ; et
quand Térigny , pour répondre à ses soupçons , lui
montrait Emma , le chevalier , en remuant la tête , lui
faisait entendre qu'elle pouvait être un jour tout aussi
coupable que les autres.
Peu à peu cette conduite réussit ; Térigny devint
sombre et rèveur ; il commençait à croire que le mariage
pouvait bien n'être qu'une chaîne pesante. Il cherchait
324
MERCURE DE FRANCE .
les moyens de la rompre , lorsqu'un évènement singu
lier vint le dissiper un moment de sa rêverie . Presque
toujours avec d'Alton , il n'avait jamais pensé à surveiller
la conduite de sa femme ; mais depuis que ce dernier
avait soufflé le poison de la jalousie dans son âme,
il devint plus sédentaire. Il remarqua que chaque jour ,
au commencement de la nuit , son épouse sortait , et
restait presqu'une heure absente . Au premier instant ,
il crut qu'elle allait dans le voisinage ; mais ayant confié
celte remarque au chevalier , ce dernier , ravi de trouver
une occasion aussi favorable , lui fit entendre que
ce pourrait bien être un rendez- vous , et qu'il fallait s'en
éclaircir . Le malheureux Térigny ne put résister à ce
coup la rage qui dévorait le coeur du chevalier , parut
dans le sien , et dès le soir même il résolut de découvrir
le mystère qui entourait la conduite d'Emma.
En effet , malgré le trouble dans lequel le jette une
pareille découverte , il s'arme d'une épée ; et , la nuit
close , il se dirige sur les pas de l'infidèle Emma. L'agitation
dans laquelle il se trouvait , ne lui permit pas de
se rappeler , dans ce moment , que la tombe de Fréville
et de Caroline était située de ce côté . Aussi que devint-
il , lorsqu'au lieu de trouver son épouse dans les
bras d'un amant , il la voit agenouillée sur la pierre solitaire
, adressant au ciel ses ferventes prières ? Grand
Dieu ! s'écriait- elle , pourquoi m'avoir privé de ce que
j'avais de plus cher sur la terre ; et vous , fidèles amis ,
qui vivez maintenant dans un monde meilleur , protégez
votre chère Emma , ramenez-lui son époux , et ne souffrez
pas qu'il l'abandonne aux perfides conseils des
méchans qui l'entourent. O Emma ! s'écrie Térigny , et
il est dans les bras de son épouse . Que veut dire cette
exclamation ? reprend cette dernière ; que signifie cette
arme meurtrière ?—Que ton époux était le plus insensé
des hommes , reprend Térigny , en la pressant sur son
coeur. Et j'ai pu douter du coeur de mon Emma ! Le
ciel devrait me punir d'un pareil soupçon.
Depuis ce moment , Térigny n'est plus le même
AOUT 1819 .
325
homme. Après avoir repoussé loin de lui le faux ami
qui s'était emparé pour un moment de sa confiance , il
s'est tout entier consacré au bonheur de sa femme.
Emma va devenir mère ; et cette circonstance , saus
augmenter l'amour de Térigny , ne servira qu'à serrer
davantage les liens qui unirent ces époux fortunés .
mmmm mmm wwwmmm
CH . D'A.
mmmmmw
CHRONIQUE .
IL y a quelques années , la section des sciences
morales et politiques de l'Institut , proposa pour sujet
de concours la question suivante :
« Jusqu'à quel point les mauvais traitemens exercés
envers les animaux intéressent - ils la morale publique ?
Convient-il de faire des lois à cet égard ? »
Cette question fut retirée du concours ,
rant de la même année .
dans le cou-
Le sujet pouvait être utile à l'humanité , et je suis
très -fâché qu'il n'ait point été traité. Nos législateurs ,
éclairés par les écrivains , auraient sans doute grossi le
recueil de M. Rondonneau , mais cette fois , avec raison
, d'une bonne loi contre ces individus qu'une cruauté
sans motif porte à faire souffrir les animaux . Nous
n'aurions plus le combat du taureau , où tant de gens
vont chercher le plaisir de la douleur ; nos bouchers
ne maltraiteraient plus ces pauvres bêtes , dont notre
estomac réclame l'existence ; la misère ne compterait
plus sur l'obéissance forcée des chiens , des singes , des
poissons et des oiseaux , pour obtenir les secours de
la pitié , et bon nombre d'individus , sans compter les
charretiers , seraient obligés de mettre un frein à leur
inhumanité .
326 MERCURE DE FRANCE .
La question proposée par l'Institut était vraiment
digne qu'on s'en occupât. Je suis amené à regretter
qu'on ne l'ait pas cru susceptible d'une grande attention,
par deux faits que je vais citer , et qui viennent de se
passer.
Un jeune homme voulant se défaire de son chien ,
monte dans un bateau ; et lorsqu'il est au milieu de la
rivière , il y plonge l'innocent animal , qu'il empêchait
de gaguer le bord en le poussant avec l'aviron . Dans
ses efforts , il perd l'équilibre , tombe , et il se serait
infailliblement noyé , si son chien , plus humain que lui ,
ne l'eût sauvé du danger.
Dans le quartier Poissonnière , un loueur de voitures
reuvoie un cocher dont il était mécontent . Celui - ci ,
pour se venger , rode le soir dans le voisinage , attire
le chien de la maison , et , la nuit , vient le clouer par
les quatre pattes à la porte de son maître .
Je demande si ces deux faits ne sont point de nature
à inspirer la plus grande horreur , et si les hommes qui
s'en sont rendus coupables ne devraient pas être punis
sévèrement , particulièrement le second , qui a montré
un raffinement de cruauté .
Peut- être viendra - t- il un jour où l'on croira la morale
intéressée à ce que l'humanité ne soit plus si hideusement
outragée .
E. T. B
-Le 14 de ce mois , à minuit moins un quart , un
jeune homme bien mis entra dans la maison de jeu de
la rue Dauphine ; profitant d'un mouvement qu'a fait
le banquier , il s'est emparé de trois rouleaux de chacun
mille francs , avec lesquels il s'est enfui . On n'a pu l'atteindre
. Ce jeune homme aura cru qu'il n'y avait pas
d'autre moyen pour lui de rentrer dans les pertes qu'il
a probablement faites ; car il n'est pas douteux qu'un
voleur ordinaire aurait montré moins d'audace .
Les jeux sont des lieux infâmes ; la morale ne les voit
qu'avec peine ! Il serait à désirer qu'il se formât une
coalition de voleurs capables d'effrayer le plus intrépide
AOUT 1819.
327
fermier , en dévalisant les banquiers. Je suis certain
qu'au tribunal de la pénitence , ce péché leur ferait facilement
obtenir la rémission de tous ceux qu'ils auraient
pu commettre d'ailleurs .
M. Joachim Lebreton , membre de l'Institut ,
secrétaire perpétuel de la classe des Beaux -Arts , est
mort à Rio- Janéiro , le 9 juin dernier.
Il était connu par plusieurs rapports sur les travaux
de sa classe , et par des discours très- spirituellement
écrits .
On a défendu , sous des peines sévères , aux directeurs
des bureaux des frontières de l'Autriche , de
permettre l'introduction , dans cet état , des Feuilles
dites libérales , imprimées à Paris et sur les bords du
Rhin.
―
Notre corsespondant de Liége nous écrit que
M. Cochet , citoyen français , aussi recommandable
par ses qualités personnelles et ses talens , que par les
sentimens d'honneur et de patriotisme qui le caractérisent
, convaincu de l'excellence et des avantages inapréciables
de l'enseignement mutuel , et voulant temoigner
aux habitans de cette ville sa reconnaissance ,
pour l'accueil hospitalier qu'il y a reçu , vient d'exposer
à la Société d'émulation , au profit de notre école d'enseignement
mutuel , un tableau en perles de couleur ,
de la dimension de deux mètres de longueur sur un
métre de hauteur. Le sujet de ce superbe tableau est
un fait historique célèbre , l'entrevue de l'empereur
Alexandre et de Napoléon , sur le Niémen , à Tilsitz :
nous n'entreprendrons pas de faire ici l'éloge de ce tra
vail , vraiment inconcevable , et dont on ne peut se
faire une idée exacte qu'en le voyant ; nous nous bornerons
à dire qu'il fait le plus grand honneur aux talens
et à l'habileté de son auteur. Mais nous ajouterons que
ce bel ouvrage a été exécuté par la nièce du propriétaire
, et maintenant son épouse , qui , comme l'immortelle
madame Lavalette , a été sa libératrice , lors
des troubles de Lyon en 1817. Les journaux du temps
328 MERCURE DE FRANCE . '
ont fait connaître le stratagème qu'elle employa pour
soustraire son oncle au trépas auquel il était voué.
Celui- ci , en reconnaissance de tant d'amour et de générosité
, a depuis uni sa destinée à la sienne .
Souvent nous avons vu des hommes d'un grand
génie cacher , sous le voile d'une allégorie ingénieuse
et délicate , des vérités quelquefois difficiles à dire . La
Fable elle-même , employée avec tant de talens , n'a
servi qu'à présenter , sous un aspect aimable , les leçons
les plus sages et les plus utiles.
De notre temps , nous n'avons pas manqué de prétendus
régénérateurs qui se proposaient de nous rendre
plus sages , et qui s'offraient pour les meilleurs modèles
à suivre. Dieu sait quels modèles ! Mais si parmi eux il
s'est trouvé quelques hommes sensés , combien n'en
compterait- on pas qui n'ont fait usage du voile de l'allégorie
que comme un nouveau moyen d'assurer leurs
haines et leurs vengeances particulières . Sans parler
d'une multitude d'ouvrages qui , dès leur naissance , ont
été voués à un oubli éternel , je ne citerai que l'Histoire
de la Lune ou du Pays des Coqs , qui paraît en ce moment.
Grâce à la manie qui s'est emparée des Français ,
nous avons maintenant une nouvelle littérature : des
Romans politiques , des Comédies politiques , des Sermons
politiques , etc. , etc. Tout a changé dans notre
malheureux pays , excepté l'habitude de médire et de
tourner en ridicule et l'homme et le mérite . La lecture
de l'Histoire de la Lune fournira la preuve de ce que
j'avance. Dans un cadre bien usé , on a réuni ,
dans une
douzaine de chapitres , autant d'injures qu'il a été possible
à l'auteur d'en rassembler. Nulle convenance n'est
gardée ; des personnages respectables sont traités avec
la dernière indignité . Enfin cet ouvrage est tellement
scandaleux , que je ne veux point partager la honte de
son auteur , par aucune analyse ni par des extrails.
CH. - D'A .
- Il est dans les arts des noms qui inspirent un intérêt
plus particulier. Celui de Daleyrac , par exemple,
AOUT 1819.
329
moissonné dans le plein de l'âge et du talent , ne pouvait
se prononcer sans émotion . La douleur veille sur
les dépouilles d'un jeune amant des Muses . Aussi aimons
nous , après avoir parcouru les pays où s'est
empreint son génie , à retrouver l'intimité de sa vie ,
ceux qui l'ont connu , ceux qui l'ont aimé , et dout la
présence vient diminuer nos regrets. Madame Daleyrac
nous offrait ces consolations : elle n'est plus ! .... Un
beau nom vient de s'éteindre avec elle .... Cette femme
aimable était distinguée par toutes les qualités du coeur
et de l'esprit . Aussi sa mort laisse -t - elle les plus vifs
regrets .
-On nous écrit de la Belgique que le tableau de
M. David est parti pour sa destinatiou . Il est la propriété
de M. Parmentier , bourguemestre à Engheiu .
Ce bel ouvrage a eu l'honneur d'être critiqué par une
de ces plumes vénales , qui sont étrangères au beau
dans les arts comme à la générosité dans les sentimens.
-On a défendu dans toutes les provinces de l'empire
autrichien , l'usage du magnétisme animal ; tous
les médecins qui s'étaient livrés à l'exercice de cette
thérapeutique mensongère , ont été blâmés publiquement
par la Faculté générale des docteurs de l'Université
, qui ont décidé que tous ceux qui en continueraient
Fusage à l'avenir seraient interdits . Il n'y a pas de doute
que les magnétiseurs ne parviennent bientôt à former
une secte en Autriche : ils feront peut- être des missions
secrètes dans l'intérieur du pays .
- Le vendredi 20 août, à la chûte du jour, le jeune
comte de T.... conduisait , sur le boulevard Coblentz ;
un élégant bokai . Il est croisé par un cabriolet de place.
Le conducteur de ce cabriolet ne se dérangeant pas assez
vite au gré de M. le comte , celui - ci lui donne un coup
de fouet ; il était facile au cocher de place de riposter
avec avantage , mais plus prudent que le jeune étourdi
il se borne à se plaindre. M. le comte trouve ces
plaintes très-inconvenantes , prétend que celui qui ue
souffre pas patiemment des coups de cravache d'un
330 MERCURE DE FRANCE.
homme comme lui , ne peut être qu'un fédéré , un mauvais
sujet , un factieux , dont il faut faire justice . Les
promeneurs qui s'étaient attroupés sifflèrent M. le
comte qui , furieux , poussa la démence jusqu'à se uommer.
Nous n'imiterons pas son inconséquence ; le nom
qu'il a l'honneur de porter doit être respecté. Il a aussi
annoncé sa qualité d'officier français ; ses camarades
l'avertiront probablement qu'il n'en a pas tenu la conduite
dans cetle circonstance .
Comme tous les geus sages , je ne tiens guère
compte de l'opinion d'un homme , lorsqu'elle ne l'empêche
point d'être raisonnable ; et , comme tous les gens
sages , qui savent employer leurs momens à des choses
utiles , je ne lis point les Lettres Normandes . Il a donc
fallu qu'on vint me prévenir des attaques de M. Léon
Thiessé , pour me décider à jeter les yeux sur ce journal.
S'il ne se fut adressé qu'à moi , j'aurais gardé le silence
. Mais je devais répondre pour mon estimable
collaborateur, M. B. de Roquefort , qui ne me désavoue
point.
Aujourd'hui , en cherchant à se justifier à l'égard de
ce savant littérateur , M. Léon - Thiessé me lauce quelques
ruades. Cette fois , pourtant , je dois parler parce
que ce rédacteur me parait avoir passé toutes les bornes .
Selon M. Thiessé, je suis un obscur diffamateur, et mes
calomnies sont , par rapport à lui , de nature à me faire
figurer sur les bancs de la Cour d'assises .
Calomnier , diffamer ; c'est déshonorer. M. Thiessé
croirait-il que j'ai attaché quelque déshonneur à son
nom , pour avoir fait connaître qu'il est l'auteur de plusieurs
compilations inutiles , d'une mauvaise traduction
et d'un ouvrage anti-moral ? Dire ce qu'on pense des
productions d'un écrivain , et les poursuivre d'une critique
sévère , alors qu'il sont nuisibles au bon goût et
aux bonnes moeurs , ce n'est point diffamer , c'est renrendre
un hommage nécessaire à la vérité . Annoncer
qu'un homme est disposé à mettre à l'encan sa plume
et ses opinions politiques , c'est calomnier si le fait est
AOUT 1819.
331
faux ; mais s'il est facile à prouver , si on le prouve enfin
, on a rempli un de ses devoirs . Ainsi , en instruisant
le public que M. Thiessé , pour 4000 fr . , aurait été
ministériel ( 1 ) ; que le Palais-Royal en miniature est
un livre sale et repoussant , et que son ouvrage sur la
Cession de 1816 est destiné à être vendu à la rame ; je
ne puis être coupable envers M. Thiessé que d'une simple
faute d'idiscrétion , dont les assises ne doivent point
connaître.
Dans notre discussion , tous les torts sont du côté
de M. le rédacteur des Lettres Normandes; les premiers
coups ont été portés par lui .
M. Thiessé , qui va prônant partout son extrême
influence sur le Constitutionnel , la Minerve et la Renommée
, jure , à qui veut l'entendre , que les rédacteurs
de ces Feuilles se sont joints à lui pour tuer le Mercure.
J'ai trop bonne opinion de ses soi-disant ailiés , pour
jamais croire qu'ils veuillent aider de leurs moyens et
de leur réputation , si justement acquise , la vengeance
particulière d'un homme qui , pour être spirituel , n'en
est pas moins un méchant auteur.
Je crois indispensable de prévenir M. Thiessé que
je ne redoute aucunement l'effet de ses menaces irréfléchies
, et que je me croirai désormais dispensé de lui
répondre.
E. T. B.
- C'est mardi 17 qu'a eu lieu la distribution
des prix entre les quatre colleges royaux de Paris et
celui de Versailles . Le discours latin a été prononcé
par M. Pierrot jeune , professeur du plus grand talent .
Il avait pris pour sujet les différens genres d'éloquence
chez les anciens et les modernes .
Un discours prononcé avec fermeté et écrit avec
élégance , a obtenu les plus vifs applaudissemens.
M. Royer- Collard a pris ensuite la parole ; il a rap-
(1 ) Le ministère ne paraît pas avoir cru que M. Thiessé était
un sujetfort intéressant.
332 MERCUREDE FRANCE .
pelé aux élèves , en termes fort ennuyeux , d'une manière
très-monotone , les devoirs qu'ils avaient à remplir
envers la religion , le prince et l'Etat . Une jeunesse
turbulente , a-t-il dit , agite les nations de pressentimens
funestes ; une jeunesse docile leur présage la paix et le
bonheur : telle la demandait Rome aux dieux , pour
gloire et pour la durée de l'empire .
la
Le jeune Cuvelier-Fleury , élève de M. Pierrot , et
du collège de Louis -le- Grand , a remporté le prix
d'honneur. Le second prix a été remporté aussi par un
élève du même collége . Si l'on se rappelle les persécutions
qu'ont éprouvé ces jeunes gens dans le cours de
cette année , on verra qu'ils ont répondu à leurs détracteurs
d'une manière victorieuse ; à eux seuls ils ont
obtenu trente prix et quarante - deux accessit ; c'est
plus de la moitié des nominations . Le college Henri IV
a obtenu treize prix et trente - sept accessit . Le collége
de Bourbon , huit prix et trente- huit accessit . Et le
collége de Versailles , qui concourait pour la première
fois , un prix et deux accessit .
Plusieurs personnes de distinction ont assisté à cette
solennité ; on a remarqué , dans le nombre , M. le marquis
Dessoles , président du conseil des ministres . Plusieurs
membres de l'Institut , les professeurs de toutes
les Facultés. M. Villemain , ancien élève du collège de
Louis-le-Grand , a été vivement applaudi par les élèves
de ce collége , à son entrée dans la salle où lui - même
avait été souvent couronné .
On ne saurait trop encourager la jeunesse par de
pareilles fêtes ; elles sont propres à inspirer aux jeunes
gens l'amour de la gloire et le goût d'une saine littérature
, qu'il faut tant craindre de perdre dans un siècle
abandonné aux discussions politiques.
- Le jour de la saint Louis a été véritablement un
jour de fète pour les Parisiens. Le feu d'artifice et les
illuminations ont été très - brillans . Parmi ces dernières ,
on a remarqué celles de M. le Ministre de l'Intérieur ;
le soleil , placé au haut de la façade de l'hôtel des
Gardes- du-Corps , avec cette devise : Nec pluribus imAOUT
1819 .
333
par; l'étoile de la Légion - d'Honneur ; la croix de Saint.
Louis , et les fleurs - de- lis de l'Etat- major , etc. , etc-
Les distributions de comestibles ont été faites avec ordre
et décence. Les orchestres , construits dans le
Champs Elysées , ont fait danser tout le peuple de la
capitale. Les spectacles , placés dans les carrés , ont
constamment amusé la foule , sans cesse renouvelée
des spectateurs . Enfin , le beau temps a contribué à cette
fète, que tout le monde a trouvé de trop courte durée .
Nous ajoutons seulement qu'on a été , en général ,
fâché de rencontrer partout cette troupe de gendarmes ,
qui semblait se multiplier encore au milieu de plaisirs
de la fête.
On s'est plaint vivement de la coupe déraisonnable
faite dans les Champs - Elysées . Si M. de La Hure eut
entendu les nombreux reproches qu'on lui adressait ,
il en aurait gémi . Tous les torts ne sont pourtant pas
de son côté.
www.wm
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS.
Je n'ai jamais douté de la légèreté des Français , surtout
dans leurs jugemens . Et ce qui contribue à me
confirmer encore plus dans mon opinion , c'est la conduite
que tiennent en ce moment les Parisiens envers
mademoiselle Duchesnois . La voilà donc, la récompense
de ses travaux et de ses peines , l'indifférence , je dirais
presque le mépris ! Et c'est la première actrice de notre
scène française , pendant tant d'années accablée de couronnes
et d'applaudissemens , que l'on abreuve de dégoûts
et d'humiliations ! Je n'ai jamais été le champion
de la médiocrité , ni le dépréciateur du mérite ; j'ai une
334
MERCURE DE FRANCE .
trop bonne opinion de la fonction que j'exerce , pour
me rendre l'organe des intérêts particuliers , ou des
calculs de l'ambition et de la jalousie . Dans tous les
temps j'ai écrit sans passions , j'ai critiqué avec calme ;
tel j'ai été , tel je serai toujours . Mais aujourd'hui je regarde
comme un devoir de prendre la défense d'une
actrice recommandable sous tous les rapports , victime
des cabales de ses rivales et de ses ennemis . Les journalistes
eux-mêmes , qui précédemment avaient toujours
rendu justice à son talent , épousant les intérêts
de tel ou tel sociétaire , out changé de langage . La.
critique du lendemain a compensé les éloges de la veille .
Les succès qui naguère étaient dus au mérite personnel,
ne furent plus que des triomphes achetés d'avance , et
payés au poids de l'or ; on alla même jusqu'à supputer
son temps et ses travaux , comme à l'ouvrier qui demande
son salaire . Cette conduite indigne devait avoir
vivement affligé mademoiselle Duchesnois . Aussi n'estce
pas sans émotion qu'elle a reparu dans le rôle de
Jeanne-d'Arc. C'est avec une sorte d'amertume que
j'ai assisté à cette représentation . Le mal- aise qu'éprouvait
l'actrice , la secrète joie qui brillait dans les yeux
de ses ennemis , tout m'empêchait de jouir des beaux
vers de M. d'Avrigny.
J'espère voir bientôt la fin de ces dissensions , et du
spectacle encore plus nouveau de deux actrices du plus
grand talent , ayant presque les mêmes prétentious ,
partagées d une manière aussi inégale ; l'une ne recevant
que les reproches et le dédain , et l'autre , pour prix de
ses caprices , accumulant sur sa tête les récompenses ,
les vers et les couronnes . Il y a pourtant une observation
à faire , c'est qu'à la rentrée de mademoiselle Mars ,
il y eut 1500 fraucs de moins de recette qu'à celle de
mademoiselle Duchesnois .
On ne sait pas encore dans quel rôle Talma fera sa
rentrée . Il est en ce moment à Brunoy , où le retiennent
des affaires de famille.
On disait que M. d'Avrigny se proposait de donner
AOUT 1819.
335
le rôle de Jeanne-d'Arc à madame Paradol. J'aime
à croire qu'il se respectera assez pour ne pas faire un
pareil affront à l'actrice qui a fait le succès de sa tragédie.
Madame Colson remplace depuis quelque temps ,
dans cette pièce , mademoiselle Volnais , qu'un Journal
appelait dernièrement , sans intention , une des premières
cantatrices du Théâtre- Français .
ECOLE ROYALE DE DÉCLAMATION.
UNE nombreuse société s'était réunie mercredi , 18 ,
pour assister aux exercices des élèves de l'Ecole Royale
de Déclamation . Quoique privés de toute illusion théâ ·
trale , ils n'en ont pas moins mérités les plus vifs applaudissemens
par la vérité de leur jeu . A l'issue de la séance ,
on a procédé à la distribution des prix , celui de tragédie
a été accordé , à la majorité de quatre voix sur sept , à
M. Ligier. Le prix de comédie a été accordée à l'unanimité
à Mademoiselle Fitzelier. Cette jeuue personne ,
qui à l'extérieur le plus avantageux réunit déjà un talent
très distingué , et qui se destine à l'emploi des soubrettes
, promet d'avance un excellent sujet au Théatre-
Français , pour lequel , dit-on , elle obtiendra bientôt
un ordre de début .
VARIÉTÉS .
Le lundi , 16 août, on a donné , à ce théâtre , la première
représentation des Chiens enragés , ou les Coups
de fusil. Les habitués de ce théâtre, ordinairement si indulgens
, out trouvé les équivoques trop graveleuses.
Les sifflets ont fait justice de cette misérable rapsodie ,
le vaudeville final n'a pas été chanté : cette pièce n'est ,
au surplus , que le petit vaudeville du Méléagre Champenois
, applaudi il y a quelques années sur le théâtre de
la rue de Chartres , que les auteurs , MM. Theaulon et
Dartois, out gâté en voulant l'approprier au genre des
Variétés .
336 MERCURE DE FRANCE.
-Dans un village , je ne sais lequel , se trouve un
paysan , dont les traits sont parfaitement semblables à
ceux du roi de France ; on a pris l'habitude de le faire
roi tous les ans , le jour de la saint Henri , et de lui
adjoindre une Gabrielle , pour que la fète soit plus
complète. C'est la troisième année qu'on célèbre la
saint Henri ; on va pour préparer le trône du monarque
éphémère . Mais par un effet du hasard il est pris par
les Ligueurs , qui le croient le véritable roi de France.
Sur ces entrefaites , Heuri IV et Crillon arrivent incognito.
Les paysans lui trouvant de la ressemblance
avec leur camarade , lui proposent de monter sur le
trône ; il accepte . Mais pendant qu'il s'occupe à gouveruer
ses nouveaux sujets , arrive son prédécesseur ,
qui s'est échappé des mains des Ligueurs , et trouve
fort mauvais qu'un autre ait pris sa place. Grande ru
meur , qui n'est appaisée que par l'arrivée des courtisans
on pense bien qu'Henri IV reconnu , la fête se
termine par des couplets.
C'est d'après cette aventure que les auteurs ont composé
cette bluette , qui a eu beaucoup de succès. Les
couplets sout faits avec esprit et par de bons Français.
VAUDEVILLE .
Première représentation du Drapeau Français .
QUELQUES Couplets , dont les refrains sont piquans ,
ont fait réussir ce petit vaudeville historique , qui n'est
presque rien. Le nom des auteurs , MM. Dieulafoi et
Gersin , a bien été démandé ; mais sans cet enthousiasme
qu'un ouvrage de circonstance , lorsqu'il est
passable , inspire toujours à ceux qui courent les allusions
flatteuses. Plusieurs sifflets ont même été entendus ..
Cette pièce aura cependant l'honneur de cinq ou six
représentations .
www wwwmmm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences et Arts,
rédigé prv une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE.
LES FRANÇAIS
A BORD DU PONTON LA VIEILLE - CASTILLE
En rade de Cadix , 15 mars 1810. ( 1 )
QUELS
ODE .
UELS accens belliqueux ont frappé mon oreille ?
Où vont ces prisonniers qu'enflamme un saint transport ?
Ils sont libres enfin ; leur valeur se réveille ;
( 1 ) Ils gémissaient dans les fers depuis 18 mois ), et étaient
encore près de mille , lorsqu'à la faveur d'une nuit orageuse ils
exécutèrent la résolution hardie d'échapper à leurs tyrans.
22
338 MERCURE DE FRANCE .
Et leur garde sommeille
Du sommeil de la mort.
Tel un lion , la terreur de la Thrace ,
Qu'ont surpris du chasseur les rets injurieux ,
Brise ses fers , s'élance furieux ,
De flots de sang inonde au loin sa trace ,
Et fuit dans ses déserts , libre et victorieux .
Sur un affreux ponton gémissait leur courage ,
Par des maux inouis tour à tour éprouvés ,
D'un peuple fanatique assouvissant la rage ,
D'infamie et d'outrage
Ils vivaient abreuvés.
L'heure a sonné sur le liquide abîme ,
Radieux d'espérance , ivres de liberté ,
Tous , au mépris de Neptune irrité,
Dennent l'essor à leur fuite sublime ,
Armés des fers sanglans de leur captivité .
En vain pour arrêter cette élite intrépide ,
Le farouche Espagnol s'agite sur les eaux ;
En vain un chef altier , de massacres avide ,
Donne l'ordre rapide
D'assembler ses vaisseaux :
Braves Français , orgueil de la patrie ,
Sur un frêle navire où se pressent vos rangs ,
Vous défiez les foudres dévorans ;
Au sein des flots votre grand coeur s'écrie :
Oh ! que la fuite est chère à qui fuit ses tyrans!
Le courroux effrené , des ennemis s'empare ;
L'Anglais vous lance au loin ses globes destructeurs ;
Et déjà dans ses forts , plein d'une ardeur barbare ,
Le Castillan prépare
Les feux dévastateurs .
Au bruit affreux de ses brûlans tonnerres
Que vomissent sur vous les vaisseaux et le port ,
Vous combattez d'un magnanime accord ;
Vous repoussez ces hordes sanguinaires ,
Opposant à leurs coups le mépris de la mort.
SEPTEMBRE 1819 . 339
Moreau (1) , dont la valeur sème au loin l'épouvante ,
Va , vient , dispose , ordonne , et pilote et soldat :
Comme un brillant fanal , sur la plaine mouvante ,
Sa prudence savante
Vous éclaire au combat,
L'entendez -vous ? la liberté l'enflamme ;
« Guerriers , bravons , dit-il , tous ces périls nouveaux ;
» Marchons , volons , intrépides rivaux ;
>> Et qu'à travers la nuit sombre et la flamme ,
>> La victoire ou la mort couronne nos travaux . >>
Hélas ! en ce moment ce héros qui vous guide ,
Tombe au milieu des rangs , frappé d'un trait soudain ;
Il tombe déchiré par l'airain homicide ,
Et ce nouvel Alcide
A fui son destin .
O coup funeste ! ô perte irréparable !
Mais le danger pressant vous interdit les pleurs ?
Vaillans guerriers , suspendez vos douleurs ;
L'ennemi vient , dans son sang exécrable ( 2)
Désaltérez vos fers et vengez vos malheurs .
Quel spectacle ! grands dieux ! quelle scène sanglante !
Des cadavres fumans , de mille coups percés !
Des Français échappés d'une barque croulante ,
Sur l'onde turbulente
S'agitant dispersés !
Noble amitié , dans le feu qui l'anime ,
De quelle horreur ce brave a soudain tressailli !
Son ami meurt , par le nombre assailli :
Pour le venger , volontaire victime ,
Il court , frappe ... et dans l'onde expire enseveli ( 3 ) .
( 1 ) Lieutenant de vaisseau qui avait conçu le plan d'évasion .
autres
(2) L'auteur n'a voulu peindre ici que l'indignation du moment
; il n'ignore point les égards que l'on doit aux
nations.
(3) Autre officier français , dont les relations historiques ont
cité le trait sans nommer l'auteur.
340
MERCURE DE FRANCE .
Soleil , je t'en conjure , ah ! suspends ta carrière ?
Voile encor ta clarté , si tu veux leur retour ;
Du terrible ennemi la troupe meurtrière
Leur ferme la barrière
Et triomphe à son tour.
Avec fureur le combat recommence ;
Le sombre désespoir agrandit leurs efforts ;
Oh ! qui peindra leurs belliqueux transports !
Des flots de sang rougissent l'onde immense ;
La mer a disparu sous la foule des morts ( 1) .
Telle autrefois des Grecs l'élite rassemblée ,
Aux bords de Salamine , avide de lauriers ,
Sur ses hardis vaisseaux , dans l'horrible mêlée ,
De la Perse ébranlée
Dévoraient les guerriers.
Dans ces élans que la valeur enfante ,
Aux champs de Waterloo , tels , par un beau trépas ,
Nos bataillons affamés de combats ,
Ont couronné leur chute triomphante .
Aux cris : la Garde meurt, elle ne se rend pas.
Mais qu'entends- je ? Ecoutez , dignes fils de Bellonne ;
Quel est donc ce guerrier , ce mortel courageux ,
Qui d'un coeur enflammé , que la gloire aiguillonne ,
Tout orgueilleux sillonne
L'Océan orageux ( 2 ) ?
Le voyez-vous affronter la tempête ,
S'avancer sur les flots d'un courage indompté ?
De la victoire il arrive escorté ;
D'une voix fière en nageant il répète :
« Gloire , honneur aux Français ! vive la liberté ! »
horrible
(1 ) Ce n'est point une exagération ; il y eut un carnage
entre les Français échappés et les ennemis Espagnols et Anglais ,
qui venaient de les cerner avec des forces considérables.
(2 ) Forax , chef d'escadron , qui exposa deux fois sa vie à la nage
pour sauver ses compagnons d'infortune et de gloire.
SEPTEMBRE 1819 . 341
14
A son aspect vos coeurs ont frémi d'allégresse ;
Du carnage et des morts , soldats , reposez -vous ;
Le superbe ennemi , dont la flotte vous presse ,
Témoin de votre ivresse ,
Se retire en courroux.
Venez , venez , enfans de la victoire ,
Partagez ces banquets sur le rivage offerts ;
Consolez-vous de vos tourmens soufferts ;
Consolez -vous ; les chantres de la gloire
De vos faits immortels rempliront l'univers.
ALBERT-MONTÉMONT.
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ÉLÉGIE
A UNE FONTAIN E.
FONTAINE dont les eaux lustrées
Vont se jouer parmi les fleurs ,
Laisse sur tes bords enchanteurs ,
Errer
mes Muses ignorées .
C'est moi qui formai sous tes flots
Le creux où repose ton onde ,
Et qui , d'une voûte profonde ,
Recouvris tes naissantes eaux .
C'est moi dont la main veut encore
Entrelacer sur tes canaux
Les jeunes et souples rameaux
Et du lierre et du sycomore.
Bientôt paisible ami des champs ,
Tu me verras sous ce feuillage
Méditer des vers innocens
Au bruit de ta nymphe sauvage,
Lorsque le trépas sur mes jours
Répandra ses ombres funestes ,
Je veux que tout près de ton cours
L'amitié dépose mes restes ;
Et , si jamais la gloire en pleurs ,
M'élève un marbre sur ma bière ,
Promène au moins vers ma poussièr
Tes flots , ton murmure et tes fleurs.
Ed. CORBIERES,
342
MERCURE
DE FRANCE
.
CHARADE.
Voici quelle est ma destinée ;
De mon entêtement victime infortunée ,
Souvent pour une obole on me voit cher lecteur ,
L'hiver , l'été , toujours en course ,
A chaque pas vidant ma bourse ;
Ma têle à bas , nouveau malheur ,
Il ne me reste plus alors que mna laideur .
ENIGME.
SANS savoir les lois de l'amour
Je n'avais pas un jour que j'épousai mon père ,
Que l'on peut assurer n'avoir pas eu de mère ;
Lecteur , sans user de détour ,
Je te dirai que j'eus un enfant dans l'année ,
Que je mourus sans être née .
LOGOGRIPHE.
SUR quatre pieds , je suis habitant des forêts ,
Et je crains le fusil autant que les filets ;
J'exprime , sur deux pieds , la volonté publique,
Et sur deux pieds encor on me met en musique .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le lundi 30 août 1819.
Le mot de la Charade est PRÉVENANCE ,
Celui de l'Enigme est Baiser ,
Et celui celui du Logogriphe est CHARME , dans lequel on trouve
carme , arme , ame et me.
SEPTEMBRE 1819. 343
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HISTOIRE .
LA VÉRITÉ SUR JEANNE D'ARC , ou Eclaircissemens sur
son origine ; par P. Caze ( 1 ) .
SECOND ET DERNIER ARTICLE.
EN revenant de son expédition de Fierbois , M. Caze
visite le château du célèbre maréchal de Boucicault .
Deux jours après il était à Loches , ville qui doit sa
renommée au séjour qui fit la belle et intéressante Agnès
Sorel. On sait que cette dame , le modèle des favorites ,
fut inhumée dans l'église principale de Loches , et qu'un
superbe tombeau lui fut érigé au milieu du choeur . Elle
combla de ses dons les chanoines , qui oublièrent bientôt
ce qu'ils devaient à la mémoire de leur bienfaitrice . Les
misérables osèrent envoyer une députation au faux et
astucieux Louis XI , pour lui représenter que le monument
élevé pour Agnès gênait leurs cérémonies , et qu'il
rappelait des souvenirs scandaleux.
Louis XI avait été le plus cruel ennemi d'Agnès ;
indigné de l'ingratitude de ces méchants prêtres , il
répondit aux députés : « Votre chapitre a reçu des
sommes considérables d'Agnès , dès que vous les aurez
rendues à ses héritiers , je vous autoriserai à déplacer
le mausolée . »
Les chanoines de Loches firent , en 1760 , les mêmes
démarches auprès de Louis XV , et ils en reçurent la
même réponse.
(1 ) Deux vol. in-8. Paris , Rosa , libraire , grande cour du
Palais- Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7.
344
MERCURE
DE FRANCE
.
*
Lorsqu'il s'agit de faire du mal , de manquer à des
engagemens sacrés , tout prêtre est tenace dans son
opinion . Ce sont des gens qui rentrent par les fenêtres
lorsqu'on leur a refusé la porte. Les chanoines s'adressèrent
, en 1775 , à Louis XVI qui , dans cette circonstance
, ne considéra pas assez qu'il s'écartait de la
politique de ses prédécesseurs , fondée sur les égards
dus à Agnès par la postérité . Ce monarque , dout les
intentions étaient pures , consentit à la destruction du
monument , el ne réfléchit pas assez sur le danger d'approuver
, de sanctionner même l'ingratitude ecclésiastique
, et de donner le pernicieux exemple de la violation
des tombeaux .
Les dépouilles d'Agnès Sorel furent déposées dans la
nef, au-dessous de la chaire. Plus tard , à cette époque
désastreuse de 1793, elles furent arrachées de ce nouvel
asile. Ses cheveux blonds , qui étaient encore d'une extrême
beauté ; ses dents , qui par leur blancheur les disputaient
à l'ivoire , furent distribués entre plusieurs
personnes. La fosse commune du cimetière renferma
les ossemens , qui y furent jetés pèle-mêle .
Dans des temps plus tranquilles , ces ossemens furent
encore exhumés par l'ordre des autorités locales. On
les recueillit dans une urne funéraire . Les différentes
piéces du mausolée de cette dame , abandonnées derrière
le choeur de l'Eglise , furent réparées et transportées
dans la tour du château , qui portait le nom d'Agnès
; l'urue funéraire a été déposée sous le tombeau
qui a été rajusté et reconstruit avec le plus grand
soin .
La statue d'Agnès , représentée sous l'habillement
des femmes de sou temps , est en marbre . Elle a la tète
appuyée sur un coussin soutenu par deux petits anges .
Les pieds de la favorite de Charles VII reposent sur
deux agneaux ingénieusement groupés. Parmi les inscriptions
qui entourent le monument , on distingue les
vers attribués au Grand François Ier. , au protecteur
des lettres et des arts .
14
SEPTEMBRE 1819 . 345
Les habitans de Loches ont le plus grand respect
pour les monumens ; il est à regretter que ce respect ne
s'étende pas sur la langue latine . Que dire d'un collége
dont l'inscription est ainsi conçue : Collegium Bellilochiensis
?
J'avais eu dessein d'examiner entièrement l'ouvrage
de M. Caze ; la fausseté de son système m'en a empêché
. Qu'un objet présente quelques probabilités , soit
qu'il en soit totalement dépourvu , rien n'embarrasse
cet auteur. Il fait de Dunois un frère de Jeanne d'Arc' ,
érige la chambre de Fierbois en monument expiatoire ,
élevé par François Ier, aux mânes de la Pucelle . M. Caze
a de l'esprit , de la facilité et de l'instruction . Ses analyses
des tragédies de Shakespear et de Chiller sur
Jeanne d'Arc , les fragmens d'un poëme sur le même
sujet , et plusieurs pages de son livre , en fourniront la
preuve. Des facultés de l'entendement humain , la plus
vive et la plus ardente , l'imagination , est aussi la première
qui se développe . Mais cette faculté , si rare aujourd'hui
, demande à être réglée . Dans les arts d'imitation
, et particulièrement dans la poésie , il est permis
d'en abuser , parce qu'elle forme la plus belle partie de
ces mêmes arts ; mais l'historien ne doit s'en servir que
pour peindre les moeurs ou pour tracer des portraits . Il
doit en baunir l'emploi dans le récit des évènemens
historiques , et il ne peut les rapporter qu'en les escortant
des preuves et des suffrages des écrivains réputés
pour être les plus véridiques .
Au lieu de tous ces faux systèmes , de ces déclamations
répétées à satiété contre Voltaire et le poëme de
la Pucelle , M. Caze aurait dû envisager plus philosophiquement
le grand évènement qu'il avait à décrire . Il
devait montrer le duc de Bourgogne s'établissant à
Paris par la terreur , le pillage et la mort ; il s'empare
de l'autorité , et tient sous sa dépendance le roi et l'héritier
présomptif de la couronne . Ce dernier , obligé de
fuir pour échapper au sort que subit le duc d'Orléans ,
et forcé à son tour de donner la mort à ce duc de Bour-
*
346 ' MERCURE DE FRANCE.
gogne , qui voulait arracher le sceptre à son suzerain .
M. Caze devait montrer Charles VI descendant au
tombeau , et plongé dans un si grand dénuement , qu'on
vendit les derniers meubles de sa chambre pour couvrir
son corps d'un drap mortuaire . Et cette infâme Isabeau ?
lors de son décès , son corps fut remis à un batelier ,
qui le transporta à Saint-Denis . Il fallait montrer Jeanne
marchant à la tête des braves Chinonois , les conduire
sous les murs d'Orléans , battre les Anglais , éternels
ennemis de la France ; et , profitant de l'enthousiasme
des troupes , aller à Reims faire couronner Charles VII .
La destinée de Jeanne était fixée à des jours trop
courts et trop peu nombreux pour la gloire de sa patrie
et de son roi. M. Caze l'a bien senti dans les fragmens
du poëme qu'il prépare. Les vers sont loin d'être bons ;
aussi le libraire nous a-t- il supplie de les passer sous silence.
Et moi , par bonté d'âme , je souscris à sa demande.
Avant de terminer , pour prouver qu'un grand nous
fait toujours assez de bien lorsqu'il ne nous fait pas de
mal , je parlerai de la conduite de Charles VII et de ses
courtisans , à l'égard de la femme qui avait sauvé la
monarchie de la domination anglaise .
Ne vivons pas avec les grands ,
Les plus doux ont toujours des griffes à la patte.
Les ministres , les gentilshommes , ses compagnons
d'armes , personne enfin ne s'intéresse à son malheur.
On ne parle point d'offrir sa rançon , ou de négocier
pour obtenir sa délivrance . L'armée royale reste dans
la stagnation , et n'attaque point l'armée anglaise , déjà
si affaiblie par ses défaites . On ne songe nullement à rassembler
des forces pour aller délivrer l'héroïne , et l'enlever
des mains de ses cruels ennemis . Dès-lors , la tête
couronnée de lauriers , riche de ses exploits , cette
femme sublime s'offre en holocauste et tend la tête à
ses bourreaux . La patronne des Parisiens est une cerSEPTEMBRE
1819. 347
taine Geneviève , bergère de son métier , sur laquelle
on a dit plus ou moins de sottises ; si les vertus , le courage
, les services rendus à la patrie et à son roi , pouvaient
sanctifier, quelle femme mieux que Jeanne d'Arc,
également bergère , mériterait plus les honneurs de
l'apothéose .
GOUJON fils .
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LITTÉRATURE.
TROIS MESSÉNIENNES SUR LES MALHEURS DE LA FRANCE ,
deuxième édition , augmentée de deux Elégies sur la
Vie et la Mort de Jeanne d'Arc ; par M. Casimir
DELAVIGNE (1),
« Pendant quatre siècles entiers , les Lacédemoniens
ont ravagé la Messénie , et laissé pour tout partage à
ses habitans la guerre ou l'exil , la mort ou l'esclavage. »
(ANACHARSIS .)
Fatigués de la domination des Lacédémoniens ,
les habitans de la Messénie s'exilèrent volontairement
, «< et se réfugièrent aux extrémités de la
Lybie , dans un pays qui n'a point de commerce avec
les nations de la Grèce. » Ils y apprennent pourtant
qu'Epaminondas a rendu la liberté à leur patrie ; et ,
dès cet instant , ils forment le projet d'y revenir. Leurs
vaisseaux abordent enfin le rivage chéri en même temps
que celui d'Anacharsis . Curieux de connaître les évènemens
qui ont pu les obliger d'abandonner leur pays ,
Anacharsis obtient du fils du vieillard Xénoclès l'histoire
des guerres qui désolèrent cette malheureuse contrée.
Le jeune Xénoclès divise cette histoire en trois
parties , que l'abbé Barthélemi a nommé élégies .
( 1 ) Paris , chez Ladvocat , libraire , Palais- Royal , galerie de
bois , no. 197 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , no . 7 .
1
348
MERCURE DE FRANCE .
M. Casimir Delavigne , jeune poëte d'une haute espérance
, a cru pouvoir donner le titre de Messéniennes
à des Elégies , ou Chants patriotiques , dans
lesquels il déplore nos propres malheurs .
Sa première Messénienne est consacrée à venger la
mémoire des braves morts à Mont- Saint- Jean , et à défendre
ce qui nous reste de soldats échappés à tant de
victoires et à quelques revers.
M. Delavigne , en décrivant l'affaire du 18 juin ,
rend cet hommage à l'immortelle Garde.
Parmi des tourbillons de flamme et de fumée ,
O douleur ! quel spectacle à nos yeux vient s'offrir !
Le bataillon sacré , seul devant une armée
S'arrête pour mourir.
C'est en vain que , surpris d'une vertu si rare ,
Les vainqueurs dans leurs mains retiennent le trépas ,
Fier de le conquérir , il y court , s'en empare ;
La Garde , avait-il dit , meurt et ne se rend pas.
1
On dit qn'en les voyaut couchés sur la poussière ,
D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits ,
L'ennemi , l'oeil fixé sur leur face guerrière ,
Les regarda sans peur pour la première fois.
Le jeune poëte engage ensuite les Français à
mettre fin à leurs divisious , et termine son premier
chant , lequel est rempli de beaux vers , de belles pensées
et de bons sentimens , par cette strophe , qui me
paraît être fort remarquable :
Et vous , peuples si fiers du trépas de nos braves ,
Vous , les témoins de notre deuil ,
Ne croyez pas dans votre orgueil ,
Que, pour être vaincus , les Français soient esclaves.
Gardez -vous d'irriter nos vengeurs à venir ;
Peut-être que le ciel , lassé de nous punir ,
Seconderait notre courage ,
Et qu'un autre Germanicus
Irait demander compte aux Germains d'un autre âge
De la défaite de Varus .
SEPTEMBRE 1819. 349
La dévastation du Musée et des monumens a inspiré
la seconde élégie. Cette pièce est marquée au sceau du
génie. Je la trouve si belle , que je suis extrêmement
embarassé du choix de l'extrait que je désire en donner
au lecteur.
L'etranger s'est emparé de la Vénus de Médicis :
Je crois entendre encor les clameurs des soldats
Entraînant la jeune immortelle ;
Le fer a mutilé ses membres délicats ,
Hélas ! elle semblait , et plus chaste et plus belle ,
Cacher sa honte entre leurs bras.
L'auteur voit qu'on se dispose à enlever le fruit des
veilles de nos grands peintres :
Je vois Léonidas . O courage ! ô patrie !
Trois cents héros sont morts dans ce détroit fameux ;
Trois cents ! quel souvenir ! ... je pleure ... et je m'écrie ;
Dix-huit mille Français ont expiré comme eux !
M. Delavigne s'adresse ensuite aux souverains :
Ah ! tant que le soleil luira sur vos états
Il en doit éclairer d'impérissables marques ( de notre gloire).
Comment disparaîtront , ô superbes monarques ,
Ces champs où les lauriers croissaient pour nos soldats ?
Allez , détruisez donc tant de cités royales
Dont les clefs d'or suivaient nos pompes triomphales ;
Comblez ces fleuves écumans ,
Qui nous ont opposé d'impuissantes barrières ;
Applanissez ces monts dont les rochers fumans
Tremblaient sous nos foudres guerrières.
Voilà nos monumens ; c'est là que nos exploits
Redoutent peu l'orgueil d'une injuste victoire ;
Le fer , le feu , le temps plus puissant que les rois ,
Ne peut rien contre leur mémoire.
La troisième Messénienne est sur le besoin de s'unir
après le départ des étrangers. Elle n'est point déplacée
à la suite des deux premières , bien cependant qu'elle
350 MERCURE DE FRANCE .
laisse à désirer. On y trouve des vers bien frappés ;
mais ce n'est plus la même chaleur , la même force de
pensées : on dirait que le second chant a coûté de grands
efforts à M. Delavigne , et qu'il s'est reposé dans le troisième
le véritable talent ne produit jamais rien de mal ;
seulement il a ses momens de langueur.
Depuis 1815 , M. Delavigne avait composé ces trois
pièces ; depuis ce temps ses amis en avaient communiqué
des copies ; elles se sont multipliés , au point qu'il
est peu d'amateurs qui n'en possède un exemplaire manuscrit.
Son ouvrage ayant dù s'altérer en passant par
un si grand nombre de mains , bien souvent infidèles ,
l'auteur a eu raison de le faire imprimer. Il en retire ce
double avantage d'avoir mis à même de rétablir dans
les copies les passages tronqués , qui les déparaient , et
d'avoir permis, par ce moyen, aux journaux d'entretenir
leurs lecteurs d'une des productions les plus remarquables
de nos jours .
En publiant cet ouvrage , l'estimable auteur a pensé
devoir y joindre ses deux Elégies , ou Messéniennes, sur
la Vie et la Mort de Jeanne d'Arc . Elles ont déjà servi
à embellir deux des numéros du Lycée Français , journal
littéraire , duquel je m'abstiendrai de dire le bien
que j'en pense , attendu que le Mercure ayant le même
but que le sien , celui de combattre les excès de la politique
en faveur de la littérature , des sciences et des
arts , on pourrait douter de l'impartialité de mon jugement.
Ces deux Elégies sont dignes de M. Delavigne
et suffiraient seules pour lui assigner une place élevée
parmi nos poëtes les plus distingués .
Le talent de ce jeune et intéressant poëte se prête facilement
au genre qu'il s'est choisi . J'ai entendu dire que
ces Elégies, où les pensées les plus nobles , les plus fraiches
sont rendues en vers harmonieux , où respire
l'amour pur de la patrie, se rapprochent trop du tou enthousiasmé,
du délire du dithyrambe ; mais ce reproche
ne peut - être sérieusement adressé à M. Delavigne . Il devait
exprimer avec chaleur l'indignation qu'inspire la vue
SEPTEMBRE 1819 351
de l'étranger ; et ce n'était point en se servant de la lyre
de Gesner qu'il devait peindre ces sentimens si douloureux
, qui font naître dans le coeur d'un bon Français
des malheurs que n'ont pu prévenir ni le courage ni la
vertu .
M. Delavigne est encore l'auteur de plusieurs ouvrages
dramatiques , que les gens de goût qui ont pu les
lire , assurent devoir faire époque dans la littérature
moderne. Je le souhaite ardemment , et je n'en doute
presque point , s'il est possible de juger ce qu'on peut
attendre du poëte a qui l'on est redevable de plusieurs
productions si justenient estimées .
J'engagerai toujours nos lecteurs à se procurer avec
empressement tout ce qui porte ou portéra le nom de
M. Casimir Delavigne .
mmmmmmmmm
E. T. B.
LE RÉFUGIÉ ESPAGNOL ( 1 ) .
IL est de ces ouvrages qui se recommandent euxmêmes
à l'attention publique , en dépit de cette défiance
calculée que nous éprouvons , presque à notre
insçu, pour les titresprétentieux . Blasés aujourd'hui sur
toutes les productions littéraires , nous avons reporté
notre avidité sur la politique et l'histoire ; mais encore
faut-il nous mâcher à nous , vieux enfans , tout le pénible
de la lecture , et ne nous donner que des factums
politiques à la Beaumarchais , ou de graves considérations
traduites de Swist , et c'est là ce que les auteurs
ne veulent pas toujours entendre . Je ne sais quel aiguil
lon d'amour propre les pousse à lutter contre le siècle
et à lui faire opposition . La mode des in-folº . est pour-
(1 ) Paris , chez Béchet , libraire , quai des Augustins , nº . 57 ,
à Marseille , chez Camoin frères, et à la librairie du Mercure, rue
Poupée , no. 7.
H"
-
352 MERCURE DE FRANCE .
tant passée ; le brillant in-8 ° . a chassé le savant in -4°.,.
et le léger in- 12 ne tardera pas à les remplacer tous
trois . C'est une de ces vérités reconnues qu'on avoue
en public , et qu'on s'obstine à nier dans l'application :
est- elle ou non profitable à la science ? C'est ce qu'il
est inutile d'éclaircir ; j'ai hâte d'ailleurs de revenir à
mon thême.
Lorsque Verlot assiégeait Malte et tuait , dans son
cabinet , le plus innocemmeut du monde , des milliers.
de Turcs qui n'avaient jamais porté les armes , ou des
chevaliers qui n'avaient en que la décoration de leur
ordre , sans prétendre aux bénéfices ni aux charges qui
en pouvaient résulter , il était un peu de notre siècle.
On n'attend pas plus aujourd'hui les matériaux historiques
qu'on ne les demande , et depuis que l'histoire
est devenue un roman , on a trouvé tout naturel de
transformer le roman en histoire . De là cette foule de
productions androgynes , dont nous sommes périodiquement
inondés ; de là encore ce commerce d'esprit
en menue monnaie , qui suffit à la consommation journalière
des cercles . Pour les cotteries , le siècle de
Louis XIV fut celui des disputes théologiques ; le siẻ-
cle suivant , celui des anecdotes ; le nôtre , est celui
des histoires : ce n'est pas que MM. Lacretelle et Villemain
aient rendu à l'Europe Robertson et Voltaire ;
mais l'habitude que nous avons contractée d'être sans
cesse hors de nous , de nous occuper d'évènemens
politiques , même dans un entr'acte de spectacle , a
touré tous les esprits plutôt vers le passé que vers l'avenir;
et, à tout prendre, faute de bulletins on peut bien
lire des romans . Cependant , malgré Prevost et Jean-
Jacques , malgré Le Sage même , cette mine littéraire ,
si souvent exploitée en France , est loin d'être encore
épuisée disons mieux , elle n'a pas été creusée bien
avant , et la route n'est que frayée à un plus habile ;
car enfin , et en nous isolant de tout préjugé national ,
pouvons-nous , de boune foi , placer Gilblas , le seul
roman critique et moral que nous possédions , à côté
"
SEPTEMBRE 1819 353
de Clarisse Harlowe ? La littérature française est peutêtre
celle qui a le moins donné a l'imagination ; la servitude
du goût , l'imitation des anciens la composent
presqu'en entier ; et , chose remarquable , tous les auteurs
qui ont voulu peindre la nation en déshabillé ,
ailleurs que sur la scène , ont échoué dans leur entreprise
, ou sont restés fort en deçà de leur sujet. Serait
- ce parce que nos moeurs étant douces , mais
corrompues , donneraient moins de prise à l'observateur
? Serait-ce parce que le premier devoir chez nous
étant de conserver les apparences , il est difficile de ne
pas se laisser prendre à des dehors platrés sur tous les
visages ? Voilà une de ces questions qu'il serait peutêtre
utile d'approfondir . Quoiqu'il en soit , je me crois
fondé à soutenir que le roman domestique , seul utile ,
seul moral , a été totalement négligé chez nous , et les
dispositions du moment ne seraient peut- être pas favorables
à l'homme de génie qui voudrait s'essayer dans
ce genre. Nos romanciers , qui ne sont pourtant pas
tous des hommes de génie , l'ont bien senti , et les voilà
occupés sans relâche à coudre des contes sur des événemens
connus , pour en déguiser la sécheresse ; cela
s'appelle suivre à la lettre le précepte du Tasse ; mais
les bords du vase ne sont pas toujours emmiellés .
Ces observations préliminaires auront sans doute
effrayé l'auteur du Réfugié Espagnol ; je m'empresse
de le rassurer. Son ouvrage est d'un mauvais genre ;
mais il est bon , et c'est déjà beaucoup. Présenter aux
Français une histoire détaillée de la guerre d'Espagne ,
c'eût été s'exposer à rouvrir des plaies encore saignantes
, et peut être , à ne pas trouver de lecteurs ; mais
rattacher à un cadre tracé par l'imagination , les scènes
d'horreur dont ces coutrées ont été le théâtre ; nous
faire trésaillir d'orgueil en racontaut les exploits de nos
guerriers ; nous arracher une part d'admiration pour la
courageuse résistance d'un pays , jadis notre ami , encore
aujourd'hui notre allié , et justifier par le recit
des faits , ces braves Castillans qui , s'opposant d'abord
, 3
354 MERCURE DE FRANCE .
aux tentatives du despotisme , ne virent ensuite de
salut que dans un gouvernement imposé , voilà de ces
idées heureuses qui ne peuvent manquer d'être courou .
nées par le succès , si celui qui les a conçues les dispose
avec méthode , les développe avec clarté et les
revêt d'un peu de coloris .
Ce fut une bien grande faute que cette expédition
d'Espagne. Comment concevoir en effet que le Chef
ait pu pousser la vanité impériale jusqu'à vouloir sacrifier
l'intérêt de la France , au plaisir de fabriquer un
nouveau roi , quand le souverain qu'il s'apprêtait à
renverser , lui gardant religieusement la foi jurée , l'aidait
de ses trésors , de ses flottes , de ses armées ? L'auteur
va nous l'apprendre : « Le nom de l'Espagne ne
se lisait point encore dans les bulletins des armées . »
Le trait est profond , il est beau , et il porte avec lui ce
caractère des traits d'esprit , l'exagération . Je ne pense
pas tout à fait avec M. d'A.... que Napoléon ait seulement
voulu se procurer le plaisir de livrer bataille : il
avait ce passe-temps là en Russie ; mais enfin le mot
restera. Toutefois , quoique l'on pense , ou que l'on
sache des motifs et des préliminaires de l'expédition ,
on trouve avec surprise , dans l'ouvrage de M. d'A….. ,
plusieurs détails qu'on était loin même de soupçonner .
Dans cette confusion des rangs que l'arrivée de nos
soldats avait occasionnée dans ce déplacement des
peuples , dans ce bouleversement total de l'ordre jusqu'alors
établi , les partis réunis en apparence s'étudiaient
, en silence , à se déchirer l'un l'autre ; les francésados
, les partisans de Charles , ceux de Ferdinand ,
s'observaient avec inquiétude . Un nouveau parti s'éleva
sur les ruines des autres , et ce fut celui des républicains
. Des républicains en Espagne ! bon Dieu ! Oui ;
mais suivant cette malheureuse coutume humaine de
ne parodier que le mal , ils proclamaient Robespierre
le premier des hommes d'Etat ; passe encore pour le
primus inter pares.
Cependant , malgré ces divergences d'opinions , malSEPTEMBRE
1819. 355
gré ces sourdes menées , ces haines , ces intrigues partielles
, ces événemens politiques qui se décidaient pour
les souverains , par une bataille ; pour les sujets , par
des coups de poignards , Joseph était parvenu à rallier
à lui la saine partie de la nation .
L'auteur , qui est Espagnol , et Espagnol réfugié , n'a
jamais négligé , dans le cours de son ouvrage ,
de remonter
aux causes des évènemens ; et , ne sacrifiant
pas l'utilité publique à un vain sentiment d'amourpropre
, il a omis ses aventures particulières quand il a
eu à parler d'intérêts majeurs . Ses récits portent un
double caractère de candeur et d'autorité ; car ayant
rempli une des premières charges du royaume , il a été
plus à portée que tout autre de connaître à fond les faits
dont il nous entretient . L'Espagne était donc à peu près
calmée ; et , comme il arrive toujours après une révolution
, les opposans ne songeaient qu'à se faire pardonner
; les indifférens , qu'à tirer parti d'une neutralité vénale.
Tout à coup …….. Mais laissons parler l'auteur :
« Tout à coup un orage terrible se forme dans le
Nord. L'incendie de Moscou éclaire la destruction de
cette armée formidable qui menaçait l'empire russe ; la
foudre vengeresse éclate de toutes parts . Le Midi répond
, en frémissant , à ce signal de mort , et la bataille
d'Arapilles force Joseph à évacuer Madrid , et à se replier
sur Valence…….. »
L'auteur , forcé d'abandonner sa patrie , en adopte
une nouvelle ; et c'est sur le point de franchir les dernières
frontières qui vont mettre pour jamais les Pyrénées
entre sa terre natale et lui , qu'il écrit cette lettre
touchante :
Nospatriam fugimus.
Adieu , mon digne ami ; le sort , loin de nous avoir
réunis , nous sépare peut- être à jamais . Le dénouement
de ce drame imposant et terrible dans lequel les empires
, les hommes et les élémens ont joué de si grauds
rôles , est arrivé. Cette nuit je traverserai les Pyrénées ,
356 MERCURE DE FRANCE..
a
et je quitterai une patrie pour laquelle j'ai tout sacrifié .
Ces sacrifices pourront être appréciés par ceux qui ,
comme vous , sentent combien un homme d'Etat , après
avoir vainement travaillé au bonheur de son pays ,
souffre lorsque les circonstances , l'amour même du
bien public , le forcent de s'éloigner de la rigueur de ses
principes. Demain , lorsque mon oeil humide contemplera
la cîme sourcilleuse de ces monts qui vont me séparer
des lieux qui me virent naître , j'adresserai mes
voeux à l'Eternel , pour la félicité de cette patrie qui aujourd'hui
m'exile ; et ces voeux qui ont toujours été le
premier besoin de mon coeur , je les renouvellerai
chaque jour , à chaque instant , et jusqu'au dernier de
mon existence. Ah ! s'il n'avait fallu que ma vie !... »
Les bornes d'un Journal s'opposent à de plus longues
citations il nous suffira de dire que l'ouvrage de
M. d'A..... , amusant et instructif pour les gens du
monde , peut se trouver à la fois sur la toilette de nos
dames et dans le cabinet des moins frivoles : je parierais
même que telle petite maîtresse ne sera pas fâchée d'éprouver
des émotions fortes en dévorant une histoire
artistement voilée sous un titre romanesque ; car aujourd'hui
que nos Parisiennes s'occupent du budjet en
chiffonnant un cachemire , discutent sur la liberté de la
presse dans une séance de bal , et réforment la dette
publique autour d'une table de jeu , l'esprit n'a plus
seul accès dans les boudoirs : la raison est de compagnie………..
En vérité , j'en suis presque à me repentir de
de m'être tant récrié contre le genre .
F. REY.
SEPTEMBRE 1819.
357
m
LES ANIMAUX PARLANS , poëme en XXVI chants de
J.-B. CASTI ; traduit librement en vers français par
L. MARÉCHAL , avec cette épigraphe ( 1 ) :
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes.
( LA FONTAINE . )
Le poëme des Animaux parlans de Casti n'était guère
connu en France que de réputation . Résultat d'un long
travail où l'imagination d'un jeune homme s'allie à l'expérience
d'un vieillard , cet ouvrage fut accueilli avec
empressement par tous ceux qui , chez nous , s'occupaient
de la littérature italienne . Les hommes de lettres
les plus célèbres de l'époque louerent dignement ce
poëme. Chénier l'analysa dans la Décade philosophique
et traduisit , ou plutôt imita en vers quelques passages
du poëte italien . Le plus spirituel de nos conteurs modernes
, l'ingénieux auteur des Etourdis , M. Andrieux ,
fit aussi paraître dans la Décade des fragmens de traduction
en vers; il publia même en entier quelques opuscules
de Casti , tels que le conte des Culottes de saint Grif
fon; car , outre son grand ouvrage , Casti a laissé encore
un grand nombre de nouvelles , qui réunissent à
la gaîté naive et aux grâces que l'on admire dans les
Contes de La Fontaine , cette spirituelle philosophie
cette fécondité d'imagination , et ce talent de peindre
et d'embellir , que nous ne trouvons que dans Voltaire .
Ces essais avaient fait naître le desir de connaître l'auteur
italien , mais ne l'avaient pas satisfait . Un littéra-
( 1 )_Deux vol . in - 8.. Prix , 14 fr. , et 17 fr. franc de port . Paris,
chez Brissot - Thivars , libraire , rue Neuve des Petits -Pères , nº. 3,
près la place des Victoires , et à la librairie du Mercure, rue Poupée ,
n°. 7.
358 MERCURE DE FRANCE .
teur , dont la mémoire sera toujours chère aux Muses
françaises et italiennes , feu M. Ginguené , a donné une
notice très intéressante sur Casti dans la Biographie des
Frères Michaud ; il y détaille tous les ouvrages de notre
auteur et les indique sommairement .
Plusieurs personnes entreprirent des traductions en
prose; M. Paganel , ancien conventionnel , homme de
talent , en composa une qu'il garda long- temps en porte-
feuille , ce que , dans son exil , il vient de publier à
Bruxelles . J'ai lu cette traduction , elle est digne d'éloge
et digne de son auteur ; mais il m'a semblé qu'une autre
traduction , aussi en prose inédite , et dont son auteur ,
M. Ancelin d'Amiens , m'a lu différens fragmens , lui
était supérieure du côté de l'éloquence et de l'exactitude
. Une troisième version , aussi en prose , existe
encore , m'a t- on dit , dans le porte- feuille d'un littérateur
d'Angers. Je ne porterai aucun jugement sur cette
production que je ne connais pas , un poëte ne peut- être
bien traduit qu'en vers , M. Maréchal a senti cette vérité
; il a entrepris la tâche de naturaliser parini nous le
poëme des Animaux parlaus. La traduction qu'il vient
de publier manquait à notre littérature ; il s'est surtout
attaché à donner une idée du style piquant et original
de Casti , et il y a réussi.
Avant d'examiner l'ouvrage de M. Maréchal , je vais
faire connaître en peu de mots le poëte italien .
?
L'abbé J.-B Casti fut, à coup sûr , l'un des esprits les
plus singuliers qu'ait jamais produit l'Italie, pays fertile
en singularités littéraires . Il naquit à Monte- Fiascone
petite ville de l'Etat de l'Eglise , en l'année 1721 , et
mourut à Paris , en 1803 , âgé de 82 ans , comme l'Ulysse
d'Homère ,
Qui moris hominum multorum vidit et urbis.
Il avait parcouru toutes les cours de l'Europe , de
Constantinople à Stockolm , de Pétersbourg à Lisbonne ,
il n'existe peut être pas une nation européenne, pas une
SEPTEMBRE 1819. 359
principauté remarquable qu'il n'ait visité . Partout il
avait recueilli des anecdotes piquantes , des trails caractéristiques
, propres à peindre l'orgueil et la bassesse
de ces êtres si petits que nous appelons des grands.
Doué d'un esprit indépendant, Casti conçut à Vienne ,
dans le palais même de Joseph II , le plan de son ingenieux
apologue des Animaux parlans. Casti était déjà
célèbre comme poëte ; il venait d'être décoré du titre
fastueux de Poëta Cezareo , titre que laissait vacant la
mort du célèbre Métastase . Mais ayant le dessein de
livrer au ridicule l'étiquette cérémonieuse des cours ;
la barbarie des oppresseurs , l'avilissement des opprimés
, les moeurs des courtisans , leurs petites méchancetés
ou leurs abominables noirceurs , il dut nécessairement
fuir une cour où tous les préjugés féodaux étaient
en honneur ; il vint en France sur la terre de la liberté ,
et c'est à Paris qu'il écrivit son poëme .
Le cadre du poëme des Animaux parlans n'est pas
neuf; Homère , car il faut toujours citer ce patriarche
de la littérature ancienne , daus un poëme qui appartient
tout entier au genre de l'apologue ( la Bactracomyomachie
) avait esquissé quelques traits du grand tableau
de Casti : la Circé de Gelli , le poëme anglais du
Hibou , par Michel Bruiton , la fable des Abeilles de
Mandeville , etc. , en offraient encore plusieurs traits ,
mais l'ouvrage qui ressemble le plus à celui de notre
auteur , est à coup sûr notre vieux roman du Renard.
Il paraît que plusieurs romans différens les uns des
autres ont porté ce titre ; ils ont été ensuite fondus en
un seul et même corps d'ouvrage ; mais on trouve dans
les bibliothèques trois de ces romans du Renard , bieu
distincts ; tous contiennent des anecdotes satiriques du
temps , extrêmement curieuses et déguisées sous le voile
de l'allégorie.
L'auteur avait pour but de peindre les abus du despotisme
et les suites funestes d'une maligne hypocrisie ,
sous le voile de l'apologue et de la fable; le fonds du roman
du Renard a été puisé dans l'Histoire de France ;
360 MERCURE DE FRANCE .
il n'y a que les circonstances qui sont fabuleuses , et il
faut y chercher les traits de la conduite d'un grand
seignenr du neuvième siècle.
Sur la fin du neuvième siècle , il y avait en Lorraine
un comte appelé Reginard , ou Reinard , qui passait
pour le plus rusé politique de son temps ; il était chef
du conseil de Zwentebold , son roi , qui jugea à propos
de l'exiler . S'étant retiré secrètement dans un château
fortifié , nommé le château de Maupertuis , et qui lui
appartenait , il joua son suzerain de toutes les manières
en suscitant contre lui les peuples voisins , tantôt en
provoquant le roi de Germanie . Les peuples voisins , suivant
l'usage observé alors, s'égayèrent à faire des chausous
sur les principaux traits d'astuces , qu'il avait
mis en oeuvre ce fut dans ces chansonnettes que l'on
qualifia le seigneur lorrain de Renard ( 1 ) . C'est ce
qui donna occasion au fameux apologue du Renard ,
u'on lit encoreavec le plus grand plaisir . Le roman du
nouveau Renard, composé en vers par Jacquemars
Gielée , de Lille , en 1290 , a la même origine . Ce roman
a été imité en prose par Jean Ténessay , et imprimé
en caractères gothiques à Paris , en 1487. Mais quoique
l'auteur allemand et l'écrivain français aient travaillé sur
le même sujet , ils ont traité bien différemment leur
matière. Le premier paraît n'avoir eu pour but que de
tracer un coute imaginé à plaisir , et l'autre voulait
tracer l'histoire d'nn brigand célèbre , en déguisant seulement
les noms des principaux auteurs de la scène .
La Monnoye , dans le Menagiana , donne des extraits
d'un vieux roman in-folio , manuscrit ancien de cinq
cents ans , intitulé : Le Renard contrefait. Le mot
contrefait signifie représenté. L'auteur suppose que
le lion , roi des animaux , les ayant tous mandés à sa
(1) C'est de cette époque , le douzième siècle , que l'animal
appelé Renard , prit cette dénomination . On l'appelait Goupil ,
Vulpit , Verpil, etc. , du latin Vulpes . Voyez Glossaire de la langue
romane , au mot GoPiL .
SEPTEMBRE 1819 . 361
cour, le renard y avait un des premiers supplanté tous
les animaux , et parvient au pouvoir , en prouvant la
vérité de cet adage :
Finesse vaut mieux que la force .
Notre estimable collaborateur , M. de Roquefort ,
dans son ouvrage sur l'Etat de la poésie dans les douzième
et treizième siècles , a donné , sur le roman du
Renard , des éclaircissemens que nos lecteurs nous saurout
gré de reproduire ici . Voici comment il s'exprime
:
« Le roman du Renard , poëme burlesque , composé
vers le commencement du treizième siècle , par Perrot
de Saint-Cloot ou de Saint- Cloud , offre la description
des tours joués par le renard à son oncle et son compère
le loup. L'invention primitive de ce roman fut si bien
accueillie , que nombre de poëtes du treizième siècle
s'exercèrent sur le même sujet. Les aventures qu'ils
ajoutèrent , pour faire suite à la première partie , formèrent
les nombreuses branches de ce poëme ; en les
réunissant , elles peuvent former un ensemble de vingtcinq
à trente mille vers . Le Grand d'Aussy a publié une
notice sur l'origine de cet ouvrage. On s'aperçoit que
les diverses parties dont il a été successivement composé
étant coordonnées entr'elles , pouvaient offrir une
sorte d'ensemble que les copistes ont négligé dans les
différentes collections qu'ils en ont faites. Dès que ce
roman parut , il fut traduit en vers allemands ; et dans
le quinzième siècle , il l'était en plusieurs langues . Les
branches du roman du Renard ont été composées par
Jacquemars - Gielée, de Lille en Flandre ; par Rutébeuf,
et par un anonyme de la ville de Troyes . » Ceux qui
voudront avoir sur ce roman des renseignemens plus
précis , pourront consulter les sources que M. de Roquefort
indique au bas des pages 161 et 162 de l'ouvrage
que nous venons de citer.
Ce poëme du Renard est bien évidemment le modèle
de celui des Animaux parlans.
362 MERCURE DE FRANCE .
Casti publia son poëme en 1802 , un an avant sa mort .
La liberté qui l'avait appelé en France n'existait déjà
plus ; notre auteur prévit , avec la perspicacité qui lui
était propre , où devaient conduire les institutions consulaires
; il conserva donc à son livre la forme de l'Apologue.
Servitus obnoxia ,
Quia quæ volebat , non audebat dicere ,
Affectus proprios in fabellas transtulit
Calumniamque fictis clusiljocis.
(PHEDRE, Liv. 3 , Prolog. )
Telle est , suivant l'opinion générale , l'origine des
fables ; elle est au moins la plus probable. On doit supposer
que ces emblêmes frappaus , ces allégories plus
ou moins ingénieuses , se sont rencontrées sous la
plume des hommes écrasés par le despotisme , surtout
dans les contrées de l'Orient , où , doués de la vivacité
de l'esprit et de l'imagination , tout dans la nature était
pour eux images et objets de similitude .
Dans tous les temps , une fière et mordante satire
fut la ressource du faible contre les injustices du fort .
Les oppresseurs ont quelquefois laissé un libre cours
aux plaintes des opprimés , cantesi pagheranno , disait
Mazarin ; mais quelquefois aussi les dépositaires du
pouvoir se sont irrités de cette faible consolation de
leurs victimes . Louis XIV ne s'indigna- t il pas de la
satire des animaux , publiée contre lui en Hollande ?
Ne chercha-t-il pas à faire disparaître ce monument de
' la lutte d'un peuple libre avec un monarque qui voulait
l'asservir ? L'abbé Casti annonce son sujet à la manière
des poëtes épiques ; et , devant chanter les animaux au
lieu de s'adresser à sa nuse , il invoque le Zodiaque : il
montre ensuite les plus puissans d'entre les quadrupèdes
,
, pour opposer une digue à l'anarchie , réunis
dans un congrès solennel , et délibérant sur la forme
du gouvernement la plus convenable à adopter. Comme
de raison le gouvernement monarchique obtient la préSEPTEMBRE
1819 . 363
férence . Le lion est proclamé roi , malgré l'opposition
de la cabale de l'éléphant ; le chien est premier ministre.
Des actions de grâces sont rendues au grand hou hou ,
divinité des quadrupedes. Description du palais du monarque
: le castor est intendant des bâtimens ; le singe ,
maître des cérémonies ; le chat , ministre de la police ;
la souris , bibliothécaire ; la taupe , archiviste.
La maison de la reine est formée avec le même soin ;
la tigresse est première dame d'honneur ; l'âne , grand
écuyer ; les biches et les chèvres , bêtes de compagnie ;
la marte , modiste ; l'hermine , jockey ; et M. civette ,
page . Cependant l'éléphant est disgracie ; la charge de
capitaine des gardes est donnée au rhinocéros . Tous
ces détails prennent , sous la plume de Casti , la physionomie
la plus piquante ; jongleries de courtisans ,
jongleries de prêtres , réception solennelle, baisse main,
gala , tout est ridiculisé avec une grâce et une finesse
qu'il est bien difficile d'atteindre.
Le lion vieillissait : il n'avait qu'un fils en bas âge ;
personne encore n'avait vu l'héritier de la couronne ;
mais on en disait des merveilles. Enfin , le roi tembe
malade et meurt ; cette mort donne lieu à une régence ,
et par conséquent à de nouvelles intrigues . Le chien ,
premier ministre du feu roi , est disgracié ; mais bientôt
il se joint au parti des mécontens : il lève l'étendard de
la révolte , et fait trembler la régente sur son trône. Les
ministres de la lionne sont le renard et le baudet : ce
dernier est nommé précepteur du lionceau .
Cependant la guerre civile éclate ; la bataille générale
que se livrent les animaux est un des morceaux du
poëme où Casti a mis le plus de chaleur. Le lionceau ,
placé sur une éminence , aperçoit de loin l'éléphant luttant
contre l'ours blanc et le loup noir ; il croit que c'est
un jeu , il veut voir de plus près : et , malgré le buffle
et le cheval qui s'opposent à sa témérité , il est saisi au
ventre par
le monstrueux animal , qui l'enlève et le fait
pirouetter à une telle hauteur , que les deux armées le
364 MERCURE DE FRANCE.
voient long-temps en l'air , d'où il retombe plus fracassé
que ne le furent , dans la suite, Icare et Phaeton .
La défaite des troupes royales suit la mort du lionceau
la lionne apprend la défaite de son armée et la
mort de son fils : elle envoie une ambassade à l'éléphant
, pour réclamer le cadavre ; cérémonie funèbre ;
éloge du défunt prononcé par l'âne.
Cependant les animaux , las de s'entr'égorger , commencent
à désirer la paix : on ouvre un congrès pour
en poser les bâses . Mais ce qui répand beaucoup d'obscurité
sur la fin de cette histoire merveilleuse , c'est
que tout - à - coup , dans le tumulte des discussions , une
épouvantable catastrophe ébranle la terre jusque dans
ses fondemens , bouleverse et abîme l'Atlantide dans les
gouffres de l'Océan . Toute l'assemblée disparaît ; et
c'est de ce moment que toutes les bêtes , stupéfiées sans
doute par une si effroyable révolution , perdirent l'intelligence
et la parole.
Telle est à peu près la marche de cet ouvrage singulier
: une fable de vingt-six chants , dans laquelle tous
les ridicules sont passés en revue , fournissait à l'auteur
original le moyen de déployer tout entier son génie sa
tirique et observateur , et d'employer cette prodigieuse
variété de tout ce qui caractérise son style. Traduire
un tel ouvrage , et le traduire en vers , était une entreprise
immense. M. Maréchal l'a entreprise et achevée
avec beaucoup de succès . Nous terminerons ici cet article
, et nous renvoyons à un prochain Numéro ce que
nous avons à dire sur la traduction de M. Maréchal .
C. D. ST.-D.
SEPTEMBRE 1819 .
365
mmmmmmmmmm
EPITRE AU PAPIER (1 ).
VOLTAIRE , dans une lettre à Helvétius , lui trace
les règles de l'Epitre en douze articles : mais c'est principalement
de l'Epitre morale ou philosophique qu'il
entendait parler. Nous n'appliquerons point à celle que
nous annonçons les préceptes que donne l'auteur de la
Henriade. D'ailleurs , l'inspiration , dans quelque genre
que ce soit , sert beaucoup mieux le poëte que toutes
les règles et les préceptes que prescrivent nos Quintiliens
modernes .
L'Epitre au papier est le fruit des loisirs d'une personne
à qui des occupations sérieuses ne permettent pas
toujours de se livrer à son goût pour la poësie ; c'est
un badinage léger et sans prétention , où l'auteur a
laissé courir sa plume sans efforts ; car , dit-il , en
s'adressant au papier :
Rempli pour toi du plus tendre intérêt ,
Depuis long-temps j'avais fait le projet
De te rimer , à mon aise , une épître ;
Mais jusqu'ici je n'en fis que le titre....
Dans ce Paris tout est improvisé ;
Et bien qu'on croie encore au libre arbitre ,
A ce qu'on fait a - t-on bien avisé ?
Fait-on toujours ce qu'on s'est proposé ?
Toi , sans projets , innocent , impassible ,
Prêt à toute heure , à chacun accessible ,
Tu souffres tout ; et tu sers au hasard
Le sentiment comme l'indifférence ,
Les gens d'esprit , les sots et l'opulence ,
Et la misère ......
Brochure in-8. de 16 pages . Prix 75 c. et I fr. franc de
port. Paris , à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7. , et
chez les Marchands de nouveautés.
366 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur décrit , avec autant d'esprit que de sagacité,
les divers et innombrables emplois que l'on fait du papier
; mais nous lui reprocherons de n'avoir point parlé
du papier noirci par la politique , et surtout par M.
Léon Thiessé qui , depuis trois ans , pèse dans sa balance
les intérêts des Gouvernemens des quatre parties
du monde . Qui ne connaît M. Léon Thiessé , cet
homme qui se dit un des premiers publicistes de la
France ? Il faut l'en croire sur parole ; car M. Léon
Thiessé , comme le Pape , est infaillible. Risum teneatis
amici.
Mais , laissant-là ce M. Léon Thiessé et toute sa
politique , revenons à notre poëte , et faisons connaître
ce qu'on doit attendre de celui qui , en parlant
de la stéréotypie , s'exprime ainsi :
Chez l'imprimeur en stéréotypie ,
Lorsque la forme assemblée avec art ,
Et resserrée en un ferme rempart ,
Présente en bronze une page remplie ;
A cette page il faut donner la vie ,
Et que le bronze à l'instant soit rendu ,
En un seul bloc , sur le métal fondu .
Pour obtenir cettè brûlante empreinte,
Qui va servir et de lit et d'enceinte
Au flot ardent tout prêt à s'épancher ?
Est - ce l'acier que l'on ira chercher ?
Non ; au papier on se livre sans crainte ;
Et c'est toi seul que l'on voit chez Herhan
Comme au biscuit se faire au plomb bouillant .
A rendre les procédés des arts , la poësie est trèssouvent
impuissante ; ici le poëte a vaincu la difficulté
.
Si les bornes du Mercure permettaient de parler avec
plus d'étendue de ce petit poëme , nous aurions multiplié
les citations ; mais en tout il faut s'arrêter . Termi-´
nons cet article par le passage suivant qui donnera
SEPTEMBRE 1819 . 361
une idée aussi complète qu'avantageuse du faire de
l'auteur.
Si tu fais tant ( le papier ) pour le bon éditeur ,
Ne fais - tu rien aussi pour l'imprimeur ?
Dans son local , et quelqu'en soit l'espace ,
C'est toujours toi qu'on voit à chaque place .
Papier en rame , et c'est -là ton début ;
Papier qu'on ouvre et que l'on examine ;
Papier de choix et papier de rebut ;
Papier qu'on porte à la bassine ;
Papier qu'on trempe avec dextérité ;
Papier qu'on pose avec soin sous la presse ;
Papier qu'on lève , imprimé d'un côté ,
Sur l'autre forme avant peu reporté ;
Papier lissé , sous la vís qui le presse
Et du foulage efface la rudesse ;
Papier qui sèche au moyen du cordeau
Qui le reçoit étendu pièce à pièce ;
Papier enfin , qu'au moyen du couteau ,
La jeune fille à bien plier s'empresse :
Papier devant le froid compositeur ,
Devant le prote un tant soit peu docteur ,
Devant celui qui revoit les épreuves ,
Et trouve encore des fautes toutes neuves ,
Papier partout ; et je vois l'ouvrier
Couvrir son chef d'un bonnet de papier.
Ce dernier trait du tableau est charmant. Nous ferous
un reproche à l'anteur , celui d'avoir gardé l'auonyme.
En ce cas , il a voulu faire la contrepartie du
versificateur , d'exigue mémoire , qui laissait tomber
avec à- plòmb son nom sous le plus mince distique.
G. F.
368 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwww wwwwwv. mmm ……
BEAUX - ARTS.
NUMISMATIQUE DU VOYAGE DU JEUNE ANACHARSIS >
ou Médailles des beaux temps de la Grèce. Ouvrage
dédié au Roi , et publié par C.-P. LANDON , Peintre
de S. A. R. Mgr. le Duc de BERRY , Chevalier de la
Légion - d'Honneur , Conservateur des tableaux des
Musées royaux , Correspondant de l'Institut de
France ; accompagné de Descriptions et d'un Essai
sur la science des Médailles , par T.-M. DUMERSAN,
Employé au cabinet des Médailles et Antiques de la
Bibliothèque du Roi ( 1 ) .
LA Grèce et l'Italie out laissé au monde d'illustres
souvenirs. Athènes , dont Rome fut l'émule , porta au
plus haut degré les sciences et les arts , et brilla autant
par ses philosophes et ses artistes que par ses grands
capitaines . Mais les arts ne furent qu'une conquête chez
les Romains ils avaient pris naissance dans la Grêce.
Le savant auteur du Voyageur du jeune Anacharsis
a tracé d'une manière aussi habile qu'ingénieuse l'histoire
de ce pays célèbre on aime à parcourir avec le
jeune voyageur les nombreuses villes de l'Attique ; il
dirige nos pas au sein de la superbe Athènes , et sait
nous communiquer son enthousiasme en nous faisant
assister aux jeux olympiques . Mais la lecture de l'ou-
(1 ) Deux vol. in- 8 . , ornés de go planches en taille -douce.
Prix , 36 fr. , et 72 fr . en papier vélin . Paris , au bureau des
Annales du Musée , quai de Conti , no. 15 , près la Monnaie , et à
la librairie du Mercure, rue Poupée , nº . 7. On ajoute a fr. pour
recevoir l'exemplaire franc de port par la poste.
SEPTEMBRE 1819 . 369
vrage de l'abbé Barthélemy fait encore plus vivement
regretter que les chefs -d'oeuvre d'Apelles et de Phidias
n'existent plus , que le Parthénon soit à demi détruit
par les siècles , et que tant d'autres monumens de l'art
des Grecs , moins heureux que plusieurs belles productions
de leur génie , n'aient pas échappé aux ravages du
temps.
Des monumens d'une haute antiquité nous sont cependant
parvenus intacts ; ce sont les monnaies frappées
dans la Grèce . Elles nous offrent la représentation des
édifices , l'image des dieux devant lesquels se prosternait
chaque peuple ; elles nous apprennent les noms des
princes , des magistrats , et de quelques personnages
qui , par leurs talens ou leurs vertus , ont bien mérité
de leur pays.
Ces monnaies, auxquelles nous avons donné le nom
de médailles , nous présentent l'art depuis son enfance
jusqu'à sa perfection . Ce sont peut être les monumens
les moins counus des gens du monde , et pourtant leur
étude offre un attrait réel à ceux qui sont jaloux de compléter
leur instruction .
Outre l'intérêt historique , les médailles ont encore
l'avantage de fournir aux artistes des modèles d'exécution
. Après tant de progrès dans les arts , nous sommes
fort inférieurs aux anciens dans celui de la gravure en
médailles . Si le monnayage est aujourd'hui perfectionné
, si la fabrique des pièces est régulière , il faut
convenir que les figures out rarement le beau caractère
qui distingue celle des médailles grecques ; et nos graveurs
en ce genre n'ont pas encore atteint la perfection
des Locriens et des Syracusains.
On pourra trouver quelque plaisir à rapprocher de
l'Atlas d'Anacharsis ce recueil numismatique , qui
réunt les médailles de la plupart des villes importantes
où sejourue le jeune voyageur . On y voit le style de
l'art dans les diverses contrées de la Grèce , le goût subissant
les mêmes révolutions que les peuples , variant
comme leur fortune , et marchant avec eux vers la per-
24
370
MERCURE DE FRANCE.
fection à mesure qu'ils atteignent à un plus haut degré
de grandeur et de puissance.
Mais comme la science des medailles , ainsi que toute
autre , a ses élémens , surtout depuis que des hommes
du premier mérite l'ont tirée du chaos où elle fut longtemps
ensevelie , on a pensé qu'il serait utile d'en donner
une idée d'aprés les habiles écrivains auxquels elle
a dû sa splendeur . La description des médailles qui se
rattachent au Voyage d'Anacharsis est précédée d'un
Essai sur la Science des Médailles , qui forme comme
l'introduction et la première partie de l'ouvrage . Cet
Essai contient onze chapitres , qui ont pour objet l'art
monétaire des Grecs , ses inventeurs , le temps où la
monnaie fut établie , la matière , le poids , la valeur ,
la fabrication des anciennes monnaies , leurs diversités
, les types , les inscriptions , etc.
La seconde et principale partie de l'ouvrage contient
les descriptions des médailles , classées dans l'ordre
que Barthélemy a donué à la marche de son Voyage.
Ces articles sont aussi étendus que le comporte le sujet,
et ne laissent rien à désirer pour le complément des dé
tails et l'exactitude des citations. Le premier volume
contient 39 planches , le second 51 , toutes gravées en
taille-douce , et d'une extrême délicatesse de travail.
On a joint , dans le cours de l'ouvrage , des notes de
renvoi aux chapitres et aux pages du Voyage d'Anacharsis
. Ces notes se rapportent aux éditions in - 8 °.
données par Didot le jeune , les plus généralement répandues
et les plus correctes . On trouve à la fin du second
volume la table générale des matières ,
Il a été tiré quelques exemplaires des planches sur
papier velin , format in-4° , pour joindre à l'édition
in-4° . du Voyage d'Anacharsis . Ces 90 planches sont
délivrées sans le texte ; mais elles contiennent les descriptions
des médailles , et l'on y a joint une table
d'indication des chapitres et des pages auxquels se rapportent
les différens sujets . Même prix , 36 fr.
Alfred F...
SEPTEMBRE 1819 . 371
mmmmmmmmm
CHRONIQUE.
DES JOURNALISTES.
Exscreatote . •
( PHEDRE )
la
LE projet de tracer en peu de lignes l'histoire ,
naissance et les progrès de l'aristocratie littéraire , m'avait
long-temps souri à ce préambule de rigueur
devait succéder une briève dissertation sur les moyens
des littérateurs en titre , la sottise des machines et la
bonhomie du public . Mes idées étaient presque toutes
arrêtées je m'étais , suivant l'usage , occupé des détails
avant de les avoir groupés autour d'un plan , et j'avais
esquissé en croquis quelques portraits qui avaient , au
moins , le mérite de la ressemblance . Heureux et fier
de ce premier pas , il ne me manquait guères plus que
le talent de lier les parties , de les rattacher à un tout ,
d'y jeter les épisodes , d'en coordonner l'ensemble et
d'assaisonner mes réflexions de cette malice à la Beaumarchais
, qu'on prend hardiment pour du sel attique ;
mais une loi protectrice m'atteignit dans mon cabinet ;
et , en vertu de la liberté de la presse , il me fut impossible
de me faire imprimer. La diffamation est poursuivie
aujourd'hui comme la calomnie ; or , frapper les
sots et les intrigans , c'était s'exposer à mille procès .
Peu soucieux d'acquérir une réputation aux dépens de
mon repos , et préférant le paisible Faubourg St. - Germain
à l'honneur d'un château-fort, je renonçai à toutes
mes conceptions satiriques , et je ne chevillai que des
épigrammes. Voici toutefois un chapitre que j'ai cru
372
MERCURE DE FRANCE .
pouvoir conserver : le lecteur jugera s'il aurait ou non
gagné à un entier sacrifice .
Les Romains modernes ont deux statues antiques
appelées Pasquin et Marforio . Les plaisans , bons ou
mauvais , sots ou instruits , curieux ou indifférens ,
viennent , chaque jour , inscrire des demandes et des
réponses sur le piedestal des deux statues ; elles contiennent
, assez fréquemment , l'histoire scandaleuse
des cardinaux , des littérateurs , des ministres , du pontife
même , de telle sorte que Pasquin et Marforio, riches
des bévues et de l'esprit d'autrui , passent pour les deux
journalistes de Rome, et ont cet avantage sur les nôtres ,
qu'il ne sont pas les laquais à livrée du pouvoir .
J'ai recueilli un dialogue qu'on me saura peut-être
gré de transcrire : j'en supprime toutes les vérités locales
, pour le rendre directement plus applicable aux
travers du jour.
MARFORIO.
Est-il vrai , Pasquin , que tu veuilles te faire Journaliste
?
PASQUIN.
Pourquoi non ? le métier est si facile !
MARFORIO.
D'accord ; mais est- ce aussi honorable !
!
PASQUIN.
Eh ! Carino quel jargon parles- tu là ? Honorable ,
tu deviens inintelligible .
MARFORIO .
Il se forme, le voisin, il se forme : c'est déjà s'exprimer
en Publiciste .
PASQUIN .
J'ai reçu mes instructions .
MARFORIO .
Convenons de nos faits. Un Journaliste doit parler
politique : possèdes-tu cette science ?
SEPTEMBRE 1819. 373
t
PASQUIN.
Pas trop mais tant d'auteurs ont écrit là -dessus sans
y concevoir davantage ( 1 ) ?
MARFORIO.
Tu es sans doute plus fort en littérature ....
PASQUIN.
Assai, dolce mio , assai : j'ai su lire et écrire .
MARFORIO.
C'est beaucoup : tes articles ne blesseront pas la langue
, mais le bon sens ?
PASQUIN.
Oh ! le bon sens d'un Journaliste ! sans avoir lu un
ouvrage ni vu représenter une pièce de théâtre , je
trouverai tout détestable , et je ne me tromperai pas
souvent.
MARFORIO.
Les auteurs se fâcheront ; tu connais le
tabile !
PASQUIN.
Leur colère n'a jamais tué personne.
MARFORIO .
genus irri-
Ils sont en fonds ; ils t'accableront d'injures .
PASQUIN.
Bénéfice net ; on me lira .
MARFORIO .
Tu mourras sous leur bâton .
PASQUIN.
Piano , pianissimo , doux ami ; passe pour quelques
coups de gaule et des égratiguures ; on ne tue pas impunément
un homme en Italie .
( 1 ) On trouve chez Lenormand , libraire , les Mélanges de politique
de M. le vicomte de Châteaubriand,
374 MERCURE DE FRANCE .
MARFORIO.
Le public se moquera de toi.
PASQUIN.
Mais il paiera mes articles , voilà l'essentiel .
MARFORIO .
Et tu crois en conscience ......
PASQUIN .
Halte là , voisin ; ce mot est biffé de mon dictionnaire
; je suis intéressé , c'est le bon ton ; mais être
conscientieux ! Fi donc ! Il n'y a plus de bourgeoisie.
Misérable !
MARFORIO.
PASQUIN .
Pauvre sot ! crois-tu qu'on cesse facilement d'être
Picaros ? Avant d'être probe , il faut qu'un journaliste
vive.
MARFORIO .
Je n'en vois pas la nécessité.
PASQUIN.
Des épigrammes ! bravo ! je te charge du feuilleton .
MARFORIO.
Oh ! j'en suis incapable.
PASQUIN.
Grapiller par- ci , par - là nos grands maîtres , mordre
à belles dents l'homme de mérite , vanter les sots , pren.
dre une couleur et s'y tenir tant qu'elle est à la mode
ne voilà -t- il pas quelque chose de diabolique ?
MARFORIO.
Tu en parles à ton aise ....
PASQUIN .
Allons , c'est décidé ; tu t'adjoins à moi.
MARFORIO .
#
Te chargeras -tu de mes sottises ?
?
SEPTEMBRE 1819. 375
PASQUIN .
Nou pas ; non compte serait trop fort ; mais déguise
ton nom sous une initiale : prends un X , un C , un E ,
tu voudras .
ce
que
MARFORIO .
PASQUIN .
Je serai reconnu .....
Qu'importe ? Un bon désaveu , et te voilà baptisé.
MARFORIO .
Il a répouse à tout. Mais , dis , quelle sera notre
couleur ?
PASQUIN.
La moins courue ; opposition au siècle , opposition
au siècle ; je ne connais que cela pour réussir.
MARFORIO .
Si ce n'est pas mon opinion ?
PASQUIN.
Est-ce qu'un journaliste doit se mêler d'en avoir une ?
On écrivasse , on ment , on injurie , on est conspué , et
l'on fait fortune ; voilà l'homme et le métier .
Par égard , plus que par crainte, j'abrège de beaucoup
ce dialogue . Des journalistes , qui ne sont pas tout-àfait
le public , et de qui dépend cependant le sort de cet
ouvrage, pourraient bien me rendre guerre pour guerre,
et il m'importe fort que mon libraire ne soit pas réduit
à l'hôpital . Je n'ajouterai qu'un mot , et j'ose espérer
qu'il ne sera pas déplacé.
Dans un bureau de journal , comme à la Bourse , il
est un jeu de hausse et de baisse ; tel rédacteur spécule
sur les résultats , tel autre sur les coups de bâton ; ou
désire une louange de certain confrère , on en craint
une de certain autre , tout cela dépend des circonstances
; mais comme je n'ai point en idée de considérer
le journaliste en tant que littérateur , car il devient alors
estimable , je me hâte de l'examiner en tant que chef
de parti .
376 MERCURE DE FRANCE .
Chef de parti ! c'est beaucoup , ne manquera-t-on
pas de dire : Dans le temps où deux Feuilles périodiques
suffisaient à la France . Je conçois que mon expression
eût été exagérée , mais je lis le Conservateur , et je persiste
dans mon opinion . Il est un art de persuader que
je crois essentiel aux charlatans qui se mêlent d'écrire :
il faut tailler sa plume suivant les différens sujets qu'on
traite ; se dire le sage d'Horace , que les débris du
monde frapperaient sans ébranler , et amener insensiblement
, en filant le crescendo , amener le lecteur à la
nuance qu'on veut prendre ; c'est là le secret , et une
transition brusque dégoûterait le public qui paie les
abonnemens pour être caressé dans ses opinions de préférence
ou de commande . Quelques êtres privilégiés
persistent dans leur première couleur : ils sont rares et
dignes d'estime ; mais ce que j'éviterais soigneusement
, si jamais j'avais le talent et le malheur de m'ériger
en écrivaiu politique , ce serait de siéger au côté
gauche de la Chambre, d'avoir une action dans le Courrier
, et de dénigrer sans façon les ministres en petits
comité ; non que j'interdise à personne le droit d'avoir
un intérêt , mais par ce que je crois tout permis , hors
de ne pas conserver les apparences. Beaumarchais avait
eu tort de ne pas généraliser sa maxime dans la bouche
de la vertueuse et lascive Marceline ; la même voix qui
crie aux femmes d'être considérées , doit aussi se faire
entendre aux publicistes , et leur dire : Ayez des talens,
si vous pouvez ; à défaut , pillez à tort et à travers ,
faites , en style de Figaro , des homélies sur la croix
vermoulue des solitudes , travestissez la Feuille villageoise
de Cérutti , et ajustez la constitution aux principes
monarchiques de Dagobert , l'on vous achettera
à prix d'or ; mais ne changez qu'imperceptiblement
d'opinion ; souple caméléon ne réfléchissez pas à la fois
deux couleurs ; ne soyez pas un prisme , ou tout est
perda .
On a souvent comparé les journalistes à nos filles de
joie; il est vrai que , comme celles-ci , ils appartiennent
SEPTEMBRE 1819. 377
au premier venu , et , pour tromper le dernier arrivant ,
ne font que changer de toilette ; mais je ne crois pas
à une complète similitude. Dans la grande armée des
Anitus en crédit , il n'existe pas au moins de jalousie
de métier ; on écrit plus ou moins mal , c'est une vétille ;
les Feuilles périodiques sont comme celles de la Sybille ,
ludibria ventis : qu'elles soient claires , obscures , vraies ,
fausses , sottes , spirituelles , elles sont débitées , et les
Verdelins subalternes conviennent entr'eux des injures
qu'ils vomiront les uns contre les autres , tandis que les
Frérous titrés dînent ensemble , et spéculent sur leur
couleur. Ainsi va le monde , et sans avoir eu comme
Babouc et saint Jean , l'honneur d'une vision , je ne suis
pas assez fou pour vouloir le corriger.
Voltaire qui avait ses raisons pour ne pas aimer les
Anitus ses comtemporains , a tracé leur portrait en
termes assez cavaliers : « C'est le plus impudent coquin
des trois royaumes , dit-il, en parlant de l'un d'eux , nos
dogues mordent par instinct de courage ; il mord par
instinct de bassesse. » Cette défiinition a vieilli ; les
Frérons d'aujourd'hui ne sont plus littéraires : un
feuilleton par semaine suffit pour les mélodrames et
les comédies papillotées des auteurs à réputation ; le
reste est prêté à des intérêts majeurs . Sentinelles
avancées , les journalistes s'obligent à donner le cri
d'alarme ; ils sont chargés de reconnaître les patrouilles
, de surveiller les postes , d'engager les escarmouches
, perinis à eux de jeter les armes après la
perte de la bataille : selon la bannière sous laquelle ils
s'enrôlent ; ils s'obligent à prouver que M. B. C. est
un sot , ou que M. de C. est un grand homme ; ils se
parent respectivement des insultes qu'on leur prodigue
, se font une morale à eux ; et , sous la protection
immédiate du même censeur , se livrent à des
divergences de principes , dont ils ne sont point comptables
, parce que la veille n'est pas le lendemain . Après
le métier de Polichinelle , celui de journaliste est le
plus honorable ; facile en ce sens que , semblable à
378
MERCURE DE FRANCE .
l'âne de la Fable , il suffit au rédacteur d'avoir une voix
de Stentor pour faire tomber les fuyards dans les piéges
du lion ; il a pourtant aussi ses dangers . Ceux qui s'y
livrent , sont comme ces espions dont se servent les
généraux habiles , mais qu'on est convenu de laisser
pendre en cas de surprise. Le grand point est douc
de ne pas se laisser cheoir , et , pour cela , une cocarde
à deux faces est le plus sûr paratonnerre ; demandez à
messieurs tels et tels combien de fois ils l'ont retournée !
F. R.
Chroniques de la Tribu Momusienne. Première livraison.
Du jour de sa fondation au 6 août 1819 ,
inclusivement.
L'ARCHIVISTE de l'Olympe rapporte , tome 8 de ses
Mélanges , page 24 et suivantes , que Momus , las des
lambris dorés et du quant-à-moi , vint chercher sur terre
des êtres un peu moins roques , et d'allures plus joyeuses
que le seigneur Jupin .
les
Il descendit tout droit à Paris , non loin du Palais-
Royal. Je l'aurais gagé : tous les étrangers commencent
par-là le tour du monde. Il eut bientôt trouvé ce qu'il
cherchait. Le Voltaire de la cuisine le reçut à bras ouverts
; vingt apôtres pleins de ferveur composèrent sa
garde , sa cour , son sacerdoce ; et les Barba ,
Eymery , les Arthus- Bertrand , coriphées des libraires
aimables , publièrent à l'envi les saillies et les couplets
du grand - prêtre , de la malice et de la gaîté . Dieu sait
sa joie ! Ce fut au point qu'un jour nos refrains firent
pouffer de rire M. l'entrepreneur des pompes funèbres ,
lequel traversait la rue de Richelieu , pour se rendre à
Saint-Roch . Mais l'affreuse mort , au sec et froid squelette...
Paix ! il dort ce rubicond nourricier de la tribu
momusienne.
Rarement une seconde condition vaut la première :
aussi vit- ou les momusiens plus tristes , au bout de six
mois , que ne l'étaient naguère ces précieuses chèvres
SEPTEMBRE 1819 . 379
du Thibet , que M. Ternaux a si heureusement transplantées
en France .
les
Décidément , nous n'aurons plus d'accointence avec
parvenus .
Enfermez ensemble Barême et Lattaignant , le dernier
ne tardera pas à mourir du spléen . Nous étions
déjà étiques au deuxième degré , lorsque les ombres de
Lafare , de Chaulieu , etc. , nous appelèrent chez le
successeur aimable de Bancelin , sous les voûtes de
l'ancien Caveau . La gaîté revenait avec l'embonpoint.
Malheureusement un goutteux avait calculé les distances
; et , par amitié pour lui , nous cherchâmes un autre
temple. Jugez de nos transports ! sur les degrés de celui
qu'il a érigé à notre oncle Čomus , nous rencontrons un
archevêque gros , gras , enluminé , lequel croquait délicieusement
un couplet bachique. Et vite , on dételle ,
on entre ; et curé , diacres , sous-diacres , sacristains ,
chantres et bedeau , tout s'émoustille. Les fleurs couvrent
le parquet et l'autel , les lyres sont accordées ;
Dusaulchoy agite le grelot magique et sacré ; lui , de
Rougemont , Brasier , Moreau , Francis préludent ; nos
voix se mêlent à leurs voix , leurs gestes guident les
nôtres . Lelu chante à son tour , et son disciple d'Epicure
reparaît le front orné d'une rose nouvelle : on prend
d'autres notes sur les Petites- Affiches , de Frédéric de
Courcy. Le consistoire applaudit à l'avis de Ledoux ,
plaint le pauvre Carmouche ( nouvel initié ) des fourberies
de la Petite SAGE-Femme , et ne craint pas d'appuyer
, auprès de MM. les députés , la Pétition des
Dames françaises , présentée en leur nom , avec de
nouveaux développemens , par un certain Félix , qui ,
sans doute , n'oubliera pas de réclamer ses honoraires .
Je ne vous parle pas des libations , vous savez que
les chausons vont mal sans cela . Je ne dis rien non plus
ni de la qualité , ni de la profusion des mets et des vins ;
c'est assez en faire l'éloge , que de vous assurer qu'il a
fallu qu'on nous arrachât de la sacristie . Je n'ajouterai
même pas un mot sur le compte de notre amphytrion ;
380 MERCURE DE FRANCE .
mais mon voisin pourra vous dire qu'entre des vivans
tels que nous , M. LEMELE , l'hilariforme , l'hilarifère
LEMELE ( 1 ) , ne se souvient jamais de son titre de restaurateur
, que pour crier à chaque instant à ses gar-
Cons : Qu'on apporte du vin ! Pends - toi donc , aimable
fou ; pends-toi , brave C. de St. -D.; nous avons ri au
Caveau moderne , et tu n'y étais pas !
-
Que des hommes habitués à tourner en ridicule
les plus saines institutions , à regarder comme inutiles
ce qui n'a pas leur approbation ou ne flatte pas leurs
intérêts , se permettent d'insulter en public tout ce qui
respire la sagesse et l'humanité , je ne m'en étonnerai
pas ; mais qu'un instituteur , placé sous la sauve- garde
des lois et du gouvernement , ose couvrir de mépris ce
que ces lois et ce gouvernement protégent , c'est ce que
je regarderai toujours comme un abus susceptible d'attirer
l'attention et la sévérité des magistrats.
M. Liotard peut faire jouer la comédie dans le séminaire
qu'il dirige , je ne m'y oppose pas la plupart de
ses élèves sont , dit-on , destinés à alimenter les pieuses
croisades qui parcourent la France en ce moment , et
il fait bien de les y préparer d'une manière convenable ;
mais je ne pense pas qu'il lui soit permis de jouer , sur
son théâtre , la méthode de l'enseignement mutuel , que
la veille même , on citait avec honneur au sein de l'institut
, et devant cette commission qui , le lendemain ,
l'abandonnait à la discrétion d'une troupe de séminaristes
, présidée , à ce que je crois , par monseigneur
l'archevêque de Paris .
les
C'est donc en présence de cette docte assemblée , sous
tentures de damas rouge , figurant assez bien un
théâtre , que nous avons vu M. de Craquignac , gascon
s'il en fut , rossant à chaque instant son valet , pour lui
inculquer les principes de la nouvelle méthode . Pendant >
le cours de la représentation , les trépiguemens et les
(1) Passage Montesquieu , Cloitre St ,-Honoré,
SEPTEMBRE 1819 .
381
cris de joie des assistans m'ont prouvé que lafoi n'était
pas encore perdue en France , puisqu'il se trouvait encore
des âmes disposées à repousser toutes les inventions
diaboliques par lesquelles , depuis quelque temps ,
un roi sage et prudent voulait nous conduire à la félicité
.
-Le siècle dernier , et le nôtre principalement , ont
vu paraître plusieurs femmes qui , par leurs travaux ,
se sont placées au rang des hommes les plus distingués .
Les Sévigné, les Staël ( 1 ) , les Riccoboni, les Genlis , les
de Beaunoir, ont prouvé que , dans le style épistolaire ,
les romans , le théâtre , les femmes pouvaient disputer
avec raison la palme du talent et de l'éloquence. Aucune
, jusqu'à ce jour , n'avait osé aborder la morale ,
ce sujet leur semblait trop sérieux ; mais une jeune
femme , douée de toutes les qualités du coeur et de l'esprit
, cachant son aimable visage sous les traits ridés de
la vieillesse , a voulu prouver que La Bruyère ne resterait
pas sans successeur . C'est sous le nom Louise Ernoult
que madame B ...... a publié , dans l'Observateur
des Modes, une galerie morale , écrite avec autant de
finesse que
de légèreté. La peinture de nos travers et
de nos vices y est faite avec grâce , et surtout avec une
vérité qui annonce un esprit profond , et une habitude
d'observation rare chez une jolie femme, entourée presque
toujours d'une foule d'adorateurs. L'ouvrage de
madame B...... se recommande assez par lui -même ,
sans qu'il soit nécessaire de joindre nos éloges à ceux
que lui adresse le public. Le seul regret que je puisse
éprouver en ce moment , c'est de ne pouvoir la nomet
déchirer le voile qui la couvre. Mais madame
B...... a pris pour devise : Talent et modestie.
mer ,
-
Des lettres du Port - au -Prince annoncent , sans en
pouvoir douter , que M. Billaud - Varennes y est mort
d'une maladie de langueur.
(1) Voyez l'Esprit de madame de Staël, 2. vol . in - 8 . Paris , à
la librairie du Mercure , rue Poupée , nº . 7.
382 MERCURE DE FRANCE .
wwwwww
SPECTACLES.
Les débuts se suivent toujours avec activité aux
Français. Madame Paradol , l'idole du jour , tâche de
s'emparer du sceptre tragique . Qu'elle n'écoute pas la
foule d'adorateurs qui l'entourent , c'est le meilleur
conseil que je puisse lui donner : un sot ami est souvent
plus nuisible qu'un ennemi . On a comblé d'éloges madame
Paradol , et on ne lui a pas donné un seul avis .
Tout était pour elle ; et lorsque dans ses essais elle
montrait quelqu'étincelle de talent , de suite on en concluait
qu'elle serait le plus ferme soutien de la Comédie-
Française . Je ne prétends pas dire par- là qu'elle n'a pas
ce qu'il faut pour réussir , bien au contraire ; mais justement
par l'intérêt que je lui porte , par l'intérêt que je
porte aussi à la prospérité du théâtre , je l'engagerai à
se modérer , à ne pas s'abandonner aussi facilement à
des impulsions fausses , à étudier davantage ses rôles ,
et à ne pas faire consister le talent dans la mémoire ,
qui n'est qu'un accessoire nécessaire , j'en conviens ,
mais qu'il ne faut pas regarder comme remplaçant dans
une actrice beaucoup d'autres qualités essentielles .
Doué d'un physique agréable , d'un bel organe ,
M. Déricourt n'a pas obtenu de succès dans ses débuts .
Je dirais même que l'accueil qu'on lui a fait a montré
souvent trop de sévérité dans le parterre. Mais que
faire , lorsque tout le monde n'est plus occupé que de
la nouvelle débutante ? le plus sage est de ne pas lutter
contre le torrent , et d'attendre la fin de l'orage . M. Nanteuil
, dont on a déjà parlé avec avantage , succédera à
M. Déricourt.
-
– L'état des travaux de la salle de l'Odéon , permet de
penser que cette succursale du Théâtre- Français , sera
bientôt ouverte au public. On ne peut se faire une idée
SEPLEMBRE 1819. 383
de la beauté de la décoration , et de la symétrie qui
règne dans la salle . Le plafond est orné des figures des
douze grands dieux de la fable , ayant sous leurs pieds
les attributs de leur puissance . La loge du Roi , placée
au milieu , en face du théâtre , présente l'aspect le plus
imposant ; c'est une espèce de portique soutenu par
deux énormes cariatides, surmonté des armes de France,
et qui sera tendu de riches draperies . Les loges et les
galeries , plus avancées et plus spacieuses , sont construites
de manière qu'on peut voir de tous les points de
la salle . Le foyer , qui auparavant n'existait qu'au premier
étage , en a maintenant deux : son plafond est aussi
orné de peintures et de fresques ; une rampe circulaire,
placée au second étage , permet de voir jusqu'en - bas ,
et en même temps de se rendre , par trois portes , sur la
terrasse qui domine la place de l'Odéon . Tous les genres
d'embellissemens y sont accumulés , en même temps que
toutes les plus grandes sûretés . Des réservoirs ont été
placés de tous côtés ; et en cas de dangers , un rideau
de fer , d'une nouvelle invention , préservera de toute
atteinte la partie qui ne serait pas encore attaquée par
la flamme . Malgré l'inconvénient que présente le gaz
hydrogène , il paraît que la salle sera éclairée de cette
manière.
Depuis notre dernier Numéro , mademoiselle
Fitzelier , qui a remporté le prix de déclamation au
Conservatoire , et dont je me plais à suivre les progrès ,
a joué , sur un théâtre particulier , le rôle de Chérubin
dans le Mariage de Figaro . Quoique cette pièce ne fût
pas très -bien montée , cette jeune actrice n'en a pas
moins été vivement applaudie. On a remarqué en elle
une souplesse de talent qui fait concevoir les plus flatteuses
espérances. Tendre dans les endroits qui exigent
du sentiment , spirituelle et mordante dans ceux qui
demandent de la finesse et de la légèreté . Elle a tour à
tour excité la tristesse ou la gaîté , sans gêne , sans embarras
, parce qu'elle prend la nature pour guide , et
qu'avec elle on ne se trompe jamais.
384 MERCURE DE FRANCE. '
Si l'on doit juger de la bonté d'une pièce par l'affluence
du monde qui se presse à la porte d'un théâtre ,
celle de M. Pixerécourt , jouée hier soir à la Porte-.
Saint-Martin , devait être excellente . Cependant le public
a été trompé dans son attente . Les Chefs Ecossais
ne sont presqu'autre chose que le Wallace de l'Opéra-
Comique , orné de phrases mélodramatiques , de déccrations
magnifiques , et de danses exécutées avec la
plus grande précision . Je l'avoue avec peine , mais le
génie qui enfanta les Ruines de Babylone , le Chien de
Montargis , et tant d'autres merveilles , commence à.
s'épuiser. M. Guilbert n'est plus créateur , il se contente
maintenant de ranimer les vieilles idées de ses confrères ,
pour en faire de soi -disant pièces nouvelles ; et malgré
les cent représentatious de la Fille de l'Exilé , et les
cent autres qui attendent sans doute les Chefs Ecossais,
nous serous forcés de couvenir que la carrière du théâtre
ne peut plus lui offrir des triomphes . Chaque chose a
son temps pendant vingt années il occupa les cent
bouches de la Renommée. Qu'il se repose maintenant ,
et laisse aux jeunes littérateurs qui se sont malheureusement
engagés dans cette route , les moyens de la parcourir
à leur tour.
Je dois faire ici la part des acteurs . Philippe a été
très-bien dans son rôle. Il va se retirer , dit-on ; c'est
une perte que la Porte Saint-Martin ne réparera pas facilement.
Defresne , Pierson out mérité de vifs applaudissemens
. Quant à la danse , c'était Hullin , mademoiselle
Zélie Mollard et Pierson , qui composaient le ballet.
Je laisse à penser si l'on a été satisfait .
En définitif, l'administration a fait trop de dépenses
pour que le public ne lui en tienne pas compte ; aussi le
verrons - nous aller en foule admirer la belle décoration
que M. Alin n'a pas dédaigné de faire exécuter aux
boulevards.
CH. D'ARGÉ .
MERCURE
wwwmmmmmmmmmmmmmmn wwwwwwwm⌁im
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres.
Vires acquirit eundo.
POÉSIE .
ODE SACRÉE ,
TIRÉE
DES PROPHETIES DE NAHUM,
CONTRE NINIVE ( 1) ;
Le Seigneur , juge inexorable ,
Le Seigneur est un Dieu jaloux :
Malheur , malheur au front coupable
Qu'il a marqué de son courroux !
( 1 ) Cette Ode fait partie d'un Recueil de poésies sacrées qui
paraîtra le 1er janvier 1820.
25
386 MERCURE DE FRANCE.
/1.
Autant est forte sa puissance ,
Autant est grande sa vengeance ,
Quand de son coeur il nous bannit .
Long- temps sa justice diffère ,
Et c'est le pardon qu'il préfère ,
Mais tremblez alors qu'il punit.
Que ne peut sa juste furie ?
Dans trois doigts il tient l'univers ;
Il soufle la mer est tarie ,
Les monts , les vallons se confondent ,
Les plus vastes rochers se fondent ,
Devant le courroux de ses feux.
Qu'importent toutes vos puissances !
Vous tomberez sous ses vengeances ,
Plus promptes que l'autan fougueux
Frémis , déplorable Ninive !
Qui , dans ta longue impiété ,
T'es assise , infâme convive
Au festin de l'iniquité.
Que devient l'antre de tes crimes ,
Où tant d'innocentes victimes
S'élevaient en affreux monceaux ;
Où l'or des villes saccagées ,
Le sang des tribus égorgées
Rassasiaient tes lionceaux ?
J'entends les fouets qui retentissent ;
Tremble ! j'entends le bruit des chars ,
Et les bouillans coursiers hennissent ,
Et l'orage vole au rempart.
Dieux ! tous les glaives étincellent ,
De larges flots de sang ruissellent ,
Le carnage n'a point de fin .
Frappant sur toi , frappant sans cesse ,
La Mort à tes dépens s'engraisse ,
Sans pouvoir assouvir sa faim.
Pourquoi t'es- tu prostituée
Au riche comme à l'indigent
SEPTEMBRE 1819 .
387
Dans une couche habituée
A se vendre au plus vil argent ?
Pourquoi , lascive courtisane !
Sans pudeur , au regard profane
Montrer tes vices séducteurs ;
Et , te couvrant de sacriléges ,
Par d'impuniques sortiléges
Enchaîner tes adorateurs ?
,
<< C'est moi , dit le Dieu formidable ;
Je veux t'accabler de tourmens
Je veux que ma main implacable
Déchire tous tes vêtemens.
Sur ton lit long - temps adultère ,
Que , t'insultant , toute la terre
T'arrache un antique respect ;
Que la débauche qui te vante ,
Le front livide d'épouvante ,
Recule et fuie à ton aspect . »
Tu t'écriais , dans ta détresse
« Guerriers ! volez à mon secours ;
Du monde je suis la maîtresse ;
Sauvez , et mon sceptre et mes jours .
Voilà que de rage enflammée ,
Tout à coup une immense armée
S'élance , couverte d'acier :
Ils poussent d'affreux cris ensemble ,
Comme l'ivresse qui rassemble
Le délire d'un peuple entier .
Les bataillons qui se confondent ,
Frappent leurs pavois flamboyans ;
Les chars qui se heurtent et grondent ,
Roulent des essieux foudroyans.
Voyez ces troupes menaçantes :
Leurs yeux sont des lampes ardentes ,
Leur bras est un foudre assassin ;
Et la terre , d'un bruit terrible ,
Frémit , sous leur moi - son horrible ,
Qui se hérisse sur son sein.
388
MERCURE DE FRANCE .
Ninive , tu vois tes murailles
De fer ceintes de toutes parts ;
Et , sans craindre tes funérailles ,
Tu sommeilles sur tes remparts.
Au sein d'une affreuse tempête ,
Tel un rocher , dressant sa tête ,
Insulte le ciel irrité ;
Sur sa large base il repose ,
Et , ferme , à tous les vents oppose
Son immense immobilité.
Sais-tu qui doit briser tes portes
Est-ce le tranchant de l'acier ,
Et le sang de tant de cohortes ,
Et les coups tonnans du bélier ?
Non c'est de Dieu la juste haine ;
C'est elle qui gonfle et déchaîne
Du Tigre les flots écumans :
Leur fureur mugit , frappe et roule ,
Et ton rempart entier s'écroule ,
Dévoré dans ses fondemens.
Partout l'onde en courroux s'élance :
Tu n'es plus qu'une mer sans port ,
Où s'engloutit ton opulence.
Où ne surnage que la Mort.
Tu te débats , mais Dieu se venge ,
Il plonge ton front dans la fange ,
Et son bras s'acharne sur toi.
En vain , dans ta chute profonde ,
Tu t'écriais , du fond de l'onde :
z- moi ! »
<< Volez au combat , sauvez - 1
Vainqueurs , dévorez sa richesse ,
Exterminez tous ses honneurs ,
Et ne laissez à sa détresse
Que le désespoir et les pleurs ,
Traînez , dans de viles entraves ,
Tous ses guerriers , troupeaux d'esclaves ,
;
SEPTEMBRE 1819 . 389
Loin , loin de leur natal séjour ;
Et que leurs épouses captives ,
Comme des colombes plaintives
Gémissent la nuit et le jour .
A l'aspect de tes grands désastres ,
O Ninive ! le voyageur
Du Dieu qui maîtrise les astres
Reconnaîtra le bras vengeur ;
Et voyant ton cadavre immonde
Croupir , dernier rebut de l'onde ,
Dans la fange et dans les roseaux
Il rappellera tes parjures ,
Et dira , t'accablant d'injures :
<< Ninive a mérité ses maux ! »
?
C.-L. MOLLEVAUT ,
Membre de l'Institut Royal de France .
LES ROTURIERS.
CHANSON HISTORIQUE .
AIR : Mon système est d'aimer le bon vin ,
ou de la contredanse du Diable à quatre ,
ou de Pierre et Pierrette ( de M. Désaugiers. )
La roture est digne de mépris ,
La naissance
Donne la science ;
Quand on est né duc , comte ou marquis
On sait tout sans avoir rien appris.
Le Pinde obéit aux lois d'Horace,
Jusqu'à nous sa gloire a tout franchi ;
Faut- il que le maître du Parnasse .
Ait reçu le jour d'un affranchi !
La roture , etc.
390
MERCURE
DE FRANCE,
1
Avec chagrin je vois dans Athènes
Un orateur illustrer son nom ,
Quelle honte d'être un Démosthènes ,
Quand on a pour père un forgeron !
La roture , etc.
Virgile trace ses Géorgiques ,
A quoi le ciel va-t-il donc songer
D'enrichir de talens poétiques
Qui ? le fils d'un pauvre boulanger!
La roture , etc.
Depuis trois mille ans on cite Homère
En vain , moi , j'en cherche la raison ,
On ne sait pas quel était son père ,
Peut-il être de bonne maison ?
La roture , etc.
Toujours vrai , toujours inimitable
Et donnant ses leçons à propos ,
Esope est le prince de la fable ,
Fils d'esclave , il portait des fagots !
La roture , etc.
De Piron j'admire le génie
Mais quel malheur ! grands dieux est le sien ,
Le gaillard fit la Métromanie
Et son père était un pharmacien !
La roture , etc.
L'auteur d'Emile écrit en silence ,
Son talent a droit de m'affliger ,
Eh quoi ! c'est le dieu de l'éloquence
Et son père était un horloger !
La roture , etc.
Il est vrai que le divin Molière
Lu partout , connu du monde entier ,
Par méprise reçut la lumière
Dans la boutique d'un tapissier.
La roture , etc.
SEPTEMBRE 1819 . 391
'Rollin charme , il instruit la jeunesse
Plus d'un maître fut son écolier ,
Du bon Rollin , plaignons la bassesse
N'est-il pas le fils d'un coutelier !
La roture , etc.
Tout couvert de palmes immortelles
Fléchier tonne , épouvante les rois ,
Mais son père faisait des chandelles ,
Peut-on voir un talent plus bourgeois ?
La roture , etc.
Voyez dans les champs de la vaillance
Comme Chevert se couvre d'honneur ,
S'il triomphe et s'il sauve la France
Il n'en est pas moins fils d'un tailleur.
La roture , etc.
Bois , Quinault , dans l'onde aganippide
A ta couronne , ajoute un fleuron ,
" Je sais fort bien que tu fis Armide
Mais rougis, n'es-tu pas né mitron ?
La roture , etc.
Un poëte d'un talent immense ,
Rousseau qui dans l'ode est le premier
Eh bien! n'a-t-il pas l'impertinence
De naître le fils d'un cordonnier ?
La roture , etc ,
Mais j'aperçois l'étonnant Voltaire
Combien de lauriers chargent son front,
Et c'est dans l'étude d'un notaire
Qu'il s'élance sur le double mont !
La roture est digne de mépris ,
La naissance
Donne la science ,
Quand on est né duc , comte ou marquis
On sait tout sans avoir rien appris.
Far un Convive du Caveau moderne .
392
MERCURE
DE FRANCE
.
འཨ་ ཨཿག
L'INFIDÈLE PAR AMOUR.
A mademoiselle ADELE DE MEYLAN.
NON , je ne veux plus vous aimer ;
Vous êtes jeune , aimable , belle,
Votre coeur est tendre et fidèle
Mais je ne veux plus vous aimer .
Vous avez tout ce qu'il faut pour charmer ;
Esprit , talens , doux caractère ,
Divine voix , danse légère ,
Mais je ne dois plus vous aimer.
Pourquoi donc ne plus vous aimer ?
Le feu brûlant qui me dévore ,
Par le bonheur , doublant encore ,
Finirait par nous consumer .
R. DE B,
LA ROSE .
Imitation de l'anglais .
DANS un bosquet délicieux
Un rose s'offre à mes yeux ;
Pour contempler l'éclat que son orgueil étale,
J'approche doucement
Et vois avec étonnement
Une goutte de pluie attachée au pétale .
Quoi l'aquilon a pu dans ses tristes fureurs ,
Contre la tête armer les noirs orages ,
L'aurore dans ton sein a versé quelques pleurs.
Ou plutôt d'une mère aimable et douce image ,
Ainsi que Philomèle à la fin d'un beau jour,
S'en va redemandant aux échos du bocage
SEPTEMBRE 1819. 393
Les doux objets de son amour ;
Ainşi dans ta douleur muette ,
De l'amour maternel j'admire les effets ,
Et crois te voir pleurer malheureuse et discrète ,
Le bouton que tu chérissais .
Mais des destins encore affrontant la furie ,
Tu peux braver son inutile effort ,
Qui n'envierait ton heureux sort ?
Je cours te déposer sur le sein de Sylvie .
CHARADE.
MON premier de la pureté
Est toujours la vivante image ;
Mon second est la qualité
Qui rend femme aimable à tout âge ;
Et mon tout est une cité
Qu'on trouve sur les bords du Tage.
couve
ENIGME.
D'un père destructeur je reçois la naissance ;
Nous ne pouvons l'un sans l'autre exister .
S'il est caché , je lui donne connaissance ;
Et quand on s'en approche , on cherche à m'éviter.
Ni Dieu ni moi n'éprouvons sa puissance
Pour tout le reste elle est à redouter.
LOGOGRIPHE.
PLEIN d'effroi pour mon tout , épris de ma moitié ,
L'homme pleure sur l'un , et pour l'autre soupire :
S'il n'entrevoit que l'un , il est désespéré ;
S'il est maître de l'autre , il a ce qu'il désire .
394
MERCURE
DE FRANCE
.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans ledernier Numéro, qui aparu le mercredi 87bre . 1819 .
Le mot de la Charade est PLAIDEUR ,
Celui de l'Enigme est EvE ,
Et celui celui du Logogriphe est FAON, dans lequel on
trouve fa.
mmmmm
SCIENCES.
ww
n'a
DES AEROSTATS .
DANS tous les temps les hommes ont cherché à sortir
du cadre étroit dans lequel la nature les avait placés.
Jetés sur la terre , par une puissance supérieure , pour
accomplir leurs destinées , il semble que la continuelle
inquiétude qui agite leurs âmes , que cette tendance à
s'élever dans des régions supérieures , soient une preuve
de leur origine céleste . Créé roi de la nature , l'homme
pas mis de bornes à son ambition . Son adresse , son
courage , l'ont fait triompher tour à tour de la fureur
des vagues et de la férocité des animaux. Doué d'une
intelligence divine , il a couçu et exécuté les plus sublimes
projets ; les inventions les plus merveilleuses out
été le fruit de ses réflexions et de ses veilles . Les arts ,
les sciences , lui ont du leur naissance , leurs progrès ,
leur perfection ; et au milieu de ses succès , jaloux de
connaître et de découvrir encore , il s'occupait à frayer
une route à travers des sentiers inconnus .
A sa naissance , faible enfant de la terre , il n'osait
SEPTEMBRE 1819 . 395
abandonner sa mère et sa bienfaitrice . Mais , peu à peu ,
son audace croissant avec l'âge , il s'élança dans un frèle
esquifsur la surface des eaux. A l'aide d'une voile et de
rames légères , il alla saluer des terres inconnues ; bientôt
l'intérêt prenant dans son âme la place de l'admiration
, il brava les plus grands dangers pour courir aux
extrémités du monde chercher des richesses inutiles ,
et qu'il payait le plus souvent de sa vie , suite inévitable
de l'avarice et de la cupidité . La guerre vint répaudre
ses fléaux sur les premiers humains ; le besoin de se
défendre les força de creuser le sein de la terre , et d'en
tirer des métaux propres à forger des armes meurtrières
. Le coursier , jusqu'alors indompté , souffrit le
mors et le joug ; partageant l'humeur guerrière de son
maître , il s'élança sur ses ennemis , heunissant de
colère et d'orgueil . En un mot , l'homme exalté par une
foule de passions contraires , devint cruel , ambitieux ,
avare , c'est - à- dire qu'il se civilisa .
L'eau , la terre et le feu étaient soumis à sa puissance ,
mais son orgueil n'était pas satisfait : il aurait voulu
pénétrer jusqu'au séjour du tonnerre , déchirer le voile
qui le séparait de l'immensité , et donner pour réalité
ce qu'il n'avait alors posé que comme hypothèse. La
tentative de Dédale , si funeste à l'infortuné Icare
est la seule expérience que nous ait laissé l'antiquité ,
sur une découverte qui devait être le triomphe de la
physique moderne .
?
Ce Dédale devait être un homme bien étonnant pour
son siècle , puisqu'au rapport de Diodore de Sicile , il
traversa , à l'aide de ses ailes , la mer appelée Critique ,
et vint aborder en Sicile. Dans le Ménon et l'Eutyphron
de Platon, nous voyons qu'il avait construit des statues
qui s'enfuyaient avec vitesse lorsqu'elles n'étaient pas
fortement retenues . D'autres philosophes s'occupèrent
aussi de pareilles découvertes , entr'autres , Architas
de Tarente , qui parvint à faire voler une colombe de
bois .
Depuis cette époque jusqu'au milieu du seizième
396
MERCURE DE FRANCE.
siècle , aucune entreprise intéressante en ce genre ne
fut tentée . Le premier qui s'en occupa fut un jésuite ,
le père Lana , qui , dans un ouvrage eutrêmement curieux
, donna le dessin d'une machine , et en même temps
les moyens de l'élever dans les airs . C'était un vaisseau
léger , porté sur quatre sphères ou globes , dans lesquels
le vide parfait devait être produit . Hooke et Borelli ,
savans distingués de ce temps , soutinrent qu'un tel
projet ne pouvait être exécuté. Personne n'en ayant fait
l'expérience , les choses en restèrent là , malgré les
efforts que l'on fit souvent pour ouvrir cette nouvelle
route à travers les nuages.
Les frères Montgolfier , ués en France , furent les
véritables auteurs de cette découverte. L'opinion pu
blique , qui doune la plupart du temps tout au hasard ,
voulut encore lui attribuer le fruit des veilles laborieuses
et des connaissances de ces deux physiciens . On disait
que c'était à la vue d'un sac de papier enflammé par son
ouverture , et qui s'était élevé en l'air , que Montgolfier
avait eu l'idée de construire un grand vaisseau de matières
légères , dans l'intérieur duquel il eut fait le vide
au moyen du feu . On sait , depuis long- temps , ce qu'on
doit penser de toutes ces origines miraculeuses ; aussi
n'insisterai - je pas davantage , j'aime mieux écouter
Montgolfier lui-même , disant à l'Académie réunie : Que
c'était après avoir médité sur l'ascension des vapeurs
dans l'atmosphère , où elles se réunirent pour former
des nuages , qu'il avait conçu le hardi projet de former,
à l'aide d'une vaste enveloppe et d'une vapeur légère ,
une espèce de nuage que la seule pesanteur de l'air forcerait
de s'élever jusqu'à la région des orages ; qu'en
enfermant dans un vaisseau léger unfluide spécifiquement
moins lourd que l'air atmosphérique , il pourrait
tirerparti de la rupture d'équilibre de ces deuxfluides ,
pour élever dans l'air des masses proportionnées au volume
du corps ascendant.
Un pareil évènement ne manqua pas d'attirer une
foule d'ennemis aux frères Montgolfier , semblables à
SEPTEMBRE 1819. 397
ces personnages qui soutenaient à Christophe Colomb
qu'il n'existait pas de Nouveau Monde, et qui , après la
découverte de l'Amérique , voulurent prouver que les
anciens connaissaient cette nouvelle partie de la terre.
Il se trouva de prétendus savans qui affirmèrent que
cette découverte n'était autre chose que des projets de
Lana , de Borelli , de Galien, mis à exécution . Ce Galien
était un dominicain du dix-septième siècle , qui publia
des récréations physiques , dans lesquelles il donne la
description d'un vaisseau que l'on pouvait promener
partout le monde : il devait contenir des munitions de
guerre et de bouche , avec une immense population .
Quoique cette description soit une plaisanterie fort ingénieuse
, il n'en est pas moins vrai que le principe sur
lequel il bàsait son expérience , était incontestable . La
pesanteur de l'air décroissant à mesure qu'on s'élève
dans l'atmosphère , il supposait qu'au moment du départ
, en opérant un vide dans le vaisseau , on le forcerait
de quitter la terre , et qu'alors la colonne d'air inférieure
se trouvant plus pesante , le soutiendrait et le
porterait partout où les voyageurs le désireraient. Il y
a loin , comme on peut facilement le voir , du bâtiment
de Galien à l'aréostat de Montgolfier ; mais comme
l'envie est presque toujours aveugle , elle n'a pas vu la
différence , et s'est efforcée de faire regarder comme
plagiat ce qui y ressemblait le moins .
Sûr du succès de son expérience , Montgolfier convoqua
une nombreuse assemblée à Annonai ; et le jeudi
5 juin 1783 , on eut le spectacle le plus étonnant qui
eût jamais frappé la vue des hommes , celui d'une machine
ayant ceut dix pieds de circonférence , s'élevant
majestueusement dans les airs , et venaut prendre possession
d'un nouvel empire que l'homme devait bientôt
parcourir lui -même.
Le bruit que fit cette nouveauté se répandit partout ;
Paris eut bientôt ses aéronautes , et MM. Charles et
Robert répétèrent cette expérience au Champ - de-Mars ,
en présence d'une multitude immense , qui bordait
398 MERCURE
DE FRANCE .
les alentours du lieu où se passait cette scène mé
morable.
Jusqu'alors personne n'avait ose s'élancer avec une
pareille machine ; l'idée de se voir ainsi suspendu à des
distances énormes , loin de tout point fixe et de tout
secours , avait glacé d'effroi les plus intrépides . Cependant
Pilatre des- Rosiers , qui périt si malheureusement
dans la traversée de Boulogne à Londres , entreprit ,
avec M. Giraud de Villète , ce périlleux voyage , qui
réussit complètement ..
A cette époque , des savans seuls , jaloux d'étendre
les bornes de la science , s'occupèrent d'ascensions
aérostatiques , abandonnées maintenant à des spéculateurs
la plupart du temps ignorans , et plus empressés
de faire récompenser leur courage qu'à le faire servir
à l'intérêt public . Aujourd'hui une fête ne saurait être
complète , si l'on n'y voyait figurer un aérostat ; aussi
les Blanchard , les Garnerin et leurs épouses, ont-ils fait
fortune de cette manière.
Malgré les précautions que l'on prenait continuellement
, ces voyages offraient toujours de grands dangers ;
ce globe pouvait ne pas résister à la dilatation du gaz ,
les vents contraires pouvaient l'agiter assez pour le
déchirer et le détacher des cordages qui le retenaient ;
aussi avait-on cherché plusieurs moyens pour protéger
le navigateur , s'il se trouvait sur le point d'être précipité
sur la terre. La belle expérience du parachute, faite
par mademoiselle Garnerin , répondit à tout , et fit voir
de quelle utilité pouvait être cette nouvelle partie de la
physique , puisque l'on pouvait presque braver tous les
événemens et s'abandonner avec plus d'assurance au
milieu du séjour des tempètes .
Je ne regarde pas comme aéronautes ni comme gens
capables de reculer les borues de l'art , MM. Degen ,
Augustin , et autres qui s'imaginaient pouvoir diriger
leurs ballons à l'aide d'ailes , d'avirons , de rames , plus
propres à embarrasser la machine qu'à lui faire suivre une
direction donnée. Il est de fait qu'on ne peut se diriger
SEPTEMBRE 1819. 399
dans un élément qui n'offre aucun point d'appui ; qu'au
lieu de charger leur appareil de machines inutiles , ils
devraient le simplifier , pour résister aux courans d'air
qui existent aux différentes hauteurs de l'atmosphère .
Tout le monde connaît la terrible catastrophe arrivée
à madame Blauchard . L'habitude qu'elle avait de ces
expériences , lui faisait mépriser l'usage d'un parachute .
Une ordonnance sage vient d'être rendue , et ne permet
plus de pareils voyages , sans que l'aéronaute soit muni
d'un aussi puissant auxiliaire. C'est aussi , quelque
temps après cet évènement , que je reçus une notice sur
un nouveau moyen de diriger les ballons dans l'espace ;
moyen pour lequel l'auteur désirait prendre acte d'aucienneté
. L'engagement que nous avons contracté avec
le public , de lui faire part de tout ce qui pourrait être
utile aux sciences ou aux arts , m'engage à citer ici
quelques morceaux de ce nouveau projet.
Des ballons et de leur direction.
« Le système des ballons , dit l'auteur , est loin d'être
perfectionné ; de là naissent les dangers de tous genres qui
environnent cette expérience , et qui en rendent l'application
périlleuse . On ne voit dans l'action de la personne
qui s'élève dans les airs qu'un sacrifice intéressé
de son existence; elle ne saurait se diriger dans l'espace;
c'est un globe abandonné aux vents qui portent l'aéronaute
où il ne veut point aller ; et quand il s'agit de rejoindre
la terre , il ne saurait faire choix de l'endroit qui
lui paraît le plus propice . L'emploi duparachute est le
déréglement de l'imagination la plus jautive ; c'est un
autre danger que l'on veut affronter . Les globes aériens
furent inventés dans l'antiquité ; on supprimait l'air de
l'intérieur du globe ; et rendu plus léger , il s'élevait
quelques instans ; l'invention des parachutes n'est pas
plus moderne seulement autrefois on n'attendait pas :
1
400 MERCURE DE FRANCE .
\
le déploiement de l'étoffe , mais pour maintenir l'équi
libre , le sommet du dôme avait une ouverture. On a
fait de toutes ces choses un emploi différent , mais toujours
inutile ; beaucoup de personnes out rêvé la possibilité
de donner une direction aux ballons ; on a dû
sourire de leur présomption , et , en effet , n'ayant aucun
point d'appui , l'addition de toute espèce de machines
au ballon ne devait servir qu'à présenter plus de
résistance à l'air , et n'amener par conséquent aucun
résultat heureux ; le gouvernail que l'on y a quelquefois
joint , ne pouvait servir , dans tous les cas , que
comme une espèce de girouette et empêcher pourtant
le tournoiement du ballon. Il est douc évident que tous
les moyens en usage jusqu'ici , et quelqu'ingénieux
qu'ils fussent , devaient rester absolument sans résultat ;
mais il ne s'ensuit pas de lå que ce qui n'a pas été trouvé
ne puisse pas l'être . Le génie créateur ne se décourage
pas l'idée seule de vaincre les obstacles amène souvent
à la gloire de les surmouter . »
Ordinairement ce que nous faisons , nous paraît seul
bien fait ; aussi l'auteur de cette notice , après avoir
dit que l'on ne pouvait pas se diriger dans l'espace ,
avance-t-il qu'il a trouvé ce moyen.
« La mythologie grecque repose sur des bases vraies ;
et la fiction , quoiqu'on en dise , naquit toujours de la
vérité. Les chars que les déesses montaient pour franchir
l'espace , étaient toujours traînés par quelques
animaux qui ne devaient leur naissance qu'à l'imagination
vagabonde des poètes : ainsi l'on voit le char du
soleil conduit par des chevaux d'une fougue impétueuse.
Je me suis dit : s'il existait dans les animaux qui ont
la faculté de s'élever au-dessus de la terre, une force et
une docilité pareilles à celle du cheval , il serait possible
, si ce fait était vrai , d'atteler un tel animal au
ballon , et alors de le gouverner , aller contre les
vents , et de marcher à son gré ; s'élancer et se maintenir
dans les airs était déjà beaucoup pour l'homme
SEPTEMBRE 1819. 401
1
mais s'y diriger serait tout ; parvenir à ce résultat c'est
le but de toutes mes pensées . »
Je m'arrête ici , et saus faire observer scrupuleusement
la singularité de cette phrase , que l'emploi du parachute
est le déréglement d'une imagination fautive et
autres de même force , qui prouvent que si l'auteur
est mécanicien , il n'a pas beaucoup profité des leçons de
physique qu'il a pu recevoir dans sa jeunesse ; je me
contenterai de dire que son moyen de direction est
établi sur la composition d'un certain feu tirant qu'il
renferme dans un tube, et au moyen duquel il espère se
diriger dans l'atmosphère .
Cette expérience , à ce que je crois , sera faite en public
; on pourra alors juger entre l'auteur du projet etle
journaliste qui le critique . Jusqu'à cette époque , on'
me permettra d'avoir une opinion particulière , parce
que la conception de pareilles machines exige une
foule de conuaissances que ne me paraît pas posséder
l'auteur de ce nouveau projet.
Ch . d'ARGÉ .
mmmmmmmmmmmmmmm⌁ ⌁wmmmmmmmmmmen
LITTÉRATURE.
Sur Madame DE STAEL.
MADAME DE STAEL , à qui nous consacrerous cet article
, n'a senti , on peut le dire , ni le charme , ni
les convenances des travaux paisibles. Emportée par
ses passions dans la lutte orageuse des partis , elle préconisa
de bonne heure les principes les plus opposés
aux progrès des lettres , et même les vertiges d'une décadence
prochaine . Puis , passionnée pour les hautes
26
402 MERCURE
DE FRANCE .
proportions , elle transporta dans l'idiôme manié par
Racine et Voltaire , quelque chose de cette enflure
allemande à laquelle son goût s'était accoutumé. Dès
son début , la raison avertit madame de Staël qu'elle
prenait une fausse route ; mais cet avertissement fut
nutile , madame de Staël ne marcha plus que sur la
ligne qu'elle s'était tracée . La gloire d'entraîner la foule
valait sans doute mieux que les succès d'un talent naturel
ou gracieux . On conçoit assez que , dans l'ivresse
de son triomphe , madame de Staël ait pu dédaigneusement
repousser les cbservations de la critique et les
conseils de l'amitié ; mais , comme on le lui prédit dès
ce moment , le temps devait changer pour elle . L'admiration
qn'inspira cette femme célèbre , n'est plus
maintenant qu'un souvenir dont les gens de goût se défendent
. Nous pourrions faire encore plus , nous pourrions
hardiment avancer , sans blesser aucune sorte de
convenances , que vingt pages de suite écrites avec pureté
, noblesse et génie , ne pourront être extraites des
livres qu'elle a donnés. Qu'on les relise sans prévention
de parti , on sera assurément de cette opinion .
La réputation de l'auteur de Corinne tint à des élémens
divers , long-temps à l'éclat de son apparition dans
le monde littéraire ; puis à ses opinions , à ses haines
privées et politiques , puis à une haute existence sociale
; enfin , à l'opposition singulière qu'elle manifesta
au chef d'un puissant empire. En parlant d'Aspasie ,
nous voulions montrer quelle influence une femme
peut exercer dans la société , et comment se tempérait
chez les Athéniens , l'éclat de la représentation . En repreuant
la même question , et en l'examinant dans l'esprit
de nos moeurs et de notre législation , nous dirions
que le pouvoir des femmes est déterminé par certaines
convenances ; nous blâmerions , et par cela même ,
madame de Staël de s'être placée au - delà des convenances
ou des devoirs de son sexe. Une portion de talent
ne l'en exemptait point.
Représentons -nous un moment madame de Staël , au
:
SEPTEMBRE 1819. 403
milieu des habitudes et des hommes qui flattaient le
plus ses passions , nous aurons un tableau du château
de Coppet. Pour cela , imaginons cette pauvre Suisse ,
ce triste Coppet , quelque château assez bisarrement
construit , entr'autres choses remarquables , une triste
salle , une table où le désordre atteste assez celui de
l'auditoire , madame de Staël formant centre auprès de
ses illustres amis les docteurs Rebecque , Sismondi ,
Schlegel frères , Schweigauser.
Madame de Staël pérorant , à perte de vue , sur la
liberté indéfinie de l'homme , sur la perfectibilité sociale
également indéfinie , sur la poésie française , sur
le goût français , sur la supériorité du goût et de la poé
sie allemande , sur toutes les littératures passées , présentes
et futures ; enfin , madame de Staël ranimant
mille questions oiseuses et usées , et de plus en plus
dignes de sa déraison . De la part de nadame de Staël ,
des élans , des cris de pythique ou d'inspirée ; de la part
de MM. Rebecque , Sismondi , Schlegel frères , Schwei
gauser , etc. , des trépignemens , des éclats à couvrir
une surface de lieux .
Ce tableau rappelle moins une de ces conversations
brillantes , où les Grecs au savoir préféraient les
bons mots , qu'une de ces discussions si communes
dans les cabarets de Goëtingue et dans les tavernes de
Westminster.
Cependant de hautes pensées ont marqué la carrière
de madame de Staël. Pour cette raison , il y aurait injustice
ou sévérité à juger son mérite philosophique et
littéraire , sans le plus mûr examen. Les plaisanteries
prouvent peu contre la supériorité . En France , la satire
n'atteint jamais que l'impuissance et le ridicule .
Un écrit en faveur de J.-J. Rousseau fut l'ouvrage
qui annonça madame de Staël à l'Europe . Au milieu de
formes étranges inusitées dans nos classiques , on a pu
remarquer , dans ce même livre , des aperçus fins , vivement
exprimés , de l'esprit à chaque page , de la raison
et même de l'éloquence. On aima dans ce livre ,
404 MERCURE DE FRANCE.
comme l'a si bien fait remarquer un critique illustre ,
jusqu'à l'excès d'enthousiasme qui se mêlait à l'éloge de
Rousseau.
Après le succès de cet ouvrage , et de nouveaux succès
dans l'art de causer , madame de Staël pouvait- elle
convenablement écouter la critique ? Ne voyait- elle pas
plus haut ? ne voyait- elle pas plus philosophiquement ?
Mais a -t - elle vu mieux ? voilà la question .
Madame de Staël , qui manquait de justesse dans le
jugement , donna successivement dans toutes les absurdités
philosophiques de l'école de Kant ; on la vit , dans
sou deuxième ouvrage de la littérature considérée dans
ses rapports avec les institutions sociales , juger des
écrivains qu'elle n'avait pu lire , contredire le passé , le
présent ; infirmer l'histoire en citant l'histoire , et se
déclarer l'ardente apologiste de telle idée systématique
que le bon sens voulait qu'on rejetât.
Madame de Staël , en établissant sur des assertions
controuvées sur des contradictions sans nombre , le
système de la perfectibilité sociale , n'a démontré
pour nous qu'un calcul faux , qu'une exagération
insoutenable.
Certes , la raison s'élève contre ces étranges systèmes
qui proclament, au bruit de la chute des empires et sur
les débris mutilés des arts , que rien de ce qu'enfanta le
génie et la législation ne peut périr ; que l'esprit humain
ne décroit point, que la civilisation est immuable , parce
que l'homme , par le secours de l'homme , transmet ses
archives aux siècles. «Rien ne décline ou ne périt dans
le monde et dans l'ordre moral , tout tend à un mieux
continu dans les sociétés » . Impudens sophistes !... Les
traces de cette révolution sanglante qui traversa la
monarchie des Duguesclin , des Bayard et des Condé
ne désillent pas vos yeux ? Les excès dans l'ordre politique
ne vous soulèvent point ! Seraient- ils un pas vers
cette prétendue perfectibilité , vers le mieux supposé.
Suivant vous , la marche du corps social , de siècle en siècle
, n'est qu'un effet du mouvement donné phlosophiSEPTEMBRE
1819. 405
que et moral. Etrange aveuglement qui vous fait repousser
et la plus haute pensée de la sagesse antique , et le
Dieu et la religion de vos péres ! ... La religion qui
cimenta le pacte des sociétés modernes , et qui , suivant
l'expression de M. de Châteaubriand , retarda la
chûte de l'empire romain déjà croulant de toutes parts.
Vous définissez la perfectibilité une conséquence de l'ordre
moral et philosophique; vous niez que de hauts résul
tats aient eu une cause supérieure au calcul. Au milieu
des grands évènemens qui se sont successivement précipités
devant nous , votre raison n'a point supposé la main
éternellement puissante qui détruit et rélève les empires.
pro-
Dans la question des lettres et des arts , madame
de Staël va plus loin . Le mérite littéraire des grandes
époques de l'antiquité , n'est reconnu que
dans une
portion relative aux progrès de la philosophie . Les
beaux jours d'Athènes lui paraissent au -dessous des
temps où la philosophie fleurit à Rome. Le genre humain
du temps de Cicéron , Caton touchait ( suivant
madame de Staël ) à l'âge de la mélancolie qui mène à
l'état perfectible.
La littérature , considérée comme un délassement de
l'esprit , comme l'expression des sentimens vrais ,
doux et passionnés , est une occupation futile ; la
littérature , considérée comme un moyen de développer
des questions erronnées , est une occupation faite
pour les esprits supérieurs. Ah ! Madame , vous n'aviez
garde de vous oublier dans ce partage .
Entre mille assertions remarquables , on trouve
qu'Aristote , ce génie sublime , cet homme universel ,
que les sciences ont nommé leur maître , n'est que
l'historien des premières observations des premiers
temps philosophiques .
Dans un autre chapitre , madame de Staël avance
que le don du génie est le plus funeste qu'une femme
puisse recevoir de la nature ; qu'une supériorité réelle
chez une femme est toujours coutestée avec amertume.
Ici l'indiguation donne à madame de Staëi des expres406
MERCURE DE FRANCE.
sions faites pour toucher les âmes les plus irascibles en
ce genre. Madame de Staël dit qu'elle tient infiniment
à l'opinion publique , au jugement des gens de goût et
d'imagination , à condition , cependant , que ceite opinion
soit en faveur de ses ouvrages. En posant la question
inverse ou retournée : Influence des femmes dans
la société , décadence des lettres , progrès de l'amour
propre. Madame de Staël aurait parlé de conviction ,
et dit assurément des choses plus justes.
Alfred de L***
JOURNAL HISTORIQUE DU BLOCUS DE THIONVILLE , en
1814 , et de THIONVILLE , SIERK et DROEMACK , en
1815 , contenant quelques détails sur le siége de
LONGWI , rédigé sur des rapports et mémoires communiqués
par M. A. An . ALM** , ancien officier
d'état-major au gouvernement de Madrid ( 1 ) .
PENDANT Vingt ans nos soldats avaient tellement multiplié
les traits de courage et les actes de dévouement
à la patrie , qu'on s'était accoutumé à regarder en quelque
sorte comme ordinaire des actions qui , dans d'autres
temps moins fertiles en prodiges de valeur , eussent
été considérées comme immortelles . La rapidité
d'ailleurs avec laquelle se succédaient les événemens de
la guerre contre les différens peuples de l'europe , était
telle qu'il eût été en quelque sorte impossible de suivre
ces événemens dans tous leurs détails . Aussi avait- on
pris l'habitude de ne plus faire attention qu'aux grandes
batailles , et de passer sous silence une foule d'incidens
très -remarquables en eux - mêmes , mais en trop
grand nombre pour pouvoir être tous observés.
(1 ) Un vol. in- 8. de 224 pas . Blois , chez Verdières . 1819
Paris , à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº , 7、
SEPTEMBRE 1819 . 407
Aujourd'hui que le calme dont nous jouissons permet
de promener à loisir nos regards sur le passé , que
de particularités importantes viennent s'offrir à nos
yeux ! que d'actions jusqu'à ce jour oubliées viennent
réclamer à leur tour un tribut d'éloges justement mérité !
Plus on apprend de détails , plus on reconnaît dans
chaque militaire français un héros dont le nom mérite
une place dans l'histoire . Généraux , officiers , soldats ,
tous ont donné des preuves de valeur et de dévouement
, dont les plus glorieux temps de l'antiquité n'offrent
que peu d'exemples ; tous ont les plus augustes
droits au respect et à l'admiration de la postérité .
En vain de lâches folliculaires , en vain de fougueux
et aveugles fanatiques ont cherché et cherchent encore.
à flétrir les lauriers qui ombragent les fronts cicatrisés
de nos braves . Leur gloire est aussi impérissable que
le superbe monument en bronze destiné à en perpétuer
le souvenir.
ne
Parmi ces valeureux guerriers , ceux qui , lors des
deux invasions de 1814 et de 1815 , ont défendu nos
places frontières , jusqu'à la dernière extremité ,
se sont pas acquis , sans doute , moins de droits à la
reconnaissance nationale, que ceux, qui , en bataille
rangée , ont défendu pied à pied le terrain sacré de la
patrie contre des ennemis aussi nombreux qu'acharnés .
Les généraux Barbanègre , Hugo et Ducos , résistant
contre des corps d'armée entiers avec une poignée
d'hommes , la plupart estropiés , dans les importantes
places d'Huningue , de Thionville et de Longwi , ne
sont pas moins étonnans sans doute qu'un maréchal
connu par ses exploits , ne pouvant défendre la capitale
de la France avec cent mille hommes à sa disposition.
Comme tous les détails relatifs à la défense , pour
ainsi dire miraculeuse , de ces généraux , dans un moment
où toute la France était envahie par l'ennemi , ne
peuvent qu'intéresser vivement non - seulement nos militaires
, mais encore tous les amis de la gloire de leur
pays , nous nous empressons d'annoncer le Journal
408 MERCURE DE FRANCE.
historique du Blocus de Thionville , en 1814 et en
1815 , qui vient d'être publié . Cet ouvrage est rédigé
par un anonyme qui paraît très-bien instruit de toutes
les particularités qu'il rapporte , à l'occasion des fails
qu'il cite. L'auteur pourrait peut-être dire , avec autant
de raison que le prince troyen à la reine de Carthage :
· Quæque ipse miserrima vidi,
Et quorumpars magnafui,
offre tout l'intérêt qu'on a lieu d'attendre du récit des
travaux et des efforts d'une faible garnisòn luttant
seule , et sans aucun espoir de secours , contre des
assiégeans entièrement maîtres du pays , et ayant une
supériorité de forces qu'ils sont à portée d'augmenter
encore à chaque instant. Cet ouvrage présente le tableau
d'un petit nombre de soldats , la plupart vétéraus ou
invalides , défendant , avec la dernière intrépidité , une
place qui eût exigé une garnison six fois plus nombreuse
on voit leur brave commaudant , le général
Hugo , malgré les pertes immenses que des évènemens
antérieurs lui ont fait éprouver , et l'incertitude sur son
sort à venir , rejetant avec indignation l'offre d'une
brillante fortune et d'un poste distingué , qui lui est
faite de la part du prince de Hesse.
L'exactitude avec laquelle les événemens et les faits
particuliers relatifs aux deux blocus de Thionville , sont
consignés dans cet écrit , font regretter que la modestie
de son auteur l'oblige à garder l'anonyme. On peut juger
d'ailleurs , par le passage suivant , du bon esprit qui
a présidé à sa rédaction .
" .... Notre territoire était envahi de toutes parts ;
toutes les armées de l'Europe en foulaient les departemens
; la capitale était devenue le quartier-général de
leurs souverains , et cependant aucune de nos forteresses
ne voyait flotter de pavillons ennemis sur ses
remparts ; tous les gouverneurs fidèles à leurs devoirs ,
conservaient , au sein des malheurs publics , une attiSEPTEMBRE
1819 . 409
tude à la fois imposante et sublime . O siècle fécoud en
prodiges , tu avais aussi cet exemple unique à présenter
à la postérité ! » >
Assurément celui qui s'exprime de la sorte , ne peut
être qu'un véritable ami de la patrie et de l'honneur du
du nom français .
Victor VERGER.
•
EVENEMENS ARRIVES EN FRANCE DEPUIS LA RESTAURATION
DE 1815 ; par Hélène-Marie WILLIAMS , traduit
de l'anglais ( 1 ) .
MARIE-HÉLÈNE WILLIAMS s'était déjà fait connaître
par quelques aperçus et observations sur la France ,
qui , au mérite de l'originalité , réunissaient assez souvent
celui de la vérité . Quoique étrangère , loin de dénigrer
comme les incorrigibles ultrà un peuple qui , au
moral comme au physique, tiendra toujours le premier
rang parmi les nations de l'Europe ; elle s'était plue à
l'admirer daus sa bonne comme dans sa mauvaise fortune
, et à lui rendre justice sur sa conduite et ses actions
, à une époque où il passait pour criminel de
trouver quelque chose de louable dans un Français qui
n'avait point porté ses armes contre sa patrie , et qui
n'avait pas voulu , à l'instar des émigrés et des Vendéens
, combattre pour les étrangers , et envoyer des
notes secrètes aux puissances alliées , pour les prier
de ne point retirer leurs troupes de la France .
L'auteur commence son ouvrage par quelques réflexions
générales sur la chambre de 1815 , sous l'auspice
de laquelle une fatale réaction eut lieu en France ,
(1 ) Un vol . in- 8 Prix , 3 fr . , et 3 fr. 50 c. franc de port. Paris ,
1819 , chez Rosa , libraire , grande cour du Palais - Royal , et à
la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
412
MERCURE DE FRANCE .
et où la terreur sous un nouveau nom , fut encore une
fois à l'ordre du jour . « Des listes de proscriptions ,
ajoute Hélène-Marie Williams , furent formées . Le
Roi voulut en vain lui -même ratifier les mots oubli et
pardon : ces mots , qu'on ne peut retracer sans émo
tion , prononcés par Louis XVI , avec la sublime magnauimité
de la vertu chrétienne , et en présence de
l'échafaud. »
Cette réaction s'étendit avec violence sur les protestans
du Midi ; nous nous abstiendrons de rapporter
ce que l'auteur dit à ce sujet , ainsi que les détails des
crimes et des assassinats qui en furent l'affreux résultat
ces faits sont connus , et il n'y a pas de bons Français
qui ne doive frémir au seul souvenir que ces forfaits
inouis furent suscités et dirigés par des Français ,
qui , se disant amis du trône et de l'autel , ébranlèrent
l'un et ne purent parvenir à défendre l'autre.
L'auteur , au sujet de la loi des élections , fait les
remarques suivantes : « Les formes d'élection , dit-il ,
observées en France , sont totalement différentes de
celles de l'Angleterre . Dans ce pays , le peuple , dans
la première effervescence de l'exercice de ses droits populaires
, est exposé au tumulte , tant qu'on le croit
nécessaire. La nation sait comment arrêter ce torrent.
Elle est sûre d'être entendue quand elle dit : VOUS IREZ
JUSQUES LA ET NON PLUS LOIN ; au lieu que les assemblées
populaires de Westminster seraient du plus graud dauger
à Paris. >>
N'en déplaise à Marie-Héléne Williams , les formes
d'élection en Angleterre , ont plutôt l'air de Saturnales
que d'assemblées d'un peuple grave , et qui se dit penseur.
Au reste , on ne sait donner quel nom à ces assemblées
, ou les injures et les coups de poing sont les
préliminaires obligés de John Bull , qui prélude à la
vente de son suffrage.
La matière du nouveau concordat fournit à notre
auteur un chapitre aussi curieux qu'intéressant . Selon
lui , « le concordat de Napoléon conciliait assez bien
1
SEPTEMBRE 1819 411
le spirituel et le temporel , et il aurait été prudent de
ne pas vouloir améliorer ce qui était déjà une amélio- /
ration. On sait que c'est à M. Blacas d'Aulps , què nous
sommes redevables d'un si beau présent , et à l'abbé
Fraissinous de l'avantage d'en pouvoir saisir toutes les
beautés et surtout l'utilité .
» Un membre de l'Eglise gallicane , dit Marie -Hélène
Williams , un des premiers prédicateurs de la capitale
, a risqué de publier un livre en faveur du concordat
et des prétentions du pape . Cet ouvrage est si
contraire à l'esprit qui a toujours animé le clergé de
France , que quelques personnes ont cru y voir percer
le desir pour l'auteur d'obtenir une place dans le sacré
college , et de devenir par là un des héritiers présomptifs
de la thiare ( 1 ) . Cet ecclésiastique a fait pendant
quelques temps , à Paris , des conférences religieuses
qui ont été très-suivies (2 ) ....... M. l'abbé
Frayssinous , en ouvrant ses conférences , il y a deux
ans , s'étendait avec beaucoup d'éloquence sur
une
pensée qui , depuis long-temps était dans tous les esprits
de France : Marchons avec le siècle. Comme
l'abbé n'avait pas défini ces termes avec précision ,
l'auditoire était loin de soupçonner que le siècle avec
lequel il était question de marcher , était celui de
François Ier.
Nous ne partageons point l'opinion de Marie -Hélène
Williams sur les Sociétés bibliques , dont elle fait le
plus grand éloge , et nous sommes à concevoir quel
l'a (1) Pourquoi ce fameux prédicateur ne serait- il pas un jour
cardinal , puisque l'abbé Maury , de scandaleuse mémoire ,
bien été ?
(2) Par qui ? Par les étourneaux des salons ; il était alors du
bon ton d'aller entendre l'abbé Frayssinous discuter les principes
fondamentaux de la religion chrétienne , et pour être accueilli
avec intérêt dans un cercle , il fallait de rigueur avoir assisté à
Saint-Sulpice , aux conférences du susdit abbé , à qui la tête a
manqué de tourner d'un engouement aussi ridicule .
412
MERCURE DE FRANCE.
grand fruit on peut retirer de la lecture de la Bible ;
à deux ou trois épisodes intéressans près que renferme
ce livre , nous le croyons propre à donner une idée
fausse de la Divinité ; notre sentiment est appuyé par
l'abbé de la Mennais , un des coryphées du Conservateur
, et qui , certes , dans une pareille question , doit
être cru sur parole ; selon cet abbé « les Sociétés
bibliques sont des sociétés de l'anarchie religieuse , qui
mène à l'anarchie politique . Est- ce que nous n'avons
pas assez de jacobins ? s'écrie - t- il , nous faut-il encore
des puritains ( 1 ) ? Les fiers réformateurs de la religion
chrétienne ne savaient pas eux - mêmes ce que c'est que
la religion. Luther n'a fait que changer l'unité du culte
en une démocratie d'opinions . >>
Selon ce même abbé , l'homme des anciens jours ,
né pour la plus grande gloire de Dieu , l'édification
des fidèles et la conversion des pécheurs ;
Tout chrétien qui raisonne a le cerveau blessé :
Bénissons les mortels qui n'ont jamais pensé.
Mais laissons là l'abbé la Mennais , pour nous occuper
un instant des Missionnaires et des Pères de la
foi , dont les hauts faits méritent de figurer dans les
anuales du dix - neuvième siècle : voici comme s'exprime
à leur sujet notre auteur :
« Des missionnaires catholiques ont été envoyés par
on ne sait qui , pour érrer on ne sait où , dans la France,
en pélerinage , et en prêchaut les dogmes de la foi'catholique
, comme s'ils étaient aussi ignorés sus les
bords de la Garonne que sur les rives du Mississipi ;
ils plantent de grandes croix de fer dans les principales
rues des villes et des villages qu'ils traversent ; ils gra-
( 1 ) M. l'abbé a peut - être ses raisons pour ne pas aimer les puritains
; ils n'étaient ni intrigans , ni soudoyés pour écrire des
libelles dans un journal.
SEPTEMBRE 1819 . 413
vent des figures de coeurs , et dans chacun le nom d'un
de leurs fidèles , ces croix deviennent des objets d'idolâtrie
pour les têtes faibles , qui souvent sont en grand
nombre et si Fléchier vivait , ce serait aujourd'hui
qu'il serait tenté d'écrire , comme il fit au temps de
Louis XIV : « Si Israël devient idolâtre , je briserai le
serpent d'airain . >>
Čes missionnaires ne plantent pas seulement des
croix de fer , mais ils font encore descendre du ciel
des lettres de J.-C. , de la sainte Vierge et des Saints
les plus renommés , lettres qui leurs sont adressées directement
, franches de port , et dans lesquelles on les
engage à poursuivre leurs missions avec ferveur , en
prêchaut avec une sainte colère contre les acquéreurs
des biens nationaux , et contre ceux qui n'ont pas le bon
esprit de croire des choses incroyables . A la tête de ces
convertiseurs , plus intéressés qu'intéressans , et qui
n'ont pas oublié ce passage de l'Ecriture-Sainte : Non in
solo pane vivit homo , marche fièrement un des exchapelains
de Napoléon , l'abbé Rauzan , puisqu'il faut
l'appeler par son nom. Cet abbé vaut à lui seul deux ,
trois , quatre , cinq , et même six abbés ou missionnaires
: c'est bien lui qui peut s'écrier : Zelus domus
tuæ comedit me.
<< Pendant que les missionnaires , poursuit Marie-
Hélène Williams , plantaient des croix , les jésuites
ont tenté de former de petits séminaires , afin de greffer
les principes qui leur sont propres , et leurs doctrines
particulières , dans l'esprit de la jeunesse , d'élever
une pépinière de nouveaux disciples , et de
ressaisir l'empire sur le genre humain . Ces Pères de la
foi , car tel est le titre qu'ils se donnent , baunis depuis
long-temps par les rois , abhorrés des nations , chargés
des imprécations de l'Europe , et repoussés en Asie ,
ont planté leurs tentes au sommet des Alpes ; ils ont
envahi ce champ d'asile de la liberté ; ils semblent de
là jeter leurs yeux avides sur le monde , comme s'il
devait redevenir leur patrimoine......>>
414 MERCURE DE FRANCE .
Que Marie - Hélène Williams ne tremble plus ,
qu'elle se rassure , les jongleries des Pères de la foi et
des Missionnaires peuvent , à la vérité , faire encore
un petit nombre de dupes dans quelques villes , bourgs
ou villages du Midi , mais l'instant n'est pas éloigné, où
la superstition et le fanatisme , justement proscrits par
toutes les nations de l'Europe , iront se réfugier chez
les inquisiteurs d'Espagne , accoutumés à choyer de
pareils hôtes.
On ne lira pas sans intérêt quelques observations de
l'auteur sur la loi du recrutement , qui n'est autre
chose que la conscription sous une autre dénomination.
Le principe fondamental de la conscription avait été
posé par l'assemblée constituante. Ce principe était
juste, mais son application devint odieuse et inhumaine.
Napoléon tourna ce système à sa manière , c'est-à - dire ,
aux projets de son ambition , à laquelle il tournait tout.
D'ailleurs , il avait un mépris souverain pour les hommes
, et il le faut avouer , il avait de bonnes raisons de
ne pas les considérer beaucoup , les voyant toujours
à ses pieds , il pouvait dire :
Je les vois à mes pieds baisser leur tête altière :
Ils peuvent murmurer, mais c'est dans la poussière.
Ce que dit l'auteur , des processions catholiques ,
du congrès d'Aix-la-Chapelle, et de la proposition de
changer la loi des élections , n'est point ce qui est le
plus remarquable dans son ouvrage ; ces chapitres
pourront se lire cependant avec intérêt par tous ceux
qui ne sont pas bien au cours des événemens. Si Marie
- Hélène Williams se trompe quelquefois dans ses
aperçus , il faut l'attribuer à cet enthousiasme qu'elle a
pour sa patrie, dont elle croit les lois et les institutions
aussi justes qu'admirables.
G. F.
SEPTEMBRE 1819 . 415
wwwm mmmmmm
CHRONIQUE.
Les bureaux du Mercure de France , précédemment
rue Neuve de Seine , no . 83 , viennent d'être transportés
rue Poupée , no . 7. C'est dans ce nouveau local
que l'on est prié d'adresser franc de port tout ce qui
est relatif à ce journal .
mmmm mmmin
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Je suis dans la plus étrange position du monde , et
c'est à vous que je m'adresse pour en sortir.
Toute ma vie j'ai été dévoré par le desir de faire du
bruit dans le monde , et de jouer un personnage. Je
prends toutes les formes , toutes les couleurs ; je me
mets en avant , je me cite , je m'imprime ; je ne sais ,
malgré tant de soius , quel démon se mêle de mes affaires
, je ne puis réussir à rien .
Ces nobles dispositions se manifestèrent de bonne
heure chez moi . A peine j'étais né , que je criais comme
quatre. Parvenu à l'âge de trois ans , j'étourdissais tout
le quartier avec mon tambour et ma trompette : je ne
puis vous dire combien de fois cet amour de la célébrité
m'a valu les étrivières .
A l'âge où l'on est censé avoir de la raison , j'écrivis ;
mais hors un petit cercle d'amis qui m'applaudissaient ,
à charge de revanche , mes élucubrations littéraires ne
trouvaient pas un seul approbateur , et je jouissais de
ma gloire dans le plus parfait incognito . Je m'élançai
sur le théatre ; cette fois je crus avoir réussi à sortir de
mon obscurité , et je fus applaudi pendant deux ans au
moius : mais quand il me fallut compter avec le machiniste
, le décorateur , le musicien , les acteurs , ma por-
3
416 MERCURE
DE FRANCE
.
tion de gloire et de réputation se trouva tout à coup réduite
à une somme infiniment au - dessous de zéro .
Je changeai de carrière , et me jetai dans la polémique
je trempai ma plume dans le fiel , et tombai courageusement
sur les vaincus. L'action était un peu lâche ;
mais qu'importe , on parvient à la célébrité par des bassesses
, aussi-bien que par de grandes actions. Zoïle est
aussi connu qu'Homère : je croyais faire naître du scandale
, et n'excitai que le mépris ; c'était bien quelque
chose , mais ce sentiment ne dure pas ; il répugne à une
âme honnête , et j'en fus bientôt privé . J'outrageai un
homme de lettres respectable et malheureux , cela me
valut une affaire d'honneur. Etranger à ces sortes d'a'-
faires , j'en fus tout fier ; je ne m'attendais qu'à des
coups de bâton. Je me pavanai , j'imprimai mes prouesses
, je me délivrai un certificat de bravoure , et j'attendis
de cet évènement une célébrité qui ne vint point.
Dans un billard où j'observais , comme Philibert cadet ,
les progrès des lumières et de la civilisation , je cherchai
noise à un habitant des bords de la Tamise ; je lui
jetai bravement la mitaine , et fus l'attendre à l'entrée
des Champs -Elysées , près des hommes qui tiennent les
chevaux : il arriva , et , sous prétexte que je suis un
polisson , ce qui , pour être vrai , n'est qu'une mauvaise
excuse , il me relança à coups de cravache , à travers
les allées , et ne me quitta qu'après m'avoir marqueté
comme un zèbre .
Tout récemment j'insultai les mânes d'un guerrier ,
que de son vivant je n'aurais pas osé. regarder en face.
Voilà un procès qui s'engage ; on s'occupe pourtant de
moi je plaide ma cause , je la gagne , je sors triomphant
. En gagnant un tel procès , plus d'un autre aurait
perdu l'honneur : cet accident ne m'arriva pas ; entre
nous , nous savons pourquoi.
En voilà plus qu'il n'en faut pour faire la réputation
de deux ou trois personnages : eh bien ! tout cela ne me
mène à rien je ne puis parvenir à dompter le public ,
1
SEPTEMBRE 1819 . 417
comme disait Rivarol ; toute ma gloire s'éteint daus la
boue deux ou trois jours après.
Ne pourrions -nous pas , Messieurs , établir entre
nous un petit échange d'aménités littéraires , engager
un petit combat aimable qui tiendrait le parterre en haleine.
Je vous doune carte blanche sur mon compte ;
dites de moi tout ce que vous trouverez bon ; il y a
long- temps qu'on ne peut plus m'insulter , et me dire
pire injure que mon nom je vous répondrais sur le
même ton , sans que votre réputation courre le moindre
risque , parce qu'il n'y a que mes louanges qui puissent
y faire tache. Cet innocent stratagême nous serait profitable
à tous , et les uns et les autres nous finirions par
nous faire connaître pour ce que nous sommes. Vous ,
Messieurs , vous ne pouvez qu'y gagner , et moi , depuis
bien long-temps , je n'y peux plus rien perdre.
Répondez-moi , s'il vous plaît , par la voie de votre
ONOBALLO . feuille .
CORRESPONDANCE .
M. le Rédacteur ,
J'ai défendu trente mille hommes devant les conseils
de guerre , j'ai étudié et j'ai cherché à connaître d'une
manière précise toutes et chacune des dispositions de
cet amas de lois , de décrets , d'ordonnances , d'arrêts
et d'instructions ministérielles épars , multipliés , confus
, incohérens , auquel on s'efforce de conserver le
nom de Code pénal militaire. Surpris qu'il régisse encore
nos légions , j'ai osé entreprendre un travail gé
néral sur tout ce qui peut et doit constituer l'administration
judiciaire des armées .
Je me suis d'abord occupé du régime des prisons :
j'ai tracé avec le burin de la vérité , les faits et les abus
1
27
418 MERCURE DE FRANCE .
dont j'ai vu mes nombreux cliens si douloureusement
victimes ; j'ai proposé des moyens d'amélioration .
C'est ce premier tribut de mes veilles et de mon expérience
que j'offre au public sous le titre de
6
L'INTERIEUR DES PRISONS MILITAIRES ,
SUIVI
D'un projet d'organisation des Maisons d'arrêts , de
Discipline et de Détention , et particulièrement de
celles de l'Abbaye et de Montaigu .
Voulant intéresser l'âme de mes lecteurs , j'ai mis
en tête de mon ouvrage une notice des procès importans
qui , pendant vingt-cinq années , out occupé les commissions
et les conseils de guerre .
Dans cet aperçu j'esquisse avec rapidité les faits qui
paraissent avoir determiné l'accusation , le caractère
moral et politique des principaux accusés , le prononcé
des jugemens intervenus ; enfin les actes de dévouement
, de résignation , de grandeur et de fermeté qu'ont
multiplié les condamnés dans leurs derniers instans .
Cet ouvrage en un vol. in 8 ° . se vendra 3 fr . 50 c. ,
et paraîtra le 15 octobre prochain , chez Plancher ,
libraire- éditeur du Manuel des Braves . ( 1 )
Si vous désirez faire une demande d'un ou dẹ
plusieurs exemplaires , ayez la bonté de vous faire inmédiatement
inscrire chez l'Editeur, rue Poupée, n . 7 .
J'ai l'honneur d'être , Monsieur , votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
DE BRACHET FERRIERES ,
Avocat , rue du Petit- Pont , n° 18.
(1 ) Six volumes in- 12 , ornés de gravures. Prix 18 fr.
SEPTEMBRE 1819. 419
-
Une question importante a été mise au concours
de la société d'Arras pour l'encouragement des sciences
, des lettres et des arts, Le prix à décerner en 1820
est fixé à 300 ir.
Voici le sujet de cette question :
((
Quelle influence l'instruction élémentaire du peuple
peut-elle exercer sur sa manière d'être et sur l'amélioration
ou la stabilité des institutions politiques ?
>>
L'académie des sciences , belles - lettres et arts de
Bordeaux , dans sa séance du 25 août , a proposé pour
sujet de prix , l'éloge d' Ausonne. L'auteur qui l'obtiendra
, recevra en 1820 une médaille de la valeur de
300 fr.
-Plusieurs journaux se sont prêtés innocemment ,
ou peut le croire , à des vues que l'on peut suspecter ;
c'est en répétant ce que le gouvernement russe fait pour
la prospérité d'Odessa ; on sait que ce fut la seconde
patrie d'un de nos hommes d'état, dont tout le monde
ratifié cet éloge : Personne en France ne connait mieux
la Bessarabie.
a
«Uu manifeste impérial , disent ces journaux , a fixé
l'ouverture de la franchise du port d'Odessa au 15
de ce mois . Le nombre des fabriques où l'on tisse et
imprime les toiles de coton , a tellement augmenté
dans cette ville , que les ouvriers étrangers trouvent
facilement à se placer. Ceux qui sont habiles et laborieux
, peuvent gagner de 3 à 5 roubles parjour. »
1
Or , le rouble de la Russie est porté dans tous les
livres de change à 4 f. à peu près. Mais c'est le rouble
en argent qu'on ne voit guère en Russie plus que la
guinée en Angleterre , c'est à dire , qui n'existe qu'en
papier , avec cette différence qu'en Russie ce papier
vaut un franc le rouble au lieu de quatre portés dans le
change.
Voudrait- on par hazard faire d'Odessa le Cap deBonne
Espérance des Français , et tâcher d'y coloniser aussi
ces factieux qui demandent à gagner , par leur travail
quelques centimes des millions qu'ils fournissent annuel420
MERCURE DE FRANCE.
lement pour l'entretien du Sinécure et celui de toutes.
les aristocraties , bureaucraties , intrigocraties néces→
saires , à ce qu'il paraît , à tout gouvernemeut ?
On sait que ces projets de colonisation naquirent du
18 brumaire , ainsi que les conspirations contre les
conspirateurs et contre ceux qui ne songent rien moins
qu'à conspirer.
Mais d'autres journaux dont les couleurs semblent
plaire davantage à la majorité de la nation ont fait savoir
en même temps que l'affluence des étrangers et
des Français , surtout à Odessa , est telle que la plupart
y sont sans emploi , et que les moins nécessiteux
sont obligés de se cotiser pour venir au secours de
ceux qui y meurent de faim .
Heureusement nés Français , restons en France !
chacun sait aujourd'hui ce que c'est que l'émigration . Le
motifle plus louable ne peut être substitué au sentiment
naturel du devoir. Le premier des devoirs est l'attachement
à la patrie ; si l'obligation de ce devoir a des degrés
, le plus haut , sans contredit , est le moment où
la fortune a ramené au plus bas la grande famille .
-Les amateurs de scandale n'apprendront pas saus
plaisir que le sieur Martainville va , de nouveau , faire
retentir les voûtes du temple de Thémis . Il vient de
faire assigner les rédacteurs de l'Indépendant à comparoir
pour s'entendre condamner eu 500 fr. de dommages
- intérêts par corps envers ledit sieur Martainville.
Ce rédacteur du Drapeau blanc , que ses exploits au
pont du Pecq ont fait surnommer le Pecquin , ou le
héros du Pecq , s'est cru autorisé à poursuivre les
auteurs de l'Indépendant, parce que dans l'article anniversaire
( feuille du 10 de ce mois ) , ils avaient dit , eit
parlant du maréchal Brune : Depuis maréchal de
France , assassiné à Avignon en 1815 et CALOMNIÉ en
1819 PAR LE DRAPEAU BLANC.
Les tribunaux , il est vrai , ont absous le sieur Mar-
1
SEPTEMBRE 1819 . 421
tainville du crime de calomnie envers le maréchal
Brune ; mais est- il absous dans l'opinion publique ?...
L'exposition des produits de l'industrie française
a inspiré à un jeune homme , une pièce de vers qui
n'est pas dépourvue d'un certain talent. Nous y avons
remarqué le passage suivant :
Monument imposant de la magnificence
Du plus grand souverain dont s'honore la France ,
Oui , c'était dans ton sein qu'on devait admirer
Ces chefs-d'oeuvre de l'art faits pour y demeurer.
En franchissant le seuil de tes superbes portes ,
D'un sentiment d'orgueil alors tu nous transportes ,
Et chacun se répète un Roi qu'on doit chérir ,
Un Prince ami des arts et qui les fait fleurir .
Devait de son palais faire le sanctuaire ,
De ces mêmes talens dont il se rend le pèrc.
-- On disait dernièrement dans un salon , que
M. Léon -Thiessé était en littérature ce que sont dans
la société ces gueux envieux qui insultent dans la rue
les gens bien mis.
Le libraire du Mercure vient de mettre en vente
le trente -deuxième volume de l'édition in - 12 des Euvres
complètes de Voltaire ; il contient la Correspondance
générale . Prix , 3 fr . 5o c. , et 7 fr . en papier
vélin . Le trente-troisième volume est sous presse.
- Parmi les maisons d'éducation , situées près de la
capitale , on doit distinguer celle de M. Guerin , près la
barrière Clichy , nº . 25 , maison du Belveder. Nous
avons assisté à la distribution des prix de l'année
1818 , et nous avons remarqué , à la distribution
dernière , des progrès très- remarquables dans la plupart
des élèves . Outre l'étude des langues anciennes ,
M. Guerin enseigne gratuitement la langue anglaise
aux enfans , lorsque les parens le désirent. Outre que
la nourriture est la même pour les instituteurs que
pour les élèves , celui , d'entre ces derniers qui remporte
le premier prix, a le droit de choisir un maître d'agré422
MERCURE DE FRANCE .
ment aux frais de l'institution. Nous ajouterons que
les enfans sont élévés dans les meilleurs principes , et
qu'on en prend autant de soin qu'on pourrait le faire
chez des parens . Le prix de la pension est modéré .
- Nous avons vu avec peine depuis quelque temps ,
une caricature sur Mlle . Duchesuois , exposée sur tous
' les murs de la capitale.. Quelques soient les torts ( encore
exagérés ) de cette actrice , u'est-il pas indigne de
la désigner ainsi au mépris public , et à la risée géuérale
. Toutes les fois qu'il paraîtra une caricature dictée
par la vengeance , ou par des haines particulières ,
nous regarderous comme un devoir de la signaler à l'indignation
de tous les gens de hien.
-M. R. , de Niort , atteint depuis plusieurs années
d'uu rhumatisme au bras gauche , qui le faisait horriblement
souffrir , vient d'en être guéri d'une manière
aussi prompte que singulière. Par uur temps d'orage , il
était assis à sa fenêtre , qui était ouverte , lorsqu'un
coup de tonnerre , avec craquement , l'effraya si fort
qu'il en tomba de sa chaise . Mais il fut bien dédommagé
de son effroi , lorsqu'en se relevant il s'aperçut que la
commotion électrique l'avait entièrement débarrassé de
son rhumatisme. Depuis ce moment sou mal n'a point
reparu.
SPECTACLES.
wwwwwww.w
MADAME Paradol est reçue décidément aux Francais
. Il nous manquait une reine jeune et belle , qui
pû faire oublier mademoiselle Georges , elle est trouvée
, et tout annonce que , si l'on reforme encore
quelques emplois de la comédie française , ce théâtre
reprendra la splendeur dont il devrait toujours briller .
-
Madame Hervey , qui pendant si long- temps
SEPTEMBRE 1819. 423
avait fait les délices du Vaudeville , vient aussi de paraître
sur la scène française ; les amis de la bonne comédie
, se sont rendus avec empressement à ses débuts ,
qui ont été très -brillans , le second surtout . Malgré le
caractère odieux d'Arsinoé , du Misanthrope , madame
Hervey s'est fait applaudir à côté de mademoiselle
Mars , qui jamais peut- être n'a si bieu joué le rôle de
Célimene . La pièce des Etourdis , montée ce jour là
avec un soin tout particulier , a procuré le plus vif plaisir
, et n'a fait qu'ajouter encore au triomphe de la
nouvelle débutante.
-On peut être excellent professeur de déclamation
et mauvais comédien , c'est ce qui arrive à peu près
aujourd'hui à M. Nauteuil ; ou avait attribué , lors de
son premier début , à une maladie subite la gêne qu'il
éprouvait sur la scène , et l'enrouement qui empêchait
souvent de l'entendre ; mais on a pu se convaincre une
seconde fois que cet acteur ne pourrait figurer dignement
à la comédie française , et qu'il lui serait impossible
de remplacer Talma , dans les rôles que ce dernier
veut ajouter à son emploi , et que M. Nauteuil se
destinait à remplir s'il eut été accepté .
Les dernières représentations de Jeanne d'Arc
ont été de nouveaux triomphes pour mademoiselle Du
chesnois. La salle n'était pas assez vaste pour coutenir
la foule des curieux , qui venaient admirer la vierge
de Vaucouleurs , et applaudir à ses héroïques inspirations.
Pourquoi , hélas ! Démousseaux , St. -Eugène ne
s'étaient- ils pas mis ce jour-là à l'unisson de cette actrice
inimitable.
Le sujet de M. Touche-à-tout est loin d'être neuf.
Cependant le public n'a pas laissé de le voir avec plaisir.
Les couplets de la fin ont été vivement applaudis ,
et plusieurs ont obtenu les honneurs du bis . Malgré la
critique , M. Touche- à - tout sera compté au nombre
des jolis vaudevilles qui composent le répertoire du
théâtre de la rue de Chartres .
Les amateurs du théâtre vont enfin jouir de toutes
424
MERCURE DE FRANCE .
leurs richesses . M. Picard va ouvrir l'Odéon plus brillant
que jamais. Therpsicore conserve Nina et fixe Zéphir
Melpomène leur a rendu Jeanne-d'Arc et leur
promet Manlius : Thalie a retrouvé son diamant fin ,
et dimanche , 4 septembre , Momus , représenté par
Potier , est apparu aux heureux bourgeois du Marais
et de la rue St. -Denis , qui l'ont reçu comme l'Enfant
prodigue.
Sans doute les jeunes auteurs qui exploitent les théâ
tres des boulevards , non par brevet d'invention , mais
par compagnie , vont lui faire des rôles nouveaux, dans
lesquels ou pourra enfin connaître son talent , et applaudir
à son heureux naturel plutôt qu'à ses farces ,
mais nous pouvons l'avertir qu'il a à sa disposition une
pièce vraiment originale , qui jadis fit la réputation de
l'acteur qui en joua le principal rôle ; c'est Jérôme
Pointu , qui eut cent représentations de suite , et qui à
la centième faisait plus de plaisir encore qu'à la première..
Voltaire en a fourni le canevas et une partie de la broderie;
nous avons entendu Beaumarchais envier la pièce
et Préville le rôle , et ces deux hommes avaient bien
autant de goût que les cinq directeurs des Variétés ,
qui , lorsqu'ils étaient assez heureux pour posséder Potier
, ont refusé de remonter cette pièce , dont le uouvel
administrateur de la Porte- St . Martin s'empressera
sans doute d'enrichir son répertoire.
et
Volange y fut parfait , mais Potier ne doit pas craindre
la comparaison : nous croyons qu'il aurait tort ,
que ce serait une modestie déplacée ; dans tous les
cas , il reste peu d'amateurs qui puissent juger ex visu ,
et pour le public d'aujourd'hui la pièce est absolument
neuve , le rôle semble fait pour l'acteur , et peut faire
pendant à M. Pincé du Tambour nocturne.
*
Ces jours dernier, ce théâtre a été le témoin d'un fait
qui s'est renouvelé plus d'une fois depuis quelques
temps . Au moment de lever le rideau , on s'aperçut que
Lancelin était absent ; on le cherche partout , mais
peine inutile , on ne le trouve pas ; enfin , après bien
SEPTEMBRE 1819. 425
des recherches , on apprendque dès le matin il a pris la
poste , pour suivre la troupe qui se rend à la Louisiane;
il est parti avec le directeur , et il a signé un engage
ment. Lancelin s'était acquis les bonnes grâces du parterre
, par son intelligence , sa bonne tournure et son
jeu agréable ; il aurait dû être un peu plus reconnaissant
de la bienveillance qu'on lui a toujours montrée .
Je craignais , en assistant à la représentation des
Morillos et des Bolivards , de voir se renouveler la scène
terrible du Combat des montagnes . Mais personne ne
s'est empressé de prendre la défense de l'une et l'autre
forme. Force couplets , beaucoup d'esprit , telle est
l'analyse de cette bluette , production de MM. Gabriel
et Armand. Parmi les nombreux couplets qui ont obtenus
les honneurs du bis , nous avons remarqué le suivant.
C'est sur le sauvage Sakayonta.
AIR : Du Pot de fleurs.
De ce ministre le voyage
A , m'a-t-on dit, un but secret,
Il vient à Paris , je le gage
Pour apprendre à faire un budjet ;
Et combinant toutes les chances ,
Ce ministre calculateur
S'est mis chez un escamoteur ,
Pour mieux rétablir ses finances .
Quel directeur de spectacle , oserait lutter de célérité
avec M. Comte. Tous les plaisirs , il les offre au
public ; tous les genres de curiosités , il les met en
avant pour attirer chez lui les spectateurs , qui ne se
lassent jamais d'y venir. Après madame Bébé , l'Hommemouche
, nous avons maintenant le premier ministre et
les plus fameux guerriers d'une peuplade éloignée ,
ainsi que leurs jeunes épouses , dont la modestie et la
pudeur ont souffert la première fois de se trouver en
présence d'une si nombreuse assemblée . Quelques sauvages
qu'elles soient , nous espérons que les leçons de
426 MERCURE DE FRANCE .
nos aimables Parisiennes parviendront bientôt à les
privoiser.
CH . D'ARGÉ .
wwwmmmmmmmmmmm mmm
REVUE LITTÉRAIRE .
apmmmw
Les Annales du Musée de M. Landon , qui forment
un recueil classique et unique en ce genre , quoique
terminées depuis long-temps , reçoivent , à chaque nou
velle exposition , un volume ou deux de supplément ,
selon la variété ou la richesse du salon . M. Laudon a
repris la continuation de son travail . Il publiera , d'ici
à un mois , et sous le format in-8 ° . , la gravure des productions
les plus remarquables de l'exposition de 1819.
Comme dans sa collection générale , chaque planche
est accompagnée d'une Notice sur le tableau qu'elle rereprésente
. Les Notices de M. Landon ont un mérite
qu'on a pu regretter daus d'autres écrits sur les arts ;
elles sont substantielles , et d'un style clair et rapide . La
critique semble n'y jamais perdre de vue qu'elle a spécialement
la peinture pour objet. M. Landon , qui est
un homme de goût et un écrivain exercé , paraît dédaigner
ces longues amplifications qui décèlent l'incertitude
du jugement et la faiblesse du talent dans les
ouvrages dont le but est l'analyse des arts et de leurs
beautés. Le pathos romantique est rigoureusement
exclu .
· Madame de Renneville, auteur de plusieurs livres
d'éducation , livrera au public , vers la fin de septembre
prochain , un ouvrage ayant pour titre : La Galerie des
jeunes Vierges , ou Modèle des Vertus qui assurent le
bonheur desfemmes . Unfort volume in 12 ; prix . 3 fr.
Il sera mis en vente à Paris , chez l'auteur , rue Saint-
Dominique- d'Eufer , no . 13 ; chez Blanchard , libraire ,
passage Montesquieu ; et à la librairie du Mercure , rue
Poupée , nº. 7 .
Il contiendra la vie de plusieurs saints ; les histoires
peu connues et très-intéressantes de la fondation des
Hospitalières et des Ursulines du Canada ; de TegaliSEPTEMBRE
1819 . 427
konïta , surnommée la Geneviève de la Nouvelle-
France ; de quelques jeunes sauvages devenues chrétiennes
; des deux demoiselles de Saint-Janvier , échap
pées seules an massacre de St. - Domingue ; de plusieurs
jeunes Françaises couronnées Rosières , et d'autres.
modèles de vertus domestiques et religieuses ; plus ,
un petit drame , des lettres et des notes.
Le nom de madame de Renneville est un sûr garant
de plaisir au lecteur qui se procurera cet ouvrage .
NOTICE sur l'état actuel de la Perse , en persan , en
arménien et enfrançais ; par MIR- DAVAUD- ZADAOUR
DE MELIK - SCHAHNAZAR , envoyé de Perse en France ;
par MM . LANGLÈS , chevalier de Saint - Valdimir ,
membre de l'Institut , de la Société asiatique de Calcutta
, etc. , etc.; CHASSAN DE CIRBIED , professeur
d'arménien à l'école des langues orientales ( 1 ).
CES opuscules , publiés en trois langues , sont trop
puissamment recommandés par la réputation de leurs
auteurs , pour quil soit besoin d'en faire l'éloge . Nous
nous bornerons à dire que , dans un très-court espace ,
ils offrent sur la Perse les renseignemens les plus précis
, et qu'on y rencontre des particularités fort curieuses
, dont le récit ne se trouve nulle part ailleurs .
ESSAI HISTORIQUE sur le règne de Charles II ; par Jules
BERTHEVIN (2).
CET ouvrage , que l'on peut considérer
comme faisant
suite à l'Histoire de Cromwel , par M. Villemain
présente de l'intérêt et par sa nature et par la manière
dont il est écrit . Les faits y sont rapportés avec exactitude
; et si l'auteur entre dans quelques détails parfois
un peu longs pour un essai historique , on reconnaît du
(1) Un vol . in - 18 , Paris , chez Nepveu , libraire , passage des
Panoramas , nº. 26.
(2) Un vol in- 8 . Paris , chez Maradan , libraire , rue du Marais
, no. 16, faubourg St.- Germain ; chez Pélicier , libraire ,
Palais- Royal , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7 °
428 MERCURE DE FRANCE .
moins qu'il a puisé à de bonnes sources. On y trouve
des réflexions sages , judicieuses , et exemptes de partialité
. Nous ne doutons pas que le public ne s'empresse
de rendre , au travail de M. Berthevin , toute la justice
qu'il mérite , et qu'une seconde édition ne succède bientôt
à la première.
LES CHATEAUX D'ATHLIN ET DE DUNBAYNE , roman
traduit de l'anglais d'Anne RADCLIFFE , par l'auteur
des Mémoires de Cromwel , etc. ( 1).
Le château d'Athlin est célèbre dans les annales de
l'Ecosse ; des évènemens amoncelés les uns sur les
autres , un tyran cruel et barbare , un héros d'un courage
sans pareil , un ami vertueux et non moins brave ,
de grands évènemens , une jeune héroïne dragon de
vertu ; au total , beaucoup d'intérêt et de vraisemblance
, et rien de surnaturel ; voilà ce qui se recommande
à l'attention des lecteurs de romans.
"
-
LES ARCHIVES DU SCANDALE , recueil d'aventures galantes
, escroqueries célèbres , procès scandaleux ,
viols , enlèvemens , bigamies , etc .; par M. R. ( 1 ) .
Le Directeur. Comment , Monsieur , vous osez publier
les Archives du Scandale ? L'Editeur , Oui ,
Monsieur , et j'espère , sous peu de jours , faire paraître
le second volume de ces Archives . D. Un second
volume ! Grand Dieu ! vous espérez donc continuer cet
ouvrage . L'E. Sans doute. Tout est scandale dans
ce monde , et sans scandale on ne peut parvenir à se
distinguer. N'est- ce pas pour causer du scandale que
M. B. a mis le public dans sa confidence en lui apprenant,
dans le plus grand détail , l'histoire des amours de ma-
-
( 1 ) Deux vol. in - 12 . Paris , A la librairie du Mercure , rue
Poupée , nº. 7.
( 2 ) Un vol . in - 8 . Paris , chez les marchands de nouveautés ,
et à la librairie du Mercure , rue Poupée, no. 7 .
SEPTEMBRE 1819. 429
dame B. avec le docteur R. Le doyen Delvincourt ne
tendait- il pas à faire du scandale , lorsqu'assisté de son
domestique et de sa Nanette , il les envoyait au judas
examiner la conduite d'un professeur justement estimé ?
Et ces duels qui ont lieu tous les jours entre des Journalistes
et de prétendus Gardeş -du - corps ; et cet argent
qui tombe du ciel au coin de la rue du Bouloy ; et ces
disputes pour des acteurs , etc.... Parbleu ! je n'en finirais
pas si je voulais raconter tous les sujets de scandale
que fournit la capitale. En tout temps il a été à l'ordre
du jour. Ainsi , après avoir rapporté quelques causes
scandaleuses du dernier siècle , je viens aux temps modernes
, et fais connaître l'affaire des coups de bâton
donnés à M. Martainville par M. Arnault fils; l'histoire
d'une lettre de change payable en coups de bâton ; des
anecdotes plaisantes , etc. Enfin , M. le directeur ,
veuillez annoncer que j'ai voulu amuser et provoquer
le rire ; chose assez rare aujourd'hui. Je vous quitte
pour aller travailler à ma seconde partie , et vous salue
de tout mon coeur.
Collection complète des Mémoires relatifs à l'Histoire
de France , depuis le règne de Philippe- Auguste
jusuqu'au commencement du dix -septième siècle; avec
des notices sur chaque auteur , et des observations
sur chaque ouvrage.
CETTE entreprise avait déjà été commencée en 1785 ,
et soixante volumes furent publiés . Roucher , l'auteur
du poëme des Mois , et autres écrivains , étaient à la tête
de ce travail , que les troubles de la révolution firent
suspendre. Renfermés dans des magasins humides , une
partie des exemplaires de la collection des Mémoires se
détériora ou se perdit.
Les Mémoires que nous annonçons présentent au
lecteur moins de sécheresse que l'Histoire de France ;
ils renferment une foule de détails qu'on chercherait
vainement ailleurs . On y admet sur la scène des princes ,
430 MERCURE DE FRANCE .
des ministres , des généraux , et cette foule de gens qui ,
par leurs fautes ou leurs talens , leurs crimes ou leurs
vertus , contribuent au malheur ou à la félicité des peuples
. On y voit aussi le paysan dans sa chaumière , le
marchand dans sou magasin , le bourgeois dans sa
maison.
C'est fort bien sans doute , de faire un choix dans
cette collection ; mais pourquoi préférer le texte de
Joinville publié par Ducange , à l'édition donnée par
les abbes Sallier , Capperonnier et Bejot . M. Petitot ne
peut ignorer que le texte de 1761 demande à être soigneusement
revu d'après les mauuscrits . Et malgré les
fautes qu'il contient , il est bien au - dessus de celui de
Ducange. Je ferai la même observation pour le Geoffroi
de Villehardhouin , dont le texte est considérablement
altéré , soit dans l'édition de Blaise de Vigénère ,
et dans l'édition de Ducange . Les Mémoires de Bertrand
Duguesclin doivent être revus sur la vie de ce
héros , écrite en vers par Cuvelier , poëte contemporain.
Relativement à la Pucelle d'Orléans , les matériaux
ne manquent pas , et les secours sont abondans. L'éditeur
ne peut être embarrassé que du choix . Ainsi MM.
de Laverdi, Lebrun des Charmelles , Berriat - St. - Prix ,
Caze , ne laissent rien à désirer sur l'héroïne qui sauva
le royaume , et qui fit sacrer Charles VII à Reims.
M. Petitot aurait dû prévenir si , dans les Mémoires
du Chevalier sans peur et saus reproche , il publiait le
Loyal serviteur , livre fort original et fort curieux. Au
surplus , une entreprise pareille à celle que nous annon .
çons , mérite d'être encouragée ; et si son mérile augmente
en raison des difficultés , il faut espérer que
M. Petitot, en s'adjoignant des collaborateurs instruits ,
pourra les surmonter.
Cet ouvrage paraît tous les deux mois , par livraison
de deux volumes . Prix , 11 fr . papier ordinaire , 12 fr .
papier satiné ; et le papier vélin satiné , 22 francs .
On souscrit à Paris , chez J. F. Foucault , libraire ,
!
431
SEPTEMBRE 1819.
rue des Noyers , nº . 37 ; et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº. 7 .
-
Le savant auteur du Dictionnaire des ouvrages
anonymes et pseudonymes , vient de publier le Prospectus
d'un Examen critique et complément des Dictionnaires
historiques les plus répandus , depuis le
Dictionnaire de Moréri , jusqu'à la Biographie universelle
inclusivement . Ces ouvrages , généralement fort
utiles , renferment beaucoup d'imperfections . La Biographie
, rédigée en partie par des gens d'un grand mérite
, n'est pas exempte d'un grand nombre d'importantes
omissions et de fortes méprises . C'est pour relever
ces erreurs que M. Barbier a entrepris son travail .
Notre savant biographe et bibliographe a pour but
d'éclairer des faits , de mieux faire connaître ce qui
concerne la vie et les ouvrages des gens de lettres . Son
ouvrage sera divisé en quatre parties , dont la première
paraîtra dans le courant de novembre prochain ; elle
comprendra l'examen des lettres A. B. C. Les autres
suivront immédiatement. Le prix. de chaque partie sera
de 8 francs . On s'inscrit , sans rien payer d'avance , chez
Baudouin frères , à la librairie constitutionnelle , rue
de Vaugirard , nº . 36 ; et à la librairie du Mercure.
-
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs , en leur
annonçant qu'il sera très-incessamment mis en vente
chez Chasseriau et Hécart , au dépôt bibliographique ,
rue de Choiseul , nº. 3 ; et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº . 7 , les Lais , Fables , et autres productions
de Marie de France , poëte anglo-normand du
treizième siècle ; publiés d'après les manuscrits des
bibliothèques de France et d'Angleterre , avec une
Notice sur la vie et les ouvrages de cette femme célėbre
; la traduction de ces lais en regard du texte , et
avec des notes et commentaires , ainsi que des observations
sur les usages et coutumes des Français et des
Auglais , dans les douzième et treizième siècles ; par
B. de Roquefort , d'un grand nombre de Sociétés
savantes . Deux vol . in- 8° . avec figures . De l'imprimerie
de Firmin Didot.
431 MERCURE DE FRANCE.
虐
Tous les auteurs qui ont écrit sur notre histoire littéraire
, ont fait l'éloge des poésies de Marie de France.
Plusieurs en ont cité des fragmens ; Le Grand d'Aussy ,
entr'autres , a traduit ou plutôt imité quelques - unes de
ses fables , et les lais de Graelent , de Lanval , du
Buisson-d'Epine et de Gugemer. La lecture de ces
pièces , où l'on remarque une imagination brillante , le
talent de couter , et plus de goût qu'on ne peut en
attendre d'un poëte du treizième siècle , faisait désirer
depuis long-temps une édition complète des oeuvres
de cette femme célèbre , la première qui ait fait des
vers français , ou la première du moins dont les vers
nous soient parvenus.
M. de Roquefort , que des connaissances variées et
profondes rendent si recommandable et si cher aux
lettres , aura donc rendu un véritable service à la littérature
, en s'occupant d'un ouvrage que les amateurs
souhaitaient vivement. On est certain que la partie
typographique sera bien traitée , puisqu'elle est confiée
aux soins de M. F. Didot.
Nous apprenons à l'instant que l'Histoire des cent
jours , ou Dernier règne de l'empereur Napoléon , traduite
de l'anglais de sir Hobhouse, et qui se trouvait
chez Domère, rue du Battoir, no . 3 , vient d'être saisie ,
à la requête de M. le Procureur du Roi.
L'Ecolier de Brienne , ou le Chambellan indiscret
, par le baron de B *** , 3 gros volumes in - 12 ,
ornés defac simile de l'écriture de Napoléon , etc.
Prix , 9 fr.
Colin -Maillard , ou mes Caravanes ; par Plancher-
Valcourt , auteur de plusieurs romans ; 4 volumes in-
12. Prix , 9 fr.
AParis , à la librairie du Mercure , rue Poupée , no, 7.
www
w.umm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Litterature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit cundo.
LES TOMBES ROYALES DES PHARAONS..
ODE .
QU'AVIDE de trésors et prodigue d'encens ,
Il rampe au sein des cours le Chantre mercenaire
Qui d'une lyre esclave empruntant ses accens
Offre aux crimes puissans
Le tribut que l'on doit au maître du tonnerre .
Il n'avilira point des chants mélodieux ,
Le Poëte inspiré , le Barde ami des Dieux.
Il sait que Jupiter sur l'Olympe a son temple ,
Et ce mont qu'il contemple
Moins que son astre est radieux .
28
434
MERCURE DE FRANCE.
Là , parmi les clartés d'un ciel toujours serein ,
Au sommet d'un rocher contemporain des âges ,
Il est , il est un Dieu dont l'immortel burin
Sur un livre d'airain
Eternise les nons des Tyrans et des Sages .
En vain jaloux de plaire aux siècles à venir ,
Un Roi par ses flatteurs croit tromper l'avenir ;
L'avenir foule aux pieds ce trafic adultère ,
Et des grands de la terre
Venge ou flétrit le souvenir.
Ainsi , lorsqu'autrefois , près de Memphis en deuil ,
S'ouvrait d'un Pharaon la vaste sépulture ,
La Vérité debout , à côté du cercueil ,
L'arrêtait sur le seuil ,
Et du règne expiré retraçait la peinture.
Alors dans leurs tombeaux derniers palais des Rois ,
Les pâles Pharaons se levaient à sa voix ;
Le sceptre s'agitait entre leurs mains livides ,
Et des sépulcres vides
L'écho retentissait trois fois .
Oh ! qu'ils étaient honteux de leur postérité !
Quels soupirs s'échappaient de ces âmes royales ,
Quand, d'une voix terrible et le front irrité ,
L'auguste vérité
Déroulait d'un Tyran les sanglantes annales.
A peine ils pressentaient le fatal jugement ,
Que tous dans leurs tombeaux retombaient lentement ;
De pleurs long-temps muets se gonflait leur paupière ,
Et le marbre et la pierre
Poussaient un long gémissement .
Mais de quels doux transports ils étaient énivrés ,
Quel beau jour leur riait dans cette nuit profonde ,
Si du monarque éteint les restes adorés
S'avançaient entourés
Des regrets de son peuple et des respects du monde !
«
>
Heureux , trois fois heureux , disaient-ils , le réveil
Qui pour nous de la tombe a rompu le sommeil !
Qu'il entre l'héritier des vertus de ses pères ,
"
SEPTEMBRE 1819 . 435
» Et qu'en des jours prospères
Notre sang soit toujours pareil . >
Ils disaient , et la foule éclatait en sanglots ,
Et ses cris de l'Etat déploraient l'infortune ,
Comme autour d'un écueil , tombeau des matelots ,
L'Alcyon sur les flots
Mêle ses cris plaintifs au bruit sourd de Neptune.
Cependant le front pâle et la mort dans les yeux ,
Pleuraient des Pharaons les fils silencieux .
Sur le marbre ils lisaient ce terrible anathême :
<< Peu dormiront de même
> Dans la tombe de leurs aïeux . »
Non , vous n'y dormiez point rois cruels , vils tyrans !
Vainement vous rêviez la paix des Pyramides ,
Fléaux des nations , rapides conquérans ,
Qui, gonflés en torrens
Promeniez la terreur chez cent peuples timides.
Au bruit de votre mort , tout- à- coup dans les airs .
Des peuples réjouis s'élevaient les concerts .
A ce bruit se fermait e pompeux mausolée ,
Et votre ombre exilée
Errait sans fin dans les déserts.
3
Tel , en ce noir vallon , vieux séjour des remords ,
Le Styx roulant neuf fois ses ondes menaçantes ,
Invincible rempart de l'empire des morts ,
Repousse de ses bords
Des coupables humains les ombres gémissantes.
Tantôt leur foule errant au penchant d'un rocher ,
Appelle des enfers le sauvage nocher.
Les ondes , le nocher , tout demeure insensible ,
Et la rame inflexible
De loin leur défend d'approcher .
PELLET D'EPINAL.
436 MERCURE DE FRANCE.
"
COUPLETS
SUR LES ÉLECTIONS PROCHAINES.
AIR : du Vaudeville des Deux Edmon.
CAMELEONS à triple face ,
Solliciteurs , hommes en place ,
Devant tout pouvoir à genoux ,
Déguisez - vous ;
Mais vous dont la mâle énergie
Est l'espoir de notre patrie ,
Députés, l'orgueil des états ,
Ne vous déguisez pas.
(bis).
(bis).
Vous , candidats chez qui l'on dîne ,
Ayez bon vin , fine cuisine ,
Prenez l'air populaire et doux,
Déguisez-vous ; (bis).
Mais vous , hommes probes et sages,
Ne mendiez pas des suffrages
Par tous ces scandaleux repas,
Ne vous déguisez pas.
O vous qui les vieilles maximes ,
Les droits féodaux et les dîmes ,
Voudriez rétablir chez nous ,
Déguisez -vous ;
Mais vous que la raison éclaire ,
(bis),
(bis).
Hommes libres que l'on révère ,
Pour qui la gloire a des appas ,
Ne vous déguisez pas .
Vous qui du souverain Pontife
Voudriez nous voir sous la griffe ,
Et nous sauver tous malgré nous ,
Déguisez-vous ;
(bis).
(bis).
SEPTEMBRE 1819 . 437
Mais vous , dont le noble héroïsme
Est la terreur du fanatisme
Et des faiseurs de concordats ,
Ne vous déguisez pas .
Vous qui , de notre vieille armée
Insultez à la renommée
Et de sa gloire êtes jaloux ,
Déguisez-vous ;
Mais vous dont le patriotisme
9
(bis).
(bis)
De nos magnanimes soldats ,
Tout haut célébra l'héroïsme
Ne vous déguisez pas . (bis)
Vous que l'on vit chanter victoire ,
Quand la trahison la plus noire
D'Albion servit le courroux ,
Déguisez-vous ; (bis).
Mais vous qui rendîtes hommage
A la grandeur d'âme, au courage ,
Des braves pleurant le trépas
Ne vous déguisez pas.
2
Eteignoirs de toutes les classes ,
Qui ne courez qu'après les places
Et qui nous sacrifiriez tous ,
Déguisez- vous ;
(bis)
(bis).
Mais vous tous loyaux mandataires ,
De nos droits défenseurs sincères ,
Hommes vertueux , délicats ,
Ne vous déguisez pas . (bis).
Vous instrumens du ministère ,
Vous dont le vôte est à l'enchère ,
Pour qui ramper parait si doux ,
Déguisez -vous ; (bis)
Mais vous qui toujours de la France
Défendîtes l'indépendance ,
Aux tribunes comme aux combats ,
Ne vous déguisez pas. (bis).
438 MERCURE DE FRANCE .
ww wwwwwmmm
LE COCHER DE FIACRE.
FABLE .
ON demandera vos avis ,
Quand on les croira nécessaires ;
Pour vous , en attendant , gardez - les mes amis ,
Et mêlez-vous de vos affaires.
Je suis au siége du cocher ;
J'ai le fouet en main ; vous devez en induire
Qu'à ma volonté seule ici tout doit marcher ,
Et que vous êtes faits pour vous laisser conduire .
Sans trop prêter l'oreille à ce qu'on lui disait ,
Ainsi parlait un fiacre aux gens qu'il conduisait.
L'un d'eux , homme de sens , car il en est en France ,
A cela répliquait : Eh ! l'ami , de quel droit
Crois- tu donc nous mener ? Est-ce au plus maladroit ,
Qu'en toi nous avons cru donner la préférence ?
De ton affaire on prend , dis-tu , trop de souci ,
Mais c'est qu'elle est la nôtre aussi .
Du poste où tu te crois plus assuré qu'un autre ,
Si tu tombais ; dis- moi , pourrais - tu , maitre fou ,
Pourrais -tu te casser le cou ,
Sans compromettre aussi le nôtre ?
Reçois mieux de sages avis ;
Phaeton se sauvait , s'il les avait suivis .
-
-
Ce Phaeton , Monsieur , qu'était - il je vous prie !
Ce nom là n'est connu dans aucune écurie .
C'est un mauvais cocher qui tomba de bien haut.
L'entêtement était aussi son grand défaut..
【, 4、,, *
Profite de sa chûte , et garde- toi de croire
Qu'exprès pour nous verser on t'ait promis à boire.
Cet homme parlait d'or ; mais à prêcher un sourd
On perd son temps ; notre balourd
N'en poursuivit pas moins sa route à l'aventure ,
De faux pas en faux pas , de cahots en cahots ,
Sifflant , faisant claquer son fouet à tout propos ;
Et , brefil versa la voiture.
SEPTEMBRE 1819. 439
Un ministre naguères en a fait tout autant .
Aux gens que menáçaient ses actes arbitraires ,
Il allait aussi toujours répétant :
« Mêlez vous donc de vos affaires . »
Cette histoire est la sienne , à cela près pourtant ,
Que dans la ruine commune ,
Mon fiacre , ainsi que lui , n'a pas eu le talent
De sauver en versant , sa tête et sa fortune ,
A.-V. ARNAULT.
L'ORATEUR.
Traduction de l'Epigramme de Martial , Cum clamant omncs ,
loqueris tu , navole , semper.
PENDANT qu'un beau désordre anime la séance ,
Quand tout le monde crie et qu'on ne s'entend plus,
Marcellus se déploie et fait de l'éloquence ;
Cicéron , pour en faire , attendait le silence .
Le pauvre homme ! Romains , de votre orgueil déchus ,
Comptez un Cicéron , et nous vingt Marcellus,
mmmmmmmmm
LE CHEMIN DU LUXEMBOURG.
Imitation de l'Epigramme , Cui tradas , Lupe , filium magistro.
A quel maître , Colmin , dois-tu livrer ton fils ?
Divers dans tes projets , tu balances encore !
Ne choisis point des érudits ,
Des orateurs , des beaux esprits ;
Le raisonner dessèche , décolore.
Parmi nos députés , pour être un jour assis ,
Veux-tu qu'un beau talent le distingue et l'honore ?
Table ouverte ! Voilà comme on sert son pays ;
Auprès des bons diners , que sont les bons écrits ?
Du Bordeaux à l'appui de sa candidature ,
Propos selon les gens , double front , double allure ;
440
MERCURE DE FRANCE .
C'en est assez. Déjà dans le Palais -Bourbon
Je le vois qui s'assied , se lève à l'unisson ,
Vante une Bellardise ( 1 ) , affirme une imposture
Et crie aux voix , aux voix ! appuyé ! la clôture !
Ah! sois fier de ton fils , applaudis , vieux Colmin ,
Du Luxembourg il a pris le chemin ( 2 ) .
CHARADE.
MON premier ramène Zéphire ,
Flore , les Amours et les Ris.
Des cheveux de mon tout mon second est sans prix
Pour un tendre amant qu'il admire.
ENIGME.
CHACUN maudit mon inconstance ,
Mes caprices , ma cécité ;
Et toutefois , sans vanité
Je puis dire , je crois , qu'ici -bas l'on m'encense
Plus que tout autre déité .
J'avais des temples dans la Grèce ,
J'en eus à Rome , et de nos jours
On me voit surtout dans les Cours ,
Des mortels me jouer sans cesse ,
Et pourtant leur plaire toujours
Plus que tout autre enchanteresse .
LOGOGRIPHE .
Parmi tous les hôtes des bois
Je jette l'effroi , l'épouvante.
Vous avez deux pieds , j'en ai trois ;
Coupez ma tête , et je vous tente.
Retournez-moi sans différer ,
La chose devient différente ,
Car vous allez me comparer
Le sein de votre tendre amante.
(1) Lisez Balourdise.
(2) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial aux disneuvième
siècle, ou les Applications contemporaines.
SEPTEMBRE 1819 . 441
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui aparu le vendredi, 17 7bre . 1819 .
Le mot de la Charade est LISBONNE ,
Celui de l'Enigme est FUMÉE ,
Et celui du Logogriphe est MORT , dans lequel on trouve or.
mmmmm mmmmmm
SCIENCES NATURELLES.
PHILOSOPHIE ANATOMIQUE. -
Des organes respiratoires
sous le rapport de la détermination et de l'identité
de leurs pièces osseuses , avec lesfigures de 116
nouvelles préparations anatomiques , par M. le Chev.
GEOFFROY - St. -HILAIRE , Membre de l'Académie
royale des Sciences , Professeur de Zoologie , au
Jardin du Roi , etc. ( 1 )
PREMIER ARTICLE .
En histoire naturelle , l'Anatomie comparée est la
partie essentiellement philosophique de la science ; l'étude
et la juste appréciation des rapports , des analogies
et des connexions , peuvent seules rendre raison de l'identité
des fonctions , et initier aux habitudes et aux
moeurs des animaux ; mais aussi si cette étude est
vraiment digue de l'homme , qui fait tout dans un but
( 1 ) Un vol. in - 8 . de 560 pages . Paris , 1818 , chez Méquignon-
Marvis , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , nº . 3 ; et à la lìbrairie
du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
442 MERCURE DE FRANCE .
d'utilité , elle est autrement difficile que celle qui n'apprend
qu'à classer et à denommer les êtres de la nature ,
dont les caractères sont si variables. La zoologie
est utile , puisqu'elle facilite les premiers pas que
l'on fait dans la science , puisqu'en plaçant sur un point
élevé , elle fait passer sons les yeux tout le règne animal
que l'on voit assez pour exciter la curiosité et l'intérêt
, et pas assez profondémeut pour qu'on puisse
s'apercevoir que cet arrangement n'est qu'ingénieux et
séduisant. C'est une illusion qu'il est aisé de prendre
pour une vérité : heureux , celui qui , sentant son erreur
et ne se décourageant pas , peut découvrir le chemin
du vrai et y marcher avec constance .
Les efforts des naturalistes avaient été vains jusqu'à
nos jours ; quelques - uns cependant s'étaient trouvés sur
la véritable voie des analogies , et s'étaient élevés par
instinct ou par génie aux premières généralisations , et
s'ils n'avaient point perdu tout-à - fait leurs peines , c'est
qu'ils étaient profondément pénétrés de la justesse de
ces aperçus. Mais dans la création d'une science , les
premières tentatives ne sont pas toujours heureuses ,
et un faux pas peut détourner du bon sentier que bien
souvent l'on ne retrouve que plusieurs siècles après .
Alors on ne fait plus que des applications fausses ; on
crée des systèmes , on explique les phénomènes sans
les comprendre ; on se jette dans l'extrême absolu ou
dans les détails minutieux : alusi se rompt la chaîne qui
devait mener à l'unité de composition .
C'est de nos jours , c'est principalement en France
qu'on est revenu à des idées plus saines . On a donné
plus d'attention aux animaux eux-mêmes ; on les a mis
en rapport entr'eux et avec l'homme ; on les a rapprochés
dans toutes les situations de leur existence ; on
les a vus dans le jeune âge , daus la maturité et dans le
déclin ; on les a observés dans leurs habitudes et dans
Jeurs instincts ; on les a comparés un à un , pièces à pièces
, et l'on est parvenu à des résultats d'une importance
telle que l'on doit espérer que les découvertes et
SEPTEMBRE 1819 . 443
les applications que l'on fera , viendront en augmenter
la validité. Un des hommes qui a le plus concouru à
féconder le champ de l'histoire naturelle par son esprit
éminemment philosophique, est M. Geoffroy - Saint-
Hilaire.
Ce savant a publié il y a déjà quelques mois , un livre
contenant cinq mémoires , tous relatifs aux organes
respiratoires sur le rapport de la détermination et de
l'indentité des pièces osseuses ; c'est le premier volume
d'un grand ouvrage sur l'anatomie philosophique , dont
la publication fera époque dans les annales des sciences
naturelles. Si , comme l'auteur lui -même le dit , ce
n'est pas une route nouvelle qui est ouverte , du moins
le champ de l'organisation est- il éclairé par des vues
nouvelles et par un principe nouveau , celui des connexions
; principe d'un haut intérêt philosophique ,
puisqu'il admet enfin à la jouissance pleine et entière
saus la moindre exception dans la pratique de cet autre
principe fondamental de la philosophie naturelle , que
tous les animaux ayant la moëlle épinière dans un état
Osseux , sout fait sur le même modèle. La prévision à
laquelle porte cette vérité , c'est- à - dire , le pressentiment
que nous trouverons toujours dans chaque famille ,
tous les matériaux organiqnes que nous aurons aperçus
daus un autre , est ce que M. Geoffroy a embrassé dans
le cours du livre , sous la désignation de théorie des
analogues , ce qui se réduit à approfondir la question :
L'organisation des animaux vertébrés peut- elle être ramenée
à un type uniforme ?
C'est à l'aide de ces deux lois fondamentales qu'il a
introduites dans les études anatomiques , que M. Geof
froy parvient à donner la solution d'une question dont
les développemens sont immenses et les résultats inportaus.
Il fallait plus que l'amour de la science ; il fallait
du génie pour en venir à bout. C'est surtout dans
la considération des appareils respiratoires qu'il révèle
toute l'importance de ces deux nouveaux moyens . Lougtemps
avant on avait bien pressenti les analogies, puis444
MERCURE DE FRANCE .
qu'elles avaient été poursuivies avec succès dans les
animaux à respiration aérienne. Mais quand on en fut
venu aux poissons , on trouva une barrière insurmontable.
Dès le siècle d'Aristote , on avait déjà rapporté
les nageoires des poissons aux mains de l'homme ; mais
on ne put parvenir à déterminer les os du bras et de
l'épaule , parce que les formes intermédiaires qui sont
le passage d'un groupe à l'autre ne purent être indiquées ;
et lorsqu'on ne trouvait point la cause matérielle d'une
fonction , on croyait qu'il était naturel de penser que
des organes spéciaux étaient là pour la produire : c'est
ce qu'on iniagina à l'égard de la respiration des poissons.
La théorie des analogues fait voir qu'il n'y a point de
création particulière et exclusive pour les organes respiratoires
dans ces animaux , puisque d'ailleurs ils sont
ressemblans aux autres animaux vertébres ; elle prouve
tous les points d'une identité réelle , et elle sert à s'élever
à des vues nouvelles qui ne font plus regarder l'homme
comme le seul point de comparaison , ni comme
le type d'une organisation parfaite , puisque dans certains
animaux tel organe est plus développé que dans
l'homme ; ainsi , chez les poissons, les organes de l'ouïe
sont portés au maximum de développement , tandis
que dans les mammifères ils sont réduits presque à une
existence rudimentaire ; la fonction est d'autant plus
parfaite qu'elle est servie par des organes plus parfaits ,
et que lorsque ces organes se trouvent avoir acquis le
plus haut degré de développement , ils contribuent à
l'accomplissement d'une fonction contigüe, s'ils ne la
remplissent pas entièrement.
Puisées dans le discours préliminaire , telles sont à
peu près les idées que M. Geoffroy agrandit par l'application
, dans les Mémoires dont à diverses époques
il avait présenté quelques fragmeus à l'Académie .
Avant d'en venir à la détermination et à l'identité
des os des organes de la respiration , en comparant
les quatre sous - types , ou les quatre classes de verlèbres
entr'eux , il a du fixer le siége respectif de ces orSEPTEMBRE
1819 .
445
ganes , le tronc , la cavité qui les contient : c'est ce qui
a été fait dans l'Introduction , malgré la difficulté que
présentaient les poissons . Il résulte de la comparaison,
que le tronc n'est pas immuablement attaché aux
mêmes points de la colonne épinière : ainsi , dans les
quadrupèdes , il existe sous le milieu de la colonne
vertébrale ; dans les oiseaux , sous l'extrémité de la colonne
, et sous le coccix ; et dans les poissons , sous les
premières vertèbres et sous la tête. Ce n'est pas une
théorie , c'est un résultat qui s'accorde avec le témoignage
des sens . « C'est ce qu'on aurait vu dès l'origine ,
si , moins prévenus pour ce qui est enseigné dans les
écoles d'anatomie , on ne se fut poiut obstiné à vouloir
trouver les poissons , sous certains rapports , tout à
fait semblables aux mammifères et aux reptiles. >>
N. T.
( La suite à un numéro prochain . )
wwww
HISTOIRE .
mmmmm
ESSAI HISTORIQUE sur le règne de Charles 11; par Jules
BERTHEVIN (1).
UNE Histoire de Charles II manquait à la littérature ;
les écrits publiés jusqu'à ce jour sur le règne de ce
prince , se bornaient à quelques essais peu étendus .
Ils étaient rédigés , pour la plupart , dans des circonstances
assez propres à faire craindre que l'esprit de
(2) Un vol in-8 . Paris , chez Maradan , libraire , rue des Marais
, no. 16, faubourg St.- Germain ; chez Pélicier , libraire ,
Palais- Royal ; et à la librairie du Mercure, rue Poupée, nº. 7 .
446 MERCURE
DE FRANCE .
1
parti ne les eût dictés. M. Berthevin a entrepris de
remplir cette tâche ; avantageusement connu dans les
sciences comme dans les lettres , rassemblant avec
soin tous les matériaux qui étaient à sa disposition , il
a composé une Histoire complète de la vie politique du
fils de l'infortuné Charles Ier . Cet ouvrage , publié sous
le titre modeste d'Essai historique sur le règne de
Charles II, peut être considéré comme faisant suite
à l'Histoire de Cromwel , par M. Villemain . Ecrit avec
rapidité , cet essai n'est point dépourvu de mérite, et les
faits y sont rapportés avec exactitude .
Les malheurs qui assiégent Charles dès son berceau,
la mort cruelle de son père , les aventures toutes romanesques
au milieu desquelles il se soustrait aux
poursuites de ses sujets , la tyrannie de Cromwel , la
conduite ferme et impénétrable de Monk; enfin , la
restauration de la monarchie, et Charles replacé sur le
trône de ses ancêtres aux acclamations du peuple , et
sans la moindre effusion de sang ; voilà ce que présente
la première partie de l'Essai historique , et ce qui en
fait, en quelque sorte, l'exposition.
-
Des scènes plus importantes , sous le rapport de la
politique , viennent ensuite. Les débats parlementaires
agitent l'intérieur du royaume . L'Ecosse , toujours
prête à se soulever , réclame sans cesse. La religion
est le sujet ou le prétexte de troubles toujours renaissans
. Les conspirations contre le trône et contre le
monarque se multiplient . On accuse tantôt les Papistes ,
tantôt les Républicains ; et chaque fois des victimes
nouvelles et souvent illustres , expient les craintes
qu'elles ont fait concevoir. Au - dehors , la guerre est
presque continuelle avec la Hollande ; l'on voit se
succéder des batailles navales , auxquelles la marine
française prend souvent une part glorieuse. Tels sont
les tableaux qu'offre l'histoire de Charles II .
L'auteur s'est surtout attaché à bien faire connaître
le caractère du monarque Anglais . Incertain dans ses
résolutions , faible dans l'exécution de ses projets , et
SEPTEMBRE 1819 . 447
cependant y mettant de l'entêtement , ce prince avait
des vertus que sa faiblesse rendit le plus souvent inutiles
, et quelquefois nuisibles au bonheur de l'état
et à son propre intérêt. M. Bertheviu laisse voir quelles
conséquences eut cette conduite sans vigueur , et commeut
elle prépara la chûte de la maison des Stuarts.
sous le règne du successeur de Charles II , en même
temps son frère.
Au surplus , l'auteur de cet essai peut- il se rendre
le témoignage que se rend M. de Thou dans la belle
préface de l'histoire de son temps , où il expose le plan
et la méthode qu'il a suivis ? peut- il dire comme cet
historien ? « Ce que les bons juges doivent faire lorsqu'ils
délibérent sur la vie et les biens des particuliers
, je l'ai fait en écrivant cette histoire . J'ai consulté
ma conscience , j'ai examiné si quelque reste
de ressentiment ne m'écartait point du droit chemin,
j'ai adouci autant que je l'ai pu les faits odieux , j'ai été
retenu dans mes jugemens , j'ai évité les digressions ,
et je me suis montré aussi dégagé de haine que de
faveur..... >>
On pourrait reprocher à M. Berthevin d'avoir trop
milité en faveur du pouvoir absolu . Il aurait dû mieux
se rappeler cette vérité , obstat sibi magnitudo , et songer
que le pouvoir le plus solide et le plus durable ent
même temps que le plus favorable au bonheur des nations ,
est celui qui ne peut enfreindre les borues d'une sage
constitution . C'est là véritablement le cas de dire : Dimidium
plus toto.
Malgré quelques défauts et quelques négligences de
style, l'Essai historique sur le règne de Charles II doit
être mis au rang des ouvrages bous et utiles ; il n'y a
pas de doute que le public ne l'accueille favorablement,
nonobstant les clameurs poussées récemment par le
rédacteur du Drapeau blanc.
Victor VERGER .
448
MERCURE DE FRANCE .
BEAUX - ARTS.
RUSTIQUE-LE-FLANEUR . ---- No. II (1 ).
LE FLANEUR AU SALON.
La belle chose pour un Flaneur , que l'exposition des
produits des arts et de l'industrie ! Depuis trois semaines
, je ne quitte plus les salons du Louvre ; et j'avoue
que , si je n'ai point encore entretenu nos lecteurs
de mes promenades , c'est que le temps que je mets à les
faire , m'ôte celui de les écrire . Et puis cette foule tou
jours mouvante et toujours renouvelée ! Cette prodigalité
de richesses et cette profusion d'objets ! Que de
sujets pour l'observation ! Ils sont si nombreux , qu'il
serait plus facile d'en faire l'inventaire que la description
. Si le Louvre était moins meublé , je m'y promenerais
plus à l'aise : il n'y a point de jouissance où les
coudées ne sont pas franches ; et avec cinq cents tableaux
de moins , je trouverais l'exposition plus riche . Je vais
parier qu'elle offre , dans ses 1611 numéros , plus
d'aunes de toiles peintes qu'il n'y en a dans toutes les
manufactures de Jouy.
Ce qu'on voit aux Galeries est beau ; mais c'est ce
qu'on y entend qui intéresse . De toutes les phrases rompues
, dont elles retentissent journellement ,
il se forme
une sorte de discours , dont le tissu grammatical n'a
(1 ) Le premier numéro du FLANEUR , inséré dans le VII .
numéro du Mercure , est , ainsi que celui-ci , de M. Regnault de
Warin.
SEPTEMBRE 1819. 449
pas toujours la correction la plus irréprochable , mais
qui voit assembler toutes ses parties par le fil délié
d'une logique aussi saine que subtile. Voilà comme
d'une nuée , quelquefois assez obscure , de sentiment
contradictoires , ridicules ou hasardés , il sort un jugement
lumineux , dont l'opinion s'empare et que la
France confirmera,
En entrant dans ce vaste salon carré, où brillent toutes
les couleurs de la palette de Rubens , il me prend quelquefois
fantaisie de juger des tableaux , non parce que j'en
vois , mais parce que j'en entends dire. C'est une épreuve
à laquelle je voudrais bien que fût soumis l'amour- propre
des artistes . Dans l'atelier , ils savouren ! la louange ;
dans les journaux , ils avalent la satire ; ici , la sensation
, à peine transformée , jette un cri naïf et véridique :
on sent, par ce qu'on éprouve ; on s'exprime , par ce
qu'on sent . Il ne s'agit ni de la couleur de telle école,
ni de la manière de tel maître , ni des procédés de tel
atelier . Pour tout attirail qui sent le métier , le public
pas de sens il les réserve tous pour reconnaître la
nature . Afin de la mieux accueillir , il épanouit sou
coeur et ouvre ses yeux . Et moi , pour écouter son langage
ingénu , j'ouvre les oreilles . Cette marche , j'en
conviens , n'est pas à l'usage des journalistes techniques
et des amateurs de salons ; mais si elle tend à la découverte
de la vérité , elle doit plaire aux artistes qui ,
en dépit de l'orgueil , la chérissent , puisqu'ils la cherchent
, et que l'objet , le terme et le triomphe des arts,
sont de la rencontrer.
Lundi dernier , entraîné de la galerie d'Apollon dans
le Grand Salon , par un flot de jeunes gens des deux
sexes , je remarquai qu'en entrant dans ce dernier ,
la plupart baissaient les yeux, clignottaient les paupières,
et ne la relevaient qu'avec effort . Cela m'expliqua celui
que je faisais durant le premier quart-d'heure de ce
séjour dans ce sanctuaire de la couleur. En général ,
celle de la jeune école française est plus brillante que
vraie , dure dans les demi- teintes , et trauchante dans
29
450
MERCURE DE FRANCE .
les clairs , presque partout exagérée jusqu'à l'enlumi.
nure , et souvent en opposition avec les sujets . La première
sensation que la rétine éprouve en la réfléchissant
est pénible ; il lui succède une sorte d'étonnement
désagréable , qu'un peu de ressouvenir change en mécontentement
. C'est peut-être quelquefois encore , se
dit le connaisseur , le crayon anatomique et correct de
David ; plus rarement l'imposante ordonnance de Gérard
; moins souvent encore la pensée poétique de Girodet
; presque jamaisl'expression idéale de Guérin , et jamais
la couleur ardente , harmonieuse et vraie de Gros :
les écoliers de Vien , de David , de Regnault , furent
des maitres ; les maîtres d'aujourd'hui ne sont que des
écoliers . La sentence est sévère , et on ne la lit dans
aucuns journaux ; mais le public qui la porte , ne saurait
être infidèle à la vérité , parce qu'il ne veut pas
l'être à ses plaisirs.
:
Ce coloris hyperbolique qui , comme les feux de la foudre
, illumine nos nouveaux tableaux , ne serait- il pas dû
aux choix des sujets ? La plupart de ces machines colossales
qui , du milieu des parois du Salon , touchent à la
corniche , sont destinés aux églises . Là, sous les arceaux
courbés par la main de l'architecte gothique , apparaîtront
, sous leur véritable aspect , tous ces brillans fantômes
de la Mythologie chrétienne éclairés par les
teintes rembrunies des vitraux , les Christ livides , les
Martyrs sanglans , les Vierges radieuses , auront perdu
' cette âpreté de ton , ce coloris papillotté, que la lumière
du Salon verse à flots trop abondans sur eux. Je ne
doute point , par exemple , que mis à sa véritable place,
le Fils de la veuve ( 1 ) , ne présente la scène imposante ,
'quoique simple , d'une résurrection miraculeuse , tandis
, qu'au Louvre , je n'y vois que l'expérience d'un
médecin qui sait guérir les léthargies , et l'influence d'un
( 1 ) Par M. Guillemot , nº. 573 .
C
1
SEPTEMBRE 1819 . 451
philosophe sensible sur la multitude ignorante et crédule.
Si les salles de l'Industrie présentent l'état actuel de
nos efforts et de nos produits dans tous les genres qui
la composent , celles des beaux - arts n'offriraient - elles
pas l'image de la situation morale de certains esprits et
de certaines opinions ? Les productions littéraires sont
les fruits de la société , dont les arts libéraux sont les
fleurs quand sous la serre chaude , arrangée par le
pouvoir , ces fleurs éclosent , ces fruits mûrissent , quelque
brillant que soit le coloris des unes , quelque saveur
qu'aient les autres , le connaisseur délicat , le fin
gourmet , en sont- ils jamais aussi contens que de ceux
qui naissent et se fortifient au soufle de la liberté ?
L'autorité ne se persuadera- t -elle donc jamais qu'elle
doit secourir et non diriger ? Quand Mécénas , que La
Fontaine n'aurait pas appelé un galant homme , si , au
lieu de protéger , il se fut avisé de conseiller ; quand ,
dis-je , ce favori d'Auguste faisait compter dix mille
seslerces à Virgile , au nom de l'heureux scélérat que
le diadême fit un grand prince , sans le rendre un homme
de bien , Mécénas prescrivit- il au chantre de Didon le
plan de l'Énéïde ? et lorsqu'au nom de Louis XIV, Colbert
inscrivit sur la liste des pensions un érudit de Groningue
ou un géomètre de Hambourg en échange de
ses pistoles ministérielles , exigeait- il une dissertation
sur un fait indiqué ou la solution d'un problême donné ?
Mais les Colbert du jour qui disent avoir bâti le Louvre
qu'ils n'ont fait que badigeonner , se croiraient sans
puissance s'ils administraient sans protéger ; et malheureusement
, plus d'un artiste oubliant que François Ier.
s'honorait de présenter le pinceau à Léonard de Vinci ,
ne reçoit les siens que des mains de la fortune et se rit
d'immortaliser , avec ses talens profanés , des erreurs
qu'on appelle des miracles , des attentats qu'on nomme
de grandes actions , et des préjugés qui ne sont mênie
pas les siens. Où est le temps où avec dix aunes de
toile , des crayons et une palette , le Poussin isolé dans
452 MERCURE DE FRANCE .
un galetas en embelissait la solitude bientôt peuplée
par sou pinceau magique ? c'était alors l'âge d'or de ia
peinture : c'est maintenant celui des peintres. Cinq
cent louis sont à peine suffisans pour payer Vingt Têtes
monacales ( 1 ) : ce fut aussi le prix de la cuisine de
Drolling; tandis que le peintre de Brutus , de Léonidas
et des Horaces demande comme le Bélisaire qu'il
a reproduit , l'obole qui doit payer sa toile et ses couleurs.
Pourtant , comme dans le mal même il y a toujours
un côté qui est bien , dans ce qui semble erreur n'y at
- il rien qui soit vérité ? Si dès le seuil du Salon j'ai vu
de bonnes âmes , transportées sans doute par un saut
rétrograde de leur imagination dans certaine chapelle
impériale , où les cardinaux n'étaient point en figure ;
si , dis - je , je les ai vues se signer de la croix ; à l'aspect
de tant de saints , de martyrs et de crucifix , j'en ai remarqué
d'ailleurs agitées par d'autres sentimens. Vis- àvis
la Mariam ensevelie dans les sables du désert par
son amant au désespoir (2) , j'ai noté la contemplation
de quelques jeunes moustaches auxquelles ni l'Egypte
ni les passions allumées sous son ciel ardent ne
sont point étrangers. Hier , près de moi , un pauvre
honteux jetait sur les aumônes de St. Germain (3 ) des
regards timides , et soupirait au souvenir de ces siècles
du vrai christianisme où les évêques , avec une
croix de bois , avaient des moeurs et des coeurs d'or.
Plus loin , un adolescent qui suivait de loin certaine
petite blonde aux yeux bleus , cherchait à la conduire
du regard près du joli sommeil de Psyché (4) , qu'il
regarda effrontement en face , tandis que la jeune
vierge s'en détournait en rougissant , et rencontrant les
( 1) Intérieur d'un choeur de capucins , excellent tableau de
M. Granet ; nº . 524 bis.
(2) Ismayl et Mariam ; par M. N. Vernet , nº. 1155.
(3 ) Saint Germain distribuant des aumônes .
(4) L'Amour et Psiché.
SEPTEMBRE 1819.. 453
yeux qui la guettaient , rougissait d'avantage . Ailleurs ,
un trio de grâces de la halle s'obstinait à aspirer le parfum
des fleurs de Van- Spaëndonck ( 1 ) ; tandis qu'un
groupe de Forts et de Bachoteux riait jusqu'aux oreilles
au spectacle de ces commères qui , un poing sur la
hanche et l'autre dans les cheveux de leur adversaire ,
épuisent tout le catéchisme de Vadé ( 2 ) . Dans le grand
salon , je surpris une figure maigre et olivâtre qui , à
la vue du massacre des Mamelucks (3) , laissait couler
une larme sur sa moustache ; je l'entendais reprimer
un sanglot , et la vis s'éloigner en répétant ces mots :
Marseille ! .. Hospitalité ! .. J'avoue que je rougis pour
mon pays , et qu'en traversant la galerie pour aller voir
le départ de Madame (4) , je détournai les yeux du
portrait du ministre de la justice.
Parlez-moi de ce nouveau chef- d'oeuvre de Gros pour
me réconcilier avec la couleur de la nouvelle école , ou
plutôt pour en délasser mes yeux . Qu'ils se reposent avec
satisfaction sur cette composition , à laquelle , comme un
autre , je prodiguerais bien les épithètes de suave , d’harmonieuse
, si sous la magie de ce noble et riche pinceau ,
je n'avais découvert la véritable pensée de l'artiste , ou
plutôt du politique humain , autant qu'habile . M. Gros ,
comme La Tour , qui descendait dans les âmes pour
rapporter sur les physionomies la pensée secrète qui les
occupait , M. Gros a osé descendre dans l'âme pure
de la fille de Louis XVI , et voici ce qu'il a fait dire à
Madame « Je pars , et les fautes du gouvernerment
de mon oncle sont la cause de ma fuite (5 ) . Français
lui , ma famille et moi , nous vous portions dans nos
:
( 1 ) Les Fleurs et les Fruits de Van - Spaendonck , de Van-
Daël , etc.
(2 ) La Dispute à la Halle.
(3 ) Massacre des Mamelucks ; par H. Vernet , no . 1154.
(4) Départ de Madame , duchesse d'Angoulême ; par M. Gros ,
No. 538.
D
(5) Mon gouvernement a commis desfautes ... Proclamation
du Roi , datée de Cambray ,
454 MERCURE
DE FRANCE.
coeurs ; dans ces coeurs qui ont oublié les crimes de
quelques brigands , et qui n'oublieront jamais la géné .
rosité d'un grand peuple . Pourquoi faut- il que l'ineplie
de quelques ministres l'ait aliéné de nous ? Que je le
plains ! car , au retour de Celui que nos erreurs ramènent
, le sang français coulera. N'a -t-il donc point assez
coulé ! Ah ! si la Providence nous rendait à ce peuple regretté,
par quelle sagesse, par quelle douceur lui ferionsnous
oublier des torts réels , quoiqu'involontaires ! J'en
jure par ce Panache blanc qui , comme celui de mou
aïeul Henri , ralliera un jour tous les coeurs ; car ils sera
le signal de la clémence et le gage de la publique félicité.
REGNAUET WARIN.
mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmwww
LITTÉRATURE .
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent ou
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX ( 1 ) .
PREMIER ARTICLE .
DANS son tableau de l'Allemagne , madame de
Staël a dit : Le génie et la bonnefoi devraient être inséparables
; le mensonge est plus dégoûtant encore ,
dans les écrits que dans la conduite , La conscience devrait
être la Muse du poëte . Ces paroles servent d'épigraphe
à l'ouvrage que je vais analyser , et suffisent
pour le justifier, sous le rapport de l'intention. De quelque
manière que soit résolue la question , que j'examinerai
plus loin , de savoir si les moyens d'exécution
répondent au but que s'est proposé ce Jury de Libé-
( 1 ) Volume in - 8 d'environ 400 pages . Prix , 6 fr . A la librairie
du Mercure , rue Poupée , nº 7.
1
SEPTEMBRE 1819. 455
raux , ils peuvent se glorifier d'avoir défendu les intėrêts
de la morale . Je n'en dirais pas autant des orateurs
de la droite et du centre , ni même de tous ceux de la
gauche ; je le dirais bien moins de ce ramas de sycophantes
, qui depuis quatre ans , exploitent leur privilége
de transformer en tréteau la chaire évangélique .
La conscience est d'obligation pour tous les hommes ,
et plus particulièrement pour les écrivains , voilà deux
vérités incontestables. Si cependant il se rencontrait
quelque élève de l'école jésuitique qui contestât la seconde,
je lui conseille de s'adresser à mes jurés- priseurs,
il la trouvera démontrée dans l'introduction de leur
cours de morale littéraire . Cette introduction en est le
morceau le plus saillant, malgré son étendue , le plus
utile et le mieux raisonné . Elle développe avec énergie
l'épigraphe que je viens de rapporter , et tire de ce développement
l'étroite conséquence que , s'il est permis
de n'être qu'un écrivain ridicule comme Messieurs tels et
tels , il ne l'est jamais d'être un écrivain saus pudeur et
sans foi, comme qui dirait le Bobéêche de la Gazette de
France; et ces intrépides succursalistes des hautes - oeuvres
de 1815. Un grand talent est une grande autorité , il iuvestit
d'une sorte de magistrature , d'autant plus honorable
, qu'elle n'est point la création du pouvoir ; motif
de plus , motif impérieux pour l'homme de lettres ,
d'avoir une conscience de fer , d'être irréprochable dans
ses moeurs , et de ne point associer aux qualités brillantes
de l'esprit la bassesse du coeur. Le citoyen obscur
n'est comptable qu'à lui , l'écrivain l'est à tous ceux
dont sa renommé a fixé l'attention . Qu'il arrive à des
hommes notoirement corrompus de s'asseoir parmi les
fonctionnaires de l'état , soit dans nos tribunaux , soit
ailleurs , l'opinion publique en fait prompte justice ; el ,
certes , elle ne reste pas désoeuvrée. Qu'un chevalier
d'une misérable industrie s'introduise dans une maison
bien famée , on se hâte de l'éconduire ; que l'hypocrite
adroit ait surpris la confiance d'honnêtes gens , il la
perd avec son masque. Et nous laissons l'écrivain s'ab456
MERCURE DE FRANCE .
soudre de sa perversité par le génie ou le talent , presque
toujours par beaucoup moins ! nous l'écoutons prononcer
sur le mérite et la moralité d'autrui , comme si
c'était Aristide ou Thraséas ! son tour d'esprit nous
amuse , les formes de son style nous plaisent , cela lui
suffit pour faire autorité . Supposez qu'un orateur , la
veille sorti du Bagne , vint détruire et fonder des réputions
, qu'il prêchât très - éloquemment les vertus théo .
Jogales ; et , chemin faisant , se louangeât lui -même
d'une manière ingénieuse ; trouverait -il un auditoire
bénévole au point de l'admirer et l'applaudir ? Nou ,
sans doute , à l'exception des compères , tout le monde
s'indiguerait de l'impudence de cet étrange prédicateur
et l'on croirait les vertus théologales déshonorées , par
ses éloges. Cependant , entre l'orateur arrivé de Brest
personnage qui compose à Paris des livres ou des
journaux , la différence est à l'avantage du premier ,
car celui-ci a satisfait à la société , il a payé et l'autre
doit.
Je me hâte d'avertir que cette vigoureuse comparaison
n'est pas de mon fait , je la restitue au livre des
Consciences , en observant , à part moi , qu'elle n'est
vigoureuse que parce qu'elle est juste , sa justesse fait
sa force .
Oui , j'en conviens avec messieurs du Jury , elle est
bien fausse , bien funeste cette maxime que les auteurs
établissent le public juge de leurs écrits et non de leur
conduite. Je conçois très - bien l'intérêt du plus grand
nombre à limiter ainsi la compétence du tribunal
qui distribue la censure et l'éloge ; mais qu'ils s'y prennent
commeils voudront , cette maxime n'est en réalité
que la honteuse variante , l'odieux équivalent de celle
des prêtres catholiques : Faites ce queje dis et non ce que
jefais. Il faut en convenir , voilà bien en peu de mots
le nec plus ultrà du scandale ; je doute qu'on puisse
professer le mépris de soi - même et des autres avec plus
de laconisme . Voyous si les gens d'église et les gens de
SEPTEMBRE 1819 457
lettres ont beaucoup à s'applaudir d'une telle impudence
.
Quant au premier , elle a rendu problématique l'authenticité
de leur mission ; elle a nécessité l'examen de
leurs doctrines , parce qu'il est naturel de rechercher
sur quoi se fondent des obligations , dont se dispensent
ceux qui nous les imposent. On leur a dit : Vous prêchez
l'humilité , et l'orgueil vous domine ; le désintéressement
, et votre avidité tarife jusqu'aux tombeaux ;
la pudeur , et votre célibat consiste à la parodier ; la
concorde , et vous divisez les familles ; l'amour du prochain
, et vous persécutez ; le divin Législateur déclara
que son royaume n'est point de ce monde , et vous avez
bouleversé le monde pour y fonder votre royaume. De
la contradiction de vos préceptes et de vos actions, on
a conclu l'imposture de votre apostolat , et les peuples
se sont sauves du catholicisme dans l'Evangile , tous
redeviennent chrétiens . A qui la faute , si vous êtes aujourd'hui
presqu'aussi méprisés que méprisables ? Vous
vous débattez envain sous le poids d'une indignation
que les siècles ont amassés , le suicide s'achève . Votre
triomphe récent ; vos succès d'un jour , triste résultat
de nos tristes circonstances , que sont ils ? Le dernier
jet de lumière , plus éclatant au moment même où la
lampe s'éteint , et qui laisse après lui la puanteur et la
fumée.
Quant aux gens de lettres , c'est aussi en trahissant
pendant nos longs désordres politiques le cri de leur
conscience ; c'est en ne dédaignant jamais d'encenser le
vainqueur , qu'ils seraient parvenus à déshonorer la plus
honorable des professions , si la conduite et les écrits
de quelques hommes ne l'avaient préservée du mépris
general ; si de glorieuses exceptions n'avaient cloué
la honte à sa véritable place. Ecoutons maintenant nos
jurés libéraux définir eux- mêmes l'écrivain sans conscience.
« C'est celui dont les livres enseignent la vertu ,
et les actions le vice ; celui qui change d'opinions et de
banuières suivant les circonstances , loue ou condamne
458 MERCURE DE FRANCE .
suivant ses intérêts ; celui qui ment ou dissimule , fausse
ou égare sa raison de propos délibéré ; celui qui s'étudie
à corrompre dans leur application , des doctrines
consacrées , des vérités positives , qui flétrit ses rivaux
par jalousie , qui s'attribue les inventions d'un autre ,
qui court aider à terrasser les plus faibles ; enfin , celui
qui s'est déjà vendu et celui qui n'est encore qu'à
vendre. >>
Je suis de votre avis , Messieurs les jurés , mais sans.
aucune restriction ; et lorsqu'immédiatement après
cette énumération , longue sans être complète , vous
ajoutez que ce sont là des peccadilles qui ne déconsidèrent
pas les écrivains , lorsque vous reconnaissez à la
conscience littéraire des franchises , des immunités
consacrées par l'usage , vous n'en croyez rien , et vous
seriez bien faché qu'on en crût quelque chose . Il est
aisé de s'apercevoir qu'une extrême prudence vous a
dicté votre déclaration. Ce n'est pas pour rien qu'on a
fait ce qu'ils sont MM. Bellard , Jacquinot , Hua , Vatismenil
, Marchangy , Reverdin , etc. , etc. J'avouerai
même que la loi sanctionnée le 17 mai 1819 n'est pas
de nature à rendre vos précautions inutiles. Je ne vous
blâme pas d'avoir deviné cinq ou six mois d'avance les
dispositions du chapitre V , elles sont explicites ; il y
a , de la part d'un auteur , injure envers les particuliers,
injure envers les agens des autorités , soit françaises
soit étrangères , si l'auteur a manqué de politesse .
Dans le premier cas on la lui apprend pour 16 fr. ou
500 tout au plus ; dans le second , il paye beaucoup
plus cher , et c'est juste . En vertu du même chapitre V
et de l'article 20 du chapitre VI , on peut devenir crimipour
avoir été véridique. Le législateur savait trèsbien
qu'il n'y a que la vérité qui offense ; voilà pourquoi
dans sa haute sagesse il a décidé que celui qui la
dit aux simples citoyens ne serait pas admis à la prouver
, et qu'on aurait à le punir comme calomniateur.
Toutefois soyons justes , la loi se compense , elle nous
nel
SEPTEMBRE 1819 . 459
permet à l'égard d'un président des assises ce qu'elle
nous défend par exemple à l'égard du libraire Dentu .
D'après ces considérations , je pardonne aux auteurs
des Consciences de n'avoir pas traité sans ménagement
l'immoralité littéraire. Je m'explique leurs concesious
apparentes , par notre législation sur la liberté de
la presse , législation qu'on s'est efforcé d'accommoder
à la corruption de nos moeurs , tandis qu'il fallait au
contraire tendre à les épurer , à les rendre plus fortes
au moyen de cette liberté . Ce n'est au fond qu'un trait
de satire de plus d'avoir dressé dès les premières pages
du livre l'acte d'accusation d'une foule d'écrivains , d'y
grouper leurs droits au mépris et de le déterminer ensuite
par une déclaration dont voici la substance : vous
éles notoirementflétris , ce qui n'empêche pas que vous
ne soyez de très - honnétes gens . Quels honnêtes gens en
effet que cette cohorte de Thuriféraires qui , tant que
Napoléon fut puissant , l'enfumèrent de leurs phrases
et s'efforcérent de nous tenir à genoux devant l'idole ,
afin que vue de bas en haut elle parut plus grande ! qui ,
tout aussitôt la résiliation du consulat à vie et le senatus-
consulte de notre servitude , élargirent leurs cassolettes
, et regrettant que la trinité fût depuis long -temps
au complet , se hâtèrent de proclamer le nouveau Charlemagne
, l'homme des destinées ! qui enfin , protestent
aujourd'hui qu'ils eureut toujours l'intention de le perdre
; et qu'en le lançant par dessus la nue , ils savaient
bien que s'il mettait plus de temps à retomber
chute au moins serait mortelle ! C'était chose facile à
des jurés libéraux de prouver la bassesse de ces honnêtes
gens , aussi l'ont- ils prouvée. Véritables Lazzaroni
de la littérature , vous sollicitiez , leur disent- ils , vous
acceptiez de Napoléon des honneurs , des places , de
l'argent et le plus qu'il vous était possible . Vantez de
votre mieux la dynastie légitime , la bonne cause , les
arrières - pensées ; consentir à recevoir son bien être de
celui qu'on veut détruire , c'est bassesse . Etait- ce également
maladresse ? non , tant que l'Empereur restesa
460 MERCURE DE FRANCE .
rait sur son troue, vous resteriez prosternés sur les mar
ches , s'il venait à tomber , vous lui diriez Raca . Il est
tombé , vous avez dit Raca. Vos chants d'allégresse ont
salué le retour des Bourbons , vous publiez que la chute
de l'homme des destinées est aux trois quarts votre ouvrage
, et vous recevez des récompenses du gouvernement
légal pour avoir été recompeusés par le gouvernement
intru : il n'y a point là de maladresse .
Je viens de donner un aperçu des Consciences litté
raires assez étendu , bien que relatif à l'introduction
seule , pour qu'on puisse juger si les auteurs ont véritablement
défendu , comme je l'annonçais , les intérêts
de la morale . Faute d'espace , je n'analyserai point
aujourd'hui leurs moyens d'exécution , ce sera la matière
d'un second article ; terminous celui- ci par un
passage en vers emprunté de la page 52. Il s'applique
à cette autre espèce de jongleurs politiques , qu'on a vus
s'atteler des premiers au char de l'indépendance ; et ,
des premiers encore , au char du despotisme ; exécrables
tartuffes de moeurs et d'opinions , pour qui les malheurs
publics furent toujours des moyens de fortune
et parmi lesquels le département de **** vient néanmoins
de faire un choix .
Artisans d'imposture , apôtres du scandale ,
Ils courent dégrader la vertu , la morale ;
Avec la liberté dans le même tombeau ,
De la philosophie étouffent le flambeau ;
Font d'un soldat avide un héros tutélaire ,
Et doublant la louange en raison du salaire ,
Quand la faulx du trépas moisonne les Français ,
Du bourreau de la France ils vantent les bienfaits .
L'Univers le maudit , leur voix le déifie ,
Ils courbent sous son joug , honneur , lois et patrie ,
Eux qui , dans d'autre temps , d'un opprobre immortel
Flé rissaient l'esclavage et le trône et l'autel .
Quelles mains ont saisi ces brillans héritages ,
De l'antique noblesse antiques apanages ?
SEPTEMBRE 1819 . 461
4
Ces hôtels somptueux , ces palais , ces châteaux ,
Justement étonnés de leurs maîtres nouveaux ,
Qui les possède ? Vous , vous dont la voix si fière ,
Criait : Guerre aux châteaux , paix à l'humble chaumière.
L'exil , l'assassinat , voilà par quels moyens
La fortune agrandit tant d'obscurs citoyens !
Sous les lambris peut- être , où vous dormez paisibles ,
Les traces du forfait restent encore visibles ;
O de l'égalité fougeux prédicateurs ,
Allez donc éponger les marbres délateurs .
O. V.
( La suite à l'un des prochains numéros . )
mmmmmmmmm
AMOUR ET HUMANITÉ.
ANECDOTE.
Alta sedent civilis vulnera dextræ.
( LUCAIN. Pharsale. Liv. I. )
La guerre civile fait à la patrie les plus profondes
blessures .
Si les haines de famille sont toujours les plus envenimées
, si les guerres civiles offrent ordinairement les
tableaux des cruautés les plus horribles , avec quel plaisir
, au milieu de ces images sanglantes , le coeur se
repose sur un trait de douce pitié ! On éprouve un moment
de cous olation , eu pensant que l'esprit de parti ,
que les dissentions et la guerre n'ont pas encore pétrifié
toutes les entrailles humaines ! C'est un fait de
cette espèce que nous allons raconter ; il n'est pas fort
ancien , et s'est passé dans le malheureux département
de la Vendée. Cette anecdote prouvera que si des deux
côtés il s'est commis des excès, des deux côtés aussi il
y a eu de la générosité et des vertus . Puisse la connaissance
de traits semblables cicatriser les blessures ,
amortir les haines , faire oublier les erreurs , et rafraî462
MERCURE DE FRANCE .
chir les âmes , en y versant la bienveillance et l'estime
réciproques !
Un bataillon de l'armée républicaine était depuis plusieurs
mois en cantonnement dans le bourg de F.......
Un lieutenant de ce bataillon (nous appellerous ce jeune
homme Belami ) était logé chez un des municipaux du
bourg , officier de santé , habile dans sa profession , et
très bon patriote. Ce digne homme que nous nommons
Bridault ( 1 ) , était veuf et père d'une fille unique. Dans
une maison où il y a une fille de ving-deux aus , c'est
un dangereux hôte qu'un militaire de vingt cinq. Rose
croyait devoir des soins à un défenseur de la patrie ;
elle veillait à ce qu'il ne manquât de rien ; elle offrait
toujours avec tant de douceur et de grâce ! Belami ne
pouvait refuser ; il acceptait tout , se laissait gâter ; son
coeur se pénétrait de reconnaissance.
Le père était souvent absent à cause de son état ;
Rose et Belami , restés seuls à la maison , ne s'ennuyaient
point ; Rose s'occupait des soins du ménage
et de la basse- cour : Belami travaillait dans le jardin ou
dans le verger ; il plantait , arrosait , cueillait les fruits ,
les faisait serrer ; on eût dit qu'il était chez lui : iusensiblement
il s'établit entre les jeunes gens beaucoup
d'amitié.
Enfin Belami s'expliqua ; on l'entendit. Rose était
sage , et n'avait point la tête gâtée par la lecture des
romans ; l'habitude des occupations utiles l'avait préservée
de ces erreurs de l'imagination , qui tourmenteut
nos jeunes filles désoeuvrées : elle reçut avec modestie ,
mais sans embarras , un aveu qu'elle attendait ; un sourire
enchanteur commença sa réponse ; uu regard- bien
tendre la termina.
Les deux amans une fois d'accord , se parlèrent franchement
de leurs projets pour l'avenir : il fallait attendre
( 1 ) \ Il est aisé de deviner les motifs qui nous font substituer des
noms supposés aux véritables .
SEPTEMBRE 1819 . 463
la fin de cette malheureuse guerre ; alors Belami quitterait
le service , pour être utile à sa patrie d'une autre
manière ; il s'établirait à F .... , ferait valoir lui-même le
domaine de son beau-père ; celui-ci , dans ses vieux
jours , goûterait chez lui , et parmi ses enfaus , le repos
et le bonheur .
Le père de Rose , craignant de se séparer d'elle , ne
s'était pas pressé de la marier : plusieurs partis avantageux
s'étaient présentés ; il les avait éconduits sa fille
croyait cependant qu'il ne refuserait pas son aveu à
Belami ; mais elle trouva qu'il était mieux d'attendre ,
pour le lui demander , que l'instant fût venu d'en faire
usage ; en attendant , elle protestait tous les jours à sou
père qu'elle était bien résolue à ne jamais le quitter .
Ainsi quatre mois s'étaient passés dans l'innocente
joie , dans la familiarité décente , dans la douce union ,
tandis que la guerre , non loin de là , détruisait les habitations
, ravageait les campagues : cette heureuse
maison renfermait la paix et l'amour. On y versait cependant
trop souvent des larmes ; mais elles étaient
pour les malheurs d'autrui et pour la patrie désolée .
Tout à coup l'ordre vint de porter les cantonnemens
d'un autre côté ; l'armée républicaine évacua F.... et
ses envirous ; le bataillou de Belami fut envoyé à trente
lieues de là . Le jeune amant quitta Rose avec douleur ,
mais avec courage ; ou se jura , de part et d'autre ,
fidélité éternelle : le baiser d'adieu scella le serment.
Un mois d'absence s'écoula ; peudant ce mois , Bridault
ne reçut qu'une lettre de Belami , et dans cette
lettre il y en avait une pour sa fille . Le jeune homme
écrivait que , toujours en marche , et se portant de
différens côtés , il ne pouvait même indiquer d'endroit
fixe pour lui adresser une réponse ; depuis cette lettre ,
les communications avaient été interceptées ; plus de
nouvelles de Belami ; Rose était dévorée d'une inquiétude
qu'elle cachait avec soin à son père.
Pour surcroît de chagrin , un détachement de l'armée
royaliste vint prendre poste à F .... La réputation de
464 MERCURE DE FRANCE.
probité du père Bridault , son habileté dans son art , et
les secours qu'on en pouvait tirer , sauvèrent sa maison
de quelques excès qui furent commis dans l'endroit
contre les patriotes signalés ; on n'exigea rien de lui ,
sinon qu'il donnât ses soins à quelques blessés du détachement.
Il y avait deux mois que ces nouveaux hôtes tenaient
le poste de F .... , et il y en avait près de trois que Rose
n'avait reçu aucunes nouvelles de Belami , lorsqu'une
nuit il survint une alarme : les républicains s'avançaient
en force pour enlever le poste : le détachement royaliste
, trop faible pour le garder , le quitta en désordre ;
à six heures du matin ( il était à peine jour) les patriotes
entrèrent ; un adjudant de l'armée royaliste ne les
croyant pas si près , n'était point parti avec son détachement
surpris tout à coup , il s'échappe , il fuit : il
aperçoit devant lui une patrouille républicaine ; il rebrousse
chemin , craignant d'avoir été vu ; il trouve la
porte d'une maison ouverte , il s'y jette ; c'était celle de
Rose , dont le père était absent depuis deux jours ; il
parvient jusqu'à la chambre de la jeune personne ,
l'effroi dans l'âme et sur le visage : «Mademoiselle , lui
dit-il , je ne suis point un lâche , et j'ai plus d'une fois
bravé le danger en combattant ; mais il est affreux
d'être égorgé sans pouvoir se défendre ; j'ai été vu , reconnu
sans doute ; ils sont sur mes pas ; je suis seul ,
je suis perdu ; cette malheureuse guerre est une guerre
à mort.... » Lá sensible Rose s'émeut ; l'humanité lui
parle ; elle oublie que l'adjudant est un ennemi , et ne
voit plus en lui qu'un homme. Hélas ! dit- elle , je vous
sauverai si je le puis.... » A l'instant , elle l'aide ellemême
à ôter ses habits , son chapeau à haute forme
avec le panache blanc ; elle jette le tout par la fenêtre ,
dans un vivier plein d'eau ; elle parle aux deux domestiques
de son père , et leur recommande le secret .
Un quart d'heure après , on frappe à la porte
sont quelques soldats patriotes qui viennent , disent- ils ,
faire perquisition dans la maison , et voir s'il ne s'y
ce
SEPTEMBRE 1819. 465
cache point d'ennemis ; toutes les issues sont occupées
; on monte à la chambre de Rose , déjà ou est à
sa porte ; il n'y a plus pour l'adjudant de moyen d'en
sortir sans être vu ; pas un endroit dans la chambre où
il puisse être caché sûrement. Rose prend son parti
avec fermeté ; elle ouvre elle- même. «Il n'y a personne
ici , leur dit - elle , que mon mari que vous voyez
dans mon lit » ( elle y avait fait mettre l'adjudant) .
Elle achevait à peine ces mots , quand elle vit entrer
son amant , Belami lui -même ; il fallut répéter devant
lui ce qu'elle avait dit ; qu'on juge , s'il se peut , de
leur situation à tous deux . Belami resta un moment
pétrifié ; puis il tourna les yeux sur le prétendu mari
dont la situation n'était guère moins pénible : «< Me
reconnaissez - vous lui dit - il ? vous souvenez-vous
de Belami ? Pour moi , je vous reconnais à merveille :
nous avons étudié ensemble à Angers ; vous êtes de
dix lieues d'ici , tout près de M..... Je vous trouve
sous une sauve-garde sacrée ; cette maison que j'ai
habitée était un temple du patriotisme et de toutes
les vertus ; quelques soient vos opinions personnelles ,
ne craignez pas que je laisse violer un pareil asile .
Allons-nous en , mes camarades , dit-il aux soldats
puisqu'il n'y a dans la maison que le mari de Madame.
Il lui demanda de l'air le plus réservé , des nouvelles
de son père , et sortit avec sa troupe.
-
"
A peine était- il dehors , que l'adjudant s'écria : «Ah !
mademoiselle , que Belami est humain et généreux ! Il
m'a reconnu , je n'en puis douter ; il sait que je suis
le baron de la Sauzelière ! que ma terre est à dix
lieues d'ici ; il sait aussi que j'ai pris parti dans l'armée
royale ; mais il a voulu sauver la vie à un ancien ami de
college ; ou plutôt , c'est au respect qu'il a pour votre
maison, c'est à vous que je la dois . Je ne l'oublierai jamais .
Je ne me repens pas de ce que j'ai fait , reprit
Rose , en laissant échapper, malgré elle des sanglots
et des larmes n'imputez point ma douleur au lâche
regret d'une bonne action : je ne pleure que sur mon
30
466 MERCURE DE FRANCE .
propre malheur ! ...... Il est affreux ! » La Sauzelière
la pressa si fort , elle était si pénétrée qu'elle ne
put s'empêcher de lui raconter l'histoire de sa tendresse
pour Belami , et leurs projets d'union. « Ce que vous
avez fait pour moi , reprit l'adjudant , m'indique ce
que je dois faire ; vous ne me surpasserez point en
générosité. Un homme d'honneur , dans ma situation ,
n'a qu'un parti à prendre ; c'est de réparer le mal qu'il
a causé involontairement. Quelque danger qu'il y ait à
courir pour moi , je vais sur le champ me remettre
dans les mains des patriotes ; on saura tout : je dirai
que l'effroi du moment m'a fait entrer chez vous , ой
jamais je n'avais mis le pied ; je dirai avec quelle sensibilité
vous vous êtes exposée pour un homme qui vous
était tout-à-fait inconnu , et que vous regardiez comme
un ennemi ! Mon parti est pris : je ne laisserai pas
moment de plus le désespoir dans votre âme , et dans
celle du brave jeune-homme qui m'a voulu sauver.
Je sors à l'instant même. Non , reprit Rose , je ne
le souffrirai pas. : je me suis engagée à vous sauver :
laissez- moi achever mon ouvrage . Je ne permettrai point
que vous sortiez de la journée : ce soir , à la faveur de
la nuit , vous vous échapperez . Promettez -moi d'avoir
soin de vos jours ; que je n'aie pas envain perdu mon
bonheur. » L'adjudant eut beau insister ; Rose demeura
inébranlable , et la Sauzelière fut obligé de paraître
consentir à tout ce qu'elle voulait ; mais il se promit
bien d'exécuter son projet le soir même , et d'aller , en
sortant de la maison , se livrer à Belami et aux siens ,
au hasard de tout ce qui pourrait en arriver.
un
Vers l'heure du diner , le père Bridault rentra ; il
amenait un convive : c'était Belami,
<< Ma chère enfant , dit-il à Rose , voilà notre ancien
hôte , cet estimable jeune- homme , revenu dans ce
pays -ci qui sait s'il restera encore long-temps ? Les
militaires sont expéditifs . En me rencontrant ce matin ,
après m'avoir embrassé , le premier mot qu'il m'a dit ,
c'estqu'il t'aimait de tout son coeur ; et le second, qu'il
SEPTEMBRE 1819 . 467
te demandait en mariage. Ma foi , je ne crois pas que
tu puisses trouver un plus honnête homme . J'y ai consenti
, pour mon compte ; reste à savoir si cela te
convient : réponds .
>>
Rose émue , pressée à la fois de sentimens différens ,
gardait un moment le silence , quand de la pièce voisine
, s'élança la Sauzelière , revêtu d'une robe de
chambre du père Bridault. « Je vous réponds pour
elle , s'écria -t-il , qu'elle y consent de bon coeur ; je sais
ce qu'elle pense . Permettez-moi tous trois de prendre
part à votre bonheur. >>
Cette apparition subite étonna beaucoup le maître
de la maison . « Qui êtes-vous , demanda- t- il ? et que
diantre faites-vous chez moi , dans ma robe de chambre
? » Belami ne put s'empêcher d'éclater de rire . « Je
vous croyais parti , dit- il à l'étranger , et je n'avais pas
jugé bien nécessaire d'apprendre à mon ami Bridault
votre aventure de ce matin ; vous voyez , par la
demande que je lui ai faite , que j'ai su très- bien à
quoi m'en tenir , et que je n'ai pas cru vous avoir
surpris en bonne fortune. - Je vois , reprit la Sauzelière
, que vous êtes un homme généreux ; que vous
savez croire à la vertu , comme Rose sait la pratiquer .
Vous êtes bien digues l'un de l'autre . »
Le père , qui n'entendait rien à ces paroles , en demanda
enfin l'explication ; on lui raconta ce qui s'était
passé. Il donna des louanges au bon coeur et à la
présence d'esprit de sa fille. On convint que la Sauzelière
partirait dans la nuit , déguisé avec un habit du
père Bridault : le reste de la journée se passa fort
gaîment , et dans la meilleure intelligence .
Au moment de partir , la Sauzelière dit à ses hôtes :
<< Je retourne vous faire la guerre ; mais j'emporte de
cette maison respect , amitié , reconnaissance pour
ceux qui l'habitent . Puissé - je trouver souvent l'occasion
de rendre à des patriotes ce que vous avez fait aujourd'hui
pour moi ! Je me croirai encore plus heureux ,
si les efforts que je vous promets de faire pour appai1
MERCURE DE FRANCE .
468
ser les haines , et ramener les esprits aliénés , ne sont
pas inutiles . » Il a tenu sa promesse , et a été , dans le
parti royaliste , un de ceux qui ont le plus contribué à
la pacification de la Vendée. Il a revu depuis Belami ,
et tous deux marchent à présent sous les mêmes drapeaux
.
Ils ont passé quelque temps ensemble à F..... Belami
, aimant bien sa femme , attend pour se retirer du
service et accomplir ses projets les plus doux , que
l'Europe se reposant enfin des convulsions qui l'ébranlent
, puisse commencer à se guérir des plaies profondes
de la guerre , et à faire refleurir l'agriculture ,
le commerce et l'abondance.
M. ANDRIEUX, de l'Académie française.
CHRONIQUE .
wwwwwwm
Je suis de l'avis du bonhomme Richard ; les créanciers
ont bien meilleure mémoire que les débiteurs.
Oh ! les vilaines gens , qui forment la secte la plus superstitieuse
de la terre. Il n'existe pas d'observateurs
plus exacts pour toutes les époques du calendrier. Ce
sont des individus qui , pour le malheur d'un graud
nombre de personnes , ont des mémoires perfides et
qui n'oublient jamais un jour de paiement.
M. Berchoux a dit quelque part :
Qui me délivrera des Grecs et des Romains .
Moi et tant d'autres de mon espèce nous ne cessons
de dire :
Qui nous délivrera de tous nos créanciers .
Eh bien ! un de mes amis , capitaine à demi-solde ,
détenu pour dettes à Sainte - Pélagie , est loin de parta-
ว
SEPTEMBRE 1819. 469
ger cette opinion. D'après son invitation j'allai le voir.
Je comptais le trouver abattu , triste , morose et aussi
atterré qu'un rat pris dans un piége . Quelle était mon
erreur . Le voyant fort tranquille , j'attribuais cette
résignation à son courage et à ce degré de philosophie
que possèdent presque tous nos braves . Mon ami me
jeta dans une surprise inexprimable , en me prouvant
de la manière la plus claire qu'il se trouvait fort heureux
d'être sous les verroux. Barême en main et mathématiquement
parlant , il me démontra qu'il était impossible
à l'officier en demi-solde , depuis le grade de souslieutenant
, jusqu'au grade de capitaine inclusivement ,
d'exister avec sa paie , hélas ! bien exigue. Enfin ,
dans
la chaleur de la conversation , il en vint à m'avouer
'qu'il s'était fait emprisonner exprès , afin de pouvoir
vivre , et defaire vivre sa mère , sa femme et deux en
fans qui composent sa famille . Je crois rendre une service
signalé à mes anciens camarades , en mettant sous
leurs yeux le calcul de mon ami . Uu général , me ditil
, sous lequel j'ai fait huit campagnes , beaucoup plus
malheureux que bien d'autres , n'a gagné daus son honnête
métier que la bagatelle de 50,000 fr. de rente .
Mes campagues m'ont rapporté cinq blessures , des
douleurs qui se font ressentir dans les changemens de
temps , des privations de toute espèce auxquelles ont
succédé d'autres privations.
Heureusement pour lui , mon général est économe ;
il n'a point contracté les habitudes de son ancien état ,
c'est-à-dire , de n'avoir ni sol ni maille ; il faut vous
apprendre qu'avant la révolution mon général était
une espèce de peintre ; il avait été successivement
fourrier , sergent-major , officier- payeur , capitaine
d'habillement , quartier maitre et major , il avait ensuite,
du produit de ses petites économies , acheté des
épaulettes de colonel rue Saint - Dominique , puis l'habit
brodé de maréchal de camp ; fait gouverneur d'une.
province à l'étranger par un ministre tout aussi militaire
que lui , et qui n'obtint pas moins le bâton de maréchal ;
470
MERCURE DE FRANCE .
c'est alors que mon général nagea en grande eau . Nonseulement
ses coffres se remplirent , mais encore les
honneurs lui arrivèrent de toutes parts ; les croix , les
cordons , les plaques de tous les ordres de l'Europe le
décorèrent ; il fut fait lieutenant-général , comte , que
sais-je moi ? Oh ! c'est un homme trés- recommandable
que mon général , et Dieu sait jusqu'où il serait allé
sans la catastrophe qui l'a arrêté en aussi beau chemin ;
mais revenons. Mon général vit fort décemment avec
la modique somme de 1710 fr. , demi - solde d'un chef
de bataillon ; reste par conséquent 48,290 fr. auxquels
il faut ajouter 15,000 fr . , que S. Exc . le ministre
de la guerre lui a excellemment accordés ; en bon camarade
, la susdite excellence a mis mon général à solde
entière.
Que fera-t-il de cette somme de 58,290 fr . ? Le
ministre ayant songé à lui , le brave homme a bien
voulu songer à nous .
à nous. Il est vraiment bon diable ; dans
ses momens d'expansion , il convient franchement
qu'il n'était nullement propre au métier de général ;
enfin que s'il est parvenu à ce grade, il ne le doit qu'au
sang de quelques misérables comme moi qu'il a fait
verser sur le champ de bataille. Il est bon notre cher
général ; il nous prête obligeamment son argent au
modique intérêt de cinq pour cent par mois . Afin de
ne pas encourir de reproches , le général fait valoir ses
fonds par les mains de MM. *** et autres Tutti quanti
que nous ne connaissons que trop de par tous les diables
. Ces honnêtes courtiers de mon général portent
presque tous à leur boutonnière la croix d'un ordre
qu'ils déshonorent , et qui n'est pour eux qu'une amorce
pour attirer les dupes. Et comment donc l'ont- ils
gagnée, me dira- t- on ? eh ! parbleu de la même manière
que mon général a gagné ses honneurs qu'il ne faut
pas confondre avec l'honneur.
Pour mettre le comble à ses bienfaits , mon général
m'a fait entrer à Sainte- Pélagie au moyen d'un de
SEPTEMBRE 1819. 471
ces messieurs Jacob , Zacharie , Moyse , Mardochée
, etc. , etc.
Ecoutez encore , mon cher ami , je bénis mon sort
et je vais vous démontrer
le bien qui résulte de la conduite
du général à mon égard . Daignez me prêter toute
votre attention .
Intérêts payés , frais de papier retirés , centimes
retranchés , je ne touchais mensuellement que 66 fr.
30 c.; comment faire pour exister , surtout lorsqu'on
nourrit une mère , une femme et deux enfans . Cette
modique somme suffisait justement pour le pain ; pendant
un mois seulement , celui où je vendis à l'avance
ma Légion-d'Honneur 85 fr. , je pus me procurer de
la viande.
Afin d'augmenter nos petites ressources , je me fis
successivement menuisier , cordonnier , barbouilleur
d'enseigues , tourneur et charron ; il me fut impossible
de pouvoir réussir à rien ; je fus partout reconnu
pour un maladroit , pour un homme en un mot qui
n'était propre qu'au métier militaire . Je n'en fus pas
étonné , car c'est en effet le seul que j'aie jamais exercé.
Désespéré , la mort dans le coeur , je m'acheminais
vers le pont St. -Michel pour me jeter à la rivière ,
payer mes dettes , et me faire ramasser aux filets de
Saint-Cloud lorsque mon bon ange m'inspira l'heureuse
idée d'enjamber le seuil de Sainte - Pélagie . Oh !
bienheureuse Sainte , que ne te dois - jepas depuis que
je me suis mis sous ton intercession ; depuis que je suis
entré dans ta sainte maison , plus d'intérêts à acquitter,
plus de centimes retranchés , plus de papier à lettres
d'échange à payer ; je jouis entièrement de ma demisolde
, c'est-à-dire que je touche 72 fr. 76 c. par mois ,
plus 30 francs qui me sont alloués par mon honnête
général.
Ma boune mère , ma femme , mes chers enfans
vivent bien au moyen de cette augmentation de traitement
, et nous bénissons tous le ciel qui nous a rendu
le bonheur.
472
MERCURE DE FRANCE.
J'avoue que je me rends coupable d'indiscretion en
publiant ce que mon ami appelle le secret de bien vivre
avec la demi- solde ; il craint qu'une fois connu , tous
les officiers en non-activité ne l'adoptent , et que Sainte-
Pélagie , devenue une espèce de caserne , on ne sy
trouve par trop resserré ; il craint que par suite le
général trouvant cette mesure trop dispendieuse , ne
lui rende la liberté . L'intérêt de mes anciens camarades
l'emportant sur toute espèce de considération ,
m'empresse de les prévenir de cette spéculation de
nouvelle espèce , et les engage à travailler pour mériter
les honneurs de la reclusion à Sainte-Pélagie.
-Grande rumeur ! importante nouvelle ! Madame
Récamier , qu'on dit avoir été déesse de la raison , va
laucer un pamphlet européen , où tous les intérêts seront
discutés à la manière de Montesquieu . Mesdames Guizoł
et Azaïs se proposent , assure-t-on , de répondre à cet
horrible pamphlet. Cette polémique va fixer l'attention
de Carlsbad , de la France et de l'Europe . Suivant le
meme bruit , un courrier extraordinaire aurait été dépéché
de Carlsbad à l'une de ces savantes dames , O
Montesquieu ! ô Rousseau ! hardis et sublimes génies ,
qu'eussiez-vous dit des innovations de nos jours , de ces
femmes habiles, raisonnant sur le pouvoir absolu comme
Hobbes et Machiavel ! Ah ! si j'en crois quelque pressentiment
, l'indulgence plutôt qu'un ris amer eût
animé vos lèvres ! Pleins des images de la poésie , vous
vous fussiez rappelé ce passage d'une élégie erse : La
fière et vive Comalafaiblit sous le poids de l'armure
d'un guerrier; mais la faiblesse est touchante , elle inspire
la pitié.
Cependant Voltaire , moins passionné , moins bienveillant
que vous , eût raillé ce travers. Champfort eût ,
à ce sujet , lâché maintes pinces. Chez ces deux philosophes
, nos dames ne seraient donc sorties du cercle
des discussions qu'avec tous les honneurs du sifflet .
Epris de je ne sais quelles images , frappés de je ne
sais quel respect , les premiers Francs supposaient que
1
SEPTEMBRE 1819 . 473
les femmes , ces êtres charmans et mystérieux , étaient
un objet de culte , et une harmonie placée entre l'homme
et la nature , entre le ciel et la terre . Qu'ils étaient ingénus
ces bons Francs ! Dans les états modernes , les
femmes n'inspirent plus le même enthousiasme :
leurs vices en ont tari la source ; mais , en perdant
cet avantage , elles ont singulièrement gagné du côté
de la puissance réelle , de la puissance sociale . Voyezles
soumettant tout aux plus vains caprices , aux plus
faux calculs ; voyez aussi dans combien de travers
l'amour et l'amour-propre les jettent tour à tour . Jeunes,
nos dames veulent des amans ; raisonnables , des amis ;
vieilles , quelque chose encore , des opinions , des préjugés
, des haines ; enfin du bruit . On dirait qu'elles se
vengent par le mouvement qu'elles impriment à la
société , de l'indifférence de cette même société . Au
reste disons , en thèse générale , que les femmes diffèrent
selon les climats , les moeurs et les époques . A
Athènes , le goût des arts et de la représentation explique
l'influence d'une Aspasie. Sous Louis XIV , on conçoit
encore que les La Fayette , les Coulanges et les Sévigné
aient été aimées et respectées . Elles le méritaient assurément
; aux grâces et à la beauté elles unissaient ce
qu'on aime chez les femmes , un talent heureux à beaucoup
de modestie . Leurs travaux n'excédaient jamais
leurs moyens . Un roman , quelques lettres occupaient
leurs loisirs . Ce peu d'écrits leur a pourtant donné la
gloire . Les femmes perdent à être transformées en
Muses , si ces Muses ne sont pas celles des Amours et
des Ris . Dans les beaux jours du règne de Louis XIV,
on recherchait avec empressement ces femmes si distinguées
; leur titre d'auteur n'éloignait personne , au
contraire il leur attirait , dans les réunions les plus
brillantes , et mille hommages particuliers et l'admiration
des étrangers qui venaient nous voir . Combien les
temps sont changés ! combien le retour aux mêmes
habitudes nous rendrait plus aimables ! Nos femmes
seraient citées dans les cours de l'Europe , pour les
474 MERCURE DE FRANCE.
grâces et les agrémens de l'esprit ; et nous , Français ,
nous serions encore ce peuple aimable , ce peuple
délicat et généreux qui , depuis douze siècles , sacrifiait
à la beauté et à la vaillance.
-M. Courvoisier , ce ferme défenseur du ministère ,
prévient qu'ilva diriger une plainte contre le Constitu
tionnel. Dans une lettre adressée à plusieurs Journaux ,
il dit n'avoir reçu aucune grâce ni aucune somme du
ministère , et encore moins des dîners . A l'entendre ,
c'est le plus saint homme de chat de tout le département
du Doubs . Nous ferons connaître l'issue de cette affaire,
à laquelle les rieurs doivent vivement s'intéresser ,
puisqu'elle procurera du scandale dans Laudernau .
Le journal intitulé l'Académie des Ignorans avait
été de vie à trépas . Ainsi que le Phénix il vient de renaître
de ses cendres par le crédit d'un grand prince.
Son parrain lui a imposé le nom de Mercure royal. La
cause de la mort de cette famille vient de sa mauvaise
éducation et plus encore de sa mauvaise nourriture.
Elle participait des sentimens anti - français de la Quatidienne
, de la stupidité de la Gazette , de la niaiserie
des Débats , de l'infamie du Drapeau blanc et de l'insolence
des Lettres normandes , qui ne devaient pas
révéler l'existence de cet Inconnu. Au surplus , rien
n'est meilleur pour provoquer au sommeil , que la lecture
du Mercure blanc. Nous indiquons à nos abonnés
ce remède contre l'insomnie .
SEPTEMBRE 1819. 475
www
REVUE LITTÉRAIRE.
www
L'entendement humain mis à découvert d'après les
principes de la chronologie et de la métaphysique . ( 1 )
Tout est matière , et la mort ne consiste que dans la
désòrganisation entre certaines parties subtiles et certaines
parties grossières . Quand elles se séparent , ce
que nous appelons l'âme s'évapore et s'évanouit ; ce
que nous appelons le corps se corrompt et se dissout .
Le principe vital qui maintenant nous fait agir , penser ,
vouloir et raisonuer , n'est plus susceptible de ces opérations
; une fois qu'il cesse d'être en harmonie avec
les organes à l'aide desquelles il agissait , pensait voulait
et raisonnait par conséquent cette portion de
nous- mêmes que nous divinisons en quelque sorte ne
survit point dans un autre monde ; et ces idées dont
on nous berce qu'elle est destinée à y être souverainement
heureuse ou malheureuse , suivant qu'elle aura
mérité ou démérité en celui- ci ne sont que des
moyens dont se servent quelques hommes pour dominer
tous les autres ; tel est le matérialisme de nos
jours que l'auteur de ce petit ouvrage entreprend de
combattre. Il observe page 210 que depuis l'époque où
la France entière se trouva comme subitement athéisée,
toutes ces doctrines restent encore généralement répandues
dans presque toutes les classes des citoyens ;
et page 148 il donne à entendre que c'est particulièrement
à ceux des savans qui se plaisent à les propager
qu'il s'adresse .
(1 ) Petit volume in-12, Paris , chez Brunot- Labbe , quai des
Augustins , no. 33 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
nº . 7. Prix , 2 fr. 50 c., et 3 fr. pour les départemens,
476
MERCURE DE FRANCE .
L'ouvrage nous paraît digne de leur attention ; les
systèmes anti- philosophiques n'ayant peut-être point
encore été refutés par une méthode aussi approfondie ,
M. Bernard va d'abord puiser dans la physiologie des
argumens qui établissent si clairement l'immatérialité
de l'âme , qu'on la reconnaît partout dans ses opérations
comme une substance simple et spirituelle qui
demeure dans toute son intégralité après qu'elle est
séparée de son corps .. Ensuite , la métaphysique lui
fournit les moyens les plus irrésistibles pour démontrer
son immortalité et les desseins particuliers que
sou créateur a eus sur elle . Il analyse notre entendement;
il remonte aux origines de toutes nos connaissances ;
il en parcourt la chaîne, depuis les simples impressions
des sens converties en idées par la refléxion , jusqu'aux
idées intellectuelles qui en sout le plus éloignées . C'est
alors que les facultés de l'âme qu'il a personnifiées découvrent
une cause première , éternelle et seule nécessaire
, apprecient la nature et l'essence du principe qui
nous tient en mouvement , convertissent en sentimens
profonds les liens indissolubles qui attachent Dieu à
l'homme et l'homme à Dieu .
La seconde partie et les notes qui terminent le volume
, renferment des traits d'histoire naturelle de
quelque intérêt.
HISTOIRE DE L'ESCLAVAGE EN AFRIQUE , pendant trentequatre
ans de P.-J. Dumont , maintenant à
l'Hospice royal des Incurables ; rédigée sur ses propres
déclarations , par J.-S. QUESNÉ ; ornée de deux
portraits de Dumont et d'un fac simile de son écriture
; 2e. édition revue , corrigée et augmentée d'un
supplément. ( 1 )
Sans prétendre contester une grande partie des faits
annoncés dans cette relation , il y en a quelques- uns
( 1 ) Brochure in - 8. Prix 3 fr . , et 3 fr . 75 c. par la posle .
Paris , chez Pillet ainé , imprimeur-libraire , rue Christine ,
no. 5 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , no . 7 .
SEPTEMBRE 1819 . 477
qui nous ont paru invraisemblables . Mais dans une
narration quelconque , la fiction ne nuit pas à l'intérêt ;
et le merveilleux , ou plutôt l'incroyable , plait aux
imaginations ardentes qui ne trouvent de jouissances
que dans les fortes émotions ; mais , répondra M.
Quesné :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ;
nous lui repliquerons avec Horace :
Est modus in rebus , sunt certi denique fines .
Pierre-Joseph Dumont peut avoir été en esclavage
pendant trente-quatre ans ; mais d'avoir pendant un si
long espace de temps resisté à tous les maux et à tous
les tourmens qui puissent affliger l'humanité sans
mourir vingt fois ou sans que la santé en soit fortement
altérée , c'est ce qui passe les bornes de l'intelligence ;
il fallait avoir une âme et un corps de fer.
Illi robur et as triplex .
Circa pectus erat ;}
Et il n'est pas donné à l'homme de pouvoir surmonter
ce qui est insurmontable.
Quoiqu'il en soit , la relation de Dumont rédigée
par M. Quesné se fera lire avec le plus grand intérêt ;
et en faveur de quelques vérités on pardonnera aux
erreurs et aux invraisemblances.
- Une réunion de manufacturiers et de fabricants
retirés des affaires , éclairés par les avis d'un grand
nombre de mécaniciens , d'artistes en tous genres , et
enfin de divers amis des arts , s'occupe en ce moment
à rassembler les matériaux nécessaires pour former
un ouvrage vraiment national . Il aura pour titre : Almanach
de l'industrie , de l'agriculture et des arts , et
contenant particulièrement la notice des expositions des
produits de l'industriefrançaise.
Cet almanach paraîtra chaque année au 1er· janvier ,
à dater de 1820 .
478 MERCURE DE FRANCE.
Les souscripteurs seront seuls admis à y faire insérer
des notes étendues sur les produits de leur industrie ,
sur l'importance de leurs établissemens , et à indiquer
le prix de leurs marchandises .
Le prix de la souscription est de 6 fr . pour Paris et
de 7 fr. 50 c. , franc de port pour tous les départemens .
mmmmm
SPECTACLES .
C'EST du théâtre de la Porte- Saint -Martin , où le pu
blic ne la voyait pas souvent , que madame Derudder
vient de s'élancer sur la scène française . Elève de
M. Nanteuil , elle ne pouvait manquer d'avoir reçu
d'excellens principes . Et , je l'avouerai avec plaisir , je
ne pensais pas que cette dame prît sur elle de se présenter
avec tant d'assurance , ni d'offrir à ses débuts d'aussi
flatteuses espérances pour l'avenir , vu le peu de temps
qu'elle avait consacré à ses études préliminaires . Le rôle
de Cléopâtre est une des conceptions gigantesques du
grand Corneille ; son âme inquiète se plaisait souvent à
créer de ces personnages , aussi étonnans par leur scélératesse
que par leur grandeur d'âme et par leur courage
; enfin, de ces personnages qui , ue mettant aucun
frein à leur ambition , immolent tout à leur intérêt , dans
l'espérance de parvenir au but , objet de leurs desirs.
Madame Derudder s'est fait vivement applaudir dans
plusieurs endroits de la pièce ; sa pantomime est assez
expressive elle offre beaucoup de défauts , faute inévitable
d'un premier essai. Je n'établirai aucune comparaison
entre la nouvelle débutante et madame Paradol.
Je crois pouvoir affirmer que ni l'une ni l'autre de
ces actrices n'est propre à rendre un rôle qui demande
de la sensibilité. Je puis me tromper ; je le désire autant
SEPTEMBRE 1819 . 479
pour l'intérêt des débutantes , que pour celui de la Comédie-
Française.
--- Une nouvelle affligeante , et malheureusement
fondée , s'est répandue depuis quelque temps , c'est
la maladie de mademoiselle Duchesnois . On espère
qu'elle ne sera pas dangereuse.
-Malgré la singularité du titre , l'obscurité de la
pièce et la faiblesse de la musique , le Testament et
les Billets -Doux continuent d'attirer la foule à l'Opéra-
Comique.
Que des vaudevillistes , de ceux dont je parlais.
dans le dernier Numéro , de ceux qui exploitent les
théâtres , non pas par brevet d'invention , mais par
compagnie , fassent passer en revue , dans leurs productions
éphémères , quelques-uns des originaux qui
abondent dans la capitale , rien de mieux '; mais qu'ils
se permettent de livrer à la risée du public un journaliste
spirituel , respectable sous tous les rapports , et
qui n'a d'autres torts , à l'égard de ces Messieurs , que
de les avoir corrigés souvent de leurs niaiseries avec le
fouet de la satire , c'est ce qui passe les bornes permises
en pareil cas , et qui ne devrait jamais se voir.
Arlequin , garçon d'un café situé rue du Bouloy ,
s'avise pour attirer la foule , de jeter , de la fenêtre du
grenier d'un poëte son voisin , des pièces d'or et d'argent.
Tout le monde accourt , et de là une suite de
scènes insignifiantes . Une actrice de l'Opéra , qui se
plaint d'un rédacteur de Journal , et veut lui envoyer
un cartel ; un inventeur de parapluies en forme de réservoir
; des gendarmes , d'autres personnages qui servent
à donner à la pièce la longueur exigée pour un
acte ; pas un couplet digne de remarque , grand nombre
de fautes de français , voilà , en peu de mots , l'analyse
de la Pluie-d'Or , ou le Mystère de la rue du Bouloy ;
véritable mystification pour le public .
-- Je conviens que Potier est le meilleur acteur de
la Porte-Saint- Martin ; mais s'en suit-il de là que , pour
le faire briller pendant quelques soirées , il soit néces480
MERCURE DE FRANCE .
saire de lui sacrifier tous ses camarades . Le mélodrame
est le genre adopté par ce Théâtre ; le tourner en ridicule
, c'est donc nuire aux intérêts de la troupe entière.
Ces réflexions ont dû sans doute se présenter à l'esprit
du directeur ; mais il comptait sur le talent et la répu- .
tation de Potier , pour remplir sa caisse ; et , sous ce
rapport , il a réussi . M. Bonardin , à la répétition ,
n'est qu'une espèce de parade qui ne peut amuser et
plaire qu'au moyen du talent de Potier ; car les autres
acteurs ne sont absolument là que pour lui fournir l'occasion
de débiter ses bons mots et ses calembourgs. Le
public rit continuellement ; et quand on rit on pardonne
bien des choses.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin a tout ce qu'il
faut pour réussir ; de bons acteurs , d'excellens danseurs
, de jolies figurantes , des décors d'une grande
fraîcheur , un directeur qui jouit de l'estime de tout le
monde. Il n'est qu'un seul conseil à lui donner , c'est de
ne plus recevoir , à l'avenir , de pièces semblables à
celle des Frères Féroces.
-Trois Théâtres seulement ont célébré la naissance
de la nouvelle princesse. L'Ambigu-Comique a joué un
petit à-propos en un acte , de M. Coupart, dont quelques
couplets ont été vivement applaudis . La Gaîté a représenté
le Sorcier de Village , de MM. Dubois et Brazier ,
petit ouvrage rempli de verve et d'esprit. La Porte-
Saint-Martin a donné l'Heureuse Nouvelle , qui n'a pas
eu un heureux succès . Je reviendrai sur la première de
ces agréables bagatelles , qui seront vues avec plaisir
pendant quelques jours.
CH. D'ARGÉ.
awwwwm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
3
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo .
RENGAINEZ VOTRE COMPLIMENT.
VAUDEVILLE .
AIR : du vaudeville de Jadis et Aujourd'hui.
MALINS rimeurs que j'ai vus naître ,
Dans votre art quand je m'exerçais ,
Vous vous en souviendrez peut-être ,
J'obtins jadis quelques succès ;
Si vous songez à dire encore
Que mes doigts s'exercent gaîment
Sur un luth brillant et sonore ,
Rengainez votre compliment ! (bis),
31
482
MERCURE DE FRANCE .
A vingt ans , auprès d'une belle ,
Je ne craignais point de rivaux ;
Je séduisais la plus rebelle ,
Avec cinq ou six madrigaux ;
Mais à présent dès qu'il m'échappe
Un mot prononcé tendrement ,
On me dit , en riant sous cape :
Rengaînez votre compliment ! (bis .
De Lourdet c'est demain la fête ,
• Il a , dit- on , beaucoup d'écus ,
Et plus d'un chansonnier s'apprête
A rendre hommage à ses vertus ;
Mons Toussaint je vous vois en route ,
Rêvant , griffonnant et rimant ;
Lourdet, hier fit banqueroute ....
Rengaînez votre compliment ! (bis) .
Le beau Florville obtient pour femme
De tous ses voeux le tendre objet ; '
Vite !... Il faut un épithalame
Sur un aussi galant sujet !
Rimeurs , accourez à la noce !
De chanter voici le moment !
Que vois-je ?... du fard ! ... une bosse !...
Rengaînez votre compliment !
Damis fait jouer un ouvrage
Long-temps prôné par ses amis ,
Des acteurs il a le suffrage ,
Mille bravos lui sont promis ;
Quel bonheur , amis ! quel délire !
Déjà l'on touche au dénoûment
Un siflet part , la pièce expire…..
Rengaînez votre compliment !
Un baron , jaloux de transmettre
Son nom , son rang , son écusson ,
Par sa moitié s'est fait promettre
Un noble et superbe garçon ;
(bis).
(bis),
L >
"
{
483 OCTOBRE 1819 .
Bailli , marguillier , chacun grille
De célébrer l'évènement ;
Il ne vient , hélas ! qu'une fille ....
Rengaînez votre compliment ! (bis).
Suivez ce bretteur en furie.
Qui s'est, dit-il , battu vingt fois ;
Il va vous forcer , je parie ,
A vanter ses nouveaux exploits ;
Son rival paraît dans la plaine ,
Mon bretteur l'attend bravement ,
Puis il pâlit , puis il rengaîne...
Rengaînez votre compliment ! (bis),
Vous qui , dans une aimable ivresse
Puisez plus d'un couplet divin ,
Chantez gaîment, chantez sans cesse
Ceux qui vous offrent du bon vin !
Epuisez , morbleu ! l'Hypocrène
En l'honneur de ce jus charmant ,
Mais vous offre-t-on du Surêne ! ...
Rengaînez votre compliment ! (bis),
ARMAND G.....
DIALOGUE
mm
ENTRE ORONTE ET ALCESTE .
Petite parodie d'une scène du Misantrope , accomodée au temps
présent.
ORONTE.
De parler et d'écrire a -t - on la liberté ?
Répondez , je vous prie , avec sincérité.
ALCESTE.
La matière , Monsieur , me paraît délicate :
Si j'écris , on me juge , et je mens si je flatte ,
484
MERCURE DE FRANCE .
Je ne puis donc répondre à votre question.
Mais chez un écrivain de l'opposition ,
J'avançais l'autre jour qu'il faut être en délire ,
Pour dire ce qu'on pense et pour oser l'écrire ;
Qu'un auteur doit calmer ce grand empressement ,
Qu'il eût dans d'autre temps d'écrire librement ,
De crainte que pour prix d'un si noble courage ,
Il ne joue à la fin un mauvais personnage.
ORONTE .
Est-ce que vous voulez me déclarer par là ,
Qu'on poursuit aujourd'hui ? ......
ALCESTE.
'Je ne dis pas cela.
Mais je lui disais , moi , que de nos jours en France ,
La vérité fait peur à plus d'une Excellence ,
Quelle est mal accueillie , et que de tous côtés ,
On condamne , on punit les grandes vérités.
ORONTE.
Est-ce qu'aux jugemens vous trouvez à redire ?
ALCESTE.
Je ne dis pas cela , mais pour ne point écrire ,
Je lui représentai mainte bonne raison ,
Monsieur de Marchangy , l'amende , la prisov ,
Et des individus la sûreté troublée .
ORONTE .
Leur personne jamais fut elle violée ?
ALCESTE,
Je ne dis pas cela ; mais enfin je disais
Qu'autrement de la Charte on complait les bienfaits,
Que la Charte semblait ne vouloir plus d'esclaves,
Qu'elle semblait promettre , en brisant nos entraves ,
L'indépendance au peuple , aux rois la vérité.
Mais des Français, hélas ! quelle est la liberté ,
1
OCTOBRE 1819. 485
3i lorsqu'on lui permet d'imprimer sa pensée ,
Elle est comme un forfait aussitôt dénoncée !
ORONTE.
J'entends , vous croyez donc que la Charte déjà ……..
ALCESTE.
Vous me comprenez mal , je ne dis pas cela ;
Mais..
( Le reste manque . )
mmmmmmmmum
MARTIAL S'APPRÉCIANT ( 1 ) .
Traduction de l'Epigramme Sum , fateor , semperque fui , callistrate
, pauper.
"
QUE me font les rigueurs de la fortune ingrate ?
Parmi nos chevaliers , je m'asseois , Callistrate ,
Et la gloire qu'aux morts on refuse souvent ,
L'Univers la décerne à Martial vivant .
Contemple ton palais , porté par cent colonnes ,
Tes avares trésors , empilés dans leurs tonnes ,
Vers les rives du Nil tes immenses moissons ,
Tes troupeaux Parmesans et leurs riches toisons ;
D'être ce que je suis , pourtant tu n'es pas maître ,
Et ce qu'est Callistrate un faquin pourrait l'être .
CHARADE .
NE te laisse jamais manger par mon premier ;
Un pronom possessif se montre en mon dernier ;
Fort ou faible chacun porte en soi mon entier.
(2) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial au dixneuvième
siècle, ou les Applications contemporaines.
486
MERCURE DE FRANCE
鄹
ENIGME.
DANS bien des cas , l'entente est au diseur ;
Ainsi , lecteurs , d'après cette maxime ,
Je vais par mes détours vous induire en erreur,
Sans qu'on puisse m'en faire un crime.
Selon moi , je suis reine , et mes petits états ,
Pour votre utilité sont remplis de soldats ;
A vos moindres desirs ils manoeuvrent ensemble ,
But capital qui partout les rassemble :
Ils n'ont jamais entr'eux la moindre volonté ;
En bataillons , rangés par compagnie ,
Dans tout le camp règne l'égalité ;
Je reçois la naissance alors qu'on les rallie ,
Et leur esprit de corps est pour la propreté.
LOGOGRIPHE.
AVEC deux pieds je mesure le temps :
Au roi des dieux j'eus le malheur de plaire ;
A mes attraits tout cède sur la terre : 1
Avec trois pieds tu me vois croître aux champs
Et m'arrondir sur les doigts de Lucile.
C'est moi qui rends tout un pays fertile ;
Sauve un chrétien , fais trembler les méchans
Peux devenir un des quatre élémens ,
Et dois toujours régner sans tyrannie.
Sur quatre pieds je nais dans la prairie ;
Le creux d'un arbre est un palais pour
Je suis les pas de la biche timide ;
Mais admirant mon courage intrépide ,
Des animaux le destin m'a fait roi .
Pleurez mon tout , ô bergères sensibles,
Il a chanté vos fidèles amours :
Ami des moeurs il vous aima toujours ,
moi ;
Et fut heureux dans vos bosquets paisibles.
Sur indigent il versa ses bienfaits :
Son jeune coeur , bon comme la nature
Fut des vertus la source la plus pure
Et ses écrits ne périront jamais .
OCTOBRE 1819. 487
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le lundi , 27 7bre. 1819 .
Le mot de la Charade est MAITRESSE ,
Celui de l'Enigme est FORTUNE ,
Et celui du Logogriphe est COR , dans lequel on trouve or
et roc.
ww sumuuwimmmw
SCIENCES NATURELLES.
(
www.
PHILOSOPHIE ANATOMIQUE. - Des organes respiratoires
sous le rapport de la détermination et de l'identité
de leurs pièces osseuses , avec les figures de 116
nouvelles préparations anatomiques , par M. le Chev.
GEOFFROY - St. - HILAIRE , Membre de l'Académie
royale des Sciences , Professeur de Zoologie , au
Jardin du Roi , etc. ( 1)
SECOND ET DERNIER ARTICLE .
:
LE principe de l'unité de composition organique pour
tous les vertébrés , est vrai , sans réserve tous les
matériaux qui composent les poissons , sont exactement
et entièrement les mêmes que ceux qui entrent dans la
formation de l'homme , des mammifères , des oiseaux ,
et des reptiles il n'y a de variation que d'une classe
( 1 ) Un vol . in - 8 . de 560 pages . Paris , 1818 , chez Méquignon-
Marvis , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , no . 3 ; et à la librairie
du Mercure , rue Poupée , nº . 7.
t
488 MERCURE DE FRANCE .
•
à l'autre ; « mais toute grande et toute importante que
soit cette métastase , elle n'influe en rien sur les fonctions
des pièces et leurs connexions , qui restent invariablement
les mêmes. ».
Le succès des recherches de M. Geoffroy semblait
l'engager toujours de plus en plus dans des difficultés
nouvelles , et toujours il a su les applanir , on dirait
saus effort : les pièces de l'opercule des poissons enclavées
, confondues presque avec les os propres du
crâne , il a fallu les démêler , les comparer et les mettre
en parallèle avec les divers matériaux osseux du
"crane et les quatre os de conduit auditif des autres.
trois sous - types . Mais l'ossification dans certains animaux
, dans le's mammifères, par exemple , est si complète
après le premier âge , si intime dans le rapport
des pièces , que l'analogie peut bien disparaître , et
Fidentité être difficile à saisir . Ce naturaliste philosophe
, pénétré de son principeet ne pouvant croire qu'il
pût le conduire dans l'erreur , a considéré l'ossification
du foetus ; dans cette première formation , le système
osseux n'est que points d'ossification qui forment autant
de pièces distinctes qui , avec l'âge , se confondent
et diminuent par conséquent de nombre. C'est au
commencement de l'existence du mammifère qu'il a
trouvé dans la multitude des points osseux , les analogues
nombreux qui composent le crâne des oiseaux ,
des reptiles et des poissons. Ce résultat assuré , il lui a
été facile de conclure que les pièces de l'opercule des
> poissous , remplissent les usages et les fonctions des
* quatre osselets de l'ouie dans les autres vertébrés ,
et que dans les poissons seuls , ces pièces operculaires
sont portées au maximum de développement et de
fonction , tandis que dans les autres sous-types , ces
pièces correspondantes , « descendent de ce rang
élevé
pour tomber dans des conditions rudimentaires ; comme
telles , elles sont susceptibles de se rappetisser de plus
en plus , quelquefois jusqu'à disparaître entièrement ;
enfin , qu'incapables dans les animaux à respiration
OCTOBRE 1819. 489
aérienne , des hautes fonctions de leur primitive destination
, elles s'y trouvent comme des ilotes au service
et à la disposition des organes qui les entourent . » Tel
est le but du premier mémoire.
On est donc bien informé aujourd'hui que toutes les
parties osseuses de la tête , quelqu'en soient le nombre
, la forme et les usages , sont dans tous les vertėbrés
des déductions les unes des autres; l'unité de cette
composition organique est une pensée qui remonte à
Aristote. Le sternum ne peut être soustrait à ce principe
; c'est l'objet du second mémoire. Considéré dans
Tes diverses classes , bien que ses pièces osseuses soient
complétées classiquement , au nombre de neuf , le
sternuni offre des modifications tantôt en plus tantôt
en moins ; le nombre des pièces varie en apparence ;
les unes prennent de l'étendue aux dépens des autres,
l'os central du sternum ( l'entosternal ) dans les oiseaux
acquiert un développement gigantesque ; aussi ses
annexes sont d'une grande petitesse ; dans les mammifères
, le sternum est une rangée de pièces à la suite les
unes des autres : cet arrangement , est uniforme. Dans
les reptiles , il est impossible d'y trouver un type
constant , il varie d'un genre à l'autre ; celui des grenouilles
, des lézards , des crocodiles , des tortues
diffère daus chacun de ces animaux ; la complication
varie chez eux comme varie et augmente la quantité
de respiration qui leur est propre . Par conséquent ,
point de sternum classique pour les reptiles . Chez les
poissons , il est tenu dans des limites très- resserrées ; il
se compose de plusieurs pièces osseuses , et chacune
d'elles est appelée à remplir des fonctions analogues .
« Mais quels que soient ces steruums, et quelques surprenantes
qu'en paraissent les métamorphoses , il n'est
point difficile d'en démêler les diversités ; d'apercevoir
qu'elles se convertissent les unes dans les autres , d'en
embrasser tous les points communs et de les ramener
à une seule mesure , à des fonctions identiques , et enfin
à un seul et même type . »
"
490
MERCURE DE FRANCE .
Toujours plein de vues nouvelles et philosophiques ,
M. Geoffroi dans le troisième mémoire traite de l'appareil
hyoïdien. Le même au fond dans tous les vertébrés
, l'hyoïde est en général de neuf pièces dans les
poissons , de huit dans les oiseaux , et de sept dans les
mammifères ; il est unique et concentré dans les mammifères
dans ces mêmes animaux , il a une position
tranversale , son développement est moyen ; dans les
oiseaux il est long et double , il est parallèle à la trachée
de ces animaux , son développement est au miuinum
; dans les poissons , cet organe est considérablement
accru et triplé , les pièces qui les composent dans
cette dernière classe , sont des matériaux indispensables
de l'organisation , et d'une utilité grande et évidente
dans les seuls poissons . « Ses services s'appliquent de
préférence et s'associent plus essentiellement aux organes
de la deglutition dans les mammifères et les oiseaux ,
et aux organes pectoraux dans les poissons . »
Si le quatrième mémoire offre plus d'étendue que les
autres , il est aussi d'un intérêt plus grand. Le larynx
dans l'universalité des animaux vertébrés y est ramené
au principe invariable des connexions . Un organe est
plutôt diminué , effacé , anéanti que transposé. Tous
les os intérieurs de la poitrine qui contribuent avec le
larynx à diriger le fluide ambiant sur les vaisseaux pulmonaires
, y sout considérés avec la même philosophie.
Les branchies qui dans les poissons remplissent le
même office que les poumous dans les animaux à respiration
aérienne , donnent lieu au développement et à
la discussion de plusieurs propositions anatomiques ;
mais ce qui a le plus fixé l'attention de M. Geoffroi et
qui mérite toute celle des lecteurs qui prennent intérêt
aux sciences naturelles , c'est sa nouvelle théorie de la
voix : c'est là où l'on voit tout ce que peut son esprit
d'analyse et d'observation . Après avoir prouvé jusqu'à
l'évidence , ce qui avait été pressenti par les anciens
et que quelques modernes ont voulu trop limiter que le
système entier des organes respiratoires , est employé
OCTOBRE 1819. 49t
i
à produire la voix , en expose ainsi le phénomène , et
fait connaître la matière du son.
«Le phénomène commence du moment où les muscles
de l'expiration abaissent le sternum et chassent l'air des
poumons . L'air abandonne les branches , suit la trachée
, attire , traverse la boëte du larynx , et parvient
à la bouche d'où il se verse jusqu'au dehors , sans obstacle...
L'homme reste le maître de rendre ce souffle
saus rendre de son ; tandis que c'est l'unique moyen ,
la seule voix de communication de certains serpens qui
n'opèrent pas le brisement d'air vers les dents ou vers
les lèvres , ceci n'est encore qu'une forte respiration .
« Mais si cet acte de l'organe respiratoire vient à
être troublé par l'intervention d'un biseau dont le taillant
, comme dans le crapaud , divise l'air en deux
courans , le produit de l'expiration éclate ; il y a polarisation
de l'air expiré , c'est à dire , celui- ci s'écoule
pour se rendre dans l'air vague ou l'air atmosphérique ,
sous les mêmes conditions et avec le même résultat que
l'air souffle dans une flûte. » L'air polarisé est la
matière du sou , dit M. Geoffroi ; il admet que le calorique
qui tient l'air en dissolution est un composé de
sept élémens primitifs , et il pense qu'aussitôt que ces
élémeus , qui d'ailleurs restent combinés dans l'air tranquille
, se divisent dans l'air agité , et deviennent libres
par la polarisation , la matière du son est produite ;
telle est la nouvelle théorie de la voix ; je m'abstiendrai
de toute réflexion ; j'observerai seulement que
toutes celles qu'on avait produites jusqu'à aujourd'hui
étaient insuffisantes pour expliquer tous les phénomènes
qui s'y rattachent . Les moyens organiques qui concourent
à former la voix ont été tour-à-tour comparés à
divers instrumens , et cependant la voix les imite pour
ainsi dire tous . Ceux qui avaient créé de pareilles
explications n'avaient point cru que dans l'organe vocal
ilI y a toutes les raisons matérielles de cette imitation ;
que la voix humaine peut être formée sous la même
condition que le sou est produit dans des tuyaux sono▸
492 MERCURE DE FRANCE .
•
res non compliqués de corps vibrans ; c'est-à -dire ,
qu'elle peut passer à la volonté de l'individu , de la
condition d'instrument à cordes à celle d'instrument à
vent. J'ai vu à Calais un mendiant qui imitait le son de
divers instrumens et le chant de différens oiseaux . Je
ne crois pas qu'avec les théories antérieures à celles de
M. Geoffroi on pût expliquer les modifications les plus
disparates dans la voix de cet individu .
Je passe au dernier mémoire : il a pour objet les os
de l'épaule. Il y examine les opinions des naturalistes
sur le membre pectoral des poissons ; on y fixe les
usages de l'épaule dans les quatre classes ; dans les
mammifères , les os de l'épaule tendent à une grande
simplicité et ne semblent que le point d'attache des
organes du mouvement ; dans les oiseaux , ils coopè-
-rent à la fonction du bras et influent sur le mouvement
progressif ; dans les poissons , ils sont élevés à des
fonctions importantes , et agissent comme un second
sternum ; dans les reptiles , les os de l'épaule se combinent
avec ceux du sternum , se confondent ensemble
pour fermer une seule plaque , et suffisent à la capacité
des sacs pulmonaires . On remarque dans ce même
mémoire un paragraphe entier du plus haut intérêt ,
physiologique sur les quatre degrés de développement
dont tout organe est susceptible .
La lecture de l'ouvrage de M. Geoffroi est la source
d'une foule de réflexions toutes les unes plus intéressantes
que les autres ; c'est le lot de tous les bons livres.
Je me bornerai à celle-ci : c'est que plus la matière
respirable doit offrir de résistance à l'action des organes
de la fonction , plus aussi ces organes sont fortement
tissus ; aussi les pièces respiratoires des poissons
sont- elles osseuses, tandis que dans les autres sous-types,
qui agissent sur un fluide plus élastique , les instrumens
de la respiration sont moins solidement organisés .
L'auteur semble en peine de l'impression que fera
son travail sur l'esprit du public ; son arrêt sur cette
première partie de l'Anatomie philosophique a déjà
OCTOBRE 1819. 493
réglé le sort des suivantes. La partie du public qui juge
en pareille matière en retirera de trop bons préceptes
pour ne pas demander la continuation d'une entreprise
si belle et si utile. N. F.
mmmw mmm mmmmmmmmmmmmmm
3C
LITTÉRATURE.
EUVRES D'ANDRÉ CHÉNIER ( 1 ) .
La fin du dernier siècle a vu périr à la fleur de la
jeunesse plusieurs écrivains d'une grande espérance .
André Chénier fut celui dont les Essais jetèrent le plus
d'éclat. Né pour la gloire , doué d'une âme ardente ,
d'une imagination víve , et d'une oreille faite pour l'harmonie,
il sut, par d'heureuses combinaisons , transporter
dans notre langue le caractère de la poésie ancienne .
On peut croire qu'il nous eût , laissé des ouvrages distingués
, si la mort n'était venu arrêter sitôt le cours de
ses années . André Chénier périt sur l'échafaud révolutionnaire.
Les révolutions moissonnent ces chantres
courageux , dont les accens s'elèvent du sein des partis
contre toutes les injustices et toutes les oppressions ....
Que ne pouvons-nous effacer de nos aunales , le jour
où Chénier périt martyr des lettres et de la liberté ; le
jour où la philosophie perfectible , contre laquelle avait
en vain lutté sa raison , l'envoya à l'échafaud . Chénier
périt pour la plus belle des causes , celle de la liberté ,
de la justice et des lois . Son courage fut digne de cette
mission et des amis que le crime associa à son sort ,
Quvrons l'Histoire ! ...... Quel immortel cortége
( 1 ) Un volume in-8 . Prix , 7 fr. Paris , chez Foulon , libraire ,
et a la librairie du Mercure , rue Poupée , nº 7 ,
!
494
MERCURE DE FRANCE.
s'avance à la mort ! Quel calme et quelle résignation !
De quoi s'entretiennent ces illustres infortunés au milieu
de cette foule muette de terreur ! Serait-ce de
l'injustice des hommes ! Non , c'est des sentimens qui
animent encore leur âme , de l'art qui fit leurs delices.
Loizerolles prie Dieu pour son fils et ses rois. Chénier,
en regrettant la gloire , fait des voeux pour les Muses et
la France . Roucher , citoyen digne des premiers temps
de Rome , exhale en beaux vers ses adieux à la liberté ,
qui soutient sa grande âme près du dernier degré de
l'échafaud ! .... Je ne sais quoi semble nous dire avec co
grand poëte :
•Qu'ils meurent pour renaître immortels !
Long-temps la gloire fugitive
Semble tromper leur noble orgueil ;
La gloire enfin pour eux arrive ,
Et sa palme toujours tardive
Croît plus belle au bord d'un cerceuil,
Un plus jeune poëte qu'André Chénier , Fontanes ,
frère aîné du membre de l'Institut , donnait aussi les plus
belles espérances ; mais il vécut trop peu pour les réaliser
toutes. La mort l'enleva à vingt-un ans , à ses
écrits imparfaits et à toutes les illusions du monde et
du talent . C'était un jeune homme aimable et d'une
éducation distinguée . Quelques - uns des morceaux de
poésie qu'il a laissés , sont , de l'opinion même des
connaisseurs , d'un goût exquis . Espérons pour des
temps plus calmes la publication de ces heureux Essais.
C'est pendant les troubles civils , suivant la remar-
/ que d'une femme spirituelle , que la Muse pastorale a
tiré ses plus harmonieux accords . Virgile soupirait
ses charmantes Eglogues dans les prés de Mantoue ,
pendant qu'Octave disputait l'empire à d'avides compétiteurs
. André Chénier , contemporain d'événemens
non moins remarquables , trouva ses belles inspirations
OCTOBRE 1819.
495
au milieu des champs et daus la peinture des passions
de la jeunesse. L'amour fut le sujet des vers de cet
infortuné poëte , et , quoiqu'il n'ait consacré que peu
d'écrits à ce sentiment, ce peu d'écrits lui a donné sa
gloire.
Le premier livre est composé d'Idylles , genre dans
lequel Chénier s'est exercé avec succès. La lecture de
ce livre n'est pas sans attrait. On yy est ému
pression des plus doux sentimens , par des peintures
par l'expleines
de mollesse et de grâce . Le dialogue de Nais
est un petit chef- d'oeuvre. Ici , l'idylle emprunte souvent
le caractère de la doulenr. C'est dans ces sortes
de morceaux , que le poëte élève sa pensée et qu'il
retrace avec une belle énergie , l'image de l'oppression
et de la liberté (1 ) , de la
bienfaisance et du malheur (2).
Le deuxième livre qui renferme les Elégies est
éminemment
remarquable . Les élégies de Chénier
n'ont cependant ni la délicatesse et le charme , ni lẻ-
légance et la simplicité des Elégies de Parny , ni le tour
et le mouvement de celles de Bertin . Les chantres
d'Eléonore et
d'Eucharis possèdent mieux ce simplex
munditiis , ce mollis flamma , cette grâce , ces accens
français , dont la puissance est si sûre. Dans Parny, les
amans retrouvent leurs sentimens , leurs passions et leur
langage Paroy écrivait pour eux ). Dans Chénier , au
contraire , les amans trouvent peu de sentiment , peu
de passion et toujours moins leur langage , que celui
des poëtes. Malgré ces défauts , les Elégies de Chénier
ont un graud mérite
d'originalité de style et de poésie.
Ce jeune poëte aimait à peindre l'azur des cieux , le
calme des champs , le bruit du vent qui murmure dans
les bois , les
impressions de l'amour et de la volupté ,
et à
exprimer dans notre langue les images les plus pittoresques
de la poésie ancienne. Mais il ignorait encore
(1 ) Le Berger et le Chévrier,
(2) Le Mendiant.
496
MERCURE
DE FRANCE .
le secret des maîtres , ce secret si peu compris et si peu
connu , de transporter une émotion du livre dans l'âme
du lecteur , et d'intéresser ce dernier à nos regrets et à
nos douleurs.
.
Comme les poëtes élégiaques de l'antiquité , Parny ,
Bertin , Chénier , Millevoie ont chanté les attraits et les
faveurs de plusieurs maîtresses. On dirait que dans les
temps policés l'inconstance , si naturelle aux femmes ,
redouble en raison des hommages qu'on leur rend .
Tous ces chantres aimables out été trompés plusieurs
fois dans leur vie , tous ont ressenti les tourmens de
l'amour et de l'ingratitude . Parny nous disait un jour ·
que ses belles Elégies avaient été mouillées de ses
larmes. On peut regretter que la plus belle palme des
arts , soit ordinairement flétrie par la main des Graces.
L'âme ne se plaît sur certaines émotions qu'autant
qu'elles durent peu . La douleur dans l'Elégie a quelque
chose de rapide et en même temps de continu,
L'impression qu'elle nous cause augmente ou diminue
selon la délicatesse des sentimeus , la variété des images
et la multiplicité des détails . C'était une invention digue
des Grecs que de créer pour exprimer la plainte un
mode de poésie aussi touchant. L'élégie telle que nous
la connaissons aujourd'hui diffère beaucoup du caractère
de l'élégie des Grecs , qui était spécialement consacrée
à retracer les malheurs des hommes et des
nations ; c'était dans l'antiquité le dernier hommage des
muses aux tombeaux . L'élégie , comme nous la trouvons
dans Tibulle et dans les autres élégiaques romains ,
n'a pu briller qu'à une époque avancée de la civilisation,
et au moment où la société corrompue et blasée sur
la jouissance des sens cherchait dans l'exercice des
facultés de l'imagination , des plaisirs qui pussent , par
l'illusion , la ramener à la nature ,
André Chénier raconte assez pathétiquement l'accueil
qu'on lui fit un matin chez la chère Fanny au moment
où son rival , moins aimable saus doute , venait d'en
sortir ,
OCTOBRE 1819. 497
Page 165. Elégie XXIV.
Ah! que vois -je ? .... Pourquoi ma porte accoutumée »
Cette porte secrète est - elle donc fermée ?
Camille , ouvrez , ouvrez : c'est moi . L'on ne vient pas .
Ciel ! n'est -elle point seule ! on murmure tout bas ,
Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble ,
On se hâte ; l'on court ; on vient enfin , je tremble ,
Qu'est- ce donc ? A m'ouvrir pourquoi tous ces délais ?
Pourquoi ces yeux mourans et ces cheveux défaits ?
Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée ?
D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée ?
J'ai cru , prêtant l'oreille , ouïr entre vous deux
Des murmures secrets , des pas tumultueux.
Pourquoi cette rougeur , cette pâleur subitę ,
Perfide ? Un autre amant... Ciel ! elle a pris la fuite ,
Ah Dieu ! je suis trahi , Mais je pretends savoir ...
Lise , Lise , ouvrez-moi , parlez ; mais fol espoir !
La digne confidente auprès de sa maîtresse 、
Lui travaille à loisir quelque subtile adresse ,
Quelque discours profond et de raison pourvu ,
Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu .
Dieux ! Comme elle approchait ( sexe ingrat et perfide) !
S'essayant , effrontée à la fois et timide ,
Voulant hâter l'effort de ses pas languissans ,
Voulant m'ouvrir des bras fatigués , impuissans ,
Abattus , et sa voix altérée , incertaine ...
Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine ,
Ses cheveux en désordre et rajustés envain ,
Et son haleine encore agitée , et son sein ....
Des caresses de feu sur son sein imprimées ,
Et de baisers récens ses lèvres enflammées ...
J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit.
Sans même oser répondre , interdite elle fuit ,
Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge .
Et moi , comme abusé des promesses d'un songe
Je venais , j'accourais , sûr d'être souhaité ,
Plein d'amour et de joie , et de tranquillité.
Nous citerons encore ces vers charmans déjà connus .
32
498
MERCURE DE FRANCE .
M. de Châteaubriand les a insérés dans son livre
sur le Christianisme .
1
Accours, jeune Chromis , je t'aime , et je suis belle ;
Blanche comme Diane et légère comme elle ,
Comme elle grande et fière ; et les bergers le soir
Lorsque , les yeux baissés , je passe sans les voir ,
Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle ,
Et me suivant des yeux , disent :: « Comme elle est belle !
Néère , ne vas point te confier aux flots
De peur d'être déesse , et que les matelots
» N'invoquent , au milieu de la tourmente amère ,
La blanche Galathée et la blanche Néère . »
On a blâmé cette tournure et que les matelots.
Parmi les idylles , celle du Jeune Malade se fait remarquer
par un ton de poésie et un charme d'imagination
qui rappellent les plus belles Bucoliques antiques .
Page 42 .
Le vieillard la suivait (l'amante du jeune malade)
Le sourire à la bouche.
La jeune belle aussi , rouge et le front baissé ,
Vient ; jette sur le lit un coup -d'oeil. L'insensé
Tremble ; sous ses tissus il veut cacher sa tête .
« Ami , depuis trois jours tu n'es d'aucune fête ,
» Dit-elle , que fais-tu ? Pourquoi veux- tu mourir?
» Tu souffres. L'on me dit que je peux te guérir ;
» Vis ; et formons ensemble une seule famille.
» Que mon père ait un fils et ta mère une fille.
a fait
par-
Des détails pleins de grâce , des vers comme on en
peu dans aucune langue , donnent un intérêt
ticulier à l'idylle du Mendiant. Des accens de la plus .
haute poésie s'y trouvent aussi mêlés . Ceux-ci par
exemple.
Page 49. Le Mendiant dit à la fille de Lycus :
Si , comme je le crois , belle dès ton enfance ,
» C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance ,
OCTOBRE 1819. 499
"
Nymphe , souvent les voeux des malheureux humains
>> Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains.
> Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne
»
Qui te nomme sa fille et te destine au trône ,
» Souviens- toi , jeune enfant , que le ciel quelquefois
Venge les opprimés sur la tête des rois.
» Belle vierge , sans doute enfant d'une déesse ,
» Crains de laisser périr l'étranger en détresse ;
» L'étranger qui supplie est envoyé des Dieux.
Page 50. Lycus dit à l'Etranger :
Salut ! père étranger , et que , puissent tes voeux
Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux !
Mon hôte , lève - toi . Tu parais noble et sage ;
Mais cesse avec la main de cacher ton visage ;
Souvent marchent ensemble indigence et vertu ;
Souvent d'un vil manteau le sage revêtu ,
Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique ,
Couvert de chauds tissus , à l'ombre du portique ,
Sur de molles toisons en un calme sommeil ,
Tu peux ici dans l'ombre attendre le soleil ;
Je te ferai revoir tes foyers , ta patrie ,
Tes parens , si les Dieux ont épargné leur vie ,
Car tout mortel errant nourrit un long amour
D'aller revoir le sol qui lui donna le jour .
Mon hôte , tu franchis
le seuil de ma famille ,
A l'heure qui jadis a vu naître ma fille,
Salut ! Vois , l'on apporte
et la table et le pain :
Sieds -toi. Tu vas d'abord rassasier
ta faim.
Puis , si nulle raison ne te force au mystère ,
Tu nous diras ton nom , ta patrié et ton père.
Oui , de pareils vers intéresseront dans tous les
temps . C'est en exprimant avec éloquence de belles
idées morales que la poésie devient un langage immortel.
Quoique cet article soit déjà long , nous céderons at.
plaisir de citer encore ce fragment de l'idylle de Néère.
Néère tout son bien , Néère tes amours 1
500 MERCURE DE FRANCE .
Cette Néère, hélas ! qu'il nommait sa Néère ,
Qui , pour lui criminelle , ab: donna sa mère ;
Qui , pour lui fugitive , errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n'ose lever les yeux.
O! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène ,
Calme sous ton vaisseau la vague Ionienne ;
Soit qu'aux bords de Postum , sous ta soigneuse main ,
Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin.
Au coucher du soleil si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie ,
. Alors , mon Clinias , appelle , appelle moi.
Je viendrai , Clinias, je volerai vers toi.....
Mon âme vagabonde , à travers le feuillage
Frémira , sur les vents et sur quelque nuage ,
Tu la verras descendre , ou du sein de la mer,
S'élevant comme un songe , étinceler dans l'air,
Et ma voix toujours tendre et doucement plaintive
Caresser en fuyant ton oreille attentive .
C'est à l'âge de trente- un ans que périt l'auteur de
ces vers ; c'est à trente-un ans qu'il expia sur l'échaffaud,
les torts d'une belle conduite et d'un beau talent .
Il y a en tête des oeuvres de Chénier , une préface
que le libraire nous a prié d'annoncer comme
un chef d'oeuvre . Nous l'annoncerons donc comme un
chef- d'oeuvre Kandale ou Goth , nous ne savons pas
précisement. Les amateurs et les gens du pays détermineront
ce doute. L'auteur est M. H. Latouche.
}
ALFRED F.
OCTOBRE 1819 .
501
mmmmmmmmmm
LE TESTAMENT .
NOUVELLE IMITÉE DE L'ALLEMAND .
Le plus à plaindre des hommes .
« Our , je suis le plus à plaindre des hommes , »
s'écriait M. Fouxe , riche négociant de Berlin . En disant
ces mots , il allait lever la jambe pour frapper du
pied 'contre terre , lorsqu'il se souvint que cette manière
d'exprimer son chagrin , ne convenait pas à un
homme attaqué de la goutte .
Bien peu de gens , dans la bonne ville de Berlin ,
auraient compris d'où venaient ces plaintes; comment ,
en effet , concilier l'idée du malheur avec celle d'une
fortune de deux cent mille écus ? M. Fouxe , moins
que personne ; car il regardait en pitié ceux dont les
richesses étaient un peu moindres que les siennes ; il
aurait repoussé , avec le sourire du mépris , la proposition
de changer son sort contre le leur , eût-il dû , à .
ce prix , être délivré du malheur dont il se plaiguait.
si fort.
M. Fouxe avait- il douc perdu la moitié de cette fortune
si précieuse ? Non ; il n'aurait pu y survivre. Toujours
heureux dans ses entreprises , il avait vu ses capitaux
s'accroître chaque jour. La seule perte qu'il eut
faite, était celle d'une chose fort rare , à la vérité , d'une
bonne femme ; mais il l'avait supportée avec tout le
courage d'un philosophe stoïcien... De quoi se plaignait
donc le plus à plaindre de tous les hommes ?
D'un entèlement de sa fille ...
La plus malheureuse des filles.
Si les habitans de la bonne ville de Berlin ne pouvaient
croire que M. Fouxe fût le plus malheureux
502 MERCURE DE FRANCE .
1
+
des hommes , ils pensaient , d'un commun accord , que
mademoiselle Julie , sa fille était la plus belle des filles ;
mais la plus belle des filles , s'en croyait la plus à plaindre
. Elle accusait celui qui aurait dû la rendre heureuse
, de faire son malheur ; et cet.homme-là , c'était
M. son père .
Accord et mésintelligence.
Souvent il se mettait en colère pour décider Julie à se
marier; chose bien superflue , car jamais fille n'avait
eu une telle vocation pour le mariage ; ils étaient donc
d'accord sur ce point . Mais M. Fouxe disait : Je veux
que tu épouses Henri Wehrfeld ; et la belle Julie disait
: Je veux épouser Frantz Wehrfeld ou rester fille
toute ma vie . M. Fouxe se mettait en colère en jurantqu'elle
obéirait à la volonté de son père , et Julie disait ,
en pleurant , qu'elle n'obeirait pas .
Le choix du père.
On a fait de tout temps un reproche fondé à MM. les
pères , c'est de considérer souvent comme nuls , les
avantages extérieurs dans l'époux qu'ils destinent à leur
fille , et comme peu importantes les qualités de l'esprit
et du coeur. Combien ne voit -on pas de gendres , dout
le seul mérite est dans leurs cassettes , et de filles assez
folles pour préférer un époux aimable à de riches parures
et même à un brillant équipage ? Elles ont toujours
quelques mauvaises raisons , qu'elles croyent bonnes ,
pour rejeter l'époux choisi par le cher papa . Celui- ci ,
disent- elles , est majeur depuis long-temps , le dépit que
lui font éprouver les rides de son front , la rend d'une
humeur très- maussade. Cet autre est jeune encore ,
mais de la plus laide figure . L'un prétend inspirer de
l'amour à sa femme ; celui- là dit tont haut , qu'en se
mariant il veut être le maître dans sa maison. Quelle
folie ! Et comment épouser un homme attaqué de cetle
manie incurable ? Celui- ci est un imbécille , cet autre
OCTOBRE 1819 .
503
un pédant , cet autre..... Mais qui pourrait énumérer
tous les défauts pour lesquels un père a la vue trop
courte , et sa fille des yeux d'Argus.
Cependant , il faut rendre justice à M. Fouxe ; la
belle Julie , elle-même , n'eut pu choisir un époux plus
accompli que celui que lui destinait son père . Henri
Wehrfeld avait vingt-cinq ans; autant les hommes admiraient
ses bonnes qualités et son instruction solide ,
autant les femmes louaient sa belle figure . M. Fouxe
trouvait impardonuable le refus que Julie faisait de sa
main ; car , disait- il , il se nomme aussi Wehrfeld ,
et je vous demande la différence qu'il peut y avoir entre
deux cousins qui se ressemblent comme s'ils étaient
jumeaux ? Que ce soit Frantz ou Henri , peu importe
donc, puisque ce sera toujours un Wehrfeld. ,
On doit le dire , les excellentes qualités de Henri
Wehrfeld avaient eté , pour M. Fouxe , pendant dix
années , comme si elles n'avaient pas existé ; peut-être
même les eût- il toujours ignorées , si le testament d'un
oncle fort riche , qui le faisait son légataire universel ,
ne les eût mises dans tout leur jour. M. Fouxe , comme
frappé soudain d'un trait de lumière , les découvrit tout
d'un coup pendant la lecture du testament , et charmé
de sa perspicacité , il revint chez lui d'un air trèssatisfait.
Julie , dit- il , en se frottant les mains , je veux te
marier. Tu ne peux rester fille plus long- temps ; il se
présente un parti qui me convient.
Julie ne répondit rien .
Depuis quand es-tu muette , reprit M. Fouxe avec
impatience ? Je prétends qu'on me réponde et qu'on
dise oui .
Mon père , dit Julie , vous voulez sans doute mon
bonheur ?
Certainement , si ce que tu entends par bonheur est
raisonnable , tu épouseras le jeune Wehrfeld , hein !
qu'en dis-tu ?
"
504 MERCURE DE FRANCE.
Le jeune Wehrfeld ! ô le meilleur des pères , que
vous rendez votre fille heureuse ! Cette aversion que
vous sentez pour lui a donc fait place à un sentiment
plus juste , celui de l'affection parternelle ? Oh ! je le
savais bien; vous ne pouviez le voir long - temps sans
l'aimer.
Comment ! comment ! mais je n'ai jamais eu d'aversión
pour lui. De qui parles -tu ? Est- ce encore de tou
damné de Frantz ? Pour la centième fois je le répète de
ne plus prononcer son nom en ma présence ! c'est un
misérable ! oui , un misérable, car il ne possède rien ! tu
né l'épouseras pas , entends tu ! Frantz ! Frantz ! il est
bien question de lui , c'est de sou cousin Henri , un
brave garçon ! son oncle lui a légué plus de soixante
mille écus !
Henri ? Mais mon père qui vous a dit qu'il m'aimait ?
On ne m'en a rien dit. Mais Henri est un garçon de
bon sens ,
et un garçon de bon sens aime toujours une
fille à laquelle son père donne cent mille écus en la
mariant.
La belle Julie voulut faire comprendre à son père
que fut - elle recherchée par un homme qui aurait dans
son porte- feuille autant de billets de mille écus qu'il y
a de jours dans l'année , elle ne l'épouserait pas ; car ,
ajouta-t - elle , j'ai promis ma main à Frantz , et la voix
de la conscience , du coeur et de l'amour , me parle
en faveur de Frantz ! de Frantz pauvre , il est vrai ,
mais ....
M. Fouxe qui n'avait jamais eu d'oreille pour la voix
du coeur , de la conscience et de l'amour , interrompit
Julie , lui ordonna avec colère de s'ôter de devant ses
yeux , et s'écria plus haut que jamais : Oui , je suis le
plus à plaindre des hommes !
Le choix de lafille.
M. Frantz Wehrfeld , que le destin semblait avoir
fait naître pour rendre M. Fouxe le plus à plaindre des
* $
OCTOBRE 1819 .
505
hommes , et mademoiselle Julie la plus amoureuse des
filles , était poëte , où du moins il croyait être de la
même espèce que ces têtes fortes que l'on appelle des
Schiller , des Racine ou des Voltaire , et il en avait
honte. C'était pourtant à ce naturel de poëte qu'il de
vait le bonheur de plaire à la belle Julie. Quand les
neuf Soeurs ont résolu d'inspirer un pauvre diable , il
faut qu'il fasse des vers bon gré malgré , et que la jeune
fille qui admire ce pauvre diable , eu devienne folle
bon gré malgré. Quelques personnes , où pour mieux
dire tout le public , assurait que les Muses s'étaient
jouées de M. Frantz , et que , par pure malice , pen- ;
chant trop ordinaire au beau sexe , elles lui avaient
laissé prendre la route , toute opposée à celle du Pinde.
Telle était l'opinion générale sur tous les ouvrages de
M. Frantz Wehrfeld ; mais ce n'était pas ainsi que les
jugeait la belle Julie. N'ayant jamais lu d'autres poésies
que celles de M. Frantz, dont elle était toujours le sujet,
elle les admirait , et moins elle comprenait cette langue :
des dieux , plus elle s'extasiait devant les vers et le
poëte.
Quel ètre heureux qu'un grand génie , s'écriait alors
la belle Julie ! son nom et ses ouvrages sont célèbres par
toute la terre pour l'instruction de ses semblables , il
travaille jour et nuit à ces oracles , qui , bien que
composés dans notre langue , bien qu'imprimés en
caractéres ordinaires , sont pour le vulgaire , aussi
indéchiffrables que le chinois ou l'arabe . Oh ! quel art
merveilleux que celui de se servir des mots dont chacun
se sert , et de n'être pas entendu ! Quand je donnerais ,
dix années de mon inutile vie ; je ne pourrais jamais .
faire de tels prodiges !.
L'amour chancelant,
)
Voulez - vous être aimé , dit la chanson , soyez
toujours aimable ; et personne ne l'était moius que ..
506 MERCURE DE FRANCE .
M. Frantz Wehrfeld , malgré les faveurs des neuf
Muses . Un bonheur non mérité , dit le proverbe , est
peu durable ; et personne ne méritait moins le sien que
M. Frantz. Long- temps la belle Julie n'avait arrêté ses
yeux que sur ceux du jeune poëte , et elle lui avait
trouvé les plus expressifs du nionde ; long- temps elle
n'avait prêté l'oreille qu'à ses discours , n'avait lu que
ses vers , et elle ne croyait pas qu'on en pût entendre
de plus galans , qu'on en pût lire de plus charmans.
Mais soudain Henri paraît..... M. Frantz Wehrfeld ne
brilla plus auprès de lui , que comme une pierre fausse
auprès d'un diamant. Julie ne fut pas la dernière à s'apercevoir
de la différence ; elle avait de bons yeux , des
yeux de fille à marier , c'es tout dire.
Henri en avait de fort bons aussi ; et , qui plus est ,
de fort beaux . Trop honnête pour causer une mortification
à M. Fouxe , en lui prouvant qu'on peut ne pas
aimer une fille qui a cent mille écus comptans. Il se
montra , au contraire , très - empressé de soutenir l'assertion
par un exemple. Certain du consentement du
père , d'après les fréquentes invitations qu'il en recevait
, Henri ne s'occupa plus que de trouver le chemin
du coeur de la filie .
Infortune.
Tandis que le petit aveugle , qui se plaît à bouleverser
la terre , semblait avoir oublié toute sa malice pour
ne s'occuper que de seconder les projets de Henri sur la
belle Julie , une déesse non moins aveugle , non moins
sujette aux caprices , s'apprêtait à détruire ce bel ouvrage
, et préparait un évènement qui devait donner un
terrible échec aux dispositions bénévoles de M. Fouxe
pour le gendre de son choix.
Aussi promptement que Henri avait acquis tout le
mérite nécessaire pour plaire à un père aussi difficile
que l'était M. Fouxe , aussi promptement allait - il le
perdre .
OCTOBRE 1819 .
507
Un ami de l'oncle défunt , parut soudain avec un
testament d'une date moins ancienne, et qui, annullant
le premier , instituait M. Frantz Wehrfeld seul et unique
héritier des cent mille écus.
Chacun de crier à l'injustice , à la cruauté ; chacun
de traiter d'imbécille ou de fou , cet oncle , jadis réputé
si sage ! En effet , quelle folie de léguer de l'or à;
un favori d'Apollon , à un homme qui s'assied au banquet
des dieux , et se nourrit d'ambroisie ; à un homme ,
enfin , dont tout le talent , dans le commerce , est de
fournir des cornets à l'épicier ? Quoi qu'il en fût , le second
testament détruisait le premier. Que peut la vérité ,
que peut l'indignation contre un testament en bonne
forme , quelqu'injuste qu'il soit d'ailleurs ! M. Frantz
ne perdit pas un moment pour le faire exécuter dans
toute sa rigueur.
Julie , qu'il vint voir avec un air triomphant , lui dit :
Si vous voulez conserver mon amitié , vous partagerez
čet héritage avec votre cousin .
Mais le nourrisson des Muses , sachant mieux que
personne ce que c'est que le banquet des dieux , et , par
cette raison , s'attachant de plus en plus à la terre ,
trouva que l'amitié de mademoiselle Julie , bien qu'elle
fût un trésor , ne valait pas cinquante mille écus . Il répondit
donc , mais d'une manière si obscure , que Julie
crut qu'il lui faisait une réponse en vers . Habituée à ne
pas comprendre son langage divin , elle le fit répéter ,
et devina , non sans peine , que c'était un refus qu'il
exprimait. Comment blâmer M. Frantz ! dit -on alors
dans le monde ; pouvait-il désirer encore l'amitié d'une
fille qui , dès avant le mariage , montrait un goût si
décidé pour la prodigalité ? Il était fort sage à lui d'y
renoncer. Henri , redevenu le pauvre Henri , resta le
pauvre Henri. Peut-être s'en serait-il consolé , si la
perte de cet héritage n'eût entraîné celle de sa bienaimée.
508 MERCURE DE FRANCE.
Bonheur.
Si Julie n'avait pas su lire dans les yeux de Henri ,
elle eût ignoré encore le sentiment qu'il éprouvait pour
elle ; car jamais il n'avait prononcé le mot d'amour. Dès
que cet amant singulier vit qu'il ne pouvait plus espérer
, il fit une déclaration des plus tendres , en implorant
avec ardeur l'indifférence de sa bien-aimée , et juraut
qu'il allait mettre tous ses soins à l'oublier. Mais
quelle beauté a jamais répondu à une première déclaration
, comme son amant la souhaitait ?On suppliait Julie
de n'accorder aucun retour , et elle répondit qu'elle
aimait aussi passionnément qu'elle était aimée .
Homme trop généreux , dit -elle d'un ton pathétique
que votre grandeur &' âme ue cause pas mon malheur !
Je ne survivrais pas à la perte de mon serin , jugez si
je survivrais à celle d'un ami tel que vous ! ..... Puis ,
d'un ton tragique : Ciel ! qu'avez-vous dit , ingrat ?
quel blasphême vous avez prononcé ! Eh quoi ! tu jures
de m'oublier ! Ah ! perfide , tu veux me tromper ! Mais
ajouta Julie , en lui tendant la main d'un air riant , c'est
assez plaisanter ; pardonnez-moi cette gaîté . Vous savez
que je n'aimai jamais le genre tragique , et vous m'avez
parlé comme à l'héroïne d'un mélodrame ; j'ai voulu me
venger. Parlons raison maintenant : Vous avez perdu
un héritage , mon cher Henri ; mais le coeur de celle
que vous aimez vous reste . D'où vient donc votre chagrin
? Faut-il absolument une fortune de deux cent
mille écus pour vivre honorablement ? Vos talens vous.
ouvrent mille carrières , et le talent vaut la faveur pour
conserver un emploi . Le testament de votre oncle , qui ,
par parenthèse , ne savait trop ce qu'il voulait , ne servira
pas , je l'espère , à séparer deux coeurs faits l'un
pour l'autre. Ecoutez -moi , Henri ; mon père , je le sais ,
préférerait le plus sot gendre , s'il était riche , au plus
sage, s'il était pauvre ; mais un père finit toujours par
vouloir ce que veut sa fille. Il était prêt , il y a deux
OCTOBRE 1819. *50g
jours , à me forcer de vous épouser ; eh bien ! aujourd'hui
je lui dirai , que , fille obéissante et soumise , je
suivrai sa volonté ; que je lui sacrifie Frantz , et qu'il
peut disposer de ma main en votre faveur. Peut - être la
perte de votre héritage a-t- elle diminué de beaucoup
votre mérite à ses yeux ; mais il est bon , et je finirai
par lui faire sentir qu'il vaut mieux voir sa fille heureuse
, que richement mariée . Enfin , je veux que vous
m'abandonniez le soin de cette affaire je vous aime
j'ai de la fermeté , et je ne manque pas de finesse . Eh !
ne suis-je pas femme ? Que pourriez vous craindre
eucore ?
Le papa dérouté.
: ;
M. Fouxe , impatient de mettre à exécution le nouveau
projet qu'il avait formé en faveur de Frantz , et
d'expulser Henri ; plus impatient encore d'être au jour
des fiançailles , choisit le lendemain même pour parler
à Julie. Ils déjeûnaient , et à cette heure-là personne
n'était admis.
ހ
Ma fille , lui dit-il d'un ton solennel , il est temps
enfin que je sache ce que je dois attendre de votre
obéissance. Vous le savez , mon plus cher desir est de
vous voir mariée à un homme digne de vous.
Mon père , dit Julie en souriant , tous vos désirs sont
pour moi des ordres . Nonmez celui auquel je dois
donner mon coeur et ma main . Je sais que Henri
Wehrfeld fut choisi par vous pour être mon époux ;
mais vous n'ignorez pas....
Julie fit une pause , et la prolongea avec malice.
M. Fouxe , s'impatientant de ce long silence , reprit la
parole. -Il est vrai que Henri m'a toujours paru supérieur
aux jeunes gens de son âge. Mais ...... il en est
cependant...... Je me reproche d'avoir mal jugé son
cousin ; on m'en a dit dernièrement beaucoup de
bien .
J'en suis charmée , dit Julie : dernièrement aussi l'on
m'a fait le plus grand éloge de Henri ; c'est ce qui`a
510 MERCURE DE FRANCE .
achevé de me décider en sa faveur. Oui , mon père ,
vous retrouvez une fille soumise , et digue de vous ; disposez
de ma main en faveur de Henri , ainsi que vous
l'avez toujours voulu.
Mon enfant , je ne veux pas faire ton malheur....
Calmez vos craintes , mon père ; le bonheur, m'avezvous
dit , est dans la raison ; je le sens comme vous . Je
suis donc décidée , jamais je n'aurai d'autre époux que
Henri.
La nouvelle d'une banqueroute , ou d'un vaisseau
submergé , n'eût pas jeté M. Fouxe dans un désespoir
aussi grand que celui où le mit la résolution inattendue
de Julie. Au lieu d'embrasser sa fille , il jeta sur elle un
regard courroucé , et se répandit en invectives contre
les femmes. Il leur reprocha d'être toutes légères , et de
ne se montrer obéissantes que par esprit de contradiction.
Cependant , l'espoir qu'on pourrait peut-être faire
annuller le testament, ou du moins contraindre Frantz
à partager avec Henri , préserva les amans des suites de
sa colère .
Il finit par s'adoucir et pardonner. Mais le jour du
mariage il dit tout bas : Je lui ai long-temps refusé
Frantz ; si je lui avais ensuite refusé Henri , Dieu me
pardonne ! elle eût été fille à prétendre les épouser tous
les deux .
Françoise Uc. BOIDISON .
mmmmmmmmm
RUSTIQUE- LE- FLANEUR . — Nº . III.
LE XXX SEPTEMBRE
OU
L'OUVERTURE DU SECOND THEATRE - FRANÇAIS .
( La scène se passe à minuit , dans le café des Lauriers-
Roses ; etla conversation a lieu entre quelquesOCTOBRE
1819 .
511
uns des personnage signalés au premier numéro du
Flaneur. Voyez la Vle. livraison du Mercure . )
M. MORFIL , arrivant .
Ouf ! je n'en puis plus ! garçon ! un petit verre de
scubach . Peste soit des ouvertures de théâtre , des
premières représentations , des acteurs anciens , des
nouvelles actrices , des prologues , de l'architecte , du
décorateur et du machiniste !
M. DUVIDAL.
Vous n'exceptez personne de la proscription?
M. MORFIL.
C'est que tout le monde la mérite. Une foule , où
chacun devient l'étau de sou voisin quinze cents
places , et six mille contendans ! une salle mal distribuée
et toute parfumée encore de thérébentine et de vernis ;
des décorations surannées et de mauvais goût ! une illumination
dangereuse , sans compter qu'elle est anglaise
et romantique ! un prologue maniéré et des
vers à prétentions ! Mais qu'est- ce que tout cela comparé
à la représentation elle-même? Où diable Picard
avait-il la tête de commencer un cours de littérature dramatique
française , par une soi- disant tragédie qui n'est
point écrite en français ? Et puis du Molière ! et quoi
encore dans Molière : l'Ecole des Maris ! Une pièce
qu'on donne deux fois par semaine au premier théâtre
et qui se joue pour les banquettes . Ajoutez à tant d'élémens
de succès des acteurs aussi piquans que Duparai
, des actrices aussi spirituelles que madame Guérin .
Au milieu de toutes ces vieilleries , savez - vous quelles
sont les nouveautés qui fixent l'attention , et qui vaudrout
durant une quinzaine , quelques centaines de
curieux à l'Odéon ? la loge du Roi , la toile incombustible
et le gaz hydrogène .
M. DUVIDAL .
Ainsi , c'est pour avoir ces trois phénix, que le chef512
MERCURE DE FRANCE.
d'oeuvre de Peyre aura brûlé deux fois , et que deux
fois il sera sorti de ses cendres !
M. MORFIL .
Ma foi , cela excepté , je ne vois pas ce qui distingue
la nouvelle troupe des troupes ambulantes de Libourne
ou de Falaise . Aussi -bien , le faubourg St. - Germain
est tant soit peu provincial , et la nouvelle institution
théâtrale (pour parler le jargon du jour) , lui convient
à merveille.
M. DUVIDAL .
Vous êtes sévère ; je crois même que le quartier de
la Banque vous a donné des préventions , et que l'habitude
des Français vous rend injuste.
MORFIL .
Voici le Docteur qui arrive : rapportons- nous en
à lui.
LE DOCTEUR.
Vous voyez un homme pénétré de plaisir , enivré
d'enthousiasme , transporté d'espérance : Les beaux
jours du théâtre vont renaître , et ce jour est l'époque
de sa ressurrection . La salle la plus magnifiqué , le pu
blic le plus nombreux et le mieux choisi ; une tragédie
de la morale la plus haute et de la versification la
plus vigoureuse ; une comédie d'une verve , d'une sève,
d'un comique ! des acteurs , dont les uns ont fait leurs
preuves , dont les autres sont prêts à les faire. Et un
prologue nourri d'idées saines , pétillant d'esprit , assaisonné
de malice , et qui prouve dans son jeune auteur
(M , Casimir Lavigne) , une flexibilité qui ne s'allie
pas toujours avec le talent. En vérité , l'ingénieux Picard
n'a jamais fait jouer de meilleures Marionnettes ;
et , s'il réussit je vous assure qu'il peut se vanter que
ce n'est pas par ricochets.
M. DUVIDAL .
Comment, Docteur , des calembourgs ? un médecin !
je ne les croyais permis qu'aux Variétés.
OCTOBRE 1819.
513
M. MORFIL .
C'est pourtant à un avocat que Monsieur a volé ceuxci.
Au surplus , que signifient et cette chaleur factice
et ces agréables quolibets ? Qu'on s'enthousiasme par
commande, par ce qu'on est du faubourg St. - Germain ,
et qu'au défaut d'une démonstration , on trouve commode
de payer en plaisanterie .
LE DOCTEUR .
Faut-il une démonstration pour prouver que tout est
beau , que tout est bien, que tout est à merveille , et
que l'entreprise réussira ?
M. MORFIL.
Elle tombera . Et de longs raisonnemens sont inutiles
pour le démontrer. Elle apporte en naissant le
germe de sa destruction.
LE DOCTEUR.
Elle apporte en naissant la garantie de ses succès.
Encore une fois , elle réussira.
M. MORFIL .
Je l'attends au Misanthrope.
LE DOCTEUR .
Et moi aux Vêpres Siciliennes.
M. MORFIL .
N'oubliez pas que les Français y périrent.
LE DOCTEUR.
Que les Français de la rue de Richelieu tremblent
donc !
RUSTIQUE-LE-FLANEUR.
Eh ! Messieurs , trêve de dispute et surtout de ca~
lembourgs : il ne s'agit ici ni de Brunet , ni de Potier ;
et le café des Lauriers -Roses n'est pas le bureau du
Drapeau blanc. Il s'agit de se rendre compte de ce
qu'on a vu , des sensations qu'on a éprouvées ; il s'agit
33
514
MERCURE DE FRANCE.
de les comparer à ses souvenirs et encore mieux aux
règles et aux principes ; et de déduire de tout cela que
petite théorie qui serve à préjuger de l'avenir . Pour procéder
ainsi , il faut avoir vécu , c'est- à -dire pensé ; et cette
peusée-pratique , si j'ose hasarder ce mot , n'appartient
qu'à un Flaneur. C'est par elle , ce me semble , qu'on
découvre la vérité . Permettez-moi donc de passer rápidement
en revue le nouvel établissement : je laisserai
tomber en courant quelques propositions ; vous tirerez
les conséquences.
De ce qu'il y avait ce soir dix mille personnes sur la
place de l'Odéon , vous n'en concluerez certainement pas
que la nouvelle salle est trop petite ; comme vous ne
regarderez pas quelques mouchoirs voles et quelques
coups de poing échangés comme la preuve que la police
dormait. La vérité est qu'il y avait 80 gendarmes de
service ; mais que leur zèle , et même leur intelligence,
ont été soudain paralysés par un changement de consigne
intimée aux postes du milieu . Trois à quatre cents
porteurs de billets , prêts à entrer , se sont vus refuser
la porte ; et leur mouvement subit , réagissant principalement
sur la queue de gauche , a produit quelques
désordres bientôt appaisés. On reproche à plusieurs
chefs une brutalité de gestes et d'expressions , dont ils
doivent expressément se garantir. Agens immédiats de
règles peut étre nécessaires , mais certainement rigoureuses,
ils doivent en adoucir l'emploi par des formes
conciliatrices ; et ne pas oublier , qu'avant d'être salariés
par le ministère , ils appartiennent à la nation , où
ils possèdent leurs familles , qui s'indigneraient de troùver
des oppresseurs quand elles ont droit de chercher
des soutiens .
Je viens de nommer la Queue : cet héritage révolutionnaire
qui remonte à la desastreuse époque de la
disette est tout- à-la fois bien odienx et bien ridicule ;
il donne naissance à des myriades d'abus , consume
un temps précieux , favorise le monopole et le brocantage
des billets , éconduit le jeune et laborieux élève
O OCTOBRE 1819.
515
響
de Thémis qui , saus négliger ses leçons , n'a oublié
que son dîner , et qui arrive tout juste pour se voir
enlever la dernière place par un paresseux qui se l'est
fait adjuger à l'enchère. Ne pourrait-on pas couper et
disperser les tronçons de cette queue turbulente en distribuant
à bureau ouvert , dès la veille ou le matin
même , un nombre de billets strictement calculés sur
celui des places. ? Eu timbrant ces billets d'un numéro
correspondant à celui des banquettes , ou gaguerait du
temps , on préviendrait les disputes , on ménagerait les
amours-propres. Cette méthode est employée en Es
pagne, dans quelques villes d'Italie, et l'expérience en
fait reconnaître l'efficacité. Revenous sur la place de
l'Odéon ....
1
1
Vous avez nommé le phénix c'est l'image de tout
établissement qui survit à sa ruine et renaît de sa
destruction. Auquel mieux qu'à la nouvelle salle peutelle
être appliquée ? qu'il y a loin de ce jour fatal , où
par cent bouches affreuses cet édifice vomissait , pour
ainsi dire , ses entrailles embrasées ; à cette belle soirée
où , à la douce clarté d'une lumière aérienne , ce même
édifice déploya, pour la première fois , les ligues majestueuses
de son architecture monumentale , et les
riches sculptures qui l'embellissent ! Le double escalier
qui conduit au foyer l'annonce dignement par la
disposition des colonnes dont les fûts , dégagés des
cloisons , dessinent un atrium magnifique , décoré de
statues choisies , éclairé par un lustre circulaire de
petits globes où luit la molle clarté de l'hydrogène ,
et que couronne une balustrade octogone dorée à
chacune des faces de laquelle est un compartiment
meublé de canapés , et dont la réunion forme un second
foyer. L'aspect de ce vestibule où tout se developpe
dans des proportions grandioses, a quelque chose
de magique.
Trois ligues d'architecture servent de points d'appui
aux trois galeries qui règuent sur la hauteur de la salle .
Dans les intervalles sont établies des loges saillantes en
་
516 MERCURE DE FRANCE.
de - çà desquelles sont des loges en retraite. Celles qui fimitent
le parterre ont semblé obscures ; celles qui touchent
aucomble et sur lesquelles il paraît reposer, m'ont
semblé étroites et anguleuses . En face du théâtre , la
loge royale , soutenue par quatre caryatides dorées , présente
l'aspect d'unmonument étrange et dont les proportions
colossales rompent l'unité des lignes et en altèrent
l'harmonieuse simplicité. Il faut étendre cette remarque
à tout le système de la décoration . Le fonds chamois
foncé est rehaussé d'or mat et faux, dont la profusion et
les reflets verdâtres fatiguent la vue. Les bas- reliefs de la
première galerie, dont l'idée est ingénieuse, sont lourdement
dessinés et sculptés avec une sorte de grossièreté.
Mais il faut donner des éloges sans réserve au magnifique
véla à compartimens ouvragés , d'où descend le
lustre , aussi bien qu'au rideau d'avant-scène sur lequel
l'excellent décorateur du Songe (mélodrame de l'Ambigu)
, M. Daguerre , a peint en forme de rampe , un
monument à Melpomène et à Thalie. Cet ouvrage est
beau , et par sa liaison avec les lignes architecturales
de l'intérieur , il se lie parfaitement à toute la cons
truction . Mais est-il à sa place? Il répugne à la vraisemblance
, qui est la vérité des artistes , de voir rouler
et dérouler une colonnade , des statues , un jet d'eau.
Je pense qu'un rideau de proscenium doit être un
rideau , et qu'il ne doit être remarquable que par le
beau choix de l'étoffe , l'accord de sa couleur avec le
ton général du décor , l'ampleur et le grand goût de sa
courtine et de ses draperies .
Voulez -vous maintenant connaître mon opinion
sur la représentation d'aujourd'hui ? je vous répondrai
qu'elle est loin d'être fixée , car rien ne pourrait la
justifier. Une ouverture solennelle , ou plutôt une
véritable restauration , est pour les acteurs un essai
en grand , ce qu'on appelle , en termes de coulisse ,
une répétition allumée ; du côté du public , c'est un
bref d'indulgences. La nouvelle troupe a juré de lui
donner beaucoup de plaisirs ; il a promis de lui accorOCTOBRE
1819. '
517.
der beaucoup d'applaudissemens , et surtout forces
écus ; le caissier a compté 6,300 fr . en à- compte des
cent mille écus que nous devons à l'architecte , aux
peintres, au décorateur , etc. , et le talent présumé des
comédiens est la garantie de cette charte dramatique ,
sur laquelle reposent l'espoir de nos nouvelles jouissances
comme celui des fournisseurs du quartier. Ce
ne sont pas eux qu'il faut consulter sur le mérite des
nouveaux sujets de M. Picard : ils admirent le grasseyment
de celle-ci , et sont en extase devant les bras
croisés de celui-là . Il n'est pas jusqu'à madame Gabriel
qu'ils n'aient décoré du titre de bonne : il est vrai
qu'on ne s'explique pas si l'officieuse épithète s'applique
au caractère ou au talent . Mais il est tard
ou plutôt un nouveau jour naît sur le cadran , en attendant
qu'il paraisse sur les hauteurs de Meudon':
achevons nos verres à la santé , aux succès du nouveau
théâtre , et puisse l'ancien , où trois à quatre talens supérieurs
gênent les prétentions et dérangent l'honnête
ensemble de la médiocrité , ne prouver son droit d'aî
nesse que par des travaux multipliés et un répertoire
rajeuni ! Après demain soir , à la suite de la représentation
d'Iphigénie , j'aurai une opinion , et je tâcherai
de la motiver. ( 1)
REGNAULT De Warin .
(1) Lafargue, qui débutait par le rôle d'Agamemnon , s'y est
montré plein d'intelligence , de dignité et de mesure : j'insiste
sur cette qualité précieuse et rare , dont Victor a besoin pour régler
le beau feu qu'il prodigue . J'adresserais le même conseil à
mademoiselle Guérin , qui a le bonheur d'avoir une âme , et à
mademoiselle Petit qui a le malheur d'avoir une tête . Qu'à
l'exemple d'Eric-Bernard, cet acteur , et surtout ces actrices combinent
leurs moyens , calculent leurs effets , et , graduant leur
sensibilité , n'en déploient les ressources que rarement et dans
des circonstances décisives. Thénard , dans le rôle ingrat et même
odieux d'Ulysse , pourra leur servir d'exemple , quoique je ne le
leur propose pas pour modèle : il a rempli l'idée qu'on se forme
de ce cauteleux personnage , et l'a représenté avec toute la savante
tenue qui a long- temps fait distinguer madame Thénard, sa
mère , sur la scène française .
1
518 MERCURE DE FRANCE.
CORRESPONDANCE .
A M. LE DIRECTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
M. le Directeur ,
COMME Votre intéressant recueil est destiné à faire
connaître et à propager toutes les entreprises utiles ,
permettez-moi de l'employer pour annoncer un charmant
et nouveau projet dont je suis auteur.
Avant d'entrer en matière , je dois , dans un considérant
obligé , vous expliquer les motifs qui m'ont porté
à former le projet en question , et que vous approuverez
, j'en suis persuadé.
Il fut un temps , et plus d'un journaliste s'en souvient,
où la littérature hebdomadaire et quotidienne jouissait
d'une très- honnête liberté . Un rédacteur pouvait se livrer
à sa verve , accueillir et publier les saillies que lui
inspirait sa gaîté , et faire un feu roulant de bons mots
(quand il avait de l'esprit , j'entends ) ; et tout cela avec
une sécurité assez entière .
Je dis assez entière , parce qu'il y avait bien , par- ci
par-là , quelques petits désagrémens ; cet âge d'or de la
littérature avait ses mauvaises années ; mais tout cela
n'allait jamais bien loin . Tel écrivain caustique à qui il
avait été poussé un argument ad hominem , en était
quitte pour secouer ses oreilles , se frotter les épaules ,
et il n'y paraissait plus .
Alors il faisait bon écrire dans les Journaux ; mais ,
depuis quelque temps , ce n'est plus cela ; il s'est introduit
, dans la littérature , une manière extrêmement
désagréable de traiter les choses . Un écrivain se livret-
il à sa gaîté , laisse- t-il échapper une innocente épigramme,
aussitôt il lui tombe sur les bras un quidam qu'il
OCTOBRE 1819. 519
ment.
-
n'a jamais vu . —Monsieur , vous m'avez insulté dans
votre feuille. Impossible , Monsieur , je n'ai pas
l'honneur de vous connaitre. Pardonnez -moi , daus
tel numéro , tel paragraphe , vous me traitez indigne-
Mais , Monsieur , je n'ai voulu faire qu'un
portrait de fantaisie , peindre un iguorant , uu sot.
Ce sot-là , c'est moi , Monsieur ; on ne peut pas s'y méprendre
. Alors , ce n'est pas ma faute ..... C'est
votre faute , et vous m'en rendrez raison ; choisissez de
l'épée ou du pistolet . -Et voilà un journaliste obligé
de soutenir son dire , la dague ou le pistolet au poing ,
et forcé de rendre raison à un homme qui souvent n'en
a jamais eu à perdre .
-
4
Vous voyez , d'un coup d'oeil , tout ce que celte nouvelle
méthode de mener les affaires a de désagréable ;
car tel homme très -brave à son pupitre , fort habile à
manier la plume , est quelquefois fort pacifique sur le
pré , et très-maladroit quand il faut parer en tierce et
riposter en quarte. Nous marchons donc à grands pas
vers la décivilisation : si l'on n'y met ordre , c'en est fait
des Lettres et des Journaux . Qui osera avoir de l'esprit
désormais ; de qui se moquera-t-ou ? de M. Auguste
Hus , des poésies conjugales de M. de Labouisse , de
M. Aristippe Demonvel , et de sou uom De Gallia ? Eh !
bon Dieu ! quelle nouvelle épigramme peut- on leur décocher
? c'est battre des gens à terre.
On n'a pas de l'esprit
tous
les jours
; je connais
même
tel auteur
imprimé
tout vif, qui n'en
a jamais
eu. Il faut
donc
que quand
le moment
de l'inspiration
arrive
, un
auteur
puisse
en profiter
, sans
craiudre
qu'un
mot mal
sounant
lui attire
une querelle
. Il faut délivrer
un Journaliste
d'une
vague
inquiétude
, dont
le résultat
est
toujours
de paralyser
ses facultés
intellectuelles
, et
d'étouffer
, dans
le germe
, une foule
de mots
heureux
,
qui ne demandeut
qu'à
éclore
.
Voici le moment de parler de mou projet .
Nous avons des maisons d'assurance de toutes les
espèces. Nous en avons quatre contre les incendies ,
520 MERCURE DE FRANCE .
nous en avons coutre les ravages de la grêle , l'épizootie
des bêtes à corne ( une espèce exceptée ) , contre
les risques de mer ; nous en avons sur la vie ; enfin ,
une maison ne peut pas brûler , une brebis galeuse ne
peut pas mourir, sans que le prix n'en soit payé au propriétaire
. Eh bien ! Messieurs , pourquoi ne formerait- on
pas une maison d'assurance contre les dangers attachés
à la profession de Journaliste ?
Mon idée doit naturellement vous sourire ; veuillez
en écouter les développemens .
D'abord , je me nomme Directeur Général de l'établissement
; cela se fait toujours , et cela doit se faire ;
car enfin c'est moi dont la tête féconde a enfanté le
projet ; sans moi rien ne se pourrait faire .
J'attache ensuite à mon titre des appointemens honnêtes
: il me iaut de riches bureaux , un ameublement
somptueux , un hôtel , un équipage et des valets . Car ,
enfin , un Directeur Général est quelque chose ; demandez
à MM..... D'ailleurs il faut que des actionnaires
soient dignement représentés .
En échange de tout cela , je tiendrai à la disposition
de MM. les journalistes , écrivains périodiques , semipériodiques
, et paraissant à époques indéterminées ,
une douzaine de braves également habiles à manier le
pistolet et l'épée , lesquels , seront toujours prêts à prêter
le collet à tout venant, au lieu et place de tout rédacteur
appelé en champ-clos pour raison de ses articles ,
Les poursuites devant les tribunaux , cours d'assises
, etc. , ne me regarderont point ; ceci , par une raisou
bien simple : MM. les journalistes out presque tous
un homme à présenter à la justice , comme Harpagou
donne son maître-d'hôtel à pendre au commissaire ,
pour le payer de ses frais ; en conséquence , mes soins
seraient superflus , et d'ailleurs on n'a pas encore
permis à un prévenu de se faire représenter au parquet ,
et de subir sa peine par un fondé de pouvoir.
Si MM. les journalistes se trouvent insultés , et dans
la juste nécessité de se rendre agresseurs , je me charge
OCTOBRE 18ig.
521
de leur fournir des représentans , pour l'attaque aussibien
que pour la défense. Mais il ne faudra pas que ces
Messieurs soient trop chatouilleux ; ainsi ils voudront
bien ne pas regarder comme insulte ou provocation
les épithètes de fat , de sot , d'ignorant , qu'ils se distribuent
de temps à autre , attendu que ces gentillesses
sont une monnaie de convention qui circule entre les
gens de lettres , que l'on reçoit et que l'on donne sans
conséquence et sans penser à mal . Ensuite , parce qu'il
serait quelquefois difficile de prouver que l'épithète
porte à faux , j'aime , autant que possible , avoir le bon
droit pour moi.
Voilà , Messieurs , mon idée ; elle peut recevoir de
plus amples développemens encore . Je vous la soumets ;
et si vous en êtes content , je vous prie d'en faire part
à vos amis et connaissances ( 1 ) .
ONOBALLO
Pour les combats singuliers.
www mmmmm
CHRONIQUE .
Un de ces personnages inutiles , écornifleurs par
habitude et par métier , fiers de posséder le bon ton
de la bonne société du bon vieux temps , se trouvait ces
jours derniers au café Valois , où , selon sa louable
coutume , il attendait que quelqu'un lui fournît l'occasion
de prendre sa demi- tasse . Fatigué d'avoir attendu
sans succès , notre aimable marquis cherchait un moyen
(1 ) Les prix sont fixés à la bagatelle de 15 à 18 fr . pour le sabre
; de 30 à 36 fr . pour l'épée ; enfin de 60 à 72 fr. pour le pistolet
Les prix sont les mêmes que ceux établis par les bretteurs
du Palais -Royal. Les abonnés pateront une somme de 3 fr . par
mois pour l'assurance de leur personne. Nous ferons incessamment
connaitre les règlemens de cette nouvelle administration,
522 MERCURE DE FRANCE.
-----
de s'en dédommager. Il approche d'une table sur laquelle
il remarque un morceau de sucre resté sur un
plateau. Monsieur , dit- il à la personne qui prenait
son café , ce morceau de sucre est- il disponible ? Permellez
; permettez - vous ?.... C'est pour mon perroquet ,
qui crie divinement : VIVE LE ROI ! Volontiers , lui
répondit- on obligeamment. Grand merci ! reprit
M. le marquis .
-
Ce brave gentilhomme s'amuse souvent à ce petit
jeu , duquel le perroquet gentil tire bien moius de profit
que son maître.
-Ces jours derniers , trois honnêtes gens , dont le
plus agé n'avait pas plus de dix-neuf ans , s'introduisirent
dans une maison rue St. -Méry , et se mirent le
plus innocemment du monde à déménager un appartement
au premier étage , dont les maîtres étaient absens.
Arrêtés , chargés chacun d'un paquet de linge , dans
la petite rue du Poirier, ils furent d'abord conduits chez
le commissaire de police ; et ce magistrat obtint d'eux ,
après quelques dénégations , l'aveu de la petite plaisanterie
qu'ils s'étaient permise. Ils furent ramenés ensuite
dans l'appartenient , théâtre de leurs exploits ,
et là , pendant que le commissaire de police dictait son
procès - verbal , et que son secrétaire l'écrivait , les trois
lurons cherchaient dans leur esprit ce qui avait causé
la mésaventure dont ils étaient si tristement victimes.
Discrétion , célérité , adresse , rien ne leur avait manqué
; ils avaient en tout point suivi les principes de leur
art enfin , ils avaient travaillé proprement , et leur
conscience ne leur reprochait rien . Ne pouvant pénétrer
par quel moyen on les avait devinés , l'un d'eux ,
plus avisé que les autres , soupçonna quelque trahison ;
il apostropha un des camarades : « Gageons , lui
dit- il , que c'est la grande Marguerite avec qui tu as bu
ce matin à la Grève , qui nous a vendus . - Cela se peut
bien , répondit tristement le camarade .-- La ! reprit le
premier , je te l'avais bien dit que tu ne fréquentais que
de la canaille , et que cela nous porterait malheur. »
1
OCTOBRE 1819 .
523
Voici un charlatanisme innocent , employé dans
un grand pensiounat où les élèves trouvent tout ce
qui leur est nécessaire , excepté la nourriture et l'instruction.
Quand des parens se présentent pour prendre connaissance
de l'établissement , et manifestent le desir de
placer leur fils dans la maison , on les reçoit en grande
cérémonie , et on leur accorde les honneurs du beau
salou. La dame du lieu donne communication du régime
de la maison , assure , en mauvais langage , que
l'instruction y est très-soignée , et qu'il n'a tenu à rien
qu'au dernier concours de l'Université , les élèves ne
revinssent chargés de prix et de couronnes. Puis vient
l'article des petits soins ; Madame assure qu'elle aime
chacun des élèves comme un de ses enfans ; et ce qui
la dédommage bien des soius qu'elle leur prodigue ,
c'est qu'elle en est chérie comme une mère . Là dessus
elle appelle deux ou trois marmots stylés à ce manège ,
et qui ont l'air de se trouver là par hasard , et leur dit :
Mes bous amis , vous allez quitter la maison , vos parens
vous rappellent . Voilà mes bambins à fondre en
larmes , et à s'écrier : Je ne veux pas retourner chez
papa , je suis trop heureux chez vous . Je vous en prie ,
Madame , faites que je reste ; et Madame , de prendre
toute la marmaille sur ses genoux , de porter la maiu
à ses yeux pour faire croire qu'elle répand des larmes ,
et de dire , d'une voix entrecoupée : Ces pauvres petits !
ils m'attendrissent .... Allez , mes amis , je voulais vous
éprouver .... Vous resterez ; est -ce que je pourrais me
séparer de vous ?.... Alors finit la scène sentimentale.
Les petits comédiens , qui connaissent leur réplique ,
rentrent dans la coulisse en essuyant leurs yeux , pour
venir , deux heures après , donner une nouvelle représentation
.
Vous pensez bien que les parens , émerveillés , se
hâtent de placer leurs enfans dans une maison où Madame
se fait si tendrement aimer des élèves .
Dans le bon temps de 93 , quelques éléves en mé524
MERCURE DE FRANCE .
decine se tenaient sur la porte de l'école , en attendant
l'ouverture des classes. Un chiffonnier , la hotte sur le
dos et son crochet à la main , son fils équipé de même ,
et qui le suivait , vinrent à passer tous deux devant ces
jeunes gens. Le fils chiffonnier se mit à crier : Papa ,
les carabins , les carabins ! .... Le père chiffonnier , se
retournant avec toute la gravité d'un sénateur et la majesté
d'un souverain , dit à son fils , en lui lançant un
regard sévère « Pourquoi insulte tu ces citoyens ?
est-ce qu'ils ne te valent pas ?
Que les gens d'esprit sont bêtes ! Si cette vérité n'était
pas démontrée , M. Léon Thiessé la dévoilerait. Depuis
long- temps nous avions méprisé les attaques de
cet enfant ; sa faiblesse nous faisait pitié. Il a pris notre
silence , qui n'était que celui du mépris , pour de la
peur . Il s'est fâché , l'enfant ; il a continué ses farces ,
pensant qu'il était sûr de l'impunité . Ce pauvre Thiessé !
il est en colère ; et , pour ma part , j'en ai bien du chagrin
. Il nous dit des injures , parle en dépit du sens
commun : il nous adresse des sottises ; c'est vraiment
par esprit d'humilité que je les ai lues . S'il valait la peine
d'une correction.... Mais , ne fait-il pas lever les épaules
aux honnêtes gens ? Il écoute tous les faux rapports qui
lui sont faits , et il les rend aussi platement qu'ils lui ont
été racontés. Il veut que notre confrère , M. Auguste
Châlons d'Argé soit M. Cousin d'Avalon. Eh ! quand
cela serait ; M. Cousin , par ses Ana , procure de l'amusement
et de l'instruction ; tandis que les dégoùtantes
rapsodies du sieur Léon Thiessé ne peuvent appeler
que le mépris sur leur auteur .
Â
Grande nouvelle ! notre terrible adversaire,
M. Léon Thiessé crie comme un énergumène , et dit , à
qui veut l'entendre : « Je veuxfaire tomber le Mercure
de France ; j'ai un moyen infaillible pour y parvenir .
J'annoncerai , dans la Lettre V, du VIIIe . volume , que
les rédacteurs de ce journal sont des ultrà , qu'ils forment
l'avant-garde du Drapeau blanc , qu'ils sont les
OCTOBRE 1819. 525
associés du Journal des débats et les stipendiés du
Conservateur.
- Le journal de Paris a rendu , le 22 août dernier,
compte d'un évènement arrivé à Niort. Une jeune fille
curieuse s'approcha de trop près pour voir la procession
, et même à ce qu'il paraît , voulut passer devant
le curé. Le suisse qui marchait en tête , brave comme
un sacristain , indigué de tant d'audace , se porte en
avant , croise la hallebarde sur la téméraire , la force
à battre en retraite après lui avoir courageusement
déchiré son tablier ; cette expédition faite , il rentre
dans son rang avec le sang-froid qui caractérise la vraie
bravoure et l'homme familiarisé avec le danger. Le
vainqueur réfléchissait en lui -même s'il ne ferait pas
bien de porter désormais attaché à sa hallebarde , et
comme un monument de sa victoire , le tablier dout
il avait triomphé , lorsque la vaincue porta plainte au
magistrat. Le suisse fut forcé d'offrir sa tête chargée
de lauriers au glaive de la justice. Cette fois le glaive
inflexible resta suspendu , et le vainqueur sortit de
cette nouvelle attaque avec une nouvelle gloire. Le
journal de Paris le chagrinait pourtant ; semblable à la
populace romaine , il insultait le triomphateur sur son
char de victoire.. Le suisse alla trouver M. le procureur
du roi près le tribunal de première instance
de l'arrondissement de Niort , département des Deux
Sèvres. Ce magistrat ne voulaut pas que l'éclat d'une
belle action fût en rien terni , douna l'attestation suivante
:
"
ZI I
«Nous , procureur du Roi près le tribunal de première
instance de l'arrondissement de Niort , département
des Deux- Sèvres , lecture prise de l'extrait du
journal de Paris , du 22 août , rapporté au journal des
Deux-Sèvres , nº . 35 , jaloux de reudre hommage à
la vérité , certifions et atlestons à qui il pourra appartenir
, que la procession qui a eu lieu dans cette ville
le 25 juillet à 6 heures du soir , et a fini à 8 , avait
pour but unique l'érection et la bénédiction d'une croix
526 MERCURE DE FRANCE .
récemment établie au cimetière par les secours des
fidéles ; qu'il ne s'y est rien passé de tous les faits dont
le journaliste s'est plu à charger son récit ; qu'une
jeune fille , ayant voulu traverser la procession devant
M. le curé , le suisse s'y opposa , qu'elle insista , et
par sa résistance , occasionna le déchirement de son
tablier , déchirement que fit la hallebarde que le suisse
avait croisée pour mieux contenir cette jeune personnė ;
qu'il n'est pas vrai qu'une plainte ait été rendue contre
M. le curé , mais bien contre le suisse ; et que le tribunal
, saisi de l'affaire du tablier de cette jeune fille
par la hallebarde qu'on accusait le suisse d'avoir lancée,
a reconnu qu'il n'avait point eu de mauvaise intention ,
et a déclaré , en couséquence , qu'il n'y avait pas lieu
à poursuite contre lui. En foi de quoi nous nous
sommes soussigné pour servir et valoir ce que de
droit , à Champdeniers , le 13 septembre 1819. >>
*་
*
---
Signé AGIER.
Pour copie conforme : BESSONNET , vicaire de Saint-
André.
A présent que M. le procureur du Roi s'est soussigné
, nous espérons que Messieurs du journal de Paris
ne porteront plus une main indiscrète sur l'affaire du
tablier de cette jeune fille , et que prompts à rétablir
les faits dans toute leur pureté , ils n'arboreront pas le
tablier fatal comme une autre oriflamme, pour allumer
le feu de la guerre civile dans le département des
Deux- Sèvres... 2
Au reste > nous apprenons à nos lecteurs qu'un
poëte va faire de cette action le sujet d'une épopée
dont le suisse de la cathédrale de Niort sera le héros ,
et qu'au dernier chant du poëme , le tablier sera placé
parmi les astres , à côté de la perruque de Chapelain ,
dont Boileau a chanté l'apothéose.
Il est des noms qui portent guignon , et qui selon
l'auteur du Tableau de Paris mystifieraient le moude
entier. Croirait- on , par exemple , que M. Baour a
choisi pour l'aider dans les notes de son poëme
+
OCTOBRE 1819. 527
MM . Buchon et Troguon ? Des noms pareils n'ont- ils pas
l'air d'une mauvaise plaisanterie ; il existe pourtant des
écrivains qui les portent , et comme on serait tenté de
le croire , MM. Buchon et Trognon ne sout point des
êtres de raison . Que M. Baour compte sur un succès
s'il l'ose .
-Un des jeunes rédacteurs du Mercure qui a bien
autant de goût que M. Léon Thiessée , s'était proposé
pour tâche de relever dans chacun des numéros du
Mercure , correspondant à ceux des Lettres Normandes
, les fautes de style , les erreurs , les niaiseries , les
platitudes mêmes qui déparent un recueil qui devrait
servir à la propagation des bonnes doctrines littéraires
et politiques . Mais après quelques réflexions , il a
abandonné l'idée d'un travail si pénible , qui demanderait
indépendamment de son commentaire une réimpression
complète des articles de M. Léon , qui dans.
son petit orgueil croit déjà voir la postérité écrire en
tête d'une réimpression de ses livres , OEuvres de
M. Léon- Thiessé , citoyen Bas - Normand.
-M. de Lourdoueix , surnommé le Paillasse de la
Gazette , le plus lourd et le plus plat des écrivains du
dix-neuvième siècle , vient de faire une chute épouvantable.
Il aurait roulé , dit - on , jusqu'aux Petites Affiches
, qui se proposeraient de le relever , moyennant
1800 fr. par année. Heureux Lourdoueix ! Pauvres
Affiches !
On raconte que le Héros du Pecq , qui avait
conservé des habitudes assez sales dans un mau ..
vais lieu du second . ordre , vient d'en étre ignominieusement
chassé. On trouve qu'il a maintenant une
physionomie trop repoussante , des moeurs trop corrom
pus , des expressions trop grossières . Chasse d'un tel
lieu et pour de tels motifs , il est impossible que ce
rédacteur puisse retourner maintenant où vont quel
quefois les honnêtes gens . Il restera donc au bureau du
Drapeau Blanc ; tant mieux pour les moeurs !
Autre nouvelle M. Léon Thiessé vient d'être
528 MERCURE DE FRANCE .
vendu à un personnage important. 1200 fr. , le papier,
le bois et la chandelle , plus , 6 fr. de haute- paie
pour son estimable cuisinière. M. Léon- Thiessé a trop
de raison de se constituer le champion de la perfectibi
lité. Avec ce système , tout augmente , le prix même
des méchans écrivains.
-Suivant quelques bruits auxquels on peut ajouter
foi , M. Mahony qui se fait appeler aujourd'hui
M. le comte O'Mahony , aurait reçu cette semaine , et
d'assez mauvais gré , certaine marque sur le dos qui
ne ressemblerait pas mal à la croix que portaient à lat
même place les Mathurins , mais à cette différence
près que pour le noble comte , l'initiation dans l'ordre
aurait été forcée.
M. Malte -Brun qui jouit , dit- on , d'un traitement
de 6000 fr. comme rédacteur de la partie politique du
Journal des Débats a , dit-on aussi , accepté 1500 fr.
de supplément pour le département des Injures .
-Le bruit court que les Lettres champenoises, mortes
d'inanition chez M. Mely-Janin , vont ressusciter chez
M. de Lourdoueix , pour vivre encore deux ou trois
unméros et mourir ensuite. C'est à peu près le sort qu'éprouvent
les bâtards adoptés par M. de Lourdouiex.
On assure que M. Colnet , las de faire ses farces
à la Gazette , sans y gagner d'argent , va transporter
ses tréteaux à la Quotidienne, où le pain, la soupe et le
---
coucher lui seront assurés.
On annonce le mariage de Monsieur le comte de
Forbin avec madame la comtesse de Genlis , ci- devant '
marquise de Sillery.
-
-On va publier sous peu de jours un vocabulaire
pour servir à l'explication des romans de l'inintelligible
Nodier.
Le libraire Plancher vient de mettre en vente 1° . le
Mémoire justificatifde Point d'Avignon , dédié à son
honorable ami Trestaillon , prix , 1 fr.
2º. M. Decazes et M. Donnadieu , brochure piquante
; prix , 75 c.
wwwwwwww wwwww
MERCURE
DE FRANCE :
Journal
de Litterature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo.
LE TRAVAIL,
ODE .
QUEL est cet immortel , ardent , opiniâtre ,
Qui, l'Univers entier son immense théâtre ,
S'avance environné des Arts , vainqueurs des Cieux ;
Et de ses mille bras pressant la terre avare ,
Qu'il anime et répare ,
Enfante un nouveau monde étonnant pour les Dieux.
Que j'aime à contempler sa vigueur agrandie !
C'est un Dieu bienfaisant qui d'une main hardie
Fatigue l'Univers pour sa félicité :
Puissant Travail , ô toi , toi que rien ne remplace ,
Soutiens ma noble audace ;
Je chanterai ta vie et ta fécondité.
34
530 MERCURE DE FRANCE .
Tel ce fleuve pompeux dont la source sacrée
A coulé si long- temps , des mortels ignorée ,
En sept fleuves rivaux enflant son noble cours ,
Majestueux , s'avance , et déroulant son onde
Sur le sol qu'elle inonde
Répand d'un noir limon les opulens secours :
De même le Travail se cache solitaire .
Mais bientôt il paraît ; le monde est tributaire ;
Le Con.merce à sa voix ouvre ses longs canaux ;
Et subjuguant les mers au inépris des tempêtes ,
Fait aimer ses conquêtes ,
Fait chérir aux mortels la gloire de leurs maux.
Vainqueur de la fortune et riche en espérance ,
Ce sage ami du pauvre ennoblit sa souffrance ;
Rarement des palais visite les loisirs :
Si quelque Roi pour lui déserte la mollesse ,
L'auguste Ennui le laisse ,
Et le Travail lui seul féconde ses plaisirs.
C'est lui , c'est du Travail l'irrésistible empire
Qui dans ces hauts projets que le génie inspire ,
Enflamme un luth épris de l'immortalité,
Il aide à faire éclore , au sein d'illustres veilles ,
Ces savantes merveilles ,
Eternels entretiens de la postérité .
Au milieu des combats marchant avec la gloire ,
Il conduit les héros ivres de la victoire ,
Les entraîne à travers les plus sanglans exploits ;
Assis près de Thémis au tribunal suprême ,
De Thémis elle - même
Il dirige le glaive et façonne les lois .
Il alluma la Grèce et le flambeau des Sages ;
11 grava leurs vertus sur le bronze des âges ;
De Platon l'éloquence a connu ses attraits ;
Et Caton , des Romains ce stoïque modèle ,
Au travail si fidèle ,
De la perte d'un jour garda de longs regrets
2
;
OCTOBRE 1819 .
531
Ce fut par le travail , Protée infatigable ,
Que du Perse indolent l'adversaire indomptable
Jusqu'aux bornes de l'Inde affronta les hasards ;
Et qu'élevant aux cieux sa gloire colossale
Le vainqueur de Pharsale
Mit à ses pieds le monde et le sceptre des arts.
C'est lui qui t'enflammait , foudroyant Démosthènes ,
Toi , dont les cris vengeurs dans la superbe Athènes
Réveillaient tout un peuple aux portes du cercueil ;
Immortel Cicéron , tu lui dus ce courage
Qui sauva du naufrage
La liberté mourante et les vertus en deuil .
O toi , de tous les temps providence infinie ,
O souverain des arts et frère du génie ;
Dans Lutèce viens voir tes exploits glorieux ;
Viens ce Louvre imposant que l'Univers contemple ,
Veut t'élever un temple
Et ceindre de lauriers son front victorieux,
Sous des lambris ornés de présens magnifiques ,
Du génie et des arts conquêtes pacifiques ,
Vois respirer la toile et le marbre et l'airain ;
Vois ce luxe pompeux de ma fière patrie ,
Et la riche industrie
Montrer ses vrais trésors à l'oeil du souverain.
ALBERT-MONTÉMONT.
wwwwwwwm
LES DEUX VOYAGEURS
ET
LE CHEVAL ÉCHAPPÉ
FABLE POLITIQUE.
DEUX Villageois , Rustic et Maturin ,
Le premier fort prudent , l'autre franche pécore ,
532 MERCURE DE FRANCE .
1.
A cette heure où Phébus semble dormir encore ,
Allaient , droits sur leurs pieds , de Milan à Turin.
Le plus fameux piéton , si l'on en croit l'histoire ,
Au nerveux Mathurin eut cédé la victoire .
Pour Rustic , on l'avait surnommé le PoussIF .
Rusticus donc était triste , pensif,
Et son oeil inquiet mesurait la carrière ,
Lorsqu'à travers une épaisse poussière
On distingue un cheval . Esclave fugitif,
Il a quitté son ignoble litière .
Tête libre , port noble , ondoyante crinière ,
Regard de souverain , attitude guerrière,
Tel se présente à mon couple attentif
Ce coursier , qui d'un pas avait franchi l'espace.
Sur son dos nu que l'un des deux se place ,
Dans dix heures , au plus , Rustic ou Mathurin ,
Peu fatigué , se verra dans Turin .
Ma foi ! dit le premier , je tente l'aventure.
Sitôt dit , sitôt fait , Rustic est en posture.
Mais l'animal à lui- même livré ,
N'écoutant plus que ses caprices ,
Loin du chemin bientôt s'est égaré .
Ni les fruits , ni les fleurs , pour lui rien n'est sacré.
Il ravage les champs , franchit des précipices ,
Et trop heureux de verser dans un trou ,
Maître et cheval vont s'y rompre le cou .
Eux relevés , Mathurin , sans colère
Fait un sermon digne de feu Mentor.
De son hameau c'était la bouche-d'or ,
S'il eut été Bonald , Bucéphale était mort .
Qui l'eût dit cependant ? A lui- même contraire ,
Sur le dos du coursier il replace son frère
Et s'y campe avec lui presque aussi fier qu'Hector.
Conçoit-on , direz - vous , une telle imprudence !
Tout doux, mon beau censeur ; écoutez sa défense.
Dans un fossé , retrouvé par hasard ,
Un de ces freins que nous devons à l'art ,
Du terrible animal bride l'effervescence.
Mathurin sait unir énergie et prudence :
Et sans encombre , à l'aide dudit frein ,
Ecuyers et cheval arrivent à Turin.
OCTOBRE 1819 . 533
J'ai vu la LIBERTÉ , dangereuse affranchie ,
Suivre dans ses écarts la fougeuse anarchie ,
Elle avait du ciel même anéanti les droits .
Mais la voilà soumise à de prudentes lois ,
Et cette déité qui fit trembler la terre ,
Jusqu'aux bornes du Nord propice et salutaire ,
Unira pour toujours les peuples et les rois .
FÉLIX .
wwwww
LES DÉLATEURS PUNIS ( 1 ) .
Traduction de l'Epigramme de Martial Turba gravis paci,
ROME respire , enfin ! ces délatenrs atroces ,
Ces ennemis des plus nobles vertus ,
On les livre aux bêtes féroces ,
Et c'est là le plus grand des bienfaits de Titus .
Dieux ! quel choix de bourreaux et quel choix de coupables !
Quel vil ramas de misérables !
Et le cirque , pourtant , ne les contient pas tous.
Le reste échappe-t -il ? Romains , rassurez -vous,
La mort , l'exil , purgeront vos murailles ,
L'exil , la mort ! voilà les représailles
Que la justice veut et que vous demandiez .
De l'assassin le sang coule à vos pieds ,
Le calomniateur dont l'artifice impie
Aux meilleurs citoyens a ravi leur patrie ,
Fuit avec ses remords vers des climats nouveaux ,
Rome, ton empereur change ta destinée ,
Qu'un doux sommeil lui verse ses pavots ,
Il n'a pas perdu sa journée.
N. A.
( 1 ) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial au dixneuvième
siècle , ou les Applications contemporaines,
534
MERCURE DE FRANCE .
LA DÉCLARATION DU JURY.
EPIGRAMM E.
CET avocat général
Qui , si long- temps et si mal ,
De parlage nous accable ,
Nous le déclarons coupable
Tous , à l'unanimité ,
Du fait constant et notoire
D'assommer son auditoire
De dessein prémédité .
CHARADE .
Je préfère mon premier
A l'éclat d'une couronne ;
J'aime à voir du haut du trône
Répandre au loin mon dernier,
Cérès tous les ans nous donne
De quoi faire mon entier.
ENIGME .
Au Ciel je suis un corps immense ,
Sur terre je suis très- léger ,
Au Ciel à grands pas je m'avance ; -
Ici l'on me voit voltiger
Sur le sein ou le front de la timide enfance ;
Au Ciel je suis étincelant
Et j'épouvante le vulgaire ;
Ici je suis un ornement ,
Lecteur , voilà tout le mystère
Tu dois me tenir maintenant,
LOGOGRIPHE.
« D'un pinceau délicat l'artifice agréable ,
» Du plus affreux objet fait un objet aimable ,
OCTOBRE 1819 .
535
Dit quelque part le poëte français :
Ainsi , lecteur , à mon tour je pourrais
Sans pinceau , sans palette ,
Et sans changer de tête ,
En transportant deux pieds présenter à tes yeux ,
D'abord l'objet horrible , affreux ,
Qu'ont cru voir quelquefois les gens peureux ;
Ensuite un attribut que l'éclat environne ,
Et qui comble les voeux de l'homme ambitieux :
L'un éblonit par le pouvoir qu'il donne ;
L'autre inspire l'effroi par son aspect hideux.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le jeudi , 78bre . 1819 .
Le mot de la Charade est POUMON ,,
Celui de l'Enigme est BROSSE ,
Et celui du Logogriphe est FLORIAN , dans lequel on trouve
an , lo " or, lin , fil, Nil , foi, loi , air , roi, foin , Loir , faon et lion .
mmmm ……⌁mmmmmm
LITTÉRATURE .
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent oụ
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX ( 1 ) ,
SECOND ARTICLE,
J'AI signalé le but louable du livre des Consciences .
D'accord avec ses auteurs sur ce point important que
(1 ) Volume in - 8 d'environ 400 pages . Prix , 6 fr . A la librairie
du Mercure, rue Poupée , nº . 7,
536 MERCURE DE FRANCE .
tout homme , monarque ou chiffonnier , doit être
consciencieux , j'ai dit qu'en faire aux écrivains une
obligation plus rigoureuse qu'à des individus obscurs ,
c'était défendre les intérêts de la morale . Or , comme
bien savez , la morale , c'est l'ordre , l'ordre c'est la
justice. Ces trois dénominations n'en font qu'une ;
elles sont la trinité des véritables honnêtes gens . Il y
a , je crois , plus de mérite à prêcher celle-là , plus
d'avantage à y croire qu'à telle autre dont le divin
Moyse n'a parlé nulle part , mais que le divin Platon
découvrit quatre siècles avant l'ère chrétienne , de
même qu'il devina l'immaculée conception . Attendu
néanmoins que les meilleures intentions ne suffisent
pas pour produire un bon ouvrage , voyons de quelle
manière on a procédé dans celui dont je m'occupe , et
si l'on a bien procédé.
J'y trouve des tableaux distribués par ordre alphabétique
et divisés , en cinq colonnes . La première
présente des noms d'auteurs vivans , la seconde , les
titres ou le genre de leurs productions ; la troisième
marque d'un chiffre leur degré de conscience ; la
quatrième , le degré de talent , et la cinquième , le
degré d'esprit. Cette dernière est le modeste asile de
tous ceux que l'incroyable jury suppose sans talent.
En tête des trois colonnes à degrés , figure le nombre
10 ; il en exprime le maximum. Heureux , cent fois.
heureux les écrivains dont la conscience et le talent
alteignent à ce nombre ! il y en a peu , très - peu ; c'est
le rari nantes in gurgite vasto ; c'est le chameau de
l'Evangile qui passe par le trou d'une aiguille . A la
page 36 , MM. les jurés nous avertissent que le cadre
de leurs évaluations arithmétiques , sa forme , sa distribution
sont empruntés d'une littérature étrangère ;
ils ne disent pas laquelle. Je ne revoque point en
doute la vérité de cette modeste déclaration , je n'en
conteste que l'exactitude , et voici mes raisons :
En 1758 , il parut à Londres , dans la feuille semipériodique
, intitulée le Magasin littéraire , une
OCTOBRE 1819.
537
échelle appreciative des poëtes Anglais les plus célèbres
; on y détermina leurs degrés de génie , de jugement
, de science et d'habileté dans la versification .
Le nombre 20 fut le maximum pour chacun de ces
degrés. Voilà , si je ne me trompe , le type du livre
des Consciences qui n'a , du reste , ni le même but ,
ni le même plan , ni surtout les mêmes dimensions que
l'opuscule Anglais . Dans celui- ci , la critique est , sans
contredit , bien moins importante ; elle ne s'étend pas
aux Consciences ; elle n'éveille aucune synderèse .
L'échelle est toute littéraire et relative aux trépassés ;
rien , à l'exception de la colonne du génie , n'y présente
un intérêt véritable ; après avoir , par exemple ,
élevé Shakespear presqu'à l'apogée du génie ; après lui
avoir reconnu 19 degrés , que sert de le considérer
sous des rapports inférieurs ? Rowe ou Rouweley qui
produisit un mélodrame de Tamerlan , aussi parfait
que le Chien de Montargis , a cinq degrés de génie de
moins que Shakespear , et pourtant on affirme , sans
biaiser , que ce Rowe vaut à lui seul Corneille et
Racine ; d'où il appert bien clairement que la Melpomène
française est la très - humble servante de la Melpomène
des trois royaumes . Osons nous vanter après
cela de la suprematie dramatique ! Quand l'obtiendrezvous
donc , malheureux Welches , puisque Rodogune
et le Chien de Montargis ne vous l'ont pas obtenue ?
J'approuve nos jurés de n'avoir point soumis à leur
examen la science , le jugement et la versification .
L'auteur du Cid , qui en général versifie moins bien que
l'auteur d'Athalie , que l'auteur de Mérope , et même
que celui de Macbeth , est cependant le plus grand de
nos poëtes. Au point où trente années de lettres de
toute espèce ont amené l'organisation sociale , ce qu'il
nous importe le plus de savoir , c'est si l'écrivain prosateur
ou poëte a de la bonne foi . Sans doute qu'elle ne
suffit pas à créer le génie ou le talent , mais elle les
caractérise. Je proclame cette vérité pour les intérêts
de la morale , et je regrette en même temps que
dans
538 MERCURE
DE FRANCE
.
un livre qui ne juge que les vivans , on n'ait pas cru
devoir s'en tenir à la seule évaluation des Consciences.
On a voulu multiplier les moyens de le rendre piquant ;
une marche plus simple aurait conduit au but avec plus
de certitude . C'était l'affaire du public de classer le
talent et l'esprit , Messieurs du jury pouvaient se
réduire aux simples fonctions de rapporteur. Telle est
aujourd'hui la classe des gens de lettres qui , capables
la plupart de supporter avec stoïcisme une réputation
flétrie , aucun ne le serait de prendre une patente d'écrivain
du troisième ordre . Eu attaquant leur coeur ,
gardez -vous d'attaquer leur esprit ; ils pardonnent le
blâme , jamais le ridicule. Sous ce point de vue , je
trouve fort maladroit de s'être imposé l'obligation, de
faire tant de blessures à tant d'inexorables amourspropres
; leur intérêt commun , leur commune injure
les coaliseraient sans distinction de sexe , il fallait s'y
attendre. Et quelles nombreuses , quelles vastes ressources
dans une coalition d'amour-propre ! Si j'en
excepte la demi- douzaine d'auteurs portés au maximum
du talent , le système d'évaluation qu'on a suivi devait
inévitablement mécontenter tous les autres . Je n'ose
même affirmer que parmi les six privilégiés , il n'y en ait
au moins cinq très- surpris, très- offensés de trouver des
egaux ; admettez ensuite que l'orgueil grandisse d'ordinaire
en raison inverse dû mérite , et jugez de l'indignation
profonde qu'ont dû ressentir les classes inférieures
de cette rancuneuse armée ; le seul peut- être
qui ne se sera pas plaint d'un deni de justice , c'est le
Lon , l'invariable M. Azaïs. Avec le zéro de conscience,
on lui a décerné neuf degrés d'esprit , et le maximum
de l'une et de l'autre à madame son épouse ; voilà de
la part des jurés une ingénieuse galanterie ! elle a flatté
le bon M. Azaïs , j'en suis sûr , d'après la confidence
qu'il a bien voulu faire au public touchant ses felicités
conjugales . D'ailleurs , ce qu'il n'obtient pas , ou le
donne à son épouse ; il y a compensation .
Quelquefois le jury ne fait de ses chiffres qu'une
OCTOBRE 1819 . 539
ironique application ; c'est à mon avis déconsidérer la
gravité des juges et mettre en question leur impartialité.
Prenons pour exemple l'inspecteur de la Revue
des Auteurs vivans , grands et petits. On l'a marqué,
des signes négatifs de la conscience et du talent , je
l'aurais marqué de même ; mais ensuite on lui distribue
cinq degrés et un quart d'esprit. Il fallait se montrer
plus généreux en le gratifiant de trois autres
quarts , ou plus juste en l'affublant de trois zéros . J'ai
pareillement observé que la plupart des nouveaux thuriféraires
qui , depuis 1814 , ont de toute la longueur
de l'encensoir salué la dynastie légitime , en gros ou
en détail , resplendissent à l'apogée des Consciences ,
et vont aussitôt s'ensevelir aux deux colonnes suivantes
dans les profondeurs du néant . Quelle est la cause de
cette uniformité de destinées ? je l'ignore , je ne hasarderai
qu'une simple conjecture. Je présume que ne
voulant des démêlés d'aucune espèce avec le tribunal
correctionnel qui vingt fois a consacré le principe
que médire du Bramine , c'est médire de la pagode ; le
méticuleux jury s'est cru , sous peine de la Guyane ,
obligé de tenir pour gens de bonne foi les porteurs
d'encensoir , sauf à s'indemniser de ses concessions sur
leur extrême impéritie. Je le répète , les Bellardises ,
les Marchangyades ne sont pas des jeux d'enfans ,
ne blâmons personne de s'en mettre à couvert.
Cependant quand un auteur a fait preuve de mauvaise
foi , n'en eût- il donné qu'une , je puis la noter ,
et ma note subsiste ; mais comment estimer la valeur
littéraire d'un auteur vivant ? quelle base fixe , constante
auront de telles estimations ? Savons-nous si le
poëte qu'aujourd'hui nous sifflons au théâtre n'y reprendra
pas tôt ou tard une revanche glorieuse ?
M. Læillard d'Avrigny n'est- il pas le père de Jeanned'Arc
, et M. Delrieu le trente- sixième père d'Artaxerce
? qui leur a dit à ces rigides annotateurs que le
fameux gentilhomme de l'Aveyron , ce M. de Bonald
qu'ils ont relégué dans la colonne de l'esprit , ne péné540
MERCURE DE FRANCE .
trerait pas un jour ou l'autre dans celle du talent ? que
lui manque-t-il pour cela ? deux bagatelles , un peu de
bon sens et beaucoup de bonne foi . A deux abbés qui
dans leurs feuilletons distribuent le ridicule sans s'appauvrir
, et de la gloire sans en avoir , ils out osé
adresser cette fugitive ;
Bon Duvicquet , loyal abbé Mutin ,
Vous résolvez le plus grand des problèmes ;
C'est de donner de la main à la main ,
Ce que , jamais , vous n'avez eu vous mêmes.
Comme si l'on ne savait pas que nos deux saints
Levites se sont approvisionnés de gloire , le premier
dans l'enceinte de Commune affranchie , le second ,
dans l'affaire de Wilfrid- Regnault . N'est-ce pas encore
une injustice criante d'avoir dénié le sceptre littéraire
au colossal Malte - Brun , par qui tous nos philosophes
seront renversés , grâce à Dieu , comme Rousseau le
fut par un autre Danois. Conciliez- donc , Messieurs du
jury , la mesquinerie de vos chiffres et cette haute
admiration , pour le colosse , que vous avez exprimée
ainsi qu'il suit.
Malte -Brun sait , par coeur , tout ce qu'on écrivit ,
Malte-Brun cite tout , et le livre et la page ;
Si l'on eût imprimé quatre fois davantage ,
Il aurait , Malte -Brun , quatre fois plus d'esprit .
Vous croyez-vous , maintenant , débarrassés de ma
censure ? votre modestie n'attend- elle plus que des
éloges ? patience , tout n'est pas dit . Pourquoi cherchet
- on dans vos tableaux tant d'écrivains qui n'y sont pas?
pourquoi y trouve-t- on cette nuée de Lilliputiens que
l'on n'y cherchait pas ? parce qu'il vous a plu de nous
révéler leurs noms , leurs prénoms et leurs oeuvres , en
connaissons - nous mieux MM . Henri d'Agar et ses
compilations , Alonzo Lefevre et son libelle , Bazillac
el son ode , Bourget avec sa compague , et Brad avec
OCTOBRE 1819 . 541
་
ses funérailles ? Sommes-nous obligés de croire sur
votre parole à la réalité de MM. Dambach , Empuytas ,
Genoude , Duvernié , Hédouin , Griffon , Jaunet ,
Lafaige , Lavabre et Laffilé ? avez - vous soigneusement
compulsé les registres de l'état civil , pour oser nous
certifier MM. Lebègue , Madrolle , Nargaud , Peignot
, ' Perrotte , Quoniam , Sassi , Testas , Trotté ,
Vaquier, Verdié , etc. , etc. , etc. etc. , Mieux eût valu
réduire vos listes des trois quarts et n'y comprendre
que des écrivains remarquables ; alors vous auriez pu
motiver votre jugement sur chacun d'eux , opération
que vous vous êtes mis dans l'impossibilité de faire ,
encore un coup , il ne fallait discuter que les consciences.
Que d'allocations erronées , insuffisantes ou prodigues
dans l'ouvrage ! on dirait que l'éditeur , l'imprimeur
, son prole et ses ouvriers ont eu le privilége
d'y numéroter eux -mêmes leurs parens , leurs amis
leurs patrons et leurs protégés. J'aperçois là M. Beugnot
tout fier d'atteindre au maximum dans la colonne
du talent , et à la moitié dans celle des consciences.
Quelque recommandable que soit cet orateur , il profite
évidemment d'une double méprise , le hasard lui vaut
deux bonnes fortunes. J'en dis autant du prédicateur
Frayssinous qui a obtenu neuf degrés d'esprit , et de
l'ultra Castel- Bajac qui en a obtenu dix . Je pourrais
en dire autant de bien d'autres , j'aime mieux indiquer
quelques lésineries.
De quel droit a- t- on refusé jusqu'au plus infime
degré de conscience à son éminence monseigneur le
cardinal de la Luzerne , pair du Luxembourg et du
Conservateur ? n'est-ce pas offenser la religion ellemême
au mépris de l'axiome sacré qu'elle et ses ministres
ne sont qu'un ! et M. Antoine Lejeas qui fait
des mandemens ! et M Linguet qui fait des discours au
Roi ! et M. Morin qui fait des épopées ! et M. de Lourdoueix
qui fait des Folies! me persuadera- t- on que de
tels personnages n'ont pas l'ombre de ce qu'ils exigent
532 MERCURE DE FRANCE.
1.
A cette heure où Phébus semble dormir encore ,
Allaient , droits sur leurs pieds , de Milan à Turin.
Le plus fameux piéton , si l'on en croit l'histoire ,
Au nerveux Mathurin eut cédé la victoire .
Pour Rustic , on l'avait surnommé le Poussif .
Rusticus donc était triste , pensif ,
Et son oeil inquiet mesurait la carrière ,
Lorsqu'à travers une épaisse poussière
On distingue un cheval . Esclave fugitif ,
Il a quitté son ignoble litière.
Tête libre , port noble , ondoyante crinière ,
Regard de souverain , attitude guerrière,
Tel se présente à mon couple attentif
Ce coursier , qui d'un pas avait franchi l'espace.
Sur son dos nu que l'un des deux se place ,
Dans dix heures , au plus , Rustic ou Mathurin ,
Peu fatigué , se verra dans Turin .
Ma foi ! dit le premier , je tente l'aventure .
Sitôt dit , sitôt fait , Rustic est en posture.
Mais l'animal à lui -même livré ,
N'écoutant plus que ses caprices ,
Loin du chemin bientôt s'est égaré .
Ni les fruits , ni les fleurs , pour lui rien n'est sacré,
Il ravage les champs , franchit des précipices ,
Et trop heureux de verser dans un trou ,
Maître et cheval vont s'y rompre le cou .
Eux relevés , Mathurin , sans colère
Fait un sermon digne de feu Mentor.
De son hameau c'était la bouche- d'or ,
S'il eut été Bonald , Bucéphale était mort .
Qui l'eût dit cependant ? A lui - même contraire ,
Sur le dos du coursier il replace son frère
Et s'y campe avec lui presque aussi fier qu'Hector .
Conçoit-on , direz -vous , une telle imprudence !
Tout doux, mon beau censeur ; écoutez sa défense.
Dans un fossé , retrouvé par hasard ,
Un de ces freins que nous devons à l'art ,
Du terrible animal bride l'effervescence .
Mathurin sait unir énergie et prudence :
Et sans encombre , à l'aide dudit frein ,
Ecuyers et cheval arrivent à Turin.
OCTOBRE 1819. 533
J'ai vu la LIBERTÉ , dangereuse affranchie ,
Suivre dans ses écarts la fougeuse anarchie ,
Elle avait du ciel même anéanti les droits .
Mais la voilà soumise à de prudentes lois ,
Et cette déité qui fit trembler la terre ,
Jusqu'aux bornes du Nord propice et salutaire ,
Unira pour toujours les peuples et les rois .
FÉLIX .
ww
LES DÉLATEURS PUNIS ( 1 ) . )
Traduction de l'Epigramme de Martial Turba gravis paci,
ROME respire , enfin ! ces délatenrs atroces ,
Ces ennemis des plus nobles vertus ,
On les livre aux bêtes féroces ,
Et c'est là le plus grand des bienfaits de Titus .
Dieux ! quel choix de bourreaux et quel choix de coupables !
Quel vil ramas de misérables !
Et le cirque , pourtant , ǹe les contient pas tous.
Le reste échappe -t- il ? Romains , rassurez- vous ,
La mort , l'exil , purgeront vos murailles ,
L'exil , la mort ! voilà les représailles
Que lajustice veut et que vous demandiez .
De l'assassin le sang coule à vos pieds ,
Le calomniateur dont l'artifice impie
Aux meilleurs citoyens a ravi leur patrie ,
Fuit avec ses remords vers des climats nouveaux,
Rome, ton empereur change ta destinée ,
Qu'un doux sommeil lui verse ses pavots ,
Il n'a pas perdu sa journée.
N. A.
( 1 ) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial au dixneuvième
siècle , ou les Applications contemporaines,
534
MERCURE DE FRANCE .
LA DÉCLARATION DU JURY.
EPIGRAMME.
CET avocat général
Qui , si long-temps et si mal ,
De parlage nous accable ,
Nous le déclarons coupable
Tous, à l'unanimité ,
Du fait constant et notoire
D'assommer son auditoire
De dessein prémédité.
CHARADE .
Je préfère mon premier
A l'éclat d'une couronne ;
J'aime à voir du haut du trône
Répandre au loin mon dernier.
Cérès tous les ans nous donne
De quoi faire mon entier .
ENIGME.
Au Ciel je suis un corps immense ,
Sur terre je suis très -léger ,
Au Ciel à grands pas je m'avance ; -
Ici l'on me voit voltiger
Sur le sein ou le front de la timide enfance ;
Au Ciel je suis étincelant
Et j'épouvante le vulgaire ;
Ici je suis un ornement ,
Lecteur , voilà tout le mystère
Tu dois me tenir maintenant,
LOGOGRIPHE.
« D'UN pinceau délicat l'artifice agréable ,
» Du plus affreux objet fait un objet aimable , »
OCTOBRE 1819. 535
Dit quelque part le poëte français :
Ainsi , lecteur , à mon tour je pourrais
Sans pinceau , sans palette ,
Et sans changer de tête ,
En transportant deux pieds présenter à tes yeux
D'abord l'objet horrible , affreux ,
Qu'ont cru voir quelquefois les gens peureux ;
Ensuite un attribut que l'éclat environne ,
Et qui comble les voeux de l'homme ambitieux :
L'un éblouit par le pouvoir qu'il donne ;
L'autre inspire l'effroi par son aspect hideux.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le jeudi , 78bre . 1819 .
Le mot de la Charade est POUMON ,,
Celui de l'Enigme est BROSSE ,
Et celui du Logogriphe est FLORIAN , dans lequel on trouve
an Io
, or, lin , fil , Nil, foi, loi , air , roi, foin , Loir , faon et lion .
LITTÉRATURE .
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent ou
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX ( 1) ,
SECOND ARTICLE ,
J'AI signalé le but louable du livre des Consciences .
D'accord avec ses auteurs sur ce point important que
( 1 ) Volume in - 8 d'environ 400 pages . Prix , 6 fr . A la librairie
du Mercure, rue Poupée , nº . 7, \
542
MERCURE
DE FRANCE
.
d'une servante , à deux cents francs de gages ? qui
prouve trop ne prouve rien , il y a ici surabondance .
Un tort de ce jury , beaucoup plus grave selon moi ,
c'est de ne pas toujours rendre une entière justice à la
bonne foi des amis de la liberté . Son jansénisme politique
ne leur tient aucun compte de la difficulté des
temps et de la gravité des positions personnelles ; à
plusieurs il conteste une conscience vierge , à d'autres,
la plénitude du talent . Je ne m'explique point , par
exemple , comment sous ce double rapport on a pu si
mal apprécier un de nos meilleurs citoyens et de nos
plus profonds philosophes , M. Destutt de Tracy , qui
honore la pairie plus qu'il n'en est honoré. Serait - ce
que les appréciateurs pensent de l'idéologie ce qu'en
disait sans le penser , il y a quelques années , le nouveau
député de l'Isère que j'ai déjà signalé dans mon précédent
article ? de par et pour Bonaparte , il essaya publiquement
de déshonorer l'idéologie et les idéologues,
parce que tous deux savaient combien le développement
de l'intelligence humaine contrarie le despotisme.
Non , je ne fais point à de vrais libéraux l'injure d'adopter
cette explication ; ils ont assez de leurs propres
erreurs , mettons celle- ci sur le compte du typographe
; mettons y de même l'oubli de deux degrés de
conscience dans l'actif du poëte Arnault. Ce citoyen
vertueux a , je pense , bien expié les parasites hémistiches
d'un épithalame , par son civisme aux cent
jours , et par l'injuste prolongation d'un exil qui semble
vouloir réaliser le terrible Jamais .
Dans un troisième et dernier article , j'analyserai
les principales dissertations dont se compose le livre
des Consciences . Si d'honnêtes gens l'ont décrié sans
l'avoir lu , trompés par des assertions intéressées , si
trois ou quatre Archiloques journalistes se sont efforcés
de le diffamer en haine du libéralisme qui s'y
montre à chaque page , raison de plus pour que je
m'attache à faire jaillir d'une impartiale analyse le
OCTOBRE 1819. 543
jugement qu'on doit porter sur l'ensemble de l'ouvrage.
O. V.
( La suite à l'un des prochains numéros . )
wwwmm
DE L'ESPRIT RELIGIEUX ET DE L'HYPOCRISIE .
QUAND le livre des opinions religieuses de M. Necker
parut , les prétendus, puristes qui singent les pères
de l'église , eurent l'effronterie de condamner ce bon
ouvrage qui , n'en déplaise à l'esprit de parti , est un
des meilleurs de notre temps . Les matérialistes l'ont
dédaigné ; les gens de bien , quelque soit le culte qu'ils
professent , pourvu qu'ils croient en Dieu , y trouvent
les vrais principes d'une morale pratique qui rendrait ,
si elle s'identifiait aux principes législatifs , les hommes
bien meilleurs qu'ils ne le sont dans toutes les conditions
. On voit le véritable esprit religieux répandu dans
toutes les pages de ce livre ; c'est de cet esprit d'où
seul peuvent naître la concorde et l'union , qu'il serait
à désirer que fussent pénétrés les individus , les
familles , les sociétés politiques . C'est avec une doctrine
pareille et de tels renseignemens qu'il serait possible
, à l'aide de l'éducation publique , de former ,
d'augmenter les bons citoyens qui ensuite seraient catholiques
ou protestans , juifs ou mahométans , selon
que leurs lumières , leur conscience ou leur pays les
décideraient ; car à moins d'une intime conviction , il
faut être , je le soutiens , de la religion de son pays .
Il s'en faut bien que l'esprit religieux soit l'esprit de
secte . Nous avons beau nous persuader que la meilleure
des religions est celle que nous ont transmis nos
pères ; il est absurde et ridicule de croire , et outra -
geant de soutenir que tous ceux qui ne professent pas
544
MERCURE DE FRANCE.
notre culte sont irréligieux , hérétiques , payens , impies
, mots avec lesquels l'enfer qui les inventa , inonda
la terre de sang et de larmes , et en eût fait un vaste
désert, sans les phalanges philosophiques qui constamment
opposèrent des flots de lumières à d'effroyables
ténèbres . Confucius , Zénon , Zoroastre , Numa , Socrate
, Cicéron , Marc-Aurèle étaient certainement des
hommes religieux ; de sévères casuistes osent les
damper .
Les incrédules , les pervers , sont ceux qui insultent
à la morale pure qui émane de l'Etre Suprême , et
accusent ses adorateurs , quelque soit le mode de leurs
hommages. L'esprit de religion pénètre profondément
l'homme de ses devoirs envers cet Etre incompréhensible
et sublime , envers ses semblables , en le consolant
, en le dirigeant dans toutes ses actions et dans
toutes les circonstances de sa vie . Si l'esprit religieux
rend l'homme essentiellement bon , l'on peut dire que ,
quelque soit leur croyance , les méchans sont des impies.
Ne verra- t- on pas toujours les intérêts de parti ,
des considérations étrangères à toute moralité exciter
le zèle religieux au point de le transformer en fanatisme
, en charlatanerie furibonde , et faire des persécuteurs
et des boureaux acharnés de tous les forcenés
qui se sigualent dans ce genre , et qui sont ordinairement
de la plus dangereuse espèce . Remarquons bien
qu'il est rare qu'un gouvernement qui n'est pas théocratique
en tire aucun service. Malheur à lui s'il s'y
confie , il ne peut en attendre que des fureurs inextinguibles
, que des troubles et des revers.
C'est une chose bien remarquable , bien utile , bien
précieuse , c'est un vrai phénix enfin qu'un bon ministre
des autels. La pureté dont il brille , sa charité , ses
lumières produisent dans la sociéte l'effet salutaire
d'une bienfaisante rosée qui s'étend sur les vergers et
les champs. Mais lorsqu'étayé par une autorité perfide
et clandestine , soufflé par une secrète rage , l'esprit
théologique peut se mêler aux intérêts et aux passions
OCTOBRE 1819 . 545
des gens du monde , comme le font circuler aujourd'hui
ces légions d'imposteurs sacrés qui promènent impunément
partout leur audace , leur avidité frénétique ,
leur doctrine incendiaire ; ils impriment à la multitude
une âcreté démoniaque qui produit une fièvre ardente
que ni la sagesse des lois , ni le terrible emploi de la
force ne peut plus calmer ; alors combien d'inutiles
repentirs d'avoir négligé d'opposer, dans son principe ,
des digues puissantes à ce torrent dévastateur.
Honorous l'esprit religieux , mais au nom du bien
public , au nom de la tranquillité générale , comprimons
sans hésiter l'esprit de secte et de parti dans les
choses religieuses . Ouvrons l'histoire , et que ses pages
sanglantes nous glacent d'effroi sur le passé au profit
du temps présent. Proscrivons , flétrissous l'infàme
hypocrisie qui a bien servi quelquefois à propager la
religion , mais qui a fini toujours par lui faire plus d'ennemis
que de prosélytes .
L'hypocrisie , est la bête d'aversion de toutes les
âmes élevées ; en vain Molière en jouant Tartuffe lui at-
il donné un coup de massue ; elle siffle et lève
encore sa tête menaçante. Si j'étais une puissance , je
lui déclarerais la guerre.
L'hypocrisie , si on voulait en faire un tableau ressemblant
, devrait effrayer les spectateurs par sa hideuse
figure à laquelle le peintre réunirait quelques
traits doux et caressans , un masque religieux , mais
ayant un air de duplicité , sombre et farouche ; une
contenance humble , mais quelque chose de menaçant ,
voilé par un sourire affectueux ; voilà le monstre dans
toute sa perfection.
Il y a des hypocrites de toutes les professions , de
toutes les classes ; il n'en est point qui ne soient essentiellement
faux , ignobles et dangereux . Dans cette
méprisable espèce , ceux qui ont de l'esprit sont les
plus malfaisans , les plus odieux , les plus fourbes :
ceux là ne se mettent pas en avant pour peu de chose ;
ils ont un but , des intentions , des projets,; ils savent
35
546
MERCURE DE FRANCE .
bien ce qu'ils risquent et combien on les exècre , mais
ils savent aussi qu'on les redoute , et dans leur marche
tortueuse , enveloppée , ils ont la certitude de rencontrer
des dupes dont ils font ensuite des auxiliaires . Les
sots hypocrites ont quelque chose de comique . Outre
qu'on les devine facilement , on peut s'amuser en les
couvrant de ridicule.
L'hypocrisie proprement dite , ne s'applique qu'à la
dévotion . Sur la fin du règue de Louis XIV , toute la
cour de ce sultan était hypocrite ; on allait à vêpres ,
au salut ; on jeûnait aux Quatre temps pour plaire au
roi et à son confesseur . Depuis cette époque le geure
s'est étendu ; on a vu des hypocrites de morale , de
philosophie , de patriotisme , de philantropie , de liberté
, et enfin de sanculotisme. Ils pullulent aujour
d'hui dans les ultrà . Combien de ces gens là ont porté
le bonnet rouge et chantent la palinodie.
En moins d'un tour de main , changeant du blanc au noir
Libéraux le matin , royalistes le soir.
Le genre des hypocrites se relève et se concentre
aujourd'hui. Il s'est formé un parti soi - disant religieux
qu'on pourrait accuser d'avoir une teinte espagnole ;
ce parti , ivre de ressentimens , enthousiaste hypocrite
de la plus superstitieuse servitude , mais affamé d'influence
, ne vise à rien moins qu'au monopole du
crédit , de la fortune , des titres , des décorations ,
des honneurs et des réputations . Ces déhontés caffards
se sont créés des diplômes de censure et d'anathème .
Ils ont un système de dénigrement qui s'étend sur
tous ceux qui ne voient , ne pensent ou ne jugent pas
comme la bande noire : rien n'est respecté. Ils professent
, dogmatisent , jugent , condamnent , et si on
les laissait faire , ce serait bientôt jusqu'à ce que mort
s'en suive. C'est à la philosophie et aux philosophes
que l'hypocrisie lance aujourd'hui ses traits empoisonnés.
Douce et constante philosophie de Socrate , de
OCTOBRE 1819. 547
Cicéron , de Marc-Aurèle , réponds- leur , éclaire -les ,
et qu'aussi ils apprennent de vous , immortel Fénelon,
Massillon , Bourdaloue , Necker , que le véritable
esprit religieux est très- philosophique.
Il n'y a que l'hypocrisie et les mauvaises moeurs qui
puissent contester à la philosophie ses bienfaits , et lui
impuler les crimesdes soi- disant philosophes , qu se
sont vautres dans la fange des excès et dont les noms
sont en norreur.
L'amour du bien et de la vérité , la morale dans toute
sa pureté , les droits , les intérêts de l'humanité , enfin
tout ce que nous pouvons connaitre de causes et d'effets
dans les merveilles de la nature , voilà toute la
philosophie des anciens et des modernes qui ont mérité
le titre de philosophes , et c'est là ce que l'hypocrisie
nous présente comme le renversement de l'ordre social ,
comme cause et moyens de dépravation universelle ! Si
dans les oeuvres de nos écrivains les plus distingués il
y a quelques erreurs en morale , en législation , eu
theologie , c'est là le corps de doctrine de la philosophie.
Ce n'est plus dans ce qu'ils ont de louable qu'il
faut les juger ; c'est dans leurs erreurs , c'est dans leurs
fautes que sont tous leurs ouvrages . Le doute d'un
Descartes est un crime , et la recherche de la vérité
une conjuration contre l'espèce humaine. Quels sont
donc ces intolérans missionnaires répandus à grands
frais dans les villes et campagnes ? quels sont donc ces
vengeurs apostoliques qui chaque jour écrivent avec
du fiel
pour étouffer la raison sous des monceaux d'impostures
et d'invectives ? Sont- ils couverts de haires et
de cilices ? est-ce une nouvelle génération de Bridaine ?
Non , ces nouveaux inquisiteurs , secondés des
Pères de la foi qui voyagent pour eux , commandent
l'Evangile, mais ils n'en usent pas. La liberté d'opinions
leur est antipathique , mais ils se réservent pour leur
compte la plus grande latitude ; ils ne vous demandent
pas de croire , mais de proscrire ; ce n'est pas votre
par
548
MERCURE
DE FRANCE .
conversion qui les intéresse , mais votre aggregation à
la secte.
mww mmmmm
•
LES BUCOLIQUES DE VIRGILE , traduites en vers français ;
par HENRI DE VILLODON ( 1 ).
Au sortir du collége , quand un jeune homme ne
débute pas dans le monde par une tragédie , il s'annonce
par une traduction en vers des Bucoliques de Virgile .
Encore tout rempli des auteurs qu'il vient d'expliquer ,
séduit par l'élégante simplicité , la grâce enchanteresse
de son original , un écrivain novice ne doute pas qu'il
ne les rende avec facilité dans un autre langage . Le
travail qu'il se donne , divisé en dix parties séparées
et à peu près égales , lui offre des points de repos qui
lui laissent le temps de respirer. Attaquant chaque
partie séparément , il embrasse son sujet avec facilité ;
en voit d'un seul coup d'oeil le commencement , le milieu
et la fin , et se lance courageusement dans une
carrière dont il aperçoit le but à quelques pas de lui .
Toutes ces facilités qui l'ont séduit s'évanouissent
bientôt quand il faut transporter dans un idiôme ingrat ,
rebelle à l'harmonie , embarrassé dans sa marche par
une multitude de particules , les beautés d'une langue
souple et harmonieuse , qui unit l'abondance à la précision
, le sublime le plus élevé à la simplicité la plus
naïve , et qui , dans un petit nombre de mots heureux ,
exprime une pensée toute entière qu'il nous faut noyer
dans une foule de mots parasites .
Tout ce que peut faire un écrivain , décidé à braver
ces difficultés , est de se rapprocher , le plus près pos-
(1 ) Un vol. in- 12 , Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-
Royal , galerie de bois , n . 243 , et à la librairie du Mercure, rue
Poupée , nº . 7.
OCTOBRE 1819
549
<
sible , de son auteur ; car pour l'atteindre il n'y parviendra
jamais ; et, s'il réussit à donner à son travail quelque
chose de la couleur antique , et à conserver quelquesunes
des beautés originales , il aura fait tout ce qu'il
peut faire.
De toutes les traductions des Bucoliques qui ont été
publiées , les unes sont restées inconnues ou sont oubliées
; d'autres ont survécu , et sont encore citées avec
éloge.
Je ne parle pas de la traduction de Gresset , reconnue
depuis long- temps pour uue imitation plus élégante que.
fidéle ; de celle de Langeac qui n'est pas sans mérite
de celle de M. Didot fils , coup d'essai d'un jeune homine
; mais de celle de Dorange de celle de M. Tissot.
Trois éditions successives , et , selon l'usage , revues
et corrigées , ont assuré le succès de la dernière :
le texte , en effet , y est souvent rendu avec assez
de bonheur , et la versification en est généralement
soignée .
La traduction de Dorange , premier ouvrage de ce
jeune auteur , si malheureusement arrêté par la mort ,
à l'entrée de sa carrière , fut accueillie avec les plus
grands applaudissemens . Le latin est heureusement
rendu ; les vers sout doux , faciles et harmonieux ; et
malgré quelques taches légères que l'auteur aurait fait
disparaître dans une édition nouvelle , cet ouvrage est
bien préférable à ceux qui l'ont précédé , et n'en déplaise
à l'amour- propre du nouveau traducteur , il est
encore supérieur à tous ceux qui l'ont suivi.
M. Villodon , en entreprenant la traduction d'un
ouvrage déjà si bien traduit , a pris avec le public , et ,
avec lui-même , l'engagement de mieux faire que ses
prédécesseurs . Voyons s'il a réussi .
Le nouveau traducteur paraît s'être attaché à rendre
l'original avec une fidélité scrupuleuse , et à en approcher
aussi près qu'on pourrait le faire en prose : il suit
de là , que sa poésie est loin d'avoir la correction qui
550 MERCURE DE FRANCE .
lui serait nécessaire ; mais , il faut aussi l'avouer , ses
efforts n'ont pas toujours été sans succès , et je pourrais
citer tel passage où il a vaincu heureusement les difficultés
que lui offrait son sujet. D'un autre côté , que
d'incorrections , que de taches !
Je n'accuserai pas M.Villodon de n'avoir pas entendu
son auteur ; mais l'impuissance d'en rendre le texte l'a
fait recourir à des équivalens qui ne sont pas toujours
heureux. Il a quelquefois fait à Virgile des cadeaux que
celui- ci refuse , au nom du Dieu du goût. Ensuite on
trouve , par- ci par-là , assez bon nombre de vers que je
ne dirai pas avoir été pillés , puisqu'on est convenu
d'appeler les plagiats des réminiscences.
Par exemple M. Tissot traduit
.... Quamvis lapis omnia nudus
Limosoque palus obducatpascua junco :
Malgré leur sol aride et l'impur marécage
Dont les joncs limoneux couvreut ce pâturage.
M. Villodon dit :
Malgré les marécages
Dont les joncs limoneux couvrent tes pâturages.
Certainement le nouveau traducteur a pu trouver
ces vers là aussi bien que M. Tissot , mais il ne fallait
pas les employer après lui .
Ce vers de la seconde Eglogue.
Dexpectus tibi sum nec qui sim quæris , Alexi.
Ainsi traduit par M. Villodon ,
Ta rejettes mes voeux , tu me hais , Alexis,
Sans daigner seulement t'informer qui je suis .
A été rendu ainsi par M. Tissot.
Tu rejettes mes voeux Alexis , tu me fuis ,
Sans daigner seulement demander qui je suis .
OCTOBRE 1819.
551
A coup sûr Dorange a mieux réussi quand il a dit :
Connais-tu le berger qu'offensent tes mépris ?
Ily a de la précision dans ce vers et rien n'est omis .
Pan ....
Pan curat oves oriumque magister.
C'est le dieu des brebis , c'est le dieu des pasteurs.
Ségrais a dit :
Pan a soin des brebis , Pan a soin des pasteurs .
Dans la troisième Eglogue je vois ce vers .
Necdum illis labra admovi , sed condita servo .
Ainsi traduit par Dorange.
Ces coupes avec soin à tous les yeux cachées ,
Par mes lèvres encor n'ont pas élé touchées.
Par M. Tissot.
Ces coupes par mes soins à tous les yeux cachées ,
De mes lèvres jamais ne furent approchées.
Par M. Villodon .
Ces vases avec soin , à tous les yeux cachés ,
De mes lèvres jamais ne furent approchés .
Il est certain qu'il y a ici un voleur .
Damætas , dans sa réplique , répète littéralement le
vers de Ménalque . Dorange , au lieu de répéter aussi
les siens , ainsi que l'a fait M. Villodon , traduit de
nouveau le vers de Virgile avec une légère différence .
Dans ma demeure aussi ces deux vases cachés ,
De ma bouche jamais ne furent approchés.
Il évite avec goût une répétition élégante en latin ,
mais qui eût donné à son morceau la tournure d'un
couplet du Vaudeville .
Même Eglogue .
Quilegitis Flores et humi nascentiafraga ,
Frigidus , opueri, fugite hinc , latet anguis in herba.
552
MERCURE
DE FRANCE
.
>
Dorange .
Vous qui cueillez la fraise aux vermeilles couleurs ,
Fuyez , un froid serpent s'est caché sous les fleurs .
M. Tissot.
Vous qui cueillez la fraise aux vermeilles couleurs
Fuyez , un froid serpent se cache sous ces fleurs .
Ici , M. Villodon n'a rien emprunté je l'avoue , mais
comment a- t- il traduit ?
Enfants , vous qui cueillez la fraise en çes vallons
Fuyez , le froid serpent s'endort sous les gazons.
S'endort n'est pas heureux . Si le serpent s'endort , il
n'est pas à craindre , pourquoi fuir ? ce n'est pas cela que
veut dire latet. Parmi les cadeaux que M. Villodon fait
généreusement à Virgile , que signifie ce vers intercalé
dans la première Eglogue , au beau milieu de ce passage
si mélancolique et si touchant que plus d'un Français
répète en ce jour.
En unquam patrios longo post tempore fines.....
Que signifie , dis - je , ce vers ?
Berger cours maintenant autour de tes foyers .
Si M. Villodon a besoin d'un vers et d'une rime , ce
n'est pas une raison pour faire dire une niaiserie à
Virgile .
Je ne pousserai pas plus loin ces recherches , mais
il me serait facile de montrer quelle reconnaissance
M. Villodou doit conserver pour M. Tissot . Comme je
n'ai sous les yeux ni la traduction deM. Langeac, ni celle
de M. Didot , je ne puis pas dire si le nouveau traducteur
ne doit pas aussi à ces deux écrivains quelques
remercimens ; comme il en sait quelque chose , je les
lui mets sur la conscience .
J'ai dit, et je le répète , je crois bien que M. Villodon
OCTOBRE 1819 .
553
comprend Virgile , mais s'en douterait- on quand il
traduit
Non , me pascente , capella ......
Bientôt, vous ne pourrez , quoique je vous conduise.
Il y a certainement une platitude , un contre - sens .
La traduction appelée des quatre professeurs dit : Vous
n'irez plus sous ma conduite ....... Cela signifie clairement
je ne vous conduirai plus brouter..... Ce qui précède
l'indique assez .
-Nunc etiampecudes umbras et frigora captant .
Vois déjà les troupeaux chercher l'ombre et le frais .
Captare ne veut pas dire chercher ; mais goûter
jouir de ; la remarque est minutieuse , je l'avoue , mais
enfin le sens n'est pas rendu , et cette négligence est
d'autant plus blâmable que M. Villodon a voulu traduire
avec une grande fidélité .
M. Tissot a dit :
Les troupeaux étendus goûtent le frais et l'ombre .
Cela vaut mieux .
Non ego Daphim
Judice te , metuam , si numquamfallit imago.
Si j'en crois ce cristal , je ne crains point Daphnis .
Judice te , n'était pas une circonstance à omeltre ,
M. Tissot n'a eu garde de le faire .
1
Nec tepæniteat calamos trivisse labellum.
M. Tissot a dit :
Ne rougis point d'enfler notre pipeau champêtre .
Et M. Villodon
Ces pipeaux amoureux de celui qui les touche
Respecteront l'éclat d'une si belle bouche .
554 MERCURE DE FRANCE.
Je ne vois pas la nécessité de défigurer deux jolis
vers de Dorange , autant valait les copier , puisque
M. Villodon voulait paraphraser le vers de Virgile.
Dixit moriens . Te nunc habet ista secundum.
Je ferme la paupière
Reçois , dit- il , ami , ce gage de mon coeur.
Il n'y a dans Virgile ni gage , ni coeur. Damætas dit
seulement à Corydon , en lui donnant sa flûte : sois en
le second maitre.
Jeune pasteur
Sois de ce chalumeau le second possesseur.
A dit Dorange , et il a bien dit.
Je remarque dans la troisième Eglogue , ce vers.
Non : verum Agonis ; nuper mihi tradidit OEOEgon.
Ainsi traduit :
Non , c'est celui d'Egon qui , sur ma renommée
A mes soins vigilans depuis peu l'a commis .
Il faut une foi robuste
pour
voir une renommée , des
soins vigilans , dans quatre mots qui signifient Egon
me l'a confié depuis peu. Nuper mihi tradidit Egon.
Multum latrante Lycisca.
Sa chienne en sentinelle
Faisait entendre en vain son aboîment fidèle.
mais
Arrêtons-nous un peu . Un vers et demi
pour traduire
trois mots , et comment ? La chienne en sentinelle
est une image fort plaisante . On dit , bien figurément
, qu'un chien est une sentinelle vigilante , au
propre , l'expression est ridicule . A St. -Malo , onfaisait
faire patrouille aux chiens autour de la ville ,
l'histoire ne dit pas qu'on les mit en sentinelle . Son
aboîment fidèle , voilà une épithète heureusement
choisie. Le P. Daire l'a oubliée dans son Dictionnaire.
Je la recommande au modeste et savant éditeur de cet
ouvrage , dans la première édition qu'il en publiera .
OCTOBRE 1819 .
555
Meus ille caper fuit ; et mihi Damon.
Ipsefatebatur.
Lui-même ( Damon ) du chevreau m'avouait le vainqueur.
Voilà Damætas vainqueur d'un chevreau au combat
de la flûte et du chant . Quand ces deux rivaux faisaient
assaut de talent , on devait entendre une jolie
musique.
Je ne m'attendais pas à trouver ces deux vers si gracieux
et si connus : Malo me Galatea petit , etc .......
traduits d'une manière digne de leur auteur , je n'ai pas
été trompé. Voici ce qu'a inspiré à M. Villodon ce que
l'antiquité a produit de plus délicat et de plus joli.
La jeune Galathée ardente àfolâtrer,
Me jette un fruit , se cache et cherche à se montrer.
1
Dans une note , le traducteur se fait un cas de conscience
d'avoir oublié la circonstance des saules . Ah ! .
M. Villodon , ce n'est pas là votre plus grand péché ,
votre ardente à folâtrer est pis que tout ce que vous
avez omis.
Lassé de relever une foule d'incorrections , de contresens
, je finis par le début de la quatrième Eglogue :
Sicelides Musa..... , etc.
Voici M. Villodon :
O Muse de Sicile anoblis tes accens
On n'aime pas toujours l'humble asile des champs ,
Si tu chantes les bois d'une voix plus brillante ,
Rends digne d'un consul leur peinture touchante.
Si canimus silvas , silvæ sint consule digna.
Il n'y a là dedans , ni voix plus brillante, ni peinture
touchante , platitudes ajoutées au texte pour faire deux
très -méchants vers.
Comme je l'ai dit , la poésie est fort négligée dans
la nouvelle traduction , où rencontre à chaque pas des
vers faibles ou incorrects , beaucoup d'épithètes para556
MERCURE DE FRANCE.
sites , pour la mesure et surtout pour la rime , telles
que le vent fougueux et le sanglierfangeux , la lionne
intrépide , l'agneau timide , les remparts menaçans ,
les taureaux mugissans .
M. Villodon , que je crois très- instruit dans la littérature
des anciens , paraît peu initié dans les secrets de
notre poésie , par exemple ces six lignes sont - elles des
vers ?
....L'on ne verra plus de cent façons nouvelles ,
La laine abandonner ses couleurs naturelles ;
Mais d'un jaune agréable et d'un pourpre éclatant ,
La toison du bélier , dans les prés bondissant ,
Se teindra tour à tour. L'écarlate brillante ,,
Couvrira de l'agneau la robe éblouissante .
On ne fait de ces -vers là qu'avec son teinturier .
Malgré d'innombrables fautes , cette traduction offre
des passages fidèlement rendus et élégamment écrits.
M. Villodon est un jeune homme , quand l'âge aura
mûri son talent , s'il veut revoir son travail avec sévérité
, le resserrer surtout , car tout y est d'une longueur
désespérante ; la huitième Eglogue , qui a cent neuf
vers dans l'original , en a cent soixante- six dans la traduction
; s'il veut en faire disparaître toutes les incorrections,
l'ouvrage pourra servir à sa réputation et lui
donner une place honorable parmi nos humanistes ;
cependant qu'il ne se flatte pas de faire oublier la traduction
de Dorange , elle tient encore le premier rang
et le tiendra long-temps .
Ce qui vaut mieux que la traduction de M. Villodon ,
ce sont les notes qu'il a mises à la suite de chaque
Eglogue ; elles annoncent beaucoup d'érudition , de
gout; et une étude approfondie des grands maîtres.
Je vois avec plaisir le jeune traducteur rendre un juste ,
tribut de louanges à mon savant compatriote , M. Genisset
, dont il emprunte souvent les expressions . L'examen
oratoire des Bucoliques de Virgile , dont M. Genisset
OCTOBRE 18 19 . 551
est auteur , sera toujours compté parmi nos meilleurs
ouvrages classiques .
Ch . LAUMIER.
VIOLETTE , OU LE CONSERVATEUR DÉCHIRÉ , poëme en
quatrechants ; par J.-B. GOURIET ; seconde édition ,
avec le portrait de l'héroïne , par CHASSELAT ( 1 ).
APRÈS les Messéniennes et les Délateurs , Violette
est le troisième ouvrage remarquable qui fait tourner.
les charmes et le pouvoir de la poésie au profit des idées
libérales . Mais autant le genre de l'Epître ou de la Satire
diffère de l'Epopée , autant l'auteur du poëme paraît en
tout point étranger , dans sa manière , à celle des deux
poëtes qui ont traité avant lui des sujets politiques .
M. Gouriet semble ne vouloir être que lui - même ; il
n'admet un faible plan que pour l'asservir aux caprices
de sa verve ; on croit lui voir tenir un léger fil qu'il
éloigne ou rapproche du but en courant d'une manière
insouciante , et se jouant de tout ce qu'il rencontre :
aussi le plan est-il à peu près nul , ou presque imperceptible
dans ce poëme, et l'on ne peut s'attacher qu'à
en considérer les détails . En se plaçant sous ce dernier
point de vue , l'auteur a peut - être montré quelque coquetterie
; c'est pour l'agrément et la variété des tableaux
que son poëme de l'Anti- Gastronomie fut surtout
loué autrefois dans le Mercure de France , par mon
ami M. Ginguené , qui y trouvait « quelques passages
de ce sérieux comique dont Gresset nous a donné le
modèle dans son Vert- Vert ( mai 1806 ) . » On retrouve
dans le poëme de Violette , la même facilité comme le
( 1 ) Un vol. in- 12 . Paris , chez Delaunay , et tous les libraires
du Palais Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
1º 7.
-
558 MERCURE DE FRANCE.
même abandon , une diction également vive et rapide ,
mais peut- être aussi moins châtiée et moins pure ; l'auteur
y vise davantage au trait , mais jamais ne se donne
la peine de revenir sur sa peusée . Ce petit ouvrage ,
jugé uniquement sous le rapport littéraire , fournirait
de nombreuses et fortes observations à la critique .
Mais ce qu'il faut remarquer dans le poëme de Violette
ou le Conservateur déchiré , c'est l'adresse des réfutations
de différens systèmes anti-nationaux , et plutôt
impolitiques que politiques ; c'est l'à-propos , le prétexte
d'une action par elle-même insignifiante pour amener
des considérations d'un haut intérêt , présentées
en riant et sous un cadre qu'embellit le charme du
roman.
Cet ouvrage était du nombre de ceux pour lesquels
on ne peut guère que se borner à donner des citations ;
je placerai différens passages sous les yeux du lecteur .
Sous ce rapport , une ample moisson se présente les
traits fourmillent , tout en fournissant la preuve d'une
très-grande réserve. Boileau , dans son Lutrin , eut
beaucoup moins de modération . L'auteur de Violette
amène continuellement des situations , et très -souvent
se borne à les montrer ; mais il est facile de reconnaître
que ce n'est pas impuissance , on voit qu'il veut coustamment
s'en tenir aux traits d'un enjouement aimable .
Je pourrais emprunter plusieurs passages au premier
chant , où l'amaut de Violette tient à l'héroïne un discours
fort remarquable sur les féodaux. Je préfère
passer second chant , qui , quoiqu'entièrement épisodique
, tire son intérêt d'une situation toute particulière
. Violette , qui s'est éprise d'un amour mystique
pour l'abbé la Mennais ou pour l'abbé Fayet , va porter
l'épreuve du Conservateur à son sylphe , et passe par
le Palais - Royal. La Discorde qui la suit , suscite une
querelle qui amène un combat terrible à coups de livres ,
et le lecteur a le plaisir de passer en revue les principaux
écrits du jour. Cette lutte , peut- être un peu prolongée
, a son côté droit et son côté gauche ; un ventru ,
OCTOBRE 1819. 559
qui sans doute représente le centre , se place en effet
entre les deux partis , et croit les appaiser en criant
qu'il n'est ni pour l'uu ni pour l'autre ; mais ce propos
attire sur lui tous les
1
coups :
1
Un Fiévée atteint son omoplate !
Boissy-d'Anglas sur sa poitrine éclate ,
Sa droite sonne et sa gauche répond :
Tel retentit sous une double latte,
L'outre que gonfle un moëlleux édredon .
Assailli des deux feux ,
L'infortuné ! là , quel est son martyre !
Le même nom deux fois audacieux ,
L'écorche à droite , à gauche le déchire :
Tout à la fois il reçoit dans les yeux
Piis l'impie et Piis le pieux ;
Tel
pour le roi , qu'il reçut pour l'empire ;
Tel à la fois sans-culotte orateur ,
Qui ronfle pair et ronfla sénateur ....
Ah ! dit Ventru , souffrez que je respire !
Le troisième chant ne peut s'analyser ; mais c'est le
mieux fait , et peut être le plus attachant. Violette est
en présence de son sylphe. On aime son émotion , ses
discours , ses répliques timides et ingénues , quelquefois
remplies d'enjouement. L'auteur paraît s'être plu à
peindre l'arrivée de l'héroïne dans cette demeure enchautée
où elle doit voir l'objet qui remplit son imagination.
Les vers suivans ont de la grâce , et sont pleins
de vérité :
Brunette arrive en la demeure pure ,
De tous côtés examine , s'assure ;
Interrogeant , avise les degrés ,
Monte , franchit , voit les battans sacrés ;
Trois fois saisit d'une main agitée
Le léger fil , sentinelle écourtée
Qui d'en haut touche au signal argentin ,
Trois fois s'arrête et retire sa main ;
En soupirant contemple sa parure ;
560
MERCURE
DE FRANCE
.
Sur son oeil bleu , son front innocentin ,
D'un doigt léger boucle sa chevelure ;
Drappe sa taille et dégage son sein ;
Respire encore , et se pressant enfin ,
(Sa mission la rendant inquiète ) ;
Comme éperdue agite la clochette .
Son cantique sur Atala est une critique fine et ingénieuse
; mais la tirade suivante que prononce le lévite ,
est une de celles où l'auteur se rattache , en se jouant ,
à des objets d'un intérêt grave :
« Ah! de l'autel qu'un laïque défende
Les anciens droits ; qu'il sauve la prébende ;
Nous fasse rendre , après tant de discords ,
Soin d'accueillir ou d'expulser les morts;
Nos contre -seings , nos registres , nos dîmes ,
Je vois ici des efforts légitimes ;
Oui , qu'il combatte avec nous , j'y consens ;
Il ne saurait combattre ailleurs sans crimes ,
Puisqu'en nous seuls sont les honnêtes gens ;
Que ses écrits nous rendent les jésuites ,
Les capucins , de pieux cenobites ,
Peut-être même un grand inquisiteur ,
Je me prosterne en louant le Seigneur ;
Ce bon laïque aura servi ses frères ,
Le monde entier , dout l'unique bonheur
Est de revoir tout ce qu'ont vu nos pères :
Mais qu'il renonce à chanter nos mystères .
Le grand Rousseau , Racine , selon moi ,
En s'avisant de rimer notre foi ,
Se sont montrés atteints de frénésie.
En prose , en vers , je crains la poésie ,
Ses fictions , ses tableaux séduisans ,
Qui par degrés viennent troubler les sens .
La voulez - vous dans ses grâces antiques ?
Ma chère enfant , achetez ces cantiques
Que de pieux et graves pélerins
Près d'un coffret enrichi de reliques ,
Chantent en France , une baguette en mains .
OCTOBRE 1819 .
561
1
C'est dans ces vers que tout se sanctifie ;
Que , sans danger d'un impur mouvement ,
Fille , d'un ton qui, sa mère édifie ,
Peut soupirer : Vous dirai-je maman ;
Ilpleut, bergère ; Ah ! papa , quel tourment !
Des missions ces chants sont les oracles ;
On y recueille aujourd'hui leurs miracles ,
Leurs saints discours , leurs prédications ,
Et tous les biens qu'ils font aux nations.
Là , de nos jours , se retrouve , ma chère ,
La poésie en son vrai sanctuaire ,
Et croyez m'en , que l'un de ces chants -là
Vaut à lui seul tous les chants d'Atala . »
En suivant ce point de vue , j'aurais à citer une partie
du quatrième chant . La muse de l'histoire montre successivement
à l'héroïne , des couvens , des bastilles , le
supplice de la torture , des oubliettes , des justices féodales
, la nuit affreuse de la Saint-Barthélemi , les massacres
des protestans à Cabrières et à Mérindol , l'inquisition
, l'exécution de Calas , de Montbailly , du
jeune chevalier de Labarre. La pauvre Violette est à
moitié morte à l'aspect de tous ces tableaux :
<< Dieu! poursuit-elle avec anxiété !
N'est-il donc rien qui repose mon âme ,
Rien qui console enfin l'humanité ? »
A ce mot , luit une clarté plus pure ,
Un air plus doux rafraîchit la nature´;
<< Viens , dit Clio , voici la liberté ,
La liberté sans trouble et sans licence ,
Unie au trône , augmentant sa puissance.
Roi bienfaiteur , des Français vénéré ,
Autre Numa , qui pour votre patrie
Dans votre coeur eûtes votre Egérie ,
Vous étiez là , de vos fils entouré ,
Vous , votre code à jamais révéré.
Clio montra près du monarque assise
La loi , toujours en discutant admise ;
L'impôt , connu , justement réparti ;
36
562
MERCURE DE FRANCE .
Les préjugés relégués aux vieux âges ;
Le seul mérite obtenant des hommages ,
Mais partout l'homme aux lois assujéti ;
Près de Thémis un conseil assorti ,
Qui le délit mûrement apprécie ;
Des châtimens la rigueur adoucie ;
Le citoyen dans la sécurité ,
Toujours bravant le farouche arbitraire ;
Partout hommage à la divinité ,
Mais sans bûchers , sans qu'on brûle son frère :
Tous implorant les cieux en liberté.
« Ah ! dit Clio , dans ces temps où nous sommes ,
Vois s'agrandir la majesté des rois !
Ils gouvernaient des brutes autrefois ,
Et maintenant ils règnent sur des hommes »
Ces diverses citations prouvent beaucoup de facilité
pour la versification . On reproche à l'auteur quelques
inexactitudes ; mais peut-être ce léger sujet devait- il
être en effet traité avec abandon . Très-souvent la négligence
du poëte , loin de déplaire , semble ajouter ellemême
au plaisir que cause la lecture de cette petite
production qui toujours se montre gaie , piquante , et
cependant sans importance et saus malignité .
GOUJON fils .
REVUE LITTÉRAIRE
.
mw
UN MOT SUR LES ANGLAIS , par Ollivier de la Blairie,
chef de Bataillon au 3e . bataillon de la Drôme ,
chevalier de Saint -Louis et de la Légion- d'Honneur( 1 ).
Ce petit ouvrage , écrit par un officier Français qui a
long- temps habité le pays de John Bull , contient sur
( 1 ) Broch. in-8. Paris , chez Corréard , libraire , l'un des naufragés
de la Méduse , Palais- Royal , galerie debois , nº. 258 ; chez
Alexis Eymery, rue Mazarine, no. 30 ; et à la librairie du Mèrcure ,
rue Poupée , nº. 7.
OCTOBRE 1819 . 563
le peuple Anglais une foule de détails neufs et d'anecdotes
piquantes ; mon intention était d'en extraire quelqués
unes pour la conversion des Anglomanes ; mais je
m'en abstiendrai . Il y a tel journaliste de par le monde
et même tel magistrat qui pourraient m'accuser d'être
mauvais Français , si je me suis permis la moindre
observation sur l'épithète polie de French - Dogs que
donnent nos voisins d'outre-Manche à la nation Française
Mémoire justificatif, pour Pointu d'Avignon , dédié à
son honorable ami Trestaillon , de Nîmes , pour faire
suite aux Mémoires justificatifs de MM. C *****
D******** etc. , etc. , avec cette épigraphe :
Il est difficile d'accepter la réputation d'assassin
(Donnadieu à ses concitoyens) , par cela seul qu'on
a tué une trentaine de libéraux ( 1 ) .
›
VIVENT les Mémoires justificatifs ! c'est la dernière
ressource de l'homme malheureux , innocent , et persécuté.
C'est le bréviaire de l'optimiste ; c'est une lanterne
magique dans laquelle les objets les plus hideux
prennent une forme et des couleurs agréables .
J'ai toujours aimé les Mémoires justificatifs , et l'on
attribue ce goût à mon esprit de contradiction . N'est- il
pas piquant en effet , quand toute la France accuse tel
général d'avoir fabriqué des conspirations au bénéfice
de l'exécuteur des hautes-oeuvres , de soutenir que
toute la France a tort , qu'il n'y a point eu de conspirations
fabriquées , que tout s'est passé le mieux du
monde , et de pouvoir appuyer son opinion sur des
autorités irrécusables , sur les Mémoires justificatifs des
accusés ?
Le général Donnadieu , par exemple , dont les Dauphinois
disent pis que pendre , par ce qu'il les a menés
un peu lestement , m'a procuré déjà vingt fois le plaisir
de faire briller mon talent pour la discussion . On révo-
( 1 ) Broch. in-8 . Prix , 1 fr. A la librairie du Mercure , chez
Plancher, libraire , rue Poupée , nº . 7 .
564
MERCURE DE FRANCE .
quait en doute sa bravoure , je répondais qu'il avait
passé sa vie dans les camps , sans crainte et sans reproche
; qu'avant la restauration , son nom n'était connu
dans le Monitenr que par d'honorables faits d'armes ;
ou disait qu'il avait subi un arrêt infamant : je vantais
la loyauté de son caractère , la fierté de son âme , etc. ,
on l'accusait enfin d'avoir illégalement fait périr ses
concitoyens je soutenais que peu de Français avaient
'porté plus loin l'amour de leur pays , la haine de l'injustice
et de l'arbitraire. On me demandait où j'avais
pris toutes ces belles choses ; je montrais le Mémoire
justificatif du général , et ses détracteurs confoudus
ne pouvant repousser de pareils argumeus , me riaient
au nez .
>
Vivent les Mémoires justificatifs ! par eux , il n'y a
point eu de terreur en 1815 ; le sang innocent n'a point
ruisselé dans le Rhône et dans l'Isère ; Nîmes n'a
point eu d'assassin ; Marseille , en égorgeant les Mameluks
, n'a fait qu'un acte de justice ; Avignon , ……………
Je m'arrête. Avignon seul a quelque chose à se reprocher,
et c'est la faute de Pointu . Ce malheureux , au lieu
de nier effrontément comme tant d'autres les crimes
qu'il a commis , les raconte avec une ingénuité qui ressemble
à de la jactance ; parodiant avec esprit un
pamphlet fameux , il peint gaîment tous les massacres ;
il se joue du sang qu'il a versé ; je ne suis pas du tout
content de son Mémoire justificatif. MAGALON .
De la responsabilité des agens du gouvernement , et des
garanties des citoyens contre les décisions de l'autorité
administrative ; par un membre du Conseild'Etat
(1).
Le titre de cet ouvrage en annonce assez l'importance.
Il est de nature à être loué outre mesure par une
certaine classe de lecteurs , et critiqué avec aigreur par
( 1 ) Paris , à la librairie constitutionnelle de Baudoin frères ,
rue de Vaugirard , nº. 36 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée,
no. 7. Prix , 1 fr. 50 c . et a fr. par la poste,
OCTOBRE 1819.
565
une autre. L'auteur propose , dans l'intérêt des administrés
, l'institution de tribunaux administratifs auxquels
serait renvoyé tout le contentieux de l'administration
. Nous ne nous permettons pas de juger l'utilité
dont peuvent être ces nouveaux tribunaux ; nous engageons
seulement nos lecteurs , et surtout ceux qui sont
intéressés à la question de la responsabilité des agens
du gouvernement , à lire l'ouvrage que nous annoncons
; ils y trouveront des vues droites et saines , et
toujours les sentimens d'un bon Français .
1
LETTRES à madame de Fronville , sur le PSYCHISME ;
par J.-S. QUESNÉ , avec cette épigraphe :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas :
Heureux le sage instruit des lois de la nature.
Quatrième édition , revue , corrigée , augmentée et
suivie de M. d'Orban , ou Quelques Jours d'orage ,
nouvelle historique ( 1 ) .
L'AUTEUR a fait précéder son livre d'un Avis , où il
annonce que treize feuilles publiques , dont deux étrangères
, ont rendu compte de son ouvrage à plusieurs
reprises , en en faisant de grands éloges . Nous le félicitons
d'une telle bonne fortune ; car on sait que , par
nature ou par métier, les Journalistes ne sont pas louangeurs
; et il était réservé à M. Quesné de réunir un si
grand nombre de suffrages .
En voulant disserter sur la nature et les opérations
de l'âme , sous le nom de Psychisme , M. Quesné a
choisi un sujet purement métaphysique , et qui n'est pas
fort amusant . Pourquoi chercher à expliquer ce qui est
( 1) Un vol. in – 18 . Paris , chez Veuve H. Perronneau , libraire ,
quai des Augustins , n° . 39 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée
, nº . 7. Prix , 1 fr . 50 c. , et 1 fr. 75 c . par la poste .
566 MERCURE DE FRANCE .
inexplicable ? L'âme est une énigme , dont le mot est
impossible à deviner , et qu'il est même ridicule de
chercher.
Les lettres sur le Psychisme sont adressées à une
dame qui , à coup sûr , n'aura pas été flattée du
cadeau de l'auteur. Sentir , et non définir , est le partage
du beau sexe ; et , en dernier résultat , une sensation
agréable est mille fois préférable au raisonnement
le plus profond ou le plus subtil.
Comme il existe encore , dans la société , des cerveaux
creux qui aiment à s'exercer sur une métaphysique
transcendante , nous leur recommandons l'ouvrage
de M. Quesné ; il pourra servir à leur faire passer
quelques heures d'un temps qu'il n'est pas donné à tout
le monde de savoir bien employer.
LES APHORISMES , LES PRONOSTICS et le Traité de l'Air ,
des Eaux et des Lieux D'HIPPOCRATE , classés et
réunis par maladies , suivant l'ordre alphabétique ;
avec cette épigraphe , tirée de Bavigli de Praxi
medicá , lib. I :
Nature ; non hominis voce , loquitur hippocrates.
Par le docteur J.-L.-M. GUILLEMEAU , ancien médecin
des armées du Rhin et de l'Ouest , conservateur de
la Bibliothèque de Niort , membre de plusieurs Sociétés
savantes , et auteur de quelques ouvrages de
Médecine et d'Histoire naturelle ( 1 ) .
CETTE traduction est précédée d'une courte notice
sur Hippocrate et ses principaux ouvrages , qui laisse
peu de chose à désirer . Le but de l'auteur , en publiant .
( 1 ) . Un vol . in- 12 . Prix , 3 fr . et 3 fr . 50 c . par la poste . A
Niort , chez madame Elie Orillat , et à Paris , chez Alexis Eymery ,
Hibraire , rue Mazarine , no . 3o , et à la librairie du Mercure , rue
Poupée, no. 7.
OCTOBRE 1819. 567
1
cette traduction des quatre productions incontestées
d'Hippocrate , a été d'être utile non - seulement aux médecins
praticienstmais encore à tous ceux qui écrivent
sur l'art de guérir. En effet , du premier coup-d'oeil les
uns et les autres pourront trouver réuni ce que le savant
de Cos a écrit sur chaque maladie , et ce qui , seulement
dans les aphorismes , est souvent dispersé dans les sept
livres que nous connaissons. L'idée de citer en note des
aphorismes et des pronostics , les histoires des maladies
des premier et troisième livres des épidémies qui y ont
donné lieu , nous a paru heureuse : c'est la théorie fondée
sur la pratique , et nous croyons qu'on ne pouvait
faire un plus juste éloge du vieillard de Cos .
CONFESSIONS Politiques et Littéraires , dans les séances
des lundis 5 , 12 , 19 el 26 février 1818 , de la Société
secrète de la rue Bergère , à Paris ; révélées avec
autorisation , par l'un de ses Membres , et publiées
par J.-S. QUESNÉ ( 1) .
ON lit , sur le verso du faux titre de cette brochure ,
l'avertissement suivant :
« Les formalités prescrites ayant été remplies , les
contrefacteurs seront poursuivis suivant toute la rigueur
des lois ».
Il ne fallait rien moins qu'un pareil avis , et conçu
en termes aussi menaçans , pour arrêter le débordement
des contrefacteurs ; car il est bon d'apprendre à nos
lecteurs que la moindre production que M. Quesné met
au jour , est aussi rapidement achetée que lue avec avidité
par le public , qui ne se lasse jamais de tout ce qui
sort de la plume de cet écrivain , aussi profond que
brillant. Aussi les éditions de ses oeuvres se succèdent
(1 ) Un vol . in -12 . Prix , 2 fr . et 2 fr.50 c. par la poste . Paris ,
chez Pillet , imp. - lib . , rue Christine , no . 5 ; et à la librairie du
Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
568 MERCURE DE FRANCE.
t sans interruption ; et tout nous fait présumer que ses
Confessions Politiques et Littéraires auront autant de
vogue que les autres ouvrages de M. Quesné.
Cet écrivain nous révèle les confessions de plusieurs
personnages importans qui ont joué un rôle équivoque
dans notre révolution : mais comme il ne désigne chacun
de ces individus que par une seule lettre de l'alphabet
, on est toujours dans le doute si l'application est
bien faite . N'eût-il pas mieux valu , pour éviter toute
espèce d'incertitude à ce sujet , suivre l'exemple de
Boileau , qui , pour éviter des tortures aux Saumaises
futures , tout uniment et sans détours ,
Appelle un chat un chat , et Rollet un fripon ,
Parmi les pénitens et les pénitentes qui ont révélé
leurs confessions à M. Quesné , nous avons cru reconnaître
celle de madame de Genlis ; elle est un peu longue
à la vérité , mais c'est celle d'une femme.
Plus discrets que M. Quesné ,
M. Quesné , nous ne citerons aucuns
fragmens de ces confessions , qui sont à peu près
insignifiantes. Les curieux , en achetant l'ouvrage , seront
à même de se convaincre que si parfois, M. Quesné
abuse de la patience du public , il lui fait des révélations
qui ne peuvent manquer de l'intéresser.
Quelques Vues d'économie politique , ou Réflexions sur
l'administration publique d'un Etat , sous un gouvernement
représentatifconstitutionnel ; par M. A. BERTIN
, ancién commissaire des guerres ( 1 ) .
TEL est le titre d'une très - courte brochure , dont
chaque page peut fournir matière à de longues médi
( 1 ) Paris , chez Baudoin frères , libraires , rue de Vaugirard
no. 36 ; Delaunay , libraire , Palais -Royal , et à la librairie du
Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
OCTOBRE 1819 . 569
tations . M. Bertin , persuadé que , dans l'ordre social ,
l'existence et le maintien d'un Etat reposent essentiellement
dans la juste et sévère administration des finances
, indique plusieurs erreurs dans lesquelles sont tombés
les auteurs de nos systèmes moderues : il traite du
monopole , de l'impôt immoral des loteries , 'des cautionnemens
, etc. Il est à désirer que les hommes appelés
à nous donner des lois en harmonie avec le pacte
social , fixent leur attention sur les objets que M. Bertin
esquisse rapidement dans son opuscule.
www. wwwmmmm⌁
CORRESPONDANCE .
A M. LE DIRECTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
M. le Directeur ,
Dans le numéro X du Mercure de France , en rendant
compte de l'Histoire de l'esclavage de Dumont ,
vous laissez échapper l'idée que la fiction n'est point
étrangère aux malheurs de cet homme. J'affirme de
nouveau , comme dans l'Avertissement de l'ouvrage ,
que je n'ai rien exprimé de contraire à ses déclarations;
que j'y ajoute pleinement foi , d'après les précautions
qu'il m'a fallu prendre pour m'assurer de sa véracité;
que je le crois incapable d'altérer des faits dont
cinq cents témoins échangés avec lui , sortant du bague
d'Osman , peuvent démontrer à tout iustant la fausseté.
Je vous prie , Monsieur , de vouloir bien insérer
ma déclaration dans votre prochain Numéro .
QUESNÉ.
Nous voudrions pouvoir insérer dans son entier les
différens morceaux que nous recevons de nos abonnés
570
MERCURE
DE FRANCE .
et de nos correspondans , mais l'abondance des matières
, ne nous en laisse pas toujours la faculté ; nous
sommes forcés de faire un choix et même de ne donner
que des extraits de pièces qui mériteraient bien d'être
insérées tout entières .
Parmi les morceaux de poésie , nous citerons avec
éloge une Ode que nous a adressée M. Philippe des
Deux - Sèvres . Le sujet est patriotique et national ; la
versification pleine de nerf et de vigueur ; et , pour
donner une idée du talent de l'auteur , nous citerons la
Strophe suivante , prise au hasard , en regrettant de
ne pouvoir pas imprimer tout l'ouvrage :
Du plus impénétrable abîme
L'homme sonde la profondeur ,
Il peut dans un élan sublime
Des cieux mesurer la hauteur .
Ici bas tout ce qui respire ,
Homme , est soumis à ton empire.
Partout je te vois triomphant. '
Que te sert ce pouvoir suprême ?
Faut-il commander à toi- même ,
Partout je te vois impuissant.
Cette strophe est assurément fort belle , et l'ouvrage
est dans son entier plein de chaleur et de mouvement.
Nous avertissons cependant l'auteur d'une légère
inadvertance ; le dernier vers de la dixième strophe a
une syllabe de trop. Il faut le corriger .
Un de nos abounés de Gray , nous adresse des
Quatrains sur les généraux français qui ont illustré
notre patrie . Cette idée de rappeler en quelques vers ,
les exploits et la gloire d'un grand homme , pour n'être
pas nouvelle , n'en est pas moins heureuse , et notre
correspondant en a quelquefois tiré un bon parti . Nous
ne citerons que le Quatrain qu'il a fait pour Hoche ,
et qui , en peu de mots , rappelle tous les titres de ce
héros à l'admiration et à la reconnaissance nationales .
QCTOBRE 1819 .
571
En vain les préjugés attaquent sa naissance ,
Il paraît noble aux yeux des ennemis vaincus .
Long-temps il fut la gloire et l'honneur de la France ,
Et la Vendée en feu reconnaît ses vertus.
Notre correspondant nous prévient qu'il n'a pas la
prétention d'être poëte ; il a bien autant le droit d'en
prendre le titre , que beaucoup d'écrivains qui s'en targuent
et ne font pas aussi bien.
"
·
Les amis des lettres verraient avec plaisir la publication
de quelques pièces de poésie , pleines de délicatesse
et de grâce , dues au loisirs du jeune Saint Marcelliu
. Celui-là fut Français ; celui-là fut brave et spirituel.
Les partis rendent ce témoignage à sa mémoire.
Brillant de grâces et de valeur , doué d'un esprit vif et
juste , St.-Marcellin , à l'âge de 26 ans , disparut de la
scène du monde , où son mérite et ses qualités personnelles
l'appelaient à briller long- temps .
St. -Marcellin fit ses premières armes dans la désastreuse
campagne de Russie. Il se distingua dans
plusieurs affaires , et notamment à la bataille de la
Moskowa , où il fut blessé et manqua à perdre la - vie .
Relevé du champ de bataille , et porté sur un braucard´
devant Napoléon , il lui adressa ces belles paroles (que
sa position rendait si touchantes) : Sire , je vais mourir,
donnez-moi la croix pour consoler mes malheureux
parens : Napoléon détacha la croix qu'il portait , et la
lui remit. Dans une autre circonstance , St. - Marcellin
ne consultant que son courage , s'élança le premier sur
des batteries ennemies qu'il fit enlever à la vue de l'armée
française. Bien d'autres belles actions ont marqué
une carrière qui fût aussi trop courte pour les lettres
et l'amitié .
L
Quand les partis disparaissent , quand les haines
s'éteignent dans l'ombre , comment ne s'éleverait - il
572
MERCURE
DE FRANCE
.
point une voix qui réclamât pour les défenseurs du
trône et de la liberté ( 1 ) , pour ceux que le mensonge
poursuit au delà du tombeau , et qui malgré de vaines
opinious devraient être également le sujet de nos regrets
et de nos hommages (2) . Alfred FAYOT.
Paris , ce 12 octobre 1819.
Monsieur le Directeur ,
M. Léon-Thiessé , dans la lettre V du tome 8 des
Lettres Normandes , m'adresse des injures qu'il est de
mon devoir de repousser. M. Léon Thiessé n'ayant
pas parlé du sujet de la querelle qu'il m'intente , je
vais citer les faits :
:
Le 1er. septembre 1816, j'achetai en toute propriété,
de M. Léon Thiessé , un manuscrit ayant pour
titre Le Palais - Royal en miniature (3) ; l'auteur désira
que son nom ne fût point mis à la première édition ,
et il le remplaça de cette manière : Par un Amateur de
ce séjour délicieux. J'y consentis , mais à la condition
que je rétablirais cette omission à la seconde édition .
Les amateurs me sauront gré , sans doute , de leur
avoir révélé l'existence d'un ouvrage fait pour accroître ,
si cela était possible , la réputation de l'auteur. Les
nombreux succés qu'à obtenus le rédacteur des Lettres
Normandes me présagent un prompt débit de mon
livre , et , en annonçant une seconde édtition , je
donne la preuve que j'aime à gagner de l'argent , comme
l'a observé M. Thiessé .
Je félicite ce littérateur d'avoir acquis des renseignemens
à la police sur mon compte , et d'en avoir
instruit le public : s'il est payé pour cela , il ne fait que
son devoir ; et je le prie de croire qu'il n'est pas dans
mon caractère d'être aux gages ni de servir personne .
(1) David , Saint - Aulaire
(2 ) Un vil pamphlet a été écrit contre l'un d'eux ..
(3 ) Je puis représenter l'acte de propriété de cet ouvrage ,
écrit de la main de M. Léon- Thiessé, Indè iræ !………………….
OCTOBRE 1819. 573
C'est la dernière fois que je répondrai à M. Thiessé ,
et je vous prie , M. le Directeur , d'insérer ma letire
dans votre prochain numéro.
Je vous salue ,
mmmmmm
PLANCHER , Libraire.
mwww
"
CHRONIQUE.
UNE querelle se trouve en ce moment engagée entre
le principal rédacteur des Lettres Normandes et les
rédacteurs du Mercure de France. Des épigrammes ,
bonnes ou mauvaises , ont éte lancées de part et d'autre
; les combattans croient bien fermement avoir fait
preuves d'esprit et de méchanceté ; que cela soit ainsi ,
je le veux bien ; mais à coup sûr , il n'ont fait preuve
ui de décence , ni de modération , ni de bon goût . Les
personnes qui travaillent à ces ouvrages , appelés suivant
la destination de leurs feuilles , à la défense et à la
propagation des bonnes doctrines littéraires et politiques
, se sont étrangement trompées si elles ont cru que
le public qui les paie pour l'amuser et l'instruire, prendrait
pour argent comptant leurs sarcasmes et leurs
bons mots , s'intéresserait beaucoup à des querelles
qu'un amour- propre blessé leur fait engager entr'eux
et verrait avec plaisir leurs feuilles transformées en une
arêne , où viennent combattre avec plus ou moins
d'adresse et de bonheur , des passions exaltées et des
vanités offensées .
;
Dans cette lutte scandaleuse , je vois du moins
avec plaisir que les auteurs du Mercure , s'ils ont porté
un plus grand nombre de coups , ont fait des blessures
moins profondes ; ils ne sont pas sortis des bornes
d'une légitime défense , et leurs attaques n'ont été dirigées
que sur celui qu'ils ont reconnu pour leur aggresseur
. M. Léon - Thiessé a mis bien moins de réserve
574
MERCURE DE FRANCE .
dans ce combat . Il a frappé à tort et à travers avec
l'emportement d'un jeune homme ; et ses coups ont
porté sur un homme estimable , que son caractère , scs
principes , et surtout ses malheurs , auraient dû rendre
sacré sur un homme qui ne l'avait nullement provoqué
, et qui n'avait rien à faire dans tous ces démêlés :
il y a dans ce procédé , défaut de justice , de générosité
, et quelque chose de pis encore .
A ce quelque chose de pis encore que je laisse à
M.LéonThiessé le soin de se nommer, se joint la plusimpardonnable
étourderie. Le principal rédacteur des Lettres
normandes devrait se souvenir que ce libraire de
notre connaissance , dont il se fait si mal à propos et si
maladroitement un ennemi , a eu autrefois des rapports
avec lui ; qu'il est le dépositaire et le confident
des pécadilles de sa jeunesse ; qu'il n'a pas toujours ,
M. Léon Thiessé , été un publiciste , un politique , le
principal rédacteur des Lettres Normandes , en un
not ; si quelque étrange révélation allait être faite au
public , à qui en serait la faute?
Quand même, fatigués du personnage que notre adversaire
nous faisait jouer malgré nous , nous aurions fait
quelques pas vers la réconciliation , cette démarche serait
une preuve de notre modération et du respect que nous
avons pour les convenances , M. Léon -Thiessé en l'imprimant
, loin de nous insulter , comme il croit le faire,
rend hommage à nos principes , et nous fait honneur
en les propageant . Quant à l'insulte purement gratuite
par laquelle il termine son paragraphe , elle ne peut
tomber que sur celui qui l'a écrite , tant pis pour
M. Léon -Thiessé , s'il ne peut pas comprendre qu'il
puisse exister une réunion dans laquelle ou respecte
Îes bornes de la sobriété , et s'il croit que pour sceller
une réconciliation , il faille se mettre dans un état d'ivresse
.
Au reste , je déclare , au nom de mes collaborateurs
et au mien , que c'est à regret que nous sommes sortis
de notre caractère , quenous ne voulons plus continuer
OCTOBRE 1819 . 575
un combat scandaleux , dont l'issue est de couvrir également
de boue et les vainqueurs et les vaincus. Que
M. Léon-Thiessé se renferme dans les bornes qu'il a
dû se tracer en prenant la plume ; qu'il régente l'Europe,
sa tâche est assez belle ; qu'il continue d'éclairer les
peuples et les rois sur leurs véritables intérêts , nous
donnerons nos conseils aux écrivains , qu'il combatte
les vieilles doctrines littéraires , nous attaquerons
les nouvelles ; qu'il défende la France contre
les traditions anciennes , nous défendrons le Parnasse
contre les nouveaux principes. Les Lettres Normandes
et le Mercure de France , chacun par uue route différente
, arriveront à un but différent ; mais également
utile pour le public et également glorieux pour ceux
qui auront coopéré à ces deux ouvrages .
Le Directeur du Mercure ,
B. DE ROQUEFORT .
-Il est des gens qui n'attendent pas que le temps.
soit arrivé pour courir les rues avec des déguisemens.
Jeudi dernier , nous avons rencontré sur les boulevards
et dans la rue Montorgueil , un individu habillé en capucin
; rien ne manquait à son costume. Une longue
barbe mal peignée , l'air sale , les jambes nues et crottées
; et , pour couronner l'oeuvre , il puait comme un
bouc. La police ne devrait- elle pas défendre des travestissemens
qui ne peuvent être permis que dans le
temps du carnaval ?
-
Marie -Thérèse , reine de Hongrie , mère de Joseph
II , écrivit au pape , lors de la suppression des .
jésuites , afin de pouvoir les couserver dans ses états .
La seule réponse que fit le Saint- Père , fut d'envoyer à
la reine toutes les confessions faites à son directeur
jésuite. La réplique de Marie - Thérèse fut qu'elle
cessait de s'intéresser à ces hommes perfides et qu'elle
ferait , à cet égard , ce qu'il plairait à Sa Sainteté.
- La sixième livraison des Eclaircissemens historiques
en réponse aux calomnies , dont les protestans
576
MERCURE DE FRANCE .
ト
du Gard sont l'objet , sera mise incessamment en
vente . M. Lauze de Peret , avocat à la Cour royale de
Nîmes , et auteur de cet ouvrage recommandable , a
apporté tous ses soins dans le choix des matériaux qui
le composent la troisième livraison surtout , a eu un
succès prodigieux , et on n'en trouve presque plus dans
le commerce ; le peu d'exemplaires qui restent se vendent
six francs au lieu de trois francs , prix auquel il
était fixé.
Buste de Voltaire.
On a multiplié depuis quelque temps les oeuvres de
Voltaire. Les personnes qui s'en sout procuré la collection
, doivent être envieuses de posséder un beau buste
de cet homme célèbre. M. Gonnet , mouleur des monumens
publics , désirant multiplier l'exacte effigie du
chantre de Henri IV , a pris pour modèle de celle qu'il
vient de faire paraître , un des plus beaux bustes qui
existent , et qu'un amateur lui a confié pour en tirer de
belies copies. Chaque buste bronzé de grandeur naturelle
ne se vend que 10 fr. , rue Mazarine , nº . 8 ,
au coin de la rue de Seine. Le même mouleur possède
aussi une collection d'antiquités égyptiennes d'après les
meilleurs originaux , prix annoncés.
On vient de mettre en vente chez Plancher , libraire
du Mercure de France , un ouvrage extrêmement curieux
, et dont les journaux étrangers ont fait le plus
grand éloge ; il est intitulé : Documens particuliers (en
forme de lettres ) sur Napoléon Bonaparte , sur plusieurs
de ses actes jusqu'ici inconnus ou mal interprétés
; et sur le caractère de différens personnages qui
ont marqué sous son règne , tels que MM. Talleyrand,
Châteaubriand, de Pradt , le maréchal Ney , Pie VI.
Moreau , etc. , d'après des données fournies par NAPOLEON
LUI-MEME , et par des personnes qui ont
vécu dans son intimité ; avec des
DE FRANCE ,
ET
CHRONIQUE DE PARIS ,
JOURNAL
DE LITTÉRATURE , DES SCIENCES ET ARTS ,
rédigépav une Société de Geusde lettres .
mmmmmmmmmmmm
Vires acquirit eundo.
TOME PREMIER.
PARIS ,
AU BUREAU ,
ET A LA LIBRAIRIE DU MERCURE,
RUE POUPÉE , N°. 7.
1819 .
BP 343.1
IMPRIMERIE DE POULET ,
-4-18
11-67
Mw mmmmm
TABLE
DES
MATIÈRES
CONTENUES DANS LE Ir. VOLUME.
POÉSIE .
Enigmes , page 7 , 53 , 102 , 151
, 198 , 246 , 294, 393 , 440,
486 , 534.
Charades, p. 6, 54 , 102 , 152
, 198 , 245 , 294 , 395, 440
, 485 ,
534.
Logogriphes , p. 7 , 54 , 102 , 152 , 198, 246, 295 , 393 , 440 ,
486 ,
534.
Stances à M.
r
** , qui avait adressé des vers à l'auteur ;
par M. Arnault ,
3
4
51
97
145
149
Fragment du poëme
d'Isma
; par M. Alexis
Saint
-Michel
.
L'Océan, ode ; par
M. Albert
- Montémont
......
Elégie de
Properce , traduite
par Denne
Baron
..
Epitre à M. Etienne
de l'Institut
; par M. Raoul
...
Lejour d'automne
, élégie par M. Edmond
Corbière
..
Epitre à
Talma ; par M. Edmond
Corbière
......
Les Exilés
, p . 49 , fragment
, la même
pièce
en entier
, sur
au Roi surle rappel
des Exilés
; par M. P. C. 194
le
titre
Epitre
Les
Français
à bord
du
ponton
la Vieille
- Castille
; ode
par
M. Albert-Montémont ...
Fragment
d'une traduction nouvelle de l'Illiade ; par M. A
Bignan , p . 100. Second fragment , arrivée d'Ulysse a
Chrysa.....
150
237
241
578
TABLE
pages.
L'Usurier; par M. J. B. L........ *243
Boutade à M. A ; par M. E. F. B... 244 .
Impromptu sur la lythographie ; par M. T. P... ………………………
Vers pour mettre au bas du portrait de M. de La Fayette ;
245
par M. B .....
245
La grandeur dans l'adversité , ou Saint -Louis dans les fers ,
ode ; par M. Mollevault ...... 289
Le Souffle , élégie , par M. Edmond - Corbière...
Elégie à une fontaine ; par M. Edmond - Corbière ...
Ode sacrée contre Ninive ; par M. Mollevault .....
L'infidèle par amour ; par R de B .....
293
341
385
392
Les Roturiers , chanson historique ..
La Rose , imitation'de l'anglais ....
Les Tombes royales de Pharamond , ode ; par M. Pellet
d'Epinal ....
Couplets sur les élections..
.....
392
389
433
436
Le Cocher de facre , fable ; par M. A. V. Arnault ....
L'Orateur , épigramme traduite de Martial..…………….
Le chemin du Luxembourg , épigramme imitée de Martial .
Rengainez votre Compliment ; vaudeville par Armand-
G ....
438
439
439
481
Dialogue entre Oronte et Alceste .... 483
Martial s'appréciant , épigramme traduite de Martial ..... 485
Le Travail , ode ; par M. Albert Montémont ..
Les deux voyageurs et le cheval échappé ; par M. Félix .. 53
Les Délateurs punis , épigramme traduite de Martial ………….. 533
La déclaration du jury , épigramme ..
529
534
LITTÉRATURE .
Le Texas, ou notice sur le Champ - d'Asile ; par MM . Hartmann
et Millard , ( extrait par M. Goujon fils. ) ...
L'Héroïne du Texas , ( extrait par M. Goujon fils . ) ...
Fables ; par M. le baron de Stassart, ( extrait par M. Coupé-
Saint-Donat. ) .......
14
14
23
Fénélon ou les Vertus Chrétiennes ; par M. Paccard ,
( extrait par M. E. T. B.) …………….
66
Une Scène du Monde ou le Collier de perles , imité de l'Allemand
; par mademoiselle V.…………….
168
La Guerre de trois jours , ( extrait ) ………. 174
MATIÈRES. 578
La Cirnéide, poëme par Lucien Bonaparte, ( extrait par C.
St.-D . )
........
Le Buste , nouvelle ; par madame Dufresnoy .
L'Evangile et le Budjet , ( extrait par M. O. V.
pages.
210
224
261
Le XIXe siècle , satire ; par M. Edmond Corbière , ( ext . ) 272
Salmigondis aux journalistes ; par M. Coudurier , ( extrait . ) 272
L'Homme , ode, par Jean -Justin Aristippe ( de Gallia ) .
(extrait. ) ....
Un Souvenir entre mille , ou poëme de Lutzen ; par Léopard
Cheverri .
Elémens de Morale , par A. Ch. Renouard , ( extrait ) par
M. V.
Verger....
Epitres et Elégies de M. Charles Loison , ( extrait ) par
M. Ch . d'A......
273
274
311
314
Trois Messéniennes sur les malheurs de la France ; par M.
Casimir de la Vigne , ( extrait ) par M. E. T. B........ 347
Les Animaux parlans , poëme de J. B. Casti , traduit en vers
français
; par M. L. Maréchal , (extrait) par M. C. St- D . 357
Epitre au
papier , ( extrait ) par M. G. F...
Sur
madame de
Staël ; par Alfred
de L..
Poésies de Marie de France ....
Le
Testament, nouvelle
imitée
de l'allemand
; par made
→
moiselle V
.....
365
401
530
501
Les
Consciences
littéraires
, premier
extrait
par
M.
O. V.
454
deuxième
extrait
.....
....
Les
Bucoliques
de
Virgile
, traduit
par
M.
H.
de
Villodon
,
extrait de M. Ch. Laumier ...
Amour et Humanité , anecdote par M. Andrieux ...
Euvres d'André Chénier, extrait par Alfred F……….
Violette
, ou le Conservateur
déchiré ; par J. B. Gouriet ,
extrait
par Goujon fils………….
Un
mot sur
les
Anglais
, par
Olivier
de
la
Blairie
..
SCIENCES .
535
548
461
493
557
562
Hygiène des
Dames , par
MM
. ( extrait
par
M.
S. D. ) ..
129
De
l'influence
des corps
animés
sur
la
boussole
; par
M. V.
page 153 , second extrait.
Essai
sur l'art de l'Ingénieur en instrumens de physique expérimentale
en verre , par l'ingénieur Chevallier , ( extr. )
par M. Goujon fils .
304
1
207
1
579
TABLE
Des Aérostats ; par C. Ch . d'Argé .
..
Philosophie anatomique ; par M. Geoffroy Saint - Hilaire,
Premier extrait , p . 441 , deuxième extrait .
L'Entendement humain pris à découvert ; par M. Bernard ,
extrait....
Les Aphorismes et autres ouvrages d'Hypocrate , traduits
par le docteur Guillemeau , ( extrait. ) .
$ BEAUX -ARTS .
...
Vues pittoresques et perspectives des salles du Musée des monumens
français , etc ; par M. Reville Lavallée et Roquefort
, premier extrait ; par M. Champollion Figeac......
Médaille décernée à David
Souscription en faveur de la veuve Désarnod .
Programme du concours pour le grand prix de peinture.
Fusils de nouvelle invention ; par Pauly, art. par M. R ...
Recueil de monumens de la Normandie ; par M. Langlois ,
( extrait par B. de Roquefort ) . ..
...
pages.
393
487
475
566
17
31
32 ·
• 39
78
85
'Antiquités romaines ; par Alex. Adam, extrait par M. Audin 255
Numismatique du voyage du jeune Anacharsis ; par M. C. P.
Landon , extrait par M. Alfred F.
Annales du Musée de M. Landon , •
•
HISTOIRE.
·
Mémoire historique , politique , littéraire sur le royaume de
Naples ; par M. le comte Orloff ; premier extrait . p .
deuxième extrait p . 55 ; troisième extrait p . 157 ; quatrième
et dernier extrait par B. de Roquefort... ,
Journal historique sur la campagne du prince Eugène , en
Italie , pendant les années 1813 et 1814 ; ( extrait de M.
Coupé Saint- Donat ) . •
Vie de Poggio Bracciollini , traduite de Shephert ; (extrait)
par M. Audin.
•
368
646
199
61
· 105
• 110
Histoire des Missionnaires dans le midi de la France , en
1819 ; extrait par M. Goujon fils ..
Mémoires pour servir à l'histoire d'un homme célèbre ; par
MM. ( extrait par M. Coupé de Saint - Donat . ) .
La république d'Haiti ; par M. Civique de Gastine ! ( extrait
par M. T E )
· 123
162
Histoire de Cromwel ; par M. Villemain ; extrait de Alf. F. 247
DES MATIERES. 580
Voyage dans la partie septentrionale du Brésil ; par Henri
Kester extrait par M. V. Verger
•
La vérité sur Jeanne d'Arc ; par M. P. Caze . Premier ext.
par Goujon fils ; page 296 ; second extrait.
Journal historique du Blocus de Thionville ; par M. Alm** .
extrait par V. Verger ......
Evènemens arrivés en France depuis la restauration de
1815 ; par Hélène Marie Williams ; extrait par G. F. ..
Collection complète de mémoires relatifs à l'Histoire de
France. ·
Essai historique sur le règne de Charles II ; par Jules Barthevin
, annonce 425 , extrait par M. V. Verger,
CORRESPONDANCE.
•
pages .
253
343
406
409
429
445
Lettre sur les politicomanes , page 33 ; réponse à M. Renard ,
page 142 ; sur les journalistes , page 415 ; lettre de M. Brachet-
Ferrière , page 417 ; sur les journalistes , page 518 ; au directeur,
page 569-571 ; au directeur, 572 ; à M Léon Thiessé
page 573 .
Prospectus
CHRONIQUE .
De l'influence de la politique sur la littérature ; par M. E.
T. B.
Le Bonheur des rois ; par M. E. T. B.
Les souvenirs de M. le comte Regnault de Saint -Jean d'Angély
, extrait par M. Goujon fils ..
26
· 29
72
76
go
La Harpe peint par lui-même ; extrait par M. Coupé St.-
Donat.
118
Lettre au Conseil des Prisons de Paris ; par le docteur Camille
Piron , extrait par M. L., ••••••
Eloge historique de l'abbé de l'Epée ; par M. Bazot , (extr. ) 103
Voltaire jugé par les faits , extrait par M. O. V.
Transport des cendres de Boileau Despréaux.
Le Curé de Village ; par M. Mahul , extrait de M. C. d'A , 137
Les Cafés de Paris , extrait par M. G. F. ,
...
..
•
Du Suicide ; par M. X.
Rustique le Flaneur , n . 1er. ; par M. Regnault Warin , p ,
Le Flaneur au Salon , n. 11 , page
L'ouverture du second Théâtre Français , n. III .... …………
127
133
267
277
• 448
510
581 TABLE DES MATIERES.
Les deux Soeurs , nouvelle par M. Ch . d'A ...
Histoire de la Lune ou du pays des Coqs ; extr. par M. Ch.
d'A...
Le Réfugié Espagnol , roman extrait par M. F. Rey .
Des Journalistes ; par M. F. R. . . .
Chronique de la tribune momusienne
pares
316
328 •
351
377
378
La Galerie des jeunes vierges ; par Madame de Renneville . 426
Notice sur l'état actuel de la Perse , en persan et arménien . 427
Les Archives du Scandale .
Examen critique des dictionnaires historiques .
J. L. Quesné, extrait ...
De l'Esprit Religieux et de l'hypocrisie .
428
Les Châteaux d'Athlyn et de Dunbaine
• 428
431
Histoire de l'esclavage en Afrique de P. J. Damond ; par
476
543
Mémoire justificatif par Pointa , d'Avignon , extrait par
M. Magalon.
563
594
565 •
568
571
De la responsabilité des agens du gouvernement.
Lettres sur le Psychisme ; par J. S. Quesné , extrait .
Vues d'économie politique ; par M. Bertin
Sur Saint - Marcelin ; par Alfred Fayot..
• ·
Aventures plaisantės , page 35 , 180 , 192 , 230 , 287 , 325 , 371 ,
415 , 468 , 521 .
MODES . -
46 , 237.
SPECTACLES . Page 40 où se trouve la composition de la troupe du
second Théâtre - Français , page 92 , 135 , 185 , 235 , 333 , 382 ,
422 , 478.
CARRICATURES . · Gaspard l'Avisé , 3g .
NNONCES.- 48 , 96, 239 , 431 , 576 .
ERRATA DU PREMIER VOLUME .
Page 26 , ligne 7 ; qui ressentent , lisez qui se ressentent .
113 , ligne 18 ; il l'apostrophe avec violence à plusieurs reprises
, ajoutez et le menace.
Page 253 , ligne 4 , Henri Hoster , lisez Koster.
292 ; ligne 1 " va ton esclave t'honore , lisez ton esclavage.
386, ligne 10 , ajoutez ce vers :
Les fleuves sont de grands déserts .
mmmmmwww
LE
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
deLittérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
Prospectua .
La polémique Politique , non contente d'établir ses
,
champs de bataille dans les journaux qui lui étaient destinés
, s'est encore emparée de ceux de la littérature.
Les Muses , abandonnées et contraintes à se taire , voient
chaque jour les orateurs des tribunes usurper leurs plus
sacrés priviléges. Parmi le grand nombre de journaux
que les
presses françaises enfantent chaque jour , il ne
s'en trouve qu'un seul consacré exclusivement à la littérature,
aux sciences et aux arts ; mais il ne paraît qu'une
seule fois par mois , et , ce motif fût-il le seul , il ne suffit
pas aux lettres .
I
Le doyen des journaux littéraires , le Mercure , a cédé
sa place à la sage Minerve .
Il est tems d'opposer une digue au torrent des politicomanes
, et de mettre , s'il se peut , les états d'Apollon à
l'abri d'une irruption de Goths de nouvelle espèce. En
prenant avec le public l'engagement de continuer la publication
du Mercure, suspendue depuis quelque tems ,
c'est annoncer à la fois notre plan et l'étendue des obligations
que nous nous imposons ; puissions -nous , par
le soin que nous aurons de nous adjoindre pour collaborateurs
les hommes les plus distingués dans toutes les
parties des Lettres , des Sciences et des Arts , justifier
notre épigraphe , et contribuer à faire renaître en
France le goût des belles-lettres , qui servirent peut-être
plus que le succès de nos armes , à notre élévation et à
notre gloire !
Nous rendrons compte de tous les ouvrages qui paraîtront
, et particulièrement de ceux qui intéressent la Littérature
, les Sciences et les Arts. Un article Spectacle ,
dans chaque numéro , fera connaître à nos lecteurs toutes
les nouveautés de ce genre , et la situation de l'art dramatique
en France. Sous le titre de Variétés , nous ferons
connaître les inventions , les découvertes dans les
Sciences et dans les Arts ; et , pénétrés de ce principe
de Diderot , qu'un journal sans malice est un corsaire sans
canon , nous nous empresserons de réunir ,
dans une
Mercuriale , toutes les anecdotes et les nouvelles qui nous
paraîtront le plus susceptibles d'être offertes à nos lecteurs.
Nous aurons aussi le soin de les tenir au courant des
Modes .
wwwmwowwowowww.
wwwwwww
MERCURE DE FRANCE . JUILLET 1819, 3
POÉSIE.
STANCES
A M. *** , QUI AVAIT ADRESSÉ DES VERS A L'AUTEUR .
Oui , le goût des arts et des vers
A souvent consolé ma peine ;
Entre Voltaire et La Fontaine ,
Oui , j'oubliai plus d'un revers .
Oui , grâce aux fruits de ma retraite ,
Mon nom est encor répété
Au doux pays que je regrette ,
Et dont je me sais regretté.
Charmez ainsi votre souffrance ,
Compagnon d'exil et d'honneur ,
Noble ami , qu'un heureux malheur
Me fait trouver loin de la France.
Ne soyez , dans l'adversité ,
Ni fier , ni faible , ni frivole ;
Et que l'étude vous console
D'un supplice non mérité.
Puis , disons , en pesant nos chaînes :
Dieu nous éprouve ; ainsi soit - il !
Celui qui tonne sur les chênes
Peut bien grêler sur le persil .
Ainsi font les rois de la terre ;
Et tout va bien. Bon roi des cieux ,
Tout n'irait- il pas encor mieux ,
S'ils avaient fait tout le contraire !
ARNAULT.
4
MERCURE
DE
FRANCE
.
mmmmmmm
IRMA,
ww
EXTRAIT D'UN POÈME INÉDIT DE M. ALEXIS SAINT- MICHEL .
NON loin du pôle , au sein des vastes mers ,
Une île étend ses tranquilles rivages.
Là , couronné de sapins toujours verts ,
S'élève un mont qui des vallons déserts
Noircit au loin les retraites sauvages.
Mille ruisseaux , égarés dans leur cours ,
Des bois voisins arrosaient les détours .....
Là , près d'un lac où leurs flots tributaires
Viennert se perdre en des gouffres sans fonds ,
Vivait Rosmor , roi des monts Solitaires.
La jeune Irma , seul fruit de son amour
Belle d'attraits , de douceur ravissante ,
Comme un rayon de l'aurore naissante
Embellissait cet agreste séjour.
•
Mille Héros s'enflammèrent , pour elle.
Les rois , charmés , au palais de Rosmor
Venaient offrir leur trône à la plus belle. :
Voeux sans espoir ! son coeur long -temps rebelle
Aux doux désirs ne s'ouvrait pas encor.....
Mais forçait- elle un torrent à la nage ,
Son jeune sein du cygne offrait l'image ,
Lorsque , des flots recherchant la fraîcheur ,
Dans leur cristal il baigne son plumage.
L'astre du soir .
L'arc pluvieux qui brille après l'orage ,
Ont un éclat moins tendre que ses yeux .
Un doux sourire animait son visage .
En noirs anneaux ses beaux cheveux épars
D'un cou de neige embellissaient les charmes.
Aimable Irma que d'amoureuses larmes
Firent verser tes innocens regards !
Des bords lointains que le soleil éclaire
Quand du couchant il dore les brouillards ,
Le noir Olvrown , Elvin son jeune frère
JUILLET 1819.
5
Vinrent un jour admirer ses appas.
Sur la colline où s'égaraient ses pas
Irma les vit au retour de la chasse.
D'Elvin d'abord son oeil fut enchanté.
Et quel guerrier joignait à plus d'audace
Plus de valeur , de grâce et de beauté ?
De jour en jour , dans le fond de son âme
Sa vue accrut cette naissante flamme.
Combien de fois un sommeil enchanteur
Vint l'abuser par ses rians mensonges !
Vers le héros objet de son ardeur
Ses bras charmans s'étendaient , dans ses songes .
Les deux rivaux , remplis d'un tendre zèle ,
A ses genoux déposaient chaque jour
Le fruit sanglant d'une chasse nouvelle .
Ils espéraient mériter son amour.
L'aveu tardif que leur tendresse implore
S'échappe enfin ..... Olvrown apprend son sort.
Morne , il écoute , et veut douter encore.
Oh ! qui peindra son funeste transport ?
L'affreux poison du mal qui le dévore
Jette en son sein les glaces de la mort.
Long-temps il garde un silence farouche ;
La plaințe même expire dans sa bouche :
Sous le chagrin il demeure accablé ;
Ses yeux sans pleurs s'attachent à la terre.
Mais il se lève ; il marche échevelé ;
Ses pas pressés font gémir la bruyère .....
Las d'une lutte où la haine l'emporte ,
Et repoussant l'espoir consolateur ...
‹ Elvin , dit- il .
La rage au coeur , et l'injure à la bouche ,
Les deux rivaux l'un sur l'autre ont couru .
Près du torrent , avec un cri farouche
Ils s'attaquaient . Mais le soleil se couche ,
Et la nuit règne. Elvia n'a point paru .
Du lin jaloux débarrassant ses charmes ,
Irma l'attend sur le lit des amours.
་་
Qui te retient ? l'heure fuit .....» Un bruit d'armes
Vient de ses chants interrompre le cours .
Elle fréanit , écoute ... Un long silence
6 MERCURE DE FRANCE ,
Succède au bruit. Son coeur s'est alarmé .
Du lit désert , craintive , elle s'élance ,
Et dans la nuit son pied tremblant s'avance
A la lueur d'un brandon enflammé.
Dieux ! quels objets .
Frappent soudain ses regards effrayés ?
Olvrown , Elviu étendus sur la pierre ,
Pâles , sans vie , et dans leur sang noyés,
Elvin ! grands dieux ! Elvin est mort......
De ce tableau s'éloigne avec horreur.
Sans pleurs , sans voix .
•
'Un froid mortel passe jusqu'à son coeur :
Son coeur se brise ; une sombre pâleur
A remplacé les lys de son visage ;
Ses éteints se couvrent d'un nuage yeux .
Elle chancelle ; auprès de son amant
Sa vua
Tombe , l'embrasse , et meurt en le nommant ,
Sur la colline , où d'une onde écumante
La chute au loin blanchit les rocs battus ,
Sont trois tombeaux de mousse revêtus .
C'est là qu'Elvin dort près de son amante.
Plus loin , Olvrown .
Mêle sa cendre aux sables du torrent.
Souvent , la nuit , quand une ombre tranquille
Vient rembrunir les monts silencieux ,
Le voyageur arrêté dans ces lieux
Avec effroi visite cet asile :
Un souvenir déchirant et pieux
S'y mêlé au deuil de la nature entière ;
Morne et pensif, il s'assied sur la pierre ,
Et quelques pleurs viennent mouiller ses yeux.
CHARADE .
Or fauche mon premier ;
On rase mon dernier ;
On chante mon entier.
JUILLET 1819. 7
ENIGME.
D'un père destructeur je reçois la naissance ;
Nous ne pouvons l'un sans l'autre exister.
S'il est caché , de lui je donne connaissance ;
Et quand on s'en approche , on cherche à m'éviter .
Ni Dieu , ni moi n'éprouvons sa puissance ;
Pour tout le reste elle est à redouter.
LOGOGRIPHE .
J'INSTRUIS tous les humains. Si vous m'ôtez la tête
Je n'ai plus de raison , je suis pis que la bête.
wwwwwwmv wwwwwwwwwmw wwww
HISTOIRE .
MÉMOIRES HISTORIQUES , POLITIQUES ET LITTÉRAIRES SUR
LE ROYAUME DE NAPLES ; par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie. Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions par Amaury DuVAL , membre de
l'Institut de France. (1 )
Le titre de cet ouvrage , le nom de l'auteur , le talent
de l'éditeur , appellent l'attention et font naître la curiosité.
Les Orloff sont célèbres dans l'histoire de Russie.
Grégoire
, et son frère Alexis , furent l'âme de la révolution
de 1762. Le premier jouit , pendant long-temps,
des bonnes grâces de Catherine , et en eut un fils
avoué , Bazile Bobriuski
.
3.
(1 ) Deux vol , in-8 °. Prix , 15 fr . A Paris , chez CHASSERiau et HECART
, libraires, au Dépôt bibliographique , rue de Choiseul, nº .
Et
8 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur de ces Mémoires les a rédigés à Naples , pendant
les années 1816 et 1817. Etant venu passer quelquesmois
à Paris , il confia son ouvrage à M. Amaury-Duval
, pour le revoir et le corriger . Le comte Orloff ne
pouvait mieux choisir ; car indépendamment des talens
de M. Duval , ce savant , qui a passé plusieurs années
à Naples , connaît parfaitement l'histoire civile et litté
raire de ce beau pays .
Nous ne possédons que très - peu d'histoires du
royaume de Naples , écrites dans notre langue ; cela
est d'autant plus remarquable , que l'histoire de ce pays
se lie intimement à la nôtre , ou plutôt en est une partie
intégrante. L'ouvrage du comte Orloff vient donc bien
à propos pour remplir cette lacune. Il a consulté tous
les écrivains qui ont traité des révolutions dont ce beau
pays a été témoin . Il a recherché les auteurs reconnus
pour être les plus exacts et les plus véridiques ; et ce
qui ne peut manquer d'ajouter à l'intérêt , c'est d'avoir
poussé son sujet jusqu'aux derniers événemens , c'està-
dire , en 1818 .
« Si Rome mérite de fixer dans ses murs le philosophe
, l'archéologue , l'ami des arts , avide de contempler
ses chefs-d'oeuvre , ses temples , ses obélisques
ses colonnes et les monumens du berceau et de la
tombe du peuple- roi , Naples , partageant cette gloire
à plus d'un titre , l'emporte par la beauté de son sol
et la douceur de son climat : elle a surtout l'avantage
d'une situation maritime vraiment enchanteresse pour
tous les voyageurs , mais bien plus encore aux yeux
d'un habitant du Nord , qui ne se lasse point d'admirer
son ciel ardent , et le Vésuve , et Pompéia , et Herculanum
, et ces champs phlegréens dont elle est comme
environnée . »
L'auteur a divisé son travail en trois parties. La première
, celle qui nous occupe , contient l'histoire des
révolutions du royaume de Naples. La seconde partie ,
qui ne tardera pas à paraître , traitera des lois et de la
forme du gouvernement sous les Romains , des chanJUILLET
1819 . 9
gemens introduits depuis cette époque jusqu'à nos
jours , et enfin de la forme actuelle de ce gouvernement.
Dans la troisième partie , l'auteur fera connaître
l'histoire littéraire du royaume de Naples , et les hommes
illustres qu'il a produits .
Lorsqu'il s'agit de remettre à leur véritable place des
faits consacrés par la tradition , à défaut des matériaux
qui manquent pour l'histoire de ces temps éloignés , on
doit savoir gré aux érudits de leurs recherches , quand
bien même ils n'auraient pas atteint le but qu'ils s'étaient
proposé . On doit de la reconnaissance à l'homme qui
consacre ses veilles à répandre un nouveau jour sur les
faits antérieurs , et à la recherche de la vérité .
L'auteur jette un coup- d'oeil sur les peuples qui ont
anciennement occupé le territoire où est aujourd'hui
placé le royaume de Naples ; il trace le tableau de l'Italie
sous la domination des Romains , l'irruption des
barbares , les royaumes des Ostrogoths , des Lombards ;
de l'invasion des Français en Italie , sous Pepin et
Charlemagne ; sur ces époques fatales où tout semblait
destiné en Italie à se corrompre et à se perdre , l'auteur
dit : « Un des plus tristes résultats des grands malheurs
des peuples , c'est de les éloigner de la culture des arts
et des sciences . » En effet , dans le moyen âge , le seul
métier utile aux yeux de ces gens qui , parce qu'ils se
disaient nobles , pouvaient impunément exercer leurs
brigandages , était la profession des armes . Rien de
plus infâme que la conduite de cet évêque de Rome ,
lequel abjurant la simplicité évangélique , s'asseoit sur
un trône temporel , se range parmi les rois de la terre ,
leur commande au nom du ciel dont il prétend avoir
les clefs , et s'érige entre eux en arbitre souverain .
Pepin , qui avait usurpé le trône de France , devait
naturellement soutenir l'évêque de Rome dans ses injustes
prétentions ; il lui donna la ville de Ravenne ,
ainsi que plusieurs villes de l'Etat de la Pentapole , sur
lesquelles il n'avait aucun droit. Plus ambitieux que
Pepin , et pour obtenir des titres éventuels , Charle10
MERCURE DE FRANCE .
mague fit la faute de reconnaître les fautes de son père ,
au lieu de les faire disparaître. Léon obtint , en échange ,
une domination nouvelle , et ses successeurs s'arrogèrent
insolemment le droit de disposer des trônes.
C'est à l'établissement de l'autorité temporelle de
l'Eglise , dit M. le comte Orloff , qu'il faut rapporter
tous les malheurs qui ont pesé sur l'Europe depuis le
neuvième siècle jusqu'au quatorzième . L'Europe entière
attendait son destin des pontifes de Rome , qui
employaient le glaive pour étendre leurs possessions et
accroître leur puissance. La tyrannie religieuse , la pire
de toutes , s'établit au détriment de l'humanité . Les rois
éprouvèrent des humiliations , des injustices ; et les
peuples , dans leurs malheurs , comptèrent un fléau
de plus.
Il faut abandonner un sujet aussi triste , et jeter les
yeux sur cette époque si remarquable non- seulement
de l'histoire d'Italie , mais de toute l'histoire du moyen
âge. Rappelant les temps héroïques de l'antiquité , elle
offre des couleurs à l'épopée, et des sujets au génie dramatique.
Je veux parler de ces intrépides Normands
qui fondèrent un nouvel Etat daus le royaume de Naples
, et parmi lesquels on remarque les fils de Tancrede
de Hauteville. L'auteur décrit leurs exploits , suit leur
fortune , fait connaître l'accroissement de leur puissance.
Il montre l'infamie du pape Léon IX , qui ,
s'étant ligué avec l'empereur d'Occident pour combattre
les princes normands , fut battu par eux et fait
prisonnier ; mais lui ayant témoigné le plus religieux
respect , Léon leur accorde le surnom de Princes pieux,
déclare légitimes leurs conquêtes faites ou à faire , abandonne
lâchement son allié , et joint ses troupes à celles
des Normands.
Roger devient roi de Naples , et des cardinaux viennent
en Sicile lui poser sur sa tête victorieuse une
couronne envoyée par leur chef , l'anti- pape Anaclet.
On décrit l'histoire de ses successeurs , de Guillaume -le-
Mauvais , de Guillaume-le-Bon , de l'illustre et inforJUILLET
1819.
11
tuné Tancrède. La couronne passe sur la tête des
Suabes , et le trône de Naples est successivement occupé
par les empereurs Henri VI , Frédéric II , Conrad
et Mainfroi. C'est pour occuper le trône de ce dernier ,
excommunié par Urbain IV , que Charles d'Anjou ,
frère de saint Louis , vint à Naples ; il se soumet lâchement
à un tribut annuel de mille onces d'or et d'une
haquenée blanche envers le pontife , lui accorde la nomination
aux évêchés du royaume , l'appel aux tribunaux
de Rome dans toute affaire ecclésiastique , et des
immunités en faveur de l'Eglise.
Comment concilier la conduite honteuse de saint
Louis , à cette occasion , avec les éloges qui lui ont été
accordés par les modernes ? Ils ont sans doute pensé
qu'un souverain qui priait , se confessait , jeûnait , qui
se donnait la discipline , et qui , pardessus tout , était
le père nourricier d'une foule de pieux fainéans , devait
être mis au rang des grands hommes. Ne pouvant y
parvenir , ils en ont fait un saint .
La dynastie des Angevius comprend , outre le règne
de Charles d'Anjou , qui en est le chef , le règne de
Charles II , de Robert- le -Sage , de Jeanne Iere .
de
Charles de Durazzo , de Ladislas , de Jeanne II.
Plus fatale que la race de Pelops , la dynastie des
Angevins ne montre qu'une suite de princes barbares ,
plus ou moins célèbres par des crimes épouvantables .
Le règne de Charles d'Anjou commence par le trépas
de l'illustre Mainfroi , le supplice du jeune Conradin et
de son oncle , le duc d'Autriche . Les nombreux abus
de pouvoir commis par Charles , la férocité de son caractère
, lui aliènent l'esprit de ses sujets . Il perd la Sicile
, et tous les Français qui se trouvaient dans cette
île sont massacrés au moment des vêpres . Sa cruauté
fit naître des révoltes , et il mourut d'une fièvre dont
la violence , proportionnée à celle de son caractère , le
précipita en peu de jours dans la tombe. Son fils ,
Charles II , qui alors était prisounier des Siciliens , lui
succéda : ce prince eut un règue très-agité , parce que
12 MERCURE DE FRANCE .
les papes figuraient toujours avec le double caractère de
souverains temporels et de chefs de la religion , et qu'ils
voulaient toujours influer sur les destinées du royaume
de Naples . Robert , malgré les guerres qu'il eut à soutenir
contre les Gibelins ou impériaux , dans l'intérêt
des papes , fut digne du surnoni de Sage que lui a conservé
la postérité. Savant lui-même , il récompensa les
savans , les poëtes et les artistes . Au nombre de ses
amis , il eut l'honneur de compter Boccace et Pétrarque.
Sa cour , modèle de politesse et de goût , était l'exemple
de toutes les cours de l'Europe.
Il faut passer sous silence le règne des autres princes
de cette race ; c'est un tissu de turpitudes , de monstruosités
dont le détail fait frémir. « Ces règnes font
mieux sentir les absurdes prétentions et les vices de la
cour de Rome , l'ambition de ses pontifes , et leur despotisme
sur l'esprit superstitieux des peuples de l'Europe
; et cependant , continue l'auteur , déjà les sciences
et les arts , ennemis naturels de l'ignorance , renaissaient
en Italie , appelaient à leur aide la saine philosophie
, qui presque toujours les suit de près . Ainsi ce
qui doit consoler l'ami de l'humanité , plus les maux
sont grands , plus la fin en est proche ; et plus la tyrannie
est oppressive , plus les nations touchent , sinon
toujours à leur délivrance complète , du moins à quelque
changement heureux dans leur situation . >>
Ladynastie des Aragonais , qui succéda à celle des Angevins,
compte cinq monarques, Alphonse I , Ferdinand I ,
Alphonse II , Ferdinand II , et Frédéric d'Aragon .
Le bon roi René , appelé au trône par le choix de
Jeanne , vint prendre possession du royaume de Naples,
auquel il était appelé , et fut obligé , après trois années
de guerre, de retourner dans son royaume de Provence.
Si le règne d'Alphonse Ier. fut mémorable par les
institutions dont ce prince jeta les bases , celui de Ferdinand
Ier. fut fertile en événemens à la fois glorieux
et funestes . Brave dans les combats , ce prince , dirigé
par un atroce esprit de vengeance et de rapacité , fut
JUILLET 1819 .
13
parjure et cruel. Aussi fut- il abandonné de ses sujets ,
lorsque Charles VIII , roi de France , vint faire valoir
ses justes prétentions sur le royaume de Naples . Il
mourut de chagrin ; et son successeur , Alphonse II ,
vint occuper un trône revendiqué par une puissance
aussi forte que belliqueuse . Alphonse , aussi lâche que
cruel , abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II , et
se retira dans un couvent . Malgré la bravoure et les
qualités du jeune roi , Charles VIII entra dans Naples
moins comme un conquérant que comme un libérateur.
La jalousie des princes d'Italie , qui avaient formé une
alliance à laquelle ils avaient donné le nom de ligue
sainte , quoiqu'il n'y ait rien de saint et même de sacré
parmi ces gens -là , le débarquement d'une armée en Calabre
de Gonzalve de Courdoue , forcèrent Charles VIII
à s'éloigner de son nouveau royaume , et de revenir en
France. Ferdinand fut remis en possession de ses Etats ,
et mourut bientôt après , étant à peine âgé de vingt -huit
ans. Frédéric d'Aragon lui succéda ; et quand , par la
trahison de Ferdinand- le- Catholique et celle de Gonzalve
, le roi de France Louis XII se fut emparé d'une
partie du royaume de Naples , l'infortuné Ferdinand vint
se jeter dans les bras du roi de France , qui lui accorda
le duché d'Anjou , avec une pension honorable.
Ferdinand- le- Catholique , toujours dissimulé , élude ,
par des prétextes frivoles , l'exécution de ses traités
avec Louis XII. On prend les armes , et le Père du
peuple , fatigué d'une guerre qui répugnait à son coeur ,
négocie la paix , qui fut bientôt conclue . Gonzalve refusa
de se soumettre au traité ; son motif, qu'il fit bientôt
connaître , était d'attaquer les Français , qui , remplis
de confiance dans la paix signée , restaient dans une
sécurité parfaite . N'étant point sur la défensive , nos
soldats furent battus , ou plutôt massacrés , et obligés
de se soumettre au plus injuste comme au plus méprisable
des vainqueurs. B. DE ROQUEFORT.
(La suite au numéro prochain . )
14
MERCURE
DE
FRANCE
.
mmmmmmmmmm
LE TEXAS , ou Notice historique sur le Champ d'Asile ,
comprenant tout ce qui s'est passé depuis la formamation
jusqu'à la dissolution de cette Colonie , les
causes qui l'ont amenée , et la liste de tous les colons
français , avec des renseignemens utiles à leurs familles
, et le plan du camp , dédié à MM. les Souscripteurs
en faveur des réfugiés , par MM. Hartemann
et Millard , membres du Champ- d'Asile , nouvellement
de retour en France (1) .
L'HÉROÏNE DU TEXAS ou Voyage de Madame *** aux
Etats- Unis et au Méxique , orné d'une gravure représentant
le camp retranché des Français. Cet ouvrage
est terminépar une romance de M. G ... n . F .....n. (2 ).
LORS de la dislocation de l'armée de la Loire , des guerriers
français , chargés des lauriers qu'ils avaient cueillis
dans toute l'Europe, des hommes couverts d'honorables
blessures , qui étaient entrés vainqueurs dans toutes les
capitales , furent traités de brigands par une poignée de
misérables qui , sûrs de l'impunité , les abreuvèrent de
dégoûts et d'humiliation . Plus grands encore dans leurs
revers que dans la victoire, ces infortunes , froissés par
l'abus de pouvoir , forment le dessein d'abandonner le
pays ingrat qu'ils avaient défendu avec tant de gloire , et
d'aller au- delà des mers chercher une patrie indépen
dante. Quel pays leur fera oublier cette belle France ,
et leurs parens , et leurs amis? Quel pays va recevoir ces
fils de Mars , ces favoris de la victoire , ces braves
qu'on voudrait en vain déshonorer ? Ils s'embarquent
pour les Etats-Unis d'Amérique , et font choix d'un
vaste terrain , situé près de la rivière de la Trinité , où
( 1 ) Un vol . in -80 . Prix , 3 fr. A Paris , chez BEGUIN , éditeur ,
rue Jean-Pain-Mollet , no. 10.
Et chez PLANCHER , libraire du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
(2 ) Un volume in - 8° . Prix , 2 fr. A Paris , chez PLANCHER ,
teur du Manuel des Braves , rue Poupée , nº . 7.
édiJUILLET
1819 .
15
ils comptaient terminer leur carrière , et trouver un
terme à leurs malheurs .
Ils n'étaient pas encore rendus à leur destination ,
qu'ils avaient éprouvé de grandes infortunes . Les
lames et les vagues firent couler bas une des embarcations
, et ces guerriers , qui avaient ceut fois affronté
la mort au champ d'honneur , terminèrent leur carrière
au moment où ils croyaient trouver le repos , oublier
l'injustice du sort , et jouir enfin de la liberté . Après le
débarquement , manquant de vivres , et tourmentés par
la faim , on cherche les moyens de l'appaiser. Une plante
semblable à la laitue s'offre à leurs yeux ; le feu est allumé
, la plante cueillie , et sitôt qu'elle est cuite , les
infortunés la mangent avec avidité. C'était un poison
violent tous les convives de ce fatal repas , étendus
sur la terre , sont en proie aux plus terribles convulsions.
Trois individus seulement ne furent pas atteints
de la contagion : ils s'étaient abstenus de toucher à ces
herbes vénéneuses. Enfin le hasard conduit dans ces
lieux un Indien de la nation des Cochatis ; il reconnaît
la cause du mal , part avec la rapidité de l'éclair , revient
bientôt après avec des herbes qu'il avait cueillies .
Après les avoir fait bouillir , on en fait avaler une potion
à chacun des empoisonnés , auxquels on est obligé
d'ouvrir la bouche à l'aide d'un morceau de bois. Tous
revinrent à la vie , et n'éprouvèrent que deux ou trois
jours de souffrances .
:
Sitôt l'arrivée des embarcations au Texas , et lorsque
tous les colons furent réunis , on les organisa en cohortes
. On s'occupa de tracer un camp défendu par
quatre forts , et les travaux étaient dirigés par des officiers
d'artillerie .
Tout faisait présumer le plus heureux avenir, et concevoir
les plus flatteuses espérances ; tout enfin annonçait
qu'après tant d'infortunes , nos braves compatriotes
allaient jouir du vrai bonheur ; déjà plusieurs nations
indiennes avaient envoyé des députés offrir le calumet
de paix , et rendre leurs hommages au brave général
16 MERCURE DE FRANCE .
Lallemand . On remarquait les nations des Chactas ,
des Cochatis , des Alabamos , des Dankaves , etc.; on
se fit des présens de part et d'autre ; enfin tout semblait
faire présumer que la colonie du Texas deviendrait
considérable . Mais on apprend avec surprise
que les garnisous espagnoles de Saint-Antoine et de
Labadie , soutenues de quelques peuplades indiennes
qui leur étaient dévouées , marchaient pour faire évacuer
le nouvel établissement. La première résolution
ful d'attendre les assaillans et de les punir de leur témérité
. Le général ayant fait observer que les vivres pourraient
manquer , que le camp pouvait être cerné , ordonna
d'évacuer le Champ-d'Asile , et de se retirer à
Galweston ; ce qui fut exécuté.
Le manque de vivres force d'abandonner l'île de
Galweston , et nos compatriotes se séparent. Les uns
se rendent à la Louisiane , d'autres à la Nouvelle - Orléans
, et d'autres en Europe.
Je passe sous silence une foule d'anecdotes curieuses,
de détails intéressans , de faits remarquables . Qu'il me
soit permis de dire , en terminant cet article , que les
deux ouvrages que nous annonçous sont remplis d'intérêt.
Le premier, rédigé par des militaires , acteurs ou
témoins des événemens qu'ils rapportent , fait connaître
une foule de détails qui ue se trouvent pas dans l'autre .
L'auteur de l'Héroïne du Texas , en rapportant tous les
faits principaux , a voulu particulièrement travailler
pour les dames. Il a placé les horreurs du tableau dans
un cadre agréable . Tout est joli et tout semble respirer
le bonheur jusque dans les désastres les plus grands .
Au surplus , on admire son héroïne qui ne cesse jamais
de plaire et d'intéresser . GOUJON , fils .
Ι
Nota. La romance qui se trouve à la fin de l'Héroïne du Texas ,
et que cette dame a mise en musique avec accompagnement de
forte-piano , se vend I fr. 5o c. , chez PLANCHER , libraire du Mercure.
La musique en est agréable , chantante et parfaitement appropriée
aux paroles Cette romance ne peut manquer d'obtenir
un grand succès. Nous osons espérer qu'on la chantera dans tous
les salons , et qu'elle se trouvera sur tous les pianos.
JUILLET 1819. 17
wwwwwwww
BEAUX - ARTS.
wwwww .
VUES PITTORESQUES ET PERSPECTIVES des salles du Musée
des Monumens français , et des principaux ouvrages
d'architecture , de sculpture et de peinture sur verre
qu'elles renferment ; gravées au burin en vingt estampes
, par MM . REVILLE et LAVALLÉE , d'après les
dessins de M. VAUZELLES ; avec un texte explicatif
par B. DE ROQUEFORT. Ouvrage dédié et présenté au
Roi ( 1).
LORSQU'ON entreprit le grand ouvrage que nous nous
proposons de faire connaître , la collection , importante
à plusieurs égards , dont il doit retracer les vues pittoresques
et perspectives , existait encore. Dispersée depuis
, elle ne peut se reproduire que par les souvenirs ,
et ce qui , pour les beaux arts , est sans doute préférable,
par les descriptions où le crayon de l'artiste est associé
aux talens du littérateur . Si le Musée - Français établi
aux Petits -Augustins , subsistait de nos jours , l'ouvrage
dout on annonce la première livraison , n'en serait ni
moins utile , ni moins curieux , par l'heureuse et savante
composition des planches , par leur exacte description ,
(1) Paris , imprimerie de Pierre Didot. - Se trouve chez Jou-
BERT , rue Pavée , no . 3. Première et deuxième livraisons , composées
de chacune quatre planches et de quatre feuilles de texte ;
format atlantique Prix de la souscription : chaque livraison en papier
fin, 36 fr .; en papier vélin , 48 fr . ; papier vélin, épreuves avant
la lettre , 72 fr. ; et chez PLANCHER , libraire du Mercure , rue
Poupée, n. 7.
Nota. La liste des souscripteurs sera imprimée à la fin de l'ouvrage
, qui aura cinq livraisons . Les personnes qui souscriront avant
le 25 août ne paieront la livraison que 30 fr . papier fin, 40 fr. papier
vélin , et bo f. les épreuves avant la lettre. Passé cette époque "
les prix indiqués ci-dessus seront irrévocablement maintenus,
2
18 MERCURE DE FRANCE.
par l'ensemble de faits et d'idées qu'elles réunissent ;
car cet ensemble en ferait comme un cours historique
et général sur les arts du dessin en France ; cours où
l'exemple serait toujours placé à côté du précepte .
Mais l'utilité déjà si grande d'un pareil ouvrage
s'accroît encore par la suppression de l'établissement
public qui en est le sujet : l'intérêt des arts avait seul
déterminé sa formation ; des intérêts supérieurs , sans
doute , celui des grands noms de notre histoire , des
grands souvenirs de la monarchie , le respect pour les
morts , qui n'est dans les nations qu'une sorte de piété
filiale , ont remis la plupart des monumens assemblés
dans ce Musée , à la place que la reconnaissance publique
ou de royales volontés avaient d'abord assignée
aux restes vénérables qu'ils renfermaient presque tous.
C'est ce premier et noble motif de leur édification , qui
semble s'être renouvelé pour opérer leur récente dispersion
, et suffire aussi à la justifier. Nous sommes
trop près de la plupart des illustres personnages qui
reposent dans ces tombeaux , pour que leurs marbres
religieux ne soient déjà plus pour nous que des monumens
de nos arts ; et les sentimens qui pénètrent l'âme
à leur aspect , semblent bien peu propices aux attentives
et froides observations de l'étude . Comment les porter
sur le chef-d'oeuvre du ciseau de Tuby qu'a dirigé le
crayon de Lebrun , sans être obligé d'oublier qu'il recélait
en lui les reliques du grand Turenne ? Et comment
oublier le héros , pour ne chercher que la main
de l'artiste ? Si les intérêts de la morale sont supérieurs
aux intérêts des arts , laissons Turenne reposer au milieu
des héritiers de ses vertus et de son courage ;
là son véritable tombeau de famille ; et pour être justes
à la fois et conséquens , gardons- nous de confondre ici
les monumens de l'antiquité avec ceux de nos âges modernes
. Les premiers n'offrent en général que des non.s
ou des faits ignorés ; ils peuvent ne plus servir qu'à la
réputation de l'artiste ou à l'histoire des arts ; mais les
seconds appartiennent encore à nos affections , à notre
c'est
JUILLET 1819 . 19
gloire , à celle de la patrie . Respectons-les , et conservons
-les d'abord à ces titres ; leur étude ne doit venir
qu'après.
Ce n'est pas que nous considérions les belles produc
tions de nos arts comme étrangères à cette gloire ;
toutes les créations du génie ajoutent aussi à son éclat ,
et l'histoire nomme , avec un égal empressement , les
grands artistes et les bons princes.
On peut dire que l'ouvrage qui fournit le sujet de
ces réflexions , doit contribuer à faire vivre la mémoire
des uns et des autres ; on y parle à la fois de Louis XII
et de Henri IV , de Jean Goujon et de Pujet.
La description des planches y est précédé d'une introduction
où l'auteur , M. de Roquefort , connu par
de bonnes recherches sur le moyen âge , a réuni , dans
un cadre resserré , des considérations générales sur
l'origine des arts en France , qu'il rattache , par quelques
conjectures , aux premières relations des Gaules avec
les peuples de la Grèce . Il indique ensuite les modifications
que leurs principes et leurs règles durent subir
par l'influence des Romains et les invasions des peuplades
septentrionales , sous les deux premières races
des rois Francs. Enfin il est conduit , par l'ordre des
temps , à examiner plus spécialement quelle fut la véritable
origine de l'architecture vulgairement appelée
gothique , employée dans nos vieux temples chrétiens
et dont l'arbitraire des proportions , le grêle élancement
des formes et les arcs en ogive sont les principaux caractères.
Comme toutes les questions de fait , cette difficulté
doit être résolue par les faits , les opinions ne pouvant
pas entrer comme élémens dans son examen , à moins
qu'elles ne soient des conséquences rigoureuses des
premiers. Ici de graves autorités nous laissent incertains
entre des avis contraires également imposans par
le nom de leurs auteurs. M. Quatremère de Quincy est
cité , par M. Roquefort , comme attribuant aux Sarrasins
d'Espagne l'introduction en France de l'architec20
MERCURE DE FRANCE .
ture gothique. Ce savant académicien rapporte en effet
aux conquêtes des Arabes et aux guerres que leur fit
Charlemagne dans la Péninsule , cette communication
du goût et ces imitations du style arabe qu'on retrouve
dans notre architecture gothique des neuvième et
dixième siècles ( 1 ) , et il serait difficile de ne pas reconnaître
la vérité de cette observation , à laquelle nombre
de monumens de cette époque rendent témoignage ;
mais elle ne préjuge rien spécialement à l'égard de l'invention
de l'arc en ogive , qui est ici l'un des points
importans de la difficulté , puisque les voûtes de ce
genre ne se retrouvent que daus des constructions postérieures
au dixième siècle de l'ère vulgaire . M. Quatremère
de Quincy n'a donc point voulu dire que l'arc
en ogive fût une de ces imitations du style arabe qui ,
dans les neuvième et dixième siècles , furent adoptées
pour notre architecture . M. de La Borde , qui a si bien
vu les monumens de l'Espagne , a constaté en effet qu'il
existe une singulière analogie entre les édifices arabes
et nos édifices gothiques ; mais il affirme en même
temps qu'il n'y a aucune trace de la voûte en ogive
dans les constructions arabes de l'Espagne , de Fez et
de Maroc (2 ) . Il nous paraît résulter des recherches des
deux académiciens , 1 °. que notre architecture gothique
a , dans son ensemble , une singulière analogie avec
l'architecture des Arabes ; 2 ° . que cette analogie est le
résultat de leur invasion en Espagne et dans la plus
grande partie de la France ; 3 ° . que l'arc en ogive , le
principal caractère de l'architecture gothique , n'est
point employé dans les édifices arabes ; 4 ° . que l'époque
et les causes de son adoption restent encore ignorées .
Les trois premières propositions sont irrefragables , et
c'est en les isolant de la quatrième , en les considérant
comme des règles absolues et certaines , que l'on voit
7.
( 1) Encyclopédie méthodique , Dictionnaire d'Architecture , t. I ,
p. 73.
(2) Voyage pittoresque d'Espagne , notice historique , t . I , p. 43 .
7
JUILLET 1819.
21
toutes les incertitudes relatives à l'origine de l'architecture
gothique , se réduire en une seule dans ces termes :
Quelles sont l'époque et les causes de l'invention de la
voûte en ogive qui est particulière à cette architecture ?
Pour contredire les premières propositions , il faudrait
montrer , dans notre architecture , quelques traits arabes
sur les édifices antérieurs à nos relations avec ce peuple
; mais jusque- là tout y est , bien ou mal , grec ou
romain , italique ou lombard.
Faut-il donc , comme le veut M. Roquefort ( page 8
de l'Introduction ) , ne voir dans l'invention de l'arc
en ogive qu'une preuve de la compléte décadence de
l'art de bâtir dans ces temps malheureux , et de l'ignorance
des artistes , incapables alors de construire des
voûtes en plein ceintre ? Tant de considérations doivent
concourir à l'examen de cette question , qu'on n'oserait
facilement préférer aux doutes qui obscurcissent les
raisons sur lesquelles l'auteur du texte de cet ouvrage
fonde son opinion ; et s'il était reconnu que tel arc en
ogive à plusieurs ceintres exigeait plus de science qu'un
autre en plein ceintre qui n'est qu'un arc de cercle ,
faudrait dès -lors avouer , peut-être , que ce genre de
construction fut plutôt un caprice ou une erreur du
goût , qu'un effet de l'impuissance des artistes .
il
Mais quelle que soit l'opinion des habiles sur cette
matière , l'érudition de l'auteur qui la traite de nouveau ,
l'intérêt qu'il a répandu sur cette discussion en recueillant
et comparant des analogies et des dissemblauces
que fournissent plusieurs monumens de l'antiquité , le
soin avec lequel il indique les nombreux ouvrages qu'il
a consultés , doivent faire du sien , à plusieurs égards ,
un bon guide pour les artistes , et ajoutent un grand
intérêt à celui qu'excitent déjà les estampes qui le
composent.
La première et la seconde livraison en contiennent
chacune quatre ; elles représentent le tombeau du roi
Dagobert dans le jardin Elysée , où il était placé ; la
salle du treizième siècle , la salle du quinzième siècle ,
22 MERCURE DE FRANCE .
9
la salle du seizième siècle , la salle du dix- septième
siècle , vue du fond ; la salle du dix -huitième siècle
vue de la porte d'entrée , vue du tombeau d'Héloïse et
d'Abaelard , Ces planches sont exécutées avec le plus
grand soin ; l'architecture surtout y est savamment
traitée , et c'est une nouvelle preuve du beau talent de
M. Réville , l'un de nos plus habiles artistes en ce genre .
L'estampe de la salle du treizième siècle se distingue
des autres par son fini précieux , son exacte perspective
, et la convenance des teintes , qui distribue habilement
la lumière sous ces voûtes spacieuses , et laisse
facilement distinguer les monumens qu'elles couvrent.
Cette planche nous a paru la plus parfaite , et elles ont
toutes un grand mérite. On pourra remarquer , dans
celle qui représente la salle du quinzième siècle , que le
fond , un peu noir , ne se dégrade pas assez dans l'intérêt
de la perspective , et que , dans le tombeau de Dagobert
comme dans le tombeau d'Abaelard , le paysage,
d'ailleurs bien composé , bien exécuté , écrase le monument
qui semble fuir le premier plan , et où des tailles
pénibles et trop fortes donnent aux détails des bas-reliefs
, le même noir qu'à l'ensemble de ces tombeaux .
Mais ces légères imperfections , qui ne tiennent point
à l'insuffisance des artistes , peuvent être facilement
évitées dans les trois livraisons suivantes . Nous avons
dit de la première et de la seconde assez de bien , et
elles le méritent , pour que cette belle entreprise obtienne
des artistes studieux et des amateurs qui s'intéressent
aux plus importantes productions de notre
école , les suffrages et les encouragemens auxquels cet
Ouvrage nous semble avoir des droits assurés.
Le roi , en lui accordant une publique protection , et
permettant qu'il s'achève sous ses augustes auspices , a
décerné d'avance à ses auteurs la plus honorable récompense.
L'exécution typographique du texte répond complé
tement à la bonne exécution des planches : c'est assez
de dire qu'il sort des presses de M. P. Didot l'aîné , si
JUILLET 1819.
23
justement célèbres , et qui sont pour la France l'une de
ses plus réelles et de ses plus utiles supériorités .
J. J. CHAMPOLLION- FIGEAC.
mwww wwwwww
FABLES par M. le baron de Stassart , des académies de
Lyon , de Marseille , de Vaucluse , etc. ( 1 ).
ON a cru long-temps la langue française peu propre
à traiter le genre de l'apologue . Dans cette persuasion ,
Patru voulait détourner La Fontaine de son dessein
d'écrire des fables . Heureusement le bon homme aima
mieux suivre son génie que les conseils de Patru .
Le législateur du Parnasse , Boileau , ne croyait pas
non plus la langue française susceptible de se prêter à
cette variété de tons , à cette précision et à cette naïveté
qu'exige la fable : aussi en donnant , dans son Artpoétique
, des règles de tous les genres de poésie depuis
l'épopée jusqu'à l'épigramme , il ne dit pas un mot de
la fable.
La fable est donc , en France , une plante exotique ,
qui y a été naturalisée par La Fontaine ; elle y a jeté
des racines profondes , et c'est à présent une de celles
que l'on voit le plus souvent fleurir dans les champs de
notre littérature .
Les paraboles des livres sacrés des Hébreux , et les
apologues de l'Indien Bidpaï ou Pilpaï , paraissent être
les plus anciens monumens que l'on connaisse en ce
genre. Les Orientaux ont beaucoup vanté leur Lockman
; il est célèbre chez eux depuis des milliers d'années
: il passe pour avoir été , comme Esope , esclave
laid et contrefait . Mahomet faisait un si grand cas des
(1 ) Un vol . in- 12 ; 3º . édition , Paris , 1819 ; chez MONGIE aîné ,
libraire , boulevard Poissonnière .
Et chez PLANCHER , libraire du Mercure , rue Poupée , nº . 7-
24
MERCURE DE FRANCE .
apologues de Lockman , qu'il a consacré un chapitre
entier de son Koran pour vanter la sagesse de ce fabuliste.
Ce chapitre porte le nom de Lockman .
Les recueils publiés en grec sous les noms d'Esope ,
de Gabrias , ont été pour la plupart imités des fabulistes
dont nous venons de parler : ils sont , à leur tour , devenus
les modèles des fabulistes latins , parmi lesquels
on distingue Phedre , Saint- Cyrille , Aphtonius , Romulus
, Avien , Falerne , Abstemius , Camerarius , etc.
Les écrivains arabes ont , en quelque sorte , fait de
l'apologue la base de toutes leurs compositions ; en
sorte qu'il devient impossible de les citer. Les trouvères
et les écrivains du moyen âge ont aussi cultivé
cette plaine , que La Fontaine a trouvée si fertile , qu'il
a dit :
Et ce champ ne se peut tellement moisonner ,
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner .
Parmi cette foule de glaneurs que l'on voit se presser
sur les pas du bon homme La Fontaine , nous distinguons
Lamotte , Lenoble , Florian , Dorat , Imbert ,
Grosellier , Fumars d'Ardenne , Ganeau , le duc de
Nivernois , l'abbé Aubert , Le Bailly , Arnault , et autres
. Et voilà M. le baron de Stassart qui arrive , son
recueil à la main ; il annouce qu'ayant joui en 1818 ,
à la campagne , d'un loisir que d'importans et nombreux
travaux ne lui avaient pas encore permis de
goûter , il a succombé à la tentation de faire des fables ,
et que , sans s'en douter le moins du monde , il s'est
trouvé , à la fin de l'hiver , avoir composé un recueil
de cent vingt- neuf fables , en y comprenant le prologue
et l'épilogue. Tudieu ! M. le baron , comme vous y
allez ! La Fontaine n'avait pas cette fécondité ! Pourquoi
nous mettez - vous dans votre confidence ? On
pourrait croire , à la manière dont quelques- uns de vos
apologues sont tournés , qu'ils n'ont pas été jetés à la
volée , comme vous voulez bien nous le dire. Par exemple
, je demande au lecteur si la fable que je vais mettre
sous ses yeux , n'a pas été travaillée avec soin .
JUILLET 1819.
25
LE LION ÉDENTÉ.
Du lion amoureux on connaît l'imprudence .
Sans griffes , sans dents , sans défense ,
Poursuivi par les chiens , il eut force embarras
Pour se tirer du mauvais pas
Où l'avait entraîné sa folle imprévoyance .
Enfin , mais non sans peine , il gagne ses états .
Qu'y trouve-t-il ? Tout est dans l'anarchie.
On avait méconnu ses lois.
Mais s'il voulait qu'on respectât ses droits ,
Devait-il quitter sa patrie ?
Le retour du monarque ébranla les esprits .
On ignorait , dans le pays ,
Les détails de son aventure.
Les animaux , grands et petits ,
Craignaient une déconfiture.
Pourtant notre sire Lion
Connaissait sa position.
Ce n'était point le cas de se montrer sévère .
Il prit donc un ton débonnaire ,
Fit une proclamation
Où paraissait le roi beaucoup moins que le père :
De ce qui s'était dit , de ce qui s'était fait ,
Il promit à chacun l'oubli le plus complet.
C'était indulgence plénière .
Un seul point déplaisait. En style trop pompeux ,
A tout propos , et dans chaque ordonnance ,
On rappelait ce pardon généreux.
Du reste , il eut d'abord une heureuse influence .
On voyait , pleins de confiance ,
Sous un sceptre de paix tous les coeurs réunis .
Mais au respect , à la reconnaissance
Bientôt succéda le mépris ;
Car chacun sut que la clémence
( La gueule du lion , vraiment ,
Le prouvait assez clairement )
Etait le fruit de l'impuissance .
Honni de ses sujets , notre sire édenté
Du trône fut précipité.
26 MERCURE DE FRANCE .
Pardonner , c'est , je crois , agir avec sagesse .
Mais se donner des airs de magnanimité
Sans y joindre l'autorité ,
N'est- ce pas au grand jour exposer sa faiblesse ?
Il est vrai , M. le baron , que toutes les fables de
votre recueil ne sont pas à comparer à celle- ci ; il en
est beaucoup qui ressentent la précipitation avec laquelle
vous les avez composées . Votre première édition
offrait beaucoup de taches qui ont disparu à la seconde .
D'heureux changemeus font distinguer votre troisième
édition. Au lieu de grossir votre volume , corrigez et
polissez sans cesse les apologues déjà faits ; c'est ainsi
que vos fables s'avanceront vers la perfection dont elles
sont susceptibles ; mais , pour y arriver , Hátez - vous
lentement , et surtout
Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage.
La Fontaine a employé toute sa vie à composer un
recueil qui n'est pas le double en grosseur de celui qui
ne vous a coûté que trois mois .
A la suite des fables de M. de Stassart , se trouvent
des notes elles n'ont pas été placées uniquement pour
allonger le volume , comme cela se pratique . Ces notes
présentent beaucoup d'intérêt .
Malgré la promptitude avec laquelle M. de Stassart
dit avoir composé ses fables , on peut assurer que leurs
sujets sont en général bien choisis ; que la versification
en est aisée et facile , et qu'elles se feront toujours lire
avec plaisir.
C. DE ST.-D.
mmmmm mmmmíˇmmmmmmm
VARIÉTÉS .
De l'influence de la politique sur la littérature , les
sciences et les arts .
AVANT la révolution , les hommes livrés à la politique
étaient en petit nombre , comparativement à l'époque
JUILLET 1819. 27
présente . Ce nombre se bornait à ceux qui aidaient le
prince à gouverner l'Etat , qui occupaient ou sollicitaient
les hauts emplois..
En 1787 , l'assemblée des notables commença à faire
germer dans toutes les têtes ces idées nouvelles qui
amenèrent des changemens si importans dans la situation
particulière de la nation .
En
1789 , l'assemblée nationale fit éclore toutes ces
idées , et , au nom de la liberté , la politique s'empara
exclusivement de tous les esprits . Les agriculteurs ,
les manufacturiers , les marchands , enfin toutes les
classes de la société se livrèrent aux discussions des
droits des peuples ; les écrivains suivirent le torrent ,
et le Mercure de France lui - même ne put se mettre à
l'abri de la contagion.
Les Muses , effarouchées à la vue de nos fureurs ,
désertèrent un pays si cher à leurs souvenirs ; on brisa
leurs lyres , et la politique menaça de les remplacer par
la barbarie .
Enfans informes de la politique , l'opinion , l'esprit
de parti vinrent réguer avec elle , et la venger de l'oubli
où les beaux -arts , les sciences et les lettres l'avaient
tenue si long - temps . C'est à eux que l'on doit ces ouvrages
si bizarres qui dégradèrent la scène et l'imprimerie.
Le calme sembla renaître sous l'empire de Napoléon,
malgré tant de guerres d'abord glorieuses et ensuite si
fatales! Les lettres , les sciences et les arts brillérent
d'un nouvel éclat , et il suffit de citer des noms pour
prouver qu'au milieu des agitations d'une longue révolution
le génie n'avait pu s'éteindre . Ainsi , de la foule
de nos hommes les plus recommandables , soit que nous
pleurions leur perte récente , soit que nous les possédious
encore
, nous nous bornerons à nominer MM. Aiguan
, Arago , Arnault , le général Andréossy , Boyeldieu
, Biot , Berthollet , Chénier, Castellan , Chérubini ,
Choiseul - Gouffier , Cuvier , Chaptal , David , Ducis ,
Daunou , Delille , le général Dumas , Etienne , Four28
MERCURE DE FRANCE .
croy, Girodet , Ginguené , Gros , Grétry, Jay , Lalande,
Lagrange , Langlès , Légouvé , Laplace , Lacroix , Lemercier
, Monge , Millin , Mébul , Monsigny , Quatremère
de Quincy , Raynouard , Silvestre de Sacy , Say ,
Vauquelin , Vien , Visconti et tant d'autres encore .
Sans des prétentions exagérées la révolution , renouvelée
au commencement de 1815 , eût été terminée.
après le premier retour du roi . La politicomauie , qui
avait pensé nous coûter si cher , reprit de nouvelles
forces , et l'inquiétude des esprits ayant favorisé le 20
mars , il fallut que le second retour nous rendît à nousmêmes
en nous promettant un sage repos , pour que
nous puissions espérer un avenir plus convenable à nos
habitudes et à nos goûts. Mais les esprits ne s'appaisèrent
point tout d'abord. Il eût été imprudent alors de
publier un journal purement littéraire , et il était destiné
au Mercure d'en fournir la preuve .
Aujourd'hui , que nos institutions sont établies sur
des bases fixes , que nous sommes déjà loin des évènemens
qui avaient troublé notre tranquillité , et changé
jusqu'à nos moeurs , tout porte à croire que le charme
des lettres remplacera bientôt cette fureur politique
qui n'était excusable qu'alors qu'il ne nous était point
permis de compter sur l'avenir.
Dans un prochain numéro nous reviendrons sur un
sujet intéressant , que nous abandonnons aujourd'hui
pour ne pas retarder notre première publication .
•
Puissions nous parvenir à convaincre nos compatriotes
qu'en s'abaudonnant , ainsi qu'ils l'ont fait
jusqu'à présent , à ces discussions politiques qui éner
vent les facultés de l'âme et du goût , ils peuvent nous
ramener à la barbarie de nos premières années ; que
ces discussions nuisent à notre commerce , à notre industrie
, à notre gloire , à notre bonheur ! Puissionsnous
les ramener à leur ancien amour pour les lettres ,
les sciences et les arts , qui peut seul nous rendre cette
richesse et ce repos que la politque nous a si cruellement
enlevés ! E. T. B.
JUILLET 1819. 29
mwwwwwmmmmmm
DU BONHEUR DES ROIS.
Volaire savait bien que la meilleure condition n'est
pas celle des rois . Il avait vu de près , et appprecié à
sa juste valeur , cette grandeur imposante qui cache le
prince à ses sujets . Il pensait que la justice et la bonté
peuvent seules rendre les rois heureux .
Les souverains n'auraient aucun repos , n'éprouveraient
aucune jouissance si , se sacrifiant aux devoirs
attachés à la royauté , ils livraient tous leurs momens
aux méditations profondes que semble leur imposer le
bonheur des peuples , que les peuples leur ont confié .
C'est dans le travail des lois , dans les mesures saus
nombre commandées par l'intérêt de ses peuples , c'est
daus la représentation qu'exige l'exercice du pouvoir
suprême , que quelques écrivains disent , mais sans
raison , être un excès de vanité chez le prince ; c'est
dans les plans les plus étendus de la politique , qu'un
roi demeure presque toujours étranger au bonheur.
Tous ses instans lui sont ravis par ses ministres ,
par les grands de sa cour , par les ambassadeurs des
puissances . Tantôt occupé des moindres intérêts des
citoyens ; tantôt des moyens de se défendre coutre une
aggression étrangère ; soit sur son trône , soit dans son
cabinet , soit à la tête des armées , ses jours , qu'il a dû
destiner entièrement à ses peuples , ses jours s'écoulent
dans des occupations toujours renaissantes . Qu'il est
malheureux si des conspirations contre l'état viennent
ajouter encore des tourmens à ses nombreuses fatigues !
Après être parvenu à déjouer les projets des conspirateurs
, à ramener ses ennemis à une politique plus
conforme au bien- être des nations , il lui faut un grand
amour de ses sujets pour le porter à sacrifier des plaisirs
dont l'image l'entoure constamment.
30 MERCURE DE FRANCE .
Mais s'il maintient la paix dans son royaume , quelle
charge ne lui reste-t- il pas encore ? quels sont ses délas
semens ? Peut-on trouver quelque douceur dans une situation
qui devrait être si peu désirable ? On dirait , à
voir avec quelle fureur , souvent , on envie le trône ,
que le bonheur est attaché à sa possession . Les rois savent
difficilement être heureux .
Après l'exécution des quatre mille cinq cents partisans
de Witikind , qui ne cherchaient qu'à secouer le
joug français , Charlemagne fut-il plus grand ! Un peuple
qui se soulève contre une domination étrangère , est- il
donc si coupable ! De quel droit Charlemagne voulait-il
régner sur les Saxons ? par la force ?.... La force commande-
t- elle l'amour ? Si Charles eût pardonné , il eût
acquis l'estime , le respect , et il eût senti tout ce qu'un
trait de générosité a de délicieux pour le coeur d'un
monarque ; générosité qui sert presque toujours la politique
la clémence eût fait trouver à Charles le véri
table bonheur.
Henri IV connaissait bien cette ressource des sou.
verains , de pardonner à ses ennemis . Après une guerre
civile , due à la faiblesse moins qu'à l'hypocrisie de
Henri III , à l'ambition du duc de Mayenne , au fanatisme
des ecclésiastiques ; Henri , au lieu de punir des
Français égarés , au lieu de les chasser de leur patrie ,
se conserva , se fit des sujets fidèles , en promettant
d'oublier qu'ils avaient été coupables.
si elle prouve
Si la clémence est la vertu des rois ,
une grande élévation d'âme , nous avons raison de dire ,
avec Montesquieu , que c'est un bonheur pour eux
d'avoir à l'exercer.
La Clémence était une divinité des anciens , qui la
représentaient une branche de laurier d'une main , et
une lance de l'autre . A Athènes , le pied de sa statue
fut un asile . A Rome , on lui éleva des temples et des
autels . Quel peuple a jamais douté que la clémence fût
la plus brillante vertu des rois ? A la suite des révolutions
, il y a toujours eu de grands coupables ; et ce qui
JUILLET 1819 .
31
fait la gloire de quelques princes , c'est de leur avoir
accordé un généreux pardon . Souvent même le nombre
des criminels fut si grand , que , quelque sévère que soit
la justice , elle dut s'en effrayer . Eh bien , la clémence
des bons rois peut voler au-devant d'eux .
Nous ne ferons pas de la maxime de La Rochefoucault
, une maxime générale : la clémence des princes ,
dit-il , n'est qu'une politique pour gagner l'affection des
peuples . Nous croyons , au contraire , que les rois sont
heureux lorsqu'ils peuvent en faire usage , et que c'est
elle seule qui constitue leur bonheur. E. T. B.
mwmn wwwwww
MÉDAILLE DÉCERNÉE A DAVID .
Noble modèle des grands talens et des belles actions ,
M. David , accueilli chez nos voisins , a su donner à ses
ouvrages une destination bienfaisante ; il a fait exposer
son superbe tableau d'Eucharis et de Télémaque , au
profit de la classe indigente dans différentes villes du
royaume des Pays - Bas . La ville de Gand a décerné à
cette occasion , au peintre européen , une médaille trèsriche
et d'un grand modèle . Cette médaille rend , d'un
côté , les traits mêmes du tableau , appuyé contre une
colonne isolée , sur laquelle la ville de Gand , protectrice
des beaux arts et des lettres , et désignée par ses
attributs , vient de tracer de la main droite , en caracractères
grecs d'une forme très-antique , le nom de
THAEMAXOZ ; et en caractères cursifs français , le
nom d'Eucharis ; plus bas , en lettres lapidaires , URBS.
GANDA. Gr . On devine qu'occupée à tracer le mot Grata,
elle ne songe qu'à exprimer sa reconnaissance.
Sur le socle sont transférés les mots mêmes qui font
la signature du tableau : David , pinx . Bruxell. 1818 .
De la main gauche , elle pose six couronnes ou branches
de laurier sur le tableau.
32 MERCURE DE FRANCE .
La légende porte :
Soc. reg. bonar. art. et liller. L. David.
pictori. principi.
L'exergue :
Gandæ .
VIII.
Mense . jun. MDCCCXVIII .
Sur le revers , on lit l'inscription suivante :
Quod
Tabulam
Urbis Gandæ incolis
Ostendendo ,
Pietatis in pauperes ,
Amicitiæ erga sodales
Boni erga Belgos animi
Triplex specimen obtulit ;
Hospiti grato
Hospites et ipsi gratissimi ,
Ne rei memoria periret ,
Hoc numisma
Præmium beneficii ;
D. D.
On sait que le tableau de Télémaque et d'Eucharis
fait aujourd'hui l'ornement de la galerie de M. le comte
de Schoenborn à Munich. Les nombreux élèves de M.
David n'apprendront pas sans intérêt que , s'ils sont
encore privés de la présence de leur maître et de leur
ami , les villes mettent leur orgueil à l'accueillir ; qu'elles
préparent , pour chacun de ses ouvrages ,
des expositions
philantropiques et triomphales , et qu'elles s'empressent
d'ajouter de nouveaux lauriers aux couronnes
accumulées sur son front , en décrétant des monu .
mens impérissables pour perpétuer la gloire de ses
chefs - d'oeuvre et le souvenir de ses bienfaits . T.
Ayant appris que les Journaux se disposaient à proposer
une souscription en faveur de madame veuve
Desarnod , nous nous empressons de faire connaître
JUILLET 1819 .
33
que celte souscription a pour but de former une rente
viagère à cette dame , âgée de soixante -dix ans , mère
et grand'mère de dix enfans .
Les services que feu M. Desarnod a rendus comme
architecte , ingénieur , caminalogiste , membre de plusieurs
sociétés savantes , auteur des foyers salubres et
économiques , qui portent son nom , et de plusieurs
autres constructions pyrothecniques , engageront sans
doute nos abonnés à concourir à une bonne oeuvre.
Notre Bureau recevra les souscriptions.
MERCURIALE .
L'IMPRESSION de notre premier Numéro était déjà fort
avancée lorsque nous avons reçu cette lettre , que nous
nous empressons d'offrir à nos lecteurs .
A MM. les Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS ,
Vous avez dû rencontrer dans le monde quelques - uns
de ces individus qui , par leurs prétentions à de profondes
connaissances , semblent vouloir sortir de la sphère où
ils sont placés , c'est -à- dire , faire oublier que l'état qu'ils
professent est bien l'état qui leur couvient. Chacun
veut paraître au- dessus de soi- même. Le médecin se
ferait croire magistrat , si l'habitude de têter le pouls
ne le ramenait insensiblement à sa première profession .
L'avocat paraîtrait un grand législateur , si , journellement
occupé du soin de commenter les lois existantes ,
il ue divaguait alors qu'il propose des lois nouvelles.
Le commis d'un ministre pourrait passer pour un diplomate
distingué si , dans les rapports qu'il voudrait établir
entre les souverains , il apportait de la pénétration
3
34
MERCURE DE FRANCE .
et du jugement , qualités très - rares chez les burocrates ,
du moins en général . Eufin , quels que soient leurs
moyens , dans quelque classe de la société qu'ils se
trouvent, ces hommes , dont j'attaque la malheureuse
espèce , font à la fois l'ennui et la risée de ceux qui
sont dans l'obligation de les entendre .
Si c'est une confiance déplacée , un vice chez les
gens d'un état recommandable , dans ceux d'un état
moins élevé , c'est un ridicule des plus grands . Les
limonadiers , par exemple , qui , le tablier assuré sur lęs
hanches et la serviette à la main , devraieut se borner
à servir et desservir le public ; les limonadiers semblent
maintenant vouloir être des personnages . Vous
entrez dans un café , on vous sert pressé de vous
retirer , vous frappez , vous appelez le garçon ; mais
c'est le maître qui se présente . Quelle est votre surprise
un homme très-bien mis , sans tablier ni serviette
, que vous avez entendu parler assez haut et
d'un ton peu mesuré , c'est celui-là qui va sonner et qui
commande à son garçon de recevoir votre argent !
Orgueil ! que tu changes les hommes !
J'en connais un grand nombre atteints de ce genre de
folie . Mais ce sont ceux-là avoisinant le plus les théâtres
que leur importance suffirait pour rendre insoutenables
, si , à la sottise de leur air , ils ne joignaient
encore celle de leurs discours.
Je ne vous en peindrai qu'uu , qui peut servir de
type à beaucoup d'autres. Vous a - t-il vu plusieurs fois
a- t-il cru s'apercevoir que vous l'avez traité avec quelque
considération , dès-lors il oublie sa cafetière et ses
fourneaux ; il vous adresse librement la parole ; en vain
vous vous réduisez à des monosyllabes , il poursuit
toujours , veut avoir votre avis , ou plutôt il veut vous
amener à approuver le sien. Des habitués causent - ils
ensemble , et s'agit il d'ouvrages nouveaux , de littérature
ou de politique , le voilà se mêlant de la conversation
, contredisant sans égard , et soutenant son opinion
avec une chaleur impertinente . Qu'il soit question
JUILLET 1819.
35
de voyages , de poésie , d'histoire , des résultats d'une
science quelconque , il faut qu'il raisonne , qu'il discute
, qu'il prouve . On ne s'arrête pas en aussi bon
chemin. Le cafetier discoureur , enthousiaste de luimême
, fier de son faux savoir , devient insolent. Les
habitués se lassent , s'éclipsent . On ne va pas où il n'y
a pas foule. Les passans , ne voyant personne , vont
ailleurs , et le fat est bientôt dans l'isolement au milieu
de son café .
Cette rage de vouloir être quelque chose est pernicieuse
à nombre de petits marchands , qui se croient
de grands génies, parce que de plus imbécilles qu'eux ,
ou de plus intéressés , prêtent une oreille complaisante
à toutes les niaiseries qu'il leur plaît de débiter .
Je conclus donc , Messieurs , à ce que , dans un article
aussi court que vous pourrez le faire sur ce sujet ,
vous fassiez comprendre à cette grande quantité de savans
en boutique , et en particulier à mon cafetier raisonneur
, autant pour l'intérêt du public que pour le
leur , qu'il y a vanité et inconvenance dans leur conduite
; qu'on se voue sinon au mépris , du moins à la
satire de ses concitoyens , en s'efforçant de paraître ce
qu'on n'est pas en effet ; qu'on commence par être
ennuyeux , qu'on finit par être insupportable et ridicule.
Que le ciel vous préserve de la rencontre de six espèces
de gens qui sont assez communs aujourd hui :
d'un politique forcené , d'un médecin coureur de procès
, d'un avocat législateur , d'un commis diplomate ,
d'un marchand qui se croit déplacé dans son commerce
; mais surtout d'un cafetier bel esprit.
Recevez , Messieurs , etc. E.
Un graveur , M. L- , connu par sa difformité et
par son amour pour les jolies servantes , vient de donner
au public une scène des plus ridicules .
Afin d'ôter à la médisance tout prétexte de le noir36
MERCURE DE FRANCE.
cir , il logeait sa jeune et intéressante gouvernante dans
une chambre de sa maison , mais un tant soit peu
éloignée de son appartement. Là , méprisant les bontés
de sou maître , chaque jour, à onze heures du soir, cette
aimable personne recevait M. P... , libraire , qui, grand,
bien fait , doué d'une force physique rare , lui offrait
un bien doux dédommagement des entreprises déplaisantes
de M. L....
Mais qui sait jusqu'à quel oubli de soi - même l'excès
d'une jalousie horrible peut conduire un honnête homme
! M. L... , instruit des déréglemens de sa chère servante
, l'enferme dans son appartement ; et voulant punir
l'audace de son heureux rival , il la remplace au
rendez-vous accoutumé , et s'arme d'une paire de pistolets
. M. P... arrive , frappe trois coups ; on lui ouvre
; mais , ô ciel ! qui se présente à ses yeux ? Après
les premières invectives , on allait en venir aux mains,
lorsque M. L... , dans l'aveuglement de sa colère , s'avise
de crier au voleur. M. P... croit prudent de se sauver.
Mais qui peut éviter son destin ! A peine est- il dans
la rue , toujours poursuivi par son adversaire , qu'une
patrouille qui passait , hape celui que sa fuite et le bruit
de M. L... indiquaient pour le voleur . Parmi les honmes
de la patrouille , il y avait deux libraires ; on se reconnut.
Quoi ! c'est vous , L... ! - C'est vous , C... ! -
Quoi ! c'est vous , P... ! vous , un voleur !!! On va au
corps-de - garde du Pont - Neuf ; on s'explique , et le chef
du poste , suffisamment éclairé , ordonne la mise en liberté
du prévenu . Tout semblait devoir finir là . Cependant
M. L... , plus furieux encore de voir sa proie
lui échapper à si bon compte , que d'avoir été bafoué
par un poste entier , rejoint M. P... sur le quai des Orfèvres
, et le menace de nouveau de le tuer s'il ne se
rend pas à un autre poste . Il eût été facile à M. P ...
de prendre ce fou et de le jeter dans la rivière , lui et
ses pistolets ; mais il céda . Les voilà arrivés au corpsde-
garde du Pont- au-Change , occupé par des soldats
de la ligne. L'officier entend la plainte de M. L... ; et
JUILLET 1819.
31
comme il ne s'agissait rien moins que d'une tentative
de vol , M. P ... est provisoirement gardé . Le lendemain
matin , conduit par- devant le commissaire de police
, ce libraire se fit réclamer , et parvint enfin à rentrer
chez lui .
Ce n'est pas tout encore ! Amour, puisque tu perdis
Troie , il te fut bien facile de faire perdre le sens commun
à ce pauvre M. L.... Il forme une plainte contre
son rival , et l'attaque en police correctionnelle. Le tribunal
, saisi de la cause , et après avoir entendu les
parties et leurs avocats , renvoya le prononcé de son
jugement à huitaine , voulant sans doute favoriser un
arrangement .
On assure que M. L... , qui n'est pas tout-à-fait une
bête , surtout lorsqu'il s'agit de sa jolie servante , a ob--
tenu , lui payant les frais , que le jugement ne serait pas
prononcé.
On dit que M. L... excusait sa servante par ce raisonnement,
qu'il est pardonnable à la vertu de trébucher
quand elle n'a pas de meilleur appui qu'un
homme laid et difforme. Ainsi Vénus ne fut ni moins
belle , ni moins aimée après que Vulcain eut prouvé à
tous les dieux qu'il était un sot.
--
rituel
On dit que M. M*********** , critique aussi spique
mauvais écrivain politique , se décide à ne
plus s'occuper que de théâtres. Nous donnons cette
nouvelle , bien qu'elle nous paraisse dénuée de fondement
, pour que nos lecteurs. soient à portée de juger,
plus tard, si le charme des lettres peut l'emporter jamais
sur la frénésie de l'opinion .
Que lesgourmands sont heureux ! pourquoi n'exis
te -t - il plus de ces gros prieurs à face rubiconde ? Ils
n'auraient plus à craindre ces indigestions auxquelles
ils étaient accoutumés , grace aux talens des chimistes
modernes . Outre la Liqueur des Grandes - Indes , chez
le sieur Reveil , rue Servandoni , nº . 16 , ils auraient le
Petit Lait d'Henry IV , la Liqueur des Braves qui est
38 MERCURE DE FRANCE.
d'une force...... Mais pour faire ombre au tableau , M.
Moreaux Barbaroux , marchand de iiqueurs , place de
de l'Ecole , nº. 4. vient de mettre en vente l'Huile des
Libéraux. Ce breuvage , d'une douceur extrême , participe
de l'anisette et du noyau . Peut-être les Ultrà re 、
buteraient - ils d'abord cette liqueur sur son titre ; mais
s'ils en avaient une fois goûté , nous ne doutons pas
qu'ils ne passassent sur l'étiquette du sac.
Un dépôt de l'Huile des Libéraux se trouve au café
Sauvat , quai des Orfèvres , nº. 6 , près le Pont Saint-
Michel.
- Il paraît certain , d'après ce qu'on nous écrit de
Bruxelles , que M. David termine en ce moment le
dernier tableau ( Achille s'emportant contre Agamemnon
) dont il veuille désormais s'occuper . Peut- être ,
s'il était en France , que l'orgueil qui naît de l'admira;
tion de ses compatriotes l'engagerait à changer une
résolution si douloureuses pour les beaux arts .
On sait que les laines vigognes et grises de Cachemire
perdent , à raison de leur nuance , une grande
partie de leur prix . M. Gannal , élève de M. Thenard ,
vient de découvrir un procédé à l'aide duquel il les
décolore et leur donne une blancheur égale à celles
des laines blanches naturelles . Une pareille découverte
peut avoir d'importans résultats . Il n'est pas douteux
que le Gouvernement ne croie devoir encourager les
premiers essais de M. Gannal.
-Connaissez - vous le Café lyonnais , galerie vitrée ,
Palais- Royal , nº . 212 , à la renommée des Ris au lait ?
Eh ! vite , vite , amis de Comus , empressez -vous d'aller
visiter le graud-prêtre de ce temple. Il offre aux gourmets
des mêts délicieux , des morceaux choisis , des
vins exquis dont on peut faire des libations aussi nombreuses
que délectables . Ce qui ajoute encore un nouvel
intérêt en faveur de cet établissement , c'est le prix
modéré des objets de consommation ; c'est que le service
JUILLET 1819.
39
est vivement fait , et enfin que les garçons y sont d'une
politesse digne d'éloges .
-Gaspard l'Avisé traîne une charrette de fagots qui
tous portent une inscription ; sur l'un on lit : Chapelets
pour les gens comme il faut . Prix courant , en corail ,
1 fr . 25 cent. rouge d'Amérique , 1 fr. 15 cent . , etc.
Idem , pour les gens
du
communп en bois ordinaire
"
et de couleur , 25 cent . ; crucifix de 2 pouces , 60 cent . ,
idem , de 6 pouces, 1 fr. 80 cent . ; estampes des Martyrs
, à bon marché , 75 cent .; scapulaires , 50 cent . ;
cierges de toutes grandeurs à 3 fr . la liv . Dans le lointain
se voit une procession avec croix et bannière se
rendant au Calvaire , les mots significatifs Fagots !!!
Fagots !!! sont l'inscription de cette caricature qui se
vend à Paris , chez PLANCHER , rue Poupée , nº . 7. Le
sujet de cette Caricature est tiré de la Bibliothèque
hislorique du mois de juin 1819.
-
Le programme du concours pour le grand prix
de peinture était ainsi conçu :
« Themistocle , pour se soustraire à la haine des
» Athéniens , se réfugia chez Admète , roi des Mo-
» losses , et se fit suppliant de ce roi.
» Il prit le fils du roi entre ses bras ; et se mettant à
» genoux près de l'autel domestique , il se recommanda
» à la générosité ; ce qu'il fit par le conseil de la reine ,
qui lui indiqua ce moyen de supplication en usage ,
» et le plus puissant dans le pays. L'action se passe
» dans le vestibule du palais . >>
>>
Ce sujet de tableau paraît bien choisi ; mais nous le
croyons d'un ordre beaucoup trop fort pour de jeunes
élèves . Nous pensons qu'un peintre exercé , quelle que
soit la confiance qui naît du talent , ne serait pas à l'abri
de toute crainte , en s'occupant d'un sujet pareil . Qui
ne s'effrayerait d'avoir à faire naître dans l'âme de ses
spectateurs ce sentiment , difficile à caractériser , ce
sentiment qu'on éprouve à la vue d'un grand homme
réduit au malheur de s'abaisser , même devant un roi !
40
MERCURE DE FRANCE.
Nous rendrons compte des productions de nos jeunes
artistes , satisfaits si nous pouvons seulement trouver
lieu , dans ces productions , à louer autre chose que
le zèle .
-Le directeur de la Monnaie a prévenu MM. les
chefs des corps , tant militaires que civils , qui ont
souscrit pour la restauration de la statue de Henri IV ,
qu'il leur fera parvenir les médailles accordées par
S. M. , aussitôt qu'ils lui auront adressé la liste des.
souscripteurs appartenant à leurs corps .
Le ministre de la guerre a bien voulu que les médailles
destinées aux militaires , fussent remises dans
ses bureaux .
Les souscripteurs particuliers de Paris et des dépar
temens pourront se présenter au bureau de la Monnaie ,
rue Guénégaud , no. 8 , tous les jours depuis 11 heures.
jusqu'à 4 , pour y recevoir leurs médailles..
SPECTACLES.
En attendant que nous puissions entretenir nos. lecteurs
des nouveautés qui seront offertes par les différens
théâtres de la capitale , nous allons essayer de dire
quelques mots sur leur situation actuelle . Un coupd'oeil
rapide jeté sur les spectacles , est , je crois , un
moyen facile de faire mieux juger de leur succès ou de
leur décadence. Les succès sont rares : je parle des
succès mérités ; et la décadence est inévitable si l'on
en croit certains louangeurs du temps passé ; quant à
moi , qui ai applaudi des auteurs et des artistes célè
bres que nous ne possédons plus , je ne me crois pas
obligé pour cela de déprécier ceux que nous possédons.
Je voudrais pouvoir inviter nos auteurs et nos acteurs
médiocres à marcher sur les traces de leurs predecesJUILLET
1819.
4.
seurs , et à retarder , par des efforts réunis , cette décadence
prochaine dont on nous menace depuis si long.
temps.
Que dirons-nous de l'Opéra ? » Ce qu'en disait Labruyère
il y a environ cent ans , et ce qu'il en dirait
encore aujourd'hui :
<< On voit bien que l'Opéra est l'ébauche d'un grand
* spectacle ; il en donne l'idée. Je ne sais pas comment,
« avec une musique si parfaite et une dépense toute
<< royale , il a pu parvenir à m'ennuyer. »
Il est vrai que la musique a fait des progrès remarquables
, qu'on a perfectionné les costumes , les décoratious
, la chorégraphie ; mais ne semble-t -il pas quel
quefois qu'on y ait perfectionné l'ennui ?
Espérons pourtant que les nouveautés qu'on prépare
à ce théâtre prouveront encore à l'Europe entière que
les Français , bien qu'admirateurs des productions
étrangères qui ont parfois embelli la scène , peuvent
préférer à juste titre aux noms en i et en r, les Berton ,
les Catel , les Lesueur , les Boieldieu et d'autres encore
que nous sommes fiers de compter parmi nous , et dont
le brillant génie promet déjà de se reproduire dans plusieurs
de leurs élèves.
Les succès de Lecomte , qui fait oublier Lavigne .
ceux qu'a obtenus Damoreau , les encouragemens qu'on
a prodigués à mademoiselle Caroline , le brillant début
de madame Fay , présentent un puissant renfort qui secondera
dignement les artistes qui captivent à de si
justes titres l'admiration du public.
Le Théâtre-Français ne coûte rien au gouvernement,
et rapporte beaucoup aux desservans privilégiés de
Melpomène et de Thalie . Ne devrait -il donc pas faire
plus que l'Opéra , à qui il suffit d'éblouir les yeux et de
flatter l'oreille , qu'il déchire parfois . Il devrait confirmer
les étrangers dans la haule estime qu'ils ont pour
nos chefs - d'oeuvre dramatiques , il s'en faut bien pourtant
qu'il s'acquitte d'une manière satisfaisante de cette
obligation que lui impose notre gloire nationalę.
42 MERCURE DE FRANCE.
Il semble concourir , au contraire , à exciter plus que
jamais les alarmes des amateurs de l'art théâtral et de
nos poètes tragiques , qui ont le courage d'espérer qu'on
finira
par représenter leurs ouvrages reçus à la fin du
18. siècle . On allait jouer Bélisaire , mais la pièce a
été interdite. Nous avons eu Jeanne-d'Arc , et le cours
de ses représentations et de celles de la Fille d'honneur
est arrêté , parce que les premiers sujets , abusant de
l'importance de leurs services , font arbitrairement la
loi aux autres sociétaires . Ceux- ci ne sont pas coupables
d'un désordre dont le public ne doit point souftrir ;
il appartiendrait à l'autorité seule de prévenir de pareils
excès , si elle s'occupait plus sérieusement d'une administration
qui est une des plus considerables du luxe
national..
Nous parlerons plus tard des propositions raisonnables
que Lafond a faites au comite pour le moment où il
sera libre de se retirer , du départ présumé de Monrose,
des débutans qui ont paru nouvellement, et notamment
de mademoiselle Corneille qui n'a pas senti , en s'exposant
à paraître sur la scène française toutes les obligations
que lui imposent le nom fameux qu'elle porte , et
l'état qu'elle veut embrasser .
Second Théatre- Français . Pour nos lecteurs
que
soient à même de prévoir quel pourra être le sort de
ce théatre , nous allons leur faire connaître la composition
de sa troupe.
MM.
Joanny,
premiers rôles.
-
Tragédie.
Mesd.
Petit ,
}
reines etgrandesprin-
Victor ,
Eric-Bernard , rois.
Lafargue ,
David,
Provost , jeunes premiers.
Remy,
Duvernoy , 3e . amoureux et confid.
Thénard , 3es. roles.
Coquerel, confidens et utilités.
Laroche , cesses.
Clebert ,
Guerin , grandes princesses.
Perroud ,
Falcon , }jeunes premières.
Casaneuve , grandes confidentes.
JUILLET 1819. 43
MM.
Valmore , premiers rôles.
David ,
Provost , jeunes premiers .
Remy ,
Duvernoy, 3es . amoureux.
Thénard, raisonneurs.
Samson ,
Comédie.
Armand, premiers comiques.
Charles ,
Perroud , manteaux et finan-
Chazel , ciers.
Duparay, pères- grimes.
Menétrier ,
Sabattier , utilités.
Edouard ,
Mesd.
Délia ,
Grasseau
, premiers
roles.
Fleury,
Perroud ,
jeunes premières et
ingénuités,
Falcon ,
-
Flot,}
Gorin- Flot, 3es,
amoureuses.
Guilbert ,
Milen , } soubrettes.
Clairet ,
Dufrenoy, mères nobles et ca-
Casaneuve,
ractère
Sabattier ,
Les sociétaires sont MM. Perroud, Chazel, Armand,
Thénard , et mademoiselle Fleury . M. Loraux ( à demipart
) , est secrétaire général , et M. Picard ( à 8000 f. ,
quelle que soit la recette ) est directeur.
L'ouverture aura lieu par Iphigénie ou Cinna ; et la
première pièce nouvelle qui sera jouée est l'ouvrage
d'un jeune poëte connu par d'anciens succès .
On jouera le grand répertoire. Après les pièces du
premier ordre , on exhumera du second ordre celles que
le discernement indique depuis long-temps . Il ne sera
conservé , des comédies de l'Odéon , que le Chevalier
de Canolles , et la Famille Glinet. On assure cépendant
que M. Picard qui , par un excès de modestie , n'a
pas voulu mettre au courant du nouveau répertoire aucun
de ses charmans ouvrages , a promis de ménager au
public , pour 1821 , quelques reprises et quelques nouvelles
productions , afin de le dédommager des privations
de plaisir auxquelles il l'a condamné.
Nous nous abstiendrons de toute observation jusqu'après
l'ouverture , définitiuement fixée au 1er, septembre
prochain.
---
Théâtre Feydeau. Il n'est pas rare , dans le monde ,
de voir l'activité succéder au mérite ; si elle ne peut le
44 MERCURE DE FRANCE .
remplacer , elle s'efforce au moins d'occuper sa place.
Lors de la savante retraite d'Elleviou , ses camarades
sociétaires sentirent qu'ils n'avaient d'autres moyens ,
pour éviter les suites de cette perte , que de remettre
d'auciens et bons ouvrages , d'en monter de nouveaux ;
et un plein succès cût couronné leurs efforts , si , plus
sévères dans le choix des nouveautés , et moins esclaves
de leurs intérêts personnels , ils n'eussent pas négligé
des auteurs dont les charmantes productions ont souvent
allégés leurs travaux , enflé leur part , et leur promettaient
de nouveaux et nombreux triomphes.
Depuis le Petit- Chaperon , ce théâtre n'a pas été heureux
; les Epoux-Indiscrets , Babilary , de triste mémoire
, et quelques autres ouvrages de même force , no
pouvaient y attirer la foule .
D'autres opéra y ont pourtant obtenu quelque demisuccès
; le Premier Venu en aurait obtenu un complet ,
si l'ouvrage eût été neuf. La musique est , suivant moi ,
ce que M. Herold a fait de mieux . Celle des Troqueurs
manque de couleur locale ; elle exprimerait mieux les
sentimens des habitués de nos salons , que ceux des
naïfs habitans de la campagne. L'Officier-Enlevé n'a
pas répondu à la réputation des auteurs , non pas que
M. Catel puisse mal faire ; mais je pense qu'il aurait pu
exiger de l'auteur du poëme des situations plus musicales.
Quant à Marini , le Camp Volant a dit , avec
raison , que cette pièce n'était point une tragédielyrique
, pas même une fable de grand opéra , et encore
moins une comédie mêlée d'ariettes . Comment
M. Dourlen , dont le talent est connu, pouvait-il être
inspiré ; et quel autre que lui aurait tiré un plus heureux
parti de la seule situation ( la romance chantée par
Ponchard ) qu'il ait trouvée dans cet ouvrage ?
Le Voyage-Incognito ne peut se flatter d'un succès :
j'ai peine à croire que cette musique soit chantée dans
les salons , quoiqu'il y ait pourtant quelques jolis motifs.
Le reste est vague. Au total , on assure que le
caissier de Feydeau est assez content du public : on
JUILLET 1819. 45
ajoute que MM . les Sociétaires , devenus plus sages ,
ne veulent plus lutter avec le Théâtre de Pierre ; qu'ils
promettent du repos au peintre et au machiniste , et un
bulletin favorable aux ouvrages dans lesquels il y aura
moins de féerie et de mélodrame , que d'esprit et de
bon goût.
Le malin Vaudeville , escorté d'acteurs aimés du
public , continue , en chancelant quelquefois , le chemin
que lui indique la gaîté française . Grâce aux traits de
la critique , il ne s'en écarte que pour y revenir bientôt .
Nous ne manquerons pas d'occasions de nous étendre
plus longuement sur son chapitre.
Le Théâtre des Variétés s'est peu ressenti de la perte
de Potier sa désertion a valu à cette entreprise plusieurs
jolies pièces qui en auraient été écartées. Le
Duel et le Déjeuner , les Deux-Maris , Angeline , et
plusieurs autres , ont mis Lepeintre à même de déployer
son talent , et ont prouvé que le public peut abandonner
les canevas qui n'excitent que le gros rire , et suivre
avec plus d'empressement les ouvrages dont le fonds se
rapproche au moins du ton de la bonne société .
霜
La Porte-Saint-Martin , qui n'a pas échoué sur le
Banc de Sable , n'a pas évité la chute de la Maison du
Corregidor. On redonne pourtant l'ouvrage , ainsi que
de coutume. Il y avait une pièce dans ce sujet , mais il
fallait la faire , et l'auteur de Palmerin pouvait s'en,
donner la peine . En général , ce théâtre n'est point
encore administré comme il faudrait qu'il le fût : si
beaucoup de gens inutiles y étaient remplacés par un
ou deux sujets à talent , s'il s'occupait sérieusement
d'engager une femme un peu forte , et d'encourager
celles qui annoncent des dispositions , il pourrait attendre
plus patiemment le retour du soi - disant indispensable
Potier , que le public ne pourra recevoir avec
indifférence , mais dont le mérite original n'a pas cepeudant
fait fureur au vrai temple du mélodrame.
Cet infatigable voyageur reparaîtra , dit-on , dans
les Petites-Danaïdes , non comme celles de l'Opéra ,
46 MERCURE
DE FRANCE .
armées de poignards , mais nouvelles Hebé , versant à
la guinguette le nectar de Surêne . On dit encore que
l'auteur d'un des meilleurs romans qui aient paru depuis
long-temps , vient de faire recevoir au théâtre un
mélodrame de sa façon . Que n'a -t-il commencé par en
faire un roman ? nous aurions deux bous ouvrages . En
attendant , les Frères - Invisibles continuent à se montrer
, et le talent qu'a déployé Emile dans un rôle qui
ne lui était pas destiné , n'a pas peu contribué au plaisir
qu'on a éprouvé à les voir.
La Bataille de Pultawa fait du bruit à l'Ambigu ; ce
mélodrame a produit , à sa reprise , autant d'effet que
dans sa nouveauté , tant il est vrai que ce qui rappelle
de grands souvenirs est toujours agréable aux
Français.
A la Gaîté , la Fille de l'Exilé marche toujours à pas
de géant, pour le bien de ce Théâtre . ; la Feuille- Morte
est encore verte ; et le Proscrit , un peu plus savamment
conduit , aurait enfin prouvé que des sujets tirés de
l'histoire , et traités avec soin , peuvent , sans le secours
du décors et de l'eau -forte , plaire au genre de spectateurs
qui fréquentent les théâtres des boulevards , et
qui n'y trouveraient , au lieu de tableaux de brigandages
et d'assassinats , que des exemples de patriotisme
et de vertu .
ROYEL.
wmmmmmmmmmmmmmmmmmı
MODES.
DANS les réunions , les femmes portent des chapeaux
à petits bords , ornés de marabouts , et ont des robes de
percale , des crevés en mousseline .
Les robes à manches courtes se font beaucoup remarquer
, de même que la longueur des ceintures de
ruban.
On porte peu de chapeaux de gros de Naples , à
JUILLET 1819. 47
t
3
t
2
passe ; ils sont doublés et bordés de rose. Les chapeaux
de gaze sont garnis de gueules de loup et d'une grosse
torsade.
On voit assez généralement des fleurs former un jet
sur le côté gauche de la passe des chapeaux . On porte
plus souvent les couronnes derrière la calotte d'un chapeau
, qu'au bout de la passe.
Quelques modistes font serpenter des gances de
paille sur des passes blanches . Elles placent aussi des
rubans blancs bordés d'une gance de paille de chaque
côté de leurs chapeaux .
Les voiles de gaze blanche et les fichus de dentelle
noire sont toujours à la mode. Il n'y a plus que les
vieilles coquettes qui portent des voiles verts .
Dans nos dernières fêtes , et particulièrement à Tivoli
, on a vu beaucoup de garnitures en crevés de
mousseline , qui montaient jusqu'aux genoux . Chaque
rangée de crevés était triple ou quadruple.
Il est toujours de bon ton , pour les hommes ,
de
porter le pantalon noir boutonué par le bas ; de se couvrir
d'un chapeau à larges bords , qu'on appelle maintenant
un missionnaire . Ce qui est surprenant , c'est
qu'il ne soit pas de mauvais goût de se montrer , daus
nos promenades , vêtu d'une redingotte. Il est vrai , à
la rigueur , qu'on pourrait les prendre pour des habits
de l'ancienne mode.
L..
mmm
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRYPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le samedi 31 janvier 1818.
Le mot de l'Enigme est LIBERTÉ ;
Celui de la Charade est CHIENDENT ;
Et celui du Logogriphe est Loir , dans lequel on trouve løi et
Lair.
48
MERCURE DE FRANCE .
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ANNONCES .
Revue générale et Examen critique des principales inscriptions lalines
qui ont paru depuis la restauration jusqu'à présent dans les
journauxfrançais ; par M. Sixto , Professeur émérite de Philosophie
et de Littérature à Madrid.
Brochure in-8°. de 28 p . , prix , 2 fr . 50 c.
A Paris , chez Dentu , Libraire , Palais -Royal , galerie de bois .
Les amateurs du style lapidaire liront cette brochure avec intérêt
, et les gens instruits partageront l'avis de l'auteur au sujet
de l'inscription de M. Quatremère de Quincy , relativement à la
statue d'Henry IV. Comment l'Académie des belles - lettres n'at-
elle pas fait un choix dans le grand nombre d'inscriptions qui
lui ont été envoyées ? Pourquoi compromettre sa réputation et
s'exposer à une foule de critiques plus ou moins fondées ? Il faut
encore lire les observations de M. Sixto au sujet des épitaphes de
Molière et de la Fontaine ; elles sont à la fois courtes , justes et
substantielles . Le seul défaut de ce traité est le manque d'ordre ;
mais l'auteur sera bientôt excusé lorsqu'on saura qu'il est Espagnol.
X.
avec
Correspondance de Bernadotte , Prince Royal de Suède,
Napoléon , depuis 1810 jusqu'en 1814 , précédée de notices sur la
situation de la Suède , depuis son élévation au tróne des Scandinaves
, pièces officielles recueillies et publiées par M. BAIL , Ancien
Inspecteur aux revues , Membre de la Légion-d'Honneur,
A Paris , chez L'Huillier , Libraire, rue et hôtel Serpente, n . 16.
Prix , 2 fr . 50. et 3 f. par la poste .
On vient de mettre en vente chez Didot , rue Jacob , n. 24 ,
un poëme épique de M. le prince de Canino , en douze chants ,
intitulé la Cirnéide.
Cet ouvrage se fait remarquer par de grandes beautés . Nous en
rendrons un compte détaillé dans un de nos prochains numéros.
Tous ces ouvrages se trouvent aussi à la librairie du Merture,
chez PLANCHER , rue Poupée , n. 7.
LE
MERCURE,
DE FRANCE;
Journal
deLittérature, desSciences etArts,
redige prv une Societe de Geus de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE .
LES EXILÉS.
Aux murs de Washington , sur les bords de la Dyle ;,
Aux monts Helvétiens , errans et sans asyle ,
De malheureux Bannis , des Français égarés ,
Traînent dans la douleur des jours désespérés.
Les frimats ont trois fois attristé la nature ,
Trois printemps à la terre ont rendu sa parure ,
Depuis le jour fatal où la rigueur des lois ,
Oubliant leurs travaux , leur gloire , leurs exploits ,
A fermé sur leurs pas le seuil de la patrie ,
Et proscrit leur mémoire insultée et flétrie ...
Fortunés citoyens dont les vents et le sort
Ont toujours enchaîné le vaisseau dans le port ,
4
50 MERCURE DE FRANCE .
Paisiblement assis au foyer de vos pères ,
Pouvez-vous de l'exil vous peindre les misères ?
Savez-vous les chagrins qui , sous d'autres climats ,
De ces infortunés environnent les pas ?
Votre coeur de leurs maux ignore l'étendue ,
Pour chérir sa patrie , il faut l'avoir perdue...
Lorsque sur l'échaffaud , frappé du fer des lois ,
Le coupable périt , il ne meurt qu'une fois ;
Mais chaque jour l'on meurt , loin de tout ce qu'on aime ,
Chaque jour dans l'exil on survit à soi -même.
Contemplez ces Proscrits , languissans , abattus ,
Concentrant dans leurs coeurs , leurs maux et leurs vertus.
Ah ! qu'ils sont différens de ceux-là qui naguère
Revenaient le front ceint des palmes de la guerre ,
Ou qui de Melpomène exprimant les fureurs ,
Au théâtre , attendris , s'enivraient de nos pleurs !
Où sont ces magistrats , ces légistes célèbres ,
Dont la voix du barreau dissipa les ténèbres ;
Qui de l'Escaut au Tibre , à vingt peuples amis ,
Diclaient ou confirmaient les arrêts de Thémis ?
Est-ce là l'orateur dont la douce éloquence
Aux mains du despotisme enchaînait la vengeance ?
Ou l'artiste fameux dont le mâle pinceau ,
Des plus nobles vertus a tracé le tableau ?
Tandis que leurs écrits , leurs exploits , leurs ouvrages,
Des peuples étonnés recueillent les hommages ,
Ces illustres Bannis moins heureux que leur nom ,
De climats en climats , de prison en prison ,
Promènent au hasard leur fuite vagabonde ,
L'Europe les repousse et leur ferme le monde...
Toi qui pourrais d'un not dissiper leurs douleurs ,
Toi qui pourrais tarir la source de leurs pleurs !
De ces coeurs ulcérés entreprends la conquête ,
Entends ces malheureux dont je suis l'interprète...
Que dis-je ? je le suis de leur famille en deuil ,
Je le suis des Français dont ils étaient l'orgueil.
Le barreau de Merlin réclame les oracles .
Du pinceau de David , si fertile en miracles ,
Le Louvre en pleurs attend des chefs - d'oeuvre nouveaux.
Nos guerriers à grands cris rappellent leurs rivaux ;.
Ces vainqueurs d'Iéna , d'Austerlitz et d'Arcole.
JUILLET 1819.'
51
Du trépas de Ducis souffre qu'Arnault console
Melpomene , dont seul , par d'éclatans succès ,
Il peut sécher les pleurs et calmer les regrets.
Quelle honte pour nous , si , sur d'autres rivages ,
S'enflamaient leur génie et naissaient leurs ouvrages ;
Si , dépouillant Paris de la palme des arts ,
Bruxelles , dans ses murs , voyait de toutes parts
Accourir empressés d'admirer les modèles
Les enfaus d'Apollon aux grands maîtres fidèles.
S. Di
mmmmmmmmm
L'OCÉAN.
ODE .
INDOMPTABLE Océan , tumultueux abîme ,
O toi de l'Eternel enfantement sublime ,
Que ton pouvoir immense émerveille mes yeux !
Ton onde aux profondeurs à jamais méconnues ,
Quand tu combats les nues ,
Epouvante la terre et fait frémir les cieux.
Que j'aime de tes eaux l'imposante harmonie !
Je sens à ton aspect s'agrandir mon génie .
Seconde mes transports , ô mer ! inspire moi ;
Inspire-moi des chants dignes de ta puissance ;
Que ta magnificence
Eclate dans mes vers , superbes comme toi
A
Tu donnes la naissance à ces sources fécondes ,
ces fleuves pompeux dont les eaux vagabondes
Prodiguent leur richesse à cent états rivaux.
C'est de toi que nous vient cette douce rosée
Dont la terre épuisée
Abreuve sa langueur et nourrit ses travaux.
Oh ! quel brillant tableau le passé me déroule !
Des siècles devant moi le torrent qui s'écoule ,
Atteste ton pouvoir sur ce vaste univers .
Tu commandes ; Siclon se lève éblouissante ,
Et long-temps menacante ,
1
Devient reine à la fois du commerce et des mers .
52 MERCURE DE FRANCE .
Des fiers Carthaginois l'audace aventurière ,
Du rivage africain déserte la barrière ,
Egare à l'Orient son indomptable essor.
Quand l'aigle des Romains les déchire en furie ,
Aux murs d'Alexandrie
Carthage reparait plus magnifique encor .
Du commerce et des arts réparant les nauffrages ,
La mâle liberté qu'abreuvaient tant d'outrages ,
Fonde aux bords d'Illyrie une vaste cité.
Sur la mer sans repos Venise se repose ;
Et les lois qu'elle impose
Enchaînent le commerce et l'Orient dompté.
Un monde éclatant d'or à tes yeux vient de naître,
Audacieux Colomb , tu cours le reconnaître.
L'Océan stupéfait s'applanit devant toi :
Des peuples inconnus l'hommage t'environne ;
Et t'offrant sa couronne ,
Un roi brigue l'honneur d'obéir à ta loi .
Gama que tant de gloire incessamment tourmente ,
Au mépris des écueils fend la mer écumante ,
D'un nouvel Océan nous ouvre les trésors ;
Et le grand Albuquerque , heureux vainqueur de l'Inde ,
Aux remparts de Mélinde
Fonde un état géant , fruit d'étonnans efforts.
Quel prodige nouveau l'Europe voit éclore ?
Thétis cède à Cybèle un sceptre qu'elle implore.
Un peuple tout entier sort du milieu des eaux.
Le courageux Batave a conquis sa patrie ;
Et la libre industrie
Sous le poids des trésors fait gémir ses vaisseaux .
Et toi , riche Albion , reine altière des ondes ,
Regarde de tes ports aux confins des deux mondes
S'élancer hardiment tes nombreux bataillons ;
Admirant tes vaisseaux qu'appelle la fortune ,
Le superbe Neptune
Lègue son fier trident à tes fiers pavillons.
JUILLET 1819.
53
Ivre de tes honneurs , crains ta grandeur suprême :
Le temps qui détruit tout , t'engloutira toi - même ;
N'en crois pas éviter l'inévitable écueil :
Un jour le Barde assis sur tes tristes murailles ,
Dira les funérailles
D'Albion étendue au fond de son cercueil.
Des Empires fameux les chûtes immortelles ,
De son flux et reflux images si fidèles ,
Montrent de l'Océan le pouvoir indompté.
Sur lui la main du Temps n'imprime point ses traces ;
Monarque sans disgrâces ,
Son empire est sans fin comme l'éternité .
ALBERT MONTÉMONT.
www
ENIGME.
UN brutal m'enlève à ma mère ,
M'arrache d'abord les cheveux,
Prélude , hélas ! des maux affreux
Qui doivent combler ma misère .
Le fer à la main mon bourreau
Me fait ... tu frémis , ô nature !
Me fait au ventre une ouverture ,
Et me vide ainsi qu'un levreau
Puis il retourne sa victime ,
Et sans pitié me fend le dos ,
Me mutile , et dans un abîme ,
Où croupissent de noires eaux ,
Me précipite au gré de son caprice ;
Et m'y replonge mille fois .
Il faut après un tel supplice ,
Galoper sous sa main , oh ! le rude exercice !
Il me met souvent aux abois ,
Mais je suis seul contre trois .
Lecteur tu plains mon sort , eh bien , je le parie ,
Tu n'es pas exempt de noirceur .
Cruel! tes mains avec furie
En ont fait autant à ma soeur.
54
MERCURE DE FRANCE.
CHARADE .
QUAND mon premier est mon dernier,
C'est alors qu'il est mon entier.
mmmm. mmmmmm
LOGOGRIPHE .
SANS trop savoir quel était mon parain ,
Mon nom pourtant est tant soit peu romain,
Sache , lecteur , qu'entr'eux je suis l'aîné ,
( Non qu'autrefois ce droit me fut donné. )
Lorsque je nais je fais naître ma mère ;
Mais voici bien encore autre mystère .
Dans mes sept pieds je renferme mon père ;
Un bien très - cher , ce qui manque aux romans
Une liqueur ; ce qu'on devient par elle ;
Du livre saint un écrivain fidèle ;
Ce qui n'est point ; deux villes des Normands ;
Le nid d'un aigle , une maison flottante ;
Pas dangereux ; des jardins une plante ;
Une vapeur que transportent les vents ;
Le bord d'un fleuve ; un mois , deux élémens ;
Terme au tric- trac ; une note ; un reptile ;
Le nom qu'on donne au chemin d'une ville ;
Un passe temps ; un stupide animal ;
Un vieux français ; un péché capital ;
Cherche , lecteur , dans cette pacotille,
J'y suis nommé par mon nom de famille .
2.
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MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui aparu le samedi31 juillet 1819.
Le mot de l'Enigme est FUMÉE ;
Celui de la Charade est PREFACE ;
Et celui du Logogriphe est LIVRE .
JUILLET 1819.
55
……………………mwwwwwwwwwwww.mw.ww⌁mummm…w
HISTOIRE.
Mémoires historiques , politiques et littéraires sur le
royaume de Naples , par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie. Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions , par AMAURY DUVAL , membre
de l'Institut de France. ( 1)
QU'IL me soit permis , avant d'entrer en matière , de
rapporter le sentiment de M. le comte Orloff , au sujet
de la versatilité du peuple napolitain.
Toute dynastie nouvelle apporte des changemens
dans la constitution d'un état , dans l'administration ,
dans les moeurs . Il est du devoir de l'historien de faire
observer les altérations qui s'introduisent dans les formes
d'un gouvernement , lorsqu'il passe successivement
dans les mains de maîtres qui sont étrangers au
pays ; de rechercher les principales causes de ces modifications
qui influent plus ou moins sur le sort des
peuples . Naples, peut-être plus que tous les autres pays,
offre sur ce sujet un vaste champ d'observations ; fournit
à la fois et l'exemple et la preuve des principes qu'on
ne peut s'empêcher d'en déduire.
Cette réunion plus ou moins grande d'hommes , que
l'on appelle un peuple , se forme par deux moyens trèsdivers
, ou par une aggregation libre et volontaire de
plusieurs
pleuplades voisines et amies , ou par un mélange
hétérogène et forcé de peuplades souvent incon-
( 1 ) Deux vol . in- 8° . Prix , 15 fr . A Paris HECART , chez CHASSERIAU et
, libraires, au Dépôt bibliographique , rue de Choiseul, nº. 3.
Et chez PLANCHER , libraire du Mercure, rue Poupée , nº . 7.
56
MERCURE
DE FRANCE
.
nues les unes aux autres . Dans le premier cas , la confiance
, l'amitié , des intérêts communs font les liens de
l'association ; dans l'autre , la puissance qui la forma
peut seule la maintenir , et souvent la fusion de ces
élémens , de nature différente , ne s'opère jamais . Les
nations qui doivent leur existence au premier de ces
moyens , sont aussi rares , qu'elles deviennent heureuses
et puissantes. Si l'on interroge les débris épars qui nous
restent de l'histoire des états de Naples dans l'ancien
âge , ils offriront les preuves d'une population autonome
, d'autant plus considérable , que lorsqu'un beau
climat , et une terre féconde répondent aux besoins
des hommes , la tyrannie seule peut alors s'opposer à
leur multiplication .
Dans le moyen âge , des barbares , féroces conquérans
, viennent fondre sur le royaume de Naples
dont ils s'emparent. Les habitans des sombres climats
de la Germanie se mêlent aux habitans de l'ancienne
Parthenopolis, et cette alliance se prolongea jusqu'à ce
qu'un autre âge vint ouvrir une carrière encore plus
triste et plus sanglante.
Les Lombards vinrent les premiers se mêler aux
peuples du royaume de Naples , les Normands leur
succédent ; enfin , la maison d'Anjou attira après elle
une foule de Français et d'étrangers qui se fondirent
encore avec un peuple déjà mélangé de vingt peuples
divers.
De pareilles réunions forment des amas d'hommes ,
mais jamais une nation . Aussi ce peuple manque-t - il
d'esprit public ; il n'a point le sentiment de l'honneur
national , de la gloire de la patrie . « Et comment d'aussi
nobles sentimens , ces généreux principes , les seuls
garans des vertus comme du bonheur des nations , jetteraient-
ils de profondes et bienfaisantes racines dans
des âmes froissées et avilies , dans des esprits courbés
sous le triple esclavage de la superstition , de l'ignoguorance
et de la tyrannie féodale. » En général , les
réflexions de M. le comte Orloff sont très-sages ; il les
}
JUILLET 1819. 57
rend avec une force rare de logique ; et répandues dans
cet ouvrage , elles ajoutent encore un nouveau degré
d'intérêt à celui de l'histoire .
Ferdinand-le -Catholique , après avoir donné l'ordre
de massacrer nos soldats , garde les Etats de Naples ,
qui étaient devenus la conquête de Gonzalve , par sou
affreuse politique et son épée. En moins de vingt mois ,
on avait vu monter sur ce trône , et en descendre , cinq
souverains rivaux . Ferdinand , pour se venger de sou
gendre, Philippe d'Autriche , fait la paix avec Louis XII ,
qui lui accorde en mariage sa soeur , Germaine de Foix .
Jaloux des talens qu'avait déployé Gonzalve de Courdoue
dans l'administration , redoutant l'admiration et l'attachement
que lui témoignait le peuple , il emmena le
héros en Espagne. C'est de cette époque que date l'iustitution
des vice - rois , chargés , pendant l'absence des
monarques espagnols , de gouverner le royaume de
Naples . Le comte de Ripa - Corsa fut le premier nommé
à cette place importante . Don Raymond Cardone lui
succéda.
Eu terminant le règne de ce Ferdinand , l'auteur
fournitune
preuve nouvelle que, pour se faire un nom
dans la postérité , il suffit le plus souvent d'avoir été
favorisé
par
les circonstances. Par son mariage avec
Isabelle, ce
prince
réunit
la
Castille
à
l'Espagne
. Le
hasard
lui
fournit
un
grand
capitaine
, lequel
fait
la
conquête
du
royaume
de
Grenade
sur
les
Maures
; et ,
plus
tard
, le
rend
maître
du
royaume
de
Naples
; un
second
hasard
lui
envoie
Colomb
,
et
il
s'empara
de
'Amérique
. Hypocrite
et
dissimulé
, il ne
tenait
aucun
engagement
. Il
affectait
les
moeurs
les
plus
pures
, et
il
en
avait
de
dissolues
: il
paraissait
animé
d'un
zèle
arla
religion
, et
il n'était
que
superstitieux
.
dent
pour
Aussi
un
prince
, son
contemporain
, disait
de
lui
:
Avant
de compter
sur
ses
promesses
, je
voudrais
qu'il
jurât
par
un
Dieu
en
qui
il crút
. « C'est
au
chef
de
la
chrétienté
, dit
M.
Orloff
, qu'il
dut
le
surnom
de
Catholique
; et il
était
loin
de
le
mériter
, si
ce
nom
sup58
MERCURE DE FRANCE .
pose , dans celui qui le porte , une âme franche , l'amour
de la justice , enfin toutes les vertus que commande
l'Evangile . » N'avons-nous pas en France le faux et astucieux
Louis XI , qui reçut du Saint- Père le surnom
de Majesté très- chrétienne et de fils aîné de l'Eglise.
Ce prince ne le cédait en rien à Ferdinand , pour la bassesse
et la turpitude des sentimens ; tous deux furent
mauvais fils et mauvais pères. D'après les surnoms
qu'ils ont reçus , qui pourrait douter de l'infaillibilité
des papes !
Les vice-rois envoyés pour quelques années dans un
pays , munis des pouvoirs du souverain , ne songent
guère à l'embellir , à le faire prospérer . Ne trouvant
aucune récompense pour les améliorations qu'ils pourraient
introduire , les vice-rois employaient tous les
moyens pour s'enrichir .
L'auteur décrit , avec beaucoup de talent , les règnes
de Charles-Quint , de Léon X , et les grands événemens
qui rendent le seizième siècle un des plus mémorables
de l'histoire moderne.
Le prince de Vaudemont , qui descendait des princes
de la maison d'Anjou , prend le titre de roi de Naples ,
et se présente à la tête d'une armée navale , que François
Ier. , d'accord avec lui , avait mis à sa disposition .
Débarqué à Gaëte , Vaudemont saccage Mola , prend
Castellamare , Sorrento , Salerne. Mais le comte de
Lannoy , vice-roi de Naples , suivi d'une forte armée ,
force le nouveau prétendant à se retirer. Henri VIII et
François Ier. , soutenus des Vénitiens , ayant formé une
puissante armée , le célèbre Lautrec , qui la commandait,
s'empare des Abbruzzes et de la Pouille. Ce général
poursuit ses succès ; et il assiégeait Naples , lorsque la
peste réduisit sa troupe à un très-petit nombre d'hommes.
Il fallut capituler.
Parmi les vice-rois qui ont gouverné Naples , on doit
justement distinguer Pierre de Tolède , marquis de
Villa-Franca , homme droit , juste , sévère , qui unissait
aux vertus du guerrier les talens de l'administraJUILLET
1819. 59
teur éclairé. Ne pouvant cicatriser la plaie qui désolait
le royaume , il empêcha qu'elle ne devînt mortelle. La
justice fut égale pour tous , et les nobles qui , sûrs de
l'impunité , commettaient chaque jour de nouveaux
crimes , furent enfin punis. Les palais des hommes puissans
et les églises cessèrent de servir d'asiles où le crime
se mettait à l'abri des lois . Lorsque Charles-Quint visita
son royaume , les nobles osèrent demander la destitution
de cet homme estimable ; mais la voix du peuple
trouva moyen , cette fois , d'arriver jusqu'au trône.
La vengeance que Tolède tira de ses détracteurs , fut
celle des grandes âmes ; il les dédaigna , et continua de
faire le bien.
Il fit fortifier Naples et plusieurs villes du royaume.
Un palais fut élevé pour le souverain , et prit le nom de
château royal. Tolède fit percer cette rue magnifique
qui traverse la ville dans toute sa longueur , où la plupart
des autres rues viennent aboutir. La reconnaissance
publique y attacha son nom ; cette rue n'en pouvait
porter un plus honorable.
La seule faute commise par ce grand homme est
d'avoir voulu établir le tribunal de l'inquisition à Naples
. Craignant les progrès du luthérianisme , qui se répandait
rapidement en Italie , il écrit au pape , qui lui
envoie un commissaire porteur d'un brefqui organisait
le redoutable tribunal. A cette nouvelle , un cri d'indignation
et d'horreur se fait entendre ; le peuple le plus
léger , le plus insouciant devient le plus opiniâtre et le
plus séditieux . L'édit affiché à plusieurs reprises fut toujours
déchiré. Le peuple se révolta ; le gouverneur voulut
agir d'autorité et se mit en défense , et le sang coula
des deux côtés. Enfin l'empereur supprima le tribunal
du Saint - Office , prononça un pardon général , et la
paix rentra dans Naples .
Philippe II ayant épousé Marie , fille aînée d'Henry
VIII , proclamée reine d'Angleterre , Charles-Quint
voulut que son fils fût aussi décoré du titre de roi. Il
60 MERCURE DE FRANCE .
lui fit solennellement la cession des royaumes de Sicile
et de Naples , ainsi que de l'état de Milau .
M. le comte Orloff décrit avec beaucoup de talent les
heureux effets que produisit la révolution salutaire qui ,
dans le 16e . siècle , s'opéra dans les opinions , dans les
sciences et dans les arts . La découverte de l'imprimerie
répand l'instruction dans presque toutes les classes de
la société ; l'emploi de la poudre à canon fait adopter
une tactique nouvelle , et force les guerriers à joindre
d'utiles connaissances à la valeur. Les querelles religieuses
attirent l'attention générale sur des objets que
l'on aurait craint de soumettre à l'attention et à l'examen
; l'édifice de la suprématie pontificale de Rome est
ébranlée jusque dans ses fondemens .
Philippe II , d'exécrable mémoire , dépositaire du
pouvoir souverain envoie en sa place à Naples le marquis
de Pescara ; une nouvelle guerre ne tarde pas à
s'allumer. Le fougueux Paul IV , sous de légers prétextes
, prononcé la déchéance de Philippe à la couronne
de Naples , traite avec Henri II , roi de France , qui envoie
en Italie une armée commandée par le duc de
Guise . Philippe oppose à ce guerrier le trop fameux
duc d'Albe , et après une suite de revers et de succès
il remporte la victoire .
La paix étant signée, le royaume de Naples fut tourmenté
par les plus cruels fléaux qui puissent frapper
une nation la famine , les maladies contagieuses et
les tremblemens de terre . Des bandes de brigands parcouraient
à main armée les provinces , les rançonnaient
et les pillaient . Le duc d'Alcala , vice-roi , répara
par ses soins une partie de ces malheurs , dissipa
les brigands et rétablit la tranquillité dans le pays . Il
s'opposa aux décrets du concile de Trente , qui accordaient
tous les pouvoirs civils aux ecclésiastiques , et
lutta avec courage contre l'ambition démesurée de
Pie IV, et surtout de Pie V. Partout où les bulles étaient
affichées , elles étaient enlevées et lacérées ; on sévis-
A
JUILLET 1819.
61
sait contre les curés qui osaient en prescrire l'exécution.
Malgré les excommunications et le refus de sacrement
, cette fameuse bulle in coena Domini, millième
monument de l'infamie des papes , fut proscrite daus
le royaume de Naples .
C'est en 1580 que le calendrier , réformé par Grégoire
XIII , fut reçu à Naples , comme il l'avait été dans
les autres royaumes de la chrétienté . Avant de l'introduire
dans l'état , le vice-roi , prince de Pietrapersia ,
en avait ordonné un mur examen . Il ne fut adopté
qu'avec des restrictions . Tout ce qui venait de Rome
était suspect à Naples , et ce n'était pas sans raison.
Quelques révoltes , des bandes de brigands qui parcourent
les provinces , signalent le règne de Philippe
III, auquel succède Philippe IV, sous le règne du
quel la monarchie espagnole déclina avec une rapidité
si effrayante .
La suite de cet ouvrage sera l'objet d'un troisième
et dernier extrait.
B. DE ROQUEFORT.
mmm wwwwwww
Journal historique sur la campagne du prince Eugène en
Italie , pendant les années 1813 et 1814. ( 1 )
L'art de la guerre ne consiste pas seulement à livrer
bataille à ses ennemis , à les attaquer avec courage et
àles
poursuivre avec vigueur lorsqu'on a eu le bonheur
de les vaincre ; les peuples les plus barbares , les moins
policés , sont également capables de ces exploits ; mais
l'expérience ayant démontré qu'une victoire sanglante
est souvent plus funeste qu'un léger revers , on a reconnu
que la science militaire était de se procurer les avantages
d'une guerre heureuse avec le moins de perte , en
menageant dans toutes les occasions le sang du soldat
et sa peine. Un des moyens les plus sûrs pour parvenir
ce but , c'est de se rendre habile dans la partie de la
à
(2 ) Un volume in- 8° . avec une carte de l'Italie supérieure. A
Paris , à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº ..7.
62 MERCURE DE FRANCE .
stratégie, qui traite des campemens et des marches . Une
armée campée avantageusement subsiste avec plus de
facilité , et peut couper les vivres à l'ennemi , l'inquiéter
et l'obliger à faire plusieurs mouvemens dont on
peut profiter pour le vaincre. Un général habile dans
l'art des campemens est presque certain du succès de
la campagne , même avec des forces inférieures à celles
de l'ennemi .
L'art des marches n'est pas moins important ; le
succès d'une campagne , et quelquefois les destins d'un
empire , ont dépendu de la ponctualité d'un corps à
se trouver au moment précis , au point où il devait
combattre : Wagram et Waterloo offrent des exemples
remarquables de cette vérité ; et quand le grand Frédéric
et Napoléon disaient que tout l'art de la guerre était dans
les jambes , ils révélaient un des plus importans secrets
du métier.
Il serait donc avantageux de mettre sous les yeux
des jeunes militaires l'histoire des campagnes des généraux
qui se sont distingués dans ces deux parties de
la science .
?
L'élève de Napoléon , le prince Eugène de Beauharnais
, a déployé , dans l'art des campemens et des
marches , de profondes connaissances. L'Europe sait
que la campagne de Russie fut pour lui une source de
gloire et de calamités tout à la fois : commandant du
4. corps , il fit avec lui des prodiges de valeur et de
science , aux combats d'Ostrowno et de Mohilow
à la bataille de la Moskowa et généralement à toutes les
affaires qui eurent lieu à cette époque ; mais c'est surtout
dans la retraite qu'il excita l'admiration de l'armée
par son dévouement , ses soins et ses attentions généreuses
envers le soldat , dont il partagea toujours les
fatigues et les privations. On le vit souvent faire l'arrière-
garde avec un fusil sur l'épaule ; et c'est à lui et au
maréchal Ney que l'on doit la conservation des illustres
débris de cette malheureuse campagne . Chargé du commandement
en chef de l'armée, après le départ de Murat,
JUILLET 1819.
63
il fit sa retraite en bon ordre , et défendit le terrain pied
à pied , fut encore quelquefois vainqueur , et ne revint
en France que lorsque sa présence fut devenue inutile à
l'armée. On le revit en 1813 à la bataille de Lutzen , où
il commandait la gauche , et où il se conduisit avec sa
bravoure accoutumée .
Renvoyé en Italie pour y diriger les opérations contre
les Autrichiens , il les battit d'abord à Laybach , dont
il s'empara , défendit ensuite l'Italie contr'eux en janvier
et février 1814 ; il serait sans doute venu à bout
de les en chasser , si Murat , par sa défection inattendue
, n'eût opéré une diversion puissante en leur
faveur.
M. L .. D.... , capitaine attaché à l'état- major du
prince viceroi , publie aujourd'hui le journal historique
de cette campagne d'Italie , en 1813 et 1814 ,
campagne dans laquelle le prince Engène déploya tous
ses talens . Les grands événemens qui avaient lieu au
commencement de 1814 , absorbaient tellement l'attention
que l'on s'occupa peu de ce qui se passait au-delà
des Alpes. On n'avait encore rien écrit sur ce sujet , le
journal historique de M. L... D..... vient donc à propos
pour remplir cette lacune .
Voici comment M. le capitaine L.... D ..... parle
de la défection du roi Murat.
«<
Bonaparte avait annoncé que les Napolitains , res-
» tés fidèles et dévoués à sa cause , allaient se porter
» sur le Pô , au nombre de 30,000 hommes , afin de
>> seconder nos efforts contre l'ennemi commun ; le roi
» Murat devait les commander en personne . On atten-
» dait avec impatience ces troupes , elles étaient nécessaires
pour dégager notre droite ; nous espérions
» même , avec leur aide , être sous peu de temps eu
état de repreudre l'offensive et de rejeter les Autri-
>> chiens au - delà des frontières du royaume. Nos pré-
» tendus alliés , après une marche assez lente , arrivè-
» rent enfin le 30 décembre et jours suivans à Bologne ,
» ce qui nous causa une grande satisfaction ; mais
>>
1
64
MERCURE DE FRANCE .
1
>> nous apprîmes bientôt que les régimens napolitains ,
» entrés précédemment comme passagers à Ancône ,
» loin de vouloir quitter cette ville , cherchaient , sous
>> divers prétextes , à s'emparer de la citadelle ; que
<< d'un autre côté les généraux avaient refusé de nous
» soutenir dans plusieurs expéditions ; et qu'en outre ,
» les troupes autrichiennes se rétiraient saus faire la
>> moindre résistance devant celles de Murat : cette
» manière d'agir nous inspira de la défiance .
»
» Peu de jours ensuite , les Napolitains s'étaut emparés
militairement du gouvernement de Rome , après
» avoir forcé le général Miollis à se renfermer dans le
>> château Saint - Ange , et paraissaut disposés à faire
» le siége de la citadelle d'Ancone , leurs intentions
» hostiles , à notre égard , ne furent plus douteuses .
>> Murat acheva de se démasquer en laissant connaître ,
» sans cependant le publier , son traité d'alliance avec
>> l'Autriche .
ce
>>> La plus vive indignation se manifesta alors dans nos
>> rangs . C'est donc- là , disaient quelques - uns ,
» prince dont on élevait si haut les vertus guerrières ?
» comme si , étant séparées de la loyauté et de la gran-
>>
deur d'âme , elles ne devaient rien perdre de leur
» prix ! Combien sa conduite est odieuse ! Il combat-
> tait tout récemment avec les Français , et c'est con-
>> tr'eux , contre ses compatriotes qu'il tourne aujour-
» d'hui les armes ! Quand l'homme qui le combla de
biens et le tira de l'obscnrité pour le faire général ,
prince , roi , réclame instamment son secours , le
» voilà qui s'unit aux ennemis de son bienfaiteur !
>> Nous recevons ses soldats en alliés , en amis ,
>>
»
en
frères ; les places de plusieurs provinces du Royaume
>> leurs sont ouvertes , ils puisent dans les caisses publi-
>> ques , dans nos magasins , dans nos arsenaux . Com-
>> meut répond-t - il à tant de confiance et de générosité ?
» par une déclaration de guerre ! Mais quels sont ses
projets , ses espérances ? Si la France sort victorieuse
» de la lutte terrible où elle est engagée , ne doit- il
>>
pas
JUILLET 1819 .
65
craindre notre juste ressentiment ? Dans le cas con-
» traire , peut - il espérer que les monarques alliés le
» laisseront , au préjudice du prince légitime , paisible
» possesseur d'un trône sur lequel la force seule a pu
» le faire monter ? Ah ! sans doute , la perfide làcheté
» de cet homme recevra tôt ou tard sa récompense.
» Rapportons-nous en à la Providence qui punit l'ingratitude
, venge les sermens trahis et l'hospitalité
» violée . »>
>>
L'auteur ne se borne pas à détailler des marches et
des campemens ; il entremêle par fois sa narration des
épisodes qui pourront distraire le lecteur de ce que des
détails
, purement militaires , ont de sec et d'aride .
Voici un passage que nos lecteurs seront bien aises de
trouver ici .
Après avoir décrit l'amphithéâtre de Vérone , connu
sous le nom des Arênes , il dit :
se
« Non loin de l'Aréna , dans un lieu retiré ,
» trouve un autre monument qui occupe peu d'espace ,
» mais dont les coeurs tendres et mélancoliques ne peu-
» vent approcher sans émotion . Un soir j'allais le visiter
» avec plusieurs officiers ; nous frappâmes à la porte
» du couvent de Sainte - Claire , une femme , courbée
» sous le poids des années , et marchant aidée d'un
» bâton , vint nous recevoir ; elle nous conduisit lente-
» ment au milieu d'un petit jardin , presque abandonné ,
» où nos regards s'arrétèrent sur une pierre de quelques
pieds , creusée et à moitié cachée sous l'herbe. C'est
» dans cette tombe , nous dit d'une voix tremblante ,
» notre guide , c'est dans cette tombe qu'elle fut ense-
» velie ; c'est à cette place qu'ils sont morts ...... Mes
» compagnons se regardèrent avec étonnement ; leur
» altente avait été trompée , ils s'étaient imaginés qu'on
>> allait leur montrer un ouvrage curieux , un tombeau
» d'une riche architecture , et ils ne voyaient qu'une
» pierre. Quoi , me dirent- ils en s'en allant , vous restez
» seul ici ? Seul , leur répondis -je ; non , je suis avec
» Roméo et Juliette ! Vis-à - vis de cette pierre qu'ils
5
66 MERCURE DE FRANCE .
» venaient de quitter dédaigneusement , assis sur un
» banc de gazon , appuyé contre un vieux arbre , je
» pensai long- temps à la fin tragique de ces deux amans
» dignes d'un meilleur sort ; et lorsque le soleil fut
» couché , il me sembla , à la dernière lueur du crépus-
» cule , voir errer autour de moi leurs ombres ......
» Le tintement prolongé de la cloche du couvent vint
>> me tirer de ma rêverie et m'avertir qu'il était temps
» d'abandonner ces lieux.´»
Nous croyons que cet ouvrage , utile aux militaires
sera encore agréable aux lecteurs de toutes les classes .
Une carte du théâtre de la guerre dans la partie supérieure
de l'Italie , est jointe à l'ouvrage de M. L ... D...
On y a tracé les marches et positions des armées françaises
et celles des armées alliées.
COUPÉ DE SAINT - DONAT .
www www
FÉNÉLON , OU LES VERTUS CHRÉTIENNES , poëme en trois
chants , précédé d'une notice historique sur la vie de
Fénélon; suivi de notes , d'anecdotes et de quelques
poésies ; dédié à la jeunesse française. Par M. Paccard
(1 ).
FÉNÉLON , né dans le Périgord , en 1651 , fut élevé
par le marquis de Fénélon , évêque de Sarlat , son
oncle , et dirigé par l'abbé Tronson , au séminaire de
Saint- Sulpice. C'est au collège de Cahors qu'il fit ses
études , et qu'il les termina âgé seulement de dixneuf
ans .
«< Employé plusieurs années à la conversion des cal-
>> vinistes , prédicateur , théologien , et très- bel esprit ,
» il était encore l'homme du monde le plus aimable ……..
(1 ) Un vol. in -8° . de 92 pages , et orné d'un portrait de Fé
nélon. Chez l'auteur, libraire , rue Neuve - de- Luxembourg. Prix,
a fr. , broché.
JUILLET 1819 . 67
Son génie était créateur et lumineux ; son goût sûr
» et naturel ; son imagination douce et brillante ; sa
>> conversation instructive et délicieuse ; sa plume ,
» celle même des grâces. Charmant dans un cercle de
>> courtisans et de femmes , de savans et de beaux esprits
, souhaité partout , et ne se livrant qu'à des
» amis intimes , aimant et rendant aimable la vertu ,
» fait pour le peuple et le grand monde , la ville et la
» cour , il n'y parut que pour en être le modèle . »
( L'abbé IRAILH . )
>>
Son livre des Maximes des Saints , qu'il avait composé
dans l'intention de rectifier tout ce qu'on reprochait
à madame Guyon , pieuse contemplative , dont
l'amour pur et parfait était la folie d'un esprit trop ardent
; ses Réflexions à Louis XIV, sur les gouvernemens
, et l'animosité du grand Bossuet , furent les motifs
qui engagèrent le monarque à prononcer son éloignement.
La lecture de ce livre des Maximes des
Saints ne pouvait qu'édifier et rendre propre à une religion
plus tendre. Les femmes l'appelaient le Livre
d'Or, ou la Bible de la petite Eglise. Mais on ne voyait ,
dans cet ouvrage , que l'apologie des rêveries de madame
Guyon , et la tourbe ecclésiastique s'était soulevée
contre lui ; ses Réflexions sur les gouvernemens
ne paraissaient à Louis XIV qu'une belle théorie , que
le rêve d'un homme qui n'était point à la hauteur de
son souverain. Il fut nommé à l'archevêché de Cambrai
, malgré la protection du duc de Bourgogne , dont
il avait été le précepteur , et de madame de Maintenon.
La méchanceté attaqua ses liaisons avec madame Guyon .
On prétendit que l'amour pur et parfait de cette dame
n'avait pas Dieu seul pour objet ; et pour le prouver ,
on alla jusqu'à dire que cette délicatesse de pensées
ce charme de style répandus dans l'ouvrage des Maximes
des Saints , ne pouvaient être produits que par l'ivresse
d'un sentiment du coeur . Quand le Télémaque parut ,
on chercha à insinuer à Louis XIV , que son auteur
68 MERCURE DE FRANCE.
avait voulu jeter du ridicule sur le gouvernement du roi.
Si ce poëme eût paru de nos jours , les éditions se
seraient rapidement succédées , tant les Français sont
devenus enthousiastes des allusions critiques.
Tant d'ennuis , de dégoûts , la mort du jeune duc de
Bourgogne , ses courses nombreuses dans toute l'étendue
de son diocèse , hâtèrent sa mort . La France eut la
douleur de le perdre , à la suite d'une inflammation de
poitrine , le 7 janvier 1715 , âgé de soixante -trois ans .
Cet écrivain enchanteur et solide , ce prélat si bon , si
humain , est du petit nombre de ces hommes qui ont
fait l'honneur de leur siècle , et feront toujours l'orgueil
de la nation .
Tel était le cadre sur lequel M. Paccard avait à broder
son poëme.
La Notice que M. Paccard a mise en tête de ce
poëme , n'apprend rien . Quelques faits ne sont point à
leur véritable place . Si l'auteur a eu l'intention de faire
l'éloge de Fénélon , il s'est trompé . Son but , dit- il , a
été d'être utile ; nous pensons qu'il n'y a pas mieux
réussi .
Son poëme , dédié à la jeunesse , est divisé en trois.
chauts , suivi de notes.
L'invocation du premier chant est adressée à
La religion sainte et long- temps outragée ,
Mais par tous nos revers peut- être trop vengée !....
Dans un autre poëme de M. Paccard , intitulé : La
Fénéloniade , ou le Cygne de Cambrai , publié en 1809 ,
le premier chant commence ainsi :
Toi , qui dans l'Elysée habites près d'un roi ,
O chantre de Henri , Voltaire , inspire -moi ! ....
Guide mes pas tremblans , incertains dans leur course ;
Des vers harmonieux enseigne-moi la source.
Si nous nous permettons ce court rapprochement ,
JUILLET 1819. 69
c'est afin de mettre nos lecteurs à portée de s'assurer
que les événemens politiques out singulièrement mûri ,
depuis 1809 , l'esprit de M. Paccard , et que , cette
année , il n'a pas cru Voltaire digne de l'inspirer. Le
mandement de nosseigneurs les vicaires -généraux aura
sans doute effrayé M. Paccard .
Mais poursuivons . Son invocation de 1819 est terminée
ainsi :
Cédons à mon devoir si long-temps combattu ;
Il est beau de prouver qu'on chérit la vertu ;
Il est beau de louer , dans le siècle où nous sommes ,
Le prélat de Cambrai , le bienfaiteur des hommes .
Il aurait bien dû ne pas mettre au nombre de ses devoirs
, pour ne pas avoir à perdre un temps si long à le
combattre , et dans l'intérêt du public , l'obligation de
chanter le Cygne de Cambrai.
Ne croirait- on pas , après avoir lu les deux derniers
vers , que la publication de ce poëme est aujourd'hui
un acte de grand courage !
Nous avons lu cette espèce de poëme , et nous y
avons apporté toute l'attention que le nom de Fénélon
imposait . Cette tâche , pieusement remplie , il en reste
encore une nou moins pénible que la première , celle
d'exprimer franchement notre opinion sur cet ouvrage.
Nous pensons qu'un homme qui , comme M. Paccard
, écrit sans réflexion , qui remplit ses vers de mots
placés là sans choix pour former la mesure , qui , dans
un discours de trois chants , vide d'invention et d'intérêt
, où l'on remarque une absence totale de cette verve
poétique qui relève , par le charme des détails , la nullité
de l'action , et de ces images qui donnent la vie au style ,
meme le plus simple , u'a point su trouver le moyen de
faire dix vers qu'on puisse lire de suite , ne devrait pas
avoir l'orgueil d'espèrer pouvoir être utile .
Pour prouver à nos lecteurs toute l'impartialité de
70 MERCURE DE FRANCE .
ce jugement , nous allons l'appuyer de quelques citations
prises au hasard.
Fénélon...
<< Avait su parvenir à former un grand coeur .
( Il est question du duc de Bourgogne. )
» A cet heureux succès , Louis sourit en père :
» Louis des grands talens admirateur sincère ,
» Et qui , pour redoubler leur vol ambitieux ,
» Daignait les enchaîner à son char glorieux ,
» Voulut , dans Fénélon , récompenser le zèle ,
» Ou plutôt des vertus honorer le modèle .
» De vos soins , lui dit-il , recueillez donc le fruit ;
» Mon petit-fils , par vous , à la sagesse instruit ,
>> Des devoirs du guerrier va faire apprentissage ;
» Je vais le confier aux héros de notre âge.
» Mais je dois m'acquitter envers son précepteur .
» Cambrai , dans ce moment , a besoin d'un pasteur :
» Portez dans ses remparts votre sagesse austère ,
» Cet esprit de douceur , cet heureux caractère ! ...
» Dans votre humilité , vous paraissez surpris ,
» Allez , votre vertu mérite un plus haut prix.
»
Le duc de Bourgogne part pour commander l'armée ,
et il va consulter Fénélon .
« Oui , je vais , lui dit- il , commander une armée ,
>> Qui , par d'anciens exploits , par la gloire animée ,
>> Saura vaincre bientôt d'obstinés ennemis .
» Pourtant , je vous revois ; il m'est enfin permis
» De jouir de ce bien si cher à ma tendresse !
» Aux regrets , aux chagrins , succède l'allégresse.
» Que j'ai maudit ce jour , à jamais détesté ,
» Où mon sage mentor, hélas ! me fut ôté ,
» Où de nouveau trahi par ma faiblesse extrême ,
» Je vis tous mes défauts s'armer contre moi - même !
» Dans cet état affreux , je me disais souvent :
» Vertueux Fénélon , que fais - tu maintenant ?
» Et prélat , ne peux- tu te donner à l'élève
» Trop tôt privé de toi ? reviens l'instruire , achève
>> Ce qu'avec tant d'ardeur ton zèle a commencé ;
JUILLET 1819. 71
» Je suis docile encore , et bien plus empressé
» A suivre les leçons de l'austère sagesse .
» Reviens , ou sans éclat se perdra ma jeunesse.
» A son mentor charmé , parlait ainsi Bourbon.
» Attendri , gémissant , répliqua Fénélon :
» Vous allez , lui dit- il , trop avide de gloire
» Et d'éclatans exploits , voler à la victoire.
» Je vous plains !... cependant , faites votre devoir,
» Petit-fils de Louis , remplissez son espoir,
Soyez l'émule heureux des héros de notre âge ;
» Pourtant , soyez humain , même au sein du carnage.
› S'il est beau de dompter d'orgueilleux ennemis ,
» Il l'est bien plus encore , alors qu'ils sont soumis ,
» De paraître envers eux sensible et pitoyable .
» On abhorre surtout un héros intraitable .
» Prince et Français , ayez les vertus d'un grand coeur,
» Et montrez - vous clément , si vous êtes vainqueur. >>>
Nous demandons pardon à nos lecteurs de la longueur
de ces deux citations ; mais autant il nous importait
de les fixer sur ce livre autrement que par notre
propre opinion , autant nous souhaitions que l'auteur
coupable fût obligé de rendre justice à notre bonne
foi.
Avant de terminer cet article , nous ne célerons
point que
notre surprise a été extrême de ne pas voir ,
dans l'édition de 1819 , que M. Paccard ait daigné rappeler
au public que ce livre avait déjà paru en 1809. La
seule excuse que puisse donner cet auteur , et que nous
attendons de sa modestie , c'est la conviction où il pouvait
être qu'ayant paru incognito devait être en 1809 , son livre oublié dix ans plus tard , et qu'une mutila
tion nouvelle le rendait méconnaissable.
Nous
ne
parlerons point des pièces de poésie qui termriennednrte
le volume que nous annonçons , moins pour
compte d'un bon ouvrage , que pour prévenir
nos lecteurs contre l'appât du titre.
E. T. B.
72
MERCURE DE FRANCE .
mmmmmmmmnum
LES SOUVENIRS DE M. LE COMTE REGNAULT DE SAINTJEAN
D'ANGELY , suivis d'une table alphabétique des
personnages cités dans ce recueil. ( 1)
Ainsi que les empires , les lettres ont leur révolution
: j'oserai presque dire leurs modes et une sorte de
changement qu'il est impossible de pouvoir désigner.
En ce moment , les Mémoires et les Correspondances
font fureur . On a publié les mémoires de MM. Fouché ,
Savary , Carnot , etc. , et les Souvenirs du comte Regnault
auront du moins l'avantage d'être les plus amusaus
, de provoquer la gaîté , et de faire rire par fois.
N'allez pas y chercher les secrets de la cour de l'exempereur
; non , l'auteur n'a pas jugé à propos de faire
un livre sérieux , il a donné un joli roman semé d'anec
dotes galantes .
Pour M. le comte il n'est point de cruelles ; et , semblable
à César , il lui suffit de se présenter pour remporter
la victoire . Le caducée de Mercure , la tête de
Méduse , la baguette d'Armide , avaient moins d'influence
que la personne de M. Regnault : la beauté se
dispute ses hommages , lui pardoune ses infidélités ; et
malgré ses incartades , on l'aime , on l'adore.
Suivant le romancier , je voulais dire l'auteur ,
M. Regnault , après avoir fait de bonnes études à Bordeaux
, et son stage à Rennes , où il fut reçu avocat ,
serait venu à Paris , en 1793 , pour être garçon du sieur
Lefebvre , marchand épicier , rue de Bretagne. Il avait
donc la manie de se faire imprimer , puisqu'il est dit
que ses oeuvres légères servirent souvent d'enveloppe
au poivre et au café . Dans ses courses il passait chez
son imprimeur , où il remplissait sa serpillière des
(1 ) Deux vol, in- 12 ', avec figure . Prix , 6 fr. A Paris , à la
librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7 .
JUILLET 1819. 73
exemplaires de ses ouvrages ; puis il s'en allait aux
Tuileries , où il criait , d'une voix de Stentor : Rendeznous
nos dix-huit francs ! ou telle autre de ses productions.
Par suite d'un événement peu vraisemblable , il rend
un service au premier consul , qui , dès cet instant, l'accabla
de ses bienfaits. Le hasard lui fait rencontrer une
jeune personne fort romanesque , qui le rendit l'allié
de l'empereur Napoléon . Le chapitre de la visite et celui
du poëte qui en est la suite , sont amnsans sans
doute ; mais le héros y paraît à peine. Il reprend ses
avantages dans la harangue et le franc parler, où l'auteur
fait dire à Napoléon : « La poésie est un goût inné
daus ma famille . J'ai versifié , au collège , un poëme sur
la Corse délivrée , et , franchement , tout aussi- bien que
l'aurait fait mon frère le Démocrate. » Je ne sais où
l'auteur a puisé cette anecdote . Ce qu'il y a de certain ,
c'est que Napoléon , jeune officier d'artillerie , avait
composé une Histoire générale de la Corse , et l'avait
soumise à l'examen de l'abbé Raynal , qui l'avait
aidé de ses conseils . C'est ce que nous apprend une
lettre du Musée Egerton , que sa Révérence vient de
publier.
Des intrigues galantes occupent tous les momens
du héros , qui reçoit l'ordre de parcourir une partie
de l'Italie sous un nom supposé. Il emmène avec
Jui cette Annette , belle - soeur de l'artilleur couronné ,
et l'un de ses amis , jeune poëte. Le voyage de nos trois
personnages est une suite d'aventures plus ou moins
plaisantes . Ils sont accusés , à la Pacaudière , près Moulins
, d'avoir enlevé la fille d'un maire , laquelle avait
suivi un jeune officier. Leur belle compagne les quitte
à Lyon, pour suivre un capitaine.
Les deux amis arrivent à Rome ; et , dans l'intervalle
d'une semaine, ils ont chacun trois aventures . « L'amour
chez les Romains , dit le romancier , est un amusement ,
ou une affaire , ou un caprice , et fort peu de temps un
besoin.... Il est un lieu commun de conversation ,
74
MERCURE DE FRANCE .
ajouté à ceux de la pluie et du beau temps , de l'arrivée
d'un étranger , de la promotion du matin , de la procession
du soir . On en parle aux filles devant les mères ;
les mères mêmes en parlent devant leurs filles . » Les
autres réflexions de l'auteur sont pleines de justesse ;
elles seront lues avec plaisir par les personnes qui ont
été en Italie ; elles instruiront les personnes qui n'ont
pas visité ce beau pays , en même temps qu'elles produiront
sur elles un grand étonnement.
La mission de M. Regnault le force de retourner à
Milan , où le nouveau roi d'Italie venait d'arriver. En
passant par Gênes , un marquis d'Arcano lui escroque
mille écus ; et la marquise , qui a suivi M. le comte ,
trouve le moyen de le débarrasser du reste de sa bourse
et de ses bijoux.
Admis près du monarque , le héros du roman rend
compte de sa mission , et présente son ami , qui fait
hommage au nouveau souverain d'un poëme sur la
Couronne de Fer . Les fêtes achevées , on se préparait
à aller visiter Genève et son lac ; mais le chapitre n'eut
pas été complet , si l'auteur n'y avait pas fait entrer une
intrigue amoureuse. Le poëte Saclas s'enflamme subitement
pour la nièce d'un banquier que rien ne pouvait
endormir , pas même les (Euvres de M. de Bonald . Le
poëte se fait présenter ; il demande la main de la jeune
personne , à laquelle il fait la déclaration la plus brûlante
; mais il est éconduit par l'oncle. Enfin , on propose
au tendre objet un voyage impromptu en France ,
ce qui est accepté . Un ami , que le poëte avait mis dans
la confidence , emprunte au banquier une assez forte
somme au nom de l'amant , et enlève la jeune personne .
Qu'on se figure la fureur de cet amant misanthrope !
C'est en vain qu'on veut le calmer ; il veut absolument
se rendre dans le chef-lieu du département du Rhône .
M. le comte qui , en passant le Mont- Cénis , avait
dit : «< Grâce au despote , au lieu de mule dont on se
servait , on peut , sans péril , traverser en berline , et
saus la quitter , le Mont- Cénis , comme la butte des
JUILLET 1819 . 75
Moulins . » M. le comte traverse le Simplon , qui présente
les mêmes avantages . Pendant le repas , M. le
comte examine une jeune personne qu'accompagnait
un officier. Il lui vient à l'esprit qu'elle pouvait bien être
la dulcinée de son ami . Il s'en éclaircit , et ses soupcous
se changent en certitude . Alors , élevant la voix ,
se présente comme un ami du banquier , envoyé à la
recherche de sa nièce et de son ravisseur , qui abandonne
sa proie sitôt qu'il est reconuu . Il emmène cette
nouvelle conquête , manque d'être assassiné par une
troupe de brigands , et il ne doit son salut qu'au capitaine
de la bande , auquel il avait rendu service , et qui
l'accompagne dans la patrie de l'auteur du Contrat
il
social.
Le poëte est revenu sans avoir retrouvé sa belle fugitive;
et le soir de son arrivée , cette amante part pour
Paris , sous la surveillance de deux dames. Des amours
de coulisses occupent les momens de loisir des deux
amis , en attendant mieux . Ils reçoivent la visite du
comte de Barr .... Beauv.... , que , pour consoler de
ses longs malheurs , la première femme de Napoléon
avait fait nommer , malgré ses opinions , inspecteur des
poids et mesures de cinq départemens , et avait obtenu
en outre une pension de mille écus pour sa famille , et
le placement de ses deux fils dans un lycée.
On dînait à table d'hôte , et M. Regnault est prévenu
que trois places marquées étaient destinées à une jeune
personne et à ses pareus . Vite , préparons nos batteries ,
et formons le siége de cette citadelle . La taute , femme
extrêmement ridicule , et sourde comme un pot ; l'oncle
, ancien militaire , ayant toute la tournure de l'acteur
Brunet dans le Vieux-Major. Quant à Sophie , c'était
un prodige de grâce et de beauté . On emploie le langage
des yeux , une déclaration est envoyée , et le soir on se
rencontre au spectacle. M. le comte , apercevant sa
belle , va se placer dans la loge voisine ; il est à côté
d'elle , et la vue de Sophie le fait soupirer. Il lui remet
un billet doux , et sort bientôt après . Le hasard lui pro76
MERCURE DE FRANCE .
cure une nouvelle conquête. En lui faisant réponse
Sophie prévient le comte qu'elle doit se rendre le soir
au théâtre de la Fantasmagorie , accompagnée seulement
de la tante . On s'y trouve ; les deux amans ont une
longue conversation , à l'issue de laquelle il remporte
la victoire. Une visite à Ferney , dont madame d'Hautpoult
, qui occupait le château , fit les honneurs . Des
anecdotes curieuses sur Voltaire , Rousseau , le prince
de Ligne , la séance d'une société secrète pour le rétablissement
des Bourbons , terminent le second volume
de cet ouvrage , qui doit être bientôt suivi de deux autres
, desquels nous parlerons .
Qu'il nous soit permis d'assurer que ces Mémoires ,
fort amusans et bien contés , intéresseront le lecteur.
GOUJON fils .
mmmmmmmmmm
LA HARPE PEINT PAR LUI - MÊME ; ouvrage contenant des
détails inconnus sur sa conversion , sur son exil à
Corbeil en 1804 , ses jugemens sur les écrivains les
plus distingués de son temps , etc. , avec cette épigraphe
: Ex operibus eorom cognoscetis eos ( 1 ) .
Si La Harpe ne fut pas mort avant la publication du
fameux dictionnaire des Girouettes , son nom aurait
figuré en première ligne dans cet ouvrage , et le petit
livre que nous annonçons aurait été d'un grand secours
au rédacteur de sa notice biographique ; mais la postérité
a commencé pour La Harpe . Les grands services
que le Quintilien moderne a rendus à la littérature ,
effacent les ridicules de sa vieillesse . Chénier , dans
son épître à Voltaire , s'exprime ainsi :
<< La Harpe aux sombres bords t'aura conté peut - être
» Des préjugés détruits le burlesque retour ,
» Et comment il advint que lui - même un beau jour,
» De convertir le monde eut la sainte manie.
» Tu lui pardonneras , il a fait Mélanie . »
(1 ) Un vol, in- 18. Prix , 1 fr . 50 c. Paris , à la librairie du Mercure,
JUILLET 1819 . 77
Il est vrai que La Harpe se permit dans le temps de
juger , avec une extrême sévérité , des morts célèbres ,
ses anciens amis ; mais est- il bien généreux d'user de
représailles ? Croit-on faire connaître cet écrivain , en
rassemblant des lambeaux épars de ses oeuvres , et en
opposant les uns aux autres ceux qui peuvent offrir
quelque disparate ? Quel est l'auteur qui , s'il était soumis
à une telle dissection , ne fournirait pas quelques
pages à la malice ?
Quoiqu'il en soit , l'auteur de cette compilation a
trouvé le moyen d'intéresser en opposant La Harpe
à lui-mème ; il rapporte des jugemens qui forment le
contraste le plus bisarre et le plus singulier. C'est un
véritable cadeau à faire aux amateurs de scandale .
1
Après avoir épuisé toutes les formes de l'adulation
pour louer Voltaire , lui avoir dédié la Tragédie du
comte de Warwick , La Harpe va jusqu'à dire que le
grand homme , quelqu'ait été son talent , n'eût pas dû
trouver d'asyle dans l'Europe , parce qu'il avait fait la
Pucelle . Hélas ! je vais la relire par pénitence , et pour
expier l'imprécation du Quintilien moderne.
J.-J. Rousseau , Diderot , Le Franc de Pompignan
et l'abbé Delille excitent aussi la bile de La Harpe ;
mais
pour dérider les lecteurs , on a placé un article
trés-plaisant sur le chevalier de Boufflers , et son précepteur
, cet abbé Porquet qui rêvait trois mois à un
quatrain . S'il eut vêcu de nos jours , il eût été l'heureux
rival du poëte Fayole. On connaît cette épigramme de
Lebrun .
Fayolle peut encore augmenter son destin ,
Le héros du distique est l'espoir du quatrain.
L'abbé Porquet fut nommé aumônier du roi Stanislas
; la première fois qu'il en fallut faire les fonctions à
table , l'abbé ne savait pas le Boufflers benedicite. Madame de
,
sa protectrice , le raccomoda avec le vieux
Roi qui ne plaisantait pas sur l'article du benedicite . Il
était bien différent du prince de Conti qui avait nommé
78
MERCURE
DE
FRANCE
. l'abbé Prévost , le faiseur de romans , pour son aumônier.
Celui-ci vint le remercier , et le prévenir qu'il
n'avait jamais dit de messes . Cela nefait rien, l'abbé,
moije ne l'entendsjamais.
----
On ne doit pas être surpris si La Harpe est injuste à
l'égard du malheureux Gilbert. « Sa satyre du XVIIIe .
siècle , dit-il , est sans esprit , sans goût , pleine de
lieux communs et de mauvais vers . » Il gardait rancune
à cet infortuné jeune homme pour ces quatre
vers qui lui sont relatifs :
C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé ,
Qui , sifflé pour sa prose et pour ses vers sifflé ,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique ,
Tomba de chûte en chûte au trône académique .
La Harpe , philosophe , avait oublié la piqûure ; mais
La Harpe s'étant fait dévot , a dû nécessairement
devenir méchant , irrascible et injuste .
Les articles sur l'abbé de Bernis , Raynal , D'arnaud ,
le pleureur , Mably , Lebrun , Mercier et une foule
d'autres auteurs , sont remplis d'anecdotes piquantes ,
de jolis vers et de détails agréables . Ainsi , nous ne
doutons pas d'un succès complet de cet ouvrage auprès
des amatenrs de la méchanceté .
C. de ST. D.
wwwwwww
BEAUX - ARTS.
mmmmmmmms .
Arts mécaniques . -Industrie. - Nouvelle invention.
Si , dans les derniers temps , des événemens publics
ou des circonstances fortuites et particulières , ont influè
si puissamment sur la vocation et la destinée du
plus grand nombre des individus , souvent aussi ils ont
JUILLET 1819. 79
produit d'heureux effets dans les sciences et dans les
arts . C'est ainsi que les vingt-cinq années de guerre qui
viennent de s'écouler , ont dirigé vers la fabrication des
armes beaucoup de jeunes gens , que d'autres événemens
en auraient , pour la plupart , éloignés . L'attention
que le gouvernement a été obligé de porter à ce genre
de travail , les soins , l'adresse et l'intelligence qu'y ont
mis ceux qui en étaient chargés , ont amené , dans cette
partie , une amélioration telle , que les armes à feu fabriquées
en France passent , sans contredit , pour les
meilleures de l'Europe.
C'est sans doute à ces causes , autant qu'à l'émulation
toujours si favorable à toutes choses , que nous devous
l'ingénieuse invention des fusils à pistons du sieur Pauly,
auxquels on a conservé le nom de l'inventeur , pour le
distinguer de beaucoup d'autres fusils à pistons qui existent
dans le commerce. Ces armes , qui s'appliquent plus
particulièrement à la chasse , ont dû éprouver de grands
obstacles avant d'être adoptées par les chasseurs . Si l'on
considère , en effet , la crainte , le doute et les imperfections
réelles qu'elles pouvaient présenter à leur naissance
, les habitudes qu'il fallait changer , les préjugés
et les intérêts froissés qu'il fallait peut -être détruire ou
calmer
, on trouvera sans doute assez de motifs à la
temporisation que la prudence commandait . Mais à
présent que le temps a mûri toutes ces raisons ,
et que
l'expérience est venue confirmer aux chasseurs les espérances
que cette découverte leur promettait , on doit
en favoriser la propagation en la faisant connaître , et
accorder quelques éloges au fabricant , que des sacrifices
et des entraves de toute nature n'ont pu détourner
de son entreprise
.
Ces armes ont subi , depuis leur origine , des changemens
si notoires , des perfectionnemens si remarquables
, et l'usage commence à en devenir si multiplié ,
que nous croyons faire plaisir à beaucoup de nos lecteurs
, en mettant sous leurs yeux les avantages qu'elles
80 MERCURE DE FRANCE.
présentent , tant sous le rapport du mécanisme , que
sous celui du parti qu'on en peut tirer à la chasse .
Leur construction est à la fois simple , agréable et
solide . Elle est simple, en ce qu'elle paraît formée du
plus petit nombre de pièces possible ; un corps
de pla
tine , un grand ressort , une noix qui fait marteau , un
piston , une gachette , un ressort de gachette , et une
bascule , sont en effet les seules qui la composent .
Elle est agréable , en ce que toutes les pièces sont
fermées dans une espèce de boîte formée au tonnerre
du canon , par la bascule et la platine. Un morceau de
fer taillé en forme de chien , qui sert à manoeuvrer les
différens temps de lá platine , est la seule pièce que l'our
aperçoive à l'extérieur ; en sorte qu'on a moins à redouter
les effets de la pluie ou de l'humidité sur les différentes
parties des pièces .
Enfin, elle est solide, en ce que toutes les parties en
sont bien combinées , fortement attachées entr'elles ,
et éprouvées avant d'être employées . Cet article laissera
encore moins de doute , lorsqu'on saura qu'il est de
toute impossibilité de faire de fausses charges avec les
fusils construits d'après ce procédé .
Les avantages qu'ils présentent dans leur usage sont
encore bien plus considérables que ceux qu'ils offrent
à la vue. Nous allons essayer d'en donner une idée générale
, en rapportant également le résultat de deux
expériences publiques qui out été annoncées , et faites
les 5 août et 25 septembre derniers. Toutefois nous ne
prétendons pas , dans la description que nous allons en
faire , entrer dans des détails trop minutieux sur les dimensions
des pièces et leurs rapports entr'elles ; nous
renverrons , pour cela , le lecteur à l'examen qu'il
pourra en faire , soit à la fabrique , rue des Trois-Frères,
n°. 4, ou entre les mains de ceux qui eu possèdent.
Les canons de ces fusils se forgent avec deux tourillons
enlevés à droite et à gauche sur la masse de fer ,
et placés l'un et l'autre à un pouce de distance de l'ex-
,
JUILLET 1819 .
81
trémité du tonuerre . Une bascule de 7 pouces environ
de long , s'applique à cette extrémité du canon , opère
un mouvement de rotation sur les deux tourillons , et
vieut se fermer à l'origine de la joue , au moyen d'un
ressort à crochet . Par ce mouvement qui se fait à volonté
, on ouvre ou on ferme l'âme du canon ; la platine
est placée verticalement dessous la bascule , qui
porte seulement avec elle le piston. Le tout est monté
sur un bois dans la forme d'un fusil ordinaire.
Deux chambres sont pratiquées au tounerre du canou
; l'une , de trois pouces environ de profondeur , a
pour objet d'augmenter , dans cet endroit , le diamètre
de l'âme du canon ,
de manière à ce que celui de la cartouche
puisse être plus fort de l'épaisseur du papier
qui l'enveloppe , que celui du reste du tube ; par ce
moyen , on évite qu'une portion du fluide que la poudre
produit lorsqu'elle s'enflamme , ne s'échappe circulairement
entre le plomb et le paroi du canon . La seconde
chambre , d'uneligue environ de profondeur , est pratiquée
tout-à-fait à l'orifice du tonnerre , et sert à recevoir
la culasse mobile en cuivre qui s'adapte à chaque
cartouche . La bascule étant fermée , appuie sur cette
culasse qui clot hermétiquement le canon au tonnerre .
Cette description sommaire étant posée , voici comment
on se sert de l'arme : on suppose qu'on est muni
d'un certain nombre de cartouches , construites à l'aide
d'un mandrin , semblable à celui dont on se sert pour
faire les cartouches de guerre , et armées chacune d'une
culasse mobile portant son amorce. Pour charger , on
presse sur le crochet qui est à la queue de la bascule ,
et qui la tient fermée , on la dégage et on la lève verticalement.
L'âme du canon étant , par ce moyen , à dé
couvert au tonnerre , on prend une cartouche préparée ,
comme nous venons de l'indiquer , on l'introduit dans
le canon , on ferme la bascule , on arme ; et en pressant
la détente avec le doigt , le coup part. On recommence
cette manoeuvre , en ayant soin d'ôter et de garder la
6
82 MERCURE DE FRANCE.
culasse mobile qui était attachée à la cartouche , et
qui peut s'adapter de nouveau à d'autres .
Il résulte de ce que nous venons de dire , qu'on peut,
avec un fusil construit d'après ce procédé , tirer de
suite et rapidement un grand nombre de coups . Si l'on a
l'ennui de faire les cartouches chez soi , on en est bien
dédommagé à la chasse , par la facilité avec laquelle on
charge sans s'arrêter ;
Qu'on peut aussi , à sa volonté , changer la charge de
son fusil sans perdre ni détériorer la première ;
Qu'on ne peut jamais faire de fausses charges , puisqu'une
fois qu'il y en a une dans le canon , il est de
toute impossibilité d'y en introduire une autre ;
Que la déflagration de l'amorce et de la charge se
faisant entièrement en dedans , le feu ou la fumée du
bassinet ne viennent point blesser ou gêner les yeux du
chasseur , qui les ferme souvent malgré lui au moment
où la poudre s'enflamme ;
Que le chasseur est garanti des accidens qui peuvent
souvent lui arriver par hazard ou par distraction , en
chargeant à baguette ;
Que la détonnation est plus prompte parce que l'amorce
est placée plus près du centre de la charge, dans
laquelle elle est d'ailleurs chassée avec une grande
force par le piston ;
Que l'on doit tirer avec beaucoup plus de justesse
puisqu'il n'y a jamais de long feu ;
>
Et qu'enfin ces fusils portent beaucoup plus loin la
dragée ce qui est aux yeux du chasseur d'un avantage
¡ nappréciable . ( 1 )
( 1 ) On peut faire de la poudre d'amorce , pour ces armes , de
plusieurs manières. Chacune de ces poudres est tellement préparée
qu'on peut en faire usage sans craindre aucun accident ; la
matière inflammable qu'elles renferment est si bien mitigée et
affaiblie , qu'il faut une percussion très - forte entre deux métaux
durs pour la faire détonner ; l'appréhension qu'ont beaucoup de
personnes de se servir de ces armes , par rapport au danger que
pourrait présenter cette poudre d'amorce , est donc mal fondée ;
JUILLET 1819 .
83
L'expérience publique qui fut faite le 5 août 1818 ,
avait pour but de faire connaître le mécanisme de ces
armes , la manière de les charger , de les tirer , la
promptitude de leur départ , et le nombre de coups
qu'on pouvait tirer sans s'arrêter et saus le nettoyer ;
elle était nécessaire pour détruire bien des incertitudes ,
et former les amateurs à leur maniement .
La seconde expérience avait un but au moins aussi
important , qui était de prouver qu'elles avaient une
plus grande portée que les fusils à pierre ; le succès a
confirmé l'annonce qui en avait été faite , et il ne reste
aujourd'hui plus de doute à cet égard . On a proposé
d'ailleurs de recommencer ces épreuves sur la demande
qui pourrait en être faite par ceux qui n'auraient pas pu y
assister eux-mêmes. Cet avantage qui était déjà connu de
beaucoup de personnes , a donné lieu à plusieurs dissertations
parmi les chasseurs pour en découvrir la cause.
Il paraît certain qu'elle provient de la manière dont la
poudre s'enflamme . Lorsque le piston percute l'amorce,
une aigrette de feu est lancée avec violence dans la
charge , la traverse au même instant dans le sein de son
axe , et produit une déflagration uniforme et instantannée
qui permet au fluide élastique et expantif qu'elle
nous pouvons l'assurer d'après divers essais que nous avons vu
faire devant nous, et d'après l'opinion qu'en ont d'ailleurs les
chasseurs qui en font usage.
Dans l'origine de cette découverte , on s'est servi d'une poudre
d'amorce dans la composition de laquelle il entrait principalement
du muriate suroxigéné de potasse . Ce sel avait le double inconvé →
nient d'oxider le fer et d'attirer l'humidité , en sorte qu'on a
cherché parmi les matières inflammables par la percussion , celle
qui pourrait le remplacer avec avantage. On a trouvé en effet une
substance qui , combinée avec d'autres , remplit parfaitement le
but qu'on s'était proposé. On ne fait point un mistère de cette
composition que l'on fait connaître à tous ceux qui le désirent .
Cette amorce réunit tous les avantages , elle s'enflamine convenablement
par la percussion , peut se fabriquer , manier et se transporter
sans danger ; elle ne se déterriore pas facilement par le
contact de l'air et n'altère pas le fer . Toutes ces qualités bien reconnues
aujourd'hui nous paraissent assurer le succès des fusils à
piston.
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
engendre , d'avoir toute sa force au même moment .
La différence de diamêtre de la chambre qui reçoit la
cartouche avec celui du reste du canon , peut aussi contribuer
à produire ce résultat , en ce qu'au premier mouvement
le plomb est de suite engagé dans un tube plus
étroit , d'où il est chassé par la bourre intermédiaire et
épaisse qui le remplit , et qui empêche à aucune partie
du fluide de le précéder. On pourrait peut - être dans ce
cas comparer l'effet de la poudre à celui d'un ressort
qui , arrivé à sa plus grande teusion , serait abandonné à
lui-même. Cette comparaison de l'action de la poudre
à celle d'un ressort paraît d'autant plus fondée , que si
elle n'agissait pas ainsi , les tubes ou canons les plus
courts porteraient le plomb aussi loin que les plus lougs ,
ce qui est contraire à l'expérience .
La poudre enflammée acquiert une puissance , en
raison de la résistance qu'elle éprouve. Il s'agirait de
savoir qu'elle résistance on devrait opposer à une quantité
de poudre donnée , placée dans un canon pour produire
le plus grand effet , ou , en d'autres termes , quelle
augmentation de résistance il faudrait ajouter à la charge
au moment du départ , soit en bourrant ou en augmentant
dans les fusils à piston la profondeur de la rayure
de la spirale daus les carabines, ou par d'autres moyens
obtenir la plus grande portée possible ; ce problème ,
qui ne paraît pas avoir encore été résolu , niérite bien ,
ce nous semble , de fixer l'attention de ceux qui s'occupeut
de la balistique . Mais revenous aux armes qui font
l'objet de cet article . On doit à notre avis non-seulement
accorder de l'encouragement à cette branche nouvelle
de notre industrie nationale , mais encore fixer l'attention
du chasseur , et peut être du guerrier , sur une
découverte que le temps ne fait de plus en plus que
développer et forlifier. L'histoire nous apprend que ce
n'est qu'après quarante ans d'existence , qu'on osa ,
pour la première fois , faire armer des soldats avec les
fusils à silex . H. R.
JUILLET 1819.
85
mmmmmmmmmmm
RECUEIL de quelques vues de sites et de monumens de
France , spécialement de Normandie , et de divers
costumes des habitans de cette province , dessinés
d'après nature , et gravés à l'eau -forte ; avec la Notice
historique et descriptive de chaque planche. Par
E. H. LANGLOIs , du Pont-de - l'Arche ( 1) .
L'AUTEUR de cet ouvrage intéressant est avantageusement
connu dans les arts , par ses compositions spirituelles
, faciles et naïves , par l'heureuse fertilité de
son imagination , surtout par la fidélité et l'exactitude
avec lesquelles il représente les antiquités , les
vues pittoresques , les costumes et les différens styles
d'architecture . On doit à M. Langlois les dessins qui
ornent la belle édition des Fabliaux de Barbazan ;
nombre de dessins et de gravures dans l'Atlas de l'Etat
des arts en France , par A. Lenoir ; dans les Monumens
français inédits , par N. X. Willemin ; dans divers recueils
d'antiquités , etc. , ainsi qu'un grand nombre de
sujets détachés .
La Normandie , si célèbre dans notre histoire , est
l'une des provinces de France la plus riche en monumens
du moyen - âge , et en vues pittoresques . Partout
ou rencontre les ruines du Castel hospitalier , du Manoir
féodal , du Château fort , et de sombres églises
jadis ornées avec magnificence. La révolution , d'autres
arrangemens , ou enfiu le temps qui détruit tout ,
menacent de les faire disparaître. Assez et trop longtemps
, les Français ont montré une coupable indiffé-
(1 ) Première livraison ; in - 4° . contenant vingt - six pages de
texe et huit estampes , avec des culs - de-lampes et des vignettes .
Prix , 6 fr . A Paris , chez Delpech , marchand d'estampes , quai de
Voltaire , no. 23 , près la rue de Beaune.
A Rouen , chez l'auteur , rue du Val - de-la - Jatte , nº . 8 ;
chez Frère , libraire , sur le port.
et
86 MERCURE DE FRANCE .
rence pour les constructions élevées par leurs pères ;
en prolonger la durée , c'est avancer vers la barbarie ,
compagne de l'ignorance . Rien n'égale le respect de la
nation anglaise , pour les édifices anciens et pour les
mouumens des arts . On se contente , en France , de les
admirer froidement , et de les délaisser lorsque des
mains profanes ne les dégradent pas . Pourra-t-on jamais
croire que cette belle statue de François Ier. , sculptée
par Pierre Bontemps ( 1 ) , est couverte de plus de deux
mille noms gravés avec la pointe ? Que les religieux de
l'abbaye de Saint-Denis (2 ) , peu de temps avant leur
suppression , et lors d'une restauration de leur église ,
aient fait détruire une vingtaine de statues des douzième
et treizième siècles ? Un édifice est à peine achevé ,
qu'il est couvert de noms propres , et de figures qui ne
le sont pas.
M. Langlois a formé la noble entreprise de représenter
et de décrire les monumens qui rappellent les hauts
faits et la gloire de sa patrie : plusieurs offrent un tel
état de délabrement , qu'ils sont menacés d'une ruine
totale .
Que d'idées inspiratrices se rattachent à ces constructions
du moyen - âge , dont l'aspect réveille l'imagination
et la sensibilité ! L'histoire de la chevalerie , de
cette institution admirable qui a sauvé l'Europe en
attaquant le monstre de la féodalité , et qui est la source
de cette galanterie que nous possédons plus qu'aucun
autre peuple , vient se retracer à la mémoire. Le voilà
ce preux pour lequel les travaux d'Hercule ne sont que
de véritables jeux d'enfans ! il sort pour défendre la
beauté , pour protéger la veuve et l'orphelin ; il va porter
ses pas là où l'innocence et la justice auront besoin.
• ( 1 ) Musée des monumens français , salle du seixième siècle
celte statue appartient au tombeau du père des lettres et des arts ,
dont le replacement s'opère actuellement dans l'église royale
de Saint - Denis . Voy . Annales des Bátimens , nº. 7 , pag. 300.
(2) Annales , nº. 10 , pag. 518 .
JUILLET 1819. 87
du secours de son bras . Dieu , mon Roi , ma Dame ,
telle est la devise qui brille sur son bouclier. Mais ....
j'aperçois un trouverre , la foule se précipite sur ses
pas ; les ménestrels dont il est accompagué , ne font
point résonner la harpe harmonieuse . Il raconte sans
doute le gai Fabliau , l'aventure plaisante ou peut - être
les malheurs de Tristan et d'Iseull - la -Blonde , les
amours du beau Lancelot et de Genèvre , femme du
grand Artus , régénérateur de la Table - Ronde.
Je m'aperçois que , séduit par ces idées aimables , je
m'éloigne beaucoup trop de mon sujet ; je m'empresse
d'y revenir , en faisant connaître les différens objets
traités par l'auteur .
On remarque d'abord la vue du village de Criquebeufsur-
Seine. Le site , par l'originalité des fabriques qui
se grouppent avec l'église , par la couleur harmonieuse
et brillante de cet aspect , présente beaucoup d'intérêt.
Il se termine à l'horizon , par la forêt de Bord , qui
s'élève en amphithéâtre. Au milieu de la rivière sont
deux îles plantées d'arbres , qui sont d'un effet charmant.
Les restes de la célèbre abbaye de Bon -Port , fondée
en 1190 , sont extrêmement remarquables , surtout le
grand réfectoire , qui rappelle le temps florissant de la
règle de saint Bernard ; plusieurs centaines de religieux
pouvaient alors y manger à table commune . L'architecture
en est aussi noble que simple ; les voûtes sont armées
de nervures croisées , et les murs sont flanqués
de contreforts à ressaut.
Dans le mur de clôture se trouve une niche dans laquelle
était un grouppe représentant Marie , ayant sur
ses genoux son fils mort , dont un ange baisait les
plaies . Cette vierge était la providence des mères et
des nourrices . Le 23 juin , veille de la saint Jean , une
muititude de femmes , suivies de leurs enfans , venait
prier devant elle. Puis à midi , lorsque la cloche du
monastère faisait entendre le premier coup de l'Angelus
, les bonnes femmes qui avaient déshabillé leurs
88 MERCURE DF ERANCE.
marmols , les plongeaient simultanément dans la Seine .
Cette cérémonie était considérée comme le préservatif
et la cure de diverses maladies .
La maison des Templiers , sise à Louviers , et dont
la construction remonte à la fin du douzième siècle ,
est extrêmement curieuse. Cet édifice est divisé en
trois étages , dont les planchers en bois et fort bas ,
portent vers leur centre sur de courtes colonnes également
de bois . Ces colonnes , par le caractère et la bişarrerie
de leurs chapiteaux , attestent la haute ancienneté
de cet édifice , dont l'étendue et la profondeur sont
assez médiocres .
La façade de l'église du village de Léri est une des
plus curieuses de la Normandie , par sa décoration
extérieure , dont le style remarquable la classe parmi
les monumens , aujourd'hui si rares , des temps de
la dynastie carlovingienne . Je renvoie à l'ouvrage de
M. Langlois , pour mieux en connaître la description ,
et je ferai seulement observer que les chapiteaux à
doubles tailloirs qui décorent ce temple , sont parfaitement
semblables à ceux de quelques chapelles de
l'église souterraine de Saint-Denis .
Les vitres de la façade principale représentaient autrefois
des sujets fort curieux de la vie de saint Louis ;
il n'en reste pas aujourd'hui le moindre vestige . Bientôt
, si notre indifférence continue à l'égard des vitraux
colorés , ils finiront par disparaître entièrement . Dans
les petites villes et dans les campagues , le zèle mal
éclairé , le glorieux désir d'immortaliser son nom sur
le registre de la Fabrique , exposent les monumens religieux
, qu'il est toujours question de rajeunir , aux
contrastes les plus ridicules , aux métamorphoses les
plus monstrueuses , aux altérations les plus criantes .
Nos pères pensaient , avec raison , que ce mystérieux
demi -jour dans les temples , concentrait dans leur àme
cette piété attentive , ce recueillement profond que
doivent inspirer la présence et la majesté des lieux
saints. Aujourd'hui les églises sont éclairées comme les
JUILLET 1819.
89
boutiques des marchands . Ces magnifiques vitraux des
dixième , onzième , douzième , treizième , quatorzième
et quinzième siècles , les chefs d'oeuvre des Jean Cousin ,
des Henri Mellein , des Bernard de Palissy , et de tant
d'autres artistes recommandables dans le seizième siè
cle , seront bientôt anéantis , et disparaîtront pour toujours.
Ces vitraux représentaient l'histoire d'une foule
de personnages célèbres et de familles illustres ; ils
fournissaient les indices et les preuves d'une immensité
de faits du ressort de nos chroniques nationales .
M. Langlois témoigne son indignation contre ces
iconoclastes modernes et contre les monstrueuses mutilations
qu'on fait subir à nos temples , sous le prétexte
de les embellir. Il termine par cette phrase , dont tous
les amis des arts , tous les Français jaloux de la gloire
et de l'illustration de la patrie ne pourront contester la
triste vérité : « Aussi attentatoires au respect dû aux
>> temples mêmes et à la mémoire de nos ancêtres , que
préjudiciables à la gloire de la monarchie française
» et aux arts , ces mutilations barbares , propagées par
» la crasse ignorance et le frivole amour de la nou-
» veauté , sont- elles donc de la nature des cas qui ne
peuvent déterminer aucune mesure repressive ? »
»
>>
墨
Rien n'est plus intéressant que l'historique du Château-
Gaillard des Andelys , dont l'auteur a donné deux
vues différentes . Dans cette Notice , qui est parfaitement
écrite , M. Langlois a tracé rapidement tous les
faits héroïques que l'attaque ou la défense de cette forteresse
ont fait naître. Bâti par Richard- Coeur- de-Lion ,
en 1195 , le Château -Gaillard fut démantelé d'abord en
1606 , puis en 1610 .
Les deux gravures qui terminent le charmant recueil
de M. Langlois , montrent des costumes de la Normandie
. Dans la première , une jeune fille du canton du
Pont-de - l'Arche , en habit de fète , vient consulter la
sorcière , au sujet de son amant qui est à l'armée . La
vieille fait la divination par la clef qui doit tourner
d'elle-même à certain passage. La sybille répond , sur
99 MERCURE DE FRANCE .
sa damnation éternelle , que l'absent est vivant , et du
contraire si la clef ne tourne pas . Mais s'il est avec le
ciel des accommodemens , on doit se douter que cette
clef magique doit se comporter de manière à renvoyer
les pratiques satisfaites .
La deuxième gravure des costumes , représente la
divination par les cartes , faite à une jeune fille du canton
du Pont- de-l'Arche , en babit de tous les jours . Le
devin prédit à la jeune personne son futur mariage , par
la rencontre mystérieuse du roi et de la dame de coeur ,
près de l'as du même jeu , dont la détourne , en qualité
de carte de surprise , achève de donner le plus grand
poids à cette grave prophétie .
comme
J'en ai dit assez pour faire sentir tout le mérite du
recueil publié par M. E. H. Langlois , qui , dans cette
production , a donné une nouvelle preuve de ses taleus
et de ses connaissances . Cet ouvrage , dont les amateurs
attendront vivement la suite , doit lui faire honneur
sous tous les rapports , comme dessinateur ,
graveur et comme écrivain. On ne saurait trop encou
rager une entreprise aussi bien conçue que bien exécutée
. Tout milite en faveur de cet ouvrage , qui renferme
de jolies planches , des vues qui piquent la curiosité ,
des vignettes parfaitement exécutées , des costumes
d'une justesse étonnante , et des descriptions tout à la
fois vives , animées , et remplies d'intérêt .
www
B. DE ROQUEFORT .
MERCURIALE.
Lettre au Conseil Spécial des Prisons de Paris sur le
service de santé des Infirmeries des Maisons de détention
; par M. Camille PIRON, Médecin en chef de la
Maison de Ste. - Pélagie .
L'objet de cette lettre est très-intéressant ; je ne doute
point que le Conseil des prisons , qui a déjà donné
JUILLET 1819. 91
des preuves de son zèle ( voir le rapport de M. le comte
Daru ) , ne s'occupe promptement des moyens de remédier
aux inconveniens que M. Piron vient de lui signaler
, d'avoir des gens inhabiles pour faire le service
des infirmeries des prisons.
Ce service est confié à des infirmiers pris , en général
, parmi des gens qui n'ont aucune connaissance ,
qui ignorent la valeur des médicamens qu'ils sont chargés
d'administrer , et souvent même prennent les uns
pour les autres . Ils tiennent aussi le cahier de visite . Je
citerai M. Piron :
«
Quels que soient les talens et le courage du
» médecin , pourra- t-il faire tout le bien que l'on at-
» tend de ses lumières et de son zèle , si, pour le secon-
» der dans ces circonstances difficiles , il n'a près de
>> lui qu'un ignorant mercenaire?
>> Ceux qui croyent que les infirmiers sont capables
» d'exercer ce qu'on nomme la petite chirurgie , se trom-
» pent fort. Les plus minces opérations de notre art ne
» peuvent être faites par des hommes entièrement inex-
» périmentés , sans plus ou moins de danger pour le
» malade. Mal pansée , la plus légère blessure peut être
» suivie d'accidens funestes ; les soins mal entendus ,
» mal appliqués , occasionnent des douleurs qu'une
» main habile eut épargnées . Toujours le médecin est
» dans la dure nécessité d'examiner le lendemain ce que
» l'infirmier a fait la veille : ainsi , nouveaux pansemens,
>> nouvelles douleurs.
>> Ce n'est pas tout encore . De grands cas de chirur-
» gie se rencontrent assez fréquemment dans toutes les
>> infirmeries des prisons , et nécessitent des opérations
» importantes. De qui l'opérateur est- il principalement
» assisté ? de l'infirmier. A qui confie- t- il la garde de
» l'opération ? à l'infirmier .....
>>
» ......
Sur le rapport de leur personne , de leur con-
» duite , de leurs penchans , de leurs habitudes , les in-
» firmiers , en général , ne peuvent être avantageuse .
» ment considérés . La plupart ont essayé de plusieurs
92 MERCURE DE FRANCE .
» états , et n'ont réussi dans aucun . Les places d'infirmiers
sont peu lucratives : elles suffisent à peine à
» l'entretien de ceux qui les remplissent ; elles ne peu-
» vent subvenir aux besoins d'une famille . Que doit- on
» espérer d'un homme réduit , parce qu'il n'est bon à
» rien , à se confiner pour toute sa vie dans l'infirme-
» rie d'une prison ? La fréquentation continuelle des
» gardiens , guichetiers , etc. , mène inévitablement les
>> infirmiers à l'intempérance. »>
Après avoir indiqué le mal , M. Piron indique le remède.
Il propose de faire faire le principal service par
des élèves nommés au concours , et le service secondaire
par des élèves internes : la durée de leurs fonctions
serait de quatre années . On fixerait leurs appointemens
à 5 et à 400 francs , et on les logerait dans la maison .
Bien que les motifs qui font agir M. Piron semblent
lui avoir été inspirés par l'incapacité absolue de l'infirmier
de Sainte-Pélagie , Bonnet , dont l'infirmerie de la
maison serait déjà débarrassé depuis long-tems sans la
protection que lui accorde un sieur Dive , employé à la
Préfecture de police , ses observations s'appliquent à
presque tous les infirmiers des prisons .
Nous ne pouvons point douter que les vues bienfaisantes
de M. Piron ne soient vivement secondées par
MM . les Membres du Conseil des Prisous.
wwwwwwwwwwww
SPECTACLES.
}
E.
Bon! me suis -je écrié , en voyant dans la première
partie du Lycée français un article de M. Briffaut sur
l'état actuel du théâtre en France ; le nom de l'auteur
et l'intérêt du sujet promettent ! Sans doute il va nous
développer la cause du malheur qu'il redoute , et nous
indiquer le moyen d'y échapper. On ne pouvait attenJUILLET
1819. 93
dre moins de son esprit observateur. Cependant , loin
que mon espoir ait été rempli , je me suis vu forcé de
remarquer avec peine que , souvent en contradiction
avec lui- même , l'auteur n'avait point abordé franchement
la question , et que ce serait peut - être agir inconséquemment
que de suivre à la lettre les conseils
qu'il donne.
Je suppose que la plupart de mes lecteurs ont déjà
pris counaissance de l'article que je cite , et je les prie
de vouloir bien se reporter à son contenu , afin de leur
éviter la répétition entière des paragraphes qui , je u'en
doute pas , leur ont déjà fourni matière à de nombreu
ses réflexions .
« Chez nos ancêtres accoutumés à être gouvernés
» sans savoir comment , et sans demander pourquoi ,
>> etc. >>>
Ceci ne me paraît pas d'une vérité incontestable .
Je ne me hasarderai pourtant pas à combattre M. Briffaut
sur ce point , et je conviendrai même avec lui que
nos ancêtres étaient d'assez bonnes gens .
Mais le reste de ce paragraphe , et ce qui suit , me
semble renfermer encore une foule d'erreurs .
D'abord on ne voit pas pourquoi «< il ne résulterait
>> que du plaisir et de la gloire pour les auteurs de ce
» que l'établissement des théâtres chez nos pères , ne
pouvait avoir aucun but pour l'utilité publique .
>> >>
Quoi donc , qui dans ce sens pouvait aggrandir leur
sphère ?... Où l'auteur a -t- il vu que le génie pouvait
alors , plus que celui des écrivains de nos jours , « pui-
» ser aux sources antiques , sans dédaigner d'en cher-
» cher de nouvelles , ajouter aux beautés plus près de
» la nature , des beautés plus rafinées? » On aurait de la
la peine à le deviner : c'est «< que les premiers n'étaient
» pas obligés comme ceux -ci , pour satisfaire l'esprit
» national , de faire entrer cet esprit dans leurs pro-
>> ductions . >>
C'est dans notre histoire que M. Briffaut invite nos
94 MERCURE DE FRANCE .
jeunes auteurs à puiser exclusivement leurs sujets et
leurs modèles .
Il faut désormais , dit M. Briffaut , « pour mériter
>> notre attention , que le systême dramatique se lie à
» notre systême politique ; il faut que la nation se re-
>> trouve sans cesse devant elle-même . C'est dans les
>> grands événemens de son histoire , c'est dans les
>> actions mémorables des rois et des héros qui l'ont
» illustrée , qu'elle aime à chercher des souvenirs et à
>> trouver des leçons . Si vous venez lui parler encore
» d'Athènes et de Rome , elle s'ennuie , si vous essayez
» encore de l'attendrir sur des disgraces amoureuses ,
>> elle se rit de vos peintures surannées : tant de catas-
>> ` trophes lui ont appris qu'il existait de plus grands
>> malheurs que d'être trahis par une infidèle . »
Plus bas , M. Briffaut ajoute :
«< Elle est destinée ( la comédie ) comme la tragédie ,
» à subir une révolution . Depuis que la politique s'est
» emparée de l'esprit français ; depuis qu'elle a envahi
>> toutes les classes , usurpé tous les salons, et empreint
» nos moeurs d'une nouvelle teinte , il est certain que
>> l'auteur comique ne peut se dispenser de recevoir
» sa loi. >>
L'auteur de cet article est beaucoup trop exclusif.
L'histoire ancienne offre encore une mine riche à
exploiter ; c'est aller trop loin d'affirmer que nos auteurs
tragiques auraient tort d'y puiser aujourd'hui.
Nous sommes encore remplis de ridicules et de vices,
et les sujets de comédie ne manquent point . Nous
avons aussi nos marchands qui se croient des gentilshommes
, et nos gentilshommes qui font les marchands .
Nous avons de grands personnages qui ne se coutentent
pas de donner à jouer , et vont jusqu'à appeler le secours
des tailleurs de M. de Boursault. Nous avons des petits
-maîtres et des libertins ; et il est toujours de mode ,
comme au siècle passé , d'avoir une actrice pour inaî
tresse. Il est vrai que nous avons un travers de plus ,
JUILLET 1819 . 95
"
celui de la politique . Cette folie est indigne de la scène ,
où l'on ne saurait y montrer tous les malheurs que la
rage de l'opinion a cause de nos jours . Le souvenir de
nos dissensions cruelles est encore trop près de l'effet
qu'elles ont produit . Et si nous pouvions voir au théâtre
le résultat de nos fureurs , les divisions des amis , des
familles , et l'esprit de parti promenant en tous lieux le
venin de la calomnie , et conduisant le fer assassin ,
tout nous dit que nous ajouterions à nos premiers troubles
. Voyez quel a été le sort de Germanicus et de
l'Esprit de parti! Non , jeunes auteurs , ne vous laissez
pas aller au conseil de M. Briffaut ; laissez à vos successeurs
le soin de retracer nos faiblesses , pour en
prémunir leur âge. Voyez jusqu'où va l'embarras de
M. Briffaut. « Notre Thalie , dit- il , ne doit être ni
» ultrà , ni libérale . » Sera-t- elle tous les deux ? Et ,
d'ailleurs , que veulent dire ces mots - là ? quel est des
deux celui qui désigne l'ami de son pays , le plus sage
et le plus fou ? En révolution , c'est le plus fort qui est
le plus raisonnable ; à la suite des révolutions , ce n'est
ni le plus fort ni le plus faible. Ne faisons point de
Thalie une déesse politique , nous la ferions mourir.
Melpomène viendrait revendiquer ses droits ; et , en
les obtenant , son poignard n'attaquerait pas seulement
notre imagination , il irait chercher jusqu'à nos coeurs .
Jeunes auteurs , M. Briffaut veut vous égarer. La muse
tragique peut trouver de nombreux matériaux dans
notre histoire ; mais il faut une grande rectitude dans
le jugement , pour ne point s'y laisser tromper , et je
crois pouvoir affirmer qu'il serait impossible que l'esprit
de parti ne dictât pas le choix . Ainsi , la tragédie
de Charles IX , jouée pendant la révolution , tendait à
nous inspirer de la haine pour les rois. Celle des Templiers
, plus tard , viut nous indiquer le mal que peut
faire un souverain faible et sans caractère. Croyez-moi ,
jeunes auteurs , ce n'est pas à la suite des tempêtes politiques
qu'on peut traiter un sujet national , parce qu'il
est toujours favorable à un parti , et que c'est exciter
96
MERCURE
DE
FRANCE
.
le parti contraire . Suivre les conseils de M. Briffaut ¿
ce serait faire du théâtre un auxiliaire de nos journaux ,
pour envahir la bonne et saine littérature .
La prospérité des arts tient à la tranquillité publique ;
la sagesse de notre souverain nous en offre l'heureux
présage. Espérons que bientôt il se réalisera . Alors
Thalie ne sera plus accusée « d'être l'interprète des,
partis ; nos écrivains exploiteront , sans craindre d'être
lézés dans leurs travaux , le vaste champ que la discorde
a rendu trop long-temps inculte . » Nos acteurs
du premier ordre , plus prévenans envers les auteurs ,
moins avides d'argent que de gloire , et surtout mieux
dirigés par l'autorité compétente , s'éloigneront moins
souvent de la capitale , s'occuperont exclusivement de
leur état , et encourageront les talens naissans qui se
montreront les plus digues de les remplacer un jour sur
la scène française.
Jeunes auteurs , prenez garde à M. Briffaut.
LEROY.
wwwwww
ANNONCES.
www
Histoire des Missionnaires dans le Midi de la France , en 1819 ;
Lettre d'un Marin à un Hussard, un vol. in - 8° . , orné d'une gravure
enluminée , prix , 2 fr . 50 cent.
A Paris , chez PLANCHER , libraire du Mercure, rue Poupée , no. 7.
Cet ouvrage ne peut manquer d'avoir un succès complet.
Le Curé du Village , Histoire véritable , écrite par Christian Simplicius
, sacristain èt bedeau de l'église d'Isaourens , et publié pár
Alphonse Mahul. Un vol. in - 12 . Prix , 2 fr . et 2 fr . 50 cent.
par la poste.
A Paris , chez L. COLAS , Imprimeur - Libraire , rue Dauphine
, n. 32. -
(nwümniínium.
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE .
ELÉGIE DE PROPERCE
TIRÉE DU LIVRE TROISIÈME.
Description d'un Triompher
Di l'Inde et de son or méditant la conquête ,
Déjà du dieu César toute la flotte est prête
A sillonner des mers les gouffres opulens ;
Dignes prix d'un héros , des triomphes brillans
Sont préparés pour nous aux bornes de la terre ;
Le Tigre enfin soumis , l'Euphrate,tributaire
Vont couler sous nos lois , et les Sères lointains
Viendront courber leur front sous les faisceaux romains ,
9
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
"
Et du Parthe vaincu les haines étouffées
A notre Jupiter soumettront leurs trophées.
Partez flottes , partez ; sur les flots écumans
Déployez la terreur de vos mâts conquérans :
Coursiers Romains , du Parthe apportez la dépouille ;
Je prédis vos succès plus d'affront qui nous souille !
Purifiée enfin dans le sang des vaincus ,
Rome a lavé sa honte et la mort de Crassus :
Partez flottes , partez ; de victoires nouvelles ,
De nos fastes chargez les pages immortelles.
O toi , Mars , protecteur et père des Latins ,
Feux sacrés de Vesta qui réglez nos destins ,
Ah ! protégez mes jours jusqu'à ce jour de gloire ,
Où je verrai César sur un char de victoire ,
Du peuple ivre d'amour fendant les flots pressés ,
Ralentir ses coursiers par nos mains caressés :
Je le contemplerai des bras de ma Cynthie ,
Je lirai par son nom chaque ville asservie ;
Je compterai les traits du Parthe fugitif,
Et les arcs recourbés de l'Indien captif ,
Et leurs chefs enchaînés sur un long amas d'armes .
O Vénus ! si jadis objet de tes alarmes
Ton Énée à César transmit ton sang divin ,
Protèges-en le reste , et veille à son destin.
Jouissent les vainqueurs du fruit de leur conquête ,
Mes voeux au capitole accompagnent leur fête !
L'Amour , le tendre Amour est le dieu de la paix ,
De la paix les amans encensent les attraits ,
Et cependant autour d'une maîtresse altière
Je soutiens des assauts et suis toujours en guerre.
L'or ne me tente point : sous de riches lambris
On ne m'aura point vu boire dans un rubis ,
Ni dans la Campanie en une même plaine
Mille arpens fatiguer mes tauraux hors d'haleine ,
Ni l'achat insensé de cent vases d'airain
Aux débris de Corinthe associer mon bien.
O du fils de Japet argile infortunée !
De son art trop grossier notre âme dédaignée ,
Accessoire du corps , de la droite raison ,
Pour se guider sur terre eut à peine un rayon.
Amoureux d'ennemis , de dangers , de tempêtes
JUILLET 1819. 99
1
Nous courons entasser conquêtes sur conquêtes !
Nous n'embarquerons pas notre or sur l'A chéron ,
Nu , l'on n'a qu'une obole à donner à Caron !
là, seront confondus les lâches et les braves
Et les Romains vainqueurs et les Parthes esclaves :
Là , le roi de Lydie est assis près d'Irus
Et Jugurtha captif non loin de Marius.
La mort dont la nature, en ses lois toujours stable ,
Nous a marqué le terme , est la plus souhaitable
Pour moi , mêlé tout jeune aux danses des neufs soeurs ,
Du paisible Hélicon j'aime à cueillir les fleurs ;
Si mon souci noyé , dans la coupe repose ,
J'aime un léger sommeil sur des feuilles de rose ,
Quand chassant devant soi les amours et les jeux ,
L'âge pesant viendra ravager mes cheveux ,
Alors je sonderai les lois de la nature ,
Je saurai qui du monde ordonna la structure ;
Sur quel rivage naît et meurt l'astre des jours ;
Et pourquoi de la lune inégale en son cours ,
En disque tous les mois les croissans s'arrondissent ;
Sur la face des mers pourquoi les vents frémissent ;
Quelles lois dans les airs retiennent suspendus
Ces flots qu'a bus cent fois le souffle de l'Eurus ;
De l'arc pourpré des cieux quel doigt traça la route ,
Et si du monde un jour doit s'écrouler la voûte.
Je saurai qui du Pinde ébranle les sommets ,
Et du soleil en deuil fait mourir tous les traits ;
Du char de Bootés qui retarde la course ,
Et des feux de Maïa qui fait pâlir la source.
Quelle main dans leur lit emprisonna les mers ,
Et divisa l'année en quatre temps divers ;
Si des dieux souterrains donnent des lois aux ombres ,
S'il gémit des géans en des cavernes sombres ,
Sur le front d'Alecto s'il siffle des serpens ,
Si Phinée est à jeûn de fouets déchirans ,
Si Tisiphone frappe Alcméon parricide ,
Quel malheureux montant au haut d'un mont rapide
Pousse une lourde roche , et dans de noirs roseaux
D'une éternelle soif qui brûle au sein des eaux ?
Je saurai dans quel lieu heurle un chien à trois têtes ,
Si rongé d'un yautour aux griffes toujours prêtes
100 MERCURE DE FRANCE .
Titye est attaché sur neuf vastes arpens ,
( Espace trop étroit pour ses membres sanglans ! )
Et pour le peuple seul si le sage veut feindre
Que par de-là la tombe il est des dieux à craindre.
DENNE -BARON.
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION NOUVELLE DE L'ILIADE.
Regrets de Briséis et d'Achille sur la mort de Patrocle.
(Chant XIX)
La jeune Briséis paraît ; son oeil tremblant
Du malheureux Patrocle a vu le corps sanglant ;
Elle tombe éperdue , et de ses mains outrage
L'albâtre de son sein , les lys de son visage ;
Ses regards sont voilés d'un nuage de pleurs ,
Et belle , sa beauté s'accroît de ses douleurs.
« O toi dont j'ai vu l'âme à la mienne attachée ,
>> O`Patrocle, à ces lieux quand je fus arrachée ,
Je t'y laissai vivant , je t'y retrouve mort !
» Plus que le tien , hélas ! je dois pleurer mon sort.
» La misère pour moi succède à la misère.
» L'époux que me choisit ma vénérable mère ,
» Je le vis succomber aux pieds de nos remparts....
» J'eux trois frères.... leur sang coula sous mes regards,
» Quand , la flamme à la main , l'impétueux Achille
> Foudroyant de Minès la glorieuse ville ,
>> D'un époux adoré privait mon jeune amour ,
>> Toi seul séchait mes pleurs ; tu me disais qu'un jour
» Achille , dans Larysse, emmenant sa conquête ,
» D'un pompeux hymènée ordonnerait la fête ;
» Doux ami , je te perds ! .. un trépas si cruel
>> Sera de mes douleurs l'aliment éternel . »
A ce touchant discours les captives répondent ,
Le malheur les unit , leurs larmes se confondent ;
Mais si leur triste voix gémit sur le héros ,
Leur coeur n'a de pitié que pour leurs propres maux,
Près d'Achille rangés , tous les chefs de la Grèce
En vain à leurs banquets invitent sa tristesse :
JUILLET 1819 .
J01
Ah ! si je vous suis cher , dit -il en soupirant ,
>> Respectez de mon deuil le sujet déchirant ;
» Pour céder à vos voeux ma douleur solitaire
>> Attendra que Phébus n'éclaire plus la terre ,
>> Partez . » on obéit près du héros encor
Restent Idoménée , et Phoenix et Nestor ,
Et le divin Ulysse et les deux fils d'Atrée.
D'un chagrin non moins vif son âme est pénétrée ;
Le trépas d'un ami lui dicte son devoir :
Combattre et le venger voilà tout son espoir.
<< Infortuné Patrocle ! a- t-il dit , quand nos armes
» Aux enfans d'Ilion renvoyaient les alarmes ,
» C'est toi qui dans ma tente apprêtais mes festins ;
Qui me rendra tes soins ? vaincu par les destins , »
> Tu succombes , hélas ! et moi je vis encore !
» Je vis.... mais loin de moi ces festins que j'abhorre !
» Il n'est pas de malheur à mon malheur égal ,
» Non , quand même en ce jour un message fatal
>> M'instruirait que la parque a frappé mon vieux père ,
>> Traînant dans son palais le poids de sa misère ;
> En ce moment , peut- être , il gémit , et ses pleurs
>> Redemandent le fils , objet de ses douleurs ;
» Ce fils , qui doit périr sur la rive troyenne ,
» Victime d'Ilion et du crime d'Hélène .
» Avec moins de chagrins j'apprendrais que la mort
» Du beau Neoptolème a terminé le sort.
» Mon coeur s'était bercé d'une orgueilleuse joie ,
» Loin d'Argos j'espérais tomber seul devant Troie ;
» J'espérais qu'un ami des rives de Scyros
» Aux champs Thessaliens conduisant ce héros ,
» De son père envers lui déploirait la tendresse ,
>> Et sur le trône enfin placerait sa jeunesse.
» Hélas ! Pélée est mort , ou sa longue douleur
» Fléchissant sous le poids des ans et du malheur ,
» Pour descendre au séjour de la nuit éternelle ,
» Attend de mon trépas la sanglante nouvelle, »
A. BIGNAN Fils .
102 MERCURE DE FRANCE .
ENIGME.
TOUJOURS dans la même attitude ,
Et d'exacte similitude ,
Les pieds en bas , la tête en l'air ,
Mon frère et moi sommes de pair ;
Nous conservons la même longitude ,
Nons conservons la même latitude ;
Nous avons grand nombre d'enfans ,
Pour les unir à nous on nous perce les flanes.
Entre mon frère et moi jamais de préséance ;
Nous nous tenons à très- peu de distance ;
Si nous voulions plus près nous rapprocher
Nos enfans seraient là pour nous en empêcher ;
Loin d'être comme nous sur une même ligne ,
Ils observent entr'eux une distance insigne .
Quoiqu'on foule aux pieds les derniers ,
Et qu'on paraisse avoir pour les premiers
Bien plus d'égards ; aucun d'eux ne s'expose
A montrer de l'orgueil , et c'est à juste cause :
Car tel se trouve au premier rang placé
Qui peut au dernier rang se trouver renverse.
LOGOGRIPHE.
Je suis dans l'Inde sur cinq pieds ;
Le vainqueur de l'Asie est venu jusqu'à moi .
Je suis aux cieux sur quatre pieds ;
Qui le voudrait n'est pas au même rang que m où
On me respecte sur trois pieds ,
Et ce respect n'est dû souvent qu'à moi.
J'ai douze enfans avec deux pieds ,
Et chacun d'eux a plus d'enfans que moi,
CHARADE.
QUAND mon premier roule sur mon dernier ,
Arrête , ou gare la culbute ;
Mais si mon tout s'abat , c'est bien une autre chûte ;
Adieu la cave et le grenier.
JUILLET 1819 .
103
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro , qui a paru le samedi 26juillet 1819 .
Le mot de la Charade est VINAIGRE ;
Celui de l'Enigme est PLUME à écrire ;
Et celui celui du Logogriphe est JANVIER , dans lequel se trouvent
: an , vie , vrai, vain , ivre . jean , en , vivre , air , jan , ver ,
jeu, ire.
HISTOIRE .
ELOGE HISTORIQUE DE L'Abbé de L'EPÉE ; discours qui a
remporté le second prix proposé par la Société royale
académique des sciences de Paris . Par M. BAZOT ,
membre de l'Athénée des Arts , etc. ( 1 ) .
CHARLES-MICHEL DE L'EPÉE , naquit à Versailles le
25 novembre 1712. Son père , architecte du roi ,
homme sage et éclairé , donna tous ses soins à son
éducation , et lui inspira de bonne heure le goût des
études solides et l'amour de toutes les vertus . Le jeune
de l'Epée avait reçu , en naissant , cette heureuse pénétration
, ce jugement sain , ce desir de s'instruire qui
font devancer l'âge où l'on est ordinairement capable
d'entreprendre pour l'avenir .
(1 ) Seconde édition , chez Barba , libraire , Palais - Royal, derrière
le théâtre Français , no, 51 , et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº. 7.
104 MERCURE DE FRANCE,
Destiné à suivre la carrière des sciences , on reconnut
bientôt sa vocation ; et , à dix- sept aus , il aurait
obtenu les premiers degrés du sacerdoce , si ses priucipes
religieux lui eussent permis de signer une formulę
qu'on présentait à son approbation . Il se livra à l'étude
des lois , et ses progrès ayant été rapides , il se fit bientôt
après recevoir avocat au parlement de Paris . Revenu
à son premier penchant , il renonça au barreau .
L'évêque de Troyes , neveu du grand Bossuet , lui
conféra les ordres sacrés , et le nomma chanoine de
l'église de Troyes . Ses idées religieuses , conformes à
celles du respectable Soanen , évêque de Senez , lui
attirèrent l'inimitié de M. de Beaumont , archevêque de
Paris , qui l'interdit de ses fonctions , et lui ordouna de
ne plus entendre la confession de ses jeunes élèves . Il
se soumit. Ne voulant point cesser d'être utile , il se
voua dès - lors à l'instruction des sourds-muets. Parvenu
, à force de travail , à établir une méthode sûre ,
toute sa vie s'écoula à la perfectionner encore.
Il mourut , le 23 décembre 1789 , à soixante- dixsept
ans . Son oraison funèbre fut prononcée, le 23 fevrier
1790 , par l'abbé Fauchet , prédicateur ordinaire
du roi , en présence d'une députation de l'assemblée
nationale , du maire de Paris et des représentans de la
commune.
M. Bazot a divisé son éloge en deux parties . Dans
la première , il nous conduit jusqu'au moment où
M. l'abbé de l'Epée fut obligé de quitter l'église . Dans
la seconde , il nous peint ce digne et bon ecclésiastique
réunissant tous ses efforts , tous ses moyens , sacrifiaut
tous ses momens « à créer le langage universel de l'intelligence,
avec lequel on peut s'entendre et commu-
» niquer dans tous les idiômes de l'univers . »
»
Cette division est simple , et convenait au sujet. Mais
c'était la moins grande des difficultés à vaincre. Il eu
existait une , qui existe encore , malgré le travail de
M. Bazot : c'était de s'élever à la hauteur des travaux
de M. l'abbé de l'Epée . Ce n'est pas que l'auteur ne
JUILLET 1819 .
105
mérite aucun encouragement ; mais son style ressemble
à celui d'un jeune homme sorti récemment du collége ,
ou à celui d'un homme très- pressé d'achever ce qu'il a ,
commencé : il n'est ni châtié ni correct . L'éloge , lorsqu'il
est bien senti et qu'on est plein de son objet , doit
être écrit sur un ton vif, auimé ; les expressions doivent
être choisies , grandes ; il faut de l'expansion ; il faut
s'identifier avec son personnage , et se lier à ses travaux
: un éloge est difficile à bien faire.
Nous engagerons nos lecteurs à se procurer ce petit
ouvrage ; et si l'intention de l'auteur ne suffisait pas
pour les y décider , nous nous empresserons de leur
faire part qu'on a imprimé à la suite de cet éloge , une
lettre adressée à M. Bazot , par M. Paulmier , élève et
adjoint de M. l'abbé Sicard , qui se recommande à l'attention
, par la nature de l'objet qui y est discuté , moins
encore que par l'intérêt que M. Paulmier a su y répaudre.
mm
VIE DE POGGIO BRACCIOLINI , Secrétaire des Papes
Boniface IX, Innocent VII , Grégoire XII , etc. ,
Prieur des Arts et Chancelier de Florence ; par
M. SHEPHERT , traduit de l'anglais ( 1) .
fut
La révolution religieuse qui s'opéra au commencement
du seizième siècle , et qu'on peut regarder comme
une des plus brillantes conquêtes du génie humain , ne
pas le produit d'une effervescence subite dans les
esprits et dans les opinions , déterminée par la corrup
tion des moeurs et l'affaiblissement des idées chrétienpes
; elle fut l'ouvrage lent de la raison , faisant de nouveaux
efforts pour se dégager de ce joug humiliant qui
dégradait sa céleste origine , et surtout de ce sentiment
(1 ) Un vol . in - 8° . , Paris , Verdières , quai des Augustins,
no. 25, et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7 .
106 MERCURE DE FRANCE .
si vif chez l'homme de sa propre grandeur et de la haute
diguité de son être ; sentiment qui n'est que la lumière
de la raison que les hommes peuvent voiler en passant,
mais qui tôt ou tard finit par briser les enveloppes dont
on ose la couvrir.
Il faut remouter plusieurs siècles en arrière à la réforme
pour en découvrir la source : elle se place dans
les abus de pouvoir des pontifes romains , dans cette
funeste ambition des honneurs et des gloires de ce
monde , à laquelle ils sacrifièrent le repos et le sang des
hommes , dans cet amas de superstitions grossières ,
restes impurs de siècles d'idolâtrie , et dont l'empire ,
entretenu par eux , ne pouvait tenir contre la toutepuissance
des lumières . Sans doute , puisque l'homme
fut acteur dans cette mémorable révolution , il dut y apporter
quelques-unes de ses passious : l'amour de la nouveauté
, des desirs orgueilleux d'indépendance et de liberté
; tout cela fut développé et mis en mouvement
par des causes étrangères , et placées loin de lui .
Un homme se rencontra sur te trône de St. - Pierre ,
dont l'effrayaute domination prépara et hâta le soulèvement
de l'opinion contre la cour de Rome. Il fut
donné à ce pontife , pendant près d'un quart de siècle ,
d'humilier les rois , de briser les diadêmes , d'ôter , dans
sa colère , ou de distribuer les couronues . S'il fut
resté plus long -temps sur la terre , il eut fait sa proie
de l'univers entier . Son passage laissa daus les esprits
des semences de haîne qui , transmises de générations
en générations , n'attendaient pour être fécondées que
la voix d'un de ces êtres que la nature envoie à de
longs intervalles pour changer la face du monde.
Quelques -uns des successeurs de Grégoire VII , par
leurs déportemens , et les fureurs de leur despotisme ,
amenèreut de nouvelles haînes contre le Saint - Siège , et
accrurent les dispositions hostiles de l'opinion du moment.
Le christianisme avait rendu la liberté à l'homme,
ils tentèrent de le rejeter dans l'esclavage : les peuples
et les monarques n'étaient que des vassaux qu'ils auJUILLET
1819. 107
raient voulu dépouiller à leur gré. Quiconque résistait
à leurs exactions était frappé de foudre et d'anathèmes ;
máis le ciel s'ouvrait à qui avait assez d'or pour acheter
les indulgences qu'ils faisaient publier par toute la
terre . Un moine , chargé de ce trafic honteux , annonça
, chose horrible ! qu'il avait le pouvoir de remettre
tous les péchés , eut- on même violé la mère de
Dieu. Ce serait outrager le christianisme que de l'accuser
de ces folies , et l'équité , que d'en rendre coupables
tous les poutifes romaius.
La raison s'indignait , mais en silence ; personne
n'osait à haute voix révéler des iniquités commises si
ouvertement. A peine quelques hommes plus hardis
avaient - ils le courage d'appeler à un concile national de
ces abus monstrueux ; c'était le voeu de ce qu'il y avait
de plus grand en sciences et en vertus , d'un Langenstein
de Hesse , d'un d'Ailly , d'un Gerson .
Le schisme qui eut lieu en Occident , à la fin du quinzième
siècle , parut devoir devancer l'époque d'une réforme
désirée par tous ceux en qui n'était point altérée
la pureté primitive du christianisme. Un coucile s'était
assemblé à Constance , pour pacifier l'Eglise : les princes
de la terre , les universités des divers royaumes , avaient
cru l'instant propice pour envoyer des députés à cette
assemblée du monde chrétien , chargés de demander
une réforme dans les chefs et les membres de l'Eglise
catholique. Poggio parle de trois ceuts cardinaux , de
cinq cents prélats qui assistèrent à cette grande réunion ;
mais tout le spectacle qu'ils dounèrent au monde et à
Dieu , fut le supplice de Jean Huss et de Jérôme de
Prague !
C'est un problême historique qu'environnent beaucoup
de difficultés et de mystères , si Jean Huss , en
paraissant au concile , fut la victime de son imprudente
confiance ou de la perfidie de son prince . L'auteur de
la vie de Poggio penche pour cette dernière opinion ,
et de fervens catholiques la partagent avec lui . M. Jondot
, dans un article biographique sur cet hérésiarque
108 MERCURE DE FRANCE .
soutient au contraire qu'il vint à Constance sans saufconduit
; et l'argument le plus fort dont il appuie son
sentiment , est une lettre où Huss dit de lui : Venimus
sine salvo conductu ; mais presque tous les critiques
lisent papa après conductu ; et ce n'est point là un subterfuge
de l'esprit de parti , c'est la leçon des meilleures
éditions de cette lettre. Point d'historien contemporain
qui ait nié l'existence du sauf- conduit , point de voix
qui se soit élevée en faveur de Sigismond , qui l'accorda ,
et ce silence accuse assez ce prince . Poggio ne doute
pas de sa déloyauté , pas plus que de l'existence du saufconduit.
Poggio fut témoin du supplice de Huss et de son disciple
Jérome de Prague . Rien de plus touchant que
le récit qu'il nous a laissé de la mort de ce dernier.
་་
« Jamais stoïque , dit-il , dans une de ses lettres ,
n'avait aussi courageusement bravé la mort . Arrivé
au lieu de l'exécution , il se dépouilla lui- même de ses
habits , s'agenouilla devant le poteau auquel il fut attaché
avec des chaînes et des cordes mouillées . Lorsqu'on .
eut mis le feu au bûcher, il entonna d'une voix sonore un
hymue que la fumée et les flammes purent à peine interrompre.
Je n'omettrais pas ici une circonstance bien
propre à montrer son âme intrépide. Le bourreau portait
le feu derrière lui afin de lui en dérober la vue ;
Jerôme s'en aperçut et lui dit : viens de ce côté et allume
devant moi ; si j'avais craint le feu je ne serai pas
ici....
» Je n'oserais prendre une décision sur la doctrine de
Jérôme ; mais assurément il ne méritait pas la mort :
il eut beaucoup de vertus , et on doit des larmes
à son malheur…….. »
Cet attendrissement que témoigne ici Poggio est
bien remarquable à une époque où le fanatisme et la
superstition avaient éteints dans les âmes , même éle
vées , toute pitié et toute indulgence . C'était le temps
où les hommes puissans se faisaient un jeu d'égorger
ou d'empoisonner au milieu d'un repas amical le rival
JUILLET 1819. 109
imprudent qui se remettait dans leurs mains , où un
Visconti parcourait les rues de Milan , entouré de
chieus énormes qu'il lançait contre ses ennemis , où
un archevêque condamnait le comte Ugolino et ses
enfans à mourir de faim au fond d'un cachot obscur ( 1 ) .
Les écrivains de cette époque n'avaient pu échapper
entièrement à l'influence du siècle . Poggio lui - même ,
dans une de ses lettres , traite les pères du concile de
Bâle , de chiens enragés , de béles féroces , qu'il faut
jeter dans lesflammes ; et Félix l'antipape , de cerbère ,
de veau d'or , de Mahomet , et d'antechrist.
Chez Bracciolini , et chez les hommes de lettres qui
lui sont contemporains , ce travers d'imagination , expression
d'une société dont les moeurs comme le langage
ont dû être gâtés par le perpétuel spectacle des
guerres dont l'Europe était alors agitée , ne doit pas
affaiblir les titres qu'ils ont à nos hommages et à notre
reconnaissance .
Personne peut- être ne contribua plus efficacement
que Poggio à rallumer le flambeau des lettres , moins
encore par ses lumières que par celles de ces génies
anciens dont son héroïque patience, son zèle infatigable
pour la science , lui firent découvrir les immortels ouvrages
. Sans lui , les institutions de Quintilien , l'oraison
de Cicéron pour Coelina , Valerius Flaccus , Diodore
de Sicile , etc. , seraient peut- être inconnus au monde
savant . Les écrits de ces hommes , qu'on lit avec d'autant
plus d'activité qu'on les croyait perdus à jamais ,
durent exercer une salutaire influence sur les développemens
de l'esprit.
2
Il est peu d'hommes aussi qui aient assisté à de plus
grands spectacles , et c'est sans doute là la cause de cette
hauteur d'expressions et de pensées qu'on remarque
dans ses écrits. Il vit le graud schisme d'Occident , les
querelles sanglantes des papes d'Avignon et de Rome ,
la fin tragique de Jean Huss et de Jérôme de Prague ,
( 1 ) Muller , Histoire universelle .
110 MERCURE DE FRANCE .
les troubles de Naples , la guerre des Hussites , la pros
cription de Côme , la déposition de Vinceslas , la révolte
du duc de Glocester contre Richard II d'Angleterre .
La plupart de ces faits , racontés par l'écrivain anglais ,
forment un tableau aussi brillant que varié , qu'il a
mêlé , avec beaucoup d'art , au récit de la vie de Poggio.
Ce n'est ni un simple narrateur , ni un froid biographe
; il recherche et détermine les causes des évènemens
, leur assigne même de nouvelles solutions ,
d'après des résistances et des combinaisons qu'ils auraient
pu éprouver ; et ses hypothèses , si elles ne sont
pas toujours profondes , sont extrêmement ingénieuses .
Nous devons donc quelque reconnaissance à l'homme
de lettres qui a fait passer dans notre langue l'ouvrage
de l'historien anglais , et ce dernier lui en doit assurément
beaucoup , pour la fidélité et l'élégance avec lesquelles
il a rendu ses pensées .
AUDIN.
HISTOIRE des Missionnaires dans le midi de la France ,
en 1819 , ou Lettres d'un marin à un hussard ( 1 ) .
LE dix-huitième siècle avait vu la destruction des
jésuites , de cette corporation dévouée aux papes , et
qui , en pervertissant la jeunesse , menaçait le trône
des souverains de l'un et de l'autre hémisphère . Qui
aurait pensé que , dans le dix- neuvième siècle , cette
horde hideuse serait réhabilitée , qu'elle reparaîtrait ,
et que ses membres se feraient appeler les Pères de la
Foi ?
C'est une chose digne de remarque , de voir que la
France renferme un nombre considérable de maisons
(1) Premiere partie , un vol. in - 8°. , orné d'une gravure enluminée.
Prix , 2 fr. 50 c. A Paris , à la librairie du Mercure , rue
Poupée , no. 7 .
JUILLET 1819.
11 I
peuplées de lazaristes , de cordeliers , de pères de la
Trappe , de jesuites , etc .; d'ursulines , bénédictines ,
visitandines , et autres pieux fainéans qui s'engraissent
aux dépens du peuple , qui brouillent les familles ,
s'emparent de l'éducation , et se font donner des legs
considérables dans les testamens ( 1 ).
Que font ces gens sans mission , qui , sous le nom de
missionnaires , parcourent les départemens , la torche
du fanatisme à la main ? Ils ont abusé de la crédulité des
faibles ; ils ont semé de toutes parts le désordre , le
trouble et les dissensions ; ils ont enlevé la confiance
du sein des familles , ils ont rompu les liens qui les
unissaient. Ce vagabondage , d'une espèce nouvelle ,
peut trouver des appuis !
Le calviniste , le luthérien , l'israélite , honoraient
librement la divinité . On voyait le curé constitutionnel
et le prêtre assermenté desservir le maître - autel . Les
acquéreurs de biens nationaux vivaient sans remords ;
et des époux , unis seulement par le maire , se croyaient
légitimement mariés . Tout cela était trop scandaleux
aux yeux de ces missionnaires , pour durer plus longtemps.
Et vite , vite , des cérémonies extérieures du
culte ; des représentations de ces parades publiques ,
appelées processions ; des suisses en grand beaudrier ,
des gendarmes , des gardes nationaux , de la troupe de
ligne , des tambours , de la musique. Comment avezvous
trouvé notre cérémonie d'hier , disait un missionnaire
à une dévote , sa pénitente ? Très belle , mon
père ; aussi ai -je envoyé cinquante louis à votre supérieur.
Ange de Dieu ! nous parlerons toujours de- --
(1) Le dernier curé de la paroisse Sainte- Marguerite à Paris ,
qui jouissait de 25 à 30,000 fr . de rente , a laissé tout son bien
aux lazaristes ; et son malheureux frère , auquel il devait la vie
pour l'avoir recueilli et caché pendant les momens désastreux de la
révolution , qui lui avait fourni tous les secours dont il pouvait
avoir besoin, eh bien ! ce frère a été compris dans le testament
pour une rente viagère de 800 fr . , et chose incroyable , c'est qu'il
a eu beaucoup de peine pour obtenir son contrat.
112 . MERCURE DE FRANCE.
-
vous dans nos prières . Mais nous éprouvons encore des
besoins , nous avons des pauvres.
ainsi , je double la somme.
vous accorde deux ans d'indulgence .
Puisqu'il en est
Ah ! ma chère soeur , je
Connaissez -vous l'abbé de Rauzan , maître des cérémonies
et chef de la mission de Bayonne ? En ouvrant
le Dictionnaire des Girouettes , vous y lirez que ce
digne abbé a juré d'être chapelain du souverain qui régnera
en France. Chapelain de la maison de l'ex -empereur
, il priait pour Napoléon lorsque ce dernier était
en guerre ouverte avec le pape . Les prières de cet abbé
doivent avoir changé d'objet , puisqu'il s'est fait nommer
chapelain par quartier du roi . On assure , au surplus ,
que pour l'art de retourner les phrases suivant les circonstances
, il vaut un sénateur . On ajoute même qu'il
disputerait la palme à M. le marquis de Fontanes , fabricant
des discours prononcés par Napoléon .
A l'arrivée des zélés serviteurs de Dieu ( c'est le nom
que se donnent MM . les missionnaires ) , on sonne les
cloches. Les autorités civiles et militaires , le clergé ,
les jeunes filles vont à leur rencontre. On les conduit
dans la plus belle maison de la ville. On a eu soin d'y
envoyer les meilleures cuisinières , les mets les plus
délicats , les vins les plus exquis. Chacun se dispute
l'honneur de fournir l'argenterie , la batterie de cui
sine et les meubles , qui , par la beauté des formes ,
semblent plutôt être destinés au boudoir d'une jolie
femme , qu'à la cellule d'un pauvre anachorète .
Les secours distribués chaque mois aux indigens
prennent une autre direction . Une liste de souscription
est ouverte , et aussitôt remplie de signatures . Aussi
sacs d'écus d'abonder chez les zélés serviteurs . Qui dèslors
ne prendrait goût au métier ?
Afin de séparer les hommes des femmes , les missionnaires
de Bayonne établirent une cloison , laquelle
traversait l'église dans toute sa longueur , et désignérent
à chaque sexe une porte différente. On dressa aux
portes de l'église des petites boutiques où ces bons
JUILLET 1819.
113
pères font vendre , à leur profit , des chapelets , des
croix , des scapulaires , des estampes , des médailles ,
des formulaires et des cantiques . Ils ont oublié , sans
doute , que le fils de Dieu avait chassé les vendeurs du
temple . Pour ceux-là , c'étaient des israélites . Mais
comme nos missionnaires « ne cessent de répéter qu'ils
out reçu une procuration de Jésus -Christ , il s'en suit
qu'ils font de Dieu un marchand en gros , dont ils sont
les commis voyageurs. »
Voici un trait , parmi tous ceux que renferme l'histoire
des missionnaires , qui fera connaître l'amabilité ,
la douceur , la politesse et l'esprit de charité qui distingue
ces bons pères . « M. Bertrand , négociant d'un
certain âge , homme estimable sous tous les rapports ,
attendait sa femme et ses filles à la porte de l'église .
M. de Rauzan s'imagine qu'il s'est posté là pour lorgner
les demoiselles . Il l'apostrophe avec violence à plusieurs
reprises , de le faire prendre par la garde. En vain
M. Bertrand proteste de son innocence ; en vain sa
femme et ses filles sortant en même temps de l'église
intercèdent en sa faveur... M. l'abbé est inexorable . Il
repousse le chanoine Borda lui -même , qui joignait ses
prières à celles de ses dames . On dit que l'autorité n'a
pu réussir à arranger cette affaire , et que M. Bertrand
est décidé à porter plainte à Paris. >>
Les missionnaires ne commencent jamais ce qu'ils
appellent leurs exercices , et que je nommerai leurs
farces , sans , au préalable , faire une procession . Les
enfans ont toujours aimé à jouer à la chapelle , et nos
bons pêres gagnent trop d'argent à ce métier , pour ne
pas le trouver délicieux . Sans peine , sans travail , sans
contention d'esprit , l'argent pleut chez eux . Une table
délicatement servie , une cave bien garnie , les plus
jolies femmes .... Combien ils sont à plaindre !
Voici l'ordre d'une procession . La marche est ouverte
par un double peloton de soldats et de gendarmes .
Vient ensuite une riche bannière portée par trois jolies
personnes derrière elles est un essaim de jeunes beau-
8.
J114
MERCURE DE FRANCE .
tés , dont les chants agréables célèbrent l'Eternel sur
les airs La république nous appelle ; allons danser
sous ces ormeaux ; des folies d'Espagne ; il faut des
époux assortis , et autres de ce geure . La croix est suivie
des étudians du séminaire , des prêtres de chaque
paroisse , des suisses , bedaux , et autres gens de pareille
farine. Enfin viennent les missionnaires , puis
l'évêque , revêtu de ses habillemens pontificaux. Le
cortége , qui marche entre deux rangs de vieilles moustaches
de la garnison , se termine par un double peloton
de soldats et de gendarmes.
On doit bien s'attendre à ce que les zélés serviteurs
prononcent quelques sermons . Ils en débitent trois par
jour , et je vais en indiquer la recette , dans l'intérêt des
missions futures :
Style lourd et diffus ; beaucoup de fiel dans le discours
et de morgue dans les discussions ; expressions
triviales , phrases entortillées , et surtout force idées
ridicules . En parlant de Jean - Jacques et de Voltaire ,
traiter l'un de pauvre et l'autre de misérable ; cela est
absolument de rigueur. En même temps saisir l'à - propos
pour demander un auto- da-fé de leurs ouvrages.
Afin d'attendrir l'auditoire , il est nécessaire de répandre
quelques larmes sur ce bon temps où l'on brûlait les
philosophes , et de regretter qu'il ne soit pas encore
revenu , de même que la très -sainte inquisition . Affirmer
que les époux mariés seulement par un maire , ne
sont point mariés , que les femmes sont des concubines
, et les enfans déclarés illégitimes. Tonner ,
menacer de la damnation éternelle l'acquéreur de biens
nationaux qui a refusé de les restituer à leur ancien
propriétaire. Parler des crimes de la révolution , de la
perversité et de l'irréligion du siècle . Proscrire l'enseignement
mutuel ; vanter les grâces, la tournure des ignorantins
et la bonne tenue de leurs écoles . Il faut encore
parler de gouvernement paternel , de dynastie légitime,
de serment , de loi , d'amour de la patrie , de haine à
tout ce qui peut rappeler le règne de l'usurpateur . On
JUILLET 1819. r15
est véritablement édifié de voir l'abbé de Rauzan , jadis
chapelain impérial , user de pareilles ressources. Ne
penserait-on pas qu'en fait de dynastie légitime et de
l'inviolabilité des sermens , M. l'abbé en parle comme
un sourd de la musique ou un aveugle des couleurs ?
On doit présumer qu'il est très-fort en théorie.
On jugera de l'effet du sermon , par le nombre de
juifs ou de protestans qui viendront demander le baptême
, ou plutôt de l'argent ; par celui des soldats qui
communieront ; enfin le succès sera complet , si l'on y
joint le miracle du diable expulsé d'un corps virginal
, et l'élévation d'un bûcher pour les (Euvres de
Voltaire et de Rousseau.
Un aspirant de marine assistait à ce verbiage , que
l'abbé Rauzan appelle sermon . Peu touché de l'éloquence
du prédicateur impérial , royal et missionnaire ,
il s'endormit profondément . Dormir au sermon.... Eh
pourquoi pas ?
Jamais un honnête homme ,
Pour la gloire de Dieu , n'a craint de faire un somme ;
Ce n'est pas pour veiller qu'on se rend au sermon.
Persuadés de cette vérité , les missionnaires ont la
précaution de charger l'un d'entr'eux , ancien militaire ,
de faire des rondes dans l'église , pour éveiller les dormeurs
. Celui - ci arrive au marin , et le secouant avec
violence , il l'apostrophe d'un tou auquel un officier
français n'est point accoutumé. « Il l'appelle excommunié
, disciple de Voltaire , suppôt de l'ange des ténèbres
; et termine cette virulente philippique par lui dire
qu'il est ancien officier , et qu'il saura lui donner satisfaction
de ses injures. Le marin lui serre la main , et lui
demande où il pourra le joindre . A l'église , répond le
zélé serviteur, à l'église ; je vous y attends demain dans
la matinée. N'y manquez pas . Non , à demain. » - -
Le marin , suivi d'un témoin , se rend à l'église à
l'heure désignée. Quelle est son indignation , de voir le
missionnaire en chaire , et de l'entendre interrompre
tout-à- coup le fil de son discours , pour s'écrier : «< Vous
116 MERCURE DE FRANCE.
·
>> croyiez sans doute , mes très- chers frères , que j'étais
» mort à la suite de la dispute que j'avais eue hier au
>> soir avec cet officier de marine. Non , mes frères ;
» non , je l'attends .... au tribunal de la pénitence . »>
Les intrigans connus sous la dénomination de missionnaires
, de défenseurs de la foi , de zélés défenseurs ,
ne s'arrêtent point dans les campagnes ; il n'y aurait
point d'argent à gagner ; au lieu que les villes , indépendamment
des provisions de bouche , présentent tou.
jours l'espoir d'une moisson abondante . Par exemple ,
le produit des chaises , lors de leur séjour à Bayonne ,
leur rapportait , à six sous pour les trois exercices , plus
de 900. francs par jour , et en moins de deux mois ils
s'étaient procuré , par ce moyen, la somme de 45,000 fr .
Je ne parle pas des cantiques qu'ils vendaient à des gens
qui ne savaient pas lire , ni des chapelets qu'ils forçaient
des malheureux d'acheter , quoiqu'ils eussent à peine
de quoi subsister.
On conçoit à peu près le besoin d'une mission pour
aller convertir les Algonquins , les Esquimaux , les
Iroquois , les Chactas , les Chiruguagues , et autres
sauvages ; mais , nouveaux pasteurs , aller dans des
villes qui s'honorent d'un clergé recommandable , présidé
par des prélats éminemment distingués par leur
piété et leur bienfaisance , c'est ce qui ne peut se concevoir.
Il m'est impossible de rapporter toutes les infamies ,
toutes les turpitudes , les abus de pouvoir , les actes
arbitraires commis par les cinq à six cuistres se disant
missionnaires. Je renvoie à l'ouvrage même dont on
ne saurait trop recommander la lecture aux citoyens
de toutes les classes , et particulièrement à ceux qui
habitent les départemens . C'est le meilleur moyen å
employer pour les prémunir contre les jongleries de ces
charlatans en soutanne .
Les huit lettres que nous annonçons contiennent
F'histoire de la mission de Bayonne ; elles forment la
première partie de cet ouvrage. La seconde contiendra
JUILLET 1819. 117
le récit des farces exécutées par les deux troupes qui
ont dressé leurs batteries dans le Languedoc et la Provence.
Nous ne doutons pas que cet ouvrage ait un
grand succès.
Veut-on des preuves matérielles du danger qu'il y a
de laisser agir librement ces vagabonds qui s'appellent
les Pères de la foi , ces missionnaires sans mission , des
jésuites enfin ? le fait suivant les fournira aux plus incrédules
.
?
L'abbé François , missionnaire du séminaire de Montrouge
, en fonction au Bourg-la - Reine , canton de
Sceaux , refusa , dans le courant du mois passé , de marier
la fille du sieur Rousseleau , chantre ou serpent de
l'église du lieu. L'abbé donnait pour raison de son refus
, 1º, que dans un jour de noces on faisait gras ;
2º. que le jour choisi par les époux était un samedi
jour maigre ; 3° . que sa moralité ne pouvait lui permettre
d'exercer son ministère , et par conséquent de
donner lieu à enfreindre les lois de la religiou . Après
un assez long colloque , on abandonna cet imbécille de
missionnaire. Le curé de Fontenay fut appelé , et dès
son arrivée , en présence même du caffard , le vénérable
pasteur administra le sacrement de mariage aux
deux époux.
A la même époque , et je parle du mois passé , ce
même abbé François était chargé de la direction des
enfans qui devaient faire ou renouveler leur première
communion , le 27 juin . Dans cette auguste cérémonie ,
le missionnaire se comporta d'une manière tellement
indécente , que les enfans se plaignirent à leurs parens ,
et refusèrent de retourner vers cet homme. Madame
Godemer , maîtresse de pension , avait mis ses élèves
sous la direction de ce fougueux père de la foi . Indignée
de la conduite qu'il avait tenue , cette dame s'est
rendue au chapitre métropolitain de Paris , et a porté
sa plainte au nom des pareus . D'après la décision des
vicaires-généraux , le jésuite missionnaire a été rappelé
118 MERCURE DE FRANCE .
de suite , et la première communion a été administrée
par le curé de Chevilly.
On assure que le misérable auteur de tout ce scandale
a été renvoyé dans une autre commune. Cet
homme , qui paraît incorrigible , renouvellera sans
doute ses farces , et l'auteur de cet ouvrage ne manquera
pas d'en faire part au public .
GOUJON fils .
www
LITTERATURE.
(
VOLTAIRE JUGÉ PAR LES FAITS ; brochure in 8° . de 72
pages , avec cette épigraphe , tirée de la page 54 :
Les erreurs finissent et , avec elles , les réputations
qui n'ont pas eu d'autres bases ( 1).
JUSQU'A l'époque de la dernière loi, sur la liberté de
la presse , il est souvent arrivé que , même après avoir
permis la publication d'un ouvrage , les vénérables inquisiteurs
de la pensée en entravaient la circulation ,
soit en défendant aux journaux de le mentionner , soit
en l'arrêtant à la poste , ou bien en presrcivant aux préfets
des dispositions locales pour l'étouffer , à son apparition
, dans les départemens . Un ci-devant employé de
la ci- devant police générale nous a montré un rapport
au ministre , sur une brochure déposée , où l'on concluait
à la mise en jugement de l'auteur ; on faisait néanmoins
observer qu'il pouvait en résulter un éclat scandaleux
; et , dans le cas où cette considération déterminerait
son excellence à laisser paraître le livre , on
promettait de prendre , pour paralyser son succès , les
"
( 1 ) A Paris , à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7 ,
et chez Delaunay , libraire , Palais- Royal . Prix , a fr.
JUILLET 1819. 119
mesures ordinaires. Il y a eu en effet , beaucoup de
paralysies produites par l'application des mesures ordinaires.
Tel écrivain leur doit d'être mort - né, tel autre
de n'avoir vécu , comme la reine des fleurs , que l'espace
d'un matin . Celui- ci se serait enorgueilli d'un
succès de vogue , il n'a compté qu'un succès d'estime ;
celui - là , qui marcherait l'égal d'un rédacteur de la
Minerve , n'aperçoit , au - dessous de lui , que l'imperceptible
M. de Lourdoueix à travers les mesures ordinaires
et même extraordinaires ; on a vu , pourtant
plus d'un écrit faire route et atteindre son but ; celui
que je rapelle est du nombre. Il fut aidé, j'en conviens ,
par la Gazette de France qui eut l'attention de lui décerner
de grosses injures , et par le Constitutionnel qui
n'en acheva pas l'éloge , je dirai pourquoi . Dans sa
feuille du 29 avril 1817 , ce journal s'exprimait ainsi :
« L'auteur de Voltaire jugé a les deux premières
qualités de tout homme qui veut défendre une cause ,
la bonne foi et le zèle. Il y joint le talent et un attachement
pour Voltaire , qui a toute la chaleur d'une
passion , sans en avoir l'aveuglement. Convaincu de
tout le mépris que son héros avait pour l'exagération ,
et ce qu'on appelle les phrases , il ne fait pas de la
prose poétique , sur l'auteur de tant d'ouvrages , mar
qués au coin de la saine raison et du goût. Il ne se répand
pas en éloges magnifiques ; il ne déploie pas le
luxe et l'abondance stérile d'un jeune homme qui veut
remporter un prix d'académie . Il se contente de rappeler
les actions de Voltaire ; il expose à nos yeux la
vie de cet homme célèbre , et y trouve d'irrésistibles
argumens contre la calomnie ..
«< ..... Entraînés par l'ascendant et le charme du
sujet , nous n'avons fait qu'annoncer la brochure intéressante
que nous voulions recommander à l'attention
publique et qui doit devenir le vade mecum des amis de
Voltaire. Dans un second article , nous rappelerons ,
rapidement , les diverses époques de la vie du philosophe
, et nous paierons un juste tribut d'éloges à
120 MERCURE DE FRANCE .
1
l'esprit et à la verve de son véridique apologiste .
Ce second article ne parut pas ; on défendit d'en publier
encore un , à moins qu'il ne fût d'une extrême insignifiance.
L'estimable rédacteur , M. F. Tissot , aima
mieux se taire et fit bien ; mais le public s'expliqua la
cause de son silence ; la brochure se vendit. Le titre
qu'elle porte en annonce , clairement , la marche et
'objet. Voici comment elle débute :
<< A dater du fameux 18 brumaire , l'écrivain français
que l'Europe admira pendant un siècle , descendit ,
comme poëte tragique , au niveau de Dubelloi. Comme
moraliste , historien , critique et romancier , sa dégradation
fut plus ignominieuse encore. Attaché tous les
matins au pilori d'un feuilleton , il y recevait , tantôt les
apostrophes du mépris , tantôt les stigmates de l'opprobre.
Et quel était l'exécuteur de ses hautes oeuvres ? Un
ex-abbé de cinique mémoire , un sycophante percé à
jour. Sa bassesse et sa vénalité pouvaient d'autant moins
se dissimuler, qu'il lui fallait , pour exercer son emploi ,
l'autorisation , si ce n'est l'ordre exprès du consul. On
me dispensera , sans doute , d'expliquer l'intérêt du dernier
, dans cette association d'infâmies ; déshonorer
les pensées et les sentimens généreux , eu déshonorant
ceux qui les professent , c'est l'A B C des tyrans. Poëtes
, prosateurs , assurés de la volonté du maître.
s'empressèrent d'offrir chacun leur holocauste , et de
peur que le dix-huitième siècle ne fournit pas assez
de victimes , on en chercha bien plus loin . M. Fievée
fit son affaire de Tacite , et l'entreprit ; j'ignore quel
misérable scrupule ne lui permit pas de l'achever.
J'ignore , aussi , comment ce Voltaire , complètement
disloqué , dans les mains du lëvite , a pu survivre à sa
dislocation , au point de rendre nécessaire que Joseph-
Hercule Berchoux , ' vint ensuite l'attérer de sa massue,
O prodige ! il respirait , mème après les coups de massue
, et , pour l'anéantir , il n'a fallu rien moins que la
pieuse intervention de MM. les vicaires-généraux du
siége de Paris . Mais , par où le panagériste d'Henri IV ,
JUILLET 1819.
121
s'attira -t-il donc un traitement si malhonnête, de la part
de si honnêtes -gens ? Ne me dites pas que vous le sa
vez ; j'écris pour ceux qui ne l'ont jamais su ou qui
l'ont oublié . Que le demi-quart de tous ceux-là me
lisent , j'aurai plus de lecteurs que n'en ont eu Joseph-
Hercule Berchoux et les faiseurs de mandemens . » ( 1 )
En s'imposant l'obligation de faire ressortir l'apologie
de Voltaire , des faits mêmes de sa vie ; l'auteur de la
brochure a procédé comme un juge impartial ; il a
trouvé dans les actions de l'homme , la justification de
l'écrivain . Les ennemis du philosophe de Ferney l'ont
accusé : ils l'accusent encore des vices les plus odieux .
Son défenseur leur prouve qu'il posséda , précisément ,
les vertus opposées à ces vices , et sa preuve achevée ,
il s'écrie , avec ce ton de confiance qui suppose une
conviction profonde :
<< Le voilà donc cet homme à qui la corruption de
son coeur ne permit jamais de garder en rien une juste
mesure ! ( Expressions de M. Saint-Victor dans le journal
de l'Empire ) On a vu comme il haissait sa patrie ,
l'écrivain qui , privé de la liberté par un acte arbitraire ,
puni , sans être coupable , célébrait , au fond de sa
prison , le plus grand de nos rois ; comme s'il était incapable
d'amitié , le philosophe qui s'attacha des amis
si dévoués et conserva , jusqu'au tombeau , tous ceux
de sa jeunesse ; comme il s'encrouta d'avarice , celui qui
ne recevait aucun émolument de ses ouvrages , qui prodiguait
sa fortune aux malheureux , que l'ingratitude
ne découragea point , et dont le luxe consistait à créer
des ateliers , à fonder des colonies ; comme il était insensible
aux disgrâces , soit publiques, soit particulières ,
celui qui , pour y mettre un terme , compromit, tant
de fois , sou repos et sa sûreté ; comme , enfin , il vécut
de discordes , celui que ses zoïles , ses calomniateurs ,
accablérent d'outrages, avant d'éprouver sa vengeance . >>
(1 ) M. Berchoux est auteur d'un poëme plattement ridicule ,
intitulé: Voltaire ou le Triomphe de la philosophie.
122 MERCURE DE FRANCE .
Sans contester au plan suivi dans la brochure, d'être
le plus simple et le plus convenable , j'en ferai remarquer
un inconvénient grave ; c'est de reproduire , inévitablement
, des faits que personne n'ignore. L'auteur
ne pouvait pas se le dissimuler ; il l'avoue lui - même
vers la fin du morceau par lequel il débute , et que j'ai
rapporté. Peut-être aurait- il dû s'en tenir à grouper les
fails principaux , dans un sommaire rapide , et réserver
les détails pour les circonstances moins connues de la
vie de son héros . Au surplus , je conviens qu'il a su rajeunir
la plupart de ces faits , par l'originalité des
cadres . Tel est , par exemple , l'ingénieux tableau des
savans , des beaux - esprits , des philosophes , à la cour
du roi de Prusse . Telle est , encore , l'évocation de Voltaire
, sortant du tombeau , paraissant devant ses juges
rassemblés , et leur révélant la cause de cette haine du
catholicisme qui fut la passion , le besoin de son âme.
Ici , l'auteur nous semble avoir poussé la hardiesse
jusqu'à l'audace , et l'audace jusqu'à la témérité , si l'on
observe que sa production parut , il y a plus de deux
ans. Voltaire lui-même n'aurait pas désavoué le langage
qu'on lui fait tenir et que ses écrits justifient. Ce passage
est , véritablement , remarquable , par la vigueur
du style et du raisonnement. La brochure est terminée
par un apologue dédié à M. Joseph-Hercule Berchoux,
qui , je crois , se serait bien passé de cet hommage.
L'apologue est long , trop long ; mais il étincelle de vers
heureux , de saillies piquantes ; c'est une apothéose de
Voltaire dont le plus ignoble des quadrupèdes a voulu
renverser la statue . Avant de l'essayer , le hargneux
baudet s'exprime de la sorte :
Je te vois, lui dit- il , philosophe cynique ,
Destructeur des abus , ennemi de l'erreur !
Cest toi qui , contre nous , déployant ta fureur.
Osas nous enlever notre héritage antique !
De quel droit l'as - tu fait ? à quel propos ? réponds ,
Pourquoi semer du blé où croissent les chardons ,
Et de ce vaste champ qu'ils tenaient de leurs pères
JUILLET 1819 . 123
Exiler mes ayeux , mes amis et mes frères ?
Aujourd'hui que d'un peuple orgueilleux et têtu ,
Grâces à tes conseils , le froid mépris remplace
Le tribut de respect et d'amour qui m'est dû ,
Te voilà , n'est - ce pas , bien plus gras , plus dodu ?
Monstre , je punirai ta sacrilége audace.
Son apostrophe achevée , l'animal se met à l'oeuvre ;
il ne parvient pas même à écorner le piedestal de la
statue , et , du haut du tertre où la reconnaissance publique
l'a placé , il tombe , il roule dans une mare qui
devient son tombeau .
Passans, ne pleurez pas ce vilain personnage.
De quiconque l'imite , âne , singe ou cheval ,
Comme à sottise égale il faut un prix égal ,
Puisse toujours ainsi se terminer l'histoire .
Des talens , des vertus insulter la mémoire ,
C'est à la fois , un trait brutal
Et la plus haute des folies ;
Grichoux finit dans le canal ,
Ce furent là , ses gémonies,
Je crois , comme le rédacteur du Constitutionnel ,
que cet intéressant ouvrage de M. Lebrun- Tossa doit
être le vade mecum des amis de Voltaire. Pour ceux
qui possèdent une des éditions de notre philosophe , il
sera la pièce justificative de leur attachement à l'écrivain
des temps modernes qui fut , sans contredit , le
plus éminemment utile.
O. V.
MÉMOIRES pour servir à la vie d'un homme célèbre ,
par M. M...... (1)
Que Clio prenne ses pinceaux et trace à grands traits
le tableau des évènemens extraordinaires qui ont illustré
ces derniers temps ; qu'elle montre les différens ac-
( 1 ) 2 vol . in- 80 . , à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
Prix , 9 fr. et 12 fr. par la poste.
124 MERCURE DE FRANCE .
teurs du théâtre politique , luttans , tour- à tour , dans
les champs de la guerre et dans ceux de la diplomatie ;
qu'elle se prépare à révéler les secrets des souverains ,
mais qu'elle réserve le frnit de son travail pour nos
descendans . La génération présente n'est pas à même
de profiter des leçons de sa propre histoire .
L'histoire , a-t - on dit , est un roman convenu ; flatterie
et satyre , voilà les deux pivots sur lesquels roulent
tous les faits historiques dont les sujets ont presque
toujours un fonds de vérité , mais qu'on altère lorsqu'on
écrit l'histoire contemporaine . Les uns élèvent
les rois aux dépens des peuples ; les autres placent les
peuples beaucoup trop au - dessus des rois . Il faut repousser
toute exagération : être vrai ou se taire.
L'édition entière a été épuisée avec une rapidité surprenante
, ce qui prouve que l'auteur ne s'est pas trompé
, lorsque , rassemblant les faits anecdotiques qui
concernent l'homme , que tous les partis s'acordent à
nommer extraordinaire , il a cru qu'il pourrait exciter
l'intérêt de tous les partis.
Il considère successivement Napoléon dans sa vie
privée , dans l'intérieur de sa Cour , et enfin dans sou
exil à Sainte- Hélène . On trouve , dans le second volume
, des détails curieux sur S. A. I. l'archidnchesse.
Marie- Louise , sur le jeune duc de Reichstedt , et sur
le prisonnier de Sainte- Hélène . On y remarque aussi
la pétition de Las-Casas adressée , en faveur de son
maître , au parlement d'Angleterre.
Depuis trente ans , toutes nos histoires sont mensongères
, les faits y sont accumulés ; mais l'influence des
gouvernemens du jour s'y fait constamment sentir.
L'historien , plus tard, devra être doué d'une perspicacité
extrême pour rétablir les évènemens tels qu'ils
se sont passés , et donner , à chacun des hommes qui
ont figuré dans notre tableau politique , la physionomie
qui lui appartient. Il devra compulser aussi ces recueils
d'anecdotes qui n'ont jamais lassé, malgré leur nombre ,
JUILLET 1819.
125
l'avidité des curieux politiques . Celui que nous annonçons
aujourd'hui lui en fournira beaucoup .
M. M...... a consulté un grand nombre d'ouvrages;
ceux de M. de Pradt n'ont pas été épargnés . Il y a
pris mot à mot les détails relatifs à l'arrivée de Napoléon
à Warsovie , lors de son retour de Moscow , et
un passage injurieux à M. le comte Matuschewitz ,
ministre des finances du grand duché , d'où il résulterait
que ce ministre , un des hommes les plus éclairés
de la Pologne, aurait été obligé d'emprunter la plume
de Monseigneur pour composer une harangue au fameux
général . C'est - là une de ces forfanteries si familières
à M. de Pradt . M. de Matuschewitz n'avait pas
plus besoin de M. l'archevêque de Malines pour rendre
compte des affaires de son ministère, que M. l'archevêque
n'aurait eu besoin de M. le ministre des finances
du grand duché pour administrer la confirmation . Il
est vrai que M. l'ambassadeur se mêlait par fois de
finances. En voici la preuve : Napoléon , après l'invasion
de la Lithuanie , prit la mesure extrême de mettre
en circulation une grande quantité de billets de banque
russes contrefaits , afin de discréditer ce papier. La
livraison fut expédiée par un courrier extraordinaire à
M. l'ambassadeur , qui chargea un M. Franckel , banquier
à Warsovie , de se rendre à Wilna , et d'y solder
avec cette étrange monnaie une fourniture de
chevaux pour les nouveaux régimens et l'artillerie.
M. Franckel, qui n'était pas dans la confidence , se troudans
le plus grand embarras . Sur le point d'être arrêté ,
il fut obligé de se soustraire par la fuite , et de venir
se réfugier sous la protection du complaisant prélat.
M. de Pradt n'a pas dit un mot de cette aventure dans
son livre de l'ambassade à Warsovie .
va
Tout ce qui est relatif à la fameuse entrevue de Napoléon
avec Monseigneur, est sans doute fort plaisant ;
mais un témoin oculaire de cette entrevue , l'auteur de
cet article , assure que M. l'archevêque a fait beaucoup
de frais d'imagination dans la rédaction de cette partie
126 MERCURE DE FRANCE .
de son histoire. Il ne conçoit pas comment Monseigneur
ne s'est pas rappelé une sortie violente de l'exempereur
, qui reprocha à M. l'ambassadeur d'avoir ,
entr'autres mesures fausses , empêché la mise en état
de défense de la forteresse de Modlin , et de s'être
mêlé d'administration militaire , à laquelle il ne comprenait
rien. Il croit avoir entendu prononcer le mot
de brouillon ; et il ue doute pas que si le souverain n'a
pas traité, dans cette occasion , son ambassadeur comme
il traitait parfois ses chambellans , ce fut par respect
pour la dignité épiscopale. Mais M. de Pradt fut disgracié
, et remit , le lendemain même , le porte -feuille
de l'ambassade à M. Bignon.... Inde ira.
―
Pour donner une idée de cet ouvrage , nous allons
citer un passage relatif au prince de Canino ( Lucien
Bonaparte ). « Lucien , né fier et indépendant, ne voulut
jamais se plier aux caprices de Napoléon. Quelque
temps avant leur rupture définitive , celui-ci prétendit
l'humilier , et lui reprocher , d'une manière un peu
forte , certaines faiblesses qui sout le partage d'une âme
sensible. Napoléon , qui voulait que toute sa famille
pliât sous sa volonté de fer , eût désiré que Lucien
portât la même dureté au sein de la sienne. Ces reproches
irritèrent Lucien : Monsieur , lui dit-il dans la
chaleur de son ressentiment , quelle que soit la supériorité
que le hasard , autant que les talens , vous ait
donné sur vos proches , il n'est pas décent de la leur
faire sentir à tout moment. Je suis le seul de la famille
qui ne tremble pas devant vous , je le sais ; mais cette
exception me fait honneur ; et pour vous prouver que
je ne suis pas fait pour éprouver vos dédains , je sors à
l'instant de chez vous , pour n'y plus rentrer ; mais
n'oubliez pas que je suis votre aîné , et point du tout
votre courtisan . Cette sortie ferma la bouche à Napoléon
, qui ne put que répondre : Je me le tiens pour
dit. Néanmoins il l'envoya chercher le lendemain . »
Les Mémoires pour servir à l'histoire de la vie d'un
homme célèbre , nous paraissent devoir plaire à toutes
JUILLET 1819. 127
les classes de lecteurs . Ils ont été contrefaits à l'étranger.
On devait s'y attendre ; tel est le sort de tous les
ouvrages qui piquent vivement la curiosité.
COUPÉ DE SAINT- DONAT .
mmmmmmmmmmmmmmm
MERCURIALE.
mmmmmmmw
Le 14 juillet , anniversaire du jour glorieux où
la nation française reconquit ses droits , a été choisi
pour transporter les reliques de Nicolas Boileau- Despreaux.
Enterré dans l'église basse de la Sainte- Chapelle
du Palais , ses restes furent transférés an Musée des
Monumens français . Ils viennent d'être enlevés et conduits
en l'église de Saint-Germain-des- Prés , pour y
être déposés.
Des députations de l'académie française , de l'académie
des inscriptions , de la société royale des antiquaires
de France , de la société philotechnique , et un
grand nombre de savans se sont fait un devoir d'accompagner
les restes de cet homme célèbre , de ce grand
poëte , surnommé , à si juste titre , le législateur du
Parnasse. Avant d'enlever les cendres du grand-homme,
les présidens des deux classes de l'institut ont prononcé
chacun un discours.
Le maire et ses adjoints faisaient partie du cortège ,
et une partie de la garde nationale du Xe . arrondissement
accompagnait le convoi. Enfin , le char funèbre
était escorté de sept voitures de deuil , ni plus ni moins.
Quel excès de générosité et de grandeur !
Arrivé à l'église , le clergé a fait les prières d'usage
pour l'auteur du Lutrin , puis on a déposé dans une
capsule les reliques du Poëte , et scellé la pierre tumulaire.
Les autorités ont dressé procès-verbal de cette
128 MERCURE DE FRANCE .
mince cérémonie , et tous les acteurs y ont apposé leurs
signatures .
La troisième classe de l'institut a composé l'inscription
suivante. Nous en sommes fâchés pour la troisième
classe de l'institut : elle a manqué l'inscription pour la
statue d'Henri IV; malheureusement celle- ci ne ressemble
à rien , ou plutôt elle ressemble à tout. Nos lecteurs
vont en juger.
Hoc sub titulo , fatis diù jactati , in omne ævum
tandem compositi , jacent Nicolai Boileau- Despreaux ,
Parisiensis , qui , versibus castissimis , hominum et
scriptorum vitia notavit , carmine scribendi leges condidit
: Flacci æmulus haud impar , in jocis etiam nulli
secundus, obiit XIII° . mart. MDCCX1 . Exequiarum
solemnia instauratu XIV jul. MDCCXIX. Curante
urbis præfecto ; parentantibus quondam ; regia utraque ,
tum gallicæ linguæ , tum inscriptionum humanarumque
litterarum , Academia.
On ne peut supposer , d'après la lecture de cette
inscription , que nous ne voulons pas juger , que l'auteur
ait dit avec Sosie :
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses .
Il est en effet pitoyable de voir une académie des
inscriptions faire du latin pareil à celui d'un écolier de
sixième , de se rendre ridicule autant par ses écrits que
par les choix ignobles et scandaleux qu'elle fait depuis
la restauration. Les personnes qui désireront avoir le
mot de l'énigme , peuvent s'adresser à M. Quatremêre
de Quincy , et surtout à M. Sylvestre de Sacy.
- Le 14 de ce mois , les dames de la halle et du
marché d'Aguesseau ont obtenu de poser une couronne
sur la statue de Henri IV , pour célébrer la fête de
saint Henri , qui avait lieu le lendemain , 15 .
-
Un porteur de la halle , placé aux troisièmes galeries
de l'Ambigu , était appuyé sur une rampe de fer :
cette rampe s'est détachée ; elle est tombée dans le parterre
, où il ne se trouvait que peu de monde. HeureuJUILLET
1819. 129
sement personne n'a été atteint . Cet homme serait
tombé avec la rampe , s'il n'avait eu la présence d'esprit
d'embrasser fortement la colonne près de laquelle
il se trouvait.
- Un évènement comique a égayé , lundi dernier
les habitués de la Chaumière , boulevard du Mont-
Parnasse . Une dame est venue réclamer l'intervention
de la force armée pour reconquérir son mari , que lui
enlevait , disait - elle , une jeune servante du quartier ;
en effet , l'époux infidèle se promenait très paisiblement
avec sa belle , dans une des allées sombres du
jardin . Il n'a pas été peu surpris de se voir gourmander
par sa femme qu'il ne croyait pas assurément aussi près
de lui . Cette dernière se propose de poursuivre sa rivale
en adultère . Voilà un grand scandale pour bien de
peu
chose .
HYGIÈNE DES DAMES par M. M*** , membre de plusieurs
Académies et sociétés savantes ( 1 ) .
Les anciens avaient su réunir dans leur code les
préceptes de la morale et ceux de la médecine . Hygie ,
déesse de la santé , avait un culte , et ce culte consistait
principalement dans l'accomplissement de cette foule
de petites pratiques qui , en contribuant à la propreté ,
préviennent les maladies , et souvent les guérissent.
Delà , ces ablutions , ces immersions , ces onctions
encore en usage chez certains peuples qui les pratiquent
à la rigueur , tandis que d'autres n'en ont conservé
qu'un vain simulacre dans leurs cérémonies réligieuses
, et sont même venus à regarder comme immodeste
ce qui , dans l'origine , était saint et sacré
On conçoit que les fêtes de Vesta et de la bonne
(1) Un volume in- 12, avec une gravure représentant la toilette
de Psyché. Prix , a fr. 50 c. Paris , à la librairie du Mercure , rue
Poupée , no, 7.
9
130 MERCURE DE FRANCE .
déesse auxquelles les femmes seules étaient admises
auxquelle on initiait les jeunes filles à un certain âge ,
n'avaient , dans le principe , d'autre but que la pratique
des préceptes d'Hygie . Les mystères n'étaient autres
que les mystères de la toilette. La corruption des moeurs
étant arrivée à son comble , les sexes se mêlèrent et les
mystères de Cybèle furent profanés par des hommes
qui , suivant Juvénal , n'étaient plus dignes d'en conserver
la marque .
Hic turpis Cybeles , etfructu voce loquendi
Libertus ; et crine senex fanaticus albo
Sacrorum antistes , rarum ac memorabile magni
Gutturis exemplum , conducendusque magister ,
Quid tamen expectunt , Phrygio quos tempus erat June
More supervacuum cultris abscindere carenm ?
Juv, Sat. 11.
Les Baptes, ainsi nommés, parce qu'ils se purifiaient
en se plongeant dans l'eau , célébraient entr'eux les
mystères des Cotis ; il s'y passait , dit- on , des choses
infâmes ; on a adressé les mêmes reproches aux chré.
tiens des premiers temps ; mais les chrétiens étaient
persécutés . Obligés de fuir l'oeil de leurs tyrans , ils
célébraient leurs mystères dans l'ombre : on les a calomnié
, cela est dans l'ordre . Remarquons que l'usage
où l'on est encore , en entrant dans les temples , d'humecter
d'eau bénite le front , l'une et l'autre épaule et
la partie inférieure du tronc , est le reste d'une pratique
judaïque , à laquelle les chrétiens s'étaient soumis ,
et qui consistait à employer l'eau de la piscine , placée
à l'entrée du temple pour se laver la tête , les aisselles
et les autres parties secrètes du corps. Les dames font,
actuellement ces purifications dans l'intérieur de leurs
appartemens , ce qui est beaucoup plus décent que
si elles les pratiquaient dans le bénitier de leurs paroisses
.
M. M *** leur offre aujourd'hui l'Hygiène des
Dames ; son petit livre traite de tout ce qui a rapport
aux développemens des avantages physiques reçus de
la nature , les moyens de conserver la beauté par la
propreté , de ce qui a rapport aux vêtemens et aux habiJUILLET
1819. 131
lations , de ce qui a rapport à la nourriture et aux
secrétions du corps ; il donne les moyens de retarder
la perte des avantages reçus de la nature , du danger
de certains cosmétiques et des excitans de toutes
sortes , et des moyens de retarder la vieillesse et les
infirmités .
Cet ouvrage est un véritable cadeau fait au beau
sexe ; aussi est- ce à la coquetterie bien entendue , qui
est le confident le plus intime des femmes , leur meilleur
conseiller et le mieux écouté , qu'il adresse son opuscule.
Nous croyous , comme l'auteur , qu'une lecture
attentive et méditée de cet ouvrage peut être profitable
, non- seulement à toutes les classes de femmes
déjà adultes , mais encore influer sur la santé de la
génération future , en guidant les mères de famille ou
les maîtresses de pension qui, trop rarement, comptent
au nombre de leurs devoirs envers leurs élèves , l'usage
des plus simples préceptes d'Hygiène et de propreté ,
dont toute la suite de la vie physique n'est souvent
qu'une conséquence.
S. D. de la Société médicale de Paris
་ ཨ་ འལ་ mmmmm
LE CURÉ DE VILLAGE , Histoire véritable , écrite par
Christian Simplicius , sacristain d'Isaourens , et publiée
par A. Mahul . ( 1 )
Je commencerai par rendre justice au caractère de
l'auteur de cet ouvrage . Je ne doute point qu'il n'y ait
beaucoup de courage à donner des conseils de sagesse
au milieu du désordre , à répondre par la raison aux
argumens erronnés d'une troupe de furieux , qui , armés
des flambeaux du fanatisme et de l'ignorance , parcourent
impunément la France , et y répandent la discorde
et la confusion . Souvent , àla vue de ces ardens
missionnaires , je me suis demandé si la religion de nos
( 1 ) A Paris , chez Collas , libraire , rue Dauphine , no. 32 , et
à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº . 7. Prix 2 fr . et 2 fe
50 c . franc de port .
132 MERCURE DE FTANCE
(
pères était détruite ; dans ma bonhomie , je m'étais
persuadé qu'une croyance aussi divine n'avait pas be
soin d'apologistes , puisqu'elle était toute entière dans
nos coeurs ; je me suis trompé , et j'avoue mon ignorance
en toute humilité.
Voltaire , dans son Dictionnaire philosophique , a
déjà tracé la conduite que doit tenir un curé de village ,
et malgré l'aveu sincère que le sacristain d'Isaourens
fait de son peu de connaissances littéraires , je pourrais
avec raison , l'accuser d'avoir paraphrasé le discours
du philosophe de Ferney , si ses bonnes intentions et
sa franchise ne me forçaient à me réconcilier avec lui.
Mathias Paterne , le héros de ce livre , après avoir
fait ses études ecclésiastiques , comme les ont faites
un si grand nombre de ses confrères , se trouve forcé,
pour devenir curé d'Isaourens , de signer la bulle ' unigenitus
, malgré sa répugnance . Pendant quelques années
, il ne s'occupe que du bonheur de ses ouailles ,
jusqu'au moment où la révolution arrive. Il ne voulut
point émigrer , attendu , répondait - il à ceux qui le lui
conseillaient, que Dieu lui avait confié pour la vie le soin
de son troupeau et qu'il avait juré de ne jamais l'abandonner.
Au milieu des orages et des tempêtes révolutionnaires
, il reste toujours le même , attaché à sa patrie
chéri de ses paroissiens , parce qu'il se montre leur
père et leur ami . C'est au commencement de la seconde
restauration , que le bon curé , chargé d'années , descend
dans la tombe , sur laquelle les habitans de son
village viennent , tous les jours , répéter leurs prières et
répandre des pleurs.
>
Cet ouvrage ne peut manquer d'avoir du succès.
Ecrit avec la plus grande simplicité , il renferme une
morale douce et persuasive . Il intéresse , il attache ,
et après l'avoir lu , on regrette que son auteur ne lui
ait pas donné plus d'étendue .
C. D'A.
JUILLET 1891 .
133
wwwmmwmmmmm
Les Cafés de Paris , ou Revue politique , critique
et littéraire des moeurs du siècle , par un Flaneur
patenté. ( 1 )
Voici un nouvel ouvrage passablement scandaleux.
L'auteur dressant la statistique des principaux cafés de
Paris , fait connaître les individus qui les fréquentent ,
les anecdotes plaisantes qui s'y sont passées . Dans ces
descriptions , l'historien des cafés n'oublie rien , et
semblable aux héros d'Homère , il dit un mot sur les
liqueurs froides et chaudes grand dégustateur , et
sans doute l'un des acolytes du célèbre auteur de
l'almanach des gourmands , il indique les lieux où l'on
trouve les meilleurs déjeuners froids et chauds . Toujours
galant , il indique la jolie limonadière , et rien
de ce qui peut flatter les sens n'est oublié.
Puisque le café Valois sert de rassemblement aux
voltigeurs de Louis XIV , aux fianqueurs de Louis
XIII et à cette foule d'hoberaux , lesquels ont plus
de trente ans de service au coin de leur feu , et auxquels
il ne manque plus que des hommes pour les porter
en avant , je m'en éloigne pour toujours.
Pour faire ombre au tableau , ou pour rappeler le systême
de M. Azaïs , se trouve à l'extremité de la même
galerie , le café Lemblin , où se rassemblent tous nos
braves militaires. L'auteur brûle un grain d'encens aux
pieds du trône de la belle limonadière, qui , depuis vingt
ans , fait admirer ses charmes ; critique avec raison cet
ignoble café des Aveugles , entre au café Montansier ,
« celèbre par les évènemens qui s'y sont passés . » Mais
comment parler du ventriloque Borel qui depuis
un an n'existe plus ; sa mort n'a pas été glorieuse
comme celle de son rival Fitz James . Borel a terminé
ses jours à l'hôpital, et dans une misère extrême.
Je ne suivrai point l'éditeur dans ses excursions, j'apel-
(1 ) Un volume in-12 , Paris , chez l'Écrivain , libraire , boulevard
des Capucines , no, 1 .
134
MERCURE DE FRANCE .
lerai seulement l'attention sur les anecdotes concernant
les cafés du Sauvage , du Caveau Corinthien , célèbre
par la Sopa d'olla podrida , des Milles Pilastres , où
l'auteur admire les jolis petits pieds de la danie du
comptoir. Le café Minerve est l'endroit où se rend M.
Ledoux qui a l'entreprise générale des succès à tous
les théâtres . On fait connaître les moyens employés par
ce brave général pour travailler son affaire , soigner
une entrée et faire manoeuvrer avec ordre sa troupe
qui est disséminée dans toute la salle . Café du Théâtre
français , critique sur M. Lablée . L'auteur a la bonté
de s'affecter de l'ignorance des habitués au café de la
Régence. Ces bonnes geus ne savent pas en effet que
J. J. Rousseau et le musicien Philidor s'y rendaient
chaque jour pour faire la partie d'échecs . Au sujet du
café Militaire , l'auteur aiguise ses traits , et dénonce
à l'opinion ces âmes vénales qui , pour 300 fr. et pour
600 fr. veudaient et achetaient des Croix de la Légiond'Honneur
et de Saint- Louis . Tous les aus , à l'épo
que du renouvellement de l'année théâtrale , le café
de Malthe , rue de l'Arbre sec , sert de lieu de rendezvous
aux acteurs de tous les genres , qui cherchent des
engagemens pour la province ; les cafés des Panorama
et des Variétés fournissent des anecdotes plaisautes au
sujet des auteurs et des ouvrages répresentés au théâtre
de Brunet. A l'article café Hardi , on rapporte l'aventure
arrivée au général Don ... qui reçût des soufflets
d'un colonel qu'il avait dénoncé . Ce soufflet eut des
suites , car le général Don ... eût la joue très - enflée....
Le café Dufils a été témoin de la querelle entre M.
Arnault fils et M. M.... Le café des Arts est plus pai-'
sible ; des artistes distingués le fréquentent , ainsi que
tous nos joyeux chansonniers . Le café Procope fut le
rendez-vous de Voltaire , de Piron , de J. B. Rousseau ,
de Fontenelle , de Crébillon , de Sainte-Foix , de
Lemierre, de Debelloy , etc. L'auteur rapporte l'aventure
de MM. Malte -Brun et Cadet Gassicourt fils . En
voilà assez , sans doute , pour piquer la curiosité , et
JUILLET 1819 .
135
pour engager à lire ce petit ouvrage. Je reprocherai à
l'auteur un oubli impardonnable : il n'a pas parlé du
café Desmares qui rivalise avec les meilleurs restaurateurs
de la Capitale . G. F.
mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm mmmmmm
SPECTACLES.
PRESQUE tous les Journaux quotidiens se sont emparés
de la question qui divise aujourd'hui le Théatre-
Français ; et tous ceux qui eu ont parlé , l'ont fait à peu
près dans le même esprit . Je n'ai remarqué , dans cette
coïncidence d'opinions , qu'une seule dissidence : elle
était seulement dans le nom de l'artiste qui avait inspiré
ou commandé l'article .
C'est ainsi que le Constitutionnel , qui pense libéralement
, a déclaré la guerre aux principes sur lesquels reposent
la stabilité et la fortune acquise du Théâtre-Fran
çais . En vain lui objecte- t- on que la société est une maison
de commerce , que chaque acteur est actionnaire ,
et que les bénéfices sout en rapport du temps du service
et de l'importance de l'emploi . Le Constitutionnel ,
fidèle au grand système de liberté qu'il a adopté , ne
cesse de crier , nouveau Caton , il faut détruire la société
de la Comédie- Française .
Là dessus , Evariste D... , le spadassin du Journal ,
écrivasse , entasse injures sur sottises , et sottises sur
jujures , pour prouver que mademoiselle Bourgoin
joue admirablement bien la Coquette hors du boudoir ,
et mettre mademoiselle Mars à la pension de l'heureux
directeur , dont l'influence dictatoriale devra , dit
Evariste D ... , ramener les jours heureux du Théâtre-
Français .
Que dirait le susdit Evariste D.... , ce grand préconiseur
de l'aristocratie théâtrale , lui qui veut que le talent
soit honoré et surtout payé , lui qui accable si libéralement
ces mauvais acteurs , à l'exception de l'exactrice
Félicie, si quelqu'un lui posait ce petit difenme :
136 MERCURE DE FRANCE.
par
Seigneur Evariste , votre système est juste . Aussi nous
empressons-nous de le mettre à exécution . Il existe de
le monde un Journal assez connu , la Minerve : au
nombre de ses rédacteurs responsables , on compte un
nommé Evariste Dumoulin ; mais jusqu'ici cet habile
sire n'a signé d'autres articles dans le pamphlet , que les
reçus de l'argent qu'il palpe chaque mois à la caisse. Or ,
que dirait ce Dumoulin , si les vrais rédacteurs de la
Minerve , si ces hommes à talent , qui se sont associés.
un homme inutile, pour ne rien dire de plus, lui disaient :
Allez , vampire littéraire , cessez d'accoler votre nom
à des noms illustrés ; cessez surtout de partager des bénéfices
auxquels vous n'avez aucun droit, ainsi le veulent
le destin et la justice ? Ou je me trompe fort , ou le seigneur
Evariste , que je crois très-proche parent de Dumoulin
, crierait , jurerait , plaiderait , et finirait peutêtre
par avoir raison , en dépit des maximes contraires
professées par Evariste D... , dans le Constitutionnel ,
contre ces pauvres acteurs du Théâtre Français.
En voilà assez pour ce pauvre homme . Je veux lui
donner le temps d'aller fouiller dans le Moniteur , pour
y trouver quelque bon gros discours bien oublié , et
ss'een faire une arme contre moi , comme il s'en est fait
bravement une contre un vieillard , qui lui a seulement
fait savoir tout le mépris que lui inspirait sa conduite.
Pour en revenir au Théâtre-Français , et à la discussion
qui le divise , il suffit de ramener la question à ces
termes : Sociétaire , vous vous êtes engagé à des condi
tious que vous connaissiez , vous les violez , donc vous
encourez une peine ; cette peine est prévue , il ne faut
que l'appliquer.
Alors le gentilhomme surintendant , et M. l'intendant
des Menus-plaisirs , n'ont qu'à agir ; eux seuls sont au
torite , eux seuls peuvent punir. Si les artistes qui enfreignent
le pacte social ne sont pas mis à l'ordre , il
n'en faut pas accuser le comité et la comédie , contre
lesquels êtres , purement passifs , aboie courageusement
un confrère quotidien , mais la faiblesse de l'au-
}
JUILLET 1819 .
137
torité , qui ne sait jamais prendre que des demi- mesures
. Si Talma , mesdemoiselles Mars et Duchesnois
avaient été imposés fortement et mis à l'Abbaye ou
autre lieu , à la place d'aller exploiter la province , ils
auraient réfléchi à manquer tant de fois au public d'une
manière si scandaleuse , et nous auraient évité de voir
le premier théâtre de la nation avili , et jusqu'aux ar :
ticles d'Evariste D... ; ce que les gens de goût n'auraient
pas compté pour peu de chose. NELSON .
www.mmw
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
M. Noyrigat n'ayant obtenu que peu de succès dans
ses débuts , retourne faire les délices de Montpellier. It
mérite sans doute de fixer à plus d'un titre les suffrages
des habitans du Midi ; mais ceux de la capitale , sans
s'armer de trop de sévérité , ont jugé son talent ; ils lui
ont reconnu une voix assez belle qui aurait produit plus
d'effet , si M. Noyrigat eut joint un maintien plus aisé
et des bras moins ridicules.
L'air que cet acteur vient de respirer , l'aura , sans
doute , rendu plus digne de sa province . Nous l'invitons
à en profiter , si dans quelques annéés il veut
renouveller ses débuts à l'Académie royale .
Mademoiselle Caroline est , dit - ou , engagée ; mada
me Fay qui sera probablement reçue , doit bientôt
reprendre le cours de ses débuts , et reparaître dans le
beau rôle d'Alceste.
M. Margaillan s'est aussi fait connaître ces jours
derniers dans le rôle d'Usca de la Caravanne. Une,
belle voix , une boune méthode lui ont valu un accueil
assez flatteur ; mais attendons encore pour le juger .
On répète en ce moment Olympie ; mais cet opéra est
trop long pour pouvoir être précédé d'un petit acte ou
petit ballet. On prétend que le poëme et la musique suffi❤
ront pour assurer plus d'une belle soirée aux amateurs
du grandiose.
138 MERCURE DE FRANCE.
THEATRE FRANÇAIS.
L'IRRÉSOLU , comédie en un acte el en vers.
·
Quoique le succès de cet ouvrage paraisse assuré
pour long temps , il ne doit point trop éblouir son au
teur ; uue marche rapide , nombre de jolis vers ont
supplée au vide d'un sujet trop connu . M. Leroy n'a
point fait une comédie de caractère ; il n'a poiut uni
assez de fonds pour en faire du moins une comédie
mixte. Ceux qui connaissent l'Irréralu de Destouches
ont dit comme La Harpe , que cette pièce serait restée
au théâtre , si l'auteur l'eut présentée en un acte. M.
Leroy a bien fait de suivre cet avis ; il eût mieux fait
peut-être de ne point s'occuper d'un sujet si peu dramatique
.
Au troisième et imprudent début de mademoiselle
Corneille , a succédé celui de madame Paradol . Cette
actrice qui entre à peine dans une carrière si difficile à
parcourir , a dirigé son premier élan vers le Théâtre
Français. Il est possible qu'elle s'y fasse remarquer
un jour ; mais jusque - là , elle a encore beaucoup à
travailler.
Je l'ai vu dans Sémiramis , pièce de début choisie
par elle.
Son organe a de la noblesse , mais il n'est pas toujours
assez flexible . Sa diction est tantôt trop lente et
tantôt trop vive . Elle n'a point assez observé les
nuances des differentes positions où Semiramis se
trouve dans la septième scène du second acte , lorsqu'elle
est en présence d'Assur , elle a oublié qu'elle
parlait au confident , au complice de son crime , à ce-'
Jui qui seul pouvait la perdre , et elle s'est mal - à - propos
emportée , puisqu'une minute après , elle lui dit :
« Je suis faible et timide , etc. » Elle a racheté cette
faute par des momens d'inspiration , par une chaleur
qui part de lâme et une intelligence peu commune.
Au reste , soit indulgence , soit justice , jamais le
JUILLET 1819. 139
public n'a montré plus de bienveillance pour une débutante
; madame Paradol a dû remarquer même que ,
dans quelques traits qu'elle a rendus moins heureusement
, il n'a témoigné son improbation que par un profond
silence , tandis que , dans d'autres instans , ses
applaudissemens ont été jusqu'à l'enthousiasme .
Lafon a très - bien rendu Arsace , et le chant de mademoiselle
Volnais s'est encore perfectionné .
Talma va d'autant mieux qu'il est affranchi de l'amende
que son retour tardif lui avait fait imposer ;
est - ce une raison pour que nous le revoyons bientôt ?
L'entier rétablissement de Michelot , l'équité avec
laquelle le comité a fait droit aux réclamations de mademoiselle
Duchesnois , peuvent - ils aussi laisser espérer
qu'on nous rendra incessamment Jeanne d'Arc ?
et la disparition future de notre première tragédienne
ne retardera- t - elle pas la mise en scène de Henri VIII ,
qu'ou promet pour le mois de septembre , et dans laquelle
mademoiselle Duchesnois est chargée du rôle
d'Anne de Boulen?
SECOND THEATRE FRANÇAIS .
Les répétitions se poursuivent avec activité. Mais
les sociétaires ne sont point encore fixés sur la pièce
d'ouverture , attendu la longue absence de Victor , qui
ne sera de retour que vers le milieu du mois prochaiu .
Les nombreux amateurs de l'art dramatique attendent ,
avec la plus vive impatience , que le second Théâtre-
Français ait commencé le cours de ses représentations.
Les talens des comédiens élus font espérer un résultat
heureux pour les lettres , de la rivalité qui va s'établir
entre nos deux premiers Théâtres .
THEATRE FEYDEAU.
La reprise d'Azémia est venue à propos pour effacer
le déficit que les chutes et la saison devaient faire
éprouver à ce théâtre . La charmante musique de feu
Dalairac , qu'on entend toujours avec un nouveau plai140
MERCURE DE FRANCE .
sir , a dû causer cette heureuse diversion . Ce qui y a
contribué peut-être , c'est la magnifique décoration de
l'Isle de Babilary. L'effet étonnant qu'elle produit est
dû au talent et aux soins de l'administrateur Paul. On
prétend que la recette de la quatrième représentation
s'est élevée à 4000 francs . Cette bonne aubaine semble
enfin avoir fait ouvrir les yeux aux sociétaires , et il est
déjà question de remettre Beniowski , Euphrosine , et
surtout Guillaume Tell , dont la musique peut être citée
comme l'un des chefs-d'oeuvre de Grétry.
On parle aussi de l'opéra de Corisandre , dont le
célèbre Berton a promis la partition pour le courant du
mois prochain ; et celle de Gustave - Adolphe , qu'il
promet également de livrer au commencement de
l'hiver.
Madame Lemonnier - Regnault doit aller donner
quelques représentations à Lille .
Fay , qui avait déjà débuté avec succès l'année dernière
, va , à ce que l'on assure , reparaître sur ce
théâtre , où sa place semble être , depuis long- temps ,
indiquée .
VAUDEVILLE.
Ce théâtre , qu'on pourrait appeler l'hôpital dramatique
, car la plupart des acteurs y sont souvent malades
, ue marche , pour ainsi dire , qu'avec le Prélé-
Rendu , comédie très- faible ; les Deux-Peintres , onvrage
sans gaîté ; le Procès de Jeanne d'Acre , méchante
critique des comédiens et des modes ; M. Champagne ,
et enfin le Château de mon Oncle , dout l'auteur , s'il a
prétendu donner une parade , n'a pas fait un château
en Espagne.
"
On répète en ce moment , à ce théâtre , les Deux-
Duègnes , pièce dont on dit du bien , et qu'on assure
devoir être jouée avec ensemble , ce qui sera neuf.
Espérons pourtant que ces duègues futures nous offriront
quelques situations nouvelles , ou du moins rajeunies
avec esprit et gaîté..
JUILLET 1819. 141
VARIÉTÉS.
Le Moulin de Bayard , espèce de carcasse de mélodrame
chantant , amplement assaisonné du pathos qui
distingue si plaisamment ce genre , n'est qu'une macédoine
dans laquelle on ne rencontre que des situations
de mille et une pièces , notamment du Maréchal de
Luxembourg , de la Vallée de Barcelonnette , etc. etc.
Pourtant quelques couplets ont été redemandés , et
l'ouvrage a été vivement applaudi par les amis placés
sous le lustre , et un peu sifflée par quelques voisins
malencontreux.
J'espérais admirer Lepeintre dans le rôle de Bayard ;
n'ayant point entendu parler Bayard , je n'ai pu reconnaitre
l'acteur . Les auteurs ont bien fait de garder
l'anonyme.
On annonce , car tout se dit et se sait , que Bosquier-
Gavaudan doit aller donner quelques représentatious
en province. Cet acteur laissera un grand vide au second
théâtre de la Folie. Mais quelles seront les villes
qu'il visitera de préférence ?
<< A tous les coeurs biens nés que la patrie est chère ! »
Ses parens et lui même étant du Midi , il transporte
ses talens dans les villes de Nismes et d'Avignon . On
peut répoudre d'avance de l'accueil qu'il doit y recevoir.
PORTE SAINT- MARTIN ,
Le caissier des Frères Invisibles ayant été malade ,
le caissier de ce théâtre s'en est ressenti pendant quelques
jours ; mais Emile a reparu à temps pour régler les
comptes des Brigands de Raguse qui vont bientôt s'en
retourner , et dont la place n'en sera pas moins occupée
par Wallace ou les Chefs Ecossais , ouvrage
qu'ou répéte depuis quelque temps. On assure que les
décors et les costumes doivent surpasser ce que nous
avons vu de mieux dans ce genre.
142 MERCURE DE FRANCE.
Si l'on en croit certains rapports, les auteurs des Machabées
auraient aussi fait recevoir un mélodrame à ce
théâtre. Que le public se tienne bien sur ses gardes !
Ces Messieurs lui ont fait voir le paradis à l'Ambigu ;
mais on prétend , qu'en attirant ici les spectateurs , leur
intention est de leur faire tåter de l'enfer ......
Qu'on se rassure pourtant , Potier qui est à Bruxelles
, séjournera peu de temps à Spa ; ne s'arrêtera
qu'un moment à Nancy et à Metz , et arrivera peut - être
assez à temps pour les égayer.
Je dirai , pour terminer l'article des théâtres , que la
Bataille de Pultawa ne cesse de faire venir la foule à
l'Ambigu , et que le Fils proscrit continue d'arracher
' des larmes aux habitués de la Gaitė.
mmmw mmmmm
CORRESPONDANCE .
Il est parvenu à notre bureau une lettre datée de
Paris , le 16 juillet , et siguée Renard , aucien abonné
du Mercure , par laquelle nous sommes accusés d'être
ministériels , soutenus par le ministère , et d'avoir l'intention
d'aider à ramener les Français au goût des
choses futiles , pour les empêcher de s'occuper de leur
liberté et de leurs droits .
Cette accusation est extraordinaire. Nous n'y répondrions
point s'il ne s'agissait que de savoir si nous
sommes encouragés ou non par le ministère. Il ne serait
pas moins flatteur pour nous qu'honorable pour
MM. les ministres , que leurs excellences soutinssent
un journal purement littéraire , dont le but est de faire
renaître le goût des belles- lettres , perdu en France depuis
que nos compatriotes croient indispensable d'avoir
d'émettre une opinion sur les affaires publiques. Un
peuple a sans doute raison de chercher à connaître ,
conquérir , à conserver ses droits : celui qui aime sincèrement
son pays , ne saurait rester indifférent à tout
ce qui l'intéresse . Mais après vingt-cinq années de
à
a
JUILLET 1819. 143
troubles, et employées en essais sur ce qui convient le
mieux à la patrie ; mais après quatre ans de tranquillité ,
quand notre repos semble définitivement assuré , que
les bases de nos institutions paraissent solidement établies
, n'est- il pas temps enfin de laisser là la politique ?
Vous avez un gouvernement constitutionnel , dont la
division des pouvoirs est fixée et garantie par la Charte ;
vous avez des colléges électoraux et des représentans :
laissez -les donc faire ; veuillez donc votre bonheur.
Vous devez être las de ces discussions de tribune , qui ,
maintenant , ne peuvent avoir d'autre résultat que de
faire parler un moment de leurs auteurs. Vous devez
être fatigués de ces journaux quotidiens , qui ressemblent
presque tous à des arènes où l'opinion appelle des
combattans aveugles . N'en doutez point , les journalistes
ultràs de tous les partis , ne veulent que de l'argent.
Le Drapeau- Blanc , la Quotidienne , les Débats ,
attaquent la bourse de ceux qui tiennent au nouveau
système , et , par exagération , au vieux temps. Le
Journal de Paris , le Courrier soutiennent un des trois
pouvoirs , et visent au coffre- fort des solliciteurs de
graces et d'emploi. Le Constitutionnel , l'Indépendaut
et la Renommée mettent plus d'art dans le trafic de leur
esprit ; et sachant bien qu'une couleur tranchante est
la sauve-garde de leurs feuilles , ils ont adopté le libéralisme
, qui a toujours été d'un rapport certain et
considérable , parce qu'il s'adresse aux sentimens les
plus élevés. Cette vertu est le patriotisme pur . Mais
soyez bien convaincus qu'on en ferait de grands pêcheurs
, si on les obligeait d'être gratuitement libéraux
ou patriotes . Les Journaux périodiques ou semi -pério .
diques ont le même but que les quotidiens , et suivent
peu près la même route. Le Conservateur , privé de
discernement , fait l'apologie des vieilles doctrines ; la
Minerve , ampoulée et dejà vieille , que M. Etienne
seul a pu préserver d'un plus triste destin , a la prétention
de soutenir les nouvelles , qui se soutiendraient
bien sans son secours. Les Lettres - Normandes ne sont
144
MERCURE DE FRANCE .
presqu'autre chose qu'un recueil de méchancetés . La
Bibliothèque- Historique est peut-être le seul qui présente
quelqu'utilité. Ainsi la politique vous accable ;
les écrivains ne vous entretiennent que des bienfaits
qu'il vous serait facile de retirer du parti auquel l'appât
du gain , moins que l'amour du bien -être de tous , les
a successivement attachés. Et vous tiendriez encore à
cet état cruel où la politique vous a jetés ! Les dissensions
des familles , l'éloignement des amis , la haine
amenée par l'opinion , et qui se fait sentir dans les rapports
les plus communs , ne doivent-ils pas vous faire
détester le motif qui les a causés !
L'étude de la littérature , des sciences , des arts ,
toujours été chérie en France. Elle a produit une partie
de notre gloire , en même temps que nous tenions d'elle
nos plaisirs les plus vifs et les plus durables . N'est- ce
point en composant un ouvrage sur l'industrie nationale
, en préparant une édition plus complète , plus
méthodique de Buffon , en écrivant l'histoire de Venise ,
que MM. Chaptal , Lacépède et Daru , se délassaient
du poids des affaires et du tracas de la politique.
En publiant un Journal littéraire , nous avons eu
l'intention , et c'est la seule , d'essayer de combattre ce
vertige qui s'est emparé de tous les esprits . Nous n'avons
point fait de calcul honteux , notre conscience s'y
sérait opposée. Si nous restous au-dessous de notre
dessein , si nous sommes trahis par nos propres forces ,
on nous pardonnera peut- être en faveur du motif qui
nous guide.
Nous ne pensons pas avoir d'autre réponse à faire à
M. Renard . E. T. B.
www ww
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigépav une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE.
ÉPITRE
A M. ÉTIENNE , DE L'Institut de FRANCE
Sur sa comédie des Deux- Gendres.
QUAUAND jadis de son mieux , un fils de Loyola
Aux règles du théâtre ajustait Conaxa ,
Et , d'un poëte en us gardant le privilége ,
Y jettait tout le sel de l'esprit du collége ,
Il ne s'attendait pas qu'échappée au tombeau ,
Sa pièce après cent ans , chef-d'oeuvre encor nouveau
En partis acharnés divisant le parterre ,
Sur la scène française amènerait la guerre ;
10
146 MERCURE
DE FRANCE
.
Y ferait oublier et Molière et Regnard ;
Et, peuplant le désert où prêche en vain Picard
Sur les pas d'une injuste et bruyante cabale ,
Verrait à l'Odéon courir la capitale .
Etrange déraison de frivoles esprits
Qui , lorsqu'un bon ouvrage est si rare à Paris ,
S'en vont malignement , dans une farce ancienne ,
Applaudir un régent , pour désoler Étienne !
Pour moi , de ces messieurs je n'ai point le secret ;
Je ne connais Hoffman , ni Tossa , ni Bouvet ;
Mais j'ai lu plusieurs fois , mais j'ai vu sur la scène .
Des Deux- Gendres dupés l'éclatant phénomène ;
Et frappé du bon ton , charmés des traits heureux ,
Dont brille à chaque mot ce drame ingénieux ,
Sans songer à l'auteur , occupé de l'ouvrage ,
La pièce a su me plaire et je lui rends hommage ?
-
-
D'un vieux conte gaulois le sujet en est pris !
Eh! que m'importe à moi , messieurs les beaux- esprits ,
Qu'Etienne , comme un autre , ait connu ce vieux conte ?
Le Jésuite et Piron en ont bien fait leur compte.
Seul ne pouvait - il pas en profiter aussi ?
Et faut-il le blâmer d'avoir mieux réussi ?
Oui , c'est-là ce qui rend son vol impardonnable :
S'il avait moins d'esprit il serait moins coupable.
On n'a point accusé l'auteur des Fils ingrats ,
Et d'Etienne tombé on ne se plaindrait pas .
- -
Le plan n'est pas de lui ! Mais les vers , mais le style !
Mais le pis comica ; ce point si difficile !
Et ce doux philantrope , obligeant par métier !
Et cet homme de cour ! Et ce vil maltôtier
Qui , couvrant de grands mots sa banqueroute infâme ,
Court , dit-il , s'enterrer au château de sa femme.
Répondez , je vous prie , est - ce dans Conaxa
Que notre jeune auteur a trouvé tout cela ?
D'un bon plan , je le sais , la savante ordonnance ,
En tout genre d'écrit est de haute importance ,
Mais le plus important c'est l'exécution .
La Phèdre de Racine est celle de Pradon ;
AOUT 1819.
147
L'un et l'autre enfermés dans leur bibliothèque ,
Ils pouvaient consulter Euripide et Sénèque :
C'était un bien public , un fonds commun entr'eux ,
Et même quant au plan Pradon l'entendait mieux .
Pour suivre dans son vol l'auteur d'Iphigénie .
Qu'est-ce donc qui manquait à Pradon ? Le génie .
Regardez La Fontaine : il n'a rien inventé,
Lui- même il en convient avec simplicité ,
Lorsqu'il fait sans préface annoncer chez Bilainė ,
Esope mis en vers par Jean de La Fontaine.
Sublimes inventeurs ! qui de vous aujourd'hui
Ne se contenterait d'écrire comme lui !
Il ne m'appartient pas , juge simple et timide ,
De dire mon avis lorsque Bouvet décide .
J'ai bien lu quelquefois Molière et Despréaux ;
Mais je connais fort peu nos chefs -d'oeuvre nouveaux ;
Et de nos vieux auteurs follement idolâtre ,
On ne me verra point sur les bancs d'un théâtre ,
Parmi ce jeune essaim de connaisseurs brillans ,
Au sortir du collége , arbitres des talens ,
Par mon opinion sur l'écrit le plus mince ,
Compromettre à Paris le goût de ma province ;
Toutefois si l'on peut , avec ménagement ,
Sans offenser personne , ouvrir son sentiment ,
Ce larcin , dont on fait un fracas si terrible ,
Qui trouve-t-on enfin de si répréhensible ?
Le Brun à son ami donne un écrit poudreux .
Ils en veulent d'abord faire un chef- d'oeuvre à deux.
Un chef- d'oeuvre aujourd'hui n'est pas chose ordinaire.
Le Brun se rend justice et laisse Etienne faire .
Quel crime s'il vous plaît trouve- t - on à cela ,
Et de quel trait si noir se plaint monsieur Tossa ?
– Mais , direz - vous , six vers de la pièce d'Etienne ,
S'y trouvent mot à mot empruntés de l'ancienne !
-
-
Sur deux fois mille vers pleins de grâce et d'esprit ,
En prendre six mauvais dans un vieux manuscrit !
Quel audace en effet ! Quel crime abominable !
Au temps passé peut- être on était plus traitable.
Le vol alors passait pour imitation.
148
MERCURE
DE FRANCE
.
Virgile vole Homère , Horace Anacréon ,
Despréaux Juvénal , et Molière Térence ;
Mais on ne permet plus de pareils vols en France.
On ne le permet plus ! l'instituteur Bouvet,
Qui met tous les matins cent vers latins au net ,
L'instituteur Bouvet lit Horace et Virgile ,
Mais il se garde bien de dérober leur style.
Ecrivain timoré , mais écrivain d'honneur ,
On voit bien qu'il craindrait de passer pour voleur.
Etienne n'eut jamais cette délicatesse ,
C'est aux anciens qu'il doit le succès de sa pièce :
On voit qu'il les a lus ; qu'il en a profité .
Tout ce qu'il dit est bien , mais n'est pas inventé.
Il n'a pas de ces vers mal aisés à comprendre ,
Qu'il faut étudier avant d'y rien entendre .
Son style est naturel , doux , facile , coulant :
Chacun croirait d'abord qu'il va en faire autant.
Pouvait-il espérer en rimant de la sorte ,
Qu'on lui pardonnerait les palmes qu'il emporte ,
Les suffrages du prince et la faveur des grands ,
A l'honneur de siéger au nombre des savans ?
Non, de quelque chagrin toute joie est suivie ,
Et le mérite doit un tribut à l'envie.
Toi que l'heureux éclat d'un si noble début
Porte comme en triomphe aux murs de l'Institut ,
Disciple ingénieux de Plaute et de Molière ,
Poursuis sans t'arrêter ta brillante carrière ;
Tu pourras sur la route essuyer des dégoûts ;
Molière en essuîrait s'il vivait parmi nous.
N'en sois pas moins fidèle aux lois d'un si grand maître ;
Vole le feu sacré quelque
part qu'il puisse être.
Un sot n'imprime
rien qui ne soit bien de lui ;
Daignerait
- il descendre
à consulter
autrui ?
Toi , ne néglige
pas ces vulgaires
ressources
.
Grecs et Romains , lis tout ; puise à toutes les sources ;
Mais pour notre intérêt et d'abord pour le tien ,
Quand Bouvet écrira , surtout ne lui prends rien.
Veux-tu voir échouer d'odieuses manoeuvres?
Confonds tes ennemis par de nouveaux chefs -d'oeuvre ;
Sur la scène au grand jour expose leurs travers ,
Leurs révélations , leurs brochures , leurs vers ;
AOUT 1819.
149
Et que sifflés , hués , n'osant plus rien écrire ,
Ils soient à ton triomphe obligés de souscrire.
L.-V. RAOUL (1) .
mwwwwwwww
LE JOUR D'AUTOMNE.
ÉLÉGIE.
AUTOUR de moi dans la nature ,
Tout s'efface et s'évanouit :
Le ruisseau , qui sous la verdure
En se jouant cachait son bruit ,
Entraîne dans son eau moins pure
Les fleurs que l'aquilon détruit.
L'oiseau dont la voix innocente
Charmait l'horreur de ces déserts ,
Périt dans la fougue des airs
Avec la feuille jaunissante
Qui tombe au souffle des hivers.
Tout dans ces funestes images
N'offre à mon regard attristé ,
Que la mort semaut ses ravages
Sur l'univers épouvanté.
Ces tendres fleurs que je vis naître ,
L'oiseau dont le chant ingénu
peut-être ,
M'attirait dans ce lieu champêtre .
Vivaient hier... Comme eux ,
Demain aussi j'aurai vécu.
Et lorsqu'une saison nouvelle
Couvrira la terre plus belle ,
De tous les dons qu'elle a perdus ,
On verra d'autres fleurs éclore ;
Des oiseaux chanteront encore ,
Et moi je n'écouterai plus !
ED. CORBIERE.
( 1 ) Auteur de la traduction en vers français des Satires de
Juvénal et de Perse.
140 MERCURE DE FRANCE .
ÉPITRE A TALMA.
"
VAINQUEUR de Roscius , toi qui vins sur la scène
Ajouter un laurier au front de Melpomène ;
Toi qui , guidant ton art vers des progrès nouveaux
Sus lui marquer le but qu'ignoraient tes rivaux :
Dis-nous par quels secrets , quels ressorts pathétiques ,
Tu portes dans nos sens tes mouvemens tragiques?
Soumise aux passions qui semblent t'assiéger ,
Ton âme les éprouve et les fait partager.
Avec quels sentimens s'offrent à ma pensée
Ces momens où ta voix dans tous les coeurs poussée ,
En longs frémissemens , répand autour de toi,
La
rage
et le remords , la vengeance et l'effroi!
Ce ne sont plus ces lieux où la foule attentive ,
Dévore en frissonnant l'erreur qui la captive.
C'est Hamlet et Néron , Oreste et Manlius
Qui fixent , tour- à- tour , tous mes sens suspendus ;
Et , dans l'enchantement où ton aspect me plonge ,
La vérité me frappe où je cherchais un songe.
Qui n'a pas tressailli d'épouvante et d'horreur ,
Lorsqu'Oreste en ton sein , fait passer sa fureur ?...
Je vois encore ta main frémissante de rage ,
Repousser des serpens le hideux assemblage .....
Et , quand l'oeil courroucé de Manlius trahi,
Cherche l'oeil incertain de son trop faible ami ,
Avec quelle terreur ta bouche sait suspendre ,
Le reproche fatal que l'on frémit d'entendre !
Un poignard brille , part ; un cri perce , et soudain
Chacun fuit le poignard arrêté dạns ta main.....
Néron m'est apparu sous tes dehors sublimes :
Ton sein semblait cacher et fomenter ses crimes .
J'ai vu , lu dans tes yeux , sur ton front menaçant ,
Tous les malheurs de Rome , et le Monstre naissant.
Hamlet,.... A ce seul nom, une froide épouvante
Suspend mes doigts glacés sur ma plume tremblante ;
AOUT 1819
151
Et mon coeur , encor plein de ces longs souvenirs ,
Se plaît à retracer ses horribles plaisirs.
En vain , avec froideur , l'égoïste vieillesse ,
Saisit , pour son Le Kain , la palme qu'on t'adresse ;
Melpomene , en dépit de ces juges altiers ,
A placé , dans ta main , son sceptre et ses lauriers.
Mais son culte a trouvé dans tes traveaux habiles ,
Et des progrès brillans , et des succès utiles.
Melpomene avant toi , recouverte au hasard ,
Portait, sans dignité , des vêtemens sans art .
C'est toi qui , façonnant la pourpre dramatique ,
Revêtis dignement la tragédie antique,
Sur ton corps gracieux , la toge , en ondoyant ,
Suivit , sans embarras , ton noble mouvement ;
Et lorsque tu parus , pour illustrer la scène ,
On crut voir un César sous la pourpre romaine.
Pardonne à mes efforts , si mes crayons tremblans
N'offrent qu'un faible éloge à tes nobles talens .
Ma muse, en ses tableaux , peut- être peu fidèle ,
Trahit son impuissance , en te prouvant son zèle ;
Mais si ma jeune main peut , un jour , pour ton front ,
Détacher un laurier au poétique Mont ,
Je croirai , satisfait de ma douce victoire ,
Servir toute la France en l'offrant à ta gloire. 9
ENIGME .
Dans l'antiquité fabuleuse ,
J'occupais un poste éminent
Et de la terre au firmament ,
Je faisais mainte course heureuse.
Sans changer aujourd'hui de nom ,
Mon destin a changé de face ;
Je suis le courrier du Parnasse
Et le trompette d'Apollon ;
Vous trouverez dans ma besace
Du mauvais , du faible et du bon ;
La CHRONIQUE du temps qui passe
Et la mode de la saison.
ED . CORBIEÈRE .
152 MERCURE DE FRANCE.
CHARADE.
J'OFFRE dans mon premier un être fort à craindre ;
Dans mon second , lecteur , celui que tu dois plaindre.
L'un et l'autre irrités , enfin poussés à bout ,
Impriment la terreur en devenant mon tout.
LOGOGRIPHE .
CHEZ nos savans aïeux je n'ai point existé ;
Et bien qu'avec six pieds je sois chose légère ,
Cependant , cher lecteur , cette légèreté
Soutient plus d'un mortel qui ne s'en vante guère ,
Et c'est par moi qu'il vole à la postérité.
Mes six pieds renversés ont un sort tout contraire ,
Ils offrent à tes yeux une divinité
Que Rome en ses jardins plaçait avec mystère ,
Et qui , devant le jour à la beauté ,
Avait le dieu du vin pour père.
MOTS
DE L'ÉNIGME , DE LA CHARADE ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le samedi 31 juillet 18 19 .
Le mot de la Charade est CHARPENTE ;
Celui de l'Enigme est ECHELLE ,
Et celui celui du Logogriphe est GANGE , dans lequel on trouve ,
ange , âge et an.
AOUT 1819.
153
SCIENCES.
wwwmmmmm
De l'influence des corps animés sur la boussole .
COMMENT parler , aujourd'hui , du magnétisme ? C'est
impossible , en France du moins , puisqu'il a été livré
au ridicule. L'opinion est la reine du monde ; c'est un
ancien adage : Les rois doivent gouverner d'après elle ,
c'est un axiôme nouveau mais qui prend faveur . Ce
qu'elle réprouve , ils doivent le proscrire ; ce qu'elle
adopte , il faut qu'ils l'adorent et le fassent proclamer
religieusement. Or , cette opinion doit réprouver le
magnétisme. En effet , comment pourrait- elle s'arrêter ,
s'asseoir , se laisser influencer , endormir ? Conçoit- on
mieux un baquet magnétique autour duquel seraient
placés des hommes et des femmes de toutes couleurs
( ce mot pris dans la siguification du jour ) ? L'Ultrà et
l'Indépendant , le Ministériel et le Libéral , le Royaliste
et le Constitutionnel , l'Immobile et les Réformatrices ,
tous la corde au cou , le fer affilé sur le coeur , se serrant
l'un à l'autre le pouce , en cadence ? Si nos pères ont pu
croire à l'effet de ce jeu innocent , pour rétablir l'équilibre
du fluide universel et l'harmonie de chaque être
dans l'harmonie de l'univers , ils ne nous en ont pas
transmis la croyance certaine . Beaucoup d'entre nous
ne se figurent pas même comment cela se pratiquait.
Les autels de la religion relevés et éclairés par la lu
mière d'en haut , ont fait voir d ailleurs que l'esprit des
ténébres agissait seul dans ces mystères ; que ces convulsions
, ces extases , cette science des langues , de
l'anatomie et de la matière médicale , ces divinations ,
ces influences à distance et par le seul acte de la volonté
( 1 ) , que tous ces faits pouvaient être réels , mais
( 1) Madame de Staël , de l'Allemagne , tom. 3 , page 154.
154 MERCURE DE FRANCE.
qu'ils n'étaient , au fonds , que la répétition des prodiges
, des faux miracles que le démon a faits dans tous
les temps , lorsque Dieu le lui a permis , pour confoudre
la vanité humaine (2).
La gauche et la droite des esprits se sont levées
contre cette proposition ; mais le centre est là ( in medio
stat virtus ) , et il attend , pour juger la question , les
discours des commissaires du pouvoir. Satan , qui le
sait apparemment , paraît prendre , pour continuer aujourd'hui
ses opérations magnétiques et gagner la majorité
, le même chemin par lequel il parvint à l'oreille
d'Eve et au coeur d'Adam . C'est du haut de l'arbre de
la science qu'il a imaginé de crier : « Mes amis , mes
frères , apprenez le magnétisme , ou bien vous n'avez
plus de boussole sûre pour vous conduire . »
En effet , un des correspondans de l'Académie des
Sciences a adressé à cette Académie, il y a quinze jours,
un Mémoire où sont décrites des expériences nouvelles
d'après lesquelles le corps humain peut exercer , à distance
, une influence très- sensible sur l'aiguille aimantée
, et la détourner ainsi de sa vraie direction. Il avait
pris soin de joindre à son Mémoire un acte rapporté
par un notaire , qui y atteste sans doute , que devant
lui ont comparu et la boussole et son magnétiseur , et
les parens eett lleess ttéémmooiinnss ,, et que , devant lui , s'est passé
l'acte du congrès.
Mais ni le Mémoire , ni l'acte à l'appui , n'ont été lus
à l'Académie ; ce qui , dans une séance suivante , à
amené une réclamation et une première discussion . Les
âmes timorées out pu croire y reconnaître l'irritation
(2) « Les effets du magnétisme et ceux dn somnambulisme ,
» n'appartiennent pas à l'ordre naturel..... On ne peut pas da-
> vantage en trouver la vraie cause dans les expériences de la
» physique , car rien de vraiment physique ne le produit.... Ce
» sont les oeuvres du démon » .
Voir le Mystère des Magnet. et Somnamb. dévoilé aux âmes
droites et vertueuses, 1 vol. in -8 ° . , qui a été publié à Paris en
1815.
AOUT 1819 .
155
des passions excitées par Satan , cet ennemi du genre
humain , qui tourmente , comme on sait, et conduit aux
enfers la plus grande partie des faibles mortels . Mais
les esprits forts en ont auguré , au contraire , que de
ce choc des opinions naîtrait , comme toujours , la lumière
, et qu'à cette étincelle s'allumerait peut être un
nouveau flambeau de vérité . Un professeur , aussi profond
qu'éloquent , s'est chargé de répéter , dans son
cabinet , les expériences que le correspondant a décrites
, qui sont très- délicates , et ne réussissent pas
toujours. Il en fera un rapport à l'Académie . Pour le
moment , elle s'est contentée de sourire à l'acte de notoriété
d'un phénomène auquel elle n'a point paru vouloir
croire absolument jusqu'à plus ample information .
Mais , dira- t- on , pourquoi n'avoir pas mis les académiciens
à portée , par la lecture du Mémoire , de répéter
eux-mêmes ces expériences ? Pourquoi n'y avoir pas
engagé le public , par l'annonce d'un phénomène aperçu
seulement , il est vrai , mais qui est de la plus grande
grande importance ? Ce n'est plus , on le conçoit , sous
le rapport de l'art de guérir la migraine ou les maux de
nerfs , que la découverte serait importante , le ridicule
y est attaché ; c'est dans le but bien plus grand de prévenir
les déviations tant sur mer que sur terre . Or ,
jamais danger fut-il plus imminent ? Et quel évènement
pour le siècle , qu'un nouvel élan de la mode vers les
sciences naturelles ! Quelle invention heureuse de faire
succéder au kaleidoscope , emblême de la mobilité et
de la bigarrure simétrique de la raison spéculative , la
boussole , emblême de la force par laquelle la raison
pratique , au milieu de ses oscillations , est ramenée
toujours vers les deux pôles sur lesquels roule le monde,
la vérité et la justice ! Quel heureux spectacle que celui
de la boussole dans toutes les mains , dans celles de la
jeunesse surtout , la présentant au doigt de l'amitié ou
de l'amour , et inquiète de son accord avec des impressions
intérieures déjà jugées !
Tel sera dans le public , on peut le penser , le résultat
156 MERCURE DE FRANCE .
du rapport à l'Académie , s'il est favorable à la découverte
du correspondant ; tel il eût été tout d'abord , par
l'effet d'une annonce détaillée de phénomène seulement
entrevu . C'était , au reste , à l'auteur à faire cette publication
; il le peut si , maintenant qu'il a satisfait à sou
devoir envers la Société à laquelle il a l'honneur d'appartenir
, il trouve que le rapport tarde trop à paraître
au gré de son impatience , au gré de celle du public ,
qui ne peut manquer d'égaler la sienne . Il faut avouer
que ( influence ou non du magnétisme animal sur le
magnétisme de l'aimant ) on s'est servi jusqu'ici , avec
assez de sûreté , de la boussole ; mais à cette question
il s'en joint une autre bien faite pour piquer la curiosité
de cet esprit humain désireux de tout pénétrer , de
tout atteindre ,
Calum ipsum petimus , stulitiliá !
c'est la question d'une influence électrique possible ,
et contraste d'homme à homme , d'homme à bête ,
d'homme à pierre , semblable à celle qui nous a tant
étonné dans le galvanisme , malgré nos connaissances
antérieures sur l'électricité . Il serait curieux de voir un
jour former des piles d'animaux , comme on en fait aujourd'hui
, de toute forme , en plaques de métal ; et l'on
croit devoir faire remarquer en passant , que la découverte
nouvelle se rapporte à une foule de faits qui peuvent
en faire concevoir la probabilité . Jusqu'ici ces faits
n'ont mérité , à ceux qui les ont annoncés , que
des per.
sécutions , parce que , médecins pour la plupart , on a
a voulu les confondre avec des charlatans , bien que ,
dans leurs recherches , ils eussent écarté toutes considérations
médicales .
On pourra revenir sur cette matière , si le public paraît
s'y intéresser.
L. C. V.
AOUT 1819 . 157
HISTOIRE .
mmmmmw
MÉMOIRES HISTORIQUES , POLITIQUES ET LITTERAIRES SUR
LE ROYAUME DE NAPLES , par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie. Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions par Amaury DUVAL , membre de
l'Institut de France. (1 )
PHILIPPE III légua à son fils son indolence de caractère
et sa nullité. Dès que ce dernier fut monté sur le
trône en 1621 , il s'empressa de chasser les favoris de
son père ; mais il se hâta d'en choisir un qui , seul ,
causa plus de maux à l'Espagne que tous ses prédécesseurs.
« C'était le fameux comte Olivarès , ministre ,
dont l'humanité entière doit accuser l'ambition et la
cruelle infléxibilité ; à qui l'histoire attribue de grands
talens politiques , et qu'elle a souvent comparé à Richelieu
, son contemporain ; mais qui , s'il avait autant de
génie que son rival , ne fut point aussi heureux dans
ses entreprises. » Par ses fautes multipliées , ce ministre
fit perdre à l'Espagne les fertiles provinces des Pays-
Bas , ainsi que le royaume du Portugal .
Olivares ayant voulu enlever les priviléges de la Catalogne.
Cette province leva l'étendard de la révolte qui
se propagea , avec la rapidité de l'éclair , dans les provinces
voisines . Les peuples furent surchargés d'impôts,
et les états de Naples , comme les plus opulens , étaient
plus continuellement et plus fortement imposés. La
dépréciatiou des monnaies suspendit toutes les transactions
commerciales . Les Turcs , en s'emparant d'un
grand nombre de vaisseaux napolitains , firent plusieurs
descentes sur les côtes voisines de la Capitale..
(1 ) Paris , Chasseriau et Hécart , libraires , au dépôt bibliographique
, rue de Choiseul , nº. 3 , et à la librairie du Mercure, rue
Poupée, nº. 7.
158 MERCURE DE FRANCE .
Les tremblemens de terre en 1626 et 1627 occasionnerent
la destruction de plusieurs villes ; des villages entiers
furent renversés , et le nombre des individus qui
périrent était si considérable, que ne pouvant leur donner
àtous la sépulture, on fut obligé de brûter les corps.
Enfin , pour comble ddee mmaallhheeuurrss ,, une peste affreuse
ravageait la Sicile.
Eh bien ! pourrait- on penser, qu'instruite de tant d'infortunes
, la cour de Madrid ne rougissait pas d'exiger
sans cesse des états napolitains d'excessives rétributions.
Le duc d'Alcala , vice- roi , rappelé en 1631 , est
remplacé par le comte de Monterey . Ce nouveau gouverneur
fut accueilli à son arrivée par une violente
éruption du Vésuve . Il sortit du volcan des torreus
de boues brûlantes qui couvrirent les campagnes voisi
nes , et menacérent d'engloutir Naples. Un grand nombre
d'édifices furent renversés par les tremblemens de
terre , et des montagnes mêmes s'ouvrirent.
Le comte de Monterey, dans l'espace de six ans d'admi
nistration à Naples , avait fourni à l'Espagne plus de 50
mille soldats et trois millions et demi d'écus. La Cour
peu satisfaite , fit remplacer ce gouverneur par le duc
de Médina qui avait reçu l'ordre de ne rien ménager ,
ni respecter pour se procurer des hommes et de l'argent.
Les beaux jours de l'Espagne etaient passés , et cette
puissance avançait rapidement vers la décadence. A
la force de l'âge viril , devait promptement succéder
une vieillesse agitée. Avec la misère générale devait
revenir le brigandage ; il reparût avec tous les maux
qui en sont l'escorte ordinaire. Les nations qui souffrent
sont rarement vertueuses , et le besoin est père du
crime.
Dès le moment de son installation , le duc de Médina
déploya un génie fiscal qui devait lui promettre une
longue résidence . Le nombre d'impôts qu'il fit peser
sur toutes les classes de la société , y excita le mécontentement
, fit naître le désespoir . Une conspiration ,
AOUT 1819 . 159
dont le but était de chasser les Espagnols , se trama à
Rome . Malheureusement elle fut révelée au vice-roi
par un des conjurés : une partie des conspirateurs eut
la tête tranchée .
i Enfin , Philippe IV ouvrit les yeux sur l'abyme où
son favori précipitait la monarchie . En lui retirant le
pouvoir , il exile Olivarès , et la chûte de ce ministre
devait entraîner celle du duc de Médina.
D. Jean Alphonse Henriquez , amiral de Castille ,
nommé en 1644 a été le seul vice- roi qui ait ressenti
les effets de tous les maux qui accablaient le royaume
de Naples. Il s'apperçut qu'il était impossible de pouvoir
guérir des plaies aussi profondes ; il se promit de
ue pas les aggraver. Sa conduite étant taxée de faiblesse ,
pressé par les ministres pour avoir de l'argent , n'en
pouvant demander à une nation ruinée , sans commettre
d'horribles exactions , l'amiral de Castille demande sa
démission , et le duc d'Arcos lui succède.
Les injustices , les abus de pouvoir commis par les
agens de l'Espague entraînent le peuple à la désobéissance
; l'exemple de l'indépendance que s'étaient procurés
plusieurs états voisins ne fut pas saus influence .
Suivant les ordres de la cour , le duc d'Arcos s'avise
de mettre un nouvel impôt sur les légumes et les fruits ;
objets de première nécessité à Naples , puisque pendant
l'été ils forment uniquement la nourriture du pauvre.
Le gouverneur est publiquement insulté , et , comme
tous les gouvernans , il croit pouvoir faire tête à l'orage
et maintenir le nouvel impôt ; l'explosion de la colère
publique lui prouve bientôt qu'il s'était abusé .
L'auteur rapporte , avec beaucoup de détails , l'histoire
de la révolution opérée par Mas'Aniello ( contrac
tion de Thomas Aniello ) laquelle eut lien le 7 juillet
1647. Cet événement prouve qu'il ne faut souvent
qu'une étincelle pour allumer un grand incendie .
Masaniello est assassiné par les ordres du duc d'Arcos
; dès- lors on devait présumer que l'émeute allait
cesser. « Mais le vice-roi et ses partisans , trop fiers
160 MERCURE DE FRANCE .
d'une victoire qu'ils devaient plutôt à la fortune qu'à
leur courage , se comportèrent en vainqueurs insolens .»>
Tels out toujours été les nobles , lorsqu'ils sont revêtus
du pouvoir , tels ils sont encore , et tels ils seront. La
turpitude de ces misérables anime la fureur d'autres
misérables , et le tumulte recommence avec plus de
violence .
L'infâme gouverneur est assiégé de nouveau dans un
des châteaux forts ; semblable à ces nobles qui , dans la
prospérité , sont insolens , il devint lâche , bas et rampant
comme un gentilhomme qui a peur. Malgré l'armée
de don Juan d'Autriche , réunie aux troupes du
vice-roi , les Napolitains proclament la république ; et
c'est sous le feu du canon des Espagnols que les armoiries
du souverain sont renversées .
Henri de Lorraine , duc de Guise , que d'adroits
émissaires avaient présenté comme le protecteur de la
liberté , fut reçu avec les acclamations de tout le peuple.
Ce prince avait un ennemi , dangereux dans Gennaro
Annèse , successeur de Masaniello . Ce rival fit échouer
tous les projets du duc , qui , descendant de René
d'Anjou par les femmes , se croyait des droits assurés
au trône de Naples ; de son côté , l'ambassadeur de
France voulait y placer un monarque français .
Enfin , après neuf mois de troubles , les Espagnols ,
qui avaient des intelligences avec les insurgés , reprirent
les postes importans ; ils leurs furent livrés sans qu'il
fût besoin de combattre.
A l'exemple de ses semblables , malgré la foi jurée
et les conditions de l'amnistie , le comte d'Onatte fit
périr les Napolitains qui avaient trempé dans cette révolution
. Arrêtés sur de simples dénonciations , les uns
étaient secrètement égorgés dans les prisons , les autres
périssaient sur l'échafaud . Telle fut la fin de cet Annèse ,
à qui l'Espagne avait tant d'obligations , puisque , sans
lui , elle eût perdu le royaume de Naples.
<< Le dix-huitième siècle commence , et avec lui .
d'autres moeurs , d'autres intérêts , d'autres opinions.
AOUT 1819 .
161
Les lumières et l'esprit philosophique ont pénétré dans
presque toutes les classes de la société , et jusques dans
les Cours. Les manières sont devenues plus polies , les
négociations plus faciles ; les guerres même serout
moins sanglantes , les haines moins longues et moins
violentes. Les pontifes de Rome , plus modestes et plus
sages , n'affecteront plus la domination universelle , ou
dissimuleront au moins leurs ambitieux projets. »
L'Europe présentait cette situation lorsque Charles II ,
en mourant , légua un nouveau trône à la maison de
France , et une nouvelle guerre à l'Europe. Il institua
un seul héritier de sa couronne : ce fut Philippe d'Anjou
, petit- fils puîné de sa soeur Marie- Thérèse et de
Louis XIV. Le nom du nouveau souverain fut solennellement
proclamé à Naples , par les ordres du viceroi
Medina- Celi. Le peuple prit fort peu d'intérêt à cet
évènement , puisqu'il était destiné à n'être jamais gouverné
que par des vice-rois . Mais la noblesse était entièrement
dévouée à la maison d'Autriche . La cour de
Vienne voulut profiter de ces dispositions , et porter le
peuple à la révolte. Elle ne put y parvenir , les Napolitains
avaient trop appris , à leurs dépens , qu'ils ne pouvaient
se fier aux promesses des grands , qui travaillaient
toujours dans leur intérêt particulier , et jamais
dans l'intérêt général . Ils n'avaient pas oublié non plus
que , pendant la révolte de Masaniello , les nobles
avaient abandonné le peuple . Aussi la rebellion fomentée
par les Autrichiens , ne dura que trois jours.
Philippe V vint visiter , en 1702 , ses Etats de Naples ;
et pendant un séjour de deux mois , il abolit des impôts ,
fit la remise de plusieurs millions d'arrérages , distribua
des récompenses , des dignités , des honneurs , et enfin
amnistia plusieurs coupables. Aussi la nation s'empres
sa-t-elle de voter l'érection de la statue en bronze pour
sou roi , et la somme de 300,000 ducats ; sonime qui ,
pour cette fois , fut payée sans contrainte .
Le royaume passa , en 1708 , sous la domiuation autrichienne
; et l'on sait que les Italiens en général , mais
11
162 MERCURE DE FRANCE.
surtout les Napolitains , ont toujours eu pour les Allemands
une violente antipathie . Par le traité d'Utrecht ,
l'infant don Carlos , souverain des Etats de Parme et
de Plaisance , monte sur le trône de Naples , et il est
reconnu sous le nom de Charles III . Pour récompenser
les seigneurs qui avaient montré plus dedévouement à
sa cause , le monarque institua l'ordre de Saint-Janvier ,
dont il se déclara le grand- maître. De tout temps il a
fallu des hochets aux hommes de cour , et Charles connaissait
les gens auxquels il avait à faire.
Le règne de ce prince est mémorable. Comme son
aïeul Louis XIV , il fit élever de magnifiques édifices
et des monumens publics . Charles eut le bonheur de
trouver un ami dans son ministre Tanucci , qui , nouveau
Colbert , sut imprimer aux opérations du monarque
, une grandeur inconnue jusqu'alors . La seule faute
qu'on puisse reprocher à ce grand homme , c'est d'avoir
négligé l'armée et tout ce qui tenait au militaire , à un
tel point qu'elle tomba dans une décadence parfaite ;
système qui , par suite , devint bien funeste .
Eu allant prendre les rênes du royaume d'Espagne ,
Charles laissa le trône de Naples à Ferdinand IV , son
troisième fils , prince aujourd'hui régnant : il assure
pour toujours l'indépendance de cette couronne , en
déclarant qu'elle ne pourrait jamais retourner à la couronne
d'Espagne. B. DE ROQUEFORT.
(La suite au prochain numéro . )
HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI , ou Saint-Domingue,
l'Esclavage et les Colons ; par M. Civique
de GASTINE ( 1 ) .
CET ouvrage aurait été annoncé avec éloge par tous
les Journaux qui se piquent de libéralisme , s'il n'était
( 1 ) Un volume in-8°. Prix, 4 fr. Paris , à la librairie du Mercure,
rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819 .
163
le plus hardi qui ait été publié sur l'émancipation des
peuples , et si l'auteur ne paraissait moins touché des
profondes infortunes des colons , qu'indigné de leur
conduite , avant et depuis la réintégratiou des Français
dans leurs droits . On ne convient pas encore , avec sa
courageuse franchise , que les faux systèmes , les préjugés
de toute espèce , la coupable soif de l'or , l'appel
à l'étranger et la violation des droits de l'humanité ont
produit les malheurs et les désastres que le parti colonial
attribue aux idées d'indépendance , et que M. de
Gastine reproche à l'esprit de domination , avec une
énergie que rien n'égale , sinon l'effrayante peinture des
crimes imputés aux ennemis des noirs . Les hommes de
couleur ne sont pas , il est vrai , ménagés par cet écrivain
; cependant , si on doit l'en croire , le manque de
foi , de révoltantes injustices , des traitemens barbares
out toujours causé les terribles représailles commises ,
dans des excès de rage ou de désespoir , par les esclaves .
Ces victimes des planteurs ne trouvaient pas même de
consolation aux pieds des autels ; car l'usage qu'on faisait
de la religion , à leur égard , les portait à reconnaître
en elle le plus dangereux instrument du despotisme.
Ils ne pouvaient voir des frères en Jésus- Christ
daus des maîtres presqu'aussi cruels que ces Castillans
qui accomplissaient le voeu sacrilege d'égorger chaque
jour , en l'honneur des douze apôtres , un pareil nombre
d'Indieus .
Ce n'est pas seulement pour mériter d'être lu avec
intérêt , après les Raynal , les Grégoire , les de Pradt ;
ce n'est pas comme plus exact , moins superficiel et
plus piquant que M. Albert de Lattre , apologiste du
général Rochambeau ; ce n'est pas comme aussi bon
Français et penseur plus profond que M. Pamphile de
Lacroix , que M. de Gastine peut compter sur d'honorables
succès , mais bien encore parce qu'il apprend de
nouveau et d'important à ses lecteurs . Il met sous leurs
yeux la correspondance et les négociations ouvertes en
1816 , entre un conseiller d'état , M. Fsmangart , che164
MERCURE DE FRANCE.
valier de l'ordre royal de la Légion-d'honneur , M. le
vicomte de Fontanges , lieutenant -général des armées
du roi , commandant de l'ordre de Saint- Louis , etc. ,
tous deux commissaires du gouvernement français , et
le citoyen Pétion , président de la république d'Haïti .
Rien n'est assurément plus curieux : c'est une pleine et
entière révélation des secrets de notre diplomatie , à
cette époque trop fameuse . Chaque dépêche des agens
du ministère fait naître une foule de réflexions , que
M. de Gastine a développées avec une liberté et une
franchise d'expression qui surpasse ce que nous admirons
le plus en ce genre , dans son illustre compatriote ,
M. Lanjuinais. Il aurait pu , sans affaiblir l'éclat de ses
couleurs , ne pas peindre les envoyés du roi avec trop
ou trop peu de ressemblance. On aurait peut-être da
leur épargner le ridicule . Il fallait même ne pas user de
tous ses avantages contre les Dauxions , les Dravenant ,
les Levaisse de Medina , dont l'inhabileté aurait dû
rendre le ministère beaucoup plus difficile qu'il ne l'a
été dans le choix de leurs successeurs. Au reste , cette
partie , l'une des plus saillantes de l'ouvrage , que les
politiques verront , les uns avec plaisir , les autres avec
dépit , sera lue avec avidité par ceux qui aiment une
critique sans réserve , et ne craignent point une sorte
de scandale.
à
Quant à nous , le huitième chapitre nous paraît bien
autrement préférable : il étincelle de vérités fortes ,
auxquelles l'arrivée des négociateurs d'Haïti ajoute un
grand prix. Nous rappelons , avec M. de Gastine ,
ces citoyens que le gouvernement anglais profita du
départ des Français de leur fle , pour y secouer les
brandons de la discorde ....
« Les nègres de St. -Domingue , livrés à eux-mêmes ,
se seraient créés un gouvernement libéral ... L'Anglais
conçut le détestable et criminel projet d'y allumer le
feu dévorant de la guerre civile.... Egalement protégés
par l'Anglais , deux prétendans à la souveraineté d'Haïti ,
se montrèrent dans le même temps... Sous les auspices
AOUT 1819.
165
de ce digne allié , deux gouvernemens se formèrent
dans l'île de Saint- Domingue . Mais , ô rafinement de
perfidie ! .... une république se forma dans la partie du
sud où s'étaient retirés les noirs les plus civilisés ; ... un
royaume féodal et despotique , dans l'autre partie. Deux
états d'une nature si différente , et commandés , chacun ,
par un prétendant à la souveraineté de l'île entière , net
pouvaient manquer , excités par l'Anglais , de se faire
une guerre désastreuse. Mais dans la crainte que la
France ne pût , dans la suite , profiter de la désunion
qui existait entre les Haïtiens , et pour rétablir , dans
l'île , la puissance qui y est le génie du mal , un traité
d'alliance , entre ces deux Etats ennemis , fut conclu
sous l'influence de l'Angleterre ; elle fit cesser , de part
et d'autre , les hostilités , afin de réunir les forces des
deux ennemis , et de pouvoir les tourner contre les
Français.... >>
Le système suivi depuis Guillaume Pitt , consiste à
dépouiller les Français de leurs colonies , afin de les
réduire , disait- il en 1755 , à la condition que l'affran
chissement plus ou moins prompt du Nouveau-Monde,
doit imposer à toutes les nations qui y possèdent des
établissemens .
En attendant la libération des colonies par le progrès
des lumières , l'Angleterre tenta l'anéantissement de la
Guadeloupe ; mais la bravoure des colons ayant effrayé
les agresseurs , ceux - ci dévastèrent et livrèrent aux
flammes un grand nombre d'habitations . La Martinique ,
et plusieurs autres colonies , se soumirent aux incendiaires
, préférant être régis par eux , à être ruinés par
leurs torches.
L'Espagne craignant pour ses colonies , voulut négocier
avec l'avide léopard ; mais Pitt répondit au roi
très-chrétien « J'écouterai vos propositions quand ,
l'épée à la main , vous aurez emporté la tour de Londres
. »
Le même ministre pensait que l'Angleterre n'aurait
166
MERCURE DE FRANCE.
pas eu vingt- quatre heures d'existence , si elle avait agi
avec loyauté envers la France .
Selon l'abbé Raynal , le desir de rendre leur commerce
exclusif , a fait commettre aux Anglais de
grandes injustices , et les met dans la cruelle nécessité
de les continuer. Les nations ne se lasseront - elles jamais
, ajoutait -il , d'une tyrannie qui les brave et les
avilit ? Supporteront- elles éternellement un tel despotisme
?
Que de maux on aurait épargné à l'ancien et au Nou
veau-Monde , en exauçant les voeux de l'historien des
Deux-Indes ! Mais la sagesse des rois n'est rien moins
qu'une providence .
Oublions aujourd'hui , s'il est possible , les fautes ,
les malheurs et les crimes ! Il suffira de rappeler à notre
ministère que Turgot , le meilleur de nos conseillers ,
et Pitt le plus implacable de nos ennemis , prévoyaient
également l'indépendance de Saint -Domingue. Ils reconnaissaient
, comme M. de Gastine , que , semblables.
aux individus , les colonies tendent , d'une manière plus
ou moins sensible , et dès leur naissance , vers l'affranchissement
et la liberté , seules sources de bonheur.
C'est donc attenter aux droits de la nation et des gens ,
que de vouloir les soumettre à des métropoles dont
leurs souvenirs , leurs intérêts et leurs lumières repoussent
la domination.
D'autres motifs doivent à présent nous interdire de
tenter une conquête que n'a pu faire l'intrépide général
Leclerc , à la tête de la plus belle armée des temps modernes
.
Si l'Angleterre se montrait aujourd'hui disposée à
favoriser une pareille entreprise , au lieu de s'y opposer
, comme elle le fit lorsque le dieu Mars présidait
aux destinées de la France , c'est , prétend M. de Gastine
, qu'elle y a un intérêt auquel nos périls nouveaux
pourraient bien n'être pas étrangers .
Si la France adoptait , au contraire , le beau et généreux
principe de l'indépendance d'Haïti , il en résulteAOUT
1819 . 167
rait les plus grands avantages pour les deux Etats : nonseulement
cette cité ne tarderait point à être , pour les
objets de notre languissante industrie et de notre commerce
presque ruiné , un lieu d'exportation considérable
, et un marché qui , rendant la vie à nos manufacfures
, retiendrait parmi nous d'habiles ouvriers que la
main du désespoir conduit jusques sous les glaces du
Nord. Nos relations d'amitié nous fourniraient , outre
d'incalculables richesses que n'arroserait plus le sang
humain , les bois de construction qui nous manquent ,
et nous ouvriraient des ports nombreux , sûrs et commodes
, où se formeraient des flottes destinées au commerce
, et des vaisseaux de guerre qui seraient , dans
peu d'années , en état de balancer les forces navales
qu'entretiennent ordinairement les Anglais dans ces
parages.
Ami de l'humanité et de la justice , autant que de la
patrie et de sa puissance , M. de Gastine ajoute que s'il
importe à la France d'avoir des colonies , il ne lui importe
du moins ni de s'en procurer à tout prix , ni par
toutes sortes de moyens.
Dans cet ouvrage , comme dans celui sur la liberté
des peuples et les droits des monarques appelés à les
gouverner , M. de Gastine montre une grande force de
raison . Dès le premier , il a pris rang parmi les publicistes
, et mérité d'être honorablement cité dans le bel
ouvrage de M. Carnot , sur la mise en harmonie du
Code d'instruction criminelle et du Code pénal , avec la
Charte , etc. Dans le second , en coupant mieux ses
phrases et donnant plus de précision , de rapidité et de
clarté à son style , il promet à la république des lettres
un écrivain très - recommandable. T.E.
168 MERCURE DE FRANCE .
LITTERATURE.
UNE SCENE DU MONDE , ou le Collier de perles , imité
de l'allemand (1).
IL est , dit- on , dans le mariage une foule de petits
chagrins qu'un époux ne saurait approfondir , et qui ,
pourtant , ont besoin de consolation . Par exemple , à
la vue d'une mode nouvelle , d'une parure délicieuse ,
comment une jolie femme pourrait - elle ne pas former
le desir de l'obtenir , et combien ne lui survient-il pas
d'embarras lorsqu'elle veut parvenir à son but . Le plus
grand de tous , et c'est ce que pensait la jeune baronne
de Rosma , était de parler seulement de cette dépense
à un époux , tout occupé d'économie politique ou do .
mestique ; et plus empressé d'accroître sa fortune que
de la dissiper , pour satisfaire à des fantaisies trop ré.
pétées . Elle avait remarqué dans le monde , qu'un adorateur
reçoit toujours ces sortes d'épanchemieus de la
meilleure grâce . Le mot d'économie ne saurait entrer
dans ses discours , et celui d'impossible est , pour lui ,
comme pour les grands génies , bauni de son langage ,
ou , s'il est rappelé quelquefois , c'est avec la galanterie
de ce contrôleur des finances , qui disait à une reine
jeune et belle : « Si ce que vous ordonuez , madame ,
n'était que difficile , on demanderait du temps , mais
c'est impossible , il faut donc que cela soit fait sur- lechamp.
»
(1 ) Ce conte est tiré d'un choix de Nouvelles , imitées de plusieurs
auteurs allemands , ouvrage en deux volumes qui va bientôt
paraitre .
AOUT 1819 .
169
Quoique élevée d'après les meilleurs principes , cette
difference qui existe entre un adorateur et un mari ,
était si frappante , qu'il ne paraîtra pas étonnant
que la baronne l'ait remarquée . Elle trouvait dans son
époux le plus parfait modèle de la tendresse conjugale ,
mais en même temps celui de la plus sage économie . Le
baron eut été capable , s'il l'avait fallu , de mourir d'amour
; s'agissait - il de dépenses superflues , il savait rérister
aux prières , aux caresses , aux pleurs même de
sa Caroline. Il reconnaissait que la femme est une divinité
; que son époux , le premier , lui doit un culte ,
des adorations , et cependant il eut été assez esprit
fort , pour rire d'une déesse qui eût commandé des sacrifices.
Ce n'était pas ainsi que se conduisait , à l'égard de
la jolie baronne , le comte de Rheinegk. Jaloux de mériter
sa confiance , il n'oubliait rien de ce qui pouvait
l'y faire parvenir , quelques bisarres qu'eussent été ses
desirs , quelque somme qu'il dût lui en coûter , jamais
le comte n'eût osé affecter un air de distraction , encore
moins eût-il voulu paraître froncer le sourcil .
Mais , par malheur , le baron voulait , dans son système
d'économie , que tous les hommes parussent à sa
femme être aussi économes que lui . Par suite de cette
originalité , il eut trouvé mauvais , que , sans être allié
à sa femme , et même parvenu à un âge mûr , comme
celui de soixante ou de quatre-vingts ans , on se fût hasardé
de faire des présens à sa divinité .
Aucun lieu de parenté n'unissait le comte de Rheinegk
à la jolie baronne ; étant loin aussi de compter
quatre - vingts ans , il se trouva dans un grand embarras
lorsqu'un jour il lut clairement dans les deux beaux
yeux de Caroline , le plus vif desir d'avoir un collier de
perles , et le déplaisir d'affliger un honnête juif qui l'avait
apporté en le renvoyant sans acheter . Mais un
trait de lumière vint l'éclairer , lorsqu'il entendit dire
au marchand de revenir le lendemain avec le collier ,
et qu'on verrait si l'on devait se décider à le prendre .
170 MERCURE DE FRANCE .
Comment avez -vous trouvé ces perles ? demanda
la baronne quand le juif fut parti .
-
J'en ai peu vu d'aussi belles , répondit le comte.
- Il n'y a , reprit la baronne , qu'une seule femme
dans la ville qui en ait de comparables . C'est cette folle
orgueilleuse , la présidente de Leinhof. Et celles - ci
sont , je crois , plus grosses et d'une plus belle eau..Je
ne conçois pas comment Moïse peut donner une aussi
belle chose pour trois mille écus : c'est en vérité pour
rien. Emilie Galotti ( 1 ) prétend que les perles fout pleurer
les femmes ; je le crois , mais ce doit être de plaisir ;
et j'ai une telle envie de celles qu'on vient de me montrer
, que je serais capable d'aimer mon mari s'il m'en
faisait la galanterie.
- Je veux , madame , dit le comte , vous sauver
d'une faiblesse qui ferait , de la femme la plus aimable ,
l'être le plus ridicule du monde ; oui , je vous sauverai
, dussé - je dépouiller
de leurs perles tous les marchauds
, et même les dames qui , pour raison , s'en dé
goûtent. Mais vous n'ignorez pas le travers du barou à
mon sujet. Il voit mon respectueux
attachement
pour
vous , avec les yeux soupçonneux
d'un époux. Je voudrais
vous offrir ce collier , mais je crains qu'il n'éveille
sa jalousie , ou ne m'attire quelque disgrâce de sa
part.
Il me vient une idée , dit la baronne avec vivacité
, il faut que le baron me l'achète ? Pouvez - vous
seulement me prêter deux mille écus pour quelques
jours?
Ces mots deux mille écus , sonnent d'une manière
fort différente suivant qu'on les offre ou qu'on les demande.
Le comte fit le mouvement de se gratter l'oreille
, mais il s'arrêta en songeant ce qu'il se devait à
lui -même. Au lieu donc de réfléchir , il saisit la main
(2) Femme d'esprit qu'un poëte allemand , Lessing , a rendu
célèbre par ses vers .
AOUT 1819.
170
de la baronne , la baisa tendrement , et protesta qu'il
ne pouvait trouver de termes assez forts pour exprimer
combien il mettait de prix à la confiance qu'elle voulait
bien lui témoigner.
Dès le jour suivant , le juif Moïse vint chez le
baron.
- Monseigneur ne voudrait-il rien acheter ? une
belle tabalière ? une moutre ? quelques bagues , quelques
bijoux pour madame la baronue ?
-
-
Que le diable emporte le juif, dit le baron.
Le diable serait bien embarrassé , il ne saurait
qu'en faire là-bas , reprit Moïse , et il se mit à déballer
ses marchandises aussi promptement que s'il avait eu
à faire à quelqu'un impatient d'acheter . Il ouvrit un
écrin , puis un autre , un autre encore , et les plaça devant
le baron .
- Ote-moi toutes ces bagatelles , s'écria celui - ci en
le repoussant avec humeur ; va-t- en , puisses-tu te rompre
le cou , toi et tes confrères !
-
Oh! cela ne presse pas . Et que deviendrait le
commerce? Mais voyez seulement , monseigneur ,
comme cet or est fin ! comme ces diamans sont beaux !
et l'honnête homme qui les vend n'est-il pas votre brave
marchand Moïse ?
Le baron , sans daigner jeter un regard sur les bijoux,
dit qu'il ne voulait rien acheter .
-
Ah ! monseigneur , vous ne refuserez pas d'étrenner
le pauvre Moïse ! Quelques milliers d'écus de plus
ou de moins , ce n'est pas grand'chose pour V. Exc.
Ces perles , par exemple ( et il ouvrait l'écrin qui contenait
le fameux collier ) , ces perles , qui peut les voir et
avoir le coeur assez dur pour leur préférer des rouleaux
d'or ou d'argent. Regardez ce collier ; sur mon âme il est
aussi beau que celui de la reine d'Arabie lorsqu'elle vint
visiter le sage Salomon . Que je sois volé , si des seigneurs
que je connais et de jolies femmes , ne se jetteraient pas
au cou du pauvre Moïse pour obtenir la préférence ;
mais je n'ai pas pour eux l'inclination que je me sens
172 MERCURE DE FRANCE.
pour monseigneur. Ce bijou vaut plus de quatre mille
écus ; mais pour vous , monseigneur , je rabattrai quel
que chose. Regardez - le bien , et fixez vous-même le
prix .
Faut- il le répéter cent fois , que je ne veux rien
acheter ? dit le barou ; cependant il prenait le collier
et l'examiuait. Combien dis-tu qu'il vaut ?
-
Monseigneur , répartit le juif à voix basse , et
d'un air mystérieux , ce collier doit être vendu aujourd'hui
même , et argent comptant . La personne qui s'en
défait ne peut le donner qu'à cette condition , et surtout
ne veut pas qu'il tombe dans les mains de petites
gens . Enfin , un acheteur tel que V. Exc. l'aura pour
la moitié de sa valeur .
-
Et la moitié de sa valeur , qu'elle est - elle dans le
langage des juifs ?
-
La moitié de quatre mille écus : c'est deux mille
écus .
Et la moitié de la valeur du juif Isaac Moïse , y
compris sa petite vanité , est celle d'un fripon entier ,
n'est- ce pas ?
-Monseigneur , répartit Moïse , on est un pauvre
fripon tant qu'on vend au lieu d'acheter. Allons ,
monseigneur aime à rire , et j'entends la plaisanterie ;
l'un va avec l'autre . Mais vendre à bon marché et être
honnête homme c'est la même chose ; je défie , u'importe
quel chrétien , de me surpasser aujourd'hui en
probité.
C'est bon , c'est bon ; mais on peut , sans crainte,
offrir au juif le plus honnête la moitié de ce qu'il demande.
Tu veux deux mille écus , je t'en donne mille .
Allons va ,
et ne me romps plus la tête .
Moïse répondit que c'était impossible , qu'il voulait
renoncer à la terre promise s'il le donnait à un denier
moins de quinze cens écus ; enfin, deux minutes après,
il le laissa pour mille. Le baron lui ayant compté son
argent, le juif court chez la baronne pour lui dire que
AOUT 1819.
173
le stratagême avait réussi , et pour recevoir les deux
mille écus qui lui revenaient encore.
-Eh bien ! je l'ai emporté , dit - elle le soir au comte
qui vint la voir , le collier est à moi , le baron , tenté
par la médiocrité du prix , l'a acheté . C'est demain
mon jour de naissance , il ne manquera pas...
-
Avant que le comte eut pu répondre , le baron parut.
Il salua d'abord l'ami de la maison , puis se tournant
vers sa femme : Félicite-moi ; ma chère amie , lui
dit- il d'un air assez railleur , j'ai fait une emplète qui
étonnerait la femme qui achète le mieux , toi - même
enfin ; admire mon bon marché , j'ai eu des perles ,
non pas pour moi , tu le penses ; je me suis souvenu de
l'aimable femme que j'ai le bonheur de posséder . Enfin ,
j'ai eu pour mille écus un collier que le joaillier de la
cour a estimé trois mille . Demain , ma charmante Caroline
, nous célébrons ta fête , et tu verras ce collier
au cou de ta nièce lorsqu'elle viendra te présenter
son bouquet. J'ai pensé que je remplirais parfaitement
ton attention en faisant ce présent à cette chère enfant
que nous allons marier. Je suis généreux , tu le vois ,
à bon marché. Je me doute même qu'il y a quelque
chose de mystérieux dans cette aventure, le prix étant
réellement trop modique ; mais je n'ai rien à me reprocher
; je ne suis pas responsable des friponneries
d'un marchand : ou de ceux qui les mettent en avant .
J'ai donné ce qu'il m'a demandé , seulement je regrette
de ne pas m'être informé davantage . Pendant que le
baron parlait , Caroline devint pâle et se troubla , la
contenance du comte était embarrassée . Eh bien ! qu'as
tu donc , reprit le baron , n'ai -je pas agi comme tu
aurais agi toi-même ? La tendre amitié que tu as pour
ma nièce , m'a fait penser que tu me pardonnerais de
ne pas t'avoir offert ce présent , mais la faute est faite ,
sois assez bonne pour m'excuser ; Moïse reviendra,
et je saisirai cette occasion pour te la faire oublier
tout à fait. Mais quoi ? tu ne prends, donc point part à
la joie que j'éprouve d'avoir donné quelque chose digne
174
MERCURE DE FRANCE.
de tous les deux à ta charmante nièce ? Tu détournes
les yeux ! Ah ! M. le comte aussi ! Vous semblez me désapprouver
l'un et l'autre.... On dirait, à votre air , que
Vous avez perdu les deux mille écus que j'ai gagnés
par mon marché.
En disant ces mots , le baron souriant malignement ,
salua sa femme et le comte , et sortit . La baronne ne
pouvait plus douter , bien qu'elle fût sûre de la discrétion
du juif, que son mari n'eût , découvert le mystère .
Quelle humiliation pour une femme de se voir dupe de
sa propre ruse ! Et le comte ! combien il eut mieux
aime avoir perdu quatre mille écus au jeu . Il se consola
en pensant que la revanche lui appartenait . Mais
comme un malheur est toujours suivi d'un autre , le baron
, qui avait trouvé bon le marché que sa femme et le
comte lui avait fait faire , trouva mauvais que le galant
comte continua ses visites chez la baronne . Il saisit
donc l'occasion , ou plutôt il la fit naître , pour rompre
cette liaison qui lui déplaisait. Dès ce moment , le
tort fut de son côté , du moins , dans le monde ; ce ne
fut qu'un cri unanime contre le mari bourru , qui
osait refuser des adorateurs à sa femme .
Quand à la baronne , comme elle était aussi bonne
que belle , elle devait finir par tout oublier . Seulement
le dépit revint quelquefois mouiller sa paupière ; elle
disait alors : « Emilie Galotti a raison : les perles font
couler les larmes . >>
mmmmmmmmmm
S. V.
LA GUERRE DE TROIS JOURS , poëme héroï-comique en
trois chants, dédié aux Elèves de l'Ecole de Droit de
Paris , par A. B. D. G. ( 1 ) .
Ce petit poëme est l'ouvrage d'un jeune homme qui
( 1 ) Chez Ladvocat , Palais -Royal , galerie de bois , nº. 197 et
198 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
AOUT 1819 . 175
manie adroitement l'arme de l'ironie. Il inspire la gaîté
en même temps qu'il sait attacher à son sujet.
Je crois inutile d'annoncer que l'intention de l'auteur
a été de peindre les événemens qui se sont passés
à l'Ecole de Droit.
Ce poëme est divisé en trois chants.
Dans le premier ,
LA sombre nuit couvrait d'une aile noire
Bourse , Institut , Palais , Observatoire ....
Lors un Doyen , rempli de ses discours ,
Sur l'édredon attend l'astre du jour.
Des Facultés , compagnes et rivales ,
Ce chef fameux rappelant les annales ,
En soupirant avait fermé les yeux.
La Jalousie , au regard furieux ,
Au coeur brûlant , à la bouche sanglante ,
De l'antre obscur où l'honneur la tourmente ,
Entendit trop ce funeste soupir ;
Son sein cruel en frémit de plaisir.
Au même instant d'une course rapide ,
Près du Doyen la Vengeance la guide .
De son alcove elle ouvre les rideaux ,
Et parle ainsi : « Toi , de qui les travaux
»
Depuis trente ans , honneur de cette école ,
>> Ont ajouté des pavots à Barthole ,
» Doyen , tu dors ... Tu dors , quand Bavolin
» M'accable encor de son souris malin ! .....
» A Bavolin suppose des secrets
» Qui de Louis attaquent la puissance ,
» Alors sers toi de ta lourde éloquence .
» Prouve , Doyen , que ce fier avocat
>> Par ses discours peut renverser l'état ;
>>
Qu'aux étudians , sa coupable méthode ,
>>
>>
Apprend , grand dieux ! ... à connaître le code ,
Quand à ton cours on n'apprend qu'à dormir.....
Elle avait dit : à ce conseil affreux
Le vieux Doyen soulève enfin sa tête ;
Ainsi Neptune appelle la tempête .
Les noirs Soucis voltigent près de lui ,
176 MERCURE DE FRANCE .
Ses yeux sont pleins de fureur et d'ennui .
« J'obéirai , divinité chérie !
Dit-il alors ......
» A moi , valets , courez chez mes confrères ,
» Deux ont des droits à mes palmes altières .
» Pardessous , lui , dont l'esprit égala
» En sots discours le chantre d'Atala.
» Du gros Soufflot
gourmandez
la paresse
;
» Il dort sans doute aux pieds d'une duchesse !
» Allez valets ; qu'ils viennent à l'instant ... »
Le conseil s'assemble enfin ; mais tandis que chacun
y est occupé à donner son avis , Sainte- Geneviève vole
chez Bavolin , l'instruit du complot qui se trame contre
lui . Rien ne peut arrêter le sage professeur , ni le complot,
ni les prières de son épouse ; il se reud à son cours.
A peine a - t -il commencé sa leçon , l'orage gronde , le
Doyen arrive , le tumulte est à son comble , et l'école
est provisoirement fermée .
Dans le second chant , après son invocation aux
nymphes du Parnasse , l'auteur suit la Jalousie aux enfers
, et lui prête ce discours aux mégères :
« Pour moi , mes soeurs , on se rosse là - haut ,
» Dit - elle . Eh bien ! quoi servent ces flammes ?
» Ah ! faisons voir que nous sommes des femmes !
» Fières toujours dans nos ressentimens ,
>> Faisons siffler ces horribles serpens.
» Voyez , mes soeurs , ce mortel intrépide
» Qui de nos droits est devenu l'égide ;
» Sa plume est fiel , aussi Martin- bâton
>> Gagna souvent la moitié de son nom.
» Il en est tant qui , fiers de leur naissance ,
>> Et de leur nom que la fortune encense ,
>> Malgré la croix , l'épée et le ruban
>> Voudraient enfin pouvoir en dire autant .
Martin-bâton , arlequin >> , journaliste ,
>>
Qui suit de loin les bons mots à la piste ,
>> Est mon vengeur , mou fils et mon appui ;
» Donc sans façon allons diner ehez lui . »
AOUT 1819 . 177
Les filles infernales se rendent au banquet préparé
par Martin . Elles y trouvent le Doyen. Martin rend
compte des événemens de la veille . Il relève le courage
abattu du Doyen . Il appaise une légère discussion qui
s'est élevée entre les professeurs présens , au nombre
des quels l'auteur fait paraître Barthole et Cujas . On dé
libère sur la conduite qu'il convient de tenir. Chacun
dit ce qui lui passe par la tête . On remarque le discours
de Cujas ....
。
Et de Cujas la redoutable voix
Profère alors ces grands mots d'autrefois :
« Comme ainsi soit qu'un professeur ignare ,
» Aurait traité le bon temps de barbare ;
» Que le susdit Bavolin de son nom ,
» A donc forfait de science et leçon..
» Or sus , messieurs , alors que la noblesse
>> Bravait les rois au sortir de la messe
» Il arriva qu'en cette faculté
> Un professeur fut céans culbuté.
>
» Il avait tort , on ne put s'y méprendre :
>> Aussi , messieurs , le parlement fit pendre
» Le professeur , item , les étudians :
» Par cet arrêt tout fut calmé céans .
» Comme ainsi soit , il appert que l'on pende
» Et Bavolin et toute sa légende ....»
La division se mêle dans le conseil ; mais enfin chacun
croit qu'il faut suivre l'avis de Martin , et l'on se
rend , en conséquence , à Sainte- Geneviève , faire chanter
un Te Deum , afin de rendre favorable la bonne
patrone de Paris. Tout cela s'est passé pendant le diner.
Tandis qu'ils sont en marche pour se rendre au temple
M. Bavolin cherche à calmer la tendre inquiétude de
son épouse. Cependant ils arrivent . Je regrette de ne
pouvoir faire connaître à mes lecteurs la réception que
leur fit la sainte ; car il ne saurait leur suffire de savoir
que la douce Geneviève les fit chasser . La troupe doctorale
allait maltraiter le sot donneur de conseil , quand,
heureusement pour lui , arrive à propos le Conserva-
12
178 MERCURE DE FRANCE .
teur. Il les presse sur son coeur , parvient à les tranquiliser
, et à faire renaître quelqu'espoir dans leur âme
et à leur inspirer quelque peu de patience .
Au troisième chant , le Doyen et les siens , dirigés
par le Conservateur , interrogent cet astre découvert
par l'illustre M. Marcellus , cet astre qui doit les instruire
de leurs destins . Chacun les y découvre à sa manière.
Mais , pourtant , M. Pardessous réunit tous les
frages à l'exactitude de ce qu'il a vu :
«< Messieurs , dit-il , notre ordonnance est prête ;
» Et je la lis même très-couramment
» Près de la queue ; écoutez seulement.
» La Faculté, qui jamais ne plaisante ,
» De son Doyen est vraiment très - contente ;
» Et Bavolin , ce faiseur de discours ,
» Du corps sans tache est banni pour toujours. »
La joie se répand sur tous les visages , et l'on s'assemble
de nouveau chez le Doyen . Là , le Conservateur ,
qui a rallié les esprits , furieux de nos docteurs , les
engage , pour mieux se faire respecter , à appeler à
leur secours la police et la gendarmerie , car , dit- il :
<< Ces bambins ont la tête un peu chaude. >> L'opinion
descend parmi eux et les poursuit de sa colère. Elle
termine ainsi le discours qu'elle leur adresse :
« O des partis funeste illusion !
» Plus de vertu , d'esprit ni d'union.
» Du sang , des pleurs , voilà leur nourriture ;
» Au nom français un Français fait injure.
» Ah ! puisqu'enfin vous aimez votre roi ,
» Soyez unis , c'est l'esprit de la loi. »
La foudre gronde à ces nobles paroles.
On se repent ; regrets vains et frivoles !…….
Car du combat déjà les cris affreux ,
Retentissaient dans l'écho de ces lieux .
Les étudians se pressent vers la chaire ;
Mais on les chasse..... ô douleur ! ô colère !
AOUT 1819 . 179
De Bavolin le sort est proclamé ,
Il est proscrit , insulté , diſfammé......
Ces jeunes coeurs frémissent de vengeance ;
Rien ne fléchit leur aveugle imprudence.
De Bavolin on invoque le nom …………… .
Il s'éloignait , mais on retient ses pas ,
Les étudians l'élèvent dans leurs bras ,
Et c'est alors que le Doyen sévère
Leur montre un front blanchi par la colère .....
Le vent mugit dans les cieux embrâsés ;
Les étudians en deux corps divisés ,
De cris aigus font retentir la place !
Le désespoir augmente leur audace .
Des alguasils , bientôt le régiment ,
Le sabre en main vient entourer le champ ......
L'Opinion , la reine de la terre ,
Des combattans vient suspendre l'ardeur ;
On se regarde , on écoute , on a peur.
<<< Jeunes Français , arrêtez , leur dit-elle ,
» Tout est fini , j'ai jugé la querelle .....
>> Soumettez-vous , et montrez à la France ?
» Que ses enfans abhorent la licence .
» Enfans heureux ! l'avenir vous attend ;
» On peut céder sans cesser d'être grand .
» Et si de sots fleurit encore l'empire
>> Vengez vous donc puisque vous savez rire .>
Après ces mots , d'une puissante main ,
L'opinion emporte Bavolin :
On se regarde , on cesse le carnage ,
Car le présent passe comme un nuage.
L'auteur termine ainsi son récit :
Mais à quelqu'un si j'avais pu déplaire ,
Ah ! dites lui , que d'un fiel imprudent
Mon jeune coeur fut toujours innocent .
J'ai voulu rire , et l'on sait bien qu'en France
C'est un péché qu'on pardonne d'avance .
180 MERCURE DE FRANCE .
Malheurs, combats , révolutions ,
Tout doit chez nous finir par des chansons.
La critique aurait bien quelque chose à reprendre
daus l'ordonnance du plau de ce poëme , dans quelques
incorrections de style ; mais je pense que ce serait
s'armer de beaucoup trop de sévérité pour juger un
poëme léger , écrit avec une grande facilité , rempli
de vers agréablement tournés , un poëme enfin où les
pensées vives , sont rendues avec chaleur , où l'intérêt
va toujours croissant , où l'on est entraîné vers la conclusion
par
des sentimens presque toujours heureusement
exprimés , et par cette gaîté frauche et délicate
qui attache l'esprit sans le fatiguer .
Je ne doute point que ce petit ouvrage ne fasse fortune
, et ne donne bon nombre de lecteurs et d'amis à
son auteur.
m.mmmmmmmmmmmmmm
CHRONIQUE.
mwww
DANS un des numéros de la Gazette littéraire de
Leipsick , de cette année , nous avons remarqué la
lettre suivante , adressée à M. Gail , membre de l'Institut
; nous en offrons aujourdui un extrait à nos lecteurs
, pour leur donner une idée de l'urbanité germanique
des hommes de lettres du Nord.
« La lecture du no . 50 de la Gazette littéraire ,
m'apprend que M. Gail , professeur à Paris , a fait insérer
dans le Philologue , journal qui paraît dans la
même ville , quelques lettres à mon adresse , écrites
en langue française. Si , comme je dois le supposer , il
attend une réponse à ses lettres , je l'invite à se servir
à l'avenir de la langue allemande , de la latine , ou de
la grecque , à volonté ; car j'ai une trop haute opinion
AOUT 1819.
181
de la dignité du peuple allemand et de sa langue , pour
répondre à une lettre écrite en français . M. Gail ne
manquera certainement pas de regarder ma déclaration
comme une offense dirigée contre la grande et
aimable nation dont il est le défenseur , comme chevalier
de la Légion - d'Honneur et de l'ordre de Saint-
Waldimir ; il ne manquera certainement pas non plus
de m'offrir des exemples d'une plus grande modestie ;
mais je suis fàché de lui dire , que je regarde comme
plus honorable d'être critiqué par un Français que d'en
etre loué , etc. , etc. Signé POPPE.
Nous nous bornerous à citer ce passage de cette
lettre , écrite d'un bout à l'autre dans le même style ,
et certes elle ne fait pas honneur à son auteur .
Quelles que soient les opinions de ces savans sur les
talens et les travaux de M. Gail , on ne peut que le
louer du courage et du zèle avec lequel , pendant toute
sa vie , il a procuré les recherches sur la littérature
grecque . Si ses travaux n'ont pas toujours été couronnés
du succès , il serait injuste de l'en accuser , puisqu'il
avait souvent contre lui , et l'aridité du sujet , et le préjugé
contre une langue , adoptée depuis si peu de
temps dans l'éducation . Une pareille réponse n'est pas
très-propre à encourager la communication avec les savans
de l'Allemagne . Mais , malgré les observations de
M. Poppe , nous sommes bien persuadés que la générosité
et l'amabilité du peuple français , n'ont rien perdu
dans l'opinion des nations étrangères .
Il est permis d'être impudent , mais non pas au
point d'abuser de la confiance du public , d'une manière
aussi scandaleuse qu'un M. Mossé vient de se le
permettre . Pour avoir fourni quelques articles au Mercure
de France , il ose prendre la qualité d'ancien
rédacteur de cette feuille , à laquelle il n'a jamais
coopéré. Le sieur Mossé en impose ; il n'a jamais eu
cette qualité ; elle ne lui appartient pas , et , qui plus
est , ne lui a jamais appartenue.
182 MERCURE DE FRANCE .
Si tous les écrivains qui font insérer des articles
dans un journal , pouvaient se qualifier du titre de ses
rédacteurs , il n'existe pas de feuille qui ne puisse, de
cette manière , compter quelques centaines d'individus
attachés à sa rédaction .
Les noms des rédacteurs du Mercure de 1812 et années
suivantes , se lisaient sur la couverture de ce journal
, et nous défions le sieur Mossé , de prouver que le
sien y ait jamais figuré . On y remarquait , parmi les
coopérateurs , MM. Cuvier , Le Breton , Ginguené ,
Roquefort , Vanderbourg , Amaury Duval , Lacretelle .
Il est à présumer que ces savaus n'auraient jamais
consenti à l'admission d'un sieur Mossé parmi eux. Ce
prétendu rédacteur , dont le nom et le talent sont également
inconnus , vient de faire paraître une nouvelle
feuille. A lui permis :
Ecrive qui voudra ; chacun à ce métier
Peut perdre impunémeut son encre et son papier.
Mais en faisant annoncer sa feuille dans le Pilote
dn jeudi 5 , il a osé dire qu'elle était rédigée par
MM. les collaborateurs du Mercure de 1812. Nous
annonçons que le sieur Mossé en impose à lui -même et
au public , nous le désignons à son propre mépris et à
celui de tous les honnêtes gens , dans le cas où il ne
prouverait pas l'assertion du Pilote , où bien s'il ne so
hâtait de la détruire.
J'admire de Mossé l'ignorance profonde ,
Le sot fait le tranchant , mais on le lui read bien !
Il dit du mal de tout le monde
Personne aussi de lui ne dit de bien.
se
-M. Drovetti , ancien consul de France à Alexandrie
, a recueilli dans la haute Egypte des monumens
très-précieux ; il revient en Europe , mande-t -on de
Livourne , avec une collection d'objets d'un grand prix ,
pour jouir du fruit de ses savantes recherches.
AOUT 1819 .
183
-La Société Linéenne , qui s'est formée à Bordeaux ,
a tenu , en plein air , dans le courant de juillet , une
séance destinée à célébrer la fête de Linnée sur le côteau
pittoresque de Florac . Le professeur Latterade , directeur
de la société , a prononcé un discours qui a été suivi
de plusieurs lectures , et d'un repas frugal sur le gazon .
On y a porté des toasts à la mémoire de Linnée , de
Bauhin , de Tournefort et de Jassieu .
- M. le comte Vaublanc va , dit- on , publier entre
ces deux sessions , son poëme épique sur la prise de
Constantinople , par Mahomet II.
- Par ordre du comité central d'artillerie , des essais
ont été faits sur cinq nouveaux produits de la manufacture
d'acierie , établie à la Bévadière , près Saint-
Etienne , par M. le receveur-général de la Moselle .
Deux aciers fondus ont donné de très -bons ciseaux et
d'excellens burins ; un des trois aciers corroyés , dits
à deux colonnes a été trouvé excellent pour les burins
durs et déliés . Le comité en a fait faire des crochets
pour tourner la fonte de fer , épreuve très - forte à
laquelle l'acier anglais , mis en comparaison , a moins
résisté.
-
Le gouvernement napolitain fait continuer les
fouilles de Pompeïa . On sait combien elles avaient été
encouragées par les rois Joseph et Joachim , lesquels
ont considérablement eurichi et augmenté le beau musée
de Portici . Il a été découvert plusieurs édifices le
long de la rue principale qui conduit aux temples d'Isis
et d'Hercule , ainsi qu'au théâtre. Dans l'une des maisons
précitées , on a trouvé des instrumens de chirurgie
en bronze , et parfaitement conservés . Ils font connaître
les moyens employés dans le premier siècle de
l'ère vulgaire par les disciples d'Hypocrate et de Gallien .
Des peintures d'une bonne conservation , représentant
des fruits et des animanx , faisaient partie de la
découverte.
-L'administration des fouilles de Tibre , vient de
nommer un conservateur général . Ces fouilles , qui doi*
84
MERCURE
DE FRANCE
.
vent commencer incessamment , promettent une ample
moisson. Les romains , à la mort ou à la déchéance de
leurs Empereurs , avaient la coutume , lorsqu'ils n'en
avaient pas été contens , de jeter dans le Tibre les
statues , les bustes et les médailles qui rappellaient les
traits du tyran qu'ils avaient renversé . Ces monumens
doivent être cachés par la vase que roule continuellement
le Tibre . Espérons pour les arts que ces fouilles
seront fructueuses .
— La machine inventée par M. Christian , directeur
du conservatoire des arts , pour la préparation du lin ,
sans rouissage , vient d'être exécutée à Nantes avec
beaucoup de succès. Le prix en est fixé à 400 fr .
- Un habitant de Vérone a fait une découverte
assez importante ; il est parvenu à rendre aux cloches
félées leur son , sans qu'il soit nécessaire de les refondre .
C'est ce que nous verrons car il faut le voir pour le
croire.
"
Les comédiens , les musiciens , les chanteurs ,
les danseurs , les tailleurs , les décorateurs , les machinistes
et cette foule d'individus qui s'attachent au théâtre
, soit que la médiocrité de leurs talens les laisse sans
emploi , ou les dégoûte du public ; soit que l'intrigue
des coulisses paralyse leurs moyens ou leurs bonnes
intentions ; soit enfin que l'ambition les tourmente :
peuvent se réjouir et espérer un meilleur avenir . La.
Russie , la Nouvelle - Orléans et la Martinique demandent
des sujets , et des engagemens vont avoir lieu
pour ces pays , où il suffira d'être français pour faire
fureur. Si les correspondans qui sont chargés de faire
les engagemens n'exigent pas des acteurs une grande.
connaissance de notre langue , et de nos chanteurs
qu'ils ne sacrifient point la musique à leurs caprices
, on peut leur promettre d'avance une moisson
abondante.
L'empereur des Russies vient d'assurer à la veuve de
M. Kotzebue , pour toute sa vie , le payement du traiAOUT
1819 .
185
tement dont jouissait son mari , en sa qualité de conseiller-
d'état .
-
La cour d'assises a acquitté , à l'unanimité du Jury,
le jeune Baudouin qui était accusé de banqueroute
frauduleuse.
Voici le fait :
En 1814 , le sieur Baudouin tenait deux maisons de
commission , l'une grande-rue Batellière , et l'autre sous
le nom de son fils , âgé de vingt ans , rue Pelletier .
L'état de ses affaires dans lesquelles il avait intéressé
son fils , le réduisit au désespoir , et il se suicida . Le
jeune Baudoin fut accusé de banqueroute frauduleuse ,
après la mort de son père ; mais il ne se présenta pas.
Le 28 de ce mois , appelé de nouveau , il a comparu
devant la cour. Le Jury a dû reconnaître que ce jeune
homme n'avait été , dans les mains de son père , qu'un
instrument purement passif.
L'auditoire n'a jamais été , peut - être , plus attendri
lorsqu'on a lu à la cour une lettre du sieur Baudouin ,
dans laquelle il fait connaître que c'est le désespoir
d'avoir compromis son fils qui l'a entraîue dans l'abyme....
Par cette lettre il recommande son fils à ses
créanciers .
mmmmmm mmmmm wwwwwwwww
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON s'occupe exclusivement à ce théâtre de l'opéra
d'Olympie.
Madame Fay a continué ses débuts dans le rôle de
la Vestale. Sou succès n'a pas été moins brillant qu'aux
premiers jours de son apparition . On eut cependant
désiré la voir remplir un personnage moins jeune. La
186 MERCURE DE FRANCE.
voix , le physique et le talent de Mme. Fay semblent
l'appeler à l'emploi que remplissait avec tant de talent
Mile . Maillard . Qu'elle ait le bon esprit de s'y placer
et nul doute quelle ne fixe long- temps encore la bienveillance
du public.
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THEATRE FRANÇAIS.
Continuation des débuts de madame PARADOL , dans le róle
d'Emilic.
Ce qui a été dit de cette actrice , à l'occasion de ses
deux premiers essais dans le rôle de Sémiramis , est à
répéter au sujet de son troisième début .
Sans pourtant la placer au - dessuss de Mile . Georges ,
les anciens habitués du théâtre-Français ne se souviennent
pas d'avoir vu une débutante y apporter d'aussi
beaux moyens taille , figure , organe , âme et dignité,
voilà ce qui la distingue éminemment.
Quoiqu'elle ait pu acquérir un peu d'habitude daus
quelques rôles d'opéras qu'elle a joués en province ,
on ne peut voir qu'avec étonnement l'intelligence qu'elle
apporte dans le nouveau genre quelle embrasse . De tous
ces avantages , on seroit tenté de conclure , qu'elle est
bien près de la perfection ; mais outre que nos engagemens
envers le public nous obligent de dire la vérité ,
ce serait rendre un très mauvais service à Mme . Paradol
que de lui donner lieu de croire qu'elle ne laisse
rien à désirer . Son défaut le plus remarquable , est une
trop grande précipitation dans le débit , défaut qui la
rend par fois inintelligible , précipitation qui , souvent ,
n'est pas inhérente à la situation ; ce défaut est toujours
inexcusable , même quand le succès le commande , si
l'acteur ne redouble pas d'attention pour que sa prononciation
soit distincte.
Il est un autre écueil contre lequel on doit prévenir
AOUT 1819 . 187
Mme. Paradol ; écueil d'autant plus à craindre , qu'il
se cache sous les apparences les plus séduisantes .
Mme. Paradol possède au plus haut degré la noblesse
de l'attitude et du geste ; mais par cela même qu'elle
lui est naturelle , elle doit moins l'affecter : vouloir
mieux faire que ce qui est bien , c'est tomber dans l'exagération
qui , en toute chose , est vicieuse . D'ailleurs la
débutante ne doit pas iguorer que l'esprit qu'on veut
avoir gâte celui qu'on a.
C'est en général , vers cet excès , que Mme . Paradol
paraît se laisser plus facilement emporter. Certes , quelques
graves que soient ces reproches , il est peu de
débutautes , peut- être n'y en eût-il jamais une qui en
méritât aussi peu . Ces reproches sont , toutefois ,
d'une telle importance , que de l'attention qu'apportera
cette intéressante actrice à réformer ces imperfections ,
va dépendre le rang qu'elle devra tenir sur la scène.
française . On ne hasarde rien de trop eu affirmant qu'il
dépend d'elle de se placer au premier rang, sans lui dissimuler
que faute de soins elle peut se condamner à
une éternelle médiocrité.
Lorsqu'il est question de la représentation d'un des
chefs -d'oeuvre de Corneille , ce serait remplir bien superficiellement
les devoirs d'un critique que de ne
faire mention , quoiqu'en dise certain journaliste de
notre connaissance , que d'un seul rôle . Celui de Cinna
est un chef- d'oeuvre , mais nous sommes convaincus
que celui d'Auguste est un des plus beaux qui existent
au théâtre. On doit se rappeler de la perfection avec
laquelle il était joué par Monvel , malgré son organe
épuisé et sa prononciation pénible ; mais son talent
magique et son exquise sensibilité, surmontaient tout
ces obstacles , et portaient l'émotion dans l'âme des
spectateurs ; ceux qui se souviennent de plus loin , ont
eu le modèle d'une bien plus grande supériorité dans
l'acteur Brizard , dont rien aujourd'hui ne peut retracer
l'idée . A la noblesse du jeu il réunissait celle de la
188 MERCURE DE FRANCE .
figure , et avait porté le talent à dire la tragédie presque
sans déclamation .
Je passerai sous silence la manière dont le rôle d'Auguste
a été rendu par Colsou ; c'est lui rendre service
que de ne pas le faire entrer en comparaison avec les
deux acteurs précités . Peut - être sans ces souvenirs aurait-
il laissé moins à désirer , car il a passablement
rendu quelques scènes , entre autres la première du
cinquième acle , si ce n'est le vers :
Prends un siège Cinna , etc.
qu'il a dit d'un air trop impérieux , et même menaçant.
Lafon a eu de beaux momens. Comment Mme. Paradol
ne se laisserait- elle pas emporter à cette précipitation
que je lui ai reprochée , lorsque cet acteur consommé
tombe lui-même quelquefois dans cette erreur , avec
cette différence pourtant que ma critique ne porte point
sur sa prononciation , qui est toujours très - distincte.
SECOND THEATRE FRANÇAIS .
Closel a obtenu son ordre de début : il paraîtra d'abord
dans les rôles d'Alceste , du Misantrope , de Dorsan
, de la Femme jalouse et plusieurs autres de ce
genre , quoiqu'il se destine à remplir par la suite l'emploi
des pères nobles .
THEATRE FEYDEAU ,
Il serait fort heureux pour le premier Théâtre- Français
de posséder quelques doublures de plusieurs chefs
d'emplois. Il pourrait , comme on le voit à Feydeau
pour Marlin , faire oublier l'absence de Talma. Depuis
quelques temps Baptiste a réuni tous les efforts
de son talent. Sa voix est devenue plus fraîche et plus
sonore . Je ne serais point surpris qu'il fût destiné un
jour à remplacer dignement Martin.
AOUT 1819 .
189
C'est après l'avoir entendu dans les charmans opéras
deJeannot et Colin et de Joconde, joués dernièrement ,
que j'ai cru pouvoir le juger aussi favorablement .
THÉATRE ROYAL ITALIEN.
Rien n'est moins difficile , pour le choix de ses sujets ,
qu'un auteur de pièces italiennes ; pourvu que son
poëme soit le sujet d'une musique savante et mélodieuse
, qu'il s'y trouve quelques situations favorables
au talent de chaque auteur , le public , le musicien ,
les acteurs seront satisfaits . Ce que je vieus de dire eu
général , je l'appliquerai en particulier au nouveau
drame de l'Agnese . Plusieurs pièces ont été mises à
contribution , entr'autres le Filz -Henri de M. Réné-
Perrin ; et le ballet d'Irma , le triomphe de Mlle . Bigottini.
Peu importait le sujet à M. Paër ; il était sûr de
créer un nouveau chef- d'oeuvre musical , et ses espérances
n'ont pas été déçues. Sans être un enfant de la
terre de l'harmonie , sans être animé du feu qui respire
dans les ouvrages des Cimarosa , des Paesiello , des
Piccini , il est impossible de résister aux accens doux
mélodieux , à ces accords célestes , majestueux , qui
s'échappent de sa lyre. Le triomphe de M. Paër a été
complet ; mais il est de toute justice d'accorder une
partie de la couronne à Pellegrini , et à Mme. Mainvielle
Fodor. Tous deux ont rivalisé de zèle et de talent
pour faire valoir la savante production de M. Paer.
VAUDEVILLE.
On a donné à ce théâtre , mercredi passé , la première
représentation d'un Dimanche à Passy. Annoncer
que ce vaudeville est de MM . Désaugiers , Léger et
un troisième, c'est prévenir qu'il renferme plusieurs
190 MERCURE DE FRANCE .
couplets d'une bonne facture . Malheureusement cette
pièce n'offre rien de plus ; point d'intrigue , les scènes
se suivent sans avoir entr'elles aucune liaison. Tout.
l'intérêt et le peu de comique du Dimanche à Passy,
consistent à faire jeûner une espèce de niais qui comptait
faire un bon dîné chez des amis qui ont une maison
de campagne au bois de Boulogne. Les amis de la décence
sont prévenus qu'il se trouve des amours et que
la pièce est terminée par un mariage . On a sifflé quel- ,
ques scènes longues et froides , mais les jolis couplets
ont été applaudis et les auteurs nommés. En voilà plus
qu'il n'en faut au théâtre du Vaudeville , pour légitimer
un succès .
VARIÉTÉS.
Depuis le succès d'Angeline et du Mariage à la hussarde,
ce théâtre est devenu une mer orageuse sur laquelle.
les naufrages sont très -fréquens . Alfred et Eugène ,
vaudeville en un acte , vient cependant d'échapper à la
tourmente , et , grâce à l'équipage qui a su opposer
danger l'adresse et la gaité , et entonner à propos quelques
couplets heureux , ce léger esquif est enfin arrivé
au port ; sa faible construction ne laisse pas espérer
qu'il puisse faire un voyage de long cours .
au
PORTE -SAINT- MARTIN ,
La Double Fête de Village . Ce ballet , de la composition
de M. Blache , père , fut représenté avec succès
en 1791 , à Bordeaux . Son fils , M. Frédéric Blache ,
maître de ballets de la Porte- Saint-Martin, et déjà connu
par nombre de jolies productions , vient de faire
revivre cet ouvrage .
Le sujet en est faible et ressemble à tout , mais quelAOUT
1819 . 191
ques détails agréables , des danses gracieuses et des
pas très -bien exécutés par Mmes. Zélie- Mollard , Elisa ,
Pierson , et MM. Hullin , Victor et Mérante , ont fait
obtenir un nouveau succès à ce tableau villageois, que
les amateurs reverront souvent avec plaisir.
On doit aussi des éloges à la décoration de
M. Moench.
Mme. Armand continue avec encouragement ses
débuts dans le rôle difficile de Camille , des Frères invisibles.
Un bel organe , une prononciatiou nette ,
assez d'entente de la scène , tout en elle semble enfin
promettre un sujet utile pour ce théâtre qui n'en a pas
eucore.
Les auteurs de Mahomet Il s'empressent de nous apprendre
que cette pièce vient d'être reçue et qu'elle
doit succéder à Wallace , ouvrage du Corneille du
mélodrame . Ils font savoir en même temps qu'ils
ont obtenu des succès dans plus d'un genre de littérature
; souhaitons-leur de n'être pas frustrés dans leur
nouvelle attente , car malgré le tour de faveur qu'ils ont
obtenu , ils ont des devanciers qui ne sont pas gens à
leur céder leurs droits une autre fois.
pas
Philippe , dit - on , vient de signer un engagement
pour le grand théâtre de Bordeaux . Quoique cet acteur
ue soit doué d'un talent extraordinaire , il n'en sera
pas moins difficile de le remplacer dans une grande
quantité de rôles qu'il avait créés , et dans lesquels ils
a toujours obtenu les applaudissemens du public.
On répète en ce moment le Passepartout , vaudeville
posthume de Montperlier, auteur du Panier de Cerises .
On assure également que l'auteur des premiers chefsd'oeuvre
des boulevards va faire éclore le Bouton de Rose
à la Gaîté , c'est un mélodrame-féérie , pour lequel l'administration
fait de grandes dépenses , et que l'Héritage
de Jeannette , dont on s'occupe maintenant , ne pourra
sans doute couvrir que difficilement.
nous
S'il fallait rendre compte de tous les on dit ,
ajouterions qu'on répète aussi à l'Ambigu un Imbroglio
192 MERCURE DE FRANCE .
de l'auteur de la Maison du Corregidor ; mais pour ne
pas fatiguer nos lecteurs , et leur laisser au moins le
plaisir de la surprise , je me bornerai à leur apprendre
encore que , couvert de lauriers qu'il a recueillis en
province , et cuirassé d'un engagement de vingt mille
roubles , l'acteur St. - Félix , cet heureux imitateur de
Potier , est en route pour St. - Pétersbourg : Audaces fortunajuvat!
Au sujet d'un article , inséré dans le sixième,
cahier du huitième volume, page 371 de la Bibliothèque
historique , M. Renaud , rédacteur de ce Journal ,
s'est battu avec M. le colonel de Croquenbourg , qu'on,
dit être fort attaché à madame Hlamelin.
-Le lendemain vendredi 6 , M. David , rédactenr
de l'Indépendant , s'est battu avec un soi - disant
Garde - du- Corps . Le premier a été tué sur place et
l'autre est , dit - on , mort le lendemain .
-
On annonce que les amateurs du scandale auront de quoi s'amuser
à Blois pendant quelque temps. Il est question d'une soustraction
considérable en argent , bijoux , contrats , argenterie ,,
etc. , faite à des créanciers légitimes dans la succession d'un habitant
de la ville . Une amie du défunt va se porter partie civile , et
démasquer la turpitude de quelques personnes qui jouissent de lat
considération publique . M. ****** , notaire à Blois
et la veuve , sont , dit -on , vivement impliqués dans cette affaire ;
M. le procureur du roi sera saisi incessamment de la cause , et un
avocat de Paris , justement estimé , plaidera pour la partie civile.
, un avocat
-A Château- Roux, une épouse a trouvé son mari en tête à tête
plus qu'équivoque avec une dame de ses amies. Piquée jusqu'au vif
de l'affront qu'elle venait de recevoir , elle proposa à sa rivale de
se battre au pistolet ; la dame accepta , et nos deux amazones se
rendirent sur le terrain avec des témoins. On convint des distances
, et elles tirèrent toutes les deux à la fois . Heureusement
elles se sont manquées , et MM, les témoins , connus par leur galanterie
, sont parvenus à les réconcilier.
wwwww
wwwwwmm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
Vires acquirit eundo .
POÉSIE .
ÉPITRE AU ROI
SUR LE RAPPEL DES EXILÉS ( 1 ) .
Non ignara mali , miseris succurrere.
VIRG. Eneide.
PRINCE , si jusqu'au trône où siégeaient tes aïeux ,
J'élève librement et ma voix et mes voeux ,
C'est un droit des Français reconnu par toi -même ,
Alors que modérant l'autorité suprême ,
Dans cet acte fameux qui fixe leurs pouvoirs
Des peuples et des rois tu traças les devoirs.
( 1 ) L'auteur de cette pièce en avait communiqué des fragmens.
Nous la publions aujourd'hui dans son entier .
13
194
MERCURE DE FRANCE .
Ils ne sont plus ces temps où nos faibles ancêtres ,
Gaulois dégénérés , ne voyaient dans leurs maîtres
Que des dieux irrités qu'ils servaient à genoux.
De ses droits aujourd'hui le peuple est plus jaloux
Comme aux jours glorieux de la Grèce et de Rome ,
Dans le chef de l'Etat il ne voit plus qu'un homme ;
Et le prince lui-même , éclairé sur ses droits ,
Sait qu'on ne règne plus qu'en régnant par les lois .
De cette liberté je crois t'offrir l'hommage
En osant contre toi m'armer de tou ouvrage ,
Et rappeler , sans crainte , à ton coeur , à tes soins ,
Des maux que je tairais si je t'estimais moins .
Aux murs de Wasingston , sur les bords de la Dyle ,
Aux monts Helvétiens , errans et sans asyle ,
Louis , des malheureux , des Français égarés ,
Traînent dans la douleur des jours désespérés .
Les frimats ont trois fois attristé la nature ,
Frois printemps à la terre ont rendu sa parure ,
Depuis le jour fatal où la rigueur des lois ,
*Oubliant leurs travaux , leur gloire et leurs exploits ,
A fermé sur leurs pas le seuil de la patrie
Et proscrit leur mémoire insultée et flétrie ,
Ah ! quels que soient leurs torts ils les ont expiés ;
L'étranger les a vus , bannis , humiliés ,
Dans les murs qu'ils ont pris au sein de leurs conquêtes ,
Abaisser leurs lauriers et prosterner leurs têtes.
Ils vivent séparés de leur famille en deuil ,
Loin des regards d'un fils , autrefois leur orgueil ,
D'un fils qui n'aura pas peut-être l'espérance
De venger leur exil en mourant pour la France.
Fortunés citoyens , dont les vents et le sort
Ont toujours enchaîné le vaisseau dans le port ,
Paisiblement assis aux foyers de vos pères ,
Pouvez-vous de l'exil vous peindre les misères ,
Savez-vous les chagrins qui , sous d'autres climats ,
De ces infortunés environnent les pas ?....
Votre âme de leurs maux ignore l'étendue ?
Pour chérir sa patrie il faut l'avoir perdue ;
Il faut avoir vu fuir , sans espoir de retour ,
L'heureux toit où nos yeux se sont ouverts au jour.
Il se fait de l'exil une trompeuse image ,
AOUT 1819. 195
Gelui qui dans l'exil n'apperçoit qu'un voyage ,
Un léger châtiment qui prolonge des jours
Dont la hache inflexible allait trancher le cours.
Un léger châtiment ! ta sévère justice
N'arma jamais son bras d'un plus cruel supplice .
Lorsque sur l'échafaud , frappé du fer des lois ,
Le coupable périt , il ne meurt qu'une fois :
Et chaque jour l'on meurt , loin de tout ce qu'on aime ,
Cbaque jour dans l'exil on survit à soi - même.
Contemplez ces proscrits , languissans , abattus ,
Concentrant dans leur coeur leurs maux et leurs vertus,
Ah ! qu'ils sont différens de ceux là qui naguère
Revenaient le front ceint des palmes de la guerre ,
Où , qui de Melpomène exprimant les fureurs ,
Au théâtre attendri s'enivraient de nos pleurs !
Où sont ces magistrats , ces légistes célèbres ,
Dont la voix du barreau dissipa les ténèbres ,
Qui de l'Escaut au Tibre , vingt peuples amis ,
Dictaient ou confirmaient les arrêts de Thémis ?
Est - ce là l'orateur dont la douce éloquence
Aux mains du despotisme enchaînait la vengeance ,
Où l'artiste famenx dont le mâle pinceau
Des plus mâles vertus a tracé le tableau ?
Ouvrages
•
Tandis que leurs écrits , leurs exploits , leurs
Des peuples enchantés recueillent les hommages ,
Ces illustres Bannis , moins heureux que leurs noms
De climats en climats , de prisons en prisons ,
Promènent au hasard leur course vagabonde.
L'Europe les repousse et leur ferme le monde .
Pour eux dans l'Univers il n'est plus de pitié.
A limplorer en vain leur orgueil s'est plié ;
Jamais sa douce voix n'a caimé leurs alarmes
Et nulle part leurs yeux n'ont rencontré des larmes.
Prince , c'est trop long- temps à l'opprobre , au mépris ,
De la grandeur française exposer les débris :
Dans ces proscrits qu'insulte un délire sauvage
C'est la France , c'est toi , Louis , qu'on outrage .
L'étranger , qui n'a pas oublié ses malheurs ,
En les persécutant croit punir ses vainqueurs ;
Et sur des malheureux chargés d'ans et de gloire
196
MERCURE
DE
FRANCE
.
Venge de ses revers l'importune mémoire .
Des rois dont les sermens nous ont juré la paix
Frémissent de colère au seul nom d'un Français .
Qu'il a fait éclater une vertu plus rare ,
Qu'il fut plus généreux , ce Teuton , ce barbare
Dont le fer épargna les jours de Marius !
De ses concitoyens par ce héros vaincus ,
Son bras sur le vainqueur peut venger le carnage ; ...
Mais il a reconnu cet auguste visage ,
Ce front où quarante ans Rome a lu ses destins :
Prêt à frapper , le glaive échappe de ses mains ,
Il fuit , el , moins cruel que Minturne et que Rome ,
Sait dans un ennemi respecter un grand homme .
Eh ! qui doit à leurs maux plus que toi compâtir ,
Ces chagrins de l'exil qui peut mieux les sentir ?
Comme eux , tu fus privé du ciel de ta patrie ,
Tu regrettas comme eux cette terre chérie .
Oublié de la France et du monde et des rois ,
Tu ne te consolais qu'aux bruits de nos exploits .
Tes mains applaudissaient à ta patrie absente ,
Tes voeux accompagnaient sa marche triomphante .
Si le malheur t'appris à plaindre le malheur ,
Prince , de la pitié , sa compagne et sa soeur ,
Dont la voix si souvent dissipa tes alarmes ,
Pourrais- tu repousser la prière et les larmes ?
Crains qu'on ne dise un jour dans la postérité :
Louis , qui şi long -temps connut l'adversité ,
A laissé des Français , aux rives étrangères ,
Expirer dans l'exil dont il sçut les misères ,
D'illustres citoyens , d'intrépides guerriers
Qui ne lui demandaient pour prix de leurs lauriers
Que de mourir aux lieux où le ciel les fit naître ....
A la même faveur tous n'ont pas droit peut - être ;
Quelques-uns , je l'avoue , en ces temps orageux ,
Que voudrait oublier le Français plus heureux ,
Ont osé sur leur roi porter leurs mains fatales ,
Et d'un grand attentat ont souillé nos annales.
Mais enfin ce saint roi , ce monarque martyr ;
Qui reçoit des autels de notre repentir ,
Leur pardonnait encore en tombant leur victime .
N'entends-tu pas des cieux ce prince magnanime
1
AOUT 1819.
197
Te crier << Ne sois pas moins généreux que moi .
>> De quel droit punis-tu ceux qu'épargna ton roi ? .
» Je l'étais , quand moi -même excusant leur audace ,
» Dans mon dernier écrit j'ai proclamé leur grâce.
De ces infortunés ravis à ton amour
Le seul tort serait-il ce trop funeste jour
Qui d'un guerrier fatal recommença l'empire ,
Ralluma sur nos bords un dangereux délire ,
Et livra de nouveau nos cités et nos biens
Tu
peux
A l'étranger surpris et tremblant pour les siens.
les rappeler , ils ne sont pas coupables .
Des maux que nous souffrons seuls ils sont responsables ,
Seuls ils sont criminels , ceux-là qui sous ton nom ,
Réveillaient dans les coeurs la crainte et le soupçon;
Qui prêtant leur orgueil et leurs voeux à leurs princes ,
A la glèbe en espoir rattachaient nos provinces.
Des préjugés vaincus , gothiques partisans ,
S'ils n'avaient pas trahi leurs regrets impuissans ,
Les hameaux n'auraient pas repoussé ta tendresse
Et du fils de Henri délaissé la vieillesse .
Et vous , nobles guerriers , pour la première fois ,
De la patrie en pleurs méconnaissant la voix ;
Vous n'auriez pas , aigris par des conseils parjures ,
Sacrifié l'Etat à vos propres injures.
O toi qui peut d'un mot dissiper leurs douleurs ,
Louis , daigne tarir la source de leurs pleurs !
De ces coeurs ulcérés entreprends la conquête ,
Pardonne aux malheureux dont je suis l'interprète ;
Que dis- je ? Je le suis de leur famille en deuil .
Je le suis des Français dont ils furent l'orgeuil.
Quelle honte pour nous , si sur d'autres rivages
S'enflammaient leur génie et naissaient leurs ouvrages ;
Si dépouillant Paris de la palme des arts,
Bruxelles dans ses murs voyait de toutes parts ,
Accourir empressés d'admirer leur modèles ,
Les enfans d'Apollon aux grands maîtres fidèles !
Ces palmes que l'on veut envain nous enlever
La clémence à nos voeux saura les conserver.
Le pardon que ton coeur accorde même aux crimes ,
De nos dissensions les touchantes victimes ,
•
198
MERCURE
DE
FRANCE
.
De nobles exilés ne l'obtiendront- ils pas ?
Tant que chez l'étranger ils traineront leurs pas ,
Des Français vainement tu te diras le père ;
Prince , tu n'en auras le sacré caractère
Qu'alors que sur ton sein , unis et repentans ,
Tu pourras de l'Etat presser tous les enfans .
P. C.
CHARADE.
MON premier sous mon tout peut trouver un ombrage ,
Où mon second lui peut servir de pâturage.
ENIGME.
Au singulier je suis la fortune du sage
Et des héros enflamme le courage;
Guidé par son orgueil , très -souvent l'homme altier,
Pour m'avoir au pluriel , ne perd au singulier.
LOGOGRIPHE..
DANS l'ordre naturel , lecteur , je suis en France
Un être de peu d'importance .
Qu'est-ce , en effet , qu'une interjection ?
Mais étant pris en sens inverse
Au royaume d'Asie , au - delà de la Perse
Sur quatre pieds je sais donner nn nom .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ENIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le lundigaoú ! 1819 .
Le mot de la Charade est FOUGUEUX ;
Celui de l'Enigme est MERCURE ,
Et celui celui du Logogriphe est PAPIER dans lequel on trouve,
PRIAPE,
AOUT 1819 . 199
HISTOIRE .
ww
MÉMOIRES HISTORIQUES , POLITIQUES ET LITTERAIRES SUR
LE ROYAUME DE NAPLES , par M. le comte Grégoire
ORLOFF , sénateur de l'empire de Russie . Ouvrage
orné de deux cartes géographiques , publié avec des
notes et additions par Amaury DUVAL , membre de
l'Institut de France . ( 1 )
QUATRIÈME ET DERNIER EXTRAIT.
ON aura saus doute remarqué le grand nombre de
révolutions que le gouvernement du pays napolitain
a subies avant de parvenir à une sorte de stabilité . Les
Romains opérèrent la première révolution dans son
gouvernement ; ils anéantirent toutes les petites républiques
qui couvraient cette contrée ; républiques peu
fortunées , où l'aristocratie était dans une lutte continuelle
avec la démocratie .
La seconde révolution fut l'ouvrage des Barbares
qui apportèrent avec eux le gouvernement féodal ,
c'est à - dire l'anarchie , l'ignorance , la superstition ,
l'avilissement et l'oppression.
"
Vinrent ensuite les Normands. Roger , un de leurs
rois , fonde un Etat puissant : Frédéric lui donne des
lois ; mais les papes renverserent cet édifice social :
ils y envoyèrent un usurpateur ; le pouvoir sacerdotal
et un gouvernement arbitraire pesèrent à la fois sur les
( 1 ) Paris , Chasseriau et Hécart , libraires , au dépôt bibliographique
, rue de Choiseul , nº . 3, et à la librairie du Mercure, rue
Poupée, nº. 7.
200
MERCURE
DE FRANCE
.
1
peuples. Après lui , le système féodal reprit sa vigueur ,
Les prêtres et les barons règnèrent despotiquement .
Ferdinand-le- Catholique , transformant le royaume
en province , lui porta un coup nou moins funeste :
c'était le condamner à la misère , aux désordres , à la
corruption.
Charles III et son ministre eurent la gloire de réformer
de grands abus , d'appeler la nation à une vie
nouvelle , et de fonder enfin une véritable monarchie.
En quittant le trône de Naples, il regrettait de voir son
ouvrage imparfait .
Il y laissa Tannuci , en lui recommandant le soin.
d'exécuter les améliorations qu'ils avaient projetées .
On ne peut concevoir comment Charles confia l'éducation
de son fils au plus borné , au plus inepte des
grands de sa Cour.
>
Lors du départ de son père , Ferdinand venait d'atteindre
sa huitième année , et ce prince n'eut d'autre
éducation que celle du dernier de ses sujets. La pêche ,
la chasse , et d'autres amusemens de cette espèce
furent les seules occupations de sa jeunesse et de sou
adolescence . Aussi le travail du cabinet est- il pour lui
d'une fatigue insupportable . Ce prince , si négligé , a
reçu de la nature un jugement sain , un coeur droit ;
aussi reprocha -t -il souvent à son indigne gouverneur ,
de ne lui avoir donné aucune instruction .
Tannuci régnait de fait , en attendant la majorité de
Ferdinand . A l'exemple de tous les princes de l'Europe ,
ce ministre chassa les jésuites des Deux - Siciles . Qui
aurait jamais pensé que ces prêtres , ennemis des trônes
et des rois , reparaîtraient en France en 1819 , sous le
nom de Pères de la foi ; qu'ils feraient des missions , et
qu'ils voleraient impunément le denier de la veuve et
de l'orphelin.
Ayant atteint sa dix -huitième année , Ferdinaud
épousa Marie-Caroline d'Autriche. Dès ce moment ,
l'influence du cabinet de Madrid cessa , et l'Angleterre
prit le plus grand ascendant sur les affaires de Naples
AOUT 1819.
201
et de l'Italie. Dans le contrat de mariage de Ferdinand
et de Caroline , il fut stipulé qu'après la naissance de
son premier fils , la reine entrerait dans le conseil , en
ferait partie , et qu'elle y aurait même voix délibérative.
Tannuci connut , mais trop tard , la faute qu'il avait
faite , en ne s'opposant pas à une clause pareille . La
reine l'accable de dégoûts , et le fait renvoyer. Elle
cherche un homme entièrement dévoué à ses volontés ,
et elle le trouve dans le marquis de Sambuca . Voulant
relever la marine , la reine jette les yeux sur le chevalier
Acton , officier français ; lequel , après avoir servi
dans la marine de son pays , commandait les forces navales
du grand-duc de Toscaue .
Elle donne un grand pouvoir à cet officier , et lui
confie le porte-feuille de la marine . Acton ne fit que
des sottises ; et croyant avoir à se plaindre de la France ,
il se conduisit de manière à faire éclater la guerre entre
les deux puissances.
<< La France était dans l'usage d'acheter , dans les
Calabres , des bois de construction . Sous prétexte que
ces bois étaient nécessaires à la marine que l'on s'occupait
à former , Acton empêcha la France d'en exporter
du royaume. La cour de Versailles dissimula son
ressentiment.
» A la même époque , en 1783 , arriva cet épouvantable
tremblement de terre de la Calabre , où périrent
tant de milliers d'hommes , où tant d'autres restèrent
sans asyle et sans pain . A la nouvelle de ce désastre ,
la cour de France , oubliant tous ses justes motifs de
mécontentement , fit expédier une frégate chargée de
blé , afin que le roi de Naples pût procurer promptement
des secours aux malheureux habitans des pays
ravagés . Le ministre fit refuser sèchement un don qui
certes n'avait rien d'injurieux , et qui ne pouvait être
que désintéressé . Tant la haine est déraisonnable ! >>
Cette conduite envers la France irrita le roi Charles ;
il ordonne à son fils de renvoyer un ministre qui abusait
ainsi de sa confiance . Soutenu de la faveur de la
202 MERCURE DE FRANCE .
reine , Acton brave le courroux du roi d'Espagne , insulte
ses agens et ceux de la France . L'Autriche et
l'Angleterre devinrent les seules puissances qui furent
accueillies avec intérêt. Le favori va bientôt avoir tout
l'Etat entre ses mains ; indépendamment de ses places ,
il joint encore les ministères des affaires étrangères et
de la justice . Toutes les places sont distribuées à des
étrangers , particulièrement les places lucratives. Le
baron de Salis Grison , officier au service de France ,
fut choisi pour l'organisation des troupes . M. de Ponmereul
fut aussi appelé pour organiser l'artillerie , la
défense des places , etc.
Ces réformes faites par des étrangers excitèrent de
violens murmures ; c'était à l'époque où la révolution
française venait de commencer. La reine , effrayée ,
voulut former une coalition : l'agent de la république
fut abreuve d'humiliations . L'amiral Latouche- Tréville
parut tout-à-coup daus le golfe de Naples avec son escadre
, et il força le gouvernement napolitain à signer
une déclaration de neutralité . La reine , qui redoutait
le mécontentement du peuple , signa parce qu'elle craignait
une insurrection . A Rome , l'ambassadeur est
assassiné dans son palais , et tous les Français répandus
dans la ville eussent été massacrés , si la terreur que
l'escadre française avait inspirée au roi de Naples n'eut
passée dans l'âme du pape . S. S. ne pouvait pardonner à
une nation qui avait exproprié le clergé de tous ses biens .
La menace de renouveler les vepres sicilienues ne
cessa qu'à l'époque de nos victoires en Italie ; le gouvernement
napolitain , tremblant , irrésolu , abandonna
le ton de jactance qu'il avait osé prendre , et s'empressa
de faire la paix avec la France , au moment où l'empereur
d'Allemagne éprouvait le plus grand besoin de sacoopération
.
La reine et Acton , qui n'avaient rien négligé pour
dégoûter à jamais Ferdinand des affaires publiques ,
imaginent d'organiser une sorte de tribunal révolutionnaire
, ou de cour prévôtale , laquelle jugeait de suite
AOUT 1819 .
203
et sans appel. Les abus de pouvoir commis par ce tribunal
d'inquisition politique , jetą la désolation dans
toutes les âmes. D'un autre côté , la reine changea la
destination de sept banques publiques ; elle les convertit
en banques de cour , et s'empara de trente-sept millions
de ducats qui leur avaient été confiés . Un papiermonnaie
est mis en émission ; il perd bientôt plus des
deux tiers de sa valeur. La guerre vient ajouter à tous ces
maux; la nation fit les plus grands sacrifices . Le général
Mack, auquel on avait fait une réputation qu'il était loin
de mériter , est appelé ; tout semblait militer en faveur
des Napolitains . Une proclamation est publiée le 21 novembre
1798 , et leur armée , divisée en sept colonnes ,
est en marche . Championnet , soutenu par les généraux
Macdonald et Kellermann commandait les Français à
Rome; sur la nouvelle de la marche des Napolitains, il se
décide à attaquer uue armée quatre fois plus forte que
la sienne. Dès les premiers momens de la lutte , l'armée
napolitaine a cessé d'exister. Mack rétrograde avec plus
de rapidité qu'il ne s'était avancé . Dans sa fuite il entraîne
le roi de Naples qui , quelques instans plus tard ,
eut été fait prisonnier.
Le désastre de l'armée , la crainte d'une insurrection ,
déterminèrent le roi et sa cour à s'embarquer pour la Sicile,
emportant avec lui tout ce que ses palais contenaient
de plus précieux. M. Orloff semble regarder comme un
bruit populaire l'ordre donné par la reine à ses agens
de porter la populace de Naples aux derniers excès , et
d'incendier cette grande ville , qui la détestait , et qu'elle
regardait comme un repaire de traîtres .
A la nouvelle de la capitulation avec les Français ,
les lazzaronis prenuent les armes . Mack , effrayé , vient
à la tête de sa troupe chercher un refuge chez les
vainqueurs. Le plus grand trouble règne dans la ville :
les honnêtes gens sont assassinés , leurs richesses pillées,
et leurs maisons incendiées . Les lazzaronis veulent
s'opposer à l'entrée des troupes françaises ; ils osent se
présenter devant les premiers postes de notre armée ,
1
204 MERCURE DE FRANCE.
et les insulter . L'artillerie les foudroie ; ils reculent
dans la ville , vainqueurs et vaincus y entrent pêle- mêle,
et malgré le carnage horrible qu'on en fait ils tiennent
pendant trois jours .
Ce fut le 22 janvier 1799 , que l'armée française
s'empara de Naples. Championnet établit de suite un
gouvernement provisoire , et pour prix de ses services
il fut indignement destitué par le Directoire . Macdonald
lui succéda . Le gouvernement provisoire , dirigé
par des commissaires républicains , commit les fautes
les plus grandes . Instruit de ce qui se passait , le
cardinal Ruffo , débarque dans la Calabre ; quelques
jours après son arrivée il est à la tête d'une armée , et
les soldats français sout forcés d'évacuer Naples.
Lors de la rentrée des royalistes , une populace effrenée
sejoignit aux vainqueurs. Tous les crimes imaginables
furent commis , et le cardinal Ruffo ne fit rien pour arrê
ter ce torrent de crimes . Les patriotes napolitains , qui
s'étaient retranchés dans un fort , soutiennent plusieurs
assauts , et finissent par obtenir une capitulation honorable
, laquelle fut signé de Ruffo , de Micheroux , général
du roi , du commodore Food , commandant l'escadre
anglaise , de tous les chefs des troupes alliées ,
du colonel Mejean , commandant les Français . « Enfin ,
Ruffo doune des ôtages pour garantie de l'exécution
du traité. La politique et l'humanité avaieut dicté
toutes les clauses de cette solennelle convention ; l'houneur
, le droit des gens , ne permettaient pas d'en violer
une seule . Qui le croirait ? Ce fut la fille de Marie-
Thérèse , une reine , une femme qui , moins humaine
que des guerriers , plus inflexible qu'un prêtre , désapprouve
un acte qui épargnait le sang de ses sujets. »
L'amiral Nelson se couvrit d'infamie en se rendant
le complice des assassinats ordonnés par la reine .
Mejean , c'est , dit M. Orloff , le nom de cet homme
qui ne mérite ni titre d'officier , ni celui de Français ,
signe une capitulation honteuse et déshonorante. Sitôt
la rentrée du roi et de la reine , une junte fut nommée
AOUT 1819 .
205
pourjuger les Napolitains qu'on appelait des rebelles ,
et quelques milliers d'individus furent condamnés à
mort. Des ruisseaux de sang inondéreut les échafauds .
On ne sait où se serait arrêté la barbarie des royalistes ,
s'ils n'avaient appris la victoire de Marengo . Lâches et
pusillanimes , on les vit recourir humblement à des négociations
pour fléchir la colère du vainqueur. M. Orloff
fait aussi remarquer que , si le gouvernement royal
embrassa enfin le parti de la modération , c'est qu'il lui
restait peu de victimes à immoler.
La cour de Naples avait tant de fois violé les traités
les plus solennels , que le Premier Consul exigea qu'une
armée française occupa la partie orientale du royaume.
D'après un traité particulier , ces troupes se retirent et
aussitôt la reine accède à la nouvelle coalition qui venait
de s'armer contre la république . L'indignation fait
recourir aux armes , et , en 1805 , les Français s'emparent
de Naples , et bientôt le royaume subit la loi des
vainqueurs. Joseph Bonaparte fut d'abord nommé gouverneur
avant de s'asseoir sur le trône .
Ce prince régua deux ans , et allant occuper le trône des
Espagnes , il annonça aux Napolitains qu'il serait remplacé
par JoachimMurat. Accueilli avec de vifs transports
dejoie, celui - ci sentit qu'il fallait signaler son avènement
à la couronne par un acte éclatant de valeur et d'audace.
Le golfe de Naples était asservi aux Anglais , qui s'étaient
retranchés dans l'île de Capri où ils s'étaient fortifiés ;
malgré une forte garnison la place fut enlevée . D'intolérables
vexations , commises par les officiers de l'armée
du nouveau souverain , lui aliènent l'esprit de ses
sujets , ainsi que son infructueuse expédition de Sicile .
De retour de la campagne de Russie , et après la trop
célèbre bataille de Léipsick , Murat se lie avec les puissances
alliées , puis les abandonne en 1815 pour suivre
la fortune de Napoléon . Le sort trahit ses espérances
; chassé de son royaume , il veut y rentrer en
entant de soulever les peuples. Arrêté le 10 octobre
1815 , il est fusillé le 14.
206 MERCURE DE FRANCE .
Ferdinand , de retour à Naples , vint habiter le palais
de Portici ; il le trouva presqu'en tièrement reconstruit
sur un meilleur plan et remeublé avec autant de goût
que de magnificence . « Il a même conservé tels ornemens
qui auraient pu le choquer , puisqu'ils étaient propres
à lui rappeler la conquête de son trône et de ses
états. Mais il n'a pas la ridicule prétention de vouloir
faire oublier que , pendant un assez long intervalle de
temps , il a été absent de ses états , ni faire croire qu'il
régnait quand un autre occupait son trône . »>
Les malheurs de la reine Caroline , l'histoire des
deux sectes , conunes sous les noms de Carbonari et
de Calderari , les prétentions turbulentes des prétres ,
les prétentions suranuées du pape , qui s'est toujours
conservé ses antiques priviléges, terminent le travail
de M. le comte Orloff.
Par ce qui a été dit , on peut juger de l'importance
des Mémoires historiques sur le royaume de Naples ,
l'un des ouvrages les plus recommandables qui aient paru
depuis long- temps . Le talent avec lequel l'auteur a traité
et envisagé son sujet est vraiment digne de remarque.
Cet ouvrage , objet de grandes recherches , est écrit
avec autant de goût que de force. La vérité historique
semble avoir été le but que M. le comte Orloff a constamment
cherché à atteindre. Il est vrai de dire que
M. Amaury-Duval , éditeur de ces Mémoires , les a revus
avec soin. Ce savant , qui partage avec l'auteur une
bonne partie des éloges qui sont dus à ce dernier a enrichi
ces Mémoires d'un supplément qui contient les
évènemens survenus à Naples depuis 1816 , jusqu'à ce
jour, avec des notes et additions extrêmement curieuses.
Son article sur les Carbonari et sur les Calderari , a
été jugé si intéressant , qu'il a été copié en entier dans
le journal la Renommée ; sans qu'on ait pris soin
d'en faire connaître l'auteur .
Ah ! doit - on hériter de ceux qu'on assassine?
AOUT 1819 . 207
Dire que ces Mémoires sont ornés de deux belles
cartes , revues par M. Barbier - Duboccage , c'est assurer
de leur exactitude ; annoncer que l'ouvrage sort des
presses de M. Firmin - Didot, c'est ajouter à l'éloge de ce
livre
B. DE ROQUEFORT .
mmmmmmmmmmmmmu mmmmmmmmmmmmm
SCIENCES.
Essai sur l'art de l'ingénieur en instrumens de physyque
expérimentale en verre ; par l'Ingénieur CHEVALLIER
( 1 ) .
Qui ne connaît l'ingénieur Chevallier et son thermomètre
? Depuis plusieurs années le Journal de Paris
s'est chargé de la réputation de l'auteur et de son instrument.
Ils veulent bien apprendre aux Parisiens quel
temps il a fait la veille ; le degré de froid ou de chaud ,
et plusieurs choses aussi intéressantes .
L'Ingénieur Chevallier est connu par le Conservateur
de la vue , ouvrage qui a obtenu trois éditions , et
par
l'invention où la fabrication de divers instrumens de
physique , tels que le baromètre mécanique à cadrans ,
l'alcohomètre , les cadrans solaires horisontaux et universels
, le caféomètre , le galactomètre , etc.
( 1 ) Ouvrage traitant de tout ce qui a rapport à la construction
et à la perfection de ces divers instrumens ; offrant une théorie
neuve et complète de l'aréométrie , et de ses différentes applications
aux sciences et aux arts chimiques , boissons , teinture , saumure,
tanniu , vin , cidre , bierre , lait , huiles , sels , vinaigres,
etc. , etc. vol . in- 8. de XVI 618 pag. , avec quinze planches .
Prix , 9 fr.. et 11 fr. 50 c . franc de port , à Paris , chez l'auteur ,
Tour de l'Horloge du Palais , nº . 1 , et à la librairie du Mercure,
rue Poupée , nº. 7.
•
208 MERCURE DE FRANCE .
L'auteur fournit des détails curieux sur la manière
de fondre le verre à la lampe d'émailleur ; il veut faciliter
aux amateurs de province la facilité de raccommoder
eux- mêmes des instrumens de physique . On indique
pour le verre , le moyen de souder , de faire des
boules , de souffler une bombe , de faire des pétards ,
de courber les tubes , de filer le verre , les siphons , etc .;
enfin tous les différens instrumens dont l'Ingénieur Chevallier
fait la description .
Je ne suivrai pas l'auteur dans toutes ses recherches
sur le vinaigre , la bierre ( 1 ) , le cidre ; sur la teinture
de la laine , du coton , de la soie ; sur les huiles , etc .;
mais je m'arrêterai sur la manière de pouvoir distinguer
le lait pur d'avec celui qui a été altéré . Un instrument
, appelé galactometre , en fournira les moyens.
Au premier coup - d'oeil , la bonne ménagère pourra juger
si le lait qu'elle emploie a été falsifié , et jusqu'à
quel degré s'élève la falsication .
Venons au café , breuvage , dont l'usage est répandu
dans toutes les classes de la société. Je passerai sous
silence l'histoire de sa plantation et des moyens qu'on
a pris pour l'acclimater dans les colonies françaises ,
sous le vent et dans l'Inde . Rien ne serait plus difficile ,
et ne demanderait de plus grandes précautions , comme
la manière de rôtir le café . M. Chevallier prétend que
le bon goût et la qualité de ce breuvage dépendent absolument
de cette première opération . S'il n'est pas
assez rôti, lecafé perd de sa qualité et charge l'estomac ;
s'il l'est trop , il devient aigre , fade et prend un goût
de brûlé désagréable. Vestris , lou diou de la danse ,
voyait beaucoup de choses dans un menuet ; eh bien.
M. Chevallier en voit encore davantage dans l'art de
la préparation du café.
( 1 ) Plusieurs journaux ont donné la recette de faire une bierre
sans le concours d'aucune substance farineuse.
AOUT 1819. 209
L'auteur donne tant de bonnes qualités à la fêve de
l'Arabie que l'on est vraiment forcé de dire :
Qui vit sans café n'est pas digne de vivre .
Il donne ensuite la description de l'aréomètre , en
fait connaître l'usage , et indique la manière de préparer
le divin breuvage.
L'emploi de l'aréomètre , ou pèse-sirop , pour la cuite
du sucre, son raffinage , et pour les sirops , convient également
à la bonne ménagère. La galamètre indique scrupuleusement
le degré de pesanteur spécifique, les qualités
et la bonté du lait d'une nourrice. M. Chevallier vous
présente encore des instrumens pour connaître la force
ou la pesanteur spécifique des esprits , eaux-de-vie , vins ,
moût. Des tableaux comparatifs sont des guides certains
qui empêchent de s'égarer.
Les malades liront avec intérêt le chapitre des Ablutions
et des divers bains nécessaires à la santé , de l'Ablution
des habitations , de leur température . L'auteur
décrit ses aréomètres pour connaître la pesanteur spé
cifique des eaux minérales. La manière de travailler la
cire , etc.; enfin , la météorologie offre une foule
d'observations curieuses sur le mercure , sur toutes
les espèces de baromètre , leur construction et leur
emploi.
Cet ouvrage fait honneur au talent de M. Chevallier,
qui , dans cette occasion , rend un vrai service à toutes
les classes de la société, et particulièrement aux physiciens
, ou professeurs de physique des départemens ; au
moyen d'une dépense légère et de quelques essais , ils
auront l'inappréciable avantage de pouvoir rétablir des
instrumens qu'ils sont obligés d'envoyer fort loin pour
les remettre en état. Les figures qui accompagnent cet
Essai sont le développement des moyens indiqués et
décrits par l'auteur. G. F.
210
1
MERCURE
DE FRANCE .
www
LITTÉRATURE .
LA CIRNEÏDE , poëme en douze chants ; par LuCIEN
BONAPARTE , prince de Canino ( 1 ) .
DANS le compte qui a été rendu des Souvenirs de
M. le comte Regnault de Saint- Jean - d'Angély ( Mercure
du 26 juillet 1819 , page 73 ) , nos lecteurs auront remarqué
ce passage : « La poésie , disait Napoléon , est
un goût inné dans ma famille. J'ai versifié , au collège
un poëme sur la Corse délivrée , et franchement tout
aussi bien que l'aurait fait mon frère le démocrate » .
C'est ainsi qu'il désignait Lucien . Si les Souvenirs de
M. le comte Regnault étaient autre chose qu'un roman ,
onpourrait presque inférer de là que ce n'est pas Lucien
Bonaparte , mais bien Napoléon , qui est l'auteur de la
Cirneide. Cela ne contribuerait pas peu à piquer la
curiosité du public. Un des traits de ressemblance de
Napoléon avec le Grand Frédéric , serait alors d'avoir ,
comme lui , ambitionné tous les genres de gloire , et
d'avoir , comme lui encore , manié la lyre moins habilement
que l'épée .
Voltaire donnait , au roi de Prusse , le nom de Cottin-
Alaric. Je doute qu'il ait donné le nom de Virgile-
César à l'auteur de la Corse délivrée.
La Cirneide appartient incontestablement au prince
de Canino . Cependant il est assez singulier qu'en 1812
j'aie vu , entre les mains d'un Anglais qui les montrait
( 1 ) I vol . in-8. Paris , chez Firmin - Didot, imprimeur -libraire ,
rue Jacob, nº. 24 , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819 .
211
à qui voulait les voir , quelques dixains manuscrits
extraits de ce poëme , au bas desquels était écrit en
anglais It proceeds from an anonysmous but very
illustrious hand ( ceci vient d'une main anonyme , mais
très-illustre ) . Aqui s'adresse cette épithète très -illustre?
Cela paraîtrait pompeux s'il était question de Lucien ,
qui alors n'ambitionnait que le rang de simple particulier.
M. le prince de Canino s'est déjà fait connaître dans
le monde savant , par des discours écrits avec force , et
par un poëme de Charlemagne .
L'auteur , à l'exemple des Italiens , voulut employer
la coupe de vers de ces derniers , et cet essai ne fut pas
heureux . Il ne s'est pas tenu pour battu ; et , dans ses
momens de loisir , le prince de Canino a composé un
nouveau poëme épique de sept mille deux cent dix vers
sur le même rythme : c'est la Cirneïde , ou l'Expulsion
des Maures de l'île de Corse . Isolier , paladin corse ,
l'un des héros du poëme de Charlemagne , est le personnage
principal de la Cirneïde.
Les Grecs connaissaient la Corse sous le nom de
Cirnos. Cette fle était nommée d'abord Tercepne on
lui donna le nom de Cirnos , soit à cause de Cyrnus ,
fils d'Hercule , ainsi que le pense Strabon , soit , plus
vraisemblablement , à cause du grand nombre d'arbres
résineux que produit cette île . Les Romains lui donnèrent
le nom de Corsica , qui était celui d'une femme
de Ligurie , nommée Corsa Bubulca ; laquelle eut le
courage d'y couduire une colonie de son pays. L'histoire
ancienne de la Corse est fort obscure : il paraît
que cette île fut successivement occupée par les Phocéens
, les Carthaginois et les Romains . Ceux- ci y introduisirent
les arts et l'industrie .
Les Goths et les Vandales ayant chassé les Romains
de la Corse , Narsès , général de Justinien , y rentra à
la tête d'une armée , et remit l'île sous l'obéissance des
empereurs d'Orient. Mais les Lombards chassèrent de
nouveau les Romains , et s'y établirent .
212 MERCURE DE FRANCE.
Quatre ans après l'établissement des Lombards ,
Athime , chef arabe , s'empara d'Aleria , et fut proclamé
roi de Corse. Il tenta d'introduire le mahométisme
dans l'île . La différence des religions devint la
cause et le prétexte de désordres nombreux .
Les Corses implorèrent l'assistance de Charles Martel
; ce héros , la terreur des Maures , rassembla , dit- on ,
des troupes , fit une descente en Corse , et en trois jours
la délivra du joug mahométan , après avoir tué de sa
propre main le monarque Sarrazin . Cependant cette
défaite , en supposant qu'elle ait eu lieu , ne fut pas si
complète que les infidèles n'aient pu se réunir. Après
le départ de Charles Martel , ils se choisireut un nouveau
chef , Nuguloë ou Nugolone , et relevèrent les
drapeaux du croissant .
Etienne IV occupait alors le siége de Saint-Pierre.
Effrayé de voir en quelque sorte , aux portes de Rome ,
s'élever le culte de Mahomet , il excite le zèle de Hugues
Colonna , et lui promet la souveraineté de la Corse ,
s'il en chasse les Sarrasins. Colonne , fort disposé à
recevoir une couronne , rassemble deux cents chevaux
et mille hommes d'infanterie . Il descend dans les plaines
d'Alerio , attaque Nugoloë , le défait , et revient à Rome
recevoir la souveraineté de la Corse . Cependant la
guerre continua ; et ce ne fut qu'après de longs et sanglans
combats , que les Corses , aidés par les secours
de Charlemagne , parvinrent enfin à opérer la délivrance
entière de leur pays , en chassant Abdel , fils de Nugolone
.
Tels sont les faits historiques sur lesquels le prince
de Canino avait à établir le plan de son poëme : c'est
celte lutte entre les insulaires et les Sarrasins ; c'est
cette délivrance de sa patrie , après soixante-dix ans de
guerre et d'oppression , qui forme l'objet principal de
la Cirneïde. En adoptant d'anciennes traditions qui
donnent pour fondateur à la ville d'Ajaccio , un fils
d'Ajax-le-Telamonien , le prince de Canino trouve le
moyen de mêler à son sujet une foule de réminiscences
AOUT 1819 .
213
poétiques de l'ancienne Grèce ; et , il faut le dire , c'est
là une inspiration heureuse , et la source des principales
beautés de son ouvrage. Colonna , qui est le premier
personnage dans l'histoire , n'est qu'en second dans le
poëme de M. Lucien Bonaparte. C'est Isolier , comme
nous l'avons dit , qui est le héros de la Cirneïde . Ceux
qui ont lu le Charlemagne , ont déjà fait connaissance
avec ce personnage ; c'est lui qui combat les Sarrasius ,
c'est lui qui appaise les troubles , qui bat les infidèles
qui donnent asyle aux chrétiens fugitifs , et qui , retranché
dans la province d'Ajaccio , finit par reconquérir
la Corse avec les secours de la flotte française ,
commandée par Hugues Colonna . L'action du poëme
ne dure que vingt jours ; elle commence trois mois
après le départ du jeune Isolier , et trente ans après la
délivrance de Rome par Charlemagne , et se termine à
l'expulsion des Sarrasins.
Quand l'action commence , le chef des Musulmans ,
Abdel , fils de Nugolone , est d'autant mieux établi dans
une partie de la Corse , qu'il a conclu avec Vivare , l'uu
des chefs du pays , une alliance à laquelle Vivare n’a
été amené que par son ambition , et pour ne pas partager
le pouvoir avec Isolier. Celui - ci , sans compter sur
les secours qu'il attend de Charlemagne , auprès duquel
il a envoyé son fils Lisimor pour les solliciter , prend
le parti d'assembler ses vassaux , et de marcher à l'ennemi
; mais avant de combattre , il preud un déguisement
, et pénétre jusqu'à Vivare , qu'il détache du parti
musulman. C'est Mosole , saint et martyr de la Corse ,
qui lui est apparu , et qui lui a suggéré ce moyen de
réunir tous les chrétiens sous une même bannière .
Après ce premier succès , Isolier , de retour à Ajace ,
retrouve son fils Lisimor : il en apprend que l'empereur,
n'oubliant pas son ancien compagnon d'armes , lui envoie
des secours . Le récit de Lisimor contient le détail
de la pompe de la cour d'Aix -la - Chapelle .
Abdel cependant paraît , avec une flotte , à la vue
d'Ajace : il croit cette place sans défense ; mais Isolier ,
214 ' MERCURE DE FRANCE .
pour la sauver , fait des prodiges de valeur. Hugues
Colonne , conduisant la flotte française , vient secourir
Ajace , et force Abdel à la retraite. L'ange des forfaits
excite la désunion entre Colonne et Isolier . De retour
dans ses Etats , le chef musulman se venge sur les chrétiens
prisonniers . Dans leur nombre se trouve Stellina ,
fille d'Isolier ; le tyran la réservait comme ôtage . Cependant
les chrétiens se réunissent ; ils assiégent Aléric ,
dernier asile d'Abdel , et s'en rendent maîtres . Abdel ,
pour satisfaire une atroce vengeance , fait attacher à
une baliste la malheureuse Stellina , et la fait lancer
dans le camp des chrétiens . Elle tombe expirante sous
les yeux d'Isolier. Son apothéose finit le poëme.
L'ange des ténèbres et saint Mosole , patron de la
Corse , sont les seuls personnages merveilleux de l'ouvrage.
Le prince de Canino , à l'exemple d'Homère et
de Virgile , se sert d'un de ses personnages merveilleux
pour faire prophétiser à Isolier la future splendeur de
sa race. Or , cet Isolier n'est autre que la tige de la famille
de l'auteur lui-même. On sent le parti que le poëte
a dû tirer de ce moyen pour nous ramener sur l'histoire
du temps présent.
En général , le plan de l'ouvrage me paraît simple et
assez bien conçu ; l'auteur y a peut- être cousu un trop
grand nombre d'épisodes : le style en est inégal , et l'on
serait tenté , quelquefois , de le croire de deux mains
différentes. On y trouve fréquemment des mots étonnés
de se trouver au milieu d'un vers , comme pic , carrés ,
plateformes , voltigeurs , villages ; des tournures trèspeu
poétiques à côté d'autres qui annoncent le poëte
exercé . M. Lucien Bonaparte aurait- il par hasard fait
usage , dans son poëme , des essais de collège de monsieur
son frère ?
Le prince de Canino , accoutumé dès l'enfance à la
marche des poëtes italiens et au rythme de leurs ouvrages
divisés par octaves et par dixains , a cru pouvoir
introduire le même rythme dans la poésie française .
Ses deux poëmes sont écrits par dixains , et chaque
AOUT 1819.
215
dixain se compose d'abord de cinq vers alexandrins
à la suite desquels vient un demi -vers de six syllabes ,
puis un quatrain . Cette coupe a quelque chose de désagréable
à l'oreille , et on est obligé de s'y habituer pour
pouvoir continuer sa lecture. Je ne crois pas que cet
italianisme fasse fortune en France . M. le prince de
Canino s'est créé des difficultés , afin d'avoir le plaisir
de les vaincre. Il y a souvent réussi d'une manière fort
heureuse. Mais ce n'est pas la difficulté vaincue que'
l'on cherche dans un poëme-épique .
Il est temps de satisfaire l'impatience du lecteur , qui
doit s'attendre à voir justifier mes critiques et mes
éloges.
L'auteur commence ainsi :
I.
Gloire à l'homme puissant , au monarque vainqueur
Qui , surmontant l'écueil d'une haute fortune ,
Dompte ses passions , d'une âme peu commune
Et devant l'Eternel abaisse sa grandeur !
Sur ma lyre jadis j'ai chanté cette gloire.
C'est une autre victoire
Que je prends aujourd'hui pour sujet de mes chants :
Dompter l'adversité ! pour servir sa patrie ,
Supporter le fardeau des maux les plus pesants ! ....
Telles sont les vertus à qui je sacrifie.
II.
Reviens donc animer les cordes de ma lyre ,
O Muse ! d'Isolier redis-nous les malheurs.
Rappelle nous comment des Maures destructeurs
S'écroula sur nos bords le sacrilége empire.
Douze lustres entiers pour punir nos aieux ,
La colère des cieux
Les livre sans relâche aux hordes sarrasines ;
Les revers d'Isolier surpassent ses exploits ;
Mais le croissant pâlit ; et du sein des ruines
Cirnos voit triompher l'étendard de la croix .
216 MERCURE DE FRANCE .
Ce début d'un poëme épique ne ressemble point å
celui que l'usage a adopté .
Muse chantez la colère d'Achille , dit Homère -
Arma virum que cano- Virgile.
Canto l'arma pietosi . Le Tasse. -
Je chante ce héros qui régna sur la France. - Voltaire.
Je chante les combats de ce prélat terrible .
- Boileau.
Le début de M. le prince de Canino est plutôt le
commencement d'une épître ou d'un discours en vers .
M. Charles Millevoie avait ainsi commencé sa pièce du
Voyageur :
Gloire à l'homme inspiré que l'ardeur de connaître
Exile noblement du toit qui l'a vu naître .
Je cite ces deux vers , parce qu'ils reviennent naturellement
à la mémoire , et qu'il aurait été facile de
commencer un ouvrage aussi important que la Cirnéïde,
autrement que par une réminiscence .
Tout le premier dixain paraît un peu entortillé ; c'est
surtout dans une exposition qu'il faut être clair. Qu'est-ce
que surmonter d'une âme peu commune , l'écueil d'une
hautefortune ?
Reviens donc animer les cordes de ma lyre .
Donc peut très-bien s'employer pour conclure une démonstration
de géométrie ; mais ce mot n'est pas poétique.
On reprochera encore à M. le prince de Canino ,
quelques expressions telles que Pièvre , Piton , etc. ,
qui reviennent trop souvent. Je me hâte de passer sur
ces taches légères , et j'arrive à un morceau qui m'a
paru l'un des plus saillans et des plus singuliers de l'ouvrage
; c'est celui du huitième chant , où , comme je l'ai
déjà dit , à l'exemple de Virgile , le poëte fait prophétiser
à Isolier, par saint Mosole , la splendeur future de
sa race .
AOUT 1819. 217
LXXI.
<< Isolier , dit alors le messager céleste ,
>> Tes neveux règneront dans la suite des tems ;
» Mais avant ce grand jour , tes premiers descendans
» Plus d'une fois encore auront un sort funeste :
>> En butte aux factions des bords Ajaciens
» Aux champs Etruriens
» Transportant les foyers de leur famille errante ,
» Ils sembleront deux fois par le sort accablés .
» Ajace reverra ta race triomphante
>>> Quand sept siècles obscurs se seront écoulés .
LXXII.
>> Partout des factions affrontant la fureur ,
» Au parti de l'église elle sera fidèle ,
>> Un surnom glorieux attestera son zèle :
» A nous présager sa prochaine splendeur
» Quand Cirnos à la France unira sa banniere ,
» Dans le sein de la guerre
» De deux rameaux unis d'Oline et d'Isolier
» Sortira cette branche en hauts exploits féconde ;
» Elle se couvrira d'un immortel laurier ,
» Sa gloire , en pou de jours , embrassera le monde.
LXXIII.
» Le plus grand de tes fils dans un siecle d'orage
>> Triomphera , porté sur cent mille pavois ;
>> Ses mains releveront et le trône et la croix.
>> L'huile sainte , des Francs consacrera l'hommage ;
» Des Alpes aux Pyrénées , et du Rhin aux deux mers ,
» Mille joyeux concerts
>> De vingt peuples charmés rediront l'espérance...
» L'hymne du conquérant a comblé les souhaits
» La fille des Gésars , partage sa puissance ,
•
>> Leur fils est pour l'Europe un doux gage de paix.
LXXIV.
» Puisse enfin cette paix consoler l'Univers !
» Puisse le conquérant jouir de tant de gloire !
218 MERCURE DE FRANCE .
» Mais s'il est délaissé , trahi par la victoire ,
» Il restera toujours plus grand que ses revers.
>> Des triomphes mondains un jour détruit la trace :
» Le ciel garde à ta race ,
» Apres tant de grandeurs les maux les plus pesans ...
» Sur ce roc escarpé , vois dans la mer profonde
>> Celui qui releva tant de rois supplians ,
» Il est seul , dans les fers , aux limites du monde. »
Il faut convenir que c'est là de la poésie , et de la
haute poésie. Je laisserai aux jurés , peseurs d'hémistiches
, le soin de relever quelques légères incorrections.
Un des plus grands poëtes de l'Angleterre , lord
Byron , a regrété que M. le prince de Canino n'ait pas
écrit ses deux poëmes en italien. Maître de tous les
secrets de la langue du Tasse , pouvant , daus un idiôme
aussi riche , se livrer tout entier aux brillantes saillies
de son imagination , il eût probablement , dit-il , ajouté
une nouvelle épopée à celles que possède déjà l'Italie ;
et le Charlemagne et la Cirneide , traduits dans toutes
les langues de l'Europe , eussent obtenu un succès qui
leur sera peut-être contesté en France.
En résumé , nous pensons qu'à côté des défauts que
l'on reproche aux poëtes italiens , on trouve , dans la
Cirneïde , des beautés du premier ordre , et que le
temps ne peut qu'accroître la réputation de ce poëme ,
sinon parfait , au moins très-singulier .
C. D. ST .- D
www mmm
LE DÉPART DU POÈTE , Epître dédiée à M. de Jouy , par
A. BERAUD ( 1 ) .
C'EST à l'élégant auteur de l'Ermite de la Chausséed'Antin
, que M. Beraud adresse son Epître. Tous deux
( 1 ) Brochure in-8. Prix , 1 fr . Paris , chez Rosa , libraire, grande
cour du Palais - Royal,
AOUT 1819 . 219
ont eu à se plaindre de la fortune . L'un, jeune encore ,
a vu ses plus belles années s'écouler dans les camps ou
dans les déserts glacés de la Sibérie ; l'autre , quoique
le front ceint d'une triple couronne , n'a pu se défendre
des attaques de l'envie ; et , dernièrement encore , on
a refusé les honneurs de la scène à son Bélisaire.
Je n'ai pas besoin de discuter ici toutes les raisons
qui m'engageraient à prêcher une croisade littéraire
coutre ces novateurs dangereux , plus avides d'argent
que de gloire , et dont les déclamations inutiles ont
enfin réussi à changer le caractère d'une nation jusqu'à
ce jour aimable et polie ; tout homme jaloux de voir la
littérature française reprendre le rang qu'elle a occupé ,
sentira , tout aussi -bien que moi , sur quels fondemens
reposent mes raisons .
Fatigué des entraves que l'on oppose chaque jour à
son zèle , des critiques journalières de nos procustes
littéraires , l'auteur fuit un pays que la politique semble
avoir envahi pour toujours , où l'on ne trouve plus de
Mécènes pour protéger les nouveaux Virgiles qui pourraient
s'élever dans son sein ; il compare avec art le
temps actuel , avec ces temps d'ignorance et de barbarie
, où le peuple courbait la tête en silence sous le joug
des moines et des princes qu'ils gouvernaient.
Je remonte ( dit-il ) à ces temps , second berceau du monde ,
Où , près de s'engloutir dans une nuit profonde ,
Esclave d'un concile où d'un moine empereur
Fanatiques rivaux d'ignorance et d'erreur ,
L'Orient s'endormait sous le feu des Vandales.
Le présent m'a redit ces époques fatales ;
Le talent , loin de nous , a cherché des autels ;
Le feu sacré s'éteint ; dépeuplé d'immortels ,
Le Pinde est affaissé sous la tribune altière ,
Et du sceptre des arts , dédaigneuse héritière ,
La France au sein des flots de son peuple orateur ,
Ose à peine à Racine accorder un lecteur ?
Qui pourrait récuser la vérité de ce tableau ? N'avonsnous
pas sous les yeux , tous les jours , la preuve de ee
220 MERCURE DE FRANCE.
que l'auteur avance ? La description de l'antre de la
politique est faite de main de maître ; non pas cette politique
qui dicta les ouvrages immortels des Montesquieu
, des Sully , ni cette science amie de l'humanité ,
qui sert à éclairer les rois sur leurs véritables intérêts
et sur ceux de leurs peuples , mais bien celle qui produit
des déclamations si froides , si ampoulées , inspirées
par la haine des partis , par le choc des opinions
différentes , qui , dans vingt feuilles quotidiennes , servent
à égarer les esprits qu'on devrait guider avec le
flambeau de la Raison .
Chez ce peuple rival , si vain de nos malheurs ,
Et dont l'indépendance à l'enchère est soumise ,
Dans ces murs enfumés que lave la Tamise ,
Il est un antre immense , effroyable , odieux ,
Où jamais n'a jailli le pur éclat des cieux ;
Seule , une lampe avare , au milieu des ténèbres ,
Verse de loin en loin quelques lueurs funèbres .
Sur un trône brûlant , hurlant au bruit des fers ,
Là règne un monstre affreux qu'ont vomi les enfers ,
La politique ?... Ami , ce n'est pas la déesse
Que jadis , à la Brède , adora la sagesse.
Déesse , espoir du peuple , et flambeau des bons rois !
La liberté t'honore , et parle par ta voix ,
Dans Athènes , on a vu ta brûlante éloquence
De Philippe vainqueur balancer la puissance ;
Tu formas parmi nous tous ces grands citoyens
Qui , de nos droits sacrés , intrépides soutiens ,
Protègent le présent contre un passé gothique ,
Et veillent aux destins de la moderne Attique ;
Et de toi seule enfin , nous devons obtenir
Le gage indépendant d'un tranquille avenir .
Honneur à tes autels !... Le monstre qui t'outrage
A pris ton nom sacré , mais non pas ton langage .
La mode même a contribué à donner à ce monstre une
espèce d'empire sur l'esprit de ce sexe charmant , qui
s'éloigne ainsi de la destination qu'il reçut de la nature.
AOUT 1819.
221
Tout a changé , la brochure a tenu la place du roman ;
la romance s'est vu abandonnée sur la harpe silencieuse
; les discussions financières ont pris la place des
doux propos d'amour ; en un mot ....
..La Beauté moins docile aux amonrs "
Des couleurs d'un parti follement idolâtre ,
Du mortier doctoral chargea son front d'albâtre .
On la vit transformant en sa mobilité ,
Tout bou doir en forum , tout cercle en comité ;
Des cercles , des boudoirs , les grâces s'exilèrent ;
Sur l'aile des amours , les Muses s'envolèrent .
C'est ainsi que bientôt , maître d'un sexe roi,
Le monstre a sur la France appesanti sa loi .
Si je voulais citer tout ce qui est bon , je citerais
presque l'Epître en entier , qui fait honneur à son auteur
; elle est digne de l'homme de lettres auquel elle
est adressée . M. Beraud aurait tort de fuir son pays ;
personne mieux que lui ne peut , par son talent naissaut
, chercher à combattre cette rage qui s'est emparée
de tous les Français . Ah ! s'il m'avait été permis de
donner les derniers conseils à ces malheureux qui s'exilaient
volontairement sur des plages éloignées , je leur
aurais dit Ne quittez point cette patrie qui vous a vu
naitre ; ne vous éloignez point des lieux témoins de
votre enfance où trouverez-vous jamais des amis et
des frères qui vous chérissent plus que ceux que vous
abandonnez ? Voyez le Lapon sur les glaces, le Sauvage
sous le climat brûlant qui le dévore ; ont- ils jamais
voulu changer leurs toits rustiques contre les palais de
nos cités ? Non. Ce sentiment qui naît et meurt avec
nous , cet amour de la patrie , les retient attachés au
sol témoin de leurs misères . Peut-être en m'écoutant
auraient-ils changé leurs projets , et nous n'aurions pas
à déplorer la perte d'un si grand nombre de bons compatriotes
!
CH. D'A.
222 MERCURE DE FRANCE .
wwwwm w
LES AVENTURES DE TÉLAMON ou les Athéniens sous
la Monarchie ; par madame de RENNEVILLE. ( 1 )
Annoncer un nouveau roman de madame de Renneville
, c'est annoncer des plaisirs à l'enfance , des leçons
utiles à la jeunesse, des sujets de méditation à l'âge mûr
et des délassemens à la vieillsse. Personne , mieux
qu'elle , n'a su revêtird'une forme plus gracieuse les préceptes
de la morale. Ses apologues moraux développent
dans l'âme le germe des passions généreuses , et y étouffent
celui des vices . C'est surtout en lisant madame de
Renneville que l'on se dit :
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer la morale avec lui .
On sait que le bonhomme La Fontaine a dit :
Si Peau-d'Ane m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême .
Eh bien moi , j'en dis autant de Croque-Mitaine.
Madame de Renneville prend aujourd'hui un vol plus
élevé ; c'est aux hommes d'état , aux rois et aux peuples
qu'elle prétend donner des leçons . Elle nous transporte
sous le beau cief de la Grèce , et nous y place à
l'époque des temps héroïques , sous le règne de Ménès ,
contemporain de Sésostris. S'emparant de toutes les
traductions fabuleuses ou historiques de cette époque ,
elle brode sur ce cannevas un roman politico-moral ,
dont plusieurs évènemens ressemblent beaucoup aux
évènemens de notre histoire moderne .
(1 ) 3 vol. in- 12 , avec figures , Paris , chez Villet , libraire ,
rue du Battoir - St -André , nº , 20 , et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº. I.
AOUT 1819 .
223
Télamon , neveu du roi de Trézènes , est élevé à la
cour de Ménès , roi d'Athènes ; on lui donne pour
gouverneur le sage et sévère Pyttachus , qui inspire à
son élève l'amour de la vertu et l'horreur du vice. La
guerre éclate entre les Athéniens et les Béotiens . Télamon
, déjà en état de porter les armes , s'y distingue ,
et mérite le titre de grand capitaine. Cependant cette
guerre n'est pas heureuse ; Ménès est fait prisonnier .
La défaite de l'armée et la prise du roi causent à Athènes
une affliction générale : l'état tombe dans l'anarchie ;
deux partis , celui de Télamon et celui de Menesthée
se disputent le pouvoir. Menesthée était un riche citoyen
d'Athènes , homme ambitieux , qui voulait s'emparer
du gouvernement , et marchait à son but par les
voies sourdes de l'intrigue et de la perfidie . C'est dans
l'ouvrage même de madame de Renneville qu'il faut lire
les évènemens qui naissent, et de cette rivalité , et de ces
deux caractères habilement opposés. Dans le temps où
madame de Renneville suppose son action , la France
n'était encore qu'un pays sauvage , couvert de forêts ,
et absolument inconnu . Madame de Renneville a su
lier à son sujet l'épisode de la découverte de la Gaule ,
de la fondation de Marseille et de Lyon ; enfin , celle de
Paris par une colonie d'Egyptiens . En lisant cette partie
de l'ouvrage, on croit lire quelques-unes de nos relations
de voyage dans le Canada ou chez les Esquimaux . Au
total , madame de Renneville a fait une grande dépense
d'esprit , d'imagination et d'érudition dans ce nouveau
roman ; tout ce qui a rapport au gouvernement d'Athè
nes , y est historique. Nous nous abstiendrons de faire
de cet ouvrage , une analyse plus étendue ; un roman
dont on connaît d'avance la marche et le dénouement ,
est une énigme dont on a le mot : on perd par consequent
le plaisir de le chercher , et je veux laisser ce
plaisir au lecteur.
A la suite des aventures de Télamon , madame de
Renneville a placé une nouvelle de M. Rigomer- Bazin ,
dont le but moral est de détruire la manie des duels ;
214
MERCURE DE FRANCE.
cette nouvelle mérite d'ètre lue . Je doute pourtant qu'elle
produise l'effet que s'est proposé madame de Renneville.
Cette manie du duel , tient à uneabberration de l'esprit
qui place l'honneur là où il n'est pas : cela est incontes .
table ; mais il est bien difficile de convertir ceux qui
sont atteints de celte espèce de folie . Les préjugés
sont comme les modes : l'homme raisonnable s'en mocque
quelquefois ; mais il s'y soumet tout en s'en mocquant.
On disserte éloquemment sur la fureur des duels,
et après avoir étalé tous les lieux communs , que peut
fournir cette matière , on demande réparation d'une
injure , ou bien l'on accepte un cartel. Pourquoi ?
C'est que ce n'est pas mais bien l'opinion qui la sagesse ,
est la reine du monde.
C. de ST. D.
www
LE BUSTE ,
NOUVELLE ;
par Madame Dufresnoy.
« Plus je vis l'étranger , plus j'aimai ma patrie !
»
Ce vers , sorti du coeur de Dubelloy , a souvent retenti
dans le mien . Non , la belle et riche Italie , cette
terre miraculeuse où la nature et les arts rivalisent de
maguificence , offrent à chaque pas un nouvel objet à
l'admiration , l'Italie dont le nom seul rappelle à la fois
tant de souvenirs imposans , ne semble plus qu'un lieu
d'exil au Français qu'elle retient long -temps éloigné
de sa patrie. Aucun séjour ne peut dédommager du
séjour de la France , parce que ce n'est pas aux contrées
qu'on s'attache , mais aux hommes qui les habitent
, et qu'on chercherait vainement sous d'autres
cieux la douce urbanilé , la bienveillante politesse , l'or
AOÛT 1819 .
220
bligeance active , l'aimable désintéressement et cette
grâce de probité qui caractérise le Français . Peut - être.
quelques censeurs atrabilaires accuseront ce portrait
d'être flatté il est de mode aujourd'hui de calomnier
notre nation ; on voudrait l'accabler sous le poids du
crime de quelques hommes , et l'on prend à peine garde
aux sublimes dévouemens qui les ont plus que rachetés .
Sans doute cette dernière époque de notre histoire offrira
quelques pages sanglantes à la postérité . Ces pages
furent souvent arrosées de mes larmes j'ai souffert
dans tout ce que j'aimai . Mais ouvrons les annales des
autres peuples , et nous verrons , sans remonter trèshaut
, qu'ils ont été plus souvent que nous les artisans
et les victimes de ces épouvantables catastrophes , où
l'édifice sacré des lois et du pouvoir , renversé jusques
dans ses fondemens , ne permet plus de discerner qu'à
travers un voile épais le juste de l'injuste . Alors l'ivresse
et la fureur des partis érigent en vertus de hardis
forfaits ; alors quelque fois l'homme énergique , séduit
par l'éclat et par le danger même d'une entreprise extraordinaire
, s'élève avec transport dans la lice ouverte
aux diverses ambitions , et croit s'assurer un immortel
honneur , quand les effroyables résultats , dus à ses talens
, à son audace , à ses succès , n'impriment à son
nom qu'une fatale renommée ; l'histoire des autres
peuples est , je le répète , beaucoup plus chargée que
la nôtre du récit de ces erreurs coupables , de ces
scènes atroces , fruits amers des bouleversemens politiques
. Ainsi donc , aucun d'eux n'a le droit de nous
reprocher des égaremens couverts d'ailleurs par tant
de faits illustres expiés par tant de malheurs !
Les détracteurs de notre gloire se plaisent surtout à
rehausser continuellement la générosité des peuples
rivaux ; ils proclament avec enthousiasme les récompenses
accordées par eux au génie , et nous accusent
en même temps de ne pas l'encourager ! Ils citent à
l'appui de cette assertion l'exemple de quelques - uns
de nos célèbres compatriotes , vieillis et morts dans
15
226 MERCURE DE FRANCE.
la misère. Ces torts n'appartiennent pas à l'époque actuelle
; il est au contraire à remarquer qu'au milieu
des horribles tempêtes qui , depuis un quart de siècle ,
ont tant de fois brisé le gouvernail du vaisseau de l'Etat
, dirigé par une foule de pilotes plus ou moins habiles
, les littérateurs , les savans , les artistes distingués
qui , passagers ou matelots heureux , échappèrent à ses
désastres , sont pour la plupart montés , par la seule
considération due à leur mérite , au faîte des honneurs
et de la fortune .
Où trouve -t- on ailleurs qu'en France un amour
plus éclairé des arts ? L'étranger les accueille
tentation , et le Français par sentiment. Ah ! si parmi
nous l'homme d'un talent véritable , victime de quelques
circonstances fàcheuses meurt au sein de la misère
, il peut du moins se consoler en songeant qu'il
laisse à ses fils , en héritage, un nom qui leur assure à
jamais un port contre les orages de la fortune ; il n'en
est pas toujours ainsi chez les peuples voisins : j'en
rapporterai plus tard une preuve .
Des affaires m'appelaient en Lombardie , l'aspect de
ce délicieux pays me causa un ravissement que je ne
puis décrire je me croyais dans l'Eden . J'avais des
lettres de recommandation pour les personnes les plus
considérables de Milan ; je séjournai dans cette ville ,
j'en visitai les monumens ; la salle du grand Opéra me
paru d'une incomparable beauté ; mais , en dépit des
charmes d'une musique divine , le spectacle m'ennuya.
Je n'aperçus dans les acteurs que des acteurs , et jamais
les personnages qu'ils représentaient ; leurs grimaces
, là froideur de leur débit , les salutations qu'ils
faisaient au public chaque fois qu'ils en recevaient des
applaudissemens m'enlevaient toute illusion ; et , présent
au superbe Opéra de Milan , je regrettai l'Opéra
de Paris.
Je fus invité à plusieurs repas ; ils étaient magnifiques
, mais leur monotonie me fatigua. Le cérémonial
empêchait la gaîté de s'asseoir à table avec les
AOUT 1819 . 227
convives ; le vin le plus exquis n'avait pas le pouvoir
de leur inspirer un mot gracieux ou piquant : je regrettai
les diuers de Paris.
On m'avait beaucoup vanté les promenades de Milan
; je m'y rendis un dimanche , jour plus spécialement
consacré à cette espèce de distraction . Le jardin
royal et les boulevards de cette capitale , sont , si je
puis m'exprimer ainsi , nos boulevards et nos Tuileries
en miniature. J'y rencontrai une affluence considérable
de personnes de tous les rangs ; j'y vis de brillans équipages
, et je leur trouvai plus de pompe que d'élégance.
Les Milanaises ont, en général , des figures à la
romaine , et leur taille élevée et forte s'accorde parfaitement
avec les traits de leur visage , mais elles ont
plus de beauté que de grâces : elles frappent plus
qu'elles ne plaisent ; toutes semblent formées sur le
même moule , et leur réunion n'offre pas les argumens
de la variété , enfin , au milieu des promenades
de Milan , je regrettai les promenades de Paris .
Les grands seigneurs milanais se vantent d'aimer les
arts , et mettent beaucoup de faste à paraître les protėger.
Le luxe de leurs palais consiste principalement dans
une longue galerie , construite à l'effet de recevoir des
tableaux et des sculptures rassemblés à prix d'or ; et le
plus grand plaisir qu'ils trouvent à posséder des chefsd'oeuvre
, est celui de donner aux étrangers une haute
idée de leur opulence et de leur goût .
Un d'eux , le duc de *** , m'engagea à venir voir sa
galerie , une des plus riches de Milan . J'acceptai ; il me
la fit examiner en détail ; j'admirai tour-à -tour plusieurs
tableaux , et parmi les objets de sculpture , je distinguai
le buste de *** , sculpté en marbre , par Houdon .
« J'ai payé ce buste trois mille écus milanais , me dit
le duc de *** , mais je ne les regrette pas : outre que
c'est un morceau admirable , il m'offre la ressemblance
parfaite d'un de nos plus celèbres compositeurs de musique
, dont je m'honore d'avoir été l'ami , et je devais
à șa mémoire de ne pas laisser passer ce buste dans
228 MERCURE DE FRANCE .
d'autres mains que dans les miennes. » Je louai le duc
de ce sentiment.
--
-
-
-
--
-
Comme je sortais de son palais , je vis arriver un
jeune homme , dont les vêtemens annonçaient plus que
l'indigence ; il demanda le duc : il est sorti , lui répondit-
on en refermant brusquement la porte- cochère ; il
poussa un profond soupir. Je levai les yeux sur lui :
les traits de sa figure me semblèrent les mêmes que
ceux du buste que je venais de regarder avec attention .
Une tendre pitié me parle en sa faveur. « Le portier
se frompe , lui dis -je , le duc n'est pas sorti . Il l'est
souvent pour moi ; il ne l'était jamais pour mon père.
-Seriez vous le fils du célèbre **** ? Hélas oui , madame.
Vous portez un beau nom . -J'en suis bien plus
à plaindre ! Seriez-vous poursuivi par la fortune ?
Mon sort est affreux ; toutefois je le supporterais avec
courage si je n'étais pas père . Vous avez des enfans ?
J'en ai trois , Madame , et je n'ai pas de pain à leur
donner ! Vous , aujourd'hui ! OỞ mon Dieu..... !
Mes larmes coulaient ; je portai ma main à ma poche ,
ensuite je tremblai d'huniilier M *** , je ne pouvais
Jui offrir que peu de chose . Comment se fait- il , lui
dis-je très-émue , comme se fait- il que vous soyez
réduit à une extremité semblable? Le duc de *** chérissait
M. votre père ; le duc est puissant , riche , généreux.
Voilà la réfléxion que mon malheur suggère d'abord
à tout le monde ; je le sais , et cela m'afflige presque
autant que ma pauvreté . Madame , ajouta- t- il avec
feu , je suis honnête homme , associé dans une maison
de banque , des banqueroutes m'ont enlevé mon patrimoine
et le fruit de mes propres travaux . Jusqu'à l'époque
de mon désastre , le duc m'avait toujours bien accueilli
; depuis , il m'a traité avec moins de considération :
cependant , j'espérais , par son appui , être pourvu de
quelque emploi . Deux ans se sont passés sans que mou
attente ait été remplie. J'ai vendu tous mes effets , tout
absolument ; il ne me reste plus qu'un mauvais lit.
Pressé par la misère , je me décidai , le mois dernier ,
-
AOUT 1819 . 229
à demander quelque secours au duc , il me remit deux
doubles. ( 28 fr . ) Et vous le voyez , sa porte ne s'ouvre
plus pour moi . - Eh bien , je vais retourner chez lui ;
il m'a parlé avec estime , avec tendresse de M. votre
père , je lui peindrai avec chaleur votre situation . —
Ah ! Madame , n'en faites rien , je vous conjure ; il rougirait
de ses procédés , et je serais perdu . Si l'amitié
d'un grand ne nous est pas toujours utile , sa haine
nous est toujours funeste. L'homme en crédit n'a jamais
tort malheur à l'indigent dont il prononce le nom
avec dédain ! C'est un arrêt d'accusation contre lequel
personne ne réclame . Ah ! c'est peut - être la pius cruelle
de toutes les infortunes , que d'avoir à se plaindre d'un
grand ; et qu'il ne s'abuse point sur sa conduite , nonseulement
il ne vous protège pas , mais il vous ferme
toutes les avenues de la protection . »>
Le discours de M *** me donna soudain la solution
de plus d'un problème . « Vous avez raison , lui répondis
-je , cette démarche vous nuirait au lieu de vous servir.
Je n'ai nul crédit , ajoutai-je , cependant le hasard
pourrait me fournir une occasion de vous être utile :
laissez-moi votre adresse. Pendant qu'il me la remit ,
je lui glissai un louis dans la main , en lui disant : « je
suis presque aussi pauvre que vous , je ne puis disposer
que de cette modique somme , daiguez la recevoir. » Il
rougit , et voulut me rendre le louis . « De grâce, repris
je , ne me refusez pas , songez à vos enfans . » L'infortuné
prit le louis , enfonça son chapeau sur sa tête , et
se retira .
Je regagnai tristement mon auberge. Par économie
je mangeai à table d'hôte : la providence permit que ce
jour-là , un riche négociant français y dînât avec moi .
Je lui racontai l'histoire de M*** « J'avais l'intention ,
me dit aussi- tôt ce digne homme , d'acheter un tableau
du Corrège qui me plaît beaucoup ; on m'en demande
dix mille fr. , je me passerai du tableau , et j'emploierai
mes dix mille fr . à sauver de la misère le fils d'un artiste
célèbre , cela vaudra mieux . » Le négociant exécuto
230 MERCURE DE FRANCE .
dès le soir même ce projet ; M. *** rentra dans la banque
, et rétablit ses affaires. Le duc ne lui ferma plus
sa porte, et se mit même en avant pour lui faire obtenir
un intérêt dans une entreprise honorable et lucrative.
Tout le monde exalta la bonté du seigneur italien , personne
ne parla de la noble action du négociant français ;
mais M. *** ne l'oublia pas, et prit pour devise : Vivent
les Français !
Madame DUFRESNOY .
www
CHRONIQUE .
Si l'Indépendant n'avait , pour assurer le succès de
sa feuille , que la rédaction des mélodramaturges et des
vaudevillistes qui lui sont attachés , ou des rédacteurs
de la force de celui qui est chargé de sa Mercuriale , je
doute fort qu'on n'eût point déjà chanté son oraison
funèbre. Ce dernier , en rendant compte de la résurrection
du Mercure de France , nous gourmande , au
sujet d'un article contre M. Evariste-Dumoulin , inséré
dans notre Numéro du 31 juillet dernier , qu'il a charitablement
rapporté presqu'en entier. Ainsi que mies
collaborateurs , je suis fàché que cet article ait paru
dans notre Journal. C'est une erreur dont je suis prêt
à donner l'explication à M. Dumoulin .
Si le rédacteur de la Mercuriale de l'Indépendant
s'était borné à dire que M. Nelson est attaché à la rédaction
du Mercure , bien qu'il n'en soit rien , je ne lui
répondrais pas ; mais il nous accuse d'adresser une
humble supplique à MM. les ministres , pour obtenir
leur protection , et part de là pour nous lancer une mé
chante injure. Je le répète , nous ne demandons rien ,
ni à ces libéraux si purs , ni aux ministres , ni aux ultràAOUT
1819 .
231
royalistes , chez lesquelles gens l'opinion ou l'esprit de
parti est un calcul d'intérêt . Nous aimons notre patrie ,
et nous pensons que c'est suffisamment le prouver , que
de chercher à combattre les excès de la politique , et à
ranimer le goût presqu'éteint de la littérature .
Ce rédacteur nous accuse aussi de ne pas être trèsforts
en chronologie , parce que nous avons dit que le
dernier Numéro de l'ancien Mercure avait paru le 31
janvier 1818 il aurait voulu que nous disions 1817 .
Je ne profiterai pas de l'erreur de ce journaliste , que
je crois être un auteur de vaudevilles , ou M. Roujoux ,
pour lui renvoyer son impertinence.
C'est sans doute ici l'occasion de faire remarquer que
les écrivains exhumés par nos Journaux quotidiens ,
surtout ceux qui ont quitté les muses pour la politique ,
ont presqu'entièrement perdu cette aménité , cette politesse
dans la discussion , dont l'usage dénotait autrefois
l'homme spirituel , en même temps que l'homme
du monde. Il y a des convenances qu'on ne peut oublier
sans qu'il en résulte un grand tort pour soi-même.
E. T. B.
Dans le Numéro du 8 de ce mois , M. Léon
Thiessé , en faisant connaître à ses lecteurs l'apparition
du Mercure , poursuit le cours de ses gentillesses , en
injuriant les rédacteurs de cette dernière fenille , et
même ceux qu'il lui prête . M. Cousin d'Avalon est du
nombre de ceux-ci . Il traite M. de Roquefort de pionnierde
la littérature . Voici les droits de ce savant au titre
dont le gratifie si libéralement M. Léon Thiessé ;
1º. Glossaire de la langue romaine , 2 vol . in - 8°.
2º . Etat de la poésie française dans les XII et XIIIe .
siècles , 1 vol . in-8 ° .
3º . Recueil de Dissertations sur différens points de
l'Histoire de France , 1 vol. in - 8 ° .
4°. Notices dans le Recueil de l'Institut , ouvrage
couronné par l'Institut en 1810 , 1 vol. in-4°.
5º. Voyage d'Ali - Bey , 3 vol . in-8° .
232 MERCUREDE FRANCE .
6º. Vie privée de Legrand d'Aussy , ( deuxième édition
) , 3 vol . in-8°.
7°. Texte des vues pittoresques des monumens français
, 1 vol . in-fº .
8° . Poésies de Marie de France , 1 vol. in-8° .
9°. Supplément au Glossaire de la langue romane ,
vol. in - 8°.
10º . Suite à la Vie privée des Français , 3 vol . in-8ª .
Articles dans l'ancien et le nouveau Mercure , dans
le Moniteur , dans le Magasin encyclopédique , dans le
Dictionnaire historique de Prudhomme , deuxième édition
, dans la Biographie universelle , dans l'Encyclopédie
, etc. , etc.
Je vais examiner maintenant les titres de M. Léon
Thiessé à s'ériger en critique si sévère .
1º. Il a réuni les pièces du procès du général Cam-
Drone.
Cet ouvrage a été saisi , et si son compilateur - auteur
n'a point été mis en jugement , il ne le doit qu'à une
protection puissante ; ce qui explique peut-être la suite
du propos tenu par M. Léon Thiessé, que si le ministère
voulait lui faire 4,000 fr. il serait ministériel .
M. Thiessée est- il à prix fixe ?
2°. Le Palais-Royal en miniature .
Je ne puis guère expliquer le peu de rapport que cet
ouvrage a élé pour le libraire , que par le choix du sujet
, qui est sale et repoussant , et par le style , parfaitement
adapté au sujet. Les étudians étant maltraités
dans cette brochure , plusieurs d'entr'eux voulurent
donner une correction à son auteur ; mais ils s'en tinrent
à leurs menaces , et firent bien : ils n'auraient point
modifié l'esprit de M. Léon Thiessé , dont tout le fonds
est une méchanceté presque toujours grossière et triviale.
3º. Zuleika , traduit de lord Byron.
La fadeur et la niaiserie de cette traduction nuisirent
beaucoup en France à la réputation du célèbre lord :
le libraire en a encore été pour ses frais .
AOUT 1819 .
233
4º. Session de
On assure que
vendu à la rame.
1816.
le libraire a destiné cet ouvrage à être
M. Léon Thiessé a rédigé quelques temps les séances
de la Chambre des députés dans le Constitutionnel .
Je ne pense pas devoir répondre plus longuement au
rédacteur des Lettres Normandes. Il y a des jugemens
sur certaines matières , qui , en cela seulement qu'ils
sont prononcés par quelques hommes , soit comme
hommes , soit comme écrivains, ne doivent pas occuper
plus d'un moment. Tel est celui de M. Léon Thiessé
sur le Mercure . E. T. B.
La France s'était enrichie de la découverte d'une
mine de sel gemnie , trouvée près de Vic , le 14 mai
1818. Les recherches faites d'après quelques indices
imprévus auxquels on est redevable de cette mine ,
seule de cette espèce qui ait jamais été connue en
France , ont été exécutées par une société , en tête de
laquelle se trouve M. Thonnelier , ancien payeur général
des armées , et d'après une autorisation obtenue ,
à cet effet , de M. le directeur général des mines , en
date du 20 avril 1819. Jamais réussite n'a été accompagnée
de plus heureuses circonstances . Le sel de cette
mine a la blancheur de l'albâtre ; ses cristaux sont plus
purs et plus brillans que les échantillons que l'on a pu
se procurer des mines de Pologne et d'Autriche . Sa
qualité est parfaite , et tout annonce que sa masse sera
énorme. Informé , par les auteurs de cette découverte ,
que la sonde avait déjà pénétré de dix pieds dans le
cristal pur , le directeur général des mines s'est empressé
de donner des ordres pour que l'ingénieur du
département de la Meurthe se rendit sur les lieux , afin
de constater , par procès-verbal , cette importante découverte
, et tous les faits qui peuvent y être relatifs .
L'exposition que l'on prépare dans les salles du
Conservatoire des arts et métiers , aura lieu à la même
epoque que l'exposition des produits de l'industrie française
au Louvre .
--
234 MERCURE DE FRANCE .
On croit qu'elle offrira des objets d'un grand intérêt.
Un jeune violon , M. Fontaine , qui donne déjà
les plus belles espérances , et qui a obtenu les plus brillans
succès dans les départemens , vient d'être attaché
à la chapelle du Roi .
-M. Caillaud a fait présent , au Musée de Nantes ,
d'une momie qu'il a apporté d'Egypte .
– La première livraison de la Chronique de Paris ,
ouvrage semi-périodique littéraire , rédigé par M. Mossé ,
a paru , le 5 de ce mois , après la composition de notre
quatrième Numéro .
Si nous jugions cet ouvrage d'après sa première livraison
, nous pourrions être injustes. Notre impartialité
nous engage donc à suspendre tout jugement jusqu'à ce
que plusieurs Numéros aient été publiés , si toutefois
M. Mossé pense devoir se rappeler du tort que lui a
fait cette première livraison dans l'opinion du public et
dans celles des gens de lettres .
-Le Journal Lyrique et Anecdotique est rédigé avec
autant d'esprit que de goût. Persuadé qu'un Journal
doit un tribut à la malice , M. Edmond Corbière s'est
servi du fouet d'Apollou et de la marotte de Momus.
La première livraison de cette feuille , à laquelle on ne
peut reprocher qu'un peu d'exiguité , contient plusieurs
anecdotes assez piquantes ; et nous ne doutons pas que
les Dilettanti de toutes les classes ne s'empressent de
lire le Journal Lyrique. On s'abonne au bureau , à Paris ,
rue Hautefeuille , no. 11 , et à la librairie du Mercure.
Le prix de l'abonnement du trimestre est de 5 fr.
-
MM. Baudouin frères , libraires , rue de Vaugirard
, nº. 35 , viennent de mettre en vente le premier
cahier du tome 3º . de la Chronique religieuse , qui
paraît une fois la semaine .
Cette feuille, rédigée par MM. Agier , Grégoire, Lanjuinais
et Tabarod , se fait remarquer par une saine
doctrine et une grande force de logique . Il suffit de
nommer ses rédacteurs pour lui assurer des succès .
AOUT 1819 .
235
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SPECTACLES . ( 1 )
PORTE - SAINT- MARTIN ,
Première représentation du Passe- Partout , vaudeville
en un acte .
-
10 Aout. M. Duchemin , bon rentier au Marais ,
consent à donner sa nièce au jeune Edmond , aspirant
de marine ; mais l'oucle de celui - ci , vieux mariu habitant
Bordeaux , refuse son consentement , et invite
M. Duchemin à chasser Edmond de chez lui ; ce qu'il
a fait. Le bonhomme d'oncle part pour sa promenade
au Jardin du Roi , et il oublie le passe- partout à la petite
porte de son jardin . Un ami d'Edmond , directeur de
spectacle , ruiné , poursuivi par des huissiers qu'il fuit ,
voyant le passe - partout , le tourne dans la serrure ,
pousse la porte , entre dans le jardin , et se trouve
bientôt entre les bras d'Edmond , qu'il n'avait pa vu
depuis dix ans , Edmond qui , après avoir escaladé un
mur pour voir Cécile , se désespérait avec sa maîtresse
de ne point trouver le moyen de décider son oncle. Le
nouveau venu , fertile en expédiens , pour les tirer d'embarras
, leur offre de jouer auprès du bonhomme Duchemin
le rôle du vieux marin . On accepte , après quelques
difficultés ; mais tandis qu'il est occupé à se travestir ,
l'oncle d'Edmond arrive . Que fait notre directeur de
spectacle ? il prend les habits de M. Duchemin , et
trompe, sous ce costume , le rusé marin qui, pressé par
(1) Le lecteur est prévenu qu'il ne sera plus rendu compte désormais
, que des premières représentations.
236 MERCURE DE FRANCE .
le faux oncle de Cécile , et par Cécile elle - même ,
donne enfin son consentement. M. Duchemin rentre.
Grand tracas , qui se termine par le mariage des deux
amans.
Ce petit ouvrage , qui aurait paru plus agréable encore
sur un moins grand théâtre , qu'on aurait entendu
avec plaisir au Vaudeville , a complètement réussi. Le
dialogue et les couplets sont écrits avec beaucoup de
facilité et d'esprit. Ce vaudeville, joué avec intelligence
et ensemble, est de feu Montperlier.
On a fait répéter les deux couplets suivans du vaudeville
final.
LE VIEUX MARIN.
Bravant le feu de la mitraille ,
Courant où l'attend un succès ,
Il n'est ni porte ni muraille
Qui puisse arrêter un Français.
De nos guerriers que l'ardeur encourage ,
En tous les temps tels sont les goûts ,
Et leur valeur et leur courage
Sont toujours les passe-partouts .
CÉCILE au public.
Séduit par le desir de plaire ,
Qui fait excuser bien des torts ,
Pour désarmer le goût sévère ,
Notre auteur a doublé d'efforts.
Comme une clé sert à plus d'un usage ,
Ce soir , messieurs , nous tremblons tous :
Ah ! pour sauver le nôtre du naufrage ,
Cachez bien vos passe-partouts .
Il est certain que Notaire partira à la fin de ce mois
pour la Nouvelle - Orléans .
Je conçois qu'il ait pu se décider à s'expatrier ; on
lui promet 45,000 fr . pour trois ans , et une représentation
à bénéfice par année. Le départ de cet acteur
laissera un vide à ce théâtre.
E. T. B.
AOUT 1819. 237
Tivoli. Ce jardin est toujours suivi ; les agrémens
y sont très-variés . Les montagnes qui ont une pente
douce et prolongée ; la tour d'éole ; la balançoire- russe ,
la balançoire française ; le jeu de bague ; Olivier ; les
Fantoccini , présentent des amusemens que le public
paraît fort empressé de rechercher . Les feux d'artifice
sont très -bien ordonnés , et l'orchestre exécute avec
beaucoup de goût les contredanses et les walses les plus
nouvelles.
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JEUX ET EXERCICES CHEVALERESQUES .
Avenue de Neuilly , parc des Sablons.
·
Le public de Paris , quoique très capricieux et
très - inconstant dans ses goûts , ne laisse pas d'aller
toujours avec la même satisfaction visiter les Jeux
chevaleresques . Cet établissement , qui se soutient avec
succès depuis près d'un an , est , selon nous, un de ceux
qui conserveront le plus long-temps l'avantage d'intéresser
les amateurs . Dimanche dernier , les courses de
chevaux , les promenades en char et à cheval eurent
lieu , presque sans interruption , depuis cinq heures
jusqu'à neuf et demie . Vers le soir la foule devint trèsnombreuse.
Sur les neuf heures , le parc , entièrement
illuminé , offrait un coup- d'oeil tout-à- fait intéressant.
Un très-beau feu d'artifice termina la soirée .
wwwwwww wwwwwmmmmmmmmmmmmmm
MODES.
LES chapeaux reprennent la forme ambitieuse qu'ils
avaient il y a quelques années . Les parterres , écrasés
par la mode , reparaissent plus touffus que jamais sur
la tête de nos dames. Les bottes d'oeillets , les rosiers
avec leurs branches , leurs feuilles , et bientôt leurs
racines , seront dans peu les ornemens admis . Quelques
238 MERCURE DE FRANCE .
chapeaux offrent ces fleurs entre des bouffes de gaze
placées sur le haut de la forme , eu une demi - couronne.
Des capotes , appelées capotes angelines , sont
d'une forme très étroite , mais très- allongée , et terminées
par un fond arrondi ; ce fond est couvert d'une
rosette de rubaus très - fournie ; une semblable occupe
le côté gauche de la forme. Ces capotes se font en
moiré ou en gaze.
Une nouvelle sparterie vient d'être publiée ; elle sert
à la fabrications des chapeaux , sous le nom d'Ecorce
de bois ; les grands carreaux qu'elle forme sont d'un
agréable effet.
La batiste d'Ecosse est toujours en faveur pour les
capotes qui sont surmontées de fleurs trés-variées et
exécutées aussi en batiste .
Les pailles cousues ne se portent que dans un grand
négligé le rose , le paille et le blanc continuent de
régner.
;
Les robes n'éprouvent aucun changement ; les mantilles
de dentelle noire sont aujourd'hui un peu moins
nombreuses ; on en voit beaucoup en tulle de coton
brodé.
Les bouts de quelques ceintures présentent des glands
ou des olives qui, déjà, avaient été remarqués aux coins
des voiles de gaze.
Ces voiles sont maintenant bordés de trois petits rubans
de satin posés à plat , et laissant entr'eux deux
ligues au plus de distance ; d'autres sont aussi sur les
bords , brochés en soie platte.
Les étoffes du jour pour gilets se nomment Valencias .
Ces étoffes sont de couleur , coupées par une quantité
de petites raies et parfaitement nuancées ; ces nouveaux
dessins nous ont été donnés par la nation américaine ,
qui prouve chaque jour son goût pour la toilette. Le
fonds de ces étoffes est bleu , paille , lapis , verd de
chasse , cuisse de nymphe émue , tourterelle , épiscopal ,
dos de cerf ou ventre de biche , etc.
Les couleurs de raies sont laurier du Canada ,
AOUT 1819 .
239
tabac de Virginie , blanc , verd éméraude , chamois
foncé , terre du Texas , eau du Nil , paille , bleu
foncé , soufre , Champ- d'Asile , cafe Moka , lilas , etc.
On voit aussi des cravattes de mousselines de grande
largeur ; elles ont des bordures de différentes couleurs
dans les nuances indiquées ci -dessus . Ce genre de gilets
et de cravattes doivent se porter avec les chapeaux nouveaux.
On dit que les échantillons de ces étoffes sont
sortis d'une manufacture élevée par les frères Lallemand
et Lefevre Desnouettes dans leur nouvelle colonie.
Les chapeaux gris à la Bolivard disparaissent insensiblement
, et les cannes , qui semblaient proscrites ,
sont reprises , en ce moment , sous la forme de béguille ,
à poignée petite et en argent.
L'OBSERVATEur.
ANNONCE .
CATINAT est un de ces génies rares , qui n'attendent
que l'occasion pour se faire connaître. Son père , doyen
des conseillers du parlement de Paris , l'avait destiné
au barreau . Son premier plaidoyer n'ayant pu sauver
son client de la perte d'une cause qui semblait bonne
au jeune avocat , il quitta la robe pour suivre la carrière
des armes . Il entra dans la cavalerie ; et , en 1667 ,
Louis XIV lui donna une lieutenance dans le régiment
des Gardes , en récompense d'une action courageuse .
Elevé successivement aux premiers grades militaires ,
toute sa vie fut employée au service de son pays , excepté
les dix années qui précédèrent sa mort ; encore
n'avait-il quitté les camps qu'après avoir vu passer sou
commandement dans les mains de Villeroi , sous lequel
il fit ses dernières campagnes sans murmurer , quoiqu'il
eût pu se plaindre , avec raison , qu'on obligeât
un élève de Turenne et de Condé d'obéir à un maréchal
si peu savant , dont toute la gloire se bornait à avoir
été le précepteur de Louis XIV . Né en 1637 , il monrut
dans sa terre de Saint-Gratien , en 1712 , en philosophe
, ainsi qu'il avait vécu.
240
MERCURE
DE FRANCE
.
Son caractère était celui d'un homme franc , simple ,
honnête. Ennemi des préjugés , il n'affectait point de
les mépriser. Il détestait le faste et les courtisans . 11
avait étudié l'art de la guerre , non en général qui fonde
l'espérance de sa gloire sur la valeur de ses soldats ,
mais en chef sage , qui tient en même temps à conserver
ses troupes et à bien défendre sa patrie. Dans tout
ce qui l'occupait , il apportait uue grande application
d'esprit. Voltaire a dit de Catinat , qu'il eût été bɔn '
ministre , bon chancelier , comme bon général .
Ce peu de mots sur un de nos plus célèbres maréchaux
, nous ont été suggérés par un Prospectus que
vient de faire publier M. Rouyer de Saint- Gervais . Il
annonce , comme devant paraître dans le courant de
ce mois , chez Mongie , libraire , boulevard Poissonnière
, no. 18 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
n°. 7 , les Mémoires et Correspondance du maréchal
de Catinat , mis en ordre et publiés d'après les manuscrits
autographes et inédits conservés jusqu'à ce jour
dans safamille ; avec gravures , portrait , fac simile ,
cartes , plans , ordres de bataille , etc. ( 1 ) .
Cet ouvrage , qui manquait à la littérature , nonseulement
parce qu'il doit faire partie des matériaux de
l'histoire , mais encore parce qu'on n'avait , jusqu'à ce
jour , rien que d'incomplet et d'inexact sur Catinat ,
offrira un appât de plus aux amateurs de jugemens sur
de grands personnages du temps , en leur donnant , indépendamment
de tout ce qui est relatif aux opérations
militaires et diplomatiques dont ce maréchal fut chargé ,
un grand nombre de ses lettres , écrites dans l'intimité ,
à M. de Croiselles , celui de ses frères qu'il chérissait
le plus , dans lesquelles il s'expliquait librement et sur
les individus et sur les évènemens de son époque .
Nous croyons être agréables à la plupart de nos lecteurs
, en leur faisant connaître à l'avance la prochaine
publication de ces Mémoires . E. T. B.
( 1 ) Prix des trois volumes qui formeront l'ouvrage , 30 fr . ,
35 fr. franc de port.
et
wwwww mm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION NOUVELLE DE L'ILLIADE ;
Arrivée d'Ulysse à Chrysa .
CHANT PREMIER .
.... MAIS Ulysse , guidant l'hécatombe sacrée ,
Touche enfin de Chrysa la rive désirée .
A peine les rameurs , par un commun effort ,
Gagnent rapidement la profondeur du port ,
Par l'ordre de leur chef les voiles détachées
Dans les flancs du vaisseau déjà dorment cachées ;
Les uns du mât superbe abaissent la hauteur ;
D'autres ont étendu le cable protecteur,
16
242
MERCURE DE FRANCE .
Et l'ancre au fond des mers retient la hef captive ,
Tandis que tous les Grecs , répandus sur la rive ,
Etalent de leurs dons les tributs solennels ,
Ulysse , conduisant la captive aux autels ,
La remet dans les mains d'un père ivre de joie :
>>
«< Agamemnon , dit- il , auprès de toi m'envoie ,
Chrysès ! reprends l'objet que pleurait ton amour.
» J'apporte des présens au monarque du jour ,
» Et puisse -t- il , fléchi par la sainte hécatombe ,
>> Sauver les fils des Grecs sur le bord de la tombe ! »
Dans le sein paternel Chryséïs a volé ,
Le vieillard la reçoit et renait consolé .
Déjà sur les autels , couronnés de guirlandes ,
Les Grecs ont déposé leurs brillantes offrandes ,
L'orge sainte s'apprête , et quant le flot lustral
Sur leurs pieuses mains a versé son cristal ,
Les bras levés au ciel adressant sa prière :
<< Phoebus , dit le pontife ; ô roi de la lumière ,
» Qu'adore Ténédos , que révère Chrysa ,
>>
Rappelle toi quels voeux ton pouvoir exauça .
» Si ton bras ennemi s'étendit sur la Grèce ,
>> Qu'il désarme en ce jour sa fureur vengeresse ;
» J'implore ton courroux , j'implore ta bonté. »
Jusqu'au trône du dieu son desir est monté .
Tandis que vers le ciel la prière s'élève ,
Les taureaux gémissans sous le tranchant du glaive
Tombent ; le fer pénètre en leurs flancs entr'ouverts
Et la graisse deux fois enveloppe les chairs .
Le pontife aussitôt livre aux flammes sacrées
Les lambeaux tout sanglans des cuisses séparées.
A peine d'un vin noir il a versé les flots ,
Il ordonne , et les Grecs , armés de javelots ,
Fixent au fer aigu des pointes opposées
Les membres palpitans et les chairs divisées ;
Et quand leur main docile aux brasiers allumés
Arrache des taureaux les restes consumés ,
Du banquet fraternel la table enfin se dresse ;
Tous les Grecs confondus en partagent l'ivresse :
Aux présens de Cérès Bacchus mêle ses dons ,
Et , grace aux soins rivaux des jeunes échansons ,
Bientôt de main en main les coupes promenées*
AOUT 1819 . 243
Brillent , d'un nectar pur et de fleurs couronnées
Durant le jour entier s'élèvent dans les airs
Du poean solennel les glorieux concerts ;
Et , prêtant à leurs voix une oreille charmée ,' !
Le dieu laisse dormir sa fureur désarmée .
Mais lorsque le soleil dans le sein de Thétis
Voit s'éteindre l'éclat de ses fetix amortis ,
Tous les Grecs vont goûter sur la nef solitaire
Du nocturne repos la faveur salutaire .
Dès que sur l'horison l'Aurore au front riant
Des roses du matin a semé l'orient ,
Le mât est redressé , la voilé se déploie ;
Et , secondé des vents qu'un dieu propice envoie
Le vaisseau fendant l'onde avec rapidité , ****q
Entend gémir le flot mollement agité ;
Bientôt au camp des Grecs triomphant il arrive ;
Mille bras à l'envi le traînant sur la rive ,
Par de solides noends l'y retiennent fixé ,
Et l'essaim des rameurs vole au loin dispersé.
A
A. BIGNAN,
29
45 290 enst{
L'USURIER.
* ome turnt A
དངོམས་ སློབ་མ་
UN usurier est un homme intraitable
ཁོའན ཉི་འགས་
Et ne sourit qu'en voyant son argent .
Il n'entend rien , son âme inexorable ,
Est insensible aux maux de l'indigent.
>
Au débiteur qu'il voit baigné de larmes ,
Sans s'émouvoir , et d'un air` pátelin :
Calmez , dit- il , vos mortelles alarmes ,
Votre billet n'échoira que demain.
-
རྩེ
26
A votre sort vraiment je m'intéresse ,
Vous trouverez , j'en suis sûr , des amis . q
De me payer , ma foi ! si je vous presse ,
C'est qu'il me faut l'argent qu'on m'a promis.
NYBEN S
244
MERCURE DE FRANCE .
Mais songez donc , répond un honnête homme ,
Que des malheurs sont venus m'accabler.
Je le crois bien , dit-il. Payez la somme ,
Et je promets de ne plus vous troubler.
Pour moi , du moins, ayez quelque indulgence ;
J'ai des enfans , et je tiens à l'honneur.
Soit donc, Monsieur , je prendrai patience ;
Encore un jour , j'attendrai de bon coeur.
Malheur à ceux qu'une méchante affaire ,
A l'usurier contraint d'avoir recours .
A l'usurier , s'ils ont pu se soustraire ,
Qu'ils prennent soin de le fuir pour toujours.
1
J. B. L.
mmmm
BOUTADE A A.
QUE j'étais sot , grands dieux ! quand je t'aimais !
Dans mes discours respirait ma folie !
A tout moment je te renouvelais
Ces doux sermens d'aimer toute la vie.
Aurais-je pu laisser passer un jour
Sans t'exprimer l'excès de mon amour !
Aurais-je pu , tant j'avais de tendresse ,
Etre un moment sans te parler de toi !
Aurais-je pu vers une autre maitresse
Porter un coeur qui vivait sous ta loi !
Il a fallu que tu fusses parjure ;
Et que rompant un lien enchanteur………
Que j'adorais , tu pusses , sans murmure ,
De mes mépris mériter la rigueur.
Comme autrefois je ne suis plus tes traces.
Tu ne vois plus, tremblant à tes genoux,
Ce fol amant si sottement jaloux !
On peut vanter ton esprit et tes grâces,
Te trouver belle et te vouloir aimer ;
Citer ta voix , si douce et si touchante !
Ta danse simple autant que séduisante :
1
AOUT 1819. 245
On ne saurait maintenant m'alarmer.
Je suis tranquille. Une froideur extrême
A remplacé ce feu de l'amour même ,
Ce feu divin qui consumait mon coeur ;
Qui m'élevait , qui faisait mon bonheur .
Tu m'as trompé ! c'est malgré toi peut - être !
Ah ! puisses-tu ne jamais mieux connaître
Et n'avoir point à redouter un jour
Tous les tourmens qui suivent l'inconstance !
On veut cacher , par son indifférence
La cruauté d'un si triste retour
Et ce qu'on souffre est encore de l'amour !
E. T. B
mmm
VERS
Pour mettre au bas du portrait de M. de LA FAYETTE.
AMI de Wasingthon et de la liberté
Il a lutté , souffert et triomphé pour elle ;
Jamais il ne trahit la foi , la vérité,
Son nom resta sans tache et sa gloire immortelle.
M. B.
L'abus qu'onfait aujourd'hui de ia lythographie , a inspiré cet impromptu
à M. T. P.
GRACE à ce procédé nouveau ,
Dont le succès n'a point à redouter d'entrave ,
Chacun peut , à son choix, ou cracher sur un brave
Ou se moucher dans un drapeau.
CHARADE .
MON premier est un métal,
Mon second un végétal ,
Et mon tout un minéral
246 MERCURE DE FRANCE .
ENIGME..
1.
RONDE , longue , bonne ou mauvaise ,
Dans les palais , dans un réduit,
De me voir chacun est bien -aise
Quand il est de bon appétit .
Bonne, je donne de l'esprit ,
Et même , ne vous en déplaise ,
De la faveur et du crédit.
Tel qui se pavane à son aise
Dans un fauteuil de l'Institut ,
Malgré son art pour l'antithèse ,
Sans moi n'eut point atteint ce bul .
Petite , on me voit chez le sage
Qui fait sans cesse de moitié
Avec la céleste amitié,
Qu'il sait fixer dans son ménage.
LOGOGRIPHE.
Avta sept pieds je suis fort peu de chose ,
Tantôt volant ,
Tantôt marchant,
Otez les deux premiers , je suis moindre , et pour cause ,
Le fanatisme anime tous mes pas ;
On est damné quand on n'est pas
De l'opinion dont nous sommes :
Je dis nous et voilà pourquoi ;
Nous faisons corps , mes sectateurs et moi ;
Nous crions anathème à , tous les autres hommes ,
Et pourtant je ne suis , dit un savant auteur,
Que le ralliement de l'erreur.
1
AOUT 1819
247
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le mardi 17 août 1819 .
Le mot de la Charade est CHEVRE- FEUILLE ;
Celui de l'Enigme est HONNEUR ,
Et celui celui du Logogriphe est MAIS dans lequel on trouve ,
Siam.
mmmmmmmmmm
HISTOIRE.
www mmmmw
HISTOIRE DE CROMWEL ; par M. VILLEMAIN ( 1 ).
C'EST à une époque de décadence dans la littérature ,
qu'on doit particulièrement remarquer ces ouvrages
dictés par la raison des meilleurs temps . L'attention
qu'on leur assigne , c'est la mesure du sentiment et du
goût. Le livre de M. Villemain mériterait de donner
cet éloge . En l'analysant avec soin , on pourrait faire
observer , au milieu des récits de l'historien , l'âme du
jeune orateur , animant tout , les passious comme les
intérêts. Cette remarque serait du moins digne du talent
de cet écrivain ; mais l'obligation de la faire entraînerait
trop loin , et dépasserait le cadre où je me suis
proposé de renfermer quelques réflexions .
C'était un tableau vaste , digne des hautes méditations
de l'esprit , celui de retracer , dans la vie d'un homme
fameux , les circonstances qui l'ont conduit au pouvoir.
Les révolutions sociales ont une cause qui se dérobe à
( 1 ) 2 vol . in- 8 Prix , 12 fr. Paris , chez Maradan , libraire ,
rue Guénégaud, *
248 MERCURE DE FRANCE .
l'attention des hommes , et que l'historien ressaisit
comme à travers les ressorts cachés qui meuvent les
empires !... On sait quelle réunion de talens suppose
l'historien. Voltaire et Montesquieu le disaient doué
des dons du génie. Comme un poëte , l'imagination lui
est nécessaire : c'est avec elle qu'il relève Athènes et
Rome , déchues de la puissance et de la gloire , et taut
de cités célèbres , dont il n'est plus resté qu'un souvenir
!.... Joignez donc à l'imagination dans l'historien ,
une âme éprise de sentimens généreux , une tête forte ,
un talent prononcé ; vous aurez et les grands tableaux
de la société générale , et les beaux mouvemens de l'éloquence.
M. Villemain l'a senti parfois ; son imagination
domine souvent dans l'enchaînement des faits , dans le
récit des temps , dans la peinture des caractères , et
dans les hautes considérations où le porte sa pensée.
Le sujet de ce livre , d'un grand intérêt , était digne
d'être fécondé par un beau talent .
M. Villemain prend Cromwel dès l'enfance , et
le montre dans les divers périodes de sa vie obscure et
privée. A quarante-deux ans, il le transporte au milieu
d'une grande révolution , et sur cette scène agitée par
les passions les plus haineuses et les plus viles , au nom
de quelques réformes politiques et religieuses. Ces
derniers évènemens pourraient ainsi se résumer
Charles Ier. , condamné , marche à l'échafaud ; Cromwel
précipite l'exécution de l'arrêt de sang : il fait plus,
il s'avance au pouvoir par les armes , d'où il domine
enfin par la terreur et la gloire ! .... Sous son administration
, un certain ordre rétablit les grandeurs de
l'Angleterre... Mais Londres , libre sous la monarchie ,
esclave sous le protectorat ; Londres , où chaque citoyen
se tait ou s'incline , n'a fait qu'échanger le joug
de la souveraineté et des lais , contre le joug de l'audace
et du crime !
•
C'est dans l'ouvrage de M. Villemain qu'on suit avec
intérêt la marche des évènemens et des hommes de
cette époque. La révolution anglaise , qu'on accuse déjà
AOUT 1819. 249
moins dès qu'on réfléchit que l'arbitraire a été l'âme de
ses causes , développa des caractères héroïques , et
amena des réformes importantes. L'histoire élève pourtant
un reproche contre les temps et les hommes ; c'est
le déchaînement des passions contre tout ordre établi ,
la mort de Charles Ier . , dont le despotisme ne fut qu'une
conséquence des vices remarqués dans la législation .
M. Villemain a bien développé cette partie de sou sujet
; il a montré ensuite la cause qui donna tant de
puissance à Cromwel , et le ressort qui la maintint tant
d'années entre ses mains. Il a retracé , au milieu
d'une fureur universelle , le fauatisme et le génie , élevaut
un soldat à la dictature , sur les débris des libertés
publiques. Ici M. Villemain a insisté sur une observation
que je crois juste ; c'est que Cromwel fut d'abord
fanatique , et que , dans la suite des temps , il raisonna
l'hypocrisie , en fit un système , et de ce système la bâse
de ses actions. A l'appui de cette remarque ,
pouvons rapporter quelques - unes des maximes que
Cromwel exprimait sur la fin de sa vie. Il disait , par
exemple : L'artifice et la tromperie donnent à vivre la
moitié de l'année ; l'artifice et la tromperie donnent à
vivre l'autre moitié. Veux- tu n'être pas trompé par tes
ennemis , cesse de te fier à tes amis . Les peuples qui
servent par crainte , doivent toujours être tenus par le
frein et la crainte. La populace est semblable à un
hommefou , qui mord et qui outrage en caressant ; il
n'y a que la chaîne qui puisse la retenir.
nous
Ainsi le fourbe qui seconda le mouvement d'un
grand peuple vers la liberté , proclamait plus tard , en
essayant , l'usurpation des maximnes contraires à la morale
et à la justice . C'est le fait d'un ambitieux que la
fortune a porté bien haut , d'imposer au peuple même
la haine qu'il suça dans son sein contre les classes privilégiées
. Rien ne condamne plus hautement l'ambitión
, que ces différences de conduite.
Des réflexions plus étendues , écarteraient du sujet.
Nous sommes aussi amenés , par les bornes de ce Jour250
MERCURE DE FRANCE .
nal , a faire précisément remarquer ce qui distingue
l'ouvrage de M. Villemain .
Le style varié , élégant , élevé et concis , est digne
d'éloge. Sa rapidité , sa justesse , sa profondeur , sont
éminemment remarquables. On est étonné que tant de
raison s'unisse à tant d'éloquence .
Les portraits , ou plutôt la partie qui traite spécialement
des hommes et des passions , est remarquable par
la vérité et l'intérêt semé dans les détails . En commençant
cet article , je m'étais déterminé à ne pas citer ;
cependant je manquerai à cette règle , en faveur des
deux morceaux suivans , qui me paraissent donner un
degré de mérite qu'on trouve dans cet ouvrage :
« Milton combat avec force la cause si mal défendue
par Saumain. Plein des images sanglantes de la muse
hébraïque , les fureurs républicaines et la haine des
rois s'allument au même foyer qui embrâsa son génie .
Il invoque moins souvent le poignard de Brutus , que
le couteau sacré de Samuel où de Joad . Milton se glorifiait
de consumer , dans ce travail , les restes de sa
vue affaiblie . Ainsi se préparait l'Homère des croyances
chrétiennes . Ainsi nourrie dans les factions , exercée
par tous les fanatismes de la religiou , de la liberté , de
la poésie , cette âme orageuse et sublime , en frondant
le spectacle du monde , devait un jour retrouver , dans
ses souvenirs , le modèle des passions de l'enfer , et
produire du fond de sa rêverie , que la réalité n'interrompait
plus , deux créations également idéales , également
inattendues dans ce siècle farouche , la félicité
du ciel et l'innocence de la terre . Mais avant que Milton
ait couvert des rayons d'une gloire si pure la triste célébrité
qu'avait encourus ses premiers ouvrages , nous
trouverons du moins , dans la cause malheureuse où il
s'était engagé , son nom plus d'une fois honoré par les
leçons hardies qu'il adressait à Cromwel . Les égaremens
du fanatisme , et non les calculs de la bassesse , pouAOUT
1819
251
vaient s'accorder avec tant de génie . ( Tome premier ,
page 234. )
» .... Mais il se trouvait , dans la chambre des communes
, d'autres hommes qui , sous l'apparente unanimité
d'une opposition vraiment nationale , cachaient de
plus profonds desseins . Le sentiment secret de ces
hommes était l'horreur de toute primauté politique et
religieuse. Ils ne savaient pas , ils ne calculaient pas
jusqu'où irait leur puissance de détruire ; mais ils
avaient une volonté inflexible et une haine inexorable .
Quelques-uns ne reconnaissaient d'autre religion que
le déisme . Ce parti , le moins nombreux de tous , se
distinguait par la supériorité des caractères. Il comptait
quelques âmes stoïques éprises de la liberté à la
manière des héros de Plutarque , et profondément indignées
de ce qu'elles appelaient l'esclavage et la superstition
de leurs concitoyens . Le chef de ce parti était
Sidney , républicain violent et incorruptible , plein du
génie de l'ancienne Rome. Il fit la guerre à Charles Ier. ,
comme il eut conspiré contre César. ( Page 33 , tome
premier. )
» .... Charles l'aimait ( la reine Henriette ) avec une
extrême tendresse ; et lorsqu'il vit cette femme , aimable
et légère , résister avec un courage héroïque aux malheurs
où peut-être elle l'avait engagé , lorsqu'il la vit
fugitive , proscrite , traversant la mer pour lui amener
des secours , son estime et sa reconnaissance durent
redoubler pour elle . Ainsi les vertus privées peuvent
entrer au nombre des faiblesses d'un roi. ( Page 50 ,
tome premier. )
>> ... Les révolutions ne s'achèvent que par les mains
d'une faction : elles commencent sous le nom de réforme
, avec le suffrage public ; et c'est pour cela
qu'elles commencent . ( Page 30 , tome premier. ) »
M. Villemain fait cette réflexion sur Charles Ier.
condamné de mort : « Dans ces derniers jours ( ceux
252 MERCURE DE FRANCE .
qui précédèrent l'exécution du jugement ) , Charles
éprouvé par tant de souffrances , avait recueilli tout ce
que la religion peut ajouter de grandeur à une âme forte
et sensible : il était prêt pour l'échafaud. »
Les personnes à qui la lecture de ces divers extraits
n'aurait pas donné la plus belle idée du talent , sont assurément
privées de goût pour l'éloquence , ou comme
aveuglées par des passions. Quelques critiques éclairés
ont dit cependant que le Cromwel de M. Villemain , si
on me permet cette expression , ressortait avec trop
peu de force et d'éclat , de la foule des personnages qui
ont figuré à la même époque de l'histoire d'Angleterre .
Cette critiqne est spécieuse , mais peu fondée ; car une
composition historique n'est point une composition
oratoire , et en diffère essentiellement : dans l'une , la
vérité s'exprime avant tout ; dans l'autre , la vérité se
trouve modifiée par sa forme , qui est rare , et ne saurait
comporter le mélange d'intérêts divers. Un jeune
écrivain de beaucoup d'esprit et de beaucoup trop
d'imagination , disait , en exprimant le même avis : Je
voudrais que M. V.... fût monté sur les épaules de
Cromwel , etque de là il eût vu et retracé les évènemens
de l'Angleterre . Il ajoutait : C'est , moi , ce quej'aurais
fait. Si madame de Staël écrivait encore du français en
allemand , elle approuverait et cette idée colossale , et
ce galimathias triple que ses admirateurs pourraient
placer à côté de la méditation abandonnée à ses impressions
solitaires , de la pétrification de sa pensée ,
et de tant d'autres graves niaiseries , sans en excepter
la perfectibilité sociale , système creusé par la même
dame , qui croyait y gagner quelque chose.
ALFRED F.
AOUT 1819.
253
VOYAGES DANS LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU BRÉSIL,
depuis 1809 jusqu'en 1815 , comprenant les provinces
de Pernambuco ( Fernambouc ) ; Seara , Paraïba ,
Marignan , etc.; par Henri HOSTER , traduits, de
l'anglaispar A. JAY , ornés de huit planches colorieés
et de deux cartes ( 1 ) .
De toutes les vastes contrées que les européens ont
découvertes depuis quelques siècles, il en est peu , qui ,
pour la beauté du climat , les avantages du sol et la
richesse des productions , soient préférables au Brésil.
Ce pays , où le défaut d'un gouvernement bien organisé
, et d'une administration régulière et prévoyante ,
avait long- temps retardé les progrès de l'industrie , du
commerce et de la civilisation , éprouve aujourd'hui
des changemens favorables dus à la révolution de la
métropole. Depuis la résidence de la Cour de Portugal
à Rio de Janeiro , la situation du Brésil gagne beaucoup
, comparativement à ce qu'elle était auparavant .
Les sciences et les arts s'y introduisent , l'industrie
agricole et manufacturière y est protégée et encouragée
, la circulation des denrées y devient plus libre dans
l'intérieur, et tous les ports s'y trouvent ouverts à la navigation
et au commerce étrangers .
Ce nouvel état du Brésil a sans doute des droits trop
particuliers à l'attention des peuples civilisés, pour qu'ils
n'accueillent pas avec empressement tous les détails relatifs
à la situation actuelle de ce pays. Aussi la relation du
voyage de Henri Hoster , dans la partie septentrionale
du Brésil, depuis 1809 jusqu'en 1815 , a-t- elle obtenu en
( 1 ) 2 vol. in-8. Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº. 243 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée ,
n°. 7.
254
MERCURE DE FRANCE.
Angleterre un succès aussi complet que mérité. Aux particularités
les plus nombreuses et aux détails les plus étendus
cet ouvrage joint les notions les plus exactes qui eus
sent encore été publiées sur les moeurs , les coutumes , le
commerce , l'agriculture et l'industrie de l'importante
province de Pernambuco , dite Fernambouc , ou Henri
Hoster a long- temps résidé et où il a mème exploité deux
plantations assez considérables , ce qui l'a mis à portée de
s'assurer par lui-même de l'exactitude des faits qu'il
rapporte , et doit donner le plus grand poids à ses observations.
Quoique dans sa relation Heuri Hoster
semble d'abord avoir uniquement en vue de raconter
les particularités qui le concernent personnellement ,
ou dont il a été témoin , néanmoius il ne laisse pas d'entrer
ensuite dans des détails généraux qui finissent en
quelque sorte par faire de ses Mémoires une Histoire
moderne du Brésil . Ainsi , par exemple , on sait par lui
que la population présente du Brésil est composée de
neuf espèces d'hommes , savoir : 1º . des Européens ;
2 des Brésiliens ', c'est-à - dire, des Blancs nés au Brésil
; 3º . des Mulâtres , ou la race mêlée des Blancs et
des Nègres ; 4°. des Mamalucos , ou la race mêlée des
Blancs et des Indiens dans toutes ses variétés ; 5º . des
Indiens civilisės ; 6º . de ceux qui mènent encore une
vie sauvage ; 7° . des Nègres nés au Brésil et des
Africains affranchis ; 8° . des Mestizoz , ou la race
mêlée des Indiens et des Négres ; 9º . enfin , des esclaves
qui sont Africains , Nègres , Créoles , Mulâtres , ou
Mestizoz. Les détails qu'il donne relativement aux
animaux , aux végétaux et aux minéraux , ne sont
pas moins curieux ni moins instructifs que ceux
dans lesquels il entre relativement aux habitans , aux
moeurs et aux usages . S'il se rencontre certains endroits
qu'on pourrait trouver un peu minutieux , ce léger défaut
, qui toutefois n'en est pas un pour beaucoup de
personnes , ne diminue rien de l'intérêt qu'inspire la
lecture d'un ouvrage aussi précieux que celui dont il
s'agit,
AOUT 1819 .
255
Il appartenait à un homme que ses talens et ses lumières
placent à juste titre au rang de nos meilleurs
écrivains , de traduire dans notre langue les Voyages
de Henri Hoster , et d'enrichir notre littérature d'un
des ouvrages les plus utiles et les plus curieux qui aient
paru depuis plusieurs années . La manière habile avec laquelle
M. A. Jay a rempli cette tâche , prouve que si la
langue anglaise lui est très- familière, personne en même
temps ne possède mieux que lui les secrets de la nôtre .
Cet homme savant et laborieux , qui malgré ses nombreuses
occupations a su trouver encore des momens
pour les consacrer à la traduction d'un ouvrage recommandable
sous tous les rapports , a joint par - là un titre
de plus à tous ceux qui lui ont si justement acquis jusqu'à
ce jour la reconnaissance du public . Quoique la traduction
des ouvrages écrits en langues vivantes soit ,
en général , un travail plus pénible que glorieux ,
M. A. Jay a néanmoins fourni la preuve que ce travail
est autant le partage du véritable talent qu'une composition
du premier mérite ; et n'eût- il fait rien autre
chose que d'avoir traduit les Voyages de Henri Hoster ,
il se serait , par cela seul , assigné une place distinguée
parmi nos écrivains les plus estimés.
mmmmmmm
Victor VERGER.
mmmmmmmmm
BEAUX - ARTS.
ANTIQUITÉS ROMAINES ; par Alexandre ADAMS . ( 1 )
IL y avait dans les villes principales de l'ancienne
Grèce et du Latium , des personnes de distinction
chargées de montrer et d'expliquer au voyageur les
. (1 ) 2 vol. in- 8. Paris , 1819 .
256 MERCURE
DE FRANCE.
merveilles de la cité qu'il venait visiter , ses temples
sacrés et profanes , ses gymnases , ses statues , ses
tombeaux , ses trophées . Ces personnes devaient surtout
fixer l'attention de l'étranger sur les institutions ,
les découvertes et les grandes inspirations des hommes
qui y étaient passés ou qui y passaient encore ; car les
peuples anciens regardaient la vie comme un voyage ,
et l'homme comme un voyageur . C'était la vanité des
Grecs ou des Romains qui avaient imaginé cette fonction
; ceux qui la remplissaient ne recevaient aucun
émolument de l'état ; elle avait même quelque chose
de sacré et de religieux , puisque les termes , sous lesquels
on désignait ceux qui l'obtenaient , étaient pris
dans la Mythologie . Pausanias les nomme Exègètoi ,
les Siciliens Mustagógoi , les Latins Interprètes.
Un savant Anglais , sir Alexandre Adams , connu
par plusieurs ouvrages estimés , s'est chargé d'être
l'Exégète du peuple romain . Dix-huit siècles ont passé
sur les monumens de ce grand peuple ; le temps en
a fait des ruines , et ces ruines passeront. Sir Alexandre
ne s'est point occupé de monumens fugitifs ; ce
n'est point un antiquaire qui vient après d'autres antiquaires
, nous faire admirer des corniches , des entablemens
, des tronçons de statues , des fragmens de
temple ; il ne nous appelera pas au milieu des jardins
de Sylla sous les fraîches ombres de Tusculum , près
des restes du Formianum de Cicéron ou de la maison
de campagne d'Horace , non loin de laquelle coulait
Manlius la Digena ; il ne montre ni le Capitole que
sauva , et du haut duquel il fut précipité , ni l'emplacement
de ce Forum qui réveille à l'imagination le
souvenir de tant de merveilles opérées par l'éloquence.
Sir Alexandre a voulu décrire les moeurs , les habitudes
, les institutions des anciens Romains ; leurs usages
et tous ces soins qui occupent l'homme du berceau
à la mort. Après l'avoir lu , on connaît tout ce qui
soutenait ou amusait l'existence de ces maîtres du
Monde ; leurs repas , leurs monnaies , leurs parures ,
AOUT 1819 . 257
leurs jeux , leurs sacrifices . Comme tout finit , ou
s'arrête à la tombe , l'auteur aurait du terminer son
livre par les funérailles des Romains.
Dans le chapitre que l'Ecrivain anglais a consacré à
expliquer les derniers hommages que l'homme rendait
à la cendre de l'homme , j'ai cherché vainement quelques
mots sur la figure de l'ascia et de l'A , dédicace
du sub ascia qui a enfanté tant d'explications diverses ,
usé les veilles et la plume de tant d'érudits , sans qu'ils
ayent pu fonder que des théories ingénieuses , des systèmes
brillans qui , pris isolément , satisfont l'esprit ;
mais , rapprochés, éclairés les uns par les autres , ils ne
laissent plus que ténèbres et incertitudes.
2
On connaît à peu -près toutes les monnaies romaines ;
mais leur valeur échappe aux calculs . Qui nous dira
par exemple , celle du petit sesterce ? Valait- il deux
sous un denier suivant Bouteroue ( 1 ) . Dix -huit deniers,
d'après d'Ablancourt (2) . Trois sous dix deniers et demi
selon Sir Alexandre Adams, ou huit centimes trois quarts
comme l'estime M. Garnier.
Si le système de notre économiste était adopté ,
tout le merveilleux des richesses des anciens Romains
s'évanouirait , ce serait toutefois encore le peuple le
plus riche qui aura jamais été . Mais leurs richesses
n'auront rien d'effrayant , réduites dans le rapport de
deux et demi à un .
Crassus ne possédera plus en terres , trente-huit
millions sept cent cinquante mille francs , outre son
argent , ses pierreries , ses meubles estimés autant ,
c'est assez de trente-six millions en terres , en esclaves
et en argent.
Sénéque ne prêchera plus le mépris des richesses ,
la douceur de la solitude , le bonheur des champs ou
de cette médiocrité d'or tant vantée par Horace.
(1 ) Traité des Monnaies.
(2) Préface de Tacite.
17
258 MERCURE DE FRANCE .
Avec une fortune de trente- quatre millions , il est permis
de célébrer la pauvreté et de rire des vanités du
monde.
Auguste qui , en mourant , se plaignait de la fortune
qui ne lui laissait que quelques millions ( 1 ) ne
sera plus accusé d'avoir dévoré quatre milliards que
ses amis lui avaient légués dans leurs testamens , outre
le revenu annuel de la république , lequel était de cinq
à six milliards .
Vespasien à son avènement à l'Empire ne portera
pas sou budjet à quadringenties millies , sept milliards
environ , somme effrayante et plus considérable que la
dette d'Angleterre en 1791. D'après M. Garnier le
quadringinties millies ne représenterait que trois milliards
et quelques millions. Je ferai remarquer ici une
erreur assez grave daus laquelle est tombé le dernier
traducteur de Suétone , en rendant quadringinties millies
par huit cent millions de francs . C'est hnit milliards
qu'il aurait du dire , puisqu'il met lui - même
sesterce à vingt centimes , il n'aura point fait attention
au mot de millies .
Eufin , si la réduction du sesterce , selon M. Garnier
, est fondée , nous ne verrons plus Caligula dépenser
à un seul repas deux millions , Esopus vingt
mille francs pour un seul plat. César , pour acheter
l'amitié de Curion , ne donnera pas onze millions
sexcenties sestertium , ce qui serait beaucoup assurément
, même pour un homme qui , à son entrée dans
Rome , au commencement des guerres civiles , aurait
enlevé vingt- six millions du trésor . En supposant à nos
ministres les richesses du vainqueur des Gaules , je
doute qu'ils voulussent acheter la majorité des deux
chambres ce que César acheta un seul homme.
J'ai parlé des repas de Caligula , tous n'étaient pas
aussi chers à Rome ; le repas d'un simple bourgeois
(1) Suétone , Vie d'Auguste.
AOUT 1819 . 259
était comme chez nous de cinq à six francs ; il y avait
le coena recta , espèce de repas de fête qui coûtait
fort cher. Sir Alexandre n'a pas marqué assez clairement
la différence qui existait entre ce coena recía et
le sportula.
Promissa est nobis sportula , recta data est.
a dit Martial ( 1 ) , cæna recta désiguait communément
un repas splendide , et sportula , quelquefois , par opposition
, un mauvais repas . De sportula nous avons fait
portion (2).
L'auteur des antiquités désigne le repas sous le nom
générique de convivium ; je crois pourtant que convivium
se disait plutôt d'un repas donné à des amis , à des
parens ( 3 ) .
Il a confondu la victime et l'hostie , victima et
hostia. La victime ne pouvait être immolée que par
celui qui avait vaincu l'ennemi , l'hostie pouvait l'être
par tout le monde , son sacrifice précédait celui de la
victime (4) .
Dans le chapitre sur les vêtemens et la parure des
Romains, Sir Alexandre , d'après Macrobe , dit que les
Romains portaient l'anneau à l'avant dernier doigt de
la main gauche ; il aurait dû ajouter que le doigt du
milieu , chez eux étant réputé infâme (5) , on n'y pla-
(1) Epig. Liv. IV.
( 2) Ménage , Etymolog.
(3) Bene majores accubationem epularum amicorum , quia vitæ conjunctionem
haberet , convivium nominaverunt , meliùs quam Græci
qui compotationem et concenationem nuncupant. ( Cicéron de la
Vieillesse. )
(4) Rosinus de Antiquitatibus Romanis. Dacier , Sanadon , Remarques
sur Horace.
( 5 ) Perse , Satyr . 2. Martial , Lib. VI , Epig. 70. Isidår ,
Laerce , Tertullien , etc…………..
20 MERCURE DE FRANCE.
çait jamais ni bagues ni diamans. L'artiste.dont le
pinceau magique a rendu sensible aux yeux les progrès
mystérieux que faisait l'amour dans le coeur de
Didon au récit des malheurs d'Enée, a eu tort de placer
un anneau au doigt du milieu de la main gauche
de la reine. Cette faute a été déjà relevée par un homme
de beaucoup d'instruction , M. l'abbé Guillon, dans ses
articles sur le salon de 1817 .
Les omissions , les erreurs que j'ai relevées dans l'ouvrage
de Sir Alexandre , d'autres que peut-être que je
releverais , si cet article n'était pas déjà trop long , n'en
déparent ui n'en détruisent le mérite. Il était digue de
tout le succès qu'il a obtenu en Angleterre , où les colléges
les plus célèbres l'ont adopté comme ouvrage
classique. Le public éclairé de France n'a pas accueilli
avec moins d'empressement les traductions qu'on vient
d'en publier. Cet accord de suffrages est un bel hommage
rendu au mérite de ce livre même ; et à ces lettres ,
source de gloire et de félicité pour les nations ,
de
jouissances qui ne sont mêlées d'aucunes amertumes ,
de triomphes qui ne coûtent ni larmes , ni regrets ; à
ces lettres qui élèvent des monumens que ne sauraient
détruire ni la pluie , ni l'aquilon furieux , ni des années
sans nombre , ni la fuite rapide du temps .
Quæ non imber edas non aquilo impotens
Possit diruere , aut innumerabilis
Amorum series, et fuga temporum.
AUDIN .
AOUT 1819.
261
wwwwww wwww
LITTÉRATURE.
L'EVANGILE ET LE BUDJET , ou les Réductions faciles ;
par M. TALON-BRUSSE , Marguillier de sa paroisse ,
et rentier consolidé ( 1) .
Assis au banc de l'oeuvre , le marguillier Talon-
Brusse , qui n'est autre que M. Lebrun- Tossa , chef de
bureau dans les Droits - Réunis ou Contributions Indirectes
, jusqu'à la bienfaisante époque des épurations
de 1815 ; le marguillier , disons - nous , s'est trouvé trèsheureusement
placé pour comparer la simplicité du
culte évangélique et la dispendieuse magnificence du
culte catholique. Le résultat de ce parallèle est qu'on
peut , la charte des chrétiens à la main , beaucoup réduire
le budjet sacerdotal qui grève , outre mesure , le
budjet national . Ainsi , par le double titre du livre ,
l'Evangile et le Budjet, ou les Réductions faciles , s'expliquent
, avec clarté , le motif, les moyens et le but de
l'auteur. La lance au poing , la visière baissée , il accourut
des premiers sur le champ de bataille , lorque ,
naguère , ou exhumait le fameux concordat du fond de
la tombe où repose François Ier. , mort à cinquantedeux
ans , et vous savez de quoi . Que n'a- t-il vécu dé
nos jours , cet aventureux monarque ! Ce n'est point la
veuve Mittié qui l'eût rendu malade , mais elle aurait
guèri la belle Feronière et lui , pour un peu moins de
cinq livres tournois.
Notre expéditif marguillier n'a pas perdu son temps.
(1 ) Broch. in-8. A la librairie du Mercure , rue Poupée, nº. 7 .
262 MERCURE DE FRANCE .
à disséquer ce honteux concordat qui détruisit la pragmatique-
sanction , et en vertu duquel la puissance temporelle
posséda le spirituel , et la puissance spirituelle
posséda le temporel . François nommait aux bénéfices ,
et le pape en touchait , à chaque nomination , les revenus
d'une année ; impôt très -onéreux , que le fisc pontifical
percevait , en France , sous la dénomination
d'annates . La perception se faisait d'après un tarifbien
gradué ; plus les bénéfices rapportaient , plus les titulaires
et la Cour de Rome y trouvaient leur compte :
jugez si l'on perdait les occasions d'en augmenter le
nombre et la valeur. Vous concevez également que de
fréquentes épizooties dans le clergé eussent été , pour
le pape , une bonne fortune. Il n'est point question de
ces accessoires dans l'ouvrage dont je m'occupe , le
marguillier va droit au but ; il frappe au coeur la bête
de l'Apocalypse , qui montait , des profondeurs de
labime , avec sept tétes , dix cornes , un diadême sur
chaque corne ; et de plus , sur chaque tête , une inscription
blasphématoire. Exposons , en peu de mots , la
manière dont il s'y prend pour consommer l'opération .
Suivant lui , et , je crois , suivant tous les véritables
chrétiens dont je me fais gloire de grossir le petit nombre
, le christianisme est dans l'Evangile ; mais le catho .
licisme de Grégoire VII et d'Alexandre VI n'y est certaiuement
pas. L'Evangile renferme les dogmes , la
morale , la doctrine et même la discipline , même la
hiérarchie de l'Eglise chrétienne ; mais on n'y trouve
le pape qu'au moyen d'un calembour introduit dans la
Vulgate , par le grand saint Jérôme , qui se plaisait
beaucoup à lire Martial. On n'y trouve ni cardinaux
ni archevêques , ni chapitres , ni couvens , ni abbés , ni
abbesses , pas même des capucins et des jésuites . On
peut donc , en toute sûreté de conscience ; disons mieux,
on doit , pour se restreindre à l'exécution littérale de la
charte sacrée , commencer par supprimer les cardinalats
, les métropoles , les canonicats , et ces bâtards du
visionnaire Ignace , qui s'intitulent les Pères de lafoi.
S
AOUT 1819 .
263
Alors , au lieu de dépenser cinquante millions de plus ,
demandés par François Ier. , M. de Blacas d'Aulps et
sa sainteté Pie VII , nous dégrèverons notre budjet
d'une somme assez forte , ou du moins , comme le veut
le marguillier , nous appliquerons cette somme aux besoins
des curés , recteurs , vicaires et desservans , qui ,
sans aucun doute , sont mentionnés dans l'Evangile. Ce
seul aperçu justifie le second titre de la brochure , les
Réductions faciles.
L'auteur n'a garde de réformer les évêques , l'Evangile
les a institués ; mais , en les ramenant à leurs fonctions
primitives d'inspecteurs , on en limiterait le nombre
à une demi- douzaine , pour toute l'étendue de la
France. Ces six évêques se la distribueraient par égales
portions , et chacun d'eux visiterait , deux ou trois fois
l'année , son arrondissement , ainsi que cela se pratique ,
pour le service des administrations financières. Outre
leur surveillance à l'égard des ministres du culte , des
besoins des églises , de l'enseignement des fidèles , de
la distribution des aumônes , et d'une foule d'autres
détails , les évêques , en tournée , prêcheraient la pure
morale évangélique sans discussion , sans controverse ,
afin de réparer le mal qu'ont fait les missionnaires , et
d'accoutumner la chaire de vérité à n'être plus la chaire
du sophisme , du mensonge , des injures , des invectives
et du scandale. Ils donneraient des primes d'encouragement
aux prêtres qui ressembleraient le moins à
MM. les abbés de la Mennais , de Rauzan , Fayet ,
François , etc. etc. etc. Ils feraient les ordinations , ils
confirmeraient les enfans et même les vieilles moustaches
, s'il s'en présentait quelqu'une. Notre marguillier
a oublié de leur conférer le privilége de couronner les
Rosières ; je remplis cette lacune . Il fera bien d'associer
la perspective des récompenses dans l'autre monde ,
à celles que la sagesse obtient si rarement dans celui - ci .
Ne craignons pas d'aller trop loin , les occasions d'être
prodigues ne sont pas quotidiennes.
Voilà , bénévoles lecteurs , le résumé succinct des
264
MERCURE DE FRANCE.
conceptions de M. Talon -Brusse ; mais il faut voir ,
dans son Ecrit de 200 pages au plus , avec quelle rectitude
de jugement il les a développées , et comment il
accable de sa pieuse érudition , de son inexorable dialectique
, ce catholicisme qui semble n'être venu se
greffer de bonne- heure sur le christianisme , que pour
le défigurer. Honorez Dieu , aimez- vous , payez l'impôt ,
gardez vos femmes ; c'est là tout l'enseignement du Fils
de la Vierge. Candeur , douce philantropie , gravité
sans faste , inaltérable bonté , ce fut là son caractère .
Oh ! qu'il y a loin de Jésus - Christ à Léon X , et de
l'Evangile au concile de Trente ! Quel génie infernal ,
s'écrie M. Talon , a pu faire du manuel de la sagesse
et d'un simple recueil de préceptes lumineux , un vaste
atelier de discordes , un moyen facile d'envahir et de
vider nos coffres ? « Où le Dieu des chrétiens a - t - il établi
, sous le nom de dispenses , des taxes réelles sur le
mariage , le divorce et les bâtards ? A-t - il dit en quelque
endroit que , pour pouvoir s'épouser , la cousine et le
cousin germains paieraient au pape cinquante tournois ,
douze ducats et six carlins ; qu'il n'en coûterait qu'un
peu plus de la moitié moins aux beaux-frères et belles
soeurs ; mais que s'il s'agissait de gens fort riches , de
grands seigneurs ou princes , il n'y avait pas à marchander
, on paierait cent mille écus ? Est-ce Jésus de Nazareth
qui tarifa le simple divorce à sept tournois , un
ducat , six carlius , avec exclusion formelle des pauvres ,
attendu que n'ayant point d'argent à donner , non possunt
consolari , ils n'ont pas droit aux consolations de
ce monde ? Est- ce lui qui , pour légitimer des enfans nés
avant le divorce , exigeait neuf tournois , un ducat et
dix carlins ; comme si ces enfans étaient incontestablement
des bâtards ? Ou peut faire les mêmes questions à
l'égard des autres branches du fisc pontifical , presque
aucune qui ne soit un scandale. Il faut payer les nominations
, institutions , promotions , permutations ,
légations , collations , cumulations de bénéfices , sécularisations
, annulations de voeux , investitures , sacres ,
AOUT 1819 .
265
couronnemens , etc. etc. Après avoir été marié , bigame,
soldat ou juge au criminel , voulez - vous devenir prêtre ?
payez . Voulez-vous l'être avant l'âge requis ? payez.
Malgré des imperfections corporelles ? payez . Est-ce
l'oeil droit qui vous manque ? payez . Est-ce l'oeil gauche ?
un peu plus cher. Y a - t-il un déficit dans les attributs
de votre virilité ? tant. Le déficit est-il complet ? le
double . Voulez -vous dire la messe , et cohabiter incoguito
? payez. Voulez - vous la dire et rester laïc ? trentesix
tournois , neuf ducats . Vous êtes - vous permis un
de ces crimes bien conditionnés dont se compose l'abondante
cathégorie de cas réservés à l'absolution du
pape ou de ses grands pénitentiers ? Avez-vous , par
exemple , fait avorter votre épouse ? payez. L'avez-vous
tuée , afin d'en prendre une autre ? même somme que
pour dire la messe sans titre , et vous pourrez garder
votre nouvelle amie , qui ne vous en coûtera pas un sou
de plus . Aux cas réservés appartiennent aussi le gros
péché d'Oreste , l'inceste d'Amnon , fils de l'adultère
David , et celui du malencontreux Edipe . Que n'étaient
- ils catholiques - romains ! de légers déboursés auraient
acquitté leurs consciences . >>
Ce passage est appuyé dans l'ouvrage , de l'autorité
de saint Bernard , qui demandait , il y a sept cents ans ,
si une action criminelle ne l'est plus où l'est moins
quand le pape l'a permise. Il est encore appuyé de cet
adage latin : Curia romana non quærit ovem , sine
lana ( Pauvres brebis , si l'Eglise romaine vous appelle ,
elle a l'intention de vous tondre. ) Et d'une note cu
rieuse sur les indulgences que Léon X donnait à bail ,
comme les droits de douane. Un siècle avant Léon X ,
de pape , Jean XXII , auteur des taxes de la chancellerie
et d'un livre qui a pour titre , le Trésor des pauvres,
avait ramassé vingt- cinq millions d'or, c'est - à - dire ,
plus que n'eu possédaient ensemble , à cette époque ,
tous les princes de l'Europe .
Une autre citation , par exemple , que je ne fais pas
sans choix , est la suivante : Il s'agit du mot tolé266
MERCURE DE FRANCE .
rance , dans son application à l'exercice des religions.
« La tolérance étant moins un bienfait à accorder
qu'un devoir à remplir , croyez - vous ce devoir caractérisé
par une expression juste ? On tolère des abus ,
des défauts , des vices même qu'il serait intempestif ou
difficile de détruire . On tolère le mal dont il résulte
quelque bien , ou qui serait inévitablement remplacé
par un mal plus grand . La tolérance s'applique aux
meurtres devant témoins , que nous nommons affaires
d'houneur , aux biribis , aux loteries , aux filles publiques
, etc. Tolérez - vous les uns les autres ; nous
recommande l'Evangile , ce qui veut dire que des
coupables n'ont pas le droit de lapider leur complice.
Oui , je reconnais dans ces divers exemples une incontestable
propriété de termes. Y a- t- il aucune espèce
d'analogie entr'eux et la profession d'un culte ? Ma pensée
m'appartient , le domaine des consciences n'est et
ne peut être soumis à la juridiction du prince ; car ,
pour qu'il l'exerçât , il ne lui suffirait pas de vouloir et
d'ordonner , il faudrait de plus qu'il pût convaincre et
persuader. Ma persuasion n'étant pas en son pouvoir ,
je reste le maître absolu , le propriétaire indépendant
de ma croyance. De ce droit de propriété découle celui
de l'exercer , suivant les formes et les rits que je
préfère………………………….. La liberté des cultes ne peut être un
problème , sinon pour ceux qui en font un de la liberté
individuelle ; et , s'il serait absurde de dire qu'on tolère
celle - ci , il ne l'est pas moins de dire qu'on tolère
celle -là . Ensuite , comme il n'existe point de véritable
liberté, sous quelque rapport qu'on la considère , qui ne
repose essentiellement sur une entière égalité de droits ,
je pourrais démontrer au besoin qu'on porte atteinte à
la liberté des cultes , en consacrant pour un d'eux des
priviléges exclusifs . C'est à l'égard de ces priviléges que
le mot tolérance recevrait une plus juste application .
Espérons que ceux des gouvernemens européens où
toutes les religions sont admises , se décideront un
jour à suivre sans déviation le système d'égalité reAOUT
1819 . 267
commandé par la justice , la saine politique et le docteur
Priestey. Qu'ils effacent du moins de leurs constitutions
, où s'abstiennent d'y mettre le mot impropre
que je signale , et qui , dans l'espèce , exprime une contradiction
grossière , une injure grave au plus légitime
de nos droits, la liberté de conscience. >>
Je regrette de ne pouvoir , faut d'espace , multiplier
mes extraits de cette production , tout juge impartial
serait , je pense , convaincu comme moi qu'elle est une
des plus saillantes qui aient paru depuis la double restauration
. Aussi fut- il interdit au Journal de la Librairie
et aux Feuilles périodiques de l'annoncer , aussi ,
plusieurs préfets la dénoncèrent à Son Exc. le ministre
de la police , et un libraire de Cherbourg , militaire à
la demi-solde , se vit molesté pour l'avoir mise en
vente. On m'assure que l'édition se trouve à peu près
épuisée , et que cependant on ne se propose pas d'en
donner une nouvelle . L'estimable marguillier s'est-il
donc endormi sur le banc de l'oeuvre ? Qu'il se réveille
et se rappelle que l'écrivain qui combat les abus , et le
guerrier qui combat les ennemis , n'ont rien fait tant
qu'il leur reste à faire . O. V.
DU SUICIDE .
CERTAINS journalistes donnent une liste exacte des
suicides et des crimes qui se commettent dans tout le
royaume. Ils n'annoncent jamais un suicide sans accompagner
cette nouvelle d'une pieuse jérémiade sur l'irréligion
et la perversité du siècle , comme si la mort tragique
d'un individu en était une conséquence nécessaire
ou le déplorable résultat . A les entendre, on dirait
que pour détruire cette funeste manie , il ne s'agirait
que de multiplier les missions , de fermer les écoles'
268 MERCURE DE FRANCE .
d'enseignement mutnel , de créer partout des chaires
pour les Pères de la foi et les Frères ignorantins .
C'est se tromper bien étrangement que d'attribuer ,
au défaut de principes réligieux et aux progrès des lumières
, les innombrables accidens de ce genre . Si l'on
faisait un exact relevé de tous les suicides commis
depuis dix ans , on serait bientôt convaincu qu'ils ont
une toute autre cause . Certes on n'était ni plus moral ,
ni plus religieux en 1810, 1811 , 1812, 1813 , qu'on ne
l'a été pendant les années 1814 , 1815 , 1816 , 1817 ,
1818 et 1819 ; nous étions loin d'avoir , dans les deux
premières années de la restauration , tant de missionnaires,
tant de religieux et de religieuses , tant de princes
et de princesses d'une piété exemplaire , tant de dévots
fonctionnaires , d'excellens préfets et de pieux magistrats
. Avions- nous, comme à présent , une aussi grande
quantité de saluts , d'oraisons , de prières de quarante
heures , de processions , de croix , de reliques , de scapulaires
et de chapelets ? Les suicides étaient- ils alors
plus communs ou plus rares qu'ils ne le sont aujourd'hui?
Il faut l'avouer, c'est depuis le retour des bonnes
doctrines , des bons exemples , des prédications , des
conversions enfin que les suicides se sont multipliés
d'une manière effrayante.
Les animaux n'ont point de confesseurs ni de prédicateurs
; ils ne connaisseut point de religion ni de mo-
`rale ; eh bien ! les animaux n'attentent jamais à leur
vie. Ils souffrent et meurent tout bêtement , quand la
maladie ou des ennemis terminent leur existence. Il
faut donc ' reconnaître que l'impiété et l'immoralité ne
font rien à la chose. Les êtres animés répuguent à la
mort, tous ont pour la destruction une horreur secrète.
L'homme est le seul qui sache vaincre la terreur du
trépas ; il est le seul qui ose abréger et trancher le fil
de ses jours. Certes , une pareille détermination ne peut
se prendre , parce qu'on croit ou que l'on ne croit pas
à la Vierge , à saint Joseph , etc. Rarement les douleurs
physiques déterminent l'homme à se tuer ; les
AOUT 1819 . 269
brutes ne connaissent que celles -là ; et combien n'est- il
pas de genres et d'espèces de douleurs pour l'être raisonnable
, pour l'être moral ? Les voilà ces peines que
l'homme craint plus que la mort , plus que l'enfer même.
Or, quels sont ces maux ? La misére , la honte, l'esclavage.
Faites disparaître ces fléaux d'un pays , et le suicide
disparaît avec eux. Vainement proposerait-on pour
l'anéantir le rétablissement du supplice hideux que nos
lois anciennes infligeaient aux restes des iufortunés
qui avaient été réduits à ces actes de désespoir. Jamais
remède n'aura de puissance ui d'efficacité contre un mal
quelconque s'il n'en détruit la cause première . A quoi
pourrait servir l'horrible spectacle d'un cadavre traîné
sur la claie ? Pour produire un effet salutaire , pour
rendre les suicides plus rares ce n'est
inanimé qu'il faut traîner sur un instrument d'opprobres !
Il faut y attacher l'homme puissant qui , par caprice ,
par esprit de parti , ou qui , par tout autre motif, aurait
dépouillé le malheureux de son état ; il faut y attacher
l'injuste magistrat qui l'aurait poursuivi et ruiné pour
un crime imaginaire ; le fonctionnaire qui l'aurait vexé
dans ses biens , dans sa liberté , dans son honneur ; qui
l'aurait outragé par des menaces , par des injures ; il
faudrait y attacher ce vil délateur qui , en lui faisant
perdre son emploi , l'aurait réduit à l'indigence et au
désespoir. Que dire enfin ? Qu'à chaque suicide il faudrait
traîner sur la claie ces monstres qui spéculent sur
la misère publique , et qui augmentent chaque jour le
nombre des malheureux .
2 pas
un corps
Si les missionnaires ont des armes contre de si grands
fléaux ; s'ils peuvent faire entendre la voix d'un Dieu
vengeur à ces coeurs endurcis , je serai le premier à
crier au miracle. Malheureusement le pli est pris ; les
missionnaires se borneront à torturer la conscience des
faibles et des ignoraus pour en extorquer le peu que
leur laisse le fisc ; ils ne tarireront jamais la source de
nos misères. Ne garantissant personne du désespoir ,
270 MERCURE DE FRANCE.
ils n'arracheront personne à l'affreuse résolution de
mourir.
Combien ils mentent à leurs consciences , les misérables
qui osent dire qu'ils sont tous des impies et des
êtres dépravés , les hommes qui se dérobent à la vie.
Non , ce sont simplement des hommes malheureux..
Mais vous qui , insultant à leur mémoire , voulez outrager
leurs cadavres , les vouer à l'infâmie , est- ce bien
la religion , la morale et l'humanité ou l'horreur du crime .
qui vous inspirent ? En le supposant , réservez votre
courroux et vos rigueurs pour le vrai coupable . Le
suicide est à plaindre parce qu'il était malheureux ; les
auteurs de ses maux sont de véritables meurtriers.....
Ceux qui connaissant ses douleurs ne l'ont pas secouru
et consolé , sont les complices du meurtre. Voilà les
impies contre lesquels il faut sévir ; loin d'avoir à exercer
des vengeances contre un suicide , la société me
semble lui devoir des expiations . N'a- t- il pas préféré la
mort au déshonneur ; et vous semble-t- il plus religieux,
le misérable qui , pour ne pas se tuer lui-même , tue les
autres, au risque d'être tué à son tour . Il est vrai qu'en
mourant de la main du bourreau , il a l'inestimable avantage
de mourir confessé .
Serait-il plus méprisable aux yeux de l'Eternel et des
hommes celui qui , révolté de l'injustice de ses semblables,
et croyant à une meilleure vie , s'arrache des mains
de ses persécuteurs pour s'élancer avec confiance dans
le sein d'un Père bon, clément et miséricordieux.
Le suicide est un crime quand il n'est pas un délire ;
mais il n'est pas un crime individuel et particulier à celui
qui le commet . C'est un crime public et presque
national ; c'est une accusation terrible contre tous ceux
qui pouvaient le prévenir où l'empêcher. Le suicide
ne prouve point la lâcheté , l'impiété , la dépravation :
il atteste le malheur . On ne hait pas la vie par cela
seul qu'on est sans religion ou sans moeurs , on ne la
déteste que parce qu'elle est un tourment. On quitte
la vie pour chercher un asyle contre des peines cui-
1
. AOUT 1819. 271
santes , un port contre les flots de l'adversité. Si l'immoralité
et l'impiété poussaient dans ce refuge du désespoir
, ce n'eut pas été Lucrèce , mais Tarquin , ce
n'eut pas été Caton , mais César , ce n'eut pas été Brutus
, mais Octave , qui chez les Romains en auraient
donné le funeste exemple . Et de nos jours, ce ne serait
pas le destitué , mais le destituant ; l'opprimé , mais
l'oppresseur ; le dépouillé , mais le spoliateur ; enfin le
dénoncé , mais le délateur que nous verrions s'arracher
à la vie. Il y a sans doute plus de mérite , plus de gloire ,
plus de grandeur d'âme à faire tête à l'orage . L'homme
aux prises avec la fortune et luttant contre l'adversité
est le plus beau spectacle que peut offrir l'humanité . Il
est douloureux de penser que tous les malheureux ne
sont pas doué de cette force d'âme . Que dire d'un mortel
qui , élevé au sommet des grandeurs, tomberait subitement
au dernier degré de l'infortune , et qui , après
avoir porté le foudre et la terreur aux extrémités de la
terre , se trouvant réduit à vivre attaché sur un rocher
aride , braverait le sort et la mauvaise fortune. Supérieur
aux événemens , sans se laisser aller aux déses- >
poir , sans invoquer la mort , qui ne voudrait point déserter
la vie ; la regardant comme un poste où il a été
placé par le Maître Suprême de ses destinées , ou
comme un champ de bataille , qu'en soldat fidèle il ne
peut quitter avant que son général lui ait donné le signal
de la retraite . Ses ennemis , en parlant de ce mortel
, s'écrieraient Voilà l'homme extraordinaire que
nous a dépeint Sénèque. Ne pas mourir dans une situation
pareille , ce serait vaincre plus que le monde entier
vaincre à soi seul , sans généraux , sans soldats ,
sans autres armes que son propre courage , non - seulement
tous les rois conjurés , mais de toutes les coalitions
la plus formidable , la coalition des souvenirs ,
des sentimens à la fois les plus doux et les plus déchirans
; la coalition de tous les ennuis , de toutes les humiliations
, de toutes les douleurs physiques et morales.
Quelle victoire unique dans les fastes du monde ! Aux
:
272
MERCURE DE FRANCE .
siècles d'ignorance , elle eut fait obtenir des autels au
vainqueur , et à cette époque les coeurs généreux l'entoureraient
de leur admiration .
Je crois presqu'impossible de trouver un homme
doué de cette force de caractère. Il faut donc conclure
que ce n'est pas l'homme qui s'est suicidé, qui a nui à la
morale , mais bien celui qui l'a porté à cet acte de désespoir.
Aussi les grands qui exercent une influence
directe et active sur leurs semblables , ne sauraient - ils
donner trop d'attention à toutes les mesures qu'ils prescrivent
, et qui ont pour objet de disposer du sort des
individus. X.
mmmm wwwwwmm
REVUE LITTÉRAIRE .
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE , Satyre politique ; par M. Ed .
CORBIÈRE ( 1 ) .
CETTE Satyre , d'un mauvais goût , est remplie de
vers pitoyables et de personnalités offensantes. Elle
est telle que je ne puis en donner aucup extrait au
lecteur. S'il est permis de faire entendre la voix de la
agesse à cet auteur , j'engagerai M. Ed. Corbière à se
borner à cet essai .
SALMIGONDIS aux Journalistes ; par M. COUDURIER (2) .
DEs vers de huit syllabes , lorsqu'ils ne sont ni faciles
ni piquants , sont des vers fort ennuyeux à lire.
Quand l'auteur n'a point de but , que son récit est sans
( 1 ) Paris , chez Mademoiselle Donnas , rue St. -Marc , n³. 10.
(2) Paris , chez Ladvocat , libraire , au Palais-Royal , galerie de
bois , nº. 197.
AOUT 1819 . 273
action comme sans intérêt , il prouve sa stérilité et son
manque de savoir faire : on doit l'inviter alors à mesurer
ses forces , et à ne point rendre le public victime de
son trop de faiblesse.
L'HOMME , Ode , suivie d'une élégie sur la mort de
S. A. R. la princesse Louise- Isabelle d'Artois ,
Mademoiselle ; d'autres vers et de quelques notes ;
par Jean-Justin ARISTIPPE ( de Gallia ) ( 1 ) .
Je laisserai le soin à mes lecteurs de porter un jugement
sur les productions de M. Aristippe , en leur
donnant deux extraits du livre qui m'occupe .
Vers à ma Muse , sur mon nom DEMONVEL queje quitte
pour DEGALLIA.
< «Tu quittes Demonvel ; eh ! pourquoi cette envie ?
- » Je chéris la patrie ,
» Et je veux dès l'instant prendre Degallia .
- > C'est bien , si le Roi l'autorise.
— » Peut-être , un jour , touché de ma franchise ,
» Sa bonté le consacrera. »
Autres vers à ma Muse , sur le même sujet.
<<< Facultés du savoir , dons heureux du génie !
» Livres que je chéris , vous tous mes compagnons ,
» Aimables et constans dans toutes les saisons !
>> Vous qui semez des fleurs les beaux ans de ma vie ,
» Ecrits , le temps arrive où plein de ma patrie ,
» Je prends Degallia pour quitter Demonvel.
» Je suis toujours Jean-Justin Aristippes,
» Ami du beau , du vrai , fidèle à mes principes ,
» Aimant toujours les hommes et le ciel. »
Je pense que mes lecteurs me sauront gré d'avoir eu
la patience de copier de pareils vers.
( 1 ) Paris , chez Pillet , imprimeur-libraire , rue Christine ,
n°. 5 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7 .
18
274
MERCURE DE FRANCE .
UN SOUVENIR ENTRE MILLE , ou Poëme de Lutzen ; par
Léonard CHEVERRY ( 1 ) .
LE second titre de cet opuscule présente une élision
qui ne peut être soufferte . Il fallait : Poëme sur la bataille
de Luzten. L'usage a consacré de dire : Poëme
de Fontenoy ; mais l'usage à tort , et nos jeunes auteurs
devraient bien se défendre de ces innovations grammaticales,
qui sont des fautes graves . Ne semblerait-il pas que
l'auteur de la Bataille de Lutzen , se nomme Lutzen ?
Dans sa préface , M. Cheverry émet des opinions
littéraires que je suis loin de partager. Le plan d'un
poëme qui décrit une bataille où les Français firent des
prodiges de valeur , doit être intéressant , ou l'auteur
mérite de grands reproches . L'armée ne prévoyait pas
une affaire ; tous ses corps n'étaient point réunis ; elle
manquait de cavalerie : l'ennemi l'attaque , et , après de
nombreux efforts , la victoire se range sous nos drapeaux
. Je pense que cette action offre assez d'intérêt .
Ici le merveilleux était inutile , et M. Cheverry a bien
fait de ne pas l'employer. Cet auteur avance que Voltaire
et Millevoye ont échoué. Il puise les motifs de ses
jugemens dans l'apologie que le premier fait d'un grand
nombre d'officiers supérieurs , et dans le peu d'éloges
de ces mêmes officiers faits par le second pour ne se livrer
qu'à celui d'un seul homme. L'ode sur le Passage du
Rhin lui paraît un modèle parfait du ton sublime de
l'épopée (2) . En littérature , de pareilles opinions sont
de véritables hérésies. Mais je me hâte d'arriver à l'examen
du poëme.
« Ainsi de Marius allant chercher la tête ,
» Le Cimbre qui , dans l'ombre , à l'égorger s'apprête ,
» Accourt , le voit , suspend ses pas irrésolus ,
» Le fer tombe , un coup- d'oeil a sauvé Marius . »
( 1 ) Paris , chez Ladvocat , libraire , Palais- Royal , galerie de
bois , no. 197 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº . 7 .
(2) L'auteur a voulu parler de la quatrième épître de Boileau ,
qui n'est pas une ode, M. Cheverry n'a pas la mémoire heureuse .
AOUT 1819. 275
A l'exception de ces quatre vers qui font allusion à la
bonne contenance de M. le général Compans , à l'exception
de la prise de Kaïa , et de quelques autres vers
assez heureux , il n'y a rien de remarquable dans ce petit
ouvrage , si ce n'est la pauvreté de la poésie et la nullité
de l'action . L'auteur n'a point su tirer parti des nombreux
matériaux dont il pouvait disposer. Rien ne me
rappelle ce sang- froid , cette intrépidité , ce courage de
nos généraux et de nos soldats , obligés de lutter contre
le désavantage de la position , le nombre et une cavalerie
considérable. Je cherche en vain quelques - uns de
ces traits de nos braves , qui les recommandent à l'admiration
de leurs compatriotes , au burin de l'histoire
et à la postérité.
Je m'attendais à trouver quelque chose dans ce
poëme , et je n'y ai presque rien vu . Si je n'eusse appré
cié l'intention de l'auteur , je me serais arrêté dès la
deuxième page. Je crois M. Cheverry un jeune homme.
Qu'il étudie davantage ses sujets ; qu'il lise attentivement
nos bons auteurs , afin d'habituer son oreille aux
beaux vers ,
et de mieux juger les siens ; surtout
qu'il se pénètre bien de ce conseil de Boileau :
Hâtez -vous lentement ; et sans perdre courage ,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois , et souvent effacez .
Alors il pourra livrer le fruit de ses veilles à un public
difficile en fait de poésie , et peut-être aussi prétendre à
un nom dans les lettres .
Malgré la Panhypocrisiade de M. Lemercier , et la
Cirneïde de M. le prince Lucien , on voit que nous
sommes pauvres en nouveautés poétiques . La politique
tue la littérature , et l'avenir paraît encore fort incertain
pour elle. Quel est donc le charine que cette politique
exclusive inspire , que nos troubles intérieurs , nos divisions
particulières , ne puissent faire sortir de son
276 MERCURE
DE FRANCE
.
aveuglement la majorité d'un grand peuple ! Les Français
ne sont-ils plus capables maintenant d'éprouver les
plaisirs les plus purs ! J'espère encore qu'ils reviendront
de leur erreur , et que le moment ne saurait en être
éloigné , tant je désire voir renaître chez nous la tranquillité
et le bonheur.
On vient de m'apporter un nouvel oeuvre poétique ;
la Médecine vengée , poëme en quatre chants ; par
M. *** , avec cette épigraphe :
Ne nostros contemne orsus medicumque laborem ,
Quidquid id est; Deus hæc quondam dignatus Appolo est (1).
FRACASTOR.
On raconte que le docteur Frampton , d'Oxford , qui
s'acquit la réputation d'un grand médecin , était cependant
hérétique en médecine. Il était gissant sur son lit ;
sa chambre était remplie de membres de la Faculté
qui cherchaient à le déterminer à faire usage pour luimême
de quelques drogues dont il avait souvent vanté
l'efficacité à ses malades. Le moribond fait un effort ,
se met sur son séant , et leur dit avec humeur : « Eh !
pour Dieu , messieurs , pourquoi venez -vous me tourmenter
; ne savez-vous pas , aussi-bien que moi , que
l'art que vous professez n'est fondé que sur l'opinion ! »
En disant ces mots , il tourne le dos et meurt . Cette
pelite anecdote rappelle les deux augures dont parle
Cicéron : Deux médecins ne pourraient - ils donc se regarder
sans rire ? Pline , Montaigne , Molière et Rousauraient-
ils eu raison d'afficher tant d'incrédulité
sur le savoir faire des médecins ? Je me garderai bien
de prononcer dans une question aussi - grave ; la fièvre
peut , d'un moment à l'autre , déranger l'harmonie de
ma faible machine ; et si j'avais alors la faiblesse d'apseau
,
( 1 ) Paris , chez Béchet jeune , libraire , rue de l'Observance ,
no. 5 ; chez Delaunay , libraire , Palais - Royal , galerie de bois ,
nº. 243 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº 7.
AOUT 1819. 277
peler un médecin , il se croirait peut-être obligé de
venger sur moi , chétif , l'honneur d'Hypocrate et de
Gallien. Il est des gens avec lesquels il ne faut pas
badiner.
Je n'examinerai donc pas sérieusement le poëme de la
Médecine vengée , qui n'est pas l'ouvrage d'un poëte .
Dans sa Préface , l'auteur dit : «Qu'on ne s'effraie pas du
titre de ce poëme , la médecine et la poésie ne sont pas
aussi incompatibles qu'on le pense communément. » J'avoue
ingénuement queje ne croyais guère à la compatibilité
de ces deux arts. Les poëmes du docteur Salcombe
n'avaient pu me faire revenir de ma prévention , et mon
esprit est encore dans la même situation , après avoir lu
M. ***. Voici mon jugément : L'ouvrage de ce dernier
ne sera jamais considéré comme livre de médecine , ni
comme poëme. Malgré le titre pompeux de Médecine
vengée , la médecine a , plus que jamais , besoin de
trouver un vengeur . E. T. B.
mmmm wwwwww
RUSTIQUE - LE-FLANEUR ..
---- No. Ier
Je fais partie d'une société qui se réunit trois fois
la semaine , entre cinq et six heures du soir , dans un
petit café peu éloigné du centre de la ville , et dont
quelques motifs personnels me font cacher aujourd'hui
le nom sous celui du Laurier-rose. Il n'y a pas encore
deux ans qu'une telle enseigne aurait éveillé l'attention
de cette académie de curieux dont le successeur de
M. Lenoir paie les honoraires. Le laurier- rose , si j'ai
bonne mémoire , avait été consacré , par l'ingénieuse
reconnaissance , à une jeune divinité qui , les mains
pleines de roses ( douces fleurs négligées en France trop
long- temps ) , était venue les suspendre en festons à nos
innombrables lauriers . Depuis cette époque , ceux des
Tuileries , nuancés d'un brillant incarnat , avaient offert
278 MERCURE DE FRANCE .
•
les espérances de la paix parmi les trophées de la guerre ;
et malgré des orages récens , l'arbuste qui reproduit les
uns en rappelant les autres , n'est nullement flétri . Ceux
qui décorent de leur nom et de leur joli feuillage la terrasse
de notre petit café , y furent plantés par les mains
mutilées d'un officier à la demi - solde , avec lequel je
répète souvent certaine partie de dames polonaises ,
qu'il a apprise du héros Poniatowski. C'est sous ce
berceau à la fois militaire et galant , que ce brave ( je
parle de l'officier ) , trois amis communs et moi , passons
les trois à quatre heures les plus agréables d'une
journée diversement occupée . L'occasion se présentera
de faire connaître plus en détail ces quatre personnages ,
dont il suffira qu'on sache aujourd'hui que l'un est un
marchand de la rue Quincampoix , l'autre un avocat de
la Cité , et le troisième un caissier dans une maison de
banque de la Chaussée-d'Antin . Quant à moi , qui n'ai
point d'état , ou , comme vous l'allez voir , qui tiens
mon état de mon caractère ; il faut bien que j'explique ,
dès à présent , les motifs qui me mettent en relation
avec le public.
On saura d'abord que de la maison que j'habite au
café où je vais digérer , il y a tout juste 1759 pas géométriques
, selon la ligue la plus directe , et 1891 pas
et demi si l'on fait un détour. Cette distance est incontestable
; je la mesure à peu près tous les jours , et l'ai
vérifiée deux fois , la toise àla main. Or , durant un
trajet de près de deux tiers de lieue , le spectacle offert
à qui le parcourt , change et se renouvelle bien des fois ;
et comme il est dans ma nature d'aimer à l'excès la
mobilité des scènes , qu'il est dans mes habitudes de ne
quitter qu'à leur dénouement , il en résulte que , parti
de chez moi à trois heures un quart , je n'arrive pas à
ma destination avant sept heures et demie , c'est - à-dire
deux grandes beures après que mes amis y sont rassemblés.
Il est vrai que je m'indemnise de ce retard , en
prolongeant quelquefois au - delà de minuit la séance
qui , selon les règlemens de police , doit être close à
AOUT 1819. 279
onze heures ; et il n'est pas rare que , durant la belle
saison , l'aurore m'ait surpris comme je rentrais dans
mon appartement. J'ajoute même que , pour un promeneur
de profession , une nuit de Paris offre des incidens
beaucoup plus singuliers que ceux de la journée
plus d'un lecteur l'a sans doute éprouvé , et je me
charge de le démontrer , par la suite , aux autres .
:
Ceci posé , l'on ne trouvera donc pas étonnant qu'avant
hier je sois arrivé précisément à l'heure de la clôture
. Jamais ma marche n'avait été plus lente ; et jamais
, occupée par plus de variété , elle ne m'avait
semblé plus courte . On établit deux nouvelles fontaines
sur le boulevard : je les avais inspectées ; trois caricatures
des plus piquantes m'avaient collé plus de quarante
minutes aux fenêtres de Martinet ; j'avais eu à
passer la revue d'une légion qui défilait sur le quai : en
traversant le Pont-Neuf , j'avais découvert cinq fautes
de quantité dans une inscription proposée par l'Académie
pour la statue ; et tandis , qu'au bas du Pont - au-
Change , j'écoutais le centenaire qui causait du système
de Law avec un page du régent , je m'émerveillais que
la température réelle ne s'élevât pas à 14° . , tandis
qu'elle faisait monter l'esprit- de-vin à plus de 19 dans
le thermomètre de l'Ingénieur Chevallier , chevalier du
Saint-Sépulchre .
Je me disposais à faire valoir ces excuses , quand
l'avocat qui , quoique consultant , a conservé des droits
au monopole de la parole , entama contre moi un
exorde monté sur le ton de la première catilinaire :
Jusqu'à quand , s'écria- t-il avec un fausset presque
aussi aigre que celui de Me. Le Roux ; jusqu'à quand ,
ô Rustique ! abuserez vous à la fois du bénéfice de votre
nom , de l'attribut de votre caractére et de l'indulgence
de vos amis ? Quousquè tandem abutere patientiâ nostrá
? La nature vous fit sincère , et votre parrain vous
nomma RUSTIQUE : vous argumentez de là pour faire
ce qui vous plaît et pour dire ce qui déplaît aux autres ;
Quousquè ! La nature , quinze cents livres de rentes ,
280 MERCURE DE FRANCE .
et le célibat , ont constitué pour vous en titre d'office ,
l'état jusqu'alors indépendant de promeneur-juré , d'oisif
dignitaire , de Flaneur patente . Vous en concluez que
pour bien remplir un tel emploi , il faut l'exagérer ; et
que , soit dans vos discours , soit surtout dans vos
courses , plus vous serez prolixe et divergent , mieux
vous accomplissez vos obligations ; quousquè tandem !
Enfin , votre bon ange fit choix tout exprès , pour en
faire vos amis , de quatre mortels dont l'indulgence sans
bornes , la patience infinie , l'inépuisable longanimité ,
loin de vous être une invitation à préciser vos phrases
et à abréger vos marches , semblent des amorces pour
amplifier les unes , et pour faire de chacune des autres.
un voyage de long cours ; quousquè tandem abutere
patientiâ nostrâ ! Du moins si vous tourniez au profit .
commun ces travers , ces écarts , ces ridicules . Au
défaut de qualités et de vertus , l'on doit à la société le
tribut de ses torts ; et peut - être les vices concourent- ils
autant qu'elles à l'harmonie générale . Les vôtres , par
exemple , mon cher Rustique , sont d'un exemple contagieux
; mais ils ne sont certes pas d'une nature perverse.
On peut être franc jusqu'à la rudesse , et , quoiqu'incommode
aux oreilles chatouilleuses , paraître estimable
dans sa rusticité ; on peut vaguer dans ses promenades
et divaguer dans ses soliloques ; mais il est
des ridicules qui excitent la gaîté , s'ils sont originaux ,
et qui finissent par inspirer de l'attachement, s'ils n'excluent
pas la bonhomie . Peut- on haïr , en effet, le bonhomme
qui vous fait rire ; et Molière , qui joua sa comédie
aux dépens de Cotin , ou La Fontaine qui la
donne à ses propres dépens , indépendamment de l'admiration
, n'ont-ils pas droit à notre amitié ? »
Mon collègue l'avocat n'a pas oublié la facture d'un
exorde ; mais je doute qu'il ait jamais su conclure ; et,
entre nous , je crois que c'est pour cela qu'il a cessé de
plaider. Au fait , lui répétait quelquefois M. le président !
Concluez , ajoutait souvent l'avocat adverse ! Quand il
s'agit de l'intérêt des autres , je suppose que cette méAOUT
1819.
281
thode dilatoire ne leur convient que tout juste ; on doit
penser que , quand à moi , je la trouve fort agréable ,
en ce quelle démêle brin à brin , et dévide lentement
les fils de la pensée. En écoutant maître des Brauches ,
je m'efforçais de saisir la sienne ; et à travers les nuages
de sa rhétorique , je crus deviner ce qu'on voulait
de moi. Tout oisif par nature , tout promeneur par
plaisir ou par besoin, est comtemplateur; tout flaneur le
devient. Que faire en un gite ; à moins que l'on ne
songe , a dit le Fablier ? Que faire en flanant , à moins
que l'on n'observe , puis- je le répéter , en le parodiant ?
Cependant le flaneur qui contemple la comète ; celui
qui , le diaphragme comprimé sur le parapet du Pontau
Change , regarde naviguer sur la Seine un train
mouillé des flots de la Marne , le flaneur qui , de l'allée
du Printemps , va promener son inutilité chez Tortoni
et de là digérer à Coblentz ; tous ces flaneurs , qu'ils
me pardonnent , n'observent point . Automates un peu
moins compliqués que ceux de Vaucanson , ils connaissent
moins la mesure que son flûteur ; mais par comtemplation
, ils digèrent aussi bien que son canard.
M. Azaïs doit être content .
Il ne le sera pas moins , lorsqu'en parcourant cette
première feuille , il y découvrira une nouvelle preuve
de son système . Vous êtes oisif, donc inutile , dirait
l'artisan que le premier chant du coq trouve la navette à
la main ; vous êtes promeneur, donc superflu, ajouterait
ce vieil escompteur , dont cinquante années de postemens
consécutifs ont usé le fauteuil de cuir ; vous êtes
flaneur , donc incommode , concluerait cette élégante
de la rue de Cérutti , qui ne conçoit pas que les jambes
soient faites pour marcher , et qui ne voit dans les piétons
que des obstacles à la rapidité de son bockai . Le
philosophe des compensations raisonne autrement .
L'oisiveté , dira- t -il , voilà le mal ; mais dans un homme
honnête , l'oisiveté , c'est le repos , et dans un cerveau
bien organisé , c'est la méditation : voilà les avantages
et tout est compensé . Saus les promeneurs , les
282 MERCURE DE FRANCE .
Tuileries seraient désertes ; et vers la huitième heure
du soir , quand le soleil prêt à s'envelopper de voiles
de pourpre sur les hauteurs de Meudon , fait , avec le
jet de l'octogone , un arc de 45 degrés , que deviendraient
ces nymphes légères qui , comme des hamadryades
, sorties tout- à - coup des Maronniers , dessinent
à travers la verdure rembrunie , leurs formes sveltes et
fugitives ? Supprimez les promenades et fixez les promeneurs
, vous condamnez ces tendres déités à imiter
Diogene , et en s'adressant au grouppe fraternel des enfans
de Léda , à s'essayer au refus . Quant aux flaneurs
enfin , si , sous prétexte de concurrence avec les
observateurs de M Decaze , une ordonnance , qu'on
pourrait dater de 1815 , s'avisait de les supprimer ; le
Suisse , vendeur des simples du Mont - d'Or cueillies à
Romainville , n'ayant plus d'auditoire pourrait bien
manquer d'acheteurs ; le parapet des ponts , les contreallées
du boulevard seraient privés de leur galerie toujours
mobile et sans cesse renouvelée ; les affiches n'auraient
plus de lecteurs ; les conférences de l'abbé
Frayssinous , d'auditeurs ; les parades de Bobêche ,
d'admirateurs ; la Cour d'assises , d'habitués ; et le musée
de la rue du Coq verrait s'évanouir ces grouppes
d'amateurs , plus grotesques parfois que ses caricaures.
Tels sout , au besoin , les argumens dont le Socrate
des compensations étaierait sa flanerie ; et , au fonds ,
ces raisonnemens sont- ils plus mauvais que ceux qu'il
puisa dans son système pour soutenir le ministère ? Soit
dit en passant , c'est un riche et commode arsenal , où
l'on trouve des armes de toutes formes et pour tout objet
. La France, ridiculement indignée contre une administration
qui disait toujours je vas , et qui n'allait jamais
; la France en réclamait- elle le changement , le bon
M. Azaïs prenait ses balances , et mettant dans un bassin
le soliveau léthargique , et dans l'autre le héron
ictyophage , il démontrait que l'immobilité est trèsbonne
à qui le mouvement donne des convulsions , et
AOUT 1819.
283
qu'il vaut mieux dormir , quand l'estomac est creux ,
que de veiller pour endurer la faim. Le ministère endormeur
ou endormi , tombe -t-il? Vous allez croire
M. Azaïs embarrassé : nullement. Il est nécessaire de
ne pas s'agiter quand on a la fièvre , de dormir lorqu'avec
un appétit strident l'on n'a pas de quoi s'appaiser ;
il est utile de se réveiller quand les vivres ont reparu ;
il est doux de manger quand l'accès est passé . Doctrine
ingénieuse et commode, qui aurait fait sourire le Béarnais
, mais que Sully le négatif n'aurait payée que par ·
un dur sarcasme . Il est vrai que sous un régime moins
économique , le sage foudateur de cette belle théorie
eût été mieux apprécié ; et l'abbé Terray , de rougeante
mémoire , aurait compensé par quelques bons d'escompte
les bouteilles d'encre taries à son service .
Revenons aux flaneries , dont les compensations
d'ailleurs ne nous ont pas tant écartés . Mes amis du
café , tirant de l'exorde de maître des Branches , une
conséquence à peu près nécessaire , concluent à ce que
consacrant au public ces éternelles promenades , que
je ne croyais utiles qu'à ma santé , je lui offre , mais
sans la moindre importance , le tribut de mon oisiveté .
Avec plus de vénération pour lui , j'aurais pu refuser
peut- être je l'aurais dû surtout avec plus de défiance
de moi -même ; mais comment résister à la tentation de
transformer en moyen utile , ou du moins agréable , de
petits écarts assez ridicules ? J'avoue que c'est un piége
où j'ai cru abandonuer mon coeur , tandis que peut- être
je n'y fais trébucher que ma vanité . L'un et l'autre du
moins sont d'une bonne composition ; et cette véracité ,
que j'exerce volontiers , sur mon prochain, je ne me
l'épargne pas à moi-même .
Puisque je prends la résolution de causer périodiquement
avec quelques centaines d'honnêtes oisifs que
les assembleurs de phrases nomment fastueusement le
public , il me semble donc qu'en échange d'un peu
d'attention que je leur demande , je leur dois quelques
confidences . Les premières pages de tout écrit , comme
284 MERCUREDE FRANCE .
les premières phrases de toute conversation , ressemblent
plus ou moins aux premières scènes d'une pièce
de théâtre par les uns comme par les autres , le sujet
s'expose , le plan se dessine , les caractères s'établissent
et l'action commence. Mon exposition sera moins régulière
, et l'on ne tardera pas à remarquer que la méthode
n'est pas plus dans mon caractère que dans mon
projet.
Mcn caractère , on l'a déjà pressenti , est celui d'un
homme ingénu et d'un bourgeois indépendant , chez
lequel l'indépendance n'est que le moyen et le gage de
la sincérité ; mes habitudes jusqu'alors furent celles d'un
franc musard'qui se promenait pour se promener ; mais
qui , maintenant , se promène pour observer , et qui
observera pour devenir utile. D'autres , comme je l'ai
dit , consacrent à la société leur industrie et leurs travaux
moi , je lui voue mon oisiveté . Toutefois cette
oisiveté n'étant point de la paresse , mes excursions
perpétuelles vaudront peut- être les séances permanentes
de quelques corporations scientifiques ou politiques
. Ceci soit dit sans en offenser aucunes ; car une
chambre législative et une réunion académique , ont
des droits à la reconnaissance d'un flanenr autant qu'à
son respect.
Me voilà donc le flaneur en titre , et , comme m'ont
qualifié mes amis des Lauriers-Roses , promeneur en
mission , oisif à brevet , en un mot musard par régime
et par état. Baptisé sous le nom de Rustique ( car il
n'est pas mauvais qu'on sache que je suis chrétien , et
que je n'en rougis pas ) , j'ai presque toujours justifié
ce prénom , changé pour moi en épithète , par une
franchise un peu crue , que certaines gens dé l'ancien
et du nouveau régime ont appelée brutale : de manière
que cette grande véracité , combinée avec mes continuelles
musarderies , m'ont fait nommer , ou pour
mieux dire , surnommer partout RUSTIQUE-LE-FLaneur.
Vous commencez , lecteur bénévole , à vous mettre
un peu au fait de mon caractère , du moins de ce qui en
AOUT 1819.
285
fait le fonds : quelques détails , en achevant de me faire
connaître , acheveront peut-être aussi de vous intéresser.
Probablement nous allons parcourir ensemble
ne route assez longue; et il ne peut vous sembler indifférent
de pouvoir juger votre compagnon de voyage.
Né dans une petite ville qui sépare la Lorraine de
la Champagne , ou plutôt qui les unit , on m'a souvent
reproché de joindre la rudesse , qu'une ancienne inimitié
impute aux Lorrains , à la niaiserie dont les préjugés
accusent les Champenois . Jusqu'à certain point , ce
reproche était fondé ; et , dans ma première jeunesse ,
mon exemple eût confirmé la justesse de ces proverbes
provinciaux qui sont , dit- on , la sagesse pratique des
nations. Mais l'éducation polit la rusticité , et l'expérience
corrige de la niaiserie . Il ne m'est resté de ces
qualités incommodes ou ridicules , qu'un grand fonds de
franchise jointe à une curiosité que tout émeut , qu'un
rien satisfait. L'influence de l'une et de l'autre a régné
sur ma vie entière .
J'étais riche, et demeurai long-temps fils unique : double
motifpour qu'une éducation indulgente développât en
les fortifiant, mes deux inclinations naturelles . En effet,
aprés avoir commencé à poindre dès le berceau , elles
n'ont pas cessé de m'escorter durant le cours d'une vie
de cinquante ans , et de se manifester plus ou moins ,
selon Poccasion . Le poupon qui flanait à dix mois sur
le sein de sa nourrice , est devenu l'enfant qui flana
en faisant pirouetter sa toupie ; l'écolier qui a flané
entre les chants de Virgile et le compas d'Archimède ;
l'adolescent , que l'aspect d'une jeune beauté qui faisait
palpiter son coeur n'empêcha point de flaner ; le jeune
homme qui manqua plus d'un rendez -vous , parce qu'il
avait flané en y allant ; l'homme enfin qui entremêle de
flanerie et ses plaisirs et ses affaires. Aujourd'hui surtout
que dix lustres amassés sur mes cheveux grisonnaus
m'ont donné quelqu'expérience de la valeur des
hommes et du prix des choses , plus et mieux qu'autrefois
je suis curieux et je flane. Ce qui se passe depuis
286 MERCURE DE FRANCE .
trente ans valant mieux à voir qu'à faire ; je me serais
fait flaneur par prudence , quand je ne l'eusse pas été
par inclination . Au milieu des tragedies , des comédies,
et surtout des mélodrames que chaque parti a joués
tour à tour sur le théâtre de la révolution , qu'y avaitil
de plus sage que de se confondre parmi les spectateurs
? Du moins si l'on payait , on jouissait du spectacle
; et quoique par un édit renouvelé de Néron , il fut
défendu de siffler les acteurs tant qu'ils étaient en scène ,
on goûtait le plaisir de préparer les sifflets pour les
solder quand ils n'y seraient plus. Moi , plus véridique ,
je n'ai pas toujours attendu qu'ils en fussent sortis pour
faire retentir l'aigre instrument.
Ce sont donc les recherches de ma curiosité , et les
découvertes de mes flaneries , que je prétends publier.
Un recueil irrégulièrement périodique , comme a dit un
Jégislateur , qui entend mieux le fisc qu'il ne connaît le
français , m'offre à cet effet un coin non occupé ; et rien
ne convient mieux à mon active oisiveté qu'un coin de
journal. Les académiciens , dont je deviens le confrère
par ricochet , se doutent -ils de combien d'inutilités ils
chargent les leurs , sans toujours les remplir ? Pourquoi
ne serait - il permis qu'aux journalistes officiels de vendre
de l'ennui avec cautionnement ?
Moi du moins , si j'en débite , ce sera économiquement
et de loin en loin . Je m'entretiendrai ainsi avec
ceux des abonnés au Mercure , qui ne redoutent ni les digressions
d'un musard , ni le franc-parler d'un homme
sincère. Tout ce que je vois , tout ce que j'entends , tout
ce que je sens , est du ressort de ma plume babillarde , et
fait partie de mes attributions . Quoiqu'on ne dise pas
toujours la vérité à l'audience d'un ministre , on y flane
autant qu'à celle d'un faiseur de tours ; et je vois encore
plus d'oisifs dans nos tribunaux qu'au parterre de l'Opéra-
Bouffon .
Maintenant si , après avoir exposé mon caractère ,
indiqué une partie de mes moeurs , et laissé entrevoir
l'objet que je me propose , le lecteur désire connaître
AOUT 1819 . 287
la forme sous laquelle tout cela s'enveloppe , il pourra
satisfaire pleinement sa curiosité devant le muséum de
la rue du Coq , vulgairement appelé boutique du libraire
Martinet. Parmi les nombreuses caricatures qui en décorent
les vitres , il n'a qu'à remarquer la figure d'un
homme maigre , long , bien portant , quoique sec ; vêtu
de vert , parapluie flambé sous un bras , un volume du
Spectateur sous l'autre , tenant de sa main droite une
loupe , et de la gauche un coeur dont il examine curieusement
les fibres et les mouvemens . Sous un air de
bonhomie , ce long visage laisse deviner quelque malice
; et quoiqu'avec une allure nonchalante et flaneuse ,
ces jambes fluettes ne laissent pas que de faire du chemin.
Lecteur bénévole , vous démêlerez le portrait de
Rustique-le-Flaneur , très -loin de l'Ultra , qui pleure sur
la loi des élections , et tout près du Libéral , qui applaudit
à celle du recrutement.
Je relis ce que je viens de crayonner : est- ce un Discours
préliminaire , un Avis au lecieur , une Préface ?
C'est , si l'on veut , tout cela. Avant de hasarder sur les
vagues de l'opinion son aérostat vacillant , tout auteur
ne doit- il pas au public uu ballon d'essai ? Voilà le
mien , bigarré , dieu merci , d'assez de couleurs pour
pouvoir passer comme neutre sous tous pavillons.
Quelle route vais- je tenir , et de quelles miennes oisivetés
amuserai -je l'oisiveté de mes lecteurs prochaius ?
Dieu le sait ; mais les hommes sont bien petits , Paris
est bien grand , et mon écritoire n'est point à sec.
mmmmn wwwmm wwwmw
CHRONIQUE.
Nous prévenons nos lecteurs qu'il a été ouvert
une souscription au bureau de l'Indépendant , pour
l'érection d'un monument qui doit être élevé à la mémoire
de M. le capitaine David , victime d'un duel
288 MERCURE DE FRANCE .
avec un maître d'armes des compagnies des Gardes du
corps.
-
dit on
a ,
Un parent de M. le maréchal Brune
provoqué en duel M. Martainville à l'issue, de l'audience
, dans laquelle celui-ci a été acquitté de l'accusation
de calomnie contre la mémoire du maréchal ;
M. Martainville a refusé de se battre , et a répondu :
Vous aviez deux voies à prendre , celle de l'honneur et
celle des tribunaux ; vous avez choisi l'une , il n'est plus
temps de recourir à l'autre. On se rappelle que M. Martainville
ayant appelé M. Arnault fils devant les tribunaux
, pour y demander raison des coups de bâton qu'il
avait reçus , a cependant encore demandé une seconde
réparation à M. Arnault , qui n'a pas cru devoir employer
le dilemme victorieux , dont M. Martainville
vient de se servir avec tant de succès.
Nous annonçons avec plaisir , et comme une chose
certaine , que les Français revenus du Champ - d'Asile
ont reçu un secours de 400 francs . On ajoute même
que les rédacteurs de la Minerve qui s'étaient charges
de recevoir les souscriptions , vont enfin rendre compte
à ces infortunés du montant des sommes qui leur ont
été envoyées .
wwwww wwwwwmn
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, des Sciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo.
LA GRANDEUR DANS L'ADVERSITÉ ,
ου
SAINT LOUIS DANS LES FERS.
IVRES
ODE.
VRES d'audace et de puissance ,
Partez , farouches conquérans ;
Sous une prompte obéissance
Courbez les peuples expirans :
En vain , du haut de votre gloire ,
Vous foulez , dans votre victoire ,
1
19
290
MERCURE DE FRANCE.
1
Le front sanglant de l'Univers :
Pour mesurer , d'un esprit sage ,
La grandeur de votre courage ,
Je vous attends dans les revers.
Rempli d'une force invincible ,
Armé de toute sa fierté ,
Le vrai héros , d'un oeil paisible ,
Voit la sinistre adversité.
Les cris , la rage étincelante ,
Les poignards et la mort sanglante ,
Rien , rien ne le fait reculer :
Ferme sur sa vertu solide ,
Il verrait , d'un oeil intrépide ,
Le monde, à grand bruit , s'écrouler.
Saint Louis , voilà ton partage !
Ah ! tes désastres triomphans
Sont un immortel héritage
Que tu lègues à tes enfans !
Bravant tous les coups de la Parque ,
Tu portes ton sceptre en monarque ,
Tu portes tes fers en héros ;
Et leur rage, qui te châtie,
Te transforme en vivante hostie ,
Offerte à Dieu par tes bourreaux .
O foi sainte , où mon coeur s'enflamme ,
Viens , et chante ce roi pieux ,
Arborant l'antique oriflamme
Dans les parvis de ses aïeux :
Les pieds nus , la tête baissée ,
De ses sanglots l'âme oppressée ,
Quel voeu va-t-il donc accomplir ?
Il semble un humble solitaire ,
Que les rigueurs d'un monastère
Vont dans le jeûne ensevelir.
Louis part , franchit l'onde , arrive ,
Ecrase une armée en fureur ,
3
AOUT 1819 . 291 /
Et toute l'infidèle rive
Tremble , et jette un cri de terreur.
En vain Damiette épouvantée
De sa force , long-temps vantée ,
Se hérisse de toutes parts :
Louis s'élance , prend sa foudre ,
Frappe , renverse et met en poudre
L'insolence de ses ramparts.
Un vautour que sa force entraîne ,
Dit , dans son vol audacieux :
<< La terre n'est point mon domaine ,
Conquérons l'abîme des cieux . »
Et son aile envahit l'espace ,
Et son oeil , enflammé d'audace ,
Brave l'Océan de clarté :
De tant d'orgueil , le Ciel se venge ,
Lance la foudre , et dans la fange
Plonge son essor effronté .
Dis , Massora , quel grand courage
De nos preux illustre le bras ,
Quand leur glaive , fumant de rage ,
O d'Artois ! venge ton trépas ;
Quand , affrontant toute une armée ,
Du Roi la vengeance enflammée
Enfonce , abat les rangs entiers ,
Foule leurs débris sur la terre ,
Et d'un seul coup de cimeterre
Renverse six fougeux guerriers.
Tout cède à son bras intrépide ;
Mais cette ardente région
Oppose à son succès rapide
L'homicide contagion :
Le coursier se débat et tombe ;
Le soldat descend dans la tombe ,
Qu'ouvrent ses tourmens inouis ;
Dévorant toute ta victoire ,
La peste insulte à tant de gloire ,
Et te met des fers , ô Louis !!!
292
MERCURE DE FRANCE .
Va , ton esclave t'honore ,
Vaincu , tu sembles le vainqueur ;
Tu règnes sur tes fers encore ,
Par l'ascendant de ton grand coeur .
Sauvant l'honneur du diadême ,
Tu règles ta rançon toi- même,
Et ton maître a subi ta loi ;
Son peuple , admirant cet hommage ,
Prosterné devant ton conrage ,
Doute un moment quel est son roi.
Moadin , que l'orgueil transporte ,
Périt d'un barbare tourment ;
A Louis l'assassin apporte
Et son sceptre , et son coeur fumant.
O triomphe !... l'horrible Crime ,
Admirant la vertu sublime ,
Rougit , baisse ses yeux hagards ;
Louis confond son insolence
Du haut mépris de son silence ,
Du fier refus de ses regards .
Toi , mon culte , et mon saint délire ,
O magnifique Adversité!
Echauffe l'âme de ma lyre ,
Et charme la Postérité.
Ouvrant les fastes de l'histoire ,
Où trouver dans toute leur gloire ,
Des triomphes plus éclatans ?
Ah! cite encor à tous les âges
Celui qui rend à nos rivages
Louis désiré si long - temps .
Vingt ans battu de la tempête ,
Disciple des nobles douleurs ,
Jamais il n'a courbé la tête ,
Plus grand que ses plus grands malheurs.
Tu l'as vu, superbe Angleterre ,
Dans un asile solitaire ,
Suivre nos revers , nos succès ;
Et son héroïque vengeance
AOUT 1819 .
293
Méditait , dans un long silence ,
La prospérité des Français .
Par tant de malheurs qui t'honorent ,
Si , prosternés devant tes lois ,
Quelques tristes bannis t'implorent ,
Imite un Dieu mort sur la croix :
Oui , la vertu qui t'environne ,
La Foi qui soutient ta couronne ,
Ton âme semble l'ordonner.
O mon roi , qui peut te contraindre ?
Ton grand coeur est trop fort pour craindre ,
Trop fier pour ne point pardonner.
C.-L. MOLLEVAUT ,
Membre de l'Institut Royal de France.
1
mmmmmmmmm
LE SOUFFLE ,
ÉLÉGIE .
LÉIS , quand ta bouche vermeille
Vient de plus près à mon oreille
Murmurer ses mots innocens ,
Un doux frisson trouble mes sens.
Non , cette haleine virginale
Qu'on prête au jeune amant des fleurs ,
N'égala jamais les douceurs
Du baume que ta bouche exhale.
Combien j'aime l'air épuré
Qui s'échappe avec ton sourire !
Avec quel bien mon sein respire
L'air que ton sein a respiré !
Trésor de grâce et de décence ,
Ton souffle est l'âme d'une fleur ,
Et , dans sa légère vapeur ,
Je crois m'enivrer d'innocence.
ED. CORRIERE
294
MERCURE DE FRANCE .
CHARADE.
SUR mon premier , non sans dessein ,
L'amour commet plus d'un larcin ,
Fait plus d'une vive piqûre ;
Mais il en rit , et l'assassin,
Fier du sentiment qu'il procure ,
Gaîment se charge de la cure ,
Et s'en tire en grand médecin .
Mon dernier , dans sa vie obscure ,
Prouva , par un régime sain ,
Que sous le froc d'un capucin
Des plaisirs , enfans d'Epicure ,
On peut voir folâtrer l'essaim.
O vous , qu'un doux espoir entraîne aux pieds des belles ,
Désirez -vous , admis près d'elles ,
Fixer leur choix , flatter leur goût ,
Et triompher des plus rebelles ?
Employez sans cesse mon tout ;
N'oubliez pas d'être fidèles .
Pressez , priez , portez le dernier coup ,
Et..... vous m'en direz des nouvelles. ....
ENIGME.
CHARME de l'amitié , délice de l'amour , "
Je fais sentir à tous mon attrait invincible ;
Combien tu dois chérir , mortel doux et sensible. ,
L'aimable et tendre couple qui me donna le jour !
Si j'existe par lui , je l'anime à mon tour ,
Et je rends par mon feu sa couleur plus vermeille
Echappée aux ennuis d'une froide langueur ,
L'intéressante Agnès à ma voix se réveille ;
Par l'instinct du plaisir j'enhardis sa pudeur ;
Sur ses lèvres , tantôt paisible je repose ;
Tantôt j'y sens son coeur voler , battre et frémir.
Par mon divin parfum je surpasse la rose ;
Mon murmure est plus doux que celui du zéphic.
AOUT 1819.
295
Un dernier mot me fera mieux comprendre :
Le ciel fit aux mortels mille présens bien doux ,
Mais je suis le seul , entre nous ,
Que l'on puisse et recevoir et rendre .
LOGOGRIPHE.
Je suis l'effet de la magie ,
Des grâces ou de la beauté ;
Si mon second pied m'est ôté
Alors j'occupe un rang parmi ceux dont la vie
Jadis était vouée à la religion .
Retranche mon premier ainsi que mon second ,
Pour attaquer et même pour défendre
Ami lecteur , je deviens bon.
Outre mes deux premiers , ôte mon quatrième ,
Sans moi tu ne peux vivre Enfin mon pénultième
Joint avec mon dernier, composent un pronom.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui aparu le samedi 21 août 1819.
Le mot de la Charade est ORPIN ,
Celui de l'Enigme est TABLE ,
Et celui celui du Logogriphe est INSECTE , dans lequel on trouve
Secte.
296 MERCURE DE FRANCE.
1
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HISTOIRE .
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LA VÉRITÉ SUR JEANNE D'ARC , ou
Eclaircissemens sur
son origine ; par P. CAZE (1 ).
PREMIER ARTICLE.
LA race des Valois , race à jamais fatale , est célèbre
par les crimes nombreux qui signalèrent son existence
et son gouvernement . Malheureuse dans le premier
Valois qui monta sur le trône , le dernier meurt assassinė
, laissant le royaume en proie à l'anarchie , aux fureurs
de la guerre civile , et des dissensions religieuses.
Le règne de Charles VI présente l'affreux spectacle
d'un roi privé de sa raison , d'une reine , mère dénaturée
, épouse infidèle , et femme sans foi comme sans
principes. Elle s'allie aux Anglais , donne sa fille à un
monarque de cette nation , et le fait couronner roi de
France dans l'église de Notre - Dame.
Elevé à l'école du malheur , Charles VII profita peu
des leçons qu'il avait reçues . La légèreté de son caractère
, la futilité de ses goûts , son amour trop vif pour
les plaisirs , ne lui permettaient pas de réfléchir sur
l'état précaire où il se trouvait. Chacun sait le bon mot
de Lahire. Pendant que le roi d'Angleterre s'emparait
d'une partie de la France , Charles VII s'occuppait des
apprêts d'une fête . Que vous en semble , demandat'il
au brave chevalier ? Ah ! sire , très- bien , fort bien ,
je vous assure qu'il est impossible de perdre plus gaî-
( 1 ) Deux vol . in- 8 Paris , Rosa , libraire , grande cour du
Palais-Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819
297
ment un royaume ? Et cette Agnès Sorel , modèle de
toutes les favorites , ne menaça - t- elle pas son amant de
le quitter parce qu'elle ne voulait aimer , disait- elle ,
qu'un homme courageux . C'est dans ces circonstances.
que parut la Pucelle , cette fille inconcevable , qui en
tirant le monarque de sa lethargie , lui inspira le desir
de combattre les Anglais ; elle réveille la nation , rétablit
la confiance , et bientôt le soldat aspire à marcher
contre l'ennemi . On connaît l'issue des travaux de cette
fille illustre , qui fit couronner sou roi à Reims . Faite
prisonnière par les Bourguignons dans une sortie , elle
est vendue aux Anglais , jugée comme sorcière , et la
libératrice de la France termine ses jours sur un
bûcher.
Un grand nombre d'auteurs ont écrit l'histoire de la
Pucelle ; parmi les principaux , on remarque Léon
Tripault , Lenglet du Fresnoy , Laverdy , MM . Berriat
Saint- Prix , Lebrun des Charmettes , et enfin M. Caze .
Parmi ces trois derniers écrivains , M. Berriat est le
seul qui ait écrit une histoire , raisonnée et fondée sur
des preuves irrécusables . M. Lebrun a revu et augmenté
le travail de Laverdy ; mais il a commis une
erreur inpardonnable en ne voulant voir dans tous les
événemens relatifs à Jeanne , que des miracles , l'intervention
divine , le doigt de Dieu et des choses surnaturelles
. Aussi a - t-on reproché à cet auteur , souspréfet
, d'avoir altéré la vérité historique afin d'obtenir
de l'avancement , et d'avoir été fort mauvais courtisan.
Quant à M. Caze , c'est un homme de beaucoup
d'esprit , mais trop systématique. L'ardeur de son imagination
l'égare , l'entraîne . Il rêve un système bon ou
mauvais , puis ensuite , armé de toutes pièces il entre
dans la lice afin de combattre tous ceux qui ne partageraient
pas les élucubrations d'une imagination un peu
trop vagabonde .
Dans sa préface , l'auteur fait avec raison l'éloge de
la véritable héroïne française . Il gémit que ses actions
n'aient pas enflammé le génie de Chapelain , blâme le
298 MERCURE DE FRANCE.
législateur du Parnasse , d'avoir imprimé un ridicule
indélébile sur le poëte distributeur des pensions du
cardinal de Richelieu . Mais c'est sur Voltaire que
M. Caze fait retomber tout son courroux . Jamais missionnaire
, vicaire-général de Paris , voir même les
abbės Rauzan , la Mennais , François , enfin tous ces
Pères de la foi , n'ont mis plus de fiel en parlant du
patriarche de Ferney , de l'homme extraordinaire et
immortel du XVIIIe . siècle . Cependant M. Caze , qui
parfois est bouffon , lui reconnaît quelque mérite, puisqu'il
s'écrie assez comiquement : « Pourquoi ce beau
talent des vers n'a-t-il pas appartenu à l'honnête Chapelain
? »
>
Voltaire , en traitant le sujet de Jeanne d'Arc d'une
manière héroïco- burlesque , a fait ce que l'on peut appeler
une débauche d'esprit ; mais il ne s'en suit pas
de là que l'on puisse l'appeler génie profondément corrompu
, ni qualifier son ouvrage de poëme licencieux
la honte de l'esprit français. Dans ses ouvrages sérieux ,
le grand homme a rendu justice à la libératrice de la
France, il en a parlé avec la dignité convenable. Homère
ne s'est il pas amusé , dans sa Batrachomyomachie ,
des mêmes dieux qu'il avait chantés dans ses poëmes sé
rieux ? M. Caze me paraît d'un rigorisme extrême ; j'ai
lu souvent et je vais relire la Pucelle , qui est un chefd'oeuvre
dans son genre , et je n'en serai pas moins
l'admirateur de la fille guerrière qui
Sauva son roi de la rage anglicane ,
Et le fitoindre au maître - autel de Reims .
C'est avec les ouvrages de MM. de Laverdy ,
Berriat Saint- Prix et Lebrun des Charmettes que
M. Caze a composé le sien . J'en excepte le système de
l'auteur , système assez ingénieux que je vais faire connaître
, afin de pouvoir suivre plus facilement l'analyse
que je vais eu tracer.
Peu de princesses ont mené une conduite plus licen
AOUT 1819 . 299
cieuse que la reine Isabeau de Bavière. Parmi le peuple
de ses amans , on remarque Louis , duc d'Orléans ,
frère du roi , qui entretiut pendant plusieurs années
un commerce incestueux avec elle . Une pareille intimité
portait obstacle aux vues du duc de Bourgogne ,
qui convoilait le pouvoir. Ce prince , aussi ambitieux
que scélérat , résolut donc de rompre celte intimité ,
et il exécuta ce projet en faisant assassiner le duc d'Orléans
à l'instant où celui - ci revenait de chez la reine ,
qui alors était en couche.
Les historiens parlent en effet de cet état de la reine à
l'époque où fut assassiné son amant . Ils disent que l'enfaut
dont elle était enceinte mourut vingt -quatre heures
après sa naissance ; M. Caze prétend au contraire que
cet enfant était Jeanne elle-même. Il veut qu'elle soit
née dans le courant de novembre 1407. Cette fille fut
élevée dans la Lorraine , employée aux soins du ménage
ou des troupeaux , et conduisit même la charrue.
Fort pieuse , Jeanne se confessait et communiait fréquemment.
Il paraît que les marques de puberté ne
s'étant jamais fait remarquer chez elle , le sang lui
mouta à la tête et lui donna ce ton d'inspirée , qui lui
fut reproché par ses bourreaux . Dès l'âge de treize ans ,
elle avait souvent des apparitions et des révélations
multipliées . Jeanne parlait peu , vivait fort retirée , et
ne se mêlait jamais aux jeux des filles de son âge . Sa
province tenait au parti du Dauphin ; elle entendait
souvent parler des abus du pouvoir commis par la reine
et les princes ; à ces récits , le jeune coeur de la Pucelle
s'enflammait et ses yeux se remplissaient de larmes. Elle
a des visions , dans lesquelles apparaissent des anges ; il
lui est ordonné d'aller vers le roi , elle hésite ; mais les
anges , en la tourmentant comme des diables , la forcèrent
à se mettre en route. Jeanne fait part de ses visions
au gouverneur de sa province ; étonné de l'assurance
de cette fille , croyant apercevoir en elle quelque chose
de diviu, il la conduit à Chinon, où se trouvait la Cour.
300 MERCURE DE FRANCE .
Cette présentation eut lieu vers la fin du mois de février
1429 , nouveau style.
M. Caze veut encore voir dans Charles VII un enfant
du duc d'Orléans ; et , selon l'auteur , cette particularité
n'aurait pas été ignorée de Jeanne , qui avait
composé , à cet égard , une prière qu'elle récitait journellement
. Elle connaissait aussi le secret de sa naissance
, et on la loue de ce qu'elle ne l'a jamais révélé.
L'auteur avance que le nom de Pucelle d'Orléans fut
déféré à Jeanne , « non à titre d'honneur , mais par suite
d'une habitude populaire , dont l'effet est de transporter
à un objet qui appartient à la religion , ou aux arts en
général , le nom du lieu où cet objet est placé..
»
Je ferai d'abord observer que dans les 11 , 12 , 13 ,
14 et 15es . siècles , le titre de Pucelle était donné
indifféremment à toutes les jeunes filles ; quant au surnom
d'Orleans , il n'a du être accordé à Jeanne qu'après
la catastrophe qui termina sa vie .
Pour soutenir son système , M. Caze prévient qu'il
ne prétend pas nier absolument la vérité des faits ; il
avance que
les auteurs ne se sont jamais attachés qu'à
l'écorce , à la superficie , à l'apparence de l'affaire , et
qu'ils en ont totalement négligé l'intérieur ou la nature
intime.
Les historiens contemporains ont porté , sur l'héroïne
de la Lorraine , le même jugement que les auteurs modernes
. Les uns ne voient , dans cette femme , qu'une
visionnaire , une illuminée , une espèce de cerveau dėrangé
. Les autres ne voient , dans les actions de Jeanne,
qn'une suite d'inspirations divines et de miracles .
Sitôt son arrivée à Chinon , la Pucelle désira posséder
une épée . Une arme ordinaire ne pouvait satisfaire
une servante d'auberge . Des anges lui révèlent que derrière
l'autel de l'église de Sainte- Catherine de Fierbois ,
est enseveli un glaive marqué de cinq croix ou de cinq
fleurs de lys . Jeanne fait sa déclaration , la terre est
fouillée à l'endroit désigné , et l'on ne tarde pas à découvrir
l'arme demandée . Elle était fort rouillée ladite
AOUT 1819.
301
épée ; mais les prêtres qui avaient présidé à cette recherche
, la frottèrent , et la rouille disparut aussitôt .
Lors du procès de cette femme célèbre , on lui demanda
ce que signifiaient les cinq croix qui étaient
gravées sur l'épée de Fierbois. Elle répondit : Je n'en
sais rien.
M. Caze s'extasie au sujet de cette réponse , et la
trouve admirable ; mais il nie les croix , et veut absolument
les remplacer par des fleurs de lys . Il est tellement
persuadé au sujet des fleurs de lys , qu'il a fait
exprès un voyage à Fierbois , pour s'en éclaircir .
J'ai déjà annoncé que M. Caze était doué de beaucoup
d'imagination , et c'est en décrivant les lieux visités
par la Pucelle , qu'il en fournit la preuve complète
par les nombreux écarts qu'il lui permet. Ses tableaux
ne manquent pas de grâce ; malheureusement son style
se rapproche parfois un peu trop du pathos de l'auteur
d'Atala , de la sensiblerie et du romantique de madame
de Staël , et enfin du galimathias quadruple de M. de
Bonald (1).
Jepasse sous silence toutes les visions qu'eul M. Caze :
je ferai seulement observer que son voyage est semé, de
de détails agréables . Il arrive à Chinon , visite le château
et les environs , qu'il fait connaître dans tous leurs
détails . Il remarque le caillou sentimental sur lequel
Jeanne mit le pied en arrivant pour la première fois à
Chinon. L'auteur parcourt le chemin suivi par la Pucelle
pour se reudre au château , celui par lequel elle
en descendit pour se rendre à l'église principale , et la
route par laquelle Jeanne dut arriver à Chinon . Si près
( 1 ) Un de nos abonnés nous a invité dernièrement de remplacer
les énigmes , charades et logogriphes du Mercure par
des passages extraits des écrits de MM. Châteaubriant
Bonald , O-Mahoni , Castel- Bajac et autres gens de pareille farine.
Il serait fondé des prix pour les Edipes , et dans le cas où
l'auteur cité parviendrait à se comprendre ou à pouvoir se faire
comprendre , le prix serait doublé.
302 MERCURE DE FRANCE .
de Fierbois , M. Caze ne pouvait se dispenser de se
rendre dansce lieu , pour y voir ce que personne n'avait
vu avant lui . Le curé d'une ville voisine, qui l'accompagnait
, lui donna l'assurance que la fameuse épée ,
qu'il n'avait jamais vue , portait des fleurs de lys sur la
lame . Qu'il est heureux , M. Caze ! l'abondance de ses
idées semble chasserle raisonnement , et , pour ma part,
j'en suis vraiment fâché . Je vois , avec bien du chagrin ,
que la génération presente veut suivre les mauvais et
faux principes des Chateaubriant , des Staël , des Bonald
il faudra nécessairement établir quelques succursales
de l'hospice de Charenton . Ecoutons M. Caze ,
afin de le mieux juger.
« Au bas de la colline de Fierbois , le chemin tourne :
il quitte la direction du nord pour prendre celle du sud ;
et conduit ainsi sur la hauteur par une rue spacieuse ,
bien pavée et d'une pente rapide ; je fus involontaire
ment frappé , en la montant , d'un trouble religieux.
Croyant marcher sur un sol sanctifié , sur une terre de
prodiges , tant l'habitude des premières impressions a
de force même contre les sentimens réfléchis . La dernière
maison qui occupe la droite , à la sommité de la
rue , attira mon attention . Elle se compose d'un rez -dechaussée
et d'un premier étage. >>
Eh bien ! pas un de nos bons Tourangeaux ne se
doute de toutes ces belles choses , qui se trouvent à Fierbois
. J'ai consulté , à cet égard , un Chinonois , qui
n'avait pas la moindre idée de ce que je lui demandais .
Il a été fort content de cette découverte , dont il doit
faire part à tous les pèlerins qui voudront se rendre à Jérusalem
. Il les engagera à venir visiter Fierbois ; point
de dangers à courir , point de coups de bâton de la part
de ces maudits Turcs , point de crainte d'être volé ,
pillé , battu , ou d'être mis en esclavage . J'oubliais
d'annoncer que , sur toute la route , on y trouvait des
bons logis , où l'on donnait à boire et à manger à juste
prix .
Alte - là , me dira M. Caze ; et le privilége de mentir
AOUT 1819 .
303
impunément , de parler de soi , de se rendre intéressant ?
Si l'ermite Châteaubriant s'était rendu dans la Touraine
, aurait-il composé une description de tempête
qu'il n'a pas éprouvée ; aurait-il menacé un pacha de le
corriger avec son fouet de poste ; aurait- il entendu des
enfans crier : En avant , marche ! et autres gentillesses
de ce genre. Eh non , monsieur ; eh non , votre proposition
n'est pas admissible. D'ailleurs , pour voyager
ainsi , il faut être possesseur d'une foi robuste , il faut
être suffisamment pourvu de premières impressions ,
d'une chaleur ardente , du trouble religieux , d'amour
divin , de pensées longues et larges , mystérieuses et
sombres. Il faut commencer toutes ses phrases par un
Pange lingua , et les terminer par un de Profundis.
Voilà un raisonnement spécieux , auquel je suis forcé
de me rendre. Les voyages sont les romans de l'histoire ,
et nul ne sera bon voyageur , s'il ne ment avec autant
d'impudence qu'un laquais de bonne maisou .
Je reviens à ce bâtiment compose d'un rez - de-chaussée
et d'un premier étage . C'était un ancien hospice
desservi par des religieux qui y demeuraient . Avant la
révolution , le curé de Sainte -Catherine de Fierbois y
faisait sa résidence . Le compagnon de voyage de
M. Caze lui apprit qu'on y conservait , en l'honneur de
Jeanne d'Arc , une espèce de bière dans laquelle étaient
renfermés des morceaux d'étoffe parsemés de fleurs de
lys . On voyait aussi , contre la muraille , une estampe
faite du temps de François Ier. , sur laquelle étaient
tracés des vers à la louange de l'héroïne .
Il n'en fallut pas davantage à M. Caze , pour être
persuadé que la bière précitée avait d'abord renfermé
le glaive de la Pucelle , puisque la lame devait porter
des fleurs de lys.
Je ne fais pas mention d'une infinité d'autres découvertes
aussi intéressantes . Dans un second article , je
donnerai l'analyse du second volume de cet ouvrage.
GOUJON fils .
304
MERCURE
DE FRANCE.'
mmmmmmmm
SCIENCES.
De l'Influence exercée à distance sur la Boussole ,
par les corps animés .
SECOND ARTICLE.
S'IL y a eu quelque vraisemblance à juger de l'intérêt
ou de la curiosité du public par l'affluence des amateurs
à la séance de l'Académie des sciences du lundi , 16
août , on a pu se croire obligé d'ajouter quelque chose
ici à ce qui a été dit dans notre quatrième Numéro ,
des expériences de M. du Trochet, sur l'aiguille aimantée
. On sait que l'Académie permet à quelques personnes
d'assister à ses séances ordinaires. Celle de lundi
seize , désignée pour le rapport de M. Biot , sur le
Mémoire du correspondant de l'Académie , a été des
plus remarquables. La salle semblait être trop petite .
On se plaît à l'observer, en opposition avec cette opinion
trop répandue que les Français ne veulent plus
s'occuper que de débats politiques . Le Français , saus
doute , a senti que la chose publique était la première
des choses : mais , par l'effet même de cette haute pensée
, il voudra user de plus en plus de cette facilité de
conception qui l'a toujours distíngué . Il voudra étendre
cette ardeur qui le caractérise , à tout ce qui peut parer
et ennoblir la vie. Quel plus sûr moyen que d'étendre
les lumières qui lui ont suggéré son amour de la politique
? Comme tout se tient dans l'univers , tout se tient
dans les Etats . S'il n'y a qu'une science , celle de la nature
, il n'y a qu'une science politique , celle de toutes
les forces morales et physiques , qui concourent au
AOUT 1819
305
bonheur des hommes . Comment voudrait-on donc ,
chez une des nations les plus avancées en civilisation ,
séparer la politique des belles connaissances des lettres ,
des sciences et des beaux - arts ?
M. Biot , membre très- célèbre de la première classe
de l'Institut , et professeur singulièrement goûté du
public , avait été chargé de répéter les expériences sur
l'aiguille aimantée, annoncées depuis environ un mois à
l'Académie , dans un Mémoire qui lui avait été adressé
par M. le docteur du Trochet , son correspondant.
C'est avec la méthode , la clarté , la facilité et la grâce
d'élocution qui lui sont propres , que M. Biot a d'abord
énoncé la seule expérience qui lui a été possible de répéter
, et l'explication qu'il croyait devoir lui donner
d'après les lois déjà connues de la mécanique , sans le
concours de celles des forces vitales . Il a indiqué ensuite
les deux autres expériences qui out apparu une
fois seulement à l'auteur , et qui , produites à ses yeux
par le hasard , n'ont pu être répétées .
La première expérience consistait à placer dans l'embràsure
d'une fenêtre , où régnait un courant d'air , un
pivot d'acier poli et très-fin , sur lequel se trouvait
portée , par sa chape d'agathe , une aiguille de boussole
bien aimantée. « Après quelques oscillations , a dit
M. Biot , l'aiguille prend la direction polaire ; mais si
on lui présente les doigts à quelque distance , l'aiguille
change de direction. Les doigts retirés , elle conserve
cette fausse direction lors même que l'on fait tourner
doucement sous elle le pivot qui la soutient ; mais si
l'on donne une secousse , l'aiguille reprend sa direction
polaire . » On se flatte de n'avoir rien omis d'essentiel
dans cet énoncé de l'expérience. Le rapporteur s'est
montré très-concis et très -abrégé dans l'exposé du fait ,
ainsi que dans son explication ; il a dit ce qu'il a cru le
plus important à savoir pour MM . les Académiciens ,
et ce qui pouvait informer suffisamment le public.
Ainsi , écartant beaucoup de circonstances , il n'a rapporté
aucun des calculs sur lesquels aiment à s'appuyer
20
306 MERCURE DE FRANCE .
aujourd'hui les théories ; mais il a formellement dit que
ce phénomène s'expliquait par les lois connues de la
mécanique ; que l'influence des doigts n'était autre chose
qu'un obstacle qui , modifiant le courant d'air , lui faisait
détourner l'aiguille de sa direction ; que du bois ou
tel autre corps que ce soit , produisait le même effet .
Quant à la permanence de l'aiguille déviée jusqu'à ce
qu'une secousse lui eût permis de reprendre sa situation
naturelle , elle s'explique , a ajouté M. Biot , par
le frottement de la chape sur le pivot . Le rapporteur a
voulu vérifier par une expérience artificielle , pour ainsi
dire , l'explication qu'il a donnée à celle de M. du Trochet.
Aidé de trois personnes dont l'habileté et l'adresse
dans les expériences de physiques sont connues , il s'est
procuré un courant d'air constant , au moyen d'un
sommier d'orgue ; il a placé , dans ce courant , une
aiguille aimantée , mais à chape de cuivre , et portée sur
une épingle de cuivre , comme l'avait fait M. du Trochet.
L'expérience a d'autant mieux réussi , que le frottement
entre la chape et le pivot était plus fort.
Quant aux deux autres expériences qui n'ont pu être
répétées , elles consistent en un mouvement très - sensible
dans l'aiguille d'une boussole , produit par l'approche
fortuite , et toujours à distance d'une personne ,
et , dans un pareil effet produit sur la même boussole
, par le passage à distance d'un coléoptère ( 1 ) .
Enfin , témoignant tout le respect dû à la sagacité , à la
prudence et à la loyauté du docteur du Trochet, M. Biot
a observé que Coulomb , inventeur de la balance électrique
, comme il a appelé lui-même une machine propre
à montrer et à mesurer les plus petites forces de l'électricité
et du magnetisme , Coulomb a fait une foule
d'expériences analogues à celles de M. du Trochet , et
n'a jamais découvert l'influence même des changemens
momentanés de la température , de l'humidité et de la
( 1 ) Insecte à ailes en étui .
AOUT 1819.
307
sécheresse de l'air , dont les effets sont cependant si
sensibles dans des instrumens très- exacts. Tel a été en
substance le rapport de M. Biot.
Le silence de l'attention qui avait régné pendant qu'il
parlait , s'est changé en un silence produit par des sentimens
très- opposés sans doute. Ce que l'on pouvait le
mieux remarquer , c'était un air de science certaine sur
la figure de quelques personnes , celui du doute ou de
la raillerie sur celles de plusieurs , de la malice enfin
dans un plus grand nombre ; car le diable , naturellement
dépité de voir qu'il ne serait pour rien dans l'affaire
, tout se trouvant expliqué par les lois de la physique
; que le magnétisme , son grand moyen sur les
âmes droites et vertueuses , qui a été dévoilé en 1815 ,
allait rester dans l'abandon auquel le changement de
mode d'abord , puis les soins de la politique , paraissaient
l'avoir condamné , il s'agitait pour trouver un
esprit rétif qui voulût crier le terrible nego consequentiam
de la philosophie de la vieille école , ou seulement
le doucereux distinguo : il en trouva par douzaine ; mais
ce ne fut qu'à la sortie , tant le respect du public pour
l'Académie , et sa reconnaissance pour la participation
qu'elle lui accorde à ses travaux , ajoutaient au caractère
imposant du sanctuaire de la science . A la fin de la
seance , vingt groupes se formèrent , dissertaut , se débattant
comme si vraiment plusieurs eussent été poussés
par le malin esprit . « Quelle clarté , quelle éloquence ! »
disaient les uns en parlant du professeur . « Oui , répoudaient
les autres ; mais les lois connues ne sont pas
toutes les lois de la nature . Pourquoi n'avoir
abordé plus franchement la question ? Celle qui a été
posée par le correspondant , porte sur une loi encore
inconnue , mais entrevue souvent et déjà dans la plus
haute antiquité. Dans le même temps où l'ambre frotté
altira , pour la première fois , aux yeux des hommes , les
pailles légères , l'électricité des métaux , que nous avons
nommée galvanisme , ne pouvait guère être reconnue ,
puisque les hommes avaient tiré peu de métaux de la
pas
308 MERCURE DE FRANCE.
terre . Cependant , les effets de l'aimant furent bientôt
remarqués ; l'électricité des végétaux était reconnue
dans le chêne , qu'on savait dès -lors attirer la foudre ;
elle était comme sentie dans les animaux , dans l'effet
des sympathies et des antipathies ; par le soulagement
que l'enfance ou la vieillesse éprouvait à l'approche de
la jeunesse et de l'adolescence ; par la force singulière
du regard du serpent qui arrête l'oiseau dans son vol ,
et après l'avoir fait tournoyer , le voit se précipiter dans
sa gueule ; par l'observation des plantes qui s'élancent
des grottes obscures vers la lumière ; des arbres qui
penchaient leurs branches sur l'eau , et d'où vint sans
doute l'idée de chercher les sources par le secours de
ces branches , et plus tard les minerais par celui des
verges métalliques . » Tous ces faits avaient été observés
par les anciens , et serout expliqués par les modernes ,
s'ils peuvent enfin connaître l'électricité dans toute son
étendue . « Oui , oui , s'écriait une autre voix , voilà
comme tous les charlatanismes , toutes les superstitions
, toutes les erreurs s'enchaînent . » — « Des erreurs
de fait ne peuvent subsister qu'autant qu'on ne veut pas
les examiner. Le fait seul de l'opinion constante des
hommes à supposer un fait véritable , est déjà une forte
présomption de sa vérité : Vox populi , vox Dei. C'est
aux siècles éclairés qu'il appartient de la débattre ; mais
rejeter sans examen , n'est pas discuter ni juger : oser
dire que tout est trouvé , c'est affirmer que rien ne s'est
perdu , que le jour commence par chaque région de la
terre , par l'apparition du soleil au zenith . Vouloir tout
expliquer par les mêmes notions , c'est vouloir , comme
le danseur Marcel , tout trouver dans un menuet. »>
« Voltaire l'a dit en vers , bons à rappeler , ajouta un
autre :
« Je plains un esprit foible , aveugle en sa manie ,
» Qui, dans un seul objet , confina son génie ,
» Et qui de son idole adorateur charmé ,
>> Veut immoler le reste au dieu qu'il a formé.
AOUT 1819 .
309
» Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste ,
» A la démarche lente , au teint pâle , à l'oeil triste ,
Qui d'un calcul aride , à peine encore instruit ,
» Sait que quatre est à deux ce que quatre est à huit.
Il méprise Racine , il insulte à Corneille
•
» Des a , a , redoublés admirant la puissance ,
» Il s'étonne surtout , qu'inspiré par l'amour ,
» Sans l'algèbre autrefois Quinault charmât la cour. »
<< Mais , s'est écrié un autre ( un peu piqué de l'apostrophe
à la géométrie ) , pourquoi , dans un temps où
non - seulement ce qui est , mais ce qui n'est pas encore
et ce qui ne sera peut- être que probable , lorsque tout ,
en un mot , est soumis à des calculs immanquables ,
pourquoi n'avoir pas démontré , par leur secours , l'accord
de la théorie avec l'ouverture de l'angle de la déviation
de l'aiguille ? Et dans la formule , on eût marqué
la place au moins de l'expression des forces électriques
excitées par ces frottemens , puisqu'on les mesure si
juste aujourd'hui dans la balance de Coulomb. Alors
on aurait espéré d'y voir ajouter un jour les forces de
l'électricité animale , sans rien changer à la formule
générale.
» Sans doute , dit un personnage , car l'existence du
magnétisme animal ne peut , aujourd'hui , être mise en
problème. Si ses forces , ses propriétés ne sont pas déterminées
, elles n'en sont pas moins réelles. Tant de
personnes simples transformées en esprits supérieurs
sous l'influence souvent de personnes aussi simples
qu'elles ; tant de malades ressuscités ou morts entre les
mains des médecins magnétiseurs ( l'électricité qui guérit
de la paralysie dans les machines de M. Charles , tue
quand elle sort du nuage ) ; tant de bons puits et de trésors
cachés qui ont été découverts par la baguette divinatoire
, sous les yeux des savaus mêmes ; des mines
précieuses indiquées par elle au rapport de gens de
310 MERCURE DE FRANCE .
beaucoup d'esprit , et qui y avaient un intérêt ( 1 ) , tout
ne prouve-t il pas qu'il y a quelque chose de remarquable
dans le magnétisme animal ? Ecoutez les savans ,
la plupart vous disent qu'il y a quelque chose ; c'est le
je ne sais quoi de tous les temps , qui a toujours fini par
être expliqué ensuite .
» Eh ! ce je ne sais quoi , s'écria une voix de Stentor ,
c'est l'âme de la nature , c'est la réunion des deux forces
de l'électricité. Elles se montrent partout ; l'une enfante
le repos , image de la mort ; l'autre , la vie dont le mouvement
est le symbole ; celle- ci combat la mort ellemême
, et la réduit en une simple transformation .
Mourir , c'est commencer d'être autrement , a dit un
grand propriétaire de Rome , et qui , de plus , était
philosophe , Sénèque , s'il m'en souvient ( on vit que
l'orateur était un peu goguenard ) ; et cette force de vie
qui prend évidemment sa source dans le soleil , c'est
elle qui donne le talent et le génie ; elle les prodigue
quelquefois à ses détracteurs eux-mêmes. >>
Ensuite il se mit à déclamer cette strophe si connue ,
d'un ode presque oublié :
« Le Nil a vu sur ses rivages ,
> De noirs habitans du désert ,
>> Insulter , par leurs cris sauvages ,
» L'astre éclatant de l'Univers .
» Cris impuissans ! fureurs bisarres !
>> Tandis que ces monstres barbares
» Poussent d'insolentes clameurs ,
» Le Dieu , poursuivant sa carrière ,
>> Verse des torrens de lumière
» Sur ses obscurs blasphémateurs. »
L. C. V.
(1 ) Voir les oeuvres choisies , littér . , hist . et milit . du prince
de Ligne , Genève 1819 , t . 11 , p . 305 , et les écrits de Thouvene!,
Ritter , Amoretti . Sigault de la Fond , etc. , etc.
AOUT 1819 .
311
wwwwww wwwwww
LITTÉRATURE.
ELÉMENS DE MORALE ; par A.-CH. RENOUARD ( 1 ) .
que
De toutes les counaissances l'homme est suscep
tible d'acquérir , la plus précieuse , la plus importante ,
la plus indispensable , est assurément celle de la morale.
Quelque soit l'état , quelque soit le rang auquel ou
se trouve appelé , comme il faut , avant tout , être
homme de bien , personne n'est dispensé de s'instruire
des sages préceptes qui forment à la fois le bou père ,
le bou fils , le bon époux , le bon frère , le bon citoyen ,
et qui sont la bâse de toutes les vertus sociales . En vain
l'on aura de l'esprit et du talent , en vain l'on possédera
de grandes richesses , on n'en sera pas moins un être
méprisable , dangereux peut-être , si de saines maximes
n'ont fait germer dans le coeur un respect inviolable
pour l'équité , la probité et les bonnes moeurs. La morale
seule est le sûr garant de la prospérité des Etats , de la
félicité des peuples , de la paix des familles , du bonheur
des particuliers ; elle seule enseigue à pratiquer la vertu ,
parce qu'elle est aimable ; à détester le vice , parce qu'il
est odieux , et à faire le bien sans aucunes vues d'intérêt
ou d'amour-propre ; elle seule peut faire goûter cette
satisfaction pure , ce contentement solide qui résulte de
l'accomplissement de nos devoirs .
Un Traité de morale à la portée de tout le monde ,
dans lequel sont exposés , d'une manière claire , précise
(1 ) Un vol . in- 12 , Paris , chez Ant. - Aug . Renouard , rue Saint-
André-des - Arcs , et à la librairie du Mercure rue Poupée , nº . 7 .
312 MERCURE DE FRANCE .
et succincte , les préceptes d'éternelle vérité que tout
homme doit connaître pour se conduire sagement dans
la vie , est donc le présent le plus utile qu'un individu
puisse faire à ses semblables. Tels sont les Elemens de
Morale publiés par M. A.-Ch. Renouard . Le but de cet
ouvrage , qui a pour objet d'offrir , dans un cadre étroit ,
les principales vérités morales nécessaires au bonheur
de notre existence , n'a point été manqué par l'auteur ;
on peut même dire qu'il l'a rempli d'une manière fort
heureuse . Son livre convient également à tous les âges ;
et les solides instructions qui y sont renfermées , ne se
trouvent pas moins à la portée de l'adolescent , qu'à celle
de l'homme fait.
Considérer l'homme dans ses rapports avec les autres
hommes , dans ses rapports avec lui -même ,
dans ses
rapports avec Dieu , tel est le plan suivi par M. Renouard
. Dans la première de ces trois parties , après
avoir envisagé l'homme à l'instant de sa naissance , il
traite successivement de l'amour des parens envers leurs
enfans , de l'éducation physique et morale , et de l'instruction
de ces derniers , des devoirs des parens qui ont
plusieurs enfans ; il émet des considérations importantes
sur les enfans , les époux , les maîtres et les serviteurs ;
il raisonne des différens devoirs de société , de parenté ,
d'amitié , d'âge , de sexe , de rang , de fortune , enfin
des devoirs généraux ; puis il termine par un examen
sommaire du citoyen , et en particulier du citoyen frauçais.
La seconde embrasse l'étude de soi- même , la liberté
, l'amour de soi , la sympathie qui rapproche les
hommes , le devoir envers les semblables , les récompenses
et les peines , l'immortalité de l'âme et l'existence
de Dieu. Dans la troisième , l'auteur s'attache à prouver
la nécessité d'un culte , la vérité de la religion et de la
morale chrétienne , et l'excellence de l'Evangile.
On remarque , en général , dans l'ouvrage de M. Renouard
, un style soigné , une diction pure , et des pensées
heureuses . On lit avec plaisir ce passage , dans lequel
il dit , au sujet de la foi : « Il y a , pour l'esprit huAOUT
1819.
313
» main , quelque chose de plus humiliant que son im-
» puissance , c'est sa puérile crédulité ; et les esprits
>> forts sont souvent moins exempts que les autres de
» la superstition . Tel qui ne croit pas aux révélations
» faites par Dieu lui-même, a une entière confiance dans
>> les décisions d'une aveugle fatalité ; il croit à des rap-
» ports de nombre , à de vagues pressen ! imens ; il croit
» à tous les mensonges de ses passions , à toutes les
>> folies de ses systèmes ; il croit aux rêveries et aux
>> contradictions dans lesquelles il se jette pour ne pas
» croire , et il ne veut pas plier devant des mystères
» dont l'autorité le gêne et l'étonne . Les plus grands
>> génies dont l'humanité s'honore , se sont respectueu-
>> sement soumis à l'autorité de la religion ; et parce
qu'ils connaissaient leur raison , ils ont su qu'elle
>> avait des bornes . >>
>>
Le seul reproche que l'on pourrait faire à M. Renouard
, serait d'avoir traité , d'un ton peut-être un peu
trop sérieux , une matière déjà très -sérieuse par ellemême
, et de ne s'être pas attaché à recourir , de temps
en temps , à d'ingénieuses allégories , qui , tout en délassant
l'imagination du lecteur , n'auraient pas laissé
de tourner au profit de l'ouvrage ; car il ne faut pas
l'oublier ,
Une morale nue apporte de l'ennui ;
Le conte fait passer le précepte avec lui.
Au reste , on doit rendre à M. Renouard cette justice
que son livre est un des meilleurs essais qui , depuis
long-temps , aient été publiés sur une matière qui exige
des connaissances aussi solides et d'aussi profondes réflexions.
Le véritable talent dont il a fait preuve dans
un âge où les idées fortes commencent à peine à se développer
chez les autres hommes , ne permet pas de
douter qu'à l'avenir il ne fasse encore mieux .
Victor VERGER.
314
MERCURE
DE FRANCE.
wwwwmmmmmm
EPITRES ET ELÉGIES de M. Charles LOYSON ( 1 ) .
DEPUIS quelque temps une foule de jeunes gens ,
échappes aux discussions politiques , se sont jetés dans
la carrière de la litterature avec plus d'ardeur que ja ·
mais . Dejà quelques uns promettent de devenir un jour
les appuis du théâtre , d'autres les soutiens du barreau,
de la chaire , et les successeurs de nos savans les plus
distingués. Ce n'est pas que par ce préambule , je regarde
M. Loysou comme devant un jour siéger au milieu
de nos grands génies , mais je saisis toujours l'occasion
de rappeler au lecteur , que le goût de la bonne
littérature n'est pas encore perdu parmi nous , et qu'il
finira par l'emporter sur la manie déplorable qui , maintenant
, s'est emparée de tous les esprits.
M. Charles Loyson vient de publier un volume d'Epitres
et d'Elégies , la plupart sur différens sujets philosophiques
. Son début n'est pas heureux ; dès la première
page on y trouve une expression singulière , pour
ne rien dire de plus .
Bonheur , attrait de l'homme , et la fin éternelle ,
Bien , volupté , repos , ou comment qu'on l'appelle.
Plusieurs poëtes , dans des épîtres pleines de verve
et d'énergie , ont discuté quelques points de la philosophie
ancienne et moderne. Boileau , et surtout Voltaire
, out surpassé tout ce qu'on avait fait jusqu'alors .
Je ne prétends pas interdire cette route à nos jeunes
littérateurs , mais je voudrais qu'on s'y présentat avec
plus d'assurance que M. Loyson . Autant il a répandu
de charmes sur quelques -unes de ses élégies , et de ses
descriptions , autant il a rendu secs et arides des sujets
qu'il n'est pas encore capable de traiter. Au milieu de
( 1 ) Un vol . in-8 . Paris , chez Delestre , libraire , rue Neuve
de Seine , no. 79 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7.
AOUT 1819 .
315
ses rêveries philosophiques , je trouve un morceau
qui ne peut manquer de faire plaisir , c'est dans l'épître
adressée à M. Cousin , professeur d'histoire de la philosophie.
L'auteur , retiré à la campagne auprès d'un
de ses amis , l'abandonne en le voyant entouré d'une
foule de solliciteurs qui viennent le consulter sur leurs
intérêts .
Tandis que sous leurs coups mon hôte est aux abois ,
Un fusil à la main , je m'enfuis dans les bois ;
Là , seul , pensif, errant loin de tout oeil profane ,
Je rencontre ma Muse où je cherchais Diane.
En vain l'ardent Médor bat les taillis voisins ;
Désormais oubliant mes projets assassins ,
Je vais chasser aux bords de la docte fontaine ;
Mais ne voila- t- il pas , lorsque tout hors d'haleine ,
Après de longs efforts je crois saisir un vers ,
Qu'un lièvre étourdi part , et se jette à travers !
J'arme , je mets à l'oeil ; Médor joyeux aboie :
Ami , qu'il est mal sûr de chasser double proie !
Précédé de l'éclair , le plomb mortel a fui ,
Mon lièvre fuit plus vite et ma rime avec lui .
Cette description a de la grâce. Je retrouve la même
facilité daus l'Epître aux Femmes ; l'auteur reproche à
ce sexe aimable d'avoir abandonné le sceptre que la
nature accorde à leurs charmes , pour s'immiscer dans
les affaires publiques , et changer leurs boudoirs en
forum où l'on discute les intérêts de la patrie .
Wighs , Thoris , sont - ce là des noms faits pour les belles ?
Régir la république est- ce donc un emploi
Qui leur convienne , et doivent elles ,
Juger entre Bussy , les Guises et le Roi ?
Votre rôle est plus doux , soyez en satisfaites ;
Régnez dans les boudoirs , gouvernez les toilettes ,
Et laissez dans les mains du prince et du sénat,
Laissez flotter sans vous les rênes de l'état .
Plus loin , après avoir déploré le temps où , rassen316
MERCURE DE FRANCE.
blés à la même table , nos mères faisaient de leurs petits
soupers , la source de mille plaisirs , il s'écrie :
Hélas ! la froide politique
Envahit aujourd'hui nos banquets attristés ;
La haine au coeur de fiel , la dispute caustique ,
Chasse de son aspect la gaîté pacifique ,
Et l'esprit de parti préside à ses côtés ;
Monstre affreux , d'humeur sombre et noire ,
Qui , fronçant un sourcil épais ,
Semble crier qui vive avant d'offrir un mets ,
Retient soudain le bras qui vous versait à boire ,
Et sur un front ultrà réprime le souris ,
Qu'un bon mot libéral avait presque surpris .
Je conclus de ces citations , que M. Loyson doit
plutôt s'abandonner à un genre facile et léger , qu'à ces
discussions métaphysiques , qui ne peuvent passer qu'à
force de bons vers . Ses Elégies ont un charme qui attache
, on voit qu'il a répandu toute sa mélancolie ,
tout sa sensibilité , dans ces petites pièces de vers. La
réputation de bon poëte élégiaque n'est pas à dédaigner
, et je conseille à M. Loyson de s'en tenir à
celle-là .
Ch . d'A .
m www
LES DEUX SEURS .
NOUVELLE.
M. de Lénival , veuf depuis plusieurs années , n'avait
pas voulu contracter de nouveaux liens , et s'était entièrement
consacré à l'éducation de ses deux filles .
Emma et Caroline , quoique jeunes , avaient su apprécier
le dévouement de leur père , et , par leur douceur ,
leurs complaisances , leur application, elles s'efforçaient
AOUT 1819 .
317
de lui faire oublier la perte d'une épouse chérie . M. de
Lénival , répandu autrefois dans le grand monde , en
avait fait le charme , par ses talens et les agrémens de
son esprit . Après avoir rempli les emplois les plus
élevés , il s'était retiré avec une fortune suffisante , et
habitait , tantôt la ville , tantôt une campagne agréable
qu'il avait à plusieurs lieues de la capitale . Le chagrin
que lui avait causé la mort de madame de Lénival ne
s'était pas affaibli , mais changé en une douce mélancolie
qui se répandait sur toutes ses actions et augmentait
encore son attachement pour ses enfans . Ainsi , désirant
les voir se distinguer un jour plutôt par les
grâces de leur esprit , que par les charmes extérieurs
que la nature développait dejà en eux , il eut soin de
leur donuer , de bonne heure , les maîtres les plus habiles
, et les plus propres à leur former le coeur et
l'esprit.
Caroline , l'aînée , était une brune piquante dont la
vivacité contrastait avec la douceur de sa soeur. D'une
imagination vive et bouillante , son âme était ouverte
à toutes les impressions , que pouvaient lui donner les
idées sublimes dont on nourrissait son esprit . Grande ',
bien faite , elle inspirait , par sa tournure noble et majestueuse,
une émotion dont on ne pouvait se défendre .
Emma, au contraire , était blonde et timide ; ses beaux
yeux bleus , toujours baissés , donnaient à sa physionontie
la douceur des anges. Moins brillante , moins
vive que sa soeur , ce qu'elle faisait portait la teinte
d'une tendre mélancolie. Elle se plaisait à rendre dans
ses tableaux des scènes douces et paisibles : une mère
allaitant son enfant , l'innocence aux pieds des autels .
Sa voix soupirait les romances les plus plaintives ; en
un mot , Caroline eut fait respecter ses lois , Emma les
eut fait chérir .
Cette différence de caractère , bien loin de les éloigner
l'une de l'autre , ne servait qu'à redoubler leur
mutuelle tendresse . C'est ainsi qu'au sein des arts et
318 MERCURE DE FRANCE .
de l'amitié , elles parvinrent , Caroline , à sa dix - huitième
année , Emma , à sa seizième.
M. de Lénival , peu jaloux de se retrouver dans un
monde qui lui avait autrefois montré , sous les apparences
les plus aimables et les plus séduisantes , tous
les défauts et tous les vices , croyait qu'il serait toujours
trop tôt de lui livrer ce qu'il avait de plus cher .
Cependant il ne put résister aux nombreuses invitation's
qui lui arrivaient de toutes parts . Son coeur se trouvait
flatté en pensant aux succès que ses enfans ne pouvaient
manquer d'obtenir , aussi les concerts d'éloges qui retentirent
autour de lui furent - ils la plus douce récompense
des soins et des peines qu'il s'était donnés.
Depuis leur entrée dans le monde , leurs grâces ,
leurs talens , leur amabilité n'avaient pas manqué de
fixer sur elles tous les regards. Chacun s'était hâté de
leur offrir son tribut d'hommages . Mais on remarquait
surtout parmi les plus empressés à leur plaire , le colonel
de Fréville , aussi distingué par sa bravoure que
par ses qualités personnelles , et Auguste Térigny ,
jeune homme qui donnait déjà les plus hautes espérances.
Fréville n'avait pu se défendre de rechercher
l'affection de Caroline ; parvenu de lui - même au grade
élevé dont on avait récompensé sa valeur et ses vertus ,
possesseur d'une figure aimable et d'une grande fortune
, il cherchait le bonheur dans la possession d'une
épouse à qui il croirait avoir inspiré le même amour.
Térigny, d'une imagination exaltée , n'avait pu voir
sans émotion la sensible Emma ; toutes ses idées romanesques
se ranimèrent en admirant la douceur angélique
de ses regards , ce front si pur , et cette esquise
sensibilité qui donnait du prix à ses moindres actions .
Liés depuis long- temps d'une amitié sincère , Fréville
et Térigny ne tardèrent point à se confier leurs secrets ;
empressés d'être heureux , tous deux demandèrent les
mains de Caroline et d'Emma , promettant de ne jamais
se séparer , et de faire toujours la félicité d'un
père chéri et de deux épouses adorées. M. de Lénival
AOUT 1819 .
319
exauça avec joie les voeux de ces deux jeunes prétendans.
Les fiançailles furent célébrées avec éclat , et les
noces de Caroline et de Fréville les suivirent bientôt .
Celles d'Emma et de Térigny furent retardées par plusieurs
événemens imprévus , qui éloignérent pendant
quelque temps ce dernier de la capitale. Séparation
passagère qui devait en annoncer une , hélas ! bien plus
Jongue. Le mariage d'Emma devait avoir lieu au château
de M. de Lénival. Fréville et la nouvelle épouse
partirent les premiers pour ordonner les préparatifs nécessaires.
Mais fallait il que le sort leur laissât goûter
les prémices d'un bonheur aussi parfait pour les plonger
ensuite dans la plus cruelle affliction . Aussi galant
qu'aimable, le colonel avait rassemblé d'avance au château
la nombreuse société qui devait faire l'ornement
de la fête préparée à son amie . Chaque jour amenait de
nouveaux plaisirs : la chasse , la pêche , les promenades
sur l'eau , remplissaient tous les instans de la journée
. Ce fut dans une de ces parties de plaisir, que Fréville
trouva la fin d'une vie qu'il désirait tant consacrer
à la défense de sa patrie , et au bonheur de son épouse.
On avait préparé , pour le soir , une promenade charmante;
des barques légères couvraient les eaux du parc;
les unes , remplies de musiciens , faisaient entendre les
plus doux concerts ; les autres , dirigées par les jeunes
gens , portaient les dames de la société. Fréville avait
voulu conduire lui-même une de ces barques ; mais ,
par l'imprudence de quelques jeunes gens qui se balançaient
sur le bord , la fragile nacelle chavira. Fréville
voulut secourir les victimes de cette imprudence ; mais
en cherchant à les sauver , sa jambe s'embarrassa entre
le gouvernail et la barque . L'effort qu'il fit pour se dégager
, l'attira sur lui , et en le renversant l'accabla de
son poids !!!
Caroline vit son époux succomber , la pâleur de la
mort couvrit tout-à - coup son visage : elle tomba évanouïe
. En vain s'efforça-t-on de porter secours au
malheureux colonel , il avait cessé d'exister . Quel au-
1
320 MERCURE DE FRANCE .
rait été le désespoir de son épouse , si elle eût possédé
la raison en revenant à elle . Mais une fièvre brûlante
s'était allumée dans son sang ; un délire effrayant s'était
emparé de son esprit , elle appelait à grands cris son
époux , son père ; tout était sourd à ses gémissemens .
Et qu'aurait- on pu lui dire pour calmer sa douleur ?
Emma fut bientôt instruite de l'état de sa soeur ; son
père , Térigny, se rendirent aussitôt auprès de Caroline.
Les consolations de l'amitié furent inutiles. Sa raison ,
égarée , ne lui permit pas même de reconnaître ses plus
chers amis ; pâle , défigurée , les cheveux épars , son
oeil fixe et hagard , inspirait la terreur : elle repoussait
tous ceux qui approchaient d'elle , et ne demandait
qu'à rejoindre l'époux qu'elle avait perdu pour toujours
.
Les médecins ramenèrent enfin l'espoir dans la fa
mille. Peu à peu elle reconnut son père et sa soeur; mais
ses discours n'étaient point de nature à faire cesser leurs
larmes .
Quel changement cet affreux événement avait apporté
dans le château , naguère le séjour des plaisirs
et maintenant celui de la douleur !
Partageant le chagrin de M. de Lénival , un soir que
chacun s'était retiré avec plus d'espérance , Emma seule
s'était rendue à la chapelle funèbre , pour prier près des
restes de son frère. Pendant ces heures de désolation ,
on eût dit que la nature voulait prendre part à ce deuil
général ; des nuages effrayans s'étaient rassemblés sur
l'horizon , et redoublaient l'obscurité que les éclairs et
les éclats du tonnerre dissipaient seulement par intervalle.
Emma n'avait pu se défendre d'une secrète horreur.
Tout à coup un bruit léger se fait entendre dans
le corridor ; la porte s'ouvre , et elle aperçoit sa soeur ,
qui s'était échappée à la surveillanc de la garde , et
s'était traînée jusque-là pour venir contempler les restes
inanimés du malheureux Fréville. A la vue d'Emma
Caroline voulut s'approcher pour la presser dans ses
bras affaiblis ; mais les forces l'abandonnent , et en
>
AOUT 1819 .
321
s'agenouillant sur le cercueil de son époux , elle exhala
son dernier soupir .
1
La douleur d'Emma fut à son comble. Elle voyait
s'évanouir en un jour toutes les idées de bonheur qu'elle
s'était plu à former pour l'avenir ; l'amie , la compague
de son enfance , était séparée d'elle pour toujours ; et
cette pensée accablante , la rendit encore plus mélancolique
. Ni les tendres assurances de Térigny , ni les
caresses d'un père , qui ne voyait plus qu'elle pour consolation
de sa vieillesse , ne purent l'engager à rapprocher
l'époque de son mariage , qu'elle avait fixé à un
an aprés la mort de son infortunée soeur.
Avant que l'on quittàt cette maison de douleur et de
deuil , on célébra les funérailles des deux époux ; une
tombe modeste ombragée d'arbres épais et silencieux ,
réunit leurs cendres froides et iuanimées , et sur la
pierre funèbre qui la separait du monde , on grava cette
touchante épitaphe :
Ils devaient toujours être unis .
Emma s'arracha avec peine de ces lieux ; mais le
devoir lui ordonnait de se consacrer toute entière à son
père , et elle le suivit dans la capitale , non sans avoir
versé bien des larmes et répandu des fleurs sur le cercueil
solitaire de ses amis .
L'année s'écoule : bientôt Térigny rappela les promesses
faites pour assurer son bonheur . Il s'était tou
jours montré le même auprès de l'épouse qu'il s'était
choisie . Tendre , soumis , prévenant , il promettait de
ne jamais changer. Aussi la jeune Emma ne refusa- telle
pas d'obéir à ses desirs , et le mariage fut célébré.
Les premiers momens , comme ils le sont toujours ,
furent délicieux . Térigny croyait qu'ils dureraient toujours
, parce qu'il s'était habitué de bonne heure à juger
de la durée d'un sentiment , par la vivacité de la passion
qui l'entraînait vers un objet quelconque. Mais en perdant
Fréville, il ne s'était pas aperçu qu'il avait perdu son
21
322 MERCURE DE FRANCE.
plus ferme appui . Prévenu contre les pièges du monde
par une longue expérience , formé par l'étude et la réflexion
, Fréville s'était mis de bonne heure en garde
contre les séductions de la société . En entrant dans
l'état militaire , il avait été plutôt affligé que séduit à la
vue de la conduite de ses compagnons d'armes , dont
la vie bruyante et oisive est d'un exemple si terrible
pour les jeunes gens . Il aimait l'étude , et s'y était livré
avec la plus grande ardeur . Terigny avait un bou coeur ,
une belle âme , mais son extrême confiance , et son
imagination exaltée , le jetaient souvent dans les plus
grandes perplexités. La mort de son ami l'affligea vivement.
Pendant long-temps l'existence lui fut à charge ;
il ne pouvait plus jouir de ses entretiens intéressans ,
dans lesquels Fréville se dévoilait tout entier. L'inquiétude
qu'il éprouvait depuis cette cruelle séparation
l'avait forcée de chercher quelque distraction dans le
monde. Son projet était de ne s'attacher à personne , de
ne former que quelques connaissances passagères , qu'il
put rompre au moment de son mariage ; mais il était dit
qu'avant de parvenir au bonheur , il devait subir quelques
épreuves un peu cruelles . Parmi les jeunes geus
qu'il fréquentait , le chevalier d'Alton était celui qui lui
plaisait davantage. Son air ouvert , sa bravoure , sa
modestie l'avaient prévenu en sa faveur . Térigny s'attacha
fortement à lui ; et sans son amour pour Emma ,
peut - être eut-il tout quitté pour suivre son nouvel ami .
Cependant voyons quel était cet homme qui se présentait
sous de si brillantes apparences . Le chevalier d'Alton
, orphelin dès l'âge le plus tendre , avait été confié
à un de ses oncles , homme sans moeurs , qui regarda
plutôt comme une peine , que comme un devoir honorable
à remplir , le choix qu'on venait de faire de lui .
Uniquement occupé de ses plaisirs , il abandonna son
neveu aux soins de ses domestiques , et , grâce à cette
éducation , il s'habitua facilement à tous les vices et à
tous les excès qu'il avait sans cesse sous les yeux. La
jeunesse passa , le moment de se présenter dans le
AOUT 1819 .
323
monde arriva , et c'est alors qu'il se fit une révolution
totale dans l'âme du chevalier. Doué d'un extérieur
remarquable , il ne put voir sans frémir quelle était son
ignorance , et combien il s'était rendu coupable d'avoir
ainsi passé les premières années de sa jeunesse dans
l'oisiveté. Une certaine fierté naturelle , fit ce que les
conseils de quelques vieux parens n'avaient pu faire.-
Habitué à dissimuler , il cacha sous un voile brillant
ses défauts et ses vices ; et , par cette conduite , parviot
en peu de temps à acquérir l'estime et la confiance
qu'il n'aurait jamais pu mériter.
Reçu dans la maison de M. de Lénival, la vue d'Emma
avait fait sur lui une forte impression . Tant que celle- ci
ne fut point unie à Térigny , il avait eu l'espérance de
traverser leurs amours. Mais lorsque le mariage fut cé
lébré , sa passion se changea en rage , et il se promit
bien , sous l'apparence de l'amitié , de chercher à se
venger de ces deux époux . Depuis quelque temps on
était retourné à la campagne ; Térigny , entraîné par le
chevalier , n'avait plus pensé aux cendres de son ami ,
qui reposaient si près de lui . Emma , qui voyait avec
peine cette nouvelle liaison , n'avait pas voulu lui rappeler
ses devoirs envers ses meilleurs amis ; elle aimait
mieux que son coeur le lui apprît . Elle ne s'attendait pas
à ce qui la menaçait.
Le chevalier d'Alton avait commencé , comme il
l'avait projeté , l'éducation de Térigny ; son but était
de mettre la dissension entre les deux époux , et il ne
croyait pas devoir mieux faire que de le prévenir contre
les femmes en général , par ses discours . Chacune de
ses paroles , de ses actions , n'avait pas d'autre but ; et
quand Térigny , pour répondre à ses soupçons , lui
montrait Emma , le chevalier , en remuant la tête , lui
faisait entendre qu'elle pouvait être un jour tout aussi
coupable que les autres.
Peu à peu cette conduite réussit ; Térigny devint
sombre et rèveur ; il commençait à croire que le mariage
pouvait bien n'être qu'une chaîne pesante. Il cherchait
324
MERCURE DE FRANCE .
les moyens de la rompre , lorsqu'un évènement singu
lier vint le dissiper un moment de sa rêverie . Presque
toujours avec d'Alton , il n'avait jamais pensé à surveiller
la conduite de sa femme ; mais depuis que ce dernier
avait soufflé le poison de la jalousie dans son âme,
il devint plus sédentaire. Il remarqua que chaque jour ,
au commencement de la nuit , son épouse sortait , et
restait presqu'une heure absente . Au premier instant ,
il crut qu'elle allait dans le voisinage ; mais ayant confié
celte remarque au chevalier , ce dernier , ravi de trouver
une occasion aussi favorable , lui fit entendre que
ce pourrait bien être un rendez- vous , et qu'il fallait s'en
éclaircir . Le malheureux Térigny ne put résister à ce
coup la rage qui dévorait le coeur du chevalier , parut
dans le sien , et dès le soir même il résolut de découvrir
le mystère qui entourait la conduite d'Emma.
En effet , malgré le trouble dans lequel le jette une
pareille découverte , il s'arme d'une épée ; et , la nuit
close , il se dirige sur les pas de l'infidèle Emma. L'agitation
dans laquelle il se trouvait , ne lui permit pas de
se rappeler , dans ce moment , que la tombe de Fréville
et de Caroline était située de ce côté . Aussi que devint-
il , lorsqu'au lieu de trouver son épouse dans les
bras d'un amant , il la voit agenouillée sur la pierre solitaire
, adressant au ciel ses ferventes prières ? Grand
Dieu ! s'écriait- elle , pourquoi m'avoir privé de ce que
j'avais de plus cher sur la terre ; et vous , fidèles amis ,
qui vivez maintenant dans un monde meilleur , protégez
votre chère Emma , ramenez-lui son époux , et ne souffrez
pas qu'il l'abandonne aux perfides conseils des
méchans qui l'entourent. O Emma ! s'écrie Térigny , et
il est dans les bras de son épouse . Que veut dire cette
exclamation ? reprend cette dernière ; que signifie cette
arme meurtrière ?—Que ton époux était le plus insensé
des hommes , reprend Térigny , en la pressant sur son
coeur. Et j'ai pu douter du coeur de mon Emma ! Le
ciel devrait me punir d'un pareil soupçon.
Depuis ce moment , Térigny n'est plus le même
AOUT 1819 .
325
homme. Après avoir repoussé loin de lui le faux ami
qui s'était emparé pour un moment de sa confiance , il
s'est tout entier consacré au bonheur de sa femme.
Emma va devenir mère ; et cette circonstance , saus
augmenter l'amour de Térigny , ne servira qu'à serrer
davantage les liens qui unirent ces époux fortunés .
mmmm mmm wwwmmm
CH . D'A.
mmmmmw
CHRONIQUE .
IL y a quelques années , la section des sciences
morales et politiques de l'Institut , proposa pour sujet
de concours la question suivante :
« Jusqu'à quel point les mauvais traitemens exercés
envers les animaux intéressent - ils la morale publique ?
Convient-il de faire des lois à cet égard ? »
Cette question fut retirée du concours ,
rant de la même année .
dans le cou-
Le sujet pouvait être utile à l'humanité , et je suis
très -fâché qu'il n'ait point été traité. Nos législateurs ,
éclairés par les écrivains , auraient sans doute grossi le
recueil de M. Rondonneau , mais cette fois , avec raison
, d'une bonne loi contre ces individus qu'une cruauté
sans motif porte à faire souffrir les animaux . Nous
n'aurions plus le combat du taureau , où tant de gens
vont chercher le plaisir de la douleur ; nos bouchers
ne maltraiteraient plus ces pauvres bêtes , dont notre
estomac réclame l'existence ; la misère ne compterait
plus sur l'obéissance forcée des chiens , des singes , des
poissons et des oiseaux , pour obtenir les secours de
la pitié , et bon nombre d'individus , sans compter les
charretiers , seraient obligés de mettre un frein à leur
inhumanité .
326 MERCURE DE FRANCE .
La question proposée par l'Institut était vraiment
digne qu'on s'en occupât. Je suis amené à regretter
qu'on ne l'ait pas cru susceptible d'une grande attention,
par deux faits que je vais citer , et qui viennent de se
passer.
Un jeune homme voulant se défaire de son chien ,
monte dans un bateau ; et lorsqu'il est au milieu de la
rivière , il y plonge l'innocent animal , qu'il empêchait
de gaguer le bord en le poussant avec l'aviron . Dans
ses efforts , il perd l'équilibre , tombe , et il se serait
infailliblement noyé , si son chien , plus humain que lui ,
ne l'eût sauvé du danger.
Dans le quartier Poissonnière , un loueur de voitures
reuvoie un cocher dont il était mécontent . Celui - ci ,
pour se venger , rode le soir dans le voisinage , attire
le chien de la maison , et , la nuit , vient le clouer par
les quatre pattes à la porte de son maître .
Je demande si ces deux faits ne sont point de nature
à inspirer la plus grande horreur , et si les hommes qui
s'en sont rendus coupables ne devraient pas être punis
sévèrement , particulièrement le second , qui a montré
un raffinement de cruauté .
Peut- être viendra - t- il un jour où l'on croira la morale
intéressée à ce que l'humanité ne soit plus si hideusement
outragée .
E. T. B
-Le 14 de ce mois , à minuit moins un quart , un
jeune homme bien mis entra dans la maison de jeu de
la rue Dauphine ; profitant d'un mouvement qu'a fait
le banquier , il s'est emparé de trois rouleaux de chacun
mille francs , avec lesquels il s'est enfui . On n'a pu l'atteindre
. Ce jeune homme aura cru qu'il n'y avait pas
d'autre moyen pour lui de rentrer dans les pertes qu'il
a probablement faites ; car il n'est pas douteux qu'un
voleur ordinaire aurait montré moins d'audace .
Les jeux sont des lieux infâmes ; la morale ne les voit
qu'avec peine ! Il serait à désirer qu'il se formât une
coalition de voleurs capables d'effrayer le plus intrépide
AOUT 1819.
327
fermier , en dévalisant les banquiers. Je suis certain
qu'au tribunal de la pénitence , ce péché leur ferait facilement
obtenir la rémission de tous ceux qu'ils auraient
pu commettre d'ailleurs .
M. Joachim Lebreton , membre de l'Institut ,
secrétaire perpétuel de la classe des Beaux -Arts , est
mort à Rio- Janéiro , le 9 juin dernier.
Il était connu par plusieurs rapports sur les travaux
de sa classe , et par des discours très- spirituellement
écrits .
On a défendu , sous des peines sévères , aux directeurs
des bureaux des frontières de l'Autriche , de
permettre l'introduction , dans cet état , des Feuilles
dites libérales , imprimées à Paris et sur les bords du
Rhin.
―
Notre corsespondant de Liége nous écrit que
M. Cochet , citoyen français , aussi recommandable
par ses qualités personnelles et ses talens , que par les
sentimens d'honneur et de patriotisme qui le caractérisent
, convaincu de l'excellence et des avantages inapréciables
de l'enseignement mutuel , et voulant temoigner
aux habitans de cette ville sa reconnaissance ,
pour l'accueil hospitalier qu'il y a reçu , vient d'exposer
à la Société d'émulation , au profit de notre école d'enseignement
mutuel , un tableau en perles de couleur ,
de la dimension de deux mètres de longueur sur un
métre de hauteur. Le sujet de ce superbe tableau est
un fait historique célèbre , l'entrevue de l'empereur
Alexandre et de Napoléon , sur le Niémen , à Tilsitz :
nous n'entreprendrons pas de faire ici l'éloge de ce tra
vail , vraiment inconcevable , et dont on ne peut se
faire une idée exacte qu'en le voyant ; nous nous bornerons
à dire qu'il fait le plus grand honneur aux talens
et à l'habileté de son auteur. Mais nous ajouterons que
ce bel ouvrage a été exécuté par la nièce du propriétaire
, et maintenant son épouse , qui , comme l'immortelle
madame Lavalette , a été sa libératrice , lors
des troubles de Lyon en 1817. Les journaux du temps
328 MERCURE DE FRANCE . '
ont fait connaître le stratagème qu'elle employa pour
soustraire son oncle au trépas auquel il était voué.
Celui- ci , en reconnaissance de tant d'amour et de générosité
, a depuis uni sa destinée à la sienne .
Souvent nous avons vu des hommes d'un grand
génie cacher , sous le voile d'une allégorie ingénieuse
et délicate , des vérités quelquefois difficiles à dire . La
Fable elle-même , employée avec tant de talens , n'a
servi qu'à présenter , sous un aspect aimable , les leçons
les plus sages et les plus utiles.
De notre temps , nous n'avons pas manqué de prétendus
régénérateurs qui se proposaient de nous rendre
plus sages , et qui s'offraient pour les meilleurs modèles
à suivre. Dieu sait quels modèles ! Mais si parmi eux il
s'est trouvé quelques hommes sensés , combien n'en
compterait- on pas qui n'ont fait usage du voile de l'allégorie
que comme un nouveau moyen d'assurer leurs
haines et leurs vengeances particulières . Sans parler
d'une multitude d'ouvrages qui , dès leur naissance , ont
été voués à un oubli éternel , je ne citerai que l'Histoire
de la Lune ou du Pays des Coqs , qui paraît en ce moment.
Grâce à la manie qui s'est emparée des Français ,
nous avons maintenant une nouvelle littérature : des
Romans politiques , des Comédies politiques , des Sermons
politiques , etc. , etc. Tout a changé dans notre
malheureux pays , excepté l'habitude de médire et de
tourner en ridicule et l'homme et le mérite . La lecture
de l'Histoire de la Lune fournira la preuve de ce que
j'avance. Dans un cadre bien usé , on a réuni ,
dans une
douzaine de chapitres , autant d'injures qu'il a été possible
à l'auteur d'en rassembler. Nulle convenance n'est
gardée ; des personnages respectables sont traités avec
la dernière indignité . Enfin cet ouvrage est tellement
scandaleux , que je ne veux point partager la honte de
son auteur , par aucune analyse ni par des extrails.
CH. - D'A .
- Il est dans les arts des noms qui inspirent un intérêt
plus particulier. Celui de Daleyrac , par exemple,
AOUT 1819.
329
moissonné dans le plein de l'âge et du talent , ne pouvait
se prononcer sans émotion . La douleur veille sur
les dépouilles d'un jeune amant des Muses . Aussi aimons
nous , après avoir parcouru les pays où s'est
empreint son génie , à retrouver l'intimité de sa vie ,
ceux qui l'ont connu , ceux qui l'ont aimé , et dout la
présence vient diminuer nos regrets. Madame Daleyrac
nous offrait ces consolations : elle n'est plus ! .... Un
beau nom vient de s'éteindre avec elle .... Cette femme
aimable était distinguée par toutes les qualités du coeur
et de l'esprit . Aussi sa mort laisse -t - elle les plus vifs
regrets .
-On nous écrit de la Belgique que le tableau de
M. David est parti pour sa destinatiou . Il est la propriété
de M. Parmentier , bourguemestre à Engheiu .
Ce bel ouvrage a eu l'honneur d'être critiqué par une
de ces plumes vénales , qui sont étrangères au beau
dans les arts comme à la générosité dans les sentimens.
-On a défendu dans toutes les provinces de l'empire
autrichien , l'usage du magnétisme animal ; tous
les médecins qui s'étaient livrés à l'exercice de cette
thérapeutique mensongère , ont été blâmés publiquement
par la Faculté générale des docteurs de l'Université
, qui ont décidé que tous ceux qui en continueraient
Fusage à l'avenir seraient interdits . Il n'y a pas de doute
que les magnétiseurs ne parviennent bientôt à former
une secte en Autriche : ils feront peut- être des missions
secrètes dans l'intérieur du pays .
- Le vendredi 20 août, à la chûte du jour, le jeune
comte de T.... conduisait , sur le boulevard Coblentz ;
un élégant bokai . Il est croisé par un cabriolet de place.
Le conducteur de ce cabriolet ne se dérangeant pas assez
vite au gré de M. le comte , celui - ci lui donne un coup
de fouet ; il était facile au cocher de place de riposter
avec avantage , mais plus prudent que le jeune étourdi
il se borne à se plaindre. M. le comte trouve ces
plaintes très-inconvenantes , prétend que celui qui ue
souffre pas patiemment des coups de cravache d'un
330 MERCURE DE FRANCE.
homme comme lui , ne peut être qu'un fédéré , un mauvais
sujet , un factieux , dont il faut faire justice . Les
promeneurs qui s'étaient attroupés sifflèrent M. le
comte qui , furieux , poussa la démence jusqu'à se uommer.
Nous n'imiterons pas son inconséquence ; le nom
qu'il a l'honneur de porter doit être respecté. Il a aussi
annoncé sa qualité d'officier français ; ses camarades
l'avertiront probablement qu'il n'en a pas tenu la conduite
dans cetle circonstance .
Comme tous les geus sages , je ne tiens guère
compte de l'opinion d'un homme , lorsqu'elle ne l'empêche
point d'être raisonnable ; et , comme tous les gens
sages , qui savent employer leurs momens à des choses
utiles , je ne lis point les Lettres Normandes . Il a donc
fallu qu'on vint me prévenir des attaques de M. Léon
Thiessé , pour me décider à jeter les yeux sur ce journal.
S'il ne se fut adressé qu'à moi , j'aurais gardé le silence
. Mais je devais répondre pour mon estimable
collaborateur, M. B. de Roquefort , qui ne me désavoue
point.
Aujourd'hui , en cherchant à se justifier à l'égard de
ce savant littérateur , M. Léon - Thiessé me lauce quelques
ruades. Cette fois , pourtant , je dois parler parce
que ce rédacteur me parait avoir passé toutes les bornes .
Selon M. Thiessé, je suis un obscur diffamateur, et mes
calomnies sont , par rapport à lui , de nature à me faire
figurer sur les bancs de la Cour d'assises .
Calomnier , diffamer ; c'est déshonorer. M. Thiessé
croirait-il que j'ai attaché quelque déshonneur à son
nom , pour avoir fait connaître qu'il est l'auteur de plusieurs
compilations inutiles , d'une mauvaise traduction
et d'un ouvrage anti-moral ? Dire ce qu'on pense des
productions d'un écrivain , et les poursuivre d'une critique
sévère , alors qu'il sont nuisibles au bon goût et
aux bonnes moeurs , ce n'est point diffamer , c'est renrendre
un hommage nécessaire à la vérité . Annoncer
qu'un homme est disposé à mettre à l'encan sa plume
et ses opinions politiques , c'est calomnier si le fait est
AOUT 1819.
331
faux ; mais s'il est facile à prouver , si on le prouve enfin
, on a rempli un de ses devoirs . Ainsi , en instruisant
le public que M. Thiessé , pour 4000 fr . , aurait été
ministériel ( 1 ) ; que le Palais-Royal en miniature est
un livre sale et repoussant , et que son ouvrage sur la
Cession de 1816 est destiné à être vendu à la rame ; je
ne puis être coupable envers M. Thiessé que d'une simple
faute d'idiscrétion , dont les assises ne doivent point
connaître.
Dans notre discussion , tous les torts sont du côté
de M. le rédacteur des Lettres Normandes; les premiers
coups ont été portés par lui .
M. Thiessé , qui va prônant partout son extrême
influence sur le Constitutionnel , la Minerve et la Renommée
, jure , à qui veut l'entendre , que les rédacteurs
de ces Feuilles se sont joints à lui pour tuer le Mercure.
J'ai trop bonne opinion de ses soi-disant ailiés , pour
jamais croire qu'ils veuillent aider de leurs moyens et
de leur réputation , si justement acquise , la vengeance
particulière d'un homme qui , pour être spirituel , n'en
est pas moins un méchant auteur.
Je crois indispensable de prévenir M. Thiessé que
je ne redoute aucunement l'effet de ses menaces irréfléchies
, et que je me croirai désormais dispensé de lui
répondre.
E. T. B.
- C'est mardi 17 qu'a eu lieu la distribution
des prix entre les quatre colleges royaux de Paris et
celui de Versailles . Le discours latin a été prononcé
par M. Pierrot jeune , professeur du plus grand talent .
Il avait pris pour sujet les différens genres d'éloquence
chez les anciens et les modernes .
Un discours prononcé avec fermeté et écrit avec
élégance , a obtenu les plus vifs applaudissemens.
M. Royer- Collard a pris ensuite la parole ; il a rap-
(1 ) Le ministère ne paraît pas avoir cru que M. Thiessé était
un sujetfort intéressant.
332 MERCUREDE FRANCE .
pelé aux élèves , en termes fort ennuyeux , d'une manière
très-monotone , les devoirs qu'ils avaient à remplir
envers la religion , le prince et l'Etat . Une jeunesse
turbulente , a-t-il dit , agite les nations de pressentimens
funestes ; une jeunesse docile leur présage la paix et le
bonheur : telle la demandait Rome aux dieux , pour
gloire et pour la durée de l'empire .
la
Le jeune Cuvelier-Fleury , élève de M. Pierrot , et
du collège de Louis -le- Grand , a remporté le prix
d'honneur. Le second prix a été remporté aussi par un
élève du même collége . Si l'on se rappelle les persécutions
qu'ont éprouvé ces jeunes gens dans le cours de
cette année , on verra qu'ils ont répondu à leurs détracteurs
d'une manière victorieuse ; à eux seuls ils ont
obtenu trente prix et quarante - deux accessit ; c'est
plus de la moitié des nominations . Le college Henri IV
a obtenu treize prix et trente - sept accessit . Le collége
de Bourbon , huit prix et trente- huit accessit . Et le
collége de Versailles , qui concourait pour la première
fois , un prix et deux accessit .
Plusieurs personnes de distinction ont assisté à cette
solennité ; on a remarqué , dans le nombre , M. le marquis
Dessoles , président du conseil des ministres . Plusieurs
membres de l'Institut , les professeurs de toutes
les Facultés. M. Villemain , ancien élève du collège de
Louis-le-Grand , a été vivement applaudi par les élèves
de ce collége , à son entrée dans la salle où lui - même
avait été souvent couronné .
On ne saurait trop encourager la jeunesse par de
pareilles fêtes ; elles sont propres à inspirer aux jeunes
gens l'amour de la gloire et le goût d'une saine littérature
, qu'il faut tant craindre de perdre dans un siècle
abandonné aux discussions politiques.
- Le jour de la saint Louis a été véritablement un
jour de fète pour les Parisiens. Le feu d'artifice et les
illuminations ont été très - brillans . Parmi ces dernières ,
on a remarqué celles de M. le Ministre de l'Intérieur ;
le soleil , placé au haut de la façade de l'hôtel des
Gardes- du-Corps , avec cette devise : Nec pluribus imAOUT
1819 .
333
par; l'étoile de la Légion - d'Honneur ; la croix de Saint.
Louis , et les fleurs - de- lis de l'Etat- major , etc. , etc-
Les distributions de comestibles ont été faites avec ordre
et décence. Les orchestres , construits dans le
Champs Elysées , ont fait danser tout le peuple de la
capitale. Les spectacles , placés dans les carrés , ont
constamment amusé la foule , sans cesse renouvelée
des spectateurs . Enfin , le beau temps a contribué à cette
fète, que tout le monde a trouvé de trop courte durée .
Nous ajoutons seulement qu'on a été , en général ,
fâché de rencontrer partout cette troupe de gendarmes ,
qui semblait se multiplier encore au milieu de plaisirs
de la fête.
On s'est plaint vivement de la coupe déraisonnable
faite dans les Champs - Elysées . Si M. de La Hure eut
entendu les nombreux reproches qu'on lui adressait ,
il en aurait gémi . Tous les torts ne sont pourtant pas
de son côté.
www.wm
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS.
Je n'ai jamais douté de la légèreté des Français , surtout
dans leurs jugemens . Et ce qui contribue à me
confirmer encore plus dans mon opinion , c'est la conduite
que tiennent en ce moment les Parisiens envers
mademoiselle Duchesnois . La voilà donc, la récompense
de ses travaux et de ses peines , l'indifférence , je dirais
presque le mépris ! Et c'est la première actrice de notre
scène française , pendant tant d'années accablée de couronnes
et d'applaudissemens , que l'on abreuve de dégoûts
et d'humiliations ! Je n'ai jamais été le champion
de la médiocrité , ni le dépréciateur du mérite ; j'ai une
334
MERCURE DE FRANCE .
trop bonne opinion de la fonction que j'exerce , pour
me rendre l'organe des intérêts particuliers , ou des
calculs de l'ambition et de la jalousie . Dans tous les
temps j'ai écrit sans passions , j'ai critiqué avec calme ;
tel j'ai été , tel je serai toujours . Mais aujourd'hui je regarde
comme un devoir de prendre la défense d'une
actrice recommandable sous tous les rapports , victime
des cabales de ses rivales et de ses ennemis . Les journalistes
eux-mêmes , qui précédemment avaient toujours
rendu justice à son talent , épousant les intérêts
de tel ou tel sociétaire , out changé de langage . La.
critique du lendemain a compensé les éloges de la veille .
Les succès qui naguère étaient dus au mérite personnel,
ne furent plus que des triomphes achetés d'avance , et
payés au poids de l'or ; on alla même jusqu'à supputer
son temps et ses travaux , comme à l'ouvrier qui demande
son salaire . Cette conduite indigne devait avoir
vivement affligé mademoiselle Duchesnois . Aussi n'estce
pas sans émotion qu'elle a reparu dans le rôle de
Jeanne-d'Arc. C'est avec une sorte d'amertume que
j'ai assisté à cette représentation . Le mal- aise qu'éprouvait
l'actrice , la secrète joie qui brillait dans les yeux
de ses ennemis , tout m'empêchait de jouir des beaux
vers de M. d'Avrigny.
J'espère voir bientôt la fin de ces dissensions , et du
spectacle encore plus nouveau de deux actrices du plus
grand talent , ayant presque les mêmes prétentious ,
partagées d une manière aussi inégale ; l'une ne recevant
que les reproches et le dédain , et l'autre , pour prix de
ses caprices , accumulant sur sa tête les récompenses ,
les vers et les couronnes . Il y a pourtant une observation
à faire , c'est qu'à la rentrée de mademoiselle Mars ,
il y eut 1500 fraucs de moins de recette qu'à celle de
mademoiselle Duchesnois .
On ne sait pas encore dans quel rôle Talma fera sa
rentrée . Il est en ce moment à Brunoy , où le retiennent
des affaires de famille.
On disait que M. d'Avrigny se proposait de donner
AOUT 1819.
335
le rôle de Jeanne-d'Arc à madame Paradol. J'aime
à croire qu'il se respectera assez pour ne pas faire un
pareil affront à l'actrice qui a fait le succès de sa tragédie.
Madame Colson remplace depuis quelque temps ,
dans cette pièce , mademoiselle Volnais , qu'un Journal
appelait dernièrement , sans intention , une des premières
cantatrices du Théâtre- Français .
ECOLE ROYALE DE DÉCLAMATION.
UNE nombreuse société s'était réunie mercredi , 18 ,
pour assister aux exercices des élèves de l'Ecole Royale
de Déclamation . Quoique privés de toute illusion théâ ·
trale , ils n'en ont pas moins mérités les plus vifs applaudissemens
par la vérité de leur jeu . A l'issue de la séance ,
on a procédé à la distribution des prix , celui de tragédie
a été accordé , à la majorité de quatre voix sur sept , à
M. Ligier. Le prix de comédie a été accordée à l'unanimité
à Mademoiselle Fitzelier. Cette jeuue personne ,
qui à l'extérieur le plus avantageux réunit déjà un talent
très distingué , et qui se destine à l'emploi des soubrettes
, promet d'avance un excellent sujet au Théatre-
Français , pour lequel , dit-on , elle obtiendra bientôt
un ordre de début .
VARIÉTÉS .
Le lundi , 16 août, on a donné , à ce théâtre , la première
représentation des Chiens enragés , ou les Coups
de fusil. Les habitués de ce théâtre, ordinairement si indulgens
, out trouvé les équivoques trop graveleuses.
Les sifflets ont fait justice de cette misérable rapsodie ,
le vaudeville final n'a pas été chanté : cette pièce n'est ,
au surplus , que le petit vaudeville du Méléagre Champenois
, applaudi il y a quelques années sur le théâtre de
la rue de Chartres , que les auteurs , MM. Theaulon et
Dartois, out gâté en voulant l'approprier au genre des
Variétés .
336 MERCURE DE FRANCE.
-Dans un village , je ne sais lequel , se trouve un
paysan , dont les traits sont parfaitement semblables à
ceux du roi de France ; on a pris l'habitude de le faire
roi tous les ans , le jour de la saint Henri , et de lui
adjoindre une Gabrielle , pour que la fète soit plus
complète. C'est la troisième année qu'on célèbre la
saint Henri ; on va pour préparer le trône du monarque
éphémère . Mais par un effet du hasard il est pris par
les Ligueurs , qui le croient le véritable roi de France.
Sur ces entrefaites , Heuri IV et Crillon arrivent incognito.
Les paysans lui trouvant de la ressemblance
avec leur camarade , lui proposent de monter sur le
trône ; il accepte . Mais pendant qu'il s'occupe à gouveruer
ses nouveaux sujets , arrive son prédécesseur ,
qui s'est échappé des mains des Ligueurs , et trouve
fort mauvais qu'un autre ait pris sa place. Grande ru
meur , qui n'est appaisée que par l'arrivée des courtisans
on pense bien qu'Henri IV reconnu , la fête se
termine par des couplets.
C'est d'après cette aventure que les auteurs ont composé
cette bluette , qui a eu beaucoup de succès. Les
couplets sout faits avec esprit et par de bons Français.
VAUDEVILLE .
Première représentation du Drapeau Français .
QUELQUES Couplets , dont les refrains sont piquans ,
ont fait réussir ce petit vaudeville historique , qui n'est
presque rien. Le nom des auteurs , MM. Dieulafoi et
Gersin , a bien été démandé ; mais sans cet enthousiasme
qu'un ouvrage de circonstance , lorsqu'il est
passable , inspire toujours à ceux qui courent les allusions
flatteuses. Plusieurs sifflets ont même été entendus ..
Cette pièce aura cependant l'honneur de cinq ou six
représentations .
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MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences et Arts,
rédigé prv une Société de Gens de lettres .
Vires acquirit eundo.
POÉSIE.
LES FRANÇAIS
A BORD DU PONTON LA VIEILLE - CASTILLE
En rade de Cadix , 15 mars 1810. ( 1 )
QUELS
ODE .
UELS accens belliqueux ont frappé mon oreille ?
Où vont ces prisonniers qu'enflamme un saint transport ?
Ils sont libres enfin ; leur valeur se réveille ;
( 1 ) Ils gémissaient dans les fers depuis 18 mois ), et étaient
encore près de mille , lorsqu'à la faveur d'une nuit orageuse ils
exécutèrent la résolution hardie d'échapper à leurs tyrans.
22
338 MERCURE DE FRANCE .
Et leur garde sommeille
Du sommeil de la mort.
Tel un lion , la terreur de la Thrace ,
Qu'ont surpris du chasseur les rets injurieux ,
Brise ses fers , s'élance furieux ,
De flots de sang inonde au loin sa trace ,
Et fuit dans ses déserts , libre et victorieux .
Sur un affreux ponton gémissait leur courage ,
Par des maux inouis tour à tour éprouvés ,
D'un peuple fanatique assouvissant la rage ,
D'infamie et d'outrage
Ils vivaient abreuvés.
L'heure a sonné sur le liquide abîme ,
Radieux d'espérance , ivres de liberté ,
Tous , au mépris de Neptune irrité,
Dennent l'essor à leur fuite sublime ,
Armés des fers sanglans de leur captivité .
En vain pour arrêter cette élite intrépide ,
Le farouche Espagnol s'agite sur les eaux ;
En vain un chef altier , de massacres avide ,
Donne l'ordre rapide
D'assembler ses vaisseaux :
Braves Français , orgueil de la patrie ,
Sur un frêle navire où se pressent vos rangs ,
Vous défiez les foudres dévorans ;
Au sein des flots votre grand coeur s'écrie :
Oh ! que la fuite est chère à qui fuit ses tyrans!
Le courroux effrené , des ennemis s'empare ;
L'Anglais vous lance au loin ses globes destructeurs ;
Et déjà dans ses forts , plein d'une ardeur barbare ,
Le Castillan prépare
Les feux dévastateurs .
Au bruit affreux de ses brûlans tonnerres
Que vomissent sur vous les vaisseaux et le port ,
Vous combattez d'un magnanime accord ;
Vous repoussez ces hordes sanguinaires ,
Opposant à leurs coups le mépris de la mort.
SEPTEMBRE 1819 . 339
Moreau (1) , dont la valeur sème au loin l'épouvante ,
Va , vient , dispose , ordonne , et pilote et soldat :
Comme un brillant fanal , sur la plaine mouvante ,
Sa prudence savante
Vous éclaire au combat,
L'entendez -vous ? la liberté l'enflamme ;
« Guerriers , bravons , dit-il , tous ces périls nouveaux ;
» Marchons , volons , intrépides rivaux ;
>> Et qu'à travers la nuit sombre et la flamme ,
>> La victoire ou la mort couronne nos travaux . >>
Hélas ! en ce moment ce héros qui vous guide ,
Tombe au milieu des rangs , frappé d'un trait soudain ;
Il tombe déchiré par l'airain homicide ,
Et ce nouvel Alcide
A fui son destin .
O coup funeste ! ô perte irréparable !
Mais le danger pressant vous interdit les pleurs ?
Vaillans guerriers , suspendez vos douleurs ;
L'ennemi vient , dans son sang exécrable ( 2)
Désaltérez vos fers et vengez vos malheurs .
Quel spectacle ! grands dieux ! quelle scène sanglante !
Des cadavres fumans , de mille coups percés !
Des Français échappés d'une barque croulante ,
Sur l'onde turbulente
S'agitant dispersés !
Noble amitié , dans le feu qui l'anime ,
De quelle horreur ce brave a soudain tressailli !
Son ami meurt , par le nombre assailli :
Pour le venger , volontaire victime ,
Il court , frappe ... et dans l'onde expire enseveli ( 3 ) .
( 1 ) Lieutenant de vaisseau qui avait conçu le plan d'évasion .
autres
(2) L'auteur n'a voulu peindre ici que l'indignation du moment
; il n'ignore point les égards que l'on doit aux
nations.
(3) Autre officier français , dont les relations historiques ont
cité le trait sans nommer l'auteur.
340
MERCURE DE FRANCE .
Soleil , je t'en conjure , ah ! suspends ta carrière ?
Voile encor ta clarté , si tu veux leur retour ;
Du terrible ennemi la troupe meurtrière
Leur ferme la barrière
Et triomphe à son tour.
Avec fureur le combat recommence ;
Le sombre désespoir agrandit leurs efforts ;
Oh ! qui peindra leurs belliqueux transports !
Des flots de sang rougissent l'onde immense ;
La mer a disparu sous la foule des morts ( 1) .
Telle autrefois des Grecs l'élite rassemblée ,
Aux bords de Salamine , avide de lauriers ,
Sur ses hardis vaisseaux , dans l'horrible mêlée ,
De la Perse ébranlée
Dévoraient les guerriers.
Dans ces élans que la valeur enfante ,
Aux champs de Waterloo , tels , par un beau trépas ,
Nos bataillons affamés de combats ,
Ont couronné leur chute triomphante .
Aux cris : la Garde meurt, elle ne se rend pas.
Mais qu'entends- je ? Ecoutez , dignes fils de Bellonne ;
Quel est donc ce guerrier , ce mortel courageux ,
Qui d'un coeur enflammé , que la gloire aiguillonne ,
Tout orgueilleux sillonne
L'Océan orageux ( 2 ) ?
Le voyez-vous affronter la tempête ,
S'avancer sur les flots d'un courage indompté ?
De la victoire il arrive escorté ;
D'une voix fière en nageant il répète :
« Gloire , honneur aux Français ! vive la liberté ! »
horrible
(1 ) Ce n'est point une exagération ; il y eut un carnage
entre les Français échappés et les ennemis Espagnols et Anglais ,
qui venaient de les cerner avec des forces considérables.
(2 ) Forax , chef d'escadron , qui exposa deux fois sa vie à la nage
pour sauver ses compagnons d'infortune et de gloire.
SEPTEMBRE 1819 . 341
14
A son aspect vos coeurs ont frémi d'allégresse ;
Du carnage et des morts , soldats , reposez -vous ;
Le superbe ennemi , dont la flotte vous presse ,
Témoin de votre ivresse ,
Se retire en courroux.
Venez , venez , enfans de la victoire ,
Partagez ces banquets sur le rivage offerts ;
Consolez-vous de vos tourmens soufferts ;
Consolez -vous ; les chantres de la gloire
De vos faits immortels rempliront l'univers.
ALBERT-MONTÉMONT.
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ÉLÉGIE
A UNE FONTAIN E.
FONTAINE dont les eaux lustrées
Vont se jouer parmi les fleurs ,
Laisse sur tes bords enchanteurs ,
Errer
mes Muses ignorées .
C'est moi qui formai sous tes flots
Le creux où repose ton onde ,
Et qui , d'une voûte profonde ,
Recouvris tes naissantes eaux .
C'est moi dont la main veut encore
Entrelacer sur tes canaux
Les jeunes et souples rameaux
Et du lierre et du sycomore.
Bientôt paisible ami des champs ,
Tu me verras sous ce feuillage
Méditer des vers innocens
Au bruit de ta nymphe sauvage,
Lorsque le trépas sur mes jours
Répandra ses ombres funestes ,
Je veux que tout près de ton cours
L'amitié dépose mes restes ;
Et , si jamais la gloire en pleurs ,
M'élève un marbre sur ma bière ,
Promène au moins vers ma poussièr
Tes flots , ton murmure et tes fleurs.
Ed. CORBIERES,
342
MERCURE
DE FRANCE
.
CHARADE.
Voici quelle est ma destinée ;
De mon entêtement victime infortunée ,
Souvent pour une obole on me voit cher lecteur ,
L'hiver , l'été , toujours en course ,
A chaque pas vidant ma bourse ;
Ma têle à bas , nouveau malheur ,
Il ne me reste plus alors que mna laideur .
ENIGME.
SANS savoir les lois de l'amour
Je n'avais pas un jour que j'épousai mon père ,
Que l'on peut assurer n'avoir pas eu de mère ;
Lecteur , sans user de détour ,
Je te dirai que j'eus un enfant dans l'année ,
Que je mourus sans être née .
LOGOGRIPHE.
SUR quatre pieds , je suis habitant des forêts ,
Et je crains le fusil autant que les filets ;
J'exprime , sur deux pieds , la volonté publique,
Et sur deux pieds encor on me met en musique .
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans le dernier Numéro, qui a paru le lundi 30 août 1819.
Le mot de la Charade est PRÉVENANCE ,
Celui de l'Enigme est Baiser ,
Et celui celui du Logogriphe est CHARME , dans lequel on trouve
carme , arme , ame et me.
SEPTEMBRE 1819. 343
wwwwwwwwww www www mmmmm
HISTOIRE .
LA VÉRITÉ SUR JEANNE D'ARC , ou Eclaircissemens sur
son origine ; par P. Caze ( 1 ) .
SECOND ET DERNIER ARTICLE.
EN revenant de son expédition de Fierbois , M. Caze
visite le château du célèbre maréchal de Boucicault .
Deux jours après il était à Loches , ville qui doit sa
renommée au séjour qui fit la belle et intéressante Agnès
Sorel. On sait que cette dame , le modèle des favorites ,
fut inhumée dans l'église principale de Loches , et qu'un
superbe tombeau lui fut érigé au milieu du choeur . Elle
combla de ses dons les chanoines , qui oublièrent bientôt
ce qu'ils devaient à la mémoire de leur bienfaitrice . Les
misérables osèrent envoyer une députation au faux et
astucieux Louis XI , pour lui représenter que le monument
élevé pour Agnès gênait leurs cérémonies , et qu'il
rappelait des souvenirs scandaleux.
Louis XI avait été le plus cruel ennemi d'Agnès ;
indigné de l'ingratitude de ces méchants prêtres , il
répondit aux députés : « Votre chapitre a reçu des
sommes considérables d'Agnès , dès que vous les aurez
rendues à ses héritiers , je vous autoriserai à déplacer
le mausolée . »
Les chanoines de Loches firent , en 1760 , les mêmes
démarches auprès de Louis XV , et ils en reçurent la
même réponse.
(1 ) Deux vol. in-8. Paris , Rosa , libraire , grande cour du
Palais- Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée , no. 7.
344
MERCURE
DE FRANCE
.
*
Lorsqu'il s'agit de faire du mal , de manquer à des
engagemens sacrés , tout prêtre est tenace dans son
opinion . Ce sont des gens qui rentrent par les fenêtres
lorsqu'on leur a refusé la porte. Les chanoines s'adressèrent
, en 1775 , à Louis XVI qui , dans cette circonstance
, ne considéra pas assez qu'il s'écartait de la
politique de ses prédécesseurs , fondée sur les égards
dus à Agnès par la postérité . Ce monarque , dout les
intentions étaient pures , consentit à la destruction du
monument , el ne réfléchit pas assez sur le danger d'approuver
, de sanctionner même l'ingratitude ecclésiastique
, et de donner le pernicieux exemple de la violation
des tombeaux .
Les dépouilles d'Agnès Sorel furent déposées dans la
nef, au-dessous de la chaire. Plus tard , à cette époque
désastreuse de 1793, elles furent arrachées de ce nouvel
asile. Ses cheveux blonds , qui étaient encore d'une extrême
beauté ; ses dents , qui par leur blancheur les disputaient
à l'ivoire , furent distribués entre plusieurs
personnes. La fosse commune du cimetière renferma
les ossemens , qui y furent jetés pèle-mêle .
Dans des temps plus tranquilles , ces ossemens furent
encore exhumés par l'ordre des autorités locales. On
les recueillit dans une urne funéraire . Les différentes
piéces du mausolée de cette dame , abandonnées derrière
le choeur de l'Eglise , furent réparées et transportées
dans la tour du château , qui portait le nom d'Agnès
; l'urue funéraire a été déposée sous le tombeau
qui a été rajusté et reconstruit avec le plus grand
soin .
La statue d'Agnès , représentée sous l'habillement
des femmes de sou temps , est en marbre . Elle a la tète
appuyée sur un coussin soutenu par deux petits anges .
Les pieds de la favorite de Charles VII reposent sur
deux agneaux ingénieusement groupés. Parmi les inscriptions
qui entourent le monument , on distingue les
vers attribués au Grand François Ier. , au protecteur
des lettres et des arts .
14
SEPTEMBRE 1819 . 345
Les habitans de Loches ont le plus grand respect
pour les monumens ; il est à regretter que ce respect ne
s'étende pas sur la langue latine . Que dire d'un collége
dont l'inscription est ainsi conçue : Collegium Bellilochiensis
?
J'avais eu dessein d'examiner entièrement l'ouvrage
de M. Caze ; la fausseté de son système m'en a empêché
. Qu'un objet présente quelques probabilités , soit
qu'il en soit totalement dépourvu , rien n'embarrasse
cet auteur. Il fait de Dunois un frère de Jeanne d'Arc' ,
érige la chambre de Fierbois en monument expiatoire ,
élevé par François Ier, aux mânes de la Pucelle . M. Caze
a de l'esprit , de la facilité et de l'instruction . Ses analyses
des tragédies de Shakespear et de Chiller sur
Jeanne d'Arc , les fragmens d'un poëme sur le même
sujet , et plusieurs pages de son livre , en fourniront la
preuve. Des facultés de l'entendement humain , la plus
vive et la plus ardente , l'imagination , est aussi la première
qui se développe . Mais cette faculté , si rare aujourd'hui
, demande à être réglée . Dans les arts d'imitation
, et particulièrement dans la poésie , il est permis
d'en abuser , parce qu'elle forme la plus belle partie de
ces mêmes arts ; mais l'historien ne doit s'en servir que
pour peindre les moeurs ou pour tracer des portraits . Il
doit en baunir l'emploi dans le récit des évènemens
historiques , et il ne peut les rapporter qu'en les escortant
des preuves et des suffrages des écrivains réputés
pour être les plus véridiques .
Au lieu de tous ces faux systèmes , de ces déclamations
répétées à satiété contre Voltaire et le poëme de
la Pucelle , M. Caze aurait dû envisager plus philosophiquement
le grand évènement qu'il avait à décrire . Il
devait montrer le duc de Bourgogne s'établissant à
Paris par la terreur , le pillage et la mort ; il s'empare
de l'autorité , et tient sous sa dépendance le roi et l'héritier
présomptif de la couronne . Ce dernier , obligé de
fuir pour échapper au sort que subit le duc d'Orléans ,
et forcé à son tour de donner la mort à ce duc de Bour-
*
346 ' MERCURE DE FRANCE.
gogne , qui voulait arracher le sceptre à son suzerain .
M. Caze devait montrer Charles VI descendant au
tombeau , et plongé dans un si grand dénuement , qu'on
vendit les derniers meubles de sa chambre pour couvrir
son corps d'un drap mortuaire . Et cette infâme Isabeau ?
lors de son décès , son corps fut remis à un batelier ,
qui le transporta à Saint-Denis . Il fallait montrer Jeanne
marchant à la tête des braves Chinonois , les conduire
sous les murs d'Orléans , battre les Anglais , éternels
ennemis de la France ; et , profitant de l'enthousiasme
des troupes , aller à Reims faire couronner Charles VII .
La destinée de Jeanne était fixée à des jours trop
courts et trop peu nombreux pour la gloire de sa patrie
et de son roi. M. Caze l'a bien senti dans les fragmens
du poëme qu'il prépare. Les vers sont loin d'être bons ;
aussi le libraire nous a-t- il supplie de les passer sous silence.
Et moi , par bonté d'âme , je souscris à sa demande.
Avant de terminer , pour prouver qu'un grand nous
fait toujours assez de bien lorsqu'il ne nous fait pas de
mal , je parlerai de la conduite de Charles VII et de ses
courtisans , à l'égard de la femme qui avait sauvé la
monarchie de la domination anglaise .
Ne vivons pas avec les grands ,
Les plus doux ont toujours des griffes à la patte.
Les ministres , les gentilshommes , ses compagnons
d'armes , personne enfin ne s'intéresse à son malheur.
On ne parle point d'offrir sa rançon , ou de négocier
pour obtenir sa délivrance . L'armée royale reste dans
la stagnation , et n'attaque point l'armée anglaise , déjà
si affaiblie par ses défaites . On ne songe nullement à rassembler
des forces pour aller délivrer l'héroïne , et l'enlever
des mains de ses cruels ennemis . Dès-lors , la tête
couronnée de lauriers , riche de ses exploits , cette
femme sublime s'offre en holocauste et tend la tête à
ses bourreaux . La patronne des Parisiens est une cerSEPTEMBRE
1819. 347
taine Geneviève , bergère de son métier , sur laquelle
on a dit plus ou moins de sottises ; si les vertus , le courage
, les services rendus à la patrie et à son roi , pouvaient
sanctifier, quelle femme mieux que Jeanne d'Arc,
également bergère , mériterait plus les honneurs de
l'apothéose .
GOUJON fils .
mmmn wwwwwwww mmmmmmmmmm
LITTÉRATURE.
TROIS MESSÉNIENNES SUR LES MALHEURS DE LA FRANCE ,
deuxième édition , augmentée de deux Elégies sur la
Vie et la Mort de Jeanne d'Arc ; par M. Casimir
DELAVIGNE (1),
« Pendant quatre siècles entiers , les Lacédemoniens
ont ravagé la Messénie , et laissé pour tout partage à
ses habitans la guerre ou l'exil , la mort ou l'esclavage. »
(ANACHARSIS .)
Fatigués de la domination des Lacédémoniens ,
les habitans de la Messénie s'exilèrent volontairement
, «< et se réfugièrent aux extrémités de la
Lybie , dans un pays qui n'a point de commerce avec
les nations de la Grèce. » Ils y apprennent pourtant
qu'Epaminondas a rendu la liberté à leur patrie ; et ,
dès cet instant , ils forment le projet d'y revenir. Leurs
vaisseaux abordent enfin le rivage chéri en même temps
que celui d'Anacharsis . Curieux de connaître les évènemens
qui ont pu les obliger d'abandonner leur pays ,
Anacharsis obtient du fils du vieillard Xénoclès l'histoire
des guerres qui désolèrent cette malheureuse contrée.
Le jeune Xénoclès divise cette histoire en trois
parties , que l'abbé Barthélemi a nommé élégies .
( 1 ) Paris , chez Ladvocat , libraire , Palais- Royal , galerie de
bois , no. 197 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , no . 7 .
1
348
MERCURE DE FRANCE .
M. Casimir Delavigne , jeune poëte d'une haute espérance
, a cru pouvoir donner le titre de Messéniennes
à des Elégies , ou Chants patriotiques , dans
lesquels il déplore nos propres malheurs .
Sa première Messénienne est consacrée à venger la
mémoire des braves morts à Mont- Saint- Jean , et à défendre
ce qui nous reste de soldats échappés à tant de
victoires et à quelques revers.
M. Delavigne , en décrivant l'affaire du 18 juin ,
rend cet hommage à l'immortelle Garde.
Parmi des tourbillons de flamme et de fumée ,
O douleur ! quel spectacle à nos yeux vient s'offrir !
Le bataillon sacré , seul devant une armée
S'arrête pour mourir.
C'est en vain que , surpris d'une vertu si rare ,
Les vainqueurs dans leurs mains retiennent le trépas ,
Fier de le conquérir , il y court , s'en empare ;
La Garde , avait-il dit , meurt et ne se rend pas.
1
On dit qn'en les voyaut couchés sur la poussière ,
D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits ,
L'ennemi , l'oeil fixé sur leur face guerrière ,
Les regarda sans peur pour la première fois.
Le jeune poëte engage ensuite les Français à
mettre fin à leurs divisious , et termine son premier
chant , lequel est rempli de beaux vers , de belles pensées
et de bons sentimens , par cette strophe , qui me
paraît être fort remarquable :
Et vous , peuples si fiers du trépas de nos braves ,
Vous , les témoins de notre deuil ,
Ne croyez pas dans votre orgueil ,
Que, pour être vaincus , les Français soient esclaves.
Gardez -vous d'irriter nos vengeurs à venir ;
Peut-être que le ciel , lassé de nous punir ,
Seconderait notre courage ,
Et qu'un autre Germanicus
Irait demander compte aux Germains d'un autre âge
De la défaite de Varus .
SEPTEMBRE 1819. 349
La dévastation du Musée et des monumens a inspiré
la seconde élégie. Cette pièce est marquée au sceau du
génie. Je la trouve si belle , que je suis extrêmement
embarassé du choix de l'extrait que je désire en donner
au lecteur.
L'etranger s'est emparé de la Vénus de Médicis :
Je crois entendre encor les clameurs des soldats
Entraînant la jeune immortelle ;
Le fer a mutilé ses membres délicats ,
Hélas ! elle semblait , et plus chaste et plus belle ,
Cacher sa honte entre leurs bras.
L'auteur voit qu'on se dispose à enlever le fruit des
veilles de nos grands peintres :
Je vois Léonidas . O courage ! ô patrie !
Trois cents héros sont morts dans ce détroit fameux ;
Trois cents ! quel souvenir ! ... je pleure ... et je m'écrie ;
Dix-huit mille Français ont expiré comme eux !
M. Delavigne s'adresse ensuite aux souverains :
Ah ! tant que le soleil luira sur vos états
Il en doit éclairer d'impérissables marques ( de notre gloire).
Comment disparaîtront , ô superbes monarques ,
Ces champs où les lauriers croissaient pour nos soldats ?
Allez , détruisez donc tant de cités royales
Dont les clefs d'or suivaient nos pompes triomphales ;
Comblez ces fleuves écumans ,
Qui nous ont opposé d'impuissantes barrières ;
Applanissez ces monts dont les rochers fumans
Tremblaient sous nos foudres guerrières.
Voilà nos monumens ; c'est là que nos exploits
Redoutent peu l'orgueil d'une injuste victoire ;
Le fer , le feu , le temps plus puissant que les rois ,
Ne peut rien contre leur mémoire.
La troisième Messénienne est sur le besoin de s'unir
après le départ des étrangers. Elle n'est point déplacée
à la suite des deux premières , bien cependant qu'elle
350 MERCURE DE FRANCE .
laisse à désirer. On y trouve des vers bien frappés ;
mais ce n'est plus la même chaleur , la même force de
pensées : on dirait que le second chant a coûté de grands
efforts à M. Delavigne , et qu'il s'est reposé dans le troisième
le véritable talent ne produit jamais rien de mal ;
seulement il a ses momens de langueur.
Depuis 1815 , M. Delavigne avait composé ces trois
pièces ; depuis ce temps ses amis en avaient communiqué
des copies ; elles se sont multipliés , au point qu'il
est peu d'amateurs qui n'en possède un exemplaire manuscrit.
Son ouvrage ayant dù s'altérer en passant par
un si grand nombre de mains , bien souvent infidèles ,
l'auteur a eu raison de le faire imprimer. Il en retire ce
double avantage d'avoir mis à même de rétablir dans
les copies les passages tronqués , qui les déparaient , et
d'avoir permis, par ce moyen, aux journaux d'entretenir
leurs lecteurs d'une des productions les plus remarquables
de nos jours .
En publiant cet ouvrage , l'estimable auteur a pensé
devoir y joindre ses deux Elégies , ou Messéniennes, sur
la Vie et la Mort de Jeanne d'Arc . Elles ont déjà servi
à embellir deux des numéros du Lycée Français , journal
littéraire , duquel je m'abstiendrai de dire le bien
que j'en pense , attendu que le Mercure ayant le même
but que le sien , celui de combattre les excès de la politique
en faveur de la littérature , des sciences et des
arts , on pourrait douter de l'impartialité de mon jugement.
Ces deux Elégies sont dignes de M. Delavigne
et suffiraient seules pour lui assigner une place élevée
parmi nos poëtes les plus distingués .
Le talent de ce jeune et intéressant poëte se prête facilement
au genre qu'il s'est choisi . J'ai entendu dire que
ces Elégies, où les pensées les plus nobles , les plus fraiches
sont rendues en vers harmonieux , où respire
l'amour pur de la patrie, se rapprochent trop du tou enthousiasmé,
du délire du dithyrambe ; mais ce reproche
ne peut - être sérieusement adressé à M. Delavigne . Il devait
exprimer avec chaleur l'indignation qu'inspire la vue
SEPTEMBRE 1819 351
de l'étranger ; et ce n'était point en se servant de la lyre
de Gesner qu'il devait peindre ces sentimens si douloureux
, qui font naître dans le coeur d'un bon Français
des malheurs que n'ont pu prévenir ni le courage ni la
vertu .
M. Delavigne est encore l'auteur de plusieurs ouvrages
dramatiques , que les gens de goût qui ont pu les
lire , assurent devoir faire époque dans la littérature
moderne. Je le souhaite ardemment , et je n'en doute
presque point , s'il est possible de juger ce qu'on peut
attendre du poëte a qui l'on est redevable de plusieurs
productions si justenient estimées .
J'engagerai toujours nos lecteurs à se procurer avec
empressement tout ce qui porte ou portéra le nom de
M. Casimir Delavigne .
mmmmmmmmm
E. T. B.
LE RÉFUGIÉ ESPAGNOL ( 1 ) .
IL est de ces ouvrages qui se recommandent euxmêmes
à l'attention publique , en dépit de cette défiance
calculée que nous éprouvons , presque à notre
insçu, pour les titresprétentieux . Blasés aujourd'hui sur
toutes les productions littéraires , nous avons reporté
notre avidité sur la politique et l'histoire ; mais encore
faut-il nous mâcher à nous , vieux enfans , tout le pénible
de la lecture , et ne nous donner que des factums
politiques à la Beaumarchais , ou de graves considérations
traduites de Swist , et c'est là ce que les auteurs
ne veulent pas toujours entendre . Je ne sais quel aiguil
lon d'amour propre les pousse à lutter contre le siècle
et à lui faire opposition . La mode des in-folº . est pour-
(1 ) Paris , chez Béchet , libraire , quai des Augustins , nº . 57 ,
à Marseille , chez Camoin frères, et à la librairie du Mercure, rue
Poupée , no. 7.
H"
-
352 MERCURE DE FRANCE .
tant passée ; le brillant in-8 ° . a chassé le savant in -4°.,.
et le léger in- 12 ne tardera pas à les remplacer tous
trois . C'est une de ces vérités reconnues qu'on avoue
en public , et qu'on s'obstine à nier dans l'application :
est- elle ou non profitable à la science ? C'est ce qu'il
est inutile d'éclaircir ; j'ai hâte d'ailleurs de revenir à
mon thême.
Lorsque Verlot assiégeait Malte et tuait , dans son
cabinet , le plus innocemmeut du monde , des milliers.
de Turcs qui n'avaient jamais porté les armes , ou des
chevaliers qui n'avaient en que la décoration de leur
ordre , sans prétendre aux bénéfices ni aux charges qui
en pouvaient résulter , il était un peu de notre siècle.
On n'attend pas plus aujourd'hui les matériaux historiques
qu'on ne les demande , et depuis que l'histoire
est devenue un roman , on a trouvé tout naturel de
transformer le roman en histoire . De là cette foule de
productions androgynes , dont nous sommes périodiquement
inondés ; de là encore ce commerce d'esprit
en menue monnaie , qui suffit à la consommation journalière
des cercles . Pour les cotteries , le siècle de
Louis XIV fut celui des disputes théologiques ; le siẻ-
cle suivant , celui des anecdotes ; le nôtre , est celui
des histoires : ce n'est pas que MM. Lacretelle et Villemain
aient rendu à l'Europe Robertson et Voltaire ;
mais l'habitude que nous avons contractée d'être sans
cesse hors de nous , de nous occuper d'évènemens
politiques , même dans un entr'acte de spectacle , a
touré tous les esprits plutôt vers le passé que vers l'avenir;
et, à tout prendre, faute de bulletins on peut bien
lire des romans . Cependant , malgré Prevost et Jean-
Jacques , malgré Le Sage même , cette mine littéraire ,
si souvent exploitée en France , est loin d'être encore
épuisée disons mieux , elle n'a pas été creusée bien
avant , et la route n'est que frayée à un plus habile ;
car enfin , et en nous isolant de tout préjugé national ,
pouvons-nous , de boune foi , placer Gilblas , le seul
roman critique et moral que nous possédions , à côté
"
SEPTEMBRE 1819 353
de Clarisse Harlowe ? La littérature française est peutêtre
celle qui a le moins donné a l'imagination ; la servitude
du goût , l'imitation des anciens la composent
presqu'en entier ; et , chose remarquable , tous les auteurs
qui ont voulu peindre la nation en déshabillé ,
ailleurs que sur la scène , ont échoué dans leur entreprise
, ou sont restés fort en deçà de leur sujet. Serait
- ce parce que nos moeurs étant douces , mais
corrompues , donneraient moins de prise à l'observateur
? Serait-ce parce que le premier devoir chez nous
étant de conserver les apparences , il est difficile de ne
pas se laisser prendre à des dehors platrés sur tous les
visages ? Voilà une de ces questions qu'il serait peutêtre
utile d'approfondir . Quoiqu'il en soit , je me crois
fondé à soutenir que le roman domestique , seul utile ,
seul moral , a été totalement négligé chez nous , et les
dispositions du moment ne seraient peut- être pas favorables
à l'homme de génie qui voudrait s'essayer dans
ce genre. Nos romanciers , qui ne sont pourtant pas
tous des hommes de génie , l'ont bien senti , et les voilà
occupés sans relâche à coudre des contes sur des événemens
connus , pour en déguiser la sécheresse ; cela
s'appelle suivre à la lettre le précepte du Tasse ; mais
les bords du vase ne sont pas toujours emmiellés .
Ces observations préliminaires auront sans doute
effrayé l'auteur du Réfugié Espagnol ; je m'empresse
de le rassurer. Son ouvrage est d'un mauvais genre ;
mais il est bon , et c'est déjà beaucoup. Présenter aux
Français une histoire détaillée de la guerre d'Espagne ,
c'eût été s'exposer à rouvrir des plaies encore saignantes
, et peut être , à ne pas trouver de lecteurs ; mais
rattacher à un cadre tracé par l'imagination , les scènes
d'horreur dont ces coutrées ont été le théâtre ; nous
faire trésaillir d'orgueil en racontaut les exploits de nos
guerriers ; nous arracher une part d'admiration pour la
courageuse résistance d'un pays , jadis notre ami , encore
aujourd'hui notre allié , et justifier par le recit
des faits , ces braves Castillans qui , s'opposant d'abord
, 3
354 MERCURE DE FRANCE .
aux tentatives du despotisme , ne virent ensuite de
salut que dans un gouvernement imposé , voilà de ces
idées heureuses qui ne peuvent manquer d'être courou .
nées par le succès , si celui qui les a conçues les dispose
avec méthode , les développe avec clarté et les
revêt d'un peu de coloris .
Ce fut une bien grande faute que cette expédition
d'Espagne. Comment concevoir en effet que le Chef
ait pu pousser la vanité impériale jusqu'à vouloir sacrifier
l'intérêt de la France , au plaisir de fabriquer un
nouveau roi , quand le souverain qu'il s'apprêtait à
renverser , lui gardant religieusement la foi jurée , l'aidait
de ses trésors , de ses flottes , de ses armées ? L'auteur
va nous l'apprendre : « Le nom de l'Espagne ne
se lisait point encore dans les bulletins des armées . »
Le trait est profond , il est beau , et il porte avec lui ce
caractère des traits d'esprit , l'exagération . Je ne pense
pas tout à fait avec M. d'A.... que Napoléon ait seulement
voulu se procurer le plaisir de livrer bataille : il
avait ce passe-temps là en Russie ; mais enfin le mot
restera. Toutefois , quoique l'on pense , ou que l'on
sache des motifs et des préliminaires de l'expédition ,
on trouve avec surprise , dans l'ouvrage de M. d'A….. ,
plusieurs détails qu'on était loin même de soupçonner .
Dans cette confusion des rangs que l'arrivée de nos
soldats avait occasionnée dans ce déplacement des
peuples , dans ce bouleversement total de l'ordre jusqu'alors
établi , les partis réunis en apparence s'étudiaient
, en silence , à se déchirer l'un l'autre ; les francésados
, les partisans de Charles , ceux de Ferdinand ,
s'observaient avec inquiétude . Un nouveau parti s'éleva
sur les ruines des autres , et ce fut celui des républicains
. Des républicains en Espagne ! bon Dieu ! Oui ;
mais suivant cette malheureuse coutume humaine de
ne parodier que le mal , ils proclamaient Robespierre
le premier des hommes d'Etat ; passe encore pour le
primus inter pares.
Cependant , malgré ces divergences d'opinions , malSEPTEMBRE
1819. 355
gré ces sourdes menées , ces haines , ces intrigues partielles
, ces événemens politiques qui se décidaient pour
les souverains , par une bataille ; pour les sujets , par
des coups de poignards , Joseph était parvenu à rallier
à lui la saine partie de la nation .
L'auteur , qui est Espagnol , et Espagnol réfugié , n'a
jamais négligé , dans le cours de son ouvrage ,
de remonter
aux causes des évènemens ; et , ne sacrifiant
pas l'utilité publique à un vain sentiment d'amourpropre
, il a omis ses aventures particulières quand il a
eu à parler d'intérêts majeurs . Ses récits portent un
double caractère de candeur et d'autorité ; car ayant
rempli une des premières charges du royaume , il a été
plus à portée que tout autre de connaître à fond les faits
dont il nous entretient . L'Espagne était donc à peu près
calmée ; et , comme il arrive toujours après une révolution
, les opposans ne songeaient qu'à se faire pardonner
; les indifférens , qu'à tirer parti d'une neutralité vénale.
Tout à coup …….. Mais laissons parler l'auteur :
« Tout à coup un orage terrible se forme dans le
Nord. L'incendie de Moscou éclaire la destruction de
cette armée formidable qui menaçait l'empire russe ; la
foudre vengeresse éclate de toutes parts . Le Midi répond
, en frémissant , à ce signal de mort , et la bataille
d'Arapilles force Joseph à évacuer Madrid , et à se replier
sur Valence…….. »
L'auteur , forcé d'abandonner sa patrie , en adopte
une nouvelle ; et c'est sur le point de franchir les dernières
frontières qui vont mettre pour jamais les Pyrénées
entre sa terre natale et lui , qu'il écrit cette lettre
touchante :
Nospatriam fugimus.
Adieu , mon digne ami ; le sort , loin de nous avoir
réunis , nous sépare peut- être à jamais . Le dénouement
de ce drame imposant et terrible dans lequel les empires
, les hommes et les élémens ont joué de si grauds
rôles , est arrivé. Cette nuit je traverserai les Pyrénées ,
356 MERCURE DE FRANCE..
a
et je quitterai une patrie pour laquelle j'ai tout sacrifié .
Ces sacrifices pourront être appréciés par ceux qui ,
comme vous , sentent combien un homme d'Etat , après
avoir vainement travaillé au bonheur de son pays ,
souffre lorsque les circonstances , l'amour même du
bien public , le forcent de s'éloigner de la rigueur de ses
principes. Demain , lorsque mon oeil humide contemplera
la cîme sourcilleuse de ces monts qui vont me séparer
des lieux qui me virent naître , j'adresserai mes
voeux à l'Eternel , pour la félicité de cette patrie qui aujourd'hui
m'exile ; et ces voeux qui ont toujours été le
premier besoin de mon coeur , je les renouvellerai
chaque jour , à chaque instant , et jusqu'au dernier de
mon existence. Ah ! s'il n'avait fallu que ma vie !... »
Les bornes d'un Journal s'opposent à de plus longues
citations il nous suffira de dire que l'ouvrage de
M. d'A..... , amusant et instructif pour les gens du
monde , peut se trouver à la fois sur la toilette de nos
dames et dans le cabinet des moins frivoles : je parierais
même que telle petite maîtresse ne sera pas fâchée d'éprouver
des émotions fortes en dévorant une histoire
artistement voilée sous un titre romanesque ; car aujourd'hui
que nos Parisiennes s'occupent du budjet en
chiffonnant un cachemire , discutent sur la liberté de la
presse dans une séance de bal , et réforment la dette
publique autour d'une table de jeu , l'esprit n'a plus
seul accès dans les boudoirs : la raison est de compagnie………..
En vérité , j'en suis presque à me repentir de
de m'être tant récrié contre le genre .
F. REY.
SEPTEMBRE 1819.
357
m
LES ANIMAUX PARLANS , poëme en XXVI chants de
J.-B. CASTI ; traduit librement en vers français par
L. MARÉCHAL , avec cette épigraphe ( 1 ) :
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes.
( LA FONTAINE . )
Le poëme des Animaux parlans de Casti n'était guère
connu en France que de réputation . Résultat d'un long
travail où l'imagination d'un jeune homme s'allie à l'expérience
d'un vieillard , cet ouvrage fut accueilli avec
empressement par tous ceux qui , chez nous , s'occupaient
de la littérature italienne . Les hommes de lettres
les plus célèbres de l'époque louerent dignement ce
poëme. Chénier l'analysa dans la Décade philosophique
et traduisit , ou plutôt imita en vers quelques passages
du poëte italien . Le plus spirituel de nos conteurs modernes
, l'ingénieux auteur des Etourdis , M. Andrieux ,
fit aussi paraître dans la Décade des fragmens de traduction
en vers; il publia même en entier quelques opuscules
de Casti , tels que le conte des Culottes de saint Grif
fon; car , outre son grand ouvrage , Casti a laissé encore
un grand nombre de nouvelles , qui réunissent à
la gaîté naive et aux grâces que l'on admire dans les
Contes de La Fontaine , cette spirituelle philosophie
cette fécondité d'imagination , et ce talent de peindre
et d'embellir , que nous ne trouvons que dans Voltaire .
Ces essais avaient fait naître le desir de connaître l'auteur
italien , mais ne l'avaient pas satisfait . Un littéra-
( 1 )_Deux vol . in - 8.. Prix , 14 fr. , et 17 fr. franc de port . Paris,
chez Brissot - Thivars , libraire , rue Neuve des Petits -Pères , nº. 3,
près la place des Victoires , et à la librairie du Mercure, rue Poupée ,
n°. 7.
358 MERCURE DE FRANCE .
teur , dont la mémoire sera toujours chère aux Muses
françaises et italiennes , feu M. Ginguené , a donné une
notice très intéressante sur Casti dans la Biographie des
Frères Michaud ; il y détaille tous les ouvrages de notre
auteur et les indique sommairement .
Plusieurs personnes entreprirent des traductions en
prose; M. Paganel , ancien conventionnel , homme de
talent , en composa une qu'il garda long- temps en porte-
feuille , ce que , dans son exil , il vient de publier à
Bruxelles . J'ai lu cette traduction , elle est digne d'éloge
et digne de son auteur ; mais il m'a semblé qu'une autre
traduction , aussi en prose inédite , et dont son auteur ,
M. Ancelin d'Amiens , m'a lu différens fragmens , lui
était supérieure du côté de l'éloquence et de l'exactitude
. Une troisième version , aussi en prose , existe
encore , m'a t- on dit , dans le porte- feuille d'un littérateur
d'Angers. Je ne porterai aucun jugement sur cette
production que je ne connais pas , un poëte ne peut- être
bien traduit qu'en vers , M. Maréchal a senti cette vérité
; il a entrepris la tâche de naturaliser parini nous le
poëme des Animaux parlaus. La traduction qu'il vient
de publier manquait à notre littérature ; il s'est surtout
attaché à donner une idée du style piquant et original
de Casti , et il y a réussi.
Avant d'examiner l'ouvrage de M. Maréchal , je vais
faire connaître en peu de mots le poëte italien .
?
L'abbé J.-B Casti fut, à coup sûr , l'un des esprits les
plus singuliers qu'ait jamais produit l'Italie, pays fertile
en singularités littéraires . Il naquit à Monte- Fiascone
petite ville de l'Etat de l'Eglise , en l'année 1721 , et
mourut à Paris , en 1803 , âgé de 82 ans , comme l'Ulysse
d'Homère ,
Qui moris hominum multorum vidit et urbis.
Il avait parcouru toutes les cours de l'Europe , de
Constantinople à Stockolm , de Pétersbourg à Lisbonne ,
il n'existe peut être pas une nation européenne, pas une
SEPTEMBRE 1819. 359
principauté remarquable qu'il n'ait visité . Partout il
avait recueilli des anecdotes piquantes , des trails caractéristiques
, propres à peindre l'orgueil et la bassesse
de ces êtres si petits que nous appelons des grands.
Doué d'un esprit indépendant, Casti conçut à Vienne ,
dans le palais même de Joseph II , le plan de son ingenieux
apologue des Animaux parlans. Casti était déjà
célèbre comme poëte ; il venait d'être décoré du titre
fastueux de Poëta Cezareo , titre que laissait vacant la
mort du célèbre Métastase . Mais ayant le dessein de
livrer au ridicule l'étiquette cérémonieuse des cours ;
la barbarie des oppresseurs , l'avilissement des opprimés
, les moeurs des courtisans , leurs petites méchancetés
ou leurs abominables noirceurs , il dut nécessairement
fuir une cour où tous les préjugés féodaux étaient
en honneur ; il vint en France sur la terre de la liberté ,
et c'est à Paris qu'il écrivit son poëme .
Le cadre du poëme des Animaux parlans n'est pas
neuf; Homère , car il faut toujours citer ce patriarche
de la littérature ancienne , daus un poëme qui appartient
tout entier au genre de l'apologue ( la Bactracomyomachie
) avait esquissé quelques traits du grand tableau
de Casti : la Circé de Gelli , le poëme anglais du
Hibou , par Michel Bruiton , la fable des Abeilles de
Mandeville , etc. , en offraient encore plusieurs traits ,
mais l'ouvrage qui ressemble le plus à celui de notre
auteur , est à coup sûr notre vieux roman du Renard.
Il paraît que plusieurs romans différens les uns des
autres ont porté ce titre ; ils ont été ensuite fondus en
un seul et même corps d'ouvrage ; mais on trouve dans
les bibliothèques trois de ces romans du Renard , bieu
distincts ; tous contiennent des anecdotes satiriques du
temps , extrêmement curieuses et déguisées sous le voile
de l'allégorie.
L'auteur avait pour but de peindre les abus du despotisme
et les suites funestes d'une maligne hypocrisie ,
sous le voile de l'apologue et de la fable; le fonds du roman
du Renard a été puisé dans l'Histoire de France ;
360 MERCURE DE FRANCE .
il n'y a que les circonstances qui sont fabuleuses , et il
faut y chercher les traits de la conduite d'un grand
seignenr du neuvième siècle.
Sur la fin du neuvième siècle , il y avait en Lorraine
un comte appelé Reginard , ou Reinard , qui passait
pour le plus rusé politique de son temps ; il était chef
du conseil de Zwentebold , son roi , qui jugea à propos
de l'exiler . S'étant retiré secrètement dans un château
fortifié , nommé le château de Maupertuis , et qui lui
appartenait , il joua son suzerain de toutes les manières
en suscitant contre lui les peuples voisins , tantôt en
provoquant le roi de Germanie . Les peuples voisins , suivant
l'usage observé alors, s'égayèrent à faire des chausous
sur les principaux traits d'astuces , qu'il avait
mis en oeuvre ce fut dans ces chansonnettes que l'on
qualifia le seigneur lorrain de Renard ( 1 ) . C'est ce
qui donna occasion au fameux apologue du Renard ,
u'on lit encoreavec le plus grand plaisir . Le roman du
nouveau Renard, composé en vers par Jacquemars
Gielée , de Lille , en 1290 , a la même origine . Ce roman
a été imité en prose par Jean Ténessay , et imprimé
en caractères gothiques à Paris , en 1487. Mais quoique
l'auteur allemand et l'écrivain français aient travaillé sur
le même sujet , ils ont traité bien différemment leur
matière. Le premier paraît n'avoir eu pour but que de
tracer un coute imaginé à plaisir , et l'autre voulait
tracer l'histoire d'nn brigand célèbre , en déguisant seulement
les noms des principaux auteurs de la scène .
La Monnoye , dans le Menagiana , donne des extraits
d'un vieux roman in-folio , manuscrit ancien de cinq
cents ans , intitulé : Le Renard contrefait. Le mot
contrefait signifie représenté. L'auteur suppose que
le lion , roi des animaux , les ayant tous mandés à sa
(1) C'est de cette époque , le douzième siècle , que l'animal
appelé Renard , prit cette dénomination . On l'appelait Goupil ,
Vulpit , Verpil, etc. , du latin Vulpes . Voyez Glossaire de la langue
romane , au mot GoPiL .
SEPTEMBRE 1819 . 361
cour, le renard y avait un des premiers supplanté tous
les animaux , et parvient au pouvoir , en prouvant la
vérité de cet adage :
Finesse vaut mieux que la force .
Notre estimable collaborateur , M. de Roquefort ,
dans son ouvrage sur l'Etat de la poésie dans les douzième
et treizième siècles , a donné , sur le roman du
Renard , des éclaircissemens que nos lecteurs nous saurout
gré de reproduire ici . Voici comment il s'exprime
:
« Le roman du Renard , poëme burlesque , composé
vers le commencement du treizième siècle , par Perrot
de Saint-Cloot ou de Saint- Cloud , offre la description
des tours joués par le renard à son oncle et son compère
le loup. L'invention primitive de ce roman fut si bien
accueillie , que nombre de poëtes du treizième siècle
s'exercèrent sur le même sujet. Les aventures qu'ils
ajoutèrent , pour faire suite à la première partie , formèrent
les nombreuses branches de ce poëme ; en les
réunissant , elles peuvent former un ensemble de vingtcinq
à trente mille vers . Le Grand d'Aussy a publié une
notice sur l'origine de cet ouvrage. On s'aperçoit que
les diverses parties dont il a été successivement composé
étant coordonnées entr'elles , pouvaient offrir une
sorte d'ensemble que les copistes ont négligé dans les
différentes collections qu'ils en ont faites. Dès que ce
roman parut , il fut traduit en vers allemands ; et dans
le quinzième siècle , il l'était en plusieurs langues . Les
branches du roman du Renard ont été composées par
Jacquemars - Gielée, de Lille en Flandre ; par Rutébeuf,
et par un anonyme de la ville de Troyes . » Ceux qui
voudront avoir sur ce roman des renseignemens plus
précis , pourront consulter les sources que M. de Roquefort
indique au bas des pages 161 et 162 de l'ouvrage
que nous venons de citer.
Ce poëme du Renard est bien évidemment le modèle
de celui des Animaux parlans.
362 MERCURE DE FRANCE .
Casti publia son poëme en 1802 , un an avant sa mort .
La liberté qui l'avait appelé en France n'existait déjà
plus ; notre auteur prévit , avec la perspicacité qui lui
était propre , où devaient conduire les institutions consulaires
; il conserva donc à son livre la forme de l'Apologue.
Servitus obnoxia ,
Quia quæ volebat , non audebat dicere ,
Affectus proprios in fabellas transtulit
Calumniamque fictis clusiljocis.
(PHEDRE, Liv. 3 , Prolog. )
Telle est , suivant l'opinion générale , l'origine des
fables ; elle est au moins la plus probable. On doit supposer
que ces emblêmes frappaus , ces allégories plus
ou moins ingénieuses , se sont rencontrées sous la
plume des hommes écrasés par le despotisme , surtout
dans les contrées de l'Orient , où , doués de la vivacité
de l'esprit et de l'imagination , tout dans la nature était
pour eux images et objets de similitude .
Dans tous les temps , une fière et mordante satire
fut la ressource du faible contre les injustices du fort .
Les oppresseurs ont quelquefois laissé un libre cours
aux plaintes des opprimés , cantesi pagheranno , disait
Mazarin ; mais quelquefois aussi les dépositaires du
pouvoir se sont irrités de cette faible consolation de
leurs victimes . Louis XIV ne s'indigna- t il pas de la
satire des animaux , publiée contre lui en Hollande ?
Ne chercha-t-il pas à faire disparaître ce monument de
' la lutte d'un peuple libre avec un monarque qui voulait
l'asservir ? L'abbé Casti annonce son sujet à la manière
des poëtes épiques ; et , devant chanter les animaux au
lieu de s'adresser à sa nuse , il invoque le Zodiaque : il
montre ensuite les plus puissans d'entre les quadrupèdes
,
, pour opposer une digue à l'anarchie , réunis
dans un congrès solennel , et délibérant sur la forme
du gouvernement la plus convenable à adopter. Comme
de raison le gouvernement monarchique obtient la préSEPTEMBRE
1819 . 363
férence . Le lion est proclamé roi , malgré l'opposition
de la cabale de l'éléphant ; le chien est premier ministre.
Des actions de grâces sont rendues au grand hou hou ,
divinité des quadrupedes. Description du palais du monarque
: le castor est intendant des bâtimens ; le singe ,
maître des cérémonies ; le chat , ministre de la police ;
la souris , bibliothécaire ; la taupe , archiviste.
La maison de la reine est formée avec le même soin ;
la tigresse est première dame d'honneur ; l'âne , grand
écuyer ; les biches et les chèvres , bêtes de compagnie ;
la marte , modiste ; l'hermine , jockey ; et M. civette ,
page . Cependant l'éléphant est disgracie ; la charge de
capitaine des gardes est donnée au rhinocéros . Tous
ces détails prennent , sous la plume de Casti , la physionomie
la plus piquante ; jongleries de courtisans ,
jongleries de prêtres , réception solennelle, baisse main,
gala , tout est ridiculisé avec une grâce et une finesse
qu'il est bien difficile d'atteindre.
Le lion vieillissait : il n'avait qu'un fils en bas âge ;
personne encore n'avait vu l'héritier de la couronne ;
mais on en disait des merveilles. Enfin , le roi tembe
malade et meurt ; cette mort donne lieu à une régence ,
et par conséquent à de nouvelles intrigues . Le chien ,
premier ministre du feu roi , est disgracié ; mais bientôt
il se joint au parti des mécontens : il lève l'étendard de
la révolte , et fait trembler la régente sur son trône. Les
ministres de la lionne sont le renard et le baudet : ce
dernier est nommé précepteur du lionceau .
Cependant la guerre civile éclate ; la bataille générale
que se livrent les animaux est un des morceaux du
poëme où Casti a mis le plus de chaleur. Le lionceau ,
placé sur une éminence , aperçoit de loin l'éléphant luttant
contre l'ours blanc et le loup noir ; il croit que c'est
un jeu , il veut voir de plus près : et , malgré le buffle
et le cheval qui s'opposent à sa témérité , il est saisi au
ventre par
le monstrueux animal , qui l'enlève et le fait
pirouetter à une telle hauteur , que les deux armées le
364 MERCURE DE FRANCE.
voient long-temps en l'air , d'où il retombe plus fracassé
que ne le furent , dans la suite, Icare et Phaeton .
La défaite des troupes royales suit la mort du lionceau
la lionne apprend la défaite de son armée et la
mort de son fils : elle envoie une ambassade à l'éléphant
, pour réclamer le cadavre ; cérémonie funèbre ;
éloge du défunt prononcé par l'âne.
Cependant les animaux , las de s'entr'égorger , commencent
à désirer la paix : on ouvre un congrès pour
en poser les bâses . Mais ce qui répand beaucoup d'obscurité
sur la fin de cette histoire merveilleuse , c'est
que tout - à - coup , dans le tumulte des discussions , une
épouvantable catastrophe ébranle la terre jusque dans
ses fondemens , bouleverse et abîme l'Atlantide dans les
gouffres de l'Océan . Toute l'assemblée disparaît ; et
c'est de ce moment que toutes les bêtes , stupéfiées sans
doute par une si effroyable révolution , perdirent l'intelligence
et la parole.
Telle est à peu près la marche de cet ouvrage singulier
: une fable de vingt-six chants , dans laquelle tous
les ridicules sont passés en revue , fournissait à l'auteur
original le moyen de déployer tout entier son génie sa
tirique et observateur , et d'employer cette prodigieuse
variété de tout ce qui caractérise son style. Traduire
un tel ouvrage , et le traduire en vers , était une entreprise
immense. M. Maréchal l'a entreprise et achevée
avec beaucoup de succès . Nous terminerons ici cet article
, et nous renvoyons à un prochain Numéro ce que
nous avons à dire sur la traduction de M. Maréchal .
C. D. ST.-D.
SEPTEMBRE 1819 .
365
mmmmmmmmmm
EPITRE AU PAPIER (1 ).
VOLTAIRE , dans une lettre à Helvétius , lui trace
les règles de l'Epitre en douze articles : mais c'est principalement
de l'Epitre morale ou philosophique qu'il
entendait parler. Nous n'appliquerons point à celle que
nous annonçons les préceptes que donne l'auteur de la
Henriade. D'ailleurs , l'inspiration , dans quelque genre
que ce soit , sert beaucoup mieux le poëte que toutes
les règles et les préceptes que prescrivent nos Quintiliens
modernes .
L'Epitre au papier est le fruit des loisirs d'une personne
à qui des occupations sérieuses ne permettent pas
toujours de se livrer à son goût pour la poësie ; c'est
un badinage léger et sans prétention , où l'auteur a
laissé courir sa plume sans efforts ; car , dit-il , en
s'adressant au papier :
Rempli pour toi du plus tendre intérêt ,
Depuis long-temps j'avais fait le projet
De te rimer , à mon aise , une épître ;
Mais jusqu'ici je n'en fis que le titre....
Dans ce Paris tout est improvisé ;
Et bien qu'on croie encore au libre arbitre ,
A ce qu'on fait a - t-on bien avisé ?
Fait-on toujours ce qu'on s'est proposé ?
Toi , sans projets , innocent , impassible ,
Prêt à toute heure , à chacun accessible ,
Tu souffres tout ; et tu sers au hasard
Le sentiment comme l'indifférence ,
Les gens d'esprit , les sots et l'opulence ,
Et la misère ......
Brochure in-8. de 16 pages . Prix 75 c. et I fr. franc de
port. Paris , à la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7. , et
chez les Marchands de nouveautés.
366 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur décrit , avec autant d'esprit que de sagacité,
les divers et innombrables emplois que l'on fait du papier
; mais nous lui reprocherons de n'avoir point parlé
du papier noirci par la politique , et surtout par M.
Léon Thiessé qui , depuis trois ans , pèse dans sa balance
les intérêts des Gouvernemens des quatre parties
du monde . Qui ne connaît M. Léon Thiessé , cet
homme qui se dit un des premiers publicistes de la
France ? Il faut l'en croire sur parole ; car M. Léon
Thiessé , comme le Pape , est infaillible. Risum teneatis
amici.
Mais , laissant-là ce M. Léon Thiessé et toute sa
politique , revenons à notre poëte , et faisons connaître
ce qu'on doit attendre de celui qui , en parlant
de la stéréotypie , s'exprime ainsi :
Chez l'imprimeur en stéréotypie ,
Lorsque la forme assemblée avec art ,
Et resserrée en un ferme rempart ,
Présente en bronze une page remplie ;
A cette page il faut donner la vie ,
Et que le bronze à l'instant soit rendu ,
En un seul bloc , sur le métal fondu .
Pour obtenir cettè brûlante empreinte,
Qui va servir et de lit et d'enceinte
Au flot ardent tout prêt à s'épancher ?
Est - ce l'acier que l'on ira chercher ?
Non ; au papier on se livre sans crainte ;
Et c'est toi seul que l'on voit chez Herhan
Comme au biscuit se faire au plomb bouillant .
A rendre les procédés des arts , la poësie est trèssouvent
impuissante ; ici le poëte a vaincu la difficulté
.
Si les bornes du Mercure permettaient de parler avec
plus d'étendue de ce petit poëme , nous aurions multiplié
les citations ; mais en tout il faut s'arrêter . Termi-´
nons cet article par le passage suivant qui donnera
SEPTEMBRE 1819 . 361
une idée aussi complète qu'avantageuse du faire de
l'auteur.
Si tu fais tant ( le papier ) pour le bon éditeur ,
Ne fais - tu rien aussi pour l'imprimeur ?
Dans son local , et quelqu'en soit l'espace ,
C'est toujours toi qu'on voit à chaque place .
Papier en rame , et c'est -là ton début ;
Papier qu'on ouvre et que l'on examine ;
Papier de choix et papier de rebut ;
Papier qu'on porte à la bassine ;
Papier qu'on trempe avec dextérité ;
Papier qu'on pose avec soin sous la presse ;
Papier qu'on lève , imprimé d'un côté ,
Sur l'autre forme avant peu reporté ;
Papier lissé , sous la vís qui le presse
Et du foulage efface la rudesse ;
Papier qui sèche au moyen du cordeau
Qui le reçoit étendu pièce à pièce ;
Papier enfin , qu'au moyen du couteau ,
La jeune fille à bien plier s'empresse :
Papier devant le froid compositeur ,
Devant le prote un tant soit peu docteur ,
Devant celui qui revoit les épreuves ,
Et trouve encore des fautes toutes neuves ,
Papier partout ; et je vois l'ouvrier
Couvrir son chef d'un bonnet de papier.
Ce dernier trait du tableau est charmant. Nous ferous
un reproche à l'anteur , celui d'avoir gardé l'auonyme.
En ce cas , il a voulu faire la contrepartie du
versificateur , d'exigue mémoire , qui laissait tomber
avec à- plòmb son nom sous le plus mince distique.
G. F.
368 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwww wwwwwv. mmm ……
BEAUX - ARTS.
NUMISMATIQUE DU VOYAGE DU JEUNE ANACHARSIS >
ou Médailles des beaux temps de la Grèce. Ouvrage
dédié au Roi , et publié par C.-P. LANDON , Peintre
de S. A. R. Mgr. le Duc de BERRY , Chevalier de la
Légion - d'Honneur , Conservateur des tableaux des
Musées royaux , Correspondant de l'Institut de
France ; accompagné de Descriptions et d'un Essai
sur la science des Médailles , par T.-M. DUMERSAN,
Employé au cabinet des Médailles et Antiques de la
Bibliothèque du Roi ( 1 ) .
LA Grèce et l'Italie out laissé au monde d'illustres
souvenirs. Athènes , dont Rome fut l'émule , porta au
plus haut degré les sciences et les arts , et brilla autant
par ses philosophes et ses artistes que par ses grands
capitaines . Mais les arts ne furent qu'une conquête chez
les Romains ils avaient pris naissance dans la Grêce.
Le savant auteur du Voyageur du jeune Anacharsis
a tracé d'une manière aussi habile qu'ingénieuse l'histoire
de ce pays célèbre on aime à parcourir avec le
jeune voyageur les nombreuses villes de l'Attique ; il
dirige nos pas au sein de la superbe Athènes , et sait
nous communiquer son enthousiasme en nous faisant
assister aux jeux olympiques . Mais la lecture de l'ou-
(1 ) Deux vol. in- 8 . , ornés de go planches en taille -douce.
Prix , 36 fr. , et 72 fr . en papier vélin . Paris , au bureau des
Annales du Musée , quai de Conti , no. 15 , près la Monnaie , et à
la librairie du Mercure, rue Poupée , nº . 7. On ajoute a fr. pour
recevoir l'exemplaire franc de port par la poste.
SEPTEMBRE 1819 . 369
vrage de l'abbé Barthélemy fait encore plus vivement
regretter que les chefs -d'oeuvre d'Apelles et de Phidias
n'existent plus , que le Parthénon soit à demi détruit
par les siècles , et que tant d'autres monumens de l'art
des Grecs , moins heureux que plusieurs belles productions
de leur génie , n'aient pas échappé aux ravages du
temps.
Des monumens d'une haute antiquité nous sont cependant
parvenus intacts ; ce sont les monnaies frappées
dans la Grèce . Elles nous offrent la représentation des
édifices , l'image des dieux devant lesquels se prosternait
chaque peuple ; elles nous apprennent les noms des
princes , des magistrats , et de quelques personnages
qui , par leurs talens ou leurs vertus , ont bien mérité
de leur pays.
Ces monnaies, auxquelles nous avons donné le nom
de médailles , nous présentent l'art depuis son enfance
jusqu'à sa perfection . Ce sont peut être les monumens
les moins counus des gens du monde , et pourtant leur
étude offre un attrait réel à ceux qui sont jaloux de compléter
leur instruction .
Outre l'intérêt historique , les médailles ont encore
l'avantage de fournir aux artistes des modèles d'exécution
. Après tant de progrès dans les arts , nous sommes
fort inférieurs aux anciens dans celui de la gravure en
médailles . Si le monnayage est aujourd'hui perfectionné
, si la fabrique des pièces est régulière , il faut
convenir que les figures out rarement le beau caractère
qui distingue celle des médailles grecques ; et nos graveurs
en ce genre n'ont pas encore atteint la perfection
des Locriens et des Syracusains.
On pourra trouver quelque plaisir à rapprocher de
l'Atlas d'Anacharsis ce recueil numismatique , qui
réunt les médailles de la plupart des villes importantes
où sejourue le jeune voyageur . On y voit le style de
l'art dans les diverses contrées de la Grèce , le goût subissant
les mêmes révolutions que les peuples , variant
comme leur fortune , et marchant avec eux vers la per-
24
370
MERCURE DE FRANCE.
fection à mesure qu'ils atteignent à un plus haut degré
de grandeur et de puissance.
Mais comme la science des medailles , ainsi que toute
autre , a ses élémens , surtout depuis que des hommes
du premier mérite l'ont tirée du chaos où elle fut longtemps
ensevelie , on a pensé qu'il serait utile d'en donner
une idée d'aprés les habiles écrivains auxquels elle
a dû sa splendeur . La description des médailles qui se
rattachent au Voyage d'Anacharsis est précédée d'un
Essai sur la Science des Médailles , qui forme comme
l'introduction et la première partie de l'ouvrage . Cet
Essai contient onze chapitres , qui ont pour objet l'art
monétaire des Grecs , ses inventeurs , le temps où la
monnaie fut établie , la matière , le poids , la valeur ,
la fabrication des anciennes monnaies , leurs diversités
, les types , les inscriptions , etc.
La seconde et principale partie de l'ouvrage contient
les descriptions des médailles , classées dans l'ordre
que Barthélemy a donué à la marche de son Voyage.
Ces articles sont aussi étendus que le comporte le sujet,
et ne laissent rien à désirer pour le complément des dé
tails et l'exactitude des citations. Le premier volume
contient 39 planches , le second 51 , toutes gravées en
taille-douce , et d'une extrême délicatesse de travail.
On a joint , dans le cours de l'ouvrage , des notes de
renvoi aux chapitres et aux pages du Voyage d'Anacharsis
. Ces notes se rapportent aux éditions in - 8 °.
données par Didot le jeune , les plus généralement répandues
et les plus correctes . On trouve à la fin du second
volume la table générale des matières ,
Il a été tiré quelques exemplaires des planches sur
papier velin , format in-4° , pour joindre à l'édition
in-4° . du Voyage d'Anacharsis . Ces 90 planches sont
délivrées sans le texte ; mais elles contiennent les descriptions
des médailles , et l'on y a joint une table
d'indication des chapitres et des pages auxquels se rapportent
les différens sujets . Même prix , 36 fr.
Alfred F...
SEPTEMBRE 1819 . 371
mmmmmmmmm
CHRONIQUE.
DES JOURNALISTES.
Exscreatote . •
( PHEDRE )
la
LE projet de tracer en peu de lignes l'histoire ,
naissance et les progrès de l'aristocratie littéraire , m'avait
long-temps souri à ce préambule de rigueur
devait succéder une briève dissertation sur les moyens
des littérateurs en titre , la sottise des machines et la
bonhomie du public . Mes idées étaient presque toutes
arrêtées je m'étais , suivant l'usage , occupé des détails
avant de les avoir groupés autour d'un plan , et j'avais
esquissé en croquis quelques portraits qui avaient , au
moins , le mérite de la ressemblance . Heureux et fier
de ce premier pas , il ne me manquait guères plus que
le talent de lier les parties , de les rattacher à un tout ,
d'y jeter les épisodes , d'en coordonner l'ensemble et
d'assaisonner mes réflexions de cette malice à la Beaumarchais
, qu'on prend hardiment pour du sel attique ;
mais une loi protectrice m'atteignit dans mon cabinet ;
et , en vertu de la liberté de la presse , il me fut impossible
de me faire imprimer. La diffamation est poursuivie
aujourd'hui comme la calomnie ; or , frapper les
sots et les intrigans , c'était s'exposer à mille procès .
Peu soucieux d'acquérir une réputation aux dépens de
mon repos , et préférant le paisible Faubourg St. - Germain
à l'honneur d'un château-fort, je renonçai à toutes
mes conceptions satiriques , et je ne chevillai que des
épigrammes. Voici toutefois un chapitre que j'ai cru
372
MERCURE DE FRANCE .
pouvoir conserver : le lecteur jugera s'il aurait ou non
gagné à un entier sacrifice .
Les Romains modernes ont deux statues antiques
appelées Pasquin et Marforio . Les plaisans , bons ou
mauvais , sots ou instruits , curieux ou indifférens ,
viennent , chaque jour , inscrire des demandes et des
réponses sur le piedestal des deux statues ; elles contiennent
, assez fréquemment , l'histoire scandaleuse
des cardinaux , des littérateurs , des ministres , du pontife
même , de telle sorte que Pasquin et Marforio, riches
des bévues et de l'esprit d'autrui , passent pour les deux
journalistes de Rome, et ont cet avantage sur les nôtres ,
qu'il ne sont pas les laquais à livrée du pouvoir .
J'ai recueilli un dialogue qu'on me saura peut-être
gré de transcrire : j'en supprime toutes les vérités locales
, pour le rendre directement plus applicable aux
travers du jour.
MARFORIO.
Est-il vrai , Pasquin , que tu veuilles te faire Journaliste
?
PASQUIN.
Pourquoi non ? le métier est si facile !
MARFORIO.
D'accord ; mais est- ce aussi honorable !
!
PASQUIN.
Eh ! Carino quel jargon parles- tu là ? Honorable ,
tu deviens inintelligible .
MARFORIO .
Il se forme, le voisin, il se forme : c'est déjà s'exprimer
en Publiciste .
PASQUIN .
J'ai reçu mes instructions .
MARFORIO .
Convenons de nos faits. Un Journaliste doit parler
politique : possèdes-tu cette science ?
SEPTEMBRE 1819. 373
t
PASQUIN.
Pas trop mais tant d'auteurs ont écrit là -dessus sans
y concevoir davantage ( 1 ) ?
MARFORIO.
Tu es sans doute plus fort en littérature ....
PASQUIN.
Assai, dolce mio , assai : j'ai su lire et écrire .
MARFORIO.
C'est beaucoup : tes articles ne blesseront pas la langue
, mais le bon sens ?
PASQUIN.
Oh ! le bon sens d'un Journaliste ! sans avoir lu un
ouvrage ni vu représenter une pièce de théâtre , je
trouverai tout détestable , et je ne me tromperai pas
souvent.
MARFORIO.
Les auteurs se fâcheront ; tu connais le
tabile !
PASQUIN.
Leur colère n'a jamais tué personne.
MARFORIO .
genus irri-
Ils sont en fonds ; ils t'accableront d'injures .
PASQUIN.
Bénéfice net ; on me lira .
MARFORIO .
Tu mourras sous leur bâton .
PASQUIN.
Piano , pianissimo , doux ami ; passe pour quelques
coups de gaule et des égratiguures ; on ne tue pas impunément
un homme en Italie .
( 1 ) On trouve chez Lenormand , libraire , les Mélanges de politique
de M. le vicomte de Châteaubriand,
374 MERCURE DE FRANCE .
MARFORIO.
Le public se moquera de toi.
PASQUIN.
Mais il paiera mes articles , voilà l'essentiel .
MARFORIO .
Et tu crois en conscience ......
PASQUIN .
Halte là , voisin ; ce mot est biffé de mon dictionnaire
; je suis intéressé , c'est le bon ton ; mais être
conscientieux ! Fi donc ! Il n'y a plus de bourgeoisie.
Misérable !
MARFORIO.
PASQUIN .
Pauvre sot ! crois-tu qu'on cesse facilement d'être
Picaros ? Avant d'être probe , il faut qu'un journaliste
vive.
MARFORIO .
Je n'en vois pas la nécessité.
PASQUIN.
Des épigrammes ! bravo ! je te charge du feuilleton .
MARFORIO.
Oh ! j'en suis incapable.
PASQUIN.
Grapiller par- ci , par - là nos grands maîtres , mordre
à belles dents l'homme de mérite , vanter les sots , pren.
dre une couleur et s'y tenir tant qu'elle est à la mode
ne voilà -t- il pas quelque chose de diabolique ?
MARFORIO.
Tu en parles à ton aise ....
PASQUIN .
Allons , c'est décidé ; tu t'adjoins à moi.
MARFORIO .
#
Te chargeras -tu de mes sottises ?
?
SEPTEMBRE 1819. 375
PASQUIN .
Nou pas ; non compte serait trop fort ; mais déguise
ton nom sous une initiale : prends un X , un C , un E ,
tu voudras .
ce
que
MARFORIO .
PASQUIN .
Je serai reconnu .....
Qu'importe ? Un bon désaveu , et te voilà baptisé.
MARFORIO .
Il a répouse à tout. Mais , dis , quelle sera notre
couleur ?
PASQUIN.
La moins courue ; opposition au siècle , opposition
au siècle ; je ne connais que cela pour réussir.
MARFORIO .
Si ce n'est pas mon opinion ?
PASQUIN.
Est-ce qu'un journaliste doit se mêler d'en avoir une ?
On écrivasse , on ment , on injurie , on est conspué , et
l'on fait fortune ; voilà l'homme et le métier .
Par égard , plus que par crainte, j'abrège de beaucoup
ce dialogue . Des journalistes , qui ne sont pas tout-àfait
le public , et de qui dépend cependant le sort de cet
ouvrage, pourraient bien me rendre guerre pour guerre,
et il m'importe fort que mon libraire ne soit pas réduit
à l'hôpital . Je n'ajouterai qu'un mot , et j'ose espérer
qu'il ne sera pas déplacé.
Dans un bureau de journal , comme à la Bourse , il
est un jeu de hausse et de baisse ; tel rédacteur spécule
sur les résultats , tel autre sur les coups de bâton ; ou
désire une louange de certain confrère , on en craint
une de certain autre , tout cela dépend des circonstances
; mais comme je n'ai point en idée de considérer
le journaliste en tant que littérateur , car il devient alors
estimable , je me hâte de l'examiner en tant que chef
de parti .
376 MERCURE DE FRANCE .
Chef de parti ! c'est beaucoup , ne manquera-t-on
pas de dire : Dans le temps où deux Feuilles périodiques
suffisaient à la France . Je conçois que mon expression
eût été exagérée , mais je lis le Conservateur , et je persiste
dans mon opinion . Il est un art de persuader que
je crois essentiel aux charlatans qui se mêlent d'écrire :
il faut tailler sa plume suivant les différens sujets qu'on
traite ; se dire le sage d'Horace , que les débris du
monde frapperaient sans ébranler , et amener insensiblement
, en filant le crescendo , amener le lecteur à la
nuance qu'on veut prendre ; c'est là le secret , et une
transition brusque dégoûterait le public qui paie les
abonnemens pour être caressé dans ses opinions de préférence
ou de commande . Quelques êtres privilégiés
persistent dans leur première couleur : ils sont rares et
dignes d'estime ; mais ce que j'éviterais soigneusement
, si jamais j'avais le talent et le malheur de m'ériger
en écrivaiu politique , ce serait de siéger au côté
gauche de la Chambre, d'avoir une action dans le Courrier
, et de dénigrer sans façon les ministres en petits
comité ; non que j'interdise à personne le droit d'avoir
un intérêt , mais par ce que je crois tout permis , hors
de ne pas conserver les apparences. Beaumarchais avait
eu tort de ne pas généraliser sa maxime dans la bouche
de la vertueuse et lascive Marceline ; la même voix qui
crie aux femmes d'être considérées , doit aussi se faire
entendre aux publicistes , et leur dire : Ayez des talens,
si vous pouvez ; à défaut , pillez à tort et à travers ,
faites , en style de Figaro , des homélies sur la croix
vermoulue des solitudes , travestissez la Feuille villageoise
de Cérutti , et ajustez la constitution aux principes
monarchiques de Dagobert , l'on vous achettera
à prix d'or ; mais ne changez qu'imperceptiblement
d'opinion ; souple caméléon ne réfléchissez pas à la fois
deux couleurs ; ne soyez pas un prisme , ou tout est
perda .
On a souvent comparé les journalistes à nos filles de
joie; il est vrai que , comme celles-ci , ils appartiennent
SEPTEMBRE 1819. 377
au premier venu , et , pour tromper le dernier arrivant ,
ne font que changer de toilette ; mais je ne crois pas
à une complète similitude. Dans la grande armée des
Anitus en crédit , il n'existe pas au moins de jalousie
de métier ; on écrit plus ou moins mal , c'est une vétille ;
les Feuilles périodiques sont comme celles de la Sybille ,
ludibria ventis : qu'elles soient claires , obscures , vraies ,
fausses , sottes , spirituelles , elles sont débitées , et les
Verdelins subalternes conviennent entr'eux des injures
qu'ils vomiront les uns contre les autres , tandis que les
Frérous titrés dînent ensemble , et spéculent sur leur
couleur. Ainsi va le monde , et sans avoir eu comme
Babouc et saint Jean , l'honneur d'une vision , je ne suis
pas assez fou pour vouloir le corriger.
Voltaire qui avait ses raisons pour ne pas aimer les
Anitus ses comtemporains , a tracé leur portrait en
termes assez cavaliers : « C'est le plus impudent coquin
des trois royaumes , dit-il, en parlant de l'un d'eux , nos
dogues mordent par instinct de courage ; il mord par
instinct de bassesse. » Cette défiinition a vieilli ; les
Frérons d'aujourd'hui ne sont plus littéraires : un
feuilleton par semaine suffit pour les mélodrames et
les comédies papillotées des auteurs à réputation ; le
reste est prêté à des intérêts majeurs . Sentinelles
avancées , les journalistes s'obligent à donner le cri
d'alarme ; ils sont chargés de reconnaître les patrouilles
, de surveiller les postes , d'engager les escarmouches
, perinis à eux de jeter les armes après la
perte de la bataille : selon la bannière sous laquelle ils
s'enrôlent ; ils s'obligent à prouver que M. B. C. est
un sot , ou que M. de C. est un grand homme ; ils se
parent respectivement des insultes qu'on leur prodigue
, se font une morale à eux ; et , sous la protection
immédiate du même censeur , se livrent à des
divergences de principes , dont ils ne sont point comptables
, parce que la veille n'est pas le lendemain . Après
le métier de Polichinelle , celui de journaliste est le
plus honorable ; facile en ce sens que , semblable à
378
MERCURE DE FRANCE .
l'âne de la Fable , il suffit au rédacteur d'avoir une voix
de Stentor pour faire tomber les fuyards dans les piéges
du lion ; il a pourtant aussi ses dangers . Ceux qui s'y
livrent , sont comme ces espions dont se servent les
généraux habiles , mais qu'on est convenu de laisser
pendre en cas de surprise. Le grand point est douc
de ne pas se laisser cheoir , et , pour cela , une cocarde
à deux faces est le plus sûr paratonnerre ; demandez à
messieurs tels et tels combien de fois ils l'ont retournée !
F. R.
Chroniques de la Tribu Momusienne. Première livraison.
Du jour de sa fondation au 6 août 1819 ,
inclusivement.
L'ARCHIVISTE de l'Olympe rapporte , tome 8 de ses
Mélanges , page 24 et suivantes , que Momus , las des
lambris dorés et du quant-à-moi , vint chercher sur terre
des êtres un peu moins roques , et d'allures plus joyeuses
que le seigneur Jupin .
les
Il descendit tout droit à Paris , non loin du Palais-
Royal. Je l'aurais gagé : tous les étrangers commencent
par-là le tour du monde. Il eut bientôt trouvé ce qu'il
cherchait. Le Voltaire de la cuisine le reçut à bras ouverts
; vingt apôtres pleins de ferveur composèrent sa
garde , sa cour , son sacerdoce ; et les Barba ,
Eymery , les Arthus- Bertrand , coriphées des libraires
aimables , publièrent à l'envi les saillies et les couplets
du grand - prêtre , de la malice et de la gaîté . Dieu sait
sa joie ! Ce fut au point qu'un jour nos refrains firent
pouffer de rire M. l'entrepreneur des pompes funèbres ,
lequel traversait la rue de Richelieu , pour se rendre à
Saint-Roch . Mais l'affreuse mort , au sec et froid squelette...
Paix ! il dort ce rubicond nourricier de la tribu
momusienne.
Rarement une seconde condition vaut la première :
aussi vit- ou les momusiens plus tristes , au bout de six
mois , que ne l'étaient naguère ces précieuses chèvres
SEPTEMBRE 1819 . 379
du Thibet , que M. Ternaux a si heureusement transplantées
en France .
les
Décidément , nous n'aurons plus d'accointence avec
parvenus .
Enfermez ensemble Barême et Lattaignant , le dernier
ne tardera pas à mourir du spléen . Nous étions
déjà étiques au deuxième degré , lorsque les ombres de
Lafare , de Chaulieu , etc. , nous appelèrent chez le
successeur aimable de Bancelin , sous les voûtes de
l'ancien Caveau . La gaîté revenait avec l'embonpoint.
Malheureusement un goutteux avait calculé les distances
; et , par amitié pour lui , nous cherchâmes un autre
temple. Jugez de nos transports ! sur les degrés de celui
qu'il a érigé à notre oncle Čomus , nous rencontrons un
archevêque gros , gras , enluminé , lequel croquait délicieusement
un couplet bachique. Et vite , on dételle ,
on entre ; et curé , diacres , sous-diacres , sacristains ,
chantres et bedeau , tout s'émoustille. Les fleurs couvrent
le parquet et l'autel , les lyres sont accordées ;
Dusaulchoy agite le grelot magique et sacré ; lui , de
Rougemont , Brasier , Moreau , Francis préludent ; nos
voix se mêlent à leurs voix , leurs gestes guident les
nôtres . Lelu chante à son tour , et son disciple d'Epicure
reparaît le front orné d'une rose nouvelle : on prend
d'autres notes sur les Petites- Affiches , de Frédéric de
Courcy. Le consistoire applaudit à l'avis de Ledoux ,
plaint le pauvre Carmouche ( nouvel initié ) des fourberies
de la Petite SAGE-Femme , et ne craint pas d'appuyer
, auprès de MM. les députés , la Pétition des
Dames françaises , présentée en leur nom , avec de
nouveaux développemens , par un certain Félix , qui ,
sans doute , n'oubliera pas de réclamer ses honoraires .
Je ne vous parle pas des libations , vous savez que
les chausons vont mal sans cela . Je ne dis rien non plus
ni de la qualité , ni de la profusion des mets et des vins ;
c'est assez en faire l'éloge , que de vous assurer qu'il a
fallu qu'on nous arrachât de la sacristie . Je n'ajouterai
même pas un mot sur le compte de notre amphytrion ;
380 MERCURE DE FRANCE .
mais mon voisin pourra vous dire qu'entre des vivans
tels que nous , M. LEMELE , l'hilariforme , l'hilarifère
LEMELE ( 1 ) , ne se souvient jamais de son titre de restaurateur
, que pour crier à chaque instant à ses gar-
Cons : Qu'on apporte du vin ! Pends - toi donc , aimable
fou ; pends-toi , brave C. de St. -D.; nous avons ri au
Caveau moderne , et tu n'y étais pas !
-
Que des hommes habitués à tourner en ridicule
les plus saines institutions , à regarder comme inutiles
ce qui n'a pas leur approbation ou ne flatte pas leurs
intérêts , se permettent d'insulter en public tout ce qui
respire la sagesse et l'humanité , je ne m'en étonnerai
pas ; mais qu'un instituteur , placé sous la sauve- garde
des lois et du gouvernement , ose couvrir de mépris ce
que ces lois et ce gouvernement protégent , c'est ce que
je regarderai toujours comme un abus susceptible d'attirer
l'attention et la sévérité des magistrats.
M. Liotard peut faire jouer la comédie dans le séminaire
qu'il dirige , je ne m'y oppose pas la plupart de
ses élèves sont , dit-on , destinés à alimenter les pieuses
croisades qui parcourent la France en ce moment , et
il fait bien de les y préparer d'une manière convenable ;
mais je ne pense pas qu'il lui soit permis de jouer , sur
son théâtre , la méthode de l'enseignement mutuel , que
la veille même , on citait avec honneur au sein de l'institut
, et devant cette commission qui , le lendemain ,
l'abandonnait à la discrétion d'une troupe de séminaristes
, présidée , à ce que je crois , par monseigneur
l'archevêque de Paris .
les
C'est donc en présence de cette docte assemblée , sous
tentures de damas rouge , figurant assez bien un
théâtre , que nous avons vu M. de Craquignac , gascon
s'il en fut , rossant à chaque instant son valet , pour lui
inculquer les principes de la nouvelle méthode . Pendant >
le cours de la représentation , les trépiguemens et les
(1) Passage Montesquieu , Cloitre St ,-Honoré,
SEPTEMBRE 1819 .
381
cris de joie des assistans m'ont prouvé que lafoi n'était
pas encore perdue en France , puisqu'il se trouvait encore
des âmes disposées à repousser toutes les inventions
diaboliques par lesquelles , depuis quelque temps ,
un roi sage et prudent voulait nous conduire à la félicité
.
-Le siècle dernier , et le nôtre principalement , ont
vu paraître plusieurs femmes qui , par leurs travaux ,
se sont placées au rang des hommes les plus distingués .
Les Sévigné, les Staël ( 1 ) , les Riccoboni, les Genlis , les
de Beaunoir, ont prouvé que , dans le style épistolaire ,
les romans , le théâtre , les femmes pouvaient disputer
avec raison la palme du talent et de l'éloquence. Aucune
, jusqu'à ce jour , n'avait osé aborder la morale ,
ce sujet leur semblait trop sérieux ; mais une jeune
femme , douée de toutes les qualités du coeur et de l'esprit
, cachant son aimable visage sous les traits ridés de
la vieillesse , a voulu prouver que La Bruyère ne resterait
pas sans successeur . C'est sous le nom Louise Ernoult
que madame B ...... a publié , dans l'Observateur
des Modes, une galerie morale , écrite avec autant de
finesse que
de légèreté. La peinture de nos travers et
de nos vices y est faite avec grâce , et surtout avec une
vérité qui annonce un esprit profond , et une habitude
d'observation rare chez une jolie femme, entourée presque
toujours d'une foule d'adorateurs. L'ouvrage de
madame B...... se recommande assez par lui -même ,
sans qu'il soit nécessaire de joindre nos éloges à ceux
que lui adresse le public. Le seul regret que je puisse
éprouver en ce moment , c'est de ne pouvoir la nomet
déchirer le voile qui la couvre. Mais madame
B...... a pris pour devise : Talent et modestie.
mer ,
-
Des lettres du Port - au -Prince annoncent , sans en
pouvoir douter , que M. Billaud - Varennes y est mort
d'une maladie de langueur.
(1) Voyez l'Esprit de madame de Staël, 2. vol . in - 8 . Paris , à
la librairie du Mercure , rue Poupée , nº . 7.
382 MERCURE DE FRANCE .
wwwwww
SPECTACLES.
Les débuts se suivent toujours avec activité aux
Français. Madame Paradol , l'idole du jour , tâche de
s'emparer du sceptre tragique . Qu'elle n'écoute pas la
foule d'adorateurs qui l'entourent , c'est le meilleur
conseil que je puisse lui donner : un sot ami est souvent
plus nuisible qu'un ennemi . On a comblé d'éloges madame
Paradol , et on ne lui a pas donné un seul avis .
Tout était pour elle ; et lorsque dans ses essais elle
montrait quelqu'étincelle de talent , de suite on en concluait
qu'elle serait le plus ferme soutien de la Comédie-
Française . Je ne prétends pas dire par- là qu'elle n'a pas
ce qu'il faut pour réussir , bien au contraire ; mais justement
par l'intérêt que je lui porte , par l'intérêt que je
porte aussi à la prospérité du théâtre , je l'engagerai à
se modérer , à ne pas s'abandonner aussi facilement à
des impulsions fausses , à étudier davantage ses rôles ,
et à ne pas faire consister le talent dans la mémoire ,
qui n'est qu'un accessoire nécessaire , j'en conviens ,
mais qu'il ne faut pas regarder comme remplaçant dans
une actrice beaucoup d'autres qualités essentielles .
Doué d'un physique agréable , d'un bel organe ,
M. Déricourt n'a pas obtenu de succès dans ses débuts .
Je dirais même que l'accueil qu'on lui a fait a montré
souvent trop de sévérité dans le parterre. Mais que
faire , lorsque tout le monde n'est plus occupé que de
la nouvelle débutante ? le plus sage est de ne pas lutter
contre le torrent , et d'attendre la fin de l'orage . M. Nanteuil
, dont on a déjà parlé avec avantage , succédera à
M. Déricourt.
-
– L'état des travaux de la salle de l'Odéon , permet de
penser que cette succursale du Théâtre- Français , sera
bientôt ouverte au public. On ne peut se faire une idée
SEPLEMBRE 1819. 383
de la beauté de la décoration , et de la symétrie qui
règne dans la salle . Le plafond est orné des figures des
douze grands dieux de la fable , ayant sous leurs pieds
les attributs de leur puissance . La loge du Roi , placée
au milieu , en face du théâtre , présente l'aspect le plus
imposant ; c'est une espèce de portique soutenu par
deux énormes cariatides, surmonté des armes de France,
et qui sera tendu de riches draperies . Les loges et les
galeries , plus avancées et plus spacieuses , sont construites
de manière qu'on peut voir de tous les points de
la salle . Le foyer , qui auparavant n'existait qu'au premier
étage , en a maintenant deux : son plafond est aussi
orné de peintures et de fresques ; une rampe circulaire,
placée au second étage , permet de voir jusqu'en - bas ,
et en même temps de se rendre , par trois portes , sur la
terrasse qui domine la place de l'Odéon . Tous les genres
d'embellissemens y sont accumulés , en même temps que
toutes les plus grandes sûretés . Des réservoirs ont été
placés de tous côtés ; et en cas de dangers , un rideau
de fer , d'une nouvelle invention , préservera de toute
atteinte la partie qui ne serait pas encore attaquée par
la flamme . Malgré l'inconvénient que présente le gaz
hydrogène , il paraît que la salle sera éclairée de cette
manière.
Depuis notre dernier Numéro , mademoiselle
Fitzelier , qui a remporté le prix de déclamation au
Conservatoire , et dont je me plais à suivre les progrès ,
a joué , sur un théâtre particulier , le rôle de Chérubin
dans le Mariage de Figaro . Quoique cette pièce ne fût
pas très -bien montée , cette jeune actrice n'en a pas
moins été vivement applaudie. On a remarqué en elle
une souplesse de talent qui fait concevoir les plus flatteuses
espérances. Tendre dans les endroits qui exigent
du sentiment , spirituelle et mordante dans ceux qui
demandent de la finesse et de la légèreté . Elle a tour à
tour excité la tristesse ou la gaîté , sans gêne , sans embarras
, parce qu'elle prend la nature pour guide , et
qu'avec elle on ne se trompe jamais.
384 MERCURE DE FRANCE. '
Si l'on doit juger de la bonté d'une pièce par l'affluence
du monde qui se presse à la porte d'un théâtre ,
celle de M. Pixerécourt , jouée hier soir à la Porte-.
Saint-Martin , devait être excellente . Cependant le public
a été trompé dans son attente . Les Chefs Ecossais
ne sont presqu'autre chose que le Wallace de l'Opéra-
Comique , orné de phrases mélodramatiques , de déccrations
magnifiques , et de danses exécutées avec la
plus grande précision . Je l'avoue avec peine , mais le
génie qui enfanta les Ruines de Babylone , le Chien de
Montargis , et tant d'autres merveilles , commence à.
s'épuiser. M. Guilbert n'est plus créateur , il se contente
maintenant de ranimer les vieilles idées de ses confrères ,
pour en faire de soi -disant pièces nouvelles ; et malgré
les cent représentatious de la Fille de l'Exilé , et les
cent autres qui attendent sans doute les Chefs Ecossais,
nous serous forcés de couvenir que la carrière du théâtre
ne peut plus lui offrir des triomphes . Chaque chose a
son temps pendant vingt années il occupa les cent
bouches de la Renommée. Qu'il se repose maintenant ,
et laisse aux jeunes littérateurs qui se sont malheureusement
engagés dans cette route , les moyens de la parcourir
à leur tour.
Je dois faire ici la part des acteurs . Philippe a été
très-bien dans son rôle. Il va se retirer , dit-on ; c'est
une perte que la Porte Saint-Martin ne réparera pas facilement.
Defresne , Pierson out mérité de vifs applaudissemens
. Quant à la danse , c'était Hullin , mademoiselle
Zélie Mollard et Pierson , qui composaient le ballet.
Je laisse à penser si l'on a été satisfait .
En définitif, l'administration a fait trop de dépenses
pour que le public ne lui en tienne pas compte ; aussi le
verrons - nous aller en foule admirer la belle décoration
que M. Alin n'a pas dédaigné de faire exécuter aux
boulevards.
CH. D'ARGÉ .
MERCURE
wwwmmmmmmmmmmmmmmn wwwwwwwm⌁im
DE FRANCE ;
Journal
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres.
Vires acquirit eundo.
POÉSIE .
ODE SACRÉE ,
TIRÉE
DES PROPHETIES DE NAHUM,
CONTRE NINIVE ( 1) ;
Le Seigneur , juge inexorable ,
Le Seigneur est un Dieu jaloux :
Malheur , malheur au front coupable
Qu'il a marqué de son courroux !
( 1 ) Cette Ode fait partie d'un Recueil de poésies sacrées qui
paraîtra le 1er janvier 1820.
25
386 MERCURE DE FRANCE.
/1.
Autant est forte sa puissance ,
Autant est grande sa vengeance ,
Quand de son coeur il nous bannit .
Long- temps sa justice diffère ,
Et c'est le pardon qu'il préfère ,
Mais tremblez alors qu'il punit.
Que ne peut sa juste furie ?
Dans trois doigts il tient l'univers ;
Il soufle la mer est tarie ,
Les monts , les vallons se confondent ,
Les plus vastes rochers se fondent ,
Devant le courroux de ses feux.
Qu'importent toutes vos puissances !
Vous tomberez sous ses vengeances ,
Plus promptes que l'autan fougueux
Frémis , déplorable Ninive !
Qui , dans ta longue impiété ,
T'es assise , infâme convive
Au festin de l'iniquité.
Que devient l'antre de tes crimes ,
Où tant d'innocentes victimes
S'élevaient en affreux monceaux ;
Où l'or des villes saccagées ,
Le sang des tribus égorgées
Rassasiaient tes lionceaux ?
J'entends les fouets qui retentissent ;
Tremble ! j'entends le bruit des chars ,
Et les bouillans coursiers hennissent ,
Et l'orage vole au rempart.
Dieux ! tous les glaives étincellent ,
De larges flots de sang ruissellent ,
Le carnage n'a point de fin .
Frappant sur toi , frappant sans cesse ,
La Mort à tes dépens s'engraisse ,
Sans pouvoir assouvir sa faim.
Pourquoi t'es- tu prostituée
Au riche comme à l'indigent
SEPTEMBRE 1819 .
387
Dans une couche habituée
A se vendre au plus vil argent ?
Pourquoi , lascive courtisane !
Sans pudeur , au regard profane
Montrer tes vices séducteurs ;
Et , te couvrant de sacriléges ,
Par d'impuniques sortiléges
Enchaîner tes adorateurs ?
,
<< C'est moi , dit le Dieu formidable ;
Je veux t'accabler de tourmens
Je veux que ma main implacable
Déchire tous tes vêtemens.
Sur ton lit long - temps adultère ,
Que , t'insultant , toute la terre
T'arrache un antique respect ;
Que la débauche qui te vante ,
Le front livide d'épouvante ,
Recule et fuie à ton aspect . »
Tu t'écriais , dans ta détresse
« Guerriers ! volez à mon secours ;
Du monde je suis la maîtresse ;
Sauvez , et mon sceptre et mes jours .
Voilà que de rage enflammée ,
Tout à coup une immense armée
S'élance , couverte d'acier :
Ils poussent d'affreux cris ensemble ,
Comme l'ivresse qui rassemble
Le délire d'un peuple entier .
Les bataillons qui se confondent ,
Frappent leurs pavois flamboyans ;
Les chars qui se heurtent et grondent ,
Roulent des essieux foudroyans.
Voyez ces troupes menaçantes :
Leurs yeux sont des lampes ardentes ,
Leur bras est un foudre assassin ;
Et la terre , d'un bruit terrible ,
Frémit , sous leur moi - son horrible ,
Qui se hérisse sur son sein.
388
MERCURE DE FRANCE .
Ninive , tu vois tes murailles
De fer ceintes de toutes parts ;
Et , sans craindre tes funérailles ,
Tu sommeilles sur tes remparts.
Au sein d'une affreuse tempête ,
Tel un rocher , dressant sa tête ,
Insulte le ciel irrité ;
Sur sa large base il repose ,
Et , ferme , à tous les vents oppose
Son immense immobilité.
Sais-tu qui doit briser tes portes
Est-ce le tranchant de l'acier ,
Et le sang de tant de cohortes ,
Et les coups tonnans du bélier ?
Non c'est de Dieu la juste haine ;
C'est elle qui gonfle et déchaîne
Du Tigre les flots écumans :
Leur fureur mugit , frappe et roule ,
Et ton rempart entier s'écroule ,
Dévoré dans ses fondemens.
Partout l'onde en courroux s'élance :
Tu n'es plus qu'une mer sans port ,
Où s'engloutit ton opulence.
Où ne surnage que la Mort.
Tu te débats , mais Dieu se venge ,
Il plonge ton front dans la fange ,
Et son bras s'acharne sur toi.
En vain , dans ta chute profonde ,
Tu t'écriais , du fond de l'onde :
z- moi ! »
<< Volez au combat , sauvez - 1
Vainqueurs , dévorez sa richesse ,
Exterminez tous ses honneurs ,
Et ne laissez à sa détresse
Que le désespoir et les pleurs ,
Traînez , dans de viles entraves ,
Tous ses guerriers , troupeaux d'esclaves ,
;
SEPTEMBRE 1819 . 389
Loin , loin de leur natal séjour ;
Et que leurs épouses captives ,
Comme des colombes plaintives
Gémissent la nuit et le jour .
A l'aspect de tes grands désastres ,
O Ninive ! le voyageur
Du Dieu qui maîtrise les astres
Reconnaîtra le bras vengeur ;
Et voyant ton cadavre immonde
Croupir , dernier rebut de l'onde ,
Dans la fange et dans les roseaux
Il rappellera tes parjures ,
Et dira , t'accablant d'injures :
<< Ninive a mérité ses maux ! »
?
C.-L. MOLLEVAUT ,
Membre de l'Institut Royal de France .
LES ROTURIERS.
CHANSON HISTORIQUE .
AIR : Mon système est d'aimer le bon vin ,
ou de la contredanse du Diable à quatre ,
ou de Pierre et Pierrette ( de M. Désaugiers. )
La roture est digne de mépris ,
La naissance
Donne la science ;
Quand on est né duc , comte ou marquis
On sait tout sans avoir rien appris.
Le Pinde obéit aux lois d'Horace,
Jusqu'à nous sa gloire a tout franchi ;
Faut- il que le maître du Parnasse .
Ait reçu le jour d'un affranchi !
La roture , etc.
390
MERCURE
DE FRANCE,
1
Avec chagrin je vois dans Athènes
Un orateur illustrer son nom ,
Quelle honte d'être un Démosthènes ,
Quand on a pour père un forgeron !
La roture , etc.
Virgile trace ses Géorgiques ,
A quoi le ciel va-t-il donc songer
D'enrichir de talens poétiques
Qui ? le fils d'un pauvre boulanger!
La roture , etc.
Depuis trois mille ans on cite Homère
En vain , moi , j'en cherche la raison ,
On ne sait pas quel était son père ,
Peut-il être de bonne maison ?
La roture , etc.
Toujours vrai , toujours inimitable
Et donnant ses leçons à propos ,
Esope est le prince de la fable ,
Fils d'esclave , il portait des fagots !
La roture , etc.
De Piron j'admire le génie
Mais quel malheur ! grands dieux est le sien ,
Le gaillard fit la Métromanie
Et son père était un pharmacien !
La roture , etc.
L'auteur d'Emile écrit en silence ,
Son talent a droit de m'affliger ,
Eh quoi ! c'est le dieu de l'éloquence
Et son père était un horloger !
La roture , etc.
Il est vrai que le divin Molière
Lu partout , connu du monde entier ,
Par méprise reçut la lumière
Dans la boutique d'un tapissier.
La roture , etc.
SEPTEMBRE 1819 . 391
'Rollin charme , il instruit la jeunesse
Plus d'un maître fut son écolier ,
Du bon Rollin , plaignons la bassesse
N'est-il pas le fils d'un coutelier !
La roture , etc.
Tout couvert de palmes immortelles
Fléchier tonne , épouvante les rois ,
Mais son père faisait des chandelles ,
Peut-on voir un talent plus bourgeois ?
La roture , etc.
Voyez dans les champs de la vaillance
Comme Chevert se couvre d'honneur ,
S'il triomphe et s'il sauve la France
Il n'en est pas moins fils d'un tailleur.
La roture , etc.
Bois , Quinault , dans l'onde aganippide
A ta couronne , ajoute un fleuron ,
" Je sais fort bien que tu fis Armide
Mais rougis, n'es-tu pas né mitron ?
La roture , etc.
Un poëte d'un talent immense ,
Rousseau qui dans l'ode est le premier
Eh bien! n'a-t-il pas l'impertinence
De naître le fils d'un cordonnier ?
La roture , etc ,
Mais j'aperçois l'étonnant Voltaire
Combien de lauriers chargent son front,
Et c'est dans l'étude d'un notaire
Qu'il s'élance sur le double mont !
La roture est digne de mépris ,
La naissance
Donne la science ,
Quand on est né duc , comte ou marquis
On sait tout sans avoir rien appris.
Far un Convive du Caveau moderne .
392
MERCURE
DE FRANCE
.
འཨ་ ཨཿག
L'INFIDÈLE PAR AMOUR.
A mademoiselle ADELE DE MEYLAN.
NON , je ne veux plus vous aimer ;
Vous êtes jeune , aimable , belle,
Votre coeur est tendre et fidèle
Mais je ne veux plus vous aimer .
Vous avez tout ce qu'il faut pour charmer ;
Esprit , talens , doux caractère ,
Divine voix , danse légère ,
Mais je ne dois plus vous aimer.
Pourquoi donc ne plus vous aimer ?
Le feu brûlant qui me dévore ,
Par le bonheur , doublant encore ,
Finirait par nous consumer .
R. DE B,
LA ROSE .
Imitation de l'anglais .
DANS un bosquet délicieux
Un rose s'offre à mes yeux ;
Pour contempler l'éclat que son orgueil étale,
J'approche doucement
Et vois avec étonnement
Une goutte de pluie attachée au pétale .
Quoi l'aquilon a pu dans ses tristes fureurs ,
Contre la tête armer les noirs orages ,
L'aurore dans ton sein a versé quelques pleurs.
Ou plutôt d'une mère aimable et douce image ,
Ainsi que Philomèle à la fin d'un beau jour,
S'en va redemandant aux échos du bocage
SEPTEMBRE 1819. 393
Les doux objets de son amour ;
Ainşi dans ta douleur muette ,
De l'amour maternel j'admire les effets ,
Et crois te voir pleurer malheureuse et discrète ,
Le bouton que tu chérissais .
Mais des destins encore affrontant la furie ,
Tu peux braver son inutile effort ,
Qui n'envierait ton heureux sort ?
Je cours te déposer sur le sein de Sylvie .
CHARADE.
MON premier de la pureté
Est toujours la vivante image ;
Mon second est la qualité
Qui rend femme aimable à tout âge ;
Et mon tout est une cité
Qu'on trouve sur les bords du Tage.
couve
ENIGME.
D'un père destructeur je reçois la naissance ;
Nous ne pouvons l'un sans l'autre exister .
S'il est caché , je lui donne connaissance ;
Et quand on s'en approche , on cherche à m'éviter.
Ni Dieu ni moi n'éprouvons sa puissance
Pour tout le reste elle est à redouter.
LOGOGRIPHE.
PLEIN d'effroi pour mon tout , épris de ma moitié ,
L'homme pleure sur l'un , et pour l'autre soupire :
S'il n'entrevoit que l'un , il est désespéré ;
S'il est maître de l'autre , il a ce qu'il désire .
394
MERCURE
DE FRANCE
.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE
Insérés dans ledernier Numéro, qui aparu le mercredi 87bre . 1819 .
Le mot de la Charade est PLAIDEUR ,
Celui de l'Enigme est EvE ,
Et celui celui du Logogriphe est FAON, dans lequel on
trouve fa.
mmmmm
SCIENCES.
ww
n'a
DES AEROSTATS .
DANS tous les temps les hommes ont cherché à sortir
du cadre étroit dans lequel la nature les avait placés.
Jetés sur la terre , par une puissance supérieure , pour
accomplir leurs destinées , il semble que la continuelle
inquiétude qui agite leurs âmes , que cette tendance à
s'élever dans des régions supérieures , soient une preuve
de leur origine céleste . Créé roi de la nature , l'homme
pas mis de bornes à son ambition . Son adresse , son
courage , l'ont fait triompher tour à tour de la fureur
des vagues et de la férocité des animaux. Doué d'une
intelligence divine , il a couçu et exécuté les plus sublimes
projets ; les inventions les plus merveilleuses out
été le fruit de ses réflexions et de ses veilles . Les arts ,
les sciences , lui ont du leur naissance , leurs progrès ,
leur perfection ; et au milieu de ses succès , jaloux de
connaître et de découvrir encore , il s'occupait à frayer
une route à travers des sentiers inconnus .
A sa naissance , faible enfant de la terre , il n'osait
SEPTEMBRE 1819 . 395
abandonner sa mère et sa bienfaitrice . Mais , peu à peu ,
son audace croissant avec l'âge , il s'élança dans un frèle
esquifsur la surface des eaux. A l'aide d'une voile et de
rames légères , il alla saluer des terres inconnues ; bientôt
l'intérêt prenant dans son âme la place de l'admiration
, il brava les plus grands dangers pour courir aux
extrémités du monde chercher des richesses inutiles ,
et qu'il payait le plus souvent de sa vie , suite inévitable
de l'avarice et de la cupidité . La guerre vint répaudre
ses fléaux sur les premiers humains ; le besoin de se
défendre les força de creuser le sein de la terre , et d'en
tirer des métaux propres à forger des armes meurtrières
. Le coursier , jusqu'alors indompté , souffrit le
mors et le joug ; partageant l'humeur guerrière de son
maître , il s'élança sur ses ennemis , heunissant de
colère et d'orgueil . En un mot , l'homme exalté par une
foule de passions contraires , devint cruel , ambitieux ,
avare , c'est - à- dire qu'il se civilisa .
L'eau , la terre et le feu étaient soumis à sa puissance ,
mais son orgueil n'était pas satisfait : il aurait voulu
pénétrer jusqu'au séjour du tonnerre , déchirer le voile
qui le séparait de l'immensité , et donner pour réalité
ce qu'il n'avait alors posé que comme hypothèse. La
tentative de Dédale , si funeste à l'infortuné Icare
est la seule expérience que nous ait laissé l'antiquité ,
sur une découverte qui devait être le triomphe de la
physique moderne .
?
Ce Dédale devait être un homme bien étonnant pour
son siècle , puisqu'au rapport de Diodore de Sicile , il
traversa , à l'aide de ses ailes , la mer appelée Critique ,
et vint aborder en Sicile. Dans le Ménon et l'Eutyphron
de Platon, nous voyons qu'il avait construit des statues
qui s'enfuyaient avec vitesse lorsqu'elles n'étaient pas
fortement retenues . D'autres philosophes s'occupèrent
aussi de pareilles découvertes , entr'autres , Architas
de Tarente , qui parvint à faire voler une colombe de
bois .
Depuis cette époque jusqu'au milieu du seizième
396
MERCURE DE FRANCE.
siècle , aucune entreprise intéressante en ce genre ne
fut tentée . Le premier qui s'en occupa fut un jésuite ,
le père Lana , qui , dans un ouvrage eutrêmement curieux
, donna le dessin d'une machine , et en même temps
les moyens de l'élever dans les airs . C'était un vaisseau
léger , porté sur quatre sphères ou globes , dans lesquels
le vide parfait devait être produit . Hooke et Borelli ,
savans distingués de ce temps , soutinrent qu'un tel
projet ne pouvait être exécuté. Personne n'en ayant fait
l'expérience , les choses en restèrent là , malgré les
efforts que l'on fit souvent pour ouvrir cette nouvelle
route à travers les nuages.
Les frères Montgolfier , ués en France , furent les
véritables auteurs de cette découverte. L'opinion pu
blique , qui doune la plupart du temps tout au hasard ,
voulut encore lui attribuer le fruit des veilles laborieuses
et des connaissances de ces deux physiciens . On disait
que c'était à la vue d'un sac de papier enflammé par son
ouverture , et qui s'était élevé en l'air , que Montgolfier
avait eu l'idée de construire un grand vaisseau de matières
légères , dans l'intérieur duquel il eut fait le vide
au moyen du feu . On sait , depuis long- temps , ce qu'on
doit penser de toutes ces origines miraculeuses ; aussi
n'insisterai - je pas davantage , j'aime mieux écouter
Montgolfier lui-même , disant à l'Académie réunie : Que
c'était après avoir médité sur l'ascension des vapeurs
dans l'atmosphère , où elles se réunirent pour former
des nuages , qu'il avait conçu le hardi projet de former,
à l'aide d'une vaste enveloppe et d'une vapeur légère ,
une espèce de nuage que la seule pesanteur de l'air forcerait
de s'élever jusqu'à la région des orages ; qu'en
enfermant dans un vaisseau léger unfluide spécifiquement
moins lourd que l'air atmosphérique , il pourrait
tirerparti de la rupture d'équilibre de ces deuxfluides ,
pour élever dans l'air des masses proportionnées au volume
du corps ascendant.
Un pareil évènement ne manqua pas d'attirer une
foule d'ennemis aux frères Montgolfier , semblables à
SEPTEMBRE 1819. 397
ces personnages qui soutenaient à Christophe Colomb
qu'il n'existait pas de Nouveau Monde, et qui , après la
découverte de l'Amérique , voulurent prouver que les
anciens connaissaient cette nouvelle partie de la terre.
Il se trouva de prétendus savans qui affirmèrent que
cette découverte n'était autre chose que des projets de
Lana , de Borelli , de Galien, mis à exécution . Ce Galien
était un dominicain du dix-septième siècle , qui publia
des récréations physiques , dans lesquelles il donne la
description d'un vaisseau que l'on pouvait promener
partout le monde : il devait contenir des munitions de
guerre et de bouche , avec une immense population .
Quoique cette description soit une plaisanterie fort ingénieuse
, il n'en est pas moins vrai que le principe sur
lequel il bàsait son expérience , était incontestable . La
pesanteur de l'air décroissant à mesure qu'on s'élève
dans l'atmosphère , il supposait qu'au moment du départ
, en opérant un vide dans le vaisseau , on le forcerait
de quitter la terre , et qu'alors la colonne d'air inférieure
se trouvant plus pesante , le soutiendrait et le
porterait partout où les voyageurs le désireraient. Il y
a loin , comme on peut facilement le voir , du bâtiment
de Galien à l'aréostat de Montgolfier ; mais comme
l'envie est presque toujours aveugle , elle n'a pas vu la
différence , et s'est efforcée de faire regarder comme
plagiat ce qui y ressemblait le moins .
Sûr du succès de son expérience , Montgolfier convoqua
une nombreuse assemblée à Annonai ; et le jeudi
5 juin 1783 , on eut le spectacle le plus étonnant qui
eût jamais frappé la vue des hommes , celui d'une machine
ayant ceut dix pieds de circonférence , s'élevant
majestueusement dans les airs , et venaut prendre possession
d'un nouvel empire que l'homme devait bientôt
parcourir lui -même.
Le bruit que fit cette nouveauté se répandit partout ;
Paris eut bientôt ses aéronautes , et MM. Charles et
Robert répétèrent cette expérience au Champ - de-Mars ,
en présence d'une multitude immense , qui bordait
398 MERCURE
DE FRANCE .
les alentours du lieu où se passait cette scène mé
morable.
Jusqu'alors personne n'avait ose s'élancer avec une
pareille machine ; l'idée de se voir ainsi suspendu à des
distances énormes , loin de tout point fixe et de tout
secours , avait glacé d'effroi les plus intrépides . Cependant
Pilatre des- Rosiers , qui périt si malheureusement
dans la traversée de Boulogne à Londres , entreprit ,
avec M. Giraud de Villète , ce périlleux voyage , qui
réussit complètement ..
A cette époque , des savans seuls , jaloux d'étendre
les bornes de la science , s'occupèrent d'ascensions
aérostatiques , abandonnées maintenant à des spéculateurs
la plupart du temps ignorans , et plus empressés
de faire récompenser leur courage qu'à le faire servir
à l'intérêt public . Aujourd'hui une fête ne saurait être
complète , si l'on n'y voyait figurer un aérostat ; aussi
les Blanchard , les Garnerin et leurs épouses, ont-ils fait
fortune de cette manière.
Malgré les précautions que l'on prenait continuellement
, ces voyages offraient toujours de grands dangers ;
ce globe pouvait ne pas résister à la dilatation du gaz ,
les vents contraires pouvaient l'agiter assez pour le
déchirer et le détacher des cordages qui le retenaient ;
aussi avait-on cherché plusieurs moyens pour protéger
le navigateur , s'il se trouvait sur le point d'être précipité
sur la terre. La belle expérience du parachute, faite
par mademoiselle Garnerin , répondit à tout , et fit voir
de quelle utilité pouvait être cette nouvelle partie de la
physique , puisque l'on pouvait presque braver tous les
événemens et s'abandonner avec plus d'assurance au
milieu du séjour des tempètes .
Je ne regarde pas comme aéronautes ni comme gens
capables de reculer les borues de l'art , MM. Degen ,
Augustin , et autres qui s'imaginaient pouvoir diriger
leurs ballons à l'aide d'ailes , d'avirons , de rames , plus
propres à embarrasser la machine qu'à lui faire suivre une
direction donnée. Il est de fait qu'on ne peut se diriger
SEPTEMBRE 1819. 399
dans un élément qui n'offre aucun point d'appui ; qu'au
lieu de charger leur appareil de machines inutiles , ils
devraient le simplifier , pour résister aux courans d'air
qui existent aux différentes hauteurs de l'atmosphère .
Tout le monde connaît la terrible catastrophe arrivée
à madame Blauchard . L'habitude qu'elle avait de ces
expériences , lui faisait mépriser l'usage d'un parachute .
Une ordonnance sage vient d'être rendue , et ne permet
plus de pareils voyages , sans que l'aéronaute soit muni
d'un aussi puissant auxiliaire. C'est aussi , quelque
temps après cet évènement , que je reçus une notice sur
un nouveau moyen de diriger les ballons dans l'espace ;
moyen pour lequel l'auteur désirait prendre acte d'aucienneté
. L'engagement que nous avons contracté avec
le public , de lui faire part de tout ce qui pourrait être
utile aux sciences ou aux arts , m'engage à citer ici
quelques morceaux de ce nouveau projet.
Des ballons et de leur direction.
« Le système des ballons , dit l'auteur , est loin d'être
perfectionné ; de là naissent les dangers de tous genres qui
environnent cette expérience , et qui en rendent l'application
périlleuse . On ne voit dans l'action de la personne
qui s'élève dans les airs qu'un sacrifice intéressé
de son existence; elle ne saurait se diriger dans l'espace;
c'est un globe abandonné aux vents qui portent l'aéronaute
où il ne veut point aller ; et quand il s'agit de rejoindre
la terre , il ne saurait faire choix de l'endroit qui
lui paraît le plus propice . L'emploi duparachute est le
déréglement de l'imagination la plus jautive ; c'est un
autre danger que l'on veut affronter . Les globes aériens
furent inventés dans l'antiquité ; on supprimait l'air de
l'intérieur du globe ; et rendu plus léger , il s'élevait
quelques instans ; l'invention des parachutes n'est pas
plus moderne seulement autrefois on n'attendait pas :
1
400 MERCURE DE FRANCE .
\
le déploiement de l'étoffe , mais pour maintenir l'équi
libre , le sommet du dôme avait une ouverture. On a
fait de toutes ces choses un emploi différent , mais toujours
inutile ; beaucoup de personnes out rêvé la possibilité
de donner une direction aux ballons ; on a dû
sourire de leur présomption , et , en effet , n'ayant aucun
point d'appui , l'addition de toute espèce de machines
au ballon ne devait servir qu'à présenter plus de
résistance à l'air , et n'amener par conséquent aucun
résultat heureux ; le gouvernail que l'on y a quelquefois
joint , ne pouvait servir , dans tous les cas , que
comme une espèce de girouette et empêcher pourtant
le tournoiement du ballon. Il est douc évident que tous
les moyens en usage jusqu'ici , et quelqu'ingénieux
qu'ils fussent , devaient rester absolument sans résultat ;
mais il ne s'ensuit pas de lå que ce qui n'a pas été trouvé
ne puisse pas l'être . Le génie créateur ne se décourage
pas l'idée seule de vaincre les obstacles amène souvent
à la gloire de les surmouter . »
Ordinairement ce que nous faisons , nous paraît seul
bien fait ; aussi l'auteur de cette notice , après avoir
dit que l'on ne pouvait pas se diriger dans l'espace ,
avance-t-il qu'il a trouvé ce moyen.
« La mythologie grecque repose sur des bases vraies ;
et la fiction , quoiqu'on en dise , naquit toujours de la
vérité. Les chars que les déesses montaient pour franchir
l'espace , étaient toujours traînés par quelques
animaux qui ne devaient leur naissance qu'à l'imagination
vagabonde des poètes : ainsi l'on voit le char du
soleil conduit par des chevaux d'une fougue impétueuse.
Je me suis dit : s'il existait dans les animaux qui ont
la faculté de s'élever au-dessus de la terre, une force et
une docilité pareilles à celle du cheval , il serait possible
, si ce fait était vrai , d'atteler un tel animal au
ballon , et alors de le gouverner , aller contre les
vents , et de marcher à son gré ; s'élancer et se maintenir
dans les airs était déjà beaucoup pour l'homme
SEPTEMBRE 1819. 401
1
mais s'y diriger serait tout ; parvenir à ce résultat c'est
le but de toutes mes pensées . »
Je m'arrête ici , et saus faire observer scrupuleusement
la singularité de cette phrase , que l'emploi du parachute
est le déréglement d'une imagination fautive et
autres de même force , qui prouvent que si l'auteur
est mécanicien , il n'a pas beaucoup profité des leçons de
physique qu'il a pu recevoir dans sa jeunesse ; je me
contenterai de dire que son moyen de direction est
établi sur la composition d'un certain feu tirant qu'il
renferme dans un tube, et au moyen duquel il espère se
diriger dans l'atmosphère .
Cette expérience , à ce que je crois , sera faite en public
; on pourra alors juger entre l'auteur du projet etle
journaliste qui le critique . Jusqu'à cette époque , on'
me permettra d'avoir une opinion particulière , parce
que la conception de pareilles machines exige une
foule de conuaissances que ne me paraît pas posséder
l'auteur de ce nouveau projet.
Ch . d'ARGÉ .
mmmmmmmmmmmmmmm⌁ ⌁wmmmmmmmmmmen
LITTÉRATURE.
Sur Madame DE STAEL.
MADAME DE STAEL , à qui nous consacrerous cet article
, n'a senti , on peut le dire , ni le charme , ni
les convenances des travaux paisibles. Emportée par
ses passions dans la lutte orageuse des partis , elle préconisa
de bonne heure les principes les plus opposés
aux progrès des lettres , et même les vertiges d'une décadence
prochaine . Puis , passionnée pour les hautes
26
402 MERCURE
DE FRANCE .
proportions , elle transporta dans l'idiôme manié par
Racine et Voltaire , quelque chose de cette enflure
allemande à laquelle son goût s'était accoutumé. Dès
son début , la raison avertit madame de Staël qu'elle
prenait une fausse route ; mais cet avertissement fut
nutile , madame de Staël ne marcha plus que sur la
ligne qu'elle s'était tracée . La gloire d'entraîner la foule
valait sans doute mieux que les succès d'un talent naturel
ou gracieux . On conçoit assez que , dans l'ivresse
de son triomphe , madame de Staël ait pu dédaigneusement
repousser les cbservations de la critique et les
conseils de l'amitié ; mais , comme on le lui prédit dès
ce moment , le temps devait changer pour elle . L'admiration
qn'inspira cette femme célèbre , n'est plus
maintenant qu'un souvenir dont les gens de goût se défendent
. Nous pourrions faire encore plus , nous pourrions
hardiment avancer , sans blesser aucune sorte de
convenances , que vingt pages de suite écrites avec pureté
, noblesse et génie , ne pourront être extraites des
livres qu'elle a donnés. Qu'on les relise sans prévention
de parti , on sera assurément de cette opinion .
La réputation de l'auteur de Corinne tint à des élémens
divers , long-temps à l'éclat de son apparition dans
le monde littéraire ; puis à ses opinions , à ses haines
privées et politiques , puis à une haute existence sociale
; enfin , à l'opposition singulière qu'elle manifesta
au chef d'un puissant empire. En parlant d'Aspasie ,
nous voulions montrer quelle influence une femme
peut exercer dans la société , et comment se tempérait
chez les Athéniens , l'éclat de la représentation . En repreuant
la même question , et en l'examinant dans l'esprit
de nos moeurs et de notre législation , nous dirions
que le pouvoir des femmes est déterminé par certaines
convenances ; nous blâmerions , et par cela même ,
madame de Staël de s'être placée au - delà des convenances
ou des devoirs de son sexe. Une portion de talent
ne l'en exemptait point.
Représentons -nous un moment madame de Staël , au
:
SEPTEMBRE 1819. 403
milieu des habitudes et des hommes qui flattaient le
plus ses passions , nous aurons un tableau du château
de Coppet. Pour cela , imaginons cette pauvre Suisse ,
ce triste Coppet , quelque château assez bisarrement
construit , entr'autres choses remarquables , une triste
salle , une table où le désordre atteste assez celui de
l'auditoire , madame de Staël formant centre auprès de
ses illustres amis les docteurs Rebecque , Sismondi ,
Schlegel frères , Schweigauser.
Madame de Staël pérorant , à perte de vue , sur la
liberté indéfinie de l'homme , sur la perfectibilité sociale
également indéfinie , sur la poésie française , sur
le goût français , sur la supériorité du goût et de la poé
sie allemande , sur toutes les littératures passées , présentes
et futures ; enfin , madame de Staël ranimant
mille questions oiseuses et usées , et de plus en plus
dignes de sa déraison . De la part de nadame de Staël ,
des élans , des cris de pythique ou d'inspirée ; de la part
de MM. Rebecque , Sismondi , Schlegel frères , Schwei
gauser , etc. , des trépignemens , des éclats à couvrir
une surface de lieux .
Ce tableau rappelle moins une de ces conversations
brillantes , où les Grecs au savoir préféraient les
bons mots , qu'une de ces discussions si communes
dans les cabarets de Goëtingue et dans les tavernes de
Westminster.
Cependant de hautes pensées ont marqué la carrière
de madame de Staël. Pour cette raison , il y aurait injustice
ou sévérité à juger son mérite philosophique et
littéraire , sans le plus mûr examen. Les plaisanteries
prouvent peu contre la supériorité . En France , la satire
n'atteint jamais que l'impuissance et le ridicule .
Un écrit en faveur de J.-J. Rousseau fut l'ouvrage
qui annonça madame de Staël à l'Europe . Au milieu de
formes étranges inusitées dans nos classiques , on a pu
remarquer , dans ce même livre , des aperçus fins , vivement
exprimés , de l'esprit à chaque page , de la raison
et même de l'éloquence. On aima dans ce livre ,
404 MERCURE DE FRANCE.
comme l'a si bien fait remarquer un critique illustre ,
jusqu'à l'excès d'enthousiasme qui se mêlait à l'éloge de
Rousseau.
Après le succès de cet ouvrage , et de nouveaux succès
dans l'art de causer , madame de Staël pouvait- elle
convenablement écouter la critique ? Ne voyait- elle pas
plus haut ? ne voyait- elle pas plus philosophiquement ?
Mais a -t - elle vu mieux ? voilà la question .
Madame de Staël , qui manquait de justesse dans le
jugement , donna successivement dans toutes les absurdités
philosophiques de l'école de Kant ; on la vit , dans
sou deuxième ouvrage de la littérature considérée dans
ses rapports avec les institutions sociales , juger des
écrivains qu'elle n'avait pu lire , contredire le passé , le
présent ; infirmer l'histoire en citant l'histoire , et se
déclarer l'ardente apologiste de telle idée systématique
que le bon sens voulait qu'on rejetât.
Madame de Staël , en établissant sur des assertions
controuvées sur des contradictions sans nombre , le
système de la perfectibilité sociale , n'a démontré
pour nous qu'un calcul faux , qu'une exagération
insoutenable.
Certes , la raison s'élève contre ces étranges systèmes
qui proclament, au bruit de la chute des empires et sur
les débris mutilés des arts , que rien de ce qu'enfanta le
génie et la législation ne peut périr ; que l'esprit humain
ne décroit point, que la civilisation est immuable , parce
que l'homme , par le secours de l'homme , transmet ses
archives aux siècles. «Rien ne décline ou ne périt dans
le monde et dans l'ordre moral , tout tend à un mieux
continu dans les sociétés » . Impudens sophistes !... Les
traces de cette révolution sanglante qui traversa la
monarchie des Duguesclin , des Bayard et des Condé
ne désillent pas vos yeux ? Les excès dans l'ordre politique
ne vous soulèvent point ! Seraient- ils un pas vers
cette prétendue perfectibilité , vers le mieux supposé.
Suivant vous , la marche du corps social , de siècle en siècle
, n'est qu'un effet du mouvement donné phlosophiSEPTEMBRE
1819. 405
que et moral. Etrange aveuglement qui vous fait repousser
et la plus haute pensée de la sagesse antique , et le
Dieu et la religion de vos péres ! ... La religion qui
cimenta le pacte des sociétés modernes , et qui , suivant
l'expression de M. de Châteaubriand , retarda la
chûte de l'empire romain déjà croulant de toutes parts.
Vous définissez la perfectibilité une conséquence de l'ordre
moral et philosophique; vous niez que de hauts résul
tats aient eu une cause supérieure au calcul. Au milieu
des grands évènemens qui se sont successivement précipités
devant nous , votre raison n'a point supposé la main
éternellement puissante qui détruit et rélève les empires.
pro-
Dans la question des lettres et des arts , madame
de Staël va plus loin . Le mérite littéraire des grandes
époques de l'antiquité , n'est reconnu que
dans une
portion relative aux progrès de la philosophie . Les
beaux jours d'Athènes lui paraissent au -dessous des
temps où la philosophie fleurit à Rome. Le genre humain
du temps de Cicéron , Caton touchait ( suivant
madame de Staël ) à l'âge de la mélancolie qui mène à
l'état perfectible.
La littérature , considérée comme un délassement de
l'esprit , comme l'expression des sentimens vrais ,
doux et passionnés , est une occupation futile ; la
littérature , considérée comme un moyen de développer
des questions erronnées , est une occupation faite
pour les esprits supérieurs. Ah ! Madame , vous n'aviez
garde de vous oublier dans ce partage .
Entre mille assertions remarquables , on trouve
qu'Aristote , ce génie sublime , cet homme universel ,
que les sciences ont nommé leur maître , n'est que
l'historien des premières observations des premiers
temps philosophiques .
Dans un autre chapitre , madame de Staël avance
que le don du génie est le plus funeste qu'une femme
puisse recevoir de la nature ; qu'une supériorité réelle
chez une femme est toujours coutestée avec amertume.
Ici l'indiguation donne à madame de Staëi des expres406
MERCURE DE FRANCE.
sions faites pour toucher les âmes les plus irascibles en
ce genre. Madame de Staël dit qu'elle tient infiniment
à l'opinion publique , au jugement des gens de goût et
d'imagination , à condition , cependant , que ceite opinion
soit en faveur de ses ouvrages. En posant la question
inverse ou retournée : Influence des femmes dans
la société , décadence des lettres , progrès de l'amour
propre. Madame de Staël aurait parlé de conviction ,
et dit assurément des choses plus justes.
Alfred de L***
JOURNAL HISTORIQUE DU BLOCUS DE THIONVILLE , en
1814 , et de THIONVILLE , SIERK et DROEMACK , en
1815 , contenant quelques détails sur le siége de
LONGWI , rédigé sur des rapports et mémoires communiqués
par M. A. An . ALM** , ancien officier
d'état-major au gouvernement de Madrid ( 1 ) .
PENDANT Vingt ans nos soldats avaient tellement multiplié
les traits de courage et les actes de dévouement
à la patrie , qu'on s'était accoutumé à regarder en quelque
sorte comme ordinaire des actions qui , dans d'autres
temps moins fertiles en prodiges de valeur , eussent
été considérées comme immortelles . La rapidité
d'ailleurs avec laquelle se succédaient les événemens de
la guerre contre les différens peuples de l'europe , était
telle qu'il eût été en quelque sorte impossible de suivre
ces événemens dans tous leurs détails . Aussi avait- on
pris l'habitude de ne plus faire attention qu'aux grandes
batailles , et de passer sous silence une foule d'incidens
très -remarquables en eux - mêmes , mais en trop
grand nombre pour pouvoir être tous observés.
(1 ) Un vol. in- 8. de 224 pas . Blois , chez Verdières . 1819
Paris , à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº , 7、
SEPTEMBRE 1819 . 407
Aujourd'hui que le calme dont nous jouissons permet
de promener à loisir nos regards sur le passé , que
de particularités importantes viennent s'offrir à nos
yeux ! que d'actions jusqu'à ce jour oubliées viennent
réclamer à leur tour un tribut d'éloges justement mérité !
Plus on apprend de détails , plus on reconnaît dans
chaque militaire français un héros dont le nom mérite
une place dans l'histoire . Généraux , officiers , soldats ,
tous ont donné des preuves de valeur et de dévouement
, dont les plus glorieux temps de l'antiquité n'offrent
que peu d'exemples ; tous ont les plus augustes
droits au respect et à l'admiration de la postérité .
En vain de lâches folliculaires , en vain de fougueux
et aveugles fanatiques ont cherché et cherchent encore.
à flétrir les lauriers qui ombragent les fronts cicatrisés
de nos braves . Leur gloire est aussi impérissable que
le superbe monument en bronze destiné à en perpétuer
le souvenir.
ne
Parmi ces valeureux guerriers , ceux qui , lors des
deux invasions de 1814 et de 1815 , ont défendu nos
places frontières , jusqu'à la dernière extremité ,
se sont pas acquis , sans doute , moins de droits à la
reconnaissance nationale, que ceux, qui , en bataille
rangée , ont défendu pied à pied le terrain sacré de la
patrie contre des ennemis aussi nombreux qu'acharnés .
Les généraux Barbanègre , Hugo et Ducos , résistant
contre des corps d'armée entiers avec une poignée
d'hommes , la plupart estropiés , dans les importantes
places d'Huningue , de Thionville et de Longwi , ne
sont pas moins étonnans sans doute qu'un maréchal
connu par ses exploits , ne pouvant défendre la capitale
de la France avec cent mille hommes à sa disposition.
Comme tous les détails relatifs à la défense , pour
ainsi dire miraculeuse , de ces généraux , dans un moment
où toute la France était envahie par l'ennemi , ne
peuvent qu'intéresser vivement non - seulement nos militaires
, mais encore tous les amis de la gloire de leur
pays , nous nous empressons d'annoncer le Journal
408 MERCURE DE FRANCE.
historique du Blocus de Thionville , en 1814 et en
1815 , qui vient d'être publié . Cet ouvrage est rédigé
par un anonyme qui paraît très-bien instruit de toutes
les particularités qu'il rapporte , à l'occasion des fails
qu'il cite. L'auteur pourrait peut-être dire , avec autant
de raison que le prince troyen à la reine de Carthage :
· Quæque ipse miserrima vidi,
Et quorumpars magnafui,
offre tout l'intérêt qu'on a lieu d'attendre du récit des
travaux et des efforts d'une faible garnisòn luttant
seule , et sans aucun espoir de secours , contre des
assiégeans entièrement maîtres du pays , et ayant une
supériorité de forces qu'ils sont à portée d'augmenter
encore à chaque instant. Cet ouvrage présente le tableau
d'un petit nombre de soldats , la plupart vétéraus ou
invalides , défendant , avec la dernière intrépidité , une
place qui eût exigé une garnison six fois plus nombreuse
on voit leur brave commaudant , le général
Hugo , malgré les pertes immenses que des évènemens
antérieurs lui ont fait éprouver , et l'incertitude sur son
sort à venir , rejetant avec indignation l'offre d'une
brillante fortune et d'un poste distingué , qui lui est
faite de la part du prince de Hesse.
L'exactitude avec laquelle les événemens et les faits
particuliers relatifs aux deux blocus de Thionville , sont
consignés dans cet écrit , font regretter que la modestie
de son auteur l'oblige à garder l'anonyme. On peut juger
d'ailleurs , par le passage suivant , du bon esprit qui
a présidé à sa rédaction .
" .... Notre territoire était envahi de toutes parts ;
toutes les armées de l'Europe en foulaient les departemens
; la capitale était devenue le quartier-général de
leurs souverains , et cependant aucune de nos forteresses
ne voyait flotter de pavillons ennemis sur ses
remparts ; tous les gouverneurs fidèles à leurs devoirs ,
conservaient , au sein des malheurs publics , une attiSEPTEMBRE
1819 . 409
tude à la fois imposante et sublime . O siècle fécoud en
prodiges , tu avais aussi cet exemple unique à présenter
à la postérité ! » >
Assurément celui qui s'exprime de la sorte , ne peut
être qu'un véritable ami de la patrie et de l'honneur du
du nom français .
Victor VERGER.
•
EVENEMENS ARRIVES EN FRANCE DEPUIS LA RESTAURATION
DE 1815 ; par Hélène-Marie WILLIAMS , traduit
de l'anglais ( 1 ) .
MARIE-HÉLÈNE WILLIAMS s'était déjà fait connaître
par quelques aperçus et observations sur la France ,
qui , au mérite de l'originalité , réunissaient assez souvent
celui de la vérité . Quoique étrangère , loin de dénigrer
comme les incorrigibles ultrà un peuple qui , au
moral comme au physique, tiendra toujours le premier
rang parmi les nations de l'Europe ; elle s'était plue à
l'admirer daus sa bonne comme dans sa mauvaise fortune
, et à lui rendre justice sur sa conduite et ses actions
, à une époque où il passait pour criminel de
trouver quelque chose de louable dans un Français qui
n'avait point porté ses armes contre sa patrie , et qui
n'avait pas voulu , à l'instar des émigrés et des Vendéens
, combattre pour les étrangers , et envoyer des
notes secrètes aux puissances alliées , pour les prier
de ne point retirer leurs troupes de la France .
L'auteur commence son ouvrage par quelques réflexions
générales sur la chambre de 1815 , sous l'auspice
de laquelle une fatale réaction eut lieu en France ,
(1 ) Un vol . in- 8 Prix , 3 fr . , et 3 fr. 50 c. franc de port. Paris ,
1819 , chez Rosa , libraire , grande cour du Palais - Royal , et à
la librairie du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
412
MERCURE DE FRANCE .
et où la terreur sous un nouveau nom , fut encore une
fois à l'ordre du jour . « Des listes de proscriptions ,
ajoute Hélène-Marie Williams , furent formées . Le
Roi voulut en vain lui -même ratifier les mots oubli et
pardon : ces mots , qu'on ne peut retracer sans émo
tion , prononcés par Louis XVI , avec la sublime magnauimité
de la vertu chrétienne , et en présence de
l'échafaud. »
Cette réaction s'étendit avec violence sur les protestans
du Midi ; nous nous abstiendrons de rapporter
ce que l'auteur dit à ce sujet , ainsi que les détails des
crimes et des assassinats qui en furent l'affreux résultat
ces faits sont connus , et il n'y a pas de bons Français
qui ne doive frémir au seul souvenir que ces forfaits
inouis furent suscités et dirigés par des Français ,
qui , se disant amis du trône et de l'autel , ébranlèrent
l'un et ne purent parvenir à défendre l'autre.
L'auteur , au sujet de la loi des élections , fait les
remarques suivantes : « Les formes d'élection , dit-il ,
observées en France , sont totalement différentes de
celles de l'Angleterre . Dans ce pays , le peuple , dans
la première effervescence de l'exercice de ses droits populaires
, est exposé au tumulte , tant qu'on le croit
nécessaire. La nation sait comment arrêter ce torrent.
Elle est sûre d'être entendue quand elle dit : VOUS IREZ
JUSQUES LA ET NON PLUS LOIN ; au lieu que les assemblées
populaires de Westminster seraient du plus graud dauger
à Paris. >>
N'en déplaise à Marie-Héléne Williams , les formes
d'élection en Angleterre , ont plutôt l'air de Saturnales
que d'assemblées d'un peuple grave , et qui se dit penseur.
Au reste , on ne sait donner quel nom à ces assemblées
, ou les injures et les coups de poing sont les
préliminaires obligés de John Bull , qui prélude à la
vente de son suffrage.
La matière du nouveau concordat fournit à notre
auteur un chapitre aussi curieux qu'intéressant . Selon
lui , « le concordat de Napoléon conciliait assez bien
1
SEPTEMBRE 1819 411
le spirituel et le temporel , et il aurait été prudent de
ne pas vouloir améliorer ce qui était déjà une amélio- /
ration. On sait que c'est à M. Blacas d'Aulps , què nous
sommes redevables d'un si beau présent , et à l'abbé
Fraissinous de l'avantage d'en pouvoir saisir toutes les
beautés et surtout l'utilité .
» Un membre de l'Eglise gallicane , dit Marie -Hélène
Williams , un des premiers prédicateurs de la capitale
, a risqué de publier un livre en faveur du concordat
et des prétentions du pape . Cet ouvrage est si
contraire à l'esprit qui a toujours animé le clergé de
France , que quelques personnes ont cru y voir percer
le desir pour l'auteur d'obtenir une place dans le sacré
college , et de devenir par là un des héritiers présomptifs
de la thiare ( 1 ) . Cet ecclésiastique a fait pendant
quelques temps , à Paris , des conférences religieuses
qui ont été très-suivies (2 ) ....... M. l'abbé
Frayssinous , en ouvrant ses conférences , il y a deux
ans , s'étendait avec beaucoup d'éloquence sur
une
pensée qui , depuis long-temps était dans tous les esprits
de France : Marchons avec le siècle. Comme
l'abbé n'avait pas défini ces termes avec précision ,
l'auditoire était loin de soupçonner que le siècle avec
lequel il était question de marcher , était celui de
François Ier.
Nous ne partageons point l'opinion de Marie -Hélène
Williams sur les Sociétés bibliques , dont elle fait le
plus grand éloge , et nous sommes à concevoir quel
l'a (1) Pourquoi ce fameux prédicateur ne serait- il pas un jour
cardinal , puisque l'abbé Maury , de scandaleuse mémoire ,
bien été ?
(2) Par qui ? Par les étourneaux des salons ; il était alors du
bon ton d'aller entendre l'abbé Frayssinous discuter les principes
fondamentaux de la religion chrétienne , et pour être accueilli
avec intérêt dans un cercle , il fallait de rigueur avoir assisté à
Saint-Sulpice , aux conférences du susdit abbé , à qui la tête a
manqué de tourner d'un engouement aussi ridicule .
412
MERCURE DE FRANCE.
grand fruit on peut retirer de la lecture de la Bible ;
à deux ou trois épisodes intéressans près que renferme
ce livre , nous le croyons propre à donner une idée
fausse de la Divinité ; notre sentiment est appuyé par
l'abbé de la Mennais , un des coryphées du Conservateur
, et qui , certes , dans une pareille question , doit
être cru sur parole ; selon cet abbé « les Sociétés
bibliques sont des sociétés de l'anarchie religieuse , qui
mène à l'anarchie politique . Est- ce que nous n'avons
pas assez de jacobins ? s'écrie - t- il , nous faut-il encore
des puritains ( 1 ) ? Les fiers réformateurs de la religion
chrétienne ne savaient pas eux - mêmes ce que c'est que
la religion. Luther n'a fait que changer l'unité du culte
en une démocratie d'opinions . >>
Selon ce même abbé , l'homme des anciens jours ,
né pour la plus grande gloire de Dieu , l'édification
des fidèles et la conversion des pécheurs ;
Tout chrétien qui raisonne a le cerveau blessé :
Bénissons les mortels qui n'ont jamais pensé.
Mais laissons là l'abbé la Mennais , pour nous occuper
un instant des Missionnaires et des Pères de la
foi , dont les hauts faits méritent de figurer dans les
anuales du dix - neuvième siècle : voici comme s'exprime
à leur sujet notre auteur :
« Des missionnaires catholiques ont été envoyés par
on ne sait qui , pour érrer on ne sait où , dans la France,
en pélerinage , et en prêchaut les dogmes de la foi'catholique
, comme s'ils étaient aussi ignorés sus les
bords de la Garonne que sur les rives du Mississipi ;
ils plantent de grandes croix de fer dans les principales
rues des villes et des villages qu'ils traversent ; ils gra-
( 1 ) M. l'abbé a peut - être ses raisons pour ne pas aimer les puritains
; ils n'étaient ni intrigans , ni soudoyés pour écrire des
libelles dans un journal.
SEPTEMBRE 1819 . 413
vent des figures de coeurs , et dans chacun le nom d'un
de leurs fidèles , ces croix deviennent des objets d'idolâtrie
pour les têtes faibles , qui souvent sont en grand
nombre et si Fléchier vivait , ce serait aujourd'hui
qu'il serait tenté d'écrire , comme il fit au temps de
Louis XIV : « Si Israël devient idolâtre , je briserai le
serpent d'airain . >>
Čes missionnaires ne plantent pas seulement des
croix de fer , mais ils font encore descendre du ciel
des lettres de J.-C. , de la sainte Vierge et des Saints
les plus renommés , lettres qui leurs sont adressées directement
, franches de port , et dans lesquelles on les
engage à poursuivre leurs missions avec ferveur , en
prêchaut avec une sainte colère contre les acquéreurs
des biens nationaux , et contre ceux qui n'ont pas le bon
esprit de croire des choses incroyables . A la tête de ces
convertiseurs , plus intéressés qu'intéressans , et qui
n'ont pas oublié ce passage de l'Ecriture-Sainte : Non in
solo pane vivit homo , marche fièrement un des exchapelains
de Napoléon , l'abbé Rauzan , puisqu'il faut
l'appeler par son nom. Cet abbé vaut à lui seul deux ,
trois , quatre , cinq , et même six abbés ou missionnaires
: c'est bien lui qui peut s'écrier : Zelus domus
tuæ comedit me.
<< Pendant que les missionnaires , poursuit Marie-
Hélène Williams , plantaient des croix , les jésuites
ont tenté de former de petits séminaires , afin de greffer
les principes qui leur sont propres , et leurs doctrines
particulières , dans l'esprit de la jeunesse , d'élever
une pépinière de nouveaux disciples , et de
ressaisir l'empire sur le genre humain . Ces Pères de la
foi , car tel est le titre qu'ils se donnent , baunis depuis
long-temps par les rois , abhorrés des nations , chargés
des imprécations de l'Europe , et repoussés en Asie ,
ont planté leurs tentes au sommet des Alpes ; ils ont
envahi ce champ d'asile de la liberté ; ils semblent de
là jeter leurs yeux avides sur le monde , comme s'il
devait redevenir leur patrimoine......>>
414 MERCURE DE FRANCE .
Que Marie - Hélène Williams ne tremble plus ,
qu'elle se rassure , les jongleries des Pères de la foi et
des Missionnaires peuvent , à la vérité , faire encore
un petit nombre de dupes dans quelques villes , bourgs
ou villages du Midi , mais l'instant n'est pas éloigné, où
la superstition et le fanatisme , justement proscrits par
toutes les nations de l'Europe , iront se réfugier chez
les inquisiteurs d'Espagne , accoutumés à choyer de
pareils hôtes.
On ne lira pas sans intérêt quelques observations de
l'auteur sur la loi du recrutement , qui n'est autre
chose que la conscription sous une autre dénomination.
Le principe fondamental de la conscription avait été
posé par l'assemblée constituante. Ce principe était
juste, mais son application devint odieuse et inhumaine.
Napoléon tourna ce système à sa manière , c'est-à - dire ,
aux projets de son ambition , à laquelle il tournait tout.
D'ailleurs , il avait un mépris souverain pour les hommes
, et il le faut avouer , il avait de bonnes raisons de
ne pas les considérer beaucoup , les voyant toujours
à ses pieds , il pouvait dire :
Je les vois à mes pieds baisser leur tête altière :
Ils peuvent murmurer, mais c'est dans la poussière.
Ce que dit l'auteur , des processions catholiques ,
du congrès d'Aix-la-Chapelle, et de la proposition de
changer la loi des élections , n'est point ce qui est le
plus remarquable dans son ouvrage ; ces chapitres
pourront se lire cependant avec intérêt par tous ceux
qui ne sont pas bien au cours des événemens. Si Marie
- Hélène Williams se trompe quelquefois dans ses
aperçus , il faut l'attribuer à cet enthousiasme qu'elle a
pour sa patrie, dont elle croit les lois et les institutions
aussi justes qu'admirables.
G. F.
SEPTEMBRE 1819 . 415
wwwm mmmmmm
CHRONIQUE.
Les bureaux du Mercure de France , précédemment
rue Neuve de Seine , no . 83 , viennent d'être transportés
rue Poupée , no . 7. C'est dans ce nouveau local
que l'on est prié d'adresser franc de port tout ce qui
est relatif à ce journal .
mmmm mmmin
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Je suis dans la plus étrange position du monde , et
c'est à vous que je m'adresse pour en sortir.
Toute ma vie j'ai été dévoré par le desir de faire du
bruit dans le monde , et de jouer un personnage. Je
prends toutes les formes , toutes les couleurs ; je me
mets en avant , je me cite , je m'imprime ; je ne sais ,
malgré tant de soius , quel démon se mêle de mes affaires
, je ne puis réussir à rien .
Ces nobles dispositions se manifestèrent de bonne
heure chez moi . A peine j'étais né , que je criais comme
quatre. Parvenu à l'âge de trois ans , j'étourdissais tout
le quartier avec mon tambour et ma trompette : je ne
puis vous dire combien de fois cet amour de la célébrité
m'a valu les étrivières .
A l'âge où l'on est censé avoir de la raison , j'écrivis ;
mais hors un petit cercle d'amis qui m'applaudissaient ,
à charge de revanche , mes élucubrations littéraires ne
trouvaient pas un seul approbateur , et je jouissais de
ma gloire dans le plus parfait incognito . Je m'élançai
sur le théatre ; cette fois je crus avoir réussi à sortir de
mon obscurité , et je fus applaudi pendant deux ans au
moius : mais quand il me fallut compter avec le machiniste
, le décorateur , le musicien , les acteurs , ma por-
3
416 MERCURE
DE FRANCE
.
tion de gloire et de réputation se trouva tout à coup réduite
à une somme infiniment au - dessous de zéro .
Je changeai de carrière , et me jetai dans la polémique
je trempai ma plume dans le fiel , et tombai courageusement
sur les vaincus. L'action était un peu lâche ;
mais qu'importe , on parvient à la célébrité par des bassesses
, aussi-bien que par de grandes actions. Zoïle est
aussi connu qu'Homère : je croyais faire naître du scandale
, et n'excitai que le mépris ; c'était bien quelque
chose , mais ce sentiment ne dure pas ; il répugne à une
âme honnête , et j'en fus bientôt privé . J'outrageai un
homme de lettres respectable et malheureux , cela me
valut une affaire d'honneur. Etranger à ces sortes d'a'-
faires , j'en fus tout fier ; je ne m'attendais qu'à des
coups de bâton. Je me pavanai , j'imprimai mes prouesses
, je me délivrai un certificat de bravoure , et j'attendis
de cet évènement une célébrité qui ne vint point.
Dans un billard où j'observais , comme Philibert cadet ,
les progrès des lumières et de la civilisation , je cherchai
noise à un habitant des bords de la Tamise ; je lui
jetai bravement la mitaine , et fus l'attendre à l'entrée
des Champs -Elysées , près des hommes qui tiennent les
chevaux : il arriva , et , sous prétexte que je suis un
polisson , ce qui , pour être vrai , n'est qu'une mauvaise
excuse , il me relança à coups de cravache , à travers
les allées , et ne me quitta qu'après m'avoir marqueté
comme un zèbre .
Tout récemment j'insultai les mânes d'un guerrier ,
que de son vivant je n'aurais pas osé. regarder en face.
Voilà un procès qui s'engage ; on s'occupe pourtant de
moi je plaide ma cause , je la gagne , je sors triomphant
. En gagnant un tel procès , plus d'un autre aurait
perdu l'honneur : cet accident ne m'arriva pas ; entre
nous , nous savons pourquoi.
En voilà plus qu'il n'en faut pour faire la réputation
de deux ou trois personnages : eh bien ! tout cela ne me
mène à rien je ne puis parvenir à dompter le public ,
1
SEPTEMBRE 1819 . 417
comme disait Rivarol ; toute ma gloire s'éteint daus la
boue deux ou trois jours après.
Ne pourrions -nous pas , Messieurs , établir entre
nous un petit échange d'aménités littéraires , engager
un petit combat aimable qui tiendrait le parterre en haleine.
Je vous doune carte blanche sur mon compte ;
dites de moi tout ce que vous trouverez bon ; il y a
long- temps qu'on ne peut plus m'insulter , et me dire
pire injure que mon nom je vous répondrais sur le
même ton , sans que votre réputation courre le moindre
risque , parce qu'il n'y a que mes louanges qui puissent
y faire tache. Cet innocent stratagême nous serait profitable
à tous , et les uns et les autres nous finirions par
nous faire connaître pour ce que nous sommes. Vous ,
Messieurs , vous ne pouvez qu'y gagner , et moi , depuis
bien long-temps , je n'y peux plus rien perdre.
Répondez-moi , s'il vous plaît , par la voie de votre
ONOBALLO . feuille .
CORRESPONDANCE .
M. le Rédacteur ,
J'ai défendu trente mille hommes devant les conseils
de guerre , j'ai étudié et j'ai cherché à connaître d'une
manière précise toutes et chacune des dispositions de
cet amas de lois , de décrets , d'ordonnances , d'arrêts
et d'instructions ministérielles épars , multipliés , confus
, incohérens , auquel on s'efforce de conserver le
nom de Code pénal militaire. Surpris qu'il régisse encore
nos légions , j'ai osé entreprendre un travail gé
néral sur tout ce qui peut et doit constituer l'administration
judiciaire des armées .
Je me suis d'abord occupé du régime des prisons :
j'ai tracé avec le burin de la vérité , les faits et les abus
1
27
418 MERCURE DE FRANCE .
dont j'ai vu mes nombreux cliens si douloureusement
victimes ; j'ai proposé des moyens d'amélioration .
C'est ce premier tribut de mes veilles et de mon expérience
que j'offre au public sous le titre de
6
L'INTERIEUR DES PRISONS MILITAIRES ,
SUIVI
D'un projet d'organisation des Maisons d'arrêts , de
Discipline et de Détention , et particulièrement de
celles de l'Abbaye et de Montaigu .
Voulant intéresser l'âme de mes lecteurs , j'ai mis
en tête de mon ouvrage une notice des procès importans
qui , pendant vingt-cinq années , out occupé les commissions
et les conseils de guerre .
Dans cet aperçu j'esquisse avec rapidité les faits qui
paraissent avoir determiné l'accusation , le caractère
moral et politique des principaux accusés , le prononcé
des jugemens intervenus ; enfin les actes de dévouement
, de résignation , de grandeur et de fermeté qu'ont
multiplié les condamnés dans leurs derniers instans .
Cet ouvrage en un vol. in 8 ° . se vendra 3 fr . 50 c. ,
et paraîtra le 15 octobre prochain , chez Plancher ,
libraire- éditeur du Manuel des Braves . ( 1 )
Si vous désirez faire une demande d'un ou dẹ
plusieurs exemplaires , ayez la bonté de vous faire inmédiatement
inscrire chez l'Editeur, rue Poupée, n . 7 .
J'ai l'honneur d'être , Monsieur , votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
DE BRACHET FERRIERES ,
Avocat , rue du Petit- Pont , n° 18.
(1 ) Six volumes in- 12 , ornés de gravures. Prix 18 fr.
SEPTEMBRE 1819. 419
-
Une question importante a été mise au concours
de la société d'Arras pour l'encouragement des sciences
, des lettres et des arts, Le prix à décerner en 1820
est fixé à 300 ir.
Voici le sujet de cette question :
((
Quelle influence l'instruction élémentaire du peuple
peut-elle exercer sur sa manière d'être et sur l'amélioration
ou la stabilité des institutions politiques ?
>>
L'académie des sciences , belles - lettres et arts de
Bordeaux , dans sa séance du 25 août , a proposé pour
sujet de prix , l'éloge d' Ausonne. L'auteur qui l'obtiendra
, recevra en 1820 une médaille de la valeur de
300 fr.
-Plusieurs journaux se sont prêtés innocemment ,
ou peut le croire , à des vues que l'on peut suspecter ;
c'est en répétant ce que le gouvernement russe fait pour
la prospérité d'Odessa ; on sait que ce fut la seconde
patrie d'un de nos hommes d'état, dont tout le monde
ratifié cet éloge : Personne en France ne connait mieux
la Bessarabie.
a
«Uu manifeste impérial , disent ces journaux , a fixé
l'ouverture de la franchise du port d'Odessa au 15
de ce mois . Le nombre des fabriques où l'on tisse et
imprime les toiles de coton , a tellement augmenté
dans cette ville , que les ouvriers étrangers trouvent
facilement à se placer. Ceux qui sont habiles et laborieux
, peuvent gagner de 3 à 5 roubles parjour. »
1
Or , le rouble de la Russie est porté dans tous les
livres de change à 4 f. à peu près. Mais c'est le rouble
en argent qu'on ne voit guère en Russie plus que la
guinée en Angleterre , c'est à dire , qui n'existe qu'en
papier , avec cette différence qu'en Russie ce papier
vaut un franc le rouble au lieu de quatre portés dans le
change.
Voudrait- on par hazard faire d'Odessa le Cap deBonne
Espérance des Français , et tâcher d'y coloniser aussi
ces factieux qui demandent à gagner , par leur travail
quelques centimes des millions qu'ils fournissent annuel420
MERCURE DE FRANCE.
lement pour l'entretien du Sinécure et celui de toutes.
les aristocraties , bureaucraties , intrigocraties néces→
saires , à ce qu'il paraît , à tout gouvernemeut ?
On sait que ces projets de colonisation naquirent du
18 brumaire , ainsi que les conspirations contre les
conspirateurs et contre ceux qui ne songent rien moins
qu'à conspirer.
Mais d'autres journaux dont les couleurs semblent
plaire davantage à la majorité de la nation ont fait savoir
en même temps que l'affluence des étrangers et
des Français , surtout à Odessa , est telle que la plupart
y sont sans emploi , et que les moins nécessiteux
sont obligés de se cotiser pour venir au secours de
ceux qui y meurent de faim .
Heureusement nés Français , restons en France !
chacun sait aujourd'hui ce que c'est que l'émigration . Le
motifle plus louable ne peut être substitué au sentiment
naturel du devoir. Le premier des devoirs est l'attachement
à la patrie ; si l'obligation de ce devoir a des degrés
, le plus haut , sans contredit , est le moment où
la fortune a ramené au plus bas la grande famille .
-Les amateurs de scandale n'apprendront pas saus
plaisir que le sieur Martainville va , de nouveau , faire
retentir les voûtes du temple de Thémis . Il vient de
faire assigner les rédacteurs de l'Indépendant à comparoir
pour s'entendre condamner eu 500 fr. de dommages
- intérêts par corps envers ledit sieur Martainville.
Ce rédacteur du Drapeau blanc , que ses exploits au
pont du Pecq ont fait surnommer le Pecquin , ou le
héros du Pecq , s'est cru autorisé à poursuivre les
auteurs de l'Indépendant, parce que dans l'article anniversaire
( feuille du 10 de ce mois ) , ils avaient dit , eit
parlant du maréchal Brune : Depuis maréchal de
France , assassiné à Avignon en 1815 et CALOMNIÉ en
1819 PAR LE DRAPEAU BLANC.
Les tribunaux , il est vrai , ont absous le sieur Mar-
1
SEPTEMBRE 1819 . 421
tainville du crime de calomnie envers le maréchal
Brune ; mais est- il absous dans l'opinion publique ?...
L'exposition des produits de l'industrie française
a inspiré à un jeune homme , une pièce de vers qui
n'est pas dépourvue d'un certain talent. Nous y avons
remarqué le passage suivant :
Monument imposant de la magnificence
Du plus grand souverain dont s'honore la France ,
Oui , c'était dans ton sein qu'on devait admirer
Ces chefs-d'oeuvre de l'art faits pour y demeurer.
En franchissant le seuil de tes superbes portes ,
D'un sentiment d'orgueil alors tu nous transportes ,
Et chacun se répète un Roi qu'on doit chérir ,
Un Prince ami des arts et qui les fait fleurir .
Devait de son palais faire le sanctuaire ,
De ces mêmes talens dont il se rend le pèrc.
-- On disait dernièrement dans un salon , que
M. Léon -Thiessé était en littérature ce que sont dans
la société ces gueux envieux qui insultent dans la rue
les gens bien mis.
Le libraire du Mercure vient de mettre en vente
le trente -deuxième volume de l'édition in - 12 des Euvres
complètes de Voltaire ; il contient la Correspondance
générale . Prix , 3 fr . 5o c. , et 7 fr . en papier
vélin . Le trente-troisième volume est sous presse.
- Parmi les maisons d'éducation , situées près de la
capitale , on doit distinguer celle de M. Guerin , près la
barrière Clichy , nº . 25 , maison du Belveder. Nous
avons assisté à la distribution des prix de l'année
1818 , et nous avons remarqué , à la distribution
dernière , des progrès très- remarquables dans la plupart
des élèves . Outre l'étude des langues anciennes ,
M. Guerin enseigne gratuitement la langue anglaise
aux enfans , lorsque les parens le désirent. Outre que
la nourriture est la même pour les instituteurs que
pour les élèves , celui , d'entre ces derniers qui remporte
le premier prix, a le droit de choisir un maître d'agré422
MERCURE DE FRANCE .
ment aux frais de l'institution. Nous ajouterons que
les enfans sont élévés dans les meilleurs principes , et
qu'on en prend autant de soin qu'on pourrait le faire
chez des parens . Le prix de la pension est modéré .
- Nous avons vu avec peine depuis quelque temps ,
une caricature sur Mlle . Duchesuois , exposée sur tous
' les murs de la capitale.. Quelques soient les torts ( encore
exagérés ) de cette actrice , u'est-il pas indigne de
la désigner ainsi au mépris public , et à la risée géuérale
. Toutes les fois qu'il paraîtra une caricature dictée
par la vengeance , ou par des haines particulières ,
nous regarderous comme un devoir de la signaler à l'indignation
de tous les gens de hien.
-M. R. , de Niort , atteint depuis plusieurs années
d'uu rhumatisme au bras gauche , qui le faisait horriblement
souffrir , vient d'en être guéri d'une manière
aussi prompte que singulière. Par uur temps d'orage , il
était assis à sa fenêtre , qui était ouverte , lorsqu'un
coup de tonnerre , avec craquement , l'effraya si fort
qu'il en tomba de sa chaise . Mais il fut bien dédommagé
de son effroi , lorsqu'en se relevant il s'aperçut que la
commotion électrique l'avait entièrement débarrassé de
son rhumatisme. Depuis ce moment sou mal n'a point
reparu.
SPECTACLES.
wwwwwww.w
MADAME Paradol est reçue décidément aux Francais
. Il nous manquait une reine jeune et belle , qui
pû faire oublier mademoiselle Georges , elle est trouvée
, et tout annonce que , si l'on reforme encore
quelques emplois de la comédie française , ce théâtre
reprendra la splendeur dont il devrait toujours briller .
-
Madame Hervey , qui pendant si long- temps
SEPTEMBRE 1819. 423
avait fait les délices du Vaudeville , vient aussi de paraître
sur la scène française ; les amis de la bonne comédie
, se sont rendus avec empressement à ses débuts ,
qui ont été très -brillans , le second surtout . Malgré le
caractère odieux d'Arsinoé , du Misanthrope , madame
Hervey s'est fait applaudir à côté de mademoiselle
Mars , qui jamais peut- être n'a si bieu joué le rôle de
Célimene . La pièce des Etourdis , montée ce jour là
avec un soin tout particulier , a procuré le plus vif plaisir
, et n'a fait qu'ajouter encore au triomphe de la
nouvelle débutante.
-On peut être excellent professeur de déclamation
et mauvais comédien , c'est ce qui arrive à peu près
aujourd'hui à M. Nauteuil ; ou avait attribué , lors de
son premier début , à une maladie subite la gêne qu'il
éprouvait sur la scène , et l'enrouement qui empêchait
souvent de l'entendre ; mais on a pu se convaincre une
seconde fois que cet acteur ne pourrait figurer dignement
à la comédie française , et qu'il lui serait impossible
de remplacer Talma , dans les rôles que ce dernier
veut ajouter à son emploi , et que M. Nauteuil se
destinait à remplir s'il eut été accepté .
Les dernières représentations de Jeanne d'Arc
ont été de nouveaux triomphes pour mademoiselle Du
chesnois. La salle n'était pas assez vaste pour coutenir
la foule des curieux , qui venaient admirer la vierge
de Vaucouleurs , et applaudir à ses héroïques inspirations.
Pourquoi , hélas ! Démousseaux , St. -Eugène ne
s'étaient- ils pas mis ce jour-là à l'unisson de cette actrice
inimitable.
Le sujet de M. Touche-à-tout est loin d'être neuf.
Cependant le public n'a pas laissé de le voir avec plaisir.
Les couplets de la fin ont été vivement applaudis ,
et plusieurs ont obtenu les honneurs du bis . Malgré la
critique , M. Touche- à - tout sera compté au nombre
des jolis vaudevilles qui composent le répertoire du
théâtre de la rue de Chartres .
Les amateurs du théâtre vont enfin jouir de toutes
424
MERCURE DE FRANCE .
leurs richesses . M. Picard va ouvrir l'Odéon plus brillant
que jamais. Therpsicore conserve Nina et fixe Zéphir
Melpomène leur a rendu Jeanne-d'Arc et leur
promet Manlius : Thalie a retrouvé son diamant fin ,
et dimanche , 4 septembre , Momus , représenté par
Potier , est apparu aux heureux bourgeois du Marais
et de la rue St. -Denis , qui l'ont reçu comme l'Enfant
prodigue.
Sans doute les jeunes auteurs qui exploitent les théâ
tres des boulevards , non par brevet d'invention , mais
par compagnie , vont lui faire des rôles nouveaux, dans
lesquels ou pourra enfin connaître son talent , et applaudir
à son heureux naturel plutôt qu'à ses farces ,
mais nous pouvons l'avertir qu'il a à sa disposition une
pièce vraiment originale , qui jadis fit la réputation de
l'acteur qui en joua le principal rôle ; c'est Jérôme
Pointu , qui eut cent représentations de suite , et qui à
la centième faisait plus de plaisir encore qu'à la première..
Voltaire en a fourni le canevas et une partie de la broderie;
nous avons entendu Beaumarchais envier la pièce
et Préville le rôle , et ces deux hommes avaient bien
autant de goût que les cinq directeurs des Variétés ,
qui , lorsqu'ils étaient assez heureux pour posséder Potier
, ont refusé de remonter cette pièce , dont le uouvel
administrateur de la Porte- St . Martin s'empressera
sans doute d'enrichir son répertoire.
et
Volange y fut parfait , mais Potier ne doit pas craindre
la comparaison : nous croyons qu'il aurait tort ,
que ce serait une modestie déplacée ; dans tous les
cas , il reste peu d'amateurs qui puissent juger ex visu ,
et pour le public d'aujourd'hui la pièce est absolument
neuve , le rôle semble fait pour l'acteur , et peut faire
pendant à M. Pincé du Tambour nocturne.
*
Ces jours dernier, ce théâtre a été le témoin d'un fait
qui s'est renouvelé plus d'une fois depuis quelques
temps . Au moment de lever le rideau , on s'aperçut que
Lancelin était absent ; on le cherche partout , mais
peine inutile , on ne le trouve pas ; enfin , après bien
SEPTEMBRE 1819. 425
des recherches , on apprendque dès le matin il a pris la
poste , pour suivre la troupe qui se rend à la Louisiane;
il est parti avec le directeur , et il a signé un engage
ment. Lancelin s'était acquis les bonnes grâces du parterre
, par son intelligence , sa bonne tournure et son
jeu agréable ; il aurait dû être un peu plus reconnaissant
de la bienveillance qu'on lui a toujours montrée .
Je craignais , en assistant à la représentation des
Morillos et des Bolivards , de voir se renouveler la scène
terrible du Combat des montagnes . Mais personne ne
s'est empressé de prendre la défense de l'une et l'autre
forme. Force couplets , beaucoup d'esprit , telle est
l'analyse de cette bluette , production de MM. Gabriel
et Armand. Parmi les nombreux couplets qui ont obtenus
les honneurs du bis , nous avons remarqué le suivant.
C'est sur le sauvage Sakayonta.
AIR : Du Pot de fleurs.
De ce ministre le voyage
A , m'a-t-on dit, un but secret,
Il vient à Paris , je le gage
Pour apprendre à faire un budjet ;
Et combinant toutes les chances ,
Ce ministre calculateur
S'est mis chez un escamoteur ,
Pour mieux rétablir ses finances .
Quel directeur de spectacle , oserait lutter de célérité
avec M. Comte. Tous les plaisirs , il les offre au
public ; tous les genres de curiosités , il les met en
avant pour attirer chez lui les spectateurs , qui ne se
lassent jamais d'y venir. Après madame Bébé , l'Hommemouche
, nous avons maintenant le premier ministre et
les plus fameux guerriers d'une peuplade éloignée ,
ainsi que leurs jeunes épouses , dont la modestie et la
pudeur ont souffert la première fois de se trouver en
présence d'une si nombreuse assemblée . Quelques sauvages
qu'elles soient , nous espérons que les leçons de
426 MERCURE DE FRANCE .
nos aimables Parisiennes parviendront bientôt à les
privoiser.
CH . D'ARGÉ .
wwwmmmmmmmmmmm mmm
REVUE LITTÉRAIRE .
apmmmw
Les Annales du Musée de M. Landon , qui forment
un recueil classique et unique en ce genre , quoique
terminées depuis long-temps , reçoivent , à chaque nou
velle exposition , un volume ou deux de supplément ,
selon la variété ou la richesse du salon . M. Laudon a
repris la continuation de son travail . Il publiera , d'ici
à un mois , et sous le format in-8 ° . , la gravure des productions
les plus remarquables de l'exposition de 1819.
Comme dans sa collection générale , chaque planche
est accompagnée d'une Notice sur le tableau qu'elle rereprésente
. Les Notices de M. Landon ont un mérite
qu'on a pu regretter daus d'autres écrits sur les arts ;
elles sont substantielles , et d'un style clair et rapide . La
critique semble n'y jamais perdre de vue qu'elle a spécialement
la peinture pour objet. M. Landon , qui est
un homme de goût et un écrivain exercé , paraît dédaigner
ces longues amplifications qui décèlent l'incertitude
du jugement et la faiblesse du talent dans les
ouvrages dont le but est l'analyse des arts et de leurs
beautés. Le pathos romantique est rigoureusement
exclu .
· Madame de Renneville, auteur de plusieurs livres
d'éducation , livrera au public , vers la fin de septembre
prochain , un ouvrage ayant pour titre : La Galerie des
jeunes Vierges , ou Modèle des Vertus qui assurent le
bonheur desfemmes . Unfort volume in 12 ; prix . 3 fr.
Il sera mis en vente à Paris , chez l'auteur , rue Saint-
Dominique- d'Eufer , no . 13 ; chez Blanchard , libraire ,
passage Montesquieu ; et à la librairie du Mercure , rue
Poupée , nº. 7 .
Il contiendra la vie de plusieurs saints ; les histoires
peu connues et très-intéressantes de la fondation des
Hospitalières et des Ursulines du Canada ; de TegaliSEPTEMBRE
1819 . 427
konïta , surnommée la Geneviève de la Nouvelle-
France ; de quelques jeunes sauvages devenues chrétiennes
; des deux demoiselles de Saint-Janvier , échap
pées seules an massacre de St. - Domingue ; de plusieurs
jeunes Françaises couronnées Rosières , et d'autres.
modèles de vertus domestiques et religieuses ; plus ,
un petit drame , des lettres et des notes.
Le nom de madame de Renneville est un sûr garant
de plaisir au lecteur qui se procurera cet ouvrage .
NOTICE sur l'état actuel de la Perse , en persan , en
arménien et enfrançais ; par MIR- DAVAUD- ZADAOUR
DE MELIK - SCHAHNAZAR , envoyé de Perse en France ;
par MM . LANGLÈS , chevalier de Saint - Valdimir ,
membre de l'Institut , de la Société asiatique de Calcutta
, etc. , etc.; CHASSAN DE CIRBIED , professeur
d'arménien à l'école des langues orientales ( 1 ).
CES opuscules , publiés en trois langues , sont trop
puissamment recommandés par la réputation de leurs
auteurs , pour quil soit besoin d'en faire l'éloge . Nous
nous bornerons à dire que , dans un très-court espace ,
ils offrent sur la Perse les renseignemens les plus précis
, et qu'on y rencontre des particularités fort curieuses
, dont le récit ne se trouve nulle part ailleurs .
ESSAI HISTORIQUE sur le règne de Charles II ; par Jules
BERTHEVIN (2).
CET ouvrage , que l'on peut considérer
comme faisant
suite à l'Histoire de Cromwel , par M. Villemain
présente de l'intérêt et par sa nature et par la manière
dont il est écrit . Les faits y sont rapportés avec exactitude
; et si l'auteur entre dans quelques détails parfois
un peu longs pour un essai historique , on reconnaît du
(1) Un vol . in - 18 , Paris , chez Nepveu , libraire , passage des
Panoramas , nº. 26.
(2) Un vol in- 8 . Paris , chez Maradan , libraire , rue du Marais
, no. 16, faubourg St.- Germain ; chez Pélicier , libraire ,
Palais- Royal , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , nº. 7 °
428 MERCURE DE FRANCE .
moins qu'il a puisé à de bonnes sources. On y trouve
des réflexions sages , judicieuses , et exemptes de partialité
. Nous ne doutons pas que le public ne s'empresse
de rendre , au travail de M. Berthevin , toute la justice
qu'il mérite , et qu'une seconde édition ne succède bientôt
à la première.
LES CHATEAUX D'ATHLIN ET DE DUNBAYNE , roman
traduit de l'anglais d'Anne RADCLIFFE , par l'auteur
des Mémoires de Cromwel , etc. ( 1).
Le château d'Athlin est célèbre dans les annales de
l'Ecosse ; des évènemens amoncelés les uns sur les
autres , un tyran cruel et barbare , un héros d'un courage
sans pareil , un ami vertueux et non moins brave ,
de grands évènemens , une jeune héroïne dragon de
vertu ; au total , beaucoup d'intérêt et de vraisemblance
, et rien de surnaturel ; voilà ce qui se recommande
à l'attention des lecteurs de romans.
"
-
LES ARCHIVES DU SCANDALE , recueil d'aventures galantes
, escroqueries célèbres , procès scandaleux ,
viols , enlèvemens , bigamies , etc .; par M. R. ( 1 ) .
Le Directeur. Comment , Monsieur , vous osez publier
les Archives du Scandale ? L'Editeur , Oui ,
Monsieur , et j'espère , sous peu de jours , faire paraître
le second volume de ces Archives . D. Un second
volume ! Grand Dieu ! vous espérez donc continuer cet
ouvrage . L'E. Sans doute. Tout est scandale dans
ce monde , et sans scandale on ne peut parvenir à se
distinguer. N'est- ce pas pour causer du scandale que
M. B. a mis le public dans sa confidence en lui apprenant,
dans le plus grand détail , l'histoire des amours de ma-
-
( 1 ) Deux vol. in - 12 . Paris , A la librairie du Mercure , rue
Poupée , nº. 7.
( 2 ) Un vol . in - 8 . Paris , chez les marchands de nouveautés ,
et à la librairie du Mercure , rue Poupée, no. 7 .
SEPTEMBRE 1819. 429
dame B. avec le docteur R. Le doyen Delvincourt ne
tendait- il pas à faire du scandale , lorsqu'assisté de son
domestique et de sa Nanette , il les envoyait au judas
examiner la conduite d'un professeur justement estimé ?
Et ces duels qui ont lieu tous les jours entre des Journalistes
et de prétendus Gardeş -du - corps ; et cet argent
qui tombe du ciel au coin de la rue du Bouloy ; et ces
disputes pour des acteurs , etc.... Parbleu ! je n'en finirais
pas si je voulais raconter tous les sujets de scandale
que fournit la capitale. En tout temps il a été à l'ordre
du jour. Ainsi , après avoir rapporté quelques causes
scandaleuses du dernier siècle , je viens aux temps modernes
, et fais connaître l'affaire des coups de bâton
donnés à M. Martainville par M. Arnault fils; l'histoire
d'une lettre de change payable en coups de bâton ; des
anecdotes plaisantes , etc. Enfin , M. le directeur ,
veuillez annoncer que j'ai voulu amuser et provoquer
le rire ; chose assez rare aujourd'hui. Je vous quitte
pour aller travailler à ma seconde partie , et vous salue
de tout mon coeur.
Collection complète des Mémoires relatifs à l'Histoire
de France , depuis le règne de Philippe- Auguste
jusuqu'au commencement du dix -septième siècle; avec
des notices sur chaque auteur , et des observations
sur chaque ouvrage.
CETTE entreprise avait déjà été commencée en 1785 ,
et soixante volumes furent publiés . Roucher , l'auteur
du poëme des Mois , et autres écrivains , étaient à la tête
de ce travail , que les troubles de la révolution firent
suspendre. Renfermés dans des magasins humides , une
partie des exemplaires de la collection des Mémoires se
détériora ou se perdit.
Les Mémoires que nous annonçons présentent au
lecteur moins de sécheresse que l'Histoire de France ;
ils renferment une foule de détails qu'on chercherait
vainement ailleurs . On y admet sur la scène des princes ,
430 MERCURE DE FRANCE .
des ministres , des généraux , et cette foule de gens qui ,
par leurs fautes ou leurs talens , leurs crimes ou leurs
vertus , contribuent au malheur ou à la félicité des peuples
. On y voit aussi le paysan dans sa chaumière , le
marchand dans sou magasin , le bourgeois dans sa
maison.
C'est fort bien sans doute , de faire un choix dans
cette collection ; mais pourquoi préférer le texte de
Joinville publié par Ducange , à l'édition donnée par
les abbes Sallier , Capperonnier et Bejot . M. Petitot ne
peut ignorer que le texte de 1761 demande à être soigneusement
revu d'après les mauuscrits . Et malgré les
fautes qu'il contient , il est bien au - dessus de celui de
Ducange. Je ferai la même observation pour le Geoffroi
de Villehardhouin , dont le texte est considérablement
altéré , soit dans l'édition de Blaise de Vigénère ,
et dans l'édition de Ducange . Les Mémoires de Bertrand
Duguesclin doivent être revus sur la vie de ce
héros , écrite en vers par Cuvelier , poëte contemporain.
Relativement à la Pucelle d'Orléans , les matériaux
ne manquent pas , et les secours sont abondans. L'éditeur
ne peut être embarrassé que du choix . Ainsi MM.
de Laverdi, Lebrun des Charmelles , Berriat - St. - Prix ,
Caze , ne laissent rien à désirer sur l'héroïne qui sauva
le royaume , et qui fit sacrer Charles VII à Reims.
M. Petitot aurait dû prévenir si , dans les Mémoires
du Chevalier sans peur et saus reproche , il publiait le
Loyal serviteur , livre fort original et fort curieux. Au
surplus , une entreprise pareille à celle que nous annon .
çons , mérite d'être encouragée ; et si son mérile augmente
en raison des difficultés , il faut espérer que
M. Petitot, en s'adjoignant des collaborateurs instruits ,
pourra les surmonter.
Cet ouvrage paraît tous les deux mois , par livraison
de deux volumes . Prix , 11 fr . papier ordinaire , 12 fr .
papier satiné ; et le papier vélin satiné , 22 francs .
On souscrit à Paris , chez J. F. Foucault , libraire ,
!
431
SEPTEMBRE 1819.
rue des Noyers , nº . 37 ; et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº. 7 .
-
Le savant auteur du Dictionnaire des ouvrages
anonymes et pseudonymes , vient de publier le Prospectus
d'un Examen critique et complément des Dictionnaires
historiques les plus répandus , depuis le
Dictionnaire de Moréri , jusqu'à la Biographie universelle
inclusivement . Ces ouvrages , généralement fort
utiles , renferment beaucoup d'imperfections . La Biographie
, rédigée en partie par des gens d'un grand mérite
, n'est pas exempte d'un grand nombre d'importantes
omissions et de fortes méprises . C'est pour relever
ces erreurs que M. Barbier a entrepris son travail .
Notre savant biographe et bibliographe a pour but
d'éclairer des faits , de mieux faire connaître ce qui
concerne la vie et les ouvrages des gens de lettres . Son
ouvrage sera divisé en quatre parties , dont la première
paraîtra dans le courant de novembre prochain ; elle
comprendra l'examen des lettres A. B. C. Les autres
suivront immédiatement. Le prix. de chaque partie sera
de 8 francs . On s'inscrit , sans rien payer d'avance , chez
Baudouin frères , à la librairie constitutionnelle , rue
de Vaugirard , nº . 36 ; et à la librairie du Mercure.
-
Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs , en leur
annonçant qu'il sera très-incessamment mis en vente
chez Chasseriau et Hécart , au dépôt bibliographique ,
rue de Choiseul , nº. 3 ; et à la librairie du Mercure ,
rue Poupée , nº . 7 , les Lais , Fables , et autres productions
de Marie de France , poëte anglo-normand du
treizième siècle ; publiés d'après les manuscrits des
bibliothèques de France et d'Angleterre , avec une
Notice sur la vie et les ouvrages de cette femme célėbre
; la traduction de ces lais en regard du texte , et
avec des notes et commentaires , ainsi que des observations
sur les usages et coutumes des Français et des
Auglais , dans les douzième et treizième siècles ; par
B. de Roquefort , d'un grand nombre de Sociétés
savantes . Deux vol . in- 8° . avec figures . De l'imprimerie
de Firmin Didot.
431 MERCURE DE FRANCE.
虐
Tous les auteurs qui ont écrit sur notre histoire littéraire
, ont fait l'éloge des poésies de Marie de France.
Plusieurs en ont cité des fragmens ; Le Grand d'Aussy ,
entr'autres , a traduit ou plutôt imité quelques - unes de
ses fables , et les lais de Graelent , de Lanval , du
Buisson-d'Epine et de Gugemer. La lecture de ces
pièces , où l'on remarque une imagination brillante , le
talent de couter , et plus de goût qu'on ne peut en
attendre d'un poëte du treizième siècle , faisait désirer
depuis long-temps une édition complète des oeuvres
de cette femme célèbre , la première qui ait fait des
vers français , ou la première du moins dont les vers
nous soient parvenus.
M. de Roquefort , que des connaissances variées et
profondes rendent si recommandable et si cher aux
lettres , aura donc rendu un véritable service à la littérature
, en s'occupant d'un ouvrage que les amateurs
souhaitaient vivement. On est certain que la partie
typographique sera bien traitée , puisqu'elle est confiée
aux soins de M. F. Didot.
Nous apprenons à l'instant que l'Histoire des cent
jours , ou Dernier règne de l'empereur Napoléon , traduite
de l'anglais de sir Hobhouse, et qui se trouvait
chez Domère, rue du Battoir, no . 3 , vient d'être saisie ,
à la requête de M. le Procureur du Roi.
L'Ecolier de Brienne , ou le Chambellan indiscret
, par le baron de B *** , 3 gros volumes in - 12 ,
ornés defac simile de l'écriture de Napoléon , etc.
Prix , 9 fr.
Colin -Maillard , ou mes Caravanes ; par Plancher-
Valcourt , auteur de plusieurs romans ; 4 volumes in-
12. Prix , 9 fr.
AParis , à la librairie du Mercure , rue Poupée , no, 7.
www
w.umm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
de Litterature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Geus de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit cundo.
LES TOMBES ROYALES DES PHARAONS..
ODE .
QU'AVIDE de trésors et prodigue d'encens ,
Il rampe au sein des cours le Chantre mercenaire
Qui d'une lyre esclave empruntant ses accens
Offre aux crimes puissans
Le tribut que l'on doit au maître du tonnerre .
Il n'avilira point des chants mélodieux ,
Le Poëte inspiré , le Barde ami des Dieux.
Il sait que Jupiter sur l'Olympe a son temple ,
Et ce mont qu'il contemple
Moins que son astre est radieux .
28
434
MERCURE DE FRANCE.
Là , parmi les clartés d'un ciel toujours serein ,
Au sommet d'un rocher contemporain des âges ,
Il est , il est un Dieu dont l'immortel burin
Sur un livre d'airain
Eternise les nons des Tyrans et des Sages .
En vain jaloux de plaire aux siècles à venir ,
Un Roi par ses flatteurs croit tromper l'avenir ;
L'avenir foule aux pieds ce trafic adultère ,
Et des grands de la terre
Venge ou flétrit le souvenir.
Ainsi , lorsqu'autrefois , près de Memphis en deuil ,
S'ouvrait d'un Pharaon la vaste sépulture ,
La Vérité debout , à côté du cercueil ,
L'arrêtait sur le seuil ,
Et du règne expiré retraçait la peinture.
Alors dans leurs tombeaux derniers palais des Rois ,
Les pâles Pharaons se levaient à sa voix ;
Le sceptre s'agitait entre leurs mains livides ,
Et des sépulcres vides
L'écho retentissait trois fois .
Oh ! qu'ils étaient honteux de leur postérité !
Quels soupirs s'échappaient de ces âmes royales ,
Quand, d'une voix terrible et le front irrité ,
L'auguste vérité
Déroulait d'un Tyran les sanglantes annales.
A peine ils pressentaient le fatal jugement ,
Que tous dans leurs tombeaux retombaient lentement ;
De pleurs long-temps muets se gonflait leur paupière ,
Et le marbre et la pierre
Poussaient un long gémissement .
Mais de quels doux transports ils étaient énivrés ,
Quel beau jour leur riait dans cette nuit profonde ,
Si du monarque éteint les restes adorés
S'avançaient entourés
Des regrets de son peuple et des respects du monde !
«
>
Heureux , trois fois heureux , disaient-ils , le réveil
Qui pour nous de la tombe a rompu le sommeil !
Qu'il entre l'héritier des vertus de ses pères ,
"
SEPTEMBRE 1819 . 435
» Et qu'en des jours prospères
Notre sang soit toujours pareil . >
Ils disaient , et la foule éclatait en sanglots ,
Et ses cris de l'Etat déploraient l'infortune ,
Comme autour d'un écueil , tombeau des matelots ,
L'Alcyon sur les flots
Mêle ses cris plaintifs au bruit sourd de Neptune.
Cependant le front pâle et la mort dans les yeux ,
Pleuraient des Pharaons les fils silencieux .
Sur le marbre ils lisaient ce terrible anathême :
<< Peu dormiront de même
> Dans la tombe de leurs aïeux . »
Non , vous n'y dormiez point rois cruels , vils tyrans !
Vainement vous rêviez la paix des Pyramides ,
Fléaux des nations , rapides conquérans ,
Qui, gonflés en torrens
Promeniez la terreur chez cent peuples timides.
Au bruit de votre mort , tout- à- coup dans les airs .
Des peuples réjouis s'élevaient les concerts .
A ce bruit se fermait e pompeux mausolée ,
Et votre ombre exilée
Errait sans fin dans les déserts.
3
Tel , en ce noir vallon , vieux séjour des remords ,
Le Styx roulant neuf fois ses ondes menaçantes ,
Invincible rempart de l'empire des morts ,
Repousse de ses bords
Des coupables humains les ombres gémissantes.
Tantôt leur foule errant au penchant d'un rocher ,
Appelle des enfers le sauvage nocher.
Les ondes , le nocher , tout demeure insensible ,
Et la rame inflexible
De loin leur défend d'approcher .
PELLET D'EPINAL.
436 MERCURE DE FRANCE.
"
COUPLETS
SUR LES ÉLECTIONS PROCHAINES.
AIR : du Vaudeville des Deux Edmon.
CAMELEONS à triple face ,
Solliciteurs , hommes en place ,
Devant tout pouvoir à genoux ,
Déguisez - vous ;
Mais vous dont la mâle énergie
Est l'espoir de notre patrie ,
Députés, l'orgueil des états ,
Ne vous déguisez pas.
(bis).
(bis).
Vous , candidats chez qui l'on dîne ,
Ayez bon vin , fine cuisine ,
Prenez l'air populaire et doux,
Déguisez-vous ; (bis).
Mais vous , hommes probes et sages,
Ne mendiez pas des suffrages
Par tous ces scandaleux repas,
Ne vous déguisez pas.
O vous qui les vieilles maximes ,
Les droits féodaux et les dîmes ,
Voudriez rétablir chez nous ,
Déguisez -vous ;
Mais vous que la raison éclaire ,
(bis),
(bis).
Hommes libres que l'on révère ,
Pour qui la gloire a des appas ,
Ne vous déguisez pas .
Vous qui du souverain Pontife
Voudriez nous voir sous la griffe ,
Et nous sauver tous malgré nous ,
Déguisez-vous ;
(bis).
(bis).
SEPTEMBRE 1819 . 437
Mais vous , dont le noble héroïsme
Est la terreur du fanatisme
Et des faiseurs de concordats ,
Ne vous déguisez pas .
Vous qui , de notre vieille armée
Insultez à la renommée
Et de sa gloire êtes jaloux ,
Déguisez-vous ;
Mais vous dont le patriotisme
9
(bis).
(bis)
De nos magnanimes soldats ,
Tout haut célébra l'héroïsme
Ne vous déguisez pas . (bis)
Vous que l'on vit chanter victoire ,
Quand la trahison la plus noire
D'Albion servit le courroux ,
Déguisez-vous ; (bis).
Mais vous qui rendîtes hommage
A la grandeur d'âme, au courage ,
Des braves pleurant le trépas
Ne vous déguisez pas.
2
Eteignoirs de toutes les classes ,
Qui ne courez qu'après les places
Et qui nous sacrifiriez tous ,
Déguisez- vous ;
(bis)
(bis).
Mais vous tous loyaux mandataires ,
De nos droits défenseurs sincères ,
Hommes vertueux , délicats ,
Ne vous déguisez pas . (bis).
Vous instrumens du ministère ,
Vous dont le vôte est à l'enchère ,
Pour qui ramper parait si doux ,
Déguisez -vous ; (bis)
Mais vous qui toujours de la France
Défendîtes l'indépendance ,
Aux tribunes comme aux combats ,
Ne vous déguisez pas. (bis).
438 MERCURE DE FRANCE .
ww wwwwwmmm
LE COCHER DE FIACRE.
FABLE .
ON demandera vos avis ,
Quand on les croira nécessaires ;
Pour vous , en attendant , gardez - les mes amis ,
Et mêlez-vous de vos affaires.
Je suis au siége du cocher ;
J'ai le fouet en main ; vous devez en induire
Qu'à ma volonté seule ici tout doit marcher ,
Et que vous êtes faits pour vous laisser conduire .
Sans trop prêter l'oreille à ce qu'on lui disait ,
Ainsi parlait un fiacre aux gens qu'il conduisait.
L'un d'eux , homme de sens , car il en est en France ,
A cela répliquait : Eh ! l'ami , de quel droit
Crois- tu donc nous mener ? Est-ce au plus maladroit ,
Qu'en toi nous avons cru donner la préférence ?
De ton affaire on prend , dis-tu , trop de souci ,
Mais c'est qu'elle est la nôtre aussi .
Du poste où tu te crois plus assuré qu'un autre ,
Si tu tombais ; dis- moi , pourrais - tu , maitre fou ,
Pourrais -tu te casser le cou ,
Sans compromettre aussi le nôtre ?
Reçois mieux de sages avis ;
Phaeton se sauvait , s'il les avait suivis .
-
-
Ce Phaeton , Monsieur , qu'était - il je vous prie !
Ce nom là n'est connu dans aucune écurie .
C'est un mauvais cocher qui tomba de bien haut.
L'entêtement était aussi son grand défaut..
【, 4、,, *
Profite de sa chûte , et garde- toi de croire
Qu'exprès pour nous verser on t'ait promis à boire.
Cet homme parlait d'or ; mais à prêcher un sourd
On perd son temps ; notre balourd
N'en poursuivit pas moins sa route à l'aventure ,
De faux pas en faux pas , de cahots en cahots ,
Sifflant , faisant claquer son fouet à tout propos ;
Et , brefil versa la voiture.
SEPTEMBRE 1819. 439
Un ministre naguères en a fait tout autant .
Aux gens que menáçaient ses actes arbitraires ,
Il allait aussi toujours répétant :
« Mêlez vous donc de vos affaires . »
Cette histoire est la sienne , à cela près pourtant ,
Que dans la ruine commune ,
Mon fiacre , ainsi que lui , n'a pas eu le talent
De sauver en versant , sa tête et sa fortune ,
A.-V. ARNAULT.
L'ORATEUR.
Traduction de l'Epigramme de Martial , Cum clamant omncs ,
loqueris tu , navole , semper.
PENDANT qu'un beau désordre anime la séance ,
Quand tout le monde crie et qu'on ne s'entend plus,
Marcellus se déploie et fait de l'éloquence ;
Cicéron , pour en faire , attendait le silence .
Le pauvre homme ! Romains , de votre orgueil déchus ,
Comptez un Cicéron , et nous vingt Marcellus,
mmmmmmmmm
LE CHEMIN DU LUXEMBOURG.
Imitation de l'Epigramme , Cui tradas , Lupe , filium magistro.
A quel maître , Colmin , dois-tu livrer ton fils ?
Divers dans tes projets , tu balances encore !
Ne choisis point des érudits ,
Des orateurs , des beaux esprits ;
Le raisonner dessèche , décolore.
Parmi nos députés , pour être un jour assis ,
Veux-tu qu'un beau talent le distingue et l'honore ?
Table ouverte ! Voilà comme on sert son pays ;
Auprès des bons diners , que sont les bons écrits ?
Du Bordeaux à l'appui de sa candidature ,
Propos selon les gens , double front , double allure ;
440
MERCURE DE FRANCE .
C'en est assez. Déjà dans le Palais -Bourbon
Je le vois qui s'assied , se lève à l'unisson ,
Vante une Bellardise ( 1 ) , affirme une imposture
Et crie aux voix , aux voix ! appuyé ! la clôture !
Ah! sois fier de ton fils , applaudis , vieux Colmin ,
Du Luxembourg il a pris le chemin ( 2 ) .
CHARADE.
MON premier ramène Zéphire ,
Flore , les Amours et les Ris.
Des cheveux de mon tout mon second est sans prix
Pour un tendre amant qu'il admire.
ENIGME.
CHACUN maudit mon inconstance ,
Mes caprices , ma cécité ;
Et toutefois , sans vanité
Je puis dire , je crois , qu'ici -bas l'on m'encense
Plus que tout autre déité .
J'avais des temples dans la Grèce ,
J'en eus à Rome , et de nos jours
On me voit surtout dans les Cours ,
Des mortels me jouer sans cesse ,
Et pourtant leur plaire toujours
Plus que tout autre enchanteresse .
LOGOGRIPHE .
Parmi tous les hôtes des bois
Je jette l'effroi , l'épouvante.
Vous avez deux pieds , j'en ai trois ;
Coupez ma tête , et je vous tente.
Retournez-moi sans différer ,
La chose devient différente ,
Car vous allez me comparer
Le sein de votre tendre amante.
(1) Lisez Balourdise.
(2) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial aux disneuvième
siècle, ou les Applications contemporaines.
SEPTEMBRE 1819 . 441
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui aparu le vendredi, 17 7bre . 1819 .
Le mot de la Charade est LISBONNE ,
Celui de l'Enigme est FUMÉE ,
Et celui du Logogriphe est MORT , dans lequel on trouve or.
mmmmm mmmmmm
SCIENCES NATURELLES.
PHILOSOPHIE ANATOMIQUE. -
Des organes respiratoires
sous le rapport de la détermination et de l'identité
de leurs pièces osseuses , avec lesfigures de 116
nouvelles préparations anatomiques , par M. le Chev.
GEOFFROY - St. -HILAIRE , Membre de l'Académie
royale des Sciences , Professeur de Zoologie , au
Jardin du Roi , etc. ( 1 )
PREMIER ARTICLE .
En histoire naturelle , l'Anatomie comparée est la
partie essentiellement philosophique de la science ; l'étude
et la juste appréciation des rapports , des analogies
et des connexions , peuvent seules rendre raison de l'identité
des fonctions , et initier aux habitudes et aux
moeurs des animaux ; mais aussi si cette étude est
vraiment digue de l'homme , qui fait tout dans un but
( 1 ) Un vol. in - 8 . de 560 pages . Paris , 1818 , chez Méquignon-
Marvis , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , nº . 3 ; et à la lìbrairie
du Mercure , rue Poupée , nº. 7.
442 MERCURE DE FRANCE .
d'utilité , elle est autrement difficile que celle qui n'apprend
qu'à classer et à denommer les êtres de la nature ,
dont les caractères sont si variables. La zoologie
est utile , puisqu'elle facilite les premiers pas que
l'on fait dans la science , puisqu'en plaçant sur un point
élevé , elle fait passer sons les yeux tout le règne animal
que l'on voit assez pour exciter la curiosité et l'intérêt
, et pas assez profondémeut pour qu'on puisse
s'apercevoir que cet arrangement n'est qu'ingénieux et
séduisant. C'est une illusion qu'il est aisé de prendre
pour une vérité : heureux , celui qui , sentant son erreur
et ne se décourageant pas , peut découvrir le chemin
du vrai et y marcher avec constance .
Les efforts des naturalistes avaient été vains jusqu'à
nos jours ; quelques - uns cependant s'étaient trouvés sur
la véritable voie des analogies , et s'étaient élevés par
instinct ou par génie aux premières généralisations , et
s'ils n'avaient point perdu tout-à - fait leurs peines , c'est
qu'ils étaient profondément pénétrés de la justesse de
ces aperçus. Mais dans la création d'une science , les
premières tentatives ne sont pas toujours heureuses ,
et un faux pas peut détourner du bon sentier que bien
souvent l'on ne retrouve que plusieurs siècles après .
Alors on ne fait plus que des applications fausses ; on
crée des systèmes , on explique les phénomènes sans
les comprendre ; on se jette dans l'extrême absolu ou
dans les détails minutieux : alusi se rompt la chaîne qui
devait mener à l'unité de composition .
C'est de nos jours , c'est principalement en France
qu'on est revenu à des idées plus saines . On a donné
plus d'attention aux animaux eux-mêmes ; on les a mis
en rapport entr'eux et avec l'homme ; on les a rapprochés
dans toutes les situations de leur existence ; on
les a vus dans le jeune âge , daus la maturité et dans le
déclin ; on les a observés dans leurs habitudes et dans
Jeurs instincts ; on les a comparés un à un , pièces à pièces
, et l'on est parvenu à des résultats d'une importance
telle que l'on doit espérer que les découvertes et
SEPTEMBRE 1819 . 443
les applications que l'on fera , viendront en augmenter
la validité. Un des hommes qui a le plus concouru à
féconder le champ de l'histoire naturelle par son esprit
éminemment philosophique, est M. Geoffroy - Saint-
Hilaire.
Ce savant a publié il y a déjà quelques mois , un livre
contenant cinq mémoires , tous relatifs aux organes
respiratoires sur le rapport de la détermination et de
l'indentité des pièces osseuses ; c'est le premier volume
d'un grand ouvrage sur l'anatomie philosophique , dont
la publication fera époque dans les annales des sciences
naturelles. Si , comme l'auteur lui -même le dit , ce
n'est pas une route nouvelle qui est ouverte , du moins
le champ de l'organisation est- il éclairé par des vues
nouvelles et par un principe nouveau , celui des connexions
; principe d'un haut intérêt philosophique ,
puisqu'il admet enfin à la jouissance pleine et entière
saus la moindre exception dans la pratique de cet autre
principe fondamental de la philosophie naturelle , que
tous les animaux ayant la moëlle épinière dans un état
Osseux , sout fait sur le même modèle. La prévision à
laquelle porte cette vérité , c'est- à - dire , le pressentiment
que nous trouverons toujours dans chaque famille ,
tous les matériaux organiqnes que nous aurons aperçus
daus un autre , est ce que M. Geoffroy a embrassé dans
le cours du livre , sous la désignation de théorie des
analogues , ce qui se réduit à approfondir la question :
L'organisation des animaux vertébrés peut- elle être ramenée
à un type uniforme ?
C'est à l'aide de ces deux lois fondamentales qu'il a
introduites dans les études anatomiques , que M. Geof
froy parvient à donner la solution d'une question dont
les développemens sont immenses et les résultats inportaus.
Il fallait plus que l'amour de la science ; il fallait
du génie pour en venir à bout. C'est surtout dans
la considération des appareils respiratoires qu'il révèle
toute l'importance de ces deux nouveaux moyens . Lougtemps
avant on avait bien pressenti les analogies, puis444
MERCURE DE FRANCE .
qu'elles avaient été poursuivies avec succès dans les
animaux à respiration aérienne. Mais quand on en fut
venu aux poissons , on trouva une barrière insurmontable.
Dès le siècle d'Aristote , on avait déjà rapporté
les nageoires des poissons aux mains de l'homme ; mais
on ne put parvenir à déterminer les os du bras et de
l'épaule , parce que les formes intermédiaires qui sont
le passage d'un groupe à l'autre ne purent être indiquées ;
et lorsqu'on ne trouvait point la cause matérielle d'une
fonction , on croyait qu'il était naturel de penser que
des organes spéciaux étaient là pour la produire : c'est
ce qu'on iniagina à l'égard de la respiration des poissons.
La théorie des analogues fait voir qu'il n'y a point de
création particulière et exclusive pour les organes respiratoires
dans ces animaux , puisque d'ailleurs ils sont
ressemblans aux autres animaux vertébres ; elle prouve
tous les points d'une identité réelle , et elle sert à s'élever
à des vues nouvelles qui ne font plus regarder l'homme
comme le seul point de comparaison , ni comme
le type d'une organisation parfaite , puisque dans certains
animaux tel organe est plus développé que dans
l'homme ; ainsi , chez les poissons, les organes de l'ouïe
sont portés au maximum de développement , tandis
que dans les mammifères ils sont réduits presque à une
existence rudimentaire ; la fonction est d'autant plus
parfaite qu'elle est servie par des organes plus parfaits ,
et que lorsque ces organes se trouvent avoir acquis le
plus haut degré de développement , ils contribuent à
l'accomplissement d'une fonction contigüe, s'ils ne la
remplissent pas entièrement.
Puisées dans le discours préliminaire , telles sont à
peu près les idées que M. Geoffroy agrandit par l'application
, dans les Mémoires dont à diverses époques
il avait présenté quelques fragmeus à l'Académie .
Avant d'en venir à la détermination et à l'identité
des os des organes de la respiration , en comparant
les quatre sous - types , ou les quatre classes de verlèbres
entr'eux , il a du fixer le siége respectif de ces orSEPTEMBRE
1819 .
445
ganes , le tronc , la cavité qui les contient : c'est ce qui
a été fait dans l'Introduction , malgré la difficulté que
présentaient les poissons . Il résulte de la comparaison,
que le tronc n'est pas immuablement attaché aux
mêmes points de la colonne épinière : ainsi , dans les
quadrupèdes , il existe sous le milieu de la colonne
vertébrale ; dans les oiseaux , sous l'extrémité de la colonne
, et sous le coccix ; et dans les poissons , sous les
premières vertèbres et sous la tête. Ce n'est pas une
théorie , c'est un résultat qui s'accorde avec le témoignage
des sens . « C'est ce qu'on aurait vu dès l'origine ,
si , moins prévenus pour ce qui est enseigné dans les
écoles d'anatomie , on ne se fut poiut obstiné à vouloir
trouver les poissons , sous certains rapports , tout à
fait semblables aux mammifères et aux reptiles. >>
N. T.
( La suite à un numéro prochain . )
wwww
HISTOIRE .
mmmmm
ESSAI HISTORIQUE sur le règne de Charles 11; par Jules
BERTHEVIN (1).
UNE Histoire de Charles II manquait à la littérature ;
les écrits publiés jusqu'à ce jour sur le règne de ce
prince , se bornaient à quelques essais peu étendus .
Ils étaient rédigés , pour la plupart , dans des circonstances
assez propres à faire craindre que l'esprit de
(2) Un vol in-8 . Paris , chez Maradan , libraire , rue des Marais
, no. 16, faubourg St.- Germain ; chez Pélicier , libraire ,
Palais- Royal ; et à la librairie du Mercure, rue Poupée, nº. 7 .
446 MERCURE
DE FRANCE .
1
parti ne les eût dictés. M. Berthevin a entrepris de
remplir cette tâche ; avantageusement connu dans les
sciences comme dans les lettres , rassemblant avec
soin tous les matériaux qui étaient à sa disposition , il
a composé une Histoire complète de la vie politique du
fils de l'infortuné Charles Ier . Cet ouvrage , publié sous
le titre modeste d'Essai historique sur le règne de
Charles II, peut être considéré comme faisant suite
à l'Histoire de Cromwel , par M. Villemain . Ecrit avec
rapidité , cet essai n'est point dépourvu de mérite, et les
faits y sont rapportés avec exactitude .
Les malheurs qui assiégent Charles dès son berceau,
la mort cruelle de son père , les aventures toutes romanesques
au milieu desquelles il se soustrait aux
poursuites de ses sujets , la tyrannie de Cromwel , la
conduite ferme et impénétrable de Monk; enfin , la
restauration de la monarchie, et Charles replacé sur le
trône de ses ancêtres aux acclamations du peuple , et
sans la moindre effusion de sang ; voilà ce que présente
la première partie de l'Essai historique , et ce qui en
fait, en quelque sorte, l'exposition.
-
Des scènes plus importantes , sous le rapport de la
politique , viennent ensuite. Les débats parlementaires
agitent l'intérieur du royaume . L'Ecosse , toujours
prête à se soulever , réclame sans cesse. La religion
est le sujet ou le prétexte de troubles toujours renaissans
. Les conspirations contre le trône et contre le
monarque se multiplient . On accuse tantôt les Papistes ,
tantôt les Républicains ; et chaque fois des victimes
nouvelles et souvent illustres , expient les craintes
qu'elles ont fait concevoir. Au - dehors , la guerre est
presque continuelle avec la Hollande ; l'on voit se
succéder des batailles navales , auxquelles la marine
française prend souvent une part glorieuse. Tels sont
les tableaux qu'offre l'histoire de Charles II .
L'auteur s'est surtout attaché à bien faire connaître
le caractère du monarque Anglais . Incertain dans ses
résolutions , faible dans l'exécution de ses projets , et
SEPTEMBRE 1819 . 447
cependant y mettant de l'entêtement , ce prince avait
des vertus que sa faiblesse rendit le plus souvent inutiles
, et quelquefois nuisibles au bonheur de l'état
et à son propre intérêt. M. Bertheviu laisse voir quelles
conséquences eut cette conduite sans vigueur , et commeut
elle prépara la chûte de la maison des Stuarts.
sous le règne du successeur de Charles II , en même
temps son frère.
Au surplus , l'auteur de cet essai peut- il se rendre
le témoignage que se rend M. de Thou dans la belle
préface de l'histoire de son temps , où il expose le plan
et la méthode qu'il a suivis ? peut- il dire comme cet
historien ? « Ce que les bons juges doivent faire lorsqu'ils
délibérent sur la vie et les biens des particuliers
, je l'ai fait en écrivant cette histoire . J'ai consulté
ma conscience , j'ai examiné si quelque reste
de ressentiment ne m'écartait point du droit chemin,
j'ai adouci autant que je l'ai pu les faits odieux , j'ai été
retenu dans mes jugemens , j'ai évité les digressions ,
et je me suis montré aussi dégagé de haine que de
faveur..... >>
On pourrait reprocher à M. Berthevin d'avoir trop
milité en faveur du pouvoir absolu . Il aurait dû mieux
se rappeler cette vérité , obstat sibi magnitudo , et songer
que le pouvoir le plus solide et le plus durable ent
même temps que le plus favorable au bonheur des nations ,
est celui qui ne peut enfreindre les borues d'une sage
constitution . C'est là véritablement le cas de dire : Dimidium
plus toto.
Malgré quelques défauts et quelques négligences de
style, l'Essai historique sur le règne de Charles II doit
être mis au rang des ouvrages bous et utiles ; il n'y a
pas de doute que le public ne l'accueille favorablement,
nonobstant les clameurs poussées récemment par le
rédacteur du Drapeau blanc.
Victor VERGER .
448
MERCURE DE FRANCE .
BEAUX - ARTS.
RUSTIQUE-LE-FLANEUR . ---- No. II (1 ).
LE FLANEUR AU SALON.
La belle chose pour un Flaneur , que l'exposition des
produits des arts et de l'industrie ! Depuis trois semaines
, je ne quitte plus les salons du Louvre ; et j'avoue
que , si je n'ai point encore entretenu nos lecteurs
de mes promenades , c'est que le temps que je mets à les
faire , m'ôte celui de les écrire . Et puis cette foule tou
jours mouvante et toujours renouvelée ! Cette prodigalité
de richesses et cette profusion d'objets ! Que de
sujets pour l'observation ! Ils sont si nombreux , qu'il
serait plus facile d'en faire l'inventaire que la description
. Si le Louvre était moins meublé , je m'y promenerais
plus à l'aise : il n'y a point de jouissance où les
coudées ne sont pas franches ; et avec cinq cents tableaux
de moins , je trouverais l'exposition plus riche . Je vais
parier qu'elle offre , dans ses 1611 numéros , plus
d'aunes de toiles peintes qu'il n'y en a dans toutes les
manufactures de Jouy.
Ce qu'on voit aux Galeries est beau ; mais c'est ce
qu'on y entend qui intéresse . De toutes les phrases rompues
, dont elles retentissent journellement ,
il se forme
une sorte de discours , dont le tissu grammatical n'a
(1 ) Le premier numéro du FLANEUR , inséré dans le VII .
numéro du Mercure , est , ainsi que celui-ci , de M. Regnault de
Warin.
SEPTEMBRE 1819. 449
pas toujours la correction la plus irréprochable , mais
qui voit assembler toutes ses parties par le fil délié
d'une logique aussi saine que subtile. Voilà comme
d'une nuée , quelquefois assez obscure , de sentiment
contradictoires , ridicules ou hasardés , il sort un jugement
lumineux , dont l'opinion s'empare et que la
France confirmera,
En entrant dans ce vaste salon carré, où brillent toutes
les couleurs de la palette de Rubens , il me prend quelquefois
fantaisie de juger des tableaux , non parce que j'en
vois , mais parce que j'en entends dire. C'est une épreuve
à laquelle je voudrais bien que fût soumis l'amour- propre
des artistes . Dans l'atelier , ils savouren ! la louange ;
dans les journaux , ils avalent la satire ; ici , la sensation
, à peine transformée , jette un cri naïf et véridique :
on sent, par ce qu'on éprouve ; on s'exprime , par ce
qu'on sent . Il ne s'agit ni de la couleur de telle école,
ni de la manière de tel maître , ni des procédés de tel
atelier . Pour tout attirail qui sent le métier , le public
pas de sens il les réserve tous pour reconnaître la
nature . Afin de la mieux accueillir , il épanouit sou
coeur et ouvre ses yeux . Et moi , pour écouter son langage
ingénu , j'ouvre les oreilles . Cette marche , j'en
conviens , n'est pas à l'usage des journalistes techniques
et des amateurs de salons ; mais si elle tend à la découverte
de la vérité , elle doit plaire aux artistes qui ,
en dépit de l'orgueil , la chérissent , puisqu'ils la cherchent
, et que l'objet , le terme et le triomphe des arts,
sont de la rencontrer.
Lundi dernier , entraîné de la galerie d'Apollon dans
le Grand Salon , par un flot de jeunes gens des deux
sexes , je remarquai qu'en entrant dans ce dernier ,
la plupart baissaient les yeux, clignottaient les paupières,
et ne la relevaient qu'avec effort . Cela m'expliqua celui
que je faisais durant le premier quart-d'heure de ce
séjour dans ce sanctuaire de la couleur. En général ,
celle de la jeune école française est plus brillante que
vraie , dure dans les demi- teintes , et trauchante dans
29
450
MERCURE DE FRANCE .
les clairs , presque partout exagérée jusqu'à l'enlumi.
nure , et souvent en opposition avec les sujets . La première
sensation que la rétine éprouve en la réfléchissant
est pénible ; il lui succède une sorte d'étonnement
désagréable , qu'un peu de ressouvenir change en mécontentement
. C'est peut-être quelquefois encore , se
dit le connaisseur , le crayon anatomique et correct de
David ; plus rarement l'imposante ordonnance de Gérard
; moins souvent encore la pensée poétique de Girodet
; presque jamaisl'expression idéale de Guérin , et jamais
la couleur ardente , harmonieuse et vraie de Gros :
les écoliers de Vien , de David , de Regnault , furent
des maitres ; les maîtres d'aujourd'hui ne sont que des
écoliers . La sentence est sévère , et on ne la lit dans
aucuns journaux ; mais le public qui la porte , ne saurait
être infidèle à la vérité , parce qu'il ne veut pas
l'être à ses plaisirs.
:
Ce coloris hyperbolique qui , comme les feux de la foudre
, illumine nos nouveaux tableaux , ne serait- il pas dû
aux choix des sujets ? La plupart de ces machines colossales
qui , du milieu des parois du Salon , touchent à la
corniche , sont destinés aux églises . Là, sous les arceaux
courbés par la main de l'architecte gothique , apparaîtront
, sous leur véritable aspect , tous ces brillans fantômes
de la Mythologie chrétienne éclairés par les
teintes rembrunies des vitraux , les Christ livides , les
Martyrs sanglans , les Vierges radieuses , auront perdu
' cette âpreté de ton , ce coloris papillotté, que la lumière
du Salon verse à flots trop abondans sur eux. Je ne
doute point , par exemple , que mis à sa véritable place,
le Fils de la veuve ( 1 ) , ne présente la scène imposante ,
'quoique simple , d'une résurrection miraculeuse , tandis
, qu'au Louvre , je n'y vois que l'expérience d'un
médecin qui sait guérir les léthargies , et l'influence d'un
( 1 ) Par M. Guillemot , nº. 573 .
C
1
SEPTEMBRE 1819 . 451
philosophe sensible sur la multitude ignorante et crédule.
Si les salles de l'Industrie présentent l'état actuel de
nos efforts et de nos produits dans tous les genres qui
la composent , celles des beaux - arts n'offriraient - elles
pas l'image de la situation morale de certains esprits et
de certaines opinions ? Les productions littéraires sont
les fruits de la société , dont les arts libéraux sont les
fleurs quand sous la serre chaude , arrangée par le
pouvoir , ces fleurs éclosent , ces fruits mûrissent , quelque
brillant que soit le coloris des unes , quelque saveur
qu'aient les autres , le connaisseur délicat , le fin
gourmet , en sont- ils jamais aussi contens que de ceux
qui naissent et se fortifient au soufle de la liberté ?
L'autorité ne se persuadera- t -elle donc jamais qu'elle
doit secourir et non diriger ? Quand Mécénas , que La
Fontaine n'aurait pas appelé un galant homme , si , au
lieu de protéger , il se fut avisé de conseiller ; quand ,
dis-je , ce favori d'Auguste faisait compter dix mille
seslerces à Virgile , au nom de l'heureux scélérat que
le diadême fit un grand prince , sans le rendre un homme
de bien , Mécénas prescrivit- il au chantre de Didon le
plan de l'Énéïde ? et lorsqu'au nom de Louis XIV, Colbert
inscrivit sur la liste des pensions un érudit de Groningue
ou un géomètre de Hambourg en échange de
ses pistoles ministérielles , exigeait- il une dissertation
sur un fait indiqué ou la solution d'un problême donné ?
Mais les Colbert du jour qui disent avoir bâti le Louvre
qu'ils n'ont fait que badigeonner , se croiraient sans
puissance s'ils administraient sans protéger ; et malheureusement
, plus d'un artiste oubliant que François Ier.
s'honorait de présenter le pinceau à Léonard de Vinci ,
ne reçoit les siens que des mains de la fortune et se rit
d'immortaliser , avec ses talens profanés , des erreurs
qu'on appelle des miracles , des attentats qu'on nomme
de grandes actions , et des préjugés qui ne sont mênie
pas les siens. Où est le temps où avec dix aunes de
toile , des crayons et une palette , le Poussin isolé dans
452 MERCURE DE FRANCE .
un galetas en embelissait la solitude bientôt peuplée
par sou pinceau magique ? c'était alors l'âge d'or de ia
peinture : c'est maintenant celui des peintres. Cinq
cent louis sont à peine suffisans pour payer Vingt Têtes
monacales ( 1 ) : ce fut aussi le prix de la cuisine de
Drolling; tandis que le peintre de Brutus , de Léonidas
et des Horaces demande comme le Bélisaire qu'il
a reproduit , l'obole qui doit payer sa toile et ses couleurs.
Pourtant , comme dans le mal même il y a toujours
un côté qui est bien , dans ce qui semble erreur n'y at
- il rien qui soit vérité ? Si dès le seuil du Salon j'ai vu
de bonnes âmes , transportées sans doute par un saut
rétrograde de leur imagination dans certaine chapelle
impériale , où les cardinaux n'étaient point en figure ;
si , dis - je , je les ai vues se signer de la croix ; à l'aspect
de tant de saints , de martyrs et de crucifix , j'en ai remarqué
d'ailleurs agitées par d'autres sentimens. Vis- àvis
la Mariam ensevelie dans les sables du désert par
son amant au désespoir (2) , j'ai noté la contemplation
de quelques jeunes moustaches auxquelles ni l'Egypte
ni les passions allumées sous son ciel ardent ne
sont point étrangers. Hier , près de moi , un pauvre
honteux jetait sur les aumônes de St. Germain (3 ) des
regards timides , et soupirait au souvenir de ces siècles
du vrai christianisme où les évêques , avec une
croix de bois , avaient des moeurs et des coeurs d'or.
Plus loin , un adolescent qui suivait de loin certaine
petite blonde aux yeux bleus , cherchait à la conduire
du regard près du joli sommeil de Psyché (4) , qu'il
regarda effrontement en face , tandis que la jeune
vierge s'en détournait en rougissant , et rencontrant les
( 1) Intérieur d'un choeur de capucins , excellent tableau de
M. Granet ; nº . 524 bis.
(2) Ismayl et Mariam ; par M. N. Vernet , nº. 1155.
(3 ) Saint Germain distribuant des aumônes .
(4) L'Amour et Psiché.
SEPTEMBRE 1819.. 453
yeux qui la guettaient , rougissait d'avantage . Ailleurs ,
un trio de grâces de la halle s'obstinait à aspirer le parfum
des fleurs de Van- Spaëndonck ( 1 ) ; tandis qu'un
groupe de Forts et de Bachoteux riait jusqu'aux oreilles
au spectacle de ces commères qui , un poing sur la
hanche et l'autre dans les cheveux de leur adversaire ,
épuisent tout le catéchisme de Vadé ( 2 ) . Dans le grand
salon , je surpris une figure maigre et olivâtre qui , à
la vue du massacre des Mamelucks (3) , laissait couler
une larme sur sa moustache ; je l'entendais reprimer
un sanglot , et la vis s'éloigner en répétant ces mots :
Marseille ! .. Hospitalité ! .. J'avoue que je rougis pour
mon pays , et qu'en traversant la galerie pour aller voir
le départ de Madame (4) , je détournai les yeux du
portrait du ministre de la justice.
Parlez-moi de ce nouveau chef- d'oeuvre de Gros pour
me réconcilier avec la couleur de la nouvelle école , ou
plutôt pour en délasser mes yeux . Qu'ils se reposent avec
satisfaction sur cette composition , à laquelle , comme un
autre , je prodiguerais bien les épithètes de suave , d’harmonieuse
, si sous la magie de ce noble et riche pinceau ,
je n'avais découvert la véritable pensée de l'artiste , ou
plutôt du politique humain , autant qu'habile . M. Gros ,
comme La Tour , qui descendait dans les âmes pour
rapporter sur les physionomies la pensée secrète qui les
occupait , M. Gros a osé descendre dans l'âme pure
de la fille de Louis XVI , et voici ce qu'il a fait dire à
Madame « Je pars , et les fautes du gouvernerment
de mon oncle sont la cause de ma fuite (5 ) . Français
lui , ma famille et moi , nous vous portions dans nos
:
( 1 ) Les Fleurs et les Fruits de Van - Spaendonck , de Van-
Daël , etc.
(2 ) La Dispute à la Halle.
(3 ) Massacre des Mamelucks ; par H. Vernet , no . 1154.
(4) Départ de Madame , duchesse d'Angoulême ; par M. Gros ,
No. 538.
D
(5) Mon gouvernement a commis desfautes ... Proclamation
du Roi , datée de Cambray ,
454 MERCURE
DE FRANCE.
coeurs ; dans ces coeurs qui ont oublié les crimes de
quelques brigands , et qui n'oublieront jamais la géné .
rosité d'un grand peuple . Pourquoi faut- il que l'ineplie
de quelques ministres l'ait aliéné de nous ? Que je le
plains ! car , au retour de Celui que nos erreurs ramènent
, le sang français coulera. N'a -t-il donc point assez
coulé ! Ah ! si la Providence nous rendait à ce peuple regretté,
par quelle sagesse, par quelle douceur lui ferionsnous
oublier des torts réels , quoiqu'involontaires ! J'en
jure par ce Panache blanc qui , comme celui de mou
aïeul Henri , ralliera un jour tous les coeurs ; car ils sera
le signal de la clémence et le gage de la publique félicité.
REGNAUET WARIN.
mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmwww
LITTÉRATURE .
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent ou
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX ( 1 ) .
PREMIER ARTICLE .
DANS son tableau de l'Allemagne , madame de
Staël a dit : Le génie et la bonnefoi devraient être inséparables
; le mensonge est plus dégoûtant encore ,
dans les écrits que dans la conduite , La conscience devrait
être la Muse du poëte . Ces paroles servent d'épigraphe
à l'ouvrage que je vais analyser , et suffisent
pour le justifier, sous le rapport de l'intention. De quelque
manière que soit résolue la question , que j'examinerai
plus loin , de savoir si les moyens d'exécution
répondent au but que s'est proposé ce Jury de Libé-
( 1 ) Volume in - 8 d'environ 400 pages . Prix , 6 fr . A la librairie
du Mercure , rue Poupée , nº 7.
1
SEPTEMBRE 1819. 455
raux , ils peuvent se glorifier d'avoir défendu les intėrêts
de la morale . Je n'en dirais pas autant des orateurs
de la droite et du centre , ni même de tous ceux de la
gauche ; je le dirais bien moins de ce ramas de sycophantes
, qui depuis quatre ans , exploitent leur privilége
de transformer en tréteau la chaire évangélique .
La conscience est d'obligation pour tous les hommes ,
et plus particulièrement pour les écrivains , voilà deux
vérités incontestables. Si cependant il se rencontrait
quelque élève de l'école jésuitique qui contestât la seconde,
je lui conseille de s'adresser à mes jurés- priseurs,
il la trouvera démontrée dans l'introduction de leur
cours de morale littéraire . Cette introduction en est le
morceau le plus saillant, malgré son étendue , le plus
utile et le mieux raisonné . Elle développe avec énergie
l'épigraphe que je viens de rapporter , et tire de ce développement
l'étroite conséquence que , s'il est permis
de n'être qu'un écrivain ridicule comme Messieurs tels et
tels , il ne l'est jamais d'être un écrivain saus pudeur et
sans foi, comme qui dirait le Bobéêche de la Gazette de
France; et ces intrépides succursalistes des hautes - oeuvres
de 1815. Un grand talent est une grande autorité , il iuvestit
d'une sorte de magistrature , d'autant plus honorable
, qu'elle n'est point la création du pouvoir ; motif
de plus , motif impérieux pour l'homme de lettres ,
d'avoir une conscience de fer , d'être irréprochable dans
ses moeurs , et de ne point associer aux qualités brillantes
de l'esprit la bassesse du coeur. Le citoyen obscur
n'est comptable qu'à lui , l'écrivain l'est à tous ceux
dont sa renommé a fixé l'attention . Qu'il arrive à des
hommes notoirement corrompus de s'asseoir parmi les
fonctionnaires de l'état , soit dans nos tribunaux , soit
ailleurs , l'opinion publique en fait prompte justice ; el ,
certes , elle ne reste pas désoeuvrée. Qu'un chevalier
d'une misérable industrie s'introduise dans une maison
bien famée , on se hâte de l'éconduire ; que l'hypocrite
adroit ait surpris la confiance d'honnêtes gens , il la
perd avec son masque. Et nous laissons l'écrivain s'ab456
MERCURE DE FRANCE .
soudre de sa perversité par le génie ou le talent , presque
toujours par beaucoup moins ! nous l'écoutons prononcer
sur le mérite et la moralité d'autrui , comme si
c'était Aristide ou Thraséas ! son tour d'esprit nous
amuse , les formes de son style nous plaisent , cela lui
suffit pour faire autorité . Supposez qu'un orateur , la
veille sorti du Bagne , vint détruire et fonder des réputions
, qu'il prêchât très - éloquemment les vertus théo .
Jogales ; et , chemin faisant , se louangeât lui -même
d'une manière ingénieuse ; trouverait -il un auditoire
bénévole au point de l'admirer et l'applaudir ? Nou ,
sans doute , à l'exception des compères , tout le monde
s'indiguerait de l'impudence de cet étrange prédicateur
et l'on croirait les vertus théologales déshonorées , par
ses éloges. Cependant , entre l'orateur arrivé de Brest
personnage qui compose à Paris des livres ou des
journaux , la différence est à l'avantage du premier ,
car celui-ci a satisfait à la société , il a payé et l'autre
doit.
Je me hâte d'avertir que cette vigoureuse comparaison
n'est pas de mon fait , je la restitue au livre des
Consciences , en observant , à part moi , qu'elle n'est
vigoureuse que parce qu'elle est juste , sa justesse fait
sa force .
Oui , j'en conviens avec messieurs du Jury , elle est
bien fausse , bien funeste cette maxime que les auteurs
établissent le public juge de leurs écrits et non de leur
conduite. Je conçois très - bien l'intérêt du plus grand
nombre à limiter ainsi la compétence du tribunal
qui distribue la censure et l'éloge ; mais qu'ils s'y prennent
commeils voudront , cette maxime n'est en réalité
que la honteuse variante , l'odieux équivalent de celle
des prêtres catholiques : Faites ce queje dis et non ce que
jefais. Il faut en convenir , voilà bien en peu de mots
le nec plus ultrà du scandale ; je doute qu'on puisse
professer le mépris de soi - même et des autres avec plus
de laconisme . Voyous si les gens d'église et les gens de
SEPTEMBRE 1819 457
lettres ont beaucoup à s'applaudir d'une telle impudence
.
Quant au premier , elle a rendu problématique l'authenticité
de leur mission ; elle a nécessité l'examen de
leurs doctrines , parce qu'il est naturel de rechercher
sur quoi se fondent des obligations , dont se dispensent
ceux qui nous les imposent. On leur a dit : Vous prêchez
l'humilité , et l'orgueil vous domine ; le désintéressement
, et votre avidité tarife jusqu'aux tombeaux ;
la pudeur , et votre célibat consiste à la parodier ; la
concorde , et vous divisez les familles ; l'amour du prochain
, et vous persécutez ; le divin Législateur déclara
que son royaume n'est point de ce monde , et vous avez
bouleversé le monde pour y fonder votre royaume. De
la contradiction de vos préceptes et de vos actions, on
a conclu l'imposture de votre apostolat , et les peuples
se sont sauves du catholicisme dans l'Evangile , tous
redeviennent chrétiens . A qui la faute , si vous êtes aujourd'hui
presqu'aussi méprisés que méprisables ? Vous
vous débattez envain sous le poids d'une indignation
que les siècles ont amassés , le suicide s'achève . Votre
triomphe récent ; vos succès d'un jour , triste résultat
de nos tristes circonstances , que sont ils ? Le dernier
jet de lumière , plus éclatant au moment même où la
lampe s'éteint , et qui laisse après lui la puanteur et la
fumée.
Quant aux gens de lettres , c'est aussi en trahissant
pendant nos longs désordres politiques le cri de leur
conscience ; c'est en ne dédaignant jamais d'encenser le
vainqueur , qu'ils seraient parvenus à déshonorer la plus
honorable des professions , si la conduite et les écrits
de quelques hommes ne l'avaient préservée du mépris
general ; si de glorieuses exceptions n'avaient cloué
la honte à sa véritable place. Ecoutons maintenant nos
jurés libéraux définir eux- mêmes l'écrivain sans conscience.
« C'est celui dont les livres enseignent la vertu ,
et les actions le vice ; celui qui change d'opinions et de
banuières suivant les circonstances , loue ou condamne
458 MERCURE DE FRANCE .
suivant ses intérêts ; celui qui ment ou dissimule , fausse
ou égare sa raison de propos délibéré ; celui qui s'étudie
à corrompre dans leur application , des doctrines
consacrées , des vérités positives , qui flétrit ses rivaux
par jalousie , qui s'attribue les inventions d'un autre ,
qui court aider à terrasser les plus faibles ; enfin , celui
qui s'est déjà vendu et celui qui n'est encore qu'à
vendre. >>
Je suis de votre avis , Messieurs les jurés , mais sans.
aucune restriction ; et lorsqu'immédiatement après
cette énumération , longue sans être complète , vous
ajoutez que ce sont là des peccadilles qui ne déconsidèrent
pas les écrivains , lorsque vous reconnaissez à la
conscience littéraire des franchises , des immunités
consacrées par l'usage , vous n'en croyez rien , et vous
seriez bien faché qu'on en crût quelque chose . Il est
aisé de s'apercevoir qu'une extrême prudence vous a
dicté votre déclaration. Ce n'est pas pour rien qu'on a
fait ce qu'ils sont MM. Bellard , Jacquinot , Hua , Vatismenil
, Marchangy , Reverdin , etc. , etc. J'avouerai
même que la loi sanctionnée le 17 mai 1819 n'est pas
de nature à rendre vos précautions inutiles. Je ne vous
blâme pas d'avoir deviné cinq ou six mois d'avance les
dispositions du chapitre V , elles sont explicites ; il y
a , de la part d'un auteur , injure envers les particuliers,
injure envers les agens des autorités , soit françaises
soit étrangères , si l'auteur a manqué de politesse .
Dans le premier cas on la lui apprend pour 16 fr. ou
500 tout au plus ; dans le second , il paye beaucoup
plus cher , et c'est juste . En vertu du même chapitre V
et de l'article 20 du chapitre VI , on peut devenir crimipour
avoir été véridique. Le législateur savait trèsbien
qu'il n'y a que la vérité qui offense ; voilà pourquoi
dans sa haute sagesse il a décidé que celui qui la
dit aux simples citoyens ne serait pas admis à la prouver
, et qu'on aurait à le punir comme calomniateur.
Toutefois soyons justes , la loi se compense , elle nous
nel
SEPTEMBRE 1819 . 459
permet à l'égard d'un président des assises ce qu'elle
nous défend par exemple à l'égard du libraire Dentu .
D'après ces considérations , je pardonne aux auteurs
des Consciences de n'avoir pas traité sans ménagement
l'immoralité littéraire. Je m'explique leurs concesious
apparentes , par notre législation sur la liberté de
la presse , législation qu'on s'est efforcé d'accommoder
à la corruption de nos moeurs , tandis qu'il fallait au
contraire tendre à les épurer , à les rendre plus fortes
au moyen de cette liberté . Ce n'est au fond qu'un trait
de satire de plus d'avoir dressé dès les premières pages
du livre l'acte d'accusation d'une foule d'écrivains , d'y
grouper leurs droits au mépris et de le déterminer ensuite
par une déclaration dont voici la substance : vous
éles notoirementflétris , ce qui n'empêche pas que vous
ne soyez de très - honnétes gens . Quels honnêtes gens en
effet que cette cohorte de Thuriféraires qui , tant que
Napoléon fut puissant , l'enfumèrent de leurs phrases
et s'efforcérent de nous tenir à genoux devant l'idole ,
afin que vue de bas en haut elle parut plus grande ! qui ,
tout aussitôt la résiliation du consulat à vie et le senatus-
consulte de notre servitude , élargirent leurs cassolettes
, et regrettant que la trinité fût depuis long -temps
au complet , se hâtèrent de proclamer le nouveau Charlemagne
, l'homme des destinées ! qui enfin , protestent
aujourd'hui qu'ils eureut toujours l'intention de le perdre
; et qu'en le lançant par dessus la nue , ils savaient
bien que s'il mettait plus de temps à retomber
chute au moins serait mortelle ! C'était chose facile à
des jurés libéraux de prouver la bassesse de ces honnêtes
gens , aussi l'ont- ils prouvée. Véritables Lazzaroni
de la littérature , vous sollicitiez , leur disent- ils , vous
acceptiez de Napoléon des honneurs , des places , de
l'argent et le plus qu'il vous était possible . Vantez de
votre mieux la dynastie légitime , la bonne cause , les
arrières - pensées ; consentir à recevoir son bien être de
celui qu'on veut détruire , c'est bassesse . Etait- ce également
maladresse ? non , tant que l'Empereur restesa
460 MERCURE DE FRANCE .
rait sur son troue, vous resteriez prosternés sur les mar
ches , s'il venait à tomber , vous lui diriez Raca . Il est
tombé , vous avez dit Raca. Vos chants d'allégresse ont
salué le retour des Bourbons , vous publiez que la chute
de l'homme des destinées est aux trois quarts votre ouvrage
, et vous recevez des récompenses du gouvernement
légal pour avoir été recompeusés par le gouvernement
intru : il n'y a point là de maladresse .
Je viens de donner un aperçu des Consciences litté
raires assez étendu , bien que relatif à l'introduction
seule , pour qu'on puisse juger si les auteurs ont véritablement
défendu , comme je l'annonçais , les intérêts
de la morale . Faute d'espace , je n'analyserai point
aujourd'hui leurs moyens d'exécution , ce sera la matière
d'un second article ; terminous celui- ci par un
passage en vers emprunté de la page 52. Il s'applique
à cette autre espèce de jongleurs politiques , qu'on a vus
s'atteler des premiers au char de l'indépendance ; et ,
des premiers encore , au char du despotisme ; exécrables
tartuffes de moeurs et d'opinions , pour qui les malheurs
publics furent toujours des moyens de fortune
et parmi lesquels le département de **** vient néanmoins
de faire un choix .
Artisans d'imposture , apôtres du scandale ,
Ils courent dégrader la vertu , la morale ;
Avec la liberté dans le même tombeau ,
De la philosophie étouffent le flambeau ;
Font d'un soldat avide un héros tutélaire ,
Et doublant la louange en raison du salaire ,
Quand la faulx du trépas moisonne les Français ,
Du bourreau de la France ils vantent les bienfaits .
L'Univers le maudit , leur voix le déifie ,
Ils courbent sous son joug , honneur , lois et patrie ,
Eux qui , dans d'autre temps , d'un opprobre immortel
Flé rissaient l'esclavage et le trône et l'autel .
Quelles mains ont saisi ces brillans héritages ,
De l'antique noblesse antiques apanages ?
SEPTEMBRE 1819 . 461
4
Ces hôtels somptueux , ces palais , ces châteaux ,
Justement étonnés de leurs maîtres nouveaux ,
Qui les possède ? Vous , vous dont la voix si fière ,
Criait : Guerre aux châteaux , paix à l'humble chaumière.
L'exil , l'assassinat , voilà par quels moyens
La fortune agrandit tant d'obscurs citoyens !
Sous les lambris peut- être , où vous dormez paisibles ,
Les traces du forfait restent encore visibles ;
O de l'égalité fougeux prédicateurs ,
Allez donc éponger les marbres délateurs .
O. V.
( La suite à l'un des prochains numéros . )
mmmmmmmmm
AMOUR ET HUMANITÉ.
ANECDOTE.
Alta sedent civilis vulnera dextræ.
( LUCAIN. Pharsale. Liv. I. )
La guerre civile fait à la patrie les plus profondes
blessures .
Si les haines de famille sont toujours les plus envenimées
, si les guerres civiles offrent ordinairement les
tableaux des cruautés les plus horribles , avec quel plaisir
, au milieu de ces images sanglantes , le coeur se
repose sur un trait de douce pitié ! On éprouve un moment
de cous olation , eu pensant que l'esprit de parti ,
que les dissentions et la guerre n'ont pas encore pétrifié
toutes les entrailles humaines ! C'est un fait de
cette espèce que nous allons raconter ; il n'est pas fort
ancien , et s'est passé dans le malheureux département
de la Vendée. Cette anecdote prouvera que si des deux
côtés il s'est commis des excès, des deux côtés aussi il
y a eu de la générosité et des vertus . Puisse la connaissance
de traits semblables cicatriser les blessures ,
amortir les haines , faire oublier les erreurs , et rafraî462
MERCURE DE FRANCE .
chir les âmes , en y versant la bienveillance et l'estime
réciproques !
Un bataillon de l'armée républicaine était depuis plusieurs
mois en cantonnement dans le bourg de F.......
Un lieutenant de ce bataillon (nous appellerous ce jeune
homme Belami ) était logé chez un des municipaux du
bourg , officier de santé , habile dans sa profession , et
très bon patriote. Ce digne homme que nous nommons
Bridault ( 1 ) , était veuf et père d'une fille unique. Dans
une maison où il y a une fille de ving-deux aus , c'est
un dangereux hôte qu'un militaire de vingt cinq. Rose
croyait devoir des soins à un défenseur de la patrie ;
elle veillait à ce qu'il ne manquât de rien ; elle offrait
toujours avec tant de douceur et de grâce ! Belami ne
pouvait refuser ; il acceptait tout , se laissait gâter ; son
coeur se pénétrait de reconnaissance.
Le père était souvent absent à cause de son état ;
Rose et Belami , restés seuls à la maison , ne s'ennuyaient
point ; Rose s'occupait des soins du ménage
et de la basse- cour : Belami travaillait dans le jardin ou
dans le verger ; il plantait , arrosait , cueillait les fruits ,
les faisait serrer ; on eût dit qu'il était chez lui : iusensiblement
il s'établit entre les jeunes gens beaucoup
d'amitié.
Enfin Belami s'expliqua ; on l'entendit. Rose était
sage , et n'avait point la tête gâtée par la lecture des
romans ; l'habitude des occupations utiles l'avait préservée
de ces erreurs de l'imagination , qui tourmenteut
nos jeunes filles désoeuvrées : elle reçut avec modestie ,
mais sans embarras , un aveu qu'elle attendait ; un sourire
enchanteur commença sa réponse ; uu regard- bien
tendre la termina.
Les deux amans une fois d'accord , se parlèrent franchement
de leurs projets pour l'avenir : il fallait attendre
( 1 ) \ Il est aisé de deviner les motifs qui nous font substituer des
noms supposés aux véritables .
SEPTEMBRE 1819 . 463
la fin de cette malheureuse guerre ; alors Belami quitterait
le service , pour être utile à sa patrie d'une autre
manière ; il s'établirait à F .... , ferait valoir lui-même le
domaine de son beau-père ; celui-ci , dans ses vieux
jours , goûterait chez lui , et parmi ses enfaus , le repos
et le bonheur .
Le père de Rose , craignant de se séparer d'elle , ne
s'était pas pressé de la marier : plusieurs partis avantageux
s'étaient présentés ; il les avait éconduits sa fille
croyait cependant qu'il ne refuserait pas son aveu à
Belami ; mais elle trouva qu'il était mieux d'attendre ,
pour le lui demander , que l'instant fût venu d'en faire
usage ; en attendant , elle protestait tous les jours à sou
père qu'elle était bien résolue à ne jamais le quitter .
Ainsi quatre mois s'étaient passés dans l'innocente
joie , dans la familiarité décente , dans la douce union ,
tandis que la guerre , non loin de là , détruisait les habitations
, ravageait les campagues : cette heureuse
maison renfermait la paix et l'amour. On y versait cependant
trop souvent des larmes ; mais elles étaient
pour les malheurs d'autrui et pour la patrie désolée .
Tout à coup l'ordre vint de porter les cantonnemens
d'un autre côté ; l'armée républicaine évacua F.... et
ses envirous ; le bataillou de Belami fut envoyé à trente
lieues de là . Le jeune amant quitta Rose avec douleur ,
mais avec courage ; ou se jura , de part et d'autre ,
fidélité éternelle : le baiser d'adieu scella le serment.
Un mois d'absence s'écoula ; peudant ce mois , Bridault
ne reçut qu'une lettre de Belami , et dans cette
lettre il y en avait une pour sa fille . Le jeune homme
écrivait que , toujours en marche , et se portant de
différens côtés , il ne pouvait même indiquer d'endroit
fixe pour lui adresser une réponse ; depuis cette lettre ,
les communications avaient été interceptées ; plus de
nouvelles de Belami ; Rose était dévorée d'une inquiétude
qu'elle cachait avec soin à son père.
Pour surcroît de chagrin , un détachement de l'armée
royaliste vint prendre poste à F .... La réputation de
464 MERCURE DE FRANCE.
probité du père Bridault , son habileté dans son art , et
les secours qu'on en pouvait tirer , sauvèrent sa maison
de quelques excès qui furent commis dans l'endroit
contre les patriotes signalés ; on n'exigea rien de lui ,
sinon qu'il donnât ses soins à quelques blessés du détachement.
Il y avait deux mois que ces nouveaux hôtes tenaient
le poste de F .... , et il y en avait près de trois que Rose
n'avait reçu aucunes nouvelles de Belami , lorsqu'une
nuit il survint une alarme : les républicains s'avançaient
en force pour enlever le poste : le détachement royaliste
, trop faible pour le garder , le quitta en désordre ;
à six heures du matin ( il était à peine jour) les patriotes
entrèrent ; un adjudant de l'armée royaliste ne les
croyant pas si près , n'était point parti avec son détachement
surpris tout à coup , il s'échappe , il fuit : il
aperçoit devant lui une patrouille républicaine ; il rebrousse
chemin , craignant d'avoir été vu ; il trouve la
porte d'une maison ouverte , il s'y jette ; c'était celle de
Rose , dont le père était absent depuis deux jours ; il
parvient jusqu'à la chambre de la jeune personne ,
l'effroi dans l'âme et sur le visage : «Mademoiselle , lui
dit-il , je ne suis point un lâche , et j'ai plus d'une fois
bravé le danger en combattant ; mais il est affreux
d'être égorgé sans pouvoir se défendre ; j'ai été vu , reconnu
sans doute ; ils sont sur mes pas ; je suis seul ,
je suis perdu ; cette malheureuse guerre est une guerre
à mort.... » Lá sensible Rose s'émeut ; l'humanité lui
parle ; elle oublie que l'adjudant est un ennemi , et ne
voit plus en lui qu'un homme. Hélas ! dit- elle , je vous
sauverai si je le puis.... » A l'instant , elle l'aide ellemême
à ôter ses habits , son chapeau à haute forme
avec le panache blanc ; elle jette le tout par la fenêtre ,
dans un vivier plein d'eau ; elle parle aux deux domestiques
de son père , et leur recommande le secret .
Un quart d'heure après , on frappe à la porte
sont quelques soldats patriotes qui viennent , disent- ils ,
faire perquisition dans la maison , et voir s'il ne s'y
ce
SEPTEMBRE 1819. 465
cache point d'ennemis ; toutes les issues sont occupées
; on monte à la chambre de Rose , déjà ou est à
sa porte ; il n'y a plus pour l'adjudant de moyen d'en
sortir sans être vu ; pas un endroit dans la chambre où
il puisse être caché sûrement. Rose prend son parti
avec fermeté ; elle ouvre elle- même. «Il n'y a personne
ici , leur dit - elle , que mon mari que vous voyez
dans mon lit » ( elle y avait fait mettre l'adjudant) .
Elle achevait à peine ces mots , quand elle vit entrer
son amant , Belami lui -même ; il fallut répéter devant
lui ce qu'elle avait dit ; qu'on juge , s'il se peut , de
leur situation à tous deux . Belami resta un moment
pétrifié ; puis il tourna les yeux sur le prétendu mari
dont la situation n'était guère moins pénible : «< Me
reconnaissez - vous lui dit - il ? vous souvenez-vous
de Belami ? Pour moi , je vous reconnais à merveille :
nous avons étudié ensemble à Angers ; vous êtes de
dix lieues d'ici , tout près de M..... Je vous trouve
sous une sauve-garde sacrée ; cette maison que j'ai
habitée était un temple du patriotisme et de toutes
les vertus ; quelques soient vos opinions personnelles ,
ne craignez pas que je laisse violer un pareil asile .
Allons-nous en , mes camarades , dit-il aux soldats
puisqu'il n'y a dans la maison que le mari de Madame.
Il lui demanda de l'air le plus réservé , des nouvelles
de son père , et sortit avec sa troupe.
-
"
A peine était- il dehors , que l'adjudant s'écria : «Ah !
mademoiselle , que Belami est humain et généreux ! Il
m'a reconnu , je n'en puis douter ; il sait que je suis
le baron de la Sauzelière ! que ma terre est à dix
lieues d'ici ; il sait aussi que j'ai pris parti dans l'armée
royale ; mais il a voulu sauver la vie à un ancien ami de
college ; ou plutôt , c'est au respect qu'il a pour votre
maison, c'est à vous que je la dois . Je ne l'oublierai jamais .
Je ne me repens pas de ce que j'ai fait , reprit
Rose , en laissant échapper, malgré elle des sanglots
et des larmes n'imputez point ma douleur au lâche
regret d'une bonne action : je ne pleure que sur mon
30
466 MERCURE DE FRANCE .
propre malheur ! ...... Il est affreux ! » La Sauzelière
la pressa si fort , elle était si pénétrée qu'elle ne
put s'empêcher de lui raconter l'histoire de sa tendresse
pour Belami , et leurs projets d'union. « Ce que vous
avez fait pour moi , reprit l'adjudant , m'indique ce
que je dois faire ; vous ne me surpasserez point en
générosité. Un homme d'honneur , dans ma situation ,
n'a qu'un parti à prendre ; c'est de réparer le mal qu'il
a causé involontairement. Quelque danger qu'il y ait à
courir pour moi , je vais sur le champ me remettre
dans les mains des patriotes ; on saura tout : je dirai
que l'effroi du moment m'a fait entrer chez vous , ой
jamais je n'avais mis le pied ; je dirai avec quelle sensibilité
vous vous êtes exposée pour un homme qui vous
était tout-à-fait inconnu , et que vous regardiez comme
un ennemi ! Mon parti est pris : je ne laisserai pas
moment de plus le désespoir dans votre âme , et dans
celle du brave jeune-homme qui m'a voulu sauver.
Je sors à l'instant même. Non , reprit Rose , je ne
le souffrirai pas. : je me suis engagée à vous sauver :
laissez- moi achever mon ouvrage . Je ne permettrai point
que vous sortiez de la journée : ce soir , à la faveur de
la nuit , vous vous échapperez . Promettez -moi d'avoir
soin de vos jours ; que je n'aie pas envain perdu mon
bonheur. » L'adjudant eut beau insister ; Rose demeura
inébranlable , et la Sauzelière fut obligé de paraître
consentir à tout ce qu'elle voulait ; mais il se promit
bien d'exécuter son projet le soir même , et d'aller , en
sortant de la maison , se livrer à Belami et aux siens ,
au hasard de tout ce qui pourrait en arriver.
un
Vers l'heure du diner , le père Bridault rentra ; il
amenait un convive : c'était Belami,
<< Ma chère enfant , dit-il à Rose , voilà notre ancien
hôte , cet estimable jeune- homme , revenu dans ce
pays -ci qui sait s'il restera encore long-temps ? Les
militaires sont expéditifs . En me rencontrant ce matin ,
après m'avoir embrassé , le premier mot qu'il m'a dit ,
c'estqu'il t'aimait de tout son coeur ; et le second, qu'il
SEPTEMBRE 1819 . 467
te demandait en mariage. Ma foi , je ne crois pas que
tu puisses trouver un plus honnête homme . J'y ai consenti
, pour mon compte ; reste à savoir si cela te
convient : réponds .
>>
Rose émue , pressée à la fois de sentimens différens ,
gardait un moment le silence , quand de la pièce voisine
, s'élança la Sauzelière , revêtu d'une robe de
chambre du père Bridault. « Je vous réponds pour
elle , s'écria -t-il , qu'elle y consent de bon coeur ; je sais
ce qu'elle pense . Permettez-moi tous trois de prendre
part à votre bonheur. >>
Cette apparition subite étonna beaucoup le maître
de la maison . « Qui êtes-vous , demanda- t- il ? et que
diantre faites-vous chez moi , dans ma robe de chambre
? » Belami ne put s'empêcher d'éclater de rire . « Je
vous croyais parti , dit- il à l'étranger , et je n'avais pas
jugé bien nécessaire d'apprendre à mon ami Bridault
votre aventure de ce matin ; vous voyez , par la
demande que je lui ai faite , que j'ai su très- bien à
quoi m'en tenir , et que je n'ai pas cru vous avoir
surpris en bonne fortune. - Je vois , reprit la Sauzelière
, que vous êtes un homme généreux ; que vous
savez croire à la vertu , comme Rose sait la pratiquer .
Vous êtes bien digues l'un de l'autre . »
Le père , qui n'entendait rien à ces paroles , en demanda
enfin l'explication ; on lui raconta ce qui s'était
passé. Il donna des louanges au bon coeur et à la
présence d'esprit de sa fille. On convint que la Sauzelière
partirait dans la nuit , déguisé avec un habit du
père Bridault : le reste de la journée se passa fort
gaîment , et dans la meilleure intelligence .
Au moment de partir , la Sauzelière dit à ses hôtes :
<< Je retourne vous faire la guerre ; mais j'emporte de
cette maison respect , amitié , reconnaissance pour
ceux qui l'habitent . Puissé - je trouver souvent l'occasion
de rendre à des patriotes ce que vous avez fait aujourd'hui
pour moi ! Je me croirai encore plus heureux ,
si les efforts que je vous promets de faire pour appai1
MERCURE DE FRANCE .
468
ser les haines , et ramener les esprits aliénés , ne sont
pas inutiles . » Il a tenu sa promesse , et a été , dans le
parti royaliste , un de ceux qui ont le plus contribué à
la pacification de la Vendée. Il a revu depuis Belami ,
et tous deux marchent à présent sous les mêmes drapeaux
.
Ils ont passé quelque temps ensemble à F..... Belami
, aimant bien sa femme , attend pour se retirer du
service et accomplir ses projets les plus doux , que
l'Europe se reposant enfin des convulsions qui l'ébranlent
, puisse commencer à se guérir des plaies profondes
de la guerre , et à faire refleurir l'agriculture ,
le commerce et l'abondance.
M. ANDRIEUX, de l'Académie française.
CHRONIQUE .
wwwwwwm
Je suis de l'avis du bonhomme Richard ; les créanciers
ont bien meilleure mémoire que les débiteurs.
Oh ! les vilaines gens , qui forment la secte la plus superstitieuse
de la terre. Il n'existe pas d'observateurs
plus exacts pour toutes les époques du calendrier. Ce
sont des individus qui , pour le malheur d'un graud
nombre de personnes , ont des mémoires perfides et
qui n'oublient jamais un jour de paiement.
M. Berchoux a dit quelque part :
Qui me délivrera des Grecs et des Romains .
Moi et tant d'autres de mon espèce nous ne cessons
de dire :
Qui nous délivrera de tous nos créanciers .
Eh bien ! un de mes amis , capitaine à demi-solde ,
détenu pour dettes à Sainte - Pélagie , est loin de parta-
ว
SEPTEMBRE 1819. 469
ger cette opinion. D'après son invitation j'allai le voir.
Je comptais le trouver abattu , triste , morose et aussi
atterré qu'un rat pris dans un piége . Quelle était mon
erreur . Le voyant fort tranquille , j'attribuais cette
résignation à son courage et à ce degré de philosophie
que possèdent presque tous nos braves . Mon ami me
jeta dans une surprise inexprimable , en me prouvant
de la manière la plus claire qu'il se trouvait fort heureux
d'être sous les verroux. Barême en main et mathématiquement
parlant , il me démontra qu'il était impossible
à l'officier en demi-solde , depuis le grade de souslieutenant
, jusqu'au grade de capitaine inclusivement ,
d'exister avec sa paie , hélas ! bien exigue. Enfin ,
dans
la chaleur de la conversation , il en vint à m'avouer
'qu'il s'était fait emprisonner exprès , afin de pouvoir
vivre , et defaire vivre sa mère , sa femme et deux en
fans qui composent sa famille . Je crois rendre une service
signalé à mes anciens camarades , en mettant sous
leurs yeux le calcul de mon ami . Uu général , me ditil
, sous lequel j'ai fait huit campagnes , beaucoup plus
malheureux que bien d'autres , n'a gagné daus son honnête
métier que la bagatelle de 50,000 fr. de rente .
Mes campagues m'ont rapporté cinq blessures , des
douleurs qui se font ressentir dans les changemens de
temps , des privations de toute espèce auxquelles ont
succédé d'autres privations.
Heureusement pour lui , mon général est économe ;
il n'a point contracté les habitudes de son ancien état ,
c'est-à-dire , de n'avoir ni sol ni maille ; il faut vous
apprendre qu'avant la révolution mon général était
une espèce de peintre ; il avait été successivement
fourrier , sergent-major , officier- payeur , capitaine
d'habillement , quartier maitre et major , il avait ensuite,
du produit de ses petites économies , acheté des
épaulettes de colonel rue Saint - Dominique , puis l'habit
brodé de maréchal de camp ; fait gouverneur d'une.
province à l'étranger par un ministre tout aussi militaire
que lui , et qui n'obtint pas moins le bâton de maréchal ;
470
MERCURE DE FRANCE .
c'est alors que mon général nagea en grande eau . Nonseulement
ses coffres se remplirent , mais encore les
honneurs lui arrivèrent de toutes parts ; les croix , les
cordons , les plaques de tous les ordres de l'Europe le
décorèrent ; il fut fait lieutenant-général , comte , que
sais-je moi ? Oh ! c'est un homme trés- recommandable
que mon général , et Dieu sait jusqu'où il serait allé
sans la catastrophe qui l'a arrêté en aussi beau chemin ;
mais revenons. Mon général vit fort décemment avec
la modique somme de 1710 fr. , demi - solde d'un chef
de bataillon ; reste par conséquent 48,290 fr. auxquels
il faut ajouter 15,000 fr . , que S. Exc . le ministre
de la guerre lui a excellemment accordés ; en bon camarade
, la susdite excellence a mis mon général à solde
entière.
Que fera-t-il de cette somme de 58,290 fr . ? Le
ministre ayant songé à lui , le brave homme a bien
voulu songer à nous .
à nous. Il est vraiment bon diable ; dans
ses momens d'expansion , il convient franchement
qu'il n'était nullement propre au métier de général ;
enfin que s'il est parvenu à ce grade, il ne le doit qu'au
sang de quelques misérables comme moi qu'il a fait
verser sur le champ de bataille. Il est bon notre cher
général ; il nous prête obligeamment son argent au
modique intérêt de cinq pour cent par mois . Afin de
ne pas encourir de reproches , le général fait valoir ses
fonds par les mains de MM. *** et autres Tutti quanti
que nous ne connaissons que trop de par tous les diables
. Ces honnêtes courtiers de mon général portent
presque tous à leur boutonnière la croix d'un ordre
qu'ils déshonorent , et qui n'est pour eux qu'une amorce
pour attirer les dupes. Et comment donc l'ont- ils
gagnée, me dira- t- on ? eh ! parbleu de la même manière
que mon général a gagné ses honneurs qu'il ne faut
pas confondre avec l'honneur.
Pour mettre le comble à ses bienfaits , mon général
m'a fait entrer à Sainte- Pélagie au moyen d'un de
SEPTEMBRE 1819. 471
ces messieurs Jacob , Zacharie , Moyse , Mardochée
, etc. , etc.
Ecoutez encore , mon cher ami , je bénis mon sort
et je vais vous démontrer
le bien qui résulte de la conduite
du général à mon égard . Daignez me prêter toute
votre attention .
Intérêts payés , frais de papier retirés , centimes
retranchés , je ne touchais mensuellement que 66 fr.
30 c.; comment faire pour exister , surtout lorsqu'on
nourrit une mère , une femme et deux enfans . Cette
modique somme suffisait justement pour le pain ; pendant
un mois seulement , celui où je vendis à l'avance
ma Légion-d'Honneur 85 fr. , je pus me procurer de
la viande.
Afin d'augmenter nos petites ressources , je me fis
successivement menuisier , cordonnier , barbouilleur
d'enseigues , tourneur et charron ; il me fut impossible
de pouvoir réussir à rien ; je fus partout reconnu
pour un maladroit , pour un homme en un mot qui
n'était propre qu'au métier militaire . Je n'en fus pas
étonné , car c'est en effet le seul que j'aie jamais exercé.
Désespéré , la mort dans le coeur , je m'acheminais
vers le pont St. -Michel pour me jeter à la rivière ,
payer mes dettes , et me faire ramasser aux filets de
Saint-Cloud lorsque mon bon ange m'inspira l'heureuse
idée d'enjamber le seuil de Sainte - Pélagie . Oh !
bienheureuse Sainte , que ne te dois - jepas depuis que
je me suis mis sous ton intercession ; depuis que je suis
entré dans ta sainte maison , plus d'intérêts à acquitter,
plus de centimes retranchés , plus de papier à lettres
d'échange à payer ; je jouis entièrement de ma demisolde
, c'est-à-dire que je touche 72 fr. 76 c. par mois ,
plus 30 francs qui me sont alloués par mon honnête
général.
Ma boune mère , ma femme , mes chers enfans
vivent bien au moyen de cette augmentation de traitement
, et nous bénissons tous le ciel qui nous a rendu
le bonheur.
472
MERCURE DE FRANCE.
J'avoue que je me rends coupable d'indiscretion en
publiant ce que mon ami appelle le secret de bien vivre
avec la demi- solde ; il craint qu'une fois connu , tous
les officiers en non-activité ne l'adoptent , et que Sainte-
Pélagie , devenue une espèce de caserne , on ne sy
trouve par trop resserré ; il craint que par suite le
général trouvant cette mesure trop dispendieuse , ne
lui rende la liberté . L'intérêt de mes anciens camarades
l'emportant sur toute espèce de considération ,
m'empresse de les prévenir de cette spéculation de
nouvelle espèce , et les engage à travailler pour mériter
les honneurs de la reclusion à Sainte-Pélagie.
-Grande rumeur ! importante nouvelle ! Madame
Récamier , qu'on dit avoir été déesse de la raison , va
laucer un pamphlet européen , où tous les intérêts seront
discutés à la manière de Montesquieu . Mesdames Guizoł
et Azaïs se proposent , assure-t-on , de répondre à cet
horrible pamphlet. Cette polémique va fixer l'attention
de Carlsbad , de la France et de l'Europe . Suivant le
meme bruit , un courrier extraordinaire aurait été dépéché
de Carlsbad à l'une de ces savantes dames , O
Montesquieu ! ô Rousseau ! hardis et sublimes génies ,
qu'eussiez-vous dit des innovations de nos jours , de ces
femmes habiles, raisonnant sur le pouvoir absolu comme
Hobbes et Machiavel ! Ah ! si j'en crois quelque pressentiment
, l'indulgence plutôt qu'un ris amer eût
animé vos lèvres ! Pleins des images de la poésie , vous
vous fussiez rappelé ce passage d'une élégie erse : La
fière et vive Comalafaiblit sous le poids de l'armure
d'un guerrier; mais la faiblesse est touchante , elle inspire
la pitié.
Cependant Voltaire , moins passionné , moins bienveillant
que vous , eût raillé ce travers. Champfort eût ,
à ce sujet , lâché maintes pinces. Chez ces deux philosophes
, nos dames ne seraient donc sorties du cercle
des discussions qu'avec tous les honneurs du sifflet .
Epris de je ne sais quelles images , frappés de je ne
sais quel respect , les premiers Francs supposaient que
1
SEPTEMBRE 1819 . 473
les femmes , ces êtres charmans et mystérieux , étaient
un objet de culte , et une harmonie placée entre l'homme
et la nature , entre le ciel et la terre . Qu'ils étaient ingénus
ces bons Francs ! Dans les états modernes , les
femmes n'inspirent plus le même enthousiasme :
leurs vices en ont tari la source ; mais , en perdant
cet avantage , elles ont singulièrement gagné du côté
de la puissance réelle , de la puissance sociale . Voyezles
soumettant tout aux plus vains caprices , aux plus
faux calculs ; voyez aussi dans combien de travers
l'amour et l'amour-propre les jettent tour à tour . Jeunes,
nos dames veulent des amans ; raisonnables , des amis ;
vieilles , quelque chose encore , des opinions , des préjugés
, des haines ; enfin du bruit . On dirait qu'elles se
vengent par le mouvement qu'elles impriment à la
société , de l'indifférence de cette même société . Au
reste disons , en thèse générale , que les femmes diffèrent
selon les climats , les moeurs et les époques . A
Athènes , le goût des arts et de la représentation explique
l'influence d'une Aspasie. Sous Louis XIV , on conçoit
encore que les La Fayette , les Coulanges et les Sévigné
aient été aimées et respectées . Elles le méritaient assurément
; aux grâces et à la beauté elles unissaient ce
qu'on aime chez les femmes , un talent heureux à beaucoup
de modestie . Leurs travaux n'excédaient jamais
leurs moyens . Un roman , quelques lettres occupaient
leurs loisirs . Ce peu d'écrits leur a pourtant donné la
gloire . Les femmes perdent à être transformées en
Muses , si ces Muses ne sont pas celles des Amours et
des Ris . Dans les beaux jours du règne de Louis XIV,
on recherchait avec empressement ces femmes si distinguées
; leur titre d'auteur n'éloignait personne , au
contraire il leur attirait , dans les réunions les plus
brillantes , et mille hommages particuliers et l'admiration
des étrangers qui venaient nous voir . Combien les
temps sont changés ! combien le retour aux mêmes
habitudes nous rendrait plus aimables ! Nos femmes
seraient citées dans les cours de l'Europe , pour les
474 MERCURE DE FRANCE.
grâces et les agrémens de l'esprit ; et nous , Français ,
nous serions encore ce peuple aimable , ce peuple
délicat et généreux qui , depuis douze siècles , sacrifiait
à la beauté et à la vaillance.
-M. Courvoisier , ce ferme défenseur du ministère ,
prévient qu'ilva diriger une plainte contre le Constitu
tionnel. Dans une lettre adressée à plusieurs Journaux ,
il dit n'avoir reçu aucune grâce ni aucune somme du
ministère , et encore moins des dîners . A l'entendre ,
c'est le plus saint homme de chat de tout le département
du Doubs . Nous ferons connaître l'issue de cette affaire,
à laquelle les rieurs doivent vivement s'intéresser ,
puisqu'elle procurera du scandale dans Laudernau .
Le journal intitulé l'Académie des Ignorans avait
été de vie à trépas . Ainsi que le Phénix il vient de renaître
de ses cendres par le crédit d'un grand prince.
Son parrain lui a imposé le nom de Mercure royal. La
cause de la mort de cette famille vient de sa mauvaise
éducation et plus encore de sa mauvaise nourriture.
Elle participait des sentimens anti - français de la Quatidienne
, de la stupidité de la Gazette , de la niaiserie
des Débats , de l'infamie du Drapeau blanc et de l'insolence
des Lettres normandes , qui ne devaient pas
révéler l'existence de cet Inconnu. Au surplus , rien
n'est meilleur pour provoquer au sommeil , que la lecture
du Mercure blanc. Nous indiquons à nos abonnés
ce remède contre l'insomnie .
SEPTEMBRE 1819. 475
www
REVUE LITTÉRAIRE.
www
L'entendement humain mis à découvert d'après les
principes de la chronologie et de la métaphysique . ( 1 )
Tout est matière , et la mort ne consiste que dans la
désòrganisation entre certaines parties subtiles et certaines
parties grossières . Quand elles se séparent , ce
que nous appelons l'âme s'évapore et s'évanouit ; ce
que nous appelons le corps se corrompt et se dissout .
Le principe vital qui maintenant nous fait agir , penser ,
vouloir et raisonuer , n'est plus susceptible de ces opérations
; une fois qu'il cesse d'être en harmonie avec
les organes à l'aide desquelles il agissait , pensait voulait
et raisonnait par conséquent cette portion de
nous- mêmes que nous divinisons en quelque sorte ne
survit point dans un autre monde ; et ces idées dont
on nous berce qu'elle est destinée à y être souverainement
heureuse ou malheureuse , suivant qu'elle aura
mérité ou démérité en celui- ci ne sont que des
moyens dont se servent quelques hommes pour dominer
tous les autres ; tel est le matérialisme de nos
jours que l'auteur de ce petit ouvrage entreprend de
combattre. Il observe page 210 que depuis l'époque où
la France entière se trouva comme subitement athéisée,
toutes ces doctrines restent encore généralement répandues
dans presque toutes les classes des citoyens ;
et page 148 il donne à entendre que c'est particulièrement
à ceux des savans qui se plaisent à les propager
qu'il s'adresse .
(1 ) Petit volume in-12, Paris , chez Brunot- Labbe , quai des
Augustins , no. 33 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
nº . 7. Prix , 2 fr. 50 c., et 3 fr. pour les départemens,
476
MERCURE DE FRANCE .
L'ouvrage nous paraît digne de leur attention ; les
systèmes anti- philosophiques n'ayant peut-être point
encore été refutés par une méthode aussi approfondie ,
M. Bernard va d'abord puiser dans la physiologie des
argumens qui établissent si clairement l'immatérialité
de l'âme , qu'on la reconnaît partout dans ses opérations
comme une substance simple et spirituelle qui
demeure dans toute son intégralité après qu'elle est
séparée de son corps .. Ensuite , la métaphysique lui
fournit les moyens les plus irrésistibles pour démontrer
son immortalité et les desseins particuliers que
sou créateur a eus sur elle . Il analyse notre entendement;
il remonte aux origines de toutes nos connaissances ;
il en parcourt la chaîne, depuis les simples impressions
des sens converties en idées par la refléxion , jusqu'aux
idées intellectuelles qui en sout le plus éloignées . C'est
alors que les facultés de l'âme qu'il a personnifiées découvrent
une cause première , éternelle et seule nécessaire
, apprecient la nature et l'essence du principe qui
nous tient en mouvement , convertissent en sentimens
profonds les liens indissolubles qui attachent Dieu à
l'homme et l'homme à Dieu .
La seconde partie et les notes qui terminent le volume
, renferment des traits d'histoire naturelle de
quelque intérêt.
HISTOIRE DE L'ESCLAVAGE EN AFRIQUE , pendant trentequatre
ans de P.-J. Dumont , maintenant à
l'Hospice royal des Incurables ; rédigée sur ses propres
déclarations , par J.-S. QUESNÉ ; ornée de deux
portraits de Dumont et d'un fac simile de son écriture
; 2e. édition revue , corrigée et augmentée d'un
supplément. ( 1 )
Sans prétendre contester une grande partie des faits
annoncés dans cette relation , il y en a quelques- uns
( 1 ) Brochure in - 8. Prix 3 fr . , et 3 fr . 75 c. par la posle .
Paris , chez Pillet ainé , imprimeur-libraire , rue Christine ,
no. 5 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée , no . 7 .
SEPTEMBRE 1819 . 477
qui nous ont paru invraisemblables . Mais dans une
narration quelconque , la fiction ne nuit pas à l'intérêt ;
et le merveilleux , ou plutôt l'incroyable , plait aux
imaginations ardentes qui ne trouvent de jouissances
que dans les fortes émotions ; mais , répondra M.
Quesné :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ;
nous lui repliquerons avec Horace :
Est modus in rebus , sunt certi denique fines .
Pierre-Joseph Dumont peut avoir été en esclavage
pendant trente-quatre ans ; mais d'avoir pendant un si
long espace de temps resisté à tous les maux et à tous
les tourmens qui puissent affliger l'humanité sans
mourir vingt fois ou sans que la santé en soit fortement
altérée , c'est ce qui passe les bornes de l'intelligence ;
il fallait avoir une âme et un corps de fer.
Illi robur et as triplex .
Circa pectus erat ;}
Et il n'est pas donné à l'homme de pouvoir surmonter
ce qui est insurmontable.
Quoiqu'il en soit , la relation de Dumont rédigée
par M. Quesné se fera lire avec le plus grand intérêt ;
et en faveur de quelques vérités on pardonnera aux
erreurs et aux invraisemblances.
- Une réunion de manufacturiers et de fabricants
retirés des affaires , éclairés par les avis d'un grand
nombre de mécaniciens , d'artistes en tous genres , et
enfin de divers amis des arts , s'occupe en ce moment
à rassembler les matériaux nécessaires pour former
un ouvrage vraiment national . Il aura pour titre : Almanach
de l'industrie , de l'agriculture et des arts , et
contenant particulièrement la notice des expositions des
produits de l'industriefrançaise.
Cet almanach paraîtra chaque année au 1er· janvier ,
à dater de 1820 .
478 MERCURE DE FRANCE.
Les souscripteurs seront seuls admis à y faire insérer
des notes étendues sur les produits de leur industrie ,
sur l'importance de leurs établissemens , et à indiquer
le prix de leurs marchandises .
Le prix de la souscription est de 6 fr . pour Paris et
de 7 fr. 50 c. , franc de port pour tous les départemens .
mmmmm
SPECTACLES .
C'EST du théâtre de la Porte- Saint -Martin , où le pu
blic ne la voyait pas souvent , que madame Derudder
vient de s'élancer sur la scène française . Elève de
M. Nanteuil , elle ne pouvait manquer d'avoir reçu
d'excellens principes . Et , je l'avouerai avec plaisir , je
ne pensais pas que cette dame prît sur elle de se présenter
avec tant d'assurance , ni d'offrir à ses débuts d'aussi
flatteuses espérances pour l'avenir , vu le peu de temps
qu'elle avait consacré à ses études préliminaires . Le rôle
de Cléopâtre est une des conceptions gigantesques du
grand Corneille ; son âme inquiète se plaisait souvent à
créer de ces personnages , aussi étonnans par leur scélératesse
que par leur grandeur d'âme et par leur courage
; enfin, de ces personnages qui , ue mettant aucun
frein à leur ambition , immolent tout à leur intérêt , dans
l'espérance de parvenir au but , objet de leurs desirs.
Madame Derudder s'est fait vivement applaudir dans
plusieurs endroits de la pièce ; sa pantomime est assez
expressive elle offre beaucoup de défauts , faute inévitable
d'un premier essai. Je n'établirai aucune comparaison
entre la nouvelle débutante et madame Paradol.
Je crois pouvoir affirmer que ni l'une ni l'autre de
ces actrices n'est propre à rendre un rôle qui demande
de la sensibilité. Je puis me tromper ; je le désire autant
SEPTEMBRE 1819 . 479
pour l'intérêt des débutantes , que pour celui de la Comédie-
Française.
--- Une nouvelle affligeante , et malheureusement
fondée , s'est répandue depuis quelque temps , c'est
la maladie de mademoiselle Duchesnois . On espère
qu'elle ne sera pas dangereuse.
-Malgré la singularité du titre , l'obscurité de la
pièce et la faiblesse de la musique , le Testament et
les Billets -Doux continuent d'attirer la foule à l'Opéra-
Comique.
Que des vaudevillistes , de ceux dont je parlais.
dans le dernier Numéro , de ceux qui exploitent les
théâtres , non pas par brevet d'invention , mais par
compagnie , fassent passer en revue , dans leurs productions
éphémères , quelques-uns des originaux qui
abondent dans la capitale , rien de mieux '; mais qu'ils
se permettent de livrer à la risée du public un journaliste
spirituel , respectable sous tous les rapports , et
qui n'a d'autres torts , à l'égard de ces Messieurs , que
de les avoir corrigés souvent de leurs niaiseries avec le
fouet de la satire , c'est ce qui passe les bornes permises
en pareil cas , et qui ne devrait jamais se voir.
Arlequin , garçon d'un café situé rue du Bouloy ,
s'avise pour attirer la foule , de jeter , de la fenêtre du
grenier d'un poëte son voisin , des pièces d'or et d'argent.
Tout le monde accourt , et de là une suite de
scènes insignifiantes . Une actrice de l'Opéra , qui se
plaint d'un rédacteur de Journal , et veut lui envoyer
un cartel ; un inventeur de parapluies en forme de réservoir
; des gendarmes , d'autres personnages qui servent
à donner à la pièce la longueur exigée pour un
acte ; pas un couplet digne de remarque , grand nombre
de fautes de français , voilà , en peu de mots , l'analyse
de la Pluie-d'Or , ou le Mystère de la rue du Bouloy ;
véritable mystification pour le public .
-- Je conviens que Potier est le meilleur acteur de
la Porte-Saint- Martin ; mais s'en suit-il de là que , pour
le faire briller pendant quelques soirées , il soit néces480
MERCURE DE FRANCE .
saire de lui sacrifier tous ses camarades . Le mélodrame
est le genre adopté par ce Théâtre ; le tourner en ridicule
, c'est donc nuire aux intérêts de la troupe entière.
Ces réflexions ont dû sans doute se présenter à l'esprit
du directeur ; mais il comptait sur le talent et la répu- .
tation de Potier , pour remplir sa caisse ; et , sous ce
rapport , il a réussi . M. Bonardin , à la répétition ,
n'est qu'une espèce de parade qui ne peut amuser et
plaire qu'au moyen du talent de Potier ; car les autres
acteurs ne sont absolument là que pour lui fournir l'occasion
de débiter ses bons mots et ses calembourgs. Le
public rit continuellement ; et quand on rit on pardonne
bien des choses.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin a tout ce qu'il
faut pour réussir ; de bons acteurs , d'excellens danseurs
, de jolies figurantes , des décors d'une grande
fraîcheur , un directeur qui jouit de l'estime de tout le
monde. Il n'est qu'un seul conseil à lui donner , c'est de
ne plus recevoir , à l'avenir , de pièces semblables à
celle des Frères Féroces.
-Trois Théâtres seulement ont célébré la naissance
de la nouvelle princesse. L'Ambigu-Comique a joué un
petit à-propos en un acte , de M. Coupart, dont quelques
couplets ont été vivement applaudis . La Gaîté a représenté
le Sorcier de Village , de MM. Dubois et Brazier ,
petit ouvrage rempli de verve et d'esprit. La Porte-
Saint-Martin a donné l'Heureuse Nouvelle , qui n'a pas
eu un heureux succès . Je reviendrai sur la première de
ces agréables bagatelles , qui seront vues avec plaisir
pendant quelques jours.
CH. D'ARGÉ.
awwwwm
MERCURE
DE FRANCE ;
Journal
3
de Littérature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo .
RENGAINEZ VOTRE COMPLIMENT.
VAUDEVILLE .
AIR : du vaudeville de Jadis et Aujourd'hui.
MALINS rimeurs que j'ai vus naître ,
Dans votre art quand je m'exerçais ,
Vous vous en souviendrez peut-être ,
J'obtins jadis quelques succès ;
Si vous songez à dire encore
Que mes doigts s'exercent gaîment
Sur un luth brillant et sonore ,
Rengainez votre compliment ! (bis),
31
482
MERCURE DE FRANCE .
A vingt ans , auprès d'une belle ,
Je ne craignais point de rivaux ;
Je séduisais la plus rebelle ,
Avec cinq ou six madrigaux ;
Mais à présent dès qu'il m'échappe
Un mot prononcé tendrement ,
On me dit , en riant sous cape :
Rengaînez votre compliment ! (bis .
De Lourdet c'est demain la fête ,
• Il a , dit- on , beaucoup d'écus ,
Et plus d'un chansonnier s'apprête
A rendre hommage à ses vertus ;
Mons Toussaint je vous vois en route ,
Rêvant , griffonnant et rimant ;
Lourdet, hier fit banqueroute ....
Rengaînez votre compliment ! (bis) .
Le beau Florville obtient pour femme
De tous ses voeux le tendre objet ; '
Vite !... Il faut un épithalame
Sur un aussi galant sujet !
Rimeurs , accourez à la noce !
De chanter voici le moment !
Que vois-je ?... du fard ! ... une bosse !...
Rengaînez votre compliment !
Damis fait jouer un ouvrage
Long-temps prôné par ses amis ,
Des acteurs il a le suffrage ,
Mille bravos lui sont promis ;
Quel bonheur , amis ! quel délire !
Déjà l'on touche au dénoûment
Un siflet part , la pièce expire…..
Rengaînez votre compliment !
Un baron , jaloux de transmettre
Son nom , son rang , son écusson ,
Par sa moitié s'est fait promettre
Un noble et superbe garçon ;
(bis).
(bis),
L >
"
{
483 OCTOBRE 1819 .
Bailli , marguillier , chacun grille
De célébrer l'évènement ;
Il ne vient , hélas ! qu'une fille ....
Rengaînez votre compliment ! (bis).
Suivez ce bretteur en furie.
Qui s'est, dit-il , battu vingt fois ;
Il va vous forcer , je parie ,
A vanter ses nouveaux exploits ;
Son rival paraît dans la plaine ,
Mon bretteur l'attend bravement ,
Puis il pâlit , puis il rengaîne...
Rengaînez votre compliment ! (bis),
Vous qui , dans une aimable ivresse
Puisez plus d'un couplet divin ,
Chantez gaîment, chantez sans cesse
Ceux qui vous offrent du bon vin !
Epuisez , morbleu ! l'Hypocrène
En l'honneur de ce jus charmant ,
Mais vous offre-t-on du Surêne ! ...
Rengaînez votre compliment ! (bis),
ARMAND G.....
DIALOGUE
mm
ENTRE ORONTE ET ALCESTE .
Petite parodie d'une scène du Misantrope , accomodée au temps
présent.
ORONTE.
De parler et d'écrire a -t - on la liberté ?
Répondez , je vous prie , avec sincérité.
ALCESTE.
La matière , Monsieur , me paraît délicate :
Si j'écris , on me juge , et je mens si je flatte ,
484
MERCURE DE FRANCE .
Je ne puis donc répondre à votre question.
Mais chez un écrivain de l'opposition ,
J'avançais l'autre jour qu'il faut être en délire ,
Pour dire ce qu'on pense et pour oser l'écrire ;
Qu'un auteur doit calmer ce grand empressement ,
Qu'il eût dans d'autre temps d'écrire librement ,
De crainte que pour prix d'un si noble courage ,
Il ne joue à la fin un mauvais personnage.
ORONTE .
Est-ce que vous voulez me déclarer par là ,
Qu'on poursuit aujourd'hui ? ......
ALCESTE.
'Je ne dis pas cela.
Mais je lui disais , moi , que de nos jours en France ,
La vérité fait peur à plus d'une Excellence ,
Quelle est mal accueillie , et que de tous côtés ,
On condamne , on punit les grandes vérités.
ORONTE.
Est-ce qu'aux jugemens vous trouvez à redire ?
ALCESTE.
Je ne dis pas cela , mais pour ne point écrire ,
Je lui représentai mainte bonne raison ,
Monsieur de Marchangy , l'amende , la prisov ,
Et des individus la sûreté troublée .
ORONTE .
Leur personne jamais fut elle violée ?
ALCESTE,
Je ne dis pas cela ; mais enfin je disais
Qu'autrement de la Charte on complait les bienfaits,
Que la Charte semblait ne vouloir plus d'esclaves,
Qu'elle semblait promettre , en brisant nos entraves ,
L'indépendance au peuple , aux rois la vérité.
Mais des Français, hélas ! quelle est la liberté ,
1
OCTOBRE 1819. 485
3i lorsqu'on lui permet d'imprimer sa pensée ,
Elle est comme un forfait aussitôt dénoncée !
ORONTE.
J'entends , vous croyez donc que la Charte déjà ……..
ALCESTE.
Vous me comprenez mal , je ne dis pas cela ;
Mais..
( Le reste manque . )
mmmmmmmmum
MARTIAL S'APPRÉCIANT ( 1 ) .
Traduction de l'Epigramme Sum , fateor , semperque fui , callistrate
, pauper.
"
QUE me font les rigueurs de la fortune ingrate ?
Parmi nos chevaliers , je m'asseois , Callistrate ,
Et la gloire qu'aux morts on refuse souvent ,
L'Univers la décerne à Martial vivant .
Contemple ton palais , porté par cent colonnes ,
Tes avares trésors , empilés dans leurs tonnes ,
Vers les rives du Nil tes immenses moissons ,
Tes troupeaux Parmesans et leurs riches toisons ;
D'être ce que je suis , pourtant tu n'es pas maître ,
Et ce qu'est Callistrate un faquin pourrait l'être .
CHARADE .
NE te laisse jamais manger par mon premier ;
Un pronom possessif se montre en mon dernier ;
Fort ou faible chacun porte en soi mon entier.
(2) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial au dixneuvième
siècle, ou les Applications contemporaines.
486
MERCURE DE FRANCE
鄹
ENIGME.
DANS bien des cas , l'entente est au diseur ;
Ainsi , lecteurs , d'après cette maxime ,
Je vais par mes détours vous induire en erreur,
Sans qu'on puisse m'en faire un crime.
Selon moi , je suis reine , et mes petits états ,
Pour votre utilité sont remplis de soldats ;
A vos moindres desirs ils manoeuvrent ensemble ,
But capital qui partout les rassemble :
Ils n'ont jamais entr'eux la moindre volonté ;
En bataillons , rangés par compagnie ,
Dans tout le camp règne l'égalité ;
Je reçois la naissance alors qu'on les rallie ,
Et leur esprit de corps est pour la propreté.
LOGOGRIPHE.
AVEC deux pieds je mesure le temps :
Au roi des dieux j'eus le malheur de plaire ;
A mes attraits tout cède sur la terre : 1
Avec trois pieds tu me vois croître aux champs
Et m'arrondir sur les doigts de Lucile.
C'est moi qui rends tout un pays fertile ;
Sauve un chrétien , fais trembler les méchans
Peux devenir un des quatre élémens ,
Et dois toujours régner sans tyrannie.
Sur quatre pieds je nais dans la prairie ;
Le creux d'un arbre est un palais pour
Je suis les pas de la biche timide ;
Mais admirant mon courage intrépide ,
Des animaux le destin m'a fait roi .
Pleurez mon tout , ô bergères sensibles,
Il a chanté vos fidèles amours :
Ami des moeurs il vous aima toujours ,
moi ;
Et fut heureux dans vos bosquets paisibles.
Sur indigent il versa ses bienfaits :
Son jeune coeur , bon comme la nature
Fut des vertus la source la plus pure
Et ses écrits ne périront jamais .
OCTOBRE 1819. 487
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le lundi , 27 7bre. 1819 .
Le mot de la Charade est MAITRESSE ,
Celui de l'Enigme est FORTUNE ,
Et celui du Logogriphe est COR , dans lequel on trouve or
et roc.
ww sumuuwimmmw
SCIENCES NATURELLES.
(
www.
PHILOSOPHIE ANATOMIQUE. - Des organes respiratoires
sous le rapport de la détermination et de l'identité
de leurs pièces osseuses , avec les figures de 116
nouvelles préparations anatomiques , par M. le Chev.
GEOFFROY - St. - HILAIRE , Membre de l'Académie
royale des Sciences , Professeur de Zoologie , au
Jardin du Roi , etc. ( 1)
SECOND ET DERNIER ARTICLE .
:
LE principe de l'unité de composition organique pour
tous les vertébrés , est vrai , sans réserve tous les
matériaux qui composent les poissons , sont exactement
et entièrement les mêmes que ceux qui entrent dans la
formation de l'homme , des mammifères , des oiseaux ,
et des reptiles il n'y a de variation que d'une classe
( 1 ) Un vol . in - 8 . de 560 pages . Paris , 1818 , chez Méquignon-
Marvis , libraire , rue de l'Ecole de Médecine , no . 3 ; et à la librairie
du Mercure , rue Poupée , nº . 7.
t
488 MERCURE DE FRANCE .
•
à l'autre ; « mais toute grande et toute importante que
soit cette métastase , elle n'influe en rien sur les fonctions
des pièces et leurs connexions , qui restent invariablement
les mêmes. ».
Le succès des recherches de M. Geoffroy semblait
l'engager toujours de plus en plus dans des difficultés
nouvelles , et toujours il a su les applanir , on dirait
saus effort : les pièces de l'opercule des poissons enclavées
, confondues presque avec les os propres du
crâne , il a fallu les démêler , les comparer et les mettre
en parallèle avec les divers matériaux osseux du
"crane et les quatre os de conduit auditif des autres.
trois sous - types . Mais l'ossification dans certains animaux
, dans le's mammifères, par exemple , est si complète
après le premier âge , si intime dans le rapport
des pièces , que l'analogie peut bien disparaître , et
Fidentité être difficile à saisir . Ce naturaliste philosophe
, pénétré de son principeet ne pouvant croire qu'il
pût le conduire dans l'erreur , a considéré l'ossification
du foetus ; dans cette première formation , le système
osseux n'est que points d'ossification qui forment autant
de pièces distinctes qui , avec l'âge , se confondent
et diminuent par conséquent de nombre. C'est au
commencement de l'existence du mammifère qu'il a
trouvé dans la multitude des points osseux , les analogues
nombreux qui composent le crâne des oiseaux ,
des reptiles et des poissons. Ce résultat assuré , il lui a
été facile de conclure que les pièces de l'opercule des
> poissous , remplissent les usages et les fonctions des
* quatre osselets de l'ouie dans les autres vertébrés ,
et que dans les poissons seuls , ces pièces operculaires
sont portées au maximum de développement et de
fonction , tandis que dans les autres sous-types , ces
pièces correspondantes , « descendent de ce rang
élevé
pour tomber dans des conditions rudimentaires ; comme
telles , elles sont susceptibles de se rappetisser de plus
en plus , quelquefois jusqu'à disparaître entièrement ;
enfin , qu'incapables dans les animaux à respiration
OCTOBRE 1819. 489
aérienne , des hautes fonctions de leur primitive destination
, elles s'y trouvent comme des ilotes au service
et à la disposition des organes qui les entourent . » Tel
est le but du premier mémoire.
On est donc bien informé aujourd'hui que toutes les
parties osseuses de la tête , quelqu'en soient le nombre
, la forme et les usages , sont dans tous les vertėbrés
des déductions les unes des autres; l'unité de cette
composition organique est une pensée qui remonte à
Aristote. Le sternum ne peut être soustrait à ce principe
; c'est l'objet du second mémoire. Considéré dans
Tes diverses classes , bien que ses pièces osseuses soient
complétées classiquement , au nombre de neuf , le
sternuni offre des modifications tantôt en plus tantôt
en moins ; le nombre des pièces varie en apparence ;
les unes prennent de l'étendue aux dépens des autres,
l'os central du sternum ( l'entosternal ) dans les oiseaux
acquiert un développement gigantesque ; aussi ses
annexes sont d'une grande petitesse ; dans les mammifères
, le sternum est une rangée de pièces à la suite les
unes des autres : cet arrangement , est uniforme. Dans
les reptiles , il est impossible d'y trouver un type
constant , il varie d'un genre à l'autre ; celui des grenouilles
, des lézards , des crocodiles , des tortues
diffère daus chacun de ces animaux ; la complication
varie chez eux comme varie et augmente la quantité
de respiration qui leur est propre . Par conséquent ,
point de sternum classique pour les reptiles . Chez les
poissons , il est tenu dans des limites très- resserrées ; il
se compose de plusieurs pièces osseuses , et chacune
d'elles est appelée à remplir des fonctions analogues .
« Mais quels que soient ces steruums, et quelques surprenantes
qu'en paraissent les métamorphoses , il n'est
point difficile d'en démêler les diversités ; d'apercevoir
qu'elles se convertissent les unes dans les autres , d'en
embrasser tous les points communs et de les ramener
à une seule mesure , à des fonctions identiques , et enfin
à un seul et même type . »
"
490
MERCURE DE FRANCE .
Toujours plein de vues nouvelles et philosophiques ,
M. Geoffroi dans le troisième mémoire traite de l'appareil
hyoïdien. Le même au fond dans tous les vertébrés
, l'hyoïde est en général de neuf pièces dans les
poissons , de huit dans les oiseaux , et de sept dans les
mammifères ; il est unique et concentré dans les mammifères
dans ces mêmes animaux , il a une position
tranversale , son développement est moyen ; dans les
oiseaux il est long et double , il est parallèle à la trachée
de ces animaux , son développement est au miuinum
; dans les poissons , cet organe est considérablement
accru et triplé , les pièces qui les composent dans
cette dernière classe , sont des matériaux indispensables
de l'organisation , et d'une utilité grande et évidente
dans les seuls poissons . « Ses services s'appliquent de
préférence et s'associent plus essentiellement aux organes
de la deglutition dans les mammifères et les oiseaux ,
et aux organes pectoraux dans les poissons . »
Si le quatrième mémoire offre plus d'étendue que les
autres , il est aussi d'un intérêt plus grand. Le larynx
dans l'universalité des animaux vertébrés y est ramené
au principe invariable des connexions . Un organe est
plutôt diminué , effacé , anéanti que transposé. Tous
les os intérieurs de la poitrine qui contribuent avec le
larynx à diriger le fluide ambiant sur les vaisseaux pulmonaires
, y sout considérés avec la même philosophie.
Les branchies qui dans les poissons remplissent le
même office que les poumous dans les animaux à respiration
aérienne , donnent lieu au développement et à
la discussion de plusieurs propositions anatomiques ;
mais ce qui a le plus fixé l'attention de M. Geoffroi et
qui mérite toute celle des lecteurs qui prennent intérêt
aux sciences naturelles , c'est sa nouvelle théorie de la
voix : c'est là où l'on voit tout ce que peut son esprit
d'analyse et d'observation . Après avoir prouvé jusqu'à
l'évidence , ce qui avait été pressenti par les anciens
et que quelques modernes ont voulu trop limiter que le
système entier des organes respiratoires , est employé
OCTOBRE 1819. 49t
i
à produire la voix , en expose ainsi le phénomène , et
fait connaître la matière du son.
«Le phénomène commence du moment où les muscles
de l'expiration abaissent le sternum et chassent l'air des
poumons . L'air abandonne les branches , suit la trachée
, attire , traverse la boëte du larynx , et parvient
à la bouche d'où il se verse jusqu'au dehors , sans obstacle...
L'homme reste le maître de rendre ce souffle
saus rendre de son ; tandis que c'est l'unique moyen ,
la seule voix de communication de certains serpens qui
n'opèrent pas le brisement d'air vers les dents ou vers
les lèvres , ceci n'est encore qu'une forte respiration .
« Mais si cet acte de l'organe respiratoire vient à
être troublé par l'intervention d'un biseau dont le taillant
, comme dans le crapaud , divise l'air en deux
courans , le produit de l'expiration éclate ; il y a polarisation
de l'air expiré , c'est à dire , celui- ci s'écoule
pour se rendre dans l'air vague ou l'air atmosphérique ,
sous les mêmes conditions et avec le même résultat que
l'air souffle dans une flûte. » L'air polarisé est la
matière du sou , dit M. Geoffroi ; il admet que le calorique
qui tient l'air en dissolution est un composé de
sept élémens primitifs , et il pense qu'aussitôt que ces
élémeus , qui d'ailleurs restent combinés dans l'air tranquille
, se divisent dans l'air agité , et deviennent libres
par la polarisation , la matière du son est produite ;
telle est la nouvelle théorie de la voix ; je m'abstiendrai
de toute réflexion ; j'observerai seulement que
toutes celles qu'on avait produites jusqu'à aujourd'hui
étaient insuffisantes pour expliquer tous les phénomènes
qui s'y rattachent . Les moyens organiques qui concourent
à former la voix ont été tour-à-tour comparés à
divers instrumens , et cependant la voix les imite pour
ainsi dire tous . Ceux qui avaient créé de pareilles
explications n'avaient point cru que dans l'organe vocal
ilI y a toutes les raisons matérielles de cette imitation ;
que la voix humaine peut être formée sous la même
condition que le sou est produit dans des tuyaux sono▸
492 MERCURE DE FRANCE .
•
res non compliqués de corps vibrans ; c'est-à -dire ,
qu'elle peut passer à la volonté de l'individu , de la
condition d'instrument à cordes à celle d'instrument à
vent. J'ai vu à Calais un mendiant qui imitait le son de
divers instrumens et le chant de différens oiseaux . Je
ne crois pas qu'avec les théories antérieures à celles de
M. Geoffroi on pût expliquer les modifications les plus
disparates dans la voix de cet individu .
Je passe au dernier mémoire : il a pour objet les os
de l'épaule. Il y examine les opinions des naturalistes
sur le membre pectoral des poissons ; on y fixe les
usages de l'épaule dans les quatre classes ; dans les
mammifères , les os de l'épaule tendent à une grande
simplicité et ne semblent que le point d'attache des
organes du mouvement ; dans les oiseaux , ils coopè-
-rent à la fonction du bras et influent sur le mouvement
progressif ; dans les poissons , ils sont élevés à des
fonctions importantes , et agissent comme un second
sternum ; dans les reptiles , les os de l'épaule se combinent
avec ceux du sternum , se confondent ensemble
pour fermer une seule plaque , et suffisent à la capacité
des sacs pulmonaires . On remarque dans ce même
mémoire un paragraphe entier du plus haut intérêt ,
physiologique sur les quatre degrés de développement
dont tout organe est susceptible .
La lecture de l'ouvrage de M. Geoffroi est la source
d'une foule de réflexions toutes les unes plus intéressantes
que les autres ; c'est le lot de tous les bons livres.
Je me bornerai à celle-ci : c'est que plus la matière
respirable doit offrir de résistance à l'action des organes
de la fonction , plus aussi ces organes sont fortement
tissus ; aussi les pièces respiratoires des poissons
sont- elles osseuses, tandis que dans les autres sous-types,
qui agissent sur un fluide plus élastique , les instrumens
de la respiration sont moins solidement organisés .
L'auteur semble en peine de l'impression que fera
son travail sur l'esprit du public ; son arrêt sur cette
première partie de l'Anatomie philosophique a déjà
OCTOBRE 1819. 493
réglé le sort des suivantes. La partie du public qui juge
en pareille matière en retirera de trop bons préceptes
pour ne pas demander la continuation d'une entreprise
si belle et si utile. N. F.
mmmw mmm mmmmmmmmmmmmmm
3C
LITTÉRATURE.
EUVRES D'ANDRÉ CHÉNIER ( 1 ) .
La fin du dernier siècle a vu périr à la fleur de la
jeunesse plusieurs écrivains d'une grande espérance .
André Chénier fut celui dont les Essais jetèrent le plus
d'éclat. Né pour la gloire , doué d'une âme ardente ,
d'une imagination víve , et d'une oreille faite pour l'harmonie,
il sut, par d'heureuses combinaisons , transporter
dans notre langue le caractère de la poésie ancienne .
On peut croire qu'il nous eût , laissé des ouvrages distingués
, si la mort n'était venu arrêter sitôt le cours de
ses années . André Chénier périt sur l'échafaud révolutionnaire.
Les révolutions moissonnent ces chantres
courageux , dont les accens s'elèvent du sein des partis
contre toutes les injustices et toutes les oppressions ....
Que ne pouvons-nous effacer de nos aunales , le jour
où Chénier périt martyr des lettres et de la liberté ; le
jour où la philosophie perfectible , contre laquelle avait
en vain lutté sa raison , l'envoya à l'échafaud . Chénier
périt pour la plus belle des causes , celle de la liberté ,
de la justice et des lois . Son courage fut digne de cette
mission et des amis que le crime associa à son sort ,
Quvrons l'Histoire ! ...... Quel immortel cortége
( 1 ) Un volume in-8 . Prix , 7 fr. Paris , chez Foulon , libraire ,
et a la librairie du Mercure , rue Poupée , nº 7 ,
!
494
MERCURE DE FRANCE.
s'avance à la mort ! Quel calme et quelle résignation !
De quoi s'entretiennent ces illustres infortunés au milieu
de cette foule muette de terreur ! Serait-ce de
l'injustice des hommes ! Non , c'est des sentimens qui
animent encore leur âme , de l'art qui fit leurs delices.
Loizerolles prie Dieu pour son fils et ses rois. Chénier,
en regrettant la gloire , fait des voeux pour les Muses et
la France . Roucher , citoyen digne des premiers temps
de Rome , exhale en beaux vers ses adieux à la liberté ,
qui soutient sa grande âme près du dernier degré de
l'échafaud ! .... Je ne sais quoi semble nous dire avec co
grand poëte :
•Qu'ils meurent pour renaître immortels !
Long-temps la gloire fugitive
Semble tromper leur noble orgueil ;
La gloire enfin pour eux arrive ,
Et sa palme toujours tardive
Croît plus belle au bord d'un cerceuil,
Un plus jeune poëte qu'André Chénier , Fontanes ,
frère aîné du membre de l'Institut , donnait aussi les plus
belles espérances ; mais il vécut trop peu pour les réaliser
toutes. La mort l'enleva à vingt-un ans , à ses
écrits imparfaits et à toutes les illusions du monde et
du talent . C'était un jeune homme aimable et d'une
éducation distinguée . Quelques - uns des morceaux de
poésie qu'il a laissés , sont , de l'opinion même des
connaisseurs , d'un goût exquis . Espérons pour des
temps plus calmes la publication de ces heureux Essais.
C'est pendant les troubles civils , suivant la remar-
/ que d'une femme spirituelle , que la Muse pastorale a
tiré ses plus harmonieux accords . Virgile soupirait
ses charmantes Eglogues dans les prés de Mantoue ,
pendant qu'Octave disputait l'empire à d'avides compétiteurs
. André Chénier , contemporain d'événemens
non moins remarquables , trouva ses belles inspirations
OCTOBRE 1819.
495
au milieu des champs et daus la peinture des passions
de la jeunesse. L'amour fut le sujet des vers de cet
infortuné poëte , et , quoiqu'il n'ait consacré que peu
d'écrits à ce sentiment, ce peu d'écrits lui a donné sa
gloire.
Le premier livre est composé d'Idylles , genre dans
lequel Chénier s'est exercé avec succès. La lecture de
ce livre n'est pas sans attrait. On yy est ému
pression des plus doux sentimens , par des peintures
par l'expleines
de mollesse et de grâce . Le dialogue de Nais
est un petit chef- d'oeuvre. Ici , l'idylle emprunte souvent
le caractère de la doulenr. C'est dans ces sortes
de morceaux , que le poëte élève sa pensée et qu'il
retrace avec une belle énergie , l'image de l'oppression
et de la liberté (1 ) , de la
bienfaisance et du malheur (2).
Le deuxième livre qui renferme les Elégies est
éminemment
remarquable . Les élégies de Chénier
n'ont cependant ni la délicatesse et le charme , ni lẻ-
légance et la simplicité des Elégies de Parny , ni le tour
et le mouvement de celles de Bertin . Les chantres
d'Eléonore et
d'Eucharis possèdent mieux ce simplex
munditiis , ce mollis flamma , cette grâce , ces accens
français , dont la puissance est si sûre. Dans Parny, les
amans retrouvent leurs sentimens , leurs passions et leur
langage Paroy écrivait pour eux ). Dans Chénier , au
contraire , les amans trouvent peu de sentiment , peu
de passion et toujours moins leur langage , que celui
des poëtes. Malgré ces défauts , les Elégies de Chénier
ont un graud mérite
d'originalité de style et de poésie.
Ce jeune poëte aimait à peindre l'azur des cieux , le
calme des champs , le bruit du vent qui murmure dans
les bois , les
impressions de l'amour et de la volupté ,
et à
exprimer dans notre langue les images les plus pittoresques
de la poésie ancienne. Mais il ignorait encore
(1 ) Le Berger et le Chévrier,
(2) Le Mendiant.
496
MERCURE
DE FRANCE .
le secret des maîtres , ce secret si peu compris et si peu
connu , de transporter une émotion du livre dans l'âme
du lecteur , et d'intéresser ce dernier à nos regrets et à
nos douleurs.
.
Comme les poëtes élégiaques de l'antiquité , Parny ,
Bertin , Chénier , Millevoie ont chanté les attraits et les
faveurs de plusieurs maîtresses. On dirait que dans les
temps policés l'inconstance , si naturelle aux femmes ,
redouble en raison des hommages qu'on leur rend .
Tous ces chantres aimables out été trompés plusieurs
fois dans leur vie , tous ont ressenti les tourmens de
l'amour et de l'ingratitude . Parny nous disait un jour ·
que ses belles Elégies avaient été mouillées de ses
larmes. On peut regretter que la plus belle palme des
arts , soit ordinairement flétrie par la main des Graces.
L'âme ne se plaît sur certaines émotions qu'autant
qu'elles durent peu . La douleur dans l'Elégie a quelque
chose de rapide et en même temps de continu,
L'impression qu'elle nous cause augmente ou diminue
selon la délicatesse des sentimeus , la variété des images
et la multiplicité des détails . C'était une invention digue
des Grecs que de créer pour exprimer la plainte un
mode de poésie aussi touchant. L'élégie telle que nous
la connaissons aujourd'hui diffère beaucoup du caractère
de l'élégie des Grecs , qui était spécialement consacrée
à retracer les malheurs des hommes et des
nations ; c'était dans l'antiquité le dernier hommage des
muses aux tombeaux . L'élégie , comme nous la trouvons
dans Tibulle et dans les autres élégiaques romains ,
n'a pu briller qu'à une époque avancée de la civilisation,
et au moment où la société corrompue et blasée sur
la jouissance des sens cherchait dans l'exercice des
facultés de l'imagination , des plaisirs qui pussent , par
l'illusion , la ramener à la nature ,
André Chénier raconte assez pathétiquement l'accueil
qu'on lui fit un matin chez la chère Fanny au moment
où son rival , moins aimable saus doute , venait d'en
sortir ,
OCTOBRE 1819. 497
Page 165. Elégie XXIV.
Ah! que vois -je ? .... Pourquoi ma porte accoutumée »
Cette porte secrète est - elle donc fermée ?
Camille , ouvrez , ouvrez : c'est moi . L'on ne vient pas .
Ciel ! n'est -elle point seule ! on murmure tout bas ,
Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble ,
On se hâte ; l'on court ; on vient enfin , je tremble ,
Qu'est- ce donc ? A m'ouvrir pourquoi tous ces délais ?
Pourquoi ces yeux mourans et ces cheveux défaits ?
Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée ?
D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée ?
J'ai cru , prêtant l'oreille , ouïr entre vous deux
Des murmures secrets , des pas tumultueux.
Pourquoi cette rougeur , cette pâleur subitę ,
Perfide ? Un autre amant... Ciel ! elle a pris la fuite ,
Ah Dieu ! je suis trahi , Mais je pretends savoir ...
Lise , Lise , ouvrez-moi , parlez ; mais fol espoir !
La digne confidente auprès de sa maîtresse 、
Lui travaille à loisir quelque subtile adresse ,
Quelque discours profond et de raison pourvu ,
Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu .
Dieux ! Comme elle approchait ( sexe ingrat et perfide) !
S'essayant , effrontée à la fois et timide ,
Voulant hâter l'effort de ses pas languissans ,
Voulant m'ouvrir des bras fatigués , impuissans ,
Abattus , et sa voix altérée , incertaine ...
Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine ,
Ses cheveux en désordre et rajustés envain ,
Et son haleine encore agitée , et son sein ....
Des caresses de feu sur son sein imprimées ,
Et de baisers récens ses lèvres enflammées ...
J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit.
Sans même oser répondre , interdite elle fuit ,
Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge .
Et moi , comme abusé des promesses d'un songe
Je venais , j'accourais , sûr d'être souhaité ,
Plein d'amour et de joie , et de tranquillité.
Nous citerons encore ces vers charmans déjà connus .
32
498
MERCURE DE FRANCE .
M. de Châteaubriand les a insérés dans son livre
sur le Christianisme .
1
Accours, jeune Chromis , je t'aime , et je suis belle ;
Blanche comme Diane et légère comme elle ,
Comme elle grande et fière ; et les bergers le soir
Lorsque , les yeux baissés , je passe sans les voir ,
Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle ,
Et me suivant des yeux , disent :: « Comme elle est belle !
Néère , ne vas point te confier aux flots
De peur d'être déesse , et que les matelots
» N'invoquent , au milieu de la tourmente amère ,
La blanche Galathée et la blanche Néère . »
On a blâmé cette tournure et que les matelots.
Parmi les idylles , celle du Jeune Malade se fait remarquer
par un ton de poésie et un charme d'imagination
qui rappellent les plus belles Bucoliques antiques .
Page 42 .
Le vieillard la suivait (l'amante du jeune malade)
Le sourire à la bouche.
La jeune belle aussi , rouge et le front baissé ,
Vient ; jette sur le lit un coup -d'oeil. L'insensé
Tremble ; sous ses tissus il veut cacher sa tête .
« Ami , depuis trois jours tu n'es d'aucune fête ,
» Dit-elle , que fais-tu ? Pourquoi veux- tu mourir?
» Tu souffres. L'on me dit que je peux te guérir ;
» Vis ; et formons ensemble une seule famille.
» Que mon père ait un fils et ta mère une fille.
a fait
par-
Des détails pleins de grâce , des vers comme on en
peu dans aucune langue , donnent un intérêt
ticulier à l'idylle du Mendiant. Des accens de la plus .
haute poésie s'y trouvent aussi mêlés . Ceux-ci par
exemple.
Page 49. Le Mendiant dit à la fille de Lycus :
Si , comme je le crois , belle dès ton enfance ,
» C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance ,
OCTOBRE 1819. 499
"
Nymphe , souvent les voeux des malheureux humains
>> Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains.
> Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne
»
Qui te nomme sa fille et te destine au trône ,
» Souviens- toi , jeune enfant , que le ciel quelquefois
Venge les opprimés sur la tête des rois.
» Belle vierge , sans doute enfant d'une déesse ,
» Crains de laisser périr l'étranger en détresse ;
» L'étranger qui supplie est envoyé des Dieux.
Page 50. Lycus dit à l'Etranger :
Salut ! père étranger , et que , puissent tes voeux
Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux !
Mon hôte , lève - toi . Tu parais noble et sage ;
Mais cesse avec la main de cacher ton visage ;
Souvent marchent ensemble indigence et vertu ;
Souvent d'un vil manteau le sage revêtu ,
Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique ,
Couvert de chauds tissus , à l'ombre du portique ,
Sur de molles toisons en un calme sommeil ,
Tu peux ici dans l'ombre attendre le soleil ;
Je te ferai revoir tes foyers , ta patrie ,
Tes parens , si les Dieux ont épargné leur vie ,
Car tout mortel errant nourrit un long amour
D'aller revoir le sol qui lui donna le jour .
Mon hôte , tu franchis
le seuil de ma famille ,
A l'heure qui jadis a vu naître ma fille,
Salut ! Vois , l'on apporte
et la table et le pain :
Sieds -toi. Tu vas d'abord rassasier
ta faim.
Puis , si nulle raison ne te force au mystère ,
Tu nous diras ton nom , ta patrié et ton père.
Oui , de pareils vers intéresseront dans tous les
temps . C'est en exprimant avec éloquence de belles
idées morales que la poésie devient un langage immortel.
Quoique cet article soit déjà long , nous céderons at.
plaisir de citer encore ce fragment de l'idylle de Néère.
Néère tout son bien , Néère tes amours 1
500 MERCURE DE FRANCE .
Cette Néère, hélas ! qu'il nommait sa Néère ,
Qui , pour lui criminelle , ab: donna sa mère ;
Qui , pour lui fugitive , errant de lieux en lieux,
Aux regards des humains n'ose lever les yeux.
O! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène ,
Calme sous ton vaisseau la vague Ionienne ;
Soit qu'aux bords de Postum , sous ta soigneuse main ,
Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin.
Au coucher du soleil si ton âme attendrie
Tombe en une muette et molle rêverie ,
. Alors , mon Clinias , appelle , appelle moi.
Je viendrai , Clinias, je volerai vers toi.....
Mon âme vagabonde , à travers le feuillage
Frémira , sur les vents et sur quelque nuage ,
Tu la verras descendre , ou du sein de la mer,
S'élevant comme un songe , étinceler dans l'air,
Et ma voix toujours tendre et doucement plaintive
Caresser en fuyant ton oreille attentive .
C'est à l'âge de trente- un ans que périt l'auteur de
ces vers ; c'est à trente-un ans qu'il expia sur l'échaffaud,
les torts d'une belle conduite et d'un beau talent .
Il y a en tête des oeuvres de Chénier , une préface
que le libraire nous a prié d'annoncer comme
un chef d'oeuvre . Nous l'annoncerons donc comme un
chef- d'oeuvre Kandale ou Goth , nous ne savons pas
précisement. Les amateurs et les gens du pays détermineront
ce doute. L'auteur est M. H. Latouche.
}
ALFRED F.
OCTOBRE 1819 .
501
mmmmmmmmmm
LE TESTAMENT .
NOUVELLE IMITÉE DE L'ALLEMAND .
Le plus à plaindre des hommes .
« Our , je suis le plus à plaindre des hommes , »
s'écriait M. Fouxe , riche négociant de Berlin . En disant
ces mots , il allait lever la jambe pour frapper du
pied 'contre terre , lorsqu'il se souvint que cette manière
d'exprimer son chagrin , ne convenait pas à un
homme attaqué de la goutte .
Bien peu de gens , dans la bonne ville de Berlin ,
auraient compris d'où venaient ces plaintes; comment ,
en effet , concilier l'idée du malheur avec celle d'une
fortune de deux cent mille écus ? M. Fouxe , moins
que personne ; car il regardait en pitié ceux dont les
richesses étaient un peu moindres que les siennes ; il
aurait repoussé , avec le sourire du mépris , la proposition
de changer son sort contre le leur , eût-il dû , à .
ce prix , être délivré du malheur dont il se plaiguait.
si fort.
M. Fouxe avait- il douc perdu la moitié de cette fortune
si précieuse ? Non ; il n'aurait pu y survivre. Toujours
heureux dans ses entreprises , il avait vu ses capitaux
s'accroître chaque jour. La seule perte qu'il eut
faite, était celle d'une chose fort rare , à la vérité , d'une
bonne femme ; mais il l'avait supportée avec tout le
courage d'un philosophe stoïcien... De quoi se plaignait
donc le plus à plaindre de tous les hommes ?
D'un entèlement de sa fille ...
La plus malheureuse des filles.
Si les habitans de la bonne ville de Berlin ne pouvaient
croire que M. Fouxe fût le plus malheureux
502 MERCURE DE FRANCE .
1
+
des hommes , ils pensaient , d'un commun accord , que
mademoiselle Julie , sa fille était la plus belle des filles ;
mais la plus belle des filles , s'en croyait la plus à plaindre
. Elle accusait celui qui aurait dû la rendre heureuse
, de faire son malheur ; et cet.homme-là , c'était
M. son père .
Accord et mésintelligence.
Souvent il se mettait en colère pour décider Julie à se
marier; chose bien superflue , car jamais fille n'avait
eu une telle vocation pour le mariage ; ils étaient donc
d'accord sur ce point . Mais M. Fouxe disait : Je veux
que tu épouses Henri Wehrfeld ; et la belle Julie disait
: Je veux épouser Frantz Wehrfeld ou rester fille
toute ma vie . M. Fouxe se mettait en colère en jurantqu'elle
obéirait à la volonté de son père , et Julie disait ,
en pleurant , qu'elle n'obeirait pas .
Le choix du père.
On a fait de tout temps un reproche fondé à MM. les
pères , c'est de considérer souvent comme nuls , les
avantages extérieurs dans l'époux qu'ils destinent à leur
fille , et comme peu importantes les qualités de l'esprit
et du coeur. Combien ne voit -on pas de gendres , dout
le seul mérite est dans leurs cassettes , et de filles assez
folles pour préférer un époux aimable à de riches parures
et même à un brillant équipage ? Elles ont toujours
quelques mauvaises raisons , qu'elles croyent bonnes ,
pour rejeter l'époux choisi par le cher papa . Celui- ci ,
disent- elles , est majeur depuis long-temps , le dépit que
lui font éprouver les rides de son front , la rend d'une
humeur très- maussade. Cet autre est jeune encore ,
mais de la plus laide figure . L'un prétend inspirer de
l'amour à sa femme ; celui- là dit tont haut , qu'en se
mariant il veut être le maître dans sa maison. Quelle
folie ! Et comment épouser un homme attaqué de cetle
manie incurable ? Celui- ci est un imbécille , cet autre
OCTOBRE 1819 .
503
un pédant , cet autre..... Mais qui pourrait énumérer
tous les défauts pour lesquels un père a la vue trop
courte , et sa fille des yeux d'Argus.
Cependant , il faut rendre justice à M. Fouxe ; la
belle Julie , elle-même , n'eut pu choisir un époux plus
accompli que celui que lui destinait son père . Henri
Wehrfeld avait vingt-cinq ans; autant les hommes admiraient
ses bonnes qualités et son instruction solide ,
autant les femmes louaient sa belle figure . M. Fouxe
trouvait impardonuable le refus que Julie faisait de sa
main ; car , disait- il , il se nomme aussi Wehrfeld ,
et je vous demande la différence qu'il peut y avoir entre
deux cousins qui se ressemblent comme s'ils étaient
jumeaux ? Que ce soit Frantz ou Henri , peu importe
donc, puisque ce sera toujours un Wehrfeld. ,
On doit le dire , les excellentes qualités de Henri
Wehrfeld avaient eté , pour M. Fouxe , pendant dix
années , comme si elles n'avaient pas existé ; peut-être
même les eût- il toujours ignorées , si le testament d'un
oncle fort riche , qui le faisait son légataire universel ,
ne les eût mises dans tout leur jour. M. Fouxe , comme
frappé soudain d'un trait de lumière , les découvrit tout
d'un coup pendant la lecture du testament , et charmé
de sa perspicacité , il revint chez lui d'un air trèssatisfait.
Julie , dit- il , en se frottant les mains , je veux te
marier. Tu ne peux rester fille plus long- temps ; il se
présente un parti qui me convient.
Julie ne répondit rien .
Depuis quand es-tu muette , reprit M. Fouxe avec
impatience ? Je prétends qu'on me réponde et qu'on
dise oui .
Mon père , dit Julie , vous voulez sans doute mon
bonheur ?
Certainement , si ce que tu entends par bonheur est
raisonnable , tu épouseras le jeune Wehrfeld , hein !
qu'en dis-tu ?
"
504 MERCURE DE FRANCE.
Le jeune Wehrfeld ! ô le meilleur des pères , que
vous rendez votre fille heureuse ! Cette aversion que
vous sentez pour lui a donc fait place à un sentiment
plus juste , celui de l'affection parternelle ? Oh ! je le
savais bien; vous ne pouviez le voir long - temps sans
l'aimer.
Comment ! comment ! mais je n'ai jamais eu d'aversión
pour lui. De qui parles -tu ? Est- ce encore de tou
damné de Frantz ? Pour la centième fois je le répète de
ne plus prononcer son nom en ma présence ! c'est un
misérable ! oui , un misérable, car il ne possède rien ! tu
né l'épouseras pas , entends tu ! Frantz ! Frantz ! il est
bien question de lui , c'est de sou cousin Henri , un
brave garçon ! son oncle lui a légué plus de soixante
mille écus !
Henri ? Mais mon père qui vous a dit qu'il m'aimait ?
On ne m'en a rien dit. Mais Henri est un garçon de
bon sens ,
et un garçon de bon sens aime toujours une
fille à laquelle son père donne cent mille écus en la
mariant.
La belle Julie voulut faire comprendre à son père
que fut - elle recherchée par un homme qui aurait dans
son porte- feuille autant de billets de mille écus qu'il y
a de jours dans l'année , elle ne l'épouserait pas ; car ,
ajouta-t - elle , j'ai promis ma main à Frantz , et la voix
de la conscience , du coeur et de l'amour , me parle
en faveur de Frantz ! de Frantz pauvre , il est vrai ,
mais ....
M. Fouxe qui n'avait jamais eu d'oreille pour la voix
du coeur , de la conscience et de l'amour , interrompit
Julie , lui ordonna avec colère de s'ôter de devant ses
yeux , et s'écria plus haut que jamais : Oui , je suis le
plus à plaindre des hommes !
Le choix de lafille.
M. Frantz Wehrfeld , que le destin semblait avoir
fait naître pour rendre M. Fouxe le plus à plaindre des
* $
OCTOBRE 1819 .
505
hommes , et mademoiselle Julie la plus amoureuse des
filles , était poëte , où du moins il croyait être de la
même espèce que ces têtes fortes que l'on appelle des
Schiller , des Racine ou des Voltaire , et il en avait
honte. C'était pourtant à ce naturel de poëte qu'il de
vait le bonheur de plaire à la belle Julie. Quand les
neuf Soeurs ont résolu d'inspirer un pauvre diable , il
faut qu'il fasse des vers bon gré malgré , et que la jeune
fille qui admire ce pauvre diable , eu devienne folle
bon gré malgré. Quelques personnes , où pour mieux
dire tout le public , assurait que les Muses s'étaient
jouées de M. Frantz , et que , par pure malice , pen- ;
chant trop ordinaire au beau sexe , elles lui avaient
laissé prendre la route , toute opposée à celle du Pinde.
Telle était l'opinion générale sur tous les ouvrages de
M. Frantz Wehrfeld ; mais ce n'était pas ainsi que les
jugeait la belle Julie. N'ayant jamais lu d'autres poésies
que celles de M. Frantz, dont elle était toujours le sujet,
elle les admirait , et moins elle comprenait cette langue :
des dieux , plus elle s'extasiait devant les vers et le
poëte.
Quel ètre heureux qu'un grand génie , s'écriait alors
la belle Julie ! son nom et ses ouvrages sont célèbres par
toute la terre pour l'instruction de ses semblables , il
travaille jour et nuit à ces oracles , qui , bien que
composés dans notre langue , bien qu'imprimés en
caractéres ordinaires , sont pour le vulgaire , aussi
indéchiffrables que le chinois ou l'arabe . Oh ! quel art
merveilleux que celui de se servir des mots dont chacun
se sert , et de n'être pas entendu ! Quand je donnerais ,
dix années de mon inutile vie ; je ne pourrais jamais .
faire de tels prodiges !.
L'amour chancelant,
)
Voulez - vous être aimé , dit la chanson , soyez
toujours aimable ; et personne ne l'était moius que ..
506 MERCURE DE FRANCE .
M. Frantz Wehrfeld , malgré les faveurs des neuf
Muses . Un bonheur non mérité , dit le proverbe , est
peu durable ; et personne ne méritait moins le sien que
M. Frantz. Long- temps la belle Julie n'avait arrêté ses
yeux que sur ceux du jeune poëte , et elle lui avait
trouvé les plus expressifs du nionde ; long- temps elle
n'avait prêté l'oreille qu'à ses discours , n'avait lu que
ses vers , et elle ne croyait pas qu'on en pût entendre
de plus galans , qu'on en pût lire de plus charmans.
Mais soudain Henri paraît..... M. Frantz Wehrfeld ne
brilla plus auprès de lui , que comme une pierre fausse
auprès d'un diamant. Julie ne fut pas la dernière à s'apercevoir
de la différence ; elle avait de bons yeux , des
yeux de fille à marier , c'es tout dire.
Henri en avait de fort bons aussi ; et , qui plus est ,
de fort beaux . Trop honnête pour causer une mortification
à M. Fouxe , en lui prouvant qu'on peut ne pas
aimer une fille qui a cent mille écus comptans. Il se
montra , au contraire , très - empressé de soutenir l'assertion
par un exemple. Certain du consentement du
père , d'après les fréquentes invitations qu'il en recevait
, Henri ne s'occupa plus que de trouver le chemin
du coeur de la filie .
Infortune.
Tandis que le petit aveugle , qui se plaît à bouleverser
la terre , semblait avoir oublié toute sa malice pour
ne s'occuper que de seconder les projets de Henri sur la
belle Julie , une déesse non moins aveugle , non moins
sujette aux caprices , s'apprêtait à détruire ce bel ouvrage
, et préparait un évènement qui devait donner un
terrible échec aux dispositions bénévoles de M. Fouxe
pour le gendre de son choix.
Aussi promptement que Henri avait acquis tout le
mérite nécessaire pour plaire à un père aussi difficile
que l'était M. Fouxe , aussi promptement allait - il le
perdre .
OCTOBRE 1819 .
507
Un ami de l'oncle défunt , parut soudain avec un
testament d'une date moins ancienne, et qui, annullant
le premier , instituait M. Frantz Wehrfeld seul et unique
héritier des cent mille écus.
Chacun de crier à l'injustice , à la cruauté ; chacun
de traiter d'imbécille ou de fou , cet oncle , jadis réputé
si sage ! En effet , quelle folie de léguer de l'or à;
un favori d'Apollon , à un homme qui s'assied au banquet
des dieux , et se nourrit d'ambroisie ; à un homme ,
enfin , dont tout le talent , dans le commerce , est de
fournir des cornets à l'épicier ? Quoi qu'il en fût , le second
testament détruisait le premier. Que peut la vérité ,
que peut l'indignation contre un testament en bonne
forme , quelqu'injuste qu'il soit d'ailleurs ! M. Frantz
ne perdit pas un moment pour le faire exécuter dans
toute sa rigueur.
Julie , qu'il vint voir avec un air triomphant , lui dit :
Si vous voulez conserver mon amitié , vous partagerez
čet héritage avec votre cousin .
Mais le nourrisson des Muses , sachant mieux que
personne ce que c'est que le banquet des dieux , et , par
cette raison , s'attachant de plus en plus à la terre ,
trouva que l'amitié de mademoiselle Julie , bien qu'elle
fût un trésor , ne valait pas cinquante mille écus . Il répondit
donc , mais d'une manière si obscure , que Julie
crut qu'il lui faisait une réponse en vers . Habituée à ne
pas comprendre son langage divin , elle le fit répéter ,
et devina , non sans peine , que c'était un refus qu'il
exprimait. Comment blâmer M. Frantz ! dit -on alors
dans le monde ; pouvait-il désirer encore l'amitié d'une
fille qui , dès avant le mariage , montrait un goût si
décidé pour la prodigalité ? Il était fort sage à lui d'y
renoncer. Henri , redevenu le pauvre Henri , resta le
pauvre Henri. Peut-être s'en serait-il consolé , si la
perte de cet héritage n'eût entraîné celle de sa bienaimée.
508 MERCURE DE FRANCE.
Bonheur.
Si Julie n'avait pas su lire dans les yeux de Henri ,
elle eût ignoré encore le sentiment qu'il éprouvait pour
elle ; car jamais il n'avait prononcé le mot d'amour. Dès
que cet amant singulier vit qu'il ne pouvait plus espérer
, il fit une déclaration des plus tendres , en implorant
avec ardeur l'indifférence de sa bien-aimée , et juraut
qu'il allait mettre tous ses soins à l'oublier. Mais
quelle beauté a jamais répondu à une première déclaration
, comme son amant la souhaitait ?On suppliait Julie
de n'accorder aucun retour , et elle répondit qu'elle
aimait aussi passionnément qu'elle était aimée .
Homme trop généreux , dit -elle d'un ton pathétique
que votre grandeur &' âme ue cause pas mon malheur !
Je ne survivrais pas à la perte de mon serin , jugez si
je survivrais à celle d'un ami tel que vous ! ..... Puis ,
d'un ton tragique : Ciel ! qu'avez-vous dit , ingrat ?
quel blasphême vous avez prononcé ! Eh quoi ! tu jures
de m'oublier ! Ah ! perfide , tu veux me tromper ! Mais
ajouta Julie , en lui tendant la main d'un air riant , c'est
assez plaisanter ; pardonnez-moi cette gaîté . Vous savez
que je n'aimai jamais le genre tragique , et vous m'avez
parlé comme à l'héroïne d'un mélodrame ; j'ai voulu me
venger. Parlons raison maintenant : Vous avez perdu
un héritage , mon cher Henri ; mais le coeur de celle
que vous aimez vous reste . D'où vient donc votre chagrin
? Faut-il absolument une fortune de deux cent
mille écus pour vivre honorablement ? Vos talens vous.
ouvrent mille carrières , et le talent vaut la faveur pour
conserver un emploi . Le testament de votre oncle , qui ,
par parenthèse , ne savait trop ce qu'il voulait , ne servira
pas , je l'espère , à séparer deux coeurs faits l'un
pour l'autre. Ecoutez -moi , Henri ; mon père , je le sais ,
préférerait le plus sot gendre , s'il était riche , au plus
sage, s'il était pauvre ; mais un père finit toujours par
vouloir ce que veut sa fille. Il était prêt , il y a deux
OCTOBRE 1819. *50g
jours , à me forcer de vous épouser ; eh bien ! aujourd'hui
je lui dirai , que , fille obéissante et soumise , je
suivrai sa volonté ; que je lui sacrifie Frantz , et qu'il
peut disposer de ma main en votre faveur. Peut - être la
perte de votre héritage a-t- elle diminué de beaucoup
votre mérite à ses yeux ; mais il est bon , et je finirai
par lui faire sentir qu'il vaut mieux voir sa fille heureuse
, que richement mariée . Enfin , je veux que vous
m'abandonniez le soin de cette affaire je vous aime
j'ai de la fermeté , et je ne manque pas de finesse . Eh !
ne suis-je pas femme ? Que pourriez vous craindre
eucore ?
Le papa dérouté.
: ;
M. Fouxe , impatient de mettre à exécution le nouveau
projet qu'il avait formé en faveur de Frantz , et
d'expulser Henri ; plus impatient encore d'être au jour
des fiançailles , choisit le lendemain même pour parler
à Julie. Ils déjeûnaient , et à cette heure-là personne
n'était admis.
ހ
Ma fille , lui dit-il d'un ton solennel , il est temps
enfin que je sache ce que je dois attendre de votre
obéissance. Vous le savez , mon plus cher desir est de
vous voir mariée à un homme digne de vous.
Mon père , dit Julie en souriant , tous vos désirs sont
pour moi des ordres . Nonmez celui auquel je dois
donner mon coeur et ma main . Je sais que Henri
Wehrfeld fut choisi par vous pour être mon époux ;
mais vous n'ignorez pas....
Julie fit une pause , et la prolongea avec malice.
M. Fouxe , s'impatientant de ce long silence , reprit la
parole. -Il est vrai que Henri m'a toujours paru supérieur
aux jeunes gens de son âge. Mais ...... il en est
cependant...... Je me reproche d'avoir mal jugé son
cousin ; on m'en a dit dernièrement beaucoup de
bien .
J'en suis charmée , dit Julie : dernièrement aussi l'on
m'a fait le plus grand éloge de Henri ; c'est ce qui`a
510 MERCURE DE FRANCE .
achevé de me décider en sa faveur. Oui , mon père ,
vous retrouvez une fille soumise , et digue de vous ; disposez
de ma main en faveur de Henri , ainsi que vous
l'avez toujours voulu.
Mon enfant , je ne veux pas faire ton malheur....
Calmez vos craintes , mon père ; le bonheur, m'avezvous
dit , est dans la raison ; je le sens comme vous . Je
suis donc décidée , jamais je n'aurai d'autre époux que
Henri.
La nouvelle d'une banqueroute , ou d'un vaisseau
submergé , n'eût pas jeté M. Fouxe dans un désespoir
aussi grand que celui où le mit la résolution inattendue
de Julie. Au lieu d'embrasser sa fille , il jeta sur elle un
regard courroucé , et se répandit en invectives contre
les femmes. Il leur reprocha d'être toutes légères , et de
ne se montrer obéissantes que par esprit de contradiction.
Cependant , l'espoir qu'on pourrait peut-être faire
annuller le testament, ou du moins contraindre Frantz
à partager avec Henri , préserva les amans des suites de
sa colère .
Il finit par s'adoucir et pardonner. Mais le jour du
mariage il dit tout bas : Je lui ai long-temps refusé
Frantz ; si je lui avais ensuite refusé Henri , Dieu me
pardonne ! elle eût été fille à prétendre les épouser tous
les deux .
Françoise Uc. BOIDISON .
mmmmmmmmm
RUSTIQUE- LE- FLANEUR . — Nº . III.
LE XXX SEPTEMBRE
OU
L'OUVERTURE DU SECOND THEATRE - FRANÇAIS .
( La scène se passe à minuit , dans le café des Lauriers-
Roses ; etla conversation a lieu entre quelquesOCTOBRE
1819 .
511
uns des personnage signalés au premier numéro du
Flaneur. Voyez la Vle. livraison du Mercure . )
M. MORFIL , arrivant .
Ouf ! je n'en puis plus ! garçon ! un petit verre de
scubach . Peste soit des ouvertures de théâtre , des
premières représentations , des acteurs anciens , des
nouvelles actrices , des prologues , de l'architecte , du
décorateur et du machiniste !
M. DUVIDAL.
Vous n'exceptez personne de la proscription?
M. MORFIL.
C'est que tout le monde la mérite. Une foule , où
chacun devient l'étau de sou voisin quinze cents
places , et six mille contendans ! une salle mal distribuée
et toute parfumée encore de thérébentine et de vernis ;
des décorations surannées et de mauvais goût ! une illumination
dangereuse , sans compter qu'elle est anglaise
et romantique ! un prologue maniéré et des
vers à prétentions ! Mais qu'est- ce que tout cela comparé
à la représentation elle-même? Où diable Picard
avait-il la tête de commencer un cours de littérature dramatique
française , par une soi- disant tragédie qui n'est
point écrite en français ? Et puis du Molière ! et quoi
encore dans Molière : l'Ecole des Maris ! Une pièce
qu'on donne deux fois par semaine au premier théâtre
et qui se joue pour les banquettes . Ajoutez à tant d'élémens
de succès des acteurs aussi piquans que Duparai
, des actrices aussi spirituelles que madame Guérin .
Au milieu de toutes ces vieilleries , savez - vous quelles
sont les nouveautés qui fixent l'attention , et qui vaudrout
durant une quinzaine , quelques centaines de
curieux à l'Odéon ? la loge du Roi , la toile incombustible
et le gaz hydrogène .
M. DUVIDAL .
Ainsi , c'est pour avoir ces trois phénix, que le chef512
MERCURE DE FRANCE.
d'oeuvre de Peyre aura brûlé deux fois , et que deux
fois il sera sorti de ses cendres !
M. MORFIL .
Ma foi , cela excepté , je ne vois pas ce qui distingue
la nouvelle troupe des troupes ambulantes de Libourne
ou de Falaise . Aussi -bien , le faubourg St. - Germain
est tant soit peu provincial , et la nouvelle institution
théâtrale (pour parler le jargon du jour) , lui convient
à merveille.
M. DUVIDAL .
Vous êtes sévère ; je crois même que le quartier de
la Banque vous a donné des préventions , et que l'habitude
des Français vous rend injuste.
MORFIL .
Voici le Docteur qui arrive : rapportons- nous en
à lui.
LE DOCTEUR.
Vous voyez un homme pénétré de plaisir , enivré
d'enthousiasme , transporté d'espérance : Les beaux
jours du théâtre vont renaître , et ce jour est l'époque
de sa ressurrection . La salle la plus magnifiqué , le pu
blic le plus nombreux et le mieux choisi ; une tragédie
de la morale la plus haute et de la versification la
plus vigoureuse ; une comédie d'une verve , d'une sève,
d'un comique ! des acteurs , dont les uns ont fait leurs
preuves , dont les autres sont prêts à les faire. Et un
prologue nourri d'idées saines , pétillant d'esprit , assaisonné
de malice , et qui prouve dans son jeune auteur
(M , Casimir Lavigne) , une flexibilité qui ne s'allie
pas toujours avec le talent. En vérité , l'ingénieux Picard
n'a jamais fait jouer de meilleures Marionnettes ;
et , s'il réussit je vous assure qu'il peut se vanter que
ce n'est pas par ricochets.
M. DUVIDAL .
Comment, Docteur , des calembourgs ? un médecin !
je ne les croyais permis qu'aux Variétés.
OCTOBRE 1819.
513
M. MORFIL .
C'est pourtant à un avocat que Monsieur a volé ceuxci.
Au surplus , que signifient et cette chaleur factice
et ces agréables quolibets ? Qu'on s'enthousiasme par
commande, par ce qu'on est du faubourg St. - Germain ,
et qu'au défaut d'une démonstration , on trouve commode
de payer en plaisanterie .
LE DOCTEUR .
Faut-il une démonstration pour prouver que tout est
beau , que tout est bien, que tout est à merveille , et
que l'entreprise réussira ?
M. MORFIL.
Elle tombera . Et de longs raisonnemens sont inutiles
pour le démontrer. Elle apporte en naissant le
germe de sa destruction.
LE DOCTEUR.
Elle apporte en naissant la garantie de ses succès.
Encore une fois , elle réussira.
M. MORFIL .
Je l'attends au Misanthrope.
LE DOCTEUR .
Et moi aux Vêpres Siciliennes.
M. MORFIL .
N'oubliez pas que les Français y périrent.
LE DOCTEUR.
Que les Français de la rue de Richelieu tremblent
donc !
RUSTIQUE-LE-FLANEUR.
Eh ! Messieurs , trêve de dispute et surtout de ca~
lembourgs : il ne s'agit ici ni de Brunet , ni de Potier ;
et le café des Lauriers -Roses n'est pas le bureau du
Drapeau blanc. Il s'agit de se rendre compte de ce
qu'on a vu , des sensations qu'on a éprouvées ; il s'agit
33
514
MERCURE DE FRANCE.
de les comparer à ses souvenirs et encore mieux aux
règles et aux principes ; et de déduire de tout cela que
petite théorie qui serve à préjuger de l'avenir . Pour procéder
ainsi , il faut avoir vécu , c'est- à -dire pensé ; et cette
peusée-pratique , si j'ose hasarder ce mot , n'appartient
qu'à un Flaneur. C'est par elle , ce me semble , qu'on
découvre la vérité . Permettez-moi donc de passer rápidement
en revue le nouvel établissement : je laisserai
tomber en courant quelques propositions ; vous tirerez
les conséquences.
De ce qu'il y avait ce soir dix mille personnes sur la
place de l'Odéon , vous n'en concluerez certainement pas
que la nouvelle salle est trop petite ; comme vous ne
regarderez pas quelques mouchoirs voles et quelques
coups de poing échangés comme la preuve que la police
dormait. La vérité est qu'il y avait 80 gendarmes de
service ; mais que leur zèle , et même leur intelligence,
ont été soudain paralysés par un changement de consigne
intimée aux postes du milieu . Trois à quatre cents
porteurs de billets , prêts à entrer , se sont vus refuser
la porte ; et leur mouvement subit , réagissant principalement
sur la queue de gauche , a produit quelques
désordres bientôt appaisés. On reproche à plusieurs
chefs une brutalité de gestes et d'expressions , dont ils
doivent expressément se garantir. Agens immédiats de
règles peut étre nécessaires , mais certainement rigoureuses,
ils doivent en adoucir l'emploi par des formes
conciliatrices ; et ne pas oublier , qu'avant d'être salariés
par le ministère , ils appartiennent à la nation , où
ils possèdent leurs familles , qui s'indigneraient de troùver
des oppresseurs quand elles ont droit de chercher
des soutiens .
Je viens de nommer la Queue : cet héritage révolutionnaire
qui remonte à la desastreuse époque de la
disette est tout- à-la fois bien odienx et bien ridicule ;
il donne naissance à des myriades d'abus , consume
un temps précieux , favorise le monopole et le brocantage
des billets , éconduit le jeune et laborieux élève
O OCTOBRE 1819.
515
響
de Thémis qui , saus négliger ses leçons , n'a oublié
que son dîner , et qui arrive tout juste pour se voir
enlever la dernière place par un paresseux qui se l'est
fait adjuger à l'enchère. Ne pourrait-on pas couper et
disperser les tronçons de cette queue turbulente en distribuant
à bureau ouvert , dès la veille ou le matin
même , un nombre de billets strictement calculés sur
celui des places. ? Eu timbrant ces billets d'un numéro
correspondant à celui des banquettes , ou gaguerait du
temps , on préviendrait les disputes , on ménagerait les
amours-propres. Cette méthode est employée en Es
pagne, dans quelques villes d'Italie, et l'expérience en
fait reconnaître l'efficacité. Revenous sur la place de
l'Odéon ....
1
1
Vous avez nommé le phénix c'est l'image de tout
établissement qui survit à sa ruine et renaît de sa
destruction. Auquel mieux qu'à la nouvelle salle peutelle
être appliquée ? qu'il y a loin de ce jour fatal , où
par cent bouches affreuses cet édifice vomissait , pour
ainsi dire , ses entrailles embrasées ; à cette belle soirée
où , à la douce clarté d'une lumière aérienne , ce même
édifice déploya, pour la première fois , les ligues majestueuses
de son architecture monumentale , et les
riches sculptures qui l'embellissent ! Le double escalier
qui conduit au foyer l'annonce dignement par la
disposition des colonnes dont les fûts , dégagés des
cloisons , dessinent un atrium magnifique , décoré de
statues choisies , éclairé par un lustre circulaire de
petits globes où luit la molle clarté de l'hydrogène ,
et que couronne une balustrade octogone dorée à
chacune des faces de laquelle est un compartiment
meublé de canapés , et dont la réunion forme un second
foyer. L'aspect de ce vestibule où tout se developpe
dans des proportions grandioses, a quelque chose
de magique.
Trois ligues d'architecture servent de points d'appui
aux trois galeries qui règuent sur la hauteur de la salle .
Dans les intervalles sont établies des loges saillantes en
་
516 MERCURE DE FRANCE.
de - çà desquelles sont des loges en retraite. Celles qui fimitent
le parterre ont semblé obscures ; celles qui touchent
aucomble et sur lesquelles il paraît reposer, m'ont
semblé étroites et anguleuses . En face du théâtre , la
loge royale , soutenue par quatre caryatides dorées , présente
l'aspect d'unmonument étrange et dont les proportions
colossales rompent l'unité des lignes et en altèrent
l'harmonieuse simplicité. Il faut étendre cette remarque
à tout le système de la décoration . Le fonds chamois
foncé est rehaussé d'or mat et faux, dont la profusion et
les reflets verdâtres fatiguent la vue. Les bas- reliefs de la
première galerie, dont l'idée est ingénieuse, sont lourdement
dessinés et sculptés avec une sorte de grossièreté.
Mais il faut donner des éloges sans réserve au magnifique
véla à compartimens ouvragés , d'où descend le
lustre , aussi bien qu'au rideau d'avant-scène sur lequel
l'excellent décorateur du Songe (mélodrame de l'Ambigu)
, M. Daguerre , a peint en forme de rampe , un
monument à Melpomène et à Thalie. Cet ouvrage est
beau , et par sa liaison avec les lignes architecturales
de l'intérieur , il se lie parfaitement à toute la cons
truction . Mais est-il à sa place? Il répugne à la vraisemblance
, qui est la vérité des artistes , de voir rouler
et dérouler une colonnade , des statues , un jet d'eau.
Je pense qu'un rideau de proscenium doit être un
rideau , et qu'il ne doit être remarquable que par le
beau choix de l'étoffe , l'accord de sa couleur avec le
ton général du décor , l'ampleur et le grand goût de sa
courtine et de ses draperies .
Voulez -vous maintenant connaître mon opinion
sur la représentation d'aujourd'hui ? je vous répondrai
qu'elle est loin d'être fixée , car rien ne pourrait la
justifier. Une ouverture solennelle , ou plutôt une
véritable restauration , est pour les acteurs un essai
en grand , ce qu'on appelle , en termes de coulisse ,
une répétition allumée ; du côté du public , c'est un
bref d'indulgences. La nouvelle troupe a juré de lui
donner beaucoup de plaisirs ; il a promis de lui accorOCTOBRE
1819. '
517.
der beaucoup d'applaudissemens , et surtout forces
écus ; le caissier a compté 6,300 fr . en à- compte des
cent mille écus que nous devons à l'architecte , aux
peintres, au décorateur , etc. , et le talent présumé des
comédiens est la garantie de cette charte dramatique ,
sur laquelle reposent l'espoir de nos nouvelles jouissances
comme celui des fournisseurs du quartier. Ce
ne sont pas eux qu'il faut consulter sur le mérite des
nouveaux sujets de M. Picard : ils admirent le grasseyment
de celle-ci , et sont en extase devant les bras
croisés de celui-là . Il n'est pas jusqu'à madame Gabriel
qu'ils n'aient décoré du titre de bonne : il est vrai
qu'on ne s'explique pas si l'officieuse épithète s'applique
au caractère ou au talent . Mais il est tard
ou plutôt un nouveau jour naît sur le cadran , en attendant
qu'il paraisse sur les hauteurs de Meudon':
achevons nos verres à la santé , aux succès du nouveau
théâtre , et puisse l'ancien , où trois à quatre talens supérieurs
gênent les prétentions et dérangent l'honnête
ensemble de la médiocrité , ne prouver son droit d'aî
nesse que par des travaux multipliés et un répertoire
rajeuni ! Après demain soir , à la suite de la représentation
d'Iphigénie , j'aurai une opinion , et je tâcherai
de la motiver. ( 1)
REGNAULT De Warin .
(1) Lafargue, qui débutait par le rôle d'Agamemnon , s'y est
montré plein d'intelligence , de dignité et de mesure : j'insiste
sur cette qualité précieuse et rare , dont Victor a besoin pour régler
le beau feu qu'il prodigue . J'adresserais le même conseil à
mademoiselle Guérin , qui a le bonheur d'avoir une âme , et à
mademoiselle Petit qui a le malheur d'avoir une tête . Qu'à
l'exemple d'Eric-Bernard, cet acteur , et surtout ces actrices combinent
leurs moyens , calculent leurs effets , et , graduant leur
sensibilité , n'en déploient les ressources que rarement et dans
des circonstances décisives. Thénard , dans le rôle ingrat et même
odieux d'Ulysse , pourra leur servir d'exemple , quoique je ne le
leur propose pas pour modèle : il a rempli l'idée qu'on se forme
de ce cauteleux personnage , et l'a représenté avec toute la savante
tenue qui a long- temps fait distinguer madame Thénard, sa
mère , sur la scène française .
1
518 MERCURE DE FRANCE.
CORRESPONDANCE .
A M. LE DIRECTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
M. le Directeur ,
COMME Votre intéressant recueil est destiné à faire
connaître et à propager toutes les entreprises utiles ,
permettez-moi de l'employer pour annoncer un charmant
et nouveau projet dont je suis auteur.
Avant d'entrer en matière , je dois , dans un considérant
obligé , vous expliquer les motifs qui m'ont porté
à former le projet en question , et que vous approuverez
, j'en suis persuadé.
Il fut un temps , et plus d'un journaliste s'en souvient,
où la littérature hebdomadaire et quotidienne jouissait
d'une très- honnête liberté . Un rédacteur pouvait se livrer
à sa verve , accueillir et publier les saillies que lui
inspirait sa gaîté , et faire un feu roulant de bons mots
(quand il avait de l'esprit , j'entends ) ; et tout cela avec
une sécurité assez entière .
Je dis assez entière , parce qu'il y avait bien , par- ci
par-là , quelques petits désagrémens ; cet âge d'or de la
littérature avait ses mauvaises années ; mais tout cela
n'allait jamais bien loin . Tel écrivain caustique à qui il
avait été poussé un argument ad hominem , en était
quitte pour secouer ses oreilles , se frotter les épaules ,
et il n'y paraissait plus .
Alors il faisait bon écrire dans les Journaux ; mais ,
depuis quelque temps , ce n'est plus cela ; il s'est introduit
, dans la littérature , une manière extrêmement
désagréable de traiter les choses . Un écrivain se livret-
il à sa gaîté , laisse- t-il échapper une innocente épigramme,
aussitôt il lui tombe sur les bras un quidam qu'il
OCTOBRE 1819. 519
ment.
-
n'a jamais vu . —Monsieur , vous m'avez insulté dans
votre feuille. Impossible , Monsieur , je n'ai pas
l'honneur de vous connaitre. Pardonnez -moi , daus
tel numéro , tel paragraphe , vous me traitez indigne-
Mais , Monsieur , je n'ai voulu faire qu'un
portrait de fantaisie , peindre un iguorant , uu sot.
Ce sot-là , c'est moi , Monsieur ; on ne peut pas s'y méprendre
. Alors , ce n'est pas ma faute ..... C'est
votre faute , et vous m'en rendrez raison ; choisissez de
l'épée ou du pistolet . -Et voilà un journaliste obligé
de soutenir son dire , la dague ou le pistolet au poing ,
et forcé de rendre raison à un homme qui souvent n'en
a jamais eu à perdre .
-
4
Vous voyez , d'un coup d'oeil , tout ce que celte nouvelle
méthode de mener les affaires a de désagréable ;
car tel homme très -brave à son pupitre , fort habile à
manier la plume , est quelquefois fort pacifique sur le
pré , et très-maladroit quand il faut parer en tierce et
riposter en quarte. Nous marchons donc à grands pas
vers la décivilisation : si l'on n'y met ordre , c'en est fait
des Lettres et des Journaux . Qui osera avoir de l'esprit
désormais ; de qui se moquera-t-ou ? de M. Auguste
Hus , des poésies conjugales de M. de Labouisse , de
M. Aristippe Demonvel , et de sou uom De Gallia ? Eh !
bon Dieu ! quelle nouvelle épigramme peut- on leur décocher
? c'est battre des gens à terre.
On n'a pas de l'esprit
tous
les jours
; je connais
même
tel auteur
imprimé
tout vif, qui n'en
a jamais
eu. Il faut
donc
que quand
le moment
de l'inspiration
arrive
, un
auteur
puisse
en profiter
, sans
craiudre
qu'un
mot mal
sounant
lui attire
une querelle
. Il faut délivrer
un Journaliste
d'une
vague
inquiétude
, dont
le résultat
est
toujours
de paralyser
ses facultés
intellectuelles
, et
d'étouffer
, dans
le germe
, une foule
de mots
heureux
,
qui ne demandeut
qu'à
éclore
.
Voici le moment de parler de mou projet .
Nous avons des maisons d'assurance de toutes les
espèces. Nous en avons quatre contre les incendies ,
520 MERCURE DE FRANCE .
nous en avons coutre les ravages de la grêle , l'épizootie
des bêtes à corne ( une espèce exceptée ) , contre
les risques de mer ; nous en avons sur la vie ; enfin ,
une maison ne peut pas brûler , une brebis galeuse ne
peut pas mourir, sans que le prix n'en soit payé au propriétaire
. Eh bien ! Messieurs , pourquoi ne formerait- on
pas une maison d'assurance contre les dangers attachés
à la profession de Journaliste ?
Mon idée doit naturellement vous sourire ; veuillez
en écouter les développemens .
D'abord , je me nomme Directeur Général de l'établissement
; cela se fait toujours , et cela doit se faire ;
car enfin c'est moi dont la tête féconde a enfanté le
projet ; sans moi rien ne se pourrait faire .
J'attache ensuite à mon titre des appointemens honnêtes
: il me iaut de riches bureaux , un ameublement
somptueux , un hôtel , un équipage et des valets . Car ,
enfin , un Directeur Général est quelque chose ; demandez
à MM..... D'ailleurs il faut que des actionnaires
soient dignement représentés .
En échange de tout cela , je tiendrai à la disposition
de MM. les journalistes , écrivains périodiques , semipériodiques
, et paraissant à époques indéterminées ,
une douzaine de braves également habiles à manier le
pistolet et l'épée , lesquels , seront toujours prêts à prêter
le collet à tout venant, au lieu et place de tout rédacteur
appelé en champ-clos pour raison de ses articles ,
Les poursuites devant les tribunaux , cours d'assises
, etc. , ne me regarderont point ; ceci , par une raisou
bien simple : MM. les journalistes out presque tous
un homme à présenter à la justice , comme Harpagou
donne son maître-d'hôtel à pendre au commissaire ,
pour le payer de ses frais ; en conséquence , mes soins
seraient superflus , et d'ailleurs on n'a pas encore
permis à un prévenu de se faire représenter au parquet ,
et de subir sa peine par un fondé de pouvoir.
Si MM. les journalistes se trouvent insultés , et dans
la juste nécessité de se rendre agresseurs , je me charge
OCTOBRE 18ig.
521
de leur fournir des représentans , pour l'attaque aussibien
que pour la défense. Mais il ne faudra pas que ces
Messieurs soient trop chatouilleux ; ainsi ils voudront
bien ne pas regarder comme insulte ou provocation
les épithètes de fat , de sot , d'ignorant , qu'ils se distribuent
de temps à autre , attendu que ces gentillesses
sont une monnaie de convention qui circule entre les
gens de lettres , que l'on reçoit et que l'on donne sans
conséquence et sans penser à mal . Ensuite , parce qu'il
serait quelquefois difficile de prouver que l'épithète
porte à faux , j'aime , autant que possible , avoir le bon
droit pour moi.
Voilà , Messieurs , mon idée ; elle peut recevoir de
plus amples développemens encore . Je vous la soumets ;
et si vous en êtes content , je vous prie d'en faire part
à vos amis et connaissances ( 1 ) .
ONOBALLO
Pour les combats singuliers.
www mmmmm
CHRONIQUE .
Un de ces personnages inutiles , écornifleurs par
habitude et par métier , fiers de posséder le bon ton
de la bonne société du bon vieux temps , se trouvait ces
jours derniers au café Valois , où , selon sa louable
coutume , il attendait que quelqu'un lui fournît l'occasion
de prendre sa demi- tasse . Fatigué d'avoir attendu
sans succès , notre aimable marquis cherchait un moyen
(1 ) Les prix sont fixés à la bagatelle de 15 à 18 fr . pour le sabre
; de 30 à 36 fr . pour l'épée ; enfin de 60 à 72 fr. pour le pistolet
Les prix sont les mêmes que ceux établis par les bretteurs
du Palais -Royal. Les abonnés pateront une somme de 3 fr . par
mois pour l'assurance de leur personne. Nous ferons incessamment
connaitre les règlemens de cette nouvelle administration,
522 MERCURE DE FRANCE.
-----
de s'en dédommager. Il approche d'une table sur laquelle
il remarque un morceau de sucre resté sur un
plateau. Monsieur , dit- il à la personne qui prenait
son café , ce morceau de sucre est- il disponible ? Permellez
; permettez - vous ?.... C'est pour mon perroquet ,
qui crie divinement : VIVE LE ROI ! Volontiers , lui
répondit- on obligeamment. Grand merci ! reprit
M. le marquis .
-
Ce brave gentilhomme s'amuse souvent à ce petit
jeu , duquel le perroquet gentil tire bien moius de profit
que son maître.
-Ces jours derniers , trois honnêtes gens , dont le
plus agé n'avait pas plus de dix-neuf ans , s'introduisirent
dans une maison rue St. -Méry , et se mirent le
plus innocemment du monde à déménager un appartement
au premier étage , dont les maîtres étaient absens.
Arrêtés , chargés chacun d'un paquet de linge , dans
la petite rue du Poirier, ils furent d'abord conduits chez
le commissaire de police ; et ce magistrat obtint d'eux ,
après quelques dénégations , l'aveu de la petite plaisanterie
qu'ils s'étaient permise. Ils furent ramenés ensuite
dans l'appartenient , théâtre de leurs exploits ,
et là , pendant que le commissaire de police dictait son
procès - verbal , et que son secrétaire l'écrivait , les trois
lurons cherchaient dans leur esprit ce qui avait causé
la mésaventure dont ils étaient si tristement victimes.
Discrétion , célérité , adresse , rien ne leur avait manqué
; ils avaient en tout point suivi les principes de leur
art enfin , ils avaient travaillé proprement , et leur
conscience ne leur reprochait rien . Ne pouvant pénétrer
par quel moyen on les avait devinés , l'un d'eux ,
plus avisé que les autres , soupçonna quelque trahison ;
il apostropha un des camarades : « Gageons , lui
dit- il , que c'est la grande Marguerite avec qui tu as bu
ce matin à la Grève , qui nous a vendus . - Cela se peut
bien , répondit tristement le camarade .-- La ! reprit le
premier , je te l'avais bien dit que tu ne fréquentais que
de la canaille , et que cela nous porterait malheur. »
1
OCTOBRE 1819 .
523
Voici un charlatanisme innocent , employé dans
un grand pensiounat où les élèves trouvent tout ce
qui leur est nécessaire , excepté la nourriture et l'instruction.
Quand des parens se présentent pour prendre connaissance
de l'établissement , et manifestent le desir de
placer leur fils dans la maison , on les reçoit en grande
cérémonie , et on leur accorde les honneurs du beau
salou. La dame du lieu donne communication du régime
de la maison , assure , en mauvais langage , que
l'instruction y est très-soignée , et qu'il n'a tenu à rien
qu'au dernier concours de l'Université , les élèves ne
revinssent chargés de prix et de couronnes. Puis vient
l'article des petits soins ; Madame assure qu'elle aime
chacun des élèves comme un de ses enfans ; et ce qui
la dédommage bien des soius qu'elle leur prodigue ,
c'est qu'elle en est chérie comme une mère . Là dessus
elle appelle deux ou trois marmots stylés à ce manège ,
et qui ont l'air de se trouver là par hasard , et leur dit :
Mes bous amis , vous allez quitter la maison , vos parens
vous rappellent . Voilà mes bambins à fondre en
larmes , et à s'écrier : Je ne veux pas retourner chez
papa , je suis trop heureux chez vous . Je vous en prie ,
Madame , faites que je reste ; et Madame , de prendre
toute la marmaille sur ses genoux , de porter la maiu
à ses yeux pour faire croire qu'elle répand des larmes ,
et de dire , d'une voix entrecoupée : Ces pauvres petits !
ils m'attendrissent .... Allez , mes amis , je voulais vous
éprouver .... Vous resterez ; est -ce que je pourrais me
séparer de vous ?.... Alors finit la scène sentimentale.
Les petits comédiens , qui connaissent leur réplique ,
rentrent dans la coulisse en essuyant leurs yeux , pour
venir , deux heures après , donner une nouvelle représentation
.
Vous pensez bien que les parens , émerveillés , se
hâtent de placer leurs enfans dans une maison où Madame
se fait si tendrement aimer des élèves .
Dans le bon temps de 93 , quelques éléves en mé524
MERCURE DE FRANCE .
decine se tenaient sur la porte de l'école , en attendant
l'ouverture des classes. Un chiffonnier , la hotte sur le
dos et son crochet à la main , son fils équipé de même ,
et qui le suivait , vinrent à passer tous deux devant ces
jeunes gens. Le fils chiffonnier se mit à crier : Papa ,
les carabins , les carabins ! .... Le père chiffonnier , se
retournant avec toute la gravité d'un sénateur et la majesté
d'un souverain , dit à son fils , en lui lançant un
regard sévère « Pourquoi insulte tu ces citoyens ?
est-ce qu'ils ne te valent pas ?
Que les gens d'esprit sont bêtes ! Si cette vérité n'était
pas démontrée , M. Léon Thiessé la dévoilerait. Depuis
long- temps nous avions méprisé les attaques de
cet enfant ; sa faiblesse nous faisait pitié. Il a pris notre
silence , qui n'était que celui du mépris , pour de la
peur . Il s'est fâché , l'enfant ; il a continué ses farces ,
pensant qu'il était sûr de l'impunité . Ce pauvre Thiessé !
il est en colère ; et , pour ma part , j'en ai bien du chagrin
. Il nous dit des injures , parle en dépit du sens
commun : il nous adresse des sottises ; c'est vraiment
par esprit d'humilité que je les ai lues . S'il valait la peine
d'une correction.... Mais , ne fait-il pas lever les épaules
aux honnêtes gens ? Il écoute tous les faux rapports qui
lui sont faits , et il les rend aussi platement qu'ils lui ont
été racontés. Il veut que notre confrère , M. Auguste
Châlons d'Argé soit M. Cousin d'Avalon. Eh ! quand
cela serait ; M. Cousin , par ses Ana , procure de l'amusement
et de l'instruction ; tandis que les dégoùtantes
rapsodies du sieur Léon Thiessé ne peuvent appeler
que le mépris sur leur auteur .
Â
Grande nouvelle ! notre terrible adversaire,
M. Léon Thiessé crie comme un énergumène , et dit , à
qui veut l'entendre : « Je veuxfaire tomber le Mercure
de France ; j'ai un moyen infaillible pour y parvenir .
J'annoncerai , dans la Lettre V, du VIIIe . volume , que
les rédacteurs de ce journal sont des ultrà , qu'ils forment
l'avant-garde du Drapeau blanc , qu'ils sont les
OCTOBRE 1819. 525
associés du Journal des débats et les stipendiés du
Conservateur.
- Le journal de Paris a rendu , le 22 août dernier,
compte d'un évènement arrivé à Niort. Une jeune fille
curieuse s'approcha de trop près pour voir la procession
, et même à ce qu'il paraît , voulut passer devant
le curé. Le suisse qui marchait en tête , brave comme
un sacristain , indigué de tant d'audace , se porte en
avant , croise la hallebarde sur la téméraire , la force
à battre en retraite après lui avoir courageusement
déchiré son tablier ; cette expédition faite , il rentre
dans son rang avec le sang-froid qui caractérise la vraie
bravoure et l'homme familiarisé avec le danger. Le
vainqueur réfléchissait en lui -même s'il ne ferait pas
bien de porter désormais attaché à sa hallebarde , et
comme un monument de sa victoire , le tablier dout
il avait triomphé , lorsque la vaincue porta plainte au
magistrat. Le suisse fut forcé d'offrir sa tête chargée
de lauriers au glaive de la justice. Cette fois le glaive
inflexible resta suspendu , et le vainqueur sortit de
cette nouvelle attaque avec une nouvelle gloire. Le
journal de Paris le chagrinait pourtant ; semblable à la
populace romaine , il insultait le triomphateur sur son
char de victoire.. Le suisse alla trouver M. le procureur
du roi près le tribunal de première instance
de l'arrondissement de Niort , département des Deux
Sèvres. Ce magistrat ne voulaut pas que l'éclat d'une
belle action fût en rien terni , douna l'attestation suivante
:
"
ZI I
«Nous , procureur du Roi près le tribunal de première
instance de l'arrondissement de Niort , département
des Deux- Sèvres , lecture prise de l'extrait du
journal de Paris , du 22 août , rapporté au journal des
Deux-Sèvres , nº . 35 , jaloux de reudre hommage à
la vérité , certifions et atlestons à qui il pourra appartenir
, que la procession qui a eu lieu dans cette ville
le 25 juillet à 6 heures du soir , et a fini à 8 , avait
pour but unique l'érection et la bénédiction d'une croix
526 MERCURE DE FRANCE .
récemment établie au cimetière par les secours des
fidéles ; qu'il ne s'y est rien passé de tous les faits dont
le journaliste s'est plu à charger son récit ; qu'une
jeune fille , ayant voulu traverser la procession devant
M. le curé , le suisse s'y opposa , qu'elle insista , et
par sa résistance , occasionna le déchirement de son
tablier , déchirement que fit la hallebarde que le suisse
avait croisée pour mieux contenir cette jeune personnė ;
qu'il n'est pas vrai qu'une plainte ait été rendue contre
M. le curé , mais bien contre le suisse ; et que le tribunal
, saisi de l'affaire du tablier de cette jeune fille
par la hallebarde qu'on accusait le suisse d'avoir lancée,
a reconnu qu'il n'avait point eu de mauvaise intention ,
et a déclaré , en couséquence , qu'il n'y avait pas lieu
à poursuite contre lui. En foi de quoi nous nous
sommes soussigné pour servir et valoir ce que de
droit , à Champdeniers , le 13 septembre 1819. >>
*་
*
---
Signé AGIER.
Pour copie conforme : BESSONNET , vicaire de Saint-
André.
A présent que M. le procureur du Roi s'est soussigné
, nous espérons que Messieurs du journal de Paris
ne porteront plus une main indiscrète sur l'affaire du
tablier de cette jeune fille , et que prompts à rétablir
les faits dans toute leur pureté , ils n'arboreront pas le
tablier fatal comme une autre oriflamme, pour allumer
le feu de la guerre civile dans le département des
Deux- Sèvres... 2
Au reste > nous apprenons à nos lecteurs qu'un
poëte va faire de cette action le sujet d'une épopée
dont le suisse de la cathédrale de Niort sera le héros ,
et qu'au dernier chant du poëme , le tablier sera placé
parmi les astres , à côté de la perruque de Chapelain ,
dont Boileau a chanté l'apothéose.
Il est des noms qui portent guignon , et qui selon
l'auteur du Tableau de Paris mystifieraient le moude
entier. Croirait- on , par exemple , que M. Baour a
choisi pour l'aider dans les notes de son poëme
+
OCTOBRE 1819. 527
MM . Buchon et Troguon ? Des noms pareils n'ont- ils pas
l'air d'une mauvaise plaisanterie ; il existe pourtant des
écrivains qui les portent , et comme on serait tenté de
le croire , MM. Buchon et Trognon ne sout point des
êtres de raison . Que M. Baour compte sur un succès
s'il l'ose .
-Un des jeunes rédacteurs du Mercure qui a bien
autant de goût que M. Léon Thiessée , s'était proposé
pour tâche de relever dans chacun des numéros du
Mercure , correspondant à ceux des Lettres Normandes
, les fautes de style , les erreurs , les niaiseries , les
platitudes mêmes qui déparent un recueil qui devrait
servir à la propagation des bonnes doctrines littéraires
et politiques . Mais après quelques réflexions , il a
abandonné l'idée d'un travail si pénible , qui demanderait
indépendamment de son commentaire une réimpression
complète des articles de M. Léon , qui dans.
son petit orgueil croit déjà voir la postérité écrire en
tête d'une réimpression de ses livres , OEuvres de
M. Léon- Thiessé , citoyen Bas - Normand.
-M. de Lourdoueix , surnommé le Paillasse de la
Gazette , le plus lourd et le plus plat des écrivains du
dix-neuvième siècle , vient de faire une chute épouvantable.
Il aurait roulé , dit - on , jusqu'aux Petites Affiches
, qui se proposeraient de le relever , moyennant
1800 fr. par année. Heureux Lourdoueix ! Pauvres
Affiches !
On raconte que le Héros du Pecq , qui avait
conservé des habitudes assez sales dans un mau ..
vais lieu du second . ordre , vient d'en étre ignominieusement
chassé. On trouve qu'il a maintenant une
physionomie trop repoussante , des moeurs trop corrom
pus , des expressions trop grossières . Chasse d'un tel
lieu et pour de tels motifs , il est impossible que ce
rédacteur puisse retourner maintenant où vont quel
quefois les honnêtes gens . Il restera donc au bureau du
Drapeau Blanc ; tant mieux pour les moeurs !
Autre nouvelle M. Léon Thiessé vient d'être
528 MERCURE DE FRANCE .
vendu à un personnage important. 1200 fr. , le papier,
le bois et la chandelle , plus , 6 fr. de haute- paie
pour son estimable cuisinière. M. Léon- Thiessé a trop
de raison de se constituer le champion de la perfectibi
lité. Avec ce système , tout augmente , le prix même
des méchans écrivains.
-Suivant quelques bruits auxquels on peut ajouter
foi , M. Mahony qui se fait appeler aujourd'hui
M. le comte O'Mahony , aurait reçu cette semaine , et
d'assez mauvais gré , certaine marque sur le dos qui
ne ressemblerait pas mal à la croix que portaient à lat
même place les Mathurins , mais à cette différence
près que pour le noble comte , l'initiation dans l'ordre
aurait été forcée.
M. Malte -Brun qui jouit , dit- on , d'un traitement
de 6000 fr. comme rédacteur de la partie politique du
Journal des Débats a , dit-on aussi , accepté 1500 fr.
de supplément pour le département des Injures .
-Le bruit court que les Lettres champenoises, mortes
d'inanition chez M. Mely-Janin , vont ressusciter chez
M. de Lourdoueix , pour vivre encore deux ou trois
unméros et mourir ensuite. C'est à peu près le sort qu'éprouvent
les bâtards adoptés par M. de Lourdouiex.
On assure que M. Colnet , las de faire ses farces
à la Gazette , sans y gagner d'argent , va transporter
ses tréteaux à la Quotidienne, où le pain, la soupe et le
---
coucher lui seront assurés.
On annonce le mariage de Monsieur le comte de
Forbin avec madame la comtesse de Genlis , ci- devant '
marquise de Sillery.
-
-On va publier sous peu de jours un vocabulaire
pour servir à l'explication des romans de l'inintelligible
Nodier.
Le libraire Plancher vient de mettre en vente 1° . le
Mémoire justificatifde Point d'Avignon , dédié à son
honorable ami Trestaillon , prix , 1 fr.
2º. M. Decazes et M. Donnadieu , brochure piquante
; prix , 75 c.
wwwwwwww wwwww
MERCURE
DE FRANCE :
Journal
de Litterature, desSciences etArts,
rédigé pav une Société de Gens de lettres .
POÉSIE.
Vires acquirit eundo.
LE TRAVAIL,
ODE .
QUEL est cet immortel , ardent , opiniâtre ,
Qui, l'Univers entier son immense théâtre ,
S'avance environné des Arts , vainqueurs des Cieux ;
Et de ses mille bras pressant la terre avare ,
Qu'il anime et répare ,
Enfante un nouveau monde étonnant pour les Dieux.
Que j'aime à contempler sa vigueur agrandie !
C'est un Dieu bienfaisant qui d'une main hardie
Fatigue l'Univers pour sa félicité :
Puissant Travail , ô toi , toi que rien ne remplace ,
Soutiens ma noble audace ;
Je chanterai ta vie et ta fécondité.
34
530 MERCURE DE FRANCE .
Tel ce fleuve pompeux dont la source sacrée
A coulé si long- temps , des mortels ignorée ,
En sept fleuves rivaux enflant son noble cours ,
Majestueux , s'avance , et déroulant son onde
Sur le sol qu'elle inonde
Répand d'un noir limon les opulens secours :
De même le Travail se cache solitaire .
Mais bientôt il paraît ; le monde est tributaire ;
Le Con.merce à sa voix ouvre ses longs canaux ;
Et subjuguant les mers au inépris des tempêtes ,
Fait aimer ses conquêtes ,
Fait chérir aux mortels la gloire de leurs maux.
Vainqueur de la fortune et riche en espérance ,
Ce sage ami du pauvre ennoblit sa souffrance ;
Rarement des palais visite les loisirs :
Si quelque Roi pour lui déserte la mollesse ,
L'auguste Ennui le laisse ,
Et le Travail lui seul féconde ses plaisirs.
C'est lui , c'est du Travail l'irrésistible empire
Qui dans ces hauts projets que le génie inspire ,
Enflamme un luth épris de l'immortalité,
Il aide à faire éclore , au sein d'illustres veilles ,
Ces savantes merveilles ,
Eternels entretiens de la postérité .
Au milieu des combats marchant avec la gloire ,
Il conduit les héros ivres de la victoire ,
Les entraîne à travers les plus sanglans exploits ;
Assis près de Thémis au tribunal suprême ,
De Thémis elle - même
Il dirige le glaive et façonne les lois .
Il alluma la Grèce et le flambeau des Sages ;
11 grava leurs vertus sur le bronze des âges ;
De Platon l'éloquence a connu ses attraits ;
Et Caton , des Romains ce stoïque modèle ,
Au travail si fidèle ,
De la perte d'un jour garda de longs regrets
2
;
OCTOBRE 1819 .
531
Ce fut par le travail , Protée infatigable ,
Que du Perse indolent l'adversaire indomptable
Jusqu'aux bornes de l'Inde affronta les hasards ;
Et qu'élevant aux cieux sa gloire colossale
Le vainqueur de Pharsale
Mit à ses pieds le monde et le sceptre des arts.
C'est lui qui t'enflammait , foudroyant Démosthènes ,
Toi , dont les cris vengeurs dans la superbe Athènes
Réveillaient tout un peuple aux portes du cercueil ;
Immortel Cicéron , tu lui dus ce courage
Qui sauva du naufrage
La liberté mourante et les vertus en deuil .
O toi , de tous les temps providence infinie ,
O souverain des arts et frère du génie ;
Dans Lutèce viens voir tes exploits glorieux ;
Viens ce Louvre imposant que l'Univers contemple ,
Veut t'élever un temple
Et ceindre de lauriers son front victorieux,
Sous des lambris ornés de présens magnifiques ,
Du génie et des arts conquêtes pacifiques ,
Vois respirer la toile et le marbre et l'airain ;
Vois ce luxe pompeux de ma fière patrie ,
Et la riche industrie
Montrer ses vrais trésors à l'oeil du souverain.
ALBERT-MONTÉMONT.
wwwwwwwm
LES DEUX VOYAGEURS
ET
LE CHEVAL ÉCHAPPÉ
FABLE POLITIQUE.
DEUX Villageois , Rustic et Maturin ,
Le premier fort prudent , l'autre franche pécore ,
532 MERCURE DE FRANCE .
1.
A cette heure où Phébus semble dormir encore ,
Allaient , droits sur leurs pieds , de Milan à Turin.
Le plus fameux piéton , si l'on en croit l'histoire ,
Au nerveux Mathurin eut cédé la victoire .
Pour Rustic , on l'avait surnommé le PoussIF .
Rusticus donc était triste , pensif,
Et son oeil inquiet mesurait la carrière ,
Lorsqu'à travers une épaisse poussière
On distingue un cheval . Esclave fugitif,
Il a quitté son ignoble litière .
Tête libre , port noble , ondoyante crinière ,
Regard de souverain , attitude guerrière,
Tel se présente à mon couple attentif
Ce coursier , qui d'un pas avait franchi l'espace.
Sur son dos nu que l'un des deux se place ,
Dans dix heures , au plus , Rustic ou Mathurin ,
Peu fatigué , se verra dans Turin .
Ma foi ! dit le premier , je tente l'aventure.
Sitôt dit , sitôt fait , Rustic est en posture.
Mais l'animal à lui- même livré ,
N'écoutant plus que ses caprices ,
Loin du chemin bientôt s'est égaré .
Ni les fruits , ni les fleurs , pour lui rien n'est sacré.
Il ravage les champs , franchit des précipices ,
Et trop heureux de verser dans un trou ,
Maître et cheval vont s'y rompre le cou .
Eux relevés , Mathurin , sans colère
Fait un sermon digne de feu Mentor.
De son hameau c'était la bouche-d'or ,
S'il eut été Bonald , Bucéphale était mort .
Qui l'eût dit cependant ? A lui- même contraire ,
Sur le dos du coursier il replace son frère
Et s'y campe avec lui presque aussi fier qu'Hector.
Conçoit-on , direz - vous , une telle imprudence !
Tout doux, mon beau censeur ; écoutez sa défense.
Dans un fossé , retrouvé par hasard ,
Un de ces freins que nous devons à l'art ,
Du terrible animal bride l'effervescence.
Mathurin sait unir énergie et prudence :
Et sans encombre , à l'aide dudit frein ,
Ecuyers et cheval arrivent à Turin.
OCTOBRE 1819 . 533
J'ai vu la LIBERTÉ , dangereuse affranchie ,
Suivre dans ses écarts la fougeuse anarchie ,
Elle avait du ciel même anéanti les droits .
Mais la voilà soumise à de prudentes lois ,
Et cette déité qui fit trembler la terre ,
Jusqu'aux bornes du Nord propice et salutaire ,
Unira pour toujours les peuples et les rois .
FÉLIX .
wwwww
LES DÉLATEURS PUNIS ( 1 ) .
Traduction de l'Epigramme de Martial Turba gravis paci,
ROME respire , enfin ! ces délatenrs atroces ,
Ces ennemis des plus nobles vertus ,
On les livre aux bêtes féroces ,
Et c'est là le plus grand des bienfaits de Titus .
Dieux ! quel choix de bourreaux et quel choix de coupables !
Quel vil ramas de misérables !
Et le cirque , pourtant , ne les contient pas tous.
Le reste échappe-t -il ? Romains , rassurez -vous,
La mort , l'exil , purgeront vos murailles ,
L'exil , la mort ! voilà les représailles
Que la justice veut et que vous demandiez .
De l'assassin le sang coule à vos pieds ,
Le calomniateur dont l'artifice impie
Aux meilleurs citoyens a ravi leur patrie ,
Fuit avec ses remords vers des climats nouveaux ,
Rome, ton empereur change ta destinée ,
Qu'un doux sommeil lui verse ses pavots ,
Il n'a pas perdu sa journée.
N. A.
( 1 ) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial au dixneuvième
siècle , ou les Applications contemporaines,
534
MERCURE DE FRANCE .
LA DÉCLARATION DU JURY.
EPIGRAMM E.
CET avocat général
Qui , si long- temps et si mal ,
De parlage nous accable ,
Nous le déclarons coupable
Tous , à l'unanimité ,
Du fait constant et notoire
D'assommer son auditoire
De dessein prémédité .
CHARADE .
Je préfère mon premier
A l'éclat d'une couronne ;
J'aime à voir du haut du trône
Répandre au loin mon dernier,
Cérès tous les ans nous donne
De quoi faire mon entier.
ENIGME .
Au Ciel je suis un corps immense ,
Sur terre je suis très- léger ,
Au Ciel à grands pas je m'avance ; -
Ici l'on me voit voltiger
Sur le sein ou le front de la timide enfance ;
Au Ciel je suis étincelant
Et j'épouvante le vulgaire ;
Ici je suis un ornement ,
Lecteur , voilà tout le mystère
Tu dois me tenir maintenant,
LOGOGRIPHE.
« D'un pinceau délicat l'artifice agréable ,
» Du plus affreux objet fait un objet aimable ,
OCTOBRE 1819 .
535
Dit quelque part le poëte français :
Ainsi , lecteur , à mon tour je pourrais
Sans pinceau , sans palette ,
Et sans changer de tête ,
En transportant deux pieds présenter à tes yeux ,
D'abord l'objet horrible , affreux ,
Qu'ont cru voir quelquefois les gens peureux ;
Ensuite un attribut que l'éclat environne ,
Et qui comble les voeux de l'homme ambitieux :
L'un éblonit par le pouvoir qu'il donne ;
L'autre inspire l'effroi par son aspect hideux.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le jeudi , 78bre . 1819 .
Le mot de la Charade est POUMON ,,
Celui de l'Enigme est BROSSE ,
Et celui du Logogriphe est FLORIAN , dans lequel on trouve
an , lo " or, lin , fil, Nil , foi, loi , air , roi, foin , Loir , faon et lion .
mmmm ……⌁mmmmmm
LITTÉRATURE .
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent oụ
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX ( 1 ) ,
SECOND ARTICLE,
J'AI signalé le but louable du livre des Consciences .
D'accord avec ses auteurs sur ce point important que
(1 ) Volume in - 8 d'environ 400 pages . Prix , 6 fr . A la librairie
du Mercure, rue Poupée , nº . 7,
536 MERCURE DE FRANCE .
tout homme , monarque ou chiffonnier , doit être
consciencieux , j'ai dit qu'en faire aux écrivains une
obligation plus rigoureuse qu'à des individus obscurs ,
c'était défendre les intérêts de la morale . Or , comme
bien savez , la morale , c'est l'ordre , l'ordre c'est la
justice. Ces trois dénominations n'en font qu'une ;
elles sont la trinité des véritables honnêtes gens . Il y
a , je crois , plus de mérite à prêcher celle-là , plus
d'avantage à y croire qu'à telle autre dont le divin
Moyse n'a parlé nulle part , mais que le divin Platon
découvrit quatre siècles avant l'ère chrétienne , de
même qu'il devina l'immaculée conception . Attendu
néanmoins que les meilleures intentions ne suffisent
pas pour produire un bon ouvrage , voyons de quelle
manière on a procédé dans celui dont je m'occupe , et
si l'on a bien procédé.
J'y trouve des tableaux distribués par ordre alphabétique
et divisés , en cinq colonnes . La première
présente des noms d'auteurs vivans , la seconde , les
titres ou le genre de leurs productions ; la troisième
marque d'un chiffre leur degré de conscience ; la
quatrième , le degré de talent , et la cinquième , le
degré d'esprit. Cette dernière est le modeste asile de
tous ceux que l'incroyable jury suppose sans talent.
En tête des trois colonnes à degrés , figure le nombre
10 ; il en exprime le maximum. Heureux , cent fois.
heureux les écrivains dont la conscience et le talent
alteignent à ce nombre ! il y en a peu , très - peu ; c'est
le rari nantes in gurgite vasto ; c'est le chameau de
l'Evangile qui passe par le trou d'une aiguille . A la
page 36 , MM. les jurés nous avertissent que le cadre
de leurs évaluations arithmétiques , sa forme , sa distribution
sont empruntés d'une littérature étrangère ;
ils ne disent pas laquelle. Je ne revoque point en
doute la vérité de cette modeste déclaration , je n'en
conteste que l'exactitude , et voici mes raisons :
En 1758 , il parut à Londres , dans la feuille semipériodique
, intitulée le Magasin littéraire , une
OCTOBRE 1819.
537
échelle appreciative des poëtes Anglais les plus célèbres
; on y détermina leurs degrés de génie , de jugement
, de science et d'habileté dans la versification .
Le nombre 20 fut le maximum pour chacun de ces
degrés. Voilà , si je ne me trompe , le type du livre
des Consciences qui n'a , du reste , ni le même but ,
ni le même plan , ni surtout les mêmes dimensions que
l'opuscule Anglais . Dans celui- ci , la critique est , sans
contredit , bien moins importante ; elle ne s'étend pas
aux Consciences ; elle n'éveille aucune synderèse .
L'échelle est toute littéraire et relative aux trépassés ;
rien , à l'exception de la colonne du génie , n'y présente
un intérêt véritable ; après avoir , par exemple ,
élevé Shakespear presqu'à l'apogée du génie ; après lui
avoir reconnu 19 degrés , que sert de le considérer
sous des rapports inférieurs ? Rowe ou Rouweley qui
produisit un mélodrame de Tamerlan , aussi parfait
que le Chien de Montargis , a cinq degrés de génie de
moins que Shakespear , et pourtant on affirme , sans
biaiser , que ce Rowe vaut à lui seul Corneille et
Racine ; d'où il appert bien clairement que la Melpomène
française est la très - humble servante de la Melpomène
des trois royaumes . Osons nous vanter après
cela de la suprematie dramatique ! Quand l'obtiendrezvous
donc , malheureux Welches , puisque Rodogune
et le Chien de Montargis ne vous l'ont pas obtenue ?
J'approuve nos jurés de n'avoir point soumis à leur
examen la science , le jugement et la versification .
L'auteur du Cid , qui en général versifie moins bien que
l'auteur d'Athalie , que l'auteur de Mérope , et même
que celui de Macbeth , est cependant le plus grand de
nos poëtes. Au point où trente années de lettres de
toute espèce ont amené l'organisation sociale , ce qu'il
nous importe le plus de savoir , c'est si l'écrivain prosateur
ou poëte a de la bonne foi . Sans doute qu'elle ne
suffit pas à créer le génie ou le talent , mais elle les
caractérise. Je proclame cette vérité pour les intérêts
de la morale , et je regrette en même temps que
dans
538 MERCURE
DE FRANCE
.
un livre qui ne juge que les vivans , on n'ait pas cru
devoir s'en tenir à la seule évaluation des Consciences.
On a voulu multiplier les moyens de le rendre piquant ;
une marche plus simple aurait conduit au but avec plus
de certitude . C'était l'affaire du public de classer le
talent et l'esprit , Messieurs du jury pouvaient se
réduire aux simples fonctions de rapporteur. Telle est
aujourd'hui la classe des gens de lettres qui , capables
la plupart de supporter avec stoïcisme une réputation
flétrie , aucun ne le serait de prendre une patente d'écrivain
du troisième ordre . Eu attaquant leur coeur ,
gardez -vous d'attaquer leur esprit ; ils pardonnent le
blâme , jamais le ridicule. Sous ce point de vue , je
trouve fort maladroit de s'être imposé l'obligation, de
faire tant de blessures à tant d'inexorables amourspropres
; leur intérêt commun , leur commune injure
les coaliseraient sans distinction de sexe , il fallait s'y
attendre. Et quelles nombreuses , quelles vastes ressources
dans une coalition d'amour-propre ! Si j'en
excepte la demi- douzaine d'auteurs portés au maximum
du talent , le système d'évaluation qu'on a suivi devait
inévitablement mécontenter tous les autres . Je n'ose
même affirmer que parmi les six privilégiés , il n'y en ait
au moins cinq très- surpris, très- offensés de trouver des
egaux ; admettez ensuite que l'orgueil grandisse d'ordinaire
en raison inverse dû mérite , et jugez de l'indignation
profonde qu'ont dû ressentir les classes inférieures
de cette rancuneuse armée ; le seul peut- être
qui ne se sera pas plaint d'un deni de justice , c'est le
Lon , l'invariable M. Azaïs. Avec le zéro de conscience,
on lui a décerné neuf degrés d'esprit , et le maximum
de l'une et de l'autre à madame son épouse ; voilà de
la part des jurés une ingénieuse galanterie ! elle a flatté
le bon M. Azaïs , j'en suis sûr , d'après la confidence
qu'il a bien voulu faire au public touchant ses felicités
conjugales . D'ailleurs , ce qu'il n'obtient pas , ou le
donne à son épouse ; il y a compensation .
Quelquefois le jury ne fait de ses chiffres qu'une
OCTOBRE 1819 . 539
ironique application ; c'est à mon avis déconsidérer la
gravité des juges et mettre en question leur impartialité.
Prenons pour exemple l'inspecteur de la Revue
des Auteurs vivans , grands et petits. On l'a marqué,
des signes négatifs de la conscience et du talent , je
l'aurais marqué de même ; mais ensuite on lui distribue
cinq degrés et un quart d'esprit. Il fallait se montrer
plus généreux en le gratifiant de trois autres
quarts , ou plus juste en l'affublant de trois zéros . J'ai
pareillement observé que la plupart des nouveaux thuriféraires
qui , depuis 1814 , ont de toute la longueur
de l'encensoir salué la dynastie légitime , en gros ou
en détail , resplendissent à l'apogée des Consciences ,
et vont aussitôt s'ensevelir aux deux colonnes suivantes
dans les profondeurs du néant . Quelle est la cause de
cette uniformité de destinées ? je l'ignore , je ne hasarderai
qu'une simple conjecture. Je présume que ne
voulant des démêlés d'aucune espèce avec le tribunal
correctionnel qui vingt fois a consacré le principe
que médire du Bramine , c'est médire de la pagode ; le
méticuleux jury s'est cru , sous peine de la Guyane ,
obligé de tenir pour gens de bonne foi les porteurs
d'encensoir , sauf à s'indemniser de ses concessions sur
leur extrême impéritie. Je le répète , les Bellardises ,
les Marchangyades ne sont pas des jeux d'enfans ,
ne blâmons personne de s'en mettre à couvert.
Cependant quand un auteur a fait preuve de mauvaise
foi , n'en eût- il donné qu'une , je puis la noter ,
et ma note subsiste ; mais comment estimer la valeur
littéraire d'un auteur vivant ? quelle base fixe , constante
auront de telles estimations ? Savons-nous si le
poëte qu'aujourd'hui nous sifflons au théâtre n'y reprendra
pas tôt ou tard une revanche glorieuse ?
M. Læillard d'Avrigny n'est- il pas le père de Jeanned'Arc
, et M. Delrieu le trente- sixième père d'Artaxerce
? qui leur a dit à ces rigides annotateurs que le
fameux gentilhomme de l'Aveyron , ce M. de Bonald
qu'ils ont relégué dans la colonne de l'esprit , ne péné540
MERCURE DE FRANCE .
trerait pas un jour ou l'autre dans celle du talent ? que
lui manque-t-il pour cela ? deux bagatelles , un peu de
bon sens et beaucoup de bonne foi . A deux abbés qui
dans leurs feuilletons distribuent le ridicule sans s'appauvrir
, et de la gloire sans en avoir , ils out osé
adresser cette fugitive ;
Bon Duvicquet , loyal abbé Mutin ,
Vous résolvez le plus grand des problèmes ;
C'est de donner de la main à la main ,
Ce que , jamais , vous n'avez eu vous mêmes.
Comme si l'on ne savait pas que nos deux saints
Levites se sont approvisionnés de gloire , le premier
dans l'enceinte de Commune affranchie , le second ,
dans l'affaire de Wilfrid- Regnault . N'est-ce pas encore
une injustice criante d'avoir dénié le sceptre littéraire
au colossal Malte - Brun , par qui tous nos philosophes
seront renversés , grâce à Dieu , comme Rousseau le
fut par un autre Danois. Conciliez- donc , Messieurs du
jury , la mesquinerie de vos chiffres et cette haute
admiration , pour le colosse , que vous avez exprimée
ainsi qu'il suit.
Malte -Brun sait , par coeur , tout ce qu'on écrivit ,
Malte-Brun cite tout , et le livre et la page ;
Si l'on eût imprimé quatre fois davantage ,
Il aurait , Malte -Brun , quatre fois plus d'esprit .
Vous croyez-vous , maintenant , débarrassés de ma
censure ? votre modestie n'attend- elle plus que des
éloges ? patience , tout n'est pas dit . Pourquoi cherchet
- on dans vos tableaux tant d'écrivains qui n'y sont pas?
pourquoi y trouve-t- on cette nuée de Lilliputiens que
l'on n'y cherchait pas ? parce qu'il vous a plu de nous
révéler leurs noms , leurs prénoms et leurs oeuvres , en
connaissons - nous mieux MM . Henri d'Agar et ses
compilations , Alonzo Lefevre et son libelle , Bazillac
el son ode , Bourget avec sa compague , et Brad avec
OCTOBRE 1819 . 541
་
ses funérailles ? Sommes-nous obligés de croire sur
votre parole à la réalité de MM. Dambach , Empuytas ,
Genoude , Duvernié , Hédouin , Griffon , Jaunet ,
Lafaige , Lavabre et Laffilé ? avez - vous soigneusement
compulsé les registres de l'état civil , pour oser nous
certifier MM. Lebègue , Madrolle , Nargaud , Peignot
, ' Perrotte , Quoniam , Sassi , Testas , Trotté ,
Vaquier, Verdié , etc. , etc. , etc. etc. , Mieux eût valu
réduire vos listes des trois quarts et n'y comprendre
que des écrivains remarquables ; alors vous auriez pu
motiver votre jugement sur chacun d'eux , opération
que vous vous êtes mis dans l'impossibilité de faire ,
encore un coup , il ne fallait discuter que les consciences.
Que d'allocations erronées , insuffisantes ou prodigues
dans l'ouvrage ! on dirait que l'éditeur , l'imprimeur
, son prole et ses ouvriers ont eu le privilége
d'y numéroter eux -mêmes leurs parens , leurs amis
leurs patrons et leurs protégés. J'aperçois là M. Beugnot
tout fier d'atteindre au maximum dans la colonne
du talent , et à la moitié dans celle des consciences.
Quelque recommandable que soit cet orateur , il profite
évidemment d'une double méprise , le hasard lui vaut
deux bonnes fortunes. J'en dis autant du prédicateur
Frayssinous qui a obtenu neuf degrés d'esprit , et de
l'ultra Castel- Bajac qui en a obtenu dix . Je pourrais
en dire autant de bien d'autres , j'aime mieux indiquer
quelques lésineries.
De quel droit a- t- on refusé jusqu'au plus infime
degré de conscience à son éminence monseigneur le
cardinal de la Luzerne , pair du Luxembourg et du
Conservateur ? n'est-ce pas offenser la religion ellemême
au mépris de l'axiome sacré qu'elle et ses ministres
ne sont qu'un ! et M. Antoine Lejeas qui fait
des mandemens ! et M Linguet qui fait des discours au
Roi ! et M. Morin qui fait des épopées ! et M. de Lourdoueix
qui fait des Folies! me persuadera- t- on que de
tels personnages n'ont pas l'ombre de ce qu'ils exigent
532 MERCURE DE FRANCE.
1.
A cette heure où Phébus semble dormir encore ,
Allaient , droits sur leurs pieds , de Milan à Turin.
Le plus fameux piéton , si l'on en croit l'histoire ,
Au nerveux Mathurin eut cédé la victoire .
Pour Rustic , on l'avait surnommé le Poussif .
Rusticus donc était triste , pensif ,
Et son oeil inquiet mesurait la carrière ,
Lorsqu'à travers une épaisse poussière
On distingue un cheval . Esclave fugitif ,
Il a quitté son ignoble litière.
Tête libre , port noble , ondoyante crinière ,
Regard de souverain , attitude guerrière,
Tel se présente à mon couple attentif
Ce coursier , qui d'un pas avait franchi l'espace.
Sur son dos nu que l'un des deux se place ,
Dans dix heures , au plus , Rustic ou Mathurin ,
Peu fatigué , se verra dans Turin .
Ma foi ! dit le premier , je tente l'aventure .
Sitôt dit , sitôt fait , Rustic est en posture.
Mais l'animal à lui -même livré ,
N'écoutant plus que ses caprices ,
Loin du chemin bientôt s'est égaré .
Ni les fruits , ni les fleurs , pour lui rien n'est sacré,
Il ravage les champs , franchit des précipices ,
Et trop heureux de verser dans un trou ,
Maître et cheval vont s'y rompre le cou .
Eux relevés , Mathurin , sans colère
Fait un sermon digne de feu Mentor.
De son hameau c'était la bouche- d'or ,
S'il eut été Bonald , Bucéphale était mort .
Qui l'eût dit cependant ? A lui - même contraire ,
Sur le dos du coursier il replace son frère
Et s'y campe avec lui presque aussi fier qu'Hector .
Conçoit-on , direz -vous , une telle imprudence !
Tout doux, mon beau censeur ; écoutez sa défense.
Dans un fossé , retrouvé par hasard ,
Un de ces freins que nous devons à l'art ,
Du terrible animal bride l'effervescence .
Mathurin sait unir énergie et prudence :
Et sans encombre , à l'aide dudit frein ,
Ecuyers et cheval arrivent à Turin.
OCTOBRE 1819. 533
J'ai vu la LIBERTÉ , dangereuse affranchie ,
Suivre dans ses écarts la fougeuse anarchie ,
Elle avait du ciel même anéanti les droits .
Mais la voilà soumise à de prudentes lois ,
Et cette déité qui fit trembler la terre ,
Jusqu'aux bornes du Nord propice et salutaire ,
Unira pour toujours les peuples et les rois .
FÉLIX .
ww
LES DÉLATEURS PUNIS ( 1 ) . )
Traduction de l'Epigramme de Martial Turba gravis paci,
ROME respire , enfin ! ces délatenrs atroces ,
Ces ennemis des plus nobles vertus ,
On les livre aux bêtes féroces ,
Et c'est là le plus grand des bienfaits de Titus .
Dieux ! quel choix de bourreaux et quel choix de coupables !
Quel vil ramas de misérables !
Et le cirque , pourtant , ǹe les contient pas tous.
Le reste échappe -t- il ? Romains , rassurez- vous ,
La mort , l'exil , purgeront vos murailles ,
L'exil , la mort ! voilà les représailles
Que lajustice veut et que vous demandiez .
De l'assassin le sang coule à vos pieds ,
Le calomniateur dont l'artifice impie
Aux meilleurs citoyens a ravi leur patrie ,
Fuit avec ses remords vers des climats nouveaux,
Rome, ton empereur change ta destinée ,
Qu'un doux sommeil lui verse ses pavots ,
Il n'a pas perdu sa journée.
N. A.
( 1 ) Extrait d'un ouvrage inédit , intitulé : Martial au dixneuvième
siècle , ou les Applications contemporaines,
534
MERCURE DE FRANCE .
LA DÉCLARATION DU JURY.
EPIGRAMME.
CET avocat général
Qui , si long-temps et si mal ,
De parlage nous accable ,
Nous le déclarons coupable
Tous, à l'unanimité ,
Du fait constant et notoire
D'assommer son auditoire
De dessein prémédité.
CHARADE .
Je préfère mon premier
A l'éclat d'une couronne ;
J'aime à voir du haut du trône
Répandre au loin mon dernier.
Cérès tous les ans nous donne
De quoi faire mon entier .
ENIGME.
Au Ciel je suis un corps immense ,
Sur terre je suis très -léger ,
Au Ciel à grands pas je m'avance ; -
Ici l'on me voit voltiger
Sur le sein ou le front de la timide enfance ;
Au Ciel je suis étincelant
Et j'épouvante le vulgaire ;
Ici je suis un ornement ,
Lecteur , voilà tout le mystère
Tu dois me tenir maintenant,
LOGOGRIPHE.
« D'UN pinceau délicat l'artifice agréable ,
» Du plus affreux objet fait un objet aimable , »
OCTOBRE 1819. 535
Dit quelque part le poëte français :
Ainsi , lecteur , à mon tour je pourrais
Sans pinceau , sans palette ,
Et sans changer de tête ,
En transportant deux pieds présenter à tes yeux
D'abord l'objet horrible , affreux ,
Qu'ont cru voir quelquefois les gens peureux ;
Ensuite un attribut que l'éclat environne ,
Et qui comble les voeux de l'homme ambitieux :
L'un éblouit par le pouvoir qu'il donne ;
L'autre inspire l'effroi par son aspect hideux.
MOTS
DE LA CHARADE , DE L'ÉNIGME ET DU LOGOGRIPHE ,
Insérés dans le dernier Numéro qui a paru le jeudi , 78bre . 1819 .
Le mot de la Charade est POUMON ,,
Celui de l'Enigme est BROSSE ,
Et celui du Logogriphe est FLORIAN , dans lequel on trouve
an Io
, or, lin , fil , Nil, foi, loi , air , roi, foin , Loir , faon et lion .
LITTÉRATURE .
CONSCIENCES LITTÉRAIRES , avec l'indication de leurs
valeurs respectives et des divers degrés de talent ou
d'esprit ; par un JURY DE VRAIS LIBÉRAUX ( 1) ,
SECOND ARTICLE ,
J'AI signalé le but louable du livre des Consciences .
D'accord avec ses auteurs sur ce point important que
( 1 ) Volume in - 8 d'environ 400 pages . Prix , 6 fr . A la librairie
du Mercure, rue Poupée , nº . 7, \
542
MERCURE
DE FRANCE
.
d'une servante , à deux cents francs de gages ? qui
prouve trop ne prouve rien , il y a ici surabondance .
Un tort de ce jury , beaucoup plus grave selon moi ,
c'est de ne pas toujours rendre une entière justice à la
bonne foi des amis de la liberté . Son jansénisme politique
ne leur tient aucun compte de la difficulté des
temps et de la gravité des positions personnelles ; à
plusieurs il conteste une conscience vierge , à d'autres,
la plénitude du talent . Je ne m'explique point , par
exemple , comment sous ce double rapport on a pu si
mal apprécier un de nos meilleurs citoyens et de nos
plus profonds philosophes , M. Destutt de Tracy , qui
honore la pairie plus qu'il n'en est honoré. Serait - ce
que les appréciateurs pensent de l'idéologie ce qu'en
disait sans le penser , il y a quelques années , le nouveau
député de l'Isère que j'ai déjà signalé dans mon précédent
article ? de par et pour Bonaparte , il essaya publiquement
de déshonorer l'idéologie et les idéologues,
parce que tous deux savaient combien le développement
de l'intelligence humaine contrarie le despotisme.
Non , je ne fais point à de vrais libéraux l'injure d'adopter
cette explication ; ils ont assez de leurs propres
erreurs , mettons celle- ci sur le compte du typographe
; mettons y de même l'oubli de deux degrés de
conscience dans l'actif du poëte Arnault. Ce citoyen
vertueux a , je pense , bien expié les parasites hémistiches
d'un épithalame , par son civisme aux cent
jours , et par l'injuste prolongation d'un exil qui semble
vouloir réaliser le terrible Jamais .
Dans un troisième et dernier article , j'analyserai
les principales dissertations dont se compose le livre
des Consciences . Si d'honnêtes gens l'ont décrié sans
l'avoir lu , trompés par des assertions intéressées , si
trois ou quatre Archiloques journalistes se sont efforcés
de le diffamer en haine du libéralisme qui s'y
montre à chaque page , raison de plus pour que je
m'attache à faire jaillir d'une impartiale analyse le
OCTOBRE 1819. 543
jugement qu'on doit porter sur l'ensemble de l'ouvrage.
O. V.
( La suite à l'un des prochains numéros . )
wwwmm
DE L'ESPRIT RELIGIEUX ET DE L'HYPOCRISIE .
QUAND le livre des opinions religieuses de M. Necker
parut , les prétendus, puristes qui singent les pères
de l'église , eurent l'effronterie de condamner ce bon
ouvrage qui , n'en déplaise à l'esprit de parti , est un
des meilleurs de notre temps . Les matérialistes l'ont
dédaigné ; les gens de bien , quelque soit le culte qu'ils
professent , pourvu qu'ils croient en Dieu , y trouvent
les vrais principes d'une morale pratique qui rendrait ,
si elle s'identifiait aux principes législatifs , les hommes
bien meilleurs qu'ils ne le sont dans toutes les conditions
. On voit le véritable esprit religieux répandu dans
toutes les pages de ce livre ; c'est de cet esprit d'où
seul peuvent naître la concorde et l'union , qu'il serait
à désirer que fussent pénétrés les individus , les
familles , les sociétés politiques . C'est avec une doctrine
pareille et de tels renseignemens qu'il serait possible
, à l'aide de l'éducation publique , de former ,
d'augmenter les bons citoyens qui ensuite seraient catholiques
ou protestans , juifs ou mahométans , selon
que leurs lumières , leur conscience ou leur pays les
décideraient ; car à moins d'une intime conviction , il
faut être , je le soutiens , de la religion de son pays .
Il s'en faut bien que l'esprit religieux soit l'esprit de
secte . Nous avons beau nous persuader que la meilleure
des religions est celle que nous ont transmis nos
pères ; il est absurde et ridicule de croire , et outra -
geant de soutenir que tous ceux qui ne professent pas
544
MERCURE DE FRANCE.
notre culte sont irréligieux , hérétiques , payens , impies
, mots avec lesquels l'enfer qui les inventa , inonda
la terre de sang et de larmes , et en eût fait un vaste
désert, sans les phalanges philosophiques qui constamment
opposèrent des flots de lumières à d'effroyables
ténèbres . Confucius , Zénon , Zoroastre , Numa , Socrate
, Cicéron , Marc-Aurèle étaient certainement des
hommes religieux ; de sévères casuistes osent les
damper .
Les incrédules , les pervers , sont ceux qui insultent
à la morale pure qui émane de l'Etre Suprême , et
accusent ses adorateurs , quelque soit le mode de leurs
hommages. L'esprit de religion pénètre profondément
l'homme de ses devoirs envers cet Etre incompréhensible
et sublime , envers ses semblables , en le consolant
, en le dirigeant dans toutes ses actions et dans
toutes les circonstances de sa vie . Si l'esprit religieux
rend l'homme essentiellement bon , l'on peut dire que ,
quelque soit leur croyance , les méchans sont des impies.
Ne verra- t- on pas toujours les intérêts de parti ,
des considérations étrangères à toute moralité exciter
le zèle religieux au point de le transformer en fanatisme
, en charlatanerie furibonde , et faire des persécuteurs
et des boureaux acharnés de tous les forcenés
qui se sigualent dans ce genre , et qui sont ordinairement
de la plus dangereuse espèce . Remarquons bien
qu'il est rare qu'un gouvernement qui n'est pas théocratique
en tire aucun service. Malheur à lui s'il s'y
confie , il ne peut en attendre que des fureurs inextinguibles
, que des troubles et des revers.
C'est une chose bien remarquable , bien utile , bien
précieuse , c'est un vrai phénix enfin qu'un bon ministre
des autels. La pureté dont il brille , sa charité , ses
lumières produisent dans la sociéte l'effet salutaire
d'une bienfaisante rosée qui s'étend sur les vergers et
les champs. Mais lorsqu'étayé par une autorité perfide
et clandestine , soufflé par une secrète rage , l'esprit
théologique peut se mêler aux intérêts et aux passions
OCTOBRE 1819 . 545
des gens du monde , comme le font circuler aujourd'hui
ces légions d'imposteurs sacrés qui promènent impunément
partout leur audace , leur avidité frénétique ,
leur doctrine incendiaire ; ils impriment à la multitude
une âcreté démoniaque qui produit une fièvre ardente
que ni la sagesse des lois , ni le terrible emploi de la
force ne peut plus calmer ; alors combien d'inutiles
repentirs d'avoir négligé d'opposer, dans son principe ,
des digues puissantes à ce torrent dévastateur.
Honorous l'esprit religieux , mais au nom du bien
public , au nom de la tranquillité générale , comprimons
sans hésiter l'esprit de secte et de parti dans les
choses religieuses . Ouvrons l'histoire , et que ses pages
sanglantes nous glacent d'effroi sur le passé au profit
du temps présent. Proscrivons , flétrissous l'infàme
hypocrisie qui a bien servi quelquefois à propager la
religion , mais qui a fini toujours par lui faire plus d'ennemis
que de prosélytes .
L'hypocrisie , est la bête d'aversion de toutes les
âmes élevées ; en vain Molière en jouant Tartuffe lui at-
il donné un coup de massue ; elle siffle et lève
encore sa tête menaçante. Si j'étais une puissance , je
lui déclarerais la guerre.
L'hypocrisie , si on voulait en faire un tableau ressemblant
, devrait effrayer les spectateurs par sa hideuse
figure à laquelle le peintre réunirait quelques
traits doux et caressans , un masque religieux , mais
ayant un air de duplicité , sombre et farouche ; une
contenance humble , mais quelque chose de menaçant ,
voilé par un sourire affectueux ; voilà le monstre dans
toute sa perfection.
Il y a des hypocrites de toutes les professions , de
toutes les classes ; il n'en est point qui ne soient essentiellement
faux , ignobles et dangereux . Dans cette
méprisable espèce , ceux qui ont de l'esprit sont les
plus malfaisans , les plus odieux , les plus fourbes :
ceux là ne se mettent pas en avant pour peu de chose ;
ils ont un but , des intentions , des projets,; ils savent
35
546
MERCURE DE FRANCE .
bien ce qu'ils risquent et combien on les exècre , mais
ils savent aussi qu'on les redoute , et dans leur marche
tortueuse , enveloppée , ils ont la certitude de rencontrer
des dupes dont ils font ensuite des auxiliaires . Les
sots hypocrites ont quelque chose de comique . Outre
qu'on les devine facilement , on peut s'amuser en les
couvrant de ridicule.
L'hypocrisie proprement dite , ne s'applique qu'à la
dévotion . Sur la fin du règue de Louis XIV , toute la
cour de ce sultan était hypocrite ; on allait à vêpres ,
au salut ; on jeûnait aux Quatre temps pour plaire au
roi et à son confesseur . Depuis cette époque le geure
s'est étendu ; on a vu des hypocrites de morale , de
philosophie , de patriotisme , de philantropie , de liberté
, et enfin de sanculotisme. Ils pullulent aujour
d'hui dans les ultrà . Combien de ces gens là ont porté
le bonnet rouge et chantent la palinodie.
En moins d'un tour de main , changeant du blanc au noir
Libéraux le matin , royalistes le soir.
Le genre des hypocrites se relève et se concentre
aujourd'hui. Il s'est formé un parti soi - disant religieux
qu'on pourrait accuser d'avoir une teinte espagnole ;
ce parti , ivre de ressentimens , enthousiaste hypocrite
de la plus superstitieuse servitude , mais affamé d'influence
, ne vise à rien moins qu'au monopole du
crédit , de la fortune , des titres , des décorations ,
des honneurs et des réputations . Ces déhontés caffards
se sont créés des diplômes de censure et d'anathème .
Ils ont un système de dénigrement qui s'étend sur
tous ceux qui ne voient , ne pensent ou ne jugent pas
comme la bande noire : rien n'est respecté. Ils professent
, dogmatisent , jugent , condamnent , et si on
les laissait faire , ce serait bientôt jusqu'à ce que mort
s'en suive. C'est à la philosophie et aux philosophes
que l'hypocrisie lance aujourd'hui ses traits empoisonnés.
Douce et constante philosophie de Socrate , de
OCTOBRE 1819. 547
Cicéron , de Marc-Aurèle , réponds- leur , éclaire -les ,
et qu'aussi ils apprennent de vous , immortel Fénelon,
Massillon , Bourdaloue , Necker , que le véritable
esprit religieux est très- philosophique.
Il n'y a que l'hypocrisie et les mauvaises moeurs qui
puissent contester à la philosophie ses bienfaits , et lui
impuler les crimesdes soi- disant philosophes , qu se
sont vautres dans la fange des excès et dont les noms
sont en norreur.
L'amour du bien et de la vérité , la morale dans toute
sa pureté , les droits , les intérêts de l'humanité , enfin
tout ce que nous pouvons connaitre de causes et d'effets
dans les merveilles de la nature , voilà toute la
philosophie des anciens et des modernes qui ont mérité
le titre de philosophes , et c'est là ce que l'hypocrisie
nous présente comme le renversement de l'ordre social ,
comme cause et moyens de dépravation universelle ! Si
dans les oeuvres de nos écrivains les plus distingués il
y a quelques erreurs en morale , en législation , eu
theologie , c'est là le corps de doctrine de la philosophie.
Ce n'est plus dans ce qu'ils ont de louable qu'il
faut les juger ; c'est dans leurs erreurs , c'est dans leurs
fautes que sont tous leurs ouvrages . Le doute d'un
Descartes est un crime , et la recherche de la vérité
une conjuration contre l'espèce humaine. Quels sont
donc ces intolérans missionnaires répandus à grands
frais dans les villes et campagnes ? quels sont donc ces
vengeurs apostoliques qui chaque jour écrivent avec
du fiel
pour étouffer la raison sous des monceaux d'impostures
et d'invectives ? Sont- ils couverts de haires et
de cilices ? est-ce une nouvelle génération de Bridaine ?
Non , ces nouveaux inquisiteurs , secondés des
Pères de la foi qui voyagent pour eux , commandent
l'Evangile, mais ils n'en usent pas. La liberté d'opinions
leur est antipathique , mais ils se réservent pour leur
compte la plus grande latitude ; ils ne vous demandent
pas de croire , mais de proscrire ; ce n'est pas votre
par
548
MERCURE
DE FRANCE .
conversion qui les intéresse , mais votre aggregation à
la secte.
mww mmmmm
•
LES BUCOLIQUES DE VIRGILE , traduites en vers français ;
par HENRI DE VILLODON ( 1 ).
Au sortir du collége , quand un jeune homme ne
débute pas dans le monde par une tragédie , il s'annonce
par une traduction en vers des Bucoliques de Virgile .
Encore tout rempli des auteurs qu'il vient d'expliquer ,
séduit par l'élégante simplicité , la grâce enchanteresse
de son original , un écrivain novice ne doute pas qu'il
ne les rende avec facilité dans un autre langage . Le
travail qu'il se donne , divisé en dix parties séparées
et à peu près égales , lui offre des points de repos qui
lui laissent le temps de respirer. Attaquant chaque
partie séparément , il embrasse son sujet avec facilité ;
en voit d'un seul coup d'oeil le commencement , le milieu
et la fin , et se lance courageusement dans une
carrière dont il aperçoit le but à quelques pas de lui .
Toutes ces facilités qui l'ont séduit s'évanouissent
bientôt quand il faut transporter dans un idiôme ingrat ,
rebelle à l'harmonie , embarrassé dans sa marche par
une multitude de particules , les beautés d'une langue
souple et harmonieuse , qui unit l'abondance à la précision
, le sublime le plus élevé à la simplicité la plus
naïve , et qui , dans un petit nombre de mots heureux ,
exprime une pensée toute entière qu'il nous faut noyer
dans une foule de mots parasites .
Tout ce que peut faire un écrivain , décidé à braver
ces difficultés , est de se rapprocher , le plus près pos-
(1 ) Un vol. in- 12 , Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-
Royal , galerie de bois , n . 243 , et à la librairie du Mercure, rue
Poupée , nº . 7.
OCTOBRE 1819
549
<
sible , de son auteur ; car pour l'atteindre il n'y parviendra
jamais ; et, s'il réussit à donner à son travail quelque
chose de la couleur antique , et à conserver quelquesunes
des beautés originales , il aura fait tout ce qu'il
peut faire.
De toutes les traductions des Bucoliques qui ont été
publiées , les unes sont restées inconnues ou sont oubliées
; d'autres ont survécu , et sont encore citées avec
éloge.
Je ne parle pas de la traduction de Gresset , reconnue
depuis long- temps pour uue imitation plus élégante que.
fidéle ; de celle de Langeac qui n'est pas sans mérite
de celle de M. Didot fils , coup d'essai d'un jeune homine
; mais de celle de Dorange de celle de M. Tissot.
Trois éditions successives , et , selon l'usage , revues
et corrigées , ont assuré le succès de la dernière :
le texte , en effet , y est souvent rendu avec assez
de bonheur , et la versification en est généralement
soignée .
La traduction de Dorange , premier ouvrage de ce
jeune auteur , si malheureusement arrêté par la mort ,
à l'entrée de sa carrière , fut accueillie avec les plus
grands applaudissemens . Le latin est heureusement
rendu ; les vers sout doux , faciles et harmonieux ; et
malgré quelques taches légères que l'auteur aurait fait
disparaître dans une édition nouvelle , cet ouvrage est
bien préférable à ceux qui l'ont précédé , et n'en déplaise
à l'amour- propre du nouveau traducteur , il est
encore supérieur à tous ceux qui l'ont suivi.
M. Villodon , en entreprenant la traduction d'un
ouvrage déjà si bien traduit , a pris avec le public , et ,
avec lui-même , l'engagement de mieux faire que ses
prédécesseurs . Voyons s'il a réussi .
Le nouveau traducteur paraît s'être attaché à rendre
l'original avec une fidélité scrupuleuse , et à en approcher
aussi près qu'on pourrait le faire en prose : il suit
de là , que sa poésie est loin d'avoir la correction qui
550 MERCURE DE FRANCE .
lui serait nécessaire ; mais , il faut aussi l'avouer , ses
efforts n'ont pas toujours été sans succès , et je pourrais
citer tel passage où il a vaincu heureusement les difficultés
que lui offrait son sujet. D'un autre côté , que
d'incorrections , que de taches !
Je n'accuserai pas M.Villodon de n'avoir pas entendu
son auteur ; mais l'impuissance d'en rendre le texte l'a
fait recourir à des équivalens qui ne sont pas toujours
heureux. Il a quelquefois fait à Virgile des cadeaux que
celui- ci refuse , au nom du Dieu du goût. Ensuite on
trouve , par- ci par-là , assez bon nombre de vers que je
ne dirai pas avoir été pillés , puisqu'on est convenu
d'appeler les plagiats des réminiscences.
Par exemple M. Tissot traduit
.... Quamvis lapis omnia nudus
Limosoque palus obducatpascua junco :
Malgré leur sol aride et l'impur marécage
Dont les joncs limoneux couvreut ce pâturage.
M. Villodon dit :
Malgré les marécages
Dont les joncs limoneux couvrent tes pâturages.
Certainement le nouveau traducteur a pu trouver
ces vers là aussi bien que M. Tissot , mais il ne fallait
pas les employer après lui .
Ce vers de la seconde Eglogue.
Dexpectus tibi sum nec qui sim quæris , Alexi.
Ainsi traduit par M. Villodon ,
Ta rejettes mes voeux , tu me hais , Alexis,
Sans daigner seulement t'informer qui je suis .
A été rendu ainsi par M. Tissot.
Tu rejettes mes voeux Alexis , tu me fuis ,
Sans daigner seulement demander qui je suis .
OCTOBRE 1819.
551
A coup sûr Dorange a mieux réussi quand il a dit :
Connais-tu le berger qu'offensent tes mépris ?
Ily a de la précision dans ce vers et rien n'est omis .
Pan ....
Pan curat oves oriumque magister.
C'est le dieu des brebis , c'est le dieu des pasteurs.
Ségrais a dit :
Pan a soin des brebis , Pan a soin des pasteurs .
Dans la troisième Eglogue je vois ce vers .
Necdum illis labra admovi , sed condita servo .
Ainsi traduit par Dorange.
Ces coupes avec soin à tous les yeux cachées ,
Par mes lèvres encor n'ont pas élé touchées.
Par M. Tissot.
Ces coupes par mes soins à tous les yeux cachées ,
De mes lèvres jamais ne furent approchées.
Par M. Villodon .
Ces vases avec soin , à tous les yeux cachés ,
De mes lèvres jamais ne furent approchés .
Il est certain qu'il y a ici un voleur .
Damætas , dans sa réplique , répète littéralement le
vers de Ménalque . Dorange , au lieu de répéter aussi
les siens , ainsi que l'a fait M. Villodon , traduit de
nouveau le vers de Virgile avec une légère différence .
Dans ma demeure aussi ces deux vases cachés ,
De ma bouche jamais ne furent approchés.
Il évite avec goût une répétition élégante en latin ,
mais qui eût donné à son morceau la tournure d'un
couplet du Vaudeville .
Même Eglogue .
Quilegitis Flores et humi nascentiafraga ,
Frigidus , opueri, fugite hinc , latet anguis in herba.
552
MERCURE
DE FRANCE
.
>
Dorange .
Vous qui cueillez la fraise aux vermeilles couleurs ,
Fuyez , un froid serpent s'est caché sous les fleurs .
M. Tissot.
Vous qui cueillez la fraise aux vermeilles couleurs
Fuyez , un froid serpent se cache sous ces fleurs .
Ici , M. Villodon n'a rien emprunté je l'avoue , mais
comment a- t- il traduit ?
Enfants , vous qui cueillez la fraise en çes vallons
Fuyez , le froid serpent s'endort sous les gazons.
S'endort n'est pas heureux . Si le serpent s'endort , il
n'est pas à craindre , pourquoi fuir ? ce n'est pas cela que
veut dire latet. Parmi les cadeaux que M. Villodon fait
généreusement à Virgile , que signifie ce vers intercalé
dans la première Eglogue , au beau milieu de ce passage
si mélancolique et si touchant que plus d'un Français
répète en ce jour.
En unquam patrios longo post tempore fines.....
Que signifie , dis - je , ce vers ?
Berger cours maintenant autour de tes foyers .
Si M. Villodon a besoin d'un vers et d'une rime , ce
n'est pas une raison pour faire dire une niaiserie à
Virgile .
Je ne pousserai pas plus loin ces recherches , mais
il me serait facile de montrer quelle reconnaissance
M. Villodou doit conserver pour M. Tissot . Comme je
n'ai sous les yeux ni la traduction deM. Langeac, ni celle
de M. Didot , je ne puis pas dire si le nouveau traducteur
ne doit pas aussi à ces deux écrivains quelques
remercimens ; comme il en sait quelque chose , je les
lui mets sur la conscience .
J'ai dit, et je le répète , je crois bien que M. Villodon
OCTOBRE 1819 .
553
comprend Virgile , mais s'en douterait- on quand il
traduit
Non , me pascente , capella ......
Bientôt, vous ne pourrez , quoique je vous conduise.
Il y a certainement une platitude , un contre - sens .
La traduction appelée des quatre professeurs dit : Vous
n'irez plus sous ma conduite ....... Cela signifie clairement
je ne vous conduirai plus brouter..... Ce qui précède
l'indique assez .
-Nunc etiampecudes umbras et frigora captant .
Vois déjà les troupeaux chercher l'ombre et le frais .
Captare ne veut pas dire chercher ; mais goûter
jouir de ; la remarque est minutieuse , je l'avoue , mais
enfin le sens n'est pas rendu , et cette négligence est
d'autant plus blâmable que M. Villodon a voulu traduire
avec une grande fidélité .
M. Tissot a dit :
Les troupeaux étendus goûtent le frais et l'ombre .
Cela vaut mieux .
Non ego Daphim
Judice te , metuam , si numquamfallit imago.
Si j'en crois ce cristal , je ne crains point Daphnis .
Judice te , n'était pas une circonstance à omeltre ,
M. Tissot n'a eu garde de le faire .
1
Nec tepæniteat calamos trivisse labellum.
M. Tissot a dit :
Ne rougis point d'enfler notre pipeau champêtre .
Et M. Villodon
Ces pipeaux amoureux de celui qui les touche
Respecteront l'éclat d'une si belle bouche .
554 MERCURE DE FRANCE.
Je ne vois pas la nécessité de défigurer deux jolis
vers de Dorange , autant valait les copier , puisque
M. Villodon voulait paraphraser le vers de Virgile.
Dixit moriens . Te nunc habet ista secundum.
Je ferme la paupière
Reçois , dit- il , ami , ce gage de mon coeur.
Il n'y a dans Virgile ni gage , ni coeur. Damætas dit
seulement à Corydon , en lui donnant sa flûte : sois en
le second maitre.
Jeune pasteur
Sois de ce chalumeau le second possesseur.
A dit Dorange , et il a bien dit.
Je remarque dans la troisième Eglogue , ce vers.
Non : verum Agonis ; nuper mihi tradidit OEOEgon.
Ainsi traduit :
Non , c'est celui d'Egon qui , sur ma renommée
A mes soins vigilans depuis peu l'a commis .
Il faut une foi robuste
pour
voir une renommée , des
soins vigilans , dans quatre mots qui signifient Egon
me l'a confié depuis peu. Nuper mihi tradidit Egon.
Multum latrante Lycisca.
Sa chienne en sentinelle
Faisait entendre en vain son aboîment fidèle.
mais
Arrêtons-nous un peu . Un vers et demi
pour traduire
trois mots , et comment ? La chienne en sentinelle
est une image fort plaisante . On dit , bien figurément
, qu'un chien est une sentinelle vigilante , au
propre , l'expression est ridicule . A St. -Malo , onfaisait
faire patrouille aux chiens autour de la ville ,
l'histoire ne dit pas qu'on les mit en sentinelle . Son
aboîment fidèle , voilà une épithète heureusement
choisie. Le P. Daire l'a oubliée dans son Dictionnaire.
Je la recommande au modeste et savant éditeur de cet
ouvrage , dans la première édition qu'il en publiera .
OCTOBRE 1819 .
555
Meus ille caper fuit ; et mihi Damon.
Ipsefatebatur.
Lui-même ( Damon ) du chevreau m'avouait le vainqueur.
Voilà Damætas vainqueur d'un chevreau au combat
de la flûte et du chant . Quand ces deux rivaux faisaient
assaut de talent , on devait entendre une jolie
musique.
Je ne m'attendais pas à trouver ces deux vers si gracieux
et si connus : Malo me Galatea petit , etc .......
traduits d'une manière digne de leur auteur , je n'ai pas
été trompé. Voici ce qu'a inspiré à M. Villodon ce que
l'antiquité a produit de plus délicat et de plus joli.
La jeune Galathée ardente àfolâtrer,
Me jette un fruit , se cache et cherche à se montrer.
1
Dans une note , le traducteur se fait un cas de conscience
d'avoir oublié la circonstance des saules . Ah ! .
M. Villodon , ce n'est pas là votre plus grand péché ,
votre ardente à folâtrer est pis que tout ce que vous
avez omis.
Lassé de relever une foule d'incorrections , de contresens
, je finis par le début de la quatrième Eglogue :
Sicelides Musa..... , etc.
Voici M. Villodon :
O Muse de Sicile anoblis tes accens
On n'aime pas toujours l'humble asile des champs ,
Si tu chantes les bois d'une voix plus brillante ,
Rends digne d'un consul leur peinture touchante.
Si canimus silvas , silvæ sint consule digna.
Il n'y a là dedans , ni voix plus brillante, ni peinture
touchante , platitudes ajoutées au texte pour faire deux
très -méchants vers.
Comme je l'ai dit , la poésie est fort négligée dans
la nouvelle traduction , où rencontre à chaque pas des
vers faibles ou incorrects , beaucoup d'épithètes para556
MERCURE DE FRANCE.
sites , pour la mesure et surtout pour la rime , telles
que le vent fougueux et le sanglierfangeux , la lionne
intrépide , l'agneau timide , les remparts menaçans ,
les taureaux mugissans .
M. Villodon , que je crois très- instruit dans la littérature
des anciens , paraît peu initié dans les secrets de
notre poésie , par exemple ces six lignes sont - elles des
vers ?
....L'on ne verra plus de cent façons nouvelles ,
La laine abandonner ses couleurs naturelles ;
Mais d'un jaune agréable et d'un pourpre éclatant ,
La toison du bélier , dans les prés bondissant ,
Se teindra tour à tour. L'écarlate brillante ,,
Couvrira de l'agneau la robe éblouissante .
On ne fait de ces -vers là qu'avec son teinturier .
Malgré d'innombrables fautes , cette traduction offre
des passages fidèlement rendus et élégamment écrits.
M. Villodon est un jeune homme , quand l'âge aura
mûri son talent , s'il veut revoir son travail avec sévérité
, le resserrer surtout , car tout y est d'une longueur
désespérante ; la huitième Eglogue , qui a cent neuf
vers dans l'original , en a cent soixante- six dans la traduction
; s'il veut en faire disparaître toutes les incorrections,
l'ouvrage pourra servir à sa réputation et lui
donner une place honorable parmi nos humanistes ;
cependant qu'il ne se flatte pas de faire oublier la traduction
de Dorange , elle tient encore le premier rang
et le tiendra long-temps .
Ce qui vaut mieux que la traduction de M. Villodon ,
ce sont les notes qu'il a mises à la suite de chaque
Eglogue ; elles annoncent beaucoup d'érudition , de
gout; et une étude approfondie des grands maîtres.
Je vois avec plaisir le jeune traducteur rendre un juste ,
tribut de louanges à mon savant compatriote , M. Genisset
, dont il emprunte souvent les expressions . L'examen
oratoire des Bucoliques de Virgile , dont M. Genisset
OCTOBRE 18 19 . 551
est auteur , sera toujours compté parmi nos meilleurs
ouvrages classiques .
Ch . LAUMIER.
VIOLETTE , OU LE CONSERVATEUR DÉCHIRÉ , poëme en
quatrechants ; par J.-B. GOURIET ; seconde édition ,
avec le portrait de l'héroïne , par CHASSELAT ( 1 ).
APRÈS les Messéniennes et les Délateurs , Violette
est le troisième ouvrage remarquable qui fait tourner.
les charmes et le pouvoir de la poésie au profit des idées
libérales . Mais autant le genre de l'Epître ou de la Satire
diffère de l'Epopée , autant l'auteur du poëme paraît en
tout point étranger , dans sa manière , à celle des deux
poëtes qui ont traité avant lui des sujets politiques .
M. Gouriet semble ne vouloir être que lui - même ; il
n'admet un faible plan que pour l'asservir aux caprices
de sa verve ; on croit lui voir tenir un léger fil qu'il
éloigne ou rapproche du but en courant d'une manière
insouciante , et se jouant de tout ce qu'il rencontre :
aussi le plan est-il à peu près nul , ou presque imperceptible
dans ce poëme, et l'on ne peut s'attacher qu'à
en considérer les détails . En se plaçant sous ce dernier
point de vue , l'auteur a peut - être montré quelque coquetterie
; c'est pour l'agrément et la variété des tableaux
que son poëme de l'Anti- Gastronomie fut surtout
loué autrefois dans le Mercure de France , par mon
ami M. Ginguené , qui y trouvait « quelques passages
de ce sérieux comique dont Gresset nous a donné le
modèle dans son Vert- Vert ( mai 1806 ) . » On retrouve
dans le poëme de Violette , la même facilité comme le
( 1 ) Un vol. in- 12 . Paris , chez Delaunay , et tous les libraires
du Palais Royal , et à la librairie du Mercure , rue Poupée ,
1º 7.
-
558 MERCURE DE FRANCE.
même abandon , une diction également vive et rapide ,
mais peut- être aussi moins châtiée et moins pure ; l'auteur
y vise davantage au trait , mais jamais ne se donne
la peine de revenir sur sa peusée . Ce petit ouvrage ,
jugé uniquement sous le rapport littéraire , fournirait
de nombreuses et fortes observations à la critique .
Mais ce qu'il faut remarquer dans le poëme de Violette
ou le Conservateur déchiré , c'est l'adresse des réfutations
de différens systèmes anti-nationaux , et plutôt
impolitiques que politiques ; c'est l'à-propos , le prétexte
d'une action par elle-même insignifiante pour amener
des considérations d'un haut intérêt , présentées
en riant et sous un cadre qu'embellit le charme du
roman.
Cet ouvrage était du nombre de ceux pour lesquels
on ne peut guère que se borner à donner des citations ;
je placerai différens passages sous les yeux du lecteur .
Sous ce rapport , une ample moisson se présente les
traits fourmillent , tout en fournissant la preuve d'une
très-grande réserve. Boileau , dans son Lutrin , eut
beaucoup moins de modération . L'auteur de Violette
amène continuellement des situations , et très -souvent
se borne à les montrer ; mais il est facile de reconnaître
que ce n'est pas impuissance , on voit qu'il veut coustamment
s'en tenir aux traits d'un enjouement aimable .
Je pourrais emprunter plusieurs passages au premier
chant , où l'amaut de Violette tient à l'héroïne un discours
fort remarquable sur les féodaux. Je préfère
passer second chant , qui , quoiqu'entièrement épisodique
, tire son intérêt d'une situation toute particulière
. Violette , qui s'est éprise d'un amour mystique
pour l'abbé la Mennais ou pour l'abbé Fayet , va porter
l'épreuve du Conservateur à son sylphe , et passe par
le Palais - Royal. La Discorde qui la suit , suscite une
querelle qui amène un combat terrible à coups de livres ,
et le lecteur a le plaisir de passer en revue les principaux
écrits du jour. Cette lutte , peut- être un peu prolongée
, a son côté droit et son côté gauche ; un ventru ,
OCTOBRE 1819. 559
qui sans doute représente le centre , se place en effet
entre les deux partis , et croit les appaiser en criant
qu'il n'est ni pour l'uu ni pour l'autre ; mais ce propos
attire sur lui tous les
1
coups :
1
Un Fiévée atteint son omoplate !
Boissy-d'Anglas sur sa poitrine éclate ,
Sa droite sonne et sa gauche répond :
Tel retentit sous une double latte,
L'outre que gonfle un moëlleux édredon .
Assailli des deux feux ,
L'infortuné ! là , quel est son martyre !
Le même nom deux fois audacieux ,
L'écorche à droite , à gauche le déchire :
Tout à la fois il reçoit dans les yeux
Piis l'impie et Piis le pieux ;
Tel
pour le roi , qu'il reçut pour l'empire ;
Tel à la fois sans-culotte orateur ,
Qui ronfle pair et ronfla sénateur ....
Ah ! dit Ventru , souffrez que je respire !
Le troisième chant ne peut s'analyser ; mais c'est le
mieux fait , et peut être le plus attachant. Violette est
en présence de son sylphe. On aime son émotion , ses
discours , ses répliques timides et ingénues , quelquefois
remplies d'enjouement. L'auteur paraît s'être plu à
peindre l'arrivée de l'héroïne dans cette demeure enchautée
où elle doit voir l'objet qui remplit son imagination.
Les vers suivans ont de la grâce , et sont pleins
de vérité :
Brunette arrive en la demeure pure ,
De tous côtés examine , s'assure ;
Interrogeant , avise les degrés ,
Monte , franchit , voit les battans sacrés ;
Trois fois saisit d'une main agitée
Le léger fil , sentinelle écourtée
Qui d'en haut touche au signal argentin ,
Trois fois s'arrête et retire sa main ;
En soupirant contemple sa parure ;
560
MERCURE
DE FRANCE
.
Sur son oeil bleu , son front innocentin ,
D'un doigt léger boucle sa chevelure ;
Drappe sa taille et dégage son sein ;
Respire encore , et se pressant enfin ,
(Sa mission la rendant inquiète ) ;
Comme éperdue agite la clochette .
Son cantique sur Atala est une critique fine et ingénieuse
; mais la tirade suivante que prononce le lévite ,
est une de celles où l'auteur se rattache , en se jouant ,
à des objets d'un intérêt grave :
« Ah! de l'autel qu'un laïque défende
Les anciens droits ; qu'il sauve la prébende ;
Nous fasse rendre , après tant de discords ,
Soin d'accueillir ou d'expulser les morts;
Nos contre -seings , nos registres , nos dîmes ,
Je vois ici des efforts légitimes ;
Oui , qu'il combatte avec nous , j'y consens ;
Il ne saurait combattre ailleurs sans crimes ,
Puisqu'en nous seuls sont les honnêtes gens ;
Que ses écrits nous rendent les jésuites ,
Les capucins , de pieux cenobites ,
Peut-être même un grand inquisiteur ,
Je me prosterne en louant le Seigneur ;
Ce bon laïque aura servi ses frères ,
Le monde entier , dout l'unique bonheur
Est de revoir tout ce qu'ont vu nos pères :
Mais qu'il renonce à chanter nos mystères .
Le grand Rousseau , Racine , selon moi ,
En s'avisant de rimer notre foi ,
Se sont montrés atteints de frénésie.
En prose , en vers , je crains la poésie ,
Ses fictions , ses tableaux séduisans ,
Qui par degrés viennent troubler les sens .
La voulez - vous dans ses grâces antiques ?
Ma chère enfant , achetez ces cantiques
Que de pieux et graves pélerins
Près d'un coffret enrichi de reliques ,
Chantent en France , une baguette en mains .
OCTOBRE 1819 .
561
1
C'est dans ces vers que tout se sanctifie ;
Que , sans danger d'un impur mouvement ,
Fille , d'un ton qui, sa mère édifie ,
Peut soupirer : Vous dirai-je maman ;
Ilpleut, bergère ; Ah ! papa , quel tourment !
Des missions ces chants sont les oracles ;
On y recueille aujourd'hui leurs miracles ,
Leurs saints discours , leurs prédications ,
Et tous les biens qu'ils font aux nations.
Là , de nos jours , se retrouve , ma chère ,
La poésie en son vrai sanctuaire ,
Et croyez m'en , que l'un de ces chants -là
Vaut à lui seul tous les chants d'Atala . »
En suivant ce point de vue , j'aurais à citer une partie
du quatrième chant . La muse de l'histoire montre successivement
à l'héroïne , des couvens , des bastilles , le
supplice de la torture , des oubliettes , des justices féodales
, la nuit affreuse de la Saint-Barthélemi , les massacres
des protestans à Cabrières et à Mérindol , l'inquisition
, l'exécution de Calas , de Montbailly , du
jeune chevalier de Labarre. La pauvre Violette est à
moitié morte à l'aspect de tous ces tableaux :
<< Dieu! poursuit-elle avec anxiété !
N'est-il donc rien qui repose mon âme ,
Rien qui console enfin l'humanité ? »
A ce mot , luit une clarté plus pure ,
Un air plus doux rafraîchit la nature´;
<< Viens , dit Clio , voici la liberté ,
La liberté sans trouble et sans licence ,
Unie au trône , augmentant sa puissance.
Roi bienfaiteur , des Français vénéré ,
Autre Numa , qui pour votre patrie
Dans votre coeur eûtes votre Egérie ,
Vous étiez là , de vos fils entouré ,
Vous , votre code à jamais révéré.
Clio montra près du monarque assise
La loi , toujours en discutant admise ;
L'impôt , connu , justement réparti ;
36
562
MERCURE DE FRANCE .
Les préjugés relégués aux vieux âges ;
Le seul mérite obtenant des hommages ,
Mais partout l'homme aux lois assujéti ;
Près de Thémis un conseil assorti ,
Qui le délit mûrement apprécie ;
Des châtimens la rigueur adoucie ;
Le citoyen dans la sécurité ,
Toujours bravant le farouche arbitraire ;
Partout hommage à la divinité ,
Mais sans bûchers , sans qu'on brûle son frère :
Tous implorant les cieux en liberté.
« Ah ! dit Clio , dans ces temps où nous sommes ,
Vois s'agrandir la majesté des rois !
Ils gouvernaient des brutes autrefois ,
Et maintenant ils règnent sur des hommes »
Ces diverses citations prouvent beaucoup de facilité
pour la versification . On reproche à l'auteur quelques
inexactitudes ; mais peut-être ce léger sujet devait- il
être en effet traité avec abandon . Très-souvent la négligence
du poëte , loin de déplaire , semble ajouter ellemême
au plaisir que cause la lecture de cette petite
production qui toujours se montre gaie , piquante , et
cependant sans importance et saus malignité .
GOUJON fils .
REVUE LITTÉRAIRE
.
mw
UN MOT SUR LES ANGLAIS , par Ollivier de la Blairie,
chef de Bataillon au 3e . bataillon de la Drôme ,
chevalier de Saint -Louis et de la Légion- d'Honneur( 1 ).
Ce petit ouvrage , écrit par un officier Français qui a
long- temps habité le pays de John Bull , contient sur
( 1 ) Broch. in-8. Paris , chez Corréard , libraire , l'un des naufragés
de la Méduse , Palais- Royal , galerie debois , nº. 258 ; chez
Alexis Eymery, rue Mazarine, no. 30 ; et à la librairie du Mèrcure ,
rue Poupée , nº. 7.
OCTOBRE 1819 . 563
le peuple Anglais une foule de détails neufs et d'anecdotes
piquantes ; mon intention était d'en extraire quelqués
unes pour la conversion des Anglomanes ; mais je
m'en abstiendrai . Il y a tel journaliste de par le monde
et même tel magistrat qui pourraient m'accuser d'être
mauvais Français , si je me suis permis la moindre
observation sur l'épithète polie de French - Dogs que
donnent nos voisins d'outre-Manche à la nation Française
Mémoire justificatif, pour Pointu d'Avignon , dédié à
son honorable ami Trestaillon , de Nîmes , pour faire
suite aux Mémoires justificatifs de MM. C *****
D******** etc. , etc. , avec cette épigraphe :
Il est difficile d'accepter la réputation d'assassin
(Donnadieu à ses concitoyens) , par cela seul qu'on
a tué une trentaine de libéraux ( 1 ) .
›
VIVENT les Mémoires justificatifs ! c'est la dernière
ressource de l'homme malheureux , innocent , et persécuté.
C'est le bréviaire de l'optimiste ; c'est une lanterne
magique dans laquelle les objets les plus hideux
prennent une forme et des couleurs agréables .
J'ai toujours aimé les Mémoires justificatifs , et l'on
attribue ce goût à mon esprit de contradiction . N'est- il
pas piquant en effet , quand toute la France accuse tel
général d'avoir fabriqué des conspirations au bénéfice
de l'exécuteur des hautes-oeuvres , de soutenir que
toute la France a tort , qu'il n'y a point eu de conspirations
fabriquées , que tout s'est passé le mieux du
monde , et de pouvoir appuyer son opinion sur des
autorités irrécusables , sur les Mémoires justificatifs des
accusés ?
Le général Donnadieu , par exemple , dont les Dauphinois
disent pis que pendre , par ce qu'il les a menés
un peu lestement , m'a procuré déjà vingt fois le plaisir
de faire briller mon talent pour la discussion . On révo-
( 1 ) Broch. in-8 . Prix , 1 fr. A la librairie du Mercure , chez
Plancher, libraire , rue Poupée , nº . 7 .
564
MERCURE DE FRANCE .
quait en doute sa bravoure , je répondais qu'il avait
passé sa vie dans les camps , sans crainte et sans reproche
; qu'avant la restauration , son nom n'était connu
dans le Monitenr que par d'honorables faits d'armes ;
ou disait qu'il avait subi un arrêt infamant : je vantais
la loyauté de son caractère , la fierté de son âme , etc. ,
on l'accusait enfin d'avoir illégalement fait périr ses
concitoyens je soutenais que peu de Français avaient
'porté plus loin l'amour de leur pays , la haine de l'injustice
et de l'arbitraire. On me demandait où j'avais
pris toutes ces belles choses ; je montrais le Mémoire
justificatif du général , et ses détracteurs confoudus
ne pouvant repousser de pareils argumeus , me riaient
au nez .
>
Vivent les Mémoires justificatifs ! par eux , il n'y a
point eu de terreur en 1815 ; le sang innocent n'a point
ruisselé dans le Rhône et dans l'Isère ; Nîmes n'a
point eu d'assassin ; Marseille , en égorgeant les Mameluks
, n'a fait qu'un acte de justice ; Avignon , ……………
Je m'arrête. Avignon seul a quelque chose à se reprocher,
et c'est la faute de Pointu . Ce malheureux , au lieu
de nier effrontément comme tant d'autres les crimes
qu'il a commis , les raconte avec une ingénuité qui ressemble
à de la jactance ; parodiant avec esprit un
pamphlet fameux , il peint gaîment tous les massacres ;
il se joue du sang qu'il a versé ; je ne suis pas du tout
content de son Mémoire justificatif. MAGALON .
De la responsabilité des agens du gouvernement , et des
garanties des citoyens contre les décisions de l'autorité
administrative ; par un membre du Conseild'Etat
(1).
Le titre de cet ouvrage en annonce assez l'importance.
Il est de nature à être loué outre mesure par une
certaine classe de lecteurs , et critiqué avec aigreur par
( 1 ) Paris , à la librairie constitutionnelle de Baudoin frères ,
rue de Vaugirard , nº. 36 , et à la librairie du Mercure, rue Poupée,
no. 7. Prix , 1 fr. 50 c . et a fr. par la poste,
OCTOBRE 1819.
565
une autre. L'auteur propose , dans l'intérêt des administrés
, l'institution de tribunaux administratifs auxquels
serait renvoyé tout le contentieux de l'administration
. Nous ne nous permettons pas de juger l'utilité
dont peuvent être ces nouveaux tribunaux ; nous engageons
seulement nos lecteurs , et surtout ceux qui sont
intéressés à la question de la responsabilité des agens
du gouvernement , à lire l'ouvrage que nous annoncons
; ils y trouveront des vues droites et saines , et
toujours les sentimens d'un bon Français .
1
LETTRES à madame de Fronville , sur le PSYCHISME ;
par J.-S. QUESNÉ , avec cette épigraphe :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas :
Heureux le sage instruit des lois de la nature.
Quatrième édition , revue , corrigée , augmentée et
suivie de M. d'Orban , ou Quelques Jours d'orage ,
nouvelle historique ( 1 ) .
L'AUTEUR a fait précéder son livre d'un Avis , où il
annonce que treize feuilles publiques , dont deux étrangères
, ont rendu compte de son ouvrage à plusieurs
reprises , en en faisant de grands éloges . Nous le félicitons
d'une telle bonne fortune ; car on sait que , par
nature ou par métier, les Journalistes ne sont pas louangeurs
; et il était réservé à M. Quesné de réunir un si
grand nombre de suffrages .
En voulant disserter sur la nature et les opérations
de l'âme , sous le nom de Psychisme , M. Quesné a
choisi un sujet purement métaphysique , et qui n'est pas
fort amusant . Pourquoi chercher à expliquer ce qui est
( 1) Un vol. in – 18 . Paris , chez Veuve H. Perronneau , libraire ,
quai des Augustins , n° . 39 ; et à la librairie du Mercure , rue Poupée
, nº . 7. Prix , 1 fr . 50 c. , et 1 fr. 75 c . par la poste .
566 MERCURE DE FRANCE .
inexplicable ? L'âme est une énigme , dont le mot est
impossible à deviner , et qu'il est même ridicule de
chercher.
Les lettres sur le Psychisme sont adressées à une
dame qui , à coup sûr , n'aura pas été flattée du
cadeau de l'auteur. Sentir , et non définir , est le partage
du beau sexe ; et , en dernier résultat , une sensation
agréable est mille fois préférable au raisonnement
le plus profond ou le plus subtil.
Comme il existe encore , dans la société , des cerveaux
creux qui aiment à s'exercer sur une métaphysique
transcendante , nous leur recommandons l'ouvrage
de M. Quesné ; il pourra servir à leur faire passer
quelques heures d'un temps qu'il n'est pas donné à tout
le monde de savoir bien employer.
LES APHORISMES , LES PRONOSTICS et le Traité de l'Air ,
des Eaux et des Lieux D'HIPPOCRATE , classés et
réunis par maladies , suivant l'ordre alphabétique ;
avec cette épigraphe , tirée de Bavigli de Praxi
medicá , lib. I :
Nature ; non hominis voce , loquitur hippocrates.
Par le docteur J.-L.-M. GUILLEMEAU , ancien médecin
des armées du Rhin et de l'Ouest , conservateur de
la Bibliothèque de Niort , membre de plusieurs Sociétés
savantes , et auteur de quelques ouvrages de
Médecine et d'Histoire naturelle ( 1 ) .
CETTE traduction est précédée d'une courte notice
sur Hippocrate et ses principaux ouvrages , qui laisse
peu de chose à désirer . Le but de l'auteur , en publiant .
( 1 ) . Un vol . in- 12 . Prix , 3 fr . et 3 fr . 50 c . par la poste . A
Niort , chez madame Elie Orillat , et à Paris , chez Alexis Eymery ,
Hibraire , rue Mazarine , no . 3o , et à la librairie du Mercure , rue
Poupée, no. 7.
OCTOBRE 1819. 567
1
cette traduction des quatre productions incontestées
d'Hippocrate , a été d'être utile non - seulement aux médecins
praticienstmais encore à tous ceux qui écrivent
sur l'art de guérir. En effet , du premier coup-d'oeil les
uns et les autres pourront trouver réuni ce que le savant
de Cos a écrit sur chaque maladie , et ce qui , seulement
dans les aphorismes , est souvent dispersé dans les sept
livres que nous connaissons. L'idée de citer en note des
aphorismes et des pronostics , les histoires des maladies
des premier et troisième livres des épidémies qui y ont
donné lieu , nous a paru heureuse : c'est la théorie fondée
sur la pratique , et nous croyons qu'on ne pouvait
faire un plus juste éloge du vieillard de Cos .
CONFESSIONS Politiques et Littéraires , dans les séances
des lundis 5 , 12 , 19 el 26 février 1818 , de la Société
secrète de la rue Bergère , à Paris ; révélées avec
autorisation , par l'un de ses Membres , et publiées
par J.-S. QUESNÉ ( 1) .
ON lit , sur le verso du faux titre de cette brochure ,
l'avertissement suivant :
« Les formalités prescrites ayant été remplies , les
contrefacteurs seront poursuivis suivant toute la rigueur
des lois ».
Il ne fallait rien moins qu'un pareil avis , et conçu
en termes aussi menaçans , pour arrêter le débordement
des contrefacteurs ; car il est bon d'apprendre à nos
lecteurs que la moindre production que M. Quesné met
au jour , est aussi rapidement achetée que lue avec avidité
par le public , qui ne se lasse jamais de tout ce qui
sort de la plume de cet écrivain , aussi profond que
brillant. Aussi les éditions de ses oeuvres se succèdent
(1 ) Un vol . in -12 . Prix , 2 fr . et 2 fr.50 c. par la poste . Paris ,
chez Pillet , imp. - lib . , rue Christine , no . 5 ; et à la librairie du
Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
568 MERCURE DE FRANCE.
t sans interruption ; et tout nous fait présumer que ses
Confessions Politiques et Littéraires auront autant de
vogue que les autres ouvrages de M. Quesné.
Cet écrivain nous révèle les confessions de plusieurs
personnages importans qui ont joué un rôle équivoque
dans notre révolution : mais comme il ne désigne chacun
de ces individus que par une seule lettre de l'alphabet
, on est toujours dans le doute si l'application est
bien faite . N'eût-il pas mieux valu , pour éviter toute
espèce d'incertitude à ce sujet , suivre l'exemple de
Boileau , qui , pour éviter des tortures aux Saumaises
futures , tout uniment et sans détours ,
Appelle un chat un chat , et Rollet un fripon ,
Parmi les pénitens et les pénitentes qui ont révélé
leurs confessions à M. Quesné , nous avons cru reconnaître
celle de madame de Genlis ; elle est un peu longue
à la vérité , mais c'est celle d'une femme.
Plus discrets que M. Quesné ,
M. Quesné , nous ne citerons aucuns
fragmens de ces confessions , qui sont à peu près
insignifiantes. Les curieux , en achetant l'ouvrage , seront
à même de se convaincre que si parfois, M. Quesné
abuse de la patience du public , il lui fait des révélations
qui ne peuvent manquer de l'intéresser.
Quelques Vues d'économie politique , ou Réflexions sur
l'administration publique d'un Etat , sous un gouvernement
représentatifconstitutionnel ; par M. A. BERTIN
, ancién commissaire des guerres ( 1 ) .
TEL est le titre d'une très - courte brochure , dont
chaque page peut fournir matière à de longues médi
( 1 ) Paris , chez Baudoin frères , libraires , rue de Vaugirard
no. 36 ; Delaunay , libraire , Palais -Royal , et à la librairie du
Mercure , rue Poupée , nº. 7 .
OCTOBRE 1819 . 569
tations . M. Bertin , persuadé que , dans l'ordre social ,
l'existence et le maintien d'un Etat reposent essentiellement
dans la juste et sévère administration des finances
, indique plusieurs erreurs dans lesquelles sont tombés
les auteurs de nos systèmes moderues : il traite du
monopole , de l'impôt immoral des loteries , 'des cautionnemens
, etc. Il est à désirer que les hommes appelés
à nous donner des lois en harmonie avec le pacte
social , fixent leur attention sur les objets que M. Bertin
esquisse rapidement dans son opuscule.
www. wwwmmmm⌁
CORRESPONDANCE .
A M. LE DIRECTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
M. le Directeur ,
Dans le numéro X du Mercure de France , en rendant
compte de l'Histoire de l'esclavage de Dumont ,
vous laissez échapper l'idée que la fiction n'est point
étrangère aux malheurs de cet homme. J'affirme de
nouveau , comme dans l'Avertissement de l'ouvrage ,
que je n'ai rien exprimé de contraire à ses déclarations;
que j'y ajoute pleinement foi , d'après les précautions
qu'il m'a fallu prendre pour m'assurer de sa véracité;
que je le crois incapable d'altérer des faits dont
cinq cents témoins échangés avec lui , sortant du bague
d'Osman , peuvent démontrer à tout iustant la fausseté.
Je vous prie , Monsieur , de vouloir bien insérer
ma déclaration dans votre prochain Numéro .
QUESNÉ.
Nous voudrions pouvoir insérer dans son entier les
différens morceaux que nous recevons de nos abonnés
570
MERCURE
DE FRANCE .
et de nos correspondans , mais l'abondance des matières
, ne nous en laisse pas toujours la faculté ; nous
sommes forcés de faire un choix et même de ne donner
que des extraits de pièces qui mériteraient bien d'être
insérées tout entières .
Parmi les morceaux de poésie , nous citerons avec
éloge une Ode que nous a adressée M. Philippe des
Deux - Sèvres . Le sujet est patriotique et national ; la
versification pleine de nerf et de vigueur ; et , pour
donner une idée du talent de l'auteur , nous citerons la
Strophe suivante , prise au hasard , en regrettant de
ne pouvoir pas imprimer tout l'ouvrage :
Du plus impénétrable abîme
L'homme sonde la profondeur ,
Il peut dans un élan sublime
Des cieux mesurer la hauteur .
Ici bas tout ce qui respire ,
Homme , est soumis à ton empire.
Partout je te vois triomphant. '
Que te sert ce pouvoir suprême ?
Faut-il commander à toi- même ,
Partout je te vois impuissant.
Cette strophe est assurément fort belle , et l'ouvrage
est dans son entier plein de chaleur et de mouvement.
Nous avertissons cependant l'auteur d'une légère
inadvertance ; le dernier vers de la dixième strophe a
une syllabe de trop. Il faut le corriger .
Un de nos abounés de Gray , nous adresse des
Quatrains sur les généraux français qui ont illustré
notre patrie . Cette idée de rappeler en quelques vers ,
les exploits et la gloire d'un grand homme , pour n'être
pas nouvelle , n'en est pas moins heureuse , et notre
correspondant en a quelquefois tiré un bon parti . Nous
ne citerons que le Quatrain qu'il a fait pour Hoche ,
et qui , en peu de mots , rappelle tous les titres de ce
héros à l'admiration et à la reconnaissance nationales .
QCTOBRE 1819 .
571
En vain les préjugés attaquent sa naissance ,
Il paraît noble aux yeux des ennemis vaincus .
Long-temps il fut la gloire et l'honneur de la France ,
Et la Vendée en feu reconnaît ses vertus.
Notre correspondant nous prévient qu'il n'a pas la
prétention d'être poëte ; il a bien autant le droit d'en
prendre le titre , que beaucoup d'écrivains qui s'en targuent
et ne font pas aussi bien.
"
·
Les amis des lettres verraient avec plaisir la publication
de quelques pièces de poésie , pleines de délicatesse
et de grâce , dues au loisirs du jeune Saint Marcelliu
. Celui-là fut Français ; celui-là fut brave et spirituel.
Les partis rendent ce témoignage à sa mémoire.
Brillant de grâces et de valeur , doué d'un esprit vif et
juste , St.-Marcellin , à l'âge de 26 ans , disparut de la
scène du monde , où son mérite et ses qualités personnelles
l'appelaient à briller long- temps .
St. -Marcellin fit ses premières armes dans la désastreuse
campagne de Russie. Il se distingua dans
plusieurs affaires , et notamment à la bataille de la
Moskowa , où il fut blessé et manqua à perdre la - vie .
Relevé du champ de bataille , et porté sur un braucard´
devant Napoléon , il lui adressa ces belles paroles (que
sa position rendait si touchantes) : Sire , je vais mourir,
donnez-moi la croix pour consoler mes malheureux
parens : Napoléon détacha la croix qu'il portait , et la
lui remit. Dans une autre circonstance , St. - Marcellin
ne consultant que son courage , s'élança le premier sur
des batteries ennemies qu'il fit enlever à la vue de l'armée
française. Bien d'autres belles actions ont marqué
une carrière qui fût aussi trop courte pour les lettres
et l'amitié .
L
Quand les partis disparaissent , quand les haines
s'éteignent dans l'ombre , comment ne s'éleverait - il
572
MERCURE
DE FRANCE
.
point une voix qui réclamât pour les défenseurs du
trône et de la liberté ( 1 ) , pour ceux que le mensonge
poursuit au delà du tombeau , et qui malgré de vaines
opinious devraient être également le sujet de nos regrets
et de nos hommages (2) . Alfred FAYOT.
Paris , ce 12 octobre 1819.
Monsieur le Directeur ,
M. Léon-Thiessé , dans la lettre V du tome 8 des
Lettres Normandes , m'adresse des injures qu'il est de
mon devoir de repousser. M. Léon Thiessé n'ayant
pas parlé du sujet de la querelle qu'il m'intente , je
vais citer les faits :
:
Le 1er. septembre 1816, j'achetai en toute propriété,
de M. Léon Thiessé , un manuscrit ayant pour
titre Le Palais - Royal en miniature (3) ; l'auteur désira
que son nom ne fût point mis à la première édition ,
et il le remplaça de cette manière : Par un Amateur de
ce séjour délicieux. J'y consentis , mais à la condition
que je rétablirais cette omission à la seconde édition .
Les amateurs me sauront gré , sans doute , de leur
avoir révélé l'existence d'un ouvrage fait pour accroître ,
si cela était possible , la réputation de l'auteur. Les
nombreux succés qu'à obtenus le rédacteur des Lettres
Normandes me présagent un prompt débit de mon
livre , et , en annonçant une seconde édtition , je
donne la preuve que j'aime à gagner de l'argent , comme
l'a observé M. Thiessé .
Je félicite ce littérateur d'avoir acquis des renseignemens
à la police sur mon compte , et d'en avoir
instruit le public : s'il est payé pour cela , il ne fait que
son devoir ; et je le prie de croire qu'il n'est pas dans
mon caractère d'être aux gages ni de servir personne .
(1) David , Saint - Aulaire
(2 ) Un vil pamphlet a été écrit contre l'un d'eux ..
(3 ) Je puis représenter l'acte de propriété de cet ouvrage ,
écrit de la main de M. Léon- Thiessé, Indè iræ !………………….
OCTOBRE 1819. 573
C'est la dernière fois que je répondrai à M. Thiessé ,
et je vous prie , M. le Directeur , d'insérer ma letire
dans votre prochain numéro.
Je vous salue ,
mmmmmm
PLANCHER , Libraire.
mwww
"
CHRONIQUE.
UNE querelle se trouve en ce moment engagée entre
le principal rédacteur des Lettres Normandes et les
rédacteurs du Mercure de France. Des épigrammes ,
bonnes ou mauvaises , ont éte lancées de part et d'autre
; les combattans croient bien fermement avoir fait
preuves d'esprit et de méchanceté ; que cela soit ainsi ,
je le veux bien ; mais à coup sûr , il n'ont fait preuve
ui de décence , ni de modération , ni de bon goût . Les
personnes qui travaillent à ces ouvrages , appelés suivant
la destination de leurs feuilles , à la défense et à la
propagation des bonnes doctrines littéraires et politiques
, se sont étrangement trompées si elles ont cru que
le public qui les paie pour l'amuser et l'instruire, prendrait
pour argent comptant leurs sarcasmes et leurs
bons mots , s'intéresserait beaucoup à des querelles
qu'un amour- propre blessé leur fait engager entr'eux
et verrait avec plaisir leurs feuilles transformées en une
arêne , où viennent combattre avec plus ou moins
d'adresse et de bonheur , des passions exaltées et des
vanités offensées .
;
Dans cette lutte scandaleuse , je vois du moins
avec plaisir que les auteurs du Mercure , s'ils ont porté
un plus grand nombre de coups , ont fait des blessures
moins profondes ; ils ne sont pas sortis des bornes
d'une légitime défense , et leurs attaques n'ont été dirigées
que sur celui qu'ils ont reconnu pour leur aggresseur
. M. Léon - Thiessé a mis bien moins de réserve
574
MERCURE DE FRANCE .
dans ce combat . Il a frappé à tort et à travers avec
l'emportement d'un jeune homme ; et ses coups ont
porté sur un homme estimable , que son caractère , scs
principes , et surtout ses malheurs , auraient dû rendre
sacré sur un homme qui ne l'avait nullement provoqué
, et qui n'avait rien à faire dans tous ces démêlés :
il y a dans ce procédé , défaut de justice , de générosité
, et quelque chose de pis encore .
A ce quelque chose de pis encore que je laisse à
M.LéonThiessé le soin de se nommer, se joint la plusimpardonnable
étourderie. Le principal rédacteur des Lettres
normandes devrait se souvenir que ce libraire de
notre connaissance , dont il se fait si mal à propos et si
maladroitement un ennemi , a eu autrefois des rapports
avec lui ; qu'il est le dépositaire et le confident
des pécadilles de sa jeunesse ; qu'il n'a pas toujours ,
M. Léon Thiessé , été un publiciste , un politique , le
principal rédacteur des Lettres Normandes , en un
not ; si quelque étrange révélation allait être faite au
public , à qui en serait la faute?
Quand même, fatigués du personnage que notre adversaire
nous faisait jouer malgré nous , nous aurions fait
quelques pas vers la réconciliation , cette démarche serait
une preuve de notre modération et du respect que nous
avons pour les convenances , M. Léon -Thiessé en l'imprimant
, loin de nous insulter , comme il croit le faire,
rend hommage à nos principes , et nous fait honneur
en les propageant . Quant à l'insulte purement gratuite
par laquelle il termine son paragraphe , elle ne peut
tomber que sur celui qui l'a écrite , tant pis pour
M. Léon -Thiessé , s'il ne peut pas comprendre qu'il
puisse exister une réunion dans laquelle ou respecte
Îes bornes de la sobriété , et s'il croit que pour sceller
une réconciliation , il faille se mettre dans un état d'ivresse
.
Au reste , je déclare , au nom de mes collaborateurs
et au mien , que c'est à regret que nous sommes sortis
de notre caractère , quenous ne voulons plus continuer
OCTOBRE 1819 . 575
un combat scandaleux , dont l'issue est de couvrir également
de boue et les vainqueurs et les vaincus. Que
M. Léon-Thiessé se renferme dans les bornes qu'il a
dû se tracer en prenant la plume ; qu'il régente l'Europe,
sa tâche est assez belle ; qu'il continue d'éclairer les
peuples et les rois sur leurs véritables intérêts , nous
donnerons nos conseils aux écrivains , qu'il combatte
les vieilles doctrines littéraires , nous attaquerons
les nouvelles ; qu'il défende la France contre
les traditions anciennes , nous défendrons le Parnasse
contre les nouveaux principes. Les Lettres Normandes
et le Mercure de France , chacun par uue route différente
, arriveront à un but différent ; mais également
utile pour le public et également glorieux pour ceux
qui auront coopéré à ces deux ouvrages .
Le Directeur du Mercure ,
B. DE ROQUEFORT .
-Il est des gens qui n'attendent pas que le temps.
soit arrivé pour courir les rues avec des déguisemens.
Jeudi dernier , nous avons rencontré sur les boulevards
et dans la rue Montorgueil , un individu habillé en capucin
; rien ne manquait à son costume. Une longue
barbe mal peignée , l'air sale , les jambes nues et crottées
; et , pour couronner l'oeuvre , il puait comme un
bouc. La police ne devrait- elle pas défendre des travestissemens
qui ne peuvent être permis que dans le
temps du carnaval ?
-
Marie -Thérèse , reine de Hongrie , mère de Joseph
II , écrivit au pape , lors de la suppression des .
jésuites , afin de pouvoir les couserver dans ses états .
La seule réponse que fit le Saint- Père , fut d'envoyer à
la reine toutes les confessions faites à son directeur
jésuite. La réplique de Marie - Thérèse fut qu'elle
cessait de s'intéresser à ces hommes perfides et qu'elle
ferait , à cet égard , ce qu'il plairait à Sa Sainteté.
- La sixième livraison des Eclaircissemens historiques
en réponse aux calomnies , dont les protestans
576
MERCURE DE FRANCE .
ト
du Gard sont l'objet , sera mise incessamment en
vente . M. Lauze de Peret , avocat à la Cour royale de
Nîmes , et auteur de cet ouvrage recommandable , a
apporté tous ses soins dans le choix des matériaux qui
le composent la troisième livraison surtout , a eu un
succès prodigieux , et on n'en trouve presque plus dans
le commerce ; le peu d'exemplaires qui restent se vendent
six francs au lieu de trois francs , prix auquel il
était fixé.
Buste de Voltaire.
On a multiplié depuis quelque temps les oeuvres de
Voltaire. Les personnes qui s'en sout procuré la collection
, doivent être envieuses de posséder un beau buste
de cet homme célèbre. M. Gonnet , mouleur des monumens
publics , désirant multiplier l'exacte effigie du
chantre de Henri IV , a pris pour modèle de celle qu'il
vient de faire paraître , un des plus beaux bustes qui
existent , et qu'un amateur lui a confié pour en tirer de
belies copies. Chaque buste bronzé de grandeur naturelle
ne se vend que 10 fr. , rue Mazarine , nº . 8 ,
au coin de la rue de Seine. Le même mouleur possède
aussi une collection d'antiquités égyptiennes d'après les
meilleurs originaux , prix annoncés.
On vient de mettre en vente chez Plancher , libraire
du Mercure de France , un ouvrage extrêmement curieux
, et dont les journaux étrangers ont fait le plus
grand éloge ; il est intitulé : Documens particuliers (en
forme de lettres ) sur Napoléon Bonaparte , sur plusieurs
de ses actes jusqu'ici inconnus ou mal interprétés
; et sur le caractère de différens personnages qui
ont marqué sous son règne , tels que MM. Talleyrand,
Châteaubriand, de Pradt , le maréchal Ney , Pie VI.
Moreau , etc. , d'après des données fournies par NAPOLEON
LUI-MEME , et par des personnes qui ont
vécu dans son intimité ; avec des
Qualité de la reconnaissance optique de caractères