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1816, 05-07, t. 67, n. 38-47 (25 mai, 1, 8, 15, 22, 29 juin, 6, 13, 20, 27 juillet)
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MERCURE
DE FRANCE.
6.7
TOME SOIXANTE- SEPTIÈME .
HERMES
A PARIS ,
CHEZ A. EYMERY , LIBRAIRE , RUE MAZARINE ,
No. 30.
1816.
www
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335421
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL.
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que du 1. de chaque mois . On est prie d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactemest ,
et surtout très -lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30.
-
POÉSIE.
mmmmm……
Fragmens d'un Voyage aux Catacombes de Paris; par
M. GOURIET ( 1).
L'auteur a décrit la vanité des plaisirs , l'illusion des
hommes , et il s'écrie :
Ce néant de nos biens , ils l'ont tous éprouvé ;
Même après le trépas atteints par l'infortune ,
suivie de notes qui la ren-
(1) Cette relation , en prose et en vers ,
dent
propre à servir de guide pour visiter les monumens qui en sont
l'objet , doit paraître incessamment chez Plancher, libraire , rue
Serpente , nº. 14 ; et chez Eymery, rue Mazarine , nº . 30 .
4
MERCURE
DE
FRANCE
.
1
>
Cet asile étranger , cette voûte commune
Est-ce là le séjour qu'ils s'étaient réservé ?
Est-ce le prix que réclamait leur zèle?
Aujourd'hui décombres impurs
Que proscrit la Rome nouvelle ,
Las ! ils ne vivaient que pour elle ,
Leurs mains embellirent ses murs ;.
De son sol heureux qu'ils foulèrent
A l'envi tous ils secondèrent
Les successifs accroissemens ;
Ils bâtirent ces monumens
Que la Seine en son cours admire enorgueillie ;
L'un , qui guidait le compas d'Uranie ,
Imagina , traça les plans ;
L'autre aida de son or à défaut de génie ;.
Un autre donna tout son temps ,
Ses sueurs , peut -être sa vie.
Ils travaillaient pour les temps à venir,
Ne demandant de leur reconnaissance ,
Chacun pour prix de sa constance ,
Des travaux dont lui-même il ne pourrait jouir,
Qu'un peu de terre après son existence ,
Un intervalle étroit qui le pût contenir.
Espoir déçu ! leurs dépouilles mortelles
N'obtinrent qu'un moment ce modeste réduit
La terre en vain les recueillit
Dans ses entrailles materneles.
Ce triste asile, il leur fut envié ;
Voulant jouir de tout son héritage ,
Impatient, le nouvel Age
Frappe la terre sans pitié ;
Et cette mère gémissante ,
Avec regrets, à ses regards présente
Les ais demi -rongés par le travail du Temps ,
;
Dernière couche où sommeillent les hommes
Les rangs pressés pressant les rangs ;
MAI 1816. 5
Envers les morts, tant furent les vivans
De son sol toujours économes !
Vous que semblait défendre un marbre fastueux ,
Que recommandaient sur la rive
Des vertus , des talens heureux ,
De longs,honneurs ou de nobles aïeux ,
Ou les traits si touchans de l'Amitié plaintive ;
Privilégiés des tombeaux ,
Vous les habitans des caveaux
Construits sous la demeure sainte ,
Du nouveau siècle aussi vous sentîtes l'atteinte :
Et l'homme vertueux , et l'homme sans vertus ,
L'humble indigent , le fils de la fortune ,
L'homme fameux , les hommes inconnus ,
Tous hors des murs s'enfuirent confondus ,
Et roulèrent par flots sous la voûte commune .
"
Eh ! qu'importe en la tombe ou la honte ou l'orgueil !
Tant de guerriers à la patrie en denil
Montrent en vain leur ombre désolée ;
Tant de héros , dignes d'un mausolée ,
N'ont pas même un humble cercueil !
·
Est-il un champ qui ne fût animé?
Que d'êtres ont passé sur ce globe où nous sommes !
Le soc agriculteur va labourant des hommes ,
C'est de leurs ossemens que le sol est formé.
Tout en donnant ses biens , habile à les reprendre ,
La térré , associée aux ravages du temps ,
Se repaît de ses habitans ,
Et se montre à nos yeux couverte de leur cendre .
Ainsi détruits nous-mêmes sans pitié ,
Débris poudreux , errans sur sa surface ,
Nos fils nous fouleront au pié ,
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour s'éteindre à leur tour sans qu'on trouve leur trace.
1 -·
A nos yeux apparut le terrible séjour,
Avec ses monumens , son lugubre pourtour,
Ses générations sans nombre ,
Ses pâles habitans pressés dans la nuit sombre.
Long-temps chacun de nous , immobile d'effroi ,
Dans un vague désastre égarant sa pensée ,
Crut voir sous la terre affaisséc
L'asile des mortels englouti devant soi ;
Et frémissant de la ruine immense ,
Éperdu , fit entendre en l'horrible silence :
<< Paris ! ô Paris , est-ce toi ?.... >>
x
Debris affreux , répondez nous : ( 1)
Ces rangs , l'orgueil de votre race
Ces honneurs tant cherchés par vous
Où retrouverons- nous leur trace ?
Tant de grandeurs que rien n'efface
En ces lieux vinrent se plonger !
Dites- nous donc à quelles marques
Nous reconnaîtrons
les monarques
Ou les os de l'humble berger?
·
"
Salut , & compagne fidèle ! ( la Religion )
Qui jusqu'en ces lieux de douleur ,
Loin d'abandonner le malheur,
Viens le soutenir de ton aile !
(1) Imitation de quelques strophes d'un poëme italien qui servent
d'inscriptions dans les Catacombes, et qui sont citées dans la Description
de M. de Thury.
MAI 1816.
Ta voix , ange consolateur,
De lui semble se faire entendre ;
Sais-tu donc animer sa cendre ,
Rendre à l'homme encore un bouheur?
Moins tendre , au moment qu'il succombe ,
L'Espoir, qui marchait sur ses pas ,
S'arrête , effrayé du trépas ;
Et toi tu le suis dans sa tombe !
wwwww
LE MARIN ET LA FOUDRE .
Un marin réputé fameux
( En effet brave et calme au fort de la tempête ,
Les coups de vents les plus impétueux
N'avaient jamais troublé ni son coeur ni sa tête ),
Une nuit par un ciel serein ,
A la lueur du reflet des étoiles ,
Plein de sécurité voguant à pleines voiles ,
Par un gros temps fut pris soudain .
Toujours le même , il latte , hélas ! en vain,
Déjà l'air est en feu . Dans un instant la foudre
( La foudre qui n'épargne rien ),`
Atteignant son vaisseau, le réduisit en poudre ,
Et tout périt , tout corps et bien .
Au séjour du tounerre il faut craindre l'orage ,
Ainsi l'Océan le monde a ses dangers ;
que
Pour obtenir des honneurs passagers ,
Ne nous exposons pas aux périls du naufrage.
8 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRIPHE .
Je suis un composé de sept membres utiles 2
Et l'on me yoit dans les cours , dans les villes :
J'étale des mortels l'art le plus séduisant.
Sans parler je suis amusant.
Tantôt je suis badin et tantôt je suis sombre ;
Je suis galaut et sérieux :
Chez moi l'on voit des hommes et des dieux ,
Et je dois mon éclat à l'ombre.
Dans mon coeur est un élément
Qu'un suppôt de Bacchus hait jusqu'au monument ;
Mais l'on y trouve aussi tout ce qu'un parasite
Préfère à l'honneur , au mérite .
'J'offre encor un lieu plein d'appas
Où les plaisirs naissent avec les pas ;
On trouve dans mon sein un frère pacifique ,
Que son aîné, cruellement ,
Fit périr sous les coups du plus vil instrument ;
De plus , deux notes de musique ;
Un ornement d'église éclatant en blancheur ;
Une voiture sur la Seine
Qui porte les badauds de Paris à Saint- Cloud ;"
Et puis tant d'autres mots ; mais ne t'en mets en peine ,
Et crois , lecteur, que c'est là tout.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Cadran solaire.
Le mot du logogriphe est Rentier.
MAI 1816.
9
PETITE DÉBAUCHE ROMANTIQUE ( 1 ) .
Il est dans les siècles d'extrême civilisation des jours
de satiété et de dégoût , où l'âme , éprouvant un vif besoin
d'émotions nouvelles , est en révolte ouverte contre
tout ce qui est fixe et consacré ; elle se sent alors emportée
loin des règles , loin de l'expérience , loin de la
vie, et , semblable à l'aigle que son orgueil élève dans les
cieux , et que la lassitude seule ramène sur la terre , elle
égare quelque temps avec joie son vol fantastique dans
cette région idéale et sans bornes qui sera peut-être un
jour son domaine .
Je me trouvais hier dans cette disposition d'humeur,
et mon esprit était décidé à se jeter dans tous les écarts ,
plutôt que de rester immobile dans le cercle des idées
reçues.
Mon ami entra chez moi ; il sait le secret de mes ennuis
, et sa tendresse s'épuisa en expédiens pour m'y
soustraire .
Lisez , me disait-il , le nouvel ouvrage de l'abbé de
Pradt; c'est un écrivain philosophe, qui s'est mis à la
tête de son siècle , comme pour en ouvrir la marche , et
qui traverse avec hardiesse tout ce qui arrête les autres
hommes ; ses tableaux ont de la vie ; son style est mâle
et concis ; ses pensées prennent force de choses jugées , et
le ton d'assurance qu'il conserve dans les questions les
plus élevées, rappelle ces esprits supérieurs qui ont éclairé
la fin du dix-huitième siècle .
(1) Nous avons tronvé cette pièce assez originale pour l'insérer au
Mercure. Cependant, si quelque lecteur pensait que la doctrine du
genre romantique qu'elle contient est sérieusement professée par
l'anteur, nous sommes bien aises de lui déclarer que cette doctrine
n'est point la nôtre . ( Note des redacteurs . )
10 MERCURE DE FRANCE .
Cet auteur, répondis-je , a tout ce qui me ferait hair
Voltaire il décide : et ne raisonne pas ;
il tyrannise l'opinion
, il la heurte et ne l'entraîne pas ; il nous parle
comme si la révolution ne nous eût rien appris ; il porte
dans les discussions la hache et le sabre , au lieu d'y porter
le fil d'Ariane . On croit voir le juge dont parle Rabelais
, décidant avec les dés les procès qu'avait embrouillés
la chicane. Cet homme , d'ailleurs , ne sait pas douter ; il
ne fait point la part à la faiblesse humaine ; il ne laisse
rien au jugement de son lecteur ; tout est sec en lui ,
parce que tout est précis ; la vérité même s'y revêt de
l'habit du sophisme. Cette légèreté sentencieuse pouvait
passer pour du génie il y a cinquante ans : ce n'est aujourd'hui
que de la suffisance; car on ne croit plus aux
hommes supérieurs.
Mon ami m'interrompit par un éclat de rire : je le regardai
fixement ; après un moment de silence , il me dit :
Vous aimez les fictions et les beaux
-
chant de la Palmyre Conquise .
--
lisez
vers ;
un
C'est un poëme mythologique ; j'aimerais mieux
lire Homère .
-
Allez entendre l'abbé Frayssinous .
Il parle comme Massillon.
Allez à l'Athénée.
Je n'aime pas la politique .
Allez aux Français .
J'ai lu les tragiques grecs , et je connais d'avance
tout ce qui sortira de ce moule .
-
--
Allez au mélodrame.
C'est un genre avorté.
Allez voir jouer Flore et Zéphyr.
On y fait des pirouettes.
Allez à l'Odéon ,
Je connais la salle.
Ainsi finit notre conversation. Mon ami me proposa
de sortir je regardai à ma fenêtre ; le temps était som
bre et vaporeux. Je sortis.
Nous prîmes en silence le chemin des Tuileries . Mon
MAI 1816 . II
ami m'arrêta devant la colonnade du Louvre , et dit en
la contemplant : Il y a bien eu quelque gloire à exécuter
si loin du soleil , sous un climat froid et pluvieux , et
avec cette pierre des Gaules , si brute , si poreuse , si
accessible aux effets des saisons , un dessin conçu par les
imaginations riantes et poétiques de la Grèce .... Est-il
donc écrit , répondis-je , que je verrai les Grecs partout ?
Pourquoi une architecture corinthienne sur les rives de
la Seine ? Aucune idée belle et heureuse n'a-t-elle pu
prendre naissance au milieu de nous ? N'est-il pas honteux
que le crayon d'un Athénien ait tracé les palais de
nos rois , et que son compas ait prescrit à notre génie
des bornes qu'il n'a jamais osé franchir ? Que n'a-t-on
perfectionné plutôt cette architecture gothique , si hardie
dans ses plans , si légère , si élégante dans ses détails ?
Des flèches et des roseaux ne seraient-ils pas plus analogues
à notre ciel , à nos moeurs , à notre religion , que
des triglyphes et des astragales?...
L'aspect neuf de cet antique palais fit prendre un
autre cours à mes réflexions . Je déplorai l'idée sacrilége
qui l'avait dépouillé de sa teinte sombre et vénérable , et
je crus voir le démon de l'orgueil grattant avec ses
griffes les murailles du vieux Louvre , pour en détacher
cette poussière des siècles , objet de tant de souvenirs
qu'on avait peut-être quelque raison de redouter.
Je marchais en méditant sur cet esprit d'usurpation ,
qui , trop pressé d'éblouir pour avoir le temps de créer,
se contente de blanchir un édifice et d'y graver son type ,
afin de faire croire aux hommes que l'ouvrage de trois
règnes s'est élevé spontanément au milieu d'eux sous le
sceptre magique d'une puissance surnaturelle .... Mon
ami me tira de ma rêverie . Quelque enfoncé que vous
soyez , me dit-il , dans vos idées de dénigrement , vous
ne pouvez disconvenir que, si les démolitions qui s'opèrent
étaient une fois terminées , aucune ville d'Europe
ne posséderait une place aussi spacieuse , aussi régulière ,
aussi belle que celle- ci .
Je jetai les yeux autour de moi , et je fus effrayé du
vaste espace qu'on allait enlever à la population . Quelle
12 MERCURE DE FRANCE.
6
beauté , demandai-je , peut résulter de l'absence des
choses ? Je ne vois ici que la démolition d'un quartier de
la ville et la destruction d'un nombre infini de maisons
, la plupart fort belles , fort commodes , qui ne
seront remplacées que par une grande plaine pavée . Que
signifient ces dégagemens qui portent l'image de la dévastation
dans le coeur d'une cité , et rendent plus difficiles
les communications des citoyens , en créant un désert
au milieu de leurs demeures ?
Il ne s'agit pas seulement de démolir, me dit mon
ami , mais de remplacer une agglomération informe de
bâtimens par un édifice régulier ; et , certes , vous ne
pouvez nier que l'idée de joindre le Louvre aux Tuileries ,
pour en faire un seul et immense palais , ne soît une de
ces conceptions dont la grandeur des Romains nous a
seule laissé des traces.
Qu'est-ce qu'une conception qui augmente le plan
d'un édifice sans proportionner sa hauteur à l'étendue
de sa base ? Singulière grandeur que celle qui se traîne
sur une surface , et ose à peine regarder au-dessus du
sol ! C'était un bien autre génie qui présidait aux ouvrages
des contemporains de Clovis , quand , élevant la tour
de Strasbourg au-dessus des nuages orageux , ils plaçaient
dans l'azur du ciel la statue de la Vierge qui termine la
pointe de l'édifice .
Vous avez , me dit mon ami , une singulière prédilection
pour les monumens gothiques .
C'est que j'aime ce que le calcul n'a pas encore
conquis ; le génie n'a plus rien à faire dans votre architecture
grecque ; vos sept ordres sont invariablement
fixés comme les sept tons de la musique ; les proportions
de chaque colonne , leurs distances entre elles , la frise ,
l'architrave , la longueur d'une feuille d'acanthe , jusqu'au
moindre filet , tout est mesuré d'avance à un quart
de ligne près ; pour faire un chef-d'oeuvre en ce genre ,
il n'y a plus que des pierres à acheter et des maçons à
1
payer.
Dans l'architecture gothique , au contraire , l'imagination
retrouve toute sa liberté ; elle peut créer des orMAI
1816.
13
1
nemens , épancher sa richesse dans le vaste dessin d'une
façade , dans les innombrables détails d'un portique :
elle peut donner cours à ses fantaisies , à ses rêves , chercher
même hors de la nature des formes et des figures
nouvelles , et disposer de chaque pierre pour en faire
l'expression d'une pensée.
Mon ami souriait en m'écoutant. Croyez-vous , me
demanda-t-il , qu'il existe des beautés hors de la nature ?
Plaisante question ! c'est précisément là que se trouvent
les beautés du premier ordre. Ne savez-vous pas
que le sublime commence où la réalité finit ? Que ne me
demandez -vous encore si la matière est supérieure à
l'esprit, le corps à l'âme ? ... Ce qu'on tire de l'ordre physique
n'est qu'imitation ; ce qu'on prend dans l'ordre
moral est création ou conception . L'idée d'un Dieu ,
celles qui se rapportent à une autre vie , tout ce que
l'âme conçoit par sa seule force et sans le secours des
sens , n'est-il pas puisé dans un monde plus pur, plus
noble , et plus élevé que la terre ?...
Cette discussion nous mena fort loin ; et, comme il arrive
toujours dans des abstractions de ce genre , nous
nous scandalisâmes mutuellement sans réussir à nous entendre
. Mon ami prétendait que le vrai seul était aimable
; il s'appuya de Racine et de Molière, pour me démontrer
que la peinture du coeur humain , le tableau de
nos passions , de nos vices, de nos plaisirs , composait le
plus beau domaine de la poésie , et qu'on approchait
d'autant plus de la perfection dans les arts , qu'on se
montrait plus fidèle dans l'imitation de la nature. Moi je
soutins qu'on ne devait jamais s'unir à elle que pour
l'épurer et l'ennoblir ; que l'idéal était l'âme des beauxarts
, et qu'il n'y avait pas de véritable poésie sans le
merveilleux ; j'invoquai à mon aide les fictions d'Homère
, les féeries du Tasse , les nuages d'Ossian et les
rêves de Klopstock . Il me dit que la mythologie païenne
passait à juste titre pour la plus belle et la plus favorable
au génie , parce qu'en personnifiant nos idées , elle les
tirait du vague , les mettait à la portée de nos organes ,
et les parait des charmes de la nature. Je soutins , au
14
MERCURE DE FRANCE.
contraire , qu'elle appauvrissait l'imagination , en livrant
à nos sens ce qui appartenait à nos pensées , en ame
nant sur la terre ce que nous allions chercher dans le
ciel . Outre les sens extérieurs , lui dis-je , nous avons intérieurement
une faculté de concevoir, qui est le plus noble
attribut de notre âme ; c'est une espèce d'instinct
qui nous porte aux notions d'un monde intellectuel , dont
nous ferons un jour partie ; c'est par-là que nous arrivent
les idées du surnaturel et du merveilleux ; ces idées
tiennent essentiellement à ce qu'il y a de plus noble en
nous : pourquoi donc les abâtardir et les dégrader, en les
revêtant de nos chaînes terrestres ? Pourquoi donner des
vices , des passions , des besoins , aux choses qui, de leur
essence , sont pures et divines ? Qu'est-ce , d'ailleurs , que
cette manie de tout personnifier ? Les choses sont ce
qu'elles sont par elles-mêmes : les unes sont seulement
matérielles, comme les pierres , les métaux ; d'autres participent
de la matière et de l'esprit , comme les animaux ;
d'autres , enfin , sont purement spirituelles , comme la
Divinité , l'âme , les génies , etc. , etc. Qu'on ne dise pas
que ces dernières choses n'existent pas , parce qu'elles
sont vagues et indéterminées dans notre entendement :
elles existent , puisque leur idée se trouve dans tous les
siècles , chez tous les peuples , et leur nom dans toutes
les langues ; mais elles existent sans formes et sans couleurs
, parce que les formes et les couleurs sont des attributs
de la matière . C'est donc les dépouiller d'une grande
partie de leur prestige et de leur charme, que de les faire
en tout semblables à nous; c'est au moins fermer à l'ima-.
gination un champ très-vaste , que de donner des traits.
fixes et invariables à des choses qu'elle pourrait concevoir
différemment , suivant les divers points de vue où
elles se présenteraient à elle .
Par exemple , vous me peignez la mort comme un
squelette hideux , armé d'une faux, et je vois en elle une
belle fille , qui , le front ceint d'une gloire , et le sourire
sur les lèvres , vient délivrer les hommes de la vie pour
les conduire dans le ciel ....
Laissez plutôt dans le vague les idées
que
Vous ne pou
MAI 1816. 15
vez définir ; l'esprit , en allant les y chercher, sera forcé
de s'élever à leur hauteur, et rapportera quelque chose
de leur pureté .
Mais remarquez que vos païens étaient des êtres si
misérables et si bornés , que leur pensée ne s'éleva jamais
à plus de cinq cents toises au-dessus du sol ; tout ce qu'ils
pouvaient concevoir de plus haut pour le séjour de leurs
dieux, était les montagnes de leurs pays ; ils disaient :
Jupiter demeure sur le mont Olympe ; Apollon demeure
sur le mont Parnasse , comme ils auraient dit : Lysippe
demeure à Marathon . Jamais ils ne purent atteindre à
cette idée d'un ciel inconnu , et il fallut que nos vieux
druides leur révélassent l'existence de l'âme pour que les
plus hardis d'entre eux pussent imaginer une autre vie
que celle dont leur Élysée offrait la répétition insipide
(1).
Oh ! que j'aime bien mieux , au lieu de cette mythologie
si sèche , si terrestre , ces idées de fantômes et d'apparitions
que la nuit et la mort ont fait naître chez les
peuples chrétiens, et que d'antiques traditions ont perpétuées
dans nos campagnes . Le paysan , qui, dans un voyage
nocturne , me conduit à travers les plaines inconnues ,
produira plus d'effet sur mon imagination , en me racontant
la mythologie de son village , qu'Hésiode avec
tout le fatras de sa longue théogonie .
Là , si j'en crois mon guide , dans cette prairie marécageuse
, une troupe de follets, vêtus de rouge, courent
avec la rapidité du vent , faisant retentir l'air de leurs
ris aigus et moqueurs , et se jouant au milieu des cheyaux
dont ils nouent la longue crinière. Quand le valet
(1). Vobis auctoribus umbræ
Non tacitas Erebi sedes , ditisque profundi
Pallida regna petunt. Regit idem spiritus artus
Orbe alio longa ( canitis si cognita ) vitæ
Mors media est.
PHARS. , Lib. 1.
16 MERCURE DE FRANCE.
1
de ferme vient chercher pendant la nuit la cavale qu'ils
affectionnent , ils montent en croupe derrière lui , posent
sur son coeur une main pesante , qui en comprime
les mouvemens , et le punissent par un soufflet s'il ose
tourner la tête pour les voir. Ici , le roi des aulnes , avec
sa couronne et sa queue , se promène le soir au bord de la
rivière , guettant le jeune enfant qu'il attire dans l'eau
par ses paroles séduisantes ( 1 ) . Plus loin , sur cette pefouse,
où plusieurs chemins viennent aboutir, sept jeunes
filles , vêtues de blanc et les cheveux épars , dansent en
choeur autour de cette croix. Là , dans ce chemin ténébreux
, une bête immonde et difforme passe quelquefois
en haletant , et va rôder autour des habitations silencieuses
; les chiens sont muets en sa présence , et le
plomb s'amortit sur son corps ... Entendez-vous , me dirait-
il , ces bruits longs et harmonieux , semblables aux
sons du cor , et ces voix que le vent semble confondre ?
c'est le mauvais chasseur qui traverse les airs , poursuivi
par sa meute aboyante toujours prête à le dévorer.
En écoutant ces récits , je regrette que des raisonnemens
stériles m'aient privé des idées qu'ils embrassent ;
mais, si ma raison refuse de les admettre, mon imagination
s'identifie avec eux ; et , s'enveloppant du charme
mystérieux qu'ils font naître , me tient ouvert à des émotions
vives et nouvelles , les seules peut - être dont l'édu
cation n'ait pas desséché la source en mon coeur. Alors ,
si le ramier, réveillé par les pas résonnans de mon cheval
, vient à s'agiter tout à coup dans la ramée , ou si le
tronc noueux et dépouillé d'un vieux saule s'offre à mes
regards, en se détachant du paysage , un frémissement
me saisit , mes cheveux se hérissent , mon coeur bat avec
force , et je me demande , avec une sorte d'indécision 2
quel est le trompeur, ou de ma raison qui repousse toute
idée de surnaturel , ou de mon imagination qui révèle
ces idées à mon âme par des émotions aussi fortes .
( 1 ) Cette tradition du roi des aulnes fait le sujet d'une très - jolie
élégie de Goëthe.
MAI 1816. 17
ROYAL
Je m'arrêtai à cette pensée. Mon ami m'avait écouté
sans m'interrompre ; mais dans le silence qu'il avait gar-
Idé il y avait plus de surprise encore que
d'E
Avec des goûts aussi singuliers , me dit- il , vous devez
trouver beaucoup de plaisir à la fantasmagorie ? Je ne
connais pas ce spectacle , répondis -je ; mais , s'il était possible
qu'il atteignît quelque perfection , je ne doute pas
qu'il ne réussit à me plaire .
Je résolus d'en faire l'épreuve. Nous étions alors sur
les boulevards ; je laissai mon ami entrer aux Variétés, eta
j'entrai chez Robertson.
Une des pièces les plus curieuses qui furent offertes à
ma vue, est un tableau où j'ai retrouvé , avec quelque
vérité , ces images vagues et changeantes qui assiégent
notre cerveau après une digestion difficile . On aperçoit
d'abord un tombeau ombragé par un saule pleureur :
bientôt ce saule et ce tombeau perdent leurs formes , et
deviennent un nuage , dont les contours incertains se
précisent peu à peu , et produisent trois spectres qui s'avancent
en grandissant .
Quel charme , demandera-t-on , peut résulter de cette
composition bizarre ? C'est le secret du coeur humain ;
mais est-il besoin de le résoudre pour concevoir que l'i
magination puisse trouver quelque plaisir à voir réaliser
ces images fantastiques qu'elle enfante dans ses écarts ?
Je vis encore plusieurs tableaux qui tous me parurent
pécher par le défaut d'illusion . En définitif , je crus dé→
mêler dans ce spectacle une découverte à son enfance ,
qui , un jour, fournirait au génie l'expression d'un genre
de sublime tout - à-fait nouveau dans les arts .
Je rentrai chez moi assez content de ma journée , et
je m'endormis en rêvant le plan d'un mélodramme fantasmagorique,
dont la scène se passerait aux catacombes.
TOME 67*.
1
18 MERCURE DE FRANCE .
BIOGRAPHIE MODERNE ,
OU
Galerie historique , civile , militaire , politique et judiciaire
; contenant les portraits politiques des Français
de l'un et de l'autre sexe , morts ou vivans , qui se
sont rendus plus ou moins célèbres , depuis le commencement
de la révolution jusqu'à nos jours , par
leurs talens , leurs emplois , leurs malheurs , leur courage
, leurs vertus ou leurs crimes. Deux vol . in-8 ° .
Prix : 13 fr. , et 17 fr. francs de port.
A Paris , chez Alexis Eymery , lib. , rue Mazarine , nº. 3o;
et chez Delaunay, lib. , Palais -Royal , galerie de bois.
( II . Article. )
Je n'ai supposé que des intentions louables aux éditeurs
de cette biographie . J'ai même pensé qu'elle avait
en quelque sorte le privilége d'être nécessaire , puisque
son but est de rectifier au moins celles qui l'ont précé→
dée ; mais l'exactitude et l'impartialité deviennent par
cela même pour elle des qualités encore plus obligées ,
et, si elle ne parvenait pas à les présenter, il est clair
qu'elle perdrait elle-même le premier avantage que je
lui ai conditionnellement accordé.
Sa préface offre un passage désespérant , et qui ne
vient que trop à l'appui de mes réflexions générales. Les
auteurs semblent s'être retracé toutes les difficultés que
j'ai remarquées, et n'avoir entrevu que l'impossibilité de
les vaincre. « Nous invoquons , disent- ils , l'indulgence
du lecteur sur les erreurs qui pourraient se glisser encore
dans l'ouvrage : elles découlent si naturellement du sujet,
que L'ATTENTION LA PLUS SOUTENUE ne suffit pas POUR LES
ÉVITER. » Ce n'est cependant ici qu'une édition revue, et
non une première fabrication : comment l'histoire parviendra-
t -elle à distinguer ce dont elle peut raisonnablement
faire usage , parmi des matériaux qui de nos
ΜΑΙ 1816 .
19
་་
jours même sont la source de tant de méprises ? Au surplus
, nos biographes ajoutent : « Nous nous empresserons
d'accueillir avec reconnaissance toutes les réclamations
et renseignemens qui nous paraîtront fondés , et d'en
faire usage dans une autre édition . » Il paraît qu'ils se
sont dit aussi que l'opération était sûre.
Des réclamations étaient inévitables , même cóntre ce
nouvel ouvrage , et l'on voit qu'il n'en faut rien préjuger
contre les intentions des auteurs . Leur plus grand
tort selon moi , car on en revient toujours à ses premières
idées , c'est de ne vouloir point absolument user du
moyen que j'ai indiqué dans mon premier article , et
qui serait d'attendre, seulement, une cinquantaine d'années
avant de publier leurs dictionnaires historiques .
L'impartialité n'offre pas une condition moins difficile
remplir que l'exactitude . Est-on bien maître , en retraçant
des scènes qui se sont passées sous ses propres
yeux , et dont on connaît tous les acteurs , de ne pas se
permettre quelques personnalités ? Ce n'est point sans
doute un écrivain impassible qui a tracé les réflexions
suivantes dans un ouvrage qui n'en admettait aucune . J'ai
ouvert le livre au hasard ; je vois M.
•
et je lis « Il a cessé de faire partie du corps législatif
depuis l'invasion de Bonaparte ; mais on ne doute pas
qu'il n'obtienne bientôt quelque emploi ; car personne
n'est plus souple , plus adroit , plus intrigant , que M. . .
>>
J'avais pris sans y songer le second volume , et je reviens
sur mes pas. J'arrive à un personnage également
fameux dans nos premiers troubles et dans nos derniers
événemens , et qui , d'après les faits que l'on expose , paraîtrait
avoir joué successivement tous les partis . « Le
temps nous apprendra , dit l'auteur, si ce caméléon politique
en est enfin venu à sa dernière couleur, et s'il
n'aura pas encore le talent de tromper la bonne foi de
quelque gouvernement. Ce n'est pas sans doute à la
postérité que l'auteur adresse cette réflexion ; car les historiens
sauront alors probablement ce que le temps doit
apprendre.
>>
20 MERCURE DE FRANCE .
En général , dans une biographie, les faits seuls doivent
parler , et les auteurs toujours éviter de se laisser même
entrevoir ; mais aussi combien n'est-il pas important qu'ils
soient attentifs à peser de la manière la plus scrupuleuse
leurs moindres assertions, puisqu'elles suffisent pour égarer
l'opinion de leurs contemporains , déconsidérer ou
même compromettre des hommes sur lesquels ils n'ont
aucune juridiction !
Un autre défaut à éviter, surtout dans ces sortes d'ouvrages
, c'est le sarcasme . L'écrivain biographe , qui
veut s'attacher à prouver qu'il a de l'esprit , et mettre
de la prétention dans ses phrases ainsi que dans ses expressions
, ne fait que se montrer inhabile à la tâche qu'il
veut remplir; mais un ton de plaisanterie le rend insupportable
, je dirai même suspect. J'en appelle au lecteur
fui-même , à qui je présente la citation suivante : « Carion
de Nisas , marquis, baron , tribun , général , etc. , etc. , ~
né à Pézénas , dont le nom signifie beaucoup , et donne
l'étymologie de ses titres et qualités ; de plus , parent de
Cambacérès , quand il était prince et archichancelier de
l'empire.... il apparut tout à coup comme un météore ,
après le 18 brumaire , et vint de Pézénas , en 1800 , pour
être tribun à Paris . » C'est là jouer puérilement sur les
mots , viser à l'effet de quelques antithèses ; dans tous les
cas , c'est un genre d'esprit qu'il faut laisser à la chronique
du Diable Boiteux, et qui n'est bon qu'à distraire
quelques gobe-mouches ; mais ce ton ne conviendra certainement
jamais à la gravité d'un historien . La vie de
M. Carion de Nisas est aussi terminée par un passage remarquable.
« Afin qu'il ne inanque rien à la singularité
de sa carrière politique , dit le biographe , on doit ajouter
qu'il composa , dit-on , le discours lu au Champ de
Mai de 1815 , par l'un des électeurs , dans lequel on n'épargnait
ni les éloges , ni les leçons , au héros qui en
était l'objet . » Ainsi voilà un on dit présenté comme un
fait à la postérité ! Je voudrais qu'il me fût possible
d'avancer que c'est une des erreurs échappées en revoyant
les premières éditions ; mais l'anachronisme donnerait à
mon assertion officieuse trop d'invraisemblance .
2
MAI 1816 . 21
Si je me livre à cette critique sévère , c'est à cause de
la distinction même que j'ai faite de cet ouvrage , que
je regarde comme beaucoup moins mauvais encore
que tous ceux du même genre qui l'ont précédé ; c'est
aussi parce que , les auteurs annonçant une nouvelle
édition , leurs bonnes intentions nous laissent espérer
qu'ils ne négligeront rien pour éviter tout ce que celleci
aura présenté de justement répréhensible . Les autres
défauts que j'ai remarqués tiennent essentiellement
au genre , et sont même pénibles à retracer. « Après la
chute de Bonaparte en 1814 , ajoutent- ils , on vit M. de
Nisas , sous le titre de marquis , parmi les colonels qui
vinrent féliciter le roi et vanter leur fidélité à la maison
de Bourbon ; mais , aussi malheureux sous ce règne que
sous l'autre , poursuivent nos biographes , M. le marquis
obtint encore moins que M. le baron , etc. » La citation
suivante est prise encore au hasard parmi un très-grand
nombre d'autres exemples pareils :
« M. ***
Lors des désastres de nos armées , après les
fatales campagnes de Russie et d'Allemagne , en 1812
et 1813 , beaucoup de maires s'empressèrent d'adresser,
à l'impératrice reine et régente , de très -humbles protestations
de dévouement. M.. . ne voulut point
rester en arrière , et , à la fin d'octobre , y envoya une
adresse dans laquelle on lisait : « Oui , madame, tous vos
» nombreux sujets , animés d'un même esprit , inébran-
» lables dans l'auguste dynastie de Napoléon , prendront
>>
un élan courageux pour maintenir , dans toute sa puis-
» sance , ce trône qu'a fondé la valeur, et qui brille
» d'un nouvel éclat depuis que vous y avez fait asseoir
» les vertus qui sont l'apanage de V. M. Puisse votre auguste
époux , après avoir accompli ses glorieux des-
>> seins , en donnant la paix au monde , et en assurant
» la liberté des mers , vivre assez long-temps pour jouir
>> de la reconnaissance de ses peuples , et pour instruire
» dans l'art de régner le jeune prince que vous avez
» donné à l'empire , et qui est l'objet de notre amour et
>> de nos plus chères espérances ! » M... continue
l'auteur, n'a pas manqué , depuis la restauration ,
22 MERCURE DE FRANCE .
d'adresser semblable adresse au nouveau gouvernement ,
qui l'a nommé , etc. »
Ce passage rappelle un peu certain dictionnaire
que
j'ai cité aussi dans mon premier article ; et peut - être ici ,
différant de ton , eût- il suffi de dire que M.
comme bien d'autres , n'était pas exempt du tort d'avoir
momentanément sacrifié à l'idole . Qu'importe après
tout aujourd'hui une faiblesse généreusement pardonnée,
et qu'un retour sincère à de sages principes peut faire
aussi très-justement oublier ?
Obligé de donner une idée complète de cet ouvrage ,
je dois , pour que le lecteur en puisse à la fois juger les
défauts , les avantages et le style , recourir à la citation
d'un morceau d'ensemble . Je choisis l'article consacré à
M. de Malines . Ce prélat occupe beaucoup encore
aujourd'hui le monde politique , et il semble aux
yeux de bien des gens comme cette brillante Renommée
que nous voyons étendant les bras au bout du Pont-au-
Change , et qui , bien qu'impassible et sans volonté réelle ,
tenant la couronne de l'immortalité , l'offre alternativement
à tous ceux qui s'approchent pour la contempler.
Ma citation ne pourra paraître que d'un choix très-heureux.
« De Pradt ( l'abbé ) , baron , archevêque de Malines ,
grand'croix de l'ordre de la Réunion , officier de la Légion-
d'Honneur, etc. , etc. , né à Allanche , département
du Cantal , le 23 avril 1759 ; il fut , avant la révolution ,
grand- vicaire du cardinal-archevêque de Rouen , son
oncle ; puis élu député aux états-généraux de 1789 , où
il se fit peu remarquer ; il signa néanmoins la protestation
du 15 septembre 1791 ; se réfugia à Hambourg
après la session ; travailla à la rédaction de plusieurs
journaux , et publia divers ouvrages remarquab es par
la profondeur et la hardiesse des opinions . Rentré en
France après le 18 brumaire , il publia , en 1802 , les
Trois Ages des Colonies , où l'on trouve tout ce que
Raynal a donné de bon et de raisonnable ; fut présenté à
Napoléon , en 1804 , par madame de Larochefoucauld , sa
parente ; devint son aumônier, et assista à son couronnement
, en cette qualité . Promu à l'évêché de Poitiers ,
MAI 1816 . 23
et sacré à Paris par le pape Pie VII , le 2 février 1805 , il
accompagna Napoléon à Milan lors de son couronnement
comme roi d'Italie ; passa , en 1808 , à l'archevêché
de Malines , et mérita de nouvelles faveurs par
une souplesse et un dévouement, que ses protestations tardives
ne pourront jamais atténuer ni démentir. Dévoré
de la soif de l'ambition , il rechercha constamment le
suffrage des personnes qui approchaient le plus de Bonaparte
; visa long-temps au portefeuille du ministère
des cultes , et même à celui des relations extérieures ; fut
écarté tout à coup , par un caprice du maître, du centre
des affaires , et perdit tout espoir de succès , jusqu'au
moment où les projets de l'empereur sur la Russie le déterminèrent
à choisir M. de Pradt pour révolutionner la
Pologne , en qualité de ministre plénipotentiaire près le
grand -duché de Varsovie. On sait comment il se tira de
cette mission difficile , et comment il en fut récompensé.
Retiré dans son diocèse pendant les événemens de 1813
et 1814 , il reparut après la chute du héros qu'il avait
tant préconisé ; fut chargé provisoirement des fonctions
de grand-chancelier de la Légion-d'Honneur, qu'il ne
remplit pas long-temps ; demeura ignoré pendant le
court règne de Bonaparte , en 1815 , et attendit courageusement
sa seconde expulsion du trône de France ,
pour publier les prétendus mémoires de son ambassade
en Pologne ; ils sont assez connus pour que nous nous dispensions
de les analyser, et le lecteur doit savoir à quoi
s'en tenir sur le compte de M. l'abbé de Pradt , qui vient
de terminer aussi sa carrière ecclésiastique , en troquant ,
dit-on , son archevêché contre une pension.
>>
si
Quoi qu'il en soit de tous ces faits , M. de Pradt ,
l'on en croit quelques journaux , n'est en butte aux traits
de la satire et même du ridicule , que parce qu'il s'est
aujourd'hui rendu l'apôtre des principes constitutionnels :
des ennemis cachés en veulent beaucoup moins à sa conduite
passée qu'aux idées nouvelles qu'il ne cesse de répandre
, et qui sont fort opposées à leur exagération.
L'on peut donc avoir à la fois de très-grands torts et des
titres à beaucoup d'indulgence , et l'homme qui ne ferait
que recueillir imprudemment tout ce que publie la ma
24 MERCURE DE FRANCE.
lignité , risquerait de devenir un pamphlétaire en croyant
se montrer un historien . Toutes mes citations ne
font que démontrer , de plus en plus , la difficulté
presque insurmontable de publier une bonne biographie
moderne .
Somme toute , il vaudrait certainement beaucoup
mieux qu'il n'y en eût point. Mais, puisque le mal est
fait , et qu'on ne peut empêcher qu'il en existe , le parti
le plus sage est de n'user au moins que de celle qui paraît
la moins défectueuse et la plus raisonnable . La plupart
des défauts de celle que j'annonce sont inhérens au
genre même de l'ouvrage , et , s'il est possible de les atténuer,
je crois n'avoir laissé aucun doute sur la bonne
volonté des auteurs . J'applaudis même au dessein qu'ils
manifestent d'agrandir leur cadre , en donnant à leur
édition nouvelle un volume de plus , afin d'y comprendre
les poëtes , les littérateurs et les artistes , en général tous
ceux qui se sont distingués par quelque production .
Leur Dictionnaire , en cessant de paraître un ouvrage de
circonstance , pourrait devenir un manuel utile dans
tous les temps . Ce qui regardera la politique ne relatera
plus sans doute que des faits , soumis à une très-grande
épuration . Beaucoup d'honnêtes pères de famille n'y
verront plus exagérer le tableau de quelques aberrations
passagères. Je n'admets pas que cette nouvelle édition
puisse enfin prétendre à être parfaite , comme l'ont dit
les auteurs : il peut se glisser encore des erreurs dans
l'ouvrage ; mais il restera toujours, après tout, la ressource
de les corriger dans l'édition suivante.
ΜΑΙ 1816 . 25
mwww
L'ART D'OBTENIR DES PLACES ,
OU
CONSEILS AUX SOLLICITEURS .
Ouvrage dédié aux gens sans emploi , avec cette
épigraphe :
Sollicitant alii remis freta cæca ..... Ils
tourmentent à force de rames une mer qui
leur est inconnue.
En transcrivant le titre de cette brochure , j'ai cru
voir dans le premier mot de l'épigraphe une intention de
calembourg et une démangeaison mal déguisée de jouer
sur les mots sollicitant et solliciteurs ; peut-être , ne doisje
m'en prendre qu'au mauvais goût de toutes les conversations
, de tous les ouvrages du jour. On n'y parle
qu'en pointe , et les efforts qu'on est obligé de faire constamment
pour être à la hauteur du langage à la mode ,
l'habitude de voir et de mettre de l'esprit partout , manie
qui règne sous les lambris dorés comme dans la mansarde
du vaudevilliste , m'auront fait découvrir dans l'épigraphe
de l'Art d'obtenir des places , une malice
dont l'auteur n'avait pas senti lui-même toute l'énergie .
Cependant un passage de son livre donne à croire qu'il
peut fort bien y avoir pensé , et trahit son affection pour
le genre qui a illustré M. de Bièvre.
« Il existe , dit l'auteur , un traité sur l'Art de prendre
les places ; beaucoup de pétitionnaires , trompés par le
titre de cet ouvrage , se rendent avec empressement chez
le libraire , et , munis du précieux volume , se hâtent d'y
chercher les nouvelles routes où tend leur ambition . Ils
sont fort surpris d'y trouver tout ce qui est nécessaire pour
faire un siége en règle . Nous ne saurions trop les mettre
en garde contre cette erreur , qui devient chaque jour
plus commune : nous les invitons à ne pas confondre un
pareil ouvrage avec le nôtre , et à vouloir bien mettre
quelque différence entre l'Art de prendre des places et
V'Art de les obtenir. »
26 MERCURE DE FRANCE.
(
Voilà , sans doute , de quoi fonder ma conjecture , et
c'est le genre de plaisanterie que l'on rencontre souvent
dans l'ouvrage. C'est le défaut de cette petite satire en
prose , qui offre d'ailleurs plusieurs traits heureux et une
peinture assez vraie des moeurs de la gent bureaucratique.
Mais la gaîté de l'auteur n'est pas très-communicative ;
elle est philosophique , mais dénuée de verve ; et l'on ne
saurait donner une plus juste idée de cette brochure ,
qu'en la comparant aux chansons de M. Béranger. C'est
la même finesse dans les observations , et la même froideur.
Il est vrai qu'on a moins de reproches à faire à l'auteur
de l'Art d'obtenir des places , qu'au chansonnier . Le
style d'une satire n'exige pas autant de chaleur qu'un vaudeville
, et l'on ne doit pas chercher dans Boileau les saillies
de Collé . Mais je crois qu'on trouvera l'ironie trop
prodiguée dans l'écrit de M.... , qui a voulu garder l'anonyme.
Cette figure ne doit être employée qu'avec mesure
, et trop répétée elle produit un effet qui n'est pas
tout-à-fait l'ennui , mais qui certainement n'est plus le
plaisir . Cependant on l'emploie fort souvent ; il y entre
toujours de la méchanté , et c'est ce qui la fait aimer et ce
qui la rend si facile . Ce serait ici une belle occasion de
m'élever à une de ces considérations sublimes , que l'on
admire toujours en sens inverse de leur justesse ; de ré- ,
véler une de ces grandes vérités , de ces idées lumineuses ,
dignes de figurer dans un discours d'académie. Liant la
littérature à la philosophie , et quittant l'humble rôle de
critique , pour monter au rang suprême de moraliste , je
découvrirais à mes lecteurs que le grand usage que l'on
fait de l'ironie , est la suite et l'effet nécessaire du grand
nombre de méchans dont le monde est rempli. Cette
nouvelle manière d'envisager la question , pourrait faire
fortune dans un temps où les productions les plus légères
de l'esprit sont pesées dans la grave balance de la morale
et de la politique , et où une mauvaise comédie est regardée
presque comme une mauvaise action . Cela du
moins paraîtrait plus piquant que de remarquer simplement
que la verve et la gaîté , étant les qualités les plus
rares et celles qui caractérisent le plus le génie , on ne
doit attribuer la froideur de tous les ouvrages dont on est
MAI 1816.
- 27
inondé , qu'à la médiocrité des écrivains . Dans tout cela
leur coeur n'est pas coupable ; leur esprit au contraire est
trop innocent , ou du moins trop froidement malin . On
ne doit donc pas reprocher à l'auteur de l'Art d'obtenir
des places d'être un mauvais coeur ; on ne peut pas non
plus l'accuser de manquer d'esprit : mais il est trop monotone
dans ses plaisanteries.
Un autre reproche qu'on peut lui faire , porte sur le
peu de nécessité de ses préceptes. L'intrigue n'a pas besoin
de poétique ; c'est un don du ciel , et quiconque ne
sent pas l'influence secrète , se mettra vainement en frais
pour acheter l'Art d'obtenir des places . Les leçons de M....
ne pourront lui donner ce que la nature lui aura refusé.
Cet ouvrage ne doit donc être regardé que comme le tableau
des grandes opérations de l'esprit d'intrigue , ainsi
que les poétiques d'Aristote , d'Horace et de Boileau , nous
offrent l'analyse des productions immortelles du génie.
Ce ne sont que des hommages rendus aux grands écrivains
comme aux grands solliciteurs . En rassemblant tous
les traits surnaturels qui ont échappé à leur génie , on ne
veut qu'élever un trophée à leur gloire ; et , loin d'exciter
l'émulation , une supériorité aussi accablante n'est propre
qu'à faire naître le désespoir de pouvoir jamais y atteindre.
Quand La Harpe analyse le qu'il mourût de Corneille
, espère-t-il faire sortir de l'âme d'un poëte un trait
de cette force ? De même, quand l'auteur de la brochure
nouvelle nous retrace l'agilité sublime de cet auditeur
piéton qui monte derrière le cabriolet de son compétiteur
, et profite de la vitesse d'un cheval qu'un autre a
acheté , pour lui ravir sa place , croit-il que l'exemple
de ce grand homme soit facile à imiter , et qu'il suffise
de l'indiquer pour en voir faire autant ? Dira-t-il qu'il
suffit de se cramponner aux courroies d'une voiture ? Vain
raisonnement ! si le dieu de l'intrigue n'a présidé à sa naissance
, un aspirant subalterne voudra inutilement imiter
ce bel acte d'audace et d'humilité , tout à la fois ses jambes
seront rebelles ; ou, s'il parvient à s'accrocher un instant à
la voiture , une chute ignominieuse viendra bientôt trahir
ses efforts ; ou bien le conducteur l'apercevra , et un coup
de fouet incivil renversera l'apprenti solliciteur et ses espé28
MERCURE DE FRANCE.
;
rances . Mais , si vous êtes né intrigant , plus d'obstacles ; tout
vous réussira . Vos jambes seconderont vos projets ; le cocher
sera aveugle, ou interdità votre aspect , et vous triompherez
comme celui qu'on vient de proposer à votre admiration.
Sans doute cet auditeur était un de ces génies
rares , un de ces esprits favorisés des cieux , tels qu'on
peut à peine en compter deux ou trois de cette force
dans tout un siècle . Il est facile de les reconnaître et de
présager leurs grandes destinées . Dès le berceau , ils commencent
à ramper , comme Grétry , encore enfant , dansait,
dit-on, au bruit de la marmite qui bouillait . Ramper
est le premier usage qu'ils fassent de leurs membres
et ils en contractent tellement l'habitude qu'ils ne feront
autre chose toute leur vie . Déjà leur corps prend cette
attitude révérencieuse qui le courbe toujours vers la
terre , et leur esprit , cette bassesse qui doit un jour
élever si haut leur fortune ; déjà on remarque en eux
cette souplesse , cette flexibilité qui les fait pénétrer dans
des endroits impénétrables. Ils se glissent , ils s'insinuent
où le vulgaire n'aurait pas même eu l'espoir d'aborder.
Vous êtes tout étonnés de voir au milieu de vous un
homme dont vous n'aviez pas même soupçonné la présence.
C'est un corps presque imperceptible , une espèce
de sylphe qui se faufile partout , qui arrive partout , et
le premier, en rampant; il explique l'allégorie de Mercure ,
le dieu des intrigans , qu'on peint avec des ailes aux talons
. Aussi tous les membres du solliciteur ont quelque
chose d'effilé . C'est le lézard qui s'enfonce dans des endroits
qui paraissent sans issue . Un câble qu'à force d'amincir
, on parviendrait à faire entrer dans le trou d'une
aiguille , est la seule image qui puisse donner une idée
du talent avec lequel s'insinue l'intrigant . Cette habitude
qu'il a de s'allonger , de se rapetisser , le prive ordinairement
des agrémens de la figure et de la taille , et , comme
le remarque M.... , l'intrigue souffre assez volontiers la
laideur et la difformité. Plus d'un exemple fameux
pourrait confirmer la vérité de cette observation . Les
traits de l'intrigant changent de minute en minute ; la
mobilité est le caractère constant de sa physionomie .
Tous ses muscles s'agitent continuellement ; il se remue
MAI 1816 .
29
et se plie en tous sens et de tous les côtés ; il ne peut
rester en place , et son pied est toujours levé pour
prendre celle sur laquelle le vôtre voudrait se poser. Il a
la vue perçante , l'odorat subtil , l'ouïe fine et l'oreille
toujours dressée . C'est le coursier de Virgile ,
Stare loco nescit , micat auribus et tremit artus ;
rien enfin n'égale son activité ; et en faisant le portrait
d'un être si remuant , on peut reprocher à M..... de
n'avoir pas donné à son style quelque chose de la rapidité
et du mouvement de son héros. Je me permettrai
aussi de n'être pas de son avis quand il dit qu'un coudepied
haut est le don le plus inappréciable qu'un solliciteur
ait pu recevoir du ciel. J'ai remarqué qu'un pied plat fait
toujours plus de chemin qu'un autre. Et M.... l'a bien
senti lui-même , puisqu'il ajoute , avec plus de vérité
que d'élégance : « C'est cependant assez l'ordinaire de
voir embrasser cette profession à grand nombre de pieds
plats. » Tout dans le solliciteur doit être comme son
pied , et jamais un intrigant n'a été gras , ou du moins
jamais un homme gras n'a été intrigant. C'est un métier
où il faut pouvoir se remuer.
Dans la composition de la bibliothéque du solliciteur`,
M.... a fait un oubli qui mérite d'être relevé. Un intrigant
doit posséder le Traité des reptiles et un extrait du
Mariage de Figaro , qui consiste en ces mots , gravés
en lettres d'or aux quatre coins de la chambre : Médiocre
et rampant, et l'on arrive à tout.
Un des chapitres où l'auteur a montré le plus de connaissance
du grand art de solliciter , est celui où il recommande
au postulant de se faire des amis dans toutes
les classes , de flatter surtout les garçons de bureau et
d'aspirer à l'insigne faveur de passer pour leur parent.
En effet , comme l'a dit l'auteur des Voyageurs , dont
les vers ont le privilége de servir de supplément à l'esprit
des journalistes :
Il n'est point à la cour de petit ennemi ,
Du portier d'un ministre il faut être l'ami .
L'Art d'obtenir des places rappelle l'Art de dîner en
30 MERCURE DE FRANCE .
ville , dont il n'offre en plusieurs endroits qu'une assez
faible imitation . M.... est plus original quand il parle de
la bureaucratie , et il en parle dans les deux tiers de son
ouvrage . Il est le premier , je crois , qui ait osé porter un
oeil profane dans l'intérieur des bureaux . Il soulève la
poussière des cartons , pour nous montrer les employés ,
depuis le garçon de bureau jusqu'au ministre. C'est
contre eux qu'il dirige tous les traits. Le portrait du chef
de division est de la main d'un homme qui a peut-être
eu à se plaindre de la morgue bureaucratique . Voici comment
ilest terminé : « s'il est brusque , emporté ( le chef
de division ) , le solliciteur ne se regardera point comme
battu , pour une porte fermée au nez . Un bourru tient
compte des coups qu'il donne , lorsque vous n'en paraissez
pas offense ; et les mauvais traitemens reçus avec grâce
et résignation jettent beaucoup d'intérêt sur une affaire.
»
Le portrait du chefde bureau et du sous-chefne mérite
pas à beaucoup près autant d'éloges . La critique qu'on
fait d'eux manque même de justesse . Ce sont ordinairement
les chefs de bureau et les sous-chefs qui font tout le
travail . L'auteur en parle trop légèrement. , et une connaissance
plus précise des bureaux lui aurait fait appliquer
aux chefs ou sous-chefs , ce qu'il dit du simple employé ,
sous le rapport du talent . Les chefs et sous-chefs n'ont
guère de doublures , comme les chefs de division ; et
tout ce qui a un rang inférieur au leur n'a qu'un emploi
à peu près mécanique . Ce n'est pas qu'il n'y ait quelques
chefs de bureau dont tout le talent consiste dans les lumières
subalternes de leurs commis . Quelquefois même
ils sont charmés de ne pas trouver sur les expéditions
les fautes d'orthographe de la minute ; mais, je le répète ,
en général , c'est sur les chefs de bureau que retombe le
fardeau des affaires , et voilà pourquoi les chefs de division
ont toujours soin de choisir dans leurs subordonnés
le talent qu'ils ne trouvent pas en eux -mêmes . M Say ,
dans son traité d'Économie politique , observe avec raison
« que la prospérité d'une ville , d'une province dépend
quelquefois d'un travail de bureau , et que le chef
d'une très-petite administration , en provoquant une déMAI
1816. 31
cision importante , exerce souvent une influence supérieure
à celle du législateur lui -même. »
L'auteur de l'Art d'obtenir des places cite une anecdote
qui prouve la justesse de cette remarque . C'est celle
d'un employé à 1200 francs , auteur d'un excellent mémoire
qui plut tellement à un seigneur russe qu'il fit le
voyage de Paris pour connaître celui qui l'avait composé .
Il l'attribuait à un ministre , et il ne put revenir de son
étonnement quand on lui montra le commis dont le talent
n'était payé que 1200 francs par an .
Le style de cette brochure est assez facile , mais froid
et languissant. Au reste , on va en juger par la citation
suivante. Nous choisissons le chapitre des femmes , en
recommandant aux employés celui des cafés.
Des femmes.
« Avez-vous une femme , une maîtresse , une parente ?
restez chez vous tranquille , et laissez- lui le soin de diriger
vos affaires ; c'est ce que font bien des maris , et
c'est ce que devraient faire tous les solliciteurs .
» Une femme n'a pas besoin de laissez -passer pour
pénétrer dans un ministère . Comment lui refuser une
grâce aussi légère ? Un Suisse est un portier de bonne
compagnie; d'ailleurs les règlemens qui interdisent aux
hommes l'entrée des bureaux ne prescrivent rien à l'égard
des dames ; et ce silence peut être interprété en
leur faveur. Si un destin malheureux conduit les pas
d'une jolie femme dans une antichambre , où l'avidité ,
l'espoir et le besoin ont déjà réuni un groupe de solliciteurs
, dès qu'elle paraît chacun s'empresse de lui faire
le sacrifice de ses droits ; on s'efface , on se presse , on se
resserre pour lui donner une place : ce qui est déjà d'un
heureux augure pour celle qu'elle vient demander . Mais
une femme n'a pas besoin de recourir à ces petits
moyens ; de mettre à contribution la complaisance de
ceux qui , malgré leur urbanité , sont toujours ses concurrens
. Elle peut adopter une marche plus franche ;
son sexe l'autorise à demander un rendez -vous au chef
de bureau , au chef de division , au ministre même .
Avec une dame on ne craint pas le tête-à -tête ; on'le
1
L
82 MERCURE DE FRANCE .
désire au contraire : elle est reçue quelquefois avec em→
pressement , toujours avec politesse . On ne peut la laisser
debout ; on l'invite à s'asseoir , on lui donne tout le
temps de s'expliquer . Une dame n'est point tenue de s'exprimer
laconiquement ; elle n'est point familière avec
les affaires et l'esprit d'analyse que l'on exige chez un
solliciteur ; elle n'est point obligée de connaître jusqu'à
quel point les momens d'un fonctionnaire peuvent être
précieux ; elle a le droit de retomber impunément dans
Îes redites , de tourmenter sans indiscrétion , de harceler
sans importunité. Une solliciteuse un peu jolie porte
dans ses regards un talisman qui prête du charme à
toutes ses actions ; on a du plaisir à l'entendre , parce
qu'on a du plaisir à la voir. Elle n'a pas besoin d'avoir
pour elle la justice , le bon droit , une logique vigoureuse
elle a toujours raison ; on l'écoute , on la considère
; c'est une preuve irrésistible du pouvoir du beau
sexe sur le nôtre , qu'il ne perd pas même ses droits dans
les audiences et auprès des commis.
» Toutefois il arrive qu'une femme , parvenue à cet
âge où la beauté ne laisse plus que des souvenirs , se jette
dans les sollicitations : alors même des succès l'attendent
dans cette carrière : les prérogatives de son sexe subsistent
; elle peut les invoquer partout où elle rencontre des
obstacles . Je suis femme, est un mot qui, chez des Français
, manque rarement son effet ; si , comme la solliciteuse
jeune et jolie , elle n'est pas toujours assurée de
réussir , elle peut du moins compter sur des résultats plus
prompts. On temporise avec la première , non pour la
désobliger, mais pour prolonger des relations qui ont
leur charme ; avec la seconde , on est pressé d'acquitter
une dette que la politesse seule impose. Ce sentiment est
peut- être moins flatteur pour l'amour-propre ; mais
c'est ce que nous n'examinons point dans un ouvrage
purement didactique .
» Pénétrez-vous bien de ce chapitre , solliciteurs raisonnables
; si cependant il en est parmi vous qui méritent
ce nom , c'est surtout aux célibataires que je m'adresse
; qu'ils se hâtent de se marier ,
non pour avoir
une compagne , un rang , de la famille , mais
nir des places. »>
pour
I.
obteTIMBRE
RU
MAI 1816. 33
Bulletin des Sciences et des Arts
L'académie des jeux floraux de Toulouse a décerné à
M. Edmond Giraud les prix de l'hymne et de l'élégie.
MM . Raymond , officier de l'université , et Bélin , ont
remporté les prix du discours dont le sujet était l'éloge
de Pascal.
Le sujet du concours de 1817 est la question suivante :
Quelle doit étre l'influence de l'état actuel de la monar
chie française sur la littérature et la morale publique?
•
Il s'est formé à Arras une société fondée sur les
mêmes bases que celle qui existe à Paris , pour l'amélio
ration de l'enseignement élémentaire en France. La société
compte parmi ses membres les personnes les plus
distinguées du département . Elle s'occupe d'établir dans
les principales villes des écoles séparées pour les deux
sexes .
9 M. David , 'astronome a observé , le 13 avril , à
Prague , deux très-brillantes paraselènes , qui se sont
montrées à l'ouest de la lune. Elles étaient rayonnantes?
et chevelues ' comme des comètes . Le phénomène a duré
plus de cinquante minutes .
M. Hector Chaussier , médecin qui jouit d'une
grande réputation , a publié un ouvrage sur la goutte, où
il a pris pour épigraphe :
Vide pedes , vide manus :
Noli esse incredulus .
Son succès sera complet quand le public ajoutera : Exper
to crede Roberto .
-Des cultivateurs de Blois annoncent qu'ils ont trouvé
un moyen de préserver les vignes de la gelée , et offrent
de traiter de leur secret . Il semble qu'ils devraient s'a
dresser au gouvernement, trop intéressé à une semblable
TOME 67 .
3
.I
34
MERCURE
DE FRANCE
.
découverte, pour ne pas la récompenser dignement si elle
a quelque réalité.
-M. Biesta de Bouval a obtenu un brevet d'invention
pour une machine qu'il appelle bateau de remorque ,
et dont le mécanisme , mu par le courant d'une rivière ,
est appliqué à faire remonter les bateaux . Cette machine
paraît , d'après cet énoncé , ne pouvoir être employée
que dans les eaux courantes , et , sous ce rapport, elle ne
serait pas d'un usage aussi général que le bateau à vapeur.
On annonce que , dans les États-Unis , ce dernier
bateau a été perfectionné par la substitution à la pompe
à feu d'un manége mis en mouvement par un cheval ou
par telle autre force vivante , et que l'expérience en a
parfaitement réussi .
-
On a construit dans le même pays des vaisseaux de
guerre rasés ou sans mâtùre , mus par les mêmes procédés
que le bateau à vapeur. La force qui sert de rames
est cachée sous la carcasse du bâtiment ; le bordage
épais de six pieds , renferme des couches de terre fortement
battues et à l'épreuve des boulets. Ces bâtimens
doivent avoir de grands avantages sur les vaisseaux de
guerre. Enfin , on doit aussi défendre les passes et les
bouches des fleuves avec des bâtimens stationnaires ,
mais tournant sur eux-mêmes , et devant, par ce moyen ,
lancer sur les assaillans un feu d'artillerie qui n'éprouvera
aucune interruption .
M. Des Buschmann a inventé en Allemagne un
nouvel instrument musical qui n'a ni cordes ni tuyaux ,
et qui produit , assure - t-on , par la simple percussion ,
des sons on ne peut plus étonnans. L'auteur est actuellement
à Francfort ; on croit qu'il viendra jusqu'à Paris .
M. Héricart de Thury a fait , au conseil des travaux
publics du département de la Seine , un rapport trèsétendu
sur les produits de la fabrique de blanc de plomb
et de céruse établie à Clichy. Ce rapport établit que cette
fabrique a triomphé de toutes les difficultés que lui ont
opposées l'ignorance , le préjugé et la routine , et qu'elle
surpasse les fabriques de Hollande auxquelles le commerce
s'obstinait à donner la préférence. Des expériences
)
MAI 1816. 35
comparatives , faites depuis deux ans , ne laissent plus
aucun doute à cet égard.
Le conseil a proposé à M. le préfet d'ordonner que
le blanc de Clichy serait exclusivement employé dans
tous les travaux publics du département , et que les résultats
des expériences qui ont constaté la supériorité
de cette matière fussent déposés au Conservatoire des
Arts et Métiers .
M. le rapporteur a cité plusieurs traits de l'aveuglement
des consommateurs , qui n'ont été amenés à se servir
de divers produits chimiques de fabrique française
que par la précaution qu'on a été forcé de prendre d'altérer
la pureté et la beauté de ces produits pour les rabaisser
au niveau des mêmes substances inférieures , mais
venues de l'étranger , et dont les ouvriers avaient habitude
de se servir.
REVUE DES THEATRES.
www⌁vmmma
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE .
L'une pour L'autre ou l'Enlèvement , comédie en trois
actes , paroles de M. Étienne , musique de M. Nicolo .
Chute à la première représentation , demi-chute à la
seconde , succès contesté à la troisième , succès complet à
la quatrième. Ouvrage , en un mot , qui ne méritait
Ni cet excès d'honneur , ni cette indignité.
Dans tous les cas , ce qui console un auteur tombé , c'est
la douce idée de penser qu'il a été victime d'une cabale.
L'ouvrage de MM. Étienne et Nicolo était cependant bien
étayé , et je pense consciencieusement qu'on aurait sifflé
L'unepour L'autre , quand même MM. Dartois et Boscha
en auraient été les auteurs .
La pièce cependant a du comique , des scènes originales
, de l'esprit ; la musique offre des morceaux trèsagréables
: mais le plan n'est pas conduit avec assez d'art ;
mais il y a des scènes inconvenantes ; mais il y a des mots
36 MERCURE DE FRANCE.
1
de mauvais ton, et, qui pis est , de mauvais goût ; mais le
dénouement est détestable ; mais il y a des airs insignifians
; mais la pièce est très-mal jouée ; mais .....
Après une ouverturè qui n'a pas du tout l'air d'avoir
été faite pour l'ouvrage , on voit paraître deux jeunes
personnes; l'une, nommée Hélène , doit épouser un fat appelé
Gourville qu'elle n'aime pas ; l'autre , Cécile , a promis
sa main à un certain Jenneval qui n'est pas venu
encore dans la maison de sa jeune amie Hélène. Une voix
se fait entendre derrière un mur ; on la prendrait pour
celle d'un aveugle qui psalmodie un noël et demande la
charité; mais on s'aperçoit bientôt que c'est l'acteur
Paul qui, sous le nom de Saint- Albin , demande à Hélène
un moment d'entretien . Il jette un billet attaché à une
pierre et demande que , s'il est aimé, pour toute réponse
on lui jette la pierre.
Le père d'Hélène arrive sur ces entrefaites ; il saisit le
billet qui est sans adresse , comme de raison , et Cécile ,
pour sauver son amie, dit que c'est à elle qu'il est adressé.
Saint- Albin entre par la petite porte qui joue un trèsgrand
rôle dans la pièce : il voit le père de son amante,
qui veut le chasser , lorsque le fat Gourville vient exprès
pour le retenir ; il se dit son ami , et le prie d'assister à
ses noces avec Hélène . Cécile, qui s'est avancée assez légèrement
au sujet du billet , continue à jouer un personnage
assez équivoque , et favorise l'amour de son amie et de
Saint-Albin qu'elle n'avait jamais vu . Gourville se met
de la partie ; il s'agit de mystifier un fat ridicule , et,
comme il ignore que c'est de lui qu'il est question , il se
ligue avec les amans contre lui - même. Il croit que c'est le
jaloux Jenneval , le véritable amant de Cécile, qu'on veut
berner. Il propose à Saint-Albin d'enlever Cécile ; il prête
même sa voiture. La petite porte s'ouvre encore, et , pour
la décence, une nourrice, qui se trouve là on ne sait comment,
emmène au lieu de Cécile la jeune Hélène que Saint-
Albin enlève à la faveur de la nuit.
Toujours très-content de lui- même, Gourville se félicite
d'avoir joué Jenneval que Cécile a eu soin de désabuser .
Le père d'Hélène découvre que sa fille est sortie de la
maison paternelle avec son ravisseur ; il s'emporte comme
ΜΑΙ 1816 .
37
Juliet peut s'emporter , c'est-à- dire , d'une manière assez
ridicule ; bientôt il s'apaise , grâce aux sollicitations de
Gourville qui ignore tout encore et pardonne aux amans :
ce qui ue pouvait pas être autrement selon les règles du
théâtre , mais ce qui n'est pas tout- à-fait conforme à
celles de la morale .
On remarque dans cet ouvrage deux jolis finals , ce
sont les morceaux d'ensemble qui terminent le premier
et le second actes. Quelques journaux ont reproché à
M. Nicolo d'avoir pris des motifs de chant à plusieurs
compositeurs ; moi , qui ne suis pas compositeur , je lui
aurais pardonné ses larcins si sa musique avait été plus
soignée ; il en est de même de l'auteur des paroles . Je
m'embarrasse fort peu qu'il ait fait l'honneur à un Jésuite
obscur de lui voler une trentaine de vers et un sujet ;
quand j'assiste à une représentation des Deux Gendres
je ne puis m'empêcher de dire : Voilà une bonne comédie,
et elle est de M. Etienne. De même qu'après avoir
yu l'Une pour l'Autre, je me suis écrié : Voilà un opéracomique
médiocre ; je suis fâché qu'il soit de M. Étienne.
THÉATRE ROYAL ITALIEN. ( salle Favart. )
La Clémence de Titus - Mademoiselle Brizzi et madame
Strina-Sacchi.
La Clémence de Titus est une nouveauté pour les Parisiens
. Il y a long-temps que cet opéra se joue dans
toute l'Europe , excepté en France . La musique est excellente
, pleine de melodie , et la science du compositeur
est adroitement cachée sous les chants pleins de charme
et de grâce. Cet ouvrage a le rare avantage d'offrir la
réunion de deux grands talens , celui de Mozart comme
musicien , et celui de Métastase comme poëte . La Clémence
de Titus n'est point une de ces productions informes
et ridicules dont l'Italie abonde : le poëme est régulier
; c'est une véritable tragédie lyrique dans le goût
de nos bons opéras,
Le caractère de Titus est rempli d'intérêt . Vitellie
fille de Vitellius , a des droits à l'empire ; elle prétend
que Titus a usurpé le trône ; elle est aimée de Jean Sex38
MERCURE DE FRANCE .
tus , ami de l'empereur. Elle l'engage à l'assassiner ; sa
main est le prix de ce forfait . Sextus , poussé par l'amour
et le désespoir, oublie les liens qui l'unissent à Titus , et
assassine par méprise un sénateur , nommé Lentulus ,
qu'il prenait pour son bienfaiteur . La conjuration est
découverte le sénat a prononcé ; Sextus doit être livré
aux bêtes féroces de l'arène ; mais Titus , au lieu de
sanctionner la sentence de mort , pardonne aux coupables.
:
Mademoiselle Erizzi est une fort jolie personne , qui a
débuté dans le rôle de Sextus , rôle que Mozart avait
écrit pour un soprano . Mademoiselle Brizzi a une voix
un peu grave pour Sextus ; mais cette voix n'en est que
plus estimée ; elle a de la grâce , de la flexibilité ; elle
met beaucoup d'expression dans son chant : en un mot ,
elle a obtenu le plus brillant succès.
Madame Strina-Sacchi est loin d'avoir un seul des
avantages de mademoiselle Brizzi . Son physique est repoussant
qu'on se figure l'acteur Michot habillé en
femme , et l'on aura une idée exacte des traits et de la
corpulence de cette cantatrice , qui s'avise de faire encore
les jeunes premières et les amoureuses.... à son âge .
On le lui pardonnerait si elle avait une voix agréable ;
elle sait , mais elle ne peut chanter : or , savoir et pouvoir
ne sont pas synonymes . Crivelli a prouvé au contraire
qu'il savait et pouvait faire le plus grand plaisir aux spectateurs
qui l'ont entendu chanter les beaux airs de Titus ;
c'était pour son bénéfice qu'on avait monté cet ouvrage.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Monsieur Sans- Géne , vaudeville nouveau de MM. Dé
saugiers et Gentil .
Rien n'est plus invraisemblable ni plus bizarre que la
conception de ce caractère. M. Sans-Gêne est un homme
qui est plus que sans géne ; il viole à la fois toutes les
bienséances de la société . Il arrive chez un soi-disant ami
de collége , qui ne le connaît pas ; couche dans le lit du
maître de la maison , met sa robe-de- chambre , boit
MAI 1816. 39
tout son vin , et veut épouser sa fille . Tout cela passe un
peu la permission d'être sans gêne , même avec ses amis .
De jolis couplets , quelques mots plaisans , ont demandé
grâce pour cette bluette fort médiocre , et qui aurait été
mieux placée aux Variétés qu'au Vaudeville . Philippe ,
Gonthier et mademoiselle Lucie ont été beaucoup applaudis
. Les deux derniers sujets sont deux excellentes
acquisitions que le Vaudeville a faites aux dépens de l'Opéra-
Comique. Avec de petits moyens on brille davantage
dans un petit cadre. Celui de l'Opéra-Comique était un
peu trop vaste pour ces deux acteurs , ou ces deux acteurs
étaient trop petits pour l'Opéra-Comique.
NOUVELLES.
INTÉRIEUR .
-Il résulte d'une dépêche télégraphique, que le départ
de S. A. R. madame la duchesse de Berry a dû avoir lieu
le 13.
M. le comte de Blacas a gardé le Momus ; il a le projet
de gagner de vitesse pour annoncer l'arrivée .
La flottille de la princesse se compose d'un vaisseau , de
deux frégates et de bricks . S. A. R. doit débarquer à Marseille
.
-L'académie française a nommé M. Desèze à la place
vacante par la mort de Ducis . Le nombre des votans était
de 27. Un premier tour de scrutin n'avait point donné
de majorité suffisante ; au second tour , M. Desèze a obtenu
13 voix ; M. Ginguené en a eu 10 ; MM. Lemontey
et Laya , chacun une .
--A la première nouvelle des troubles de Grenoble , la
garde nationale de Toulouse se mit toute entière à la
disposition de l'autorité , et les troupes de la garnison se
firent remarquer par la même ardeur.
Les autorités ont été obligées d'arrêter le zèle de la
49
MERCURE DE FRANCE.
garde nationale de Lyon , et de faire fermer les barrières ,
après le départ des quatre cents hommes qui avaient été
désignés. Ces braves Lyonnais ont été reçus à Grenoble
avec enthousiasme ; les officiers de la garnison ont réuni
dans un banquet les officiers de ces nouveaux frères
d'armes , et, à la manière de nos bons aïeux , on a porté
des toasts aux Bourbons et à la France. La tranquillité
règne à Grenoble , le désarmement se poursuit avec activité
et succès . D'après une proclamation du préfet , grâce
est accordée à tout individu impliqué dans la sédition du
4 de ce mois , qui ,livrera ou fera arrêter les chefs de la
révolte. Didier , moteur del'insurrection , ne peut manquer
d'être pris sous peu de jours. Ce Didier , homme sans nom,
qui affecta long-temps des sentimens religieux , et professa
les maximes les plus pures dans des écrits assez médiocres ,
a dévoré toute sa fortune, et , à l'exemple des conspirateurs
du siècle , il espérait la rétablir , au moyen d'un bouleversement.
-Le Journal de Toulouse , dit , en parlant des in-.
surgés de Grenoble Ces misérables ne veulent pas
d'amnistie ; ils ne cherchent point à se fondre avec nous
non plus qu'à s'amender ; il faut donc les épurer.
2
-On s'occupe , à l'état-major de la garde nationale de
Paris , d'un projet d'organisation de compagnies d'artil
lerie , qui seront attachées à chacune des douze légions . Il
y aura deux pièces par légion , l'une servie par des ca
nonniers à cheval , et l'autre par de l'artillerie à pied.
Une marchande laitière , habitant à la Villette ,.
étant prise de vin , s'est permis de tenir des propos sédi
tieux , chez un marchand de vin de la commune. Elle a
été de suite arrêtée , et sans doute , dit un de nos jourmaux
, la justice lui apprendra à mettre de l'eau dans son
vin , sauf à en mettre moins dans son lait.
-
La légion départementale de l'Yonne , qui a pour
colonel M. le marquis de Ganay, est arrivée à Dijon le 14.
A la suite de la revue passée par M. le comte Charles de
Damas, on vint prendre les ordres du colonel pour l'heure
de l'appel du soir ; celui- ci répondit : « Point d'appel ; il
MAI 1816 . 41
n'y en a pas un qui veuille me quitter. » En effet le lendemain
, au moment du départ pour Auxonne , chacun
était à son poste , et la légion est sortie de la ville aux
cris de vive le roi !
-
Vingt-un individus sont compris dans l'instruction
de l'affaire de la conspiration découverte à Paris : on s'oc
cupe activement de cette affaire . Il est inconcevable , dit
la Gazette de Harlem , que les personnes qui ont trempé
dans cette trame aient pu concevoir quelque espérance
de réussite. Aussi les gens sensés sont-ils fort tranquilles
sur les tentatives de ces insensés et de leurs semblables .
-On a remarqué le passage suivant dans un discours que
le consul de S. M. B, a prononcé dernièrement à Bor
deaux :
« Située au milieu de l'Europe , la France ne pouvait
» être en proie à des troubles et à des convulsions inté
>> rieures sans communiquer aux autres pays les con→
» vulsions et le trouble. Située au milieu de l'Europe ,
» son influence sera également sensible dans la tranquillité
qu'elle répandra autour d'elle. En paix avec
» elle-même , on peut dire qu'elle donne la paix au
» monde . »>
>>
-Les recherches faites par le respectable M. Dubois ,
curé de Sainte-Marguerite , pour découvrir les restes de
Louis XVII , roi de France , n'ont pas été inutiles . C'est
le 8 juin prochain qu'il sera procédé à leur exhumation
dans le cimetière de cette paroisse . Ce jour est l'anniversaire
de la mort de ce prince infortuné.
-On va placer sur le terre-plain du Pont-Neuf une
statue équestre de Henri IV en bronze . L'ouvrage s'a
vance ; l'exécution en est confiée à M. Lemot . On a réuni
pour la fonte dix mille kilogrammes de bronze , provenant
des monumens non achevés , six mille kilogrammes
de cuivre jaune , quatorze mille de cuivre rouge de Sibé
rie ; en tout trente mille kilogrammes .
-L'Ambigu-Comique annonce la prochaine représentation
du Mariage sous d'heureux auspices . Ce titre
là ne paraîtra énigmatique à aucun Français.
42
MERCURE DE FRANCE.
EXTÉRIEUR.
Outre le projet présenté au parlement d'Angleterre ,
à l'effet de perfectionner la loi sur la liberté de la presse,
on a pu remarquer une motion de M. Gratham en faveur
de l'émancipation des catholiques . Il paraît qu'en
général l'opposition , et un grand nombre de pairs , ont
unanimement pensé que cette motion était intempestive,
et ont été d'avis de renvoyer cette importante question
à la session prochaine ; mais que M. Gratham persiste à
vouloir présenter sa motion.
Le bill des étrangers est aussi l'objet d'une discussion
très-animée . Lord Castlereagh s'est montré , dans cette
discussion , fortement opposé à ce qu'on ouvrît en Angleterre
un asile aux partisans de la révolution et aux agens
de Bonaparte , contre lesquels il ne croit pas qu'il soit
encore temps de se relâcher des mesures d'une exacte et
sévère surveillance .
A cette occasion on dit en Belgique qu'il est question
d'une mesure générale, et qui aurait pour but de mettre ,
à la fois et par toute l'Europe , les esprits turbulens hors
de portée de nuire. La tranquillité de la plupart des états
du continent , la modération de leurs gouvernemens , les
concessions qu'ils font aux peuples , les institutions qu'ils
substituent aux abus du pouvoir arbitraire , ne sont pas
très-d'accord avec cette rêverie de quelque journaliste ,
héritier sans doute de l'imagination et de la bonne vue
de Don Quichotte.
S. A. R. le prince régent a fait mettre à l'ordre de
l'armée l'expression des sentimens du gouvernement con.
cernant la conduite des deux officiers anglais , sir Robert
Wilson et John Hutchinson , dans l'affaire de l'évasion de
Lavalette . Ces deux militaires sont sévèrement blâmes ;
mais, en considération de la peine qu'ils subissent en
France , leur gouvernément se borne à leur faire suppor
ter le désagrément de ce témoignage public de son mécontentement.
La cherté du pain cause de la fermentation en Angleterre.
A Bridport , il a éclaté une émeute assez séMAI
1816 . 43
rieuse ; elle a été accompagnée de voies de fait et de violences
; enfin elle a été apaisée par le courage de
personnes notables qui se sont jetées parmi les séditieux
pour les séparer de leurs chefs et les calmer:
-La ville de Londres doit faire hommage au duc de
Wellington d'un bouclier d'argent , où seront gravées
les victoires de ce général. Ce bouclier sera suspendu à
une petite colonne triomphale de six pieds de haut , qui
sera elle-même le trophée de la bataille de Waterloo .
--
Le dernier descendant de Newton a consacré un
fonds considérable à doter un établissement consacré à
fournir des secours aux gens de lettres et écrivains tombés
dans le besoin ,
-
Il a paru une déclaration de l'empereur de Russie ,
concernant la nature de la sainte alliance formée entre
ce monarque et LL. MM . l'empereur d'Autriche et le roi
de Prusse. Les sentimens de paix et d'union qui ont présidé
à la formation de cette alliance , tendent non-seu→
lement à assurer le repos de l'Europe chrétienne , mais
même ils embrassent toutes les autres nations dans le
même système d'une bienveillance toute philanthropique
et fraternelle ; ainsi tombent d'elles-mêmes les insinuations
de quelques politiques accueillies par quelques gazetiers
concernant des projets contraires aux intérêts de
la Porte , et auxquels la sainte alliance aurait servi de
voile .
-
Tout occupé de la prospérité de ses états , l'empereur
de Russie appelle l'industrie des étrangers en Pologne par
l'offre de nombreux avantages . Les nouveaux colons seront,
entre autres, exempts du service militaire , eux et
leurs enfans .
-On apprend pour contraste , que la ville de Lubeck
renvoie les juifs de son territoire.
-La Prusse, la Saxe, l'Autriche, travaillent constamment
à relever leur crédit , en éteignant leur papier
monnaie. Il est grandement question à Vienne , de la création
d'un nouveau papier qui serait échangeable.contre
le numéraire , et qur servirait à retirer l'ancien de la
circulation.
44
MERCURE DE FRANCE.
-On parle aussi de réaliser le projet de la communication
du Rhin avec le Danube , par l'intermédiaire d'un
canal qui joindrait le Mein à la Rednitz. C'est M. de
Wiebeking , conseiller bavarois , qui est , dit-on , chargé
de conduire cette importante opération .
-Il paraît constant que le général prussien Gneisenan
se retire du service. Son nom a été plusieurs fois cité dans
les discussions élevées en Prusse sur les sociétés secrètes ,
et il a offert sa démission , que le roi a fini par accepter .
C'est un excellent officier ; on croit qu'il a eu la plus
grande part à la direction de l'armée prussienne dans la
campagne de l'an dernier.
-
-Le traité qui termine les difficultés entre l'Autriche
et la Bavière , au sujet de leurs prétentions respectives à
diverses possessions territoriales , est conclu et publié.
L'Autriche regagne le duché de Salzbourg et les bailliages
du côté du Tyrol , qu'elle avait perdus en 1808 , à l'exception
de quatre bailliages sur la rive gauche de la Salza
et de la Saale , qu'elle laisse à la Bavière. Cette puissance
acquiert , en outre , partie des anciens départemens du
Mont-Tonnerre , de la Saare et du Bas-Rhin sur la rive
gauche du Rhin ; ce qui lui donne entre autres les districts
de Deux - Ponts , Kaiserlautern , Spire , Bliescastel ,
Kussellandau , et tout le territoire à la gauche de la
Lauter. Sur la rive droite elle gagne partie de l'ancien
évêché de Fulde , ainsi que le bailliage de Redwitz , enclavé
dans les états bavarois ; et , comme ces arrangemens
ôtent àla Bavière l'avantage du principe de la contiguité
de ses possessions , avantage qui avait été stipulé pour
par le traité de Ried , l'empereur d'Autriche s'engage à
Îui faire obtenir, à la diète de Francfort , un dédommagement
convenable pour l'inexécution de cet article dudit
traité.
--
elle
Le grand -duc de Bade a publié une déclaration
extrêmement vigoureuse , contre les prétentions des
membres des classes ci - devant privilégiées , et il se
montre résolu à faire exécuter dans l'administration de
l'état , le principe de l'égale répartition des charges
publiques entre tous les citoyens .
MAI 1816.
45
-Les nouvelles de l'Amérique espagnole sont toujours
contradictoires. Les gazettes de Caraccas représentent
les affaires des insurgés comme désespérées ; celles de
la Jamaïque , en convenant que les Espagnols ont remporté
quelques succcès , disent que ces avantages sont
loin d'être décisifs , et que les troupes royales s'affaiblissent
par les maladies , au point d'avoir le plus urgent besoin
de renforts et de secours de toute espèce.
Le général Moulès , tombé entre les mains des
royalistes , a été pendu à Mexico.. Il s'était engagé dans
l'état ecclésiastique , et l'avait quitté pour le métier des
armes. Livré au tribunal de l'inquisition , il y a été absous
pour ce fait ; mais le tribunal ordinaire l'a condamné
comme rebelle. Avant l'exécution , on l'a forcé
de prendre des habits sacerdotaux , dont on l'a dépouillé
en prononçant sa dégradation ; et il a été ensuite livré au
bras séculier .
-
On connaît plusieurs exemples d'incendies , arrêtés
, principalement lorsqu'ils éclataient dans des caves ,
en interceptant la communication de l'air extérieur avec
le foyer de l'embrasement. On rapporte qu'un bâtiment
marchand , dans la cale duquel le feu s'était manifesté
en pleine mer, vient d'être sauvé par la présence d'esprit
de son capitaine , qui a aussitôt ordonné de fermer
les écoutilles , et de calfater tous les jours ces issues; et le
navire a pu gagner la Martinique , portant ainsi le feu
emprisonné dans ses flancs .
Un paquebot à vapeur a fait la traversée de Margate
à Rotterdam en seize heures . Son entrée au port
avait attiré un concours immense , et on ne pouvait se
lasser d'admirer cette nouvelle manoeuvre , qui triomphe
du vent et de la marée , et promet tant d'avantages à la
navigation.
mmmm
MERCURIALE.
-Les théâtres offrent peu de nouveautés ; cependant ,
afin de parler toujours spectacles au public , les journalistes
remplacent les feuilletons par des procès verbaux
46
MERCURE
DE
FRANCE
. en bonne et due forme des séances de la cour d'assises où
des audiences de la cour royale .
Les bureaux de la Quotidienne , du Journal de Paris
, de la Gazette de France , etc. , etc. , pourront an
besoin suppléer les archives du greffe .
- Certains écrivains politiques pourraient prendre
pour emblème le balancier de la monnaie qui a frappé
l'effigie de l'usurpateur, et qui frappe mainterrant celle du
roi légitime .
-Le journal qui s'intitule l'Ami du Roi , et dont
l'amitié rappelle quelquefois celle de cet ours un peu
niais cité par La Fontaine , se plaignait dernièrement de
l'ignorance de nos jeunes médecins , et déplorait la facilité
avec laquelle on coiffait du bonnet doctoral des gens
qui ne savaient pas même assez de latin pour lire en original
les OEuvres d'Esculape et d'Hippocrate. On dit
que quelques étudians en médecine , sous les yeux de qui
est tombée par hasard cette prodigieuse anerie , désespé
rant d'en corriger l'auteur , ont du moins corrigé le titre
de son journal , en changeant simplement les deux lettres
mi en ne.
» Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts !
Cette maxime d'une vérité générale , est néanmoins susceptible
de quelque exception A voir le plaisir avec lequel
M. de J..y tombe de toute la masse de son petit
journal sur les préterdans au fauteuil académique , et
particulièrement sur M. Noël , qui assiégé les portes du
temple avec ses gros dictionnaires , on dirait que l'Ermite
a oublié tout ce qu'il lui a coûté d'efforts et de fatigues
pour emporter la place . Il avait cependant un
grand avantage sur ses concurrens ; il n'était point gêné
ni ralenti dans ses courses par le poids de ses titres.
― Le Diable Boiteux vient de faire une excursion en
Angleterre , et de nous rapporter des vers et des nou→
velles d'outre-mer. Son dernier numéro plaît singulièrement
aux Français qui n'entendent point l'anglais , et
aux Anglais qui ne comprennent pas le français.
Un journaliste anglais a été condamné à l'amende
MAI 1816. 47
pour un article diffamatoire . Aussitôt le caissier du Singe
Boiteux a engagé ces messieurs à se jeter dans la louange
ou le genre ennuyeux. Ils ont fait droit à la requête.
―
Le Journal Général avait annoncé la suppression
du Diable Boiteux , et le Diable Boiteux celle du Journal
Général. Le public s'en réjouissait déjà ; mais malheureusement
ce n'était qu'une plaisanterie.
- "
Quand le nuage fut dissipé , quelques spectateurs
redemand rent le finale qui fut en effet recommencé » .
Vous croyez qu'il s'agit d'une chose arrivée il y a mille
ans : eh bien ! c'est le Journal Général du mercredi qui
raconte ce qui arriva lundi à la représentation de la
Clémence de Titus.
- Dans un accès de folie , un médecin se prenant pour
un de ses malades , vient de se tuer lui - même.
-
Un poëte et un musicien viennent de mettre en
romances la pièce de la Mère Coupable , pour l'amusement
et l'instruction de leurs écolières .
mmmmniumin⌁mmmmm ww
Lettre inédite de Diderot à Naigeon , sur J.-J. Rousseau.
Voici , mon ami , ce qu'un Genévois qui aurait de l'esprit
et de la délicatesse, dirait à Rousseau."
Sans doute vous avez bien mérité d'une patrie que
vous illustrez par vos talens ; il se peut que vos concitoyens
ne vous aient pas rendu tous les égards qu'i's vous
devaient ; mais Cimon , Thémistocle, Aristide , Miltiade,
ont été traités plus indignement que vous par les Athé→
niens, et ne se sont pas plaints . Themistocle était presque
le fondateur d'Athènes , et vous n'avez point fondé Genève;
vous n'avez pas encore , comme Miltiade, battu sur
mer et sur terre le grand monarque de l'Asie ; vous n'avez
ni les vertus guerrières ni les vertus civiles de Cimon.
J'avoue que vous êtes bien aussi juste qu'Aristide ; mais
vous ne l'êtes pas davantage . Lorsque ces braves et glorieux
citoyens ont été ignominieusement chassés de leurs
maisons , de leur ville , arrachés à leur famille , du sein
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
•
de leurs femmes , des bras de leurs enfans ; ils s'en sont
allés en souhaitant å leur ingrate patrie des hommes qui
l'aimassent autant qu'eux , et qui la servissent mieux .
Aucun d'eux s'est-il avisé de s'en venger en jetant , parmi
ses habitans divisés , un ouvrage capable de les armer
les uns contre les autres , et d'ensanglanter les rues , les
places publiques , les temples ? et s'il arrivait , malheureusement
pour vous , que l'ouvrage que vous venez de
publier produisît cet effet , qu'il y eût un seul coup de
poignard de donné , un seul de vos concitoyens d'égorgé,
Rousseau , je vous connais, vous verriez sans cesse le sang
de ce citoyen couler ; le cadavre de l'infortuné serait à
jamais étendu sous vos yeux , et vous péririez de chagrin
. Je sais bien que vous ne manque riez ni de raisons
ni d'éloquence pour me montrer que Thémistocle , Aristide
et Miltiade ont fait ce qu'ils devaient, et vous aussi ;
je sais bien qu'il faudrait avoir toute votre fécondité et
toute votre éloquence pour vous répondre. Mais ce que
je sens encore mieux , c'est qu'il faut bien de l'art pour
faire votre apologie , et qu'il n'en faut point pour faire
celle de Thémistocle et de Miltiade. J'ai toutes les peines
du monde à vous trouver innocent, et je trouve les autres
innocens , justes , honnêtes , sans y réfléchir . Tout cela ,
mon ami , un peu mieux arrangé , embarrasserait un peu
Jean-Jacques, surtout si l'on ajoutait : Si vous n'êtes pas
plus juste qu'Aristide , vous n'êtes pas non plus plus sage ,
plus vertueux que Socrate ; et vos concitoyens ne vous ont
pas condamné à la mort , comme il le fut par les siens :
cependant Socrate ne dit point à ses juges , je ne suis
pas le seul qui connaisse les mystères d'Eleusine ; Platon
ne les ignore pas plus que moi, et Criton ne méprise pas
moins les Eumolpides ; ainsi c'est trop ou trop peu d'une
coupe. Il ne dénonça point Criton comme un criminel
fait ses complices , et ne s'en porta point l'accusateur,
· parce qu'il lui avait offert tous ses biens pour le racheter.
Ceci rendrait l'apologie un peu plus difficile encore , et
l'embarras de J.-J. Rousseau un peu plus grand .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE, RUE DE RACINE ,
"
No. 4.
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
- Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du er. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30 .
m
POÉSIE.
ODE
Sur le mariage de S. A. R. Mgr. le duc de Berry
avec S. A. R. Marie- Caroline , petite -fille du roi des
Deux-Siciles , fille du prince héréditaire.
Le torrent que grossit l'orage
S'indigne , enfermé dans son lit;
Terrible , il court , bondit , ravage ,
Et le front du berger pâlit.
Brûlant esclave de la terre,
Le volean rugit de colère
Contre ses fers audacieux ;
1
Et des monts arráchant la cime ,
Des profondeurs da noir abîme
Vole à la conquête des cieux .
TOME 67 .
4
50
MERCURE
DE FRANCE
.
1
Plus puissant , le roi de la lyre ,
Qu'enflamment ses divins accords ,
S'irrite du jaloux délire
Qui veut enchaîner ses transports.
Sur la foi d'une heureuse étoile,
Livrant les replis de sa voile
Au souffle d'un vent indompté ,
Sa nef, que monte le génie ,
Parmi des torrens d'harmonie ,
Vogue vers l'immortalité,
Soit que, d'une voix triomphante ,
Sa lyre , amante des vertus ,
Célèbre le bonheur qu'enfante
La bienfaisance des Titus ;
Soit qu'elle dénonce et menace
Un tyran dont la folle audace
S'épuise en forfaits inouis ;
Soit que, dans la plus douce ivresse ,
Déposant l'ire vengeresse ,
Elle rende aux Français Louis :
O Louis ! ô mon noble maître !
Appui sacré de mes travaux !
Ta gloire force à disparaître
La gloire de tous tes rivaux .
Sésostris , César, Alexandre ,
Qui parmi le sang et la cendre
Dictez vos conquérantes lois ,
Cédez la palme à ce monarque ;
Il n'a pas enrichi la parque
De ses pacifiques exploits.
1
Deux fois sur la France égarée
L'Europe assied son camp guerrier,
Et sa vengeance conjurée
La couvre de moissons d'acier.
JUIN 1816 . δι
"
Deux fois sur la pâle Lutèce ,
Déjà dévorant sa richesse ,
Étincelle un glaive inhumain ,
Tout va périr. Louis s'avance :
Cent mille guerriers en silence
Déposent le fer de leur main.
Répondez ! D'où vient ce prodige
Qui du crime a trompé l'espoir?
Dieu seul donne aux rois ce prestige
Et ce mystérieux pouvoir .
Oui , Dien , dans ses décrets sublimes ,
Adopte les rois légitimes ,
Et de son sceau marque leurs fronts ;
Dieu rend Louis à ma patrie ,
Et durant cinq lustres lại crie :
Tu périras sans les Bourbons . >>>
A peine ils ont touché la France ,
La paix visite les mortels ,
Thémis rétablit sa balance ,.
La religion ses autels .
Détrônant l'affreuse anarchie,
De tant de malheurs enrichie ,
La loi parle d'un ton vainqueur .
Qu'ai-je dit? Louis la faït taire ;
son Mais à son glaive il veut soustrairé
Ceux qui devaient percer son coeur.
O mon roi ! quel nouveau miracle
Vieut préclamer tes hauts bienfaits !
Les Alpes offrent un spectacle
Que les mortels n'ont vu jamais : ".
Leur dieu , qu'un long hiver assiége ,
Rejetant son manteau de neige ,
Ne tremble plus sous les glaçons ;
Le printemps échauffe la nue ,
52
MERCURE DE FRANCE .
Et pare sa tête chenue
Des plus odorantes moissons.
1
Da haut de ses flancs , en cadence ,
Les m'uses portant des flambeaux ,
Descendent ; leur légère danse
S'unit à des concerts plus beaux.
Cyprine , de son myrte ornée,
Conduit l'Amour et l'Hyménée
Qu'unissent les mêmes désirs ;
Tous deux attirent sur leurs traces
Les Ris et les Jeux et les Grâces
Qu'ils enchaînent près des Plaisirs .
Pur sang d'une reine amazone ,
Venez triompher parmi nous ;
Princesse , ceignez la couronne :
Les Français sont à vos genoux.
Mêlez aux attraits la décence
Qui pare si bien l'innocence ,
Et pare encór mieux la grandeur
Un prince que la France adore,
Qu'une mâle vertu décore ,
Vous associe à sa splendeur .
1 .
Fais triompher notre espérance ,
Chaste Lucine , empresse-toi !
"
Cède aux plus chers voeux de la France ,
De Louis et du couple-roi !
Qu'auprès d'un fils qui leur ressemble ,
Ils puissent , souriant ensemble,
Boire la coupe du repos !
Amour, dont le noeud les engage ,
Accorde à l'hymen plus d'un gage !
Tous les Bourbons sont des héros .
Mais quel Dieu s'offre à ma présence ,
Et me dévoile ses secrets ?
JUIN 1816 . 53
Cédons , cédons à sa puissance ,
Le Temps va rendre ses décrets ,
O toi , mon amante chérie !
O France ! A ma belle patrie !
Le ciel est enfin désarmé ;
Réjouis-to , superbe terre ,
Et rends encore tributaire
L'univers de tes dons charmé.
Cérès , sur nos féconds rivages ,
Des mortels double le trésor :
Mercure , en ses riches voyages ,
Ceint Thetis d'une chaîné d'or .
Sous des forêts de mâts , la Seine ,
Roulant une onde souveraine ' ,
Offre aux nations ses tributs' ;
Rendu triomphant à son temple ,
Apollon adoré contemple
La pompe de ses attributs.
Au pied d'Hymen , la jeune fille
Porte son timide embarras ,
Sa crainte ; elle accroît sa famille
Et presse un fils entre ses bras ;
La Paix , mère de la Richesse ',
Nourrit une active jeunesse ,
Robuste soutien des états ;
Et la France , arbitre suprême ,
Se ceint le front d'un diadème ,
Juge des plus grands potentats .
Alors jusqu'aux bornes du monde
Le nom de Louis est porté ;
La terre à sa vertu profonde
Prodigue un encens mérité.
Lui confiant sa destinée ,
La France, à ses pieds prosternée ,
•
54
MERCURE
DE
FRANCE
.
T
Bénit la douceur de ses lois.
Muses , offrez-lui votre hommage :
Dans le malheur il fut un sage ;
Heureux , c'est le plus grand des rois.
C. L. MOLLEVaut,
Membre de l'Institut royal de France.
mmmm
LE PAON ET LE ROSSIGNOL.
L'oiseau de Junon , curieux .
De fixer les regards des hommes :
( Il est de ces derniers dans le cercle où nous sommes
Qui n'en sont pas moins envieux) ,
Avec orgueil étalant son plumage,
Plaisait aux plus insoucians,
Quand près de lui sous le feuillage
Un rossignol fit entendre ses chants.
Sitôt la foule des passans
De l'écouter, d'applaudir sans partage
A ses mélodieux accens ,
A son tendre et divin ramage ,
Et de laisser cet Argus tout honteux
S'admirer seul , réduit à son suffrage .
Un sot audacieux souvent
Parvient à tromper , à séduire ;
Mais à la fin le vrai savant
L'éclipse et reprend son empire.
JUIN 1816. 55
ÉNIGME .
Filles du Dieu du jour , nons formons notre père ,
Et n'existons jamais ensemble un seul moment ;
Sujettes pour toujours à ce destin sévère ,
Nous nous fuyons , lecteur , pour ton arrangement.
LOGOGRIPHE .
Laissons de mes vertus le portrait incommode ;
Ce qui me rend fort à la mode ,
Est que je suis des plus discrets ;
Et l'homme qui connaît jusqu'où va mon silence ,
M'établit confident de ses plus grands secrets.
Je suis mâle de nom , et toute ma substance
Doit à l'invention son unique progrès.
Dévoilons ce profond mystère ;
Mon total est de douze pieds :
Soutenu de mes cinq premiers ,
16
Dans ta maison je suis chose si nécessaire ,
Que tu ne peux sans moi dormir en sûreté.
Des sept derniers j'annonce un agréable été ;
Alors c'est par mon ministère
Que chacun vient braver le soleil le plus vif ;
Tu rêves , cher lecteur, et ton esprit pensif ,
Peut-être en ce moment se forge une chimère ;
Qu'une faible lueur impose à ta raison :
Reprends tout , j'y consens ; par la combinaison ,
Je vais, comme un autre Protée ,
T'exercer par mes changemens.
Je suis celui des élémens
56
MERCURE
DE
FRANCE
.
Qu'au ciel , malgré les dieux , déroba Prométhée
Le fait est noir ; aussi le sort le plus affreux
Devint bientôt le prix de sa folle entreprise.
Je puis encor t'offrir un instrument qu'on prise
Sur le double sommet, séjour délicieux ,
Que de son onde pure arrose l'Hippocrène :
Item , ce qu'on quitte avec peine :
Un arbre qui , dans les grands froids ,
Conserve une égale verdure :
Ce qu'à prendre d'assaut on tente quelquefois ;
dont la nature
Un organe ,
Interdit tout usage aux aveugles naissans :
Ce que, dans des dangers pressans ,
Désire un nautonier prêt à perdre la vie :
Un métal , objet de l'envie....
i
C'est fixer trop long-temps ton esprit et tes yeux ;
Je te fais , cher lecteur , mes plus tendres adieux.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot du logogriphe est Tableau , dans lequel on trouve Eau ,
Table , Bal , Abel , Aube , Bean et Batean ,
ww
JUIN 1816 . 57
www
RIEN DE TROP.
La Fontaine a raison :
Rien de trop est un point
Dont on parle beaucoup, et qu'on n'observe point .
Tout le monde convient de l'utilité de la modération ,
du danger des excès , de la folie des passions. On estime
sage celui qui voit les choses telles qu'elles sont , et qui
les apprécie à leur juste valeur : on regarde comme un
insensé l'homme qui voit tout avec un microscope ou
avec un prisme , qui embellit ou enlaidit , grandit ou
rapetisse tout , suivant son désir ou son dégoût , sa
crainte ou son espérance. On sait que le bonheur est inséparable
de la modération dans les qualités , dans les
peines , dans les plaisirs , dans les désirs et dans les sentimens
; et cependant chacun exagère ses biens , ses
maux , ses haines , ses affections , ses éloges , ses critiques ,
ses volontés , ses espérances , ses frayeurs.
Personne ne veut être tendre , mais passionné ; considéré
, mais célèbre ; à son aise , mais opulent, On ne se
contente pas du bien , on veut le mieux ; on ne se
borne pas à s'affliger , on se désole ; on n'approuve pas ,
on flatte , on exalte , on divinise ; ce n'est pas assez de
critiquer, on déchire ; ce qu'on aime est parfait ; ce qui
déplaît est affreux , détestable. On est ou enivré ou dégoûté
, vain ou humilié , téméraire ou pusillanime : ceux
qui pensent comme nous sont des gens de bien ; les autres
, des valets et des factieux . Jamais nous ne sommes
dans le milieu , toujours au-delà des bornes ; et , tout en
faisant l'éloge de la modération , nous la fuyons de toutes
nos forces . La médiocrité , que les philosophes disaient
d'or , cette médiocrité qui seule rend sage et heureux , est
ce que nous craignons et ce que nous méprisons le plus .
Tous les moralistes, puisqu'ils prétendent être les médecins
de nos âmes, ne devraient jamais se lasser de rebattre
1
}
58 MERCURE DE FRANCE .
e
ce point . L'exagération est notre péché originel, notre défaut
radical , le principe de nos vices , la source de toutes
nos erreurs , la cause de tous nos chagrins ; et, quand elle
ne nous rend pas méchans , vindicatifs , cruels et malheureux
, elle nous rend encore très-ridicules .
1
)
Un magicien qui aurait un miroir capable de dépouiller
les objets de leurs illusions, et de les faire voir aux hommes
tels qu'ils sont, changerait le genre humain et la face
du monde ; mais, avant d'y parvenir, il ferait bien de
s'assurer du secours des esprits infernaux , et de bien
prouver sa puissance ; car il commencerait par se faire
un terrible nombre d'ennemis en disant la vérité : il y a
bien peu de gens pour qui elle ne soit pas une sorte d'injure!
On ne peut guère nous faire voir nos portraits bien
ressemblans sans nous montrer injustes, inconséquens et
fous; et c'est ce qu'on n'aime pas à reconnaître publiques
ment , quoique parfois , entre quatre rideaux , et dans
des intervalles de raison , on s'en aperçoive assez bien.
Ce magicien ferait même , je crois , prudemment , en
imitant les auteurs comiques , de laisser notre image
sous une gaze , et de ne nous montrer que celle des
hommes qui nous ressemblent , afin de ne nous frapper
qu'indirectement et par contre-coup.
La plus dangereuse et la plus commune de nos exagérations
est celle qui ne nous fait voir que des vices et des
défauts dans nos rivaux , dans nos ennemis , et qui nous
☑ aveugle totalement sur leurs bonnes qualités les plus évidentes.
Éraste est un vieux guerrier qui a toute sa vie été
attaché aux principes , aux coutumes , et même aux préjugés
des temps anciens : c'est un courtisan probe , instruit
, un gentilhomme loyal , estimé à la ville et chéri
dans sa province ; mais il croit que la gloire et la tranquillité
de l'état sont liées inséparablement à l'existence
des anciens usages , et il se fait un point d'honreur de
les défendre. Tout ce qui est étranger à l'ordre qu'il a vu
régner autrefois , lui paraît confusion et folie. Sujet soumis
, militaire distingué , bon maître , respectable père de
famille , on ne peut lui reprocher aucune déviation des
JUIN 1816. 59
règles de la justice et de l'honneur; mais il juge avec
humeur tout ce qui est nouveau; il ne raisonne pas en
politique , il se passionne, et tout système qui est à la fois
sentiment et religion doit être inflexible par sa nature;
car on efface souvent ce qui est tracé dans l'esprit , et jamais
ce qui est gravé dans le coeur.
7
Eh bien! parlez de lui à Damon ; c'est unjeunehomme
enthousiaste, dès son enfance, d'Athènes et de Rome , et
qui ne peut séparer l'idée du bonheur de celle de la liberté;
il méprisera la vieille vertu d'Éraste . Comment ,
dira-t- il , voulez-vous que j'estime un homme encroûté
de préjugés , un égoïste qui veut nous enchaîner dans
les ténèbres pour nous conduire à son gré par des lisières,
et qui sacrifierait les droits et le bonheur de l'humanité
pour rétablir les priviléges de sa classe !
Où je n'apererççooiiss pas le noble amour dela liberté , je
ne vois que de l'intérêt personnel , de la vanité; et aucun
sentiment honnête ne peut se concilier avec ceux de la
servitude.
Je suis sûr qu'Éraste, que vous vantez , est un tyran
dans son village et dans sa famille, et que les vieux droits
de son donjon lui paraissent plus sacrés que la gloire de
son pays.
Vous avez beau faire , vous ne convaincrez pas Damon
de son injustice. Et croyez-vous qu'à son tour
Éraste sera plus raisonnable en parlant de Damon ? vous
vous trompez ; vainement vous lui direz que ce jeune
homme est bon fils , mari fidèle , ami sûr ; qu'il a autant
de vertus que d'esprit ; qu'il est vaillant , humain , généreux
, serviable , et que la douceur de son caractère le
fait aimer par tout ce qui le connaît.
C'est un mauvais sujet , dira le vieux baron ; je le désavoue
pour parent , l'honneur me défend toute liaison
avec lui . Quelles bonnes qualités peut-on supposer à un
factieux, à un innovateur ? Ne m'en parlez plus , c'est un
jacobin.
-Mais de sa vie il n'a été dans un club ; il sert bravement
son prince ; si ses passions sont vives , elles sont
nobles; il ne rêve que la gloire et le bonheur de son pays,
et serait incapable de troubler l'ordre public pour/soute-
1
бо MERCURE DE FRANCE.
nir des opinions libérales qu'il a puisées dans nos livres
classiques.
1
-Finissons ce propos ; je ne veux plus qu'on m'en parle .
Įla , dites -vous , des idées libérales : eh bien ! je n'ai rien
de commun avec ces idées-là ; c'est de la philosophie ,
de l'idéologie , et voilà tout . Adieu.
*
La sottise et la passion de nos jugemens sont encore
bien plus excessives lorsque nous parlons des hommes
que la fortune a élevés à d'importans ministères ou à de
hautes dignités .
Ils ont presque également à redouter la flatterie qui
les encense pour les enivrer de ses poisons , et l'envie qui
les épie pour les déchirer. Ceux qui espèrent ou obtiennent
leurs faveurs , en font des grands hommes , des
demi-dieux c'est Sully , Colbert , l'Hôpital , qui sont
ressuscités ; ils obscurcissent à force de fumée leur mérite
réel , et les élèvent sur des échasses qui les font
tomber.
D'un autre côté , les rivaux de leur pouvoir et de leur
crédit aiguisent contre eux tous les poignards de la satire
et de la calomnie.
Écoutez un membre de l'opposition lorsqu'il peint
un ministre c'est toujours un homme inepte ou corrompu
; sa sévérité est taxée de despotisme , sa bonté de
faiblesse. Est-il économe , c'est un avare ; généreux , c'est
un dilapidateur ; soutient-il l'autorité , c'est un ambitieux
partisan du pouvoir arbitraire; se montre- t-il indulgent
et populaire , il est faible et idéologue ; s'il
vous résiste , c'est un entêté ; s'il vous cède, il est incon,
séquent et pusillanime .
On pourrait lui répondre, comme Figaro : Aux qualités
que vous exigez dans un domestique , connaissez-vous
beaucoup de maîtres capables de vous servir ?
,
Les tribuns du peuple étaient parvenus , par leurs intrigues
, leurs déclamations et leurs calomnies à en
flammer les Romains d'un tel courroux contre le sénat
qu'il pouvait en résulter un bouleversement général .
Pacuvius usa d'un moyen assez adroit. pour apaiser cette
agitation .
Il parut d'abord partager l'animosité des factieux , et
JUIN 1816. 61
proposa
de chasser les sénateurs qui déplaisaient , à condition
que chacun d'eux serait remplacé par un homme
de bien à l'abri de tout reproche , et universellement
estimé.
Pour commencer cette opération , on lut la liste des
sénateurs. Au premier nom de sénateur qui sortit de
l'urne , tous les citoyens éclatent en plaintes et en invectives
contre lui . Fort bien , dit Pacuvius , il paraît que
cet homme n'est pas pur, c'est un mauvais citoyen ; renvoyons
-le , et nommons quelqu'un pour le remplacer.
On fit alors un grand silence ; mais toutes les fois
qu'une voix s'élevait pour proposer un remplaçant, mille
voix s'élevaient contre lui , etlui imputaient mille défauts
pour le faire rejeter.
Après plusieurs épreuves semblables, le peuple, voyant
qu'on ne pouvait s'accorder sur aucun choix , se lassa de
cette discorde , et décida que les choses resteraient telles
qu'elles étaient , puisque le remède paraissait pire que le
mal.
L'exagération en amour, en amitié, en générosité , en
bienfaisance , a souvent de fâcheuses suites ; elle mène à
la jalousie , à la faiblesse , à la prodigalité , à la ruine ;
mais pourtant , en ce genre , le trop vaut mieux que le
trop peu : ce sont des maux qui font du bien. On sup
porte les peines produites par le plaisir , on pardonne aux
défauts qui doivent leur naissance à quelques vertus .
Ce sont les sentimens fâcheux , tristes et pénibles qu'il
faut surtout modérer et réprimer , lorsqu'on ne peut pas
les détruire.
La colère , l'envie , la vengeance , la haine , voilà les
vrais fléaux de l'humanité , les torches qui embrasent la
terre ; et ceux qui se servent de leurs funestes glaives en
sont eux-mêmes les premiers blessés .
Fera-t -on à son ennemi le mal qu'on projette ; c'est
une chose douteuse mais vouloir faire le mal , mais
hair, c'est déjà une peine certaine qu'on éprouve,
Aimer est un bonheur , haïr est un tourment.
L'amour est la loi du ciel , la haine est celle de l'enfer,
Plutarque dit « Que Caton et Phocion ne prenaient
inimitié quelconque à l'encontre de leurs citoyens pour
62
MERCURE
DE FRANCE
.
(
» ´´aucuns différens qu'ils eussent avec eux relativement au
gouvernement.Ains se rendirent seulement implacables
» où il était question d'attaquer et d'offenser leur pays. II
ne faut, disaient- ils , réputer ennemis que ceux qui sont
» les bosses et les pestes d'une cité . Quant à ceux qui ne
» sont que discordans , il les faut ramener à une bonne
» harmonie, en roidissant et relâchant tour à tour , ainsi
» que ferait un bon musicien , et non pas en se mettant
>> en courroux contre eux avec outrage et injures .
>>
Lorsque Catherine II apprenait que quelques fautes
avaient été commises par ambition , intérêt , faiblesse 9
erreur, légèreté , loin de se livrer à la colère qu'on voulait
lui inspirer , elle disait : C'est de l'hommerie ; il faut
redresser et non couper. J'aime à louer tout haut , à
gronder tout bas . ' » ,
>>
J'ai vu beaucoup de gens dans le monde qui exigent
pour toutes les places , et pour toutes les affaires , trop
de mérite et de talens ; ils méprisent à tort l'honnête médiocrité
; la probité , l'exactitude , l'activité , ne sont
rien pour eux , si elles manquent de brillant et d'éclat :
se montrer si difficile , c'est être exagéré , injuste et malhabile
.
Je pense comme ce philosophe grec : « Qu'on ne doit
» rien trop mépriser, qu'on peut tirer parti de tout, et
qu'il est bon de se rappeler même quelquefois que
» les anciens faisaient avec les os d'ânes leurs meilleures
>> flûtes. »
>>
Ce qui est étrange , c'est de voir à quel point des
hommes d'esprit , qui croient le mieux calculer les me
sures à prendre pour arriver au bonheur , se trompent
par exagération sur les moyens d'y parvenir .
Un sentiment naturel et raisonnable nous dit qu'un
homme riche et bien né doit , pour être heureux et se
faire aimer, jouir de quelque crédit , de quelque considération
, et occuper dans le monde un rang , une place ,
un emploi, qui le mettent à portée d'acquérir une bonne
renommée , de servir son pays , et d'être utile à ses concitoyens
.
Rien n'est plus juste ; mais l'amour -propre , le plus
aveugle et le plus violent des amours, arrive , exagère ce
JUIN 1816. 63
désir de considération , fait souhaiter, solliciter, obtenir,
entasser cordon sur cordon , emploi sur emploi , dignité
sur dignité la maligne fortune seconde notre homme ;
il arrive au haut de la roue , et y trouve avec surprise la
satire au lieu de l'éloge, et la haineuse envie à la place de
l'estime et de l'amitié qu'il désirait.
Il devient comme ce Métiochus , dont on disait : « Métiochus
est capitaine , Métiochus dresse les chemins ,
» Métiochus cuit le pain , Métiochus moud la farine
» Métiochus fait tout , Métiochus aura mal an . »
Que voulez-vous ? le peuple est ainsi fait ; il respecte
ce qui est à une certaine élévation ; il hait , et tire à
terre ceux qui veulent monter trop haut.
Nous devons nous armer d'une bonne cuirasse , lorsque
, plaçant notre bonheur hors de nous , nous voulons
le faire dépendre des autres . Le monde est économe d'éloges
et prodigue de critiques ; notre ceil rapetisse toutes
• les qualités d'autrui , et grossit tous ses défauts . Horace
-nous en avertit :
Un homme est un peu lourd , nous le disons stupide ;
S'il est fier, insolent ; et s'il est doux , timide...
Quand la raison nous dit rien de trop, l'amour-propre
est le mauvais génie qui vient toujours nous pousser , et
nous empêcher de suivre cette sage maxime..
Il est vraiment curieux d'entendre les raisonnemens
de tous ces nains ambitieux , de tous ces nouvellistes de
profession , dont la nullité vaniteuse est sans cesse tourmentée
du chagrin de voir que la terre tourne sans leur
avis , et que les affaires marchent sans leurs conseils .
pour eux
Ils ressemblent à ce boulanger qui trouvait détestable
tout pain qu'il n'avait pas cuit. Rien n'est bon
que lorsqu'ils mettent la main à la pâte ; et comme
Dieu merci, cela ne leur arrive guère, leur orgueil blessé
les rend pessimistes et alarmistes .
A leur sens tout va de mal en pis ; ils sonnent à tout
moment l'alarme , ils ne prévoient que des catastrophes ;
et, à les entendre , tout est toujours perdu sans ressource.
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Je me rappelle, à ce propos , que dans le temps de la
guerre de la Baviere , qui fut si promptement terminée
par la paix de Teschen, j'entendis un jour, sur la terrasse
des Tuileries , le dialogue suivant entre deux de ces
graves politiques, qui dessinent leurs plans et leurs cartes
sur le sable , qui font mouvoir leurs armées avec leurs
cannes , et tracent en crachant le cours des fleuves :
Mon ami , je l'avais prédit , la fatale époque est
arrivée . On n'a pas voulu me croire on a fait tant de
sottises ! le mal est sans remède , tout est perdu.
Je conviens que tout va mal ; mais cependant je ne
vois rien encore d'assez funeste pour se décourager à de
point .
Comment! vous ne le voyez pas ? Mais d'où venezvous
donc ? Ignorez -vous que les Russes vont se brouiller
avec les Tures ?
-Je le crois. Après.
-
Vous savez qu'il existe des mouvemens d'insurrection
en Amérique contre l'Angleterre, et qu'il est à croire
que l'Espagne , la France et la Hollande , finiront par
prendre parti pour les insurgés ?
-
Cela se peut ; mais....
Vous a-t-on dit que l'Autriche est attaquée par la
Prusse ?
-Oui , je viens de l'apprendre , et je vois avec peine
la tranquillité générale troublée ; mais , enfin , l'Europe a
vu souvent de semblables querelles , et .....
"
La tranquillité troublée... on a vu souvent... Votre
flegme m'impatiente : comment , vous ne voyez pas clairement
tout ce que ces événemens nous annoncent ?
Eh ! oui , la guerre , et beaucoup de perte d'hommes
et d'argent.
-
Vous ne prévoyez que cela ?
C'est bien assez , une guerre générale.
Ce n'est rien encore ; votre sang-froid m'excède !
Ma foi , quand je prévois un embrasement général ,
qui menace tant de pays , qui met en danger tant de
trônes , qui fera couler tant de sang , il me semble que
c'est bien assez .
TIMBR
ROYA
JUIN 1816 .
65
Pauvre tête ! tout cela ne vous découvre qu'un incendie
universel ?
-- Eh !
.C .
diable voulez -
que -vous donc que j'y voie de
plus ? Qu'y voyez-vous vous- même ?
Ce que j'y vois ! ce que j'y vois ! ... eh ! morbleu, la
fin du monde !
- La fin du monde ? Vous vous moquez.
Oui, monsieur , la fin du monde ; et il y a des exemples
de cela , il y a des exemples de cela.
A ce trait j'éclatai de rire , et je m'éloignai à grands
pas du sinistre prophète , qui fut , je crois , fort étonné de
voir un homme si indifférent à la destruction de notre
globe.
L'humeur et la peur sont les plus mauvais conseillers
du monde : elles font tout voir en noir ; et où tout est
noir, on ne distingue plus rien.
"
Méfions-nous surtout des exagérations de la crainte.
Écoutez-la ; si l'ennemi vous menace on doit être
écrasé ; si l'administration est relâchée, nous sommes en
dissolution ; si elle est ferme , on va tomber sous la tyrannie
: s'il existe des mécontens ; le bouleversement est
certain .
ས་
?
Heureusement il n'en est pas ainsi ; les grandes masses
politiques se soutiennent , et , comme le dit Montaigne
« La société des hommes se tient, et se coud à quel-
» que prix que ce soit ; en quelque assiette qu'on les
» couche , ils s'appilent et se rangent en se remuant ,
» et s'entassant, comme les corps mal unis qu'on empoche
>> sans ordre , trouvent d'eux-mêmes la façon de se join-
» dre , et s'emplacer les uns parmi les autres , souvent
» mieux que l'art ne les eût disposés . »>
Philippe de Macédoine fit bâtir une ville qu'il peupla
des hommes les plus méchans , et voulut voir ce qu'ils
deviendraient. Eh bien ! pressés par la nécessité , ils
finirent par établir entre eux de bonnes lois et une
bonne police .
Pour être heureux il faut d'abord être tranquilles ; et,
pour devenir tranquilles dans la vie publique comme
TOME 67*.
5
66 MERCURE DE FRANCE.
dans la vie privée , le seul moyen est de ne rien exagérer
.
Calmons donc nos désirs , nos craintes , nos regrets ,
nos espérances . La vérité n'est jamais dans les extrêmes ,
mais dans un milieu : ainsi la modération seule peut en
approcher .
Rien de trop, que ce soit notre adage ; et , si nous nous
en écartons , que ce soit en bien et non en mal , en espoir
et non en frayeur .
Il est étonnant que la sottise ait sur ce point tant
d'avantages sur l'esprit . Un sot est toujours content de
lui , de sa fortune , de son mérite ; il croit tout ce qu'il
espère ; Dieu n'a fait le monde que pour lui ; rien n'est
si doux que son lit , et si solide que son siége ; il croit
tout prévoir, tout dominer, remédier à tout : tandis que
l'homme d'esprit s'exagère l'insuffisance de ses moyens,
l'instabilité du sort ; il ne jouit ni de son mérite qu'il
amoindrit , ni de son bonheur dont il doute.
On dirait que Dieu dans sa justice a ordonné à la fortune
de ne protéger souvent que les sots , pensant que
les habiles n'en avaient pas besoin .
Trop de désir de perfection nous nuit quelquefois ;
corrigeons-nous , modérons-nous , mais ne plaçons pas
trop haut notre modèle idéal du bien ; nous ne pourrions
y arriver , et nous nous découragerions comme Montaigne
, «< qui avouait ce tort , en disant : Si j'ai un escarpin
de travers , je laisse encore de travers ma che-
» mise et ma cape ; je dédaigne de m'amender à demi.
» Quand je suis en mauvais état , je m'acharne au mal ,
je jette le manche après la cognée , et je ne m'estime
plus digne de mon soin . »
>>
ט
Amm
JUIN 1816 . 67
wwwww m
CAMPAGNE DE WALCHEREN ET D'ANVERS , en 1809 ;
Par M. de Rocca , chevalier de la légion d'honneur , auteur
des Mémoires sur la guerre des Français en Espagne.
De l'imprimerie de le Normant , Paris ; Gide fils , libraire
, rue Saint- Marc , n . 30 ; H. Nicole , à la
librairie stéréotype , rue de Seine , n°. 12 : 1815.
M. le chevalier de Rocca , jeune militaire et écrivain
distingué , déjà très - avantageusement connu par une
description de la guerre d'Espagne , a publié une relation
très-intéressante de la campagne d'Anvers. Il a pris une
part active à l'une et à l'autre de ces deux mémorables
expéditions , La tentative hardie et habile, quoique malheureuse,
dirigée sur Flessingue et sur Anvers , fait néanmoins
époque , et marque l'apogée , toujours suivi d'un
commencement de déclinaisons successives de l'empire
napoléonien . Ses phalanges étaient occupées , au midi et à
l'ouest de l'Europe , à contenir l'énergie patriotique des
Espagnols , et à conquérir une seconde fois bien péniblement
la capitale de l'Autriche , lorsque la politique de
l'Angleterre , trompant l'imprévoyance de Napoléon , vint
frapper au coeur même de son empire gigantesque un
à la fois dangereux et sensible. L'excellent Mémoire
publié par M. de Rocca est rempli de vues à la fois profondes
et élevées. Il est écrit avec autant de simplicité
que de goût et d'élégance. L'auteur trace de main de
maître le portrait d'un général qui , comme l'a dit une
femme justement célèbre , réunit la grâce chevaleresque
d'un prince guerrier , à la franchise magnanime d'un
héros citoyen , et qui , à cette époque , soutint par son
habileté une puissance à la chute de laquelle il contribua
plus tard , en faisant le plus grand des sacrifices au généreux
espoir d'aider au rétablissement de l'équilibre européen
, au bonheur de son ancienne patrie , et à la sûreté
du peuple qui doit lui confier ses destinées . M. le chevalier
de Rocca est digne , à tous égards , de retracer de si
importans souvenirs militaires et politiques. Les deux
coup
1
68 MERCURE DE FRANCE.
productions qu'on lui doit lui assurent , ce nous semble ,
une place honorable dans la littérature française , et
l'appellent à tenir encore un jour , avec plus de succès ,
le burin de l'histoire , qui , pour être manié avec gloire ,
a besoin d'être conduit par les mains de la justice et de
l'impartialité . Dans le passage suivant, qui termine cet
écrit , l'auteur nous paraît déterminer avec une admirable
justesse les causes qui préparèrent le renversement
du colosse dont la chute nous entraîna dans tant de
désastres .
་ ་ L'empereur Napoléon , revenant pour la seconde
fois vainqueur de l'Autriche , voulut reculer les limites
de la France jusqu'au Rhin , afin de mettre les établissemens
maritimes de Flessingue et d'Anvers à l'abri d'une
nouvelle invasion de la part des Anglais ; et il fit , dans
le mois de mars de l'année 1810 , avec son frère Louis ,
un traité par lequel il lui permettait de continuer à régner
encore sur la partie de son royaume de Hollande ,
la droite du Whal , à condition qu'il lui céderait celle qui
est sur la rive gauche.
>>
L'empereur Napoléon réunit ensuite , par un décret
appuyé d'une armée , tout le royaume de Hollande à la
France ; les villes de Brême , de Hambourg et de Lubeck ,
et les provinces situées sur les côtes de la mer du Nord ,
eurent le même sort les états voisins , qui composaient
l'ancien empire germanique , se virent aussi menacés
d'être successivement réunis au grand empire français .
:
» Maître de la plus grande partie des côtes de l'Europe,
possédant des ports sur l'Adriatique , la Méditerranée ,
l'Océan , la mer du Nord , et jusque sur la Baltique ,
l'empereur Napoleon avait matériellement tout ce qui
était nécessaire pour créer une grande marine , si une
marine puissante pouvait exister sans des matelots , instruits
par un commerce lointain à lutter avec les tempêtes
, et si ces entreprises commerciales , qui exigent
une grande réunion d'efforts individuels , pouvaient se
former ailleurs que dans les pays où des lois justes et
permanentes assurent à tous des garanties inviolables .
>>
En effet , affaiblir le commerce , l'industrie et la
prépondérance de nos illustres et nobles rivaux , pouvait
JUIN 1816.
69
être un but louable ; mais c'est par des institutions libérales
, par un gouvernement sage et tempéré, en se faisant
estimer et aimer des peuples , et non en s'en rendant le
fléau , qu'il était permis et possible d'y parvenir, Mais
déjà les éternels partisans , les soutiens incorrigibles du
pouvoir absolu s'étaient emparés avec beaucoup d'adresse
, et sans beaucoup de peine , de l'esprit du conquérant
despote , qui avait tant de déplorables dispositions
à adopter leurs idées pernicieuses . Ils lui avaient
persuadé que les peuples ne devaient ue être que des instrumens
aveugles et passifs entre les mains de ceux auxquels
le ciel avait temporairement confié la force et le pouvoir;
et c'est docile à leurs conseils que, dans les derniers
momens d'éclat d'une grandeur qui n'était plus qu'apparente
, il avait essayé de proscrire , sous le nom d'idéologues
, les hommes courageux et éclairés , qui , malheureusement
en trop petit nombre , luttèrent contre sa
tyrannie , et méritèrent ainsi l'admiration et la reconnaissance
des contemporains et de la postérité. »
on
L'ouvrage de M. de Rocca offre souvent de ces aperçus
justes qui décèlent une raison exercée à remonter aux
causes , à séparer la réalité des apparences ; enfin ,
y sent partout l'homme de talent qui a vu par lui -même,
et qui sait rendre compte aux autres de ce qu'il a
observé .
SYLLABAIRE CLASSIQUE ,
Ou nouveau Traité élémentaire de lecture française ,
divisé en trente-deux leçons , la plupart précédées et
suivies d'explications pour les étrangers , les instituteurs
primaires et autres personnes chargées d'enseigner à
lire aux enfans de l'un et de l'autre sexe ; par M. de
Malvin -Cazal . Un volume in-8° . de 340 pages ( 1 ) .
Prix , 4 fr. , et 5 fr . par la poste . A Paris, chez Rapet ,
rue Saint-André-des-Arts , n°. 44 ; et chez Eymery ,
libraire , rue Mazarine , nº. 3o .
Ce qu'on peut désirer de plus avantageux dans une
(1 ) On a extrait de cet ouvrage , et on a imprimé en format
1
7༠
MERCURE DE FRANCE .
société quelconque , c'est l'union des esprits et des coeurs
entre les citoyens. Or , l'uniformité de l'enseignement
est le plus sûr moyen de, l'y établir et de l'y affermir à
jamais . Pourquoi faut - il qu'un article si essentiel soit
si négligé ? Un état policé , tel que le nôtre , ne doit
point souffrir un enseignement arbitraire . Les membres
d'une même société doivent être élevés et nourris
dans les mêmes princicipes. Le grand problème de
l'éducation , parmi nous , consisterait donc , principalement
, à avoir un plan fixe et uniforme pour toutes nos
différentes sortes d'écoles ; et , par conséquent , pour atteindre
ce but , nous devrions nous occuper sans relâche
d'un cours complet de livres élémentaires , dont les uns
fussent destinés pour les enfans , et les autres pour ceux
qui les élèvent ou les instruisent .
Parmi ces livres , nul doute que l'art de lire ne soit
le premier , le plus important et le plus indispensable.
C'est une matière digne des recherches et des méditations
des vrais philosophes et de l'encouragement du gouvernement
, que de fixer, d'une manière simple et invariable ,
la méthode la plus simple d'enseigner à lire , puisque ce
serait épargner beaucoup de peine aux enfans , d'embarras
aux pères et aux maîtres , et enfin ménager bien du
temps pour l'acquisition des connaissances réelles : mais
par une de ces fatalités dont on ne saurait accuser que
la vanité des hommes de lettres qui auraient pu se livrer
avec succès à ce genre de travail , ceux -ci ont préféré
les jouissances éclatantes au plaisir malheureusement trop
rare d'être utiles à l'enfance . De là il est résulté que nos
syllabaires n'ont été faits , jusqu'à présent , que par des
gens qui ne soupçonnaient pas même que notre langue
eût une prosodie , et qui savaient à peine lire.
Guidé par vingt années de réflexions et d'expérience ,
M. de Malvin-Cazal, déjà connu avantageusement dans la
in- 12 , les trente- deux leçons de lecture qu'il comprend , comme étant
plus particulièrement destinées aux enfans, et généralement aux personnes
qui apprennent à lire. Il se vend séparément 1 fr.; franc de
port, a fr.
JUIN 1816. 71
carrière de l'instruction publique , n'a pas dédaigné de
refaire le syllabaire de notre langue ; et c'est cet ouvrage ,
qui doit être distingué de la foule des productions de ce
genre , si dédaigné des hommes frivoles , que nous nous
faisons un devoir d'annoncer et de recommander au
public , parce que nous n'en connaissons aucun qui puisse
offrir aux maîtres et à leurs élèves autant d'avantages
que celui-ci . Ce travail était une tâche pénible qui exigeait
la réunion de profondes connaissances dans le mécanisme
des langues ; et nous osons avancer que M. de
Malvin l'a parfaitement remplie : il n'a point laissé errer
son imaginatión sur des théories savantes et abstraites ,
sur des plans systématiques et singuliers , parce qu'il a
senti que , dans tous les genres , et surtout dans celui
qu'il traitait , le génie philosophique devait toujours être
d'accord avec l'expérience ; sans donc s'écarter des règles
d'une prononciation toujours pure et élégante , et de
l'orthographe reçue et consacrée par l'usage , M. de
Malvin s'est attaché à faire connaître avec précision ,
méthode et clarté , non -seulement la destination première
et principale des lettres écrites , et la véritable prononciation
des mots qu'elles forment , mais encore toutes les
règles et exceptions qui établissent cette prononciation ,
et les différentes fonctions isolées ou combinées des caractères
qui en représentent les sons , et des signes qui-les
modifient. Il traite ensuite de l'union des mots et des
circonstances dans lesquelles les voyelles ou les consonnes
finales doivent être liées aux voyelles qui les suivent ;
enfin , après avoir parcouru toutes les parties de la prosodie
de notre langue , dont son livre est un excellent
traité , il a placé dans ses huit dernières leçons tout ce
qui pouvait contribuer à intéresser , à former l'esprit
et le coeur des jeunes gens . De cet ensemble , le plus
complet que nous ayons en ce genre , il résulte un ouvrage
que nous n'hésitons pas à regarder comme indispensable
aux enfans , aux étrangers et à toutes les personnes qui
se livrent à l'étude ou à l'enseignement de la lecture et
de la prononciation française ; et nous ne doutons pas
que , sous un gouvernement aussi jaloux que le nôtre
dé récompenser et d'encourager les talens utiles , le livre
72
MERCURE DE FRANCE .
de M. de Malvin - Cazal ne soit admis coinme classique ,
et son usage prescrit dans l'instruction primaire .
H.....n.
CORRESPONDANCE .
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Si j'en juge par la note dont vous accompagnez le
premier article inséré dans votre numéro de samedi dernier
, 25 mai , j'ai tout lieu de craindre , Messieurs , que
vous ne soyez de ces gens toujours grimpés sur leurs
Grecs et leurs Romains ; dont l'esprit encore enveloppé ,
à cinquante ans , des langes de la routine , ne sait que
balbutier le ba-be -bi-bo -bu de la littérature , tel que vous
l'ont inculqué , la férule à la main , les vieux pédans de
votre college , que vous prenez bonnement pour des
oracles ; dont la froide et triste raison ne se livrerait pas
aux jouissances de la moindre petite débauche d'esprit ,
fût-elle même romantique ; et qui en ce genre préféreriez
, je parie , les chansons du Caveau aux accens
échappés de la grotte du barde ou du scalde , les fumées
du vin de Champagne aux vapeurs d'un ciel ossianique ;
enfin les éclats de votre joie bourgeoise , répétés par les
échos du rocher de Cancale , au plaisir d'écouter , au
milieu de la nuit orageuse , le retentissement de la cloche
solitaire qui gémit sous le marteau rouillé , et du sein du
clocher gothique , roule , en frémissant , de colline en
colline , l'heure de la mélancolie , féconde en touchantes
émotions , et de la terreur , mère des noires visions et
des lugubres fantômes .
Si cela est ainsi , je vous plains de tout mon coeur ; je
vous vois condamnés à ignorer , toute votre vie , le plaisir
des larmes , les délices des profondes douleurs ; et vous
êtes hommes à rire au mélodrame , à bâiller à la Fantasmagorie
, à trouver un sujet de chanson bachique au
milieu des catacombes.
Que voulez-vous cependant que devienne un pauvre
JUIN 1816.
73
homme de génie , garrotté par vos règles , étouffé sous
vos principes ? Où vous trouvera-t-il du nouveau , s'il est
condamné d'avance à admirer éternellement votre Corneille
, s'il ne peut chercher qué sur les traces de votre
Racine et de votre Molière , les secrets du coeur humain ?
Hommes d'un mètre sept décimètres trois centimètres
et deux ou trois millimètres de quel droit emprisonnezvous
un géant , arrêtez-vous toute une postérité dans le
cercle qu'il a plu à votre Aristote , à votre Horace , à
votre Boileau , de tracer autour de vous ?
La doctrine romantique n'est point , dites - vous, la
vôtre ; et vous êtes bien aises de le déclarer ! Et moi je suis
bien aise de vous dire que c'est tant pis pour vous : qu'avec
vos timides règles et votre ennuyeux bon sens , vous
ne ferez rien de grand ; vous pourrez avoir des Panthéons
, mais point de flèches gothiques élancées dans les
nues ; des Racine , des Voltaire , mais point de Shakespeare
, point d'Ossian : qu'enfin , dans votre éternelle
enfance , vous resterez assez aveugles pour mépriser
Mercier , vous moquer de Schlegel , et ne pas comprendre
Sismondi .
Oh ! que j'aime bien mieux le nouveau disciple de ces
grands hommes que vous avez l'air de ne livrer à vos
lecteurs que comme un fou assez original , mais qui ,
dans la liberté de sa pensée , saute par-dessus vos petites
barrières , brave les préjugés devant lesquels rampent
vos petits esprits , et s'élance à travers l'espace , affranchi
de tout obstacle , vers le vrai but des arts et du génie ,
vers l'idéal , le surnaturel , le merveilleux , vers ce
monde intellectuel , enfin , qui renferme tout ce qu'il y
a de noble et de pur , de haut et de grand , qui repousse
lesformes et les couleurs , vils attributs de la matière
, ouvre à l'imagination un champ immense et tout
rempli de charmes et de prestiges !
Dois-je vous avouer que j'ai eu quelque peine à m'élever
moi-même à cette hauteur ; que , dans ma pusillanimité
, je croyais qu'il n'y avait que des chutes à faire
en s'élevant à ces régions sublimes ; qu'enfin j'étais assez
simple pour reconnaître des règles , pour écouter les
conseils de la raison ? C'est ce malheureux Boileau qui
"
74
MERCURE DE FRANCE .
7
m'avait gâté ; après lui , d'autres corrupteurs m'avaient
ébloui , en me vantant les progrès de l'esprit humain
en faisant consister sa gloire à entretenir ses lumières , à
perfectionner ses connaissances ; et voilà ce que c'est que
d'avoir accordé tant d'autorité à ces hommes , dits gens
de goût et savans ! Ce sont des charlatans qui vous accoutument
à leurs drogues , sans lesquelles ensuite vous
croyez ne pouvoir plus vivre ni respirer . Mais aujourd'hui
je sais mettre à leur place tous ces tyrans de la
pensée et de l'imagination ; et , s'il eût pu me rester quelques
scrupules , ils auraient tous disparu devant la lumière
nouvelle qu'a fait briller à mes yeux le mélancólique
débauché dont vous avez eu le tort , en nous cachant
son nom , de dérober le génie aux hommages de
notre reconnaissance .
ni sens ,
Oui , depuis que je l'ai lu , je me sens dix fois plus
romantique qu'auparavant. Plus audacieux que mademoiselle
Garnerin , qui ne saurait faire un pas dans les
airs sans traîner après elle son parachute , toujours prêt
à lui rouvrir le chemin de la terre , je m'assieds sur le
dos de l'aigle que l'orgueil élève dans les cieux ; je porte
mon vol fantastique par-delà les sphères , dont j'entends
les concerts éternels ; ma tête se remplit d'air et de vent ,
comme celle de M. Auguste Hus ; je tiens des discours
qui ne sont plus d'un mortel , et n'ont ni suite ,
comme les phrases de l'Ami du Roi ; je médite profondément
avec M. Charles Nodier , sur les ravissantes beautés
, le majestueux spectacle de la fin du monde . Enfin ,
quand la lassitude , où quelque importun , me ramène sur
cette ignoble terre , ce n'est que pour sentir et exprimer
hautement , à la face des gens , l'état de révolte où je me
trouve contre tout ce qui est fixe et consacré , ainsi que
la plénitude de satiété, l'insupportable dégoût que me font
éprouver ces ennuyeuses merveilles auxquelles vous êtes
réduits à prodiguer votre admiration , dans ces siècles
abâtardis et dégradés d'une extréme civilisation .
J'ai déjà prouvé à plus de vingt architectes , qu'ils
n'étaient que des maçons ; j'ai inspiré à quatre poëtes de
vaudeville la noble audace de cueillir la palme du mélodrame
; et trois peintres d'histoire , qui commençaient
JUIN 1816.
75
1
à acquérir de la vogue dans le portrait , veulent être des
premiers à courir la carrière d'un nouveau sublime , en
dessinant des squelettes et peignant des ombres pour la
fantasmagorie.
Quand je m'abandonne à la puissance , à la liberté de
mon imagination , si je me rencontre devant ces Invalides
, ce St.-Sulpice , ce Panthéon , qui n'ont que quelque
centaine de mètres , je me trouve grand comme le Mont-
Blanc ou le Chimboraço ; et peu s'en faut que je ne renverse
d'un coup de tête ces colifichets , prétendus enfans
d'un génie qui n'a su que transporter l'architecture corinthienne
sur le bord de la Seine.
Je suis bien tenté aussi de ne plus m'abaisser à passer
sous ces guichets de la galerie du Louvre , et d'enjamber
tout uniment cette grandeur qui se traîne sur une surface
, et ose à peine regarder au-dessus du sol ; enfin ,
très- certainement je mettrai , un de ces jours , dans ma
poche , ce petit arc de triomphe du Carrousel ; et , quand
je pourrai faire réparer mon château gothique , je veux
que votre porte Saint-Denis serve à orner la cheminée
de ma grande salle d'armes .
Il faut convenir néanmoins qu'il y a encore bien des
préjugés à détruire avant qu'on puisse espérer de voir
l'imagination romantique chasser de l'empire des lettres
et des arts le bon sens et la raison . Croiriez-vous qu'un
de ces maçons ou architectes , comme vous voudrez , à
qui j'ai parlé de la restauration de mon château gothique ,
qui fut bâti par les Sarrasins , et que la barbarie des
siècles civilisés a laissé tomber en ruines , a eu l'impertinence
de me rire au nez , et de qualifier mon projet
d'extravagance ? Quoi ! me suis-je écrié , vous ne voyez
pás toutes les richesses que vous pouvez épancher dans
le vaste dessin d'une façade gothique ? Vous ne voyez
pas tout le parti que vous offre la faculté de vous livrer
à vos réves , à vos fantaisies , d'inventer des formes lors
de la nature , de faire de chaque pierre l'expression d'une
pensée ? Vous n'admirez pas le génie des contemporains
de Clovis , qui ont élevé la tour de Strasbourg au-dessus
des nuages orageux , pour placer dans l'azur du ciel la
statue de la Vierge , qui termine la pointe de l'édifice ?
76 MERCURE DE FRANCE .
Enfin vous ne sentez pas que le génie n'a plus rien à
faire dans votre architecture grecque ; que vos sept ordres
sont invariablement fixés ; que les proportions de vos
colonnes , leurs distances , la frise , l'architrave , etc. , sont
´mesurées d'avance à un quart de ligne près ; qu'enfin
tous vos chefs- d'oeuvre n'ont d'autre secret que de
rassembler des pierres et de payer des maçons ?
pas
A ces argumens , dont j'avais encore la mémoire toute
farcie , mon homme , haussant les épaules , restait aussi
froid qu'une pierre qui n'a point reçu l'expression de la
pensée de la main d'un sculpteur gothique . Il me répondait
tranquillement que tous les mots d'une langue ,
tous les tours des phrases , toutes les figures de la rhétorique
sont aussi fixés; ce qui n'empêche pas que , tandis
que les maçons de la littérature entassent sans goût ces
matériaux , le génie n'y trouve encore quelque chose à
faire , et n'en tire d'assez beaux monumens; il convenait
que la tour de Strasbourg , que n'ont point élevée les
sauvages et ignorans compagnons de Clovis , était fort
belle et fort haute ; mais il ne trouvait rien de sublime
à placer une statue sur une pointe d'aiguille , et disait
que , si on ne voulait pas que cette statue fût vue ,
aurait été plus simple de ne pas la faire ; il prétendait
que toutes ces richesses d'exécution dans l'architecture
arabe et syrienne , que nous nous obstinons à appeler
gothique , n'attestaient que la stérilité , ne couvraient
que la monotonie de la conception première ; que ces
formes , prises hors de nature , n'étaient que des monstruosités
; qu'un édifice où chaque pierre serait l'expression
d'une pensée , ressemblerait assez ( si tant est qu'il
ressemblât à quelque chose ) à un gros in-folio qui ne
serait composé que de phrases et de propositions détachées .
il
Enfin , il poussa la témérité et le blaspheme jusqu'à
avancer que cette architecture gothique; qui fait un si
bel effet dans nos poëmes en vers et en prose , et que
nous regardons , nous autres romantiques , comme si originale
, n'était au fond que bizarre , vague et indéterminée
; que son caractère était de les confondre tous ; qu'on
n'y distinguait aucun genre ; tandis qu'avec ses sept or◄
dres invariablement fixés , ses colonnes et ses ornemens
JUIN 1816.
77
mesurés et calculés d'avance , l'architecture de ces
Grecs et de ces Romains revêtait les caractères les plus
variés , exprimait toutes les pensées nobles ou simples ,
sévères ou riantes; diversifiait ses formes avec ses conceptions
; imprimait le sceau de la majesté sur le frontispice
des temples ; brillait par ses richesses et sa pompe
dans le palais des rois ; savait donner à un monument
public une dignité qui le distinguait de la commodité
élégante réservée pour l'asile dur iche particulier ; qu'enfin....
Mais je ne voulus pas en entendre davantage , et
je me hâtai de chasser ces idées d'une imagination bourgeoise
, en pensant à mon vieux château , aux sorciers ,
aux hiboux qui en avaient fait leur séjour, aux esprits
qui y revenaient, dans le temps que notre maudit esprit
moderne ne les en avait pas chassés.
Sur cet article-là, je crois , entre nous , que la doctrine
romantique est plus près de prendre le dessus , que n'affectent
de le croire ses faibles ennemis.
Au fond, n'y a-t-il pas assez long-temps qu'on nous
parle d'Homère et de Virgile, de Sophocle et d'Euripide ,
et de la longue kyrielle de leurs imitateurs ! Ils n'ont jamais
su prendre leurs idées , leurs images , leurs fictions
que dans l'ordre de la nature. Combien nous nous éleverons
au-dessus d'eux , dès que nous nous lancerons, sans
regarder en arrière , dans le monde idéal et intellectuel!
C'est là que tout est pur et noble ; que les conceptions ne
sont arrêtées par rien de fixe et de déterminé ; que toutes
les formes , les images , sont à notre disposition , depuis
les rêves des Mille et Une Nuits jusqu'au fantôme
de cette vieille sorcière qui traverse les airs , comme un
météore inconnu , et court au sabbat , à cheval sur son
balai. Comme cette béle immonde et difforme , tantôt
petite , tantôt grande , tantôt roulant comme une boule,
ou se glissant comme une anguille, que le plomb ne peut
atteindre , et qui se promène dans les chemins creux
pour faire peur aux chiens du village , est bien plus poétique
que votre glouton de Cerbère , ou vos vilains serpens
de Laocoon ! Qu'ils sont aimables ces morts sortant
du cimetière , se promenant avec leur cercueil sur le
78
MERCURE
DE FRANCE
.
dos , ou simplement vêtus de leur immense linceul , et
qui venaient la nuit conter leurs peines aux bonnes
âmes , surtout aux dames ! Que ces récits étaient propres
à former l'esprit et le coeur ! et que nous étions heureux
dans ce bon temps où les follets faisaient la besogne des
valets d'écurie , et les souffletaient par- dessus le marché ;
quand les couvens possédaient des images miraculeuses
et des fontaines qui guérissaient de tous maux ; quand
M. le curé exorcisait les sorciers , et que le chevalier ,
sorti de son donjon gothique , redressait les torts en cassant
bras et jambes à ses voisins !
Ah ! si tous ces vieux récits , si ces revenans , ces filles
blanches , ces follets , ces rois des aunes , ces reines des
ondes , ces loups-garoux , ces diablotins , ces sorciers ,
sont mis un jour en oeuvre avec tous leurs charmes , et
produisent un petit poëme idéal , ne fût-il qu'en vers ,
notre cause est gagnée ; et le siècle romantique éclipsera
ces misérables siècles de civilisation extrême , où des raisonnemens
stériles ont desséché la source des émotions
vives , dissipé les charmes mystérieux des contes de nos
grand'mères , et détruit pour jamais les vagues illusions,
les plaisirs fantastiques de l'enfance de l'esprit humain
.
9
En attendant l'apparition de ce poëme merveilleux
d'où datera la nouvelle ère , veuillez , messieurs , presser
l'homme de génie dont vous avez publié la pensée , de
concourir à cette grande et nécessaire réforme , en mettant
la dernière main à son mélodrame fantasmagorique
des Catacombes . Faites-lui observer , en même temps ,
qu'il conviendra que les loges et baignoires aient la forme
de catafalques , de sarcophages et de tombeaux . Ce sera
d'une mélancolie délicieuse ; et , à cette condition , je
lui retiens deux billets de paradis .
Je suis , etc.
HERMAN.
m
JUIN 1816 .
79
1
m
REVUE DES THÉATRES .
THÉATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Première représentation de Plus Heureux que Sage ,
opéra-comique en un acte.
:
La scène se passe dans un hôtel garni à Paris . Un jeune
homme , nommé le chevalier de Saint- Félix , dont la tête
est remplie d'idées et de projets romanesques , s'est avisé
de tomber éperdument amoureux d'une dame qui , sous
le nom de Senneterre , habite la même maison que lui .
Il lui écrit la dame lui répond , et , qui plus est , vient
le trouver dans le salon commun à tous les locataires . Ce
qui peut tout au plus excuser cette démarche , c'est que
madame de Senneterre connaît déjà Saint-Félix de réputation
, attendu qu'il est l'ami intime de son frère . Au
surplus , madame de Senneterre , veuve d'un mari avec
lequel elle n'a pas dû se trouver heureuse , ne veut désormais
reprendre la chaîne de l'hymen qu'avec le droit de
commander et d'exercer un empire absolu dans la maison
. Saint-Félix est donc mis par la veuve à de terribles
épreuves ; on excite sa jalousie en même temps qu'on le
réduit à se taire et à ne pas faire la moindre question .
Le pauvre chevalier se soumet à tout. Les épreuves cessent
; madame de Senneterre se fait connaître , et Saint-
Félix est plus heureux que sage .
Le parterre a fait justice complète d'une production
aussi chétive , tant sous le rapport du sujet que sous celui
du mérite de la composition musicale . Les auteurs ont
caché soigneusement leurs noms , et le public n'a pas été
curieux de les connaître .
THEATRE ROYAL DE L'ODÉON.
Première représentation du Chevalier de Canolle , ou
un épisode de la Fronde, comédie en cinq actes .
Le sujet de cette comédie est puisé dans l'Histoire de
France , et dans les troubles qui ont divisé le royaume
80 MERCURE DE FRANCE .
pendant la minorité de Louis XIV. Le héros n'en est
guère connu que par le supplice qu'il a subi à Bordeaux
en représailles de la mort d'un officier de la fronde fait
prisonnier par l'armée royale qui assiégeait cette ville .
Mais l'auteur a su l'environner de personnages si fameux ,
de souvenirs si illustres et d'un intérêt si puissant , que
le succès le plus complet a couronné cette représentation
.
Dans cette pièce figurent la fameuse duchesse de Longuevillle
, soeur du grand Condé , et le duc de la Rochefoucauld,
que ses Maximes ont rendu si célèbre. La ville
de Bordeaux , que ses deux personnages veulent défendre
, est assiégée par la reine et par le maréchal de la
Meilleraye ; ce qui n'empêche cependant pas les habitans
de se livrer à tous les plaisirs , et de donner des bals et
des fêtes . Le chevalier de Canolle , officier de l'armée
royale , et prisonnier dans Bordeaux , est l'âme de toutes
ces réjouissances . Il se console de sa captivité en véritable
Français , toujours gai , toujours buvant , dansant ,
et ne se doutant guère du sort qui le menace. Tout à
coup on apprend que le colonel Richon , de l'armée de
la fronde , a été pris par les troupes de la reine, et qu'il
a été condamné à mort et exécuté. Le peuple se soulève,
et demande la tête de Canolle ; celui-ci conserve , dans
une circonstance aussi désespérée, une gaîté constante et
un sang-froid imperturbable. L'histoire dit qu'il fut
pendu; mais les lois de Thalie adoucissent le sort du coupable
. L'auteur fait arriver tout à point des propositions
de paix ; on conclut un traité , la fronde se soumet , et la
ville ouvre ses portes au souverain légitime.
La pièce est remplie de détails piquans , le style en est
facile et correct. Les acteurs ne laissent rien à désirer
dans leur jeu ; les costumes sont riches et brillans . Enfin ,
tout a contribué à la réussite de cet ouvrage , qui sera
une bonne fortune pour l'Odéon. L'auteur a été nommé
au milieu des applaudissemens ; c'est M. Saint-Georges.
JUIN 1816.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation d'Absent et Présent.
Il y a quelques années qu'on a joué au même théâtre
un vaudeville intitulé Florestan , dont le sujet était absolument
le même que celui de la pièce nouvelle . Astolphe ,
roi de Lombardie , veut éprouver par lui-même si la
vertu d'Alide , tant prônée par Berthold son époux , et
un des principaux officiers de l'armée , résistera à ses séductions
; et à cet effet , suivi de Berthold lui-même , il
arrive chez la dame , parvient à se faire écouter ; mais
ensuite , au moment où il espère qu'elle va se rendre , il ne
trouve au rendez- vous que la suivante d'Alide , qui a pris
la place et les habits de sa maîtresse.
Cette froide et pâle imitation a été accueillie avec une
défaveur marquée , et cependant les amis de l'auteur
sont parvenus à le faire nommer . C'est M. Fulgence .
THEATRE DES VARIÉTÉS .
Le Soldat et le Procureur.
La moitié de cette pièce a été très-applaudie , et l'autre
moitié bien sifflée . Le sujet en est si usé , si rebattu ! Un
soldat , jeune et vigoureux , recherche en mariage la
belle Lise , à qui un vieux procureur adresse aussi son
hommage. Lise se décide pour le plus jeune. Un fonds
aussi faible demandait à être soutenu par la finesse des
détails et par de jolis couplets. Les auteurs n'ont pas négligé
cette ressource ; mais des situations inconvenantes ,
un dénouement mal amené, ont enfin armé la sévérité du
parterre ; et la toile s'est baissée au milieu d'un concert
bruyant de sifflets.
THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.
La Vallée du Torrent , mélodrame .
Voilà une nouveauté qui fera du bruit : tout le monde
y court déjà , c'est une fureur. Chacun veut connaître
1
TOME 67 .
6
82 MERCURE DE FRANCE.
l'orphelin que la vue d'un crime épouvantable , commis
sur son père, a rendu muet , et à qui l'aspect de l'assassin
, après huit ans d'absence , rend l'usage de la parole .
Il y a beaucoup de ressemblance avec d'autres mélodrames
fameux. Mais les situations en général sont attachantes
, les décorations et les ballets sont très-soignés ;
enfin , il y a beaucoup de ces effets qui ont tant d'empire
sur les habitués du boulevart. L'auteur est M. Frédéric.
La musique est de M. Alexandre Piccini.
2.
wwwww wwwwwwwww
NOUVELLES:
INTÉRIEUR .
L'ajournement des chambres prive les journaux d'un
aliment souvent nécessaire pour ceux qui ne se piquent
pas d'invention , ou qui n'y sont pas heureux . Aussi en
voyons-nous qui cherchent encore quelque substance dans
le souvenir des travaux qui ont excité leur admiration ,
et dont ils suivent avec complaisance les effets , dans les
démonstrations de reconnaissance générale que leur
semblent obtenir de leurs constituans les orateurs de
leur prédilection . C'est ainsi que la Quotidienne , qui s'est
extasiée sur toutes les opérations de la chambre des
députés , sans exception , s'est hâtée de proclamer le
triomphe qu'ont obtenu à leur retour ceux de certain
département ; mais voilà que le Journal Général , qui ,
comme bien d'autres a su rendre justice au zèle évidemment
monarchique de la chambre , sans porter sa
prévention pour elle jusqu'à l'enthousiasme , s'est élevé
contre ces démonstrations qu'il trouve inconvenantes , et
peut- être exagérées , puisqu'enfin , en bon royaliste , on
ne peut pas affirmer que la chambre ait absolument satisfait
les intentions du roi , et qu'il reste incertain si elle a
parfaitement rempli le voeu de la majorité de la nation .
De là est née une discussion polémique entre ces deux
journaux , ce qui donne à la Quotidienne le plaisir de répéter
quotidiennement ses éloges , et de faire un article ,
JUIN 1816. 83
ce qui ne laisse pas que de remplir un vide. Pour nous
nous ne prendrons point parti dans cette querelle .
Lorsque le roi rappellera la chambre des députés , un
cinquième devra être renouvelé : si les mêmes individus
sont réélus , cela prouvera , ou qu'ils ont suivi l'opi- nion des électeurs de tel département
, ou qu'ils ont eu
assez d'influence sur eux pour leur faire adopter celle
qu'ils ont professée , ce qui ne déciderait pas encore la
question. Le temps seul peut établir des principes inva- riables à cet égard , et tout nous fait espérer qu'ils se
concentreront dans l'esprit de la charte.
*
Le Constitutionnel , qui ne devrait pas être réduit aux
expédiens pour compléter sa feuille , a sans doute fait une
concession bien libérale de deux énormes colonnes de sou
nº. 146, aux réclamations que M. Azaïs adresse au tribunal
de l'opinion , contre une injustice dont il se dit la
victime .
M. Azaïs est inventeur d'un système universel , qui
comprend la physique , la métaphysique , la morale , la
physiologie , etc. Tout ce qu'on a cru savoir jusqu'à
présent dans ces sciences , n'est qu'illusion , enfantillage.
Cette grande et unique découverte a fait l'emploi de ses
facultés , elle est d'une certitude inébranlable ; mais elle
ne le rendra point antérieur au siècle qui en reconnaîtra la
grandeur et la certitude. « Isolé , égaré dans une ville
» immense , il n'a, pour se conduire et se soutenir , que
» sa confiance dans ses droits et dans son ouvrage ; il se
» présente avec abandon. Sans cesse ramené , par habi-
» tude et par caractère , à l'idée que les démarches simples
» et droites sont les plus sûres ; que toutes les pensées ,
» à la fois grandes et nouvelles , n'ont besoin que de se
» montrer pour fixer l'attention publique ; que surtout
» les hommes instruits attendent et désirent ces pensées ,
pour en faire le lien et le complément de leurs con-
» naissances , il va directement aux hommes les plus
» instruits ; il reçoit de la plupart un accueil plein de
» politesse ; quelques-uns même semblent animés pour
» lui d'un intérêt sincère : mais bientôt il le voit s'éva-
» nouir. Ce n'est pas tout , un homme qui ne se nomme
>>
84
MERCURE
DE FRANCE
.
")
point , prend à son égard un ton leste et tranchant ; il
>> entasse , pour le combattre , des erreurs choquantes ;
il se montre absolument étranger aux grandes idées
philosophiques ; il se méprend sur le caractère du
système universel , jusques au point de croire que ,
le démontrer , il faut des calculs nouveaux , des " pour
expériences nouvelles ; enfin il croit le foudroyer par
» cet argument : les savans ne l'adoptent pas. Comme
s'il n'était jamais arrivé , dans la succession des pensées
» majeures , qu'un seul homme commençât par les
posséder avant son siècle , et , par cette raison , fût
» d'abord abandonné, ou même repoussé par ses con-
>> temporains ! »
ל כ
"
Il nous semble que M. Azaïs , avant d'en appeler au
public des contrariétés qu'il éprouve à établir son système
universel, aurait dû le lui faire connaître d'une manière
plus précise. Comment veut-il que , sur un semblable
exposé , on puisse prononcer entre lui et ses contradicteurs
? S'ilest vrai que les hommes , et même les savans ,
aient souvent repoussé des idées utiles , par cela seul qu'elles
étaient nouvelies ; l'expérience prouve que , quand elles
se sont trouvées vraies , elles ont fini par triompher de
l'opposition ; témoin la découverte du Nouveau-Monde ,
le système de Copernic , l'inoculation , et enfin la vaccine.
Mais ce qui prouve que M. Azaïs a bien mal calculé
ses moyens de faire valoir son système , ce sont les aveux
qu'il est obligé de faire de l'imperfection de ses connaissancés
de détail sur les parties les plus essentielles de son
système général.
Mes idées principales , dit-il , étaient d'une évidente
>> certitude. L'ensemble d'explications qui en découlait
» était nécessairement et essentiellement vrai. Le plan
>>
général de mon système était formé sur le plan général
» des êtres et des effets dont se compose la nature . J'avais
» indubitablement raison , toutes les fois que je disais
>> des choses générales , et souvent lorsque j'entrais dans
des applications particulières ; mais j'étais encore dans
» l'erreur sur un certain nombre de faits particuliers
» queje ne connaissais point avec exactitude , qui même ,
» tels que les faits galvaniques , n'étaient point entière-
"
JUIN 1816 . 85
H
»
>>
» ment dévoilés par l'observation. Il arrivait de là que
je ne pouvais rattacher ces faits nébuleux à la cause
vraie , à la cause unique et universelle , que par des
» liens plus ou moins imaginaires , plus ou moins dif-
» férens de ceux que cette cause employait. Je me con-
»> naissais dans cet état d'erreur sur bien des détails
» d'une plus ou moins grande importance... Je sentais ,
» dans mon esprit , lorsque je l'occupais de certains objets
, une sorte de mécontentement confus et vague
» par lequel j'étais averti que , sans doute , je restais -endeçà
de la vérité , ou que peut-être j'allais au - delà .
» Malheureusement mon imagination suppléant encore
un peu trop à mon défaut de certaines connaissances ,
» et le temps ou les moyens me manquant pour les acquérir
, j'en étais faussement venu , sur quelques points ,
» à croire mon instruction positive , mes aperçus incon-
» testables ; le plaisir d'être créateur m'abusait et m'entraînait
; j'affirmais comme démontré , comme certain ,
» ce qui était en opposition avec des fails certains et
» démontrés.
>>
"
»
Nous sommes loin assurément de vouloir désespérer
M. Azaïs ; et nous aimons , plus que personne , les nouvelles
découvertes , persuadés que la nature a bien des
secrets encore à révéler à l'esprit humain , et que , bien
qu'elle en soit fort économe , elle se laisse pénétrer, de
temps à autre et à de longs intervalles , par ceux qu'on
en croyait le moins capables , et souvent accorde ce privilége
au hasard , comme pour se jouer de l'orgueil des
savans . Mais après les étranges aveux que M. Azaïs vient
de nous faire , peut-il raisonnablement se flatter d'être
un de ces génies privilégiés ou de ces favoris de la nature
à titre gratuit ? Comment peut- on espérer d'opérer une
révolution dans l'empire des connaissances humaines ,
lorsque l'on avoue n'avoir que des aperçus généraux ,
et ignorer une infinité de faits certains et démontrés ?
Est-il donc bien fondé à se plaindre d'avoir trouvé des
incrédules , lorsqu'il se montrait lui -même si peu sûr de
son fait? Nous aimons à croire que M. Azaïs a entrevu
quelques vérités neuves dans le système de la nature ;
il en paraît si pénétré , qu'il y aurait de la cruauté à le
86 MERCURE DE FRANCE.
dissuader ; mais sa propre incertitude nous autorise à
l'inviter à mieux coordonner ses idées , à ne pas émettre
un système nouveau avant d'avoir acquis la connais
sance des vérités incontestables qui seraient en opposition
avec ce système ; à le définir surtout d'une manière
précise avant de se plaindre de l'opposition qu'il trouve
à le faire admettre , Enfin , comme rien ne favorise plus
la propagation d'une doctrine qu'une diction pure , claire
et élégante , nous l'engageons à adopter, s'il lui est possible
, un style un peu plus châtié celui de sa dernière
confession .
:
que
Le Ch . D. L. B.
-Madame la duchesse de Berry est enfin débarquée à
Marseille . A peine la frégate dépositaire de nos espérances
eut-elle été signalée , que toute la ville retentit des cris.
cheris Vive le Roi ! vivent les Bourbons ! Le peuple se
précipita vers le rivage , tous les bâtimens furent pavoisés
, l'allégresse était générale . La princesse , dont la traversée
n'a point été sans quelques périls , a constamment
montré ce courage calme et cette gaieté douce qui commandent
à la fois l'admiration et le respect . On assure
que Sa Majesté a fixé au 17 du mois prochain le mariage
des illustres époux. C'est à l'église métropolitaine qu'aura
lieu l'auguste cérémonie .
Tout contribue à donner en ce moment , à Marseille
un, aspect riant et animé. Il est entré en un seul jour
dans le port 105 bâtimens de commerce , ce qui n'était
pas encore arrivé de mémoire d'homme. Ces bâtimens ,
chargés pour la plupart de matières brutes , remporteront
vingt fois leur valeur en marchandises manufacturées
.
Voici les titres des pièces destinées à célébrer le
mariage de S. A. R. Mgr. le duc de Berry :
Charles de France , ou Amour et Gloire , à l'Opéra¬
Comiqué.
Le Chemin de Fontainebleau , à l'Odéon .
Les Deux Mariages , aux Variétés .
L'Union des Lis , à la Porte Saint- Martin.
Le Mariage sous d'heureux auspices , à l'Ambigu .
La Noce de Village , à la Gaieté ,
JUIN 1816. 87
Les autres théâtres ne garderont sans doute point le
silence dans cette fête de famille ; mais on ignoré encore
le titre des ouvrages.
Monsieur le comte d'Artois à traversé dernièrement
le faubourg Saint-Antoine ; partout la foule s'est précipitée
sur ses pas . Un homme s'étant obstiné à garder son
chapeau sur la tête , le peuple indigné s'apprêtait à le
maltraiter , lorsque le prince , aussi bon qu'affable , s'est
écrié : Laissez , laissez cet homme ; ce n'est peut-être pas
un Français.
---
1
On a placé dans la chapelle de Vincennes le buste
très-ressemblant de S. A. le duc d'Enghien. Une sentinelle
monte la garde auprès du tombeau où reposent les restes
de cette illustre victime.
On dit que S. Exc. le duc de Wellington est arrivé
à Paris .
-Le chef de l'insurrection de Grenoble, Didier, livré
par deux de ceux qui l'avaient suivi dans sa fuite , a été
arrêté sur les frontières de Savoie par des gendarmes
piémontais . Il a d'abord été conduit à Turin pour y être
interrogé ; ensuite son extradition aux autorités françaises
a eu lieu . Lors de son arrestation , on n'a trouvé sur ·
lui qu'une somme de 63 francs . Il était aussi porteur
d'une proclamation ayant pour titre : Au peuple fraṇ-
çais; honneur et patrie , indépendance nationale . On
dit qu'à l'arrivée de ce malheureux à Grenoble , on a été
obligé de doubler la garde pour empêcher la populace
de le mettre en pièces. On a, au reste , déjà fait quelques
contes sur ce personnage peu connu , malgré la triste et
passagère célébrité que sa coupable et folle audace lui
donne pour le moment . On a dit entre autres qu'il était
à Paris éditeur et propriétaire d'un journal du soir , qui
' n'existe plus , et qui était intitulé le Diligent . Cet énoncé
est très- inexact ; ce journal était formé de la réunion
du Postillon et du Journal des Gardes nationales . Dj ~
dier voulut acheter une ou deux actions dans cette entreprise
; il conclut le marché , mais ne put payer , et ne
reparut plus.
Depuis quelque temps les travaux publics se pour88
MERCURE DE FRANCE .
suivent , à Paris , avec beaucoup d'activité dans les marchés
, l'église Sainte-Geneviève , les abattoirs, la Madeleine
et la Bourse. Partout on commence à ressentir l'heureuse
influence d'un gouvernement ami des arts et de la prospérité
nationale. On a posé au milieu du marché de la
foire Saint - Germain une pierre imitant le marbre
pésant à peu près seize mille livres . Elle est destinée
à servir de bassin à la fontaine que l'on y construit.
"
-En réparant les marches de l'église Sainte-Agnes ,
on a découvert à Rome des bas-reliefs antiques de la plus
grande beauté , et très-bien conservés. Ils représentent
une danse de Corybantes . Lord Nevert a offert 10,000 1.
sterling des dix-sept marches dont se compose l'escalier ;
sa proposition a été rejetée.
A la prochaine session de la cour d'assises sera jugée
une femme qui a fait preuve d'une obligeance toute nouvelle
. Elle a tué un hommepar complaisance , et uniquement
pour lui rendre service.
-
- Grandménil , acteur retiré de la Comédie Française ,
membre de l'académie des beaux- arts , vient de mourir.
On se rappellera long-temps avec quelle vérité et quelle
profonde intelligence ce comédien remplissait ce qu'on
appelle au théâtre les rôles à manteau . On lui a donné
des successeurs au Théâtre Français , mais il n'y a pas
encore été remplacé.
EXTÉRIEUR.
Les dernières nouvelles d'Angleterre annoncent la fin
des troubles qui s'étaient manifestés sur quelques points.
Cependant les flords-lieutenans des comtés de Suffolk et
de Norfolk ont reçu l'ordre de s'y rendre .'
A la chambre des communes , sir Charles Monck a
demandé qu'un comité s'occupât du sort des îles ioniennes .
Il a avancé que ces peuples commençaient à se montrer
mécontens des soins , beaucoup trop pesans pour eux, de
la protection britannique ; il trouve dérisoire qu'on leur
ait promis leur indépendance , et qu'ils n'aient pas été
JUIN 1816 . 89
libres d'envoyer des députés au congrès de Vienne ; qu'on
leur ait accordé une législature , et qu'on envoie un
commissaire anglais chargé de la tenir en tutelle , et de
la conduire à la lisière . Mais on n'a pas cru à la chambre
que les îles ioniennes pussent encore se passer de l'inté
rêt que leur porte le gouvernement anglais , ou que l'intérêt
du gouvernement anglais fût de se passer de ses
rapports avec les îles ioniennes ; et la proposition a été
rejetée après quelque discussion .
La motion de M. Gratham en faveur des catholiques
a été aussi rejetée . On a remarqué que lord Castlereagh
avait parlé en faveur des catholiques ; on peut
croire que le noble lord savait bien qu'on ne le prendrait
pas au mot.
-L'emploi de la force militaire pour maintenir la police
dans les fêtes et cérémonies publiques a paru ,
Londres , aux amans jaloux de la liberté civile , une
sorte de tentative de l'esprit militaire , une disposition
éloignée aux envahissemens de ce pouvoir qui a exercé
une si funeste influence sur les affaires du continent. Le
marquis de Buckingham s'est élevé fortement au parlement
contre cette innovation . Il a demandé à qui appartiendrait
la responsabilité des actes de cette force , qui
ne connaît qu'une obéissance passive et irraisonnée . Lord
Sidmouth , secrétaire d'état au département de l'intérieur,
a satisfait aux réclamations du défenseur des principes
, en déclarant qu'il était chargé par le prince regent
de surveiller l'emploi de cette force en pareille circonstance
, et d'en prendre la responsabilité constitutionnelle.
D'après cette explication , le marquis de Buc-
-kingham a dit qu'il pouvait et même qu'il devait retirer
sa motion ; et ainsi s'est terminée cette affaire , qui n'a
pas été sans intérêt pour les constitutionnels d'Angleterre
, puisqu'ils ont eu l'avantage de voir le gouvernement
rendre un haut et solennel hommage au principe
civil , et répéter , comme à Rome : Cedant arma toga,
Enfin on s'occupe au parlement d'améliorer la perception
de l'impôt de la dîme , et l'on a accueilli la pro-
•
-
MERCURE DE FRANCE.
position d'autoriser des abonnemens entre les cultiva- →
teurs contribuables et les décimateurs .
Un bâtiment anglais a enlevé un schooner portant
pavillon espagnol , qui faisait la traite sur les côtes d'Afrique
. Ce navire avait 276 esclaves à bord.
3
-La paix conclue entre quelques puissances de l'Italie et
les régences barbaresques , sous l'intervention de l'Angleterre
, et qui a paru , au premier aspect , l'oeuvre d'une
politique franche et généreuse , ne satisfait pas également
tous les esprits , surtout en Italie , où l'on voit de plus
près , où l'on sent plus directement combien est coûteuse
et précaire la modération des Barbaresques . Naples et la
Sardaigne ont acheté leur paix par d'énormes tributs.
La Toscane n'a encore obtenu qu'une trève de trois mois
les états de l'Eglise restent exposés aux insultes des
pirates ; et les esclaves romains n'ont pu être rachetés à
Alger, parce que le dey aurait tout-à-fait manqué d'esclaves
chrétiens , et que ses besoins ne lui permettent pas de s'en
passer. Ainsi , déjà cette circonstance semble annoncer
qu'il n'est pas dans l'intention des Barbaresques de renoncer
tout-à-fait à ce trafic .
Reste à savoir maintenant si l'Angleterre , qui s'est
trouvé le droit et la force de prescrire aux puissances
européennes la cessation de la traite des noirs , aura les
mêmes motifs et la même volonté d'exiger des gouvernemens
africains qu'ils renoncent à la traite des blancs .
Et si ces gouvernemens s'y refusent , ou s'ils oublient ,
cé qui leur est assez habituel , d'observer les traités dont
les Anglais se sont rendus garans , ceux- ci enverront- ils
ou tiendront- ils dans la Méditerranée des armées navales
assez nombreuses , assez puissantes pour inculquer
aux Algériens , aux Tunisiens , etc. , le principe de la
bonne foi et le respect du droit des gens ? Est - il dans
l'ordre naturel des choses que les peuples italiens n'attendent
que de la munificence britannique la liberté ,
la sûreté de leur commerce ? Pourront-ils compter irrévocablement
sur ce bienfait ? et de quel prix leur reconnaissance
, plus ou moins volontaire , devra-t - elle le
JUIN 1816.
91
payer? Peut-on espérer particulièrement qu'on croira
à Londres utile et juste d'affranchir , pour les autres ,
la Méditerranée où les trois branches de la maison de
Bourbon semblent appelées , par la nature même et la
topographie de leurs possessions , à jouer un grand rôle
maritime ?
Déjà on assure que le Saint-Père cherche à se concerter
avec la maison d'Autriche , à l'effet d'opposer aux Barbaresques
des moyens de répression indépendans de tout
calcul d'intérêt commercial et politique. On parle d'un
projet de former , sur les côtes d'Afrique , un établissement
pour le jeune prince qui , dépouillé successi-
"vement de ses anciens états et du royaume d'Étrurie ,
ne paraît pas devoir espérer de trouver en Europe une
indemnité suffisante et légitime . L'ordre de Malte serait
fondu dans cette colonie ; il en serait la première force ,
et ainsi deux grandes injustices seraient à la fois réparées .
Ce projet , à la vérité , n'a été regardé , par plusieurs
nouvellistes , que comme un rêve , une fable : il est
certain qu'il a un caractère de grandeur , de générosité
tout - à-fait propre à le faire renvoyer au domaine des
romans par des esprits que l'égoïsme a rapetissés. Cependant
on ne doit pas désespérer qu'on ne finisse par
écouter la voix de l'honneur et de la justice ; car enfin
comment oserait -on parler de principes , de respect des
droits légitimes , en repoussant toute application pratique
de ces droits et de ces principes ? Quelle gloire reviendrait
- il à la gendarmerie d'avoir détruit un fameux
brigand , la terreur d'une contrée , si ce n'était que pour
retenir et se partager le fruit de ses rapines ?
-Il regne toujours quelque fermentation sourde dans
les possessions autrichiennes d'Italie . A Venise , des agitateurs
obscurs répandent et affichent des espèces de
proclamations , où ils menacent l'Europe de l'association
des unitaires , et provoquent la résistance au gouvernement
, qui les poursuit avec vigueur . Ces dispositions ,
ainsi que la crainte de la peste , qui , du sein de l'Illyrie ,
a jeté l'épouvante dans les contrées voisines , et principalement
en Italie , ont répandu une langueur extrême
dans les affaires . On ne remonte au bien que par de longs
efforts .
92
MERCURE DE FRANCE.
On remarque que les Juifs enrichis affluent à Rome,
où ils sont bien accueillis ; que les soldats allemands ont
pris goût très-vif pour la lecture , et sont très-portés
à la désertion . On est obligé de mettre beaucoup de
troupes en cantonnement , afin de poursuivre les déserteurs
.
-Le Pape s'est fortement prononcé contre les opinions
émises par quelques ecclésiastiques , dont le zèle
peu éclairé pourrait produire les mêmes résultats que la
malveillance , s'ils parvenaient , comme ils semblent vouloir
l'entreprendre , à jeter des doutes sur l'irrévocabilité
des aliénations des biens du clergé Quand l'histoire est
pleine des exemples de ces sortes d'aliénations approuvées ,
permises , ordonnées par le St.-Siége ou pour les besoins
d'un état , ou pour capter les bonnes grâces d'un prince ,
ou quelquefois même pour soutenir des usurpations , des
guerres injustes , on ne conçoit plus rien à l'obstination
de ceux qui veulent établir et consacrer le prétendu principe
de l'inaliénabilité .
-On poursuit et on arrête , dans le Piémont , des
espèces de bohémiens qui rançonnent les gens simples , en
se présentant à eux avec des patentes de commissaires de
divers princes qui les ont , disent- ils , chargés de recueillir
les dons volontaires des fidèles , dont le produit
est destiné à racheter , des mains des Mahométans , le
royaume de Jérusalem. On croit que ces fourbes ont
déjà ramassé des sommes assez considerables ; mais leur
tresor est caché , et ils gardent , sur cet article , un fidèle
et profond secret.
-
On lit avec avidité , en Suisse , un discours qui circule
manuscrit , et qui a été prononcé à Fribourg par le
conseiller Uffleger, contre le service militaire étranger.
Il a cherché à intéresser tous les sentimens d'honneur et
de patriotisme contre ce service mercenaire , ce brocantage
politique , ou plutôt très- impolitique , selon lui , du
pur sang helvétien .
Les jésuites paraissent vouloir s'établir à Soleure ;
mais les professeurs menacent , s'ils y viennent , de
donner leur démission . Pendant ce temps , ils rentrent
an
121
JUIN 1816 ... 93
en Espagne dans leurs biens non vendus , et repeuplent
leurs couvens.
-La diète de Norwége a aboli les priviléges particuliers
d'une vingtaine de familles nobles , venues d'Allemagne
dans le pays.
-On dit que quelques points litigieux entre la Russie
et la Porte vont être réglés à l'amiable par la médiation
de l'Autriche et de l'Angleterre , que la Porte a acceptée.
Cependant il paraît que provisoirement la Russie a tenu
jusqu'ici - son armée sur le pied de guerre .
- On parle en Allemagne de mémoires politiques et
historiques , que le duc d'Otrante se prépare , dit-on , à
publier . Ils seront , si l'on en croit un journal , rédigés
en forme de lettres , et adressés au duc de Wellington .
MERCURIALE .
On parle beaucoup d'un arrêté de MM. les comédiens
du théâtre Feydeau , par lequel il n'est permis
qu'à eux seuls de rester couverts dans les coulisses ; tandis
que les auteurs , amateurs , et autres personnes admises
dans ce sanctuaire , devront s'y tenir respectueusement
le chapeau bas. C'est sans doute pour rapprocher
avec plus de vérité leur théâtre de la scène du monde , où ,
si l'on en croit des observateurs moroses , on voit si souvent
l'honnête homme forcé de se courber devant un
faquin .
-
- M. Duvicquet ne manque pas de marteler de son
lourd marteau le succès si mérité du Chevalier de Canolle.
Il est toujours de mauvaise humeur contre tout ce
qui amuse le public , et il n'est content que de ses feuilletons.
-
L'académie de Philadelphie vient d'arrêter que
l'effigie de madame de Staël serait placée dans le lieu de
ses séances. M. Bartolini , sculpteur de Florence , est
chargé de cet ouvrage. On assure qu'il se propose d'exé94
MERCURE DE FRANCE.
cuter en marbre noir le buste de l'illustre muse du genre
romantico-mélancolique .
-
« Je ne plaide point pour Homère contre la nymphe
Calypso ; je plaide pour le bon sens et pour le bon
goût, contre l'éléphant de la place de la Bastille :
« Dé tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer,
l'animal le plus informe , le plus rebelle à l'art , le plus
laid enfin , par quelque côté qu'on le veuille prendre ,
c'est sans contredit l'éléphant .
Devinez quel est le journal à qui l'on doit cette jolie
phrase ? C'est la Quotidienne.
le Géant Vert?
Diable Boiteux ?
Point du tout.
Vous n'y êtes
Non. C'est donc
pas.
Eh bien ! c'est le
Serait-ce le
Constitutionnel ? - Encore moins . Il faut donc que ce
soit la Gazette de France ? Vous vous trompez.
-
-
Vous vous mé-
:
-
Vous me faites penser aux Annales .
prenez encore . Pour le coup, j'y suis c'est le Journal
Général ? Vous n'avez pas mieux rencontré.
Attendez , j'avais oublié le Journal de Paris. Vous fe
rez mieux d'y renoncer. Il ne me reste à nommer que
le Journal des Débats; mais , si je n'ai pas deviné le
journal , je parie pour M. Duvicquet ou pour M. Boutard.
Ce pourrait être M. Duvicquet ; mais c'est
M. Boutard. Suum cuique.
--
-
M. Azaïs a réellement du malheur . Jusqu'ici il n'avait
eu contre lui que les savans ; et l'on sait assez que
ces gens-là sont peu croyans , et veulent toujours voir
et toucher. Mais ne voilà-t-il pas que la nature s'avise
aussi de lui faire pièce , et de se joindre à ses contradic
teurs ? Il avait prouvé à priori que la chaleur de l'atmosphère
avait produit l'explosion du magasin à poudre
de Toulouse , quand une maudite nouvelle à posteriori
est venue nous apprendre que le jour de cette explosion
la température à Toulouse avait été extrêmement froide,
et tout-à-fait hyemale .
Parbleu ! il est un peu fort et hardi au yent du nord
JUIN 1816. 95
de souffler sur un pays où M. Azaïs démontre, par les lois
du système universel, qu'il a dû régner un vent brûlant
et orageux ! Mais c'est égal ; sa démonstration n'en est
pas moins bonne et profonde , et il'est bien plus facile
de croire qu'il a fait chaud , très-chaud à Toulouse ; mais
que les Toulousains , passablement incandescens par
eux-mêmes , ne s'en seront pas aperçus , que d'admettre
que la nature ait eu la malice de s'écarter des lois dont
M. Azaïs lui a révélé le secret .
On lit, dans les Annales du 29 mai , un article intitulé
Variété. C'est sans doute une erreur : on voit quelquefois
des variétés dans les Annales , mais jamais de variété.
On ne compte guère que deux avocats dans l'ancienne
académie . Notre nouvel institut vient de choisir à
la fois , dans le barreau , deux de ses membres. Que fautil
en conclure ? le barreau jetterait-il aujourd'hui un plus
grand éclat qu'autrefois , ou bien n'est-ce pas plutôt que
l'académie aurait déjà besoin , comme feu l'institut , de
défenseurs célèbres pour justifier quelques -uns de ses
choix ?
-
En lisant l'article si naïvement enthousiaste du
Vieil Amateur sur Mérope, une jeune personne qui avait
assisté à la représentation de ce chef-d'oeuvre , disait ingénument
: Áh
«< mon Dieu ! est - ce que j'aurais fait
» une bêtise de pleurer à cette pièce ?
www
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-Leçons de Philosophie , ou Essai sur les facultés de
l'âme; par M. de Laromiguière , professeur de philosophie
à la faculté des lettres de l'académie de Paris. Un vol .
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96
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Satires de Juvenal , traduites en vers français , par
L.-V. Raoul . Deuxième édition . Chez Brunot- Labbe, quai
des Grands - Augustins , n° . 33 ; et Al . Eymery, rue Mazariné
, nº. 3o.
Cours complet d'Anglais , divisé en trois parties ; ouvrage
utile aux Français qui veulent apprendre l'anglais ,"
et aux Anglais qui veulent se perfectionner dans le français
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de l'Amérique. Deux vol . in- 12 . Prix : 3 fr . 50 c . ; francs
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Histoire de S. M. Louis XVIII, surnommé le Désiré,
depuis sa naissance jusqu'au traité de paix de 1815 ; par
M. Antoine , auteur de la Vie publique et privée de
Louis XVI et de la Vie de Louis XVII. Un vol . in-8°. ,
orné d'un beau portrait. Prix : 6 fr .; et franc de port ,
6 fr. 50 c.
A Paris , chez Pierre Blanchard , libraire , galerie Montesquieu,
numéros 16 et 17.
ERRATA
Du dernier numéro.
Page 11. ligne 16. Au lieu de roseaux, lisez rosaces.
Page 33, ligne 2. Au lieu de M. Edmond Giraud , lisez
M. Edmond Géraud .
ligne 3. Au lieu de Belin , lisez Bélime.
Page 37 , ligne dernière . Au lieu de Jean Sextus, lisez
du jeune Sextus.
Page 43 , ligne 11. Au lieu de un établissement consacré,
lisez un établissement destiné.
Page 45, ligne 9. Au lieu de : le général Moulès , lisez
le général Morélos.
ligne 25. Au lieu de tous les jours ces issues,
lisez tous les jours et issues .
De l'Imprimerie de FAIN , rue de Racine , place de
l'Odéon , nº. 4.
FTIMBRE
wwwwwwww
MERCURE
DE FRANCE .
www
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à lo
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruptiɔn dans
l'envoi des numéros.
- Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du er de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible . · Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Vantadour , n° 5 , et non ailleurs.
POESIE.
HOMMAGE
mwwwm
Adressé à S. A. R. Mgr. le Duc d'Angoulême ,
pendant son dernier séjour à Marseille , en octobre
1815.
Reviens sans défiance en nos murs affranchis ,
Prince , la trahison n'en garde plus l'entrée.
Des coeurs vraiment français , sa puissance exécrée
N'enchaîne plus l'élan et l'amour pour les lis.
S'il est dans nos remparts encor quelques rebelles
Que n'ont pu désarmer les vertus de Louis ,
Insensibles aux maux dont leurs trames cruelles ,
Dont leur main parricide accabla leur pays ;
TOME 67°. 7
SEINE
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
Dans l'ombre se cachant , réduits à l'impuissance,
Ils verront , sur les pas de l'héritier des Rois,
Espoir , respect , amour éclater à -la-fois.
Prince , elle te suffit cette noble vengeance
Si digne d'un Bourbon , si digne de ton coeur.
Jaloux de t'imiter , nous n'en voulons point d'autre ;
Nous ne voulons punir ton ennemi , le nôtre ,
Qu'en offrant à ses yeux notre commun bonheur.
Long-temps il se reput de nos tristes misères ;
Long-temps
il s'abreuva de nos larmes amères ;
De sa farouche joie épouvanta nos coeurs,
Y comprima long- temps , par ses lâches fureurs ,
Cet amour pour nos Rois hérité de nos pères.
Tá présence était due à nos longues douleurs,
Il ouït nos soupirs , il vit notre tristesse :
Qu'il entende et nos cris et nos chants d'allégresse !
Qu'il voye au front de tous rayonner le bonheur !
Ta présence ...... avec elle il n'est plus de malheur .
Dans cet instant , peut-être , en ses calculs coupables ,
L'obstiné factieux compte , s'applaudissant ,
Ces horribles fléaux , ces maux incalculables
Que son crime amassa sur un peuple innocent.
Laissons-lai cette joie inhumaine et barbare ,
Digne des noirs esprits qu'enferme le Tartare.
Nos malheurs cesseront , mais jamais ses remords.
L'implacable remords...... à toute heure il assiège
Des siens , de son pays l'ennemi sacrilège ;
Sa mémoire est maudite au sein même des morts.
Oui , nos maux finiront , et sur l'heureuse France
Luiront encor ces jours de paix et d'abondance ,
Ces jours long-temps connus et long - temps regrettés
Ou , sous l'aimable loi des plus vertueux princes ,
Florissaient à l'envi nos fertiles provinces ;
Où nos noms , notrire en tous lieux respectés ,
Par les arts , le commerce , taient au loin portés.
Oui , nos maux finiront ; no is i
Ces Bourbons ressaisis de leur ble
pour gage
'ritage ,
JUIN 1816.
Consoler le malheur , répandre des bienfaits ,
Des Bourbons est l'antique et premier apanage ,
Leur titre irrécusable à l'amour des Français.
99
DEMORE, Commissaire de Marine,
des académies de Lyon , Marseille , ets.
wwwwwwwwww ww
INVITATION A Mile ***.
Demain le Dieu d'Amour vous attend à souper ;
Le Plaisir a promis d'être de la partie ;
Les Grâces y viendront , et c'est vous belle amie,
Sur qui l'on a compté pour nous les amener.
R.
ÉNIGME.
Mes traits divers vont vous être connus :
Sur quatre pieds je suis montée ,
Ou courts ou longs , ou gros ou bien menus ,
Ainsi que le voulut dans sa bizarre idée ,
Celui qui , de ses mains , fixa ma destinée .
Mes ossemens remplissent les forêts ;
Leur enceinte est sur- tout le lieu de ma naissance.
Pour compléter mon existence ,
Cérès tous les étés dépouille ses guérêts.
Sous ces simple dehors j'habite le village,
La chaumière du pauvre et l'asyle du sage.
Mais quelquefois vêtue en bel habit de lin,
Sur le goût de mon maître on règle mon destin ;
Et tantôt belle ou laide , ou la soie ou la laine
Viennent , pour me vêtir , déployer leurs couleurs.
Si pour me donner l'être on a pris tant de peine ,
Je n'en suis pas traitée avec moins de rigueurs .
Debout contre le mur quand je suis inutile ,
Le soleil , la poussière , et le chaud ou le froid,
S'emparent tour-à-tour de moi,
600091
7.
100 MERCURE DE FRANCE.
M'offre -t-on , dans un cercle , une place civile ?
C'est dans ce même instant qu'avec indignité ,
Sans égard pour mon sexe , on me pousse , on me tire.
Suis-je enfin dans le rang ? autre incivilité ;
On me tourne le dos , et je puis même dire
Qu'on me montre encor pis , et c'est pourtant alors
Qu'à bien servir je mets tous mes efforts.
CHARADE.
Mon premier n'a jamais connu la résistance ;
Sur la peau mon second nous plaît par sa blancheur;
Mon tout marche très - vîte et jamais il n'avance.
C'est un mauvais voisin , toujours bruyant, grondeur ,
Mais toujours occupé de notre subsistance.
LOGOGRIPHE .
Mon destin est fort singulier ;
On me cherche , on me fuit , souvent vrai trouble fête,
Je suis un meurtrier ,
Pais instrument de joie et puis vrai casse-tête.
Mon maître veut sur-tout que , brillant et poli ,
On puisse , à mon éclat , me trouver très-joli.
Je marche très-souvent accompagné d'un frère ;
Au besoin contre lui je ferais bien la guerre.
Mettez ma queue à bas , je suis dans ta maison
Et même dans ta poche un meuble nécessaire.
De même encor on me trouve en prison.
Sur quatre pieds , de la machine ronde
Je suis le bout ; sur deux , je plais à tout le monde.
Le mot de l'Enigme du précédent numéro , est les Heures du
jour ; celui du Logogriphe est Portefeuille , où se trouve Porte,
Feuille , Fea , Lire , Lit , OEil • , Port, Or, If, Ville.
1
JUIN 1816. ΤΟΣ
ว
LES BEAUTÉS POÉTIQUES DE TOUTES LES
LANGUES ;
Considérées sur le rapport de l'accent et du rhythme.
Ouvrage qui a été couronné par la seconde classe de
l'institut de France , dans la séance publique du 6
avril 1815 ; par l'abbé Ant. Scoppa , Sicilien , employé
extraordinaire à l'université royale , membre de l'académie
del buon Gusto , de Palerme , de celle des Arcades
, etc. Un vol. in-8 °. Prix : 2 fr . 50 c . Chez
Firmin Didot , imprimeur-libraire , rue Jacob , nº . 24 .
J'ai annoncé avec éloge le grand travail de M. Scoppa :
Des vrais principes de la versification , développés par
un examen comparatif entre la langue française et la
langue italienne ( trois volumes in- 8°.) , et dans mon analyse
je m'attachai à faire connaître les principales idées
de l'auteur , relativement à l'accent tonique , dit autrement
accent aigu ou grammatical , source commune de
l'harmonie des vers , élément essentiel de la musique
proprement dite , et de la musique ou harmonie des
langues. J'annonçai l'heureuse découverte de l'existence
de cet accent dans chaque mot français , l'analogie frappante
qui se trouve dans les langues italienne et française
, toutes deux dérivées de la langue des Latins , et
l'effet de cet accent dans l'harmonie des vers français ,
ainsi que dans les vers de toutes les langues mortes et
vivantes . J'ai fait avec justice l'éloge des travaux d'un
étranger estimable , qui a pris soin de mettre en évidence
les beautés qui caractérisent la langue française , qui la
rendent susceptible d'une belle versification et d'une plus
belle musique ; M. Scoppa a voulu la venger des injustes
reproches qui lui ont été faits par des écrivains qui ont
d'ailleurs brillé dans la littérature , mais qui avaient
trop légèrement prononcé , et qui ne s'étaient pas assez
donné de peine pour examiner et analyser cette grande
question.
แ Quant à la poésie lyrique , dit l'auteur , il est vrai
102 MERCURE DE FRANCE .
4
•
que les trois quarts des vers que l'on a faits jusqu'à présent
ne peuvent pas s'accorder avec la musique ; mais
c'estpar la seule ignorance des vrais principes de la versification
que ce défaut est attribué à l'imperfection de la
langue française celle-ci , de même que les autres
langues , ne peut jamais s'allier à la musique , dont l'essence
est l'accent et le rhythme strictement régulier
sans que les vers soient également assujettis à cette
même régularité d'accens et de rhythme. Le défaut donc
de la conformité des langues à la musique doit être attribué
, non pas aux langues qui offrent essentiellement un
accent et un rhythme , mais aux poëtes lyriques qui
ignorent ou qui n'ont pas assez de génie , ou plutôt d'habitude
, pour choisir dans la langue des accens et des
rhythmes conformes à ceux de la musique. C'est ainsi
que le chant italien avait toujours été informe ou trèsimparfait
, jusqu'à ce que le poëte Apostolo Zeno , et
bien plus que lui , le célebre Metastase , l'eussent porté à
la perfection par le perfectionnement de la versification
Lyrique , distinguée par cette admirable régularité des
vers et des couplets , par cette coupe symétrique des repos
, par cette distribution uniforme des accens et du
rhythme. »
les
Je ne pense pas qn'il soit à propos de rappeler ici le
plan très-étendu de cet ouvrage , qui honore également
l'auteur et la littérature française , ni d'exposer les règles
générales de la versification lyrique , qui se trouvent
plus longuement développées dans le second volume de
son ouvrage , pour accélérer avec la versification ,
progrès de la musique en France , en répondant aux
objections qui pourraient lui être faites. Satisfait de la
nouveauté des idées , des principes qui attaquent à la
fois les préjugés et la routine , des vérités appuyées par
des faits incontestables , l'auteur est sans doute bien
digne d'être loué pour ses efforts . L'ascendant de l'habitude
était tel qu'il n'était pas permis de pouvoir se livrer
au plaisir de contempler dans la langue française toutes
les ressources poëtiques et oratoires qui sont relevées dans
le travail de M. Scoppa. Il s'élève contre les personnes
qui ont avancé que notre langue n'avait point d'accent ,
JUIN 1816. 103
sans distinguer l'espèce d'accent dont on voulait parler ,
et démontre que la langue française possède l'accent tonique
aussi bien que la langue italienne. En effet , l'accent
tonique , dont M. Scoppa s'est constamment montré le
défenseur , existe ; mais ses adversaires soutiennent qu'il
est un peu faible. L'auteur cherche à prouver que l'accent
tonique des mots français doit être plus vif et plus
énergique que celui des mots italiens .
Accoutumé , dit-il , à rassembler douze syllabes avec
un repos , pour composer un vers héroïque , on était loin
de penser que la nature avait mis à notre insçu , dans les
vers alexandrins , une distribution régulière d'accens toniques
, une suite uniforme de rhythme ïambe ; et , ce
qui est plus étonnant encore , ajoute-t-il , un rhythme
bien plus suivi et bien plus marqué que celui des vers
italiens de cette espèce . Au surplus , M. Scoppa a rassemblé
tous les faits et toutes les autorités pour soutenir son
systême , ou plutôt sa nouvelle doctrine . Malgré ses soins
et ses travaux , il a trouvé des contradicteurs qui l'ont
condamné avant d'avoir lu , examiné et médité son ouvrage
. Tel est le sort des idées nouvelles , quelque puisse
être leur utilité et leur avantage ; elles auraient lutté
peut-être long-temps encore contre la routine et les préjugés
, si , par un heureux hasard , un littérateur recommandable
, qui a eu la modestie de cacher son nom , n'eût
proposé une médaille de 1000 francs pour être décernée ,
par la seconde classe de l'institut , à l'écrivain qui , dans
un concours , aurait le mieux traité la question suivante :
Quelles sont les difficultés qui s'opposent à l'intro-
» duction du rhythme des Grecs et des Latins dans la
poësie française , et pourquoi ne peut-on faire des
» vers français sans rime , etc. »
»
«
Il est à présumer que le fondateur de la médaille n'eut
d'autre but que celui de faire examiner par l'institut ces
mêmes questions déjà traitées et déjà développées dans
l'ouvrage de M. Scoppa ; de faire connaître l'opinion de
la seconde classe sur ce sujet. Quinze concurrens ont
fourni des mémoires , dont plusieurs étaient fort intéressans
, mais aucun n'a présenté autant de méthode qué
celui qui fait le sujet de cet article.
104 MERCURE DE FRANCE.
1
En approuvant les justes éloges donnés à l'auteur dans
le rapport du concours , je me permettrai de lui faire
observer que le titre de son ouvrage est beaucoup trop
généralisé. En effet : Beautés poëtiques de toutes les langues
, considérées sous le rapport de l'accent et du
rhythme , est un titre bien ambitieux pour une dissertation
sur la langue française. Je laisse au lecteur le soin de
décider si M. Scoppa justifie exactement son titre , en
prétendant que tout ce qu'il a exposé dans ce mémoire ,
relativement à l'accent et au rhythme , est parfaitement
applicable à toutes les langues. On pourrait objecter que
la langue anglaise , dont la prononciation offre quelque
chose de singulier , peut faire naître des doutes à ce sujet
. Chaque syllabe des mots semble y être affectée d'un
accent tonique qui ne fait , pour ainsi dire , que morceler
les mots au lieu de leur donner une forme distincte. Le
ton de la parole , toujours tendu , semble y être toujours
le même , puisque l'accent est le même ; donc , le ton et
l'accent étant toujours les mêmes , ne peuvent pas être
un accent ; ils ne peuvent pas produire des pieds rhythmiques
, car on sait que les pieds sont essentiellement
composés d'accens toniques et d'accens graves , c'est-àdire
, de tons forts et de tons faibles , de longues et de
brèves , de levées ou de frappées , comme dans les mesures
d'un morceau de musique .
Pour résoudre les questions sur le rhythme de la langue
française , l'auteur commence par développer l'idée
de ce mot et son emploi , tant chez les anciens que chez
les modernes .
« Il consiste , dit-il , dans la succession indéfinie et
uniforme de certaines mesures ou pieds poëtiques dans
les vers : ce qui répond aux mesures ou battute dans la
musique. Il y a quatre sortes principales de pieds , iambes,
trochées , dactyles et anapestes ; l'accent tonique les
constitue essentiellement. Les deux premiers sont composés
de deux syllabes , ou notes musicales. Le iambe
reçoit l'accent tonique ou le frappé à la fin ( ^ =) ; le
trochée le reçoit au commencement ( v ) . Les deux
autres sont composés de trois syllabes ou notes musicale ;
le dactyle reçoit le coup ou le frappé de l'accent tonique
r
JUIN 1816. 105
au commencement ( AA ) ; l'anapeste , au contraire ,
le reçoit à la fin ( vv ) . »
Il résulte du travail de M. Scoppa que les élémens du
rhythme sont les pieds , et que les élémens des pieds sont
les accens toniques ; par conséquent qu'il n'existe pas de
rhythme sans accens. Donc , toute langue qui possède
l'accent tonique est susceptible de rhythme . Pour prouver
que la langue française est susceptible du rhythme
employé par les Grecs et les Romains , l'auteur entreprend
de démontrer qu'elle a le même accent que les
langues anciennes ; puis donne les notions de cet accent ,
qu'il divise en plusieurs sortes , et qu'il est nécessaire de
distinguer pour réduire la science du rhythme à des résultats
sûrs et faciles . En voici les noms et les propriétés :
Accent oratoire ou pathétique , accent national , accent
logique , accent musical , accent imprimé , accent prosodique
, qui indique les longues et les brèves , et l'accent
grammatical , ou aigu , ou tonique , qui marque les syllabes
fortes et les syllabes faibles ; les syllabes avec l'appui
, la percussion de la voix ; et les syllabes sans appui ,
sans percussion de la voix .
« Tous ces accens , dit l'auteur , contribuent plus ou
moins aux beautés oratoires et poëtiques des langues ;
mais l'accent tonique est le seul qui , par ses percussions
, établit l'harmonie des vers , en distribuant aux
pieds poëtiques les notes faibles et les notes fortes , les
longues et les brèves , les levées et les frappées de la
battuta dans la musique de la parole ; car , dit Cicéron ,
y a dans chaque mot un certain chant. » il
Mais enfin , qu'est-ce que cet accent tonique? Rien de
plus simple, de plus facile , de plus naturel , dit M. Scoppa ,
que cet accent méconnu par les Français , confondu
avec les autres , au grand préjudice de cette science intéressante
pour le progrès des belles- lettres . L'accent
tonique , continue-t-il , n'est que l'appui , le coup , la
percussion de la voix sur une syllabe de chaque mot
d'une langue quelconque . Si l'on prononce , par exemple,
le latin constantia , l'italien constànza , le français contance
, il n'est pas d'oreille organisée qui ne soit sensible
à l'appui , à la percussion , au coup que la voix porte sur
106 MERCURE DE FRANCE.
les syllabes tå de ces mols écrits en trois langues différentes.
On sent que la voix s'appésantit sur cette syllabe
tă , lui donne un relief , une espèce d'élévation , lui imprime
unton qui fait l'ame et la forme de la parole.
Cette action de la voix est ce que M. Scoppa nomme
accent tonique. Ainsi dans l'italien et le français consenti
et consentit , virtù et vertù , l'accent tonique
tombe sur les dernières syllabes i et u . Dans l'italien
facile et le français facile , cet accent tombe surfà dans
le premier mot et sur ci dans le second . Il est impossible
, dit M. Scoppa , suivant tous les auteurs anciens et
modernes , qu'il y ait des mots sans cet accent tonique ,
dont l'appui rend longue la syllabe qu'il affecte ; toute
syllabe sans son secours est respectivement brève , et
voilà une prosodie. L'auteur se demande comment il
peut s'être trouvé des grammairiens qui ont pensé que
la langue française était dépourvue de cet accent , au
moment même qu'ils étaient démentis par la prononciation
de chaque mot , et par la doctrine des auteurs classiques
de leur nation , toujours d'accord avec les classiques
italiens , qui n'ont pas cessé de soutenir que tous les mots
français masculins avaient l'accent tonique sur la dernière
syllabe , et les mots féminins sur l'avant - dernière . »
M. Scoppa , après avoir démontré l'existence de cet
accent dans les mots français , et après avoir préparé ,
dans l'existence de cet accent , les matériaux élémentaires
des pieds poëtiques et du rhythme , découvre
l'existence du rhythme des anciens dans les vers français.
Par le seul et unique mécanisme de cet accent ,
dit-il , les poëtes italiens imitent le rhythme des Grecs
et des Latins , et le surpassent même en beauté . Il n'est
donc point étonnant , ajoute-t-il , qu'à l'aide de cet accent
, les Français aient cherché à imiter et aient imité
en effet ce même rhythme ; pour le prouver , l'auteur
s'en repose sur les raisons qu'il donne , et sur-tout sur
l'expérience . Ensuite , analysant , selon les règles de
Part rhythmique , chaque vers français , il fait appercevoir
un rhythme bien plus suivi , bien plus régulier
que celui des vers italiens .
Je dépasserais les bornes d'une analyse si je suivais
JUIN 1816. 107
l'auteur dans tous les raisonnemens , les idées , les décou
vertes , les expériences qu'il a faites ; si je rappelais les
autorités des classiques anciens et modernes cités à
l'appui de son systême. Je ferai simplement observer
que cette surabondance de rhythme français est attribuée
par M. Scoppa à des qualités naturellement poëtiques
de notre langue , à cette fixité , à cette précision
de la prosodie française , quant à l'accent tonique. Voilà
donc , dit-il , la langue française , jadis dépourvue d'un
accent qu'on ne refuse pas même , selon l'expression
de l'abbé d'Olivet , aux cris des animaux , « triomphante
des calomnies de ses détracteurs , se montrant dans tout
l'éclat de ses beautés , que l'on voudrait en vain méconnaître
, et d'ailleurs si admirées par les littérateurs de
toutes les nations. >>
Les réponses aux objections qui pourraient être faites à
l'auteur offrent quelque chose d'intéressant relativement
aux idées à corriger et aux progrès de la science métrique;
mais , dira-t-on , comment M. Scoppa ose -t-il soutenir
que les vers français ont réellement un rhythme
semblable à celui des Grecs et des Latins , lui qui fait dériver
le rhythme français de l'action de l'accent tonique ,
tandis que le rhythme des anciens est fondé sur la
quantité
des longues et des brèves , qui sont souvent en opposition
avec l'accent tonique ? L'auteur répond qu'il
n'existe qu'un seul rhythme dans la nature , lequel dérive
d'un principe unique et universel ; que ce principe
a été , qu'il est et qu'il sera dans toutes les nations civilisées
ou barbares. Ainsi donc l'accent tonique , par ses
percussions , distingue les temps , les mesures, par le
mélange réglé des longues et des brèves , des fortes et
des faibles. M. Scoppa démontre que la versification des
anciens était fondée sur cet accent , parce que leurs
longues et leurs brèves , souvent variables , étaient subordonnées
à l'action fixe et naturelle de cet accent
dont elles relevaient la valeur . « Cela , dit -il , est si évidemment
vrai , que c'est uniquement par la prononciation
de cet accent ( et non par les longues et les brèves ,
que nous ne prononçons pas , que nous ignorons , et qui,
suivant Horace , étaient ignorées à Rome dans les temps
108 MERCURE DE FRANCE .
les plus florissans de la littérature ) , que notre oreille
est sensible à l'harmonie des vers de Virgile , et par son
mécanisme que les Italiens ont approprié à leur langue
le rhythme des Grecs et des Latins . »
"
Mais , répliquera-t-on , puisque l'accent tonique est
le seul élément par lequel les langues modernes imitent
le rhythme des anciens , d'où vient que , par cet accent ,
ces langues n'ont pu imiter les vers hexamètres et pentamètres
des Latins ? C'est , dit l'auteur , que
ignoré jusqu'à présent le vrai rhythme et la nature de
ces deux espèces de vers ; qu'il a toujours été répété que
T'hexamètre était un composé de six pieds mélangés de
dactyles et de spondées , pendant qu'il est démontré par
Maurus Terentianus , par plusieurs auteurs italiens , par
les raisons déjà avancées , enfin par les faits et par le
témoignage de l'oreille , qu'il ne peut pas exister dans la
nature des vers de six pieds , et qu'il y ait des vers composés
de pieds de deux rhythmes différens . Le vers hexametre
, continue-t-il , est simplement un composé de
cinq pieds , de même que le pentamètre est un composé
de cinq pieds généralement ïambes . »
l'on a
On ne peut disconvenir que plusieurs des idées émises
par M. Scoppa , malgré ses démonstrations , ses raisonnemens
et la justesse de ses argumens , ne renversent
la plus grande partie des opinions reçues par les grammairiens
, et qu'elles doivent , au premier apperçu ,
paraître paradoxales; mais il est juste , avant de les condamner
, de les lire et de les examiner. Aussi , pour
suivre ce conseil , je citerai l'extrait du jugement porté
sur cet ouvrage par le rapporteur de la commission
chargée par la seconde classe de l'institut de prononcer
sur le mérite des mémoires envoyés au concours. « L'auteur
du mémoire auquel la commission croit devoir adjuger
le prix , a analysé avec infiniment d'esprit et de
sagacité le mécanisme de la parole ; sa théorie est ingé
nieuse , exposée avec beaucoup d'art , appuyée d'un
grand nombre d'autorités , soutenue avec toutes les res
sources du savoir , tout l'appareil de la logique . Enfin ,
son ouvrage est certainement celui qui , parmi les mé→
moires , présente le plus grand fonds de connaissances
JUIN 1816.
109
et d'idées sur cette matière également abstraite et intéressante.
»>
. Ce fragment me dispense de toute espèce d'observations
, et l'on doit présumer que les personnes instruites
confirmeront le jugement de la seconde classe de
l'institut . Je terminerai en ajoutant que l'ouvrage de
M. Scoppa intéressera vivement les littérateurs et les
gens du monde qui ont reçu de l'éducation ; enfin , que
les musiciens instruits et capables de juger de l'harmonie
de notre langue , y trouveront des règles précieuses
et faciles pour appliquer la musique aux paroles.
A.
wwwwwwww
HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON,
Et de la Cour de Louis XIV , ouvrage qui embrasse
les règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la
régence du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne.
-
Deux vol . in-8° . , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard . Prix : 10 francs .
A Paris , chez Alexis Eymery , libraire , rue Mazarine
, n°. 3o.
( II . Extrait. )
La littérature française possède un nombre immense
d'ouvrages composés par des auteurs distingués ; et cependant
, interrogez les gens du monde , ils vous répondront
qu'un très- petit nombre d'auteurs est en possession
de se faire lire . Pourquoi cela ? C'est que l'art de plaire
est bien plus rare que l'art d'écrire , ou plutôt c'est que
l'art d'écrire est inséparable de l'art de plaire ; intéressez ,
et vous serez lu . L'ouvrage dont nous continuons l'analyse
, nous a souvent présenté l'application de cette règle.
L'auteur paraît avoir senti des son premier chapitre , la
nécessité où il était encore plus qu'un autre , d'attacher
son lecteur pour le retenir ; il s'est cru comparable ,
peut-être , à ces directeurs de théâtres , qui , pour ramener
la foule à des représentations connues , ont recours
au luxe des nouvelles décorations. Les décorations dont
1
110 MERCURE DE FRANCE .
>
M. Lafont d'Aussonne a fait les frais sont éclatantes et
variées. Il a placé , dans une élégante et vaste galerie , tout
ce grand siècle de Louis XIV , si fertile en beaux événemens
, si fécond en personnages illustres . Son plan , qui
est finement conçu , se déroule avec facilité durant quatre-
vingt-quatre chapitres , qui lient l'action principale ,
sans jamais la perdre de vue , et permettent toutefois au
lecteur de se reposer dans quelques digressions toujours
instructives , et dans une foule d'épisodes , curieux par le
fonds des aventures , les réflexions ou les portraits ; l'histoire
du Masque de fer est d'une teinte qui brise le
coeur. Ceux qui ont accusé Louis XIV d'avoir succombé
aux artifices de la gouvernante du duc du Maine , ignoraient,
et le véritable esprit de madame de Maintenon , et
le solide caractère de Louis-le-Grand . Théodore-Agrippad'Aubigné
avait transmis à sa petite-fille ses grâces personnelles
, toute l'étendue de son esprit , et sa tendresse
véridique pour les Bourbons . Comme il avait aimé Henri
IV , sa fille aima Louis-le-Grand ; et c'est ici le lien
d'improuver le roman historique et imaginaire , qui a
voulu peindre madame de Maintenon comme l'amante
de son roi . Non , la sincère et fidèle d'Aubigné n'eut
point recours aux manéges communs de la coquetterie
pour captiver l'affection du prince . Elle fut sage et désintéressée
au sein de la cour ; elle aima ses élèves , jusqu'à
se rendre malade pour eux , elle aima la gloire de
son roi , jusqu'à blâmer en lui le scandale d'un commerce
illégitime ; elle s'aima assez peu elle-même pour
s'exposer aux ressentimens de la marquise et à l'ingratitude
du maître. Cette imprudence d'une belle ame , cette
nouveauté de caractère , étonna Louis , habitué jusqu'alors
à toutes les approbations de la louange. L'estime fit
naître en lui l'amitié ; et , dans un coeur comme le sien ,
des sentimens d'amitié pour une belle femme devinrent
aisément de l'amour. Madame de Maintenon , si habile
dans l'art épistolaire , était , dit-on , admirable dans ses
conversations . L'auteur a traité ce sujet particulièrement
, avec une flexibilité de pinceau qui prouve jusqu'à
quel point il se connaît lui - même en conversations.
Françoise d'Aubigné n'aurait pas mieux défini ce genre
JUIN 1816. 111
de talent , à qui tous les talens sont nécessaires , et qui la
rendit une sorte d'aimant attractifpour ses amis de coeur,
pour ses amis de cour , pour les prélats , pour les poëtes ,
pour les demoiselles de Saint-Cyr , et pour le roi le plus
spirituel qui ait honoré le trône Nous allons laisser parler
l'auteur ( tome 1er . , page 221. ) .
« Dieu réunit bien rarement dans un même individu
les charmes de l'esprit et le trésor d'un bon coeur. Françoise
d'Aubigné possédait éminemment ce double avantage
; et voilà pourquoi tous ses discours avaient à un si
haut degré le talent d'attacher et de plaire. Ne parlant
d'elle-même qu'avec la plus grande sobriété , et seulement
lorsque son propre témoignage devenait ou nécessaire
ou utile à sa preuve , elle parlait des autres avec
estime , avec éloge , et tout au moins avec indulgence et
bonté. Les événemens consignés dans l'histoire , prenaient
sous son pinceau une physionomie toute nouvelle;
et ceux-là même quiles avaient lus indifféremment plusieurs
fois , en étaient frappés ou attendris quand ils les
recevaient de cette bouche éloquente et persuasive.
» Il y a ly des gens qui content pour conter : madame de
Maintenon ne racontait que pour plaire ou pour émouvoir
, et elle ne songeait à émouvoir que pour faire réussir
à propos quelque vérité importante à dire. La morale,
présentée à nu , déplaît ou fatigue dans le monde : présentée
avec ses ornemens , et quelques voiles légers ,
elle attire l'attention , et parvient à se faire accueillir
des hommes les plus indifférens , les plus indépendans ,
ou les plus superbes J'ai vu des riches périr d'ennui au
milieu de leurs palais ou de leurs jardins féériques ; le
peuple , admirateur bénévole , les contemplait de loin ,
les regardant comme les plus heureux d'entre les humains
; et , dans la pâle uniformité de leur existence , ils
portaient envie , eux-mêmes , à ce peuple qu'ils apercevaient
libre en ses mouvemens , libre en ses affections ,
libre en tous ses discours , et s'abandonnant sans contrainte
à la gaîté folâtre , ou aux paisibles ricochets d'une
plaisanterie ingénue .... Il manquait à ces riches , ou de
l'esprit , ou un homme d'esprit.
» Si madame de Maintenon se trouvait obligée da
112 MERCURE DE FRANCE.
?
converser avec des personnes arides , et que l'étiquette
l'emprisonnât avec eux dans un cabinet , son génie fertile
et expéditif tirait son sujet aussitôt , ou du goût de
ses auditeurs , ou de leur état , ou de leurs affections
connues ou de la gloire de leurs familles , ou de leurs
bonnes- oeuvres s'il en existait , ou du plaisir qu'elle
comptait éprouver en leur devenant utile . Et lorsque
ces sujets épuisés la condamnaient à payer encore de
sa personne , une transition inaperçue la mettait à même
de discourir sur les tableaux de son appartement , dont
elle connaissait en perfection et le dessin , et le coloris , et
le costume , et les divers possesseurs , et l'école , et le
maître lui-même.
Au milieu d'un parc , son ame dilatée admirait et
faisait admirer le charme du site , la majesté des bâti–
mens , la noble prolongation des allées , la pompe des
cascades , le mystérieux recueillement des bois , le doux
frémissement des charmilles , la riche parure des paons ,
les chants mélodieux du rossignol , et l'étonnante immortalité
de ces statues , dont quelques-unes avaient
fixé les regards ou d'Auguste ou d'Alcibiade.
>> Morale et instructive dans tous ses discours , elle faisait
remarquer à madame de Montespan la fidélité des
colombes , aux courtisans oisifs les infatigables travaux
de l'abeille et de la fourmi ; elle montrait à ses jeunes
princes les sollicitudes et les tendresses de la tourterelle
pour ses enfans , et , après cette peinture , elle ajoutait :
Lorsque ces petits auront pris leur essor , ils redeman-
» deront en vain leur père , leur père ne les connaîtra
plus ; mais le grand roi qui vous chérit maintenant ,
» vous chérira toute la vie . >>
"
גנ
» Dès les beaux jours d'avril , ses regards cherchaient
dans l'horison la première hirondelle ; son coeur battait
en l'appercevant, et elle disait à la marquise , aux grands
seigneurs , et au roi lui-même : « Ces oiseaux ont vu depuis
peu la modeste habitation où j'ai passé mon en-
» fance ; ils se sont arrêtés sur les orangers , sur les pal-
» mistes qu'avait plantés ma pauvre mère : ne serai-je
point assez heureuse pour revoir ces beaux lieux un
jour ! » La tendresse de son coeur , que ses longues in-
>>
»
»
JUIN 1816. 113
Fortunes avaient nourrie et développée , donnait à presque
toutes ses réflexions une douce teinte de mélancolie ;
mais il ne faut pas croire qu'elle se livrait à ce penchant
de tristesse devant toute sorte de personnes et en toute
sorte d'occasions : elle n'était elle-même qu'avec elle→
même , ou avec ses plus intimes amis.
>> Son coup-d'oeil pénétrant lui découvrait dès l'abord
la tournure des caractères , et elle agissait en con→
séquence Toute personne qui veut plaire doit s'attacher
à ne dominer nulle part . Elle avait l'art admirable de
mettre en jeu l'esprit de tous ceux qui vivaient ou ve→
naient auprès d'elle ; sa continuelle occupation était de
soutenir ou de ranimer la conversation générale , et d'y
prendre ensuite sa part si naturellement , si imperceptiblement
, qu'au lieu d'entretenir les autres , c'étaient
les autres qui paraissaient l'entretenir . Habilé expédient ,
qui prenait sa source dans un esprit véritablement supérieur
, dans la plus ingénieuse et la plus inépuisable
bienveillance .
» Avec la reine , elle rentrait dans son élément ; ses
discours respiraient alors la simplicité des jours antiques.
Avec Marie-Thérèse , elle se livrait à tout son goût pour
la contemplation , à tous ses projets de bienfaisance et
d'aumônes , qu'elles réalisaient ensemble à petit bruit.
n
Auprès du monarque , elle savait écouter de longs
récits de campemens et de batailles ; et ses réponses , en
admirant l'éclat des victoires et des triomphes , laissaient
voir sa prédilection pour la félicité des campagnes et les
délices de la paix.
» Avec M. le dauphin , elle paraissait prendre plaisir
à suivre un cerf à travers les plaines et les forêts , et les
noirs étangs remplis d'herbages ; sa complaisance extrême
, attentive à la satisfaction d'autrui , ne lui permettait
pas la plus légère inattention , la plus petite impatience.
Mais au moment de la curée elle disait : « Mon-
» seigneur ! croyez-vous donc tout-à-fait insensible ce
» malheureux cerf, qui a jeté des pleurs ! une mort si
» lente et si cruelle me fait mal en un simple récit , et
si je ne connaissais toute la solide bonté de votre na-
»
8
114 MERCURE DE FRANCE.
>>
turel , je craindrais que ces amusemens- là ne vous
>> rendissent indifférent ou sanguinaire .
"
» Les savans , et les gens de lettres sur-tout , avaient à
qui parler quand ils se rencontraient avec elle : c'està-
dire qu'ils trouvaient en cette femme extraordinaire
un aperçu rapide et infaillible , un goût exquis , une
oreille née pour la cadence et l'harmonie , une parfaite
connaissance des usages , des moeurs et du bon ton , une
louange toujours motivée , l'austere franchise , les plus
utiles conseils .
» Le style de sa conversation la plus ordinaire était
régulier , sans affectation et sans apprêt. Le mot propre
venait la chercher de lui-même : les gens de l'art croyaient
entendre une élégante et facile composition .
» Chez les fermiers et dans les chaumières on l'entourait
, on l'écoutait , on versait des pleurs ; on riait d'autrefois
, et elle riait elle - même avec ses philosophes
d'Avon ( 1 ) . Beaucoup d'esprit eût pu la faire briller dans
le monde ; mais , pour briller dans une chaumière , il fallait
plus que de l'esprit : un coeur compatissant , modeste
et généreux , était encore indispensable . Są figure accomplie
donnait , j'en conviens , plus de charmes encore
à son langage , et ceux qui l'écoutaient ne savaient ce
qu'ils devaient le plus admirer ou de ses pensées fines et
délicates , ou de cette physionomie riche d'agrément , de
noblesse et de perfection.
pas mor-
» Madame de Montespan maniait l'épigramme avec la
plus étonnante dextérité ; mais elle jouait trop souvent
sur le mot ; et ses pointes , quand elles n'étaient
dantes , ne représentaient guères que des calembourgs .
Madame de Maintenon , plus judicieuse et moins frivole ,
ne descendait jamais à ces puérils jeux de mots : son
talent , fruit d'une pénétration rapide , consistait dans la
vivacité des images , dans la justesse des rapprochemens;
l'antithese vivifiante , voilà la base de son esprit . Mais
· ( 1 ) Village près de Fontainebleau. Elle allait souvent s'y délasser
du cérémonial de la cour.
JUIN 1816 . 115
ses antithèses ne portaient jamais que sur le fond des
choses. Involontairement, et comme d'instinct , elle saisissait
les contrastes ; et par cette continuelle opposition
des clairs et des ombres , elle donnait à ses conversations
les plus familières toute la variété , toute la fraîcheur ,
toute l'expression d'un tableau . »
wwwwwwm
LETTRE
Sur un Manuscrit du 13. siècle (1 ).
Vous avez désiré quelques détails capables de vous
donner une idée des ouvrages de nos pères avant le siècle
de Marot , vous savez mieux que moi qu'il est impossible
à l'esprit et à l'imagination de perdre jamais leurs
droits ; ainsi , quoi qu'on vous en ait dit il y a deux
jours , il est constant que les hommes qui vivaient dans
siècles dont vous vqulez committe le gout, les
les
usages
et les moeurs , n'étaient en rien différens de ce que nous
sommes aujourd'hui ; à la vérité leurs connaissances et
la combinaison de leurs idées étaient beaucoup moins
étendues ; l'Ancien et le Nouveau Testament , les Vies
des saints et les chroniques composaient tout leur savoir ;
ils ne partaient que de là pour donner l'essor à leur
imagination , sans croire qu'il fût possible de contredire
ni d'attaquer les principes ni le fonds sur lequel ils travaillaient
; ils se persuadaient encore moins qu'on leur
donnât jamais une mauvaise interprétation . Ainsi renfermés
dans un cercle aussi étroit , ils comptaient embellir
la matière et la présenter seulement sous des formes
nouvelles et agréables : la chose est si vraie , que l'on
voit dans ces temps , dont j'ai l'honneur de vous parler ,
des contes fort libres et des critiques sanglantes contre
le pape , le clergé et les moines , sans que jamais on
trouve aucune plaisanterie , aucun doute sur la religion
(1 ) Morceau inédit du comte de Caylus , communiqué par
M. Fayolle.
16 MERCURE DE FRANCE .
et sur les mystères ; il en faut conclure , ce me semble ,
que leur simplicité prétendue ne consistait véritablement
que dans leur genre d'etudes , et l'espèce de leurs connaissances
; ces mêmes raisons les engageaient à comparer
tout simplement les différentes images de la religion
aux usages de la vie qu'ils menaient. Pour vous
convaincre de cette vérité , et satisfaire en même-temps
votre curiosité , j'ai fait choix d'un ouvrage écrit au plus
tard dans le 13. siècle ; c'est une comparaison tirée de
la cour d'un roi , telle qu'il était d'usage de la tenir
alors , avec la cour de Dieu dans le Paradis , et c'est en
en effet le titre que l'auteur a donné à sa pièce , qui contient
six cents quarante-deux vers .
Avant d'aller plus loin , il est bon de vous dire que
dans ces temps les rois ne tenaient pas une cour continuelle
, et que vivans seuls dans leur famille ou dans
leur domestique, et avec assez peu d'éclat pendant le reste
de l'année , ils indiquaient des jours où ils faisaient inviter
des héraults , des messagers , ou par
par
d'autres
genres de convocations , leurs sujets et même les étrangers
à se rendre chez eux , les assurant qu'ils seraient
très-bien reçus . On avait soin d'avertir en même-temps
combien la cour ou la fête , ce qui était la même chose ,
devait durer de journées ; le nombre le plus ordinaire
était de trois , et les quatre grandes fêtes de l'année
étaient toujours choisies , sans doute parce qu'on était
alors moins occupé des affaires domestiques ; on était défrayé
, nourri et amusé dans ces cours , de tout ce qu'on
avait préparé et imaginé pour les rendre plus brillantes .
C'esten conséquence de cet usage que l'auteur dontje vais
vous donner l'extrait , a fait choix de la fête de la Toussaint,
elle convenait d'ailleurs à l'objet pour lequel elle est
célébrée par l'église . Je ne vous envoie point les vers de
l'auteur , ils vous amuseraient peu et sont difficiles à entendre
, j'ai tâché d'y suppléer et de vous rendre son
récit et ses images plus intéressantes en les traduisant ,
pour ne vous ennuyer que quand vous en aurez envie ,
vous prouver en même-temps que je ne vous en impose
point , et vous donner , comme je vous l'ai promis , une
véritable idée de la naïveté de nos pères. Au reste , je
JUIN 1816 . 117
dois vous dire encore que presque tous les morceaux
cités dans cette pièce comme ayant été chantés , sont les
refrains des chansons du temps , dont j'ai trouvé la
plus grande partie complète dans quelques autres manuscrits
.
La Cort de Paradis.
Après un exorde assez court sur la grandeur de Dieu
qui a créé le monde , et sur la bonté avec laquelle il s'est
fait homme , l'auteur dit qu'il veut conter comment
Dieu voulut tenir sa cour , et choisit une fête de tous les
Saints.
Dieu appela saint Simon à haute voix , et lui dit :
Allez dans tous les dortoirs , dans toutes les chambres ,
enfin dans tous les endroits du Paradis , inviter les saints
et les saintes , sans en oublier aucun , vous leur direz
que je les prie de se rendre ici avec leur compagnie , je
veux tenir une cour plénière , un mois après la Saint-
Remi . Saint Simon répondit à Notre -Seigneur, j'exécuterai
vos ordres dès demain samedi .
Dieu ne lui en dit pas d'avantage , et saint Simon
partit le lendemain de très- bonne heure , menant saint
Jude avec lui ; il n'eut garde d'oublier sa cloche ou
sonnette .
Il entra d'abord dans la chambre des anges qui se
tenaient par la main , et se jouaient dans ces beaux
lieux. Saint Simon les rassembla par le bruit de sa cloche
ou sonnette , et leur déclara les ordres dont il était
chargé ils lui répondirent qu'ils les exécuteraient avec
joie. De là il passa chez les patriarches qui le reconnurent
de loin , et dirent : Je crois que voilà saint Simon ,
voyons ce qu'il nous veut . Ils l'attendirent , et ils accepterent
volontiers sa proposition .
:
A quelques pas de là il aperçut les apôtres ses camarades
, et il leur cria de venir à la cour de Jésus. Ils
assurèrent qu'ils étaient à ses ordres.
Les martyrs qu'il rencontra lui firent la même réponse
par la bouche de saint Etienne .
Saint Simon , toujours courant pour obéir à son maitre
, fut à saint Martin , qu'il trouva à la tête de tous les
118 MERCURE DE FRANCE.
confesseurs ; il sonna trois fois sa cloche pour les faire
venir autour de lui , et leur déclara le sujet de son message
, et saint Martin lui répondit : soyez tranquille ,
compère , nous irons tous .
Ensuite il invita les Innocens , qui tout bonnement
assurèrent qu'ils s'y rendraient avec plaisir .
A force de courir , saint Simon entra dans une chambre
magnifique occupée par les pucelles . L'auteur assure
que leur beauté et l'éclat des couronnes qu'elles avaient
sur la tête ne se peuvent décrire ; elles acceptèrent avec
plaisir la proposition , ainsi que les veuves qui ne s'
taient point remariées , et chez lesquelles il se rendit
ensuite.
s'é-
Enfin , il n'y eut saint ni sainte qu'il n'appelât par
son nom , qu'il n'avertît , et qui ne lui fit à-peu -près la
même réponse. Pour lors il vint rendre compte de sa
commission et de la façon dont il s'en était acquitté .
Jésus- Christ l'approuva et dit : Je verrai bien ceux
qui ne s'y trouveront pas .
Quand le jour fut arrivé , le premier qui parut fut
saint Gabriel , suivi de tous les anges , archanges et ché .
rubins , qui vinrent en volant , s'embrassant de leurs
ailes et chantant le Te Deum. Ils se prirent ensuite par la
main et monterent , comme de raison , au plus haut
étage du paradis ; mais auparavant ils passèrent devant
Jésus- Christ qui était assis devant sa mère , et le
saluèrent. Dieu leur dit alors : Messieurs , soyez les
bien venus à la fête que j'ai résolu de tenir , et où je
veux opérer de grands miracles . Ce qui , par parenthêse
, n'a pas lieu .
Les patriarches arrivèrent ensuite . Dieu embrassa
Moïse , Abraham et le prophète saint Jean , et tous se
mirent à chanter , avec ceux qui les suivaient ;
Je vis d'amors
En bonne espérance .
Saint Pierre vint ensuite à la tête des apôtres , qui
chantaient avec lui : Ne vous repentez point de fidellement
aimer, car le bien aimer console de tout. Ce
pendant la joie qu'ils ressentaient en approchant de Dieu
JUIN 1816 119
les engagea à se prendre par la main et à chanter : C'est
ainsi que vont ceux qui vivent d'amour et qui aiment
bien.
Saint Etienne arrive à la tête de tous les martyrs , en
chantant : Celui qui attend des plaisirs des peines qu'il
ressent , doit témoigner bien de la joie.
"
Les confesseurs parurent , et leur chant disait : Je n'ai
jamais cessé d'aimer et jamais je ne cesserai .
Les milliers d'innocens qui suivaient les martyrs
dirent dans leurs chansons qu'ils ne devaient leur bonheur
qu'à Dieu seul.
On vit ensuite arriver la Madeleine à la tête d'une
belle compagnie chantant : Je vais naturellement et
sans feinte trouver mon ami.
Les veuves s'avancèrent ensuite ; elles étaient extraordinairement
parées ; elles se tenaient par la main et
chantaient , les unes haut , les autres bas : Je me repens
d'avoir aimé ce qui ne le méritait pas , je suis sage à
présent.
Les femmes qui avaient été fidelles à leurs maris suivirent
les veuves ; elles étaient vêtues d'une étoffe plus
blanche et plus éclatante que ne sont les fleurs sur les
arbres , et se tenant également par la main elles chantaient
de coeurjoli : C'est ainsi qu'une maîtresse doit
aller trouver son ami ; mais toutes saluaient la Vierge
en passant et lui disaient : Ave Maria , et la Vierge leur
donnait sa bénédiction ; elles montèrent au haut du
paradis , et Jésus- Christ leur dit qu'elles étaient les bien
venues ; elles se mirent à genoux pour lui répondre
qu'elles s'étaient rendues avec plaisir à ses ordres ; il
leur répondit : Mes amies , soyez joyeuses et contentes,
divertissez-vous bien . Alors il appela saint Pierre et lui
dit : Frère , toi qui me connais , qui sais ma façon
de penser et qui dois m'étre attaché , tu as les clefs du
paradis , ne me laisse entrer ici personne que je ne connaisse
bien. Saint Pierre l'assura qu'il pouvait être tranquille
, et tout aussitôt il se mit à chanter : Que ceux
qui aiment soient de ce côté , et ceux qui n'aiment
point ( montrant la porte ) demeurent de l'autre.
Alors Jésus-Christ dit à sa mère qu'il fallait oublier
120 MERCURE DE FRANCE.
toutes les peines passées et ne penser qu'à se bien divertir
dans la cour céleste . Après lui avoir répondu qu'elle
était de cet avis , elle appela la Madeleine , la prit par
la main , et elles s'en allèrent toutes deux en chantant :
Que tous ceux qui aiment viennent danser. Toutes les
vierges , les dames et les veuves accoururent à cette invitation
, et furent suivies des martyrs , des apôtres , des
confesseurs et des autres saints , et pendant qu'ils chantaient
tous ensemble : Je garde le bois pour empêcher
tous ceux qui n'aiment point d'emporter des chapeaux
de fleurs , les quatre évangélistes sonnaient du cor ,
qu'ils avaient eu soin d'apporter. Pendant ce temps les
anges répandaient de l'encens et des parfums sur la
compagnie. Eufin , Jésus-Christ voyant une si grande
joie se leva et vint prendre sa mère par la main , et
chanta lui-même cette petite chanson : Regardez-moi ,
ne me doit-on pas bien aimer.
L'auteur assure qu'il n'y eut jamais une si belle fête.
La Madeleine , suivie de sa troupe , voyant celui qui
avait tant souffert pour elle , s'embellit par la douleur
que ces idées lui rappelèrent , et chanta : Coeur tendre
et charmant , je ne vous oublierai jamais .
Quand la Madeleine eut cessé de chanter , les apôtres
, les martyrs et les confesseurs recommencèrent de
plus belle , et Jésus-Christ en fut si charmé qu'il revint
prendre sa mère d'une main et la Madeleine de
l'autre; il la regarda de la même façon que lorsqu'il
lui pardonna ses péchés , et se mit à chanter cette
petite chanson: Je ne puis aller plus joliment , je tiens
ma mie par la main.
Enfin , ils jouissaient d'une si grande satisfaction en
songeant aux bontés que Dieu avait eu pour eux , ct
leur bonheur était si parfait , que tous chantaient : La
vue de Dieu met tout mon coeur en joie.
Pendant qu'ils chantaient ainsi , les ames du purgatoire
, qui les entendaient , criaient , pleuraient et demandaient
grâce avec de si grandes instances , que saint
Pierre en fut touché et vint exposer leur peines , et demander
quelque soulagement pour elles. Toutes les
vierges se joignirent à lui pour intercéder en leur faveur;
1
JUIN 1816 . 121
1
la vierge Marie elle-même se leva en pied , et représenta
que ceux qui se plaignaient étaient ses frères et ses
soeurs , ajoutant qu'une féte n'était jamais complète si
les pauvres et les malheureux n'éprouvaient quelque
soulagement. Vous êtes une mère trop chérie , lui répondit-
il , pour vous rien refuser. Alors il lui baisa
les yeux , la bouche et la joue , qu'elle avait plus douce
et plus belle qu'une rose épanouie , et la tendre mère
le conjura de nouveau de donner du repos à ces pauvres
ames , au moins ce jour-là et les deux suivans .
苫Aussitôt
que Dieu lui eut accordé sa demande , le
feu du purgatoire devint plus doux que du lait.
Il y eut quelques ames dont la pénitence se trouva
finie ; elles furent conduites par saint Michel , et saint
Pierre leur ouvrit la porte avec grand plaisir. A mesure
qu'elles entraient elles se prenaient par la main , et saint
Michel les précéda en chantant : Je ramène ici la joie.
Dieu les reçut très-bien et la Vierge encore mieux , en
leur disant que la joie et les plaisirs ne leur mauqueraient
jamais.
Ainsi finit la fête , et il ne faut pas douter , continue
l'auteur , que le jour de la Toussaint et les deux qui le
suivent , les ames du purgatoire n'aient du repos et ne
jouissent de quelque satisfaction. 1
Je m'estimerais très-heureux si j'étais parvenu à satisfaire
votre curiosité sur cet article , et supposé que
vous en trouviez le détail trop long , daignez en retrancher
tout ce qui vous paraîtra superflu : le reste en sera
meilleur ; je vous aurai du moins prouvé mon zèle et
la promptitude de mon obéissance.
J'ai l'honneur d'être , etc.
wwwwwww
MÉMOIRES DE LADY HAMILTON.
ww
Un vol . in- 8°. Prix : 5 francs , et 6 francs franc de port .
Chez Dentu , etc.
Il n'est peut-être au monde rien de moins productif
la vertu. A-t-on vu des Lucrèces élever à leurs frais
des pyramides d'Egypte , et offrir de rebâtir des villes
que
122 MERCURE DE FRANCE .
ait
comme Thèbes ? Dit-on que Ste. -Cécile elle - même ,
donné des concerts au bénéfice des victimes de la guerre ,
et réparé , dans une soirée , le ravage d'une province et
l'incendie d'une ville ? Qu'on vienne encore nous parler
d'une stérile vertu qui se morfond et fait morfondre tout
le monde ; qu'on ose calomnier la beauté qui ne sert aux
plaisirs des uns que pour soulager la misère des autres ;
pour moi , rempli de respect et d'amour pour ces illustres
bienfaitrices du genre humain , je leur consacre une
reconnaissance éternelle , et fais des voeux pour que leur
exemple soit imité. Car enfin , ce n'est que chez elles
qu'on trouve du désintéressement . Je le demande , quel
est l'avocat , l'homme en place , le capitaliste , le négociant
, qui fasse , du fruit de ses travaux et de ses épargnes
, un aussi noble emploi que les Rhodope et les
Phrynes ; je dis les Phrynés , car il y en a eu trois :
une qui désarma ses juges en leur découvrant son sein ;
une autre qu'on appelait Phryné la Cribleuse ; selon
les uns , parce qu'elle rançonnait ses amans ; et ,
selon les autres , parce qu'elle s'amusait à cribler des
perles , comme la Dulcinée du Toboso ; enfin la plus
fameuse , est celle qui proposa de relever à ses frais les
murs de Thèbes , à condition qu'on perpétuerait sa générosité
par un monument , avec cette inscription :
Alexandre a détruit Thèbes et Phryné l'a rebátie.
Son offre ne fut point acceptée ; mais l'honneur ne lui
en reste pas moins , et en la voyant si bien user de ses
richesses , on ne peut pas la chicaner sur les moyens
dont elles les avait acquises. Une de nos reines ne pouvait
concevoir que les courtisannes missent leurs faveurs
à prix. Mais , lui dit-on , si on offrait le paradis à
volre majesté ? A cette replique , l'austérité de la pieuse
princesse balança ; et elle laissa entrevoir qu'elle pourrait
consentir à perdre sa vertu pour gagner les béatitudes
célestes. Il y avait assurément de sa part moins
de désintéressement que dans les héroïnes dont je viens
de parler. Désirer le paradis , ce n'est qu'un égoïsme de
prévoyance ; mais quels éloges ne mérite - t - on pas ,
quand on ne s'enrichit que pour secourir les malheureux
.
JUIN 1816 .
123
des
C'est en marchant sur les traces de ces célèbres devancières
, qu'Emma Lyon , née dans l'obscurité , est
devenue l'épouse de sir William Hamilton , ambassadeur
d'Angleterre à Naples , et la maîtresse de Nelson ,
le plus grand marin dont la Tamise s'honore. Le premier
usage qu'elle fit de ses charmes fut une bonne action
: « Il fallait , dit le traducteur de ces mémoires ,
» que son coeur devint la victime de lui - même ,
» et que le premier pas dans la carrière du vice fut
pallié pour elle sous la conscience flatteuse d'un acte
» de générosité . » Ce fut pour sauver de la presse
matelots , un jeune gallois de ses parens , qu'elle implora
un capitaine de vaisseau , qui ne put résister aux attraits
d'une solliciteuse aussi aimable et aussi compatissante.
Elle commença par un capitaine de vaisseau et finit par
un amiral . Aussi belle que Cléopâtre et que Vénus , c'est
sur l'onde , comme elles , qu'elle fit briller sa beauté ,
et la mer fut le théâtre de ses conquêtes. Du vaisseau
où elle était montée pour délivrer son parent , elle retomba
dans la misère. Le docteur Graham , connu par
son système mégalanthropogénétique , l'en retira pour
lui faire seconder son charlatanisme . Il la montra au
public sous le nom de la déesse Hygie , couverte d'un
simple voile , qui ne dérobait rien de ses formes ravissantes
. On se porta en foule chez le docteur pour admirer
l'efficacité de ses remèdes sur un si beau corps ,
et plus d'une lady acheta de ses drogues pour devenir
aussi fraîche que la déesse de la santé. Elle , cependant ,
servait fort humainement de modèle aux peintres , surtout
au célèbre Romney, qui s'enflamma pour la peindre ,
ou la peignit pour s'enflammer. Elle diversifiait sa beauté
par toutes les poses et toutes les attitudes possibles , perfectionnant
ainsi son rare talent pour la pantomime ,
qu'elle devait à quelque temps de service chez des comé
diens . L'auteur de ces mémoires en parle avec enthousiasme
, presque à chaque page , et je remarquerai que
le théâtre a presque toujours dû quelque chose à ces
femmes célèbres , quand il ne les a pas produites Par
exemple , les habitués des Ombres chinoises et de Fey--
deau ne se doutent guère que c'est à Rhodope qu'ils
124 MERCURE DE FRANCE .
sont redevables du conte de Cendrillon . Qui aurait jamais
dit que la pantouffle de la petite Cendrillon fut renouvelée
des Grecs . Hérodote nous apprend qu'un aigle
ayant enlevé une des mules de Rhodope , la laissa tomber
sur les genoux de Psammitique , roi d'Egypte ; que le
prince , charmé de la grâce de ce petit soulier , fit chercher
par-tout celle à qui il irait . La pantouffie ne put
être chaussée que par Rhodope , qui , avec un aussi petit
pied , ne pouvait manquer de devenir l'épouse d'un si
grand roi.
Du cabinet du docteur Graham et de l'atelier de
Romney, Emma Lyon , après avoir montré pour les
artistes l'affection que Laïs avait pour les philosophes ,
passa dans l'hôtel de lord Greville , neveu de William
Hamilton. A cette nouvelle , l'oncle arrive pour rompre
ce commerce ; mais , pris lui-même au piége qu'il veut
faire éviter à un autre , il devient amoureux de la maîtresse
de son neveu , comme M. Gouvignac de la Comédienne
, et l'épouse ; comme M. Simon a épousé mademoiselle
Candeille. Voilà donc Emma Lyon devenue ,
à trente ans , femme de William Hamilton , ambassadeur
d'Angleterre à Naples . C'est là que Nelson la voit
et conçoit pour elle une passion qui ne finit qu'avec sa
vie. Reçue à la cour de Naples par faveur spéciale , admise
au conseil du roi qu'elle décide , dit-on , à ravitailler
la flotte de Nelson qui va vaincre à Aboukir ,
honorée de l'amitié de la reine , elle représente la nation
anglaise plus que son mari , espèce de M. de Clinville ,
qui ne s'occnpe que de science et de chasse , loge Nelson
dans sa propre maison , et fort peu inquiet sur la conduite
de sa femme , lui écrit tranquillement : « J'ai tué
un sanglier et une laie aujourd'hui ; ils sont vraiment >>
>> énormes . >>
Dans les fêtes célébrées à Naples , au retour du vainqueur
du Nil , le nom de lady Hamilton se mêle à celui
de Nelson , au milieu des témoignages de la joie pu-,
blique. Quand les Français viennent établir la république
parthénopéenne , c'est encore elle qui sauve la
famille royale , en découvrant les routes souterraines
construites jadis vers la mer par un roi de Naples , en cas
JUIN 1816 . 125
»
de danger. « Dans cette révolution , dit l'auteur , on re-
» marque que les seigneurs qui avaient été les plus com-
» blés des faveurs de la cour , furent les premiers à la
trahir ; et que la multitude , au contraire , pauvre
jusqu'à l'abjection , montra seule de l'ardeur pour
» défendre son prince légitime et l'indépendance de la
» patrie. »
>>
n
Au retour de Nelson à Naples , qui précéda celui de
la famille royale , retirée à Palerme , lady Hamilton ,
jusqu'ici humaine et généreuse , ne fait servir son pouvoir
qu'à assouvir ses ressentimens. Elle profite des circonstances
pour colorer ses haines particulières, sous prétexte
de venger la famille royale. A son instigation , Nelson
exerce des cruautés dont ses lauriers sont un moment
flétris ; et celle qui avait sacrifié son honneur pour délivrer
un malheureux des galères , assiste , d'un bout a
l'autre , comme dit le traducteur de ces mémoires , au
supplice de Francisco Caracioli , fils du vice- roi de Sicile ,
si connu par le sel de ses bons mots , et dont elle avait
demandé la mort à son amant. Sa fureur ne se borna
pas là ; le corps de cet infortuné est jeté à la mer. Toutes
ces horreurs rappellent celles dont Verrès ensanglanta
presque les mêmes bords ; et le supplice de Francisco
Caracioli fait verser des larmes d'indignation , comme
celui de Gavius . La mort de ce seigneur napolitain fut
suivie d'une circonstance extraordinaire , qui trouvera
plus d'un incrédule. Son corps reparut , quelque temps
après , marchant sur les flots . On trouva à ses pieds
240 livres de boulets ramés , attachés par de fortes
chaînes . Ferdinand IV fit transporter en Terre-Sainte ce
cadavre , revenu si miraculeusement pour demander
la sépulture qu'on lui avait refusée .
; on
Nelson , après avoir imité Verres dans sa barbarie ,
l'imite encore dans son luxe et dans ses prodigalités.
L'on trouve ici les mêmes scènes de Sybarite dont Cicéron
fait un tableau si piquant dans ses Verrines
voit un amiral anglais effacer la pompe royale , et faire
payer par des humiliations l'appui qu'il a prêté à un
trône étranger. Bientôt sa maîtresse l'entraîne à Palerme ,
comme dans une autre Capoue , pendant que les pros126
MERCURE
DE FRANCE .
criptions et les procès criminels continuent à Naples :
c'est au milieu des bals et des fêtes qu'elle reçoit la nouvelle
de la mort de ses victimes. Le vainqueur du Nil
court les rues de Palerme déguisé avec son Emma , qui
porte une chaîne de diamans que la reine lui a donnée ,
avec cette inscription : æternæ gratitudini. L'empereur
Paul lui envoya aussi la croix de Malte , dont il venait
de se déclarer grand-maître. Sans doute , en la lui donnant
, il n'exigea pas d'elle le voeu de chasteté , que
prêtent les chevaliers de cet ordre . Enfin , Nelson oublie
entièrement sa gloire auprès de lady Hamilton. Cependant
je ne me permettrai point de le comparer aux compagnous
d'Ulysse , comme l'auteur , qui l'a comparé
d'abord à César. Il était temps que Nelson quittât des
lieux où il ne se montrait plus que le funeste instrument
des fureurs d'une femme ; sa patrie , soigneuse enfin de
la renommée d'un héros qui lui est si cher , et attentive
en même-temps à ménager un guerrier auquel elle doit
tant , rappelle Sir Hamilton , bien sûre que l'amant
suivra sa maîtresse . La reine les accompagne à Livourne
avec ses trois filles , et le prince Léopold les quitte et
les devance à Vienne pour leur préparer une réception
plus brillante. En partant , elle donne encore à lady
Hamilton un collier de pierreries orné des chiffres des
princes de la famille royale. Arrivés en Allemagne , le
prince d'Esterhazy leur donne , dans son château d'Eisenstadt
, un diner servi par quatre-vingt grenadiers
hongrois tout armés , et les fait assister à un concert dirigé
par Haydn , qui composa pour cette occasion le
fameux oratorio de la Création. Nelson va ensuite à
Prague , où il a une entrevue avec le prince Charles de
Prague. Il passe à Hambourg , où on lui fait la réception
la plus magnifique. Un négociant hambourgeois , plein
d'admiration pour ce grand marin , lui offre en présent
du vin du Rhin qui a plus d'un siècle , disant : « Qu'il
» vivrait et mourrait trop heureux si une liqueur aussi
parfaite réchauffait l'estomac et circulait avec le sang
» du plus grand marin qui eut existé . » Nelson n'en accepta
que six bouteilles , à condition que le marchand
viendrait en vider une sur son bord , et il lui promit de
>>
་ ་
JUIN 1816 .
127
gagner encore cinq victoires , et de boire une bouteille
de son vin à chaque bataille pour se souvenir de lui.
Arrivé en Angleterre , Nelson se sépare bientôt de sa
femme , la vertueuse veuve Nesby , pour être tout entier
sa maîtresse. Après la mort de sir Hamilton , il achète
pour son Emma la terre de Merton , et y passe presque
tout son temps auprès d'elle . C'est sur-tout à cette époque
de sa vie que le héros s'évanouit dans Nelson ; il abandonne
la plus digne des épouses pour lady Hamilton .
Qu'on juge de cette dernière par le trait suivant. Unjour,
avant leur séparation , lady Nelson reçoit ordre de son
mari d'aller porter secours à lady Hamilton , qui se
trouve mal dans une assemblée , par suite d'une cruelle
mortification : elle obéit avec une douceur qui ne méritait
point une pareille dureté. Bientôt il arrive lui-même
et accable d'outrages sa femme qui prodigue ses soins
á sa rivale . Celle-ci , interpellée à son tour , repousse
les reproches adressés à lady Nelson . Alors Nelson
éclate également contre son Emma ; mais Emma saute
du lit où on l'avait portée , prend lady Nelson par le
bras , la fait pirouetter au milieu de la chambre , et lui
dit de traiter ainsi son mari quand il lui manquerait ;
et voilà la femme à qui Nelson écrit : « Il n'en existe
» pas qui soit digne de dénouer les cordons de vos sou-
» liers...... J'aime mieux vos contes de la petite poule
» blanche perchée sur un arbre , l'anecdote de Fatime ,
» et entendre votre voix céleste appeler Cupidy, qu'au-
>> cun discours prononcé à la chambre des communes . »
Le commerce de Nelson et de lady Hamilton révolta tellement
les Anglais , que lorsqu'ils paraissaient ensemble
en public des huées contre lady se mêlaient aux cris
d'admiration prodigués au vainqueur d'Aboukir. Un
jour il voulut conduire sa maîtresse au château de Bleinheim
, chez les Spencers , descendans de Marlborough :
la porte lui fut refusée . On ne la priait dans une fête que
comme une virtuose dont les talens peuvent amuser.
Elle recevait à Merton la plus mauvaise compagnie ,
n'y vivant pas avec toute la magnificence qu'elle aurait
désirée . Sir Hamilton ne lui avait laissé qu'une modique
pension ; Nelson , qu'elle avait ruiné en Sicile , implora
128 MERCURE DE FRANCE .
en vain pour elle les secours
de la reine de Naples . Et voilà , dit l'auteur
, l'éternelle
gratitude
des princes Nelson eut de lady Hamilton
deux filles , dont l'une ne
vécut pas long-temps ; l'autre , nommée
Horatia , élevée
par sa mère , n'eut pas sous les yeux des exemples
de
vertu ; mais Nelson n'avait pu remettre le soin de son
éducation qu'à celle en qui il avait placé toutes ses
affections et toute sa confiance . Il était son esclave , et
la seule chose qu'il ne put lui accorder ce fut d'aller le
joindre sur son bord quelque temps avant la bataille de
Trafalgar . Eloigné de son Armide et revenu sur le théâtre
de ses triomphes , Nelson redevient lui-même , et refuse
à l'amour , sur son vaisseau , une place que la gloire
seule doit occuper. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet
à lady Hamilton ; elle est digne d'être citée : « Je con-
»> nais ma chère Emma , et pour peu qu'elle veuille
m'entendre , je suis sûr qu'elle se rangera aussitôt à
mon avis ; mais elle est aussi enfant qu'Horatia lors-
>> que celle-ci désire quelque jouet qu'elle ne peut ob-
» tenir. Nelson est appelé à la défense de son pays ;
» l'absence de celle qui l'aime lui est pénible , sans
» doute ; mais s'il négligeait un devoir sacré , que dirait
» de lui le monde et qu'en penserait son Emma la pre-
» mière ? Si j'avais agi jamais de la sorte , aurait- elle
» entendu résonner par-tout mes louanges , aurait-elle
´»´vu avec orgueil la considération dont tout un peuple
» m'entoure . »
>>
Le dernier soupir de Nelson fut pour lady Hamilton .
Rien de plus touchant que les adieux qu'il chargea ceux
qni l'entouraient de faire à son amie. « Que dirait la
pauvre Emma , s'écriait Nelson mourant à Trafalgar ,
si elle voyait l'état où je suis ! ..... Qu'on n'oublie pas
d'envoyer de mes cheveux à lady Hamilton ..... Je la
» recommande à l'Angleterre.
>>
»
>>
Après la mort de Nelson , lady Hamilton fut emprisonnée
pour déttes pendant onze mois . Un échevin de
Londres l'ayant fait sortir de prison , elle s'embarqua
pour aller finir ses jours en Italie ; mais étant tombée
malade dans sou voyage , elle mourut à Calais , repenJUIN
1816 . 129
tante comme Madeleine , après avoir été pécheresse
comme elle.
Ces Mémoires sont curieux et attachans ; mais il faut
tout l'intérêt qu'inspire le nom de Nelson , pour faire
dévorer un livre si mal écrit .
T.
CORRESPONDANCE.
wwwwnn
A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU MERCURE DE FRANCE ,
Monsieur ,
J'apprends que par l'effet d'une salutaire organisa →
tion , le Mercure de France reçoit une nouvelle vie .
Permettez d'abord que je vous félicite , de vous à moi ,
il était temps l'état de marasme dans lequel languissait
ce journal , me faisait craindre pour lui le sort de
cette pauvre Quotidienne , qui n'existe plus que par
artifice ; l'être et le néant se disputent sa dépouille mortelle
, en attendant qu'il se présente un héritier pour
son esprit. Je vous avoue que la simplicité de quelques
pages me faisait soupçonner M. Moreau , le faiseur de
couplets , d'être sourdement rédacteur au Mercure.
L'extrême pâleur des articles soignés ne me tranquillisait
pas davantage sur les moyens d'existence de
M. Henri Simon , feu l'Aristarque m'a trop appris à le
connaître ! Les poësies me faisaient croire à la résurrection
d'un certain M. Latouche , asphyxié par une mention
honorable sur les marches de l'institut , il y a quel
ques années . Plus d'un calembourg me rappelait l'industrie
d'un chevalier qui les répète très-plaisamment.
Enfin , les énigmes même avaient une couleur terne
qui doublait la renommée de M. Cousin d'Avallon . Si
cette crise eût duré plus long-temps , c'en était fait de
votre journal , M. Dartois y aurait travaillé : heureusement
vous n'en êtes pas venu là ; il y a de la ressource.
On dit que des hommes , du mérite le plus
9
130
MERCURE
DE
FRANCE
.
distingué , et des femmes qui font la gloire de notre
époque , se sont réunis pour rendre au Mercure de
France son antique splendeur. Je m'en réjouis avec tous
les amis des lettres , et je ne doute pas que les membres
de cette belle association ne parviennent bientôt au
noble but qu'ils se proposent , s'ils imitent les autres
journaux ; c'est-à-dire , s'ils sont gais comme le Constitutionnel
, libéraux comme le Journal des Débats.
légers comme la Gazette de France , et de bon goût
comme le Journal de Paris.
J'arrive à l'objet de la lettre que j'ai l'honneur de
vous écrire ; je crois qu'il vous sera agréable . Il s'agit
du retour de M. POURETCONTRE , ce célèbre avocat des
comédiens , qu'on a voulu tuer , et qui ne s'en porte pas
plus mal. Il est trop français pour inourir d'une indigestion
de plumpudding ; il aimerait mieux avoir été
écrasé sous les débris du lion de Saint- Marc . Tandis
qu'un article badin publiait tristement son trépas , il
poursuivait ses observations à Londres , dans le dessein
de nous les communiquer : il est vrai qu'il lui est arrivé
un petit événement , mais ce n'était qu'une bagatelle.
Il vous racontera cela lui-même tout ce que je puis
vous assurer , monsieur , c'est que la malveillance a
furieusement grossi la chose , et que ses jours n'ont été
que faiblement menacés,
C'est par mon entremise , que , depuis son voyage en
Angleterre , ce critique faisait parvenir ses lettres au
rédacteur du Journal de Paris. Il y a plusieurs jours ,
que , faisant à ce monsieur une visite de politesse ,
j'appris avec surprise son déménagement . Tout était
bouleversé dans sa maison ; plus de vingt croquemorts
emportaient de petits sarcophages remplis des feuilletons
les plus piquans. Toute la correspondance était éparse
sur le carreau ; on en avait jusqu'à la jarretière . Lyon
Bordeaux , Marseille et Toulouse , refusaient les deux
derniers trimestres ; Rouen , Nantes , Grenoble et Dijon ,
protestaient contre l'esprit de l'année entière . Environ
cent abonnés , nourris des bons articles de MM . Jay
Salgues et Colnet , criaient et juraient contre MM , Rougemont
, Ourry et Sauvan. Le portier réclamait le prix
"
JUIN 1816. 151
de sa rédaction pendant la dernière quinzaine , et les
passans , attroupés , recevaient sur la tête les exemplaires
du journal que l'on jettait par les fenêtres . Plusieurs
numéros restaient en l'air , mais le plus grand nombre
tombait comme des pièces nouvelles . Deux forts de la
halle ont été assommes par l'analyse d'Alexandre chez
Apelle ; et l'Hercule du nord , qui passait , a éte grievement
blessé par une fine plaisanterie de M. Dusauchoix .
La petite chronique est heureusement tombée dans le
ruisseau ; les éclaboussures n'ont fait qu'une légère tache
au bas de soie d'un membre de l'institut , qui n'y a pas
fait attention. Au plus fort du tumulte , le singe de M. de
Jouy parut sur le balcon : à l'instar des courtisans d'Alexandre
, qui portaient la tête de côté pour imiter leur
maître , il se balançait de droite et de gauche avec assez
de grâces . La plume qu'il tenait à la bouche m'a paru
bien usée , et je doute qu'il achève le troisième volume
du Rodeur , sur lequel il était fierement assis . Les
postes de service , attirés par cet esclandre, ont donné des
preuves de leur zèle accoutumé . Le commandant du
poste était un acteur du Vaudeville ; son sang froid a
sauvé bien des désagrémens à l'un des propriétaires du
journal , dont plusieurs maîtres de langues s'arrachaient
déjà les lettres pour en éplucher le style : ses barbarismes
seraient infailliblement devenus la risée de la
populace. On m'a assuré que M. Huard était redevable
de cette obligation au comédien qu'il a le plus fait maltraiter
dans sa feuille . Voilà de l'héroisme ! Enfin ,
monsieur , je ne finirais pas , si je vous donnais tous les
détails de cette scène , digne du burin de Callot ; je
manderai plus longuement à mon patron .
Qu'il vous suffise de savoir que ne sachant plus où
trouver le principal locataire de cette maison déserte
je suis revenu , tout chagrin , dans notre étude. J'y rentrais
à peine , lorsque la porte s'ouvrit avec fracas ; je
crus que tous les applaudisseurs de Mile Dupont me
tombaient sur le corps ; cependant je ne me sentais cou
pable d'aucune comédie , pas même de M. Sans - Géne.
J'en fus quitte pour la peur. Les actionnaires de votre'
journal entrèrent en foule , au bruit des vivat , tenant
9 .
132 MERCURE DE FRANCE .
:
un buste qu'ils couronnaient de fleurs , et répétant en
choeur , nous le tenons ! il est à nous ! jusques-là je ne
savais à quoi m'en tenir les yeux fixés sur le plâtre
tant pressé , je cherchais à démêler , dans des traits qui
ne m'étaient point inconnus , le nom de l'homme qui
causait cette grande émeute. Une courte explication
m'apprit que , sans m'en informer , ces messieurs avaient
entretenu une correspondance secrète avec mon avocat ,
dans l'espérance de l'engager à leur adresser ses lettres ;
qu'après l'expédition de six courriers , de quatre bourriches
et de deux comédiennes , ils étaient parvenus à
leurs fins , et qu'en un mot M. POURETCONTRE arrivait
de Londres pour se charger de la partie des spectacles
dans le Mercure de France. Ces messieurs ajoutèrent
qu'à défaut d'un portrait fait ad hoc , ils s'étaient
emparés du buste de M. François , ce fameux poëte qui
vend de si bons souliers ; et qu'ils avaient prié son
auteur , M. Michalon , ce célèbre sculpteur , qui fait
desi belles perruques , d'ajouter à la ressemblance
qu'ils trouvaient dans les deux individus . Humilié de
n'être pour rien dans le résultat d'une aussi importante
négociation , je n'en fus pas moins sensible à la disgrâce
du Journal de Paris ; franchement , il n'avait pas trop
d'un rédacteur. Toutefois je pardonnai ce défaut de
confiance , et je reçus les détails que je vous transmets
, pour ne pas être tout-à-fait inutile dans cette
grande affaire.
Au premier bruit de la mort de M. POURETCONtre ,
les comédiens français se réunirent chez un restaurateur
, pour en célébrer l'événement. Des toasts multipliés
devaient en consacrer le souvenir ; celui de
Lacave était conçu en ces termes : à la damnation
éternelle desjournalistes qui n'estiment que le talent!
il grasseya cette phrase d'une manière très - agréable .
Armand but à la nullité absolue d'un comédien qui
a part entière ! il articula presque jusqu'à la fin
ces dix mots. Monrose porta la santé du savoir-faire
dans l'antichambre des doyens ! il y mit la même
assurance qu'il apporte devant le public ; et quelques
dames vidèrent un flacon de Volnais , en l'honneur
7
JUIN 1816. 153
de la beauté qui dispense du travail ! mais la digestion
n'était pas achevée lorsque ce bruit fut démenti
. Sans un beau cavalier qui l'a promptement
délacée , mademoiselle Amanda serait morte de saisissement
. Effrayés des suites que pouvait avoir ce
repas intempestif, les comédiens convoquèrent aussi -tôt
une assemblée générale , et votèrent la construction
d'un vaisseau destiné à transporter l'illustre avocat de
Douvies à Calais , afin de lui épargner les désagrémens
du paquebot . Ils se flattaient que cette galanterie
désarmerait la colère du censeur , lui ferait oublier
les toasts , et qu'une fois à Paris , il trouverait peutêtre
quelque mérite à trois ou quatre d'entre eux.
Je ne sais jusqu'à quel point cet espoir est fonde ,
mais enfin , l'entreprise du vaisseau est achevée ; il se
nomme l'Artaxerce , capitaine Métastaze. Dans cette
occasion , plusieurs comédiens ont fait des sacrifices
personnels d'une nature singulière : Baptiste aîné s'est
chargé de fournir le grand mât ; Mademoiselle Georges,
la poupe , elle est superbe ; on achève d'embellir les
extrémités du bâtiment, et pour n'avoir rien d'étranger
dans ce triomphe, à la place de ces lingots de fonte destinés
au lest , les plus jolies actrices ont consenti à garder le
fond de cale. Afin de prévenir les inal-entendus dans la
manoeuvre, ceux des acteurs qui prononcent le plus distinctement
se sont partagés les grades : Devigny est
pilote , Armand, contremaître , Mademoiselle Leverd ,
enseigne ; Faure , aspirant de seconde classe , et Marchand
, premier mousse . Les voiles sont prises dans
la toile des décorations les plus neuves , c'est ce qui
a fait croire à bien des gens , que ce vaisseau avait
déjà soutenu deux terribles combats . Trente pièces de
canon, chargées des ouvrages tombés depuis vingt ans ,
feront un feu nourri , pendant l'embarquement du
héros . Oh certes ! jamais la prose de M. Bouilly , les
vers de M. Roger et les scènes de M. Planard n'auront
fait tant de bruit . En même tems , une musique méfodieuse
exécutera les airs les plus suaves de M. Nicolo;
on a choisi les oeuvres de ce compositeur , pour que
le canon ne couvre pas l'orchestre . L'extérieur du
134 MERCURE DE FRANCE.
bâtiment a été barbouillé par M. Langlois fils , presque
jeune peintre , qui n'a pu se faire connaître de personne
, à cause de ses tableaux , et malgré son voyage
à Rome ; cet ouvrage sera son chef- d'oeuvre .
Le vaisseau ainsi préparé et pavoisé avec tout le
goût imaginable , est dans la rade de Douvres ; il
attend de jour en jour , l'arrivée de M. POURETCONTRE,
et si les calculs de vos Messieurs sont exacts , il ne
tardera pas à le posséder, Je crois donc que vous
pouvez compter sur lui , pour votre prochain numéro
.
Je termine, pour cause, par l'envoi du post- scriptum
de sa dernière lettre , relative à celle que lui adressait
M. Lafosse , notre ami commun , pour lui apprendre
la maladie d'un de vos confrères.
« Mon médécin , avec qui j'entretiens par précaution
, une correspondance amicale , vient de m'apprendre
qu'un de ses cliens , rédacteur de fameux
feuilletons , est en ce moment travaillé par la goutte.
Il prétend que la maladie se communique aux articles
d'un journal qui n'a jamais joui d'une santé bien robuse
, et dont on a lieu de craindre la mort subite .
Cela m'afflige pour Joseph , mon domestique , qui
se faisait un plaisir d'expliquer cette feuille à ses
camarades. S'il arrivait un malheur , j'espère que l'on
prendrait le deuil dans les antichambres . Le goutteux
est , dit-on , en charte-privée chez M. Jarnet , excelle
: t restaurateur , rue de Seine , à l'enseigne mémorat
ve du pied de mouton. Le pauvre homme ! il
me rappelle ce rat retiré du monde , et vivant en anachorète
dans un fromage de Hollande .
Il devint gros et gras . Dieu prodigue ses biens,
A ceux qui font vou d'être siens . »
Vous 3
voyez Monsieur , que notre cher avocat
n'était pas aussi malade qu'on l'a dit , au moment
même qu'il écrivait cette lettre , et qu'il a toujours
le coeur aussi sensible que son esprit est original .
Daignez donc profiter de cette circonstance , pour
faire connaitre à vos abonnés , l'imposture de ceux
JUIN 1816. 135
qui lui supposent des collaborateurs . Il n'a jamais
voulu travailler avec personne , et avant peu , il prouvera
qu'il n'a pour teinturiers , à sa disposition , ni
Rochefort , n: Goldoni , ni Métastaze , ni Jésuite .
Je suis , etc.
DOUBLEMAIN , Maître- clerc de M.
Pouretcontre, Avocat des Comédiens,
rue du Petit-Hurleur ,
Nos 1 et 2 bis .
wwwm
Il
INTERIEUR.
y a de certains événemens dans le monde qui seraient
indifférens , ou à- peu-près pour le public , si des
clabaudeurs indiscrets n'y donnaient une publicité qui
n'a pas toujours les effets qu'ils s'en étaient promis. Tel
est , par exemple , l'accueil peut - être un peu fastueux
que MM . les députés de Toulouse ont reçu d'une cotterie
dévouée , en rentrant dans leurs foyers , aventure bourgeoise
dont cette malheureuse Quotidienne s'est aussitôt
emparée pour la transformer en un triomphe éclatant ,
en enthousiasme général du département , voire même
en fête nationale , en chorus universel si on l'eut laissé
faire;mais comme il faut qu'elle gâte tout ce qu'elle touche ,
tout en voulant justifier son engoûment , elle dévoilait la
partie faible de la cause qu'elle prétendait soutenir . Qu'avait-
elle à faire , par exemple , d'entreprendre l'apologie
des opérations et même des projets de la chambre
des députés , pour faire valoir l'inimitable royalisme de
ses membres ? Ceux-ci l'auraient , je crois , volontiers
dispensé de sa maladroite intervention , qui vient les
ramener sur la scène tout au moins inutilement , tandis
qu'ils se retiraient tranquillement et persuadés d'avoir
rempli , au moins suivant leur conscience et leurs moyens,
ce qu'on pouvait attendre d'eux. Ne savait-elle pas qu'il
est des louanges fatales , et que les siennes , toujours sujettes
à caution , ont souvent ce malheur. Accoutumé
qu'on est à se défier de ses jugemens , à craindre deș
136
MERCURE DE FRANCE .
contre- vérités dans ses récits , des piéges dans ses insinuations
, l'objet de ses congratulations a été soumis à un
sérieux examen qui ne lui a pas fait de prosélytes . On l'a
vu combler d'éloges des projets de lois que la chambre
haute n'a adoptés qu'à raison de l'urgence et après en
avoir fait la censure , d'autres irrévocablement rejetées ,
d'autres enfin fort heureusement éludées. Ce qui n'empêche
pas l'intrépide avocate de déplorer le trop prompt
ajournement de la chambre , qui , favorisée de quelques
jours encore , aurait complété ses travaux , en
Lous rendant un clergé puissant en richesses , influant
sur les affaires et les institutions civiles , etc. , etc. , et
probablement bien d'autres choses encore du même
genre . Sur ce , vous conviendrez qu'il n'était guère
possible à des hommes qui apprécient les choses ce qu'elles
valent , d'approuver un apothéose fondé sur de pareils
titres . Ils se sont donc élevés contre des démonstrations
tout au moins indiscrètes , évitant toutefois de spécifier
les motifs de leur improbation pour ne point blesser des
personnages respectables par leur caractère , et dont on
se plait à ne point suspecter les intentions . On s'est contenté
d'invoquer des principes plus généraux , tels que
les convenances , etc. Mais la fougueuse Quotidienne
ne se paie point de semblables raisons ; elle soutient sa
these à tors et à travers , et depuis un mois se démène
comme une désespérée pour rester maîtresse du champ
de bataille . Ce n'est pas qu'elle ignore la faiblesse de la
cause qu'elle défend , mais suivant sa tactique ordi- ,
naire , elle dénature la question , et tâche de déverser sur
ses adversaires une petite dose de défaveur , en leur
prêtant des idées qui leur sont tout-à-fait étrangères ( 1 ).
Elle insinue , entre autres , que c'est l'extrême zèle de
MM. les députés pour la cause royale , qui leur attire
(1 ) Les motifs de notre intervention dans cette querelle doivent
paraître d'autant plus purs , qu'au vu et su de tout le monde ,
nous avons peu à nous loner des autres journaux , et ce n'est
point leur cause que nous défendons , mais celle de la vérité qui
nons a frappés comme eux et avant eux dans cette occasion . ( Voyez
notre n° 37. )
JUIN 1816 . 137,
l'improbation de ceux qui se sont récriés contre l'excès
des hommages qu'on a essayé de leur rendre ; d'où ,
suivant elle , il sera naturel de conclure que ce sont des
anti- royalistes. Joignez à cela la qualification de philosophes
, qu'elle prend pour une injure , parce que
pendant quelque temps , une certaine classe avait réussi
à la rendre telle ; cependant , bien que la nymphe obscurante
ne jouisse pas d'une grande sagacité , un certain
instinct l'avertit de l'insuffisance de ses moyens , et elle
croit suppléer à leur mérite en les multipliant . En voici
un qui n'est pas d'une riche invention , mais qui fait
toujours nombre : c'est un bon curé de village qu'elle
fait intervenir , pour lui demander conseil sur quelques
inquiétudes que lui ont suscitées les discussions qui
ont eu lieu à ce sujet . ( Voyez la Quotidienne du 2 juin. )
Il demande ingénuement « si la procession de la Fête
Dieu , dont son marguiller fait les préparatifs , ne lui
» attirera point quelques reproches de la part de MM . les
journalistes philosophes ? S'il ne devrait pas conseiller
» à ses paroissiens de rester enfermés chez eux dans ce
jour solennel , pour ne pas donner prise à l'accusation
» d'une réunion tumultueuse et trop populaire. » Enfin ,
continue le pasteur supposé : « Le peuple ne doit- plus
jouir de la plus chère de ses libertés , celle d'exprimer
librement son attachement à la cause légitime ? et
doit-on traiter de démocrates ceux qui honorent le
souverain , dans les personnes de ses plus fidèles ser-
>> viteurs ? »
»
>>
>>
>>
>>
Arrêtons-nous un moment pour admirer d'abo d cet
heureux rapprochement d'une fête religieuse et d'une
sorte de délire joyeux fort innocent , s'il était inspiré
par l'amitié , mais très-coupable s'il avait un but politique.
Quoi de plus touchant encore de voir ce pauvre
peuple prêt à perdre la plus chère de ses libertés , si on
lui refuse le droit de confondre , dans ses hommages , le
souverain , et les députés qui ont si bien seconde ses intentions
. Nous connaissons parmi ce peuple une infinité
de gens qui ne sont point tentés d'user de cette liberté ,
et qui s'étonnent bien plutôt qu'on leur en suppose l'intention
ou qu'on s'efforce de la leur insiuuer.
138 MERCURE DE FRANCE .
C
Au reste , pour parler sérieusement , de semblables
pauvretés ne devraient peut- être exciter que le sourire
du mépris. Cependant , comme bien des gens de bonnefoi
pourraient être abusés par les suppositions et les déclamations
reproduites sous tant de formes par MM . les
Quotidiens , il faut enfin parler sans détour comme sans
ménagement à leurs partisans , soit dupes , soit béné–
voles , et dévoiler aux yeux de tous le vrai point de vue
de cette discussion , qui se prolonge enfin jusqu'au dégoût
. Non , Messieurs , ce n'est point le zèle des membres
de la chambre des députés pour la cause de la légitimité
et de la monarchie , qui a fait censurer les témoignages
outrés de reconnaissance que quelques amis se sont empressés
, non seulement de leur donner , mais de provoquer
jusqu'à l'indiscrétion : c'est précisément un
motif tout contraire ; non qu'on leur conteste absolument
ce zèle ; mais parce qu'on ne l'a pas jugé toujours
bien entendu ; parce que ce n'est pas en donner des
preuves très-évidentes que de contrarier les vues les
plus bienfaisantes du roi et les plus formellement exprinées
, sous prétexte d'un plus grand avantage pour sa
personne et pour son trône , et qu'enfin le proverbe Qui
passe le but le manque, a pu leur être appliqué trèsjustement
et sous plus d'un rapport . Cela posé , en examinant
avec impartialité les démonstrations exagérées
de gratitude qu'on a affecté de leur prodiguer en quelques
lieux , comme pour les féliciter d'être sortis vainqueurs
d'une lutte où la sagesse semble avoir cédé à
l'exaltation , ce n'est pas tout- à-fait sans fondement
qu'on y a trouvé une teinte de démocratie , et même ce
reproche devrait paraître trop modéré .
On voit bien , au reste , qu'il n'est point ici question
des droits qu'auraient pu exercer les membres de la
chambre des députés de discuter , modifier , rejeter
même des projets de lois présentés à la chambre au nom
du roi par ses ministres , dans le sens où ce serait pour
Jes intérêts de leurs commettans qu'ils auraient usé de
ce droit , qui leur est accordé par la charte ; alors sans
doute une généreuse opposition aux projets qui porteraient
atteinte à ce titre sacré qui fait la sûreté du trône
JUIN 1816 . 139
et du peuple , leur acquerra dans tous les temps gloire
et reconnaissance sans bornes ; mais s'ils se sont égarés
dans le but et dans les moyens , on peut les excuser ,
sans doute ; mais , à coup sûr, ce n'est pas le cas de leur
élever des arcs de triomphes.
Le Ch. D. L. C. B.
Si l'excellente direction que l'esprit publie a
prise , depuis qu'il n'est plus comprimé , pouvait encore
être mise en doute , il suffirait de jeter un coupd'oeil
sur ces listes multipliées d'offrandes faites au père
de l'état , et l'on serait convaincu que les Français ,
tout en sentant le prix des sacrifices , aiment encore à
les faire. Les professions sont différentes , mais le coeur
est le même. Les villages , les hameaux apportent le
tribut de leur amour. Le département de la Dròme a
déjà renoncé au remboursement de 121,698 fr. dans
l'emprunt de 100 millions. A côté de cette somme , nous
ne balancerons pas à rappeler l'offrande du sieur Gelot ,
cordonnier à Lyon , pere de dix enfans , il a donné
dix-huit louis en or , 423 fr.
2
.
De son côté le gouvernement, fait plus qu'il ne paraissait
possible qu'il pût faire . Les travaux se reprennent
avec la plus grande activité. Les marchés , qui
avaient été commencés seront bientôt peuplés de
marchands ; les abatoirs feront bientôt la sûreté des
rues de Paris , qui , deux fois par semaine , ne seront
plus encombrées par les troupeaux de boeufs ; la bourse ,
qui continue de s'élever , centralisera les opérations de
la banque et du commerce ; enfin l'église de la Madeleine
, dont les magnifiques colonnes avaient été détruites
pourélever plus à l'aise, sur les ruines du lieu saint ,
un temple à-peu -près payen ; ces colonnes nous les
verrons bientot porter le beau fronton qu'elles atten¬
daient depuis si long-temps.
-
De sages ordonnances préparent et assurent le
crédit public. La nouvelle caisse d'amortissement a reçu
son organisation par celle du 2 mai dernier. M. Dutremblai
, père , est nommé direteur-général ; M. le baron
140
MERCURE DE FRANCE .
Deffougerais , sous-directeur ; et M. Graver , député
caissier. Les opérations de cette heureuse institution sont
commencées , et les administrateurs ont prêté leur serment.
Madame , duchesse d'Angoulême , a voulu visiter
l'hospice des Ménages ; elle était accompagnée de M. de
Montmorenci , son chevalier d'honneur , qui est membre
de la commission des hôpitaux , et chargé spécialement
de ce dernier hospice . Madame a aussi été à Saint-Denis
visiter la maison établie par sa Majesté : ici la munificence
royale se montre dans toute son étendue , et sa
prévoyante bonté , qui pourvoit à l'éducation de jeunes
personnes que l'on y rend digne du nom de leurs pères ,
Satisfait le coeur et ne fatigue pas les yeux. Mais là ;
dans le séjour de la douleur , des infirmités et de la vieillesse
, il n'y a qu'une religieuse bienfaisance qui puisse
y faire porter ses pas . Aussi qu'il est doux d'entendre
les infortunés raconter les visites que leur a faites l'auguste
fille des rois.
Le comité chargé du rétablissement de la statue
d'Henri IV , a publié son état de situation . Sur 400,000 f.
auxquels les dépenses ont été évaluées , 280,000 fr . sont
rentrés ; il en manque encore 120,000 , et le comité se
borne à faire connaître ce dont il a besoin , parce qu'il
a toujours vu que cette seule publication lui procurait
les fonds nécessaires . Les douze légions de la garde
nationale de Paris ont contribué dans les fonds précéenment
reçus pour 8000 fr . C'est M. Denis , doyen
des notaires , rue de Grenelle faubourg St. -Germain ,
qui est chargé de recevoir les fonds .
Une ordonnance du Roi , en date du 1er mai
dernier , ordonne l'exécution de la déclaration du 13 novembre
1778 , qui oblige les notaires , huissiers , et
antres officiers publics chargés des ventes mobiliaires ,
de comprendre dans leurs procès-verbaux tous les artacies
exposés en vente , soit en totalité ou par échantillons
, et même ceux retirés ou livrés par les propriétaires
et héritiers , pour le prix de l'enchère et de la
prisée , sous peine de 100 fr . d'amende.
JUIN 1816. 141
Une autre ordonnance , du 22 mai , établit des
conseils de guerre et de révision pour la marine , dans
les ports de Brest , Toulon , Rochefort , Lorient et
Cherbourg.
-- Le tarif officiel des douanes se vendra chez Antoine
Bailleul , au prix déterminé pour couvrir les seuls
frais l'édition imprimée à Lille , chez Dunel , sous le
nom du sieur Carmand , doit être rejetée comme complètement
fausse.
::
Un orage épouvantable a éclaté sur la ville de
Bar et dans les environs , le 21 mai. La grèle y est tombé
de la grosseur d'un oeuf de pigeon , plusieurs villages
ont été inondés , quelques personnes ont péri. Cet orage
s'est étendu jusque dans le département de la Marne.
-
La société d'agriculture de Tournai publie le
remède suivent , comme très - efficace contre l'epizootie
qui règne dans ce moment. On délaye une once de
quinquina en poudre dans une décoction de graine de
lin on fait prendre cette boisson à la vache malade
et l'on répète ce remède pendant toute la journée , de
quatre heures en quatre heures.
EXTERIEUR .
ANGLETERRE.
Après de très-longues discussions, danslesquelles l'opposition
a déployé toutes ses forces , l'alien bill a cependant
passé , et nul étranger ne peut être admis sans
l'autorisation du ministre. Si quelque chose peut rendre
cette mesure rigoureuse excusable aux yeux de l'Europe
, c'est l'état d'agitation dans lequel se trouve l'intérieur
du royaume . Des révoltes ont éclaté dans divers
comtés ; on en est venu aux mains à Littleport ; les
mécontens brisent toutes les machines , sous prétexte
qu'elles diminuent trop la main-d'oeuvre. L'Angleterre
n'a pas une population surabondante , sa marine , ses
colonies des deux Indes , offrent un écoulement facile à
se qui pourrait être en 'excès. Il faut donc chercher ail142
MERCURE DE FRANCE.
leurs la cause de toutes ces convulsions , que nous n'
vons aussi que trop connu.
n'a
La demande de l'émancipation des catholiques
pas obtenu un succès plus heureux cette fois que les
précédentes. Il est cependant à remarquer que l'on a
avoné hantement dans la chambre des communes , que
le pape avait fait tout ce qu'il lui était possible de faire
pour lever les difficultés et calmer les craintes de l'église
anglicane : c'est elle qui aujourd'hui se montre
intolérante. Il n'y a pourtant eu qu'une majorité de 31
voix ; 172 contre la demande et 141 pour elle .
-Sir Rosily s'était chargé de faire entendre dans la
chambre les inquiétudes que certaines personnes disaient
avoir conques relativement àla conduite du gouvernement
anglais , dans son intervention en faveur des protestans
en France . Lord Castlereagh a vigoureusement
repoussé la motion , non par l'ascendant ministériel
mais en établissant des príncipes sains , des vérités incontestables
, et la motion a été rejetée sans division de
la chambre.
- Le clergé anglican jouit du droit de dixme sur,
tous les biens fonciers du royaume , et l'income tax à
prouvé que le produit net de ce revenu se montait à 50
millions sterlings . La perception éprouve de grandes
difficultés , fait naître de nombreux proces entre le ministre
et ses paroissiens ; de tous les points de l'Angleterre
, il a été présenté des pétitions à la chambre des
communes pour demander un nouvel ordre de choses.
On est convenu que cela était nécessaire ; mais que la
dixme étant une propriété du clergé , elle était sacrée .
Au reste , ces nombreuses réclamations n'étonneront,
point ceux qui connaissent l'état intérieur de l'Angleterre
; à côté de l'église anglicane ou épiscopale , dont
Henri VIII fut l'auteur , existe la secte des méthodistes;
de jour en jour elle fait de nouveaux progrès , et ses
membres trouvent certainement pénible de nourrir des
ministres avec lesquels ils sont dissidens. La discussion
a prouvé que le clergé ne touchait réellement que le
15€ du revenu , ensorte qu'un nouveau mode était
~JUIN 1816.
143.
même dans ses intérêts ; que celui adopté pour l'Ecosse .
y avait produit de grands avantages. Le chancelier de
l'échiquier a fait un amendement qui a été admis ; il
consiste à nommer un comité qui recherchera s'il est
utile d'autoriser les propriétaires des dixmes à y renoncer
, moyennant des conditions prescrites .
― La commune de Londres a arrêté de faire fabriquer
une colonne d'argent de six pieds de haut , pour
l'offrir au duc de Wellington.
la
Le célèbre marcheur Wilson avait parié qu'il
ferait 100 mille en vingt- quatre heures consécutives ,
mais n'ayant parcouru que 99 milles et demi , il a
perdu le pari . On attribue à la foule qui entravait sa
marche , et à la poussière dont elle était la cause ,
perte de sa gageure ; au reste c'est perdre à beau jeu.
Un vieillard écossais vient de mourir à 117 ans ,
il avait conservé jusqu'au dernier moment le costume
montagnard ; un an avant sa mort il avait voulu commencer
à apprendre à lire .
-
Le nouveau tarif de Russie pour les importations
vient enfin de paraître , les droits seront acquittés en
argent ou en papiers , à raison de quatre roubles en
papier pour un rouble d'argent .
La notification que le cardinal Gonsalvi a publiée
à Rome , par ordre de Sa Sainteté , est bien
propre à calmer toutes les inquiétudes . Les acquéreurs
de biens nationaux avaient conçu en Italie des craintes
pour la sûreté de leurs acquisitions ; le Saint- Père a
déclaré qu'il a vu dans la plus grande amertume de
son coeur , que quelques cours ecclésiastiques eussent ,
annoncé des dispositions contraires à celles qu'il avait ,
jugé indispensable de prendre dans l'édit du 5 juillet
1812 .
www wwwwM
MERCURIALE.
Nous avons dit , comme tout le monde , que le Géant
Vert n'était pas amusant ; peut-être même avons-nous
eu la trop grande franchise de prononcer qu'il étail en144
MERCURE DE FRANCE .
nuyeux : il crie à la calomnie , il se trompe , ce n'est
que de la médisance .
Le Journal de Paris devrait soigner son style ; il
écrit : Les Rivaux d'eux-mêmes est une bluette . Nous
lui ferons , s'il le veut bien , présent d'une grammaire.
Le journal qui est lu le plus couramment est le
Diable boiteux : il sort des presses de Didot .
--
-
Une lettre particulière vient de faire connaître à ce
même journal qu'il avait l'honneur d'être lu à la cour
de Berlin. En ce cas , nous le prions , pour l'honneur
national , d'avoir enfin du goût , de l'érudition , et surtout
d'écrire purement la langue française . Ce dernier
point est indispensable pour ne pas induire en erreur
d'illustres étrangers.
wwwwww
ANNONCES.
www
Des vues magnifiques de la ville , du port , et des
environs de Naples , attirent en ce moment le public
au Cosmorama. On y voit en même-temps l'aspect
du passage du grand Saint - Bernard au moment des
frimats. Cette vue est si exacte , que l'on se croirait
au pied de la montagne même . Mais ce qui étonne 、
ce qui plait généraleinent , sont ces majestueux édifices
des anciens Indous , qui servent encore aujourd'hui
de temples ou pagodes aux Indiens modernes.
Telles sont les magnifiques pagodes de Tanjaour , et de
Madouret à la côte de Coromandel. En donnant peu
de détails de cette exposition , nous nous arrêterons
uninstant pour admirer le merveilleux pont de Cientao ,
ou le chemin des Pilliers , en Chine. Ce grand ouvrage
, le plus extraordinaire et le plus hardi qu'on
ait imaginé , fut exécuté en trois ans de temps , par
ordre du célèbre Chang - Leans , qui y employa
100 mille ouvriers et 160 mille esclaves. Il sert à
joindre les plus hautes montagnes dans l'espace de
50 lieues , entre le royaume de Xansi et Péking , et
ouvre la communication entre la Tartarie et la Chine.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5 .
MERCURE
DE FRANCE.
TIMBRE
ROY
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
L'envoi des numéros.
—
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et surtout très - lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
-
www
200
POESIE.
ÉPITRE
A Monsieur le comte de Bruet , sur un voyage
en Italie.
L'hirondelle , vive et légère ,
S'éloignant du toit paternel ,
Va chercher sous un nouveau ciel
Une rive douce et prospère.
Bientôt devançant le zéphir
Vers la cabane hospitalière
Que l'absence lui rend plus chère ,
Contente on la voit revenir ,
Et sous son abri tutélaire
Elle éprouve un nouveau plaisir.
TOME 67 .
10
1
146 MERCURE DE FRANCE.
Tel , après ma longue avanture ,
Ami, tu me verras accourir vers nos bords ,
Le coeur plein d'une ivresse pare ,
Tous vous étreindre avec joyeux transports.
J'entends d'ici maint froid censeur
Pour la jeunesse , sans clémence ,
Parler avec irrévérence
Sur mon voyage séducteur ,
Déguiser du nom de prudence
L'arrêt de sa jalouse humeur;
Parce qu'il vit dans la tristesse
Fronder ma joviale humeur ;
Parce que l'or seul l'intéresse ,
Traiter l'amour des arts d'erreur ;
Et me condamner de grand coeur
Pour me faire de sa sagesse
Partager l'insipide honneur.
Avec orgneil faites donc abstinence
Et vantez-la d'un ton rébarbatif;
Mais permettez à moi chétif,
Dans ma joyeuse insousciance,
De suivre avec goût et décence
L'instinct doux et récréatif
Que nature en sa bienfaisance
A mis dans mon coeur tendre et vif.
J'aime les arts , les muses et les belles ,
Et dans des régions nouvelles
Je cours les caresser , leur offrir mon encens ,
Je veux de quelques fleurs embellir mon printemps.
Quand de son poison l'éthargique
Le sinistre vieillard , l'inévitable temps ,
D'un sang plein de flamme électrique
Calméra les transports bouillans ;
Alors , d'un fon fort pathétique ,
Je pourrai bien prêcher les dogmes du portique ,
Y
JUIN 1816.
On me verra , nouveau Caton
Donner l'exemple et la leçon ;
Oui , je serai l'honneur de la Garonne.
En attendant cette arrière saison
A mon destin je m'abandonne ;
Entraîné sous de nouveaux cieux ,
Des arts , séjour délicieux ,
Dans la saison des fleurs il faut que je moissonne.
E. G. ARBANERE.
CHEVERT ET LE MARECHAL COMTE DE SAXE.
ANECDOTE.
Naître dans un palais ou dans une chaumière ,
Aux yeux du sage est l'oeuvre du hasard.
Soyez Alexandre on César ,
Qu'importe quel fût votre père.
Sur son mérite seul l'honnête homme estjugé ; '
Tout jugement autrement dirigé
Est peu digne de confiance.
Maurice , un jour , ehez lui , dans un nombreux couvert ,
Avec distinction exaltait la vaillance ,
Les exploits , les talens du général Chevert.
Chaque convive était un militaire
De haut parage . Un comte de Leustrel ,
Depuis quatre mois colonel ,
Et que duc á brevet on devait bientôt faire,
Orgueilleux et jaloux , eût bien fait de se taire,
S'il ne lui plaisait pas d'applaudir franchement.
Ce juste éloge l'importune ,
Il croit l'affaiblir en disant :
Que Chevert parvenu jusqu'au commandement
Offre une chance heureuse et peu commune;
Mais qu'à parler , comme on doit proprement ,
Il n'est toujours , quoique très- méritant ,
10.
148 MERCURE
DE FRANCE
.
Qu'un simple officier de fortune ;
Qu'il fût d'abord soldat , qu'il est né plébéïen
Dans la classe la moins marquante .
Maurice , qui le savait bien
Feignant d'avoir la mémoire ignorante ,
Au colonel patricien ,
Dont la remarque était si peu séante ,
Fit , avec dignité , la réponse suivante :
« Au général Chevert , jusques à ce moment ,
» Je supposais assez probablement
» Une origine différente.
» Je le louais , je l'estimais ;
» Je me crois connaisseur , ainsi je le devais ,
>> Ma justice envers lui ne peut être suspecte ;
» Elle ira plus loin désormais;
» Je l'admirais ; je le respecte . >>
JOUYNEAU DESLOGES ( de Poitiers . )
AUX FRERES BOHRER ,
Après les avoir entendus dans un concert particulier.
Frères chéris qui venez sur nos bords
Renouveler les chants de l'antique Hercynie ;
Vous , dont les coeurs toujours en harmonie ,
De vos luths fraternels dirigent les accords.
En écoutant vos airs , mélodieux Orphées ,
En savourant les sons de ces luths enchanteurs ,
On disait : d'Hélicon les immortelles Fées
Les dotèrent de leurs faveurs.
Nous , plus charmés encor , nous aimons à vous dire :
Les trois grâces, dans leur sourire ,
Ont achevé l'ouvrage des neuf soeurs.
F.
JUIN 1816 . 149
ÉNIGME .
Aux terres de l'aurore et des portes du jour ,
Au sein des bois ma vie entretenue ,
Malgré ma laideur reconnue
Etait l'objet des soins des nymphes d'alentour.
Deux voyageurs m'ont fait déserter ce séjour ,
Le luxe et l'avarice aujourd'hui me tourmentent ,
Par leurs avides soins tous mes travaux s'augmentent ,
Il me faut contenter et la ville et la cour .
Pour moi , je ne vis plus , et je meurs chaque année ,
Sans pouvoir me rejoindre à ma jeune Lignée.
J'ai dit que j'étais laid , mais mon travail est beau ,
Tout le monde y prétend , le prince et la grisette ;
Celui-là par son rang , l'autre par l'amourette.
Mais j'ai beau travailler , maltraité par la parque ,
L'existence pour moi fut un triste cadeau ;
Je m'occupe toujours , comme plus d'un monarque ,
D'albatre ou d'or à me faire un tombeau.
wwwwwwww m
CHARADE.
Nous sommes deux jumeaux , nés presque au même instant ,
Et notre sort diffère extrêmement.
Mon frère est un aîné de Normandie ,
Il a le ton très-haut ; près de cet arrogant
Je me trouve muet , pourtant je suis sa vie .
Mon tout est du discours une double partie.
wwww
LOGOGRIPHE .
En France j'existais jadis
Et l'on ne m'y voit plus ; mais voilà bien le pis :
150 MERCURE DE FRANCE .
t
Mon père , sans miséricorde ,
Ma condamné pour toujours à la corde
Pour fortifier ma vertu.
Si trop d'obscurité règne dans cet exorde ,
Au détail de mes traits je serai mieux connu.
Qu'on ôte le chapeau qui me couvre la tête ,
Les deux suivans par-tout excitent les desirs.
Ma première moitié fait pousser des soupirs
l'on arrête. que
Aux criminels
Je suis même un prophète . Otez encore la tête ,
Vous me verrez dans le fond d'un tonneau;
Non pas de ceux qui vous portent de l'eau .
Dans mon sein le jurisconsulte
Vient trouver sa leçon.
Le poëte lyrique , un écueil de renom ,
Et jamais où je suis on ne vit de tumulte.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Chaise. Celui du Logogriphe , Pistolet
où se trouve Pistole , monnaie ; Pistole , chambre de prison ; Pole ,
Lot. Le mot de la Charade est Moulin.
wwww
ERRATA. Dernier vers du Logogriphe , au lieu de sur deux,
lisez sur trois.
JUIN 1816 . 151
www
DE LA FRANCE .
Ferrens ille fuit , qui , te cum posset habere,
Maluerit , prædas stultus , et arma sequi .
TIB. Eleg. 2 .
Parmi les hommes qui s'occupent de l'histoire , dit
l'anglais Bolingbroke dans un ouvrage consacré tout
entier à examiner le fruit qu'on peut retirer de cette
étude ( 1 ) , les uns sont uniquement dirigés par le désir
vain et puéril d'acquérir un vernis de science qui puisse
les mettre à même de briller dans les sociétés , et de
flatter leur amour-propre au dépens de l'amour-propre
d'autrui ; les autres n'y cherchent qu'un délassement ,
et parcourent l'histoire des Douze Césars comme ils liraient
celle des Sept Champions , ou comme ils joueraient
aux cartes ; mais il en est peu qui apportent dans
ce travail l'intention sérieuse de perfectionner leur raison
, d'enrichir leur expérience , d'élever et d'ennoblir
leur ame ; en un mot , de demander au passé des sentimens
et des leçons qui les rendent meilleurs et plus
sages.
Cette remarque assez judicieuse fait naître une réflexion
pénible. On est surpris que les hommes qui , jusqu'à
ce jour , ont dirigé l'instruction dans les sociétés
européennes , n'aient pas cherché à faire tourner au
profit de la morale publique les dix années que nous
consacrons ordinairement à l'étude ; il semble que leurs
efforts se soient bornés à combler notre mémoire , indistinctement
et sans choix , de tout ce qui s'est fait et dit
dans le monde lettré , depuis que le monde lettré existe,
et qu'ils aient entièrement oublié que nous dussions ja
mais sortir de ce collège où nous apprenons tout , excepté
à connaître notre pays , à l'aimer et à le servir.
(1) Letters on study and use of history, 1. 1 .
152 MERCURE DE FRANCE.
Rien ne serait cependant plus facile que de faire
marcher sur la même ligne , dans nos écoles , et
l'enseignement des sciences et des arts qui contribuent à
notre bonheur privé, et l'enseignement des vertus sociales
qui contribuent au bonheur public : Un professeur de
cinquième ne pourrait-il pas , sans être doué d'un esprit
supérieur , nous donner pour sujets de thêmes et de versions
, ou quelques traits de bravoure des Duguesclin et
des Bayard , ou les réponses de ce dernier au connétable
de Bourbon et au roi d'Angleterre , ou la fermeté héroïque
des Molé et des Harlay , tout aussi bien que l'ac
tion insensée d'un Scævola , que cette bataille de Fidènes
, dans laquelle Romulus tue de sa main sept mille
Veïens , et que l'expédition de Paul-Emile en Epire , où ,
après avoir pillé soixante- dix villes et mis dans les fers
cinquante mille habitans ( 1 ) , il vint recevoir à Rome
la couronne triomphale , traînant après son char une famille
de rois ?
Mais tel est le soin qu'on a d'offrir exclusivement à
notre admiration cette féroce bravoure , cette injustice
militante des Romains , qui si long-temps confondit la
raison humaine par ses scandaleux triomphes , que l'étranger
qui entrerait dans nos écoles pourrait douter si
le but de notre éducation ne serait pas de former des
républicains farouches et guerriers , plutôt que les citoyens
d'une monarchie constitutionnelle qui , par sa
politesse et l'urbanité de ses moeurs , occupe le premier
rang dans le monde civilisé.
Le vieux Rollin , de docte mémoire , avait composé ,
pour guider les jeunes gens qui se consacrent à l'enseignement
, un traité d'études dont l'idée était aussi louable
qu'heureuse ; mais Rollin , quelque vaste que fût son
érudition , était lui-même trop embarrassé dans les liens
scholastiques , pour s'élever à la hauteur de ces principes
polítiques que la funeste expérience de la révolution
a pu seule faire briller parini nous.
Nous abandonnons au raisonnement du lecteur éclairé
( 1) Plut. , vie de Paul-Emile.
JUIN 1816 . 153
les conséquences qui résultent des réflexions précédentes ;
peut-être a-t-il déjà senti que le systême d'éducation
qu'on a suivi jusqu'à ce jour , a eu sur les malheurs de
la France une influence beaucoup plus grande qu'on ne
l'a encore soupçonné ; peut- être mêlera-t-il ses voeux
aux nôtres pour que l'instruction publique prenne une
direction véritablement nationale , c'est - à - dire pour
qu'elle soit en harmonie avec nos constitutions , nos destinées
et nos souvenirs.
Les idées qui s'opposent à l'accomplissement de ce
you , sont tellement enracinées parmi nous , que l'autorité
seule pourrait en triompher. A voir la prédilection
aveugle qui règne dans nos écoles pour l'antiquité
grecque et romaine , il semble que rien de sense , de
beau , de grand , n'ait pu être enfanté que dans ces
contrées , et qu'il n'y ait aucun salut pour nous hors des
routes qui y sont tracées , comme si l'expérience de vingt
siecles , l'invention de l'imprimerie , de la boussole , la
découverte d'un nouveau monde , et sur-tout la pratique
du christianisme , ne devaient pas avoir ajouté à nos
lumières , agrandi notre génie et donné à nos idées un
nouveau degré de hauteur.
Mais quelqu'intéressé que soit l'amour- propre national
dans la destruction d'un préjugé si funeste à l'éta- ,
blissement de l'esprit public et des principes conservateurs
des sociétés , nous ne nous dissimulons pas qu'il
faut plus que du courage pour le combattre , et nous ne
nous sommes présentés dans cette espèce de lice que
puissamment étayés par des faits que nous avons tires
des autorités les plus imposantes . Oui , et c'est ici le lieu
de le démontrer, l'injustice de ce préjugé est d'autant
plus plausible , qu'elle est prouvée et par les monumens
de l'histoire , et par les témoignages de l'antiquité ellemême.
Eh quoi ! cette terre natale que nous semblons craindre
d'interroger , cette poussière des Gaulois et des Francs'
que nous foulons avec une indifférence si dédaigneuse ..
n'aurait - elle pas , comme le Peloponèse et l'Italie ,
quelques droits à notre vénération et à nos souvenirs ?
Ces peuples , auxquels l'orgueil des Romains donnait
154. MERCURE DE FRANCE .
l'épithète injurieuse de barbares , parce que , enfermés
dans leurs forêts épaisses , ils surent se dérober longtemps
au torrent d'une civilisation qui traînait après
elle tant de vices et d'infortunes ; ces peuples méritentils
l'espèce de mépris dans lequel nous reléguons leur
mémoire ? Ne pourrions-nous pas , en pénétrant dans
leurs retraites , y trouver quelques leçons de sagesse ,
quelques exemples dont notre raison pût profiter ?
A peine agitons -nous sur eux le flambeau secourable
de l'histoire , qu'ils offrent à nos regards l'aspect imposant
d'une immense nation , aussi ancienne que le
monde , et qui s'étendait depuis les sables de l'Asie
jusqu'à l'Océan Atlantique , couvrant ainsi la moitié de
l'ancien univers. L'existence de cette nation nous est
attestée , et par la similitude que présentent les monumens
asiatiques avec ceux qui couvrent l'Allemagne et
ceux dont nous possédons des vestiges ; et par l'analogie
qu'on remarque encore aujourd'hui entre les racines des
langues allemande et persanne ; entre les noms et les
images des divinités qui étaient adorées dans ces diverses
contrées ; enfin entre tout ce qui , sur ces deux parties
du monde , a échappé à la faulx destructive du temps.
Les Druides , dit Strabon , avaient la connaissance
du déluge de feu et du déluge d'eau , connaissance qui
tient à la plus ancienne cosmogonie ( 1 ) .
Mais , non- seulement les Gaulois se recommandent
à l'attention des races futures par l'antiquité la plus
reculée , ces peuples se montrent bien supérieurs aux
Grecs et aux Latins par leurs connaissances dans les
sciences exactes , par leur sagesse , et sur-tout par l'élévation
de leurs idées , qui les portaient à la contemplation
, et au sentiment d'une autre vie dans un monde
plus pur que la terre . Leur religion ne consistait pas
comme le paganisme , à personnifier des abstractions
idéologiques , pour en faire l'objet d'un culte déraison
(1) Mundum aliquando ignem et aquam superatura. Strab.
lib. 4.
JUIN 1816. 155
nable et grossier ; c'était une religion de philosophes
comme celle des Perses des premiers temps ( 1 ) .
Aristote , Sosion , et d'autres auteurs avant eux ,
parlent des Druides comme de gens très - éclairés dans
les matières de religion et consommés dans la spéculation
(2).
»
« Les Druides , dit Amien Marcellin , ayant le génie
plus élevé que les autres , se sont éclairés par la pé-
»> nétration des choses cachées et des plus hautes vérités ;
>> et dédaignant les choses humaines , ils ont prononcé
» que les ames étaient immortelles (3) .
>>
Pomponius Méla s'explique à-peu-près de même sur
ces sages ; après avoir dit qu'ils choisissaient avec grand
soin leurs élèves parmi les enfans de la première noblesse
; qu'ils travaillaient assiduement à leur instruc
tion pendant vingt ans dans leurs colléges inaccessibles ,
bâtis au milieu des bois et entourés de murailles , il
ajoute : « Ces philosophes n'ont laissé transpirer dans le
vulgaire qu'un seul de leurs dogmes , afin de mieux
>> exciter la valeur guerrière dans la nation ; celui de
» l'immortalité de l'ame et d'une autre vie parmi les
» Dieux mânes (4 ) . »
>>
C'est sur ce dogme que Lucain leur adressait ces
beaux vers , dont nous avons cité le texte dans un autre
article :
« Suivant ce que vous enseignez , les ombres ne des-
» cendent pointdans lesdemeures silencieuses de l'Erebe ,
» ni dans les sombres abîmes de l'empire de Pluton ; le
» même esprit anime leurs corps dans un autre uni-
» vers , et si vos cantiques annoncent la vérité , la mort
» n'est qu'un passage à une vie éternelle . »
Diogenes Laerce dit que c'est chez eux que Pythagore
( 1 ) Saint-Clément d'Alexandrie . Saint- Cyrille contre Jullien ,
liv. 3.
(2) L'abbé Bannier , liv. 6 , chap . 3 .
(3) Druide ingeniis celsiores , quæstionibus occultarum rerum
altarumque erecti sunt ; et despectantes humana prononciarunt
animas esse immortales . Am. Marcellin , liv , 13.
(4 ) Pomp. Mel ,, liv. 3 , chap. 2 .
156 MERCURE DE FRANCE .
puisa les idées de cette philosophie contemplative qui
fut en honneur dans toute la Grèce , et que les âges suivans
ont si justement admirée .
C
Mais les druides ne s'élevèrent pas seulement audessus
de leurs contemporains par la philosophie et la
métaphysique ; ils cultivaient les hautes sciences , l'astronomie
, la chimie , l'histoire naturelle , à une époque
où les autres peuples en avaient à peine des notions
confuses , et ces sages appliquaient le résultat de leurs
travaux aux arts usuels et à l'industrie de leurs concitoyens
.
On voit dans Pline qu'ils excellaient dans la métallurgie
, le vernissage , et qu'ils avaient inventé divers
procédés utiles à la charrue et à la fertilisation des
terres ( 1 ) .
Cicéron nous dit avoir connu le druide Divitiacus
d'Autun , qui lui paraissait extrêmement instruit en
physiologie (2 ) .
Jules-César , qui porta dans ces heureuses contrées la
dévastation et l'esclavage , et qui ne parvint à les as-.
servir qu'en opposant la barbarie romaine au courage
et au désespoir de leurs habitans , Jules - César nous
apprend que les Druides enseignaient à leurs disciples
la force et la puissance de leurs dieux immortels , les,
mouvemens des astres , la grandeur du monde et celle
de la terre (3).
f
Pomponius Méla tient le même langage (4) , et Pline
parle de leur cycle de trente ans (5) .
( 1 ) Pline , liv. 18 , chap . 18 ; et liv . 17 , chap. 6.
(2) Ex quibus ipse Divitiacum æduum cognovi , qui et natura
rationem quam physiologiam græci appellant , notum esse sibi
profitebatur. Cicer. de divinatioue.
(3) Multa de deorum immortalium vi , ac potestate , multa
de sideribus atque eorum motu , de mundi ac terrarum magnitu
dine disputant , ac juventæ suæ tradunt. Comment.
(4) Terra mundique magnitudinem et formas motusque cæli
ac siderum scire se providentur, Pomp. Mela , lib. 3. ,
(5) Lib. 6.
JUIN 1816. 157
Ainsi , tandis que des colonies Egyptiennes , débarquées
sur les côtes de l'Ionie , multipliaient les essais
d'une civilisation qui devait bientôt franchir ses bornes
et amener la dissolution des moeurs et la corruption
des ames , les peuples de l'Armorique et de l'Aquitaine
en avaient découvert et fixé les limites , d'après les
limites du bonheur humain . Ainsi , tandis que les
Achille et les Thésée obtenaient des autels pour avoir
ensanglanté la terre , et que les premiers rayons de cette
fausse gloire qui devait égarer l'univers , brillaient déjà
sur l'orient ; les Druides cachaient avec soin au fond de
leurs couvens , entourés de forêts épaisses , ædificiis circumdata
silva ( comme dit Jules - César ) ce flambeau
des connaissances humaines , dont ils ne laissaient
échapper sur le vulgaire que ce qui pouvait être utile
à son bien être .
Ainsi , tandis que le paganisme plaçait les dieux sur
la terre pour les mettre à la portée des hommes , nos
philosophes gaulois élevaient leurs idées dans le ciel
pour atteindre à la pureté des dieux . 1
Ainsi , tandis que Romulus enfermait dans sa nouvelle
ville une horde de brigands , qui , un jour , devait
asservir et dévaster le monde , des sages formaient chez
nous les peuples à la morale , les entretenaient de la
puissance des immortels , des récompenses et des châ–
timens d'une autre vie.
Ainsi , tandis que l'extravagance et l'injustice volaient
d'un pole à l'autre avec l'aigle du Capitole , la sagesse et
la justice habitant les forêts des Gaules , étendaient
sur ces provinces tous les bienfaits de l'abondance et de
la paix.
Tel est le mode de rapprochement qui , s'il était
suivi et développé avec art dans nos écoles , pourrait
avoir le résultat doublement heureux , et de perfectionner
la morale publique , et de favoriser l'établis ,
sement de l'esprit national , qui ne peut avoir pour ,
base que l'amour de la patrie ; quel est le jeune homme
en effet , qui , sortant d'une telle étude , ne regardât
pas en pitié ces idées de conquêtes et de dévastation ,
que les écrivains qu'on lui donne pour modèles ont
1
f
158 MERCURE DE FRANCE.
érigées en vertus dans leurs éloquens ouvrages ? et
qui , fier d'avoir sur ces maîtres du goût cette supériorité
de raison , ne s'estimât heureux d'être né citoyen
de cette France qui ne semble avoir épuisé tous
les germes de gloire que pour arriver à une gloire
plus vraie et plus élevée ; de cette France , qui s'est
montrée si sage et si austère sous les Druides , si héroïque
et si avantureuse dans les croisades , si chevaleresque
sous les Valois , si savante et si poëtique sous
Louis XIV , si terrible dans ses égaremens , et qui fut
toujours si spirituelle , si galante , si policée ?
Én nous élevant avec franchise contre les principes
politiques que peuvent puiser dans les études les jeunes
gens qui font l'espoir de la patrie , à Dieu ne plaise qu'on
nous prête jamais l'intention sacrilege de confondre dans
cette réprobation des beautés littéraires dont nous avons
été , dont nous serons toujours les plus zélés admirateurs
; nous savons ce que la France , encore plus que
les autres nations , doit de gloire et de grandeur à la
gloire et à la grandeur des anciens ; nous savons que le
siècle de Périclès a reflèté , en quelque sorte , les feux
éclatans dont il a brillé sur le siècle de Louis XIV, et
nous ne contesterons même pas aux sculpteurs de la
Grèce une supériorité qu'ils ont conservée sur nos sculpteurs
français , toutes les fois que ceux-ci ont eu la
généreuse audace de se mesurer avec eux dans l'arène
que les premiers avaient tracée.
Mais les beautés innombrables que le génie des Grecs
nous a léguées , ne peuvent- elles donc exister qu'à l'exclusion
des autres beautés que notre génie pourrait
créer ? Parce qu'Homère a fait de beaux poëmes , Euripide
et Sophocle de belles tragédies , le Purgatoire et la
Messiade ne seront-ils pas de beaux poemes ; Dom Carlos
et Marie Stuart ne seront-ils pas de belles tragédies ?
Serons-nous éternellement condamnés à ne tenter que
des imitations plus ou moins serviles des chef-d'oeuvres
que nous admirons ? D'où vient , et je le demande à cette
nation si religieuse observatrice des règles que les anciens
lui ont tracées , d'où vient cette immobilité effrayante
dans laquelle elle semble rester au milieu de
JUIN 1816 . 159
tous les élémens de la grandeur littéraire ? Eh quoi ! ce
peuple qui , en fait de gloire , ne demeura jamais sans
frayer de nouvelles voies , et trouva toujours un nouveau
sentier à parcourir ; ce peuple si généralement
éclairé , si industrieux , si actif , si enthousiaste , serait
réduit à retourner sur ses pas et à glaner dans le champ
où naguères il fit une si abondante moisson ? qu'on ne
le pense pas semblable à l'aiglon qui , de la cime d'un
roc , médite une ascension glorieuse dans la profondeur
du firmament , le génie de la France mesure l'espace,
il apprête ses ailes , il va prendre son essor , un grand
siècle se prépare , et sous les auspices d'un roi auquel
on donnerait le nom de libéral si nos coeurs n'avaient
parlé avant notre admiration , de nouveaux trophées
s'élèveront à côté des trophées des Homère et des Fénélon
, des Sophocle et des Racine , des Démosthènes et
des Bossuet , des Horace et des Boileau.
DE LOURDOUEIX.
wwww
NOTICE
Sur M. Jean - Michel MOREAU.
Jean-Michel Moreau , dessinateur du cabinet du roi ,
de l'ancienne académie de peinture , de l'athénée des
arts et de la société philotechnique , naquit à Paris en
1741. L'époque de sa naissance et celle de ses premiers
essais dans les arts se touchent de si près , qu'il ne se
rappelait pas lui-même , celle où il avait tenu le crayon
pour la première fois . Il était âgé de 17 ans lorsque
M. Lelorrain , peintre , dont il était l'élève , ayant été
nommé directeur de l'académie des arts de Saint-
Pétersbourg , l'emmena avec lui en Russie pour le seconder
dans les travaux de sa place . La mort de cet
artiste , arrivée après 18 mois de séjour dans cette contrée
, et sur-tout l'amour de la patrie , ne permirent pas
au jeune Moreau d'y faire un plus long séjour , et il s'en
revint en France malgré les offres séduisantes qu'on lui
160
MERCURE
DE FRANCE
.
fit pour le retenir en Russie . Quoique fort jeune , natu
rellement observateur , il sut tirer un grand parti des
pays qu'il avait parcourus ; non-seulement la nature du
sol , les monumens , les costumes , avaient fixés son attention
, mais aussi les moeurs , les usages des différens
peuples ne lui avaient point échappés , et cinquante ans
après on avait du plaisir , et même on tirait du profit en
lui entendant raconter ce qu'il avait vu et ce qu'il avait
observé.
De retour à Paris , sans fortune , sans occupations
lucratives , les premiers momens lui furent pénibles ;
mais avec du courage , du travail , de l'économie , et
sur-tout un vif désir d'acquérir de la célébrité , il vint
à bout de surmonter toutes les difficultés . Ayant fait
connaissance avec M. Lebas , graveur habile , il apprit ,
dans l'atelier de cet artiste , les premiers élémens de la
gravure à l'eau forte. M. le comte de Caylus , célèbre
antiquaire , imprimait alors son bel ouvrage sur les antiquités
grecques , romaines et étrusques ; ayant été à
portée d'apprécier les talens de notre jeune artiste , il le
chargea de l'exécution d'une partie des gravures de cet
ouvrage ; mais craignant que le désir de gagner de l'argent
à cette entreprise ne le détournât de ses études habituelles
, il lui donnait le samedi la besogne qu'il devait
faire le dimanche , et ne lui en redonnait que
samedi suivant ; ensorte cependant que les émolumens
que lui rapportait ce travail suffisaient pour ses dépenses
de la semaine par ce moyen , il pouvait étudier six
jours sans interruption . M. de Caylus , véritable amateur
des beaux arts , et père des artistes , Ini rendit d'autant
plus de service dans cette occasion , que le jeune
Moreau , qui avait été forcé de quitter la peinture comme
une carrière trop longue à parcourir , relativement à ses
moyens , était obligé pour exister , de composer des dessins
pour l'entreprise de l'Encyclopédie , travail auquel
il gagnait moins que le plus mince journalier.
le
Nous avons cru nécessaire d'entrer ici dans des détails
peut-être minutieux , parce que la vie des hommes.célèbres
devant servir d'instruction aux jeunes gens qui
parcourent la même carrière , il nous a semblé utile ,
JUIN 1816. 151
nourprévenir le découragement , de leur faire pressentir
Les obstacles qui se rencontrent sur leur route.
La réputation de Moreau croissant à mesure que ses
talens se développaient et acquéraient de la maturité,
bientôt il se vit chargé , presque seul , de la composition
de la plupart des estampes destinées à orner les belles
éditions des auteurs les plus célèbres des trois âges de la
littérature ; bientôt même il surpassa tous ses rivaux.
M. Cochin , dessinateur des menus-plaisirs du roi , ayant
quitté cette place en 1770 , indiqua Moreau pour la rem
plir. Ce fut en conséquence de ce titre qu'il composa
les dessins des fêtes du mariage du dauphin , depuis
Louis XVI. A l'avénement de ce prince au trône , il fut
chargé de dessiner et graver l'estampe de son sacre , ou
vrage qui lui fit infiniment d'honneur , lui ouvrit les
portes de l'académie , et lui mérita la place de dessinateur
du cabinet du roi , avec une pension et un logement
au Louvre.
Curieux de voir l'Italie , Moreau entreprit ce voyage
en 1785 ; il la parcourut avec son ami et son confrère ,
M. Dumont , avec autant d'ardeur et d'avidité qu'il en
retira de fruit ; car il sembla lui avoir procuré une lumière
nouvelle. Tous ses ouvrages qui suivirent cette
époque portent un caractère particulier bien supérieur
aux premiers. Si , avant ce voyage , sa réputation comme
compositeur dans le genre , et sur-tout dans le costume
français , était faite , il s'en fit une à cette époque beaucoup
plus brillante encore comme compositeur dans le
genre historique .
La révolution ayant enlevé à Moreau ses places et
ses espérances, à l'instant où il allait jouir des bénéfices
de sa réputation , il s'en consola en se rendant encore
utile aux arts et à sa patrie. Etant entré dans la commission
temporaire des monumens , avec l'abbé Berthelemy,
Bretigny et autres hommes recommandables par
leur savoir et leur zèle , tous ses amis , il eut la satisfaction
de soustraire au vandalisine une multitude
d'objets précieux pour les sciences et les arts. Ce fut le
même désir de se rendre utile qui lui fit accepter , en
1797, une place de professeur de dessin aux écoles cen-
SEINE
II
162 MERCURE DE FRANCE .
trales de Paris , avec un très -modique traitement ; place
qui fut supprimée neuf ans après et sans indemnité.
Moreau , plus que septuagénaire , touchait à l'instant de
voir luire sur ses dernières années un jour plus favorable
; déjà même il avait été rétabli dans sa place et
sa pension lui avait été restituée , lorsqu'une maladie
incurable , un squirrhe cancéreux au bras droit , vint
anettre un terme à son existence le 30 novembre 1814 ,
après deux opérations douloureuses et deux années de
souffrances qu'il supporta avec un grand courage et une
parfaite résignation , jusqu'à l'instant où il lui devint
impossible de travailler , ce qui , pour lui , était cesser
de vivre.
Les compositions de Moreau , gravées par les plus
habiles artistes , ses contemporains , passent 2000 pieces,
Parmitant de chefs-d'oeuvre , on distingue les deux suites
pour les OEuvres de Voltaire , formant à elles seules plus
de deux cents estampes ; ses figures in- 4° pour les
OEuvres de J.-J. Rousseau , imprimées à Bruxelles ; près
de cent compositions pour les Evangiles et les Actes des
Apôtres ; cent soixante pour l'Histoire de France ; une
multitude d'autres sujets pour des éditions de Molière ,
d'Ovide , de Gesner , de Racine , de Corneille , de La
Fontaine , de Virgile , Raynal , Regnard , Marinontel , etc.
et sur-tout les belles figures pour la Psychée , Marc-
Aurèle , Montesquieu , Anacharsis et Phocion . Indépendamment
de sa grande estampe du Sacre , on a de
lui quatre autres grands sujets représentant les fêtes
qui eurent lieu au mariage du dauphin . Ces productions
prouvent la fécondité de son génie , non-seulement
par la richesse de leurs compositions et la variété
des poses et des caractères des innombrables figures
qu'elles contiennent , mais encore par la vérité et le
pittoresque des effets. Ce qui étonne le plus dans le
talent de cet artiste , c'est qu'il ne se répétait presque
jamais , et que l'abondance de son génie suffisait aux
grandes dépenses qu'il en faisait journellement.
Il avait exposé , à l'avant-dernier salon , deux grands
dessins representant les fêtes données par la ville , en
réjouissance de la paix de Vienne en 1809 , et du mariage
JUIN 1816 . 163
de Napoléon en 1810 ; on y retrouve son talent tout
entier. En général les compositions de Moreau sont
grandes , et même elles ne perdraient rien , si on pouvait
les voir à travers d'un verre qui les représentât de
grandeur naturelle . Ses gravures à l'eau forte , peu
nombreuses à la vérité , sont faites avec un goût et une
facilité rares ; on admirera toujours les vingt-cinq sujets
qu'il a composés et gravés pour les chansons de Laborde.
Si la première éducation de Moreau avait été un
peu négligée , il avait amplement réparé cette omission
dans l'âge mûr. En cela sa mémoire l'avait merveilleusement
servi ; elle était en quelque sorte une
bibliothèque vivante , car il avait jamais oublié ce
qu'il avait lu ou vu . Aussi cette vaste érudition se fair
aisément remarquer dans tous ses ouvrages , et même
l'on pourrait dire que s'il était possible que les chefsd'oeuvres
des grands hommes , qu'il a décoré de ses
compositions , vinssent à se perdre , on retrouverait leur
génie et leur esprit dans ses dessins . Si nous envisageons
les oeuvres de Moreau sous le point de vue commercial ,
nous conviendrons qu'il a doublé les produits du commerce
de la librairie.
Bon époux , père tendre , ami chaud , attaché à sa
patrie ; Moreau , quoique vif et avec l'apparence de la
brusquerie , était le meilleur des hommes . Obligeant ,
sensible lorsqu'il s'attachait à quelqu'un ; il poussait
quelquefois cet attachement jusqu'à là partialité . Il
avait d'ailleurs une franchise , devenue aujourd'hui ,
peut-être par excès de civilisation , extrêmement rare ,
qui ne déplaisait pas aux personnes qui le connaissaient
et qui appréciaient la bonté de son coeur.
Moreau n'a eu qu'une fille de son mariage avec
mademoiselle Pinau , elle a épousé le fils du célèbre
Vernet.
wwwwww
PONCE.
II.
164 MERCURE DE FRANCE .
M. LE RÉDACTEUR , '
J'ai la libre propriété de mon temps , j'en dispose
donc entièrement à mon goût. Le mien est de rôder
par-tout , de tout examiner dans les rues , dans les
livres , de me mêler dans les conversations , d'éplucher
tous les journaux ; ma vie est d'autant plus occupée ,
que rentré chez moi , je réfléchis sur tout ce qui a
occupé mes yeux et mon esprit , et j'écris mes réflexions .
Je voudrais ne pas travailler pour moi seul ; je vous
envoie le résultat d'une de mes dernières tournées , s'il
vous semble pouvoir être mis sous les yeux du public ,
usez-en librement .
LE RÔDEUR .
Nos astronomes ne sont peut-être pas moins savans
que leurs confrères d'Allemagne , mais au fait , ils paraissent
moins actifs. Ceux - ci ont fait une découverte
dont les autres ne se sont pas encore douté ,
ou l'ont
prudeminent
gardée pour eux . On sait que le soleil a par
fois des taches qui proviennent de quelque matière
grossière venant on ne sait d'où , paraissant adhérentes
à son disque , y séjournant plus ou moins , puis s'évaporant
on ne sait trop de quelle manière . Quelquesuns
ont pensé que ces corps étrangers étaient les élémens
des comètes , et qu'étant suffisamment imbues de la
matière ignée dans ce vaste laboratoire , elles étaient
projetées dans l'espace pour y parcourir une carrière
plus ou moins régulière. Or , ce sont de telles taches
que les astronomes allemands viennent de découvrir
sur le soleil , et qui , cette fois , sont très- considérables ,
puisque l'une d'elles , ou plutôt l'assemblage très-rapproché
d'un certain nombre de parties semblables , en
forme un tout, d'une largeur presque égale au diamètre
de la terre . Or , quoique la grandeur de celle - ci ne soit
à celle du soleil que dans la proportion de 1 à 1,500,000 ( 1 )
(1 ) J'avoue que je n'ai en astronomie que de vagues souvenirs,
JUIN 1816. 165
environ ; il se pourrait fort bien que le retardement de
la belle saison et la continuité du froid que nous épou
vons , provint de cette espèce de maladie du soleil . Au
reste , ce n'est là qu'un inconvénient passager , et si
nous ne savions que notre petit globe , malgré son
exiguité , a été , ainsi que ses habitans , l'objet de la
prédilection du Créateur , combien de craintes plus
graves ne devrions-nous pas concevoir ? car enfin , il
n'est pas improbable que que qu'une de ces comètes ,
dans sa course vagabonde , ne puisse un jour venir
croiser la nôtre très - régulière et très - pacifique , nous
embrâser peut-être , ou du moins nous désorganiser ;
qui sait même si l'inclinaison assez bizarre de notre axe
n'est pas due à un semblable rapprochement ? Que sera - ce ,
grands Dieux ! si ces monstres célestes viennent encore
à se multiplier ? Il est vrai que nous courons la chance
de nous voir redressés par un choc contraire au premier.
Mais ceci aurait encore ses dangers , car bien que
notre globe pût en recevoir une attitude plus gracieuse
qui lui procurerait des mouvemens plus réguliers , ce
changement ne pourrait s'opérer sans que les eaux ne
prissent la place des terres , comme cela est peut- être
arrivé jadis , ce qui ne laisserait pas que de déranger
un peu nos affaires . Faisons seulement des voeux pour
nous conserver tels que nous sommes avec notre air
penché , auquel , après tout , nous sommes accoutumés ,
et faisons des voeux pour que les comètes ne se multiplient
pas , ou du moins que nous soyons préservés
de leur influence ; mais plutôt laissons faire le Créateur.
Ce n'est pas pour notre planète seule , mais bien
pour l'univers , qu'il est vrai de dire que tout est et
doit être pour le mieux sous un pareil architecte .
Autrefois chaque métier formait une corporation qui
et je n'ai ni le temps , ni la volonté d'interroger mes auteurs . Si
par malheur je m'éloignais par trop de la vérité , j'invite ceux
qui s'en piquent et qui trouveraient mon erreur dangereuse , à
me relever par une belle et bonne critique . Ils auront le double
avantage , et de montrer leur savoir , et d'instruire le lecteur.
166 MERCURE DE FRANCE .
était régie par des chefs , sous le nom de syndics ou de
maîtres-gardes , chargés de veiller au maintien de certains
réglemens supplémentaires des lois , et souvent
très-utiles au public . Autrefois chacun faisait son métier ;
le marchand vendait , le tailleur coupait et cousait ;
c'était assez dans l'ordre : aujourd'hui le tailleur vend ,
taille et coud ; il n'aime guère que la pratique se
charge du soin de lui fournir l'étoffe , et ce n'est pas
sans inconvénient qu'on essaye d'user de cette ancienne
méthode , en apparence plus économique . Cependant ,
comment profiter des avantages immenses qui vous sont
offerts de toute part ? Ici vous trouverez deux habits
pour un ; là , un honnête marchand qui veut bien se
ruiner pour vous enrichir , va perdre 50 pr 0/0 sur sa
marchandise ; un autre n'est pas si dupe , mais il a
acheté des marchandises d'occasion , et veut partager
Je profit avec vous . Comment résister à tant d'appas ?
Dernièrement je succombai à la tentation . Je demandai
préalablement à un tailleur , en réputation , combien
il me fallait de drap à 5/4 de large , pour me faire
un habit ample et long en dépit de la mode ? Une
aune 3/4. Je cours au bon marché. J'obtiens pour
36 fr. l'aune , un drap dit de Louviers , qui , suivant
l'affiche , m'aurait coûté 72 fr. chez le marchand de
la rue Saint-Denis . Je l'apporte triomphant chez mon
tailleur. Combien avez-vous payé cela ? -36 fr.
2
Je vous aurais fourni le pareil pour 30 fr. - A la
bonne heure ..... ; mais n'importe , prenez-moi la mesure
, et donnez- moi mon habit après-demain. - Von's
serez satisfait .... Le jour fixé mon homme est exact ;
j'essaye l'habit , il me gêne dans tous les sens , les
basques ont six pouces de large et ne descendent qu'à
mi-cuisse . Vous moquez-vous de moi , monsieur
voilà un habit estropié , j'amais je ne m'afublerai d'un
semblable pet- en-l'air. J'ose vous assurer que c'est
ainsi les portent les
que du meilleur ton .
gens
ne suis point , monsieur , de ce bon ton là , et je vous
en ai prévenu.~ Je ne pensais pas que vous voulussie
être habillé ridiculement . Il n'y a de ridicule que
vous et vos modes ; remportez cet habit , faites -m’en
-
---
- - Je
JUIN 18.6. 1617
-
:
-
un autre ou je n'en paye pas la façon . Je vous le
laisse et nous verrons ..... A peine est- il parti que j'envoie
chercher un ancien que j'avais malheureusement
oublié , et lui demande son avis . Il examine l'habit
et haussant les épaules : Voilà comme ces messieurs
travaillent aujourd'hui . Le défaut dont vous vous plaiguez
, quoique bien choquant , est encore le moindre ;
remarquez que les manches , le collet et les poches ,
sont pris dans le travers du drap combien lui avezvous
fourni d'étoffe ? - Une aune 3/4 . - Ah ! voilà ce
que c'est , il fallait qu'il lui en restât une demi- aune.
Mais c'est une friponnerie ; n'ai-je pas le droit de
le lui faire payer ? Il n'y a plus de juges compétens
en pareille matière ; autrefois les maîtres-gardes l'auraient
condamné à l'amende et à vous payer votre
drap , aujourd'hui il vous fera assigner à lui paver sa
façon , et vous serez condamné. Il y avait donc quelque
chose de bon dans les anciennes institutions tant
décriées ? Celle-là du moins n'était pas mauvaise .
J'ai conclu de là , 1 ° qu'il faut se méfier des gens qui
vendent à 50 pr ofo de perte ; 2° qu'il est plus sûr dẹ
se faire habiller à forfait par le marchand tailleur que
de lui fournir l'étoffe , parce que si l'habit ne vous convient
pas , vous avez au moins la faculté de le lui laisser
pour son compte.
-
--
-
Les échopiers ambulans ou étalés sur les boulevarts ,
les ponts les quais et les places , et qui n'ont ni patentes
ni loyers coûteux à payer , jouissent d'un privilège bien
nuisible aux marchands en boutique , qui supportent
les charges publiques et des frais indispensables à leur
commerce. Nous ne pouvons que faire des voeux pour
que leurs réclamations soient entendues ; mais en attendant
, nous croyons devoir signaler certaines manoeuvres
qu'emploient quelques-uns de ceux- là pour duper les
gens crédules. Vous rencontrez au coin d'une rue ( quel
quefois près de la place des Victoires ; car on change
souvent de poste , et pour cause ) , un marchand de bas ,
par exemple ; près de lui un homme qui a l'air d'un
168 MERCURE DE FRANCE.
pauvre diable , tient à la main deux paires de bas de
coton qu'il paraît avoir voulu lui vendre . Il le quitte
avec humeur au moment où vous passez , et vous adressant
la parole comme pour vous faire partager son indignation
, Peut -on être juif à ce point , d'offrir 8 francs
de deux paires de bas de coton , tout ce qu'il y a de plus
beau. Voyez plutôt , monsieur ; le coquin voit bien que
c'est par besoin que je les vends : je suis un pauvre fabricant
; mais j'aimerais mieux les donner à un autre
pour 6 francs . Vous ne trouverez jamais une occasion
semblable , monsieur , et en les prenant pour ce prix-là
vous me rendrez service ..... Ce ton de bonhommie vous
séduit , vous croyez faire une bonne affaire , vous donnez
votre écu de six francs , et vous avez deux paires de bas
qui valent bien 40 sous chacune.
Un de mes amis de province , qui est à l'affût des
bons marchés , m'apporta l'autre jour , tout rayonnant
de joie , une paire de bas de soie noire qu'il venait d'acheter
; ils étaient parfaitement lustrés , et faufilés trèsproprement
avec de la soie blanche sur un papier éblouissant.
- Combien vous coûtent-ils ? - Cinq francs ; il n'y
a rien comme ce Paris pour les occasions . Voyons-en
la qualité.... Nous les détachons .... c'étaient deux moities
de bas ! Il courut après son fripon ; mais il avait
déménagé,
-
Je croirais volontiers que la qualité que prend le
Vieil Amateur du Journal Général , n'est point tout-àfait
usurpée ; j'en juge par le ménagement délicat avec
lequel il rend compte du malheureux essai de Mile C. Corneille
, dans la représentation de la tragédie du Cid que
les comédiens français ont donnée au profit de l'arrière
petite-fille de notre plus grand poëte dramatique . Ce bon
genre de critique est tout-à -fait ignoré de nos jours , et
la date de sa perte coincide avec celle de la dignité de
nos acteurs sur la scène . Quel contraste entre le ton décent
avec lequel le Vieil Amateur donne une leçon séyere,
mais indispensable , à cette jeune débutante , et la
brutalité du feuilleton du Journal des Débats sur le
JUIN 1816 . 169
même sujet ! Cette imprudente novice pouvait-elle se
méprendre sur le jugement que le public avait porté de
son talent ? et pour l'engager à s'éloigner d'une carrière
que la faiblesse de ses moyens paraît lui interdire , fallait-
il la molester dans tous les sens ? critiquer son or→
gane , sa taille , sa figure , sa démarche ? Et c'est une
femme que vous traitez avec cette grossièreté ! et vous
êtes Français ! de quelle classe , grands Dieux ! .... Fi !
La Quotidienne continue à recueillir les témoignages
de gratitude donnés par les départemens à MM. les
députés . Il y en a tant qui les ont vraiment mérités ,
qu'on ne peut être surpris que de l'affectation d'en rendre
compte. Aujourd'hui c'est le tour de la ville de Montpellier
: « Le retour de ces mandataires sacrés , est-il
dit , a été pour le département de l'Hérault un véritable
jour de fête ; à la bonne heure ; mais mandataires
sacrés est un peu fort . « Les voilà ces défenseurs intègres
, incorruptibles et désintéressés qui viennent de
poser les bases de notre félicité . » — Nous pensions
que c'était le roi qui avait posé ces bases par sa charte.
Ce n'est probablement contre cette charte ni contre
celui qui nous l'a donnée , que nous avions besoin de
défenseurs.
et
Le Constitutionnel nous régale , dans sa feuille du 9 ,
d'une petite anecdote qui se renouvelle , je crois , toutes
les années , ou qu'on répète fante de savoir en inventer
de plus piquantes. Il est question d'un soldat qui , condamné
à mort pour un délit militaire , écrit à sa femme
la veille de son exécution , pour lui faire ses adieux ,
se transportant par anticipation au moment où elle recevra
sa lettre , lui annonce «< Qu'il a été pendu hier
entre onze heures et midi ; qu'il a fait , grâces au ciel ,
une assez belle mort , et qu'il a eu le plaisir de voir que
toute l'assemblée le plaignait. » Suivant le récit de ce
jour, le fait est arrivé il y a deux mois à Dublin : voilà
qui est positif; on ne saurait le révoquer en doute , et
170
MERCURE DE FRANCE .
puis des journalistes honnêtes ne doivent pas se donner
des démentis ; mais nous pouvons affirmer aussi avoir
lu le même trait il y a deux ans , peut-être même encore
ily a trois ans , il y a quatre ans , etc. Que conclure
de là ? C'est qu'apparemment les approches de la mort ,
et de ce genre de mort particulièrement , dans de sem
blables situations , inspirent, fréquemment aux hommes
des idées semblables , ou bien on les leur prête parce
qu'on les trouve plaisantes ; mais quand cela s'use ! ....
que voulez-vous ? c'est un malheur : on tâchera de faire
mieux une autre fois.
www www
EXTRAIT D'UNE LETTRE
Du comte de Caylus à l'abbé Barthélemy.
Paris , 1749.
Les particuliers sont aujourd'hui si portés au colifichet
et au plus détestable ornement , que j'ai vu avec
un extrême plaisir la copie de l'Hercule Farnèse commencée
dans le vieux Louvre. Je sais que cet ouvrage
n'est qu'en pierre , et que son exécution n'est confiée
qu'à un jeune homme qui vient de gagner le premier
prix à l'académie de peinture ; mais cette statue est une
des plus savantes de celles qui nous sont restées de la
Grèce. Il serait heureux pour le goût et pour les arts
qu'un tel exemple fit impression et s'établit en France ,
c'est-à -dire , que l'on fit copier par les élèves de l'acadé
mie les plus avancés , et sous les yeux de leurs maîtres ,
les plus belles statues de l'antiquité . On deviendrait nécessairement
plus sensible au plaisir de considérer de
grandes masses et des dispositions capables de nourrir
et d'entretenir le goût de l'antique , dont nos moeurs et
nos usages semblent nous éloigner de jour en jour.
F.
JUIN 1816. 171
POESIES ET TRADUCTIONS
De Catulle , Tibulle et Properce ; par M. C. L. Mollevault.
4 vol . petit in- 12. Chez A. Bertrand , rue
Hautefeuille , nº 23.
(I'' article. )
Malgré l'anathême lancé par un critique ingénieux
contre les traducteurs et les traductions , c'est en grande
partie à ce genre de travail que M. Mollevault doit sa
réputation littéraire . Professeur de belles-lettres et obligé
de développer les beautés des anciens à ses élèves , il
s'en est tellement pénétré lui-même , qu'il a cru à la
possibilité de les transporter dans notre langue. Sans
prétendre que la critique ne trouve rien à reprendre
dans les traductions de M. Mollevault , le succès a assez
bien justifié ses tentatives pour qu'on doive lui savoir
gré de s'être rangé du parti des traducteurs , et d'avoir
sur-tout prêché d'exemple dans leur cause.
Au fond, on peut croire que cette question , comme tant
d'autres , n'est guère autre chose qu'une dispute de mots ;
on parle du génie propre de chaque langue , de ses tournures
particulières , de certaines beautés locales qui
appartiennent à un temps , à des moeurs , à un goût
donnés , et qui perdent tout leur prix chez des étrangers ,
qui se sont fait d'autres idées des mêmes objets ; on
demande enfin ce que tout cela devient sous la main
du traducteur. Mais que prouve cet objection , sinon
que le grec et le latin ne sont pas le français ; que ces
langues ont quelques expressions , quelques figures dont
la nôtre n'a point les images exactes , si l'on peut le
dire , et ne peut représenter que par des équivalens.
Dire qu'un traducteur ne peut pas
rendre sous
formes primitives ce genre de beautés , c'est ce que personne
ne contestera ; mais vouloir qu'il ne puisse pas
trouver dans une langue aussi parfaite que la nôtre ,
des moyens d'en approcher , et , qu'on me passe l'exleurs
172
MERCURE DE FRANCE .
pression , d'en donner la monnaie , c'est tomber dans le
paradoxe ; c'est , comme nous le disions tout - à- l'heure ,
disputer sur les mots .
Si nous n'avions pas quelque manière d'exprimer ,
avec l'instrument qui nous est donné , telle ou telle
image , comment pourrions-nous nous vanter d'en sentir
la beauté ? qu'est-ce qu'une idée qu'on ne peut
peindre ou un sentiment qu'on ne peut rendre ? Les
langues sont -elles autre chose que la représentation sensible
des idées que peut saisir l'intelligence , et dont
l'esprit forme un jugement ? Boileau a dit avec toute
raison :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Ainsi ce que vous ne pourriez pas énoncer , c'est que
vous ne l'auriez pas conçu. Ne venez donc plus me dire
que vous concevez parfaitement les beautés des langues
étrangères , si vous ne pouvez pas m'en transmettre l'intelligence
, m'en transporter la véritable valeur .
Ne nous arrêtons donc point à une opinion qui tendrait
à priver une partie notable de la société du seul
moyen qu'elle a de faire connaissance avec les auteurs
anciens ; ne nous faisons point scrupule de chercher
dans une bonne traduction une occasion d'apprécier les
forces et les ressources de notre propre langue ; cherchons
si la nécessité de vaincre une difficulté n'aura
point valu au talent le succès de créer une image heureuse
une expression nouvelle . Ces luttes où l'esprit est
obligé de tendre tous ses ressorts , de se replier en cent
façons , sont loin d'être sans intérêt ou sans utilité pour
le spectateur qui peut en juger . Est-il nécessaire d'ajouter
qu'il faut , pour trouver quelque plaisir à ces tournois
littéraires , que les assaillans apportent autre chose
que de la présomption dans la lice .
Les écrivains contre lesquels M. Mollevault s'est proposé
de lutter , brillent aux premiers rangs parmi les
génies qui ont illustré la littérature romaine . Tibulle
sur-tout a porté dans son genre cette pureté d'exécution ,
cette perfection désespérante qui est aussi le cachet , le
caractère distinctif de notre Racine , et qui lui avait ,
JUIN 1816. 175
dit-on , fait placèr l'amant de Délie parmi ses auteurs
favoris. Avant d'examiner le travail du traducteur , le
lecteur ne sera peut-être pas fâché que nous lui rappellions
le genre de mérite et les principaux traits de la
physionomie de chacun de ses modèles.
Catulle , Caius Valérius Catullus , né à Vérone ou
dans ses environs , ouvrit aux Romains la carrière de
la poësie lyrique. L'épithète de docte , que lui donnent
les poëtes qui vinrent après lui , atteste ce qu'apprennent
d'ailleurs assez ses ouvrages , qu il avait fait une étude
particulière de la langue des Grecs ; c'était sur les formes
de leur poësie qu'il modelait celles de la poësie latine
encore à son berceau . Il aimait à lutter contre ces
modèles ; ses traductions de l'ode de Sapho , conservée
par Longin ; et de l'élégie de Callimaque , intitulée
la chevelure de Bérénice , sont restées parmi ses oeuvres
parvenues jusqu'à nous.
On ne trouve dans cette collection que quatre odes
proprement dites ; mais elles font regretter vivement
que Catulle n'ait pas suivi dans ce genre l'impulsion
de son génie : les beautés de ces pièces ne permettent
pas de douter qu'il n'y eut excellé .
Catulle donna aussi à Rome les premiers modèles
de l'élégie ; on n'en trouve dans ses oeuvres que trois
écrites en hexamètres , et en pentamètres. Son célèbre
poëme des Noces de Thétis et de Pélée , qui est
aussi son chef- d'oeuvre , offre un mélange du genre
épique et du lyrique mais sa couleur générale est
héroïque , et prouve la variété du talent de son auteur.
Le bel épisode d'Ariane , qui peut-être devait former
un poëme à part , paraît avoir inspiré le chantre de
Didon.
Mais il excella particulièrement dans l'épigramme ,
et une sorte de pièces badines , légères ou naïves , où
il rend compte d'une idée d'un sentiment , où il cause
avec ses amis , et qu'on peut classer dans le genre mixte
que nous désignons par le nom de poësies fugitives.
C'est la sur-tout que sa plume et sa pensée courent
avec la plus grande liberté ; disons le mot , avec la
dernière licence : il est difficile aujourd'hui de concilier
174 MERCURE DE FRANCE.
dans nos idées la morale avec ce dévergondage de la
parole . Il paraît que cette difficulté était moindre à
Rome. Catulle lui -même prévient qu'on ne doit pas
juger des moeurs du poète par le langage peu chaste
de sa muse , c'est ce ton facile et leste , qui , selon lui
donne du sel et du charme à ses vers . On a dit aussi
que dans l'épigramine et dans la satire , les Latins
avaient pu approuver l'emploi de ces formes que nous
trouvons aujourd'hui si grossières , de ces couleurs
fortes et tranchantes , pour faire plus d'effet et pousser
pour ainsi dire le vice à bout ; en un mot , pour le
rendre plus odieux.
Catulle au reste fut lié avec tous les hommes célèbres
de són temps , entr'autres avec Cicéron , avec
Memmius , avec Cornélius Népos auquel il dédia ses
oeuvres , et avec César , malgré quelques épigrammes
sanglantes dont celui- ci ne se fâcha point. Les voyages.
et les plaisirs paraissent avoir été la première affaire
de ce poëte. Nous n'avons de lui qu'une centaine de
morceaux. Il paraît cependant qu'il avait écrit d'avantage
; car les anciens scholiastes citent de ses vers
qu'on ne retrouve plus dans ce qui nous reste . M. Mollevault
n'a travaillé que sur vingt-huit de ces pièces.
Ainsi que nous l'avons dit , Catulle en créant la
poësie latine , fut porté par ses études à lui chercher
des modèles parmi les Grecs ; l'hellénisme est sensible
dans ses expressions , ses tours , ses figures , et prouve
sa prédilection pour cette belle langue. Néanmoins il
est avec Lucrece , qui l'a précédé , le poëte latin dont
la physionomie conserve le plus d'originalité. Il manque
quelquefois d'élégance et d'harmonie , mais cette rudesse
même avait un caractère antique qui rappelait
sans doute des images , des souvenirs chers aux Romains
, puisque long-temps encore après on vit des
hommes de génie rechercher ce goût de vétusté , eb
affecter dans leur style quelques-unes de ces formes
du vieux temps.
Tibulle Albius Tibullus , qui vint après Gallus
dont il ne nous est rien resté , fut pour l'élégie le
Racine de Rome. Nul ne parle comme lui le lan-
D
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V
JUIN 1816 . 175
gage du coeur et du véritable amour ; nul ne peint
mieux les sentimens vrais et naïfs , ne rend plus fidel -
lement les images simples et naturelles. Sa passion
suit les progrès de l'âge ; d'abord elle semble ne vivre
que d'elle-même ; ensuite , sans être moins tendre ,
elle devient plus délicate et plus heureuse ; enfin , plus
calme encore et plus philosophique , elle permet au
poëte de sentir plus vivement le bonheur des champs
et de la médiocrité , les charmes de la nature , et
de les peindre dans des vers aussi purs que leur
objet.
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Voici le jugement de M. de La Harpe sur cet aimable
poëte . « Tibulle , dit -il dans son Cours de littérature ,
est le poëte du sentiment ; il est sur-tout , comme
écrivain , supérieur à tous ses rivaux. Son style est
» d'une élégance exquise ; son goût est pur ; sa composition
irréprochable. Il a un charme d'expression
qu'aucune traduction ne peut rendre..... Une har-
» inonie délicieuse porte au fond de l'ame les impressions
les plus douces ; c'est le livre des amans.
» Il a de plus le goût pour la campagne , qui s'accorde
si bien avec l''aamour ; car la nature est toujours
plus belle quand on n'y voit qu'un seul objet....
» C'est à Tibulle qu'il en faut revenir , c'est lui
qu'il faut relire quand on aime. C'est en le lisant
qu'on se dit : Heureux l'homme d'une imagination
» tendre et flexible , qui joint aux valuptés délicates
» le talent de les retracer ; qui occupe ses heures
» de loisir à peindre ses momens d'ivresse , et qui
parvient au temple de mémoire en chantant ses
plaisirs..... Il nous associe à son bonheur en nous
» racontant ses illusions et ses souvenirs ; et ses chants ,
pleins des douceurs de sa vie ; ses chants , qui ne
semblaient faits que pour l'amour qui repose ou
pour l'oreille de l'amitié confidente , sont entendus
» de la dernière postérité .
>>
>>
>>.
"
"
>>
"
Les éditions des oeuvres de Tibulle , distribuées en
quatre livres , présentent trente-cinq élégies et un panégyrique
de Messala , avec lequel il servit en Gaule.
Quelques critiques trouvent cette dernière pièce peu
176
1
MERCURE
DE
FRANCE
.
digne de son auteur ; cependant elle lui est assez généralement
attribuée Beaucoup de savans pensent que
onze élégies du quatrième livre , où il est question des
amours d'une Sulpicia et de Cérinthus , sont de cette
Sulpicia . M Vass a imaginé que cette Sulpicia et son
amant étaient des amis de Tibulle , qui s'est amusé à
mettre en vers l'histoire de leurs amours ; cette conjec
lure est toute imaginaire .
Ce même critique , et quelques autres , veulent
aussi enlever à Tibulle le troisième livre , où ils ne
retrouvent plus , disent-ils , ce poëte brillant et vif ,
cet heureux conquérant à qui rien ne résiste , mais
une espèce d'amor reux transi , langoureux , décoloré ,
quelque pauvre jeune homme enfin , timide comme
l'homme sans fortune et sans éclat : ils appuient surtout
cette opinion sur un vers d'une des élégies de ce troisieme
livre , où l'auteur rapporte sa naissance à
l'année de la mort des consuls Hirtius et Pansa. Ce vers
en effet ne peut guère convenir à Tibulle , qui , d'après
cette époque , aurait terminé sa carrière à-peu -près à
vingt- quatre ans , tandis qu'une foule d'autres circonstances
, et principalement sa liaison intime avec Horace ,
établissent qu'il a dû vivre au moins quarante ans.
Dans cette hypothèse on ne peut éviter de reconnaître
que le vers en question n'appartient point à Tibulle ;
mais plutôt que de lui enlever les élégies du troisième
livre où il se trouve , le plus grand nombre aime mieux
croire que ce passage a été interpolé . Cette opinion
paraît la plus probable : il est certain , du moins , que
ce même vers qui a donné lieu à élever cette question
, se retrouve tout entier dans Ovide qui se l'applique
; on peut ajouter que si le hasard l'eut fait naître
la même année que Tibulle , il n'ent pas manqué d'en
faire le rapprochement . Il y a plus , Ovide prouve
ailleurs que Tibulle était plus âgé que lui , et que la
mort de ce poëte l'avait privé de le connaître ; il
reste donc indubitable que Tibulle naquit assez
long-temps avant l'an 711 de Rome , époque de la bataille
de Modène , où périrent les deux consuls cités
plus haut ; qu'ainsi le vers de la cinquième élégie du
JUIN 1816.
177
troisième livre , qui supposerait le contraire , ne lui appartient
point ; mais il n'est pas aussi clair qu'il faille
tirer la même conséquence pour l'élégie , ainsi que
pour tout le livre dans lequel elle est placée.
M. Mollevault ne s'est point occupé de ces difficultés
indifférentes jusqu'à un certain point , à l'objet que se
propose un traducteur , et il admet sans examen l'opinion
que Tibulle mourut jeune ; nous la regardons
comme la moins probable .
Properce , Sextus Amelius Propertius , qu'Ovide place
dans l'ordre chronologique après Tibulle , et qui naquit
vers l'an 702 de Rome ( Nouvelle preuve que Tibulle
ne put n'aitre en 711 ) , Properce , disons-nous , a laissé
quatre livres d'élégies où il chante une Cinthye , sur
l'existence de laquelle on n'a aucune donnée . Le poëte,
moins tendre , monis délicat , moins pudique que Tibulle
, montre aussi plus de verve , plus d'exaltation ,
plus de luxe poëtique ; mais aussi moins de véritable
amour , sur-tout moins de naturel . Il affecte l'érudition ,
il rappelle sans cesse la fable , il tire de ce fonds
ses argumens , ses images , ses accessoires ou même
ses traits principaux .
L'éclat de ses vers , leur ton chaud et dévorant lui a
concilié beaucoup de partisans . Des critiques ont balancé
entre lui et Tibulle ;, mais cette cause ne pourrait
être plaidée que devant des poëtes qui seraient aussi
amans. Unexemple peut confirmer cette opinion . Parny,
le prince des élégiaques français , quand il est véritable
ment Parny , se rapproche de Tibulle ; il le suit et l'imite
; on le loue en lui en donnant le nom. Son ami
et son rival , le chevalier de Bertin , semble avoir plus
rapport avec Properce ; il a sa verve , sa couleur ;
mais il est inégal , incorrect : il est resté au second rang .
Properce , moins tendre que Tibulle , est plus véri
tablement passionné qu'Ovide , qui n'est dans l'élégie
qu'un épicurien élégant , léger et voluptueux.
de
Lorsque Properce quitte le ton de l'élégie et le langage
amoureux , il s'élève jusqu'au ton majestueux de
la poësie épique ; plus souvent il affecte d'imiter Calli-
12
178 MERCURE DE FRANCE .
maque , et il ambitionne d'être appelé le Callimaque
romain .
Comme poëte , il monte quelquefois plus haut que
son heureux rival ; mais il serait à désirer qu'un goût
plus sévère et plus sûr, eût toujours guidé son génie pour
qu'il eût pu prétendre à l'égaler constamment , et même
à le surpasser.
La force qui caractérise ce poëte va quelquefois jusqu'à
la rudesse ; ses fréquentes allusions mythologiques
dégénèrent en obscurités qui exigent le flambeau d'un
commentaire , et demandent du lecteur une contention
d'esprit fatigante . Le coeur n'est plus pour rien dans
toute cette érudition , et il ne reconnaît plus son interprète
dans le chantre recherché qui abandonne la nature
et le sentiment , pour occuper l'esprit de chimères confuses
et de frivoles énigmes.
Tels sont les modèles dont M. Mollevault a cherché à
faire passer les beautés dans notre langue . Dans un prochain
article , nous examinerons comment il y a réussi .
CORRESPONDANCE .
m
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Transporté , ravi , pénétré des sentimens les plus
doux , j'arrive enfin , monsieur , dans Paris , cette ville
si chère à notre amour ; je revois ces comédiens si
tendres , et ce public si facile qui s'amuse depuis trente
ans à la représentation de trente pièces qu'il sait par
coeur mieux que les comédiens. Permettez que je suspende
un moment l'exercice des devoirs que je me suis
imposés , pour vous raconter quelques circonstances de
mon voyage. Je suis fâché de le dire , et peut-être vaudrait-
il mieux avoir , comme M.... M.... , des prôneurs
qui vous l'apprendraient ; mais de Douvres à Paris ,
mon voyage a été un véritable triomphe . N'espérez pas
que je vous rende avec exactitude des scènes attendrisJUIN
1816 . 179
santes , vous croiriez lire les derniers actes d'une comédie
moderne que l'on fait tourner au drame pour
en assurer le succès ; je suis d'ailleurs trop ému pour
me rappeler tant de belles choses. Ma tâche se borne à
caluer vos inquiétudes depuis le jour funeste où l'optimiste
se donna la mort en voulant m'ôter la vie. Ce
n'est pas sa faute , il n'est qu'à plaindre le bon jeune
homme ! je m'en prendrais plutôt aux personnes qui
ont souffert qu'il touchât une pluie sans savoir ce
que c'était ; elles ignorent qu'un feuilleton sous les.
doigts d'un inhabile , est une arme à feu dans la main
d'un enfant . Dans ce cas c'est l'écrivain qui se blesse
en voulant faire du mal aux autres .
Allez à Londres , monsieur , si vous n'appréciez pas
les charmes de la gaîté française ; vous jugerez par
comparaison , et , en moins d'un mois , les mélodrames
noirs de M Pixérécourt vous sembleront de véritables
parades . Il n'y a pas de service funèbre qui ne soit
préférable à deux heures de conversation anglaise . Chez
nous , la figure d'un héritier , derrière un corbillard ,
est cent fois plus réjouissante , qu'ici celle d'un nouveau
marié à table . Deux turcs , fumant du matin au soir sur
le pas de leur porte , et s'entretenant à l'aide d'un geste
hasardé d'heure en heure , sont de jeunes étourdis , si
on les compare à des négocians de Bond Street , vidant
une querelle politique. Pour complément d'ennuis , les
brouillards sont ici plus forts que le soleil les habitans
de la cité vivent sous l'influence d'une éclipse permanente.
La chandelle économique de M. Debitte est
le seul astre qui les éclaire ; le plus faible rayon de la
petite gloire de M. Dieulafoi produirait ici le même
effet qu'une aurore boréale à Tobolsk . Mais je laisse de
côté tout ce qui peut avoir trait aux observations que
j'ai faites en Angleterre ; l'objet de notre correspondance
est tout différent ; j'y reviendrai peut-être un jour.
Aujourd'hui je ne veux que vous donner des détails
utiles à l'intelligence , comme à la solidité de nos relations
.
Fatigué de ne rencontrer que des visages atrabilaires.
et de ne voir que des habillemens ridicules , rassasié des
12 .
180 MERCURE DE FRANCE .
plaisirs britanniques , je cherchais une physionomie
française à Londres , comme on cherche un auteur
modeste à Paris. Enfin je trouvai dans la personne d'un
libraire , un de nos plus aimables compatriotes . Dès-lors
je ne quittai presque plus sa boutique , qui était à-lafois
le rendez-vous des bons vivans et des méchans
morts , imprimés depuis 1814. Une société choisie s'y
réunissait ; elle était toute française , sans restriction ;
c'est vous dire à quel point je m'y plaisais. Un jour ,
dans la chaleur d'une discussion , dont l'objet était la
prééminence que notre siècle accorde justement aux
auteurs de vaudevilles , sur ceux qui ne s'occupent
que de bonne comédie ou même de tragédie , je pris
vivement le parti des chansons. Vous reconnaissez là le
goût dont j'ai donné quelques preuves. Je citais avec
ma volubilité ordinaire les noms célèbres des Dumersan ,
Simonin , Delestre , Henri- Simon , Barrière , Eugène
, lorsqu'un antagoniste érut m'attérer en me
ripostant par ceux des Picard , Andrieux , Duval ,
Etienne , Lemercier , Arnault , Raynouard , et plusieurs
autres qui n'ont jamais écrit le plus mince
couplet de table . Sans m'amuser à rien prouver , je
sautai sur un paquet de pièces fraîchement arrivées de
Paris , et j'ouvris la première vente pour en tirer des
citations victorieuses . Le bonheur voulut que je tombai
sur une longue enfilade de mots , partagée en cinq actes
bien obscurs , mal imités , et couronnés d'un gros succes
en un mot , c'était la nouvelle Cendrillon du faubourg
Saint -Germain . Je me campai devant mes disputeurs ,
et je commençai la lecture de cette jolie cavatine , où
l'on trouve une onde légère et plusieurs autres choses de
la même force . Mon dessein était d'opposer la richesse
de ces inventions à l'indigence de nos disciples de Moliere
; mais , o magique effet de l'harmonie ! dès les
premiers mots , un baume salutaire coula dans mes
veines , mes membres saisis d'un mortel engourdissement
, refusèrent leur service , la brochure échappa de
mes mains et je tombai sans connaissance sur le plancher
, couvert de la première édition de ce grand ouvrage.
On me porta à mon auberge , où tous les se-
;
JUIN 1816.
18.1
concours
me furent administrés. J'aime à rendre justice
à la délicatesse des soins qu'on me prodigua , on ne
négligea rien pour me rappeler aux chagrins de la vie :
les uns singeaient à mon oreille le travail de M. Planard
, croyant que le bruit imitatif d'un marteau sur
une enclume pourrait me réveiller ; les autres ,
naissant les effets du désordre qui accompagnent le
pillage , lisaient à haute voix une page des Colonies
grecques ; ceux-ci cherchaient à copier les tons faux
de Mme Boulanger ; ceux - là m'assuraient que Paul avait
obtenu sa retraite ; enfin on essaya tout , et rien ne
réussit. J'étais dans une profonde l'éthargie .
A Londres , comme ailleurs , la nouveauté fait un
moment fortune. En moins de deux heures , on me fit
malade , convalescent, et mørt. Le Morning- Chronicle
annonça cet événement , et les échos de la Manche le
répétèrent jusqu'à Paris. Toutefois on ne procéda pas ,
comme on l'a dit , à la cérémonie de mon enterrement .
Le convoi , qui passa sous ma fenêtre , et que l'on prit
pour le mien , était celui d'unjeune savant , né à l'Odéon ,
et qui est mort étique . On était sur le point de m'en
faire autant , lorsque l'on proposa , après des débats
assez vifs , de lire à mon chevet le manuscrit d'une
tragédie d'Atala , composée par M. Théaulon , et dans
laquelle il n'y a que trois personnages , sans compter le
chien du père Aubry. Ces terribles menaces retentirent
jusqu'au fond de mon ame ; un frémissement douloureux
m'agita au point que je m'éveillai comme en sursaut.
Jugez , monsieur , de ma surprise au milieu de
ces préparatifs ! Cependant je pris la chose en plaisanterie
, je fis semblant de m'en amuser avec les oisifs , qui
venaient me voir comme une bête curieuse , et je profitai
d'un instant de répit pour m'esquiver de l'Angleterre
, sans dire adieu à personne.
1
Un autre sujet d'étonnement m'attendait à Douvres :
j'avoue que je n'en suis pas encore revenu. A peine
étais-je sur le port , qu'un vaisseau magnifique frappa
mes regards ; une chaloupe qui s'en détachasur-le-chainp,
vint s'arrêter à mes pieds ; je m'élançai , et bientôt je
me trouvai sur ce bâtiment , dont je reconnus l'équi182
MERCURE DE FRANCE ..
page. L'héritier du capitaine me harangua en vers
exacts , mais un peu froids ; ensuite on entonna des
hymnes où mon nom figurait en rimes . Chacun voulut
participer aux plaisirs de cette fête : Mlle Bourgoin chantait
des scènes d'Andromaque , Lafond déclamait à
pleine bouche , Mlle Volnais roucoulait les plus vigoureuses
tirades de Corneille , Lacave pleurait un rôle de
Molière , Armand bredouillait en prose , et Mile Georges
traînait de beaux vers , de la poupe à la proue ; ajoutez à
cela le feu soutenu de l'artillerie , le bruit des mancuvres
( Montrose faisait un train d'enfer ) , celui des fanfares
et les cris des spectateurs amoncelés sur le rivage ,
et vous aurez une idée de l'événement qui a failli me
rendre sourd .
Je passe sur les soins dont j'ai été l'objet jusqu'à Calais.
Là j'ai trouvé une foule innombrable d'acteurs et
d'actrices formée des députations des divers théâtres de
Paris , excepté de l'Opéra-Comique . J'ignore le motif
d'une telle conduite : je le chercherai en m'occupant
du compte rendu de ce théâtre , que je mettrai bientôt
sous les yeux du public . De Calais à Paris , mêmes
égards , mêmes attentions ; et de ma part même embarras
et même réconnaissance. Il ne s'agit plus à présent
que de mériter ces témoignages d'une estime si
flatteuse , et je prométs d'y travailler en conscience .
Je voulais renoncer à mes lettres . La fermeté de cette
résolution a tenu bon devant vos courriers ; elle s'est relachée
à l'aspect des bourriches de Périgueux , qui sont
' des trésors à Londres , et enfin elle s'est tout-à -fait évanouie
auprès des comédiennes que vous m'avez expédiées
. Je n'ai donc plus rien à réclamer : ce qui est dit
est fait. C'est avec vous , monsieur , que je m'entretiendrai
de tous les spectacles de notre capitale ; mais vous
ne voudriez pas que mon désir de vous être utile me
devint préjudiciable . Permettez donc , 1º que je ne re-
' noncé pas à mon titre chéri d'Avocat des Comédiens;
2° que je garde ina clientelle , mon cabinet et mes
clercs , qui font partie de mon mobilier ; 5° et enfin ,
que je ne me retranche point derrière une lettre de
l'alphabet. Je veux suivre le bel exemple de M. MarJUIN
1816 . 183
tainville , qui signe avec un courage héroïque tout ce
qui lui passe par la tête . Cela posé , je conserverai dans
mes écrits la forme épistolaire ; elle a des avantages
incontestables. C'est celle qu'avait adopté Fréron , et je
crois qu'il s'y connaissait.
Je dois vous prévenir aussi que je ne donnerai pas
sèchement l'analyse d'une pièce ou les détails d'un début
, terminés par trois ou quatre réflexions bien plattes ,
bien rebattues ; je ne me perdrai pas davantage dans
des digressions savantes sans gaieté. Quoique possédant
assez bien mes auteurs , je ne citerai ni Homère, ni Virgile
à propos d'un cheval de Franconi. J'aspire à conserver
un cadre agréable dans lequel je présenterai des
tableaux ou des portraits piquans et variés ; je lierai le
compte que je dois vous rendre des représentations et
des débuts , à des objets amusans ; mes jugemens seront
fondés sur les principes invariables du goût , et de l'urbanité
qui n'exclut pas les malices de l'esprit ; et j'enchaînerai
, autant que possible , mes réflexions à des
points de littérature utiles . Ce plan me semble conci
lier tous les intérêts.
Si vos efforts sont suivis de quelques succès , vous
comptez faire paraître d'abord votre journal deux fois
par semaine , puis enfin tous les jours , s'il y a lien . Je
ne sais si je pourrais partager cet avis : il y a beaucoup
à dire pour et contre . Les journaux quotidiens ont peutêtre
quelques agrémens dont le Mercure de France est
privé ; mais en revanche celui-ci possède d'immenses
avantages. Un seul suffirait pour lui donner la préférence
, s'il était question de la lui contester : les premiers
paraissent et meurent ; la nécessité de se produire tous
les jours les rend peu scrupuleux sur le choix des matières
on n'a pas de l'esprit à commandement . Toujours
en défense contre les attaques de leurs concurrens
forcés , pour se soutenir , de prendre parti dans les plus
sottes querelles littéraires , ils partagent , sans le vouloir
, la turpitude des coteries , et tombent avec elles
dans le mépris public qui tôt ou tard attend les écrits
polémiques. Le Mercure , au contraire , se montre et
demeure ; plus de deux cents ans d'existence attestent
;
184 MERCURE DE FRANCE .
cette vérité ; je l'ai trouvé en Allemagne , en Italie ,
chez les Anglais , au fond de la Russie , et par-tout où
les lettres sont un peu cultivées . Prudent au milieu des
orages politiques , paisible dans le tourbillon des auteurs
, il poursuit sa route, appuyé sur les principes conservateurs
des sciences et des gouvernemens ; il vit dans
les bibliothèques quand ses rivaux ont péri ; on le consulte
alors que le nom des autres est oublié ; un traît
lancé par lui va frapper plusieurs générations ; les derniers
neveux d'un méchant auteur rient de leur ancêtre ,
qu'il a justement apprécié ; la postérité y retrouve intacte
la gloire du grand écrivain, que ses contemporains
ont voulu flétrir. Et qu'elle satisfaction d'apprendre à
nos descendans que les bonnes comédies de M. Picard
ont été bien jugées ; que les tragédies de M. Delrieu ont
diverti leurs premiers auditeurs , et qu'Armand , dont
une ou deux feuilles ont fait l'éloge , fut un comédien
plus que faible !
Ces remarques m'ayant conduit plus loin que je ne
pensais , je remets à ma prochaine lettre l'examen d'un
arriéré assez considérable qui sera rapidement expédié ,
et je profite de l'espace qui me reste pour vous assurer ,
monsieur , des sentimens distingués avec lesquels je
suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens , rue
du Petit-Hurleur, nos 1 et 2 bis.
M
XIII SIÈCLE.
wwwm
PEINTURE EN ESPAGNE.
ESTEBAN ( Rodrigue ) , peintre du roi don Sanchez IV .
Dans un appendice de la bibliothèque royale , qui
renferme divers comptes de ce prince pour les années
1291 et 1292 , on trouve ce qui suit :
A Rodrigue Esteban , peintre du roi , en récomJUIN
1816 . 185
pense , de la part de l'évêque , pour choses que le roi
» lui ordonna de faire à l'évêché , 100 maravedis d'or . »
On ignore quelles sont ces choses et quelle fut leur
mérite relativement à l'état des arts à cette époque :
toutes les recherches ont été infructueuses .
Mais un acte aussi authentique prouve qu'en Espagne
il y avait déjà des peintres du roi , et que
les souverains
de ce pays si fertile en grands hommes de tous les genres,
savaient distinguer cette brillante et honorable profession.
F. Q.
www
INTERIEUR.
L'excellente conduite tenue par la légion de l'Isère ,
a attiré sur elle les grâces du roi ; sa noble et fidelle
résistance contre l'entreprise d'une troupe de furieux ,
a fait retomber sur eux les maux qu'ils voulaient faire
à leur patrie Deux cents hommes seront tirés de cette
légion et passeront dans la garde royale . Sa Majesté a
en outre accordé à ce corps une croix de Saint- Louis ,
deux d'officiers et six de chevaliers de la légion d'honneur
; quatre brevets de capitaine , trois de lieutenans ,
et sept de sous -lieutenans ont été distribués .
Le vicomte Donnadieu , commandant de Grenoble
, a été nommé par S. M. commandeur de l'ordre
royal et militaire de Saint-Louis , à la place de M. le
vicomte de la Tour-du -Pin la Charce , qui est décédé .
Didier a comparu le 8 juin devant la cour prévôtale.
Son affaire a été instruite pendant deux jours. Condamné
mort , il a subi le 10 son jugement , et la tranquillité
n'a pas cessé de régner à Grenoble .
Lorsque le rapporteur et le greffier du conseil de
guerre qui a jugé le général Bonnaire et le lieutenant
Mieton , se furent rendus à la prison de l'Abbaye pour
lire aux condamnés leur jugement , le général , impatient
, dit au greffier : Passez la formule , vous en auriez
186 MERCURE DE FRANCE.
pour un quart d'heure. Ayant entendu l'article qui le
condamne pour avoir méconnu l'autorité du parlementaire
, il dit : J'en étais incapable. Il ajouta , après la
lecture et d'une voix altérée , ayant les larmes aux
yeux J'avais hier prié le conseil , s'il croyait que le
peu de vie qui me reste fut utile à mon pays , d'en disposer
; je supplie aujourd'hui , et c'est la seule grâce
que je demande , que l'on me donne la mort plutôt
que de me condamner à la dégradation ; je n'ai pas le
moindre reproche à me faire , pas le moindre. Le rapporteur
lui répondit que le jugement avait été rendu
par des hommes d'honneur , après quatre jours de débats
les plus scrupuleux , et une délibération de plus
de douze heures . Le lieutenant Mieton a entendu avec
un morne silence son jugement , et a seulement dit :
Je jure sur l'honneur que le général n'a rien à se reprocher.
Le général et son aide-de-camp se sont pourvus
en révision .
Soixante prisonniers , détenus dans les prisons de
Carcassonne , avaient ourdi un complot ; ils voulaient ,
non- seulement se sauver , mais ils avaient pris des
mesures atroces contre les autorités du pays. Le concierge
et le geolier étaient , dit-on , leurs complices ; la
cour prévôtale est saisie de cette affaire.
Le procès des infâmes libellistes , rédacteurs et
éditeurs du Nain tricolore , est terminé. Dufey est le
seul qui ait déployé une espèce de talent pour échapper
à une juste punition . Babeuf n'a pas osé élever la voix.
Un nom tel que le sien , dans la position où il se trouvait ,
semblait doubler le poids des déclarations . Le libraire
Beaupré et l'imprimeur Bouquot sont de vils sicaires à
qui la soif de l'or a mis un poignard à la main M. le
président , après avoir lumineusement résumé les moyens
présentés dans l'intérêt de l'accusation, et dans celui de
la défense , a posé les questions suivantes :
1° Bouquot est-il coupable d'avoir imprimé un écrit
contenant des provocations directes ou indirectes au
renversement du gouvernement , et au changement de
l'ordre de successibilité au trone ?
JUIN 1816. 187
C
2º Babeuf est-il coupable d'avoir livré à l'impression
un écrit contenant ces mêmes provocations , etc. ?
3° Laurent Beaupré est - il coupable d'avoir vendu
et distribué un écrit contenant ces provocations , etc. ?
4° Dufey est-il coupable d'avoir livré à l'impression
un écrit contenant lesdites provocations , etc. ?
5e Zenowitz est- il coupable , 1 ° d'avoir livré à l'impression
un écrit contenant ces provocations , etc.
2° d'avoir assisté Babeuf dans les faits qui ont précédé
ou facilité l'impression de cet écrit ; 3° est- il coupable
d'avoir distribué cet écrit ?
Les jurés , après trois heures de délibération , ont
donné la déclaration suivante , qui a été lue par M. la
Coste , chef du juri :
I
Sur la première question , oui , à l'unanimité , Bouquot
est coupable .
Sur la deuxième , oui , à l'unanimité , Babeuf est
coupable.
Sur la troisième , oui , à l'unanimité , Beaupré est
coupable.
Sur la quatrième , oui , à l'unanimité , Dufey est coupable
des faits énoncés dans la première question ; oui,
de même à l'unanimité , sur les faits de la seconde .
Sur la cinquième , non , à l'unanimité , Zenowitz
n'est pas coupable des faits contenus dans la première
question ; mais oui , à la même unanimité , il est coupable
de ceux contenus dans la deuxième ; non , à l'una-
-nimité , de ceux contenus dans la troisième.
Les accusés étant rentrés , la déclaration leur a été
lue. M. le procureur général requiert l'application de
l'art . 1er de la loi du 12 novembre 1815 ; en conséquence
la cour a condamné Bouquot , Babeuf , Beaupré , Dufey
et Zenowitz à la déportation . Zenowitz a été dégradé
de la légion d'honneur . Quelques journaux ont présenté
Zenowitz comme un intrigant qui avait voulu envahir
un nom et un rang dans la société : son avocat a établi
que réellement il avait droit de prendre le nom de Zenowitz
. Il est fâcheux qu'un homme qui a droit de porter
un nom , ne sache pas en conserver la noblesse : plus un
nom est grand , plus on a de devoirs à remplir.
188 MERCURE DE FRANCE .
Le capitaine d'artillerie Vollée , arrêté au Havre ,
a été conduit dans la prison de l'Abbaye , comme coupable
d'un vol de poudres appartenant au gouvernement
: vol considérable ; il n'a pu soutenir l'idée d'un
jugement ignominieux , et s'est tué dans sa prison d'un
coup de couteau.
:
L'affaire des patriotes de 1816 doit être portée
devant la cour d'assises dans la seconde quinzaine de
juin. Les patriotes de 1816 ! quel est ce nom étrange ?
Les véritables patriotes de cette année doivent être de
bons et fideles sujets ; comment donc seraient-ils traduits
devant une cour criminelle ? c'est que ces messieurs
n'osaient pas s'intituler de leur sanglante année
1795 voilà la véritable date du patriotisme de ces
hommes. Puisqu'ils ne sont encore que des accusés ,
nous nous abstiendrons de nous prononcer plus fortement
, et cependant nous pourrions nous appuyer de l'arrêt
de mise en accusation qui , dirigée par M. le Bretin
d'Aubigni , les a , le 7 de ce mois , renvoyés devant la
cour d'assises . Ils sont au nombre de vingt- huit ;
ils sont
accusés d'avoir voulu attenter aux jours du roi et de la
famille royale , et de vouloir détruire le gouvernement.
Trois autres ont été renvoyés au tribunal de Châlons ,
huit sont mis hors de cour , faute de preuves suffisantes.
Ceux que
l'on accuse de cet infernal projet sont : un
corroyeur , un écrivain public , un ciseleur , nommés
Pleiguier , Carbonneau , Tolleron . Vingt-deux autres
sont regardés comme leurs complices . Ils offrent un singulier
mélange de professions : la conjuration de Catilina
ne contenait pas une plus étrange association . Charles ,
l'imprimeur , est en tête ; puis Lefranc , architecte ; la
emme du sieur Picard , bottier ; Desbaumes , ex-garde
du corps de Monsieur ; Devin , militaire en retraite ;
Ozeré ( Emmanuel ) , Ozeré ( Henri ) , Ozeré ( Jacques) ,
tous trois écrivains publics ; Sourdon , poëte et chanteur
du café Montansier ; Desoubes-Delascaux , ex- chef
d'escadron de l'état-major , et renvoyé par M. le duc de
Rochechouart ; Gonneau , ex-représentant de la chambre
de Buonaparte ; Bellaguet , ex -employé du ministère
de la guerre ; Bonnassiez fils , garçon hottier ; Dietrich,
3
JUIN 1816. 189
tailleur ; Lebrun , marchand de schals ; Bonnassiez
père , ancien perruquier ; Philippe , commissionnaire
de vins ; Warin, étudiant ; Lascaux , médecin ; Lejeune
, adjudant de l'ex-garde impériale ; Drouot , marchand
de vin ; Houzeau dit Ferdinand , jardinier.
Les trois suivans sont prévenus d'avoir distribué un
signe de ralliement non autorisé par le roi ; ce sont :
Cartier, chasseur de l'ex -garde impériale ; Garnier,
marchand de coton ; et Planson , bijoutier.
M. Deseze , conseiller , sera le président de la cour
d'assises ; M. de Vandeuvre remplira les fonctions du
ministère public .
— Un particulier nommé Buffeton , de la commune
de Sainte-roi-les- Lyon , a été empoisonné par sa femme
plus que sexagénaire : elle a été arrêtée le jour même.
Jusqu'à cette époque , sa moralité avait été à l'abri du
soupçon .
-
La commission pour l'organisation de l'école
polytechnique s'assemble fréquemment ; M. le comte
de la Place , pair de France , en est le président.
MM. le marquis de Cubières et Heron de Villefosse
ont été élus , par l'académie des sciences , 'associés
libres .
-
Les audiences publiques de Mgr. le chancelier
auront lieu à l'avenir le premier et le troisième jeudi
de chaque mois. C'est le jeudi , 20 de ce mois , qu'il
en donnera une.
L'épizootie qui s'était manifestée dans le département
du Cher a cessé entièrement , et le commerce des
bestiaux est redevenu libre .
— M. le marquis de Jouffroi , auteur de la découverte
des bateaux à vapeur , et possesseur d'un brevet
d'invention , a fait construire , au château du Petit-
Bercy , une diligence de la longueur d'une frégate ; elle
sera lancée à l'eau dans les fêtes du mariage de S. A. R.
le duc de Berri . M. de Jouffroi multiplie ses chantiers
sur nos différentes rivières , et le commerce jouira sous
peu de cette belle invention , qui est véritablement
française.
190 MERCURE DE FRANCE.
L'entrée solennelle de Sa Majesté aura lieu le
~dimanche 16 , à quatre heures du soir , par la barrière
du Trône.
-On attend à chaque instant d'Angleterre LL. AA.
les ducs d'Orléans et de Bourbon . S. A. Louise de Condé
est débarquée à Calais.
- Une ordonnance du ministre d'état préfet de police
, prescrit les mesures d'ordre à prendre , pour les
processions de la Fête -Dieu , qui auront lieu à Paris
le dimanche 16 juin et le suivant .
Une ordonnance du Roi , en date du 5 juin , fixe
la manière dont seront employés les cinq millions accordés
au clergé . Un des grands objets de notre sollicitude
, dit Sa Majesté , a toujours été de venir au secours
du clergé , et de faire cesser la détresse affligeante
où il se trouve réduit , particulièrement dans les
campagnes . Un million est destiné à la création de
mille bourses dans les séminaires , et à l'entretien des
bâtimens. Les chanoines et les curés de seconde classe
reçoivent 100 fr . de plus. Les vicaires , qui jusqu'à
présent n'avaient pas de traitement , en auront un de
200 fr. Les congrégations , les prêtres âgés ou infirmes
sont compris dans cet état de distribution .
M. le comte de Blaças , ambassadeur du roi T. C. ,
a été présenté au S. P. , qui lui a donné des marques
d'une affection particulière.
-Le char qui était sur l'arc de triomphe du Carrousel
en a été enlevé , ainsi que les deux statues.
Le roi est parti le 12 pour Fontainebleau .
-Les imprimeurs-libraires sont tenus de déposer
Ies brevets qu'ils ont reçus de l'usurpateur , il leur en
sera délivré au nom du roi .
Le
EXTERIEUR.
pape vient de rétablir l'ancienne académie d'archéologie
, qui avait été fondée par Benoît XIV .
La reine de Portugal est morte au Brésil le
JUIN 1816 .
igt
20 mars dernier ; elle était âgée de 84 ans. Née le
17 décembre 1734 , elle devint reine le 25 février 1786 ,
et fut veuve le 25 mai suivant de don Pedre , son oncle ,
qu'elle avait épousé .
--
L'armée royale espagnole a défait totalement celle
des insurgés du Pérou . Dans le Mexique , les deux partis
se battent avec opiniâtreté et des succès divers. L'étendue
du
pays dans laquelle on se fait la guerre est cause qu'il
n'y a point d'action décisive , mais toutes sont meurtrières.
-
La banque de Londres , afin de subvenir aux fonds
qu'elle prête au gouvernement , a délibéré de porter son
capital à 14 millions de livres sterl . , au lieu de 11 dont
il est actuellement composé .
-Lord Stanhope a fait la motion , dans la chambre
des pairs , qui l'a admise à l'unanimité , de présenter
une adresse au prince régent , afin que des mesures soient
prises pour parvenir à un systême uniforme de poids et
mesures. Il est intéressant de savoir où les Anglais
prendront leur type : adopteront- ils la dix millionieme
partie de l'arc du méridien terrestre , comme nous l'avons
fait ? cette mesure est constante , elle appartient à
tous les peuples ; et parce que nous avons reconnu une
vérité les premiers , arriverait-il donc qu'ils la rejetteraient
? On peut le craindre en voyant les discussions qui
s'élèvent dans la chambre des communes , pour décider
si le calcul décimal , que nous suivons , sera adopté à
Londres dans la fabrication de la monnaie d'argent.
-
La princesse Charlotte est sérieusement indisposée.
Attaquée d'un gros rhume , elle surmonta son
mal et se rendit à un concert , dans la crainte que son
absence ne nuisit à la recette ; elle s'est trouvée mal et
a été forcée de se retirer . On l'a saignée deux fois .
-
Les marbres d'Athènes apportés en Angleterre
par lord Elgin , ont fait l'objet d'une discussion trèsanimée
. M. Bankes demandait qu'il fut accordé 35 mille
liv . sterl. pour faire cet achat , afin que les marbres fussent
déposés au muséum britanuique . Les opposans ont
objecté que lord Elgin avait usé beaucoup trop grande- .
192
MERCURE DE FRANCE .
ment du pouvoir que la Porte lui avait donné . M. Knight
a prétendu que ces marbres , qui composent la majeure
partie de la frise du Parthenon , ou temple de Minerve ,
et les metopes enlevés , n'étaient pas l'ouvrage de Phidias
; il rapportait leur existence au temps d'Adrien , et
leur exécution à des ouvriers dirigés par l'architecte
Callicrates . Les célèbres Visconti et Canova ont prononcé
que ces marbres appartenaient véritablement à
Phidias ; enfin , la motion de M. Bankes a passé à une
majorité de 82 voix contre 30 .
-
Le 14 avril une insurrection des noirs a mis la
Barbade dans le plus grand danger. Soixante plantations
ont été incendiées par eux. Deux milles ont été tués sur
le champ de bataille , et quatre cents faits prisonniers ;
déjà plusieurs chefs de la révolte ont été exécutés . Cet
esprit d'insurrection vient de plusieurs motions imprudentes
au moins , qui ont été faites dans le parlement .
En effet , les négrophiles avaient sous les yeux les désastres
de Saint-Domingue , ils en connaissaient les
causes , et néanmoins ils risquent , non-seulement la
perte de leurs colonies , mais ils envoient à la mort
leurs concitoyens. Il est difficile de penser que l'imprudence
seule puisse aller aussi loin N'était-il qu'un
imprudent ce Grégoire , dont le coeur si humain ne pouvait
supporter l'esclavage des noirs , et qui , sans sourciller
, votait l'assassinat de son roi .
mon-
Le feu a pris dans les bois qui couvrent les
tagnes Bleues , dans la Pensylvanie , à 14 milles d'Eaton ;
Il s'étend dans un espace de 20 à 3o milles .
ANNONCES .
Des moyens mis en usage par Henri IVpour s'assurer
la couronne et pacifier la France ; par Am.
Pastoret , maître des requêtes. Deuxième édition . Prix :
1 fr. 50 cent . Chez Delaunay , au Palais-Royal .
L'Iliade , traduit de Dugard- Montbel .
Machiavel commenté par Buonaparte , chez Nicolle .
-DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N ° 5 ,
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MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL..
www
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que da 1 " de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
La dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur - tout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
-
POESIE .
LA VEILLÉE D'UN AMANT.
ÉLÉGIE.
wwww
O tendre Melvina , toi que mon coeur adore !
Es-tu donc aujourd'hui sourde à mes chants d'amour ?
Durant toute la nuit les échos d'alentour
Ont redit les accens de ma lyre sonore.
Déjà la matinale Aurore
Dans l'Orient vermeil a devancé le jour ,
Et répandu ses pleurs sur les trésors de Flore ;
L'oiseau mélodieux célèbre son retour ;
Seul ici je t'attends , tu ne viens pas encore....
N'entends-tu pas , tranquille au fond du vieux château,
Les cris des enfans du hameau
Dont retentit au loin l'écho de la vallée ?
TOME 67 . 13
194
MERCURE
DE
FRANCE
.
Et les bèlemens de l'agneau
Qui cherche au milieu du troupeau
Sa mère , que les chiens poursuivent harcelée ?
Qui peut te retenir loin de l'amant aimé ?
Ne saurais to quitter ta couche solitaire ?
Ou plutôt ton Argos? .... Mais ce gardien sévère
Sommeille , par ma main dans la tour enfermé.
Ah ! ne retarde plus l'heure qui m'est si chère !
Dans ce riant bosquet , sur un lit parfumé,
Le Plaisir , qui l'attend , près de l'Amour repose :
"
Viens.... Que n'étais-tu près de moi
Quand dans l'ombre des nuits , cédant à mon ivresse ,
Je chantais ces vens que pour toi
M'inspira le dien du Permesse!
Aux accens de ma voix
Les Zéphirs inconstans retenaient leur haleine ,
Le rossignol , ce doux chantre des bois ,
Cessait de moduler son amoureuse peine .
Que de fois , suspendant ma lyre aux arbrisseaux ,
J'appelai Melvina , cette amante adorée !
Que de fois ma voix égarée
Mêla ses sons plaintifs au murmure des eaux !
Impatient d'amour et brûlant de tendresse ,
Plein de l'espoir henteux que ton coeur me donna ,
Je t'appelais , mais , ô tristesse !
L'écho seul du vallon répondait : Melvina !!
Bientôt , comme une ombre souffrante ,
Dans mon ennui mortel , à pas précipités ,
Je parcourais ces beaux lieux attristés
Par l'absence de mon amante ;
Ce bosquet où naguère , à tes genoux assis ,
Tu m'enivrais de tes baisers de flamme ;
Ces lieux où , d'un coup -d'oeil qui pénétra mon ame,
Ta sus fixer mon choix , si long-temps indécis .
Et quelquefois encor , les yeux remplis de larmes ,
Vers le séjour obscur où tu dors loin de moi ,
JUIN 1816. 195
Je jetais un regard où se peignaient l'effroi ,
La crainte, le dépit , les cruelles alarmes.
Pour moi , sans Melvina , serait-il de beaux jours ?
Dans un long amas d'infortunes ,
Quand de mes feux un autre usurperait le prix ,
Je verrais s'écouler mes heures importunes ,
Et ne survivrais pas à mes amours trahis.
Souviens -toi , Melvina , de l'heure fortunée
Où, loin des yeux jaloux , sous l'arbre des amours ,
Tu fis , de mille fleurs par mes mains couronnée ,
Le serment solennel d'être à moi pour toujours.
Incertaine , éplorée , et toujours séduisante ,
Alors tu m'enlaçais de tes bras amoureux .
O Melvina ! disais - je , éperdu mais heureux ,
Jure d'éterniser cette union charmante ,
De n'être jamais inconstante ! ....
Et dans ces momens pleins d'attraits ,
En levant tes beaux yeux , où l'amour étincelle ,
Soudain tu répondis , et plus tendre et plus belle :
O mon ami ! jamais ! jamais !
Adieu donc , Melvina , je retourne au village ;
Dors en paix sous ces vieux créneaux
Qui de la main du temps ont ressenti l'outrage ,
Et dont l'aspect sinistre alarme les oiseaux ,
Hôtes légers de ce bocage.
-
Demain , quand la brise da soir
Rafraîchira la fleur que le jour a flétrie ,
Guidé par mon amour , je reviendrai m'asseoir
Au bord du clair ruisseau qui baigne la prairie :
Heureux si Melvina , troublant ma rêverie ,
Vient combler mon espoir !
Auguste MOUFLE.
13.
196 MERCURE
DE FRANCE
.
TRADUCTION LIBRE
De la 12 Ode d'Horace , livre 1er :
Tu ne quæsieris scire nefas.
Ami , ne cherche point à déchirer le voile
Dont les Dieux bienfaisans nous cachent l'avenir ;
Nul mortel n'y parvient , et nul art ne dévoile
Quel est l'instant fatal qui doit nous désunir.
Nous soumettre au destin voilà notre partage ,
Soit que de nos hivers nous voyons le dernier ,
Ou que de jours plus longs ils nous laissent l'usage.
Sois sage : à ton Falerne , ami , point de quartier.
Ne donne à tes désirs qu'une courte carrière ;
Mais , hélas ! en discours nous perdons les instans ;
I 'heure qui va venir peut- être est la dernière
Dont nous pourrons user : saisissons les momens.
Tout le reste est peu sûr ; et c'est pure folie
De mettre au lendemain à jouir de la vie.
R. *
Tous les articles ayant la lettre R appartiennent au rédacteur .
ALEXIS ET LE ROSSIGNOL .
IDYLLE.
Aimable rossignol , que ta plainte est touchante !
Que j'aime tes charmans accords ,
Lorsque les échos de ces bords
Portent jusqu'à mon coeur ta voix attendrissante !
Tu soupires , gémis : ta compagne est absente :
Je languis comme toi . Sous ces ormeaux naissans ,
Par mes cris j'appelle ma mère ;
Mais , ô ciel ! elle habite une terre étrangère ,
Et je ne puis jouir de ses embrassemens ! .....
Que je mêle à ta voix mes longs gémissemens ;
JUIN 1816. 197
Confondons nos regrets et nos peines cruelles.
Que dis -je , hélas ! plus heureux qu'Alexis,
Petit oiseau , tu peux , en déployant tes ailes ,
Aller revoir l'objet de tes ennuis.
Si comme toi , loin de ces verts bocages
Je pouvais m'envoler ; ô paisibles ruisseaux ,
Fleurs du vallon , agréables ombrages ,
Vous n'entendriez plus le récit de mes maux !
Loin de vous confier ma douleur solitaire ,
J'aurais déjà volé sur le sein de ma mère.
P. ALBERT.
ÉNIGME .
Je suis une beauté dont l'extrême inconstance
Change , suivant les lieux , de visages divers :
Rien n'est si passager dans ce grand univers.
Les plus voluptueux recherchent ma présence
Parmi les prés fleuris et les ombrages verts.
La chaleur des étés et le froids des hivers ,
Me font également sentir leur violence.
Je fais autant de maux que je cause de biens .
Quand on veut me forcer je détruis mes liens ,
Et je remplis d'effroi tous les lieux où je passe .
De mes charmes puissans les princes amoureux ,
Avec de longs travaux me conduisent chez eux ;
Mais pour eux quelquefois je me mentre de glace.
wwwwwwwwm
LOGOGRIPHE.
Tout mortel en naissant , par céleste influence ,
Tient plus ou moins de mon essence.
Celui qui m'étudie avec discernement ,
Peut appliquer à tout un bon raisonnement.
Cher lecteur , onze pieds forment mon existence.
D'abord j'offre l'extrémité
Dont le globe terrestre est toujours limité ;
198
MERCURE DE FRANCE.
L'endroit où Robinson faisait sa résidence ;
La règle que l'on doit suivre avec confiance ;
Ce grand-prêtre des juifs qui , quoique fort pieux ,
Fit périr ses enfans et périt après eux :
Jaste punition du trop de complaisance
Qu'il avait pour leurs moeurs , dès leur plus tendre enfance ;
Le travail d'un reptile ; un produit de la mer ,
Qui , si l'on en prend trop , a le goût fort amer.
Je présente une fleur symbole d'innocence ,
D'une odeur agréable , et l'amour de la France.
En trois lettres je donne une divinité
Mère de Jupiter , admirable en beauté ;
Un poisson délicat connu par l'excellence ;
Ce qui peint au-dehors les mouvemens du coeur;
Un fleuve d'Italie ; une sale liqueur ;
La qualité qui manque à l'homme sans naissance ;
1 e nom d'une beauté qui , composé da grec ,
Rappelle la sagesse , inspire le respect.
J'ai ce que dans l'hiver on caresse souvent ;
Je suis multiplié chez les gens de finance.
Fêté par l'artisan;
Propre à la consonnance.
Je suis aussi ce grand héros
Vainqueur d'OEnomaüs aux courses des charriots ;
Pronom ; oiseau jasant avec aisance ;
Nymphe , et deux fois rivière en France ;
Sonverain des Persans , héroïne en chanson .
Rassemblez-moi , je suis de toute nation .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Ver à soie . Celui du Logogriphe est
Cordelier , où se trouve Or , Corde , Elie , Lie , Code , Ode , Ordre.
Le mot de la Charade est Menie , pronom , et adverbe.
JUIN 1816. 199
D'ALEXANDRE ET DE CESAR..
L'antiquité a produit deux hommes que la grandeur
de leurs exploits militaires a placés à la tête des rois et
des conquérans. Lorsque l'on parle d'eux , l'admiration
est à son comble , parce qu'on ne voit rien d'aussi vaste
que leurs desseins , et d'aussi étonnans que leurs succès .
Pénétrés tous deux de ce rayon divin qu'on nomme
génie , l'imagination a peine à les suivre dans leur
marche vers le but qu'ils se sont proposé. Celui d'Alexandre
est d'un soldat qui cherche la gloire , celui de
César d'un ambitieux qui cherche le souverain pouvoir
; la gloire ne lui était pas indifférente , mais il la
considérait comme un moyen , et non pas comme
fin ( 1 ).
Le premier était né pour dominer , l'autre en avait
la passion . Supérieur à tout ce qu'il y avait à Rome
de plus distingué , il crut qu'il n'y avait que le titre
de roi qui pût le montrer avec un éclat convenable.
Pour se faire un nom fameux , l'un n'eut qu'à vaincre ;
(1 ) La différence d'état en met une dans l'ambition. Roi , celle
d'Alexandre ne pouvait être que d'illustrer son nom ; sujet d'une
république , celle de César devait tendre à l'usurpation du pouvoir.
Ces deux personnages étonnans , peut- être également grands , ont
dû employer des moyens différens pour parvenir à un but qui
u'était pas le même. César avait bien plus de difficultés à vaincre
pour arriver à son but qu'Alexandre , mais cela n'empêchic pas
que la différence morale de ces moyens doit en établir une grande
entre ces deux hommes. Ceux employés par César , pour asservir
son pays , mettent un furienx contrepoids dans la balance ou soat
pésés ses faits mémorables. On n'aperçoit les belles actions de
César qu'au travers du voile funèbre dont il cou rit la république ,
et ce crêpe sanglant diminue d'autant la mâle lumière qui s'échappe
des rayons éclatans de son auréole .
La gloire d'Alexandre est aussi pure que puisse l'être celle
d'un conquérant ; ses motifs sont plus beaux , quoique repr hen
sibles , et l'on est vivement frappé de l'éclat de ses actions us
donne à l'homme une haute idée de lui - même , en lui faistat
voir l'étendue de ce qu'il peut entreprendre .
200 MERCURE DE FRANCE .
l'autre à vaincre et à corrompre. Une politique habile
assura au premier la jouissance de ses conquêtes , le
second perdit le fruit des siennes pour n'avoir pas assez
osé ( 1 ) . Il fallait César pour mettre ses affaires où elles
étaient après la défaite des enfans de Pompée , mais il
fallait Alexandre pour porter le diadême . Le caractère
de l'un est plus réfléchi , et convient admirablement
à sa position . Avant qu'il se déclare ouvertement , celui
d'Alexandre est plus décidé , et c'est celui que devait
avoir César pour achever ses entreprises . L'un est grand ,
généreux , magnanime ; l'autre à les mêmes qualités ,
mais il en abuse et les pervertit . Alexandre est le premier
roi de la terre , César est le plus mauvais citoyen
de sa république. L'un relève sans cesse le nom des
Grecs et des Macédoniens ; l'autre cherche à rabaisser
celui des Romains , et à les dégrader au point de pouvoir
supporter un maître. Toutes les qualités de l'un
paraissent appartenir à son grand coeur ; chez César
on ne sait si on doit les attribuer à son coeur ou à sa
politique. L'un récompense quand il donne , l'autre
avilit quand on accepte . Alexandre poursuit vigou-
(2) Il y a beaucoup d'incertitude dans la conduite de César ,
dans ses derniers momens. Il ne sait comment s'y prendre pour
se faire proclamer roi , et il paraît beaucoup au -dessous de lui
dans les petits moyens qu'il emploie pour en venir à ce point.
Il se fait bien présenter le diadême par Antoine , mais l'improbation
du peuple le force de fouler aux pieds ce signe de la royauté ,
lorsqu'il brûlait de l'impatient désir d'en orner sa tête. C'était
par un coup d'éclat que César devait se rendre le maître, seul
moyen qni convenait à son grand caractère. L'opposition qu'iltrouvait
dans le peuple ne venait que de sa politique faible et
indécise , qui ne dénotait plus qu'un homme ordinaire . Mais s'il
eut parlé , s'il eat expliqué solennellement sa volonté au peuple ,
et si ses discours eussent été appuyés des moyens que le dictatorat
lui fournissait pour réussir , Rome cut passé sous le joug. Ce
qui rend ceci plus certain , c'est que les Romains , avilis depuis
long -temps , n'avaient plus pour la royauté cette horreur des
premiers temps ; et la preuve en est dans l'indifférence qu'ils
témoignèrent lorsqu'ils virent l'heureux Auguste se ceindre le
front de l'ornement royal , dont l'éfréné désir avait causé la perte
de son aïeul .
JUIN 1816 . 201
reusement ses entreprises , et lorsque César a tout fait ,
et qu'il ne lui reste plus qu'à manifester ses volontés ,
il hésite et ne paraît plus César. Le génie d'Alexandre
est toujours le même , et celui de César paraît baisser
quand il approche du but qu'un seul effort va lui faire
atteindre. L'un ne veut pas d'une victoire qu'on croirait
due aux ombres de la nuit , et c'est dans la nuit que
César intrigue et prépare les petits moyens qui doivent
établir sa domination . Enfin , pour rendre son nom
mémorable aux races futures , l'un n'eut qu'à teindre
son fer d'un sang étranger ; l'autre dût en frapper l'étranger
et sa patrie ; il servit Rome contre les Gaulois ,
et immola Rome à son ambition ( 1 ) . Voici de quoi
achever ce tableau. A la mort d'Alexandre , les peuples
vaincus mêlent leurs larmes à celles de ses soldats ;
à l'assassinat de César , le peuple romain reste indiffé–
rent , et il ne montre quelque regret de sa perte qu'à
l'ouverture de son testament , où il lui lègue des
considérables .
sommes
ww
FRANÇOIS Ier ET Mme DE CHATEAUBRIAND ;
Par Mme A. Gottis . Orné de deux jolies gravures.
Chez Eymery et Delaunay.
(I ' article )
Il y a peu de mois que madame de Genlis a mis
en roman le règne de Charles VIII , et celui de Louis XII.
Elle commença son ouvrage à la mort de Louis XI ,
(1 ) Depuis dix - huit siècles, les noms de ces deux personnages
sont toujours cités ensemble , et regardés comme digues d'une
égale admiration . Je ne crois pas cependant qu'à la place l'un de
J'autre , ils eussent fait d'aussi grandes choses que dans la position
où ils se sont trouvés . Alexandre aurait bien pu porter le nom
romain jusqu'à l'extrémité des Gaules , mais il aurait été le jouet
du triumvirat , et sa fortune l'aurait abandonné bieu avant le
passage du Rubicon . Si César eut été le fils de Philippe , jamais
202 MERCURE DE FRANCE .
et orna de son coloris quelques pages de Daniel et da
Mézerai . Mme Gottis semble s'être chargée de continuer
ce travestissement . Elle suit les derniers erremens de
Mme de Genlis , et l'ouvrage commence à la mort de
Louis XII , à l'avénement de François Ier au trône.
Le marquis de Mascarille , pour plaire à deux belles
dames , voulait mettre l'histoire Romaine en madrigaux
; de nos jours , deux illustres dames , pour amuser
le public , ont entrepris de mettre l'histoire de France
en Romans. On ne peut plus nous reprocher d'ignorer
notre propre histoire. La crainte de l'ennui nous avait
inspiré pour tant de chroniques savantes , de compilations
laborieuses , une horreur contre laquelle luttait
en vain notre patriotisme. Mais grâce à l'heureux stratagême
des écrivains du 19e siècle , l'agrément est venu
nous ouvrir mille routes vers la science . L'écolier fuyant
son maître qui le poursuit un Lacretelle à la main , et
croyant échapper au savant volume en se réfugiant aux
théâtres du boulevart , retrouve sur les planches , les
héros qui lui ont fait fuir les bancs du college. Il assiste
avec plaisir aux batailles , dont le récit ne lui inspirait
que du dégoût ; il voit combattre le maréchal de
Luxembourg , le maréchal de Saxe en personne , et
un seul geste de Fresnoy ou de Tautin lui sert plus
que la prose de l'éloquent professeur. Jette-t-il les yeux
sur les enseignes , il y voit encore de l'histoire de France ;
ouvre-t-il un roman nouveau pour se délasser de Salluste
et de Tite-Live , il ytrouve , ou Jeanne de France ,
ou François Ier. L'histoire le poursuit par-tout , et les
enseignes , les mélodraines , les romans de M de Genlis
et de Me Gottis , lui font faire connaissance avec des
gens qu'il n'aurait peut-être jamais connus de sa vie.
Dans la disette où nous sommes d'historiens , les romans
historiques sont notre ressource contre l'ignorance.
le Gange n'eût été traversé par les Grecs et les Macédoriens ,
Il fallait la jeunesse de l'un et la maturité de l'autre , pour arriver
au point d'où on les examine. L'ambition de César était la royauté ,
et s'il eut éé à la place d'Alexandre , ses désirs eussent été satisfaits
, et l'Asie n'eut point été troublée.
JUIN 1816. 203
Puisque nous ne pouvons pas lire MM. Michaud ,
Lacretelle , Alphonse Beauchamp , Sarrasin , etc. , etc. ,
ne décourageons pas ceux qui revêtent d'une forme
agréable des récits , qui , sous la plume de ces messieurs ,
ont une si triste réalité. Les romans historiques , dit-on ,
altèrent les faits ; mais encore tire- t-on de leur lecture
quelque chose de plus que de ces longues histoires que l'on
ne veut pas lire. La morale nue ne se fait point accueillir
des hommes ; il faut donc qu'elle emprunte le secours
de l'apologue. La science fait peur , le mensonge plaît ;
amusons-nous , étudie qui pourra . Ainsi l'on fera dorénavant
son cours d'histoire au boulevart , le long des
rues , et le soir en cherchant à s'endormir . Les français
savent tout aujourd'hui . Mézerai , Daniel , Véli , Lacretelle
même , ont pour rivaux préférés MM. Pixérécourt,
Caignez , Théaulon , Dartois , etc. , etc. , et deux belles
dames , puisqu'une nouvelle héroïne vient joindre deux
volumes in- 12 aux nombreuses troupes de cette croisade
romantique. C'est , n'en doutons pas , à cette ligue , que
le 19e siècle doit cette supériorité de lumières dont le
Constitutionnel et M. Azaïs voudraient seuls se faire
honneur. Mme Gottis , venue la dernière , n'en a pas
moins de droits à la reconnaissance de la génération
actuelle. Ceux qui n'ont pas vu jouer Françoise de Foix
à l'Opéra-Comique , pourront trouver son roman nouveau
; et tout enfin , jusqu'au titre , paraîtra neuf à ceux
qui ne connaissent pas encore le nom de Châteaubriand .
>>
Le roman de Mme Gottis commence donc à la mort
de Louis XII , arrivée le 1er janxier 1515. En faisant
l'éloge de ce prince , l'auteur dit : « Que lui seu!,
jusqu'à ce jour , avait su réprimer l'orgueil des grands ,
et mettre leurs malheureux vassaux , en les couvrant
» de l'autorité royale , à l'abri des vexations dont ils
» les accablaient. » Si Mme Gottis n'avait pas voulu
faire un roman ; je me permettrais , avec tout le respect
que l'on doit aux dames , de relever ici une forte erreur
, car Louis XI , avant Iouis XII , avait abaissé
l'orgueil des grands et mis leurs vassaux à l'abri de
leurs vexations ; c'est avec l'établissement des postes ,
le seul endroit par lequel il trouve grâce devant Vol-
}
204 MERCURE DE FRANCE .
taire , qu'on croirait tenté de lui pardonner sa tyrannie
en faveur du choix de ses victimes.
*
Mme Gottis nous fait d'abord connaître en peu de
mots les personnages qui doivent figurer dans ses tableaux
: « La timide Claude , fille de Louis XII ,
» femme de François Ier , dépourvue de cet aimable
>> abandon qui enchaîne un époux , et qui bien souvent
tient lieu de tendresse ... ; » Louise de Savoie , duchesse
d'Angoulême , mère du prince exerçant déjà à la cour
cet ascendant qui devait produire un jour la perte du
connétable de Bourbon ; l'aimable Marguerite de Valois ,
depuis reine de Navarre , si connue par ses contes que
La Fontaine a imités , et que son frère appelait la
Marguerite des Marguerites.
La belle Françoise de Foix , fille de Phébus de Foix ,
soeur du vaillant Lautrec et de Lescun , connu sous le
nom de maréchal de Foix , aurait fait le plus bel ornement
de cette cour où François Ier avait introduit les
dames , lui qui disait qu'une cour sans femmes était un
printemps sans roses; mais unie depuis l'âge de douze
ans au comte de Châteaubriand , mari jaloux s'il en fut
jamais , elle vivait dans la solitude où son époux la
tenait enterrée . Il avait offert de l'épouser sans dot :
la famille de Françoise , sachant apprécier autant
qu'Harpagon cet offre si rare , ne manqua pas de sacrifier
à l'inestimable avantage de sans dot , le bonheur
de sa jeune victime . Elle donna la main sans trop
savoir ce qu'elle donnait ; car , « quant à son coeur ,
dit Mme Gottis , elle ignorait encore si la nature
» lui en avait fait don . » L'auteur a voulu dire , sans
doute , elle ignorait encore si la nature lui en avait
donné un .
Si elle ne le savait pas encore , elle devait l'apprendre
un jour d'une manière bien fatale . En attendant , elle
était presque aussi bonne épouse que Jeanne de France ;
<< elle ne voyait dans la tyrannie que son mari exerçait
envers elle , qu'un excès de tendresse . » Preuve
convaincante que les extrêmes se touchent . En vain
François Ier engage-t-il le comte de Chateaubriand à
conduire sa femme à la cour ; en vain lui déclare-t-il
»
JUIN 1816. 205
9
qu'il l'a nommée une des dames qui composent la cour
de sa soeur Marguerite ; cet époux intraitable , en proie
à toutes les fureurs de la plus sombre jalousie , résiste
aux prières , aux instances du roi . François n'a vu que
deux fois la belle comtesse , aux nôces de Louis XII
avec Marie d'Angleterre , et aux siennes avec la timide
Claude. Le souvenir de la comtesse de Chateaubriand
le poursuit sans cesse , et il aurait voulu qu'elle ne sortît
pas plus de son palais que de son coeur. La fortune , qui
semble être d'intelligence avec les amans , procure bientôt
à François ce que le despotisme conjugal du comte
de Chateaubriand lui refuse. La vertueuse Françoise
secondant elle-même les vues de son farouche époux ,
se complaît dans sa retraite , et ne se figure pas encore
de plus grand plaisir que celui d'élever la jeune Aloïse ,
sa fille : elle n'a pas plus de goût pour la cour que son
mari me désire qu'elle en ait . Il ne fallait rien moins
qu'un motif irrésistible pour la forcer à revenir dans un
séjour si dangereux . Le brave Lautrec , son frère , par
suite d'une affaire avec Descars , créature de Bonnivet ,
qui avait insulté Lescun , se trouve , par la perfidie de
ses ennemis , menacé de perdre l'honneur et la vie . Sa
tête est mise à prix ; on a prévenu le roi contre lui ; il
n'a plus d'espoir que dans sa soeur ; il la supplie d'aller
implorer la clémence de François Ier. Chateaubriand ,
après avoir fait la grimace à la proposition de conduire
sa femme à la cour ; touché du pressant danger de son
beau-frère , y consent enfin. « Hélas ! je ne puis résister
» à ses prières , s'écrie-t-il ; regardez-la , Lautrec ; voyez ,
>> voyez quels tourmens sa beauté me prépare ! qui pour-
» rait la voir sans être ému ? elle n'a qu'à paraitre ,
qu'à faire entendre cette voix qui porte le trouble au
» fond des coeurs ; non , il est impossible de lui rien re-
» fuser : votre grâce est écrite en ses yeux. Allez , Fran-
>>
་
çoise , allez sauver un frère chéri : moi seul , moi
» seul je serai malheureux. » Il se rassure ensuite en
pensant que Françoise est mère , et qu'elle ne pourra
jamais devenir une mère coupable . Ou M. de Chateaubriand
se trompait fort dans ses conjectures , ou bien les
mères du seizième siècle ne ressemblaient guère à leurs
206 MERCURE DE FRANCE .
33
>>
1
petites- filles . Lautrec , pour le tranquilliser entièrement ,
va chercher Aloïse , et , en la présentant à sa mère , il lui
fait prêter serment de fidélité au père de sa fille . Elle
jure , et s'écrie , en s'adressant à Aloïse , qui est encore
en nourrice et ne doit guère l'entendre : « Serait- il pos-
» sible , grand Dieu ! que tu cessasses d'être l'objet le
plus cher à mon coeur ! toi , toi ma fille , doux présent
que je reçus de la bonté du ciel ! » Qui croirait , après
un serment si solennel , qu'elle dit ensuite en partant :
Rapporterai-je d'une cour trompeuse un coeur innocent
et pur ? Quoi ! elle met déjà en doute ce qu'elle
vient de jurer avec tant d'appareil ! Quoiqu'il en soit de
cette contradiction un peu prompte , et dont on ne peut
donner d'autre excuse que l'extrême légèreté de son
sexe , elle arrive à la cour ; elle y est nommée la belle
des belles par le connétable de Bourbon ; excite l'admiration
des hommes et la jalousie des femmes ; assiste
aux fêtes célébrées à l'occasion de la naissance de l'héritier
du trône. Au tournois , au bal , par-tout enfin ,
elle attire tous les regards , et sur-tout ceux du prince.
Elle parle de son frère au roi , qui ordonne que le conseil
s'assemble pour entendre sa défense. Bayard et Bourbon
parlent en sa faveur , et le font triompher de la
haine de Bonnivet. Lautrec est absous , et François Ier
lui rend sa confiance et son amitié Pour gage de leur
réconciliation , il lui fait présent de son épée . Lautrec
revient vers sa soeur , qui est au comble de la joie . La
vue de l'épée du roi dans les mains de son frère , ne produit
pas sur elle un si funeste effet que l'aspect de l'épée
du Cid entre celles de don Sanche , sur Chimène . Françoise
, dans son ivresse , ose approcher de sa bouche ce
fer sacré , ce glaive chéri , comme elle l'appelle , et
cela devant son frère , qui lui a fait prêter lui-même le
serment de fidélité conjugale. Mais Lautrec lui doit la
vie , et ne songe pas d'abord à lui faire des reproches ;
il n'a que des remercîmens à lui adresser : l'excès de sa
joie l'empêche d'appercevoir le trouble de sa soeur.
Bientôt il se trouve seul avec elle , et , après lui avoir
rapporté les paroles du monarque , qui l'a chargé de le
rappeler au souvenir de Mme de Chateaubriand , il lui
JUIN 1816 . 207
dit : Françoise , rappelez-vous vos sermens ! et elle répond
en tremblant : Je ne les ai point oubliés . Elle
ment un peu en parlant ainsî ; mais on sait que l'amour
nous rend menteurs . Celui de Françoise fait tous les
jours de nouveaux progrès . Qu'on juge de la nature de
sa passion par la comparaison suivante :
ม
་་
Lorsque par un beau jour , nos sens fatigués d'une
» chaleur brûlante , demandent avec avidité un vent
» frais pour les rafraîchir , comme nous respirons
» avec délices l'odeur suave de la reine des fleurs ,
» du tendre réseda et de l'humble violette ! l'air em-
>> baumé semble former un léger nuage autour de
nous . Cet air si doux nous rend plus sensibles , plus
» tendres , plus disposés à aimer. Enivrés , nous oublions
qu'il est des exhalaisons malfaisantes qui
» causent la mort . De même une ame qui n'avait
jamais aimé , s'abandonne plus facilement à l'enthou-
» siasme que lui inspirent les vertus dont elle orne
l'objet de sa prédilection ; sans défiance elle se laisse
» asservir ; ignorant le danger , elle y court aveuglé-
» ment ; bientôt le calme heureux dont elle jouissait
» se dissipe ; elle aperçoit l'illusion qui l'égare , les maux
qui en résulteront .... il n'est plus temps !
<<
»
>> >>>
Je n'ose rien ajouter à un pareil morceau ; je ne
pourrais jamais atteindre à cette pompe , à ce vague
du style romantique ; et je renvoie le reste de l'analyse
de ce roman à un second article , pour laisser mes
lecteurs se livrer au charme de cette comparaison sentimentale
.
T.
mw
LES DEUX FOLIES.
Je suis bien à plaindre , s'écriait Adolphe Morange ,
les coudes appuyés sur une table et la tête cachée dans
ses mains ! très à plaindre , en effet , reprit Adrienne
Sésac , qui entrait en ce moment chez son cousin ; vous
êtes affligé de vingt- cinq ans ; vous avez une figure
208 MERCURE DE FRANCE.
"
-
-
-
agréable , une tournure distinguée , cinquante mille .
livres de rentes ; idole des femmes , vous ne rencontrez
point de cruelles ..... Eh ! voilà sur-tout ce qui me
désespère. Certes , la plainte est étrange ! - J'aurais
donne tout au monde pour aimer d'amour une ingrate .
- Consolez- vous , avec le temps cela viendra. -Oh !
vous verrez que non , la fatalité de mon étoile s'y oppose
;j'aurai toujours le malheur d'être heureux . Je vais
vous en fournir la preuve vous connaissez Sophie
l'Escourt ? -Beaucoup . - A-la-fois belle et jolie , vive ,
spirituelle , parée de tous les talens et de toutes les grâces ,
elle attire sans cesse mille amans sur ses pas ; mais ils
se sont en vain. disputé l'honneur de l'arracher à son
veuvage ; aucun d'eux n'a pu vaincre sa froideur . J'entendis
parler de l'indifférence de Sophie. Trouver une
femme
que rien ne peut toucher , quel trésor ! Je me
fais présenter chez elle ; je subis le sort commun_aux
hommes qui l'approchent , j'en deviens amoureux . Pendant
un mois , je cherchai inutilement l'occasion d'entretenir
Mme l'Escourt de ma tendresse ; je ne la voyais
qu'au milieu d'un cercle nombreux , et comment me
flatter de me faire comprendre par mes regards , par
mes soins ! Le plus souvent , elle ne prenait pas garde à
moi. L'inquiétude , la jalousie dévoraient mon coeur ;
le jour, la nuit, je n'avais pas un instant de repos : c'était
charmant . J'arrive avant -hier chez elle , quelques
momens avant l'heure où l'on s'y réunit ; le hazard
permet qu'on me laisse entrer. Seul avec Sophie , je
profite de cette circonstance favorable lui déclarer
ma passion ; elle en écoute l'aveu sans montrer l'émotion
la plus légère , et comme une personne accoutumée
à de semblables hommages. Je m'exprime avec plus de
feu : elle reste dans un calme parfait ; seulement un
sourire effleure ses lèvres ; je le prends pour celui du
dédain. On annonce un de mes rivaux ; Sophie l'accueille
avec plus de bienveillance que de coutume. Me
voilà certain d'être méprisé ; mon amour-propre en
souffre , mon amour s'en accroît je sors furieux de
chez Mme l'Escourt . Revenu chez moi , je m'enferme et
je compose des vers faits pour attendrir la beauté la plus
:
pour
JUIN 1816 .
209
1
rebelle ; je les envoie à Sophie : point de réponse . J'en
compose de nouveaux . Oh! pour le coup j'ai pleuré ,
là , réellement pleuré en les faisant ; aussi ils étaient
délicieux. Je croyais qu'ils auraient le même sort que
les premiers je me trompais ; ils n'ont que trop bien
réussi !
:
Adolphe se tait , soupire , et , de l'air le plus décon
certé , présente à sa cousine un billet que Mme de l'Escourt
vient de lui envoyer.
Adrienne se détourne pour rire , ensuite elle prend le
billet et lit :
>>
་
Non , mon coeur n'est point insensible ; si je n'ai
» pas encore aimé , c'est que seul vous pouviez me
plaire. Le premier moment où je vous ai vu décida
» de mon sort . Il m'est doux de vous faire un aveu que
> notre situation mutuelle autorise ; le retarder serait
» de la coquetterie , et cet art méprisable est étranger
» à mon caractère . »
C
Je n'aurais jamais imaginé que l'aimable veuve fût
capable de s'exprimer d'une manière aussi tendre , reprit
Adrienne. Vraiment , c'est fait pour moi , répliqua
Morange ; maintenant , ajouta-t-il , concevez-vous .
ma position ? - Parfaitement. A ma place , comment
agiriez-vous ? —J'irais sur-le-champ me jeter aux pieds
de ma Sophie , pour la prier d'unir le plutôt possible
son sort au mien. A votre avis , je n'ai que ce parti
à prendre ? -Assurément. Il est .....- Terrible , j'en
conviens ; épouser une femme jeune , jolie , aimable ,
vertueuse , riche , et qui vous aime ! ..... Cet hymen me
désole.. -Vous n'êtes donc point amoureux de Mme de
l'Escourt ? Je l'aimais éperdûment ce matin ; je m'attendais
à rencontrer de grands obstacles au succès de
ma flamme ; mes plans sont dérangés ; plus d'avenir
pour moi ; je rentre dans la foule.
--
-
-
Morange parcourait avec agitation la chambre , en
répétant , plus d'avenir! Adrienne , croyant qu'il avait
perdu la tête , ne put se défendre d'un mouvement
d'effroi. Je vous parais bizarre , dit-il à sa cousine ;
cependant , l'état où vous me voyez est l'effet du plus
noble désir. Ecoutez : J'idolâtre la gloire littéraire ;
14
210
MERCURE DE FRANCE .
1
-
les
celle - là ne coûte rien aux autres et nous assure une
éternelle renommée . J'ai fait d'excellentes études ; je
me suis nourri de la lecture des poëtes anciens et modernes
; je suis principalement enthousiaste du génie de
Pétrarque . Ah ! que j'envie le sort de ce poëte admirable
; et sa Laure ! combien de droits n'a-t- elle pas à
la reconnaissance des siècles . Si j'eusse gémi sous le
poids d'un amour infortuné , oui , je le sens , je me
serais égalé à Pétrarque ; peut-être même l'aurais- je
surpassé ; car j'ai dans le coeur un foyer brûlaut d'amour!
Eh ! bien , reprit Adrienne , chantez vos plaisirs ,
votre bonheur ; c'est une façon assez douce d'acquérir
de la célébrité . — Oh ! vous en parlez fort à votre aise ;
indépendamment de ce que le bonheur n'offre qu'une
situation à retracer , il n'intéresse personne. Ne vous
souvient - il pas du conseil que Voltaire adresse aux
amans heureux ? Pensez-vous que le public goûterait
beaucoup de charmes à lire les vers d'un poëte qui
vanterait continuellement les attraits , la tendresse ,
vertus de sa femme ? Cela serait horriblement monotone
: d'ailleurs , ne nous abusons point ; il faut avoir
souffert enfanter de belles choses ; la nature ne
donne pas ses faveurs , elle les vend et dit à l'homme
de génie : Sois illustre , mais sois malheureux ( 1 ) . La
fortune m'a comblé de ses dons , je jouis de l'indépendance
, je ne manque pas d'amis ; l'amour en troublant
mon repos pouvait m'ouvrir une brillante carrière.
Vaine espérance ! Possesseur d'un revenu considérable ,
adoré de ma femme , me voilà condamné à vivre au
sein de l'opulence , de l'oisiveté et de l'ennui : pas
moindre chagrin , pas la moindre inquiétude ne viendra
réveiller mon imagination assoupie ; je végéterai comme
les plantes , et quand j'aurai cessé d'être , on ne saura
.pas si j'ai vécu . - Vous deviendrez père de famille
Je ne leur laisserai vous revivrez dans vos enfans.
des richesses . Vous leur laisserez aussi l'exemple que
de vos moeurs et le souvenir des bonnes actions que
pour
-
le
?
(1) Diderot,
JUIN 1816. -211
•
vous aurez faites ; n'est-ce pas tout ? -C'est bien quelque
chose , mais j'avais une ambition plus relevée ; enfin ,
je vous l'avouerai , ceci me désespère .
Une autre personne qu'Adrienne aurait ri de l'étrange
douleur de Morange ; mais Mme Sésac était la bonté
même : le malheur imaginaire de son cousin l'affligea ,
parce qu'elle craignait que l'espèce de délire qui le
causait ne lui préparât de véritables maux. Elle se fit
la plus triste image d'un hymen entrepris sous de semblables
auspices. Morange , époux infidèle , ne pouvaitil
pas tomber dans les filets d'une intrigante , qui ,
caressant sa manie , disposerait de ses biens comme de
son coeur. Remplie de cette idée , Adrienne demanda
à son cousin s'il avait déjà vu de l'écriture de Sophie.
-Non , répondit-il . En ce cas , reprit Mme Sésac , mon
soupçon n'est pas dénué de fondement. -Quel soupçon ?
-
Plus j'y réfléchis , plus je me persuade que cette
lettre n'est point de Mme de l'Escourt. De bonne foi ,
peut-on imaginer qu'une femme , objet de tant de
vonx , accueille les vôtres avec cette promptitude ; en
supposant que vous lui ayez inspiré de l'amour , ce que
je suis loin de regarder comme certain , elle aurait balancé
à vous le dire . - Ce billet ! ....- Est de quelqu'un
qui aura voulu vous jouer un tour. Je parviendrai
bientôt à m'en éclaircir ; je vais aller chez Mme de
l'Escourt. Y chercher une explication ?-Sans doute.
Gardez - vous en bien. Pourquoi ? Vous vous
rendriez coupable d'une de ces gaucheries que les
femmes pardonnent difficilement ; si le billet vient de
Sophie , vos doutes l'accuseraient en quelque sorte
d'imprudence ; dans le cas contraire , votre confiance
sera prise pour l'effet d'une vanité intolérable : vous
apprêterez à rire à vos rivaux , et vous deviendrez la
fable de la ville. Je ne puis pourtant tarder à témoigner
ma gratitude à Mme de l'Escourt.
Vous per-
G
sistez donc à croire que c'est elle qui vous écrit .
Mais..... je le crois . En vérité les hommes ont un
grand fond d'orgueil.
-
Après cette exclamation , Mme Sésac sortit , laissant
Adolphe en proie à la plus étrange incertitude. Deux
14 .
212 MERCURE DE FRANCE.
heures s'étaient écoulées , et il se consultait encore
sur la conduite qu'il devait tenir , sans savoir à quoi
se résoudre , lorsque Adrienne rentra un papier à la
main. Jugez si j'avais raison , dit-elle à son cousin ,
voilà de l'écriture de Mme de l'Escourt ; comparez- la
avec celle de la lettre , objet de notre discussion .
Morange lut alors un billet par lequel la jeune veuve
acceptait l'invitation que lui faisait Mme de Sésac , de
venir la retrouver le même soir , dans sa loge à l'Opéra
où l'on représentait un ouvrage nouveau ; ensuite il dit
à sa cousine : Vous avez une rare pénétration ; sans
vous , quel rôle ridicule j'aurais fait . Mais je découvrirai
l'auteur de cette insolente plaisanterie , et j'en
tirerai vengeance. Un duel , grand Dieu ! y pensezvous
sérieusement ? - Très -sérieusement . Calmezvous
, la colère n'est propre qu'à vous faire agir contre
nos intérêts ; le vôtre est de plaire à Mme de l'Escourt.
Or , le moyen de réussir auprès d'une honnête femme ,
n'est point de la rendre l'héroïne d'une aventure de ce
genre. Méprisez l'auteur de la missive , ne vous informez
pas de son nom , et donnez-moi la main , ce soir ,
pour aller à l'Opéra.
Adolphe , très- irrité , persistait dans son dessein.
Adrienne lui parla avec tant de force contre les duels ,
et lui démontra si bien que l'offense dont il se plaignait
n'attentaît point à son honneur , qu'elle parvint
le ramener à son opinion. Il la suivit au spectacle.
Tandis qu'il y attendait vainement Mme de l'Escourt ;
cette dernière , encore embellie par l'espoir du bonheur ,
se préparait à recevoir la visite de son amant , et se
félicitait d'avance de la joie qu'elle verrait briller dans
ses regards . Depuis six heures du soir jusqu'à dix ,
combien de fois son coeur ne s'abandonna-t -il point
tour-à-tour à l'émotion la plus douce et la plus cruelle.
L'absence prolongée d'Adolphe commençait à l'allarmer
sérieusement , lorsqu'un homme à la mode vint chez
elle en sortant de l'Opéra, et comme on le questionnait
sur ce qu'il pensait de la pièce nouvelle : je la
trouvé détestable , répondit-il ; je ne suis probablement
pas le seul de cet avis ,car j'y ai vu un de nos beaux→
JUIN 1816 . 215
esprits , M. Morange , qui m'a eu l'air de s'y ennuyer
au moins autant que moi .
A ces mots , le sein de Mme de l'Escourt battit avec
violence ; toutefois , elle se rendit assez maîtresse de son
trouble pour que personne ne s'en aperçut. Dès que
sa société fut partie , la jeune veuve se soulagea. d'une
longue contrainte , en versant quelques larmes ; ensuite
elle relut les vers qu'Adolphe lui avait adressés ; ils
étaient l'expression de l'amour , mais pouvait- elle y
croire encore. Plus Sophie examinait la conduite de
Morange , plus elle la trouvait incompréhensible ;
enfin , de conjectures en conjectures , elle frémit en
s'arrêtant à la pensée qu'il n'avait conçu pour elle
qu'une passion injurieuse à sa pudeur ; et , pénétrée
d'indignation , elle résolut de l'accabler désormais de
son mépris.
Quant à Morange , il se voyait replacé dans l'état
où il était avant la réception du tendre billet de l'aimable
veuve ; et dans le moment où , seul , il s'occupait
à lui peindre avec l'éloquence du langage poëtique
son invincible flamme , Sophie , abusée sur le compte
de son amant , s'armait contre lui de rigueur.
f Mme l'Escourt refusa d'ouvrir la missive de Morange ;
cet incident fournit au nourrisson des muses une complainte
touchante qu'il envoya par la poste , et sous
enveloppe , à son inhumaine. Comme il avait eu la
précaution de faire mettre l'adresse par une main
étrangère , Sophie décacheta le paquet. Les malins
présumeront peut- être que malgré son ressentiment
elle céda à un mouvement de curiosité , cela est possible
; quoi qu'il en soit , elle renvoya soudain à Morange
sa complainte, au bas de laquelle étaient écrits les mots
suivans :
Ne me fatiguez plus , ni de vos vers , ni de votre
>> amour ; je ne lirai jamais les uns , je ne répondrai
» jamais à l'autre , et je vous défends de vous pré-
» senter à l'avenir chez moi. »
Le caractère d'écriture de ces lignes ressemblant à
celui du billet que Mme Sésac avait montré à Morange ,
il ne put douter de son malheur. Sa lyre en devint en214
MERCURE DE FRANCE.
core et la confidente et l'écho ; mais Sophie persista
constamment à refuser ses visites et ses écrits.
L'amour d'Adolphe s'exalta au dernier point ; il courait
matin et soir les promenades , les spectacles , dans
l'espoir d'y rencontrer Mme de l'Escourt ; et quand ce
voeu de son coeur se trouvait exaucé , ce qui arrivait
rarement, il revenait chez lui accablé de douleur d'avoir
vu celle qu'il idolâtrait sourire à la foule empressée de
ses adorateurs . Ce n'était plus pour donner un rival à
Pétrarque qu'il accordait son luth ; mais pour soulager
ses amoureux tourmens .
Cependant ses poësies , louées par les meilleurs critiques
et recherchées par les gens de goût , faisaient les
délices de la bonne compagnie ; on ne parlait en tous
lieux que de Morange ; les femmes ne tarissaient pas sur
son éloge ; il n'en était aucune qui ne souhaitât de le
connaître , et qui n'eût en secret l'envie de succéder
dans son coeur à l'insensible beauté qu'illustraient ses
chants harmonieux .
D.
2)
«
Des affaires avaient éloigné pendant deux ans Mme de
Sésac de la capitale . A son retour , elle descendit chez
Adolphe. Recevez mes félicitations , lui dit -elle ; j'ai
joui avec ivresse de vos succès ; les connaisseurs vous
comparent aux poëtes les plus célèbres ; vous avez
atteint ce but où tendaient vos désirs : vous devez
» être heureux. » Adolphe secoua tristement la tête.
Les faveurs de la gloire , reprit sa cousine , feraient - elles
de vous un ingrat ? En serait-il d'elle comme de l'amour
? - Le bruit , la renommée ne sont pas la gloire ,
répliqua Morange . - Oh ! vos chants passeront à la
postérité.Eh ! que m'importe ! quand Sophie me dé
daigne , quand je me meurs !
La voix éteinte d'Adolphe , la décomposition de ses
traits , émurent Adrienne jusqu'au fond de l'ame ; elle
tâta le pouls à son cousin et dít : Vous avez la fièvre.
Elle ne me quitte plus , et me conduit peu-à -peu au
tombeau. Quand j'y serai descendu , promettez -moi
vous , l'amie de mon enfance ! promettez- moi d'employer
vos efforts pour déterminer Sophie à souscrire à
ines dernières volontés . Je lui lègue tous mes biens , deJUIN
1816. 215
mandant pour unique grâce qu'elle vienne chaque
année , en habits de deuil , orner de quelques fleurs le
simple monument qui renfermera ma dépouille mortelle
. Allons , bannissez des idées trop funestes ; au
lieu de rêver à votre testament , songez à guérir de votre
langueur , à vivre pour être aimé. Aimé , moi ! aimé !
jamais ; il faut mourir !
-
La fièvre de Morange redouble ; un délire effrayant
s'y joint ; Adrienne fait appeler un médecin , vole chez
Mme de l'Escourt , tombe à ses genoux et la conjure de
sauver la vie à son cousin . Sophie veut la relever . Non ,
répond Adrienne , je ne quitterai point la posture de
suppliante que vous ne m'ayez entendue , que vous ne
m'ayez pardonnée . Elle raconte alors à la jeune veuve
la scène qui s'était passée autrefois entre elle et Morange ;
puis elle ajoute : Votre femme- de-chambre , séduite
par moi , écrivit en votre nom le fatal billet qui appuya
mes discours mensongers. Je suis coupable , très- coupable
, et Morange , hélas ! va payer ma faute de ses
jours , si je ne parviens à vous fléchir en sa faveur.
Sophie n'avait pas cessé d'aimer Adolphe ; elle ne
put résister aux larmes d'Adrienne , à ses propres sentimens
, et se laissa conduire auprès de l'infortuné dont
une imagination trop ardente consumait l'existence .
L'amour est le plus habile des médecins ; la présence
inattendue de Mme l'Escourt produisit un changement
miraculeux dans la situation de Morange . Certain de
n'être pas indifférent à son amante , il recouvra bientôt .
sa santé , et sollicita Sophie de lui accorder sa main.
Mais quand la jeune veuve ne trembla plus pour les
jours d'Adolphe , elle combattit de nouveau le penchant
qui l'entraînait vers lui , n'osant confier le soin de sa
destinée à un homme dont elle craignait que les sentimens
ne fussent plus dans la tête
dans le coeur ,
qui avait jusqu'à cet instant montré plus de génie que
de raison .
que et
La perte des espérances d'Adolphe le réduisit au plus
sombre désespoir ; il prit la poësie en horreur , brûla
tous ses manuscrits et vendit sa bibliothèque. Il ne conserva
pas même son Pétrarque , et , résolu d'aller au-delà
216 MERCURE DE FRANCE .
des mers s'ensevelir au fond de quelque contrée déserte
il fit ses adieux à Me l'Escourt dans une épître en prose .
Cette dernière marque éclatante d'amour , qui parut
plus sage à Sophie que toutes celles qu'Adolphe lui avait
données jusqu'ici , la détermina à l'épouser.
Adolphe attacha beaucoup de prix à son bonheur : il
l'avait chèrement acheté . Si le tour romanesque de son
caractère le conduisit à se rendre coupable de quelques
infractions à la foi conjugale , son épouse l'ignora . On
est heureux tant qu'on est bien trompé ; Sophie fut donc
toujours heureuse .
?
La fougue de l'imagination se tempère avec l'âge .
Morange , dans la suite , aima uniquement sa femme
et cultiva les arts pour eux-mêmes. Devenu père de
plusieurs enfans , il se consacra à leur éducation , et
dans la vue de les prémunir contre des illusions aussi
dangereuses que brillantes , il leur raconta , non sans
l'entremêler de judicieuses réflexions , l'histoire de ses
dcux folies.
Mme DUFRENOY .
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OBSERVATIONS
Sur l'Institution des Sourds - Muets.
De toutes les institutions philantropiques qui ont pour
but le soulagement de l'humanité et la réparation des
erreurs de la nature , celle des sourds -muets de naissance
doit tenir , sans contredit , le premier rang. Etablie
par l'abbé de l'Epée , recréée en quelque sorte par
M. Sicard , dont la vie entière a été consacrée à l'éducation
de la jeunesse , et particulièrement à celle de ces
êtres infortunés , son zèle et ses talens leur a donné une
nouvelle existence.
L'intérêt que prend le public à tout ce qui tient à cet
utile établissement , m'a fait penser qu'il apprendrait
avec plaisir que le zèle de ses instituteurs ne se rallentit
~ pas plus que les progrès de ses élèves , et que Massieu
JUIN 1816.
217
a aujourd'hui des imitateurs qui donnent l'espoir de l'atteindre
.
ot
Assistant ces jours derniers à un exercice particulier
fait
par M. Paulmier , le digne élève et adjoint de M. Sicard
, qui marche à grands pas sur les traces de son
maître , j'ai vu avec le plus vif intérêt un jeune sourdmuet
nommé Berthier , âgé d'environ onze ans , dont
l'intelligence et le jugement m'ont étonné. J'ai remarqué
sur-tout avec surprise l'ordre et l'aplomb , ainsi que le
caractère et la régularité de ses définitions. On sait
qu'une définition se divise en deux parties : le ge..
la différence. S'agit- il de définir un lion ? l'élève répoudra
d'abord c'est un animal. Interrogé sur son genre ,
sa classification , il dira qu'il est noble , fort ; enfin , qu'il
est le roi des animaux . Parmi toutes les définitions du
jeune élève , toutes faites avec beaucoup de sagacité ,
nous avons remarqué les suivantes : Sur la demande
qu'est-ce que le soleil ? il a répondu c'est un astre qui
éclaire et échauffe la terre , qui fait croître toutes sortes
de plantes et mûrit toutes sortes de fruits. Qu'est-ce
qu'un roi c'est un souverain qui gouverne une nation.
Quelles sont les qualités inhérentes à la royauté ? la justice
, la clémence et la bonté. Qu'est-ce que le temps ?
c'est le père de la vie. Enfin , nous lui demandâmes
qu'est-ce que le lis ? c'est une belle fleur blanche . Quelles
sont ses attributions ? quand on la porte , elle est le signe
qu'on aime le roi . Vous voyez qu'indépendamment de
l'excellence de la méthode d'enseignement en usage
dans cette maison , on y entretient un bon esprit ; aussi
déjà plusieurs souverains s'empressent - ils de naturaliser
chez eux de pareilles institutions , et bientôt ces êtres
infortunés que la nature a traités en marâtre , trouveront
par-tout un soulagement à leur situation physique ,
ainsi qu'une nouvelle existence morale .
PONCE.
wwwwww
218 MERCURE DE FRANCE .
AVERTISSEMENT DES RÉDACTEURS
DU MERCURE.
L'ouvrage que nous allons insérer par morceaux
détachés dans le Mercure , est fini depuis long-temps .
L'auteur l'avait divisé d'abord en chapitres , ensuite il
en a fait un dictionnaire , et cette forme , sans doute ,
convient mieux à l'extrême variété des sujets , tantôt
légers et frivoles , et tantôt sérieux , qu'il traite successivement.
Cette dernière forme de dictionnaire .
permet mieux , qu'aucune autre , de l'offrir au public
par fragmens. L'auteur a bien voulu consentir à nous
le donner ainsi ; et tous les mois nous nous empresserons
d'en enrichir quelques numéros de ce Journal.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES
ET DES USAGES DU MONDE ,
OU L'ESPRIT DES ÉTIQUETTES , DES USAGES , DES
COUTUMES , DES AMUSEMENS , DES MODES , etc. ,
des Français , depuis le règne de Louis XV jusqu'à
nos jours ; contenant le tableau de l'état de la
littérature et de la société du dix-huitième siècle ,
comparé à celui des moeurs nationales depuis la
révolution ; par Mme la comtesse de Genlis.
PRÉFACE.
ou
Si la politesse et l'élégance des manières sont des
choses absolument frivoles , pourquoi , dans tous les
temps , a-t-on appelé barbares les nations qui ont
dédaigné ces conventions et ces grâces sociales ,
qui ne les ont pas connues ? Et pourquoi les beaux arts
n'ont-ils jamais été cultivés chez de tels peuples ? Il
est certain que les Français n'ont dû qu'aux formes
de la politesse la plus aimable , la réputation d'urbanité
qu'ils ont conservée si long-temps . S'il était vrai
JUIN 1816 . 219
que les étiquettes et les usages adoptés dans la bonne
compagnie fussent presque tous fondés sur des bienséances
délicates et sur un sentiment réfléchi des devoirs
et des convenances , cet examen ne serait pas tout-à-fait
dépourvu d'intérêt . Ne serait-il pas utile de prouver
que même hors du cercle des affaires , dans l'intimité de
la société , la grâce et le bon goût , c'est-à -dire , ce qui
plaît généralement et dans tous les temps , tient toujours
un peu à la morale ? Tel est le but qu'on s'est proposé
dans cet ouvrage , en évitant avec soin de donner une
grave importance à cette espèce de petit systême. On
tâchera aussi , suivant le principe de La Bruyère , de
découvrir le ridicule où il est , de ne louer , et de ne
critiquer qu'avec justice . Enfin , dans ce tableau d'une'
société bouleversée , dispersée , et qui fut jadis proposée
pour modèle à toutes les cours de l'Europe , on a dû
joindre tous les détails relatifs à la littérature que cette
société aima , qu'elle cultiva , et qui fut aussi une mode
de ce temps. Ce dictionnaire n'est pas philosophique ,
mais l'idée en est neuve , et il plaira peut-être à ceux
qui aiment la vérité , la peinture des moeurs et la variété
.
Ac .
Académie française. Les écrivains qui ont du
talent sont sans cesse attaqués par ceux qui n'en ont pas ;
les gens de lettres repoussés par l'académie , se vengent
souvent par des épigrammes , toutes ces choses sont dans
l'ordre ; les révolutions n'y changent rien , elles n'anéantiront
jamais l'envie , les dépits de l'amour-propre , et
la méchanceté . Quand Piron a dit , en parlant de l'académie
: Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme
quatre , c'était , comme on le fait toujours dans les
bons mots satyriques , se permettre une prodigieuse exagération
; pour être équitable , Piron peut-être aurait
dû doubler ce nombre quatre ; car aujourd'hui même
il ne serait pas impossible , en cherchant bien , de
trouver dans la foule des académiciens sept ou huit
gens de lettres d'un mérite distingué. Le fait est que
tous les grands talens ont toujours été reçus tôt ou tard
220
MERCURE DE FRANCE.
à l'académie , et que jamais un homme à - la - fois ,
complètement ignorant et sot , n'y a été admis , à
l'exception de quelques grands seigneurs , mais c'était
un des priviléges de la noblesse et du rang élevé ; les
courtisans , les favoris et les princes en ont toujours joui
modestement , puisqu'ils ne l'ont jamais attribué à leur
naissance ou à la faveur .
Long-temps avant le cardinal de Richelieu , des gens
de lettres eurent l'idée d'établir une académie , dont
le but devait être de perfectionner et de fixer la langue
française. Le poete Ronsard forma à Saint-Victor des
assemblées de beaux esprits , protégées par Charles IX ,
qui les honora souvent de sa présence . On sait que ce
prince aimait les vers , et qu'il en faisait de très-bons
pour son temps ( 1 ) . Mais les cruautés et les massacres
ont dans tous les temps fait fuir les muses épouvantées ,
et les jours affreux de la Saint-Barthelmi effacèrent
jusqu'au souvenir de cette première tentative. Baïf ,
poëte qui vivait sous Henri III , établit aussi une
académie française , les guerres civiles la firent tomber ;
mais la langue nationale n'y perdit rien , Malherbe
parut peu d'années après.
L'académie française fut enfin fondée en 1655. L'abbé
de Bois- Robert , favori de Richelieu , engagea ce mi-
( 1 ) Voici les meilleurs qui nous restent de ce prince infortuné,
dont les talens eussent honoré les lettres , si sa vie n'eut pas été
sonillée par un crime exécrable, Ces vers s'adressent au poëte
Ronsard.
7
L'art de faire des vers , dut-on s'en indigner ,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes;
Mais , roi je les reçois, poëte tu les donnes.
Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur
Eclate par soi- même , et moi par ma grandeur .
Si du côté des dieux je cherche l'avantage ,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
Ta lyre , qui ravit par de si doux accords ,
S asservit les esprits dont je n'ai que les corps ;
Elle t'efi rend le maître , et se sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
JUIN 1816. 221
nistre à l'établir , et même , pendant quelque temps ,
l'académie tint ses séances chez Bois-Robert. On s'oc
cupa d'abord du soin important de composer un bon
dictionnaire de la langue . Voici ce que dit Bois-Robert
de ce travail , dans une de ses épîtres :
Pour dire tout enfin dans cette épître ,
L'académie est comme un vrai chapitre ,
Chacun à part promet d'y faire bien ,
Mais tous ensemble ils ne tiennent plus rien ,
Mais tous ensemble ils ne font rien qui vaille ;
Depuis six ans dessus l'Fon travaille ,
Et le destin m'aurait fort obligé
S'il m'avait dit : Tu vivras jusqu'au G.
Ce fut une femme , Mlle de Scudéry , qui remporta
le premier prix d'éloquence , fondé par l'académie ; le
sujet donné était sur la gloire .
Bossuet , Pascal , Corneille , Racine , Molière , Boileau ,
La Fontaine , Fénélon , Massillon , Buffon , ont seuls fixé
la langue française ; et ce n'est qu'en méditant profondément
sur leurs immortels ouvrages , que l'on pourra
parvenir à faire un excellent dictionnaire ( 1 ) : cependant
la fondation de l'académie , en excitant une noble
émulation , fut très-utile à la littérature française , mais
elle cessa de l'être quand les principes qui dirigèrent les
auteurs du siècle de Louis-le-Grand commencèrent à
(1 ) On trouve dans un Essai sur le goût ( par M. de Marmoniel ) ,
pag. 402 , le passage suivant : « Pascal était l'apótre du goût......
il semblait fait pour être le symbole, l'image vivante du goût.
» Ce fut de lui que son siècle apprit à cribler , si j'ose le dire ,
» et à purger la langue écrite , des impuretés de la langue usuelle ,'
» et à trier, non-seulement ce qui convenait au langage de la
» satire et de la comédie , mais au langage de la haute éloquence ,
>>- mais au style plus tempéré de la saine philosophie . »
On ne trouvera pas dans ce morceau le langage de la haute
éloquence , mais c'est un échantillon précieux du style tempéré
de la philosophie moderne. Au reste , quoiqu'il soit bien glorieux
pour Pascal qu'un philosophe du dix -huitième siècle ait déclaré
que ce grand écrivain fût l'apótre, le symbole et l'image vivante
222 MERCURE DE FRANCE.
s'altérer . Comme si ces auteurs eussent épuisé les plus
grandes images et les plus nobles pensées de l'imagination
et du génie , et en même-temps les tours les
plus heureux et les plus belles expressions de la langue
qu'ils avaient formée , enrichie et fixée ; presque tous
leurs successeurs ne songèrent qu'à créer des mots nouveaux
, des tournures et des doctrines nouvelles . Fontenelle
commença , il fut dans ses écrits plus précieux
que délicat , il eut plus d'obscurité que de finesse ; spirituel
, souple , adroit , circonspect , il manqua de naturel
sans tomber dans une affectation grossière , et après
avoir fait sur la fin du règne de Louis XIV des discours
pleins de piété , il attaqua la religion sous la régence
( dans l'Histoire des oracles ) , mais avec prudence et
ménagement. Lamothe , son admirateur , avec
morale plus pure , s'appliqua comme lui à changer
ou à étendre l'emploi et la signification des mots
c'est ainsi que dans sa traduction de l'Iliade il
connus ;
dit :
une
La nuit se passe au camp , où cependant les troupes
Boivent dans les festins l'espoir à pleines coupes.
Aujourd'hui on trouverait , avec raison , que ces vers
sont fort mauvais ; mais l'expression qui parut si ridicule
alors , boire l'espoir , ne choquerait qu'un bien
petit nombre de personnes. On nous a familiarisés avec
des locutions plus étranges encore .
De gloire et de butin faisons bourse commune ,
est encore un vers de Lamothe , qui en a fait beaucoup
'du goût , et qu'il apprit à son siècle à cribler , à trier , à purger
la langue de ses impuretés ; nous croyons que Pascal a été mieux
défini dans ces deux beaux vers , si dignes d'être placés dans un
essai sur le sublime, et qui expriment si parfaitement la piété
de Pascal , l'étendue , la flexibilité de son génie précoce et prodigieux
, et la briéveté de sa vie ,
Du sein de l'éternel il sort , il prend sa course ,
Embrasse l'univers et remonte à sa source .
Par M. de Charbonnière.
6
1
JUIN 1816 . 223
dans ce genre. M. de Voltaire , toujours naturel lorsqu'il
écrit en prose , n'est pas entièrement exempt de ce mauvais
goût dans ses vers. Dans sa tragédie de Marianne ,
Hérode dit :
Ma rigueur implacable
En me faisant plus craint m'a fait plus misérable.
On trouve quelquefois dans ses meilleures poësies des
tours aussi défectueux . Il a composé plusieurs mots ,
entr'autres mémeté et impasse , qui n'ont point été
admis ( 1 ) .
Les novateurs , vers le milieu du dix-huitième siècle ,
formèrent une grande association sous le nom d'encyclopédistes
et de philosophes . ( Voy. les mots Encyclopédie
et Philosophes modernes . ) Ils s'emparèrent ,
non des sommets du Parnasse , mais de toutes les avenues
qui peuvent y conduire ; ils les fortifièrent de manière
à en repousser toujours victorieusement tous ceux
qui n'étaient pas de leur parti . Souverains et tyrans de
l'académie , les places ne furent plus données qu'à leurs
admirateurs ; il fallut , pour être admis dans ce corps ,
embrasser leur doctrine , ou du moins ne l'avoir jamais
combattue. On acheta les réputations ; mais on se passa
de la gloire : on n'en acquièrera jamais en asservissant
aux volontés impérieuses des chefs d'une cabale , ses
opinions , son génie et sa plume . Maintenant que tous
les gens de lettres sont convertis , on encouragera , on
récompensera les auteurs dont les intentions seront véritablement
pures et morales ; les académiciens , dans
leurs suffrages , seront sourds à la brigue et croiront
la renommée ; nous verrons naître l'âge d'or de la littérature
, et ce siècle expiera toutes les erreurs du précédent.
Pour y parvenir en quatre-vingt-quatre ans , il
(1 ) Le mot entrainement fut fait sous la régence ; on l'employa
pour la première fois dans un ouvrage religieux. « La Providence
» expliquée par les Pharisiens , était un entraînement invincible . >>
La religion prouvée par les faits .
M. le marquis de Saint-Simon emploie souvent ce mot dans ses
Mémoires ; mais jusqu'ici les grands écrivains n'en ont point fait
usage.
224 MERCURE
DE FRANCE
.
faut se mettre à l'oeuvre sans délai , se réunir , se bien
entendre ( ce qui est si facile ! ) , et travailler sans relâche
avec autant d'harmonie que de courage et de ténacité.
(Voy. les mots Auteur , Bureaux d'esprit ,
Journalistes et Lecture . )
ACIER et AFFECTATION , dans le prochain numéro .
DIALOGUE DES MORTS.
www
FONTENELLE , LAMOTHE ET VOLTAIRE. ( 1 )
FONTENELLE .
Heureusement que la jalousie , la gloriole des auteurs ,
et tout cet attirail des petites passions humaines , ne
passent pas le Styx avec nous ; car pour peu qu'il me
restât de l'homme encore , je sens que je vous haïrais
bien sincèrement .
VOLTAIRE.
Que signifie cette phrase de Normand ? Je crois en
effet que vous ne m'aimez guères .
FONTENELLE .
Puis-je vous pardonner vos plaisanteries sans fin , dont
vous m'avez accablé pendant le cours d'une si longue
vie ? N'était-ce pas assez que votre réputation eût fait
taire la mienne et celle de Lamothe ? Nous étions tous
deux à la tête de la littérature quand vous avez paru ;
nous hasardions en style timide des opinions très-hardies
, lui sur le goût et moi sur la religion ; le monde se
reposait avec notre ingénieuse médiocrité de la supériorité
du siècle précédent , et vous êtes venu lui redonner
la fatigue des chefs -d'oeuvre en tout genre. De sorte
que ma longue carrière , effacée à son aurore par les
(1 ) Morceau inédit de Rivarol , communiqué par M. Fayelle.
JUIN 1816 . 22
J
Racine et les Boileau , se trouve éclipsée vers sa fin par
et réduite comme à un point. Sont- ce là des
choses qui se pardonnent ?
vous ,
LAMOTHE.
Sans compter que vous avez mis en défaut tous nos
petits historiens , qui auraient bien voulu qu'après le
siècle de Louis XIV fût venu celui de la philosophie
et ensuite la décadence , afin de pouvoir trouver dans
notre histoire et dans celle des Romains des époques
bien symétriques : le siécle d'Auguste , celui des philosophes
, et le reste. Mais , grâce à vous , on n'y connait
plus rien , et Fontenelle et moi nous jouons un triste
rôle . Enfans d'une nature en repos et qui semblait mé
nager ses forces , parce qu'après le siècle de Louis XIV
elle se préparait à celui de Louis XV, nous avons été
traités bien chichement ; et toutefois je suis de l'avis de
mon confrère , nous aurions encore la plus grande réputation
sans vous.
VOLTAIRE.
Ingrats que vous êtes ! vous oubliez combien vous
avez eu de beaux momens ; vous oubliez , Fontenelle ,
qu'on pourrait envier vos quarante dernières années ,
et que c'est beaucoup , même sur une vie de cent ans .
Quant à vous, Lamothe , vous avez cru faire une révolution
en poësie , et quand vous lisiez vos fables à l'académie
française , on les préférait à celles de La Fontaine.
Cette double illusion vous a donné de véritables jouissances
. Ne vous laissez donc pas éblouir par les honneurs
tardifs que Paris m'a rendus , ils ont été bien
achetés ; car , sans compter les dégoûts d'une vie errante
et polémique , je ne passais encore que pour un bel esprit
à cinquante ans ; on m'a long-temps opposé le dur
Piron et Crébillon le barbare ; il m'a fallu expier par
une longue retraite des succès toujours disputes ; et ce
n'est qu'en devenant étranger à ma patrie que j'ai pu y
rentrer , pour recueillir en un jour le fruit de soixante
ans de travaux : faible moisson de gloire représentée par
quelques feuilles de lauriers ! Et je ne vous dis pas en-
था
15
226 MERCURE DE FRANCE .
core de combien d'épines cette couronne était en secret
tissue. Je triomphais à Jérusalem malgré les scribes et
les pharisiens ; j'étais logé chez le publicain , et si je suis
mort dans mon lit , j'ai pu prévoir , à la consternation
de tout ce qui m'environnait , que je serais enterré au
bord de la rivière , à côté de cette pauvre Lecouvreur.
Consolez-vous donc avec moi , mes amis :
Tout mortel est chargé de sa propre douleur.
FONTENELLE .
Oh ! si j'avais eu votre destinée à conduire , elle n'eut
point echoué dans le port . Vous aviez une grande fortune
, une réputation sans bornes , et , si j'en crois la renommée
, vous étiez devenu une puissance en Europe.
Je n'aurais point quitté cette retraite où vous receviez
le tribut de tant d'hommages , toujours grossis par la
distance, pour venir à Paris faire voir de trop près l'idole ,
et me donner une indigestion de gloire. Si j'avais eu la
faiblesse d'y venir , rien n'aurait du moins corrompu
la douceur de mon triomphe ; j'aurais reporté ma couronne
à Ferney , avant qu'elle se fût flétrie.
VOLTAIRE.
Vous parlez d'or , mon cher Fontenelle , et vous avez
bien le droit de remontrance , vous qui avez si sagement
conduit votre petite barque . Mais , que voulez-vous
que je vous dise ? Cette tête octogénaire , que les sollicitations
des rois n'auraient point ébranlée , se rendit
aux cajoleries du publicain qui voulut me faire entrer
dans sa maison , comme le purificateur de l'ancienne
loi. Je n'y gagnai qu'un distique assez piquant par
les idées qu'il rapproche :
Admirez d'Arouet la bizarre planète ;
11 naquit chez Ninon et mourut chez Villette.
Pour me livrer tout entier à l'enthousiasme du plus
aimable de tous les peuples , je jetai l'ancre sur le sable
mouvant ; j'oubliai tout projet de retraite. J'achetai un
hôtel ; je signai des baux à vie d'une main mourante ;
je ne m'occupai plus que de tripots et d'académies.
JUIN 1816. 227
FONTENELLE.
Ah! que je vous sais gré de n'avoir pas oublié mes
pauvres académies ! Dans quel état les avez-vous laissées
? Ont-elles pu du moins vous décerner quelques
honneurs ?
VOLTAIRE.
Elles n'étaient pas encore aussi délabrées que vous
pourriez le croire ; les académies ont une longue vieillesse
. Celle des sciences , dont mes élémens de Newton
n'auraient pas dû me fermer la porte , me proposa une
séance , et je l'acceptai . On parla de l'air fixe qui était
à la mode en ce moment , et on lut quelques éloges dont
les vôtres seront toujours la meilleure critique : de là je
passai à l'académie française.
FONTENELLE.
Eh bien ?
VOLTAIRE.
A l'académie française.
FONTENELLE.
Vous me troublez ! Quel est donc ce cruel silence ?
l'académie aurait- elle été muette ? Vous aurait - elle
refusé quelques hommages ? On assure qu'elle vous créa
son directeur perpétuel .
VOLTAIRE .
Tout était en règle , mon cher Fontenelle , et tout
alla dans l'ordre accoutumé , l'académie parla on lut
des éloges ; tout le monde fût loué , et chacun parut
sortir avec plaisir. Mais vous le dirai-je ; le nombre admirable
des quarante , le magnifique babil de ces éloges
toujours anciens et toujours nouveaux , le retour des
séances , l'éclat des réceptions ; tant de choses , en un
mot , qui font de l'académie française le corps le plus
auguste de l'univers , ne sont plus aujourd'hui les délices
de la nation ; le siècle s'est affadi sur le sublime , on
s'ennuie à l'académie. Voilà ce que j'aurais voulu dissi-
15 .
228 MERCURE
DE FRANCE.
muler à un homme tel que vous , car c'est vous percer
le coeur. Je sais qu'on emporte chez les morts les affections
qu'on a eues dans la vie ; on a toujours du goût pour
son premier métier , et si j'en crois certain bruit , vous
avez rassemblé là-bas , sous ses myrthes , quelques ombres
académiques ; vous y tenez des séances ; il faut en vérité ,
que vous ayez bien du goût à la chose , pour vous être
fait ainsi le secrétaire éternel des morts ! N'en rougissez
pas ; si vous me l'avouez , je vous promets d'aller à vos
assemblées une fois tous les siècles . Eh ! plut à Dieu
que l'académie n'eut tenu là-haut que des assemblées
séculaires ! l'inconstant public ne s'en serait pas sitôt
dégoûté. Mais je vous le répète avec regret , ce public
ne s'en cache pas ; il s'obstine à dire que l'académie ne
fait plus rien pour sa gloire et pour ses plaisirs . Quant
aux hommes qui soutiennent encore l'honneur de la
nation , qu'ont-ils à faire d'académie ? que gagnent-ils
à se réunir ? C'est aux moutons à s'attrouper , mais les
lions s'isolent , et se font des empires séparés.
ww
( La suite au numéro prochain .
CORRESPONDANCE.
mmmm
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
Foin des détracteurs du siècle ! Je suis de la secte des
Laudatores temporis acti ; et vous m'approuverez ,
Monsieur , lorsqu'après une assez longue absence de la
capitale , vous y rentrerez pour y jouir , comme je le
fais , du perfectionnement de la nature humaine . On dit
trop de mal des hommes , et sur-tout des auteurs et des
comédiens . Je suis l'ami des uns et l'avocat des autres ;
jë veux , je dois les venger , les défendre des traits de
l'injure et de la calomnie .
A mon départ de Paris , les auteurs étaient vains ,
présomptueux , jaloux , rarement contens de leurs succès
, et toujours chagrins de ceux de leurs confrères ; les
acteurs avaient , à peu de chose près , les mêmes défauts
, et ils en possédaient de particuliers à l'espèce .
JUIN 1816. 229
Aujourd'hui je retrouve ces deux classes bien changées ;
les gens de lettres sont simples , généreux , sans fiel
sans intrigue , enfin tel qu'on dépeint M. Georges Duval
ou tel que je le vois. Les comédiens ne sont ni médisans ,
ni flagorneurs de la puissance qui peut les servir , ni dé
tracteurs des écrivains qui les jugent ; ils ne payent plus
les journalistes , et s'ils les dénoncent , c'est le plus secrètement
possible , comme quelques auteurs entre eux .
L'arsenal des anonymes, n'est pas plus épuisé que la confiance
qu'on leur accorde n'est éteinte cela nous promet
bien des jouissances.
•
ni un
Mais ne souffrez pas que mon pinceau se noircisse en
traçant des noms las d'être obscurs , et qui cherchent la
célébrité d'Erostrate . Les couleurs de Rembrand ne conviennent
pas à un apprentif de Téniers. Je résiste donc
à l'envie de vous faire connaître une petite trame d'infamie
à laquelle je n'ai qu'à demi échappé ; je ne me
croyais pas l'objet de tant de haînes flatteuses ,
sujet digne de persécution . L'amour- propre me gagne ,
et je commence à me ranger de l'avis de Gilbert : les
ennemis honorent. Pour grossir le nombre de ceux qui
me font tant de bien , je vais passer en revue tous les
théâtres et vous communiquer quelques observations
fugitives : nous vivrons ensuite sur le courant.
La reputation du Rossignol de l'Académie royale
était venue jusqu'à Londres pendant que j'habitais cette
ville . Sur le nom de l'auteur je la croyais fondée ,
quoique bien vîte établie. On plaçait l'ouvrage entre
le Devin du village et les Prétendus , c'était l'envoyer
tout droit à l'immortalité ; ses compagnons de voyage
me semblaient inquiétans ; ils pouvaient le faire mourir
en route; il y a des voisinages dangereux . Moi qur vous
écris , je ne voudrais point habiter la maison de tel
auteur qui ne travaille pas à ses comédies , et qui va
dénonçant ceux qui font les leur ; je serais toujours en
crainte d'être arrêté comme fabricant de pièces de circonstances;
et avant de prouver qu'il est lui-même
coupable de cette félonie , il se passerait plus de temps
qu'il n'en a fallu , pour composer les vaudevilles àpropos
que je ne veux pas nommer ; touté délation me
250 MERCURE DE FRANCE .
révolte . J'ai donc suspendu mon jugement sur le Rossignol
, jusqu'à ce que je l'aie entendu chanter. Je viens
d'avoir ce bonheur ; il m'a ravi . M. Tulou , le fondé
de pouvoir de l'aimable oiseau , s'est montré par-tout
son digne interprète ; ce talent est au-dessus de tout
éloge. Je n'ai pas été aussi content de toutes les parties
du poëme ; il s'y rencontre de jolies choses et une bonne
scène entre plusieurs oiseuses , longues et hasardées.
C'est tout ce que je vous en dirai ; je suis sévère envers
l'auteur lorsqu'il est heureux , une vive critique serait
aujourd'hui déplacée . L'homme qui dérobe à l'oisiveté
des loisirs qu'il consacre dignement aux lettres , mérite
des égards ; il a prouvé qu'il peut faire de meilleurs
ouvrages : celui-ci n'est que le jeu d'une plume exercée,
qui travaille sans doute à légitimer les nouveaux ennemis
que font les nouveaux succès. La musique est généralement
bien adaptée au sujet , mais elle se prête aussi à
ses défauts et devient niaise , quand les paroles cessent
d'avoir de l'esprit ; et puis elle a été trop vantée.
Le début de Mule Allan a pris tous les caractères d'un
triomphe , c'est encore un malheur . En général , nous
nous passionnons trop vîte en bien ou en mal : chez nous
le laurier et le chardon croissent tout de suite dans le
même champ ; c'est un défaut de terroir . Pour louer
ou blâmer nous n'avons point de patience , c'est ce qui ,
de nos jours , donne tant de prise à la calomnie ; elle
serait bien plus scrupuleuse si nous examinions , et
que de fois on verrait le mal retomber sur son auteur !
il semble que nos salles de spectacles ne soient meublées
que de machines à la Vaucanson , dont les unes
ne savent prononcer que le mot divin ! et les autres
celui-ci , détestable ! Les Beaufils peuplent terriblement
! Le premier devoir d'un critique est de tenir
le public en garde contre cet enthousiasme factice et
de courte haleine . Pour être solide , la réputation veut
être longuement pésée ; le temps n'épargne pas ce que
l'on fait sans lui. Que Mile Allan se défie des flatteurs
, qu'elle se livre à l'étude de son art ; il ne suffit
pas de posséder un bel instrument , il faut savoir s'en
servir . Cette jeune personne n'est pas actrice ; en traJUIN
1816. 231
vaillant elle pourra le devenir , on se forme promptement
à l'Opéra .
Mile Delâtre a terminé , à la Comédie française , des
débuts qui n'ont eu d'autre résultat que de prouver
son impuissance : sans grâces , sans chaleur , sans organe
, elle ne pouvait pas réussir .
M. David , qui a paru dans l'emploi , dit des jeunes
premiers , mérite plus d'attention ; il dit sagement ,
sa tenue est bonne et son intelligence parfaite . Je crains
qu'il n'ait pas assez à acquérir ; il est peut-être dangereux
de savoir son métier trop tôt . Il m'a paru plus
fort sur cette partie , qu'en fait d'inspiration . J'ai reconnu
Michelot dans son jeu : l'habitude de la scène
lui donnera des intentions ; il peut agir d'après lui .
Dans la comédie il est fort au-dessous de lui-même ;
je crois qu'il n'est pas appelé à ce genre.
Mile Anaïs est une très-jeune personne . Sa taille ,
au-dessous de la médiocre , ne se prête point à l'illusion ;
dans la Femme jalouse , les scènes d'amour entre elle
et Firmin , avaient l'air d'une plaisanterie . Un amant
bien épris , bien tendre , et contant fleurette à un enfant ,
ne pouvait pas intéresser ; il a fallu tout le talent de
l'acteur pour ne pas rendre ce spectacle au moins ridi➡
cule . On avait eu peur de voir Armand dans ce rôle.
Je crois que Mile Anaïs a des dispositions , un certain
instinct de son art qui la conduit assez sûrement ; mais
il faut attendre..... qu'elle grandisse.
Après s'être essayée dans plusieurs emplois de la comédie
et de la tragédie , Mile Régnier s'arrête aux carac◄
tères . Son début y a été heureux : je désire que ses succès
se soutiennent ; ses qualités peuvent lui donner cette
espérance . Ses défauts ne sont pas très -affligeans ; le
principal est encore son âge , qui refuse à sa physionomie
l'expression convenable à ses rôles . Du reste , elle est
agréable ; mais on ne pourra la juger qu'après une longue
série de représentations plus suivies. C'est au public à
décider , et dans ce moment il est rare à la Comédie
Française .
Je ne puis me dispenser , monsieur , de vous dire un
mot de Damas , qui n'est pas , à beaucoup près , un dé252
MERCURE DE FRANCE .
butant ; il joue le rôle de Dorsan , dans la Femme jalouse
, d'une manière remarquable : diction juste , chaleur
entrainante et profonde sensibilité , telles sont les
qualités qu'il y déploie avec un art parfait. En général ,
il possède un mérite qu'il ne faut pas taire , c'est qu'il
joue souvent de bons comme de mauvais rôles , et qu'il
est utile comme s'il n'avait point de talent . Le public
tient compte de tout cela .
Les nouvelles du Théâtre-Français ne sont pas curieuses
. Les plus tristes sont la maladie de Mlle Mars qui ,
dit-on , va mieux , et le retour de Baptiste aîné , qui n'a
pas vendu sa garde-robe tragique . Cependant sa fille ne
sera pas admise à l'essai . Mile Devin plaît toujours assez ;
Mile Mars aînée est de jour en jour mieux appréciée ;
Montrose ne jouera plus Trissotin , il montre du talent
dans d'autres rôles , et Saint- Eugène pourra bien aller
aux boulevarts , lieux où sa vocation l'appelle . Voilà
pour la partie gaie de mes nouvelles.
L'Odéon s'est bien relevé pendant mon absence. Cela
ne m'étonne pas : je n'attendais pas moins de l'activité
de son directeur. Le Chevalier de Canolle a beaucoup
aidé M. Picard ; ils sont les libérateurs de ce théâtre ,
dont le public a repris le chemin , sans doute pour ne
plus s'en écarter. On y compte un assez bon nombre
d'acteurs faits pour justifier l'éloge : Clozel , Chazel ,
Armand , Pélissier , Thénard , Talon , Miles Millen
Délia , Adeline , sont d'excellens sujets . Je ne parlerai
pas de Perroud ; il n'est plus que l'ombre d'un comédien
qui a toujours été très -médiocre et très-loué . Son
accent gascon , ses gestes ignobles et la triste pâleur de
sa figure n'étant plus accompagnés d'un air de jeunesse ,
ne donnent que des regrets à ceux qui l'ont vanté sans
savoir pourquoi . Cet acteur prouve la justesse de mes
observations dans une infinité de pièces , et notamment
dans l'à-propos qui a pour titre le Chemin de Fontainebleau;
il y est glacial , engourdissant , et pourtant son
rôle a de la gaieté ; mais il la tue . Ce vaudeville est
écrit dans des sentimens dont ses auteurs ont donné de
fréquentes preuves. L'amour du roi et le plus absolu
dévouement à sa cause y respirent à chaque mot. Il y
JUIN 1816. 233
a des couplets pleins d'esprit . Je voudrais pouvoir citer
celui qui commence par ce vers : Les tyrans se font
voir avec crainte ; je l'ai retenu , mais l'espace me
manque. On a remarqué le rôle d'une poissarde représentée
par Mile Milen ; il est impossible d'unir plus de
grâces à plus de vérité , et d'avoir une voix plus séduisante.
Cette actrice est bien à l'Odéon ; mais elle serait
mieux ailleurs . Dans le Dépit amoureux , le Mari
intrigué et dans les Fausses confidences , elle s'est montrée
supérieure à tout ce que nous connaissons de soubrettes
, en exceptant Mile Demerson , qui lui rend sans
doute la même justice , parce que le vrai talent est
équitable. J'ai vu Mlle Joly , et je trouve beaucoup
d'analogie entre elle et Mile Milen ; même franchise
même gaieté , même naturel et même piquant dans la
physionomie , plus agréable que régulière. Je ne sache
pas un éloge plus grand ni plus mérité. Je reviendrai
sur ce théâtre , dont l'existence est un bienfait pour l'art
dramatique , et j'espère le défendre victorieusement des
attaques de l'envie , pour ne pas dire plus. Il est vrai
que les épigrammes ne tuent pas ; mais les raisonnemens
persuadent.
•
Il y a long-temps , monsieur , que je crie au secours
pour l'Opéra- Comique , et personne ne vient . Le frère´
de Ponchard , Darboville , la musique du Village
voisin et deux ou trois chûtes , ne lui ont pas fait
grand bien. Il expire l'infortuné ! je dis plus , il mourra ,
et personne n'en aura pitié . La cause de son mal est en
lui , lui seul y peut remédier ; il n'a qu'à élaguer : mais
Paul , mais Huet , mais Darancourt , mais Chenard , que
deviendront- ils ? Il faut que tout ce monde-là vive , et
le public n'a pas besoin de s'amuser . On parle de l'ouverture
d'un second théâtre destiné à l'opéra- comique ;
ce serait un grand bonheur , du moins le genre de ce
spectacle se releverait . Je connais une foule d'auteurs
et de musiciens qui n'attendent que cela pour sé réfugier
dans cet asyle : on dit même qu'ils s'occupent
d'un mémoire qu'ils doivent me soumettre pour avoir
mon avis , et le faire connaître à vos lecteurs . Je consens
volontiers à leur rendre ce service . En attendant ,
-
234 MERCURE DE FRANCE.
je poursuis ma course , et je ne fais que mettre ma carte
chez Mme Catalani .
Crivelli , la Clémence de Titus , et Mme Strinasacchi
se donnent beaucoup de peine pour remplacer la maitresse
de la maison ; ils font de leur mieux les honneurs ,
mais ils n'y réussissent que faiblement . Je leur ferai
bientôt une visise , et je vous raconterai , monsieur , ce
que les spectateurs m'auront dit .
Le Vaudeville redouble d'effort ; il a un bon directeur
, mais je le comparerai à un excellent pilote sur un
mauvais bâtiment. L'équipage est faible. Après madame
Hervey et Mlle Minette , il n'y a guère que Joly ,
Philippe , Laporte et Gonthier que l'on puisse citer.
J'engage le comité de lecture à refuser toutes les pièces
qui ressembleront à Arlequin chez les Antropophages.
Je n'approuve pas ce que mon maître clerc s'est permis
de vous écrire sur M. Sans- Géne . J'ai vu la pièce , elle
est amusante ; on voit qu'elle a été faite un peu vîte ,
mais les auteurs ont un remède assuré contre ce malheur,
qu'ils fassent un autre ouvrage . M. Doublemain est un
peu tranchant ; je crois qu'il voudrait avoir des ennemis.
somme son maître , l'orgueilleux ! il
ne sait pas tout le
mérite que cela exige . Je le corrigerai de cet amourpropre.
Ön attend Potier aux Variétés ; cet acteur y manque.
Brunet tient les deux places avec autant de zèle que
de
talent ; mais il se fatigue , et l'arrivée de son auxiliaire
ne lui fera pas de mal. Les Deux mariages ont obtenu
beaucoup de succès à ce théâtre ; ils l'ont mérité . C'est
la meilleure des pieces inspirées par la circonstance. On
voit avec plaisir , à côté de MM . Rougemont et Merle ,
M. Brazier , qui a travaillé à celle de la Gaîté. Quant
à M. Rougemont , il est depuis long-temps surnommé
le Dubelloi du vaudeville ; c'est comme si l'on m'appelait
l'avocat du diable.
Je ne vous dirai rien du procès de Mile Cuisot , et
pour cause ; quand mon plaidoyer pour cette actrice
sera terminé , je pourrai vous en montrer quelques fragmens
.
Les théâtres de la Porte Saint-Martin , de l'Ambigu
JUIN 1816. 255
Comique et de la Gaieté ont aussi payé leur tribut par
les pièces de l'Union des lis , du Mariage sous d'heureux
auspices et de la Noce de village . MM. Cuvelier ,
Leblanc , Després , Brazier et Dubois sont les heureux
auteurs de ces divers ouvrages , dont le succès était incontestable.
Maintenant , monsieur , je reviendrai en détail sur
chacun de nos théâtres , et je traiterai avec plus d'éten➡
due les différentes questions auxquelles ils donnent lieu .
En attendant , agréez , je vous prie , les sentimens , etc.
POURETCONTRE
,
Avocat des Comédiens.
www wwwww wwwww wwwwwm
INTERIEUR. ( 1 )
La France toute entière est livrée à une seule pensée ; l'heureuse
alliance contractée le 17 de ce mois occupe tous les esprits . Les
Voeux que Naples a formés pour la fille de ses rois , ont été entendus
dans notre pairie ; elle y répond et veut les accomplir. La longue
route que madame la duchesse de Berri a parcourue depuis Mar
seille jusqu'à Paris , était couverte d'arcs de triomphe , de fleurs ,
et n'a cessé de retentir des acclamations de joie ; un véritable amour
a mis dans toutes les bouches les mêmes cris de Vive le roi ! Vive
M. le duc , vive madame la duchesse de Berri ! Vivent les
Bourbons ! s'écriaient les autres , parce qu'ils ne pouvaient nommer
en même temps tous les objets de leur amour , tous les membres
de cette auguste famille.
Dimanche 16 , une cérémonie sainte , précieuse aux catholiques
romains , et dont la révolution et l'usurpation ensuite , avaient dépouillé
leur culte depuis près de trente ans , cette cérémonie , la
procession du Saint - Sacrement , avait lieu dans Paris. Elle devait
être terminée à midi , parce que l'entrée du roi était fixée pour quatre
( 1 ) Ce Journal étant hebdomadaire , nous nous bornons à présenter
à nos lecteurs un tableau général des faits les plus importans
que les feuilles qui paraissent tous les jours ont rapportés. Jusqu'à
ce moment , il avait été imprimé avec le même corps de caractère
que le reste du numéro. Nous prenons le parti , afin de pouvoir lui
donner plus d'étendue , d'employer le petit-texte. C'est une augmentation
de dépense que nous sommes loin de regretter , dans la pensée
que devenant plus complet , il satisfera davantage nos abonnés.
156 MERCURE DE FRANCE.
heures . Le soleil s'était levé pur , et il ne cessa point de briller pendant
la sainte solennité ; mais ensuite ' e ciel se couvrit de nuages ,
la pluie tomba en abondance , tout le monde était attristé. La famille
royale devait monter en calèche à quatre heures à la barrière
du Trône , si le temps le permettait , et loin de là , il interdisait
toute espérance. Mais une demi -heure avant l'heure fixée , le soleil
a brillé de nouveau et mis les nuages en fuite , la joie est rentrée
dans tous les coeurs . Cette remarque pourrait sembler puérile
et bien peu digne de non sujet , s'il n'était pas constant que certains
fanatiques faisaient du brillant de l'atmosphère il y a quelques
années , le partage infaillible des fêtes commandées par le
despote de la France. Je n'ai vu le 16 que des figures heureuses :
la lumière pure du jour et les cris de joie , avaient fait fuir les
animaux nuisibles et féroces.
La marche triomphale a commencé par le faubourg St- Antoine ,
que l'on peut véritablement nommer le faubourg royal. A toutes
Les fenêtres , des drapeaux blancs , des emblêmes ingénieux , des
guirlandes , un peuple immense , voilà le spectacle qu'il a offert
aux yeux du père de la France et de sa nouvelle fille . Un superbe
drapeau blanc a été présenté à madame la duchesse de Berri , par
mademoiselle Lainé , fille de M. Lainé , notaire et chef de la huitième
légion. Cette jeune personne , accompagnée de plusieurs
autres demoiselles , a adressé un discours à la princesse . M. le curé
de Sainte-Marguerite , à la tête de son clergé , a présenté l'eau
bénite au roi , et lui a dans son discours , fait remarquer l'excellent
esprit des habitans du faubourg. Ils ont en vous un bon interprète ,
Fui a dit le monarque dans sa réponse.
Dans le nombre des inscriptions qu'on voyait dans ce quartier ,
nous en citerons deux : l'une , est celle de l'hospice des Enfans
trouvés , elle porte : Nous ne sommes plus orphelins ; l'autre , était
an bas d'un large écusson , où l'on avait peint une rose sur un
fond bleu : Nous en avons une de plus . Le cortége a suivi les
boulevarts ; sur celui de la rue Montmartre , le physicien Robertson
avait placé son automate ; la voiture du roi s'y est arrêtée pour
f'entendre sonner une fanfare.
La longue route à parcourir avait permis à notre immense
population de trouver place pour satisfaire son coeur et sa curiosité
, mais les Tuileries la contenaient à peine le soir . Le roi a
daigné se rendre plusieurs fois à l'empressement des habitans de
*a bonne ville , et il s'est montré entouré de toute son auguste
famille ; j'ai vu verser des larmes causées par la joie dont ellemême
paraissait animée. Ils seront donc enfin heureux , disait-on ,
Le 17 , l'auguste alliance a été bénie au pied des autels par
M. l'archevêque de Reims. Le discours qu'il a adressé aux deux
poux a ce tou d'inspiration , de majesté qui appartient à la Sainte-
Ecriture , dont il a fréquemment employé les passages : c'est ainsi
que parlait l'aigle de Meaux , le sublime Bossuet. Un cortége ,
dans lequel se déployait l'antique pompe royale , a traversé denx
haies de troupes , depuis le palais des Tuileries jusqu'à la cathé
JUIN 1816 . 237
•
drale , dout la vaste enceinte , magnifiquement décorée , offrait le
plus beau coup- d'oeil . Les ducs et pairs laïcs s'y étaient rendus
revêtus de leur nouveau costume et du manteau ducal ; les pairs
ecclésiastiques étaient en habit d'évêque. Au moment où l'archevêque
a demandé à Mgr. le duc de Berri s'il prenait la pridcesse
Caroline pour son épouse , le prince s'est retourné vers le
roi pour lui demander son consentement , en lui faisant une profonde
révérence ; il en fit une ensuite à S. A. R. MONSIEUR , et
a prononcé le oui. La princesse Caroline , avant de répondre
, a fait de méme une révérence à Sa Majesté . M. le curé
de Saint-Germain- Lauxerrois , dont l'église est la paroisse royale,
était présent à la bénédiction nuptiale , en surpis et en étolle,
présence nécessaire d'après les canons , et les registres de sa paroisse
contiennent l'acte de bénédiction . Dans un aussi court espace que
celui qui nous est accordé , nous ne pouvons consacrer que bien
pcu au cérémonial , à la splendeur de cette cérémonie , parce
qu'il faut parler de l'esprit public. Il était si bon , tant de joie
existait dans tous les coeurs , que nous devons nous y arrêtér.
D'après une ancienne coutume , il n'y a point de fêtes sans distributions
à ceux qui ont assez de force pour les gagner : ainsi
dans le vaste local des Champs - Elysées , de nombreux buffets
établis étaient assiégés , de mains tendues , de vases de toutes les
formes , de toutes les couleurs ; l'adresse et l'intempérance luttaient,
il est des plaisirs de toute espèce , et dans un jour de bonheur
il faut que chacun se retire satisfait . Il y avait donc aussi des
plaisirs d'une autre nature , des jeux de toute sorte ,
des spectacles
: je regrette qu'il n'y ait plus de communauté d'oiseleurs ,
car en pareil jour il se lâchait une foule d'oiseaux , tribut du
coeur, et ces captifs chantant leur délivrance , portaient dans
les airs même , la joie à laquelle ils devaient la liberté. Jamais
le 17 , sans la sage prévoyance qui avait répandu les plaisirs dans
l'étendue des Champs-Elysées , les Tuileries n'eussent pu renfermer
ceux qui abondaient autour du château . Il fallait donner des
distractions à l'amour. L'illumination noble et simple , pour le
château , était de la plus grande richesse dans son immense parterre.
Tout le monde convient que le temple de l'hymen , qui
entourait le grand bassin , a réuni de la part de l'architecte à la
pensée la plus vraie , l'exécution la plus riche . Nul accident n'est
arrivé , et cependant chacun voulait , dans le moins de temps
possible , regagner ses pénates , mais il régnait un grand ordre.
Il était nécessaire , car toutes les issues étaient remplics : l'ineptie ,
car il ne faut pas voir partout la malice , répandait le bruit le
lendemain , qu'une femme avait été étouffée. Le fait est qu'il y avait
à la Morgue une jeune personne d'environ vingt-deux ans , que
l'on avait retirée de la rivière près la barrière de la Canette , et
qui , par l'ordre du maire de Vaugirard , avait été apportée à
Faris pour y être exposée , et cela avant la fête ; on l'avait trouvée
nue .
Les jeunes personnes dotées et mariées par le gouvernement ,
238 MERCURE DE FRANCE .
étaient à Notre-Dame au mariage de madame la duchesse de Berri.
Les adjoints de chacune des mairies les accompagnaient , et elles y
furent présentées à S. M. qui , en leur souhaitant d'être heureuses ,
ajouta : Priez pour moi , et souvenez- vous toujours de moi.
Tout Paris était illuminé ; dans le nombre des illuminations
qui se sont fait remarquer , on compte celle de la chambre des députés.
De grands candelabres d'un vert azuré s'élevaient au milieu
des colonnes de feu ; un transparent représentait les jeunes époux se
donnant la main sur l'autel de l'hyménée . La croix de la légion d'honneur
resplendissait seule au- dessus de la chancellerie de cet ordre ,
et suffisait pour la faire briller. Le ministère de la police avait été
décoré avec beaucoup de goût. Les longues lignes d'architecture
de l'hôtel de la Monnaie étaient dessinées par des cordons de feu .
L'institut se laissait chercher ; Minerve était en négligé. A l'hôtel
des gardes-du- corps , il y avait un transparent représentant un
lis autour duquel un lierre s'entortille , avec cette inscription :
Ubi adjunctus pereo , je meurs oùje m'attache. Une autre inscription
, dans la rue du Bac , arrêtait d'autant plus de monde qu'elle
était en français : Vivons pour les chérir, mourons pour les défendre.
On doit aussi à M. Désaugiers l'inscription suivante ;
Bon chrétien, bon Français , aujourd'hui rends hommage
Le matin à ton Dieu , le soir à son image.
Lorsque des enfans s'égarent , commettent des fautes , en sont les
victimes , un bon père gémit , et n'oublie pas cependant qu'il est
père. Le 18 juin les fêtes ont été suspendues , ce jour a été consacré
à de funestes souvenirs .
--
น
- Le maréchal Augereau , duc de Castiglione , est mort le 12
de ce mois à sa terre de la Houssaie , d'une hydropisie ascite , suite
d'une lésion organique au foie.
1
La nef de l'église de Notre-Dame était couverte d'un tapis
d'environ 200 pieds de long sur 18 de large ; il a été fabriqué chez
MM. Bellanger et Vaisson , rue d'Anjou St-Honoré , nº 9.
M. Le comte de Forbin remplace M. Denon dans les fonctions
de directeur du musée. Les productions de M. de Forbin ont
obtenu le suffrage des connaisseurs dans les expositions au salon ,
et lui ont assigné un rang distingué et hors de là classe des simples
amateurs.
Le conseil de révision a rejeté le pourvoi de l'ex - lieutenant
Leblanc , condamné aux travaux forcés . Il a été dégradé sur la
place Vendôme à la garde montante.
--
*
Une lettre de Mgr. le duc de Richelieu , président du conseil
des ministres , adressée au ministre des finances , détermine la manière
dont sera fait l'emploi du million que Mgr. le duc de Berri
a consacré au soulagement des départemens le plus maltraités par
la guerre. Par une ordonnance du 8 mai , le roi a donné , sur la
liste civile de 1816, dix millions pour le même objet , et une commission
a été chargée de faire cette répartition. Le travail de cette
JUIN 1816 .
239
même commission servira pour la distribution da million donné
par S. A. R. 500,000 francs ont été réservées par elle sur les dépenses
de son mariage , et les autres 500,000 francs sont pris sur
sa propre dotation. Cette somme sera répartie au marc le franç
entre les départemens choisis par la commission.
Madame la duchesse de Berri , le lendemain de son mariage
, étant venue chez le roi , s'en retournait à l'Elysée-Bourbon
avant de se rendre à Saint-Cloud , sa voiture s'est accrochée à
la borne de granit qui est près de la grille du château , et le
timon a été cassé près de l'avant train ; cet accident n'a point
eu de suite dangereuse . Aux cris des dragons d'escorte , Mgr. le
duc de Berri a fait arrêter sa voiture , dans laquelle elle est montée.
Ordonnance du roi du 1 " mai , portant que les propriétaires
de rentes et pensions , qui , ne pouvant pas recevoir par
eux-mêmes les arrérages échus , ne jugeront pas convenable de
confier leurs inscriptions à des tiers , sont libres d'y suppléer par
des procurations spéciales passées par-devant notaire.
――
Da 5 juin , qui met à la disposition des préfets un centime
sur les cinq centimes additionnels des contributions foncière
et mobilière de 1816 , pour être employés aux remises et modérations
; le roi se réservant d'accorder sur les quatre autres le
dégrévement nécessaire aux départemens qui ont le plus souffert.
Du 11 juin , rendue en conformité de la loi du 30 avril ,
art. 320 , règle tout ce qui est relatif aux acquits - à-caution.
ANNONCES.
ww
Le mercredi 26 juin et jours suivans , la vente du
troupeau de mérinos de la Malmaison aura lieu , à onze
heures du matin , dans le local de l'Orangerie ' , sur la
route de Paris à Saint-Germain .
Des maladies de l'utérus , par le D. Nauche . Prix :
6 fr. et 7 fr . 50 cent. franc de port. Chez Gabon , libraire ,
rue de l'Ecole de Médecine , nº 13.
Le Raffermissement de l'empire des lis , poëme ;
par M.me de Boisserolle. Prix : 1 fr. Delaunay, libraire au
Palais-Royal.
Grammaire française , analytique et raisonnée ;
par M. François . B. Beaucé , rue Guénégaud , nº 18.
Politique chrétienne , et Variétés morales et littéraires
, 1er volume . Beaucé , libraire , rue Guénégaud ,
n° 18. Cet ouvrage reparaît depuis le 1er janvier 1815.
La souscription est de 25 fr. pour 4 vol . , 14 fr. pour 2 ,
et 8 fr. pour un seul . In-8° de 416 pages.
240 MERCURE DE FRANCE.
Annales des arts et manufactures , 2° collection ,
tom . 2. Au bureau des Annales , rue de la Monnaie , nº 11.
Mémoire sur le cadastre de la France , ou Moyen
de perfectionner cette opération . In-8° . Prix : 1 fr . 50 c.
et i fr. 80 c . franc de port. Chez Eymery , à la librairie
d'éducation , rue Mazarine , nº 3o.
Le Censeur des Censeurs , ou Mémoires pour servir
à l'histoire de la révolution du 20 mars 1815 , suivi de
la censure de cet ouvrage , dans laquelle on trouve les
pièces mutilées et rejetées par la commission des journaux.
Chez Beauce , rue Guénégaud , nº 18.
3 Une nouvelle édition de Jeanne de France , par
Mme de Genlis , vient de paraître . Cette édition , revue
et augmentée , est extrêmement soignée . L'auteur devait
au public cette preuve de reconnaissance , pour le débit
et le succès de cet ouvrage.
Une nouvelle édition de l'Histoire de Henri IV , par
le même auteur , est sous presse.
Le petit volume du Journal de la jeunesse a paru le
15 de ce mois ; on y trouve toujours la suite des ouvrages
agréables, autant qu'instructifs , qui composent les précédens
numéros .
Histoire de l'Europe moderne , à l'usage de l'enfance
et de la jeunesse ; par M. le comte de Ségur , un des
quarante de l'académie française , membre de l'institut.
Trente-six volumes in- 18 , imprimés en petit-romain ,
ornés chacun de quatre jolies gravures.
Prix de chaque volume , 1 fr . 50 cent. ( et 2 fr. avec
les figures coloriées ) , et de tout l'ouvrage , 54 fr. avec
les gravures en noir , et 72 fr. avec les figures coloriées .
Les personnes qui souscriront d'ici au mois d'août ,
pour la totalité des livraisons , recevront la dernière
gratis .
Chaque livraison formant une histoire séparée , on
peut , si on le veut , ne souscrire que pour une ou plusieurs
. Les livraisons paraîtront successivement à compter
du mois de septembre prochain.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
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MERCURE
DE FRANCE.
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Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
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Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1 " de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
-
POESIE.
wwwwwm
LE DANTE.
Ode qui a remporté le prix aux Jeux Floraux;
Par M. CHEnnedollé.
Plein d'affreuse's beautés , son style étincelant
Est , comme son Enfer , profond , sombre et brûlant.
Il était nuit. En proie à sa noire amertume ,
Au fier ressentiment dont son coeur se consume ,"
Proscrit , persécuté , sans foyers , sans secours
Le Dante , loin des murs d'une ingrate patrie
Qu'il avait tant chérie ,
Sans goûter le sommeil , errait depuis neuf jours .
TOME 67°.
16
242 MERCURE DE FRANCE.
Il fuit , il fait encore..... et déjà la nuit sombre
Pour la dixième fois épaississait son ombre ,
Lorsqu'aux bords d'un torrent il arrive épuisé.
Lieu désert , où sans cesse effrayant ses rivages ,
Parmi des rocs sauvages
Le flot tombe écumant et mille fois brisé.
Là , bien loin des humains , l'infortuné s'arrête ,
S'assied , et sur un roc laissant tomber sa tête ,
Demeure ainsi long -temps perdu dans ses douleurs ;
Son coeur tumultuenx , plein de ses rêveries ,
Flotte en proie aux Furies ;
Mais son oeil , toujours see , ne verse point de pleurs.
Il repasse en son coeur mille tableaux funèbres ;
Et ce départ furtif hâté dans les ténèbres ;
Et ce toît paternel , maintenant ennemi ;
Et le trop court baiser qu'un désespoir farouche
Déposa sur la couche
Où son fils , jeune encor , reposait endormi.
« Voilà donc de quel poids l'infortune m'opprime ! ....
» Combien vous jouiriez de voir votre victime ,
» Vous qui m'avez contraint , trop cruels ennemis !
» A mendier , au sein d'une terre étrangère ,
» Le pain de la misère ;
» Vous qui me séparez du berceau de mon fils !
>> Mais quoi ! de me venger perdrais- je l'espérance ?
» Non , non , tu périras , trop ingrate Florence ;
» Tu me paîras le prix des pleurs que j'ai versés ;
» La ruine et la mort seront ton héritage ,
>> Dans ce jour où ma rage
>> Insultera tes murs brûlans et renversés. >>
Ainsi le Dante , en proie à sa cruelle injure ,
Nourrissant de son coeur l'immortelle blessure ,
En projets de vengeance exhale son transport.
JUIN 1816." 243
Mais d'elle -même enfin la douleur qui l'oppresse
Se consume et s'affaisse ,
Et lassé de douleur , il succombe et s'endort.
Tandis que le sommeil à son ame épuisée
Prodigue une douceur si long -temps refusée ,
Voilà que dans un songe envoyé par les cieux ,
Une noble figure au front calme et modeste ,
Au langage céleste ,
Dans l'éclat le plus pur apparaît à ses yeux.
<< Quel noir transport , ô Danie ! et t'agité et t'enflamme ?
>> A ces vaines fureurs pourquoi livrer ton ame ?
>> Crois-moi , souvent la gloire est bien près des revers,
» Le sort , en détruisant tes dignités serviles ,
>> Et leurs pompes stériles ,
>> Sagement rigoureux n'a brisé que tes fers.
2 Regarde ! dans mes traits reconnais ce poëte ( 1 )
>>
Que ton culte honorait dans ta docte retraite ;
» Je viens récompenser ton pieux souvenir.
» Du temple des destins entr'ouvrant le portique ,
» Dans un lointain magique
>> Je vais te révéler ton brillant avenir.
» Pour toi la politique a fermé sa carrière ;
» Mais du champ des beaux-arts abaissant la barrière ,
» Le génie à tes yeux ouvre un cirque éclatant.
>> Prêt à te couronner de ses palmes nouvelles ,
». En agitant ses ailes ,
>> Dans la lice de gloire il t'invite et t'attend.
>>
Déjà , pour te verser sa divine ambroisie ,
» Le front paré de fleurs , la noble poësie
» Te convoque en riant à son noble banquet.
( 1 ) Virgile .
16 .
244
MERCURE DE FRANCE.
» Qui , rappelé bientôt à sa splendeur autique,
» Le monde poëtique
» Doit briller de nouveau , par toi régénéré.
» De l'autel des beaux-arts bravant le privilège ,
» l'ignorance et l'orgueil , de leur main sacrilège
» ont éteint des neuf soeurs le radieux flambeau ;
» Et leur sceptre d'airain , chargé d'ignominie ,
» Pèse sur le génie ,
>> Couché depuis mille ans dans la nuit du tombeau.
» O Dante ! éveille -tói , ressaisis ta pensée ,
>> Sous le poids du malheur trop long-temps cppressée .
» Du fond de ta grande ame évoque ton talent ;
» Perce de tes douleurs le voile funéraire.
>>> Du monde littéraire
» Sois l'étoile féconde et l'astre étincelant .
» De l'horison des arts dissipe le nuage ;
>> Parais ! et que ta langue , encor dure et sauvage ,
» S'ennoblisse et s'épure au feu de tes rayons.
» Qu'au sortir du berceau , cette langue enhardie
» Se déploie , aggrandie
» Sous le rapide essor de tes brûlans crayons.
››› Vois , de tes grands talens recueillant l'héritage ,
» Tes nobles successeurs , éclatant d'âge en âge ,
» Sur tes pas créateurs s'élancer ardemment ;
» Et de tous les beaux-arts , à ta voix ranimée ,
» L'Italie enflammée ,
>> Une seconde fois hâter l'enfantement.
» Vois , brûlans de ta verve , Arioste et le Tasse
» Déployant à-la - fois leur poëtique audace ,
» Et s'armer de leur lyre et saisir leurs pinceaux ;
Michel-Ange lui- même , honneur de l'Ausonie ,
» Allume son génie
»
» A l'éclat immortel que jetent tes flambeaux.
JUIN 1816. 245
» Tels sont tes hauts destins , ils devraient te suffire ;
» Mais si ton coeur encore à la vengeance aspire ,
» Ce triomphe lui- même à ta gloire est promis.
» Ta haîne et ton talent , tous deux d'intelligence ,
» Illustrant ta vengeance ,
» Vont de leurs doubles traits frapper tes ennemis. »
L'ombre fuit à ces mots. Le Dante se réveille :
La voix céleste encor résonne à son oreille ;
D'un transport inconnu son coeur est agité :
L'inspiration parle. A la voix qui l'appelle ,
Sa grande ame fidelle ,
A déjà soif de gloire et d'immortalité.
Sa main en traits de feu jette l'oeuvre hardie
Où va se déployer sa pensée aggrandie :
Les plus mâles tableaux se pressent sous ses yeux .
Et le triple théâtre où s'ourdit son poëme ,
Dans son vaste systême
Doit embrasser la terre , et l'enfer , et les cieux .
Conception profonde ! entreprise sublime !
Où , du monde idéal sondant le double abyme ,
Le Dante parcourut sa double immensité ;
Et sut peindre à-la-fois le bonheur , les supplices ,
Les vertus et les vices ,
L'homme , l'archange, Dieu , le temps , l'éternité.
Triomphe , homme divin ! ta gloire est infinie.
Pour ce haut monument fondé par ton génie ,
De vingt siècles ligués , Dante , que craindrais-tu ?
Contre ton monument , colonne littéraire ,
Trop fragile adversaire ,
Le temps se heurte , et tombe à tes pieds abattu.
wwww
246 MERCURE
DE FRANCE.
འ་ ཆ་ འའའཆ་
PLAINTES D'UNE JEUNE ISRAELITE ,
SUR LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM .
Élégie qui a remporté le prix aux Jeux Floraux
de 1816 ;
Par Mme DuFRENOY .
1
Delicta majorum immeritus lues
Donec templa refeceris .
HOR. , Ode 6..
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière ;
Soleil à mes regards dérobe ta lumière.
La fille de Sion , Jérusalem , hélas !
Sous un joug odieux courbe sa tête altière.
O Mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
Comment du Chaldéen reçoit -elle les lois ,
La cité maîtresse du monde ,
Qui naguère imposait le tribut à cent rois ?
O ma chère patrie ! ô douleur trop profonde !
Tout Israël captif est sans force et sans voix.
Comment a succombé l'orgueil de ta puissance ?
Comment tant de guerriers armés pour ta défense
Laissent- ils échapper le glaive de leur main ?
Deviez -vous embrasser une lâche espérance ,
Coupables habitans des rives du Jourdain ?
Pourquoi de nos vengeurs enchaîner la vaillance ?
L'ennemi , redoutant leur généreux effort ,
Criait : la paix ! la paix ! Il apporte la mort.
Toi , que Dieu remplissait de sa majesté sainte ,
Temple , dont Salomon avait tracé l'enceinte ,
L'airain , le marbre , l'or qui couvraient tes parvis ,
Par l'indigne vainqueur à mes yeux sont ravis !
La pitié n'entre point dans son ame cruelle ;
Il frappe et l'épouse , et l'époux ,
JUIN 1816. 247
Le débile vieillard , l'enfant à la mamelle ;
Le lévite lui-même expire sous ses coups !
Déplorable héritier du plus illustre trône ,
L'infortuné Sédécias ,
Conduit esclave à Babylone ,
Au fond d'un noir cachot va subir le trépas.
Nul ami n'entendra sa plainte et sa prière ;
Nul ami n'aura soin de son heure dernière.
O mes pleurs ne tárissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
Voilà , voilà le fruit de tes iniquités !
Sion , de l'Eternel tu bravas les paroles ,
Sur l'autel du vrai Dieu tu plaças les idoles ,
Tu t'enivras de voluptés ;
Ton châtiment est juste , et le dieu des batailles ,
Pour l'exemple du monde , a brisé tes remparts ;
Tes ennemis de toutes parts
Accourent à tes funérailles .
Sion trahit son Dieu : Dieu punit les ingrats.
Soleil cache-moi ta lumière .
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillezjour et nuit ma paupière.
O côteau d'Engaddy ! doux sommet du Carmel !
Qui versez à grands flots le vin , l'huile et le miel ,
Je ne reverrai plus vos ombrages propices ;
La main de l'étranger cueillera vos moissons ,
Le sang rougira ces buissons
Où les roses d'Eden entr'ouvraient leurs calices .
Lieux sacrés ! loin de vous on nous entraîne , hélas !
Soleil cache-moi ta lumière .
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
Cependant Dieu l'a dit , il n'a jamais trompé :
Juda , qu'en ce moment sa colère humilie ,
Des fers de son vainqueur quelque jour échappé ,
人
248 MERCURE
DE FRANCE
.
Verra de Salomon la cité rétablie.
Mais sous un autre ciel on nous entraîne , hélas !
Soleil cache -moi ta lumière .
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
ÉNIGME.
Mon père est beau , majestueux ;
Mais sans moi sa beauté stérile
N'offrirait rien de merveilleux.
Je suis , il est vrai , plus utile ,
Je suis aussi plus dangereux.
Grâce à l'art qui me rend traitable ,
Je ne suis jamais redoutable
Qu'aux imprudens , aux furieux ;
Et de ma force formidable
Je fais souvent l'emploi le plus heureux.
Dans la douleur , dans la détresse ,
Tu peux , lecteur , invoquer mon pouvoir,
Recours à moi dans la tristesse ,
Ne m'appelle jamais dans l'affreux désespoir.
www
LOGOGRIPHE
J'embrasse ton Iris.... tu dois me deviner ;
Tu voudrais me tenir : tâche de combiner.
Je suis fort souple et tiens fort peu de place.
En moi tu dois trouver un instrument de chasse ,
Ce que désireut les humains ,
Ce que redoutent les marins ,
Une île trop fameuse , une fleur éclatante ,
Ah!
Ce qui rarement nous contente ,
Ce qu'on ne dit qu'à quelque -sot.
pour le coup je ne dirai plus mot.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Rivière . Celui du Logogriphe est Philosophie
, où se trouve Pôle , Ile , Loi , Heli , Soie , Sel , Lis , Ops ,
OEil , Pô , Lie , Sole , Sophie , Poli , Poêle , Pois , Sol ( monnaie ) ,
Eloi , Si , Sol ( notes ) , Pelops , Soi , Pie , lo , Oise , Lis ( rivières ) ,
Sophi , Philis.
JUIN 1816 . 249
ww
HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON ,
Et de la Cour de Louis XIV , ouvrage qui embrasse
les règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la
régence du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne.
Deux vol . in-8° . , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard. Prix : 10 francs .
A Paris , chez Alexis Eymery , libraire , rue Mazarine
, nº. 3o.
( III . Extrait. )
me
Mylord Crawford , rue d'Anjou Saint-Honoré , possède
le magnifique portrait de Mine de Montespan , peinte
en Vénus ou en Armide , et mollement couchée sur un
gazon couvert de fleurs . Nous ignorons si M. Lafont
d'Aussonne avait vu ce chef- d'oeuvre de Mignard ,
lorsqu'il a composé le morceau que nous allons transcrire
; mais nous sommes tentés de le croire , en voyant
la fraîcheur de son coloris , et la riche élégance de ses
atours et de ses draperies . Mme de Montespan , effrayée
par son confesseur , avait quitté le roi ; mais ils étaient
bien jeunes , et bien peu convertis encore l'un et l'autre .
Voici comme s'exprime l'auteur :
« On ne parlait plus que de la disgrâce de Mme de
Montespan . Les uns voulaient qu'un coup décisif mît
fin à ce bruyant scandale par un exil des plus absolus.
Les autres , plus habiles politiques et plus adroits courtisans
, souhaitaient que le repentir du roi ne fût pas
donné en spectacle à la France . Ils consentaient que
la marquise restât à la cour , laissant à Louis l'honneur
de l'éviter , malgré les charmes de son esprit ,
malgré son amour ses attraits séducteurs et sa conti--
nuelle présence.
"
» Le roi goûta cet avis modéré. Il fut bien aise de
faire dire un jour à l'histoire , que , pareil à ces héros
du vieux temps , il avait su mettre un frein à ses
bouillantes passions , et côtoyé d'un pas assuré les bords
glissans du précipice.
250 MERCURE DE FRANCE .
» Mme de Montespan n'avait jamais été aussi belle.
Son miroir lui donna des conseils et des moyens pour
ajouter mille et mille attraits à cette beauté déjà si formidable
et , dans le ravissement qu'elle dut éprouver
elle-même à l'aspect de tant de charmes réunis , elle
comprit bien que son illustre fugitif ne la renoncerait
pas long-temps encore.
» La marquise de Sévigné , peintre aussi délicat ,
aussi parfait qu'il soit possible de l'être , nous représente
au naturel cette Cléopâtre moderne , reparaissant
sur l'horizon après une assez longue éclipse , pour y
éclipser , à son tour et sans peine , les beautés célèbres
ou nouvelles qui avaient osé croire à sa chûte , et spéculer
sur son exil .
>>
ou
Toute la richesse asiatique , toute la grâce européenne
, toute l'amabilité de l'esprit , se faisaient voir
ou dans ses vêtemens , ou dans ses mouvemens ,
sur son éblouissant visage. Les boucles légères de ses
blonds cheveux découvraient et dessinaient avec art
ce front , siége de la jeunesse et de la majesté. Ses
grands yeux bleus , sourians et caressans comme à
l'ordinaire , virent l'embarras du monarque , lui envoyèrent
d'ingénieux reproches , de volatiles caresses ,
des encouragemens victorieux , et les plus enivrantes
invitations. Louis , fier et imperturbable dans les combats
, facile et respectueux devant ses maîtresses , oublia
qu'il y eût un Montausier , ni un Bossuet dans le monde.
Ses yeux ne virent plus qu'Athénaïs rendue à son
rendue à ses regrets , rendue au bonheur de
son existence . Il lui sourit , se rapprocha d'elle naturellement
; écouta , non des plaintes , mais des amitiés
naïves ; apprit avec amertume que les plus beaux yeux
de son empire avaient répandu bien des pleurs ; obtint
son pardon , promit une conduite invariable , et ne
quittà point la main de la marquise , sans avoir permis ,
et demandé , peut -être , qu'elle renouât ses fers. »
amour ,
Le législateur dú Parnasse a dit : Passez du
au doux, du plaisant au sévère . C'est par cette variété
que les bons livres se soutiennent ; c'est là tout le
secret des auteurs qu'on lit avec empressement , et
JUIN 1816. 251
,
qu'on se plaît encore à relire . La mort épouvantable
d'Henriette d'Angleterre , duchesse d'Orléans , a fourni
à Mme de Lafayette , sa dame d'honneur , la matière
d'un volume très-intéressant ; et à l'évêque de Meaux ,
le sujet d'une oraison funèbre admirable. Cette jeune
princesse mourut victime d'une vengeance atroce
mais qu'il faut attribuer au chevalier de Lorraine lui
seul . Henriette , pour plaire à Louis XIV , fit un voyage
mystérieux auprès de Charles II , son frère , dont elle
était tendrement aimée ; elle conclut secrètement la
vente de Dunkerque et la guerre contre les Hollandais .
De retour sur le continent , elle sut résister à la curiosité
indiscrète de son époux , et eut la douleur de s'exposer
à une rupture déclarée . Nous allons transcrire ce passage
, qui a mis dans toute son évidence l'heureux talent
de son auteur : les rhétoriciens l'ont déjà placé parmi
les narrations les plus parfaites .
"
O mort ! quel spectacle viens -tu nous offrir au
milieu de ces fêtes , de ces pompes , de ces festins
áu milieu de ces palais enchantés , où la vie s'écoule
si délicieusement parmi les charmes de l'esprit , les
perfections de la politesse , les enivremens de la louange ,
les prestiges de la beauté , les douces chimères de l'amour
, et les inépuisables félicités de la grandeur et de
l'opulence !
» Tous ces illustres personnages ont paru , depuis
long - temps , devant le tribunal de Dieu ; et Dieu
connaît lui seul , jusqu'à quel point Philippe se
rendit coupable . Mme de Lafayette , prudente et sage ,
ne l'accuse ni ne l'excuse entièrement dans son récit ;
mais elle ne dissimule pas que , dès les premières
atteintes de cette colique brûlante et dévorante , Madame
s'écria qu'elle était empoisonnée .
On fait avertir Monsieur ; il s'approche de ce lit
de douleurs , contemple ce beau visage presque défiguré
par la souffrance , ne parle ni le langage de la consolation
, ni celui de l'amitié , ni celui des alarmes Les
crises redoublent et dépassent les forces humaines . Madame
, toute en pleurs , invoque la mort , et demande
252 MERCURE DE FRANCE .
1
au
aussitôt pardon à Dieu de ce souhait , qui lui paraît
un blasphême. Henriette , déjà livide , exprime le désir
des contre-poisons , et Monsieur , laissant couler des
larmes , consent à cette épreuve tardive. Des couriers
partent. Le roi , la reine accourent , tremblans et désolés
. Mme de Montespan les suit bientôt. La duchesse
de la Vallière est introduite , voit sa jeune maîtresse
dans les convulsions de la mort , et se précipite sur ces
belles mains qu'elle arrose de ses larmes . Les médecins ,
épouvantes , n'osent ni s'expliquer , ni ordonner des
remèdes. Le roi , baigné de pleurs , en indique lui-même ,
et , au milieu de la confusion générale , n'est point
écouté . M. Feuillet , pénitencier célèbre , reçoit la confession
de cet ange périssant au sein du martyre , et ,
lieu de fondre en larmes , lui parle avec sévérité. Elle a
prononcé le mot poison ; il lui ordonne de se rétracter ,
et d'offrir sa vie à Dieu , comme une expiation de sa
brillante jeunesse. Bossuet , moins rigoureux , succède
à l'homme flegmatique , s'attendrit , offre le crucifix ,
et avoue simplement qu'il n'y a plus qu'à espérer en
Dieu , quand les hommes n'ont plus d'espérance. Henriette
, consumée par un feu toujours acharné à sa proie ,
se soulève un instant , pour se ressouvenir que ce prélat ,
il y a dix mois , a prononcé devant elle-même l'oraison
funèbre de la reine sa mère , et elle ordonne qu'après
sa mort on lui remette une émeraude du plus
grand prix , en signe de sa reconnaissance. Elle voit
couler les pleurs de Louis , auteur involontaire de son
supplice ; elle le console , les console tous ; parle à son
époux avec douceur , proteste de sa bonne conduite et
de son innocence , pardonne généreusement , et meurt
comme une colombe , après dix heures de convulsions
et d'horribles tourmens , après dix heures de constan ce
chrétienne , de soumission et de magnanimité. »
Cette peinture est si vive , si ressemblante , qu'elle
émeut les plus indifférens : eh bien , le croira-t- on ? Il
s'est trouvé un journal assez déhonté pour en parler
avec mépris , et accuser l'auteur d'être bas et trivial dans
son style. Il est vrai que dans le même temps un autre
journaliste l'accusait de trop d'apprêt et d'élévation ; et
JUIN 1816. 253
un autre se plaignait de voir l'histoire écrite avec tant
de coloris et de poësie. Au milieu de ces jugemens
contradictoires , quel parti un écrivain doit-il prendre ?
Il doit se fier à son goût ; suivre sa route , et travailler
pour les gens du monde , qui ne composent point des
livres , ni des pamphlets , mais qui n'en font pas moins ,
par leur nombre et par leurs suffrages , la véritable réputation
des auteurs. L'histoire de Mme de Maintenon,
et de la cour de Louis XIV présente mille traits piquants
, et beaucoup de tableaux gracieux ou largement
dessinés. C'est un livre d'agrément et d'instruction qui,
restera ; mais il a ses défauts. Nous les signalerons avec
impartialité dans un quatrième et dernier article . Nous
ne pouvons mieux terminer celui-ci , qu'en offrant à
nos lecteurs le portrait ingénieux , et pourtant bien vrai ,
de l'aimable auteur du Télémaque .
« La cour apprécia l'abbé de Fénélon dès qu'elle le
connut . Elevé dans le grand monde , il y avait puisé
ces manières élégantes et cette politesse facile qu'on
trouve rarement ailleurs . Sa taille élancée , sa démarche ,
grave sans affectation , une figure pleine d'agrément ,
de noblesse et de bonté , un son de voix des plus heureux
, un regard pénétrant et rassurant , un sourire tout
spirituel , faisaient voir en lui l'homme de qualité , né
pour les délices du monde . Sa modestie et la douce tristesse
dont elle était accompagnée , faisaient voir dans
cet ecclésiastique , ou un homme resté malheureux après
les orages de quelque grande passion , ou un coeur épouvanté
, qui se redoutait et se fuyait lui-même.
» Riche de son propre fonds et de ses immenses lectures
, sa conversation était enchanteresse . Profond avec
les savans , pétillant d'esprit et d'imagination avec les
poëtes , simple et naturel avec les jeunes gens et avec
les femmes , il ne parlait théologie qu'avec les théologiens
, et dans son oratoire ou dans les temples , sa physionomie
candide ne respirait que Dieu.
» Mme de Maintenon lui donna Saint-Cyr . Saint- Cyr ,
en appercevant l'abbé de Fénélon , affectionna sponta254
MERCURE DE FRANCE .
nément un si aimable apôtre , et le chérit jusqu'à se
préparer bien des amertumes et bien des pleurs .
Je vais raconter , aussi brièvement qu'il me sera
possible , l'histoire de ce fameux scandale donné au
monde par deux prélats considérés , savans et spirituels
l'un et l'autre ; mais attachés l'un et l'autre , par malheur
, à ce char immodéré de la gloire , qui souvent
écrase et mutile sous ses roues ses amans les plus respectueux
, et ses favoris les plus superbes .
» L'abbé de Fénélon n'aimait que la gloire solide ,
celle qui est la récompense des talens unis aux vertus ;
mais enfin il l'aimait , et Dieu le punit peut-être de
n'avoir pas su préférer à toutes choses ici-bas l'obscurité
paisible , et cette existence inconnue qui ne permet ni à
l'envie ni à la calomnie d'appercevoir le mérite et de
le persécuter .
» Doué d'une ame sensible et compatissante , il se
passionnait pour les opprimés et les malheureux , et ce
penchant à une bienfaisance générale , ou l'exposait à
la vengeance des persécuteurs contrariés , ou lui donnait
le ridicule des bonnes oeuvres chez ces indifférens
du siècle , qui ne voient qu'eux- mêmes et ne chérissent
qu'eux.
»
La suite au numéro prochain .
DIALOGUE DES MORTS.
www
FONTENELLE , LAMOTHE ET VOLTAIRE.
( IIe dernier article. )
LAMOTHE .
N'achevez pas vous voyez où il en est , c'est l'état
où le réduisent les nouvelles trop véritables qui nous
arrivent tous les jours ; comme si un aussi bon esprit
n'avait pas dû les prévoir ; il ne peut supporter l'idée
d'une nation sans académie . Semblable à ces Romains
JUIN 1816 . 255
qui ne conservaient pas l'empire sans le Capitole , ou
le Capitole sans l'empire , nous avons souvent des discussions
là-dessus ; mais je ne parviens qu'à l'affliger .
VOLTAIRE .
Il faut pourtant qu'il digère cette vérité . Mettez-vous
bien dans l'esprit , mon cher Fontenelle , qu'il en est
des compagnies littéraires comme de celles de commerce.
Quand un peuple est pauvre et sans industrie ,
il faut alors créer des compagnies , leur donner des
priviléges exclusifs ; mais quand chaque citoyen est
devenu commerçant , il faut alors détruire ces corps
privilégiés , car ils dégénéreraient en monopole , et
voudraient étouffer l'industrie générale prête à éclore
Ainsi , quand une nation est barbare , et que quelques
têtes possèdent à elles seules le peu d'esprit qu'elle a ,
il est nécessaire de les rassembler , afin que les regards
du peuple incertain se tournent vers efle , et qu'on sache
bien qu'il n'y a des lumières et du goût que chez elles.
Mais quand une fois la nation a goûté les plaisirs de
l'esprit , que les bons modeles se sont multipliés en tout
genre , et qu'un vernis de littérature s'est répandu sur
toutes les conditions de la société , alors ces chambres
privilégiées , le faste de leurs inscriptions , leurs séances ,
leurs adoptions et leurs exclusions , excitent plus de
murmures que d'émulation : attaquées par les aspirans
qu'elles repoussent , elles ne sont jamais défendues par
leurs membres ; le voeu général est contre elles ; les
bons mots se multiplient ; et après avoir rendu à une
nation le service de lui donner une académie , il ne
reste plus qu'à la lui ôter , à moins qu'on n'aime mieux
la laisser mourir de ridicule .
FONTENELLE.
Ah ! grand homme , vous frappez juste , mais vous
frappez trop fort je conviens avec vous que l'académie
française n'est , ni d'absolue nécessité , ni de pur agrément
en France : cependant elle fait encore honneur
à la nation ; elle sert de phare à tout le nord , et
256 MERCURE DE FRANCE .
peut-être est-ce à elle que la langue française doit un
peu de son universalité . Nous sommes en effet le seul
peuple chez qui il y ait toujours un corps subsistant
qui veille à la pureté du langage.
VOLTAIRE .
Mais c'est précisément la chose dont elle s'occupe
le moins . N'est-il pas ridicule , en effet , que l'académie
française n'ait point encore profilé de son despotisme
pour nous donner une ortographe ; pour fixer la véritable
acception de chaque mot , les classer par racines et par
familles ; poser enfin les limites de la langue ? N'est - il
pas étonnant qu'elle ne nous ait pas fait encore un bon
dictionnaire ? Au lieu de cela , ce sont des cabales , des
partis , des réceptions qui épuisent son activité ; et , sans
que le monde en sache rien , il y a telle niaiserie qui
coûte plus de brigues à un secrétaire d'académie , et
qui exige plus de dextérité , qu'il n'en fallait jadis à
Rome pour le consulat et la prêture.
FONTENELLE .
Vous ne comptez donc pour rien les éloges qu'elle
donne pour prix chaque année ? Tous les grands hommes
de la nation y sont loués tour-à-tour ; et dans peu ces
éloges formeront une galerie respectable , égale peutêtre
à celle qu'on leur prépare au Louvre.
LAMOTHE .
Ahciel ! de quoi nous parlez-vous là , Fontenelle ? Vous
raillez sans doute ; le Léthé nous apporte chaque année
un éloge académique : c'est un deuil général parmi les
ombres quand le moment approche ; vous le savez , nous
nous rassemblons toutes alors , et nous attendons avec effroi
la décision du sort : celui l'académie a choisi pour
que
victime pâlit tout-à-coup , sa gloire et sa couronne , que
le temps avait respectées , se flétrissent visiblement.
Voyez sous ces ombrages , Montausier , Suger , l'Hôpital ;
voyez dans quel état leurs panégyristes les ont mis ; ces
JUIN 1816 257
têtes illustres paraissent avoir passé deux fois par les
ombres de la mort ; et vous même , Fontenelle , malgré
votre philosophie et votre amour pour tout ce qui vient
de l'académie , vous n'avez pu vous défendre d'une
secrète horreur en voyant approcher votre tour ; vous
savez à quelle main vous êtes destiné. Mais je viole
peut-être votre secret ; vous n'avez jamais voulu convenir
de toute votre affliction .
FONTENELLE.
Puisque vous le voulez , ce n'est pas avec vous , messieurs
, que je dissimulerai mes peines ; et cette hypocrisie
serait , je le crois , bien inutile. Mais je voudrais vous
faire convenir que si l'académie nous proposait tous les
ans une question intéressante , ou si elle donnait l'éloge
historique de quelques grands hommes , suivi de l'analyse
de leurs ouvrages et d'observations sur la langue
il en résulterait en peu de temps une collection qui
aurait son prix . Les convulsions oratoires , et les moules
usés du panégyrique ne produisent rien que de l'ennui .
Saint-Louis , pour avoir été tant loué , n'en est ni mieux
connu , ni plus estimé. Il faudrait aussi peut - être que
l'académie française fut la seule dans le royaume qui
eut le droit de proposer des éloges , afin que l'unité du
prix lui donnât plus de concours et de solennité . On ne
saurait croire combien cette fourmilière d'académies et
de musées nuit au bon goût , et avance la ruine des lettres.
Le feu sacré se trouve dispersé entre trop de mains , et
chacun se fait un rite et une liturgie à sa mode . Quand
les petites souverainetés se multiplient dans un état ,
l'anarchie est arrivée. Il faudrait enfin que le secrétaire
de l'académie française ne fût occupé que de la véritable
gloire de sa compagnie , bien sûr en même-temps de
travailler pour celle de la nation et pour la sienne propre ;
tandis qu'au contraire , semblable au pilote d'un vaisseau
qui fait eau de toute part , ou , si vous l'aimez
mieux , à une araignée qui jette ses fils dans toutes les
antichambres de Paris , il croit ne pouvoir exister qu'à
force d'art et de connaissance du monde .
ر
17
258 MERCURE DE FRANCE.
VOLTAIRE.
Hélas ! mon cher Fontenelle , vous êtes donc toujours
le même , laissez-là vos pilotes et vos araignées . Adieu ;
je m'aperçois que vous me feriez passer mon éternité á
parler d'académies.
LÁMOTHE .
Je suis bien fàché que vous partiez ; car j'avais un
petit morceau à vous lire en faveur des tragédies en
prose et en vers blancs.
FONTENELLE.
Et moi , j'allais vous proposer de nouveaux statuts
pour l'académie.
VOLTAIRE .
"
Adieu , vous dis -je , il faut quitter les gens quand
leur marotte les prend . Allez , Fontenelle , parmi les
Duclos , les d'Olivet et les Trublet , causer sur votre
chère académie , pendant quelques milliers de siècles ;
pour moi , je vais trouver Sophocle , Horace et l'Arioste ,
c'est là toute l'académie qu'il me faut Quant à vous
Lamothe , attendez , pour faire votre lecture , la descente
de quelques pauvres diables qui font des drames pour
l'Opéra-Comique ; ou bien informez-vous d'un abbé de
Reyrac , qui faisait un hymne au soleil , en prose , et en
un gros volume. Il nous parlait de tout ce que cet astre
a vu depuis l'origine du monde , et prétendait malicieusement
faire ainsi tomber l'Encyclopédie ; vous trouverez
ici son ame prosaïque , à moins qu'il ne soit mort
tout entier.
wwwwwww
JUIN 1816 . 259
ww
BEAUTÉS DE L'HISTOIRE GRECQUE ,
Ou Tableau des événemens qui ont immortalisé les
Grecs , actions et belles paroles de leurs grands
hommes , avec une esquisse des moeurs et un aperçu
des arts et des sciences à différentes époques , depuis
Homère jusqu'à la réduction de la Grèce en province
romaine . Seconde édition , revue , corrigée et augmentée
et ornée de huit belles gravures ; par R. J.
Durdent.- Un vol . in- 12 . Paris , à la librairie d'éducation
, chez Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 3o .
"
―
ÉPOQUES ET FAITS MEMORABLES DE
L'HISTOIRE DE RUSSIE ,
Depuis Rurik , fondateur de cet empire , jusqu'à
Alexandre Ier . Ouvrage dans lequel sont rapportés
tous les événemens remarquables de cette nation ; la
révolution qu'a opérée en Russie le siècle de Pierrele-
Grand et celui de Catherine , avec un aperçu sur
l'état actuel des lettres et des arts dans cet empire.
Un vol. in- 12 , orné de huit belles gravures en tailledouce
; par le même et à la même adresse.
Des critiques sévères se sont élevés contre les compilations
et les compilateurs . Il est certain que la fureur
de faire des livres avec des livres a été portée de nos
jours à un degré presque effrayant ; le désir d'instruire
la jeunesse a sur - tout fourni des prétextes reproduits
sous toutes les formes , à cette manie , que l'on pourrait
aussi nommer une spéculation . Nos bibliothèques semblaient
ne plus pouvoir suffire au zèle des fabricateurs.
Bossuet , Bourdaloue , Massillon , Jean-Jacques , Voltaire
, Montaigne , Montesquieu , nos écrivains philosophes
, nos écrivains sacrés , tous ont vu leurs écrits livrés
aux ciseaux que dirigeait une si tendre sollicitude .
N'avons-nous pas eu la Grammaire des Dames , le
Buffon, le Rollin , le Crévier de la jeunesse ? Le Télé-
{
17 .
260 MERCURE DE FRANCE .
maque lui - même a dû se refondre , et le nom révéré
de Fénélon oser à peine se montrer autrement que sous
les auspices de son régénérateur .
Il serait piquant d'examiner , dans tout cet agio littéraire
, le parti que les auteurs surent en tirer dans
l'occasion . Je passerais pour méchant si j'en citais des
exemples ; mais je me souviendrai long-temps d'avoir
vu l'immortel Bossuet réunir ses paragraphes les plus
éloquens pour prouver la nécessité de la conscription .
La morale et les hautes vues spéculatives étant devenues
aussi l'objet de ces pénibles élucubrations , il en
résulte très-souvent un contraste fort remarquable ,
celui d'un genre d'ouvrage absolument opposé aux
connaissances de celui qui le publie . Un romancier nous
rend des discussions théologiques ; un légiste , des poësies
érotiques ou des contes ; le poëte , à son tour , abandonnant
ses couplets et sa volière , ainsi que M. Charles
Malo , s'avise tout-à-coup de reproduire un ouvrage de
médecine.
Le livre des Beautés de l'histoire grecque échappe
à tous ces ridicules . M. Durdent ne s'est pas appliqué à
nous offrir des mutilations d'ouvrages qui appartiennent
à notre propre littérature , et il traite un sujet qui convient
à tout homme qu'on ne peut soupçonner d'être étranger
aux simples connaissances classiques . Une autre considération
qui , sans doute , est la meilleure , c'est que
son livre est à sa seconde édition , que le public , par
conséquent , l'a jugé , et probablement en a porté un
jugement favorable .
On ne peut se dissimuler que de tout temps il n'y ait
eu des compilations , et ce genre lui-même n'est pas
dépourvu d'intérêt lorsqu'il est raisonnablement dirigé.
Ces recueils , dont le but avoué est d'orner promptement
la mémoire d'un grand nombre de traits intéressans
et de connaissances indispensables , sont ordinairement
offerts à la jeunesse , et en vérité c'est une manière
très-délicate de s'exprimer , ils conviennent très-souvent
tout aussi bien aux hommes faits , ne fut-ce que pour
leur éviter de longues recherches ou leur rappeler surle-
champ ce qu'ils peuvent avoir oublié. Mais ce que
JUIN 1816 . 261
}
je ne crois pas devoir négliger de dire , c'est que le livre
des Beautés de l'histoire grecque n'est pas même , à
proprement parler , une mutilation , et qu'il pourrait
être nommé un abrégé ou précis entièrement dû aux
recherches ou aux souvenirs de M. Durdent . Il serait
donc injuste de confondre avec d'obscurs découpeurs ,
des hommes studieux qui font part au public de ce
qu'ils ont recueilli de leurs propres lectures. « Car enfin ,
» comme le dit très-bien M. Durdent lui-même dans sa
préface , les études , les recherches que leur travail
exige , ne different en rien de celles qui pourraient
>> leur suffire pour donner , sous le titre imposant d'Histoire
, ces fruits de leurs veilles . »
>>
≫
>>
Il serait difficile d'ajouter quelque chose à ce raisonnement.
Si cependant quelques-uns des chapitres de cet
ouvrage , auquel on pourrait donner un titre plus imposant
, semblent offrir un peu d'aridité , on réfléchira
sans doute qu'on ne resserre pás aisément en un volume
une histoire complète de la Grèce , depuis les temps
héroïques jusqu'à sa réduction en province romaine . Il y
avait là , pour un bon spéculateur , de quoi former une
grande opération . La modération de M. Durdent prouve
qu'il s'est uniquement occupé des intérêts de son lecteur.
Si tel est le jugement que j'ai cru devoir porter de
ce premier ouvrage , combien ne vais-je pas me montrer
encore plus indulgent en parlant du second ? Tous
les compilateurs , gros de dépit et de jalousie , vont s'élever
contre moi ; ils s'écrieront que je favorise M. Durdent
; mais , de bonne foi , tout ce qu'ils nous offrent
a-t-il le mérite et l'à-propos des Epoques et faits mémorables
de l'histoire de Russie ?
Les événemens déplorables qui se sont passés sous nos
yeux , nous ont fait voir des peuples qu'en général nous
connaissions très -peu avant nos deux dernières années ,
et dont maintenant nous ne sommes que plus avides de
bien examiner l'origine , les moeurs et les diverses habitudes
. M. Durdent a fort bien prévu cette curiosité , et
cette fois on ne lui contestera pas , j'espère , qu'il aurait
pu donner au fruit de ses veilles le titre imposant d'His262
MERCURE DE FRANCE .
toire ; car il est très- peu de sources connues dans lesquelles
il ait pu se borner à puiser . Il est cependant
très-probable qu'il n'aura pas inventé ces faits mémo
rables ; mais ils lui auront coûté des recherches encore
plus laborieuses.
O.
( La suite au numéro prochain. )
wwwwwwww www
FRANÇOIS Ier ET Mme DE CHATEAUBRIAND ;
Par Mme A. Gottis. Orné de deux jolies gravures.
Chez Eymery et Delaunay.
( II' article )
En lisant l'ouvrage de Mme Gottis , qui se termine
par la scène la plus tragique , j'ai remarqué une différence
qui existe entre les romans historiques et les mélodrames.
Les chefs -d'oeuvre des boulevarts commencent
ordinairement par des coups de tonnerre , des coups
de sabre , des tempêtes , des combats , des conspirations ,
des meurtres et des empoisonnemens ; les premiers actes
nous offrent toujours le tableau de la vertu malheureuse
et persécutée , et de la prospérité du crime . Mais à ce
long enchaînement de tribulations , succède le dénouement
consolateur. Le coupable est puni et l'innocent
triomphe ; nos pleurs cessent de couler , ou nous ne
versons plus que des larmes de joie. Enfin toutes les
fois qu'on voit un mélodrame , on est sûr de ne s'affliger
d'abord que pour se réjouir ensuite. Il n'en est
point ainsi des romans historiques . Ils nous présentent ,
dans les premiers volumes , les scènes les plus riantes ,
les amans livrés à tout le charme de leur penchant ;
les fêtes , les plaisirs remplissant tous leurs jours ; on
dévore avec avidité ces récits enchanteurs ; l'oeil parcourt
rapidement ces pages séduisantes que la main fait paraître
et disparaître avec tant d'impatience ; on croit
ainsi multiplier l'attrait de sa lecture , on ne fait que
l'abréger ; et en courant après la fin du roman , on court
après les plus horribles catastrophes . C'est , ou la sépaJUIN
1816. 265
ration de ces amans qu'on aurait voulu voir toujours
unis , ou le trépas du héros , ou celui de l'héroïne , et
quelquefois la mort de tous deux. Souvent même ne
meurent-ils que de la manière la plus cruelle , comme
l'infortunée Françoise de Foix. Mais n'anticipons point
sur des événemens qui ne feront que trop tôt couler les
larmes des ames sensibles .
رد
מ
re-
Nous avons laissé Mme de Chateaubriand s'abandonnant
, après quelques combats , à la passion que
lui a
inspirée François Ier . Son mari qui s'aperçoit de ce qu'il
craint , songe à lui faire quitter la cour où rien ne
doit plus la retenir , puisque son frère a triomphe de
la haine de ses ennemis : Françoise elle - même ,
doutant sa faiblesse , voudrait déjà être loin de ces
lieux si dangereux pour sa vertu . « Malgré le courage
qu'elle affecte , elle ressent quelque mouvement de
» regret en songeant que c'est pour la dernière fois que
>> ses yeux verront celui qui la captivé malgré elle : le
» devoir l'exige , il faut s'éloigner , ou peut -être , hélas !
» devenir coupable. » Le comte , après avoir fait quelques
scènes à sa femme devant Lautrec , qu'il apostrophe
de l'épithète de vil courtisan , quand il veut s'opposer à
ses brutalités, fait enfin la paix avec elle ; mais ils arrêtent
que le jour suivant ne les retrouvera point dans la
capitale . Ils doivent donc paraître à la cour pour la
dernière fois. Chateaubriand supplie Françoise de ne
point s'embellir , de ne rien ajouter à sa beauté pour
se montrer devant le roi . Elle choisit en effet l'ajustement
le plus simple ; mais , «< inutile précaution ! sans
» parure elle est encore plus belle , et un peu de pâleur
» la rend encore plus intéressante . » Ces pauvres maris
sont bien à plaindre : quoi qu'ils fassent , ils ne servent
qu'à rendre leurs femmes toujours plus charmantes aux
yeux des autres, M. et Mme de Chateaubriand vont donc
faire leurs visites de remercimens et d'adieux à François
Ier . Le roi , étourdi d'abord à l'annonce d'une
nouvelle qui contrarie si fort son amour ,
se ravise
bientôt ; et , grâce à la présence d'esprit de Brion-Chabot,
son favori , et de Marguerite de Valois , il fait jouer
Chateaubriand ; et pendant que celui- ci perd son argent ,
264
MERCURE DE FRANCE.
»
-
il se ménage , sur le balcon , une entrevue avec Françoise
de Foix. Il lui rappelle que l'ayant nommée daine
d'honneur de la princesse sa soeur , sa place lui fait un
devoir de rester à la cour. « Mais nous ne sommes pas
>> assez heureux pour que vous désiriez vous fixer
» près de nous. » Françoise fait entendre qu'elle ne
demanderait pas mieux , mais qu'elle même a prié
son époux de la reconduire vers sa fille Aloïse - (( Vous
oublierez peut-être tous ceux qui vous aimèrent . »>
Ah ! ne le croyez pas , répond- elle confuse , elle
baisse sa tête charmante. Le roi transporté , baise sa
main avec ardeur , quand elle lui dit que le comte
de Chateaubriand est le père de sa fille , mais qu'il
n'est point un époux adoré. Que d'honnêtes gens sont
encore plus malheureux que lui , et ne peuvent prétendre
à aucun de ces deux titres ! François Ier , qui
prend goût aux entrevues avec Françoise de Foix ,
demande de la voir encore. Sire , je ne le puis………… ..
» mon époux. Il l'interrompit : par grâce , dit-il , n'y
» mettez point d'obstacle , et je réponds qu'il restera.
» En disant ces mots il s'éloigne avec la vivacité de
» l'éclair. »
>>
- <<
lui
Le comte , ennuyé de perdre toujours au jeu et craignant
d'avoir aussi perdu sa femme , ne dissimule plus
son impatience. Il prétexte un violent mal de tête ,
quitte le jeu et se dispose à rejoindre Françoise , lorsque
le roi l'arrête brusquement et lui dit : « Chateaubriand ,
je donne une chasse à Rambouillet , dans trois jours ;
» tous ceux qui assistèrent au tournoi doivent s'y
» rendre ; j'ai compté sur vous , vous ne nous quitterez
» qu'après ; je le veux . » On s'imagine facilement la
rage de Chateaubriand il n'y a pas moyen de résister
à unje le veux , dit de cette force . Il décharge sa fureur
sur la malheureuse Françoise , et lui fait expier , par de
nouveaux outrages , le plaisir secret qu'elle éprouve
de rester encore près de son amant . Connaissant ellemême
tout le danger de l'occasion , elle est résolue
de ne point aller à la chasse . C'est son mari qui se
joint à Marguerite pour la déterminer à s'y rendre .
En vain le hasard semble vouloir se charger de réparer
:
JUIN 1816. 365
les inconséquences du comte , lorsqu'il agit d'une
, manière bien peu cónforme à son caractère ; en vain sa
femme retarde , autant qu'il lui est possible , le moment
du départ en ne voulant point se parer , et craignant
toutefois de n'être pas assez jolie. Quand tout
s'obstine à faire échouer les desseins du roi , quand la
chasse est déjà partie , c'est Chateaubriand lui- même
qui force Françoise à y aller , et lui présente Brion-
Chabot , que François Ier a envoyé pour conduire la
comtesse. Elle ne peut plus résister , et l'on conviendra
qu'il n'y a pas de sa faute , et que s'il arrive quelque
chose , le comte ne devra s'en prendre qu'à lui-même .
Pourquoi donc , puisqu'il est si jaloux , s'avise-t- il d'être
si complaisant ; ou s'il est si complaisant , qu'il cesse
donc d'être jaloux . Enfin Françoise suit son époux et
Chabot. On arrive à Rambouillet : la chasse devait
durer trois jours ; le premier jour on courait le cerf.
Pendant que le roi ne s'occupe que de sa maîtresse , cet
animal superbe , qui ne doit son salut qu'à tant de
causes diverses , broute tranquillement les jeunes
pousses des arbres . Mme de Chateaubriand n'aime pas
autrement la chasse . « Une femme peut- elle voir , sans
>>
émotion , des animaux paisibles , qui , sans défense ,
» tendent la gorge à leurs bourreaux ? Ainsi , toujours
» les hommes aimeront à répandre le sang. Lorsque la
» guerre a cessé son effroyable carnage , ils tournent
>> leurs armes contre les bétes innocentes ; ils les pour-
>> suivent sans pitié . Quel tort ont- elles ? d'être plus
>> faibles qu'eux . » Mme de Chateaubriand est presque
aussi sensible qu'Agnès ,
Qui ne peut , sans pleurer , voir un poulet mourir.
Au moment où l'on présente au monarque le coutelas
qu'il doit plonger dans la gorge du cerf malheureux
, " la comtesse détourne la tête ; d'une main elle
>> cache une larme qui s'échappe de ses beaux yeux »
Le roi la voit et dit au cerf : « Vis en paix , heureux
» animal; qui pourrait refuser ta grace aux pleurs de
» la beauté . » Ce n'est pas sans raison que Mme Gottis
met ta grace en parlant du cerf : elle nous a dit plus
1
206 MERCURE DE FRANCE.
haut que son crime était d'étre le plus faible . Comme
l'amour rend humain et généreux ! Voyez quelle tendre
sollicitude de la part de François Ier ! « Il commande
» que les chiens soient écartés à l'instant ; qu'on leur dis-
» tribue une autre curée , afin que l'animal vaincu soit
» hors de tout danger. » Ce n'est pas tout : « On mit au
» bel animal , en lui donnant la liberté , un collier
d'argent , monument d'amour et de galanterie , sur
» lequel on lisait ces mots :
>>
>>
» Je dois la vie aux larmes d'une belle . »
Cette marque d'amour fut peut-être celle dont Françoise
de Foix sut le plus de gré à son amant , et qui contribua
le plus à ébranler ses projets de vertu . Comment
tenir rigueur à un roi qui , à votre considération , veut bien
épargner le sang , et sur-tout le sang d'un cerf? L'auteur
nous fait sentir, par le passage suivant , toute l'influence
que ce beau trait eut sur la conduite de Mme de Chateaubriand.
La reine se trouvant indisposée , monta en
calèche , et ne suivit la chasse que de loin . « La comtesse
» désire vivement partager sa solitude ; elle veut la
prier de l'admettre auprès d'elle . Qui peut l'empêcher
de suivre le conseil salutaire que lui dicte la
>> raison ? est-ce remord ? est-ce timidité? Que n'a -t-elle
» suivi ce mouvement ! que de tourmens elle se serait
épargnés ! Une fausse honte la retint . » ( Et peut-être
aussi le pressentiment et le désir de sauver la vie à
quelque béte innocente . ) « Vertueuse encore , elle com-
» bat les sentimens qui l'agitent . Pourquoi n'eut-t-elle
>> pas la force de vaincre ? elle eut vécu heureuse , ho-
» norée , au lieu qu'en cédant à sa passion elle fit son
>> malheur et celui de l'époux qui l'adorait . »
>>
peu au
Pourquoi ne demanda-t-elle pas une place dans la
calèche de la reine Claude ? Tenips heureux ! véritable
âge d'or , où il suffisait de monter en voiture pour conserver
sa vertu ! Que le 19e siècle ressemble 16 !
Aujourd'hui c'est pour ne pas aller à pied qu'on fait ce
que Françoise fit pour n'avoir pas voulu d'un carrosse. Le
second jour la comtesse n'alla point à la chasse ; elle y
revint le troisième , et grâce à un orage et à une grotte
JUIN 1816. 267
renouvelés du quatrième livre de l'Enéide , François et
Françoise se virent et se déclarèrent leur mutuel amour.
Au retour de la chasse , le comte qui , pendant l'orage ,
s'était perdu dans la forêt , propose à sa femme de partir,
en lui disant qu'Aloïse est malade. La voiture est prête ,
et bientôt elle emporte loin de la cour , le comte , qui
aurait voulu n'y mettre jamais les pieds , et la comtesse ,
qui n'ose se flatter de l'espoir d'y revenir.
Elle arrive dans son château , où elle trouve Aloïse
dangereusement malade ; elle se reproche de l'avoir
quittée. Les heures , les jours se passent sans qu'elle soit
plus rassurée sur la santé de sa fille chérie. « L'horloge
» a sonné la dernière heure du jour ; douze fois ont re-
» tenti ses sons prolongés ; tout est calme , silencieux ;
>> l'orfraye a cessé son effroyable cri ; la lune seule
>> anime encore la nature. » Je crains d'avoir fait frissonner
mes lecteurs par cette citation lugubre , et pour
les remettre je me hâte de leur apprendre qu'aux effroyables
cris de l'orfraye succède le cri plus consolant
d'Aloïse , qui appelle sa mère pour lui apprendre ,
comme à la plus impatiente de le savoir , son retour à
la vie. Cependant cette mère si tendre ne peut bannir
de son coeur le souvenir de son royal amant. De son
côté , François Ier ne l'oublie pas , et même , s'il faut en
croire Mme Gottis , il n'entreprend la conquête de l'Italie
que pour vaincre la réserve de celle qui le charme et
le désespère. Il se flatte de parvenir au but de ses désirs
amoureux , «< lorsque sa tête será ombragée de lauriers
» et son nom une fois placé à côté de celui des héros ,
des grands capitaines qui illustrent la France . » Pour
plaire à Françoise , il a sauvé la vie à un cerf, et pour
lui plaire encore plus , il va faire périr des milliers de
Français à deux cents lieues de leur patrie . Mme Gottis
donne ici à François Ier cette galanterie , que Corneille
donne à César épris de Cléopâtre ; et d'ailleurs il est
reçu que tout héros qui a une maîtresse ne donne pas
un coup d'épée qui ne soit en l'honneur de ses beaux
yeux et de ses divins appas .
༢
Pendant que , pour ceux de Françoise de Foix , François
Ier met l'Italie à feu et à sang , son mari la quitte.
268 MERCURE DE FRANCE.
On vient de lui intenter un procès ; on attaque l'honneur
de ses ancêtres ; sa fortune même dépend du succès de
cette affaire . Il ne fallait rien moins que des motifs aussi
puissans pour forcer M. de Chateaubriand à abandonner
sa femme à elle-même . Il lui fait jurer de ne jamais
reparaître à la cour , de ne point sortir de son château .
« Cet anneau , reprend-il en s'emparant de sa main et
» le lui passant au doigt , cet anneau dont la forme
» est un serpent , symbole de la prudence , vous avertit
» que , malgré les lettres qu'on me forcera peut-être
» de vous écrire , malgré mes prières , mes instances ,
» mes menaces , à moins que je ne vous envoie l'an-
» neau pareil , dont je suis possesseur ( ce que je ne ferai
jamais ) , il faut répondre que vous désirez passer vos
» jours loin du monde et des grandeurs . Promettez-moi
» de souscrire à mes prières , et je vous quitte satisfait. »
Françoise le lui promet . Il s'éloigne donc de sa femme
avec plus de sécurité , si toutefois les jaloux peuvent
jamais en avoir . Mme de Chateaubriand est bien résolue
à se conformer aux volontés de son époux , et à ne plus
revoir un prince encore plus séduisant depuis qu'il est
revenu couvert de lauriers ; mais Chabot trouve moyen
de dérober au comte son secret . Grâce à l'adresse du
valet - de - chambre de Chateaubriand , qui se laisse
corrompre , il se procure l'anneau précieux , en fait
faire un semblable qu'il envoie à Françoise dans une
lettre de son mari , après avoir fait remettre à ce dernier
celui qui a servi de modèle . Mme de Chateaubriand
ayant reçu l'anneau en serpent , digne de figurer avec
l'anneau royal de l'Astrate , se dispose à partir pour
suivre les ordres d'un époux , « et peut-être les voeux
» de mon coeur , dit-elle tout bas . » Mais enfin que les
voeux de son coeur y soient pour quelque chose ou non ,
elle a reçu la bague de son mari , le symbole de la prudence
: elle ne risque rien . Voilà ce dont elle se flatte
du moins. Mais à son arrivée , combien son espoir est
trompé ! Chateaubriand fait éclater le plus violent dé¬
sespoir. Sa femme lui dit : Eh ! bien , cher comte , je
vais partir. Mes lecteurs ne voudront pas me croire
quand je leur dirai que son mari s'y refuse et lui ordonne
JUIN 1816 . 269
>>
>>
de rester , par la raison que sa fuite le rendrait la risée
d'une cour insolente ; je ne l'aurais pas cru moi -même
si je ne l'avais lu pages 78 et 79 du second volume , et
j'y renvoie ceux qui en doutent encore . On ne trouvera
pas plus vraisemblable que bientôt Chateaubriand s'éloigne
de la cour quand sa femme y est ; mais lui-même
prend soin de confondre les incrédules par la lettre
qu'il écrit la comtesse en partant : « Je vous quitte ;
» une affaire importante me force à m'éloigner de vous.
>> Je confie à vos soins la fortune de votre fille . Ne crai-
» gnez rien pourtant , je vous laisse sous l'égide d'un
frère ; Lautrec me mande qu'il arrive sous peu de
jours. Si vous mettez quelque prix à ma tranquillité ,
» vous ne devez me revoir que lorsque mes ennemis
>> seront confondus. Sur- tout je vous défends de me
» suivre. » Après cela il faut s'attendre à tout , et l'on
peut bien deviner que la comtesse , seule au milieu
d'une cour voluptueuse , ayant à combattre son coeur
et tous les genres de séduction , succombera nécessairement
dans cette double lutte . En effet , après une
première entrevue avec le roi , dans laquelle la voix
d'un enfant vient tout-à- coup la rappeler à elle au moment
du danger , le hasard la fait trouver seule avec
son amant au clair de la lune : il n'y a plus d'enfant
dont le cri puisse l'arrêter. François Ier « entraîne l'in➡
» fortunée , qui s'oublie et ne fait plus de résistance ; la
» lune leur dérobe sa chaste lumière...... et Françoise
>> a trahi son époux !
>>
Quoique cet événement n'arrive qu'au tiers du second
volume , nous ferons grâce à nos lecteurs de tout ce qui
le suit jusqu'au dénouement . Nous avons vu la faute de
Françoise , faute sans doute impardonnable alors , mais
qu'une longue prescription semble avoir aujourd'hui
justifiée ; nous allons voir son châtiment , qui est affreux.
Son mari , dont on ne nous explique pas l'inconcevable
départ , et qui gagne enfin son procès , grâce à la protection
de la comtesse , devenue maîtresse déclarée du
roi , l'attire enfin dans son château pendant la captivité
de François Ier ; il l'enferme pour le reste de ses jours
dans un appartement de l'aspect le plus lugubre et le
270
MERCURE DE FRANCE.
plus funeste , couvert d'une tenture noire et tapissé de
deuil , enfin dans une espèce de chambre ardente ; et
après l'avoir abreuvée d'amertume et d'outrages , après
lui avoir reproché la mort d'Aloïse , il l'a fait égorger.
« Un chirurgien , gagné pour cet execrable assassinat ,
lui ouvre les veines . » Il paraît qu'au seizième siècle
les chirurgiens , comme les médecins , étaient ceux en
qui on avait le plus de confiance pour se défaire des
gens. Après avoir perdu sa femme , le comte de Chateaubriand
perd sa raison ; c'est ordinairement alors
que les autres maris recouvrent la leur. Bientôt il
meurt bourrelé de remords . A son retour de Madrid ,
François Ier n'a rien de plus pressé que d'aller jeter
quelques fleurs sur le tombeau de Mme Chateaubriand ,
quoiqu'avant la mort de celle- ci , Mme d'Etampes la lui
eut déjà fait oublier , et le roman finit pour faire place à
l'épitaphe de Françoise de Foix , par Charot ; et à des
vers de François Ier , dont le titre ressemble fort à
l'affiche d'un théâtre de province Vers pleins de
grace et de naïveté , par François Ier.
Je dirais que le style de ce roman est assez facile ,
s'il ne fourmillait de négligences impardonnables . Lesrépétitions
sur-tout sont fatigantes : à chaque page vous
rencontrez , parle , parle...... ; fuis , fuis ...... ; non ,
non; jamais , jamais ; toujours , toujours ; et souvent
plus d'une fois dans la même page . On trouve
aussi manes au féminin ; mánes plaintives. Il est juste
aussi de dire qu'il y a quelques détails gracieux . Enfin ce
roman , qui n'offre pas une situation neuve , se fait
cependant lire avec assez d'intérêt malgré ses défauts ,
et peut-être à cause de ses défauts .
T.
www
JUIN 1816 , 271
PLACET CONTRE LES CLOCHES ,
Au gouverneur de Cadix ( 1 ) .
Hier je vous ai vu , gouverneur , pour la première
fois , à l'instant je me suis épris de vous. Le sentiment
que jéprouve est ce résultat
Qu'on appelle intérêt
Que l'esprit en vain cherche à rendre ,
Qui d'abord vous soumet ,
Et dont on ne veut se défendre.
La tendre la Vallière aimait Louis - le -Grand ,
Mais ce n'est point au roi qu'elle rendait hommage ;
Des lis l'éclatant apanage
Pour son coeur amoureux était indifférent ;
Sans s'occuper du diademe
Elle aimait le roi pour lui - même.
C'est ainsi que mon coeur ,
En vous , n'aime que vous et non le gouverneur .
•
Je vois V. Exc . sourire , et dire ce ton flatteur annonce
quelque projet ; l'écrivain assurément veut une
place où une grâce. Eh bien vous vous trompez , je
(1) Ce placet a été trouvé dans les papiers de M. le marquis
de Solano.
M. le marquis de Solano , le plus bel homme de l'Espagne ,
joignait à l'abord le plus aimable les formes les plus séduisantes ,
et méritait à tous égards le surnom de magnifique. Ce seigneur
gouvernait alors Cadix . Il avait appris l'art si funeste de la guerre
sous le général Moreau. Le grand homme exilé descend à Cadix ,
où il est reçu par son élève , qui fit éclater la reconnaissance la
plus profondément sentie .
Il était agréable d'entendre le gouverneur d'un pays déjà soumis
invisiblement à l'empire de Buonaparte , répondre aux observations
que ses amis lui adressaient sur la réception qu'il faisait à l'illustre
proscrit : « Que m'importe . et l'empereur et tout son pouvoir ;
il ne saurait m'empêcher de prouver ma gratitude au général
>> Moreau. >>
272
MERCURE DE FRANCE .
ne vous demande rien pour moi , mais je viens implorer
vos sollicitudes pour une réforme : elle est juste
dans une ville où le repos est nécessaire en raison
du travail auquel on s'y livre , et qui la rend ( commercialement
parlant ) la gloire de l'Espagne , puisque
c'est la première place du monde.
A mes amis de France ayant fait mes adieux ,
Poussé par un naufrage
J'arrivai dans ces lieux ,
Le flot me posa sur la plage.
Il était nuit alors . Par leur terrible écho ( 1 )
Les cloches du Campo
Me prenant de toute manière ,
Je ne pus fermer ma paupière .
De grand matin
Le lendemain ,
Fatigué d'une telle aubade ,
Que j'appelle capucinade ,
Je vole au quartier Francisco
Où, sans cérémonie ,
J'entre dans une hôtellerie (2 ) .
A peine suis -je au lit que pour un ex voto ,
Sans égard pour personne ,
En faux bourdon on sonne ,
Et chez les Augustins ,
Et chez les Franciscains.
A ce bruit effroyable
Je m'habille , et mourant de faim ,
Dans un quartier lointain
Je cours me mettre à table.
( 1 ) Le mérite de cette bluette ( si mérite il y a ) est dans
l'exactitude qu'elle offre pour la localité de Cadix . Tous les couvens
cités sont vraiment où ils sont signalés.
(2) L'hôtel du Cheval blanc se trouve précisément entre les
couvens de Saint - François et de Saint- Augustin ; il est en effer
très-difficile d'y vivre tranquille,
JUIN 1816 .
273
ROY
On n'a pas tout servi que pour deux trépassés,
Voilà les déchaussés ,
Mettant au vent leur cloche ,
Qui m'assourdit de proche en proche.
Je ne puis résister
A de pareils vacarmes ,
Et sur l'Alameda je vais me promener ;
Lorsque les Carmes
Célébrant l'angelus ,
Font un bruit tel qu'aux fêtes de Bacchus ;
Leurs clochers , ainsi qu'un tonnerre ,
Ebranlent les maisons et font trembler la terre ;
Vers le mont Sapranis , séjour si retiré ,
Je fais désespéré.
Là je me crois heureux , quand des cloches lutines
M'annoncent les matines ;
Et qu'à l'heure où chacun ne songe qu'à dormir ,
Les nonnes , de leur lit , sont prêtes à sortir.
Leur bruyante clochette
Au son tout aigrelet
( De leur parler , véritable portrait )
Me fait déserter ma chambrette ,
Et je n'ai pu dormir , manger , ni me loger ,
Sans avoir pour voisin un furieux clocher.
Tout ce préambule est pour vous dire , monseigneur ,
qu'en rentrant du bal ( 1 ) ,
Des besoins du sommeil sentant la vive atteinte
Je n'ai pu reposer ,
Puisque toujours on tinte
Chez ces moines fâchés de n'avoir pu danser .
( 1 ) Le général Solano , pour mieux fêter le grand capitain
Moreau , et pour lui faire connaître la société de Cadix , avait
ouvert une souscription de six bals , où tout le commerce de cette
ville sut développer une opulence vraiment asiatique.
C'est à la suite d'un de ces bals , que , rentrant chez moi et ne
pouvant fermer l'oeil , je composai cette petite promenade dans Cadix.
TIMBRE
18
274
MERCURE DE FRANCE.
Et vous , nymphes de Terpsichore,
Vos beaux yeux ne peuvent se clorre.
Cependant au retour du bal
On est bien fatigué , et puis on veut encore
Dire à l'ami bon soir , lui jurer qu'on l'adore ,
( Ah ! ce n'est point un mal. )
Mais après tant de danses
Ne pouvoir s'endormir ,
Passer la nuit en transes ,
C'est là ce qu'on nomme souffrir.
Mandez donc , monseigneur , qu'au moins ces jours de fête ,
Pour ces enfans de Cupidon ,
1
Dans leurs clochers ces moines casse- tête ,
Prennent grand soin de mettre du coton.
Vous conviendrez , monseigneur , que cette demande
est juste , et qu'il faut bien conserver les organes de ces
êtres charmans , qui répandent tant de douceurs sur
notre existence . Mais ne parlons pas de cela ...... Pour
nous , enfans de Mars ,
Que le son du tambour , précurseur des batailles ,
Sur vos pas , gouverneur ,
Nous mène au champ d'honneur,
Nous irons du canon affronter les mitrailles.
Au retour du combat ,
Des cimballes en jeu , les fanfares bruyantes ,
Célébreront avec éclat
Vos palmes triomphantes.
Mais la guerre finie on goûtera la paix.
Au lieu que ces terribles cloches
Qui de nous sont si proches ,
Si vous ne l'ordonnez , ne se tairont jamais.
Le matin et le soir , dans la nuit la plus sombre ,
A l'heure où le soleil étincelant sur nous
Ne laisse paraître aucune ombre ;
Enfin à chaque instant , du repos nés jaloux ,
し
JUIN 1816. 275
Ces pères de l'église ·
En soutane , en chemise ,
De concert avec les nonnains ,
Tourmentent les humains ,
Et de la paix le sanctuaire
Retentit du bruit de la guerre .
Amoureux d'Apollon , si , l'esprit agité ,
Je veux , dans le repos , enfourcher mon Pégase ,
Prêt à finir un vers plein de difficulté ,
Al'instant la foudre m'écrase.
Augustins , Déchaussés , novices , capucins ,
L'église et les couvens , le cloître et les paroisses ,
Les moines en concert , les carmes , les nonnains ,
Sonnent au même instant , me causent mille angoisses ,
Alors mes esprits sont rétifs
Et mes vers fugitifs .
F. Q.
wwwwww wwwwwww
Suite du Dictionnaire raisonné des Etiquettes , etc.
Par Madame la comtesse de Genlis.
ACIER. Plusieurs années avant la révolution , les diamans
n'étaient plus de mode ; mais on dépensait en
achats de petits grains d'acier et de verre , l'argent que
coûtaient jadis des pierres précieuses , qui , ayant une
valeur intrinsèque , restaient dans les familles et faisaient
partie de l'héritage des enfans . Un égoïsme effrayant ,
un goût passionné pour des bagatelles , une frivolité
presque universelle , une inconstance remarquable , précédèrent
les orages et les crimes de la révolution . On
verra toujours dans l'histoire que ces grandes crises nationales
sont beaucoup moins le fruit amer du mécontentement
général , que le résultat de la légèreté des
esprits , réunie aux mauvaises moeurs et à l'amour du
changement et de la nouveauté. Voy. Luxe.
AFFECTATION. Tandis que la philosophie moderne
corrompait les moeurs et dénouait tous les liens de la
18 .
276 MERCURE DE FRANCE .
société , elle mettait à la mode le langage de la sensibilité
; mais un langage emphatique , un galimathias
ridicule qu'il fallait avoir l'air de comprendre , mais dont
personne n'était la dupe. Toutes les démonstrations qui
ne prouvent rien , tous les discours affichaient la sensibilité
la plus exaltée , presque toutes les actions sérieuses
décélaient et prouvaient un profond égoïsme ( Voyez
Amitié) . Cette espèce d'affectation en entraîna beaucoup
d'autres, et donna à la fin de ce siècle , un caractère
de fausseté qui devint à-peu-près général . Par une convention
tacite et bizarre , toutes les prétentions se trouvèrent
subitement en opposition avec les véritables
goûts. Ceux qui vantaient le plus les charmes de la solitude
et de la vie champêtre , n'aimaient que le monde
et la dissipation. Les courtisans affectèrent de s'ennuyer
à Versailles ; les dames qui avaient le plus désiré et
sollicité des places à la cour , se récriaient sans cesse sur
l'ennui mortel d'aller faire leurs semaines . On intriguait
pour se faire inviter à un bal remarquable , à une
grande fête , en même-temps on se plaignait amèrement
de ne pouvoir se dispenser d'y aller. Si l'on s'amusait
dans une nombreuse société , on n'en convenait jamais ;
les prétentions à la simplicité des goûts , à la solidité
du caractère , ne permettaient pas un tel aveu . Si à un
-petit souper, à une partie particulière arrangée dans
une société intime , on s'ennuyait , on y affectait la plus
grande gaieté , et pendant huit jours on ne parlait que
de l'agrément de cet insipide souper. Il en était ainsi
de tout. On affectait continuellement une ardente adet
pour
miration pour des choses que l'on ne comprenait
point
des arts qu'on était hors d'état de juger. Onvoyait
·des gens du monde , qui ne sentaient pas la mesure
des vers, s'extasier en parlant de poësies qu'ils n'avaient jamais lues ; et des admirateurs enthousiastes
de Voltaire
et de Rousseau , qui ne savaient ni le français ni l'orthographe
, et qui n'auraient pas été capables d'é- crire passablement
un billet. Des littérateurs d'une
complète-ignorance en musique , écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite musical des
productions de Gluck et de Piccini . On se passionnait
JUIN 1816 .
277
sans rien sentir ; et sans étude et sans connaissances , on
jugeait tout hardiment et en dernier ressort. Cette affectation
eut les plus funestes conséquences ; elle rendit
l'esprit aussi faux que les caractères ; on adopta aveuglément
toutes les opinions que l'on crut dominantes ,
et qui pouvaient donner une espèce de réputation , de
quelque genre qu'elle fût . Bientôt celle de l'esprit et
des talens ne suffit pas ; on prétendit à l'éloquence , à
laforce, à l'originalité , au génie . Jadis , dans le monde ,
on se contentait d'obtenir de la considération ; il ne fallait
pour cela qu'une conduite sage et noble ; mais
quinze ans plus tard l'insipide estime fut abandonnée
à la médiocrité ; on voulait de la gloire , ce qui préparait
à vouloir des royaumes. On prit un jargon
philosophique , c'est-à -dire pédantesque , souvent inintelligible
et toujours frondeur. Au milieu des thèses
sentimentales soutenues dans la société , on esquissa les
droits de l'homme ; on vit naître avec le galimathias ,
non les nobles idées d'une sage liberté , mais ce qu'on
appela depuis les idées libérales . En même-temps on
se moqua de tout ; le scepticisme , sous le nom de persiflage
, s'introduisit universellement dans le grand
monde . Cette affectation ne fut générale et à son comble
que très-peu de temps avant la révolution . On ne dira
point qu'elle en fut l'aurore , car elle n'annonçait nullement
la lumière ; on ne pourrait la comparer qu'au
sombre crépuscule , qui souvent au déclin d'un beau
jour , présage une nuit orageuse et profonde.
Sous le règne de la terreur , l'affectation ne conservant
que la déraison et l'emphase , mais d'ailleurs
changeant de caractere , devint atroce. On n'affecta
plus que la férocité . Alors tout fut bouleversé , le langage
, les moeurs , la signification des mots , l'expression
des sentimens , la louange , le blâme , les vices et les
vertus ; la crainte , si timide jusqu'alors , quittant son
maintien naturel , prit tout-à-coup un air menaçant ;
des hommes qui n'étaient pas nes inhumains , prê→
chèrent le meurtre pour échapper à la proscription ; la
lâcheté cacha son épouvante sous un masque affreux
souillé de sang !....
278 MERCURE
DE FRANCE
.
Après le règne de la terreur jusqu'à la restauration ,
il n'y eut point dans le grand monde d'affectation
marquée . En général , une ambition démesurée s'empara
de tous les esprits ; on ne fut occupé que du soin
de trouver les moyens d'obtenir des grades , des emplois
lucratifs , de l'argent , des majorats , des trésors. Les
intrigues d'affaires suspendirent celles de l'amour et de
la galanterie ; le désir de plaire céda au désir d'élever
sa fortune ; les grâces françaises tombèrent en désuétude
: il n'en resta plus qu'une tradition incertaine et
dédaignée ; l'amitié ne fut plus qu'une association d'intérêts
pécuniaires ; elle ne demanda ni soins , ni procédés
tendres et délicats , mais des services solides et
réciproques : elle fut un calcul , un marché.
Nous voyons maintenant depuis un an , une étrange
affectation ( dans quelques personnes ) , celle d'afficher
avec aigreur , avec emportement , l'attachement le plus
légitime , le plus vertueux et le mieux fondé ; sentiment
devenu général , et qui devrait rétablir la paix
et l'union dans la société . Ce zèle affecté ou sincère
n'est pas selon la science . Je terminerai cet article par
un trait d'histoire : Un courtisan d'Alexandre- le -Grand ,
dans l'intention d'être cité , se trouvant dans une nombreuse
assemblée , y débitait , d'un ton d'énergumène ,
beaucoup d'extravagances qu'il croyait très-flatteuses
pour le monarque. Le sage Callisthène qui l'écoutait
lui dit : Si le roi t'entendait il t'imposerait silence.
ROLLIN い , Histoire ancienne.
une
AGRICULTURE. Sur la fin du dernier siècle , le goût
de l'agriculture fut , comme toute autre chose ,
prétention. Tous les hommes dans leurs terres ou dans
leurs maisons de campagne , se crurent tout-à-coup
des Cincinnatus . Il leur suffisait pour cela d'avoir des
chapeaux et des souliers gris , et de se promener le matin
une heure dans les champs . Depuis la révolution , l'amour
universel de l'argent r'a pas réformé les moeurs ;
mais cet amour matériellement solide , a mis à certains
égards , quelque règle dans les conduites. Nos grands
propriétaires ont calculé qu'il valait mieux s'occuper
JUIN 1816.
279
du soin de faire valoir ses terres , pour en mettre le
revenu dans ses coffres , que d'y recevoir avec agrément
et magnificence sa famille , ses amis et les étrangers .
D'ailleurs , comme il n'y a plus de vassaux et que
l'homme est libre ; comme il n'y a plus de seigneurs ,
on n'est plus obligé de fonder dans ses terres des écoles
pour les petits enfans , et des hospices pour les malades
et les vieillards . Les paysans meurent souvent faute de
secours , mais libres comme l'air ; ils sont rendus à la
nature ; ils jouissent pleinement de la dignité de leur
étre ; que faut- il de plus pour être heureux ? Dégagés
de toute obligation envers cette classe rétablie dans
tous ses droits d'homme , les ci-devant seigneurs ne
s'occupent plus que de leurs propres intérêts ; ils sont
devenus très-instruits dans l'art d'élever , non des orphelins
, mais des mérinos : on n'a jamais en France tant
parlé de troupeaux. Sans la politique , l'agiotage , la
hausse et la baisse de la bourse , nos conversations seraient
de véritables idylles.
AIR ( bon ) et BON TON , dans le prochain numéro.
www.
CORRESPONDANCE .
Paris, le 28 juin 1816.
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Je me veux mal de mort d'avoir accepté , Monsieur ,
la tâche que je remplis dans votre feuille . J'étais le
plus gai des avocats , et je suis le plus ennuyé des journalistes
; j'espère ne pas devenir le plus ennuyeux ; tant
que la Quotidienne vivra , je serai à l'abri de ce
malheur. Est-ce que tous vos confrères éprouvent les
mêmes désagrémens ? Si cela était , je les plaindrais.
On m'a assuré le contraire , et le seul de mes amis qui
ne me flatte jamais , me soutient que cette préférence
est très-honorable pour moi. Grand merci ! l'excès des
meilleures choses peut donc être nuisible. Comment
280 MERCURE DE FRANCE.
se fait-il qu'un tas de journaux qui paraissent tous les
jours , fassent des articles très-malins auxquels on ne
prend pas garde , et que mes lettres innocentes , dans le
vôtre qui ne se montre qu'une fois par semaine , excitent
une si grande rumeur ? Il y a là-dessous quelque
peu de fatalité. Cependant il ne faut pas m'abuser par
une ombre de gloire ; j'y vois plus clair que mes ennemis
: Ce n'est pas sur le haut du Parnasse que l'orage
gronde , c'est au plus bas des marais , dans la partie la
plus fangeuse. Les hommes doués d'un vrai talent
savent que je les apprécie : les auteurs d'Agamennon ,
des Templiers , d'Omasis , des Etourdis , de la Petite
ville , du Tyran domestique , des Deux gendres , et
d'une foule d'autres ouvrages de tous genres , ne se
plaignent pas de mes jugemens. Mais les infortunés
pères du Jeune savant , des Comédiennes , d'Hamlet ,
de Fanchon , de la Nièce supposée , du Pied de
mouton , etc. , etc. , me déclarent une guerre d'autant
plus acharnée qu'elle est injuste. Ils ne me pardonnent
pas les torts de leur plume ; c'est sur moi qu'ils en
veulent jeter le blâme , et ce qu'il y a de plus divertissant
, c'est qu'ils y parviendront. Quelques acteurs , et
qui pis est , plusieurs actrices , bien nuls , bien applaudis
, bien sots et bien soutenus , se mêlent à la
coalition . Vous voyez , Monsieur , qu'il n'y a pas moyen
d'y résister . Il n'importe , je tomberai glorieusement
sur un volume de Molière que je prends pour bouclier ,
et j'intéresserai du moins un parti qui n'est pas à dédaigner
, puisqu'il a pour lui la raison , l'honneur ,
l'équité , le mérite et le vis comica.
Cette persécution vient mal -à-propos ; j'étais presque
décidé à ménager de pauvres diables , qui , après tout ,
sont bien fâchés de n'avoir point de talent . Une pente
douce pouvait me conduire à ce but , sans compromettre
ma réputation ; peu à peu j'aurais trouvé de la gaîté à
M. Planard , du goût à M. Dumersan , de l'invention à
M. Joseph Pain ; j'aurais peut - être découvert une petite
qualité à Armand , quelque chose d'approchant à Mlle
Bourgoin , de l'ame à Saint -Eugène , et je ne sais quoi
à Lacave. Mais à présent cela n'est plus possible ; il y
2
JUIN 1816 . 281
aurait plus que de la faiblesse . La guerre est déclarée ,
il faut la soutenir , jusqu'à ce qu'une force irrésistible
me contraigne à la retraite , ce qui serait contre tous
les droits avoués . Pourtant je crains peu qu'on m'interdise
l'expression de mes idées , tant que la gloire de
notre théâtre et de notre littérature en sera l'unique
objet. Les spadassins et les lettres anonymes qu'on me
décoche ne me feront pas changer ; il faut bien prêter
le collet aux premiers , c'est mon affaire ; mais je prie
les personnes qui m'adressent les autres d'en affranchir
le port ; on me ruine en injures , c'est bien assez dé
m'occuper à les lire : je finirai par y renoncer.
"
Je me sers de toute ma science d'avocat pour découvrir
en vertu de quelles lois on pourrait me contraindre
au silence , et je n'en trouve aucune ; les publicistes n'ont
rien recueilli à ce sujet . Justinien , Montesquieu , Puffendorf
se taisent : je puis donc parler . Mais voyons de
vous à moi , Monsieur , si j'ai bien le sentiment de mes
droits ; la connaissance des limites qui me sont tracées ,
et si mes réflexions sur les devoirs des journalistes annoncent
un homme capable de les remplir un jour. Cela
vous amusera plus que les détails d'une première représentation
, comme celle du Mariage de Robert de
France qui ( par parenthèse ) est tombée commede mémoire
d'honime on n'a vu tomber pièce . Je vous reparlerai
de cela . Une utile dissertation vaut mieux que
souvenir d'un mauvais ouvrage .
le
La nécessité de la critique est reconnue. Le raisonnement
, la mesure , la politesse , doivent être ses seules
armes monere et non lædere est sa devise . Tout ce
qui s'éloigne de ce principe ne produit que des résultats
funestes. De là naissent ces discussions indécentes , ces
écrits polémiques , ces pamphlets déshonorans , ces articles
scandaleux , ces pièces de théâtre désavouécs ,
ouvrages dans lesquels les gens de lettres , en se ravalant
aux dernières classes de la populace , ne ressemblent pas
mal à des porte-faix assis au milieu de la rue ,
jetant de la boue au visage pour faire rire les passans :
Mais cette sévérité de principes n'exclut pas la gaieté
si nécessaire dans toutes les compositions françaises ;
et se
282 MERCURE DE FRANCE .
elle permet une douce malice , agréable au lecteur sans
être nuisible à l'auteur . Eh ! bon Dieu , il n'y a malheureusement
que trop à dire sur les ouvrages du siècle ,
sans se jeter dans les personnalités , dans les injures !
C'est le travail que nous avons à juger et non l'homme ;
sa personne n'existe point pour nous. Qu'importent au
public les sentimens , les discours , la vie privée d'un
auteur ? Que lui sert la connaissance de ses rivalités , de
ses intrigues , de ses prétentions ? Quand l'écrivain est
mort , toutes ces choses peuvent intéresser : de son vivant
ce sont ses affaires ; nul ne peut raisonnablement
aspirer à les savoir . Les gens de lettres sont donc les
premiers blåmables de se livrer à de tels excès , et
lorsqu'ils en donnent si souvent l'exemple , comment
se croient-ils fondés à se plaindre des journalistes ? Quelque
sanglantes que soient les expressions d'une feuille
périodique , peuvent- elles jamais produire la centième
partie du tort que fait la satire d'un auteur par un autre ?
La censure impolie d'un journaliste est juste ou fausse ;
dans le premier cas , l'auteur doit séparer les termes , de
l'esprit qui les a dictés , faire son profit de celui -ci et
dédaigner les autres ; dans le second , tout est à mépriser
; il n'y doit rien répondre , son ouvrage parle pour
lui , et le public , qui compare à loisir , décide ( quel—
quefois un peu tard ) mais toujours avec justice.
Je crois utile d'ajouter à cela , et cette fois servira
pour toutes , que mes critiques ne s'adressent jamais à
la personne , et que je ne m'attache qu'au talent ou à
ce qui veut y ressembler. Le besoin de varier le tour de
mes locutions peut , en apparence , dénaturer quelquefois
leur sens ; ainsi je vais à ce sujet fixer les idées par un
exemple Quand je dis M. tel est un méchant , un
homme dangereux , un fabricant d'indignes écrits , il
faut entendre un méchant auteur , dangereux pour le
progrès de l'art dramatique qu'il déshonore par des
comédies indignes d'un théâtre consacré aux ouvrages
de goût. Cela posé , je donne suite à mes idées relatives
aux journalistes et à leurs jugemens.
L'opinion est fille de la pensée ; mais de cette pensée
vive , imprévue , rapide comme l'éclair , qui vient se
JUIN 1816. 283
placer auprès de l'objet qui nous occupe sans presque
nous laisser le temps de l'examiner ; elle est libre , indépendante
comme sa mère. Sans réfléchir sur la chose
qui nous frappe , nous adoptons subitement les émotions.
qu'elle nous donne ; entrainés par notre organisation
plus que par les principes établis , nous n'avons pas la
liberté du choix ; notre opinion se fixe , pour ainsi dire ,
à notre insçu ; une voix secrète et pressante nous porte
à approuver ce qui est bien , avant d'en avoir exaininé
les causes ,
et la même impulsion nous fait blâmer le
mal sans en considérer d'abord toutes les suites . Les
vers de l'abbé Delille me touchent aussitôt , ceux de
M. Vieillard me crispent à mourir .
La puissance de cette impression étant aussi évidente
que sa vérité , je ne conçois pas comment on peut accuser
les journalistes de partialité , de mensonges et
d'injustices , à moins qu'on ne les suppose dépravés à
un point qu'il n'est pas permis d'imaginer . Je sais que
la malignité de bien des gens s'accommoderait assez de
cette supposition ; mais de bonne-foi , est- elle fondée ?
Pourquoi la profession de journaliste serait- elle particulièrement
accessible à cette dépravation ? Ne reposet-
elle que sur l'exercice de devoirs honteux ? Doit-il
être en butte à de tels soupçons celui qui , dans son noble
ministère , instruit ses concitoyens , encourage les arts ,
signale le mérite , proclame les succès , descend dans la
lice avec ceux qui combattent pour la gloire de leur
patrie , place d'une main la couronne sur le front des
vainqueurs , de l'autre essuie les larmes des vaincus , et
jette enfin le premier les fleurs du deuil sur la tombe de
ceux que le trépas élève à l'immortalité ?.... Non , sans
doute , et j'aime à croire que parmi ces écrivains tant
décriés par les sots , par les auteurs sifflés , par les libraires
dupés et par les acteurs sans talens , il en est ( et c'est
le plus grand nombre ) qui exercent sur la saine partie
du public une influence aussi honorable que méritée
on les lit avec plaisir , parce que l'esprit et l'urbanité
caractérisent leurs articles , et on les croit sans restrictions
parce que la vérité dicte leurs jugemens , presque
toujours confirmés par le temps.
284 MERCURE DE FRANCE.
L'utilité des journaux est prouvée . Suivant la maxime
eadem utilitatis quæ honestatis est regula , il n'y a
d'utile que ce qui est honnête ,, parce que l'honnête
et l'utile sont inséparables . Or , il me semble que le
journaliste qui , dans son travail , loin de séparer deux
choses si étroitement unies , s'identifie en quelque sorte
avec elles , mérite toute la considération réservée aux
hommes dont la patrie s'honore .
au-
Quoi ! cette liberté d'opinions dont chacun a le droit
de jouir sur toutes les matières , ne s'étendrait pas jusqu'aux
journalistes , eux qui devraient les premiers en
avoir le glorieux privilege ! Le dernier des artisans jouirait
de sa pensée , et l'écrivain comprimerait la sienne !
L'un pourrait siffler ce que l'autre approuverait par
ordre ou par crainte ! Une, actrice effrontée , un
teur déshonoré , un histrion sans moeurs , iraient victorieusement
assiéger l'antichambre d'un grand pour en
obtenir que la vérité se taise ! D'infâmes anonymes
ébranleraient , détruiraient les fortunes acquises par de
longs travaux ! Je n'ose poursuivre.... Le renversement
affreux de tous les principes , de toutes les idées reçues
m'épouvante......
Le plus jeune élève de l'académie de peinture ou de
sculpture , choisit librement l'objet de son culte entre
David et Gérard , Houdon et Dupaty ; le plus plat versificateur
défend l'orgueil du petit poëme en faveur de
Creuzé contre Campenon ; le dernier vaudevilliste met
à son gré Dumersan avant Picard ; l'abonné du Théâtre-
Français se déclare hautement pour Artaxerce contre
Agamemnon; le clerc échappé de son étude , place, sans
craindre le haro , Leverd au-dessus de Mars ; il prête
plus d'ame à Georges qu'à Duchesnois ; il suppose un
mérite quelconque à Armand ..... après celui-là je n'ai
plus rien à ajouter ; et seul de tous ces êtres pensans bien
ou mal , le journaliste n'aurait pas le droit d'avoir une
opinion , de l'émettre avec franchise , et de chercher à
rappeler dans le parti qu'il croit le plus juste ceux qu'il
voit dans le chemin de l'erreur ! ..... Cette proposition
est insoutenable : les seules réflexions du sens commun
l'ont déjà foudroyée.
JUIN 1816. 285
On nous reproche de n'avoir pas une constante unité
d'opinions sur les talens soumis à notre censure ; et de
là naît une conséquence fâcheuse pour notre prudhomie.
Il me semble que cela devrait , au contraire , donner
lieu à de justes louanges ; un jugement unanime nous
livrerait au soupçon d'intrigues et de cotteries . Je dis
plus , la variété de ces opinions est nécessaire ; elle multiplie
les pensées , augmente les divers rapports des
choses qui servent de base aux décisions portées . Et
d'ailleurs , à la lecture d'un ouvrage , tous les auditeurs
ne sont pas affectés de la même manière : il est vrai
que la littérature a ses règles que l'étude des modèles
nous apprend à connaître , et que le commerce des auteurs
vivans nous rend plus familières .En lisant Homère,
Horace , Cicéron , Longin , Quintilien , Tacite , Molière
, La Fontaine , Despréaux , Rollin , et en fréquentant
les hommes de lettres les plus célèbres de notre
temps , tout le monde peut se mettre en état de porter
un jugement raisonnable sur les ouvrages anciens et
modernes ; mais , loin de suffire pour former un bon
critique , ces avantages ne sont rien s'ils ne sont accómpagnés
d'une qualité bien rare , que le travail ne saurait
donner , que la nature seule dispense , et dont elle s'est
toujours montrée extrêmement avare : je veux dire le
goût ; cet instinct , ce sentiment du beau , du vrai , qui
ne les cherche jamais où ils ne sont pas , et les découvre
soudain à leur approche . Le goût , dis-je , est de tous
les dons , le plus précieux que le ciel puisse faire à quiconque
s'occupe des belles-lettres . Ne avec lui , on peut
tout entreprendre ; mais en son absence on ne saisira
jamais les grandes vérités littéraires , source de toute
solide instruction . C'est , en un mot , le flambeau qui
nous guide à travers les obscurs détours du labyrinthe
où nous devons infailliblement nous égarer sans son
secours. C'est donc à des hommes plus connus par la
pureté de leur goût que par le nombre de leurs travaux ,
qu'il importe de confier la censure publiqué des ouvrages
produits à notre époque .
Je laisse aux lecteurs sans passion le soin de reconnaître
ce mérite dans les écrivains aujourd'hui chargés
286 MERCURE DE FRANCE .
de cet emploi . Ce n'est pas à moi d'insister sur ce point ;
je conviens librement de la nullité de mes pouvoirs
dans cet examen . Les personnes habituées à lire les
journaux possèdent à fond cetté connaissance , c'est-àdire
, depuis A jusqu'à Z.
Mais ce goût , tout singulier , tout unique , tout indivisible
qu'il est , a ses nuances , ses variétés , ses formes ;
i envisage le même objet sous plusieurs aspects ; il
distingue , sépare , admet , rejette ; et dans le choix
qu'il est obligé de faire il peut laisser à dire . Il est donc
important que ce qui échappe à l'attention d'un critique ,
soit recueilli par la sagacité de l'autre , et qu'une question
déjà jugée le soit encore d'une nouvelle manière ,
afin que les avantages et les inconvéniens en soient définitivement
fixés. Il serait donc malheureux que tous les
journalistes s'étudiassent pour dire la même chose d'un
même ouvrage , et la différence de leurs arrêts est donc
un bienfait pour la littérature .
Je m'aperçois , Monsieur , que cette discussion m'a
entraîné loin en vous entretenant des règles du bon
goût , je ne me rapproche pas des deux pièces dont j'ai
à vous faire connaître la nullité . La plus complète ineptie
a présidé à l'enfantement du Mariage de Robert de
France ; les cris de vive le roi ont étouffé cet embrion
dans le ventre de sa mère ; les témoins de ce pénible
travail n'ont vu que les trois quarts de cet être énigmatique
, et qu'il serait hors de toute convenance de qualifier
. Il n'y a que l'audace de faire imprimer d'avance ,
et distribuer sous le nom de M. Vieillard , une pareille
monstruosité , qui puisse égaler le front de l'avoir produite.
Les Dieux rivaux mériteraient une partie de ces
reproches , si la pompe du spectacle ne les en avaient
absous ; glace , tristesse et paleur ont trahi la moitié de
M. Dieu la Foi ; M. Briffaut avait mis son cachet à la
sienne , esprit , grâce et sentiment.
Je suis , etc. ,
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
JUIN 1816. 287
INTERIEUR .
D'après l'ordre que le duc de Wellington a donné , les régimens
des troupes alliées doivent prêter main-forte aux douaniers français ;
aussi un régiment danois à repoussé près de Carvin , département
du Pas-de - Calais , une troupe de contrebandiers en armes. Huit
chevaux chargés leur ont été pris. La part du régiment dans cette
capture était de 400 fr . ; il en a fait don aux pauvres de Carvin .
Le ministre de la marine a donné les documens qui suivent,
relatifs aux vaisseaux français capturés pendant les cent jours : « Ce
» n'est pas d'après la couleur du pavillon porté par le vaisseau au
>> moment de sa prise , mais d'après celle qui flottait au moment de
» son départ dans le port d'où il est sorti , que la capture doit être
jugée . » »
La ville de Cambrai a célébré le 26 juin l'anniversaire de
l'entrée du roi dans ses murs , et le même jour l'inscription suivante
a été incrustée sur la façade de la maison que S. M. y habita :
Ludovicum exoptatum
Ad suos iterum reducem ,
Urbs Cameracensis ,
Fervida populi lætitia ,
Primafelix intra muros recepit
Die vigesimá sextájunii ;
Posteaque triduo his ædibus tenuit.
Anno Domini 1815.
M. le comte de Lardenoi , gouverneur de la Guadeloupe , a
dû mettre à la voile le 15 ; il est , avec son état- major , à bord de
la frégate l'Arethuse. Des troupes sont embarquées sur le Foudroyant
, vaisseau de 74 , armé en flute.
-
L'expédition destinée pour le Sénégal a appareillé le 17 de
ce mois de la rade de l'île d'Aix .
- Il y a plusieurs jours que l'on a trouvé le matin sur les
marches de l'église Saint-Louis , le corps d'une femme coupé en
morceaux et mis dans un sac .
―
Réal s'est embarqué le 5 à Anvers pour les Etats -Unis. Les
nombreuses acquisitions en ce genre que le nouveau continent
vient de faire , ne lui fera-t-il pas dire :
Timeo danaos et dona ferentes.
Reposons nos regards : de tout côté , en France , on Jutte de dévouement
; les conseils généraux envoient des adresses où les sentimens
d'amour et de fidélité ne varient que par le choix des
expressions. Les abandons dans l'emprunt de 100 millions , se
succèdent avec rapidité. M. le marquis de Louvois , pair de France ,
abandonne 10,475 fr .; la ville de Strasbourg est déjà comptée pour
plus de 50,000 fr.; M. Dalbertas plus de 7,000 ; les listes du Mo→
niteur ne se terminent point,
1
288 MERCURE DE FRANCE .
wwwwwww
ANNONCES.
Histoire de l'Europe moderne , à l'usage de l'enfance
et de la jeunesse ; par M. le comte de Ségur , un des
quarante de l'académie française , membre de l'institut .
Trente-six volumes in- 18 , imprimés en petit-romain ,
ornés chacun de quatre jolies gravures. Prix de chaque
volume , I fr. 50 cent. ( et 2 fr. avec les figures coloriées
) , et de tout l'ouvrage , 54 fr. avec les gravures en
noir , et 72 fr.avec les figures coloriées . Les personnes
qui souscriront d'ici au mois d'août , pour la totalité
des livraisons , recevront la dernière gratis . Chaque
livraison formant une histoire séparée , on peut , si on
le veut , ne souscrire que pour une ou plusieurs. Les
livraisons paraîtront successivement à compter du mois
de septembre prochain .
-
Division de cet ouvrage.
-
-
-
1ere Livraison : Précis de l'histoire ancienne , servant d'introduction
à l'Histoire de l'Europe moderne , 8 vol . 2 livraison : Histoire
de France , 4 vol . - 3e livraison ; Histoire d'Angleterre , 3 vol .
4e livraison : Histoire d'Espagne , 2 vol. -5 livraison : Histoire
de Portugal , I vol . - 6e livraison : Histoire d'Allemagne et d'Autriche
, 3 vol. 7º livraison : Histoire de Prusse , I vol. 8 livr.:
Histoire de Pologne , 1 vol. 9 livraison : Histoire de Russie , 2 v.
- 10 livraison : Histoire de Turquie , 2 vol . 11⚫ livraison : Histoire
de Suède , 1 vol . - 12e livraison : Histoire de Danemarck , 1 V.
13 livraison : Histoire de Hollande et des Pays-Bas , 2 vol.-
14 livraison : Histoire de la Suisse , I vol. 15 livraison : Histoire
d'Italie , 2 vol . — 16e livraison : Histoire des Chinois , des Indiens
et des Arabes , 2 vol.- En tout 16 livraisons et 36 volumes ,
ornés de cartes et gravures.
---
----
Chaque livraison renfermera l'histoire d'un pays . Le tableau de
chaque partie de chaque règne , contiendra les événemens les plus
remarquables , les plus propres à faire une utile et durable impression.
Les volumes seront ornés de quatre jolies gravures ,
dessinées et gravées avec le plus grand soin. Chaque vignette
sera partagée en deux ; le haut contiendra un homme et une femme,
dans le costume du temps ; dans le bas , sera représentée l'action
la plus remarquable.
A Paris , à la librairie d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 3o .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5 .
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MERCURE
DE FRANCE.
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AVIS ESSENTIEL.
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Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros,
-
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année. On ne peut souscrire
que dur de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très - lisible . Les lettres , livres , gravures ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs.
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-
etc.,
POESIE.
Cantate
LES VOEUX DE LUTECE.
pour le mariage de Mgr. le duc de Berri avec
la princesse des Deux- Siciles Marie- Caroline.
LUTÈCE .
Quelle jeune divinité
Sur un char éclatant vers mes remparts s'avance ?
Son front modeste et doux rayonne de beauté ;
Auprès d'elle je vois sourire l'espérance.
UN HÉRAULT .
Parthenope en son sein posséda tant d'attraits.
Lutèce , des Bourbons reçois l'auguste fille ;
ТОМЕ 67 . 19
290 MERCURE DE FRANCE.
A la cour de Louis conduite par la paix ,
Elle y retrouve encore sa famille .
Du brave Ferdinand elle a fixé le choix ,
Et par les noeuds du plus doux hyménée ,
Vient en ce jour unir sa destinée
Au plus vaillant des preux , digne appui de tes rois .
1
LUTÈCE.
Aimables déités de la Seine affranchie ,
Quittez votre humide séjour ;
Aux pieds de la beauté que Naples me confie,
Portez votre tribut de respect et d'amour.
C'est l'ange de la paix que le ciel nous envoie.
Sur ses pas répandez des fleurs ,
Et que les transports de la joie
Remplacent vos longues douleurs .
CHOEUR DES NYMPHES .
Fils des Bourbons , conduis à l'autel d'hyménée
Le jeune objet qui sut charmer ton coeur ;
Et puisse , à ton destin Caroline enchaînée ,
Epuiser avec toi la coupe du bonheur .
LUTÈCE.
Mais un nuage d'or couvre le sanctuaire :
De ces nobles époux , les immortels aïeux
Au milieu des flots de lumière ,
Sur leurs trônes assis , se montrent à mes yeux.
Ils unissent leurs voix , et leur sainte prière ,
Ainsi qu'un encens pur , s'élève vers les cieux.
CHOEUR DES OMBRES ROYALES .
Bénis cette heureuse alliance ,
O Dieu de l'univers , arbitre des humains !
Daigne en faveur des Francs déployer ta clémence ,
Et laisse reposer la foudre dans tes mains.
JUILLET 1816.
291
1
CHOEUR DE CHEVALIERS FRANÇAIS.
1
Des Bourbons illustres ancêtres ,
Que vos mânes soient satisfaits !
La France a reconquis ses légitimes maîtres ,
Et retrouve avec eux le bonheur et la paix.
Avec eux , les vertus trop long-temps exilées
Reviennent habiter vos antiques palais.
Puissent vos ombres consolées
Protéger en tout temps la terre des Français !
LUTÈCE .
Du Bourbon de nos temps suivez le digne exemple ,
Augustes rejetons qui naîtrez d'un héros ;
Comme lui , que vos mains de Mars ferment le temple ,
Et d'un peuple chéri conservez le repos .
Mais si quelqu'ennemi , jaloux de votre gloire ,
Osait menacer vos états ,
Armez-vous ; soudain la victoire ,
Fidelle à vos drapeaux marchera sur vos pas.
FINALE .
Ciel ! de leur généreuse vie
Prolonge le cours glorieux !
Ils seront à jamais l'honneur de leurs aïeux ,
L'honneur , l'amour de la patrie.
H. MONTOL
/ EBEN - HAÇAN AU ROI DE TIFLIS.
( Extrait du roman d'Eben-Haçan , chap. 6. )
Le plus puissant des potentats
De l'ombre de son trône hier couvrait la terre ;
Organe de la mort , sa voix , comme un tonnerre ,
Dictait d'horribles attentats ,
Faisait trembler les rois et défiait la foudre.
Aujourd'hui sa voix meurt et son trône est en poudre,
19 .
د و د
MERCURE DE FRANCE.
Trop long-temps exempt de revers ,
De ses nouveaux projets il roulait l'incendie ;
Et son ame féroce , aux forfaits enhardie ,
Dévorait déjà l'univers.
Mais ici l'attendait la sagesse invisible ;
Plus il tombe de haut , plus sa chute est terrible .
Celui qui règne sur les cieux ,
Qui , sur un trône d'or , du haut de l'empirée ,
Voit à ses pieds , au loin dans la plaine éthérée ,
Rouler ces orbes radieux ,
Et de leurs mouvemens entretient l'harmonie ,
Veut que des nations la guerre soit bannie.
Je vois des bataillons épais ,
Dans nos champs , par son ordre , en torrens se répandre.
Vont-ils nous écraser et nous réduire en cendre?
Non ! leur foudre enfante la paix ;
De l'ennemi commun ils renversent l'audace ,
Et du colosse altier font taire la menace.
C'est ainsi qu'un roi généreux
A ses heureux vaincus n'imposa d'autres peines
Que de n'immoler plus de victimes humaines
A leurs antropophages dieux .
Gloire aux héros du nord ! Les flots grondans sent calmes;
Nous allons vivre en paix à l'ombre de leurs palmes !
Du sein de ces nombreux guerriers ,
Quel auguste mortel sort , et vers nous s'avance ?
Je ne sais quel respect on sent en sa présence :
Il tient les rameaux d'oliviers .
Son noble front , long - temps fut battu des orages :
La joie a de ce front éclairci les nuages , etc.
(Le reste peint Eben- Haçan , roi de Tiflis , rentrant dans ses
états au milieu de la joie publique . )
EDOUARD L.
JUILLET 1816.
293
www
ÉPIGRAMME.
Certain peintre crouton ,
Un beau jour m'assurait d'un ton
Demi rusé , demi bonace ,
Que pour me peindre il n'avait assez d'art.
Quand je crois vous saisir vite il faut que j'efface.
Est-ce tort de ma part ?
Je n'en crois rien , votre figure est trop mobile.
Souvent de la nature on ma vu le rival ,
Mais aujourd'hui je laisse à plus habile
A peindre un tel original .
Damis sentant au vif une pointe aussi belle ,
Répondit soit ; aussi bien votre docte pinceau
Tient trop fort du Callot , et je sais un modèle
Bien mieux à son niveau.
Mais pour le voir que faut-il que je fasse ?
Vous vous peindrez , Monsieur , devant la glace.
R.
ww
TRADUCTION INÉDITE
Du début de l'Art Poëtique d'Horace ;
Par M.-J. CHÉNIER . ( 1 )
Si quelque peintre osait associer
Le chef d'un homme et le front d'un coursier ;
S'il bigarrait de différens plumages,
Un corps d'Hébé finissant en poisson ,
Qui n'en rirait ? Noble sang de Pison ,
A ce tableau comparez les ouvrages ,
Amas d'objets rassemblés sans raison ,
) Communiquée par M. Fayolle.
294
MERCURE DE FRANCE .'
d
N'ayant ni pieds , ni tête , et pour tout dire ,
Tel qu'un fiévreux les rêve en son délire.
Peintre et poëte ont droit de tout oser ;
Et, sur ce point tous deux d'intelligence ,
En l'accordant réclament l'indulgence .
Usons du droit , craignons d'en abuser.
Il ne faut pas qu'au
gré d'un
vain
caprice
,
Au miel
d'Hybla
le fiel amer
s'unisse
;
Que
les serpens
proviennent
des oiseaux
;
Que la tigresse
enfante
les agneaux
.
Dans
le début
une oeuvre
est imposante
;
Bientôt
la pourpre
en lambeaux
se présente
.
Ici des bois , des autels
sont
décrits
;
Là , cent
détours
d'une
eau pure
et limpide
,
Qui se promène
au sein des prés
fleuris
;
Les sept couleurs
de l'écharpe
d'Iris
,
Les flots brayans du Rhin vaste et rapide.
L'endroit est beau , mais il est déplacé,
Des noirs cyprès vous peignez bien l'ombrage ,
Qu'importe ? il faut une mer , un orage ;
Et l'acheteur , par les flots menacé ,
Veut qu'on le peigne échappant au naufrage
Sur les débris d'un vaisseau fracassé.
A quel propos de l'infidelle argile
Sort-il un vase en urne commencé ?
Que le sujet , fortement embrassé ,
Soit un , soit plein , sans détail inutile.
L'amour du bien nous trompe quelquefois.
Tel veut du neuf, et son pinceau nous trace
Un daim sur l'onde , un dauphin dans les bois.
Je crois saisir la douceur et la grâce ,
Mes vers sont mous , timides , languissans.
Sobre de mots , je fais chercher le sens .
L'an trop timide , évitant les orages ,
Rase le sol ; l'autre , au sein des nuages
Va s'égarer, prenant un vol trop haut.
1
JUILLET 1816. 295
}
Chacun , si l'art n'est son fidelle guide ,
Craint une faute et tombe en un défaut.
A quelques traits c'est peu que l'art préside.
De ces cheveux voyez comme un fondeur
Sait imiter la flexible rondeur.
Sont-ils d'airain , dites , que vous en semble ?
L'heureux détail ! le malheureux ensemble !
Votre fondeur ne sait que le métier ;
Mais Phidias fait Jupiter entier.
VERS
Faits ily a 40 ans , pour une jeune et jolie personne
dont les prénoms étaient JEANNE- JULIE-ROSE .
Lorsqu'à veiller près de votre berceau ,
On invita trois saintes , belle Hortense ,
De vos parrains la prévoyance ,
Que la raison guidait de son flambeau ,
Voulut par là se donner l'espérance
Qu'un jour vous jouiriez du destin le plus beau.
On l'a vu s'annoncer presque dès votre enfance.
Félicitez -vous de leur choix ,
Délicat , sage et galant à-la- fois.
Personne plus que vous ne pouvait y prétendre.
JEANNE avait de l'esprit , JULIE eut le coeur tendre,
ROSE était belle . A tous ces dons
Que vous réunissez , qu'en vous nous retrouvons ,
Et l'Amour et l'Hymen ont promis leurs couronnes ;
Car de l'Amour aussi vous tenez trois patrones.
Dans tous les lieux , dans toutes les saisons ,
Fidellement elles suivent vos traces ;
Et sans qu'il soit besoin de prononcer leurs noms ,
On sait, en vous voyant , que ce sont les trois Grâces.
JOUYNEAU-DESLOGES ( de Poitiers ) .
296 MERCURE DE FRANCE .
ÉNIGME .
Grave, simple , ou plaisant , je puis offrir un prix
Aux personnes que j'intéresse . #
Je montre , en les voilant , les grâces de l'esprit ;
J'en prouve souvent la finesse.
Je crains si peu de me montrer ,
Quoique j'agisse avec mystère ,
Que si j'ai le don de te plaire ,
Chaque jour en ce lieu tu peux me rencontrer.
ww wwwwwm
SOLLIER .
CHARADE.
De tout ce qu'on dit long , je montre l'opposé
Si tu tiens mon premier ; mon second , au contraire ,
Ne l'est jamais assez , même dans la misère.
Mon tout dans le commerce est trop souvent rusé.
LOGOGRIPHE.
Je suis de sept pieds composé ,
Et fort commode à tous , et l'hiver et l'été.
Quoiqu'on me voye la cour , à la ville ,
Je suis à la campagne encor bien plus utile.
Je renferme dans moi , si tu veux bien chercher ,
le dieu des vers Ce
1
que en courroux , fit ôter
A certain orgueilleux satyre ,
Et qu'en mainte belle on admire.
Tu dois aussi trouver un élément ,
Et de l'église un ornement ;
Un habit féminin pour qui veut peu paraître.
C'en est assez, et tu dois me connaître.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Opium . Celui du Logogriphe est Corset,
où l'on trouve Cor , Or , Roc, Corse ( île ) , Rose , Sort , Sot.
JUILLET 1816. 297
DE LA NÉCESSITÉ
De mettre un terme aux pirateries des Africains dans
la Méditerranée , et moyen d'y parvenir.
Dans ce siècle si fertile en événemens fameux , où
l'Europe , si fière de sa civilisation , a fait voir tant de
traits de la plus profonde barbarie ; où , chez un grand
peuple , s'est renouvelée la terrible lutte de la classe
plébéienne contre la classe patricienne ; où le trône
de la plus ancienne dynastie a été renversé ; où le plus
juste , le plus humain , le plus vertueux des rois , accusé ,
jugé , condamné comme un coupable , par de vils assassins
instrumens du crime , a péri sur l'échafaud à la
vue de son peuple effrayé qui l adorait ; où la monstrueuse
puissance de la multitude a été mise en usage ,
et s'est exercée dans sa violence , de la manière la plus
barbare et la plus ridiculement opposée à son esprit et à
sa cause ; où l'homme a le plus exalté les droits de
l'homme en les violant tous ; où les agens du crime sont
devenus si nombreux , si puissans et si affamés de victimes
, qu'ils se sont , en grande partie , dévorés entre
eux ; où , au nom de la liberté hautement proclamée ,
tout un grand peuple a souffert le plus honteux esclavage
; où la gloire des guerriers enivrés de succès
hélas ! trop constans , s'est transformée en tyrannie ; où
l'empire du glaive menaçant de tout détruire , s'est
tout-à-coup annéantie par l'effet d'une puissante alliance
et à la présence toute miraculeuse d'un prince pacificateur
dans ce siècle , dis -je , où tant de choses étonnantes
ont frappé nos yeux ; où , enfin , on a vu fuir le
démon des combats , poursuivi par la vengeance divine ;
où les héritiers des rois ont reparu avec la paix , sur le
trône auguste de leurs pères , comme de nobles rejetons
sur la souche vénérée d'un arbre antique et sacré ; où
l'orgueilleuse Europe , enfin , semble être ramenée aux
plus généreux sentimens , pourquoi un grand acte de
justice , aussi éclatant que nécessaire , est-il encore à
298 MERCURE DE FRANCE.
faire ? Le temps en est venu , et l'humanité le commande
impérieusement . Cet acte nécessaire , qu'un Anglais
a déjà provoqué avec une héroïque persévérance ,
est l'anéantissement de la puissance politique des Barbares
de l'Afrique , de ces brigands de profession . Ils
infestent la Méditerranée , et sont la terreur constante
des habitans des îles et des côtes de cette mer ; ils insultent
à l'humanité , à la faiblesse isolée , troublent le
commerce des nations , et se jouent insolemment de
cette Europe si fière de ses lumières et de sa puissance ;
ils lui font payer un honteux tribut. Elle est cependant
plus qu'eux guerrière ; elle inonde ses guérets du sang
de ses propres enfans au moins soixante ans par siècle.
Ne s'occupant que d'intrigues politiques , elle a oublié
les véritables droits de l'homme , ceux de défendre le
faible contre le fort , le bon contre le méchant ; elle
laisse dans la plus cruelle servitude une foule toujours
croissante de ses enfans , que des Maures féroces , honte
de l'espèce humaine , retiennent dans les fers . Loin de
réprimer cet horrible brigandage et de faire servir ses
lumières , sa civilisation , sa prépondérance militaire
au bonheur du monde et au sien propre , elle s'est dévorée
par des guerres intestines . On l'a vue en proie à
la folie d'un seul homme qui voulut absolument faire
du bruit aux dépens de la foule qu'il méprisait , et qui
stupidement l'a contemplée courant à son but à travers
des torrens de sang et des monts de cadavres , sans que
les cris plaintifs de ses innombrables victimes arrêtassent
un instant ses pas destructeurs et fissent entrer la moindre
commisération dans son coeur féroce , cet homme qui
appelait insolemment grandes journées ces jours de
deuil , de misère et de destruction.
Arbitres souverains de l'Europe ! ô vous qui , pour
son salut , avez formé la ligue șainte dont la puissance
formidable a pu seule enchaîner l'affreux démon des
combats , c'est à vous que l'humanité souffrante adresse
sa supplique ; faites cesser ses longs gémissemens ,
franchissez-la à jamais des insultes des brigands qui
n'ont d'humain que la figure ; c'est à vous à relever la
riche patrie des Carthaginois , de rendre à cette terre
afJUILLET
1816.
299
aujourd'hui si funeste , toute la vertu dont elle est susceptible
, et qui jadis la rendit illustre ; c'est à vous de
détruire le repaire des barbares qui la souillent , et de
lui donner des habitans qui lui rendent son ancienne
gloire et célèbrent à jamais votre immortel bienfait.
Nobles alliés ! vous pouvez tout si vous le voulez ; qu'un
nouvel acte , aussi juste , aussi grand que celui de votre
alliance , soit fait par vous ; délivrez le monde d'une
de ses plus horribles calamités ; détruisez dans l'homme
l'esprit de barbarie qui lui fait attaquer et surprendre
l'homme paisible et laborieux , et le réduire à la plus
affreuse servitude ; empêchez que de nouveaux , d'insolens
Spartiates aient des Ilotes ; que vos lois appellent
sur les têtes coupables d'une telle injustice la
vengeance des nations indignées. Vous avez donné la
paix au monde , couronnez votre bel ouvrage ; rendez à
l'homme l'esprit de fraternité qu'il n'eut jamais dû
perdre ; rendez les peuples respectueux envers les peuples
; que l'esprit de paix et de véritable grandeur qui
vous anime entre par vos lois et votre exemple dans les 、
coeurs.
A la suite des guerres que vous avez terminées et du
mouvement violent qu'elles ont donné à l'Europe , il
est dans vos empires un grand nombre de ces hommes
avides , turbulens , aventureux , que la paix et le repos
fatiguent , à qui il faut des hasards à courir . Faites
un appel à ces hommes que l'ambition agite sans
cesse ; que cette passion trop souvent funeste devienne
en eux cette fois un moyen louable ; employez - le .
comme un noble instrument à l'exécution d'une entreprise
aussi juste que nécessaire ; promettez , accordez
des récompenses à tous ceux qui l'exécuteront .
Cette nécessaire croisade , dont le but est si brillant ,
´rendra la sécurité à vos états , consolidera la paix générale
que vous venez d'établir ; elle détruira l'horrible
esprit de barbarie , le brigandage que de hardis barbares
exercent par une féroce avarice sur la faiblesse isolée et
paisible ; elle imprimera pour toujours chez les peuples
de l'Europe un nouveau sentiment de grandeur , de
300 MERCURE DE FRANCE .
charité réciproque ; elle sera pour vous une source pure
de gloire et de félicité.
Monarques augustes de l'Europe , c'est par vous que
les plus belles choses doivent être faites ! mais ce n'est
point assez qu'une entreprise aussi grande , aussi louable .
se puisse exécuter ; il faut encore en assurer le bienfait
à jamais. Ce ne serait qu'une expédition ordinaire , si ,
après l'attaque et la conquête des barbares , on traitait
de la paix avec eux , et si on leur laissait la puissance
souveraine . Ces hommes sans foi , sans le moindre sentiment
du juste et de l'injuste , céderaient pour un
moment à la nécessité ; mais animés d'un esprit de
vengeance , ils se livreraient à de nouveaux actes de
barbarie , plus odieux et plus fréquens . Tel est , dans
le méchant , l'empire de l'habitude. Il faut donc user
du droit de conquête , pour détruire le mal dans sa
racine . La fin glorieuse d'une aussi grande entreprise
peut devenir l'occasion d'un bienfait immense pour
tout un peuple aussi malheureux que renommé : le
peuple juif.
Rois de l'Europe ! votre puissante union a pacifié les
nations , ferait- elle une chose moins grande , moins
belle , si elle rétablissait en corps politique ce peuple
infortuné , qui , depuis près de deux mille ans , dispersé
sur toutes les parties du globe , se voit en bute
à la haine des autres peuples , et souffre dans la plus
entière abjection tout ce que l'espèce humaine peut
souffrir de misère et d'opprobre. Il serait possible que
ce peuple , jadis coupable d'un grand crime , en expiât
la peine par sa dispersion : mais cette punition doit avoir
un terme. Le châtiment le plus terrible ne se perpétuera .
pas autant que
la mémoire du crime. N'avez-vous pas
déjà donné des preuves de votre sollicitude aux malheureux
juifs . Qu'ils se rassemblent et se forment en corps
de nation sur cette terre où brilla jadis Carthage , où se
meuvent aujourd'hui des hordes de brigands qui la
souillent par des forfaits ; que ce grand acte , de la plus
éclatante justice , soit l'oeuvre de votre puissance , qu'il
étonne le monde ; la postérité le bénira : le rétablissement
en corps de peuple , d'une nation célèbre par son origine,'
JUILLET 1816 . 301
son antiquité, sa croyance sublime et sa constance exemplaire
, ses lois , ses combats , ses monumens , et sa
destinée , estimable par sa foi constante , son industrie ,
ses malheurs , sa patience et sa soumission , ce réta~
blissement doit être opéré par la puissance la plus auguste
. C'est donc par vous , ô Rois , qu'il le doit être !
C'est par vous , c'est de nos jours que ce grand acte
doit éclater ; faites- en la gloire de notre siècle. Et vous,
nobles chevaliers de l'Europe , assemblez-vous ; faites
revivre l'esprit des preux , qui se dévouaient au redressement
des torts ; exercez votre vaillance , et méritez
que la postérité vous cite à jamais avec les Saint-Louis ,
les Bayard , les Henri . Vous , malheureux juifs , dont
l'existence est un miracle , élevez une voix suppliante;
que vos accens plaintifs parviennent à l'oreille des rois ,
ils vous entendront : faites une demande juste , et vous
serez écoutés . Que la mémoire de votre gloire antique
vous ranime. Vous avez les premiers honoré l'éternel
invoquez son saint nom ; demandez lui de faire cesser
vos misères , votre prière sera exaucée , vos voeux seront
entendus . N'allez pas croire votre réunion impossible ,
et n'en objectez pas les difficultés ; montrez-vous , et
s'il s'en présente , vous saurez les surmonter ; ayez la
volonté de vous réunir , et vous y parviendrez . Formez
un premier noyau , il s'accroîtra bientôt. Que vous importerait
qu'une partie d'entre vous ne prit pas d'abord
part à votre réunion politique , ce serait votre gloire et
sa honte. Mais ne redoutez rien ; au vou de votre
rétablissement ajoutez le courage de l'exécution . Peuple
jadis si illustre ! sort enfin de cette longue servitude ,
de cette déplorable abjection où tu végète depuis dixhuit
siècles ! Fils d'Abraham accourez de tous les points
de la terre , voilà l'instant de cette résurrection annoncée
par vos anciens prophètes ; et pleins d'une juste espérance
, venez prendre possession d'une terre aujourd'hui
de réprobation , mais que vous rendrez sainte. Accourez
donc , ô fils de l'antique Israël ! Demandez humblement
aux rois de vous permettre d'emporter vos
richesses , fruits de votre industrie ; qu'ils vous assurent
leur puissante protection , elle vous sera aussi nécessaire
302 MERCURE DE FRANCE.-
qu'elle leur sera glorieuse. Apportez en cette terre un
esprit de paix , des talens , des lois , des moeurs , des
arts et des vertus , et sur-tout cette émanation divine ,
la reconnaissance pour vos augustes protecteurs. Vouezleur
une alliance éternelle ; montrez- vous estimables
autant que vous vous êtes montrés persévérans dans
la foi de vos pères ; ne craignez pas que la possession
de la terre dont les rois de l'Europe vous feront la
conquête , soit une spoliation . Ceux qui sont sur la
terre pour le malheur des autres , en doivent être rejetés
. Votre présence , votre nom vos lois , votre industrie
, rendront cette terre illustre , hospitalière ,
riche de tous les dons. Qu'un nouveau Moïse paraisse
au milieu de vous , qu'il vous conduise à travers tous
les obstacles vers cette terre aujourd'hui ennemie ;
marchez avec confiance à la suite de ce chef , que votre
foi soit sans bornes en son puissant génie ; les rois ne
seront pas pour lui , comme pour Moïse , des Pharaons.
Loin d'être poursuivis sur la terre , vous y serez aidés
dans votre marche , et la mer s'ouvrira devant vous .
Qu'un nouveau Caleb reconnaisse le pays , qu'un autre
Josué vous en fasse le partage . Montrez-vous grands
devant l'éternel et le monde ; montrez-vous dignes du
plus grand des bienfaits , et qu'il ne soit point trouvé
d'Achan parmi vous .
Etablissez des fêtes religieuses et morales , instituez
celle de l'éducation de la jeunesse , comme la base première
de la stabilité des empires ; mettez vos soins
à ce que cette éducation soit réelle , et non une vaine
parade ; instituez sur-tout la fête de la vieillesse . Malheur
au pays où la vieillesse n'est pas vénérée ; que dans cette
fête l'amour filial soit accompagné de la prété sainte ,
afin qu'aux hornes de la vie , qu'au moment où le vieillard
se rejoint à ses pères , qu'heureux et satisfait il bénisse
avec joie sa jeune postérité, comme l'antique israël
bénit son illustre et nonibreuse famille.
·F .
JUILLET 1816. 303
BEAUTÉS DE L'HISTOIRE GRECQUE ,
Ou Tableau des événemens qui ont immortalisé les
Grecs , actions et belles paroles de leurs grands
hommes , avec une esquisse des inceurs et un aperçu
des arts et des sciences à différentes époques , depuis
Homère jusqu'à la réduction de la Grèce en province
romaine. Seconde édition , revue , corrigée et augmentée
, et ornée de huit belles gravures ; par R. J.
Durdent.- Un vol . in- 12 . Paris , à la librairie d'éducation
, chez Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 3o.
--
ÉPOQUES ET FAITS MÉMORABLES DE
L'HISTOIRE DE RUSSIE ,
Depuis Rurik , fondateur de cet empire , jusqu'à
Alexandre Ier . Ouvrage dans lequel sont rapportés
tous les événemens remarquables de cette nation ; la
révolution qu'a opérée en Russie le siècle de Pierrele-
Grand et celui de Catherine , avec un aperçu sur
l'état actuel des lettres et des arts dans cet empire.
Un vol . in- 12 , orné de huit belles gravures en tailledouce
; par le même et à la même adresse.
( II et dernier article. )
C'est dans le ge siècle que Rurik jeta les fondemens
du vaste empire de Russie . Les commencemens de
chaque peuple sont remarquables par beaucoup de contes
ou d'événemens merveilleux . Tous ces événemens d'usage
se trouvent dans l'histoire des premiers princes qui
habitèrent Nowogorod , ou la ville neuve . Les écrivains
russes , comme les écrivains de toutes les autres nations ,
n'ont pas manqué de joindre quelque chose d'extraordinaire
aux faits les plus simples ou déjà suffisamment
remarquables. Par exemple , Oleg , qui gouverne au
nom d'Igor , jeune fils de Rurik , se dirige sur Constantinople
avec quatre-vingt mille hommes qu'il a embar304
MERCURE DE FRANCE .
n
>>
qués sur le Dniéper , dans deux mille bateaux. « On se ?
ferait difficilement , dit l'auteur des Epoques et faits
mémorables , une idée des obstacles qu'il eut à sur-
» monter dans cette navigation . Ce fleuve a plusieurs
>> cataractes ; Oleg et ses troupes les franchirent à l'a
» manière des sauvages , en déchargeant leurs barques
>> et en les faisant glisser sur les rochers . Parvenus à
» l'embouchure du fleuve avec des fatigues prodigieuses ,
>> ils radoubèrent comme ils purent leurs embarcations ,
» et enfin , suivant toujours la côte occidentale du Pont-
» Euxin , ils arrivèrent près de Constantinople. Ce qu'il
» y avait d'extraordinaire dans ce projet et dans son
>> exécution , n'a pas suffi aux écrivains russes ; ils ont
prétendu que les barques d'Oleg , transportées à terre
quand ils arriverent au détroit ferme de chaines
» furent mises sur des roues et ne s'en dirigèrent pas
» moins à pleines voiles sur Constantinople .
»
»
»
"
Igor , monté sur le trône et devenu l'époux d'une
autre Clotilde , quoique célèbre conquérant , n'eut cependant
pas les qualités de notre Clovis ; mais Olga , sa
femme, fut placée au nombre des saintes , et Vladimir ,
dit le Grand , qui leur succéda sans être leur fils , fut
aussi reconnu pour saint . Le lecteur s'attend bien à trouver
dans ce volume une filiation exacte de tous ces
princes , et sur-tout l'histoire detaillée des grands règnes .
L'auteur a lui-même annoncé dans son titre la révolution
opérée par le siècle de Pierre - le -Grand et par
celui de Catherine II ; c'était s'engager à ne rien omettre
de tout ce qui a rapport à ces deux mémorables époques ;
mais avant d'y arriver , il ne néglige pas d'entretenir
son lecteur de divers autres détails qui ne sont pas non
plus sans beaucoup d'intérêt , tels que l'invasion des
Tartares en Russie , les règnes remarquables d'Ivan III
et d'Ivan IV , la conquête de la Sibérie par les Russes ,
l'apparition des deux faux Démétrius et de Chiouiski ;
il nous montre aussi Fédor III osant abolir les titres
héréditaires , parce que chaque subordonné ne cessait
de rechercher avec soin , à l'armée , à la cour ou dans
les emplois civils , si quelqu'un de ses aïeux n'avait
pas exercé des fonctions plus importantes que le chef
JUILLET 1816. 305
auquel il devait obéir , et que pour peu qu'il découvrît
seulement égalité de rang ou d'ancienneté , il refusait
de céder le pas ou de servir.
Parmi les réflexions dont M. Durdent accompagne
ses récits , il en est de fort piquantes ; presque toutes
m'ont paru très- justes , et tenir sur-tout à ce que l'on
nomme aujourd'hui , en bonne ou en mauvaise part,
les idées libérales . Nouvel avantage aux yeux de ceux
qui aiment ces idées ; et de quoi piquer encore plus la
curiosité de ceux qui ne les aiment pas .
vrage ,
Après avoir prouvé l'intérêt et l'utilité de son ouil
ne me reste plus qu'à choisir quelque passage
dont la citation donne au lecteur une idée du
style de l'historien . Je cherche le chapitre le plus piquant
, et je me trouve embarrassé sur le choix . Les cérémonies
des couronnemens et des mariages des anciens
czars appellent mon attention ; elles offrent des détails
dont la lecture n'est pas moins instructive qu'amusante .
J'aimerais cependant beaucoup aussi à parlerdu caractère
des russes , de leur degré d'aptitude aux arts , et de leur
littérature ; il n'est pas sans douceur pour notre orgueil
national de remarquer que le principal monument de
Saint-Pétersbourg , celui qui représente Pierre- le-Grand ,
est dû à l'un de nos compatriotes , notre statuaire Falconet.
« Le héros de la Russie , dit M. Durdent , est
représenté à cheval , et franchissant un rocher. L'ar-
» tiste a voulu désigner ainsi le progrès rapide qu'il
» avait fait faire ses peuples dans la civilisation . »
S'il faut en croire notre historien , la Russie n'a pas encore
fait de grands progrès dans la littérature , et il doute
même qu'elle ait encore de long-temps une littérature
nationale ; la raison qu'il en donne , c'est le goût que les
Russes manifestent pour notre langue et nos grands
écrivains. L'un de nos académiciens , feu M. Lévêque ,
n'était pas de cet avis . Deux poëtes russes lui avaient
paru , l'un , le seul émule de Pindare ; l'autre , le rival
de notre La Fontaine : probablement M. Lévêque aimait
autant le russe les Russes aiment le fran-
, que
>>
çais .
Cet intérêt particulier , qui s'attache aux arts et à
20
306 MERCURE DE FRANCE .
la littérature , m'a fait oublier le choix que je voulais
faire. Peut-être avais-je envie de m'arrêter à l'installa→
tion des patriarches , que rend si remarquable l'usage
bizarre d'une promenade faite autour du Kremlin
par le pontife , monté sur un âne ou sur un cheval à
oreilles postiches , et offrant ainsi des présens au czar
et à toute sa famille ; mais comment ne pas lui préférer
encore le tableau des anciennes moeurs , où le sort des
femmes russes , si maltraitées par leurs époux , retracé
d'une manière touchante , me ferait tenir compte à moimême
de ma sensibilité par nos aimables françaises ,
car je pense que beaucoup de dames lisent le Mercure
.
La multitude des chapitres pleins d'intérêt qui ne
veulent point absolument se céder le pas , me décide
au parti que l'on vit prendre à Fédor III ; je les mets
tous au même niveau , et je renvoie le lecteur à l'ouvrage
même , où la diction ne lui plaira pas moins que
la variété des sujets . Quant à M. Durdent , que j'avais
d'abord placé au rang des compilateurs , s'il continue
à nous offrir de pareils fruits de ses veilles , je lui prédis
que ses livres finiront par servir eux-mêmes à des compilations
, et que nous verrons paraître avant peu le Durdent
des dames , ou de la jeunesse.
0.
wwww
OBSERVATIONS CRITIQUES
Sur le Sacrifice d'Abrabam , mélodrame .
ww
Votre journal , M. le rédacteur , paraît depuis quelque
temps adopter des idées très-saines ; je me décide donc
à vous adresser ma lettre .
J'éprouve une vive indignation quand je vois toutes
les règles violées . Il était parfaitement reconnu que le
mélodrame est un genre faux et monstrueux , considéré
uniquement sous le point de vue de l'art dramatique ;
mais fallait-il qu'il portât la frénésie jusqu'à renverser
toutes les lois du sens commun? cela devient aussi tropført.
JUILLET 1816 . 307
On a donné il y a quelques jours , sur les boulevarts ,
et au théatre de la Gaîté , un mélodrame intitulé lé
Sacrifice d'Abraham ; ne croyez pas que j'aille m'enfoncer
dans une discussion religieuse , cela n'est pas de
mon ressort ni de votre domaine , et vraisemblablement
ne se trouverait pas du goût du plus grand nombre de
vos lecteurs ; je veux simplement , par votre entremise ,
engager les fabricans de mélodrames à ne mépriser que
les règles de l'att , dont ils ne paraissent guère se soucier ,
et à respecter la vérité .
Pauvres d'idées et riches de mots , ils ont épuisé les
châteaux et leurs tours , les poignards , les incendies ;
leur stérile abondance est réduite aujourd'hui aux noms.
Celui d'Abraham , grand parmi les nations de l'Orient ,
plus grand encore parmi nous , leur a paru propre à
élayer leur débilité , et le voilà pris .
Ils oseront représenter que Racine a puisé aux mêmes
sources , inais avec quel talent et avec quelle fidélité !
comme Mathan forme une belle opposition avec Abner
et Joad ! tout est d'ailleurs assujetti strictement aux convenances
historiques .
Ils ne parleront pas d'Esther , pièce de couvent , que
la révolution seule a conduite sur nos planches..
nous la faute et non à Racine . On me citera peutêtre
encore moins le Joseph de M. de Lormian , mais
ce serait tant pis pour lui , si de plus on lit sa pièce ,
car des vers alignés deux à deux , dont quelques- uns
d'heureux , beaucoup d'insignifians et le reste de garniture
, laisseront l'ouvrage en route pour la postérité.
Au milieu de ces scandaleux exemples , Racine surnage
seul et dans une pièce unique. Lorsque l'aigle enlève
sa proie , on admire encore la hardiesse de son vol
rapide ; mais que dire de l'insecte qui ne touche que
pour gâter ?
M. de Caylus , dans une lettre contenue dans un
de vos derniers numéros , a très - bien démontré que
les idées de nos ancêtres , dépendant de leurs études ,
devaient en suivre la direction de là naquirent ces
mystères de la Passion , qu'ils jouaient d'une manière
aussi pieuse que vraisemblablement elle était niaise ;
:
.20.
308 MERCURE DE FRANCE.
ensorte que tel des acteurs que vous sifflez impitoyablement
aujourd'hui , se serait trouvé le coriphée
de cette époque .
En devenant plus éclairé , on a senti que le théâtre
avait nécessairement d'autres bornes , et devait suivre
d'autres règles. Depuis le grand Corneille jusqu'à nous
elles ont été reconnues et respectées ; s'il y a eu des
écarts , le défaut de succès les a punis . Par quelle
fatalité retournons-nous donc en arrière , vers des temps
de barbarie , et d'une manière pire encore que celle de
la barbarie elle-même . Un homme rêve qu'il veut faire
une pièce , et ce songe creux , dépourvu de moyens ,
ramasse tout ce qu'il a vu depuis quelques années d'assassinats
, de combats , de coups de théâtre dans les
mélodrames. Tout cela est usé , il lui faut un nom bien
remarquable , très-étranger à ses spectateurs afin de les
faire s'ébahir , et le voilà qui prend dans la Genèse le
nom d'Abraham ; il lui crée un peuple d'hébreux
qu'Abraham n'avait point , puisqu'il n'a existé que
quelque centaines d'années après. En effet lors de la
vieillesse de Jacob , petit-fils d'Abraham , le peuple
hébreux consistait en soixante-dix personnes seulement ,
non compris les femmes . Il dénature le caractère d'Agar
et celui de Sara ; ce ne sont plus que des héroïnes
de théâtre , qui ne valent pas celles qui les ont précédées.
Agar fut une esclave que sa fécondité rendit insolente
envers sa maîtresse seulement , mais tellement
humble et soumise vis-à-vis d'Abraham , qu'elle est
chassée avec un pain dans le désert où l'eau manque.
Bien peu de temps après l'aridité du sol lui fait sentir
toute sa rigueur , elle pleure près de son enfant qui
va périr. Ne croyez pas que ce soit de ces moeurs
orientales dont l'auteur ait eu l'esprit de s'emparer ;
il fait d'Agar une Frédégonde qui lève le poignard
sur tout ce qui blesse son ambition ; ce n'est pas encore
assez , il la fait conjurer avec le roi d'Egypte
contre Abraham , les âges et les temps sont bouleversés ,
enfin elle lui livre bataille . Ici , Monsieur , permettez
que je quitte ces ramas d'ineptes inconvenances , pour
JUILLET 1816.
30g
vous arrêter sur des idées que je crois plus utiles de
yous soumettre .
*
Afin de rendre l'opinion dans laquelle je vous écris
plus démontrée , souffrez que je vous rappelle une
anecdote du dernier siècle. }
Un ambassadeur turc vint en France ; il fut au spectacle
, et on imagina de lui procurer la vue du Bourgeois
Gentilhomme , à cause de la réception de M. Jourdain
à l'éminente qualité de bacha . Ce turc se retira furieux
du divertissement , scandalisé des pirouettes de nos `danseurs
, qui tournaient sans doute comme ces derviches ,
et vraisemblablement avec beaucoup plus de grâce . Le
grand chapeau de fer-blanc et les bougies qui le surmontent
sur la tête du premier derviche , ne trouvèrent
pas grâce devant l'excellence , qui sortit très-mécontente .
Un Turc se scandalise donc pour une farce ? oui certes ,
et l'anecdote est consignée par -tout.
Si pour des pirouettes et quelques bouts de bougie ,
un Turc eût pu brouiller deux grandes puissances et
troubler le commerce de plusieurs villes importantes , il
me sera bien permis de vous prendre quelques pages
défendre l'art dramatique pour , la vérité et
les convenances
sociales et religieuses.
Comme art dramatique , rien n'est beau que le vrai ,
le vrai seul est aimable , dit le législateur du Parnasse .
Ainsi le mélodrame , genre faux , devrait ne pas exister
; mais comme il existe , du moins qu'il se tienne
dans de sages limites . Où donc les poserai-je ? là seulement
où la vérité et la raison veulent qu'elles existent.
Abraham était un homme riche , entouré d'un grand
nombre de serviteurs , d'esclaves et de troupeaux ; c'éun
chef nomade ayant par les moeurs du pays , droit
de vie et de mort sur tout ce qui lui appartient . Son
droit est si certain que , quand il le croira devoir faire ,
le fils unique de la femme si long-temps stérile , et en
outre sa parente , cet enfant sera conduit pour être immolé.
Ne croyez rien retrouver de ces moeurs antiques dans
le mélodrame ; mais bien des conjurations , des assassinats
, manqués par un coup de théâtre. Concluons donc
310 MERCURE DE FRANCE .
qu'il n'y a ombre de vérité dans les faits . Les convenances
sont -elles mieux observées ? non certes ; celles-ci
dépendent des moeurs de ceux que l'on met en scène
avec le temps où ils ont vécu , et de l'accord de ces mêmes
moeurs relativement à ceux à qui on en offre le spectacle.
Je viens de démontrer que celles du temps où l'on nous
reporte sont aussi outrageusement violées que les faits
historiques eux- mêmes ; mais nos convenances sociales
ne le sont pas moins.
Abraham n'est pas seulement un personnage historique
, dans tout l'orient il est encore nommé le père
des croyans . Que nous importe , dira l'auteur , ce qu'en
pense l'Orient et même le nom qu'il y porte , puisque
nous sommes très-loin des portes du jour , et que dans
ce pays le père des croyans n'a point de postérité ? Point...
est trop fort. Quoi ! dans toute l'Europe , dont les juifs
et les trois communions chrétiennes forment la population
, il ne se trouve pas un grand nombre de personnes
qui réclament Abraham pour le père de leur foi !
Est-il décent que vous avilissiez par un travestissement
le caractère si grand d'un homme qui tient aux plus
profonds mystères !
pas cette
Si vous n'y croyez pas , vous devez le respect à ceux
qui y sont attachés . La liberté des opinions veut qu'elles
soient toutes respectées. Ne franchissez donc
barrière de la loi en faveur de ceux qui n'en connaissent
aucune. Si vous faisiez partie de la carrière litté–
raire , je traiterais avec vous plus méthodiquement ;
ma's vous n'en êtes que les pirates : tout est pour vous
de bonne prise . Si vous avez un succès de caisse , n'en
concluez rien sinon qu'un long violement des lois ne se
restreint pas tout de suite . Un torrent se déborde en peu
d'heures , et laisse , long-temps un limon fangeux sur ses
rives.
Comment présentez-vous Abraham faisant le voeu
d'un grand sacrifice pour obtenir le gain d'une bataille qui
n'a jamais été livrée qu'à la Gaieté ? Quand sur-tout
ce sacrifice lui ôterait le fils qu'il doit conserver puisqu'il
est l'espérance et la source de toutes les promesses
du Dieu qu'il adore . Lorsque celui- ci le lui redemande
JUILLET 1816 . 311
il obéit sans murmurer , mais non sans douleur , tandis
que vous le lui faites faire spontanément et pour assurer
sa victoire contre le roi d'Egypte .
Concluons que vous avez manqué à la vérité , au
goût , aux convenances sociales , politiques et religieuses ,
et c'était beaucoup pour un seul mélodrame.
DEVILLENEUVE.
CATHERINE SHIRLEY ,
OU LA VEILLE DE SAINT - VALENTIN ,
mm
Par mistress Opie ; traduit de l'anglais par l'auteur de
Quinzejours à Londres . -4 vol. in- 12 , prix : 9 fr.
pour Paris , et 11 fr. 25 cent. par la poste . Chez Al.
Eymery , libraire , rue Mazarine , n° 30 ; Plancher ,
rue Serpente , n° 14 ; Delaunay , au Palais-Royal ;
Foulon , au cabinet littéraire , rue des Francs- Bourgeois-
Saint-Michel , nº 3 .
Quoiqu'en France beaucoup de lecteurs de romans
connaissent déjà mistress Opie , il n'est point inutile de
rappeler ici quel est le genre adopté par cette dame ;
c'est celui qui obtient le plus habituellement et avec le
plus de certitude le suffrage des gens sensés , celui dans
lequel plusieurs auteurs anglais de son sexe ont obtenu des
succès flatteurs , celui , en un mot , dont les trois romans
de Richardson , et sur- tout Clarisse , sont les excellens
modèles . On n'a point à craindre chez mistress Opie que
les diables , les sorciers ou les brigands s'occupent des
aventures de ses héroïnes ( quoique ces brigands , ces
sorciers et ces diables , convenablement mis en jeu ,
n'aient pas laissé de plaire beaucoup à de petits et même
à de grands enfans ) . Cette dame n'est pas de celles qui ,
comme si les historiens ne suffisaient pas souvent pour
dénaturer l'histoire , se sont avisées d'en rendre les hé→
ros à-peu-près méconnaissables dans de longues productions
dont Mile Scuderi , quoiqu'on die , doit être con512
MERCURE DE FRANCE.
sidérée comme l'inventrice. L'auteur de Catherine
Shirley raconte des aventures telles que la société en
offrirait quelquefois si on s'avisait de les écrire ; elle ne
cherche pas , à l'exemple d'un Lesage ou d'un Fielding,
à faire ressortir le ridicule des caractères ; elle ne trace
pas précisément des plans comiques , mais des plans qui ,
le ton habituellement noble des personnes , se rappar
prochent du drame. Or comme ses plans sont simples
et attachans , comme ses caractères se soutiennent
bien , il en résulte une lecture , dont même , à la
rigueur , on peut tirer pour la conduite de la vie des
conséquences utiles , quoique , tout considéré , ce ne
soit pas dans des romans que l'on doive aller chercher
des leçons de morale. Donnons , pour venir à l'appui de
ce qui vient d'être dit , un aperçu de la nouvelle production
de mistress Opie.
Le général Shirley avait un fils qui s'est marié sans
son consentement , et qu'il a cru devoir éloigner de lui .
Tout-à-coup il apprend que l'Angleterre vient de remporter
une victoire navale ; mais ce même fils est un
des braves dont le sang a servi à l'acheter. Une si funeste
nouvelle ne permet pas au vieux guerrier de
prendre part à l'allégresse générale ; il regagne tristement
sa maison , car depuis quelque temps il s'était reproché
sa dureté à l'égard de son fils . Il ne serait parvenu
chez lui qu'avec peine , sans l'appui que lui a prêté
une jeune personne . Belle comme toutes les héroïnes de
roman , elle ne manque pas de l'intéresser. Il a un neveu
qui partage ses sentimens , et cet intérêt devient de la
part du général , une affection à toute épreuve lorsqu'il
apprend que la jeune personne n'est autre que Catherine
Shirley, fille unique et maintenant orpheline de ce même
fils, qu'il pleure avec tant d'amertume . Du moins , dans
le malheur commun , Catherine trouve chez son aïeul
l'asyle le plus honorable .
On se doute bien que la passion naissante de lord
Shirley , son cousin , ne va pas tarder à devenir de l'amour
et qu'elle le partagera . Tout arrive en effet de la
sorte , après que les deux amans ont combattu de part
et d'autre leur tendresse avec une persévérance qui doit
JUILLET 1816. 313
leur mériter l'approbation de tous les lecteurs. Il convient
effectivement , en pareil cas , que l'on ne se rende
point avant d'être assuré que l'on n'aime pas seul.
Mais quand un amour mutuel et fondé sur tant de
convenances réciproques a lieu , encore faut-il bien qu'il
se rencontre quelques obstacles pour que le dénouement
ne s'opère pas trop vite. Mistress Opie , fidelle à l'usage ,
a employé ici comme mauvais génie de la pauvre Catherine
, une grand'tante soeur cadette du général , qui serait
la meilleure femme du monde si elle n'avait pas
l'habitude de toujours gronder , de toujours vouloir
dominer , et même d'avoir , à quarante-huit ans , des
prétentions à la beauté. Catherine est très-pieuse , mistress
Baynton ne voit en elle qu'une petite hypocrite ;
elle lui témoigne du respect et de l'amitié , sa grand'-
tante la trouve dissimulée , perfide ; mais enfin cette
dame contracte un mariage ridicule qui donne aux lecteurs
le plaisir de la voir disparaître de la scène , et les
deux amans deviennent époux .
Et les deux amans deviennent époux ! vont répéter
ceux qui liront ceci ; est-ce donc là tout , absolument
tout ce qui se trouve dans un roman en quatre volumes
?
Entendons- nous . Il n'a pas été annoncé que l'histoire
fut finie , quoi que ce soit assez l'usage en pareille occurrence.
Plusieurs scènes épisodiques ont contribué à
faire marcher l'action . De plus , entr'autres personnages
secondaires , on a vu avec beaucoup de plaisir une miss
Lucy Merle , fille à principes , espèce de républicaine
fort originale , mais à qui l'on pardonne ses travers ,
parce qu'elle a des sentimens élevés et une fort jolie
figure. Toutefois , les aventures de l'héroïne et des personnages
groupés autour d'elle n'ont guère rempli
jusqu'ici que deux volumes ; et ce qui vaut mieux , ce
qui est un véritable tour de force , dont un auteur d'un
talent réel pouvait seul être capable , l'histoire ne devient
jamais plus intéressante qu'au moment où le mot
magique d'amour est remplacé par celui d'hymenée ,
beaucoup moins gai d'ordinaire , du moins si l'on s'en
rapporte à bien des gens . Voici le fait :
314
MERCURE DE FRANCE .
:
La merveilleuse Catherine avait bien raison de posséder
toutes les vertus ; elles vont être mises à de rudes
épreuves. Deux êtres qui , par malheur n'ont rien de
romanesque , conspirent contre son repos et celui de son
mari . L'un est un libertin , l'autre une jeune dame qui
ne vaut guère mieux que lui . Le premier a eu des vues
sur Catherine , l'autre espérait que lord Shirley la replacerait
, en l'épousant , au rang des honnêtes femmes . Ils
ne voient rien de mieux à faire que de troubler des
joies conjugales qui excitent leur envie à la vérité ,
il serait impossible de faire succomber Catherine , mais
Melvyn est persuadé qu'il suffit que son mari la croie
indigne d'elle . Alors , avec une infernale persévérance ,
ce nouveau i ovelace , fort bien secondé par sa complice
, dresse divers pièges dont le succès remplit ses
coupables vues. Catherine , déjà mère de deux enfans
jumeaux , est renvoyée de la maison de son trop crédule
époux , et ne trouve d'asile qu'en Irlande , dans le
château de son vieux grand-père , qui , du moins , a le
bon sens de ne pas la condamner sur des apparences.
Disons pourtant que , pour ne pas rendre lord Shirley
un personnage révoltant par son injustice , l'auteur a
eu soin de représenter Catherine comme faisant souvent
des démarches bien propres à allarmer un époux . Elle
a de plus un secret qui doit l'inquiéter ; il cherche à
le pénétrer , mais il ne peut y réussir ; et quoique
Catherine ne le lui cache que par grandeur d'ame , il
faut avouer que les apparences déposent fortement
contre elle.
Cependant il faut bien que tout s'éclaircisse , et c'est
une aventure singulière qui en fournit les moyens. Elle
arrive la veille de la Saint - Valentin , époque où ,
en Angleterre , on écrit beaucoup de lettres de mys- .
tification , et qui , sous ce rapport , peut-être assimilée
à notre 1er avril. Lorsqu'un roman mérite comme
celui-ci , d'être lu jusqu'au bout , c'est nuire à l'auteur
et aux lecteurs , que d'en rapporter dans une analyse
toutes les circonstances principales . On voudra donc
bien , pour cette veille de Saint- Valentin et pour ses
prodigieux résultats , consulter l'ouvrage même de
JUILLET 1816 . 315
mistress Opie. On peut être assuré d'avance qu'on lira
un dénouement très-pathétique et non moins satisfaisant
.
Au reste , si l'on ne met pas ici les lecteurs dans
la confidence de la justification de Catherine , il est
impossible de terminer cet article sans leur parler une
fois encore de miss Lucy Merle. Un voyage en- Amérique
avait un peu modifié ses idées . Elle s'était aperçue
qu'entre l'aristocratie des richesses et l'aristocratie du
rang , la différence ne consiste le plus souvent que dans
le moins où le plus d'amabilité des manières. Elle avait
conçu qu'à toute force on pouvait être né lord , sans
valoir moins qu'un homme de comptoir ; l'amour se
mêla d'achever la conversion , et Lucy Merle , modèle
des amies , vit ses bonnes qualités récompensées par
l'opulence et le rang de comtesse .
Cet ouvrage est fait pour soutenir, parmi nous la
réputation de mistress Opie. On commencera de le
lire , parce qu'il porte son nom ; et on en achevera
la lecture avec plaisir , parce qu'il est digne de son
auteur. La traduction , dont il faut bien dire un mot ,
contribuera aussi à ce plaisir ; elle est en général bien
écrite , et ne peut manquer d'être fidelle .
ww
CORRESPONDANCE .
Paris , le 5 juillet 1816.
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
Charlemagne était de la plus haute taille ; il avait
les yeux grands , pleins de feu , un visage gai et ouvert
, le nez aquilin , l'extérieur le plus majestueux , la
chevelure très - belle , la démarche noble et aisée . Il
était également l'homme le plus fort et le plus robuste
de son temps . On voit encore son portrait sur quelques
sceaux de ses lettres . Il était adroit à toutes sortes
316 MERCURE DE FRANCE .
d'exercices , comme à la chasse et à la course ; sa grâce
à manier un cheval était admirable. Il affectait d'être
toujours vêtu à la française , c'est-à-dire , avec un habit
court qui lui serrait la taille . Eginhard , son secrétaire ,
dit qu'il ne portait en hiver qu'un simple pourpoint fait
de peau de loutre , sur une tunique de laine bordée
de soie . Il mettait sur ses épaules un sayon de couleur
bleue ; et pour chaussures , il se servait de bandes de
plusieurs couleurs , croisées les unes sur les autres ( à
la manière des Ecossais , que nous avons eu le plaisir
de voir naguère à Paris . ) Charlemagne avait toujours
l'épée au coté. C'est avec le pommeau qu'il scellait
quelquefois les traités ; aussi disait-il : Je l'ai scellé du
pommeau de mon épée , et je le soutiendrai avec la
pointe. Le ciel lui avait donné une ame intrépide , un
esprit élevé , embrassant d'un coup-d'oeil tous les objets
et les plus vastes desseins ; un caractère bienfaisant et
généreux , un amour tendre pour ses peuples , une charité
sans bornes , une modération héroïque dans les
momens de la plus juste émotion , une application admirable
à rendre la justice à ses sujets ; en un mot ,
ses yeux étaient toujours ouverts sur ses immenses états ,
pour y maintenir la paix et le bon ordre.
Voilà , en résumé , Monsieur , ce que les historiens
s'accordent à dire d'un prince dont M. Lemercier a fait
le héros de son nouvel ouvrage. Un roi , tout ensemble
philosophe , législateur et conquérant , est un modèle
tel que notre Melpomene en rencontre rarement. Il me
semble qu'il n'est permis d'attacher un beau nom qu'à
l'un des plus grands événemens d'un beau règne ; un
illustre monarque ne saurait être représenté dans une
action commune de la vie ; le caractère du personnage
y serait en opposition avec son état , et ce serait une des
fautes que les règles de notre scène ne tolerent point .
C'est cependant le principal reproche que je me permettrai
de faire à la tragédie nouvelle ; les autres seront
compensés par les justes éloges que mérite une foule
de beautés de détails , et qu'il eut été malheureux de
voir ensevelies sous les sifflets d'une cabale bien pro-
Boncée .
JUILLET 1816 . 317
C'est avec une extrême précaution que je hasarde
quelques remarques sur l'ouvrage d'un homme supérieur
dans la carrière qu'il parcourt. Au lieu de correspondre
avec un amateur aussi distingué que vous l'êtes dans
notre littérature , si j'écrivais à quelque plébéien , je
craindrais qu'il ne me répondit , au sujet de mes observations
sur la pièce de Charlemagne , faites-en autant ;
et je vous avoue que je serais fort embarrassé. Mais nous
savons entre nous qu'il n'est pas nécessaire d'être capable
de composer un ouvrage pour le juger , et qu'il suffit de
sentir ; voilà mon titre.
s'en
Personne ne connaît mieux les règles de son art que
M. Lemercier ; dans un cours fort instructif , il les a
analysées , divisées et subdivisées jusqu'à l'infini ; mais
il semble qu'il n'ait voulu les connaître que pour
éloigner , et qu'il ne se soit familiarisé avec elles que
pour les violer. Tel est le reproche que lui ont attiré
trois ou quatre pièces bien bizarres , pour ne pas dire
extravagantes , et qui toutes attestaient un mérite transcendant.
J'ignore et ne suis pas curieux de savoir quel
motif porte cet auteur à se mettre ainsi en opposition
avec lui-même ; je craindrais d'apprendre qu'il ne peut
faire autrement , et que son génie , exact dans la démonstration
, s'exhalte jusqu'au dérèglement dans le feu de
la composition. Il y a , dans les lettres , des singularités
aussi étonnantes que celles que nous voyons dans les
productions de la nature : je connais un auteur du premier
mérite , qui ne fait de bons ouvrages qu'en les
écrivant avec une extrême vitesse ; son premier jet est
toujours le meilleur ; s'il veut le revoir , il le gâte : en
un mot , il donne un démenti formel au vers de Boileau ,
cent fois sur le métier , etc. J'aime mieux croire que
M. Lemercier a d'autres raisons pour en agir ainsi ; il
cherche peut-être , à l'instar de son Christophe Colomb ,
un autre monde dramatique . Jusqu'à ce qu'il le trouve ,
on pourra le plaisanter , comme on a fait son maître ;
mais s'il le découvre enfin , quelle gloire ! Quant à moi ,
la crainte de revenir sur mes pas me rend très- circons→
pect ; je ne crois pas à l'impossibilité de s'ouvrir un
nouveau chemin dans un art quelconque ; celui qui nous
318 MERCURE DE FRANCE.
semble le plus près de la perfection , est peut-être le plus
voisin d'une nouvelle découverte. Je me borne à demander
à M. Lemercier un petit coin de terre dans le
monde qu'il découvrira ; je le défricherai avec plaisir ,
si les auteurs de ce pays-là ne ressemblent pas au plus
grand nombre des nôtres : mais si les G. , D. , C. , R. ,
B. , y pullulent , j'y renonce ; coupe-gorge pour coupegorge
, je préfère celui que j'habite . Ce sont des frais de
voyage tout trouvés .
son
Dans la nouvelle tragédie , Charlemagne entretient
depuis longues années commerce avec Régine , dont il
a un fils nommé Hugues. Il veut éloigner cette maîtresse
pour épouser Irène , vers laquelle le porte la raid'état
seulement . Hastrate , frère de Régine , s'irrite
de cette résolution ; il se réunit à un certain Théodom
que Charlemagne a fort mal traité lorsqu'il lui demandait
la liberté de son père , et à Gérolde , espèce d'esclave
dévoué à Hastrate , pour conspirer l'assassinat du
roi , qu'ils doivent exécuter lorsqu'il viendra voir secrètement
Régine. Le petit Hugues entend le complot ; il
crie , on l'arrête , on le menace . Sa mère accourt , l'emmène
, et donne avis de tout à son amant ; mais sa lettre,
interceptée , tombe dans les mains d'Hastrate , qui poursuit
ses desseins. Il va frapper Charlemagne. Un brave
serviteur nommé Theuderic entre au même instant ,
voit avec surprise les soupçons tomber sur Régine , qui
laisse échapper un poignard dont elle s'armait pour
sauver l'empereur. Ce quiproquo se prolonge par les
aveux de Hugues , qui charge sa mère en voulant la défendre
, jusqu'à ce qu'Hastrate et Théodom viennent
tout confesser . Le crime et l'innocence sont reconnus ;
les coupables sont arrêtés ; Régine se retire dans un
cloître avec son fils , et Charlemagne finit la pièce par
une invocation.
et
On a dit que cette pièce était chargée d'incidens. Je
ne suis pas de cet avis ; j'en trouve , au contraire , la
contexture trop simple et la marche trop lente . Je la
trouve , par exemple , chargée de vers ; les scènes et les
tirades y sont longues et souvent dépourvues d'intérêt .
Ainsi que je vous l'ai dit , Monsieur , la fable est inJUILLET
1816 . 319
mais
finiment trop au-dessous du personnage ; sa situation ne
répond pas à l'idée qu'on se forme de ses hautes actions ;
il est là dans une querelle de ménage qui dégrade la
majesté de son caractère. Tout doit être grand autour
d'un grand homme. Notre scène tragique veut qu'on y
traite de vastes intérêts . C'est par là que l'Iphigénie de
Racine est admirable ; Agamemnon n'y parle de ses
affaires que parce qu'elles se rapportent à celles de tout
un peuple. On s'intéresse sans doute à cette jeune fille
qui va tomber sous le couteau d'un sacrificateur ;
quelles autres idées fait naître cette cruelle offrande ! De
quelle influence elle sera sur le sort de tant de nations !
Ici , que nous importe la douleur de Régine ? Où nous
conduit la résolution de Charlemagne ? Vers quel ressort
de la pièce tend le mariage avec Irène ? S'il se fait ,
rien ne nous y attache ; s'il n'a pas lieu , aucun changement
d'intérêt ne s'en suivra . Je ne parle pas de cette
conspiration banale qui se prépare , éclate et se trouve
étouffée suivant que l'auteur a besoin d'une scène , d'un
entr'acte ou d'un dénouement. Les caractères n'ont rien
de remarquable , si ce n'est celui de Gérolde , que l'acteur
n'a pas senti . Le dévouement brutal , le zèle sans
réflexion d'un homme du peuple , ignorant , sans idées ,
et qui a renoncé à sa volonté pour suivre aveuglément
celle du maître qu'il s'est choisi , offrent quelque chose
d'assez neuf à la scène. Ce portrait était difficile à
peindre ;
il serait bien rendu si cet homme ne se démentait
aux deux derniers actes par une pitié qui n'est
pas de lui . Hastrate , Régine , Théodom et Hugues res➡
semblent à tout . Charlemagne cependant est assez bien
tracé ; il est même historique dans toutes les parties de
son caractère dont l'auteur a pu disposer . Je lui ai su gré
d'avoir adouci son zèle ardent et excessif pour la religion
, qui lui a fait commettre des cruautés qu'on vou→
drait oublier.
J'ai enfin terminé la tâche pénible qui m'est imposée .
Je vais maintenant , et avec plus de plaisir , faire la part
de l'éloge . Le style est le côté brillant de l'auteur ; c'est
par lui qu'il se place au-dessus de nos tragiques vivans ,
puisque Ducis n'est plus , Les caractères distinctifs de
r
320 MERCURE DE FRANCE .
sa plume sont la force , l'énergie de l'expression . Lorsqu'elle
dépasse le but elle est un peu néologique ; mais
je crois que c'est une preuve de génie . Ne pouvant rendre
une grande pensée , on hasarde une locution inusitée ,
une tournure singulière ; on accolle des mots étonnés
d'être ensemble. La pureté du langage s'en offense ;
mais l'imagination s'en occupe ; on blâme le terme en
approuvant la chose , et l'on convient avec joie qu'il n'y
a qu'un homme d'un grand mérite capable d'une si
grande faute. Je réserve pour une autre lettre les citations
qui vous prouveront ,
Monsieur , que l'auteur
d'Issule et Orovèze sait écrire comme nos maîtres.
D'autres soins m'appellent.
Pour faire oublier la chute honteuse du Mariage de
Robert de France , les comédiens français se sont hâtés
de nous donner la Pensée d'un bon Roi. Cette bluette
a réussi comme vous le pensez , Monsieur. Un chasseur
de la garde royale veut épouser une villageoise ; mais
il faut que cette demoiselle Victorine trouve deux mille
francs que le père de Henri donne en dot à son fils.
Cela embarrasse fort M. En-avant , vieil invalide qui
tient lieu de père à cette fille . Pendant qu'ils cherchent
les moyens de se procurer cette somme , les habitans se
cotisent pour donner une fête publique . Bientôt on apprend
que le roi veut appliquer à des mariages l'argent
destiné à ces réjouissances . Le maire vient exécuter
cette pensée du monarque , et unit Henri à Victorine
en les dotant avec le montant des sommes reçues par le
greffier du village , père du chasseur royal.
Le succès de cette pièce a été complet : je n'ai rien à
en dire . Miles Leverd et Bourgoin ont été très-applaudies
; Montrose a paru plaisant dans le rôle de M. Durocher
, le greffier..... Ah ! pardon , Monsieur , j'oubliais
Armand , qui a joué le chasseur avec un feu , une véhémence
qui n'ont laissé aucun doute sur ses sentimens
patriotiques . On a été fâché de l'entendre chanter.
Permettez- moi de jetter une fleur sur la tombe de
Florence . Ce comédien vient de terminer une carrière
sinon glorieuse du moins utile ; il possédait ce qu'on
appelle au théâtre la tradition . Comme il avait beauJUILLET
1816. 321
il lui suffisait de raconter pour instruire ; aussi
coup vu ,
a-t-il fait d'excellens élèves . Florence était sur-tout estimable
par son respect pour les grands acteurs . Lekain
Préville , Brizard, Miles Dumesnil , Dangeville , Con
tat et Mars cadette étaient les objets de son culte. Il
disait souvent de cette dernière : Elle n'a qu'un défaut,
c'est de n'en point avoir. Mot plein de sens et de raison
qui tiendra dignement sa place dans les annales de notre
théâtre. Il s'était plus occupé de former des comédiens
que de cultiver ses propres dispositions , et il pouvait
parodier Philoctete en disant :
J'ai fait de bons acteurs et n'ai pas voulu l'être.
Mile Mars va profiter de son congé ; on l'a dit sur son
départ. Tant mieux pour elle , tant pis pour nous. Fleury
et Damas ne trouveront plus à qui parler , car on assure
que Mile Leverd se rend aux conseils de son embonpoint ,
et qu'elle étudie l'emploi des mères ; elle n'aura plus que
son organe à corriger.
Mile Duchesnois est malade ; la tragédie aussi . Le
médecin de Mlle Georges n'a pas grand pouvoir sur la
santé de Melpomene. Cependant il serait injuste de ne
pas reconnaître la chaleur et la dignité que cette actrice
a déployées dans Charlemagne , je les remarque avec
une véritable satisfaction .
Je me rappelle que j'ai oublié de vous parler d'un
Charles de France , joué il y a quelque jours à l'Opéra-
Comique ; mais vous connaissez ce théâtre , vous savez
que la pièce est de MM. Théaulon et Dartois , et la
musique de M. Boyeldieu , c'en est assez. Vous voyez
tout d'ici : mauvais acteurs , plates paroles , délicieuse
musique .
Le Vaudeville vient de donner le Dix-Sept juin , ou
l'Heureuse journée ; pièce jouée à la cour , et qui a
réussi sur les deux théâtres . Elle est fort agréable. L'espace
me manque pour vous en donner l'analyse ; je
la réunirai à celle des Chansonniers , que je vous dois .
Ces deux ouvrages sont de MM . Désaugiers et Gentil.
Bonne recommandation !
Je ne veux pas finir cette lettre sans vous dire un mot
21
322 MERCURE DE FRANCE.
·
de la Fête de l'hymen , ronde pastorale de M. Charles
Laffilé , le premier poëte et musicien qui ait célébré le
retour des Bourbons . Cette petite scène se chante sur
plusieurs théâtres de la capitale , et y produit tout l'effet
qu'en attend son auteur. Je tâcherai de vous en citer
quelques passages faits pour mériter l'estime générale ,
puisqu'ils sont consacrés à la gloire de nos armes et de
nos braves .
Je suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
wwwmm
MERCURIALE.
Le Diable boiteux , que personne ne loue , vient de
recourir à un moyen bien simple pour obtenir quelque
éloge ; à l'exemple de Lemière il fait sa besogne luimême.
Il introduit un personnage auquel un valet-dechambre
apporte des brochures : « ce sont , dit le valet-
» de- chambre , les premiers numéros d'un journal qui
» parait depuis quelques semaines à Paris ; c'est le seul
» où l'on retrouve quelque étincelle de cet esprit , de
» cette gaîté française dont on ne parlera bientôt plus
» que par tradition ...... Vous le nommez ?
» Diable boiteux. » Voilà ce qu'on peut appeler
mentir en diable.
- - Le
La vieille Gazette critiquait dernièrement Mme
A. Gottis , sans aucun ménagement , sur le roman de
François Ier et Mme de Chateaubriand : « Il m'en a
» couté , disait-elle en finissant , à chagriner peut-être ,
une jolie dame. » C'est bien là une grimacerie .
M. de B*** était parti mercredi dernier de chez
lui , sur les huit heures du matin ; 'il n'avait pas coutume
de s'absenter long-temps . A cinq heures , M. de B ***
n'était pas rentré pour dîner. On s'allarme , on court
de tous côtés , on le trouve enfin dans un cabinet littéraire
, profondément endormi sur le Mémorial reliJUILLET
1816 . 323
gieux et un Constitutionnel ; le pauvre homme était
presque en léthargie .
-Un journal s'est avisé de critiquer la manière
dont M. Chennedollé débute dans son Ode du Dante ,
il était nuit..... le critique s'écrie : Bel hémistiche.
Virgile voulant frapper les esprits d'une secrète terreur
par le récit de l'apparition des dieux , commence ainsi
le 147 vers du liv . 3 de l'Enéïde : Nox erat.... il était
nuit. Les Mævius de notre temps ne sont pas tenus de
savoir le latin , puisqu'il y en a beaucoup qui auraient
grand besoin d'étudier la grammaire française.
-Le Diable boiteux fait un singulier reproche à
M. Auger ; il l'accuse d'avoir plus de logique que de
gráce et de légéreté . Que dire du pauvre clampin , qui
n'a ni grâce , ni légéreté et encore moins de logique ?
La Quotidienne met Bucharest résidence de l'hospodar
de Valachie en Allemagne . Quel tour de force !
---
-
Voulez-vous une comparaison digne de celles de
Thomas Diafoirus ? lisez le Constitutionnel du 2 juillet
. Voici ce qu'on y trouve :
« De même qu'autrefois le sage Ulysse présenta des
>> armes au vaillant Achille , lorsqu'il voulut l'arracher
du palais de Lycomède , de même M. Godin , régis-
» seur , a fait briller l'épée des Indiens aux yeux de
Jacques de Falaise . » Belle chute !
>>
>>
-Si le systême de la perfectibilité n'était pas un
peu républicain , nous l'adopterions en voyant combien
de choses se perfectionnent . Par exemple , dans une certaine
classe de journalistes on s'est contenté jusqu'ici
de faire de fausses citations des ouvrages dont on n'aime
pas les auteurs ; maintenant on falsifie les titres de livres .
En annonçant une nouvelle édition de Jeanne de France,
au lieu de dire revue et augmentée , on dit revue et corrigée
, ce qui fournit l'occasion de glisser une petit
phrase calomrieuse , au lieu de l'éloge que mériterait
le prompt débit d'un ouvrage si pur et si moral. On ose
dire que dans le siècle de lumières , dans le 18e siècle ,
on n'a rien imaginé d'aussi ingénieux. Il faut avouer
21 .
524
MERCURE DE FRANCE .
que depuis la mort de Geoffroy le Journal des Débats
a fait en ce genre des efforts prodigieux pour dédom
mager le public de la perte de ce redoutable critique :
on s'est mis en double pour remplacer sa malice. Tant
de zèle et de bonne volonté méritaient un meilleur succès
; mais la méchanceté toute seule ne retient pas les
abonnés. Le public veut qu'on l'amuse ; rien ne lui .
donne plus d'équité que la haîne sans esprit et la méchanceté
insipide. Cependant ce journal est si inventif,
qu'il trouvera peut-être le moyen de reprendre de la
réputation et de la vogue.
wwww wwwwwwwww
INTERIEUR .
ww
Caroline Leruth , Hollandaise et ouvrière à Paris , accusée d'un
crime que les lois n'ont pas prévu , celui d'avoir aidé un homme à
se suicider , ce qui heureusement n'a pas eu tout le succès possible;
car le sieur de Lacourt a paru comme témoin , et même comme
témoin à décharge ; Caroline a été condamnée à l'exposition , à dix
ans de réclusion , à donner ensuite un cautionnement de 500 fr. , et
à rester toute sa vie sous la surveillance de la haute police . En entendant
prononcer son jugement , elle s'écria : Faites-moi plutót
mourir. C'est la seconde question proposée au juri qui a motivé le
prononcé. La première était : L'accusée est - elle coupable d'avoir
porté volontairement un coup de bistouri à de Lacourt , dans l'intention
de lui donner la mort ? Il a été déclaré par le juri : Non.
La deuxième : Est- elle coupable d'avoir fait une blessure grave d'où
serait résultée une incapacité de plus de vingt jours de travail ?
Déclaré: Oui.
Les cours prévôtales et celles d'assises mettent une grande activité
à punir les factieux. En lisant les noms et les qualités de
ceux-ci , il est impossible qu'une réflexion ne se présente pas , c'est
qu'il y a a rougir d'avoir seulement une pensée commune avec des
étres placés presque tous dans les classes infimes de la société , et
d'où sortaient les comités révolutionnaires . Si le maçon Lechantre
s'est fait condamner à la déportation , c'est parce qu'il tâchait de ramener
l'heureuse époque où un maçon orné de son tablier, présidait
la commune de l'aris. Il en est ainsi des autres.
-
Plaçons en opposition un des grands biens de la paix et de
l'ordre , l'augmentation de la population . Le département des Deux-
Sèvres vient de publier un état de la sienne pendant le premier triinestre
de 1816 ; l'accroissement est de 741 individus .
- Le 20 de ce mois , le roi a fait à la garde royale à pied et à
JUILLET 1816 . 325
cheval , la distribution des drapeaux . Cette cérémonie a eu lieu avec
la plus grande pompe et au milieu d'une foule de spectateurs qu'elle
attirait , ainsi que le beau temps. Madame la duchesse d'Angoulême
et madame la duchesse de Berri ont attaché les cravattes ; aussi Sa
Majesté a-t-elle dit qu'à l'exemple des anciens preux, sa brave
garde n'oublierait pas quelles mains avaient attaché les cravattes
à leurs drapeaux . 1
M. Villemain est nommé directeur de l'imprimerie et de la
librairie.
1
M. Gillet de Laumont , inspecteur -géneral des mines , et
M. le duc de Raguse , ont été nommés associés libres de l'académie
des sciences.
-
La bombarde française l'Alexandre , entrée à Marseille le 13
juin , a été arrêtée le 8 en mer par un chébeck algérien , qui lui a
enlevé ses poudres.
-
Dans les départemens voisins de celui de l'Aveyron , on avait
répandu le bruit très-faux que ce dernier était livré à une agitation
telle que la ville de Rhodez était presque détruite. Un particulier
inquiet sur le sort d'un des habitans , son ami , lui écrivit en le priant
de lui répondre très -promptement . Le citoyen de Rhodez lui répondit
de suite en ces termes : « On ne vous a pas trompé , mon
cher ami , et nous sommes tous morts . Votre dévoué pour la vie. P. »
Le 25 , le duc de Wellington a donné dans son hôtel , rue des
Champs-Elysées , la fête la plus brillante. Les princes de la famille
royale s'y sont rendus en revenant de Versailles.
-
Le conseil- général de la banque de France a fixé le dividende
, pour le premier semestre , à 36 fr. par action ; la réserve
est de 3 fr. Le semestre est payable à bureau ouvert à compter du
3 juillet.
- L'adresse que la ville de Cherbourg a présentée au roi contient
, outre les protestations de son dévouement , la demande
d'échanger son nom centre celui de Port- Bourbon. 1
Les arts reçoivent chaque jour de nouvelles preaves de la
protection de Sa Majesté. Le ministre de l'intérieur vient encore
de demander aux peintres de l'école française 15 tableaux. Déjà
onze autres l'avaient été par lui pour décorer l'église de la
Madeleine . Précédemment le ministre de la maison du roi en avait
demandé 42. Voilà donc 68 tableaux dans lesquels notre école
pourra faire constater sa supériorité. Jamais une demande aussi
considérable n'avait eu lieu . Le génie n'est point entravé , car les
auteurs jouissent du droit de choisir leurs sujets .
--
Le célèbre compositeur Paësiello est mort à Naples le 5 de
juin , âgé de 84 ans .
Le roi , en allant à Versailles , s'est arrêté à la manufacture
de porcelaine de Sèvres. M. Brongniard , qui la dirige , a présenté
à S. M. le tableau de la Vierge de Raphael que l'on nomme la Jar326
MERCURE DE FRANCE.
dinière , peint sur porcelaine par madame Victoire Jaquotot , peintre
de ce bel établissement. La copie rivalise avec l'original ; le roi l'a
demandé pour lui et a dit à l'auteur , dont il se trouvait proche :
Madame , si Raphael vivait vous le rendriez jaloux.
-
-
Le conseil de guerre de la première division a condamné à
mort par contumace , et à l'unanimité , le lieutenant - général Gilly .
Dans l'affaire malheureusement trop fameuse , et toute pleine
de scandales , du comte et de la comtesse de Normont , M. le procureur
du roi a parlé avec une rare sagacité , il a fait ressortir
également tous les moyens des deux parties ; et quels étaient ces
moyens , des torts graves de part et d'autres. Le grand intérêt de
cette cause consistait à savoir contre lequel des deux époux serait
prononcé la séparation de corps , que tous deux demandaient également.
En effet , l'époux condamné perdait tous les avantages
contenus en sa faveur dans le contrat de mariage , tandis que l'autre
les conservait . M. le procureur du roi , après avoir rapproché tous
les torts respectifs , en a conclu que la séparation devait être prononcée
, sans déclarer à la requête de laquelle des deux parties
la séparation était ordonnée : que les conventions matrimoniales
devaient être maintenues de part et d'autre , à la charge par M. de
Normont , de payer une pension alimentaire à sa femme , selon
que le tribunal la déterminerait. Le prononcé du jugement a été
conforme aux conclusions , et la pension réglée à 10,000 francs.
Tous les princes et les princesses de la famille royale ont
assisté à la procession du Saint - Sacrement , à l'église cathédrale.
M. le duc de la Châtre , premier gentilhomme de la chambre ,
a été nommé par le roi ministre d'état , et membre du conseil
privé.
-
Il y a quelques jours que le nommé de Chambreuil , qui
depuis quelques années n'avait pas laissé de jouer un certain
rôle dans la société , a été condamné aux travaux forcés pour faux
et escroquerie. Il a subi la peine de l'exposition , pendant laquelle
il racontait , en fondant en larmes , les malheurs qu'il avait éprouvés.
Peu de jours avant un jeune soldat , né en Hollande , avait aussi été
exposé , et avait donné les mêmes marques de repentir ; ce qui
contrastait d'autant plus , qu'un jeune homme âgé de moins
de vingt ans , exposé à côté de lui , tenait la conduite la plus
indécente. Les exemples d'une pareille indécence se répètent si
fréquemment , qu'il ne serait pas hors de propos que nos moralistes
s'occupassent d'en examiner les causes premières.
M. le comte de Blaças , notre ambassadeur à Rome , s'est
occupé , dès les premiers instans de son arrivée , de travailler pendant
plusieurs heures avec M. Courtois de Pressigni , évêque de
Saint- Malo , qui l'avait précédé dans cette ambassade. Les affaires
de l'église gallicane ont occupé les deux ministres du roi , et il est
permis enfin d'espérer que de grands maux vont être réparés. Un
JUILLET 1816. 507
bruit se répand que l'église de Paris , veuve de puis si long- temps ,
est destinée à M. Courtois de Pressigni.
Le préfet du département du Cher a dit dans son discours
d'ouverture des séances du conseil -général , que le tiers des paroisses
était sans pasteurs ; qu'il y avait des cantons où il n'existait qu'un
seal prêtre. Le département de la Marne est presque dans le mème
dénuement . Le mal est plus général qu'on ne le pense. L'instruction
religieuse est pourtant de première nécessité ; mais il fallait
alors des soldats et non des intercesseurs auprès de la divinité.
Un fait historique sur la famille des Donnadieu , ne doit pas
nous échapper : la fidélité et la bravoure est héréditaire chez eux .
Pierre Donnadieu , l'un des ancêtres du défenseur de Grenoble ,
commandait en 1589 le château d'Angers . Les factieux l'assiégèrent
et lui proposèrent cent mille écus d'or et le commandement de
4000 hommes pour qu'il leur livrât sa place . Le guerrier se défendit,
et cependant il était démontré qu'il ne pouvait pas tenir . Sa défense
fut telle qu'elle donna le temps au maréchal d'Aumont de venir à
`son secours , et il dégagea le brave chevalier. ( De Thou , 1. 36. )
Le pourvoi du général Bonnaire et du lieutenant Mieton a
été rejeté par le conseil de révision . L'un et l'autre ont subi feur
jugement. Le général Bonnair paraissait dans une profonde douleur
lorsqu'il a été dégradé à la parade montante sur la place Vendôme.
Mieton a été fusillé le même jour.
-
-
-
Le 8 juillet prochain , le roi passe la revue de toute la
garde nationale parisienne. Elle sera rangée en bataille sur les
boulevarts , depuis la rue de la Paix jusqu'à la Porte Saint-Antoine.
On pousse avec une grande activité les travaux du canal
souterrain qui doit amener les eaux de la rivière de l'Ourcq à
Chaillot. Ce n'est pas seulement dans la capitale , et sous les yeux
d'une nombreuse population , que le gouvernement exerce sa prévoyance
paternelle ; à l'extrémité du royaume , dans les Pyrénées ,
il augmente et répare les bains des eaux de Bagnères et de Barèges.
Des agitateurs qui avaient essayé d'exciter quelques mouvemens
à la Guadeloupe , ont été arrêtés.
-
- M. de Vaugiraud , gouverneur de la Martinique , a écrit que
l'amiral Leith lui ayant fait dire qu'il avait reçu du prince régent
l'ordre de remettre la Guadeloupe aux troupes de l'expédition
française destinées pour cette île , et dont nous avons annoncé le
départ , les communications avaient sur -le-champ été rétablies
entre les deux îles , et que le commerce s'y faisait librement .
--
Un petit enfant étant tombé dans le Rhône près de la porte
Saint-Clair, à Lyon , allait indubitablement périr , mis un ieillard
âgé de 84 aus s'est jeté à l'eau et a ramené l'enfant à bord. Heureux
emploi d'une vieillesse vigoureuse !
Le comte de Greffulhe , riche propriétaire , a fait l'abandon
de 18,500 fr . qu'il a versés dans l'emprunt de cent millions.
528 MERCURE DE FRANCE .
- Deux déserteurs de la garde caporaux , royale et porteurs
'd'un faux ordre de route , ont été arrêtés à Lille. A ce délit militaire
, déjà si répréhensible , ils en ont joint un plus grand comme
français : ils répandaient les bruits les plus absurdes ; cette tactique
est si usée qu'elle ne peut plus nuire qu'à celui qui l'emploie.
-
M. le duc de Reggio remplace , depuis le 1 juillet , M. le
duc de Tarente en qualité de major - général de la garde royale ,
pour le troisième trimestre ; et M. le duc de Grammont , M. le duc
de Mouchi , comme capitaine des gardes- du- corps .
- Le lieutenant- général comte Ferino vient de mourir à Paris ,
âgé de soixante- neuf ans.
M. et Mme la duchesse de Berri ont été à l'Opéra voir la
pièce des Dieux rivaux. Ils ont été accueillis avec le plus grand
enthousiasme. L'exergue de la médaille frappée pour le mariage de
ces illustres époux est dans tous les coeurs : Spes altera regni
Wilson , condamné à trois mois de prison pour l'évasion de
Lavalette , a eu , dit-on , la permission de se rendre près de sa
femme dangereusement malade , sous sa parole d'honneur de ne
point sortir de sa maison.
-
1
MM. Rougemont , Brazier et Merle , auteur de la jolie pièce
des Deux mariages , ont eu l'honneur d'être admis à l'Elysée-
Bourbon et de présenter leur ouvrage à Mgr le duc de Berri et à
Mme la duchesse , qui les ont accueillis avec la plus grande bonté.
--
Ordonnance du roi , du 19 juin , qui fait remise des confiscations
générales prononcées par les tribunaux pour quelque cause
que ce soit ; ainsi que des amendes et frais de procédure prononcés
dans des affaires purement politiques , dont le but était de servir la
cause royale.
Autre du 22 mai , relative au rang dans lequel doivent
marcher les membres de l'ordre royal et militaire de St. - Louis , ceux
du mérite militaire et ceux de la légion d'honneur . Les grand'croix
de l'ordre de St.-Louis , du mérite militaire et de la légion d'honneur
prennent rang suivant l'ancienneté de leur nomination ; les grands
officiers de la légion d'honneur avec les commandans de l'ordre de
Saint- Louis et du mérite militaire , les commandans de la légion
après eux ; les officiers avec les chevaliers de Saint - Louis par ancienneté
de nomination , et avant les chevaliers de la Légion
d'honneur.
Des factieux ont été arrêtés à Alençon dans la nuit du 24
au 25 du mois dernier ; ils voulaient former une société dont le
but est bien désigné par cet aveu échappé à un de leurs complices :
Je voulais un ordre de choses qui me mit plus à l'aise. Point de
voleur de grand chemin dont ce ne soit le but.
-
Les officiers de la garde royale et ceux de la ligne porteront
dans la grande tenue une écharpe.
·La Gazette de santé , qui a de l'autorité en médecine, fait
JUILLET 1816 . 329
observer que le nitre , qui entre dans un grand nombre de prescriptions
médicales , peut devenir , dans certains cas , d'un usagé
dangereux , puisqu'un seul gros pris en une seule fois a causé la
mort.
EXTERIEUR.
Il n'existe plus , remarque- t-on , en Allemagne , aucun évêque
dans tous les pays qui s'étendent entre le Mein et le Rhin. Depuis
l'époque où cette portion de l'antique Germanie fût convertie à la
foi catholique , jamais un pareil veuvage n'a eu lieu dans cette portion
de l'église. On espère que la diète germanique mettra fin à ce
désordre. On dit hautement que l'on pense qu'elle agira comme
celle de Mayence fit il y a trois siècles ; elle ordonna de mettre en
vigueur les canons du concile de Bâle , l'un des plus fameux de
ceux qui ont été donnés à l'église. On y fit revivre les canons des
premiers conciles , et l'on rétablit la discipline primitive dans toute
sa vigueur. Il faut , au reste , faire remarquer que les canons du
concile de Bâle et ceux des sept premiers conciles oecuméniques ,
ont les mêmes bases que les libertés gallicanes . Celles- ci et la pragmatique
n'étaient autres que la discipline observée dès les premiers
temps de l'église pour l'élection des évêques.
-
De vives réclamations se sont élevées dans les journaux contre
un arrêté du sénat de Lubeck qui bannit les juifs de cette ville , et
rappelle les anciennes ordonnances par lesquelles , en effet , ils
étaient privés du droit d'habitation . Le congrès de Vienne a cependant
ordonné que tout demeurerait in statu quo jusqu'au moment
où la diète germanique étant assemblée , pourrait statuer sur les
relations des différentes puissances et sur le sort des différentes
classes d'habitans de l'Allemagne. On s'est donc accordé généralement
à regarder l'arrêté du sénat de Lubeck comme prématuré ,
niême quand il aurait été dans les convenances politiques. Le sénat
'de Francfort n'a pas du moins été aussi loin . Les juifs y ont un
quartier qui leur est propre. Nous avons un exemple de cette espèce
de casernement dans la ville de Metz , où en effet un quartier
leur était assigné. Ce cloître avait des grilles qui devaient être
fermées à une heure marquée. Depuis les guerres d'Allemagne , les
juifs ayant joui de tous les droits de cité ils avaient fait de
nombreuses acquisitions. C'est -là ce que le sénat de Francfort vient
de leur défendre ; il ne les a pas bannis de la ville ; mais il leur a
défendu d'habiter ailleurs que dans le quartier qui leur a été assigné.
Les décisions du congrès de Vienne ne sont pas moins violées
par ce décret que par celui du sénat de Lubeck : ainsi la diète est
généralement désirée. Au reste , les chefs des juifs à Francfort ont
porté au sénat une protestation respectueuse , mais forte , contre
l'arrêté.
-
Un sergent du deuxième régiment d'artillerie a été baptisé
le mois dernier dans l'église de Sainte - Glossinde ; il était né juif.
C'est M. l'évêque de Metz qui lui a administré le sacrement de
330 MERCURE DE FRANCE .
baptême. Le colonel de son régiment , M. le chevalier Prost lui a
servi de parrain , et madame la baronne Sabatier , de marraine. Les
anciens usages de l'église catholique romaine pour les adultes ont
été suivis dans cette cérémonie, et , après le baptême , il a reçu
la confirmation .
On a vu dernièrement , à Bâle , un juif âgé d'environ 50 ans ,
qui vient de Jérusalem , et dont il parait que la mission est de
visiter toutes les synagogues , afin d'en obtenir des secours , nonseulement
pour les juifs qui habitent Jérusalem , mais même pour
les chrétiens de ce pays. Il paraît , d'après son rapport , que les
uns et les autres sont également maltraités par les Turcs. Ce sont
des bachas particuliers qui gouvernent , et comme ils ont la plupart
du temps acheté leurs places auprès de la Porte , ils croient
avoir le droit de rançonner les peuples , sur-tout ceux qui ne
suivent pas l'islamisme.
On a arrêté en Italie une bande de fripons qui malheureusement
fait partie d'une troupe plus nombreuse , ce qui rend nécessaire
de les signaler. Ils levaient un tribut sur les ames pieuses ,
par une quête. Leur prétexte était que la Sublime Porte avait promis
de céder la souveraineté de Jérusalem et de la Terre - Sainte ,
lorsqu'on lui aurait compté une somme de 70 millions. On ne
sait point encore où ces tripons ont caché les trésors produit de
leurs vols , ils se gardent un profond secret , mais des papiers pris
avec leurs personnes donnent à croire qu'ils avaient déjà ramassé
5 millions.
---
L'hiver a été si dur en Pologne que les grains y ont péri ,
et que l'on a été obligé de recommencer presque toutes les semailles
de l'autonine , ce qui a fait augmenter le prix des grains. On a
publié à Varsovie un décret de l'empereur Alexandre , d'après
lequel le vice-roi est autorisé à convoquer les états et les assemblées
communales , dès que l'organisation constitutionnelle sera
terminée dans la partie relative à la représentation nationale .
Le gouvernement d'Autriche a publié quatre patentes. La
première porte qu'il n'y aura point de nouveau papier-monnaie
avec cours forcé , et annonce que l'amortissement de celui qui existe
se fera 1º en le changeant partie contre des billets payables en tout
temps en argent , et partie contre des obligations d'état portant
intérêts ; 2º par l'établissement d'une banque nationale, La deuxième
patente contient l'organisation de cette banque. La troisième détermine
les impôts payables en espèces et ceux qui peuvent l'être en
papier. La quatrième est seulement relative aux appoints payables
en monnaie de billon , Les mesures prescrites dans ces patentes ont
eu déjà d'heureux effets ; le cours du change remonte à Vienne.
Des administrateurs provisoires ont été nommés par les différens
souscripteurs . Les princes , les grands seigneurs , les riches négocians
se sont empressés de souscrire. Les juifs ont fait les plus grands
efforts pour que quelques- uns des fils de Moïse fussent portés au
nombre des administrateurs ; mais ils n'ont pu y parvenir.
JUILLET 1816. 331
-Un état des forces militaires a été publié; il annonce que
sur le pied de paix cette puissance aura 250 mille hommes , et qu'en
temps de guerre ses armées peuvent s'élever à 750 mille hommes.
- L'empereur , après avoir visité ses nouveaux états d'Italie , et
donué aux états du Tyrol la constitution qu'ils regretaient amèrement
de s'être vu enlever depuis plusieurs années , est de retour au
centre de ses états héréditaires. Il habite le château de Schoenbrunn
, et ne se rend à Vienne que pour y donner ses audiences .
-
Le professeur du Belon vient de publier un ouvrage intitulé
: de la Souveraineté , de la Constitution , et da Système représentatif.
On dit que cet ouvrage fait beaucoup de bruit à Berlin.
Puisse - t-il être rédigé dans un bon esprit , car depuis le Contrat
Social tant d'autres rêves ont été mis au jour et ont produit si peu
de bien , qu'il est temps que les esprits se reposent.
-
Dans un grand repas donné en l'honneur du prince de
Hardemberg , le toast suivant fut porté : Puisse - t - il achever le
grand ouvrage de notre constitution ."
-
Le prince de Hardemberg s'était retiré à la campagne le
jour anniversaire de sa naissance , afin de se dérober aux complimens
et aux visites d'usage. S. M. le roi de Prusse profita de
la courte absence de son premier ministre , pour faire porter dans
le cabinet du prince une copie , due à une main habile , du beau
portrait que notre peintre Gérard a fait de ce monarque . Le prince
à son retour éprouva la plus deuce surprise en voyant cette marque
de la bienveillance du roi son maître .
On avait répandu la nouvelle que David , retiré à Bruxelles ,
avait demandé à pouvoir se rendre à Berlin , et à y être chargé
de la conservation de monumens et des objets d'art , on disait
qu'il avait eu un refus . On a assuré depuis que c'est lui qui a
refusé d'accepter cette place , et qu'il réside toujours dans les
Pays-Bas.
Le gouvernement prusssien a rendu une ordonnance le
24 juin dernier, par laquelle ceux des régicides qui se sont retirés
sur les terres de Prusse , doivent choisir l'une des quatre
provinces suivantes pour y fixer leur séjour. Ces provinces sont :
la Silésie , la Pomeranie , la marche de Brandebourg , et le pays de
Magdebourg.
Moscow renaît de ses cendres , elle est déjà dans un état
très - florissant , et on peut le conclure du grand nombre de voitures
qui se rendit à la fameuse promenade qui a eu lieu le 1er mai ; on
dit qu'il y en avait plus de 4,000 ;
-
Une lettre officielle du consul anglais , résidant à Saint-
Pétersbourg , écrite au gouverneur du commerce de Russie , à
Londres , et qui y avait été mal interprêtée , avait produit une
sensation fâcheuse dans le commerce. Elle semblait annoncer que
les douanes russes avaient reçu l'ordre d'exécuter les réglemens'
332 MERCURE DE FRANCE .
qui furent établis pendant les différens qui divisèrent la Russie
et la Grande- Bretagne , et de les exécuter sans aucune des modifications
que l'on y avait apportées en diverses circonstances. Le
consul de Russie , résidant à Londres , s'est empressé de détruire
ces fàcheuses impressions , et il y a réussi en publiant sa correspondance
à ce sujet avec le gouverneur du commerce anglais. II
a fait part en même- temps des motifs de sureté publique qui
avaient porté son souverain à soumettre à une quarantaine les
vaisseaux qui abordent dans ses ports. En effet , tandis que la
peste rallentit ses ravages à Corfou , elle existe encore à Noja ,
sur les bords de l'Adriatique. Le cordon maritime a près de
300 milles d'étendue , il exige un service journalier de 10,500
hommes . Cette terrible maladie afflige les vilies d'Alexandrie et
du Caire ; celle de Constantinople n'en est pas totalement exemptc.
Des précautions sévères doivent donc être prises. Les pirates qui
infestent les miers , et abordent sur toutes les côtes indifféremment ,
peuvent ajouter aux maux qu'ils causent , celui de transporter
la peste par- tout avec eux ; une surveillance exacte de la part
des puissances européennes est donc seulement un acte de prudence
et n'annonce rien d'hostile.
-
- Le vaisseau russe sous les ordres du lieutenant Kotzebue ,
qui a été armé par M. le comte de Romanzow pour faire de nouvelles
découvertes autour du globe , a abordé à Rio -Janéiro en
bon état ; il allait suivre sa route.
—
Le Swarow , autre vaisseau russe parti de Spithead en 1814 ,
pour visiter l'Océan pacifiqne , est de retour ; il a découvert une
fle, nouvelle par les 13 ° 10 ' de latitude sud et 163 ° 29 ' longitude
occidentale du méridien de Greenwich ; elle a 8 milles et demi de
long et 7 milles de large ; elle est couverte de cocotiers ; ses rivages
sont entourés de rochers de corail. Les découvertes du dernier
siècle nous ont appris que les insectes qui produisent le corail en
ont construit des murailles. Le voyage de Coock donne à ce sujet
des détails prodigieux . Ce vaisseau rapporte de la mer du Sud
des vigognes , des lamas , des alpacas qui sont destinés pour l'empereur
Alexandre.
Le roi de Wurtemberg , qui a maintenant sous sa domination
plusieurs princes médiatisés qui faisaient jadis des autorités
indépendantes , d'après l'antique constitution de l'Allemagne , et
qui , d'après le congrès de Vienne , ne doivent plus être que les
premiers sujets de la tête conronnée à laquelle ils se trouvent appartenir
, ce monarque ayant vu qu'il s'était formé, entre les princes
qui devaient Ini être soumis et ceux des puissances circonvoisines
, une sorte de ligue défensive d'après laquelle ces princes
ne devaient plus transiger avec leurs souverains respectifs et chacun
séparément , mais comme formant une union , a rendu une ordonnance
par laquelle il soumet à des peines très -sévères les princes
et comtes médiatisés de ses états , et annulle toutes les conventions
qu'ils ont faites avec ceux des autres puissances d'Allemagne. Il y
JUILLET 1816. 333
annonce même les peines sévères d'après lesquelles ils seront poursuivis.
Au moment où nos journaux rapportaient le traité de lord
Exmouth avec les puissances barbaresques , et que nous nous
réjouissions de voir nos européens rendus à la liberté ; tandis
que le parti de l'opposition avançait qu'il ne fallait pas traiter
avec la nation perfide des Africains , de cette race numide célèbre
de tous les temps par sa duplicité , et toujours digne de
son Jugurtha , les nouvelles les plus déplorables arrivaient de
ces mers barbares . Le consul anglais en Catalogne fut le premier
qui , écrivant au café Lloyd, apprit áu commerce que d'après le rapport
d'un capitaine , plusieurs vaisseaux anglais avaient été arrêtés
le 15 mai par les Maures , dans le port d'Oran que le viceconsul
anglais avait été mis aux fers , et que onze vaisseaux espagnols
avaient mis promptement à la voile , abandonnant toutes
leurs propriétés , et que les ordres d'une pareille attaque étaient
venus d'Alger .
-
Une seconde lettre datée d Alicante , confirme cette affreuse
nouvelle, que l'on avait d'abord cherché à infirmer , parce qu'elle
ne venait que de seconde main ; mais il a bientôt été constant
que le jour de l'Ascension il y avait eu à Bonne , petite ville à
30 lieues d'Alger , une attaque violente de la part des naturels.
Bonne est un port dans les environs duquel les Francs se rendent
pour pêcher le corail , en sorte que dans la saison de cette pêche
on y abonde de toutes les côtes de la Méditerranée qui se livrent
à ce commerce. La fête avait attiré les matelots à terre pour sc
rendre à l'église que les Francs y possèdent. Les Turcs , joints
aux naturels , les attaquèrent ; les maisons des Francs furent
pillées et dévastées : on disait le consul anglais aux fers , le viceconsul
sauvé , mais dangereusement blessé . Le nombre des morts
était considérable , mais encore non connu. Le canon du fort
n'avait pas cessé de tirer sur la rade , dans laquelle il y avait un
grand nombre de barques. Toutes celles qui le purent mirent à
la voile , et recueillirent ceux qui les pouvaient gagner à la nage.
Les rapports faits par les fuyards dans les différens ports voisins ,
et sur-tout à Cagliari , sont uniformes. On s'accorde à dire que
les Algériens , mécontens du traité que le Dey avait conclu avec
le lord Exmouth , se sont révoltés .
La flotte de lord Exmouth est cependant rentrée en Angleterre
; il est vrai qu'une autre escadre doit protéger les traités ,
et défendre la libre navigation de la Méditerranée . Tous les journaux
anglais crient qu'il faut détruire la piraterie , et par conséquent
les pirates ; au reste , il est aisé de distinguer , dans les
termes que ces journaux emploient , quel est le parti auquel ils
appartiennent , et s'ils sont wighs ou torys.
Quinze jours avant ce violement de la foi jurée à Alger , il y avait
eu à Tripoli une autre révolte. Le 30 avril , la milice turque au
nombre de 3000 hommes s'insurgea , et ôta le pouvoir au bacha
334
MERCURE DE FRANCE .
Mahamed et au bey Sidi-Assen ; ils élurent à leur place Sidi-
Mustapha, frère de Mahamed , et Semen - bey. Ceux- ci refusèrent
et dirent qu'ils ne se sépareraient pas de leur frère et de leur oncle
déposés. Les rebelles , trompés dans leur attente , un de leurs chefs ,
Dely-Aly , se nomma lui - même bacha. Alors 400 des plus furieux
se dévouérent à l'attaque du fort de la Goulette , qui domine la
ville. Ils le prirent , et allaient mettre le feu aux vaisseaux qui se
trouvaient dans le port , lorsque l'apparition de la frégate l'Athalante
fit cesser leurs fureurs. Dans leur effroi , ils cherchèrent à
fair et s'embarquèrent sur cinq corsaires qui étaient dans le port.
Ils disaient vouloir gagner Constantinople ; mais ils paraissent avoir
débarqué sur les côtes de la Morée. Ceux des révoltés qui étaient
restés à Tunis n'étant plus poussés par les chefs se soumirent. Dely-
Aly fut jeté dans un cachot et étranglé le lendemain. Au reste , il
est à craindre que ces fugitifs ne courent les mers au lieu de se rendre
à Constantinople.
La sublime Porte a le plus grand désir de vivre en paix avec
les autres puissances européennes. Les troupes russes qui s'étaient
portées vers les frontières rentrent dans l'intérieur , et l'envoyé russe
a reçu ordre d'assurer la Porte du désir de l'empereur d'entretenir
la paix.
Les révoltés qui avaient été pris lors de l'insurrection de
d'Hely, et dont le jugement a eu lieu , avaient de l'argent: ce n'est pas
la misère qui a causé leurs excès . Sur 48 accusés , 24 ont été convaincus
de crimes emportant la peine capitale ; 5 seront exécutés
et les autres déportés à Botani-Bay. Ceux qui ont subi la peine de
mort ont manifesté le plus grand regret des fautes qu'ils on commises
; ils ont tous signé volontairement l'aveu de leur crime.
Errata du dernier numéro .
Page 272 , ligne 14.
I
Au lieu de: Je ne pus fermer ma paupière ; lisez : Je ne pus
fermer la paupière.
Page 274 , ligne 4 .
Au lieu de : On est bien fatigué et puis on veut encore ; lisez :
On est bien fatigué , de plus on veut encore.
www
1
ANNONCES.
La nouvelle Emma , ou les Caractères anglais du
siècle ; par l'auteur d'Orgueil et Préjugé , traduit de
l'anglais . 4 vol. in- 12 . Prix : 10 fr. , et 12 fr . 50 cent.
franc de port. Chez Arthus -Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , n ° 23 , et Cogez , libraire , rue du Cimetière-
Saint- André-des-Arts , nº 11.
JUILLET 1816 . 335
Environs de Paris , dressés par Beuvelot ( J.-B. ) ,
d'après la carte des chasses , d'autres cartes particulières ,
et des reconnaissances faites par lui sur différens points.
Cette carte , dressée sur une échelle de un cent millième
( à-peu-près de l'échelle de Cassini ) , présente une
étendue de pays d'environ quatorze lieues de long sur
neuf à dix lieues de large.
L'utilité générale d'un plan topographique qui présente
avec exactitude les environs d'une ville telle que
Paris , se fait sentir d'elle-même. M. Beuvelot a su prévenir
en faveur de sa production , en prenant pour modèle
la grande carte des chasses du roi , dont le mérite
inappréciable est généralement reconnu. Ce qu'il y a
joint d'après des cartes particulières ou des reconnaissances
qu'il a faites lui-même , prouve le désir qu'il a
eu de perfectionner son travail ; il a eu soin d'indiquer
ce qui en est résulté de changemens ou d'augmentations
dans la direction des routes et des cananx qui se trouvent
dans l'étendue qu'il parcourt .
Cette nouvelle carte des environs de Paris peut donc
être accueillie sans examen. Elle nous manquait , puisqu'elle
met à la portée de tout le monde un chef- d'oeuvre
de topographie , rare et d'un grand prix ,
Cette carte se trouve à Paris chez l'auteur , rue
Saintonge n° 16 ; Picquet , géographe ordinaire du roi ,
quai de Conti , nº 16 ; et Goujon , rue du Bac. Prix : 6 fr.
sur papier ordinaire , et 7 fr . sur papier vélin.
Le Retour des Bourbons , poëme en dix chants. Un
vol. in- 12 , orné d'une jolie gravure. Prix : 3 francs . A
Paris , chez Germain - Mathiot , libraire , rue Saint-
André-des-Arts , nº 34 .
Les Trois dges , poëme , suivi de notes. Chez
Didot.
Janua linguarum reserata , la Porte des langues ,
ou Méthode abrégée pour apprendre la langue latine et
la langue française ; édition augmentée de mille mots.
environ , avec une nouvelle traduction française , et un
vocabulaire très - complet des mots latins. Un vol,,
3 f. Chez François Bastien , éditeur , rue Hautefeuille .
336
MERCURE DE FRANCE .
"
Le Roi martyr, ou Esquisse du portrait de Louis
XVI , dédié à M. le duc d'Aumont ; par de Moulières
de plusieurs académies , et censeur royal . Chez Alexis
Eymery , rue Mazarine , nº 3o.
Mémoire sur le cadastre de la France ; par M. la
Pie , géographe , directeur du cabinet du roi. Deuxième
édition , augmentée d'un supplément ; chez le même .
M. Comte , dans l'ancienne salle d'Olivier , attire la
foule , non-seulement par les tours de physique qu'il
offre au public , mais sur-tout par M. Jacque Falaise .
On dit que le directeur de M. Comte a été déterrer
M. Falaise dans les carrières de Montmartre , où il
jouissait d'une grande réputation , celle d'avale tout.
Le fait est que nous lui avons vu , non manger mais
avaler avec un air de béatitude qui se peignait sur sa
figure , un oiseau vivant , un reptile vivant aussi ; c'était
une anguille ou un serpent , le nom ne fait rien à l'affaire
, car , sans être gastronome , on peut ne pas pouvoir
gober en deux mouvemens d'oesophage une anguille
vivante , ni même morte , et voilà pourtant ce
que M. Falaise engloutit ; puis les quadrupèdes lui
doivent un tribut , et nous avons vu passer par le même
antre une jolie petite souris blanche. S'il faut en croire
les récits , M. Falaise , sans rien déranger de ses repas
habituels , en fait plusieurs de cette mêine nature dans
la journée. La lame d'argent des jongleurs indiens ne
paraît plus rien , lorsqu'elle est comparée à celle d'acier
qu'il se plonge si loin , que je ne puis en rendre compte.
Nous avions chez nous , à Montmartre , même mieux que
les jongleurs indiens sans nous en douter : voilà pourtant
fait l'émulation .
ce que
Le Cosmorama ne cesse point d'être intéressant . On
n'a point encore vu la partie de l'optique , dont il occupe
le public , présentée avec d'aussi grands moyens et
des résultats aussi satisfaisans . Il pourrait tenter une
nouvelle route , mais il est le premier dans la sienne .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. 5.
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MERCURE
DE FRANCE.
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AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
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Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du " de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc.,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
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POESIE.
A L'AUTEUR
De la nouvelle traduction de Jérusalem délivrée .
La langue qui s'élève avec un peuple libre ,
Sous un Roi-Citoyen rappelé par nos voeux,
Mélant à sa fierté le rhythme harmonieux ,
Applaudit à tes chants enviés sur le Tibre.
Le pontife romain ,'
Sur son nouveau Parnasse ,
T'appelle au Capitole , et , la palme à la main,
T'accorde les honneurs dont fut privé le Tasse.
Том 67° .
Par M. le marquis de XimenÈs , nonagénaire,
Doyen du Parnasse.
22
338 MERCURE
DE FRANCE
.
"
LES POINTS .
Pro uno puncto , Martinus perdidit.......
L'art de mettre des points a pris un nouveau lustre ,
Me dit un jour l'auteur d'un mélodrame illustre ;
Et lorsque tout décroît , notre siècle , du moins •
A perfectionné l'art de placer les points.
De l'exclamation le point noble et sublime ,
Pour terminer un vers vaut la plus belle rime ;
Un mot qui semblait nul , grâces à son secours,
Peut occuper six mois un penseur de nos jours.
Combien cet heureux point a fait verser de larmes !
Et dans une syllabe a dévoilé de charmes !
De ce point redoublé qui ne sait le pouvoir !!!
En lui semble caché le grand art d'émouvoir.
On a vu maint auteur (quel effort du génie !!!!!! )
Armer de trente points un vers de comédie !!!
Et sous leurs traits puissans, qui savent tout dompter ,
Foudroyer le lecteur , qui ne peut les compter !!!!!!!!!
O ! qui pourrait suffire à nous faire l'éloge
De ce point noble et ficr qui demande , interroge ?
Lorsque , multipliant ses crochets précieux,
Il semble interroger et la terre et les cieux ,
Qui ne sent son pouvoir ????? Chez quels peuples barbares
Le coeur est- il muet à des beautés si rares ????????
Pour avoir dans ton art réussi de tous points ,
Racine , à tes beaux traits que manque-t-il ??? des points.
Il est plus d'un auteur que l'univers admire ,
Qui cache ce qu'il dit dans ce qu'il allait dire ;
Et qui , par plusieurs points , coupant net son discours,
Quoique ne disant mot semble parler toujours.
De ses pensers profonds sans charger un volume ,
Ce qu'il a de plus fin.... reste au bout de sa plume ;
JUIN 1816 359
Et laissant la clarté séduire quelques sots ,
Il met dans ses écrits plus de points que de mots.
Souvent ..... C'en est assez pour vous faire connaître
L'avantage..... Suivez les leçons d'un tel maître………..
Employez quelquefois plusieurs lignes de points :
Vous obtiendrez bientôt le fruit de tant de soins.
Votre lecteur croira qu'un censeur, ddaanns sa rage ,
De vos traits les plus beaux dépouilla vetre ouvrage.
Bien souvent dans vos points il trouve plus d'esprit
Qu'il n'en a rencontré dans ce qu'il voit écrit ;
Et l'oeil fixe , pensif , maudissant la censure ,
De vers qu'on n'a pas faits croit faire la lecture ;
Il plaint votre génie aux ciseaux condamné ,
Qui ·
.... Mais malgré ces points il vous a deviné;
Et , glorieux d'avoir dévoilé ce mystère ,
Sur chacun de vos points il fait un commentaire,
J.-P. BRÈS.
LE VER - LUISANT.
Fable.
Près d'an buisson , en été , vers le soir,
Nonchalamment couché sur l'herbe ,
Un ver-luisant brillait sans le savoir
De tout l'éclat d'un diamant superbe.
De loin , tapi sous une gerbe ,
Un crapaud contemplait l'insecte lumineux ;
Son vif éclat importunait ses yeux .
Dans l'ombre , il se glisse , s'avance ,
Et contre lui , plein de fureur , il lance
La noirâtre liqueur de son corps venimeux,
22.
340
MERCURE
DE
FRANCE
.
Ciel! s'écria soudain l'insecte débonnaire ,
Quel sujet as-tu donc de me faire du mal ?
Eh quoi ! reprit le hideux animal ,
Ne répands-tu pas la lumière ?
M. DE BOINVILLIERS ,
Correspondant de l'instilul, etc.
ww
COUPLETS
Chantés à la fête des Rois.
AIR de la Hongroise .
Vive le roi ! C'est le cri de la France ;
Avec transport il éclate en ce jour.
Des anciens preux il guida la vaillance
Aux champs d'honneur et même aux champs d'amour,
Vive Louis ! ce grand roi , ce bon père ,
Qui nous promet des jours pleins de douceurs.
Dans les palais comme dans la chaumière ,
Son nom suffit pour essuyer les pleurs.
Et toi , la gloire et l'amour de la France,
Dont le nom seul dit toutes les vertus ;
De nos climats seconde providence ,
La France en toi compte un ange de plus!
Ils sont enfin redevenus nos maîtres ,
Ces fiers Bourbons qu'adoraient nos aïeux ;
Leur noble sang régna sur nos ancêtres ,
Et leur désir est de nous rendre heureux .
Pour les Bourbons aujourd'hui qu'on enlace
Le myrthe doux , le superbe laurier ;
Leur noble front en aura plus de grâce :
Qui dit Bourbon , dit amant et guerrier.
JUILLET 1816. 341
Vive le roi ! qu'il parte de notre ame
Ce cri touchant gage de notre foi !
Eh ! qui n'a pas un coeur brûlant de flamme
Pour répéter vive à jamais le roi !
TALAIRAT,
Maire de la ville de Brioude.
wwwwww
FRAGMENT D'UN POEME
Sur la Révolution.
TABLEAUX DE NANTES , D'ARRAS ET DE LYON
1
Par la foudre annoncé , l'Eternel menaçant
Aux humains présageait un déluge de sang..
D'affreux suppôts alors , sortant des noirs abîmes ,
Vinrent livrer le monde à mille nouveaux crimes.
Que tes crayons brûlans esquissent mes tableaux ;
Toi qui créas les vers , donnes-moi des pinceaux.
Qu'une sainte fureur s'empare de mon ame ;
En lisant mes récits que chaque esprit s'enflamme ;
De tous les souverains qu'un pacte solemnel
Evite le retour d'un temps aussi cruel ;
Et
que le monde , enfin , sous des rois légitimes ,
Puisse en paix cultiver d'honorables maximes.
Comment tracer , hélas ! ces funestes instans ?
Ils sont un long tissu de forfaits effrayans.
En souriant , le fils assassinait son père ,
Et le tigre aux bourreaux courait livrer sa mire.
Ces crimes houeraient , on les nommait vertus .
Des glaives tout sanglans en tous lieux suspendus ,
Des tyrans ne pouvaient satisfaire la rage.
Ah ! pour l'humanité quel effrayant outrage !
Et sur quel sol , grand Dieu ! vit-on de tels excès !
Au séjour enchanteur de ces vaillans Français ,
342 MERCURE DE FRANCE.
Des rivages charmans , séjour de l'abondance ,
Des bords jadis nommés le jardin de la France.
La Loire, enfin , la Loire , en ces jours de douleur,
Ne présentait , hélas ! qu'un spectacle d'horreur.
De ses flots toujours clairs la teinte était pourprée,
Et dans son sein la mort paraissait retirée ;
Son onde charriait vers l'immense Océan ,
Des cadavres nombreux qu'il rendait à l'instant ;
Et les pères , proscrits quoique glacés par l'âge ,
Quittant lear toît ont vu leurs enfans sur la plage. ( 1 )
Dans ses murs même Arras se voit abandonné
A l'instinct furieux d'un prêtre forcené. ( 2 )
Le coeur rempli de fiel , ce criminel parjure
Semble vouloir détruire en entier la nature,
Proconsul inhumain , on lui voit pour faisceaux
Des crânes cumulés sur des corps en lambeaux.
Il veut , enfin , qu’Arras n'étant qu'un cimetière ,
Atteste que c'est là que naquit Robespierre.
Vers le Rhône en courroux , des soldats pleins d'ardeur,
Des Français dirigés par la voix de l'honneur ,
Brûlent dans les combats d'exercer leur vaillance ;
Ils ont , pour triompher , tous les voeux de la France ;
Mais du fatal destin l'impitoyable voix
Prononçait dans les airs périssez pour vos rois .
Ils ont tous sçu mourir , et leurs murs dévastés
Laissent voir des déserts où l'on vit des cités.
On ne voit que bourreaux , le meurtre est leur devise ;
L'enfer les a vomis , l'enfer les électrise.
Ces monstres dégoûtans , sans frein , sans Dieu , saus loi,
Dans Paris immobile assassinent le roi !!!
La France est un sépulchre !!!
F. Q.
(1) Les proscriptions à Nantes accompagnaient les noyades.
Nombre de peres infortunés , forcés de quitter la ville , et suivant
le cours de la rivière , ont reconnu sur le rivage leurs malheureux
fils, que le monstre Carrier avait envoyés dans ses bateaux à soupapes
(2) Lebon , ainsi que tout le monde le sait , était un prêtre.
JUILLET 1816 .
543
HOMMAGE
De la ville de Moulins à S. A. R. madame la duchesse
de Berri.
FRAGMENT.
O belle Parthenope ! & charmante Sicile !
Berceau de Théocrite et tombeau de Virgîle ,
Ranimez de leur voix les accens les plus doux ,
Pour chanter Caroline et son illustre époux.
Elle a quitté pour lui vós fortunés rivages ,
Vos superbes cités , votre ciel sans nuages ,
Ces côteaux ravissans , ces champs délicieux,
Où les dieux exilés ont oublié les cieux p^
Séjour d'enchantement , où la vue abusée
Croit retrouver encor les champs de l'Elysée .
Astrée en ces beaux lieux a laissé l'âge d'or,
Caroline à la France apporte ce trésor..
Les rejetons des lis , espoir de sa couronne ,
Enlacent leurs rameaux pour ombrager son trône.
Mais de notre bonheur l'Hespérie est en deuil ,
Et ses touchans regrets sont notre juste orgueil.
Depuis que Caroline a quitté pour la France ,
Ces bords , heurenx témoins de tant de bienfaisance ,
Ces côteaux si rians ont perdu leur beauté,
Ces vallons leur fraîcheur , ce beau ciel sa clarté ;
Aréthuse se trouble en sa grotte profonde ,
Et mêle aux flots amers la douceur de son onde;
Le Vésuve en grondant porte au loin la terreur ,
Et son murmure sourd est un cri de douleur.
Non , vous ne quittez pas votre noble famille ,
Princesse , des Bourbons n'êtes - vous pas la fille ?
La France est leur pays , nos rois sont vos parens ,
Et leurs heureux sujets seront tous vos enfans.
Par M. DEMAREST-LAMOTHE ,
Professeur au college royal de Moulins.
1
344
MERCURE DE FRANCE.
Z ÉNIGME .
Mon ami de fort loin vient me rendre visite ;
Saus lui je ne puis rien , lui seul fait mon mérite ;
Et de notre union on voit naître un enfant
Du genre féminin , et qui marche en maissant.
La brunette à l'instant commence sa carrière ,
Et jamais ne sut faire un seul pas en arrière ,
Qu'une fois seulement . Constante en son emploi ,
Sur l'usage du temps elle a grande influence.
Je ne l'ai jamais vue , et c'est pourtant de moi
Qu'elle reçoit toujours ce qu'elle a d'existence .
CHARADE.
Mon premier croît aux champs , brille dans un parterreg
Mon second , d'un article offre à nos yeux les traits;
Mon dernier s'exila long-temps en Angleterre;
Et de mon tout , enfin , en nous donnant la paix ,
Louis-le-Désiré fait un don aux Français.
LOGOGRIPHE .
Sur quatre pieds je suis habitant des forêts ,
Etje erains le fusil autant que les filets.
Prenez deux de mes pieds et je suis en musique ;
Sur deux autres encor mon sens est très - oblique :
Il n'a rien de direct ; puis , souvent d'être un sot
On lui fait le reproche. Oh ! ma foi j'en dis trop.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'Enigme est Enigme. Celui du Logogriphe est Chapeau
, où l'on trouve Peau , Eau , Chape , Cape , Le mot de la Charade
est Courtage.
JUILLET 1816. 345
POESIES ET TRADUCTIONS
De Catulle , Tibulle et Properce ; par M. C. L. Mollevault.
-4 vol. petit in-12 . Chez A. Bertrand , rue
Hautefeuille , nº 23...
( IIe article. ) ( 1) .
Après avoir donné dans l'article précédent une idée
générale des modèles contre lesquels M. Mollevault s'est
proposé de lutter , il nous reste à le voir aux prises avec
chacun d'eux . Commençons par le Catulle , sur lequel
notre poëte publie son premier travail .
Nous avons dit qu'il ne s'était exercé que sur une
partie , environ le quart , des pièces qui nous sont restées
de cet auteur. Il a particulierement écarté celles dont
il paraît que les oreilles des Romains ne s'effarouchaient
pas , mais qu'il était trop difficile , même en épaississant
le voile des circonlocutions , de faire entrer dans un recueil
destiné à passer entre les mains des dames et des
jeunes gens.
Au reste , on trouve dans cette traduction les principaux
morceaux du poëte latin , les premiers titres de
sa réputation , tels que les Noces de Thétis et de Pélée ,
la Chevelure de Bérénice , l'Epithalame de Julie et de
Mallius , et quelques petites pièces , modèles de grâce
et de délicatesse .
Les noces de Thétis et de Pélée , ce morceau si éminemment
épique , a d'abord appelé notre attention . Il
est infiniment probable que dans ce petit poëme , Catulle
aura traduit ou imité quelque ouvrage grec perdu pour
nous. On sait qu'Hesiode et plusieurs autres poëtes ont
traité ce sujet qui riait à l'imagination des Grecs , et
voilà tout.
D'ailleurs on reproche à l'ouvrage qui nous est resté ,
(1 ) Voyez le numéro du 15 juin.
1
346 MERCURE DE FRANCE.
la longueur de ce bel épisode d'Ariane , qui cependant
en fait aujourd'hui pour nous le principal mérite. Voici ,
pour les lecteurs étrangers à la langue de Catulle , comment
cet épisode est amené . Le poëte célèbre les noces de
Thétis et de Pélée ; il décrit le palais que va honorer
la présence des dieux , et où toute la Thessalie accourt
admirer les apprêts de l'auguste fête . Le lit nuptial ,
brillant d'or et d'ivoire , s'élève au centre de ce palais magnifique.
Entr'autres ornemens , ce lit étale une riche
draperie où sont représentées diverses figures , parmi
lesquelles se remarque celle d'Ariane , abandonnée dans
l'île de Naxos. Cette image rappelle au poëte les souvenirs
les plus touchans ; son ame se remplit des peines
de cette amante infortunée . Entraîné par le charme
qui le domine , il raconte ses malheurs , il redit ses
plaintes , et ne s'aperçoit enfin qu'il a perdu de vue et
l'hymen et ses fêtes , que quand il a achevé l'histoire de
l'amour outrage.
Depuis environ 400 ans que Catulle a été retrouvé
(on pense que le plus ancien manuscrit qui en existe est
de 1425 ) , tous les savans , tous les commentateurs se
sont évertués à vouloir expliquer le comment et le
pourquoi de la réunion , dans un même cadre , du double
sujet des amours d'Ariane et des noces de Pélée ; et là
question est encore aussi avancée qu'au premier jour .
Nous nous garderons bien de prétendre à être plus habile
que tant d'habiles gens ; nous dirons seulement que , si
l'on veut bien supposer que l'auteur de ce poëme joignait
la sensibilité à l'imagination , il aura dû chercher à varier
les brillantes mais monotones descriptions des apprêts et
des plaisirs d'une noce , par quelque morceau qui parlât
au coeur ; que sous ce rapport , l'aventure d'Ariane est on
ne peut plus heureusement chóisie et assez ingénieusement
amenée ; que par ce rapprochement inattendu , et
qui semble l'effet du hasard , des cruelles douleurs de
l'amour et des douces joies de l'hymen , il se forme un
de ces contrastes ou , comme dirait un élève de Bernardin
de Saint - Pierre , une de ces harmonies faites
pour plaire dans tous les temps et dans tous les pays ;
que peut-être même , en supposant que l'ouvrage priJUILLET
1816 . 347
par
mitif vienne des Grecs , cet épisode aura eu un prix
particulier pour eux ; que dans le deuil causé à Athènes
suite de l'enlèvement d'Ariane , ils auront pu trouver
quelque allusion à celui que préparerait un jour , à Phtie ,
l'enlèvement d'Hélène ; qu'en un mot le goût des anciens
n'était point ennemi des descriptions épisodiques , et que
peut-être ils étaient aussi bons juges que nous de ce qui
était digne de leur plaire et de les intéresser . Mais je
m'aperçois à mon tour que je m'égare sur les pas des
commentateurs : hâtons -nous de revenir à Catulle et à
son interprété .
Avant celle de M. Mollevault , on ne connaissait , ou
du moins on ne pouvait lire de traduction en vers des
noces de Thétis , que celle qu'a publiée , il y a quatre
ans , avec un excellent commentaire , le savant M. Ginguené
. Par lå nous en avons aujourd'hui deux à comparer.
Nous croyons que les lecteurs en verront doubler
leurs plaisirs. Donnons-leur , par une citation , une idée
de ceux que leur promet notre professeur : nous passon's
au commencement de l'épisode d'Ariane .
1
Ici Thésée au loin fend les rapides ondes ;
La rame à coups pressés s'ouvre les mers profondes :
Ariane lui lance un régard irrité ,
Et porte ad fond du coeur un amour indompté.
Dès qu'un sommeil perfide a fai l'infortunée ;
Que sur ces bords déserts , mourante , abandonnée ,
Elle est seule , livrée à son seul désespoir ,
Elle voit son malheur et ne croit point le voir.
Mais à la délaisser l'infidèle s'empresse ,
Et les vents orageux emportent sa promesse .
L'oeil noyé dans les pleurs , la fille de Minos
Immobile, sans voir , debout au bord des flots ,
Comme un marbre offre aux yeux la bacchante éperdue,
D'un océan sansfin regarde l'étendue ,
Pleure , frémit de rage , et le regarde encor.
Ses blonds cheveux qu'enlace un léger réseau d'or ,
Sur sa gorge d'albâtre à longs flots se déroulent ;
Ses voiles importuns vers la terre s'écoulent ,
548 MERCURE DE FRANCE.
Et son sein agité rompt tous les chastes noeuds.
Ces noeuds , ce réseau d'or, ces voilesfastueux,
Sur le sable brûlant flottent à l'aventure ,
Et la vague à ses pieds disperse sa parure.
Eh! qu'importent cet or et ce vain ornement ;
Tous ses sens , tout son coeur rappellent son amant;
de honte , à-la-fois confondue ,
Ei de terreur,
Vers l'ingrat qui la fuit son ame est suspendue.
Voilà , sans contredit , des vers bien faits . L'ensemble
de ce morceau a beaucoup de couleur et de mouvement ;
ceux qui ne connaîtront pas l'original n'y trouveront
presque rien à redire. Mais ce n'est pas à M. Mollevault
que nous devons craindre d'avouer qu'il doit tenter
d''aapprocher encore davantage de son admirable modèle.
Il nous paraît du moins , après avoir comparé attentivement
la copie à l'original , que le traducteur multiplie
trop les circonstances inutiles , qu'il dit souvent
moins en voulant dire plus ; qu'en un mot il a à réprimer
un certain luxe d'expression , une certaine redondance
poëtique qui n'est point dans Catulle , et qui affaiblit
ou altere sa pensée.
Essayons de rendre la nôtre sensible. '
Le poëte commence à décrire un tableau peint ou
brodé qui s'offre sa vue. Il dit ce qu'il voit ; et il ne
voit encore que des figures posées , deux plans principaux
, deux objets essentiels : voilà ce qu'il saisit du
premier coup-d'oeil ; voilà sur quoi il fixe non moins
rapidement l'attention du lecteur .
»
»
« Du rivage de Dia que bat le flot bruyant, l'oeil fixe, le
>> coeur plein d'un indomptable amour , Ariane regarde
» Thésée qui s'éloigne sur ses vaisseaux rapides , et ce
qu'elle voit elle ne le croit pas encore. » Voilà le lieu
de la scène , voilà les acteurs , voilà leur action ; Catulle
n'en dit pas , n'en doit pas dire davantage. Si la remarque
est vraie , le second vers de la traduction est inutile ;
le regard irrité du troisième vers est de trop ; nous n'en
sommes pas encore là : enfin ce dernier trait bien rendu
d'ailleurs par ce vers :
Elle voit son malheur et ne croit point le voir ,"
JUILLET 1816. 349
ce dernier trait, dis-je , est mal- à -propos changé de sa
place , puisqu'il sert heureusement de transition aux
détails dans lesquels le poëte s'engage petit à petit.
« En effet Ariane vient de sortir d'un perfide som-
» meil ; la malheureuse se trouve abandonnée sur un
» sable désert ; Thésée l'oublie , l'ingrat presse à coups
» de rames sa course fugitive , et le vent orageux em-
» porte ses sermens . »
•
Ici les détails deviennent plus précis ; les figures s'animent
; les passions s'annoncent. Cependant la marche
de la narration est toujours serrée ; il faut donc , autant
que possible , suivre sa rapidité. Áinsi mourante , seule
et livrée à son seul désespoir , n'n'auraient pas dû y
trouver place. Je n'aurais pas dit non plus que l'infidelle
s'empresse à la délaisser , car il ne sait seulement plus
qu'il y a une Ariane. Il l'a déjà oubliée ; immemor
juvenis dit Catulle ; et ce qualificatif , d'une précision
désespérante , nous peint en deux mots Thésée s'éloignant
avec l'indifférence la plus absolue , l'oubli le plus complet
de tout ce qui s'est passé.
<< Immobile sur la plage, la fille de Minos prolonge vers
» Thésée un regard douloureux : ainsi regarde le marbre
» qui a pris les traits de la bacchante agitée . Elle regarde ,
» et l'orage des chagrins gonfle et soulève tout son
» coeur .
<< Plus de mitre qui retienne avec grâce ses blonds
» cheveux ; plus de voile étendu sur son sein ; plus de
» ceinture qui emprisonne une gorge rebelle : tous ses
» vêtemens glissent en désordre à ses pieds , où la vague
» s'en joue et les disperse . Eh ! que lui font et sa mitre ,
» et ces voiles flottans ! Thésée , c'est toi qui emportes
» tout son coeur , toute sa pensée ! c'est à toi que toute
» son ame est suspendue.
>>
Hâtons-nous d'observer que nous n'avons point songé
à lutter en vile prose contre la poësie de M. Mollevault .
Nous avons seulement cru devoir , pour plusieurs lecteurs
, et sur-tout pour les dames , rappeler exactement
la marche des idées de Catulle , reproduire presque mot
à mot ses images et leurs détails , afin de mieux motiver
les remarques que nous adressons à son traducteur. ll
350 MERCURE DE FRANCE.
nous semble que dans la simple esquisse , dans le trait
que nous donnons de ce délicieux tableau , chacun peut
reconnaître du moins l'ensemble , l'artifice , et le mérite
de la composition. On doit y voir que tel qu'un artiste
dont le goût dirige les brillans pinceaux , le peintre
d'Ariane , sans omettre aucun des accessoires qui donnent
de la vérité et de la vie à son tableau , les a placés
avec un art infini dans une heureuse demi - teinte.
Rien n'est oublié ; on voit le vaisseau que la rame emporte
, le rivage , le flot qui s'y brise , le désordre d'une
femme , d'une jeune amante que la foudre du malheur
réveille , ce désordre qui dispose l'ame à la pitié et qui
est pourtant encore si gracieux : mais encore une fois
tout cela s'offre à l'oeil , sans l'éblouir d'un vif et faux
éclat . Catulle a bien senti qu'il'n'était point ici poëte ,
qu'il n'était qu'interprète et narrateur. Il économise ses
mots , il ménage ses couleurs ; il instruit celui qui l'écoute
, mais seulement autant qu'il le faut pour l'intéresser
. Bientôt il va s'en emparer tout- à-fait , l'arracher
à lui-même , l'associer aux douleurs , aux tourmens de
l'infortunée qu'il vient de lui faire connaître.
"
D'après cela , nous le répétons , l'idée que nous nous
sommes formée du talent de M. Mollevault nous fait
craindre que dans tout ce morceau il ne soit resté audessous
de lui-même ; il s'y est trop affranchi de l'ordre ,
de la distribution , de la progression que lui offrait l'original
; il a mis de la colère , de la rage , de la terreur ,
de la honte , où il n'y en a point encore ; il décrit avec
complaisance le désordre de la toilette d'Ariane ; enfin ,
il termine plus malheureusement en faisant disparaître
cette exclamation si vive , si pathétique : Thésée ,
c'est à toi que tout son coeur, toute sa pensée , toute son
ame est suspendue.
Nous avons dit qu'un homme de mérite avait traduit
avant M.. Mollevault le poëme qui nous occupe ; peutêtre
que le lecteur ne sera pas fâché de les comparer
l'un à l'autre. Voici donc le même tableau de la main
de M. Ginguené :
C'est-là que sur des bords que bat l'onde à grand bruit,
Furieuse à l'aspect d'un vaisseau qui s'enfuit ,
JUILLET 1816. 351
Ariane des yeux suit l'ingrat qu'elle adore.
Ce qu'ils ont vu son coeur ne le croit point encore.
Au moment où loin d'eux fuit un sommeil trompeur ,
Sur le sable désert , seule avec sa douleur ,
Tandis qu'aux vents , aux flots, le fugitif Thésée
Livrait les vains sermens qui l'avaient abusée ,
Elle le suit au loin de ses tristes regards.
Telle , en marbre animé par le ciseau des arts,
Regarde une bacchante. Immobile au rivage ,
Des chagrins dans son coeur gronde et frémit l'orage.
Sur l'or de ses cheveux plus de léger baudeau ,
Plus sur son jeune sein de modeste réseau ,
Plus d'écharpe , lien d'une gorge rebelle ;
Tout ce vain ornement tombe et flotte autour d'elle ;
La mer vient à ses pieds le baigner de ses eaux.
Eh! que lui font ces noeuds , ces voiles , ces bandeaux ?
C'est toi , quand tu la fuis , toi que toute son ame ,
Thésée , ah ! c'est toi seul que tout son coeur de flamme ,
Que ses esprits , ses sens , rappellent éperdus.
1
On peut remarquer que dans le latin ce passage n'a
que dix-neuf vers ; que la traduction de M. Ginguené
n'en a que vingt-un , et celle de M. Mollevault vingt-six.
L'avantage de la concision , et par conséquent d'une
plus exacte fidélité , est donc du côté du premier. Il serait
possible que quelques lecteurs , au premier coupd'oeil
, ne lui trouvassent pas la phrase aussi poëtique
qu'à son concurrent ; mais il donne incontestablement
une idée plus juste du tableau de Catulle.
Mais cet article se prolonge , et nous voyons à regret
que nous ne pourrons pas citer les plaintes et les imprécations
d'Ariane , où M. Mollevault , malgré quelques
taches encore , a bien mieux réussi que dans ce que nous
venons de citer .
Bornons-nous donc sur son Catulle à une seule observation.
C'est par une simplicité antique , par un style
chaud et vigoureux que ce poëte obtint les suffrages de
son siècle. M. Mollevault charge cette simplicité d'un
luxe trop français. C'est de ses richesses qu'il aura à se
552 MERCURE DE FRANCE .
débarrasser dans une seconde édition , et ce n'est pas à
lui que doivent coûter de tels sacrifices .
Il nous a paru , au reste , avoir en général traduit plus
franchement , plus vivement , et par conséquent avec
plus de succès , la plupart des petites pièces de son recueil
, sauf quelques-unes où nous lui reprocherons encore
une manière trop moderne. Citons au moins une
de ces pièces en finissant . Voici celle qui nous a semblé
devoir emporter tous les suffrages .
Vivons , ô Lesbie ! aimons- nous ,
Et de la sévère vieillesse
Défions les propos jaloux.
Le soleil meurt , renaît sans cesse ,
Mais s'il meurt , le feu de nos jours ,
L'éternelle nuit qui nous presse
Nous tient endormis pour toujours.
Ah ! donne à l'amant qui t'adore ,
Donne cent baisers , puis deux cents ,
Puis mille , puis deux cents encore ,
Puis mille et mille renaissans.
Mêlons ces baisers, ô ma vie !
De leur nombre je veux douter,
Et si souvent les répéter
Que l'oeil courroucé de l'envie
Désespère de les compter.
Voilà Catulle lui-même ; voilà ce que nous avons
droit de demander à M. Mollevault d'un bout à l'autre
de son volume ; voilà pourquoi nous nous sommes
plains lorsque nous avons cru ne l'y pas trouver.
GIRAUD.
( La suite à un Nº prochain. )
1 wwwm
JUILLET 1816. 353-
RO
LE PORTRAIT.
Philippe , marquis de Cardonne , issu d'une illustre
famille vénitienne , quitta sa patrie vers l'an 1501 , Ppar
suite des démêlés qu'il avait eus avec le doge : il vinti
s'établir en France , où son fils Raimond , unique heri
tier de ses titres et de cinq cents mille livres de vente ,
reçut une brillante éducation . Né avec de l'esprit naturel
et avec le goût de l'étude , le jeune marquis
Cardonne répondit aux soins que prirent de lui des
maîtres distingués. A seize ans , il montait très - bien à
cheval , dansait à merveille , jouait agréablement de laí
guitare , et parlait facilement plusieurs langues. Il avait
en outre des notions générales sur les sciences exactes,
savait l'histoire et la géographie des peuples divers ,.
connaissait parfaitement la littérature italienne et française
, et tournait avec grâce un couplet , talent aussi
rare dans ce siècle , qu'il est devenu commun dans le
nôtre. (
L'avénement de François Ier au trône de France
donna lieu à de superbes fêtes : on célébra des jeux , des
bals , des tournois . A cette époque , Raimond , âgé de 18
ans , venait d'être présenté à la cour ; il y parut avec
éclat et ne se fit pas moins remarquer par sa noble
figure , par sa taille majestueuse , par le charme de ses
discours et de ses manières , que par la magnificence de
ses habits et de ses équipages. Vainqueur de ses rivaux
dans un tournois ( Bayard n'était pas entré dans la lice ) ,
Raimond reçut à genoux , de la reine Marguerite , le
prix de son adresse et de sa vaillance. Ce prix se com→
posait d'une longue chaîne d'or , ornée de perles et
de rubis , à laquelle se trouvait attaché le portrait de la
reine , et l'on crut apercevoir que cette princesse , en
passant la chaîne au cou du jeune Raimond , lui adressa
un tendre regard . Il n'en fallut pas davantage pour que
l'assemblée entière admirât , dans Raimond ,le chevalier
le plus accompli du monde ; mais , élevé par un précepteur
qui avait nourri son ame des saintes maximes
SEINE
1
25
354
MERCURE DE FRANCE.
de la religion , unique amour de sa mère , et seulement
occupé d'essuyer les pleurs qu'elle versait depuis dix mois sur la mort de son époux , Raimond ne vit dans le
regard de la belle Marguerite , et dans les éloges des
dames de la cour , que de simples marques de bienveillance
; et , dès qu'il le put , sans blesser la politesse ,
il s'échappa de la fête pour aller faire hommage de
son succès à la marquise.
1
Néanmoins M. de Cardonne ne pouvait être long-temps
à la cour de François Ier et ne pas perdre un peu de la
rigidité de ses principes . On avait soutenu tant de thèses
galantes en sa présence , sans qu'il se mêlât à la conversation
; on avait tant de fois répété que l'amour était
l'unique source de l'héroïsme , sans qu'il en convint ,
qu'on commençait à douter de son esprit et même de
son courage , lorsque le sourire caressant de la jeune
duchesse de Montfort adoucit sa sévérité et triompha de
ses scrupules. Il aima d'un amour sincère et fut trompé ;
il en arrive souvent ainsi . Raimond ignorait encore
comment on se console d'un semblable malheur ; il appela
son heureux rival en duel , et reçut deux blessures ;
il termais
continuant avec plus de fureur le combat ,
rassa son adversaire , le désarma , et lui fit grâce de la
vie . On exalta la valeur et la générosité de Raimond.
Vingt femmes parées d'attraits, que relevait encore la
fraîcheur de la jeunesse , lui envoyèrent des lettres charmantes
, où elles peignaient le chagrin qu'elles éprouvaient
de son accident , et le plaisir qu'elles goûtaient
de sa victoire.
Aussitôt que son médecin lui permit de sortir , Raimond
alla rendre ses devoirs aux dames qui lui
avaient témoigné tant d'intérêt. Une d'elles l'entretint
d'une façon si aimable et si touchante sur l'infidélité
dont il était victime , que vivement touché de son langage
et des regards qui l'accompagnaient
, il se crut
amoureux d'elle et ne tarda point à le dire : il n'acheta
son bonheur qu'au prix d'un seul jour d'attente , et' se
réveilla le lendemain également honteux et surpris de
ne plus aimer sa maîtresse. Novice dans l'art de feindre ,
Raimond fut aisément deviné par cette femme qui
JUILLET 1816. 355
s'abandonna aux fureurs d'un amour outragé . M. de
Cardonne l'appaisa par des égards , par des caresses , par
la promesse même d'un attachement éternel . Enfin ses
liens lui devenant insupportables , il les rompit tout- àfait.
Sa maîtresse lui écrivit une lettre remplie de tendresse
, de jalousie , de reproches , puis elle avala une
forte dose d'opium , pour ne pas survivre à la perfidie
de son amant. On lui administra à temps du contrepoison
; elle ne mourut donc pas , ce qui la désespéra :
mais deux ou trois semaines après cet événement , on
eut des motifs de soupçonner qu'elle était fort aise
d'avoir échoué dans son héroïque projet .
Comment ne pas désirer la conquête d'un homme qui
a jeté son rival sur le carreau , d'un homme pour qui
une femme s'est empoisonnée !! Ces deux aventures
devaient suffire pour mettre Raimond à la mode. Aussi
toutes les têtes tournerent pour lui. Il apprit que dans le
code des amans d'une certaine classe , le mot amour est
le synonime du mot plaisir ; il eut grand soin de se con❤
duire en conséquence , et de ne plus se fâcher sérieusement
d'une infidélité . Il s'arrangea pour que les siennes
ne provoquassent plus de scènes tragiques, et se plaça au
preinier rang , parmi les hommes à bonnes fortunes ,
sans pourtant cesser d'être ce qu'on appelle un honnête
homme.
Cependant le marquis entrait dans sa vingt - sixième
année ; sa mère le pressait de se marier ; il chérissait
l'indépendance , mais il chérissait encore plus sa mère ;
elle souhaitait ardemment qu'il donnât un héritier à son
antique famille , dont il était le dernier rejeton . Il consentit
à recevoir la main d'Eléonore d'Hauterive , qui ,
jeune , belle , riche et d'une naissance distinguée , joignait
à ces avantages les qualités inappréciables du coeur
et de l'esprit.
Nul homme ne possédait le talent de plaire à un degré
plus éminent que M. de Cardonne . La mobilité de son
imagination le rendait tour à tour sérieux , enjoué ,
tendre , galant. Comme il s'était exercé sur tous les
sujets , son entretien plaisait également au guerrier ,
au magistrat , au courtisan , au diplomate, au littéra-
23 .
356
MERCURE DE FRANCE.
teur , aux femmes sensées , comme aux coquettes .
Ajoutez à cela de la bravoure , des grâces , une belle
figure , de l'instruction , des talens agréables , de grandes
richesses qui servent à faire valoir tout le reste , et l'on
ne s'étonnera pas que Raimond fût l'idole d'un sexe qui
veut principalement pouvoir s'enorgueillir de ce qu'il
aime. Le marquis d'ailleurs savait tellement prendre
tous les tons , qu'une femme , en lui demeurant fidelle ,
goûtait à chaque heure les plaisirs du changement.
Eléonore , enivrée de son époux , cherchait à fixer son
amour par mille soins flatteurs , à épier ses désirs , et ne
manquait jamais de les satisfaire .
M. de Cardonne , touché des douces prévenances de
son aimable et vertueuse compagne , la comblait de
tendresse ; et quand elle lui eut donné un fils , il la préféra
, dans son coeur , à toutes les autres femmes . Mais ,
soit inclination , soit amour propre , soit respect pour
les usages de son siècle , soit reconnaissance pour les
Beautés séduisantes qui briguaient son hommage , il ne
Iaissa à aucune d'elles le droit de penser quel'hymen l'eût
enlevé à l'amour.
Il est rare qu'une passion exclusive n'engendre pas un.
peu de jalousie. Certaine qu'elle avait des rivales ,
Eléonore se plaignit et versa des larmes ; le marquis ,
ému de la douleur de sa femme , qui était près de devenir
une seconde fois mère , lui jura de ne plus vivre que pour
elle ; il le jura de bonne foi : l'habitude l'emporta sur
son serment. Eléonore à qui l'expérience apprit que son
époux était incorrigible , et que les reproches qu'elle lui
faisait ne servaient qu'à apporter de la gêne dans leur
intimité , s'affligea peut-être en secret , mais ne se plaignit
plus ; au contraire , elle paraissait toujours gaie et
contente aux yeux de son époux ; il trouva donc chaque
jour plus d'agrémens dans sa société , et l'on doit à la
justice de faire observer que jamais il ne prodiguait
plus d'attentions à sa femme que lorsqu'il s'était rendu
coupable envers elle . Mme de Cardonne , heureuse du
moins de tous les sentimens les plus doux après l'amour ,
s'accoutuma à n'exiger de Raimond que ce qu'il pouvait
lui accorder , et si elle pensait avec tristesse à son humeur
JUILLET 1816. 357
légère ; elle redisait avec une sorte d'orgueil , en récapitulant
les rares qualités de son époux : Ilfaut bien avoir
un défaut.
M. de Cardonne avait servi sous les drapeaux de
François Ier , et s'était couvert de gloire à ses côtés lors
de la bataille de Pavie , que ce grand monarque soutint
avec plus de vaillance que de bonheur. Dans cette
journée , trop funeste aux Français , périt le baron de
Martigues . A son dernier soupir , il appela Raimond
pour lui recommander de servir de protecteur à safemme
Euphrosine , que sa mort allait réduire à l'indigence .
Exact à remplir la promesse qu'il avait faite à son
infortuné compagnon d'armes , M. de Cardonne pria la
marquise d'aller offrir des consolations et des secours à
Mme de Martigues . Eléonore s'acquitta de ce pieux devoir
avec autant de délicatesse que de bonté ; ensuite
elle sollicita et obtint de la reine-mère , régente du
royaume , une pension pour la jeune veuve . Celle-ci
conçut une vive reconnaissance pour sa bienfaitrice ,
qui , de son côté , découvrant des qualités attachantes
dans Euphrosine , prit de l'affection pour elle. Ces deux
personnes , que rapprochaient le même âge , les mêmes
vertus , le même caractère , connurent bientôt , l'une
par l'autre , les charmes d'une véritable amitié .
A son retour de la campagne d'Italie , le premier soin
de M. de Cardonne fut d'aller voir Mme de Martigues.
De grands yeux d'un bleu d'azur , des sourcils et des
cheveux noirs , des dents dont la blancheur ne pouvait
se comparer qu'à celle de son teint , un sourire doux et
piquant , une taille élancée et parfaite dans ses contours ,
un pied mignon , rendaient Euphrosine une beauté accomplie.
M. de Cardonne ne la contempla pas sans
ravissement et sans trouble ; mais loin de lui adresser
des discours galans , il cacha sous les formes les plus
respectueuses les sentimens qu'elle lui inspirait , Il eut
rougi d'en agir avec elle comme avec les autres femmes :
il était son protecteur .
La présence et l'entretien de M. de Cardonne avaient
fait une vive impression sur Mme de Martigues ; elle ne
s'étonna plus des succès qu'il obtenait auprès des femmes ,
558
MERCURE DE FRANCE .
et comprit non-seulement la passion extraordinaire qu'Eléonore
conservait toujours pour son volage époux , mais
encore elle la partagea. L'amour qui s'était emparé du
coeur d'Euphrosine , loin de nuire à l'attachement qu'elle
portait à la marquise , ne servit qu'à le redoubler . Mme de
Martigues chérissait dans Eléonore la compagne dévouée
de l'homme qu'elle-même adorait en silence. Elle
admirait d'autant plus les sacrifices que Mme de Cardonne
semblait faire sans aucun effort aux goûts du marquis ,
qu'elle n'ignorait pas ce qu'ils lui coûtaient .
La maison de M. de Cardonne était le rendez-vous
de la bonne compagnie. Mme de Martigues ne quittant
presque pas la marquise , devint l'objet des voeux de
plusieurs hommes de condition très-riches , qui lui proposèrent
leur main. Son amie la pressa vainement d'accepter
les offres de l'un d'entr'eux ; Mme de Martigues
ne pouvait aimer que Raimond , et renonça à toutes les
faveurs de la fortune pour se consacrer à lui à son insçu .
Ne la plaignons pas ; elle voyait sans cesse l'objet de
son amour ; sans cesse elle entendait retentir ses louanges
; de moitié dans les soins que Mme de Cardonne rendait
à son époux , Euphrosine trouvait l'occasion de lui
prodiguer continuellement des preuves de sa tendresse ,
et souvent elle redisait : « Un jour viendra où fatigué
» des vains plaisirs auxquels il attache maintenant trop
» de prix , il ne vivra plus que pour sa femme ; alors
j'obtiendrai dans son coeur , pour ne jamais la perdre ,
» la place que j'ai déjà dans le coeur d'Eléonore ; » et
l'idée d'un avenir délicieux lui faisait goûter des jouissances
qui valaient mieux que toutes celles que goû→
tait M. de Cardonne .
>>
Quant à ce dernier , chaque jour entouré d'illusions
nouvelles , l'impression qu'il avait reçue du premier
aspect de Mme de Martigues s'était promptement évanouie
. Toutefois il se plaisait à la retrouver dans son
intérieur , et lui savait gré de l'enthousiasme qu'elle
montrait pour la marquise . Il ne soupçonnait pas à quel
sentiment cet enthousiasme devait en partie sa naissance
; Il croyait Euphrosine incapable d'amour , et lui
JUILLET 1816 .
559
en faisait quelquefois en riant l'observation : Celle - ci
s'applaudissait d'une erreur qui lui laissait la liberté de
dire à Raimond qu'elle l'aimait , sans qu'il présumât
tout ce que ce mot signifiait dans sa bouche.
Plus de six lustres s'écoulèrent sans apporter aucun
changement aux rapports que ces trois personnes
avaient entr'elles. Pendant cet intervalle , le marquis
maria ses deux fils à de nobles et riches héritières . L'aîné
alla occuper une place au sénat de Venise , où siégeait
son beau-père , et l'autre fut nommé ambassadeur à
Constantinople. Peu de temps après , la marquise douairière
mourut. M de Cardonne , profondément affecté
de la mort de sa mère , tomba dangereusement malade.
Durant six semaines qu'il garda le lit , Eléonore et
Mme de Martigues ne quittèrent Raimond ni jour , ni
nuit , ne voulant confier à personne le soin de veiller à
la conservation de l'homme qu'elles chérissaient plus
que leur propre vie. Eléonore , d'une faible constitution ,
succomba sous le poids de la fatigue , et son époux entrait
à peine en convalescence , qu'elle se mit au lit pour
ne plus s'en relever . On trouva dans son secrétaire un
testament qui contenait seulement deux dispositions ;
par la première , elle léguait douze mille livres de rentes
viagères à Mme de Martigues ; par la seconde , elle ordonnait
qu'on enfermât dans sa tombe le portrait de M. de
Cardonne. Cet événement plongea le marquis dans la
plus cruelle affliction . Eléonore n'avait vécu que pour
lui ; il n'avait véritablement aimé qu'elle. Il était arrivé
à l'âge où l'on a sur-tout besoin d'une amie. Ce
n'est point parmi les femmes légères qui n'avaient cherché
dans son amour que le plaisir , qu'il pouvait épancher
ses peines. Les personnes de ce genre ne sont guere
susceptibles que d'une pitié passagère , et ne sont pas
disposées à recueillir long-temps les larmes d'un sexagénaire
. La seule Euphrosine lui restait dans sa douleur ;
il alla pleurer chaque jour auprès d'elle . Ce fut alors
sur-tout qu'il put comprendre l'étendue de la perte qu'il
avait faite. L'ame angélique de sa femme ne lui était
connue qu'à demie , Euphrosine la lui révéla toute entière
, et dans le transport d'une exaltation louable , il
360 MERCURE DE FRANCE .
jura d'honorer la mémoire d'Eléonore , en rompant
toute liaison avec les personnes qui avaient été la cause
de ses torts envers elle .
M. de Cardonne tint religieusement cette dernière promesse
il fit plus ; pour qu'il ne restât aucune trace des
folles erreurs qu'il se reprochait sévèrement , il écrivit
à celles de ses maîtresses qu'il avait le plus aimées , pour
leur redemander son portrait . Une semblable démarche
Jui coûta beaucoup ; il craignait d'affliger des femmes
pour lesquelles il nourrissait encore de tendres souve—
uirs . Quel fut son étonnement de voir , par les réponses
qu'il en reçut , qu'aucune d'elles n'avait conservé ce
gage précieux de son amour !
---
pas
Il est donc vrai , dit-il à Mme de Martigues en poussant
un soupir où l'orgueil blessé entrait pour quelque
chose , il est donc vrai que je n'ai jamais été aimé que
par Eléonore. Deviez-vous croire , reprit Euphrosine , à
la délicatesse et à la constance des femmes qui vous en-
Jevaient à la vôtre ? L'amour n'admet de froids
calculs ; on est séduit , entraîné ; on cède malgré soi
quand on est sage , mais enfin on cède. L'amour véritable
nait , s'accroît et se conserve dans le silence. Cet
amour , quand le devoir nous ordonne de le vaincre ,
devient l'objet d'un culte qu'on rend en secret à ce qu'on
aime ; il échauffe notre ame , l'épure , et sa volupté divine
, inaltérable , nous paie des sacrifices faits à la vertu .
Oh ! vous n'avez jamais connu l'amour . Ingrat ,
reprit Euphrosine en fondant en larmes , c'est vous qui
méritez ce reproche.
-
Mme de Martigues tire alors de sa poche une boîte
faite en bois de rose et la présente à M. de Cardonne.
Il l'ouvre : ô surprise ! elle renferme une miniature en
cheveux. Que vois-je ! s'écrie-t-il avec ivresse , mon
portrait ! Quelle main habile exécuta ce délicieux ouyrage
? ( 1 ) La mienne. Ces cheveux .....
-
- - Sont
(1) Cet art charmant , au moyen duquel on réunit aux traits d'un
objei chéri la seule partie de lui - même qu'on puisse conserver
après sa mort , s'était perdu de puis François I. M. Leroi de Bacre
Fa aetrouvé. Il exécute en cheveux des portraits d'une ressemblance
JUILLET 1816. 361
ceux d'Eléonore ; j'avais besoin , en m'abandonnant à
la douceur de contempler votre image , de me rappeler
ce qui me séparait de vous. Incomparable Euphrosine
, vous aimiez pourtant Eléonore ? — Plus que moimême.
Eh ! comment ne l'aurais-je pas aimée ; elle ne
vivait que par vous et pour vous ? - Euphrosine , chère
Euphrosine , vous venez de me créer une nouvelle existence
: ne vous refusez pas à l'embellir pour toujours .
Mme de Martigues consentit à recevoir la main de
M. de Cardonne , et l'on m'a raconté que pendant la
cérémonie de leur hymen , l'ombre de la douce Eléonore
apparut quelques instans , rayonnante de joie , derrière
les saints autels , pour être témoin du bonheur de
son époux et pour y applaudir.
Mme DUFRENOY .
wwwwwwwm
L'IVRESSE.
On a dit de tous temps beaucoup de mal et beaucoup
de bien de l'ivresse ; les philosophes la blâment , les
poëtes la chantent , le mahométisme la proscrit , et le
paganisme la divinise . Les dieux de l'Olympe , si l'on
en croit Horace , étaient tranquillement assis au plus
haut des cieux , s'enivraient de nectar , et laissaient à la
nature et au destin le soin d'arranger ce bas monde .
Notre religion me paraît avoir pris un sage milieu
entre tous ces excès ; elle nous permet le vin , puisque
Noé reçut du ciel l'art d'en faire et l'autorisation d'en
boire ( notez que ceci advint après le déluge , qui avait
suffisamment prouvé , ainsi que je le dis autrefois en
chanson , que tous les méchans étaient des buveurs
d'eau ). On nous en défend bien l'abus , on nous interdit
cette grossière ivresse qui abrutit l'esprit et offusque la
raison , et nous rend capables de toutes les folies et de
parfaite , qui imitent la gravure la plus forte et la mieux finie . Son
genre est absolument étranger à celui de tous les autres ouvrages en
cheveux qui se voient journellement. Il demenre à Paris , rue Ta
sanne , nº 10, faubourg Saint- Germain.
362 MERCURE DE FRANCE.
tous les crimes ; mais une douce ivresse qui ne fait que
développer nos facultés , égayer notre ame , rajeunir
nos sens et répandre sur tous les objets un riant et frais
coloris , ne nous est pas sévèrement défendue ; et lorsque
le gourmand se voit compter au nombre des grands
pêcheurs , le buveur discret et gourmet peut se flatter
que sa faute , s'il en commet , est très- vénielle .
Gloire en soit rendue aux législateurs chrétiens , leur
tolérance entretient la richesse de la Bourgogne , de la
Champagne , de la Guyenne , la prospérité , la gaîté
française ; elle laisse aux méchans Sarrasins leur fade
breuvage , qui ne les fait pas meilleurs en les rendant
plus tristes , et elle nous permet encore de répéter aujourd'hui
ces vers du poëte romain , si bien traduits par
le comte Daru .
Qui ne sait d'une aimable ivresse ,
Qui ne sait les heureux effets ?
Elle prodigue la sagesse ,
Elle révèle les secrets :
Des chimères de l'espérance
Elle sait nous faire jouir.
C'est dans la coupe du plaisir
Que l'ignorant boit la science ,"
Au lâche elle rend la vaillance ,
Au fourbe la sincérité ;
Et dans le sein de l'indigence
Fait trouver la félicité .
Gaîté , franchise , confiance ,
Talens , vous êtes ses bienfaits ;
Et quel buveur manqua jamais
Ou de courage ou d'éloquence?
Il en est de l'ivresse comme de l'amour , de la gloire ,
et de toutes les passions ; elles sont nécessaires à l'existence
, leur excès seul est funeste . Tous les goûts , tous
les sentimens sont les vents de la vie ; sans eux on ne
vogue pas , on reste en stagnation ; eux seuls peuvent
nous conduire à notre but , au bonheur ; mais s'ils de-
1
JUILLET 1816. 563
viennent ouragans et tempêtes , its brisent le navire et le
font périr. ,
Distinguons soigneusement l'ivrognerie de l'ivresse .
Plutarque avait raison de dire : l'ivrognerie me semble
un vice grossier et brutal, l'esprit a plus de part
ailleurs.
Notre bon Henri s'occupait , dans une joyeuse ivresse ,
des moyens à prendre pour que chaque paysan de France
pût souvent mettre la poule au pot.
L'ivrogne Alexandre suivait , une torche à la main ,
l'impudique Thaïs , pour mettre le feu à Persépolis ; il
tuait dans sa furie son ami Clitus , et terminait son règne
et sa vie dans une orgie , en vidant dix fois la coupe
d'Hercule qui tenait plusieurs pintes .
On est honteux d'être homme , en voyant que plusieurs
rois de Perse se vantaient d'avoir bu plus' de vin
que tous leurs sujets , et faisaient graver cet étrange titre
d'honneur sur leurs tombeaux . Méprisons cette gloutonnerie
qui ravale au rang des brutes ; mais soyons indulgens
pour une ivresse légère . Fêtons encore Bacchus ,
père de la joie , de la confiance et des chansons ; mais
fuyons ce dieu insensé , lorsqu'il veut nous rendre semblables
à ces bacchantés furieuses qui déchirent Orphée.
Heureusement il se plaît rarement à nous plonger
dans un si funeste égarement , et si on peut lui reprocher
d'avoir fini le repas des Lapythes par un combat , il
aime bien mieux habituellement présider aux joyeux
festins où se déploient la bonhommie allemande , la
cordialité suisse et la gaîté française , et faire oublier
le dimanche aux pauvres artisans , les chagrins et les
travaux de la semaine.
Soyons modérés en tout , c'est mon avis ; rien de trop ,
c'est la règle du sage ; boire sans aller jusqu'à l'ivresse ,
c'est le mieux ; mais le point où j'en voulais venir est
celui- ci . L'ivresse est un état d'exaltation qui colore
fortement les objets , trouble la raison , échauffe l'esprit ,
et quelquefois fait chanceler notre ame comme notre
corps. Le vin ne donne pas seul cette ivresse , elle est
produite par tous les désirs , par tous les sentimens exagérés
; et je soutiens que l'ivresse du vin , malgré ses
364 MERCURE DE FRANCE .
inconvéniens , est encore cent fois moins dangereuse
que celle des passions .
D'abord on m'accordera sans peine qu'elle est plus
courte , car elle se dissipe en quelques heures et les autres
durent souvent toute la vie.
Il faut bien convenir aussi qu'elle est moins générale ,
car beaucoup d'hommes ne boivent pas de vin , et le
plus grand nombre en boit sans s'enivrer ;
au lieu que
tous les philosophes vous diront avec Aristote , qu'il
n'est pas une ame exempte d'ivresse .
Me dira-t-on que j'exagère en assimilant à ce point le
moral au physique , et le délire des passions à l'ivresse
véritable ; je vous prouverai que ma comparaison n'a
rien de chargé , et qu'elle est matériellement exacte .
Bon , voici le jeune Cléon qui s'offre à notre vue ;
voyez comme son regard est troublé , son visage enflammé
, sa marche incertaine ; il ne connaît plus le
chemin qu'il doit suivre , ne voit rien de ce qui est autour
de lui , et heurte tout ce qui se trouve sur son passage.
Tantôt il rit , il chante , la joie brille sur tous ses
traits ; il semblerait que tous les plaisirs et tous les
biens de la terre sont à lui . Tantôt son front s'obscurcit ,
son sourcil se fronce , son sein se gonfle , il n'en sort
que des soupirs précipités et des sons mal articulés .
Un moment après il frémit , jure , menace , éclate ,
sa main se porte sur son épée , on dirait qu'il est prêt
d'immoler quelque victime à sa fureur ; puis tout-àcoup
il pâlit , il s'arrête , il chancèle , ses traits sont
abattus , ses yeux fixent tristement le ciel , il pose sa main
sur son coeur qui palpite fortement , et des larmes brûlantes
inondent ses joues.
Il voit un vieillard qui sort de la maison voisine ; une
fenêtre s'entr'ouvre , Cléon s'en approche , se met à rire ,
à sauter de joie , entre avec étourderie dans ce logis , y
reste à peine une minute , et sort en courant avec la
rapidité de l'éclair .
Vous n'en doutez pas , Cléon est ívre ou fou. Eh bien ,
vous vous trompez ; moi , sans être aussi habile que le
docteur Erasistrate , qui devina si bien la cause du mal
qui consumait Antiochus , je vois clairement par tous
JUILLET 1816 . 365
ces symptômes que l'ivresse de Cléon n'est autre que
celle de l'amour , qui lui donne successivement le délire
de l'espérance , de la jalousie , du bonheur et de la
crainte .
Il est ivre comme Pâris , comme Achille , comme
Antoine , comme l'infortuné Werther ; et privé de sa
raison , il est capable , dans son ivresse , d'immoler son
ami , d'outrager son hôte , et de sacrifier à sa passion
son pays , ses devoirs , sa famille et sa gloire .
Trouvez-vous une grande différence entre les effets
de la colère , de la haîne , de la vengeance et ceux du
vin ? Les centaures qui s'entre-tuent sont- ils plus fous
que les factions qui se déchirent ?
Les bacchantes étaient- elles plus féroces que cette
Cléopâtre qui assassine ses fils et son mari ; que cette
Laodice qui fait égorger la rivale qui lui disputait le
trône ?
Ce grenadier qui , dans sa fureur bachique , se plaît
au milieu des tables renversées , des pots brisés , à voir
couler ensemble le vin des flacons qu'il vidait et le sang
des convives qu'il a abattus et terrassés , n'est-il pas
encore moins fou et moins barbare que cet Annibal qui ,
si l'on en croit Plutarque , voyant après la bataille de
Trasimene de grands fossés remplis de sang , s'extasiait
sur la beauté de ce spectacle ?
Ces ivrognes bavards et hargneux qui déraisonnent
sur la paix et sur la guerre , qui querellent leurs voisins
, injurient les passans , cassent les bouteilles parce
qu'elles sont vides , et battent les bornes qui les arrêtent ,
ne reviennent -ils pas plutôt à la raison que ces hommes
enivrés par l'esprit de vengeance et de parti , qui querellent
tous ceux qui ne déraisonnent pas comme eux ,
haïssent , insultent et frappent leurs concitoyens , leurs
parens , leurs amis , s'emportent contre les raisons qu'on
donne et contre les principes qu'on leur oppose ?
Chacun sait que l'amour de l'argent fait faire bien
plus de sottises et de folies que l'amour du vin ; mais
sans examiner quelle est la plus dangereuse de ces deux
passions , le plus funeste de ces deux vices , ce qui , je
crois , ne serait pas à l'avantage de l'avarice , on peut
566 MERCURE DE FRANCE .
au moins se convaincre que l'ivresse de Bacchus est la
moins déraisonnable . Plus on boit plus on veut boire ,
plus on a d'argent plus on veut en acquérir : voilà ce
que l'ivrogne et le thésauriseur ont de commun ; mais
le buveur est évidemment le plus sensé ; s'il remplit sa
cave il la vide aussi pour en profiter , tandis que l'avare
entasse et cache tristement son or sans en jouir.
Je préférerai toujours ce joyeux épicurien qui , le
verre à la main , se croit , non le premier , mais le plus
heureux des hommes ; qui se vante franchement de sa
santé que le vin ranime , de son courage que redouble
le jus de la treille , des couplets brillans que la bouteille
lui inspire , et qui croit quand l'ivresse l'attendrit , qu'il
aime tout le monde et que tout le monde l'aime ; je le
préférerai , dis- je , certainement , à ce petit homme ivre
et gonflé d'amour propre , qui se croit le plus grand des
mortels parce qu'il a fait quelques petits vers .
Admirez son sourcil arqué , son regard présomptueux ,
sa lèvre dédaigneuse , son sourire satirique ; il méprise
tout lecteur qui ne l'admire pas ; il hait et déchire tout
écrivain qui a du succès; il prend en pitié son siècle , qui
ne sait pas l'apprécier ; il s'emporte contre toute critique
et s'enivre sans cesse de la fumée de l'encens qu'il se
donne lui-même .
Joue-t-on par hasard une pièce de lui ? il parcourt
les rues pour se donner le plaisir de lire son nom sur les
affiches ; il s'arrête avec complaisance à tous les endroits
où elles sont placées , et lorsqu'il voit quelques passans
occupés à les regarder , il dit tout haut : Comment
diable , on donne aujourd'hui telle pièce ! c'est un
chef- d'oeuvre ; l'auteur est un homme d'esprit , de talent
; n'hésitons pas , c'est là qu'il faut aller.
Eh bien ! cet original n'a bu que de l'eau d'Hypocrène
, ne le trouvez-vous pas aussi ivre que s'il avait
bu tout le vin de Robert ?. 1
Les dames ont horreur du vin ; je les respecte trop
pour comparer leur myrthe chéri au pampre et au lierre
d'Anacreon ; mais elles me permettront de croire que
leurs têtes tournent quelquefois comme les nôtres. J'ai
vu bien des coquettes s'enivrer de leurs succès , comme
JUILLET 1816 . 367
les conquérans de leurs victoires ; elles n'ont guère plus
de pitié de leurs rivales , qu'eux de leurs rivaux ; souvent
elles ont comme eux excité les querelles des rois ,
divisé les peuples , embrâsé la terre. A commencer
par Eve , et depuis Hélène et Cléopâtre , elles nous ont
fait faire bien des sottises et des folies , et je les crois
trop franches pour ne pas avouer qu'en nous enivrant
elles partagent notre ivresse.
On demande vulgairement comment un homme a le
vin. L'un , dit- on , a le vin tendre ; l'autre a le vin méchant.
Celui-ci a le vin triste , celui-là le vin gai ; on
pourrait faire les mêmes questions sur l'amour propre ,
qui nous donne plusieurs germes différens d'ivresse.
Il existe des amours propres francs , confians et joyeux ;
des amours propres inquiets et farouches , des amours
propres jaloux et chagrins.
De tous les ivrognes , le plus dangereux est celui qui
pâlit au lieu de rougir , qui s'attriste au lieu de s'égayer
qui s'irrite de la joie d'autrui , et qui est toujours prêt à
insulter et à frapper le premier venu . L'envieux ne
ressemble-t-il pas à cet ivrogne ? Voyez sa pâleur , sa
tristesse , ses regards sombres et enflammés ; la beauté
des autres l'enlaidit , il maigrit de l'embonpoint d'autrui
; la vue d'un visage content le chagrine et l'exaspère .
Héraclite disait avec raison , que les envieux sont comme
les chiens qui aboient ceux mêmes qu'ils ne connaissent
pas .
DE SÉGUR ..
(La suite au numéro prochain. )
7
wwwww www
CORRESPONDANCE.
M. LE RÉDACTEUR ,
Si les auteurs du Diable boiteux étaient aussi instruits
qu'ils sont tranchans , ils n'auraient pas avancé , avec
une assurance vraiment risible , que le dialogue de Fon568
MERCURE DE FRANCE ,
tenelle , de Lamothe et de Voltaire , inséré dans le
Mercure , est une pièce supposée , dont Rivarol n'est
point l'auteur. Ils n'ont qu'à recourir aux OEuvres de
Rivarol , en 5 vol. in-8° ; ils liront , dans une des lettres
de cet écrivain , qu'il prévient un de ses amis qu'il lui
envoie ce même dialogue . D'ailleurs , Rivarol a un
style qu'on ne peut contrefaire ; et les auteurs du Singe
boiteux , quoique très-fins , n'ont pas fait preuve ici
d'une grande finesse . Ce sont des écoliers qui veulent
régenter la littérature , et qui auraient grand besoin de
se remettre sur les bancs .
F.
ummmm
LETTRE
DE L'AVOCAT POURET CONTRE .
Je reçois mon courrier. Parmi beaucoup de lettres de
félicitations et d'injures , qui ne prouvent pas plus les
unes que les autres , je trouve l'anonyme suivant. Il m'a
paru si plaisamment ridicule que je vous le transmets ,
Monsieur , pour vous montrer à quel excès de démence
la rage de calomnier peut aujourd'hui conduire un
méchant homme ( ou une méchante femme ) .
Sur l'avocat Pouretcontre.
J'aime à voir dans cet avocat ,
Redresseur des torts de la scène ,
La gaîté du père Duchesne
Et l'urbanité de Marat. ·
La rime n'est pas riche et le style en est vieux , trèsvieux
! car il y a déjà long-temps que les dénonciateurs
par état se servent de ces noms pour immoler plus surement
leurs victimes, Je ne me suis jamais occupé de la
politique , à laquelle je n'entends rien ; mes lettres ne
reposent que sur des questions de littérature , et certes
on ne s'attendait guère à voir Marat et le père Duchesne
JUILLET 1816.
en cette affaire
. Il m'est arrivé
, et il
m'arriv
encore , de me montrer français dans mes mais
je n'ai suivi que l'ordinaire impulsion d'une ame bien
née , et par là je suis certain de plaire aux gens dont le
suffrage est honorable ; les autres n'existent pas pour
moi.
Si je voulais répondre , sérieusement au brave sansnom
qui m'attaque , je le prierais de venir chez moi
consulter mon extrait de baptême , il y verrait qu'il ne
m'a pas été possible d'adopter les patrons qu'il me donne.
Mais les gens tels que lui ne sont jamais embarrassés ; il
me répondrait : Si ce n'est toi , c'est donc ton père ? et
grimpant jusqu'au haut de mon arbre généalogique ,
trouverait unjacobin dans celui de mes aïeux qui vivait
sous François Ier . Il n'y a donc qu'un moyen de se tirer
d'affaire en pareille occurrence ; c'est d'en rire . Croyez ,
Monsieur , que je prends volontiers ce parti . Vous le
voyez à la publicité que je donne à de tels libelles ; sans
moi , celui-ci n'aurait peut- être jamais eu les honneurs
de l'impression . J'espère faire plaisir à son auteur , et
mériter de sa part de nouvelles épigrammes. Je lui
donnerai même un conseil , c'est de déguiser son écriture
; avec un peu de réflexion j'aurais pu la reconnaître ,
et je ne voudrais pas être obligé d'accorder quelque estime
à cette négligence ; quand on se voue à ces sortes
d'actions , il faut consentir à se faire mépriser tout- àfait.
Je lui épargne aussi les remarques grammaticales
que je pourrais me permettre sur sa petite composition ;
mais j'engage Messieurs les entrepreneurs d'anonymes
à soigner leurs ouvrages , et à ne m'en adresser que de
bien travaillés , s'ils veulent que je les publie ; autrement
je les critiquerais , et le soupçon de partialité
pourrait m'atteindre . Voilà bien un trait de caractère !
Ces journalistes ne cherchent qu'à mordre. Je quitte mon
agresseur , dont on n'a probablement jamais tant parlé ,
et je finis en le remerciant de m'avoir fait parvenir ses
sottises franches de port.
Persuadé qu'il est toujours temps de bien faire , je ne
crois pas qu'il soit trop tard pour réparer un tort commis
à mon occasion ; le voici . Dans la lettre par laquelle
24
570
MERCURE
DE FRANCE .
Doublemain , mon maître clerc , vous annonça mor
retour de Londres , il s'abandonna à quelques vivacités
que j'ai blâmées. Il vous entretint , dans des termes malséans
, de plusieurs hommes de lettres recommandables ,
et se permit sur- tout de nommer un propriétaire du
Journal de Paris qui vit hors de notre juridiction ,
puisqu'il ne s'occupe point de littérature , du moins sous
les yeux du public. Informations prises , j'ai su qu'il y
avait été porté par un de ces brouillons à qui les mensonges
ne coûtent rien pour semer la discorde entre les
personnes les mieux disposées à s'entendre . On m'a
prouvé qu'il avait été , sans le vouloir , l'instrument
d'une passion étrangère ; je ne l'en ai pas moins vertement
tance ; et je me fais un devoir d'offrir publiquement
à M. Huard la réparation libre , franche et désintéressée
d'une faute dont il n'a pas dû s'affliger , parce
qu'elle ne pouvait nuire qu'à celui qui s'en rendait coupable.
Cet aveu ne me coûte pas à faire ; je m'exécute
de bonne grâce , et si l'on affectait de se méprendre au
sentiment qui m'anime , je répondrais modestement
comme Bayard :
Voilà comme un héros se punit a'une erreur.
Je ne vous ai pas dit , Monsieur , que la petite pièce
de la Pensée d'un bon Roi est de M. Dubois , administrateur
du théâtre de la Gaieté , et de plus homme
d'esprit , malgré l'extrême faiblesse de ce dernier ouvrage
, et auteur de comédies agréables .
1
Dans le compte que je vous ai rendu de la tragédie
de Charlemagne , je ne vous ai rien dit du tumulte
auquel elle avait donné lieu dans le parterre : cela n'a
rien d'intéressant. Il y a des personnes qui prennent plus
de plaisir à la chûte d'une pièce qu'à son succes . Cependant
il serait de l'intérêt de tout le monde d'écouter
d'abord et de juger ensuite. Les Allemands , que nous
surpassons dans les compositions dramatiques , sont du
moins nos maîtres en ce point. C'est par le silence et la
'désertion qu'ils font tomber les mauvaises pièces de leur
théâtre. Chez eux le public se respecte ; les ouvrages
*sont bien jugés , et les auteurs s'éclairent des arrêts reaJUILLET
1816 . 571
dus avec réflexion . En dépit de ma prévention contre
tout ce qui n'est pas français , je voudrais qu'en cela
nous pussions imiter nos voisins ; ils ne se sont pas
fait scrupule de nous dérober nombre de découvertes ,
d'inventions utiles ; et vous savez trop , Monsieur , que
nous aurions beaucoup à leur prendre pour être quittes .
On me reproche de n'avoir pas nommé les acteurs
jouant dans Charlemagne , et le bon temps faisant son
office , on impute cet oubli à mauvaise intention . Comme
il faut me défendre de tout , je répondrai que je n'y ai
point mis de malice , et pour le prouver je dirai sincèrement
mon avis sur la manière dont chacun des comédiens
m'a paru s'acquitter de son emploi . Lafond joue
bien ; son ton , son ensemble et sa couleur sont historiques
; il est facile de voir que le héros de la pièce est
confié à un homme instruit . Saint-Prix représente dignement
le brave Theuderic , qui n'est autre chose qu'un
diminutif de Couci ; il y est noble et simple a la fois ; sa
diction est ferme , nuancée , et telle qu'on a le droit de
l'attendre d'un acteur consommé dans son art . Michelot
n'a pas à tirer grand parti du conspirateur Hastrate ; il ne
peut que le soigner , et il le fait . Baptiste aîné n'a pas
compris le rôle de Gérolde ; d'un homme du peuple sans
idées , sans jugement , et dévoué par instinct à un maître
aussi barbare que lui , il fait un personnage qui pense ,
raisonne et compare ; il a presque de l'esprit , et dèslors
il perd le sens commun. Baptiste a du mérite , beaucoup
de talent dans la comédie ; mais il faut qu'il renonce
au genre tragique : tout ce que je ne veux pas
dire s'oppose à ce qu'il y obtienne des succès . Il est d'une
famille où les talens sont héréditaires , et s'il veut être
parfait , il n'a qu'à prendre pour modèle son frère , qui
n'en a point d'autre que la nature . Desmousseaux est
bien placé dans le rôle du prélat ; sa voix se soutient
mieux qu'autrefois ; il dit sagement , et ses progrès sont
remarquables. La présence de Saint - Eugène sur le
Théâtre-Français est un logogriphe. Je ne puis en deviner
le mot ; mais en le décomposant je crois qu'on y
trouve ceux-ci : nullité , peur à personne , hasard. Il
joue Théodom comme il ferait l'un des époux de la
24.
572
MERCURE DE FRANCE.
Femme à deux maris ; sa prononciation gutturale est
risible ; il ne gesticule que d'un bras , et par-dessus tout
cela il n'a point d'ame. En voilà assez pour faire fortune
aux boulevar's . Mile Georges est d'une beauté rare
dans le rôle de Régine ; elle exprime bien tout ce qui
tient à la fierté , à la noblesse des sentimens ; tant que
la maîtresse d'un roi parle , elle a de la dignité ; mais
si la mère vient à s'en vouloir mêler , elle perd tous ses
avantages, jusqu'aux charmes de ses traits , auquels elle
substitue une fâcheuse grimace . Faute d'entrailles , elle
ne sera jamais aussi belle , aussi bonne dans les rôles
sensibles , qu'elle est noble et satisfaisante dans ceux qui
n'exigent qu'une représentation calme. Les premiers
sont le partage de Mlle Duchesnois ; les autres offrent
encore de fréquentes occasions de montrer un vrai talent
chacune a sa vocation. Mlle Bourgoin prête son
visage au petit Hugues . Il n'y a guère que cela dans
toute sa jolie personne qui fasse à peu près illusion . Ce
n'est pas un malheur pour elle , puisque nous la voyons
plus souvent sous les habits de son sexe ; mais je voudrais
que sous ceux du nôtre elle adoptât un peu de la
fermeté qui le caractérise . Son débit serait moins lent ,
plus accentué , moins pleureur , sa tenue plus prononcée ,
et les spectateurs y gagneraient de savoir à quel genre
appartient le personnage qu'on leur représente.
Le début de Mlle Saint- Ange dans les soubrettes du
Dissipateur et du Jeu de l'amour et du hasard , n'a
pas été brillant. Cette jeune personne est d'une figure
peut-être piquante à la ville ; mais au théâtre elle est
triste , sans expression . Son jeu a les mêmes défauts , et
je ne la crois pas appelée à remplir l'emploi qu'elle a
choisi : il serait possible que les amoureuses lui convinssent
mieux. C'est tout ce que je vous en dirai ,
Monsieur ; vos confrères ont fait preuve d'une si grande
sévérité à l'égard de cette demoiselle , qu'il serait inhumain
d'ajouter à la douleur qu'elle en à sans doute ressentie
. Au reste , cette débutante à le temps d'étudier
pour prendre un jour une bonne revanche .
Damas a été justement applaudi dans le rôle de
JUILLET 1816 . 375
Cléon ; il a eu besoin de le jouer souvent pour le posséder
entièrement. Ces sortes de progrès , dus à l'expérience
, sont le propre du vrai mérite. Saint-Eugene
était bien amusant dans le personnage du flatteur . Il
m'est impossible de jouer ce rôle auprès de lui .
La Rivale d'elle-même , jouée ces jours derniers à
l'Odéon , a complétement réussi . En voici le sujet :
Saint-Phar est depuis long-temps épris d'une villageoise
dont il s'est séparé pour courir le monde. Pendant son
absence , cette jeune fille a quitté le hameau et est devenue
une des plus aimables personnes de la ville où
son amant la retrouve. Un officier fort étourdi , ami de
ce dernier , se persuade que Sophie l'aime . Les soins du
valet de ces messieurs , joints à ceux de la suivante de
Sophie , leur ouvrent l'entrée de la maison. Dalviane
( c'est notre jeune fat ) déploie ses moyens de séduction ;
mais Saint-Phar est reconnu . Sous les dehors d'une coquette
et sous l'habit d'une paysanne que l'on suppose
avoir été rencontrée dans les champs , Sophie éprouve
la constance de Saint- Phar ; et lorsque son amour a
triomphe de ce double assaut , le père et la mère de
Sophie l'unissent à leur fille.
Vous reconnaissez , Monsieur , dans cette courte analyse
, le fond d'un conte de Ladixmerie . Il a déjà inspiré
à M. Charlemagne un petit opéra-comique , joué il y a
environ douze ans , à Feydau , sous le titre de l'Amour
romanesque . Je me rappelle qu'a cette époque M. Loraux
aîné prit , dans les journaux , acte de son travail sur le
même sujet . Vous avez aussi remarqué quelques points
de contact avec Aline , reine de Golconde ; mais cet
accident est commun aux auteurs qui puisent dans des
sources écrites . Celui de la Rivale d'elle-méme a rajeunį
son sujet par le charme d'un style très-soigné . Des vers
heureux , souvent comiques ; des traits de caractères
finement rendus ; le ton de la bonne compagnie , et plus
encore , l'intérêt , doux mais attachant , de quelques
scènes , out mérité à cette jolie production le succès
qu'elle a obtenu . L'auteur demandé , a été nommé au
bruit des applaudissemens unanimes . Chazel, Armand ,
374
MERCURE DE FRANCE.
1
Thénard , Pélissier , et Miles Milen et Adeline , se sont
fort bien acquittés de leurs rôles . Je ne puis me dispenser
de vous faire observer , Monsieur , que la troupe de
l'Odéon se distingue , s'améliore, de jour en jour , grâce
à l'activité de son directeur . Elle trouve en soi les moyens
de justifier l'intérêt que le public lui témoigne ,
Et c'est la même armée , on n'y changea qu'un homme .
Dancourt , aux Variétés , a beaucoup perdu de son
naturel. Sans le talent de Bosquier , il aurait perdu plus
encore . Ce célèbre auteur comique fait partie d'une
troupe de comédiens ; il voyage avec eux et Mlle Thérèse
qu'il a décemment enlevée. Arrivés dans une auberge
, Lathuilerie se charge de faire la cuisine ; le héros
fait l'amour , et Baron et Poisson attendent que l'oncle
de Dancourt vienne s'opposer à son mariage. Alors
Baron met un habit pailleté pour représenter le directeur
de la troupe . Poisson et Lathuilerie engagent le
vieillard à remplacer un acteur , qui , disent-ils , leur
manque pour répéter une comédie. Le bonhomme y
consent. Dancourt s'habille en Arlequin , et sous le
voile d'une scène qui rappelle la situation des personnages
, il obtient la signature de son oncle qui le marié
à Thérèse , croyant ne faire que la répétition d'une pièce.
Il est inutile d'insister sur l'invraisemblance , le décousu
, le ridicule de cette fable ; elle est chargée de
couplets dont quelques-uns sont assez jolis . Le succès
n'a pas été contesté , et MM. Brazier et Carmouche ont
été proclamés auteurs de ce vaudeville. Si je ne me
trompe , mon correspondant du département du Rhône
m'a parlé de M. Carmouche , comme ayant fait jouer
des comédies à Lyon : celle-ci n'est probablement pas
du nombre de celles qui y ont obtenu du succès . S'il en
a de mieux faites , pendant qu'il est à Paris , je lui
conseille de ne pas les réserver pour une meilleure occasion.
La rentrée de Potier a été brillante ; ce grand comé→
dien paraît toujours nouveau . Je compte vous en entretenir
plus longuement ; il mérite tout l'intérêt des con
JUILLET 1816. 575
de vous assurer
naisseurs. A peine me reste-t- il le temps
des sentimens distingués avec lesquels je suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
C'est à tort que plusieurs journaux ont annoncé , le
mois dernier , le remplacement de M. Persuis dans les
fonctions de premier chef d'orchestre de l'Académie
royale de musique.
Cet artiste estimable sollicitait , et vient d'obtenir du'
ministre de la maison du roi , un congé d'un an pour
rétablir sa santé.
wwwww
INTERIEUR.
Un jeune homme de 26 à 27 ans , nommé Lanoue , s'est précipité
il y a quelques jours du haut de la colonne de la place Vendôme
, entre deux et trois heures . La cause de ce suicide était , à ce
que l'on a su depuis , très-légère. Il avait acheté une charge d'avoué ,
et il paraît que , contrarié dans son achat et par la perte d'une
somme qu'un ami lui enlevait , il s'est résolu à se donner la mort.
Triste exemple de l'oubli de tous les principes religieux. *
er
- Des lettres de Ténériffe nous apprennent que l'Oronte et le
Newcastle , partis le 21 avril de Portsmouth , étaient entrés dans le
port d'Oro ava le 1 mai. L'amiral Macolm montait le Newcastle
avec les commissaires français et russe qui se rendent à Sainte-
Hélène . Le commissaire de l'Autriche , le baron de Sturmer , son
épouse et sa suite, étaient sur l' Oronte, Les vaisseaux , en bon état ,
s'apprêtaient à continuer leur route.
-T
L'ex - colonel Latapie , qui s'était réfugié à Aix-la -Chapelle ,
s'en est sauvé ; mais il a été arrêté à Henri-Chapelle par la maré
chaussée belge..
Mgr . le duc d'Angoulême est parti le 5 pour Lyon ; il doit
ensuite aller à Grenoble et visiter le département de l'Ïsère.
Tous les princes de la famille royale et les princes du sang
ont été nommés par le roi grands'croix de la légion d'honneur.
Les personnes que Mgr. le duc d'Orléans a nommées en mars
1815 , en vertu des pouvoirs que le roi lui en avait confiés , chevaliers
de l'ordre de Saint-Louis ou de la légion d'honneur , et qui
n'auraient pas encore justifié de leurs brevets , doivent les envoyer
au secrétaire des commandemens de S. A. , au Palais -Royal , afin
376 MERCURE DE FRANCE .
que, sur la transmission qu'il en fera au ministre de la guerre et
au maréchal grand - chancelier de la légion , LL. EEx, obtiennent
du roi la confirmation des brevets .
S. M. a remis la promotion dans la légion d'honneur au 1
janvier 1817.
-
es
Le ministre de l'intérieur a souscrit pour 50 exemplaires de
la médaille que M. Pierre de Lair , secrétaire de la société d'agriculture
de Caen , a fait frapper en l'honneur d Malherbe , son compatriote.
Elle coûte 5 franes. On la trouve chez Blaise , libraire ,
quai des Augustins. bod
Le roi a pris le deuil le 9 pour la reine de Portugal ; il du-i
rera trois semaines.
- Le ? de ce mois , le roi étant à Saint-Cloud , mademoiselle
Cassas , fille du doyen des courtiers de commerce , laquelle avait
été mariée le même jour , se mit aux genoux de S. M. en lui demandant
de vouloir bien donner sa bénédiction . Le roi mit
deux fois avec émotions in sur la tête de la jeune mariée , et
la bénit. Les voeux d'un tel père doivent être entendus du ciel.
- Les habitans de Lorient avaient fait une souscription pour
donner un banquet de 400 couverts et un bal public , atin de célébrer
l'anniversaire du retour du roi ; mais ils ont voulu que les
pauvres partageassent leur joie. La moitié de la souscription leur
a été appliquée ; 700 ont été rassemblés ; chacun d'eux à reçu du
pain , de la viande , du cidre et de l'arg nt. La marine a donné en
outre à 500 femmes de marins à chacune 6 francs. Les officiers à
demi- solde avaient tous été invités au repas .
Tandis que l'on portait joyeusement les toasts , une députation de
la garde nationale est entrée ; elle apportait une déclaration revêtue
déjà de plus de cent signatures , entre lesquelles on voyait celles de
personnes qui s'étaient montrées opposées à l'ordre actuel des
choses. Cette déclaration portait , entr'autres choses , que la garde
nationale avait jugé nécessaire de renouveler l'expression de son entier
dévouement à la cause royale , afin que cette loyale et franche
manifestation effacât toutes les impressions facheuses qu'auraient pu
laisser les erreurs d'une partie de ses membres . Le commissairegénéral
de la marine a répondu à cette députation en lui portant le
toast suivant : Au rapprochement sincère de tous les Français , à
leur réunion autour du roi , seul moyen d'assurer le bonheur de la
France. 9
Depuis l'instant où , dans le nº 41 , nous donnâmes les noms
des 2 accusés dans l'affaire des si disans patriotes de 1816 , uous
avons gardé le silence sur ce procès . Le peu d'espace qui nous est
réservé ne nous permettait pas de donner les déba s dans tous leurs
détails , nous avons done attendu la fin de ce grand procès pour
en donner le résumé , et faire connaître le jugement.
Les accusés se sont montrés sons des faces très-différentes ; leur
systême a été en général celui de la dénégation . Forcés ensuite par
JUILLET 1816 . 377
leurs propres contradictions et par les preuves qui leur ont été
présentées , ils ont alors suivi chacun une route différente pour
échapper à la conviction . Les pièces sur lesquelles le ministère public
avait basé l'accusation , étaient une proclamation tendante à
renverser le gouvernement ; des cartes munies d'un timbre sec
avaient été faites et distr buées. Il résultait des aveux , qu'il y avait
eu des conciliabules , un entr'autres où il avait été question de faire
sauter le château des Tuileries et d'anéantir toute la famille royale.
Un plan mal dessiné , mais très-exaet , avait été levé , et l'on avait
reconnu l'état de la grille qui donne sur le bord de la rivière ; on
devait bri er le cadenas qui la ferme afin d'introduire la poudre
nécessaire à l'exécution de ce projet infernal . Une note d'observations
sur les moyens à employer pour changer le gouvernement ,
était produite. On savait même que la question d'attaquer le châ
teau de vive force avait été agitée. Il fallait que les débats fissent
connaître jusques à quel point chacun des accusés avait trempé dans
cette conjuration.
pu-
Plignier , d'après la procédure dirigée par le juge d'instruction ,
était évidemment le chef; il a donc paru le premier sur le banc des
accusés, Cet homme , que l'on a essayé de faire regarder comme un
fon , s'est maintenu dans un silence perpétuel sur le fond de la
canse. Sa mémoire était mauvaise , il ne se rappelait rien ; lorsqu'un
fait articulé était prouvé sans replique , par le ministère
blic ou par les autres ace sés , qui , écrases par la conviction ,
étaient obligés d'en convenir , Plegnier répondait : Cela peut bien
etre. Ce qui rendson systême de défense absurde , c'est que la plupart
de ses réponses étaient terminées par cette phrase véritablement
inconcevable , même dans son système : Je veux parler au roi ,je
lui parlerai , je sauverai la France. Pleignier savait donc qu'il
perdait la France en trainant son complot , puisque le découvrir
c'était la sauver . M. le président lui fait observer que le roi ne
peut intervenir dans une cause criminelle que pour faire grâce ,
que paraître devant lui én est déjà une , dont un coupable ne peut
jamais être digne . Mgr le chancelier a cru devoir cependant se transporter
dans la prison , mais il n'a pu vaincre l'obstination du silence
de Pleignier, ni en tirer d'autre réponse que Je veux parler au roi .
Il est impossible de croire que 27 personnes , dont beaucoup out
montré dans les débats de l'adresse et de l'énergie , aient pris un fou
pour leur chef.
Carbonneau . second accusé , a rejeté sur la reconnaissance qu'il
devait à Pleignier , qui l'avait secouru dans sa misère , la part trèsactive
qu'il avait prise dans la conjuration , à laquelle cependant il
voulait renoncer.
Tolleron était convaincu d'avoir fait et gravé le timbre sec , et il
en est convenu .
Charles , imprimeur , et Lefranc , qui demeure avec lui , étaient
accusés de l'impression de la proclamation , de s'être trouvés dans
un conciliabule ; tous les autres avaient participé , soit à la dis--
tribution de la proclamation et des cartes , ou à celle de la note
378 MERCURE DE FRANCE .
d'observations. La femme Picard avait distribué les cartes et donné
la proclamation à Desbaumes . Chacun d'eux a commencé par chercher
à atténuer les actes qui lui étaient reprochés ; et plusieurs ,
entr'autres Gonneau , ex-député à la chambre de Buonaparte , ne
se trouvaient compromis , disaient- ils , dans cette affaire que pour
avoir voulu la connaître plus à fond , afin de la dénoncer à la police.
Après dix jours de débats , et tous les témoins à charge et à décharge
ayant été entendus , M, de Vandoeuvre , substitut de M. le
procureur- général , a pris la parole. Il a , dans un discours rempli
de sagesse et de méthode , établi quels seraient les divers points
sur lesquels la conscience de MM . les juri allait avoir à prononcer.
M. le président a posé les questions , il y en avait 174 ; les divers
délits et le nombre des accusés rendaient cette subdivision indispensable.
Les jurés s'étant retirés le 6 à sept heures du soir dans leur
chambre pour délibérer , la salle d'audience avait été remplic
pendant toute la journée , une grande partie des spectateurs se résolut
à y passer la nuit. Le lendemain de grand matin elle se remplit
de nouveau. A six heures du matin MM. les jurés ont fait connaître
leur décision par M. de la Vie , chef du juri
La première question était de juger s'il y avait eu un crime de
lèse majesté en commençant ou commettant un ou plusieurs actes
pour parvenir à l'exécution d'un attentat contre la vie ou contre la
personne du roi.
La deuxième , si le crime de lèse -majesté avait existé en formant ,
avec un ou plusieurs individus , un complot contre la vie ou contre
la personne du roi .
La troisième , si le crime de lèse-majesté avait été commis en
commençant ou commettant un ou plusieurs actes pour parvenir
à l'exécution d'un complot contre la vie ou contre la personne des
membres de la famille royale.
La quatrième , s'il avait existé, en formant avec un ou plusieurs
individus , un complot contre la vie ou la personne des membres
de la famille royale.
La cinquième , d'avoir commencé ou commis plusieurs actes pour
parvenir à l'exécution d'un complot ayant pour but de changer ou
de détruire le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône ,
soit d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité royale.
La sixième , d'avoir , de concert avec un ou plusieurs individus ,
formé un complot pour changer ou détruire le gouvernement ou
l'ordre de successibilité au trône , soit d'exciter les citoyens à s'armer
contre l'autorité royale.
Les réponses du juri aux six questions précédentes ont été :
Oui , sur la première question , il y a crime de lèse - majesté
commis par Pleignier , Carbouneau et Tolleron , à l'unanimité.
Oui , sur la seconde question , à la même unanimité , conure les
mêmes accusés .
Oui , sur la troisième , contre eux .
Oui , sur la quatrième.
JUILLET 1816. 379
Oui , sur les deux autres , et toujours à la même unanimité.
A l'unanimité pour les autres accusés , il a été déclaré non.
Charles , Lefranc , Despaumiers- Desbaumes , la femme Picard ,
Henri et Jacques Oséré , Sourdon , Descubes , Lascaux , Gonneau ,
les Bonnassier père et fils , Lebrun et Philippe , ont été déclarés
coupables de non révélation aux autorités administratives et judiciaires
compétentes , de la connaissance qu'ils avaient eue des com
plots , actes et attentats , on des tentatives et circonstances .
Charles a en outre été déclaré coupable d'avoir imprimé ou livré
à l'impression un écrit contenant des provocations directes au renversement
du gouvernement.
La distribution du même écrit a été déclarée constante contré
Lefranc , la femme Picard , Desbaumes , Dervin , Lebron , Warin ,
Lascaux . Sur ce point , Bonnassier père et fils ont été absous.
Dans la condamnation relative à la femme Picard et à Dervin ,
comme il n'y avait eu que sept voix contre cinq , la cour en ayant
délibéré , s'est à l'unanimité réunie à la majorité des jurés.
Lascaux a en outre été convaincu et condamné pour avoir porté ,
sans aucun droit , la décoration de la légion d'honneur .
Prosper Cartier a été déclaré coupable sur la seule question de
la distribution d'un signe de ralliement , non autorisé par le roi.
La cour s'étant retirée dans sa chambre , en a délibéré , et à
neuf heures elle s'est remise en place . Emmanuel Oseré , Bellaguet
, Dietrich , Lejeune , Drouot , Houzeau , Planson , ont été
acquittés , et M. le président a prononcé l'ordonnance d'absolution.
Les autres ayant été introduits , M. le président leur a prononcé
la déclaration du juri.
Pleignier a entendu cette déclaration avec la même apathie qu'il
avait montrée précédemment pendant le cours des débats.
Tolleron , escubes , Desbaumes , Sourdon , n'ont point changé
de visage. Carbonneau et la femme Picard éprouvaient une altération
visible ; une grande anxiété se peignait sur le visage de Bonnassier
père .
M. le président ayant ensuite demandé aux accusés s'ils avaient
à parler sur cette déclaration , et quelques exceptions ayant été
écartées par la délibération , M. de Vandoeuvre a requis l'application
des divers articles du Code pénal , et de la loi du 9 novembre 1815.
Pleignier , Carbonneau et Tolleron ont été déclarés coupables du
crime de lèse-majesté , et condamnés à la peine de mort. Ils auront
comme les parricides, le poing coupé , et iront au supplice la tête
couverte d'un voile noir.
Charles , Lefranc , Desbaumes, la femme Picard , Dervin , Lebrun ,
Warin et Lascaux sont condamnés à la déportation . Cette peine est
infamante et entraîne la mort civile.
Henri et Jacques Oseré , Sourdon , Gonneau , Bonnassier père et
fils , Descubes , Philippe , sont condamnés à la réclusion et au
carcan . Sourdon , Descubes , Gonneau , Philippe , auront dix ans
de réclusion ; Henri Oseré huit ans , Bonnasier père huit , son fils
six , Jacques Oseré cinq .
380 MERCURE DE FRANCE.
Prosper Cartier cinq années de réclusion et 50 fr . d'amende , privé
en outre du tiers de son traitement pendant sa détention .
Desbaumes a été dégradé par M. le président .
La femme Picard est tombée évanouie en s'écriant : Ah ! mon
mari ! oh ! que je suis malheureuse !
EXTERIEUR.
ANGLETERRE.
La stagnation du commerce se fait sentir dans toutes les branches ,
mais principalement dans celle des ouvrages en fer. Douze milliers
d'individus errent sans ouvrage dans les comtés de Salop et de
Stafford. Il résulte de cette stagnation que les mines de charbon
éprouvent moins de demandes ; aussi de divers points de l'Angleterre
les ouvriers des mines avaient - ils pris le parti de charger
des voitures de leur charbon et de les conduire à bras eux -mêmes
à Londres , afin d'y présenter au prince-régent des pétitions pour
lui demander de faire cesser cet ordre de choses . Le ministère de
la police a envoyé des magistrats au-devant de ces pauvres gens ,
pour leur remontrer l'inconvenance de leur conduite , et les tirer
de l'égarement dans lequel ils étaient. Deux de ces troupes ont déjà
été rencontrées par les magistrats , qui ont payé leur charbon et
leur ont en outre donné de l'argent pour se retirer chez eux : le
charbon a été distribué aux pauvres.
--
Le traité de mariage de la princesse Charlotte , qui a été
communiqué au parlement , stipule expressément que jamais elle
ne pourra sortir du royaume sans son consentement , et celui du
roi ou du prince-régent ; que si elle en est sortie , son absence ne
pourra être prolongée au- delà du terme fixé , et du temps qu'ellemême
aurait déterminé. La nouvelle commençait à circuler que la
princesse était enceinte .
-
Sur les 60 mille liv . sterl . qui ont été accordés pour la dotation
de la princesse , 10 mille lui restent en propre pour en jouir
sans aucune espèce d'autorisation de son époux.
-
Les nègres révoltés de la Barbade se croyaient si assurés de
réussir dans leur projet , qu'ils avaient tont préparé pour le couronnement
de leur chef , nommé Franklin . Il a été fusillé ; et
quoique tout soit paisible , le gouverneur a laissé la loi martiale
en vigueur.
-
La fermeture des ports de l'île de Cuba et le défaut de tout
commerce étranger , fait ici et en Amérique une seusation trèsdésagréable
. On avait espéré qu'elle ne se confirmerait pas , ou du
moins qu'il y serait apporté quelques modifications ; les dernières
nouvelles paraissent ôter toute espérance.
Quoique l'on eût voulu répandre des doutes sur la nouvelle
de l'attaque des vaisseaux à Oran , il n'est plus douteux que toutes
les côtes de la Barbarie sont dans la plus grande fermentation . Les
JUILLET 1816.
381
pirates qui se sont échappés de Tunis lors de la révolte du 1 mai ,
sont arrivés dans la Morée ; aussi lord Exmouth , à peine arrivé ,
va remettre en mer avec une nouvelle escadre de seize bâtimens ,
dont un de 120 canons , un de 74 ; les autres sont des frégates , des
sloops et des bombardes. On embarque des fusées à la Congrève.
M. Canning a été renommé au parlement par Liverpool , son
élection ne s'est pas faite paisiblement. Il l'a emporté de 546 voix
sur M. Leylan , son concurrent. La place que M. Canning occupe
dans le ministère est une des plus importantes du gouvernement. ll
a sous sa direction les Deux- ludes et nos colonies . Celles-ci , qui
autrefois n'étaient qu'au nombre de 16 , se montént actuellement à
celui de 32 .
mwwww wwwwww www
ANNONCES.
SCIENCES ET ARTS.
Prix de l'académie de Nîmes pour 1817 et 1818.
L'académie , après deux années de concours et la réception
de plusieurs mémoires , dont elle a analysé l'esprit
dans le procès-verbal qu'elle a publié , a été forcée
de retirer du concours la question suivante , qui était
pour nous cependant de l'intérêt le plus grand , puisque
la vie , l'honneur , l'existence social en dépendent . Nous
ne sommes donc pas múrs ? Voici la question : Quelle
est l'influence réciproque du jugement par juri sur la
morale publique , et de la morale publique sur le jugement
parjuri ?
L'académie avait aussi proposé pour sujet de prix ,
en 1815 , de soumettre à une discussion soigneuse les
diverses hypothèses pour expliquer l'apparence connue
sous le nom de Queue Barbe ou Chevelure des comètes
, etc.... Le concours prorogé a produit quatre
mémoires , dont l'un de M. Flaugergues , astronome à
Viviers , correspondant de l'académie royale des sciences
de Paris , et associé de celle de Nîmes , a obtenu le prix .
Le prix proposé pour 1817 est de déterminer quelles
peuvent être les causes de la grande faveur dontjouissent
, dans le commerce , les eaux- de - vie de Cognac ?
et quels moyens pourraient faire obtenir à celles du
J
382 MERCURE DE FRANCE.
Bas-Languedoc une préférence que semblerait devotr
leur garantir la supériorité non contestée des vins du
midi sur ceux de l'ouest ?
Le prix consiste en une médaille d'or du poids de cent
grammes ; et l'envoi des mémoires doit être fait au secrétaire
de l'académie , avec un billet cacheté contenant
le nom de l'auteur.
La société d'agriculture , sciences , lettres et arts du
département d'Indre-et-Loire , séant à Tours , remet
pour prix de poësie à décerner dans sa séance d'août 1817 ,
l'entrevue mémorable qui eut lieu au mois d'avril 1589,
dans les environs de Tours , entre Henri III et Henri IV ,
alors roi de Navarre . Cette entrevue est consignée dans
Mézerai et de Thou. Cette pièce n'aura pas moins de
150 vers , ni au- dessus de 300.
Les pièces destinées au concours seront adressées ( avec
les conditions ordinaires ) à M. Pecard-Taschereau , secrétaire
perpétuel , avant le 1er juillet 1817 .
On se plaît à suivre les différentes expositions du Cosmorama
, parce qu'elles donnent une juste idée des différens
sites , des ruines , et des monumens qui existent
chez les divers peuples , et qu'elles représentent aussi
l'ancien état de splendeur de ces édifices antiques si célèbres
dans l'histoire , et dont le temps a effacé les traces.
De ce nombre sont les Sept merveilles du monde , que
la nouvelle exposition offre à la curiosité du public . Les
amateurs verront avec satisfaction les cérémonies religieuses
, les costumes de ces anciens peuples de l'Asie ,
que l'on nomme à juste titre les pères des sciences et des
arts. Des vues intérieures et extérieures de l'ile et des
rochers de Sainte- Hélène , le mont Saint- Gothar , et les
énormes glaciers du Simplon , dans les grandes Alpes ;
l'aspect des catacombes à Rome , les villes de Saint- Pétersbourg
et de Moscou au moment de l'incendie , etc. ,
augmentent l'intérêt de cette exposition .
LIVRES.
OEuvres complètes de Buffon , 34 vol . in-8° , y compris
ses traductions de la Statique des végétaux , de Hales ,
JUILLET 1816. 383
et de la Méthode des fluxions , de Newton , réunies pour
la première fois , à la collection de ses oeuvres. Prix des
34 volumes brochés en carton et étiquetés , 255 francs.
Division de l'ouvrage.
Théorie de la terre , précédée de toutes les pièces relatives
à l'auteur , 2 vol.; Epoque de la nature , avec
toutes les notes , 1 vol.; Introduction à l'histoire des minéraux
, 2 vol .; Minéraux , 5 vol .; Histoire des animaux
, i vol ; Histoire de l'homme , 1 vol ; Variétés de
l'espèce humaine , 1 vol .; Histoire des quadrupedes ,
vol . Histoire des oiseaux , 11 vol.; Statique des végétaux
, vol .; Méthode des fluxions , 1 vol .; Table
générale des matières , 1 vol .
1
}
I
Cette édition est la seule complète des ouvrages de cet
homme illustre , sans en excepter celles qui ont été publiées
de son vivant ; elle est imprimée avec des caractères
neufs , fondus exprès , et tirée à 300 exemplaires
seulement , sur beau papier , et à 25 sur papier vélin ,
avec toutes les cartes et toutes les figures gravées à l'eau
forte , au nombre de plus de mille , toutes calquées sur
l'édition in- 12 du Louvre ; les animaux y sont rangés
par familles.
Cette édition de M. de Buffon ne renferme absolument
que ses OEuvres ; aucune matière n'y est altérée ni tronquée
; toutes les additions , notes et supplémens , sont
placés selon l'indication de l'auteur ; les titres courans
des pages indiquent les matières qui y sont traitées , ce
qui n'existe dans aucune autre édition ; enfin , celle-ci ,
enrichie des deux traductions citées , et la seule terminée
par une table générale , est une édition classique des
ouvrages de cet auteur , et nullement une édition de luxe;
à raison du très-petit nombre d'exemplaires qui en ont
été tirés , elle ne peut manquer de devenir très - rare.
N. B. Pour favoriser les personnes qui ne pourraient
acquérir tout l'ouvrage de suite , l'éditeur , rue Hautefeuille
, nº 3 , a ouvert une souscription , aux conditions
de payer deux volumes d'avance , 15 francs pour le
papier ordinaire , et le double pour le papier vélin ; d'en
retirer pour la même somine deux volumes par mois , et
584 MERCURE DE FRANCE.
de s'engager , par écrit , à prendre l'ouvrage complet.
L'édition étant totalement imprimée , on pourra prendre
à la fois le nombre de volumes qu'on désirera.
La langue hébraïque restituée , et le véritable sens
des mots hébreux rétabli et prouvé par leur analyse
radicale ; ouvrage dans lequel on trouve réunis :
1° Une Dissertation introductive sur l'origine de la
parole , l'étude des langues qui peuvent y conduire , et
le but que l'auteur s'est proposé ;
2ºUne Grammaire hébraïque fondée sur de nouveaux
principes, et rendue utile à l'étude des langues en général ;
30 Une série de Racines hébraïques envisagées sous
des rapports nouveaux , et destinées à faciliter l'intelligence
du langage et celle de la science étymologique ;
4° Un Discours préliminaire ;
5° Une traduction en français des dix premiers chapitres
du Sépher , contenant la Cosmogonie de Moyse.
Cette traduction , destinée à servir de preuve aux principes
posés dans la grammaire et dans le dictionnaire ,
est précédée d'une Version littérale en français et en anglais
, faite sur le texte hébreu présenté en original avec
une transcription en caractères modernes , et accompagnée
de notes grammaticales et critiques , où l'interprélation
donnée à chaque mot est prouvée par son analyse
radicale , et sa confrontation avec le mot analogue samaritain
, chaldaïque , syriaque , arabe , ou grec; par M.
Fabre -D'Olivet . Prix : 40 fr . , et 44 fr. franc de port . Il
y a quelques exemplaires sur papier vélin , à 6o fr. chez
l'auteur , rue Traverse , N.º 9.
Paris pendant le cours de la révolution , avant et
après la restauration , ouvrage propre à servir à l'histoire
de notre temps , et à rappeler et conserver le souvenir
de tout ce qui s'est passé sous nos yeux ; par
M. Léopold , avocat , uteur du Mémoire justificatif
de Louis XVI, et du Mémoire en faveur des Bourbons
, etc. Chez Poupelin , éditeur-libraire , place du
Pont Saint-Michel , nº 34.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5 .
MERCURE
DE FRANCE .
mmmmmmmmmmmmmmmmmmm…………
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruptiɔn dans
l'envoi des numéros ,
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . -On ne peut souscrire
que du 1 " de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
wwwww
POESIE ..
PELLE FAUSTE NOZZE ,
SONNETTI .
SONETTO I.
Sereno alfin volge alla Francia il ciglio
Dall' alto Olimpo il provvidente Giove ;
E i caldi voti , quai non visti altrove ,
Propizio accoglie d' ogni franco figlio.
A liberar da sanguinoso artiglio
Dei Gigli il trono , i re suoi fidi ei move
Riede Borbon dal quadilustre esiglio ;
E in lui dal Ciel nembo di grazie piove.
Regni la Stirpe a me diletta , disse ;
E,al par col moto del brillante Sole ,
Dai figli ai figli il dominar prefisse :
TOME 67°.
25
www
586 MERCURE DE FRANCE.
Ea ei che può quanto in cor pensa e vuole ,
Con aurea penna nel Destino scrisse :
Nasca da un sangue sol l' augusta Prole.
SONETTO II.
Dalla Senna gentil , pel mar Sicano ,
Alla terra di Cerere feconda
Corron voti d' Amor , qual da lontano
Alfeo già corse d' Aretusa all' onda .
Quivi chieggon favore , e non invano ,
Dalla figlia d' Amor che in grazie abbonda :
E così d'alto avvien che si confonda
Il Franco sangue in un col sangue Ispano.
Sangue che un dì nel gran Borbou s' unio ;
Poscia diviso , e ognor di Eroi fecondo ,
Torna a s'unir , qual rio si unisce al rio.
Non qui del cor presago i voti ascondo :
Dal fausto Imene ( e in sen m'inspira un Dio ! )`
Nasceran nuovi Enrici a prò del Mondo.
Par M. l'abbé Ant. SCOPPA , Sicilien.
TRADUCTION LIBRE
Des Sonnets précédens .
De son trône qu'entoure et la gloire et la paix ,
L'Eternel jette enfin ses regards sur la France :
Il entend nos soupirs , et malgré nos forfaits ,
A son courroux éteint succède sa clémence
Pour rendre aux lis flétris leur éclat souverain ,
Il réveille les rois , il soulève le monde :
Après vingt ans d'exil , ramenés par sa main ,
Les Bourbons font briller sa sagesse profonde.
Puise en ton sein , dit- il , bonheur , fécondité ;
Dans les fils de tes fils sois toujours adorée ,
Famille chère au ciel ; que ta postérité
De l'astre des saisons égale la durée.
JUILLET 1816. 387
Il dit : et déroulant le livre du destin ,
En rayons lumineux sa plume d'or y
Ce décret absolu , cet oracle certain :
trace
D'un seul et même sang nattra l'auguste race.
Vers ces bords fortunés embellis par la fable ,
Bords où vit Aréthuse accourir son amant ,
Des rives de la Seine , un prince jeune , aimable ,
Adresse son amour , ses voeux et son serment.
Ces voeux sont exaucés : pourrait- il ne pas plaire?
Vaillance , honneur , vertu , tont lui fut départi.
Le noble noeud se forme. Ainsi le sang Ibère
Se mêle au sang Français dont il était sorti.
Du plus grand des Bourbons la veine généreuse
Renferma tout ce sang si fécond en héros ;
Par un auguste hymen , sa race glorieuse
En confond dans ce jour les deux nobles ruisseaux .
L'avenir se découvre à ma vue étonnée ;
Un Dieu puissant m'inspire , échauffe mes esprits :
O Français ! quel destin ! de ce grand byménée ,
Pour le bonheur du monde il naîtra des Henris.
Par M. BOYER , employé au trésor royal.
wwwwwwwww wwwwww
LA RESTAURATION ,
OU L'ANNIVERSAIRE DU 31 MARS ET DU 4 MAI 1814 ,
Poëme inédit en trois chants. (1)
FRAGMENT .
CHANT PREMIER.
Grâce au meilleur des rois ! heureux et satisfaits ,
Nous jouissons enfin des douceurs de la paix !
(1 ) Ce poëme venait d'être achevé lorsque Bonaparte rentra
en France.
388 MERCURE DE FRANCE .
De son règne une année à peine est révolue ,
Et de vingt ans de maux la trace est disparue .
Que les jours du bonheur coulent rapidement !
Leur espace
à nos coeurs n'a paru qu'un moment.
De cette aimable paix si long-temps désirée ,
Que l'époque en nos chants soit ici consacrée.
Mais comment la fêter sans affliger nos coeurs ?
Nous ne sommes heureux qu'à force de malheurs.
Ce fut par des revers et non par la victoire ,
Que la France opprimée a recouvré sa gloire.
Nos soldats avilis n'étaient plus à nos yeux
Que les suppôts gagés d'un despote odieux ;
Leurs bras , loin de servir à venger la patrie ,
Sous un sceptre de fer la tenaient asservie.
Pour des caprices vains et des desseins pervers ,
Leur sang de tous côtés inondait l'univers ;
Ces malheureux guerriers ont payé de leur vie
La chute du tyran et de la tyrannie.
Sacrifice terrible , et dont l'affreux succès
A condamné la France à d'éternels regrets.
Que d'autres dans leurs vers célèbrent la mémoire
Des conquérans fameux que nous vante l'histoire.
Chanter d'un vil brigand les exploits criminels ,
C'est avilir son art et tromper les mortels .
A-t-on jamais loué ces monstres sanguinaires
Qui vont dans les forêts assassiner leurs frères ?
Et comment célébrer un tyran destructeur
Qui répand en tous lieux le carnage et l'horreur ?
O vous ! qui tant de fois , pour chanter nos conquêtes ,
De fleurs et de lauriers avez paré vos têtes ,
Muses , d'un voile épais que vos fronts soient couverts !
Il s'agit maintenant de chanter nos revers .
N'invoquons point le dieu qui préside à la guerre ;
Trop long-temps sa fureur a désolé la terre.
Mais c'est vous que j'implore , ombres de nos héros !
Sortez pour un instant de la nuit des tombeaux ;
Quittez les bords glacés de la froide Russie ,
Et les sables brûlans de l'aride Lybie ;
JUILLET 1816 . 389
Que la terre à ma voix s'ouvrant de tous côtés ,
Rejette de son sein vos corps ensanglantés.
Paraissez devant nous tels qu'aux jours du carnage.
Qu'à ce spectacle affreux votre assassin frémisse ,
Et que l'enfer , enfin , dans son sein l'engloutisse.
Mais dans un même endroit comment vous réunir ?
Quel lieu dans l'univers pourrait vous contenir ?
Votre nombre effrayant demande trop d'espace ,
Et de l'Europe entière il couvre la surface.
www.m wwwwwwwwm
IMITATION DE PÉTRARQUE .
Livre Ier , Sonnet II.
Heureux gazon , champs heureux où ma Laure
Promenait en rêvant ses charmes enchanteurs ,
Roses qui sous ses pas vous empressiez d'éclore ,
Prés dont sa belle main daignait cueillir les fleurs ,
Jeunes bosquets , agréable verdure ,
Où de Laure souvent s'égarèrent les pas ,
Ruisseau discret dont l'onde claire et pure.
De Laure caressait les charmes délicats ,
Se jouait dans son sein , baignait sa chevelure ,
Et murmurait en fuyant ses appas ;
A votre sort combien je porte envie !
Et toi qu'un jour voit naître et se flétrir ,
Ornement passager du sein de mon amie ,
Rose , avec toi que ne puis-je y mourir.
ÉNIGME.
Je suis grande , je suis petite ,
Tantôt dehors , tantôt dedans .
Si je marche on est à ma suite .
Tel qui me porte cependant
X. Y.
3go
MERCURE DE FRANCE.
Est toujours de la compagnie
Celui qu'on respecte le moins.
A tous ceux dont je suis suivie
Je peux éviter bien des soins.
A la campagne fort utile ,
J'y sers pour la commodité ;
Mais on me place dans la ville
Par besoin et par vanité.
CHARADE.
Qu'avec plaisir assis sous mon premier ,
J'ai quelquefois entenda le dernier
De mon joyeux entier !
www www
LOGOGRIPHE.
Aux voyageurs , aux mariniers ,
Je suis d'un sinistre présage .
Je fais bien du chemin avec mes quatre pieds.
Le dernier joint aux deux premiers ,
De moi te donne encore une nouvelle image.
Par une autre combinaison ,
Je puis produire à tes yeux une ville ,
Le père de chaque saison ,
Un être bienheureux , un animal docile ,
L'art propre à la macreuse , au canard , au poisson ,
Ce qui fuit sans retour , un vaisseau fort utile
Au travail de maint artisan ;
Enfin , une mesure , un nombre , un élément.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est l'Aiguille ou Stil du cadran solaire .
Celui du Logogriphe est Faon , où l'on trouve Fa . note de musique,
et le pronom impersonnel On. Le mot de la Charade est Fleur-de-lis.
JUILLET 1816.
391
wwww
L'IVRESSE.
II article . ( Voy. le N° précédent. )
www
La peur et la superstition égarent notre raison comme
le vin ; mais celui - ci double notre courage et nous
aveugle sur le danger ; tandis que l'ivresse de la peur ,
la plus sotte des passions , enfante pour nous des périls
imaginaires , et , comme le dit Montaigne , nous fait
souvent mourir de la crainte de la mort ; comme ce
Midas qui s'empoisonna par la frayeur d'un songe qui
avait troublé son imagination , ou comme Aristodême ,
qui se tua dans l'épouvante que lui inspirèrent des chiens
et des loups qui hurlaient autour de son autel domestique .
Il n'est pas de bonne et saine liqueur dont l'abus ne
nuise , et ne nous porte aux plus grands excès. Eh bien ,
les plus nobles passions nous enivrent également , et
nous arment contre les autres ou contre nous - mêmes ,
lorsque nous ne savons pas les modérer .
Les deux Brutus immolèrent , l'un son fils , l'autre
son bienfaiteur et son père , par passion pour la liberté.
Les Sidoniens , dans le même délire , brûlèrent eux ,
leurs enfans et leur ville , pour ne pas se soumettre au
vainqueur.
Cocceius Nerva , habile jurisconsulte , riche , sain ,
jouissant d'une bonne réputation à Rome et d'un grand
crédit près de l'empereur , mais ivre d'amour pour sa
patrie , se tua de désespoir en la voyant malheureuse et
opprimée.
L'homme ivre de fanatisme , torture et brûle son père
au nom d'un dieu de paix .
Tout dans le monde a son ivresse , même la sage philosophie
: Minerve se grise comme Vénus ; Hébé verse
souvent un peu trop de nectar à tous les dieux.
Cléobrote , ayant lu le Phédon de Platon , ne se noyat-
il pas , pour connaître plutôt l'immortalité ?
Mais gardons-nous sur-tout de ceux qui nous enivrent
d'un vin frelaté , ils attaquent à la fois notre santé et
notreraison. Leur perfide liqueur, douce au palais , amère
392
MERCURE DE FRANCE .
pour le coeur , flatte notre goût et nous empoisonne : les
flatteurs près des grands sont encore plus dangereux , la
fumée de leur encens est le plus enivrant et le plus
mortel des poisons.
Alexandre se repentait du meurtre de Clitus , mais il
ne connut plus de bornes à ses passions et de remède à
son ivresse , lorsqu'entouré de flatteurs , qui louaient
jusqu'à ses crimes , il entendit le philosophe Anaxarque
lui-même , lui dire que Dicé et Thémis , la droiture et
la justice , siégeaient toujours près de Jupiter , voulant
lui prouyer que tout ce que faisait un roi était juste .
Cambyse , enivré d'un amour coupable , hésitait au
moment du crime , et n'osait épouser sa fille Atossa ;
les mages consultés , répondirent qu'ils n'avaient
de loi qui permit ce genre d'inceste , mais qu'une loi
générale autorisait les rois à faire tout ce qu'ils voulaient.
pas vu
Dans ma jeunesse , j'ai vu un monarque européen
marié et séparé de sa femme , vivant avec une maîtresse
dont il avait un enfant , et formant le projet d'en épouser
une autre qui ne voulait consentir qu'à une union lé–
gitime on consulta quelques prêtres , et ils furent tout
aussi peu courageux et tout aussi flatteurs que les mages
de Cambyse.
L'ivresse de la flatterie , comme celle du vin frelaté ,
tourne tout à fait la tête , porte à oublier toute convenance
, toute pudeur , et fait faire autant de folies
de bassesses .
que
C'est alors qu'on voit Néron jouer de la flute sur le
théâtre ; Xerces jeter des chaînes dans la mer pour la
lier ; Antiochus , couronné de roses , boire avec des matelots
étrangers dans les tavernes , et jeter des pierres
aux passans ; d'autres princes s'habiller en pénitens ou
en femmes , et se donner la discipline dans les rues .
Les flatteurs sont coupables de toutes les erreurs des
princes ; car c'est en les enivrant qu'ils les empêchent
d'entendre et de voir la vérité , et Racine avait bien
raison de dire :
Détestables flatteurs , présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.
JUIN 1816
393 }
Nous avons passé en revue beaucoup de différens
genres d'ivresses ; nous avons bien indiqué les maux qui
en résultent , mais pour ne pas faire comme la plupart
des médecins qui connaissent , nomment et détaillent
toutes nos maladies sans nous donner les remèdes nécessaires
pour en guérir , voyons ce qu'il faut faire pour
nous préserver de toute espèce d'enivrement ; je ne
parle qu'à ceux qui ont la volonté de guérir , car les
hommes ne sont pas comme les enfans , et on ne peut
leur entonner les médecines qu'ils refusent .
Dans ce nouvel examen , je trouve encore à l'ivresse
du vin un grand avantage sur toutes les autres ; le remède
qu'elle exige est simple et facile et se trouve partout
; il ne s'agit que de mettre de l'eau dans son vin.
L'ivresse des passions est bien autrement difficile à
guérir. La modération est l'unique spécifique qu'on doive
employer ; mais la justice , la raison et la vérité , sont les
seuls médecins qui puissent l'administrer. La justice
reste , dit- on , dans le ciel , la vérité au fond de son
puits , et la raison toute seule est bien faible contre les
passions , qui la redoutent comme les hydrophobes ont
peur de l'eau.
Ne nous décourageons pourtant pas , et n'imitons ni
Sénèque , ni les Stoïciens , qui trouvaient plus facile de
fermer la porte aux passions que de les régler , ce qui
est à peu près aussi sage que de tuer son cheval fougueux
au lieu de le dresser.
Présentons la raison aux hommes sous des formes
aimables , égayons l'austérité de ses traits ; que son langage
, quittant la forme sèche du précepte , se présente
sous celle du conseil ; offrons - la aux passions , non en
adversaire , mais en amie ; il faut qu'elle les dirige sans
les heurter , qu'elle amuse pour instruire , et qu'elle
s'appuye ddee llaa sagesse des temps passés pour guérir les
folies du temps présent . Car tel est l'homme : sa vanité
repousse la leçon qu'on lui fait directement , et profite
de celle qu'on donne à d'autres .
Conseillez à un homme de rendre justice au mérite
et aux belles actions de son rival ou de son ennemi , il
s'irritera ou se moquera de vous . Rapportez-lui le mot
394
MERCURE DE FRANCE.
de Cicéron qui disait à César : En relevant les images
de Pompée tu affermis les tiennes ; ce même homme
´sentira la force de cette vérité et en fera son profit .
Je voulais empêcher un homme puissant de se venger
de son ennemi en le dénigrant ; j'allais parler et probablement
redoubler sa colère heureusement je vis
sur sa table un volume de Montaigne ; je l'ouvris , et je
lui lus ce passage : Voulez - vous faire bien du mal à
celui qui vous haït ? ne l'injuriez pas , ne comptez point
ses vices et ses défauts , mais montrez-lui vos vertus
et prouvez-lui vos talens.
Je suis persuadé qu'en adoucissant la voix de la sagesse
et en s'occupant un peu de la rendre aimable , on
parviendrait à la faire accueillir des plus fous .
Tout mortel cherche le bonheur , il faut l'accompagner
dans sa marche , l'aider dans sa recherche , le prévenir
contre l'emportement qui l'égare , lui montrer que
toute ivresse lui fait perdre son chemin , et que la modération
est le seul guide qui puisse le faire arriver à son
but.
Par de tels moyens , si on ne guérit pas de toutes les
ivresses , on dissipe au moins les plus dangereuses.
Il est peut - être indispensable qu'il nous en reste
quelqu'une dont les aimables illusions nous voilent de
trop tristes réalités , et s'il faut absolument faire un
choix , je répéterai avec Horace :
Heureux qui dans sa douce ivresse ,
Exempt de tout jaloux transport ,
Entre les bras de sa maîtresse
Sans
y penser attend la mort,
SÉGUR.
wwww
1
JUILLET 1816. 395
ww
LE CONTEMPTEUR.
De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air ,
Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou , du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal , à mon avis , c'est l'homme.
BOILEAU , Sat. 8.
Si le coryphée du Parnasse français a pu , dans ses
vers , gloser à son aise et sans risque sur ce texte assez
peu flatteur pour notre espèce , pourquoi ne me serait-il
pas permis de le commenter à mon tour dans un langage
qui , pour n'être pas celui des Dieux , n'en est peut-être
que plus propre à s'adresser aux hommes ? Sans doute
je devrais craindre que mes tableaux ne parussent ternes
et froids auprès du coloris vigoureux du poëte ;
depuis trop long-temps la multitude des idées qui jaillissent
de ce sujet fertile m'obsède et me suffoque ; je ne
puis me contenir : c'est pour mon soulagement et non
pour la gloire , que je suis contraint de leur donner
l'essor. Eh pourquoi , dira-t - on , cette ardeur extrême ?
Quel peut être le but et l'avantage d'une pareille dissertation
? Si le sort du genre humain est véritablement à
plaindre , est-il bien louable de l'aggraver par des tableaux
qui peuvent ôter à l'homme les consolations que
lui offrent les avantages qu'il possède , en dédommagement
des imperfections qui le déparent ? Que pourrezvous
d'ailleurs nous dire , qui n'ait été cent et cent fois
répété ? Je ne sais si les idées qui me pressent me sont
propres , ou si elles ne sont que des réminiscences ; et en
tout cas , je les résume d'une toute autre manière qu'elles
me sont parvenues . Au surplus , n'est-on pas convenu
qu'imaginer c'est se ressouvenir ? Enfin , s'il faut absolument
expliquer mon intention , la voici : Bien que
l'homme soit essentiellement à mes yeux , comme mon
début l'annonce , fort au-dessous de ses prétentions , je
suis convaincu qu'il n'est pas même au niveau du rang
auquel sa nature lui permettrait d'atteindre , et que le
396
MERCURE DE FRANCE .
plus grand obstacle qui s'y oppose est son orgueil , et la
persuasion où il est de sa grande supériorité sur tout ce
qui existe. C'est donc en lui prouvant son erreur et sa
vanité , qu'il m'a paru possible de le rendre à sa destination.
Quand il croira n'être que peu de chose , il sera
parvenu au plus haut degré de perfection dont il soit
susceptible . J'entre en matière.
L'homme destiné , comme des milliers d'autres animaux
, à respirer quelques instans sur ce petit globe
qu'on nomme la terre , aime à se persuader qu'elle fut
créée pour lui seul , ou qu'au moins son sol et tous ses
autres habitans sont devenus sa propriété , soit en vertu
des décrets du Créateur , soit en raison du génie qui lui
a été départi dans ce dessein ; cependant l'existence misérable
et précaire dont il jouit au sein de sa prétendue
souveraineté , devrait lui persuader , ou qu'il a mal interprété
les intentions de la divinité , ou qu'il en a détourné
les effets par le mauvais emploi qu'il a fait de ses
facultés , supposé qu'il en eût reçu d'assez éminentes.
pour indiquer cette destination . Voyons donc si les qualités
qui lui sont dévolues justifient cette supposition .
L'homme est- il mieux partagé que tous les autres
animaux , dans la distribution des facultés essentiellesàl'existence
, à la reproduction et au bonheur?
On ne saurait contester que les dons les plus nécessaires
qu'un être vivant puisse recevoir de la nature , ne
soient ceux que nous venons d'énoncer. L'existence de
l'homme est , dans le commencement de sa vie , subordonnée
, comme celle des autres animaux , aux soins
d'une mère ; mais ceux-ci apprennent d'elle en très-peu
de temps à trouver leur nourriture et à se suffire euxmêmes
, sans que jamais leur instinct les trompe sur ce
qui leur convient ; et le temps employé à cette première
et unique éducation , n'équivaut pas à la vingtième
partie de la durée commune de leur vie , dans quelque
espèce que ce soit ; il en est même dont l'émancipation
est infiniment plus prompte. L'homme , dans l'état
primitif, obtiendrait probablement aussi sa subsistance
JUILLET 1816. 397
des productions spontanées de la nature ; mais quoique
la longueur de sa vie , dans cet état , puisse être estimée
au maximum à 8o ans , il ne saurait , avant l'âge de
10 ans , se procurer lui seul qu'une très-faible portion
de son nécessaire ; ainsi il se trouve déjà moitié plus de
temps de nullité dans sa vie que dans celle des animaux ,
puisqu'il en forme le dixième. Bien plus , comme la
nature l'a fait également frugivore et carnivore , il se
passera encore bien des années avant qu'il puisse atteindre
la seconde espèce de nourriture qui paraît ne
pas moins convenir à sa constitution que la première.
Au reste , plusieurs causes ont concouru à retirer les
hommes de cet état d'isolement ; en premier lieu une
sorte de bienveillance réciproque plus caractérisée chez
eux que dans aucune autre espèce , ensuite le sentiment
des services qu'ils pouvaient attendre les uns des autres;
enfin le don de la parole qui facilite la communication
respective des pensées. Si la sociabilité de l'espèce humaine
pouvait être mise en question , elle serait décidée
par le fait , puisque les sauvages qui sont restés le plus
près de la nature , vivent eux -mêmes dans une sorte de
société il est vrai que moins elle est perfectionnée ,
plus l'existence de ceux qui la composent est assurée.
:
Quoi qu'il en soit , les réunions s'étant multipliées , la
population s'est enfin accrue jusqu'au point que les dons
gratuits de la terre n'ont pu lui suffire ; alors l'appétit
carnassier de l'homme lui a fait sentir qu'il pouvait
le satisfaire aux dépens des êtres vivans qui l'entourent ;
mais un petit nombre était à sa portée , et la nature
malgré la prédilection dont il se flatte , n'a pas jugé
à propos de le pourvoir de moyens suffisans pour atteindre
directement les autres . Il est vrai qu'elle lui a donné
pour supplément l'industrie , au moyen de laquelle il
a imaginé l'art du chasseur , qui remplit à peu près son
but ; mais les insectes les plus vils , tels que l'arraignée
et le fourmi-lion , partagent avec lui cette faveur avec
bien moins de frais , et le besoin de cette faculté morale
atteste lui-même une impuissance physique qui ne caractérise
point une prééminence formelle.
La propagation des substances nutritives par la cul548
MERCURE DE FRANCE .
ture , lui offrait une ressource non moins utile et plus
sûre ; mais soit que son imagination fût tardive à la deviner
, soit qu'un léger travail répugnât à sa paresse ,
'c'est la dernière dont il se soit avisé .
Un moyen encore plus simple de pourvoir à sa subsistance
lui a long-temps échappé ; mais enfin il s'est
aperçu qu'il pouvait s'emparer de la génération naissante
de quelques animaux et les élever autour de lui pour en
disposer au besoin ; mais les soins qu'il est obligé de
leur donner sont une véritable servitude , qui justifie mal
sa prétention à l'universelle suzeraineté . C'était beaucoup
néanmoins pour le bien de l'espèce humaine , que
l'acquisition de ces divers moyens d'existence , qui tous ,
en définitif, reposent sur la jouissance d'une certaine
étendue de terrain possédee , soit en commun par une
association plus ou moins nombreuse d'individus , soit
en particulier par quelques familles. Trop heureux si
cet ordre de choses était invariable dans tous les temps
et dans tous les lieux ; mais , par succession de temps ,
il est arrivé que la majeure partie de la population a
cessé d'avoir part dans la distribution de ces produits.
Il n'entre pas dans mon plan d'approfondir les causes
de l'inégalité des conditions qui s'est introduite parmi
les hommes . Tout le monde connaît l'éloquente dissertation
d'un de nos plus célèbres écrivains sur ce sujet ;
mais un coup- d'oeil rapide sur la progression des faits
qui ont amené la société au point où nous la voyons ,
est indispensable à mon plan.
Lorsque l'homme s'est avisé de contraindre la terre à
lui fournir des fruits qu'elle lui accordait spontanément
avec trop d'économie , tous ne purent pas apporter au
travail la même force , le même courage , la même industrie
: de là l'inégalité des succès ; cependant il dût
long-temps être difficile que chacun n'obtint pas son
nécessaire , parce que la fertilité du sol récompensait
amplement les moindres travaux , et que les besoins
n'excédaient pas les moyens de les satisfaire . Cependant
peu à peu l'exercice des facultés physiques et intellectuelles
développa chez les individus des inclinations
différentes ; l'un montra plus d'aptitude à fertiliser
JUILLET 1816. 399
la terre ; un autre se livra à la culture des arts utiles ,
dont les produits devinrent bientôt un besoin pour tous.
Mais tandis que celui-ci s'occupait de ce soin , il laissait
à d'autres le soin de le nourrir : de là naquit le système
des échanges.
Or , comme de tout temps les arts n'ont récompensé
que médiocrement ceux qui les cultivent , ces derniers
obtinrent à peine leur nécessaire , tandis que la terre
paya avec usure les travaux des autres , et répandit chez
eux un excès d'abondance qui établit la première distinction
, non-seulement entre les différentes classes ,
mais encore parmi ceux du même ordre , et cela en
raison des progrès de leur prospérité , quelle qu'en fut
la cause.
Le superflu des denrées amena l'augmentation des
bestiaux , et cette augmentation , premier caractère de
la richesse , exigea une plus grande étendue de terrain ,
à l'occupation duquel personne n'eut intérêt de s'opposer
tant qu'il y en eut assez pour suffire au travail que chacun
se proposait . Cette double propriété passa naturellement
des pères aux enfans et se partagea entr'eux. Ce
qui fut alors consacré par l'usage , reçut dans la suite
la sanction des lois et fut converti en droit ; la richesse
fit connaître des besoins et des jouissances nouvelles , qui
redoublèrent l'activité et l'ardeur d'acquérir. L'envahissement
successif de toutes les terres et leur inégale
répartition purent seules y mettre un terme , et le plus
grand nombre , étonné de son exhérédation consommée
par son incurie , y souscrivit par stupéfaction , et fut
contraint de chercher dans son industrie un patrimoine
factice et précaire.
Tels ont été les effets et les progrès de la civilisation ;
ils paraissent être le résultat nécessaire de l'organisation
de l'homme , puisque tout le porte , comme je l'ai dit
plus haut , à se rapprocher de ses semblables et à vivre
en communauté . D'autres animaux ont aussi reçu de
la nature cet instinct de réunion , tels que les castors et
les abeilles , avec cette différence pourtant que dans ces
républiques les efforts de tous ont pour objet d'opérer
le bien commun et non celui du plus petit nombre . De
400 MERCURE
DE FRANCE .
quel côté est la sagesse ? auquel faut- il attribuer l'avantage
?
Je conviens qu'au point où la société est parvenue
il était indispensable que le droit de propriété fût assuré
par des lois ; mais , sans examiner s'il était d'une absolue
nécessité que les choses s'arrangeassent ainsi , n'est - on
pas fondé à regarder en pitié l'espèce dont le perfectionnement
ne peut s'opérer qu'au détriment de sa prospérité
physique , et , par une suite inévitable , de toute
espèce de bonheur. Peut -il , en effet , en exister pour
celui dont l'aliment le plus nécessaire n'est point assuré ,
et c'est le plus grand nombre ; car cette industrie qui ,
au défaut de la terre dont il ne peut plus réclamer les
faveurs, doit lui servir de mère nourricière , est-elle pour
lui une ressource infaillible ? non sans-doute , et l'expérience
prouve malheureusement que si une multitude
d'hommes obtiennent d'un travail plus ou moins pénible
une existence supportable , il en est un nombre effrayant
dont les talens acquis à force de temps et d'étude , trompent
trop souvent les espérances , les laissent dans un
dénuement absolu , dans l'avilissement et le désespoir ,
ou du moins à la merci de la pitié souvent incertaine
de leurs semblables . Quelle destinée pour celui qu'on
nous donne l'être
pour par excellence ! et quel est
l'homme qui peut se flatter , même au sein de l'abondance
, d'en être à jamais exempt ?
L'homme n'est donc pas le mieux partagé de tous les
animaux dans les moyens de pourvoir à son existence.
Voyons s'il a obtenu plus d'avantages dans ceux qui
intéressent sa reproduction .
L. C. D. L. B.
( La suite à un Nº prochain. )
www
JUILLET´´ 1816. 401
ADOLPHE ,
Anecdote trouyée dans les papiers d'un inconnu , et
publiée par M. Benjamin de Constant. Un vol . in- 12 .
Chez Treuttel et Wurtz , rue de Bourbon , n° 17.
Commencerai -je par chicaner M. Benjamin de Constant
sur la prétendue origine de cette anecdote trouvée
dans les papiers d'un inconnu , et dont il ne serait luimême
que l'éditeur ? Qu'importe aux lecteurs , la manière
plus ou moins neuve dont est faite une préface ,
sur-tout quand elle n'est pas plus longue que celle d'Adolphe
. Mettrai-je ensuite ma pénétration en jeu pour
prêter à ce roman la réalité de l'histoire ? Irai-je imaginer
que l'auteur a couvert d'un masque chacun de ses personnages
, pour me faire honneur de l'adresse avec laquelle
je l'aurai soulevé ? Enfin , pour donner à cet
ouvrage , et par contre - coup à mon article , le piquant
du scandale , faudra- t-il répéter les interprétations hasardées
des journaux anglais ? M. Benjamin de Constant
vient de les démentir publiquement ; et la meilleure
preuve de l'imprudence ou de l'erreur des gazetiers
d'outre-mer , c'est que , dans sa lettre , il déclare qu'il
n'a
pu se mettre en scène sous le nom d'Adolphe , car
en parlant de lui -même , il se serait peint avec plus
d'avantage ; et à cet égard on peut croire M. Benjamin
de Constant sur parole. L'essentiel est de savoir si
Adolphe est un joli roman. Un critique exercé l'a déjà
qualifié ainsi ; c'est du moins un roman curieux . On
y trouve des comparaisons romantiques , des tirades
sentimentales , de l'originalité , ou si l'on veut , de
la bizarrerie dans les caractères. La couleur singulière
du style , le tour particulier des réflexions et des pensées ,
souvent pleines d'esprit et de justesse , la vérité et la
finesse des observations , et une espèce d'étrangeté répandue
dans tout l'ouvrage ; voilà ce qui fera distinguer
le roman d'Adolphe de la foule insipide des nouveautés
au milieu desquelles il paraît.
26
402 MERCURE DE FRANCE.
Adolphe , fils du ministre de l'électeur de... est un jeune
homme assez fantasque ; il trouve trop de générosité et
trop peu de confiance dans son père . Cette réserve était
dans ce dernier l'effet d'une espèce de timidité avec
son fils ; tout ce qu'on peut deviner du portrait que
l'auteur fait de l'un et de l'autre , c'est qu'ils ne s'entendaient
pas fort bien , et qu'il ne régnait pas entr'eux
ce charme de la tendresse paternelle et de la piété filiale .
Il y a quelque chose de froid et de louche dans tous les
sentimens des personnages de ce roman : c'est qu'il entre
dans tous un peu d'égoïsme , et un peu de romantique.
Par exemple, Adolphe , dès les premières années de sa
jeunesse , ne demandait qu'à se livrer à ces impres-
» sions primitives et fougueuses qui jettent l'ame hors
» de la sphère commune , et lui inspirent le dédain
» de tous les objets qui l'environnent . » Mais son père ,
qui n'était plus dans l'âge des impressions primitives et
fougueuses , et qui ne trouvait pas sans doute un grand
plaisir à se jeter hors de la sphère commune , se moquait
un peu des goûts romanesques ou romantiques.
Rien ne blesse plus un enthousiaste , que la raillerie .
Voilà sans doute la véritable cause de la contrainte qui
existait entre le fils et le père , et non pas la timidité de
celui-ci . Ne trouvant dans personne , pas plus que dans
son père , une conformité de penchant pour les idées extraordinaires
, Adolphe devient égoïste , mais son égoïsme
est tiède. « Tout en ne m'intéressant qu'à moi , je m'in-
» téressais faiblement à moi-même ; je portais au fond
>> de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne m'aper-
» cevais pas , mais qui ne trouvant point à se satisfaire ,
» me détachait successivement de tous les objets , qui
» tour à tour , attiraient ma curiosité . » Comme rien
ne peut alimenter sa sensibilité , il la remplace par l'indifférence
, par une réverie vague qui ne l'abandonne
jamais . On dit que l'indifférence mene au bonheur. Ce
n'est donc pas l'indifference romantique d'Adolphe qui
ne peut jainais le rencontrer , et qui ne le mérite pas en
effet .
Sorti de l'université de Gottingue , à vingt-deux ans ,
Adolphe se rend dans la petite ville de D ..... résidence
JUILLET 1816 . 403
"
d'un prince allemand . Il va dans le monde , où il prend
toujours le rôle de contradicteur. La manière dont il
justifie cette manie est curieuse . Alceste se gendarme
contre tous les hommes , parce qu'il les trouve toujours ,
ou loueurs impertinens , ou censeurs téméraires ; mais
si Adolphe ne peut souffrir les maximes communes et
les formules dogmatiques , ce n'est pas qu'il adopte des
opinions opposées , c'est qu'il est impatienté d'une
conviction si ferme et si lourde . « Je ne sais , dit-il
»
H
quel instinct m'avertissait d'ailleurs de me défier de
>> ces axiònies généraux si exempts de toute restriction ,
P si purs de toute nuance . Les sots font de leur morale
une masse compacte et indivisible , pour qu elle se
» mêle le moins possible avec leurs actions , et les laisse
libres dans tous les détails . » Voilà justement ce qui
fait qu'Adolphe est contradicteur ; mais il est quelquefois
observateur piquant. Ceux dont il avait eu le tort
de se moquer seliguèrent contre lui . On peut présumer
qu'il fût en état de leur tenir tête , à la manière dont il
nous les peint : « parce que , sans le vouloir , je les avais
» fait rire aux dépens les uns des autres , tous se réu-
>> nirent contre moi ; on eut dit , qu'en faisant remarquer
leurs ridicules , je trahissais une confidence qu'ils
>> m'avaient faite : on eut dit , qu'en se montrant à mes
» yeux tels qu'ils étaient , ils avaient obtenu de ma
part la promesse du silence . Je n'avais point la cons-
» cience d'avoir accepté ce traité trop onéreux . Ils
» avaient trouvé du plaisir à se donner ample carrière :
» j'en trouvais à les observer et à les décrire ; et ce qu'ils
» appelaient une perfidie , me paraissait un dédommage-
>> ment tout innocent et très-legitime. » Ce passage rappelle
une tirade du Méchant , et le caractère d'Adolphe
a bien quelque chose de celui de Cléon ; ou plutot il
ressemble à tant de héros de roman et de comédie
qu'il ne ressemble à rien , et j'aime à croire que M. Benjamin
de Constant n'a fait qu'un portrait de fantaisie .
Les dames , sur-tout , pourront -elles croire à la réalité
d'un personnage si peu galant ? Adolphe , en parlant
d'une femme aimable , l'appelle l'une des femmes les
moins insipides de la société dans laquelle nous vivions.
>>
"
26.
404
MERCURE
DE FRANCE .
C'est la vue de cette femme , moins insipide que les
auires , et le spectacle de son amoureuse liaison avec
un de ses amis , qui lui inspira un nouveau besoin , uné
nouvelle émotion ; ce n'était pourtant qu'une émotion
vague ; il y a par-tout du vague dans ce roman. Tourmenté
de désirs encore incertains , Adolphe fait connaissance
avec le comte de P..... il voit chez lui sa
maîtresse , une polonaise célèbre par sa beauté , quoiqu'elle
nefút plus de la première jeunesse . Cette polonaise
, nommée Ellénore , avait vu sa famille ruinée
et son père proscrit ; elle avait donné au comte de P ....
les plus grandes marques de dévouement , «< avait partagé
ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
» de joie , que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait
s'empêcher de rendre justice à la pureté de ses motifs
» et au désintéressement de sa conduite . » C'était à elle
que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
ses biens. Ils étaient venus à D ..... pour y suivre un
procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P....
son ancienne opulence .
>>
»
Le portrait d'Ellénore offre des choses aussi bizarres
que celui d'Adolphe . C'est encore une parodie romantique
de mille personnages connus , sur-tout de la Nouvelle
Héloïse , et de tous ces êtres faibles et charmans ,
modèles de toutes les vertus , à l'exception d'une seule ,
qui peuvent dire : Nous avons tout hormis l'honneur.
Elle avait deux enfans du comte de P.; elle en rougissait
devant le monde ; était de mauvaise humeur quand
on lui disait qu'ils grandissaient , qu'ils promettaient
d'avoir du talent ; mais s'il leur arrivait quelqu'accident,
elle leur prodiguait mille caresses avec une anxiété
où l'on démélait une espèce de remords . « Elle était
très-religieuse , parce que la religion condamnait ri-
>> goureusement son genre de vie . » Comme Mme de
Maintenon , «< elle repoussait sévèrement dans la con-
>> versation tout ce qui n'aurait paru à d'autres femmes
>> que des plaisanteries innocentes , parce qu'elle crai-
2
gnait toujours qu'on ne se crut autorisé par son état
» à lui en adresser de déplacées. >> Comme Arsinoë , du
Misantrope , « elle protestait , pour ainsi dire , par chaJUILLET
1816 . 405
>>
" "
cune de ses actions et de ses paroles , contre la classe
» dans laquelle elle se trouvait rangée . » Et la classe
dans laquelle elle se trouvait rangée protestait à son
tour contre sa pruderie . « Cette opposition entre ses sentimens
et la place qu'elle occupait dans le monde
» avait rendu son humeur fort inégale.... Il y avait dans
sa manière quelque chose d'inattendu et de fou-
" gueux. » Adolphe , si passionné pour les impressions
fougueuses, ne pouvait résister aux charmes d'Ellénore ;
il y avait sympathie. Aussi il en devient amoureux en
l'examinant avec intérêt et curiosité , comme un bel
orage.
»
"
>>
35
Après quelques façons d'usage , le bel orage se calme.
« L'amour d'Adolphe tenait du culte , et il avait pour
>> elle d'autant plus de charme , qu'elle craignait sans
cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
» se donna enfin toute entière. » Voilà donc Adolphe
heureux . Peut-être l'amour va fixer l'incertitude de ses
idées et le vague de ses sentimens. Qu'éprouve-t-il .
après avoir obtenu ce qu'il désirait si ardemment ? il
forme d'abord les plus belles résolutions , et s'écrie :
« Malheur à l'homme qui , dans les premiers' momens
d'une liaison d'amour , ne croit pas que cette liaison
» doit être éternelle ! Malheur à qui , dans les bras d'une
maîtresse qu'il vient d'obtenir , conserve une funeste
prescience , et prévoit qu'il pourra s'en détacher !
» Une femme que son coeur entraîne , a dans cet instant
quelque chose de touchant et de sacré.... J'ai-
» mai , je respectai mille fois plus Ellénore après
qu'elle se fût donnée ; je marchais avec orgueil au
milieu des hommes ; je promenais sur eux un regard
» dominateur ; l'air que je respirais était à lui seul une
jouissance ; je m'élançais au-devant de la nature pour
» la remercier du bienfait inespéré , du bienfait immense
qu'elle avait daigné m'accorder.... Ce n'est
>> pas le plaisir , ce n'est pas la nature , ce ne sont pas
» les sens qui sont corrupteurs , ce sont les calculs auxquels
la société nous accoutume et les réflexions que
l'expérience fait naître . » Heureusement que ce galimathias
n'est pas plus séduisant qu'intelligible. De pa
>>
>>
>>
>>
"J
1
´406
′
MERCURE
DE
FRANCE
. reils principes , si dangereux sous la plume enchanteresse
de Jean-Jacques , deviennent fort innocens , traduits
en langage tudesque et enluminés d'un coloris
romantique .
Vous venez de lire tout le beau pathos de ce grand
faiseur de protestations amoureuses ; il ajoute encore :
23
Charmes de l'amour ! qui vous éprouva ne saurait
» vous décrire ! » Mais cet homme sí ennuyé de tout ,
s'ennuie bientôt de sa maitresse ; son amour lui paraît
trop assujétissant . Après cette belle exclamation , vous
n'avez pas retourné la page que la froideur et le dégoût
ont succédé à cette passion qui se révoltait à la seule
idée de prévoir une infidélité. Ellénore , au bout de six
semaines qu'il est resté seul avec elle , dans l'absence
du comte de P..., n'est plus pour lui qu'une femme incommode
, avec qui il faut qu'il soit à l'heure . Il ne
peut souffrir d'avoir ses pas marqués d'avance et tous
ses momens ainsi comptés . « J'étais forcé , dit-il ,
de
rompre avec la plupart de mes relations ; je ne
» savais que répondre à mes connaissances , lorsqu'on
me proposait quelque partie , que dans une situa-
>> tion naturelle je n'aurais point eu de motifs pour
» refuser. » Adolphe avait cru aimer Ellénore ; ce
qu'il dit prouve qu'il ne pouvait jamais aimer que
lui seul. Un coeur froid comme le sien n'était pas ce
qu'il fallait à une ame passionnée comme celle d'Ellénore
, à une femme aussi exigeante et qui avait droit
de l'être , car enfin elle avait trahi pour lui le comte
de P... La conduite généreuse qu'elle avait tenue à l'égard
du comte lui avait rendu une partie de cette considération
que le titre de maîtresse lui avait fait perdre.
Elle s'en était séparée pour vivre avec Adolphe , et
voilà comme elle en était récompensée : l'ingrat parlait
déjà de se séparer d'elle. A force d'instances et de farmes
elle le détermine à demander à son père de ne pas partir
encore de six mois . Son père le lui accorde . Cela ne lui
fait pas trop de plaisir : « Encore six mois de gêne et
» de contrainte , se dit-il . » Il ne cherche pas même à
cacher son ennui aux yeux.de sa maîtresse , qui lui reproche
de lui annoncer cette nouvelle si sèchement.
JUILLET 1816.
407
1
Leur liaison n'est plus qu'une querelle continuelle :
Ellénore a le malheur affreux de n'être pas aimée
quand elle aime , et Adolphe le malheur non moins
grand d'étre aimé avec passion quand il n'aime plus .
On dira : Eh bien ! que ne la quitte-t-il ; elle supporterá
plus facilement de ne plus le voir que de le voir insensible.
Ce serait bien sans doute le parti le plus raisonnable
; mais l'inconnu dans les papiers duquel on a
trouvé cette anecdote ne la destinant sans doute pas à
voir le jour , n'a pas songé à y mettre de la raison .
Adolphe , dans son commerce avec Ellénore , a quelques
traits de Célimène dans son amour pour le mísantrope.
Comme la coquette de Molière , le héros de
M. Benjamin de Constant ne veut pas renoncer au
monde pour faire l'amour dans un désert ; il veut comme
elle une autre compagnie que celle de l'objet aimé.
Les six mois sont expirés : Adolphe s'éloigne. Ellénore
lui a fait prom ettre de revenir dans deux mois , ou
de lui permettre d'aller le rejoindre. Au bout de ce
terme l'impétueuse Ellénore , après lui avoir fait dans
ses lettres les plus violens reproches , arrive près de lui .
L'explication la plus violente a lieu entre cet amant
aussi froid que le pieux Enée , et cette amante , aussi
passionnée que la malheureuse Didon . Il ne l'examine
plus comme un bel orage , mais comme un orage fort
incommode , auquel il voudrait bien pouvoir dérober sa
tête. Son père apprend qu'Ellenore est arrivée ; il accuse
Adolphe de son retour , et lui annonce qu'il a pris des
mesures pour la faire éloigner. Cet incident le ramène
vers celle dont il voudrait si fort être délivré ; l'honneur
lui fait un devoir de la préserver du coup qui la menace ;
il s'indigne en pensant qu'elle serait chassée , elle qui
est venue pour lui seul. Il prévient son père et part avec
Ellénore : ils se fixent à Caden , petite ville de la Bohême
. Ellénore ne prend pas le change sur le sentiment
qui fait agir Adolphe ; elle sait bien que la pitié n'est
pas de l'amour. Pendant son séjour à Caden , elle reçoit
une lettre du comte de P... ; il lui apprend que son procès
est gagné , et lui offre la moitié de sa fortune. Elle n'ac- .
408
MERCURE
DE
FRANCE
.
"}
cepte point ses offres , et fait encore ce sacrifice au plus
égoïste des amans . Ce n'est pas tout. Peu de temps après
elle reçoit la nouvelle du retour de son père et de sa
rentrée dans tous ses biens . « Quoiqu'il ne connût qu'à
peine sa fille , que sa mère avait emmenée en France à
l'âge de trois ans , il désira la fixer auprès de lui . » Elle
est sourde à la voix de la nature ; elle sent à quel blâme
elle s'expose ; «< elle passera pour une fille ingrate et pour
>> une mère peu sensible , » en négligeant l'occasion d'augmenter
la fortune de ses deux enfans ; mais elle ne veut
pas aller en Pologne sans Adolphe . Bientôt elle apprend
la mort de son père ; elle se rend en Pologne accompaguée
d'Adolphe , s'établit avec lui dans une des terres
de son père , qui l'a nommée son héritière . Cette terre
était située à peu de distance de Varsovie . Adolphe voit
dans cette ville le baron de T.... , ami de son père. Le
baron l'engage fortement à se séparer enfin d'Ellenore ; il
issipe les craintes qu'il pourrait avoir de la douleur de
sa maîtresse. « Il n'y a pas , lui dit-il , une de ces femmes
passionnées , dont le monde est plein , qui n'ait pro-
» testé qu'on la ferait mourir en l'abandonnant ; il n'y
་་
en a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit
» consolée . » On voit bien que le baron de T... ne connaissait
pas Ellénore , car elle tombe malade et meurt
pour avoir vu seulement une lettre d'Adolphe dans
laquelle il ne laissait qu'entrevoir le dessein d'abandonner
enfin celle auprès de laquelle la délicatesse le
retenait . C'est alors qu'Adolphe , qui auparavant rejetait
dans le vague la nécessité d'agir , fait à Ellénore
les plus beaux sermens et jure de ne jamais la quitter .
Il est vrai qu'il ne risque pas beaucoup de promettre
un amour éternel à une femme qui est à l'agonie ; mais
il devait la trahir , même après sa mort . Elle lui avait
recommandé à sés derniers momens de ne pas lire une
de ses lettres qu'elle lui avait désignée . Il ne prend pas
même la peine de s'excuser là -dessus ; il dit froidement :
<< Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de
» brûler. Je ne la reconnus pas d'abord ; elle était sans
» adresse ; elle était ouverte . Quelques mots frappèrent
» mes regards malgré moi ; je tentai vainement de les
JUILLET 1816.
409
>>>
en détourner ; je ne pus résister au besoin de la lire
» touté entière. »
Il serait difficile de trouver un caractère plus bizarre
et plus odieux que celui d'Adolphe . Celui d'Ellénore
a aussi quelque chose de maussade . On sait ce que
c'est qu'une prude ; eh bien ! une prude romantique est
cent fois pire , et telle est Ellénore. Dans une espèce
de post-face, on apprend , ce qui est fort édifiant , qu'Adolphe
a été puni de son caractère par son caractère
méme , et à ce sujet M. Benjamin de Constant s'écrie :
>> Les circonstances sont bien peu de choses , le carac-
>>> tère est tout ; c'est en vain qu'on brise avec les objets
et les étres extérieurs , on ne saurait briser avec
soi- même. » Et moi je brise là , après avoir toutefois
fait remarquer deux expressions romantiques : indélicatesse
, et elle me lisait , pour elle me faisait la
lecture .
>>
>>
T.
www
wwwwwwww
LETTRE INÉDITE DE THOMAS
A M. D'EYMAR ( 1 ) .
( Communiquée par M. Fayolle . )
Le séjour de Nice , malgré ses agrémens , ne peut me
faire oublier celui de Forcalquier et de Fougère. Je trouve
ici la beauté du climat , un soleil aussi chaud qu'au
printemps , des campagnes couvertes encore de verdure
et semées de fleurs , des montagnes très-pittoresques et
qui offrent de riches points de vue ; mais je ne trouve
pint ce qui reposait si doucement mon coeur , vos entretiens
, votre amitié , celle de votre charmante famille ,
nos dîners doux et tranquilles à la campagne , le plaisir
dé vous voir arriver de loin à traver la prairie , le regret
1 ) M. d'Eymar fut ami de Thomas et de J.-J. Rousseau . il a
publié , en 1797 , une notice sur Viotti , pleine de chaleur et d'imagination
, et digne en un mot du Pindare des violons.
410
.
MERCURE
DE FRANCE RANCE
.
1
de vous voir partir trop tôt. Oh ! qu'alors les journées.
étaient courtes ! je n'ai plus la douceur d'éprouver ces regrets
; ma vie est ici monotone ; chaque jour ressemble
à un autre , je n'ai rien à espérer pour le lendemain . J'ai
fait peu de connaissances , et je n'en désire pas. J'ai ap
pris qu'il est cruel d'aimer ceux qu'on ne peut voir toujours.
Les sentimens que vous me témoignez dans vos
deux lettres m'ont vivement touché : je les connaissais
déjà ; mais il m'a semblé , en lisant , que j'apprenais
quelque chose de nouveau . Je vois avec douleur que
vous n'êtes point heureux . Votre ame inquiète et active
a des besoins qu'elle ne peut remplir.Oh ! si vous pouviez
vous créer à vous- mêmes quelque occupation qui pût
vous distraire ; un travail réglé , quelque lecture suivie
sur quelque objet intéressant , et que vous prendriez là
peine d'écrire pour vous en rendre compte ! J'ai connu
une dame de beaucoup d'esprit , qui, tous les jours ,
écrivait ses entretiens avec elle - même . Rousseau , vivant
loin des hommes , écrivait ses promenades solitaires. Ce
qu'on écrit attache plus fortement l'ame et l'imagination
. On est obligé de mettre en ordre ses sentim us
et ses idées ; on descend plus profondément dans son
ame , et on en fouille tous les trésors . Alors , la mélancolie
a je ne sais quel charme , et l'on trouve de la
douceur à l'exprimer. Les heures s'écoulent sans ans
aperçues , l'esprit s'étend , l'ame se fortifie et se c .
Ca a moins besoin des hommes à mesure qu'on tie
plus de ressource en soi ; on les revoit même avec pins
d'indulgence parce qu'ils sont moins nécessaires , et
qu'on n'a rien à leur demander . Croyez - moi , mon
cher ami , le bonheur est un art important , et qui a
besoin d'être appris ; c'est une terre qu'il faut cultiver
comme les autres , et qui ne rend presque jamais qu'à
proportion de la culture. Les ames sensibles sur- tout
ont besoin plus que les autres de travailler à leur
bonheur ; elles sont plus exposées à le perdre , parce
que tout agit sur elles : elles appartiennent à tout ce
qui les environne . Un mot , un regard , les objets même
♦ inanimés , la température du ciel , et jusqu'à l'air
qu'elles respirent , tout peut troubler leur repos. C'est
JUILLET 1816. 411
un thermomètre qu'affectent toutes les variations , et
qui sans cesse monte ou descend. Le bonheur consisté
peut-être à le fixer , autant que cela se peut . Je suis bien
sûr , du moins , que plus on peut tirer son mouvement
de soi-même , moins il est sujet à s'altérer , et je ne
connais pas pour cela de meilleur moyen que l'occupation
et le travail .
Nice , 10 janvier 1785.
LA FRANCE APRÈS LA REVOLUTION.
(
« Si l'on voulait faire un beau rêve , il faudrait rêver
>> qu'on est roi de France. »
Mot du grand Frédéric à l'empereur d'Autriche.
( Correspondance du prince de Ligne. )
Nous voyons d'avance plus d'un lecteur s'arrêter à
cette épigraphe , et dire avec l'expression d'une douleur
que l'espérance ne vient point adoucir : hélas ! ils ne sont
places temps , où l'idée de l'honneur et de la politesse
état compagne du nom français ; où nos moeurs , nos
usages , nos goûts , devenaient dans l'Europe entière et
la règle des cours , et le prototype de la bonne édu-
. Qui pourrait reconnaitre les Français de
is XIV et de Louis XV , dans les contemporains
debberspierre et de Buonaparte ? Et qui pourrait encore
tirer quelque vanité d'appartenir à une nation qui
a ensanglanté les feuillets si glorieux de son histoire
par vingt années de crimes et de fureurs ; qui s'est jetée
dans tous les excès ; s'est avilie par tous les désordres
et s'est vue exposée , pour prix de ses extravagances , à
n'avoir plus aucun rang dans ce système politique ,
qu'elle avait failli de renverser ?
,
Telles sont les exclamations qu'arrachent journellement
à un grand nombre de bons Français, et l'horreur
inéfaçable imprimée dans leur ne par le règne si long
du cahos , et le regret d'un ordre de choses dont ils ont
passé leur vie à défendre les principes et à désirer le
retour.
412 MERCURE DE FRANCE .
A Dieu ne plaise que nous ayons jamais la pensée de
leur faire un tort de ces regrets , dont la source est aussi
pure que respectable. Il serait facile même d'enchérir
sur leur expression , et de multiplier à l'infini les chefs
d'accusation qu'on voudrait reproduire contre la révolution
française ; on pourrait accumuler les images sanglantes
, prodiguer les anathêmes et les imprécations ,
en un mot , épuiser sur ce sujet déplorable le vaste domaine
de l'imagination , sans craindre d'exagérer les
faits et de calomnier les hommes ; mais il faudrait toujours
s'arrêter aux conséquences , sous peine de tomber
dans l'aveuglement et dans l'injustice , et de suivre follement
des chimères désespérantes , plutôt que d'embrasser
des vérités heureuses qui nous sont offertes.
En effet , pourquoi nous associer gratuitement à des
iniquités que nous n'avons point partagées ? Pourquoi
accepterions-nous cette odieuse solidarité dans laquelle
les fauteurs de nos maux ont en vain cherché à nous
envelopper ? Eh quoi ! confondra-t-on dans la haine des
siècles et les boureaux et leurs victimes ? N'éprouverat-
on pas quelque consolation en comparant le petit
nombre des premiers avec cette légende de martyrs qui
ont scellé de leur sang l'opposition de la vertu à l'établissement
du crime ? Appellera-t-on nation , cette majorité
que les échaffauds avaient faite ? Oubliera-t- on ,
sur le Rhin et l'Escaut , les - mânes héroïques de ces
braves , qui , de tous les points de la France , étaient
venus se rallier au panache de Henri IV ? Ne tiendrat-
on aucun compte au paysan Bas -Breton de sa longue
et valeureuse résistance ? Fermera - t - on l'oreille aux
gémissemens et aux murmures d'un peuple opprimé
sous le plus affreux despotisme ; qui , vendu et livré
chaque année par les prétendus gardiens de son indépendance
, semblait ne vaincre que par instinct , et pour
racheter à force de gloire la honte de sa servitude ? Enfin
oubliera-t-on que c'est ce peuple même , qui , délivré
de son tyran , a levé les bras vers son père , et lui a
demandé avec confiance la liberté et le bonheur ?
Disons-le donc franchement pour adoucir , par quelque
pensée consolante , le souvenir de nos infortunes ; alors
JUILLET 1816 . 413
que nos armées , entraînées dans des guerres injustes
dont elles n'étaient point complices , entraient triomphantes
dans toutes les capitales de l'Europe , le Grand
Frédéric aurait pu s'écrier encore : « Si l'on voulait fairé
un beau rêve , il faudrait rêver qu'on est roi de
>> France . >>
Nous ne craindrons donc pas d'être contredits , en
concluant des réflexions précédentes que les crimes de
la révolution ne sont nullement imputables à la nation
française , mais que cette nation a été trahie dans ses
voeux et dans ses espérances par des représentans infidelles
qui , dans toutes les circonstances , l'ont lâchement
sacrifiée à leur cupidité et à leur ambition , et que dans
ce période de vingt ans , où des atrocités de tous les
genres se trouvent si étonnament mêlées avec les actions
les plus éclatantes , on agirait peut- être d'après les règles
d'une justice exactement distributive , en attribuant au
peuple Français tout ce qu'il y a eu de glorieux dans
cette époque , et en faisant retomber sur les hommes
qui l'opprimaient , tout ce qui s'est fait de criminel et
d'avilissant.
Tel est le résultat que nous avons recherché dans
l'exhumation pénible des souvenirs de nos désordres .
Il nous importait d'effacer des scrupules qui pouvaient
atténuer dans nos coeurs et l'orgueil national et l'amour
de la patrie . Hâtons-nous de tirer le rideau sur des particularités
dégoûtantes , qui heureusement n'ont plus
aucune liaison ni avec nos intérêts ni avec nos destinées ,
et voyons si cette patrie a moins de droits à l'amour de
ses enfans et à l'admiration de l'Europe .
On a généralement en France une idée assez inexacte
de la signification du mot révolution . Un grand nombre
de personnes croient que ce mot veut dire anarchie ,
guerres civiles , massacres , brigandages , etc. C'est
prendre pour la chose même ce qui n'est qu'un de ses
effets . Les révolutions des corps politiques , comme
celles des corps célestes , ne sont que la marche invisible
de ces corps d'après le mouvement qui leur a été
imprimé lors de la création . Les institutions sociales suivent
le cours de l'esprit humain , que rien ne peut arrê414
MERCURE DE FRANCE .
ter ; elles le suivent à travers l'immobilité apparente des
longues paix , au milieu du tumulte des guerres et du
vertige des conquêtes ; elles traversent avec lui l'anarchie
, le despotisme et les dissentions civiles ; leur
marche est plus ou moins aperçue à raison des obstacles
qu'elles rencontrent et qu'elles sont obligées de détruire.
Plus ces obstacles sont puissans , plus leur chute est
bruyante et terrible. Aveugles comme le destin qui les
conduit , ni les intentions pures de la vertu , ni les efforts
impies du crime ne peuvent arrêter leur vol. Les inté➡
rêts et les passions se reunissent en vain contr'elles ; les
intérêts sont renversés , et les révolutions s'accomplissent.
Tout cela ne dit pas qu'à telle ou telle époque on ait
eu raison de tuer , de piller , de briser les autels et les
trônes . Si les révolutions sont indépendantes de la morale
, la morale est indépendante des révolutions.
Le but de la révolution française était le perfectionnement
de l'édifice social : la liberté en fut le prétexte
et les finances l'occasion . Examinons si , abstraction
faite des maux qu'elle a causés à la génération passée ,
cette révolution est un bonheur ou un malheur pour les
générations futures ..
Les personnes qui sont le plus attachées à l'ancien
ordre de choses , ne cessent de répéter : Qu'a-t- on besoin
de constitution ? la France n'en avait pas autrefois , et
les affaires n'en allaient pas plus mal . Qu'a- t-on besoin
de ces deux chambres législatives qui s'immiscent
chaque année dans les hauts intérêts de l'état , entretiennent
la fermentation dans toutes les têtes , et semblent
en contradiction permanente avec le roi ? Comment
veut- on que le gouvernement puisse marcher si
on lui met des fers aux pieds ? Le roi est-il obligé de
rendre compte de tous les actes de son pouvoir ? Les
peuples n'étaient- ils pas assez libres autrefois ? La force
de l'autorité royale tournait- elle au préjudice du bonheur
public ? etc. , etc.)
Non-seulement nous ne croyons pas que l'autorité
royale fût trop forte avant la révolution , nous pensons ,
au contraire , qu'elle ne l'était pas assez . Par cette raiJUILLET
1816.- 415
son même que ses limites n'étaient point fixées , on pouvait
tout lui disputer et arriver jusqu'à elle . Si elle
n'avait point de bornes , elle n'avait aucuns remparts.
Comme la résistance n'était ni prévue , ni réglée , l'opposition
marchait jusqu'au trône et l'avait ébranlé sans
qu'on pût dire où avait commencé la révolte ; aussi la
monarchie était-elle dans un état continuel de troubles
et d'agitations . Depuis Charlemagne jusqu'à nos jours ,
à peine un règne s'est-il passé sans guerres civiles . La
moindre augmentation dans le prix du pain excitait une
sédition .
Les parlemens qui , par le seul effet de leur pesanteur
dans l'équilibre social , formaient l'unique contre-poids
de l'autorité souveraine , étaient moins les gardiens de
la liberté des peuples , que des obstacles à la liberté des
rois . Ces corps , par cette pesanteur ennemie de tout
mouvement , étaient comme des ancres qui retenaient
stationnaire le vaisseau de l'état , contre le voeu des
passagers et la volonté du pilote , et l'empêchaient de
suivre le cours des siècles et de la civilisation . Les rois
n'avaient donc point assez de force pour faire le bien ;
ils ne pouvaient rien perfectionner , ni réformer aucun
abus , pour peu que cet abus fût ancien . Les institutions
restaient en arriere ; les idées se détachaient d'elles ;
bientôt la vie les abandonnait ; elles périssaient de dé~
suétude , et ce n'était plus que des cadavres qu'il n'était
pas permis d'inhumer. C'est ainsi qu'un édit de
Louis XVI, portant suppression d'un absurde impôt
sur les juifs , fut rejeté par le parlement de Paris comme
contraire aux lois fondamentales de l'état.
Nous savons qu'un grand nombre de personnes prétendent
que les institutions sociales ne doivent pas changer
; que toute innovation est mortelle en législation , et
qu'on ne doit toucher à rien sous peine de renverser
tout . Pour toute réponse , nous leur dirons d'ouvrir l'històire
. Ils y chercheront vainement cette immobilité dont
ils parlent ; ils verront que tout marche dans l'univers ,
que tout se perfectionne et se combine suivant les temps
et les lieux , et sur-tout suivant les moeurs ,
de chercher à arrêter le cours de l'esprit humain , tout
et que loin
416
MERCURE
DE FRANCE
.
·
ce qu'on peut faire de plus sage en gouvernement , c'est
de le suivre , et de le suivre le plus près possible . C'est
à l'oubli de ce principe que tient la durée des révolutions.
Si autrefois l'autorité des rois ne jouissait pas d'une
action assez indépendante , la liberté des peuples était
loin d'être assurée ; elle n'avait alors d'autre rempart
que le respect humain , et était , pour ainsi dire , à la
discrétion du pouvoir . Nous devons convenir que nos
rois n'abusaient pas de leur latitude à cet égard ; mais
ce n'est point assez pour la tranquillité de l'homme de
n'être pas atteint par l'injustice , il faut encore qu'il
n'en soit point menacé . Ce n'est pas le fait , c'est le
droit qui importe à sa dignité ; l'arbitraire révolte sa
raison , et le pouvoir ne doit pas , dans son idée , être
séparé de la loi . Du reste , l'inconvénient le plus réel
que présentât cet état de choses , était peut -être de laisser
à la malveillance ce mot de liberté à invoquer , pour
égarer les hommes et les empêcher de s'entendre. Le
meilleur gouvernement est sans contredit celui qui donne
le moins d'armes à la mauvaise foi des factions .
Un des vices constitutifs de l'ancien système social ,
était la division du peuple en trois corps , le clergé , la
noblesse et le tiers-etat. Quand on réfléchit sur cette
ame des associations qu'on appelle esprit de corps ;
quand on pense à l'activité , aux ressources , à la force
que devaient avoir ces faisceaux d'intérêts , d'industries
et de passions , dont chacun marchait séparément vers
son but , on est effrayé de voir en présence ces trois corps
qui avaient à faire valoir des prétentions et des opinions
opposées , on cesse d'être surpris qu'ils aient fini par
en venir aux prises , et par tout renverser dans leur choc.
Les états-généraux étaient , on peut le dire , le côté
faible de l'édifice. C'est par là qu'il devait s'écrouler.
On a sans doute beaucoup exagéré l'importance des
privilèges de la noblesse . Les servitudes , les vasselages ,
les justices seigneuriales , et tous ces débris d'une puissance
féodale qui depuis long-temps était détruite , n'avaient
peut-être , ainsi que le défaut de garantie dans la
liberté individuelle , d'autre inconvénient que de laisser 1
JUILLET 1816.
des bannières aux factions et des prétextes aux révoltes
Depuis long-temps les servitudes et les privilèges seigneuriaux
n'existaient plus que sur les parchemins et
dans les traditions des lieux . Enfin , l'on sait que l'inégalité
civile consistait , à cette époque comme aujour
d'hui , dans les fortunes , et que la riche bourgeoisie
écrasait la noblesse , dont le privilège le plus réel était
de se ruiner au service du prince . Mais ces restes d'institutions
étaient , par leur incohérence , déplacées au milieu
des idées du siècle ; c'étaient de vieilles masures
que leurs possesseurs mêmes dédaignaient d'habiter ,
qui offusquaient la vue et contrariaient l'harmonie du
paysage. Disous - le , la noblesse existe toute entière
dans l'opinion et non dans les faits matériels dont on voudrait
l'étayer . Si un homme qui s'appelle Montmorency
ou Lusignan , marche entouré d'un prestige dont aucun
Français ne peut se défendre , c'est que son nom parle
à l'imagination et réveille de grands souvenirs ; mais
ce prestige est indépendant des souverains et des lois ,
de la volonté des hommes et du pouvoir des choses . Nous
n'en connaissons qu'une seule qui puisse le faire obtenir
, c'est l'illustration personnelle .
Il résulte de ces réflexions que si les privilèges de la
noblesse étaient frappés de mort dans l'opinion publique,
la noblesse elle-même n'avait rien perdu de son existence
morale ni de son importance politique . Elle avait
donc une place marquée dans l'ordre social , et c'était
une singulière erreur de Bonaparte que d'espérer finir
la révolution en mettant hors de sa monarchie un corps
qui à lui seul , en représentait tous les souvenirs .
Une autre difformité du corps politique était cette
localisation d'administration et de jurisprudence , qui
faisait , pour ainsi dire , autant d'états dans le royaume
qu'il y avait de divisions géographiques . Chaque province
avait ses lois , ses coutumes , ses privilèges , ses
franchises , son système de poids et mesures , ses impôts
particuliers ; ici le sel valait six francs , à cent pas plus
loin la même mesure ne valait que douze sous ; ici les
filles n'héritaient pas, là les aînés seuls succédaient à
leurs pères , ailleurs la mère pouvait déshériter ses en-
27
418 MERCURE
DE FRANCE.
}
fans ; en tel lieu le boisseau pesait 24 livres , ailleurs 16 ,
ailleurs 30 ; dans tel village la justice se rendait au nom
du roi , en tel autre au nom du seigneur , etc. , etc.
Il résultait de cette diversité de coutumes un défaut
d'unité et d'ensemble qui compliquait la marche du
gouvernement et les rapports des citoyens entr'eux .
Nous savons que toutes ces coutumes étaient également
justifiées par d'excellentes raisons ; que les lois gombotes
et ripuaires avaient leurs commentateurs qui ne leur
trouvaient pas moins de sagesse qu'aux lois romaines ;
mais dans cette multitude d'institutions différentes il
en avait nécessairement de moins bonnes qu'il fallait
abandonner , de meilleures dont il convenait de généraliser
l'usage.
y
Telles sont les principales imperfections que présentait
autrefois l'édifice social . En vain nous dira-t -on que
ces imperfections n'avaient pas empêché nos pères de
s'y trouver à l'aise pendant plusieurs siècles , et que rien
n'empêcherait que nous y fussions aussi bien qu'eux. On
concluera de ce raisonnement qu'on a eu tort de l'abattre
et qu'il faut le reconstruire tel qu'il était ; mais si on a
reussi à renverser cet édifice , c'est qu'il avait des côtés
faibles. Que dirait-on à un homme , qui possesseur d'une
maison antique que des brigands auraient abattue dans
le dessein de la piller , voudrait la rebâtir avec les
mêmes difformités et les vices de constructions qui
avaient facilité sa chute ? on lui dirait : quand votre
maison était sur pied vous auriez été un fou de la démolir
; mais puisque le mal est fait , que le terrain est
nivelé, que les fondemens mêmes sont perdus et dé–
truits , rebâtissez sur un nouveau plan , faites une maison
plus belle , plus régulière , et sur-tout plus solide.
Nous verrons dans un second article jusqu'à quel
point on a rempli ces trois conditions dans la restauration
de la monarchie.
DE LOURDOUEIX.
JUILLET 1816. 419
1
LETTRE
DE L'AVOCAT POURET CONTRE.
Un jeune homme entrait dans la carrière des lettres ;
il avait du mérite , il obtint du succès : on écrivit contre
lui , on le calomnia . Désolé à la lecture d'un libelle dans
lequel on attaquait jusqu'à sa probité , il alla voir M. de
Fontenelle , alors en grande réputation sur le Parnasse .
Il lui exposa le motif de sa douleur : sans lui répondre ,
le célèbre auteur des mondes le conduisit dans un lieu
reculé de son appartement ; là il lui ouvrit une grande
malle remplie de livres , de brochures de tous les formats
, et lui dit : « Voilà tous les ouvrages qu'on a faits
» contre moi , je les ai soigneusement recueillis ; mais
je vous jure que je n'en ai jamais lu un seul. Jeune
» homme , imitez mon exemple , suivez noblement
» votre route ; et , dans peu , vous serez tout étonné de
l'importance qu'aujourd'hui vous attachez à des objets
» si méprisables . » Le Néophite profita de ce sage conseil
; il obéit à sa vocation , sans s'embarrasser des injures
que lui attiraient ses talens , et il devint un des
hommes les plus distingués de son temps .
»
>>
Voilà , Monsieur , une des meilleures leçons qu'un
homme de lettres puisse recevoir . Je conçois qu'elle dut
produire une grande impression sur l'esprit de celui qui
la sollicitait. Quant à moi , je vous avouerai qu'elle m'a
été singulièrement profitable : j'étais , comme tous les
écrivains médiocres , sensible à la critique , lorsque je
parus dans le monde littéraire ; je la croyais désintéressée ,
sincère et inaccessible à toute prévention . Je fus bientôt
désabusé ; l'envie , l'intrigue , la bassesse me dessillèrent
les yeux , et je ne tardai pas à mépriser ce qui m'avait
inquiété d'abord . Mon stoïcisme à ce sujet s'est tellement
fortifié , que j'ai maintenant un trait de ressemblance
avec Fontenelle , c'est probablement le seul : on écrirait
une Encyclopédie de sottises sur mon compte et d'injures
contre moi , que je ne voudrais pas les lire , quand bien
27 .
420 MERCURE DE FRANCE .
même on m'offrirait une indemnité de cent écus par
mensonge ou par ireptie. A ce prix cependant ( si j'en
crois ce qu'on m'assure ) , le Diable boiteux me ferait
promptement une belle fortune ! on dit ce journal en
possession d'insulter les auteurs , et de divaguer sur les
ouvrages. J'en suis fâché pour lui ; ce n'est pas le moyen
de sortir de son obscurité ; il gagnerait davantage à s'instruire
. J'ai reçu beaucoup de lettres de personnes qui se
plaignent de son esprit , de son style , de sa confiance à
lâcher des erreurs littéraires. J'avais formé le courageux
dessein d'en parcourir un ou deux numéros , pour me
mettre en état de satisfaire ceux de mes cliens qui me
prient de le relever sur quelques - uns de ces points ;
mais ils m'a été impossible d'en trouver un seul. Ce
n'est point une mauvaise plaisanterie , elle serait d'ailleurs
bien usée ; je vous jure que pas un cabinet de lecture
, pas un café , ni même aucune de mes connaissances
, n'a pu me procurer un exemplaire de cette feuille
soi-disant périodique. On prétendait qu'un M. Duclos ,
épicier à la Halle , était l'abonné dont les rédacteurs parlent
quelquefois au pluriel , et qu'il enveloppait de l'excellente
marchandise dans chaque numéro, qu'il donnait
par-dessus le marché. Je m'y suis transporté , mais cet
homme avait déjà disparu . On m'a conté sa disgrâce :
son poivre a éprouvé le désagrément qui arrive à bien
des livres , la couverture a fait disparaître le montant de
la marchandise , et ses pratiques l'ont quitté pour n'avoir
plus à se charger les bras ni la mémoire d'un aussi
lourd fatras . C'est donc sur la foi d'une attestation que
je me permettrai de blâmer le pauvre diable d'avoir
dit que le violoncelle André Romberg était maintenant
au-dessous de M. Bohrer. Il y a dans ce peu
tant de sottises de lettres , et je le prouve que :
de mots au-
D'abord , Andréas ( ou André ) Romberg n'est pas
violoncelle ; c'est un violon tres-distingué , et de plus un
compositeur_célèbre . Il a fait des quatuors dignes de
l'immortel Haydn ; le poëme de Schiller , intitulé la
Cloche , lui a fourni le sujet d'un oratorio qui a le plus
grand succès en Allemagne . Vienne , Berlin , Hambourg
, etc. , ont applaudi ses opéra , tous marqués au
JUILLET 1816. 421
coin du génie . Il me semble que voilà déjà une assez
grosse bévue pour un démon qui a le privilége d'enlever
le toit des maisons , et de voir ce qui se passe à deux
cents lieues de lui.
André Romberg a un frère ( Bernard Romberg ) , et
c'est celui-là que le pauvre diable a voulu désigner. De
l'aveu de tous les artistes , ce virtuose est le premier
violoncelle de l'Europe ; il se distingue par une qualité
de son , une légèreté , une netteté , et sur-tout une
expression dont M. Bohrer est encore loin . Cela soit dit
sans nuire à la justice due à ce dernier ; je ne prétends
pas le faire souffrir de l'ignorance de son admirateur.
M. Bohrer jeune est fait pour justifier un grand éloge ;
mais je crois qu'il n'a jamais produit de sensation plus
vive que dans son concerto en mi mineur , de Bernard
Romberg. Je l'ai entendu exécuter par l'auteur , il y a
environ deux ans , à Stockholm ; et j'ai trouvé autant de
différence entre Romberg et M. Bohrer , que je me permets
d'en supposer entre MM. Baillot et Lafont.
Vous voyez , Monsieur , qu'en fait de musique , les
connaissances du Diable boiteux ne s'étendent pas fort
loin . Il me sera facile de vous démontrer que sa faiblesse
est encore un peu plus grande en littérature ; veuillez
m'en témoigner le désir , et je me charge de le satisfaire
complètement. Il est d'autant plus coupable d'ignorer
ce qui a trait aux ouvrages de Schiller , que l'un de ses
rédacteurs gratis est intéressé dans la fabrique d'une
traduction de cet auteur : je vous expliquerai cela quelque
jour. En attendant ; n'allez pas croire que ce rédacteur
sache l'allemand , ou qu'il connaisse le théâtre ; non , il
ne sait rien , il ne connaît rien ; mais il se fourre dans
les journaux pour servir ses passions ; il écrit pour écrire ,
pour lui c'est un amusement ; et moi , qui l'aime tendrement
, j'écris pour lui dire qu'il a tort.
C'est ici le lieu de vous parler du concert de M. Lafont.
Vous avez appris les accidens qui y sont arrivés : la
piqûre d'aiguille au doigt de M. Bochsa , l'enrouement
de Crivelli , et l'embarras de l'Amphitrion , qui , ne
sachant qu'offrir à ses convives , leur présenta sa femme.
Tout cela a rendu la représentation un peu orageuse ;
422 MERCURE DE FRANCE .
mais on a été bien dédommagé de quelques ennuis , par
le plaisir d'entendre le violon de M. Lafont , la flûte de
M. Tulou , et la voix de Mme Lafont . Loin de rien perdre
dans les régions hyperborées qu'il vient de parcourir , le
talent de M. Lafont a pris de nouvelles forces ; il avait
de la grâce , du sentiment ; il a maintenant de l'énergie ,
de l'ame ; mais je lui reprocherai une imitation un peu
servile de la manière de Rhode : c'est sans contredit un
bon modèle ; il faut l'étudier , et non le copier. Mme Lafont
a une voix intéressante et sûre . Pourquoi n'a- t-elle
pas chanté des paroles françaises ? Je lui rendrais bien
autrement justice ! l'amour de la patrie s'étend jusqu'aux
plus petites choses , et le mien ne connaît point de restrictions
. C'est le feu sacré , conservons-le ; si nous ne
l'alimentons avec soin , nous périrons au milieu des plus
épaisses ténèbres . M. Tulou a été digne de sa haute
réputation ; c'est lui que l'on peut appeler la première
flûte de l'Europe , sans aucune comparaison ; mais il
est à désirer que ce rang ne lui soit pas assigné par le
Diable boiteux , on n'y croirait plus .
La Comédie Française offre ce soir le spectacle intéressant
d'un mari jouant au bénéfice de sa femme.
Talma représentera OEd pe avec cette vigueur de conception
qu'il y montre toujours ; dès son premier pas sur
la scène , son visage est empreint d'une mélancolie
profonde , d'un air de fatalité qui annoncent la réprobation
des Dieux . Lorsque l'on compare ce caractère
de physionomie aux grâces naturelles et aisées qu'il
déploie dans Nicomède , dans Sévère , dans Néron ,
même lorsqu'il parle d'amour , on est force de convenir
qu'il n'y a qu'un grand tragédien capable de varier
ainsi ses formes et sa diction .
Mme Talma est retirée depuis long- temps. C'est un
grand malheur pour nous. Peu de femines ont porté
l'art de jouer la comédie au même degré de perfection
qu'elle ; et aucune n'a montré plus de talent dans le
drame. Les qualités nécessaires à chacun de ces genres
sont pourtant bien différentes , et c'est avec raison qu'on
admirait dans Mme Talma cette réunion de deux mérites
şi opposés. On n'est ni d'accord , ni bien éclairé sur les
JUILLET 1816. 425
motifs qui ont déterminé la retraite de cette excellente
actrice . Je les connais ; mais je ne les dirai pas dans ce
moment ; les comédiennes sont puissantes , et si je rendais
compte d'une intrigue de coulisses , on trouverait
peut-être le moyen de lui donner une couleur trèsdangereuse
pour le narrateur. Je me borne donc à déplorer
, avec tous les amis de l'art , la perte d'un sujet
qui , mieux qu'aucun autre , partagerait le trône de
Mile Mars.
Si les meilleures intentions n'étaient souvent mal interprétées
, et si les plus louables actions n'avaient quelquefois
un résultat fâcheux , je vous dirais , Monsieur ,
de qui est la comédie que l'on joue ce soir sous le titre
de Laquelle des Trois ? Le nom et le sexe de l'auteur
sont faits pour intéresser tout le monde ; mais il y a des
gens que rien ne touche. D'autres pourraient prendre
des préventions contraires à celle que je voudrais inspirer
, et s'il arrivait un malheur , le pis n'est pas qu'on
me l'imputerait ; mais que je tremblerais d'y avoir
contribué. Attendez donc ma prochaine lettre pour apprendre
tout à la fois.
Mme Guérin , qui a débuté à l'Odéon , a réussi . Le
rôle de la Vieille tante ne lui a fourni que l'occasion
de prouver de l'intelligence , de la tenue et un peu de
finesse. Il faut la voir dans la partie comique de son
emploi , dans les rôles de verve , de chaleur et de sensibilité
. J'aime à croire qu'elle s'y montrera aussi satisfaisante
que dans celui-ci ; mais je n'ose et ne veux rien
préjuger.
L'auteur de la Rivale d'elle - même est accusé de
plagiat . Une comédie présentée et refusée à l'Odéon
lui a , dit-on , fourni le sujet , le plan , la coupe des
scènes , et jusqu'à des traits de dialogue de celle qu'il
vient de faire jouer. J'ignore jusqu'à quel point cette accusation
est fondée ; le temps nous le révelera ; la charité
des bonnes ames ne manquera pas de faire son office
dans cette circonstance . J'ai déjà quelques données à ce
sujet ; mais elles me sont parvenues par des lettres sans
signatures , et je ne crois pas devoir m'en servir : tout
anonyme est perfide .
424 MERCURE DE FRANCE.
La suite d'un Quiproquo est le titre de la première
pièce que l'on jouera à ce théâtre . Je désire ardemment
que son auteur réussisse , il est digne du plus vif intérêt ;
et pour comble d'éloge il a beaucoup d'ennemis . Mais
dans la vie d'un poëte dramatique il est des instans ( et
c'est toujours le soir ) où la bienveillance du plus petit
clerc de procureur est fort utile . Pour le succès de celui
dont il est ici question , je compte bien ne pas me borner
à des voeux .
Il paraît depuis plusieurs jours un mémoire en vers
que M. Alexandre Duval adresse au public , pour lui
apprendre le sujet de sa contestation avec M. Picard.
L'auteur a tâché de donner une forme dramatique à ce
précis. Il met en scène deux directeurs de spectacle , l'un
Bas-Breton , l'autre Picard . Sous ce voile , un peu
clair ,
il donne le détail de tous les moyens employés pour le
déposséder de la direction du théâtre de l'Odéon ; ilfait
connaître quelques-unes de ses démarches pour obtenir
justice , et enfin il en appelle au public , en le priant de
fixer par ses cris , l'attention du souverain sur cette
affaire . Tel est , en peu de mots , Monsieur , le plan de
ce mémoire , où l'on reconnaît avec chagrin tout le
talent de son auteur ; je dis plus , le facit indignatio
versùm a tellement servi M. Duval , qu'il m'a semblé
voir plus de verve , de netteté et de correction dans cet
ouvrage , que dans quelques autres sortis aussi de sa
plume. Je ne sais si cette remarque , arrachée par la
justice , plaira à l'une des deux parties ; mais je l'ai
pensée , je l'écris : une autre fois je l'appuierai de citations.
On fait de ce misérable procès une comédie , et
l'on met ainsi les deux célèbres adversaires sur des tréteaux
, pour divertir la multitude ; cette conduite est de
la derniere indécence. Puisqu'on le veut , je prends une
place au parterre , et , en ma qualité de spectateur , je
siffle , parce que je m'afflige de voir deux hommes aussi
distingués , servir de pâture à la sottise des méchans et
à la méchanceté des sots . On ne me persuadera jamais
qu'il n'y ait pas eu moyen de prévenir un pareil scandale
; et je demeure encore très-convaincu qu'il en est
mille de l'arrêter ; mais il faut que chacune des parties
JUILLET 1816 . 425
fasse quelques concessions à l'autre , que l'amour propre
se taise , que l'animosité de l'intérêt se calme , et que
des amis tels que ceux dont MM . Picard et Duval sont
dignes , étouffent dans leurs embrassemens les suites de
ce mal - entendu que le public se fera un plaisir d'oublier .
Une anecdote vraie ou fausse , mais dont l'objet est si
puérile qu'on est tenté de n'y pas croire , a donné lieu à
une petite pièce demi- tombée au Vaudeville , sous le
titre du Pont de Khel ou la Prise de Strasbourg , et
dont voici le sujet : Louvois assiège Strasbourg. Pressé
par la malice des courtisans , qui rient de sa lenteur , et
par l'arrivée du roi , à qui il a promis la reddition de
cette place , il y entretient des intelligences au moyen
d'un espion qui se déguise pour passer dans les deux
camps . Bientôt la ville se rendra , et l'avis en parviendra
à l'assiégeant à l'aide de ce même homine , qui frappera
trois coups de la lame de son sabre sur le bord du pont
de Khel et regardera trois fois dans l'eau . Chamilly ,
jeune officier nouvellement sorti des pages , est chargé
d'écrire pendant deux heures tout ce qui se passera sur
le pont. Un de ses amis vient le distraire de ce travail
en l'engageant à chanter une romance , ce qu'il exécute
en s'interrompant pour écrire la qualité des passans .
L'espion est amoureux de la fille du bourguemestre ,
qui la lui refuse suivant l'usage , et ne la lui promet
qu'à la prise de Strasbourg, et si cet amant parvient à
le tromper deux fois dans le jour. Walters se déguise
donc en pâtre , et vient pleurer la perte d'un troupeau
de dindons dont il est resté seul , puis en soldat français
, sans que le vieillard le reconnaisse. L'heure sonne
et c'est sous ce dernier déguisement qu'il donne le signal
convenu pour annoncer la prise de Strasbourg . Joie générale
parmi les officiers français , qui auraient assez
aimé l'assaut , et mariage de Walters avec la fille de
M. Fritziern le bourgmestre .
Cette pièce est froide , l'action en est lente , sans intérêt
, les couplets n'ont rien de saillant , et le dénouement
ne produit aucun effet salutaire à la situation des
personnages. On pourrait commencer par la fin et finir
par le commencement , sans que l'ouvrage en fût ni
1
426
MERCURE DE FRANCE.
plus mauvais ni meilleur. On a justement applaudi la
scène des passans , qui est fort jolie . Le vaudeville n'a
pas été bien entendu ; mais le peu que j'en ai saisi m'a
paru agréable. Les auteurs , nommés au bruit des claques
et des sifflets , sont MM . Constant et Henri ,
Philippe , Isambert et Mile Rivière ont tiré tout le parti
possible de leurs rôles .
....
Je ne quitterai pas le Vaudeville sans vous dire un
mot de Laporte , le seul arlequin que nous ayons. Dans
Arlequin à Alger , bagatelle assez amusante que l'on a
donnée avant la pièce nouvelle , cet acteur a fait preuve
d'un talent charmant . Sa grâce est enchanteresse , ses
mines sont délicieuses ; il a de la naïveté sans niaiserie
beaucoup de sensibilité , et une voix touchante qu'il
module avec beaucoup d'art . Si Laporte jouait moins
souvent , et ne jouait que les arlequins , il ferait courir ;
il aime mieux être utile : cette conduite donne une idée
de son estimable caractère . Dans le rôle de Colombine ,
Mile Minette a merveilleusement secondé son mari . La
finesse de son jeu , la justesse de sa diction et l'élégance
de ses formes , l'ont placée depuis long-temps sur la
ligne des premières actrices de ce théâtre . L'habitude
double son désir de plaire au public ; mais il la rend
trop défiante sur les effets de sa voix , dont les sons seraient
agréables si la peur ne les rendaient incertains .
Plus elle s'en occupe , plus le danger augmente. Je lui
conseille donc de chanter sans y penser , et les specta―
teurs ne penseront qu'à l'applaudir.
Je suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
M wwww wwwwwwm
-
EXTERIEUR.
ANGLETERRE . Les émigrations des marins anglais deviennent
de jour en jour plus fréquentes et plus nombreuses. La derniere
flotte des Indes occidentales a perdu la moitié de ses équipages , et
celle qui part d'Angleterre emmène un nombre de matelots pour
former les équipages de plusieurs vaisseaux qui sont restés daus les
JUILLET 1816 . 427
ports faute d'avoir les bras suffisans pour manoeuvrer , les hommes
manquent aux vaisseaux .
La marine anglaise se monte actuellement à 734 bâtimens
de guerre. 267 vaisseaux sont en activité , 432 en réparation , et
86 sur les chantiers .
-
L'Amérique , qui n'avait jadis que 6 frégates . avec lesquelles
cependant elle a osé soutenir la guerre contre nous , possède actuellement
5 vaisseaux de 74 , 15 frégate de 28 à 44 canons ,
13 chaloupes de guerre de 16 à 24 , 53 schooners de 4 à 14 ; en
tout 86 bâtimens montés par 207 officiers et 7,000 matelots. Les
commissaires chargés de l'inspection de la marine , ont été visiter
la baie de la Chesapeak , afin de voir les points sur lesquels il
serait possible d'élever des batteries pour en défendre l'entrée.
Un bateau à vapeur d'une construction plus simple , et dont
la chaudière et la pompe ne pèsent que dix milliers , a été essayé
sur la Tamise. Il lui a fallu 30 minutes pour se rendre du pont de
Blackfriars à Battersea , et il est redescendu à celui de Londres eu
52 minutes.
Patrick-Fitz-Gérald , irlandais , vient de mourir à 107 ans ,
sa femme était morte peu de temps avant , âgée de 105 ans.
-
Les émigrations continuent d'une manière effrayante ; nos
ouvriers passent dans le nord de l'Europe , ou sur le nouveau
continent. Ceux qui restent brisent les machines , et en ruinant
les propriétaires , s'ôtent à eux - mêmes les ressources du travail ,
puisqu'un de ceux -la vend sa propriété par ce seul motif. Si les luddistes
n'étaient point entraînés par cette foule d'écrits démagogiques
que l'on répand de tous côtés , et dont les funestes effets sont pourtant
si récens , nous passerions , non sans souffrir , mais du moins en
paix , l'instant de crise dans lequel le commerce se trouve . M. Anderson
, riche négociant irlandais , a suspendu ses payemens , l'immensité
de ses affaires fait craindre que sa faillite n'en amène de
nonvelles . Onze autres maisons , dans la cité , ont aussi suspendu leurs
payemens. La maison Stephan Jennius et compagnie de Wellington ,
a fait de même.
-
Il y a six semaines que 13 vaisseaux richement chargés arrivèrent
de la Chine en 109 jours. La traversée est de 15,000 milles :
elle est sans exemple.
--
La princesse de Galles est arrivée à Constantinople le 7 du
mois dernier.
-
Le parlement a été prorogé par le prince- régent ; mais avant
la fin de la session , plusieurs pétitions pour obtenir une réforme
parlementaire avaient été déposées sur le bureau. Lors de la création
de la place de vice - trésorier d'Irlande , qui est une véritable
sinecure M. Ponsombi fit réduire à 2000 liv. sterl . les appointemens
de 3500 liv. qui étaient proposés par le ministre , à une majorité
de 100 voix contre 99 ; mais tous les efforts de l'opposition ne
428 MERCURE
DE FRANCE.
purent empêcher que le droit de siéger au parlement ne fut accordé au
possesseur de cette place , ce qui donne une voix de plus au parti ministériel
. Celui - ci a obtenu , à une majorité de 149 voix contre 111 ,
que le traitement du délégué du vice - trésorier ne serait point à sa
charge , mais à celle de l'état ; le vice - trésorier devant nécessairement
être présent aux séances de la chambre. On a remarqué que
dans cette session , les travaux de la chambre des communes avaient
été si multipliés , que toutes les heures de ses séances étant additionnées
, elle avait siégé sept heures par jour , tandis que dans les
précédentes le même calcul ne donnait que cinq heures.
Quoique la motion de lord Donnoughmore , par laquelle il
demandait que la chambre des pairs arrêtât de s'occuper dans la
prochaine session des lois en faveur des catholiques romains , y
ait été rejetée , comme elle ne l'a cependant été qu'à une simple
majorité de 4 voix , 69 contre 73 , les défenseurs des catholiques se
regardent comme certains du succès . L'évêque de Norwich a tenu
le langage de la religion , et par conséquent de la justice ; il a fortement
appuyé la motion ; le duc de Sussex , l'un des fils du roi ,
s'en est aussi montré le défenseur . Le lord chancelier et lord Redesdale
s'y sont opposés avec une grande force .
Sheridan , l'un des membres de l'opposition , dans laquelle
il a toujours paru avec distinction , vient de mourir . Son éloquence
le plaçait avec les Pitt , les Burke , les Fox ; elle avait un caractère
propre , toujours remplie de logique et grande d'images. Son insouciance
pour la conduite de ses affaires personnelles était portée à un
point tel , que dans sa maladie on est venu l'arrêter pour dettes ,
sans la fermeté de ses médecins il eut été conduit en prison et il y
eut péri. Les chagrins ont abrégé ses jours.
Les Etats - Unis ont armé une escadre , elle a fait voile
pour Carthagène , ou plusieurs citoyens de cette république sont
retenus prisonniers par les Espagnols , et éprouvent les plus mauvais
traitemens. Un envoyé est à bord , s'il ne réussit pas dans ses
négociations , il a été décidé que l'on aurait recours à la force. Le
parti anti-fédéral a triomphe à Boston ; sur 27 membres à élire
pour le congrès , il n'y en à eu que 5 du parti opposé , les 22 autres
sont comptés dans ses rangs.
Le duc de Wellington est toujours en Angleterre ; son voyage
avait donné lieu de croire à quelque changement dans le ministère.
Quelques-uns des journaux de ce pays ont rejeté cette nouvelle ,
tandis que d'autres cherchaient à lui donner la plus grande faveur .
Chaque journaliste dans ce pays met très- souvent ses opinions ou
ses désirs à la place des faits , sauf à se contredire chaque jour. De
pareilles contradictions seraient chez nous regardées comme des
bévues ; aussi ne rendrons-nous pas compte de ce flottement perpétuel
des opinions , il doit être banni de nos articles , qui doivent ne
présenter qu'un tableau vrai de l'état des choses.
Malgré l'état inquiétant où se trouvent les colonies à cause
JUILLET 1816
429
de la révolte des noirs , M. Wilberforce n'en a pas moins fait , sur
la fin de la session , la motion de faire une adresse pour que le
ministère produisit à la chambre les actes de l'assemblée législative
de la Jamaïque , envoyés à la sanction royale ; il s'appuyait
sur ce que l'accroissement des noirs dans cette ile prouvait que le
commerce interlope continuait . M. Palmer lui ayant démontré que
son calcul pêchait par la base , M. Wilberforce a lui - même retiré
sa motion. Toutes ces questions doivent être traitées avec la plus
grande prudence , non-seulement dans l'intérêt des colonies , mais
même de l'Europe ; il est certain que d'après le voeu des grandes
puissances , la traite des noirs ne doit plus se faire , et que le commerce
interlope doit être poursuivi ; c'est effectivement ce qui a lien,
car le dernier vaisseau employé à cette expédition a pris plusieurs
vaisseaux espagnols , américains et portugais , qui étaient chargés
d'esclaves. Ne doit-on pas craindre , quand on voit Christophe recevoir
dans ses ports les insurgés du continent , mettre en mer une
flotte qui leur porte des secours d'hommes et de munitions ? Ne
pouvait-elle pas se diriger sur Antigues ou la Barbade ?
L'usage des bateaux à vapeurs reçoit chaque jour de nouveaux
accroissemens ; tandis que journellement un de ces bâtimens se rend
de Cronstadt à Saint- Pétersbourg et revient au lieu de son départ ,
un autre partait de Londres pour se rendre à Cologne , il a miş
seulement quatre- vingt - deux heures pour aller de Rotterdam à
Cologne.
Une assemblée a été tenue à Londres sous la présidence de
M. Wilberforce ; on y a voté une souscription pour rétablir les
édifices religieux de Copenhague qui furent détruits lors de l'attaque
de cette ville par la flotte anglaise. Lord Gambier , qui la commandait
, a souscrit pour dix guinées .
Des lettres venues de Malte , et datées du 1er juin , annoncent
que les mêmes horreurs commises à Bonne contre les Francs , ont
eu lieu aussi à Tunis .
Une dépêche télégraphique annonce le départ de l'escadre
du lord Exmouth pour la Méditerranée .
Un régiment irlandais stationné à Chippenham , dans le
Wift-shire , y a causé du tumulte. Les soldats , se prétendant maltraités
par les bourgeois , se sont armés de gros bâtons courts qu'ils
nomment shillalah ; mais les bourgeois se sont défendus et les ont
repoussés
Les calculateurs politiques évaluent à 25 pour 100 la baisse
que l'Angleterre éprouve dans son commerce. Il ne faut pas l'attribuer
à une diminution dans les capitaux , mais aux spéculations
outrées qui ont été entreprises.
Lord Holland avait , dans un de ses discours , attaqué le
clergé anglican sur le peu de zèle qu'il mettait à l'instruction et à
la conversion des noirs . L'archevêque de Cantorbéry a reponssé
cette imputation ; il a attribué le manque de succès au peu de protection
que les missionnaires reçoivent , puisque plusieurs d'entr'eux
ont même éprouvé de mauvais traitemens.
450 MERCURE DE FRANCE .
www www wwwwwwwAM
MERCURIALE.
Besoin d'argent est le titre d'une affiche qu'on a malicieusement
appliquée sur les murs de l'Odéon. Cette
épigramme est d'autant plus déplacée , que depuis la
seconde représentation du Chevalier de Canolle , ce
théâtre a un caissier .
Lajonction de Paul avec Mme Boulanger , à huit lieues
de Paris , devait- elle être l'objet d'un article de journal ?
Ce fait ne rentre - t - il pas dans les cas particuliers ,
vulgairement nommés affaires personnelles , et dans
lesquels un journaliste n'a pas le droit de s'immiscer ?
Un M. Lab.... est maintenant désigné comme auteur
de la Journée à Versailles , jouée sous le nom de
M. Georges Duval ; mais rien ne prouve le plagiat , si
ce n'est quelques parties du style de cette pièce , qui sont
écrites presque de bon ton .
Les amateurs de scandale sont heureux ; la comédie
Michel , et le procès Duval et Picard, leur promettent
de grosses et longues jouissances.
L'ami d'un auteur tragique riait beaucoup à la chute
de Charlemagne ; il importe de lui apprendre que les
plus faibles vers de cette tragédie renforceraient terriblement
Artaxerce .
Le bruit court que M. Rougemont a passé sur le pont
de Khel, et qu'il y est tombé comme , un autre.
Cela n'est pas possible , cet auteur avoue tous ses ouvrages
; témoins un tas de pièces de circonstances.
On dit que le Diable boîteux vient de se casser la
seule jambe qu'il eut de passable ; ses amis éprouvent
la plus grande inquiétude sur ce qu'il deviendra , car
avant ce funeste accident il pouvait à peine se traîner.
www
ANNONCES.
wwwwwwm
OEuvres badines et morales , historiques et philosophiques
de Jacques Cazotte : première édition comJUILLET
1816. 431
plète , précédée d'une notice biographique ; d'une note
historique sur les Illuminés Martinistes , secte dont il
était ; de sa prédiction , rapportée par La Harpe , dans
laquelle il annonce , en 1788 , à une nombreuse assemblée
, la fin tragique de chacun de ses membres , celle
du roi , celle de la reine , et la sienne propre ;
de sa
correspondance avec le secrétaire de l'intendant de la
liste civile ; de son songe et de ses révélations ; de ses
conseils à Louis XVI ; de son procès , de son acte d'accusation
, de son interrogatoire , de son jugement , etc.
Pour donner à cette édition toute la perfection possible
, l'éditeur , Jean - François Bastien , a fait les
recherches nécessaires dans les biblothèques publiques
et particulières ; il a consulté le fils et le neveu de l'auteur
, et toutes les personnes qui avaient pu le connaître .
Enfin il est parvenu à réunir tous ses ouvrages .
Cette nouvelle édition , en trois volumes in-8° ,
de
près de 600 pages chacun , est ornée de deux portraits
de l'auteur ; l'un le représente dans l'âge viril , l'autre
dans sa vieillesse ; de deux figures allégoriques du poëme
d'Ollivier , et de toutes les figures originales insérées
seulement dans la première édition du Diable amoureux
, qui est devenue très-rare . Cette édition contient
près du double de toutes celles qui sont connues , et a de
plus l'avantage du format et d'une belle impression .
Elle a été tirée à un petit nombre d'exemplaires , papier
ordinaire , dont le prix , brochés en carton et étiquetés ,
est de 21 francs ; et à vingt-cinq exemplaires seulement
sur papier vélin , dont le prix est double. On paiera 6 f.
le recevoir franc de port par la poste . A Paris , chez
l'éditeur , rue Hautefeuille , nº 3 .
pour
Anthologie française , ou Choix d'épigrammes , madrigaux
, portraits , épitaphes , inscriptions , moralités ,
couplets , anecdotes , bons-mots , réparties , historiettes.
Auquel on a joint des questions ingénieuses et piquantes ,
avec les réponses en vers , et cette épigraphe :
« Les madrigaux ne sont - ils pas les maris des épigrammes ?
» ce sont de si jolis ménages quand ils sont bons ! >>
Madame de Sévigné, lettre du 18 août 1680.
432 MERCURE DE FRANCE. 1
Deux volumes in- 12 , imprimés sur très-beau papier.
Prix : 7 fr. Les mêmes , papier vélin , 12 fr . In-8° , 12 f.;
idem , papier vélin , 20 fr . Franc de port , 2 fr. pour
l'in-12 , et 3 fr. pour l'in -8° . A Paris , chez J.-J. Blaise ,
libraire , quai des Augustins , nº 61 .
Trois mille petites pièces de vers composent ce recueil.
Le lecteur passe tour-à-tour de l'épigramme mordante
au gracieux madrigal , d'un conte qui amène le sourire
à la réflexion philosophique ou religieuse . L'éditeur n'a
rien négligé pour la partie typographique . Nous rendrons
incessamment compte de cet ouvrage .
Le Devoir , par feu mistriss Roberts , auteur de Rose
et Emily; Nolice sur l'auteur , par mistriss Opie , traduit
de l'anglais par Mme Elisabeth Lebon. Le nom de
l'auteur , celui de l'éditeur , mistriss Opie , et du tra—
ducteur , recommandent ce roman , sur lequel nous reviendrons
par un article particulier. Deux vol . in- 12 .
Se trouvent chez le traducteur , rue du Hazard , nº 15 ,
et chez Didot l'aîné , imprimeur , rue du Pont de Lodi ,
n° 6 , et Arthus-Bertrand , rue Hautefeuille , nº 30.
Du fléau des incendies , et de l'unique moyen d'en
garantir les habitations ,, par Cointereau , architecte , à
Sainte-Perrine de Chaillot , n° 99 , et chez Debrai , libraire
, au Palais -Royal. Brochure de 24 pages . 50 cent .
Traité des maladies chirurgicales , et des opérations
qui leur conviennent , par M. le baron Boyer. Tome 5.
Se vend 6 fr. chez l'auteur , rue de Grenelle faubourg
Saint-Germain , n° 9 , et chez Migneret , rue du Dragon ,
faub. St. -Germ . , nº 20. Le nom de l'auteur et le succès
qu'ont eu les quatre premiers volumes , recommandent
assez celui-ci ; nous nous bornerons à indiquer les matières
qu'il renferme . Il est tout entier consacré aux maladies
de la tête et à celles de la face ; les deux-tiers de
ce volume sont occupés par les maladies des yeux, et
en forment un traité complet.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. 5 .
**************
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que dur de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible . Les lettres , livres , gravures , etc.,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
www www
POESIE .
ODE
•
wwwm
SUR LES ÉVÉNEMENS DU MOIS DE MAI 1816.
....... Facit indignatio versum. Juv.
Fragment .
Eh quoi ! toujours incorrigible ,
S'accroît l'audace des pervers !
Quoi! du mal le Génie horrible
Plane encore sur l'univers !
Que veut cette horde en furie ?
Va-t-elle au sein de la patrie
Plonger ses bras ensanglantés ?
Malheureux ! de qui la démence
Rêve le trépas de la France ,
La France vous parle , écoutez,
TOMI 67 . 28
434
MERCURE DE FRANCE.
<< Triste jouet de la tempête ,
» Après tant de maux inouis
» Je reposais enfin ma tête
» Sous l'antique ombrage des, lis.
» Du ciel éprouvant l'indulgence ,
» Je levais , pleine d'espérance ,
» Mes yeux , de pleurs long-temps noyés.
» L'avenir s'offrait plus prospère :
>> Par les mains du plus tendre père
» Ces pleurs allaient être essuyés .
» Vous seuls , vils artisans d'intrigues ,
» Vous, l'opprobre du nom français ,
» Par vos interminables ligues
» Vous troublez ces heureux succès.
» Fils dénaturés que j'abhorre ,
» Osez vous provoquer encore
» Un châtiment trop mérité ?
» Cachez votre odieuse vie ,
» Et , s'il se peut , qu'enfin j'oublie
» Si jamais vous avez été.
» L'hydre impitoyable , homicide ,
» En cent lieux portait la terreur ;
» L'ame généreuse d'Alcide
» Jure d'arrêter sa furenr.
» Trop long- temps de sa main puissante
>> L'hydre , sans cesse renaissante ,
» Brave les coups victorieux.
» Mais cette main , de feux armée ,
>> Soudain de l'hydre consumée
» Termine les jours odieux.
Par M. R. J. Durdent.
1
JUILLET 1816.
435
www
ÉPITAPHE.
Ici repose un sage fortuné
Humble héritier d'une mère trop vaine ,
Il reconnut , aussitôt qu'il fut né ,
Tout le néant de la grandeur humaine.
Fuyant la gloire et l'évitant sans peine ,
A vivre obseur toujours il s'attacha ;
Même le ciel , secondant son envie ,
D'un voile sombre avec bonté cacha
Et sa naissance , et sa mort et sa vie.
Priez , ô vous que l'exemple toucha !
Pour l'institut , fils de l'académie,
DE CAZENOVE
CONSEIL A UNE
COQUETTE.
Conte.
De se masquer c'est un plaisir charmant ,
Disait , un de ces jours , la coquette Araminte ;
Si le bal est nombreux , là, sans gêne et sans feinte ,
A tous on parle librement .
Esprit , gaieté , plaisanterie ,
Jargon grivois , étourderie ,
Maintien folâtre et jargon sémillant ,
Méchanceté , galanterie ,
Chacun se permet tout , c'est un point convenu ;
Mais plus d'illusion sitôt qu'on est connu ,
Et voilà ce qui m'embarrasse .
J'ai beau changer de travestissement ,
Chaque personne que j'agace
M'a bientôt devinée et me nomme à l'instant.
Pour m'en mettre à l'abri , conseillez-moi , Valère ;
Qu'en pensez-vous ? que dois-je faire ?
28.
436
MERCURE
DE FRANCE .
1
Elle s'adressait mal , Valère est peu galant ;
Je dirai plus , il est même méchant :
Sa réponse devait déplaire.
Mais quand femme interroge on ne doit pas se taire ,
Le beau sexe est très - exigeant.
Il est un bon moyen de vous tirer d'affaire : 1
Cessez de vous masquer . - Monsieur , mauvais avis !
J'aime le masque et tout son jeu m'amuse ;
Au bal s'il me manquait j'éprouverais bien pis.
-Pardon , sans doute je m'abuse.
Cherchons donc ..... M'y voilà ..... J'imagine un moyen
Qui doit vous réussir , et c'est le seul , peut-être.
Puisqu'une bagatelle , un rien ,
Vous trahit aussitôt que l'on vous voit paraître,
Masquez-vous en femme de bien ,
On ne pourra jamais alors vous reconnaître.
JOUYNEAU-DESLOGES ( de Poitiers . )
www
IMITATION DE L'ODE D'HORACE :
Quis multa gracilis te puer , etc.
Quel est , dis -moi , l'insensé qui t'adore ,
Jeane Pyrrha ? quel est l'audacieux
Qui sur ton sein, que Vénus fit éclore ,
Dépose en paix ses baisers amoureux ?
Dans le bosquet , sous la flexible voûte
De ces berceaux , asile des amours,
Plus d'une fois tu lui juras sans doute
D'être fidelle et de l'aimer toujours.
C'est pour lui plaire , aimable enchanteresse,
Que , déjà belle en ta simplicité ,
Ces blonds cheveux que Zéphire caresse ,
Flottent épars sur ton sein agité .
JUILLET 1816 .
437
Un jour , hélas ! qu'il versera de larmes ,
L'amant jaloux qu'enivre tes faveurs !
Il ne voit pas , ébloui par tes charmes ,
Le faux éclat de tes sermens trompeurs.
Auprès de toi, dans ce riant bocage ,
De son bonheur il croit être certain ;
Mais bien souvent le plus sombre nuage
Vient obscurcir le jour le plus serein.
D'un fol amour , d'une ardeur passagère ,
Il veut en vain prolonger les momens ;
Bientôt , hélas ! ta flamme mensongère
Va l'abreuver des plus affreux tourmens.
Qu'il est heureux , qu'il est digne d'envie ,
Celui qui fuit d'éphémères liens !
Si les amours embellissent la vie ,
La paix du coeur est le premier des biens .
Pour moi , bravant les élémens perfides ,
Tranquille enfin , et content de mon sort,
J'ai consacré mes vêtemens humides ,
Au dieu des mers qui m'a conduit au port.
AUGUSTE M.
ÉNIGME .
Tantôt beau , tantôt laid , je plais et je fais peur ;
Je ne suis rien du tout , et je suis toutes choses ;
Quelquefois véritable et plus souvent trompeur ,
Je suis toujours sujet à des métamorphoses .
M'évanouir sans mal et vous parler sans voix ,
Voilà ce que je puis. Je visite les rois ,
Les bergers , les amans , et je prends cent figures.
En vrai magicien j'instruis les curieux ,
Et puis leur annoncer toutes leurs aventures.
Mais il faut pour me voir qu'on ait fermé les yeux.
458 MERCURE
DE FRANCE.
1
CHARADE .
De mon premier quand le son retentit ,
Dans les forêts le cerf bondit et fuit ;
De mon dernier , la sève un peù piquante
Des moissonneurs excite l'appétit ;
Mon tout est l'ornement d'une femme élégante.
wwwwwwm
LOGOGRIPHE.
Lecteur, je porte dans mon sein
L'air , la mer, et la soif, et la faim ,
Rome , Siam, Riom , Reims , orme ,
Sem , Remi , Méri , Mars , os , forme ,
Emir , Io , More , ombre , Omer ,
Ia , mari , braise , or , amer ,
Marie , osier , maire et la soie ,
Brame , fraise , if, ame , rime , oie,
Rose , frimats , roi , sabre , ami ,
Rame , ambre , mois , si , ré , fa , mi ,
A tes yeux tout entier mon être se déploie.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'Enigme est Lanterne . Celui du Logogriphe est
Nuage , où l'on trouve Nue , Eu ( ville ) , An , Ange , Ane , Nage,
Age , Auge , Aune , Un , Eau. Le mot de la Charade est Pinson
Errata du numéro précédent.
Ligne 3 du Logogriphe , au lieu de :
lisez:
Je fais bien du chemin avec mes quatre pieds.
Je fais bien du chemin et je n'ai que cinq pieds.
JUILLET 1816 .
439
HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON
Et de la Cour de Louis XIV , ouvrage qui embrasse
les règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la
régence du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne.
-
Deux vol . in-8° . , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard . Prix : 10 francs .
( IVº. et dernier Extrait. )
Les hommes , naturellement ingrats ou légers , ne
reconnaissent tout le mérite des bons rois , que lorsque
leurs yeux ne les aperçoivent plus sur le trône , et que
le vaisseau de l'état , baltu par les tempêtes , atteste au
milieu des dangers que le pilote habile a disparu . Après
la mort de Louis XIV , ses sujets et les peuples voisins
lui rendirent enfin justice ; l'empereur d'Allemagne , si
long-temps armé contre lui , sembla vouloir consoler
son ombre ; et ce généreux ennemi , indigné des outrages
prodigués aux statues du grand roi , et jusqu'à sa dépouille
mortelle , lui fit élever un superbe mausolée ;
tous les Allemands y applaudirent. La succession d'Es
pagne avait contrarié les intérêts de quelques têtes couronnées;
mais la résistance de Louis XIV était noble et
légitime. Chef de famille , pouvait - il ne pas accepter
un testament qui transmettait le sceptre des Espagnes
et des Indes à l'un de ses petits-fils , neveu du monarque
testateur ? Roi de France et de Navarre , devait- il consentir
à cet impolit que partage , qui allait détruire , en
un moment , l'équilibre et les contre-poids de l'Európe
bien organisée ?
Seul contre cette Europe liguée avec tant d'injustice ,
Louis vit ses alliés naturels abandonner sa cause , la
reprendre et l'abandonner de nouveau . Il vit Eugene ,
son parent et son sujet , guider sur le coeur de l'état les
lances et les foudres étrangères. Il vit ses ambassadeurs
humiliés , réduits à solliciter la paix ou des armistices .
Que dis-je ! il vit les ennemis sous les portes de Reims ,
440
MERCURE DE FRANCE .
"
et leurs éclaireurs audacieux non loin des grilles de
Versailles !! Qu'on ne me parle plus de me retirer à
Chambord , répondit le monarque , toujours soutenu de
son génie ; mes sujets ne doutent point de la justice de
cette guerre. A la première nouvelle du désastre , je
convoquerai toute la noblesse de mon royaume ; je la
conduirai à l'ennemi , malgré mon âge de soixantequatorze
ans , et je périrai à sa téte . « Le ciel eut pitié
de Louis et de son royaume » , s'écrie en cet endroit
notre auteur. « Le prince Eugène , si habile et si glorieux
, commit une grande faute , et cette faute nous
» sauva. Des lignes trop étendues affaiblirent les alliés ,
qui cherchaient à nous épouvanter par cet appareil et
> cet immense développement . Le maréchal de Villars ,
» instruit que tous leurs magasins étaient dans Mar-
» chiennes , résolut d'emporter et Marchiennes et De-
» nain. Un corps de dragons se porte vers l'ennemi
» comme pour l'attaquer , charge brusquement , et se
>> retire ensuite vers Guize , où il est poursuivi. Durant
» cette fausse attaque , le maréchal marche à Denain
avec son armée en bon ordre ; les formidables retran-
» chemens du général Albemarle sont forcés ; le carnage
» est considérable. Des corps entiers mettent bas les
» armes. Le général , et quatre princes allemands sont
» faits prisonniers . Le prince Eugène accourt avec de
»> nouvelles forces , mais n'arrive que pour contempler
» sa défaite . Rien ne résiste le long de la Scarpe ; Mar-
>> chiennes tombe au pouvoir des Français . Ils y trouvent
» ces immenses provisions d'artillerie et de vivres qui
» devaient soutenir la campagne. Landrecy est délivré.
» Villars reprend Douai , le Quesnoi , Bouchain : nos
» frontières nous sont rendues. L'armée du prince Eugène
, depuis ce jour , jusqu'à la fin de la campagne ,
perd cinquante bataillons , et la plus belle artillerie
de l'Europe. Les alliés , battus , confus , éperdus
» demandent enfin cette paix qu'ils refusaient naguère
» avec tant de hauteur. Les plénipotentiaires se réunis-
» sent à Utrecht. Philippe V est reconnu roi d'Espagne ,
» et renonce à tous ses droits de prince français. Le duc
» de Savoie acquiert le titre de roi de Sardaigne , et
"
>>
蓬
>
JUILLET 1816. 441
»
joint la Sicile à ses états. La Hollande voit augmenter
» son territoire aux dépens même de l'empereur. La
>>> France est remise en possession de Lille , d'Aire , de
» Béthune , de Saint-Venant ; mais elle renonce à la
plus grande partie de la Flandre , que lui assuraient
» les traités de Nimègue et de Riswick ; elle s'oblige à
» ruiner son port de Dunkerque . Cette paix , sage et
» modérée , vit signer tous ses articles dans le cours de
» l'année 1713 : IL Y A CENT ANS AUJOURD'HUI . »
»
L'auteur , ainsi qu'on vient de le remarquer , sait à
propos varier ses tons , et donner à chaque objet sa couleur
propre. Il a représenté au naturel la douceur ingénue
de Louise de la Vallière ; la triomphante beauté d'Athénaïs
de Montespan ; les imprudences romanesques des
Diles Mancini ; la passion extraordinaire de Mlle de
Montpensier ; les dissipations élégantes de Fouquet ; les
caractères transcendans de Mazarin et de Richelieu ; la
froide probité de Colbert ; la cruelle et savante administration
de Louvois . Il a jugé impartialement la fameuse
Révocation de l'édit de Nantes . Il a mis sous
nos yeux les pompes féériques de Versailles , interrompues
tout à coup par des catastrophes terribles , et des
scènes funèbres. Il a jugé de nouveau le trop fameux
démêlé qui divisa pour toujours deux prélats , l'honneur
de l'église. Il a loué Bossuet sur sa doctrine et ses grands
talens , il l'a blámé sur quelques démarches et des procédés
. Il a justifié Mme Guion , quant à ses moeurs ; il
nous a fait aimer son caractère et sa personne ; il l'a condamnée
comme femme-écrivain . Nous aurions bien des
passages curieux à signaler dans ce livre , où nous trouvons
néanmoins à critiquer des incorrections , heureusement
très-rares , quelques expressions hasardées , quelques
abus d'esprit , quelques abus d'enluminure ; cinq
ou six jeux de mots qu'il faut supprimer , et le titre éminent
de POEME , donné au Télémaque , ouvrage écrit en
prose , et non pas en vers. L'histoire de Mme de Maintenon
devait naturellement rappeler la fondation de Saint - Cyr ,
monuiment inpérissable , qui attestera dans tous les siècles ,
et les douces vertus de son institutrice , et la noble générosité
de son royal fondateur. M. Lafont d'Aussonne a
442
MERCURE DE FRANCE.
répandu beaucoup de charme et d'intérêt sur cette partie
de son ouvrage. Le discours que Françoise d'Aubigné
adressa à Louis XIV en faveur de cette noblesse magnanime
qui s'est dévouée pour son service , et le service
des rois ses aïeux , ferait chérir Mme de Maintenon ,
qnand bien même cette dame illustre n'aurait pas d'autres
titres à l'estime et à l'affection des gens de bien. L'auteur
, qui a prouvé le mariage royal jusqu'à l'évidence ,
a également justifié Mme de Maintenon , que d'obscurs
libelles accuserent d'avoir abandonné son roi mourant.
Elle ne sortit alors de Versailles que violemment et
malgré elle , et pour obéir à ceux qui n'osaient , où ne
voulaient pas la traiter en veuve du monarque . Toutefois
le régent ſui fit , à Saint-Cyr , une visite d'apparat ; les
princesses du sang , les évêques , les ministres , imitèrent
la démarche solennelle du duc d'Orléans ; enfin , Mme de
Maintenon prit le grand deuil. Je ne rapporterai point
ici la scène effroyable de son exhumation en 1794 , on
la trouvera dans les pièces justificatives . Les habitans de
Saint-Cyr racontent que Mme de Maintenon , arrachée
de son tombeau , ne paraissait qu'endormie . Les profanateurs
avides trouvèrent à son doigt l'anneau nuptial ,
d'or fin , et d'une modique valeur ; mais ils n'y trouverent
point cette riche bague de diamans qu'ils cherchaient
, et qui avait excité leur rage criminelle . Nous
terminerons cette analyse en invitant à lire la peinture
des derniers momens de Mme de Maintenon à Saint-Cyr.
Ce morceau , où respire toute la tendresse de l'écrivain
pour les deux grands personnages de son livre , a intéressé
tous les lecteurs.
wwwww
JUILLET 1816.
445
ww
Description historique de l'église royale de Saint-
Denis , avec des détails sur la cérémonie de l'inhumation
de Louis XVI et de Marie-Antoinette , reine
de France ; par A. P. M. Gilbert , auteur des Descriptions
historiques de Notre- Dame de Paris et
de l'église de Chartres. · Un vol. in- 12 de 100 pag .
Prix : 1 fr. 50 cent. pour Paris , et 2 fr . franc de port ;
papier vélin , 3 fr . et 3 fr. 50 c. franc de port. Chez
Plancher , libraire , rue Serpente , nº 14 , et Delaunay ,
libraire , au Palais-Royal .
Plusieurs ouvrages volumineux avaient été publiés
sur ce vénérable monument , par dom Doublet , dom
Félibien , dom Millet ; mais l'incommodité de leur format
, le style avec lequel ils avaient été écrits , en rendaient
la lecture pénible . D'ailleurs l'église de Saint-
Denis a été tellement saccagée lors de la tourmente
révolutionnaire , qu'une nouvelle description devenait
indispensable aux curieux nationaux ou étrangers . Ses
tombeaux , son trésor , ses magnifiques vitraux ont entierement
disparu . Ce temple , objet de la vénération ,
de la piété et de la magnificence des monarques français ,
est en même-temps l'un des monumens d'architecture ,
improprement appelée gothique , les plus estimés . En
effet , dit M. Gilbert , les Goths , peuples du nord , auxquels
on attribua sans fondement l'invention de cette
architecture , étaient non-seulement étrangers aux arts ,
mais ils paraissent , au contraire , n'avoir eu aucun genre
d'architecture à eux. Ces peuples furent d'autant plus
éloignés d'apporter de nouvelles connaissances dans les
contrées qu'ils parcoururent , que tous les historiens
s'accordent à les représenter comme des barbares. Il est
certain qu'ils ne commencèrent à être connus que lorsqu'ils
eurent porté le fer et la flamme dans l'empire
romain. Or , l'architecture de moyen âge , quoique dépourvue
de la noblesse et de la beauté de proportions
qui caractérisent celle des Grecs et des Romains , offre
un grandiose surprenant , avec un mélange singulier de
444
MERCURE
DE FRANCE .
barbarie et d'intelligence , d'impéritie et de lumières ,
et sur-tout de hardiesse , qui exigeait plus de combinaisons
que n'avaient le temps d'en faire des peuples presque
toujours errans et sans cesse armés contre leurs
voisins . On remarquera d'ailleurs que parmi les monumens
du
moyen âge qui existent en France et ailleurs ,
les plus anciens sont postérieurs de plus de cinq cents ans
aux incursions des Goths dans le midi de l'Europe ; dèslors
on peut conjecturer que cette ancienne architecture
pourrait être une sorte de dégénération qui s'introduisit
dans les arts dépendans du dessin lors de la décadence
de l'empire romain au quatrième siècle La différence
qu'elle présente chez les divers peuples de l'Europe , ne
peut être attribuée qu'à celle de leur goût et de leur
génie . En France comme ailleurs , lorsqu'elle s'éloigna
périodiquement des formes qui en rappelaient l'origine
primitive , cette architecture prit alors différens caractères
, dont elle dut l'influence à nos conquêtes , tant en
Italie sous Charlemagne , qu'en Syrie à l'époque des
croisades . C'est de cette diversité de formes que se composent
les quatre âges de notre ancienne architecture .
Le premier , connu sous le nom de mérovingiaque , est
un alliage informe des styles grec et romain , qui fut
en usage sous les rois de la première race. Le second ,
dit style carlovingiaque ou lombard , date depuis le
regne de Charlemagne jusques vers le commencement
du onzième siècle. On reconnaît l'emploi du troisième
dans les temples construits depuis cette dernière époque
jusqu'au commencement du treizième siècle. Enfin , le
quatrième âge , en usage depuis le treizième siècle jusqu'au
commencement du seizième , sous Louis XII et
François Ier , se distingue par une délicatesse et une légèreté
de style auxquelles on est convenu de donner le
nom d'arabesque ; car on sait que c'est aux fréquens
voyages que les Français firent en Syrie à l'époque des
croisades , que l'on doit l'introduction de cette multitude
d'ornemens et de formes élégantes qui firent sortir l'architecture
du moyen âge de la lourdeur excessive qui la
caractérisait auparavant .
L'auteur , après avoir rapporté le sentiment des auJUILLET
1816.
445
teurs sur l'arrivée et le martyre de Saint-Denis ; sur le
premier oraloire , renouvelé et construit sur un plan plus
étendu par sainte Geneviève , donne quelques détails sur
le temple élevé par Dagobert Ier , ensuite reconstruit
par Pépin dit le Bref. Il ne reste de cette église que les
cryptes ou chapelles souterraines qui sont autour du
choeur , lesquelles furent conservées par Suger , lorsque
ce célèbre abbé fit démolir l'ancienne église pour faire
élever celle qui existe aujourd'hui , et dont la description
fait l'objet de notre analyse . M. Gilbert présume
avec raison que les créneaux placés au- dessus de la façade
et des deux côtés en retour d'équerre , ne furent
ajoutés que vers le commencement du quatorzième siècle
, après la malheureuse bataille de Poitiers .
L'histoire et le détail des constructions , du portail ,
de l'église , des chapelles , la cérémonie de la dédicace ,
sont rapportés avec beaucoup de soin . Il en est de même
des travaux ordonnés par Louis IX et par sa mère ,
Blanche de Castille . Il résulte des observations de M. Gilbert
que ce temple a été bâti à diverses reprises , et qu'il
présente dans son ensemble cinq époques différentes de
l'architecture du moyen âge.
En traitant de l'oriflamme , il eut été à désirer que
M. Gilbert eût prévenu que l'emploi de cette bannière
avait succédé àla chappe de Saint-Martin de Tours , laquelle
était de couleur bleue ; que les rois de la seconde
race , n'étant pas toujours certains de pouvoir la lever ,
cherchèrent à prendre pour patron un autre saint dont
l'église serait plus rapprochée de la capitale ; qu'ayant
fait choix de Saint- Denis , on adopta pour la bannière
la couleur rouge , adoptée par l'église pour les martyrs.
Les dévastations commises dans cette basilique , à la
suite des événemens de 1789 , les réparations faites depuis
1804 , terminent la première partie du travail de
l'auteur. Dans la seconde , il examine l'extérieur du
temple , donne le détail de ses mesures , décrit les sujets
des bas-reliefs , fait connaître diverses suppressions faites
à des époques différentes .
Les trois portails de l'église Saint- Denis étaient anciennement
décorés de vingt statues , parmi lesquelles on
1
446 MERCURE DE FRANCE .
distinguait seize rois et quatre reines ; ces statues furent
supprimées en 1770 , lors des réparations faites à la façade
principale . M. Gilbert s'étonne , avec raison , de ce
qu'une communauté aussi recommandable que l'ordre
des Bénédictins , qui renfermait un si grand nombre de
savans distingués , ait permis qu'on détruisît ces statues ,
dont la conservation devenait aussi importante pour
l'histoire de l'abbaye , que pour l'histoire du moyen
âge. Sous ces deux rapports , ces monumens devaient
particulièrement fixer l'attention de l'ordre . Ils ont été
gravés , il est vrai , dans les monumens de la monarchie
française , publiés par Montfaucon ; mais ce religieux ,
beaucoup plus distingué par sa vaste érudition que par
ses connaissances dans les arts du dessin , ne doit être
consulté qu'avec beaucoup de circonspection , par le peu
de fidélité qui existe dans les planches de son ouvrage.
Les monumens y sont souvent représentés de manière à
ne pas les reconnaître .
La description des clochers , de la pyramide , des
cloches , les noms des donateurs , des parrains , des fondeurs
, sont rapportés avec le plus grand soin ; il en est
de même pour l'explication des figures et bas -reliefs qui
existent encore , et qui ont échappé à la destruction révolutionnaire.
Pénétrant dans l'intérieur de l'église , M. Gilbert attire
l'attention sur tout ce que cette basilique renferme
de curieux . Il fait connaître les différentes proportions
de l'édifice , les nouvelles constructions , les croisées ,
les vitraux , l'ancienne et la nouvelle tribune de l'orgue ,
l'ancienne et la nouvelle disposition du choeur , le grand
autel , le pourtour du choeur, et n'oublie rien de ce qui
peut offrir le plus léger intérêt.
En traitant des chapelles , l'auteur indique les divers
monumens dont elles étaient ornées , et le sort qu'ils ont
éprouvé , l'époque de leur érection , et la date de leur
suppression . Il en est de même du trésor et de la nouvelle
sacristie , dont M. Gilbert décrit les dix nouveaux
tableaux . Sept ont été vus avec intérêt au salon du
Louvre , dans les expositions de 1812 et 1814 ; ils ont
pour auteur MM. Monsiau , Ménageot , Garnier , MeyJUILLET
1816. 447
nier , Landon , le Barbier l'aîné , Guérin , Gros et Menjaud
.
Les anciennes sépultures forment un chapitre, assez
long et fort curieux ; j'y renvoie le lecteur , ainsi que
pour la description des cryptes qui renferment les statues
de six rois de la seconde race , savoir : Charlemagne ,
par M. Gois ; Louis- le-Débonnaire , par M. Bridan ;
Charles-le-Chauve , par M. Foucon ; Louis-le- Bègue ,
par M. Deseine ; Charles-le-Gros , par M. Gaule ; Louisd'Outremer
, par M. Dumont. On a déposé dans cette
chapelle souterraine plusieurs sarcophages en granit et
en pierre , trouvés lors des exhumations faites en 1793
et 1794 ..
M. Gilbert fait une réflexion fort judicieuse , et je me
fais un devoir de la rapporter . On sera sans doute étonné ,
dit-il , de voir que non loin des somptueux mausolées
de Louis XII , de François Ier et de Henri II , Henri IV
gissait presque ignoré , dans un caveau étroit , de construction
irrégulière , sans aucun ornement , et sans que
l'on ait même songé à ér ger un monument à la mémoire
de cet excellent prince. Ses successeurs n'eurent
pas de sépulture plus magnifique : on ne vit pas même
une seule image qui rappelât les traits du monarque dé
funt , pas une seule inscription qui fit son éloge . Soit
qu'à chaque nouvel avénement au trône on oubliât sans
retour celui qui n'était plus , soit que l'on craignît de
faire entrevoir au prince régnant le terme de sa grandeur
et de sa puissance , il se passa cent quatre-vingts ans
sans que l'on se soit occupé un seul instant de la sépulture
royale. L'accroissement que l'on fit en 1683 au caveau
qui avait servi jusqu'alors à la sépulture de la dynastie
des Bourbons , suffit à peine par la suite ; car on assure
que lors de la mort du dauphin , fils aîné de Louis XVI ,
il ne s'y trouva plus que la place où l'on mit le cercueil
de cet enfant . L'infortuné monarque le sut et fut frappé ;
mais on ne voit pas que cela l'ait déterminé à agrandir
cette sépulture ou à s'en préparer une nouvelle .
Le reste du volume contient des détails sur la cérémonie
de l'inhummation de Louis XVI , et de Marie
Antoinette , reine de France .
448
MERCURE DE FRANCE.
En résumé , la description historique de l'église royale
de Saint-Denis est faite avec beaucoup de soins , elle
nous apprend tout ce que cette basilique a contenu et
contient encore de curieux . Ce petit volume est supérieur
aux anciennes descriptions , bonnes seulement pour les
savans ; il sera recherché et lu avec intérêt par tous ceux
qui voudront bien connaître ce monument , si respectable
par les grands événemens qui s'y sont passés. Ce
volume est encore enrichi d'une gravure qui donne une
idée fort juste de la façade de l'église Saint- Denis .
ROQUEFORT .
www
POESIES ET TRADUCTIONS
De Catulle , Tibulle et Properce ; par M. C. L.
Mollevault.
( III . et dernier article . )
La traduction de Tibulle , parvenue à sa cinquième
édition , se présente avec une réputation faite et des
titres connus , qui nous dispenseront d'entrer dans de
grands détails sur cet ouvrage ; qu'il nous suffise de dire
que M. Mollevault s'y montre , par un accord heureux ,
poëte élégant et traducteur fidelle . Cette nouvelle édition
offre des traces nombreuses des soins qu'a pris l'auteur
pour approcher davantage de la perfection ; ses corrections
nous ont paru en général heureuses. Cependant on
pourrait en trouver qui rappelleraient quelquefois le
vieil adage , que le mieux est l'ennemi du bien. Par
exemple , M. Mollevault dit aujourd'hui :
Là que j'aime , quand gronde un vent impétueux ,
A presser sur mon sein ton sein voluptueux ;
Ou , quand l'humide Auster exerce sa furie ,
A suivre le sommeil au doux bruit de la pluie .
Ce même passage était antérieurement rendu par les
quatre vers suivans :
JUILLET 1816.
449
Là , que j'aime d'entendre un vent impétueux ,
En pressant sur mon sein ton sein voluptueux ;
Qu , quand l'humide Auster exerce sa furie ,
A m'endormir en paix au doux bruit de la pluie.
D
AMBE
Le changement des deux premiers vers nous paraît
excellent ; mais nous doutons que l'on adopte l'expres
sion nouvelle de suivre le sommeil. M. Mollevault a
voulu franciser la figure du latin : Somnos , imbreju
vante , sequi ; il aime en général , et un peu trop à notre
avis , à risquer ce qu'on appelle des latinismes . Ici il
ne nous paraît pas que le verbe suivre , susceptible
comme en latin , de diverses acceptions métaphoriques,
se prête à celle à laquelle le traducteur a voulu le plier .
On dira bien suivre un projet , suivre une idée ; il y a
là en effet , de notre part , une action suivie et non interrompue
; mais le sommeil se présente , au contraire ,
à la pensée , comme la cessation de toute action , et de
là l'idée toute active du verbe suivre nous semble s'y
associer difficilement . Enfin , si l'expression devait
ser , il faudrait au moins la particulariser en disant que
pasj'aime
....
A suivre mon sommeil au doux bruit de la pluie.
Suivre le sommeil forme une expression vague dont
on n'aperçoit ni le terme ni l'objet.
Il s'est glissé dans la même pièce ( 4° et 5e édition )
ce vers qui ne signifie rien :
Ton amant de ton coeur pressant le coeur timide.
On lisait dans les précédentes :
Ton amant sur son coeur pressant ton coeur timide.
Il est singulier que l'altération de ce vers se soit repro
duite deux fois sans que l'auteur s'en soit aperçu .
Ne quittons pas Tibulle sans en citer quelque chose.
Voici la description des plaisirs de la paix : ces images
doivent nous convenir, aujourd'hui :
Heureux le laboureur ! sous une humble chaumière
L'amour de ses enfans prolonge sa carrière.
29
450
MERCURE
DE FRANCE
.
Il guide les brebis , son fils suit les agneaux ;
Sa femme apprête un bain délassant ses travaux.
Ainsi puissai -je un jour , blanchi la vieillesse , par
Des récits du vieux temps amuser la jeunesse !
Cependant , que la paix féconde nos côteaux !
La paix , au joug courbé rend le front des taureaux ;
La paix nourrit la vigne , et la cave recèle
Le vin que verse aux fils la coupe paternelle ;
La paix au soc oisif rend son premier éclat ,
Et la rouille en secret mord le dard du soldat.
Le laboureur joyeux du bois sacré ramène
Sa nombreuse famille , et son char fend la plaine.
L'Amour lui senl combat , brise un seuil rigoureux',
De sa main criminelle arrache des cheveux .
La jeune fille , hélas ! pleure et se désespère :
Son vainqueur pleure aussi sa coupable colère ;
Mais le malin Amour , auteur de ces forfaits ,
Sourit , s'assied entr'eux et leur dicte la paix.
toute Ce charmant tableau rend toute la douceur ,
l'élégance de l'auteur original . Un seul hémistiche nous
semble encore demander à passer sous la lime : c'est
ce bain délassant les travaux. Dans l'édition précédente
, il y avait : Un bain qui trompe ses travaux , et
antérieurement encore : Un bain qui soulage ses maux.
On voit que M. Mollevault ne s'est pas encore bien
trouvé de ce bain là , et il a raison. Nous lui suggérerons
cette version :
Sa femme apprête un bain où l'attend le repos.
Si M. Mollevault la préfère , et qu'il ne rencontre pas
mieux , nous serons charmés d'avoir trouvé cette petite
occasion de montrer qu'un critique est quelquefois bon
à quelque chose.
Enfin , nous l'engagerions à revenir aussi sur
La cave qui recèle
Le vin que verse aux fils la coupe paternelle.
Ce tour n'a pas toute la clarté désirable . Le sens du latin
JUILLET 1816. 451
nous paraît être , prosaïquement parlant , que la paix
permet de remplir les celliers de telle sorte que le fils
boive unjour le vin fait par son père . On apercevrait
mieux ce sens si M. Mollevault disait :
..... Que la cave recèle
Le vin que garde aux fils la tonne paternelle.
Dans sa lutte contre Properce , M. Mollevault nous
paraît avoir été plus constamment heureux qu'avec Catulle
; les couleurs brillantes dont se pare la muse de
l'amant de Cinthie , riaient peut-être davantage au talent
particulier de son traducteur, que la simplicité plu ;
sévère du chantre de Lesbie.
Ce luxe poëtique qui caractérise Properce , et auquel
il sacrifie quelquefois le sentiment , semble avoir mis
M. Mollevault à l'aise. Comme la phrase latine , dans
l'original , est habituellement nombreuse et abondante ,
la phrase française la suit avec plus de facilité ; elle en
acquiert même une sorte de rapidité , et l'on y trouve
moins de ces ornemens parasites , de ces circonlocutions
dictées souvent par le seul caprice de la rime , au traducteur
que retient dans un cercle trop étroit la concision
désespérante de son auteur original .
Quelques équivalens que M. Mollevault substitue
par-ci par-là au véritable sens de Properce , quelques
expressions ambitieuses , sont les principales taches qu'on
peut apercevoir dans cette traduction , et que l'auteur
fera aisément disparaître. D'ailleurs nous la croyons
faite pour satisfaire les lecteurs les plus délicats . Donnonsen
une idée par quelques citations prises au hasard.
Voici comme le poëte blâme , dans Cinthie , le goût du
luxe et de la
parure .
Pourquoi parer ton front d'ornemens étrangers ,
Revêtir de Céos la gaze aux plis légers ,
Inonder tes cheveux des parfums de l'Oronte ,
Au luxe oriental sacrifier sans honte;
Et toujours étalant des appas achetés ,
Ne point nous éblouir de tes seules beautés ?
Ah! n'offre point au luxe un honteux sacrifice ·
29 .
452 MERCURE
DE FRANCE
.
Crois-moi , l'amour est nu , l'amour hait l'artifice.
Vois de son seul éclat la terre se parer ,
Sur ses longs bras le lierre au hasard s'égarer.
L'arboisier croît plus beau sur la roche stérile ;
Leflot en se jouant suit sa route indocile ;
Thétis orne son sein du seul trésor des mers ,
Et l'art au chantre ailé n'apprend point ses concerts.
Rien dans ce morceau qui gêne la libre allure du poëte ;
rien , ou presque rien , qui fasse sentir ces entraves où
la rime et le sens torturent quelquefois , comme à l'envie ,
un pauvre traducteur . On regrette cependant que l'apostrophe
à Cinthie , Vita ! ma vie ! mon ame ! ait disparu.
On peut aussi remarquer que sacrifier sans honte au
luxe oriental et offrir au luxe un honteux sacrifice , y
sont trop rapprochés ; que d'ailleurs ce dernier vers ne
rend pas très-exactement le latin , qui dit : Crois-moi ,
ta figure n'a pas besoin de fard.
Le lierre qu'on voit au hasard s'égarer , n'est pas nom
plus ce lierre en liberté , qui , dans Properce , s'étend
avec plus de grace : Sponte sud . melius. ....
Sans citer le reste de cette élégie , adressons encore
deux ou trois observations à M. Mollevault , " il y dit :
Si Castor et Pollux , pleins d'uu tendre délire ,
Enlevèrent Phébé , sa soeur même Hélaïre .
Pourquoi cette extensive , méme ? Et qui est-ce que
l'enlèvement d'Hélaïre ajoute ici à la pensée ou à la
force de l'argumentation ? ne suffisait-il pas de dire :
Si Castor , si Pollux , pleins d'un tendre délire ,
Brûlèrent pour Phébé , pour sa soeur Hélaïre .
Le goût sévère permettra-t-il ensuite à M. Mollevault
de lancer , aux jeux du Cirque , une roue étrangère ,
et cela ne paraîtra-t-il pas bien recherché ?
Nous ne voudrions pas lui répondre qu'on approuvât
encore dans l'élégie suivante , un pied ivre de vin. Il
nous semble d'ailleurs qu'en déterminant ainsi , d'une
manière trop physique l'ivresse de ce pied , on rend la
JUILLET 1816 . 453
1
figure plus hardie en apparence , mais moins agréable et
moins heureuse en effet.
Mais voici un morceau , où d'un bout à l'autre , on
ne trouvera qu'à applaudir.
Un rival a voulu conduire Cinthie en Grèce , Properce
obtient qu'elle renonce à cet odieux voyage , et il chante
son triomphe.
Où donc est ta raison ? Quoi , ta fuis loin de moi ?
Quoi , la froide Illyrie a tant d'attraits pour toi ?
Est-il d'un si grand prix ce rival téméraire
Qui t'apprend à lutter contre Eole en colère ?
Tu verrais , sans pâlir , l'Océan courroucé ?
Tu dormirais au bruit de son flot insensé ?
Tu pourrais affronter les neiges , la froidure ?
Et tes pieds délicats braveraient leur injure !
O ! que le sombre hiver , hérissé de frimats ,
Forçant le nautonier à ployer tous ses mats ,
Empêche ton vaisseau de franchir la barrière ,
•
Et les vents ennemis d'emporter ma prière !
Je triomphe grands Dieux ! et son ame est vaincue !
Cinthie écoute enfin ma prière assidue.
Quitte ta fausse joie et péris de regrets
Fier. rival ! du départ elle rompt les apprêts .
Je suis cher et rends cher à celle que j'adore ,
Le seul séjour de Rome où mon culte l'honore.
Oui , sur mon coeur ému s'appuyer doucement ,
Dans une couche étroite enlacer son amant ;
Voilà ce qui , cent fois , plaît mieux à mon amie ,
Que les trésors d'Elis , la dot d'Hyppodamie .
Prodiguez les présents , promettez plus encor ;
Cinthie est à moi seul , et n'est point à votre or.
Je ne dois point son coeur à l'offre d'un empire ,
Je l'achète au doux prix des trésors de ma lyre.
Nous apercevons , en passant , une singulière faute
échappée à M. Mollevault , c'est Caucase servant de
454
MERCURE DE FRANCE.
1
rime à embrasse ( pag. 43. ) D'ailleurs , les deux vers
sous cette rime ne sont pas bons , ce qui semble indiquer
qu'ils n'étaient jetés là qu'en attendant , et que l'auteur
aura oublié de les remettre sur le métier .
La grammaire condamnera l'emploi du pronom il
dans les vers suivans :
Et sans peine enlevant aux rochers homicides
Prométhée , il vaincra le vautour assassin
Qui nuit et jour déchire et dévore son sein.
De plus l'enjambement du second vers n'a rien d'heureux
: on y remédierait ce semble en changeant de tour,
et en employant l'apostrophe :
Et t'enlevant sans peine aux rochers homicides,
Prométhée ! il vaincra le vau : our assassin
Qui nuit et jour déchire et dévore ton sein.
L'elégie 8 du livre 2 est brûlante de verve et de délire
, c'est une des meilleures de l'original , et le traducteur
a suivi le vol de son modèle .
La suivante présente quelques taches à relever ; le
traducteur dit à Cinthie : Vois...
Ces jeux qu'ont approuvés tes innocentes Bammes ,
Ces temples où les voeux sont purs comme les ames.
Properce lui disait , et c'est bien plutôt le langage d'un
amant : Tu seras seule ( à la campagne ) , tu ne verras
que les monts solitaires , les troupeaux .... Là, point de
jeux, de spectacles corrupteurs ; point de ces lieux de
dévotion qui ont été pour toi l'occasion de tant d'infidélités.
Fanaquepenatis plurima causa tuis.
Le sens du latin est bien plus piquant , et M. Mollevault
n'a rien gagné à s'en écarter .
On voit dans la même pièce une flèche qui fuit sur
l'aile d'un roseau . La figure est un peu hardie ; enfiu le
Clitumne blanchit des troupeaux le vétement
d'ébène.
Nous ne connaissons point de fleuve , point d'eau ,
JUILLET 1816 . 455
"
sortit-elle du laboratoire de M. Thénard , qui opère un
pareil prodige , et ce secret n'était pas plus connu du
temps de Properce . Celui-ci dit en effet , tout uniment ,
que des troupeaux blancs comme la neige ( niveos ); se
baignent,, se lavent , dans les eaux du Clitumne , et il
ne pensa probablement jamais qu'en y entrant noirs ,
ou avec des vétemens d'ébène , ils dussent en sortir
blanchis .
Cette faute est nécessairement une de ces distractions
qui échappent presque toujours dans un premier travail,
sur-tout lorsqu'il est de longue haleine. Nous trouverions
encore beaucoup à louer et très-peu à reprendre dans le
troisième livre ; mais il faut s'arrêter. Nous en avons dit
assez pour faire apercevoir au lecteur que nous avons
aujourd'hui une bonne traduction de Properce , et à
M. Mollevault qu'il peut la perfectionner encore en soumettant
quelques passages au travail de la réflexion .
Terminons par le morceau brillant où le poëte promet
l'immortalité à ses vers.
Heureuse la beauté, sensible à mes hommages !
J'élève un monument qui bravera les âges.
La haute pyramide , au front audacieux,
Et ce temple Eléen , vaste image des cieuxy
Et l'altier mausolée insultant la mort même ,
Ne pourront échapper à leur arrêt suprême :
Dans les feux , sous les eaux , leurs honneurs périront;
Un jour , vaincus du temps , leurs faites crouleront;
Tandis que le génie est sûr de sa conquête ,
Le temps devant lui seul en silence s'arrête .
Ces vers sont d'une noblesse achevée . Les seuls lecteurs
du poëte latin' trouveront peut -être que les deux
derniers ne rendent que d'une manière affaiblie l'image
de l'original .
En finissant cet article , profitons du peu d'espace qui
nous reste pour dire quelques mots du volume où sont renfermées
les poësies mêmes de M. Mollevault . Ce volume
contient des élégies divisées en sept livres , et sept petits
456 MERCURE
DE FRANCE
.
poëmes ou narrations épiques. Plusieurs de ces pièces
ont déjà paru .
En général , le talent de M. Mollevault paraît plus à
son aise dans les morceaux qui demandent de la verve ,
de la force , de la couleur ; lorsqu'il peint le sentiment ,
la passion , il laisse quelquefois trop percer l'effort du
travail , et sa douleur n'est pas toujours exemple de recherche
. D'ailleurs ce recueil suivra ses aînés dans le
boudoir de nos belles et sur les tablettes de l'homme
d'esprit. Nous y avons particulièrement distingué l'élégie
intitulée le Souhait , pour sa grâce naïve et son élégante
simplicité , et celle du Rendez-vous , ainsi que le Pouvoir
du baiser. La Rechute est bien le vrai , l'aimable péché
d'un poëte et d'un amant. Pour nous et pour lui , souhaitons-
en beaucoup de pareils à M. Mollevault , dût-il
encore s'en plaindre à sa muse d'une manière aussi
touchante qu'il l'a fait dans la cinquième élégie du liv . 3 .
Son poëme sur les Malheurs des prisonniers du
Temple offre des mouvemens pathétiques , des tableaux
du plus grand intérêt. La Mort de Bayard , celle de
Henri IV, le courage de Goffin dans les mines de Beaujonc
, lui ont fourni des peintures animées , où l'on a
remarqué une belle couleur épique ; mais les poëmes
d'Agar, et sur-tout du Sacrifice de Jephté , nous ont
paru plus parfaits de style ; le dernier , particulièrement ,
remue l'ame de la plus douce pitié .
Le commencement du poëme d'Héro et Léandre
laisse à désirer plus de vie , de mouvement et de coloris ;
mais le poëte s'anime avec son sujet , et nous ne pouvons
qu'applaudir au tableau qui termine l'ouvrage.
1
Nous aurions pu trouver dans ce volume matière à
trois ou quatre remarques grammaticales , faire la guerre
à trois ou quatre expressions plus ou moins maniérées
ou néologiques , telles que passionna sa lyre, passionna
sa voix ; mais qu'il nous suffise d'appeler l'attention de
M. Mollevault sur ces légères taches , et oublions-les
pour ne nous souvenir que du plaisir que ses vers nous
ont causé , et qu'ils causeront indubitablement à tous
les amateurs de la bonne littérature .
་ ་་་
GIRAUD .
JUILLET 1816 .. 457
www
BEAUX - ARTS.
ÉCOLE ESPAGNOLE . VALENCE.
-
LOUIS DE VARGAS.
Cet homme extraordinaire mérite que la postérité le
place entre Raphaël et Jules Romain.
Le correct , le noble , le premier artiste qui , dans
Séville , ait établi la belle manière de peindre à l'huile
et à fresque , s'appelle Louis de Vargas .
Séville l'a vu naître en 1502 , et dès son enfance il
démontra son penchant pour l'art de peindre , qu'il exerça
d'abord sur la serge. Ce mode était alors adopté pour
donner à la main de la légéreté ; mais voulant abandonner
la manière gothique qui régnait alors en Andalousie
, il partit pour Rome , où il fut élève de Perrin
del Vaga , ce qu'il est facile de reconnaître par la connexion
qu'il y a entre ces deux maîtres.
Le premier tableau de sa main que l'on connaisse ,
est une Nativité , qu'il signa :
Tunc discebam Luisius de Vargas .
C'est est 1555 que Vargas fit. cet ouvrage , dont le
mérite est reconnu.
Il en fit ensuite un autre , que l'on regarde comme
l'un des plus beaux ornemens de la cathédrale de Séville .
Il représente la génération temporelle de J. C. , et se
connaît sous le nom de la Gamba , en raison de la jambe
d'Adam qui sort tellement du tableau , que chaque observateur
reste surpris .
Etabli dans sa patrie avec une réputation supérieure
à celle de tous les peintres qui l'avaient précédé , il
peignit à fresque et à l'huile beaucoup d'ouvrages qui
le mettent sans contredit sur la ligne des plus grands
professeurs d'Italie.
En effet, rien n'est plus exact que ses contours, rien de
plus grandiose que ses formes , ni rien de mieux entendu
458 MERCURE DE FRANCE.
que ses raccourcis ; et dans ces brillantes parties de l'art ,
de tous les rivaux qu'il ait pu avoir dans toutes les écoles ,
aucun ne peut lui être comparé.
Si dans ses compositions , Vargas avait su mettre plus
d'air , y introduire la dégradation de la lumière et des
teintes , aussi bien qu'il savait colorier , draper , donner
de l'expression à ses figures , de la noblesse à ses caractères
, de la grâce à ses têtes , et sur-tout aussi bien qu'il
savait imiter la nature dans tous ses accessoires , il eut
été non-seulement le meilleur peintre d'Espagne , mais
encore du monde ; car ( cette assertion dût- elle paraître
un blasphême ) il aurait certes balancé l'immense et
unique talent de Raphaël .
En 1555 encore , Vargas fit une fresque où l'on voit
la vierge du rosaire , dans l'église de Saint-Paul . Il en
fit une autre très-célèbre alors , dans le vieux sanctuaire
de la cathédrale . Malheureusement il n'existe plus rien
de ces fresques très-célébrées par les Italiens mêmes.
En 1563 il fit la fameuse Voie de Douleurs , dont on
aperçoit quelques vestiges sur les dégrés de la cathédrale.
On distingue encore , dans les beaux jours , les
heureux contours de ses belles figures des apôtres , des
évangélistes , des docteurs et des saints patrons de la cathédrale
, qu'il peignit plus grands que le naturel , dans
les arceaux à la manière arabe de la tour de cette basilique.
Vargas commença ce grand oeuvre en 1563 , et le termina
en 1568.
Le peintre ne peut égaler ni la fraîcheur du coloris ,
ni la facilité de l'exécution . Le connaisseur admire la
majesté du dessin , le brillant des caractères , et pleure
sur la ruine de ces chefs -d'oeuvre , qui par leur mérite
et leur magnificence , étaient l'ornement le plus somp-
Lueux de toute la ville.
Dans la gloire du Jugement dernier , dont il décora
la maison de la Miséricorde , on voit encore bien conservés
le rédempteur , la vierge et les apôtres . L'incurie
ayant laissé détruire le reste de cette vaste production ,
où l'on admirait une quantité innombrable de raccourcis
et des nus d'une vérité frappante,
JUILLET 1816.
459
Louis de Vargas mourut à Séville en 1568. On trouya
chez lui des instrumens de macération avec lesquels il
se châtiait. Ce grand artiste couchait dans le cercueil
qu'il s'était choisi , et toutes ces pénitences mystiques
ne lui ôtaient rien de l'aimable gaieté qui le caractérisait
.
Ses dessins jouissent d'une grande réputation ; il les
faisait sur du papier bleu . M. Cean de Séville , en conserve
un avec un soin religieux : il est à la plume sur
papier blanc , et représente des têtes de dromadaires.
Beaucoup de grands connaisseurs , parmi lesquels je
citerai mon ami Lebrun , ont cru ce beau morceau de
Raphaël .
Les ouvrages publics de Vargas brillent dans la cathédrale
et dans la majeure partie des temples de Séville ;
mais il faut s'arrêter devant son Calvaire de l'hôpital de
Lasbubas. Cette composition est peut - être le chefd'oeuvre
de tout ce que la peinture a pu produire.
F. Q.
wwwwwww.m
Suite du Dictionnaire raisonné des Etiquettes , etc.
Par Madame la comtesse de Genlis.
•
AIR ( BON . ) Avant la révolution on appelait avoir bon
air la noblesse et l'élégance dans le maintien , dans la
manière de s'habiller , de meubler sa maison , de recevoir
chez soi , etc. Pour étre de bon air , il fallait aussi
être difficile dans le choix de ses liaisons , et jouir soimême
d'une espèce de considération personnelle ; on ne
pouvait avoir bon air sans un peu de fortune , néanmoins
la richesse et même le faste le plus éblouissant , ne constituaient
nullement le bon air ; souvent alors on rencontrait
des gens d'une extrême magnificence , et qui
n'étaient pas de bon air. On n'a jamais dit d'un sot
reconnu pour tel , ou d'un homme méprisable , qu'il fût
de bon air , quelque fût sa fortune , l'éclat de sa dépense
et de son luxe ; et ceci seul est un éloge et des moeurs et
du goût. Il était de mauvais air , sur-tout pour les
femmes , de se montrer trop souvent en public , par
460 MERCURE DE FRANCE .
exemple aux spectacles . Le bon air , composé de mille
choses frivoles , avait cependant toujours pour base un
fonds digne d'estime.
Un bon ton était une partie indispensable du bon air.
Le bon ton consistait à s'exprimer toujours avec simplicité
, réserve , décence , naturel et clarté , et par conséquent
, à n'employer jamais des manières de parler
basses , triviales , libres , proverbiales ou pédantesques.
(Voyez expressions et phrases de mauvais ton. )
Après la révolution , lorsqu'une société toute neuve
commença à se rassembler , le bon air dont on vient de
parler était tout à fait oublié , ou pour mieux dire , la
plus grande partie de ceux qui allaient ouvrir de grandes
maisons , n'avaient jamais pu le connaître , ils savaient
seulement qu'il faut qu'un beau salon soit bien doré et
bien éclairé. Ils refirent un bon air français très - simplifié
. La seule richesse à cette époque fit le bon air , et
le charme invisible , mais magique , des schals de cachemire
, leur nombre , leur grandeur , leur couleur ,
décidèrent seuls le bon air parmi les femmes.
ALLAITEMENT . De tout temps les médecins et les
moralistes se sont accordés à dire que les mères doivent
nourrir leurs enfans , ils le conseillaient , J.-J. Rousseau
le commanda , et il fut obéi . Mais l'eut-il été de même
en ordonnant de bien nourrir son enfant ? C'est - à-dire ,
en prescrivant aux jeunes mères de renoncer au mondé ,
aux fêtes , aux spectacles , et même à la ville , tout le
temps de l'allaitement ? S'il eut bien expliqué les devoirs
indispensables des nourices , il est permis de croire que '
la mode de l'allaitement maternel ne serait pas devenue
tout-à-coup si générale sur la fin du dix-huitième siècle.
ALTESSE SÉRÉNISSIME ( titre d' ) . Ce titre jadis n'était
donné qu'aux princes du sang , on l'a étrangement prodigué
depuis , ainsi que celui de monseigneur , que les
femmes n'ont jamais donné autrefois , ni par écrit , ni
de vive voix à un ministre , à moins qu'il ne fût cardinal
ou évêque.
Après la chute du trône , on établit les étiquettes et les
nisages de la cour sur ce qu'on avait pu remarquer en
traversant et dévastant d'autres royaumes ; les titres
JUILLET 1816.- 461
d'altesse , d'excellence et les chambellans , devinrent
aussi communs parmi nous , qu'en Allemagne et qu'en
Italie . Comme les Tartares qui , en conquérant la Chine ,
prirent les lois de cette vaste contrée , on vit en France
les vainqueurs adopter une partie des coutumes des
vaincus . On vit aux Tuileries un mélange singulier d'étiquettes
étrangers. On compléta ce cérémonial de cour
en y ajoutant encore beaucoup d'usages de théâtre . Un
homme d'esprit remarqua dans ce temps que les présentations
à la cour , étaient une imitation exacte de
celle d'Enée à la reine de Carthage , dans l'opéra de
Didon. On sait qu'un acteur célèbre fut souvent consulté
sur le costume qu'on inventa pour les jours solennels .
AMATEUR de peinture et de musique. Les amateurs ,
c'est-à-dire , les vrais connaisseurs en ce genre parmi les
hommes du monde , étaient extrêmement rares autrefois
; beaucoup de gens avaient la prétention d'aimer les
arts , mais ce n'était en général qu'une prétention qui
cependant produisit un bien ; ces amateurs protégeaient
du moins les grands artistes et formaient de belles collections.
Les grands peintres n'étaient pas réduits à ne
faire que des portraits , on achetait leurs tableaux . Aujourd'hui
il y a beaucoup plus de vrais connaisseurs , et
néanmoins depuis vingt ans les meilleurs tableaux de
l'école française se vendent difficilement . Les richesses
conquises sur l'Italie semblaient en diminuer le prix . On
a moins de générosité qu'on en avait jadis ; un état de
choses si long-temps incertain , a dû naturellement
duire cet effet . D'ailleurs les grandes richesses n'étaient
pas tombées entre les mains des amis des arts ; ceux qui
possédaient d'immenses fortunes faisaient beaucoup plus
de cas d'une bonne table , que d'un beau tableau ou
d'une musique agréable.
pro-
Il y a aujourd'hui plusieurs amateurs , qui , par la
supériorité de leurs talens , honoreraient l'état d'artiste;
ce qu'on n'a vu avant la révolution que parmi les femmes
( 1 ) . Mais il est une classe , celle des gens de lettres ,
( 1 ) Mais alors le nombre n'en était pas aussi considérable qu'il
l'est aujourd'hui .
462 MERCURE DE FRANCE .
qui s'est toujours piquée d'aimer les arts , et qui ne les a
jamais véritablement cultivés. Voltaire , Marmontel et
Diderot , en ont parlé sans connaissance et sans goût , et
souvent même ridiculement , ainsi que tous les littérateurs
Glukisle ou Picciniste , et peut-être que maintenant
il n'existe pas un seul homme de lettres qui sache
dessiner un paysage ou jouer passablement d'un instrument.
Cependant ces arts enchanteurs sont les plus doux
délassemens des travaux littéraires ; une harpe ( quand
on en sait bien jouer ) est une compagne fidelle , qui ,
dans la solitude d'un cabinet , toujours prête à nous
répondre , peut à-la-fois nous inspirer , nous adoucir et
nous consoler. Sa forme élégante , sa vue seule retrace
des souvenirs antiques et religieux ; on se rappelle que
les prophètes menaient avec eux des joueurs de harpe
qu'ils faisaient préluder lorsqu'ils voulaient se disposer
à recevoir les inspirations divines ; et que le plus saint ,
le plus éloquent des rois de l'antiquité , pour mieux toucher
la bonté suprême , l'implorait en jouant de la
harpe , et pour célébrer dignement les louanges de l'éternel
, les chantait sur cet instrument si noble , si mélodieux
, qu'il est le seul qu'on ait osé mettre dans le ciel
et placer dans les mains des anges ! ....
L'étude constante et bien dirigée des beaux arts est
une source inépuisable d'idées ingénieuses , et d'émotions
aussi douces qu'innocentes ; enfin elle entretient ,
jusqu'aux bornes de la vie , ce feu céleste qu'on appelleimagination.
On exhorte les jeunes littérateurs à se
livrer à cette étude délicieuse , ou s'ils persévèrent à la
dédaigner , on leur conseille de ne point parler des beaux
arts dans leurs ouvrages , et de ne point fatiguer le public
parune multitude de lieux communs et d'idées baroques ,
sur la peinture , la sculpture , la musique , et de faux
jugemens sur les artistes . Voyez artiste et arts (beaux.)
AMBITION . Lisez l'histoire , et sur-tout celle de France ,
c'est-à-dire , les gazettes , depuis l'année 1789 jusqu'à
l'année 1815 inclusivement , ou rappelez- vous tout ce
que vous avez vu depuis vingt-cinq ou même seulement
depuis dix ans , et vous connaîtrez parfaitement dans quels
égaremens inconcevables peut jeter une ardente ambiJUILLET
1816. 463
tion que rien ne réprime , et combien elle peut donner
de folie , de cruauté , d'imprévoyance , et même de stupidité.
"
Des auteurs modernes , qui , d'aucune manière , n'ont
pu voir et connaître la cour de Louis XV et celle de
son vertueux et infortuné successeur ont représenté
dans leurs écrits , et sous les plus noires et les plus fausses
couleurs , l'ambition des courtisans de ce temps . On a
réfuté par des faits , dans ce même dictionnaire , ces
imputations injurieuses ; on est persuadé que ces auteurs
n'ont point eu l'intention de calomnier : mais par ignorance
ils ont répété , sans réflexion , une partie des déclamations
débitées successivement pendant soixante ans
jusqu'à nos jours par les philosophistes , les jacobins ,
et une infinité d'écrivains qui les ont copiés , non sans
danger , mais innocemment Voyez coUR et courtisans.
AMEUBLEMENS . L'inexpérience en ce genre et le mauvais
goût de ceux qui remeublèrent des hôtels et des
palais abandonnés , se firent remarquer par mille bizarreries
; on plissa sur les murs les étoffes au lieu de les
étendre ; on calcula que de cette manière l'aunage étant
infiniment plus considérable , cela serait beaucoup plus
magnifique . Afin d'éviter l'air mesquin qui aurait pu
rappeler certaines origines , on donna à tous les meubles
les formes les plus lourdes et les plus massives. Comme
on savait en général que la symétrie est bannie des jardins
, on en conclut que l'on devait aussi l'exclure des
appartemens , et l'on posa toutes les draperies au hazard .
Ce désordre affecté donnait à tous les salons l'aspect le
plus ridicule ; on croyait être dans des pièces que les
tapissiers n'avaient pas encore eu le temps d'arranger.
Enfin , pour montrer que les nouvelles idées n'excluaient
ni la grace ni la galanterie , les hommes et les femmes
ratachèrent les rideaux de leurs lits avec les attributs de
l'Amour , et transformèrent en autels leurs tables de
nuit . On vit des conspirateurs qui s'étaient baignés dans
le sang se coucher sur des lits somptueux , ornés de camés
représentant Vénus et les Grâces ! et l'on vit suspendue
sur leurs têtes , non l'épée de Damocles , mais une
flèche légère ou des couronnes de roses ! .....
464
MERCURE DE FRANCE .
En général , les tapissiers et les ébénistes , depuis vingt
ans , n'ont rien inventé de noble et d'ingénieux , et presque
tous les ameublemens des plus riches maisons ont
manqué de convenance , de grandeur et de goût. Voy.
Lampes et Luxe.
AMITIE . Dans les quinze dernières années qui précédèrent
la révolution , les démonstrations de l'amitié
et les exagérations dans ce genre , n'eurent plus de bornes
dans la société . On a peint avec détail cette espèce d'affectation
dans Adèle et Théodore , et l'on n'y pourrait
ici rien ajouter de plus ; mais on dira seulement que si
le sentiment manquait en général de vérité , du moins
il y avait de certains procédés nobles et généreux dont
rien ne dispensait ; on ne voyait jamais un homme supplanter
un ami , ou même ; sans l'avoir demandée ,
accepter sa dépouille , ou cesser de voir un ministre disgracié
. Il y avait alors dans la société un tribunal formé
par l'opinion , et ce tribunal flétrissait les actions basses
et ne les pardonnait jamais .
AMOUR , dans le prochain numéro .
LETTRE
DE L'AVOCAT POURET CONTRE .
La représentation donnée au bénéfice de Mme Talma
n'a été , Monsieur , ni aussi suivie , ni aussi intéressante
que je l'avais espéré. Je ne sais , mais j'ai remarqué
dans le public un instinct singulier qui le trompe rarement
; il se porte avec fureur vers les objets dignes de
son attention , et s'éloigne des autres comme s'il devinait
d'avance l'ennui qu'ils lui préparent. Le premier concert
de MM. Bohrer frères a cependant mis cette observation
en défaut ; ces deux grands artistes méritaient que le
suisse de la comédie Italienne fut écrasé dans la foule
des curieux attirés pour les voir ; vous savez qu'il fut
un temps où il n'y avait point de vrais succès au théâtre
sans la mort d'un suisse. Aujourd'hui nos auteurs ne
JUILLET 1816 . 465
密
voudraient pas réussir à ce prix ; ce qui prouve que sur
un point assez important , l'espèce s'est bien améliorée .
Ce ne sont plus les suisses , ce sont les ouvrages qui
meurent , et vous conviendrez que cela vaut mieux.
Quoi qu'il en soit , les amateurs de bonne musique et
de beaux talens se sont repentis de l'indifférence qu'ils
avaient montrée pour le premier concert de MM . Bohrer ,
et ils les en ont bien vengés par la suite . Ce jour excepté,
je ne me rappelle pas une pareille erreur du public , du
moins depuis long- temps.
Pour sa représentation de retraite , Mme Talma avait
beaucoup augmenté le prix des places ; cela n'est un tort
que vu le peu d'intérêt qu'offrait le spectacle. L'OEdipe
de Voltaire est une belle tragédie , un peu traînante
par fois ennuyeuse , et toujours soutenue du charme des
beaux vers ; mais nous la voyons représenter à notre
aise ; elle est du nombre de ces favorites , qui , ne coûtant
rien aux acteurs , paraissent souvent sur l'affiche . Car
vous savez , pour le dire en passant , que cette stupide
loi , qui , aux dépens des héritiers naturels , transmet
aux comédiens la propriété des ouvrages dix ans après
la mort de leurs auteurs , n'est point encore rapportée .
Rassurez -vous , il y a , à ce sujet , quelque chose soust
le tapis , dont j'espère vous informer bientôt . Talma
venait de jouer OEdipe pour sa rentrée ; il avait attiré
une affluence si considérable , que la recette , aux prix
ordinaires , s'était élevée à plus de 6,000 fr. Ce n'était
donc pas cette pièce qu'il fallait choisir pour une représentation
solennelle : quelques personnes auraient assez
aimé que la rentrée de Talma fût consacrée au bénéfice
de sa femme. Je leur apprendrai que le projet en avait
été conçu ; mais l'auteur a fait tort à l'actrice ; la pièce
en trois actes n'était pas prête , le théâtre avait autant
besoin qu'envie d'une forte recette , et le tragédien a été
forcé de passer avant la petite comédie, Il résulte de ce
calcul d'amour propre que l'intérêt a un peu souffert ; le
montant de la représentation à bénéfice n'a été que de
8,000 fr.; ce qui fait pour l'actrice , déduction faite du
droit des pauvres , environ 7,200 fr . Voilà ce qu'il en
coûte pour être auteur ! Saint - Prix , Talma , et Mu
30
466 MERCURE
DE FRANCE
.
4
Georges , ont été justement applaudis pendant le cours
de la tragédie. Le principal personnage a été un peu
long à se mettre en train , mais au quatrième acte il y
était tout-à-fait ; et somme totale , la représentation de
la première pièce a été satisfaisanté.
Que j'aurais de plaisir , Monsieur , à vous en dire autant
de la seconde ! Malheureusement , la vérité , l'impartialité
, sont les premiers de nos devoirs ; et puis la
conscience des journalistes est si timorée ! Pour l'acquit
de la mienne , je vous dirai succinctement que la comédie
en trois actes en prose donnée sous le titre de Laquelle
des trois , est un ouvrage long , froid , triste , sans intérêt
, et généralement mal joué . Il me semble qu'en voilà
assez pour tomber du troisième ciel . Cependant cette
piece n'a pas éprouvé un sort aussi rigoureux qu'elle le
méritait ; informé du sexe et du nom de l'auteur , le
blic s'est montré français jusqu'au bout ; il s'est galamment
ennuyé . Les plus fortes marques d'improbation
ént été des murmures , qui n'ont pas permis que l'on
nommât l'auteur.
pu-
L'intrigue de ce faible ouvrage se dérobe à l'analyse .
Il s'agit d'une Mme de Clairville , admise dans une société
rassemblée à la campagne , et donnant carrière à
sa petite imagination pour faire épouser une jeune personne
au fils de la maison , en même-temps qu'elle donnera
sa main à un monsieur dont elle convoite la fortune.
Elle marche vers ce but à travers une confusion de scènes ,
d'entrées , de sorties , de tirades qui ne finissent pas , et je
ne puis louer dans tout cela que plusieurs parties du style,
dont le ton , l'aisance, la grâce même, décèlent une plume
de bonne compagnie ; sur tout le reste je me tais : le public
a prononcé. Les acteurs se sont ressentis de la froideur
de la pièce ; Miles Leverd , Rose Dupuis , Baptiste
aîné , Michelot et Firmin n'ont rien pu faire de leurs
rôles. Quant à Armand , pour me servir de l'expression
de la comtesse d'Escarbagnas , il a saboulé le sien d'un
bout à l'autre. La tenue la plus indécente , le ton d'une
détestable société , un bredouillement perpétuel , les airs
d'un homme élevé je ne sais où , et pas l'ombre d'un
talent de dixième ordre , voilà , dans la plus exacte vérité,
JUILLET 1816 . 467
❤e que cet acteur prétendu nous a montré pendant près
de deux heures. Mille raisons se réunissent pour qu'un
pareil homme n'offusque plus nos yeux : la Comédie
Française n'en sentira-t-elle donc pas une ?
Peu de jours auparavant , Mile Richard débutant dans
le rôle d'Alzire , n'y a pas obtenu de succès . On n'a
rien trouvé de fâcheux dans son extérieur ; c'est une personne
d'une taille assez bien prise , d'une figure assez
noble ; mais son débit est lent , étudié , préparé , sans
chaleur , sans ame . On l'a écoutée jusqu'à la fin , et quelques
personnes se sont chargées d'exprimer le désir de
la multitude , qui n'a pas paru empressée de la revoir.
Depuis ce temps , le nom de Mlle Richard n'est plus sur
l'affiche : la conclusion est facile à en tirer.
Miles Anaïs et Saint-Ange ont aussi terminé leurs
débuts , toutefois avec quelque différence. La première
a fait plaisir , on lui croit des dispositions ; la seconde
n'a pas déplu ; on imagine qu'elle serait mieux placée
dans un autre emploi . Le sort que la comédie leur prépare
est ce qui établira le plus de rapprochement entr'elles
; mais cela ne me regarde pas assez pour que je
me permette d'y insister.
Aussi bon Français que juge éclairé , mon correspondant
de Lyon ne se borne pas à dire de Mme Boulanger
les choses les plus obligeantes et souvent les plus vraies ;
il me prie de le seconder dans cette agréable entreprise,
et je ne crois pas le pouvoir mieux faire qu'en me servant
de ses propres expressions : « Une belle voix , des
» moyens étendus , beaucoup de pureté dans le chant ,
» de la méthode et du goût , telles sont les qualités de
» Mme Boulanger comme cantatrice . Les rôles qui exi-
» gent du naturel et de la légèreté paraissent lui conve-
» nir de préférence à ceux qui demandent de la force
» et de la présentation ..... Cette actrice vient d'obtenir
sur notre scène un succès aussi complet que mérité
, etc. , etc. » Si Mme Boulanger n'est pas satisfaite
de cet éloge , il faut renoncer à louer les comédiens.
»
>>
Potier continue d'attirer la foule au théâtre des Variétés
; on ne se lasse point d'admirer la finesse de ses
30 .
468 , MERCURE DE FRANCE .
1
observations , de rire de son originalité piquante , et de
l'applaudir dans une foule de rôles opposés . Nous n'avons
pas d'acteurs qui possèdent comme lui le talent de
varier des caricatures ; et ce qu'on remarque le plus à
sa louange , c'est que dans la nécessité de chercher un
naturel bas ou commun , il n'est jamais ignoble. Cela
n'est pas un petit mérite dans la position de ce comédien.
Le Huitjuillet et la Vallée du torrent se jouent souvent
à la Porte Saint-Martin ; c'est la preuve que ces
pièces attirent du monde ; car le succès d'argent est le
premier de tous dans ce pays-là Les abonnés des bou-
Tevarts ne sont pas aussi complaisans que ceux des grands
théatres ; ils ne vont pas où ils s'ennuient : aussi variet-
on leur répertoire. Le Huit juillet est une très- petite
pièce de circonstance , bien insignifiante , bien longue ,
et qui ressemble à toutes ses soeurs de cette année . La
Vallée du torrent est autre chose ; il y a une espèce
d'intérêt qui la soutient ; mais ce que j'y ai trouvé de
plus miraculeux , c'est la forte constitution d'un enfant ,
qui recevant un grand coup d'un grand poignard dans
le sein , tombe dans un torrent pour finir doucement le
second acte , et revient au troisième aussi sain , aussi
calme s'il sortait des bras de sa mère . Nos médeque
cins devraient étudier cette partie du mélodrame. Ce
théâtre prépare un certain Samson qui fera parler de
lui . On croit que tout Paris ira le voir lancer des hommes
sur une haute montagne , comme David jetait une pierre
avec sa fronde .
Boleslas est aussi très en faveur à l'Ambigu- Comique.
La pièce est peu de chose ; on en a fait l'accessoire , le
prétexte des décorations , qui sont superbes . C'est M. Cicéri
qui les a peintes. Cela rappelle le beau clair de lune
de la Vestale , aussi le public se montre-t-il fort empressé
de juger par comparaison .
La Gaieté n'a de nouveau que le Mal avisé ou les
deux Valets , qui ne le sont pas absolument . C'est une
pièce en un acte , en prose , de M. Guilbert- Pixérécourt ,
le Corneille de l'endroit . Il vient de la faire reprendre
JUILLET 1816. 469
après une interruption d'une quinzaine d'années ; elle
n'en a produit que plus de plaisir .
9
Un précis intitulé : Exposé de ma conduite dans
l'affaire de l'Odéon , est la réponse que M. Picard a
faite au mémoire en vers publié contre lui . La narration
simple et rapide des faits y tend à détruire les imputations
de son adversaire . Quelque prévention qu'on ait ,
on se sent frappé d'un air de vérité , d'un caractère de
franchise qui règnent dans cet écrit . Moins ambitieuse
moins gaie aussi que la poësie , l'humble prose est peutêtre
plus persuasive ; elle sied mieux à la gravité du sujet .
Pendant que l'esprit retient un vers satyrique , il oublie
le point de la question ; et je ne sais si l'avantage n'est
pas pour celui qui le tient captif dans l'intérêt de sa
cause. Au surplus , je ne préjuge rien ; je reconnais seulement
la mesure , la sagesse , l'esprit de logique et de
clarté qui distinguent cet exposé. Je lui dois cette justice ,
puisque j'ai rendu la pareille au mérite littéraire du
premier mémoire. On dit M. Duval se propose
répliquer , attendons : quoiqu'il arrive , la cause pendaute
à deux tribunaux , ne peut-être gagnée au premier,
sans entraîner le suffrage de l'autre ; celui de l'opinion
publique est toujours le plus prompt , souvent même il
n'attend pas la fin des débats . Dans l'affaire dont il s'agit
il a déjà désigné le vainqueur , mais il faut qu'il le
proclame.
que
de
Les artistes présens à la triste cérémonie , dont l'objet
était la translation du coeur de l'immortel Grétry , me
prient de relever une erreur consignée dans un journal .
On a dit qu'à la suite de cet acte pieux , les assistans
s'étaient réunis dans un banquet que l'on représente
comine une orgie . Le fait est controuvé. En l'absence
de l'ouvrier chargé de sceller la pierre du monument
et contrariés par le mauvais temps , ces artistes se sont
rassemblés à une table où l'on s'est encore occupé du
héros de cette lugubre fête : des couplets en son honneur
ont été chantés avec autant de décence que de, vénération
. La cérémonie a été ensuite reprise avec le même
respect , et terminée par celles que l'église ordonne en
pareille circonstance .
f
470
MERCURE DE FRANCE .
Vous voyez , Monsieur , qu'il n'y a pas là le plus petit
mot pour rire ; mais l'esprit est capable de tout , et les
deux rédacteurs qui se sont cotisés pour faire cet article
en ont infiniment.
Je suis, etc.
wwwww
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens.
INTERIEUR .
Le roi a rendu une ordonnance pour l'organisation nouvelle des
bureaux de bienfaisance; elle désigne les membres qui en font essentiellement
partie et ceux qui doivent y avoir voix consultative , ce
sont les maires et les adjoints , le curé , et le ministre du culte ré–
formé s'il y a un temple dans l'arrondissement, les desservans ,
douze administrateurs nommés par le ministre de l'intérieur . Il y
aura en outre un nombre indéterminé de visiteurs et de dames de
charité , ayant seulement voix consultative .
Autre du 15 juin , qui règle tout ce qui est relatif à l'éducation
des élèves vice - consuls . Les journaux anglais se sont empressés
de relever l'utilité de cette institution , et de faire remarquer qu'elle
manquait à l'Angleterre.
Une autre ordonnance a nommé le prince de Hohenlohe-
Bartestein chevalier des ordres du roi et de l'ordre militaire de
Saint-Louis , lieutenant- général et inspecteur d'infanterie . Elle annonce
que c'est en récompense des services que ce prince n'a cessé
de rendre à la personne du roi et à la cause royale depuis 1792.
Une partie du château de Lunéville lui est donnée à vie pour son
habitation . La légion étrangère dont il est colonel prendra le nom
1 de Hohenlohe.
Autre du 3 juillet , qui prescrit les formalités à remplir par
les familles, pour les recherches et vérifications d'absence ou de dé
cès des militaires et employés dans les armées , et qui les rend plus
faciles à remplir et moins dispendieuses .
-
- Les avocats près le conseil d'état , et non pas ceux attachés à
la cour de cassation , sont exclusivement chargés de l'instruction
des diverses questions qui doivent être soumises aux comités du
contentieux attachés à chaque ministère.
Une autre ordonnance du 3 , dans laquelle le roi rappelle que
l'avancement dans l'armée doit commencer à cette époque , nomme
MM . le duc de Coigni , le comte de Beurnonville , le duc de Feltre
et le comte de Viomesnil lieutenans – généraux , à la dignité de
maréchal de France.
Autre par laquelle le roi fait connaître qu'aucune récomJUILLET
1816... 471-
•
pense ne peut être votée ou décernée , par les conseils généraux
d'arrondissemens ou de communes, sans en avoir reçu au préalable
l'autorisation du roi.
Sa Majesté , par une autre ordonnance , a donné quatre
croix d'honner aux gardes nationales de Lyon , qui se sont portés
avec tant de zèle sur Grenoble , au moment de l'attaque de Didier.
Une ordonnance du 6 juillet règle la manière dont peuvent se
faire les transmissions de places d'agens - de - change et de courtiers
de commerce , soit par les titulaires , soit par les veuves et leurs
enfans .
-
Lorsque Mgr. le duc d'Angoulême fut à la chasse à Ram
bouillet , peu de jours avant son départ pour son voyage dans le
midi , il remit au sous- préfet de cette ville une somme de 1000 fr.
pour en distribuer la moitié aux personnes les plus indigentes , et
employer l'autre moitié pour les écoles chrétiennes destinées à l'éducation
des enfaus du pays.
-
Madame la duchesse de Berri a envoyé 300 fr . à une société
de jeunes personnes qui s'occupent à secourir les pauvres vieillards ,
et celle de 1000 fr . à la société philantropique , dont les travaux et
les avantages sont trop peu connus . Les secours spirituels ne sont
pas moins intéressans que ceux purement physiques . Madame ,
duchesse d'Angoulême , a envoyé 200 fr. à M. l'abbé de Loutte ,
aumônier de l'hôpital militaire du Val- de- Grâce , afin qu'il en
achetât des livres pour l'usage des militaires malades.
―
S. Exc. le comte de Corvetto , ministre des finances , est
allé aux eaux de Vichi pour six semaines , par congé ; M. le duc
de Richelieu , président du conseil des ministres , est chargé par
interim du porte - feuille des finances.
— La commission , pour le budjet de 1817 , s'assemble trèsfréquemment
; M. Portail , conseiller- d'état , et M. du Vergierde-
Hauranne , député , en font partie. M. Lafitte , qui en est aussi
membre , a présenté , dit-on , un travail complet sur cette partie, à
l'examen de la commission .
La ville de Sainte - Marie- aux - Mines a offert au roi l'abandon
de 98,446 fr. qui devraient lui être remboursés pour les différentes
charges de guerre qu'elle a acquittées , et qui lui sont dues par le
trésor public. M. de Lépine , directeur de la monnaie , abandonne
20,000 fr. qu'il a payés dans l'emprunt de 100 millions. Le don
du département de Lot- et- Garonne se monte à 80,429 francs.
Lorsque le 8 de ce mois le roi a passé la revue de la garde
nationale de Paris , il y avait 26,500 hommes effectifs sous les armes.
Le temps favorisait cette belle fête de famille ; c'était un père au
milieu de ses enfans. Le coeur de S. M. qui devait ce jour là n'éprouver
que des sensations agréables et douces , a été un moment
agité de mouvemens bien opposés ; la femme de Pleignier et sa
fille , vêtues de noir , ont essayé de présenter une requête au roi , et
472
MERCURE DE FRANCE .
d'obtenir la grâce du coupable. S. M. a refusé de recevoir leur requête
, en paraissant affligé du spectacle de leur douleur.
Le lundi 13 , jour de la Saint - Henri , fête de l'ordre de la
Légion d'honneur , le roi et les princes de la famille royale portaient
la grande croix de l'ordre , et le soir l'étoile de l'ordre brillait
sur la chancellerie de la légion , alluminée en verres de couleurs .
Le corps municipal de Versailles avait arrrêté , après en
avoir reçu l'autorisation , qu'il serait , anx frais de la ville , fait
présent à M. Jouvencel , ancien maire , d'un service en argent , de
la valeur de 4,000 fr. M. de Jouvencel a désiré que cette somme fut
distribuée aux pauvres des trois paroisses de cette ville , qui avaient
le plus souffert par le logement des troupes alliées pendant l'année
dernière .
Le premier conseil de guerre vient d'acquitter le général
Marchand , qui commandait à Grenoble , lorsque Buonaparte se
présenta devant cette place,
Les journaux sont trop fréquemment remplis du récit d'attentats
horribles , presque tous commis par de jeunes gens. A
Toulouse , un fratricide a été condamné à mort; un infanticide
vient d'étre commis dans un autre endroit ; nous n'aimons pas à
arrêter nos lecteurs sur le spectacle affligeant de l'immoralité de la
jeunesse , dans laquelle il faut aussi comprendre. ceux qui naquirent
pen avant la révolution , ou pendant sa durée ; mais il est impossible
de ne pas faire remarquer que c'est le funeste effet des principes
que l'on y professait , et de l'anéantissement de toute espèce
d'instruction religieuse dans les campagnes , et du mépris même
que l'on affichait pour elle . Que la génération qui commence puisse
connaître , aimer et pratiquer la vertu ! et c'est dans l'éducation religieuse
que tout cela s'apprend. Bénissons les princes qui s'occupent
de la lui procurer.
EXTERIEUR.
1
Les journaux annoncent de tous côtés des inondations en Allemagne
, en Suisse, en. Hollande, et même en Amérique . Tandis que
notre atmosphère est chargée de nuages , que le froid se fait sentir
d'une façon extraordinaire pour la saison ,le temps est beau en Suède
et en Russie. Le thermomètre marque à l'ombre 20+ o. En Italie,
au contraire , le 7 juin , il descendit tout-à-coup de 22 ° + 0 à 7 + 03
celte variation subite de la température a causé pour plusieurs millions
de dommages .
Dans les cercles de Régus et du Haut-Danube , une trombe
et une grêle violente ont causé des ravages tels , que dix - sept villages
ont été ruinés.
Le cabinet Saxon ne cesse de presser pour l'ouverture de la
diète Germanique. Elle avait été indiquée pour le 14 juillet , iJUILLET
1816
475
paraît qu'elle ne se fera que dans le courant d'août, Les arrangemens
préalables pour les échanges de territoires sont consommés , ainsi
rien ne retardera plus l'ouverture de la diète.
Le petit conseil de Schaffouse avait voté pour l'admission
des jésuites ; le grand conseil ayant dû ensuite en délibérer , il a été décidé
que cet ordre ne serait point admis daus le canton. En 1805 ,
celui de Soleure avait rendu un décret par lequel il avait arrêté leur
admission ', mais cette admission vient d'être remise en délibération ;
non-seulement le décret de 1805 a été rapporté, mais en outre il a
été arrêté que jamais cette question ne pourrait être mise de nouveau
en délibération. Dans les Etats-Unis les maisons de cet ordre
sont nombreuses et florissantes , ainsi que ses colléges .
On a découvert depuis peu , dans les environs de l'antique
Salone , un bas- relief d'une grande beauté , représentant Dioclétien
au moment où il reçoit , dans son jardin , le tribun militaire qui lui
apporte les voeux de l'armée pour qu'il reprenne l'empire .
Le pape a établi à Rome une fête annuelle le 24 mai , en
l'honneur de la Sainte - Vierge , sous le titre : Auxilium christianorum,
pour reconnaître sa protection dans le rétablissement du
pape dans ses états : l'office de ce jour solennel lui est propre.
--
Le célèbre graveur Porporati est mort à Turin le mois dernier
, âgé de soixante- quinze aus.
---
Le gouvernement de l'ordre de Malie , qui est proviso rement
établi en Sicile , dans la ville de Catane , sollicite auprès de l'Autriche
l'abandon de l'île de Lissa , pour en faire le chef- lieu de
Fordre. Lissa , est située sur la côte de la Dalmatie vénitienne , et a
huit lieues carrées.
On a présenté à l'institut de Milan un mémoire dans lequel
l'auteur établit que la culture de l'arbrisseau qui donne le thé , peut
être facilement introduite dans la Lombardie, Il regarde la température
des provinces méridionales de la France , comme devant
y étre encore plus convenable. Il est certain que l'on est parvenu
a acclimater des arbres dont l'origine paraissait devoir en interdire
T'espérance ; on y parvient en les faisant voyager par des latitudes
intermédiaires .
•
On a remarqué qu'il y avait peu de cours entre lesquelles
les alliances fossent aussi multipliées qu'entre celles de Naples et
d'Autriche. Le roi de Naples est oncle paternel et maternel , et beaupère
de l'empereur d'Autriche. La première épouse du prince royal
était soeur de l'empereur ; le prince Léopold , fils puîné du roi de
Naples , est beau- frère de l'empereur , et il va devenir son gendre ,
par son mariage avec l'archiduchesse Clémentine.
Les insurgés espagnols ont armé des corsaires qui viennent
faire des prises jusque sur les côtes d'Espagne. La prise récente d'un
vaisseau richement chargé , et qui se rendait à Cadix , a répandu la
consternation dans le commerce de cette ville . On ne dit point que
des forces aient été envoyées contr'eux.
474
MERCURE DE FRANCE.
-
Tandis que les côtes d'Espagne sont infestées par des corsaires
, soit dans la Méditerranée , soit sur l'Océan , un nouvel
ennemi vient de se déclarer contre plusieurs puissances européennes .
Le roi de Maroc arme plusieurs bâtimens qu'il destine à faire la
course contre les vaisseaux sous pavillon russe et prussien .
Les gazettes officielles espagnoles avaient annoncé que les
armées royales , commandées par le général Morillo , avaient
triomphe par-tout contre les indépendans , pendant les mois de
février et de mars ; mais des nouvelles d'une date plus récente ,
qui ont été apportées par le Minorca , bâtiment espagnol , disent
que les généraux Moralès et Morillo ayant attaqué le 2 avril les
indépendans , avaient éprouvé l'échec le plus considérable ; que le
général Morillo avait été forcé de se retirer sur Mompox. Ce désastreux
combat s'est donné près d'Urdenetta et de Torrice , et ,
pendant l'action , 400 hommes des troupes royales ont passé à
l'ennemi . D'un autre côté , Bolivar venait de s'emparer de la Guira.
Le roi a conféré l'ordre du Saint - Esprit à M. le prince de
Schwartzemberg , et S. M. l'empereur d'Autriche lui a permis d'en
porter les insignia.
-
-
Plusieurs brochures ont été publiées en Allemagne relativement
aux juifs . Deux sont l'ouvrage de ministres du saint- évangile ;
une troisième a pour titre : Essai sur le véritable point de vue de
la question relative à l'état civil des juifs.
Le conseil de Genève a approuvé la capitulation militaire
avec la France En outre de son contingent pour l'artillerie , il
fourni, a une compagnie dans la ligne et une autre dans la garde
royale. On s'était plu à répandre le bruit que la route du Simplon
était détruite , tandis qu'elle est , au contraire , entretenue avec le
plus grand soin .
La Prusse demande à obtenir la vice - direction de la diète
germanique ; mais cette question n'est point encore décidée .
- Les états de Wittemberg , convoqués par le roi pour travailler
au plan de constitution du royaume , ayant à plusieurs fois présenté
des adresses à S. M. qui étaient étrangères à cet important travail
, et qui pouvaient même en rallentir la marche , le roi a publié
un rescrit par lequel il déclare que les termes employés dans les
dernières observations qui lui ont été remises , lui permettaient de
dissoudre sur-le- champ les états ; mais que l'amour qu'il porte à
son peuple lui fait seulement déclarer qu'il ne recevra plus aucune
observation qui ne serait pas relative à la constitution , et cela jus→
ques à ce qu'elle soit complétement terminée.
.1
L'arrêté du roi des Pays-Bas , du 18 avril dernier , qui a
ordonné des poursuites contre le Mercure surveillant , sera mis
également en exécution contre tous ceux qui à l'avenir se rendraient
coupables des mêmes délits que ce journal , dont la cause est actuellement
soumise à la cour supérieure d'appel. Le bruit même
se répandait que les éditeurs de plusieurs autres journaux qui s'im,
JUILLET 1816. 475
priment dans la Belgique , vont être poursuivis. Il est véritablement
douloureux de voir soumettre à l'action des lois ceux qui n'en con
nurent jamais que pour les enfreindre ou pour les anéantir. L'âge
d'or s'est envolé ; les peuples ne veulent que la paix , et les rois là
leur donnent.
Le général Rigaud , condamné en France à mort par contu
mace , a été arrêté , par ordre du gouvernement prussien , à Saarbruck
, d'où il entretenait des correspondances dangereuses dans
l'intérieur de la France. Ce fut lui qui , ayant l'invasion , s'était
emparé de la caisse de différens receveurs du département de la
Marne , entr'autres de celle du receveur d'Epernai , afin d'en employer
l'argent à soulever les troupes . Ce fut par sa trahison
que
ville de Chalons fut au moment d'être pillée , et que le marquis du
Canzé de Nazelles , chevalier de Saint- Louis et commandant de la
garde nationale , perdit la vie.
la
L'empereur Alexandre a publié un ukase par lequel il a
aboli la servitude personnelle des paysans dans l'Esthonie , portion
de la Livonie située le long du golfe de Finlande ; mais si l'humanité
réclamait depuis long-temps cette mesure , la prudence a voulu
qu'elle ne s'effectua pas d'une façon violente. L'affranchissement
aura lieu successivement et en 14 années. Il n'y aura point de bon
Français à qui cet article ne fappelle que ce fut Louis XVI qui
anéantit la servitude en France . Jusques à lui , on trouvait encore
des serfs dans le Jura .
-
-Le nouveau tarif des douanes de Russie vient d'être publié
dans le Moniteur ; sa longueur ne nous permet pas de le donner ;
nous en extrairons seulement le rapport existant entre les mesures
linéaires russes et celles de la France , et les poids et les mesures des
liquides. Le pound = 40 livres russes et 33 1/2 françaises ; le ber
kowitz 10 pounds ; le tehetwert qui sert pour les grains =
9 pounds 1/2 ; le vedro , mesure des liquides. = 13 pintes de Paris ;
l'ancre 40 pintes , et la pipe 12 ancres ; l'oxhoft = 240 pintes;
l'archine , mesure linéaire , est plus petite que l'aune de France,
'164 100 aunes de France ; le verschock est la 16 partie d'une archine
; le sac , mesure pour les pelleteries , 3 archines. On voit
que le rapprochement de ces mesures n'a point été fait sur le système
métrique que nous suivons actuellement..
-
=
=
- Les dernières nouvelles venues de la Suède annoncent que le
roi , qui était depuis quelque temps malade, est dans ce moment
dans le plus grand danger . La diète de Norwège a été dissoute ; mais
on garde le plus profond silence sur ses opérations, Le commerce
est dans une grande stagnation dans ces deux royaumes , et la disette
de numéraire s'y fait sentir. Le gouvernement offre de payer
divers emprunts qu'il avait faits en Allemagne , avec des marchan
dises suédoises , en réglant le cours sur la valeur qui avait été dé❤
terminée par les états pour le cours de l'écu d'Hambourg.
L'acte par lequel la Suède a accédé au traité de la sainte
476 MERCURE DE FRANCE .
alliance , est du 11 mai . Le bruit se répand de nouveau que les sonverains
qui les premiers la formèrent , doivent se réunir à Toeplitz
pour conférer sur un article secret du traité.
L'un des frères Lallemand est arrivé à Philadelphiele 19 mai .
On assure que l'ex- général Savari , et l'autre frère Lallemand , qui
se sont échappés de Malte , où l'on dit qu'ils étaient cependant trèssurveillés
, sont parvenus à se rendre à Smyrne , qu'ils out réclamé
la protection du gouvernement turc , que celui-ci leur a accordée.
Le prince-régent a sur-toot insisté , dans son discours de
prorogation du parlement , sur les assurances qu'il avait reçues de
toutes les puissances , que les traités recevraient la plus fidelle exécution.
Cette phrase a eu la plus heureuse influence sur les négociations
de la bourse.
La fabrication de la nouvelle monnaie d'or a la plus grande
activité; il y a des souverains , sovereigns , et des doubles souverains,
On monnaye en même -temps les pièces de coupures jusques à six
pences.
wwwwwwww
ANNONCES.
wwww
La mort de Gaston de Foix , romance, tirée des
Voyages d'Eugène et d'Antonine , Journal de lajeunesse
, paroles de Mme de Genlis , musique de M. Lambert
, si connu par le charme de ses compositions en ce
genre . Cette romance , l'une des plus agréables de l'auteur
, avec accompagnement de harpe ou de piano , se
trouve chez Leduc , marchand de musique , rue de
Richelieu , nº 78 , et chez l'auteur , rue Port- Mahon ,
n° 12
Itinéraire du royaume de France divisé en cinq
régions ; seconde édition revue , corrigée et considérablement
augmentée , comprenant , 1 ° la manière de
voyager dans les départemens , la liste des diligences ,
voitures publiques , leur départ et arrivée , le temps que
l'on est en voyage , etc.; 2º la topographie détaillée de
toutes les routes de poste , avec leurs communications
et embranchemens , qui indique tous les relais avec
leurs distances en lieues , tous les endroits par où l'on
passe ; les départemens , montagnes , vallons , côtes , rivières
et ruisseaux que l'on traverse ; les chemins et
sentiers qui abrègent , les fourches de route à droite , à
gauche ; 3° la description des pays , montagnes , sites ,
vues et lieux pittoresques ; des principales curiosités naJUILLET
1816. 477
turelles de la France , etc.; ornée d'une grande carte
routière . Chez Hyacinthe Langlois , libraire-géographe ,
rue de Seine Saint -Germain , n° 12. Un vol . in - 12 de
705 pages , petit-texte plein , avec plus de 300 tableaux
de routes . Prix : 8 fr. , et 9 fr. 50 cent . franc de port.
Manuel du voyageur en Suisse , Ouvrage où l'on
trouve toutes les directions nécessaires pour recueillir
tout le fruit et toutes les jouissances que peut se promettre
un étranger qui parcourt ce pays ; par M. J.-G.
Ebel , D. M. , membre de l'académie des sciences de
Munich , de la société physique de Zurich , et de celle
de Wétéravie pour l'avancement des sciences physiques.
Traduit de l'allemand . Troisième édition française , enrichie
de toutes les additions et corrections de la 4e édition
originale , réduite en un volume , ornée de 7 plans
et cartes . Chez H. Langlois , libraire-géographe , rue de
Seine Saint-Germain , n° 12. Un fort vol . in- 12 de 670
pages , petit-texte plein. Prix : 10 fr. , et 11 fr. 50 cent.
franc de
port.
1
Eloge de Blaise Pascal , discours couronné à l'académie
des Jeux floraux le 4 mai 1816 ; par M. Belime.
Chez Delaunay , Palais-Royal ; et Mme Goullet , libraire ,
galeries de bois.
Annales des arts et manufactures , tom . 2 , nº 5 ;
par M. Barbier- Vemars . Au bureau des Annales , rue
de la Monnaie , n° 11.
Dans le nombre des mémoires contenus dans cet excellent
recueil , nous citerons la note sur une fabrication
mécanique de souliers . Trente invalides fabriquent cent
paires de souliers par jour. Un échantillon des souliers
sortis de cette fabrique a été apporté d'Angleterre et
déposé au Conservatoire des arts. Il est remarquable que
c'est un Français qui a porté cette branche d'industrie
aux Anglais .
Le Baromètre portatif et à balance , de M. Jecker , est
fait pour intéresser tous les savans.
Le mémoire sur la préparation des mortiers et cimens
en Allemagne , est d'un intérêt général pour les constructeurs
et les architectes .
TABLE DES MATIÈRES
DU
TOME SOIXANTE-SEPT.
POESIE.
Fragmens d'un voyage aux Catacombes de Paris.
Le Marin et la Foudre
Ode sur le mariage de Mgr. le duc de Berri.
Le Paon et le Rossignol..
Hommage à Mgr. le duc d'Angoulême , pendant
son séjour à Marseille , en octobre 1815.
Invitation à M¹le *** ...
Pages.
2
7
49
54
97
99
Epître sur un voyage en Italie . 145
Chevert et le maréchal de Saxe .
Aux frères Bohrer ..
•
147
148
La Veillée d'un amant .
193
Traduction de l'Ode 12 ° d'Horace
196
Alexis et le Rossignol
196 Le Dante , Ode ...
242
Plaintes d'une jeune Israëlite , Elégie . 246
Mgr. le duc de Berri ..
Les voeux de Lutèce , Cantate pour le mariage de
Eben-Haçan au roi de Tiflis , Hymne.
289
291
Epigramme à un peintre 293
Début de l'art poëtique d'Horace . Id.
Vers à une demoiselle sur ses noms , Jeanne ,
Julie , Rose . ...
295
A l'auteur de la nouvelle traduction de Jérusalem
délivrée .
337
Le Ver-Luisant , Fable..
• 359
Couplets pour la fête des Rois . 340
TABLE DES MATIERES. 479
Poëme sur la Révolution , fragment
Hommage de la ville de Moulins à Mme la duchesse
de Berri .
Deux Sonnets italiens et leur traduction , pour le
mariage de Mgr . le duc de Berri ..
La Restauration , ou Anniversaire du 31 mars . .
Imitation de Pétrarque .
Sur les événemens du mois de mai 1816 .
...
Epitaphe .
Conseil à une coquette ...
Imitation d'Horace , Ode .
Pages.
341
343
386
387
380
433
435
Id.
436
ENIGMES , CHARADES ET LOGOGRIPHES.
Logogriphes , Enigmes , Charades 8 , 55, 100 , 149 ,
197 , 248 , 296 , 344 , 390.
MÉLANGES.
Petite débauche romantique .. 9
Bulletin des sciences et des arts 33 ·
Mercuriale . 45 , 143 , 322 , 430)
Lettre inédite de Diderot
47
Rien de trop . ·
57
Correspondance romantique .. 72
Correspondance de Pouretcontre 129 , 178 , 228 , 279 ,
Notice sur Jean -Michel Moreau , graveur
De la France ··
Lettre du Rôdeur
Dialogue des morts .
Observations sur l'institut des Sourds -Muets ・・・
315 , 368 , 419 , 464
151
159 .
164
216
224, 254
271
des Africain's 297 .
L'Ivresse , par M. de Ségur
361,391
....
Placet contre les cloches ·
De la nécessité de mettre un terme aux pirateries
Observation critique sur le Dialogue des morts . 307
La France après la révolution
Description historique de l'église de Saint-Denis.
411
443
480 TABLE DES MATIÈRES.
LITTÉRATURE ET ARTS.
Biographie moderne ..
....
Revue des Théâtres
L'Art d'obtenir des places-
Campagne de Walcheren et d'Anvers
Syllabaire classique.
Beautés poëtiques de toutes les langues ..
Histoire de Mme de Maintenon ...
Pages.
18
25
35 , 79
69 67
69
ΙΟΙ
109 , 249 , 459
Lettre sur un Manuscrit du 15 ° siècle , par Čailus,
Mémoires de ladi Hamilton •
Extrait d'une lettre de Cailus à l'abbé Barthelemi.
Poësies de Catulle , Tibulle 3 Properce , par Mollevault.....
Sur la peinture en Espagne , 13e siècle
D'Alexandre et César..
François Ier et Mme de Chateaubriand .
115
121
170
171 , 345 , 448
184
199
201 , 262 .....
Les deux Folies , nouvelle , par Mme Dufrenoy .. 207
Dictionnaire des Usages du monde et des Eti—
quettes , par Mme de Genlis
Beautés de l'histoire Grecque
218 , 275 , 459
Observations critiques sur le Sacrifice d'Abraham
, mélodrame .
Catherine Shirley , ou la Veille de St. -Valentin ..
Le Portrait , nouvelle , par Mme Dufrenoy -
Le Contempleur .
Adolphe .
Lettre inédite de Thomas à M. d'Eymar ·
Peinture , école espagnole ..
•
NOUVELLES.
៩ ត
259, 303
506
311
553
395
401
409
457
Intérieur, 59 , 82 , 155 , 185 , 235 , 287 , 324 , 375 , 470
Extérieur · · 42 , 88 , 141 , 190 , 329 , 380 , 426 , 472
Annonces. 95, 144 , 192 , 259 , 288 , 334 , 381 , 430 , 476
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE ,
DE FRANCE.
6.7
TOME SOIXANTE- SEPTIÈME .
HERMES
A PARIS ,
CHEZ A. EYMERY , LIBRAIRE , RUE MAZARINE ,
No. 30.
1816.
www
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335421
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
--
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1. de chaque mois . On est prie d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactemest ,
et surtout très -lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30.
-
POÉSIE.
mmmmm……
Fragmens d'un Voyage aux Catacombes de Paris; par
M. GOURIET ( 1).
L'auteur a décrit la vanité des plaisirs , l'illusion des
hommes , et il s'écrie :
Ce néant de nos biens , ils l'ont tous éprouvé ;
Même après le trépas atteints par l'infortune ,
suivie de notes qui la ren-
(1) Cette relation , en prose et en vers ,
dent
propre à servir de guide pour visiter les monumens qui en sont
l'objet , doit paraître incessamment chez Plancher, libraire , rue
Serpente , nº. 14 ; et chez Eymery, rue Mazarine , nº . 30 .
4
MERCURE
DE
FRANCE
.
1
>
Cet asile étranger , cette voûte commune
Est-ce là le séjour qu'ils s'étaient réservé ?
Est-ce le prix que réclamait leur zèle?
Aujourd'hui décombres impurs
Que proscrit la Rome nouvelle ,
Las ! ils ne vivaient que pour elle ,
Leurs mains embellirent ses murs ;.
De son sol heureux qu'ils foulèrent
A l'envi tous ils secondèrent
Les successifs accroissemens ;
Ils bâtirent ces monumens
Que la Seine en son cours admire enorgueillie ;
L'un , qui guidait le compas d'Uranie ,
Imagina , traça les plans ;
L'autre aida de son or à défaut de génie ;.
Un autre donna tout son temps ,
Ses sueurs , peut -être sa vie.
Ils travaillaient pour les temps à venir,
Ne demandant de leur reconnaissance ,
Chacun pour prix de sa constance ,
Des travaux dont lui-même il ne pourrait jouir,
Qu'un peu de terre après son existence ,
Un intervalle étroit qui le pût contenir.
Espoir déçu ! leurs dépouilles mortelles
N'obtinrent qu'un moment ce modeste réduit
La terre en vain les recueillit
Dans ses entrailles materneles.
Ce triste asile, il leur fut envié ;
Voulant jouir de tout son héritage ,
Impatient, le nouvel Age
Frappe la terre sans pitié ;
Et cette mère gémissante ,
Avec regrets, à ses regards présente
Les ais demi -rongés par le travail du Temps ,
;
Dernière couche où sommeillent les hommes
Les rangs pressés pressant les rangs ;
MAI 1816. 5
Envers les morts, tant furent les vivans
De son sol toujours économes !
Vous que semblait défendre un marbre fastueux ,
Que recommandaient sur la rive
Des vertus , des talens heureux ,
De longs,honneurs ou de nobles aïeux ,
Ou les traits si touchans de l'Amitié plaintive ;
Privilégiés des tombeaux ,
Vous les habitans des caveaux
Construits sous la demeure sainte ,
Du nouveau siècle aussi vous sentîtes l'atteinte :
Et l'homme vertueux , et l'homme sans vertus ,
L'humble indigent , le fils de la fortune ,
L'homme fameux , les hommes inconnus ,
Tous hors des murs s'enfuirent confondus ,
Et roulèrent par flots sous la voûte commune .
"
Eh ! qu'importe en la tombe ou la honte ou l'orgueil !
Tant de guerriers à la patrie en denil
Montrent en vain leur ombre désolée ;
Tant de héros , dignes d'un mausolée ,
N'ont pas même un humble cercueil !
·
Est-il un champ qui ne fût animé?
Que d'êtres ont passé sur ce globe où nous sommes !
Le soc agriculteur va labourant des hommes ,
C'est de leurs ossemens que le sol est formé.
Tout en donnant ses biens , habile à les reprendre ,
La térré , associée aux ravages du temps ,
Se repaît de ses habitans ,
Et se montre à nos yeux couverte de leur cendre .
Ainsi détruits nous-mêmes sans pitié ,
Débris poudreux , errans sur sa surface ,
Nos fils nous fouleront au pié ,
6 MERCURE DE FRANCE .
Pour s'éteindre à leur tour sans qu'on trouve leur trace.
1 -·
A nos yeux apparut le terrible séjour,
Avec ses monumens , son lugubre pourtour,
Ses générations sans nombre ,
Ses pâles habitans pressés dans la nuit sombre.
Long-temps chacun de nous , immobile d'effroi ,
Dans un vague désastre égarant sa pensée ,
Crut voir sous la terre affaisséc
L'asile des mortels englouti devant soi ;
Et frémissant de la ruine immense ,
Éperdu , fit entendre en l'horrible silence :
<< Paris ! ô Paris , est-ce toi ?.... >>
x
Debris affreux , répondez nous : ( 1)
Ces rangs , l'orgueil de votre race
Ces honneurs tant cherchés par vous
Où retrouverons- nous leur trace ?
Tant de grandeurs que rien n'efface
En ces lieux vinrent se plonger !
Dites- nous donc à quelles marques
Nous reconnaîtrons
les monarques
Ou les os de l'humble berger?
·
"
Salut , & compagne fidèle ! ( la Religion )
Qui jusqu'en ces lieux de douleur ,
Loin d'abandonner le malheur,
Viens le soutenir de ton aile !
(1) Imitation de quelques strophes d'un poëme italien qui servent
d'inscriptions dans les Catacombes, et qui sont citées dans la Description
de M. de Thury.
MAI 1816.
Ta voix , ange consolateur,
De lui semble se faire entendre ;
Sais-tu donc animer sa cendre ,
Rendre à l'homme encore un bouheur?
Moins tendre , au moment qu'il succombe ,
L'Espoir, qui marchait sur ses pas ,
S'arrête , effrayé du trépas ;
Et toi tu le suis dans sa tombe !
wwwww
LE MARIN ET LA FOUDRE .
Un marin réputé fameux
( En effet brave et calme au fort de la tempête ,
Les coups de vents les plus impétueux
N'avaient jamais troublé ni son coeur ni sa tête ),
Une nuit par un ciel serein ,
A la lueur du reflet des étoiles ,
Plein de sécurité voguant à pleines voiles ,
Par un gros temps fut pris soudain .
Toujours le même , il latte , hélas ! en vain,
Déjà l'air est en feu . Dans un instant la foudre
( La foudre qui n'épargne rien ),`
Atteignant son vaisseau, le réduisit en poudre ,
Et tout périt , tout corps et bien .
Au séjour du tounerre il faut craindre l'orage ,
Ainsi l'Océan le monde a ses dangers ;
que
Pour obtenir des honneurs passagers ,
Ne nous exposons pas aux périls du naufrage.
8 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRIPHE .
Je suis un composé de sept membres utiles 2
Et l'on me yoit dans les cours , dans les villes :
J'étale des mortels l'art le plus séduisant.
Sans parler je suis amusant.
Tantôt je suis badin et tantôt je suis sombre ;
Je suis galaut et sérieux :
Chez moi l'on voit des hommes et des dieux ,
Et je dois mon éclat à l'ombre.
Dans mon coeur est un élément
Qu'un suppôt de Bacchus hait jusqu'au monument ;
Mais l'on y trouve aussi tout ce qu'un parasite
Préfère à l'honneur , au mérite .
'J'offre encor un lieu plein d'appas
Où les plaisirs naissent avec les pas ;
On trouve dans mon sein un frère pacifique ,
Que son aîné, cruellement ,
Fit périr sous les coups du plus vil instrument ;
De plus , deux notes de musique ;
Un ornement d'église éclatant en blancheur ;
Une voiture sur la Seine
Qui porte les badauds de Paris à Saint- Cloud ;"
Et puis tant d'autres mots ; mais ne t'en mets en peine ,
Et crois , lecteur, que c'est là tout.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Cadran solaire.
Le mot du logogriphe est Rentier.
MAI 1816.
9
PETITE DÉBAUCHE ROMANTIQUE ( 1 ) .
Il est dans les siècles d'extrême civilisation des jours
de satiété et de dégoût , où l'âme , éprouvant un vif besoin
d'émotions nouvelles , est en révolte ouverte contre
tout ce qui est fixe et consacré ; elle se sent alors emportée
loin des règles , loin de l'expérience , loin de la
vie, et , semblable à l'aigle que son orgueil élève dans les
cieux , et que la lassitude seule ramène sur la terre , elle
égare quelque temps avec joie son vol fantastique dans
cette région idéale et sans bornes qui sera peut-être un
jour son domaine .
Je me trouvais hier dans cette disposition d'humeur,
et mon esprit était décidé à se jeter dans tous les écarts ,
plutôt que de rester immobile dans le cercle des idées
reçues.
Mon ami entra chez moi ; il sait le secret de mes ennuis
, et sa tendresse s'épuisa en expédiens pour m'y
soustraire .
Lisez , me disait-il , le nouvel ouvrage de l'abbé de
Pradt; c'est un écrivain philosophe, qui s'est mis à la
tête de son siècle , comme pour en ouvrir la marche , et
qui traverse avec hardiesse tout ce qui arrête les autres
hommes ; ses tableaux ont de la vie ; son style est mâle
et concis ; ses pensées prennent force de choses jugées , et
le ton d'assurance qu'il conserve dans les questions les
plus élevées, rappelle ces esprits supérieurs qui ont éclairé
la fin du dix-huitième siècle .
(1) Nous avons tronvé cette pièce assez originale pour l'insérer au
Mercure. Cependant, si quelque lecteur pensait que la doctrine du
genre romantique qu'elle contient est sérieusement professée par
l'anteur, nous sommes bien aises de lui déclarer que cette doctrine
n'est point la nôtre . ( Note des redacteurs . )
10 MERCURE DE FRANCE .
Cet auteur, répondis-je , a tout ce qui me ferait hair
Voltaire il décide : et ne raisonne pas ;
il tyrannise l'opinion
, il la heurte et ne l'entraîne pas ; il nous parle
comme si la révolution ne nous eût rien appris ; il porte
dans les discussions la hache et le sabre , au lieu d'y porter
le fil d'Ariane . On croit voir le juge dont parle Rabelais
, décidant avec les dés les procès qu'avait embrouillés
la chicane. Cet homme , d'ailleurs , ne sait pas douter ; il
ne fait point la part à la faiblesse humaine ; il ne laisse
rien au jugement de son lecteur ; tout est sec en lui ,
parce que tout est précis ; la vérité même s'y revêt de
l'habit du sophisme. Cette légèreté sentencieuse pouvait
passer pour du génie il y a cinquante ans : ce n'est aujourd'hui
que de la suffisance; car on ne croit plus aux
hommes supérieurs.
Mon ami m'interrompit par un éclat de rire : je le regardai
fixement ; après un moment de silence , il me dit :
Vous aimez les fictions et les beaux
-
chant de la Palmyre Conquise .
--
lisez
vers ;
un
C'est un poëme mythologique ; j'aimerais mieux
lire Homère .
-
Allez entendre l'abbé Frayssinous .
Il parle comme Massillon.
Allez à l'Athénée.
Je n'aime pas la politique .
Allez aux Français .
J'ai lu les tragiques grecs , et je connais d'avance
tout ce qui sortira de ce moule .
-
--
Allez au mélodrame.
C'est un genre avorté.
Allez voir jouer Flore et Zéphyr.
On y fait des pirouettes.
Allez à l'Odéon ,
Je connais la salle.
Ainsi finit notre conversation. Mon ami me proposa
de sortir je regardai à ma fenêtre ; le temps était som
bre et vaporeux. Je sortis.
Nous prîmes en silence le chemin des Tuileries . Mon
MAI 1816 . II
ami m'arrêta devant la colonnade du Louvre , et dit en
la contemplant : Il y a bien eu quelque gloire à exécuter
si loin du soleil , sous un climat froid et pluvieux , et
avec cette pierre des Gaules , si brute , si poreuse , si
accessible aux effets des saisons , un dessin conçu par les
imaginations riantes et poétiques de la Grèce .... Est-il
donc écrit , répondis-je , que je verrai les Grecs partout ?
Pourquoi une architecture corinthienne sur les rives de
la Seine ? Aucune idée belle et heureuse n'a-t-elle pu
prendre naissance au milieu de nous ? N'est-il pas honteux
que le crayon d'un Athénien ait tracé les palais de
nos rois , et que son compas ait prescrit à notre génie
des bornes qu'il n'a jamais osé franchir ? Que n'a-t-on
perfectionné plutôt cette architecture gothique , si hardie
dans ses plans , si légère , si élégante dans ses détails ?
Des flèches et des roseaux ne seraient-ils pas plus analogues
à notre ciel , à nos moeurs , à notre religion , que
des triglyphes et des astragales?...
L'aspect neuf de cet antique palais fit prendre un
autre cours à mes réflexions . Je déplorai l'idée sacrilége
qui l'avait dépouillé de sa teinte sombre et vénérable , et
je crus voir le démon de l'orgueil grattant avec ses
griffes les murailles du vieux Louvre , pour en détacher
cette poussière des siècles , objet de tant de souvenirs
qu'on avait peut-être quelque raison de redouter.
Je marchais en méditant sur cet esprit d'usurpation ,
qui , trop pressé d'éblouir pour avoir le temps de créer,
se contente de blanchir un édifice et d'y graver son type ,
afin de faire croire aux hommes que l'ouvrage de trois
règnes s'est élevé spontanément au milieu d'eux sous le
sceptre magique d'une puissance surnaturelle .... Mon
ami me tira de ma rêverie . Quelque enfoncé que vous
soyez , me dit-il , dans vos idées de dénigrement , vous
ne pouvez disconvenir que, si les démolitions qui s'opèrent
étaient une fois terminées , aucune ville d'Europe
ne posséderait une place aussi spacieuse , aussi régulière ,
aussi belle que celle- ci .
Je jetai les yeux autour de moi , et je fus effrayé du
vaste espace qu'on allait enlever à la population . Quelle
12 MERCURE DE FRANCE.
6
beauté , demandai-je , peut résulter de l'absence des
choses ? Je ne vois ici que la démolition d'un quartier de
la ville et la destruction d'un nombre infini de maisons
, la plupart fort belles , fort commodes , qui ne
seront remplacées que par une grande plaine pavée . Que
signifient ces dégagemens qui portent l'image de la dévastation
dans le coeur d'une cité , et rendent plus difficiles
les communications des citoyens , en créant un désert
au milieu de leurs demeures ?
Il ne s'agit pas seulement de démolir, me dit mon
ami , mais de remplacer une agglomération informe de
bâtimens par un édifice régulier ; et , certes , vous ne
pouvez nier que l'idée de joindre le Louvre aux Tuileries ,
pour en faire un seul et immense palais , ne soît une de
ces conceptions dont la grandeur des Romains nous a
seule laissé des traces.
Qu'est-ce qu'une conception qui augmente le plan
d'un édifice sans proportionner sa hauteur à l'étendue
de sa base ? Singulière grandeur que celle qui se traîne
sur une surface , et ose à peine regarder au-dessus du
sol ! C'était un bien autre génie qui présidait aux ouvrages
des contemporains de Clovis , quand , élevant la tour
de Strasbourg au-dessus des nuages orageux , ils plaçaient
dans l'azur du ciel la statue de la Vierge qui termine la
pointe de l'édifice .
Vous avez , me dit mon ami , une singulière prédilection
pour les monumens gothiques .
C'est que j'aime ce que le calcul n'a pas encore
conquis ; le génie n'a plus rien à faire dans votre architecture
grecque ; vos sept ordres sont invariablement
fixés comme les sept tons de la musique ; les proportions
de chaque colonne , leurs distances entre elles , la frise ,
l'architrave , la longueur d'une feuille d'acanthe , jusqu'au
moindre filet , tout est mesuré d'avance à un quart
de ligne près ; pour faire un chef-d'oeuvre en ce genre ,
il n'y a plus que des pierres à acheter et des maçons à
1
payer.
Dans l'architecture gothique , au contraire , l'imagination
retrouve toute sa liberté ; elle peut créer des orMAI
1816.
13
1
nemens , épancher sa richesse dans le vaste dessin d'une
façade , dans les innombrables détails d'un portique :
elle peut donner cours à ses fantaisies , à ses rêves , chercher
même hors de la nature des formes et des figures
nouvelles , et disposer de chaque pierre pour en faire
l'expression d'une pensée.
Mon ami souriait en m'écoutant. Croyez-vous , me
demanda-t-il , qu'il existe des beautés hors de la nature ?
Plaisante question ! c'est précisément là que se trouvent
les beautés du premier ordre. Ne savez-vous pas
que le sublime commence où la réalité finit ? Que ne me
demandez -vous encore si la matière est supérieure à
l'esprit, le corps à l'âme ? ... Ce qu'on tire de l'ordre physique
n'est qu'imitation ; ce qu'on prend dans l'ordre
moral est création ou conception . L'idée d'un Dieu ,
celles qui se rapportent à une autre vie , tout ce que
l'âme conçoit par sa seule force et sans le secours des
sens , n'est-il pas puisé dans un monde plus pur, plus
noble , et plus élevé que la terre ?...
Cette discussion nous mena fort loin ; et, comme il arrive
toujours dans des abstractions de ce genre , nous
nous scandalisâmes mutuellement sans réussir à nous entendre
. Mon ami prétendait que le vrai seul était aimable
; il s'appuya de Racine et de Molière, pour me démontrer
que la peinture du coeur humain , le tableau de
nos passions , de nos vices, de nos plaisirs , composait le
plus beau domaine de la poésie , et qu'on approchait
d'autant plus de la perfection dans les arts , qu'on se
montrait plus fidèle dans l'imitation de la nature. Moi je
soutins qu'on ne devait jamais s'unir à elle que pour
l'épurer et l'ennoblir ; que l'idéal était l'âme des beauxarts
, et qu'il n'y avait pas de véritable poésie sans le
merveilleux ; j'invoquai à mon aide les fictions d'Homère
, les féeries du Tasse , les nuages d'Ossian et les
rêves de Klopstock . Il me dit que la mythologie païenne
passait à juste titre pour la plus belle et la plus favorable
au génie , parce qu'en personnifiant nos idées , elle les
tirait du vague , les mettait à la portée de nos organes ,
et les parait des charmes de la nature. Je soutins , au
14
MERCURE DE FRANCE.
contraire , qu'elle appauvrissait l'imagination , en livrant
à nos sens ce qui appartenait à nos pensées , en ame
nant sur la terre ce que nous allions chercher dans le
ciel . Outre les sens extérieurs , lui dis-je , nous avons intérieurement
une faculté de concevoir, qui est le plus noble
attribut de notre âme ; c'est une espèce d'instinct
qui nous porte aux notions d'un monde intellectuel , dont
nous ferons un jour partie ; c'est par-là que nous arrivent
les idées du surnaturel et du merveilleux ; ces idées
tiennent essentiellement à ce qu'il y a de plus noble en
nous : pourquoi donc les abâtardir et les dégrader, en les
revêtant de nos chaînes terrestres ? Pourquoi donner des
vices , des passions , des besoins , aux choses qui, de leur
essence , sont pures et divines ? Qu'est-ce , d'ailleurs , que
cette manie de tout personnifier ? Les choses sont ce
qu'elles sont par elles-mêmes : les unes sont seulement
matérielles, comme les pierres , les métaux ; d'autres participent
de la matière et de l'esprit , comme les animaux ;
d'autres , enfin , sont purement spirituelles , comme la
Divinité , l'âme , les génies , etc. , etc. Qu'on ne dise pas
que ces dernières choses n'existent pas , parce qu'elles
sont vagues et indéterminées dans notre entendement :
elles existent , puisque leur idée se trouve dans tous les
siècles , chez tous les peuples , et leur nom dans toutes
les langues ; mais elles existent sans formes et sans couleurs
, parce que les formes et les couleurs sont des attributs
de la matière . C'est donc les dépouiller d'une grande
partie de leur prestige et de leur charme, que de les faire
en tout semblables à nous; c'est au moins fermer à l'ima-.
gination un champ très-vaste , que de donner des traits.
fixes et invariables à des choses qu'elle pourrait concevoir
différemment , suivant les divers points de vue où
elles se présenteraient à elle .
Par exemple , vous me peignez la mort comme un
squelette hideux , armé d'une faux, et je vois en elle une
belle fille , qui , le front ceint d'une gloire , et le sourire
sur les lèvres , vient délivrer les hommes de la vie pour
les conduire dans le ciel ....
Laissez plutôt dans le vague les idées
que
Vous ne pou
MAI 1816. 15
vez définir ; l'esprit , en allant les y chercher, sera forcé
de s'élever à leur hauteur, et rapportera quelque chose
de leur pureté .
Mais remarquez que vos païens étaient des êtres si
misérables et si bornés , que leur pensée ne s'éleva jamais
à plus de cinq cents toises au-dessus du sol ; tout ce qu'ils
pouvaient concevoir de plus haut pour le séjour de leurs
dieux, était les montagnes de leurs pays ; ils disaient :
Jupiter demeure sur le mont Olympe ; Apollon demeure
sur le mont Parnasse , comme ils auraient dit : Lysippe
demeure à Marathon . Jamais ils ne purent atteindre à
cette idée d'un ciel inconnu , et il fallut que nos vieux
druides leur révélassent l'existence de l'âme pour que les
plus hardis d'entre eux pussent imaginer une autre vie
que celle dont leur Élysée offrait la répétition insipide
(1).
Oh ! que j'aime bien mieux , au lieu de cette mythologie
si sèche , si terrestre , ces idées de fantômes et d'apparitions
que la nuit et la mort ont fait naître chez les
peuples chrétiens, et que d'antiques traditions ont perpétuées
dans nos campagnes . Le paysan , qui, dans un voyage
nocturne , me conduit à travers les plaines inconnues ,
produira plus d'effet sur mon imagination , en me racontant
la mythologie de son village , qu'Hésiode avec
tout le fatras de sa longue théogonie .
Là , si j'en crois mon guide , dans cette prairie marécageuse
, une troupe de follets, vêtus de rouge, courent
avec la rapidité du vent , faisant retentir l'air de leurs
ris aigus et moqueurs , et se jouant au milieu des cheyaux
dont ils nouent la longue crinière. Quand le valet
(1). Vobis auctoribus umbræ
Non tacitas Erebi sedes , ditisque profundi
Pallida regna petunt. Regit idem spiritus artus
Orbe alio longa ( canitis si cognita ) vitæ
Mors media est.
PHARS. , Lib. 1.
16 MERCURE DE FRANCE.
1
de ferme vient chercher pendant la nuit la cavale qu'ils
affectionnent , ils montent en croupe derrière lui , posent
sur son coeur une main pesante , qui en comprime
les mouvemens , et le punissent par un soufflet s'il ose
tourner la tête pour les voir. Ici , le roi des aulnes , avec
sa couronne et sa queue , se promène le soir au bord de la
rivière , guettant le jeune enfant qu'il attire dans l'eau
par ses paroles séduisantes ( 1 ) . Plus loin , sur cette pefouse,
où plusieurs chemins viennent aboutir, sept jeunes
filles , vêtues de blanc et les cheveux épars , dansent en
choeur autour de cette croix. Là , dans ce chemin ténébreux
, une bête immonde et difforme passe quelquefois
en haletant , et va rôder autour des habitations silencieuses
; les chiens sont muets en sa présence , et le
plomb s'amortit sur son corps ... Entendez-vous , me dirait-
il , ces bruits longs et harmonieux , semblables aux
sons du cor , et ces voix que le vent semble confondre ?
c'est le mauvais chasseur qui traverse les airs , poursuivi
par sa meute aboyante toujours prête à le dévorer.
En écoutant ces récits , je regrette que des raisonnemens
stériles m'aient privé des idées qu'ils embrassent ;
mais, si ma raison refuse de les admettre, mon imagination
s'identifie avec eux ; et , s'enveloppant du charme
mystérieux qu'ils font naître , me tient ouvert à des émotions
vives et nouvelles , les seules peut - être dont l'édu
cation n'ait pas desséché la source en mon coeur. Alors ,
si le ramier, réveillé par les pas résonnans de mon cheval
, vient à s'agiter tout à coup dans la ramée , ou si le
tronc noueux et dépouillé d'un vieux saule s'offre à mes
regards, en se détachant du paysage , un frémissement
me saisit , mes cheveux se hérissent , mon coeur bat avec
force , et je me demande , avec une sorte d'indécision 2
quel est le trompeur, ou de ma raison qui repousse toute
idée de surnaturel , ou de mon imagination qui révèle
ces idées à mon âme par des émotions aussi fortes .
( 1 ) Cette tradition du roi des aulnes fait le sujet d'une très - jolie
élégie de Goëthe.
MAI 1816. 17
ROYAL
Je m'arrêtai à cette pensée. Mon ami m'avait écouté
sans m'interrompre ; mais dans le silence qu'il avait gar-
Idé il y avait plus de surprise encore que
d'E
Avec des goûts aussi singuliers , me dit- il , vous devez
trouver beaucoup de plaisir à la fantasmagorie ? Je ne
connais pas ce spectacle , répondis -je ; mais , s'il était possible
qu'il atteignît quelque perfection , je ne doute pas
qu'il ne réussit à me plaire .
Je résolus d'en faire l'épreuve. Nous étions alors sur
les boulevards ; je laissai mon ami entrer aux Variétés, eta
j'entrai chez Robertson.
Une des pièces les plus curieuses qui furent offertes à
ma vue, est un tableau où j'ai retrouvé , avec quelque
vérité , ces images vagues et changeantes qui assiégent
notre cerveau après une digestion difficile . On aperçoit
d'abord un tombeau ombragé par un saule pleureur :
bientôt ce saule et ce tombeau perdent leurs formes , et
deviennent un nuage , dont les contours incertains se
précisent peu à peu , et produisent trois spectres qui s'avancent
en grandissant .
Quel charme , demandera-t-on , peut résulter de cette
composition bizarre ? C'est le secret du coeur humain ;
mais est-il besoin de le résoudre pour concevoir que l'i
magination puisse trouver quelque plaisir à voir réaliser
ces images fantastiques qu'elle enfante dans ses écarts ?
Je vis encore plusieurs tableaux qui tous me parurent
pécher par le défaut d'illusion . En définitif , je crus dé→
mêler dans ce spectacle une découverte à son enfance ,
qui , un jour, fournirait au génie l'expression d'un genre
de sublime tout - à-fait nouveau dans les arts .
Je rentrai chez moi assez content de ma journée , et
je m'endormis en rêvant le plan d'un mélodramme fantasmagorique,
dont la scène se passerait aux catacombes.
TOME 67*.
1
18 MERCURE DE FRANCE .
BIOGRAPHIE MODERNE ,
OU
Galerie historique , civile , militaire , politique et judiciaire
; contenant les portraits politiques des Français
de l'un et de l'autre sexe , morts ou vivans , qui se
sont rendus plus ou moins célèbres , depuis le commencement
de la révolution jusqu'à nos jours , par
leurs talens , leurs emplois , leurs malheurs , leur courage
, leurs vertus ou leurs crimes. Deux vol . in-8 ° .
Prix : 13 fr. , et 17 fr. francs de port.
A Paris , chez Alexis Eymery , lib. , rue Mazarine , nº. 3o;
et chez Delaunay, lib. , Palais -Royal , galerie de bois.
( II . Article. )
Je n'ai supposé que des intentions louables aux éditeurs
de cette biographie . J'ai même pensé qu'elle avait
en quelque sorte le privilége d'être nécessaire , puisque
son but est de rectifier au moins celles qui l'ont précé→
dée ; mais l'exactitude et l'impartialité deviennent par
cela même pour elle des qualités encore plus obligées ,
et, si elle ne parvenait pas à les présenter, il est clair
qu'elle perdrait elle-même le premier avantage que je
lui ai conditionnellement accordé.
Sa préface offre un passage désespérant , et qui ne
vient que trop à l'appui de mes réflexions générales. Les
auteurs semblent s'être retracé toutes les difficultés que
j'ai remarquées, et n'avoir entrevu que l'impossibilité de
les vaincre. « Nous invoquons , disent- ils , l'indulgence
du lecteur sur les erreurs qui pourraient se glisser encore
dans l'ouvrage : elles découlent si naturellement du sujet,
que L'ATTENTION LA PLUS SOUTENUE ne suffit pas POUR LES
ÉVITER. » Ce n'est cependant ici qu'une édition revue, et
non une première fabrication : comment l'histoire parviendra-
t -elle à distinguer ce dont elle peut raisonnablement
faire usage , parmi des matériaux qui de nos
ΜΑΙ 1816 .
19
་་
jours même sont la source de tant de méprises ? Au surplus
, nos biographes ajoutent : « Nous nous empresserons
d'accueillir avec reconnaissance toutes les réclamations
et renseignemens qui nous paraîtront fondés , et d'en
faire usage dans une autre édition . » Il paraît qu'ils se
sont dit aussi que l'opération était sûre.
Des réclamations étaient inévitables , même cóntre ce
nouvel ouvrage , et l'on voit qu'il n'en faut rien préjuger
contre les intentions des auteurs . Leur plus grand
tort selon moi , car on en revient toujours à ses premières
idées , c'est de ne vouloir point absolument user du
moyen que j'ai indiqué dans mon premier article , et
qui serait d'attendre, seulement, une cinquantaine d'années
avant de publier leurs dictionnaires historiques .
L'impartialité n'offre pas une condition moins difficile
remplir que l'exactitude . Est-on bien maître , en retraçant
des scènes qui se sont passées sous ses propres
yeux , et dont on connaît tous les acteurs , de ne pas se
permettre quelques personnalités ? Ce n'est point sans
doute un écrivain impassible qui a tracé les réflexions
suivantes dans un ouvrage qui n'en admettait aucune . J'ai
ouvert le livre au hasard ; je vois M.
•
et je lis « Il a cessé de faire partie du corps législatif
depuis l'invasion de Bonaparte ; mais on ne doute pas
qu'il n'obtienne bientôt quelque emploi ; car personne
n'est plus souple , plus adroit , plus intrigant , que M. . .
>>
J'avais pris sans y songer le second volume , et je reviens
sur mes pas. J'arrive à un personnage également
fameux dans nos premiers troubles et dans nos derniers
événemens , et qui , d'après les faits que l'on expose , paraîtrait
avoir joué successivement tous les partis . « Le
temps nous apprendra , dit l'auteur, si ce caméléon politique
en est enfin venu à sa dernière couleur, et s'il
n'aura pas encore le talent de tromper la bonne foi de
quelque gouvernement. Ce n'est pas sans doute à la
postérité que l'auteur adresse cette réflexion ; car les historiens
sauront alors probablement ce que le temps doit
apprendre.
>>
20 MERCURE DE FRANCE .
En général , dans une biographie, les faits seuls doivent
parler , et les auteurs toujours éviter de se laisser même
entrevoir ; mais aussi combien n'est-il pas important qu'ils
soient attentifs à peser de la manière la plus scrupuleuse
leurs moindres assertions, puisqu'elles suffisent pour égarer
l'opinion de leurs contemporains , déconsidérer ou
même compromettre des hommes sur lesquels ils n'ont
aucune juridiction !
Un autre défaut à éviter, surtout dans ces sortes d'ouvrages
, c'est le sarcasme . L'écrivain biographe , qui
veut s'attacher à prouver qu'il a de l'esprit , et mettre
de la prétention dans ses phrases ainsi que dans ses expressions
, ne fait que se montrer inhabile à la tâche qu'il
veut remplir; mais un ton de plaisanterie le rend insupportable
, je dirai même suspect. J'en appelle au lecteur
fui-même , à qui je présente la citation suivante : « Carion
de Nisas , marquis, baron , tribun , général , etc. , etc. , ~
né à Pézénas , dont le nom signifie beaucoup , et donne
l'étymologie de ses titres et qualités ; de plus , parent de
Cambacérès , quand il était prince et archichancelier de
l'empire.... il apparut tout à coup comme un météore ,
après le 18 brumaire , et vint de Pézénas , en 1800 , pour
être tribun à Paris . » C'est là jouer puérilement sur les
mots , viser à l'effet de quelques antithèses ; dans tous les
cas , c'est un genre d'esprit qu'il faut laisser à la chronique
du Diable Boiteux, et qui n'est bon qu'à distraire
quelques gobe-mouches ; mais ce ton ne conviendra certainement
jamais à la gravité d'un historien . La vie de
M. Carion de Nisas est aussi terminée par un passage remarquable.
« Afin qu'il ne inanque rien à la singularité
de sa carrière politique , dit le biographe , on doit ajouter
qu'il composa , dit-on , le discours lu au Champ de
Mai de 1815 , par l'un des électeurs , dans lequel on n'épargnait
ni les éloges , ni les leçons , au héros qui en
était l'objet . » Ainsi voilà un on dit présenté comme un
fait à la postérité ! Je voudrais qu'il me fût possible
d'avancer que c'est une des erreurs échappées en revoyant
les premières éditions ; mais l'anachronisme donnerait à
mon assertion officieuse trop d'invraisemblance .
2
MAI 1816 . 21
Si je me livre à cette critique sévère , c'est à cause de
la distinction même que j'ai faite de cet ouvrage , que
je regarde comme beaucoup moins mauvais encore
que tous ceux du même genre qui l'ont précédé ; c'est
aussi parce que , les auteurs annonçant une nouvelle
édition , leurs bonnes intentions nous laissent espérer
qu'ils ne négligeront rien pour éviter tout ce que celleci
aura présenté de justement répréhensible . Les autres
défauts que j'ai remarqués tiennent essentiellement
au genre , et sont même pénibles à retracer. « Après la
chute de Bonaparte en 1814 , ajoutent- ils , on vit M. de
Nisas , sous le titre de marquis , parmi les colonels qui
vinrent féliciter le roi et vanter leur fidélité à la maison
de Bourbon ; mais , aussi malheureux sous ce règne que
sous l'autre , poursuivent nos biographes , M. le marquis
obtint encore moins que M. le baron , etc. » La citation
suivante est prise encore au hasard parmi un très-grand
nombre d'autres exemples pareils :
« M. ***
Lors des désastres de nos armées , après les
fatales campagnes de Russie et d'Allemagne , en 1812
et 1813 , beaucoup de maires s'empressèrent d'adresser,
à l'impératrice reine et régente , de très -humbles protestations
de dévouement. M.. . ne voulut point
rester en arrière , et , à la fin d'octobre , y envoya une
adresse dans laquelle on lisait : « Oui , madame, tous vos
» nombreux sujets , animés d'un même esprit , inébran-
» lables dans l'auguste dynastie de Napoléon , prendront
>>
un élan courageux pour maintenir , dans toute sa puis-
» sance , ce trône qu'a fondé la valeur, et qui brille
» d'un nouvel éclat depuis que vous y avez fait asseoir
» les vertus qui sont l'apanage de V. M. Puisse votre auguste
époux , après avoir accompli ses glorieux des-
>> seins , en donnant la paix au monde , et en assurant
» la liberté des mers , vivre assez long-temps pour jouir
>> de la reconnaissance de ses peuples , et pour instruire
» dans l'art de régner le jeune prince que vous avez
» donné à l'empire , et qui est l'objet de notre amour et
>> de nos plus chères espérances ! » M... continue
l'auteur, n'a pas manqué , depuis la restauration ,
22 MERCURE DE FRANCE .
d'adresser semblable adresse au nouveau gouvernement ,
qui l'a nommé , etc. »
Ce passage rappelle un peu certain dictionnaire
que
j'ai cité aussi dans mon premier article ; et peut - être ici ,
différant de ton , eût- il suffi de dire que M.
comme bien d'autres , n'était pas exempt du tort d'avoir
momentanément sacrifié à l'idole . Qu'importe après
tout aujourd'hui une faiblesse généreusement pardonnée,
et qu'un retour sincère à de sages principes peut faire
aussi très-justement oublier ?
Obligé de donner une idée complète de cet ouvrage ,
je dois , pour que le lecteur en puisse à la fois juger les
défauts , les avantages et le style , recourir à la citation
d'un morceau d'ensemble . Je choisis l'article consacré à
M. de Malines . Ce prélat occupe beaucoup encore
aujourd'hui le monde politique , et il semble aux
yeux de bien des gens comme cette brillante Renommée
que nous voyons étendant les bras au bout du Pont-au-
Change , et qui , bien qu'impassible et sans volonté réelle ,
tenant la couronne de l'immortalité , l'offre alternativement
à tous ceux qui s'approchent pour la contempler.
Ma citation ne pourra paraître que d'un choix très-heureux.
« De Pradt ( l'abbé ) , baron , archevêque de Malines ,
grand'croix de l'ordre de la Réunion , officier de la Légion-
d'Honneur, etc. , etc. , né à Allanche , département
du Cantal , le 23 avril 1759 ; il fut , avant la révolution ,
grand- vicaire du cardinal-archevêque de Rouen , son
oncle ; puis élu député aux états-généraux de 1789 , où
il se fit peu remarquer ; il signa néanmoins la protestation
du 15 septembre 1791 ; se réfugia à Hambourg
après la session ; travailla à la rédaction de plusieurs
journaux , et publia divers ouvrages remarquab es par
la profondeur et la hardiesse des opinions . Rentré en
France après le 18 brumaire , il publia , en 1802 , les
Trois Ages des Colonies , où l'on trouve tout ce que
Raynal a donné de bon et de raisonnable ; fut présenté à
Napoléon , en 1804 , par madame de Larochefoucauld , sa
parente ; devint son aumônier, et assista à son couronnement
, en cette qualité . Promu à l'évêché de Poitiers ,
MAI 1816 . 23
et sacré à Paris par le pape Pie VII , le 2 février 1805 , il
accompagna Napoléon à Milan lors de son couronnement
comme roi d'Italie ; passa , en 1808 , à l'archevêché
de Malines , et mérita de nouvelles faveurs par
une souplesse et un dévouement, que ses protestations tardives
ne pourront jamais atténuer ni démentir. Dévoré
de la soif de l'ambition , il rechercha constamment le
suffrage des personnes qui approchaient le plus de Bonaparte
; visa long-temps au portefeuille du ministère
des cultes , et même à celui des relations extérieures ; fut
écarté tout à coup , par un caprice du maître, du centre
des affaires , et perdit tout espoir de succès , jusqu'au
moment où les projets de l'empereur sur la Russie le déterminèrent
à choisir M. de Pradt pour révolutionner la
Pologne , en qualité de ministre plénipotentiaire près le
grand -duché de Varsovie. On sait comment il se tira de
cette mission difficile , et comment il en fut récompensé.
Retiré dans son diocèse pendant les événemens de 1813
et 1814 , il reparut après la chute du héros qu'il avait
tant préconisé ; fut chargé provisoirement des fonctions
de grand-chancelier de la Légion-d'Honneur, qu'il ne
remplit pas long-temps ; demeura ignoré pendant le
court règne de Bonaparte , en 1815 , et attendit courageusement
sa seconde expulsion du trône de France ,
pour publier les prétendus mémoires de son ambassade
en Pologne ; ils sont assez connus pour que nous nous dispensions
de les analyser, et le lecteur doit savoir à quoi
s'en tenir sur le compte de M. l'abbé de Pradt , qui vient
de terminer aussi sa carrière ecclésiastique , en troquant ,
dit-on , son archevêché contre une pension.
>>
si
Quoi qu'il en soit de tous ces faits , M. de Pradt ,
l'on en croit quelques journaux , n'est en butte aux traits
de la satire et même du ridicule , que parce qu'il s'est
aujourd'hui rendu l'apôtre des principes constitutionnels :
des ennemis cachés en veulent beaucoup moins à sa conduite
passée qu'aux idées nouvelles qu'il ne cesse de répandre
, et qui sont fort opposées à leur exagération.
L'on peut donc avoir à la fois de très-grands torts et des
titres à beaucoup d'indulgence , et l'homme qui ne ferait
que recueillir imprudemment tout ce que publie la ma
24 MERCURE DE FRANCE.
lignité , risquerait de devenir un pamphlétaire en croyant
se montrer un historien . Toutes mes citations ne
font que démontrer , de plus en plus , la difficulté
presque insurmontable de publier une bonne biographie
moderne .
Somme toute , il vaudrait certainement beaucoup
mieux qu'il n'y en eût point. Mais, puisque le mal est
fait , et qu'on ne peut empêcher qu'il en existe , le parti
le plus sage est de n'user au moins que de celle qui paraît
la moins défectueuse et la plus raisonnable . La plupart
des défauts de celle que j'annonce sont inhérens au
genre même de l'ouvrage , et , s'il est possible de les atténuer,
je crois n'avoir laissé aucun doute sur la bonne
volonté des auteurs . J'applaudis même au dessein qu'ils
manifestent d'agrandir leur cadre , en donnant à leur
édition nouvelle un volume de plus , afin d'y comprendre
les poëtes , les littérateurs et les artistes , en général tous
ceux qui se sont distingués par quelque production .
Leur Dictionnaire , en cessant de paraître un ouvrage de
circonstance , pourrait devenir un manuel utile dans
tous les temps . Ce qui regardera la politique ne relatera
plus sans doute que des faits , soumis à une très-grande
épuration . Beaucoup d'honnêtes pères de famille n'y
verront plus exagérer le tableau de quelques aberrations
passagères. Je n'admets pas que cette nouvelle édition
puisse enfin prétendre à être parfaite , comme l'ont dit
les auteurs : il peut se glisser encore des erreurs dans
l'ouvrage ; mais il restera toujours, après tout, la ressource
de les corriger dans l'édition suivante.
ΜΑΙ 1816 . 25
mwww
L'ART D'OBTENIR DES PLACES ,
OU
CONSEILS AUX SOLLICITEURS .
Ouvrage dédié aux gens sans emploi , avec cette
épigraphe :
Sollicitant alii remis freta cæca ..... Ils
tourmentent à force de rames une mer qui
leur est inconnue.
En transcrivant le titre de cette brochure , j'ai cru
voir dans le premier mot de l'épigraphe une intention de
calembourg et une démangeaison mal déguisée de jouer
sur les mots sollicitant et solliciteurs ; peut-être , ne doisje
m'en prendre qu'au mauvais goût de toutes les conversations
, de tous les ouvrages du jour. On n'y parle
qu'en pointe , et les efforts qu'on est obligé de faire constamment
pour être à la hauteur du langage à la mode ,
l'habitude de voir et de mettre de l'esprit partout , manie
qui règne sous les lambris dorés comme dans la mansarde
du vaudevilliste , m'auront fait découvrir dans l'épigraphe
de l'Art d'obtenir des places , une malice
dont l'auteur n'avait pas senti lui-même toute l'énergie .
Cependant un passage de son livre donne à croire qu'il
peut fort bien y avoir pensé , et trahit son affection pour
le genre qui a illustré M. de Bièvre.
« Il existe , dit l'auteur , un traité sur l'Art de prendre
les places ; beaucoup de pétitionnaires , trompés par le
titre de cet ouvrage , se rendent avec empressement chez
le libraire , et , munis du précieux volume , se hâtent d'y
chercher les nouvelles routes où tend leur ambition . Ils
sont fort surpris d'y trouver tout ce qui est nécessaire pour
faire un siége en règle . Nous ne saurions trop les mettre
en garde contre cette erreur , qui devient chaque jour
plus commune : nous les invitons à ne pas confondre un
pareil ouvrage avec le nôtre , et à vouloir bien mettre
quelque différence entre l'Art de prendre des places et
V'Art de les obtenir. »
26 MERCURE DE FRANCE.
(
Voilà , sans doute , de quoi fonder ma conjecture , et
c'est le genre de plaisanterie que l'on rencontre souvent
dans l'ouvrage. C'est le défaut de cette petite satire en
prose , qui offre d'ailleurs plusieurs traits heureux et une
peinture assez vraie des moeurs de la gent bureaucratique.
Mais la gaîté de l'auteur n'est pas très-communicative ;
elle est philosophique , mais dénuée de verve ; et l'on ne
saurait donner une plus juste idée de cette brochure ,
qu'en la comparant aux chansons de M. Béranger. C'est
la même finesse dans les observations , et la même froideur.
Il est vrai qu'on a moins de reproches à faire à l'auteur
de l'Art d'obtenir des places , qu'au chansonnier . Le
style d'une satire n'exige pas autant de chaleur qu'un vaudeville
, et l'on ne doit pas chercher dans Boileau les saillies
de Collé . Mais je crois qu'on trouvera l'ironie trop
prodiguée dans l'écrit de M.... , qui a voulu garder l'anonyme.
Cette figure ne doit être employée qu'avec mesure
, et trop répétée elle produit un effet qui n'est pas
tout-à-fait l'ennui , mais qui certainement n'est plus le
plaisir . Cependant on l'emploie fort souvent ; il y entre
toujours de la méchanté , et c'est ce qui la fait aimer et ce
qui la rend si facile . Ce serait ici une belle occasion de
m'élever à une de ces considérations sublimes , que l'on
admire toujours en sens inverse de leur justesse ; de ré- ,
véler une de ces grandes vérités , de ces idées lumineuses ,
dignes de figurer dans un discours d'académie. Liant la
littérature à la philosophie , et quittant l'humble rôle de
critique , pour monter au rang suprême de moraliste , je
découvrirais à mes lecteurs que le grand usage que l'on
fait de l'ironie , est la suite et l'effet nécessaire du grand
nombre de méchans dont le monde est rempli. Cette
nouvelle manière d'envisager la question , pourrait faire
fortune dans un temps où les productions les plus légères
de l'esprit sont pesées dans la grave balance de la morale
et de la politique , et où une mauvaise comédie est regardée
presque comme une mauvaise action . Cela du
moins paraîtrait plus piquant que de remarquer simplement
que la verve et la gaîté , étant les qualités les plus
rares et celles qui caractérisent le plus le génie , on ne
doit attribuer la froideur de tous les ouvrages dont on est
MAI 1816.
- 27
inondé , qu'à la médiocrité des écrivains . Dans tout cela
leur coeur n'est pas coupable ; leur esprit au contraire est
trop innocent , ou du moins trop froidement malin . On
ne doit donc pas reprocher à l'auteur de l'Art d'obtenir
des places d'être un mauvais coeur ; on ne peut pas non
plus l'accuser de manquer d'esprit : mais il est trop monotone
dans ses plaisanteries.
Un autre reproche qu'on peut lui faire , porte sur le
peu de nécessité de ses préceptes. L'intrigue n'a pas besoin
de poétique ; c'est un don du ciel , et quiconque ne
sent pas l'influence secrète , se mettra vainement en frais
pour acheter l'Art d'obtenir des places . Les leçons de M....
ne pourront lui donner ce que la nature lui aura refusé.
Cet ouvrage ne doit donc être regardé que comme le tableau
des grandes opérations de l'esprit d'intrigue , ainsi
que les poétiques d'Aristote , d'Horace et de Boileau , nous
offrent l'analyse des productions immortelles du génie.
Ce ne sont que des hommages rendus aux grands écrivains
comme aux grands solliciteurs . En rassemblant tous
les traits surnaturels qui ont échappé à leur génie , on ne
veut qu'élever un trophée à leur gloire ; et , loin d'exciter
l'émulation , une supériorité aussi accablante n'est propre
qu'à faire naître le désespoir de pouvoir jamais y atteindre.
Quand La Harpe analyse le qu'il mourût de Corneille
, espère-t-il faire sortir de l'âme d'un poëte un trait
de cette force ? De même, quand l'auteur de la brochure
nouvelle nous retrace l'agilité sublime de cet auditeur
piéton qui monte derrière le cabriolet de son compétiteur
, et profite de la vitesse d'un cheval qu'un autre a
acheté , pour lui ravir sa place , croit-il que l'exemple
de ce grand homme soit facile à imiter , et qu'il suffise
de l'indiquer pour en voir faire autant ? Dira-t-il qu'il
suffit de se cramponner aux courroies d'une voiture ? Vain
raisonnement ! si le dieu de l'intrigue n'a présidé à sa naissance
, un aspirant subalterne voudra inutilement imiter
ce bel acte d'audace et d'humilité , tout à la fois ses jambes
seront rebelles ; ou, s'il parvient à s'accrocher un instant à
la voiture , une chute ignominieuse viendra bientôt trahir
ses efforts ; ou bien le conducteur l'apercevra , et un coup
de fouet incivil renversera l'apprenti solliciteur et ses espé28
MERCURE DE FRANCE.
;
rances . Mais , si vous êtes né intrigant , plus d'obstacles ; tout
vous réussira . Vos jambes seconderont vos projets ; le cocher
sera aveugle, ou interdità votre aspect , et vous triompherez
comme celui qu'on vient de proposer à votre admiration.
Sans doute cet auditeur était un de ces génies
rares , un de ces esprits favorisés des cieux , tels qu'on
peut à peine en compter deux ou trois de cette force
dans tout un siècle . Il est facile de les reconnaître et de
présager leurs grandes destinées . Dès le berceau , ils commencent
à ramper , comme Grétry , encore enfant , dansait,
dit-on, au bruit de la marmite qui bouillait . Ramper
est le premier usage qu'ils fassent de leurs membres
et ils en contractent tellement l'habitude qu'ils ne feront
autre chose toute leur vie . Déjà leur corps prend cette
attitude révérencieuse qui le courbe toujours vers la
terre , et leur esprit , cette bassesse qui doit un jour
élever si haut leur fortune ; déjà on remarque en eux
cette souplesse , cette flexibilité qui les fait pénétrer dans
des endroits impénétrables. Ils se glissent , ils s'insinuent
où le vulgaire n'aurait pas même eu l'espoir d'aborder.
Vous êtes tout étonnés de voir au milieu de vous un
homme dont vous n'aviez pas même soupçonné la présence.
C'est un corps presque imperceptible , une espèce
de sylphe qui se faufile partout , qui arrive partout , et
le premier, en rampant; il explique l'allégorie de Mercure ,
le dieu des intrigans , qu'on peint avec des ailes aux talons
. Aussi tous les membres du solliciteur ont quelque
chose d'effilé . C'est le lézard qui s'enfonce dans des endroits
qui paraissent sans issue . Un câble qu'à force d'amincir
, on parviendrait à faire entrer dans le trou d'une
aiguille , est la seule image qui puisse donner une idée
du talent avec lequel s'insinue l'intrigant . Cette habitude
qu'il a de s'allonger , de se rapetisser , le prive ordinairement
des agrémens de la figure et de la taille , et , comme
le remarque M.... , l'intrigue souffre assez volontiers la
laideur et la difformité. Plus d'un exemple fameux
pourrait confirmer la vérité de cette observation . Les
traits de l'intrigant changent de minute en minute ; la
mobilité est le caractère constant de sa physionomie .
Tous ses muscles s'agitent continuellement ; il se remue
MAI 1816 .
29
et se plie en tous sens et de tous les côtés ; il ne peut
rester en place , et son pied est toujours levé pour
prendre celle sur laquelle le vôtre voudrait se poser. Il a
la vue perçante , l'odorat subtil , l'ouïe fine et l'oreille
toujours dressée . C'est le coursier de Virgile ,
Stare loco nescit , micat auribus et tremit artus ;
rien enfin n'égale son activité ; et en faisant le portrait
d'un être si remuant , on peut reprocher à M..... de
n'avoir pas donné à son style quelque chose de la rapidité
et du mouvement de son héros. Je me permettrai
aussi de n'être pas de son avis quand il dit qu'un coudepied
haut est le don le plus inappréciable qu'un solliciteur
ait pu recevoir du ciel. J'ai remarqué qu'un pied plat fait
toujours plus de chemin qu'un autre. Et M.... l'a bien
senti lui-même , puisqu'il ajoute , avec plus de vérité
que d'élégance : « C'est cependant assez l'ordinaire de
voir embrasser cette profession à grand nombre de pieds
plats. » Tout dans le solliciteur doit être comme son
pied , et jamais un intrigant n'a été gras , ou du moins
jamais un homme gras n'a été intrigant. C'est un métier
où il faut pouvoir se remuer.
Dans la composition de la bibliothéque du solliciteur`,
M.... a fait un oubli qui mérite d'être relevé. Un intrigant
doit posséder le Traité des reptiles et un extrait du
Mariage de Figaro , qui consiste en ces mots , gravés
en lettres d'or aux quatre coins de la chambre : Médiocre
et rampant, et l'on arrive à tout.
Un des chapitres où l'auteur a montré le plus de connaissance
du grand art de solliciter , est celui où il recommande
au postulant de se faire des amis dans toutes
les classes , de flatter surtout les garçons de bureau et
d'aspirer à l'insigne faveur de passer pour leur parent.
En effet , comme l'a dit l'auteur des Voyageurs , dont
les vers ont le privilége de servir de supplément à l'esprit
des journalistes :
Il n'est point à la cour de petit ennemi ,
Du portier d'un ministre il faut être l'ami .
L'Art d'obtenir des places rappelle l'Art de dîner en
30 MERCURE DE FRANCE .
ville , dont il n'offre en plusieurs endroits qu'une assez
faible imitation . M.... est plus original quand il parle de
la bureaucratie , et il en parle dans les deux tiers de son
ouvrage . Il est le premier , je crois , qui ait osé porter un
oeil profane dans l'intérieur des bureaux . Il soulève la
poussière des cartons , pour nous montrer les employés ,
depuis le garçon de bureau jusqu'au ministre. C'est
contre eux qu'il dirige tous les traits. Le portrait du chef
de division est de la main d'un homme qui a peut-être
eu à se plaindre de la morgue bureaucratique . Voici comment
ilest terminé : « s'il est brusque , emporté ( le chef
de division ) , le solliciteur ne se regardera point comme
battu , pour une porte fermée au nez . Un bourru tient
compte des coups qu'il donne , lorsque vous n'en paraissez
pas offense ; et les mauvais traitemens reçus avec grâce
et résignation jettent beaucoup d'intérêt sur une affaire.
»
Le portrait du chefde bureau et du sous-chefne mérite
pas à beaucoup près autant d'éloges . La critique qu'on
fait d'eux manque même de justesse . Ce sont ordinairement
les chefs de bureau et les sous-chefs qui font tout le
travail . L'auteur en parle trop légèrement. , et une connaissance
plus précise des bureaux lui aurait fait appliquer
aux chefs ou sous-chefs , ce qu'il dit du simple employé ,
sous le rapport du talent . Les chefs et sous-chefs n'ont
guère de doublures , comme les chefs de division ; et
tout ce qui a un rang inférieur au leur n'a qu'un emploi
à peu près mécanique . Ce n'est pas qu'il n'y ait quelques
chefs de bureau dont tout le talent consiste dans les lumières
subalternes de leurs commis . Quelquefois même
ils sont charmés de ne pas trouver sur les expéditions
les fautes d'orthographe de la minute ; mais, je le répète ,
en général , c'est sur les chefs de bureau que retombe le
fardeau des affaires , et voilà pourquoi les chefs de division
ont toujours soin de choisir dans leurs subordonnés
le talent qu'ils ne trouvent pas en eux -mêmes . M Say ,
dans son traité d'Économie politique , observe avec raison
« que la prospérité d'une ville , d'une province dépend
quelquefois d'un travail de bureau , et que le chef
d'une très-petite administration , en provoquant une déMAI
1816. 31
cision importante , exerce souvent une influence supérieure
à celle du législateur lui -même. »
L'auteur de l'Art d'obtenir des places cite une anecdote
qui prouve la justesse de cette remarque . C'est celle
d'un employé à 1200 francs , auteur d'un excellent mémoire
qui plut tellement à un seigneur russe qu'il fit le
voyage de Paris pour connaître celui qui l'avait composé .
Il l'attribuait à un ministre , et il ne put revenir de son
étonnement quand on lui montra le commis dont le talent
n'était payé que 1200 francs par an .
Le style de cette brochure est assez facile , mais froid
et languissant. Au reste , on va en juger par la citation
suivante. Nous choisissons le chapitre des femmes , en
recommandant aux employés celui des cafés.
Des femmes.
« Avez-vous une femme , une maîtresse , une parente ?
restez chez vous tranquille , et laissez- lui le soin de diriger
vos affaires ; c'est ce que font bien des maris , et
c'est ce que devraient faire tous les solliciteurs .
» Une femme n'a pas besoin de laissez -passer pour
pénétrer dans un ministère . Comment lui refuser une
grâce aussi légère ? Un Suisse est un portier de bonne
compagnie; d'ailleurs les règlemens qui interdisent aux
hommes l'entrée des bureaux ne prescrivent rien à l'égard
des dames ; et ce silence peut être interprété en
leur faveur. Si un destin malheureux conduit les pas
d'une jolie femme dans une antichambre , où l'avidité ,
l'espoir et le besoin ont déjà réuni un groupe de solliciteurs
, dès qu'elle paraît chacun s'empresse de lui faire
le sacrifice de ses droits ; on s'efface , on se presse , on se
resserre pour lui donner une place : ce qui est déjà d'un
heureux augure pour celle qu'elle vient demander . Mais
une femme n'a pas besoin de recourir à ces petits
moyens ; de mettre à contribution la complaisance de
ceux qui , malgré leur urbanité , sont toujours ses concurrens
. Elle peut adopter une marche plus franche ;
son sexe l'autorise à demander un rendez -vous au chef
de bureau , au chef de division , au ministre même .
Avec une dame on ne craint pas le tête-à -tête ; on'le
1
L
82 MERCURE DE FRANCE .
désire au contraire : elle est reçue quelquefois avec em→
pressement , toujours avec politesse . On ne peut la laisser
debout ; on l'invite à s'asseoir , on lui donne tout le
temps de s'expliquer . Une dame n'est point tenue de s'exprimer
laconiquement ; elle n'est point familière avec
les affaires et l'esprit d'analyse que l'on exige chez un
solliciteur ; elle n'est point obligée de connaître jusqu'à
quel point les momens d'un fonctionnaire peuvent être
précieux ; elle a le droit de retomber impunément dans
Îes redites , de tourmenter sans indiscrétion , de harceler
sans importunité. Une solliciteuse un peu jolie porte
dans ses regards un talisman qui prête du charme à
toutes ses actions ; on a du plaisir à l'entendre , parce
qu'on a du plaisir à la voir. Elle n'a pas besoin d'avoir
pour elle la justice , le bon droit , une logique vigoureuse
elle a toujours raison ; on l'écoute , on la considère
; c'est une preuve irrésistible du pouvoir du beau
sexe sur le nôtre , qu'il ne perd pas même ses droits dans
les audiences et auprès des commis.
» Toutefois il arrive qu'une femme , parvenue à cet
âge où la beauté ne laisse plus que des souvenirs , se jette
dans les sollicitations : alors même des succès l'attendent
dans cette carrière : les prérogatives de son sexe subsistent
; elle peut les invoquer partout où elle rencontre des
obstacles . Je suis femme, est un mot qui, chez des Français
, manque rarement son effet ; si , comme la solliciteuse
jeune et jolie , elle n'est pas toujours assurée de
réussir , elle peut du moins compter sur des résultats plus
prompts. On temporise avec la première , non pour la
désobliger, mais pour prolonger des relations qui ont
leur charme ; avec la seconde , on est pressé d'acquitter
une dette que la politesse seule impose. Ce sentiment est
peut- être moins flatteur pour l'amour-propre ; mais
c'est ce que nous n'examinons point dans un ouvrage
purement didactique .
» Pénétrez-vous bien de ce chapitre , solliciteurs raisonnables
; si cependant il en est parmi vous qui méritent
ce nom , c'est surtout aux célibataires que je m'adresse
; qu'ils se hâtent de se marier ,
non pour avoir
une compagne , un rang , de la famille , mais
nir des places. »>
pour
I.
obteTIMBRE
RU
MAI 1816. 33
Bulletin des Sciences et des Arts
L'académie des jeux floraux de Toulouse a décerné à
M. Edmond Giraud les prix de l'hymne et de l'élégie.
MM . Raymond , officier de l'université , et Bélin , ont
remporté les prix du discours dont le sujet était l'éloge
de Pascal.
Le sujet du concours de 1817 est la question suivante :
Quelle doit étre l'influence de l'état actuel de la monar
chie française sur la littérature et la morale publique?
•
Il s'est formé à Arras une société fondée sur les
mêmes bases que celle qui existe à Paris , pour l'amélio
ration de l'enseignement élémentaire en France. La société
compte parmi ses membres les personnes les plus
distinguées du département . Elle s'occupe d'établir dans
les principales villes des écoles séparées pour les deux
sexes .
9 M. David , 'astronome a observé , le 13 avril , à
Prague , deux très-brillantes paraselènes , qui se sont
montrées à l'ouest de la lune. Elles étaient rayonnantes?
et chevelues ' comme des comètes . Le phénomène a duré
plus de cinquante minutes .
M. Hector Chaussier , médecin qui jouit d'une
grande réputation , a publié un ouvrage sur la goutte, où
il a pris pour épigraphe :
Vide pedes , vide manus :
Noli esse incredulus .
Son succès sera complet quand le public ajoutera : Exper
to crede Roberto .
-Des cultivateurs de Blois annoncent qu'ils ont trouvé
un moyen de préserver les vignes de la gelée , et offrent
de traiter de leur secret . Il semble qu'ils devraient s'a
dresser au gouvernement, trop intéressé à une semblable
TOME 67 .
3
.I
34
MERCURE
DE FRANCE
.
découverte, pour ne pas la récompenser dignement si elle
a quelque réalité.
-M. Biesta de Bouval a obtenu un brevet d'invention
pour une machine qu'il appelle bateau de remorque ,
et dont le mécanisme , mu par le courant d'une rivière ,
est appliqué à faire remonter les bateaux . Cette machine
paraît , d'après cet énoncé , ne pouvoir être employée
que dans les eaux courantes , et , sous ce rapport, elle ne
serait pas d'un usage aussi général que le bateau à vapeur.
On annonce que , dans les États-Unis , ce dernier
bateau a été perfectionné par la substitution à la pompe
à feu d'un manége mis en mouvement par un cheval ou
par telle autre force vivante , et que l'expérience en a
parfaitement réussi .
-
On a construit dans le même pays des vaisseaux de
guerre rasés ou sans mâtùre , mus par les mêmes procédés
que le bateau à vapeur. La force qui sert de rames
est cachée sous la carcasse du bâtiment ; le bordage
épais de six pieds , renferme des couches de terre fortement
battues et à l'épreuve des boulets. Ces bâtimens
doivent avoir de grands avantages sur les vaisseaux de
guerre. Enfin , on doit aussi défendre les passes et les
bouches des fleuves avec des bâtimens stationnaires ,
mais tournant sur eux-mêmes , et devant, par ce moyen ,
lancer sur les assaillans un feu d'artillerie qui n'éprouvera
aucune interruption .
M. Des Buschmann a inventé en Allemagne un
nouvel instrument musical qui n'a ni cordes ni tuyaux ,
et qui produit , assure - t-on , par la simple percussion ,
des sons on ne peut plus étonnans. L'auteur est actuellement
à Francfort ; on croit qu'il viendra jusqu'à Paris .
M. Héricart de Thury a fait , au conseil des travaux
publics du département de la Seine , un rapport trèsétendu
sur les produits de la fabrique de blanc de plomb
et de céruse établie à Clichy. Ce rapport établit que cette
fabrique a triomphé de toutes les difficultés que lui ont
opposées l'ignorance , le préjugé et la routine , et qu'elle
surpasse les fabriques de Hollande auxquelles le commerce
s'obstinait à donner la préférence. Des expériences
)
MAI 1816. 35
comparatives , faites depuis deux ans , ne laissent plus
aucun doute à cet égard.
Le conseil a proposé à M. le préfet d'ordonner que
le blanc de Clichy serait exclusivement employé dans
tous les travaux publics du département , et que les résultats
des expériences qui ont constaté la supériorité
de cette matière fussent déposés au Conservatoire des
Arts et Métiers .
M. le rapporteur a cité plusieurs traits de l'aveuglement
des consommateurs , qui n'ont été amenés à se servir
de divers produits chimiques de fabrique française
que par la précaution qu'on a été forcé de prendre d'altérer
la pureté et la beauté de ces produits pour les rabaisser
au niveau des mêmes substances inférieures , mais
venues de l'étranger , et dont les ouvriers avaient habitude
de se servir.
REVUE DES THEATRES.
www⌁vmmma
THEATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE .
L'une pour L'autre ou l'Enlèvement , comédie en trois
actes , paroles de M. Étienne , musique de M. Nicolo .
Chute à la première représentation , demi-chute à la
seconde , succès contesté à la troisième , succès complet à
la quatrième. Ouvrage , en un mot , qui ne méritait
Ni cet excès d'honneur , ni cette indignité.
Dans tous les cas , ce qui console un auteur tombé , c'est
la douce idée de penser qu'il a été victime d'une cabale.
L'ouvrage de MM. Étienne et Nicolo était cependant bien
étayé , et je pense consciencieusement qu'on aurait sifflé
L'unepour L'autre , quand même MM. Dartois et Boscha
en auraient été les auteurs .
La pièce cependant a du comique , des scènes originales
, de l'esprit ; la musique offre des morceaux trèsagréables
: mais le plan n'est pas conduit avec assez d'art ;
mais il y a des scènes inconvenantes ; mais il y a des mots
36 MERCURE DE FRANCE.
1
de mauvais ton, et, qui pis est , de mauvais goût ; mais le
dénouement est détestable ; mais il y a des airs insignifians
; mais la pièce est très-mal jouée ; mais .....
Après une ouverturè qui n'a pas du tout l'air d'avoir
été faite pour l'ouvrage , on voit paraître deux jeunes
personnes; l'une, nommée Hélène , doit épouser un fat appelé
Gourville qu'elle n'aime pas ; l'autre , Cécile , a promis
sa main à un certain Jenneval qui n'est pas venu
encore dans la maison de sa jeune amie Hélène. Une voix
se fait entendre derrière un mur ; on la prendrait pour
celle d'un aveugle qui psalmodie un noël et demande la
charité; mais on s'aperçoit bientôt que c'est l'acteur
Paul qui, sous le nom de Saint- Albin , demande à Hélène
un moment d'entretien . Il jette un billet attaché à une
pierre et demande que , s'il est aimé, pour toute réponse
on lui jette la pierre.
Le père d'Hélène arrive sur ces entrefaites ; il saisit le
billet qui est sans adresse , comme de raison , et Cécile ,
pour sauver son amie, dit que c'est à elle qu'il est adressé.
Saint- Albin entre par la petite porte qui joue un trèsgrand
rôle dans la pièce : il voit le père de son amante,
qui veut le chasser , lorsque le fat Gourville vient exprès
pour le retenir ; il se dit son ami , et le prie d'assister à
ses noces avec Hélène . Cécile, qui s'est avancée assez légèrement
au sujet du billet , continue à jouer un personnage
assez équivoque , et favorise l'amour de son amie et de
Saint-Albin qu'elle n'avait jamais vu . Gourville se met
de la partie ; il s'agit de mystifier un fat ridicule , et,
comme il ignore que c'est de lui qu'il est question , il se
ligue avec les amans contre lui - même. Il croit que c'est le
jaloux Jenneval , le véritable amant de Cécile, qu'on veut
berner. Il propose à Saint-Albin d'enlever Cécile ; il prête
même sa voiture. La petite porte s'ouvre encore, et , pour
la décence, une nourrice, qui se trouve là on ne sait comment,
emmène au lieu de Cécile la jeune Hélène que Saint-
Albin enlève à la faveur de la nuit.
Toujours très-content de lui- même, Gourville se félicite
d'avoir joué Jenneval que Cécile a eu soin de désabuser .
Le père d'Hélène découvre que sa fille est sortie de la
maison paternelle avec son ravisseur ; il s'emporte comme
ΜΑΙ 1816 .
37
Juliet peut s'emporter , c'est-à- dire , d'une manière assez
ridicule ; bientôt il s'apaise , grâce aux sollicitations de
Gourville qui ignore tout encore et pardonne aux amans :
ce qui ue pouvait pas être autrement selon les règles du
théâtre , mais ce qui n'est pas tout- à-fait conforme à
celles de la morale .
On remarque dans cet ouvrage deux jolis finals , ce
sont les morceaux d'ensemble qui terminent le premier
et le second actes. Quelques journaux ont reproché à
M. Nicolo d'avoir pris des motifs de chant à plusieurs
compositeurs ; moi , qui ne suis pas compositeur , je lui
aurais pardonné ses larcins si sa musique avait été plus
soignée ; il en est de même de l'auteur des paroles . Je
m'embarrasse fort peu qu'il ait fait l'honneur à un Jésuite
obscur de lui voler une trentaine de vers et un sujet ;
quand j'assiste à une représentation des Deux Gendres
je ne puis m'empêcher de dire : Voilà une bonne comédie,
et elle est de M. Etienne. De même qu'après avoir
yu l'Une pour l'Autre, je me suis écrié : Voilà un opéracomique
médiocre ; je suis fâché qu'il soit de M. Étienne.
THÉATRE ROYAL ITALIEN. ( salle Favart. )
La Clémence de Titus - Mademoiselle Brizzi et madame
Strina-Sacchi.
La Clémence de Titus est une nouveauté pour les Parisiens
. Il y a long-temps que cet opéra se joue dans
toute l'Europe , excepté en France . La musique est excellente
, pleine de melodie , et la science du compositeur
est adroitement cachée sous les chants pleins de charme
et de grâce. Cet ouvrage a le rare avantage d'offrir la
réunion de deux grands talens , celui de Mozart comme
musicien , et celui de Métastase comme poëte . La Clémence
de Titus n'est point une de ces productions informes
et ridicules dont l'Italie abonde : le poëme est régulier
; c'est une véritable tragédie lyrique dans le goût
de nos bons opéras,
Le caractère de Titus est rempli d'intérêt . Vitellie
fille de Vitellius , a des droits à l'empire ; elle prétend
que Titus a usurpé le trône ; elle est aimée de Jean Sex38
MERCURE DE FRANCE .
tus , ami de l'empereur. Elle l'engage à l'assassiner ; sa
main est le prix de ce forfait . Sextus , poussé par l'amour
et le désespoir, oublie les liens qui l'unissent à Titus , et
assassine par méprise un sénateur , nommé Lentulus ,
qu'il prenait pour son bienfaiteur . La conjuration est
découverte le sénat a prononcé ; Sextus doit être livré
aux bêtes féroces de l'arène ; mais Titus , au lieu de
sanctionner la sentence de mort , pardonne aux coupables.
:
Mademoiselle Erizzi est une fort jolie personne , qui a
débuté dans le rôle de Sextus , rôle que Mozart avait
écrit pour un soprano . Mademoiselle Brizzi a une voix
un peu grave pour Sextus ; mais cette voix n'en est que
plus estimée ; elle a de la grâce , de la flexibilité ; elle
met beaucoup d'expression dans son chant : en un mot ,
elle a obtenu le plus brillant succès.
Madame Strina-Sacchi est loin d'avoir un seul des
avantages de mademoiselle Brizzi . Son physique est repoussant
qu'on se figure l'acteur Michot habillé en
femme , et l'on aura une idée exacte des traits et de la
corpulence de cette cantatrice , qui s'avise de faire encore
les jeunes premières et les amoureuses.... à son âge .
On le lui pardonnerait si elle avait une voix agréable ;
elle sait , mais elle ne peut chanter : or , savoir et pouvoir
ne sont pas synonymes . Crivelli a prouvé au contraire
qu'il savait et pouvait faire le plus grand plaisir aux spectateurs
qui l'ont entendu chanter les beaux airs de Titus ;
c'était pour son bénéfice qu'on avait monté cet ouvrage.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Monsieur Sans- Géne , vaudeville nouveau de MM. Dé
saugiers et Gentil .
Rien n'est plus invraisemblable ni plus bizarre que la
conception de ce caractère. M. Sans-Gêne est un homme
qui est plus que sans géne ; il viole à la fois toutes les
bienséances de la société . Il arrive chez un soi-disant ami
de collége , qui ne le connaît pas ; couche dans le lit du
maître de la maison , met sa robe-de- chambre , boit
MAI 1816. 39
tout son vin , et veut épouser sa fille . Tout cela passe un
peu la permission d'être sans gêne , même avec ses amis .
De jolis couplets , quelques mots plaisans , ont demandé
grâce pour cette bluette fort médiocre , et qui aurait été
mieux placée aux Variétés qu'au Vaudeville . Philippe ,
Gonthier et mademoiselle Lucie ont été beaucoup applaudis
. Les deux derniers sujets sont deux excellentes
acquisitions que le Vaudeville a faites aux dépens de l'Opéra-
Comique. Avec de petits moyens on brille davantage
dans un petit cadre. Celui de l'Opéra-Comique était un
peu trop vaste pour ces deux acteurs , ou ces deux acteurs
étaient trop petits pour l'Opéra-Comique.
NOUVELLES.
INTÉRIEUR .
-Il résulte d'une dépêche télégraphique, que le départ
de S. A. R. madame la duchesse de Berry a dû avoir lieu
le 13.
M. le comte de Blacas a gardé le Momus ; il a le projet
de gagner de vitesse pour annoncer l'arrivée .
La flottille de la princesse se compose d'un vaisseau , de
deux frégates et de bricks . S. A. R. doit débarquer à Marseille
.
-L'académie française a nommé M. Desèze à la place
vacante par la mort de Ducis . Le nombre des votans était
de 27. Un premier tour de scrutin n'avait point donné
de majorité suffisante ; au second tour , M. Desèze a obtenu
13 voix ; M. Ginguené en a eu 10 ; MM. Lemontey
et Laya , chacun une .
--A la première nouvelle des troubles de Grenoble , la
garde nationale de Toulouse se mit toute entière à la
disposition de l'autorité , et les troupes de la garnison se
firent remarquer par la même ardeur.
Les autorités ont été obligées d'arrêter le zèle de la
49
MERCURE DE FRANCE.
garde nationale de Lyon , et de faire fermer les barrières ,
après le départ des quatre cents hommes qui avaient été
désignés. Ces braves Lyonnais ont été reçus à Grenoble
avec enthousiasme ; les officiers de la garnison ont réuni
dans un banquet les officiers de ces nouveaux frères
d'armes , et, à la manière de nos bons aïeux , on a porté
des toasts aux Bourbons et à la France. La tranquillité
règne à Grenoble , le désarmement se poursuit avec activité
et succès . D'après une proclamation du préfet , grâce
est accordée à tout individu impliqué dans la sédition du
4 de ce mois , qui ,livrera ou fera arrêter les chefs de la
révolte. Didier , moteur del'insurrection , ne peut manquer
d'être pris sous peu de jours. Ce Didier , homme sans nom,
qui affecta long-temps des sentimens religieux , et professa
les maximes les plus pures dans des écrits assez médiocres ,
a dévoré toute sa fortune, et , à l'exemple des conspirateurs
du siècle , il espérait la rétablir , au moyen d'un bouleversement.
-Le Journal de Toulouse , dit , en parlant des in-.
surgés de Grenoble Ces misérables ne veulent pas
d'amnistie ; ils ne cherchent point à se fondre avec nous
non plus qu'à s'amender ; il faut donc les épurer.
2
-On s'occupe , à l'état-major de la garde nationale de
Paris , d'un projet d'organisation de compagnies d'artil
lerie , qui seront attachées à chacune des douze légions . Il
y aura deux pièces par légion , l'une servie par des ca
nonniers à cheval , et l'autre par de l'artillerie à pied.
Une marchande laitière , habitant à la Villette ,.
étant prise de vin , s'est permis de tenir des propos sédi
tieux , chez un marchand de vin de la commune. Elle a
été de suite arrêtée , et sans doute , dit un de nos jourmaux
, la justice lui apprendra à mettre de l'eau dans son
vin , sauf à en mettre moins dans son lait.
-
La légion départementale de l'Yonne , qui a pour
colonel M. le marquis de Ganay, est arrivée à Dijon le 14.
A la suite de la revue passée par M. le comte Charles de
Damas, on vint prendre les ordres du colonel pour l'heure
de l'appel du soir ; celui- ci répondit : « Point d'appel ; il
MAI 1816 . 41
n'y en a pas un qui veuille me quitter. » En effet le lendemain
, au moment du départ pour Auxonne , chacun
était à son poste , et la légion est sortie de la ville aux
cris de vive le roi !
-
Vingt-un individus sont compris dans l'instruction
de l'affaire de la conspiration découverte à Paris : on s'oc
cupe activement de cette affaire . Il est inconcevable , dit
la Gazette de Harlem , que les personnes qui ont trempé
dans cette trame aient pu concevoir quelque espérance
de réussite. Aussi les gens sensés sont-ils fort tranquilles
sur les tentatives de ces insensés et de leurs semblables .
-On a remarqué le passage suivant dans un discours que
le consul de S. M. B, a prononcé dernièrement à Bor
deaux :
« Située au milieu de l'Europe , la France ne pouvait
» être en proie à des troubles et à des convulsions inté
>> rieures sans communiquer aux autres pays les con→
» vulsions et le trouble. Située au milieu de l'Europe ,
» son influence sera également sensible dans la tranquillité
qu'elle répandra autour d'elle. En paix avec
» elle-même , on peut dire qu'elle donne la paix au
» monde . »>
>>
-Les recherches faites par le respectable M. Dubois ,
curé de Sainte-Marguerite , pour découvrir les restes de
Louis XVII , roi de France , n'ont pas été inutiles . C'est
le 8 juin prochain qu'il sera procédé à leur exhumation
dans le cimetière de cette paroisse . Ce jour est l'anniversaire
de la mort de ce prince infortuné.
-On va placer sur le terre-plain du Pont-Neuf une
statue équestre de Henri IV en bronze . L'ouvrage s'a
vance ; l'exécution en est confiée à M. Lemot . On a réuni
pour la fonte dix mille kilogrammes de bronze , provenant
des monumens non achevés , six mille kilogrammes
de cuivre jaune , quatorze mille de cuivre rouge de Sibé
rie ; en tout trente mille kilogrammes .
-L'Ambigu-Comique annonce la prochaine représentation
du Mariage sous d'heureux auspices . Ce titre
là ne paraîtra énigmatique à aucun Français.
42
MERCURE DE FRANCE.
EXTÉRIEUR.
Outre le projet présenté au parlement d'Angleterre ,
à l'effet de perfectionner la loi sur la liberté de la presse,
on a pu remarquer une motion de M. Gratham en faveur
de l'émancipation des catholiques . Il paraît qu'en
général l'opposition , et un grand nombre de pairs , ont
unanimement pensé que cette motion était intempestive,
et ont été d'avis de renvoyer cette importante question
à la session prochaine ; mais que M. Gratham persiste à
vouloir présenter sa motion.
Le bill des étrangers est aussi l'objet d'une discussion
très-animée . Lord Castlereagh s'est montré , dans cette
discussion , fortement opposé à ce qu'on ouvrît en Angleterre
un asile aux partisans de la révolution et aux agens
de Bonaparte , contre lesquels il ne croit pas qu'il soit
encore temps de se relâcher des mesures d'une exacte et
sévère surveillance .
A cette occasion on dit en Belgique qu'il est question
d'une mesure générale, et qui aurait pour but de mettre ,
à la fois et par toute l'Europe , les esprits turbulens hors
de portée de nuire. La tranquillité de la plupart des états
du continent , la modération de leurs gouvernemens , les
concessions qu'ils font aux peuples , les institutions qu'ils
substituent aux abus du pouvoir arbitraire , ne sont pas
très-d'accord avec cette rêverie de quelque journaliste ,
héritier sans doute de l'imagination et de la bonne vue
de Don Quichotte.
S. A. R. le prince régent a fait mettre à l'ordre de
l'armée l'expression des sentimens du gouvernement con.
cernant la conduite des deux officiers anglais , sir Robert
Wilson et John Hutchinson , dans l'affaire de l'évasion de
Lavalette . Ces deux militaires sont sévèrement blâmes ;
mais, en considération de la peine qu'ils subissent en
France , leur gouvernément se borne à leur faire suppor
ter le désagrément de ce témoignage public de son mécontentement.
La cherté du pain cause de la fermentation en Angleterre.
A Bridport , il a éclaté une émeute assez séMAI
1816 . 43
rieuse ; elle a été accompagnée de voies de fait et de violences
; enfin elle a été apaisée par le courage de
personnes notables qui se sont jetées parmi les séditieux
pour les séparer de leurs chefs et les calmer:
-La ville de Londres doit faire hommage au duc de
Wellington d'un bouclier d'argent , où seront gravées
les victoires de ce général. Ce bouclier sera suspendu à
une petite colonne triomphale de six pieds de haut , qui
sera elle-même le trophée de la bataille de Waterloo .
--
Le dernier descendant de Newton a consacré un
fonds considérable à doter un établissement consacré à
fournir des secours aux gens de lettres et écrivains tombés
dans le besoin ,
-
Il a paru une déclaration de l'empereur de Russie ,
concernant la nature de la sainte alliance formée entre
ce monarque et LL. MM . l'empereur d'Autriche et le roi
de Prusse. Les sentimens de paix et d'union qui ont présidé
à la formation de cette alliance , tendent non-seu→
lement à assurer le repos de l'Europe chrétienne , mais
même ils embrassent toutes les autres nations dans le
même système d'une bienveillance toute philanthropique
et fraternelle ; ainsi tombent d'elles-mêmes les insinuations
de quelques politiques accueillies par quelques gazetiers
concernant des projets contraires aux intérêts de
la Porte , et auxquels la sainte alliance aurait servi de
voile .
-
Tout occupé de la prospérité de ses états , l'empereur
de Russie appelle l'industrie des étrangers en Pologne par
l'offre de nombreux avantages . Les nouveaux colons seront,
entre autres, exempts du service militaire , eux et
leurs enfans .
-On apprend pour contraste , que la ville de Lubeck
renvoie les juifs de son territoire.
-La Prusse, la Saxe, l'Autriche, travaillent constamment
à relever leur crédit , en éteignant leur papier
monnaie. Il est grandement question à Vienne , de la création
d'un nouveau papier qui serait échangeable.contre
le numéraire , et qur servirait à retirer l'ancien de la
circulation.
44
MERCURE DE FRANCE.
-On parle aussi de réaliser le projet de la communication
du Rhin avec le Danube , par l'intermédiaire d'un
canal qui joindrait le Mein à la Rednitz. C'est M. de
Wiebeking , conseiller bavarois , qui est , dit-on , chargé
de conduire cette importante opération .
-Il paraît constant que le général prussien Gneisenan
se retire du service. Son nom a été plusieurs fois cité dans
les discussions élevées en Prusse sur les sociétés secrètes ,
et il a offert sa démission , que le roi a fini par accepter .
C'est un excellent officier ; on croit qu'il a eu la plus
grande part à la direction de l'armée prussienne dans la
campagne de l'an dernier.
-
-Le traité qui termine les difficultés entre l'Autriche
et la Bavière , au sujet de leurs prétentions respectives à
diverses possessions territoriales , est conclu et publié.
L'Autriche regagne le duché de Salzbourg et les bailliages
du côté du Tyrol , qu'elle avait perdus en 1808 , à l'exception
de quatre bailliages sur la rive gauche de la Salza
et de la Saale , qu'elle laisse à la Bavière. Cette puissance
acquiert , en outre , partie des anciens départemens du
Mont-Tonnerre , de la Saare et du Bas-Rhin sur la rive
gauche du Rhin ; ce qui lui donne entre autres les districts
de Deux - Ponts , Kaiserlautern , Spire , Bliescastel ,
Kussellandau , et tout le territoire à la gauche de la
Lauter. Sur la rive droite elle gagne partie de l'ancien
évêché de Fulde , ainsi que le bailliage de Redwitz , enclavé
dans les états bavarois ; et , comme ces arrangemens
ôtent àla Bavière l'avantage du principe de la contiguité
de ses possessions , avantage qui avait été stipulé pour
par le traité de Ried , l'empereur d'Autriche s'engage à
Îui faire obtenir, à la diète de Francfort , un dédommagement
convenable pour l'inexécution de cet article dudit
traité.
--
elle
Le grand -duc de Bade a publié une déclaration
extrêmement vigoureuse , contre les prétentions des
membres des classes ci - devant privilégiées , et il se
montre résolu à faire exécuter dans l'administration de
l'état , le principe de l'égale répartition des charges
publiques entre tous les citoyens .
MAI 1816.
45
-Les nouvelles de l'Amérique espagnole sont toujours
contradictoires. Les gazettes de Caraccas représentent
les affaires des insurgés comme désespérées ; celles de
la Jamaïque , en convenant que les Espagnols ont remporté
quelques succcès , disent que ces avantages sont
loin d'être décisifs , et que les troupes royales s'affaiblissent
par les maladies , au point d'avoir le plus urgent besoin
de renforts et de secours de toute espèce.
Le général Moulès , tombé entre les mains des
royalistes , a été pendu à Mexico.. Il s'était engagé dans
l'état ecclésiastique , et l'avait quitté pour le métier des
armes. Livré au tribunal de l'inquisition , il y a été absous
pour ce fait ; mais le tribunal ordinaire l'a condamné
comme rebelle. Avant l'exécution , on l'a forcé
de prendre des habits sacerdotaux , dont on l'a dépouillé
en prononçant sa dégradation ; et il a été ensuite livré au
bras séculier .
-
On connaît plusieurs exemples d'incendies , arrêtés
, principalement lorsqu'ils éclataient dans des caves ,
en interceptant la communication de l'air extérieur avec
le foyer de l'embrasement. On rapporte qu'un bâtiment
marchand , dans la cale duquel le feu s'était manifesté
en pleine mer, vient d'être sauvé par la présence d'esprit
de son capitaine , qui a aussitôt ordonné de fermer
les écoutilles , et de calfater tous les jours ces issues; et le
navire a pu gagner la Martinique , portant ainsi le feu
emprisonné dans ses flancs .
Un paquebot à vapeur a fait la traversée de Margate
à Rotterdam en seize heures . Son entrée au port
avait attiré un concours immense , et on ne pouvait se
lasser d'admirer cette nouvelle manoeuvre , qui triomphe
du vent et de la marée , et promet tant d'avantages à la
navigation.
mmmm
MERCURIALE.
-Les théâtres offrent peu de nouveautés ; cependant ,
afin de parler toujours spectacles au public , les journalistes
remplacent les feuilletons par des procès verbaux
46
MERCURE
DE
FRANCE
. en bonne et due forme des séances de la cour d'assises où
des audiences de la cour royale .
Les bureaux de la Quotidienne , du Journal de Paris
, de la Gazette de France , etc. , etc. , pourront an
besoin suppléer les archives du greffe .
- Certains écrivains politiques pourraient prendre
pour emblème le balancier de la monnaie qui a frappé
l'effigie de l'usurpateur, et qui frappe mainterrant celle du
roi légitime .
-Le journal qui s'intitule l'Ami du Roi , et dont
l'amitié rappelle quelquefois celle de cet ours un peu
niais cité par La Fontaine , se plaignait dernièrement de
l'ignorance de nos jeunes médecins , et déplorait la facilité
avec laquelle on coiffait du bonnet doctoral des gens
qui ne savaient pas même assez de latin pour lire en original
les OEuvres d'Esculape et d'Hippocrate. On dit
que quelques étudians en médecine , sous les yeux de qui
est tombée par hasard cette prodigieuse anerie , désespé
rant d'en corriger l'auteur , ont du moins corrigé le titre
de son journal , en changeant simplement les deux lettres
mi en ne.
» Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts !
Cette maxime d'une vérité générale , est néanmoins susceptible
de quelque exception A voir le plaisir avec lequel
M. de J..y tombe de toute la masse de son petit
journal sur les préterdans au fauteuil académique , et
particulièrement sur M. Noël , qui assiégé les portes du
temple avec ses gros dictionnaires , on dirait que l'Ermite
a oublié tout ce qu'il lui a coûté d'efforts et de fatigues
pour emporter la place . Il avait cependant un
grand avantage sur ses concurrens ; il n'était point gêné
ni ralenti dans ses courses par le poids de ses titres.
― Le Diable Boiteux vient de faire une excursion en
Angleterre , et de nous rapporter des vers et des nou→
velles d'outre-mer. Son dernier numéro plaît singulièrement
aux Français qui n'entendent point l'anglais , et
aux Anglais qui ne comprennent pas le français.
Un journaliste anglais a été condamné à l'amende
MAI 1816. 47
pour un article diffamatoire . Aussitôt le caissier du Singe
Boiteux a engagé ces messieurs à se jeter dans la louange
ou le genre ennuyeux. Ils ont fait droit à la requête.
―
Le Journal Général avait annoncé la suppression
du Diable Boiteux , et le Diable Boiteux celle du Journal
Général. Le public s'en réjouissait déjà ; mais malheureusement
ce n'était qu'une plaisanterie.
- "
Quand le nuage fut dissipé , quelques spectateurs
redemand rent le finale qui fut en effet recommencé » .
Vous croyez qu'il s'agit d'une chose arrivée il y a mille
ans : eh bien ! c'est le Journal Général du mercredi qui
raconte ce qui arriva lundi à la représentation de la
Clémence de Titus.
- Dans un accès de folie , un médecin se prenant pour
un de ses malades , vient de se tuer lui - même.
-
Un poëte et un musicien viennent de mettre en
romances la pièce de la Mère Coupable , pour l'amusement
et l'instruction de leurs écolières .
mmmmniumin⌁mmmmm ww
Lettre inédite de Diderot à Naigeon , sur J.-J. Rousseau.
Voici , mon ami , ce qu'un Genévois qui aurait de l'esprit
et de la délicatesse, dirait à Rousseau."
Sans doute vous avez bien mérité d'une patrie que
vous illustrez par vos talens ; il se peut que vos concitoyens
ne vous aient pas rendu tous les égards qu'i's vous
devaient ; mais Cimon , Thémistocle, Aristide , Miltiade,
ont été traités plus indignement que vous par les Athé→
niens, et ne se sont pas plaints . Themistocle était presque
le fondateur d'Athènes , et vous n'avez point fondé Genève;
vous n'avez pas encore , comme Miltiade, battu sur
mer et sur terre le grand monarque de l'Asie ; vous n'avez
ni les vertus guerrières ni les vertus civiles de Cimon.
J'avoue que vous êtes bien aussi juste qu'Aristide ; mais
vous ne l'êtes pas davantage . Lorsque ces braves et glorieux
citoyens ont été ignominieusement chassés de leurs
maisons , de leur ville , arrachés à leur famille , du sein
48
MERCURE
DE
FRANCE
.
•
de leurs femmes , des bras de leurs enfans ; ils s'en sont
allés en souhaitant å leur ingrate patrie des hommes qui
l'aimassent autant qu'eux , et qui la servissent mieux .
Aucun d'eux s'est-il avisé de s'en venger en jetant , parmi
ses habitans divisés , un ouvrage capable de les armer
les uns contre les autres , et d'ensanglanter les rues , les
places publiques , les temples ? et s'il arrivait , malheureusement
pour vous , que l'ouvrage que vous venez de
publier produisît cet effet , qu'il y eût un seul coup de
poignard de donné , un seul de vos concitoyens d'égorgé,
Rousseau , je vous connais, vous verriez sans cesse le sang
de ce citoyen couler ; le cadavre de l'infortuné serait à
jamais étendu sous vos yeux , et vous péririez de chagrin
. Je sais bien que vous ne manque riez ni de raisons
ni d'éloquence pour me montrer que Thémistocle , Aristide
et Miltiade ont fait ce qu'ils devaient, et vous aussi ;
je sais bien qu'il faudrait avoir toute votre fécondité et
toute votre éloquence pour vous répondre. Mais ce que
je sens encore mieux , c'est qu'il faut bien de l'art pour
faire votre apologie , et qu'il n'en faut point pour faire
celle de Thémistocle et de Miltiade. J'ai toutes les peines
du monde à vous trouver innocent, et je trouve les autres
innocens , justes , honnêtes , sans y réfléchir . Tout cela ,
mon ami , un peu mieux arrangé , embarrasserait un peu
Jean-Jacques, surtout si l'on ajoutait : Si vous n'êtes pas
plus juste qu'Aristide , vous n'êtes pas non plus plus sage ,
plus vertueux que Socrate ; et vos concitoyens ne vous ont
pas condamné à la mort , comme il le fut par les siens :
cependant Socrate ne dit point à ses juges , je ne suis
pas le seul qui connaisse les mystères d'Eleusine ; Platon
ne les ignore pas plus que moi, et Criton ne méprise pas
moins les Eumolpides ; ainsi c'est trop ou trop peu d'une
coupe. Il ne dénonça point Criton comme un criminel
fait ses complices , et ne s'en porta point l'accusateur,
· parce qu'il lui avait offert tous ses biens pour le racheter.
Ceci rendrait l'apologie un peu plus difficile encore , et
l'embarras de J.-J. Rousseau un peu plus grand .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE, RUE DE RACINE ,
"
No. 4.
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
- Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du er. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30 .
m
POÉSIE.
ODE
Sur le mariage de S. A. R. Mgr. le duc de Berry
avec S. A. R. Marie- Caroline , petite -fille du roi des
Deux-Siciles , fille du prince héréditaire.
Le torrent que grossit l'orage
S'indigne , enfermé dans son lit;
Terrible , il court , bondit , ravage ,
Et le front du berger pâlit.
Brûlant esclave de la terre,
Le volean rugit de colère
Contre ses fers audacieux ;
1
Et des monts arráchant la cime ,
Des profondeurs da noir abîme
Vole à la conquête des cieux .
TOME 67 .
4
50
MERCURE
DE FRANCE
.
1
Plus puissant , le roi de la lyre ,
Qu'enflamment ses divins accords ,
S'irrite du jaloux délire
Qui veut enchaîner ses transports.
Sur la foi d'une heureuse étoile,
Livrant les replis de sa voile
Au souffle d'un vent indompté ,
Sa nef, que monte le génie ,
Parmi des torrens d'harmonie ,
Vogue vers l'immortalité,
Soit que, d'une voix triomphante ,
Sa lyre , amante des vertus ,
Célèbre le bonheur qu'enfante
La bienfaisance des Titus ;
Soit qu'elle dénonce et menace
Un tyran dont la folle audace
S'épuise en forfaits inouis ;
Soit que, dans la plus douce ivresse ,
Déposant l'ire vengeresse ,
Elle rende aux Français Louis :
O Louis ! ô mon noble maître !
Appui sacré de mes travaux !
Ta gloire force à disparaître
La gloire de tous tes rivaux .
Sésostris , César, Alexandre ,
Qui parmi le sang et la cendre
Dictez vos conquérantes lois ,
Cédez la palme à ce monarque ;
Il n'a pas enrichi la parque
De ses pacifiques exploits.
1
Deux fois sur la France égarée
L'Europe assied son camp guerrier,
Et sa vengeance conjurée
La couvre de moissons d'acier.
JUIN 1816 . δι
"
Deux fois sur la pâle Lutèce ,
Déjà dévorant sa richesse ,
Étincelle un glaive inhumain ,
Tout va périr. Louis s'avance :
Cent mille guerriers en silence
Déposent le fer de leur main.
Répondez ! D'où vient ce prodige
Qui du crime a trompé l'espoir?
Dieu seul donne aux rois ce prestige
Et ce mystérieux pouvoir .
Oui , Dien , dans ses décrets sublimes ,
Adopte les rois légitimes ,
Et de son sceau marque leurs fronts ;
Dieu rend Louis à ma patrie ,
Et durant cinq lustres lại crie :
Tu périras sans les Bourbons . >>>
A peine ils ont touché la France ,
La paix visite les mortels ,
Thémis rétablit sa balance ,.
La religion ses autels .
Détrônant l'affreuse anarchie,
De tant de malheurs enrichie ,
La loi parle d'un ton vainqueur .
Qu'ai-je dit? Louis la faït taire ;
son Mais à son glaive il veut soustrairé
Ceux qui devaient percer son coeur.
O mon roi ! quel nouveau miracle
Vieut préclamer tes hauts bienfaits !
Les Alpes offrent un spectacle
Que les mortels n'ont vu jamais : ".
Leur dieu , qu'un long hiver assiége ,
Rejetant son manteau de neige ,
Ne tremble plus sous les glaçons ;
Le printemps échauffe la nue ,
52
MERCURE DE FRANCE .
Et pare sa tête chenue
Des plus odorantes moissons.
1
Da haut de ses flancs , en cadence ,
Les m'uses portant des flambeaux ,
Descendent ; leur légère danse
S'unit à des concerts plus beaux.
Cyprine , de son myrte ornée,
Conduit l'Amour et l'Hyménée
Qu'unissent les mêmes désirs ;
Tous deux attirent sur leurs traces
Les Ris et les Jeux et les Grâces
Qu'ils enchaînent près des Plaisirs .
Pur sang d'une reine amazone ,
Venez triompher parmi nous ;
Princesse , ceignez la couronne :
Les Français sont à vos genoux.
Mêlez aux attraits la décence
Qui pare si bien l'innocence ,
Et pare encór mieux la grandeur
Un prince que la France adore,
Qu'une mâle vertu décore ,
Vous associe à sa splendeur .
1 .
Fais triompher notre espérance ,
Chaste Lucine , empresse-toi !
"
Cède aux plus chers voeux de la France ,
De Louis et du couple-roi !
Qu'auprès d'un fils qui leur ressemble ,
Ils puissent , souriant ensemble,
Boire la coupe du repos !
Amour, dont le noeud les engage ,
Accorde à l'hymen plus d'un gage !
Tous les Bourbons sont des héros .
Mais quel Dieu s'offre à ma présence ,
Et me dévoile ses secrets ?
JUIN 1816 . 53
Cédons , cédons à sa puissance ,
Le Temps va rendre ses décrets ,
O toi , mon amante chérie !
O France ! A ma belle patrie !
Le ciel est enfin désarmé ;
Réjouis-to , superbe terre ,
Et rends encore tributaire
L'univers de tes dons charmé.
Cérès , sur nos féconds rivages ,
Des mortels double le trésor :
Mercure , en ses riches voyages ,
Ceint Thetis d'une chaîné d'or .
Sous des forêts de mâts , la Seine ,
Roulant une onde souveraine ' ,
Offre aux nations ses tributs' ;
Rendu triomphant à son temple ,
Apollon adoré contemple
La pompe de ses attributs.
Au pied d'Hymen , la jeune fille
Porte son timide embarras ,
Sa crainte ; elle accroît sa famille
Et presse un fils entre ses bras ;
La Paix , mère de la Richesse ',
Nourrit une active jeunesse ,
Robuste soutien des états ;
Et la France , arbitre suprême ,
Se ceint le front d'un diadème ,
Juge des plus grands potentats .
Alors jusqu'aux bornes du monde
Le nom de Louis est porté ;
La terre à sa vertu profonde
Prodigue un encens mérité.
Lui confiant sa destinée ,
La France, à ses pieds prosternée ,
•
54
MERCURE
DE
FRANCE
.
T
Bénit la douceur de ses lois.
Muses , offrez-lui votre hommage :
Dans le malheur il fut un sage ;
Heureux , c'est le plus grand des rois.
C. L. MOLLEVaut,
Membre de l'Institut royal de France.
mmmm
LE PAON ET LE ROSSIGNOL.
L'oiseau de Junon , curieux .
De fixer les regards des hommes :
( Il est de ces derniers dans le cercle où nous sommes
Qui n'en sont pas moins envieux) ,
Avec orgueil étalant son plumage,
Plaisait aux plus insoucians,
Quand près de lui sous le feuillage
Un rossignol fit entendre ses chants.
Sitôt la foule des passans
De l'écouter, d'applaudir sans partage
A ses mélodieux accens ,
A son tendre et divin ramage ,
Et de laisser cet Argus tout honteux
S'admirer seul , réduit à son suffrage .
Un sot audacieux souvent
Parvient à tromper , à séduire ;
Mais à la fin le vrai savant
L'éclipse et reprend son empire.
JUIN 1816. 55
ÉNIGME .
Filles du Dieu du jour , nons formons notre père ,
Et n'existons jamais ensemble un seul moment ;
Sujettes pour toujours à ce destin sévère ,
Nous nous fuyons , lecteur , pour ton arrangement.
LOGOGRIPHE .
Laissons de mes vertus le portrait incommode ;
Ce qui me rend fort à la mode ,
Est que je suis des plus discrets ;
Et l'homme qui connaît jusqu'où va mon silence ,
M'établit confident de ses plus grands secrets.
Je suis mâle de nom , et toute ma substance
Doit à l'invention son unique progrès.
Dévoilons ce profond mystère ;
Mon total est de douze pieds :
Soutenu de mes cinq premiers ,
16
Dans ta maison je suis chose si nécessaire ,
Que tu ne peux sans moi dormir en sûreté.
Des sept derniers j'annonce un agréable été ;
Alors c'est par mon ministère
Que chacun vient braver le soleil le plus vif ;
Tu rêves , cher lecteur, et ton esprit pensif ,
Peut-être en ce moment se forge une chimère ;
Qu'une faible lueur impose à ta raison :
Reprends tout , j'y consens ; par la combinaison ,
Je vais, comme un autre Protée ,
T'exercer par mes changemens.
Je suis celui des élémens
56
MERCURE
DE
FRANCE
.
Qu'au ciel , malgré les dieux , déroba Prométhée
Le fait est noir ; aussi le sort le plus affreux
Devint bientôt le prix de sa folle entreprise.
Je puis encor t'offrir un instrument qu'on prise
Sur le double sommet, séjour délicieux ,
Que de son onde pure arrose l'Hippocrène :
Item , ce qu'on quitte avec peine :
Un arbre qui , dans les grands froids ,
Conserve une égale verdure :
Ce qu'à prendre d'assaut on tente quelquefois ;
dont la nature
Un organe ,
Interdit tout usage aux aveugles naissans :
Ce que, dans des dangers pressans ,
Désire un nautonier prêt à perdre la vie :
Un métal , objet de l'envie....
i
C'est fixer trop long-temps ton esprit et tes yeux ;
Je te fais , cher lecteur , mes plus tendres adieux.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot du logogriphe est Tableau , dans lequel on trouve Eau ,
Table , Bal , Abel , Aube , Bean et Batean ,
ww
JUIN 1816 . 57
www
RIEN DE TROP.
La Fontaine a raison :
Rien de trop est un point
Dont on parle beaucoup, et qu'on n'observe point .
Tout le monde convient de l'utilité de la modération ,
du danger des excès , de la folie des passions. On estime
sage celui qui voit les choses telles qu'elles sont , et qui
les apprécie à leur juste valeur : on regarde comme un
insensé l'homme qui voit tout avec un microscope ou
avec un prisme , qui embellit ou enlaidit , grandit ou
rapetisse tout , suivant son désir ou son dégoût , sa
crainte ou son espérance. On sait que le bonheur est inséparable
de la modération dans les qualités , dans les
peines , dans les plaisirs , dans les désirs et dans les sentimens
; et cependant chacun exagère ses biens , ses
maux , ses haines , ses affections , ses éloges , ses critiques ,
ses volontés , ses espérances , ses frayeurs.
Personne ne veut être tendre , mais passionné ; considéré
, mais célèbre ; à son aise , mais opulent, On ne se
contente pas du bien , on veut le mieux ; on ne se
borne pas à s'affliger , on se désole ; on n'approuve pas ,
on flatte , on exalte , on divinise ; ce n'est pas assez de
critiquer, on déchire ; ce qu'on aime est parfait ; ce qui
déplaît est affreux , détestable. On est ou enivré ou dégoûté
, vain ou humilié , téméraire ou pusillanime : ceux
qui pensent comme nous sont des gens de bien ; les autres
, des valets et des factieux . Jamais nous ne sommes
dans le milieu , toujours au-delà des bornes ; et , tout en
faisant l'éloge de la modération , nous la fuyons de toutes
nos forces . La médiocrité , que les philosophes disaient
d'or , cette médiocrité qui seule rend sage et heureux , est
ce que nous craignons et ce que nous méprisons le plus .
Tous les moralistes, puisqu'ils prétendent être les médecins
de nos âmes, ne devraient jamais se lasser de rebattre
1
}
58 MERCURE DE FRANCE .
e
ce point . L'exagération est notre péché originel, notre défaut
radical , le principe de nos vices , la source de toutes
nos erreurs , la cause de tous nos chagrins ; et, quand elle
ne nous rend pas méchans , vindicatifs , cruels et malheureux
, elle nous rend encore très-ridicules .
1
)
Un magicien qui aurait un miroir capable de dépouiller
les objets de leurs illusions, et de les faire voir aux hommes
tels qu'ils sont, changerait le genre humain et la face
du monde ; mais, avant d'y parvenir, il ferait bien de
s'assurer du secours des esprits infernaux , et de bien
prouver sa puissance ; car il commencerait par se faire
un terrible nombre d'ennemis en disant la vérité : il y a
bien peu de gens pour qui elle ne soit pas une sorte d'injure!
On ne peut guère nous faire voir nos portraits bien
ressemblans sans nous montrer injustes, inconséquens et
fous; et c'est ce qu'on n'aime pas à reconnaître publiques
ment , quoique parfois , entre quatre rideaux , et dans
des intervalles de raison , on s'en aperçoive assez bien.
Ce magicien ferait même , je crois , prudemment , en
imitant les auteurs comiques , de laisser notre image
sous une gaze , et de ne nous montrer que celle des
hommes qui nous ressemblent , afin de ne nous frapper
qu'indirectement et par contre-coup.
La plus dangereuse et la plus commune de nos exagérations
est celle qui ne nous fait voir que des vices et des
défauts dans nos rivaux , dans nos ennemis , et qui nous
☑ aveugle totalement sur leurs bonnes qualités les plus évidentes.
Éraste est un vieux guerrier qui a toute sa vie été
attaché aux principes , aux coutumes , et même aux préjugés
des temps anciens : c'est un courtisan probe , instruit
, un gentilhomme loyal , estimé à la ville et chéri
dans sa province ; mais il croit que la gloire et la tranquillité
de l'état sont liées inséparablement à l'existence
des anciens usages , et il se fait un point d'honreur de
les défendre. Tout ce qui est étranger à l'ordre qu'il a vu
régner autrefois , lui paraît confusion et folie. Sujet soumis
, militaire distingué , bon maître , respectable père de
famille , on ne peut lui reprocher aucune déviation des
JUIN 1816. 59
règles de la justice et de l'honneur; mais il juge avec
humeur tout ce qui est nouveau; il ne raisonne pas en
politique , il se passionne, et tout système qui est à la fois
sentiment et religion doit être inflexible par sa nature;
car on efface souvent ce qui est tracé dans l'esprit , et jamais
ce qui est gravé dans le coeur.
7
Eh bien! parlez de lui à Damon ; c'est unjeunehomme
enthousiaste, dès son enfance, d'Athènes et de Rome , et
qui ne peut séparer l'idée du bonheur de celle de la liberté;
il méprisera la vieille vertu d'Éraste . Comment ,
dira-t- il , voulez-vous que j'estime un homme encroûté
de préjugés , un égoïste qui veut nous enchaîner dans
les ténèbres pour nous conduire à son gré par des lisières,
et qui sacrifierait les droits et le bonheur de l'humanité
pour rétablir les priviléges de sa classe !
Où je n'apererççooiiss pas le noble amour dela liberté , je
ne vois que de l'intérêt personnel , de la vanité; et aucun
sentiment honnête ne peut se concilier avec ceux de la
servitude.
Je suis sûr qu'Éraste, que vous vantez , est un tyran
dans son village et dans sa famille, et que les vieux droits
de son donjon lui paraissent plus sacrés que la gloire de
son pays.
Vous avez beau faire , vous ne convaincrez pas Damon
de son injustice. Et croyez-vous qu'à son tour
Éraste sera plus raisonnable en parlant de Damon ? vous
vous trompez ; vainement vous lui direz que ce jeune
homme est bon fils , mari fidèle , ami sûr ; qu'il a autant
de vertus que d'esprit ; qu'il est vaillant , humain , généreux
, serviable , et que la douceur de son caractère le
fait aimer par tout ce qui le connaît.
C'est un mauvais sujet , dira le vieux baron ; je le désavoue
pour parent , l'honneur me défend toute liaison
avec lui . Quelles bonnes qualités peut-on supposer à un
factieux, à un innovateur ? Ne m'en parlez plus , c'est un
jacobin.
-Mais de sa vie il n'a été dans un club ; il sert bravement
son prince ; si ses passions sont vives , elles sont
nobles; il ne rêve que la gloire et le bonheur de son pays,
et serait incapable de troubler l'ordre public pour/soute-
1
бо MERCURE DE FRANCE.
nir des opinions libérales qu'il a puisées dans nos livres
classiques.
1
-Finissons ce propos ; je ne veux plus qu'on m'en parle .
Įla , dites -vous , des idées libérales : eh bien ! je n'ai rien
de commun avec ces idées-là ; c'est de la philosophie ,
de l'idéologie , et voilà tout . Adieu.
*
La sottise et la passion de nos jugemens sont encore
bien plus excessives lorsque nous parlons des hommes
que la fortune a élevés à d'importans ministères ou à de
hautes dignités .
Ils ont presque également à redouter la flatterie qui
les encense pour les enivrer de ses poisons , et l'envie qui
les épie pour les déchirer. Ceux qui espèrent ou obtiennent
leurs faveurs , en font des grands hommes , des
demi-dieux c'est Sully , Colbert , l'Hôpital , qui sont
ressuscités ; ils obscurcissent à force de fumée leur mérite
réel , et les élèvent sur des échasses qui les font
tomber.
D'un autre côté , les rivaux de leur pouvoir et de leur
crédit aiguisent contre eux tous les poignards de la satire
et de la calomnie.
Écoutez un membre de l'opposition lorsqu'il peint
un ministre c'est toujours un homme inepte ou corrompu
; sa sévérité est taxée de despotisme , sa bonté de
faiblesse. Est-il économe , c'est un avare ; généreux , c'est
un dilapidateur ; soutient-il l'autorité , c'est un ambitieux
partisan du pouvoir arbitraire; se montre- t-il indulgent
et populaire , il est faible et idéologue ; s'il
vous résiste , c'est un entêté ; s'il vous cède, il est incon,
séquent et pusillanime .
On pourrait lui répondre, comme Figaro : Aux qualités
que vous exigez dans un domestique , connaissez-vous
beaucoup de maîtres capables de vous servir ?
,
Les tribuns du peuple étaient parvenus , par leurs intrigues
, leurs déclamations et leurs calomnies à en
flammer les Romains d'un tel courroux contre le sénat
qu'il pouvait en résulter un bouleversement général .
Pacuvius usa d'un moyen assez adroit. pour apaiser cette
agitation .
Il parut d'abord partager l'animosité des factieux , et
JUIN 1816. 61
proposa
de chasser les sénateurs qui déplaisaient , à condition
que chacun d'eux serait remplacé par un homme
de bien à l'abri de tout reproche , et universellement
estimé.
Pour commencer cette opération , on lut la liste des
sénateurs. Au premier nom de sénateur qui sortit de
l'urne , tous les citoyens éclatent en plaintes et en invectives
contre lui . Fort bien , dit Pacuvius , il paraît que
cet homme n'est pas pur, c'est un mauvais citoyen ; renvoyons
-le , et nommons quelqu'un pour le remplacer.
On fit alors un grand silence ; mais toutes les fois
qu'une voix s'élevait pour proposer un remplaçant, mille
voix s'élevaient contre lui , etlui imputaient mille défauts
pour le faire rejeter.
Après plusieurs épreuves semblables, le peuple, voyant
qu'on ne pouvait s'accorder sur aucun choix , se lassa de
cette discorde , et décida que les choses resteraient telles
qu'elles étaient , puisque le remède paraissait pire que le
mal.
L'exagération en amour, en amitié, en générosité , en
bienfaisance , a souvent de fâcheuses suites ; elle mène à
la jalousie , à la faiblesse , à la prodigalité , à la ruine ;
mais pourtant , en ce genre , le trop vaut mieux que le
trop peu : ce sont des maux qui font du bien. On sup
porte les peines produites par le plaisir , on pardonne aux
défauts qui doivent leur naissance à quelques vertus .
Ce sont les sentimens fâcheux , tristes et pénibles qu'il
faut surtout modérer et réprimer , lorsqu'on ne peut pas
les détruire.
La colère , l'envie , la vengeance , la haine , voilà les
vrais fléaux de l'humanité , les torches qui embrasent la
terre ; et ceux qui se servent de leurs funestes glaives en
sont eux-mêmes les premiers blessés .
Fera-t -on à son ennemi le mal qu'on projette ; c'est
une chose douteuse mais vouloir faire le mal , mais
hair, c'est déjà une peine certaine qu'on éprouve,
Aimer est un bonheur , haïr est un tourment.
L'amour est la loi du ciel , la haine est celle de l'enfer,
Plutarque dit « Que Caton et Phocion ne prenaient
inimitié quelconque à l'encontre de leurs citoyens pour
62
MERCURE
DE FRANCE
.
(
» ´´aucuns différens qu'ils eussent avec eux relativement au
gouvernement.Ains se rendirent seulement implacables
» où il était question d'attaquer et d'offenser leur pays. II
ne faut, disaient- ils , réputer ennemis que ceux qui sont
» les bosses et les pestes d'une cité . Quant à ceux qui ne
» sont que discordans , il les faut ramener à une bonne
» harmonie, en roidissant et relâchant tour à tour , ainsi
» que ferait un bon musicien , et non pas en se mettant
>> en courroux contre eux avec outrage et injures .
>>
Lorsque Catherine II apprenait que quelques fautes
avaient été commises par ambition , intérêt , faiblesse 9
erreur, légèreté , loin de se livrer à la colère qu'on voulait
lui inspirer , elle disait : C'est de l'hommerie ; il faut
redresser et non couper. J'aime à louer tout haut , à
gronder tout bas . ' » ,
>>
J'ai vu beaucoup de gens dans le monde qui exigent
pour toutes les places , et pour toutes les affaires , trop
de mérite et de talens ; ils méprisent à tort l'honnête médiocrité
; la probité , l'exactitude , l'activité , ne sont
rien pour eux , si elles manquent de brillant et d'éclat :
se montrer si difficile , c'est être exagéré , injuste et malhabile
.
Je pense comme ce philosophe grec : « Qu'on ne doit
» rien trop mépriser, qu'on peut tirer parti de tout, et
qu'il est bon de se rappeler même quelquefois que
» les anciens faisaient avec les os d'ânes leurs meilleures
>> flûtes. »
>>
Ce qui est étrange , c'est de voir à quel point des
hommes d'esprit , qui croient le mieux calculer les me
sures à prendre pour arriver au bonheur , se trompent
par exagération sur les moyens d'y parvenir .
Un sentiment naturel et raisonnable nous dit qu'un
homme riche et bien né doit , pour être heureux et se
faire aimer, jouir de quelque crédit , de quelque considération
, et occuper dans le monde un rang , une place ,
un emploi, qui le mettent à portée d'acquérir une bonne
renommée , de servir son pays , et d'être utile à ses concitoyens
.
Rien n'est plus juste ; mais l'amour -propre , le plus
aveugle et le plus violent des amours, arrive , exagère ce
JUIN 1816. 63
désir de considération , fait souhaiter, solliciter, obtenir,
entasser cordon sur cordon , emploi sur emploi , dignité
sur dignité la maligne fortune seconde notre homme ;
il arrive au haut de la roue , et y trouve avec surprise la
satire au lieu de l'éloge, et la haineuse envie à la place de
l'estime et de l'amitié qu'il désirait.
Il devient comme ce Métiochus , dont on disait : « Métiochus
est capitaine , Métiochus dresse les chemins ,
» Métiochus cuit le pain , Métiochus moud la farine
» Métiochus fait tout , Métiochus aura mal an . »
Que voulez-vous ? le peuple est ainsi fait ; il respecte
ce qui est à une certaine élévation ; il hait , et tire à
terre ceux qui veulent monter trop haut.
Nous devons nous armer d'une bonne cuirasse , lorsque
, plaçant notre bonheur hors de nous , nous voulons
le faire dépendre des autres . Le monde est économe d'éloges
et prodigue de critiques ; notre ceil rapetisse toutes
• les qualités d'autrui , et grossit tous ses défauts . Horace
-nous en avertit :
Un homme est un peu lourd , nous le disons stupide ;
S'il est fier, insolent ; et s'il est doux , timide...
Quand la raison nous dit rien de trop, l'amour-propre
est le mauvais génie qui vient toujours nous pousser , et
nous empêcher de suivre cette sage maxime..
Il est vraiment curieux d'entendre les raisonnemens
de tous ces nains ambitieux , de tous ces nouvellistes de
profession , dont la nullité vaniteuse est sans cesse tourmentée
du chagrin de voir que la terre tourne sans leur
avis , et que les affaires marchent sans leurs conseils .
pour eux
Ils ressemblent à ce boulanger qui trouvait détestable
tout pain qu'il n'avait pas cuit. Rien n'est bon
que lorsqu'ils mettent la main à la pâte ; et comme
Dieu merci, cela ne leur arrive guère, leur orgueil blessé
les rend pessimistes et alarmistes .
A leur sens tout va de mal en pis ; ils sonnent à tout
moment l'alarme , ils ne prévoient que des catastrophes ;
et, à les entendre , tout est toujours perdu sans ressource.
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
Je me rappelle, à ce propos , que dans le temps de la
guerre de la Baviere , qui fut si promptement terminée
par la paix de Teschen, j'entendis un jour, sur la terrasse
des Tuileries , le dialogue suivant entre deux de ces
graves politiques, qui dessinent leurs plans et leurs cartes
sur le sable , qui font mouvoir leurs armées avec leurs
cannes , et tracent en crachant le cours des fleuves :
Mon ami , je l'avais prédit , la fatale époque est
arrivée . On n'a pas voulu me croire on a fait tant de
sottises ! le mal est sans remède , tout est perdu.
Je conviens que tout va mal ; mais cependant je ne
vois rien encore d'assez funeste pour se décourager à de
point .
Comment! vous ne le voyez pas ? Mais d'où venezvous
donc ? Ignorez -vous que les Russes vont se brouiller
avec les Tures ?
-Je le crois. Après.
-
Vous savez qu'il existe des mouvemens d'insurrection
en Amérique contre l'Angleterre, et qu'il est à croire
que l'Espagne , la France et la Hollande , finiront par
prendre parti pour les insurgés ?
-
Cela se peut ; mais....
Vous a-t-on dit que l'Autriche est attaquée par la
Prusse ?
-Oui , je viens de l'apprendre , et je vois avec peine
la tranquillité générale troublée ; mais , enfin , l'Europe a
vu souvent de semblables querelles , et .....
"
La tranquillité troublée... on a vu souvent... Votre
flegme m'impatiente : comment , vous ne voyez pas clairement
tout ce que ces événemens nous annoncent ?
Eh ! oui , la guerre , et beaucoup de perte d'hommes
et d'argent.
-
Vous ne prévoyez que cela ?
C'est bien assez , une guerre générale.
Ce n'est rien encore ; votre sang-froid m'excède !
Ma foi , quand je prévois un embrasement général ,
qui menace tant de pays , qui met en danger tant de
trônes , qui fera couler tant de sang , il me semble que
c'est bien assez .
TIMBR
ROYA
JUIN 1816 .
65
Pauvre tête ! tout cela ne vous découvre qu'un incendie
universel ?
-- Eh !
.C .
diable voulez -
que -vous donc que j'y voie de
plus ? Qu'y voyez-vous vous- même ?
Ce que j'y vois ! ce que j'y vois ! ... eh ! morbleu, la
fin du monde !
- La fin du monde ? Vous vous moquez.
Oui, monsieur , la fin du monde ; et il y a des exemples
de cela , il y a des exemples de cela.
A ce trait j'éclatai de rire , et je m'éloignai à grands
pas du sinistre prophète , qui fut , je crois , fort étonné de
voir un homme si indifférent à la destruction de notre
globe.
L'humeur et la peur sont les plus mauvais conseillers
du monde : elles font tout voir en noir ; et où tout est
noir, on ne distingue plus rien.
"
Méfions-nous surtout des exagérations de la crainte.
Écoutez-la ; si l'ennemi vous menace on doit être
écrasé ; si l'administration est relâchée, nous sommes en
dissolution ; si elle est ferme , on va tomber sous la tyrannie
: s'il existe des mécontens ; le bouleversement est
certain .
ས་
?
Heureusement il n'en est pas ainsi ; les grandes masses
politiques se soutiennent , et , comme le dit Montaigne
« La société des hommes se tient, et se coud à quel-
» que prix que ce soit ; en quelque assiette qu'on les
» couche , ils s'appilent et se rangent en se remuant ,
» et s'entassant, comme les corps mal unis qu'on empoche
>> sans ordre , trouvent d'eux-mêmes la façon de se join-
» dre , et s'emplacer les uns parmi les autres , souvent
» mieux que l'art ne les eût disposés . »>
Philippe de Macédoine fit bâtir une ville qu'il peupla
des hommes les plus méchans , et voulut voir ce qu'ils
deviendraient. Eh bien ! pressés par la nécessité , ils
finirent par établir entre eux de bonnes lois et une
bonne police .
Pour être heureux il faut d'abord être tranquilles ; et,
pour devenir tranquilles dans la vie publique comme
TOME 67*.
5
66 MERCURE DE FRANCE.
dans la vie privée , le seul moyen est de ne rien exagérer
.
Calmons donc nos désirs , nos craintes , nos regrets ,
nos espérances . La vérité n'est jamais dans les extrêmes ,
mais dans un milieu : ainsi la modération seule peut en
approcher .
Rien de trop, que ce soit notre adage ; et , si nous nous
en écartons , que ce soit en bien et non en mal , en espoir
et non en frayeur .
Il est étonnant que la sottise ait sur ce point tant
d'avantages sur l'esprit . Un sot est toujours content de
lui , de sa fortune , de son mérite ; il croit tout ce qu'il
espère ; Dieu n'a fait le monde que pour lui ; rien n'est
si doux que son lit , et si solide que son siége ; il croit
tout prévoir, tout dominer, remédier à tout : tandis que
l'homme d'esprit s'exagère l'insuffisance de ses moyens,
l'instabilité du sort ; il ne jouit ni de son mérite qu'il
amoindrit , ni de son bonheur dont il doute.
On dirait que Dieu dans sa justice a ordonné à la fortune
de ne protéger souvent que les sots , pensant que
les habiles n'en avaient pas besoin .
Trop de désir de perfection nous nuit quelquefois ;
corrigeons-nous , modérons-nous , mais ne plaçons pas
trop haut notre modèle idéal du bien ; nous ne pourrions
y arriver , et nous nous découragerions comme Montaigne
, «< qui avouait ce tort , en disant : Si j'ai un escarpin
de travers , je laisse encore de travers ma che-
» mise et ma cape ; je dédaigne de m'amender à demi.
» Quand je suis en mauvais état , je m'acharne au mal ,
je jette le manche après la cognée , et je ne m'estime
plus digne de mon soin . »
>>
ט
Amm
JUIN 1816 . 67
wwwww m
CAMPAGNE DE WALCHEREN ET D'ANVERS , en 1809 ;
Par M. de Rocca , chevalier de la légion d'honneur , auteur
des Mémoires sur la guerre des Français en Espagne.
De l'imprimerie de le Normant , Paris ; Gide fils , libraire
, rue Saint- Marc , n . 30 ; H. Nicole , à la
librairie stéréotype , rue de Seine , n°. 12 : 1815.
M. le chevalier de Rocca , jeune militaire et écrivain
distingué , déjà très - avantageusement connu par une
description de la guerre d'Espagne , a publié une relation
très-intéressante de la campagne d'Anvers. Il a pris une
part active à l'une et à l'autre de ces deux mémorables
expéditions , La tentative hardie et habile, quoique malheureuse,
dirigée sur Flessingue et sur Anvers , fait néanmoins
époque , et marque l'apogée , toujours suivi d'un
commencement de déclinaisons successives de l'empire
napoléonien . Ses phalanges étaient occupées , au midi et à
l'ouest de l'Europe , à contenir l'énergie patriotique des
Espagnols , et à conquérir une seconde fois bien péniblement
la capitale de l'Autriche , lorsque la politique de
l'Angleterre , trompant l'imprévoyance de Napoléon , vint
frapper au coeur même de son empire gigantesque un
à la fois dangereux et sensible. L'excellent Mémoire
publié par M. de Rocca est rempli de vues à la fois profondes
et élevées. Il est écrit avec autant de simplicité
que de goût et d'élégance. L'auteur trace de main de
maître le portrait d'un général qui , comme l'a dit une
femme justement célèbre , réunit la grâce chevaleresque
d'un prince guerrier , à la franchise magnanime d'un
héros citoyen , et qui , à cette époque , soutint par son
habileté une puissance à la chute de laquelle il contribua
plus tard , en faisant le plus grand des sacrifices au généreux
espoir d'aider au rétablissement de l'équilibre européen
, au bonheur de son ancienne patrie , et à la sûreté
du peuple qui doit lui confier ses destinées . M. le chevalier
de Rocca est digne , à tous égards , de retracer de si
importans souvenirs militaires et politiques. Les deux
coup
1
68 MERCURE DE FRANCE.
productions qu'on lui doit lui assurent , ce nous semble ,
une place honorable dans la littérature française , et
l'appellent à tenir encore un jour , avec plus de succès ,
le burin de l'histoire , qui , pour être manié avec gloire ,
a besoin d'être conduit par les mains de la justice et de
l'impartialité . Dans le passage suivant, qui termine cet
écrit , l'auteur nous paraît déterminer avec une admirable
justesse les causes qui préparèrent le renversement
du colosse dont la chute nous entraîna dans tant de
désastres .
་ ་ L'empereur Napoléon , revenant pour la seconde
fois vainqueur de l'Autriche , voulut reculer les limites
de la France jusqu'au Rhin , afin de mettre les établissemens
maritimes de Flessingue et d'Anvers à l'abri d'une
nouvelle invasion de la part des Anglais ; et il fit , dans
le mois de mars de l'année 1810 , avec son frère Louis ,
un traité par lequel il lui permettait de continuer à régner
encore sur la partie de son royaume de Hollande ,
la droite du Whal , à condition qu'il lui céderait celle qui
est sur la rive gauche.
>>
L'empereur Napoléon réunit ensuite , par un décret
appuyé d'une armée , tout le royaume de Hollande à la
France ; les villes de Brême , de Hambourg et de Lubeck ,
et les provinces situées sur les côtes de la mer du Nord ,
eurent le même sort les états voisins , qui composaient
l'ancien empire germanique , se virent aussi menacés
d'être successivement réunis au grand empire français .
:
» Maître de la plus grande partie des côtes de l'Europe,
possédant des ports sur l'Adriatique , la Méditerranée ,
l'Océan , la mer du Nord , et jusque sur la Baltique ,
l'empereur Napoleon avait matériellement tout ce qui
était nécessaire pour créer une grande marine , si une
marine puissante pouvait exister sans des matelots , instruits
par un commerce lointain à lutter avec les tempêtes
, et si ces entreprises commerciales , qui exigent
une grande réunion d'efforts individuels , pouvaient se
former ailleurs que dans les pays où des lois justes et
permanentes assurent à tous des garanties inviolables .
>>
En effet , affaiblir le commerce , l'industrie et la
prépondérance de nos illustres et nobles rivaux , pouvait
JUIN 1816.
69
être un but louable ; mais c'est par des institutions libérales
, par un gouvernement sage et tempéré, en se faisant
estimer et aimer des peuples , et non en s'en rendant le
fléau , qu'il était permis et possible d'y parvenir, Mais
déjà les éternels partisans , les soutiens incorrigibles du
pouvoir absolu s'étaient emparés avec beaucoup d'adresse
, et sans beaucoup de peine , de l'esprit du conquérant
despote , qui avait tant de déplorables dispositions
à adopter leurs idées pernicieuses . Ils lui avaient
persuadé que les peuples ne devaient ue être que des instrumens
aveugles et passifs entre les mains de ceux auxquels
le ciel avait temporairement confié la force et le pouvoir;
et c'est docile à leurs conseils que, dans les derniers
momens d'éclat d'une grandeur qui n'était plus qu'apparente
, il avait essayé de proscrire , sous le nom d'idéologues
, les hommes courageux et éclairés , qui , malheureusement
en trop petit nombre , luttèrent contre sa
tyrannie , et méritèrent ainsi l'admiration et la reconnaissance
des contemporains et de la postérité. »
on
L'ouvrage de M. de Rocca offre souvent de ces aperçus
justes qui décèlent une raison exercée à remonter aux
causes , à séparer la réalité des apparences ; enfin ,
y sent partout l'homme de talent qui a vu par lui -même,
et qui sait rendre compte aux autres de ce qu'il a
observé .
SYLLABAIRE CLASSIQUE ,
Ou nouveau Traité élémentaire de lecture française ,
divisé en trente-deux leçons , la plupart précédées et
suivies d'explications pour les étrangers , les instituteurs
primaires et autres personnes chargées d'enseigner à
lire aux enfans de l'un et de l'autre sexe ; par M. de
Malvin -Cazal . Un volume in-8° . de 340 pages ( 1 ) .
Prix , 4 fr. , et 5 fr . par la poste . A Paris, chez Rapet ,
rue Saint-André-des-Arts , n°. 44 ; et chez Eymery ,
libraire , rue Mazarine , nº. 3o .
Ce qu'on peut désirer de plus avantageux dans une
(1 ) On a extrait de cet ouvrage , et on a imprimé en format
1
7༠
MERCURE DE FRANCE .
société quelconque , c'est l'union des esprits et des coeurs
entre les citoyens. Or , l'uniformité de l'enseignement
est le plus sûr moyen de, l'y établir et de l'y affermir à
jamais . Pourquoi faut - il qu'un article si essentiel soit
si négligé ? Un état policé , tel que le nôtre , ne doit
point souffrir un enseignement arbitraire . Les membres
d'une même société doivent être élevés et nourris
dans les mêmes princicipes. Le grand problème de
l'éducation , parmi nous , consisterait donc , principalement
, à avoir un plan fixe et uniforme pour toutes nos
différentes sortes d'écoles ; et , par conséquent , pour atteindre
ce but , nous devrions nous occuper sans relâche
d'un cours complet de livres élémentaires , dont les uns
fussent destinés pour les enfans , et les autres pour ceux
qui les élèvent ou les instruisent .
Parmi ces livres , nul doute que l'art de lire ne soit
le premier , le plus important et le plus indispensable.
C'est une matière digne des recherches et des méditations
des vrais philosophes et de l'encouragement du gouvernement
, que de fixer, d'une manière simple et invariable ,
la méthode la plus simple d'enseigner à lire , puisque ce
serait épargner beaucoup de peine aux enfans , d'embarras
aux pères et aux maîtres , et enfin ménager bien du
temps pour l'acquisition des connaissances réelles : mais
par une de ces fatalités dont on ne saurait accuser que
la vanité des hommes de lettres qui auraient pu se livrer
avec succès à ce genre de travail , ceux -ci ont préféré
les jouissances éclatantes au plaisir malheureusement trop
rare d'être utiles à l'enfance . De là il est résulté que nos
syllabaires n'ont été faits , jusqu'à présent , que par des
gens qui ne soupçonnaient pas même que notre langue
eût une prosodie , et qui savaient à peine lire.
Guidé par vingt années de réflexions et d'expérience ,
M. de Malvin-Cazal, déjà connu avantageusement dans la
in- 12 , les trente- deux leçons de lecture qu'il comprend , comme étant
plus particulièrement destinées aux enfans, et généralement aux personnes
qui apprennent à lire. Il se vend séparément 1 fr.; franc de
port, a fr.
JUIN 1816. 71
carrière de l'instruction publique , n'a pas dédaigné de
refaire le syllabaire de notre langue ; et c'est cet ouvrage ,
qui doit être distingué de la foule des productions de ce
genre , si dédaigné des hommes frivoles , que nous nous
faisons un devoir d'annoncer et de recommander au
public , parce que nous n'en connaissons aucun qui puisse
offrir aux maîtres et à leurs élèves autant d'avantages
que celui-ci . Ce travail était une tâche pénible qui exigeait
la réunion de profondes connaissances dans le mécanisme
des langues ; et nous osons avancer que M. de
Malvin l'a parfaitement remplie : il n'a point laissé errer
son imaginatión sur des théories savantes et abstraites ,
sur des plans systématiques et singuliers , parce qu'il a
senti que , dans tous les genres , et surtout dans celui
qu'il traitait , le génie philosophique devait toujours être
d'accord avec l'expérience ; sans donc s'écarter des règles
d'une prononciation toujours pure et élégante , et de
l'orthographe reçue et consacrée par l'usage , M. de
Malvin s'est attaché à faire connaître avec précision ,
méthode et clarté , non -seulement la destination première
et principale des lettres écrites , et la véritable prononciation
des mots qu'elles forment , mais encore toutes les
règles et exceptions qui établissent cette prononciation ,
et les différentes fonctions isolées ou combinées des caractères
qui en représentent les sons , et des signes qui-les
modifient. Il traite ensuite de l'union des mots et des
circonstances dans lesquelles les voyelles ou les consonnes
finales doivent être liées aux voyelles qui les suivent ;
enfin , après avoir parcouru toutes les parties de la prosodie
de notre langue , dont son livre est un excellent
traité , il a placé dans ses huit dernières leçons tout ce
qui pouvait contribuer à intéresser , à former l'esprit
et le coeur des jeunes gens . De cet ensemble , le plus
complet que nous ayons en ce genre , il résulte un ouvrage
que nous n'hésitons pas à regarder comme indispensable
aux enfans , aux étrangers et à toutes les personnes qui
se livrent à l'étude ou à l'enseignement de la lecture et
de la prononciation française ; et nous ne doutons pas
que , sous un gouvernement aussi jaloux que le nôtre
dé récompenser et d'encourager les talens utiles , le livre
72
MERCURE DE FRANCE .
de M. de Malvin - Cazal ne soit admis coinme classique ,
et son usage prescrit dans l'instruction primaire .
H.....n.
CORRESPONDANCE .
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Si j'en juge par la note dont vous accompagnez le
premier article inséré dans votre numéro de samedi dernier
, 25 mai , j'ai tout lieu de craindre , Messieurs , que
vous ne soyez de ces gens toujours grimpés sur leurs
Grecs et leurs Romains ; dont l'esprit encore enveloppé ,
à cinquante ans , des langes de la routine , ne sait que
balbutier le ba-be -bi-bo -bu de la littérature , tel que vous
l'ont inculqué , la férule à la main , les vieux pédans de
votre college , que vous prenez bonnement pour des
oracles ; dont la froide et triste raison ne se livrerait pas
aux jouissances de la moindre petite débauche d'esprit ,
fût-elle même romantique ; et qui en ce genre préféreriez
, je parie , les chansons du Caveau aux accens
échappés de la grotte du barde ou du scalde , les fumées
du vin de Champagne aux vapeurs d'un ciel ossianique ;
enfin les éclats de votre joie bourgeoise , répétés par les
échos du rocher de Cancale , au plaisir d'écouter , au
milieu de la nuit orageuse , le retentissement de la cloche
solitaire qui gémit sous le marteau rouillé , et du sein du
clocher gothique , roule , en frémissant , de colline en
colline , l'heure de la mélancolie , féconde en touchantes
émotions , et de la terreur , mère des noires visions et
des lugubres fantômes .
Si cela est ainsi , je vous plains de tout mon coeur ; je
vous vois condamnés à ignorer , toute votre vie , le plaisir
des larmes , les délices des profondes douleurs ; et vous
êtes hommes à rire au mélodrame , à bâiller à la Fantasmagorie
, à trouver un sujet de chanson bachique au
milieu des catacombes.
Que voulez-vous cependant que devienne un pauvre
JUIN 1816.
73
homme de génie , garrotté par vos règles , étouffé sous
vos principes ? Où vous trouvera-t-il du nouveau , s'il est
condamné d'avance à admirer éternellement votre Corneille
, s'il ne peut chercher qué sur les traces de votre
Racine et de votre Molière , les secrets du coeur humain ?
Hommes d'un mètre sept décimètres trois centimètres
et deux ou trois millimètres de quel droit emprisonnezvous
un géant , arrêtez-vous toute une postérité dans le
cercle qu'il a plu à votre Aristote , à votre Horace , à
votre Boileau , de tracer autour de vous ?
La doctrine romantique n'est point , dites - vous, la
vôtre ; et vous êtes bien aises de le déclarer ! Et moi je suis
bien aise de vous dire que c'est tant pis pour vous : qu'avec
vos timides règles et votre ennuyeux bon sens , vous
ne ferez rien de grand ; vous pourrez avoir des Panthéons
, mais point de flèches gothiques élancées dans les
nues ; des Racine , des Voltaire , mais point de Shakespeare
, point d'Ossian : qu'enfin , dans votre éternelle
enfance , vous resterez assez aveugles pour mépriser
Mercier , vous moquer de Schlegel , et ne pas comprendre
Sismondi .
Oh ! que j'aime bien mieux le nouveau disciple de ces
grands hommes que vous avez l'air de ne livrer à vos
lecteurs que comme un fou assez original , mais qui ,
dans la liberté de sa pensée , saute par-dessus vos petites
barrières , brave les préjugés devant lesquels rampent
vos petits esprits , et s'élance à travers l'espace , affranchi
de tout obstacle , vers le vrai but des arts et du génie ,
vers l'idéal , le surnaturel , le merveilleux , vers ce
monde intellectuel , enfin , qui renferme tout ce qu'il y
a de noble et de pur , de haut et de grand , qui repousse
lesformes et les couleurs , vils attributs de la matière
, ouvre à l'imagination un champ immense et tout
rempli de charmes et de prestiges !
Dois-je vous avouer que j'ai eu quelque peine à m'élever
moi-même à cette hauteur ; que , dans ma pusillanimité
, je croyais qu'il n'y avait que des chutes à faire
en s'élevant à ces régions sublimes ; qu'enfin j'étais assez
simple pour reconnaître des règles , pour écouter les
conseils de la raison ? C'est ce malheureux Boileau qui
"
74
MERCURE DE FRANCE .
7
m'avait gâté ; après lui , d'autres corrupteurs m'avaient
ébloui , en me vantant les progrès de l'esprit humain
en faisant consister sa gloire à entretenir ses lumières , à
perfectionner ses connaissances ; et voilà ce que c'est que
d'avoir accordé tant d'autorité à ces hommes , dits gens
de goût et savans ! Ce sont des charlatans qui vous accoutument
à leurs drogues , sans lesquelles ensuite vous
croyez ne pouvoir plus vivre ni respirer . Mais aujourd'hui
je sais mettre à leur place tous ces tyrans de la
pensée et de l'imagination ; et , s'il eût pu me rester quelques
scrupules , ils auraient tous disparu devant la lumière
nouvelle qu'a fait briller à mes yeux le mélancólique
débauché dont vous avez eu le tort , en nous cachant
son nom , de dérober le génie aux hommages de
notre reconnaissance .
ni sens ,
Oui , depuis que je l'ai lu , je me sens dix fois plus
romantique qu'auparavant. Plus audacieux que mademoiselle
Garnerin , qui ne saurait faire un pas dans les
airs sans traîner après elle son parachute , toujours prêt
à lui rouvrir le chemin de la terre , je m'assieds sur le
dos de l'aigle que l'orgueil élève dans les cieux ; je porte
mon vol fantastique par-delà les sphères , dont j'entends
les concerts éternels ; ma tête se remplit d'air et de vent ,
comme celle de M. Auguste Hus ; je tiens des discours
qui ne sont plus d'un mortel , et n'ont ni suite ,
comme les phrases de l'Ami du Roi ; je médite profondément
avec M. Charles Nodier , sur les ravissantes beautés
, le majestueux spectacle de la fin du monde . Enfin ,
quand la lassitude , où quelque importun , me ramène sur
cette ignoble terre , ce n'est que pour sentir et exprimer
hautement , à la face des gens , l'état de révolte où je me
trouve contre tout ce qui est fixe et consacré , ainsi que
la plénitude de satiété, l'insupportable dégoût que me font
éprouver ces ennuyeuses merveilles auxquelles vous êtes
réduits à prodiguer votre admiration , dans ces siècles
abâtardis et dégradés d'une extréme civilisation .
J'ai déjà prouvé à plus de vingt architectes , qu'ils
n'étaient que des maçons ; j'ai inspiré à quatre poëtes de
vaudeville la noble audace de cueillir la palme du mélodrame
; et trois peintres d'histoire , qui commençaient
JUIN 1816.
75
1
à acquérir de la vogue dans le portrait , veulent être des
premiers à courir la carrière d'un nouveau sublime , en
dessinant des squelettes et peignant des ombres pour la
fantasmagorie.
Quand je m'abandonne à la puissance , à la liberté de
mon imagination , si je me rencontre devant ces Invalides
, ce St.-Sulpice , ce Panthéon , qui n'ont que quelque
centaine de mètres , je me trouve grand comme le Mont-
Blanc ou le Chimboraço ; et peu s'en faut que je ne renverse
d'un coup de tête ces colifichets , prétendus enfans
d'un génie qui n'a su que transporter l'architecture corinthienne
sur le bord de la Seine.
Je suis bien tenté aussi de ne plus m'abaisser à passer
sous ces guichets de la galerie du Louvre , et d'enjamber
tout uniment cette grandeur qui se traîne sur une surface
, et ose à peine regarder au-dessus du sol ; enfin ,
très- certainement je mettrai , un de ces jours , dans ma
poche , ce petit arc de triomphe du Carrousel ; et , quand
je pourrai faire réparer mon château gothique , je veux
que votre porte Saint-Denis serve à orner la cheminée
de ma grande salle d'armes .
Il faut convenir néanmoins qu'il y a encore bien des
préjugés à détruire avant qu'on puisse espérer de voir
l'imagination romantique chasser de l'empire des lettres
et des arts le bon sens et la raison . Croiriez-vous qu'un
de ces maçons ou architectes , comme vous voudrez , à
qui j'ai parlé de la restauration de mon château gothique ,
qui fut bâti par les Sarrasins , et que la barbarie des
siècles civilisés a laissé tomber en ruines , a eu l'impertinence
de me rire au nez , et de qualifier mon projet
d'extravagance ? Quoi ! me suis-je écrié , vous ne voyez
pás toutes les richesses que vous pouvez épancher dans
le vaste dessin d'une façade gothique ? Vous ne voyez
pas tout le parti que vous offre la faculté de vous livrer
à vos réves , à vos fantaisies , d'inventer des formes lors
de la nature , de faire de chaque pierre l'expression d'une
pensée ? Vous n'admirez pas le génie des contemporains
de Clovis , qui ont élevé la tour de Strasbourg au-dessus
des nuages orageux , pour placer dans l'azur du ciel la
statue de la Vierge , qui termine la pointe de l'édifice ?
76 MERCURE DE FRANCE .
Enfin vous ne sentez pas que le génie n'a plus rien à
faire dans votre architecture grecque ; que vos sept ordres
sont invariablement fixés ; que les proportions de vos
colonnes , leurs distances , la frise , l'architrave , etc. , sont
´mesurées d'avance à un quart de ligne près ; qu'enfin
tous vos chefs- d'oeuvre n'ont d'autre secret que de
rassembler des pierres et de payer des maçons ?
pas
A ces argumens , dont j'avais encore la mémoire toute
farcie , mon homme , haussant les épaules , restait aussi
froid qu'une pierre qui n'a point reçu l'expression de la
pensée de la main d'un sculpteur gothique . Il me répondait
tranquillement que tous les mots d'une langue ,
tous les tours des phrases , toutes les figures de la rhétorique
sont aussi fixés; ce qui n'empêche pas que , tandis
que les maçons de la littérature entassent sans goût ces
matériaux , le génie n'y trouve encore quelque chose à
faire , et n'en tire d'assez beaux monumens; il convenait
que la tour de Strasbourg , que n'ont point élevée les
sauvages et ignorans compagnons de Clovis , était fort
belle et fort haute ; mais il ne trouvait rien de sublime
à placer une statue sur une pointe d'aiguille , et disait
que , si on ne voulait pas que cette statue fût vue ,
aurait été plus simple de ne pas la faire ; il prétendait
que toutes ces richesses d'exécution dans l'architecture
arabe et syrienne , que nous nous obstinons à appeler
gothique , n'attestaient que la stérilité , ne couvraient
que la monotonie de la conception première ; que ces
formes , prises hors de nature , n'étaient que des monstruosités
; qu'un édifice où chaque pierre serait l'expression
d'une pensée , ressemblerait assez ( si tant est qu'il
ressemblât à quelque chose ) à un gros in-folio qui ne
serait composé que de phrases et de propositions détachées .
il
Enfin , il poussa la témérité et le blaspheme jusqu'à
avancer que cette architecture gothique; qui fait un si
bel effet dans nos poëmes en vers et en prose , et que
nous regardons , nous autres romantiques , comme si originale
, n'était au fond que bizarre , vague et indéterminée
; que son caractère était de les confondre tous ; qu'on
n'y distinguait aucun genre ; tandis qu'avec ses sept or◄
dres invariablement fixés , ses colonnes et ses ornemens
JUIN 1816.
77
mesurés et calculés d'avance , l'architecture de ces
Grecs et de ces Romains revêtait les caractères les plus
variés , exprimait toutes les pensées nobles ou simples ,
sévères ou riantes; diversifiait ses formes avec ses conceptions
; imprimait le sceau de la majesté sur le frontispice
des temples ; brillait par ses richesses et sa pompe
dans le palais des rois ; savait donner à un monument
public une dignité qui le distinguait de la commodité
élégante réservée pour l'asile dur iche particulier ; qu'enfin....
Mais je ne voulus pas en entendre davantage , et
je me hâtai de chasser ces idées d'une imagination bourgeoise
, en pensant à mon vieux château , aux sorciers ,
aux hiboux qui en avaient fait leur séjour, aux esprits
qui y revenaient, dans le temps que notre maudit esprit
moderne ne les en avait pas chassés.
Sur cet article-là, je crois , entre nous , que la doctrine
romantique est plus près de prendre le dessus , que n'affectent
de le croire ses faibles ennemis.
Au fond, n'y a-t-il pas assez long-temps qu'on nous
parle d'Homère et de Virgile, de Sophocle et d'Euripide ,
et de la longue kyrielle de leurs imitateurs ! Ils n'ont jamais
su prendre leurs idées , leurs images , leurs fictions
que dans l'ordre de la nature. Combien nous nous éleverons
au-dessus d'eux , dès que nous nous lancerons, sans
regarder en arrière , dans le monde idéal et intellectuel!
C'est là que tout est pur et noble ; que les conceptions ne
sont arrêtées par rien de fixe et de déterminé ; que toutes
les formes , les images , sont à notre disposition , depuis
les rêves des Mille et Une Nuits jusqu'au fantôme
de cette vieille sorcière qui traverse les airs , comme un
météore inconnu , et court au sabbat , à cheval sur son
balai. Comme cette béle immonde et difforme , tantôt
petite , tantôt grande , tantôt roulant comme une boule,
ou se glissant comme une anguille, que le plomb ne peut
atteindre , et qui se promène dans les chemins creux
pour faire peur aux chiens du village , est bien plus poétique
que votre glouton de Cerbère , ou vos vilains serpens
de Laocoon ! Qu'ils sont aimables ces morts sortant
du cimetière , se promenant avec leur cercueil sur le
78
MERCURE
DE FRANCE
.
dos , ou simplement vêtus de leur immense linceul , et
qui venaient la nuit conter leurs peines aux bonnes
âmes , surtout aux dames ! Que ces récits étaient propres
à former l'esprit et le coeur ! et que nous étions heureux
dans ce bon temps où les follets faisaient la besogne des
valets d'écurie , et les souffletaient par- dessus le marché ;
quand les couvens possédaient des images miraculeuses
et des fontaines qui guérissaient de tous maux ; quand
M. le curé exorcisait les sorciers , et que le chevalier ,
sorti de son donjon gothique , redressait les torts en cassant
bras et jambes à ses voisins !
Ah ! si tous ces vieux récits , si ces revenans , ces filles
blanches , ces follets , ces rois des aunes , ces reines des
ondes , ces loups-garoux , ces diablotins , ces sorciers ,
sont mis un jour en oeuvre avec tous leurs charmes , et
produisent un petit poëme idéal , ne fût-il qu'en vers ,
notre cause est gagnée ; et le siècle romantique éclipsera
ces misérables siècles de civilisation extrême , où des raisonnemens
stériles ont desséché la source des émotions
vives , dissipé les charmes mystérieux des contes de nos
grand'mères , et détruit pour jamais les vagues illusions,
les plaisirs fantastiques de l'enfance de l'esprit humain
.
9
En attendant l'apparition de ce poëme merveilleux
d'où datera la nouvelle ère , veuillez , messieurs , presser
l'homme de génie dont vous avez publié la pensée , de
concourir à cette grande et nécessaire réforme , en mettant
la dernière main à son mélodrame fantasmagorique
des Catacombes . Faites-lui observer , en même temps ,
qu'il conviendra que les loges et baignoires aient la forme
de catafalques , de sarcophages et de tombeaux . Ce sera
d'une mélancolie délicieuse ; et , à cette condition , je
lui retiens deux billets de paradis .
Je suis , etc.
HERMAN.
m
JUIN 1816 .
79
1
m
REVUE DES THÉATRES .
THÉATRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Première représentation de Plus Heureux que Sage ,
opéra-comique en un acte.
:
La scène se passe dans un hôtel garni à Paris . Un jeune
homme , nommé le chevalier de Saint- Félix , dont la tête
est remplie d'idées et de projets romanesques , s'est avisé
de tomber éperdument amoureux d'une dame qui , sous
le nom de Senneterre , habite la même maison que lui .
Il lui écrit la dame lui répond , et , qui plus est , vient
le trouver dans le salon commun à tous les locataires . Ce
qui peut tout au plus excuser cette démarche , c'est que
madame de Senneterre connaît déjà Saint-Félix de réputation
, attendu qu'il est l'ami intime de son frère . Au
surplus , madame de Senneterre , veuve d'un mari avec
lequel elle n'a pas dû se trouver heureuse , ne veut désormais
reprendre la chaîne de l'hymen qu'avec le droit de
commander et d'exercer un empire absolu dans la maison
. Saint-Félix est donc mis par la veuve à de terribles
épreuves ; on excite sa jalousie en même temps qu'on le
réduit à se taire et à ne pas faire la moindre question .
Le pauvre chevalier se soumet à tout. Les épreuves cessent
; madame de Senneterre se fait connaître , et Saint-
Félix est plus heureux que sage .
Le parterre a fait justice complète d'une production
aussi chétive , tant sous le rapport du sujet que sous celui
du mérite de la composition musicale . Les auteurs ont
caché soigneusement leurs noms , et le public n'a pas été
curieux de les connaître .
THEATRE ROYAL DE L'ODÉON.
Première représentation du Chevalier de Canolle , ou
un épisode de la Fronde, comédie en cinq actes .
Le sujet de cette comédie est puisé dans l'Histoire de
France , et dans les troubles qui ont divisé le royaume
80 MERCURE DE FRANCE .
pendant la minorité de Louis XIV. Le héros n'en est
guère connu que par le supplice qu'il a subi à Bordeaux
en représailles de la mort d'un officier de la fronde fait
prisonnier par l'armée royale qui assiégeait cette ville .
Mais l'auteur a su l'environner de personnages si fameux ,
de souvenirs si illustres et d'un intérêt si puissant , que
le succès le plus complet a couronné cette représentation
.
Dans cette pièce figurent la fameuse duchesse de Longuevillle
, soeur du grand Condé , et le duc de la Rochefoucauld,
que ses Maximes ont rendu si célèbre. La ville
de Bordeaux , que ses deux personnages veulent défendre
, est assiégée par la reine et par le maréchal de la
Meilleraye ; ce qui n'empêche cependant pas les habitans
de se livrer à tous les plaisirs , et de donner des bals et
des fêtes . Le chevalier de Canolle , officier de l'armée
royale , et prisonnier dans Bordeaux , est l'âme de toutes
ces réjouissances . Il se console de sa captivité en véritable
Français , toujours gai , toujours buvant , dansant ,
et ne se doutant guère du sort qui le menace. Tout à
coup on apprend que le colonel Richon , de l'armée de
la fronde , a été pris par les troupes de la reine, et qu'il
a été condamné à mort et exécuté. Le peuple se soulève,
et demande la tête de Canolle ; celui-ci conserve , dans
une circonstance aussi désespérée, une gaîté constante et
un sang-froid imperturbable. L'histoire dit qu'il fut
pendu; mais les lois de Thalie adoucissent le sort du coupable
. L'auteur fait arriver tout à point des propositions
de paix ; on conclut un traité , la fronde se soumet , et la
ville ouvre ses portes au souverain légitime.
La pièce est remplie de détails piquans , le style en est
facile et correct. Les acteurs ne laissent rien à désirer
dans leur jeu ; les costumes sont riches et brillans . Enfin ,
tout a contribué à la réussite de cet ouvrage , qui sera
une bonne fortune pour l'Odéon. L'auteur a été nommé
au milieu des applaudissemens ; c'est M. Saint-Georges.
JUIN 1816.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation d'Absent et Présent.
Il y a quelques années qu'on a joué au même théâtre
un vaudeville intitulé Florestan , dont le sujet était absolument
le même que celui de la pièce nouvelle . Astolphe ,
roi de Lombardie , veut éprouver par lui-même si la
vertu d'Alide , tant prônée par Berthold son époux , et
un des principaux officiers de l'armée , résistera à ses séductions
; et à cet effet , suivi de Berthold lui-même , il
arrive chez la dame , parvient à se faire écouter ; mais
ensuite , au moment où il espère qu'elle va se rendre , il ne
trouve au rendez- vous que la suivante d'Alide , qui a pris
la place et les habits de sa maîtresse.
Cette froide et pâle imitation a été accueillie avec une
défaveur marquée , et cependant les amis de l'auteur
sont parvenus à le faire nommer . C'est M. Fulgence .
THEATRE DES VARIÉTÉS .
Le Soldat et le Procureur.
La moitié de cette pièce a été très-applaudie , et l'autre
moitié bien sifflée . Le sujet en est si usé , si rebattu ! Un
soldat , jeune et vigoureux , recherche en mariage la
belle Lise , à qui un vieux procureur adresse aussi son
hommage. Lise se décide pour le plus jeune. Un fonds
aussi faible demandait à être soutenu par la finesse des
détails et par de jolis couplets. Les auteurs n'ont pas négligé
cette ressource ; mais des situations inconvenantes ,
un dénouement mal amené, ont enfin armé la sévérité du
parterre ; et la toile s'est baissée au milieu d'un concert
bruyant de sifflets.
THÉATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN.
La Vallée du Torrent , mélodrame .
Voilà une nouveauté qui fera du bruit : tout le monde
y court déjà , c'est une fureur. Chacun veut connaître
1
TOME 67 .
6
82 MERCURE DE FRANCE.
l'orphelin que la vue d'un crime épouvantable , commis
sur son père, a rendu muet , et à qui l'aspect de l'assassin
, après huit ans d'absence , rend l'usage de la parole .
Il y a beaucoup de ressemblance avec d'autres mélodrames
fameux. Mais les situations en général sont attachantes
, les décorations et les ballets sont très-soignés ;
enfin , il y a beaucoup de ces effets qui ont tant d'empire
sur les habitués du boulevart. L'auteur est M. Frédéric.
La musique est de M. Alexandre Piccini.
2.
wwwww wwwwwwwww
NOUVELLES:
INTÉRIEUR .
L'ajournement des chambres prive les journaux d'un
aliment souvent nécessaire pour ceux qui ne se piquent
pas d'invention , ou qui n'y sont pas heureux . Aussi en
voyons-nous qui cherchent encore quelque substance dans
le souvenir des travaux qui ont excité leur admiration ,
et dont ils suivent avec complaisance les effets , dans les
démonstrations de reconnaissance générale que leur
semblent obtenir de leurs constituans les orateurs de
leur prédilection . C'est ainsi que la Quotidienne , qui s'est
extasiée sur toutes les opérations de la chambre des
députés , sans exception , s'est hâtée de proclamer le
triomphe qu'ont obtenu à leur retour ceux de certain
département ; mais voilà que le Journal Général , qui ,
comme bien d'autres a su rendre justice au zèle évidemment
monarchique de la chambre , sans porter sa
prévention pour elle jusqu'à l'enthousiasme , s'est élevé
contre ces démonstrations qu'il trouve inconvenantes , et
peut- être exagérées , puisqu'enfin , en bon royaliste , on
ne peut pas affirmer que la chambre ait absolument satisfait
les intentions du roi , et qu'il reste incertain si elle a
parfaitement rempli le voeu de la majorité de la nation .
De là est née une discussion polémique entre ces deux
journaux , ce qui donne à la Quotidienne le plaisir de répéter
quotidiennement ses éloges , et de faire un article ,
JUIN 1816. 83
ce qui ne laisse pas que de remplir un vide. Pour nous
nous ne prendrons point parti dans cette querelle .
Lorsque le roi rappellera la chambre des députés , un
cinquième devra être renouvelé : si les mêmes individus
sont réélus , cela prouvera , ou qu'ils ont suivi l'opi- nion des électeurs de tel département
, ou qu'ils ont eu
assez d'influence sur eux pour leur faire adopter celle
qu'ils ont professée , ce qui ne déciderait pas encore la
question. Le temps seul peut établir des principes inva- riables à cet égard , et tout nous fait espérer qu'ils se
concentreront dans l'esprit de la charte.
*
Le Constitutionnel , qui ne devrait pas être réduit aux
expédiens pour compléter sa feuille , a sans doute fait une
concession bien libérale de deux énormes colonnes de sou
nº. 146, aux réclamations que M. Azaïs adresse au tribunal
de l'opinion , contre une injustice dont il se dit la
victime .
M. Azaïs est inventeur d'un système universel , qui
comprend la physique , la métaphysique , la morale , la
physiologie , etc. Tout ce qu'on a cru savoir jusqu'à
présent dans ces sciences , n'est qu'illusion , enfantillage.
Cette grande et unique découverte a fait l'emploi de ses
facultés , elle est d'une certitude inébranlable ; mais elle
ne le rendra point antérieur au siècle qui en reconnaîtra la
grandeur et la certitude. « Isolé , égaré dans une ville
» immense , il n'a, pour se conduire et se soutenir , que
» sa confiance dans ses droits et dans son ouvrage ; il se
» présente avec abandon. Sans cesse ramené , par habi-
» tude et par caractère , à l'idée que les démarches simples
» et droites sont les plus sûres ; que toutes les pensées ,
» à la fois grandes et nouvelles , n'ont besoin que de se
» montrer pour fixer l'attention publique ; que surtout
» les hommes instruits attendent et désirent ces pensées ,
pour en faire le lien et le complément de leurs con-
» naissances , il va directement aux hommes les plus
» instruits ; il reçoit de la plupart un accueil plein de
» politesse ; quelques-uns même semblent animés pour
» lui d'un intérêt sincère : mais bientôt il le voit s'éva-
» nouir. Ce n'est pas tout , un homme qui ne se nomme
>>
84
MERCURE
DE FRANCE
.
")
point , prend à son égard un ton leste et tranchant ; il
>> entasse , pour le combattre , des erreurs choquantes ;
il se montre absolument étranger aux grandes idées
philosophiques ; il se méprend sur le caractère du
système universel , jusques au point de croire que ,
le démontrer , il faut des calculs nouveaux , des " pour
expériences nouvelles ; enfin il croit le foudroyer par
» cet argument : les savans ne l'adoptent pas. Comme
s'il n'était jamais arrivé , dans la succession des pensées
» majeures , qu'un seul homme commençât par les
posséder avant son siècle , et , par cette raison , fût
» d'abord abandonné, ou même repoussé par ses con-
>> temporains ! »
ל כ
"
Il nous semble que M. Azaïs , avant d'en appeler au
public des contrariétés qu'il éprouve à établir son système
universel, aurait dû le lui faire connaître d'une manière
plus précise. Comment veut-il que , sur un semblable
exposé , on puisse prononcer entre lui et ses contradicteurs
? S'ilest vrai que les hommes , et même les savans ,
aient souvent repoussé des idées utiles , par cela seul qu'elles
étaient nouvelies ; l'expérience prouve que , quand elles
se sont trouvées vraies , elles ont fini par triompher de
l'opposition ; témoin la découverte du Nouveau-Monde ,
le système de Copernic , l'inoculation , et enfin la vaccine.
Mais ce qui prouve que M. Azaïs a bien mal calculé
ses moyens de faire valoir son système , ce sont les aveux
qu'il est obligé de faire de l'imperfection de ses connaissancés
de détail sur les parties les plus essentielles de son
système général.
Mes idées principales , dit-il , étaient d'une évidente
>> certitude. L'ensemble d'explications qui en découlait
» était nécessairement et essentiellement vrai. Le plan
>>
général de mon système était formé sur le plan général
» des êtres et des effets dont se compose la nature . J'avais
» indubitablement raison , toutes les fois que je disais
>> des choses générales , et souvent lorsque j'entrais dans
des applications particulières ; mais j'étais encore dans
» l'erreur sur un certain nombre de faits particuliers
» queje ne connaissais point avec exactitude , qui même ,
» tels que les faits galvaniques , n'étaient point entière-
"
JUIN 1816 . 85
H
»
>>
» ment dévoilés par l'observation. Il arrivait de là que
je ne pouvais rattacher ces faits nébuleux à la cause
vraie , à la cause unique et universelle , que par des
» liens plus ou moins imaginaires , plus ou moins dif-
» férens de ceux que cette cause employait. Je me con-
»> naissais dans cet état d'erreur sur bien des détails
» d'une plus ou moins grande importance... Je sentais ,
» dans mon esprit , lorsque je l'occupais de certains objets
, une sorte de mécontentement confus et vague
» par lequel j'étais averti que , sans doute , je restais -endeçà
de la vérité , ou que peut-être j'allais au - delà .
» Malheureusement mon imagination suppléant encore
un peu trop à mon défaut de certaines connaissances ,
» et le temps ou les moyens me manquant pour les acquérir
, j'en étais faussement venu , sur quelques points ,
» à croire mon instruction positive , mes aperçus incon-
» testables ; le plaisir d'être créateur m'abusait et m'entraînait
; j'affirmais comme démontré , comme certain ,
» ce qui était en opposition avec des fails certains et
» démontrés.
>>
"
»
Nous sommes loin assurément de vouloir désespérer
M. Azaïs ; et nous aimons , plus que personne , les nouvelles
découvertes , persuadés que la nature a bien des
secrets encore à révéler à l'esprit humain , et que , bien
qu'elle en soit fort économe , elle se laisse pénétrer, de
temps à autre et à de longs intervalles , par ceux qu'on
en croyait le moins capables , et souvent accorde ce privilége
au hasard , comme pour se jouer de l'orgueil des
savans . Mais après les étranges aveux que M. Azaïs vient
de nous faire , peut-il raisonnablement se flatter d'être
un de ces génies privilégiés ou de ces favoris de la nature
à titre gratuit ? Comment peut- on espérer d'opérer une
révolution dans l'empire des connaissances humaines ,
lorsque l'on avoue n'avoir que des aperçus généraux ,
et ignorer une infinité de faits certains et démontrés ?
Est-il donc bien fondé à se plaindre d'avoir trouvé des
incrédules , lorsqu'il se montrait lui -même si peu sûr de
son fait? Nous aimons à croire que M. Azaïs a entrevu
quelques vérités neuves dans le système de la nature ;
il en paraît si pénétré , qu'il y aurait de la cruauté à le
86 MERCURE DE FRANCE.
dissuader ; mais sa propre incertitude nous autorise à
l'inviter à mieux coordonner ses idées , à ne pas émettre
un système nouveau avant d'avoir acquis la connais
sance des vérités incontestables qui seraient en opposition
avec ce système ; à le définir surtout d'une manière
précise avant de se plaindre de l'opposition qu'il trouve
à le faire admettre , Enfin , comme rien ne favorise plus
la propagation d'une doctrine qu'une diction pure , claire
et élégante , nous l'engageons à adopter, s'il lui est possible
, un style un peu plus châtié celui de sa dernière
confession .
:
que
Le Ch . D. L. B.
-Madame la duchesse de Berry est enfin débarquée à
Marseille . A peine la frégate dépositaire de nos espérances
eut-elle été signalée , que toute la ville retentit des cris.
cheris Vive le Roi ! vivent les Bourbons ! Le peuple se
précipita vers le rivage , tous les bâtimens furent pavoisés
, l'allégresse était générale . La princesse , dont la traversée
n'a point été sans quelques périls , a constamment
montré ce courage calme et cette gaieté douce qui commandent
à la fois l'admiration et le respect . On assure
que Sa Majesté a fixé au 17 du mois prochain le mariage
des illustres époux. C'est à l'église métropolitaine qu'aura
lieu l'auguste cérémonie .
Tout contribue à donner en ce moment , à Marseille
un, aspect riant et animé. Il est entré en un seul jour
dans le port 105 bâtimens de commerce , ce qui n'était
pas encore arrivé de mémoire d'homme. Ces bâtimens ,
chargés pour la plupart de matières brutes , remporteront
vingt fois leur valeur en marchandises manufacturées
.
Voici les titres des pièces destinées à célébrer le
mariage de S. A. R. Mgr. le duc de Berry :
Charles de France , ou Amour et Gloire , à l'Opéra¬
Comiqué.
Le Chemin de Fontainebleau , à l'Odéon .
Les Deux Mariages , aux Variétés .
L'Union des Lis , à la Porte Saint- Martin.
Le Mariage sous d'heureux auspices , à l'Ambigu .
La Noce de Village , à la Gaieté ,
JUIN 1816. 87
Les autres théâtres ne garderont sans doute point le
silence dans cette fête de famille ; mais on ignoré encore
le titre des ouvrages.
Monsieur le comte d'Artois à traversé dernièrement
le faubourg Saint-Antoine ; partout la foule s'est précipitée
sur ses pas . Un homme s'étant obstiné à garder son
chapeau sur la tête , le peuple indigné s'apprêtait à le
maltraiter , lorsque le prince , aussi bon qu'affable , s'est
écrié : Laissez , laissez cet homme ; ce n'est peut-être pas
un Français.
---
1
On a placé dans la chapelle de Vincennes le buste
très-ressemblant de S. A. le duc d'Enghien. Une sentinelle
monte la garde auprès du tombeau où reposent les restes
de cette illustre victime.
On dit que S. Exc. le duc de Wellington est arrivé
à Paris .
-Le chef de l'insurrection de Grenoble, Didier, livré
par deux de ceux qui l'avaient suivi dans sa fuite , a été
arrêté sur les frontières de Savoie par des gendarmes
piémontais . Il a d'abord été conduit à Turin pour y être
interrogé ; ensuite son extradition aux autorités françaises
a eu lieu . Lors de son arrestation , on n'a trouvé sur ·
lui qu'une somme de 63 francs . Il était aussi porteur
d'une proclamation ayant pour titre : Au peuple fraṇ-
çais; honneur et patrie , indépendance nationale . On
dit qu'à l'arrivée de ce malheureux à Grenoble , on a été
obligé de doubler la garde pour empêcher la populace
de le mettre en pièces. On a, au reste , déjà fait quelques
contes sur ce personnage peu connu , malgré la triste et
passagère célébrité que sa coupable et folle audace lui
donne pour le moment . On a dit entre autres qu'il était
à Paris éditeur et propriétaire d'un journal du soir , qui
' n'existe plus , et qui était intitulé le Diligent . Cet énoncé
est très- inexact ; ce journal était formé de la réunion
du Postillon et du Journal des Gardes nationales . Dj ~
dier voulut acheter une ou deux actions dans cette entreprise
; il conclut le marché , mais ne put payer , et ne
reparut plus.
Depuis quelque temps les travaux publics se pour88
MERCURE DE FRANCE .
suivent , à Paris , avec beaucoup d'activité dans les marchés
, l'église Sainte-Geneviève , les abattoirs, la Madeleine
et la Bourse. Partout on commence à ressentir l'heureuse
influence d'un gouvernement ami des arts et de la prospérité
nationale. On a posé au milieu du marché de la
foire Saint - Germain une pierre imitant le marbre
pésant à peu près seize mille livres . Elle est destinée
à servir de bassin à la fontaine que l'on y construit.
"
-En réparant les marches de l'église Sainte-Agnes ,
on a découvert à Rome des bas-reliefs antiques de la plus
grande beauté , et très-bien conservés. Ils représentent
une danse de Corybantes . Lord Nevert a offert 10,000 1.
sterling des dix-sept marches dont se compose l'escalier ;
sa proposition a été rejetée.
A la prochaine session de la cour d'assises sera jugée
une femme qui a fait preuve d'une obligeance toute nouvelle
. Elle a tué un hommepar complaisance , et uniquement
pour lui rendre service.
-
- Grandménil , acteur retiré de la Comédie Française ,
membre de l'académie des beaux- arts , vient de mourir.
On se rappellera long-temps avec quelle vérité et quelle
profonde intelligence ce comédien remplissait ce qu'on
appelle au théâtre les rôles à manteau . On lui a donné
des successeurs au Théâtre Français , mais il n'y a pas
encore été remplacé.
EXTÉRIEUR.
Les dernières nouvelles d'Angleterre annoncent la fin
des troubles qui s'étaient manifestés sur quelques points.
Cependant les flords-lieutenans des comtés de Suffolk et
de Norfolk ont reçu l'ordre de s'y rendre .'
A la chambre des communes , sir Charles Monck a
demandé qu'un comité s'occupât du sort des îles ioniennes .
Il a avancé que ces peuples commençaient à se montrer
mécontens des soins , beaucoup trop pesans pour eux, de
la protection britannique ; il trouve dérisoire qu'on leur
ait promis leur indépendance , et qu'ils n'aient pas été
JUIN 1816 . 89
libres d'envoyer des députés au congrès de Vienne ; qu'on
leur ait accordé une législature , et qu'on envoie un
commissaire anglais chargé de la tenir en tutelle , et de
la conduire à la lisière . Mais on n'a pas cru à la chambre
que les îles ioniennes pussent encore se passer de l'inté
rêt que leur porte le gouvernement anglais , ou que l'intérêt
du gouvernement anglais fût de se passer de ses
rapports avec les îles ioniennes ; et la proposition a été
rejetée après quelque discussion .
La motion de M. Gratham en faveur des catholiques
a été aussi rejetée . On a remarqué que lord Castlereagh
avait parlé en faveur des catholiques ; on peut
croire que le noble lord savait bien qu'on ne le prendrait
pas au mot.
-L'emploi de la force militaire pour maintenir la police
dans les fêtes et cérémonies publiques a paru ,
Londres , aux amans jaloux de la liberté civile , une
sorte de tentative de l'esprit militaire , une disposition
éloignée aux envahissemens de ce pouvoir qui a exercé
une si funeste influence sur les affaires du continent. Le
marquis de Buckingham s'est élevé fortement au parlement
contre cette innovation . Il a demandé à qui appartiendrait
la responsabilité des actes de cette force , qui
ne connaît qu'une obéissance passive et irraisonnée . Lord
Sidmouth , secrétaire d'état au département de l'intérieur,
a satisfait aux réclamations du défenseur des principes
, en déclarant qu'il était chargé par le prince regent
de surveiller l'emploi de cette force en pareille circonstance
, et d'en prendre la responsabilité constitutionnelle.
D'après cette explication , le marquis de Buc-
-kingham a dit qu'il pouvait et même qu'il devait retirer
sa motion ; et ainsi s'est terminée cette affaire , qui n'a
pas été sans intérêt pour les constitutionnels d'Angleterre
, puisqu'ils ont eu l'avantage de voir le gouvernement
rendre un haut et solennel hommage au principe
civil , et répéter , comme à Rome : Cedant arma toga,
Enfin on s'occupe au parlement d'améliorer la perception
de l'impôt de la dîme , et l'on a accueilli la pro-
•
-
MERCURE DE FRANCE.
position d'autoriser des abonnemens entre les cultiva- →
teurs contribuables et les décimateurs .
Un bâtiment anglais a enlevé un schooner portant
pavillon espagnol , qui faisait la traite sur les côtes d'Afrique
. Ce navire avait 276 esclaves à bord.
3
-La paix conclue entre quelques puissances de l'Italie et
les régences barbaresques , sous l'intervention de l'Angleterre
, et qui a paru , au premier aspect , l'oeuvre d'une
politique franche et généreuse , ne satisfait pas également
tous les esprits , surtout en Italie , où l'on voit de plus
près , où l'on sent plus directement combien est coûteuse
et précaire la modération des Barbaresques . Naples et la
Sardaigne ont acheté leur paix par d'énormes tributs.
La Toscane n'a encore obtenu qu'une trève de trois mois
les états de l'Eglise restent exposés aux insultes des
pirates ; et les esclaves romains n'ont pu être rachetés à
Alger, parce que le dey aurait tout-à-fait manqué d'esclaves
chrétiens , et que ses besoins ne lui permettent pas de s'en
passer. Ainsi , déjà cette circonstance semble annoncer
qu'il n'est pas dans l'intention des Barbaresques de renoncer
tout-à-fait à ce trafic .
Reste à savoir maintenant si l'Angleterre , qui s'est
trouvé le droit et la force de prescrire aux puissances
européennes la cessation de la traite des noirs , aura les
mêmes motifs et la même volonté d'exiger des gouvernemens
africains qu'ils renoncent à la traite des blancs .
Et si ces gouvernemens s'y refusent , ou s'ils oublient ,
cé qui leur est assez habituel , d'observer les traités dont
les Anglais se sont rendus garans , ceux- ci enverront- ils
ou tiendront- ils dans la Méditerranée des armées navales
assez nombreuses , assez puissantes pour inculquer
aux Algériens , aux Tunisiens , etc. , le principe de la
bonne foi et le respect du droit des gens ? Est - il dans
l'ordre naturel des choses que les peuples italiens n'attendent
que de la munificence britannique la liberté ,
la sûreté de leur commerce ? Pourront-ils compter irrévocablement
sur ce bienfait ? et de quel prix leur reconnaissance
, plus ou moins volontaire , devra-t - elle le
JUIN 1816.
91
payer? Peut-on espérer particulièrement qu'on croira
à Londres utile et juste d'affranchir , pour les autres ,
la Méditerranée où les trois branches de la maison de
Bourbon semblent appelées , par la nature même et la
topographie de leurs possessions , à jouer un grand rôle
maritime ?
Déjà on assure que le Saint-Père cherche à se concerter
avec la maison d'Autriche , à l'effet d'opposer aux Barbaresques
des moyens de répression indépendans de tout
calcul d'intérêt commercial et politique. On parle d'un
projet de former , sur les côtes d'Afrique , un établissement
pour le jeune prince qui , dépouillé successi-
"vement de ses anciens états et du royaume d'Étrurie ,
ne paraît pas devoir espérer de trouver en Europe une
indemnité suffisante et légitime . L'ordre de Malte serait
fondu dans cette colonie ; il en serait la première force ,
et ainsi deux grandes injustices seraient à la fois réparées .
Ce projet , à la vérité , n'a été regardé , par plusieurs
nouvellistes , que comme un rêve , une fable : il est
certain qu'il a un caractère de grandeur , de générosité
tout - à-fait propre à le faire renvoyer au domaine des
romans par des esprits que l'égoïsme a rapetissés. Cependant
on ne doit pas désespérer qu'on ne finisse par
écouter la voix de l'honneur et de la justice ; car enfin
comment oserait -on parler de principes , de respect des
droits légitimes , en repoussant toute application pratique
de ces droits et de ces principes ? Quelle gloire reviendrait
- il à la gendarmerie d'avoir détruit un fameux
brigand , la terreur d'une contrée , si ce n'était que pour
retenir et se partager le fruit de ses rapines ?
-Il regne toujours quelque fermentation sourde dans
les possessions autrichiennes d'Italie . A Venise , des agitateurs
obscurs répandent et affichent des espèces de
proclamations , où ils menacent l'Europe de l'association
des unitaires , et provoquent la résistance au gouvernement
, qui les poursuit avec vigueur . Ces dispositions ,
ainsi que la crainte de la peste , qui , du sein de l'Illyrie ,
a jeté l'épouvante dans les contrées voisines , et principalement
en Italie , ont répandu une langueur extrême
dans les affaires . On ne remonte au bien que par de longs
efforts .
92
MERCURE DE FRANCE.
On remarque que les Juifs enrichis affluent à Rome,
où ils sont bien accueillis ; que les soldats allemands ont
pris goût très-vif pour la lecture , et sont très-portés
à la désertion . On est obligé de mettre beaucoup de
troupes en cantonnement , afin de poursuivre les déserteurs
.
-Le Pape s'est fortement prononcé contre les opinions
émises par quelques ecclésiastiques , dont le zèle
peu éclairé pourrait produire les mêmes résultats que la
malveillance , s'ils parvenaient , comme ils semblent vouloir
l'entreprendre , à jeter des doutes sur l'irrévocabilité
des aliénations des biens du clergé Quand l'histoire est
pleine des exemples de ces sortes d'aliénations approuvées ,
permises , ordonnées par le St.-Siége ou pour les besoins
d'un état , ou pour capter les bonnes grâces d'un prince ,
ou quelquefois même pour soutenir des usurpations , des
guerres injustes , on ne conçoit plus rien à l'obstination
de ceux qui veulent établir et consacrer le prétendu principe
de l'inaliénabilité .
-On poursuit et on arrête , dans le Piémont , des
espèces de bohémiens qui rançonnent les gens simples , en
se présentant à eux avec des patentes de commissaires de
divers princes qui les ont , disent- ils , chargés de recueillir
les dons volontaires des fidèles , dont le produit
est destiné à racheter , des mains des Mahométans , le
royaume de Jérusalem. On croit que ces fourbes ont
déjà ramassé des sommes assez considerables ; mais leur
tresor est caché , et ils gardent , sur cet article , un fidèle
et profond secret.
-
On lit avec avidité , en Suisse , un discours qui circule
manuscrit , et qui a été prononcé à Fribourg par le
conseiller Uffleger, contre le service militaire étranger.
Il a cherché à intéresser tous les sentimens d'honneur et
de patriotisme contre ce service mercenaire , ce brocantage
politique , ou plutôt très- impolitique , selon lui , du
pur sang helvétien .
Les jésuites paraissent vouloir s'établir à Soleure ;
mais les professeurs menacent , s'ils y viennent , de
donner leur démission . Pendant ce temps , ils rentrent
an
121
JUIN 1816 ... 93
en Espagne dans leurs biens non vendus , et repeuplent
leurs couvens.
-La diète de Norwége a aboli les priviléges particuliers
d'une vingtaine de familles nobles , venues d'Allemagne
dans le pays.
-On dit que quelques points litigieux entre la Russie
et la Porte vont être réglés à l'amiable par la médiation
de l'Autriche et de l'Angleterre , que la Porte a acceptée.
Cependant il paraît que provisoirement la Russie a tenu
jusqu'ici - son armée sur le pied de guerre .
- On parle en Allemagne de mémoires politiques et
historiques , que le duc d'Otrante se prépare , dit-on , à
publier . Ils seront , si l'on en croit un journal , rédigés
en forme de lettres , et adressés au duc de Wellington .
MERCURIALE .
On parle beaucoup d'un arrêté de MM. les comédiens
du théâtre Feydeau , par lequel il n'est permis
qu'à eux seuls de rester couverts dans les coulisses ; tandis
que les auteurs , amateurs , et autres personnes admises
dans ce sanctuaire , devront s'y tenir respectueusement
le chapeau bas. C'est sans doute pour rapprocher
avec plus de vérité leur théâtre de la scène du monde , où ,
si l'on en croit des observateurs moroses , on voit si souvent
l'honnête homme forcé de se courber devant un
faquin .
-
- M. Duvicquet ne manque pas de marteler de son
lourd marteau le succès si mérité du Chevalier de Canolle.
Il est toujours de mauvaise humeur contre tout ce
qui amuse le public , et il n'est content que de ses feuilletons.
-
L'académie de Philadelphie vient d'arrêter que
l'effigie de madame de Staël serait placée dans le lieu de
ses séances. M. Bartolini , sculpteur de Florence , est
chargé de cet ouvrage. On assure qu'il se propose d'exé94
MERCURE DE FRANCE.
cuter en marbre noir le buste de l'illustre muse du genre
romantico-mélancolique .
-
« Je ne plaide point pour Homère contre la nymphe
Calypso ; je plaide pour le bon sens et pour le bon
goût, contre l'éléphant de la place de la Bastille :
« Dé tous les animaux qui s'élèvent dans l'air,
Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer,
l'animal le plus informe , le plus rebelle à l'art , le plus
laid enfin , par quelque côté qu'on le veuille prendre ,
c'est sans contredit l'éléphant .
Devinez quel est le journal à qui l'on doit cette jolie
phrase ? C'est la Quotidienne.
le Géant Vert?
Diable Boiteux ?
Point du tout.
Vous n'y êtes
Non. C'est donc
pas.
Eh bien ! c'est le
Serait-ce le
Constitutionnel ? - Encore moins . Il faut donc que ce
soit la Gazette de France ? Vous vous trompez.
-
-
Vous vous mé-
:
-
Vous me faites penser aux Annales .
prenez encore . Pour le coup, j'y suis c'est le Journal
Général ? Vous n'avez pas mieux rencontré.
Attendez , j'avais oublié le Journal de Paris. Vous fe
rez mieux d'y renoncer. Il ne me reste à nommer que
le Journal des Débats; mais , si je n'ai pas deviné le
journal , je parie pour M. Duvicquet ou pour M. Boutard.
Ce pourrait être M. Duvicquet ; mais c'est
M. Boutard. Suum cuique.
--
-
M. Azaïs a réellement du malheur . Jusqu'ici il n'avait
eu contre lui que les savans ; et l'on sait assez que
ces gens-là sont peu croyans , et veulent toujours voir
et toucher. Mais ne voilà-t-il pas que la nature s'avise
aussi de lui faire pièce , et de se joindre à ses contradic
teurs ? Il avait prouvé à priori que la chaleur de l'atmosphère
avait produit l'explosion du magasin à poudre
de Toulouse , quand une maudite nouvelle à posteriori
est venue nous apprendre que le jour de cette explosion
la température à Toulouse avait été extrêmement froide,
et tout-à-fait hyemale .
Parbleu ! il est un peu fort et hardi au yent du nord
JUIN 1816. 95
de souffler sur un pays où M. Azaïs démontre, par les lois
du système universel, qu'il a dû régner un vent brûlant
et orageux ! Mais c'est égal ; sa démonstration n'en est
pas moins bonne et profonde , et il'est bien plus facile
de croire qu'il a fait chaud , très-chaud à Toulouse ; mais
que les Toulousains , passablement incandescens par
eux-mêmes , ne s'en seront pas aperçus , que d'admettre
que la nature ait eu la malice de s'écarter des lois dont
M. Azaïs lui a révélé le secret .
On lit, dans les Annales du 29 mai , un article intitulé
Variété. C'est sans doute une erreur : on voit quelquefois
des variétés dans les Annales , mais jamais de variété.
On ne compte guère que deux avocats dans l'ancienne
académie . Notre nouvel institut vient de choisir à
la fois , dans le barreau , deux de ses membres. Que fautil
en conclure ? le barreau jetterait-il aujourd'hui un plus
grand éclat qu'autrefois , ou bien n'est-ce pas plutôt que
l'académie aurait déjà besoin , comme feu l'institut , de
défenseurs célèbres pour justifier quelques -uns de ses
choix ?
-
En lisant l'article si naïvement enthousiaste du
Vieil Amateur sur Mérope, une jeune personne qui avait
assisté à la représentation de ce chef-d'oeuvre , disait ingénument
: Áh
«< mon Dieu ! est - ce que j'aurais fait
» une bêtise de pleurer à cette pièce ?
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96
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Page 33, ligne 2. Au lieu de M. Edmond Giraud , lisez
M. Edmond Géraud .
ligne 3. Au lieu de Belin , lisez Bélime.
Page 37 , ligne dernière . Au lieu de Jean Sextus, lisez
du jeune Sextus.
Page 43 , ligne 11. Au lieu de un établissement consacré,
lisez un établissement destiné.
Page 45, ligne 9. Au lieu de : le général Moulès , lisez
le général Morélos.
ligne 25. Au lieu de tous les jours ces issues,
lisez tous les jours et issues .
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renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruptiɔn dans
l'envoi des numéros.
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que du er de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible . · Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Vantadour , n° 5 , et non ailleurs.
POESIE.
HOMMAGE
mwwwm
Adressé à S. A. R. Mgr. le Duc d'Angoulême ,
pendant son dernier séjour à Marseille , en octobre
1815.
Reviens sans défiance en nos murs affranchis ,
Prince , la trahison n'en garde plus l'entrée.
Des coeurs vraiment français , sa puissance exécrée
N'enchaîne plus l'élan et l'amour pour les lis.
S'il est dans nos remparts encor quelques rebelles
Que n'ont pu désarmer les vertus de Louis ,
Insensibles aux maux dont leurs trames cruelles ,
Dont leur main parricide accabla leur pays ;
TOME 67°. 7
SEINE
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
Dans l'ombre se cachant , réduits à l'impuissance,
Ils verront , sur les pas de l'héritier des Rois,
Espoir , respect , amour éclater à -la-fois.
Prince , elle te suffit cette noble vengeance
Si digne d'un Bourbon , si digne de ton coeur.
Jaloux de t'imiter , nous n'en voulons point d'autre ;
Nous ne voulons punir ton ennemi , le nôtre ,
Qu'en offrant à ses yeux notre commun bonheur.
Long-temps il se reput de nos tristes misères ;
Long-temps
il s'abreuva de nos larmes amères ;
De sa farouche joie épouvanta nos coeurs,
Y comprima long- temps , par ses lâches fureurs ,
Cet amour pour nos Rois hérité de nos pères.
Tá présence était due à nos longues douleurs,
Il ouït nos soupirs , il vit notre tristesse :
Qu'il entende et nos cris et nos chants d'allégresse !
Qu'il voye au front de tous rayonner le bonheur !
Ta présence ...... avec elle il n'est plus de malheur .
Dans cet instant , peut-être , en ses calculs coupables ,
L'obstiné factieux compte , s'applaudissant ,
Ces horribles fléaux , ces maux incalculables
Que son crime amassa sur un peuple innocent.
Laissons-lai cette joie inhumaine et barbare ,
Digne des noirs esprits qu'enferme le Tartare.
Nos malheurs cesseront , mais jamais ses remords.
L'implacable remords...... à toute heure il assiège
Des siens , de son pays l'ennemi sacrilège ;
Sa mémoire est maudite au sein même des morts.
Oui , nos maux finiront , et sur l'heureuse France
Luiront encor ces jours de paix et d'abondance ,
Ces jours long-temps connus et long - temps regrettés
Ou , sous l'aimable loi des plus vertueux princes ,
Florissaient à l'envi nos fertiles provinces ;
Où nos noms , notrire en tous lieux respectés ,
Par les arts , le commerce , taient au loin portés.
Oui , nos maux finiront ; no is i
Ces Bourbons ressaisis de leur ble
pour gage
'ritage ,
JUIN 1816.
Consoler le malheur , répandre des bienfaits ,
Des Bourbons est l'antique et premier apanage ,
Leur titre irrécusable à l'amour des Français.
99
DEMORE, Commissaire de Marine,
des académies de Lyon , Marseille , ets.
wwwwwwwwww ww
INVITATION A Mile ***.
Demain le Dieu d'Amour vous attend à souper ;
Le Plaisir a promis d'être de la partie ;
Les Grâces y viendront , et c'est vous belle amie,
Sur qui l'on a compté pour nous les amener.
R.
ÉNIGME.
Mes traits divers vont vous être connus :
Sur quatre pieds je suis montée ,
Ou courts ou longs , ou gros ou bien menus ,
Ainsi que le voulut dans sa bizarre idée ,
Celui qui , de ses mains , fixa ma destinée .
Mes ossemens remplissent les forêts ;
Leur enceinte est sur- tout le lieu de ma naissance.
Pour compléter mon existence ,
Cérès tous les étés dépouille ses guérêts.
Sous ces simple dehors j'habite le village,
La chaumière du pauvre et l'asyle du sage.
Mais quelquefois vêtue en bel habit de lin,
Sur le goût de mon maître on règle mon destin ;
Et tantôt belle ou laide , ou la soie ou la laine
Viennent , pour me vêtir , déployer leurs couleurs.
Si pour me donner l'être on a pris tant de peine ,
Je n'en suis pas traitée avec moins de rigueurs .
Debout contre le mur quand je suis inutile ,
Le soleil , la poussière , et le chaud ou le froid,
S'emparent tour-à-tour de moi,
600091
7.
100 MERCURE DE FRANCE.
M'offre -t-on , dans un cercle , une place civile ?
C'est dans ce même instant qu'avec indignité ,
Sans égard pour mon sexe , on me pousse , on me tire.
Suis-je enfin dans le rang ? autre incivilité ;
On me tourne le dos , et je puis même dire
Qu'on me montre encor pis , et c'est pourtant alors
Qu'à bien servir je mets tous mes efforts.
CHARADE.
Mon premier n'a jamais connu la résistance ;
Sur la peau mon second nous plaît par sa blancheur;
Mon tout marche très - vîte et jamais il n'avance.
C'est un mauvais voisin , toujours bruyant, grondeur ,
Mais toujours occupé de notre subsistance.
LOGOGRIPHE .
Mon destin est fort singulier ;
On me cherche , on me fuit , souvent vrai trouble fête,
Je suis un meurtrier ,
Pais instrument de joie et puis vrai casse-tête.
Mon maître veut sur-tout que , brillant et poli ,
On puisse , à mon éclat , me trouver très-joli.
Je marche très-souvent accompagné d'un frère ;
Au besoin contre lui je ferais bien la guerre.
Mettez ma queue à bas , je suis dans ta maison
Et même dans ta poche un meuble nécessaire.
De même encor on me trouve en prison.
Sur quatre pieds , de la machine ronde
Je suis le bout ; sur deux , je plais à tout le monde.
Le mot de l'Enigme du précédent numéro , est les Heures du
jour ; celui du Logogriphe est Portefeuille , où se trouve Porte,
Feuille , Fea , Lire , Lit , OEil • , Port, Or, If, Ville.
1
JUIN 1816. ΤΟΣ
ว
LES BEAUTÉS POÉTIQUES DE TOUTES LES
LANGUES ;
Considérées sur le rapport de l'accent et du rhythme.
Ouvrage qui a été couronné par la seconde classe de
l'institut de France , dans la séance publique du 6
avril 1815 ; par l'abbé Ant. Scoppa , Sicilien , employé
extraordinaire à l'université royale , membre de l'académie
del buon Gusto , de Palerme , de celle des Arcades
, etc. Un vol. in-8 °. Prix : 2 fr . 50 c . Chez
Firmin Didot , imprimeur-libraire , rue Jacob , nº . 24 .
J'ai annoncé avec éloge le grand travail de M. Scoppa :
Des vrais principes de la versification , développés par
un examen comparatif entre la langue française et la
langue italienne ( trois volumes in- 8°.) , et dans mon analyse
je m'attachai à faire connaître les principales idées
de l'auteur , relativement à l'accent tonique , dit autrement
accent aigu ou grammatical , source commune de
l'harmonie des vers , élément essentiel de la musique
proprement dite , et de la musique ou harmonie des
langues. J'annonçai l'heureuse découverte de l'existence
de cet accent dans chaque mot français , l'analogie frappante
qui se trouve dans les langues italienne et française
, toutes deux dérivées de la langue des Latins , et
l'effet de cet accent dans l'harmonie des vers français ,
ainsi que dans les vers de toutes les langues mortes et
vivantes . J'ai fait avec justice l'éloge des travaux d'un
étranger estimable , qui a pris soin de mettre en évidence
les beautés qui caractérisent la langue française , qui la
rendent susceptible d'une belle versification et d'une plus
belle musique ; M. Scoppa a voulu la venger des injustes
reproches qui lui ont été faits par des écrivains qui ont
d'ailleurs brillé dans la littérature , mais qui avaient
trop légèrement prononcé , et qui ne s'étaient pas assez
donné de peine pour examiner et analyser cette grande
question.
แ Quant à la poésie lyrique , dit l'auteur , il est vrai
102 MERCURE DE FRANCE .
4
•
que les trois quarts des vers que l'on a faits jusqu'à présent
ne peuvent pas s'accorder avec la musique ; mais
c'estpar la seule ignorance des vrais principes de la versification
que ce défaut est attribué à l'imperfection de la
langue française celle-ci , de même que les autres
langues , ne peut jamais s'allier à la musique , dont l'essence
est l'accent et le rhythme strictement régulier
sans que les vers soient également assujettis à cette
même régularité d'accens et de rhythme. Le défaut donc
de la conformité des langues à la musique doit être attribué
, non pas aux langues qui offrent essentiellement un
accent et un rhythme , mais aux poëtes lyriques qui
ignorent ou qui n'ont pas assez de génie , ou plutôt d'habitude
, pour choisir dans la langue des accens et des
rhythmes conformes à ceux de la musique. C'est ainsi
que le chant italien avait toujours été informe ou trèsimparfait
, jusqu'à ce que le poëte Apostolo Zeno , et
bien plus que lui , le célebre Metastase , l'eussent porté à
la perfection par le perfectionnement de la versification
Lyrique , distinguée par cette admirable régularité des
vers et des couplets , par cette coupe symétrique des repos
, par cette distribution uniforme des accens et du
rhythme. »
les
Je ne pense pas qn'il soit à propos de rappeler ici le
plan très-étendu de cet ouvrage , qui honore également
l'auteur et la littérature française , ni d'exposer les règles
générales de la versification lyrique , qui se trouvent
plus longuement développées dans le second volume de
son ouvrage , pour accélérer avec la versification ,
progrès de la musique en France , en répondant aux
objections qui pourraient lui être faites. Satisfait de la
nouveauté des idées , des principes qui attaquent à la
fois les préjugés et la routine , des vérités appuyées par
des faits incontestables , l'auteur est sans doute bien
digne d'être loué pour ses efforts . L'ascendant de l'habitude
était tel qu'il n'était pas permis de pouvoir se livrer
au plaisir de contempler dans la langue française toutes
les ressources poëtiques et oratoires qui sont relevées dans
le travail de M. Scoppa. Il s'élève contre les personnes
qui ont avancé que notre langue n'avait point d'accent ,
JUIN 1816. 103
sans distinguer l'espèce d'accent dont on voulait parler ,
et démontre que la langue française possède l'accent tonique
aussi bien que la langue italienne. En effet , l'accent
tonique , dont M. Scoppa s'est constamment montré le
défenseur , existe ; mais ses adversaires soutiennent qu'il
est un peu faible. L'auteur cherche à prouver que l'accent
tonique des mots français doit être plus vif et plus
énergique que celui des mots italiens .
Accoutumé , dit-il , à rassembler douze syllabes avec
un repos , pour composer un vers héroïque , on était loin
de penser que la nature avait mis à notre insçu , dans les
vers alexandrins , une distribution régulière d'accens toniques
, une suite uniforme de rhythme ïambe ; et , ce
qui est plus étonnant encore , ajoute-t-il , un rhythme
bien plus suivi et bien plus marqué que celui des vers
italiens de cette espèce . Au surplus , M. Scoppa a rassemblé
tous les faits et toutes les autorités pour soutenir son
systême , ou plutôt sa nouvelle doctrine . Malgré ses soins
et ses travaux , il a trouvé des contradicteurs qui l'ont
condamné avant d'avoir lu , examiné et médité son ouvrage
. Tel est le sort des idées nouvelles , quelque puisse
être leur utilité et leur avantage ; elles auraient lutté
peut-être long-temps encore contre la routine et les préjugés
, si , par un heureux hasard , un littérateur recommandable
, qui a eu la modestie de cacher son nom , n'eût
proposé une médaille de 1000 francs pour être décernée ,
par la seconde classe de l'institut , à l'écrivain qui , dans
un concours , aurait le mieux traité la question suivante :
Quelles sont les difficultés qui s'opposent à l'intro-
» duction du rhythme des Grecs et des Latins dans la
poësie française , et pourquoi ne peut-on faire des
» vers français sans rime , etc. »
»
«
Il est à présumer que le fondateur de la médaille n'eut
d'autre but que celui de faire examiner par l'institut ces
mêmes questions déjà traitées et déjà développées dans
l'ouvrage de M. Scoppa ; de faire connaître l'opinion de
la seconde classe sur ce sujet. Quinze concurrens ont
fourni des mémoires , dont plusieurs étaient fort intéressans
, mais aucun n'a présenté autant de méthode qué
celui qui fait le sujet de cet article.
104 MERCURE DE FRANCE.
1
En approuvant les justes éloges donnés à l'auteur dans
le rapport du concours , je me permettrai de lui faire
observer que le titre de son ouvrage est beaucoup trop
généralisé. En effet : Beautés poëtiques de toutes les langues
, considérées sous le rapport de l'accent et du
rhythme , est un titre bien ambitieux pour une dissertation
sur la langue française. Je laisse au lecteur le soin de
décider si M. Scoppa justifie exactement son titre , en
prétendant que tout ce qu'il a exposé dans ce mémoire ,
relativement à l'accent et au rhythme , est parfaitement
applicable à toutes les langues. On pourrait objecter que
la langue anglaise , dont la prononciation offre quelque
chose de singulier , peut faire naître des doutes à ce sujet
. Chaque syllabe des mots semble y être affectée d'un
accent tonique qui ne fait , pour ainsi dire , que morceler
les mots au lieu de leur donner une forme distincte. Le
ton de la parole , toujours tendu , semble y être toujours
le même , puisque l'accent est le même ; donc , le ton et
l'accent étant toujours les mêmes , ne peuvent pas être
un accent ; ils ne peuvent pas produire des pieds rhythmiques
, car on sait que les pieds sont essentiellement
composés d'accens toniques et d'accens graves , c'est-àdire
, de tons forts et de tons faibles , de longues et de
brèves , de levées ou de frappées , comme dans les mesures
d'un morceau de musique .
Pour résoudre les questions sur le rhythme de la langue
française , l'auteur commence par développer l'idée
de ce mot et son emploi , tant chez les anciens que chez
les modernes .
« Il consiste , dit-il , dans la succession indéfinie et
uniforme de certaines mesures ou pieds poëtiques dans
les vers : ce qui répond aux mesures ou battute dans la
musique. Il y a quatre sortes principales de pieds , iambes,
trochées , dactyles et anapestes ; l'accent tonique les
constitue essentiellement. Les deux premiers sont composés
de deux syllabes , ou notes musicales. Le iambe
reçoit l'accent tonique ou le frappé à la fin ( ^ =) ; le
trochée le reçoit au commencement ( v ) . Les deux
autres sont composés de trois syllabes ou notes musicale ;
le dactyle reçoit le coup ou le frappé de l'accent tonique
r
JUIN 1816. 105
au commencement ( AA ) ; l'anapeste , au contraire ,
le reçoit à la fin ( vv ) . »
Il résulte du travail de M. Scoppa que les élémens du
rhythme sont les pieds , et que les élémens des pieds sont
les accens toniques ; par conséquent qu'il n'existe pas de
rhythme sans accens. Donc , toute langue qui possède
l'accent tonique est susceptible de rhythme . Pour prouver
que la langue française est susceptible du rhythme
employé par les Grecs et les Romains , l'auteur entreprend
de démontrer qu'elle a le même accent que les
langues anciennes ; puis donne les notions de cet accent ,
qu'il divise en plusieurs sortes , et qu'il est nécessaire de
distinguer pour réduire la science du rhythme à des résultats
sûrs et faciles . En voici les noms et les propriétés :
Accent oratoire ou pathétique , accent national , accent
logique , accent musical , accent imprimé , accent prosodique
, qui indique les longues et les brèves , et l'accent
grammatical , ou aigu , ou tonique , qui marque les syllabes
fortes et les syllabes faibles ; les syllabes avec l'appui
, la percussion de la voix ; et les syllabes sans appui ,
sans percussion de la voix .
« Tous ces accens , dit l'auteur , contribuent plus ou
moins aux beautés oratoires et poëtiques des langues ;
mais l'accent tonique est le seul qui , par ses percussions
, établit l'harmonie des vers , en distribuant aux
pieds poëtiques les notes faibles et les notes fortes , les
longues et les brèves , les levées et les frappées de la
battuta dans la musique de la parole ; car , dit Cicéron ,
y a dans chaque mot un certain chant. » il
Mais enfin , qu'est-ce que cet accent tonique? Rien de
plus simple, de plus facile , de plus naturel , dit M. Scoppa ,
que cet accent méconnu par les Français , confondu
avec les autres , au grand préjudice de cette science intéressante
pour le progrès des belles- lettres . L'accent
tonique , continue-t-il , n'est que l'appui , le coup , la
percussion de la voix sur une syllabe de chaque mot
d'une langue quelconque . Si l'on prononce , par exemple,
le latin constantia , l'italien constànza , le français contance
, il n'est pas d'oreille organisée qui ne soit sensible
à l'appui , à la percussion , au coup que la voix porte sur
106 MERCURE DE FRANCE.
les syllabes tå de ces mols écrits en trois langues différentes.
On sent que la voix s'appésantit sur cette syllabe
tă , lui donne un relief , une espèce d'élévation , lui imprime
unton qui fait l'ame et la forme de la parole.
Cette action de la voix est ce que M. Scoppa nomme
accent tonique. Ainsi dans l'italien et le français consenti
et consentit , virtù et vertù , l'accent tonique
tombe sur les dernières syllabes i et u . Dans l'italien
facile et le français facile , cet accent tombe surfà dans
le premier mot et sur ci dans le second . Il est impossible
, dit M. Scoppa , suivant tous les auteurs anciens et
modernes , qu'il y ait des mots sans cet accent tonique ,
dont l'appui rend longue la syllabe qu'il affecte ; toute
syllabe sans son secours est respectivement brève , et
voilà une prosodie. L'auteur se demande comment il
peut s'être trouvé des grammairiens qui ont pensé que
la langue française était dépourvue de cet accent , au
moment même qu'ils étaient démentis par la prononciation
de chaque mot , et par la doctrine des auteurs classiques
de leur nation , toujours d'accord avec les classiques
italiens , qui n'ont pas cessé de soutenir que tous les mots
français masculins avaient l'accent tonique sur la dernière
syllabe , et les mots féminins sur l'avant - dernière . »
M. Scoppa , après avoir démontré l'existence de cet
accent dans les mots français , et après avoir préparé ,
dans l'existence de cet accent , les matériaux élémentaires
des pieds poëtiques et du rhythme , découvre
l'existence du rhythme des anciens dans les vers français.
Par le seul et unique mécanisme de cet accent ,
dit-il , les poëtes italiens imitent le rhythme des Grecs
et des Latins , et le surpassent même en beauté . Il n'est
donc point étonnant , ajoute-t-il , qu'à l'aide de cet accent
, les Français aient cherché à imiter et aient imité
en effet ce même rhythme ; pour le prouver , l'auteur
s'en repose sur les raisons qu'il donne , et sur-tout sur
l'expérience . Ensuite , analysant , selon les règles de
Part rhythmique , chaque vers français , il fait appercevoir
un rhythme bien plus suivi , bien plus régulier
que celui des vers italiens .
Je dépasserais les bornes d'une analyse si je suivais
JUIN 1816. 107
l'auteur dans tous les raisonnemens , les idées , les décou
vertes , les expériences qu'il a faites ; si je rappelais les
autorités des classiques anciens et modernes cités à
l'appui de son systême. Je ferai simplement observer
que cette surabondance de rhythme français est attribuée
par M. Scoppa à des qualités naturellement poëtiques
de notre langue , à cette fixité , à cette précision
de la prosodie française , quant à l'accent tonique. Voilà
donc , dit-il , la langue française , jadis dépourvue d'un
accent qu'on ne refuse pas même , selon l'expression
de l'abbé d'Olivet , aux cris des animaux , « triomphante
des calomnies de ses détracteurs , se montrant dans tout
l'éclat de ses beautés , que l'on voudrait en vain méconnaître
, et d'ailleurs si admirées par les littérateurs de
toutes les nations. >>
Les réponses aux objections qui pourraient être faites à
l'auteur offrent quelque chose d'intéressant relativement
aux idées à corriger et aux progrès de la science métrique;
mais , dira-t-on , comment M. Scoppa ose -t-il soutenir
que les vers français ont réellement un rhythme
semblable à celui des Grecs et des Latins , lui qui fait dériver
le rhythme français de l'action de l'accent tonique ,
tandis que le rhythme des anciens est fondé sur la
quantité
des longues et des brèves , qui sont souvent en opposition
avec l'accent tonique ? L'auteur répond qu'il
n'existe qu'un seul rhythme dans la nature , lequel dérive
d'un principe unique et universel ; que ce principe
a été , qu'il est et qu'il sera dans toutes les nations civilisées
ou barbares. Ainsi donc l'accent tonique , par ses
percussions , distingue les temps , les mesures, par le
mélange réglé des longues et des brèves , des fortes et
des faibles. M. Scoppa démontre que la versification des
anciens était fondée sur cet accent , parce que leurs
longues et leurs brèves , souvent variables , étaient subordonnées
à l'action fixe et naturelle de cet accent
dont elles relevaient la valeur . « Cela , dit -il , est si évidemment
vrai , que c'est uniquement par la prononciation
de cet accent ( et non par les longues et les brèves ,
que nous ne prononçons pas , que nous ignorons , et qui,
suivant Horace , étaient ignorées à Rome dans les temps
108 MERCURE DE FRANCE .
les plus florissans de la littérature ) , que notre oreille
est sensible à l'harmonie des vers de Virgile , et par son
mécanisme que les Italiens ont approprié à leur langue
le rhythme des Grecs et des Latins . »
"
Mais , répliquera-t-on , puisque l'accent tonique est
le seul élément par lequel les langues modernes imitent
le rhythme des anciens , d'où vient que , par cet accent ,
ces langues n'ont pu imiter les vers hexamètres et pentamètres
des Latins ? C'est , dit l'auteur , que
ignoré jusqu'à présent le vrai rhythme et la nature de
ces deux espèces de vers ; qu'il a toujours été répété que
T'hexamètre était un composé de six pieds mélangés de
dactyles et de spondées , pendant qu'il est démontré par
Maurus Terentianus , par plusieurs auteurs italiens , par
les raisons déjà avancées , enfin par les faits et par le
témoignage de l'oreille , qu'il ne peut pas exister dans la
nature des vers de six pieds , et qu'il y ait des vers composés
de pieds de deux rhythmes différens . Le vers hexametre
, continue-t-il , est simplement un composé de
cinq pieds , de même que le pentamètre est un composé
de cinq pieds généralement ïambes . »
l'on a
On ne peut disconvenir que plusieurs des idées émises
par M. Scoppa , malgré ses démonstrations , ses raisonnemens
et la justesse de ses argumens , ne renversent
la plus grande partie des opinions reçues par les grammairiens
, et qu'elles doivent , au premier apperçu ,
paraître paradoxales; mais il est juste , avant de les condamner
, de les lire et de les examiner. Aussi , pour
suivre ce conseil , je citerai l'extrait du jugement porté
sur cet ouvrage par le rapporteur de la commission
chargée par la seconde classe de l'institut de prononcer
sur le mérite des mémoires envoyés au concours. « L'auteur
du mémoire auquel la commission croit devoir adjuger
le prix , a analysé avec infiniment d'esprit et de
sagacité le mécanisme de la parole ; sa théorie est ingé
nieuse , exposée avec beaucoup d'art , appuyée d'un
grand nombre d'autorités , soutenue avec toutes les res
sources du savoir , tout l'appareil de la logique . Enfin ,
son ouvrage est certainement celui qui , parmi les mé→
moires , présente le plus grand fonds de connaissances
JUIN 1816.
109
et d'idées sur cette matière également abstraite et intéressante.
»>
. Ce fragment me dispense de toute espèce d'observations
, et l'on doit présumer que les personnes instruites
confirmeront le jugement de la seconde classe de
l'institut . Je terminerai en ajoutant que l'ouvrage de
M. Scoppa intéressera vivement les littérateurs et les
gens du monde qui ont reçu de l'éducation ; enfin , que
les musiciens instruits et capables de juger de l'harmonie
de notre langue , y trouveront des règles précieuses
et faciles pour appliquer la musique aux paroles.
A.
wwwwwwww
HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON,
Et de la Cour de Louis XIV , ouvrage qui embrasse
les règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la
régence du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne.
-
Deux vol . in-8° . , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard . Prix : 10 francs .
A Paris , chez Alexis Eymery , libraire , rue Mazarine
, n°. 3o.
( II . Extrait. )
La littérature française possède un nombre immense
d'ouvrages composés par des auteurs distingués ; et cependant
, interrogez les gens du monde , ils vous répondront
qu'un très- petit nombre d'auteurs est en possession
de se faire lire . Pourquoi cela ? C'est que l'art de plaire
est bien plus rare que l'art d'écrire , ou plutôt c'est que
l'art d'écrire est inséparable de l'art de plaire ; intéressez ,
et vous serez lu . L'ouvrage dont nous continuons l'analyse
, nous a souvent présenté l'application de cette règle.
L'auteur paraît avoir senti des son premier chapitre , la
nécessité où il était encore plus qu'un autre , d'attacher
son lecteur pour le retenir ; il s'est cru comparable ,
peut-être , à ces directeurs de théâtres , qui , pour ramener
la foule à des représentations connues , ont recours
au luxe des nouvelles décorations. Les décorations dont
1
110 MERCURE DE FRANCE .
>
M. Lafont d'Aussonne a fait les frais sont éclatantes et
variées. Il a placé , dans une élégante et vaste galerie , tout
ce grand siècle de Louis XIV , si fertile en beaux événemens
, si fécond en personnages illustres . Son plan , qui
est finement conçu , se déroule avec facilité durant quatre-
vingt-quatre chapitres , qui lient l'action principale ,
sans jamais la perdre de vue , et permettent toutefois au
lecteur de se reposer dans quelques digressions toujours
instructives , et dans une foule d'épisodes , curieux par le
fonds des aventures , les réflexions ou les portraits ; l'histoire
du Masque de fer est d'une teinte qui brise le
coeur. Ceux qui ont accusé Louis XIV d'avoir succombé
aux artifices de la gouvernante du duc du Maine , ignoraient,
et le véritable esprit de madame de Maintenon , et
le solide caractère de Louis-le-Grand . Théodore-Agrippad'Aubigné
avait transmis à sa petite-fille ses grâces personnelles
, toute l'étendue de son esprit , et sa tendresse
véridique pour les Bourbons . Comme il avait aimé Henri
IV , sa fille aima Louis-le-Grand ; et c'est ici le lien
d'improuver le roman historique et imaginaire , qui a
voulu peindre madame de Maintenon comme l'amante
de son roi . Non , la sincère et fidèle d'Aubigné n'eut
point recours aux manéges communs de la coquetterie
pour captiver l'affection du prince . Elle fut sage et désintéressée
au sein de la cour ; elle aima ses élèves , jusqu'à
se rendre malade pour eux , elle aima la gloire de
son roi , jusqu'à blâmer en lui le scandale d'un commerce
illégitime ; elle s'aima assez peu elle-même pour
s'exposer aux ressentimens de la marquise et à l'ingratitude
du maître. Cette imprudence d'une belle ame , cette
nouveauté de caractère , étonna Louis , habitué jusqu'alors
à toutes les approbations de la louange. L'estime fit
naître en lui l'amitié ; et , dans un coeur comme le sien ,
des sentimens d'amitié pour une belle femme devinrent
aisément de l'amour. Madame de Maintenon , si habile
dans l'art épistolaire , était , dit-on , admirable dans ses
conversations . L'auteur a traité ce sujet particulièrement
, avec une flexibilité de pinceau qui prouve jusqu'à
quel point il se connaît lui - même en conversations.
Françoise d'Aubigné n'aurait pas mieux défini ce genre
JUIN 1816. 111
de talent , à qui tous les talens sont nécessaires , et qui la
rendit une sorte d'aimant attractifpour ses amis de coeur,
pour ses amis de cour , pour les prélats , pour les poëtes ,
pour les demoiselles de Saint-Cyr , et pour le roi le plus
spirituel qui ait honoré le trône Nous allons laisser parler
l'auteur ( tome 1er . , page 221. ) .
« Dieu réunit bien rarement dans un même individu
les charmes de l'esprit et le trésor d'un bon coeur. Françoise
d'Aubigné possédait éminemment ce double avantage
; et voilà pourquoi tous ses discours avaient à un si
haut degré le talent d'attacher et de plaire. Ne parlant
d'elle-même qu'avec la plus grande sobriété , et seulement
lorsque son propre témoignage devenait ou nécessaire
ou utile à sa preuve , elle parlait des autres avec
estime , avec éloge , et tout au moins avec indulgence et
bonté. Les événemens consignés dans l'histoire , prenaient
sous son pinceau une physionomie toute nouvelle;
et ceux-là même quiles avaient lus indifféremment plusieurs
fois , en étaient frappés ou attendris quand ils les
recevaient de cette bouche éloquente et persuasive.
» Il y a ly des gens qui content pour conter : madame de
Maintenon ne racontait que pour plaire ou pour émouvoir
, et elle ne songeait à émouvoir que pour faire réussir
à propos quelque vérité importante à dire. La morale,
présentée à nu , déplaît ou fatigue dans le monde : présentée
avec ses ornemens , et quelques voiles légers ,
elle attire l'attention , et parvient à se faire accueillir
des hommes les plus indifférens , les plus indépendans ,
ou les plus superbes J'ai vu des riches périr d'ennui au
milieu de leurs palais ou de leurs jardins féériques ; le
peuple , admirateur bénévole , les contemplait de loin ,
les regardant comme les plus heureux d'entre les humains
; et , dans la pâle uniformité de leur existence , ils
portaient envie , eux-mêmes , à ce peuple qu'ils apercevaient
libre en ses mouvemens , libre en ses affections ,
libre en tous ses discours , et s'abandonnant sans contrainte
à la gaîté folâtre , ou aux paisibles ricochets d'une
plaisanterie ingénue .... Il manquait à ces riches , ou de
l'esprit , ou un homme d'esprit.
» Si madame de Maintenon se trouvait obligée da
112 MERCURE DE FRANCE.
?
converser avec des personnes arides , et que l'étiquette
l'emprisonnât avec eux dans un cabinet , son génie fertile
et expéditif tirait son sujet aussitôt , ou du goût de
ses auditeurs , ou de leur état , ou de leurs affections
connues ou de la gloire de leurs familles , ou de leurs
bonnes- oeuvres s'il en existait , ou du plaisir qu'elle
comptait éprouver en leur devenant utile . Et lorsque
ces sujets épuisés la condamnaient à payer encore de
sa personne , une transition inaperçue la mettait à même
de discourir sur les tableaux de son appartement , dont
elle connaissait en perfection et le dessin , et le coloris , et
le costume , et les divers possesseurs , et l'école , et le
maître lui-même.
Au milieu d'un parc , son ame dilatée admirait et
faisait admirer le charme du site , la majesté des bâti–
mens , la noble prolongation des allées , la pompe des
cascades , le mystérieux recueillement des bois , le doux
frémissement des charmilles , la riche parure des paons ,
les chants mélodieux du rossignol , et l'étonnante immortalité
de ces statues , dont quelques-unes avaient
fixé les regards ou d'Auguste ou d'Alcibiade.
>> Morale et instructive dans tous ses discours , elle faisait
remarquer à madame de Montespan la fidélité des
colombes , aux courtisans oisifs les infatigables travaux
de l'abeille et de la fourmi ; elle montrait à ses jeunes
princes les sollicitudes et les tendresses de la tourterelle
pour ses enfans , et , après cette peinture , elle ajoutait :
Lorsque ces petits auront pris leur essor , ils redeman-
» deront en vain leur père , leur père ne les connaîtra
plus ; mais le grand roi qui vous chérit maintenant ,
» vous chérira toute la vie . >>
"
גנ
» Dès les beaux jours d'avril , ses regards cherchaient
dans l'horison la première hirondelle ; son coeur battait
en l'appercevant, et elle disait à la marquise , aux grands
seigneurs , et au roi lui-même : « Ces oiseaux ont vu depuis
peu la modeste habitation où j'ai passé mon en-
» fance ; ils se sont arrêtés sur les orangers , sur les pal-
» mistes qu'avait plantés ma pauvre mère : ne serai-je
point assez heureuse pour revoir ces beaux lieux un
jour ! » La tendresse de son coeur , que ses longues in-
>>
»
»
JUIN 1816. 113
Fortunes avaient nourrie et développée , donnait à presque
toutes ses réflexions une douce teinte de mélancolie ;
mais il ne faut pas croire qu'elle se livrait à ce penchant
de tristesse devant toute sorte de personnes et en toute
sorte d'occasions : elle n'était elle-même qu'avec elle→
même , ou avec ses plus intimes amis.
>> Son coup-d'oeil pénétrant lui découvrait dès l'abord
la tournure des caractères , et elle agissait en con→
séquence Toute personne qui veut plaire doit s'attacher
à ne dominer nulle part . Elle avait l'art admirable de
mettre en jeu l'esprit de tous ceux qui vivaient ou ve→
naient auprès d'elle ; sa continuelle occupation était de
soutenir ou de ranimer la conversation générale , et d'y
prendre ensuite sa part si naturellement , si imperceptiblement
, qu'au lieu d'entretenir les autres , c'étaient
les autres qui paraissaient l'entretenir . Habilé expédient ,
qui prenait sa source dans un esprit véritablement supérieur
, dans la plus ingénieuse et la plus inépuisable
bienveillance .
» Avec la reine , elle rentrait dans son élément ; ses
discours respiraient alors la simplicité des jours antiques.
Avec Marie-Thérèse , elle se livrait à tout son goût pour
la contemplation , à tous ses projets de bienfaisance et
d'aumônes , qu'elles réalisaient ensemble à petit bruit.
n
Auprès du monarque , elle savait écouter de longs
récits de campemens et de batailles ; et ses réponses , en
admirant l'éclat des victoires et des triomphes , laissaient
voir sa prédilection pour la félicité des campagnes et les
délices de la paix.
» Avec M. le dauphin , elle paraissait prendre plaisir
à suivre un cerf à travers les plaines et les forêts , et les
noirs étangs remplis d'herbages ; sa complaisance extrême
, attentive à la satisfaction d'autrui , ne lui permettait
pas la plus légère inattention , la plus petite impatience.
Mais au moment de la curée elle disait : « Mon-
» seigneur ! croyez-vous donc tout-à-fait insensible ce
» malheureux cerf, qui a jeté des pleurs ! une mort si
» lente et si cruelle me fait mal en un simple récit , et
si je ne connaissais toute la solide bonté de votre na-
»
8
114 MERCURE DE FRANCE.
>>
turel , je craindrais que ces amusemens- là ne vous
>> rendissent indifférent ou sanguinaire .
"
» Les savans , et les gens de lettres sur-tout , avaient à
qui parler quand ils se rencontraient avec elle : c'està-
dire qu'ils trouvaient en cette femme extraordinaire
un aperçu rapide et infaillible , un goût exquis , une
oreille née pour la cadence et l'harmonie , une parfaite
connaissance des usages , des moeurs et du bon ton , une
louange toujours motivée , l'austere franchise , les plus
utiles conseils .
» Le style de sa conversation la plus ordinaire était
régulier , sans affectation et sans apprêt. Le mot propre
venait la chercher de lui-même : les gens de l'art croyaient
entendre une élégante et facile composition .
» Chez les fermiers et dans les chaumières on l'entourait
, on l'écoutait , on versait des pleurs ; on riait d'autrefois
, et elle riait elle - même avec ses philosophes
d'Avon ( 1 ) . Beaucoup d'esprit eût pu la faire briller dans
le monde ; mais , pour briller dans une chaumière , il fallait
plus que de l'esprit : un coeur compatissant , modeste
et généreux , était encore indispensable . Są figure accomplie
donnait , j'en conviens , plus de charmes encore
à son langage , et ceux qui l'écoutaient ne savaient ce
qu'ils devaient le plus admirer ou de ses pensées fines et
délicates , ou de cette physionomie riche d'agrément , de
noblesse et de perfection.
pas mor-
» Madame de Montespan maniait l'épigramme avec la
plus étonnante dextérité ; mais elle jouait trop souvent
sur le mot ; et ses pointes , quand elles n'étaient
dantes , ne représentaient guères que des calembourgs .
Madame de Maintenon , plus judicieuse et moins frivole ,
ne descendait jamais à ces puérils jeux de mots : son
talent , fruit d'une pénétration rapide , consistait dans la
vivacité des images , dans la justesse des rapprochemens;
l'antithese vivifiante , voilà la base de son esprit . Mais
· ( 1 ) Village près de Fontainebleau. Elle allait souvent s'y délasser
du cérémonial de la cour.
JUIN 1816 . 115
ses antithèses ne portaient jamais que sur le fond des
choses. Involontairement, et comme d'instinct , elle saisissait
les contrastes ; et par cette continuelle opposition
des clairs et des ombres , elle donnait à ses conversations
les plus familières toute la variété , toute la fraîcheur ,
toute l'expression d'un tableau . »
wwwwwwm
LETTRE
Sur un Manuscrit du 13. siècle (1 ).
Vous avez désiré quelques détails capables de vous
donner une idée des ouvrages de nos pères avant le siècle
de Marot , vous savez mieux que moi qu'il est impossible
à l'esprit et à l'imagination de perdre jamais leurs
droits ; ainsi , quoi qu'on vous en ait dit il y a deux
jours , il est constant que les hommes qui vivaient dans
siècles dont vous vqulez committe le gout, les
les
usages
et les moeurs , n'étaient en rien différens de ce que nous
sommes aujourd'hui ; à la vérité leurs connaissances et
la combinaison de leurs idées étaient beaucoup moins
étendues ; l'Ancien et le Nouveau Testament , les Vies
des saints et les chroniques composaient tout leur savoir ;
ils ne partaient que de là pour donner l'essor à leur
imagination , sans croire qu'il fût possible de contredire
ni d'attaquer les principes ni le fonds sur lequel ils travaillaient
; ils se persuadaient encore moins qu'on leur
donnât jamais une mauvaise interprétation . Ainsi renfermés
dans un cercle aussi étroit , ils comptaient embellir
la matière et la présenter seulement sous des formes
nouvelles et agréables : la chose est si vraie , que l'on
voit dans ces temps , dont j'ai l'honneur de vous parler ,
des contes fort libres et des critiques sanglantes contre
le pape , le clergé et les moines , sans que jamais on
trouve aucune plaisanterie , aucun doute sur la religion
(1 ) Morceau inédit du comte de Caylus , communiqué par
M. Fayolle.
16 MERCURE DE FRANCE .
et sur les mystères ; il en faut conclure , ce me semble ,
que leur simplicité prétendue ne consistait véritablement
que dans leur genre d'etudes , et l'espèce de leurs connaissances
; ces mêmes raisons les engageaient à comparer
tout simplement les différentes images de la religion
aux usages de la vie qu'ils menaient. Pour vous
convaincre de cette vérité , et satisfaire en même-temps
votre curiosité , j'ai fait choix d'un ouvrage écrit au plus
tard dans le 13. siècle ; c'est une comparaison tirée de
la cour d'un roi , telle qu'il était d'usage de la tenir
alors , avec la cour de Dieu dans le Paradis , et c'est en
en effet le titre que l'auteur a donné à sa pièce , qui contient
six cents quarante-deux vers .
Avant d'aller plus loin , il est bon de vous dire que
dans ces temps les rois ne tenaient pas une cour continuelle
, et que vivans seuls dans leur famille ou dans
leur domestique, et avec assez peu d'éclat pendant le reste
de l'année , ils indiquaient des jours où ils faisaient inviter
des héraults , des messagers , ou par
par
d'autres
genres de convocations , leurs sujets et même les étrangers
à se rendre chez eux , les assurant qu'ils seraient
très-bien reçus . On avait soin d'avertir en même-temps
combien la cour ou la fête , ce qui était la même chose ,
devait durer de journées ; le nombre le plus ordinaire
était de trois , et les quatre grandes fêtes de l'année
étaient toujours choisies , sans doute parce qu'on était
alors moins occupé des affaires domestiques ; on était défrayé
, nourri et amusé dans ces cours , de tout ce qu'on
avait préparé et imaginé pour les rendre plus brillantes .
C'esten conséquence de cet usage que l'auteur dontje vais
vous donner l'extrait , a fait choix de la fête de la Toussaint,
elle convenait d'ailleurs à l'objet pour lequel elle est
célébrée par l'église . Je ne vous envoie point les vers de
l'auteur , ils vous amuseraient peu et sont difficiles à entendre
, j'ai tâché d'y suppléer et de vous rendre son
récit et ses images plus intéressantes en les traduisant ,
pour ne vous ennuyer que quand vous en aurez envie ,
vous prouver en même-temps que je ne vous en impose
point , et vous donner , comme je vous l'ai promis , une
véritable idée de la naïveté de nos pères. Au reste , je
JUIN 1816 . 117
dois vous dire encore que presque tous les morceaux
cités dans cette pièce comme ayant été chantés , sont les
refrains des chansons du temps , dont j'ai trouvé la
plus grande partie complète dans quelques autres manuscrits
.
La Cort de Paradis.
Après un exorde assez court sur la grandeur de Dieu
qui a créé le monde , et sur la bonté avec laquelle il s'est
fait homme , l'auteur dit qu'il veut conter comment
Dieu voulut tenir sa cour , et choisit une fête de tous les
Saints.
Dieu appela saint Simon à haute voix , et lui dit :
Allez dans tous les dortoirs , dans toutes les chambres ,
enfin dans tous les endroits du Paradis , inviter les saints
et les saintes , sans en oublier aucun , vous leur direz
que je les prie de se rendre ici avec leur compagnie , je
veux tenir une cour plénière , un mois après la Saint-
Remi . Saint Simon répondit à Notre -Seigneur, j'exécuterai
vos ordres dès demain samedi .
Dieu ne lui en dit pas d'avantage , et saint Simon
partit le lendemain de très- bonne heure , menant saint
Jude avec lui ; il n'eut garde d'oublier sa cloche ou
sonnette .
Il entra d'abord dans la chambre des anges qui se
tenaient par la main , et se jouaient dans ces beaux
lieux. Saint Simon les rassembla par le bruit de sa cloche
ou sonnette , et leur déclara les ordres dont il était
chargé ils lui répondirent qu'ils les exécuteraient avec
joie. De là il passa chez les patriarches qui le reconnurent
de loin , et dirent : Je crois que voilà saint Simon ,
voyons ce qu'il nous veut . Ils l'attendirent , et ils accepterent
volontiers sa proposition .
:
A quelques pas de là il aperçut les apôtres ses camarades
, et il leur cria de venir à la cour de Jésus. Ils
assurèrent qu'ils étaient à ses ordres.
Les martyrs qu'il rencontra lui firent la même réponse
par la bouche de saint Etienne .
Saint Simon , toujours courant pour obéir à son maitre
, fut à saint Martin , qu'il trouva à la tête de tous les
118 MERCURE DE FRANCE.
confesseurs ; il sonna trois fois sa cloche pour les faire
venir autour de lui , et leur déclara le sujet de son message
, et saint Martin lui répondit : soyez tranquille ,
compère , nous irons tous .
Ensuite il invita les Innocens , qui tout bonnement
assurèrent qu'ils s'y rendraient avec plaisir .
A force de courir , saint Simon entra dans une chambre
magnifique occupée par les pucelles . L'auteur assure
que leur beauté et l'éclat des couronnes qu'elles avaient
sur la tête ne se peuvent décrire ; elles acceptèrent avec
plaisir la proposition , ainsi que les veuves qui ne s'
taient point remariées , et chez lesquelles il se rendit
ensuite.
s'é-
Enfin , il n'y eut saint ni sainte qu'il n'appelât par
son nom , qu'il n'avertît , et qui ne lui fit à-peu -près la
même réponse. Pour lors il vint rendre compte de sa
commission et de la façon dont il s'en était acquitté .
Jésus- Christ l'approuva et dit : Je verrai bien ceux
qui ne s'y trouveront pas .
Quand le jour fut arrivé , le premier qui parut fut
saint Gabriel , suivi de tous les anges , archanges et ché .
rubins , qui vinrent en volant , s'embrassant de leurs
ailes et chantant le Te Deum. Ils se prirent ensuite par la
main et monterent , comme de raison , au plus haut
étage du paradis ; mais auparavant ils passèrent devant
Jésus- Christ qui était assis devant sa mère , et le
saluèrent. Dieu leur dit alors : Messieurs , soyez les
bien venus à la fête que j'ai résolu de tenir , et où je
veux opérer de grands miracles . Ce qui , par parenthêse
, n'a pas lieu .
Les patriarches arrivèrent ensuite . Dieu embrassa
Moïse , Abraham et le prophète saint Jean , et tous se
mirent à chanter , avec ceux qui les suivaient ;
Je vis d'amors
En bonne espérance .
Saint Pierre vint ensuite à la tête des apôtres , qui
chantaient avec lui : Ne vous repentez point de fidellement
aimer, car le bien aimer console de tout. Ce
pendant la joie qu'ils ressentaient en approchant de Dieu
JUIN 1816 119
les engagea à se prendre par la main et à chanter : C'est
ainsi que vont ceux qui vivent d'amour et qui aiment
bien.
Saint Etienne arrive à la tête de tous les martyrs , en
chantant : Celui qui attend des plaisirs des peines qu'il
ressent , doit témoigner bien de la joie.
"
Les confesseurs parurent , et leur chant disait : Je n'ai
jamais cessé d'aimer et jamais je ne cesserai .
Les milliers d'innocens qui suivaient les martyrs
dirent dans leurs chansons qu'ils ne devaient leur bonheur
qu'à Dieu seul.
On vit ensuite arriver la Madeleine à la tête d'une
belle compagnie chantant : Je vais naturellement et
sans feinte trouver mon ami.
Les veuves s'avancèrent ensuite ; elles étaient extraordinairement
parées ; elles se tenaient par la main et
chantaient , les unes haut , les autres bas : Je me repens
d'avoir aimé ce qui ne le méritait pas , je suis sage à
présent.
Les femmes qui avaient été fidelles à leurs maris suivirent
les veuves ; elles étaient vêtues d'une étoffe plus
blanche et plus éclatante que ne sont les fleurs sur les
arbres , et se tenant également par la main elles chantaient
de coeurjoli : C'est ainsi qu'une maîtresse doit
aller trouver son ami ; mais toutes saluaient la Vierge
en passant et lui disaient : Ave Maria , et la Vierge leur
donnait sa bénédiction ; elles montèrent au haut du
paradis , et Jésus- Christ leur dit qu'elles étaient les bien
venues ; elles se mirent à genoux pour lui répondre
qu'elles s'étaient rendues avec plaisir à ses ordres ; il
leur répondit : Mes amies , soyez joyeuses et contentes,
divertissez-vous bien . Alors il appela saint Pierre et lui
dit : Frère , toi qui me connais , qui sais ma façon
de penser et qui dois m'étre attaché , tu as les clefs du
paradis , ne me laisse entrer ici personne que je ne connaisse
bien. Saint Pierre l'assura qu'il pouvait être tranquille
, et tout aussitôt il se mit à chanter : Que ceux
qui aiment soient de ce côté , et ceux qui n'aiment
point ( montrant la porte ) demeurent de l'autre.
Alors Jésus-Christ dit à sa mère qu'il fallait oublier
120 MERCURE DE FRANCE.
toutes les peines passées et ne penser qu'à se bien divertir
dans la cour céleste . Après lui avoir répondu qu'elle
était de cet avis , elle appela la Madeleine , la prit par
la main , et elles s'en allèrent toutes deux en chantant :
Que tous ceux qui aiment viennent danser. Toutes les
vierges , les dames et les veuves accoururent à cette invitation
, et furent suivies des martyrs , des apôtres , des
confesseurs et des autres saints , et pendant qu'ils chantaient
tous ensemble : Je garde le bois pour empêcher
tous ceux qui n'aiment point d'emporter des chapeaux
de fleurs , les quatre évangélistes sonnaient du cor ,
qu'ils avaient eu soin d'apporter. Pendant ce temps les
anges répandaient de l'encens et des parfums sur la
compagnie. Eufin , Jésus-Christ voyant une si grande
joie se leva et vint prendre sa mère par la main , et
chanta lui-même cette petite chanson : Regardez-moi ,
ne me doit-on pas bien aimer.
L'auteur assure qu'il n'y eut jamais une si belle fête.
La Madeleine , suivie de sa troupe , voyant celui qui
avait tant souffert pour elle , s'embellit par la douleur
que ces idées lui rappelèrent , et chanta : Coeur tendre
et charmant , je ne vous oublierai jamais .
Quand la Madeleine eut cessé de chanter , les apôtres
, les martyrs et les confesseurs recommencèrent de
plus belle , et Jésus-Christ en fut si charmé qu'il revint
prendre sa mère d'une main et la Madeleine de
l'autre; il la regarda de la même façon que lorsqu'il
lui pardonna ses péchés , et se mit à chanter cette
petite chanson: Je ne puis aller plus joliment , je tiens
ma mie par la main.
Enfin , ils jouissaient d'une si grande satisfaction en
songeant aux bontés que Dieu avait eu pour eux , ct
leur bonheur était si parfait , que tous chantaient : La
vue de Dieu met tout mon coeur en joie.
Pendant qu'ils chantaient ainsi , les ames du purgatoire
, qui les entendaient , criaient , pleuraient et demandaient
grâce avec de si grandes instances , que saint
Pierre en fut touché et vint exposer leur peines , et demander
quelque soulagement pour elles. Toutes les
vierges se joignirent à lui pour intercéder en leur faveur;
1
JUIN 1816 . 121
1
la vierge Marie elle-même se leva en pied , et représenta
que ceux qui se plaignaient étaient ses frères et ses
soeurs , ajoutant qu'une féte n'était jamais complète si
les pauvres et les malheureux n'éprouvaient quelque
soulagement. Vous êtes une mère trop chérie , lui répondit-
il , pour vous rien refuser. Alors il lui baisa
les yeux , la bouche et la joue , qu'elle avait plus douce
et plus belle qu'une rose épanouie , et la tendre mère
le conjura de nouveau de donner du repos à ces pauvres
ames , au moins ce jour-là et les deux suivans .
苫Aussitôt
que Dieu lui eut accordé sa demande , le
feu du purgatoire devint plus doux que du lait.
Il y eut quelques ames dont la pénitence se trouva
finie ; elles furent conduites par saint Michel , et saint
Pierre leur ouvrit la porte avec grand plaisir. A mesure
qu'elles entraient elles se prenaient par la main , et saint
Michel les précéda en chantant : Je ramène ici la joie.
Dieu les reçut très-bien et la Vierge encore mieux , en
leur disant que la joie et les plaisirs ne leur mauqueraient
jamais.
Ainsi finit la fête , et il ne faut pas douter , continue
l'auteur , que le jour de la Toussaint et les deux qui le
suivent , les ames du purgatoire n'aient du repos et ne
jouissent de quelque satisfaction. 1
Je m'estimerais très-heureux si j'étais parvenu à satisfaire
votre curiosité sur cet article , et supposé que
vous en trouviez le détail trop long , daignez en retrancher
tout ce qui vous paraîtra superflu : le reste en sera
meilleur ; je vous aurai du moins prouvé mon zèle et
la promptitude de mon obéissance.
J'ai l'honneur d'être , etc.
wwwwwww
MÉMOIRES DE LADY HAMILTON.
ww
Un vol . in- 8°. Prix : 5 francs , et 6 francs franc de port .
Chez Dentu , etc.
Il n'est peut-être au monde rien de moins productif
la vertu. A-t-on vu des Lucrèces élever à leurs frais
des pyramides d'Egypte , et offrir de rebâtir des villes
que
122 MERCURE DE FRANCE .
ait
comme Thèbes ? Dit-on que Ste. -Cécile elle - même ,
donné des concerts au bénéfice des victimes de la guerre ,
et réparé , dans une soirée , le ravage d'une province et
l'incendie d'une ville ? Qu'on vienne encore nous parler
d'une stérile vertu qui se morfond et fait morfondre tout
le monde ; qu'on ose calomnier la beauté qui ne sert aux
plaisirs des uns que pour soulager la misère des autres ;
pour moi , rempli de respect et d'amour pour ces illustres
bienfaitrices du genre humain , je leur consacre une
reconnaissance éternelle , et fais des voeux pour que leur
exemple soit imité. Car enfin , ce n'est que chez elles
qu'on trouve du désintéressement . Je le demande , quel
est l'avocat , l'homme en place , le capitaliste , le négociant
, qui fasse , du fruit de ses travaux et de ses épargnes
, un aussi noble emploi que les Rhodope et les
Phrynes ; je dis les Phrynés , car il y en a eu trois :
une qui désarma ses juges en leur découvrant son sein ;
une autre qu'on appelait Phryné la Cribleuse ; selon
les uns , parce qu'elle rançonnait ses amans ; et ,
selon les autres , parce qu'elle s'amusait à cribler des
perles , comme la Dulcinée du Toboso ; enfin la plus
fameuse , est celle qui proposa de relever à ses frais les
murs de Thèbes , à condition qu'on perpétuerait sa générosité
par un monument , avec cette inscription :
Alexandre a détruit Thèbes et Phryné l'a rebátie.
Son offre ne fut point acceptée ; mais l'honneur ne lui
en reste pas moins , et en la voyant si bien user de ses
richesses , on ne peut pas la chicaner sur les moyens
dont elles les avait acquises. Une de nos reines ne pouvait
concevoir que les courtisannes missent leurs faveurs
à prix. Mais , lui dit-on , si on offrait le paradis à
volre majesté ? A cette replique , l'austérité de la pieuse
princesse balança ; et elle laissa entrevoir qu'elle pourrait
consentir à perdre sa vertu pour gagner les béatitudes
célestes. Il y avait assurément de sa part moins
de désintéressement que dans les héroïnes dont je viens
de parler. Désirer le paradis , ce n'est qu'un égoïsme de
prévoyance ; mais quels éloges ne mérite - t - on pas ,
quand on ne s'enrichit que pour secourir les malheureux
.
JUIN 1816 .
123
des
C'est en marchant sur les traces de ces célèbres devancières
, qu'Emma Lyon , née dans l'obscurité , est
devenue l'épouse de sir William Hamilton , ambassadeur
d'Angleterre à Naples , et la maîtresse de Nelson ,
le plus grand marin dont la Tamise s'honore. Le premier
usage qu'elle fit de ses charmes fut une bonne action
: « Il fallait , dit le traducteur de ces mémoires ,
» que son coeur devint la victime de lui - même ,
» et que le premier pas dans la carrière du vice fut
pallié pour elle sous la conscience flatteuse d'un acte
» de générosité . » Ce fut pour sauver de la presse
matelots , un jeune gallois de ses parens , qu'elle implora
un capitaine de vaisseau , qui ne put résister aux attraits
d'une solliciteuse aussi aimable et aussi compatissante.
Elle commença par un capitaine de vaisseau et finit par
un amiral . Aussi belle que Cléopâtre et que Vénus , c'est
sur l'onde , comme elles , qu'elle fit briller sa beauté ,
et la mer fut le théâtre de ses conquêtes. Du vaisseau
où elle était montée pour délivrer son parent , elle retomba
dans la misère. Le docteur Graham , connu par
son système mégalanthropogénétique , l'en retira pour
lui faire seconder son charlatanisme . Il la montra au
public sous le nom de la déesse Hygie , couverte d'un
simple voile , qui ne dérobait rien de ses formes ravissantes
. On se porta en foule chez le docteur pour admirer
l'efficacité de ses remèdes sur un si beau corps ,
et plus d'une lady acheta de ses drogues pour devenir
aussi fraîche que la déesse de la santé. Elle , cependant ,
servait fort humainement de modèle aux peintres , surtout
au célèbre Romney, qui s'enflamma pour la peindre ,
ou la peignit pour s'enflammer. Elle diversifiait sa beauté
par toutes les poses et toutes les attitudes possibles , perfectionnant
ainsi son rare talent pour la pantomime ,
qu'elle devait à quelque temps de service chez des comé
diens . L'auteur de ces mémoires en parle avec enthousiasme
, presque à chaque page , et je remarquerai que
le théâtre a presque toujours dû quelque chose à ces
femmes célèbres , quand il ne les a pas produites Par
exemple , les habitués des Ombres chinoises et de Fey--
deau ne se doutent guère que c'est à Rhodope qu'ils
124 MERCURE DE FRANCE .
sont redevables du conte de Cendrillon . Qui aurait jamais
dit que la pantouffle de la petite Cendrillon fut renouvelée
des Grecs . Hérodote nous apprend qu'un aigle
ayant enlevé une des mules de Rhodope , la laissa tomber
sur les genoux de Psammitique , roi d'Egypte ; que le
prince , charmé de la grâce de ce petit soulier , fit chercher
par-tout celle à qui il irait . La pantouffie ne put
être chaussée que par Rhodope , qui , avec un aussi petit
pied , ne pouvait manquer de devenir l'épouse d'un si
grand roi.
Du cabinet du docteur Graham et de l'atelier de
Romney, Emma Lyon , après avoir montré pour les
artistes l'affection que Laïs avait pour les philosophes ,
passa dans l'hôtel de lord Greville , neveu de William
Hamilton. A cette nouvelle , l'oncle arrive pour rompre
ce commerce ; mais , pris lui-même au piége qu'il veut
faire éviter à un autre , il devient amoureux de la maîtresse
de son neveu , comme M. Gouvignac de la Comédienne
, et l'épouse ; comme M. Simon a épousé mademoiselle
Candeille. Voilà donc Emma Lyon devenue ,
à trente ans , femme de William Hamilton , ambassadeur
d'Angleterre à Naples . C'est là que Nelson la voit
et conçoit pour elle une passion qui ne finit qu'avec sa
vie. Reçue à la cour de Naples par faveur spéciale , admise
au conseil du roi qu'elle décide , dit-on , à ravitailler
la flotte de Nelson qui va vaincre à Aboukir ,
honorée de l'amitié de la reine , elle représente la nation
anglaise plus que son mari , espèce de M. de Clinville ,
qui ne s'occnpe que de science et de chasse , loge Nelson
dans sa propre maison , et fort peu inquiet sur la conduite
de sa femme , lui écrit tranquillement : « J'ai tué
un sanglier et une laie aujourd'hui ; ils sont vraiment >>
>> énormes . >>
Dans les fêtes célébrées à Naples , au retour du vainqueur
du Nil , le nom de lady Hamilton se mêle à celui
de Nelson , au milieu des témoignages de la joie pu-,
blique. Quand les Français viennent établir la république
parthénopéenne , c'est encore elle qui sauve la
famille royale , en découvrant les routes souterraines
construites jadis vers la mer par un roi de Naples , en cas
JUIN 1816 . 125
»
de danger. « Dans cette révolution , dit l'auteur , on re-
» marque que les seigneurs qui avaient été les plus com-
» blés des faveurs de la cour , furent les premiers à la
trahir ; et que la multitude , au contraire , pauvre
jusqu'à l'abjection , montra seule de l'ardeur pour
» défendre son prince légitime et l'indépendance de la
» patrie. »
>>
n
Au retour de Nelson à Naples , qui précéda celui de
la famille royale , retirée à Palerme , lady Hamilton ,
jusqu'ici humaine et généreuse , ne fait servir son pouvoir
qu'à assouvir ses ressentimens. Elle profite des circonstances
pour colorer ses haines particulières, sous prétexte
de venger la famille royale. A son instigation , Nelson
exerce des cruautés dont ses lauriers sont un moment
flétris ; et celle qui avait sacrifié son honneur pour délivrer
un malheureux des galères , assiste , d'un bout a
l'autre , comme dit le traducteur de ces mémoires , au
supplice de Francisco Caracioli , fils du vice- roi de Sicile ,
si connu par le sel de ses bons mots , et dont elle avait
demandé la mort à son amant. Sa fureur ne se borna
pas là ; le corps de cet infortuné est jeté à la mer. Toutes
ces horreurs rappellent celles dont Verrès ensanglanta
presque les mêmes bords ; et le supplice de Francisco
Caracioli fait verser des larmes d'indignation , comme
celui de Gavius . La mort de ce seigneur napolitain fut
suivie d'une circonstance extraordinaire , qui trouvera
plus d'un incrédule. Son corps reparut , quelque temps
après , marchant sur les flots . On trouva à ses pieds
240 livres de boulets ramés , attachés par de fortes
chaînes . Ferdinand IV fit transporter en Terre-Sainte ce
cadavre , revenu si miraculeusement pour demander
la sépulture qu'on lui avait refusée .
; on
Nelson , après avoir imité Verres dans sa barbarie ,
l'imite encore dans son luxe et dans ses prodigalités.
L'on trouve ici les mêmes scènes de Sybarite dont Cicéron
fait un tableau si piquant dans ses Verrines
voit un amiral anglais effacer la pompe royale , et faire
payer par des humiliations l'appui qu'il a prêté à un
trône étranger. Bientôt sa maîtresse l'entraîne à Palerme ,
comme dans une autre Capoue , pendant que les pros126
MERCURE
DE FRANCE .
criptions et les procès criminels continuent à Naples :
c'est au milieu des bals et des fêtes qu'elle reçoit la nouvelle
de la mort de ses victimes. Le vainqueur du Nil
court les rues de Palerme déguisé avec son Emma , qui
porte une chaîne de diamans que la reine lui a donnée ,
avec cette inscription : æternæ gratitudini. L'empereur
Paul lui envoya aussi la croix de Malte , dont il venait
de se déclarer grand-maître. Sans doute , en la lui donnant
, il n'exigea pas d'elle le voeu de chasteté , que
prêtent les chevaliers de cet ordre . Enfin , Nelson oublie
entièrement sa gloire auprès de lady Hamilton. Cependant
je ne me permettrai point de le comparer aux compagnous
d'Ulysse , comme l'auteur , qui l'a comparé
d'abord à César. Il était temps que Nelson quittât des
lieux où il ne se montrait plus que le funeste instrument
des fureurs d'une femme ; sa patrie , soigneuse enfin de
la renommée d'un héros qui lui est si cher , et attentive
en même-temps à ménager un guerrier auquel elle doit
tant , rappelle Sir Hamilton , bien sûre que l'amant
suivra sa maîtresse . La reine les accompagne à Livourne
avec ses trois filles , et le prince Léopold les quitte et
les devance à Vienne pour leur préparer une réception
plus brillante. En partant , elle donne encore à lady
Hamilton un collier de pierreries orné des chiffres des
princes de la famille royale. Arrivés en Allemagne , le
prince d'Esterhazy leur donne , dans son château d'Eisenstadt
, un diner servi par quatre-vingt grenadiers
hongrois tout armés , et les fait assister à un concert dirigé
par Haydn , qui composa pour cette occasion le
fameux oratorio de la Création. Nelson va ensuite à
Prague , où il a une entrevue avec le prince Charles de
Prague. Il passe à Hambourg , où on lui fait la réception
la plus magnifique. Un négociant hambourgeois , plein
d'admiration pour ce grand marin , lui offre en présent
du vin du Rhin qui a plus d'un siècle , disant : « Qu'il
» vivrait et mourrait trop heureux si une liqueur aussi
parfaite réchauffait l'estomac et circulait avec le sang
» du plus grand marin qui eut existé . » Nelson n'en accepta
que six bouteilles , à condition que le marchand
viendrait en vider une sur son bord , et il lui promit de
>>
་ ་
JUIN 1816 .
127
gagner encore cinq victoires , et de boire une bouteille
de son vin à chaque bataille pour se souvenir de lui.
Arrivé en Angleterre , Nelson se sépare bientôt de sa
femme , la vertueuse veuve Nesby , pour être tout entier
sa maîtresse. Après la mort de sir Hamilton , il achète
pour son Emma la terre de Merton , et y passe presque
tout son temps auprès d'elle . C'est sur-tout à cette époque
de sa vie que le héros s'évanouit dans Nelson ; il abandonne
la plus digne des épouses pour lady Hamilton .
Qu'on juge de cette dernière par le trait suivant. Unjour,
avant leur séparation , lady Nelson reçoit ordre de son
mari d'aller porter secours à lady Hamilton , qui se
trouve mal dans une assemblée , par suite d'une cruelle
mortification : elle obéit avec une douceur qui ne méritait
point une pareille dureté. Bientôt il arrive lui-même
et accable d'outrages sa femme qui prodigue ses soins
á sa rivale . Celle-ci , interpellée à son tour , repousse
les reproches adressés à lady Nelson . Alors Nelson
éclate également contre son Emma ; mais Emma saute
du lit où on l'avait portée , prend lady Nelson par le
bras , la fait pirouetter au milieu de la chambre , et lui
dit de traiter ainsi son mari quand il lui manquerait ;
et voilà la femme à qui Nelson écrit : « Il n'en existe
» pas qui soit digne de dénouer les cordons de vos sou-
» liers...... J'aime mieux vos contes de la petite poule
» blanche perchée sur un arbre , l'anecdote de Fatime ,
» et entendre votre voix céleste appeler Cupidy, qu'au-
>> cun discours prononcé à la chambre des communes . »
Le commerce de Nelson et de lady Hamilton révolta tellement
les Anglais , que lorsqu'ils paraissaient ensemble
en public des huées contre lady se mêlaient aux cris
d'admiration prodigués au vainqueur d'Aboukir. Un
jour il voulut conduire sa maîtresse au château de Bleinheim
, chez les Spencers , descendans de Marlborough :
la porte lui fut refusée . On ne la priait dans une fête que
comme une virtuose dont les talens peuvent amuser.
Elle recevait à Merton la plus mauvaise compagnie ,
n'y vivant pas avec toute la magnificence qu'elle aurait
désirée . Sir Hamilton ne lui avait laissé qu'une modique
pension ; Nelson , qu'elle avait ruiné en Sicile , implora
128 MERCURE DE FRANCE .
en vain pour elle les secours
de la reine de Naples . Et voilà , dit l'auteur
, l'éternelle
gratitude
des princes Nelson eut de lady Hamilton
deux filles , dont l'une ne
vécut pas long-temps ; l'autre , nommée
Horatia , élevée
par sa mère , n'eut pas sous les yeux des exemples
de
vertu ; mais Nelson n'avait pu remettre le soin de son
éducation qu'à celle en qui il avait placé toutes ses
affections et toute sa confiance . Il était son esclave , et
la seule chose qu'il ne put lui accorder ce fut d'aller le
joindre sur son bord quelque temps avant la bataille de
Trafalgar . Eloigné de son Armide et revenu sur le théâtre
de ses triomphes , Nelson redevient lui-même , et refuse
à l'amour , sur son vaisseau , une place que la gloire
seule doit occuper. Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet
à lady Hamilton ; elle est digne d'être citée : « Je con-
»> nais ma chère Emma , et pour peu qu'elle veuille
m'entendre , je suis sûr qu'elle se rangera aussitôt à
mon avis ; mais elle est aussi enfant qu'Horatia lors-
>> que celle-ci désire quelque jouet qu'elle ne peut ob-
» tenir. Nelson est appelé à la défense de son pays ;
» l'absence de celle qui l'aime lui est pénible , sans
» doute ; mais s'il négligeait un devoir sacré , que dirait
» de lui le monde et qu'en penserait son Emma la pre-
» mière ? Si j'avais agi jamais de la sorte , aurait- elle
» entendu résonner par-tout mes louanges , aurait-elle
´»´vu avec orgueil la considération dont tout un peuple
» m'entoure . »
>>
Le dernier soupir de Nelson fut pour lady Hamilton .
Rien de plus touchant que les adieux qu'il chargea ceux
qni l'entouraient de faire à son amie. « Que dirait la
pauvre Emma , s'écriait Nelson mourant à Trafalgar ,
si elle voyait l'état où je suis ! ..... Qu'on n'oublie pas
d'envoyer de mes cheveux à lady Hamilton ..... Je la
» recommande à l'Angleterre.
>>
»
>>
Après la mort de Nelson , lady Hamilton fut emprisonnée
pour déttes pendant onze mois . Un échevin de
Londres l'ayant fait sortir de prison , elle s'embarqua
pour aller finir ses jours en Italie ; mais étant tombée
malade dans sou voyage , elle mourut à Calais , repenJUIN
1816 . 129
tante comme Madeleine , après avoir été pécheresse
comme elle.
Ces Mémoires sont curieux et attachans ; mais il faut
tout l'intérêt qu'inspire le nom de Nelson , pour faire
dévorer un livre si mal écrit .
T.
CORRESPONDANCE.
wwwwnn
A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU MERCURE DE FRANCE ,
Monsieur ,
J'apprends que par l'effet d'une salutaire organisa →
tion , le Mercure de France reçoit une nouvelle vie .
Permettez d'abord que je vous félicite , de vous à moi ,
il était temps l'état de marasme dans lequel languissait
ce journal , me faisait craindre pour lui le sort de
cette pauvre Quotidienne , qui n'existe plus que par
artifice ; l'être et le néant se disputent sa dépouille mortelle
, en attendant qu'il se présente un héritier pour
son esprit. Je vous avoue que la simplicité de quelques
pages me faisait soupçonner M. Moreau , le faiseur de
couplets , d'être sourdement rédacteur au Mercure.
L'extrême pâleur des articles soignés ne me tranquillisait
pas davantage sur les moyens d'existence de
M. Henri Simon , feu l'Aristarque m'a trop appris à le
connaître ! Les poësies me faisaient croire à la résurrection
d'un certain M. Latouche , asphyxié par une mention
honorable sur les marches de l'institut , il y a quel
ques années . Plus d'un calembourg me rappelait l'industrie
d'un chevalier qui les répète très-plaisamment.
Enfin , les énigmes même avaient une couleur terne
qui doublait la renommée de M. Cousin d'Avallon . Si
cette crise eût duré plus long-temps , c'en était fait de
votre journal , M. Dartois y aurait travaillé : heureusement
vous n'en êtes pas venu là ; il y a de la ressource.
On dit que des hommes , du mérite le plus
9
130
MERCURE
DE
FRANCE
.
distingué , et des femmes qui font la gloire de notre
époque , se sont réunis pour rendre au Mercure de
France son antique splendeur. Je m'en réjouis avec tous
les amis des lettres , et je ne doute pas que les membres
de cette belle association ne parviennent bientôt au
noble but qu'ils se proposent , s'ils imitent les autres
journaux ; c'est-à-dire , s'ils sont gais comme le Constitutionnel
, libéraux comme le Journal des Débats.
légers comme la Gazette de France , et de bon goût
comme le Journal de Paris.
J'arrive à l'objet de la lettre que j'ai l'honneur de
vous écrire ; je crois qu'il vous sera agréable . Il s'agit
du retour de M. POURETCONTRE , ce célèbre avocat des
comédiens , qu'on a voulu tuer , et qui ne s'en porte pas
plus mal. Il est trop français pour inourir d'une indigestion
de plumpudding ; il aimerait mieux avoir été
écrasé sous les débris du lion de Saint- Marc . Tandis
qu'un article badin publiait tristement son trépas , il
poursuivait ses observations à Londres , dans le dessein
de nous les communiquer : il est vrai qu'il lui est arrivé
un petit événement , mais ce n'était qu'une bagatelle.
Il vous racontera cela lui-même tout ce que je puis
vous assurer , monsieur , c'est que la malveillance a
furieusement grossi la chose , et que ses jours n'ont été
que faiblement menacés,
C'est par mon entremise , que , depuis son voyage en
Angleterre , ce critique faisait parvenir ses lettres au
rédacteur du Journal de Paris. Il y a plusieurs jours ,
que , faisant à ce monsieur une visite de politesse ,
j'appris avec surprise son déménagement . Tout était
bouleversé dans sa maison ; plus de vingt croquemorts
emportaient de petits sarcophages remplis des feuilletons
les plus piquans. Toute la correspondance était éparse
sur le carreau ; on en avait jusqu'à la jarretière . Lyon
Bordeaux , Marseille et Toulouse , refusaient les deux
derniers trimestres ; Rouen , Nantes , Grenoble et Dijon ,
protestaient contre l'esprit de l'année entière . Environ
cent abonnés , nourris des bons articles de MM . Jay
Salgues et Colnet , criaient et juraient contre MM , Rougemont
, Ourry et Sauvan. Le portier réclamait le prix
"
JUIN 1816. 151
de sa rédaction pendant la dernière quinzaine , et les
passans , attroupés , recevaient sur la tête les exemplaires
du journal que l'on jettait par les fenêtres . Plusieurs
numéros restaient en l'air , mais le plus grand nombre
tombait comme des pièces nouvelles . Deux forts de la
halle ont été assommes par l'analyse d'Alexandre chez
Apelle ; et l'Hercule du nord , qui passait , a éte grievement
blessé par une fine plaisanterie de M. Dusauchoix .
La petite chronique est heureusement tombée dans le
ruisseau ; les éclaboussures n'ont fait qu'une légère tache
au bas de soie d'un membre de l'institut , qui n'y a pas
fait attention. Au plus fort du tumulte , le singe de M. de
Jouy parut sur le balcon : à l'instar des courtisans d'Alexandre
, qui portaient la tête de côté pour imiter leur
maître , il se balançait de droite et de gauche avec assez
de grâces . La plume qu'il tenait à la bouche m'a paru
bien usée , et je doute qu'il achève le troisième volume
du Rodeur , sur lequel il était fierement assis . Les
postes de service , attirés par cet esclandre, ont donné des
preuves de leur zèle accoutumé . Le commandant du
poste était un acteur du Vaudeville ; son sang froid a
sauvé bien des désagrémens à l'un des propriétaires du
journal , dont plusieurs maîtres de langues s'arrachaient
déjà les lettres pour en éplucher le style : ses barbarismes
seraient infailliblement devenus la risée de la
populace. On m'a assuré que M. Huard était redevable
de cette obligation au comédien qu'il a le plus fait maltraiter
dans sa feuille . Voilà de l'héroisme ! Enfin ,
monsieur , je ne finirais pas , si je vous donnais tous les
détails de cette scène , digne du burin de Callot ; je
manderai plus longuement à mon patron .
Qu'il vous suffise de savoir que ne sachant plus où
trouver le principal locataire de cette maison déserte
je suis revenu , tout chagrin , dans notre étude. J'y rentrais
à peine , lorsque la porte s'ouvrit avec fracas ; je
crus que tous les applaudisseurs de Mile Dupont me
tombaient sur le corps ; cependant je ne me sentais cou
pable d'aucune comédie , pas même de M. Sans - Géne.
J'en fus quitte pour la peur. Les actionnaires de votre'
journal entrèrent en foule , au bruit des vivat , tenant
9 .
132 MERCURE DE FRANCE .
:
un buste qu'ils couronnaient de fleurs , et répétant en
choeur , nous le tenons ! il est à nous ! jusques-là je ne
savais à quoi m'en tenir les yeux fixés sur le plâtre
tant pressé , je cherchais à démêler , dans des traits qui
ne m'étaient point inconnus , le nom de l'homme qui
causait cette grande émeute. Une courte explication
m'apprit que , sans m'en informer , ces messieurs avaient
entretenu une correspondance secrète avec mon avocat ,
dans l'espérance de l'engager à leur adresser ses lettres ;
qu'après l'expédition de six courriers , de quatre bourriches
et de deux comédiennes , ils étaient parvenus à
leurs fins , et qu'en un mot M. POURETCONTRE arrivait
de Londres pour se charger de la partie des spectacles
dans le Mercure de France. Ces messieurs ajoutèrent
qu'à défaut d'un portrait fait ad hoc , ils s'étaient
emparés du buste de M. François , ce fameux poëte qui
vend de si bons souliers ; et qu'ils avaient prié son
auteur , M. Michalon , ce célèbre sculpteur , qui fait
desi belles perruques , d'ajouter à la ressemblance
qu'ils trouvaient dans les deux individus . Humilié de
n'être pour rien dans le résultat d'une aussi importante
négociation , je n'en fus pas moins sensible à la disgrâce
du Journal de Paris ; franchement , il n'avait pas trop
d'un rédacteur. Toutefois je pardonnai ce défaut de
confiance , et je reçus les détails que je vous transmets
, pour ne pas être tout-à-fait inutile dans cette
grande affaire.
Au premier bruit de la mort de M. POURETCONtre ,
les comédiens français se réunirent chez un restaurateur
, pour en célébrer l'événement. Des toasts multipliés
devaient en consacrer le souvenir ; celui de
Lacave était conçu en ces termes : à la damnation
éternelle desjournalistes qui n'estiment que le talent!
il grasseya cette phrase d'une manière très - agréable .
Armand but à la nullité absolue d'un comédien qui
a part entière ! il articula presque jusqu'à la fin
ces dix mots. Monrose porta la santé du savoir-faire
dans l'antichambre des doyens ! il y mit la même
assurance qu'il apporte devant le public ; et quelques
dames vidèrent un flacon de Volnais , en l'honneur
7
JUIN 1816. 153
de la beauté qui dispense du travail ! mais la digestion
n'était pas achevée lorsque ce bruit fut démenti
. Sans un beau cavalier qui l'a promptement
délacée , mademoiselle Amanda serait morte de saisissement
. Effrayés des suites que pouvait avoir ce
repas intempestif, les comédiens convoquèrent aussi -tôt
une assemblée générale , et votèrent la construction
d'un vaisseau destiné à transporter l'illustre avocat de
Douvies à Calais , afin de lui épargner les désagrémens
du paquebot . Ils se flattaient que cette galanterie
désarmerait la colère du censeur , lui ferait oublier
les toasts , et qu'une fois à Paris , il trouverait peutêtre
quelque mérite à trois ou quatre d'entre eux.
Je ne sais jusqu'à quel point cet espoir est fonde ,
mais enfin , l'entreprise du vaisseau est achevée ; il se
nomme l'Artaxerce , capitaine Métastaze. Dans cette
occasion , plusieurs comédiens ont fait des sacrifices
personnels d'une nature singulière : Baptiste aîné s'est
chargé de fournir le grand mât ; Mademoiselle Georges,
la poupe , elle est superbe ; on achève d'embellir les
extrémités du bâtiment, et pour n'avoir rien d'étranger
dans ce triomphe, à la place de ces lingots de fonte destinés
au lest , les plus jolies actrices ont consenti à garder le
fond de cale. Afin de prévenir les inal-entendus dans la
manoeuvre, ceux des acteurs qui prononcent le plus distinctement
se sont partagés les grades : Devigny est
pilote , Armand, contremaître , Mademoiselle Leverd ,
enseigne ; Faure , aspirant de seconde classe , et Marchand
, premier mousse . Les voiles sont prises dans
la toile des décorations les plus neuves , c'est ce qui
a fait croire à bien des gens , que ce vaisseau avait
déjà soutenu deux terribles combats . Trente pièces de
canon, chargées des ouvrages tombés depuis vingt ans ,
feront un feu nourri , pendant l'embarquement du
héros . Oh certes ! jamais la prose de M. Bouilly , les
vers de M. Roger et les scènes de M. Planard n'auront
fait tant de bruit . En même tems , une musique méfodieuse
exécutera les airs les plus suaves de M. Nicolo;
on a choisi les oeuvres de ce compositeur , pour que
le canon ne couvre pas l'orchestre . L'extérieur du
134 MERCURE DE FRANCE.
bâtiment a été barbouillé par M. Langlois fils , presque
jeune peintre , qui n'a pu se faire connaître de personne
, à cause de ses tableaux , et malgré son voyage
à Rome ; cet ouvrage sera son chef- d'oeuvre .
Le vaisseau ainsi préparé et pavoisé avec tout le
goût imaginable , est dans la rade de Douvres ; il
attend de jour en jour , l'arrivée de M. POURETCONTRE,
et si les calculs de vos Messieurs sont exacts , il ne
tardera pas à le posséder, Je crois donc que vous
pouvez compter sur lui , pour votre prochain numéro
.
Je termine, pour cause, par l'envoi du post- scriptum
de sa dernière lettre , relative à celle que lui adressait
M. Lafosse , notre ami commun , pour lui apprendre
la maladie d'un de vos confrères.
« Mon médécin , avec qui j'entretiens par précaution
, une correspondance amicale , vient de m'apprendre
qu'un de ses cliens , rédacteur de fameux
feuilletons , est en ce moment travaillé par la goutte.
Il prétend que la maladie se communique aux articles
d'un journal qui n'a jamais joui d'une santé bien robuse
, et dont on a lieu de craindre la mort subite .
Cela m'afflige pour Joseph , mon domestique , qui
se faisait un plaisir d'expliquer cette feuille à ses
camarades. S'il arrivait un malheur , j'espère que l'on
prendrait le deuil dans les antichambres . Le goutteux
est , dit-on , en charte-privée chez M. Jarnet , excelle
: t restaurateur , rue de Seine , à l'enseigne mémorat
ve du pied de mouton. Le pauvre homme ! il
me rappelle ce rat retiré du monde , et vivant en anachorète
dans un fromage de Hollande .
Il devint gros et gras . Dieu prodigue ses biens,
A ceux qui font vou d'être siens . »
Vous 3
voyez Monsieur , que notre cher avocat
n'était pas aussi malade qu'on l'a dit , au moment
même qu'il écrivait cette lettre , et qu'il a toujours
le coeur aussi sensible que son esprit est original .
Daignez donc profiter de cette circonstance , pour
faire connaitre à vos abonnés , l'imposture de ceux
JUIN 1816. 135
qui lui supposent des collaborateurs . Il n'a jamais
voulu travailler avec personne , et avant peu , il prouvera
qu'il n'a pour teinturiers , à sa disposition , ni
Rochefort , n: Goldoni , ni Métastaze , ni Jésuite .
Je suis , etc.
DOUBLEMAIN , Maître- clerc de M.
Pouretcontre, Avocat des Comédiens,
rue du Petit-Hurleur ,
Nos 1 et 2 bis .
wwwm
Il
INTERIEUR.
y a de certains événemens dans le monde qui seraient
indifférens , ou à- peu-près pour le public , si des
clabaudeurs indiscrets n'y donnaient une publicité qui
n'a pas toujours les effets qu'ils s'en étaient promis. Tel
est , par exemple , l'accueil peut - être un peu fastueux
que MM . les députés de Toulouse ont reçu d'une cotterie
dévouée , en rentrant dans leurs foyers , aventure bourgeoise
dont cette malheureuse Quotidienne s'est aussitôt
emparée pour la transformer en un triomphe éclatant ,
en enthousiasme général du département , voire même
en fête nationale , en chorus universel si on l'eut laissé
faire;mais comme il faut qu'elle gâte tout ce qu'elle touche ,
tout en voulant justifier son engoûment , elle dévoilait la
partie faible de la cause qu'elle prétendait soutenir . Qu'avait-
elle à faire , par exemple , d'entreprendre l'apologie
des opérations et même des projets de la chambre
des députés , pour faire valoir l'inimitable royalisme de
ses membres ? Ceux-ci l'auraient , je crois , volontiers
dispensé de sa maladroite intervention , qui vient les
ramener sur la scène tout au moins inutilement , tandis
qu'ils se retiraient tranquillement et persuadés d'avoir
rempli , au moins suivant leur conscience et leurs moyens,
ce qu'on pouvait attendre d'eux. Ne savait-elle pas qu'il
est des louanges fatales , et que les siennes , toujours sujettes
à caution , ont souvent ce malheur. Accoutumé
qu'on est à se défier de ses jugemens , à craindre deș
136
MERCURE DE FRANCE .
contre- vérités dans ses récits , des piéges dans ses insinuations
, l'objet de ses congratulations a été soumis à un
sérieux examen qui ne lui a pas fait de prosélytes . On l'a
vu combler d'éloges des projets de lois que la chambre
haute n'a adoptés qu'à raison de l'urgence et après en
avoir fait la censure , d'autres irrévocablement rejetées ,
d'autres enfin fort heureusement éludées. Ce qui n'empêche
pas l'intrépide avocate de déplorer le trop prompt
ajournement de la chambre , qui , favorisée de quelques
jours encore , aurait complété ses travaux , en
Lous rendant un clergé puissant en richesses , influant
sur les affaires et les institutions civiles , etc. , etc. , et
probablement bien d'autres choses encore du même
genre . Sur ce , vous conviendrez qu'il n'était guère
possible à des hommes qui apprécient les choses ce qu'elles
valent , d'approuver un apothéose fondé sur de pareils
titres . Ils se sont donc élevés contre des démonstrations
tout au moins indiscrètes , évitant toutefois de spécifier
les motifs de leur improbation pour ne point blesser des
personnages respectables par leur caractère , et dont on
se plait à ne point suspecter les intentions . On s'est contenté
d'invoquer des principes plus généraux , tels que
les convenances , etc. Mais la fougueuse Quotidienne
ne se paie point de semblables raisons ; elle soutient sa
these à tors et à travers , et depuis un mois se démène
comme une désespérée pour rester maîtresse du champ
de bataille . Ce n'est pas qu'elle ignore la faiblesse de la
cause qu'elle défend , mais suivant sa tactique ordi- ,
naire , elle dénature la question , et tâche de déverser sur
ses adversaires une petite dose de défaveur , en leur
prêtant des idées qui leur sont tout-à-fait étrangères ( 1 ).
Elle insinue , entre autres , que c'est l'extrême zèle de
MM. les députés pour la cause royale , qui leur attire
(1 ) Les motifs de notre intervention dans cette querelle doivent
paraître d'autant plus purs , qu'au vu et su de tout le monde ,
nous avons peu à nous loner des autres journaux , et ce n'est
point leur cause que nous défendons , mais celle de la vérité qui
nons a frappés comme eux et avant eux dans cette occasion . ( Voyez
notre n° 37. )
JUIN 1816 . 137,
l'improbation de ceux qui se sont récriés contre l'excès
des hommages qu'on a essayé de leur rendre ; d'où ,
suivant elle , il sera naturel de conclure que ce sont des
anti- royalistes. Joignez à cela la qualification de philosophes
, qu'elle prend pour une injure , parce que
pendant quelque temps , une certaine classe avait réussi
à la rendre telle ; cependant , bien que la nymphe obscurante
ne jouisse pas d'une grande sagacité , un certain
instinct l'avertit de l'insuffisance de ses moyens , et elle
croit suppléer à leur mérite en les multipliant . En voici
un qui n'est pas d'une riche invention , mais qui fait
toujours nombre : c'est un bon curé de village qu'elle
fait intervenir , pour lui demander conseil sur quelques
inquiétudes que lui ont suscitées les discussions qui
ont eu lieu à ce sujet . ( Voyez la Quotidienne du 2 juin. )
Il demande ingénuement « si la procession de la Fête
Dieu , dont son marguiller fait les préparatifs , ne lui
» attirera point quelques reproches de la part de MM . les
journalistes philosophes ? S'il ne devrait pas conseiller
» à ses paroissiens de rester enfermés chez eux dans ce
jour solennel , pour ne pas donner prise à l'accusation
» d'une réunion tumultueuse et trop populaire. » Enfin ,
continue le pasteur supposé : « Le peuple ne doit- plus
jouir de la plus chère de ses libertés , celle d'exprimer
librement son attachement à la cause légitime ? et
doit-on traiter de démocrates ceux qui honorent le
souverain , dans les personnes de ses plus fidèles ser-
>> viteurs ? »
»
>>
>>
>>
>>
Arrêtons-nous un moment pour admirer d'abo d cet
heureux rapprochement d'une fête religieuse et d'une
sorte de délire joyeux fort innocent , s'il était inspiré
par l'amitié , mais très-coupable s'il avait un but politique.
Quoi de plus touchant encore de voir ce pauvre
peuple prêt à perdre la plus chère de ses libertés , si on
lui refuse le droit de confondre , dans ses hommages , le
souverain , et les députés qui ont si bien seconde ses intentions
. Nous connaissons parmi ce peuple une infinité
de gens qui ne sont point tentés d'user de cette liberté ,
et qui s'étonnent bien plutôt qu'on leur en suppose l'intention
ou qu'on s'efforce de la leur insiuuer.
138 MERCURE DE FRANCE .
C
Au reste , pour parler sérieusement , de semblables
pauvretés ne devraient peut- être exciter que le sourire
du mépris. Cependant , comme bien des gens de bonnefoi
pourraient être abusés par les suppositions et les déclamations
reproduites sous tant de formes par MM . les
Quotidiens , il faut enfin parler sans détour comme sans
ménagement à leurs partisans , soit dupes , soit béné–
voles , et dévoiler aux yeux de tous le vrai point de vue
de cette discussion , qui se prolonge enfin jusqu'au dégoût
. Non , Messieurs , ce n'est point le zèle des membres
de la chambre des députés pour la cause de la légitimité
et de la monarchie , qui a fait censurer les témoignages
outrés de reconnaissance que quelques amis se sont empressés
, non seulement de leur donner , mais de provoquer
jusqu'à l'indiscrétion : c'est précisément un
motif tout contraire ; non qu'on leur conteste absolument
ce zèle ; mais parce qu'on ne l'a pas jugé toujours
bien entendu ; parce que ce n'est pas en donner des
preuves très-évidentes que de contrarier les vues les
plus bienfaisantes du roi et les plus formellement exprinées
, sous prétexte d'un plus grand avantage pour sa
personne et pour son trône , et qu'enfin le proverbe Qui
passe le but le manque, a pu leur être appliqué trèsjustement
et sous plus d'un rapport . Cela posé , en examinant
avec impartialité les démonstrations exagérées
de gratitude qu'on a affecté de leur prodiguer en quelques
lieux , comme pour les féliciter d'être sortis vainqueurs
d'une lutte où la sagesse semble avoir cédé à
l'exaltation , ce n'est pas tout- à-fait sans fondement
qu'on y a trouvé une teinte de démocratie , et même ce
reproche devrait paraître trop modéré .
On voit bien , au reste , qu'il n'est point ici question
des droits qu'auraient pu exercer les membres de la
chambre des députés de discuter , modifier , rejeter
même des projets de lois présentés à la chambre au nom
du roi par ses ministres , dans le sens où ce serait pour
Jes intérêts de leurs commettans qu'ils auraient usé de
ce droit , qui leur est accordé par la charte ; alors sans
doute une généreuse opposition aux projets qui porteraient
atteinte à ce titre sacré qui fait la sûreté du trône
JUIN 1816 . 139
et du peuple , leur acquerra dans tous les temps gloire
et reconnaissance sans bornes ; mais s'ils se sont égarés
dans le but et dans les moyens , on peut les excuser ,
sans doute ; mais , à coup sûr, ce n'est pas le cas de leur
élever des arcs de triomphes.
Le Ch. D. L. C. B.
Si l'excellente direction que l'esprit publie a
prise , depuis qu'il n'est plus comprimé , pouvait encore
être mise en doute , il suffirait de jeter un coupd'oeil
sur ces listes multipliées d'offrandes faites au père
de l'état , et l'on serait convaincu que les Français ,
tout en sentant le prix des sacrifices , aiment encore à
les faire. Les professions sont différentes , mais le coeur
est le même. Les villages , les hameaux apportent le
tribut de leur amour. Le département de la Dròme a
déjà renoncé au remboursement de 121,698 fr. dans
l'emprunt de 100 millions. A côté de cette somme , nous
ne balancerons pas à rappeler l'offrande du sieur Gelot ,
cordonnier à Lyon , pere de dix enfans , il a donné
dix-huit louis en or , 423 fr.
2
.
De son côté le gouvernement, fait plus qu'il ne paraissait
possible qu'il pût faire . Les travaux se reprennent
avec la plus grande activité. Les marchés , qui
avaient été commencés seront bientôt peuplés de
marchands ; les abatoirs feront bientôt la sûreté des
rues de Paris , qui , deux fois par semaine , ne seront
plus encombrées par les troupeaux de boeufs ; la bourse ,
qui continue de s'élever , centralisera les opérations de
la banque et du commerce ; enfin l'église de la Madeleine
, dont les magnifiques colonnes avaient été détruites
pourélever plus à l'aise, sur les ruines du lieu saint ,
un temple à-peu -près payen ; ces colonnes nous les
verrons bientot porter le beau fronton qu'elles atten¬
daient depuis si long-temps.
-
De sages ordonnances préparent et assurent le
crédit public. La nouvelle caisse d'amortissement a reçu
son organisation par celle du 2 mai dernier. M. Dutremblai
, père , est nommé direteur-général ; M. le baron
140
MERCURE DE FRANCE .
Deffougerais , sous-directeur ; et M. Graver , député
caissier. Les opérations de cette heureuse institution sont
commencées , et les administrateurs ont prêté leur serment.
Madame , duchesse d'Angoulême , a voulu visiter
l'hospice des Ménages ; elle était accompagnée de M. de
Montmorenci , son chevalier d'honneur , qui est membre
de la commission des hôpitaux , et chargé spécialement
de ce dernier hospice . Madame a aussi été à Saint-Denis
visiter la maison établie par sa Majesté : ici la munificence
royale se montre dans toute son étendue , et sa
prévoyante bonté , qui pourvoit à l'éducation de jeunes
personnes que l'on y rend digne du nom de leurs pères ,
Satisfait le coeur et ne fatigue pas les yeux. Mais là ;
dans le séjour de la douleur , des infirmités et de la vieillesse
, il n'y a qu'une religieuse bienfaisance qui puisse
y faire porter ses pas . Aussi qu'il est doux d'entendre
les infortunés raconter les visites que leur a faites l'auguste
fille des rois.
Le comité chargé du rétablissement de la statue
d'Henri IV , a publié son état de situation . Sur 400,000 f.
auxquels les dépenses ont été évaluées , 280,000 fr . sont
rentrés ; il en manque encore 120,000 , et le comité se
borne à faire connaître ce dont il a besoin , parce qu'il
a toujours vu que cette seule publication lui procurait
les fonds nécessaires . Les douze légions de la garde
nationale de Paris ont contribué dans les fonds précéenment
reçus pour 8000 fr . C'est M. Denis , doyen
des notaires , rue de Grenelle faubourg St. -Germain ,
qui est chargé de recevoir les fonds .
Une ordonnance du Roi , en date du 1er mai
dernier , ordonne l'exécution de la déclaration du 13 novembre
1778 , qui oblige les notaires , huissiers , et
antres officiers publics chargés des ventes mobiliaires ,
de comprendre dans leurs procès-verbaux tous les artacies
exposés en vente , soit en totalité ou par échantillons
, et même ceux retirés ou livrés par les propriétaires
et héritiers , pour le prix de l'enchère et de la
prisée , sous peine de 100 fr . d'amende.
JUIN 1816. 141
Une autre ordonnance , du 22 mai , établit des
conseils de guerre et de révision pour la marine , dans
les ports de Brest , Toulon , Rochefort , Lorient et
Cherbourg.
-- Le tarif officiel des douanes se vendra chez Antoine
Bailleul , au prix déterminé pour couvrir les seuls
frais l'édition imprimée à Lille , chez Dunel , sous le
nom du sieur Carmand , doit être rejetée comme complètement
fausse.
::
Un orage épouvantable a éclaté sur la ville de
Bar et dans les environs , le 21 mai. La grèle y est tombé
de la grosseur d'un oeuf de pigeon , plusieurs villages
ont été inondés , quelques personnes ont péri. Cet orage
s'est étendu jusque dans le département de la Marne.
-
La société d'agriculture de Tournai publie le
remède suivent , comme très - efficace contre l'epizootie
qui règne dans ce moment. On délaye une once de
quinquina en poudre dans une décoction de graine de
lin on fait prendre cette boisson à la vache malade
et l'on répète ce remède pendant toute la journée , de
quatre heures en quatre heures.
EXTERIEUR .
ANGLETERRE.
Après de très-longues discussions, danslesquelles l'opposition
a déployé toutes ses forces , l'alien bill a cependant
passé , et nul étranger ne peut être admis sans
l'autorisation du ministre. Si quelque chose peut rendre
cette mesure rigoureuse excusable aux yeux de l'Europe
, c'est l'état d'agitation dans lequel se trouve l'intérieur
du royaume . Des révoltes ont éclaté dans divers
comtés ; on en est venu aux mains à Littleport ; les
mécontens brisent toutes les machines , sous prétexte
qu'elles diminuent trop la main-d'oeuvre. L'Angleterre
n'a pas une population surabondante , sa marine , ses
colonies des deux Indes , offrent un écoulement facile à
se qui pourrait être en 'excès. Il faut donc chercher ail142
MERCURE DE FRANCE.
leurs la cause de toutes ces convulsions , que nous n'
vons aussi que trop connu.
n'a
La demande de l'émancipation des catholiques
pas obtenu un succès plus heureux cette fois que les
précédentes. Il est cependant à remarquer que l'on a
avoné hantement dans la chambre des communes , que
le pape avait fait tout ce qu'il lui était possible de faire
pour lever les difficultés et calmer les craintes de l'église
anglicane : c'est elle qui aujourd'hui se montre
intolérante. Il n'y a pourtant eu qu'une majorité de 31
voix ; 172 contre la demande et 141 pour elle .
-Sir Rosily s'était chargé de faire entendre dans la
chambre les inquiétudes que certaines personnes disaient
avoir conques relativement àla conduite du gouvernement
anglais , dans son intervention en faveur des protestans
en France . Lord Castlereagh a vigoureusement
repoussé la motion , non par l'ascendant ministériel
mais en établissant des príncipes sains , des vérités incontestables
, et la motion a été rejetée sans division de
la chambre.
- Le clergé anglican jouit du droit de dixme sur,
tous les biens fonciers du royaume , et l'income tax à
prouvé que le produit net de ce revenu se montait à 50
millions sterlings . La perception éprouve de grandes
difficultés , fait naître de nombreux proces entre le ministre
et ses paroissiens ; de tous les points de l'Angleterre
, il a été présenté des pétitions à la chambre des
communes pour demander un nouvel ordre de choses.
On est convenu que cela était nécessaire ; mais que la
dixme étant une propriété du clergé , elle était sacrée .
Au reste , ces nombreuses réclamations n'étonneront,
point ceux qui connaissent l'état intérieur de l'Angleterre
; à côté de l'église anglicane ou épiscopale , dont
Henri VIII fut l'auteur , existe la secte des méthodistes;
de jour en jour elle fait de nouveaux progrès , et ses
membres trouvent certainement pénible de nourrir des
ministres avec lesquels ils sont dissidens. La discussion
a prouvé que le clergé ne touchait réellement que le
15€ du revenu , ensorte qu'un nouveau mode était
~JUIN 1816.
143.
même dans ses intérêts ; que celui adopté pour l'Ecosse .
y avait produit de grands avantages. Le chancelier de
l'échiquier a fait un amendement qui a été admis ; il
consiste à nommer un comité qui recherchera s'il est
utile d'autoriser les propriétaires des dixmes à y renoncer
, moyennant des conditions prescrites .
― La commune de Londres a arrêté de faire fabriquer
une colonne d'argent de six pieds de haut , pour
l'offrir au duc de Wellington.
la
Le célèbre marcheur Wilson avait parié qu'il
ferait 100 mille en vingt- quatre heures consécutives ,
mais n'ayant parcouru que 99 milles et demi , il a
perdu le pari . On attribue à la foule qui entravait sa
marche , et à la poussière dont elle était la cause ,
perte de sa gageure ; au reste c'est perdre à beau jeu.
Un vieillard écossais vient de mourir à 117 ans ,
il avait conservé jusqu'au dernier moment le costume
montagnard ; un an avant sa mort il avait voulu commencer
à apprendre à lire .
-
Le nouveau tarif de Russie pour les importations
vient enfin de paraître , les droits seront acquittés en
argent ou en papiers , à raison de quatre roubles en
papier pour un rouble d'argent .
La notification que le cardinal Gonsalvi a publiée
à Rome , par ordre de Sa Sainteté , est bien
propre à calmer toutes les inquiétudes . Les acquéreurs
de biens nationaux avaient conçu en Italie des craintes
pour la sûreté de leurs acquisitions ; le Saint- Père a
déclaré qu'il a vu dans la plus grande amertume de
son coeur , que quelques cours ecclésiastiques eussent ,
annoncé des dispositions contraires à celles qu'il avait ,
jugé indispensable de prendre dans l'édit du 5 juillet
1812 .
www wwwwM
MERCURIALE.
Nous avons dit , comme tout le monde , que le Géant
Vert n'était pas amusant ; peut-être même avons-nous
eu la trop grande franchise de prononcer qu'il étail en144
MERCURE DE FRANCE .
nuyeux : il crie à la calomnie , il se trompe , ce n'est
que de la médisance .
Le Journal de Paris devrait soigner son style ; il
écrit : Les Rivaux d'eux-mêmes est une bluette . Nous
lui ferons , s'il le veut bien , présent d'une grammaire.
Le journal qui est lu le plus couramment est le
Diable boiteux : il sort des presses de Didot .
--
-
Une lettre particulière vient de faire connaître à ce
même journal qu'il avait l'honneur d'être lu à la cour
de Berlin. En ce cas , nous le prions , pour l'honneur
national , d'avoir enfin du goût , de l'érudition , et surtout
d'écrire purement la langue française . Ce dernier
point est indispensable pour ne pas induire en erreur
d'illustres étrangers.
wwwwww
ANNONCES.
www
Des vues magnifiques de la ville , du port , et des
environs de Naples , attirent en ce moment le public
au Cosmorama. On y voit en même-temps l'aspect
du passage du grand Saint - Bernard au moment des
frimats. Cette vue est si exacte , que l'on se croirait
au pied de la montagne même . Mais ce qui étonne 、
ce qui plait généraleinent , sont ces majestueux édifices
des anciens Indous , qui servent encore aujourd'hui
de temples ou pagodes aux Indiens modernes.
Telles sont les magnifiques pagodes de Tanjaour , et de
Madouret à la côte de Coromandel. En donnant peu
de détails de cette exposition , nous nous arrêterons
uninstant pour admirer le merveilleux pont de Cientao ,
ou le chemin des Pilliers , en Chine. Ce grand ouvrage
, le plus extraordinaire et le plus hardi qu'on
ait imaginé , fut exécuté en trois ans de temps , par
ordre du célèbre Chang - Leans , qui y employa
100 mille ouvriers et 160 mille esclaves. Il sert à
joindre les plus hautes montagnes dans l'espace de
50 lieues , entre le royaume de Xansi et Péking , et
ouvre la communication entre la Tartarie et la Chine.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5 .
MERCURE
DE FRANCE.
TIMBRE
ROY
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
L'envoi des numéros.
—
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1 de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement,
et surtout très - lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
-
www
200
POESIE.
ÉPITRE
A Monsieur le comte de Bruet , sur un voyage
en Italie.
L'hirondelle , vive et légère ,
S'éloignant du toit paternel ,
Va chercher sous un nouveau ciel
Une rive douce et prospère.
Bientôt devançant le zéphir
Vers la cabane hospitalière
Que l'absence lui rend plus chère ,
Contente on la voit revenir ,
Et sous son abri tutélaire
Elle éprouve un nouveau plaisir.
TOME 67 .
10
1
146 MERCURE DE FRANCE.
Tel , après ma longue avanture ,
Ami, tu me verras accourir vers nos bords ,
Le coeur plein d'une ivresse pare ,
Tous vous étreindre avec joyeux transports.
J'entends d'ici maint froid censeur
Pour la jeunesse , sans clémence ,
Parler avec irrévérence
Sur mon voyage séducteur ,
Déguiser du nom de prudence
L'arrêt de sa jalouse humeur;
Parce qu'il vit dans la tristesse
Fronder ma joviale humeur ;
Parce que l'or seul l'intéresse ,
Traiter l'amour des arts d'erreur ;
Et me condamner de grand coeur
Pour me faire de sa sagesse
Partager l'insipide honneur.
Avec orgneil faites donc abstinence
Et vantez-la d'un ton rébarbatif;
Mais permettez à moi chétif,
Dans ma joyeuse insousciance,
De suivre avec goût et décence
L'instinct doux et récréatif
Que nature en sa bienfaisance
A mis dans mon coeur tendre et vif.
J'aime les arts , les muses et les belles ,
Et dans des régions nouvelles
Je cours les caresser , leur offrir mon encens ,
Je veux de quelques fleurs embellir mon printemps.
Quand de son poison l'éthargique
Le sinistre vieillard , l'inévitable temps ,
D'un sang plein de flamme électrique
Calméra les transports bouillans ;
Alors , d'un fon fort pathétique ,
Je pourrai bien prêcher les dogmes du portique ,
Y
JUIN 1816.
On me verra , nouveau Caton
Donner l'exemple et la leçon ;
Oui , je serai l'honneur de la Garonne.
En attendant cette arrière saison
A mon destin je m'abandonne ;
Entraîné sous de nouveaux cieux ,
Des arts , séjour délicieux ,
Dans la saison des fleurs il faut que je moissonne.
E. G. ARBANERE.
CHEVERT ET LE MARECHAL COMTE DE SAXE.
ANECDOTE.
Naître dans un palais ou dans une chaumière ,
Aux yeux du sage est l'oeuvre du hasard.
Soyez Alexandre on César ,
Qu'importe quel fût votre père.
Sur son mérite seul l'honnête homme estjugé ; '
Tout jugement autrement dirigé
Est peu digne de confiance.
Maurice , un jour , ehez lui , dans un nombreux couvert ,
Avec distinction exaltait la vaillance ,
Les exploits , les talens du général Chevert.
Chaque convive était un militaire
De haut parage . Un comte de Leustrel ,
Depuis quatre mois colonel ,
Et que duc á brevet on devait bientôt faire,
Orgueilleux et jaloux , eût bien fait de se taire,
S'il ne lui plaisait pas d'applaudir franchement.
Ce juste éloge l'importune ,
Il croit l'affaiblir en disant :
Que Chevert parvenu jusqu'au commandement
Offre une chance heureuse et peu commune;
Mais qu'à parler , comme on doit proprement ,
Il n'est toujours , quoique très- méritant ,
10.
148 MERCURE
DE FRANCE
.
Qu'un simple officier de fortune ;
Qu'il fût d'abord soldat , qu'il est né plébéïen
Dans la classe la moins marquante .
Maurice , qui le savait bien
Feignant d'avoir la mémoire ignorante ,
Au colonel patricien ,
Dont la remarque était si peu séante ,
Fit , avec dignité , la réponse suivante :
« Au général Chevert , jusques à ce moment ,
» Je supposais assez probablement
» Une origine différente.
» Je le louais , je l'estimais ;
» Je me crois connaisseur , ainsi je le devais ,
>> Ma justice envers lui ne peut être suspecte ;
» Elle ira plus loin désormais;
» Je l'admirais ; je le respecte . >>
JOUYNEAU DESLOGES ( de Poitiers . )
AUX FRERES BOHRER ,
Après les avoir entendus dans un concert particulier.
Frères chéris qui venez sur nos bords
Renouveler les chants de l'antique Hercynie ;
Vous , dont les coeurs toujours en harmonie ,
De vos luths fraternels dirigent les accords.
En écoutant vos airs , mélodieux Orphées ,
En savourant les sons de ces luths enchanteurs ,
On disait : d'Hélicon les immortelles Fées
Les dotèrent de leurs faveurs.
Nous , plus charmés encor , nous aimons à vous dire :
Les trois grâces, dans leur sourire ,
Ont achevé l'ouvrage des neuf soeurs.
F.
JUIN 1816 . 149
ÉNIGME .
Aux terres de l'aurore et des portes du jour ,
Au sein des bois ma vie entretenue ,
Malgré ma laideur reconnue
Etait l'objet des soins des nymphes d'alentour.
Deux voyageurs m'ont fait déserter ce séjour ,
Le luxe et l'avarice aujourd'hui me tourmentent ,
Par leurs avides soins tous mes travaux s'augmentent ,
Il me faut contenter et la ville et la cour .
Pour moi , je ne vis plus , et je meurs chaque année ,
Sans pouvoir me rejoindre à ma jeune Lignée.
J'ai dit que j'étais laid , mais mon travail est beau ,
Tout le monde y prétend , le prince et la grisette ;
Celui-là par son rang , l'autre par l'amourette.
Mais j'ai beau travailler , maltraité par la parque ,
L'existence pour moi fut un triste cadeau ;
Je m'occupe toujours , comme plus d'un monarque ,
D'albatre ou d'or à me faire un tombeau.
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CHARADE.
Nous sommes deux jumeaux , nés presque au même instant ,
Et notre sort diffère extrêmement.
Mon frère est un aîné de Normandie ,
Il a le ton très-haut ; près de cet arrogant
Je me trouve muet , pourtant je suis sa vie .
Mon tout est du discours une double partie.
wwww
LOGOGRIPHE .
En France j'existais jadis
Et l'on ne m'y voit plus ; mais voilà bien le pis :
150 MERCURE DE FRANCE .
t
Mon père , sans miséricorde ,
Ma condamné pour toujours à la corde
Pour fortifier ma vertu.
Si trop d'obscurité règne dans cet exorde ,
Au détail de mes traits je serai mieux connu.
Qu'on ôte le chapeau qui me couvre la tête ,
Les deux suivans par-tout excitent les desirs.
Ma première moitié fait pousser des soupirs
l'on arrête. que
Aux criminels
Je suis même un prophète . Otez encore la tête ,
Vous me verrez dans le fond d'un tonneau;
Non pas de ceux qui vous portent de l'eau .
Dans mon sein le jurisconsulte
Vient trouver sa leçon.
Le poëte lyrique , un écueil de renom ,
Et jamais où je suis on ne vit de tumulte.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Chaise. Celui du Logogriphe , Pistolet
où se trouve Pistole , monnaie ; Pistole , chambre de prison ; Pole ,
Lot. Le mot de la Charade est Moulin.
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ERRATA. Dernier vers du Logogriphe , au lieu de sur deux,
lisez sur trois.
JUIN 1816 . 151
www
DE LA FRANCE .
Ferrens ille fuit , qui , te cum posset habere,
Maluerit , prædas stultus , et arma sequi .
TIB. Eleg. 2 .
Parmi les hommes qui s'occupent de l'histoire , dit
l'anglais Bolingbroke dans un ouvrage consacré tout
entier à examiner le fruit qu'on peut retirer de cette
étude ( 1 ) , les uns sont uniquement dirigés par le désir
vain et puéril d'acquérir un vernis de science qui puisse
les mettre à même de briller dans les sociétés , et de
flatter leur amour-propre au dépens de l'amour-propre
d'autrui ; les autres n'y cherchent qu'un délassement ,
et parcourent l'histoire des Douze Césars comme ils liraient
celle des Sept Champions , ou comme ils joueraient
aux cartes ; mais il en est peu qui apportent dans
ce travail l'intention sérieuse de perfectionner leur raison
, d'enrichir leur expérience , d'élever et d'ennoblir
leur ame ; en un mot , de demander au passé des sentimens
et des leçons qui les rendent meilleurs et plus
sages.
Cette remarque assez judicieuse fait naître une réflexion
pénible. On est surpris que les hommes qui , jusqu'à
ce jour , ont dirigé l'instruction dans les sociétés
européennes , n'aient pas cherché à faire tourner au
profit de la morale publique les dix années que nous
consacrons ordinairement à l'étude ; il semble que leurs
efforts se soient bornés à combler notre mémoire , indistinctement
et sans choix , de tout ce qui s'est fait et dit
dans le monde lettré , depuis que le monde lettré existe,
et qu'ils aient entièrement oublié que nous dussions ja
mais sortir de ce collège où nous apprenons tout , excepté
à connaître notre pays , à l'aimer et à le servir.
(1) Letters on study and use of history, 1. 1 .
152 MERCURE DE FRANCE.
Rien ne serait cependant plus facile que de faire
marcher sur la même ligne , dans nos écoles , et
l'enseignement des sciences et des arts qui contribuent à
notre bonheur privé, et l'enseignement des vertus sociales
qui contribuent au bonheur public : Un professeur de
cinquième ne pourrait-il pas , sans être doué d'un esprit
supérieur , nous donner pour sujets de thêmes et de versions
, ou quelques traits de bravoure des Duguesclin et
des Bayard , ou les réponses de ce dernier au connétable
de Bourbon et au roi d'Angleterre , ou la fermeté héroïque
des Molé et des Harlay , tout aussi bien que l'ac
tion insensée d'un Scævola , que cette bataille de Fidènes
, dans laquelle Romulus tue de sa main sept mille
Veïens , et que l'expédition de Paul-Emile en Epire , où ,
après avoir pillé soixante- dix villes et mis dans les fers
cinquante mille habitans ( 1 ) , il vint recevoir à Rome
la couronne triomphale , traînant après son char une famille
de rois ?
Mais tel est le soin qu'on a d'offrir exclusivement à
notre admiration cette féroce bravoure , cette injustice
militante des Romains , qui si long-temps confondit la
raison humaine par ses scandaleux triomphes , que l'étranger
qui entrerait dans nos écoles pourrait douter si
le but de notre éducation ne serait pas de former des
républicains farouches et guerriers , plutôt que les citoyens
d'une monarchie constitutionnelle qui , par sa
politesse et l'urbanité de ses moeurs , occupe le premier
rang dans le monde civilisé.
Le vieux Rollin , de docte mémoire , avait composé ,
pour guider les jeunes gens qui se consacrent à l'enseignement
, un traité d'études dont l'idée était aussi louable
qu'heureuse ; mais Rollin , quelque vaste que fût son
érudition , était lui-même trop embarrassé dans les liens
scholastiques , pour s'élever à la hauteur de ces principes
polítiques que la funeste expérience de la révolution
a pu seule faire briller parini nous.
Nous abandonnons au raisonnement du lecteur éclairé
( 1) Plut. , vie de Paul-Emile.
JUIN 1816 . 153
les conséquences qui résultent des réflexions précédentes ;
peut-être a-t-il déjà senti que le systême d'éducation
qu'on a suivi jusqu'à ce jour , a eu sur les malheurs de
la France une influence beaucoup plus grande qu'on ne
l'a encore soupçonné ; peut- être mêlera-t-il ses voeux
aux nôtres pour que l'instruction publique prenne une
direction véritablement nationale , c'est - à - dire pour
qu'elle soit en harmonie avec nos constitutions , nos destinées
et nos souvenirs.
Les idées qui s'opposent à l'accomplissement de ce
you , sont tellement enracinées parmi nous , que l'autorité
seule pourrait en triompher. A voir la prédilection
aveugle qui règne dans nos écoles pour l'antiquité
grecque et romaine , il semble que rien de sense , de
beau , de grand , n'ait pu être enfanté que dans ces
contrées , et qu'il n'y ait aucun salut pour nous hors des
routes qui y sont tracées , comme si l'expérience de vingt
siecles , l'invention de l'imprimerie , de la boussole , la
découverte d'un nouveau monde , et sur-tout la pratique
du christianisme , ne devaient pas avoir ajouté à nos
lumières , agrandi notre génie et donné à nos idées un
nouveau degré de hauteur.
Mais quelqu'intéressé que soit l'amour- propre national
dans la destruction d'un préjugé si funeste à l'éta- ,
blissement de l'esprit public et des principes conservateurs
des sociétés , nous ne nous dissimulons pas qu'il
faut plus que du courage pour le combattre , et nous ne
nous sommes présentés dans cette espèce de lice que
puissamment étayés par des faits que nous avons tires
des autorités les plus imposantes . Oui , et c'est ici le lieu
de le démontrer, l'injustice de ce préjugé est d'autant
plus plausible , qu'elle est prouvée et par les monumens
de l'histoire , et par les témoignages de l'antiquité ellemême.
Eh quoi ! cette terre natale que nous semblons craindre
d'interroger , cette poussière des Gaulois et des Francs'
que nous foulons avec une indifférence si dédaigneuse ..
n'aurait - elle pas , comme le Peloponèse et l'Italie ,
quelques droits à notre vénération et à nos souvenirs ?
Ces peuples , auxquels l'orgueil des Romains donnait
154. MERCURE DE FRANCE .
l'épithète injurieuse de barbares , parce que , enfermés
dans leurs forêts épaisses , ils surent se dérober longtemps
au torrent d'une civilisation qui traînait après
elle tant de vices et d'infortunes ; ces peuples méritentils
l'espèce de mépris dans lequel nous reléguons leur
mémoire ? Ne pourrions-nous pas , en pénétrant dans
leurs retraites , y trouver quelques leçons de sagesse ,
quelques exemples dont notre raison pût profiter ?
A peine agitons -nous sur eux le flambeau secourable
de l'histoire , qu'ils offrent à nos regards l'aspect imposant
d'une immense nation , aussi ancienne que le
monde , et qui s'étendait depuis les sables de l'Asie
jusqu'à l'Océan Atlantique , couvrant ainsi la moitié de
l'ancien univers. L'existence de cette nation nous est
attestée , et par la similitude que présentent les monumens
asiatiques avec ceux qui couvrent l'Allemagne et
ceux dont nous possédons des vestiges ; et par l'analogie
qu'on remarque encore aujourd'hui entre les racines des
langues allemande et persanne ; entre les noms et les
images des divinités qui étaient adorées dans ces diverses
contrées ; enfin entre tout ce qui , sur ces deux parties
du monde , a échappé à la faulx destructive du temps.
Les Druides , dit Strabon , avaient la connaissance
du déluge de feu et du déluge d'eau , connaissance qui
tient à la plus ancienne cosmogonie ( 1 ) .
Mais , non- seulement les Gaulois se recommandent
à l'attention des races futures par l'antiquité la plus
reculée , ces peuples se montrent bien supérieurs aux
Grecs et aux Latins par leurs connaissances dans les
sciences exactes , par leur sagesse , et sur-tout par l'élévation
de leurs idées , qui les portaient à la contemplation
, et au sentiment d'une autre vie dans un monde
plus pur que la terre . Leur religion ne consistait pas
comme le paganisme , à personnifier des abstractions
idéologiques , pour en faire l'objet d'un culte déraison
(1) Mundum aliquando ignem et aquam superatura. Strab.
lib. 4.
JUIN 1816. 155
nable et grossier ; c'était une religion de philosophes
comme celle des Perses des premiers temps ( 1 ) .
Aristote , Sosion , et d'autres auteurs avant eux ,
parlent des Druides comme de gens très - éclairés dans
les matières de religion et consommés dans la spéculation
(2).
»
« Les Druides , dit Amien Marcellin , ayant le génie
plus élevé que les autres , se sont éclairés par la pé-
»> nétration des choses cachées et des plus hautes vérités ;
>> et dédaignant les choses humaines , ils ont prononcé
» que les ames étaient immortelles (3) .
>>
Pomponius Méla s'explique à-peu-près de même sur
ces sages ; après avoir dit qu'ils choisissaient avec grand
soin leurs élèves parmi les enfans de la première noblesse
; qu'ils travaillaient assiduement à leur instruc
tion pendant vingt ans dans leurs colléges inaccessibles ,
bâtis au milieu des bois et entourés de murailles , il
ajoute : « Ces philosophes n'ont laissé transpirer dans le
vulgaire qu'un seul de leurs dogmes , afin de mieux
>> exciter la valeur guerrière dans la nation ; celui de
» l'immortalité de l'ame et d'une autre vie parmi les
» Dieux mânes (4 ) . »
>>
C'est sur ce dogme que Lucain leur adressait ces
beaux vers , dont nous avons cité le texte dans un autre
article :
« Suivant ce que vous enseignez , les ombres ne des-
» cendent pointdans lesdemeures silencieuses de l'Erebe ,
» ni dans les sombres abîmes de l'empire de Pluton ; le
» même esprit anime leurs corps dans un autre uni-
» vers , et si vos cantiques annoncent la vérité , la mort
» n'est qu'un passage à une vie éternelle . »
Diogenes Laerce dit que c'est chez eux que Pythagore
( 1 ) Saint-Clément d'Alexandrie . Saint- Cyrille contre Jullien ,
liv. 3.
(2) L'abbé Bannier , liv. 6 , chap . 3 .
(3) Druide ingeniis celsiores , quæstionibus occultarum rerum
altarumque erecti sunt ; et despectantes humana prononciarunt
animas esse immortales . Am. Marcellin , liv , 13.
(4 ) Pomp. Mel ,, liv. 3 , chap. 2 .
156 MERCURE DE FRANCE .
puisa les idées de cette philosophie contemplative qui
fut en honneur dans toute la Grèce , et que les âges suivans
ont si justement admirée .
C
Mais les druides ne s'élevèrent pas seulement audessus
de leurs contemporains par la philosophie et la
métaphysique ; ils cultivaient les hautes sciences , l'astronomie
, la chimie , l'histoire naturelle , à une époque
où les autres peuples en avaient à peine des notions
confuses , et ces sages appliquaient le résultat de leurs
travaux aux arts usuels et à l'industrie de leurs concitoyens
.
On voit dans Pline qu'ils excellaient dans la métallurgie
, le vernissage , et qu'ils avaient inventé divers
procédés utiles à la charrue et à la fertilisation des
terres ( 1 ) .
Cicéron nous dit avoir connu le druide Divitiacus
d'Autun , qui lui paraissait extrêmement instruit en
physiologie (2 ) .
Jules-César , qui porta dans ces heureuses contrées la
dévastation et l'esclavage , et qui ne parvint à les as-.
servir qu'en opposant la barbarie romaine au courage
et au désespoir de leurs habitans , Jules - César nous
apprend que les Druides enseignaient à leurs disciples
la force et la puissance de leurs dieux immortels , les,
mouvemens des astres , la grandeur du monde et celle
de la terre (3).
f
Pomponius Méla tient le même langage (4) , et Pline
parle de leur cycle de trente ans (5) .
( 1 ) Pline , liv. 18 , chap . 18 ; et liv . 17 , chap. 6.
(2) Ex quibus ipse Divitiacum æduum cognovi , qui et natura
rationem quam physiologiam græci appellant , notum esse sibi
profitebatur. Cicer. de divinatioue.
(3) Multa de deorum immortalium vi , ac potestate , multa
de sideribus atque eorum motu , de mundi ac terrarum magnitu
dine disputant , ac juventæ suæ tradunt. Comment.
(4) Terra mundique magnitudinem et formas motusque cæli
ac siderum scire se providentur, Pomp. Mela , lib. 3. ,
(5) Lib. 6.
JUIN 1816. 157
Ainsi , tandis que des colonies Egyptiennes , débarquées
sur les côtes de l'Ionie , multipliaient les essais
d'une civilisation qui devait bientôt franchir ses bornes
et amener la dissolution des moeurs et la corruption
des ames , les peuples de l'Armorique et de l'Aquitaine
en avaient découvert et fixé les limites , d'après les
limites du bonheur humain . Ainsi , tandis que les
Achille et les Thésée obtenaient des autels pour avoir
ensanglanté la terre , et que les premiers rayons de cette
fausse gloire qui devait égarer l'univers , brillaient déjà
sur l'orient ; les Druides cachaient avec soin au fond de
leurs couvens , entourés de forêts épaisses , ædificiis circumdata
silva ( comme dit Jules - César ) ce flambeau
des connaissances humaines , dont ils ne laissaient
échapper sur le vulgaire que ce qui pouvait être utile
à son bien être .
Ainsi , tandis que le paganisme plaçait les dieux sur
la terre pour les mettre à la portée des hommes , nos
philosophes gaulois élevaient leurs idées dans le ciel
pour atteindre à la pureté des dieux . 1
Ainsi , tandis que Romulus enfermait dans sa nouvelle
ville une horde de brigands , qui , un jour , devait
asservir et dévaster le monde , des sages formaient chez
nous les peuples à la morale , les entretenaient de la
puissance des immortels , des récompenses et des châ–
timens d'une autre vie.
Ainsi , tandis que l'extravagance et l'injustice volaient
d'un pole à l'autre avec l'aigle du Capitole , la sagesse et
la justice habitant les forêts des Gaules , étendaient
sur ces provinces tous les bienfaits de l'abondance et de
la paix.
Tel est le mode de rapprochement qui , s'il était
suivi et développé avec art dans nos écoles , pourrait
avoir le résultat doublement heureux , et de perfectionner
la morale publique , et de favoriser l'établis ,
sement de l'esprit national , qui ne peut avoir pour ,
base que l'amour de la patrie ; quel est le jeune homme
en effet , qui , sortant d'une telle étude , ne regardât
pas en pitié ces idées de conquêtes et de dévastation ,
que les écrivains qu'on lui donne pour modèles ont
1
f
158 MERCURE DE FRANCE.
érigées en vertus dans leurs éloquens ouvrages ? et
qui , fier d'avoir sur ces maîtres du goût cette supériorité
de raison , ne s'estimât heureux d'être né citoyen
de cette France qui ne semble avoir épuisé tous
les germes de gloire que pour arriver à une gloire
plus vraie et plus élevée ; de cette France , qui s'est
montrée si sage et si austère sous les Druides , si héroïque
et si avantureuse dans les croisades , si chevaleresque
sous les Valois , si savante et si poëtique sous
Louis XIV , si terrible dans ses égaremens , et qui fut
toujours si spirituelle , si galante , si policée ?
Én nous élevant avec franchise contre les principes
politiques que peuvent puiser dans les études les jeunes
gens qui font l'espoir de la patrie , à Dieu ne plaise qu'on
nous prête jamais l'intention sacrilege de confondre dans
cette réprobation des beautés littéraires dont nous avons
été , dont nous serons toujours les plus zélés admirateurs
; nous savons ce que la France , encore plus que
les autres nations , doit de gloire et de grandeur à la
gloire et à la grandeur des anciens ; nous savons que le
siècle de Périclès a reflèté , en quelque sorte , les feux
éclatans dont il a brillé sur le siècle de Louis XIV, et
nous ne contesterons même pas aux sculpteurs de la
Grèce une supériorité qu'ils ont conservée sur nos sculpteurs
français , toutes les fois que ceux-ci ont eu la
généreuse audace de se mesurer avec eux dans l'arène
que les premiers avaient tracée.
Mais les beautés innombrables que le génie des Grecs
nous a léguées , ne peuvent- elles donc exister qu'à l'exclusion
des autres beautés que notre génie pourrait
créer ? Parce qu'Homère a fait de beaux poëmes , Euripide
et Sophocle de belles tragédies , le Purgatoire et la
Messiade ne seront-ils pas de beaux poemes ; Dom Carlos
et Marie Stuart ne seront-ils pas de belles tragédies ?
Serons-nous éternellement condamnés à ne tenter que
des imitations plus ou moins serviles des chef-d'oeuvres
que nous admirons ? D'où vient , et je le demande à cette
nation si religieuse observatrice des règles que les anciens
lui ont tracées , d'où vient cette immobilité effrayante
dans laquelle elle semble rester au milieu de
JUIN 1816 . 159
tous les élémens de la grandeur littéraire ? Eh quoi ! ce
peuple qui , en fait de gloire , ne demeura jamais sans
frayer de nouvelles voies , et trouva toujours un nouveau
sentier à parcourir ; ce peuple si généralement
éclairé , si industrieux , si actif , si enthousiaste , serait
réduit à retourner sur ses pas et à glaner dans le champ
où naguères il fit une si abondante moisson ? qu'on ne
le pense pas semblable à l'aiglon qui , de la cime d'un
roc , médite une ascension glorieuse dans la profondeur
du firmament , le génie de la France mesure l'espace,
il apprête ses ailes , il va prendre son essor , un grand
siècle se prépare , et sous les auspices d'un roi auquel
on donnerait le nom de libéral si nos coeurs n'avaient
parlé avant notre admiration , de nouveaux trophées
s'élèveront à côté des trophées des Homère et des Fénélon
, des Sophocle et des Racine , des Démosthènes et
des Bossuet , des Horace et des Boileau.
DE LOURDOUEIX.
wwww
NOTICE
Sur M. Jean - Michel MOREAU.
Jean-Michel Moreau , dessinateur du cabinet du roi ,
de l'ancienne académie de peinture , de l'athénée des
arts et de la société philotechnique , naquit à Paris en
1741. L'époque de sa naissance et celle de ses premiers
essais dans les arts se touchent de si près , qu'il ne se
rappelait pas lui-même , celle où il avait tenu le crayon
pour la première fois . Il était âgé de 17 ans lorsque
M. Lelorrain , peintre , dont il était l'élève , ayant été
nommé directeur de l'académie des arts de Saint-
Pétersbourg , l'emmena avec lui en Russie pour le seconder
dans les travaux de sa place . La mort de cet
artiste , arrivée après 18 mois de séjour dans cette contrée
, et sur-tout l'amour de la patrie , ne permirent pas
au jeune Moreau d'y faire un plus long séjour , et il s'en
revint en France malgré les offres séduisantes qu'on lui
160
MERCURE
DE FRANCE
.
fit pour le retenir en Russie . Quoique fort jeune , natu
rellement observateur , il sut tirer un grand parti des
pays qu'il avait parcourus ; non-seulement la nature du
sol , les monumens , les costumes , avaient fixés son attention
, mais aussi les moeurs , les usages des différens
peuples ne lui avaient point échappés , et cinquante ans
après on avait du plaisir , et même on tirait du profit en
lui entendant raconter ce qu'il avait vu et ce qu'il avait
observé.
De retour à Paris , sans fortune , sans occupations
lucratives , les premiers momens lui furent pénibles ;
mais avec du courage , du travail , de l'économie , et
sur-tout un vif désir d'acquérir de la célébrité , il vint
à bout de surmonter toutes les difficultés . Ayant fait
connaissance avec M. Lebas , graveur habile , il apprit ,
dans l'atelier de cet artiste , les premiers élémens de la
gravure à l'eau forte. M. le comte de Caylus , célèbre
antiquaire , imprimait alors son bel ouvrage sur les antiquités
grecques , romaines et étrusques ; ayant été à
portée d'apprécier les talens de notre jeune artiste , il le
chargea de l'exécution d'une partie des gravures de cet
ouvrage ; mais craignant que le désir de gagner de l'argent
à cette entreprise ne le détournât de ses études habituelles
, il lui donnait le samedi la besogne qu'il devait
faire le dimanche , et ne lui en redonnait que
samedi suivant ; ensorte cependant que les émolumens
que lui rapportait ce travail suffisaient pour ses dépenses
de la semaine par ce moyen , il pouvait étudier six
jours sans interruption . M. de Caylus , véritable amateur
des beaux arts , et père des artistes , Ini rendit d'autant
plus de service dans cette occasion , que le jeune
Moreau , qui avait été forcé de quitter la peinture comme
une carrière trop longue à parcourir , relativement à ses
moyens , était obligé pour exister , de composer des dessins
pour l'entreprise de l'Encyclopédie , travail auquel
il gagnait moins que le plus mince journalier.
le
Nous avons cru nécessaire d'entrer ici dans des détails
peut-être minutieux , parce que la vie des hommes.célèbres
devant servir d'instruction aux jeunes gens qui
parcourent la même carrière , il nous a semblé utile ,
JUIN 1816. 151
nourprévenir le découragement , de leur faire pressentir
Les obstacles qui se rencontrent sur leur route.
La réputation de Moreau croissant à mesure que ses
talens se développaient et acquéraient de la maturité,
bientôt il se vit chargé , presque seul , de la composition
de la plupart des estampes destinées à orner les belles
éditions des auteurs les plus célèbres des trois âges de la
littérature ; bientôt même il surpassa tous ses rivaux.
M. Cochin , dessinateur des menus-plaisirs du roi , ayant
quitté cette place en 1770 , indiqua Moreau pour la rem
plir. Ce fut en conséquence de ce titre qu'il composa
les dessins des fêtes du mariage du dauphin , depuis
Louis XVI. A l'avénement de ce prince au trône , il fut
chargé de dessiner et graver l'estampe de son sacre , ou
vrage qui lui fit infiniment d'honneur , lui ouvrit les
portes de l'académie , et lui mérita la place de dessinateur
du cabinet du roi , avec une pension et un logement
au Louvre.
Curieux de voir l'Italie , Moreau entreprit ce voyage
en 1785 ; il la parcourut avec son ami et son confrère ,
M. Dumont , avec autant d'ardeur et d'avidité qu'il en
retira de fruit ; car il sembla lui avoir procuré une lumière
nouvelle. Tous ses ouvrages qui suivirent cette
époque portent un caractère particulier bien supérieur
aux premiers. Si , avant ce voyage , sa réputation comme
compositeur dans le genre , et sur-tout dans le costume
français , était faite , il s'en fit une à cette époque beaucoup
plus brillante encore comme compositeur dans le
genre historique .
La révolution ayant enlevé à Moreau ses places et
ses espérances, à l'instant où il allait jouir des bénéfices
de sa réputation , il s'en consola en se rendant encore
utile aux arts et à sa patrie. Etant entré dans la commission
temporaire des monumens , avec l'abbé Berthelemy,
Bretigny et autres hommes recommandables par
leur savoir et leur zèle , tous ses amis , il eut la satisfaction
de soustraire au vandalisine une multitude
d'objets précieux pour les sciences et les arts. Ce fut le
même désir de se rendre utile qui lui fit accepter , en
1797, une place de professeur de dessin aux écoles cen-
SEINE
II
162 MERCURE DE FRANCE .
trales de Paris , avec un très -modique traitement ; place
qui fut supprimée neuf ans après et sans indemnité.
Moreau , plus que septuagénaire , touchait à l'instant de
voir luire sur ses dernières années un jour plus favorable
; déjà même il avait été rétabli dans sa place et
sa pension lui avait été restituée , lorsqu'une maladie
incurable , un squirrhe cancéreux au bras droit , vint
anettre un terme à son existence le 30 novembre 1814 ,
après deux opérations douloureuses et deux années de
souffrances qu'il supporta avec un grand courage et une
parfaite résignation , jusqu'à l'instant où il lui devint
impossible de travailler , ce qui , pour lui , était cesser
de vivre.
Les compositions de Moreau , gravées par les plus
habiles artistes , ses contemporains , passent 2000 pieces,
Parmitant de chefs-d'oeuvre , on distingue les deux suites
pour les OEuvres de Voltaire , formant à elles seules plus
de deux cents estampes ; ses figures in- 4° pour les
OEuvres de J.-J. Rousseau , imprimées à Bruxelles ; près
de cent compositions pour les Evangiles et les Actes des
Apôtres ; cent soixante pour l'Histoire de France ; une
multitude d'autres sujets pour des éditions de Molière ,
d'Ovide , de Gesner , de Racine , de Corneille , de La
Fontaine , de Virgile , Raynal , Regnard , Marinontel , etc.
et sur-tout les belles figures pour la Psychée , Marc-
Aurèle , Montesquieu , Anacharsis et Phocion . Indépendamment
de sa grande estampe du Sacre , on a de
lui quatre autres grands sujets représentant les fêtes
qui eurent lieu au mariage du dauphin . Ces productions
prouvent la fécondité de son génie , non-seulement
par la richesse de leurs compositions et la variété
des poses et des caractères des innombrables figures
qu'elles contiennent , mais encore par la vérité et le
pittoresque des effets. Ce qui étonne le plus dans le
talent de cet artiste , c'est qu'il ne se répétait presque
jamais , et que l'abondance de son génie suffisait aux
grandes dépenses qu'il en faisait journellement.
Il avait exposé , à l'avant-dernier salon , deux grands
dessins representant les fêtes données par la ville , en
réjouissance de la paix de Vienne en 1809 , et du mariage
JUIN 1816 . 163
de Napoléon en 1810 ; on y retrouve son talent tout
entier. En général les compositions de Moreau sont
grandes , et même elles ne perdraient rien , si on pouvait
les voir à travers d'un verre qui les représentât de
grandeur naturelle . Ses gravures à l'eau forte , peu
nombreuses à la vérité , sont faites avec un goût et une
facilité rares ; on admirera toujours les vingt-cinq sujets
qu'il a composés et gravés pour les chansons de Laborde.
Si la première éducation de Moreau avait été un
peu négligée , il avait amplement réparé cette omission
dans l'âge mûr. En cela sa mémoire l'avait merveilleusement
servi ; elle était en quelque sorte une
bibliothèque vivante , car il avait jamais oublié ce
qu'il avait lu ou vu . Aussi cette vaste érudition se fair
aisément remarquer dans tous ses ouvrages , et même
l'on pourrait dire que s'il était possible que les chefsd'oeuvres
des grands hommes , qu'il a décoré de ses
compositions , vinssent à se perdre , on retrouverait leur
génie et leur esprit dans ses dessins . Si nous envisageons
les oeuvres de Moreau sous le point de vue commercial ,
nous conviendrons qu'il a doublé les produits du commerce
de la librairie.
Bon époux , père tendre , ami chaud , attaché à sa
patrie ; Moreau , quoique vif et avec l'apparence de la
brusquerie , était le meilleur des hommes . Obligeant ,
sensible lorsqu'il s'attachait à quelqu'un ; il poussait
quelquefois cet attachement jusqu'à là partialité . Il
avait d'ailleurs une franchise , devenue aujourd'hui ,
peut-être par excès de civilisation , extrêmement rare ,
qui ne déplaisait pas aux personnes qui le connaissaient
et qui appréciaient la bonté de son coeur.
Moreau n'a eu qu'une fille de son mariage avec
mademoiselle Pinau , elle a épousé le fils du célèbre
Vernet.
wwwwww
PONCE.
II.
164 MERCURE DE FRANCE .
M. LE RÉDACTEUR , '
J'ai la libre propriété de mon temps , j'en dispose
donc entièrement à mon goût. Le mien est de rôder
par-tout , de tout examiner dans les rues , dans les
livres , de me mêler dans les conversations , d'éplucher
tous les journaux ; ma vie est d'autant plus occupée ,
que rentré chez moi , je réfléchis sur tout ce qui a
occupé mes yeux et mon esprit , et j'écris mes réflexions .
Je voudrais ne pas travailler pour moi seul ; je vous
envoie le résultat d'une de mes dernières tournées , s'il
vous semble pouvoir être mis sous les yeux du public ,
usez-en librement .
LE RÔDEUR .
Nos astronomes ne sont peut-être pas moins savans
que leurs confrères d'Allemagne , mais au fait , ils paraissent
moins actifs. Ceux - ci ont fait une découverte
dont les autres ne se sont pas encore douté ,
ou l'ont
prudeminent
gardée pour eux . On sait que le soleil a par
fois des taches qui proviennent de quelque matière
grossière venant on ne sait d'où , paraissant adhérentes
à son disque , y séjournant plus ou moins , puis s'évaporant
on ne sait trop de quelle manière . Quelquesuns
ont pensé que ces corps étrangers étaient les élémens
des comètes , et qu'étant suffisamment imbues de la
matière ignée dans ce vaste laboratoire , elles étaient
projetées dans l'espace pour y parcourir une carrière
plus ou moins régulière. Or , ce sont de telles taches
que les astronomes allemands viennent de découvrir
sur le soleil , et qui , cette fois , sont très- considérables ,
puisque l'une d'elles , ou plutôt l'assemblage très-rapproché
d'un certain nombre de parties semblables , en
forme un tout, d'une largeur presque égale au diamètre
de la terre . Or , quoique la grandeur de celle - ci ne soit
à celle du soleil que dans la proportion de 1 à 1,500,000 ( 1 )
(1 ) J'avoue que je n'ai en astronomie que de vagues souvenirs,
JUIN 1816. 165
environ ; il se pourrait fort bien que le retardement de
la belle saison et la continuité du froid que nous épou
vons , provint de cette espèce de maladie du soleil . Au
reste , ce n'est là qu'un inconvénient passager , et si
nous ne savions que notre petit globe , malgré son
exiguité , a été , ainsi que ses habitans , l'objet de la
prédilection du Créateur , combien de craintes plus
graves ne devrions-nous pas concevoir ? car enfin , il
n'est pas improbable que que qu'une de ces comètes ,
dans sa course vagabonde , ne puisse un jour venir
croiser la nôtre très - régulière et très - pacifique , nous
embrâser peut-être , ou du moins nous désorganiser ;
qui sait même si l'inclinaison assez bizarre de notre axe
n'est pas due à un semblable rapprochement ? Que sera - ce ,
grands Dieux ! si ces monstres célestes viennent encore
à se multiplier ? Il est vrai que nous courons la chance
de nous voir redressés par un choc contraire au premier.
Mais ceci aurait encore ses dangers , car bien que
notre globe pût en recevoir une attitude plus gracieuse
qui lui procurerait des mouvemens plus réguliers , ce
changement ne pourrait s'opérer sans que les eaux ne
prissent la place des terres , comme cela est peut- être
arrivé jadis , ce qui ne laisserait pas que de déranger
un peu nos affaires . Faisons seulement des voeux pour
nous conserver tels que nous sommes avec notre air
penché , auquel , après tout , nous sommes accoutumés ,
et faisons des voeux pour que les comètes ne se multiplient
pas , ou du moins que nous soyons préservés
de leur influence ; mais plutôt laissons faire le Créateur.
Ce n'est pas pour notre planète seule , mais bien
pour l'univers , qu'il est vrai de dire que tout est et
doit être pour le mieux sous un pareil architecte .
Autrefois chaque métier formait une corporation qui
et je n'ai ni le temps , ni la volonté d'interroger mes auteurs . Si
par malheur je m'éloignais par trop de la vérité , j'invite ceux
qui s'en piquent et qui trouveraient mon erreur dangereuse , à
me relever par une belle et bonne critique . Ils auront le double
avantage , et de montrer leur savoir , et d'instruire le lecteur.
166 MERCURE DE FRANCE .
était régie par des chefs , sous le nom de syndics ou de
maîtres-gardes , chargés de veiller au maintien de certains
réglemens supplémentaires des lois , et souvent
très-utiles au public . Autrefois chacun faisait son métier ;
le marchand vendait , le tailleur coupait et cousait ;
c'était assez dans l'ordre : aujourd'hui le tailleur vend ,
taille et coud ; il n'aime guère que la pratique se
charge du soin de lui fournir l'étoffe , et ce n'est pas
sans inconvénient qu'on essaye d'user de cette ancienne
méthode , en apparence plus économique . Cependant ,
comment profiter des avantages immenses qui vous sont
offerts de toute part ? Ici vous trouverez deux habits
pour un ; là , un honnête marchand qui veut bien se
ruiner pour vous enrichir , va perdre 50 pr 0/0 sur sa
marchandise ; un autre n'est pas si dupe , mais il a
acheté des marchandises d'occasion , et veut partager
Je profit avec vous . Comment résister à tant d'appas ?
Dernièrement je succombai à la tentation . Je demandai
préalablement à un tailleur , en réputation , combien
il me fallait de drap à 5/4 de large , pour me faire
un habit ample et long en dépit de la mode ? Une
aune 3/4. Je cours au bon marché. J'obtiens pour
36 fr. l'aune , un drap dit de Louviers , qui , suivant
l'affiche , m'aurait coûté 72 fr. chez le marchand de
la rue Saint-Denis . Je l'apporte triomphant chez mon
tailleur. Combien avez-vous payé cela ? -36 fr.
2
Je vous aurais fourni le pareil pour 30 fr. - A la
bonne heure ..... ; mais n'importe , prenez-moi la mesure
, et donnez- moi mon habit après-demain. - Von's
serez satisfait .... Le jour fixé mon homme est exact ;
j'essaye l'habit , il me gêne dans tous les sens , les
basques ont six pouces de large et ne descendent qu'à
mi-cuisse . Vous moquez-vous de moi , monsieur
voilà un habit estropié , j'amais je ne m'afublerai d'un
semblable pet- en-l'air. J'ose vous assurer que c'est
ainsi les portent les
que du meilleur ton .
gens
ne suis point , monsieur , de ce bon ton là , et je vous
en ai prévenu.~ Je ne pensais pas que vous voulussie
être habillé ridiculement . Il n'y a de ridicule que
vous et vos modes ; remportez cet habit , faites -m’en
-
---
- - Je
JUIN 18.6. 1617
-
:
-
un autre ou je n'en paye pas la façon . Je vous le
laisse et nous verrons ..... A peine est- il parti que j'envoie
chercher un ancien que j'avais malheureusement
oublié , et lui demande son avis . Il examine l'habit
et haussant les épaules : Voilà comme ces messieurs
travaillent aujourd'hui . Le défaut dont vous vous plaiguez
, quoique bien choquant , est encore le moindre ;
remarquez que les manches , le collet et les poches ,
sont pris dans le travers du drap combien lui avezvous
fourni d'étoffe ? - Une aune 3/4 . - Ah ! voilà ce
que c'est , il fallait qu'il lui en restât une demi- aune.
Mais c'est une friponnerie ; n'ai-je pas le droit de
le lui faire payer ? Il n'y a plus de juges compétens
en pareille matière ; autrefois les maîtres-gardes l'auraient
condamné à l'amende et à vous payer votre
drap , aujourd'hui il vous fera assigner à lui paver sa
façon , et vous serez condamné. Il y avait donc quelque
chose de bon dans les anciennes institutions tant
décriées ? Celle-là du moins n'était pas mauvaise .
J'ai conclu de là , 1 ° qu'il faut se méfier des gens qui
vendent à 50 pr ofo de perte ; 2° qu'il est plus sûr dẹ
se faire habiller à forfait par le marchand tailleur que
de lui fournir l'étoffe , parce que si l'habit ne vous convient
pas , vous avez au moins la faculté de le lui laisser
pour son compte.
-
--
-
Les échopiers ambulans ou étalés sur les boulevarts ,
les ponts les quais et les places , et qui n'ont ni patentes
ni loyers coûteux à payer , jouissent d'un privilège bien
nuisible aux marchands en boutique , qui supportent
les charges publiques et des frais indispensables à leur
commerce. Nous ne pouvons que faire des voeux pour
que leurs réclamations soient entendues ; mais en attendant
, nous croyons devoir signaler certaines manoeuvres
qu'emploient quelques-uns de ceux- là pour duper les
gens crédules. Vous rencontrez au coin d'une rue ( quel
quefois près de la place des Victoires ; car on change
souvent de poste , et pour cause ) , un marchand de bas ,
par exemple ; près de lui un homme qui a l'air d'un
168 MERCURE DE FRANCE.
pauvre diable , tient à la main deux paires de bas de
coton qu'il paraît avoir voulu lui vendre . Il le quitte
avec humeur au moment où vous passez , et vous adressant
la parole comme pour vous faire partager son indignation
, Peut -on être juif à ce point , d'offrir 8 francs
de deux paires de bas de coton , tout ce qu'il y a de plus
beau. Voyez plutôt , monsieur ; le coquin voit bien que
c'est par besoin que je les vends : je suis un pauvre fabricant
; mais j'aimerais mieux les donner à un autre
pour 6 francs . Vous ne trouverez jamais une occasion
semblable , monsieur , et en les prenant pour ce prix-là
vous me rendrez service ..... Ce ton de bonhommie vous
séduit , vous croyez faire une bonne affaire , vous donnez
votre écu de six francs , et vous avez deux paires de bas
qui valent bien 40 sous chacune.
Un de mes amis de province , qui est à l'affût des
bons marchés , m'apporta l'autre jour , tout rayonnant
de joie , une paire de bas de soie noire qu'il venait d'acheter
; ils étaient parfaitement lustrés , et faufilés trèsproprement
avec de la soie blanche sur un papier éblouissant.
- Combien vous coûtent-ils ? - Cinq francs ; il n'y
a rien comme ce Paris pour les occasions . Voyons-en
la qualité.... Nous les détachons .... c'étaient deux moities
de bas ! Il courut après son fripon ; mais il avait
déménagé,
-
Je croirais volontiers que la qualité que prend le
Vieil Amateur du Journal Général , n'est point tout-àfait
usurpée ; j'en juge par le ménagement délicat avec
lequel il rend compte du malheureux essai de Mile C. Corneille
, dans la représentation de la tragédie du Cid que
les comédiens français ont donnée au profit de l'arrière
petite-fille de notre plus grand poëte dramatique . Ce bon
genre de critique est tout-à -fait ignoré de nos jours , et
la date de sa perte coincide avec celle de la dignité de
nos acteurs sur la scène . Quel contraste entre le ton décent
avec lequel le Vieil Amateur donne une leçon séyere,
mais indispensable , à cette jeune débutante , et la
brutalité du feuilleton du Journal des Débats sur le
JUIN 1816 . 169
même sujet ! Cette imprudente novice pouvait-elle se
méprendre sur le jugement que le public avait porté de
son talent ? et pour l'engager à s'éloigner d'une carrière
que la faiblesse de ses moyens paraît lui interdire , fallait-
il la molester dans tous les sens ? critiquer son or→
gane , sa taille , sa figure , sa démarche ? Et c'est une
femme que vous traitez avec cette grossièreté ! et vous
êtes Français ! de quelle classe , grands Dieux ! .... Fi !
La Quotidienne continue à recueillir les témoignages
de gratitude donnés par les départemens à MM. les
députés . Il y en a tant qui les ont vraiment mérités ,
qu'on ne peut être surpris que de l'affectation d'en rendre
compte. Aujourd'hui c'est le tour de la ville de Montpellier
: « Le retour de ces mandataires sacrés , est-il
dit , a été pour le département de l'Hérault un véritable
jour de fête ; à la bonne heure ; mais mandataires
sacrés est un peu fort . « Les voilà ces défenseurs intègres
, incorruptibles et désintéressés qui viennent de
poser les bases de notre félicité . » — Nous pensions
que c'était le roi qui avait posé ces bases par sa charte.
Ce n'est probablement contre cette charte ni contre
celui qui nous l'a donnée , que nous avions besoin de
défenseurs.
et
Le Constitutionnel nous régale , dans sa feuille du 9 ,
d'une petite anecdote qui se renouvelle , je crois , toutes
les années , ou qu'on répète fante de savoir en inventer
de plus piquantes. Il est question d'un soldat qui , condamné
à mort pour un délit militaire , écrit à sa femme
la veille de son exécution , pour lui faire ses adieux ,
se transportant par anticipation au moment où elle recevra
sa lettre , lui annonce «< Qu'il a été pendu hier
entre onze heures et midi ; qu'il a fait , grâces au ciel ,
une assez belle mort , et qu'il a eu le plaisir de voir que
toute l'assemblée le plaignait. » Suivant le récit de ce
jour, le fait est arrivé il y a deux mois à Dublin : voilà
qui est positif; on ne saurait le révoquer en doute , et
170
MERCURE DE FRANCE .
puis des journalistes honnêtes ne doivent pas se donner
des démentis ; mais nous pouvons affirmer aussi avoir
lu le même trait il y a deux ans , peut-être même encore
ily a trois ans , il y a quatre ans , etc. Que conclure
de là ? C'est qu'apparemment les approches de la mort ,
et de ce genre de mort particulièrement , dans de sem
blables situations , inspirent, fréquemment aux hommes
des idées semblables , ou bien on les leur prête parce
qu'on les trouve plaisantes ; mais quand cela s'use ! ....
que voulez-vous ? c'est un malheur : on tâchera de faire
mieux une autre fois.
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EXTRAIT D'UNE LETTRE
Du comte de Caylus à l'abbé Barthélemy.
Paris , 1749.
Les particuliers sont aujourd'hui si portés au colifichet
et au plus détestable ornement , que j'ai vu avec
un extrême plaisir la copie de l'Hercule Farnèse commencée
dans le vieux Louvre. Je sais que cet ouvrage
n'est qu'en pierre , et que son exécution n'est confiée
qu'à un jeune homme qui vient de gagner le premier
prix à l'académie de peinture ; mais cette statue est une
des plus savantes de celles qui nous sont restées de la
Grèce. Il serait heureux pour le goût et pour les arts
qu'un tel exemple fit impression et s'établit en France ,
c'est-à -dire , que l'on fit copier par les élèves de l'acadé
mie les plus avancés , et sous les yeux de leurs maîtres ,
les plus belles statues de l'antiquité . On deviendrait nécessairement
plus sensible au plaisir de considérer de
grandes masses et des dispositions capables de nourrir
et d'entretenir le goût de l'antique , dont nos moeurs et
nos usages semblent nous éloigner de jour en jour.
F.
JUIN 1816. 171
POESIES ET TRADUCTIONS
De Catulle , Tibulle et Properce ; par M. C. L. Mollevault.
4 vol . petit in- 12. Chez A. Bertrand , rue
Hautefeuille , nº 23.
(I'' article. )
Malgré l'anathême lancé par un critique ingénieux
contre les traducteurs et les traductions , c'est en grande
partie à ce genre de travail que M. Mollevault doit sa
réputation littéraire . Professeur de belles-lettres et obligé
de développer les beautés des anciens à ses élèves , il
s'en est tellement pénétré lui-même , qu'il a cru à la
possibilité de les transporter dans notre langue. Sans
prétendre que la critique ne trouve rien à reprendre
dans les traductions de M. Mollevault , le succès a assez
bien justifié ses tentatives pour qu'on doive lui savoir
gré de s'être rangé du parti des traducteurs , et d'avoir
sur-tout prêché d'exemple dans leur cause.
Au fond, on peut croire que cette question , comme tant
d'autres , n'est guère autre chose qu'une dispute de mots ;
on parle du génie propre de chaque langue , de ses tournures
particulières , de certaines beautés locales qui
appartiennent à un temps , à des moeurs , à un goût
donnés , et qui perdent tout leur prix chez des étrangers ,
qui se sont fait d'autres idées des mêmes objets ; on
demande enfin ce que tout cela devient sous la main
du traducteur. Mais que prouve cet objection , sinon
que le grec et le latin ne sont pas le français ; que ces
langues ont quelques expressions , quelques figures dont
la nôtre n'a point les images exactes , si l'on peut le
dire , et ne peut représenter que par des équivalens.
Dire qu'un traducteur ne peut pas
rendre sous
formes primitives ce genre de beautés , c'est ce que personne
ne contestera ; mais vouloir qu'il ne puisse pas
trouver dans une langue aussi parfaite que la nôtre ,
des moyens d'en approcher , et , qu'on me passe l'exleurs
172
MERCURE DE FRANCE .
pression , d'en donner la monnaie , c'est tomber dans le
paradoxe ; c'est , comme nous le disions tout - à- l'heure ,
disputer sur les mots .
Si nous n'avions pas quelque manière d'exprimer ,
avec l'instrument qui nous est donné , telle ou telle
image , comment pourrions-nous nous vanter d'en sentir
la beauté ? qu'est-ce qu'une idée qu'on ne peut
peindre ou un sentiment qu'on ne peut rendre ? Les
langues sont -elles autre chose que la représentation sensible
des idées que peut saisir l'intelligence , et dont
l'esprit forme un jugement ? Boileau a dit avec toute
raison :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Ainsi ce que vous ne pourriez pas énoncer , c'est que
vous ne l'auriez pas conçu. Ne venez donc plus me dire
que vous concevez parfaitement les beautés des langues
étrangères , si vous ne pouvez pas m'en transmettre l'intelligence
, m'en transporter la véritable valeur .
Ne nous arrêtons donc point à une opinion qui tendrait
à priver une partie notable de la société du seul
moyen qu'elle a de faire connaissance avec les auteurs
anciens ; ne nous faisons point scrupule de chercher
dans une bonne traduction une occasion d'apprécier les
forces et les ressources de notre propre langue ; cherchons
si la nécessité de vaincre une difficulté n'aura
point valu au talent le succès de créer une image heureuse
une expression nouvelle . Ces luttes où l'esprit est
obligé de tendre tous ses ressorts , de se replier en cent
façons , sont loin d'être sans intérêt ou sans utilité pour
le spectateur qui peut en juger . Est-il nécessaire d'ajouter
qu'il faut , pour trouver quelque plaisir à ces tournois
littéraires , que les assaillans apportent autre chose
que de la présomption dans la lice .
Les écrivains contre lesquels M. Mollevault s'est proposé
de lutter , brillent aux premiers rangs parmi les
génies qui ont illustré la littérature romaine . Tibulle
sur-tout a porté dans son genre cette pureté d'exécution ,
cette perfection désespérante qui est aussi le cachet , le
caractère distinctif de notre Racine , et qui lui avait ,
JUIN 1816. 175
dit-on , fait placèr l'amant de Délie parmi ses auteurs
favoris. Avant d'examiner le travail du traducteur , le
lecteur ne sera peut-être pas fâché que nous lui rappellions
le genre de mérite et les principaux traits de la
physionomie de chacun de ses modèles.
Catulle , Caius Valérius Catullus , né à Vérone ou
dans ses environs , ouvrit aux Romains la carrière de
la poësie lyrique. L'épithète de docte , que lui donnent
les poëtes qui vinrent après lui , atteste ce qu'apprennent
d'ailleurs assez ses ouvrages , qu il avait fait une étude
particulière de la langue des Grecs ; c'était sur les formes
de leur poësie qu'il modelait celles de la poësie latine
encore à son berceau . Il aimait à lutter contre ces
modèles ; ses traductions de l'ode de Sapho , conservée
par Longin ; et de l'élégie de Callimaque , intitulée
la chevelure de Bérénice , sont restées parmi ses oeuvres
parvenues jusqu'à nous.
On ne trouve dans cette collection que quatre odes
proprement dites ; mais elles font regretter vivement
que Catulle n'ait pas suivi dans ce genre l'impulsion
de son génie : les beautés de ces pièces ne permettent
pas de douter qu'il n'y eut excellé .
Catulle donna aussi à Rome les premiers modèles
de l'élégie ; on n'en trouve dans ses oeuvres que trois
écrites en hexamètres , et en pentamètres. Son célèbre
poëme des Noces de Thétis et de Pélée , qui est
aussi son chef- d'oeuvre , offre un mélange du genre
épique et du lyrique mais sa couleur générale est
héroïque , et prouve la variété du talent de son auteur.
Le bel épisode d'Ariane , qui peut-être devait former
un poëme à part , paraît avoir inspiré le chantre de
Didon.
Mais il excella particulièrement dans l'épigramme ,
et une sorte de pièces badines , légères ou naïves , où
il rend compte d'une idée d'un sentiment , où il cause
avec ses amis , et qu'on peut classer dans le genre mixte
que nous désignons par le nom de poësies fugitives.
C'est la sur-tout que sa plume et sa pensée courent
avec la plus grande liberté ; disons le mot , avec la
dernière licence : il est difficile aujourd'hui de concilier
174 MERCURE DE FRANCE.
dans nos idées la morale avec ce dévergondage de la
parole . Il paraît que cette difficulté était moindre à
Rome. Catulle lui -même prévient qu'on ne doit pas
juger des moeurs du poète par le langage peu chaste
de sa muse , c'est ce ton facile et leste , qui , selon lui
donne du sel et du charme à ses vers . On a dit aussi
que dans l'épigramine et dans la satire , les Latins
avaient pu approuver l'emploi de ces formes que nous
trouvons aujourd'hui si grossières , de ces couleurs
fortes et tranchantes , pour faire plus d'effet et pousser
pour ainsi dire le vice à bout ; en un mot , pour le
rendre plus odieux.
Catulle au reste fut lié avec tous les hommes célèbres
de són temps , entr'autres avec Cicéron , avec
Memmius , avec Cornélius Népos auquel il dédia ses
oeuvres , et avec César , malgré quelques épigrammes
sanglantes dont celui- ci ne se fâcha point. Les voyages.
et les plaisirs paraissent avoir été la première affaire
de ce poëte. Nous n'avons de lui qu'une centaine de
morceaux. Il paraît cependant qu'il avait écrit d'avantage
; car les anciens scholiastes citent de ses vers
qu'on ne retrouve plus dans ce qui nous reste . M. Mollevault
n'a travaillé que sur vingt-huit de ces pièces.
Ainsi que nous l'avons dit , Catulle en créant la
poësie latine , fut porté par ses études à lui chercher
des modèles parmi les Grecs ; l'hellénisme est sensible
dans ses expressions , ses tours , ses figures , et prouve
sa prédilection pour cette belle langue. Néanmoins il
est avec Lucrece , qui l'a précédé , le poëte latin dont
la physionomie conserve le plus d'originalité. Il manque
quelquefois d'élégance et d'harmonie , mais cette rudesse
même avait un caractère antique qui rappelait
sans doute des images , des souvenirs chers aux Romains
, puisque long-temps encore après on vit des
hommes de génie rechercher ce goût de vétusté , eb
affecter dans leur style quelques-unes de ces formes
du vieux temps.
Tibulle Albius Tibullus , qui vint après Gallus
dont il ne nous est rien resté , fut pour l'élégie le
Racine de Rome. Nul ne parle comme lui le lan-
D
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23
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20
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V
JUIN 1816 . 175
gage du coeur et du véritable amour ; nul ne peint
mieux les sentimens vrais et naïfs , ne rend plus fidel -
lement les images simples et naturelles. Sa passion
suit les progrès de l'âge ; d'abord elle semble ne vivre
que d'elle-même ; ensuite , sans être moins tendre ,
elle devient plus délicate et plus heureuse ; enfin , plus
calme encore et plus philosophique , elle permet au
poëte de sentir plus vivement le bonheur des champs
et de la médiocrité , les charmes de la nature , et
de les peindre dans des vers aussi purs que leur
objet.
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Voici le jugement de M. de La Harpe sur cet aimable
poëte . « Tibulle , dit -il dans son Cours de littérature ,
est le poëte du sentiment ; il est sur-tout , comme
écrivain , supérieur à tous ses rivaux. Son style est
» d'une élégance exquise ; son goût est pur ; sa composition
irréprochable. Il a un charme d'expression
qu'aucune traduction ne peut rendre..... Une har-
» inonie délicieuse porte au fond de l'ame les impressions
les plus douces ; c'est le livre des amans.
» Il a de plus le goût pour la campagne , qui s'accorde
si bien avec l''aamour ; car la nature est toujours
plus belle quand on n'y voit qu'un seul objet....
» C'est à Tibulle qu'il en faut revenir , c'est lui
qu'il faut relire quand on aime. C'est en le lisant
qu'on se dit : Heureux l'homme d'une imagination
» tendre et flexible , qui joint aux valuptés délicates
» le talent de les retracer ; qui occupe ses heures
» de loisir à peindre ses momens d'ivresse , et qui
parvient au temple de mémoire en chantant ses
plaisirs..... Il nous associe à son bonheur en nous
» racontant ses illusions et ses souvenirs ; et ses chants ,
pleins des douceurs de sa vie ; ses chants , qui ne
semblaient faits que pour l'amour qui repose ou
pour l'oreille de l'amitié confidente , sont entendus
» de la dernière postérité .
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Les éditions des oeuvres de Tibulle , distribuées en
quatre livres , présentent trente-cinq élégies et un panégyrique
de Messala , avec lequel il servit en Gaule.
Quelques critiques trouvent cette dernière pièce peu
176
1
MERCURE
DE
FRANCE
.
digne de son auteur ; cependant elle lui est assez généralement
attribuée Beaucoup de savans pensent que
onze élégies du quatrième livre , où il est question des
amours d'une Sulpicia et de Cérinthus , sont de cette
Sulpicia . M Vass a imaginé que cette Sulpicia et son
amant étaient des amis de Tibulle , qui s'est amusé à
mettre en vers l'histoire de leurs amours ; cette conjec
lure est toute imaginaire .
Ce même critique , et quelques autres , veulent
aussi enlever à Tibulle le troisième livre , où ils ne
retrouvent plus , disent-ils , ce poëte brillant et vif ,
cet heureux conquérant à qui rien ne résiste , mais
une espèce d'amor reux transi , langoureux , décoloré ,
quelque pauvre jeune homme enfin , timide comme
l'homme sans fortune et sans éclat : ils appuient surtout
cette opinion sur un vers d'une des élégies de ce troisieme
livre , où l'auteur rapporte sa naissance à
l'année de la mort des consuls Hirtius et Pansa. Ce vers
en effet ne peut guère convenir à Tibulle , qui , d'après
cette époque , aurait terminé sa carrière à-peu -près à
vingt- quatre ans , tandis qu'une foule d'autres circonstances
, et principalement sa liaison intime avec Horace ,
établissent qu'il a dû vivre au moins quarante ans.
Dans cette hypothèse on ne peut éviter de reconnaître
que le vers en question n'appartient point à Tibulle ;
mais plutôt que de lui enlever les élégies du troisième
livre où il se trouve , le plus grand nombre aime mieux
croire que ce passage a été interpolé . Cette opinion
paraît la plus probable : il est certain , du moins , que
ce même vers qui a donné lieu à élever cette question
, se retrouve tout entier dans Ovide qui se l'applique
; on peut ajouter que si le hasard l'eut fait naître
la même année que Tibulle , il n'ent pas manqué d'en
faire le rapprochement . Il y a plus , Ovide prouve
ailleurs que Tibulle était plus âgé que lui , et que la
mort de ce poëte l'avait privé de le connaître ; il
reste donc indubitable que Tibulle naquit assez
long-temps avant l'an 711 de Rome , époque de la bataille
de Modène , où périrent les deux consuls cités
plus haut ; qu'ainsi le vers de la cinquième élégie du
JUIN 1816.
177
troisième livre , qui supposerait le contraire , ne lui appartient
point ; mais il n'est pas aussi clair qu'il faille
tirer la même conséquence pour l'élégie , ainsi que
pour tout le livre dans lequel elle est placée.
M. Mollevault ne s'est point occupé de ces difficultés
indifférentes jusqu'à un certain point , à l'objet que se
propose un traducteur , et il admet sans examen l'opinion
que Tibulle mourut jeune ; nous la regardons
comme la moins probable .
Properce , Sextus Amelius Propertius , qu'Ovide place
dans l'ordre chronologique après Tibulle , et qui naquit
vers l'an 702 de Rome ( Nouvelle preuve que Tibulle
ne put n'aitre en 711 ) , Properce , disons-nous , a laissé
quatre livres d'élégies où il chante une Cinthye , sur
l'existence de laquelle on n'a aucune donnée . Le poëte,
moins tendre , monis délicat , moins pudique que Tibulle
, montre aussi plus de verve , plus d'exaltation ,
plus de luxe poëtique ; mais aussi moins de véritable
amour , sur-tout moins de naturel . Il affecte l'érudition ,
il rappelle sans cesse la fable , il tire de ce fonds
ses argumens , ses images , ses accessoires ou même
ses traits principaux .
L'éclat de ses vers , leur ton chaud et dévorant lui a
concilié beaucoup de partisans . Des critiques ont balancé
entre lui et Tibulle ;, mais cette cause ne pourrait
être plaidée que devant des poëtes qui seraient aussi
amans. Unexemple peut confirmer cette opinion . Parny,
le prince des élégiaques français , quand il est véritable
ment Parny , se rapproche de Tibulle ; il le suit et l'imite
; on le loue en lui en donnant le nom. Son ami
et son rival , le chevalier de Bertin , semble avoir plus
rapport avec Properce ; il a sa verve , sa couleur ;
mais il est inégal , incorrect : il est resté au second rang .
Properce , moins tendre que Tibulle , est plus véri
tablement passionné qu'Ovide , qui n'est dans l'élégie
qu'un épicurien élégant , léger et voluptueux.
de
Lorsque Properce quitte le ton de l'élégie et le langage
amoureux , il s'élève jusqu'au ton majestueux de
la poësie épique ; plus souvent il affecte d'imiter Calli-
12
178 MERCURE DE FRANCE .
maque , et il ambitionne d'être appelé le Callimaque
romain .
Comme poëte , il monte quelquefois plus haut que
son heureux rival ; mais il serait à désirer qu'un goût
plus sévère et plus sûr, eût toujours guidé son génie pour
qu'il eût pu prétendre à l'égaler constamment , et même
à le surpasser.
La force qui caractérise ce poëte va quelquefois jusqu'à
la rudesse ; ses fréquentes allusions mythologiques
dégénèrent en obscurités qui exigent le flambeau d'un
commentaire , et demandent du lecteur une contention
d'esprit fatigante . Le coeur n'est plus pour rien dans
toute cette érudition , et il ne reconnaît plus son interprète
dans le chantre recherché qui abandonne la nature
et le sentiment , pour occuper l'esprit de chimères confuses
et de frivoles énigmes.
Tels sont les modèles dont M. Mollevault a cherché à
faire passer les beautés dans notre langue . Dans un prochain
article , nous examinerons comment il y a réussi .
CORRESPONDANCE .
m
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Transporté , ravi , pénétré des sentimens les plus
doux , j'arrive enfin , monsieur , dans Paris , cette ville
si chère à notre amour ; je revois ces comédiens si
tendres , et ce public si facile qui s'amuse depuis trente
ans à la représentation de trente pièces qu'il sait par
coeur mieux que les comédiens. Permettez que je suspende
un moment l'exercice des devoirs que je me suis
imposés , pour vous raconter quelques circonstances de
mon voyage. Je suis fâché de le dire , et peut-être vaudrait-
il mieux avoir , comme M.... M.... , des prôneurs
qui vous l'apprendraient ; mais de Douvres à Paris ,
mon voyage a été un véritable triomphe . N'espérez pas
que je vous rende avec exactitude des scènes attendrisJUIN
1816 . 179
santes , vous croiriez lire les derniers actes d'une comédie
moderne que l'on fait tourner au drame pour
en assurer le succès ; je suis d'ailleurs trop ému pour
me rappeler tant de belles choses. Ma tâche se borne à
caluer vos inquiétudes depuis le jour funeste où l'optimiste
se donna la mort en voulant m'ôter la vie. Ce
n'est pas sa faute , il n'est qu'à plaindre le bon jeune
homme ! je m'en prendrais plutôt aux personnes qui
ont souffert qu'il touchât une pluie sans savoir ce
que c'était ; elles ignorent qu'un feuilleton sous les.
doigts d'un inhabile , est une arme à feu dans la main
d'un enfant . Dans ce cas c'est l'écrivain qui se blesse
en voulant faire du mal aux autres .
Allez à Londres , monsieur , si vous n'appréciez pas
les charmes de la gaîté française ; vous jugerez par
comparaison , et , en moins d'un mois , les mélodrames
noirs de M Pixérécourt vous sembleront de véritables
parades . Il n'y a pas de service funèbre qui ne soit
préférable à deux heures de conversation anglaise . Chez
nous , la figure d'un héritier , derrière un corbillard ,
est cent fois plus réjouissante , qu'ici celle d'un nouveau
marié à table . Deux turcs , fumant du matin au soir sur
le pas de leur porte , et s'entretenant à l'aide d'un geste
hasardé d'heure en heure , sont de jeunes étourdis , si
on les compare à des négocians de Bond Street , vidant
une querelle politique. Pour complément d'ennuis , les
brouillards sont ici plus forts que le soleil les habitans
de la cité vivent sous l'influence d'une éclipse permanente.
La chandelle économique de M. Debitte est
le seul astre qui les éclaire ; le plus faible rayon de la
petite gloire de M. Dieulafoi produirait ici le même
effet qu'une aurore boréale à Tobolsk . Mais je laisse de
côté tout ce qui peut avoir trait aux observations que
j'ai faites en Angleterre ; l'objet de notre correspondance
est tout différent ; j'y reviendrai peut-être un jour.
Aujourd'hui je ne veux que vous donner des détails
utiles à l'intelligence , comme à la solidité de nos relations
.
Fatigué de ne rencontrer que des visages atrabilaires.
et de ne voir que des habillemens ridicules , rassasié des
12 .
180 MERCURE DE FRANCE .
plaisirs britanniques , je cherchais une physionomie
française à Londres , comme on cherche un auteur
modeste à Paris. Enfin je trouvai dans la personne d'un
libraire , un de nos plus aimables compatriotes . Dès-lors
je ne quittai presque plus sa boutique , qui était à-lafois
le rendez-vous des bons vivans et des méchans
morts , imprimés depuis 1814. Une société choisie s'y
réunissait ; elle était toute française , sans restriction ;
c'est vous dire à quel point je m'y plaisais. Un jour ,
dans la chaleur d'une discussion , dont l'objet était la
prééminence que notre siècle accorde justement aux
auteurs de vaudevilles , sur ceux qui ne s'occupent
que de bonne comédie ou même de tragédie , je pris
vivement le parti des chansons. Vous reconnaissez là le
goût dont j'ai donné quelques preuves. Je citais avec
ma volubilité ordinaire les noms célèbres des Dumersan ,
Simonin , Delestre , Henri- Simon , Barrière , Eugène
, lorsqu'un antagoniste érut m'attérer en me
ripostant par ceux des Picard , Andrieux , Duval ,
Etienne , Lemercier , Arnault , Raynouard , et plusieurs
autres qui n'ont jamais écrit le plus mince
couplet de table . Sans m'amuser à rien prouver , je
sautai sur un paquet de pièces fraîchement arrivées de
Paris , et j'ouvris la première vente pour en tirer des
citations victorieuses . Le bonheur voulut que je tombai
sur une longue enfilade de mots , partagée en cinq actes
bien obscurs , mal imités , et couronnés d'un gros succes
en un mot , c'était la nouvelle Cendrillon du faubourg
Saint -Germain . Je me campai devant mes disputeurs ,
et je commençai la lecture de cette jolie cavatine , où
l'on trouve une onde légère et plusieurs autres choses de
la même force . Mon dessein était d'opposer la richesse
de ces inventions à l'indigence de nos disciples de Moliere
; mais , o magique effet de l'harmonie ! dès les
premiers mots , un baume salutaire coula dans mes
veines , mes membres saisis d'un mortel engourdissement
, refusèrent leur service , la brochure échappa de
mes mains et je tombai sans connaissance sur le plancher
, couvert de la première édition de ce grand ouvrage.
On me porta à mon auberge , où tous les se-
;
JUIN 1816.
18.1
concours
me furent administrés. J'aime à rendre justice
à la délicatesse des soins qu'on me prodigua , on ne
négligea rien pour me rappeler aux chagrins de la vie :
les uns singeaient à mon oreille le travail de M. Planard
, croyant que le bruit imitatif d'un marteau sur
une enclume pourrait me réveiller ; les autres ,
naissant les effets du désordre qui accompagnent le
pillage , lisaient à haute voix une page des Colonies
grecques ; ceux-ci cherchaient à copier les tons faux
de Mme Boulanger ; ceux - là m'assuraient que Paul avait
obtenu sa retraite ; enfin on essaya tout , et rien ne
réussit. J'étais dans une profonde l'éthargie .
A Londres , comme ailleurs , la nouveauté fait un
moment fortune. En moins de deux heures , on me fit
malade , convalescent, et mørt. Le Morning- Chronicle
annonça cet événement , et les échos de la Manche le
répétèrent jusqu'à Paris. Toutefois on ne procéda pas ,
comme on l'a dit , à la cérémonie de mon enterrement .
Le convoi , qui passa sous ma fenêtre , et que l'on prit
pour le mien , était celui d'unjeune savant , né à l'Odéon ,
et qui est mort étique . On était sur le point de m'en
faire autant , lorsque l'on proposa , après des débats
assez vifs , de lire à mon chevet le manuscrit d'une
tragédie d'Atala , composée par M. Théaulon , et dans
laquelle il n'y a que trois personnages , sans compter le
chien du père Aubry. Ces terribles menaces retentirent
jusqu'au fond de mon ame ; un frémissement douloureux
m'agita au point que je m'éveillai comme en sursaut.
Jugez , monsieur , de ma surprise au milieu de
ces préparatifs ! Cependant je pris la chose en plaisanterie
, je fis semblant de m'en amuser avec les oisifs , qui
venaient me voir comme une bête curieuse , et je profitai
d'un instant de répit pour m'esquiver de l'Angleterre
, sans dire adieu à personne.
1
Un autre sujet d'étonnement m'attendait à Douvres :
j'avoue que je n'en suis pas encore revenu. A peine
étais-je sur le port , qu'un vaisseau magnifique frappa
mes regards ; une chaloupe qui s'en détachasur-le-chainp,
vint s'arrêter à mes pieds ; je m'élançai , et bientôt je
me trouvai sur ce bâtiment , dont je reconnus l'équi182
MERCURE DE FRANCE ..
page. L'héritier du capitaine me harangua en vers
exacts , mais un peu froids ; ensuite on entonna des
hymnes où mon nom figurait en rimes . Chacun voulut
participer aux plaisirs de cette fête : Mlle Bourgoin chantait
des scènes d'Andromaque , Lafond déclamait à
pleine bouche , Mlle Volnais roucoulait les plus vigoureuses
tirades de Corneille , Lacave pleurait un rôle de
Molière , Armand bredouillait en prose , et Mile Georges
traînait de beaux vers , de la poupe à la proue ; ajoutez à
cela le feu soutenu de l'artillerie , le bruit des mancuvres
( Montrose faisait un train d'enfer ) , celui des fanfares
et les cris des spectateurs amoncelés sur le rivage ,
et vous aurez une idée de l'événement qui a failli me
rendre sourd .
Je passe sur les soins dont j'ai été l'objet jusqu'à Calais.
Là j'ai trouvé une foule innombrable d'acteurs et
d'actrices formée des députations des divers théâtres de
Paris , excepté de l'Opéra-Comique . J'ignore le motif
d'une telle conduite : je le chercherai en m'occupant
du compte rendu de ce théâtre , que je mettrai bientôt
sous les yeux du public . De Calais à Paris , mêmes
égards , mêmes attentions ; et de ma part même embarras
et même réconnaissance. Il ne s'agit plus à présent
que de mériter ces témoignages d'une estime si
flatteuse , et je prométs d'y travailler en conscience .
Je voulais renoncer à mes lettres . La fermeté de cette
résolution a tenu bon devant vos courriers ; elle s'est relachée
à l'aspect des bourriches de Périgueux , qui sont
' des trésors à Londres , et enfin elle s'est tout-à -fait évanouie
auprès des comédiennes que vous m'avez expédiées
. Je n'ai donc plus rien à réclamer : ce qui est dit
est fait. C'est avec vous , monsieur , que je m'entretiendrai
de tous les spectacles de notre capitale ; mais vous
ne voudriez pas que mon désir de vous être utile me
devint préjudiciable . Permettez donc , 1º que je ne re-
' noncé pas à mon titre chéri d'Avocat des Comédiens;
2° que je garde ina clientelle , mon cabinet et mes
clercs , qui font partie de mon mobilier ; 5° et enfin ,
que je ne me retranche point derrière une lettre de
l'alphabet. Je veux suivre le bel exemple de M. MarJUIN
1816 . 183
tainville , qui signe avec un courage héroïque tout ce
qui lui passe par la tête . Cela posé , je conserverai dans
mes écrits la forme épistolaire ; elle a des avantages
incontestables. C'est celle qu'avait adopté Fréron , et je
crois qu'il s'y connaissait.
Je dois vous prévenir aussi que je ne donnerai pas
sèchement l'analyse d'une pièce ou les détails d'un début
, terminés par trois ou quatre réflexions bien plattes ,
bien rebattues ; je ne me perdrai pas davantage dans
des digressions savantes sans gaieté. Quoique possédant
assez bien mes auteurs , je ne citerai ni Homère, ni Virgile
à propos d'un cheval de Franconi. J'aspire à conserver
un cadre agréable dans lequel je présenterai des
tableaux ou des portraits piquans et variés ; je lierai le
compte que je dois vous rendre des représentations et
des débuts , à des objets amusans ; mes jugemens seront
fondés sur les principes invariables du goût , et de l'urbanité
qui n'exclut pas les malices de l'esprit ; et j'enchaînerai
, autant que possible , mes réflexions à des
points de littérature utiles . Ce plan me semble conci
lier tous les intérêts.
Si vos efforts sont suivis de quelques succès , vous
comptez faire paraître d'abord votre journal deux fois
par semaine , puis enfin tous les jours , s'il y a lien . Je
ne sais si je pourrais partager cet avis : il y a beaucoup
à dire pour et contre . Les journaux quotidiens ont peutêtre
quelques agrémens dont le Mercure de France est
privé ; mais en revanche celui-ci possède d'immenses
avantages. Un seul suffirait pour lui donner la préférence
, s'il était question de la lui contester : les premiers
paraissent et meurent ; la nécessité de se produire tous
les jours les rend peu scrupuleux sur le choix des matières
on n'a pas de l'esprit à commandement . Toujours
en défense contre les attaques de leurs concurrens
forcés , pour se soutenir , de prendre parti dans les plus
sottes querelles littéraires , ils partagent , sans le vouloir
, la turpitude des coteries , et tombent avec elles
dans le mépris public qui tôt ou tard attend les écrits
polémiques. Le Mercure , au contraire , se montre et
demeure ; plus de deux cents ans d'existence attestent
;
184 MERCURE DE FRANCE .
cette vérité ; je l'ai trouvé en Allemagne , en Italie ,
chez les Anglais , au fond de la Russie , et par-tout où
les lettres sont un peu cultivées . Prudent au milieu des
orages politiques , paisible dans le tourbillon des auteurs
, il poursuit sa route, appuyé sur les principes conservateurs
des sciences et des gouvernemens ; il vit dans
les bibliothèques quand ses rivaux ont péri ; on le consulte
alors que le nom des autres est oublié ; un traît
lancé par lui va frapper plusieurs générations ; les derniers
neveux d'un méchant auteur rient de leur ancêtre ,
qu'il a justement apprécié ; la postérité y retrouve intacte
la gloire du grand écrivain, que ses contemporains
ont voulu flétrir. Et qu'elle satisfaction d'apprendre à
nos descendans que les bonnes comédies de M. Picard
ont été bien jugées ; que les tragédies de M. Delrieu ont
diverti leurs premiers auditeurs , et qu'Armand , dont
une ou deux feuilles ont fait l'éloge , fut un comédien
plus que faible !
Ces remarques m'ayant conduit plus loin que je ne
pensais , je remets à ma prochaine lettre l'examen d'un
arriéré assez considérable qui sera rapidement expédié ,
et je profite de l'espace qui me reste pour vous assurer ,
monsieur , des sentimens distingués avec lesquels je
suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens , rue
du Petit-Hurleur, nos 1 et 2 bis.
M
XIII SIÈCLE.
wwwm
PEINTURE EN ESPAGNE.
ESTEBAN ( Rodrigue ) , peintre du roi don Sanchez IV .
Dans un appendice de la bibliothèque royale , qui
renferme divers comptes de ce prince pour les années
1291 et 1292 , on trouve ce qui suit :
A Rodrigue Esteban , peintre du roi , en récomJUIN
1816 . 185
pense , de la part de l'évêque , pour choses que le roi
» lui ordonna de faire à l'évêché , 100 maravedis d'or . »
On ignore quelles sont ces choses et quelle fut leur
mérite relativement à l'état des arts à cette époque :
toutes les recherches ont été infructueuses .
Mais un acte aussi authentique prouve qu'en Espagne
il y avait déjà des peintres du roi , et que
les souverains
de ce pays si fertile en grands hommes de tous les genres,
savaient distinguer cette brillante et honorable profession.
F. Q.
www
INTERIEUR.
L'excellente conduite tenue par la légion de l'Isère ,
a attiré sur elle les grâces du roi ; sa noble et fidelle
résistance contre l'entreprise d'une troupe de furieux ,
a fait retomber sur eux les maux qu'ils voulaient faire
à leur patrie Deux cents hommes seront tirés de cette
légion et passeront dans la garde royale . Sa Majesté a
en outre accordé à ce corps une croix de Saint- Louis ,
deux d'officiers et six de chevaliers de la légion d'honneur
; quatre brevets de capitaine , trois de lieutenans ,
et sept de sous -lieutenans ont été distribués .
Le vicomte Donnadieu , commandant de Grenoble
, a été nommé par S. M. commandeur de l'ordre
royal et militaire de Saint-Louis , à la place de M. le
vicomte de la Tour-du -Pin la Charce , qui est décédé .
Didier a comparu le 8 juin devant la cour prévôtale.
Son affaire a été instruite pendant deux jours. Condamné
mort , il a subi le 10 son jugement , et la tranquillité
n'a pas cessé de régner à Grenoble .
Lorsque le rapporteur et le greffier du conseil de
guerre qui a jugé le général Bonnaire et le lieutenant
Mieton , se furent rendus à la prison de l'Abbaye pour
lire aux condamnés leur jugement , le général , impatient
, dit au greffier : Passez la formule , vous en auriez
186 MERCURE DE FRANCE.
pour un quart d'heure. Ayant entendu l'article qui le
condamne pour avoir méconnu l'autorité du parlementaire
, il dit : J'en étais incapable. Il ajouta , après la
lecture et d'une voix altérée , ayant les larmes aux
yeux J'avais hier prié le conseil , s'il croyait que le
peu de vie qui me reste fut utile à mon pays , d'en disposer
; je supplie aujourd'hui , et c'est la seule grâce
que je demande , que l'on me donne la mort plutôt
que de me condamner à la dégradation ; je n'ai pas le
moindre reproche à me faire , pas le moindre. Le rapporteur
lui répondit que le jugement avait été rendu
par des hommes d'honneur , après quatre jours de débats
les plus scrupuleux , et une délibération de plus
de douze heures . Le lieutenant Mieton a entendu avec
un morne silence son jugement , et a seulement dit :
Je jure sur l'honneur que le général n'a rien à se reprocher.
Le général et son aide-de-camp se sont pourvus
en révision .
Soixante prisonniers , détenus dans les prisons de
Carcassonne , avaient ourdi un complot ; ils voulaient ,
non- seulement se sauver , mais ils avaient pris des
mesures atroces contre les autorités du pays. Le concierge
et le geolier étaient , dit-on , leurs complices ; la
cour prévôtale est saisie de cette affaire.
Le procès des infâmes libellistes , rédacteurs et
éditeurs du Nain tricolore , est terminé. Dufey est le
seul qui ait déployé une espèce de talent pour échapper
à une juste punition . Babeuf n'a pas osé élever la voix.
Un nom tel que le sien , dans la position où il se trouvait ,
semblait doubler le poids des déclarations . Le libraire
Beaupré et l'imprimeur Bouquot sont de vils sicaires à
qui la soif de l'or a mis un poignard à la main M. le
président , après avoir lumineusement résumé les moyens
présentés dans l'intérêt de l'accusation, et dans celui de
la défense , a posé les questions suivantes :
1° Bouquot est-il coupable d'avoir imprimé un écrit
contenant des provocations directes ou indirectes au
renversement du gouvernement , et au changement de
l'ordre de successibilité au trone ?
JUIN 1816. 187
C
2º Babeuf est-il coupable d'avoir livré à l'impression
un écrit contenant ces mêmes provocations , etc. ?
3° Laurent Beaupré est - il coupable d'avoir vendu
et distribué un écrit contenant ces provocations , etc. ?
4° Dufey est-il coupable d'avoir livré à l'impression
un écrit contenant lesdites provocations , etc. ?
5e Zenowitz est- il coupable , 1 ° d'avoir livré à l'impression
un écrit contenant ces provocations , etc.
2° d'avoir assisté Babeuf dans les faits qui ont précédé
ou facilité l'impression de cet écrit ; 3° est- il coupable
d'avoir distribué cet écrit ?
Les jurés , après trois heures de délibération , ont
donné la déclaration suivante , qui a été lue par M. la
Coste , chef du juri :
I
Sur la première question , oui , à l'unanimité , Bouquot
est coupable .
Sur la deuxième , oui , à l'unanimité , Babeuf est
coupable.
Sur la troisième , oui , à l'unanimité , Beaupré est
coupable.
Sur la quatrième , oui , à l'unanimité , Dufey est coupable
des faits énoncés dans la première question ; oui,
de même à l'unanimité , sur les faits de la seconde .
Sur la cinquième , non , à l'unanimité , Zenowitz
n'est pas coupable des faits contenus dans la première
question ; mais oui , à la même unanimité , il est coupable
de ceux contenus dans la deuxième ; non , à l'una-
-nimité , de ceux contenus dans la troisième.
Les accusés étant rentrés , la déclaration leur a été
lue. M. le procureur général requiert l'application de
l'art . 1er de la loi du 12 novembre 1815 ; en conséquence
la cour a condamné Bouquot , Babeuf , Beaupré , Dufey
et Zenowitz à la déportation . Zenowitz a été dégradé
de la légion d'honneur . Quelques journaux ont présenté
Zenowitz comme un intrigant qui avait voulu envahir
un nom et un rang dans la société : son avocat a établi
que réellement il avait droit de prendre le nom de Zenowitz
. Il est fâcheux qu'un homme qui a droit de porter
un nom , ne sache pas en conserver la noblesse : plus un
nom est grand , plus on a de devoirs à remplir.
188 MERCURE DE FRANCE .
Le capitaine d'artillerie Vollée , arrêté au Havre ,
a été conduit dans la prison de l'Abbaye , comme coupable
d'un vol de poudres appartenant au gouvernement
: vol considérable ; il n'a pu soutenir l'idée d'un
jugement ignominieux , et s'est tué dans sa prison d'un
coup de couteau.
:
L'affaire des patriotes de 1816 doit être portée
devant la cour d'assises dans la seconde quinzaine de
juin. Les patriotes de 1816 ! quel est ce nom étrange ?
Les véritables patriotes de cette année doivent être de
bons et fideles sujets ; comment donc seraient-ils traduits
devant une cour criminelle ? c'est que ces messieurs
n'osaient pas s'intituler de leur sanglante année
1795 voilà la véritable date du patriotisme de ces
hommes. Puisqu'ils ne sont encore que des accusés ,
nous nous abstiendrons de nous prononcer plus fortement
, et cependant nous pourrions nous appuyer de l'arrêt
de mise en accusation qui , dirigée par M. le Bretin
d'Aubigni , les a , le 7 de ce mois , renvoyés devant la
cour d'assises . Ils sont au nombre de vingt- huit ;
ils sont
accusés d'avoir voulu attenter aux jours du roi et de la
famille royale , et de vouloir détruire le gouvernement.
Trois autres ont été renvoyés au tribunal de Châlons ,
huit sont mis hors de cour , faute de preuves suffisantes.
Ceux que
l'on accuse de cet infernal projet sont : un
corroyeur , un écrivain public , un ciseleur , nommés
Pleiguier , Carbonneau , Tolleron . Vingt-deux autres
sont regardés comme leurs complices . Ils offrent un singulier
mélange de professions : la conjuration de Catilina
ne contenait pas une plus étrange association . Charles ,
l'imprimeur , est en tête ; puis Lefranc , architecte ; la
emme du sieur Picard , bottier ; Desbaumes , ex-garde
du corps de Monsieur ; Devin , militaire en retraite ;
Ozeré ( Emmanuel ) , Ozeré ( Henri ) , Ozeré ( Jacques) ,
tous trois écrivains publics ; Sourdon , poëte et chanteur
du café Montansier ; Desoubes-Delascaux , ex- chef
d'escadron de l'état-major , et renvoyé par M. le duc de
Rochechouart ; Gonneau , ex-représentant de la chambre
de Buonaparte ; Bellaguet , ex -employé du ministère
de la guerre ; Bonnassiez fils , garçon hottier ; Dietrich,
3
JUIN 1816. 189
tailleur ; Lebrun , marchand de schals ; Bonnassiez
père , ancien perruquier ; Philippe , commissionnaire
de vins ; Warin, étudiant ; Lascaux , médecin ; Lejeune
, adjudant de l'ex-garde impériale ; Drouot , marchand
de vin ; Houzeau dit Ferdinand , jardinier.
Les trois suivans sont prévenus d'avoir distribué un
signe de ralliement non autorisé par le roi ; ce sont :
Cartier, chasseur de l'ex -garde impériale ; Garnier,
marchand de coton ; et Planson , bijoutier.
M. Deseze , conseiller , sera le président de la cour
d'assises ; M. de Vandeuvre remplira les fonctions du
ministère public .
— Un particulier nommé Buffeton , de la commune
de Sainte-roi-les- Lyon , a été empoisonné par sa femme
plus que sexagénaire : elle a été arrêtée le jour même.
Jusqu'à cette époque , sa moralité avait été à l'abri du
soupçon .
-
La commission pour l'organisation de l'école
polytechnique s'assemble fréquemment ; M. le comte
de la Place , pair de France , en est le président.
MM. le marquis de Cubières et Heron de Villefosse
ont été élus , par l'académie des sciences , 'associés
libres .
-
Les audiences publiques de Mgr. le chancelier
auront lieu à l'avenir le premier et le troisième jeudi
de chaque mois. C'est le jeudi , 20 de ce mois , qu'il
en donnera une.
L'épizootie qui s'était manifestée dans le département
du Cher a cessé entièrement , et le commerce des
bestiaux est redevenu libre .
— M. le marquis de Jouffroi , auteur de la découverte
des bateaux à vapeur , et possesseur d'un brevet
d'invention , a fait construire , au château du Petit-
Bercy , une diligence de la longueur d'une frégate ; elle
sera lancée à l'eau dans les fêtes du mariage de S. A. R.
le duc de Berri . M. de Jouffroi multiplie ses chantiers
sur nos différentes rivières , et le commerce jouira sous
peu de cette belle invention , qui est véritablement
française.
190 MERCURE DE FRANCE.
L'entrée solennelle de Sa Majesté aura lieu le
~dimanche 16 , à quatre heures du soir , par la barrière
du Trône.
-On attend à chaque instant d'Angleterre LL. AA.
les ducs d'Orléans et de Bourbon . S. A. Louise de Condé
est débarquée à Calais.
- Une ordonnance du ministre d'état préfet de police
, prescrit les mesures d'ordre à prendre , pour les
processions de la Fête -Dieu , qui auront lieu à Paris
le dimanche 16 juin et le suivant .
Une ordonnance du Roi , en date du 5 juin , fixe
la manière dont seront employés les cinq millions accordés
au clergé . Un des grands objets de notre sollicitude
, dit Sa Majesté , a toujours été de venir au secours
du clergé , et de faire cesser la détresse affligeante
où il se trouve réduit , particulièrement dans les
campagnes . Un million est destiné à la création de
mille bourses dans les séminaires , et à l'entretien des
bâtimens. Les chanoines et les curés de seconde classe
reçoivent 100 fr . de plus. Les vicaires , qui jusqu'à
présent n'avaient pas de traitement , en auront un de
200 fr. Les congrégations , les prêtres âgés ou infirmes
sont compris dans cet état de distribution .
M. le comte de Blaças , ambassadeur du roi T. C. ,
a été présenté au S. P. , qui lui a donné des marques
d'une affection particulière.
-Le char qui était sur l'arc de triomphe du Carrousel
en a été enlevé , ainsi que les deux statues.
Le roi est parti le 12 pour Fontainebleau .
-Les imprimeurs-libraires sont tenus de déposer
Ies brevets qu'ils ont reçus de l'usurpateur , il leur en
sera délivré au nom du roi .
Le
EXTERIEUR.
pape vient de rétablir l'ancienne académie d'archéologie
, qui avait été fondée par Benoît XIV .
La reine de Portugal est morte au Brésil le
JUIN 1816 .
igt
20 mars dernier ; elle était âgée de 84 ans. Née le
17 décembre 1734 , elle devint reine le 25 février 1786 ,
et fut veuve le 25 mai suivant de don Pedre , son oncle ,
qu'elle avait épousé .
--
L'armée royale espagnole a défait totalement celle
des insurgés du Pérou . Dans le Mexique , les deux partis
se battent avec opiniâtreté et des succès divers. L'étendue
du
pays dans laquelle on se fait la guerre est cause qu'il
n'y a point d'action décisive , mais toutes sont meurtrières.
-
La banque de Londres , afin de subvenir aux fonds
qu'elle prête au gouvernement , a délibéré de porter son
capital à 14 millions de livres sterl . , au lieu de 11 dont
il est actuellement composé .
-Lord Stanhope a fait la motion , dans la chambre
des pairs , qui l'a admise à l'unanimité , de présenter
une adresse au prince régent , afin que des mesures soient
prises pour parvenir à un systême uniforme de poids et
mesures. Il est intéressant de savoir où les Anglais
prendront leur type : adopteront- ils la dix millionieme
partie de l'arc du méridien terrestre , comme nous l'avons
fait ? cette mesure est constante , elle appartient à
tous les peuples ; et parce que nous avons reconnu une
vérité les premiers , arriverait-il donc qu'ils la rejetteraient
? On peut le craindre en voyant les discussions qui
s'élèvent dans la chambre des communes , pour décider
si le calcul décimal , que nous suivons , sera adopté à
Londres dans la fabrication de la monnaie d'argent.
-
La princesse Charlotte est sérieusement indisposée.
Attaquée d'un gros rhume , elle surmonta son
mal et se rendit à un concert , dans la crainte que son
absence ne nuisit à la recette ; elle s'est trouvée mal et
a été forcée de se retirer . On l'a saignée deux fois .
-
Les marbres d'Athènes apportés en Angleterre
par lord Elgin , ont fait l'objet d'une discussion trèsanimée
. M. Bankes demandait qu'il fut accordé 35 mille
liv . sterl. pour faire cet achat , afin que les marbres fussent
déposés au muséum britanuique . Les opposans ont
objecté que lord Elgin avait usé beaucoup trop grande- .
192
MERCURE DE FRANCE .
ment du pouvoir que la Porte lui avait donné . M. Knight
a prétendu que ces marbres , qui composent la majeure
partie de la frise du Parthenon , ou temple de Minerve ,
et les metopes enlevés , n'étaient pas l'ouvrage de Phidias
; il rapportait leur existence au temps d'Adrien , et
leur exécution à des ouvriers dirigés par l'architecte
Callicrates . Les célèbres Visconti et Canova ont prononcé
que ces marbres appartenaient véritablement à
Phidias ; enfin , la motion de M. Bankes a passé à une
majorité de 82 voix contre 30 .
-
Le 14 avril une insurrection des noirs a mis la
Barbade dans le plus grand danger. Soixante plantations
ont été incendiées par eux. Deux milles ont été tués sur
le champ de bataille , et quatre cents faits prisonniers ;
déjà plusieurs chefs de la révolte ont été exécutés . Cet
esprit d'insurrection vient de plusieurs motions imprudentes
au moins , qui ont été faites dans le parlement .
En effet , les négrophiles avaient sous les yeux les désastres
de Saint-Domingue , ils en connaissaient les
causes , et néanmoins ils risquent , non-seulement la
perte de leurs colonies , mais ils envoient à la mort
leurs concitoyens. Il est difficile de penser que l'imprudence
seule puisse aller aussi loin N'était-il qu'un
imprudent ce Grégoire , dont le coeur si humain ne pouvait
supporter l'esclavage des noirs , et qui , sans sourciller
, votait l'assassinat de son roi .
mon-
Le feu a pris dans les bois qui couvrent les
tagnes Bleues , dans la Pensylvanie , à 14 milles d'Eaton ;
Il s'étend dans un espace de 20 à 3o milles .
ANNONCES .
Des moyens mis en usage par Henri IVpour s'assurer
la couronne et pacifier la France ; par Am.
Pastoret , maître des requêtes. Deuxième édition . Prix :
1 fr. 50 cent . Chez Delaunay , au Palais-Royal .
L'Iliade , traduit de Dugard- Montbel .
Machiavel commenté par Buonaparte , chez Nicolle .
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MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL..
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Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que da 1 " de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
La dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur - tout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
-
POESIE .
LA VEILLÉE D'UN AMANT.
ÉLÉGIE.
wwww
O tendre Melvina , toi que mon coeur adore !
Es-tu donc aujourd'hui sourde à mes chants d'amour ?
Durant toute la nuit les échos d'alentour
Ont redit les accens de ma lyre sonore.
Déjà la matinale Aurore
Dans l'Orient vermeil a devancé le jour ,
Et répandu ses pleurs sur les trésors de Flore ;
L'oiseau mélodieux célèbre son retour ;
Seul ici je t'attends , tu ne viens pas encore....
N'entends-tu pas , tranquille au fond du vieux château,
Les cris des enfans du hameau
Dont retentit au loin l'écho de la vallée ?
TOME 67 . 13
194
MERCURE
DE
FRANCE
.
Et les bèlemens de l'agneau
Qui cherche au milieu du troupeau
Sa mère , que les chiens poursuivent harcelée ?
Qui peut te retenir loin de l'amant aimé ?
Ne saurais to quitter ta couche solitaire ?
Ou plutôt ton Argos? .... Mais ce gardien sévère
Sommeille , par ma main dans la tour enfermé.
Ah ! ne retarde plus l'heure qui m'est si chère !
Dans ce riant bosquet , sur un lit parfumé,
Le Plaisir , qui l'attend , près de l'Amour repose :
"
Viens.... Que n'étais-tu près de moi
Quand dans l'ombre des nuits , cédant à mon ivresse ,
Je chantais ces vens que pour toi
M'inspira le dien du Permesse!
Aux accens de ma voix
Les Zéphirs inconstans retenaient leur haleine ,
Le rossignol , ce doux chantre des bois ,
Cessait de moduler son amoureuse peine .
Que de fois , suspendant ma lyre aux arbrisseaux ,
J'appelai Melvina , cette amante adorée !
Que de fois ma voix égarée
Mêla ses sons plaintifs au murmure des eaux !
Impatient d'amour et brûlant de tendresse ,
Plein de l'espoir henteux que ton coeur me donna ,
Je t'appelais , mais , ô tristesse !
L'écho seul du vallon répondait : Melvina !!
Bientôt , comme une ombre souffrante ,
Dans mon ennui mortel , à pas précipités ,
Je parcourais ces beaux lieux attristés
Par l'absence de mon amante ;
Ce bosquet où naguère , à tes genoux assis ,
Tu m'enivrais de tes baisers de flamme ;
Ces lieux où , d'un coup -d'oeil qui pénétra mon ame,
Ta sus fixer mon choix , si long-temps indécis .
Et quelquefois encor , les yeux remplis de larmes ,
Vers le séjour obscur où tu dors loin de moi ,
JUIN 1816. 195
Je jetais un regard où se peignaient l'effroi ,
La crainte, le dépit , les cruelles alarmes.
Pour moi , sans Melvina , serait-il de beaux jours ?
Dans un long amas d'infortunes ,
Quand de mes feux un autre usurperait le prix ,
Je verrais s'écouler mes heures importunes ,
Et ne survivrais pas à mes amours trahis.
Souviens -toi , Melvina , de l'heure fortunée
Où, loin des yeux jaloux , sous l'arbre des amours ,
Tu fis , de mille fleurs par mes mains couronnée ,
Le serment solennel d'être à moi pour toujours.
Incertaine , éplorée , et toujours séduisante ,
Alors tu m'enlaçais de tes bras amoureux .
O Melvina ! disais - je , éperdu mais heureux ,
Jure d'éterniser cette union charmante ,
De n'être jamais inconstante ! ....
Et dans ces momens pleins d'attraits ,
En levant tes beaux yeux , où l'amour étincelle ,
Soudain tu répondis , et plus tendre et plus belle :
O mon ami ! jamais ! jamais !
Adieu donc , Melvina , je retourne au village ;
Dors en paix sous ces vieux créneaux
Qui de la main du temps ont ressenti l'outrage ,
Et dont l'aspect sinistre alarme les oiseaux ,
Hôtes légers de ce bocage.
-
Demain , quand la brise da soir
Rafraîchira la fleur que le jour a flétrie ,
Guidé par mon amour , je reviendrai m'asseoir
Au bord du clair ruisseau qui baigne la prairie :
Heureux si Melvina , troublant ma rêverie ,
Vient combler mon espoir !
Auguste MOUFLE.
13.
196 MERCURE
DE FRANCE
.
TRADUCTION LIBRE
De la 12 Ode d'Horace , livre 1er :
Tu ne quæsieris scire nefas.
Ami , ne cherche point à déchirer le voile
Dont les Dieux bienfaisans nous cachent l'avenir ;
Nul mortel n'y parvient , et nul art ne dévoile
Quel est l'instant fatal qui doit nous désunir.
Nous soumettre au destin voilà notre partage ,
Soit que de nos hivers nous voyons le dernier ,
Ou que de jours plus longs ils nous laissent l'usage.
Sois sage : à ton Falerne , ami , point de quartier.
Ne donne à tes désirs qu'une courte carrière ;
Mais , hélas ! en discours nous perdons les instans ;
I 'heure qui va venir peut- être est la dernière
Dont nous pourrons user : saisissons les momens.
Tout le reste est peu sûr ; et c'est pure folie
De mettre au lendemain à jouir de la vie.
R. *
Tous les articles ayant la lettre R appartiennent au rédacteur .
ALEXIS ET LE ROSSIGNOL .
IDYLLE.
Aimable rossignol , que ta plainte est touchante !
Que j'aime tes charmans accords ,
Lorsque les échos de ces bords
Portent jusqu'à mon coeur ta voix attendrissante !
Tu soupires , gémis : ta compagne est absente :
Je languis comme toi . Sous ces ormeaux naissans ,
Par mes cris j'appelle ma mère ;
Mais , ô ciel ! elle habite une terre étrangère ,
Et je ne puis jouir de ses embrassemens ! .....
Que je mêle à ta voix mes longs gémissemens ;
JUIN 1816. 197
Confondons nos regrets et nos peines cruelles.
Que dis -je , hélas ! plus heureux qu'Alexis,
Petit oiseau , tu peux , en déployant tes ailes ,
Aller revoir l'objet de tes ennuis.
Si comme toi , loin de ces verts bocages
Je pouvais m'envoler ; ô paisibles ruisseaux ,
Fleurs du vallon , agréables ombrages ,
Vous n'entendriez plus le récit de mes maux !
Loin de vous confier ma douleur solitaire ,
J'aurais déjà volé sur le sein de ma mère.
P. ALBERT.
ÉNIGME .
Je suis une beauté dont l'extrême inconstance
Change , suivant les lieux , de visages divers :
Rien n'est si passager dans ce grand univers.
Les plus voluptueux recherchent ma présence
Parmi les prés fleuris et les ombrages verts.
La chaleur des étés et le froids des hivers ,
Me font également sentir leur violence.
Je fais autant de maux que je cause de biens .
Quand on veut me forcer je détruis mes liens ,
Et je remplis d'effroi tous les lieux où je passe .
De mes charmes puissans les princes amoureux ,
Avec de longs travaux me conduisent chez eux ;
Mais pour eux quelquefois je me mentre de glace.
wwwwwwwwm
LOGOGRIPHE.
Tout mortel en naissant , par céleste influence ,
Tient plus ou moins de mon essence.
Celui qui m'étudie avec discernement ,
Peut appliquer à tout un bon raisonnement.
Cher lecteur , onze pieds forment mon existence.
D'abord j'offre l'extrémité
Dont le globe terrestre est toujours limité ;
198
MERCURE DE FRANCE.
L'endroit où Robinson faisait sa résidence ;
La règle que l'on doit suivre avec confiance ;
Ce grand-prêtre des juifs qui , quoique fort pieux ,
Fit périr ses enfans et périt après eux :
Jaste punition du trop de complaisance
Qu'il avait pour leurs moeurs , dès leur plus tendre enfance ;
Le travail d'un reptile ; un produit de la mer ,
Qui , si l'on en prend trop , a le goût fort amer.
Je présente une fleur symbole d'innocence ,
D'une odeur agréable , et l'amour de la France.
En trois lettres je donne une divinité
Mère de Jupiter , admirable en beauté ;
Un poisson délicat connu par l'excellence ;
Ce qui peint au-dehors les mouvemens du coeur;
Un fleuve d'Italie ; une sale liqueur ;
La qualité qui manque à l'homme sans naissance ;
1 e nom d'une beauté qui , composé da grec ,
Rappelle la sagesse , inspire le respect.
J'ai ce que dans l'hiver on caresse souvent ;
Je suis multiplié chez les gens de finance.
Fêté par l'artisan;
Propre à la consonnance.
Je suis aussi ce grand héros
Vainqueur d'OEnomaüs aux courses des charriots ;
Pronom ; oiseau jasant avec aisance ;
Nymphe , et deux fois rivière en France ;
Sonverain des Persans , héroïne en chanson .
Rassemblez-moi , je suis de toute nation .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Ver à soie . Celui du Logogriphe est
Cordelier , où se trouve Or , Corde , Elie , Lie , Code , Ode , Ordre.
Le mot de la Charade est Menie , pronom , et adverbe.
JUIN 1816. 199
D'ALEXANDRE ET DE CESAR..
L'antiquité a produit deux hommes que la grandeur
de leurs exploits militaires a placés à la tête des rois et
des conquérans. Lorsque l'on parle d'eux , l'admiration
est à son comble , parce qu'on ne voit rien d'aussi vaste
que leurs desseins , et d'aussi étonnans que leurs succès .
Pénétrés tous deux de ce rayon divin qu'on nomme
génie , l'imagination a peine à les suivre dans leur
marche vers le but qu'ils se sont proposé. Celui d'Alexandre
est d'un soldat qui cherche la gloire , celui de
César d'un ambitieux qui cherche le souverain pouvoir
; la gloire ne lui était pas indifférente , mais il la
considérait comme un moyen , et non pas comme
fin ( 1 ).
Le premier était né pour dominer , l'autre en avait
la passion . Supérieur à tout ce qu'il y avait à Rome
de plus distingué , il crut qu'il n'y avait que le titre
de roi qui pût le montrer avec un éclat convenable.
Pour se faire un nom fameux , l'un n'eut qu'à vaincre ;
(1 ) La différence d'état en met une dans l'ambition. Roi , celle
d'Alexandre ne pouvait être que d'illustrer son nom ; sujet d'une
république , celle de César devait tendre à l'usurpation du pouvoir.
Ces deux personnages étonnans , peut- être également grands , ont
dû employer des moyens différens pour parvenir à un but qui
u'était pas le même. César avait bien plus de difficultés à vaincre
pour arriver à son but qu'Alexandre , mais cela n'empêchic pas
que la différence morale de ces moyens doit en établir une grande
entre ces deux hommes. Ceux employés par César , pour asservir
son pays , mettent un furienx contrepoids dans la balance ou soat
pésés ses faits mémorables. On n'aperçoit les belles actions de
César qu'au travers du voile funèbre dont il cou rit la république ,
et ce crêpe sanglant diminue d'autant la mâle lumière qui s'échappe
des rayons éclatans de son auréole .
La gloire d'Alexandre est aussi pure que puisse l'être celle
d'un conquérant ; ses motifs sont plus beaux , quoique repr hen
sibles , et l'on est vivement frappé de l'éclat de ses actions us
donne à l'homme une haute idée de lui - même , en lui faistat
voir l'étendue de ce qu'il peut entreprendre .
200 MERCURE DE FRANCE .
l'autre à vaincre et à corrompre. Une politique habile
assura au premier la jouissance de ses conquêtes , le
second perdit le fruit des siennes pour n'avoir pas assez
osé ( 1 ) . Il fallait César pour mettre ses affaires où elles
étaient après la défaite des enfans de Pompée , mais il
fallait Alexandre pour porter le diadême . Le caractère
de l'un est plus réfléchi , et convient admirablement
à sa position . Avant qu'il se déclare ouvertement , celui
d'Alexandre est plus décidé , et c'est celui que devait
avoir César pour achever ses entreprises . L'un est grand ,
généreux , magnanime ; l'autre à les mêmes qualités ,
mais il en abuse et les pervertit . Alexandre est le premier
roi de la terre , César est le plus mauvais citoyen
de sa république. L'un relève sans cesse le nom des
Grecs et des Macédoniens ; l'autre cherche à rabaisser
celui des Romains , et à les dégrader au point de pouvoir
supporter un maître. Toutes les qualités de l'un
paraissent appartenir à son grand coeur ; chez César
on ne sait si on doit les attribuer à son coeur ou à sa
politique. L'un récompense quand il donne , l'autre
avilit quand on accepte . Alexandre poursuit vigou-
(2) Il y a beaucoup d'incertitude dans la conduite de César ,
dans ses derniers momens. Il ne sait comment s'y prendre pour
se faire proclamer roi , et il paraît beaucoup au -dessous de lui
dans les petits moyens qu'il emploie pour en venir à ce point.
Il se fait bien présenter le diadême par Antoine , mais l'improbation
du peuple le force de fouler aux pieds ce signe de la royauté ,
lorsqu'il brûlait de l'impatient désir d'en orner sa tête. C'était
par un coup d'éclat que César devait se rendre le maître, seul
moyen qni convenait à son grand caractère. L'opposition qu'iltrouvait
dans le peuple ne venait que de sa politique faible et
indécise , qui ne dénotait plus qu'un homme ordinaire . Mais s'il
eut parlé , s'il eat expliqué solennellement sa volonté au peuple ,
et si ses discours eussent été appuyés des moyens que le dictatorat
lui fournissait pour réussir , Rome cut passé sous le joug. Ce
qui rend ceci plus certain , c'est que les Romains , avilis depuis
long -temps , n'avaient plus pour la royauté cette horreur des
premiers temps ; et la preuve en est dans l'indifférence qu'ils
témoignèrent lorsqu'ils virent l'heureux Auguste se ceindre le
front de l'ornement royal , dont l'éfréné désir avait causé la perte
de son aïeul .
JUIN 1816 . 201
reusement ses entreprises , et lorsque César a tout fait ,
et qu'il ne lui reste plus qu'à manifester ses volontés ,
il hésite et ne paraît plus César. Le génie d'Alexandre
est toujours le même , et celui de César paraît baisser
quand il approche du but qu'un seul effort va lui faire
atteindre. L'un ne veut pas d'une victoire qu'on croirait
due aux ombres de la nuit , et c'est dans la nuit que
César intrigue et prépare les petits moyens qui doivent
établir sa domination . Enfin , pour rendre son nom
mémorable aux races futures , l'un n'eut qu'à teindre
son fer d'un sang étranger ; l'autre dût en frapper l'étranger
et sa patrie ; il servit Rome contre les Gaulois ,
et immola Rome à son ambition ( 1 ) . Voici de quoi
achever ce tableau. A la mort d'Alexandre , les peuples
vaincus mêlent leurs larmes à celles de ses soldats ;
à l'assassinat de César , le peuple romain reste indiffé–
rent , et il ne montre quelque regret de sa perte qu'à
l'ouverture de son testament , où il lui lègue des
considérables .
sommes
ww
FRANÇOIS Ier ET Mme DE CHATEAUBRIAND ;
Par Mme A. Gottis . Orné de deux jolies gravures.
Chez Eymery et Delaunay.
(I ' article )
Il y a peu de mois que madame de Genlis a mis
en roman le règne de Charles VIII , et celui de Louis XII.
Elle commença son ouvrage à la mort de Louis XI ,
(1 ) Depuis dix - huit siècles, les noms de ces deux personnages
sont toujours cités ensemble , et regardés comme digues d'une
égale admiration . Je ne crois pas cependant qu'à la place l'un de
J'autre , ils eussent fait d'aussi grandes choses que dans la position
où ils se sont trouvés . Alexandre aurait bien pu porter le nom
romain jusqu'à l'extrémité des Gaules , mais il aurait été le jouet
du triumvirat , et sa fortune l'aurait abandonné bieu avant le
passage du Rubicon . Si César eut été le fils de Philippe , jamais
202 MERCURE DE FRANCE .
et orna de son coloris quelques pages de Daniel et da
Mézerai . Mme Gottis semble s'être chargée de continuer
ce travestissement . Elle suit les derniers erremens de
Mme de Genlis , et l'ouvrage commence à la mort de
Louis XII , à l'avénement de François Ier au trône.
Le marquis de Mascarille , pour plaire à deux belles
dames , voulait mettre l'histoire Romaine en madrigaux
; de nos jours , deux illustres dames , pour amuser
le public , ont entrepris de mettre l'histoire de France
en Romans. On ne peut plus nous reprocher d'ignorer
notre propre histoire. La crainte de l'ennui nous avait
inspiré pour tant de chroniques savantes , de compilations
laborieuses , une horreur contre laquelle luttait
en vain notre patriotisme. Mais grâce à l'heureux stratagême
des écrivains du 19e siècle , l'agrément est venu
nous ouvrir mille routes vers la science . L'écolier fuyant
son maître qui le poursuit un Lacretelle à la main , et
croyant échapper au savant volume en se réfugiant aux
théâtres du boulevart , retrouve sur les planches , les
héros qui lui ont fait fuir les bancs du college. Il assiste
avec plaisir aux batailles , dont le récit ne lui inspirait
que du dégoût ; il voit combattre le maréchal de
Luxembourg , le maréchal de Saxe en personne , et
un seul geste de Fresnoy ou de Tautin lui sert plus
que la prose de l'éloquent professeur. Jette-t-il les yeux
sur les enseignes , il y voit encore de l'histoire de France ;
ouvre-t-il un roman nouveau pour se délasser de Salluste
et de Tite-Live , il ytrouve , ou Jeanne de France ,
ou François Ier. L'histoire le poursuit par-tout , et les
enseignes , les mélodraines , les romans de M de Genlis
et de Me Gottis , lui font faire connaissance avec des
gens qu'il n'aurait peut-être jamais connus de sa vie.
Dans la disette où nous sommes d'historiens , les romans
historiques sont notre ressource contre l'ignorance.
le Gange n'eût été traversé par les Grecs et les Macédoriens ,
Il fallait la jeunesse de l'un et la maturité de l'autre , pour arriver
au point d'où on les examine. L'ambition de César était la royauté ,
et s'il eut éé à la place d'Alexandre , ses désirs eussent été satisfaits
, et l'Asie n'eut point été troublée.
JUIN 1816. 203
Puisque nous ne pouvons pas lire MM. Michaud ,
Lacretelle , Alphonse Beauchamp , Sarrasin , etc. , etc. ,
ne décourageons pas ceux qui revêtent d'une forme
agréable des récits , qui , sous la plume de ces messieurs ,
ont une si triste réalité. Les romans historiques , dit-on ,
altèrent les faits ; mais encore tire- t-on de leur lecture
quelque chose de plus que de ces longues histoires que l'on
ne veut pas lire. La morale nue ne se fait point accueillir
des hommes ; il faut donc qu'elle emprunte le secours
de l'apologue. La science fait peur , le mensonge plaît ;
amusons-nous , étudie qui pourra . Ainsi l'on fera dorénavant
son cours d'histoire au boulevart , le long des
rues , et le soir en cherchant à s'endormir . Les français
savent tout aujourd'hui . Mézerai , Daniel , Véli , Lacretelle
même , ont pour rivaux préférés MM. Pixérécourt,
Caignez , Théaulon , Dartois , etc. , etc. , et deux belles
dames , puisqu'une nouvelle héroïne vient joindre deux
volumes in- 12 aux nombreuses troupes de cette croisade
romantique. C'est , n'en doutons pas , à cette ligue , que
le 19e siècle doit cette supériorité de lumières dont le
Constitutionnel et M. Azaïs voudraient seuls se faire
honneur. Mme Gottis , venue la dernière , n'en a pas
moins de droits à la reconnaissance de la génération
actuelle. Ceux qui n'ont pas vu jouer Françoise de Foix
à l'Opéra-Comique , pourront trouver son roman nouveau
; et tout enfin , jusqu'au titre , paraîtra neuf à ceux
qui ne connaissent pas encore le nom de Châteaubriand .
>>
Le roman de Mme Gottis commence donc à la mort
de Louis XII , arrivée le 1er janxier 1515. En faisant
l'éloge de ce prince , l'auteur dit : « Que lui seu!,
jusqu'à ce jour , avait su réprimer l'orgueil des grands ,
et mettre leurs malheureux vassaux , en les couvrant
» de l'autorité royale , à l'abri des vexations dont ils
» les accablaient. » Si Mme Gottis n'avait pas voulu
faire un roman ; je me permettrais , avec tout le respect
que l'on doit aux dames , de relever ici une forte erreur
, car Louis XI , avant Iouis XII , avait abaissé
l'orgueil des grands et mis leurs vassaux à l'abri de
leurs vexations ; c'est avec l'établissement des postes ,
le seul endroit par lequel il trouve grâce devant Vol-
}
204 MERCURE DE FRANCE .
taire , qu'on croirait tenté de lui pardonner sa tyrannie
en faveur du choix de ses victimes.
*
Mme Gottis nous fait d'abord connaître en peu de
mots les personnages qui doivent figurer dans ses tableaux
: « La timide Claude , fille de Louis XII ,
» femme de François Ier , dépourvue de cet aimable
>> abandon qui enchaîne un époux , et qui bien souvent
tient lieu de tendresse ... ; » Louise de Savoie , duchesse
d'Angoulême , mère du prince exerçant déjà à la cour
cet ascendant qui devait produire un jour la perte du
connétable de Bourbon ; l'aimable Marguerite de Valois ,
depuis reine de Navarre , si connue par ses contes que
La Fontaine a imités , et que son frère appelait la
Marguerite des Marguerites.
La belle Françoise de Foix , fille de Phébus de Foix ,
soeur du vaillant Lautrec et de Lescun , connu sous le
nom de maréchal de Foix , aurait fait le plus bel ornement
de cette cour où François Ier avait introduit les
dames , lui qui disait qu'une cour sans femmes était un
printemps sans roses; mais unie depuis l'âge de douze
ans au comte de Châteaubriand , mari jaloux s'il en fut
jamais , elle vivait dans la solitude où son époux la
tenait enterrée . Il avait offert de l'épouser sans dot :
la famille de Françoise , sachant apprécier autant
qu'Harpagon cet offre si rare , ne manqua pas de sacrifier
à l'inestimable avantage de sans dot , le bonheur
de sa jeune victime . Elle donna la main sans trop
savoir ce qu'elle donnait ; car , « quant à son coeur ,
dit Mme Gottis , elle ignorait encore si la nature
» lui en avait fait don . » L'auteur a voulu dire , sans
doute , elle ignorait encore si la nature lui en avait
donné un .
Si elle ne le savait pas encore , elle devait l'apprendre
un jour d'une manière bien fatale . En attendant , elle
était presque aussi bonne épouse que Jeanne de France ;
<< elle ne voyait dans la tyrannie que son mari exerçait
envers elle , qu'un excès de tendresse . » Preuve
convaincante que les extrêmes se touchent . En vain
François Ier engage-t-il le comte de Chateaubriand à
conduire sa femme à la cour ; en vain lui déclare-t-il
»
JUIN 1816. 205
9
qu'il l'a nommée une des dames qui composent la cour
de sa soeur Marguerite ; cet époux intraitable , en proie
à toutes les fureurs de la plus sombre jalousie , résiste
aux prières , aux instances du roi . François n'a vu que
deux fois la belle comtesse , aux nôces de Louis XII
avec Marie d'Angleterre , et aux siennes avec la timide
Claude. Le souvenir de la comtesse de Chateaubriand
le poursuit sans cesse , et il aurait voulu qu'elle ne sortît
pas plus de son palais que de son coeur. La fortune , qui
semble être d'intelligence avec les amans , procure bientôt
à François ce que le despotisme conjugal du comte
de Chateaubriand lui refuse. La vertueuse Françoise
secondant elle-même les vues de son farouche époux ,
se complaît dans sa retraite , et ne se figure pas encore
de plus grand plaisir que celui d'élever la jeune Aloïse ,
sa fille : elle n'a pas plus de goût pour la cour que son
mari me désire qu'elle en ait . Il ne fallait rien moins
qu'un motif irrésistible pour la forcer à revenir dans un
séjour si dangereux . Le brave Lautrec , son frère , par
suite d'une affaire avec Descars , créature de Bonnivet ,
qui avait insulté Lescun , se trouve , par la perfidie de
ses ennemis , menacé de perdre l'honneur et la vie . Sa
tête est mise à prix ; on a prévenu le roi contre lui ; il
n'a plus d'espoir que dans sa soeur ; il la supplie d'aller
implorer la clémence de François Ier. Chateaubriand ,
après avoir fait la grimace à la proposition de conduire
sa femme à la cour ; touché du pressant danger de son
beau-frère , y consent enfin. « Hélas ! je ne puis résister
» à ses prières , s'écrie-t-il ; regardez-la , Lautrec ; voyez ,
>> voyez quels tourmens sa beauté me prépare ! qui pour-
» rait la voir sans être ému ? elle n'a qu'à paraitre ,
qu'à faire entendre cette voix qui porte le trouble au
» fond des coeurs ; non , il est impossible de lui rien re-
» fuser : votre grâce est écrite en ses yeux. Allez , Fran-
>>
་
çoise , allez sauver un frère chéri : moi seul , moi
» seul je serai malheureux. » Il se rassure ensuite en
pensant que Françoise est mère , et qu'elle ne pourra
jamais devenir une mère coupable . Ou M. de Chateaubriand
se trompait fort dans ses conjectures , ou bien les
mères du seizième siècle ne ressemblaient guère à leurs
206 MERCURE DE FRANCE .
33
>>
1
petites- filles . Lautrec , pour le tranquilliser entièrement ,
va chercher Aloïse , et , en la présentant à sa mère , il lui
fait prêter serment de fidélité au père de sa fille . Elle
jure , et s'écrie , en s'adressant à Aloïse , qui est encore
en nourrice et ne doit guère l'entendre : « Serait- il pos-
» sible , grand Dieu ! que tu cessasses d'être l'objet le
plus cher à mon coeur ! toi , toi ma fille , doux présent
que je reçus de la bonté du ciel ! » Qui croirait , après
un serment si solennel , qu'elle dit ensuite en partant :
Rapporterai-je d'une cour trompeuse un coeur innocent
et pur ? Quoi ! elle met déjà en doute ce qu'elle
vient de jurer avec tant d'appareil ! Quoiqu'il en soit de
cette contradiction un peu prompte , et dont on ne peut
donner d'autre excuse que l'extrême légèreté de son
sexe , elle arrive à la cour ; elle y est nommée la belle
des belles par le connétable de Bourbon ; excite l'admiration
des hommes et la jalousie des femmes ; assiste
aux fêtes célébrées à l'occasion de la naissance de l'héritier
du trône. Au tournois , au bal , par-tout enfin ,
elle attire tous les regards , et sur-tout ceux du prince.
Elle parle de son frère au roi , qui ordonne que le conseil
s'assemble pour entendre sa défense. Bayard et Bourbon
parlent en sa faveur , et le font triompher de la
haine de Bonnivet. Lautrec est absous , et François Ier
lui rend sa confiance et son amitié Pour gage de leur
réconciliation , il lui fait présent de son épée . Lautrec
revient vers sa soeur , qui est au comble de la joie . La
vue de l'épée du roi dans les mains de son frère , ne produit
pas sur elle un si funeste effet que l'aspect de l'épée
du Cid entre celles de don Sanche , sur Chimène . Françoise
, dans son ivresse , ose approcher de sa bouche ce
fer sacré , ce glaive chéri , comme elle l'appelle , et
cela devant son frère , qui lui a fait prêter lui-même le
serment de fidélité conjugale. Mais Lautrec lui doit la
vie , et ne songe pas d'abord à lui faire des reproches ;
il n'a que des remercîmens à lui adresser : l'excès de sa
joie l'empêche d'appercevoir le trouble de sa soeur.
Bientôt il se trouve seul avec elle , et , après lui avoir
rapporté les paroles du monarque , qui l'a chargé de le
rappeler au souvenir de Mme de Chateaubriand , il lui
JUIN 1816 . 207
dit : Françoise , rappelez-vous vos sermens ! et elle répond
en tremblant : Je ne les ai point oubliés . Elle
ment un peu en parlant ainsî ; mais on sait que l'amour
nous rend menteurs . Celui de Françoise fait tous les
jours de nouveaux progrès . Qu'on juge de la nature de
sa passion par la comparaison suivante :
ม
་་
Lorsque par un beau jour , nos sens fatigués d'une
» chaleur brûlante , demandent avec avidité un vent
» frais pour les rafraîchir , comme nous respirons
» avec délices l'odeur suave de la reine des fleurs ,
» du tendre réseda et de l'humble violette ! l'air em-
>> baumé semble former un léger nuage autour de
nous . Cet air si doux nous rend plus sensibles , plus
» tendres , plus disposés à aimer. Enivrés , nous oublions
qu'il est des exhalaisons malfaisantes qui
» causent la mort . De même une ame qui n'avait
jamais aimé , s'abandonne plus facilement à l'enthou-
» siasme que lui inspirent les vertus dont elle orne
l'objet de sa prédilection ; sans défiance elle se laisse
» asservir ; ignorant le danger , elle y court aveuglé-
» ment ; bientôt le calme heureux dont elle jouissait
» se dissipe ; elle aperçoit l'illusion qui l'égare , les maux
qui en résulteront .... il n'est plus temps !
<<
»
>> >>>
Je n'ose rien ajouter à un pareil morceau ; je ne
pourrais jamais atteindre à cette pompe , à ce vague
du style romantique ; et je renvoie le reste de l'analyse
de ce roman à un second article , pour laisser mes
lecteurs se livrer au charme de cette comparaison sentimentale
.
T.
mw
LES DEUX FOLIES.
Je suis bien à plaindre , s'écriait Adolphe Morange ,
les coudes appuyés sur une table et la tête cachée dans
ses mains ! très à plaindre , en effet , reprit Adrienne
Sésac , qui entrait en ce moment chez son cousin ; vous
êtes affligé de vingt- cinq ans ; vous avez une figure
208 MERCURE DE FRANCE.
"
-
-
-
agréable , une tournure distinguée , cinquante mille .
livres de rentes ; idole des femmes , vous ne rencontrez
point de cruelles ..... Eh ! voilà sur-tout ce qui me
désespère. Certes , la plainte est étrange ! - J'aurais
donne tout au monde pour aimer d'amour une ingrate .
- Consolez- vous , avec le temps cela viendra. -Oh !
vous verrez que non , la fatalité de mon étoile s'y oppose
;j'aurai toujours le malheur d'être heureux . Je vais
vous en fournir la preuve vous connaissez Sophie
l'Escourt ? -Beaucoup . - A-la-fois belle et jolie , vive ,
spirituelle , parée de tous les talens et de toutes les grâces ,
elle attire sans cesse mille amans sur ses pas ; mais ils
se sont en vain. disputé l'honneur de l'arracher à son
veuvage ; aucun d'eux n'a pu vaincre sa froideur . J'entendis
parler de l'indifférence de Sophie. Trouver une
femme
que rien ne peut toucher , quel trésor ! Je me
fais présenter chez elle ; je subis le sort commun_aux
hommes qui l'approchent , j'en deviens amoureux . Pendant
un mois , je cherchai inutilement l'occasion d'entretenir
Mme l'Escourt de ma tendresse ; je ne la voyais
qu'au milieu d'un cercle nombreux , et comment me
flatter de me faire comprendre par mes regards , par
mes soins ! Le plus souvent , elle ne prenait pas garde à
moi. L'inquiétude , la jalousie dévoraient mon coeur ;
le jour, la nuit, je n'avais pas un instant de repos : c'était
charmant . J'arrive avant -hier chez elle , quelques
momens avant l'heure où l'on s'y réunit ; le hazard
permet qu'on me laisse entrer. Seul avec Sophie , je
profite de cette circonstance favorable lui déclarer
ma passion ; elle en écoute l'aveu sans montrer l'émotion
la plus légère , et comme une personne accoutumée
à de semblables hommages. Je m'exprime avec plus de
feu : elle reste dans un calme parfait ; seulement un
sourire effleure ses lèvres ; je le prends pour celui du
dédain. On annonce un de mes rivaux ; Sophie l'accueille
avec plus de bienveillance que de coutume. Me
voilà certain d'être méprisé ; mon amour-propre en
souffre , mon amour s'en accroît je sors furieux de
chez Mme l'Escourt . Revenu chez moi , je m'enferme et
je compose des vers faits pour attendrir la beauté la plus
:
pour
JUIN 1816 .
209
1
rebelle ; je les envoie à Sophie : point de réponse . J'en
compose de nouveaux . Oh! pour le coup j'ai pleuré ,
là , réellement pleuré en les faisant ; aussi ils étaient
délicieux. Je croyais qu'ils auraient le même sort que
les premiers je me trompais ; ils n'ont que trop bien
réussi !
:
Adolphe se tait , soupire , et , de l'air le plus décon
certé , présente à sa cousine un billet que Mme de l'Escourt
vient de lui envoyer.
Adrienne se détourne pour rire , ensuite elle prend le
billet et lit :
>>
་
Non , mon coeur n'est point insensible ; si je n'ai
» pas encore aimé , c'est que seul vous pouviez me
plaire. Le premier moment où je vous ai vu décida
» de mon sort . Il m'est doux de vous faire un aveu que
> notre situation mutuelle autorise ; le retarder serait
» de la coquetterie , et cet art méprisable est étranger
» à mon caractère . »
C
Je n'aurais jamais imaginé que l'aimable veuve fût
capable de s'exprimer d'une manière aussi tendre , reprit
Adrienne. Vraiment , c'est fait pour moi , répliqua
Morange ; maintenant , ajouta-t-il , concevez-vous .
ma position ? - Parfaitement. A ma place , comment
agiriez-vous ? —J'irais sur-le-champ me jeter aux pieds
de ma Sophie , pour la prier d'unir le plutôt possible
son sort au mien. A votre avis , je n'ai que ce parti
à prendre ? -Assurément. Il est .....- Terrible , j'en
conviens ; épouser une femme jeune , jolie , aimable ,
vertueuse , riche , et qui vous aime ! ..... Cet hymen me
désole.. -Vous n'êtes donc point amoureux de Mme de
l'Escourt ? Je l'aimais éperdûment ce matin ; je m'attendais
à rencontrer de grands obstacles au succès de
ma flamme ; mes plans sont dérangés ; plus d'avenir
pour moi ; je rentre dans la foule.
--
-
-
Morange parcourait avec agitation la chambre , en
répétant , plus d'avenir! Adrienne , croyant qu'il avait
perdu la tête , ne put se défendre d'un mouvement
d'effroi. Je vous parais bizarre , dit-il à sa cousine ;
cependant , l'état où vous me voyez est l'effet du plus
noble désir. Ecoutez : J'idolâtre la gloire littéraire ;
14
210
MERCURE DE FRANCE .
1
-
les
celle - là ne coûte rien aux autres et nous assure une
éternelle renommée . J'ai fait d'excellentes études ; je
me suis nourri de la lecture des poëtes anciens et modernes
; je suis principalement enthousiaste du génie de
Pétrarque . Ah ! que j'envie le sort de ce poëte admirable
; et sa Laure ! combien de droits n'a-t- elle pas à
la reconnaissance des siècles . Si j'eusse gémi sous le
poids d'un amour infortuné , oui , je le sens , je me
serais égalé à Pétrarque ; peut-être même l'aurais- je
surpassé ; car j'ai dans le coeur un foyer brûlaut d'amour!
Eh ! bien , reprit Adrienne , chantez vos plaisirs ,
votre bonheur ; c'est une façon assez douce d'acquérir
de la célébrité . — Oh ! vous en parlez fort à votre aise ;
indépendamment de ce que le bonheur n'offre qu'une
situation à retracer , il n'intéresse personne. Ne vous
souvient - il pas du conseil que Voltaire adresse aux
amans heureux ? Pensez-vous que le public goûterait
beaucoup de charmes à lire les vers d'un poëte qui
vanterait continuellement les attraits , la tendresse ,
vertus de sa femme ? Cela serait horriblement monotone
: d'ailleurs , ne nous abusons point ; il faut avoir
souffert enfanter de belles choses ; la nature ne
donne pas ses faveurs , elle les vend et dit à l'homme
de génie : Sois illustre , mais sois malheureux ( 1 ) . La
fortune m'a comblé de ses dons , je jouis de l'indépendance
, je ne manque pas d'amis ; l'amour en troublant
mon repos pouvait m'ouvrir une brillante carrière.
Vaine espérance ! Possesseur d'un revenu considérable ,
adoré de ma femme , me voilà condamné à vivre au
sein de l'opulence , de l'oisiveté et de l'ennui : pas
moindre chagrin , pas la moindre inquiétude ne viendra
réveiller mon imagination assoupie ; je végéterai comme
les plantes , et quand j'aurai cessé d'être , on ne saura
.pas si j'ai vécu . - Vous deviendrez père de famille
Je ne leur laisserai vous revivrez dans vos enfans.
des richesses . Vous leur laisserez aussi l'exemple que
de vos moeurs et le souvenir des bonnes actions que
pour
-
le
?
(1) Diderot,
JUIN 1816. -211
•
vous aurez faites ; n'est-ce pas tout ? -C'est bien quelque
chose , mais j'avais une ambition plus relevée ; enfin ,
je vous l'avouerai , ceci me désespère .
Une autre personne qu'Adrienne aurait ri de l'étrange
douleur de Morange ; mais Mme Sésac était la bonté
même : le malheur imaginaire de son cousin l'affligea ,
parce qu'elle craignait que l'espèce de délire qui le
causait ne lui préparât de véritables maux. Elle se fit
la plus triste image d'un hymen entrepris sous de semblables
auspices. Morange , époux infidèle , ne pouvaitil
pas tomber dans les filets d'une intrigante , qui ,
caressant sa manie , disposerait de ses biens comme de
son coeur. Remplie de cette idée , Adrienne demanda
à son cousin s'il avait déjà vu de l'écriture de Sophie.
-Non , répondit-il . En ce cas , reprit Mme Sésac , mon
soupçon n'est pas dénué de fondement. -Quel soupçon ?
-
Plus j'y réfléchis , plus je me persuade que cette
lettre n'est point de Mme de l'Escourt. De bonne foi ,
peut-on imaginer qu'une femme , objet de tant de
vonx , accueille les vôtres avec cette promptitude ; en
supposant que vous lui ayez inspiré de l'amour , ce que
je suis loin de regarder comme certain , elle aurait balancé
à vous le dire . - Ce billet ! ....- Est de quelqu'un
qui aura voulu vous jouer un tour. Je parviendrai
bientôt à m'en éclaircir ; je vais aller chez Mme de
l'Escourt. Y chercher une explication ?-Sans doute.
Gardez - vous en bien. Pourquoi ? Vous vous
rendriez coupable d'une de ces gaucheries que les
femmes pardonnent difficilement ; si le billet vient de
Sophie , vos doutes l'accuseraient en quelque sorte
d'imprudence ; dans le cas contraire , votre confiance
sera prise pour l'effet d'une vanité intolérable : vous
apprêterez à rire à vos rivaux , et vous deviendrez la
fable de la ville. Je ne puis pourtant tarder à témoigner
ma gratitude à Mme de l'Escourt.
Vous per-
G
sistez donc à croire que c'est elle qui vous écrit .
Mais..... je le crois . En vérité les hommes ont un
grand fond d'orgueil.
-
Après cette exclamation , Mme Sésac sortit , laissant
Adolphe en proie à la plus étrange incertitude. Deux
14 .
212 MERCURE DE FRANCE.
heures s'étaient écoulées , et il se consultait encore
sur la conduite qu'il devait tenir , sans savoir à quoi
se résoudre , lorsque Adrienne rentra un papier à la
main. Jugez si j'avais raison , dit-elle à son cousin ,
voilà de l'écriture de Mme de l'Escourt ; comparez- la
avec celle de la lettre , objet de notre discussion .
Morange lut alors un billet par lequel la jeune veuve
acceptait l'invitation que lui faisait Mme de Sésac , de
venir la retrouver le même soir , dans sa loge à l'Opéra
où l'on représentait un ouvrage nouveau ; ensuite il dit
à sa cousine : Vous avez une rare pénétration ; sans
vous , quel rôle ridicule j'aurais fait . Mais je découvrirai
l'auteur de cette insolente plaisanterie , et j'en
tirerai vengeance. Un duel , grand Dieu ! y pensezvous
sérieusement ? - Très -sérieusement . Calmezvous
, la colère n'est propre qu'à vous faire agir contre
nos intérêts ; le vôtre est de plaire à Mme de l'Escourt.
Or , le moyen de réussir auprès d'une honnête femme ,
n'est point de la rendre l'héroïne d'une aventure de ce
genre. Méprisez l'auteur de la missive , ne vous informez
pas de son nom , et donnez-moi la main , ce soir ,
pour aller à l'Opéra.
Adolphe , très- irrité , persistait dans son dessein.
Adrienne lui parla avec tant de force contre les duels ,
et lui démontra si bien que l'offense dont il se plaignait
n'attentaît point à son honneur , qu'elle parvint
le ramener à son opinion. Il la suivit au spectacle.
Tandis qu'il y attendait vainement Mme de l'Escourt ;
cette dernière , encore embellie par l'espoir du bonheur ,
se préparait à recevoir la visite de son amant , et se
félicitait d'avance de la joie qu'elle verrait briller dans
ses regards . Depuis six heures du soir jusqu'à dix ,
combien de fois son coeur ne s'abandonna-t -il point
tour-à-tour à l'émotion la plus douce et la plus cruelle.
L'absence prolongée d'Adolphe commençait à l'allarmer
sérieusement , lorsqu'un homme à la mode vint chez
elle en sortant de l'Opéra, et comme on le questionnait
sur ce qu'il pensait de la pièce nouvelle : je la
trouvé détestable , répondit-il ; je ne suis probablement
pas le seul de cet avis ,car j'y ai vu un de nos beaux→
JUIN 1816 . 215
esprits , M. Morange , qui m'a eu l'air de s'y ennuyer
au moins autant que moi .
A ces mots , le sein de Mme de l'Escourt battit avec
violence ; toutefois , elle se rendit assez maîtresse de son
trouble pour que personne ne s'en aperçut. Dès que
sa société fut partie , la jeune veuve se soulagea. d'une
longue contrainte , en versant quelques larmes ; ensuite
elle relut les vers qu'Adolphe lui avait adressés ; ils
étaient l'expression de l'amour , mais pouvait- elle y
croire encore. Plus Sophie examinait la conduite de
Morange , plus elle la trouvait incompréhensible ;
enfin , de conjectures en conjectures , elle frémit en
s'arrêtant à la pensée qu'il n'avait conçu pour elle
qu'une passion injurieuse à sa pudeur ; et , pénétrée
d'indignation , elle résolut de l'accabler désormais de
son mépris.
Quant à Morange , il se voyait replacé dans l'état
où il était avant la réception du tendre billet de l'aimable
veuve ; et dans le moment où , seul , il s'occupait
à lui peindre avec l'éloquence du langage poëtique
son invincible flamme , Sophie , abusée sur le compte
de son amant , s'armait contre lui de rigueur.
f Mme l'Escourt refusa d'ouvrir la missive de Morange ;
cet incident fournit au nourrisson des muses une complainte
touchante qu'il envoya par la poste , et sous
enveloppe , à son inhumaine. Comme il avait eu la
précaution de faire mettre l'adresse par une main
étrangère , Sophie décacheta le paquet. Les malins
présumeront peut- être que malgré son ressentiment
elle céda à un mouvement de curiosité , cela est possible
; quoi qu'il en soit , elle renvoya soudain à Morange
sa complainte, au bas de laquelle étaient écrits les mots
suivans :
Ne me fatiguez plus , ni de vos vers , ni de votre
>> amour ; je ne lirai jamais les uns , je ne répondrai
» jamais à l'autre , et je vous défends de vous pré-
» senter à l'avenir chez moi. »
Le caractère d'écriture de ces lignes ressemblant à
celui du billet que Mme Sésac avait montré à Morange ,
il ne put douter de son malheur. Sa lyre en devint en214
MERCURE DE FRANCE.
core et la confidente et l'écho ; mais Sophie persista
constamment à refuser ses visites et ses écrits.
L'amour d'Adolphe s'exalta au dernier point ; il courait
matin et soir les promenades , les spectacles , dans
l'espoir d'y rencontrer Mme de l'Escourt ; et quand ce
voeu de son coeur se trouvait exaucé , ce qui arrivait
rarement, il revenait chez lui accablé de douleur d'avoir
vu celle qu'il idolâtrait sourire à la foule empressée de
ses adorateurs . Ce n'était plus pour donner un rival à
Pétrarque qu'il accordait son luth ; mais pour soulager
ses amoureux tourmens .
Cependant ses poësies , louées par les meilleurs critiques
et recherchées par les gens de goût , faisaient les
délices de la bonne compagnie ; on ne parlait en tous
lieux que de Morange ; les femmes ne tarissaient pas sur
son éloge ; il n'en était aucune qui ne souhaitât de le
connaître , et qui n'eût en secret l'envie de succéder
dans son coeur à l'insensible beauté qu'illustraient ses
chants harmonieux .
D.
2)
«
Des affaires avaient éloigné pendant deux ans Mme de
Sésac de la capitale . A son retour , elle descendit chez
Adolphe. Recevez mes félicitations , lui dit -elle ; j'ai
joui avec ivresse de vos succès ; les connaisseurs vous
comparent aux poëtes les plus célèbres ; vous avez
atteint ce but où tendaient vos désirs : vous devez
» être heureux. » Adolphe secoua tristement la tête.
Les faveurs de la gloire , reprit sa cousine , feraient - elles
de vous un ingrat ? En serait-il d'elle comme de l'amour
? - Le bruit , la renommée ne sont pas la gloire ,
répliqua Morange . - Oh ! vos chants passeront à la
postérité.Eh ! que m'importe ! quand Sophie me dé
daigne , quand je me meurs !
La voix éteinte d'Adolphe , la décomposition de ses
traits , émurent Adrienne jusqu'au fond de l'ame ; elle
tâta le pouls à son cousin et dít : Vous avez la fièvre.
Elle ne me quitte plus , et me conduit peu-à -peu au
tombeau. Quand j'y serai descendu , promettez -moi
vous , l'amie de mon enfance ! promettez- moi d'employer
vos efforts pour déterminer Sophie à souscrire à
ines dernières volontés . Je lui lègue tous mes biens , deJUIN
1816. 215
mandant pour unique grâce qu'elle vienne chaque
année , en habits de deuil , orner de quelques fleurs le
simple monument qui renfermera ma dépouille mortelle
. Allons , bannissez des idées trop funestes ; au
lieu de rêver à votre testament , songez à guérir de votre
langueur , à vivre pour être aimé. Aimé , moi ! aimé !
jamais ; il faut mourir !
-
La fièvre de Morange redouble ; un délire effrayant
s'y joint ; Adrienne fait appeler un médecin , vole chez
Mme de l'Escourt , tombe à ses genoux et la conjure de
sauver la vie à son cousin . Sophie veut la relever . Non ,
répond Adrienne , je ne quitterai point la posture de
suppliante que vous ne m'ayez entendue , que vous ne
m'ayez pardonnée . Elle raconte alors à la jeune veuve
la scène qui s'était passée autrefois entre elle et Morange ;
puis elle ajoute : Votre femme- de-chambre , séduite
par moi , écrivit en votre nom le fatal billet qui appuya
mes discours mensongers. Je suis coupable , très- coupable
, et Morange , hélas ! va payer ma faute de ses
jours , si je ne parviens à vous fléchir en sa faveur.
Sophie n'avait pas cessé d'aimer Adolphe ; elle ne
put résister aux larmes d'Adrienne , à ses propres sentimens
, et se laissa conduire auprès de l'infortuné dont
une imagination trop ardente consumait l'existence .
L'amour est le plus habile des médecins ; la présence
inattendue de Mme l'Escourt produisit un changement
miraculeux dans la situation de Morange . Certain de
n'être pas indifférent à son amante , il recouvra bientôt .
sa santé , et sollicita Sophie de lui accorder sa main.
Mais quand la jeune veuve ne trembla plus pour les
jours d'Adolphe , elle combattit de nouveau le penchant
qui l'entraînait vers lui , n'osant confier le soin de sa
destinée à un homme dont elle craignait que les sentimens
ne fussent plus dans la tête
dans le coeur ,
qui avait jusqu'à cet instant montré plus de génie que
de raison .
que et
La perte des espérances d'Adolphe le réduisit au plus
sombre désespoir ; il prit la poësie en horreur , brûla
tous ses manuscrits et vendit sa bibliothèque. Il ne conserva
pas même son Pétrarque , et , résolu d'aller au-delà
216 MERCURE DE FRANCE .
des mers s'ensevelir au fond de quelque contrée déserte
il fit ses adieux à Me l'Escourt dans une épître en prose .
Cette dernière marque éclatante d'amour , qui parut
plus sage à Sophie que toutes celles qu'Adolphe lui avait
données jusqu'ici , la détermina à l'épouser.
Adolphe attacha beaucoup de prix à son bonheur : il
l'avait chèrement acheté . Si le tour romanesque de son
caractère le conduisit à se rendre coupable de quelques
infractions à la foi conjugale , son épouse l'ignora . On
est heureux tant qu'on est bien trompé ; Sophie fut donc
toujours heureuse .
?
La fougue de l'imagination se tempère avec l'âge .
Morange , dans la suite , aima uniquement sa femme
et cultiva les arts pour eux-mêmes. Devenu père de
plusieurs enfans , il se consacra à leur éducation , et
dans la vue de les prémunir contre des illusions aussi
dangereuses que brillantes , il leur raconta , non sans
l'entremêler de judicieuses réflexions , l'histoire de ses
dcux folies.
Mme DUFRENOY .
munmmmmwwwwwwwww wwwwwwm
OBSERVATIONS
Sur l'Institution des Sourds - Muets.
De toutes les institutions philantropiques qui ont pour
but le soulagement de l'humanité et la réparation des
erreurs de la nature , celle des sourds -muets de naissance
doit tenir , sans contredit , le premier rang. Etablie
par l'abbé de l'Epée , recréée en quelque sorte par
M. Sicard , dont la vie entière a été consacrée à l'éducation
de la jeunesse , et particulièrement à celle de ces
êtres infortunés , son zèle et ses talens leur a donné une
nouvelle existence.
L'intérêt que prend le public à tout ce qui tient à cet
utile établissement , m'a fait penser qu'il apprendrait
avec plaisir que le zèle de ses instituteurs ne se rallentit
~ pas plus que les progrès de ses élèves , et que Massieu
JUIN 1816.
217
a aujourd'hui des imitateurs qui donnent l'espoir de l'atteindre
.
ot
Assistant ces jours derniers à un exercice particulier
fait
par M. Paulmier , le digne élève et adjoint de M. Sicard
, qui marche à grands pas sur les traces de son
maître , j'ai vu avec le plus vif intérêt un jeune sourdmuet
nommé Berthier , âgé d'environ onze ans , dont
l'intelligence et le jugement m'ont étonné. J'ai remarqué
sur-tout avec surprise l'ordre et l'aplomb , ainsi que le
caractère et la régularité de ses définitions. On sait
qu'une définition se divise en deux parties : le ge..
la différence. S'agit- il de définir un lion ? l'élève répoudra
d'abord c'est un animal. Interrogé sur son genre ,
sa classification , il dira qu'il est noble , fort ; enfin , qu'il
est le roi des animaux . Parmi toutes les définitions du
jeune élève , toutes faites avec beaucoup de sagacité ,
nous avons remarqué les suivantes : Sur la demande
qu'est-ce que le soleil ? il a répondu c'est un astre qui
éclaire et échauffe la terre , qui fait croître toutes sortes
de plantes et mûrit toutes sortes de fruits. Qu'est-ce
qu'un roi c'est un souverain qui gouverne une nation.
Quelles sont les qualités inhérentes à la royauté ? la justice
, la clémence et la bonté. Qu'est-ce que le temps ?
c'est le père de la vie. Enfin , nous lui demandâmes
qu'est-ce que le lis ? c'est une belle fleur blanche . Quelles
sont ses attributions ? quand on la porte , elle est le signe
qu'on aime le roi . Vous voyez qu'indépendamment de
l'excellence de la méthode d'enseignement en usage
dans cette maison , on y entretient un bon esprit ; aussi
déjà plusieurs souverains s'empressent - ils de naturaliser
chez eux de pareilles institutions , et bientôt ces êtres
infortunés que la nature a traités en marâtre , trouveront
par-tout un soulagement à leur situation physique ,
ainsi qu'une nouvelle existence morale .
PONCE.
wwwwww
218 MERCURE DE FRANCE .
AVERTISSEMENT DES RÉDACTEURS
DU MERCURE.
L'ouvrage que nous allons insérer par morceaux
détachés dans le Mercure , est fini depuis long-temps .
L'auteur l'avait divisé d'abord en chapitres , ensuite il
en a fait un dictionnaire , et cette forme , sans doute ,
convient mieux à l'extrême variété des sujets , tantôt
légers et frivoles , et tantôt sérieux , qu'il traite successivement.
Cette dernière forme de dictionnaire .
permet mieux , qu'aucune autre , de l'offrir au public
par fragmens. L'auteur a bien voulu consentir à nous
le donner ainsi ; et tous les mois nous nous empresserons
d'en enrichir quelques numéros de ce Journal.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ DES ÉTIQUETTES
ET DES USAGES DU MONDE ,
OU L'ESPRIT DES ÉTIQUETTES , DES USAGES , DES
COUTUMES , DES AMUSEMENS , DES MODES , etc. ,
des Français , depuis le règne de Louis XV jusqu'à
nos jours ; contenant le tableau de l'état de la
littérature et de la société du dix-huitième siècle ,
comparé à celui des moeurs nationales depuis la
révolution ; par Mme la comtesse de Genlis.
PRÉFACE.
ou
Si la politesse et l'élégance des manières sont des
choses absolument frivoles , pourquoi , dans tous les
temps , a-t-on appelé barbares les nations qui ont
dédaigné ces conventions et ces grâces sociales ,
qui ne les ont pas connues ? Et pourquoi les beaux arts
n'ont-ils jamais été cultivés chez de tels peuples ? Il
est certain que les Français n'ont dû qu'aux formes
de la politesse la plus aimable , la réputation d'urbanité
qu'ils ont conservée si long-temps . S'il était vrai
JUIN 1816 . 219
que les étiquettes et les usages adoptés dans la bonne
compagnie fussent presque tous fondés sur des bienséances
délicates et sur un sentiment réfléchi des devoirs
et des convenances , cet examen ne serait pas tout-à-fait
dépourvu d'intérêt . Ne serait-il pas utile de prouver
que même hors du cercle des affaires , dans l'intimité de
la société , la grâce et le bon goût , c'est-à -dire , ce qui
plaît généralement et dans tous les temps , tient toujours
un peu à la morale ? Tel est le but qu'on s'est proposé
dans cet ouvrage , en évitant avec soin de donner une
grave importance à cette espèce de petit systême. On
tâchera aussi , suivant le principe de La Bruyère , de
découvrir le ridicule où il est , de ne louer , et de ne
critiquer qu'avec justice . Enfin , dans ce tableau d'une'
société bouleversée , dispersée , et qui fut jadis proposée
pour modèle à toutes les cours de l'Europe , on a dû
joindre tous les détails relatifs à la littérature que cette
société aima , qu'elle cultiva , et qui fut aussi une mode
de ce temps. Ce dictionnaire n'est pas philosophique ,
mais l'idée en est neuve , et il plaira peut-être à ceux
qui aiment la vérité , la peinture des moeurs et la variété
.
Ac .
Académie française. Les écrivains qui ont du
talent sont sans cesse attaqués par ceux qui n'en ont pas ;
les gens de lettres repoussés par l'académie , se vengent
souvent par des épigrammes , toutes ces choses sont dans
l'ordre ; les révolutions n'y changent rien , elles n'anéantiront
jamais l'envie , les dépits de l'amour-propre , et
la méchanceté . Quand Piron a dit , en parlant de l'académie
: Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme
quatre , c'était , comme on le fait toujours dans les
bons mots satyriques , se permettre une prodigieuse exagération
; pour être équitable , Piron peut-être aurait
dû doubler ce nombre quatre ; car aujourd'hui même
il ne serait pas impossible , en cherchant bien , de
trouver dans la foule des académiciens sept ou huit
gens de lettres d'un mérite distingué. Le fait est que
tous les grands talens ont toujours été reçus tôt ou tard
220
MERCURE DE FRANCE.
à l'académie , et que jamais un homme à - la - fois ,
complètement ignorant et sot , n'y a été admis , à
l'exception de quelques grands seigneurs , mais c'était
un des priviléges de la noblesse et du rang élevé ; les
courtisans , les favoris et les princes en ont toujours joui
modestement , puisqu'ils ne l'ont jamais attribué à leur
naissance ou à la faveur .
Long-temps avant le cardinal de Richelieu , des gens
de lettres eurent l'idée d'établir une académie , dont
le but devait être de perfectionner et de fixer la langue
française. Le poete Ronsard forma à Saint-Victor des
assemblées de beaux esprits , protégées par Charles IX ,
qui les honora souvent de sa présence . On sait que ce
prince aimait les vers , et qu'il en faisait de très-bons
pour son temps ( 1 ) . Mais les cruautés et les massacres
ont dans tous les temps fait fuir les muses épouvantées ,
et les jours affreux de la Saint-Barthelmi effacèrent
jusqu'au souvenir de cette première tentative. Baïf ,
poëte qui vivait sous Henri III , établit aussi une
académie française , les guerres civiles la firent tomber ;
mais la langue nationale n'y perdit rien , Malherbe
parut peu d'années après.
L'académie française fut enfin fondée en 1655. L'abbé
de Bois- Robert , favori de Richelieu , engagea ce mi-
( 1 ) Voici les meilleurs qui nous restent de ce prince infortuné,
dont les talens eussent honoré les lettres , si sa vie n'eut pas été
sonillée par un crime exécrable, Ces vers s'adressent au poëte
Ronsard.
7
L'art de faire des vers , dut-on s'en indigner ,
Doit être à plus haut prix que celui de régner.
Tous deux également nous portons des couronnes;
Mais , roi je les reçois, poëte tu les donnes.
Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur
Eclate par soi- même , et moi par ma grandeur .
Si du côté des dieux je cherche l'avantage ,
Ronsard est leur mignon et je suis leur image.
Ta lyre , qui ravit par de si doux accords ,
S asservit les esprits dont je n'ai que les corps ;
Elle t'efi rend le maître , et se sait introduire
Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
JUIN 1816. 221
nistre à l'établir , et même , pendant quelque temps ,
l'académie tint ses séances chez Bois-Robert. On s'oc
cupa d'abord du soin important de composer un bon
dictionnaire de la langue . Voici ce que dit Bois-Robert
de ce travail , dans une de ses épîtres :
Pour dire tout enfin dans cette épître ,
L'académie est comme un vrai chapitre ,
Chacun à part promet d'y faire bien ,
Mais tous ensemble ils ne tiennent plus rien ,
Mais tous ensemble ils ne font rien qui vaille ;
Depuis six ans dessus l'Fon travaille ,
Et le destin m'aurait fort obligé
S'il m'avait dit : Tu vivras jusqu'au G.
Ce fut une femme , Mlle de Scudéry , qui remporta
le premier prix d'éloquence , fondé par l'académie ; le
sujet donné était sur la gloire .
Bossuet , Pascal , Corneille , Racine , Molière , Boileau ,
La Fontaine , Fénélon , Massillon , Buffon , ont seuls fixé
la langue française ; et ce n'est qu'en méditant profondément
sur leurs immortels ouvrages , que l'on pourra
parvenir à faire un excellent dictionnaire ( 1 ) : cependant
la fondation de l'académie , en excitant une noble
émulation , fut très-utile à la littérature française , mais
elle cessa de l'être quand les principes qui dirigèrent les
auteurs du siècle de Louis-le-Grand commencèrent à
(1 ) On trouve dans un Essai sur le goût ( par M. de Marmoniel ) ,
pag. 402 , le passage suivant : « Pascal était l'apótre du goût......
il semblait fait pour être le symbole, l'image vivante du goût.
» Ce fut de lui que son siècle apprit à cribler , si j'ose le dire ,
» et à purger la langue écrite , des impuretés de la langue usuelle ,'
» et à trier, non-seulement ce qui convenait au langage de la
» satire et de la comédie , mais au langage de la haute éloquence ,
>>- mais au style plus tempéré de la saine philosophie . »
On ne trouvera pas dans ce morceau le langage de la haute
éloquence , mais c'est un échantillon précieux du style tempéré
de la philosophie moderne. Au reste , quoiqu'il soit bien glorieux
pour Pascal qu'un philosophe du dix -huitième siècle ait déclaré
que ce grand écrivain fût l'apótre, le symbole et l'image vivante
222 MERCURE DE FRANCE.
s'altérer . Comme si ces auteurs eussent épuisé les plus
grandes images et les plus nobles pensées de l'imagination
et du génie , et en même-temps les tours les
plus heureux et les plus belles expressions de la langue
qu'ils avaient formée , enrichie et fixée ; presque tous
leurs successeurs ne songèrent qu'à créer des mots nouveaux
, des tournures et des doctrines nouvelles . Fontenelle
commença , il fut dans ses écrits plus précieux
que délicat , il eut plus d'obscurité que de finesse ; spirituel
, souple , adroit , circonspect , il manqua de naturel
sans tomber dans une affectation grossière , et après
avoir fait sur la fin du règne de Louis XIV des discours
pleins de piété , il attaqua la religion sous la régence
( dans l'Histoire des oracles ) , mais avec prudence et
ménagement. Lamothe , son admirateur , avec
morale plus pure , s'appliqua comme lui à changer
ou à étendre l'emploi et la signification des mots
c'est ainsi que dans sa traduction de l'Iliade il
connus ;
dit :
une
La nuit se passe au camp , où cependant les troupes
Boivent dans les festins l'espoir à pleines coupes.
Aujourd'hui on trouverait , avec raison , que ces vers
sont fort mauvais ; mais l'expression qui parut si ridicule
alors , boire l'espoir , ne choquerait qu'un bien
petit nombre de personnes. On nous a familiarisés avec
des locutions plus étranges encore .
De gloire et de butin faisons bourse commune ,
est encore un vers de Lamothe , qui en a fait beaucoup
'du goût , et qu'il apprit à son siècle à cribler , à trier , à purger
la langue de ses impuretés ; nous croyons que Pascal a été mieux
défini dans ces deux beaux vers , si dignes d'être placés dans un
essai sur le sublime, et qui expriment si parfaitement la piété
de Pascal , l'étendue , la flexibilité de son génie précoce et prodigieux
, et la briéveté de sa vie ,
Du sein de l'éternel il sort , il prend sa course ,
Embrasse l'univers et remonte à sa source .
Par M. de Charbonnière.
6
1
JUIN 1816 . 223
dans ce genre. M. de Voltaire , toujours naturel lorsqu'il
écrit en prose , n'est pas entièrement exempt de ce mauvais
goût dans ses vers. Dans sa tragédie de Marianne ,
Hérode dit :
Ma rigueur implacable
En me faisant plus craint m'a fait plus misérable.
On trouve quelquefois dans ses meilleures poësies des
tours aussi défectueux . Il a composé plusieurs mots ,
entr'autres mémeté et impasse , qui n'ont point été
admis ( 1 ) .
Les novateurs , vers le milieu du dix-huitième siècle ,
formèrent une grande association sous le nom d'encyclopédistes
et de philosophes . ( Voy. les mots Encyclopédie
et Philosophes modernes . ) Ils s'emparèrent ,
non des sommets du Parnasse , mais de toutes les avenues
qui peuvent y conduire ; ils les fortifièrent de manière
à en repousser toujours victorieusement tous ceux
qui n'étaient pas de leur parti . Souverains et tyrans de
l'académie , les places ne furent plus données qu'à leurs
admirateurs ; il fallut , pour être admis dans ce corps ,
embrasser leur doctrine , ou du moins ne l'avoir jamais
combattue. On acheta les réputations ; mais on se passa
de la gloire : on n'en acquièrera jamais en asservissant
aux volontés impérieuses des chefs d'une cabale , ses
opinions , son génie et sa plume . Maintenant que tous
les gens de lettres sont convertis , on encouragera , on
récompensera les auteurs dont les intentions seront véritablement
pures et morales ; les académiciens , dans
leurs suffrages , seront sourds à la brigue et croiront
la renommée ; nous verrons naître l'âge d'or de la littérature
, et ce siècle expiera toutes les erreurs du précédent.
Pour y parvenir en quatre-vingt-quatre ans , il
(1 ) Le mot entrainement fut fait sous la régence ; on l'employa
pour la première fois dans un ouvrage religieux. « La Providence
» expliquée par les Pharisiens , était un entraînement invincible . >>
La religion prouvée par les faits .
M. le marquis de Saint-Simon emploie souvent ce mot dans ses
Mémoires ; mais jusqu'ici les grands écrivains n'en ont point fait
usage.
224 MERCURE
DE FRANCE
.
faut se mettre à l'oeuvre sans délai , se réunir , se bien
entendre ( ce qui est si facile ! ) , et travailler sans relâche
avec autant d'harmonie que de courage et de ténacité.
(Voy. les mots Auteur , Bureaux d'esprit ,
Journalistes et Lecture . )
ACIER et AFFECTATION , dans le prochain numéro .
DIALOGUE DES MORTS.
www
FONTENELLE , LAMOTHE ET VOLTAIRE. ( 1 )
FONTENELLE .
Heureusement que la jalousie , la gloriole des auteurs ,
et tout cet attirail des petites passions humaines , ne
passent pas le Styx avec nous ; car pour peu qu'il me
restât de l'homme encore , je sens que je vous haïrais
bien sincèrement .
VOLTAIRE.
Que signifie cette phrase de Normand ? Je crois en
effet que vous ne m'aimez guères .
FONTENELLE .
Puis-je vous pardonner vos plaisanteries sans fin , dont
vous m'avez accablé pendant le cours d'une si longue
vie ? N'était-ce pas assez que votre réputation eût fait
taire la mienne et celle de Lamothe ? Nous étions tous
deux à la tête de la littérature quand vous avez paru ;
nous hasardions en style timide des opinions très-hardies
, lui sur le goût et moi sur la religion ; le monde se
reposait avec notre ingénieuse médiocrité de la supériorité
du siècle précédent , et vous êtes venu lui redonner
la fatigue des chefs -d'oeuvre en tout genre. De sorte
que ma longue carrière , effacée à son aurore par les
(1 ) Morceau inédit de Rivarol , communiqué par M. Fayelle.
JUIN 1816 . 22
J
Racine et les Boileau , se trouve éclipsée vers sa fin par
et réduite comme à un point. Sont- ce là des
choses qui se pardonnent ?
vous ,
LAMOTHE.
Sans compter que vous avez mis en défaut tous nos
petits historiens , qui auraient bien voulu qu'après le
siècle de Louis XIV fût venu celui de la philosophie
et ensuite la décadence , afin de pouvoir trouver dans
notre histoire et dans celle des Romains des époques
bien symétriques : le siécle d'Auguste , celui des philosophes
, et le reste. Mais , grâce à vous , on n'y connait
plus rien , et Fontenelle et moi nous jouons un triste
rôle . Enfans d'une nature en repos et qui semblait mé
nager ses forces , parce qu'après le siècle de Louis XIV
elle se préparait à celui de Louis XV, nous avons été
traités bien chichement ; et toutefois je suis de l'avis de
mon confrère , nous aurions encore la plus grande réputation
sans vous.
VOLTAIRE.
Ingrats que vous êtes ! vous oubliez combien vous
avez eu de beaux momens ; vous oubliez , Fontenelle ,
qu'on pourrait envier vos quarante dernières années ,
et que c'est beaucoup , même sur une vie de cent ans .
Quant à vous, Lamothe , vous avez cru faire une révolution
en poësie , et quand vous lisiez vos fables à l'académie
française , on les préférait à celles de La Fontaine.
Cette double illusion vous a donné de véritables jouissances
. Ne vous laissez donc pas éblouir par les honneurs
tardifs que Paris m'a rendus , ils ont été bien
achetés ; car , sans compter les dégoûts d'une vie errante
et polémique , je ne passais encore que pour un bel esprit
à cinquante ans ; on m'a long-temps opposé le dur
Piron et Crébillon le barbare ; il m'a fallu expier par
une longue retraite des succès toujours disputes ; et ce
n'est qu'en devenant étranger à ma patrie que j'ai pu y
rentrer , pour recueillir en un jour le fruit de soixante
ans de travaux : faible moisson de gloire représentée par
quelques feuilles de lauriers ! Et je ne vous dis pas en-
था
15
226 MERCURE DE FRANCE .
core de combien d'épines cette couronne était en secret
tissue. Je triomphais à Jérusalem malgré les scribes et
les pharisiens ; j'étais logé chez le publicain , et si je suis
mort dans mon lit , j'ai pu prévoir , à la consternation
de tout ce qui m'environnait , que je serais enterré au
bord de la rivière , à côté de cette pauvre Lecouvreur.
Consolez-vous donc avec moi , mes amis :
Tout mortel est chargé de sa propre douleur.
FONTENELLE .
Oh ! si j'avais eu votre destinée à conduire , elle n'eut
point echoué dans le port . Vous aviez une grande fortune
, une réputation sans bornes , et , si j'en crois la renommée
, vous étiez devenu une puissance en Europe.
Je n'aurais point quitté cette retraite où vous receviez
le tribut de tant d'hommages , toujours grossis par la
distance, pour venir à Paris faire voir de trop près l'idole ,
et me donner une indigestion de gloire. Si j'avais eu la
faiblesse d'y venir , rien n'aurait du moins corrompu
la douceur de mon triomphe ; j'aurais reporté ma couronne
à Ferney , avant qu'elle se fût flétrie.
VOLTAIRE.
Vous parlez d'or , mon cher Fontenelle , et vous avez
bien le droit de remontrance , vous qui avez si sagement
conduit votre petite barque . Mais , que voulez-vous
que je vous dise ? Cette tête octogénaire , que les sollicitations
des rois n'auraient point ébranlée , se rendit
aux cajoleries du publicain qui voulut me faire entrer
dans sa maison , comme le purificateur de l'ancienne
loi. Je n'y gagnai qu'un distique assez piquant par
les idées qu'il rapproche :
Admirez d'Arouet la bizarre planète ;
11 naquit chez Ninon et mourut chez Villette.
Pour me livrer tout entier à l'enthousiasme du plus
aimable de tous les peuples , je jetai l'ancre sur le sable
mouvant ; j'oubliai tout projet de retraite. J'achetai un
hôtel ; je signai des baux à vie d'une main mourante ;
je ne m'occupai plus que de tripots et d'académies.
JUIN 1816. 227
FONTENELLE.
Ah! que je vous sais gré de n'avoir pas oublié mes
pauvres académies ! Dans quel état les avez-vous laissées
? Ont-elles pu du moins vous décerner quelques
honneurs ?
VOLTAIRE.
Elles n'étaient pas encore aussi délabrées que vous
pourriez le croire ; les académies ont une longue vieillesse
. Celle des sciences , dont mes élémens de Newton
n'auraient pas dû me fermer la porte , me proposa une
séance , et je l'acceptai . On parla de l'air fixe qui était
à la mode en ce moment , et on lut quelques éloges dont
les vôtres seront toujours la meilleure critique : de là je
passai à l'académie française.
FONTENELLE.
Eh bien ?
VOLTAIRE.
A l'académie française.
FONTENELLE.
Vous me troublez ! Quel est donc ce cruel silence ?
l'académie aurait- elle été muette ? Vous aurait - elle
refusé quelques hommages ? On assure qu'elle vous créa
son directeur perpétuel .
VOLTAIRE .
Tout était en règle , mon cher Fontenelle , et tout
alla dans l'ordre accoutumé , l'académie parla on lut
des éloges ; tout le monde fût loué , et chacun parut
sortir avec plaisir. Mais vous le dirai-je ; le nombre admirable
des quarante , le magnifique babil de ces éloges
toujours anciens et toujours nouveaux , le retour des
séances , l'éclat des réceptions ; tant de choses , en un
mot , qui font de l'académie française le corps le plus
auguste de l'univers , ne sont plus aujourd'hui les délices
de la nation ; le siècle s'est affadi sur le sublime , on
s'ennuie à l'académie. Voilà ce que j'aurais voulu dissi-
15 .
228 MERCURE
DE FRANCE.
muler à un homme tel que vous , car c'est vous percer
le coeur. Je sais qu'on emporte chez les morts les affections
qu'on a eues dans la vie ; on a toujours du goût pour
son premier métier , et si j'en crois certain bruit , vous
avez rassemblé là-bas , sous ses myrthes , quelques ombres
académiques ; vous y tenez des séances ; il faut en vérité ,
que vous ayez bien du goût à la chose , pour vous être
fait ainsi le secrétaire éternel des morts ! N'en rougissez
pas ; si vous me l'avouez , je vous promets d'aller à vos
assemblées une fois tous les siècles . Eh ! plut à Dieu
que l'académie n'eut tenu là-haut que des assemblées
séculaires ! l'inconstant public ne s'en serait pas sitôt
dégoûté. Mais je vous le répète avec regret , ce public
ne s'en cache pas ; il s'obstine à dire que l'académie ne
fait plus rien pour sa gloire et pour ses plaisirs . Quant
aux hommes qui soutiennent encore l'honneur de la
nation , qu'ont-ils à faire d'académie ? que gagnent-ils
à se réunir ? C'est aux moutons à s'attrouper , mais les
lions s'isolent , et se font des empires séparés.
ww
( La suite au numéro prochain .
CORRESPONDANCE.
mmmm
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
Foin des détracteurs du siècle ! Je suis de la secte des
Laudatores temporis acti ; et vous m'approuverez ,
Monsieur , lorsqu'après une assez longue absence de la
capitale , vous y rentrerez pour y jouir , comme je le
fais , du perfectionnement de la nature humaine . On dit
trop de mal des hommes , et sur-tout des auteurs et des
comédiens . Je suis l'ami des uns et l'avocat des autres ;
jë veux , je dois les venger , les défendre des traits de
l'injure et de la calomnie .
A mon départ de Paris , les auteurs étaient vains ,
présomptueux , jaloux , rarement contens de leurs succès
, et toujours chagrins de ceux de leurs confrères ; les
acteurs avaient , à peu de chose près , les mêmes défauts
, et ils en possédaient de particuliers à l'espèce .
JUIN 1816. 229
Aujourd'hui je retrouve ces deux classes bien changées ;
les gens de lettres sont simples , généreux , sans fiel
sans intrigue , enfin tel qu'on dépeint M. Georges Duval
ou tel que je le vois. Les comédiens ne sont ni médisans ,
ni flagorneurs de la puissance qui peut les servir , ni dé
tracteurs des écrivains qui les jugent ; ils ne payent plus
les journalistes , et s'ils les dénoncent , c'est le plus secrètement
possible , comme quelques auteurs entre eux .
L'arsenal des anonymes, n'est pas plus épuisé que la confiance
qu'on leur accorde n'est éteinte cela nous promet
bien des jouissances.
•
ni un
Mais ne souffrez pas que mon pinceau se noircisse en
traçant des noms las d'être obscurs , et qui cherchent la
célébrité d'Erostrate . Les couleurs de Rembrand ne conviennent
pas à un apprentif de Téniers. Je résiste donc
à l'envie de vous faire connaître une petite trame d'infamie
à laquelle je n'ai qu'à demi échappé ; je ne me
croyais pas l'objet de tant de haînes flatteuses ,
sujet digne de persécution . L'amour- propre me gagne ,
et je commence à me ranger de l'avis de Gilbert : les
ennemis honorent. Pour grossir le nombre de ceux qui
me font tant de bien , je vais passer en revue tous les
théâtres et vous communiquer quelques observations
fugitives : nous vivrons ensuite sur le courant.
La reputation du Rossignol de l'Académie royale
était venue jusqu'à Londres pendant que j'habitais cette
ville . Sur le nom de l'auteur je la croyais fondée ,
quoique bien vîte établie. On plaçait l'ouvrage entre
le Devin du village et les Prétendus , c'était l'envoyer
tout droit à l'immortalité ; ses compagnons de voyage
me semblaient inquiétans ; ils pouvaient le faire mourir
en route; il y a des voisinages dangereux . Moi qur vous
écris , je ne voudrais point habiter la maison de tel
auteur qui ne travaille pas à ses comédies , et qui va
dénonçant ceux qui font les leur ; je serais toujours en
crainte d'être arrêté comme fabricant de pièces de circonstances;
et avant de prouver qu'il est lui-même
coupable de cette félonie , il se passerait plus de temps
qu'il n'en a fallu , pour composer les vaudevilles àpropos
que je ne veux pas nommer ; touté délation me
250 MERCURE DE FRANCE .
révolte . J'ai donc suspendu mon jugement sur le Rossignol
, jusqu'à ce que je l'aie entendu chanter. Je viens
d'avoir ce bonheur ; il m'a ravi . M. Tulou , le fondé
de pouvoir de l'aimable oiseau , s'est montré par-tout
son digne interprète ; ce talent est au-dessus de tout
éloge. Je n'ai pas été aussi content de toutes les parties
du poëme ; il s'y rencontre de jolies choses et une bonne
scène entre plusieurs oiseuses , longues et hasardées.
C'est tout ce que je vous en dirai ; je suis sévère envers
l'auteur lorsqu'il est heureux , une vive critique serait
aujourd'hui déplacée . L'homme qui dérobe à l'oisiveté
des loisirs qu'il consacre dignement aux lettres , mérite
des égards ; il a prouvé qu'il peut faire de meilleurs
ouvrages : celui-ci n'est que le jeu d'une plume exercée,
qui travaille sans doute à légitimer les nouveaux ennemis
que font les nouveaux succès. La musique est généralement
bien adaptée au sujet , mais elle se prête aussi à
ses défauts et devient niaise , quand les paroles cessent
d'avoir de l'esprit ; et puis elle a été trop vantée.
Le début de Mule Allan a pris tous les caractères d'un
triomphe , c'est encore un malheur . En général , nous
nous passionnons trop vîte en bien ou en mal : chez nous
le laurier et le chardon croissent tout de suite dans le
même champ ; c'est un défaut de terroir . Pour louer
ou blâmer nous n'avons point de patience , c'est ce qui ,
de nos jours , donne tant de prise à la calomnie ; elle
serait bien plus scrupuleuse si nous examinions , et
que de fois on verrait le mal retomber sur son auteur !
il semble que nos salles de spectacles ne soient meublées
que de machines à la Vaucanson , dont les unes
ne savent prononcer que le mot divin ! et les autres
celui-ci , détestable ! Les Beaufils peuplent terriblement
! Le premier devoir d'un critique est de tenir
le public en garde contre cet enthousiasme factice et
de courte haleine . Pour être solide , la réputation veut
être longuement pésée ; le temps n'épargne pas ce que
l'on fait sans lui. Que Mile Allan se défie des flatteurs
, qu'elle se livre à l'étude de son art ; il ne suffit
pas de posséder un bel instrument , il faut savoir s'en
servir . Cette jeune personne n'est pas actrice ; en traJUIN
1816. 231
vaillant elle pourra le devenir , on se forme promptement
à l'Opéra .
Mile Delâtre a terminé , à la Comédie française , des
débuts qui n'ont eu d'autre résultat que de prouver
son impuissance : sans grâces , sans chaleur , sans organe
, elle ne pouvait pas réussir .
M. David , qui a paru dans l'emploi , dit des jeunes
premiers , mérite plus d'attention ; il dit sagement ,
sa tenue est bonne et son intelligence parfaite . Je crains
qu'il n'ait pas assez à acquérir ; il est peut-être dangereux
de savoir son métier trop tôt . Il m'a paru plus
fort sur cette partie , qu'en fait d'inspiration . J'ai reconnu
Michelot dans son jeu : l'habitude de la scène
lui donnera des intentions ; il peut agir d'après lui .
Dans la comédie il est fort au-dessous de lui-même ;
je crois qu'il n'est pas appelé à ce genre.
Mile Anaïs est une très-jeune personne . Sa taille ,
au-dessous de la médiocre , ne se prête point à l'illusion ;
dans la Femme jalouse , les scènes d'amour entre elle
et Firmin , avaient l'air d'une plaisanterie . Un amant
bien épris , bien tendre , et contant fleurette à un enfant ,
ne pouvait pas intéresser ; il a fallu tout le talent de
l'acteur pour ne pas rendre ce spectacle au moins ridi➡
cule . On avait eu peur de voir Armand dans ce rôle.
Je crois que Mile Anaïs a des dispositions , un certain
instinct de son art qui la conduit assez sûrement ; mais
il faut attendre..... qu'elle grandisse.
Après s'être essayée dans plusieurs emplois de la comédie
et de la tragédie , Mile Régnier s'arrête aux carac◄
tères . Son début y a été heureux : je désire que ses succès
se soutiennent ; ses qualités peuvent lui donner cette
espérance . Ses défauts ne sont pas très -affligeans ; le
principal est encore son âge , qui refuse à sa physionomie
l'expression convenable à ses rôles . Du reste , elle est
agréable ; mais on ne pourra la juger qu'après une longue
série de représentations plus suivies. C'est au public à
décider , et dans ce moment il est rare à la Comédie
Française .
Je ne puis me dispenser , monsieur , de vous dire un
mot de Damas , qui n'est pas , à beaucoup près , un dé252
MERCURE DE FRANCE .
butant ; il joue le rôle de Dorsan , dans la Femme jalouse
, d'une manière remarquable : diction juste , chaleur
entrainante et profonde sensibilité , telles sont les
qualités qu'il y déploie avec un art parfait. En général ,
il possède un mérite qu'il ne faut pas taire , c'est qu'il
joue souvent de bons comme de mauvais rôles , et qu'il
est utile comme s'il n'avait point de talent . Le public
tient compte de tout cela .
Les nouvelles du Théâtre-Français ne sont pas curieuses
. Les plus tristes sont la maladie de Mlle Mars qui ,
dit-on , va mieux , et le retour de Baptiste aîné , qui n'a
pas vendu sa garde-robe tragique . Cependant sa fille ne
sera pas admise à l'essai . Mile Devin plaît toujours assez ;
Mile Mars aînée est de jour en jour mieux appréciée ;
Montrose ne jouera plus Trissotin , il montre du talent
dans d'autres rôles , et Saint- Eugène pourra bien aller
aux boulevarts , lieux où sa vocation l'appelle . Voilà
pour la partie gaie de mes nouvelles.
L'Odéon s'est bien relevé pendant mon absence. Cela
ne m'étonne pas : je n'attendais pas moins de l'activité
de son directeur. Le Chevalier de Canolle a beaucoup
aidé M. Picard ; ils sont les libérateurs de ce théâtre ,
dont le public a repris le chemin , sans doute pour ne
plus s'en écarter. On y compte un assez bon nombre
d'acteurs faits pour justifier l'éloge : Clozel , Chazel ,
Armand , Pélissier , Thénard , Talon , Miles Millen
Délia , Adeline , sont d'excellens sujets . Je ne parlerai
pas de Perroud ; il n'est plus que l'ombre d'un comédien
qui a toujours été très -médiocre et très-loué . Son
accent gascon , ses gestes ignobles et la triste pâleur de
sa figure n'étant plus accompagnés d'un air de jeunesse ,
ne donnent que des regrets à ceux qui l'ont vanté sans
savoir pourquoi . Cet acteur prouve la justesse de mes
observations dans une infinité de pièces , et notamment
dans l'à-propos qui a pour titre le Chemin de Fontainebleau;
il y est glacial , engourdissant , et pourtant son
rôle a de la gaieté ; mais il la tue . Ce vaudeville est
écrit dans des sentimens dont ses auteurs ont donné de
fréquentes preuves. L'amour du roi et le plus absolu
dévouement à sa cause y respirent à chaque mot. Il y
JUIN 1816. 233
a des couplets pleins d'esprit . Je voudrais pouvoir citer
celui qui commence par ce vers : Les tyrans se font
voir avec crainte ; je l'ai retenu , mais l'espace me
manque. On a remarqué le rôle d'une poissarde représentée
par Mile Milen ; il est impossible d'unir plus de
grâces à plus de vérité , et d'avoir une voix plus séduisante.
Cette actrice est bien à l'Odéon ; mais elle serait
mieux ailleurs . Dans le Dépit amoureux , le Mari
intrigué et dans les Fausses confidences , elle s'est montrée
supérieure à tout ce que nous connaissons de soubrettes
, en exceptant Mile Demerson , qui lui rend sans
doute la même justice , parce que le vrai talent est
équitable. J'ai vu Mlle Joly , et je trouve beaucoup
d'analogie entre elle et Mile Milen ; même franchise
même gaieté , même naturel et même piquant dans la
physionomie , plus agréable que régulière. Je ne sache
pas un éloge plus grand ni plus mérité. Je reviendrai
sur ce théâtre , dont l'existence est un bienfait pour l'art
dramatique , et j'espère le défendre victorieusement des
attaques de l'envie , pour ne pas dire plus. Il est vrai
que les épigrammes ne tuent pas ; mais les raisonnemens
persuadent.
•
Il y a long-temps , monsieur , que je crie au secours
pour l'Opéra- Comique , et personne ne vient . Le frère´
de Ponchard , Darboville , la musique du Village
voisin et deux ou trois chûtes , ne lui ont pas fait
grand bien. Il expire l'infortuné ! je dis plus , il mourra ,
et personne n'en aura pitié . La cause de son mal est en
lui , lui seul y peut remédier ; il n'a qu'à élaguer : mais
Paul , mais Huet , mais Darancourt , mais Chenard , que
deviendront- ils ? Il faut que tout ce monde-là vive , et
le public n'a pas besoin de s'amuser . On parle de l'ouverture
d'un second théâtre destiné à l'opéra- comique ;
ce serait un grand bonheur , du moins le genre de ce
spectacle se releverait . Je connais une foule d'auteurs
et de musiciens qui n'attendent que cela pour sé réfugier
dans cet asyle : on dit même qu'ils s'occupent
d'un mémoire qu'ils doivent me soumettre pour avoir
mon avis , et le faire connaître à vos lecteurs . Je consens
volontiers à leur rendre ce service . En attendant ,
-
234 MERCURE DE FRANCE.
je poursuis ma course , et je ne fais que mettre ma carte
chez Mme Catalani .
Crivelli , la Clémence de Titus , et Mme Strinasacchi
se donnent beaucoup de peine pour remplacer la maitresse
de la maison ; ils font de leur mieux les honneurs ,
mais ils n'y réussissent que faiblement . Je leur ferai
bientôt une visise , et je vous raconterai , monsieur , ce
que les spectateurs m'auront dit .
Le Vaudeville redouble d'effort ; il a un bon directeur
, mais je le comparerai à un excellent pilote sur un
mauvais bâtiment. L'équipage est faible. Après madame
Hervey et Mlle Minette , il n'y a guère que Joly ,
Philippe , Laporte et Gonthier que l'on puisse citer.
J'engage le comité de lecture à refuser toutes les pièces
qui ressembleront à Arlequin chez les Antropophages.
Je n'approuve pas ce que mon maître clerc s'est permis
de vous écrire sur M. Sans- Géne . J'ai vu la pièce , elle
est amusante ; on voit qu'elle a été faite un peu vîte ,
mais les auteurs ont un remède assuré contre ce malheur,
qu'ils fassent un autre ouvrage . M. Doublemain est un
peu tranchant ; je crois qu'il voudrait avoir des ennemis.
somme son maître , l'orgueilleux ! il
ne sait pas tout le
mérite que cela exige . Je le corrigerai de cet amourpropre.
Ön attend Potier aux Variétés ; cet acteur y manque.
Brunet tient les deux places avec autant de zèle que
de
talent ; mais il se fatigue , et l'arrivée de son auxiliaire
ne lui fera pas de mal. Les Deux mariages ont obtenu
beaucoup de succès à ce théâtre ; ils l'ont mérité . C'est
la meilleure des pieces inspirées par la circonstance. On
voit avec plaisir , à côté de MM . Rougemont et Merle ,
M. Brazier , qui a travaillé à celle de la Gaîté. Quant
à M. Rougemont , il est depuis long-temps surnommé
le Dubelloi du vaudeville ; c'est comme si l'on m'appelait
l'avocat du diable.
Je ne vous dirai rien du procès de Mile Cuisot , et
pour cause ; quand mon plaidoyer pour cette actrice
sera terminé , je pourrai vous en montrer quelques fragmens
.
Les théâtres de la Porte Saint-Martin , de l'Ambigu
JUIN 1816. 255
Comique et de la Gaieté ont aussi payé leur tribut par
les pièces de l'Union des lis , du Mariage sous d'heureux
auspices et de la Noce de village . MM. Cuvelier ,
Leblanc , Després , Brazier et Dubois sont les heureux
auteurs de ces divers ouvrages , dont le succès était incontestable.
Maintenant , monsieur , je reviendrai en détail sur
chacun de nos théâtres , et je traiterai avec plus d'éten➡
due les différentes questions auxquelles ils donnent lieu .
En attendant , agréez , je vous prie , les sentimens , etc.
POURETCONTRE
,
Avocat des Comédiens.
www wwwww wwwww wwwwwm
INTERIEUR. ( 1 )
La France toute entière est livrée à une seule pensée ; l'heureuse
alliance contractée le 17 de ce mois occupe tous les esprits . Les
Voeux que Naples a formés pour la fille de ses rois , ont été entendus
dans notre pairie ; elle y répond et veut les accomplir. La longue
route que madame la duchesse de Berri a parcourue depuis Mar
seille jusqu'à Paris , était couverte d'arcs de triomphe , de fleurs ,
et n'a cessé de retentir des acclamations de joie ; un véritable amour
a mis dans toutes les bouches les mêmes cris de Vive le roi ! Vive
M. le duc , vive madame la duchesse de Berri ! Vivent les
Bourbons ! s'écriaient les autres , parce qu'ils ne pouvaient nommer
en même temps tous les objets de leur amour , tous les membres
de cette auguste famille.
Dimanche 16 , une cérémonie sainte , précieuse aux catholiques
romains , et dont la révolution et l'usurpation ensuite , avaient dépouillé
leur culte depuis près de trente ans , cette cérémonie , la
procession du Saint - Sacrement , avait lieu dans Paris. Elle devait
être terminée à midi , parce que l'entrée du roi était fixée pour quatre
( 1 ) Ce Journal étant hebdomadaire , nous nous bornons à présenter
à nos lecteurs un tableau général des faits les plus importans
que les feuilles qui paraissent tous les jours ont rapportés. Jusqu'à
ce moment , il avait été imprimé avec le même corps de caractère
que le reste du numéro. Nous prenons le parti , afin de pouvoir lui
donner plus d'étendue , d'employer le petit-texte. C'est une augmentation
de dépense que nous sommes loin de regretter , dans la pensée
que devenant plus complet , il satisfera davantage nos abonnés.
156 MERCURE DE FRANCE.
heures . Le soleil s'était levé pur , et il ne cessa point de briller pendant
la sainte solennité ; mais ensuite ' e ciel se couvrit de nuages ,
la pluie tomba en abondance , tout le monde était attristé. La famille
royale devait monter en calèche à quatre heures à la barrière
du Trône , si le temps le permettait , et loin de là , il interdisait
toute espérance. Mais une demi -heure avant l'heure fixée , le soleil
a brillé de nouveau et mis les nuages en fuite , la joie est rentrée
dans tous les coeurs . Cette remarque pourrait sembler puérile
et bien peu digne de non sujet , s'il n'était pas constant que certains
fanatiques faisaient du brillant de l'atmosphère il y a quelques
années , le partage infaillible des fêtes commandées par le
despote de la France. Je n'ai vu le 16 que des figures heureuses :
la lumière pure du jour et les cris de joie , avaient fait fuir les
animaux nuisibles et féroces.
La marche triomphale a commencé par le faubourg St- Antoine ,
que l'on peut véritablement nommer le faubourg royal. A toutes
Les fenêtres , des drapeaux blancs , des emblêmes ingénieux , des
guirlandes , un peuple immense , voilà le spectacle qu'il a offert
aux yeux du père de la France et de sa nouvelle fille . Un superbe
drapeau blanc a été présenté à madame la duchesse de Berri , par
mademoiselle Lainé , fille de M. Lainé , notaire et chef de la huitième
légion. Cette jeune personne , accompagnée de plusieurs
autres demoiselles , a adressé un discours à la princesse . M. le curé
de Sainte-Marguerite , à la tête de son clergé , a présenté l'eau
bénite au roi , et lui a dans son discours , fait remarquer l'excellent
esprit des habitans du faubourg. Ils ont en vous un bon interprète ,
Fui a dit le monarque dans sa réponse.
Dans le nombre des inscriptions qu'on voyait dans ce quartier ,
nous en citerons deux : l'une , est celle de l'hospice des Enfans
trouvés , elle porte : Nous ne sommes plus orphelins ; l'autre , était
an bas d'un large écusson , où l'on avait peint une rose sur un
fond bleu : Nous en avons une de plus . Le cortége a suivi les
boulevarts ; sur celui de la rue Montmartre , le physicien Robertson
avait placé son automate ; la voiture du roi s'y est arrêtée pour
f'entendre sonner une fanfare.
La longue route à parcourir avait permis à notre immense
population de trouver place pour satisfaire son coeur et sa curiosité
, mais les Tuileries la contenaient à peine le soir . Le roi a
daigné se rendre plusieurs fois à l'empressement des habitans de
*a bonne ville , et il s'est montré entouré de toute son auguste
famille ; j'ai vu verser des larmes causées par la joie dont ellemême
paraissait animée. Ils seront donc enfin heureux , disait-on ,
Le 17 , l'auguste alliance a été bénie au pied des autels par
M. l'archevêque de Reims. Le discours qu'il a adressé aux deux
poux a ce tou d'inspiration , de majesté qui appartient à la Sainte-
Ecriture , dont il a fréquemment employé les passages : c'est ainsi
que parlait l'aigle de Meaux , le sublime Bossuet. Un cortége ,
dans lequel se déployait l'antique pompe royale , a traversé denx
haies de troupes , depuis le palais des Tuileries jusqu'à la cathé
JUIN 1816 . 237
•
drale , dout la vaste enceinte , magnifiquement décorée , offrait le
plus beau coup- d'oeil . Les ducs et pairs laïcs s'y étaient rendus
revêtus de leur nouveau costume et du manteau ducal ; les pairs
ecclésiastiques étaient en habit d'évêque. Au moment où l'archevêque
a demandé à Mgr. le duc de Berri s'il prenait la pridcesse
Caroline pour son épouse , le prince s'est retourné vers le
roi pour lui demander son consentement , en lui faisant une profonde
révérence ; il en fit une ensuite à S. A. R. MONSIEUR , et
a prononcé le oui. La princesse Caroline , avant de répondre
, a fait de méme une révérence à Sa Majesté . M. le curé
de Saint-Germain- Lauxerrois , dont l'église est la paroisse royale,
était présent à la bénédiction nuptiale , en surpis et en étolle,
présence nécessaire d'après les canons , et les registres de sa paroisse
contiennent l'acte de bénédiction . Dans un aussi court espace que
celui qui nous est accordé , nous ne pouvons consacrer que bien
pcu au cérémonial , à la splendeur de cette cérémonie , parce
qu'il faut parler de l'esprit public. Il était si bon , tant de joie
existait dans tous les coeurs , que nous devons nous y arrêtér.
D'après une ancienne coutume , il n'y a point de fêtes sans distributions
à ceux qui ont assez de force pour les gagner : ainsi
dans le vaste local des Champs - Elysées , de nombreux buffets
établis étaient assiégés , de mains tendues , de vases de toutes les
formes , de toutes les couleurs ; l'adresse et l'intempérance luttaient,
il est des plaisirs de toute espèce , et dans un jour de bonheur
il faut que chacun se retire satisfait . Il y avait donc aussi des
plaisirs d'une autre nature , des jeux de toute sorte ,
des spectacles
: je regrette qu'il n'y ait plus de communauté d'oiseleurs ,
car en pareil jour il se lâchait une foule d'oiseaux , tribut du
coeur, et ces captifs chantant leur délivrance , portaient dans
les airs même , la joie à laquelle ils devaient la liberté. Jamais
le 17 , sans la sage prévoyance qui avait répandu les plaisirs dans
l'étendue des Champs-Elysées , les Tuileries n'eussent pu renfermer
ceux qui abondaient autour du château . Il fallait donner des
distractions à l'amour. L'illumination noble et simple , pour le
château , était de la plus grande richesse dans son immense parterre.
Tout le monde convient que le temple de l'hymen , qui
entourait le grand bassin , a réuni de la part de l'architecte à la
pensée la plus vraie , l'exécution la plus riche . Nul accident n'est
arrivé , et cependant chacun voulait , dans le moins de temps
possible , regagner ses pénates , mais il régnait un grand ordre.
Il était nécessaire , car toutes les issues étaient remplics : l'ineptie ,
car il ne faut pas voir partout la malice , répandait le bruit le
lendemain , qu'une femme avait été étouffée. Le fait est qu'il y avait
à la Morgue une jeune personne d'environ vingt-deux ans , que
l'on avait retirée de la rivière près la barrière de la Canette , et
qui , par l'ordre du maire de Vaugirard , avait été apportée à
Faris pour y être exposée , et cela avant la fête ; on l'avait trouvée
nue .
Les jeunes personnes dotées et mariées par le gouvernement ,
238 MERCURE DE FRANCE .
étaient à Notre-Dame au mariage de madame la duchesse de Berri.
Les adjoints de chacune des mairies les accompagnaient , et elles y
furent présentées à S. M. qui , en leur souhaitant d'être heureuses ,
ajouta : Priez pour moi , et souvenez- vous toujours de moi.
Tout Paris était illuminé ; dans le nombre des illuminations
qui se sont fait remarquer , on compte celle de la chambre des députés.
De grands candelabres d'un vert azuré s'élevaient au milieu
des colonnes de feu ; un transparent représentait les jeunes époux se
donnant la main sur l'autel de l'hyménée . La croix de la légion d'honneur
resplendissait seule au- dessus de la chancellerie de cet ordre ,
et suffisait pour la faire briller. Le ministère de la police avait été
décoré avec beaucoup de goût. Les longues lignes d'architecture
de l'hôtel de la Monnaie étaient dessinées par des cordons de feu .
L'institut se laissait chercher ; Minerve était en négligé. A l'hôtel
des gardes-du- corps , il y avait un transparent représentant un
lis autour duquel un lierre s'entortille , avec cette inscription :
Ubi adjunctus pereo , je meurs oùje m'attache. Une autre inscription
, dans la rue du Bac , arrêtait d'autant plus de monde qu'elle
était en français : Vivons pour les chérir, mourons pour les défendre.
On doit aussi à M. Désaugiers l'inscription suivante ;
Bon chrétien, bon Français , aujourd'hui rends hommage
Le matin à ton Dieu , le soir à son image.
Lorsque des enfans s'égarent , commettent des fautes , en sont les
victimes , un bon père gémit , et n'oublie pas cependant qu'il est
père. Le 18 juin les fêtes ont été suspendues , ce jour a été consacré
à de funestes souvenirs .
--
น
- Le maréchal Augereau , duc de Castiglione , est mort le 12
de ce mois à sa terre de la Houssaie , d'une hydropisie ascite , suite
d'une lésion organique au foie.
1
La nef de l'église de Notre-Dame était couverte d'un tapis
d'environ 200 pieds de long sur 18 de large ; il a été fabriqué chez
MM. Bellanger et Vaisson , rue d'Anjou St-Honoré , nº 9.
M. Le comte de Forbin remplace M. Denon dans les fonctions
de directeur du musée. Les productions de M. de Forbin ont
obtenu le suffrage des connaisseurs dans les expositions au salon ,
et lui ont assigné un rang distingué et hors de là classe des simples
amateurs.
Le conseil de révision a rejeté le pourvoi de l'ex - lieutenant
Leblanc , condamné aux travaux forcés . Il a été dégradé sur la
place Vendôme à la garde montante.
--
*
Une lettre de Mgr. le duc de Richelieu , président du conseil
des ministres , adressée au ministre des finances , détermine la manière
dont sera fait l'emploi du million que Mgr. le duc de Berri
a consacré au soulagement des départemens le plus maltraités par
la guerre. Par une ordonnance du 8 mai , le roi a donné , sur la
liste civile de 1816, dix millions pour le même objet , et une commission
a été chargée de faire cette répartition. Le travail de cette
JUIN 1816 .
239
même commission servira pour la distribution da million donné
par S. A. R. 500,000 francs ont été réservées par elle sur les dépenses
de son mariage , et les autres 500,000 francs sont pris sur
sa propre dotation. Cette somme sera répartie au marc le franç
entre les départemens choisis par la commission.
Madame la duchesse de Berri , le lendemain de son mariage
, étant venue chez le roi , s'en retournait à l'Elysée-Bourbon
avant de se rendre à Saint-Cloud , sa voiture s'est accrochée à
la borne de granit qui est près de la grille du château , et le
timon a été cassé près de l'avant train ; cet accident n'a point
eu de suite dangereuse . Aux cris des dragons d'escorte , Mgr. le
duc de Berri a fait arrêter sa voiture , dans laquelle elle est montée.
Ordonnance du roi du 1 " mai , portant que les propriétaires
de rentes et pensions , qui , ne pouvant pas recevoir par
eux-mêmes les arrérages échus , ne jugeront pas convenable de
confier leurs inscriptions à des tiers , sont libres d'y suppléer par
des procurations spéciales passées par-devant notaire.
――
Da 5 juin , qui met à la disposition des préfets un centime
sur les cinq centimes additionnels des contributions foncière
et mobilière de 1816 , pour être employés aux remises et modérations
; le roi se réservant d'accorder sur les quatre autres le
dégrévement nécessaire aux départemens qui ont le plus souffert.
Du 11 juin , rendue en conformité de la loi du 30 avril ,
art. 320 , règle tout ce qui est relatif aux acquits - à-caution.
ANNONCES.
ww
Le mercredi 26 juin et jours suivans , la vente du
troupeau de mérinos de la Malmaison aura lieu , à onze
heures du matin , dans le local de l'Orangerie ' , sur la
route de Paris à Saint-Germain .
Des maladies de l'utérus , par le D. Nauche . Prix :
6 fr. et 7 fr . 50 cent. franc de port. Chez Gabon , libraire ,
rue de l'Ecole de Médecine , nº 13.
Le Raffermissement de l'empire des lis , poëme ;
par M.me de Boisserolle. Prix : 1 fr. Delaunay, libraire au
Palais-Royal.
Grammaire française , analytique et raisonnée ;
par M. François . B. Beaucé , rue Guénégaud , nº 18.
Politique chrétienne , et Variétés morales et littéraires
, 1er volume . Beaucé , libraire , rue Guénégaud ,
n° 18. Cet ouvrage reparaît depuis le 1er janvier 1815.
La souscription est de 25 fr. pour 4 vol . , 14 fr. pour 2 ,
et 8 fr. pour un seul . In-8° de 416 pages.
240 MERCURE DE FRANCE.
Annales des arts et manufactures , 2° collection ,
tom . 2. Au bureau des Annales , rue de la Monnaie , nº 11.
Mémoire sur le cadastre de la France , ou Moyen
de perfectionner cette opération . In-8° . Prix : 1 fr . 50 c.
et i fr. 80 c . franc de port. Chez Eymery , à la librairie
d'éducation , rue Mazarine , nº 3o.
Le Censeur des Censeurs , ou Mémoires pour servir
à l'histoire de la révolution du 20 mars 1815 , suivi de
la censure de cet ouvrage , dans laquelle on trouve les
pièces mutilées et rejetées par la commission des journaux.
Chez Beauce , rue Guénégaud , nº 18.
3 Une nouvelle édition de Jeanne de France , par
Mme de Genlis , vient de paraître . Cette édition , revue
et augmentée , est extrêmement soignée . L'auteur devait
au public cette preuve de reconnaissance , pour le débit
et le succès de cet ouvrage.
Une nouvelle édition de l'Histoire de Henri IV , par
le même auteur , est sous presse.
Le petit volume du Journal de la jeunesse a paru le
15 de ce mois ; on y trouve toujours la suite des ouvrages
agréables, autant qu'instructifs , qui composent les précédens
numéros .
Histoire de l'Europe moderne , à l'usage de l'enfance
et de la jeunesse ; par M. le comte de Ségur , un des
quarante de l'académie française , membre de l'institut.
Trente-six volumes in- 18 , imprimés en petit-romain ,
ornés chacun de quatre jolies gravures.
Prix de chaque volume , 1 fr . 50 cent. ( et 2 fr. avec
les figures coloriées ) , et de tout l'ouvrage , 54 fr. avec
les gravures en noir , et 72 fr. avec les figures coloriées .
Les personnes qui souscriront d'ici au mois d'août ,
pour la totalité des livraisons , recevront la dernière
gratis .
Chaque livraison formant une histoire séparée , on
peut , si on le veut , ne souscrire que pour une ou plusieurs
. Les livraisons paraîtront successivement à compter
du mois de septembre prochain.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. 5.
****** *****
MERCURE
DE FRANCE.
mmmm wwwwwm
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
er
-
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1 " de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration da
MERCURE , rue Ventadour , nº 5 , et non ailleurs .
-
POESIE.
wwwwwm
LE DANTE.
Ode qui a remporté le prix aux Jeux Floraux;
Par M. CHEnnedollé.
Plein d'affreuse's beautés , son style étincelant
Est , comme son Enfer , profond , sombre et brûlant.
Il était nuit. En proie à sa noire amertume ,
Au fier ressentiment dont son coeur se consume ,"
Proscrit , persécuté , sans foyers , sans secours
Le Dante , loin des murs d'une ingrate patrie
Qu'il avait tant chérie ,
Sans goûter le sommeil , errait depuis neuf jours .
TOME 67°.
16
242 MERCURE DE FRANCE.
Il fuit , il fait encore..... et déjà la nuit sombre
Pour la dixième fois épaississait son ombre ,
Lorsqu'aux bords d'un torrent il arrive épuisé.
Lieu désert , où sans cesse effrayant ses rivages ,
Parmi des rocs sauvages
Le flot tombe écumant et mille fois brisé.
Là , bien loin des humains , l'infortuné s'arrête ,
S'assied , et sur un roc laissant tomber sa tête ,
Demeure ainsi long -temps perdu dans ses douleurs ;
Son coeur tumultuenx , plein de ses rêveries ,
Flotte en proie aux Furies ;
Mais son oeil , toujours see , ne verse point de pleurs.
Il repasse en son coeur mille tableaux funèbres ;
Et ce départ furtif hâté dans les ténèbres ;
Et ce toît paternel , maintenant ennemi ;
Et le trop court baiser qu'un désespoir farouche
Déposa sur la couche
Où son fils , jeune encor , reposait endormi.
« Voilà donc de quel poids l'infortune m'opprime ! ....
» Combien vous jouiriez de voir votre victime ,
» Vous qui m'avez contraint , trop cruels ennemis !
» A mendier , au sein d'une terre étrangère ,
» Le pain de la misère ;
» Vous qui me séparez du berceau de mon fils !
>> Mais quoi ! de me venger perdrais- je l'espérance ?
» Non , non , tu périras , trop ingrate Florence ;
» Tu me paîras le prix des pleurs que j'ai versés ;
» La ruine et la mort seront ton héritage ,
>> Dans ce jour où ma rage
>> Insultera tes murs brûlans et renversés. >>
Ainsi le Dante , en proie à sa cruelle injure ,
Nourrissant de son coeur l'immortelle blessure ,
En projets de vengeance exhale son transport.
JUIN 1816." 243
Mais d'elle -même enfin la douleur qui l'oppresse
Se consume et s'affaisse ,
Et lassé de douleur , il succombe et s'endort.
Tandis que le sommeil à son ame épuisée
Prodigue une douceur si long -temps refusée ,
Voilà que dans un songe envoyé par les cieux ,
Une noble figure au front calme et modeste ,
Au langage céleste ,
Dans l'éclat le plus pur apparaît à ses yeux.
<< Quel noir transport , ô Danie ! et t'agité et t'enflamme ?
>> A ces vaines fureurs pourquoi livrer ton ame ?
>> Crois-moi , souvent la gloire est bien près des revers,
» Le sort , en détruisant tes dignités serviles ,
>> Et leurs pompes stériles ,
>> Sagement rigoureux n'a brisé que tes fers.
2 Regarde ! dans mes traits reconnais ce poëte ( 1 )
>>
Que ton culte honorait dans ta docte retraite ;
» Je viens récompenser ton pieux souvenir.
» Du temple des destins entr'ouvrant le portique ,
» Dans un lointain magique
>> Je vais te révéler ton brillant avenir.
» Pour toi la politique a fermé sa carrière ;
» Mais du champ des beaux-arts abaissant la barrière ,
» Le génie à tes yeux ouvre un cirque éclatant.
>> Prêt à te couronner de ses palmes nouvelles ,
». En agitant ses ailes ,
>> Dans la lice de gloire il t'invite et t'attend.
>>
Déjà , pour te verser sa divine ambroisie ,
» Le front paré de fleurs , la noble poësie
» Te convoque en riant à son noble banquet.
( 1 ) Virgile .
16 .
244
MERCURE DE FRANCE.
» Qui , rappelé bientôt à sa splendeur autique,
» Le monde poëtique
» Doit briller de nouveau , par toi régénéré.
» De l'autel des beaux-arts bravant le privilège ,
» l'ignorance et l'orgueil , de leur main sacrilège
» ont éteint des neuf soeurs le radieux flambeau ;
» Et leur sceptre d'airain , chargé d'ignominie ,
» Pèse sur le génie ,
>> Couché depuis mille ans dans la nuit du tombeau.
» O Dante ! éveille -tói , ressaisis ta pensée ,
>> Sous le poids du malheur trop long-temps cppressée .
» Du fond de ta grande ame évoque ton talent ;
» Perce de tes douleurs le voile funéraire.
>>> Du monde littéraire
» Sois l'étoile féconde et l'astre étincelant .
» De l'horison des arts dissipe le nuage ;
>> Parais ! et que ta langue , encor dure et sauvage ,
» S'ennoblisse et s'épure au feu de tes rayons.
» Qu'au sortir du berceau , cette langue enhardie
» Se déploie , aggrandie
» Sous le rapide essor de tes brûlans crayons.
››› Vois , de tes grands talens recueillant l'héritage ,
» Tes nobles successeurs , éclatant d'âge en âge ,
» Sur tes pas créateurs s'élancer ardemment ;
» Et de tous les beaux-arts , à ta voix ranimée ,
» L'Italie enflammée ,
>> Une seconde fois hâter l'enfantement.
» Vois , brûlans de ta verve , Arioste et le Tasse
» Déployant à-la - fois leur poëtique audace ,
» Et s'armer de leur lyre et saisir leurs pinceaux ;
Michel-Ange lui- même , honneur de l'Ausonie ,
» Allume son génie
»
» A l'éclat immortel que jetent tes flambeaux.
JUIN 1816. 245
» Tels sont tes hauts destins , ils devraient te suffire ;
» Mais si ton coeur encore à la vengeance aspire ,
» Ce triomphe lui- même à ta gloire est promis.
» Ta haîne et ton talent , tous deux d'intelligence ,
» Illustrant ta vengeance ,
» Vont de leurs doubles traits frapper tes ennemis. »
L'ombre fuit à ces mots. Le Dante se réveille :
La voix céleste encor résonne à son oreille ;
D'un transport inconnu son coeur est agité :
L'inspiration parle. A la voix qui l'appelle ,
Sa grande ame fidelle ,
A déjà soif de gloire et d'immortalité.
Sa main en traits de feu jette l'oeuvre hardie
Où va se déployer sa pensée aggrandie :
Les plus mâles tableaux se pressent sous ses yeux .
Et le triple théâtre où s'ourdit son poëme ,
Dans son vaste systême
Doit embrasser la terre , et l'enfer , et les cieux .
Conception profonde ! entreprise sublime !
Où , du monde idéal sondant le double abyme ,
Le Dante parcourut sa double immensité ;
Et sut peindre à-la-fois le bonheur , les supplices ,
Les vertus et les vices ,
L'homme , l'archange, Dieu , le temps , l'éternité.
Triomphe , homme divin ! ta gloire est infinie.
Pour ce haut monument fondé par ton génie ,
De vingt siècles ligués , Dante , que craindrais-tu ?
Contre ton monument , colonne littéraire ,
Trop fragile adversaire ,
Le temps se heurte , et tombe à tes pieds abattu.
wwww
246 MERCURE
DE FRANCE.
འ་ ཆ་ འའའཆ་
PLAINTES D'UNE JEUNE ISRAELITE ,
SUR LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM .
Élégie qui a remporté le prix aux Jeux Floraux
de 1816 ;
Par Mme DuFRENOY .
1
Delicta majorum immeritus lues
Donec templa refeceris .
HOR. , Ode 6..
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière ;
Soleil à mes regards dérobe ta lumière.
La fille de Sion , Jérusalem , hélas !
Sous un joug odieux courbe sa tête altière.
O Mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
Comment du Chaldéen reçoit -elle les lois ,
La cité maîtresse du monde ,
Qui naguère imposait le tribut à cent rois ?
O ma chère patrie ! ô douleur trop profonde !
Tout Israël captif est sans force et sans voix.
Comment a succombé l'orgueil de ta puissance ?
Comment tant de guerriers armés pour ta défense
Laissent- ils échapper le glaive de leur main ?
Deviez -vous embrasser une lâche espérance ,
Coupables habitans des rives du Jourdain ?
Pourquoi de nos vengeurs enchaîner la vaillance ?
L'ennemi , redoutant leur généreux effort ,
Criait : la paix ! la paix ! Il apporte la mort.
Toi , que Dieu remplissait de sa majesté sainte ,
Temple , dont Salomon avait tracé l'enceinte ,
L'airain , le marbre , l'or qui couvraient tes parvis ,
Par l'indigne vainqueur à mes yeux sont ravis !
La pitié n'entre point dans son ame cruelle ;
Il frappe et l'épouse , et l'époux ,
JUIN 1816. 247
Le débile vieillard , l'enfant à la mamelle ;
Le lévite lui-même expire sous ses coups !
Déplorable héritier du plus illustre trône ,
L'infortuné Sédécias ,
Conduit esclave à Babylone ,
Au fond d'un noir cachot va subir le trépas.
Nul ami n'entendra sa plainte et sa prière ;
Nul ami n'aura soin de son heure dernière.
O mes pleurs ne tárissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
Voilà , voilà le fruit de tes iniquités !
Sion , de l'Eternel tu bravas les paroles ,
Sur l'autel du vrai Dieu tu plaças les idoles ,
Tu t'enivras de voluptés ;
Ton châtiment est juste , et le dieu des batailles ,
Pour l'exemple du monde , a brisé tes remparts ;
Tes ennemis de toutes parts
Accourent à tes funérailles .
Sion trahit son Dieu : Dieu punit les ingrats.
Soleil cache-moi ta lumière .
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillezjour et nuit ma paupière.
O côteau d'Engaddy ! doux sommet du Carmel !
Qui versez à grands flots le vin , l'huile et le miel ,
Je ne reverrai plus vos ombrages propices ;
La main de l'étranger cueillera vos moissons ,
Le sang rougira ces buissons
Où les roses d'Eden entr'ouvraient leurs calices .
Lieux sacrés ! loin de vous on nous entraîne , hélas !
Soleil cache-moi ta lumière .
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
Cependant Dieu l'a dit , il n'a jamais trompé :
Juda , qu'en ce moment sa colère humilie ,
Des fers de son vainqueur quelque jour échappé ,
人
248 MERCURE
DE FRANCE
.
Verra de Salomon la cité rétablie.
Mais sous un autre ciel on nous entraîne , hélas !
Soleil cache -moi ta lumière .
O mes pleurs ne tarissez pas !
Mouillez jour et nuit ma paupière.
ÉNIGME.
Mon père est beau , majestueux ;
Mais sans moi sa beauté stérile
N'offrirait rien de merveilleux.
Je suis , il est vrai , plus utile ,
Je suis aussi plus dangereux.
Grâce à l'art qui me rend traitable ,
Je ne suis jamais redoutable
Qu'aux imprudens , aux furieux ;
Et de ma force formidable
Je fais souvent l'emploi le plus heureux.
Dans la douleur , dans la détresse ,
Tu peux , lecteur , invoquer mon pouvoir,
Recours à moi dans la tristesse ,
Ne m'appelle jamais dans l'affreux désespoir.
www
LOGOGRIPHE
J'embrasse ton Iris.... tu dois me deviner ;
Tu voudrais me tenir : tâche de combiner.
Je suis fort souple et tiens fort peu de place.
En moi tu dois trouver un instrument de chasse ,
Ce que désireut les humains ,
Ce que redoutent les marins ,
Une île trop fameuse , une fleur éclatante ,
Ah!
Ce qui rarement nous contente ,
Ce qu'on ne dit qu'à quelque -sot.
pour le coup je ne dirai plus mot.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Rivière . Celui du Logogriphe est Philosophie
, où se trouve Pôle , Ile , Loi , Heli , Soie , Sel , Lis , Ops ,
OEil , Pô , Lie , Sole , Sophie , Poli , Poêle , Pois , Sol ( monnaie ) ,
Eloi , Si , Sol ( notes ) , Pelops , Soi , Pie , lo , Oise , Lis ( rivières ) ,
Sophi , Philis.
JUIN 1816 . 249
ww
HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON ,
Et de la Cour de Louis XIV , ouvrage qui embrasse
les règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la
régence du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne.
Deux vol . in-8° . , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard. Prix : 10 francs .
A Paris , chez Alexis Eymery , libraire , rue Mazarine
, nº. 3o.
( III . Extrait. )
me
Mylord Crawford , rue d'Anjou Saint-Honoré , possède
le magnifique portrait de Mine de Montespan , peinte
en Vénus ou en Armide , et mollement couchée sur un
gazon couvert de fleurs . Nous ignorons si M. Lafont
d'Aussonne avait vu ce chef- d'oeuvre de Mignard ,
lorsqu'il a composé le morceau que nous allons transcrire
; mais nous sommes tentés de le croire , en voyant
la fraîcheur de son coloris , et la riche élégance de ses
atours et de ses draperies . Mme de Montespan , effrayée
par son confesseur , avait quitté le roi ; mais ils étaient
bien jeunes , et bien peu convertis encore l'un et l'autre .
Voici comme s'exprime l'auteur :
« On ne parlait plus que de la disgrâce de Mme de
Montespan . Les uns voulaient qu'un coup décisif mît
fin à ce bruyant scandale par un exil des plus absolus.
Les autres , plus habiles politiques et plus adroits courtisans
, souhaitaient que le repentir du roi ne fût pas
donné en spectacle à la France . Ils consentaient que
la marquise restât à la cour , laissant à Louis l'honneur
de l'éviter , malgré les charmes de son esprit ,
malgré son amour ses attraits séducteurs et sa conti--
nuelle présence.
"
» Le roi goûta cet avis modéré. Il fut bien aise de
faire dire un jour à l'histoire , que , pareil à ces héros
du vieux temps , il avait su mettre un frein à ses
bouillantes passions , et côtoyé d'un pas assuré les bords
glissans du précipice.
250 MERCURE DE FRANCE .
» Mme de Montespan n'avait jamais été aussi belle.
Son miroir lui donna des conseils et des moyens pour
ajouter mille et mille attraits à cette beauté déjà si formidable
et , dans le ravissement qu'elle dut éprouver
elle-même à l'aspect de tant de charmes réunis , elle
comprit bien que son illustre fugitif ne la renoncerait
pas long-temps encore.
» La marquise de Sévigné , peintre aussi délicat ,
aussi parfait qu'il soit possible de l'être , nous représente
au naturel cette Cléopâtre moderne , reparaissant
sur l'horizon après une assez longue éclipse , pour y
éclipser , à son tour et sans peine , les beautés célèbres
ou nouvelles qui avaient osé croire à sa chûte , et spéculer
sur son exil .
>>
ou
Toute la richesse asiatique , toute la grâce européenne
, toute l'amabilité de l'esprit , se faisaient voir
ou dans ses vêtemens , ou dans ses mouvemens ,
sur son éblouissant visage. Les boucles légères de ses
blonds cheveux découvraient et dessinaient avec art
ce front , siége de la jeunesse et de la majesté. Ses
grands yeux bleus , sourians et caressans comme à
l'ordinaire , virent l'embarras du monarque , lui envoyèrent
d'ingénieux reproches , de volatiles caresses ,
des encouragemens victorieux , et les plus enivrantes
invitations. Louis , fier et imperturbable dans les combats
, facile et respectueux devant ses maîtresses , oublia
qu'il y eût un Montausier , ni un Bossuet dans le monde.
Ses yeux ne virent plus qu'Athénaïs rendue à son
rendue à ses regrets , rendue au bonheur de
son existence . Il lui sourit , se rapprocha d'elle naturellement
; écouta , non des plaintes , mais des amitiés
naïves ; apprit avec amertume que les plus beaux yeux
de son empire avaient répandu bien des pleurs ; obtint
son pardon , promit une conduite invariable , et ne
quittà point la main de la marquise , sans avoir permis ,
et demandé , peut -être , qu'elle renouât ses fers. »
amour ,
Le législateur dú Parnasse a dit : Passez du
au doux, du plaisant au sévère . C'est par cette variété
que les bons livres se soutiennent ; c'est là tout le
secret des auteurs qu'on lit avec empressement , et
JUIN 1816. 251
,
qu'on se plaît encore à relire . La mort épouvantable
d'Henriette d'Angleterre , duchesse d'Orléans , a fourni
à Mme de Lafayette , sa dame d'honneur , la matière
d'un volume très-intéressant ; et à l'évêque de Meaux ,
le sujet d'une oraison funèbre admirable. Cette jeune
princesse mourut victime d'une vengeance atroce
mais qu'il faut attribuer au chevalier de Lorraine lui
seul . Henriette , pour plaire à Louis XIV , fit un voyage
mystérieux auprès de Charles II , son frère , dont elle
était tendrement aimée ; elle conclut secrètement la
vente de Dunkerque et la guerre contre les Hollandais .
De retour sur le continent , elle sut résister à la curiosité
indiscrète de son époux , et eut la douleur de s'exposer
à une rupture déclarée . Nous allons transcrire ce passage
, qui a mis dans toute son évidence l'heureux talent
de son auteur : les rhétoriciens l'ont déjà placé parmi
les narrations les plus parfaites .
"
O mort ! quel spectacle viens -tu nous offrir au
milieu de ces fêtes , de ces pompes , de ces festins
áu milieu de ces palais enchantés , où la vie s'écoule
si délicieusement parmi les charmes de l'esprit , les
perfections de la politesse , les enivremens de la louange ,
les prestiges de la beauté , les douces chimères de l'amour
, et les inépuisables félicités de la grandeur et de
l'opulence !
» Tous ces illustres personnages ont paru , depuis
long - temps , devant le tribunal de Dieu ; et Dieu
connaît lui seul , jusqu'à quel point Philippe se
rendit coupable . Mme de Lafayette , prudente et sage ,
ne l'accuse ni ne l'excuse entièrement dans son récit ;
mais elle ne dissimule pas que , dès les premières
atteintes de cette colique brûlante et dévorante , Madame
s'écria qu'elle était empoisonnée .
On fait avertir Monsieur ; il s'approche de ce lit
de douleurs , contemple ce beau visage presque défiguré
par la souffrance , ne parle ni le langage de la consolation
, ni celui de l'amitié , ni celui des alarmes Les
crises redoublent et dépassent les forces humaines . Madame
, toute en pleurs , invoque la mort , et demande
252 MERCURE DE FRANCE .
1
au
aussitôt pardon à Dieu de ce souhait , qui lui paraît
un blasphême. Henriette , déjà livide , exprime le désir
des contre-poisons , et Monsieur , laissant couler des
larmes , consent à cette épreuve tardive. Des couriers
partent. Le roi , la reine accourent , tremblans et désolés
. Mme de Montespan les suit bientôt. La duchesse
de la Vallière est introduite , voit sa jeune maîtresse
dans les convulsions de la mort , et se précipite sur ces
belles mains qu'elle arrose de ses larmes . Les médecins ,
épouvantes , n'osent ni s'expliquer , ni ordonner des
remèdes. Le roi , baigné de pleurs , en indique lui-même ,
et , au milieu de la confusion générale , n'est point
écouté . M. Feuillet , pénitencier célèbre , reçoit la confession
de cet ange périssant au sein du martyre , et ,
lieu de fondre en larmes , lui parle avec sévérité. Elle a
prononcé le mot poison ; il lui ordonne de se rétracter ,
et d'offrir sa vie à Dieu , comme une expiation de sa
brillante jeunesse. Bossuet , moins rigoureux , succède
à l'homme flegmatique , s'attendrit , offre le crucifix ,
et avoue simplement qu'il n'y a plus qu'à espérer en
Dieu , quand les hommes n'ont plus d'espérance. Henriette
, consumée par un feu toujours acharné à sa proie ,
se soulève un instant , pour se ressouvenir que ce prélat ,
il y a dix mois , a prononcé devant elle-même l'oraison
funèbre de la reine sa mère , et elle ordonne qu'après
sa mort on lui remette une émeraude du plus
grand prix , en signe de sa reconnaissance. Elle voit
couler les pleurs de Louis , auteur involontaire de son
supplice ; elle le console , les console tous ; parle à son
époux avec douceur , proteste de sa bonne conduite et
de son innocence , pardonne généreusement , et meurt
comme une colombe , après dix heures de convulsions
et d'horribles tourmens , après dix heures de constan ce
chrétienne , de soumission et de magnanimité. »
Cette peinture est si vive , si ressemblante , qu'elle
émeut les plus indifférens : eh bien , le croira-t- on ? Il
s'est trouvé un journal assez déhonté pour en parler
avec mépris , et accuser l'auteur d'être bas et trivial dans
son style. Il est vrai que dans le même temps un autre
journaliste l'accusait de trop d'apprêt et d'élévation ; et
JUIN 1816. 253
un autre se plaignait de voir l'histoire écrite avec tant
de coloris et de poësie. Au milieu de ces jugemens
contradictoires , quel parti un écrivain doit-il prendre ?
Il doit se fier à son goût ; suivre sa route , et travailler
pour les gens du monde , qui ne composent point des
livres , ni des pamphlets , mais qui n'en font pas moins ,
par leur nombre et par leurs suffrages , la véritable réputation
des auteurs. L'histoire de Mme de Maintenon,
et de la cour de Louis XIV présente mille traits piquants
, et beaucoup de tableaux gracieux ou largement
dessinés. C'est un livre d'agrément et d'instruction qui,
restera ; mais il a ses défauts. Nous les signalerons avec
impartialité dans un quatrième et dernier article . Nous
ne pouvons mieux terminer celui-ci , qu'en offrant à
nos lecteurs le portrait ingénieux , et pourtant bien vrai ,
de l'aimable auteur du Télémaque .
« La cour apprécia l'abbé de Fénélon dès qu'elle le
connut . Elevé dans le grand monde , il y avait puisé
ces manières élégantes et cette politesse facile qu'on
trouve rarement ailleurs . Sa taille élancée , sa démarche ,
grave sans affectation , une figure pleine d'agrément ,
de noblesse et de bonté , un son de voix des plus heureux
, un regard pénétrant et rassurant , un sourire tout
spirituel , faisaient voir en lui l'homme de qualité , né
pour les délices du monde . Sa modestie et la douce tristesse
dont elle était accompagnée , faisaient voir dans
cet ecclésiastique , ou un homme resté malheureux après
les orages de quelque grande passion , ou un coeur épouvanté
, qui se redoutait et se fuyait lui-même.
» Riche de son propre fonds et de ses immenses lectures
, sa conversation était enchanteresse . Profond avec
les savans , pétillant d'esprit et d'imagination avec les
poëtes , simple et naturel avec les jeunes gens et avec
les femmes , il ne parlait théologie qu'avec les théologiens
, et dans son oratoire ou dans les temples , sa physionomie
candide ne respirait que Dieu.
» Mme de Maintenon lui donna Saint-Cyr . Saint- Cyr ,
en appercevant l'abbé de Fénélon , affectionna sponta254
MERCURE DE FRANCE .
nément un si aimable apôtre , et le chérit jusqu'à se
préparer bien des amertumes et bien des pleurs .
Je vais raconter , aussi brièvement qu'il me sera
possible , l'histoire de ce fameux scandale donné au
monde par deux prélats considérés , savans et spirituels
l'un et l'autre ; mais attachés l'un et l'autre , par malheur
, à ce char immodéré de la gloire , qui souvent
écrase et mutile sous ses roues ses amans les plus respectueux
, et ses favoris les plus superbes .
» L'abbé de Fénélon n'aimait que la gloire solide ,
celle qui est la récompense des talens unis aux vertus ;
mais enfin il l'aimait , et Dieu le punit peut-être de
n'avoir pas su préférer à toutes choses ici-bas l'obscurité
paisible , et cette existence inconnue qui ne permet ni à
l'envie ni à la calomnie d'appercevoir le mérite et de
le persécuter .
» Doué d'une ame sensible et compatissante , il se
passionnait pour les opprimés et les malheureux , et ce
penchant à une bienfaisance générale , ou l'exposait à
la vengeance des persécuteurs contrariés , ou lui donnait
le ridicule des bonnes oeuvres chez ces indifférens
du siècle , qui ne voient qu'eux- mêmes et ne chérissent
qu'eux.
»
La suite au numéro prochain .
DIALOGUE DES MORTS.
www
FONTENELLE , LAMOTHE ET VOLTAIRE.
( IIe dernier article. )
LAMOTHE .
N'achevez pas vous voyez où il en est , c'est l'état
où le réduisent les nouvelles trop véritables qui nous
arrivent tous les jours ; comme si un aussi bon esprit
n'avait pas dû les prévoir ; il ne peut supporter l'idée
d'une nation sans académie . Semblable à ces Romains
JUIN 1816 . 255
qui ne conservaient pas l'empire sans le Capitole , ou
le Capitole sans l'empire , nous avons souvent des discussions
là-dessus ; mais je ne parviens qu'à l'affliger .
VOLTAIRE .
Il faut pourtant qu'il digère cette vérité . Mettez-vous
bien dans l'esprit , mon cher Fontenelle , qu'il en est
des compagnies littéraires comme de celles de commerce.
Quand un peuple est pauvre et sans industrie ,
il faut alors créer des compagnies , leur donner des
priviléges exclusifs ; mais quand chaque citoyen est
devenu commerçant , il faut alors détruire ces corps
privilégiés , car ils dégénéreraient en monopole , et
voudraient étouffer l'industrie générale prête à éclore
Ainsi , quand une nation est barbare , et que quelques
têtes possèdent à elles seules le peu d'esprit qu'elle a ,
il est nécessaire de les rassembler , afin que les regards
du peuple incertain se tournent vers efle , et qu'on sache
bien qu'il n'y a des lumières et du goût que chez elles.
Mais quand une fois la nation a goûté les plaisirs de
l'esprit , que les bons modeles se sont multipliés en tout
genre , et qu'un vernis de littérature s'est répandu sur
toutes les conditions de la société , alors ces chambres
privilégiées , le faste de leurs inscriptions , leurs séances ,
leurs adoptions et leurs exclusions , excitent plus de
murmures que d'émulation : attaquées par les aspirans
qu'elles repoussent , elles ne sont jamais défendues par
leurs membres ; le voeu général est contre elles ; les
bons mots se multiplient ; et après avoir rendu à une
nation le service de lui donner une académie , il ne
reste plus qu'à la lui ôter , à moins qu'on n'aime mieux
la laisser mourir de ridicule .
FONTENELLE.
Ah ! grand homme , vous frappez juste , mais vous
frappez trop fort je conviens avec vous que l'académie
française n'est , ni d'absolue nécessité , ni de pur agrément
en France : cependant elle fait encore honneur
à la nation ; elle sert de phare à tout le nord , et
256 MERCURE DE FRANCE .
peut-être est-ce à elle que la langue française doit un
peu de son universalité . Nous sommes en effet le seul
peuple chez qui il y ait toujours un corps subsistant
qui veille à la pureté du langage.
VOLTAIRE .
Mais c'est précisément la chose dont elle s'occupe
le moins . N'est-il pas ridicule , en effet , que l'académie
française n'ait point encore profilé de son despotisme
pour nous donner une ortographe ; pour fixer la véritable
acception de chaque mot , les classer par racines et par
familles ; poser enfin les limites de la langue ? N'est - il
pas étonnant qu'elle ne nous ait pas fait encore un bon
dictionnaire ? Au lieu de cela , ce sont des cabales , des
partis , des réceptions qui épuisent son activité ; et , sans
que le monde en sache rien , il y a telle niaiserie qui
coûte plus de brigues à un secrétaire d'académie , et
qui exige plus de dextérité , qu'il n'en fallait jadis à
Rome pour le consulat et la prêture.
FONTENELLE .
Vous ne comptez donc pour rien les éloges qu'elle
donne pour prix chaque année ? Tous les grands hommes
de la nation y sont loués tour-à-tour ; et dans peu ces
éloges formeront une galerie respectable , égale peutêtre
à celle qu'on leur prépare au Louvre.
LAMOTHE .
Ahciel ! de quoi nous parlez-vous là , Fontenelle ? Vous
raillez sans doute ; le Léthé nous apporte chaque année
un éloge académique : c'est un deuil général parmi les
ombres quand le moment approche ; vous le savez , nous
nous rassemblons toutes alors , et nous attendons avec effroi
la décision du sort : celui l'académie a choisi pour
que
victime pâlit tout-à-coup , sa gloire et sa couronne , que
le temps avait respectées , se flétrissent visiblement.
Voyez sous ces ombrages , Montausier , Suger , l'Hôpital ;
voyez dans quel état leurs panégyristes les ont mis ; ces
JUIN 1816 257
têtes illustres paraissent avoir passé deux fois par les
ombres de la mort ; et vous même , Fontenelle , malgré
votre philosophie et votre amour pour tout ce qui vient
de l'académie , vous n'avez pu vous défendre d'une
secrète horreur en voyant approcher votre tour ; vous
savez à quelle main vous êtes destiné. Mais je viole
peut-être votre secret ; vous n'avez jamais voulu convenir
de toute votre affliction .
FONTENELLE.
Puisque vous le voulez , ce n'est pas avec vous , messieurs
, que je dissimulerai mes peines ; et cette hypocrisie
serait , je le crois , bien inutile. Mais je voudrais vous
faire convenir que si l'académie nous proposait tous les
ans une question intéressante , ou si elle donnait l'éloge
historique de quelques grands hommes , suivi de l'analyse
de leurs ouvrages et d'observations sur la langue
il en résulterait en peu de temps une collection qui
aurait son prix . Les convulsions oratoires , et les moules
usés du panégyrique ne produisent rien que de l'ennui .
Saint-Louis , pour avoir été tant loué , n'en est ni mieux
connu , ni plus estimé. Il faudrait aussi peut - être que
l'académie française fut la seule dans le royaume qui
eut le droit de proposer des éloges , afin que l'unité du
prix lui donnât plus de concours et de solennité . On ne
saurait croire combien cette fourmilière d'académies et
de musées nuit au bon goût , et avance la ruine des lettres.
Le feu sacré se trouve dispersé entre trop de mains , et
chacun se fait un rite et une liturgie à sa mode . Quand
les petites souverainetés se multiplient dans un état ,
l'anarchie est arrivée. Il faudrait enfin que le secrétaire
de l'académie française ne fût occupé que de la véritable
gloire de sa compagnie , bien sûr en même-temps de
travailler pour celle de la nation et pour la sienne propre ;
tandis qu'au contraire , semblable au pilote d'un vaisseau
qui fait eau de toute part , ou , si vous l'aimez
mieux , à une araignée qui jette ses fils dans toutes les
antichambres de Paris , il croit ne pouvoir exister qu'à
force d'art et de connaissance du monde .
ر
17
258 MERCURE DE FRANCE.
VOLTAIRE.
Hélas ! mon cher Fontenelle , vous êtes donc toujours
le même , laissez-là vos pilotes et vos araignées . Adieu ;
je m'aperçois que vous me feriez passer mon éternité á
parler d'académies.
LÁMOTHE .
Je suis bien fàché que vous partiez ; car j'avais un
petit morceau à vous lire en faveur des tragédies en
prose et en vers blancs.
FONTENELLE.
Et moi , j'allais vous proposer de nouveaux statuts
pour l'académie.
VOLTAIRE .
"
Adieu , vous dis -je , il faut quitter les gens quand
leur marotte les prend . Allez , Fontenelle , parmi les
Duclos , les d'Olivet et les Trublet , causer sur votre
chère académie , pendant quelques milliers de siècles ;
pour moi , je vais trouver Sophocle , Horace et l'Arioste ,
c'est là toute l'académie qu'il me faut Quant à vous
Lamothe , attendez , pour faire votre lecture , la descente
de quelques pauvres diables qui font des drames pour
l'Opéra-Comique ; ou bien informez-vous d'un abbé de
Reyrac , qui faisait un hymne au soleil , en prose , et en
un gros volume. Il nous parlait de tout ce que cet astre
a vu depuis l'origine du monde , et prétendait malicieusement
faire ainsi tomber l'Encyclopédie ; vous trouverez
ici son ame prosaïque , à moins qu'il ne soit mort
tout entier.
wwwwwww
JUIN 1816 . 259
ww
BEAUTÉS DE L'HISTOIRE GRECQUE ,
Ou Tableau des événemens qui ont immortalisé les
Grecs , actions et belles paroles de leurs grands
hommes , avec une esquisse des moeurs et un aperçu
des arts et des sciences à différentes époques , depuis
Homère jusqu'à la réduction de la Grèce en province
romaine . Seconde édition , revue , corrigée et augmentée
et ornée de huit belles gravures ; par R. J.
Durdent.- Un vol . in- 12 . Paris , à la librairie d'éducation
, chez Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 3o .
"
―
ÉPOQUES ET FAITS MEMORABLES DE
L'HISTOIRE DE RUSSIE ,
Depuis Rurik , fondateur de cet empire , jusqu'à
Alexandre Ier . Ouvrage dans lequel sont rapportés
tous les événemens remarquables de cette nation ; la
révolution qu'a opérée en Russie le siècle de Pierrele-
Grand et celui de Catherine , avec un aperçu sur
l'état actuel des lettres et des arts dans cet empire.
Un vol. in- 12 , orné de huit belles gravures en tailledouce
; par le même et à la même adresse.
Des critiques sévères se sont élevés contre les compilations
et les compilateurs . Il est certain que la fureur
de faire des livres avec des livres a été portée de nos
jours à un degré presque effrayant ; le désir d'instruire
la jeunesse a sur - tout fourni des prétextes reproduits
sous toutes les formes , à cette manie , que l'on pourrait
aussi nommer une spéculation . Nos bibliothèques semblaient
ne plus pouvoir suffire au zèle des fabricateurs.
Bossuet , Bourdaloue , Massillon , Jean-Jacques , Voltaire
, Montaigne , Montesquieu , nos écrivains philosophes
, nos écrivains sacrés , tous ont vu leurs écrits livrés
aux ciseaux que dirigeait une si tendre sollicitude .
N'avons-nous pas eu la Grammaire des Dames , le
Buffon, le Rollin , le Crévier de la jeunesse ? Le Télé-
{
17 .
260 MERCURE DE FRANCE .
maque lui - même a dû se refondre , et le nom révéré
de Fénélon oser à peine se montrer autrement que sous
les auspices de son régénérateur .
Il serait piquant d'examiner , dans tout cet agio littéraire
, le parti que les auteurs surent en tirer dans
l'occasion . Je passerais pour méchant si j'en citais des
exemples ; mais je me souviendrai long-temps d'avoir
vu l'immortel Bossuet réunir ses paragraphes les plus
éloquens pour prouver la nécessité de la conscription .
La morale et les hautes vues spéculatives étant devenues
aussi l'objet de ces pénibles élucubrations , il en
résulte très-souvent un contraste fort remarquable ,
celui d'un genre d'ouvrage absolument opposé aux
connaissances de celui qui le publie . Un romancier nous
rend des discussions théologiques ; un légiste , des poësies
érotiques ou des contes ; le poëte , à son tour , abandonnant
ses couplets et sa volière , ainsi que M. Charles
Malo , s'avise tout-à-coup de reproduire un ouvrage de
médecine.
Le livre des Beautés de l'histoire grecque échappe
à tous ces ridicules . M. Durdent ne s'est pas appliqué à
nous offrir des mutilations d'ouvrages qui appartiennent
à notre propre littérature , et il traite un sujet qui convient
à tout homme qu'on ne peut soupçonner d'être étranger
aux simples connaissances classiques . Une autre considération
qui , sans doute , est la meilleure , c'est que
son livre est à sa seconde édition , que le public , par
conséquent , l'a jugé , et probablement en a porté un
jugement favorable .
On ne peut se dissimuler que de tout temps il n'y ait
eu des compilations , et ce genre lui-même n'est pas
dépourvu d'intérêt lorsqu'il est raisonnablement dirigé.
Ces recueils , dont le but avoué est d'orner promptement
la mémoire d'un grand nombre de traits intéressans
et de connaissances indispensables , sont ordinairement
offerts à la jeunesse , et en vérité c'est une manière
très-délicate de s'exprimer , ils conviennent très-souvent
tout aussi bien aux hommes faits , ne fut-ce que pour
leur éviter de longues recherches ou leur rappeler surle-
champ ce qu'ils peuvent avoir oublié. Mais ce que
JUIN 1816 . 261
}
je ne crois pas devoir négliger de dire , c'est que le livre
des Beautés de l'histoire grecque n'est pas même , à
proprement parler , une mutilation , et qu'il pourrait
être nommé un abrégé ou précis entièrement dû aux
recherches ou aux souvenirs de M. Durdent . Il serait
donc injuste de confondre avec d'obscurs découpeurs ,
des hommes studieux qui font part au public de ce
qu'ils ont recueilli de leurs propres lectures. « Car enfin ,
» comme le dit très-bien M. Durdent lui-même dans sa
préface , les études , les recherches que leur travail
exige , ne different en rien de celles qui pourraient
>> leur suffire pour donner , sous le titre imposant d'Histoire
, ces fruits de leurs veilles . »
>>
≫
>>
Il serait difficile d'ajouter quelque chose à ce raisonnement.
Si cependant quelques-uns des chapitres de cet
ouvrage , auquel on pourrait donner un titre plus imposant
, semblent offrir un peu d'aridité , on réfléchira
sans doute qu'on ne resserre pás aisément en un volume
une histoire complète de la Grèce , depuis les temps
héroïques jusqu'à sa réduction en province romaine . Il y
avait là , pour un bon spéculateur , de quoi former une
grande opération . La modération de M. Durdent prouve
qu'il s'est uniquement occupé des intérêts de son lecteur.
Si tel est le jugement que j'ai cru devoir porter de
ce premier ouvrage , combien ne vais-je pas me montrer
encore plus indulgent en parlant du second ? Tous
les compilateurs , gros de dépit et de jalousie , vont s'élever
contre moi ; ils s'écrieront que je favorise M. Durdent
; mais , de bonne foi , tout ce qu'ils nous offrent
a-t-il le mérite et l'à-propos des Epoques et faits mémorables
de l'histoire de Russie ?
Les événemens déplorables qui se sont passés sous nos
yeux , nous ont fait voir des peuples qu'en général nous
connaissions très -peu avant nos deux dernières années ,
et dont maintenant nous ne sommes que plus avides de
bien examiner l'origine , les moeurs et les diverses habitudes
. M. Durdent a fort bien prévu cette curiosité , et
cette fois on ne lui contestera pas , j'espère , qu'il aurait
pu donner au fruit de ses veilles le titre imposant d'His262
MERCURE DE FRANCE .
toire ; car il est très- peu de sources connues dans lesquelles
il ait pu se borner à puiser . Il est cependant
très-probable qu'il n'aura pas inventé ces faits mémo
rables ; mais ils lui auront coûté des recherches encore
plus laborieuses.
O.
( La suite au numéro prochain. )
wwwwwwww www
FRANÇOIS Ier ET Mme DE CHATEAUBRIAND ;
Par Mme A. Gottis. Orné de deux jolies gravures.
Chez Eymery et Delaunay.
( II' article )
En lisant l'ouvrage de Mme Gottis , qui se termine
par la scène la plus tragique , j'ai remarqué une différence
qui existe entre les romans historiques et les mélodrames.
Les chefs -d'oeuvre des boulevarts commencent
ordinairement par des coups de tonnerre , des coups
de sabre , des tempêtes , des combats , des conspirations ,
des meurtres et des empoisonnemens ; les premiers actes
nous offrent toujours le tableau de la vertu malheureuse
et persécutée , et de la prospérité du crime . Mais à ce
long enchaînement de tribulations , succède le dénouement
consolateur. Le coupable est puni et l'innocent
triomphe ; nos pleurs cessent de couler , ou nous ne
versons plus que des larmes de joie. Enfin toutes les
fois qu'on voit un mélodrame , on est sûr de ne s'affliger
d'abord que pour se réjouir ensuite. Il n'en est
point ainsi des romans historiques . Ils nous présentent ,
dans les premiers volumes , les scènes les plus riantes ,
les amans livrés à tout le charme de leur penchant ;
les fêtes , les plaisirs remplissant tous leurs jours ; on
dévore avec avidité ces récits enchanteurs ; l'oeil parcourt
rapidement ces pages séduisantes que la main fait paraître
et disparaître avec tant d'impatience ; on croit
ainsi multiplier l'attrait de sa lecture , on ne fait que
l'abréger ; et en courant après la fin du roman , on court
après les plus horribles catastrophes . C'est , ou la sépaJUIN
1816. 265
ration de ces amans qu'on aurait voulu voir toujours
unis , ou le trépas du héros , ou celui de l'héroïne , et
quelquefois la mort de tous deux. Souvent même ne
meurent-ils que de la manière la plus cruelle , comme
l'infortunée Françoise de Foix. Mais n'anticipons point
sur des événemens qui ne feront que trop tôt couler les
larmes des ames sensibles .
رد
מ
re-
Nous avons laissé Mme de Chateaubriand s'abandonnant
, après quelques combats , à la passion que
lui a
inspirée François Ier . Son mari qui s'aperçoit de ce qu'il
craint , songe à lui faire quitter la cour où rien ne
doit plus la retenir , puisque son frère a triomphe de
la haine de ses ennemis : Françoise elle - même ,
doutant sa faiblesse , voudrait déjà être loin de ces
lieux si dangereux pour sa vertu . « Malgré le courage
qu'elle affecte , elle ressent quelque mouvement de
» regret en songeant que c'est pour la dernière fois que
>> ses yeux verront celui qui la captivé malgré elle : le
» devoir l'exige , il faut s'éloigner , ou peut -être , hélas !
» devenir coupable. » Le comte , après avoir fait quelques
scènes à sa femme devant Lautrec , qu'il apostrophe
de l'épithète de vil courtisan , quand il veut s'opposer à
ses brutalités, fait enfin la paix avec elle ; mais ils arrêtent
que le jour suivant ne les retrouvera point dans la
capitale . Ils doivent donc paraître à la cour pour la
dernière fois. Chateaubriand supplie Françoise de ne
point s'embellir , de ne rien ajouter à sa beauté pour
se montrer devant le roi . Elle choisit en effet l'ajustement
le plus simple ; mais , «< inutile précaution ! sans
» parure elle est encore plus belle , et un peu de pâleur
» la rend encore plus intéressante . » Ces pauvres maris
sont bien à plaindre : quoi qu'ils fassent , ils ne servent
qu'à rendre leurs femmes toujours plus charmantes aux
yeux des autres, M. et Mme de Chateaubriand vont donc
faire leurs visites de remercimens et d'adieux à François
Ier . Le roi , étourdi d'abord à l'annonce d'une
nouvelle qui contrarie si fort son amour ,
se ravise
bientôt ; et , grâce à la présence d'esprit de Brion-Chabot,
son favori , et de Marguerite de Valois , il fait jouer
Chateaubriand ; et pendant que celui- ci perd son argent ,
264
MERCURE DE FRANCE.
»
-
il se ménage , sur le balcon , une entrevue avec Françoise
de Foix. Il lui rappelle que l'ayant nommée daine
d'honneur de la princesse sa soeur , sa place lui fait un
devoir de rester à la cour. « Mais nous ne sommes pas
>> assez heureux pour que vous désiriez vous fixer
» près de nous. » Françoise fait entendre qu'elle ne
demanderait pas mieux , mais qu'elle même a prié
son époux de la reconduire vers sa fille Aloïse - (( Vous
oublierez peut-être tous ceux qui vous aimèrent . »>
Ah ! ne le croyez pas , répond- elle confuse , elle
baisse sa tête charmante. Le roi transporté , baise sa
main avec ardeur , quand elle lui dit que le comte
de Chateaubriand est le père de sa fille , mais qu'il
n'est point un époux adoré. Que d'honnêtes gens sont
encore plus malheureux que lui , et ne peuvent prétendre
à aucun de ces deux titres ! François Ier , qui
prend goût aux entrevues avec Françoise de Foix ,
demande de la voir encore. Sire , je ne le puis………… ..
» mon époux. Il l'interrompit : par grâce , dit-il , n'y
» mettez point d'obstacle , et je réponds qu'il restera.
» En disant ces mots il s'éloigne avec la vivacité de
» l'éclair. »
>>
- <<
lui
Le comte , ennuyé de perdre toujours au jeu et craignant
d'avoir aussi perdu sa femme , ne dissimule plus
son impatience. Il prétexte un violent mal de tête ,
quitte le jeu et se dispose à rejoindre Françoise , lorsque
le roi l'arrête brusquement et lui dit : « Chateaubriand ,
je donne une chasse à Rambouillet , dans trois jours ;
» tous ceux qui assistèrent au tournoi doivent s'y
» rendre ; j'ai compté sur vous , vous ne nous quitterez
» qu'après ; je le veux . » On s'imagine facilement la
rage de Chateaubriand il n'y a pas moyen de résister
à unje le veux , dit de cette force . Il décharge sa fureur
sur la malheureuse Françoise , et lui fait expier , par de
nouveaux outrages , le plaisir secret qu'elle éprouve
de rester encore près de son amant . Connaissant ellemême
tout le danger de l'occasion , elle est résolue
de ne point aller à la chasse . C'est son mari qui se
joint à Marguerite pour la déterminer à s'y rendre .
En vain le hasard semble vouloir se charger de réparer
:
JUIN 1816. 365
les inconséquences du comte , lorsqu'il agit d'une
, manière bien peu cónforme à son caractère ; en vain sa
femme retarde , autant qu'il lui est possible , le moment
du départ en ne voulant point se parer , et craignant
toutefois de n'être pas assez jolie. Quand tout
s'obstine à faire échouer les desseins du roi , quand la
chasse est déjà partie , c'est Chateaubriand lui- même
qui force Françoise à y aller , et lui présente Brion-
Chabot , que François Ier a envoyé pour conduire la
comtesse. Elle ne peut plus résister , et l'on conviendra
qu'il n'y a pas de sa faute , et que s'il arrive quelque
chose , le comte ne devra s'en prendre qu'à lui-même .
Pourquoi donc , puisqu'il est si jaloux , s'avise-t- il d'être
si complaisant ; ou s'il est si complaisant , qu'il cesse
donc d'être jaloux . Enfin Françoise suit son époux et
Chabot. On arrive à Rambouillet : la chasse devait
durer trois jours ; le premier jour on courait le cerf.
Pendant que le roi ne s'occupe que de sa maîtresse , cet
animal superbe , qui ne doit son salut qu'à tant de
causes diverses , broute tranquillement les jeunes
pousses des arbres . Mme de Chateaubriand n'aime pas
autrement la chasse . « Une femme peut- elle voir , sans
>>
émotion , des animaux paisibles , qui , sans défense ,
» tendent la gorge à leurs bourreaux ? Ainsi , toujours
» les hommes aimeront à répandre le sang. Lorsque la
» guerre a cessé son effroyable carnage , ils tournent
>> leurs armes contre les bétes innocentes ; ils les pour-
>> suivent sans pitié . Quel tort ont- elles ? d'être plus
>> faibles qu'eux . » Mme de Chateaubriand est presque
aussi sensible qu'Agnès ,
Qui ne peut , sans pleurer , voir un poulet mourir.
Au moment où l'on présente au monarque le coutelas
qu'il doit plonger dans la gorge du cerf malheureux
, " la comtesse détourne la tête ; d'une main elle
>> cache une larme qui s'échappe de ses beaux yeux »
Le roi la voit et dit au cerf : « Vis en paix , heureux
» animal; qui pourrait refuser ta grace aux pleurs de
» la beauté . » Ce n'est pas sans raison que Mme Gottis
met ta grace en parlant du cerf : elle nous a dit plus
1
206 MERCURE DE FRANCE.
haut que son crime était d'étre le plus faible . Comme
l'amour rend humain et généreux ! Voyez quelle tendre
sollicitude de la part de François Ier ! « Il commande
» que les chiens soient écartés à l'instant ; qu'on leur dis-
» tribue une autre curée , afin que l'animal vaincu soit
» hors de tout danger. » Ce n'est pas tout : « On mit au
» bel animal , en lui donnant la liberté , un collier
d'argent , monument d'amour et de galanterie , sur
» lequel on lisait ces mots :
>>
>>
» Je dois la vie aux larmes d'une belle . »
Cette marque d'amour fut peut-être celle dont Françoise
de Foix sut le plus de gré à son amant , et qui contribua
le plus à ébranler ses projets de vertu . Comment
tenir rigueur à un roi qui , à votre considération , veut bien
épargner le sang , et sur-tout le sang d'un cerf? L'auteur
nous fait sentir, par le passage suivant , toute l'influence
que ce beau trait eut sur la conduite de Mme de Chateaubriand.
La reine se trouvant indisposée , monta en
calèche , et ne suivit la chasse que de loin . « La comtesse
» désire vivement partager sa solitude ; elle veut la
prier de l'admettre auprès d'elle . Qui peut l'empêcher
de suivre le conseil salutaire que lui dicte la
>> raison ? est-ce remord ? est-ce timidité? Que n'a -t-elle
» suivi ce mouvement ! que de tourmens elle se serait
épargnés ! Une fausse honte la retint . » ( Et peut-être
aussi le pressentiment et le désir de sauver la vie à
quelque béte innocente . ) « Vertueuse encore , elle com-
» bat les sentimens qui l'agitent . Pourquoi n'eut-t-elle
>> pas la force de vaincre ? elle eut vécu heureuse , ho-
» norée , au lieu qu'en cédant à sa passion elle fit son
>> malheur et celui de l'époux qui l'adorait . »
>>
peu au
Pourquoi ne demanda-t-elle pas une place dans la
calèche de la reine Claude ? Tenips heureux ! véritable
âge d'or , où il suffisait de monter en voiture pour conserver
sa vertu ! Que le 19e siècle ressemble 16 !
Aujourd'hui c'est pour ne pas aller à pied qu'on fait ce
que Françoise fit pour n'avoir pas voulu d'un carrosse. Le
second jour la comtesse n'alla point à la chasse ; elle y
revint le troisième , et grâce à un orage et à une grotte
JUIN 1816. 267
renouvelés du quatrième livre de l'Enéide , François et
Françoise se virent et se déclarèrent leur mutuel amour.
Au retour de la chasse , le comte qui , pendant l'orage ,
s'était perdu dans la forêt , propose à sa femme de partir,
en lui disant qu'Aloïse est malade. La voiture est prête ,
et bientôt elle emporte loin de la cour , le comte , qui
aurait voulu n'y mettre jamais les pieds , et la comtesse ,
qui n'ose se flatter de l'espoir d'y revenir.
Elle arrive dans son château , où elle trouve Aloïse
dangereusement malade ; elle se reproche de l'avoir
quittée. Les heures , les jours se passent sans qu'elle soit
plus rassurée sur la santé de sa fille chérie. « L'horloge
» a sonné la dernière heure du jour ; douze fois ont re-
» tenti ses sons prolongés ; tout est calme , silencieux ;
>> l'orfraye a cessé son effroyable cri ; la lune seule
>> anime encore la nature. » Je crains d'avoir fait frissonner
mes lecteurs par cette citation lugubre , et pour
les remettre je me hâte de leur apprendre qu'aux effroyables
cris de l'orfraye succède le cri plus consolant
d'Aloïse , qui appelle sa mère pour lui apprendre ,
comme à la plus impatiente de le savoir , son retour à
la vie. Cependant cette mère si tendre ne peut bannir
de son coeur le souvenir de son royal amant. De son
côté , François Ier ne l'oublie pas , et même , s'il faut en
croire Mme Gottis , il n'entreprend la conquête de l'Italie
que pour vaincre la réserve de celle qui le charme et
le désespère. Il se flatte de parvenir au but de ses désirs
amoureux , «< lorsque sa tête será ombragée de lauriers
» et son nom une fois placé à côté de celui des héros ,
des grands capitaines qui illustrent la France . » Pour
plaire à Françoise , il a sauvé la vie à un cerf, et pour
lui plaire encore plus , il va faire périr des milliers de
Français à deux cents lieues de leur patrie . Mme Gottis
donne ici à François Ier cette galanterie , que Corneille
donne à César épris de Cléopâtre ; et d'ailleurs il est
reçu que tout héros qui a une maîtresse ne donne pas
un coup d'épée qui ne soit en l'honneur de ses beaux
yeux et de ses divins appas .
༢
Pendant que , pour ceux de Françoise de Foix , François
Ier met l'Italie à feu et à sang , son mari la quitte.
268 MERCURE DE FRANCE.
On vient de lui intenter un procès ; on attaque l'honneur
de ses ancêtres ; sa fortune même dépend du succès de
cette affaire . Il ne fallait rien moins que des motifs aussi
puissans pour forcer M. de Chateaubriand à abandonner
sa femme à elle-même . Il lui fait jurer de ne jamais
reparaître à la cour , de ne point sortir de son château .
« Cet anneau , reprend-il en s'emparant de sa main et
» le lui passant au doigt , cet anneau dont la forme
» est un serpent , symbole de la prudence , vous avertit
» que , malgré les lettres qu'on me forcera peut-être
» de vous écrire , malgré mes prières , mes instances ,
» mes menaces , à moins que je ne vous envoie l'an-
» neau pareil , dont je suis possesseur ( ce que je ne ferai
jamais ) , il faut répondre que vous désirez passer vos
» jours loin du monde et des grandeurs . Promettez-moi
» de souscrire à mes prières , et je vous quitte satisfait. »
Françoise le lui promet . Il s'éloigne donc de sa femme
avec plus de sécurité , si toutefois les jaloux peuvent
jamais en avoir . Mme de Chateaubriand est bien résolue
à se conformer aux volontés de son époux , et à ne plus
revoir un prince encore plus séduisant depuis qu'il est
revenu couvert de lauriers ; mais Chabot trouve moyen
de dérober au comte son secret . Grâce à l'adresse du
valet - de - chambre de Chateaubriand , qui se laisse
corrompre , il se procure l'anneau précieux , en fait
faire un semblable qu'il envoie à Françoise dans une
lettre de son mari , après avoir fait remettre à ce dernier
celui qui a servi de modèle . Mme de Chateaubriand
ayant reçu l'anneau en serpent , digne de figurer avec
l'anneau royal de l'Astrate , se dispose à partir pour
suivre les ordres d'un époux , « et peut-être les voeux
» de mon coeur , dit-elle tout bas . » Mais enfin que les
voeux de son coeur y soient pour quelque chose ou non ,
elle a reçu la bague de son mari , le symbole de la prudence
: elle ne risque rien . Voilà ce dont elle se flatte
du moins. Mais à son arrivée , combien son espoir est
trompé ! Chateaubriand fait éclater le plus violent dé¬
sespoir. Sa femme lui dit : Eh ! bien , cher comte , je
vais partir. Mes lecteurs ne voudront pas me croire
quand je leur dirai que son mari s'y refuse et lui ordonne
JUIN 1816 . 269
>>
>>
de rester , par la raison que sa fuite le rendrait la risée
d'une cour insolente ; je ne l'aurais pas cru moi -même
si je ne l'avais lu pages 78 et 79 du second volume , et
j'y renvoie ceux qui en doutent encore . On ne trouvera
pas plus vraisemblable que bientôt Chateaubriand s'éloigne
de la cour quand sa femme y est ; mais lui-même
prend soin de confondre les incrédules par la lettre
qu'il écrit la comtesse en partant : « Je vous quitte ;
» une affaire importante me force à m'éloigner de vous.
>> Je confie à vos soins la fortune de votre fille . Ne crai-
» gnez rien pourtant , je vous laisse sous l'égide d'un
frère ; Lautrec me mande qu'il arrive sous peu de
jours. Si vous mettez quelque prix à ma tranquillité ,
» vous ne devez me revoir que lorsque mes ennemis
>> seront confondus. Sur- tout je vous défends de me
» suivre. » Après cela il faut s'attendre à tout , et l'on
peut bien deviner que la comtesse , seule au milieu
d'une cour voluptueuse , ayant à combattre son coeur
et tous les genres de séduction , succombera nécessairement
dans cette double lutte . En effet , après une
première entrevue avec le roi , dans laquelle la voix
d'un enfant vient tout-à- coup la rappeler à elle au moment
du danger , le hasard la fait trouver seule avec
son amant au clair de la lune : il n'y a plus d'enfant
dont le cri puisse l'arrêter. François Ier « entraîne l'in➡
» fortunée , qui s'oublie et ne fait plus de résistance ; la
» lune leur dérobe sa chaste lumière...... et Françoise
>> a trahi son époux !
>>
Quoique cet événement n'arrive qu'au tiers du second
volume , nous ferons grâce à nos lecteurs de tout ce qui
le suit jusqu'au dénouement . Nous avons vu la faute de
Françoise , faute sans doute impardonnable alors , mais
qu'une longue prescription semble avoir aujourd'hui
justifiée ; nous allons voir son châtiment , qui est affreux.
Son mari , dont on ne nous explique pas l'inconcevable
départ , et qui gagne enfin son procès , grâce à la protection
de la comtesse , devenue maîtresse déclarée du
roi , l'attire enfin dans son château pendant la captivité
de François Ier ; il l'enferme pour le reste de ses jours
dans un appartement de l'aspect le plus lugubre et le
270
MERCURE DE FRANCE.
plus funeste , couvert d'une tenture noire et tapissé de
deuil , enfin dans une espèce de chambre ardente ; et
après l'avoir abreuvée d'amertume et d'outrages , après
lui avoir reproché la mort d'Aloïse , il l'a fait égorger.
« Un chirurgien , gagné pour cet execrable assassinat ,
lui ouvre les veines . » Il paraît qu'au seizième siècle
les chirurgiens , comme les médecins , étaient ceux en
qui on avait le plus de confiance pour se défaire des
gens. Après avoir perdu sa femme , le comte de Chateaubriand
perd sa raison ; c'est ordinairement alors
que les autres maris recouvrent la leur. Bientôt il
meurt bourrelé de remords . A son retour de Madrid ,
François Ier n'a rien de plus pressé que d'aller jeter
quelques fleurs sur le tombeau de Mme Chateaubriand ,
quoiqu'avant la mort de celle- ci , Mme d'Etampes la lui
eut déjà fait oublier , et le roman finit pour faire place à
l'épitaphe de Françoise de Foix , par Charot ; et à des
vers de François Ier , dont le titre ressemble fort à
l'affiche d'un théâtre de province Vers pleins de
grace et de naïveté , par François Ier.
Je dirais que le style de ce roman est assez facile ,
s'il ne fourmillait de négligences impardonnables . Lesrépétitions
sur-tout sont fatigantes : à chaque page vous
rencontrez , parle , parle...... ; fuis , fuis ...... ; non ,
non; jamais , jamais ; toujours , toujours ; et souvent
plus d'une fois dans la même page . On trouve
aussi manes au féminin ; mánes plaintives. Il est juste
aussi de dire qu'il y a quelques détails gracieux . Enfin ce
roman , qui n'offre pas une situation neuve , se fait
cependant lire avec assez d'intérêt malgré ses défauts ,
et peut-être à cause de ses défauts .
T.
www
JUIN 1816 , 271
PLACET CONTRE LES CLOCHES ,
Au gouverneur de Cadix ( 1 ) .
Hier je vous ai vu , gouverneur , pour la première
fois , à l'instant je me suis épris de vous. Le sentiment
que jéprouve est ce résultat
Qu'on appelle intérêt
Que l'esprit en vain cherche à rendre ,
Qui d'abord vous soumet ,
Et dont on ne veut se défendre.
La tendre la Vallière aimait Louis - le -Grand ,
Mais ce n'est point au roi qu'elle rendait hommage ;
Des lis l'éclatant apanage
Pour son coeur amoureux était indifférent ;
Sans s'occuper du diademe
Elle aimait le roi pour lui - même.
C'est ainsi que mon coeur ,
En vous , n'aime que vous et non le gouverneur .
•
Je vois V. Exc . sourire , et dire ce ton flatteur annonce
quelque projet ; l'écrivain assurément veut une
place où une grâce. Eh bien vous vous trompez , je
(1) Ce placet a été trouvé dans les papiers de M. le marquis
de Solano.
M. le marquis de Solano , le plus bel homme de l'Espagne ,
joignait à l'abord le plus aimable les formes les plus séduisantes ,
et méritait à tous égards le surnom de magnifique. Ce seigneur
gouvernait alors Cadix . Il avait appris l'art si funeste de la guerre
sous le général Moreau. Le grand homme exilé descend à Cadix ,
où il est reçu par son élève , qui fit éclater la reconnaissance la
plus profondément sentie .
Il était agréable d'entendre le gouverneur d'un pays déjà soumis
invisiblement à l'empire de Buonaparte , répondre aux observations
que ses amis lui adressaient sur la réception qu'il faisait à l'illustre
proscrit : « Que m'importe . et l'empereur et tout son pouvoir ;
il ne saurait m'empêcher de prouver ma gratitude au général
>> Moreau. >>
272
MERCURE DE FRANCE .
ne vous demande rien pour moi , mais je viens implorer
vos sollicitudes pour une réforme : elle est juste
dans une ville où le repos est nécessaire en raison
du travail auquel on s'y livre , et qui la rend ( commercialement
parlant ) la gloire de l'Espagne , puisque
c'est la première place du monde.
A mes amis de France ayant fait mes adieux ,
Poussé par un naufrage
J'arrivai dans ces lieux ,
Le flot me posa sur la plage.
Il était nuit alors . Par leur terrible écho ( 1 )
Les cloches du Campo
Me prenant de toute manière ,
Je ne pus fermer ma paupière .
De grand matin
Le lendemain ,
Fatigué d'une telle aubade ,
Que j'appelle capucinade ,
Je vole au quartier Francisco
Où, sans cérémonie ,
J'entre dans une hôtellerie (2 ) .
A peine suis -je au lit que pour un ex voto ,
Sans égard pour personne ,
En faux bourdon on sonne ,
Et chez les Augustins ,
Et chez les Franciscains.
A ce bruit effroyable
Je m'habille , et mourant de faim ,
Dans un quartier lointain
Je cours me mettre à table.
( 1 ) Le mérite de cette bluette ( si mérite il y a ) est dans
l'exactitude qu'elle offre pour la localité de Cadix . Tous les couvens
cités sont vraiment où ils sont signalés.
(2) L'hôtel du Cheval blanc se trouve précisément entre les
couvens de Saint - François et de Saint- Augustin ; il est en effer
très-difficile d'y vivre tranquille,
JUIN 1816 .
273
ROY
On n'a pas tout servi que pour deux trépassés,
Voilà les déchaussés ,
Mettant au vent leur cloche ,
Qui m'assourdit de proche en proche.
Je ne puis résister
A de pareils vacarmes ,
Et sur l'Alameda je vais me promener ;
Lorsque les Carmes
Célébrant l'angelus ,
Font un bruit tel qu'aux fêtes de Bacchus ;
Leurs clochers , ainsi qu'un tonnerre ,
Ebranlent les maisons et font trembler la terre ;
Vers le mont Sapranis , séjour si retiré ,
Je fais désespéré.
Là je me crois heureux , quand des cloches lutines
M'annoncent les matines ;
Et qu'à l'heure où chacun ne songe qu'à dormir ,
Les nonnes , de leur lit , sont prêtes à sortir.
Leur bruyante clochette
Au son tout aigrelet
( De leur parler , véritable portrait )
Me fait déserter ma chambrette ,
Et je n'ai pu dormir , manger , ni me loger ,
Sans avoir pour voisin un furieux clocher.
Tout ce préambule est pour vous dire , monseigneur ,
qu'en rentrant du bal ( 1 ) ,
Des besoins du sommeil sentant la vive atteinte
Je n'ai pu reposer ,
Puisque toujours on tinte
Chez ces moines fâchés de n'avoir pu danser .
( 1 ) Le général Solano , pour mieux fêter le grand capitain
Moreau , et pour lui faire connaître la société de Cadix , avait
ouvert une souscription de six bals , où tout le commerce de cette
ville sut développer une opulence vraiment asiatique.
C'est à la suite d'un de ces bals , que , rentrant chez moi et ne
pouvant fermer l'oeil , je composai cette petite promenade dans Cadix.
TIMBRE
18
274
MERCURE DE FRANCE.
Et vous , nymphes de Terpsichore,
Vos beaux yeux ne peuvent se clorre.
Cependant au retour du bal
On est bien fatigué , et puis on veut encore
Dire à l'ami bon soir , lui jurer qu'on l'adore ,
( Ah ! ce n'est point un mal. )
Mais après tant de danses
Ne pouvoir s'endormir ,
Passer la nuit en transes ,
C'est là ce qu'on nomme souffrir.
Mandez donc , monseigneur , qu'au moins ces jours de fête ,
Pour ces enfans de Cupidon ,
1
Dans leurs clochers ces moines casse- tête ,
Prennent grand soin de mettre du coton.
Vous conviendrez , monseigneur , que cette demande
est juste , et qu'il faut bien conserver les organes de ces
êtres charmans , qui répandent tant de douceurs sur
notre existence . Mais ne parlons pas de cela ...... Pour
nous , enfans de Mars ,
Que le son du tambour , précurseur des batailles ,
Sur vos pas , gouverneur ,
Nous mène au champ d'honneur,
Nous irons du canon affronter les mitrailles.
Au retour du combat ,
Des cimballes en jeu , les fanfares bruyantes ,
Célébreront avec éclat
Vos palmes triomphantes.
Mais la guerre finie on goûtera la paix.
Au lieu que ces terribles cloches
Qui de nous sont si proches ,
Si vous ne l'ordonnez , ne se tairont jamais.
Le matin et le soir , dans la nuit la plus sombre ,
A l'heure où le soleil étincelant sur nous
Ne laisse paraître aucune ombre ;
Enfin à chaque instant , du repos nés jaloux ,
し
JUIN 1816. 275
Ces pères de l'église ·
En soutane , en chemise ,
De concert avec les nonnains ,
Tourmentent les humains ,
Et de la paix le sanctuaire
Retentit du bruit de la guerre .
Amoureux d'Apollon , si , l'esprit agité ,
Je veux , dans le repos , enfourcher mon Pégase ,
Prêt à finir un vers plein de difficulté ,
Al'instant la foudre m'écrase.
Augustins , Déchaussés , novices , capucins ,
L'église et les couvens , le cloître et les paroisses ,
Les moines en concert , les carmes , les nonnains ,
Sonnent au même instant , me causent mille angoisses ,
Alors mes esprits sont rétifs
Et mes vers fugitifs .
F. Q.
wwwwww wwwwwww
Suite du Dictionnaire raisonné des Etiquettes , etc.
Par Madame la comtesse de Genlis.
ACIER. Plusieurs années avant la révolution , les diamans
n'étaient plus de mode ; mais on dépensait en
achats de petits grains d'acier et de verre , l'argent que
coûtaient jadis des pierres précieuses , qui , ayant une
valeur intrinsèque , restaient dans les familles et faisaient
partie de l'héritage des enfans . Un égoïsme effrayant ,
un goût passionné pour des bagatelles , une frivolité
presque universelle , une inconstance remarquable , précédèrent
les orages et les crimes de la révolution . On
verra toujours dans l'histoire que ces grandes crises nationales
sont beaucoup moins le fruit amer du mécontentement
général , que le résultat de la légèreté des
esprits , réunie aux mauvaises moeurs et à l'amour du
changement et de la nouveauté. Voy. Luxe.
AFFECTATION. Tandis que la philosophie moderne
corrompait les moeurs et dénouait tous les liens de la
18 .
276 MERCURE DE FRANCE .
société , elle mettait à la mode le langage de la sensibilité
; mais un langage emphatique , un galimathias
ridicule qu'il fallait avoir l'air de comprendre , mais dont
personne n'était la dupe. Toutes les démonstrations qui
ne prouvent rien , tous les discours affichaient la sensibilité
la plus exaltée , presque toutes les actions sérieuses
décélaient et prouvaient un profond égoïsme ( Voyez
Amitié) . Cette espèce d'affectation en entraîna beaucoup
d'autres, et donna à la fin de ce siècle , un caractère
de fausseté qui devint à-peu-près général . Par une convention
tacite et bizarre , toutes les prétentions se trouvèrent
subitement en opposition avec les véritables
goûts. Ceux qui vantaient le plus les charmes de la solitude
et de la vie champêtre , n'aimaient que le monde
et la dissipation. Les courtisans affectèrent de s'ennuyer
à Versailles ; les dames qui avaient le plus désiré et
sollicité des places à la cour , se récriaient sans cesse sur
l'ennui mortel d'aller faire leurs semaines . On intriguait
pour se faire inviter à un bal remarquable , à une
grande fête , en même-temps on se plaignait amèrement
de ne pouvoir se dispenser d'y aller. Si l'on s'amusait
dans une nombreuse société , on n'en convenait jamais ;
les prétentions à la simplicité des goûts , à la solidité
du caractère , ne permettaient pas un tel aveu . Si à un
-petit souper, à une partie particulière arrangée dans
une société intime , on s'ennuyait , on y affectait la plus
grande gaieté , et pendant huit jours on ne parlait que
de l'agrément de cet insipide souper. Il en était ainsi
de tout. On affectait continuellement une ardente adet
pour
miration pour des choses que l'on ne comprenait
point
des arts qu'on était hors d'état de juger. Onvoyait
·des gens du monde , qui ne sentaient pas la mesure
des vers, s'extasier en parlant de poësies qu'ils n'avaient jamais lues ; et des admirateurs enthousiastes
de Voltaire
et de Rousseau , qui ne savaient ni le français ni l'orthographe
, et qui n'auraient pas été capables d'é- crire passablement
un billet. Des littérateurs d'une
complète-ignorance en musique , écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite musical des
productions de Gluck et de Piccini . On se passionnait
JUIN 1816 .
277
sans rien sentir ; et sans étude et sans connaissances , on
jugeait tout hardiment et en dernier ressort. Cette affectation
eut les plus funestes conséquences ; elle rendit
l'esprit aussi faux que les caractères ; on adopta aveuglément
toutes les opinions que l'on crut dominantes ,
et qui pouvaient donner une espèce de réputation , de
quelque genre qu'elle fût . Bientôt celle de l'esprit et
des talens ne suffit pas ; on prétendit à l'éloquence , à
laforce, à l'originalité , au génie . Jadis , dans le monde ,
on se contentait d'obtenir de la considération ; il ne fallait
pour cela qu'une conduite sage et noble ; mais
quinze ans plus tard l'insipide estime fut abandonnée
à la médiocrité ; on voulait de la gloire , ce qui préparait
à vouloir des royaumes. On prit un jargon
philosophique , c'est-à -dire pédantesque , souvent inintelligible
et toujours frondeur. Au milieu des thèses
sentimentales soutenues dans la société , on esquissa les
droits de l'homme ; on vit naître avec le galimathias ,
non les nobles idées d'une sage liberté , mais ce qu'on
appela depuis les idées libérales . En même-temps on
se moqua de tout ; le scepticisme , sous le nom de persiflage
, s'introduisit universellement dans le grand
monde . Cette affectation ne fut générale et à son comble
que très-peu de temps avant la révolution . On ne dira
point qu'elle en fut l'aurore , car elle n'annonçait nullement
la lumière ; on ne pourrait la comparer qu'au
sombre crépuscule , qui souvent au déclin d'un beau
jour , présage une nuit orageuse et profonde.
Sous le règne de la terreur , l'affectation ne conservant
que la déraison et l'emphase , mais d'ailleurs
changeant de caractere , devint atroce. On n'affecta
plus que la férocité . Alors tout fut bouleversé , le langage
, les moeurs , la signification des mots , l'expression
des sentimens , la louange , le blâme , les vices et les
vertus ; la crainte , si timide jusqu'alors , quittant son
maintien naturel , prit tout-à-coup un air menaçant ;
des hommes qui n'étaient pas nes inhumains , prê→
chèrent le meurtre pour échapper à la proscription ; la
lâcheté cacha son épouvante sous un masque affreux
souillé de sang !....
278 MERCURE
DE FRANCE
.
Après le règne de la terreur jusqu'à la restauration ,
il n'y eut point dans le grand monde d'affectation
marquée . En général , une ambition démesurée s'empara
de tous les esprits ; on ne fut occupé que du soin
de trouver les moyens d'obtenir des grades , des emplois
lucratifs , de l'argent , des majorats , des trésors. Les
intrigues d'affaires suspendirent celles de l'amour et de
la galanterie ; le désir de plaire céda au désir d'élever
sa fortune ; les grâces françaises tombèrent en désuétude
: il n'en resta plus qu'une tradition incertaine et
dédaignée ; l'amitié ne fut plus qu'une association d'intérêts
pécuniaires ; elle ne demanda ni soins , ni procédés
tendres et délicats , mais des services solides et
réciproques : elle fut un calcul , un marché.
Nous voyons maintenant depuis un an , une étrange
affectation ( dans quelques personnes ) , celle d'afficher
avec aigreur , avec emportement , l'attachement le plus
légitime , le plus vertueux et le mieux fondé ; sentiment
devenu général , et qui devrait rétablir la paix
et l'union dans la société . Ce zèle affecté ou sincère
n'est pas selon la science . Je terminerai cet article par
un trait d'histoire : Un courtisan d'Alexandre- le -Grand ,
dans l'intention d'être cité , se trouvant dans une nombreuse
assemblée , y débitait , d'un ton d'énergumène ,
beaucoup d'extravagances qu'il croyait très-flatteuses
pour le monarque. Le sage Callisthène qui l'écoutait
lui dit : Si le roi t'entendait il t'imposerait silence.
ROLLIN い , Histoire ancienne.
une
AGRICULTURE. Sur la fin du dernier siècle , le goût
de l'agriculture fut , comme toute autre chose ,
prétention. Tous les hommes dans leurs terres ou dans
leurs maisons de campagne , se crurent tout-à-coup
des Cincinnatus . Il leur suffisait pour cela d'avoir des
chapeaux et des souliers gris , et de se promener le matin
une heure dans les champs . Depuis la révolution , l'amour
universel de l'argent r'a pas réformé les moeurs ;
mais cet amour matériellement solide , a mis à certains
égards , quelque règle dans les conduites. Nos grands
propriétaires ont calculé qu'il valait mieux s'occuper
JUIN 1816.
279
du soin de faire valoir ses terres , pour en mettre le
revenu dans ses coffres , que d'y recevoir avec agrément
et magnificence sa famille , ses amis et les étrangers .
D'ailleurs , comme il n'y a plus de vassaux et que
l'homme est libre ; comme il n'y a plus de seigneurs ,
on n'est plus obligé de fonder dans ses terres des écoles
pour les petits enfans , et des hospices pour les malades
et les vieillards . Les paysans meurent souvent faute de
secours , mais libres comme l'air ; ils sont rendus à la
nature ; ils jouissent pleinement de la dignité de leur
étre ; que faut- il de plus pour être heureux ? Dégagés
de toute obligation envers cette classe rétablie dans
tous ses droits d'homme , les ci-devant seigneurs ne
s'occupent plus que de leurs propres intérêts ; ils sont
devenus très-instruits dans l'art d'élever , non des orphelins
, mais des mérinos : on n'a jamais en France tant
parlé de troupeaux. Sans la politique , l'agiotage , la
hausse et la baisse de la bourse , nos conversations seraient
de véritables idylles.
AIR ( bon ) et BON TON , dans le prochain numéro.
www.
CORRESPONDANCE .
Paris, le 28 juin 1816.
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Je me veux mal de mort d'avoir accepté , Monsieur ,
la tâche que je remplis dans votre feuille . J'étais le
plus gai des avocats , et je suis le plus ennuyé des journalistes
; j'espère ne pas devenir le plus ennuyeux ; tant
que la Quotidienne vivra , je serai à l'abri de ce
malheur. Est-ce que tous vos confrères éprouvent les
mêmes désagrémens ? Si cela était , je les plaindrais.
On m'a assuré le contraire , et le seul de mes amis qui
ne me flatte jamais , me soutient que cette préférence
est très-honorable pour moi. Grand merci ! l'excès des
meilleures choses peut donc être nuisible. Comment
280 MERCURE DE FRANCE.
se fait-il qu'un tas de journaux qui paraissent tous les
jours , fassent des articles très-malins auxquels on ne
prend pas garde , et que mes lettres innocentes , dans le
vôtre qui ne se montre qu'une fois par semaine , excitent
une si grande rumeur ? Il y a là-dessous quelque
peu de fatalité. Cependant il ne faut pas m'abuser par
une ombre de gloire ; j'y vois plus clair que mes ennemis
: Ce n'est pas sur le haut du Parnasse que l'orage
gronde , c'est au plus bas des marais , dans la partie la
plus fangeuse. Les hommes doués d'un vrai talent
savent que je les apprécie : les auteurs d'Agamennon ,
des Templiers , d'Omasis , des Etourdis , de la Petite
ville , du Tyran domestique , des Deux gendres , et
d'une foule d'autres ouvrages de tous genres , ne se
plaignent pas de mes jugemens. Mais les infortunés
pères du Jeune savant , des Comédiennes , d'Hamlet ,
de Fanchon , de la Nièce supposée , du Pied de
mouton , etc. , etc. , me déclarent une guerre d'autant
plus acharnée qu'elle est injuste. Ils ne me pardonnent
pas les torts de leur plume ; c'est sur moi qu'ils en
veulent jeter le blâme , et ce qu'il y a de plus divertissant
, c'est qu'ils y parviendront. Quelques acteurs , et
qui pis est , plusieurs actrices , bien nuls , bien applaudis
, bien sots et bien soutenus , se mêlent à la
coalition . Vous voyez , Monsieur , qu'il n'y a pas moyen
d'y résister . Il n'importe , je tomberai glorieusement
sur un volume de Molière que je prends pour bouclier ,
et j'intéresserai du moins un parti qui n'est pas à dédaigner
, puisqu'il a pour lui la raison , l'honneur ,
l'équité , le mérite et le vis comica.
Cette persécution vient mal -à-propos ; j'étais presque
décidé à ménager de pauvres diables , qui , après tout ,
sont bien fâchés de n'avoir point de talent . Une pente
douce pouvait me conduire à ce but , sans compromettre
ma réputation ; peu à peu j'aurais trouvé de la gaîté à
M. Planard , du goût à M. Dumersan , de l'invention à
M. Joseph Pain ; j'aurais peut - être découvert une petite
qualité à Armand , quelque chose d'approchant à Mlle
Bourgoin , de l'ame à Saint -Eugène , et je ne sais quoi
à Lacave. Mais à présent cela n'est plus possible ; il y
2
JUIN 1816 . 281
aurait plus que de la faiblesse . La guerre est déclarée ,
il faut la soutenir , jusqu'à ce qu'une force irrésistible
me contraigne à la retraite , ce qui serait contre tous
les droits avoués . Pourtant je crains peu qu'on m'interdise
l'expression de mes idées , tant que la gloire de
notre théâtre et de notre littérature en sera l'unique
objet. Les spadassins et les lettres anonymes qu'on me
décoche ne me feront pas changer ; il faut bien prêter
le collet aux premiers , c'est mon affaire ; mais je prie
les personnes qui m'adressent les autres d'en affranchir
le port ; on me ruine en injures , c'est bien assez dé
m'occuper à les lire : je finirai par y renoncer.
"
Je me sers de toute ma science d'avocat pour découvrir
en vertu de quelles lois on pourrait me contraindre
au silence , et je n'en trouve aucune ; les publicistes n'ont
rien recueilli à ce sujet . Justinien , Montesquieu , Puffendorf
se taisent : je puis donc parler . Mais voyons de
vous à moi , Monsieur , si j'ai bien le sentiment de mes
droits ; la connaissance des limites qui me sont tracées ,
et si mes réflexions sur les devoirs des journalistes annoncent
un homme capable de les remplir un jour. Cela
vous amusera plus que les détails d'une première représentation
, comme celle du Mariage de Robert de
France qui ( par parenthèse ) est tombée commede mémoire
d'honime on n'a vu tomber pièce . Je vous reparlerai
de cela . Une utile dissertation vaut mieux que
souvenir d'un mauvais ouvrage .
le
La nécessité de la critique est reconnue. Le raisonnement
, la mesure , la politesse , doivent être ses seules
armes monere et non lædere est sa devise . Tout ce
qui s'éloigne de ce principe ne produit que des résultats
funestes. De là naissent ces discussions indécentes , ces
écrits polémiques , ces pamphlets déshonorans , ces articles
scandaleux , ces pièces de théâtre désavouécs ,
ouvrages dans lesquels les gens de lettres , en se ravalant
aux dernières classes de la populace , ne ressemblent pas
mal à des porte-faix assis au milieu de la rue ,
jetant de la boue au visage pour faire rire les passans :
Mais cette sévérité de principes n'exclut pas la gaieté
si nécessaire dans toutes les compositions françaises ;
et se
282 MERCURE DE FRANCE .
elle permet une douce malice , agréable au lecteur sans
être nuisible à l'auteur . Eh ! bon Dieu , il n'y a malheureusement
que trop à dire sur les ouvrages du siècle ,
sans se jeter dans les personnalités , dans les injures !
C'est le travail que nous avons à juger et non l'homme ;
sa personne n'existe point pour nous. Qu'importent au
public les sentimens , les discours , la vie privée d'un
auteur ? Que lui sert la connaissance de ses rivalités , de
ses intrigues , de ses prétentions ? Quand l'écrivain est
mort , toutes ces choses peuvent intéresser : de son vivant
ce sont ses affaires ; nul ne peut raisonnablement
aspirer à les savoir . Les gens de lettres sont donc les
premiers blåmables de se livrer à de tels excès , et
lorsqu'ils en donnent si souvent l'exemple , comment
se croient-ils fondés à se plaindre des journalistes ? Quelque
sanglantes que soient les expressions d'une feuille
périodique , peuvent- elles jamais produire la centième
partie du tort que fait la satire d'un auteur par un autre ?
La censure impolie d'un journaliste est juste ou fausse ;
dans le premier cas , l'auteur doit séparer les termes , de
l'esprit qui les a dictés , faire son profit de celui -ci et
dédaigner les autres ; dans le second , tout est à mépriser
; il n'y doit rien répondre , son ouvrage parle pour
lui , et le public , qui compare à loisir , décide ( quel—
quefois un peu tard ) mais toujours avec justice.
Je crois utile d'ajouter à cela , et cette fois servira
pour toutes , que mes critiques ne s'adressent jamais à
la personne , et que je ne m'attache qu'au talent ou à
ce qui veut y ressembler. Le besoin de varier le tour de
mes locutions peut , en apparence , dénaturer quelquefois
leur sens ; ainsi je vais à ce sujet fixer les idées par un
exemple Quand je dis M. tel est un méchant , un
homme dangereux , un fabricant d'indignes écrits , il
faut entendre un méchant auteur , dangereux pour le
progrès de l'art dramatique qu'il déshonore par des
comédies indignes d'un théâtre consacré aux ouvrages
de goût. Cela posé , je donne suite à mes idées relatives
aux journalistes et à leurs jugemens.
L'opinion est fille de la pensée ; mais de cette pensée
vive , imprévue , rapide comme l'éclair , qui vient se
JUIN 1816. 283
placer auprès de l'objet qui nous occupe sans presque
nous laisser le temps de l'examiner ; elle est libre , indépendante
comme sa mère. Sans réfléchir sur la chose
qui nous frappe , nous adoptons subitement les émotions.
qu'elle nous donne ; entrainés par notre organisation
plus que par les principes établis , nous n'avons pas la
liberté du choix ; notre opinion se fixe , pour ainsi dire ,
à notre insçu ; une voix secrète et pressante nous porte
à approuver ce qui est bien , avant d'en avoir exaininé
les causes ,
et la même impulsion nous fait blâmer le
mal sans en considérer d'abord toutes les suites . Les
vers de l'abbé Delille me touchent aussitôt , ceux de
M. Vieillard me crispent à mourir .
La puissance de cette impression étant aussi évidente
que sa vérité , je ne conçois pas comment on peut accuser
les journalistes de partialité , de mensonges et
d'injustices , à moins qu'on ne les suppose dépravés à
un point qu'il n'est pas permis d'imaginer . Je sais que
la malignité de bien des gens s'accommoderait assez de
cette supposition ; mais de bonne-foi , est- elle fondée ?
Pourquoi la profession de journaliste serait- elle particulièrement
accessible à cette dépravation ? Ne reposet-
elle que sur l'exercice de devoirs honteux ? Doit-il
être en butte à de tels soupçons celui qui , dans son noble
ministère , instruit ses concitoyens , encourage les arts ,
signale le mérite , proclame les succès , descend dans la
lice avec ceux qui combattent pour la gloire de leur
patrie , place d'une main la couronne sur le front des
vainqueurs , de l'autre essuie les larmes des vaincus , et
jette enfin le premier les fleurs du deuil sur la tombe de
ceux que le trépas élève à l'immortalité ?.... Non , sans
doute , et j'aime à croire que parmi ces écrivains tant
décriés par les sots , par les auteurs sifflés , par les libraires
dupés et par les acteurs sans talens , il en est ( et c'est
le plus grand nombre ) qui exercent sur la saine partie
du public une influence aussi honorable que méritée
on les lit avec plaisir , parce que l'esprit et l'urbanité
caractérisent leurs articles , et on les croit sans restrictions
parce que la vérité dicte leurs jugemens , presque
toujours confirmés par le temps.
284 MERCURE DE FRANCE.
L'utilité des journaux est prouvée . Suivant la maxime
eadem utilitatis quæ honestatis est regula , il n'y a
d'utile que ce qui est honnête ,, parce que l'honnête
et l'utile sont inséparables . Or , il me semble que le
journaliste qui , dans son travail , loin de séparer deux
choses si étroitement unies , s'identifie en quelque sorte
avec elles , mérite toute la considération réservée aux
hommes dont la patrie s'honore .
au-
Quoi ! cette liberté d'opinions dont chacun a le droit
de jouir sur toutes les matières , ne s'étendrait pas jusqu'aux
journalistes , eux qui devraient les premiers en
avoir le glorieux privilege ! Le dernier des artisans jouirait
de sa pensée , et l'écrivain comprimerait la sienne !
L'un pourrait siffler ce que l'autre approuverait par
ordre ou par crainte ! Une, actrice effrontée , un
teur déshonoré , un histrion sans moeurs , iraient victorieusement
assiéger l'antichambre d'un grand pour en
obtenir que la vérité se taise ! D'infâmes anonymes
ébranleraient , détruiraient les fortunes acquises par de
longs travaux ! Je n'ose poursuivre.... Le renversement
affreux de tous les principes , de toutes les idées reçues
m'épouvante......
Le plus jeune élève de l'académie de peinture ou de
sculpture , choisit librement l'objet de son culte entre
David et Gérard , Houdon et Dupaty ; le plus plat versificateur
défend l'orgueil du petit poëme en faveur de
Creuzé contre Campenon ; le dernier vaudevilliste met
à son gré Dumersan avant Picard ; l'abonné du Théâtre-
Français se déclare hautement pour Artaxerce contre
Agamemnon; le clerc échappé de son étude , place, sans
craindre le haro , Leverd au-dessus de Mars ; il prête
plus d'ame à Georges qu'à Duchesnois ; il suppose un
mérite quelconque à Armand ..... après celui-là je n'ai
plus rien à ajouter ; et seul de tous ces êtres pensans bien
ou mal , le journaliste n'aurait pas le droit d'avoir une
opinion , de l'émettre avec franchise , et de chercher à
rappeler dans le parti qu'il croit le plus juste ceux qu'il
voit dans le chemin de l'erreur ! ..... Cette proposition
est insoutenable : les seules réflexions du sens commun
l'ont déjà foudroyée.
JUIN 1816. 285
On nous reproche de n'avoir pas une constante unité
d'opinions sur les talens soumis à notre censure ; et de
là naît une conséquence fâcheuse pour notre prudhomie.
Il me semble que cela devrait , au contraire , donner
lieu à de justes louanges ; un jugement unanime nous
livrerait au soupçon d'intrigues et de cotteries . Je dis
plus , la variété de ces opinions est nécessaire ; elle multiplie
les pensées , augmente les divers rapports des
choses qui servent de base aux décisions portées . Et
d'ailleurs , à la lecture d'un ouvrage , tous les auditeurs
ne sont pas affectés de la même manière : il est vrai
que la littérature a ses règles que l'étude des modèles
nous apprend à connaître , et que le commerce des auteurs
vivans nous rend plus familières .En lisant Homère,
Horace , Cicéron , Longin , Quintilien , Tacite , Molière
, La Fontaine , Despréaux , Rollin , et en fréquentant
les hommes de lettres les plus célèbres de notre
temps , tout le monde peut se mettre en état de porter
un jugement raisonnable sur les ouvrages anciens et
modernes ; mais , loin de suffire pour former un bon
critique , ces avantages ne sont rien s'ils ne sont accómpagnés
d'une qualité bien rare , que le travail ne saurait
donner , que la nature seule dispense , et dont elle s'est
toujours montrée extrêmement avare : je veux dire le
goût ; cet instinct , ce sentiment du beau , du vrai , qui
ne les cherche jamais où ils ne sont pas , et les découvre
soudain à leur approche . Le goût , dis-je , est de tous
les dons , le plus précieux que le ciel puisse faire à quiconque
s'occupe des belles-lettres . Ne avec lui , on peut
tout entreprendre ; mais en son absence on ne saisira
jamais les grandes vérités littéraires , source de toute
solide instruction . C'est , en un mot , le flambeau qui
nous guide à travers les obscurs détours du labyrinthe
où nous devons infailliblement nous égarer sans son
secours. C'est donc à des hommes plus connus par la
pureté de leur goût que par le nombre de leurs travaux ,
qu'il importe de confier la censure publiqué des ouvrages
produits à notre époque .
Je laisse aux lecteurs sans passion le soin de reconnaître
ce mérite dans les écrivains aujourd'hui chargés
286 MERCURE DE FRANCE .
de cet emploi . Ce n'est pas à moi d'insister sur ce point ;
je conviens librement de la nullité de mes pouvoirs
dans cet examen . Les personnes habituées à lire les
journaux possèdent à fond cetté connaissance , c'est-àdire
, depuis A jusqu'à Z.
Mais ce goût , tout singulier , tout unique , tout indivisible
qu'il est , a ses nuances , ses variétés , ses formes ;
i envisage le même objet sous plusieurs aspects ; il
distingue , sépare , admet , rejette ; et dans le choix
qu'il est obligé de faire il peut laisser à dire . Il est donc
important que ce qui échappe à l'attention d'un critique ,
soit recueilli par la sagacité de l'autre , et qu'une question
déjà jugée le soit encore d'une nouvelle manière ,
afin que les avantages et les inconvéniens en soient définitivement
fixés. Il serait donc malheureux que tous les
journalistes s'étudiassent pour dire la même chose d'un
même ouvrage , et la différence de leurs arrêts est donc
un bienfait pour la littérature .
Je m'aperçois , Monsieur , que cette discussion m'a
entraîné loin en vous entretenant des règles du bon
goût , je ne me rapproche pas des deux pièces dont j'ai
à vous faire connaître la nullité . La plus complète ineptie
a présidé à l'enfantement du Mariage de Robert de
France ; les cris de vive le roi ont étouffé cet embrion
dans le ventre de sa mère ; les témoins de ce pénible
travail n'ont vu que les trois quarts de cet être énigmatique
, et qu'il serait hors de toute convenance de qualifier
. Il n'y a que l'audace de faire imprimer d'avance ,
et distribuer sous le nom de M. Vieillard , une pareille
monstruosité , qui puisse égaler le front de l'avoir produite.
Les Dieux rivaux mériteraient une partie de ces
reproches , si la pompe du spectacle ne les en avaient
absous ; glace , tristesse et paleur ont trahi la moitié de
M. Dieu la Foi ; M. Briffaut avait mis son cachet à la
sienne , esprit , grâce et sentiment.
Je suis , etc. ,
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
JUIN 1816. 287
INTERIEUR .
D'après l'ordre que le duc de Wellington a donné , les régimens
des troupes alliées doivent prêter main-forte aux douaniers français ;
aussi un régiment danois à repoussé près de Carvin , département
du Pas-de - Calais , une troupe de contrebandiers en armes. Huit
chevaux chargés leur ont été pris. La part du régiment dans cette
capture était de 400 fr . ; il en a fait don aux pauvres de Carvin .
Le ministre de la marine a donné les documens qui suivent,
relatifs aux vaisseaux français capturés pendant les cent jours : « Ce
» n'est pas d'après la couleur du pavillon porté par le vaisseau au
>> moment de sa prise , mais d'après celle qui flottait au moment de
» son départ dans le port d'où il est sorti , que la capture doit être
jugée . » »
La ville de Cambrai a célébré le 26 juin l'anniversaire de
l'entrée du roi dans ses murs , et le même jour l'inscription suivante
a été incrustée sur la façade de la maison que S. M. y habita :
Ludovicum exoptatum
Ad suos iterum reducem ,
Urbs Cameracensis ,
Fervida populi lætitia ,
Primafelix intra muros recepit
Die vigesimá sextájunii ;
Posteaque triduo his ædibus tenuit.
Anno Domini 1815.
M. le comte de Lardenoi , gouverneur de la Guadeloupe , a
dû mettre à la voile le 15 ; il est , avec son état- major , à bord de
la frégate l'Arethuse. Des troupes sont embarquées sur le Foudroyant
, vaisseau de 74 , armé en flute.
-
L'expédition destinée pour le Sénégal a appareillé le 17 de
ce mois de la rade de l'île d'Aix .
- Il y a plusieurs jours que l'on a trouvé le matin sur les
marches de l'église Saint-Louis , le corps d'une femme coupé en
morceaux et mis dans un sac .
―
Réal s'est embarqué le 5 à Anvers pour les Etats -Unis. Les
nombreuses acquisitions en ce genre que le nouveau continent
vient de faire , ne lui fera-t-il pas dire :
Timeo danaos et dona ferentes.
Reposons nos regards : de tout côté , en France , on Jutte de dévouement
; les conseils généraux envoient des adresses où les sentimens
d'amour et de fidélité ne varient que par le choix des
expressions. Les abandons dans l'emprunt de 100 millions , se
succèdent avec rapidité. M. le marquis de Louvois , pair de France ,
abandonne 10,475 fr .; la ville de Strasbourg est déjà comptée pour
plus de 50,000 fr.; M. Dalbertas plus de 7,000 ; les listes du Mo→
niteur ne se terminent point,
1
288 MERCURE DE FRANCE .
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ANNONCES.
Histoire de l'Europe moderne , à l'usage de l'enfance
et de la jeunesse ; par M. le comte de Ségur , un des
quarante de l'académie française , membre de l'institut .
Trente-six volumes in- 18 , imprimés en petit-romain ,
ornés chacun de quatre jolies gravures. Prix de chaque
volume , I fr. 50 cent. ( et 2 fr. avec les figures coloriées
) , et de tout l'ouvrage , 54 fr. avec les gravures en
noir , et 72 fr.avec les figures coloriées . Les personnes
qui souscriront d'ici au mois d'août , pour la totalité
des livraisons , recevront la dernière gratis . Chaque
livraison formant une histoire séparée , on peut , si on
le veut , ne souscrire que pour une ou plusieurs. Les
livraisons paraîtront successivement à compter du mois
de septembre prochain .
-
Division de cet ouvrage.
-
-
-
1ere Livraison : Précis de l'histoire ancienne , servant d'introduction
à l'Histoire de l'Europe moderne , 8 vol . 2 livraison : Histoire
de France , 4 vol . - 3e livraison ; Histoire d'Angleterre , 3 vol .
4e livraison : Histoire d'Espagne , 2 vol. -5 livraison : Histoire
de Portugal , I vol . - 6e livraison : Histoire d'Allemagne et d'Autriche
, 3 vol. 7º livraison : Histoire de Prusse , I vol. 8 livr.:
Histoire de Pologne , 1 vol. 9 livraison : Histoire de Russie , 2 v.
- 10 livraison : Histoire de Turquie , 2 vol . 11⚫ livraison : Histoire
de Suède , 1 vol . - 12e livraison : Histoire de Danemarck , 1 V.
13 livraison : Histoire de Hollande et des Pays-Bas , 2 vol.-
14 livraison : Histoire de la Suisse , I vol. 15 livraison : Histoire
d'Italie , 2 vol . — 16e livraison : Histoire des Chinois , des Indiens
et des Arabes , 2 vol.- En tout 16 livraisons et 36 volumes ,
ornés de cartes et gravures.
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Chaque livraison renfermera l'histoire d'un pays . Le tableau de
chaque partie de chaque règne , contiendra les événemens les plus
remarquables , les plus propres à faire une utile et durable impression.
Les volumes seront ornés de quatre jolies gravures ,
dessinées et gravées avec le plus grand soin. Chaque vignette
sera partagée en deux ; le haut contiendra un homme et une femme,
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renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros,
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Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année. On ne peut souscrire
que dur de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très - lisible . Les lettres , livres , gravures ,
doivent être adressés , francs de port , à l'admininistration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs.
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POESIE.
Cantate
LES VOEUX DE LUTECE.
pour le mariage de Mgr. le duc de Berri avec
la princesse des Deux- Siciles Marie- Caroline.
LUTÈCE .
Quelle jeune divinité
Sur un char éclatant vers mes remparts s'avance ?
Son front modeste et doux rayonne de beauté ;
Auprès d'elle je vois sourire l'espérance.
UN HÉRAULT .
Parthenope en son sein posséda tant d'attraits.
Lutèce , des Bourbons reçois l'auguste fille ;
ТОМЕ 67 . 19
290 MERCURE DE FRANCE.
A la cour de Louis conduite par la paix ,
Elle y retrouve encore sa famille .
Du brave Ferdinand elle a fixé le choix ,
Et par les noeuds du plus doux hyménée ,
Vient en ce jour unir sa destinée
Au plus vaillant des preux , digne appui de tes rois .
1
LUTÈCE.
Aimables déités de la Seine affranchie ,
Quittez votre humide séjour ;
Aux pieds de la beauté que Naples me confie,
Portez votre tribut de respect et d'amour.
C'est l'ange de la paix que le ciel nous envoie.
Sur ses pas répandez des fleurs ,
Et que les transports de la joie
Remplacent vos longues douleurs .
CHOEUR DES NYMPHES .
Fils des Bourbons , conduis à l'autel d'hyménée
Le jeune objet qui sut charmer ton coeur ;
Et puisse , à ton destin Caroline enchaînée ,
Epuiser avec toi la coupe du bonheur .
LUTÈCE.
Mais un nuage d'or couvre le sanctuaire :
De ces nobles époux , les immortels aïeux
Au milieu des flots de lumière ,
Sur leurs trônes assis , se montrent à mes yeux.
Ils unissent leurs voix , et leur sainte prière ,
Ainsi qu'un encens pur , s'élève vers les cieux.
CHOEUR DES OMBRES ROYALES .
Bénis cette heureuse alliance ,
O Dieu de l'univers , arbitre des humains !
Daigne en faveur des Francs déployer ta clémence ,
Et laisse reposer la foudre dans tes mains.
JUILLET 1816.
291
1
CHOEUR DE CHEVALIERS FRANÇAIS.
1
Des Bourbons illustres ancêtres ,
Que vos mânes soient satisfaits !
La France a reconquis ses légitimes maîtres ,
Et retrouve avec eux le bonheur et la paix.
Avec eux , les vertus trop long-temps exilées
Reviennent habiter vos antiques palais.
Puissent vos ombres consolées
Protéger en tout temps la terre des Français !
LUTÈCE .
Du Bourbon de nos temps suivez le digne exemple ,
Augustes rejetons qui naîtrez d'un héros ;
Comme lui , que vos mains de Mars ferment le temple ,
Et d'un peuple chéri conservez le repos .
Mais si quelqu'ennemi , jaloux de votre gloire ,
Osait menacer vos états ,
Armez-vous ; soudain la victoire ,
Fidelle à vos drapeaux marchera sur vos pas.
FINALE .
Ciel ! de leur généreuse vie
Prolonge le cours glorieux !
Ils seront à jamais l'honneur de leurs aïeux ,
L'honneur , l'amour de la patrie.
H. MONTOL
/ EBEN - HAÇAN AU ROI DE TIFLIS.
( Extrait du roman d'Eben-Haçan , chap. 6. )
Le plus puissant des potentats
De l'ombre de son trône hier couvrait la terre ;
Organe de la mort , sa voix , comme un tonnerre ,
Dictait d'horribles attentats ,
Faisait trembler les rois et défiait la foudre.
Aujourd'hui sa voix meurt et son trône est en poudre,
19 .
د و د
MERCURE DE FRANCE.
Trop long-temps exempt de revers ,
De ses nouveaux projets il roulait l'incendie ;
Et son ame féroce , aux forfaits enhardie ,
Dévorait déjà l'univers.
Mais ici l'attendait la sagesse invisible ;
Plus il tombe de haut , plus sa chute est terrible .
Celui qui règne sur les cieux ,
Qui , sur un trône d'or , du haut de l'empirée ,
Voit à ses pieds , au loin dans la plaine éthérée ,
Rouler ces orbes radieux ,
Et de leurs mouvemens entretient l'harmonie ,
Veut que des nations la guerre soit bannie.
Je vois des bataillons épais ,
Dans nos champs , par son ordre , en torrens se répandre.
Vont-ils nous écraser et nous réduire en cendre?
Non ! leur foudre enfante la paix ;
De l'ennemi commun ils renversent l'audace ,
Et du colosse altier font taire la menace.
C'est ainsi qu'un roi généreux
A ses heureux vaincus n'imposa d'autres peines
Que de n'immoler plus de victimes humaines
A leurs antropophages dieux .
Gloire aux héros du nord ! Les flots grondans sent calmes;
Nous allons vivre en paix à l'ombre de leurs palmes !
Du sein de ces nombreux guerriers ,
Quel auguste mortel sort , et vers nous s'avance ?
Je ne sais quel respect on sent en sa présence :
Il tient les rameaux d'oliviers .
Son noble front , long - temps fut battu des orages :
La joie a de ce front éclairci les nuages , etc.
(Le reste peint Eben- Haçan , roi de Tiflis , rentrant dans ses
états au milieu de la joie publique . )
EDOUARD L.
JUILLET 1816.
293
www
ÉPIGRAMME.
Certain peintre crouton ,
Un beau jour m'assurait d'un ton
Demi rusé , demi bonace ,
Que pour me peindre il n'avait assez d'art.
Quand je crois vous saisir vite il faut que j'efface.
Est-ce tort de ma part ?
Je n'en crois rien , votre figure est trop mobile.
Souvent de la nature on ma vu le rival ,
Mais aujourd'hui je laisse à plus habile
A peindre un tel original .
Damis sentant au vif une pointe aussi belle ,
Répondit soit ; aussi bien votre docte pinceau
Tient trop fort du Callot , et je sais un modèle
Bien mieux à son niveau.
Mais pour le voir que faut-il que je fasse ?
Vous vous peindrez , Monsieur , devant la glace.
R.
ww
TRADUCTION INÉDITE
Du début de l'Art Poëtique d'Horace ;
Par M.-J. CHÉNIER . ( 1 )
Si quelque peintre osait associer
Le chef d'un homme et le front d'un coursier ;
S'il bigarrait de différens plumages,
Un corps d'Hébé finissant en poisson ,
Qui n'en rirait ? Noble sang de Pison ,
A ce tableau comparez les ouvrages ,
Amas d'objets rassemblés sans raison ,
) Communiquée par M. Fayolle.
294
MERCURE DE FRANCE .'
d
N'ayant ni pieds , ni tête , et pour tout dire ,
Tel qu'un fiévreux les rêve en son délire.
Peintre et poëte ont droit de tout oser ;
Et, sur ce point tous deux d'intelligence ,
En l'accordant réclament l'indulgence .
Usons du droit , craignons d'en abuser.
Il ne faut pas qu'au
gré d'un
vain
caprice
,
Au miel
d'Hybla
le fiel amer
s'unisse
;
Que
les serpens
proviennent
des oiseaux
;
Que la tigresse
enfante
les agneaux
.
Dans
le début
une oeuvre
est imposante
;
Bientôt
la pourpre
en lambeaux
se présente
.
Ici des bois , des autels
sont
décrits
;
Là , cent
détours
d'une
eau pure
et limpide
,
Qui se promène
au sein des prés
fleuris
;
Les sept couleurs
de l'écharpe
d'Iris
,
Les flots brayans du Rhin vaste et rapide.
L'endroit est beau , mais il est déplacé,
Des noirs cyprès vous peignez bien l'ombrage ,
Qu'importe ? il faut une mer , un orage ;
Et l'acheteur , par les flots menacé ,
Veut qu'on le peigne échappant au naufrage
Sur les débris d'un vaisseau fracassé.
A quel propos de l'infidelle argile
Sort-il un vase en urne commencé ?
Que le sujet , fortement embrassé ,
Soit un , soit plein , sans détail inutile.
L'amour du bien nous trompe quelquefois.
Tel veut du neuf, et son pinceau nous trace
Un daim sur l'onde , un dauphin dans les bois.
Je crois saisir la douceur et la grâce ,
Mes vers sont mous , timides , languissans.
Sobre de mots , je fais chercher le sens .
L'an trop timide , évitant les orages ,
Rase le sol ; l'autre , au sein des nuages
Va s'égarer, prenant un vol trop haut.
1
JUILLET 1816. 295
}
Chacun , si l'art n'est son fidelle guide ,
Craint une faute et tombe en un défaut.
A quelques traits c'est peu que l'art préside.
De ces cheveux voyez comme un fondeur
Sait imiter la flexible rondeur.
Sont-ils d'airain , dites , que vous en semble ?
L'heureux détail ! le malheureux ensemble !
Votre fondeur ne sait que le métier ;
Mais Phidias fait Jupiter entier.
VERS
Faits ily a 40 ans , pour une jeune et jolie personne
dont les prénoms étaient JEANNE- JULIE-ROSE .
Lorsqu'à veiller près de votre berceau ,
On invita trois saintes , belle Hortense ,
De vos parrains la prévoyance ,
Que la raison guidait de son flambeau ,
Voulut par là se donner l'espérance
Qu'un jour vous jouiriez du destin le plus beau.
On l'a vu s'annoncer presque dès votre enfance.
Félicitez -vous de leur choix ,
Délicat , sage et galant à-la- fois.
Personne plus que vous ne pouvait y prétendre.
JEANNE avait de l'esprit , JULIE eut le coeur tendre,
ROSE était belle . A tous ces dons
Que vous réunissez , qu'en vous nous retrouvons ,
Et l'Amour et l'Hymen ont promis leurs couronnes ;
Car de l'Amour aussi vous tenez trois patrones.
Dans tous les lieux , dans toutes les saisons ,
Fidellement elles suivent vos traces ;
Et sans qu'il soit besoin de prononcer leurs noms ,
On sait, en vous voyant , que ce sont les trois Grâces.
JOUYNEAU-DESLOGES ( de Poitiers ) .
296 MERCURE DE FRANCE .
ÉNIGME .
Grave, simple , ou plaisant , je puis offrir un prix
Aux personnes que j'intéresse . #
Je montre , en les voilant , les grâces de l'esprit ;
J'en prouve souvent la finesse.
Je crains si peu de me montrer ,
Quoique j'agisse avec mystère ,
Que si j'ai le don de te plaire ,
Chaque jour en ce lieu tu peux me rencontrer.
ww wwwwwm
SOLLIER .
CHARADE.
De tout ce qu'on dit long , je montre l'opposé
Si tu tiens mon premier ; mon second , au contraire ,
Ne l'est jamais assez , même dans la misère.
Mon tout dans le commerce est trop souvent rusé.
LOGOGRIPHE.
Je suis de sept pieds composé ,
Et fort commode à tous , et l'hiver et l'été.
Quoiqu'on me voye la cour , à la ville ,
Je suis à la campagne encor bien plus utile.
Je renferme dans moi , si tu veux bien chercher ,
le dieu des vers Ce
1
que en courroux , fit ôter
A certain orgueilleux satyre ,
Et qu'en mainte belle on admire.
Tu dois aussi trouver un élément ,
Et de l'église un ornement ;
Un habit féminin pour qui veut peu paraître.
C'en est assez, et tu dois me connaître.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est Opium . Celui du Logogriphe est Corset,
où l'on trouve Cor , Or , Roc, Corse ( île ) , Rose , Sort , Sot.
JUILLET 1816. 297
DE LA NÉCESSITÉ
De mettre un terme aux pirateries des Africains dans
la Méditerranée , et moyen d'y parvenir.
Dans ce siècle si fertile en événemens fameux , où
l'Europe , si fière de sa civilisation , a fait voir tant de
traits de la plus profonde barbarie ; où , chez un grand
peuple , s'est renouvelée la terrible lutte de la classe
plébéienne contre la classe patricienne ; où le trône
de la plus ancienne dynastie a été renversé ; où le plus
juste , le plus humain , le plus vertueux des rois , accusé ,
jugé , condamné comme un coupable , par de vils assassins
instrumens du crime , a péri sur l'échafaud à la
vue de son peuple effrayé qui l adorait ; où la monstrueuse
puissance de la multitude a été mise en usage ,
et s'est exercée dans sa violence , de la manière la plus
barbare et la plus ridiculement opposée à son esprit et à
sa cause ; où l'homme a le plus exalté les droits de
l'homme en les violant tous ; où les agens du crime sont
devenus si nombreux , si puissans et si affamés de victimes
, qu'ils se sont , en grande partie , dévorés entre
eux ; où , au nom de la liberté hautement proclamée ,
tout un grand peuple a souffert le plus honteux esclavage
; où la gloire des guerriers enivrés de succès
hélas ! trop constans , s'est transformée en tyrannie ; où
l'empire du glaive menaçant de tout détruire , s'est
tout-à-coup annéantie par l'effet d'une puissante alliance
et à la présence toute miraculeuse d'un prince pacificateur
dans ce siècle , dis -je , où tant de choses étonnantes
ont frappé nos yeux ; où , enfin , on a vu fuir le
démon des combats , poursuivi par la vengeance divine ;
où les héritiers des rois ont reparu avec la paix , sur le
trône auguste de leurs pères , comme de nobles rejetons
sur la souche vénérée d'un arbre antique et sacré ; où
l'orgueilleuse Europe , enfin , semble être ramenée aux
plus généreux sentimens , pourquoi un grand acte de
justice , aussi éclatant que nécessaire , est-il encore à
298 MERCURE DE FRANCE.
faire ? Le temps en est venu , et l'humanité le commande
impérieusement . Cet acte nécessaire , qu'un Anglais
a déjà provoqué avec une héroïque persévérance ,
est l'anéantissement de la puissance politique des Barbares
de l'Afrique , de ces brigands de profession . Ils
infestent la Méditerranée , et sont la terreur constante
des habitans des îles et des côtes de cette mer ; ils insultent
à l'humanité , à la faiblesse isolée , troublent le
commerce des nations , et se jouent insolemment de
cette Europe si fière de ses lumières et de sa puissance ;
ils lui font payer un honteux tribut. Elle est cependant
plus qu'eux guerrière ; elle inonde ses guérets du sang
de ses propres enfans au moins soixante ans par siècle.
Ne s'occupant que d'intrigues politiques , elle a oublié
les véritables droits de l'homme , ceux de défendre le
faible contre le fort , le bon contre le méchant ; elle
laisse dans la plus cruelle servitude une foule toujours
croissante de ses enfans , que des Maures féroces , honte
de l'espèce humaine , retiennent dans les fers . Loin de
réprimer cet horrible brigandage et de faire servir ses
lumières , sa civilisation , sa prépondérance militaire
au bonheur du monde et au sien propre , elle s'est dévorée
par des guerres intestines . On l'a vue en proie à
la folie d'un seul homme qui voulut absolument faire
du bruit aux dépens de la foule qu'il méprisait , et qui
stupidement l'a contemplée courant à son but à travers
des torrens de sang et des monts de cadavres , sans que
les cris plaintifs de ses innombrables victimes arrêtassent
un instant ses pas destructeurs et fissent entrer la moindre
commisération dans son coeur féroce , cet homme qui
appelait insolemment grandes journées ces jours de
deuil , de misère et de destruction.
Arbitres souverains de l'Europe ! ô vous qui , pour
son salut , avez formé la ligue șainte dont la puissance
formidable a pu seule enchaîner l'affreux démon des
combats , c'est à vous que l'humanité souffrante adresse
sa supplique ; faites cesser ses longs gémissemens ,
franchissez-la à jamais des insultes des brigands qui
n'ont d'humain que la figure ; c'est à vous à relever la
riche patrie des Carthaginois , de rendre à cette terre
afJUILLET
1816.
299
aujourd'hui si funeste , toute la vertu dont elle est susceptible
, et qui jadis la rendit illustre ; c'est à vous de
détruire le repaire des barbares qui la souillent , et de
lui donner des habitans qui lui rendent son ancienne
gloire et célèbrent à jamais votre immortel bienfait.
Nobles alliés ! vous pouvez tout si vous le voulez ; qu'un
nouvel acte , aussi juste , aussi grand que celui de votre
alliance , soit fait par vous ; délivrez le monde d'une
de ses plus horribles calamités ; détruisez dans l'homme
l'esprit de barbarie qui lui fait attaquer et surprendre
l'homme paisible et laborieux , et le réduire à la plus
affreuse servitude ; empêchez que de nouveaux , d'insolens
Spartiates aient des Ilotes ; que vos lois appellent
sur les têtes coupables d'une telle injustice la
vengeance des nations indignées. Vous avez donné la
paix au monde , couronnez votre bel ouvrage ; rendez à
l'homme l'esprit de fraternité qu'il n'eut jamais dû
perdre ; rendez les peuples respectueux envers les peuples
; que l'esprit de paix et de véritable grandeur qui
vous anime entre par vos lois et votre exemple dans les 、
coeurs.
A la suite des guerres que vous avez terminées et du
mouvement violent qu'elles ont donné à l'Europe , il
est dans vos empires un grand nombre de ces hommes
avides , turbulens , aventureux , que la paix et le repos
fatiguent , à qui il faut des hasards à courir . Faites
un appel à ces hommes que l'ambition agite sans
cesse ; que cette passion trop souvent funeste devienne
en eux cette fois un moyen louable ; employez - le .
comme un noble instrument à l'exécution d'une entreprise
aussi juste que nécessaire ; promettez , accordez
des récompenses à tous ceux qui l'exécuteront .
Cette nécessaire croisade , dont le but est si brillant ,
´rendra la sécurité à vos états , consolidera la paix générale
que vous venez d'établir ; elle détruira l'horrible
esprit de barbarie , le brigandage que de hardis barbares
exercent par une féroce avarice sur la faiblesse isolée et
paisible ; elle imprimera pour toujours chez les peuples
de l'Europe un nouveau sentiment de grandeur , de
300 MERCURE DE FRANCE .
charité réciproque ; elle sera pour vous une source pure
de gloire et de félicité.
Monarques augustes de l'Europe , c'est par vous que
les plus belles choses doivent être faites ! mais ce n'est
point assez qu'une entreprise aussi grande , aussi louable .
se puisse exécuter ; il faut encore en assurer le bienfait
à jamais. Ce ne serait qu'une expédition ordinaire , si ,
après l'attaque et la conquête des barbares , on traitait
de la paix avec eux , et si on leur laissait la puissance
souveraine . Ces hommes sans foi , sans le moindre sentiment
du juste et de l'injuste , céderaient pour un
moment à la nécessité ; mais animés d'un esprit de
vengeance , ils se livreraient à de nouveaux actes de
barbarie , plus odieux et plus fréquens . Tel est , dans
le méchant , l'empire de l'habitude. Il faut donc user
du droit de conquête , pour détruire le mal dans sa
racine . La fin glorieuse d'une aussi grande entreprise
peut devenir l'occasion d'un bienfait immense pour
tout un peuple aussi malheureux que renommé : le
peuple juif.
Rois de l'Europe ! votre puissante union a pacifié les
nations , ferait- elle une chose moins grande , moins
belle , si elle rétablissait en corps politique ce peuple
infortuné , qui , depuis près de deux mille ans , dispersé
sur toutes les parties du globe , se voit en bute
à la haine des autres peuples , et souffre dans la plus
entière abjection tout ce que l'espèce humaine peut
souffrir de misère et d'opprobre. Il serait possible que
ce peuple , jadis coupable d'un grand crime , en expiât
la peine par sa dispersion : mais cette punition doit avoir
un terme. Le châtiment le plus terrible ne se perpétuera .
pas autant que
la mémoire du crime. N'avez-vous pas
déjà donné des preuves de votre sollicitude aux malheureux
juifs . Qu'ils se rassemblent et se forment en corps
de nation sur cette terre où brilla jadis Carthage , où se
meuvent aujourd'hui des hordes de brigands qui la
souillent par des forfaits ; que ce grand acte , de la plus
éclatante justice , soit l'oeuvre de votre puissance , qu'il
étonne le monde ; la postérité le bénira : le rétablissement
en corps de peuple , d'une nation célèbre par son origine,'
JUILLET 1816 . 301
son antiquité, sa croyance sublime et sa constance exemplaire
, ses lois , ses combats , ses monumens , et sa
destinée , estimable par sa foi constante , son industrie ,
ses malheurs , sa patience et sa soumission , ce réta~
blissement doit être opéré par la puissance la plus auguste
. C'est donc par vous , ô Rois , qu'il le doit être !
C'est par vous , c'est de nos jours que ce grand acte
doit éclater ; faites- en la gloire de notre siècle. Et vous,
nobles chevaliers de l'Europe , assemblez-vous ; faites
revivre l'esprit des preux , qui se dévouaient au redressement
des torts ; exercez votre vaillance , et méritez
que la postérité vous cite à jamais avec les Saint-Louis ,
les Bayard , les Henri . Vous , malheureux juifs , dont
l'existence est un miracle , élevez une voix suppliante;
que vos accens plaintifs parviennent à l'oreille des rois ,
ils vous entendront : faites une demande juste , et vous
serez écoutés . Que la mémoire de votre gloire antique
vous ranime. Vous avez les premiers honoré l'éternel
invoquez son saint nom ; demandez lui de faire cesser
vos misères , votre prière sera exaucée , vos voeux seront
entendus . N'allez pas croire votre réunion impossible ,
et n'en objectez pas les difficultés ; montrez-vous , et
s'il s'en présente , vous saurez les surmonter ; ayez la
volonté de vous réunir , et vous y parviendrez . Formez
un premier noyau , il s'accroîtra bientôt. Que vous importerait
qu'une partie d'entre vous ne prit pas d'abord
part à votre réunion politique , ce serait votre gloire et
sa honte. Mais ne redoutez rien ; au vou de votre
rétablissement ajoutez le courage de l'exécution . Peuple
jadis si illustre ! sort enfin de cette longue servitude ,
de cette déplorable abjection où tu végète depuis dixhuit
siècles ! Fils d'Abraham accourez de tous les points
de la terre , voilà l'instant de cette résurrection annoncée
par vos anciens prophètes ; et pleins d'une juste espérance
, venez prendre possession d'une terre aujourd'hui
de réprobation , mais que vous rendrez sainte. Accourez
donc , ô fils de l'antique Israël ! Demandez humblement
aux rois de vous permettre d'emporter vos
richesses , fruits de votre industrie ; qu'ils vous assurent
leur puissante protection , elle vous sera aussi nécessaire
302 MERCURE DE FRANCE.-
qu'elle leur sera glorieuse. Apportez en cette terre un
esprit de paix , des talens , des lois , des moeurs , des
arts et des vertus , et sur-tout cette émanation divine ,
la reconnaissance pour vos augustes protecteurs. Vouezleur
une alliance éternelle ; montrez- vous estimables
autant que vous vous êtes montrés persévérans dans
la foi de vos pères ; ne craignez pas que la possession
de la terre dont les rois de l'Europe vous feront la
conquête , soit une spoliation . Ceux qui sont sur la
terre pour le malheur des autres , en doivent être rejetés
. Votre présence , votre nom vos lois , votre industrie
, rendront cette terre illustre , hospitalière ,
riche de tous les dons. Qu'un nouveau Moïse paraisse
au milieu de vous , qu'il vous conduise à travers tous
les obstacles vers cette terre aujourd'hui ennemie ;
marchez avec confiance à la suite de ce chef , que votre
foi soit sans bornes en son puissant génie ; les rois ne
seront pas pour lui , comme pour Moïse , des Pharaons.
Loin d'être poursuivis sur la terre , vous y serez aidés
dans votre marche , et la mer s'ouvrira devant vous .
Qu'un nouveau Caleb reconnaisse le pays , qu'un autre
Josué vous en fasse le partage . Montrez-vous grands
devant l'éternel et le monde ; montrez-vous dignes du
plus grand des bienfaits , et qu'il ne soit point trouvé
d'Achan parmi vous .
Etablissez des fêtes religieuses et morales , instituez
celle de l'éducation de la jeunesse , comme la base première
de la stabilité des empires ; mettez vos soins
à ce que cette éducation soit réelle , et non une vaine
parade ; instituez sur-tout la fête de la vieillesse . Malheur
au pays où la vieillesse n'est pas vénérée ; que dans cette
fête l'amour filial soit accompagné de la prété sainte ,
afin qu'aux hornes de la vie , qu'au moment où le vieillard
se rejoint à ses pères , qu'heureux et satisfait il bénisse
avec joie sa jeune postérité, comme l'antique israël
bénit son illustre et nonibreuse famille.
·F .
JUILLET 1816. 303
BEAUTÉS DE L'HISTOIRE GRECQUE ,
Ou Tableau des événemens qui ont immortalisé les
Grecs , actions et belles paroles de leurs grands
hommes , avec une esquisse des inceurs et un aperçu
des arts et des sciences à différentes époques , depuis
Homère jusqu'à la réduction de la Grèce en province
romaine. Seconde édition , revue , corrigée et augmentée
, et ornée de huit belles gravures ; par R. J.
Durdent.- Un vol . in- 12 . Paris , à la librairie d'éducation
, chez Alexis Eymery , rue Mazarine , nº 3o.
--
ÉPOQUES ET FAITS MÉMORABLES DE
L'HISTOIRE DE RUSSIE ,
Depuis Rurik , fondateur de cet empire , jusqu'à
Alexandre Ier . Ouvrage dans lequel sont rapportés
tous les événemens remarquables de cette nation ; la
révolution qu'a opérée en Russie le siècle de Pierrele-
Grand et celui de Catherine , avec un aperçu sur
l'état actuel des lettres et des arts dans cet empire.
Un vol . in- 12 , orné de huit belles gravures en tailledouce
; par le même et à la même adresse.
( II et dernier article. )
C'est dans le ge siècle que Rurik jeta les fondemens
du vaste empire de Russie . Les commencemens de
chaque peuple sont remarquables par beaucoup de contes
ou d'événemens merveilleux . Tous ces événemens d'usage
se trouvent dans l'histoire des premiers princes qui
habitèrent Nowogorod , ou la ville neuve . Les écrivains
russes , comme les écrivains de toutes les autres nations ,
n'ont pas manqué de joindre quelque chose d'extraordinaire
aux faits les plus simples ou déjà suffisamment
remarquables. Par exemple , Oleg , qui gouverne au
nom d'Igor , jeune fils de Rurik , se dirige sur Constantinople
avec quatre-vingt mille hommes qu'il a embar304
MERCURE DE FRANCE .
n
>>
qués sur le Dniéper , dans deux mille bateaux. « On se ?
ferait difficilement , dit l'auteur des Epoques et faits
mémorables , une idée des obstacles qu'il eut à sur-
» monter dans cette navigation . Ce fleuve a plusieurs
>> cataractes ; Oleg et ses troupes les franchirent à l'a
» manière des sauvages , en déchargeant leurs barques
>> et en les faisant glisser sur les rochers . Parvenus à
» l'embouchure du fleuve avec des fatigues prodigieuses ,
>> ils radoubèrent comme ils purent leurs embarcations ,
» et enfin , suivant toujours la côte occidentale du Pont-
» Euxin , ils arrivèrent près de Constantinople. Ce qu'il
» y avait d'extraordinaire dans ce projet et dans son
>> exécution , n'a pas suffi aux écrivains russes ; ils ont
prétendu que les barques d'Oleg , transportées à terre
quand ils arriverent au détroit ferme de chaines
» furent mises sur des roues et ne s'en dirigèrent pas
» moins à pleines voiles sur Constantinople .
»
»
»
"
Igor , monté sur le trône et devenu l'époux d'une
autre Clotilde , quoique célèbre conquérant , n'eut cependant
pas les qualités de notre Clovis ; mais Olga , sa
femme, fut placée au nombre des saintes , et Vladimir ,
dit le Grand , qui leur succéda sans être leur fils , fut
aussi reconnu pour saint . Le lecteur s'attend bien à trouver
dans ce volume une filiation exacte de tous ces
princes , et sur-tout l'histoire detaillée des grands règnes .
L'auteur a lui-même annoncé dans son titre la révolution
opérée par le siècle de Pierre - le -Grand et par
celui de Catherine II ; c'était s'engager à ne rien omettre
de tout ce qui a rapport à ces deux mémorables époques ;
mais avant d'y arriver , il ne néglige pas d'entretenir
son lecteur de divers autres détails qui ne sont pas non
plus sans beaucoup d'intérêt , tels que l'invasion des
Tartares en Russie , les règnes remarquables d'Ivan III
et d'Ivan IV , la conquête de la Sibérie par les Russes ,
l'apparition des deux faux Démétrius et de Chiouiski ;
il nous montre aussi Fédor III osant abolir les titres
héréditaires , parce que chaque subordonné ne cessait
de rechercher avec soin , à l'armée , à la cour ou dans
les emplois civils , si quelqu'un de ses aïeux n'avait
pas exercé des fonctions plus importantes que le chef
JUILLET 1816. 305
auquel il devait obéir , et que pour peu qu'il découvrît
seulement égalité de rang ou d'ancienneté , il refusait
de céder le pas ou de servir.
Parmi les réflexions dont M. Durdent accompagne
ses récits , il en est de fort piquantes ; presque toutes
m'ont paru très- justes , et tenir sur-tout à ce que l'on
nomme aujourd'hui , en bonne ou en mauvaise part,
les idées libérales . Nouvel avantage aux yeux de ceux
qui aiment ces idées ; et de quoi piquer encore plus la
curiosité de ceux qui ne les aiment pas .
vrage ,
Après avoir prouvé l'intérêt et l'utilité de son ouil
ne me reste plus qu'à choisir quelque passage
dont la citation donne au lecteur une idée du
style de l'historien . Je cherche le chapitre le plus piquant
, et je me trouve embarrassé sur le choix . Les cérémonies
des couronnemens et des mariages des anciens
czars appellent mon attention ; elles offrent des détails
dont la lecture n'est pas moins instructive qu'amusante .
J'aimerais cependant beaucoup aussi à parlerdu caractère
des russes , de leur degré d'aptitude aux arts , et de leur
littérature ; il n'est pas sans douceur pour notre orgueil
national de remarquer que le principal monument de
Saint-Pétersbourg , celui qui représente Pierre- le-Grand ,
est dû à l'un de nos compatriotes , notre statuaire Falconet.
« Le héros de la Russie , dit M. Durdent , est
représenté à cheval , et franchissant un rocher. L'ar-
» tiste a voulu désigner ainsi le progrès rapide qu'il
» avait fait faire ses peuples dans la civilisation . »
S'il faut en croire notre historien , la Russie n'a pas encore
fait de grands progrès dans la littérature , et il doute
même qu'elle ait encore de long-temps une littérature
nationale ; la raison qu'il en donne , c'est le goût que les
Russes manifestent pour notre langue et nos grands
écrivains. L'un de nos académiciens , feu M. Lévêque ,
n'était pas de cet avis . Deux poëtes russes lui avaient
paru , l'un , le seul émule de Pindare ; l'autre , le rival
de notre La Fontaine : probablement M. Lévêque aimait
autant le russe les Russes aiment le fran-
, que
>>
çais .
Cet intérêt particulier , qui s'attache aux arts et à
20
306 MERCURE DE FRANCE .
la littérature , m'a fait oublier le choix que je voulais
faire. Peut-être avais-je envie de m'arrêter à l'installa→
tion des patriarches , que rend si remarquable l'usage
bizarre d'une promenade faite autour du Kremlin
par le pontife , monté sur un âne ou sur un cheval à
oreilles postiches , et offrant ainsi des présens au czar
et à toute sa famille ; mais comment ne pas lui préférer
encore le tableau des anciennes moeurs , où le sort des
femmes russes , si maltraitées par leurs époux , retracé
d'une manière touchante , me ferait tenir compte à moimême
de ma sensibilité par nos aimables françaises ,
car je pense que beaucoup de dames lisent le Mercure
.
La multitude des chapitres pleins d'intérêt qui ne
veulent point absolument se céder le pas , me décide
au parti que l'on vit prendre à Fédor III ; je les mets
tous au même niveau , et je renvoie le lecteur à l'ouvrage
même , où la diction ne lui plaira pas moins que
la variété des sujets . Quant à M. Durdent , que j'avais
d'abord placé au rang des compilateurs , s'il continue
à nous offrir de pareils fruits de ses veilles , je lui prédis
que ses livres finiront par servir eux-mêmes à des compilations
, et que nous verrons paraître avant peu le Durdent
des dames , ou de la jeunesse.
0.
wwww
OBSERVATIONS CRITIQUES
Sur le Sacrifice d'Abrabam , mélodrame .
ww
Votre journal , M. le rédacteur , paraît depuis quelque
temps adopter des idées très-saines ; je me décide donc
à vous adresser ma lettre .
J'éprouve une vive indignation quand je vois toutes
les règles violées . Il était parfaitement reconnu que le
mélodrame est un genre faux et monstrueux , considéré
uniquement sous le point de vue de l'art dramatique ;
mais fallait-il qu'il portât la frénésie jusqu'à renverser
toutes les lois du sens commun? cela devient aussi tropført.
JUILLET 1816 . 307
On a donné il y a quelques jours , sur les boulevarts ,
et au théatre de la Gaîté , un mélodrame intitulé lé
Sacrifice d'Abraham ; ne croyez pas que j'aille m'enfoncer
dans une discussion religieuse , cela n'est pas de
mon ressort ni de votre domaine , et vraisemblablement
ne se trouverait pas du goût du plus grand nombre de
vos lecteurs ; je veux simplement , par votre entremise ,
engager les fabricans de mélodrames à ne mépriser que
les règles de l'att , dont ils ne paraissent guère se soucier ,
et à respecter la vérité .
Pauvres d'idées et riches de mots , ils ont épuisé les
châteaux et leurs tours , les poignards , les incendies ;
leur stérile abondance est réduite aujourd'hui aux noms.
Celui d'Abraham , grand parmi les nations de l'Orient ,
plus grand encore parmi nous , leur a paru propre à
élayer leur débilité , et le voilà pris .
Ils oseront représenter que Racine a puisé aux mêmes
sources , inais avec quel talent et avec quelle fidélité !
comme Mathan forme une belle opposition avec Abner
et Joad ! tout est d'ailleurs assujetti strictement aux convenances
historiques .
Ils ne parleront pas d'Esther , pièce de couvent , que
la révolution seule a conduite sur nos planches..
nous la faute et non à Racine . On me citera peutêtre
encore moins le Joseph de M. de Lormian , mais
ce serait tant pis pour lui , si de plus on lit sa pièce ,
car des vers alignés deux à deux , dont quelques- uns
d'heureux , beaucoup d'insignifians et le reste de garniture
, laisseront l'ouvrage en route pour la postérité.
Au milieu de ces scandaleux exemples , Racine surnage
seul et dans une pièce unique. Lorsque l'aigle enlève
sa proie , on admire encore la hardiesse de son vol
rapide ; mais que dire de l'insecte qui ne touche que
pour gâter ?
M. de Caylus , dans une lettre contenue dans un
de vos derniers numéros , a très - bien démontré que
les idées de nos ancêtres , dépendant de leurs études ,
devaient en suivre la direction de là naquirent ces
mystères de la Passion , qu'ils jouaient d'une manière
aussi pieuse que vraisemblablement elle était niaise ;
:
.20.
308 MERCURE DE FRANCE.
ensorte que tel des acteurs que vous sifflez impitoyablement
aujourd'hui , se serait trouvé le coriphée
de cette époque .
En devenant plus éclairé , on a senti que le théâtre
avait nécessairement d'autres bornes , et devait suivre
d'autres règles. Depuis le grand Corneille jusqu'à nous
elles ont été reconnues et respectées ; s'il y a eu des
écarts , le défaut de succès les a punis . Par quelle
fatalité retournons-nous donc en arrière , vers des temps
de barbarie , et d'une manière pire encore que celle de
la barbarie elle-même . Un homme rêve qu'il veut faire
une pièce , et ce songe creux , dépourvu de moyens ,
ramasse tout ce qu'il a vu depuis quelques années d'assassinats
, de combats , de coups de théâtre dans les
mélodrames. Tout cela est usé , il lui faut un nom bien
remarquable , très-étranger à ses spectateurs afin de les
faire s'ébahir , et le voilà qui prend dans la Genèse le
nom d'Abraham ; il lui crée un peuple d'hébreux
qu'Abraham n'avait point , puisqu'il n'a existé que
quelque centaines d'années après. En effet lors de la
vieillesse de Jacob , petit-fils d'Abraham , le peuple
hébreux consistait en soixante-dix personnes seulement ,
non compris les femmes . Il dénature le caractère d'Agar
et celui de Sara ; ce ne sont plus que des héroïnes
de théâtre , qui ne valent pas celles qui les ont précédées.
Agar fut une esclave que sa fécondité rendit insolente
envers sa maîtresse seulement , mais tellement
humble et soumise vis-à-vis d'Abraham , qu'elle est
chassée avec un pain dans le désert où l'eau manque.
Bien peu de temps après l'aridité du sol lui fait sentir
toute sa rigueur , elle pleure près de son enfant qui
va périr. Ne croyez pas que ce soit de ces moeurs
orientales dont l'auteur ait eu l'esprit de s'emparer ;
il fait d'Agar une Frédégonde qui lève le poignard
sur tout ce qui blesse son ambition ; ce n'est pas encore
assez , il la fait conjurer avec le roi d'Egypte
contre Abraham , les âges et les temps sont bouleversés ,
enfin elle lui livre bataille . Ici , Monsieur , permettez
que je quitte ces ramas d'ineptes inconvenances , pour
JUILLET 1816.
30g
vous arrêter sur des idées que je crois plus utiles de
yous soumettre .
*
Afin de rendre l'opinion dans laquelle je vous écris
plus démontrée , souffrez que je vous rappelle une
anecdote du dernier siècle. }
Un ambassadeur turc vint en France ; il fut au spectacle
, et on imagina de lui procurer la vue du Bourgeois
Gentilhomme , à cause de la réception de M. Jourdain
à l'éminente qualité de bacha . Ce turc se retira furieux
du divertissement , scandalisé des pirouettes de nos `danseurs
, qui tournaient sans doute comme ces derviches ,
et vraisemblablement avec beaucoup plus de grâce . Le
grand chapeau de fer-blanc et les bougies qui le surmontent
sur la tête du premier derviche , ne trouvèrent
pas grâce devant l'excellence , qui sortit très-mécontente .
Un Turc se scandalise donc pour une farce ? oui certes ,
et l'anecdote est consignée par -tout.
Si pour des pirouettes et quelques bouts de bougie ,
un Turc eût pu brouiller deux grandes puissances et
troubler le commerce de plusieurs villes importantes , il
me sera bien permis de vous prendre quelques pages
défendre l'art dramatique pour , la vérité et
les convenances
sociales et religieuses.
Comme art dramatique , rien n'est beau que le vrai ,
le vrai seul est aimable , dit le législateur du Parnasse .
Ainsi le mélodrame , genre faux , devrait ne pas exister
; mais comme il existe , du moins qu'il se tienne
dans de sages limites . Où donc les poserai-je ? là seulement
où la vérité et la raison veulent qu'elles existent.
Abraham était un homme riche , entouré d'un grand
nombre de serviteurs , d'esclaves et de troupeaux ; c'éun
chef nomade ayant par les moeurs du pays , droit
de vie et de mort sur tout ce qui lui appartient . Son
droit est si certain que , quand il le croira devoir faire ,
le fils unique de la femme si long-temps stérile , et en
outre sa parente , cet enfant sera conduit pour être immolé.
Ne croyez rien retrouver de ces moeurs antiques dans
le mélodrame ; mais bien des conjurations , des assassinats
, manqués par un coup de théâtre. Concluons donc
310 MERCURE DE FRANCE .
qu'il n'y a ombre de vérité dans les faits . Les convenances
sont -elles mieux observées ? non certes ; celles-ci
dépendent des moeurs de ceux que l'on met en scène
avec le temps où ils ont vécu , et de l'accord de ces mêmes
moeurs relativement à ceux à qui on en offre le spectacle.
Je viens de démontrer que celles du temps où l'on nous
reporte sont aussi outrageusement violées que les faits
historiques eux- mêmes ; mais nos convenances sociales
ne le sont pas moins.
Abraham n'est pas seulement un personnage historique
, dans tout l'orient il est encore nommé le père
des croyans . Que nous importe , dira l'auteur , ce qu'en
pense l'Orient et même le nom qu'il y porte , puisque
nous sommes très-loin des portes du jour , et que dans
ce pays le père des croyans n'a point de postérité ? Point...
est trop fort. Quoi ! dans toute l'Europe , dont les juifs
et les trois communions chrétiennes forment la population
, il ne se trouve pas un grand nombre de personnes
qui réclament Abraham pour le père de leur foi !
Est-il décent que vous avilissiez par un travestissement
le caractère si grand d'un homme qui tient aux plus
profonds mystères !
pas cette
Si vous n'y croyez pas , vous devez le respect à ceux
qui y sont attachés . La liberté des opinions veut qu'elles
soient toutes respectées. Ne franchissez donc
barrière de la loi en faveur de ceux qui n'en connaissent
aucune. Si vous faisiez partie de la carrière litté–
raire , je traiterais avec vous plus méthodiquement ;
ma's vous n'en êtes que les pirates : tout est pour vous
de bonne prise . Si vous avez un succès de caisse , n'en
concluez rien sinon qu'un long violement des lois ne se
restreint pas tout de suite . Un torrent se déborde en peu
d'heures , et laisse , long-temps un limon fangeux sur ses
rives.
Comment présentez-vous Abraham faisant le voeu
d'un grand sacrifice pour obtenir le gain d'une bataille qui
n'a jamais été livrée qu'à la Gaieté ? Quand sur-tout
ce sacrifice lui ôterait le fils qu'il doit conserver puisqu'il
est l'espérance et la source de toutes les promesses
du Dieu qu'il adore . Lorsque celui- ci le lui redemande
JUILLET 1816 . 311
il obéit sans murmurer , mais non sans douleur , tandis
que vous le lui faites faire spontanément et pour assurer
sa victoire contre le roi d'Egypte .
Concluons que vous avez manqué à la vérité , au
goût , aux convenances sociales , politiques et religieuses ,
et c'était beaucoup pour un seul mélodrame.
DEVILLENEUVE.
CATHERINE SHIRLEY ,
OU LA VEILLE DE SAINT - VALENTIN ,
mm
Par mistress Opie ; traduit de l'anglais par l'auteur de
Quinzejours à Londres . -4 vol. in- 12 , prix : 9 fr.
pour Paris , et 11 fr. 25 cent. par la poste . Chez Al.
Eymery , libraire , rue Mazarine , n° 30 ; Plancher ,
rue Serpente , n° 14 ; Delaunay , au Palais-Royal ;
Foulon , au cabinet littéraire , rue des Francs- Bourgeois-
Saint-Michel , nº 3 .
Quoiqu'en France beaucoup de lecteurs de romans
connaissent déjà mistress Opie , il n'est point inutile de
rappeler ici quel est le genre adopté par cette dame ;
c'est celui qui obtient le plus habituellement et avec le
plus de certitude le suffrage des gens sensés , celui dans
lequel plusieurs auteurs anglais de son sexe ont obtenu des
succès flatteurs , celui , en un mot , dont les trois romans
de Richardson , et sur- tout Clarisse , sont les excellens
modèles . On n'a point à craindre chez mistress Opie que
les diables , les sorciers ou les brigands s'occupent des
aventures de ses héroïnes ( quoique ces brigands , ces
sorciers et ces diables , convenablement mis en jeu ,
n'aient pas laissé de plaire beaucoup à de petits et même
à de grands enfans ) . Cette dame n'est pas de celles qui ,
comme si les historiens ne suffisaient pas souvent pour
dénaturer l'histoire , se sont avisées d'en rendre les hé→
ros à-peu-près méconnaissables dans de longues productions
dont Mile Scuderi , quoiqu'on die , doit être con512
MERCURE DE FRANCE.
sidérée comme l'inventrice. L'auteur de Catherine
Shirley raconte des aventures telles que la société en
offrirait quelquefois si on s'avisait de les écrire ; elle ne
cherche pas , à l'exemple d'un Lesage ou d'un Fielding,
à faire ressortir le ridicule des caractères ; elle ne trace
pas précisément des plans comiques , mais des plans qui ,
le ton habituellement noble des personnes , se rappar
prochent du drame. Or comme ses plans sont simples
et attachans , comme ses caractères se soutiennent
bien , il en résulte une lecture , dont même , à la
rigueur , on peut tirer pour la conduite de la vie des
conséquences utiles , quoique , tout considéré , ce ne
soit pas dans des romans que l'on doive aller chercher
des leçons de morale. Donnons , pour venir à l'appui de
ce qui vient d'être dit , un aperçu de la nouvelle production
de mistress Opie.
Le général Shirley avait un fils qui s'est marié sans
son consentement , et qu'il a cru devoir éloigner de lui .
Tout-à-coup il apprend que l'Angleterre vient de remporter
une victoire navale ; mais ce même fils est un
des braves dont le sang a servi à l'acheter. Une si funeste
nouvelle ne permet pas au vieux guerrier de
prendre part à l'allégresse générale ; il regagne tristement
sa maison , car depuis quelque temps il s'était reproché
sa dureté à l'égard de son fils . Il ne serait parvenu
chez lui qu'avec peine , sans l'appui que lui a prêté
une jeune personne . Belle comme toutes les héroïnes de
roman , elle ne manque pas de l'intéresser. Il a un neveu
qui partage ses sentimens , et cet intérêt devient de la
part du général , une affection à toute épreuve lorsqu'il
apprend que la jeune personne n'est autre que Catherine
Shirley, fille unique et maintenant orpheline de ce même
fils, qu'il pleure avec tant d'amertume . Du moins , dans
le malheur commun , Catherine trouve chez son aïeul
l'asyle le plus honorable .
On se doute bien que la passion naissante de lord
Shirley , son cousin , ne va pas tarder à devenir de l'amour
et qu'elle le partagera . Tout arrive en effet de la
sorte , après que les deux amans ont combattu de part
et d'autre leur tendresse avec une persévérance qui doit
JUILLET 1816. 313
leur mériter l'approbation de tous les lecteurs. Il convient
effectivement , en pareil cas , que l'on ne se rende
point avant d'être assuré que l'on n'aime pas seul.
Mais quand un amour mutuel et fondé sur tant de
convenances réciproques a lieu , encore faut-il bien qu'il
se rencontre quelques obstacles pour que le dénouement
ne s'opère pas trop vite. Mistress Opie , fidelle à l'usage ,
a employé ici comme mauvais génie de la pauvre Catherine
, une grand'tante soeur cadette du général , qui serait
la meilleure femme du monde si elle n'avait pas
l'habitude de toujours gronder , de toujours vouloir
dominer , et même d'avoir , à quarante-huit ans , des
prétentions à la beauté. Catherine est très-pieuse , mistress
Baynton ne voit en elle qu'une petite hypocrite ;
elle lui témoigne du respect et de l'amitié , sa grand'-
tante la trouve dissimulée , perfide ; mais enfin cette
dame contracte un mariage ridicule qui donne aux lecteurs
le plaisir de la voir disparaître de la scène , et les
deux amans deviennent époux .
Et les deux amans deviennent époux ! vont répéter
ceux qui liront ceci ; est-ce donc là tout , absolument
tout ce qui se trouve dans un roman en quatre volumes
?
Entendons- nous . Il n'a pas été annoncé que l'histoire
fut finie , quoi que ce soit assez l'usage en pareille occurrence.
Plusieurs scènes épisodiques ont contribué à
faire marcher l'action . De plus , entr'autres personnages
secondaires , on a vu avec beaucoup de plaisir une miss
Lucy Merle , fille à principes , espèce de républicaine
fort originale , mais à qui l'on pardonne ses travers ,
parce qu'elle a des sentimens élevés et une fort jolie
figure. Toutefois , les aventures de l'héroïne et des personnages
groupés autour d'elle n'ont guère rempli
jusqu'ici que deux volumes ; et ce qui vaut mieux , ce
qui est un véritable tour de force , dont un auteur d'un
talent réel pouvait seul être capable , l'histoire ne devient
jamais plus intéressante qu'au moment où le mot
magique d'amour est remplacé par celui d'hymenée ,
beaucoup moins gai d'ordinaire , du moins si l'on s'en
rapporte à bien des gens . Voici le fait :
314
MERCURE DE FRANCE .
:
La merveilleuse Catherine avait bien raison de posséder
toutes les vertus ; elles vont être mises à de rudes
épreuves. Deux êtres qui , par malheur n'ont rien de
romanesque , conspirent contre son repos et celui de son
mari . L'un est un libertin , l'autre une jeune dame qui
ne vaut guère mieux que lui . Le premier a eu des vues
sur Catherine , l'autre espérait que lord Shirley la replacerait
, en l'épousant , au rang des honnêtes femmes . Ils
ne voient rien de mieux à faire que de troubler des
joies conjugales qui excitent leur envie à la vérité ,
il serait impossible de faire succomber Catherine , mais
Melvyn est persuadé qu'il suffit que son mari la croie
indigne d'elle . Alors , avec une infernale persévérance ,
ce nouveau i ovelace , fort bien secondé par sa complice
, dresse divers pièges dont le succès remplit ses
coupables vues. Catherine , déjà mère de deux enfans
jumeaux , est renvoyée de la maison de son trop crédule
époux , et ne trouve d'asile qu'en Irlande , dans le
château de son vieux grand-père , qui , du moins , a le
bon sens de ne pas la condamner sur des apparences.
Disons pourtant que , pour ne pas rendre lord Shirley
un personnage révoltant par son injustice , l'auteur a
eu soin de représenter Catherine comme faisant souvent
des démarches bien propres à allarmer un époux . Elle
a de plus un secret qui doit l'inquiéter ; il cherche à
le pénétrer , mais il ne peut y réussir ; et quoique
Catherine ne le lui cache que par grandeur d'ame , il
faut avouer que les apparences déposent fortement
contre elle.
Cependant il faut bien que tout s'éclaircisse , et c'est
une aventure singulière qui en fournit les moyens. Elle
arrive la veille de la Saint - Valentin , époque où ,
en Angleterre , on écrit beaucoup de lettres de mys- .
tification , et qui , sous ce rapport , peut-être assimilée
à notre 1er avril. Lorsqu'un roman mérite comme
celui-ci , d'être lu jusqu'au bout , c'est nuire à l'auteur
et aux lecteurs , que d'en rapporter dans une analyse
toutes les circonstances principales . On voudra donc
bien , pour cette veille de Saint- Valentin et pour ses
prodigieux résultats , consulter l'ouvrage même de
JUILLET 1816 . 315
mistress Opie. On peut être assuré d'avance qu'on lira
un dénouement très-pathétique et non moins satisfaisant
.
Au reste , si l'on ne met pas ici les lecteurs dans
la confidence de la justification de Catherine , il est
impossible de terminer cet article sans leur parler une
fois encore de miss Lucy Merle. Un voyage en- Amérique
avait un peu modifié ses idées . Elle s'était aperçue
qu'entre l'aristocratie des richesses et l'aristocratie du
rang , la différence ne consiste le plus souvent que dans
le moins où le plus d'amabilité des manières. Elle avait
conçu qu'à toute force on pouvait être né lord , sans
valoir moins qu'un homme de comptoir ; l'amour se
mêla d'achever la conversion , et Lucy Merle , modèle
des amies , vit ses bonnes qualités récompensées par
l'opulence et le rang de comtesse .
Cet ouvrage est fait pour soutenir, parmi nous la
réputation de mistress Opie. On commencera de le
lire , parce qu'il porte son nom ; et on en achevera
la lecture avec plaisir , parce qu'il est digne de son
auteur. La traduction , dont il faut bien dire un mot ,
contribuera aussi à ce plaisir ; elle est en général bien
écrite , et ne peut manquer d'être fidelle .
ww
CORRESPONDANCE .
Paris , le 5 juillet 1816.
A M. LE RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
Charlemagne était de la plus haute taille ; il avait
les yeux grands , pleins de feu , un visage gai et ouvert
, le nez aquilin , l'extérieur le plus majestueux , la
chevelure très - belle , la démarche noble et aisée . Il
était également l'homme le plus fort et le plus robuste
de son temps . On voit encore son portrait sur quelques
sceaux de ses lettres . Il était adroit à toutes sortes
316 MERCURE DE FRANCE .
d'exercices , comme à la chasse et à la course ; sa grâce
à manier un cheval était admirable. Il affectait d'être
toujours vêtu à la française , c'est-à-dire , avec un habit
court qui lui serrait la taille . Eginhard , son secrétaire ,
dit qu'il ne portait en hiver qu'un simple pourpoint fait
de peau de loutre , sur une tunique de laine bordée
de soie . Il mettait sur ses épaules un sayon de couleur
bleue ; et pour chaussures , il se servait de bandes de
plusieurs couleurs , croisées les unes sur les autres ( à
la manière des Ecossais , que nous avons eu le plaisir
de voir naguère à Paris . ) Charlemagne avait toujours
l'épée au coté. C'est avec le pommeau qu'il scellait
quelquefois les traités ; aussi disait-il : Je l'ai scellé du
pommeau de mon épée , et je le soutiendrai avec la
pointe. Le ciel lui avait donné une ame intrépide , un
esprit élevé , embrassant d'un coup-d'oeil tous les objets
et les plus vastes desseins ; un caractère bienfaisant et
généreux , un amour tendre pour ses peuples , une charité
sans bornes , une modération héroïque dans les
momens de la plus juste émotion , une application admirable
à rendre la justice à ses sujets ; en un mot ,
ses yeux étaient toujours ouverts sur ses immenses états ,
pour y maintenir la paix et le bon ordre.
Voilà , en résumé , Monsieur , ce que les historiens
s'accordent à dire d'un prince dont M. Lemercier a fait
le héros de son nouvel ouvrage. Un roi , tout ensemble
philosophe , législateur et conquérant , est un modèle
tel que notre Melpomene en rencontre rarement. Il me
semble qu'il n'est permis d'attacher un beau nom qu'à
l'un des plus grands événemens d'un beau règne ; un
illustre monarque ne saurait être représenté dans une
action commune de la vie ; le caractère du personnage
y serait en opposition avec son état , et ce serait une des
fautes que les règles de notre scène ne tolerent point .
C'est cependant le principal reproche que je me permettrai
de faire à la tragédie nouvelle ; les autres seront
compensés par les justes éloges que mérite une foule
de beautés de détails , et qu'il eut été malheureux de
voir ensevelies sous les sifflets d'une cabale bien pro-
Boncée .
JUILLET 1816 . 317
C'est avec une extrême précaution que je hasarde
quelques remarques sur l'ouvrage d'un homme supérieur
dans la carrière qu'il parcourt. Au lieu de correspondre
avec un amateur aussi distingué que vous l'êtes dans
notre littérature , si j'écrivais à quelque plébéien , je
craindrais qu'il ne me répondit , au sujet de mes observations
sur la pièce de Charlemagne , faites-en autant ;
et je vous avoue que je serais fort embarrassé. Mais nous
savons entre nous qu'il n'est pas nécessaire d'être capable
de composer un ouvrage pour le juger , et qu'il suffit de
sentir ; voilà mon titre.
s'en
Personne ne connaît mieux les règles de son art que
M. Lemercier ; dans un cours fort instructif , il les a
analysées , divisées et subdivisées jusqu'à l'infini ; mais
il semble qu'il n'ait voulu les connaître que pour
éloigner , et qu'il ne se soit familiarisé avec elles que
pour les violer. Tel est le reproche que lui ont attiré
trois ou quatre pièces bien bizarres , pour ne pas dire
extravagantes , et qui toutes attestaient un mérite transcendant.
J'ignore et ne suis pas curieux de savoir quel
motif porte cet auteur à se mettre ainsi en opposition
avec lui-même ; je craindrais d'apprendre qu'il ne peut
faire autrement , et que son génie , exact dans la démonstration
, s'exhalte jusqu'au dérèglement dans le feu de
la composition. Il y a , dans les lettres , des singularités
aussi étonnantes que celles que nous voyons dans les
productions de la nature : je connais un auteur du premier
mérite , qui ne fait de bons ouvrages qu'en les
écrivant avec une extrême vitesse ; son premier jet est
toujours le meilleur ; s'il veut le revoir , il le gâte : en
un mot , il donne un démenti formel au vers de Boileau ,
cent fois sur le métier , etc. J'aime mieux croire que
M. Lemercier a d'autres raisons pour en agir ainsi ; il
cherche peut-être , à l'instar de son Christophe Colomb ,
un autre monde dramatique . Jusqu'à ce qu'il le trouve ,
on pourra le plaisanter , comme on a fait son maître ;
mais s'il le découvre enfin , quelle gloire ! Quant à moi ,
la crainte de revenir sur mes pas me rend très- circons→
pect ; je ne crois pas à l'impossibilité de s'ouvrir un
nouveau chemin dans un art quelconque ; celui qui nous
318 MERCURE DE FRANCE.
semble le plus près de la perfection , est peut-être le plus
voisin d'une nouvelle découverte. Je me borne à demander
à M. Lemercier un petit coin de terre dans le
monde qu'il découvrira ; je le défricherai avec plaisir ,
si les auteurs de ce pays-là ne ressemblent pas au plus
grand nombre des nôtres : mais si les G. , D. , C. , R. ,
B. , y pullulent , j'y renonce ; coupe-gorge pour coupegorge
, je préfère celui que j'habite . Ce sont des frais de
voyage tout trouvés .
son
Dans la nouvelle tragédie , Charlemagne entretient
depuis longues années commerce avec Régine , dont il
a un fils nommé Hugues. Il veut éloigner cette maîtresse
pour épouser Irène , vers laquelle le porte la raid'état
seulement . Hastrate , frère de Régine , s'irrite
de cette résolution ; il se réunit à un certain Théodom
que Charlemagne a fort mal traité lorsqu'il lui demandait
la liberté de son père , et à Gérolde , espèce d'esclave
dévoué à Hastrate , pour conspirer l'assassinat du
roi , qu'ils doivent exécuter lorsqu'il viendra voir secrètement
Régine. Le petit Hugues entend le complot ; il
crie , on l'arrête , on le menace . Sa mère accourt , l'emmène
, et donne avis de tout à son amant ; mais sa lettre,
interceptée , tombe dans les mains d'Hastrate , qui poursuit
ses desseins. Il va frapper Charlemagne. Un brave
serviteur nommé Theuderic entre au même instant ,
voit avec surprise les soupçons tomber sur Régine , qui
laisse échapper un poignard dont elle s'armait pour
sauver l'empereur. Ce quiproquo se prolonge par les
aveux de Hugues , qui charge sa mère en voulant la défendre
, jusqu'à ce qu'Hastrate et Théodom viennent
tout confesser . Le crime et l'innocence sont reconnus ;
les coupables sont arrêtés ; Régine se retire dans un
cloître avec son fils , et Charlemagne finit la pièce par
une invocation.
et
On a dit que cette pièce était chargée d'incidens. Je
ne suis pas de cet avis ; j'en trouve , au contraire , la
contexture trop simple et la marche trop lente . Je la
trouve , par exemple , chargée de vers ; les scènes et les
tirades y sont longues et souvent dépourvues d'intérêt .
Ainsi que je vous l'ai dit , Monsieur , la fable est inJUILLET
1816 . 319
mais
finiment trop au-dessous du personnage ; sa situation ne
répond pas à l'idée qu'on se forme de ses hautes actions ;
il est là dans une querelle de ménage qui dégrade la
majesté de son caractère. Tout doit être grand autour
d'un grand homme. Notre scène tragique veut qu'on y
traite de vastes intérêts . C'est par là que l'Iphigénie de
Racine est admirable ; Agamemnon n'y parle de ses
affaires que parce qu'elles se rapportent à celles de tout
un peuple. On s'intéresse sans doute à cette jeune fille
qui va tomber sous le couteau d'un sacrificateur ;
quelles autres idées fait naître cette cruelle offrande ! De
quelle influence elle sera sur le sort de tant de nations !
Ici , que nous importe la douleur de Régine ? Où nous
conduit la résolution de Charlemagne ? Vers quel ressort
de la pièce tend le mariage avec Irène ? S'il se fait ,
rien ne nous y attache ; s'il n'a pas lieu , aucun changement
d'intérêt ne s'en suivra . Je ne parle pas de cette
conspiration banale qui se prépare , éclate et se trouve
étouffée suivant que l'auteur a besoin d'une scène , d'un
entr'acte ou d'un dénouement. Les caractères n'ont rien
de remarquable , si ce n'est celui de Gérolde , que l'acteur
n'a pas senti . Le dévouement brutal , le zèle sans
réflexion d'un homme du peuple , ignorant , sans idées ,
et qui a renoncé à sa volonté pour suivre aveuglément
celle du maître qu'il s'est choisi , offrent quelque chose
d'assez neuf à la scène. Ce portrait était difficile à
peindre ;
il serait bien rendu si cet homme ne se démentait
aux deux derniers actes par une pitié qui n'est
pas de lui . Hastrate , Régine , Théodom et Hugues res➡
semblent à tout . Charlemagne cependant est assez bien
tracé ; il est même historique dans toutes les parties de
son caractère dont l'auteur a pu disposer . Je lui ai su gré
d'avoir adouci son zèle ardent et excessif pour la religion
, qui lui a fait commettre des cruautés qu'on vou→
drait oublier.
J'ai enfin terminé la tâche pénible qui m'est imposée .
Je vais maintenant , et avec plus de plaisir , faire la part
de l'éloge . Le style est le côté brillant de l'auteur ; c'est
par lui qu'il se place au-dessus de nos tragiques vivans ,
puisque Ducis n'est plus , Les caractères distinctifs de
r
320 MERCURE DE FRANCE .
sa plume sont la force , l'énergie de l'expression . Lorsqu'elle
dépasse le but elle est un peu néologique ; mais
je crois que c'est une preuve de génie . Ne pouvant rendre
une grande pensée , on hasarde une locution inusitée ,
une tournure singulière ; on accolle des mots étonnés
d'être ensemble. La pureté du langage s'en offense ;
mais l'imagination s'en occupe ; on blâme le terme en
approuvant la chose , et l'on convient avec joie qu'il n'y
a qu'un homme d'un grand mérite capable d'une si
grande faute. Je réserve pour une autre lettre les citations
qui vous prouveront ,
Monsieur , que l'auteur
d'Issule et Orovèze sait écrire comme nos maîtres.
D'autres soins m'appellent.
Pour faire oublier la chute honteuse du Mariage de
Robert de France , les comédiens français se sont hâtés
de nous donner la Pensée d'un bon Roi. Cette bluette
a réussi comme vous le pensez , Monsieur. Un chasseur
de la garde royale veut épouser une villageoise ; mais
il faut que cette demoiselle Victorine trouve deux mille
francs que le père de Henri donne en dot à son fils.
Cela embarrasse fort M. En-avant , vieil invalide qui
tient lieu de père à cette fille . Pendant qu'ils cherchent
les moyens de se procurer cette somme , les habitans se
cotisent pour donner une fête publique . Bientôt on apprend
que le roi veut appliquer à des mariages l'argent
destiné à ces réjouissances . Le maire vient exécuter
cette pensée du monarque , et unit Henri à Victorine
en les dotant avec le montant des sommes reçues par le
greffier du village , père du chasseur royal.
Le succès de cette pièce a été complet : je n'ai rien à
en dire . Miles Leverd et Bourgoin ont été très-applaudies
; Montrose a paru plaisant dans le rôle de M. Durocher
, le greffier..... Ah ! pardon , Monsieur , j'oubliais
Armand , qui a joué le chasseur avec un feu , une véhémence
qui n'ont laissé aucun doute sur ses sentimens
patriotiques . On a été fâché de l'entendre chanter.
Permettez- moi de jetter une fleur sur la tombe de
Florence . Ce comédien vient de terminer une carrière
sinon glorieuse du moins utile ; il possédait ce qu'on
appelle au théâtre la tradition . Comme il avait beauJUILLET
1816. 321
il lui suffisait de raconter pour instruire ; aussi
coup vu ,
a-t-il fait d'excellens élèves . Florence était sur-tout estimable
par son respect pour les grands acteurs . Lekain
Préville , Brizard, Miles Dumesnil , Dangeville , Con
tat et Mars cadette étaient les objets de son culte. Il
disait souvent de cette dernière : Elle n'a qu'un défaut,
c'est de n'en point avoir. Mot plein de sens et de raison
qui tiendra dignement sa place dans les annales de notre
théâtre. Il s'était plus occupé de former des comédiens
que de cultiver ses propres dispositions , et il pouvait
parodier Philoctete en disant :
J'ai fait de bons acteurs et n'ai pas voulu l'être.
Mile Mars va profiter de son congé ; on l'a dit sur son
départ. Tant mieux pour elle , tant pis pour nous. Fleury
et Damas ne trouveront plus à qui parler , car on assure
que Mile Leverd se rend aux conseils de son embonpoint ,
et qu'elle étudie l'emploi des mères ; elle n'aura plus que
son organe à corriger.
Mile Duchesnois est malade ; la tragédie aussi . Le
médecin de Mlle Georges n'a pas grand pouvoir sur la
santé de Melpomene. Cependant il serait injuste de ne
pas reconnaître la chaleur et la dignité que cette actrice
a déployées dans Charlemagne , je les remarque avec
une véritable satisfaction .
Je me rappelle que j'ai oublié de vous parler d'un
Charles de France , joué il y a quelque jours à l'Opéra-
Comique ; mais vous connaissez ce théâtre , vous savez
que la pièce est de MM. Théaulon et Dartois , et la
musique de M. Boyeldieu , c'en est assez. Vous voyez
tout d'ici : mauvais acteurs , plates paroles , délicieuse
musique .
Le Vaudeville vient de donner le Dix-Sept juin , ou
l'Heureuse journée ; pièce jouée à la cour , et qui a
réussi sur les deux théâtres . Elle est fort agréable. L'espace
me manque pour vous en donner l'analyse ; je
la réunirai à celle des Chansonniers , que je vous dois .
Ces deux ouvrages sont de MM . Désaugiers et Gentil.
Bonne recommandation !
Je ne veux pas finir cette lettre sans vous dire un mot
21
322 MERCURE DE FRANCE.
·
de la Fête de l'hymen , ronde pastorale de M. Charles
Laffilé , le premier poëte et musicien qui ait célébré le
retour des Bourbons . Cette petite scène se chante sur
plusieurs théâtres de la capitale , et y produit tout l'effet
qu'en attend son auteur. Je tâcherai de vous en citer
quelques passages faits pour mériter l'estime générale ,
puisqu'ils sont consacrés à la gloire de nos armes et de
nos braves .
Je suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
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MERCURIALE.
Le Diable boiteux , que personne ne loue , vient de
recourir à un moyen bien simple pour obtenir quelque
éloge ; à l'exemple de Lemière il fait sa besogne luimême.
Il introduit un personnage auquel un valet-dechambre
apporte des brochures : « ce sont , dit le valet-
» de- chambre , les premiers numéros d'un journal qui
» parait depuis quelques semaines à Paris ; c'est le seul
» où l'on retrouve quelque étincelle de cet esprit , de
» cette gaîté française dont on ne parlera bientôt plus
» que par tradition ...... Vous le nommez ?
» Diable boiteux. » Voilà ce qu'on peut appeler
mentir en diable.
- - Le
La vieille Gazette critiquait dernièrement Mme
A. Gottis , sans aucun ménagement , sur le roman de
François Ier et Mme de Chateaubriand : « Il m'en a
» couté , disait-elle en finissant , à chagriner peut-être ,
une jolie dame. » C'est bien là une grimacerie .
M. de B*** était parti mercredi dernier de chez
lui , sur les huit heures du matin ; 'il n'avait pas coutume
de s'absenter long-temps . A cinq heures , M. de B ***
n'était pas rentré pour dîner. On s'allarme , on court
de tous côtés , on le trouve enfin dans un cabinet littéraire
, profondément endormi sur le Mémorial reliJUILLET
1816 . 323
gieux et un Constitutionnel ; le pauvre homme était
presque en léthargie .
-Un journal s'est avisé de critiquer la manière
dont M. Chennedollé débute dans son Ode du Dante ,
il était nuit..... le critique s'écrie : Bel hémistiche.
Virgile voulant frapper les esprits d'une secrète terreur
par le récit de l'apparition des dieux , commence ainsi
le 147 vers du liv . 3 de l'Enéïde : Nox erat.... il était
nuit. Les Mævius de notre temps ne sont pas tenus de
savoir le latin , puisqu'il y en a beaucoup qui auraient
grand besoin d'étudier la grammaire française.
-Le Diable boiteux fait un singulier reproche à
M. Auger ; il l'accuse d'avoir plus de logique que de
gráce et de légéreté . Que dire du pauvre clampin , qui
n'a ni grâce , ni légéreté et encore moins de logique ?
La Quotidienne met Bucharest résidence de l'hospodar
de Valachie en Allemagne . Quel tour de force !
---
-
Voulez-vous une comparaison digne de celles de
Thomas Diafoirus ? lisez le Constitutionnel du 2 juillet
. Voici ce qu'on y trouve :
« De même qu'autrefois le sage Ulysse présenta des
>> armes au vaillant Achille , lorsqu'il voulut l'arracher
du palais de Lycomède , de même M. Godin , régis-
» seur , a fait briller l'épée des Indiens aux yeux de
Jacques de Falaise . » Belle chute !
>>
>>
-Si le systême de la perfectibilité n'était pas un
peu républicain , nous l'adopterions en voyant combien
de choses se perfectionnent . Par exemple , dans une certaine
classe de journalistes on s'est contenté jusqu'ici
de faire de fausses citations des ouvrages dont on n'aime
pas les auteurs ; maintenant on falsifie les titres de livres .
En annonçant une nouvelle édition de Jeanne de France,
au lieu de dire revue et augmentée , on dit revue et corrigée
, ce qui fournit l'occasion de glisser une petit
phrase calomrieuse , au lieu de l'éloge que mériterait
le prompt débit d'un ouvrage si pur et si moral. On ose
dire que dans le siècle de lumières , dans le 18e siècle ,
on n'a rien imaginé d'aussi ingénieux. Il faut avouer
21 .
524
MERCURE DE FRANCE .
que depuis la mort de Geoffroy le Journal des Débats
a fait en ce genre des efforts prodigieux pour dédom
mager le public de la perte de ce redoutable critique :
on s'est mis en double pour remplacer sa malice. Tant
de zèle et de bonne volonté méritaient un meilleur succès
; mais la méchanceté toute seule ne retient pas les
abonnés. Le public veut qu'on l'amuse ; rien ne lui .
donne plus d'équité que la haîne sans esprit et la méchanceté
insipide. Cependant ce journal est si inventif,
qu'il trouvera peut-être le moyen de reprendre de la
réputation et de la vogue.
wwww wwwwwwwww
INTERIEUR .
ww
Caroline Leruth , Hollandaise et ouvrière à Paris , accusée d'un
crime que les lois n'ont pas prévu , celui d'avoir aidé un homme à
se suicider , ce qui heureusement n'a pas eu tout le succès possible;
car le sieur de Lacourt a paru comme témoin , et même comme
témoin à décharge ; Caroline a été condamnée à l'exposition , à dix
ans de réclusion , à donner ensuite un cautionnement de 500 fr. , et
à rester toute sa vie sous la surveillance de la haute police . En entendant
prononcer son jugement , elle s'écria : Faites-moi plutót
mourir. C'est la seconde question proposée au juri qui a motivé le
prononcé. La première était : L'accusée est - elle coupable d'avoir
porté volontairement un coup de bistouri à de Lacourt , dans l'intention
de lui donner la mort ? Il a été déclaré par le juri : Non.
La deuxième : Est- elle coupable d'avoir fait une blessure grave d'où
serait résultée une incapacité de plus de vingt jours de travail ?
Déclaré: Oui.
Les cours prévôtales et celles d'assises mettent une grande activité
à punir les factieux. En lisant les noms et les qualités de
ceux-ci , il est impossible qu'une réflexion ne se présente pas , c'est
qu'il y a a rougir d'avoir seulement une pensée commune avec des
étres placés presque tous dans les classes infimes de la société , et
d'où sortaient les comités révolutionnaires . Si le maçon Lechantre
s'est fait condamner à la déportation , c'est parce qu'il tâchait de ramener
l'heureuse époque où un maçon orné de son tablier, présidait
la commune de l'aris. Il en est ainsi des autres.
-
Plaçons en opposition un des grands biens de la paix et de
l'ordre , l'augmentation de la population . Le département des Deux-
Sèvres vient de publier un état de la sienne pendant le premier triinestre
de 1816 ; l'accroissement est de 741 individus .
- Le 20 de ce mois , le roi a fait à la garde royale à pied et à
JUILLET 1816 . 325
cheval , la distribution des drapeaux . Cette cérémonie a eu lieu avec
la plus grande pompe et au milieu d'une foule de spectateurs qu'elle
attirait , ainsi que le beau temps. Madame la duchesse d'Angoulême
et madame la duchesse de Berri ont attaché les cravattes ; aussi Sa
Majesté a-t-elle dit qu'à l'exemple des anciens preux, sa brave
garde n'oublierait pas quelles mains avaient attaché les cravattes
à leurs drapeaux . 1
M. Villemain est nommé directeur de l'imprimerie et de la
librairie.
1
M. Gillet de Laumont , inspecteur -géneral des mines , et
M. le duc de Raguse , ont été nommés associés libres de l'académie
des sciences.
-
La bombarde française l'Alexandre , entrée à Marseille le 13
juin , a été arrêtée le 8 en mer par un chébeck algérien , qui lui a
enlevé ses poudres.
-
Dans les départemens voisins de celui de l'Aveyron , on avait
répandu le bruit très-faux que ce dernier était livré à une agitation
telle que la ville de Rhodez était presque détruite. Un particulier
inquiet sur le sort d'un des habitans , son ami , lui écrivit en le priant
de lui répondre très -promptement . Le citoyen de Rhodez lui répondit
de suite en ces termes : « On ne vous a pas trompé , mon
cher ami , et nous sommes tous morts . Votre dévoué pour la vie. P. »
Le 25 , le duc de Wellington a donné dans son hôtel , rue des
Champs-Elysées , la fête la plus brillante. Les princes de la famille
royale s'y sont rendus en revenant de Versailles.
-
Le conseil- général de la banque de France a fixé le dividende
, pour le premier semestre , à 36 fr. par action ; la réserve
est de 3 fr. Le semestre est payable à bureau ouvert à compter du
3 juillet.
- L'adresse que la ville de Cherbourg a présentée au roi contient
, outre les protestations de son dévouement , la demande
d'échanger son nom centre celui de Port- Bourbon. 1
Les arts reçoivent chaque jour de nouvelles preaves de la
protection de Sa Majesté. Le ministre de l'intérieur vient encore
de demander aux peintres de l'école française 15 tableaux. Déjà
onze autres l'avaient été par lui pour décorer l'église de la
Madeleine . Précédemment le ministre de la maison du roi en avait
demandé 42. Voilà donc 68 tableaux dans lesquels notre école
pourra faire constater sa supériorité. Jamais une demande aussi
considérable n'avait eu lieu . Le génie n'est point entravé , car les
auteurs jouissent du droit de choisir leurs sujets .
--
Le célèbre compositeur Paësiello est mort à Naples le 5 de
juin , âgé de 84 ans .
Le roi , en allant à Versailles , s'est arrêté à la manufacture
de porcelaine de Sèvres. M. Brongniard , qui la dirige , a présenté
à S. M. le tableau de la Vierge de Raphael que l'on nomme la Jar326
MERCURE DE FRANCE.
dinière , peint sur porcelaine par madame Victoire Jaquotot , peintre
de ce bel établissement. La copie rivalise avec l'original ; le roi l'a
demandé pour lui et a dit à l'auteur , dont il se trouvait proche :
Madame , si Raphael vivait vous le rendriez jaloux.
-
-
Le conseil de guerre de la première division a condamné à
mort par contumace , et à l'unanimité , le lieutenant - général Gilly .
Dans l'affaire malheureusement trop fameuse , et toute pleine
de scandales , du comte et de la comtesse de Normont , M. le procureur
du roi a parlé avec une rare sagacité , il a fait ressortir
également tous les moyens des deux parties ; et quels étaient ces
moyens , des torts graves de part et d'autres. Le grand intérêt de
cette cause consistait à savoir contre lequel des deux époux serait
prononcé la séparation de corps , que tous deux demandaient également.
En effet , l'époux condamné perdait tous les avantages
contenus en sa faveur dans le contrat de mariage , tandis que l'autre
les conservait . M. le procureur du roi , après avoir rapproché tous
les torts respectifs , en a conclu que la séparation devait être prononcée
, sans déclarer à la requête de laquelle des deux parties
la séparation était ordonnée : que les conventions matrimoniales
devaient être maintenues de part et d'autre , à la charge par M. de
Normont , de payer une pension alimentaire à sa femme , selon
que le tribunal la déterminerait. Le prononcé du jugement a été
conforme aux conclusions , et la pension réglée à 10,000 francs.
Tous les princes et les princesses de la famille royale ont
assisté à la procession du Saint - Sacrement , à l'église cathédrale.
M. le duc de la Châtre , premier gentilhomme de la chambre ,
a été nommé par le roi ministre d'état , et membre du conseil
privé.
-
Il y a quelques jours que le nommé de Chambreuil , qui
depuis quelques années n'avait pas laissé de jouer un certain
rôle dans la société , a été condamné aux travaux forcés pour faux
et escroquerie. Il a subi la peine de l'exposition , pendant laquelle
il racontait , en fondant en larmes , les malheurs qu'il avait éprouvés.
Peu de jours avant un jeune soldat , né en Hollande , avait aussi été
exposé , et avait donné les mêmes marques de repentir ; ce qui
contrastait d'autant plus , qu'un jeune homme âgé de moins
de vingt ans , exposé à côté de lui , tenait la conduite la plus
indécente. Les exemples d'une pareille indécence se répètent si
fréquemment , qu'il ne serait pas hors de propos que nos moralistes
s'occupassent d'en examiner les causes premières.
M. le comte de Blaças , notre ambassadeur à Rome , s'est
occupé , dès les premiers instans de son arrivée , de travailler pendant
plusieurs heures avec M. Courtois de Pressigni , évêque de
Saint- Malo , qui l'avait précédé dans cette ambassade. Les affaires
de l'église gallicane ont occupé les deux ministres du roi , et il est
permis enfin d'espérer que de grands maux vont être réparés. Un
JUILLET 1816. 507
bruit se répand que l'église de Paris , veuve de puis si long- temps ,
est destinée à M. Courtois de Pressigni.
Le préfet du département du Cher a dit dans son discours
d'ouverture des séances du conseil -général , que le tiers des paroisses
était sans pasteurs ; qu'il y avait des cantons où il n'existait qu'un
seal prêtre. Le département de la Marne est presque dans le mème
dénuement . Le mal est plus général qu'on ne le pense. L'instruction
religieuse est pourtant de première nécessité ; mais il fallait
alors des soldats et non des intercesseurs auprès de la divinité.
Un fait historique sur la famille des Donnadieu , ne doit pas
nous échapper : la fidélité et la bravoure est héréditaire chez eux .
Pierre Donnadieu , l'un des ancêtres du défenseur de Grenoble ,
commandait en 1589 le château d'Angers . Les factieux l'assiégèrent
et lui proposèrent cent mille écus d'or et le commandement de
4000 hommes pour qu'il leur livrât sa place . Le guerrier se défendit,
et cependant il était démontré qu'il ne pouvait pas tenir . Sa défense
fut telle qu'elle donna le temps au maréchal d'Aumont de venir à
`son secours , et il dégagea le brave chevalier. ( De Thou , 1. 36. )
Le pourvoi du général Bonnaire et du lieutenant Mieton a
été rejeté par le conseil de révision . L'un et l'autre ont subi feur
jugement. Le général Bonnair paraissait dans une profonde douleur
lorsqu'il a été dégradé à la parade montante sur la place Vendôme.
Mieton a été fusillé le même jour.
-
-
-
Le 8 juillet prochain , le roi passe la revue de toute la
garde nationale parisienne. Elle sera rangée en bataille sur les
boulevarts , depuis la rue de la Paix jusqu'à la Porte Saint-Antoine.
On pousse avec une grande activité les travaux du canal
souterrain qui doit amener les eaux de la rivière de l'Ourcq à
Chaillot. Ce n'est pas seulement dans la capitale , et sous les yeux
d'une nombreuse population , que le gouvernement exerce sa prévoyance
paternelle ; à l'extrémité du royaume , dans les Pyrénées ,
il augmente et répare les bains des eaux de Bagnères et de Barèges.
Des agitateurs qui avaient essayé d'exciter quelques mouvemens
à la Guadeloupe , ont été arrêtés.
-
- M. de Vaugiraud , gouverneur de la Martinique , a écrit que
l'amiral Leith lui ayant fait dire qu'il avait reçu du prince régent
l'ordre de remettre la Guadeloupe aux troupes de l'expédition
française destinées pour cette île , et dont nous avons annoncé le
départ , les communications avaient sur -le-champ été rétablies
entre les deux îles , et que le commerce s'y faisait librement .
--
Un petit enfant étant tombé dans le Rhône près de la porte
Saint-Clair, à Lyon , allait indubitablement périr , mis un ieillard
âgé de 84 aus s'est jeté à l'eau et a ramené l'enfant à bord. Heureux
emploi d'une vieillesse vigoureuse !
Le comte de Greffulhe , riche propriétaire , a fait l'abandon
de 18,500 fr . qu'il a versés dans l'emprunt de cent millions.
528 MERCURE DE FRANCE .
- Deux déserteurs de la garde caporaux , royale et porteurs
'd'un faux ordre de route , ont été arrêtés à Lille. A ce délit militaire
, déjà si répréhensible , ils en ont joint un plus grand comme
français : ils répandaient les bruits les plus absurdes ; cette tactique
est si usée qu'elle ne peut plus nuire qu'à celui qui l'emploie.
-
M. le duc de Reggio remplace , depuis le 1 juillet , M. le
duc de Tarente en qualité de major - général de la garde royale ,
pour le troisième trimestre ; et M. le duc de Grammont , M. le duc
de Mouchi , comme capitaine des gardes- du- corps .
- Le lieutenant- général comte Ferino vient de mourir à Paris ,
âgé de soixante- neuf ans.
M. et Mme la duchesse de Berri ont été à l'Opéra voir la
pièce des Dieux rivaux. Ils ont été accueillis avec le plus grand
enthousiasme. L'exergue de la médaille frappée pour le mariage de
ces illustres époux est dans tous les coeurs : Spes altera regni
Wilson , condamné à trois mois de prison pour l'évasion de
Lavalette , a eu , dit-on , la permission de se rendre près de sa
femme dangereusement malade , sous sa parole d'honneur de ne
point sortir de sa maison.
-
1
MM. Rougemont , Brazier et Merle , auteur de la jolie pièce
des Deux mariages , ont eu l'honneur d'être admis à l'Elysée-
Bourbon et de présenter leur ouvrage à Mgr le duc de Berri et à
Mme la duchesse , qui les ont accueillis avec la plus grande bonté.
--
Ordonnance du roi , du 19 juin , qui fait remise des confiscations
générales prononcées par les tribunaux pour quelque cause
que ce soit ; ainsi que des amendes et frais de procédure prononcés
dans des affaires purement politiques , dont le but était de servir la
cause royale.
Autre du 22 mai , relative au rang dans lequel doivent
marcher les membres de l'ordre royal et militaire de St. - Louis , ceux
du mérite militaire et ceux de la légion d'honneur . Les grand'croix
de l'ordre de St.-Louis , du mérite militaire et de la légion d'honneur
prennent rang suivant l'ancienneté de leur nomination ; les grands
officiers de la légion d'honneur avec les commandans de l'ordre de
Saint- Louis et du mérite militaire , les commandans de la légion
après eux ; les officiers avec les chevaliers de Saint - Louis par ancienneté
de nomination , et avant les chevaliers de la Légion
d'honneur.
Des factieux ont été arrêtés à Alençon dans la nuit du 24
au 25 du mois dernier ; ils voulaient former une société dont le
but est bien désigné par cet aveu échappé à un de leurs complices :
Je voulais un ordre de choses qui me mit plus à l'aise. Point de
voleur de grand chemin dont ce ne soit le but.
-
Les officiers de la garde royale et ceux de la ligne porteront
dans la grande tenue une écharpe.
·La Gazette de santé , qui a de l'autorité en médecine, fait
JUILLET 1816 . 329
observer que le nitre , qui entre dans un grand nombre de prescriptions
médicales , peut devenir , dans certains cas , d'un usagé
dangereux , puisqu'un seul gros pris en une seule fois a causé la
mort.
EXTERIEUR.
Il n'existe plus , remarque- t-on , en Allemagne , aucun évêque
dans tous les pays qui s'étendent entre le Mein et le Rhin. Depuis
l'époque où cette portion de l'antique Germanie fût convertie à la
foi catholique , jamais un pareil veuvage n'a eu lieu dans cette portion
de l'église. On espère que la diète germanique mettra fin à ce
désordre. On dit hautement que l'on pense qu'elle agira comme
celle de Mayence fit il y a trois siècles ; elle ordonna de mettre en
vigueur les canons du concile de Bâle , l'un des plus fameux de
ceux qui ont été donnés à l'église. On y fit revivre les canons des
premiers conciles , et l'on rétablit la discipline primitive dans toute
sa vigueur. Il faut , au reste , faire remarquer que les canons du
concile de Bâle et ceux des sept premiers conciles oecuméniques ,
ont les mêmes bases que les libertés gallicanes . Celles- ci et la pragmatique
n'étaient autres que la discipline observée dès les premiers
temps de l'église pour l'élection des évêques.
-
De vives réclamations se sont élevées dans les journaux contre
un arrêté du sénat de Lubeck qui bannit les juifs de cette ville , et
rappelle les anciennes ordonnances par lesquelles , en effet , ils
étaient privés du droit d'habitation . Le congrès de Vienne a cependant
ordonné que tout demeurerait in statu quo jusqu'au moment
où la diète germanique étant assemblée , pourrait statuer sur les
relations des différentes puissances et sur le sort des différentes
classes d'habitans de l'Allemagne. On s'est donc accordé généralement
à regarder l'arrêté du sénat de Lubeck comme prématuré ,
niême quand il aurait été dans les convenances politiques. Le sénat
'de Francfort n'a pas du moins été aussi loin . Les juifs y ont un
quartier qui leur est propre. Nous avons un exemple de cette espèce
de casernement dans la ville de Metz , où en effet un quartier
leur était assigné. Ce cloître avait des grilles qui devaient être
fermées à une heure marquée. Depuis les guerres d'Allemagne , les
juifs ayant joui de tous les droits de cité ils avaient fait de
nombreuses acquisitions. C'est -là ce que le sénat de Francfort vient
de leur défendre ; il ne les a pas bannis de la ville ; mais il leur a
défendu d'habiter ailleurs que dans le quartier qui leur a été assigné.
Les décisions du congrès de Vienne ne sont pas moins violées
par ce décret que par celui du sénat de Lubeck : ainsi la diète est
généralement désirée. Au reste , les chefs des juifs à Francfort ont
porté au sénat une protestation respectueuse , mais forte , contre
l'arrêté.
-
Un sergent du deuxième régiment d'artillerie a été baptisé
le mois dernier dans l'église de Sainte - Glossinde ; il était né juif.
C'est M. l'évêque de Metz qui lui a administré le sacrement de
330 MERCURE DE FRANCE .
baptême. Le colonel de son régiment , M. le chevalier Prost lui a
servi de parrain , et madame la baronne Sabatier , de marraine. Les
anciens usages de l'église catholique romaine pour les adultes ont
été suivis dans cette cérémonie, et , après le baptême , il a reçu
la confirmation .
On a vu dernièrement , à Bâle , un juif âgé d'environ 50 ans ,
qui vient de Jérusalem , et dont il parait que la mission est de
visiter toutes les synagogues , afin d'en obtenir des secours , nonseulement
pour les juifs qui habitent Jérusalem , mais même pour
les chrétiens de ce pays. Il paraît , d'après son rapport , que les
uns et les autres sont également maltraités par les Turcs. Ce sont
des bachas particuliers qui gouvernent , et comme ils ont la plupart
du temps acheté leurs places auprès de la Porte , ils croient
avoir le droit de rançonner les peuples , sur-tout ceux qui ne
suivent pas l'islamisme.
On a arrêté en Italie une bande de fripons qui malheureusement
fait partie d'une troupe plus nombreuse , ce qui rend nécessaire
de les signaler. Ils levaient un tribut sur les ames pieuses ,
par une quête. Leur prétexte était que la Sublime Porte avait promis
de céder la souveraineté de Jérusalem et de la Terre - Sainte ,
lorsqu'on lui aurait compté une somme de 70 millions. On ne
sait point encore où ces tripons ont caché les trésors produit de
leurs vols , ils se gardent un profond secret , mais des papiers pris
avec leurs personnes donnent à croire qu'ils avaient déjà ramassé
5 millions.
---
L'hiver a été si dur en Pologne que les grains y ont péri ,
et que l'on a été obligé de recommencer presque toutes les semailles
de l'autonine , ce qui a fait augmenter le prix des grains. On a
publié à Varsovie un décret de l'empereur Alexandre , d'après
lequel le vice-roi est autorisé à convoquer les états et les assemblées
communales , dès que l'organisation constitutionnelle sera
terminée dans la partie relative à la représentation nationale .
Le gouvernement d'Autriche a publié quatre patentes. La
première porte qu'il n'y aura point de nouveau papier-monnaie
avec cours forcé , et annonce que l'amortissement de celui qui existe
se fera 1º en le changeant partie contre des billets payables en tout
temps en argent , et partie contre des obligations d'état portant
intérêts ; 2º par l'établissement d'une banque nationale, La deuxième
patente contient l'organisation de cette banque. La troisième détermine
les impôts payables en espèces et ceux qui peuvent l'être en
papier. La quatrième est seulement relative aux appoints payables
en monnaie de billon , Les mesures prescrites dans ces patentes ont
eu déjà d'heureux effets ; le cours du change remonte à Vienne.
Des administrateurs provisoires ont été nommés par les différens
souscripteurs . Les princes , les grands seigneurs , les riches négocians
se sont empressés de souscrire. Les juifs ont fait les plus grands
efforts pour que quelques- uns des fils de Moïse fussent portés au
nombre des administrateurs ; mais ils n'ont pu y parvenir.
JUILLET 1816. 331
-Un état des forces militaires a été publié; il annonce que
sur le pied de paix cette puissance aura 250 mille hommes , et qu'en
temps de guerre ses armées peuvent s'élever à 750 mille hommes.
- L'empereur , après avoir visité ses nouveaux états d'Italie , et
donué aux états du Tyrol la constitution qu'ils regretaient amèrement
de s'être vu enlever depuis plusieurs années , est de retour au
centre de ses états héréditaires. Il habite le château de Schoenbrunn
, et ne se rend à Vienne que pour y donner ses audiences .
-
Le professeur du Belon vient de publier un ouvrage intitulé
: de la Souveraineté , de la Constitution , et da Système représentatif.
On dit que cet ouvrage fait beaucoup de bruit à Berlin.
Puisse - t-il être rédigé dans un bon esprit , car depuis le Contrat
Social tant d'autres rêves ont été mis au jour et ont produit si peu
de bien , qu'il est temps que les esprits se reposent.
-
Dans un grand repas donné en l'honneur du prince de
Hardemberg , le toast suivant fut porté : Puisse - t - il achever le
grand ouvrage de notre constitution ."
-
Le prince de Hardemberg s'était retiré à la campagne le
jour anniversaire de sa naissance , afin de se dérober aux complimens
et aux visites d'usage. S. M. le roi de Prusse profita de
la courte absence de son premier ministre , pour faire porter dans
le cabinet du prince une copie , due à une main habile , du beau
portrait que notre peintre Gérard a fait de ce monarque . Le prince
à son retour éprouva la plus deuce surprise en voyant cette marque
de la bienveillance du roi son maître .
On avait répandu la nouvelle que David , retiré à Bruxelles ,
avait demandé à pouvoir se rendre à Berlin , et à y être chargé
de la conservation de monumens et des objets d'art , on disait
qu'il avait eu un refus . On a assuré depuis que c'est lui qui a
refusé d'accepter cette place , et qu'il réside toujours dans les
Pays-Bas.
Le gouvernement prusssien a rendu une ordonnance le
24 juin dernier, par laquelle ceux des régicides qui se sont retirés
sur les terres de Prusse , doivent choisir l'une des quatre
provinces suivantes pour y fixer leur séjour. Ces provinces sont :
la Silésie , la Pomeranie , la marche de Brandebourg , et le pays de
Magdebourg.
Moscow renaît de ses cendres , elle est déjà dans un état
très - florissant , et on peut le conclure du grand nombre de voitures
qui se rendit à la fameuse promenade qui a eu lieu le 1er mai ; on
dit qu'il y en avait plus de 4,000 ;
-
Une lettre officielle du consul anglais , résidant à Saint-
Pétersbourg , écrite au gouverneur du commerce de Russie , à
Londres , et qui y avait été mal interprêtée , avait produit une
sensation fâcheuse dans le commerce. Elle semblait annoncer que
les douanes russes avaient reçu l'ordre d'exécuter les réglemens'
332 MERCURE DE FRANCE .
qui furent établis pendant les différens qui divisèrent la Russie
et la Grande- Bretagne , et de les exécuter sans aucune des modifications
que l'on y avait apportées en diverses circonstances. Le
consul de Russie , résidant à Londres , s'est empressé de détruire
ces fàcheuses impressions , et il y a réussi en publiant sa correspondance
à ce sujet avec le gouverneur du commerce anglais. II
a fait part en même- temps des motifs de sureté publique qui
avaient porté son souverain à soumettre à une quarantaine les
vaisseaux qui abordent dans ses ports. En effet , tandis que la
peste rallentit ses ravages à Corfou , elle existe encore à Noja ,
sur les bords de l'Adriatique. Le cordon maritime a près de
300 milles d'étendue , il exige un service journalier de 10,500
hommes . Cette terrible maladie afflige les vilies d'Alexandrie et
du Caire ; celle de Constantinople n'en est pas totalement exemptc.
Des précautions sévères doivent donc être prises. Les pirates qui
infestent les miers , et abordent sur toutes les côtes indifféremment ,
peuvent ajouter aux maux qu'ils causent , celui de transporter
la peste par- tout avec eux ; une surveillance exacte de la part
des puissances européennes est donc seulement un acte de prudence
et n'annonce rien d'hostile.
-
- Le vaisseau russe sous les ordres du lieutenant Kotzebue ,
qui a été armé par M. le comte de Romanzow pour faire de nouvelles
découvertes autour du globe , a abordé à Rio -Janéiro en
bon état ; il allait suivre sa route.
—
Le Swarow , autre vaisseau russe parti de Spithead en 1814 ,
pour visiter l'Océan pacifiqne , est de retour ; il a découvert une
fle, nouvelle par les 13 ° 10 ' de latitude sud et 163 ° 29 ' longitude
occidentale du méridien de Greenwich ; elle a 8 milles et demi de
long et 7 milles de large ; elle est couverte de cocotiers ; ses rivages
sont entourés de rochers de corail. Les découvertes du dernier
siècle nous ont appris que les insectes qui produisent le corail en
ont construit des murailles. Le voyage de Coock donne à ce sujet
des détails prodigieux . Ce vaisseau rapporte de la mer du Sud
des vigognes , des lamas , des alpacas qui sont destinés pour l'empereur
Alexandre.
Le roi de Wurtemberg , qui a maintenant sous sa domination
plusieurs princes médiatisés qui faisaient jadis des autorités
indépendantes , d'après l'antique constitution de l'Allemagne , et
qui , d'après le congrès de Vienne , ne doivent plus être que les
premiers sujets de la tête conronnée à laquelle ils se trouvent appartenir
, ce monarque ayant vu qu'il s'était formé, entre les princes
qui devaient Ini être soumis et ceux des puissances circonvoisines
, une sorte de ligue défensive d'après laquelle ces princes
ne devaient plus transiger avec leurs souverains respectifs et chacun
séparément , mais comme formant une union , a rendu une ordonnance
par laquelle il soumet à des peines très -sévères les princes
et comtes médiatisés de ses états , et annulle toutes les conventions
qu'ils ont faites avec ceux des autres puissances d'Allemagne. Il y
JUILLET 1816. 333
annonce même les peines sévères d'après lesquelles ils seront poursuivis.
Au moment où nos journaux rapportaient le traité de lord
Exmouth avec les puissances barbaresques , et que nous nous
réjouissions de voir nos européens rendus à la liberté ; tandis
que le parti de l'opposition avançait qu'il ne fallait pas traiter
avec la nation perfide des Africains , de cette race numide célèbre
de tous les temps par sa duplicité , et toujours digne de
son Jugurtha , les nouvelles les plus déplorables arrivaient de
ces mers barbares . Le consul anglais en Catalogne fut le premier
qui , écrivant au café Lloyd, apprit áu commerce que d'après le rapport
d'un capitaine , plusieurs vaisseaux anglais avaient été arrêtés
le 15 mai par les Maures , dans le port d'Oran que le viceconsul
anglais avait été mis aux fers , et que onze vaisseaux espagnols
avaient mis promptement à la voile , abandonnant toutes
leurs propriétés , et que les ordres d'une pareille attaque étaient
venus d'Alger .
-
Une seconde lettre datée d Alicante , confirme cette affreuse
nouvelle, que l'on avait d'abord cherché à infirmer , parce qu'elle
ne venait que de seconde main ; mais il a bientôt été constant
que le jour de l'Ascension il y avait eu à Bonne , petite ville à
30 lieues d'Alger , une attaque violente de la part des naturels.
Bonne est un port dans les environs duquel les Francs se rendent
pour pêcher le corail , en sorte que dans la saison de cette pêche
on y abonde de toutes les côtes de la Méditerranée qui se livrent
à ce commerce. La fête avait attiré les matelots à terre pour sc
rendre à l'église que les Francs y possèdent. Les Turcs , joints
aux naturels , les attaquèrent ; les maisons des Francs furent
pillées et dévastées : on disait le consul anglais aux fers , le viceconsul
sauvé , mais dangereusement blessé . Le nombre des morts
était considérable , mais encore non connu. Le canon du fort
n'avait pas cessé de tirer sur la rade , dans laquelle il y avait un
grand nombre de barques. Toutes celles qui le purent mirent à
la voile , et recueillirent ceux qui les pouvaient gagner à la nage.
Les rapports faits par les fuyards dans les différens ports voisins ,
et sur-tout à Cagliari , sont uniformes. On s'accorde à dire que
les Algériens , mécontens du traité que le Dey avait conclu avec
le lord Exmouth , se sont révoltés .
La flotte de lord Exmouth est cependant rentrée en Angleterre
; il est vrai qu'une autre escadre doit protéger les traités ,
et défendre la libre navigation de la Méditerranée . Tous les journaux
anglais crient qu'il faut détruire la piraterie , et par conséquent
les pirates ; au reste , il est aisé de distinguer , dans les
termes que ces journaux emploient , quel est le parti auquel ils
appartiennent , et s'ils sont wighs ou torys.
Quinze jours avant ce violement de la foi jurée à Alger , il y avait
eu à Tripoli une autre révolte. Le 30 avril , la milice turque au
nombre de 3000 hommes s'insurgea , et ôta le pouvoir au bacha
334
MERCURE DE FRANCE .
Mahamed et au bey Sidi-Assen ; ils élurent à leur place Sidi-
Mustapha, frère de Mahamed , et Semen - bey. Ceux- ci refusèrent
et dirent qu'ils ne se sépareraient pas de leur frère et de leur oncle
déposés. Les rebelles , trompés dans leur attente , un de leurs chefs ,
Dely-Aly , se nomma lui - même bacha. Alors 400 des plus furieux
se dévouérent à l'attaque du fort de la Goulette , qui domine la
ville. Ils le prirent , et allaient mettre le feu aux vaisseaux qui se
trouvaient dans le port , lorsque l'apparition de la frégate l'Athalante
fit cesser leurs fureurs. Dans leur effroi , ils cherchèrent à
fair et s'embarquèrent sur cinq corsaires qui étaient dans le port.
Ils disaient vouloir gagner Constantinople ; mais ils paraissent avoir
débarqué sur les côtes de la Morée. Ceux des révoltés qui étaient
restés à Tunis n'étant plus poussés par les chefs se soumirent. Dely-
Aly fut jeté dans un cachot et étranglé le lendemain. Au reste , il
est à craindre que ces fugitifs ne courent les mers au lieu de se rendre
à Constantinople.
La sublime Porte a le plus grand désir de vivre en paix avec
les autres puissances européennes. Les troupes russes qui s'étaient
portées vers les frontières rentrent dans l'intérieur , et l'envoyé russe
a reçu ordre d'assurer la Porte du désir de l'empereur d'entretenir
la paix.
Les révoltés qui avaient été pris lors de l'insurrection de
d'Hely, et dont le jugement a eu lieu , avaient de l'argent: ce n'est pas
la misère qui a causé leurs excès . Sur 48 accusés , 24 ont été convaincus
de crimes emportant la peine capitale ; 5 seront exécutés
et les autres déportés à Botani-Bay. Ceux qui ont subi la peine de
mort ont manifesté le plus grand regret des fautes qu'ils on commises
; ils ont tous signé volontairement l'aveu de leur crime.
Errata du dernier numéro .
Page 272 , ligne 14.
I
Au lieu de: Je ne pus fermer ma paupière ; lisez : Je ne pus
fermer la paupière.
Page 274 , ligne 4 .
Au lieu de : On est bien fatigué et puis on veut encore ; lisez :
On est bien fatigué , de plus on veut encore.
www
1
ANNONCES.
La nouvelle Emma , ou les Caractères anglais du
siècle ; par l'auteur d'Orgueil et Préjugé , traduit de
l'anglais . 4 vol. in- 12 . Prix : 10 fr. , et 12 fr . 50 cent.
franc de port. Chez Arthus -Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , n ° 23 , et Cogez , libraire , rue du Cimetière-
Saint- André-des-Arts , nº 11.
JUILLET 1816 . 335
Environs de Paris , dressés par Beuvelot ( J.-B. ) ,
d'après la carte des chasses , d'autres cartes particulières ,
et des reconnaissances faites par lui sur différens points.
Cette carte , dressée sur une échelle de un cent millième
( à-peu-près de l'échelle de Cassini ) , présente une
étendue de pays d'environ quatorze lieues de long sur
neuf à dix lieues de large.
L'utilité générale d'un plan topographique qui présente
avec exactitude les environs d'une ville telle que
Paris , se fait sentir d'elle-même. M. Beuvelot a su prévenir
en faveur de sa production , en prenant pour modèle
la grande carte des chasses du roi , dont le mérite
inappréciable est généralement reconnu. Ce qu'il y a
joint d'après des cartes particulières ou des reconnaissances
qu'il a faites lui-même , prouve le désir qu'il a
eu de perfectionner son travail ; il a eu soin d'indiquer
ce qui en est résulté de changemens ou d'augmentations
dans la direction des routes et des cananx qui se trouvent
dans l'étendue qu'il parcourt .
Cette nouvelle carte des environs de Paris peut donc
être accueillie sans examen. Elle nous manquait , puisqu'elle
met à la portée de tout le monde un chef- d'oeuvre
de topographie , rare et d'un grand prix ,
Cette carte se trouve à Paris chez l'auteur , rue
Saintonge n° 16 ; Picquet , géographe ordinaire du roi ,
quai de Conti , nº 16 ; et Goujon , rue du Bac. Prix : 6 fr.
sur papier ordinaire , et 7 fr . sur papier vélin.
Le Retour des Bourbons , poëme en dix chants. Un
vol. in- 12 , orné d'une jolie gravure. Prix : 3 francs . A
Paris , chez Germain - Mathiot , libraire , rue Saint-
André-des-Arts , nº 34 .
Les Trois dges , poëme , suivi de notes. Chez
Didot.
Janua linguarum reserata , la Porte des langues ,
ou Méthode abrégée pour apprendre la langue latine et
la langue française ; édition augmentée de mille mots.
environ , avec une nouvelle traduction française , et un
vocabulaire très - complet des mots latins. Un vol,,
3 f. Chez François Bastien , éditeur , rue Hautefeuille .
336
MERCURE DE FRANCE .
"
Le Roi martyr, ou Esquisse du portrait de Louis
XVI , dédié à M. le duc d'Aumont ; par de Moulières
de plusieurs académies , et censeur royal . Chez Alexis
Eymery , rue Mazarine , nº 3o.
Mémoire sur le cadastre de la France ; par M. la
Pie , géographe , directeur du cabinet du roi. Deuxième
édition , augmentée d'un supplément ; chez le même .
M. Comte , dans l'ancienne salle d'Olivier , attire la
foule , non-seulement par les tours de physique qu'il
offre au public , mais sur-tout par M. Jacque Falaise .
On dit que le directeur de M. Comte a été déterrer
M. Falaise dans les carrières de Montmartre , où il
jouissait d'une grande réputation , celle d'avale tout.
Le fait est que nous lui avons vu , non manger mais
avaler avec un air de béatitude qui se peignait sur sa
figure , un oiseau vivant , un reptile vivant aussi ; c'était
une anguille ou un serpent , le nom ne fait rien à l'affaire
, car , sans être gastronome , on peut ne pas pouvoir
gober en deux mouvemens d'oesophage une anguille
vivante , ni même morte , et voilà pourtant ce
que M. Falaise engloutit ; puis les quadrupèdes lui
doivent un tribut , et nous avons vu passer par le même
antre une jolie petite souris blanche. S'il faut en croire
les récits , M. Falaise , sans rien déranger de ses repas
habituels , en fait plusieurs de cette mêine nature dans
la journée. La lame d'argent des jongleurs indiens ne
paraît plus rien , lorsqu'elle est comparée à celle d'acier
qu'il se plonge si loin , que je ne puis en rendre compte.
Nous avions chez nous , à Montmartre , même mieux que
les jongleurs indiens sans nous en douter : voilà pourtant
fait l'émulation .
ce que
Le Cosmorama ne cesse point d'être intéressant . On
n'a point encore vu la partie de l'optique , dont il occupe
le public , présentée avec d'aussi grands moyens et
des résultats aussi satisfaisans . Il pourrait tenter une
nouvelle route , mais il est le premier dans la sienne .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. 5.
**********kkkk 茶
MERCURE
DE FRANCE.
wwwwww
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
--
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du " de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc.,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
www
POESIE.
A L'AUTEUR
De la nouvelle traduction de Jérusalem délivrée .
La langue qui s'élève avec un peuple libre ,
Sous un Roi-Citoyen rappelé par nos voeux,
Mélant à sa fierté le rhythme harmonieux ,
Applaudit à tes chants enviés sur le Tibre.
Le pontife romain ,'
Sur son nouveau Parnasse ,
T'appelle au Capitole , et , la palme à la main,
T'accorde les honneurs dont fut privé le Tasse.
Том 67° .
Par M. le marquis de XimenÈs , nonagénaire,
Doyen du Parnasse.
22
338 MERCURE
DE FRANCE
.
"
LES POINTS .
Pro uno puncto , Martinus perdidit.......
L'art de mettre des points a pris un nouveau lustre ,
Me dit un jour l'auteur d'un mélodrame illustre ;
Et lorsque tout décroît , notre siècle , du moins •
A perfectionné l'art de placer les points.
De l'exclamation le point noble et sublime ,
Pour terminer un vers vaut la plus belle rime ;
Un mot qui semblait nul , grâces à son secours,
Peut occuper six mois un penseur de nos jours.
Combien cet heureux point a fait verser de larmes !
Et dans une syllabe a dévoilé de charmes !
De ce point redoublé qui ne sait le pouvoir !!!
En lui semble caché le grand art d'émouvoir.
On a vu maint auteur (quel effort du génie !!!!!! )
Armer de trente points un vers de comédie !!!
Et sous leurs traits puissans, qui savent tout dompter ,
Foudroyer le lecteur , qui ne peut les compter !!!!!!!!!
O ! qui pourrait suffire à nous faire l'éloge
De ce point noble et ficr qui demande , interroge ?
Lorsque , multipliant ses crochets précieux,
Il semble interroger et la terre et les cieux ,
Qui ne sent son pouvoir ????? Chez quels peuples barbares
Le coeur est- il muet à des beautés si rares ????????
Pour avoir dans ton art réussi de tous points ,
Racine , à tes beaux traits que manque-t-il ??? des points.
Il est plus d'un auteur que l'univers admire ,
Qui cache ce qu'il dit dans ce qu'il allait dire ;
Et qui , par plusieurs points , coupant net son discours,
Quoique ne disant mot semble parler toujours.
De ses pensers profonds sans charger un volume ,
Ce qu'il a de plus fin.... reste au bout de sa plume ;
JUIN 1816 359
Et laissant la clarté séduire quelques sots ,
Il met dans ses écrits plus de points que de mots.
Souvent ..... C'en est assez pour vous faire connaître
L'avantage..... Suivez les leçons d'un tel maître………..
Employez quelquefois plusieurs lignes de points :
Vous obtiendrez bientôt le fruit de tant de soins.
Votre lecteur croira qu'un censeur, ddaanns sa rage ,
De vos traits les plus beaux dépouilla vetre ouvrage.
Bien souvent dans vos points il trouve plus d'esprit
Qu'il n'en a rencontré dans ce qu'il voit écrit ;
Et l'oeil fixe , pensif , maudissant la censure ,
De vers qu'on n'a pas faits croit faire la lecture ;
Il plaint votre génie aux ciseaux condamné ,
Qui ·
.... Mais malgré ces points il vous a deviné;
Et , glorieux d'avoir dévoilé ce mystère ,
Sur chacun de vos points il fait un commentaire,
J.-P. BRÈS.
LE VER - LUISANT.
Fable.
Près d'an buisson , en été , vers le soir,
Nonchalamment couché sur l'herbe ,
Un ver-luisant brillait sans le savoir
De tout l'éclat d'un diamant superbe.
De loin , tapi sous une gerbe ,
Un crapaud contemplait l'insecte lumineux ;
Son vif éclat importunait ses yeux .
Dans l'ombre , il se glisse , s'avance ,
Et contre lui , plein de fureur , il lance
La noirâtre liqueur de son corps venimeux,
22.
340
MERCURE
DE
FRANCE
.
Ciel! s'écria soudain l'insecte débonnaire ,
Quel sujet as-tu donc de me faire du mal ?
Eh quoi ! reprit le hideux animal ,
Ne répands-tu pas la lumière ?
M. DE BOINVILLIERS ,
Correspondant de l'instilul, etc.
ww
COUPLETS
Chantés à la fête des Rois.
AIR de la Hongroise .
Vive le roi ! C'est le cri de la France ;
Avec transport il éclate en ce jour.
Des anciens preux il guida la vaillance
Aux champs d'honneur et même aux champs d'amour,
Vive Louis ! ce grand roi , ce bon père ,
Qui nous promet des jours pleins de douceurs.
Dans les palais comme dans la chaumière ,
Son nom suffit pour essuyer les pleurs.
Et toi , la gloire et l'amour de la France,
Dont le nom seul dit toutes les vertus ;
De nos climats seconde providence ,
La France en toi compte un ange de plus!
Ils sont enfin redevenus nos maîtres ,
Ces fiers Bourbons qu'adoraient nos aïeux ;
Leur noble sang régna sur nos ancêtres ,
Et leur désir est de nous rendre heureux .
Pour les Bourbons aujourd'hui qu'on enlace
Le myrthe doux , le superbe laurier ;
Leur noble front en aura plus de grâce :
Qui dit Bourbon , dit amant et guerrier.
JUILLET 1816. 341
Vive le roi ! qu'il parte de notre ame
Ce cri touchant gage de notre foi !
Eh ! qui n'a pas un coeur brûlant de flamme
Pour répéter vive à jamais le roi !
TALAIRAT,
Maire de la ville de Brioude.
wwwwww
FRAGMENT D'UN POEME
Sur la Révolution.
TABLEAUX DE NANTES , D'ARRAS ET DE LYON
1
Par la foudre annoncé , l'Eternel menaçant
Aux humains présageait un déluge de sang..
D'affreux suppôts alors , sortant des noirs abîmes ,
Vinrent livrer le monde à mille nouveaux crimes.
Que tes crayons brûlans esquissent mes tableaux ;
Toi qui créas les vers , donnes-moi des pinceaux.
Qu'une sainte fureur s'empare de mon ame ;
En lisant mes récits que chaque esprit s'enflamme ;
De tous les souverains qu'un pacte solemnel
Evite le retour d'un temps aussi cruel ;
Et
que le monde , enfin , sous des rois légitimes ,
Puisse en paix cultiver d'honorables maximes.
Comment tracer , hélas ! ces funestes instans ?
Ils sont un long tissu de forfaits effrayans.
En souriant , le fils assassinait son père ,
Et le tigre aux bourreaux courait livrer sa mire.
Ces crimes houeraient , on les nommait vertus .
Des glaives tout sanglans en tous lieux suspendus ,
Des tyrans ne pouvaient satisfaire la rage.
Ah ! pour l'humanité quel effrayant outrage !
Et sur quel sol , grand Dieu ! vit-on de tels excès !
Au séjour enchanteur de ces vaillans Français ,
342 MERCURE DE FRANCE.
Des rivages charmans , séjour de l'abondance ,
Des bords jadis nommés le jardin de la France.
La Loire, enfin , la Loire , en ces jours de douleur,
Ne présentait , hélas ! qu'un spectacle d'horreur.
De ses flots toujours clairs la teinte était pourprée,
Et dans son sein la mort paraissait retirée ;
Son onde charriait vers l'immense Océan ,
Des cadavres nombreux qu'il rendait à l'instant ;
Et les pères , proscrits quoique glacés par l'âge ,
Quittant lear toît ont vu leurs enfans sur la plage. ( 1 )
Dans ses murs même Arras se voit abandonné
A l'instinct furieux d'un prêtre forcené. ( 2 )
Le coeur rempli de fiel , ce criminel parjure
Semble vouloir détruire en entier la nature,
Proconsul inhumain , on lui voit pour faisceaux
Des crânes cumulés sur des corps en lambeaux.
Il veut , enfin , qu’Arras n'étant qu'un cimetière ,
Atteste que c'est là que naquit Robespierre.
Vers le Rhône en courroux , des soldats pleins d'ardeur,
Des Français dirigés par la voix de l'honneur ,
Brûlent dans les combats d'exercer leur vaillance ;
Ils ont , pour triompher , tous les voeux de la France ;
Mais du fatal destin l'impitoyable voix
Prononçait dans les airs périssez pour vos rois .
Ils ont tous sçu mourir , et leurs murs dévastés
Laissent voir des déserts où l'on vit des cités.
On ne voit que bourreaux , le meurtre est leur devise ;
L'enfer les a vomis , l'enfer les électrise.
Ces monstres dégoûtans , sans frein , sans Dieu , saus loi,
Dans Paris immobile assassinent le roi !!!
La France est un sépulchre !!!
F. Q.
(1) Les proscriptions à Nantes accompagnaient les noyades.
Nombre de peres infortunés , forcés de quitter la ville , et suivant
le cours de la rivière , ont reconnu sur le rivage leurs malheureux
fils, que le monstre Carrier avait envoyés dans ses bateaux à soupapes
(2) Lebon , ainsi que tout le monde le sait , était un prêtre.
JUILLET 1816 .
543
HOMMAGE
De la ville de Moulins à S. A. R. madame la duchesse
de Berri.
FRAGMENT.
O belle Parthenope ! & charmante Sicile !
Berceau de Théocrite et tombeau de Virgîle ,
Ranimez de leur voix les accens les plus doux ,
Pour chanter Caroline et son illustre époux.
Elle a quitté pour lui vós fortunés rivages ,
Vos superbes cités , votre ciel sans nuages ,
Ces côteaux ravissans , ces champs délicieux,
Où les dieux exilés ont oublié les cieux p^
Séjour d'enchantement , où la vue abusée
Croit retrouver encor les champs de l'Elysée .
Astrée en ces beaux lieux a laissé l'âge d'or,
Caroline à la France apporte ce trésor..
Les rejetons des lis , espoir de sa couronne ,
Enlacent leurs rameaux pour ombrager son trône.
Mais de notre bonheur l'Hespérie est en deuil ,
Et ses touchans regrets sont notre juste orgueil.
Depuis que Caroline a quitté pour la France ,
Ces bords , heurenx témoins de tant de bienfaisance ,
Ces côteaux si rians ont perdu leur beauté,
Ces vallons leur fraîcheur , ce beau ciel sa clarté ;
Aréthuse se trouble en sa grotte profonde ,
Et mêle aux flots amers la douceur de son onde;
Le Vésuve en grondant porte au loin la terreur ,
Et son murmure sourd est un cri de douleur.
Non , vous ne quittez pas votre noble famille ,
Princesse , des Bourbons n'êtes - vous pas la fille ?
La France est leur pays , nos rois sont vos parens ,
Et leurs heureux sujets seront tous vos enfans.
Par M. DEMAREST-LAMOTHE ,
Professeur au college royal de Moulins.
1
344
MERCURE DE FRANCE.
Z ÉNIGME .
Mon ami de fort loin vient me rendre visite ;
Saus lui je ne puis rien , lui seul fait mon mérite ;
Et de notre union on voit naître un enfant
Du genre féminin , et qui marche en maissant.
La brunette à l'instant commence sa carrière ,
Et jamais ne sut faire un seul pas en arrière ,
Qu'une fois seulement . Constante en son emploi ,
Sur l'usage du temps elle a grande influence.
Je ne l'ai jamais vue , et c'est pourtant de moi
Qu'elle reçoit toujours ce qu'elle a d'existence .
CHARADE.
Mon premier croît aux champs , brille dans un parterreg
Mon second , d'un article offre à nos yeux les traits;
Mon dernier s'exila long-temps en Angleterre;
Et de mon tout , enfin , en nous donnant la paix ,
Louis-le-Désiré fait un don aux Français.
LOGOGRIPHE .
Sur quatre pieds je suis habitant des forêts ,
Etje erains le fusil autant que les filets.
Prenez deux de mes pieds et je suis en musique ;
Sur deux autres encor mon sens est très - oblique :
Il n'a rien de direct ; puis , souvent d'être un sot
On lui fait le reproche. Oh ! ma foi j'en dis trop.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'Enigme est Enigme. Celui du Logogriphe est Chapeau
, où l'on trouve Peau , Eau , Chape , Cape , Le mot de la Charade
est Courtage.
JUILLET 1816. 345
POESIES ET TRADUCTIONS
De Catulle , Tibulle et Properce ; par M. C. L. Mollevault.
-4 vol. petit in-12 . Chez A. Bertrand , rue
Hautefeuille , nº 23...
( IIe article. ) ( 1) .
Après avoir donné dans l'article précédent une idée
générale des modèles contre lesquels M. Mollevault s'est
proposé de lutter , il nous reste à le voir aux prises avec
chacun d'eux . Commençons par le Catulle , sur lequel
notre poëte publie son premier travail .
Nous avons dit qu'il ne s'était exercé que sur une
partie , environ le quart , des pièces qui nous sont restées
de cet auteur. Il a particulierement écarté celles dont
il paraît que les oreilles des Romains ne s'effarouchaient
pas , mais qu'il était trop difficile , même en épaississant
le voile des circonlocutions , de faire entrer dans un recueil
destiné à passer entre les mains des dames et des
jeunes gens.
Au reste , on trouve dans cette traduction les principaux
morceaux du poëte latin , les premiers titres de
sa réputation , tels que les Noces de Thétis et de Pélée ,
la Chevelure de Bérénice , l'Epithalame de Julie et de
Mallius , et quelques petites pièces , modèles de grâce
et de délicatesse .
Les noces de Thétis et de Pélée , ce morceau si éminemment
épique , a d'abord appelé notre attention . Il
est infiniment probable que dans ce petit poëme , Catulle
aura traduit ou imité quelque ouvrage grec perdu pour
nous. On sait qu'Hesiode et plusieurs autres poëtes ont
traité ce sujet qui riait à l'imagination des Grecs , et
voilà tout.
D'ailleurs on reproche à l'ouvrage qui nous est resté ,
(1 ) Voyez le numéro du 15 juin.
1
346 MERCURE DE FRANCE.
la longueur de ce bel épisode d'Ariane , qui cependant
en fait aujourd'hui pour nous le principal mérite. Voici ,
pour les lecteurs étrangers à la langue de Catulle , comment
cet épisode est amené . Le poëte célèbre les noces de
Thétis et de Pélée ; il décrit le palais que va honorer
la présence des dieux , et où toute la Thessalie accourt
admirer les apprêts de l'auguste fête . Le lit nuptial ,
brillant d'or et d'ivoire , s'élève au centre de ce palais magnifique.
Entr'autres ornemens , ce lit étale une riche
draperie où sont représentées diverses figures , parmi
lesquelles se remarque celle d'Ariane , abandonnée dans
l'île de Naxos. Cette image rappelle au poëte les souvenirs
les plus touchans ; son ame se remplit des peines
de cette amante infortunée . Entraîné par le charme
qui le domine , il raconte ses malheurs , il redit ses
plaintes , et ne s'aperçoit enfin qu'il a perdu de vue et
l'hymen et ses fêtes , que quand il a achevé l'histoire de
l'amour outrage.
Depuis environ 400 ans que Catulle a été retrouvé
(on pense que le plus ancien manuscrit qui en existe est
de 1425 ) , tous les savans , tous les commentateurs se
sont évertués à vouloir expliquer le comment et le
pourquoi de la réunion , dans un même cadre , du double
sujet des amours d'Ariane et des noces de Pélée ; et là
question est encore aussi avancée qu'au premier jour .
Nous nous garderons bien de prétendre à être plus habile
que tant d'habiles gens ; nous dirons seulement que , si
l'on veut bien supposer que l'auteur de ce poëme joignait
la sensibilité à l'imagination , il aura dû chercher à varier
les brillantes mais monotones descriptions des apprêts et
des plaisirs d'une noce , par quelque morceau qui parlât
au coeur ; que sous ce rapport , l'aventure d'Ariane est on
ne peut plus heureusement chóisie et assez ingénieusement
amenée ; que par ce rapprochement inattendu , et
qui semble l'effet du hasard , des cruelles douleurs de
l'amour et des douces joies de l'hymen , il se forme un
de ces contrastes ou , comme dirait un élève de Bernardin
de Saint - Pierre , une de ces harmonies faites
pour plaire dans tous les temps et dans tous les pays ;
que peut-être même , en supposant que l'ouvrage priJUILLET
1816 . 347
par
mitif vienne des Grecs , cet épisode aura eu un prix
particulier pour eux ; que dans le deuil causé à Athènes
suite de l'enlèvement d'Ariane , ils auront pu trouver
quelque allusion à celui que préparerait un jour , à Phtie ,
l'enlèvement d'Hélène ; qu'en un mot le goût des anciens
n'était point ennemi des descriptions épisodiques , et que
peut-être ils étaient aussi bons juges que nous de ce qui
était digne de leur plaire et de les intéresser . Mais je
m'aperçois à mon tour que je m'égare sur les pas des
commentateurs : hâtons -nous de revenir à Catulle et à
son interprété .
Avant celle de M. Mollevault , on ne connaissait , ou
du moins on ne pouvait lire de traduction en vers des
noces de Thétis , que celle qu'a publiée , il y a quatre
ans , avec un excellent commentaire , le savant M. Ginguené
. Par lå nous en avons aujourd'hui deux à comparer.
Nous croyons que les lecteurs en verront doubler
leurs plaisirs. Donnons-leur , par une citation , une idée
de ceux que leur promet notre professeur : nous passon's
au commencement de l'épisode d'Ariane .
1
Ici Thésée au loin fend les rapides ondes ;
La rame à coups pressés s'ouvre les mers profondes :
Ariane lui lance un régard irrité ,
Et porte ad fond du coeur un amour indompté.
Dès qu'un sommeil perfide a fai l'infortunée ;
Que sur ces bords déserts , mourante , abandonnée ,
Elle est seule , livrée à son seul désespoir ,
Elle voit son malheur et ne croit point le voir.
Mais à la délaisser l'infidèle s'empresse ,
Et les vents orageux emportent sa promesse .
L'oeil noyé dans les pleurs , la fille de Minos
Immobile, sans voir , debout au bord des flots ,
Comme un marbre offre aux yeux la bacchante éperdue,
D'un océan sansfin regarde l'étendue ,
Pleure , frémit de rage , et le regarde encor.
Ses blonds cheveux qu'enlace un léger réseau d'or ,
Sur sa gorge d'albâtre à longs flots se déroulent ;
Ses voiles importuns vers la terre s'écoulent ,
548 MERCURE DE FRANCE.
Et son sein agité rompt tous les chastes noeuds.
Ces noeuds , ce réseau d'or, ces voilesfastueux,
Sur le sable brûlant flottent à l'aventure ,
Et la vague à ses pieds disperse sa parure.
Eh! qu'importent cet or et ce vain ornement ;
Tous ses sens , tout son coeur rappellent son amant;
de honte , à-la-fois confondue ,
Ei de terreur,
Vers l'ingrat qui la fuit son ame est suspendue.
Voilà , sans contredit , des vers bien faits . L'ensemble
de ce morceau a beaucoup de couleur et de mouvement ;
ceux qui ne connaîtront pas l'original n'y trouveront
presque rien à redire. Mais ce n'est pas à M. Mollevault
que nous devons craindre d'avouer qu'il doit tenter
d''aapprocher encore davantage de son admirable modèle.
Il nous paraît du moins , après avoir comparé attentivement
la copie à l'original , que le traducteur multiplie
trop les circonstances inutiles , qu'il dit souvent
moins en voulant dire plus ; qu'en un mot il a à réprimer
un certain luxe d'expression , une certaine redondance
poëtique qui n'est point dans Catulle , et qui affaiblit
ou altere sa pensée.
Essayons de rendre la nôtre sensible. '
Le poëte commence à décrire un tableau peint ou
brodé qui s'offre sa vue. Il dit ce qu'il voit ; et il ne
voit encore que des figures posées , deux plans principaux
, deux objets essentiels : voilà ce qu'il saisit du
premier coup-d'oeil ; voilà sur quoi il fixe non moins
rapidement l'attention du lecteur .
»
»
« Du rivage de Dia que bat le flot bruyant, l'oeil fixe, le
>> coeur plein d'un indomptable amour , Ariane regarde
» Thésée qui s'éloigne sur ses vaisseaux rapides , et ce
qu'elle voit elle ne le croit pas encore. » Voilà le lieu
de la scène , voilà les acteurs , voilà leur action ; Catulle
n'en dit pas , n'en doit pas dire davantage. Si la remarque
est vraie , le second vers de la traduction est inutile ;
le regard irrité du troisième vers est de trop ; nous n'en
sommes pas encore là : enfin ce dernier trait bien rendu
d'ailleurs par ce vers :
Elle voit son malheur et ne croit point le voir ,"
JUILLET 1816. 349
ce dernier trait, dis-je , est mal- à -propos changé de sa
place , puisqu'il sert heureusement de transition aux
détails dans lesquels le poëte s'engage petit à petit.
« En effet Ariane vient de sortir d'un perfide som-
» meil ; la malheureuse se trouve abandonnée sur un
» sable désert ; Thésée l'oublie , l'ingrat presse à coups
» de rames sa course fugitive , et le vent orageux em-
» porte ses sermens . »
•
Ici les détails deviennent plus précis ; les figures s'animent
; les passions s'annoncent. Cependant la marche
de la narration est toujours serrée ; il faut donc , autant
que possible , suivre sa rapidité. Áinsi mourante , seule
et livrée à son seul désespoir , n'n'auraient pas dû y
trouver place. Je n'aurais pas dit non plus que l'infidelle
s'empresse à la délaisser , car il ne sait seulement plus
qu'il y a une Ariane. Il l'a déjà oubliée ; immemor
juvenis dit Catulle ; et ce qualificatif , d'une précision
désespérante , nous peint en deux mots Thésée s'éloignant
avec l'indifférence la plus absolue , l'oubli le plus complet
de tout ce qui s'est passé.
<< Immobile sur la plage, la fille de Minos prolonge vers
» Thésée un regard douloureux : ainsi regarde le marbre
» qui a pris les traits de la bacchante agitée . Elle regarde ,
» et l'orage des chagrins gonfle et soulève tout son
» coeur .
<< Plus de mitre qui retienne avec grâce ses blonds
» cheveux ; plus de voile étendu sur son sein ; plus de
» ceinture qui emprisonne une gorge rebelle : tous ses
» vêtemens glissent en désordre à ses pieds , où la vague
» s'en joue et les disperse . Eh ! que lui font et sa mitre ,
» et ces voiles flottans ! Thésée , c'est toi qui emportes
» tout son coeur , toute sa pensée ! c'est à toi que toute
» son ame est suspendue.
>>
Hâtons-nous d'observer que nous n'avons point songé
à lutter en vile prose contre la poësie de M. Mollevault .
Nous avons seulement cru devoir , pour plusieurs lecteurs
, et sur-tout pour les dames , rappeler exactement
la marche des idées de Catulle , reproduire presque mot
à mot ses images et leurs détails , afin de mieux motiver
les remarques que nous adressons à son traducteur. ll
350 MERCURE DE FRANCE.
nous semble que dans la simple esquisse , dans le trait
que nous donnons de ce délicieux tableau , chacun peut
reconnaître du moins l'ensemble , l'artifice , et le mérite
de la composition. On doit y voir que tel qu'un artiste
dont le goût dirige les brillans pinceaux , le peintre
d'Ariane , sans omettre aucun des accessoires qui donnent
de la vérité et de la vie à son tableau , les a placés
avec un art infini dans une heureuse demi - teinte.
Rien n'est oublié ; on voit le vaisseau que la rame emporte
, le rivage , le flot qui s'y brise , le désordre d'une
femme , d'une jeune amante que la foudre du malheur
réveille , ce désordre qui dispose l'ame à la pitié et qui
est pourtant encore si gracieux : mais encore une fois
tout cela s'offre à l'oeil , sans l'éblouir d'un vif et faux
éclat . Catulle a bien senti qu'il'n'était point ici poëte ,
qu'il n'était qu'interprète et narrateur. Il économise ses
mots , il ménage ses couleurs ; il instruit celui qui l'écoute
, mais seulement autant qu'il le faut pour l'intéresser
. Bientôt il va s'en emparer tout- à-fait , l'arracher
à lui-même , l'associer aux douleurs , aux tourmens de
l'infortunée qu'il vient de lui faire connaître.
"
D'après cela , nous le répétons , l'idée que nous nous
sommes formée du talent de M. Mollevault nous fait
craindre que dans tout ce morceau il ne soit resté audessous
de lui-même ; il s'y est trop affranchi de l'ordre ,
de la distribution , de la progression que lui offrait l'original
; il a mis de la colère , de la rage , de la terreur ,
de la honte , où il n'y en a point encore ; il décrit avec
complaisance le désordre de la toilette d'Ariane ; enfin ,
il termine plus malheureusement en faisant disparaître
cette exclamation si vive , si pathétique : Thésée ,
c'est à toi que tout son coeur, toute sa pensée , toute son
ame est suspendue.
Nous avons dit qu'un homme de mérite avait traduit
avant M.. Mollevault le poëme qui nous occupe ; peutêtre
que le lecteur ne sera pas fâché de les comparer
l'un à l'autre. Voici donc le même tableau de la main
de M. Ginguené :
C'est-là que sur des bords que bat l'onde à grand bruit,
Furieuse à l'aspect d'un vaisseau qui s'enfuit ,
JUILLET 1816. 351
Ariane des yeux suit l'ingrat qu'elle adore.
Ce qu'ils ont vu son coeur ne le croit point encore.
Au moment où loin d'eux fuit un sommeil trompeur ,
Sur le sable désert , seule avec sa douleur ,
Tandis qu'aux vents , aux flots, le fugitif Thésée
Livrait les vains sermens qui l'avaient abusée ,
Elle le suit au loin de ses tristes regards.
Telle , en marbre animé par le ciseau des arts,
Regarde une bacchante. Immobile au rivage ,
Des chagrins dans son coeur gronde et frémit l'orage.
Sur l'or de ses cheveux plus de léger baudeau ,
Plus sur son jeune sein de modeste réseau ,
Plus d'écharpe , lien d'une gorge rebelle ;
Tout ce vain ornement tombe et flotte autour d'elle ;
La mer vient à ses pieds le baigner de ses eaux.
Eh! que lui font ces noeuds , ces voiles , ces bandeaux ?
C'est toi , quand tu la fuis , toi que toute son ame ,
Thésée , ah ! c'est toi seul que tout son coeur de flamme ,
Que ses esprits , ses sens , rappellent éperdus.
1
On peut remarquer que dans le latin ce passage n'a
que dix-neuf vers ; que la traduction de M. Ginguené
n'en a que vingt-un , et celle de M. Mollevault vingt-six.
L'avantage de la concision , et par conséquent d'une
plus exacte fidélité , est donc du côté du premier. Il serait
possible que quelques lecteurs , au premier coupd'oeil
, ne lui trouvassent pas la phrase aussi poëtique
qu'à son concurrent ; mais il donne incontestablement
une idée plus juste du tableau de Catulle.
Mais cet article se prolonge , et nous voyons à regret
que nous ne pourrons pas citer les plaintes et les imprécations
d'Ariane , où M. Mollevault , malgré quelques
taches encore , a bien mieux réussi que dans ce que nous
venons de citer .
Bornons-nous donc sur son Catulle à une seule observation.
C'est par une simplicité antique , par un style
chaud et vigoureux que ce poëte obtint les suffrages de
son siècle. M. Mollevault charge cette simplicité d'un
luxe trop français. C'est de ses richesses qu'il aura à se
552 MERCURE DE FRANCE .
débarrasser dans une seconde édition , et ce n'est pas à
lui que doivent coûter de tels sacrifices .
Il nous a paru , au reste , avoir en général traduit plus
franchement , plus vivement , et par conséquent avec
plus de succès , la plupart des petites pièces de son recueil
, sauf quelques-unes où nous lui reprocherons encore
une manière trop moderne. Citons au moins une
de ces pièces en finissant . Voici celle qui nous a semblé
devoir emporter tous les suffrages .
Vivons , ô Lesbie ! aimons- nous ,
Et de la sévère vieillesse
Défions les propos jaloux.
Le soleil meurt , renaît sans cesse ,
Mais s'il meurt , le feu de nos jours ,
L'éternelle nuit qui nous presse
Nous tient endormis pour toujours.
Ah ! donne à l'amant qui t'adore ,
Donne cent baisers , puis deux cents ,
Puis mille , puis deux cents encore ,
Puis mille et mille renaissans.
Mêlons ces baisers, ô ma vie !
De leur nombre je veux douter,
Et si souvent les répéter
Que l'oeil courroucé de l'envie
Désespère de les compter.
Voilà Catulle lui-même ; voilà ce que nous avons
droit de demander à M. Mollevault d'un bout à l'autre
de son volume ; voilà pourquoi nous nous sommes
plains lorsque nous avons cru ne l'y pas trouver.
GIRAUD.
( La suite à un Nº prochain. )
1 wwwm
JUILLET 1816. 353-
RO
LE PORTRAIT.
Philippe , marquis de Cardonne , issu d'une illustre
famille vénitienne , quitta sa patrie vers l'an 1501 , Ppar
suite des démêlés qu'il avait eus avec le doge : il vinti
s'établir en France , où son fils Raimond , unique heri
tier de ses titres et de cinq cents mille livres de vente ,
reçut une brillante éducation . Né avec de l'esprit naturel
et avec le goût de l'étude , le jeune marquis
Cardonne répondit aux soins que prirent de lui des
maîtres distingués. A seize ans , il montait très - bien à
cheval , dansait à merveille , jouait agréablement de laí
guitare , et parlait facilement plusieurs langues. Il avait
en outre des notions générales sur les sciences exactes,
savait l'histoire et la géographie des peuples divers ,.
connaissait parfaitement la littérature italienne et française
, et tournait avec grâce un couplet , talent aussi
rare dans ce siècle , qu'il est devenu commun dans le
nôtre. (
L'avénement de François Ier au trône de France
donna lieu à de superbes fêtes : on célébra des jeux , des
bals , des tournois . A cette époque , Raimond , âgé de 18
ans , venait d'être présenté à la cour ; il y parut avec
éclat et ne se fit pas moins remarquer par sa noble
figure , par sa taille majestueuse , par le charme de ses
discours et de ses manières , que par la magnificence de
ses habits et de ses équipages. Vainqueur de ses rivaux
dans un tournois ( Bayard n'était pas entré dans la lice ) ,
Raimond reçut à genoux , de la reine Marguerite , le
prix de son adresse et de sa vaillance. Ce prix se com→
posait d'une longue chaîne d'or , ornée de perles et
de rubis , à laquelle se trouvait attaché le portrait de la
reine , et l'on crut apercevoir que cette princesse , en
passant la chaîne au cou du jeune Raimond , lui adressa
un tendre regard . Il n'en fallut pas davantage pour que
l'assemblée entière admirât , dans Raimond ,le chevalier
le plus accompli du monde ; mais , élevé par un précepteur
qui avait nourri son ame des saintes maximes
SEINE
1
25
354
MERCURE DE FRANCE.
de la religion , unique amour de sa mère , et seulement
occupé d'essuyer les pleurs qu'elle versait depuis dix mois sur la mort de son époux , Raimond ne vit dans le
regard de la belle Marguerite , et dans les éloges des
dames de la cour , que de simples marques de bienveillance
; et , dès qu'il le put , sans blesser la politesse ,
il s'échappa de la fête pour aller faire hommage de
son succès à la marquise.
1
Néanmoins M. de Cardonne ne pouvait être long-temps
à la cour de François Ier et ne pas perdre un peu de la
rigidité de ses principes . On avait soutenu tant de thèses
galantes en sa présence , sans qu'il se mêlât à la conversation
; on avait tant de fois répété que l'amour était
l'unique source de l'héroïsme , sans qu'il en convint ,
qu'on commençait à douter de son esprit et même de
son courage , lorsque le sourire caressant de la jeune
duchesse de Montfort adoucit sa sévérité et triompha de
ses scrupules. Il aima d'un amour sincère et fut trompé ;
il en arrive souvent ainsi . Raimond ignorait encore
comment on se console d'un semblable malheur ; il appela
son heureux rival en duel , et reçut deux blessures ;
il termais
continuant avec plus de fureur le combat ,
rassa son adversaire , le désarma , et lui fit grâce de la
vie . On exalta la valeur et la générosité de Raimond.
Vingt femmes parées d'attraits, que relevait encore la
fraîcheur de la jeunesse , lui envoyèrent des lettres charmantes
, où elles peignaient le chagrin qu'elles éprouvaient
de son accident , et le plaisir qu'elles goûtaient
de sa victoire.
Aussitôt que son médecin lui permit de sortir , Raimond
alla rendre ses devoirs aux dames qui lui
avaient témoigné tant d'intérêt. Une d'elles l'entretint
d'une façon si aimable et si touchante sur l'infidélité
dont il était victime , que vivement touché de son langage
et des regards qui l'accompagnaient
, il se crut
amoureux d'elle et ne tarda point à le dire : il n'acheta
son bonheur qu'au prix d'un seul jour d'attente , et' se
réveilla le lendemain également honteux et surpris de
ne plus aimer sa maîtresse. Novice dans l'art de feindre ,
Raimond fut aisément deviné par cette femme qui
JUILLET 1816. 355
s'abandonna aux fureurs d'un amour outragé . M. de
Cardonne l'appaisa par des égards , par des caresses , par
la promesse même d'un attachement éternel . Enfin ses
liens lui devenant insupportables , il les rompit tout- àfait.
Sa maîtresse lui écrivit une lettre remplie de tendresse
, de jalousie , de reproches , puis elle avala une
forte dose d'opium , pour ne pas survivre à la perfidie
de son amant. On lui administra à temps du contrepoison
; elle ne mourut donc pas , ce qui la désespéra :
mais deux ou trois semaines après cet événement , on
eut des motifs de soupçonner qu'elle était fort aise
d'avoir échoué dans son héroïque projet .
Comment ne pas désirer la conquête d'un homme qui
a jeté son rival sur le carreau , d'un homme pour qui
une femme s'est empoisonnée !! Ces deux aventures
devaient suffire pour mettre Raimond à la mode. Aussi
toutes les têtes tournerent pour lui. Il apprit que dans le
code des amans d'une certaine classe , le mot amour est
le synonime du mot plaisir ; il eut grand soin de se con❤
duire en conséquence , et de ne plus se fâcher sérieusement
d'une infidélité . Il s'arrangea pour que les siennes
ne provoquassent plus de scènes tragiques, et se plaça au
preinier rang , parmi les hommes à bonnes fortunes ,
sans pourtant cesser d'être ce qu'on appelle un honnête
homme.
Cependant le marquis entrait dans sa vingt - sixième
année ; sa mère le pressait de se marier ; il chérissait
l'indépendance , mais il chérissait encore plus sa mère ;
elle souhaitait ardemment qu'il donnât un héritier à son
antique famille , dont il était le dernier rejeton . Il consentit
à recevoir la main d'Eléonore d'Hauterive , qui ,
jeune , belle , riche et d'une naissance distinguée , joignait
à ces avantages les qualités inappréciables du coeur
et de l'esprit.
Nul homme ne possédait le talent de plaire à un degré
plus éminent que M. de Cardonne . La mobilité de son
imagination le rendait tour à tour sérieux , enjoué ,
tendre , galant. Comme il s'était exercé sur tous les
sujets , son entretien plaisait également au guerrier ,
au magistrat , au courtisan , au diplomate, au littéra-
23 .
356
MERCURE DE FRANCE.
teur , aux femmes sensées , comme aux coquettes .
Ajoutez à cela de la bravoure , des grâces , une belle
figure , de l'instruction , des talens agréables , de grandes
richesses qui servent à faire valoir tout le reste , et l'on
ne s'étonnera pas que Raimond fût l'idole d'un sexe qui
veut principalement pouvoir s'enorgueillir de ce qu'il
aime. Le marquis d'ailleurs savait tellement prendre
tous les tons , qu'une femme , en lui demeurant fidelle ,
goûtait à chaque heure les plaisirs du changement.
Eléonore , enivrée de son époux , cherchait à fixer son
amour par mille soins flatteurs , à épier ses désirs , et ne
manquait jamais de les satisfaire .
M. de Cardonne , touché des douces prévenances de
son aimable et vertueuse compagne , la comblait de
tendresse ; et quand elle lui eut donné un fils , il la préféra
, dans son coeur , à toutes les autres femmes . Mais ,
soit inclination , soit amour propre , soit respect pour
les usages de son siècle , soit reconnaissance pour les
Beautés séduisantes qui briguaient son hommage , il ne
Iaissa à aucune d'elles le droit de penser quel'hymen l'eût
enlevé à l'amour.
Il est rare qu'une passion exclusive n'engendre pas un.
peu de jalousie. Certaine qu'elle avait des rivales ,
Eléonore se plaignit et versa des larmes ; le marquis ,
ému de la douleur de sa femme , qui était près de devenir
une seconde fois mère , lui jura de ne plus vivre que pour
elle ; il le jura de bonne foi : l'habitude l'emporta sur
son serment. Eléonore à qui l'expérience apprit que son
époux était incorrigible , et que les reproches qu'elle lui
faisait ne servaient qu'à apporter de la gêne dans leur
intimité , s'affligea peut-être en secret , mais ne se plaignit
plus ; au contraire , elle paraissait toujours gaie et
contente aux yeux de son époux ; il trouva donc chaque
jour plus d'agrémens dans sa société , et l'on doit à la
justice de faire observer que jamais il ne prodiguait
plus d'attentions à sa femme que lorsqu'il s'était rendu
coupable envers elle . Mme de Cardonne , heureuse du
moins de tous les sentimens les plus doux après l'amour ,
s'accoutuma à n'exiger de Raimond que ce qu'il pouvait
lui accorder , et si elle pensait avec tristesse à son humeur
JUILLET 1816. 357
légère ; elle redisait avec une sorte d'orgueil , en récapitulant
les rares qualités de son époux : Ilfaut bien avoir
un défaut.
M. de Cardonne avait servi sous les drapeaux de
François Ier , et s'était couvert de gloire à ses côtés lors
de la bataille de Pavie , que ce grand monarque soutint
avec plus de vaillance que de bonheur. Dans cette
journée , trop funeste aux Français , périt le baron de
Martigues . A son dernier soupir , il appela Raimond
pour lui recommander de servir de protecteur à safemme
Euphrosine , que sa mort allait réduire à l'indigence .
Exact à remplir la promesse qu'il avait faite à son
infortuné compagnon d'armes , M. de Cardonne pria la
marquise d'aller offrir des consolations et des secours à
Mme de Martigues . Eléonore s'acquitta de ce pieux devoir
avec autant de délicatesse que de bonté ; ensuite
elle sollicita et obtint de la reine-mère , régente du
royaume , une pension pour la jeune veuve . Celle-ci
conçut une vive reconnaissance pour sa bienfaitrice ,
qui , de son côté , découvrant des qualités attachantes
dans Euphrosine , prit de l'affection pour elle. Ces deux
personnes , que rapprochaient le même âge , les mêmes
vertus , le même caractère , connurent bientôt , l'une
par l'autre , les charmes d'une véritable amitié .
A son retour de la campagne d'Italie , le premier soin
de M. de Cardonne fut d'aller voir Mme de Martigues.
De grands yeux d'un bleu d'azur , des sourcils et des
cheveux noirs , des dents dont la blancheur ne pouvait
se comparer qu'à celle de son teint , un sourire doux et
piquant , une taille élancée et parfaite dans ses contours ,
un pied mignon , rendaient Euphrosine une beauté accomplie.
M. de Cardonne ne la contempla pas sans
ravissement et sans trouble ; mais loin de lui adresser
des discours galans , il cacha sous les formes les plus
respectueuses les sentimens qu'elle lui inspirait , Il eut
rougi d'en agir avec elle comme avec les autres femmes :
il était son protecteur .
La présence et l'entretien de M. de Cardonne avaient
fait une vive impression sur Mme de Martigues ; elle ne
s'étonna plus des succès qu'il obtenait auprès des femmes ,
558
MERCURE DE FRANCE .
et comprit non-seulement la passion extraordinaire qu'Eléonore
conservait toujours pour son volage époux , mais
encore elle la partagea. L'amour qui s'était emparé du
coeur d'Euphrosine , loin de nuire à l'attachement qu'elle
portait à la marquise , ne servit qu'à le redoubler . Mme de
Martigues chérissait dans Eléonore la compagne dévouée
de l'homme qu'elle-même adorait en silence. Elle
admirait d'autant plus les sacrifices que Mme de Cardonne
semblait faire sans aucun effort aux goûts du marquis ,
qu'elle n'ignorait pas ce qu'ils lui coûtaient .
La maison de M. de Cardonne était le rendez-vous
de la bonne compagnie. Mme de Martigues ne quittant
presque pas la marquise , devint l'objet des voeux de
plusieurs hommes de condition très-riches , qui lui proposèrent
leur main. Son amie la pressa vainement d'accepter
les offres de l'un d'entr'eux ; Mme de Martigues
ne pouvait aimer que Raimond , et renonça à toutes les
faveurs de la fortune pour se consacrer à lui à son insçu .
Ne la plaignons pas ; elle voyait sans cesse l'objet de
son amour ; sans cesse elle entendait retentir ses louanges
; de moitié dans les soins que Mme de Cardonne rendait
à son époux , Euphrosine trouvait l'occasion de lui
prodiguer continuellement des preuves de sa tendresse ,
et souvent elle redisait : « Un jour viendra où fatigué
» des vains plaisirs auxquels il attache maintenant trop
» de prix , il ne vivra plus que pour sa femme ; alors
j'obtiendrai dans son coeur , pour ne jamais la perdre ,
» la place que j'ai déjà dans le coeur d'Eléonore ; » et
l'idée d'un avenir délicieux lui faisait goûter des jouissances
qui valaient mieux que toutes celles que goû→
tait M. de Cardonne .
>>
Quant à ce dernier , chaque jour entouré d'illusions
nouvelles , l'impression qu'il avait reçue du premier
aspect de Mme de Martigues s'était promptement évanouie
. Toutefois il se plaisait à la retrouver dans son
intérieur , et lui savait gré de l'enthousiasme qu'elle
montrait pour la marquise . Il ne soupçonnait pas à quel
sentiment cet enthousiasme devait en partie sa naissance
; Il croyait Euphrosine incapable d'amour , et lui
JUILLET 1816 .
559
en faisait quelquefois en riant l'observation : Celle - ci
s'applaudissait d'une erreur qui lui laissait la liberté de
dire à Raimond qu'elle l'aimait , sans qu'il présumât
tout ce que ce mot signifiait dans sa bouche.
Plus de six lustres s'écoulèrent sans apporter aucun
changement aux rapports que ces trois personnes
avaient entr'elles. Pendant cet intervalle , le marquis
maria ses deux fils à de nobles et riches héritières . L'aîné
alla occuper une place au sénat de Venise , où siégeait
son beau-père , et l'autre fut nommé ambassadeur à
Constantinople. Peu de temps après , la marquise douairière
mourut. M de Cardonne , profondément affecté
de la mort de sa mère , tomba dangereusement malade.
Durant six semaines qu'il garda le lit , Eléonore et
Mme de Martigues ne quittèrent Raimond ni jour , ni
nuit , ne voulant confier à personne le soin de veiller à
la conservation de l'homme qu'elles chérissaient plus
que leur propre vie. Eléonore , d'une faible constitution ,
succomba sous le poids de la fatigue , et son époux entrait
à peine en convalescence , qu'elle se mit au lit pour
ne plus s'en relever . On trouva dans son secrétaire un
testament qui contenait seulement deux dispositions ;
par la première , elle léguait douze mille livres de rentes
viagères à Mme de Martigues ; par la seconde , elle ordonnait
qu'on enfermât dans sa tombe le portrait de M. de
Cardonne. Cet événement plongea le marquis dans la
plus cruelle affliction . Eléonore n'avait vécu que pour
lui ; il n'avait véritablement aimé qu'elle. Il était arrivé
à l'âge où l'on a sur-tout besoin d'une amie. Ce
n'est point parmi les femmes légères qui n'avaient cherché
dans son amour que le plaisir , qu'il pouvait épancher
ses peines. Les personnes de ce genre ne sont guere
susceptibles que d'une pitié passagère , et ne sont pas
disposées à recueillir long-temps les larmes d'un sexagénaire
. La seule Euphrosine lui restait dans sa douleur ;
il alla pleurer chaque jour auprès d'elle . Ce fut alors
sur-tout qu'il put comprendre l'étendue de la perte qu'il
avait faite. L'ame angélique de sa femme ne lui était
connue qu'à demie , Euphrosine la lui révéla toute entière
, et dans le transport d'une exaltation louable , il
360 MERCURE DE FRANCE .
jura d'honorer la mémoire d'Eléonore , en rompant
toute liaison avec les personnes qui avaient été la cause
de ses torts envers elle .
M. de Cardonne tint religieusement cette dernière promesse
il fit plus ; pour qu'il ne restât aucune trace des
folles erreurs qu'il se reprochait sévèrement , il écrivit
à celles de ses maîtresses qu'il avait le plus aimées , pour
leur redemander son portrait . Une semblable démarche
Jui coûta beaucoup ; il craignait d'affliger des femmes
pour lesquelles il nourrissait encore de tendres souve—
uirs . Quel fut son étonnement de voir , par les réponses
qu'il en reçut , qu'aucune d'elles n'avait conservé ce
gage précieux de son amour !
---
pas
Il est donc vrai , dit-il à Mme de Martigues en poussant
un soupir où l'orgueil blessé entrait pour quelque
chose , il est donc vrai que je n'ai jamais été aimé que
par Eléonore. Deviez-vous croire , reprit Euphrosine , à
la délicatesse et à la constance des femmes qui vous en-
Jevaient à la vôtre ? L'amour n'admet de froids
calculs ; on est séduit , entraîné ; on cède malgré soi
quand on est sage , mais enfin on cède. L'amour véritable
nait , s'accroît et se conserve dans le silence. Cet
amour , quand le devoir nous ordonne de le vaincre ,
devient l'objet d'un culte qu'on rend en secret à ce qu'on
aime ; il échauffe notre ame , l'épure , et sa volupté divine
, inaltérable , nous paie des sacrifices faits à la vertu .
Oh ! vous n'avez jamais connu l'amour . Ingrat ,
reprit Euphrosine en fondant en larmes , c'est vous qui
méritez ce reproche.
-
Mme de Martigues tire alors de sa poche une boîte
faite en bois de rose et la présente à M. de Cardonne.
Il l'ouvre : ô surprise ! elle renferme une miniature en
cheveux. Que vois-je ! s'écrie-t-il avec ivresse , mon
portrait ! Quelle main habile exécuta ce délicieux ouyrage
? ( 1 ) La mienne. Ces cheveux .....
-
- - Sont
(1) Cet art charmant , au moyen duquel on réunit aux traits d'un
objei chéri la seule partie de lui - même qu'on puisse conserver
après sa mort , s'était perdu de puis François I. M. Leroi de Bacre
Fa aetrouvé. Il exécute en cheveux des portraits d'une ressemblance
JUILLET 1816. 361
ceux d'Eléonore ; j'avais besoin , en m'abandonnant à
la douceur de contempler votre image , de me rappeler
ce qui me séparait de vous. Incomparable Euphrosine
, vous aimiez pourtant Eléonore ? — Plus que moimême.
Eh ! comment ne l'aurais-je pas aimée ; elle ne
vivait que par vous et pour vous ? - Euphrosine , chère
Euphrosine , vous venez de me créer une nouvelle existence
: ne vous refusez pas à l'embellir pour toujours .
Mme de Martigues consentit à recevoir la main de
M. de Cardonne , et l'on m'a raconté que pendant la
cérémonie de leur hymen , l'ombre de la douce Eléonore
apparut quelques instans , rayonnante de joie , derrière
les saints autels , pour être témoin du bonheur de
son époux et pour y applaudir.
Mme DUFRENOY .
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L'IVRESSE.
On a dit de tous temps beaucoup de mal et beaucoup
de bien de l'ivresse ; les philosophes la blâment , les
poëtes la chantent , le mahométisme la proscrit , et le
paganisme la divinise . Les dieux de l'Olympe , si l'on
en croit Horace , étaient tranquillement assis au plus
haut des cieux , s'enivraient de nectar , et laissaient à la
nature et au destin le soin d'arranger ce bas monde .
Notre religion me paraît avoir pris un sage milieu
entre tous ces excès ; elle nous permet le vin , puisque
Noé reçut du ciel l'art d'en faire et l'autorisation d'en
boire ( notez que ceci advint après le déluge , qui avait
suffisamment prouvé , ainsi que je le dis autrefois en
chanson , que tous les méchans étaient des buveurs
d'eau ). On nous en défend bien l'abus , on nous interdit
cette grossière ivresse qui abrutit l'esprit et offusque la
raison , et nous rend capables de toutes les folies et de
parfaite , qui imitent la gravure la plus forte et la mieux finie . Son
genre est absolument étranger à celui de tous les autres ouvrages en
cheveux qui se voient journellement. Il demenre à Paris , rue Ta
sanne , nº 10, faubourg Saint- Germain.
362 MERCURE DE FRANCE.
tous les crimes ; mais une douce ivresse qui ne fait que
développer nos facultés , égayer notre ame , rajeunir
nos sens et répandre sur tous les objets un riant et frais
coloris , ne nous est pas sévèrement défendue ; et lorsque
le gourmand se voit compter au nombre des grands
pêcheurs , le buveur discret et gourmet peut se flatter
que sa faute , s'il en commet , est très- vénielle .
Gloire en soit rendue aux législateurs chrétiens , leur
tolérance entretient la richesse de la Bourgogne , de la
Champagne , de la Guyenne , la prospérité , la gaîté
française ; elle laisse aux méchans Sarrasins leur fade
breuvage , qui ne les fait pas meilleurs en les rendant
plus tristes , et elle nous permet encore de répéter aujourd'hui
ces vers du poëte romain , si bien traduits par
le comte Daru .
Qui ne sait d'une aimable ivresse ,
Qui ne sait les heureux effets ?
Elle prodigue la sagesse ,
Elle révèle les secrets :
Des chimères de l'espérance
Elle sait nous faire jouir.
C'est dans la coupe du plaisir
Que l'ignorant boit la science ,"
Au lâche elle rend la vaillance ,
Au fourbe la sincérité ;
Et dans le sein de l'indigence
Fait trouver la félicité .
Gaîté , franchise , confiance ,
Talens , vous êtes ses bienfaits ;
Et quel buveur manqua jamais
Ou de courage ou d'éloquence?
Il en est de l'ivresse comme de l'amour , de la gloire ,
et de toutes les passions ; elles sont nécessaires à l'existence
, leur excès seul est funeste . Tous les goûts , tous
les sentimens sont les vents de la vie ; sans eux on ne
vogue pas , on reste en stagnation ; eux seuls peuvent
nous conduire à notre but , au bonheur ; mais s'ils de-
1
JUILLET 1816. 563
viennent ouragans et tempêtes , its brisent le navire et le
font périr. ,
Distinguons soigneusement l'ivrognerie de l'ivresse .
Plutarque avait raison de dire : l'ivrognerie me semble
un vice grossier et brutal, l'esprit a plus de part
ailleurs.
Notre bon Henri s'occupait , dans une joyeuse ivresse ,
des moyens à prendre pour que chaque paysan de France
pût souvent mettre la poule au pot.
L'ivrogne Alexandre suivait , une torche à la main ,
l'impudique Thaïs , pour mettre le feu à Persépolis ; il
tuait dans sa furie son ami Clitus , et terminait son règne
et sa vie dans une orgie , en vidant dix fois la coupe
d'Hercule qui tenait plusieurs pintes .
On est honteux d'être homme , en voyant que plusieurs
rois de Perse se vantaient d'avoir bu plus' de vin
que tous leurs sujets , et faisaient graver cet étrange titre
d'honneur sur leurs tombeaux . Méprisons cette gloutonnerie
qui ravale au rang des brutes ; mais soyons indulgens
pour une ivresse légère . Fêtons encore Bacchus ,
père de la joie , de la confiance et des chansons ; mais
fuyons ce dieu insensé , lorsqu'il veut nous rendre semblables
à ces bacchantés furieuses qui déchirent Orphée.
Heureusement il se plaît rarement à nous plonger
dans un si funeste égarement , et si on peut lui reprocher
d'avoir fini le repas des Lapythes par un combat , il
aime bien mieux habituellement présider aux joyeux
festins où se déploient la bonhommie allemande , la
cordialité suisse et la gaîté française , et faire oublier
le dimanche aux pauvres artisans , les chagrins et les
travaux de la semaine.
Soyons modérés en tout , c'est mon avis ; rien de trop ,
c'est la règle du sage ; boire sans aller jusqu'à l'ivresse ,
c'est le mieux ; mais le point où j'en voulais venir est
celui- ci . L'ivresse est un état d'exaltation qui colore
fortement les objets , trouble la raison , échauffe l'esprit ,
et quelquefois fait chanceler notre ame comme notre
corps. Le vin ne donne pas seul cette ivresse , elle est
produite par tous les désirs , par tous les sentimens exagérés
; et je soutiens que l'ivresse du vin , malgré ses
364 MERCURE DE FRANCE .
inconvéniens , est encore cent fois moins dangereuse
que celle des passions .
D'abord on m'accordera sans peine qu'elle est plus
courte , car elle se dissipe en quelques heures et les autres
durent souvent toute la vie.
Il faut bien convenir aussi qu'elle est moins générale ,
car beaucoup d'hommes ne boivent pas de vin , et le
plus grand nombre en boit sans s'enivrer ;
au lieu que
tous les philosophes vous diront avec Aristote , qu'il
n'est pas une ame exempte d'ivresse .
Me dira-t-on que j'exagère en assimilant à ce point le
moral au physique , et le délire des passions à l'ivresse
véritable ; je vous prouverai que ma comparaison n'a
rien de chargé , et qu'elle est matériellement exacte .
Bon , voici le jeune Cléon qui s'offre à notre vue ;
voyez comme son regard est troublé , son visage enflammé
, sa marche incertaine ; il ne connaît plus le
chemin qu'il doit suivre , ne voit rien de ce qui est autour
de lui , et heurte tout ce qui se trouve sur son passage.
Tantôt il rit , il chante , la joie brille sur tous ses
traits ; il semblerait que tous les plaisirs et tous les
biens de la terre sont à lui . Tantôt son front s'obscurcit ,
son sourcil se fronce , son sein se gonfle , il n'en sort
que des soupirs précipités et des sons mal articulés .
Un moment après il frémit , jure , menace , éclate ,
sa main se porte sur son épée , on dirait qu'il est prêt
d'immoler quelque victime à sa fureur ; puis tout-àcoup
il pâlit , il s'arrête , il chancèle , ses traits sont
abattus , ses yeux fixent tristement le ciel , il pose sa main
sur son coeur qui palpite fortement , et des larmes brûlantes
inondent ses joues.
Il voit un vieillard qui sort de la maison voisine ; une
fenêtre s'entr'ouvre , Cléon s'en approche , se met à rire ,
à sauter de joie , entre avec étourderie dans ce logis , y
reste à peine une minute , et sort en courant avec la
rapidité de l'éclair .
Vous n'en doutez pas , Cléon est ívre ou fou. Eh bien ,
vous vous trompez ; moi , sans être aussi habile que le
docteur Erasistrate , qui devina si bien la cause du mal
qui consumait Antiochus , je vois clairement par tous
JUILLET 1816 . 365
ces symptômes que l'ivresse de Cléon n'est autre que
celle de l'amour , qui lui donne successivement le délire
de l'espérance , de la jalousie , du bonheur et de la
crainte .
Il est ivre comme Pâris , comme Achille , comme
Antoine , comme l'infortuné Werther ; et privé de sa
raison , il est capable , dans son ivresse , d'immoler son
ami , d'outrager son hôte , et de sacrifier à sa passion
son pays , ses devoirs , sa famille et sa gloire .
Trouvez-vous une grande différence entre les effets
de la colère , de la haîne , de la vengeance et ceux du
vin ? Les centaures qui s'entre-tuent sont- ils plus fous
que les factions qui se déchirent ?
Les bacchantes étaient- elles plus féroces que cette
Cléopâtre qui assassine ses fils et son mari ; que cette
Laodice qui fait égorger la rivale qui lui disputait le
trône ?
Ce grenadier qui , dans sa fureur bachique , se plaît
au milieu des tables renversées , des pots brisés , à voir
couler ensemble le vin des flacons qu'il vidait et le sang
des convives qu'il a abattus et terrassés , n'est-il pas
encore moins fou et moins barbare que cet Annibal qui ,
si l'on en croit Plutarque , voyant après la bataille de
Trasimene de grands fossés remplis de sang , s'extasiait
sur la beauté de ce spectacle ?
Ces ivrognes bavards et hargneux qui déraisonnent
sur la paix et sur la guerre , qui querellent leurs voisins
, injurient les passans , cassent les bouteilles parce
qu'elles sont vides , et battent les bornes qui les arrêtent ,
ne reviennent -ils pas plutôt à la raison que ces hommes
enivrés par l'esprit de vengeance et de parti , qui querellent
tous ceux qui ne déraisonnent pas comme eux ,
haïssent , insultent et frappent leurs concitoyens , leurs
parens , leurs amis , s'emportent contre les raisons qu'on
donne et contre les principes qu'on leur oppose ?
Chacun sait que l'amour de l'argent fait faire bien
plus de sottises et de folies que l'amour du vin ; mais
sans examiner quelle est la plus dangereuse de ces deux
passions , le plus funeste de ces deux vices , ce qui , je
crois , ne serait pas à l'avantage de l'avarice , on peut
566 MERCURE DE FRANCE .
au moins se convaincre que l'ivresse de Bacchus est la
moins déraisonnable . Plus on boit plus on veut boire ,
plus on a d'argent plus on veut en acquérir : voilà ce
que l'ivrogne et le thésauriseur ont de commun ; mais
le buveur est évidemment le plus sensé ; s'il remplit sa
cave il la vide aussi pour en profiter , tandis que l'avare
entasse et cache tristement son or sans en jouir.
Je préférerai toujours ce joyeux épicurien qui , le
verre à la main , se croit , non le premier , mais le plus
heureux des hommes ; qui se vante franchement de sa
santé que le vin ranime , de son courage que redouble
le jus de la treille , des couplets brillans que la bouteille
lui inspire , et qui croit quand l'ivresse l'attendrit , qu'il
aime tout le monde et que tout le monde l'aime ; je le
préférerai , dis- je , certainement , à ce petit homme ivre
et gonflé d'amour propre , qui se croit le plus grand des
mortels parce qu'il a fait quelques petits vers .
Admirez son sourcil arqué , son regard présomptueux ,
sa lèvre dédaigneuse , son sourire satirique ; il méprise
tout lecteur qui ne l'admire pas ; il hait et déchire tout
écrivain qui a du succès; il prend en pitié son siècle , qui
ne sait pas l'apprécier ; il s'emporte contre toute critique
et s'enivre sans cesse de la fumée de l'encens qu'il se
donne lui-même .
Joue-t-on par hasard une pièce de lui ? il parcourt
les rues pour se donner le plaisir de lire son nom sur les
affiches ; il s'arrête avec complaisance à tous les endroits
où elles sont placées , et lorsqu'il voit quelques passans
occupés à les regarder , il dit tout haut : Comment
diable , on donne aujourd'hui telle pièce ! c'est un
chef- d'oeuvre ; l'auteur est un homme d'esprit , de talent
; n'hésitons pas , c'est là qu'il faut aller.
Eh bien ! cet original n'a bu que de l'eau d'Hypocrène
, ne le trouvez-vous pas aussi ivre que s'il avait
bu tout le vin de Robert ?. 1
Les dames ont horreur du vin ; je les respecte trop
pour comparer leur myrthe chéri au pampre et au lierre
d'Anacreon ; mais elles me permettront de croire que
leurs têtes tournent quelquefois comme les nôtres. J'ai
vu bien des coquettes s'enivrer de leurs succès , comme
JUILLET 1816 . 367
les conquérans de leurs victoires ; elles n'ont guère plus
de pitié de leurs rivales , qu'eux de leurs rivaux ; souvent
elles ont comme eux excité les querelles des rois ,
divisé les peuples , embrâsé la terre. A commencer
par Eve , et depuis Hélène et Cléopâtre , elles nous ont
fait faire bien des sottises et des folies , et je les crois
trop franches pour ne pas avouer qu'en nous enivrant
elles partagent notre ivresse.
On demande vulgairement comment un homme a le
vin. L'un , dit- on , a le vin tendre ; l'autre a le vin méchant.
Celui-ci a le vin triste , celui-là le vin gai ; on
pourrait faire les mêmes questions sur l'amour propre ,
qui nous donne plusieurs germes différens d'ivresse.
Il existe des amours propres francs , confians et joyeux ;
des amours propres inquiets et farouches , des amours
propres jaloux et chagrins.
De tous les ivrognes , le plus dangereux est celui qui
pâlit au lieu de rougir , qui s'attriste au lieu de s'égayer
qui s'irrite de la joie d'autrui , et qui est toujours prêt à
insulter et à frapper le premier venu . L'envieux ne
ressemble-t-il pas à cet ivrogne ? Voyez sa pâleur , sa
tristesse , ses regards sombres et enflammés ; la beauté
des autres l'enlaidit , il maigrit de l'embonpoint d'autrui
; la vue d'un visage content le chagrine et l'exaspère .
Héraclite disait avec raison , que les envieux sont comme
les chiens qui aboient ceux mêmes qu'ils ne connaissent
pas .
DE SÉGUR ..
(La suite au numéro prochain. )
7
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CORRESPONDANCE.
M. LE RÉDACTEUR ,
Si les auteurs du Diable boiteux étaient aussi instruits
qu'ils sont tranchans , ils n'auraient pas avancé , avec
une assurance vraiment risible , que le dialogue de Fon568
MERCURE DE FRANCE ,
tenelle , de Lamothe et de Voltaire , inséré dans le
Mercure , est une pièce supposée , dont Rivarol n'est
point l'auteur. Ils n'ont qu'à recourir aux OEuvres de
Rivarol , en 5 vol. in-8° ; ils liront , dans une des lettres
de cet écrivain , qu'il prévient un de ses amis qu'il lui
envoie ce même dialogue . D'ailleurs , Rivarol a un
style qu'on ne peut contrefaire ; et les auteurs du Singe
boiteux , quoique très-fins , n'ont pas fait preuve ici
d'une grande finesse . Ce sont des écoliers qui veulent
régenter la littérature , et qui auraient grand besoin de
se remettre sur les bancs .
F.
ummmm
LETTRE
DE L'AVOCAT POURET CONTRE .
Je reçois mon courrier. Parmi beaucoup de lettres de
félicitations et d'injures , qui ne prouvent pas plus les
unes que les autres , je trouve l'anonyme suivant. Il m'a
paru si plaisamment ridicule que je vous le transmets ,
Monsieur , pour vous montrer à quel excès de démence
la rage de calomnier peut aujourd'hui conduire un
méchant homme ( ou une méchante femme ) .
Sur l'avocat Pouretcontre.
J'aime à voir dans cet avocat ,
Redresseur des torts de la scène ,
La gaîté du père Duchesne
Et l'urbanité de Marat. ·
La rime n'est pas riche et le style en est vieux , trèsvieux
! car il y a déjà long-temps que les dénonciateurs
par état se servent de ces noms pour immoler plus surement
leurs victimes, Je ne me suis jamais occupé de la
politique , à laquelle je n'entends rien ; mes lettres ne
reposent que sur des questions de littérature , et certes
on ne s'attendait guère à voir Marat et le père Duchesne
JUILLET 1816.
en cette affaire
. Il m'est arrivé
, et il
m'arriv
encore , de me montrer français dans mes mais
je n'ai suivi que l'ordinaire impulsion d'une ame bien
née , et par là je suis certain de plaire aux gens dont le
suffrage est honorable ; les autres n'existent pas pour
moi.
Si je voulais répondre , sérieusement au brave sansnom
qui m'attaque , je le prierais de venir chez moi
consulter mon extrait de baptême , il y verrait qu'il ne
m'a pas été possible d'adopter les patrons qu'il me donne.
Mais les gens tels que lui ne sont jamais embarrassés ; il
me répondrait : Si ce n'est toi , c'est donc ton père ? et
grimpant jusqu'au haut de mon arbre généalogique ,
trouverait unjacobin dans celui de mes aïeux qui vivait
sous François Ier . Il n'y a donc qu'un moyen de se tirer
d'affaire en pareille occurrence ; c'est d'en rire . Croyez ,
Monsieur , que je prends volontiers ce parti . Vous le
voyez à la publicité que je donne à de tels libelles ; sans
moi , celui-ci n'aurait peut- être jamais eu les honneurs
de l'impression . J'espère faire plaisir à son auteur , et
mériter de sa part de nouvelles épigrammes. Je lui
donnerai même un conseil , c'est de déguiser son écriture
; avec un peu de réflexion j'aurais pu la reconnaître ,
et je ne voudrais pas être obligé d'accorder quelque estime
à cette négligence ; quand on se voue à ces sortes
d'actions , il faut consentir à se faire mépriser tout- àfait.
Je lui épargne aussi les remarques grammaticales
que je pourrais me permettre sur sa petite composition ;
mais j'engage Messieurs les entrepreneurs d'anonymes
à soigner leurs ouvrages , et à ne m'en adresser que de
bien travaillés , s'ils veulent que je les publie ; autrement
je les critiquerais , et le soupçon de partialité
pourrait m'atteindre . Voilà bien un trait de caractère !
Ces journalistes ne cherchent qu'à mordre. Je quitte mon
agresseur , dont on n'a probablement jamais tant parlé ,
et je finis en le remerciant de m'avoir fait parvenir ses
sottises franches de port.
Persuadé qu'il est toujours temps de bien faire , je ne
crois pas qu'il soit trop tard pour réparer un tort commis
à mon occasion ; le voici . Dans la lettre par laquelle
24
570
MERCURE
DE FRANCE .
Doublemain , mon maître clerc , vous annonça mor
retour de Londres , il s'abandonna à quelques vivacités
que j'ai blâmées. Il vous entretint , dans des termes malséans
, de plusieurs hommes de lettres recommandables ,
et se permit sur- tout de nommer un propriétaire du
Journal de Paris qui vit hors de notre juridiction ,
puisqu'il ne s'occupe point de littérature , du moins sous
les yeux du public. Informations prises , j'ai su qu'il y
avait été porté par un de ces brouillons à qui les mensonges
ne coûtent rien pour semer la discorde entre les
personnes les mieux disposées à s'entendre . On m'a
prouvé qu'il avait été , sans le vouloir , l'instrument
d'une passion étrangère ; je ne l'en ai pas moins vertement
tance ; et je me fais un devoir d'offrir publiquement
à M. Huard la réparation libre , franche et désintéressée
d'une faute dont il n'a pas dû s'affliger , parce
qu'elle ne pouvait nuire qu'à celui qui s'en rendait coupable.
Cet aveu ne me coûte pas à faire ; je m'exécute
de bonne grâce , et si l'on affectait de se méprendre au
sentiment qui m'anime , je répondrais modestement
comme Bayard :
Voilà comme un héros se punit a'une erreur.
Je ne vous ai pas dit , Monsieur , que la petite pièce
de la Pensée d'un bon Roi est de M. Dubois , administrateur
du théâtre de la Gaieté , et de plus homme
d'esprit , malgré l'extrême faiblesse de ce dernier ouvrage
, et auteur de comédies agréables .
1
Dans le compte que je vous ai rendu de la tragédie
de Charlemagne , je ne vous ai rien dit du tumulte
auquel elle avait donné lieu dans le parterre : cela n'a
rien d'intéressant. Il y a des personnes qui prennent plus
de plaisir à la chûte d'une pièce qu'à son succes . Cependant
il serait de l'intérêt de tout le monde d'écouter
d'abord et de juger ensuite. Les Allemands , que nous
surpassons dans les compositions dramatiques , sont du
moins nos maîtres en ce point. C'est par le silence et la
'désertion qu'ils font tomber les mauvaises pièces de leur
théâtre. Chez eux le public se respecte ; les ouvrages
*sont bien jugés , et les auteurs s'éclairent des arrêts reaJUILLET
1816 . 571
dus avec réflexion . En dépit de ma prévention contre
tout ce qui n'est pas français , je voudrais qu'en cela
nous pussions imiter nos voisins ; ils ne se sont pas
fait scrupule de nous dérober nombre de découvertes ,
d'inventions utiles ; et vous savez trop , Monsieur , que
nous aurions beaucoup à leur prendre pour être quittes .
On me reproche de n'avoir pas nommé les acteurs
jouant dans Charlemagne , et le bon temps faisant son
office , on impute cet oubli à mauvaise intention . Comme
il faut me défendre de tout , je répondrai que je n'y ai
point mis de malice , et pour le prouver je dirai sincèrement
mon avis sur la manière dont chacun des comédiens
m'a paru s'acquitter de son emploi . Lafond joue
bien ; son ton , son ensemble et sa couleur sont historiques
; il est facile de voir que le héros de la pièce est
confié à un homme instruit . Saint-Prix représente dignement
le brave Theuderic , qui n'est autre chose qu'un
diminutif de Couci ; il y est noble et simple a la fois ; sa
diction est ferme , nuancée , et telle qu'on a le droit de
l'attendre d'un acteur consommé dans son art . Michelot
n'a pas à tirer grand parti du conspirateur Hastrate ; il ne
peut que le soigner , et il le fait . Baptiste aîné n'a pas
compris le rôle de Gérolde ; d'un homme du peuple sans
idées , sans jugement , et dévoué par instinct à un maître
aussi barbare que lui , il fait un personnage qui pense ,
raisonne et compare ; il a presque de l'esprit , et dèslors
il perd le sens commun. Baptiste a du mérite , beaucoup
de talent dans la comédie ; mais il faut qu'il renonce
au genre tragique : tout ce que je ne veux pas
dire s'oppose à ce qu'il y obtienne des succès . Il est d'une
famille où les talens sont héréditaires , et s'il veut être
parfait , il n'a qu'à prendre pour modèle son frère , qui
n'en a point d'autre que la nature . Desmousseaux est
bien placé dans le rôle du prélat ; sa voix se soutient
mieux qu'autrefois ; il dit sagement , et ses progrès sont
remarquables. La présence de Saint - Eugène sur le
Théâtre-Français est un logogriphe. Je ne puis en deviner
le mot ; mais en le décomposant je crois qu'on y
trouve ceux-ci : nullité , peur à personne , hasard. Il
joue Théodom comme il ferait l'un des époux de la
24.
572
MERCURE DE FRANCE.
Femme à deux maris ; sa prononciation gutturale est
risible ; il ne gesticule que d'un bras , et par-dessus tout
cela il n'a point d'ame. En voilà assez pour faire fortune
aux boulevar's . Mile Georges est d'une beauté rare
dans le rôle de Régine ; elle exprime bien tout ce qui
tient à la fierté , à la noblesse des sentimens ; tant que
la maîtresse d'un roi parle , elle a de la dignité ; mais
si la mère vient à s'en vouloir mêler , elle perd tous ses
avantages, jusqu'aux charmes de ses traits , auquels elle
substitue une fâcheuse grimace . Faute d'entrailles , elle
ne sera jamais aussi belle , aussi bonne dans les rôles
sensibles , qu'elle est noble et satisfaisante dans ceux qui
n'exigent qu'une représentation calme. Les premiers
sont le partage de Mlle Duchesnois ; les autres offrent
encore de fréquentes occasions de montrer un vrai talent
chacune a sa vocation. Mlle Bourgoin prête son
visage au petit Hugues . Il n'y a guère que cela dans
toute sa jolie personne qui fasse à peu près illusion . Ce
n'est pas un malheur pour elle , puisque nous la voyons
plus souvent sous les habits de son sexe ; mais je voudrais
que sous ceux du nôtre elle adoptât un peu de la
fermeté qui le caractérise . Son débit serait moins lent ,
plus accentué , moins pleureur , sa tenue plus prononcée ,
et les spectateurs y gagneraient de savoir à quel genre
appartient le personnage qu'on leur représente.
Le début de Mlle Saint- Ange dans les soubrettes du
Dissipateur et du Jeu de l'amour et du hasard , n'a
pas été brillant. Cette jeune personne est d'une figure
peut-être piquante à la ville ; mais au théâtre elle est
triste , sans expression . Son jeu a les mêmes défauts , et
je ne la crois pas appelée à remplir l'emploi qu'elle a
choisi : il serait possible que les amoureuses lui convinssent
mieux. C'est tout ce que je vous en dirai ,
Monsieur ; vos confrères ont fait preuve d'une si grande
sévérité à l'égard de cette demoiselle , qu'il serait inhumain
d'ajouter à la douleur qu'elle en à sans doute ressentie
. Au reste , cette débutante à le temps d'étudier
pour prendre un jour une bonne revanche .
Damas a été justement applaudi dans le rôle de
JUILLET 1816 . 375
Cléon ; il a eu besoin de le jouer souvent pour le posséder
entièrement. Ces sortes de progrès , dus à l'expérience
, sont le propre du vrai mérite. Saint-Eugene
était bien amusant dans le personnage du flatteur . Il
m'est impossible de jouer ce rôle auprès de lui .
La Rivale d'elle-même , jouée ces jours derniers à
l'Odéon , a complétement réussi . En voici le sujet :
Saint-Phar est depuis long-temps épris d'une villageoise
dont il s'est séparé pour courir le monde. Pendant son
absence , cette jeune fille a quitté le hameau et est devenue
une des plus aimables personnes de la ville où
son amant la retrouve. Un officier fort étourdi , ami de
ce dernier , se persuade que Sophie l'aime . Les soins du
valet de ces messieurs , joints à ceux de la suivante de
Sophie , leur ouvrent l'entrée de la maison. Dalviane
( c'est notre jeune fat ) déploie ses moyens de séduction ;
mais Saint-Phar est reconnu . Sous les dehors d'une coquette
et sous l'habit d'une paysanne que l'on suppose
avoir été rencontrée dans les champs , Sophie éprouve
la constance de Saint- Phar ; et lorsque son amour a
triomphe de ce double assaut , le père et la mère de
Sophie l'unissent à leur fille.
Vous reconnaissez , Monsieur , dans cette courte analyse
, le fond d'un conte de Ladixmerie . Il a déjà inspiré
à M. Charlemagne un petit opéra-comique , joué il y a
environ douze ans , à Feydau , sous le titre de l'Amour
romanesque . Je me rappelle qu'a cette époque M. Loraux
aîné prit , dans les journaux , acte de son travail sur le
même sujet . Vous avez aussi remarqué quelques points
de contact avec Aline , reine de Golconde ; mais cet
accident est commun aux auteurs qui puisent dans des
sources écrites . Celui de la Rivale d'elle-méme a rajeunį
son sujet par le charme d'un style très-soigné . Des vers
heureux , souvent comiques ; des traits de caractères
finement rendus ; le ton de la bonne compagnie , et plus
encore , l'intérêt , doux mais attachant , de quelques
scènes , out mérité à cette jolie production le succès
qu'elle a obtenu . L'auteur demandé , a été nommé au
bruit des applaudissemens unanimes . Chazel, Armand ,
374
MERCURE DE FRANCE.
1
Thénard , Pélissier , et Miles Milen et Adeline , se sont
fort bien acquittés de leurs rôles . Je ne puis me dispenser
de vous faire observer , Monsieur , que la troupe de
l'Odéon se distingue , s'améliore, de jour en jour , grâce
à l'activité de son directeur . Elle trouve en soi les moyens
de justifier l'intérêt que le public lui témoigne ,
Et c'est la même armée , on n'y changea qu'un homme .
Dancourt , aux Variétés , a beaucoup perdu de son
naturel. Sans le talent de Bosquier , il aurait perdu plus
encore . Ce célèbre auteur comique fait partie d'une
troupe de comédiens ; il voyage avec eux et Mlle Thérèse
qu'il a décemment enlevée. Arrivés dans une auberge
, Lathuilerie se charge de faire la cuisine ; le héros
fait l'amour , et Baron et Poisson attendent que l'oncle
de Dancourt vienne s'opposer à son mariage. Alors
Baron met un habit pailleté pour représenter le directeur
de la troupe . Poisson et Lathuilerie engagent le
vieillard à remplacer un acteur , qui , disent-ils , leur
manque pour répéter une comédie. Le bonhomme y
consent. Dancourt s'habille en Arlequin , et sous le
voile d'une scène qui rappelle la situation des personnages
, il obtient la signature de son oncle qui le marié
à Thérèse , croyant ne faire que la répétition d'une pièce.
Il est inutile d'insister sur l'invraisemblance , le décousu
, le ridicule de cette fable ; elle est chargée de
couplets dont quelques-uns sont assez jolis . Le succès
n'a pas été contesté , et MM. Brazier et Carmouche ont
été proclamés auteurs de ce vaudeville. Si je ne me
trompe , mon correspondant du département du Rhône
m'a parlé de M. Carmouche , comme ayant fait jouer
des comédies à Lyon : celle-ci n'est probablement pas
du nombre de celles qui y ont obtenu du succès . S'il en
a de mieux faites , pendant qu'il est à Paris , je lui
conseille de ne pas les réserver pour une meilleure occasion.
La rentrée de Potier a été brillante ; ce grand comé→
dien paraît toujours nouveau . Je compte vous en entretenir
plus longuement ; il mérite tout l'intérêt des con
JUILLET 1816. 575
de vous assurer
naisseurs. A peine me reste-t- il le temps
des sentimens distingués avec lesquels je suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
C'est à tort que plusieurs journaux ont annoncé , le
mois dernier , le remplacement de M. Persuis dans les
fonctions de premier chef d'orchestre de l'Académie
royale de musique.
Cet artiste estimable sollicitait , et vient d'obtenir du'
ministre de la maison du roi , un congé d'un an pour
rétablir sa santé.
wwwww
INTERIEUR.
Un jeune homme de 26 à 27 ans , nommé Lanoue , s'est précipité
il y a quelques jours du haut de la colonne de la place Vendôme
, entre deux et trois heures . La cause de ce suicide était , à ce
que l'on a su depuis , très-légère. Il avait acheté une charge d'avoué ,
et il paraît que , contrarié dans son achat et par la perte d'une
somme qu'un ami lui enlevait , il s'est résolu à se donner la mort.
Triste exemple de l'oubli de tous les principes religieux. *
er
- Des lettres de Ténériffe nous apprennent que l'Oronte et le
Newcastle , partis le 21 avril de Portsmouth , étaient entrés dans le
port d'Oro ava le 1 mai. L'amiral Macolm montait le Newcastle
avec les commissaires français et russe qui se rendent à Sainte-
Hélène . Le commissaire de l'Autriche , le baron de Sturmer , son
épouse et sa suite, étaient sur l' Oronte, Les vaisseaux , en bon état ,
s'apprêtaient à continuer leur route.
-T
L'ex - colonel Latapie , qui s'était réfugié à Aix-la -Chapelle ,
s'en est sauvé ; mais il a été arrêté à Henri-Chapelle par la maré
chaussée belge..
Mgr . le duc d'Angoulême est parti le 5 pour Lyon ; il doit
ensuite aller à Grenoble et visiter le département de l'Ïsère.
Tous les princes de la famille royale et les princes du sang
ont été nommés par le roi grands'croix de la légion d'honneur.
Les personnes que Mgr. le duc d'Orléans a nommées en mars
1815 , en vertu des pouvoirs que le roi lui en avait confiés , chevaliers
de l'ordre de Saint-Louis ou de la légion d'honneur , et qui
n'auraient pas encore justifié de leurs brevets , doivent les envoyer
au secrétaire des commandemens de S. A. , au Palais -Royal , afin
376 MERCURE DE FRANCE .
que, sur la transmission qu'il en fera au ministre de la guerre et
au maréchal grand - chancelier de la légion , LL. EEx, obtiennent
du roi la confirmation des brevets .
S. M. a remis la promotion dans la légion d'honneur au 1
janvier 1817.
-
es
Le ministre de l'intérieur a souscrit pour 50 exemplaires de
la médaille que M. Pierre de Lair , secrétaire de la société d'agriculture
de Caen , a fait frapper en l'honneur d Malherbe , son compatriote.
Elle coûte 5 franes. On la trouve chez Blaise , libraire ,
quai des Augustins. bod
Le roi a pris le deuil le 9 pour la reine de Portugal ; il du-i
rera trois semaines.
- Le ? de ce mois , le roi étant à Saint-Cloud , mademoiselle
Cassas , fille du doyen des courtiers de commerce , laquelle avait
été mariée le même jour , se mit aux genoux de S. M. en lui demandant
de vouloir bien donner sa bénédiction . Le roi mit
deux fois avec émotions in sur la tête de la jeune mariée , et
la bénit. Les voeux d'un tel père doivent être entendus du ciel.
- Les habitans de Lorient avaient fait une souscription pour
donner un banquet de 400 couverts et un bal public , atin de célébrer
l'anniversaire du retour du roi ; mais ils ont voulu que les
pauvres partageassent leur joie. La moitié de la souscription leur
a été appliquée ; 700 ont été rassemblés ; chacun d'eux à reçu du
pain , de la viande , du cidre et de l'arg nt. La marine a donné en
outre à 500 femmes de marins à chacune 6 francs. Les officiers à
demi- solde avaient tous été invités au repas .
Tandis que l'on portait joyeusement les toasts , une députation de
la garde nationale est entrée ; elle apportait une déclaration revêtue
déjà de plus de cent signatures , entre lesquelles on voyait celles de
personnes qui s'étaient montrées opposées à l'ordre actuel des
choses. Cette déclaration portait , entr'autres choses , que la garde
nationale avait jugé nécessaire de renouveler l'expression de son entier
dévouement à la cause royale , afin que cette loyale et franche
manifestation effacât toutes les impressions facheuses qu'auraient pu
laisser les erreurs d'une partie de ses membres . Le commissairegénéral
de la marine a répondu à cette députation en lui portant le
toast suivant : Au rapprochement sincère de tous les Français , à
leur réunion autour du roi , seul moyen d'assurer le bonheur de la
France. 9
Depuis l'instant où , dans le nº 41 , nous donnâmes les noms
des 2 accusés dans l'affaire des si disans patriotes de 1816 , uous
avons gardé le silence sur ce procès . Le peu d'espace qui nous est
réservé ne nous permettait pas de donner les déba s dans tous leurs
détails , nous avons done attendu la fin de ce grand procès pour
en donner le résumé , et faire connaître le jugement.
Les accusés se sont montrés sons des faces très-différentes ; leur
systême a été en général celui de la dénégation . Forcés ensuite par
JUILLET 1816 . 377
leurs propres contradictions et par les preuves qui leur ont été
présentées , ils ont alors suivi chacun une route différente pour
échapper à la conviction . Les pièces sur lesquelles le ministère public
avait basé l'accusation , étaient une proclamation tendante à
renverser le gouvernement ; des cartes munies d'un timbre sec
avaient été faites et distr buées. Il résultait des aveux , qu'il y avait
eu des conciliabules , un entr'autres où il avait été question de faire
sauter le château des Tuileries et d'anéantir toute la famille royale.
Un plan mal dessiné , mais très-exaet , avait été levé , et l'on avait
reconnu l'état de la grille qui donne sur le bord de la rivière ; on
devait bri er le cadenas qui la ferme afin d'introduire la poudre
nécessaire à l'exécution de ce projet infernal . Une note d'observations
sur les moyens à employer pour changer le gouvernement ,
était produite. On savait même que la question d'attaquer le châ
teau de vive force avait été agitée. Il fallait que les débats fissent
connaître jusques à quel point chacun des accusés avait trempé dans
cette conjuration.
pu-
Plignier , d'après la procédure dirigée par le juge d'instruction ,
était évidemment le chef; il a donc paru le premier sur le banc des
accusés, Cet homme , que l'on a essayé de faire regarder comme un
fon , s'est maintenu dans un silence perpétuel sur le fond de la
canse. Sa mémoire était mauvaise , il ne se rappelait rien ; lorsqu'un
fait articulé était prouvé sans replique , par le ministère
blic ou par les autres ace sés , qui , écrases par la conviction ,
étaient obligés d'en convenir , Plegnier répondait : Cela peut bien
etre. Ce qui rendson systême de défense absurde , c'est que la plupart
de ses réponses étaient terminées par cette phrase véritablement
inconcevable , même dans son système : Je veux parler au roi ,je
lui parlerai , je sauverai la France. Pleignier savait donc qu'il
perdait la France en trainant son complot , puisque le découvrir
c'était la sauver . M. le président lui fait observer que le roi ne
peut intervenir dans une cause criminelle que pour faire grâce ,
que paraître devant lui én est déjà une , dont un coupable ne peut
jamais être digne . Mgr le chancelier a cru devoir cependant se transporter
dans la prison , mais il n'a pu vaincre l'obstination du silence
de Pleignier, ni en tirer d'autre réponse que Je veux parler au roi .
Il est impossible de croire que 27 personnes , dont beaucoup out
montré dans les débats de l'adresse et de l'énergie , aient pris un fou
pour leur chef.
Carbonneau . second accusé , a rejeté sur la reconnaissance qu'il
devait à Pleignier , qui l'avait secouru dans sa misère , la part trèsactive
qu'il avait prise dans la conjuration , à laquelle cependant il
voulait renoncer.
Tolleron était convaincu d'avoir fait et gravé le timbre sec , et il
en est convenu .
Charles , imprimeur , et Lefranc , qui demeure avec lui , étaient
accusés de l'impression de la proclamation , de s'être trouvés dans
un conciliabule ; tous les autres avaient participé , soit à la dis--
tribution de la proclamation et des cartes , ou à celle de la note
378 MERCURE DE FRANCE .
d'observations. La femme Picard avait distribué les cartes et donné
la proclamation à Desbaumes . Chacun d'eux a commencé par chercher
à atténuer les actes qui lui étaient reprochés ; et plusieurs ,
entr'autres Gonneau , ex-député à la chambre de Buonaparte , ne
se trouvaient compromis , disaient- ils , dans cette affaire que pour
avoir voulu la connaître plus à fond , afin de la dénoncer à la police.
Après dix jours de débats , et tous les témoins à charge et à décharge
ayant été entendus , M, de Vandoeuvre , substitut de M. le
procureur- général , a pris la parole. Il a , dans un discours rempli
de sagesse et de méthode , établi quels seraient les divers points
sur lesquels la conscience de MM . les juri allait avoir à prononcer.
M. le président a posé les questions , il y en avait 174 ; les divers
délits et le nombre des accusés rendaient cette subdivision indispensable.
Les jurés s'étant retirés le 6 à sept heures du soir dans leur
chambre pour délibérer , la salle d'audience avait été remplic
pendant toute la journée , une grande partie des spectateurs se résolut
à y passer la nuit. Le lendemain de grand matin elle se remplit
de nouveau. A six heures du matin MM. les jurés ont fait connaître
leur décision par M. de la Vie , chef du juri
La première question était de juger s'il y avait eu un crime de
lèse majesté en commençant ou commettant un ou plusieurs actes
pour parvenir à l'exécution d'un attentat contre la vie ou contre la
personne du roi.
La deuxième , si le crime de lèse -majesté avait existé en formant ,
avec un ou plusieurs individus , un complot contre la vie ou contre
la personne du roi .
La troisième , si le crime de lèse-majesté avait été commis en
commençant ou commettant un ou plusieurs actes pour parvenir
à l'exécution d'un complot contre la vie ou contre la personne des
membres de la famille royale.
La quatrième , s'il avait existé, en formant avec un ou plusieurs
individus , un complot contre la vie ou la personne des membres
de la famille royale.
La cinquième , d'avoir commencé ou commis plusieurs actes pour
parvenir à l'exécution d'un complot ayant pour but de changer ou
de détruire le gouvernement ou l'ordre de successibilité au trône ,
soit d'exciter les citoyens à s'armer contre l'autorité royale.
La sixième , d'avoir , de concert avec un ou plusieurs individus ,
formé un complot pour changer ou détruire le gouvernement ou
l'ordre de successibilité au trône , soit d'exciter les citoyens à s'armer
contre l'autorité royale.
Les réponses du juri aux six questions précédentes ont été :
Oui , sur la première question , il y a crime de lèse - majesté
commis par Pleignier , Carbouneau et Tolleron , à l'unanimité.
Oui , sur la seconde question , à la même unanimité , conure les
mêmes accusés .
Oui , sur la troisième , contre eux .
Oui , sur la quatrième.
JUILLET 1816. 379
Oui , sur les deux autres , et toujours à la même unanimité.
A l'unanimité pour les autres accusés , il a été déclaré non.
Charles , Lefranc , Despaumiers- Desbaumes , la femme Picard ,
Henri et Jacques Oséré , Sourdon , Descubes , Lascaux , Gonneau ,
les Bonnassier père et fils , Lebrun et Philippe , ont été déclarés
coupables de non révélation aux autorités administratives et judiciaires
compétentes , de la connaissance qu'ils avaient eue des com
plots , actes et attentats , on des tentatives et circonstances .
Charles a en outre été déclaré coupable d'avoir imprimé ou livré
à l'impression un écrit contenant des provocations directes au renversement
du gouvernement.
La distribution du même écrit a été déclarée constante contré
Lefranc , la femme Picard , Desbaumes , Dervin , Lebron , Warin ,
Lascaux . Sur ce point , Bonnassier père et fils ont été absous.
Dans la condamnation relative à la femme Picard et à Dervin ,
comme il n'y avait eu que sept voix contre cinq , la cour en ayant
délibéré , s'est à l'unanimité réunie à la majorité des jurés.
Lascaux a en outre été convaincu et condamné pour avoir porté ,
sans aucun droit , la décoration de la légion d'honneur .
Prosper Cartier a été déclaré coupable sur la seule question de
la distribution d'un signe de ralliement , non autorisé par le roi.
La cour s'étant retirée dans sa chambre , en a délibéré , et à
neuf heures elle s'est remise en place . Emmanuel Oseré , Bellaguet
, Dietrich , Lejeune , Drouot , Houzeau , Planson , ont été
acquittés , et M. le président a prononcé l'ordonnance d'absolution.
Les autres ayant été introduits , M. le président leur a prononcé
la déclaration du juri.
Pleignier a entendu cette déclaration avec la même apathie qu'il
avait montrée précédemment pendant le cours des débats.
Tolleron , escubes , Desbaumes , Sourdon , n'ont point changé
de visage. Carbonneau et la femme Picard éprouvaient une altération
visible ; une grande anxiété se peignait sur le visage de Bonnassier
père .
M. le président ayant ensuite demandé aux accusés s'ils avaient
à parler sur cette déclaration , et quelques exceptions ayant été
écartées par la délibération , M. de Vandoeuvre a requis l'application
des divers articles du Code pénal , et de la loi du 9 novembre 1815.
Pleignier , Carbonneau et Tolleron ont été déclarés coupables du
crime de lèse-majesté , et condamnés à la peine de mort. Ils auront
comme les parricides, le poing coupé , et iront au supplice la tête
couverte d'un voile noir.
Charles , Lefranc , Desbaumes, la femme Picard , Dervin , Lebrun ,
Warin et Lascaux sont condamnés à la déportation . Cette peine est
infamante et entraîne la mort civile.
Henri et Jacques Oseré , Sourdon , Gonneau , Bonnassier père et
fils , Descubes , Philippe , sont condamnés à la réclusion et au
carcan . Sourdon , Descubes , Gonneau , Philippe , auront dix ans
de réclusion ; Henri Oseré huit ans , Bonnasier père huit , son fils
six , Jacques Oseré cinq .
380 MERCURE DE FRANCE.
Prosper Cartier cinq années de réclusion et 50 fr . d'amende , privé
en outre du tiers de son traitement pendant sa détention .
Desbaumes a été dégradé par M. le président .
La femme Picard est tombée évanouie en s'écriant : Ah ! mon
mari ! oh ! que je suis malheureuse !
EXTERIEUR.
ANGLETERRE.
La stagnation du commerce se fait sentir dans toutes les branches ,
mais principalement dans celle des ouvrages en fer. Douze milliers
d'individus errent sans ouvrage dans les comtés de Salop et de
Stafford. Il résulte de cette stagnation que les mines de charbon
éprouvent moins de demandes ; aussi de divers points de l'Angleterre
les ouvriers des mines avaient - ils pris le parti de charger
des voitures de leur charbon et de les conduire à bras eux -mêmes
à Londres , afin d'y présenter au prince-régent des pétitions pour
lui demander de faire cesser cet ordre de choses . Le ministère de
la police a envoyé des magistrats au-devant de ces pauvres gens ,
pour leur remontrer l'inconvenance de leur conduite , et les tirer
de l'égarement dans lequel ils étaient. Deux de ces troupes ont déjà
été rencontrées par les magistrats , qui ont payé leur charbon et
leur ont en outre donné de l'argent pour se retirer chez eux : le
charbon a été distribué aux pauvres.
--
Le traité de mariage de la princesse Charlotte , qui a été
communiqué au parlement , stipule expressément que jamais elle
ne pourra sortir du royaume sans son consentement , et celui du
roi ou du prince-régent ; que si elle en est sortie , son absence ne
pourra être prolongée au- delà du terme fixé , et du temps qu'ellemême
aurait déterminé. La nouvelle commençait à circuler que la
princesse était enceinte .
-
Sur les 60 mille liv . sterl . qui ont été accordés pour la dotation
de la princesse , 10 mille lui restent en propre pour en jouir
sans aucune espèce d'autorisation de son époux.
-
Les nègres révoltés de la Barbade se croyaient si assurés de
réussir dans leur projet , qu'ils avaient tont préparé pour le couronnement
de leur chef , nommé Franklin . Il a été fusillé ; et
quoique tout soit paisible , le gouverneur a laissé la loi martiale
en vigueur.
-
La fermeture des ports de l'île de Cuba et le défaut de tout
commerce étranger , fait ici et en Amérique une seusation trèsdésagréable
. On avait espéré qu'elle ne se confirmerait pas , ou du
moins qu'il y serait apporté quelques modifications ; les dernières
nouvelles paraissent ôter toute espérance.
Quoique l'on eût voulu répandre des doutes sur la nouvelle
de l'attaque des vaisseaux à Oran , il n'est plus douteux que toutes
les côtes de la Barbarie sont dans la plus grande fermentation . Les
JUILLET 1816.
381
pirates qui se sont échappés de Tunis lors de la révolte du 1 mai ,
sont arrivés dans la Morée ; aussi lord Exmouth , à peine arrivé ,
va remettre en mer avec une nouvelle escadre de seize bâtimens ,
dont un de 120 canons , un de 74 ; les autres sont des frégates , des
sloops et des bombardes. On embarque des fusées à la Congrève.
M. Canning a été renommé au parlement par Liverpool , son
élection ne s'est pas faite paisiblement. Il l'a emporté de 546 voix
sur M. Leylan , son concurrent. La place que M. Canning occupe
dans le ministère est une des plus importantes du gouvernement. ll
a sous sa direction les Deux- ludes et nos colonies . Celles-ci , qui
autrefois n'étaient qu'au nombre de 16 , se montént actuellement à
celui de 32 .
mwwww wwwwww www
ANNONCES.
SCIENCES ET ARTS.
Prix de l'académie de Nîmes pour 1817 et 1818.
L'académie , après deux années de concours et la réception
de plusieurs mémoires , dont elle a analysé l'esprit
dans le procès-verbal qu'elle a publié , a été forcée
de retirer du concours la question suivante , qui était
pour nous cependant de l'intérêt le plus grand , puisque
la vie , l'honneur , l'existence social en dépendent . Nous
ne sommes donc pas múrs ? Voici la question : Quelle
est l'influence réciproque du jugement par juri sur la
morale publique , et de la morale publique sur le jugement
parjuri ?
L'académie avait aussi proposé pour sujet de prix ,
en 1815 , de soumettre à une discussion soigneuse les
diverses hypothèses pour expliquer l'apparence connue
sous le nom de Queue Barbe ou Chevelure des comètes
, etc.... Le concours prorogé a produit quatre
mémoires , dont l'un de M. Flaugergues , astronome à
Viviers , correspondant de l'académie royale des sciences
de Paris , et associé de celle de Nîmes , a obtenu le prix .
Le prix proposé pour 1817 est de déterminer quelles
peuvent être les causes de la grande faveur dontjouissent
, dans le commerce , les eaux- de - vie de Cognac ?
et quels moyens pourraient faire obtenir à celles du
J
382 MERCURE DE FRANCE.
Bas-Languedoc une préférence que semblerait devotr
leur garantir la supériorité non contestée des vins du
midi sur ceux de l'ouest ?
Le prix consiste en une médaille d'or du poids de cent
grammes ; et l'envoi des mémoires doit être fait au secrétaire
de l'académie , avec un billet cacheté contenant
le nom de l'auteur.
La société d'agriculture , sciences , lettres et arts du
département d'Indre-et-Loire , séant à Tours , remet
pour prix de poësie à décerner dans sa séance d'août 1817 ,
l'entrevue mémorable qui eut lieu au mois d'avril 1589,
dans les environs de Tours , entre Henri III et Henri IV ,
alors roi de Navarre . Cette entrevue est consignée dans
Mézerai et de Thou. Cette pièce n'aura pas moins de
150 vers , ni au- dessus de 300.
Les pièces destinées au concours seront adressées ( avec
les conditions ordinaires ) à M. Pecard-Taschereau , secrétaire
perpétuel , avant le 1er juillet 1817 .
On se plaît à suivre les différentes expositions du Cosmorama
, parce qu'elles donnent une juste idée des différens
sites , des ruines , et des monumens qui existent
chez les divers peuples , et qu'elles représentent aussi
l'ancien état de splendeur de ces édifices antiques si célèbres
dans l'histoire , et dont le temps a effacé les traces.
De ce nombre sont les Sept merveilles du monde , que
la nouvelle exposition offre à la curiosité du public . Les
amateurs verront avec satisfaction les cérémonies religieuses
, les costumes de ces anciens peuples de l'Asie ,
que l'on nomme à juste titre les pères des sciences et des
arts. Des vues intérieures et extérieures de l'ile et des
rochers de Sainte- Hélène , le mont Saint- Gothar , et les
énormes glaciers du Simplon , dans les grandes Alpes ;
l'aspect des catacombes à Rome , les villes de Saint- Pétersbourg
et de Moscou au moment de l'incendie , etc. ,
augmentent l'intérêt de cette exposition .
LIVRES.
OEuvres complètes de Buffon , 34 vol . in-8° , y compris
ses traductions de la Statique des végétaux , de Hales ,
JUILLET 1816. 383
et de la Méthode des fluxions , de Newton , réunies pour
la première fois , à la collection de ses oeuvres. Prix des
34 volumes brochés en carton et étiquetés , 255 francs.
Division de l'ouvrage.
Théorie de la terre , précédée de toutes les pièces relatives
à l'auteur , 2 vol.; Epoque de la nature , avec
toutes les notes , 1 vol.; Introduction à l'histoire des minéraux
, 2 vol .; Minéraux , 5 vol .; Histoire des animaux
, i vol ; Histoire de l'homme , 1 vol ; Variétés de
l'espèce humaine , 1 vol .; Histoire des quadrupedes ,
vol . Histoire des oiseaux , 11 vol.; Statique des végétaux
, vol .; Méthode des fluxions , 1 vol .; Table
générale des matières , 1 vol .
1
}
I
Cette édition est la seule complète des ouvrages de cet
homme illustre , sans en excepter celles qui ont été publiées
de son vivant ; elle est imprimée avec des caractères
neufs , fondus exprès , et tirée à 300 exemplaires
seulement , sur beau papier , et à 25 sur papier vélin ,
avec toutes les cartes et toutes les figures gravées à l'eau
forte , au nombre de plus de mille , toutes calquées sur
l'édition in- 12 du Louvre ; les animaux y sont rangés
par familles.
Cette édition de M. de Buffon ne renferme absolument
que ses OEuvres ; aucune matière n'y est altérée ni tronquée
; toutes les additions , notes et supplémens , sont
placés selon l'indication de l'auteur ; les titres courans
des pages indiquent les matières qui y sont traitées , ce
qui n'existe dans aucune autre édition ; enfin , celle-ci ,
enrichie des deux traductions citées , et la seule terminée
par une table générale , est une édition classique des
ouvrages de cet auteur , et nullement une édition de luxe;
à raison du très-petit nombre d'exemplaires qui en ont
été tirés , elle ne peut manquer de devenir très - rare.
N. B. Pour favoriser les personnes qui ne pourraient
acquérir tout l'ouvrage de suite , l'éditeur , rue Hautefeuille
, nº 3 , a ouvert une souscription , aux conditions
de payer deux volumes d'avance , 15 francs pour le
papier ordinaire , et le double pour le papier vélin ; d'en
retirer pour la même somine deux volumes par mois , et
584 MERCURE DE FRANCE.
de s'engager , par écrit , à prendre l'ouvrage complet.
L'édition étant totalement imprimée , on pourra prendre
à la fois le nombre de volumes qu'on désirera.
La langue hébraïque restituée , et le véritable sens
des mots hébreux rétabli et prouvé par leur analyse
radicale ; ouvrage dans lequel on trouve réunis :
1° Une Dissertation introductive sur l'origine de la
parole , l'étude des langues qui peuvent y conduire , et
le but que l'auteur s'est proposé ;
2ºUne Grammaire hébraïque fondée sur de nouveaux
principes, et rendue utile à l'étude des langues en général ;
30 Une série de Racines hébraïques envisagées sous
des rapports nouveaux , et destinées à faciliter l'intelligence
du langage et celle de la science étymologique ;
4° Un Discours préliminaire ;
5° Une traduction en français des dix premiers chapitres
du Sépher , contenant la Cosmogonie de Moyse.
Cette traduction , destinée à servir de preuve aux principes
posés dans la grammaire et dans le dictionnaire ,
est précédée d'une Version littérale en français et en anglais
, faite sur le texte hébreu présenté en original avec
une transcription en caractères modernes , et accompagnée
de notes grammaticales et critiques , où l'interprélation
donnée à chaque mot est prouvée par son analyse
radicale , et sa confrontation avec le mot analogue samaritain
, chaldaïque , syriaque , arabe , ou grec; par M.
Fabre -D'Olivet . Prix : 40 fr . , et 44 fr. franc de port . Il
y a quelques exemplaires sur papier vélin , à 6o fr. chez
l'auteur , rue Traverse , N.º 9.
Paris pendant le cours de la révolution , avant et
après la restauration , ouvrage propre à servir à l'histoire
de notre temps , et à rappeler et conserver le souvenir
de tout ce qui s'est passé sous nos yeux ; par
M. Léopold , avocat , uteur du Mémoire justificatif
de Louis XVI, et du Mémoire en faveur des Bourbons
, etc. Chez Poupelin , éditeur-libraire , place du
Pont Saint-Michel , nº 34.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. ° 5 .
MERCURE
DE FRANCE .
mmmmmmmmmmmmmmmmmmm…………
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruptiɔn dans
l'envoi des numéros ,
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . -On ne peut souscrire
que du 1 " de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très - lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
wwwww
POESIE ..
PELLE FAUSTE NOZZE ,
SONNETTI .
SONETTO I.
Sereno alfin volge alla Francia il ciglio
Dall' alto Olimpo il provvidente Giove ;
E i caldi voti , quai non visti altrove ,
Propizio accoglie d' ogni franco figlio.
A liberar da sanguinoso artiglio
Dei Gigli il trono , i re suoi fidi ei move
Riede Borbon dal quadilustre esiglio ;
E in lui dal Ciel nembo di grazie piove.
Regni la Stirpe a me diletta , disse ;
E,al par col moto del brillante Sole ,
Dai figli ai figli il dominar prefisse :
TOME 67°.
25
www
586 MERCURE DE FRANCE.
Ea ei che può quanto in cor pensa e vuole ,
Con aurea penna nel Destino scrisse :
Nasca da un sangue sol l' augusta Prole.
SONETTO II.
Dalla Senna gentil , pel mar Sicano ,
Alla terra di Cerere feconda
Corron voti d' Amor , qual da lontano
Alfeo già corse d' Aretusa all' onda .
Quivi chieggon favore , e non invano ,
Dalla figlia d' Amor che in grazie abbonda :
E così d'alto avvien che si confonda
Il Franco sangue in un col sangue Ispano.
Sangue che un dì nel gran Borbou s' unio ;
Poscia diviso , e ognor di Eroi fecondo ,
Torna a s'unir , qual rio si unisce al rio.
Non qui del cor presago i voti ascondo :
Dal fausto Imene ( e in sen m'inspira un Dio ! )`
Nasceran nuovi Enrici a prò del Mondo.
Par M. l'abbé Ant. SCOPPA , Sicilien.
TRADUCTION LIBRE
Des Sonnets précédens .
De son trône qu'entoure et la gloire et la paix ,
L'Eternel jette enfin ses regards sur la France :
Il entend nos soupirs , et malgré nos forfaits ,
A son courroux éteint succède sa clémence
Pour rendre aux lis flétris leur éclat souverain ,
Il réveille les rois , il soulève le monde :
Après vingt ans d'exil , ramenés par sa main ,
Les Bourbons font briller sa sagesse profonde.
Puise en ton sein , dit- il , bonheur , fécondité ;
Dans les fils de tes fils sois toujours adorée ,
Famille chère au ciel ; que ta postérité
De l'astre des saisons égale la durée.
JUILLET 1816. 387
Il dit : et déroulant le livre du destin ,
En rayons lumineux sa plume d'or y
Ce décret absolu , cet oracle certain :
trace
D'un seul et même sang nattra l'auguste race.
Vers ces bords fortunés embellis par la fable ,
Bords où vit Aréthuse accourir son amant ,
Des rives de la Seine , un prince jeune , aimable ,
Adresse son amour , ses voeux et son serment.
Ces voeux sont exaucés : pourrait- il ne pas plaire?
Vaillance , honneur , vertu , tont lui fut départi.
Le noble noeud se forme. Ainsi le sang Ibère
Se mêle au sang Français dont il était sorti.
Du plus grand des Bourbons la veine généreuse
Renferma tout ce sang si fécond en héros ;
Par un auguste hymen , sa race glorieuse
En confond dans ce jour les deux nobles ruisseaux .
L'avenir se découvre à ma vue étonnée ;
Un Dieu puissant m'inspire , échauffe mes esprits :
O Français ! quel destin ! de ce grand byménée ,
Pour le bonheur du monde il naîtra des Henris.
Par M. BOYER , employé au trésor royal.
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LA RESTAURATION ,
OU L'ANNIVERSAIRE DU 31 MARS ET DU 4 MAI 1814 ,
Poëme inédit en trois chants. (1)
FRAGMENT .
CHANT PREMIER.
Grâce au meilleur des rois ! heureux et satisfaits ,
Nous jouissons enfin des douceurs de la paix !
(1 ) Ce poëme venait d'être achevé lorsque Bonaparte rentra
en France.
388 MERCURE DE FRANCE .
De son règne une année à peine est révolue ,
Et de vingt ans de maux la trace est disparue .
Que les jours du bonheur coulent rapidement !
Leur espace
à nos coeurs n'a paru qu'un moment.
De cette aimable paix si long-temps désirée ,
Que l'époque en nos chants soit ici consacrée.
Mais comment la fêter sans affliger nos coeurs ?
Nous ne sommes heureux qu'à force de malheurs.
Ce fut par des revers et non par la victoire ,
Que la France opprimée a recouvré sa gloire.
Nos soldats avilis n'étaient plus à nos yeux
Que les suppôts gagés d'un despote odieux ;
Leurs bras , loin de servir à venger la patrie ,
Sous un sceptre de fer la tenaient asservie.
Pour des caprices vains et des desseins pervers ,
Leur sang de tous côtés inondait l'univers ;
Ces malheureux guerriers ont payé de leur vie
La chute du tyran et de la tyrannie.
Sacrifice terrible , et dont l'affreux succès
A condamné la France à d'éternels regrets.
Que d'autres dans leurs vers célèbrent la mémoire
Des conquérans fameux que nous vante l'histoire.
Chanter d'un vil brigand les exploits criminels ,
C'est avilir son art et tromper les mortels .
A-t-on jamais loué ces monstres sanguinaires
Qui vont dans les forêts assassiner leurs frères ?
Et comment célébrer un tyran destructeur
Qui répand en tous lieux le carnage et l'horreur ?
O vous ! qui tant de fois , pour chanter nos conquêtes ,
De fleurs et de lauriers avez paré vos têtes ,
Muses , d'un voile épais que vos fronts soient couverts !
Il s'agit maintenant de chanter nos revers .
N'invoquons point le dieu qui préside à la guerre ;
Trop long-temps sa fureur a désolé la terre.
Mais c'est vous que j'implore , ombres de nos héros !
Sortez pour un instant de la nuit des tombeaux ;
Quittez les bords glacés de la froide Russie ,
Et les sables brûlans de l'aride Lybie ;
JUILLET 1816 . 389
Que la terre à ma voix s'ouvrant de tous côtés ,
Rejette de son sein vos corps ensanglantés.
Paraissez devant nous tels qu'aux jours du carnage.
Qu'à ce spectacle affreux votre assassin frémisse ,
Et que l'enfer , enfin , dans son sein l'engloutisse.
Mais dans un même endroit comment vous réunir ?
Quel lieu dans l'univers pourrait vous contenir ?
Votre nombre effrayant demande trop d'espace ,
Et de l'Europe entière il couvre la surface.
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IMITATION DE PÉTRARQUE .
Livre Ier , Sonnet II.
Heureux gazon , champs heureux où ma Laure
Promenait en rêvant ses charmes enchanteurs ,
Roses qui sous ses pas vous empressiez d'éclore ,
Prés dont sa belle main daignait cueillir les fleurs ,
Jeunes bosquets , agréable verdure ,
Où de Laure souvent s'égarèrent les pas ,
Ruisseau discret dont l'onde claire et pure.
De Laure caressait les charmes délicats ,
Se jouait dans son sein , baignait sa chevelure ,
Et murmurait en fuyant ses appas ;
A votre sort combien je porte envie !
Et toi qu'un jour voit naître et se flétrir ,
Ornement passager du sein de mon amie ,
Rose , avec toi que ne puis-je y mourir.
ÉNIGME.
Je suis grande , je suis petite ,
Tantôt dehors , tantôt dedans .
Si je marche on est à ma suite .
Tel qui me porte cependant
X. Y.
3go
MERCURE DE FRANCE.
Est toujours de la compagnie
Celui qu'on respecte le moins.
A tous ceux dont je suis suivie
Je peux éviter bien des soins.
A la campagne fort utile ,
J'y sers pour la commodité ;
Mais on me place dans la ville
Par besoin et par vanité.
CHARADE.
Qu'avec plaisir assis sous mon premier ,
J'ai quelquefois entenda le dernier
De mon joyeux entier !
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LOGOGRIPHE.
Aux voyageurs , aux mariniers ,
Je suis d'un sinistre présage .
Je fais bien du chemin avec mes quatre pieds.
Le dernier joint aux deux premiers ,
De moi te donne encore une nouvelle image.
Par une autre combinaison ,
Je puis produire à tes yeux une ville ,
Le père de chaque saison ,
Un être bienheureux , un animal docile ,
L'art propre à la macreuse , au canard , au poisson ,
Ce qui fuit sans retour , un vaisseau fort utile
Au travail de maint artisan ;
Enfin , une mesure , un nombre , un élément.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'Enigme est l'Aiguille ou Stil du cadran solaire .
Celui du Logogriphe est Faon , où l'on trouve Fa . note de musique,
et le pronom impersonnel On. Le mot de la Charade est Fleur-de-lis.
JUILLET 1816.
391
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L'IVRESSE.
II article . ( Voy. le N° précédent. )
www
La peur et la superstition égarent notre raison comme
le vin ; mais celui - ci double notre courage et nous
aveugle sur le danger ; tandis que l'ivresse de la peur ,
la plus sotte des passions , enfante pour nous des périls
imaginaires , et , comme le dit Montaigne , nous fait
souvent mourir de la crainte de la mort ; comme ce
Midas qui s'empoisonna par la frayeur d'un songe qui
avait troublé son imagination , ou comme Aristodême ,
qui se tua dans l'épouvante que lui inspirèrent des chiens
et des loups qui hurlaient autour de son autel domestique .
Il n'est pas de bonne et saine liqueur dont l'abus ne
nuise , et ne nous porte aux plus grands excès. Eh bien ,
les plus nobles passions nous enivrent également , et
nous arment contre les autres ou contre nous - mêmes ,
lorsque nous ne savons pas les modérer .
Les deux Brutus immolèrent , l'un son fils , l'autre
son bienfaiteur et son père , par passion pour la liberté.
Les Sidoniens , dans le même délire , brûlèrent eux ,
leurs enfans et leur ville , pour ne pas se soumettre au
vainqueur.
Cocceius Nerva , habile jurisconsulte , riche , sain ,
jouissant d'une bonne réputation à Rome et d'un grand
crédit près de l'empereur , mais ivre d'amour pour sa
patrie , se tua de désespoir en la voyant malheureuse et
opprimée.
L'homme ivre de fanatisme , torture et brûle son père
au nom d'un dieu de paix .
Tout dans le monde a son ivresse , même la sage philosophie
: Minerve se grise comme Vénus ; Hébé verse
souvent un peu trop de nectar à tous les dieux.
Cléobrote , ayant lu le Phédon de Platon , ne se noyat-
il pas , pour connaître plutôt l'immortalité ?
Mais gardons-nous sur-tout de ceux qui nous enivrent
d'un vin frelaté , ils attaquent à la fois notre santé et
notreraison. Leur perfide liqueur, douce au palais , amère
392
MERCURE DE FRANCE .
pour le coeur , flatte notre goût et nous empoisonne : les
flatteurs près des grands sont encore plus dangereux , la
fumée de leur encens est le plus enivrant et le plus
mortel des poisons.
Alexandre se repentait du meurtre de Clitus , mais il
ne connut plus de bornes à ses passions et de remède à
son ivresse , lorsqu'entouré de flatteurs , qui louaient
jusqu'à ses crimes , il entendit le philosophe Anaxarque
lui-même , lui dire que Dicé et Thémis , la droiture et
la justice , siégeaient toujours près de Jupiter , voulant
lui prouyer que tout ce que faisait un roi était juste .
Cambyse , enivré d'un amour coupable , hésitait au
moment du crime , et n'osait épouser sa fille Atossa ;
les mages consultés , répondirent qu'ils n'avaient
de loi qui permit ce genre d'inceste , mais qu'une loi
générale autorisait les rois à faire tout ce qu'ils voulaient.
pas vu
Dans ma jeunesse , j'ai vu un monarque européen
marié et séparé de sa femme , vivant avec une maîtresse
dont il avait un enfant , et formant le projet d'en épouser
une autre qui ne voulait consentir qu'à une union lé–
gitime on consulta quelques prêtres , et ils furent tout
aussi peu courageux et tout aussi flatteurs que les mages
de Cambyse.
L'ivresse de la flatterie , comme celle du vin frelaté ,
tourne tout à fait la tête , porte à oublier toute convenance
, toute pudeur , et fait faire autant de folies
de bassesses .
que
C'est alors qu'on voit Néron jouer de la flute sur le
théâtre ; Xerces jeter des chaînes dans la mer pour la
lier ; Antiochus , couronné de roses , boire avec des matelots
étrangers dans les tavernes , et jeter des pierres
aux passans ; d'autres princes s'habiller en pénitens ou
en femmes , et se donner la discipline dans les rues .
Les flatteurs sont coupables de toutes les erreurs des
princes ; car c'est en les enivrant qu'ils les empêchent
d'entendre et de voir la vérité , et Racine avait bien
raison de dire :
Détestables flatteurs , présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.
JUIN 1816
393 }
Nous avons passé en revue beaucoup de différens
genres d'ivresses ; nous avons bien indiqué les maux qui
en résultent , mais pour ne pas faire comme la plupart
des médecins qui connaissent , nomment et détaillent
toutes nos maladies sans nous donner les remèdes nécessaires
pour en guérir , voyons ce qu'il faut faire pour
nous préserver de toute espèce d'enivrement ; je ne
parle qu'à ceux qui ont la volonté de guérir , car les
hommes ne sont pas comme les enfans , et on ne peut
leur entonner les médecines qu'ils refusent .
Dans ce nouvel examen , je trouve encore à l'ivresse
du vin un grand avantage sur toutes les autres ; le remède
qu'elle exige est simple et facile et se trouve partout
; il ne s'agit que de mettre de l'eau dans son vin.
L'ivresse des passions est bien autrement difficile à
guérir. La modération est l'unique spécifique qu'on doive
employer ; mais la justice , la raison et la vérité , sont les
seuls médecins qui puissent l'administrer. La justice
reste , dit- on , dans le ciel , la vérité au fond de son
puits , et la raison toute seule est bien faible contre les
passions , qui la redoutent comme les hydrophobes ont
peur de l'eau.
Ne nous décourageons pourtant pas , et n'imitons ni
Sénèque , ni les Stoïciens , qui trouvaient plus facile de
fermer la porte aux passions que de les régler , ce qui
est à peu près aussi sage que de tuer son cheval fougueux
au lieu de le dresser.
Présentons la raison aux hommes sous des formes
aimables , égayons l'austérité de ses traits ; que son langage
, quittant la forme sèche du précepte , se présente
sous celle du conseil ; offrons - la aux passions , non en
adversaire , mais en amie ; il faut qu'elle les dirige sans
les heurter , qu'elle amuse pour instruire , et qu'elle
s'appuye ddee llaa sagesse des temps passés pour guérir les
folies du temps présent . Car tel est l'homme : sa vanité
repousse la leçon qu'on lui fait directement , et profite
de celle qu'on donne à d'autres .
Conseillez à un homme de rendre justice au mérite
et aux belles actions de son rival ou de son ennemi , il
s'irritera ou se moquera de vous . Rapportez-lui le mot
394
MERCURE DE FRANCE.
de Cicéron qui disait à César : En relevant les images
de Pompée tu affermis les tiennes ; ce même homme
´sentira la force de cette vérité et en fera son profit .
Je voulais empêcher un homme puissant de se venger
de son ennemi en le dénigrant ; j'allais parler et probablement
redoubler sa colère heureusement je vis
sur sa table un volume de Montaigne ; je l'ouvris , et je
lui lus ce passage : Voulez - vous faire bien du mal à
celui qui vous haït ? ne l'injuriez pas , ne comptez point
ses vices et ses défauts , mais montrez-lui vos vertus
et prouvez-lui vos talens.
Je suis persuadé qu'en adoucissant la voix de la sagesse
et en s'occupant un peu de la rendre aimable , on
parviendrait à la faire accueillir des plus fous .
Tout mortel cherche le bonheur , il faut l'accompagner
dans sa marche , l'aider dans sa recherche , le prévenir
contre l'emportement qui l'égare , lui montrer que
toute ivresse lui fait perdre son chemin , et que la modération
est le seul guide qui puisse le faire arriver à son
but.
Par de tels moyens , si on ne guérit pas de toutes les
ivresses , on dissipe au moins les plus dangereuses.
Il est peut - être indispensable qu'il nous en reste
quelqu'une dont les aimables illusions nous voilent de
trop tristes réalités , et s'il faut absolument faire un
choix , je répéterai avec Horace :
Heureux qui dans sa douce ivresse ,
Exempt de tout jaloux transport ,
Entre les bras de sa maîtresse
Sans
y penser attend la mort,
SÉGUR.
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1
JUILLET 1816. 395
ww
LE CONTEMPTEUR.
De tous les animaux qui s'élèvent dans l'air ,
Qui marchent sur la terre ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou , du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal , à mon avis , c'est l'homme.
BOILEAU , Sat. 8.
Si le coryphée du Parnasse français a pu , dans ses
vers , gloser à son aise et sans risque sur ce texte assez
peu flatteur pour notre espèce , pourquoi ne me serait-il
pas permis de le commenter à mon tour dans un langage
qui , pour n'être pas celui des Dieux , n'en est peut-être
que plus propre à s'adresser aux hommes ? Sans doute
je devrais craindre que mes tableaux ne parussent ternes
et froids auprès du coloris vigoureux du poëte ;
depuis trop long-temps la multitude des idées qui jaillissent
de ce sujet fertile m'obsède et me suffoque ; je ne
puis me contenir : c'est pour mon soulagement et non
pour la gloire , que je suis contraint de leur donner
l'essor. Eh pourquoi , dira-t - on , cette ardeur extrême ?
Quel peut être le but et l'avantage d'une pareille dissertation
? Si le sort du genre humain est véritablement à
plaindre , est-il bien louable de l'aggraver par des tableaux
qui peuvent ôter à l'homme les consolations que
lui offrent les avantages qu'il possède , en dédommagement
des imperfections qui le déparent ? Que pourrezvous
d'ailleurs nous dire , qui n'ait été cent et cent fois
répété ? Je ne sais si les idées qui me pressent me sont
propres , ou si elles ne sont que des réminiscences ; et en
tout cas , je les résume d'une toute autre manière qu'elles
me sont parvenues . Au surplus , n'est-on pas convenu
qu'imaginer c'est se ressouvenir ? Enfin , s'il faut absolument
expliquer mon intention , la voici : Bien que
l'homme soit essentiellement à mes yeux , comme mon
début l'annonce , fort au-dessous de ses prétentions , je
suis convaincu qu'il n'est pas même au niveau du rang
auquel sa nature lui permettrait d'atteindre , et que le
396
MERCURE DE FRANCE .
plus grand obstacle qui s'y oppose est son orgueil , et la
persuasion où il est de sa grande supériorité sur tout ce
qui existe. C'est donc en lui prouvant son erreur et sa
vanité , qu'il m'a paru possible de le rendre à sa destination.
Quand il croira n'être que peu de chose , il sera
parvenu au plus haut degré de perfection dont il soit
susceptible . J'entre en matière.
L'homme destiné , comme des milliers d'autres animaux
, à respirer quelques instans sur ce petit globe
qu'on nomme la terre , aime à se persuader qu'elle fut
créée pour lui seul , ou qu'au moins son sol et tous ses
autres habitans sont devenus sa propriété , soit en vertu
des décrets du Créateur , soit en raison du génie qui lui
a été départi dans ce dessein ; cependant l'existence misérable
et précaire dont il jouit au sein de sa prétendue
souveraineté , devrait lui persuader , ou qu'il a mal interprété
les intentions de la divinité , ou qu'il en a détourné
les effets par le mauvais emploi qu'il a fait de ses
facultés , supposé qu'il en eût reçu d'assez éminentes.
pour indiquer cette destination . Voyons donc si les qualités
qui lui sont dévolues justifient cette supposition .
L'homme est- il mieux partagé que tous les autres
animaux , dans la distribution des facultés essentiellesàl'existence
, à la reproduction et au bonheur?
On ne saurait contester que les dons les plus nécessaires
qu'un être vivant puisse recevoir de la nature , ne
soient ceux que nous venons d'énoncer. L'existence de
l'homme est , dans le commencement de sa vie , subordonnée
, comme celle des autres animaux , aux soins
d'une mère ; mais ceux-ci apprennent d'elle en très-peu
de temps à trouver leur nourriture et à se suffire euxmêmes
, sans que jamais leur instinct les trompe sur ce
qui leur convient ; et le temps employé à cette première
et unique éducation , n'équivaut pas à la vingtième
partie de la durée commune de leur vie , dans quelque
espèce que ce soit ; il en est même dont l'émancipation
est infiniment plus prompte. L'homme , dans l'état
primitif, obtiendrait probablement aussi sa subsistance
JUILLET 1816. 397
des productions spontanées de la nature ; mais quoique
la longueur de sa vie , dans cet état , puisse être estimée
au maximum à 8o ans , il ne saurait , avant l'âge de
10 ans , se procurer lui seul qu'une très-faible portion
de son nécessaire ; ainsi il se trouve déjà moitié plus de
temps de nullité dans sa vie que dans celle des animaux ,
puisqu'il en forme le dixième. Bien plus , comme la
nature l'a fait également frugivore et carnivore , il se
passera encore bien des années avant qu'il puisse atteindre
la seconde espèce de nourriture qui paraît ne
pas moins convenir à sa constitution que la première.
Au reste , plusieurs causes ont concouru à retirer les
hommes de cet état d'isolement ; en premier lieu une
sorte de bienveillance réciproque plus caractérisée chez
eux que dans aucune autre espèce , ensuite le sentiment
des services qu'ils pouvaient attendre les uns des autres;
enfin le don de la parole qui facilite la communication
respective des pensées. Si la sociabilité de l'espèce humaine
pouvait être mise en question , elle serait décidée
par le fait , puisque les sauvages qui sont restés le plus
près de la nature , vivent eux -mêmes dans une sorte de
société il est vrai que moins elle est perfectionnée ,
plus l'existence de ceux qui la composent est assurée.
:
Quoi qu'il en soit , les réunions s'étant multipliées , la
population s'est enfin accrue jusqu'au point que les dons
gratuits de la terre n'ont pu lui suffire ; alors l'appétit
carnassier de l'homme lui a fait sentir qu'il pouvait
le satisfaire aux dépens des êtres vivans qui l'entourent ;
mais un petit nombre était à sa portée , et la nature
malgré la prédilection dont il se flatte , n'a pas jugé
à propos de le pourvoir de moyens suffisans pour atteindre
directement les autres . Il est vrai qu'elle lui a donné
pour supplément l'industrie , au moyen de laquelle il
a imaginé l'art du chasseur , qui remplit à peu près son
but ; mais les insectes les plus vils , tels que l'arraignée
et le fourmi-lion , partagent avec lui cette faveur avec
bien moins de frais , et le besoin de cette faculté morale
atteste lui-même une impuissance physique qui ne caractérise
point une prééminence formelle.
La propagation des substances nutritives par la cul548
MERCURE DE FRANCE .
ture , lui offrait une ressource non moins utile et plus
sûre ; mais soit que son imagination fût tardive à la deviner
, soit qu'un léger travail répugnât à sa paresse ,
'c'est la dernière dont il se soit avisé .
Un moyen encore plus simple de pourvoir à sa subsistance
lui a long-temps échappé ; mais enfin il s'est
aperçu qu'il pouvait s'emparer de la génération naissante
de quelques animaux et les élever autour de lui pour en
disposer au besoin ; mais les soins qu'il est obligé de
leur donner sont une véritable servitude , qui justifie mal
sa prétention à l'universelle suzeraineté . C'était beaucoup
néanmoins pour le bien de l'espèce humaine , que
l'acquisition de ces divers moyens d'existence , qui tous ,
en définitif, reposent sur la jouissance d'une certaine
étendue de terrain possédee , soit en commun par une
association plus ou moins nombreuse d'individus , soit
en particulier par quelques familles. Trop heureux si
cet ordre de choses était invariable dans tous les temps
et dans tous les lieux ; mais , par succession de temps ,
il est arrivé que la majeure partie de la population a
cessé d'avoir part dans la distribution de ces produits.
Il n'entre pas dans mon plan d'approfondir les causes
de l'inégalité des conditions qui s'est introduite parmi
les hommes . Tout le monde connaît l'éloquente dissertation
d'un de nos plus célèbres écrivains sur ce sujet ;
mais un coup- d'oeil rapide sur la progression des faits
qui ont amené la société au point où nous la voyons ,
est indispensable à mon plan.
Lorsque l'homme s'est avisé de contraindre la terre à
lui fournir des fruits qu'elle lui accordait spontanément
avec trop d'économie , tous ne purent pas apporter au
travail la même force , le même courage , la même industrie
: de là l'inégalité des succès ; cependant il dût
long-temps être difficile que chacun n'obtint pas son
nécessaire , parce que la fertilité du sol récompensait
amplement les moindres travaux , et que les besoins
n'excédaient pas les moyens de les satisfaire . Cependant
peu à peu l'exercice des facultés physiques et intellectuelles
développa chez les individus des inclinations
différentes ; l'un montra plus d'aptitude à fertiliser
JUILLET 1816. 399
la terre ; un autre se livra à la culture des arts utiles ,
dont les produits devinrent bientôt un besoin pour tous.
Mais tandis que celui-ci s'occupait de ce soin , il laissait
à d'autres le soin de le nourrir : de là naquit le système
des échanges.
Or , comme de tout temps les arts n'ont récompensé
que médiocrement ceux qui les cultivent , ces derniers
obtinrent à peine leur nécessaire , tandis que la terre
paya avec usure les travaux des autres , et répandit chez
eux un excès d'abondance qui établit la première distinction
, non-seulement entre les différentes classes ,
mais encore parmi ceux du même ordre , et cela en
raison des progrès de leur prospérité , quelle qu'en fut
la cause.
Le superflu des denrées amena l'augmentation des
bestiaux , et cette augmentation , premier caractère de
la richesse , exigea une plus grande étendue de terrain ,
à l'occupation duquel personne n'eut intérêt de s'opposer
tant qu'il y en eut assez pour suffire au travail que chacun
se proposait . Cette double propriété passa naturellement
des pères aux enfans et se partagea entr'eux. Ce
qui fut alors consacré par l'usage , reçut dans la suite
la sanction des lois et fut converti en droit ; la richesse
fit connaître des besoins et des jouissances nouvelles , qui
redoublèrent l'activité et l'ardeur d'acquérir. L'envahissement
successif de toutes les terres et leur inégale
répartition purent seules y mettre un terme , et le plus
grand nombre , étonné de son exhérédation consommée
par son incurie , y souscrivit par stupéfaction , et fut
contraint de chercher dans son industrie un patrimoine
factice et précaire.
Tels ont été les effets et les progrès de la civilisation ;
ils paraissent être le résultat nécessaire de l'organisation
de l'homme , puisque tout le porte , comme je l'ai dit
plus haut , à se rapprocher de ses semblables et à vivre
en communauté . D'autres animaux ont aussi reçu de
la nature cet instinct de réunion , tels que les castors et
les abeilles , avec cette différence pourtant que dans ces
républiques les efforts de tous ont pour objet d'opérer
le bien commun et non celui du plus petit nombre . De
400 MERCURE
DE FRANCE .
quel côté est la sagesse ? auquel faut- il attribuer l'avantage
?
Je conviens qu'au point où la société est parvenue
il était indispensable que le droit de propriété fût assuré
par des lois ; mais , sans examiner s'il était d'une absolue
nécessité que les choses s'arrangeassent ainsi , n'est - on
pas fondé à regarder en pitié l'espèce dont le perfectionnement
ne peut s'opérer qu'au détriment de sa prospérité
physique , et , par une suite inévitable , de toute
espèce de bonheur. Peut -il , en effet , en exister pour
celui dont l'aliment le plus nécessaire n'est point assuré ,
et c'est le plus grand nombre ; car cette industrie qui ,
au défaut de la terre dont il ne peut plus réclamer les
faveurs, doit lui servir de mère nourricière , est-elle pour
lui une ressource infaillible ? non sans-doute , et l'expérience
prouve malheureusement que si une multitude
d'hommes obtiennent d'un travail plus ou moins pénible
une existence supportable , il en est un nombre effrayant
dont les talens acquis à force de temps et d'étude , trompent
trop souvent les espérances , les laissent dans un
dénuement absolu , dans l'avilissement et le désespoir ,
ou du moins à la merci de la pitié souvent incertaine
de leurs semblables . Quelle destinée pour celui qu'on
nous donne l'être
pour par excellence ! et quel est
l'homme qui peut se flatter , même au sein de l'abondance
, d'en être à jamais exempt ?
L'homme n'est donc pas le mieux partagé de tous les
animaux dans les moyens de pourvoir à son existence.
Voyons s'il a obtenu plus d'avantages dans ceux qui
intéressent sa reproduction .
L. C. D. L. B.
( La suite à un Nº prochain. )
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JUILLET´´ 1816. 401
ADOLPHE ,
Anecdote trouyée dans les papiers d'un inconnu , et
publiée par M. Benjamin de Constant. Un vol . in- 12 .
Chez Treuttel et Wurtz , rue de Bourbon , n° 17.
Commencerai -je par chicaner M. Benjamin de Constant
sur la prétendue origine de cette anecdote trouvée
dans les papiers d'un inconnu , et dont il ne serait luimême
que l'éditeur ? Qu'importe aux lecteurs , la manière
plus ou moins neuve dont est faite une préface ,
sur-tout quand elle n'est pas plus longue que celle d'Adolphe
. Mettrai-je ensuite ma pénétration en jeu pour
prêter à ce roman la réalité de l'histoire ? Irai-je imaginer
que l'auteur a couvert d'un masque chacun de ses personnages
, pour me faire honneur de l'adresse avec laquelle
je l'aurai soulevé ? Enfin , pour donner à cet
ouvrage , et par contre - coup à mon article , le piquant
du scandale , faudra- t-il répéter les interprétations hasardées
des journaux anglais ? M. Benjamin de Constant
vient de les démentir publiquement ; et la meilleure
preuve de l'imprudence ou de l'erreur des gazetiers
d'outre-mer , c'est que , dans sa lettre , il déclare qu'il
n'a
pu se mettre en scène sous le nom d'Adolphe , car
en parlant de lui -même , il se serait peint avec plus
d'avantage ; et à cet égard on peut croire M. Benjamin
de Constant sur parole. L'essentiel est de savoir si
Adolphe est un joli roman. Un critique exercé l'a déjà
qualifié ainsi ; c'est du moins un roman curieux . On
y trouve des comparaisons romantiques , des tirades
sentimentales , de l'originalité , ou si l'on veut , de
la bizarrerie dans les caractères. La couleur singulière
du style , le tour particulier des réflexions et des pensées ,
souvent pleines d'esprit et de justesse , la vérité et la
finesse des observations , et une espèce d'étrangeté répandue
dans tout l'ouvrage ; voilà ce qui fera distinguer
le roman d'Adolphe de la foule insipide des nouveautés
au milieu desquelles il paraît.
26
402 MERCURE DE FRANCE.
Adolphe , fils du ministre de l'électeur de... est un jeune
homme assez fantasque ; il trouve trop de générosité et
trop peu de confiance dans son père . Cette réserve était
dans ce dernier l'effet d'une espèce de timidité avec
son fils ; tout ce qu'on peut deviner du portrait que
l'auteur fait de l'un et de l'autre , c'est qu'ils ne s'entendaient
pas fort bien , et qu'il ne régnait pas entr'eux
ce charme de la tendresse paternelle et de la piété filiale .
Il y a quelque chose de froid et de louche dans tous les
sentimens des personnages de ce roman : c'est qu'il entre
dans tous un peu d'égoïsme , et un peu de romantique.
Par exemple, Adolphe , dès les premières années de sa
jeunesse , ne demandait qu'à se livrer à ces impres-
» sions primitives et fougueuses qui jettent l'ame hors
» de la sphère commune , et lui inspirent le dédain
» de tous les objets qui l'environnent . » Mais son père ,
qui n'était plus dans l'âge des impressions primitives et
fougueuses , et qui ne trouvait pas sans doute un grand
plaisir à se jeter hors de la sphère commune , se moquait
un peu des goûts romanesques ou romantiques.
Rien ne blesse plus un enthousiaste , que la raillerie .
Voilà sans doute la véritable cause de la contrainte qui
existait entre le fils et le père , et non pas la timidité de
celui-ci . Ne trouvant dans personne , pas plus que dans
son père , une conformité de penchant pour les idées extraordinaires
, Adolphe devient égoïste , mais son égoïsme
est tiède. « Tout en ne m'intéressant qu'à moi , je m'in-
» téressais faiblement à moi-même ; je portais au fond
>> de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne m'aper-
» cevais pas , mais qui ne trouvant point à se satisfaire ,
» me détachait successivement de tous les objets , qui
» tour à tour , attiraient ma curiosité . » Comme rien
ne peut alimenter sa sensibilité , il la remplace par l'indifférence
, par une réverie vague qui ne l'abandonne
jamais . On dit que l'indifférence mene au bonheur. Ce
n'est donc pas l'indifference romantique d'Adolphe qui
ne peut jainais le rencontrer , et qui ne le mérite pas en
effet .
Sorti de l'université de Gottingue , à vingt-deux ans ,
Adolphe se rend dans la petite ville de D ..... résidence
JUILLET 1816 . 403
"
d'un prince allemand . Il va dans le monde , où il prend
toujours le rôle de contradicteur. La manière dont il
justifie cette manie est curieuse . Alceste se gendarme
contre tous les hommes , parce qu'il les trouve toujours ,
ou loueurs impertinens , ou censeurs téméraires ; mais
si Adolphe ne peut souffrir les maximes communes et
les formules dogmatiques , ce n'est pas qu'il adopte des
opinions opposées , c'est qu'il est impatienté d'une
conviction si ferme et si lourde . « Je ne sais , dit-il
»
H
quel instinct m'avertissait d'ailleurs de me défier de
>> ces axiònies généraux si exempts de toute restriction ,
P si purs de toute nuance . Les sots font de leur morale
une masse compacte et indivisible , pour qu elle se
» mêle le moins possible avec leurs actions , et les laisse
libres dans tous les détails . » Voilà justement ce qui
fait qu'Adolphe est contradicteur ; mais il est quelquefois
observateur piquant. Ceux dont il avait eu le tort
de se moquer seliguèrent contre lui . On peut présumer
qu'il fût en état de leur tenir tête , à la manière dont il
nous les peint : « parce que , sans le vouloir , je les avais
» fait rire aux dépens les uns des autres , tous se réu-
>> nirent contre moi ; on eut dit , qu'en faisant remarquer
leurs ridicules , je trahissais une confidence qu'ils
>> m'avaient faite : on eut dit , qu'en se montrant à mes
» yeux tels qu'ils étaient , ils avaient obtenu de ma
part la promesse du silence . Je n'avais point la cons-
» cience d'avoir accepté ce traité trop onéreux . Ils
» avaient trouvé du plaisir à se donner ample carrière :
» j'en trouvais à les observer et à les décrire ; et ce qu'ils
» appelaient une perfidie , me paraissait un dédommage-
>> ment tout innocent et très-legitime. » Ce passage rappelle
une tirade du Méchant , et le caractère d'Adolphe
a bien quelque chose de celui de Cléon ; ou plutot il
ressemble à tant de héros de roman et de comédie
qu'il ne ressemble à rien , et j'aime à croire que M. Benjamin
de Constant n'a fait qu'un portrait de fantaisie .
Les dames , sur-tout , pourront -elles croire à la réalité
d'un personnage si peu galant ? Adolphe , en parlant
d'une femme aimable , l'appelle l'une des femmes les
moins insipides de la société dans laquelle nous vivions.
>>
"
26.
404
MERCURE
DE FRANCE .
C'est la vue de cette femme , moins insipide que les
auires , et le spectacle de son amoureuse liaison avec
un de ses amis , qui lui inspira un nouveau besoin , uné
nouvelle émotion ; ce n'était pourtant qu'une émotion
vague ; il y a par-tout du vague dans ce roman. Tourmenté
de désirs encore incertains , Adolphe fait connaissance
avec le comte de P..... il voit chez lui sa
maîtresse , une polonaise célèbre par sa beauté , quoiqu'elle
nefút plus de la première jeunesse . Cette polonaise
, nommée Ellénore , avait vu sa famille ruinée
et son père proscrit ; elle avait donné au comte de P ....
les plus grandes marques de dévouement , «< avait partagé
ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
» de joie , que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait
s'empêcher de rendre justice à la pureté de ses motifs
» et au désintéressement de sa conduite . » C'était à elle
que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
ses biens. Ils étaient venus à D ..... pour y suivre un
procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P....
son ancienne opulence .
>>
»
Le portrait d'Ellénore offre des choses aussi bizarres
que celui d'Adolphe . C'est encore une parodie romantique
de mille personnages connus , sur-tout de la Nouvelle
Héloïse , et de tous ces êtres faibles et charmans ,
modèles de toutes les vertus , à l'exception d'une seule ,
qui peuvent dire : Nous avons tout hormis l'honneur.
Elle avait deux enfans du comte de P.; elle en rougissait
devant le monde ; était de mauvaise humeur quand
on lui disait qu'ils grandissaient , qu'ils promettaient
d'avoir du talent ; mais s'il leur arrivait quelqu'accident,
elle leur prodiguait mille caresses avec une anxiété
où l'on démélait une espèce de remords . « Elle était
très-religieuse , parce que la religion condamnait ri-
>> goureusement son genre de vie . » Comme Mme de
Maintenon , «< elle repoussait sévèrement dans la con-
>> versation tout ce qui n'aurait paru à d'autres femmes
>> que des plaisanteries innocentes , parce qu'elle crai-
2
gnait toujours qu'on ne se crut autorisé par son état
» à lui en adresser de déplacées. >> Comme Arsinoë , du
Misantrope , « elle protestait , pour ainsi dire , par chaJUILLET
1816 . 405
>>
" "
cune de ses actions et de ses paroles , contre la classe
» dans laquelle elle se trouvait rangée . » Et la classe
dans laquelle elle se trouvait rangée protestait à son
tour contre sa pruderie . « Cette opposition entre ses sentimens
et la place qu'elle occupait dans le monde
» avait rendu son humeur fort inégale.... Il y avait dans
sa manière quelque chose d'inattendu et de fou-
" gueux. » Adolphe , si passionné pour les impressions
fougueuses, ne pouvait résister aux charmes d'Ellénore ;
il y avait sympathie. Aussi il en devient amoureux en
l'examinant avec intérêt et curiosité , comme un bel
orage.
»
"
>>
35
Après quelques façons d'usage , le bel orage se calme.
« L'amour d'Adolphe tenait du culte , et il avait pour
>> elle d'autant plus de charme , qu'elle craignait sans
cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
» se donna enfin toute entière. » Voilà donc Adolphe
heureux . Peut-être l'amour va fixer l'incertitude de ses
idées et le vague de ses sentimens. Qu'éprouve-t-il .
après avoir obtenu ce qu'il désirait si ardemment ? il
forme d'abord les plus belles résolutions , et s'écrie :
« Malheur à l'homme qui , dans les premiers' momens
d'une liaison d'amour , ne croit pas que cette liaison
» doit être éternelle ! Malheur à qui , dans les bras d'une
maîtresse qu'il vient d'obtenir , conserve une funeste
prescience , et prévoit qu'il pourra s'en détacher !
» Une femme que son coeur entraîne , a dans cet instant
quelque chose de touchant et de sacré.... J'ai-
» mai , je respectai mille fois plus Ellénore après
qu'elle se fût donnée ; je marchais avec orgueil au
milieu des hommes ; je promenais sur eux un regard
» dominateur ; l'air que je respirais était à lui seul une
jouissance ; je m'élançais au-devant de la nature pour
» la remercier du bienfait inespéré , du bienfait immense
qu'elle avait daigné m'accorder.... Ce n'est
>> pas le plaisir , ce n'est pas la nature , ce ne sont pas
» les sens qui sont corrupteurs , ce sont les calculs auxquels
la société nous accoutume et les réflexions que
l'expérience fait naître . » Heureusement que ce galimathias
n'est pas plus séduisant qu'intelligible. De pa
>>
>>
>>
>>
"J
1
´406
′
MERCURE
DE
FRANCE
. reils principes , si dangereux sous la plume enchanteresse
de Jean-Jacques , deviennent fort innocens , traduits
en langage tudesque et enluminés d'un coloris
romantique .
Vous venez de lire tout le beau pathos de ce grand
faiseur de protestations amoureuses ; il ajoute encore :
23
Charmes de l'amour ! qui vous éprouva ne saurait
» vous décrire ! » Mais cet homme sí ennuyé de tout ,
s'ennuie bientôt de sa maitresse ; son amour lui paraît
trop assujétissant . Après cette belle exclamation , vous
n'avez pas retourné la page que la froideur et le dégoût
ont succédé à cette passion qui se révoltait à la seule
idée de prévoir une infidélité. Ellénore , au bout de six
semaines qu'il est resté seul avec elle , dans l'absence
du comte de P..., n'est plus pour lui qu'une femme incommode
, avec qui il faut qu'il soit à l'heure . Il ne
peut souffrir d'avoir ses pas marqués d'avance et tous
ses momens ainsi comptés . « J'étais forcé , dit-il ,
de
rompre avec la plupart de mes relations ; je ne
» savais que répondre à mes connaissances , lorsqu'on
me proposait quelque partie , que dans une situa-
>> tion naturelle je n'aurais point eu de motifs pour
» refuser. » Adolphe avait cru aimer Ellénore ; ce
qu'il dit prouve qu'il ne pouvait jamais aimer que
lui seul. Un coeur froid comme le sien n'était pas ce
qu'il fallait à une ame passionnée comme celle d'Ellénore
, à une femme aussi exigeante et qui avait droit
de l'être , car enfin elle avait trahi pour lui le comte
de P... La conduite généreuse qu'elle avait tenue à l'égard
du comte lui avait rendu une partie de cette considération
que le titre de maîtresse lui avait fait perdre.
Elle s'en était séparée pour vivre avec Adolphe , et
voilà comme elle en était récompensée : l'ingrat parlait
déjà de se séparer d'elle. A force d'instances et de farmes
elle le détermine à demander à son père de ne pas partir
encore de six mois . Son père le lui accorde . Cela ne lui
fait pas trop de plaisir : « Encore six mois de gêne et
» de contrainte , se dit-il . » Il ne cherche pas même à
cacher son ennui aux yeux.de sa maîtresse , qui lui reproche
de lui annoncer cette nouvelle si sèchement.
JUILLET 1816.
407
1
Leur liaison n'est plus qu'une querelle continuelle :
Ellénore a le malheur affreux de n'être pas aimée
quand elle aime , et Adolphe le malheur non moins
grand d'étre aimé avec passion quand il n'aime plus .
On dira : Eh bien ! que ne la quitte-t-il ; elle supporterá
plus facilement de ne plus le voir que de le voir insensible.
Ce serait bien sans doute le parti le plus raisonnable
; mais l'inconnu dans les papiers duquel on a
trouvé cette anecdote ne la destinant sans doute pas à
voir le jour , n'a pas songé à y mettre de la raison .
Adolphe , dans son commerce avec Ellénore , a quelques
traits de Célimène dans son amour pour le mísantrope.
Comme la coquette de Molière , le héros de
M. Benjamin de Constant ne veut pas renoncer au
monde pour faire l'amour dans un désert ; il veut comme
elle une autre compagnie que celle de l'objet aimé.
Les six mois sont expirés : Adolphe s'éloigne. Ellénore
lui a fait prom ettre de revenir dans deux mois , ou
de lui permettre d'aller le rejoindre. Au bout de ce
terme l'impétueuse Ellénore , après lui avoir fait dans
ses lettres les plus violens reproches , arrive près de lui .
L'explication la plus violente a lieu entre cet amant
aussi froid que le pieux Enée , et cette amante , aussi
passionnée que la malheureuse Didon . Il ne l'examine
plus comme un bel orage , mais comme un orage fort
incommode , auquel il voudrait bien pouvoir dérober sa
tête. Son père apprend qu'Ellenore est arrivée ; il accuse
Adolphe de son retour , et lui annonce qu'il a pris des
mesures pour la faire éloigner. Cet incident le ramène
vers celle dont il voudrait si fort être délivré ; l'honneur
lui fait un devoir de la préserver du coup qui la menace ;
il s'indigne en pensant qu'elle serait chassée , elle qui
est venue pour lui seul. Il prévient son père et part avec
Ellénore : ils se fixent à Caden , petite ville de la Bohême
. Ellénore ne prend pas le change sur le sentiment
qui fait agir Adolphe ; elle sait bien que la pitié n'est
pas de l'amour. Pendant son séjour à Caden , elle reçoit
une lettre du comte de P... ; il lui apprend que son procès
est gagné , et lui offre la moitié de sa fortune. Elle n'ac- .
408
MERCURE
DE
FRANCE
.
"}
cepte point ses offres , et fait encore ce sacrifice au plus
égoïste des amans . Ce n'est pas tout. Peu de temps après
elle reçoit la nouvelle du retour de son père et de sa
rentrée dans tous ses biens . « Quoiqu'il ne connût qu'à
peine sa fille , que sa mère avait emmenée en France à
l'âge de trois ans , il désira la fixer auprès de lui . » Elle
est sourde à la voix de la nature ; elle sent à quel blâme
elle s'expose ; «< elle passera pour une fille ingrate et pour
>> une mère peu sensible , » en négligeant l'occasion d'augmenter
la fortune de ses deux enfans ; mais elle ne veut
pas aller en Pologne sans Adolphe . Bientôt elle apprend
la mort de son père ; elle se rend en Pologne accompaguée
d'Adolphe , s'établit avec lui dans une des terres
de son père , qui l'a nommée son héritière . Cette terre
était située à peu de distance de Varsovie . Adolphe voit
dans cette ville le baron de T.... , ami de son père. Le
baron l'engage fortement à se séparer enfin d'Ellenore ; il
issipe les craintes qu'il pourrait avoir de la douleur de
sa maîtresse. « Il n'y a pas , lui dit-il , une de ces femmes
passionnées , dont le monde est plein , qui n'ait pro-
» testé qu'on la ferait mourir en l'abandonnant ; il n'y
་་
en a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit
» consolée . » On voit bien que le baron de T... ne connaissait
pas Ellénore , car elle tombe malade et meurt
pour avoir vu seulement une lettre d'Adolphe dans
laquelle il ne laissait qu'entrevoir le dessein d'abandonner
enfin celle auprès de laquelle la délicatesse le
retenait . C'est alors qu'Adolphe , qui auparavant rejetait
dans le vague la nécessité d'agir , fait à Ellénore
les plus beaux sermens et jure de ne jamais la quitter .
Il est vrai qu'il ne risque pas beaucoup de promettre
un amour éternel à une femme qui est à l'agonie ; mais
il devait la trahir , même après sa mort . Elle lui avait
recommandé à sés derniers momens de ne pas lire une
de ses lettres qu'elle lui avait désignée . Il ne prend pas
même la peine de s'excuser là -dessus ; il dit froidement :
<< Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de
» brûler. Je ne la reconnus pas d'abord ; elle était sans
» adresse ; elle était ouverte . Quelques mots frappèrent
» mes regards malgré moi ; je tentai vainement de les
JUILLET 1816.
409
>>>
en détourner ; je ne pus résister au besoin de la lire
» touté entière. »
Il serait difficile de trouver un caractère plus bizarre
et plus odieux que celui d'Adolphe . Celui d'Ellénore
a aussi quelque chose de maussade . On sait ce que
c'est qu'une prude ; eh bien ! une prude romantique est
cent fois pire , et telle est Ellénore. Dans une espèce
de post-face, on apprend , ce qui est fort édifiant , qu'Adolphe
a été puni de son caractère par son caractère
méme , et à ce sujet M. Benjamin de Constant s'écrie :
>> Les circonstances sont bien peu de choses , le carac-
>>> tère est tout ; c'est en vain qu'on brise avec les objets
et les étres extérieurs , on ne saurait briser avec
soi- même. » Et moi je brise là , après avoir toutefois
fait remarquer deux expressions romantiques : indélicatesse
, et elle me lisait , pour elle me faisait la
lecture .
>>
>>
T.
www
wwwwwwww
LETTRE INÉDITE DE THOMAS
A M. D'EYMAR ( 1 ) .
( Communiquée par M. Fayolle . )
Le séjour de Nice , malgré ses agrémens , ne peut me
faire oublier celui de Forcalquier et de Fougère. Je trouve
ici la beauté du climat , un soleil aussi chaud qu'au
printemps , des campagnes couvertes encore de verdure
et semées de fleurs , des montagnes très-pittoresques et
qui offrent de riches points de vue ; mais je ne trouve
pint ce qui reposait si doucement mon coeur , vos entretiens
, votre amitié , celle de votre charmante famille ,
nos dîners doux et tranquilles à la campagne , le plaisir
dé vous voir arriver de loin à traver la prairie , le regret
1 ) M. d'Eymar fut ami de Thomas et de J.-J. Rousseau . il a
publié , en 1797 , une notice sur Viotti , pleine de chaleur et d'imagination
, et digne en un mot du Pindare des violons.
410
.
MERCURE
DE FRANCE RANCE
.
1
de vous voir partir trop tôt. Oh ! qu'alors les journées.
étaient courtes ! je n'ai plus la douceur d'éprouver ces regrets
; ma vie est ici monotone ; chaque jour ressemble
à un autre , je n'ai rien à espérer pour le lendemain . J'ai
fait peu de connaissances , et je n'en désire pas. J'ai ap
pris qu'il est cruel d'aimer ceux qu'on ne peut voir toujours.
Les sentimens que vous me témoignez dans vos
deux lettres m'ont vivement touché : je les connaissais
déjà ; mais il m'a semblé , en lisant , que j'apprenais
quelque chose de nouveau . Je vois avec douleur que
vous n'êtes point heureux . Votre ame inquiète et active
a des besoins qu'elle ne peut remplir.Oh ! si vous pouviez
vous créer à vous- mêmes quelque occupation qui pût
vous distraire ; un travail réglé , quelque lecture suivie
sur quelque objet intéressant , et que vous prendriez là
peine d'écrire pour vous en rendre compte ! J'ai connu
une dame de beaucoup d'esprit , qui, tous les jours ,
écrivait ses entretiens avec elle - même . Rousseau , vivant
loin des hommes , écrivait ses promenades solitaires. Ce
qu'on écrit attache plus fortement l'ame et l'imagination
. On est obligé de mettre en ordre ses sentim us
et ses idées ; on descend plus profondément dans son
ame , et on en fouille tous les trésors . Alors , la mélancolie
a je ne sais quel charme , et l'on trouve de la
douceur à l'exprimer. Les heures s'écoulent sans ans
aperçues , l'esprit s'étend , l'ame se fortifie et se c .
Ca a moins besoin des hommes à mesure qu'on tie
plus de ressource en soi ; on les revoit même avec pins
d'indulgence parce qu'ils sont moins nécessaires , et
qu'on n'a rien à leur demander . Croyez - moi , mon
cher ami , le bonheur est un art important , et qui a
besoin d'être appris ; c'est une terre qu'il faut cultiver
comme les autres , et qui ne rend presque jamais qu'à
proportion de la culture. Les ames sensibles sur- tout
ont besoin plus que les autres de travailler à leur
bonheur ; elles sont plus exposées à le perdre , parce
que tout agit sur elles : elles appartiennent à tout ce
qui les environne . Un mot , un regard , les objets même
♦ inanimés , la température du ciel , et jusqu'à l'air
qu'elles respirent , tout peut troubler leur repos. C'est
JUILLET 1816. 411
un thermomètre qu'affectent toutes les variations , et
qui sans cesse monte ou descend. Le bonheur consisté
peut-être à le fixer , autant que cela se peut . Je suis bien
sûr , du moins , que plus on peut tirer son mouvement
de soi-même , moins il est sujet à s'altérer , et je ne
connais pas pour cela de meilleur moyen que l'occupation
et le travail .
Nice , 10 janvier 1785.
LA FRANCE APRÈS LA REVOLUTION.
(
« Si l'on voulait faire un beau rêve , il faudrait rêver
>> qu'on est roi de France. »
Mot du grand Frédéric à l'empereur d'Autriche.
( Correspondance du prince de Ligne. )
Nous voyons d'avance plus d'un lecteur s'arrêter à
cette épigraphe , et dire avec l'expression d'une douleur
que l'espérance ne vient point adoucir : hélas ! ils ne sont
places temps , où l'idée de l'honneur et de la politesse
état compagne du nom français ; où nos moeurs , nos
usages , nos goûts , devenaient dans l'Europe entière et
la règle des cours , et le prototype de la bonne édu-
. Qui pourrait reconnaitre les Français de
is XIV et de Louis XV , dans les contemporains
debberspierre et de Buonaparte ? Et qui pourrait encore
tirer quelque vanité d'appartenir à une nation qui
a ensanglanté les feuillets si glorieux de son histoire
par vingt années de crimes et de fureurs ; qui s'est jetée
dans tous les excès ; s'est avilie par tous les désordres
et s'est vue exposée , pour prix de ses extravagances , à
n'avoir plus aucun rang dans ce système politique ,
qu'elle avait failli de renverser ?
,
Telles sont les exclamations qu'arrachent journellement
à un grand nombre de bons Français, et l'horreur
inéfaçable imprimée dans leur ne par le règne si long
du cahos , et le regret d'un ordre de choses dont ils ont
passé leur vie à défendre les principes et à désirer le
retour.
412 MERCURE DE FRANCE .
A Dieu ne plaise que nous ayons jamais la pensée de
leur faire un tort de ces regrets , dont la source est aussi
pure que respectable. Il serait facile même d'enchérir
sur leur expression , et de multiplier à l'infini les chefs
d'accusation qu'on voudrait reproduire contre la révolution
française ; on pourrait accumuler les images sanglantes
, prodiguer les anathêmes et les imprécations ,
en un mot , épuiser sur ce sujet déplorable le vaste domaine
de l'imagination , sans craindre d'exagérer les
faits et de calomnier les hommes ; mais il faudrait toujours
s'arrêter aux conséquences , sous peine de tomber
dans l'aveuglement et dans l'injustice , et de suivre follement
des chimères désespérantes , plutôt que d'embrasser
des vérités heureuses qui nous sont offertes.
En effet , pourquoi nous associer gratuitement à des
iniquités que nous n'avons point partagées ? Pourquoi
accepterions-nous cette odieuse solidarité dans laquelle
les fauteurs de nos maux ont en vain cherché à nous
envelopper ? Eh quoi ! confondra-t-on dans la haine des
siècles et les boureaux et leurs victimes ? N'éprouverat-
on pas quelque consolation en comparant le petit
nombre des premiers avec cette légende de martyrs qui
ont scellé de leur sang l'opposition de la vertu à l'établissement
du crime ? Appellera-t-on nation , cette majorité
que les échaffauds avaient faite ? Oubliera-t- on ,
sur le Rhin et l'Escaut , les - mânes héroïques de ces
braves , qui , de tous les points de la France , étaient
venus se rallier au panache de Henri IV ? Ne tiendrat-
on aucun compte au paysan Bas -Breton de sa longue
et valeureuse résistance ? Fermera - t - on l'oreille aux
gémissemens et aux murmures d'un peuple opprimé
sous le plus affreux despotisme ; qui , vendu et livré
chaque année par les prétendus gardiens de son indépendance
, semblait ne vaincre que par instinct , et pour
racheter à force de gloire la honte de sa servitude ? Enfin
oubliera-t-on que c'est ce peuple même , qui , délivré
de son tyran , a levé les bras vers son père , et lui a
demandé avec confiance la liberté et le bonheur ?
Disons-le donc franchement pour adoucir , par quelque
pensée consolante , le souvenir de nos infortunes ; alors
JUILLET 1816 . 413
que nos armées , entraînées dans des guerres injustes
dont elles n'étaient point complices , entraient triomphantes
dans toutes les capitales de l'Europe , le Grand
Frédéric aurait pu s'écrier encore : « Si l'on voulait fairé
un beau rêve , il faudrait rêver qu'on est roi de
>> France . >>
Nous ne craindrons donc pas d'être contredits , en
concluant des réflexions précédentes que les crimes de
la révolution ne sont nullement imputables à la nation
française , mais que cette nation a été trahie dans ses
voeux et dans ses espérances par des représentans infidelles
qui , dans toutes les circonstances , l'ont lâchement
sacrifiée à leur cupidité et à leur ambition , et que dans
ce période de vingt ans , où des atrocités de tous les
genres se trouvent si étonnament mêlées avec les actions
les plus éclatantes , on agirait peut- être d'après les règles
d'une justice exactement distributive , en attribuant au
peuple Français tout ce qu'il y a eu de glorieux dans
cette époque , et en faisant retomber sur les hommes
qui l'opprimaient , tout ce qui s'est fait de criminel et
d'avilissant.
Tel est le résultat que nous avons recherché dans
l'exhumation pénible des souvenirs de nos désordres .
Il nous importait d'effacer des scrupules qui pouvaient
atténuer dans nos coeurs et l'orgueil national et l'amour
de la patrie . Hâtons-nous de tirer le rideau sur des particularités
dégoûtantes , qui heureusement n'ont plus
aucune liaison ni avec nos intérêts ni avec nos destinées ,
et voyons si cette patrie a moins de droits à l'amour de
ses enfans et à l'admiration de l'Europe .
On a généralement en France une idée assez inexacte
de la signification du mot révolution . Un grand nombre
de personnes croient que ce mot veut dire anarchie ,
guerres civiles , massacres , brigandages , etc. C'est
prendre pour la chose même ce qui n'est qu'un de ses
effets . Les révolutions des corps politiques , comme
celles des corps célestes , ne sont que la marche invisible
de ces corps d'après le mouvement qui leur a été
imprimé lors de la création . Les institutions sociales suivent
le cours de l'esprit humain , que rien ne peut arrê414
MERCURE DE FRANCE .
ter ; elles le suivent à travers l'immobilité apparente des
longues paix , au milieu du tumulte des guerres et du
vertige des conquêtes ; elles traversent avec lui l'anarchie
, le despotisme et les dissentions civiles ; leur
marche est plus ou moins aperçue à raison des obstacles
qu'elles rencontrent et qu'elles sont obligées de détruire.
Plus ces obstacles sont puissans , plus leur chute est
bruyante et terrible. Aveugles comme le destin qui les
conduit , ni les intentions pures de la vertu , ni les efforts
impies du crime ne peuvent arrêter leur vol. Les inté➡
rêts et les passions se reunissent en vain contr'elles ; les
intérêts sont renversés , et les révolutions s'accomplissent.
Tout cela ne dit pas qu'à telle ou telle époque on ait
eu raison de tuer , de piller , de briser les autels et les
trônes . Si les révolutions sont indépendantes de la morale
, la morale est indépendante des révolutions.
Le but de la révolution française était le perfectionnement
de l'édifice social : la liberté en fut le prétexte
et les finances l'occasion . Examinons si , abstraction
faite des maux qu'elle a causés à la génération passée ,
cette révolution est un bonheur ou un malheur pour les
générations futures ..
Les personnes qui sont le plus attachées à l'ancien
ordre de choses , ne cessent de répéter : Qu'a-t- on besoin
de constitution ? la France n'en avait pas autrefois , et
les affaires n'en allaient pas plus mal . Qu'a- t-on besoin
de ces deux chambres législatives qui s'immiscent
chaque année dans les hauts intérêts de l'état , entretiennent
la fermentation dans toutes les têtes , et semblent
en contradiction permanente avec le roi ? Comment
veut- on que le gouvernement puisse marcher si
on lui met des fers aux pieds ? Le roi est-il obligé de
rendre compte de tous les actes de son pouvoir ? Les
peuples n'étaient- ils pas assez libres autrefois ? La force
de l'autorité royale tournait- elle au préjudice du bonheur
public ? etc. , etc.)
Non-seulement nous ne croyons pas que l'autorité
royale fût trop forte avant la révolution , nous pensons ,
au contraire , qu'elle ne l'était pas assez . Par cette raiJUILLET
1816.- 415
son même que ses limites n'étaient point fixées , on pouvait
tout lui disputer et arriver jusqu'à elle . Si elle
n'avait point de bornes , elle n'avait aucuns remparts.
Comme la résistance n'était ni prévue , ni réglée , l'opposition
marchait jusqu'au trône et l'avait ébranlé sans
qu'on pût dire où avait commencé la révolte ; aussi la
monarchie était-elle dans un état continuel de troubles
et d'agitations . Depuis Charlemagne jusqu'à nos jours ,
à peine un règne s'est-il passé sans guerres civiles . La
moindre augmentation dans le prix du pain excitait une
sédition .
Les parlemens qui , par le seul effet de leur pesanteur
dans l'équilibre social , formaient l'unique contre-poids
de l'autorité souveraine , étaient moins les gardiens de
la liberté des peuples , que des obstacles à la liberté des
rois . Ces corps , par cette pesanteur ennemie de tout
mouvement , étaient comme des ancres qui retenaient
stationnaire le vaisseau de l'état , contre le voeu des
passagers et la volonté du pilote , et l'empêchaient de
suivre le cours des siècles et de la civilisation . Les rois
n'avaient donc point assez de force pour faire le bien ;
ils ne pouvaient rien perfectionner , ni réformer aucun
abus , pour peu que cet abus fût ancien . Les institutions
restaient en arriere ; les idées se détachaient d'elles ;
bientôt la vie les abandonnait ; elles périssaient de dé~
suétude , et ce n'était plus que des cadavres qu'il n'était
pas permis d'inhumer. C'est ainsi qu'un édit de
Louis XVI, portant suppression d'un absurde impôt
sur les juifs , fut rejeté par le parlement de Paris comme
contraire aux lois fondamentales de l'état.
Nous savons qu'un grand nombre de personnes prétendent
que les institutions sociales ne doivent pas changer
; que toute innovation est mortelle en législation , et
qu'on ne doit toucher à rien sous peine de renverser
tout . Pour toute réponse , nous leur dirons d'ouvrir l'històire
. Ils y chercheront vainement cette immobilité dont
ils parlent ; ils verront que tout marche dans l'univers ,
que tout se perfectionne et se combine suivant les temps
et les lieux , et sur-tout suivant les moeurs ,
de chercher à arrêter le cours de l'esprit humain , tout
et que loin
416
MERCURE
DE FRANCE
.
·
ce qu'on peut faire de plus sage en gouvernement , c'est
de le suivre , et de le suivre le plus près possible . C'est
à l'oubli de ce principe que tient la durée des révolutions.
Si autrefois l'autorité des rois ne jouissait pas d'une
action assez indépendante , la liberté des peuples était
loin d'être assurée ; elle n'avait alors d'autre rempart
que le respect humain , et était , pour ainsi dire , à la
discrétion du pouvoir . Nous devons convenir que nos
rois n'abusaient pas de leur latitude à cet égard ; mais
ce n'est point assez pour la tranquillité de l'homme de
n'être pas atteint par l'injustice , il faut encore qu'il
n'en soit point menacé . Ce n'est pas le fait , c'est le
droit qui importe à sa dignité ; l'arbitraire révolte sa
raison , et le pouvoir ne doit pas , dans son idée , être
séparé de la loi . Du reste , l'inconvénient le plus réel
que présentât cet état de choses , était peut -être de laisser
à la malveillance ce mot de liberté à invoquer , pour
égarer les hommes et les empêcher de s'entendre. Le
meilleur gouvernement est sans contredit celui qui donne
le moins d'armes à la mauvaise foi des factions .
Un des vices constitutifs de l'ancien système social ,
était la division du peuple en trois corps , le clergé , la
noblesse et le tiers-etat. Quand on réfléchit sur cette
ame des associations qu'on appelle esprit de corps ;
quand on pense à l'activité , aux ressources , à la force
que devaient avoir ces faisceaux d'intérêts , d'industries
et de passions , dont chacun marchait séparément vers
son but , on est effrayé de voir en présence ces trois corps
qui avaient à faire valoir des prétentions et des opinions
opposées , on cesse d'être surpris qu'ils aient fini par
en venir aux prises , et par tout renverser dans leur choc.
Les états-généraux étaient , on peut le dire , le côté
faible de l'édifice. C'est par là qu'il devait s'écrouler.
On a sans doute beaucoup exagéré l'importance des
privilèges de la noblesse . Les servitudes , les vasselages ,
les justices seigneuriales , et tous ces débris d'une puissance
féodale qui depuis long-temps était détruite , n'avaient
peut-être , ainsi que le défaut de garantie dans la
liberté individuelle , d'autre inconvénient que de laisser 1
JUILLET 1816.
des bannières aux factions et des prétextes aux révoltes
Depuis long-temps les servitudes et les privilèges seigneuriaux
n'existaient plus que sur les parchemins et
dans les traditions des lieux . Enfin , l'on sait que l'inégalité
civile consistait , à cette époque comme aujour
d'hui , dans les fortunes , et que la riche bourgeoisie
écrasait la noblesse , dont le privilège le plus réel était
de se ruiner au service du prince . Mais ces restes d'institutions
étaient , par leur incohérence , déplacées au milieu
des idées du siècle ; c'étaient de vieilles masures
que leurs possesseurs mêmes dédaignaient d'habiter ,
qui offusquaient la vue et contrariaient l'harmonie du
paysage. Disous - le , la noblesse existe toute entière
dans l'opinion et non dans les faits matériels dont on voudrait
l'étayer . Si un homme qui s'appelle Montmorency
ou Lusignan , marche entouré d'un prestige dont aucun
Français ne peut se défendre , c'est que son nom parle
à l'imagination et réveille de grands souvenirs ; mais
ce prestige est indépendant des souverains et des lois ,
de la volonté des hommes et du pouvoir des choses . Nous
n'en connaissons qu'une seule qui puisse le faire obtenir
, c'est l'illustration personnelle .
Il résulte de ces réflexions que si les privilèges de la
noblesse étaient frappés de mort dans l'opinion publique,
la noblesse elle-même n'avait rien perdu de son existence
morale ni de son importance politique . Elle avait
donc une place marquée dans l'ordre social , et c'était
une singulière erreur de Bonaparte que d'espérer finir
la révolution en mettant hors de sa monarchie un corps
qui à lui seul , en représentait tous les souvenirs .
Une autre difformité du corps politique était cette
localisation d'administration et de jurisprudence , qui
faisait , pour ainsi dire , autant d'états dans le royaume
qu'il y avait de divisions géographiques . Chaque province
avait ses lois , ses coutumes , ses privilèges , ses
franchises , son système de poids et mesures , ses impôts
particuliers ; ici le sel valait six francs , à cent pas plus
loin la même mesure ne valait que douze sous ; ici les
filles n'héritaient pas, là les aînés seuls succédaient à
leurs pères , ailleurs la mère pouvait déshériter ses en-
27
418 MERCURE
DE FRANCE.
}
fans ; en tel lieu le boisseau pesait 24 livres , ailleurs 16 ,
ailleurs 30 ; dans tel village la justice se rendait au nom
du roi , en tel autre au nom du seigneur , etc. , etc.
Il résultait de cette diversité de coutumes un défaut
d'unité et d'ensemble qui compliquait la marche du
gouvernement et les rapports des citoyens entr'eux .
Nous savons que toutes ces coutumes étaient également
justifiées par d'excellentes raisons ; que les lois gombotes
et ripuaires avaient leurs commentateurs qui ne leur
trouvaient pas moins de sagesse qu'aux lois romaines ;
mais dans cette multitude d'institutions différentes il
en avait nécessairement de moins bonnes qu'il fallait
abandonner , de meilleures dont il convenait de généraliser
l'usage.
y
Telles sont les principales imperfections que présentait
autrefois l'édifice social . En vain nous dira-t -on que
ces imperfections n'avaient pas empêché nos pères de
s'y trouver à l'aise pendant plusieurs siècles , et que rien
n'empêcherait que nous y fussions aussi bien qu'eux. On
concluera de ce raisonnement qu'on a eu tort de l'abattre
et qu'il faut le reconstruire tel qu'il était ; mais si on a
reussi à renverser cet édifice , c'est qu'il avait des côtés
faibles. Que dirait-on à un homme , qui possesseur d'une
maison antique que des brigands auraient abattue dans
le dessein de la piller , voudrait la rebâtir avec les
mêmes difformités et les vices de constructions qui
avaient facilité sa chute ? on lui dirait : quand votre
maison était sur pied vous auriez été un fou de la démolir
; mais puisque le mal est fait , que le terrain est
nivelé, que les fondemens mêmes sont perdus et dé–
truits , rebâtissez sur un nouveau plan , faites une maison
plus belle , plus régulière , et sur-tout plus solide.
Nous verrons dans un second article jusqu'à quel
point on a rempli ces trois conditions dans la restauration
de la monarchie.
DE LOURDOUEIX.
JUILLET 1816. 419
1
LETTRE
DE L'AVOCAT POURET CONTRE.
Un jeune homme entrait dans la carrière des lettres ;
il avait du mérite , il obtint du succès : on écrivit contre
lui , on le calomnia . Désolé à la lecture d'un libelle dans
lequel on attaquait jusqu'à sa probité , il alla voir M. de
Fontenelle , alors en grande réputation sur le Parnasse .
Il lui exposa le motif de sa douleur : sans lui répondre ,
le célèbre auteur des mondes le conduisit dans un lieu
reculé de son appartement ; là il lui ouvrit une grande
malle remplie de livres , de brochures de tous les formats
, et lui dit : « Voilà tous les ouvrages qu'on a faits
» contre moi , je les ai soigneusement recueillis ; mais
je vous jure que je n'en ai jamais lu un seul. Jeune
» homme , imitez mon exemple , suivez noblement
» votre route ; et , dans peu , vous serez tout étonné de
l'importance qu'aujourd'hui vous attachez à des objets
» si méprisables . » Le Néophite profita de ce sage conseil
; il obéit à sa vocation , sans s'embarrasser des injures
que lui attiraient ses talens , et il devint un des
hommes les plus distingués de son temps .
»
>>
Voilà , Monsieur , une des meilleures leçons qu'un
homme de lettres puisse recevoir . Je conçois qu'elle dut
produire une grande impression sur l'esprit de celui qui
la sollicitait. Quant à moi , je vous avouerai qu'elle m'a
été singulièrement profitable : j'étais , comme tous les
écrivains médiocres , sensible à la critique , lorsque je
parus dans le monde littéraire ; je la croyais désintéressée ,
sincère et inaccessible à toute prévention . Je fus bientôt
désabusé ; l'envie , l'intrigue , la bassesse me dessillèrent
les yeux , et je ne tardai pas à mépriser ce qui m'avait
inquiété d'abord . Mon stoïcisme à ce sujet s'est tellement
fortifié , que j'ai maintenant un trait de ressemblance
avec Fontenelle , c'est probablement le seul : on écrirait
une Encyclopédie de sottises sur mon compte et d'injures
contre moi , que je ne voudrais pas les lire , quand bien
27 .
420 MERCURE DE FRANCE .
même on m'offrirait une indemnité de cent écus par
mensonge ou par ireptie. A ce prix cependant ( si j'en
crois ce qu'on m'assure ) , le Diable boiteux me ferait
promptement une belle fortune ! on dit ce journal en
possession d'insulter les auteurs , et de divaguer sur les
ouvrages. J'en suis fâché pour lui ; ce n'est pas le moyen
de sortir de son obscurité ; il gagnerait davantage à s'instruire
. J'ai reçu beaucoup de lettres de personnes qui se
plaignent de son esprit , de son style , de sa confiance à
lâcher des erreurs littéraires. J'avais formé le courageux
dessein d'en parcourir un ou deux numéros , pour me
mettre en état de satisfaire ceux de mes cliens qui me
prient de le relever sur quelques - uns de ces points ;
mais ils m'a été impossible d'en trouver un seul. Ce
n'est point une mauvaise plaisanterie , elle serait d'ailleurs
bien usée ; je vous jure que pas un cabinet de lecture
, pas un café , ni même aucune de mes connaissances
, n'a pu me procurer un exemplaire de cette feuille
soi-disant périodique. On prétendait qu'un M. Duclos ,
épicier à la Halle , était l'abonné dont les rédacteurs parlent
quelquefois au pluriel , et qu'il enveloppait de l'excellente
marchandise dans chaque numéro, qu'il donnait
par-dessus le marché. Je m'y suis transporté , mais cet
homme avait déjà disparu . On m'a conté sa disgrâce :
son poivre a éprouvé le désagrément qui arrive à bien
des livres , la couverture a fait disparaître le montant de
la marchandise , et ses pratiques l'ont quitté pour n'avoir
plus à se charger les bras ni la mémoire d'un aussi
lourd fatras . C'est donc sur la foi d'une attestation que
je me permettrai de blâmer le pauvre diable d'avoir
dit que le violoncelle André Romberg était maintenant
au-dessous de M. Bohrer. Il y a dans ce peu
tant de sottises de lettres , et je le prouve que :
de mots au-
D'abord , Andréas ( ou André ) Romberg n'est pas
violoncelle ; c'est un violon tres-distingué , et de plus un
compositeur_célèbre . Il a fait des quatuors dignes de
l'immortel Haydn ; le poëme de Schiller , intitulé la
Cloche , lui a fourni le sujet d'un oratorio qui a le plus
grand succès en Allemagne . Vienne , Berlin , Hambourg
, etc. , ont applaudi ses opéra , tous marqués au
JUILLET 1816. 421
coin du génie . Il me semble que voilà déjà une assez
grosse bévue pour un démon qui a le privilége d'enlever
le toit des maisons , et de voir ce qui se passe à deux
cents lieues de lui.
André Romberg a un frère ( Bernard Romberg ) , et
c'est celui-là que le pauvre diable a voulu désigner. De
l'aveu de tous les artistes , ce virtuose est le premier
violoncelle de l'Europe ; il se distingue par une qualité
de son , une légèreté , une netteté , et sur-tout une
expression dont M. Bohrer est encore loin . Cela soit dit
sans nuire à la justice due à ce dernier ; je ne prétends
pas le faire souffrir de l'ignorance de son admirateur.
M. Bohrer jeune est fait pour justifier un grand éloge ;
mais je crois qu'il n'a jamais produit de sensation plus
vive que dans son concerto en mi mineur , de Bernard
Romberg. Je l'ai entendu exécuter par l'auteur , il y a
environ deux ans , à Stockholm ; et j'ai trouvé autant de
différence entre Romberg et M. Bohrer , que je me permets
d'en supposer entre MM. Baillot et Lafont.
Vous voyez , Monsieur , qu'en fait de musique , les
connaissances du Diable boiteux ne s'étendent pas fort
loin . Il me sera facile de vous démontrer que sa faiblesse
est encore un peu plus grande en littérature ; veuillez
m'en témoigner le désir , et je me charge de le satisfaire
complètement. Il est d'autant plus coupable d'ignorer
ce qui a trait aux ouvrages de Schiller , que l'un de ses
rédacteurs gratis est intéressé dans la fabrique d'une
traduction de cet auteur : je vous expliquerai cela quelque
jour. En attendant ; n'allez pas croire que ce rédacteur
sache l'allemand , ou qu'il connaisse le théâtre ; non , il
ne sait rien , il ne connaît rien ; mais il se fourre dans
les journaux pour servir ses passions ; il écrit pour écrire ,
pour lui c'est un amusement ; et moi , qui l'aime tendrement
, j'écris pour lui dire qu'il a tort.
C'est ici le lieu de vous parler du concert de M. Lafont.
Vous avez appris les accidens qui y sont arrivés : la
piqûre d'aiguille au doigt de M. Bochsa , l'enrouement
de Crivelli , et l'embarras de l'Amphitrion , qui , ne
sachant qu'offrir à ses convives , leur présenta sa femme.
Tout cela a rendu la représentation un peu orageuse ;
422 MERCURE DE FRANCE .
mais on a été bien dédommagé de quelques ennuis , par
le plaisir d'entendre le violon de M. Lafont , la flûte de
M. Tulou , et la voix de Mme Lafont . Loin de rien perdre
dans les régions hyperborées qu'il vient de parcourir , le
talent de M. Lafont a pris de nouvelles forces ; il avait
de la grâce , du sentiment ; il a maintenant de l'énergie ,
de l'ame ; mais je lui reprocherai une imitation un peu
servile de la manière de Rhode : c'est sans contredit un
bon modèle ; il faut l'étudier , et non le copier. Mme Lafont
a une voix intéressante et sûre . Pourquoi n'a- t-elle
pas chanté des paroles françaises ? Je lui rendrais bien
autrement justice ! l'amour de la patrie s'étend jusqu'aux
plus petites choses , et le mien ne connaît point de restrictions
. C'est le feu sacré , conservons-le ; si nous ne
l'alimentons avec soin , nous périrons au milieu des plus
épaisses ténèbres . M. Tulou a été digne de sa haute
réputation ; c'est lui que l'on peut appeler la première
flûte de l'Europe , sans aucune comparaison ; mais il
est à désirer que ce rang ne lui soit pas assigné par le
Diable boiteux , on n'y croirait plus .
La Comédie Française offre ce soir le spectacle intéressant
d'un mari jouant au bénéfice de sa femme.
Talma représentera OEd pe avec cette vigueur de conception
qu'il y montre toujours ; dès son premier pas sur
la scène , son visage est empreint d'une mélancolie
profonde , d'un air de fatalité qui annoncent la réprobation
des Dieux . Lorsque l'on compare ce caractère
de physionomie aux grâces naturelles et aisées qu'il
déploie dans Nicomède , dans Sévère , dans Néron ,
même lorsqu'il parle d'amour , on est force de convenir
qu'il n'y a qu'un grand tragédien capable de varier
ainsi ses formes et sa diction .
Mme Talma est retirée depuis long- temps. C'est un
grand malheur pour nous. Peu de femines ont porté
l'art de jouer la comédie au même degré de perfection
qu'elle ; et aucune n'a montré plus de talent dans le
drame. Les qualités nécessaires à chacun de ces genres
sont pourtant bien différentes , et c'est avec raison qu'on
admirait dans Mme Talma cette réunion de deux mérites
şi opposés. On n'est ni d'accord , ni bien éclairé sur les
JUILLET 1816. 425
motifs qui ont déterminé la retraite de cette excellente
actrice . Je les connais ; mais je ne les dirai pas dans ce
moment ; les comédiennes sont puissantes , et si je rendais
compte d'une intrigue de coulisses , on trouverait
peut-être le moyen de lui donner une couleur trèsdangereuse
pour le narrateur. Je me borne donc à déplorer
, avec tous les amis de l'art , la perte d'un sujet
qui , mieux qu'aucun autre , partagerait le trône de
Mile Mars.
Si les meilleures intentions n'étaient souvent mal interprétées
, et si les plus louables actions n'avaient quelquefois
un résultat fâcheux , je vous dirais , Monsieur ,
de qui est la comédie que l'on joue ce soir sous le titre
de Laquelle des Trois ? Le nom et le sexe de l'auteur
sont faits pour intéresser tout le monde ; mais il y a des
gens que rien ne touche. D'autres pourraient prendre
des préventions contraires à celle que je voudrais inspirer
, et s'il arrivait un malheur , le pis n'est pas qu'on
me l'imputerait ; mais que je tremblerais d'y avoir
contribué. Attendez donc ma prochaine lettre pour apprendre
tout à la fois.
Mme Guérin , qui a débuté à l'Odéon , a réussi . Le
rôle de la Vieille tante ne lui a fourni que l'occasion
de prouver de l'intelligence , de la tenue et un peu de
finesse. Il faut la voir dans la partie comique de son
emploi , dans les rôles de verve , de chaleur et de sensibilité
. J'aime à croire qu'elle s'y montrera aussi satisfaisante
que dans celui-ci ; mais je n'ose et ne veux rien
préjuger.
L'auteur de la Rivale d'elle - même est accusé de
plagiat . Une comédie présentée et refusée à l'Odéon
lui a , dit-on , fourni le sujet , le plan , la coupe des
scènes , et jusqu'à des traits de dialogue de celle qu'il
vient de faire jouer. J'ignore jusqu'à quel point cette accusation
est fondée ; le temps nous le révelera ; la charité
des bonnes ames ne manquera pas de faire son office
dans cette circonstance . J'ai déjà quelques données à ce
sujet ; mais elles me sont parvenues par des lettres sans
signatures , et je ne crois pas devoir m'en servir : tout
anonyme est perfide .
424 MERCURE DE FRANCE.
La suite d'un Quiproquo est le titre de la première
pièce que l'on jouera à ce théâtre . Je désire ardemment
que son auteur réussisse , il est digne du plus vif intérêt ;
et pour comble d'éloge il a beaucoup d'ennemis . Mais
dans la vie d'un poëte dramatique il est des instans ( et
c'est toujours le soir ) où la bienveillance du plus petit
clerc de procureur est fort utile . Pour le succès de celui
dont il est ici question , je compte bien ne pas me borner
à des voeux .
Il paraît depuis plusieurs jours un mémoire en vers
que M. Alexandre Duval adresse au public , pour lui
apprendre le sujet de sa contestation avec M. Picard.
L'auteur a tâché de donner une forme dramatique à ce
précis. Il met en scène deux directeurs de spectacle , l'un
Bas-Breton , l'autre Picard . Sous ce voile , un peu
clair ,
il donne le détail de tous les moyens employés pour le
déposséder de la direction du théâtre de l'Odéon ; ilfait
connaître quelques-unes de ses démarches pour obtenir
justice , et enfin il en appelle au public , en le priant de
fixer par ses cris , l'attention du souverain sur cette
affaire . Tel est , en peu de mots , Monsieur , le plan de
ce mémoire , où l'on reconnaît avec chagrin tout le
talent de son auteur ; je dis plus , le facit indignatio
versùm a tellement servi M. Duval , qu'il m'a semblé
voir plus de verve , de netteté et de correction dans cet
ouvrage , que dans quelques autres sortis aussi de sa
plume. Je ne sais si cette remarque , arrachée par la
justice , plaira à l'une des deux parties ; mais je l'ai
pensée , je l'écris : une autre fois je l'appuierai de citations.
On fait de ce misérable procès une comédie , et
l'on met ainsi les deux célèbres adversaires sur des tréteaux
, pour divertir la multitude ; cette conduite est de
la derniere indécence. Puisqu'on le veut , je prends une
place au parterre , et , en ma qualité de spectateur , je
siffle , parce que je m'afflige de voir deux hommes aussi
distingués , servir de pâture à la sottise des méchans et
à la méchanceté des sots . On ne me persuadera jamais
qu'il n'y ait pas eu moyen de prévenir un pareil scandale
; et je demeure encore très-convaincu qu'il en est
mille de l'arrêter ; mais il faut que chacune des parties
JUILLET 1816 . 425
fasse quelques concessions à l'autre , que l'amour propre
se taise , que l'animosité de l'intérêt se calme , et que
des amis tels que ceux dont MM . Picard et Duval sont
dignes , étouffent dans leurs embrassemens les suites de
ce mal - entendu que le public se fera un plaisir d'oublier .
Une anecdote vraie ou fausse , mais dont l'objet est si
puérile qu'on est tenté de n'y pas croire , a donné lieu à
une petite pièce demi- tombée au Vaudeville , sous le
titre du Pont de Khel ou la Prise de Strasbourg , et
dont voici le sujet : Louvois assiège Strasbourg. Pressé
par la malice des courtisans , qui rient de sa lenteur , et
par l'arrivée du roi , à qui il a promis la reddition de
cette place , il y entretient des intelligences au moyen
d'un espion qui se déguise pour passer dans les deux
camps . Bientôt la ville se rendra , et l'avis en parviendra
à l'assiégeant à l'aide de ce même homine , qui frappera
trois coups de la lame de son sabre sur le bord du pont
de Khel et regardera trois fois dans l'eau . Chamilly ,
jeune officier nouvellement sorti des pages , est chargé
d'écrire pendant deux heures tout ce qui se passera sur
le pont. Un de ses amis vient le distraire de ce travail
en l'engageant à chanter une romance , ce qu'il exécute
en s'interrompant pour écrire la qualité des passans .
L'espion est amoureux de la fille du bourguemestre ,
qui la lui refuse suivant l'usage , et ne la lui promet
qu'à la prise de Strasbourg, et si cet amant parvient à
le tromper deux fois dans le jour. Walters se déguise
donc en pâtre , et vient pleurer la perte d'un troupeau
de dindons dont il est resté seul , puis en soldat français
, sans que le vieillard le reconnaisse. L'heure sonne
et c'est sous ce dernier déguisement qu'il donne le signal
convenu pour annoncer la prise de Strasbourg . Joie générale
parmi les officiers français , qui auraient assez
aimé l'assaut , et mariage de Walters avec la fille de
M. Fritziern le bourgmestre .
Cette pièce est froide , l'action en est lente , sans intérêt
, les couplets n'ont rien de saillant , et le dénouement
ne produit aucun effet salutaire à la situation des
personnages. On pourrait commencer par la fin et finir
par le commencement , sans que l'ouvrage en fût ni
1
426
MERCURE DE FRANCE.
plus mauvais ni meilleur. On a justement applaudi la
scène des passans , qui est fort jolie . Le vaudeville n'a
pas été bien entendu ; mais le peu que j'en ai saisi m'a
paru agréable. Les auteurs , nommés au bruit des claques
et des sifflets , sont MM . Constant et Henri ,
Philippe , Isambert et Mile Rivière ont tiré tout le parti
possible de leurs rôles .
....
Je ne quitterai pas le Vaudeville sans vous dire un
mot de Laporte , le seul arlequin que nous ayons. Dans
Arlequin à Alger , bagatelle assez amusante que l'on a
donnée avant la pièce nouvelle , cet acteur a fait preuve
d'un talent charmant . Sa grâce est enchanteresse , ses
mines sont délicieuses ; il a de la naïveté sans niaiserie
beaucoup de sensibilité , et une voix touchante qu'il
module avec beaucoup d'art . Si Laporte jouait moins
souvent , et ne jouait que les arlequins , il ferait courir ;
il aime mieux être utile : cette conduite donne une idée
de son estimable caractère . Dans le rôle de Colombine ,
Mile Minette a merveilleusement secondé son mari . La
finesse de son jeu , la justesse de sa diction et l'élégance
de ses formes , l'ont placée depuis long-temps sur la
ligne des premières actrices de ce théâtre . L'habitude
double son désir de plaire au public ; mais il la rend
trop défiante sur les effets de sa voix , dont les sons seraient
agréables si la peur ne les rendaient incertains .
Plus elle s'en occupe , plus le danger augmente. Je lui
conseille donc de chanter sans y penser , et les specta―
teurs ne penseront qu'à l'applaudir.
Je suis , etc.
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens .
M wwww wwwwwwm
-
EXTERIEUR.
ANGLETERRE . Les émigrations des marins anglais deviennent
de jour en jour plus fréquentes et plus nombreuses. La derniere
flotte des Indes occidentales a perdu la moitié de ses équipages , et
celle qui part d'Angleterre emmène un nombre de matelots pour
former les équipages de plusieurs vaisseaux qui sont restés daus les
JUILLET 1816 . 427
ports faute d'avoir les bras suffisans pour manoeuvrer , les hommes
manquent aux vaisseaux .
La marine anglaise se monte actuellement à 734 bâtimens
de guerre. 267 vaisseaux sont en activité , 432 en réparation , et
86 sur les chantiers .
-
L'Amérique , qui n'avait jadis que 6 frégates . avec lesquelles
cependant elle a osé soutenir la guerre contre nous , possède actuellement
5 vaisseaux de 74 , 15 frégate de 28 à 44 canons ,
13 chaloupes de guerre de 16 à 24 , 53 schooners de 4 à 14 ; en
tout 86 bâtimens montés par 207 officiers et 7,000 matelots. Les
commissaires chargés de l'inspection de la marine , ont été visiter
la baie de la Chesapeak , afin de voir les points sur lesquels il
serait possible d'élever des batteries pour en défendre l'entrée.
Un bateau à vapeur d'une construction plus simple , et dont
la chaudière et la pompe ne pèsent que dix milliers , a été essayé
sur la Tamise. Il lui a fallu 30 minutes pour se rendre du pont de
Blackfriars à Battersea , et il est redescendu à celui de Londres eu
52 minutes.
Patrick-Fitz-Gérald , irlandais , vient de mourir à 107 ans ,
sa femme était morte peu de temps avant , âgée de 105 ans.
-
Les émigrations continuent d'une manière effrayante ; nos
ouvriers passent dans le nord de l'Europe , ou sur le nouveau
continent. Ceux qui restent brisent les machines , et en ruinant
les propriétaires , s'ôtent à eux - mêmes les ressources du travail ,
puisqu'un de ceux -la vend sa propriété par ce seul motif. Si les luddistes
n'étaient point entraînés par cette foule d'écrits démagogiques
que l'on répand de tous côtés , et dont les funestes effets sont pourtant
si récens , nous passerions , non sans souffrir , mais du moins en
paix , l'instant de crise dans lequel le commerce se trouve . M. Anderson
, riche négociant irlandais , a suspendu ses payemens , l'immensité
de ses affaires fait craindre que sa faillite n'en amène de
nonvelles . Onze autres maisons , dans la cité , ont aussi suspendu leurs
payemens. La maison Stephan Jennius et compagnie de Wellington ,
a fait de même.
-
Il y a six semaines que 13 vaisseaux richement chargés arrivèrent
de la Chine en 109 jours. La traversée est de 15,000 milles :
elle est sans exemple.
--
La princesse de Galles est arrivée à Constantinople le 7 du
mois dernier.
-
Le parlement a été prorogé par le prince- régent ; mais avant
la fin de la session , plusieurs pétitions pour obtenir une réforme
parlementaire avaient été déposées sur le bureau. Lors de la création
de la place de vice - trésorier d'Irlande , qui est une véritable
sinecure M. Ponsombi fit réduire à 2000 liv. sterl . les appointemens
de 3500 liv. qui étaient proposés par le ministre , à une majorité
de 100 voix contre 99 ; mais tous les efforts de l'opposition ne
428 MERCURE
DE FRANCE.
purent empêcher que le droit de siéger au parlement ne fut accordé au
possesseur de cette place , ce qui donne une voix de plus au parti ministériel
. Celui - ci a obtenu , à une majorité de 149 voix contre 111 ,
que le traitement du délégué du vice - trésorier ne serait point à sa
charge , mais à celle de l'état ; le vice - trésorier devant nécessairement
être présent aux séances de la chambre. On a remarqué que
dans cette session , les travaux de la chambre des communes avaient
été si multipliés , que toutes les heures de ses séances étant additionnées
, elle avait siégé sept heures par jour , tandis que dans les
précédentes le même calcul ne donnait que cinq heures.
Quoique la motion de lord Donnoughmore , par laquelle il
demandait que la chambre des pairs arrêtât de s'occuper dans la
prochaine session des lois en faveur des catholiques romains , y
ait été rejetée , comme elle ne l'a cependant été qu'à une simple
majorité de 4 voix , 69 contre 73 , les défenseurs des catholiques se
regardent comme certains du succès . L'évêque de Norwich a tenu
le langage de la religion , et par conséquent de la justice ; il a fortement
appuyé la motion ; le duc de Sussex , l'un des fils du roi ,
s'en est aussi montré le défenseur . Le lord chancelier et lord Redesdale
s'y sont opposés avec une grande force .
Sheridan , l'un des membres de l'opposition , dans laquelle
il a toujours paru avec distinction , vient de mourir . Son éloquence
le plaçait avec les Pitt , les Burke , les Fox ; elle avait un caractère
propre , toujours remplie de logique et grande d'images. Son insouciance
pour la conduite de ses affaires personnelles était portée à un
point tel , que dans sa maladie on est venu l'arrêter pour dettes ,
sans la fermeté de ses médecins il eut été conduit en prison et il y
eut péri. Les chagrins ont abrégé ses jours.
Les Etats - Unis ont armé une escadre , elle a fait voile
pour Carthagène , ou plusieurs citoyens de cette république sont
retenus prisonniers par les Espagnols , et éprouvent les plus mauvais
traitemens. Un envoyé est à bord , s'il ne réussit pas dans ses
négociations , il a été décidé que l'on aurait recours à la force. Le
parti anti-fédéral a triomphe à Boston ; sur 27 membres à élire
pour le congrès , il n'y en à eu que 5 du parti opposé , les 22 autres
sont comptés dans ses rangs.
Le duc de Wellington est toujours en Angleterre ; son voyage
avait donné lieu de croire à quelque changement dans le ministère.
Quelques-uns des journaux de ce pays ont rejeté cette nouvelle ,
tandis que d'autres cherchaient à lui donner la plus grande faveur .
Chaque journaliste dans ce pays met très- souvent ses opinions ou
ses désirs à la place des faits , sauf à se contredire chaque jour. De
pareilles contradictions seraient chez nous regardées comme des
bévues ; aussi ne rendrons-nous pas compte de ce flottement perpétuel
des opinions , il doit être banni de nos articles , qui doivent ne
présenter qu'un tableau vrai de l'état des choses.
Malgré l'état inquiétant où se trouvent les colonies à cause
JUILLET 1816
429
de la révolte des noirs , M. Wilberforce n'en a pas moins fait , sur
la fin de la session , la motion de faire une adresse pour que le
ministère produisit à la chambre les actes de l'assemblée législative
de la Jamaïque , envoyés à la sanction royale ; il s'appuyait
sur ce que l'accroissement des noirs dans cette ile prouvait que le
commerce interlope continuait . M. Palmer lui ayant démontré que
son calcul pêchait par la base , M. Wilberforce a lui - même retiré
sa motion. Toutes ces questions doivent être traitées avec la plus
grande prudence , non-seulement dans l'intérêt des colonies , mais
même de l'Europe ; il est certain que d'après le voeu des grandes
puissances , la traite des noirs ne doit plus se faire , et que le commerce
interlope doit être poursuivi ; c'est effectivement ce qui a lien,
car le dernier vaisseau employé à cette expédition a pris plusieurs
vaisseaux espagnols , américains et portugais , qui étaient chargés
d'esclaves. Ne doit-on pas craindre , quand on voit Christophe recevoir
dans ses ports les insurgés du continent , mettre en mer une
flotte qui leur porte des secours d'hommes et de munitions ? Ne
pouvait-elle pas se diriger sur Antigues ou la Barbade ?
L'usage des bateaux à vapeurs reçoit chaque jour de nouveaux
accroissemens ; tandis que journellement un de ces bâtimens se rend
de Cronstadt à Saint- Pétersbourg et revient au lieu de son départ ,
un autre partait de Londres pour se rendre à Cologne , il a miş
seulement quatre- vingt - deux heures pour aller de Rotterdam à
Cologne.
Une assemblée a été tenue à Londres sous la présidence de
M. Wilberforce ; on y a voté une souscription pour rétablir les
édifices religieux de Copenhague qui furent détruits lors de l'attaque
de cette ville par la flotte anglaise. Lord Gambier , qui la commandait
, a souscrit pour dix guinées .
Des lettres venues de Malte , et datées du 1er juin , annoncent
que les mêmes horreurs commises à Bonne contre les Francs , ont
eu lieu aussi à Tunis .
Une dépêche télégraphique annonce le départ de l'escadre
du lord Exmouth pour la Méditerranée .
Un régiment irlandais stationné à Chippenham , dans le
Wift-shire , y a causé du tumulte. Les soldats , se prétendant maltraités
par les bourgeois , se sont armés de gros bâtons courts qu'ils
nomment shillalah ; mais les bourgeois se sont défendus et les ont
repoussés
Les calculateurs politiques évaluent à 25 pour 100 la baisse
que l'Angleterre éprouve dans son commerce. Il ne faut pas l'attribuer
à une diminution dans les capitaux , mais aux spéculations
outrées qui ont été entreprises.
Lord Holland avait , dans un de ses discours , attaqué le
clergé anglican sur le peu de zèle qu'il mettait à l'instruction et à
la conversion des noirs . L'archevêque de Cantorbéry a reponssé
cette imputation ; il a attribué le manque de succès au peu de protection
que les missionnaires reçoivent , puisque plusieurs d'entr'eux
ont même éprouvé de mauvais traitemens.
450 MERCURE DE FRANCE .
www www wwwwwwwAM
MERCURIALE.
Besoin d'argent est le titre d'une affiche qu'on a malicieusement
appliquée sur les murs de l'Odéon. Cette
épigramme est d'autant plus déplacée , que depuis la
seconde représentation du Chevalier de Canolle , ce
théâtre a un caissier .
Lajonction de Paul avec Mme Boulanger , à huit lieues
de Paris , devait- elle être l'objet d'un article de journal ?
Ce fait ne rentre - t - il pas dans les cas particuliers ,
vulgairement nommés affaires personnelles , et dans
lesquels un journaliste n'a pas le droit de s'immiscer ?
Un M. Lab.... est maintenant désigné comme auteur
de la Journée à Versailles , jouée sous le nom de
M. Georges Duval ; mais rien ne prouve le plagiat , si
ce n'est quelques parties du style de cette pièce , qui sont
écrites presque de bon ton .
Les amateurs de scandale sont heureux ; la comédie
Michel , et le procès Duval et Picard, leur promettent
de grosses et longues jouissances.
L'ami d'un auteur tragique riait beaucoup à la chute
de Charlemagne ; il importe de lui apprendre que les
plus faibles vers de cette tragédie renforceraient terriblement
Artaxerce .
Le bruit court que M. Rougemont a passé sur le pont
de Khel, et qu'il y est tombé comme , un autre.
Cela n'est pas possible , cet auteur avoue tous ses ouvrages
; témoins un tas de pièces de circonstances.
On dit que le Diable boîteux vient de se casser la
seule jambe qu'il eut de passable ; ses amis éprouvent
la plus grande inquiétude sur ce qu'il deviendra , car
avant ce funeste accident il pouvait à peine se traîner.
www
ANNONCES.
wwwwwwm
OEuvres badines et morales , historiques et philosophiques
de Jacques Cazotte : première édition comJUILLET
1816. 431
plète , précédée d'une notice biographique ; d'une note
historique sur les Illuminés Martinistes , secte dont il
était ; de sa prédiction , rapportée par La Harpe , dans
laquelle il annonce , en 1788 , à une nombreuse assemblée
, la fin tragique de chacun de ses membres , celle
du roi , celle de la reine , et la sienne propre ;
de sa
correspondance avec le secrétaire de l'intendant de la
liste civile ; de son songe et de ses révélations ; de ses
conseils à Louis XVI ; de son procès , de son acte d'accusation
, de son interrogatoire , de son jugement , etc.
Pour donner à cette édition toute la perfection possible
, l'éditeur , Jean - François Bastien , a fait les
recherches nécessaires dans les biblothèques publiques
et particulières ; il a consulté le fils et le neveu de l'auteur
, et toutes les personnes qui avaient pu le connaître .
Enfin il est parvenu à réunir tous ses ouvrages .
Cette nouvelle édition , en trois volumes in-8° ,
de
près de 600 pages chacun , est ornée de deux portraits
de l'auteur ; l'un le représente dans l'âge viril , l'autre
dans sa vieillesse ; de deux figures allégoriques du poëme
d'Ollivier , et de toutes les figures originales insérées
seulement dans la première édition du Diable amoureux
, qui est devenue très-rare . Cette édition contient
près du double de toutes celles qui sont connues , et a de
plus l'avantage du format et d'une belle impression .
Elle a été tirée à un petit nombre d'exemplaires , papier
ordinaire , dont le prix , brochés en carton et étiquetés ,
est de 21 francs ; et à vingt-cinq exemplaires seulement
sur papier vélin , dont le prix est double. On paiera 6 f.
le recevoir franc de port par la poste . A Paris , chez
l'éditeur , rue Hautefeuille , nº 3 .
pour
Anthologie française , ou Choix d'épigrammes , madrigaux
, portraits , épitaphes , inscriptions , moralités ,
couplets , anecdotes , bons-mots , réparties , historiettes.
Auquel on a joint des questions ingénieuses et piquantes ,
avec les réponses en vers , et cette épigraphe :
« Les madrigaux ne sont - ils pas les maris des épigrammes ?
» ce sont de si jolis ménages quand ils sont bons ! >>
Madame de Sévigné, lettre du 18 août 1680.
432 MERCURE DE FRANCE. 1
Deux volumes in- 12 , imprimés sur très-beau papier.
Prix : 7 fr. Les mêmes , papier vélin , 12 fr . In-8° , 12 f.;
idem , papier vélin , 20 fr . Franc de port , 2 fr. pour
l'in-12 , et 3 fr. pour l'in -8° . A Paris , chez J.-J. Blaise ,
libraire , quai des Augustins , nº 61 .
Trois mille petites pièces de vers composent ce recueil.
Le lecteur passe tour-à-tour de l'épigramme mordante
au gracieux madrigal , d'un conte qui amène le sourire
à la réflexion philosophique ou religieuse . L'éditeur n'a
rien négligé pour la partie typographique . Nous rendrons
incessamment compte de cet ouvrage .
Le Devoir , par feu mistriss Roberts , auteur de Rose
et Emily; Nolice sur l'auteur , par mistriss Opie , traduit
de l'anglais par Mme Elisabeth Lebon. Le nom de
l'auteur , celui de l'éditeur , mistriss Opie , et du tra—
ducteur , recommandent ce roman , sur lequel nous reviendrons
par un article particulier. Deux vol . in- 12 .
Se trouvent chez le traducteur , rue du Hazard , nº 15 ,
et chez Didot l'aîné , imprimeur , rue du Pont de Lodi ,
n° 6 , et Arthus-Bertrand , rue Hautefeuille , nº 30.
Du fléau des incendies , et de l'unique moyen d'en
garantir les habitations ,, par Cointereau , architecte , à
Sainte-Perrine de Chaillot , n° 99 , et chez Debrai , libraire
, au Palais -Royal. Brochure de 24 pages . 50 cent .
Traité des maladies chirurgicales , et des opérations
qui leur conviennent , par M. le baron Boyer. Tome 5.
Se vend 6 fr. chez l'auteur , rue de Grenelle faubourg
Saint-Germain , n° 9 , et chez Migneret , rue du Dragon ,
faub. St. -Germ . , nº 20. Le nom de l'auteur et le succès
qu'ont eu les quatre premiers volumes , recommandent
assez celui-ci ; nous nous bornerons à indiquer les matières
qu'il renferme . Il est tout entier consacré aux maladies
de la tête et à celles de la face ; les deux-tiers de
ce volume sont occupés par les maladies des yeux, et
en forment un traité complet.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE VENTADOUR ,
N. 5 .
**************
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler , si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que dur de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et sur- tout très - lisible . Les lettres , livres , gravures , etc.,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Ventadour , n° 5 , et non ailleurs .
www www
POESIE .
ODE
•
wwwm
SUR LES ÉVÉNEMENS DU MOIS DE MAI 1816.
....... Facit indignatio versum. Juv.
Fragment .
Eh quoi ! toujours incorrigible ,
S'accroît l'audace des pervers !
Quoi! du mal le Génie horrible
Plane encore sur l'univers !
Que veut cette horde en furie ?
Va-t-elle au sein de la patrie
Plonger ses bras ensanglantés ?
Malheureux ! de qui la démence
Rêve le trépas de la France ,
La France vous parle , écoutez,
TOMI 67 . 28
434
MERCURE DE FRANCE.
<< Triste jouet de la tempête ,
» Après tant de maux inouis
» Je reposais enfin ma tête
» Sous l'antique ombrage des, lis.
» Du ciel éprouvant l'indulgence ,
» Je levais , pleine d'espérance ,
» Mes yeux , de pleurs long-temps noyés.
» L'avenir s'offrait plus prospère :
>> Par les mains du plus tendre père
» Ces pleurs allaient être essuyés .
» Vous seuls , vils artisans d'intrigues ,
» Vous, l'opprobre du nom français ,
» Par vos interminables ligues
» Vous troublez ces heureux succès.
» Fils dénaturés que j'abhorre ,
» Osez vous provoquer encore
» Un châtiment trop mérité ?
» Cachez votre odieuse vie ,
» Et , s'il se peut , qu'enfin j'oublie
» Si jamais vous avez été.
» L'hydre impitoyable , homicide ,
» En cent lieux portait la terreur ;
» L'ame généreuse d'Alcide
» Jure d'arrêter sa furenr.
» Trop long- temps de sa main puissante
>> L'hydre , sans cesse renaissante ,
» Brave les coups victorieux.
» Mais cette main , de feux armée ,
>> Soudain de l'hydre consumée
» Termine les jours odieux.
Par M. R. J. Durdent.
1
JUILLET 1816.
435
www
ÉPITAPHE.
Ici repose un sage fortuné
Humble héritier d'une mère trop vaine ,
Il reconnut , aussitôt qu'il fut né ,
Tout le néant de la grandeur humaine.
Fuyant la gloire et l'évitant sans peine ,
A vivre obseur toujours il s'attacha ;
Même le ciel , secondant son envie ,
D'un voile sombre avec bonté cacha
Et sa naissance , et sa mort et sa vie.
Priez , ô vous que l'exemple toucha !
Pour l'institut , fils de l'académie,
DE CAZENOVE
CONSEIL A UNE
COQUETTE.
Conte.
De se masquer c'est un plaisir charmant ,
Disait , un de ces jours , la coquette Araminte ;
Si le bal est nombreux , là, sans gêne et sans feinte ,
A tous on parle librement .
Esprit , gaieté , plaisanterie ,
Jargon grivois , étourderie ,
Maintien folâtre et jargon sémillant ,
Méchanceté , galanterie ,
Chacun se permet tout , c'est un point convenu ;
Mais plus d'illusion sitôt qu'on est connu ,
Et voilà ce qui m'embarrasse .
J'ai beau changer de travestissement ,
Chaque personne que j'agace
M'a bientôt devinée et me nomme à l'instant.
Pour m'en mettre à l'abri , conseillez-moi , Valère ;
Qu'en pensez-vous ? que dois-je faire ?
28.
436
MERCURE
DE FRANCE .
1
Elle s'adressait mal , Valère est peu galant ;
Je dirai plus , il est même méchant :
Sa réponse devait déplaire.
Mais quand femme interroge on ne doit pas se taire ,
Le beau sexe est très - exigeant.
Il est un bon moyen de vous tirer d'affaire : 1
Cessez de vous masquer . - Monsieur , mauvais avis !
J'aime le masque et tout son jeu m'amuse ;
Au bal s'il me manquait j'éprouverais bien pis.
-Pardon , sans doute je m'abuse.
Cherchons donc ..... M'y voilà ..... J'imagine un moyen
Qui doit vous réussir , et c'est le seul , peut-être.
Puisqu'une bagatelle , un rien ,
Vous trahit aussitôt que l'on vous voit paraître,
Masquez-vous en femme de bien ,
On ne pourra jamais alors vous reconnaître.
JOUYNEAU-DESLOGES ( de Poitiers . )
www
IMITATION DE L'ODE D'HORACE :
Quis multa gracilis te puer , etc.
Quel est , dis -moi , l'insensé qui t'adore ,
Jeane Pyrrha ? quel est l'audacieux
Qui sur ton sein, que Vénus fit éclore ,
Dépose en paix ses baisers amoureux ?
Dans le bosquet , sous la flexible voûte
De ces berceaux , asile des amours,
Plus d'une fois tu lui juras sans doute
D'être fidelle et de l'aimer toujours.
C'est pour lui plaire , aimable enchanteresse,
Que , déjà belle en ta simplicité ,
Ces blonds cheveux que Zéphire caresse ,
Flottent épars sur ton sein agité .
JUILLET 1816 .
437
Un jour , hélas ! qu'il versera de larmes ,
L'amant jaloux qu'enivre tes faveurs !
Il ne voit pas , ébloui par tes charmes ,
Le faux éclat de tes sermens trompeurs.
Auprès de toi, dans ce riant bocage ,
De son bonheur il croit être certain ;
Mais bien souvent le plus sombre nuage
Vient obscurcir le jour le plus serein.
D'un fol amour , d'une ardeur passagère ,
Il veut en vain prolonger les momens ;
Bientôt , hélas ! ta flamme mensongère
Va l'abreuver des plus affreux tourmens.
Qu'il est heureux , qu'il est digne d'envie ,
Celui qui fuit d'éphémères liens !
Si les amours embellissent la vie ,
La paix du coeur est le premier des biens .
Pour moi , bravant les élémens perfides ,
Tranquille enfin , et content de mon sort,
J'ai consacré mes vêtemens humides ,
Au dieu des mers qui m'a conduit au port.
AUGUSTE M.
ÉNIGME .
Tantôt beau , tantôt laid , je plais et je fais peur ;
Je ne suis rien du tout , et je suis toutes choses ;
Quelquefois véritable et plus souvent trompeur ,
Je suis toujours sujet à des métamorphoses .
M'évanouir sans mal et vous parler sans voix ,
Voilà ce que je puis. Je visite les rois ,
Les bergers , les amans , et je prends cent figures.
En vrai magicien j'instruis les curieux ,
Et puis leur annoncer toutes leurs aventures.
Mais il faut pour me voir qu'on ait fermé les yeux.
458 MERCURE
DE FRANCE.
1
CHARADE .
De mon premier quand le son retentit ,
Dans les forêts le cerf bondit et fuit ;
De mon dernier , la sève un peù piquante
Des moissonneurs excite l'appétit ;
Mon tout est l'ornement d'une femme élégante.
wwwwwwm
LOGOGRIPHE.
Lecteur, je porte dans mon sein
L'air , la mer, et la soif, et la faim ,
Rome , Siam, Riom , Reims , orme ,
Sem , Remi , Méri , Mars , os , forme ,
Emir , Io , More , ombre , Omer ,
Ia , mari , braise , or , amer ,
Marie , osier , maire et la soie ,
Brame , fraise , if, ame , rime , oie,
Rose , frimats , roi , sabre , ami ,
Rame , ambre , mois , si , ré , fa , mi ,
A tes yeux tout entier mon être se déploie.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'Enigme est Lanterne . Celui du Logogriphe est
Nuage , où l'on trouve Nue , Eu ( ville ) , An , Ange , Ane , Nage,
Age , Auge , Aune , Un , Eau. Le mot de la Charade est Pinson
Errata du numéro précédent.
Ligne 3 du Logogriphe , au lieu de :
lisez:
Je fais bien du chemin avec mes quatre pieds.
Je fais bien du chemin et je n'ai que cinq pieds.
JUILLET 1816 .
439
HISTOIRE DE MADAME DE MAINTENON
Et de la Cour de Louis XIV , ouvrage qui embrasse
les règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la
régence du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne.
-
Deux vol . in-8° . , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard . Prix : 10 francs .
( IVº. et dernier Extrait. )
Les hommes , naturellement ingrats ou légers , ne
reconnaissent tout le mérite des bons rois , que lorsque
leurs yeux ne les aperçoivent plus sur le trône , et que
le vaisseau de l'état , baltu par les tempêtes , atteste au
milieu des dangers que le pilote habile a disparu . Après
la mort de Louis XIV , ses sujets et les peuples voisins
lui rendirent enfin justice ; l'empereur d'Allemagne , si
long-temps armé contre lui , sembla vouloir consoler
son ombre ; et ce généreux ennemi , indigné des outrages
prodigués aux statues du grand roi , et jusqu'à sa dépouille
mortelle , lui fit élever un superbe mausolée ;
tous les Allemands y applaudirent. La succession d'Es
pagne avait contrarié les intérêts de quelques têtes couronnées;
mais la résistance de Louis XIV était noble et
légitime. Chef de famille , pouvait - il ne pas accepter
un testament qui transmettait le sceptre des Espagnes
et des Indes à l'un de ses petits-fils , neveu du monarque
testateur ? Roi de France et de Navarre , devait- il consentir
à cet impolit que partage , qui allait détruire , en
un moment , l'équilibre et les contre-poids de l'Európe
bien organisée ?
Seul contre cette Europe liguée avec tant d'injustice ,
Louis vit ses alliés naturels abandonner sa cause , la
reprendre et l'abandonner de nouveau . Il vit Eugene ,
son parent et son sujet , guider sur le coeur de l'état les
lances et les foudres étrangères. Il vit ses ambassadeurs
humiliés , réduits à solliciter la paix ou des armistices .
Que dis-je ! il vit les ennemis sous les portes de Reims ,
440
MERCURE DE FRANCE .
"
et leurs éclaireurs audacieux non loin des grilles de
Versailles !! Qu'on ne me parle plus de me retirer à
Chambord , répondit le monarque , toujours soutenu de
son génie ; mes sujets ne doutent point de la justice de
cette guerre. A la première nouvelle du désastre , je
convoquerai toute la noblesse de mon royaume ; je la
conduirai à l'ennemi , malgré mon âge de soixantequatorze
ans , et je périrai à sa téte . « Le ciel eut pitié
de Louis et de son royaume » , s'écrie en cet endroit
notre auteur. « Le prince Eugène , si habile et si glorieux
, commit une grande faute , et cette faute nous
» sauva. Des lignes trop étendues affaiblirent les alliés ,
qui cherchaient à nous épouvanter par cet appareil et
> cet immense développement . Le maréchal de Villars ,
» instruit que tous leurs magasins étaient dans Mar-
» chiennes , résolut d'emporter et Marchiennes et De-
» nain. Un corps de dragons se porte vers l'ennemi
» comme pour l'attaquer , charge brusquement , et se
>> retire ensuite vers Guize , où il est poursuivi. Durant
» cette fausse attaque , le maréchal marche à Denain
avec son armée en bon ordre ; les formidables retran-
» chemens du général Albemarle sont forcés ; le carnage
» est considérable. Des corps entiers mettent bas les
» armes. Le général , et quatre princes allemands sont
» faits prisonniers . Le prince Eugène accourt avec de
»> nouvelles forces , mais n'arrive que pour contempler
» sa défaite . Rien ne résiste le long de la Scarpe ; Mar-
>> chiennes tombe au pouvoir des Français . Ils y trouvent
» ces immenses provisions d'artillerie et de vivres qui
» devaient soutenir la campagne. Landrecy est délivré.
» Villars reprend Douai , le Quesnoi , Bouchain : nos
» frontières nous sont rendues. L'armée du prince Eugène
, depuis ce jour , jusqu'à la fin de la campagne ,
perd cinquante bataillons , et la plus belle artillerie
de l'Europe. Les alliés , battus , confus , éperdus
» demandent enfin cette paix qu'ils refusaient naguère
» avec tant de hauteur. Les plénipotentiaires se réunis-
» sent à Utrecht. Philippe V est reconnu roi d'Espagne ,
» et renonce à tous ses droits de prince français. Le duc
» de Savoie acquiert le titre de roi de Sardaigne , et
"
>>
蓬
>
JUILLET 1816. 441
»
joint la Sicile à ses états. La Hollande voit augmenter
» son territoire aux dépens même de l'empereur. La
>>> France est remise en possession de Lille , d'Aire , de
» Béthune , de Saint-Venant ; mais elle renonce à la
plus grande partie de la Flandre , que lui assuraient
» les traités de Nimègue et de Riswick ; elle s'oblige à
» ruiner son port de Dunkerque . Cette paix , sage et
» modérée , vit signer tous ses articles dans le cours de
» l'année 1713 : IL Y A CENT ANS AUJOURD'HUI . »
»
L'auteur , ainsi qu'on vient de le remarquer , sait à
propos varier ses tons , et donner à chaque objet sa couleur
propre. Il a représenté au naturel la douceur ingénue
de Louise de la Vallière ; la triomphante beauté d'Athénaïs
de Montespan ; les imprudences romanesques des
Diles Mancini ; la passion extraordinaire de Mlle de
Montpensier ; les dissipations élégantes de Fouquet ; les
caractères transcendans de Mazarin et de Richelieu ; la
froide probité de Colbert ; la cruelle et savante administration
de Louvois . Il a jugé impartialement la fameuse
Révocation de l'édit de Nantes . Il a mis sous
nos yeux les pompes féériques de Versailles , interrompues
tout à coup par des catastrophes terribles , et des
scènes funèbres. Il a jugé de nouveau le trop fameux
démêlé qui divisa pour toujours deux prélats , l'honneur
de l'église. Il a loué Bossuet sur sa doctrine et ses grands
talens , il l'a blámé sur quelques démarches et des procédés
. Il a justifié Mme Guion , quant à ses moeurs ; il
nous a fait aimer son caractère et sa personne ; il l'a condamnée
comme femme-écrivain . Nous aurions bien des
passages curieux à signaler dans ce livre , où nous trouvons
néanmoins à critiquer des incorrections , heureusement
très-rares , quelques expressions hasardées , quelques
abus d'esprit , quelques abus d'enluminure ; cinq
ou six jeux de mots qu'il faut supprimer , et le titre éminent
de POEME , donné au Télémaque , ouvrage écrit en
prose , et non pas en vers. L'histoire de Mme de Maintenon
devait naturellement rappeler la fondation de Saint - Cyr ,
monuiment inpérissable , qui attestera dans tous les siècles ,
et les douces vertus de son institutrice , et la noble générosité
de son royal fondateur. M. Lafont d'Aussonne a
442
MERCURE DE FRANCE.
répandu beaucoup de charme et d'intérêt sur cette partie
de son ouvrage. Le discours que Françoise d'Aubigné
adressa à Louis XIV en faveur de cette noblesse magnanime
qui s'est dévouée pour son service , et le service
des rois ses aïeux , ferait chérir Mme de Maintenon ,
qnand bien même cette dame illustre n'aurait pas d'autres
titres à l'estime et à l'affection des gens de bien. L'auteur
, qui a prouvé le mariage royal jusqu'à l'évidence ,
a également justifié Mme de Maintenon , que d'obscurs
libelles accuserent d'avoir abandonné son roi mourant.
Elle ne sortit alors de Versailles que violemment et
malgré elle , et pour obéir à ceux qui n'osaient , où ne
voulaient pas la traiter en veuve du monarque . Toutefois
le régent ſui fit , à Saint-Cyr , une visite d'apparat ; les
princesses du sang , les évêques , les ministres , imitèrent
la démarche solennelle du duc d'Orléans ; enfin , Mme de
Maintenon prit le grand deuil. Je ne rapporterai point
ici la scène effroyable de son exhumation en 1794 , on
la trouvera dans les pièces justificatives . Les habitans de
Saint-Cyr racontent que Mme de Maintenon , arrachée
de son tombeau , ne paraissait qu'endormie . Les profanateurs
avides trouvèrent à son doigt l'anneau nuptial ,
d'or fin , et d'une modique valeur ; mais ils n'y trouverent
point cette riche bague de diamans qu'ils cherchaient
, et qui avait excité leur rage criminelle . Nous
terminerons cette analyse en invitant à lire la peinture
des derniers momens de Mme de Maintenon à Saint-Cyr.
Ce morceau , où respire toute la tendresse de l'écrivain
pour les deux grands personnages de son livre , a intéressé
tous les lecteurs.
wwwww
JUILLET 1816.
445
ww
Description historique de l'église royale de Saint-
Denis , avec des détails sur la cérémonie de l'inhumation
de Louis XVI et de Marie-Antoinette , reine
de France ; par A. P. M. Gilbert , auteur des Descriptions
historiques de Notre- Dame de Paris et
de l'église de Chartres. · Un vol. in- 12 de 100 pag .
Prix : 1 fr. 50 cent. pour Paris , et 2 fr . franc de port ;
papier vélin , 3 fr . et 3 fr. 50 c. franc de port. Chez
Plancher , libraire , rue Serpente , nº 14 , et Delaunay ,
libraire , au Palais-Royal .
Plusieurs ouvrages volumineux avaient été publiés
sur ce vénérable monument , par dom Doublet , dom
Félibien , dom Millet ; mais l'incommodité de leur format
, le style avec lequel ils avaient été écrits , en rendaient
la lecture pénible . D'ailleurs l'église de Saint-
Denis a été tellement saccagée lors de la tourmente
révolutionnaire , qu'une nouvelle description devenait
indispensable aux curieux nationaux ou étrangers . Ses
tombeaux , son trésor , ses magnifiques vitraux ont entierement
disparu . Ce temple , objet de la vénération ,
de la piété et de la magnificence des monarques français ,
est en même-temps l'un des monumens d'architecture ,
improprement appelée gothique , les plus estimés . En
effet , dit M. Gilbert , les Goths , peuples du nord , auxquels
on attribua sans fondement l'invention de cette
architecture , étaient non-seulement étrangers aux arts ,
mais ils paraissent , au contraire , n'avoir eu aucun genre
d'architecture à eux. Ces peuples furent d'autant plus
éloignés d'apporter de nouvelles connaissances dans les
contrées qu'ils parcoururent , que tous les historiens
s'accordent à les représenter comme des barbares. Il est
certain qu'ils ne commencèrent à être connus que lorsqu'ils
eurent porté le fer et la flamme dans l'empire
romain. Or , l'architecture de moyen âge , quoique dépourvue
de la noblesse et de la beauté de proportions
qui caractérisent celle des Grecs et des Romains , offre
un grandiose surprenant , avec un mélange singulier de
444
MERCURE
DE FRANCE .
barbarie et d'intelligence , d'impéritie et de lumières ,
et sur-tout de hardiesse , qui exigeait plus de combinaisons
que n'avaient le temps d'en faire des peuples presque
toujours errans et sans cesse armés contre leurs
voisins . On remarquera d'ailleurs que parmi les monumens
du
moyen âge qui existent en France et ailleurs ,
les plus anciens sont postérieurs de plus de cinq cents ans
aux incursions des Goths dans le midi de l'Europe ; dèslors
on peut conjecturer que cette ancienne architecture
pourrait être une sorte de dégénération qui s'introduisit
dans les arts dépendans du dessin lors de la décadence
de l'empire romain au quatrième siècle La différence
qu'elle présente chez les divers peuples de l'Europe , ne
peut être attribuée qu'à celle de leur goût et de leur
génie . En France comme ailleurs , lorsqu'elle s'éloigna
périodiquement des formes qui en rappelaient l'origine
primitive , cette architecture prit alors différens caractères
, dont elle dut l'influence à nos conquêtes , tant en
Italie sous Charlemagne , qu'en Syrie à l'époque des
croisades . C'est de cette diversité de formes que se composent
les quatre âges de notre ancienne architecture .
Le premier , connu sous le nom de mérovingiaque , est
un alliage informe des styles grec et romain , qui fut
en usage sous les rois de la première race. Le second ,
dit style carlovingiaque ou lombard , date depuis le
regne de Charlemagne jusques vers le commencement
du onzième siècle. On reconnaît l'emploi du troisième
dans les temples construits depuis cette dernière époque
jusqu'au commencement du treizième siècle. Enfin , le
quatrième âge , en usage depuis le treizième siècle jusqu'au
commencement du seizième , sous Louis XII et
François Ier , se distingue par une délicatesse et une légèreté
de style auxquelles on est convenu de donner le
nom d'arabesque ; car on sait que c'est aux fréquens
voyages que les Français firent en Syrie à l'époque des
croisades , que l'on doit l'introduction de cette multitude
d'ornemens et de formes élégantes qui firent sortir l'architecture
du moyen âge de la lourdeur excessive qui la
caractérisait auparavant .
L'auteur , après avoir rapporté le sentiment des auJUILLET
1816.
445
teurs sur l'arrivée et le martyre de Saint-Denis ; sur le
premier oraloire , renouvelé et construit sur un plan plus
étendu par sainte Geneviève , donne quelques détails sur
le temple élevé par Dagobert Ier , ensuite reconstruit
par Pépin dit le Bref. Il ne reste de cette église que les
cryptes ou chapelles souterraines qui sont autour du
choeur , lesquelles furent conservées par Suger , lorsque
ce célèbre abbé fit démolir l'ancienne église pour faire
élever celle qui existe aujourd'hui , et dont la description
fait l'objet de notre analyse . M. Gilbert présume
avec raison que les créneaux placés au- dessus de la façade
et des deux côtés en retour d'équerre , ne furent
ajoutés que vers le commencement du quatorzième siècle
, après la malheureuse bataille de Poitiers .
L'histoire et le détail des constructions , du portail ,
de l'église , des chapelles , la cérémonie de la dédicace ,
sont rapportés avec beaucoup de soin . Il en est de même
des travaux ordonnés par Louis IX et par sa mère ,
Blanche de Castille . Il résulte des observations de M. Gilbert
que ce temple a été bâti à diverses reprises , et qu'il
présente dans son ensemble cinq époques différentes de
l'architecture du moyen âge.
En traitant de l'oriflamme , il eut été à désirer que
M. Gilbert eût prévenu que l'emploi de cette bannière
avait succédé àla chappe de Saint-Martin de Tours , laquelle
était de couleur bleue ; que les rois de la seconde
race , n'étant pas toujours certains de pouvoir la lever ,
cherchèrent à prendre pour patron un autre saint dont
l'église serait plus rapprochée de la capitale ; qu'ayant
fait choix de Saint- Denis , on adopta pour la bannière
la couleur rouge , adoptée par l'église pour les martyrs.
Les dévastations commises dans cette basilique , à la
suite des événemens de 1789 , les réparations faites depuis
1804 , terminent la première partie du travail de
l'auteur. Dans la seconde , il examine l'extérieur du
temple , donne le détail de ses mesures , décrit les sujets
des bas-reliefs , fait connaître diverses suppressions faites
à des époques différentes .
Les trois portails de l'église Saint- Denis étaient anciennement
décorés de vingt statues , parmi lesquelles on
1
446 MERCURE DE FRANCE .
distinguait seize rois et quatre reines ; ces statues furent
supprimées en 1770 , lors des réparations faites à la façade
principale . M. Gilbert s'étonne , avec raison , de ce
qu'une communauté aussi recommandable que l'ordre
des Bénédictins , qui renfermait un si grand nombre de
savans distingués , ait permis qu'on détruisît ces statues ,
dont la conservation devenait aussi importante pour
l'histoire de l'abbaye , que pour l'histoire du moyen
âge. Sous ces deux rapports , ces monumens devaient
particulièrement fixer l'attention de l'ordre . Ils ont été
gravés , il est vrai , dans les monumens de la monarchie
française , publiés par Montfaucon ; mais ce religieux ,
beaucoup plus distingué par sa vaste érudition que par
ses connaissances dans les arts du dessin , ne doit être
consulté qu'avec beaucoup de circonspection , par le peu
de fidélité qui existe dans les planches de son ouvrage.
Les monumens y sont souvent représentés de manière à
ne pas les reconnaître .
La description des clochers , de la pyramide , des
cloches , les noms des donateurs , des parrains , des fondeurs
, sont rapportés avec le plus grand soin ; il en est
de même pour l'explication des figures et bas -reliefs qui
existent encore , et qui ont échappé à la destruction révolutionnaire.
Pénétrant dans l'intérieur de l'église , M. Gilbert attire
l'attention sur tout ce que cette basilique renferme
de curieux . Il fait connaître les différentes proportions
de l'édifice , les nouvelles constructions , les croisées ,
les vitraux , l'ancienne et la nouvelle tribune de l'orgue ,
l'ancienne et la nouvelle disposition du choeur , le grand
autel , le pourtour du choeur, et n'oublie rien de ce qui
peut offrir le plus léger intérêt.
En traitant des chapelles , l'auteur indique les divers
monumens dont elles étaient ornées , et le sort qu'ils ont
éprouvé , l'époque de leur érection , et la date de leur
suppression . Il en est de même du trésor et de la nouvelle
sacristie , dont M. Gilbert décrit les dix nouveaux
tableaux . Sept ont été vus avec intérêt au salon du
Louvre , dans les expositions de 1812 et 1814 ; ils ont
pour auteur MM. Monsiau , Ménageot , Garnier , MeyJUILLET
1816. 447
nier , Landon , le Barbier l'aîné , Guérin , Gros et Menjaud
.
Les anciennes sépultures forment un chapitre, assez
long et fort curieux ; j'y renvoie le lecteur , ainsi que
pour la description des cryptes qui renferment les statues
de six rois de la seconde race , savoir : Charlemagne ,
par M. Gois ; Louis- le-Débonnaire , par M. Bridan ;
Charles-le-Chauve , par M. Foucon ; Louis-le- Bègue ,
par M. Deseine ; Charles-le-Gros , par M. Gaule ; Louisd'Outremer
, par M. Dumont. On a déposé dans cette
chapelle souterraine plusieurs sarcophages en granit et
en pierre , trouvés lors des exhumations faites en 1793
et 1794 ..
M. Gilbert fait une réflexion fort judicieuse , et je me
fais un devoir de la rapporter . On sera sans doute étonné ,
dit-il , de voir que non loin des somptueux mausolées
de Louis XII , de François Ier et de Henri II , Henri IV
gissait presque ignoré , dans un caveau étroit , de construction
irrégulière , sans aucun ornement , et sans que
l'on ait même songé à ér ger un monument à la mémoire
de cet excellent prince. Ses successeurs n'eurent
pas de sépulture plus magnifique : on ne vit pas même
une seule image qui rappelât les traits du monarque dé
funt , pas une seule inscription qui fit son éloge . Soit
qu'à chaque nouvel avénement au trône on oubliât sans
retour celui qui n'était plus , soit que l'on craignît de
faire entrevoir au prince régnant le terme de sa grandeur
et de sa puissance , il se passa cent quatre-vingts ans
sans que l'on se soit occupé un seul instant de la sépulture
royale. L'accroissement que l'on fit en 1683 au caveau
qui avait servi jusqu'alors à la sépulture de la dynastie
des Bourbons , suffit à peine par la suite ; car on assure
que lors de la mort du dauphin , fils aîné de Louis XVI ,
il ne s'y trouva plus que la place où l'on mit le cercueil
de cet enfant . L'infortuné monarque le sut et fut frappé ;
mais on ne voit pas que cela l'ait déterminé à agrandir
cette sépulture ou à s'en préparer une nouvelle .
Le reste du volume contient des détails sur la cérémonie
de l'inhummation de Louis XVI , et de Marie
Antoinette , reine de France .
448
MERCURE DE FRANCE.
En résumé , la description historique de l'église royale
de Saint-Denis est faite avec beaucoup de soins , elle
nous apprend tout ce que cette basilique a contenu et
contient encore de curieux . Ce petit volume est supérieur
aux anciennes descriptions , bonnes seulement pour les
savans ; il sera recherché et lu avec intérêt par tous ceux
qui voudront bien connaître ce monument , si respectable
par les grands événemens qui s'y sont passés. Ce
volume est encore enrichi d'une gravure qui donne une
idée fort juste de la façade de l'église Saint- Denis .
ROQUEFORT .
www
POESIES ET TRADUCTIONS
De Catulle , Tibulle et Properce ; par M. C. L.
Mollevault.
( III . et dernier article . )
La traduction de Tibulle , parvenue à sa cinquième
édition , se présente avec une réputation faite et des
titres connus , qui nous dispenseront d'entrer dans de
grands détails sur cet ouvrage ; qu'il nous suffise de dire
que M. Mollevault s'y montre , par un accord heureux ,
poëte élégant et traducteur fidelle . Cette nouvelle édition
offre des traces nombreuses des soins qu'a pris l'auteur
pour approcher davantage de la perfection ; ses corrections
nous ont paru en général heureuses. Cependant on
pourrait en trouver qui rappelleraient quelquefois le
vieil adage , que le mieux est l'ennemi du bien. Par
exemple , M. Mollevault dit aujourd'hui :
Là que j'aime , quand gronde un vent impétueux ,
A presser sur mon sein ton sein voluptueux ;
Ou , quand l'humide Auster exerce sa furie ,
A suivre le sommeil au doux bruit de la pluie .
Ce même passage était antérieurement rendu par les
quatre vers suivans :
JUILLET 1816.
449
Là , que j'aime d'entendre un vent impétueux ,
En pressant sur mon sein ton sein voluptueux ;
Qu , quand l'humide Auster exerce sa furie ,
A m'endormir en paix au doux bruit de la pluie.
D
AMBE
Le changement des deux premiers vers nous paraît
excellent ; mais nous doutons que l'on adopte l'expres
sion nouvelle de suivre le sommeil. M. Mollevault a
voulu franciser la figure du latin : Somnos , imbreju
vante , sequi ; il aime en général , et un peu trop à notre
avis , à risquer ce qu'on appelle des latinismes . Ici il
ne nous paraît pas que le verbe suivre , susceptible
comme en latin , de diverses acceptions métaphoriques,
se prête à celle à laquelle le traducteur a voulu le plier .
On dira bien suivre un projet , suivre une idée ; il y a
là en effet , de notre part , une action suivie et non interrompue
; mais le sommeil se présente , au contraire ,
à la pensée , comme la cessation de toute action , et de
là l'idée toute active du verbe suivre nous semble s'y
associer difficilement . Enfin , si l'expression devait
ser , il faudrait au moins la particulariser en disant que
pasj'aime
....
A suivre mon sommeil au doux bruit de la pluie.
Suivre le sommeil forme une expression vague dont
on n'aperçoit ni le terme ni l'objet.
Il s'est glissé dans la même pièce ( 4° et 5e édition )
ce vers qui ne signifie rien :
Ton amant de ton coeur pressant le coeur timide.
On lisait dans les précédentes :
Ton amant sur son coeur pressant ton coeur timide.
Il est singulier que l'altération de ce vers se soit repro
duite deux fois sans que l'auteur s'en soit aperçu .
Ne quittons pas Tibulle sans en citer quelque chose.
Voici la description des plaisirs de la paix : ces images
doivent nous convenir, aujourd'hui :
Heureux le laboureur ! sous une humble chaumière
L'amour de ses enfans prolonge sa carrière.
29
450
MERCURE
DE FRANCE
.
Il guide les brebis , son fils suit les agneaux ;
Sa femme apprête un bain délassant ses travaux.
Ainsi puissai -je un jour , blanchi la vieillesse , par
Des récits du vieux temps amuser la jeunesse !
Cependant , que la paix féconde nos côteaux !
La paix , au joug courbé rend le front des taureaux ;
La paix nourrit la vigne , et la cave recèle
Le vin que verse aux fils la coupe paternelle ;
La paix au soc oisif rend son premier éclat ,
Et la rouille en secret mord le dard du soldat.
Le laboureur joyeux du bois sacré ramène
Sa nombreuse famille , et son char fend la plaine.
L'Amour lui senl combat , brise un seuil rigoureux',
De sa main criminelle arrache des cheveux .
La jeune fille , hélas ! pleure et se désespère :
Son vainqueur pleure aussi sa coupable colère ;
Mais le malin Amour , auteur de ces forfaits ,
Sourit , s'assied entr'eux et leur dicte la paix.
toute Ce charmant tableau rend toute la douceur ,
l'élégance de l'auteur original . Un seul hémistiche nous
semble encore demander à passer sous la lime : c'est
ce bain délassant les travaux. Dans l'édition précédente
, il y avait : Un bain qui trompe ses travaux , et
antérieurement encore : Un bain qui soulage ses maux.
On voit que M. Mollevault ne s'est pas encore bien
trouvé de ce bain là , et il a raison. Nous lui suggérerons
cette version :
Sa femme apprête un bain où l'attend le repos.
Si M. Mollevault la préfère , et qu'il ne rencontre pas
mieux , nous serons charmés d'avoir trouvé cette petite
occasion de montrer qu'un critique est quelquefois bon
à quelque chose.
Enfin , nous l'engagerions à revenir aussi sur
La cave qui recèle
Le vin que verse aux fils la coupe paternelle.
Ce tour n'a pas toute la clarté désirable . Le sens du latin
JUILLET 1816. 451
nous paraît être , prosaïquement parlant , que la paix
permet de remplir les celliers de telle sorte que le fils
boive unjour le vin fait par son père . On apercevrait
mieux ce sens si M. Mollevault disait :
..... Que la cave recèle
Le vin que garde aux fils la tonne paternelle.
Dans sa lutte contre Properce , M. Mollevault nous
paraît avoir été plus constamment heureux qu'avec Catulle
; les couleurs brillantes dont se pare la muse de
l'amant de Cinthie , riaient peut-être davantage au talent
particulier de son traducteur, que la simplicité plu ;
sévère du chantre de Lesbie.
Ce luxe poëtique qui caractérise Properce , et auquel
il sacrifie quelquefois le sentiment , semble avoir mis
M. Mollevault à l'aise. Comme la phrase latine , dans
l'original , est habituellement nombreuse et abondante ,
la phrase française la suit avec plus de facilité ; elle en
acquiert même une sorte de rapidité , et l'on y trouve
moins de ces ornemens parasites , de ces circonlocutions
dictées souvent par le seul caprice de la rime , au traducteur
que retient dans un cercle trop étroit la concision
désespérante de son auteur original .
Quelques équivalens que M. Mollevault substitue
par-ci par-là au véritable sens de Properce , quelques
expressions ambitieuses , sont les principales taches qu'on
peut apercevoir dans cette traduction , et que l'auteur
fera aisément disparaître. D'ailleurs nous la croyons
faite pour satisfaire les lecteurs les plus délicats . Donnonsen
une idée par quelques citations prises au hasard.
Voici comme le poëte blâme , dans Cinthie , le goût du
luxe et de la
parure .
Pourquoi parer ton front d'ornemens étrangers ,
Revêtir de Céos la gaze aux plis légers ,
Inonder tes cheveux des parfums de l'Oronte ,
Au luxe oriental sacrifier sans honte;
Et toujours étalant des appas achetés ,
Ne point nous éblouir de tes seules beautés ?
Ah! n'offre point au luxe un honteux sacrifice ·
29 .
452 MERCURE
DE FRANCE
.
Crois-moi , l'amour est nu , l'amour hait l'artifice.
Vois de son seul éclat la terre se parer ,
Sur ses longs bras le lierre au hasard s'égarer.
L'arboisier croît plus beau sur la roche stérile ;
Leflot en se jouant suit sa route indocile ;
Thétis orne son sein du seul trésor des mers ,
Et l'art au chantre ailé n'apprend point ses concerts.
Rien dans ce morceau qui gêne la libre allure du poëte ;
rien , ou presque rien , qui fasse sentir ces entraves où
la rime et le sens torturent quelquefois , comme à l'envie ,
un pauvre traducteur . On regrette cependant que l'apostrophe
à Cinthie , Vita ! ma vie ! mon ame ! ait disparu.
On peut aussi remarquer que sacrifier sans honte au
luxe oriental et offrir au luxe un honteux sacrifice , y
sont trop rapprochés ; que d'ailleurs ce dernier vers ne
rend pas très-exactement le latin , qui dit : Crois-moi ,
ta figure n'a pas besoin de fard.
Le lierre qu'on voit au hasard s'égarer , n'est pas nom
plus ce lierre en liberté , qui , dans Properce , s'étend
avec plus de grace : Sponte sud . melius. ....
Sans citer le reste de cette élégie , adressons encore
deux ou trois observations à M. Mollevault , " il y dit :
Si Castor et Pollux , pleins d'uu tendre délire ,
Enlevèrent Phébé , sa soeur même Hélaïre .
Pourquoi cette extensive , méme ? Et qui est-ce que
l'enlèvement d'Hélaïre ajoute ici à la pensée ou à la
force de l'argumentation ? ne suffisait-il pas de dire :
Si Castor , si Pollux , pleins d'un tendre délire ,
Brûlèrent pour Phébé , pour sa soeur Hélaïre .
Le goût sévère permettra-t-il ensuite à M. Mollevault
de lancer , aux jeux du Cirque , une roue étrangère ,
et cela ne paraîtra-t-il pas bien recherché ?
Nous ne voudrions pas lui répondre qu'on approuvât
encore dans l'élégie suivante , un pied ivre de vin. Il
nous semble d'ailleurs qu'en déterminant ainsi , d'une
manière trop physique l'ivresse de ce pied , on rend la
JUILLET 1816 . 453
1
figure plus hardie en apparence , mais moins agréable et
moins heureuse en effet.
Mais voici un morceau , où d'un bout à l'autre , on
ne trouvera qu'à applaudir.
Un rival a voulu conduire Cinthie en Grèce , Properce
obtient qu'elle renonce à cet odieux voyage , et il chante
son triomphe.
Où donc est ta raison ? Quoi , ta fuis loin de moi ?
Quoi , la froide Illyrie a tant d'attraits pour toi ?
Est-il d'un si grand prix ce rival téméraire
Qui t'apprend à lutter contre Eole en colère ?
Tu verrais , sans pâlir , l'Océan courroucé ?
Tu dormirais au bruit de son flot insensé ?
Tu pourrais affronter les neiges , la froidure ?
Et tes pieds délicats braveraient leur injure !
O ! que le sombre hiver , hérissé de frimats ,
Forçant le nautonier à ployer tous ses mats ,
Empêche ton vaisseau de franchir la barrière ,
•
Et les vents ennemis d'emporter ma prière !
Je triomphe grands Dieux ! et son ame est vaincue !
Cinthie écoute enfin ma prière assidue.
Quitte ta fausse joie et péris de regrets
Fier. rival ! du départ elle rompt les apprêts .
Je suis cher et rends cher à celle que j'adore ,
Le seul séjour de Rome où mon culte l'honore.
Oui , sur mon coeur ému s'appuyer doucement ,
Dans une couche étroite enlacer son amant ;
Voilà ce qui , cent fois , plaît mieux à mon amie ,
Que les trésors d'Elis , la dot d'Hyppodamie .
Prodiguez les présents , promettez plus encor ;
Cinthie est à moi seul , et n'est point à votre or.
Je ne dois point son coeur à l'offre d'un empire ,
Je l'achète au doux prix des trésors de ma lyre.
Nous apercevons , en passant , une singulière faute
échappée à M. Mollevault , c'est Caucase servant de
454
MERCURE DE FRANCE.
1
rime à embrasse ( pag. 43. ) D'ailleurs , les deux vers
sous cette rime ne sont pas bons , ce qui semble indiquer
qu'ils n'étaient jetés là qu'en attendant , et que l'auteur
aura oublié de les remettre sur le métier .
La grammaire condamnera l'emploi du pronom il
dans les vers suivans :
Et sans peine enlevant aux rochers homicides
Prométhée , il vaincra le vautour assassin
Qui nuit et jour déchire et dévore son sein.
De plus l'enjambement du second vers n'a rien d'heureux
: on y remédierait ce semble en changeant de tour,
et en employant l'apostrophe :
Et t'enlevant sans peine aux rochers homicides,
Prométhée ! il vaincra le vau : our assassin
Qui nuit et jour déchire et dévore ton sein.
L'elégie 8 du livre 2 est brûlante de verve et de délire
, c'est une des meilleures de l'original , et le traducteur
a suivi le vol de son modèle .
La suivante présente quelques taches à relever ; le
traducteur dit à Cinthie : Vois...
Ces jeux qu'ont approuvés tes innocentes Bammes ,
Ces temples où les voeux sont purs comme les ames.
Properce lui disait , et c'est bien plutôt le langage d'un
amant : Tu seras seule ( à la campagne ) , tu ne verras
que les monts solitaires , les troupeaux .... Là, point de
jeux, de spectacles corrupteurs ; point de ces lieux de
dévotion qui ont été pour toi l'occasion de tant d'infidélités.
Fanaquepenatis plurima causa tuis.
Le sens du latin est bien plus piquant , et M. Mollevault
n'a rien gagné à s'en écarter .
On voit dans la même pièce une flèche qui fuit sur
l'aile d'un roseau . La figure est un peu hardie ; enfiu le
Clitumne blanchit des troupeaux le vétement
d'ébène.
Nous ne connaissons point de fleuve , point d'eau ,
JUILLET 1816 . 455
"
sortit-elle du laboratoire de M. Thénard , qui opère un
pareil prodige , et ce secret n'était pas plus connu du
temps de Properce . Celui-ci dit en effet , tout uniment ,
que des troupeaux blancs comme la neige ( niveos ); se
baignent,, se lavent , dans les eaux du Clitumne , et il
ne pensa probablement jamais qu'en y entrant noirs ,
ou avec des vétemens d'ébène , ils dussent en sortir
blanchis .
Cette faute est nécessairement une de ces distractions
qui échappent presque toujours dans un premier travail,
sur-tout lorsqu'il est de longue haleine. Nous trouverions
encore beaucoup à louer et très-peu à reprendre dans le
troisième livre ; mais il faut s'arrêter. Nous en avons dit
assez pour faire apercevoir au lecteur que nous avons
aujourd'hui une bonne traduction de Properce , et à
M. Mollevault qu'il peut la perfectionner encore en soumettant
quelques passages au travail de la réflexion .
Terminons par le morceau brillant où le poëte promet
l'immortalité à ses vers.
Heureuse la beauté, sensible à mes hommages !
J'élève un monument qui bravera les âges.
La haute pyramide , au front audacieux,
Et ce temple Eléen , vaste image des cieuxy
Et l'altier mausolée insultant la mort même ,
Ne pourront échapper à leur arrêt suprême :
Dans les feux , sous les eaux , leurs honneurs périront;
Un jour , vaincus du temps , leurs faites crouleront;
Tandis que le génie est sûr de sa conquête ,
Le temps devant lui seul en silence s'arrête .
Ces vers sont d'une noblesse achevée . Les seuls lecteurs
du poëte latin' trouveront peut -être que les deux
derniers ne rendent que d'une manière affaiblie l'image
de l'original .
En finissant cet article , profitons du peu d'espace qui
nous reste pour dire quelques mots du volume où sont renfermées
les poësies mêmes de M. Mollevault . Ce volume
contient des élégies divisées en sept livres , et sept petits
456 MERCURE
DE FRANCE
.
poëmes ou narrations épiques. Plusieurs de ces pièces
ont déjà paru .
En général , le talent de M. Mollevault paraît plus à
son aise dans les morceaux qui demandent de la verve ,
de la force , de la couleur ; lorsqu'il peint le sentiment ,
la passion , il laisse quelquefois trop percer l'effort du
travail , et sa douleur n'est pas toujours exemple de recherche
. D'ailleurs ce recueil suivra ses aînés dans le
boudoir de nos belles et sur les tablettes de l'homme
d'esprit. Nous y avons particulièrement distingué l'élégie
intitulée le Souhait , pour sa grâce naïve et son élégante
simplicité , et celle du Rendez-vous , ainsi que le Pouvoir
du baiser. La Rechute est bien le vrai , l'aimable péché
d'un poëte et d'un amant. Pour nous et pour lui , souhaitons-
en beaucoup de pareils à M. Mollevault , dût-il
encore s'en plaindre à sa muse d'une manière aussi
touchante qu'il l'a fait dans la cinquième élégie du liv . 3 .
Son poëme sur les Malheurs des prisonniers du
Temple offre des mouvemens pathétiques , des tableaux
du plus grand intérêt. La Mort de Bayard , celle de
Henri IV, le courage de Goffin dans les mines de Beaujonc
, lui ont fourni des peintures animées , où l'on a
remarqué une belle couleur épique ; mais les poëmes
d'Agar, et sur-tout du Sacrifice de Jephté , nous ont
paru plus parfaits de style ; le dernier , particulièrement ,
remue l'ame de la plus douce pitié .
Le commencement du poëme d'Héro et Léandre
laisse à désirer plus de vie , de mouvement et de coloris ;
mais le poëte s'anime avec son sujet , et nous ne pouvons
qu'applaudir au tableau qui termine l'ouvrage.
1
Nous aurions pu trouver dans ce volume matière à
trois ou quatre remarques grammaticales , faire la guerre
à trois ou quatre expressions plus ou moins maniérées
ou néologiques , telles que passionna sa lyre, passionna
sa voix ; mais qu'il nous suffise d'appeler l'attention de
M. Mollevault sur ces légères taches , et oublions-les
pour ne nous souvenir que du plaisir que ses vers nous
ont causé , et qu'ils causeront indubitablement à tous
les amateurs de la bonne littérature .
་ ་་་
GIRAUD .
JUILLET 1816 .. 457
www
BEAUX - ARTS.
ÉCOLE ESPAGNOLE . VALENCE.
-
LOUIS DE VARGAS.
Cet homme extraordinaire mérite que la postérité le
place entre Raphaël et Jules Romain.
Le correct , le noble , le premier artiste qui , dans
Séville , ait établi la belle manière de peindre à l'huile
et à fresque , s'appelle Louis de Vargas .
Séville l'a vu naître en 1502 , et dès son enfance il
démontra son penchant pour l'art de peindre , qu'il exerça
d'abord sur la serge. Ce mode était alors adopté pour
donner à la main de la légéreté ; mais voulant abandonner
la manière gothique qui régnait alors en Andalousie
, il partit pour Rome , où il fut élève de Perrin
del Vaga , ce qu'il est facile de reconnaître par la connexion
qu'il y a entre ces deux maîtres.
Le premier tableau de sa main que l'on connaisse ,
est une Nativité , qu'il signa :
Tunc discebam Luisius de Vargas .
C'est est 1555 que Vargas fit. cet ouvrage , dont le
mérite est reconnu.
Il en fit ensuite un autre , que l'on regarde comme
l'un des plus beaux ornemens de la cathédrale de Séville .
Il représente la génération temporelle de J. C. , et se
connaît sous le nom de la Gamba , en raison de la jambe
d'Adam qui sort tellement du tableau , que chaque observateur
reste surpris .
Etabli dans sa patrie avec une réputation supérieure
à celle de tous les peintres qui l'avaient précédé , il
peignit à fresque et à l'huile beaucoup d'ouvrages qui
le mettent sans contredit sur la ligne des plus grands
professeurs d'Italie.
En effet, rien n'est plus exact que ses contours, rien de
plus grandiose que ses formes , ni rien de mieux entendu
458 MERCURE DE FRANCE.
que ses raccourcis ; et dans ces brillantes parties de l'art ,
de tous les rivaux qu'il ait pu avoir dans toutes les écoles ,
aucun ne peut lui être comparé.
Si dans ses compositions , Vargas avait su mettre plus
d'air , y introduire la dégradation de la lumière et des
teintes , aussi bien qu'il savait colorier , draper , donner
de l'expression à ses figures , de la noblesse à ses caractères
, de la grâce à ses têtes , et sur-tout aussi bien qu'il
savait imiter la nature dans tous ses accessoires , il eut
été non-seulement le meilleur peintre d'Espagne , mais
encore du monde ; car ( cette assertion dût- elle paraître
un blasphême ) il aurait certes balancé l'immense et
unique talent de Raphaël .
En 1555 encore , Vargas fit une fresque où l'on voit
la vierge du rosaire , dans l'église de Saint-Paul . Il en
fit une autre très-célèbre alors , dans le vieux sanctuaire
de la cathédrale . Malheureusement il n'existe plus rien
de ces fresques très-célébrées par les Italiens mêmes.
En 1563 il fit la fameuse Voie de Douleurs , dont on
aperçoit quelques vestiges sur les dégrés de la cathédrale.
On distingue encore , dans les beaux jours , les
heureux contours de ses belles figures des apôtres , des
évangélistes , des docteurs et des saints patrons de la cathédrale
, qu'il peignit plus grands que le naturel , dans
les arceaux à la manière arabe de la tour de cette basilique.
Vargas commença ce grand oeuvre en 1563 , et le termina
en 1568.
Le peintre ne peut égaler ni la fraîcheur du coloris ,
ni la facilité de l'exécution . Le connaisseur admire la
majesté du dessin , le brillant des caractères , et pleure
sur la ruine de ces chefs -d'oeuvre , qui par leur mérite
et leur magnificence , étaient l'ornement le plus somp-
Lueux de toute la ville.
Dans la gloire du Jugement dernier , dont il décora
la maison de la Miséricorde , on voit encore bien conservés
le rédempteur , la vierge et les apôtres . L'incurie
ayant laissé détruire le reste de cette vaste production ,
où l'on admirait une quantité innombrable de raccourcis
et des nus d'une vérité frappante,
JUILLET 1816.
459
Louis de Vargas mourut à Séville en 1568. On trouya
chez lui des instrumens de macération avec lesquels il
se châtiait. Ce grand artiste couchait dans le cercueil
qu'il s'était choisi , et toutes ces pénitences mystiques
ne lui ôtaient rien de l'aimable gaieté qui le caractérisait
.
Ses dessins jouissent d'une grande réputation ; il les
faisait sur du papier bleu . M. Cean de Séville , en conserve
un avec un soin religieux : il est à la plume sur
papier blanc , et représente des têtes de dromadaires.
Beaucoup de grands connaisseurs , parmi lesquels je
citerai mon ami Lebrun , ont cru ce beau morceau de
Raphaël .
Les ouvrages publics de Vargas brillent dans la cathédrale
et dans la majeure partie des temples de Séville ;
mais il faut s'arrêter devant son Calvaire de l'hôpital de
Lasbubas. Cette composition est peut - être le chefd'oeuvre
de tout ce que la peinture a pu produire.
F. Q.
wwwwwww.m
Suite du Dictionnaire raisonné des Etiquettes , etc.
Par Madame la comtesse de Genlis.
•
AIR ( BON . ) Avant la révolution on appelait avoir bon
air la noblesse et l'élégance dans le maintien , dans la
manière de s'habiller , de meubler sa maison , de recevoir
chez soi , etc. Pour étre de bon air , il fallait aussi
être difficile dans le choix de ses liaisons , et jouir soimême
d'une espèce de considération personnelle ; on ne
pouvait avoir bon air sans un peu de fortune , néanmoins
la richesse et même le faste le plus éblouissant , ne constituaient
nullement le bon air ; souvent alors on rencontrait
des gens d'une extrême magnificence , et qui
n'étaient pas de bon air. On n'a jamais dit d'un sot
reconnu pour tel , ou d'un homme méprisable , qu'il fût
de bon air , quelque fût sa fortune , l'éclat de sa dépense
et de son luxe ; et ceci seul est un éloge et des moeurs et
du goût. Il était de mauvais air , sur-tout pour les
femmes , de se montrer trop souvent en public , par
460 MERCURE DE FRANCE .
exemple aux spectacles . Le bon air , composé de mille
choses frivoles , avait cependant toujours pour base un
fonds digne d'estime.
Un bon ton était une partie indispensable du bon air.
Le bon ton consistait à s'exprimer toujours avec simplicité
, réserve , décence , naturel et clarté , et par conséquent
, à n'employer jamais des manières de parler
basses , triviales , libres , proverbiales ou pédantesques.
(Voyez expressions et phrases de mauvais ton. )
Après la révolution , lorsqu'une société toute neuve
commença à se rassembler , le bon air dont on vient de
parler était tout à fait oublié , ou pour mieux dire , la
plus grande partie de ceux qui allaient ouvrir de grandes
maisons , n'avaient jamais pu le connaître , ils savaient
seulement qu'il faut qu'un beau salon soit bien doré et
bien éclairé. Ils refirent un bon air français très - simplifié
. La seule richesse à cette époque fit le bon air , et
le charme invisible , mais magique , des schals de cachemire
, leur nombre , leur grandeur , leur couleur ,
décidèrent seuls le bon air parmi les femmes.
ALLAITEMENT . De tout temps les médecins et les
moralistes se sont accordés à dire que les mères doivent
nourrir leurs enfans , ils le conseillaient , J.-J. Rousseau
le commanda , et il fut obéi . Mais l'eut-il été de même
en ordonnant de bien nourrir son enfant ? C'est - à-dire ,
en prescrivant aux jeunes mères de renoncer au mondé ,
aux fêtes , aux spectacles , et même à la ville , tout le
temps de l'allaitement ? S'il eut bien expliqué les devoirs
indispensables des nourices , il est permis de croire que '
la mode de l'allaitement maternel ne serait pas devenue
tout-à-coup si générale sur la fin du dix-huitième siècle.
ALTESSE SÉRÉNISSIME ( titre d' ) . Ce titre jadis n'était
donné qu'aux princes du sang , on l'a étrangement prodigué
depuis , ainsi que celui de monseigneur , que les
femmes n'ont jamais donné autrefois , ni par écrit , ni
de vive voix à un ministre , à moins qu'il ne fût cardinal
ou évêque.
Après la chute du trône , on établit les étiquettes et les
nisages de la cour sur ce qu'on avait pu remarquer en
traversant et dévastant d'autres royaumes ; les titres
JUILLET 1816.- 461
d'altesse , d'excellence et les chambellans , devinrent
aussi communs parmi nous , qu'en Allemagne et qu'en
Italie . Comme les Tartares qui , en conquérant la Chine ,
prirent les lois de cette vaste contrée , on vit en France
les vainqueurs adopter une partie des coutumes des
vaincus . On vit aux Tuileries un mélange singulier d'étiquettes
étrangers. On compléta ce cérémonial de cour
en y ajoutant encore beaucoup d'usages de théâtre . Un
homme d'esprit remarqua dans ce temps que les présentations
à la cour , étaient une imitation exacte de
celle d'Enée à la reine de Carthage , dans l'opéra de
Didon. On sait qu'un acteur célèbre fut souvent consulté
sur le costume qu'on inventa pour les jours solennels .
AMATEUR de peinture et de musique. Les amateurs ,
c'est-à-dire , les vrais connaisseurs en ce genre parmi les
hommes du monde , étaient extrêmement rares autrefois
; beaucoup de gens avaient la prétention d'aimer les
arts , mais ce n'était en général qu'une prétention qui
cependant produisit un bien ; ces amateurs protégeaient
du moins les grands artistes et formaient de belles collections.
Les grands peintres n'étaient pas réduits à ne
faire que des portraits , on achetait leurs tableaux . Aujourd'hui
il y a beaucoup plus de vrais connaisseurs , et
néanmoins depuis vingt ans les meilleurs tableaux de
l'école française se vendent difficilement . Les richesses
conquises sur l'Italie semblaient en diminuer le prix . On
a moins de générosité qu'on en avait jadis ; un état de
choses si long-temps incertain , a dû naturellement
duire cet effet . D'ailleurs les grandes richesses n'étaient
pas tombées entre les mains des amis des arts ; ceux qui
possédaient d'immenses fortunes faisaient beaucoup plus
de cas d'une bonne table , que d'un beau tableau ou
d'une musique agréable.
pro-
Il y a aujourd'hui plusieurs amateurs , qui , par la
supériorité de leurs talens , honoreraient l'état d'artiste;
ce qu'on n'a vu avant la révolution que parmi les femmes
( 1 ) . Mais il est une classe , celle des gens de lettres ,
( 1 ) Mais alors le nombre n'en était pas aussi considérable qu'il
l'est aujourd'hui .
462 MERCURE DE FRANCE .
qui s'est toujours piquée d'aimer les arts , et qui ne les a
jamais véritablement cultivés. Voltaire , Marmontel et
Diderot , en ont parlé sans connaissance et sans goût , et
souvent même ridiculement , ainsi que tous les littérateurs
Glukisle ou Picciniste , et peut-être que maintenant
il n'existe pas un seul homme de lettres qui sache
dessiner un paysage ou jouer passablement d'un instrument.
Cependant ces arts enchanteurs sont les plus doux
délassemens des travaux littéraires ; une harpe ( quand
on en sait bien jouer ) est une compagne fidelle , qui ,
dans la solitude d'un cabinet , toujours prête à nous
répondre , peut à-la-fois nous inspirer , nous adoucir et
nous consoler. Sa forme élégante , sa vue seule retrace
des souvenirs antiques et religieux ; on se rappelle que
les prophètes menaient avec eux des joueurs de harpe
qu'ils faisaient préluder lorsqu'ils voulaient se disposer
à recevoir les inspirations divines ; et que le plus saint ,
le plus éloquent des rois de l'antiquité , pour mieux toucher
la bonté suprême , l'implorait en jouant de la
harpe , et pour célébrer dignement les louanges de l'éternel
, les chantait sur cet instrument si noble , si mélodieux
, qu'il est le seul qu'on ait osé mettre dans le ciel
et placer dans les mains des anges ! ....
L'étude constante et bien dirigée des beaux arts est
une source inépuisable d'idées ingénieuses , et d'émotions
aussi douces qu'innocentes ; enfin elle entretient ,
jusqu'aux bornes de la vie , ce feu céleste qu'on appelleimagination.
On exhorte les jeunes littérateurs à se
livrer à cette étude délicieuse , ou s'ils persévèrent à la
dédaigner , on leur conseille de ne point parler des beaux
arts dans leurs ouvrages , et de ne point fatiguer le public
parune multitude de lieux communs et d'idées baroques ,
sur la peinture , la sculpture , la musique , et de faux
jugemens sur les artistes . Voyez artiste et arts (beaux.)
AMBITION . Lisez l'histoire , et sur-tout celle de France ,
c'est-à-dire , les gazettes , depuis l'année 1789 jusqu'à
l'année 1815 inclusivement , ou rappelez- vous tout ce
que vous avez vu depuis vingt-cinq ou même seulement
depuis dix ans , et vous connaîtrez parfaitement dans quels
égaremens inconcevables peut jeter une ardente ambiJUILLET
1816. 463
tion que rien ne réprime , et combien elle peut donner
de folie , de cruauté , d'imprévoyance , et même de stupidité.
"
Des auteurs modernes , qui , d'aucune manière , n'ont
pu voir et connaître la cour de Louis XV et celle de
son vertueux et infortuné successeur ont représenté
dans leurs écrits , et sous les plus noires et les plus fausses
couleurs , l'ambition des courtisans de ce temps . On a
réfuté par des faits , dans ce même dictionnaire , ces
imputations injurieuses ; on est persuadé que ces auteurs
n'ont point eu l'intention de calomnier : mais par ignorance
ils ont répété , sans réflexion , une partie des déclamations
débitées successivement pendant soixante ans
jusqu'à nos jours par les philosophistes , les jacobins ,
et une infinité d'écrivains qui les ont copiés , non sans
danger , mais innocemment Voyez coUR et courtisans.
AMEUBLEMENS . L'inexpérience en ce genre et le mauvais
goût de ceux qui remeublèrent des hôtels et des
palais abandonnés , se firent remarquer par mille bizarreries
; on plissa sur les murs les étoffes au lieu de les
étendre ; on calcula que de cette manière l'aunage étant
infiniment plus considérable , cela serait beaucoup plus
magnifique . Afin d'éviter l'air mesquin qui aurait pu
rappeler certaines origines , on donna à tous les meubles
les formes les plus lourdes et les plus massives. Comme
on savait en général que la symétrie est bannie des jardins
, on en conclut que l'on devait aussi l'exclure des
appartemens , et l'on posa toutes les draperies au hazard .
Ce désordre affecté donnait à tous les salons l'aspect le
plus ridicule ; on croyait être dans des pièces que les
tapissiers n'avaient pas encore eu le temps d'arranger.
Enfin , pour montrer que les nouvelles idées n'excluaient
ni la grace ni la galanterie , les hommes et les femmes
ratachèrent les rideaux de leurs lits avec les attributs de
l'Amour , et transformèrent en autels leurs tables de
nuit . On vit des conspirateurs qui s'étaient baignés dans
le sang se coucher sur des lits somptueux , ornés de camés
représentant Vénus et les Grâces ! et l'on vit suspendue
sur leurs têtes , non l'épée de Damocles , mais une
flèche légère ou des couronnes de roses ! .....
464
MERCURE DE FRANCE .
En général , les tapissiers et les ébénistes , depuis vingt
ans , n'ont rien inventé de noble et d'ingénieux , et presque
tous les ameublemens des plus riches maisons ont
manqué de convenance , de grandeur et de goût. Voy.
Lampes et Luxe.
AMITIE . Dans les quinze dernières années qui précédèrent
la révolution , les démonstrations de l'amitié
et les exagérations dans ce genre , n'eurent plus de bornes
dans la société . On a peint avec détail cette espèce d'affectation
dans Adèle et Théodore , et l'on n'y pourrait
ici rien ajouter de plus ; mais on dira seulement que si
le sentiment manquait en général de vérité , du moins
il y avait de certains procédés nobles et généreux dont
rien ne dispensait ; on ne voyait jamais un homme supplanter
un ami , ou même ; sans l'avoir demandée ,
accepter sa dépouille , ou cesser de voir un ministre disgracié
. Il y avait alors dans la société un tribunal formé
par l'opinion , et ce tribunal flétrissait les actions basses
et ne les pardonnait jamais .
AMOUR , dans le prochain numéro .
LETTRE
DE L'AVOCAT POURET CONTRE .
La représentation donnée au bénéfice de Mme Talma
n'a été , Monsieur , ni aussi suivie , ni aussi intéressante
que je l'avais espéré. Je ne sais , mais j'ai remarqué
dans le public un instinct singulier qui le trompe rarement
; il se porte avec fureur vers les objets dignes de
son attention , et s'éloigne des autres comme s'il devinait
d'avance l'ennui qu'ils lui préparent. Le premier concert
de MM. Bohrer frères a cependant mis cette observation
en défaut ; ces deux grands artistes méritaient que le
suisse de la comédie Italienne fut écrasé dans la foule
des curieux attirés pour les voir ; vous savez qu'il fut
un temps où il n'y avait point de vrais succès au théâtre
sans la mort d'un suisse. Aujourd'hui nos auteurs ne
JUILLET 1816 . 465
密
voudraient pas réussir à ce prix ; ce qui prouve que sur
un point assez important , l'espèce s'est bien améliorée .
Ce ne sont plus les suisses , ce sont les ouvrages qui
meurent , et vous conviendrez que cela vaut mieux.
Quoi qu'il en soit , les amateurs de bonne musique et
de beaux talens se sont repentis de l'indifférence qu'ils
avaient montrée pour le premier concert de MM . Bohrer ,
et ils les en ont bien vengés par la suite . Ce jour excepté,
je ne me rappelle pas une pareille erreur du public , du
moins depuis long- temps.
Pour sa représentation de retraite , Mme Talma avait
beaucoup augmenté le prix des places ; cela n'est un tort
que vu le peu d'intérêt qu'offrait le spectacle. L'OEdipe
de Voltaire est une belle tragédie , un peu traînante
par fois ennuyeuse , et toujours soutenue du charme des
beaux vers ; mais nous la voyons représenter à notre
aise ; elle est du nombre de ces favorites , qui , ne coûtant
rien aux acteurs , paraissent souvent sur l'affiche . Car
vous savez , pour le dire en passant , que cette stupide
loi , qui , aux dépens des héritiers naturels , transmet
aux comédiens la propriété des ouvrages dix ans après
la mort de leurs auteurs , n'est point encore rapportée .
Rassurez -vous , il y a , à ce sujet , quelque chose soust
le tapis , dont j'espère vous informer bientôt . Talma
venait de jouer OEdipe pour sa rentrée ; il avait attiré
une affluence si considérable , que la recette , aux prix
ordinaires , s'était élevée à plus de 6,000 fr. Ce n'était
donc pas cette pièce qu'il fallait choisir pour une représentation
solennelle : quelques personnes auraient assez
aimé que la rentrée de Talma fût consacrée au bénéfice
de sa femme. Je leur apprendrai que le projet en avait
été conçu ; mais l'auteur a fait tort à l'actrice ; la pièce
en trois actes n'était pas prête , le théâtre avait autant
besoin qu'envie d'une forte recette , et le tragédien a été
forcé de passer avant la petite comédie, Il résulte de ce
calcul d'amour propre que l'intérêt a un peu souffert ; le
montant de la représentation à bénéfice n'a été que de
8,000 fr.; ce qui fait pour l'actrice , déduction faite du
droit des pauvres , environ 7,200 fr . Voilà ce qu'il en
coûte pour être auteur ! Saint - Prix , Talma , et Mu
30
466 MERCURE
DE FRANCE
.
4
Georges , ont été justement applaudis pendant le cours
de la tragédie. Le principal personnage a été un peu
long à se mettre en train , mais au quatrième acte il y
était tout-à-fait ; et somme totale , la représentation de
la première pièce a été satisfaisanté.
Que j'aurais de plaisir , Monsieur , à vous en dire autant
de la seconde ! Malheureusement , la vérité , l'impartialité
, sont les premiers de nos devoirs ; et puis la
conscience des journalistes est si timorée ! Pour l'acquit
de la mienne , je vous dirai succinctement que la comédie
en trois actes en prose donnée sous le titre de Laquelle
des trois , est un ouvrage long , froid , triste , sans intérêt
, et généralement mal joué . Il me semble qu'en voilà
assez pour tomber du troisième ciel . Cependant cette
piece n'a pas éprouvé un sort aussi rigoureux qu'elle le
méritait ; informé du sexe et du nom de l'auteur , le
blic s'est montré français jusqu'au bout ; il s'est galamment
ennuyé . Les plus fortes marques d'improbation
ént été des murmures , qui n'ont pas permis que l'on
nommât l'auteur.
pu-
L'intrigue de ce faible ouvrage se dérobe à l'analyse .
Il s'agit d'une Mme de Clairville , admise dans une société
rassemblée à la campagne , et donnant carrière à
sa petite imagination pour faire épouser une jeune personne
au fils de la maison , en même-temps qu'elle donnera
sa main à un monsieur dont elle convoite la fortune.
Elle marche vers ce but à travers une confusion de scènes ,
d'entrées , de sorties , de tirades qui ne finissent pas , et je
ne puis louer dans tout cela que plusieurs parties du style,
dont le ton , l'aisance, la grâce même, décèlent une plume
de bonne compagnie ; sur tout le reste je me tais : le public
a prononcé. Les acteurs se sont ressentis de la froideur
de la pièce ; Miles Leverd , Rose Dupuis , Baptiste
aîné , Michelot et Firmin n'ont rien pu faire de leurs
rôles. Quant à Armand , pour me servir de l'expression
de la comtesse d'Escarbagnas , il a saboulé le sien d'un
bout à l'autre. La tenue la plus indécente , le ton d'une
détestable société , un bredouillement perpétuel , les airs
d'un homme élevé je ne sais où , et pas l'ombre d'un
talent de dixième ordre , voilà , dans la plus exacte vérité,
JUILLET 1816 . 467
❤e que cet acteur prétendu nous a montré pendant près
de deux heures. Mille raisons se réunissent pour qu'un
pareil homme n'offusque plus nos yeux : la Comédie
Française n'en sentira-t-elle donc pas une ?
Peu de jours auparavant , Mile Richard débutant dans
le rôle d'Alzire , n'y a pas obtenu de succès . On n'a
rien trouvé de fâcheux dans son extérieur ; c'est une personne
d'une taille assez bien prise , d'une figure assez
noble ; mais son débit est lent , étudié , préparé , sans
chaleur , sans ame . On l'a écoutée jusqu'à la fin , et quelques
personnes se sont chargées d'exprimer le désir de
la multitude , qui n'a pas paru empressée de la revoir.
Depuis ce temps , le nom de Mlle Richard n'est plus sur
l'affiche : la conclusion est facile à en tirer.
Miles Anaïs et Saint-Ange ont aussi terminé leurs
débuts , toutefois avec quelque différence. La première
a fait plaisir , on lui croit des dispositions ; la seconde
n'a pas déplu ; on imagine qu'elle serait mieux placée
dans un autre emploi . Le sort que la comédie leur prépare
est ce qui établira le plus de rapprochement entr'elles
; mais cela ne me regarde pas assez pour que je
me permette d'y insister.
Aussi bon Français que juge éclairé , mon correspondant
de Lyon ne se borne pas à dire de Mme Boulanger
les choses les plus obligeantes et souvent les plus vraies ;
il me prie de le seconder dans cette agréable entreprise,
et je ne crois pas le pouvoir mieux faire qu'en me servant
de ses propres expressions : « Une belle voix , des
» moyens étendus , beaucoup de pureté dans le chant ,
» de la méthode et du goût , telles sont les qualités de
» Mme Boulanger comme cantatrice . Les rôles qui exi-
» gent du naturel et de la légèreté paraissent lui conve-
» nir de préférence à ceux qui demandent de la force
» et de la présentation ..... Cette actrice vient d'obtenir
sur notre scène un succès aussi complet que mérité
, etc. , etc. » Si Mme Boulanger n'est pas satisfaite
de cet éloge , il faut renoncer à louer les comédiens.
»
>>
Potier continue d'attirer la foule au théâtre des Variétés
; on ne se lasse point d'admirer la finesse de ses
30 .
468 , MERCURE DE FRANCE .
1
observations , de rire de son originalité piquante , et de
l'applaudir dans une foule de rôles opposés . Nous n'avons
pas d'acteurs qui possèdent comme lui le talent de
varier des caricatures ; et ce qu'on remarque le plus à
sa louange , c'est que dans la nécessité de chercher un
naturel bas ou commun , il n'est jamais ignoble. Cela
n'est pas un petit mérite dans la position de ce comédien.
Le Huitjuillet et la Vallée du torrent se jouent souvent
à la Porte Saint-Martin ; c'est la preuve que ces
pièces attirent du monde ; car le succès d'argent est le
premier de tous dans ce pays-là Les abonnés des bou-
Tevarts ne sont pas aussi complaisans que ceux des grands
théatres ; ils ne vont pas où ils s'ennuient : aussi variet-
on leur répertoire. Le Huit juillet est une très- petite
pièce de circonstance , bien insignifiante , bien longue ,
et qui ressemble à toutes ses soeurs de cette année . La
Vallée du torrent est autre chose ; il y a une espèce
d'intérêt qui la soutient ; mais ce que j'y ai trouvé de
plus miraculeux , c'est la forte constitution d'un enfant ,
qui recevant un grand coup d'un grand poignard dans
le sein , tombe dans un torrent pour finir doucement le
second acte , et revient au troisième aussi sain , aussi
calme s'il sortait des bras de sa mère . Nos médeque
cins devraient étudier cette partie du mélodrame. Ce
théâtre prépare un certain Samson qui fera parler de
lui . On croit que tout Paris ira le voir lancer des hommes
sur une haute montagne , comme David jetait une pierre
avec sa fronde .
Boleslas est aussi très en faveur à l'Ambigu- Comique.
La pièce est peu de chose ; on en a fait l'accessoire , le
prétexte des décorations , qui sont superbes . C'est M. Cicéri
qui les a peintes. Cela rappelle le beau clair de lune
de la Vestale , aussi le public se montre-t-il fort empressé
de juger par comparaison .
La Gaieté n'a de nouveau que le Mal avisé ou les
deux Valets , qui ne le sont pas absolument . C'est une
pièce en un acte , en prose , de M. Guilbert- Pixérécourt ,
le Corneille de l'endroit . Il vient de la faire reprendre
JUILLET 1816. 469
après une interruption d'une quinzaine d'années ; elle
n'en a produit que plus de plaisir .
9
Un précis intitulé : Exposé de ma conduite dans
l'affaire de l'Odéon , est la réponse que M. Picard a
faite au mémoire en vers publié contre lui . La narration
simple et rapide des faits y tend à détruire les imputations
de son adversaire . Quelque prévention qu'on ait ,
on se sent frappé d'un air de vérité , d'un caractère de
franchise qui règnent dans cet écrit . Moins ambitieuse
moins gaie aussi que la poësie , l'humble prose est peutêtre
plus persuasive ; elle sied mieux à la gravité du sujet .
Pendant que l'esprit retient un vers satyrique , il oublie
le point de la question ; et je ne sais si l'avantage n'est
pas pour celui qui le tient captif dans l'intérêt de sa
cause. Au surplus , je ne préjuge rien ; je reconnais seulement
la mesure , la sagesse , l'esprit de logique et de
clarté qui distinguent cet exposé. Je lui dois cette justice ,
puisque j'ai rendu la pareille au mérite littéraire du
premier mémoire. On dit M. Duval se propose
répliquer , attendons : quoiqu'il arrive , la cause pendaute
à deux tribunaux , ne peut-être gagnée au premier,
sans entraîner le suffrage de l'autre ; celui de l'opinion
publique est toujours le plus prompt , souvent même il
n'attend pas la fin des débats . Dans l'affaire dont il s'agit
il a déjà désigné le vainqueur , mais il faut qu'il le
proclame.
que
de
Les artistes présens à la triste cérémonie , dont l'objet
était la translation du coeur de l'immortel Grétry , me
prient de relever une erreur consignée dans un journal .
On a dit qu'à la suite de cet acte pieux , les assistans
s'étaient réunis dans un banquet que l'on représente
comine une orgie . Le fait est controuvé. En l'absence
de l'ouvrier chargé de sceller la pierre du monument
et contrariés par le mauvais temps , ces artistes se sont
rassemblés à une table où l'on s'est encore occupé du
héros de cette lugubre fête : des couplets en son honneur
ont été chantés avec autant de décence que de, vénération
. La cérémonie a été ensuite reprise avec le même
respect , et terminée par celles que l'église ordonne en
pareille circonstance .
f
470
MERCURE DE FRANCE .
Vous voyez , Monsieur , qu'il n'y a pas là le plus petit
mot pour rire ; mais l'esprit est capable de tout , et les
deux rédacteurs qui se sont cotisés pour faire cet article
en ont infiniment.
Je suis, etc.
wwwww
POURETCONTRE ,
Avocat des Comédiens.
INTERIEUR .
Le roi a rendu une ordonnance pour l'organisation nouvelle des
bureaux de bienfaisance; elle désigne les membres qui en font essentiellement
partie et ceux qui doivent y avoir voix consultative , ce
sont les maires et les adjoints , le curé , et le ministre du culte ré–
formé s'il y a un temple dans l'arrondissement, les desservans ,
douze administrateurs nommés par le ministre de l'intérieur . Il y
aura en outre un nombre indéterminé de visiteurs et de dames de
charité , ayant seulement voix consultative .
Autre du 15 juin , qui règle tout ce qui est relatif à l'éducation
des élèves vice - consuls . Les journaux anglais se sont empressés
de relever l'utilité de cette institution , et de faire remarquer qu'elle
manquait à l'Angleterre.
Une autre ordonnance a nommé le prince de Hohenlohe-
Bartestein chevalier des ordres du roi et de l'ordre militaire de
Saint-Louis , lieutenant- général et inspecteur d'infanterie . Elle annonce
que c'est en récompense des services que ce prince n'a cessé
de rendre à la personne du roi et à la cause royale depuis 1792.
Une partie du château de Lunéville lui est donnée à vie pour son
habitation . La légion étrangère dont il est colonel prendra le nom
1 de Hohenlohe.
Autre du 3 juillet , qui prescrit les formalités à remplir par
les familles, pour les recherches et vérifications d'absence ou de dé
cès des militaires et employés dans les armées , et qui les rend plus
faciles à remplir et moins dispendieuses .
-
- Les avocats près le conseil d'état , et non pas ceux attachés à
la cour de cassation , sont exclusivement chargés de l'instruction
des diverses questions qui doivent être soumises aux comités du
contentieux attachés à chaque ministère.
Une autre ordonnance du 3 , dans laquelle le roi rappelle que
l'avancement dans l'armée doit commencer à cette époque , nomme
MM . le duc de Coigni , le comte de Beurnonville , le duc de Feltre
et le comte de Viomesnil lieutenans – généraux , à la dignité de
maréchal de France.
Autre par laquelle le roi fait connaître qu'aucune récomJUILLET
1816... 471-
•
pense ne peut être votée ou décernée , par les conseils généraux
d'arrondissemens ou de communes, sans en avoir reçu au préalable
l'autorisation du roi.
Sa Majesté , par une autre ordonnance , a donné quatre
croix d'honner aux gardes nationales de Lyon , qui se sont portés
avec tant de zèle sur Grenoble , au moment de l'attaque de Didier.
Une ordonnance du 6 juillet règle la manière dont peuvent se
faire les transmissions de places d'agens - de - change et de courtiers
de commerce , soit par les titulaires , soit par les veuves et leurs
enfans .
-
Lorsque Mgr. le duc d'Angoulême fut à la chasse à Ram
bouillet , peu de jours avant son départ pour son voyage dans le
midi , il remit au sous- préfet de cette ville une somme de 1000 fr.
pour en distribuer la moitié aux personnes les plus indigentes , et
employer l'autre moitié pour les écoles chrétiennes destinées à l'éducation
des enfaus du pays.
-
Madame la duchesse de Berri a envoyé 300 fr . à une société
de jeunes personnes qui s'occupent à secourir les pauvres vieillards ,
et celle de 1000 fr . à la société philantropique , dont les travaux et
les avantages sont trop peu connus . Les secours spirituels ne sont
pas moins intéressans que ceux purement physiques . Madame ,
duchesse d'Angoulême , a envoyé 200 fr. à M. l'abbé de Loutte ,
aumônier de l'hôpital militaire du Val- de- Grâce , afin qu'il en
achetât des livres pour l'usage des militaires malades.
―
S. Exc. le comte de Corvetto , ministre des finances , est
allé aux eaux de Vichi pour six semaines , par congé ; M. le duc
de Richelieu , président du conseil des ministres , est chargé par
interim du porte - feuille des finances.
— La commission , pour le budjet de 1817 , s'assemble trèsfréquemment
; M. Portail , conseiller- d'état , et M. du Vergierde-
Hauranne , député , en font partie. M. Lafitte , qui en est aussi
membre , a présenté , dit-on , un travail complet sur cette partie, à
l'examen de la commission .
La ville de Sainte - Marie- aux - Mines a offert au roi l'abandon
de 98,446 fr. qui devraient lui être remboursés pour les différentes
charges de guerre qu'elle a acquittées , et qui lui sont dues par le
trésor public. M. de Lépine , directeur de la monnaie , abandonne
20,000 fr. qu'il a payés dans l'emprunt de 100 millions. Le don
du département de Lot- et- Garonne se monte à 80,429 francs.
Lorsque le 8 de ce mois le roi a passé la revue de la garde
nationale de Paris , il y avait 26,500 hommes effectifs sous les armes.
Le temps favorisait cette belle fête de famille ; c'était un père au
milieu de ses enfans. Le coeur de S. M. qui devait ce jour là n'éprouver
que des sensations agréables et douces , a été un moment
agité de mouvemens bien opposés ; la femme de Pleignier et sa
fille , vêtues de noir , ont essayé de présenter une requête au roi , et
472
MERCURE DE FRANCE .
d'obtenir la grâce du coupable. S. M. a refusé de recevoir leur requête
, en paraissant affligé du spectacle de leur douleur.
Le lundi 13 , jour de la Saint - Henri , fête de l'ordre de la
Légion d'honneur , le roi et les princes de la famille royale portaient
la grande croix de l'ordre , et le soir l'étoile de l'ordre brillait
sur la chancellerie de la légion , alluminée en verres de couleurs .
Le corps municipal de Versailles avait arrrêté , après en
avoir reçu l'autorisation , qu'il serait , anx frais de la ville , fait
présent à M. Jouvencel , ancien maire , d'un service en argent , de
la valeur de 4,000 fr. M. de Jouvencel a désiré que cette somme fut
distribuée aux pauvres des trois paroisses de cette ville , qui avaient
le plus souffert par le logement des troupes alliées pendant l'année
dernière .
Le premier conseil de guerre vient d'acquitter le général
Marchand , qui commandait à Grenoble , lorsque Buonaparte se
présenta devant cette place,
Les journaux sont trop fréquemment remplis du récit d'attentats
horribles , presque tous commis par de jeunes gens. A
Toulouse , un fratricide a été condamné à mort; un infanticide
vient d'étre commis dans un autre endroit ; nous n'aimons pas à
arrêter nos lecteurs sur le spectacle affligeant de l'immoralité de la
jeunesse , dans laquelle il faut aussi comprendre. ceux qui naquirent
pen avant la révolution , ou pendant sa durée ; mais il est impossible
de ne pas faire remarquer que c'est le funeste effet des principes
que l'on y professait , et de l'anéantissement de toute espèce
d'instruction religieuse dans les campagnes , et du mépris même
que l'on affichait pour elle . Que la génération qui commence puisse
connaître , aimer et pratiquer la vertu ! et c'est dans l'éducation religieuse
que tout cela s'apprend. Bénissons les princes qui s'occupent
de la lui procurer.
EXTERIEUR.
1
Les journaux annoncent de tous côtés des inondations en Allemagne
, en Suisse, en. Hollande, et même en Amérique . Tandis que
notre atmosphère est chargée de nuages , que le froid se fait sentir
d'une façon extraordinaire pour la saison ,le temps est beau en Suède
et en Russie. Le thermomètre marque à l'ombre 20+ o. En Italie,
au contraire , le 7 juin , il descendit tout-à-coup de 22 ° + 0 à 7 + 03
celte variation subite de la température a causé pour plusieurs millions
de dommages .
Dans les cercles de Régus et du Haut-Danube , une trombe
et une grêle violente ont causé des ravages tels , que dix - sept villages
ont été ruinés.
Le cabinet Saxon ne cesse de presser pour l'ouverture de la
diète Germanique. Elle avait été indiquée pour le 14 juillet , iJUILLET
1816
475
paraît qu'elle ne se fera que dans le courant d'août, Les arrangemens
préalables pour les échanges de territoires sont consommés , ainsi
rien ne retardera plus l'ouverture de la diète.
Le petit conseil de Schaffouse avait voté pour l'admission
des jésuites ; le grand conseil ayant dû ensuite en délibérer , il a été décidé
que cet ordre ne serait point admis daus le canton. En 1805 ,
celui de Soleure avait rendu un décret par lequel il avait arrêté leur
admission ', mais cette admission vient d'être remise en délibération ;
non-seulement le décret de 1805 a été rapporté, mais en outre il a
été arrêté que jamais cette question ne pourrait être mise de nouveau
en délibération. Dans les Etats-Unis les maisons de cet ordre
sont nombreuses et florissantes , ainsi que ses colléges .
On a découvert depuis peu , dans les environs de l'antique
Salone , un bas- relief d'une grande beauté , représentant Dioclétien
au moment où il reçoit , dans son jardin , le tribun militaire qui lui
apporte les voeux de l'armée pour qu'il reprenne l'empire .
Le pape a établi à Rome une fête annuelle le 24 mai , en
l'honneur de la Sainte - Vierge , sous le titre : Auxilium christianorum,
pour reconnaître sa protection dans le rétablissement du
pape dans ses états : l'office de ce jour solennel lui est propre.
--
Le célèbre graveur Porporati est mort à Turin le mois dernier
, âgé de soixante- quinze aus.
---
Le gouvernement de l'ordre de Malie , qui est proviso rement
établi en Sicile , dans la ville de Catane , sollicite auprès de l'Autriche
l'abandon de l'île de Lissa , pour en faire le chef- lieu de
Fordre. Lissa , est située sur la côte de la Dalmatie vénitienne , et a
huit lieues carrées.
On a présenté à l'institut de Milan un mémoire dans lequel
l'auteur établit que la culture de l'arbrisseau qui donne le thé , peut
être facilement introduite dans la Lombardie, Il regarde la température
des provinces méridionales de la France , comme devant
y étre encore plus convenable. Il est certain que l'on est parvenu
a acclimater des arbres dont l'origine paraissait devoir en interdire
T'espérance ; on y parvient en les faisant voyager par des latitudes
intermédiaires .
•
On a remarqué qu'il y avait peu de cours entre lesquelles
les alliances fossent aussi multipliées qu'entre celles de Naples et
d'Autriche. Le roi de Naples est oncle paternel et maternel , et beaupère
de l'empereur d'Autriche. La première épouse du prince royal
était soeur de l'empereur ; le prince Léopold , fils puîné du roi de
Naples , est beau- frère de l'empereur , et il va devenir son gendre ,
par son mariage avec l'archiduchesse Clémentine.
Les insurgés espagnols ont armé des corsaires qui viennent
faire des prises jusque sur les côtes d'Espagne. La prise récente d'un
vaisseau richement chargé , et qui se rendait à Cadix , a répandu la
consternation dans le commerce de cette ville . On ne dit point que
des forces aient été envoyées contr'eux.
474
MERCURE DE FRANCE.
-
Tandis que les côtes d'Espagne sont infestées par des corsaires
, soit dans la Méditerranée , soit sur l'Océan , un nouvel
ennemi vient de se déclarer contre plusieurs puissances européennes .
Le roi de Maroc arme plusieurs bâtimens qu'il destine à faire la
course contre les vaisseaux sous pavillon russe et prussien .
Les gazettes officielles espagnoles avaient annoncé que les
armées royales , commandées par le général Morillo , avaient
triomphe par-tout contre les indépendans , pendant les mois de
février et de mars ; mais des nouvelles d'une date plus récente ,
qui ont été apportées par le Minorca , bâtiment espagnol , disent
que les généraux Moralès et Morillo ayant attaqué le 2 avril les
indépendans , avaient éprouvé l'échec le plus considérable ; que le
général Morillo avait été forcé de se retirer sur Mompox. Ce désastreux
combat s'est donné près d'Urdenetta et de Torrice , et ,
pendant l'action , 400 hommes des troupes royales ont passé à
l'ennemi . D'un autre côté , Bolivar venait de s'emparer de la Guira.
Le roi a conféré l'ordre du Saint - Esprit à M. le prince de
Schwartzemberg , et S. M. l'empereur d'Autriche lui a permis d'en
porter les insignia.
-
-
Plusieurs brochures ont été publiées en Allemagne relativement
aux juifs . Deux sont l'ouvrage de ministres du saint- évangile ;
une troisième a pour titre : Essai sur le véritable point de vue de
la question relative à l'état civil des juifs.
Le conseil de Genève a approuvé la capitulation militaire
avec la France En outre de son contingent pour l'artillerie , il
fourni, a une compagnie dans la ligne et une autre dans la garde
royale. On s'était plu à répandre le bruit que la route du Simplon
était détruite , tandis qu'elle est , au contraire , entretenue avec le
plus grand soin .
La Prusse demande à obtenir la vice - direction de la diète
germanique ; mais cette question n'est point encore décidée .
- Les états de Wittemberg , convoqués par le roi pour travailler
au plan de constitution du royaume , ayant à plusieurs fois présenté
des adresses à S. M. qui étaient étrangères à cet important travail
, et qui pouvaient même en rallentir la marche , le roi a publié
un rescrit par lequel il déclare que les termes employés dans les
dernières observations qui lui ont été remises , lui permettaient de
dissoudre sur-le- champ les états ; mais que l'amour qu'il porte à
son peuple lui fait seulement déclarer qu'il ne recevra plus aucune
observation qui ne serait pas relative à la constitution , et cela jus→
ques à ce qu'elle soit complétement terminée.
.1
L'arrêté du roi des Pays-Bas , du 18 avril dernier , qui a
ordonné des poursuites contre le Mercure surveillant , sera mis
également en exécution contre tous ceux qui à l'avenir se rendraient
coupables des mêmes délits que ce journal , dont la cause est actuellement
soumise à la cour supérieure d'appel. Le bruit même
se répandait que les éditeurs de plusieurs autres journaux qui s'im,
JUILLET 1816. 475
priment dans la Belgique , vont être poursuivis. Il est véritablement
douloureux de voir soumettre à l'action des lois ceux qui n'en con
nurent jamais que pour les enfreindre ou pour les anéantir. L'âge
d'or s'est envolé ; les peuples ne veulent que la paix , et les rois là
leur donnent.
Le général Rigaud , condamné en France à mort par contu
mace , a été arrêté , par ordre du gouvernement prussien , à Saarbruck
, d'où il entretenait des correspondances dangereuses dans
l'intérieur de la France. Ce fut lui qui , ayant l'invasion , s'était
emparé de la caisse de différens receveurs du département de la
Marne , entr'autres de celle du receveur d'Epernai , afin d'en employer
l'argent à soulever les troupes . Ce fut par sa trahison
que
ville de Chalons fut au moment d'être pillée , et que le marquis du
Canzé de Nazelles , chevalier de Saint- Louis et commandant de la
garde nationale , perdit la vie.
la
L'empereur Alexandre a publié un ukase par lequel il a
aboli la servitude personnelle des paysans dans l'Esthonie , portion
de la Livonie située le long du golfe de Finlande ; mais si l'humanité
réclamait depuis long-temps cette mesure , la prudence a voulu
qu'elle ne s'effectua pas d'une façon violente. L'affranchissement
aura lieu successivement et en 14 années. Il n'y aura point de bon
Français à qui cet article ne fappelle que ce fut Louis XVI qui
anéantit la servitude en France . Jusques à lui , on trouvait encore
des serfs dans le Jura .
-
-Le nouveau tarif des douanes de Russie vient d'être publié
dans le Moniteur ; sa longueur ne nous permet pas de le donner ;
nous en extrairons seulement le rapport existant entre les mesures
linéaires russes et celles de la France , et les poids et les mesures des
liquides. Le pound = 40 livres russes et 33 1/2 françaises ; le ber
kowitz 10 pounds ; le tehetwert qui sert pour les grains =
9 pounds 1/2 ; le vedro , mesure des liquides. = 13 pintes de Paris ;
l'ancre 40 pintes , et la pipe 12 ancres ; l'oxhoft = 240 pintes;
l'archine , mesure linéaire , est plus petite que l'aune de France,
'164 100 aunes de France ; le verschock est la 16 partie d'une archine
; le sac , mesure pour les pelleteries , 3 archines. On voit
que le rapprochement de ces mesures n'a point été fait sur le système
métrique que nous suivons actuellement..
-
=
=
- Les dernières nouvelles venues de la Suède annoncent que le
roi , qui était depuis quelque temps malade, est dans ce moment
dans le plus grand danger . La diète de Norwège a été dissoute ; mais
on garde le plus profond silence sur ses opérations, Le commerce
est dans une grande stagnation dans ces deux royaumes , et la disette
de numéraire s'y fait sentir. Le gouvernement offre de payer
divers emprunts qu'il avait faits en Allemagne , avec des marchan
dises suédoises , en réglant le cours sur la valeur qui avait été dé❤
terminée par les états pour le cours de l'écu d'Hambourg.
L'acte par lequel la Suède a accédé au traité de la sainte
476 MERCURE DE FRANCE .
alliance , est du 11 mai . Le bruit se répand de nouveau que les sonverains
qui les premiers la formèrent , doivent se réunir à Toeplitz
pour conférer sur un article secret du traité.
L'un des frères Lallemand est arrivé à Philadelphiele 19 mai .
On assure que l'ex- général Savari , et l'autre frère Lallemand , qui
se sont échappés de Malte , où l'on dit qu'ils étaient cependant trèssurveillés
, sont parvenus à se rendre à Smyrne , qu'ils out réclamé
la protection du gouvernement turc , que celui-ci leur a accordée.
Le prince-régent a sur-toot insisté , dans son discours de
prorogation du parlement , sur les assurances qu'il avait reçues de
toutes les puissances , que les traités recevraient la plus fidelle exécution.
Cette phrase a eu la plus heureuse influence sur les négociations
de la bourse.
La fabrication de la nouvelle monnaie d'or a la plus grande
activité; il y a des souverains , sovereigns , et des doubles souverains,
On monnaye en même -temps les pièces de coupures jusques à six
pences.
wwwwwwww
ANNONCES.
wwww
La mort de Gaston de Foix , romance, tirée des
Voyages d'Eugène et d'Antonine , Journal de lajeunesse
, paroles de Mme de Genlis , musique de M. Lambert
, si connu par le charme de ses compositions en ce
genre . Cette romance , l'une des plus agréables de l'auteur
, avec accompagnement de harpe ou de piano , se
trouve chez Leduc , marchand de musique , rue de
Richelieu , nº 78 , et chez l'auteur , rue Port- Mahon ,
n° 12
Itinéraire du royaume de France divisé en cinq
régions ; seconde édition revue , corrigée et considérablement
augmentée , comprenant , 1 ° la manière de
voyager dans les départemens , la liste des diligences ,
voitures publiques , leur départ et arrivée , le temps que
l'on est en voyage , etc.; 2º la topographie détaillée de
toutes les routes de poste , avec leurs communications
et embranchemens , qui indique tous les relais avec
leurs distances en lieues , tous les endroits par où l'on
passe ; les départemens , montagnes , vallons , côtes , rivières
et ruisseaux que l'on traverse ; les chemins et
sentiers qui abrègent , les fourches de route à droite , à
gauche ; 3° la description des pays , montagnes , sites ,
vues et lieux pittoresques ; des principales curiosités naJUILLET
1816. 477
turelles de la France , etc.; ornée d'une grande carte
routière . Chez Hyacinthe Langlois , libraire-géographe ,
rue de Seine Saint -Germain , n° 12. Un vol . in - 12 de
705 pages , petit-texte plein , avec plus de 300 tableaux
de routes . Prix : 8 fr. , et 9 fr. 50 cent . franc de port.
Manuel du voyageur en Suisse , Ouvrage où l'on
trouve toutes les directions nécessaires pour recueillir
tout le fruit et toutes les jouissances que peut se promettre
un étranger qui parcourt ce pays ; par M. J.-G.
Ebel , D. M. , membre de l'académie des sciences de
Munich , de la société physique de Zurich , et de celle
de Wétéravie pour l'avancement des sciences physiques.
Traduit de l'allemand . Troisième édition française , enrichie
de toutes les additions et corrections de la 4e édition
originale , réduite en un volume , ornée de 7 plans
et cartes . Chez H. Langlois , libraire-géographe , rue de
Seine Saint-Germain , n° 12. Un fort vol . in- 12 de 670
pages , petit-texte plein. Prix : 10 fr. , et 11 fr. 50 cent.
franc de
port.
1
Eloge de Blaise Pascal , discours couronné à l'académie
des Jeux floraux le 4 mai 1816 ; par M. Belime.
Chez Delaunay , Palais-Royal ; et Mme Goullet , libraire ,
galeries de bois.
Annales des arts et manufactures , tom . 2 , nº 5 ;
par M. Barbier- Vemars . Au bureau des Annales , rue
de la Monnaie , n° 11.
Dans le nombre des mémoires contenus dans cet excellent
recueil , nous citerons la note sur une fabrication
mécanique de souliers . Trente invalides fabriquent cent
paires de souliers par jour. Un échantillon des souliers
sortis de cette fabrique a été apporté d'Angleterre et
déposé au Conservatoire des arts. Il est remarquable que
c'est un Français qui a porté cette branche d'industrie
aux Anglais .
Le Baromètre portatif et à balance , de M. Jecker , est
fait pour intéresser tous les savans.
Le mémoire sur la préparation des mortiers et cimens
en Allemagne , est d'un intérêt général pour les constructeurs
et les architectes .
TABLE DES MATIÈRES
DU
TOME SOIXANTE-SEPT.
POESIE.
Fragmens d'un voyage aux Catacombes de Paris.
Le Marin et la Foudre
Ode sur le mariage de Mgr. le duc de Berri.
Le Paon et le Rossignol..
Hommage à Mgr. le duc d'Angoulême , pendant
son séjour à Marseille , en octobre 1815.
Invitation à M¹le *** ...
Pages.
2
7
49
54
97
99
Epître sur un voyage en Italie . 145
Chevert et le maréchal de Saxe .
Aux frères Bohrer ..
•
147
148
La Veillée d'un amant .
193
Traduction de l'Ode 12 ° d'Horace
196
Alexis et le Rossignol
196 Le Dante , Ode ...
242
Plaintes d'une jeune Israëlite , Elégie . 246
Mgr. le duc de Berri ..
Les voeux de Lutèce , Cantate pour le mariage de
Eben-Haçan au roi de Tiflis , Hymne.
289
291
Epigramme à un peintre 293
Début de l'art poëtique d'Horace . Id.
Vers à une demoiselle sur ses noms , Jeanne ,
Julie , Rose . ...
295
A l'auteur de la nouvelle traduction de Jérusalem
délivrée .
337
Le Ver-Luisant , Fable..
• 359
Couplets pour la fête des Rois . 340
TABLE DES MATIERES. 479
Poëme sur la Révolution , fragment
Hommage de la ville de Moulins à Mme la duchesse
de Berri .
Deux Sonnets italiens et leur traduction , pour le
mariage de Mgr . le duc de Berri ..
La Restauration , ou Anniversaire du 31 mars . .
Imitation de Pétrarque .
Sur les événemens du mois de mai 1816 .
...
Epitaphe .
Conseil à une coquette ...
Imitation d'Horace , Ode .
Pages.
341
343
386
387
380
433
435
Id.
436
ENIGMES , CHARADES ET LOGOGRIPHES.
Logogriphes , Enigmes , Charades 8 , 55, 100 , 149 ,
197 , 248 , 296 , 344 , 390.
MÉLANGES.
Petite débauche romantique .. 9
Bulletin des sciences et des arts 33 ·
Mercuriale . 45 , 143 , 322 , 430)
Lettre inédite de Diderot
47
Rien de trop . ·
57
Correspondance romantique .. 72
Correspondance de Pouretcontre 129 , 178 , 228 , 279 ,
Notice sur Jean -Michel Moreau , graveur
De la France ··
Lettre du Rôdeur
Dialogue des morts .
Observations sur l'institut des Sourds -Muets ・・・
315 , 368 , 419 , 464
151
159 .
164
216
224, 254
271
des Africain's 297 .
L'Ivresse , par M. de Ségur
361,391
....
Placet contre les cloches ·
De la nécessité de mettre un terme aux pirateries
Observation critique sur le Dialogue des morts . 307
La France après la révolution
Description historique de l'église de Saint-Denis.
411
443
480 TABLE DES MATIÈRES.
LITTÉRATURE ET ARTS.
Biographie moderne ..
....
Revue des Théâtres
L'Art d'obtenir des places-
Campagne de Walcheren et d'Anvers
Syllabaire classique.
Beautés poëtiques de toutes les langues ..
Histoire de Mme de Maintenon ...
Pages.
18
25
35 , 79
69 67
69
ΙΟΙ
109 , 249 , 459
Lettre sur un Manuscrit du 15 ° siècle , par Čailus,
Mémoires de ladi Hamilton •
Extrait d'une lettre de Cailus à l'abbé Barthelemi.
Poësies de Catulle , Tibulle 3 Properce , par Mollevault.....
Sur la peinture en Espagne , 13e siècle
D'Alexandre et César..
François Ier et Mme de Chateaubriand .
115
121
170
171 , 345 , 448
184
199
201 , 262 .....
Les deux Folies , nouvelle , par Mme Dufrenoy .. 207
Dictionnaire des Usages du monde et des Eti—
quettes , par Mme de Genlis
Beautés de l'histoire Grecque
218 , 275 , 459
Observations critiques sur le Sacrifice d'Abraham
, mélodrame .
Catherine Shirley , ou la Veille de St. -Valentin ..
Le Portrait , nouvelle , par Mme Dufrenoy -
Le Contempleur .
Adolphe .
Lettre inédite de Thomas à M. d'Eymar ·
Peinture , école espagnole ..
•
NOUVELLES.
៩ ត
259, 303
506
311
553
395
401
409
457
Intérieur, 59 , 82 , 155 , 185 , 235 , 287 , 324 , 375 , 470
Extérieur · · 42 , 88 , 141 , 190 , 329 , 380 , 426 , 472
Annonces. 95, 144 , 192 , 259 , 288 , 334 , 381 , 430 , 476
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE ,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères