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1816, 02-05, t. 66, n. 25-37 (24 février, 2, 9, 16, 23, 30 mars, 6, 13, 20, 27 avril, 4, 11, 18 mai)
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Texte
MERCURE C.
5
DE FRANCE .
66
TOME SOIXANTE- SIXIÈME .
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HERMEE
ROTA
SELYE
A PARIS ,
CHEZ A. EYMERY , LIBRAIRE , RUE MAZARINE,
No. 30 .
1816 .
mw
THE NEW YOU K
PUBLIC LIBRAR
335420
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
MERCURE
www
DE FRANCE.
www
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
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la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30.
POÉSIE .
SUR PARIS .
QUITTANT la retraite profonde
Où mes yeux s'ouvrirent au jour,
Je me vois transporté dans le brillant séjour
De la capitale du monde.
Amant passionné des lettres et des arts ,
Je puis donc parcourir leurs immenses domaines :
Les prodiges pompeux et de Rome et d'Athènes
Semblent tous de concert éblouir mes regards .
Guidé par mon impatience ,
:
J'ai déjà visité ces temples , ces palais ,
Disputant de grandeur, d'éclat et d'opulence;
Ces superbes jardins , ces marbres , ces hosquets ,
TOME 66 . I
4 MERCURE DE FRANCE.
1
Qui d'un âge fameux dans les fastes français
Attestent la magnificence :
Partout , j'ai des beaux-arts salué les bienfaits ,
Partout , j'ai du génie adoré la puissance.
Quelquefois , sur les pas de nombreux auditeurs ,
J'ai pénétré dans cet asile
Où les tendres accens du moderne Virgile
Charmaient également notre oreille et nos coeurs.
C'estdans ces lieux que la science .....
Se pare de tous ses attraits :
L'aimable Poésie , et sa soeur l'Éloquence
Par la voix du talent dévoilent leurs secrets ,
Et de talens nouveaux préparent la naissance.
J'y viens puiser du goût les sublimes leçons .
C'est là que Villemain , Andrieux , Lacretelle ,
Forment de jeunes nourrissons ,
:
Qui marcheront un jour sur leur trace immortelle.
Quand l'hiver, précédé des terribles autans ,
Sous un tapis de neige a voilé la verdure ;
Quand , partageant le deuil de toute la nature ,
Les oiseaux , pour renaître, attendent le printemps ,
J'appelle à mon secours Thalieet Melpomène ;
Et les jeux brillans de la scène
Viennent embellir mes instans .
Tantôt la foudre éclate et l'effroi m'environne ;
C'est l'amant forcené de la fière Hermione ;
C'est de Britannicus le perfide assassin ;
C'est Edipe accablé sous les coups du destin ;
C'est Manlius trahi ; c'est Macbeth qui frissonne....
C'est Talma de son art enlevant la couronne ,
Ou la disputant à Lekain!
Tantôt l'aimable comédie,
Respirant le plaisir, la joie et la gaîté,
De mon coeur ravi , transporté ,
Repousse la tristesse et la mélancolie.
FÉVRIER 1816. 5
Molière offre à mes yeux ses tableaux créateurs :
J'admire quelquefois ceux de ses successeurs ;
Et Marivaux lui-même a l'art de me séduire ,
Quand Mars lui prête son sourire ,
Sa finesse charmante et ses traits enchanteurs.
:
Loindes sots dont Paris abonde ,
Qui , sans cesse accablés d'un ennuyeux loisir,
Promènent , à prix d'or, de plaisir en plaisir,
Leur oisiveté vagabonde ,
Jouissent sans penser, ne pensent qu'à jouir,
Et, vous cherchant toujours , vous forcentde les fair;
Loin de ces beaux-esprits , espèce trop commune,
Qu'on rencontre partout , qui partout importune ;
Poëtes de salon , professeurs de boudoir,
De qui la modestie égale le savoir ;
Lecteurs très -complaisans de leurs longs opuscules ,
Ayant toujours en poche ou sonnet ou quatrain ,
Etd'Oronte ou de Trissotin
Jouant au naturel les scènes ridicules:
Loin de ces lourds plaisans , effroi de la raison ,
Gastronomes parfaits et bouffons détestables ;
1
Convives nés des bonnes tables ,
Amis constans de la maison;
Gens dont , comme le coeur, la mémoire est stérile ,
Et n'apprit qu'un seul- point , l'Art de Diner en Ville :
Loin de ces parvenus , heureux agioteurs ,
Jouant à la hausse , à la baisse ;
De protégés pleins de bassesse
Devenus tout à coup insolens protecteurs ;
Ignobles malgré leur noblesse ,
Affublés du titre d'altesse,
Chamarrés de cordons , de rubans et d'honneurs ,
Valets endimanchés , singes des grands seigneurs ,
Dont ils n'ont pris que la richesse
Loin de ce peuple de frondeurs ,
6 MERCURE DE FRANCE .
1.
Politiques chagrins , à qui rien ne peut plaire ,
De tous les gouvernans orgueilleux précepteurs ,
Toujours prêts à montrer ce qu'il eût fallu faire;
Qui dénigreut la cour en briguant ses faveurs ,
Ou se plaignent du ministère ,
Qui n'en veut pas pour ses prôneurs :
1
Loin de ces intrigans , soi-disant patriotes ,
De notre indépendance effrayans défenseurs ,
Des tribunes , des clubs éternels orateurs ;
Jadis , jurant la mort des tyrans , des despotes ,
Naguère , d'un tyran très-humbles serviteurs :
Loin de ce vil troupeau d'écrivassiers à gages ,
Des pamphlétaires impudens ,
Accoutumés , depuis vingt ans ,
Aparler dans tous les langages ,
A changer suivant l'air du temps :
Fuyant surtout l'éclat , aimant la solitude ,
Dans mon obscurité plus heureux qu'envié ,
Je puis unir encore au charme de l'étude
Les plaisirs de l'amour et ceux de l'amitié.
M. TÉZENAS DE MONTERISON ,
de l'académie de Lyon, etc.
ww
LÀ PRUDE ET LA GLACE ,
FABLE .
Que me dis- tu , glace infidèle ?
Tu crois en vain tromper mes yeux :
Quoi ! tu prétends que je ne suis plus belle!
Va mentir ailleurs , si tu veux.
Ne sais-tu pas qu'il est de ma nature
De ne jamais trahir la vérité ?
Pourquoi prends-tu pour une injure
Ce qui n'est que l'effet de ma fidelite ? :
FÉVRIER 1816.
7
- Mais tu pourrais être un peu moins sévère.
Je ne le dois en aucun cas ;
Ce n'est pas moi qui ravis tes appas ,
C'est le Temps .... Contre lui dirige ta colère.
Je ne puis.... Il est sourd .... Rien n'arrête ses pas .
Eh bien ! ne cherche plus à plaire ,
Ou prudemment ne me consulte pas.
LE PAVOT ET LA ROSE.
Un pavot nuancé des plus belles couleurs ,
S'imagina ponvoir lutter contre la rose.
Dans son ivresse , il prétend , il suppose
Qu'il a droit aux mêmes honneurs
Que l'on rend chaque jour à la reine des fleurs .
En conséquence , impudemment il ose
Les exiger avec hautenr .
Eh ! mon ami , lui dit sa soeur ,
Crains qu'à la honte un jour ton orgueil ne t'expose ;
Crois-tu bien en effet égaler ma fraîcheur !
Quand tu l'aurais , pour plaire il te faut autre chose.
-Que me manque-t- il done ?-L'odeur.
www
t
ÉPIGRAMME.
En prose, en vers , Lubin compose :
Je ne sais par quel travers
Il met trop de vers dans sa prose ,
Ettrop de prose dans ses vers .
:
8 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME .
1
Sans savoir les lois de l'amour,
Jen'avais pas un jour que j'épousai mon père ,
Que l'on peut assurer n'avoir pas eu de mère ;
Lecteur, sans user de détour,
Je te dirai que j'eus un enfant dans l'année ,
Que je mourus sans être né.
mm

CHARADE.
Dans la musique on trouve mon premier
La Française , vive et légère ,vi
Pour l'injure la plus grossière ,loa
Acoup sûr prendrait mon dernier .
Voici le temps où la fruitière
A l'indigent va vendre mon entier.
LOGOGRIPHE .
saora
ari
Sur quatre pieds , je suis habitant des forêts ,
Et je crains le fusil autant que les filets ;
J'exprime , sur deux pieds , la volonté publique ;
Et sur deux pieds encor on me met en musique.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Baromètre et Thermomètre.
Le mot de la charade est Nubile.
Le mot du logogriphe est Chapeau , dans lequel on trouve
Eau , Peau , Chape , Auch , ville de France.
FÉVRIER 1816.
9
DE L'ANGLETERRE.
Par M. Rubichon.
En général , il en est des productions de l'esprit de
l'homme comme de son coeur ; ce n'est point au premier
aperçu , ce n'est point sur un simple aveu , que la prudence
doit les juger. Il faut un commerce plus intime ,
une étude plus approfondie , pour pouvoir se flatter
d'être initié à tous leurs mystères. Cette qualité ou ce
défaut toutefois n'est pas celui de M. Rubichon. Dès les
premières lignes même de sa préface , il déploie tout son
coeur, et résume tout son livre . « Je fis et publiai cet
ouvrage à Londres en 1811 , déclare-t-il d'emblée. Si les
Français , à cette époque , opprimaient les nations étrangères
par leurs meurtres , leurs pillages et leurs incendies
, les Anglais y répandaient un fléau bien plus terrible
encore , celui d'un gouvernement représentatif. >>>
Voilà le mot de l'énigme ; voilà , dans la dernière partie
de cette proposition singulière , le texte que va amplement
paraphraser M. Rubichon. Cette attaque brusque
et imprévue , à coup sûr, étonnera plus d'un lecteur ; il
enest plus d'un qui, sur cette première assertion , refuseront
d'en demander d'autres à l'auteur, et mettront
son livre de côté. C'est beaucoup de rigueur, c'en est
même trop, il faut en convenir ; mais , aussi , est-il raisonnable
d'avancer que le gouvernement représentatif
soit le plus terrible des fléaux ? Et quand cela serait ,
peut-on le dire sans cruauté à une nation dont toutes
les institutions ne tendent qu'à le mettre en vigueur ?
à un peuple qui ne rentre en grâce avec les souverains
de l'Europe , qui ne peut jouir de ses droits , qu'autant
qu'il y sera fidèle, comme l'attestent différens articles du
traité de paix de novembre 1815? Peut-on , doit-on le
dire àune génération inquiète , remuante , vaniteuse ,
qui en fait sa chimère , et qui , dans la perspective du
bonheur illimité qu'elle en attend, du moins restera en
repos , et donnera aux institutions naissantes le temps
10 MERCURE DE FRANCE .
de se fortifier et d'assurer l'avenir de sa postérité ?
Peut-on l'affirmer à des esprits éclairés qui doutent de
bonne foi si ce mode de gouvernement n'est pas le
mieux approprié à la nature de l'homme , à sa dignité
et à sa misère , à sa force et à sa faiblesse ? Peut-on l'attester
à des philosophes religieux même , qui , voyant la
tendance universelle et irrésistible des esprits , tout étonnés
, soupçonnent puissamment que cette grande réforme
dans les choses d'ici-bas , pourrait bien rentrer
dans le plan que la Providence aurait conçu de rendre
la terre plus digne de ses regards , soit en dépouillant la
guerre , cette source de désolation pour l'humanité et
de désespoir pour le peuple , de ce qu'elle a eu trop
souvent jusqu'à nos jours de puéril , d'injuste et d'arbitraire
; soit en donnant à toutes les classes de la société ,
par l'espérance de parvenir à l'estime et aux honneurs ,
un intérêt matériel de se déterminer pour le beau et
l'honnête , et de pratiquer la vertu ? Enfin , peut-on , et
cette considération sans doute sera la plus puissante auprès
de M. Rubichon , d'après les opinions qu'il professe ,
peut-on déprécier, avilir , anathématiser les lois fondamentales
d'un empire , que le monarque , les princes et
les sujets viennent tout récemment , avec l'expansion la
plus sincère , de s'engager, par les sermens les plus sacrés
, à suivre et à défendre jusqu'à leur dernier soupir ?
Et d'ailleurs qui ne sait que cette forme de gouvernement
, loin d'être une invention moderne , a présidé à
l'établissement de la monarchie française ? Les plus anciens
monumens de notre histoire ne font-ils pas mention
d'une assemblée générale de la nation , appelée le
Champ de Mars , dans laquelle résidait le pouvoir législatif
, et où tout homme libre , vivant sous la loi salique
ou la loi ripuaire , avait le droit de se rendre et de
voter ? Cette coutume , il est vrai , tomba en désuétude
sous les successeurs de Clovis ; mais à peine Pépin fut-il
arrivé au trône , qu'il la ressuscita en convoquant de
nouveau chaque année , dans le Champ de Mai , les
évêques , les abbés et les chefs de la noblesse . Charlemagne
, son fils , donna plus d'importance encore à
cet établissement ; il voulut , non - seulement que ces
FÉVRIER 1816. TT
assemblées eussent lieu deux fois l'an , au commencement
de l'été et à la fin de l'automne ; mais il contraignit
les grands à souffrir que le peuple siégeât parmi eux ; et,
de peur que l'insouciance française ne laissât périr cette
noble institution , comme elle l'avait déjà fait sous les
rois Mérovingiens , la première loi qu'il sollicita et obtint
, fut que chacun se rendrait avec exactitude à ces
assemblées ; et depuis lors , combien de fois ne les avonsnous
pas vu convoquer par nos rois sous le nom d'étatsgenéraux
? Ce n'est point que, sous Charlemagne même,
quelques prétendus défenseurs du pouvoir souverain ne se
déclarassent contre cette concession que faisait le monarque
à ses peuples ; mais écoutons Comines. Disaient
aucuns do petite condition et de petite vertu, et ont dit
par lucieurs fois depuis, que c'est crime de lèse-majesté
que d'assembler les états , et que c'est diminuer l'autorité
du roi : et sont ceux qui commettent ce crime envers
Dieu , et le roi et la chose publique. Mais servaient ces
paroles et servent à ceux qui sont en autorité et crédit
sans en rien l'avoir mérité , et qui ne sont propices d'y
estre , et n'ont accoutumé que de flagcoler et fleureter
en l'oreille , et parler des choses de peu de valeur, et
craignant les grandes assemblées , de peur qu'ils en
soient connus on que leurs oeuvres ne soient blåmées . »
"
En voilà assez , il nous semble , pour faire soupçonner
que le jugement de M. Rubichon est exprimé en termes
tropaffirmatifs et publié à contre-temps ; mais, quels que
soient la bizarrerie et le mauvais goût du frontispice , essayons
de pénétrer dans le sanctuaire. L'auteur débute ,
pour préparer ses voies , par un éloge pompeux des cinq
monarchies suivantes : il dit des Égyptiens , des Chaldéens
, etc. , des choses admirables ; nous n'entreprendrons
pas de le contredire , car il en sait là - dessus
beaucoup plus que nous et nos amis. Sans doute il aura
trouvé quelques manuserits sur ces peuples célèbres ;
mais nous nous permettrons d'examiner les conséquences
qu'il tire des faits qu'il avance. Il nous dit , par exemple ,
que les prêtres de l'Asie et de l'Égypte possédaient un
tiers des divers empires qu'ils habitaient, et il admet cela
comme un monument de la sagesse de ces nations .
12 MERCURE DE FRANCE .
)
M. Rubichon ne se trompe-t-il point? Est-il bien clair que
tant de richesses convinssent à des philosophes contemplatifs
, aux propagateurs de la morale publique ? Ne
devraient-elles point , au contraire , être pour eux des
sources de distraction et de corruption ? et si , par une
merveille inouïe, les prêtres de ces temps antiques , planant
au-dessus des mortels , ne sont point tombés dans
les piéges que leur tendait innocemment la sainte générosité
des croyans , cela prouve-t-il rien en faveurde la
prudence de ces derniers ? Du reste , indépendamment
de ce que ces richesses immenses ont de défavorable à la
pureté des corporations religieuses , nous ne craignons
pas de l'avancer, elles sont des principes de discordes et
de révolutions pour les états. Les rois et les sujets , quoi
qu'on en puisse dire , et l'expérience le prouve assez , ne
regardent point ces richesses comme aussi sacrées
comme aussi inviolables que celles des particuliers ; souvent
ils conçoivent le projet de s'en emparer , et ils
violentent les lois , changent la constitution pour arriver
à leur fin. Henri VIII , par exemple , ne fût peut- être
point sorti du sein de l'église catholique , et la révolution
française n'eût point acquis son entier et malheureux
développement , sans cet appât et les res
sources qu'il offrit. Si Joseph II parut regretter que ses
ancêtres n'eussent point adopté la confession d'Augsbourg
, c'est encore parce qu'elle lui aurait donné les
droits de s'emparer desbiens immenses de l'église ; et
personne de bonne foi pourra-t-il douter que Bonaparte,
n'eût proscrit absolument le culte catholique en France,
si , à ce prix , il eût pu obtenir des trésors comparables
à ceux que possédait le clergé avant la révolution ?
"
1
Cependant qu'on ne s'imagine point que nous prétendions
ici nous élever contre les corporations religieuses ;
tous les peuples de la terre en ont eu par pitié pour le
malheur autant que par respect pour la vertu ; et ces
pieux solitaires qui , à toutes les heures du jour et de la
nuit , dans le silence des cloîtres ou des déserts , lèvent ,
comme Moïse , leurs mains innocentes vers le ciel , tan-
1
dis que la foule des hommes l'insulte ou l'oublie , présentent
un spectacle sublime , aussi avantageux , aussi conFÉVRIER
1816. 13
solant pour la morale que pour la religion ; mais parmi
les enfans des hommes peu ont l'âme assez forte , assez
élevée , pour vivre dignement dans un état aussi saint ;
il ne faut donc point , par le grand nombre et la richesse
de ces asiles sacrés , encourager la médiocrité , la faiblesse,
et quelquefois même le vice à y entrer. Cependant
M. Rubichon ne semble voir le perfectionnement
de la société que dans la multiplicité et les richesses indéterminées
des corporations religieuses . En voulant défendre
un usage louable , n'est-ce point faire l'apologie
de son abus , et , par-là , d'une bonne cause en faire une
mauvaise ?
Toutefois si dans les questions que nous venons d'examiner,
et une foule d'autres que nous passons sous silence
, l'auteur présente une ample matière à la controverse
, il porte la conviction dans les esprits impartiaux
lorsqu'il traite de la justice civile et criminelle par les
jurés en Angleterre : ce qu'il dit à ce sujet est plein de
vues sages , d'aperçus profonds et de faits intéressans .
La comparaison qu'il fait de ces tribunaux à nos bailliages
, à nos sénéchaussées , à nos parlemens , est, il faut
enconvenir, tout à l'avantage de ces derniers , et ferait
regretter d'aussi belles institutions . Néanmoins , soit que
la fécondité de son esprit lui présente les moyens de sortir
des plus mauvais pas , et qu'il les cherche comme involontairement
pour avoir occasion de déployer toute sa
force , soit que l'étrangeté de certaines propositions qu'il
défend l'oblige de recourir à des moyens au-dessus de la
raison vulgaire , il est peu de chapitres de son ouvrage
qui ne nous semblent offrir quelques paradoxes. Par
exemple , s'il parle juste lorsqu'il dit que « la société la
plus libre est celle où chacun des membres qui la composent
trouve le plus de moyens de déployer les forces
qui lui ont été accordées par la Providence , » parle-t-il
également juste quand il affirme que « les peuples qui se
sont le plus approchés de ce glorieux résultat , sont ceux
où le souverain dispose , sans responsabilité , de la
tune et de la personne de ses sujets , quand il s'agit de
s'opposer à l'ennemi de son empire ? » Ne serait-il pas
possible que, pour jouir sans cesse d'un pareil pouvoir, le
for14
MERCURE DE FRANCE.
souverain suscitât sans cesse des ennemis à son empire ,
comme le faisait Bonaparte ? Ailleurs il avance que l'esprit
public perd les états , et que l'intérêt personnel est
au contraire le conservateur et le régénérateur de la société
: qui voudra croire cela ? Il ajoute , il est vrai , dix
lignes après , comme correctif : « Un membre du parlement
en Angleterre est plus sensible à l'augmentation de
cinq cents livres sterling dans ses revenus, qu'à partager
avec cinq ou six cents personnes la louange d'avoir consenti
à une mesure patriotique. » Il faut en convenir,
voilà l'intérêt personnel singulièrement compromis relativement
à la conservation et à la régénération de la
société.
Nous pourrions sans doute prolonger ce genre de citations
et de rapprochemens ; mais à quoi bon ? un pareil
travail n'aurait rien d'utile ni d'agréable pour le lecteur
non plus que pourl'auteur. D'ailleurs notre avis est
que, dans tout ce qui n'est quesystème, que spéculation ,
la critique doit s'exercer avec ménagement, lorsqu'elle y
découvre le respect des choses saintes et l'amour du bien
public. A n'en pas douter cependant , il serait bien préférable
, pour le repos de la société , que des hommes à
jugement vigoureux , à opinion saine , eussent seuls les
moyens de régenter leurs concitoyens ; mais la découverte
de l'imprimerie , la liberté de la presse , ont donné
achacun le droit et la faculté d'emboucher la trompette
de la renommée , et de publier toutes les permutations
qu'il fait subir à ses idées. Ne soyons donc pas plus sévères
en ce point que nele comportent les circonstances ;
détournons l'oeil des chimères; méprisons les torts d'un
certaingenre , sans nous armer, comme Don Quichotte ,
de pied en cap pour les combattre. Mais lorsque , enchérissant
sur leurs droits , et sortant de la limite des choses
livrées à leurs vaines disputes , des hommes , par un
aveuglement inconcevable , osent , le flambeau de la discorde
à la main , d'un ton d'énergumène , appeler, prophétiser
la guerre civile , désigner du doigt à la vengeance
d'une partie de la nation une autre partie de la
nation; alors l'indulgence de la part du critique serait un
délit, son silence serait un crime. Le lecteur soupçonnera
FÉVRIER 1816. 15
t- il que ce préambule soit pour en venir à un passage du
livre que nous analysons ? Nous ne le citerons point ce
passage; le transcrire même nous semblerait outrepasser
les bornes de la liberté de la presse et tomber dans
la licence ; nous ne les produirons point au grand jour
ces paroles dont la folle audace , au mépris de l'article 9
de la constitution et de la proclamation du roi , datée de
Cambrai le 28 juin 1815 , attaque les bases du gouvernement
, et lui susciteraient des millions d'ennemis , qui
n'auraient d'autres bornes dans leur haine que celle de
leur imagination effrayée , ou l'étendue du crédit dont
ils penseraient que l'auteur jouit auprès du chef de l'état.
Cependant une accusation de ce genre ne doit point
être portée sans preuves : eh bien ! que le lecteur lise
donc la dernière moitié de la page 446; il jugera par luimême
si notre indignation est fondée , nos réclamations
légitimes , et si nous avons tort de conseiller à l'auteur
de supprimer ce passage avant que l'autorité ne lui en
impose la loi nécessaire.
Il faut en convenir, un bon roi est bien malheureux
quand il trouve tant de gaucherie parmi ceux qui se
disent ses plus fidèles sujets ; et de bons citoyens , des
hommes paisibles , qui ne demandent de bonne foi que
le retour de la morale , de la religion véritable , que le
bonheur et la gloire de leur patrie et de leur souverain ,
sont bien à plaindre lorsqu'ils se voient contraints de se
ranger d'un parti que les mécontens ne manqueraient
pas d'appeler parti de l'opposition , et de se constituer
en état d'hostilité avec d'autres hommes, dont , sous tant
de rapports , ils auraient épousé les opinions et défendu
les principes. Quand finiront de pareils scandales !
DE LA FOLIE .
La folie avait raison lorsque , par la bouche d'Érasme,
elle disait : « Qu'on ne peut la diviser et la borner, puis-
>> qu'elle se trouve partout , ni la définir, parce qu'elle
» varie sans cesse , et que la meilleure définition n'en
16 MERCURE DE FRANCE .
>>donnerait qu'une ombre et qu'une image impar-
>> faite. >>>
Ce qu'on pourrait dire de mieux , pour s'en faire une
idée juste , c'est que la folie est le contraire de la sagesse,
comme l'erreur est l'opposé de la vérité : mais on n'en
serait guère plus avancé pour cela , puisque les hommes
ne s'accordent point sur ce qu'on doit appeler vérité ou
sagesse. Chacun les définit différemment , suivant ses
passions , sa religion, sa philosophie ou son opinion
politique.
Le Brame ne daigne pas manger avec l'adorateur du
feu ; le Mahométan donne avec mépris le nom de chien
au Chrétien ; nous appelons les Juifs déicides , ils nous
traitent d'idolâtres ; le Grec , schismatique à nos yeux ,
croit que le Romain n'a qu'un culte corrompu; la tolérance
est un crime dans un pays , une vertu dans d'autres
; le républicain s'indigne de la servitude des cours; le
royaliste déteste l'esprit niveleur et factieux du républicain;
le militaire dédaigne le commerçant , il ne rêve
qu'à la gloire , et brave la fortune comme la mort ; le
commerçant ne trouve de solide que l'or, et abhorre la
folie guerrière ; l'homme de lettres envie l'éclat, et prend
en pitié la frivolité des gensdu monde, qui , de leur côté ,
se moquent de la vanité des auteurs , des disputes des
savans, de la pédanterie des légistes.
Consultez-vous les philosophes pour mieux connaître
la vérité et la sagesse : l'un vous parle de tourbillons , de
plein ; l'autre , de vide et d'attraction : comment vous
décider entre la métaphysique de Platon et celle d'Aristote
? Seriez-vous dans le dogme avec Zénon , dans le
doute avec Carnéades ? Adoptez-vous les atomes d'Épicure
et l'inaction de sa divinité , l'eau de Thalès , l'infini
de Parménide , les nombres de Pythagore, la sympathie
et l'antipathie d'Empedocle ? Croirez - vous aux
Monades de Leibnitz, aux esprits de Schweidembourk , à
lacontemplationintime de Kant, auxvisions de saint Martin,
àl'influence irrésistible des protubérances de Gall , à la
prévision prophétique des somnambules de Mesmer? Vous
contenterez-vous de l'adroite doctrine de Molina ? vous sou-.
mettrez-vous à la rigueur subtile de Jansenius ? Croirez-vous
FÉVRIER 1816 . 17
aux revenans avec la superstition ; au néant avec
théisme ? Direz-vous , avec les Stoïciens , que la goutte
n'est pas une douleur ? Croirez -vous à la volupté d'Épicure
, au cynisme de Diogène ? ou plutôt ne conviendrez-
vous pas , comme Salomon , Que tout estfolie dans
ce monde ? comme Socrate , Que la seule chose que nous
puissions savoir est que nous ne savons rien? comme
Cicéron,Qu'on nepeut rien imaginerd'extravagantet d'absurde,
qui n'ait été ditpar quelque savant et cru par quelque
peuple; et enfin ne direz-vous pas, comme notre naif
et sincère Montaigne : Ah ! que celui quifagoterait habilement
un amas de toutes les dneries de l'humaine sapience
, dirait merveilles !
Croyez-moi , rangeons-nous à l'avis de ces derniers ;
et, puisqu'on ne peut éviter avec certitude l'erreur et la
folie , choisissons au moins celles qui nous feront du
bien , et qui ne peuvent faire de mal à personne. Or, je
crois que dès qu'on connaît son ignorance et sa folie ,
elles ne sont plus dangereuses ; cette connaissance tue
l'orgueil , et fait naître l'indulgence ; c'est peut-être le
plus grand pas que l'homme puisse faire du côté de la
raison. Cette considération est ce qui m'engage à vous
prouver que nous avons tous notre coin de folie.
Vous qui me lisez , vous en avez votre part , petite ou
grande; et c'est, sans vous offenser, ce que je désire vous
persuader pour votre bien et pour le nôtre.
à se
ROYS
SEINE
Lapiredesfolies est celle qui vous porte à croire que
vous avez trouvéla sagesse : en effet , un fou qui se croit
sage, méprise ou hait tout ce qui ne pense pas comme
ui ; il veut, pour le bien public, forcer sonprochain
soumettre à son opinion ; tout homme qui émet un avis
opposé au sien est un ennemi de l'ordre , de l'état et de
Dieu : dans sa hautaine folie, dans sa sottise glorieuse , il
dit:
Qui méprise Cotin n'estime pas son roi ;
Et n'a , selon Cotin , ni dicu , ni foi , ni loi .
Cet orgueil irrite les orgueils contraires ; on s'aigrit , on
se bat, on s'emprisonne , on se déchire; et ce monde de-
TOME 66 . 2
C
18
MERCURE DE FRANCE.
vient un véritable enfer, par l'extravagante prétention
de forcer la chose la moins comprimable après l'eau , la
pensée .
cette terre ha-
Voyez au contraire ce qui arriverait s'il nous plaisait
de croire ( ce qui est assez probable ) que
bitée par nous n'est autre chose que les Petites -Maisons
del'univers! Reconnaissant alors notre ignorance et notre
folie , comme nous serions tous indulgens les uns pour les
autres ! Les fous , méchans et furieux , seraient les seuls
qu'on éviterait; mais, en les enchaînant, on les plaindrait
encore. Quant aux folies vulgaires , chacun rirait de celle
d'autrui, mais avec un petit retour sur soi-même , qui
empêcherait de mépriser les autres , de peur qu'ils ne
nous le rendissent ? et vous verriez la concorde régner
partout , parce que personne ne se flatterait d'avoir le
privilége de la raison, et le droit de faire adopter sa manière
de voir et de sentir .
Puisque tout hommea, selon moi , sa part de folie ,
j'avouelamienne : elle consiste à penser qu'on pourrait
amener les hommes à la paix et à la tolérance. Je suis
en cela moins exigeant que le divin législateur; ila dit aux
hommes : Aimez-vous; moi, je leur dis : Supportez- vous .
Mais pour se supporter, je le répète, en dépit de l'orgueil
humain , il faut d'abord qu'ils avouent qu'ils sont
tous plus ou moins ignorans et fous. On a dit que le
doute était le commencement de la sagesse. Eh bien !
j'adopte cette maxime ; et , pour nous accorder, s'il vous
en coûte tant d'avouer que vous avez une grande dose
d'ignorance et un grain de folie, doutez seulement, avant
de prêcher et d'affirmer, si vous voyez clairement la vérite;
doutez si vous êtes dans le chemin de la droite raison
, et si vous possédez la vraie sagesse : ce doute suffira
pour vous rendre plus modestes , plus justes et plus tolérans
.
Ce doute salutaire nous garantira encore de beaucoup
de prétentions et de faussetés. Nous ne chercherons plus
à jouer tant de rôles , n'étant pas bien sûrs de la beauté
decelui qui nous tenterait ; nous serons plus francs, plus
naturels ,et par cela même plus aimables.
Nous aurons enfin plus de modération dans nosdésirs;
FÉVRIER 1816.
19
"
car, ne croyant pas connaître avec certitude ce qui peut
faire notre bonheur, nous demanderons aux dieux ,
comme faisait un philosophe , « non ce qui nous paraît
>> souhaitable, mais ce qu'ils croiront nous être utile. » Et
si les doctes du jour se moquent de notre incertitude , de
notre simplicité , et du peu de progrès que nous faisons
dans la science , nous leur répondrons avec Montaigne ,
« qué nous préférons l'ignorance abécédaire qui pré-
» cède la science , à l'ignorance doctorale qui la suit>. >>
Et pourquoi serait-il donc si difficile de prouver aux
hommes leur ignorance et leur folie ? Qu'ils ouvrent les
yeux , qu'ils regardent ce qui les entoure, et qu'ils s'examinent
avec un peu de mémoire et de bonne foi ; ils
seront bientôt de mon avis , et se trouveront le même
défaut de lumière et de sagesse que je confesse pour ma
part , en toute humilité comme en toute vérité.
Mes chers confrères en imperfection et en inconséquence
, je vous interroge , répondez-moi : n'avez-vous
jamais flatté le pouvoir, encensé la fortune , dédaigné la
pauvreté ? Avez-vous toujours agi par conviction et sans
passion ? Est-ce l'habit ou le mérite , la richesse ou la
vertu qui ont attiré vos égards ? Avez- vous toujours dit
la vérité à votre ami en faveur, et ne l'avez-vous jamais
négligé dans la disgrâce ? Avez-vous rendu justice à vos
rivaux, et l'envie ne vous a-t-elle jamais irrités contre le
succès ou la supériorité d'autrui ? N'avez-vous pas imité ,
quelquefois avec excès , ce que vous blâmiez avec fureur
dans un parti contraire? Avez-vous toujours entendu
parfaitement les questions que vous tranchiez, et qui divisent
le monde depuis deux ou trois mille ans ? Vos
opinions ont-elles toujours été dictées par l'amour du
bien public et non par intérêt privé ? N'est-ce pas la
vanité qui a fait combattre les uns pour l'égalité , les
autres pour l'hérédité des rangs ? Vos femmes politiques
n'auraient-elles pas donné souvent des sujets excellens
de comédies , d'une part à un nouveau Vadé , de l'autre
à un nouveau Molière , toutes les fois qu'elles ont tenu le
dé non pour coudre , mais pour professer? Est-ce la raisonoulamode
qui vous faitjuger des réputations ? Savezvous
, voulez-vous comme Anacharsis régler les premiers
20 MERCURE DE FRANCE .
rangs selon les vertus , et les derniers selon les vices?
N'avez-vous jamais gâté la valeur par des excès , et la
victoire par des rigueurs? N'avez-vous pas souvent oublié,
les uns vos fautes , les autres votre origine ? et , dans
d'autres genres , n'en vois-je pas parmi vous qui aliènent
leurs champs pour acheter des tableaux qui ne sont que
des copies , et qu'ils croient des originaux ? d'autres qui
engagent les bijoux de leurs femmes pour acheter une médaille
de l'impudique Faustine ou de l'imbécile empereur
Géta , qui faisait servir sur sa table tous ses mets par
ordre alphabétique ? N'en avons-nous pas vu qui vendaient
leurs bois pour acquérir des tulipes noires ou
vertes , et d'autres qui mettaient aux oreilles d'une courtisane
trompeuse la dot de leurs femmes ou de leurs
filles ?
Quelles sont ces nombreuses et graves assemblées où
règne le plus profond silence , où l'attention fixée ne
saurait être détournée par aucun bruit ? On y reste la
moitié du jour, et toute la nuit , occupé du même objet .
Est-ce une académie de savans , un sénat qui doit nous
donner des lois , un conseil de ministres qui va guérir
nos maux et fixer nos destinées ? non; c'est une assemblée
d'insensés qui font dépendre leur bonheur de l'apparition
sur un tapis vert d'une couleur noire ou d'une
couleur rouge. N'avez-vous jamais fait partie de ces cercles
funestes , et n'y avez-vous pas quelquefois risqué le
bien de vos créanciers , le repos de votre famille et votre
honneur?
Si vous me répondez avec sincérité à toutes ces questions
, vous reconnaîtrez que vous êtes de vrais fous ;
je vous embrasserai comme confrère, et, pour vous consoler
de cet aveu qui vous embarrasse , je vous dirai quelques
mots en faveur de lafolie ; car elle est , comme tout
ce qui existe dans le monde , mêlée de bien et de mal :
elle a ses plaisirs et ses peines , ses avantages comme ses
inconvéniens; tout dépend du choix , du genre des folies ,
et il en est telle qui fait rêver lebonheur, et dont je ne
voudrais pas guérir.
Séparons d'abord avec soin de la folie ce qu'on prend
mal à propos pour elle ; c'est-à-dire l'imbécillité ou la
FÉVRIER 1816. 21
fureur, qui sont deux maladies , et même ces folies
cruelles et tyranniques qui portent les hommes à se persécuter,
à se mépriser, à s'égorger pour des opinions.
Reléguons les unes dans les hôpitaux , fuyons les autres ;
il faut abandonner la guérison des premières aux médecins
, et celle des secondes au temps .
Ne parlons que de lafolie commune : l'amour-propre
et la fortune lui ont donnélejour; c'est ellequi excite nos
désirs , qui décide nos penchans; c'est elle qui embellit
ou enlaidit , grandit ou rapetisse tout à nos yeux ; sa
baguette transforme pour nous le plaisir en bonheur, le
hasard en justice , la faveur en mérite , la mode en talent
et en beauté , l'espoir en jouissance , la chimère en réalité
; en un mot , c'est la décoratrice , l'enchanteresse et
la reine du monde.
Puisque nous sommes tous ses sujets , pourquoi nous
révolter contre elle ? Elle rit de nos menaces ,de nos déclamations
, et nous gouverne à sa fantaisie ; au lieu de
fronder sa cour, regardons-la comme un grand spectacle
que les dieux nous ont donné, et où nous sommes acteurs
et spectateurs tour à tour.
Ne prétendez-vous que vous y divertir , combien de
scènes amusantes vous offriront cet ami de la liberté qui
déclame auforum contre le despotisme, et qui, bourrant
ses gens et grondant sa femine , est un tyran dans sa
maison ; cette vieille coquette , qui , à force de répéter
qu'elle est encore jeune , a fini par se le persuader ; ces
esprits forts qui se moquent des miracles , et qui croient
aux tireuses de cartes ; ce philosophe cordonnier qui
prêche l'égalité , et qui chasse son fils parce qu'il veut
épouser la fille d'un savetier ; ce comédien qui est assez
fou pour croire jouer un rôle politique , et ce parterre
assez puéril pour y prendre garde , et pour juger l'opinion
de l'acteur au lieu de son talent; ce médecin qui
oublie fort heureusement de tuer ses malades pour opérer
le salut de l'état par un mauvais mémoire diplomatique
; enfin , cette petite maîtresse qui se brouille avec
samarchande de modes , parce qu'elles ne sont pas de la
même opinion sur le codepénal !
Notre folie est non-seulement divertissante , elle est
parfois encore très-utileà ceux qui savent en tirer parti .
22 MERCURE DE FRANCE .
Admirez avec quelle facilité on nous mène , on nous
tourne , on nous retourne en connaissant notre faible et
en touchant à propos notre marotte ! jamais soldat n'a
suivi le commandement avec plus de célérité , jamais
marionnette n'a obéi plus docilement au fil qui la tient
suspendue.
Voyez comme la faveur nous attire , comme la disgrâce
nous éloigne ; avec quelle agilité nous courons
après celui qui nous prête , et nous fuyons celui qui nous
emprunte ! Remarquez-vous la fierté qui nous redresse
devant la critique; la fausse modestie qui nous courbe
devant la louange ? Combien nous nous empressons d'offrir
nos services au grand qui n'en a pas besoin! comme
nous marchons lentement au secours du faible et du
malheureux qui les sollicitent ! Quand nous demandons
conseil, avec quelle naïveté nous allons au-devant de l'approbation
, avec quelle humeur nous tournons le dos à
Ja vérité ! Comme nous vantons les femmes vertueuses
en les évitant ! comme nous dénigrons les femmes galantes
en courant après ! Quand on parle des défauts
d'autrui , que de flambeaux nous prenons pour les éclairer
! quand on veut montrer les nôtres , que de voiles
nous cherchons pour les couvrir ! Combien nos scrupules
sont inébranlables contre l'ambition des autres ! avec
quelle faiblesse ils chancellent au moindre signe que
nous font la gloire ou la fortune !
Réfléchissez à toutes nos faiblesses , et vous verrez que
tout peuple peat se gouverner avec un fil, si vous y attachez
un peu d'espoir de gloire pour les guerriers , de
fortune pour les courtisans , de pain pour l'agriculteur,
de protection pour le commerce , de considération pour
les lettres et pour les arts , de respect pour la croyance,
et de liberté pour les philosophes .
Ainsi , faites une petite provision de feuilles de chêne ,
de laurier, d'olivier , d'écus et de cordons , en y joignant
le bandeau de la tolérance , et vous aurez trouvé le secret
de gouverner les hommes sans danger, sans obstacle et
sans efforts .
Les marottes des hommes des différentes classes d'une
nation deviennent ainsi des appuis lorsqu'on s'en sert
FÉVRIER 1816. 23
habilement ; autrement elles peuvent devenir des massues,
et l'histoire nous l'a prouvé.
Onn'a pasméprisé la folie dans tous les temps et dans
tous les pays , comme on le fait chez nous aujourd'hui.
En France , elle avait avec les anes sa fête et ses hymnes ,
qu'on célébrait et qu'on chantait dans les temples ; la
Grèce l'avait sans honte placée au nombre des dieux; en
Turquie et dans tout l'Orient , les fous sont révérés à
l'égal des saints. Cicéron dit « qu'on ne pouvait prophé-
>> tiser et prononcer des oracles que dans le délire ou
➤ dans le sommeil. >>>
Autrefois on trouvait en Europe , dans toutes les cours
et chez tous les grands , des fous dont beaucoup d'ambitieux
pouvaient envier le bonheur et la fortune ; ils
avaient le privilége rare de dire des vérités impunément :
c'est peut-être le danger de ce droit qui en a fait tomber
lamode.
On se rappelle que le fameux Triboulet, le même qui
proposait son bonnet à Charles-Quint s'il traversait la
France, et à François Ier . s'il l'en laissait sortir, étant uu
jour témoin d'une grande délibération des ministres et
des généraux sur les moyens de pénétrer en Italie ,
s'écria : « Ces messieurs examinent bien tous les moyens
>>d'entrer dans ce pays ; mais , par Dieu , je voudrais
> qu'ils avisassent aussi un peu aux moyens d'en sor-
» tır. »
On voyait encore il y a trente ans , en Russie, quelques
seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entretenir près
d'eux cette sorte de bouffons favoris. Celui du prince
Potemkin s'appelait Mosse. Il était original , assez instruit;
et , au milieu de ses facéties , il lui échappait souvent
des traits aussi caustiques que hardis .
Unjour le prince jouait aux échecs avec l'ambassadeur
de France, en présence de plusieurs officiers et d'un assez
grand nombre de personnes de la cour ; il était à cette
époque assez mécontent de la politique du cabinet de
Versailles , qui contrariait ses vues : il voulut , pour se
divertir, embarrasser l'ambassadeur français; il appela
son fou ( Mosse) , et lui dit : « Je voudrais savoir ce que
>>tu penses des nouvelles que nous recevons de Paris ,
i
24 MERCURE DE FRANCE .
-1
>> on y va convoquer les états-généraux du royaumé :
» parle , et dis-nous ce qui en résultera. »
Mosse alors , sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer,
à déclamer pendant un quart d'heure avec une
extrême volubilité , développant à loisir son indigeste et
comique érudition, confondant les faits , les règnes , les
dates , les Albigeois , les protestans, les jansénistes ; mais
citant des anecdotes vraies , et faisant de tout son discours
un tableau grotesque et satirique qui présentait en
ridicule notre cour, notre clergé , nos parlemens , notre
noblesse et notre caractère national ; et la conclusion de
toutes ces épigrammes était la prédiction d'un bouleversement
général et d'une folie universelle qui gagneraient
l'Europe , à moins qu'on ne mît à la tête des affaires
des sages comme lui à la place des fous qui les gouvernaient.
Pendant cette belle sortie contre la France , les assis
tans regardaient malignement le ministre français , et le
prince riait sous cape de l'embarras où il le jetait en lui
faisant entendre tant de sottises contre son pays , ou en
le compromettant avec un fou.
L'ambassadeur ne perdit pas la tête , et voulut prendre
sa revanche. Il n'ignorait pas à quel point on était
alors forcé d'être silencieux et circonspect à Pétersbourg
sur la politique et les opérations du gouvernement , qui
ne souffrait pas qu'on en parlát. Au lieu de se fâcher
contre le harangueur, il lui dit : « Mon cher Mosse , vous
>> êtes un savant homme ; mais depuis vingt ans vous
» n'avez pas vu la France , et votre mémoire , bien que
>> prodigieuse , vous trompe , et vous venez de faire un
» rude mélange d'erreurs et de vérités ; mais pourtant
» votre beau discours me fait croire que vous seriez
>>bien autrement éloquent et intéressant si vous vouliez
>> nous parler de la Russie , que vous connaissez bien
>> mieux, et de la guerre qu'elle soutient à présent contre
> la Turquie. » A ces mots , le prince fronça le sourcil,
et fit au fou un geste menaçant; mais l'intrépide Mosse ,
qui était en train , et que les éloges encourageaient , prit
la parole avec feu , et ménagea encore moins la Russie
que la France ; il s'étendit avec complaisance sur les in
FÉVRIER 1816. 25
convéniens de l'esclavage du peuple , du despotisme de
lacour, sur l'incomplet de l'armée , le vide du trésor , le
discrédit de la banque : « Que penser, enfin , dit-il , d'un
>> gouvernement qui voit ses affaires en si piteux état ,
» et qui va dépenser tant d'argent et tant d'hommes
pour acquérir quelques déserts et gagner la peste ?
>> Pourquoi veut-on se ruiner, se saigner à ce point , et
»
»
»
armer peut-être toute l'Europe ? Vous ne le devinez
>>pas , je vais vous le dire ; c'est pour amuser un grand
>> prince ici présent, qui s'ennuie , et pour lui donner le
>> plaisir d'ajouter le grand cordon de Saint-Georges
>> aux trente ou quarante cordons dont il est déjà bariolé,
>> et qui ne lui suffisent pas. A ce trait , le ministre
de France rit aux éclats , les assistans s'étouffent pour
ne pas l'imiter, et le prince furieux renverse la table , et
jette les échecs à la tête de Mosse qui s'enfuit. L'ambassadeur
alors représenta au prince qu'ils seraient tous deux
moins sages que Mosse s'ils se fachaient de sa folie ; et la
soirée se termina en riant aussi amicalement qu'elle avait
commencé.
Nous sommes convenus à présent, j'espère , premièrement
que nous avons tous plus ou moins notre part de
folie ; secondement, que la folie a son bon comme son
mauvais côté , et qu'elle peut être souvent agréable et
utile ; maintenant ce qu'il faut examiner, c'est le moyen
de nous délivrer, autant que nous le pouvons, des inconvéniens
de la folie, et de n'en conserver que les avantages.
Le travail est plus simple qu'il ne le paraît au premier
coup d'oeil ; ne cherclions pas à guérir des folies qui nous
trompent en nous caressant , mais qui nous plaisent sans
nous nuire, et qui nous font rêver le bonheur sans troubler
le bonheur d'autrui.
Croyons à la constance de tous nos amis , à la fidélité
de nos maîtresses ; livrons- nous en obligeant à l'espoir
de la reconnaissance ; ne doutons pas de la justice de
l'opinion publique , en travaillant à la mériter; espérons
que la nature nous conservera constamment la force et
la santé , ou que le médecin nous les rendra ; ne refusons
pas la volupté sans excès , et laissons-la nous abuser sur
26 MERCURE DE FRANCE.
sa durée ; livrons-nous surtout avec confiance à l'étude ,
aux arts , aux lettres : je sais que les muses , en nous
promettant la gloire , ne donnent souvent que le plaisir
de l'espérance ; mais c'est bien le cas de dire avec Delille
:
Promettre , c'est donner ; espérer, c'est jouir.
Leur bienfait le plus réel est de nous rendre meilleurs et
plus heureux.
Voilà les douces folies que nous pouvons , que nous de-
- vons garder ; sans elles l'existence serait un fardeau ; par
elles la vie est un rêve agréable.
Mais fuyons les autres folies qui nous aveuglent , qui
nous dépravent , et qui nous font creuser de nos propres
mains l'abîme du malheur sous nos pas.
Corrigeons-nous de l'avarice , de l'ambition , de la
haine , de l'envie , de l'intempérance , de la colère , de
la peur , de l'intolérance ; enfin de toutes ces folles passions
qui nous tourmentent et qui nous portent à tourmenter
les autres .
Mais , me direz-vous , nous y travaillons. Donneznous
du temps : moins jeunes , nous serons moins passionnés
; je vous répondrai comme Horace à ce fou qui
attendait au bord d'une rivière que toute cette eau qui
courait fût écoulée : « Mon ami , qu'espères-tu ? cette
onde coule et coulera toujours . » L'un de vous me
dira peut-être : Prenez un peu de patience ; j'ai déjà
fait de grands pas , je suis guéri de ma colère ; l'autre ,
de mon ambition; d'autres , de telle ou telle erreur . Ne
vous endormez pas sur cet oreiller ; travaillez toujours ,
etcroyez, comme Horace et comme moi ,que nous avons
tous tant de folies différentes , qu'en en retranchant
une seule nous ne faisons qu'óter une épine d'un
buisson.
,
1
FÉVRIER 1816.
27
www
JEANNE DE FRANCE ,
NOUVELLE HISTORIQUE ,
Par madame la comtesse de Genlis .
w
On a remarqué avec raison que les fautes des pères
sont perdues pour les enfans. On peut en dire autant des
conseils que nous trouvons dans les livres ; nous n'en
avons jamais profité. On relègue la vertu dans les bibliothéques
, en disant :
Tous ces beaux sentimens sont fort bons dans un livre.
D'ailleurs , l'amour-propre empêche toujours de prendre
pour soi les leçons de la sagesse. Qu'importe , par exemple
, qu'Horace ait dit :
Solve senescentem mature sanus equum...;
que, pour la commodité de ceux qui ne savent pas le latin
, Gilblas leur ait traduit ce vers par ces mots adressés
à l'archevêque de Grenade : Monseigneur, plus d'homélies:
cela n'a pas arrêté madame de Genlis ; elle vient
d'enfanter encore deux volumes , et toutes les critiques
dont Jeanne de France sera l'objet , ne feront certainement
pas , pour les onvrages dont madame de Genlis
peut nous menacer encore , ce que n'ont pu faire pour
celui-ci ni Horace , ni Lesage. Sans doute sa plume libérale
changera encore l'histoire en roman; car il paraît
que c'est là la marotte de madame de Genlis , qui ne
cessera d'écrire qu'en cessant de vivre. Dans la préface de
Jeanne de France , on trouve que ce roman du moins
ne ressemble à aucun autre. Si madame de Genlis paraît
s'en féliciter, c'est de quoi ses lecteurs se plaignent ,
et ils eussent préféré que ce dernier ouvrage eût quelque
rapport avec ceux qu'on lui doit déjà. Mais on va juger
de la différence qui existe entre cette dernière production
et les premières de l'auteur.
28 MERCURE DE FRANCE.
Madame de Genlis , choisissant pour héroïne une princesse
qui offre le modèle de toutes les vertus , mais entièrement
dépourvue du don de plaire , a voulu montrer le
triomphe des qualités morales sur la beauté physique.
Voyons , pour me servir de ses expressions , « si les sentimens
de Jeanne et de Louis ne paraissent point exa-
>> gérés , s'il n'y a rien d'invraisemblable et d'emphatique
dans cette peinture, » et si enfin l'auteur a atteint son
but.
"
Jeanne , fille de Louis XI , est l'épouse de Louis , duc
d'Orléans. Ce prince est aussi aimable qu'elle l'est peu ;
mais cette princesse a toutes les vertus d'un ange , si elle
n'en a point la figure. Elle connaît son peu de beauté , et,
sejugeant indigne d'un prince aussi accompli que Louis , elle
regarderait comme un crime de réclamer ses droits d'épouse.
Sans cesse elle répète , qu'avec un visage comme
le sien, on ne doit point prétendre à inspirer de l'amour .
Dans un être disgracié de la nature ,l'amour, dit-elle ,
>>n'est qu'une faiblesse ridicule.... Elle n'a pas le ridi-
>> cale d'exiger de lui de l'amour. -Mon Dieu, madame,
>> lui dit sa confidente , vous parlez toujours de votre
>> personne , comme si vous aviez une figure mons-
>> trueuse ! Je ne crois pas avoir une figure mons-
"
«
-
>> trueuse , répond Jeanne ; mais je connais toute ma
laideur.... Anne de Bretagne , dit-elle plus bas , est
>> brillante de fraîcheur et desanté; Louis peut en atten-
>> dre des enfans aussi beaux que leur mère; et moi que
>> ma difformité et ma santé languissante rendent in-
>> digne d'être son épouse , moi pour qui l'amour est une
>> inconcevable folie... » Si on lui dit qu'elle charme.
Charmer serait trop dire , reprend - elle .... je n'ai
» point de jeunesse , et avec une figure telle que la
» mienne , je ne serais pas tentée de songer à ma pa-
>> rure. » Enfin , elle ne parle jamais d'elle-même dans
des termes plus flatteurs ; et, lorsque l'auteur fait son
portrait , c'est pour dire ou qu'elle étoit difforme, ou
qu'elle n'était pas monstrueuse. Ce détachement de soimême
si entier, cette résignation si complète à toutes les
marques d'autorité ou d'indifférence que lui donne
Louis, loind'intéresser en faveur de Jeanne, ne font que
1
FÉVRIER 1816 .
29
la rendre ridicule. Louis paraît-il sérieux , elle s'afflige
d'abord ; mais bientôt elle trouve un motif de consolation
dans cette disposition singulière dont l'a douée l'auteur
, de se peindre tout en beau. << En réfléchissant sur
»
»
l'air grave que prenait Louis , elle imagina qu'il croyait
» déjà devoir montrer l'autorité d'un mari; cette pen-
>> sée la charma; il attachait donc du prix à cette espèce
» d'empire qu'elle reconnaissait avec tant de joie ; il
>>pensait donc dans tous les instans qu'elle était sa
>> femme; elle trouvait de la douceur à le regarder
>> comme son maître . « Que je me trouverai déchue ,
>>abaissée , dit-elle plus loin , quand tu cesseras d'être
>>mon maître ! » C'est à une femme qu'on prête ce langage
, et c'est une femme qui le lui fait tenir. Il faut
convenir que la fée Urgèle connaissait mieux son sexe
que madame de Genlis; elle savait mieux qu'elle ce qui
plaît aux dames. Ce n'est pas tout ; Jeanne ne se borne
pas à bénir son hymen , quoique certainement il n'y
ait pas de quoi ; sa laideur et sa difformité lui font trouver
tout naturel que Louis prenne des maîtresses qui lui
offrent les charmes qu'elle n'a pas : elle intercède pour
elles; empêche l'une d'être exilée ; vole au secours de
l'autre qui se trouve mal ; elle va jusqu'à dire d'une de
ses rivales : « Elle l'aime ( Louis ) ! ne dois-je pas excu-
>> ser une femme séduite par lui ! » Madame de Genlis
a raison de mettre un point d'admiration à la fin de
cette phrase; rien n'est sans doute plus admirable qu'une
pareille complaisance. Souhaitons-en à tous les maris une
semblable de la part de leurs femmes; mais il faut remonter
au quinzième siècle pour voir de tels prodiges :
;
Le monde , de qui l'âge avance les ruines ,
Ne peut plus enfanter de ces âmes divines.
Ilne pourra certainement jamais produire un caractère
aussi étonnant que celui de Jeanne. Il n'y a qu'une seule
chose à laquelle on puisse reconnaître qu'elle est femme;
c'est à sa dissimulation. Elle a de l'amour pour son mari,
pour cet ingrat qui lui a déclaré qu'il ne pouvait avoir
pour elle que l'amitié d'un frère ; mais elle lui cache sa
30 MERCURE DE FRANCE .
passion , et la renferme dans son coeur , parce qu'elle
se juge indigne de lui ; elle ne cesse de le répéter. On
voit que cette dissimulation ne lui est inspirée que par
sa profonde humilité , et ce sentiment n'a encore rien
de commun avec son sexe , et je me suis trop avancé en
disant que c'était le seul endroit par lequel elle était
femme. On voit bien aujourd'hui des femmes rougir d'aimer
leurs maris ; mais ce n'est pas par le même motif
que cette princesse.
Comment Louis traite-t-il une épouse si vertueuse et
si complaisante? Nous l'avons déjà dit , avec autant de
froideur que Jeanne montre de désintéressement; iln'a
pour elle que les sentimens qui forment l'affection conjugale
d'un mari qui n'a point d'amour. Il ne se pique
point de magnanimité , et il prend Jeanne pour ce
qu'elle veut être. Madame de Geulis n'aurait-elle pas jeté
plus d'intérêt sur ces deux personnages , en peignant
Louis aussi généreux que Jeanne est résignée; et ce
combat de Jeanne, voulant immoler son amour à Louis ,
et de Louis refusant ce sacrifice , et offrant à son épouse
celui de sa propre passion , n'aurait-il pas produit un
grand effet ? Cette situation se présentait naturellement
à l'auteur ; elle l'a tout au plus indiquée dans son ouvrage.
Si Louis est quelquefois généreux , ce n'est qu'en
paroles , et ses actions démentent toujours ses discours.
Un seul passage suffira pour montrer Louis et Jeanne
tels qu'ils sont dans tout le roman. Jeanne a de belles
mains ; Louis les a louées et baisées plus d'une fois ; c'est
jusque-là la seule faveur qu'il ait accordée à son épouse.
Un jour, dans un transport d'admiration où le mit la
vertu de Jeanne , il l'embrassa pour la première fois .
" Il l'embrassa ! ce jour fut une époque dans la vie de
» Jeanne; elle ne l'oubliajamais.>> Jeanne se contentant
d'unbaiser pour tant d'amour, et Louis se croyant quitte
envers elle en l'embrassant ! Voilà tout ce qui se passe
entre eux; et l'un paraîtrait le plus ingrat des époux ,
si l'autre n'était la plus ridicule des amantes. En vérité ,
ce n'est pas la peine d'altérer l'histoire pour nous faire
rire aux dépens de Jeanne , sans nous intéresser en faveur
de Louis. Dans l'histoire , Jeanne joue un rôle ad
FÉVRIER 1816. 31
mirable, et déploie une fermeté héroïque quand il s'agit
de défendre ses droits d'épouse devant le tribunal odieux
formépar l'infâme Alexandre VI, et acheté par Louis XII,
au prix de trente mille ducats comptés au pape , d'une
pension de vingt mille francs , et d'une compagnie de
cent lances donnée à son fils naturel , César Borgia ,
avec le duché de Valentinois et la main d'une de ses parentes
. Ce procès qui , selon quelques historiens , ternirait
la mémoire de Louis XII et celle de d'Amboise , dont
l'entremise dans ce trafic scandaleux fut récompensée par
le chapeau de cardinal , offre des détails trop curieux
pour qu'on n'excuse pas la digression où va m'engager
ledésir de les faire connaître à mes lecteurs. Les débats
eurent lieu à Tours. La commission nommée par le pape
Alexandre VI, pour casser le mariage de Jeanne et de
Louis XII , après vingt-six ans d'une union très-intime ,
était composée de Philippe , cardinal de Luxembourg ,
évêque du Mans ; de Louis , évêque d'Alby ; et de Fernandus
, évêque de Ceuta. Le principal moyen de nullité
allégué contre la malheureuse Jeanne, était le défaut de
consommation : « Quòd esset à natura imperfecta , cor-
> pore viciata et maleficiata et non apta viro..... Sicque
> non potuisset et non posset concipere , semen virile se-
» cundum congruentiam naturæ recipere , imò neque à
viro intra claustra pudoris naturaliter cognosci; prout
> ex aspectu corporis ejus judicari poterit; undè cum
* prætentum matrimonium fuisset , contra fines et bona
>> matrimonii ac intentionem principalem ejus , non te-
>> nuit ipso jure. »
Jeanne répondit aux différens moyens de nullité produits
contre son mariage , d'une manière qui eût fait
triompher sa cause devant tous autres juges. « Je sais ,
>>dit-elle , que je ne suis ni belle ni si bien faite que la
>>plupart des femmes ; mais je ne m'en crois pas moins
» propre aux fins du mariage , apta viro. » Le roi demanda
une visite de sages-femmes; Jeanne refusa la visite
, disant que la pudeur s'y opposait , et qu'elle était
inutile, puisque le roi eam , diversis vicibus , carnaliter
cognovisset. On lit dans le Dictionnaire historique de
Bayle, à l'article de François Sforce , que le marquis de
>
32 MERCURE DE FRANCE.
Mantoue , dont la fille devait épouser le fils de Sforce ,
sous la condition qu'elle n'aurait aucune imperfection
cachée , ne voulut pas permettre non plus une pareille
visite , que le duc de Milan exigeait. Bayle rapporte l'opinion
de différens jurisconsultes sur cette matière , entre
autres de Tiraqueau , qui se prononce pour la confidence
mutuelle que les deux époux doivent se faire ,
avant le mariage , des défauts cachés qu'ils peuvent
avoir .
Jeanne ajouta, pour sa défense , que le roi ne pouvait
alléguer qu'il eût été forcé à la consommation : « Licet in
>> muliere carnalis copula possit esse coacta , secus ta-
» men est in viro , à quo de jure , non præsumitur per
» mulierem violenter extorta; » que le roi était venu la
'voir à Lignières ; qu'il y avait passé quelquefois dix à
douze jours , et qquuee là : « Cum eadem pernoctabat , solus
cum solá , nudus cum nuda , debitum conjugale
» per carnalem copulam reddendo ; visus , oscula , am-
>> plexus , et alia signa appetitiva experientice copulce ,
>> prout decet inter conjuges , apertè manifestando. Cum
>> ipse ex lecto conjugali surgeret, pluries dixit et se jac-
>> tavit , coram pluribus , quòd necesse habebat bibere
- >> etjentare, eo quòd ipsam ter aut quater cognoverat. >>>
Le roi répondit d'abord qu'il n'en avait usé maritale-
*ment avec Jeanne que par dissimulation et pour la paix .
Il ne voulait pas affirmer par le serment ce qu'il faisait
dire par
par son procureur ; mais la reine ayant dit qu'elle
s'en rapportait à la parole de Louis , dans la persuasion
où elle était que la sainteté du serment l'arrêterait , et
persistant à l'exiger, le roi se détermina enfin à nier formellement
tout ce qu'elle avait dit. 1
1.Voilà comment fut prononcé ce divorce scandaleux.
Il excita beaucoup de murmures , et plusieurs prédicateurs
furent exilés pour l'avoir hautement condamné en
chaire. L'histoire, en dévoilant la conduite de Louis XII ,
fait éclater du moins la vertu et la noble fermeté de
Jeanne. Le roman de madame de Genlis , en nous rappelant
le trait qui porte la plus grande atteinte à lagloire
de Louis XII , peint Jeanne d'une manière si ridicule ,
que sa vertu ne peut la faire admirer, surtout par des
:-
FÉVRIER 1816. 33
lecteurs français ; elle reporte notre mémoire vers ce
procès inique , et son ouvrage nous en offrirait le souvenir
fidèle , si elle n'avait déchiré les pages de nos annales
qui consacrent l'héroïsme de Jeanne. La nouvelle production
de madame de Genlis pèche donc essentiellement
par le fond. Quand l'histoire lui offrait un beau caractère
à développer, elle a mieux aimé substituer des idées
outrées , des sentiunens que jamais femme n'a eus ; elle a
préféré ennuyer en secouant le joug de l'histoire , qu'amuser
en s'y soumettant.
Peut-être les détails rachètent-ils ce que le fond du
roman a de vicieux ? On va enjuger ; je choisis un des
morceaux sur lesquels madame de Genlis semble avoir
le plus compté. Jeanne est à la campagne; elle aimé les
fleurs et les cultive elle-même. Un jour qu'elle est occupée
auprès d'un rosier, Louis l'aperçoit. Il voit une main
charmante ( remarquez que c'est toujours par les mains
que Jeanne séduit le duc d'Orléans ) tenant un arrosoir ;
ses cheveux flottent sur les fleurs. Le prince admire les
cheveux , les roses, et cettejolie main bienfaisante méme
pour lesfleurs. « Oui , dit-il , c'est le ciel qui a donné
une forme si charmante à cette petite main , desti-
» née à se sanctifier par tant de bonnes actions. Cette
>>main qui a tant travaillé pour les autels et pour les
» pauvres , qui fut toujours prête à essuyer les pleurs de
> l'infortune ! ah! quand on se rappelle combien elle est
» pure , et tout le bien qu'elle a fait , avec quel senti-
>> ment de respect et d'amour ou admire sa beauté !
Une main qui se sanctifie, une main qui estpure , et tout
le bien qu'elle afait , et les sentimens de respect et d'amour
qu'elle inspire ! Rien ne peut être comparé à tout
cela que les beauxyeux de ma cassette. Louis est si
transporté, qu'il fait les vers suivans pour Jeanne :
Bonté touchante et naturelle
Qui ne se démentit jamais !
Elle se cache et répand des bienfaits :
Ah ! je la reconnais , c'est elle.
« O que je suis heureuse ! dit Jeanne. >> Elle n'est pas plus
ΤΟΜΕ €6 . 3
34 MERCURE DE FRANCE .
difficile en poésie qu'en amour ; quatre vers et un baiser
suffisent à son bonheur : il en coûte un peu plus pour satisfaire
les dames de nos jours. A la suite de cette scène ,
les deux époux yont se reposer sous un berceau de chèvrefeuille.
On connaît l'influence d'un bocage ; il opère sur
Jeanne , qui va dévoiler à Louis un amour long-temps
contenu , lorsqu'on vient les déranger. Pour réparer un
contre-temps si fâcheux , l'auteur la fait tomber malade
de chagrin , à la mort de son père Louis XI ; c'est employer
tous les moyens pour attendrir un mari infidele.
Déjà sous le bocage il avait dit à Jeanne : Je suis votre
époux , je veux l'être , après lui avoir dit et prouvé
qu'il ne pouvait l'aimer que comme une soeur. Jusqu'ici
il n'a fait que l'embrasser ; mais à quelque chose malheur
estbon , et la maladie de Jeanne lui vaut, non-seulement
d'être embrassée , mais encore d'être serrée contre le
sein de Louis . Elle tombe dans une léthargie qui suspend
l'usage de ses sens , mais qui lui laisse la raison et la
faculté d'entendre toutes les belles protestations que le
duc d'Orléans lui prodigue alors , croyant sans doute
qu'il ne court pas grand risque de promettre un amour
éternel à une femme qui semble être à l'agonie . On ne
conçoit pas trop cette léthargie, pendant laquelle l'âme,
n'ayantplus decommerce avec les sens , ne peut exprimer
ce qu'elle éprouve , mais cependant entend très -bien ce
qu'on lui dit. Mais que ne pardonnerait-on pas pour les
belles choses que Louis dit là-dessus? « Il lui semblait que
>> cette âme si pure , dégagée de ses sens , était suspen-
>> due entre le ciel et la terre , et qu'en cet état elle de-
» vait être plus grande , plus tendre et plus sublime
>> encore , semblable à ces précieuses vapeurs que l'art
>> sait extraire des plantes bienfaisantes , et qui se déta-
>> chant d'une enveloppe matérielle, réunissent et per-
>> fectionnent , en s'élevant , toutes leurs vertus concen-
» trées.>> Et voilà précisément ce qui faisait que Jeanne
était en léthargie . Louis , à force de presser et d'arroser
depleurs les mains de Jeanne , la ranime enfin , et la fait
sortir d'une léthargie aussi merveilleuse au moins que
celle de Géronte dans le Légataire. « Reviens du ciel , dit
১) le duc d'Orléans à Jeanne. » Il ferait mieux de lui dire
FÉVRIER 1816. 35
tout simplement : reviens de ta léthargie. Il s'assied sur
son lit ( c'est encore un pas de plus de fait), la prend dans
ses bras , et leurs larmes se confondent.
Cependant madame de Beaujeu ne perd pas de temps ,
et , pendant la léthargie , elle s'assure la régence sans
partage. Louis , qui a méprisé l'amour de la régente qui
autrefois lui a fait des avances , se retire en Bretagne
avec le comte et la comtesse de Dunois,Agnès, confidente
de Jeanne. Celle-ci envoie en Bretagne un écuyer pour
apprendre à son époux que ses biens sont confisqués , et
pour observer en même temps la conduite de Louis. Ce
fidèle messager , à son retour , reud compte à la duchesse
d'Orléans d'un tournoi où Louis portait les couleurs
d'Anne de Bretagne. Il lui apprend qu'il aime cette princesse.
Jeanne , qui s'en était doutée , se livre , pour s'en
consoler, aux plaisirs de la bienfaisance : elle délivre des
prisonniers , et entre autres un nommé Julien , qui se
trouve être le mari d'une des femmes qu'elle a recueillies
dans une maison de charité dont elle est la fondatrice.
Elle réunit les deux époux , qui seront reconnaissans
comme la suite nous l'apprendra. Peu de temps après
elle écrit à Louis qu'il est libre , s'il veut , d'aimer Anne;
qu'il ne faut pas que son mariage avec elle l'empêche de
songer à se marier avec l'héritière de Bretagne. Le duc
d'Orléans remet la lettre au duc de Bretagne , qui la
montre à sa fille. Bientôt il signe avec lui un traité
contre la France pour se venger de madame de Beaujeu.
Cependant Agnès , femme de Dunois , meurt , et Louis
découvre , dans les lettres de Jeanne à son amie , que
cette princesse a pour lui de l'amour ; c'est là que l'auteur
nous représente le duc d'Orléans partagé entre son
épouse et son amante. L'hymen l'unit à Jeanne qui l'aime;
sa promesse et le traité qu'il a signé l'attachent à Anne
de Bretagne. Cette situation serait intéressante si , pour
l'amener , il n'avait pas fallu rendre Louis odieux. Ce
n'estqu'en étant parjure àl'une qu'il s'engage avec l'autre.
Il faudrait qu'il se trouvat enchaîné à son épouse et à sa
maîtresse par des circonstances indépendantes de sa volonté.
Louis se met bientôt en campagne; battu et pris à
36 MERCURE DE FRANCE.
:
:
1
Saint-Aubin , il est conduit de prison en prison. Jeanne est
gardée à vue , et enfin reléguée à son tour dans sa terre.
Julien , qu'elle a délivré , vient adoucir sa captivité. Il se
déguisé en jardinier , et se fait recevoir dans le château
où sa bienfaitrice est retenue. Il se charge de découvrir
la prison du duc d'Orléans. Ayant obtenu un congé du
maître jardinier , il va porter à ce prince une lettre de
Jeanne , à qui il rapporte des nouvelles de son époux .
Elle a écrit en vain au roi Charles VIII son frère. Madame
de Beaujeu , qui a sur lui le plus grand ascendant , l'empêche
de se réconcilier avec sa soeur. Jeanne fait encore
partir Julien , qui , ne pouvant plus obtenir du maître
jardinier d'autre congé qu'un congé définitif , envoie ,
pour le suppléer, sa femme Julie, déguisée en mendiante,
pendant qu'il se rend une seconde fois auprès du duc
d'Orléans. Julie indique à Jeanne un moyen d'écrire une
nouvelle lettre au roi , et de la lui faire parvenir. Elle
lui dit de jeter la lettre , pendant la nuit ,par-dessus le
mur de la cour du château. Jeanne , après s'être procuré
une clef de la porte de la basse-cour , s'y rend par
un escalier dérobé. Avant d'y arriver , elle traverse une
salle où se trouve un vieux garde, qui par bonheur est
endormi. Elle marche nu-pieds , et passe sans l'éveiller.
Enfin , elle touchait à la porte de la cour , et casus evaserat
omnes , quand tout à coup , au bruit qu'elle fait ,
en mettant la clef dans la serrure , deux gros dogues
lâchés dans la cour se mettent à aboyer. Cette tendre
épouse , dont l'amour ne va cependant pas jusqu'à se faire
dévorer par des chiens , et qui ne veut pas avoir le sort
de Jézabel , remonte sans ouvrir la porte de la bassecour
; mais , comme un malheur n'arrive jamais sans
l'autre , en revenant elle trouve le vieux garde éveillé.
Celui- ci en voulant l'arrêter la blesse. Son sang coule , le
garde s'imagine l'avoir tuée et , dans son repentir , il
demande à la princesse ce qu'elle veut. La liberté ,
dit Jeanne , qui ne perd pas la tête. Le garde pris au
mot ne peut pas s'en dédire. Il la délivre en effet; on
panse sa blessure ; on lui met le bras en écharpe ; elle se
prépare à partir pour Paris ; prend dans sa voiture Julie,
qui attendait la lettre derrière le mur de la basse-cour
,
-
FÉVRIER 1816. 37
»
-
Julien arrive aussi. Il était caché dans une ferme voisine ,
et , pour que la lettre que Jeanne a écrite au roi ne soit
pas perdue , Julien , qui a un bon cheval , dit à la prin
cesse qu'il va prendre les devants , et porter sa lettre à
Charles. Il part donc le premier , pour aller préparer ce
roi à recevoir sa soeur. Pendant la route , Jeanne de
mande à Julie quel moyen son mari a employé pour
faire tenir sa lettre au roi. « C'est un moyen très-subal-
>> terne , dit Julie ; un valet de garde-robe. Il en est un
que madame a placé , et que le roi , par cette raison ,
>> distingue de tous les autres. Il a consenti à se charger
>> de la lettre au roi . Belle leçon , dit Jeanne , pour
>>ceux qui , parmi les princes , dédaignent les classes
>> inférieures , dans lesquelles cependant on trouve des
>> vertus si pures ... C'est aux personnes de cette classe
>> que je dois ma délivrance. » Je souscris à tous les
éloges que Jeanne fait des vertus si pures des valets de
garde-robe; cependant je ne voudrais pas leur confier
une lettre , parce que les papiers qu'ils ont l'habitude de
donner sont rarement lus. Jeanne s'arrête à quelques
lieues de Paris , pour savoir si Charles a bien reçu sa
lettre, Julien arrive bientôt , et lui apprend que le roi
l'attend à bras ouverts. Par quels singuliers ressorts les
plus grands événemens sont produits ici-bas ! Voilà le
courroux de Charles VIII contre sa soeur dissipé , le crédit
de madame de Beaujeu ruiné , Louis et Jeanne réconciliés
avec le roi , parce que deux dogues ont aboyé, qu'un
vieux garde a blessé Jeanne , et qu'un valet de garderobes'est
chargé d'une lettre . Jeanne reçoit le plus tendre
accueil de son frère. Elle paraît à la cour , dit madame
de Genlis , faible , abattue , languissante , et un bras en
écharpe ; et , trois pages plus bas , elle jette ses deux bras
autour du cou de Charles. Cette princesse emmène avec
elle le roi à Bourges , où est détenu le duc d'Orléans . Ils
le trouvent dans une cage de fer , où on le mettait la
nuit , par les ordres de la régente , à l'insu de Charles,
Ceprince pardonne au duc d'Orléans , et lui dit cepen
dant que , pour l'exemple , il doit rester encore trois ans
prisonnier , mais seulement sur parole. Jeanne partage
son temps entre la prison de son mari et la cour de son
AS
38 MERCURE DE FRANCE.
,
,
frère , comine Proserpine partageait le sien entre l'Enfer et
I'Olympe. Madame de Beaujeu qui , au retour de Jeanne
avait perdu la faveur du roi , revient àla cour, ety reprend
une partie de l'empire qu'elle avait exercé sur Charles .
Elle conseille à ce prince d'épouser Anne deBretagne. Cette
princesse,devenue femmede CharlesVIII , se lie avec Jeanne ,
dont ce mariagecalmeun peu les inquiétudes .Anne a toutes
les vertus de Jeanne unies à une rare beauté. Pour n'être
pas en reste de piété avec la duchesse d'Orléans , qui a
fondé les Annonciades à Bourges , elle établit les dames
de la Cordeliere. Jeanne , malheureuse par son frère
qui s'abandonnait aux perfides insinuations de madame
de Beaujeu , et par son époux qu'elle voyait toujours
amoureux d'Anne de Bretagne , va faire un tour à son
couvent de Bourges. Elle y donne le voile à une certaine
Athénaïs , ancienne maîtressedu duc d'Orléans , qui finit
par se faire dévote. Dunois lui écrit que Louis , retiré à
la campagne, est plongé dans le chagrin. Elle part pour
le rejoindre , disant naïvement : <<Puisqu'il souffre , je
>> dois être auprès de lui. » Madame de Beaujeu perd enfin
pour toujours la faveur du roi , peu de temps avant
la guerre d'Italie , d'où Charles VIII , vainqueur à Fornoue
, rapporta ce que chacun sait , et où Louispurifia,
dit madame de Genlis , les talens et la valeur qu'il avait
montrés à Saint-Aubin. Au retour de cette expédition , le
duc d'Orléans se retire à la campagne. C'est la troisième
fois que l'auteur conduit. Madame deGenlisavoulu
enfaire unprince aussi pastoral ( j'emprunte ses propres
expressions) que le roi Réné , espèce de roi d'Yvetot qui
figure dans l'épisode des amours du 'comte de Dunois.
Cet épisode n'est que la froide répétition de l'histoire de
Louis et de Jeanne , avec cette différence pourtant que
Dunois finit par sacrifier son amante , pour épouser son
amie , et que Louis abandonne son amie et son épouse
pour s'unir à sa maîtresse. C'est le dénouement du roman
comme de l'histoire de Jeanne. Ason retour de la
campagne avec Louis , elle arrive au château d'Amboise ,
où était la cour, lejour même de la mort de CharlesVIII.
Le duc d'Orléans est proclamé roi , sous le nom de
Louis XII; Jeanne dit alors : « Allons , c'est maintenant
l'y
FÉVRIER 1816. 39
qu'ilfaut agir. Elle agit en effet; elle fait préparer son
départ , envoie une boucle de ses cheveux à Louis avec
une lettre où elle lui dit , qu'elle n'est digne ni du trône ,
ni de sa main; que , puisqu'Anne de Bretagne a déja
porté la couronne , elle doit la garder ; enfin , elle résigne
son époux à Anne de Bretagne , comme Polyeucte lègue
sa femme à Sévère. Sa lettre termine le roman .
On voit par cette analyse combien l'auteur a manqué
son but. Madame de Genlis a fait si bien qu'on ne s'intéresse
à personne dans son roman ; ni à Jeanne , qui
pousse la résignation jusqu'au ridicule ; ni à Louis XII ,
qui joue un rôle si indigne d'un héros ; ni á Anne de
Bretagne , dont on entend trop peu parler pour qu'elle
puisse intéresser. Tous ces défauts ne sont compensés par
aucune beauté; tous les traits de ce roman , tous les portraits
qu'on y trouve sont à peine ébauchés , à l'exceptionde
celui de Jeanne , dont l'auteur semble avoir pris
à tâche de faire ressortir la difformité . Les réflexions
n'offrent rien de plus neuf et de plus original que les
autres parties de l'ouvrage. Le style , assez pur et correct
, ne sort cependant pas de cette médiocrité à laquelle
peuvent prétendre tous ceux qui ont un peu de lecture ;
il est quelquefois emphatique , comme on l'a vu dans les
passages que j'ai cités , et tombe ainsi dans le défaut que
l'auteur semble craindre , dans sa préface , de n'avoir
pas toujours évité. On y trouve des phrases comme celleci
: « Elle vivait dans le calme, heureux peut-être, d'une
» végétation tranquille .>>> Cette singulière expression ,
appliquée aux personnes , se rencontre deux fois dans
cet ouvrage. Il ne renferme peut-être qu'une seule situation
intéressante; c'est celle où Louis veut sacrifier à
Jeanne le portrait d'Anne de Bretagne. - Je l'accepte
comme un dépôt, dit la duchesse d'Orléans.- Ah ! ne
parlez point ainsi , répond Louis ; je le briserais à vos
yeux . Eh bien! j'y consens , dit Jeanne; mais Louis
ne peut s'y résoudre ; l'amour reprend son ascendant ,
et il se contente de remettre à son épouse le portrait de
son amante.
Enfin ce roman se ressent de la vieillesse de l'auteur ;
40 MERCURE DE FRANCE.
mais madame de Genlis a de quoi se consoler ; on ne
parcourt pas une longue carrière avec un succès toujours
égal : Corneille a fait Attila; Voltaire , Irène ; et madame
de Genlis vient de faire Jeanne de France .
www
ALFRED ,
Poëme en quatre chants; par M. Millevoye .
Les muses , qui se plaisent à célébrer les exploits des
guerriers , redoutent l'éclat et le bruit de leurs armes ; et
c'est loin des champs de bataille qu'elles tressent les couronnes
dont elles doivent ceindre le front des vainqueurs .
Mais si les horreurs de la guerre les épouvantent et les
font fuir, les révolutions des peuples , leurs divisions intestines
leur sont encore plus fatales , et leurs voix se
perdent au milieu des cris des factions .
Comment s'occuper de littérature quand toutes les
idées se portent vers des spéculations politiques ; quand ,
depuis le savetier qui chantait il y a trois ans dans sa misérable
échoppe , jusqu'à ce jeune seigneur qui ne s'occupait
alors que de sa cravate et de ses chiens , tout le
monde s'érige en mentor de l'état , blâme la chambre
des députés ou le banc des ministres , et présente modestement
à la nation ses lumières et ses talens comme
choses indispensables à son salut ! Un petit volume de
quelques centaines de vers peut-il être aperçu au milieu
des innombrables brochures qui surchargent les boutiques
de tous les libraires , en attendant qu'elles aillent
préserver de la poussière les marchandises qui remplissent
celles de la fruitière et de l'épicier ?
Un ouvrage purement littéraire est un enfant perdu
dans la foule , et peut-être devons-nous de la reconnaissance
aux auteurs qui bravent le dégoût général en
cherchant à réveiller encore l'amour des arts et à nous
tirer de cette profonde et froide indifférence qui ramène
FÉVRIER 1816. 41
la barbarie. Trop de littérateurs en France ont voulu
faire tourner leurs talens au profit de leur ambition ;
trop d'entre eux ont sacrifié un glorieux avenir à un présent
plus solide , mais bien moins noble . Qu'en est-il
arrive? Forcés par leurs nouvelles occupations de renoncer
aux études nécessaires , ils vivent toujours sur leur
ancien fonds , revêtent leurs vieilles idées de quelques
nouveaux mots ; le fonds leur manque bientôt , les
formes elles-mêmes se perdent , et ne pouvant créer, ne
sachant plus embellir, ils se vengent sur le style de la
pauvreté de leur génie ; et , pour avoir l'air de donner
la vie à quelque chose , il se font un langage nouveau et
presque barbare.
M. Millevoye n'a pas à craindre un semblable reproche.
Élève soumis et reconnaissant , il a suivi les conseils
de ses maîtres , et déjà il peut s'applaudir d'avoir été si
docile. Les diverses poésies qu'il a publiées ont reçu l'accueil
qu'elles méritaient. On lui a su bon gré d'avoir sacrifié
quelques succès éphémères au désir de rendre ses
ouvrages plus dignes des éloges mérités qu'ils avaient
obtenus; et le talent aimable qu'il avait déployé , sa sévérité
envers lui-même, ont fait concevoir de lui de plus
hautes espérances.
L'ouvrage que j'annonce ne les justifie pas : il est fåcheux
de le dire ; mais le petit poëme d'Alfred n'ajoutera
rien à la réputation de M. Millevoye. C'est toujours
son style pur, facile et généralement élégant ; mais c'est
toujours aussi cette sécheresse d'action , cette faiblesse
demoyens , cette simplicité trop simple qu'on lui a déjà
reprochée. On a d'autant plus de droits de lui en vouloir
que , dans une espèce d'avant-propos , il a tracé luimême
le plan d'un poëme qui ( il l'avouera ) ne ressemble
nullement au sien. Ce n'est donc pas défaut de conception.
Est-ce défiance de ses forces ? Est-ce la crainte
d'entreprendre un ouvrage long et difficile ?
La simplicité en littérature a son mérite sans doute , et
maintenant plus que jamais; mais elle s'allie avec l'imagination
la plus vive et la plus riche. Homère est simple
42 MERCURE DE FRANCE.
en décrivant le bouclier d'Achille : Virgile est simple
en nous peignant l'embrasement de Troie. La simplicité
ne consiste pas dans le défaut d'incidens et d'images ,
mais dans leur vérité. Macpherson et ses poésies ossianiques
ont égaré beaucoup de jeunes gens par la facilité
qu'elles leurdonnaient de produire un certain effet avec
des images qui paraissaient neuves. Le ciel nébuleux
d'Ossian a remplacé le brillant Olympe d'Homère ; mais
combien il est pauvre en comparaison! Comme on est
bien vite ennuye de ces figures de dieux qui se ressemblent
toutes ! Ces montagnes de neige , ces frimas , ces
bruyères éternelles fatiguent les yeux avec leurs couleurs
monotones , et lassent l'imagination qui n'aime pas à se
promener sans cesse sur les mêmes objets .
Comme le talent profite de tout , quelques-uns de nos
poëtes ont tiré un heureux parti de la littérature scandinave.
Mais un seul jusqu'à présent, Parny, en a légitimé
l'emploi dansun ouvrage de longue haleine. Sondélicieux
poëme d'Isnel' et Aslega est un bel enfant, qui joint à la
blonde chevelure des habitans du Nord les yeux noirs et
vifs des peuples du Midi. Tous ses personnages sont animés
de son souffle : il leur a prêté sa brillante imagination
, ce sentiment si délicat et si tendre qui respire dans
ses élégies , et nous les peignent tantôt buvant la bière
et l'hydromel, tantôt soupirant au pied de la tour qui
renferme la beauté ; il quitte souvent la harpe du scalde
pour la lyredu troubadour.
Je reviens àM. Millevoye. Voici le sujet de son poëте .
Alfred-le-Grand , roi des Saxons , accablé sous le nombre
, après d'éclatantes victoires , abandonné de son peuple
dont il est chéri , a suspendu sa couronne aux rameaux
d'un chêne , et s'est réfugié dans une cabane où ,
déguisé en berger, ilgarde les troupeaux d'un vieux soldat
d'Egbert son aïcul. Tout cela estde l'avant-scène .
Inconnu de son hôte , contraint de cacher son nom
sous celui d'Edvin , il devient amoureux de la belle
Edvitha , fille du vieil Olgard ( circonstance qui , pour le
dire en passant, présentée d'une manière aussi accessoire
FÉVRIER 1816. 43
et aussi froide , est peu digne du sujet et du grand événement
que le poëte s'est proposé de raconter ). Bientôt
un message du comte de Devan, ami d'Alfred , lui apprend
que ses fidèles Saxons se réunissent dans la forêt
de Selweid , à l'extrémité du comté de Sommerset , et
qu'il est temps de revenir pour les conduire au combat.
Alfred quitte à regret son île et la chaumière du vieux
guerrier , traverse le camp des Danois, déguisé en barde,
observe leurs positions , s'échappe pendant la nuit , et
paraît au milieu de ses soldats , qui pleuraient depuis
long-temps sa mort. Il détache sa couronne des rameaux
du vieux chêne auquel il l'avait confiée , et, profitant de
l'enthousiasme que son retour inespéré excite parmi ses
braves , il les mène aux Danois qu'il taille en pièces ,
remonte sur son trône plus puissant que jamais .
et
Voilà ce qui appartient à l'histoire , et ce qui présentait
d'assez belles situations à un peintre tel que M. Millevoye.
Mais le courage lui a manqué; il a crayonné une
esquisse au lieu de dessiner un grand tableau. Les scènes
qui prêtaient le plus à l'intérêt sont à peine indiquées ;
les caractères de ses personnages sont à peine tracés , et
la rapidité avec laquelle l'auteur passe d'un événement à
un autre empêche le lecteur de s'intéresser au héros , et
dedésirer qu'il réussisse. Toute l'action du poëme a l'air
d'embrasser tout au plus trois ou quatre jours ; à peine
a-t-on le temps de savoir où elle commence ni comment
elle finit.En un mot, cet ouvrage est beaucoup trop ossianique
; il y règne beaucoup trop de vague pour nous
autres lecteurs français , qui aimons à comprendre
ce que nous lisons. Il semble voir une statue à travers
un brouillard très-épais , qui empêche de distinguer ses
formes et sa pose.
Au récit de l'histoire , l'auteur a ajouté quelques
situations bien adaptées au sujet , et qui produiraient
Leaucoup d'effet s'il s'était donné la peine de les motiver
davantage , et qu'il ne se fût pas contenté de les indiquer .
Ainsi , dans un cadre plus large et plus vigoureusement
tracé , ce moment où Alfred , inconnu des Danois , les
excite aux combats par le chant de mort , que les scaldes
accompagnent d'imprécations contre lui-même , serait
44
MERCURE DE FRANCE.
d'un effet aussi intéressant que terrible . Mais à peine remarque-
t-on ce morceau , et c'est dommage ; car il est
bien touché et d'une belle couleur. Le voici :
Les terribles mystères ont commencé : rangés autour
d'un chêne immense , les scaldes ont égorgé la victime; la
coupe remplie de sang passe de main en main; Alfred ,
déguisé en barde , la saisit , la vide , et commence le
chant de mort :
ALFRED .
Scaldes , chantez ! sur l'autel du carnage
Est attendu l'aigle tombé des cieux :
Assez long-temps au fond du marécage
Il a caché les éclairs de ses yeux.
LES SCALDES .
Périsse Alfred , s'il est vivant encore !
Et , rassemblés près du chêne brûlant ,
Puissions -nous tous à la troisième aurore
Nous abreuver dans son crâne sanglant !
ALFRED .
Scaldes , chantez ! pressez l'heure fatale :
L'aigle insultant se rit de nos lenteurs .
Attendez-vous que son aile royale
Renverse autels et sacrificateurs !
LES SCALDES .
Périsse Alfred , etc.
ALFRED .
Scaldes ! chantez ! Et toi saisis le glaive ;
Car de tes mains l'aigle peut s'échapper ;
Il est tombé , tremble s'il se relève ! .
Plus redoutable il viendra te frapper.
LES SCALDES.
Périsse Alfred , etc.
Onvoit que , lorsqu'il le veut , M. Millevoye sait inventer
une situation et en tirer parti. Pourquoi donc ne
leveut-il pas plus souvent ?
( La suite au numéro prochain. )
FÉVRIER 1816. 45
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
On a donné le lundi gras , au théâtre de l'Odéon , la
première représentation d'une pièce dont le titre promettait
beaucoupde gaîté et d'enjouement : c'est Brusquet,
fou de Henri II , ou le Carnaval de 1556. Je crois qu'il
est difficile de produire quelque chose de plus insignifiant
et de plus nul. Ce pauvre Brusquet quia , dit-on
fait tant rire dans sa vie , ne s'attendait pas à ennuyer le
public après sa mort , au point d'être sifflé par lui avec
une rigueur à laquelle les auteurs donnent le nom de cabale
, et l'homme impartial celui de justice.
La scène se passe à Paris , et Brusquet est censé à
Rome. Madame Brusquet , son épouse , croit qu'il est
mort , et il serait singulier qu'elle ne le crût pas , puisqu'un
maréchal de France , M. de Strozzi , lui a montré
un extrait mortuaire de Brusquet et un testament , dont
lasignature est contrefaite. L'auteur a cru trouver une
excuse suffisante dans cefaux en écriture privée , enfaisant
dire à son maréchal qu'il voulait rire , et se venger
d'une manière plaisante de tous les tours que Brusquet
lui a joués à la cour : soit. Madame Brusquet convient
d'épouser en secondes noces un maître d'école assez ridicule
, appelé M. Nicoud. Mais Brusquet, dont le maréchala
eu soind'intercepter la correspondance , et ne recevant
pas de nouvelles de sa femme , arrive à l'improviste
dans sa maison , déguisé en astrologue , et découvre
lemanége du maréchal. Il ne se fait connaître qu'à un
domestique , et se retire dans une pièce écartée, laissant
àun de ses amis , le fou du roi d'Espagne , le soin de
conduire l'intrigue de la pièce sous le costume d'un magicien.
Le maréchal a fait apporter son argenterie ; un repas
délicieux se prépare pour célébrer les fiançailles des futurs
époux. Le magicien fait rire l'assemblée , qui ne croit
point à la magie , et défie le magicien et son art. Celuici
dit, avecun grand sang-froid, qu'on peut se mettre à
46 MERCURE DE FRANCE .
table , et que lepremier charme estfait. Le maréchal ۶
en prenant place , s'étonne qu'on n'ait pas servi dans
l'argenterie qu'il a envoyée. Le magicien prétend que
c'est l'effet du second charme , et que ce pauvre Brusquet,
qui est mort , a reçu dans les Champs Élysées cette
argenterie , comme une indemnité des mystifications
qu'on lui a faites. Au moment où l'on veut goûter quelques
mets , on crache , on tousse; ils sont détestables :
l'un croit manger du sable , l'autre une crème au tabac;
pour se dédommager on boit , mais le vin est d'une
amertume insupportable . On appelle les valets , qui courent
à l'office , à la cuisine , dans les caves ; il ne s'y
trouve rien , absolument rien.
M. le maréchal se fâche contre le magicien, qui , pour
lui prouver quel'argenterie est réellement dans les mains
du défunt Brusquet , le lui fait voir à travers un transparent
, assis près d'une table bien servie , et mangeant
avec quelques seigneursde la cour. Le maréchal s'aperçoit
qu'il est joué , et en est pour son argenterie , qu'il est
contraint de donner à Brusquet.
La pièce devait finir là; M. Nicoud était éconduit , et
madame Brusquet se jetait dans les bras de son mari ;
mais , Monseigneur, la pièce était à peine au second
acte. Je me garderai bien de vous donner l'analyse du
troisième , qui est un hors-d'oeuvre , et qui prolonge, de
lamanière la plus ennuyeuse et la plus invraisemblable ,
une situation qui n'offre plus le moindre intérêt . Ce
cadre , s'il était tombédans les mains d'un homme d'esprit,
ne comportait qu'un petit acte , et aurait pu être
agréable. Tel qu'il est , c'est un ouvrage dépourvu de
comique , long , diffus , et qui n'a été jusqu'à la fin que
grâce au talent des acteurs qui le jouaient.
M. Picard n'est pas heureux en nouveautés ; depuis
qu'il est directeur de l'Odéon , je n'en vois pas une qui
réussisse, et même méritede réussir. J'en excepte le petit
prologue de M. Andrieux , que les circonstances et.
des vers agréables ont fait apprécier. Il paraît qu'il y a
à ce théâtre un parti pris , c'est que si une pièce n'y peut
réussir, il est convenu qu'il n'y en aura point qui tomberont
, et quand même le bourdon de Notre-Dame seFÉVRIER
1816.
47
rait au milieu de la salle à la place du lustre, pour accompagner
les nuées de sifflets qui ,jusqu'à présent , ont résonné
si vigoureusement dans l'enceinte de l'Odéon , le
jourde la première représentation de la Double Réputation
, de la Fête d'un bon Bourgeois de Paris et de
Brusquet, une pièce nouvelle ne reparaîtrait que plus
brillante le lendemain , et les acteurs se persuaderaient
comme l'auteur qu'elle a eu du succès. Il y a des gens
dans le monde qui appellent cela se moquer du public ; je
connais un pays où , quand on siffle une pièce,on baisse
la toile , où le public , un peu moins sot que celui de Paris,,
jetteraitdes pommes cuites aunez des acteurs.
Je conçois qu'un entrepreneur des boulevards qui a
fait de grandes dépenses en costumes et décorations ,
pourmonter un chef-d'oeuvre qu'il nomme mélodrame ,
ne fasse pas aisément le sacrifice de ses avances , et que ,
par quelques représentations , il cherche à couvrir ses
frais : mais qu'un théâtre royal , un théâtre qui est la
succursale de la Comédie Française , tienne si peu de
compte des arrêts du parterre; voilà ce qui se croira
difficilement. Quelque peu éclairé , quelque mal disposé
qu'on le suppose , ceparterre , il se trompe encore rarement.
Je regrette bien , Monseigneur, que vous ne soyez pas
à Paris pour voir undes artistes distingués de l'Opéra ,
qui n'y a pas été remplacé depuis qu'il l'a quitté. Il
se nomme Henry. Du temps de Duport , il s'était livré à
ladanse noble. J'ignore les petites intrigues de coulisses
qui l'avaient forcé de porter à Naples son talent; etj'ignore
celles qui l'empêchent aujourd'hui de rentrer à l'Opéra .
C'est le théâtre de la Porte Saint-Martin qu'il a choisi
pour reparaître aux yeux d'un public qui se rappelle
toujours de ceux qui ont concouru à ses plaisirs. Henry ,
accompagné de madame Quériau , a débuté dans une pantomime
tragique fort belle , qui a pour titre : Hamlet.
Les décorations , les danses , les costumes , et tout l'appareil
d'un spectacle pompeux , attireront long-temps la
foule à ce théâtre. Cette pantomime est remplie d'intérêt.
L'apparition de l'ombre du père d'Hamlet y produit
un effet terrible.Henry représente le personnage d'Ham
48 MERCURE DE FRANCE.
let avec la plus effrayante vérité. Le moment de son délire
est un des plus beaux que je connaisse . La mobilité
de ses traits , l'expression de ses gestes, suffiraient pour
faire la réputation de ce jeune homme , s'il n'en avait
déjà une très-brillante comme danseur. Madame Quériau ,
qui était charmante autrefois dans le rôle de lafille mal
gardée, nemet pas assezde noblesse dans celuide Gertrude ,
mère d'Hamlet. Sa physionomie , si vive et si enjouée ,
se prête difficilement à la tenue que nécessite le personnage
d'une reine .
Henry a imaginé un dénouement qui produit un grand
effet au théâtre , et que ni Shakespeare , ni M. Ducis
ne lui ont fourni. Il suppose qu'au moment où Hamlet
hésite pour venger son père , et qu'il interroge sa mère
pour savoir si elle est coupable , Claudius est aposté
avec des gardes qui lui sont dévoués ; et , quand
Hamlet lève le poignard sur sa mère, il leur donne ordre
de s'emparer de lui, etdele traduiredevant le sénat. Gertrude,
pour sauver son fils , prétend qu'en effet elle est
coupable du meurtre de son époux; que Claudius est son
complice , et qu'Hamlet avait droit de la punir. Le sénat
se retire et condamne Hamlet à mort. Ce prince , avant
d'expirer , veut accomplir la promesse qu'il a faite à
l'ombre sanglante de son père ; il plonge un poignard
dans le sein de Claudius , dont les amis veulent s'emparer
d'Hamlet ; mais le tonnerre gronde ; des vapeurs
sortent de la terre , et l'ombre du roi reparaît au milieu
d'elles . Elle est satisfaite , elle bénit son fils et lui offre
la couronne .
Il n'existe point à l'Opéra de pantomime aussi attachante
et dessinée avec autant d'art . Toutes les scènes se
lient parfaitement. Point de hors-d'oeuvres , point de
longueurs ; tous les incidens se succèdent et marchent
rapidement au noeud , qui se dénoue de la manière la
plus satisfaisante .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 4.
MERCURE
1
DE FRANCE .
ww
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1er. de chaque mois. On est priéd'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30 .
POÉSIE.
TRADUCTION
mmmmmmmmo
DE LA PREMIÈRE SATIRE D'HORACE.
LIVRE Ier.
D'où vient que, laboureur, artisan ou soldat ,
L'homme ne vit jamais content de son état?
Qu'il l'ait reçu du sort , qu'il l'ait choisi lui-même ,
N'importe; c'est toujours celui d'autrui qu'il aime.
Qu'un marchand est heureux! sedit en soupirant
Le soldat harassé , de fatigue expirant ;
Le marchand , sur les flots , battu des noirs orages ,
Du favori de Mars vante les avantages .
Quoi ! dit -il , l'airain sonne ; on marche , et , dans l'instant ,
On reçoit le trépas ou l'on est triomphant .
TOME 66°. 4
50,
MERCURE DE FRANCE.
Lejuge , qu'un plaideur au chant du coq réveille ,
S'écrie : En paix du moins le laboureur sommeille !
Celui-ci , qu'un procès arrache à son labeur,
Du citadin paisible exalte le bonheur.
Enfin , nul n'est content : le bavard Caridême
Aconter leur malheur se lasserait lui-même.
Mais supposons qu'un Dieu leur dise : Toi , soldat
Tu vas être marchand ; toi , fermier, magistrat.
Maintenant j'ai comblé votre douce espérance ,
Soyez heureux. Eh bien ! ils gardent le silence !
Chacun reste immobile et renonce au bonheur !
Que ne fais-tu sur eux peser ton bras vengeur,
Jupiter? à leurs voeux que n'es -tu moins facile ?
Cependant , je le vois , il faut changer de style.
Non que toujours on doive abjurer la gaîté ;
On peut en badinant dire la vérité .
Un jouet rend l'étude agréable au jeune âge ;
Mais enfin raisonnons : trêve de badinage.
Le laboureur qui trace un pénible sillon ,
L'artisan , le marin vainqueur de l'aquilon ,
Supportent , disent- ils , le travail et la peine ,
Afin qu'un jour, bravant la vieillesse inhumaine ,
Au sein d'un doux asile , et libres de tout soin ,
Ils achèvent leur vie à l'abri du besoin .
2
De même qu'au printemps nous voyons dans la plaine
La fourmi chanceler sous le poids qu'elle entraîne ,
Et , prévoyant déjà le retour des glaçons ,
Recueillir, entasser les tresors des moissons .
« Mais, lorsque l'aquilon , ramenant la froidure ,
>> Vient de ses noirs frimas attrister la nature ,
>> Cet animal , tapi dans son obscurité ,
» Jouit, l'hiver, des biens conquis durant l'été. »
Mais toi , dans tous les temps tu braves la tempête :
Les saisons , les climats , les mers , rien ne t'arrête .
MARS 1816 . 51
Es-tu riche ? tu veux être plus riche encor!
Quel attrait peut t'offrir ce pesant amas d'or
Que ta tremblante main enfouit sous la terre?
En l'épargnant , tu veux éviter la misère !
Mais alors , à quoi bon ces énormes monceaux ?
Quand tes champs ont de blé produit mille boisseaux,
En vain ton estomac , qu'a restreint la nature ,
Voudrait plus que le mien prendre de nourriture :
Tel, parmi des valets , celui qu'on a chargé
Du pain qui chaque jour est entr'eux partagé ,
N'a pas meilleure part, fatigué , hors d'haleine ,
Quel'heureux compagnon qui marche exempt de peine.
Eh ! qu'importe au mortel qui de peu vit content ,
D'avoir vingt mille arpens , ou bien d'en avoir cent ?
Maisdans un faible amas quand le peuple va prendre ,
Moi , j'exploite un monceau qu'au loin on voit s'étendre ! ...
Eh ! si j'en puise autant dans mes humbles celliers ,
Pourquoi leur préférer tes immenses greniers ?
C'est imiter un fou , qui , sottement avide ,
Dirait , prêt à remplir sa coupe d'eau limpide :
J'aime bien mieux puiser dans un fleuve profond ,
Que dans ce clair ruisseau dont j'aperçois le fond!
A cet ambitieux sais-tu ce qu'il arrive ?
Le rapide courant l'emporte avec la rive ,
Tandis que l'homme heureux qui borne ses souhaits ,
Dans une eau sans limon se désaltère en paix.
Mais d'un sordide amour trop souvent la victime ,
Plus on a d'or, dit l'homme , et plus on vous estime ;
On n'a jamais assez . Que faire à son malheur ?
Lui dire de souffrir ? ... Il le fait de grand coeur !
Tel était cet avare , habitant de l'Attique ,
Qui, préférant son or à l'estime publique ,
Disait : chacun me siffle et prétend que j'ai tort ;
Mais moi, je m'applaudis voyant mon coffre- fort .
<< Tantale dans un fleuve a soif et ne peut boire :
>> Tu ris; change de nom , la fable est ton histoire. »
52
MERCURE DE FRANCE .
1
1
Tu veilles affamé sur des sacs en monceaux ,
Et ton oeil les contemple ainsi que des tableaux !
Quand l'or serait sacré, ferais-tu davantage ?
N'en sais-tu la valeur ? N'en connais-tu l'usage ?
Il procure de quoi se vêtir, se loger,
Enfin dans nos besoins sert à nous soulager.
Mais veiller jour et nuit , le corps sec , le teint blême ,
Redouter les voleurs , la faim , ton ombre même ,
Ce sont là tes plaisirs ?... Je t'avoue, en ce cas,
Que tes biens à ce prix ne me tenteraient pas .
Cependant , grâce à l'or dont ta bourse est pourvue ,
Si tu sens les accès d'une fièvre imprévue ,
Tu verras , diras-tu , le docteur accourir,
Des amis , des parens , te soigner, te chérir...
-Te chérir ! connais mieux tes amis , ta famille ;
Tu n'es cher à personne : amis, épouse , fille ,
Tout te hait , tout te fuit ; eh ! qui pourrait t'aimer,
Toi que l'amour de l'or a pu seul enflammer !
Si tu crois conserver, ne chérissant personne ,
Les amis qu'en naissant la nature nous donne ,
Malheureux ! ... c'est vouloir, d'une impuissante main ,
Exercer dans un champ l'âne indocile au frein.
Enfin sache goûter un repos salutaire .
Plus ton avoir est grand , moins tu crains la misère .
Ta fortune est acquise , il est temps d'en jouir .
Je n'ajoute qu'un trait ; tu vas bientôt l'ouïr :
Un homme était jadis si pourvu de richesse
Qu'il toisait ses trésors ; et si plein de bassesse
Qu'à l'égal d'un valet il osait se vêtir ;
Il redouta la faim jusqu'au dernier soupir.
Mais son esclave un jour, nouvelle Tyndaride ,
Fendit par le milieu ce mortel trop avide.
Me conseilles-tu donc d'imiter Mévius?
Ou de jouer mon bien comme Nomentanus ?
MARS 1816 . 53
- Tu te plais constamment à donner dans l'extrême :
Cen'est ni le joueur ni l'avare que j'aime ;
Et lorsque l'avarice a pour moi tant d'horreur,
Je ne viens pas du jeu te prêcher la fureur.
Il est quelque distance entre Ilus et son gendre;
C'estunjuste milieu que dans tout il faut prendre ;
En toute chose il est des bornes que jamais
On ne saurait franchir sans tomber dans l'excès .
Mais loin de mon sujet peut-être je m'égare .
J'y reviens . Tout mortel se plaint, comme l'avare ;
Et c'est toujours le sortdu voisin qui lui plaît :
Si la chèvre d'autrui donne un peu plus de lait ,
Il sèche de dépit ; sans voir, dans sa démence ,
Que d'autres , plus nombreux, ont bien moins d'opulence .
Il veut surpasser l'un , puis l'autre ; mais , hélas!
Un plus riche toujours s'offre devant ses pas !
Ainsi , lorsque les chars ont franchi la barrière ,
Un coureur ne voit pas ceux qu'il laisse en arrière,
Et , penché sur les flanes de ses coursiers poudreux ,
Vole , empressé d'atteindre un rival plus heureux .
Bien peu d'hommes aussi renoncent à la vie ,
Satisfaits de leur temps , sans regret , sans envie ,
Ainsi que d'un banquet les joyeux conviés ,
Quand le festin finit, sortent rassasiés .
Terminons ; si j'allais poursuivre mes sornettes,
On croirait qu'à Crispin j'ai volé ses tablettes .
mrrar
LE SAGE AU DÉSERT , ET LES DEUX OURS ,
FABLE .
Dans les déserts de l'Arabie
Unjour un sage s'égara .
La nuit survint , sans crainte pour sa vie ,
Au pied d'un arbre il se coucha ,
54 MERCURE DE FRANCE.
Dormit paisiblement , et ne se réveilla
Qu'au bruit de deux ours en farie ,
Dont l'un près de lui s'approcha.
Involontairement il tremble ;
Mais bientôt , reprenant ses sens :
Peut-être , se dit-il , ces animaux ensemble ,
Exprimant mêmes sentimens ,
Veulent intéresser, au moins se faire entendre
D'un être qui puisse comprendre
Le vrai motif de leurs mugissemens .
Rempli de cette idée , il observe , il écoute ;
Il croit voir en effet qu'ils prennent une route
Où, d'espace en espace , ils restent l'attendant .
Il les suit , il arrive , il aperçoit sans vie
Un vieillard baigné dans son sang.
Il voit ses compagnons tour à tour le léchant ;
Toujours calme , il admire , et d'une main amie
Acet homme il creuse un tombeau ,
L'y dépose , affligé de son rôle nouveau.
Mais , cette besogue finie ,
Il songe à sortir de ces lieux :
Comment fera-t-il done? le pas est périlleux.
A son destin un Dieu préside.
Il trouve dans ces ours deux amis généreux ,
Qui ne le quittent plus , qui lui servent de guide ,
A ses besoins veillent nuit et jour.
Cependant , comme un autre un sage aussi s'ennuie ;
Son coeur l'appelle en sa patrie , » :
Et par un geste il témoigne à son tour
Son extrême désir à ses hôtes sensibles .
Il est compris , sitôt conduit hors des déserts ;
Mais de ces climats si terribles
Sans cesse de sonnom l'écho frappe les airs.
Homme si vain , si sûr de ton génie ,
Si quelquefois ton coeur se ferme à la pitié ,
Ou si jamais tu trahis l'amitié ,
Rappelle-toi les ours de l'Arabie.
MARS 1816 . 55
۱ ÉNIGME.
AIR: Je loge au quatrième étage , etc.
Je vis sans odeur et sans gloire
Au sein de l'immortalité ;
Je n'ai jamais bu l'onde noire ,
Quoique je sois dans le Léthé ;
Je ne tiens à rien dans le monde,
Etje tiens à tout cependant ;
Le feu , la terre , l'air et l'onde
Pour moi ne font qu'un élément.
Dans un atelier je travaille
Sans être dedans ni dehors .
Quoique loin du champ de bataille,
On me trouve parmi les morts .
Si l'on me voit à la fenêtre ,
Je ne suis point à la maison ;
De l'état double appui , mon être ,
Hors une , est de toute saison.
Mes soeurs font tout l'esprit du monde ,
La sottise marche avec moi;
Je suis dans les flots , loin de l'onde ;
Sur le trône , sans être roi :
Quoique toujours fixé en terre ,
Je suis emporté par le vent ;
Jupiter me doit son tonnerre ,
Et le dieu des mers son trident.
Je ne vis jamais Diogène ,
Et fus toujours dans son tonneau ;
Edipe aurait perdu sa peine
Ame chercher dans son cerveau .
56 MERCURE DE FRANCE .
A
Dans nul pays on ne me trouve ,
Quoique bien visible dans tous ;
Et quand le sage me réprouve ,
Je suis pourtant de tous les goûts.
mmm
CHARADE.
Joueurs infortunés , un seul coup du premier
Vous ête du second les riantes images :
Et bientôt le destin, qui se plaît aux ravages ,
Contre vons acharné, vous jette dans l'entier.
LOGOGRIPHE .
α
Parmi tous les hôtes des bois o
Je jettel'effroi , l'épouvante. Số t
Vous avez deux pieds , j'en ai trois;
Coupez ma tête , et je vous tente.
Retournez-moi sans différer, نا
La chose devient différente;
Car vous allez me comparer
Le sein de votre amante .
C
:
د
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est; Ere
Le mot de la charade est Falourde.
Le mot du logogriphe est Faon, dans lequel on trouve On
et Fa.
MARS 1816 . 57
LES DIMANCHES ,
Journal de la jeunesse , rédigé par madame la comtesse
de Genlis , orné de gravures . -Cahier de janvier,-
Au bureau , rue de l'Université , n°. 25 , près celle du
Bac ; et à la librairie d'Éducation d'A. Eymery, rue
Mazarine , no. 30. Prix : 20 francs pour une année ,
et 10 francs pour six mois.
Parmi les noms qui honorent notre littérature , il en
est peu qui soient plus chers à tous les âges que celui de
madame la comtesse de Genlis . Il rappelle aussitôt à l'enfance
les Veillées du Chateau , Adèle et Théodore; à
l'âge mûr, Madame de la Vallière , le Siège de la Rochelle.
Le génie de cette dame se plie à tous les genres
de talens ; comme madame de La Fayette , elle a
donné des nouvelles ; comme madame Deshoulières , elle
fait des vers ; et toutes ses productions se distinguent par
des fictions amusantes, par une diction aussi élégante que
pure.
Tant de titres , tant d'avantages, devaient être recherchés
avec soin par un journal d'éducation, Le petit journal
les Dimanches se montre sous ces heureux auspices ;
aussi le cahier que j'annonce , le premier dont la rédaction
soit due à madame la comtesse de Genlis , était- il
attendu avec une vive impatience ; la jeunesse épiait son
apparition avec un empressement digne de l'entière
liberté d'accueillir un recueil périodique si recommandable
, et qui lui est particulièrement consacré.
Ces grands talens , objets de tant de confiance , n'ont
eependant pas été épargnés par la critique. Celle-ci a fait
à madame de Genlis un reproche qui , malheureusement,
semblerait être fondé . Les ouvrages consacrés au jeune
âge sont d'une exécution extrêmement difficile. Leur but
est d'instruire en amusant ; toujours une morale douce
et aisée à choisir, doit ressortir de chaque lecture. Ceux
1
58 MERCURE DE FRANCE .
denos meilleurs écrivains , que madame de Genlis rivalise
dans cette carrière , n'ont pas toujours rempli cette
condition indispensable . Le plus grand nombre des contes
de Berquin n'ont d'autre objet qu'un frivole amusement;
plusieurs des fables de La Fontaine n'offrent aucun résultat,
n'amènent aucune conclusion. Il est un défaut bien
plus grand , parce qu'il est plus dangereux , celui d'amener
une réflexion qui ne soit pas appropriée à l'âge que
l'on veut former, ou qui élève les idées au-dessus de la
situation morale et physique dans laquelle on doit supposer
ses lecteurs. Par exemple , une fille aînée, qui a
quinze ans, et qui , en recevant ce recueil, s'empressa de
réunir autour d'elle son frère et ses soeurs pour leur en
faire la lecture , ne s'attendait pas sans doute à trouver
pour premier morceau , et pour sujet de la gravure , le
Palais de l'Amour. Sa mère , après avoir examiné ce
dessin , jeta de mon côté un regard de surprise . Je pris le
livre à mon tour, et me hâtai de parcourir cette allégorie
, où le talent poétique de madame de Genlis se montre
avec toute sa grâce et sa facilité accoutumées. L'allégorie
commence ainsi :
L'Amour, toujours en l'air, n'avait point de palais ;
Quel besoin en a-t-il , ne se fixantjamais ? ...
Il est vrai , le dépit , souvent la jalousie ,
Et quelquefois sa perfidie ,
Lefont bannir, et brusquement.
Errant alors de rive en rive ,
Il se console en voltigeant ,
Etdans sa course fugitive ,
Escorté des jeux et des ris ,
Il trouve aisément un logis :
Ilest charmant quand il arrive ! ...
J'ai souligné les passages dont l'explication , si elle
était demandée par l'innocence , serait fort difficile à
donner, ou pourrait lui paraître renfermer une morale
fort extraordinaire .
J'analyse la suite de cette pièce .
MARS 1816. 59
L'Amour s'est fait enfin chasser pour quelque malin
tour. Il devient misanthrope , et forme le projet de s'ensevelir
dans une profonde solitude :
Là , je veux bâtir, dit l'amour,
Etm'enterrer là... tout unjour.
Bien décidé à se construire une retraite , il éprouve quelque
indécision sur le choix des dieux dont il doit emprunter
le secours. Il songe à Vulcain; mais il réfléchit que
le tapage qui lui plaît n'est pas celui
De ses pesans marteaux.
Vulcain d'ailleurs est lent et lourd.
Ladéesse de la sagesse
Me plaît et me gronde sans cesse...
Elle veut de la solidité
Et de la régularité;
Surtout qu'on ait un plan , car elle est si pédante ! ...
Moi , je veux agir à mon goût ;
Je me passerai d'elle , en ceci comme en tout.
Flore et Zéphyr obtiennent la préférence.
Flore et Zéphyr atteignent le rivage
Qui retentit encor des accens séducteurs
Du Dieu pétulant et volage
Qui bouleverse et gagne tous les coeurs.
Je puis donner ici en même temps l'explication de la
gravure. Rien n'est plus flatteur que cette estampe,
gravée sur le dessin de madame de Genlis , qui réunit
tous les talens et les porte tous à la perfection ; rien de
plus gracieux , qui offre plus de fraîcheur, et sur lequel
lavue se repose avec plus de complaisance. Ce palais est
sans base; des épines et des ronces en garnissent le pied;
du myrte et des roses engarnissent la voûte , que sup
60 MERCURE DE FRANCE.
portent quatre roseaux. Flore proposait à Cupidon de
faire usage de l'immortelle :
Gardez , gardez ce joli don
Que votre main galamment me destine !
Cette fleur à prétention
Aux jardins de Paphos n'a jamais pris racine.
Laissons aussi le lis à la candeur ,
Jene veux point chez moi de symbole imposteur,
Je trompe assez en d'autres choses ;
Donnez-moi du myrte et des roses....
Je n'y mettrai ni porte ni serrure ,
'Il faut pouvoir surtout librement en sortir ;
En tout temps mon plus grand plaisir
Est de chercher quelqu'aventure ,
De prendre mon essor, d'aller et de venir.
Ici semons la violette ;
Sur les ronces , artistement
Jetons le jasmin odorant ;
Je ne sais bien cacher que l'épine indiscrète ;
N'oublions pas la girouette;
Car il faut avouer que pour mon bâtiment
C'est une pièce nécessaire.
Tenez , cette feuille légère ,
Mise au sommet adroitement ,
Fera justement notre affaire ;
Le voilà donc construit ce palais ravissant ! ...
:
Au-dessus du palais se voit un papillon , les ailes déployées
, et au bas est écrit : Léger, brillant et fragile.
En effet, pendant que l'Amour se livrait au plaisir d'examiner
de loin son ouvrage , un orage survient et entraîne
l'édifice. L'Amour vit son chef-d'oeuvre entièrement
détruit ,
Et vous croyez qu'il s'affligea ?
Tout au contraire , il rit, il le recommença ,
Pourle livrer encor au danger du naufrage .
1
MARS 1816 . 61
Je n'ai pas craint de faire de longues citations , persuadé
que le lecteur oublierait facilement , en faveur du
talent du poëte , ce qui manque à cette pièce , offerte
comme un morceau de morale : c'est une allégorie des
plus riantes et des plus agréables , et son seul défaut est
absolument de se trouver placée dans un journal d'éducation.
Tant il est bien constant qu'un ouvrage consacré
à la jeunesse , est l'ouvrage le plus difficultueux , et impose
souvent à l'écrivain de sacrifier les intérêts de l'amour-
propre le plus légitime aux devoirs rigoureux
qu'il s'est proposé de remplir.
Il fallait cependant bien permettre aux enfans la lecture
de leurjournal ; la leur défendre , c'eût été un remède
pire que le mal. Je ne rapporterai pas toutes les
questions ingénues auxquelles donna lieu le Palais de
l'Amour. Mais, mon papa , me dit mon fils , qui a huit
ans , pourquoi l'Amour ne consultait-il pas sa maman ?
- Il est donc bien entêté ou bien volage , continua une
de ses soeurs , plus âgée que lui de deux ans , s'il ne bâtit
ainsi que pour le plaisir de voir ce qu'il a fait se détruire,
et pour toujours le recommencer ? Et comme le papillon
, qui voltige au-dessus du palais , attirait surtout
son attention , elle ajouta , s'adressant à sa mère : Maman
, toutes fois que l'on aime , on ressemble donc à un
papillon ?
Mon aînée restait pensive; il est un âge où , sans
connaître cet amour que madame de Genlis vient de
nous peindre, on éprouve une rêverie involontaire, etpénible
, si l'on nous fait trop fortement sentir qu'un tendre
sentiment ne doit nous causer que des peines.
Comme nous voulûmes continuer notre lecture par les
morceaux de poésie , nous arrivâmes à des stances inédites
, qui n'étaient pas de nature à rendre à ma fille
l'enjouement que le Palais de l'Amour lui avait fait
perdre. Ce sont des stances sur la Mélancolie , par madame
Pauline de Prady, dont la devise est un oiseau nocturne
planant , au clair de la lune , sur un lac , avec ces
62 MERCURE DE FRANCE.
mots : Silence , obscurité. Voici la première strophe de
ces stances ;
Vague mélancolie , es-tu peine ou plaisir?
Enme livrant à toi je sens couler mes larmes;
Mais cette douleur a des charmes :
Pleurer n'est pas toujours souffrir .
« Ah mon Dieu ! dit ma fille, je ne vois partout que des
chagrins ! Pourquoi madame de Prady est-elle donc si
malheureuse ? >>>
Après ces stances sur la Mélancolie venait une romance
de madame de Genlis sur la Solitude; après cette
romance sur la solitude , une scène du Déluge ; après
cette scène du déluge , une traduction des Tristes
d'Ovide: je proposai de passer à la prose .
Elle nous offrait , pour commencer, un chapitre sur
les devises , sur les jeux d'esprit , l'anagramme , le chronogramme
, les calembours , etc. Le livre que j'abandonnai
un instant aux plus jeunes enfans , leur laissa découvrir
une sorte d'anagramme , qui se fait en transposant
la première lettre de deux mots , comme unfeu
trop près du part , pour un peu trop près du fart ; anagramme
ou transposition de lettres , qu'ils virent en
même temps s'appeler contrepetterie. Cette découverte ,
qu'un nom un peu bizarre rend peut-être encore plus
piquante , fut pour eux le signal du rire et d'un joyeux
exercice; ils se mirent à faire des contrepetteries . Ceci
me rappela une vérité incontestable; c'est que la difficulté
n'est pas d'amuser les enfans , mais qu'elle consiste à
savoir les instruire en les amusant. Le divertissement
que leur procurait leur découverte n'a rien de répréhensible
; mais on ne peut nommer instruction que tout ce
qui tend à faire connaître des choses solides . Je m'étonnai
, puisque madame de Genlis leur faisait part de ces
jeux d'esprit , qu'elle n'eût pas songé à les accompagner
de quelques observations qui en fissent connaître toute
la frivolité, ou à les choisir au moins de manière que la
jeunesse , en les parcourant , s'aperçût elle-même de tout
-
MARS 1816 . 63
ce qu'ils ontde futile. Les anagrammes citées dans ce
chapitre ne sont ignorées de personne ; tout le monde
sait que la question faite par Pilate à J.-C. , quid est veritas?
renferme est vir qui adest ; que dans le nom de
Marie Touchet , maîtresse de Charles IX , on trouve
je charme tout ; que ces mots , frère Jacques Clément ,
découvrirent ceux- ci : c'est l'enfer qui m'a créé. Madame
de Genlis pouvait terminer ce chapitre des anagrammes
par l'anecdote suivante , aussi très-connue ,
qui en eût offert la moralité. Un homme présentait l'anagramme
de Henri-le-Grand à ce prince , dans l'espérance
d'en recevoir une récompense. Le roi lui demanda
quelle était sa profession. Sire , lui dit-il , ma profession
est de faire des anagrammes ; mais je suis fort pauvre.
Il n'est pas étrange que vous le soyez , reprit le roi ; car
vous faites là un pauvre métier .
Cette leçon aurait pu s'étendre à toutes les autres parties
de ce chapitre. Nous voyons , de nos jours encore ,
se renouveler cet effort de génie dont madame de Genlis
nous cite un exemple sous le titre de l'Adieu d'un Amant
congédié , et qui consiste à réunir un certain nombre de
vers en monosyllabes. On ne peut trop prémunir le
jeune âge contre de pareils ridicules , et le détourner de
ces occupations oiseuses. Il m'a semblé aussi que le choix
des devises remplissait rarement cette condition essentielle
, qui veut que toutes les maximes présentées à la
jeunesse soient d'une heureuse application. Par exemple,
est-il aujourd'hui bien à propos de rappeler la médaille
sur laquelle Louis XIV fit graver, sous une ruche environnée
d'abeilles : Les guerres ne font pas cesser leurs
ouvrages?
Ce ne sont pas des critiques que j'adresse ici à madame
de Genlis . Admirateur sincère de son talent, c'est comme
père de famille que j'ai retracé sincèrement l'effet produit
à mes yeux par la lecture d'une partie de ce cahier.
Si j'ai remarqué que ses anagrammes sont trop connues ,
c'est que mes enfans eux-mêmes les citaient , aussitôt
que l'on avait indiqué les mots dont elles offrent la
transposition ; il en est de même du reproche que j'ai
fait à ses devises .
64 MERCURE DE FRANCE .
Je pourrais jeter au moins un coup d'oeil succinct sur
le reste du cahier; louer plusieurs anecdotes, ou plusieurs
scènes , ou plusieurs contes , et témoigner surtout à madame
Dufresnoy le plaisir que fit généralement éprouver
sa Conversation maternelle sur le véritable courage ;
mais je rencontrerais l'article Variétés , où madame de
Genlis , oubliant la promesse des éditeurs en s'occupant
de nos discussions politiques, prétend que, pour les terminer,
il ne faudrait que vouloir tous répéter à propos
ces phrases gauloises : Cela ne me regarde pas. Ami de
l'ordre et de la tranquillité , si je m'occupais de l'examen
de cet article , je ne sais trop où s'arrêteraient les
éloges que j'ai déjà prodigués avec tant de justice à madame
deGenlis; mais je déplorerais certainement que les dames
ne fussent pas chargées de régir les états .
Je me résume. Si ce cahier n'a pas tout-à-fait rempli
l'attente de ses lecteurs , le journal les Dimanches est
dirigé par des talens qui peuvent seuls assurer son succès.
Tous les reproches adressés à madame de Genlis
n'empêcheront jamais que l'éducation n'ait en elle son
plus fort appui , que le jeune âge ne doive en tout temps
attendre d'elle ses plus douces jouissances. Sans doute les
prochaines livraisons offriront de ces articles de morale ,
dont les modèles sont en si grand nombre dans les productions
même de celle de qui la jeunesse les réclame.
Ces articles , je l'avoue , seront mieux accueillis des parens
que les stances sur la Mélancolie , voire la Solitude
, et surtout le Palais de l'Amour. Pour la contrepetterie,
peu importe; il faut aussi de l'amusement.
0.
m
MARS 1816 . 65
RÉFLEXIONS PHILOSOPHIQUES
Sur le principe de l'intérêt personnel considéré comme
base de la morale , appliquées à l'ouvrage où ce
principe est présenté de la manière la plus plausible
et la plus spécieuse ( le Traité de Morale et de
Bonheur , par M. Paradis de Raymondis ) . Deux
volumes in- 18. A Paris , chez P.-F. Aubin, rue Croixdes-
Petits - Champs .
L'ouvrage de M. de Raymondis offre aux hommes
doués d'un esprit juste , exact , d'unjugement sain , d'un
caractère calme et modéré, le plan de bonheur le plus .
conforme au résultat de l'expérience et de la sagesse; et,
pour cette classe d'hommes à la fois intelligens , judicieux
et modérés , ce bonheur ou contentement durable ,
résultant d'une saine appréciation des choses humaines ,
devient très-certainement le prix assuré des devoirs que
L'auteur impose à de tels disciples .
Mais , d'une part , ce bonheur si vrai sera peu goûté
des âmes ardentes et passionnées ; et , d'autre part, quant
aux devoirs qui doivent leur garantir ce bonheur, elles
ne trouveront point dans le seul motif que semble vouloir
leur donner M. de Raymondis ( l'intérêt personnel ),
un stimulant qui les excite aux sacrifices nécessaires , ni
une digue assez forte contre les désirs multipliés que
font naître leurs passions ..
L'intérêt personnel , que la passion se crée , est bien
différent de celui que nous offre la raison éclairée par
l'expérience.
Le Traité de Morale et de Bonheur, de M. de Raymondis
, me paraît être le résultat le plus parfait , le
mieux digéré , le mieux développé de la morale d'Épicure
, dans ce que cette morale a de noble et de délicat ,
et épuré de tout ce qu'elle a de licencieux .
Mais, quelque épuré que soit le système de morale épicurienne
dans cet ouvrage , il présente un vice essentiel
et radical . La nature morale de l'homme , et le bonheur
TOME 66 . 5
66 MERCURE DE FRANCE.
dont il est susceptible , y sont présentés d'une manière
incomplète dans l'énumération que fait l'auteur, soit des
facultés de l'homme , soit des circonstances de bonheur
propres à sa nature morale .
En bonne philosophie , on doit admettre au moral
comme au physique autantde causes des faits observés ,
autant de facultés ou lois générales d'où dérivent ces
faits , qu'il se présente d'ordres de phénomènes essentiellementdistincts
et différens .
Or, il est facile de voir que la volupté ( ou plutôt la
non-dolence , l'affranchissement de souffrance ) d'Épicure,
l'intérêt personnel de l'école épicurienne moderne,
ne peuvent expliquer d'une manière naturelle et satisfaisante
les actes de bienfaisance ,de générosité, de magnanimité
, le sentiment d'admiration et d'amour pur et
désintéressé que nous inspire le beau moral. On ne peut ,
en effet , rapporter à l'intérêt personnel que l'hypocrisie
de ces sentimens , comme l'a fait La Rochefoucauld ,
mais non ces sentimens eux-mêmes dans toute leur pureté
, leur ingénuité , leur vérité. Il faut nécessairement
avoir recours , pour expliquerces nobles phénomènes de
l'homme moral, au sentiment de la dignité humaine, empreint
dans nos âmes comme disposition innée , au besoin
impéricux avec lequel nous naissons , de mériter notre
propre estime. Toutes les vertus dépendantes de cet intérêt
moral, on ne peut les faire dériver de l'intérêt personnel
que d'une manière violente , forcée et vraiment
absurde et contradictoire.
Il ne faut que rentrer dans notre intérieur pour reconnaître
que ce sentiment du beau moral est aussi intimement
uni à notre nature que le sentiment du vrai et
du beau intellectuel relatifs aux sciences et aux beauxarts.
<<Il y a , dit Voltaire , un bon et un mauvais goût ; si
cela n'était pas , il n'y aurait aucune différence entre
>> les chansons du Pont-Neuf et le deuxième livre de
"
l'Énéide. » On peut ajouter: il est un beau pittoresque,
puisque sans cela il n'y aurait aucune différence essentielle
entre les bizarres dessins des Chinois et les tableaux
de Raphaël , entre leurs magots et une statue de
MARS 1816 .
67
Phidias et de Pigal , entre un maussade édifice gothique
et les brillans chefs-d'oeuvre de l'architecture
grecque. Il y a de même un beau musical , puisqu'on ne
peut confondre les productions d'un Pergolese, d'un Sacchini
avec les plates psalmodies et l'harmonie baroque
d'un artiste sans talent , et les chants informes d'un
pâtre ou d'un sauvage. Il est de même un beau moral ,
aussi peu arbitraire que le beau intellectueldans les arts ,
puisqu'il n'y a pas d'âme humaine qui ne soit ravie d'admiration
en lisant les Pensées de Marc-Aurèle , et pénétrée
d'indignation et d'horreur en lisant le Prince de
Machiavel , et la fable des Abeilles de Mandeville.
« Qui nous a donné, dit Voltaire, le sentiment dujuste
>> et de l'injuste? Dieu qui nous a donné un cerveau et
» un coeur. Mais quand notre raison nous apprend-elle
>>qu'il y a vice et vertu? quand elle nous apprend que
>>deux et deux font quatre. Il n'y a point de connais-
>> sance innée par la raison qu'il n'y a point d'arbre qui
>>porte des feuilles et des fruits en sortant de la terre.
>>Rien n'est ce qu'on appelle inné , c'est-à-dire NÉ DÉ-
>> VELOPPÉ ; mais , répétons-le encore , Dieu nous a fait
» naître avec des organes qui, àmesure qu'ils croissent,
>>nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir
» pour la conservation de cette espèce. »
( VOLT. Dict. Phil. Art. Juste et Injuste.)
Cette loi éternelle, sacrée , qui distingue le juste de l'injuste
, cette loi irréfragable , l'ame honnête la proclame
comme son devoir; et le méchant , après l'avoir longtemps
méconnue lorsqu'il opprimait l'innocence , la réclame
comme son droit lorsque l'oppression l'atteint
à son tour.
Peut-il donc sérieusement y avoir lieu au moindre
septicisme sur la question de la moralité de l'homme ?
Les remords qui suivent le crime , ainsi que la douce
satisfaction qui accompagne les actes vertueux , n'attestent-
ils point l'existence d'une législation morale empreinte
dans le fond de nos âmes , et développée par nos
relations sociales avec nos semblables ? Cette législation
ne serait-elle que le résultat arbitraire et conventionnel
de l'éducation et de nos institutions politiques ? Ne se
68 MERCURE DE FRANCE.
1
rait-elle que le développement rigoureux et légitime de
l'intérêt personnel? Cet intérêt personnel bien entendu
( si l'on veut ) , pour s'exprimer comme nos épicuriens
modernes , fournit-il à tous nos sentimens moraux des
motifs suffisans ?
Voudra-t- on , par exemple , nier l'existence de cette
législation morale tracée dans le fond intime de notre
être, parce que quelques âmes perverses et glacées, quelques
coeurs endurcis et dépravés par l'habitude du crime,
sont insensibles et sourds à sa voix ? Autant vaudrait
nier l'existence de l'intelligence humaine , parce que
quelques esprits faux , quelques cervelles dérangées par
une culture vicieuse , quelques têtes abruties par de stupides
superstitions , se refusent à l'évidence des vérités
les plus palpables , et embrassent avec opiniâtreté les
erreurs les plus manifestes .
Montagne,Hobbes, et même le respectable Locke, pour
prouver le caractère conventionnel et purement arbitraire
des lois morales , nous citent des peuples entiers
livrés à une dégradation morale vraiment révoltante. A
ces tableaux d'avilissement moral n'en peut-on opposer
de pareils de dégradation intellectuelle chez des nations
sauvages plongées dans le plus grand état de stupidité?
Et prétendra-t-on établir par-là que les vérités humaines
auxquelles ces peuples ne peuvent atteindre , faute d'une
culture, d'un développement convenables de leurs facultés
intellectuelles , sont d'une institution arbitraire ?
On a fait cette objection : Le sentiment du beau moral
, de cet instinct noble et élevé qui nous commande
le sacrifice de notre intérêt personnel lorsqu'il est en
contradiction avec celui d'autrui , n'est pas plus la voix
du sentiment intérieur que ne l'est cet instinct qui nous
commande impérieusement notre bien-être personnel .
,
La réponse est facile. Les deux tendances , si souvent
opposées entre elles au bien moral et au bien-être sensuel
, se trouvent sans doute réunies dans le coeur humain;
mais, en rentrant en nous-mêmes avec franchise
et candeur ( je devrais dire avec ce noble orgueil que
donne la conviction de la dignité humaine ), nous trouvons
que la tendance au bien moral nous est commandée
MARS 1816. 69
comme lói de rigueur; tandis que la tendance au bienéaire
sensuel n'est qu'approuvée , et toujours avec la condition
expresse de n'être jamais en contradiction avec la
première , et de lui céder toujours .
C'est ce sentiment du beau moral qui est empreint
dans nos âmes , comme les sons du clavier, la marche
diatonique de nos gammes , les lettres et les syllabes de
l'alphabet , le sont dans notre organe vocal , comme
toutes les lois de l'optique le sont dans l'organe de la
vue, etc.; c'est cette auguste législation morale qui nous
fait remonter de la manière la plus directe , la plus inattaquable
, à un ordre de chosessuper- sensible, à un monde
intellectuel et moral et à un législateur suprême , à ce
législateur qui , dans le fond de nos consciences , promet
bonheur à qui s'en rendra digne, et qui, dans un
ordre d'existence supérieur, saura réunir le bien et le
bien-être , si rarement associés dans l'ordre de choses où
nous vivons , et ne le sont jamais que d'une manière
précaire , incertaine et fugitive.
Lorsque des actes de dévouement sublime d'un héros
de l'histoire , du théâtre , ou d'une fiction romanesque ,
me font tressaillir, m'arrachent des larmes si douces ,
n'est-ce pas le sentiment de la grandeur de la dignité
humaine que j'eprouve ? N'en suis-je pas délicieusement
affecté , lors même qu'à ce noble enthousiasme pour de
si nobles vertus s'associe trop souvent chez moi le pénible
sentiment d'une impuissance absolue d'atteindre à tant
de grandeur, à tant d'héroïsme ? Comme j'admire avec
amour les prodigieuses conceptions du génie dans les
beaux-arts, avec la conviction de ne pouvoir en produire
de pareilles ! Rapportera-t-on ce sentiment subit et profond
à un intérêt bassement personnel ? dira-t-on qu'il
est d'institution arbitraire ?
L'épicurien dit fort bien qu'il faut être honnête, juste ,
bienfaisant envers les autres , pour en éprouver des procédés
pareils , et même ( avouera-t-il encore ), pour éviter
le remords , pour échapper au mépris de soi-même ,
le plus poignant de tous les tourmens. Mais comment
s'y prendra-t-il pour trouver dans l'intérêt purement
personnel l'origine de ce tourment pleinement indépen
70
MERCURE DE FRANCE .
dant de toute idée de récompense et de punition , ainsi
quede ce sentiment si impérieux , si irréfléchi de jouissance,
de béatitude morale , à l'aspect d'une action grande
etgénéreuse qui nous arrache instantanémentdes larmes si
douces ? Comment expliquera-t-il ce sentiment subit-et
profond d'horreur et d'indignation pour un crime qui
nous est étranger et ne nous porte aucune atteinte ?
Mais , insistera-t-on , est-il bien sûr que ce sentiment ,
cet instinct du beau intellectuel et moral existe en
nous d'une manière native , originelle? Ne nous est-il
point fourni par l'éducation ? n'est-il pas le résultat de
l'expérience , c'est-à-dire de l'emploi réitéré de nos
moyens naturels de sentir et de connaître ?
Il est bien sûr que l'éducation , c'est-à-dire la culture
bien dirigée de nos facultés , développe , étend , perfectionne
le sentiment du beau moral,comme le sentiment
du vrai intellectuel dans les sciences , et celui du beau
idéal dans la poésie et les arts d'imitation ; de même
qu'une culture vicieuse et mal dirigée peut, jusqu'à un
certain point, dépravér et même éteindre ces sentimens .
Mais l'éducation , c'est-à-dire , l'instruction que nous
recevons des documens ou de l'exemple de nos semblables,
ne peut pas plus créer, produire , faire naître en nous
des notions ou des sentimens dont nous ne porterions pas
le germe dans le fond intime de notre être , dans notre
organisation intellectuelle et morale, qu'elle ne pourrait
faire naître en nous l'expression des lettres , des syllabes ,
l'émission des sons variés du chant, si nous n'avions , dans
les organes de la voix et de l'ouïe , tous les élémens de
laparole et du chant. Il est donc bien certain que nos
idées morales et intellectuelles ne peuvent se développer
en nous qu'au moyen de l'expérience , quepar son intervention;
mais que ce n'est pas D'ELLE qu'elles naissent ,
d'elle seule qu'elles reçoivent l'existence. L'expérience ,
l'exercice , donneront-ils au sourd la faculté d'entendre ,
à l'aveugle la faculté de voir , à l'homme borné la vaste
intelligence d'un Leibnitz , à l'homme sans imagination
et sans goût les talens d'un Voltaire , d'un Pergolèze ,
d'unRaphaël? donneront-ils au tigre la douceur, au lièvre
l'audace et le courage ?
1
MARS 1816 . 71
Aquoi tient ce misérable préjugé philosophique , si
fortement enraciné en France(mais, grâces à Dieu,dans la
France seule aujourd'hui), qu'il n'y a riend'inné en nous?A
ceque l'ingénieux Locke a fait un livre contre ce que cette
doctrine avaitdefaux etd'exagéré dans l'école cartésienne,
et que de beaux esprits français ( Voltaire à leur tête )
ont prôné le livre de Locke outre mesure , et que la tourbe
des esprits vulgaires , qui ne vivent que d'emprunt , ont
été les échos passifs de cette doctrine , qu'ils ne s'étaient
pas même donné la peine de soumettre au moindre
examen.
Locke croit prouver que toutes nos connaissances NAISSAIENT
DE l'expérience , en faisant connaître comment elles
se développaient en nous avec l'expérience; il donne partout
les occasions de développement pour les causes
d'existence , le ratio cognoscendi pour le ratio essendi ,
comme on dit dans l'école. Voilà la clefde tout son livre ,
qui renferme pourtant une infinité de détails très -ingénieux
, souvent même profonds .
Mais laissons une question qui nous menerait trop loin ,
et bornons -nous à conclure que l'instinct moral , la conscience
du beau et du vrai , n'est point un sentiment factice
, une idée créée arbitrairement en nous.
Ces germes précieux , que nous portons dans notre organisation
morale et intellectuelle , peuvent se développer
, s'étendre , s'agrandir , se perfectionner , comme ils
peuvent s'altérer , se fausser, se dégrader, se corrompre ;
comme ils peuvent aussi rester dans un état inculte et
grossier. Leur progrès ou leur dégradation suivent la
marche progressive ou rétrograde de la raison ( de la
raison que je distingue bien ici de lafinesse et de la subtilité
du raisonnement ). Le sentiment moral , indépendamment
de ses rapports avec la raison , subit encore
l'influence des passions qui ont des relations moins directes
et moins fortes avec les facultés intellectuelles .
L'esclave de la superstition , et l'homme égaré par des
sophistes , ont sans doute une conscience factice sur bien
des points; et , d'autre part , le sauvage sans culture n'a
pu s'élever à toute la noblesse morale que l'âme humaine
peut développer.
72
MERCURE DE FRANCE.
Dans les siècles barbares du moyen âge , l'esprit humain
, dégradé par une stupide ignorance et par de grossières
institutions , était incapable d'apprécier les beautés
des arts et de la littérature des anciens , et n'enfantait
que d'indignes productions. De même , dans les siècles
qui succèdent aux siècles du génie et du bon goût , la
satiété des vraies beautés de la nature ; le désir de se
distinguer des grands modèles , de stimuler des goûts
blasés , amène un raffinement d'idées qui substitue une
subtile finesse au véritable bel esprit , la déclamation et
l'enflure à la vraie chaleur de l'éloquence , etc. Mais
toutes ces altérations attachées aux faiblesses de l'humanité
n'empêchent pas qu'il n'existe un idéal du beau intellectuel
, indépendant de toute convention arbitraire ,
et dans l'âme humaine un sentiment , un goût naturel
de ces beautés , que l'éducation peut bien perfectionner,
rendre plus vif et plus délicat ; que l'erreur, les préjugés ,
les passions peuvent bien affaiblir , égarer , obscurcir ,
mais qui pourtant existent dans le fond de l'âme humaine
, indépendamment des modifications que tant de
circonstances extérieures peuvent y apporter.
M. Paradís de Raymondis avait cédé à l'opinion dominante
en France , vers le milieu du dix-huitième siècle,
en cherchant à établir la base de la morale sur l'intérêt
personnel. Il cherchait à se dissimuler la nécessité rigoureuse
d'admettre l'empire de la conscience , le besoin
absolu de sa propre estime , comme condition essentielle
, absolue et fondamentale de toute vraie morale, de
tout solide bonheur. Mais sa belle âme le ramenait malgré
lui à reconnaître l'insuffisance du principe de l'intérêt
personnel; et il faut remarquer, à la décharge de l'auteur
, que la nature morale de l'homme , et les conditions
de sa félicité qui en émanent , sans être explicitement
développés dans l'ouvrage , sont hautement et
noblement professés par l'auteur , et présentés par lui
comme appuis essentiels de la morale et du bonheur.
« La conscience , dit-il , ce sentiment du bien et du
>> mal , dont le reproche supplée à l'insuffisance des lois ,
>> dont le suffrage tient lieu des louanges , et console des
> injustices , ne peut exister dans un homme sans moMARS
1816. 73
rale. » ( Traité de Morale et de Bonheur , tom. Ier.
chap. 10 ) . 2
Voilà donc dans la conscience , dans ce sentiment de
notre dignité , dans ce besoin impérieux de notre propre
estime , une condition essentielle , absolue , rigoureuse
de bonheur, que l'auteur a négligée dans l'énumération
qu'il fait des circonstances qui (selon lui) contituent exclusivement
ce bonheur. Et pourquoi l'a-t-il négligée ? C'est
qu'il eût été fort en peine de concilier cette condition
indispensable de notre vraie félicité avec le príncipe de
l'intérêt personnel , qu'il veut établir , ainsi qu'Helvétius
, comme base exclusive de la morale.
L'homme uniquement guidé par le grossier intérết
personnel ne connaît d'autre morale que l'art de se diriger
avec prudence , modération et habileté dans les
jouissances des sens et de l'imagination , et dans celles
résultantes de l'opinion de nos semblables réunis en
société. Wieland a admirablement développé les vrais
résultats de cette affreuse doctrine dans le personnage
d'Hippias de son Agathon.
La doctrine morale de l'aimable et respectable M. de
Raymondis ne tient que par la forme à la doctrine
grossière des Hippias modernes. Il cherche à tout faire
plier à l'intérêt personnel; mais il admet aussi un interét
moral comme condition essentielle de bonheur. Quoiqu'il
ait négligé de l'énumérer au rang des circonstances
qui composent les élémens du contentement durable , il
a trop bien fait sentir la haute importance et l'absolue
nécessité d'une conscience pure (ch. 10 du 1er. vol .) , pour
ne pas voir qu'il la reconnaît comme la base esèentielle
des élémens de la félicité humaine .
Personne n'a d'ailleurs aussi bien fait sentir le prix des
autres moyens de bonheur et leurs vraies limites (santé,
aisance , indépendance , tranquillité d'esprit , etc. ) ; personnne
n'a apprécié avec autant de force , de justesse ,
de précision, de clarté, le vide et le néant des jouissances
de luxe , d'ostentation , de gloriole , et de sensualité ;
personne n'a aussi heureusement et aussi fortement fait
concevoir l'obligation où nous sommes d'acquérir de
l'empire sur nous-mêmes , et la possibilité d'y parvenir
74 MERCURE DE FRANCE.
aumoyen d'une sage discipline , d'une direction attentive
et soutenue de notre volonté. Et , ces précieuses vérités ,
il les rend d'autant plus sensibles , d'autant plus frappantes
d'évidence et de clarté , qu'il ne les appuie que
sur l'intérêt le plus étroitement personnel , et qu'il entraîne
à leur adoption l'égoïste le plus décidé , si aucune
passion violente ne l'empêche de consulter sa raison , et
d'apprécier sainement les jouissances humaines.
Mais il faut connaître pourtant que ces vérités deviennent
d'autant plus entraînantes , qu'elles subjuguent d'autant
mieux notre volonté, que l'âme est plus capable de
s'élever d'un intérêt sensuel et physique à un noble intérêt
moral. Alors ces vertus de prudence, de modération, résultant
d'un calcul sage et mûrement raisonné , d'une juste
et saine appréciation des jouissances humaines , qui sont
lafin, la tendance essentielle du sage épicurien , qui ne
connaît et n'admet que cette courte et fragile existence
humaine , ne sont plus que des moyens pour l'âme noble
et vertueuse qui aspire à de plus hautes destinées .
ALFRED ,
Poëme en quatre chants ; par M. Millevoye.
( II . Article. )
Mais c'est assez chicaner M. Millevoye sur la partie
dramatique de son ouvrage , sur laquelle je pense qu'il
adéjà passé condamnation. Critiquer, c'est une tâche pénible
à remplir : heureux quand on trouve dans l'ouvrage
même dont on blâme la composition , des motifs
de consolation et d'espoir ! Le poëme d'Alfred offre plusieurs
morceaux d'une fraîcheur de pensée , d'une élégance
de style , bien rares dans un temps où , parmi des
milliers de versificateurs , on compte à peine un poëte.
J'en citerai quelques-uns que je prends au hasard.
Voici l'invocation :
Muse du Nord , qui , seule et recueillie ,
Au bruit lointain de l'orageuse mer,
MARS 1816 . 75
1
Vas répétant, dans les longs soirs d'hiver,
De l'Écossais la ballade vieillie ;
Soit que tes yeux s'arrêtent par hasard
Sur les créneaux de ces tours sépulcrales ,
Sanglans témoins des crimes du poignard;
Soit qu'à minuit tu foules à l'écart
Les marbres saints ou les tombes royales ;
Viens. Les esprits , à la baguette d'or,
Rassemblés tous en des cercles sans nombre ,
Ont deWindsor peuplé la forêt sombre :
L'heure est propice; aux sentiers de Windsor
Du grand Alfred je veux évoquer l'ombre.
Apporte-moi le luth consolateur,
Dernier ami , qui , fidèle à son maître ,
Suivit au loin dans un exil champêtre
Ce roi caché sous l'habit d'un pasteur.
(
Cette tirade , où l'on remarque à peine une expression
hasardée , rappelle la manière de Parny. Plus loin , l'auteur
peint Edvitha s'abandonnant au penchant qui l'entraîne
vers Alfred , auquel elle donne le doux nom de
frère :
Telle une fleur qui , sur les eaux penchée ,
Se balançait au flexible rameau ,
S'échappe enfin , par le vent détachée ,
Etmollement suit le cours du ruisseau .
Cette comparaison est gracieuse, ces vers sont doux et
harmonieux. Une des qualités du style de M. Millevoye
est d'être clair, de bien exprimer sa pensée, de la faire
comprendre au lecteur sans recherche et sans fatigue ; et
cen'est pas un mérite à dédaigner dans un temps où
tant d'écrivains prennent des échasses pour des jambes ,
et de l'enflure pour de l'embonpoint.
Il y a de la vigueur dans ces paroles d'Ubba à ses guerriers
:
Tout doit tribut aux enfans de l'épée.
Qui tient un fer, amis , possède tout ;
1-
1
76 MERCURE DE FRANCE.
La terre est vaste et nos biens sont partout.
Vous avez vu ces troupeaux qui bondissent ?
Ils sont à nous ; que vos mains les saisissent ;
D'un tel présent rendons grâce au destin ;
Élançons-nous dans cette île sauvage ,
Et sur ses bords préparons le festin .
Voilà bien le discours d'un soldat accoutumé à tout obtenir
par la force : mais remarquons qu'ici la vérité
d'expressions , la couleur locale, ne viennent pas de l'emploi
de certains mots propres à peindre telle ou telle idée,
mais bien de la pensée elle-même ; et c'est là véritablement
ce qui constitue la poésie imitative. J'en dirai autant
du discours d'Ivar à ses soldats :
Amis , buvez. Le retour des combats
D'un long repos nous épargne l'injure ;
Ne craignez plus de mourir sans blessure.
Gloire au guerrier noblement terrassé !
Malheur au lâche ! avec lui tout succombe :
L'oiseau d'oubli vient chanter sur sa tombe :
Pour lui déjà l'avenir est passé.
Buvez , etc.
L'avenir est passé. Antithèse de mauvais goût ; elle
ressemble trop à un jeu de mots.
Comme les bornes de cet article ne me permettent
pas de citer tous les morceaux qui méritent des éloges ,
je me contenterai d'indiquer l'hymne chanté par les
soeurs d'Ivar :
Odin se lève, Odin l'invulnérable, etc.;
Le commencement du troisième chant , qu'on croirait
échappé à la plume de Parny, si l'on n'en rencontrait
souvent de la même élégance dans les différens ouvrages
de Millevoye ;
Les stances d'Alfred , au moment où il examine les
positions des Danois :
Bavez , búvez en attendant l'aurore , etc.
MARS 1816 .
77
1
Tous ces passages et beaucoup d'autres se distinguent
par des images sombres , gracieuses ou touchantes , mais
toujours justes , et par un choix sévère d'expressions appropriées
à la situation et à la pensée.
Je ne puis résister au plaisir de citer ces vers où l'auteur
peint Alfred abandonnant la chaumière d'Edvitha ,
s'égarant , occupé seulement de l'image de sa maîtresse ,
et le lendemain se trouvant ramené vers le séjour que la
veille il quitta , et le compare au fleuve qui
De détours en détours ,
,
Toujours fuyant et revenant toujours ,
Laisse à regret la rive accoutumée
Où l'aubépine et la rose embaumée
Charmaient ses flots et parfumaient son cours .
Son cours l'appelle au séjour des orages :
Mais, eu quittant ces bords délicieux ,
Le fleuve encor se plaît sous leurs ombrages ;
A la prairie , aux parfums , aux rivages ,
Il semble encor murmurer des adieux .
*Il est impossible d'exprimer plus heureusement une idée
plus fraîche et plus jolie .
Mais en voilà assez pour prouver que cette nouvelle
production n'est pas indigne de ses aînées sous le rapport
du style. Nous engageons cependant l'auteur à faire
disparaître quelques mots parasites , quelques expressions
creuses , qui reviennent trop souvent , comme :
Il se montrait sur la rive prochaine ,
Il s'élançait au rivage prochain.
Quelques locutions hasardées , telles que celle-ci :
Un coursier blanc ,
Qui , l'oeil en feu , la crinière mouvante ,
Souffle la guerre et provoque le sang.
Le second de ces deux vers , qui est tout entier cheville:
Alors il court vers la tente voisine ,
Que ce bucher de saflamme illumine.
78 MERCURE DE FRANCE .
Celui-ci , qui est évidemment volé à Chapelain :
Pour le vrai Dieu , l'unique Dieu , le mien.
Nous lui conseillerons en outre de ne pas tant compter
sur la perspicacité du lecteur dans les dialogues de ses
personnages , et d'éviter une précision qui devient de
l'obscurité quand elle est pousséeà ce point.
Résumé général : Sujet heureux ; conception faible ;
situations à peine indiquées ; action trop brusque; détails
charmans , style pur, élégant et soutenu. Pour tout
autre , cet ouvrage mériterait des éloges et des encouragemens;
les talens de M. Millevoye le mettent audessus
de l'indulgence; ils commandent la justice la plus
sévère.
ww
INSTRUCTION PUBLIQUE .
Après les orages d'une longue et sanglante révolution ,
les colonnes de l'édifice social sont partout détruites ou
renversées , et un gouvernement prévoyant et sage doit
employer tous les moyens que lui donne sa puissance
pour les relever et les affermir. C'est dans la religion ,
Jes lois et l'éducation, qu'il faut puisser les élémens de la
félicité publique et de la prospérité des états ; dans la
religion , qui est la sanction la plus universelle et la plus
forte de la morale naturelle , et qui nous réunit tous
dans les mêmes devoirs , dans les mêmes craintes , dans
les mêmes espérances; dans les lois , qui s'arment également
pour protéger le pacte social et pour punir ceux
qui voudraienty porter la plus légère atteinte ; dans l'éducation,
enfin , qui prépare , développe et fortifie par
les habitudes le sentiment des devoirs naturels, qui ouvre
les portes de l'intelligence , qui étend le cercle des lumières
, qui crée des administrateurs , des guerriers ,
des artistes et des savans , et qui tend sinon à anéantir,
an moins à atténuer chez les hommes l'orgueil et la
MARS 1816 .
79
cupidité , ces deux passions qui sans cesse meuvent
lemonde , et menacent sans cesse de le bouleverser.
C'est sur ces principes constitutifs de la prospérité des
gouvernemens que le meilleur et plus éclairé des rois
veut établir la puissance et la grandeur de son peuple ,
grandeur plus réelle et plus durable que celle qui se
fonde sur le renversement des états , la ruine des villes
et le malheur des nations . Le concours de tous les efforts
et de tous les sacrifices semble s'associer en France
aux vues généreuses du souverain , et l'on ne sait ce que
l'on doit admirer le plus , du père du peuple qui rétablit
les bases de l'harmonie sociale,ou de ses nombreux sujets
qui courent en foule au-devant d'un joug que la vertu
seule impose.
C'est pour contribuer au grand oeuvre de la régénération
d'un état , si long-temps plongé dans toutes les horreurs
de l'anarchie et du despotisme de tous les partis ,
que deux hommes instruits par l'expérience de longues
années consacrées à l'étude des sciences et des lettres , et
inspirés par la pensée du bien et le sentiment de l'intérêt
général , viennent de former un établissement dont
le succès doit contribuer à la gloire de la France et au
bonheur des hommes.
Ils réunissent dans une maison à Paris , rue de Monsieur,
nº. 8, des élèves choisis parmi les familles des nations
alliées de l'Europe , pour leur apprendre , nonseulement
les élémens des langues vivantes , mais encore
lahaute littérature des peuples qui ont contribué à la
restauration des lettres et au degré de splendeur où elles
sont arrivées . Cette réunion est d'autant plus précieuse
qu'il doit en résulter une prononciation parfaite de
toutes les langues vivantes , prononciation qui s'acquiert
bienmoins par le travail que par l'habitude de les parler.
Cette réunion offre d'autant plus d'avantages que ce
sont MM. Lemercier, Robert , Pyranesi , Sixto , Xerchi ,
dont le mérite est si éminent , qui doivent faire connaître
aux élèves les chefs-d'oeuvre qui ont mis les nations
de l'Europe si au - dessus de celles du reste de la
terre.
Les beaux génies de l'antiquité vont revivre dans cet
80 MERCURE DE FRANCE.
1
établissement par l'organe de MM. Gail et Bagioli , et les
riches monumens d'Athènes et de Rome gagneront encore
aux développemens qu'ils devront à l'éloquence de
ces deux savans .
La grammaire générale y sera professée par un homme
dont le nom seul est un éloge , par le modeste et érudit
abbé Sicard. M. de Salgues , l'un des directeurs de l'institution
académique , en se chargeant du cours de philosophie
, ne laisse rien à désirer aux pères de famille.
L'histoire des générations qui ne sont plus servira de
leçon aux générations présentes , par les soins de
M. Raoul Rochette , membre de l'Institut de France ,
qui ajoute à une profonde connaissance le mérite de
cette élocution facile qui sait les développer et les transmettre
aux autres ; et M. Malte-Brun , que tant de sociétés
savantes se font un honneur de compter au nombre
de leurs membres , professera la géographie-topographique
, civile , politique et commerciale de tous les
peuples de la terre. M. Vigée , premier lecteur du roi ,
qui a portéà un si haut degré de perfection le talent de
bien lire , donnera à ces cours complets de littérature
tout le charme dont ils sont susceptibles en faisant ,
dans cet établissement , un cours de lecture , de prononciation
et de déclamation.
,
Les directeurs de l'institution académique des nations
alliées connaissent tout le prix des sciences exactes , et
ils prouvent combien ils y attachent d'importance en
associant dans leurs travaux MM. Violain , Trémery ,
Blainville et Orfila pour professer les mathématiques
transcendantes , la physique , l'histoire naturelle et la
chimie. Un professeur de physiologie etd'anatomie donnera
le complément des connaissances positives .
Le droit public et les codes des nations alliées seront
l'objet d'un cours particulier fait par M. Sarchi , ancien
professeur de droit public à Vienne. On voit que les
directeurs de l'institution académique ont cherché le mérite
et se le sont approprié partout où ils l'ont trouvé.
M. Marin David , membre de plusieurs académies , est
chargé de faire connaître l'histoire des arts , leur puissance
et leurs progrès ; histoire si peu connue et si inté-
م
MARS 1816 . 81
ressante. La musique et la peinture sont confiées aux
talens de MM. Mozaise et Kreutzer. Ainsi les hommes
les plus célèbres et les plus marquans dans les sciences ,
dans les lettres et dans les arts , vont concourir au succès
d'un établissement neuf, qui manquait à la France ,
qui n'a jamais existé en Europe avec un ensemble aussi
complet.
Une idée fort heureuse de MM. les directeurs , c'est de
faire servir les promenades même de leurs élèves à une
instruction à laquelle on n'avait point encore pensé. Ces
jeunes gens doivent se partager tous les jours en plusieurs
sections , et aller , accompagnés d'un professeur,
visiter des manufactures , des ateliers , des dépôts d'armes
et de sciences , et rétourner dans ces établissemens
autant de fois que cela sera nécessaire pour en connaître
à fond le mécanisme , l'ensemble , les effets , les produits
ou la richesse ; et pour donner à cette idée vraiment
neuve tout le degré d'intérêt qu'elle peut répandre
sur l'instruction , M. Barbier de Vimart , membre de
la société d'encouragement pour l'industrie nationale ,
est chargé de faire un cours de technologie , dans lequel
il préviendra ou résoudra les difficultés qui se présenteront
nécessairement tous les jours à l'esprit de cette
nombreuse jeunesse.
Nous regrettons que les bornes d'un article ne nous
permettent pas de nous étendre davantage sur tout ce
qui sort de la ligne ordinaire dans cette nouvelle création.
Puisse la protection particulière que lui accorde
S. Exc. le duc de Richelieu , déterminer tous ceux
que leur grandeur ou leur génie appellent à exercer une
grande influence sur les hommes , à contribuer au succès
et à la gloire d'un établissement où chaque religion
ases ministres et ses autels , où toutes les muses
ont un temple , et où toutes les lois trouvent un sanctuaire
! D. M.
ΤΟΜΕ 66 .
unum
6
82 MERCURE DE FRANCE .
M
BEAUX - ARTS.
PEINTURE .
École espagnole.
VELASQUEZ DE SILVA ( JAQUES ) ,
Ou peut-être mieux
JAQUES RODRIGUEZ DE SILVA , ET VELASQUEZ ,
Chef de l'école de Madrid.
(II . Extrait. )
Pierre-Paul Rubens depuis long-temps entretenait une
correspondance avec Velasquez. Le prince des peintres
flamands arrive à Madrid le 9 août 1628 , et consacre
exclusivement les neuf mois qu'il séjourne dans cette
cour au grand artiste espagnol. Ils visitèrent ensemble
les chefs - d'oeuvre qui abondent dans les collections
royales . L'explication instructive que Rubens donnait à
chaque tableau , ses observations judicieuses sur le mérite
de chaque auteur, ranimèrent dans Velasquez le désir
qu'il avait toujours eu de visiter l'Italie, pour y étudier
quelque temps les grands maîtres de l'art.
:
Il renouvela donc ses instances au roi , qui , pour ne
pas se séparer de l'artiste, refusait toujours lapermission.
Mais sa majesté cède enfin , et Velasquez s'embarque à
Barcelonne le 10 août 1629 (1).
(1) Il est beau de voir un roi venir au-devant de tout ce qui peut
concourir aux succès d'un artiste comme Velasquez ; en effet , malgré
la peine qu'il avait à s'en séparer , Philippe IV lui fait compter
quatre cents ducats d'or , ordonne qu'on lui remette deux années
des émolumens de toutes ses charges. Le comte d'Olivarès, toujours
grand , toujours magnifique , ajoute à tant de soins une nouvelle
MARS 1816 . 83
1
Il aborde à Venise chez l'ambassadeur du roi , qui le
reçoit dans son palais , et l'admet à sa table.
Le Titien, le Tintoret , Véronèse, plaisent essentiellement
à Velasquez , qui , sans perdre une minute , les
dessine, les copie, et fouille aussi profondément qu'il le
peut dans les secrets de ces immenses talens ( 1 ) . La
guerre l'éloigne de Venise. Il se rend à Rome par Ferrare
, où le cardinal Sachetti , qui avait été nonce en
Espagne, lui sert d'introducteur, et le fait ensuite accompagner
jusqu'à Cento .
Dans ce trajet , notre Espagnol visite Notre-Dame de
Lorette , et, sans trop s'arrêter à Bologne , se rend droit
àRome.
Le pape Urbain VIII le loge au Vatican , et lui fait remettre
les clefs de plusieurs pièces , pour qu'il puisse
travailler avec plus de liberté ; mais , après un court
séjour dans ce magnifique asile , Velasquez trouve que le
palais de Médicis , orné d'antiques , remplirait mieux
ses idées , et le comtede Monterey lui facilite à l'instant
les moyens de s'y établir.
{
Pendant une année entière , Velasquez étudie sans relâche
(2); il se disposait à continuer, lorsqu'il reçoit l'ordre
du roi de revenir. Il fut cependant à Naples pour visiter
Joseph Ribera , et , après avoir fait le portrait de la reine
somme d'argent, des lettres de recommandations les plus pressantes
pourtous les ambassadeurs , et couronne tantde faveurs par une
médaille d'or portant le portrait du roi.
Combien de gens célèbres n'illustreraient-ils pas encore plus les
arts de tous les genres , si les souverains savaient ainsi devenir leur
appui!
(1) Parmi les nombreuses copies qu'il fit dans cette ville, on doit
citer celle du fameux Calvaire du Tintoret , ainsi que celle de son
Christ donnant la communion à ses disciples .
Ason retour, Velasquez présenta ces deux tableaux au roi .
(2) H commença par copier au crayon le Jugenient universel, les
Prophètes et les Sibylles de la chapelle Sixtine , divers groupes et
figures de passages historiques sur la Théologie , l'Ecole d'Athènes ,
84 MERCURE DE FRANCE.
de Hongrie , il rentra dans Madrid au commencement
de 1631 .
Le duc d'Olivarès fut très-satisfait de son retour, et le
mit en mesure de baiser la main du roi, pour qu'en même
temps il rendît grâces à S. M. , qui , en son absence, n'avait
permis à aucun peintre de faire son portrait (1) .
L'infant don Ba'thazar Charles fut la première personne
que Velasquez peignit .
S. M. désirait voir sa statue équestre dans les jardins
du Retiro qu'elle faisait créer . Il n'existait en Espagne
aucun artiste capable de jeter en bronze une statue de
grandeur naturelle , sur un cheval , dans le mouvement
de la courbette , comme le voulait le roi.
Velasquez fit le cheval dans l'attitude choisie , et conclut
dans un petit cadre le portrait du roi , qui se trouva
d'une ressemblance inouïe .
Le ministre d'Espagne à Florence reçut l'envoi , avec
l'insinuation de prier le grand-duc de charger de l'exécution
le sculpteur Pierre Jacca , élève de Jean de Boulogne
, auteur de la statue équestre de Philippe III qui
décore les jardins de la Casa del Campo (2)..
Velasquez fit encore beaucoup d'autres portraits , par
le Parnasse , l'Incendie de Borgo , et beaucoup d'autres productions
de Raphaël. Il s'occupa tellement de ces utiles études que ,
pendant tout le temps qu'il fut à Rome , il ne fit que son portrait ,
qu'il envoya à son beau-père ; les Forges de Vulcain, et son célèbre
tableau de la Tunique de Joseph, qui donne à la riche collection de
l'Escurial le plus grand éclat.
(1).Le roi , pour démontrer combien il était content de son retour,
lui fit dresser un atelier dans la galerie del Cierzo , et demanda
une seconde clef , pour visiter à sou gré l'artiste : ce que S. M.
faisait très-souvent.
(2) Cette statue , quoique défectueuse , a de belles parties ; mais
elle est surtout fort mal placée ; car elle arrête le point de vue principal
de cette jolie habitation. Celle que fit Jacca est l'une des belles
productions de l'art. Elle est trop universellement connue pour en
parler plus long-temps.
:
1
MARS 1816. 85
mi lesquels ondistingua celui du duc de Modène, qui se
trouvait alors à Madrid ( 1 ).
En 1639, il fit , pour l'église de Sainte-Placide , un
Crucifix de grandeur naturelle (2) .
Il conclut aussi le portrait d'Adrien Pulido Pareja ,
amiral , qui venait de recevoir l'ordre de mettre à la
voile (3).
Mais Velasquez , doué d'une sensibilité exquise , et
chargé de faire le portrait du duc d'Olivares , voulut
effacer , pour ainsi dire , tout ce qu'il avait fait jusques
alors . Il créa donc cet ouvrage si justement célébré par
les artistes de tous les lieux et de tous les temps. Don
Gaspar de Guzman , comte duc d'Olivarès , vêtu de la
manière la plus conforme à son rang , monte avec la
plus grande dextérité un coursier que Velasquez sut
choisir parmi les plus belles races d'Andalousie.
En 1642 , le roi part dans l'intention de pacifier
l'Aragon. Velasquez reçoit l'ordre d'accompagner sa majesté.
En 1643 , le duc d'Olivarès perd la faveur de son
roi ; Velasquez supporte avec prudence , mais sans manquer
à la reconnaissance , un coup aussi funeste. S. M. ,
loin d'improuver les marques d'attachement que l'artiste
donne à son illustre Mécène , comble Velasquez de nouvelles
bontés , et le nomme pour le second voyage d'Aragon
que S. M. effectue en 1644 (4) .
De retour à Madrid , chargé d'un grand nombre de
(1) Le duc offrit à l'artiste une chaîne des plus riches , qu'il portait
les jours de représentation .
(2) M. le Brun , d'honorable mémoire pour les arts , me chargea
d'offrir aux religieux de Sainte - Placide 20,000 franes pour ce
Christ.
(3) Velasquez fit l'amiral tellement ressemblant , que , feignant
de le croire présent , S. M. dit au portrait : Comment , Pareja , tu
n'es pas parti ? et se retournant ensuite vers le peintre , snt ajouter
avec bonté : Velasquez , tu m'as trompé !!!
(4) C'estdans ce temps que Velasquez fit un beau portrait du roi ,
86 MERCURE DE FRANCE .
productions , Velasquez fait un nouveau portrait de
Š. M. ( 1 ) , et reçoit l'ordre de faire , pour pendant , celui
de l'infant cardinal don Fernando. Ces deux portraits
sont des chefs-d'oeuvre de naturel et d'expression.
Il fit aussi le portrait de la reine Élisabeth de Bourbon
, sur un joli cheval nain blanc et à tous crins ; celui
du prince don Balthazar Charles , courant au galop ,
et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de citer en ce
moment.
Mais nous parlerons avec plaisir, pour son extrême
ressemblance , de celui qu'il fit du célèbre poëte don
François Quevedo de Villegas, son ami.
Il fit une nouvelle fois le portrait à cheval du roi (2).
Dans le même temps , il termina , pour le Retiro, la
prise d'une place par don Ambroise de Spinola , et , pour
l'oratoire de la reine , un Couronnement de la Vierge.
Depuis long- temps on s'occupait à la cour de l'établissement
d'une académie publique des beaux- arts pour
la ville de Madrid; mais il fallait des modèles : Velasquez
fut chargé de toute cette affaire par le roi , qui , cette
fois, détermina lui-même que cet artiste irait en Italie ,
pour acheter tout ce qui , étant relatifàla culture des arts,
serait de son goût , et mériterait son approbation.
Il partit de Madrid en novembre 1648 , et fut s'embarquer
à Malaga , avec le duc de Naxera , qui se rendait.
à Trente pour y attendre la reine Marie-Anne d'Autriche.
Ils débarquèrent à Gênes , où Velasquez, quoique
de passage , observa tout ce qui méritait son attention.
Il fit la même chose à Milan , sans y attendre l'arrientouréde
toute la snite avec laquelle il entra dans Lérida, au milieu
des acclamations générales , le 8 août de cette même année .
(1) Dans ce tableau , le roi paraît en habit de chasse , avec un
fusil, et suivi de chiens courans ,
(2) Ce tableau fut généralement célébré ; mais plusieurs amateurs
trouvèrent sa position contre les règles de l'équitation. Velasquez en
eflaça une partie , et mit au milieu :
Didacus Velasquez pictor regis expinxit.
:
MARS 1816 .
87
vée de la reine , pour laquelle on faisait de grands préparatifs.
Il resta de même très-peu de temps à Padoue; mais il
séjourna long-temps à Venise , par suite de son inclination
particulière pour cette école , et fit plusieurs emplettes.
A Bologne , il engagea les célèbres fresquistes , Michel
Colonna et Auguste Mételli , de se rendre en Espagne
pour y servir le roi . (
Il resta quelque temps à Florence pour mieux s'identifier
avec cette première école des arts .
Dans Modène , il fut particulièrement accueilli par le
duc, dont il avait fait le portrait à Madrid.
De Parme , après y avoir admiré le Corrège , il fut à
Rome , d'où , gardant l'incognito , il se rendit à Naples ,
pour se concerter avec le vice-roi , M. le comte d'Onate.
Ce grand personnage avait l'ordre de fournir à Velasquez
tout ce qu'il demanderait pour remplir sa commission
.
Tout fut bientôt réglé , et Velasquez , après avoir embrassé
son compatriote Ribera qui charmait toujours
l'Italie , revint dans la capitale de la chrétienté.
Innocent X accorde à l'instant une audience à Velasquez
, et le comble d'égards . Le cardinal Astali Pamfilio ,
neveu de S. S. , le cardinal Barberini , et nombre d'autres
cardinaux , se disputent à l'envi le bonheur d'accueillir
l'homme si justement célèbre; les Pietre de Cortone , les
Mathias Preti , les Algardi , les Bernini , rivalisent d'attentions
en faveur de l'Espagnol. Velasquez , en cette
circonstance , conclut de suite le portrait de son esclave
Pareja, et le leur envoie par l'esclave même. Transportés
d'admiration , tous ces hommes de talent rendent hommage
au génie de Velasquez , en exposant de suite son
ouvrage dans la rotonde. Quoique faità la hate , ce portrait
valut àson auteur le titre d'académicien romain, qai
lui fut offert dans la plus grande pompe,
Le pape désirant son portrait , Velasquez saisit cette
occasion, pour faire admirer la hardiesse de son pincean
, l'exactitude de son dessin , et le talent supérieur
qu'il avait pour la ressemblance. S. S. lui offritune
1
88 MERCURE DE FRANCE .
médaille suspendue à une chaîne d'or, et son buste (1 ),
A son premier voyage , Velasquez avait demandé
douze tableaux , comme il suit :
Un à Guido Rheni ;
Un à Joseph d'Arpinas ;
Un à Lanfranc ;
Un au Dominiquin ;
Un au Guerchin ;
Un à Pietre de Cortone ;
Un à Valentin Colombo ;
Un à Andrea Sacchi ;
Unau Poussin ;
Un au chevalier Maxime ;
Un à Horace Gentiteschi ;
Un à Joachim Sandrart ;
qui , à cette époque , étaient les meilleurs peintres de
l'Italie ; il les trouva terminés , et les porta à Madrid ,
où l'on peut les voir dans le palais des rois.
Il fit transporter en même temps les autres tableaux ,
statues et bustes qu'il acheta
bustes
en grand nombre , dans
cette seconde tournée , et dont le détail serait trop diffus
dans cet article.
Un an déjà s'était écoulé , et Velasquez ne reparaissait
pas en Espagne, au grand mécontentement du roi . Don
Fernand Ruiz de Contreras , son grand ami , l'en prévint,
et Velasquez de suite disposa son retour. Il avait un
grand désir de le faire par terre, en passant par Paris ;
mais la guerre avec la France l'obligea de s'embarquer à
Gênes. Il descendit à Barcelonne au mois de juin 1651
et se rendit immédiatement à Madrid , où le roi le reçut
avec des démonstrations d'un intérêt tout-à-fait particulier.
Jérôme Ferrer, jeteur en bronze , et le sculpteur
Dominique de Rioja , suivirent Velasquez , pour couler
,
(1) Il peignit alors aussi le cardinal neveu , deux cameriers , le
majordome du palais , et plusieurs autres personnages dont les por
traits ont toujours été considérés par les amateurs intelligens de
Rome.
د
MARS 1816. 89
et mettre en état tous les bustes et statues qu'il avait acquis..
La récompense de ce voyage fut la place de premier
maréchal-des-logis du palais .
m
F. Q.
( La suite à un numéro prochain . )
LES HARMONIES DE LA NATURE ,
De M. Bernardin de Saint-Pierre ; publiées par M. Aimé-
Martin ( 1 ) .
i
Aucunjournal n'a encore rendu compte des Harmonies
de la Nature; cependant c'est un ouvrage de l'auteur de
Paul et Virginie , et il y a déjà long-temps qu'il a paru .
Comment expliquer cette indifférence des gens de lettres
pour un écrivain tel que M. Bernardin de Saint-Pierre?
Ehquoi! la mort même , qui fait pardonner aux grands
hommes la gloire qui blessa les yeux pendant leur vie
n'a pu faire rendre hommage à l'ami de Jean-Jacques !
Les circonstances politiques , dira-t- on , s'y sont opposées .
Ont-elles empêché les journaux de nous entretenir de
toutes ces fadeurs littéraires que le jour de l'an a fait
naître ? Ont - elles dérobé au public la connaissance de
tant de misérables rapsodies que le même jour aurait vues
naître et mourir, si de complaisans rédacteurs , montrant
une tendresse toute paternelle pour ces productions
, ne leur eussent accordé dans leurs feuilles une
place qu'ils ont refusée au respectable auteur des Études
de la Nature ? C'est qu'il n'est recommandé à leurs yeux
que par son mérite , et c'est une faible recommandation ;
pendant sa vie , il s'est toujours tenu dans la retraite ; il
n'a jamais su aller mendier un éloge à la porte de certains
journalistes , chez qui il faut souvent faire antichambre
comme chez les ministres . L'éditeur des Harmonies
de la Nature, qui est lui-même un des rédacteurs
(1) Paris , chez Méquignon-Marvis , lib . , rue de l'Ecole de Médecine
, nº. 9.
Trois volumes in-8°. , papier fin des Vosges. Prix : 22 fr. , et
27 fr . 50 c . Quatre vol. in- 12 , pap. superfin , 13 fr. , et 17 fr.
franc de port. -Trois vol. in-8°. , papier velin satiné , 40 fr . et
44 fr. franc de port.
1
90
MERCURE DE FRANCE.
۱
du Journal des Débats , n'a pu y faire mettre , pour
l'ouvrage qu'il publie , qu'une simple annonce ; toutes
les colonnes y sont retenues pour les discours de tel pair
ou de tel député , pour les homélies de tel prélat.
M. Bernardin de Saint-Pierre n'a jamais été propriétaire
d'aucun journal ; il n'y occupera jamais beaucoup de
place. Pour nous , consultant plus l'intérêt de nos lecteurs
, nous croyons qu'ils nous sauront gré de leur parler
du nouveau livre de M. Bernardin-de-Saint-Pierre.
Les Harmonies sont le tableau de tous les phénomènes
de la nature ; l'auteur décrit plutôt qu'il n'explique le
système du monde ; il admire plutôt qu'il n'analyse
l'ordre et le concours des éléinens qui le composent , et
qui ne se contre-balancent que pour en maintenir l'immuable
harmonie ; c'est le concordia discors d'Ovide.
Cet ouvrage immense , qui aurait formé une espèce d'encyclopédie
, n'a pas été achevé par l'auteur, et M. Aimé-
Martin ne nous en offre que les précieux matériaux . Voici
l'idée que M. Bernardin lui-même nous en donne , dans
une invocation à Vénus , par où il commence son ouvrage
, comme Lucrèce : « Viens me guider dans ces
vallées de ténèbres et sur ces champs de boue que toi
seule vivifies. Je désire rappeler à des hommes ingrats
la route du bonheur qu'ils ont perdue; je vais , à ta
>> lumière , leur montrer sur la terre une divinité bien-
>> faisante . Ma théologie n'aura rien de triste et d'obs-
»
"
»
}) cur; mon école est au sein des prairies , des bois et
des vergers ; mes livres sont des fleurs et des fruits ,
>> et mes argumens des jouissances . »
»
Cet ouvrage fut composé au milieu des orages les plus
violens de la révolution. C'est dans le calme de la retraite
, d'où il contemplait comme du port les naufrages
de ses malheureux compatriotes , que Bernardin de Saint-
Pierre se livrait aux plus sublimes méditations , et que sa
plume éloquente nous retraçait les bienfaits de la nature.
Détournons donc aussi nos regards de l'horizon politique
; reposons-les sur des scènes plus riantes , sur les
brillantes merveilles de l'univers que l'auteur vient nous
dévoiler en les éclairant du feu de son génie , en les embellissant
des grâces de son style , en les animant de la
chaleur de son âme, en répandant enfin sur ce magniMARS
1816.
91
fique tableau ce charme indéfinissable , cedon si rare
dont la nature a doué La Fontaine et Rousseau , et
qu'elle n'accorde qu'à un bien petit nombre de mortels
privilégiés.
Jupiter.
Pauci quos æquus amavit
Bernardin de Saint-Pierre a plus que de l'esprit , il a
de l'âme; il a ce qui rend éloquent : Pectus est quod
facit disertos. Il a plus que tout autre
Ces traits de vive flamme
Et ces ailes de feu qui ravissent une âme
Au céleste séjour.
La sienne s'élance souvent vers ces voûtes sacrées qu'elle
habite maintenant , ou que l'auteur du moins se flattait
d'habiter après sa mort ; car il pense que les âmes des
justes et des grands génies, quand elles se sépareront dé
leurs corps , iront dans le soleil. Si cet espoir n'est qu'une
illusion , c'en est une bien riante , et à tous les bienfaits
que l'on doit à l'astre du jour, il faudrait ajouter le
charme qu'on éprouverait à s'imaginer qu'aux rayons
dont il nous éclaire et nous anime se mêlent les émana
tions célestes des âmes heureuses et des génies immortels
dont il est peuplé. Par-là on expliquerait pourquoi les
poètes invoquent si souvent le soleil, et lui demandent
de les réchauffer de ses feux , et l'on donnerait en même
temps la raisonde l'allégorie d'Apollon, dieu du jour et
de la poésie tout à la fois. Mais je m'aperçois que je me
laisse séduire par les brillantes hypothèses de l'auteur, et
que j'en fais moi-même pour justifier les siennes. Je ne
sais si on y trouvera beaucoup d'harmonie , et si on ne
me reprochera pas de n'imiter que les défauts de l'ouvrage
que j'annonce; car , il faut en convenir, M. Bernardin
de Saint-Pierre étend un peu trop son système ;
il voit des harmonies partout. Il pense , par exemple ,
que c'est aux plantes et à leurs racines que les sauvages
doivent le modèle de leurs meubles et de leur écriture
hiéroglyphique ; que les Chinois y ont aussi puisé leur
92
MERCURE DE FRANCE.
alphabet. Il ajoute : « Il y a apparence que notre s a été
» tirée de la figure du serpent , d'autant qu'elle fait sif-
>>> fler tous les mots où elle se trouve . Nous citerons en
» preuve le vers de Racine :
»
»
t
>> Pour qui donc ces serpens qui sifflent sur sa tête. »
( M. Bernardin cite ainsi ce vers :) « La lettre c, qui a
>> une partie de la figure de l's ou d'un serpent à demi-
>> levé , produit aussi souvent le même sifflement . »
Dans un autre endroit , voici la raison qu'il donne dela
différence qui existe entre la parure des hommes et celle
des femmes. « L'homme affecte dans la sienne celle des
» bêtes les plus fières ; d'énormes perruques , semblables
» aux crinières des lions; des moustaches comme celles
>> des tigres ; des bonnets de peau d'ours ; des habits de
» couleur tranchante , comme les peaux de panthères;
>> des éperons aux jambes , comme ceux des coqs....
» D'un autre côté , les ajustemens des femmes , leurs aigrettes
, leurs colliers , leurs éventails , les papillons de
leur coiffure , leurs robes à queue traînante , sont
>> imitées d'après les insectes et les oiseaux les plus
>> brillans . Quoique les proportions de l'homme et de la
> femme soient les mêmes par toute la terre , il n'est
• pas douteux qu'un Hercule africain offrirait encore
>> une autre physionomie que le grec , et qu'une Vénus ,
» née sur les bords de la Néva , serait ornée d'autres
>> attraits que celle qui naquit sur les rives de Cythère . >>>
(Ne dirait-on pas que l'auteur avait vu la Vénus hottentote
quand il a fait cette remarque ? ) Je ne crois pas
qu'on trouve, comme M. Bernardin de Saint-Pierre ,
beaucoup de rapport entre les perruques à la Louis XIV
et les crinières des lions . On pourra bien aussi faire quelques
autres reproches à l'auteur. Ceux qui exigent qu'on
soit fidèle à son titre , qui veulent que tout s'y rattache ,
pourront remarquer plus de confusion que d'harmonie
dans l'ensemble de cet ouvrage , auquel, il est vrai,
M. Bernardin de Saint-Pierre n'a pu mettre la dernière
main ; mais ceux qui s'inquiètent fort peu du nom d'un
livre , et qui excusent le défaut d'exactitude , pourvu
qu'il soit racheté par le don de plaire et d'intéresser,
MARS 1816. 93
feront à l'auteur un mérite de ce que condamnera la
rigueur des critiques trop sévères. En effet , grâce à ces
digressions , que l'astronome et le naturaliste pourront
trouver trop nombreuses , mais que toutes les autres
classes de lecteurs estimeront toujours trop rares , les
Harmonies de la Nature sont , sous certain rapport , un
de ces livres , comme les Essais de Montagne , les
OOEuvres de Plutarque , l'Émile de Rousseau , où l'on
parle un peu de tout , et qui , par-là , plaisent à tout le
monde. Le savant seul lira avec intérêt les détails scientifiques
qui font la plus grande partie de l'ouvrage ; au
lieu qu'il n'y aura personne qui n'aime à lire les brillantes
descriptions dont ce livre est semé , les traits historiques
, les remarqués critiques et littéraires , les réflexions
et les conseils qu'il renferme. Quel charme n'éprouvera-
t-on pas à voir La Fontaine, Virgile et Fénélon ,
analysés et imités par Bernardin de Saint-Pierre ; à voir
l'auteur de Paul et Virginie devenir le continuateur de
Rousseau , dont il a été l'ami ; et, après nous avoir développé
les lois de la nature , se faire, commelui, le législateur
de la famille ! Oui , les leçons que Bernardin de
Saint-Pierre 'adresse aux mères et aux enfans , sont
dignes de l'auteur de l'Émile. Souvent on croirait lire
Rousseau , si Bernardin de Saint-Pierre , en introduisant
tout à coup Jean-Jacques lui-même sur la scène , ne venait
remplacer cette illusion par les plus aimables détails
sur son intimité avec ce grand homme , sur sa vie et
sur ses habitudes.
( La suite au numéro prochain. )
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
Le charmant ballet de Flore et de Zéphyr avait
obtenu trop de succès pour ne pas faire naître une parodie.
Cette parodie contenait trop de personnalités pour
ne pas faire élever des réclamations , et même une ré-
1
94
MERCURE DE FRANCE .
ponse en règle. Le théâtre des Variétés était ou se
croyait attaqué ; il ramassa le gant , et décocha au
Vaudeville un petit factum chantant , en un acte , intitulé
les Deux Vaudevilles. Cet ouvrage a le mérite d'être
très-gai , très-spirituel , sans mordre personne en particulier.
L'avantage est resté tout entier aux auteurs des
Variétés; il paraît même qu'ils étaientsi sûrs de leur succès
qu'ils avaient fait imprimer la pièce d'avance. Je vous
envoie donc , Monseigneur, ce petit chef-d'oeuvre de
MM. Merle , Brazier et Lafortelle. Ils ont , dans cette circonstance,
usé du privilége dont des parties, dont la cause
est pendante au tribunal , savent profiter, en publiant ,
par la voiede l'impression , unmémoire qui doit être lu
ensuite devant lesjuges compétens.Lesjuges ici étaient le
parterre , qui n'a pas hésité à donner gain de cause au
théâtre des Variétés , sauf à celui du Vaudeville à en
appeler.
Du Vaudeville , Monseigneur, nous pouvous passer
sans transition à l'Opéra-Comique qui lui doit le jour ,
surtout lorsque je préviendrai V. A. qu'il est question du
plus fécond et du plus niais de nos vaudevillistes. M. Sewrin,
par le nombre de ses pièces , n'est pas encore au
niveau de Hardi ou de Calderon de la Barca; mais il ne
tardera pas à égaler ces deux hommes ,si toutefois il ne
les surpasse pas . C'est un homme qui a le malheur de
faire trois vaudevilles par semaine. Le jeudi etle samedi
il compose des comédies , et le dimanche et les jours
de fête sont spécialement consacrés aux opéras-comiques .
Avec cet ordre de travail qu'il s'est imposé très-rigoureusement
, il a gagné une maladie qui est devenue fàcheuse
pour lui ; c'est de se croire un homme d'esprit .
Plusieurs de ses amis m'ont cependant assuré qu'il en
avait encore moins que ses ouvrages : ce qui serait dif-
•ficile . )
La Fête du Village voisin est un opéra prétendu
comique, que le theatre Feydeau a fait représenter ces
jours derniers . Sans la musique charmante que M. Boyeldieu
a composée sur cette pièce détestable ,j'ose assurer
àV. A. que le public ne l'aurait pas laissée aller jusqu'à
la findu premier acte. C'est uneintrigue bien froide et
MARS 1816.
95
qui ressemble à tout : en un mot , c'est une jeune veuve
qui se déguise en paysanne , un amant qui ne la connaît
pas , etqui prend des habits de paysan , et qui finissent
par s'épouser, au gré d'un oncle qui ne demandait que
cela. Pas une scène de bonne comédie , pas un mot qui
ne soit connu. Je ne vois rien de plus sot que cet ouvrage,
si ce n'est le spirituel comité qui s'est donné la
peine de l'écouter et de le recevoir .
Quant à M. Boyeldieu il est excusable. On la défié de
faire sur cette pièce une musique qui fût supportable ; il
a tellement gagné son pari , que sa musique est nonseulement
délicieuse , mais qu'elle a fait même réussir la
Fête du Village voisin . Martin , mademoiselle Renaud
ont joué et chanté comme des anges. Je voudrais en dire
autant de Paul ; mais , en vérité , ce serait une mystification
que je lui ferais .
,
Il paraît , Monseigneur, que la Comédie-Française a
pris maintenant la résolution de jouer des nouveautés.
Croiriez-vous qu'elle a donné avant-hier la première représentationde
la Comédienne , ouvrage dont les détails
sont charmans et les vers écrits avec cette facilité et cet
esprit si ordinaires àl'auteur des Étourdis? M. Andrieux
apeut-être vu dans la Comédienne un cadre plus vaste
que le tableau ne le comportait. C'est un major d'infanterie
, M. de Gouvignac , fort entiché de sa noblesse et
deson rang , qui arrive à Bordeaux pour empêcher son
neveu d'épouser la fille d'un comédien. Ce major tombe
amoureux lui-même d'une comédienne qu'il a connue
autrefois comme laveuve d'un de ses anciens camarades.
Il se trouve entouré d'acteurs et d'actrices qu'il prend
pour des personnes de la société de la veuve de son ami
dont il ne soupçonne pas l'état. Cependant tout se découvre;
au lieu d'éteindre son amour, il devient plus
empressé; il offre d'épouser une comédienne qui le joue
comme un fat , et donne son consentement à son neveu.
Ce major, comme on voit , est traité bien légèrement ,
et lepublic a trouvé comme moi qu'il était un peu trop
inconvenant, et contre toutes les règles de la bienséance,
que deux ou trois histrions s'amusassent de cette manière
aux dépens d'un homme respectable. C'est principale96
MERCURE DE FRANCE .
ment le troisième acte qui a fait naître ces réflexions. Les
deux premiers sont pleins de gaîté et de mots heureux ;
on a singulièrement applaudi le suivant , qui est d'un
excellent comique. Le neveu du major plaide la cause
des comédiens; il prétend qu'il faut du génie quelquefois
pour être les interprètes des hommes de génie.
Malgré des préjugés injustes et bizarres ( ajoute-t- il )
Beaucoup d'estime est due à des talens si rares ;
Racine , Despréaux , vivaient avec Baron ,
Et Roscius était l'ami de Cicéron ,
D'un orateur illustre , d'un consul de Rome...
Cicéron , reprit Gouvignac avec humeur, n'était pas
gentilhomme.
Eh! vous avez raison ( dit le neveu ) ; oui, je n'ypensais point;
Mais c'était un grand homme , accordez-moi ce point.
La Comédienne a obtenu un succès mérité. Le jeu de
mademoiselle Mars l'a fait singulièrement valoir. Si l'auteur
se résout à faire des coupures dans le troisième acte,
nous pouvons l'assurer que son ouvrage fera plus deplaisir
encore. Je ne sais , Monseigneur, si vous ne vous êtes
pas aperçu que le sujet de la Comédienne est absolument
l'aventure qui arriva à un certain M. Simon il y a quelques
années. Cet homme vint à Paris pour empêcher
son fils d'épouser une des plus jolies actrices qui brillaient
alors au Théâtre-Français , et qu'on nommait mademoiselle
Lange. Il s'adressa à Mile. Candeille , autre actrice
de ce théâtre , et l'épousa lui-même. Cette anecdote singulière
ne pouvait pas échapper à la plume de nos auteurs
comiques , etM. Andrieux en a tiré un très-grand
parti.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 4.
BRENOY
MERCURE
DE FRANCE.
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AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1er . de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n° . 30,
POÉSIE .
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- -
MON TESTAMENT ( 1 ) .
On ne sait qui meurt ni qui vit ;
Or, sans appeler deux notaires ,
Sain de corps et libre d'esprit ,
Je veux mettre ordre à mes affaires :
Ceci donc , très -expressément ,
Est en tout point mon testament.
Je nomme pour mon légataire
Universel et mieux prenant ,
(1) Il a été écrit en 1814 , avant la première entrée des ALLIÉS À
Paris.
TOME 66 . 7
98 MERCURE DE FRANCE .
Celui qui , du fatal moment
Oùj'irai , cloué dans ma bière
Et confessé bien et dûment ,
Reposer indéfiniment
F118
f
Adeux fois quatre pieds sous terre ;
Celui , dis-je , qui , tristement ,
Car c'est ainsi qu'il doit le faire ,
Pourra , par acte baptistaire ,
Prouver qu'il était , moi vivant ,
Au premier degré mon parent ;
Ne voulant point absolument
Que l'on recherche en rien sa mère ,
Vu cet axiome prudent
Et de droit principe évident
Qui , nonobstant cet accident ,
Adater d'Ève et du serpent ,
Renouvelé si fréquemment ,
Dit qu'en mariage un enfant
Est toujours le fils de son père.
Je lui donne , conséquemment ,
Meubles , bijoux , argent comptant ,
Linge , y compris , s'il peut lui plaire ,
Mon portrait assez ressemblant ,
Placé dans son cadre et sous verre ,
Ala condition pourtant
Que , selon l'usage ordinaire ,
Commeen agit tout héritier
Né dans la caste roturière ,
Entre les rats et la poussière
Il le mettra dans son grenier .
Pour quoi je lui donne hypothèque
Sur mon bien futur et présent;
Mais , toutefois , me réservant ,
Pour en disposer librement ,
Les livres qui , dans ce moment ,
Composent ma bibliothéque ;
MARS 1816.
99
De mes travaux ils sont le fruit ,
Et j'en dispose ainsi qu'il suit :
Je lègue à mon cher Darutile ,
Qui ne l'a point étudié ,
Le traité pour lui fort utile
Du bon Sacy sur l'amitié.
Il y verra , dans mainte glose ,
Que, lorsqu'on prend le nom d'ami ,
On ne peut aimer à demi ,
Et que le nom n'est pas la chose.
Item; je lègue à Sotenveau ,
Ce rimailleur impitoyable ,
Fléchissant sous le lourd fardeau
De ses vers tournés à la diable ,
Un exemplaire de Boileau ;
Lui demandant, pour toute grâce ,
De relire , soir et matin ,
Ce poëme à mon gré divin ;
Disant : « C'est en vain qu'au Parnasse
» Un téméraire... » et cætera :
A ce début , je le lui passe ,
S'il le veut même , il s'en tiendra .
Item ; je lègue à Sotenville ,
Tout rempli de prétentions ,
Qui se croit en traductions
Le traducteur le plus habile ,
Et qui , tout pesé , n'est qu'un sot ,
Les Bucoliques de Tissot ( 1),
Les Géorgiques de Delille.
1
(1) Soit dit , sans méconnaître le talent qui se fait remarquer dans
es traductions de ces mêmes Bucoliques, par MM. Didot , de Laneac,
et feu Doranges.
550420
100 MERCURE DE FRANCE.
Item; je lègne à Nain-Géant,
Grâces au bon goût d'à présent ,
De notre scène une merveille ,
Pour qu'il apprenne enfin comment
On peut à la fois , savamment ,
, Captiver l'esprit et l'oreille
Ne pas tomber si lourdement ,
Et toutefois si justement ,
Puisque sa muse sans pareille
Ne l'inspire que froidement ,
Sottement , ennuyeusement ;
Je lègue , dis-je , à Nain-Géant
Et mon Racine et mon Corneille .
Item; je lègue à Cironet ,
Phénix prétendu dramatique ,
Prenant , je le lui dis tout net ,
Le trivial pour le comique ,
A sa taille rabaissant l'art ,
Pour qu'il change en tout sa manière
Et ne reste pas dans l'ornière
Qui l'engloutiraît tôt ou tard ,
Mes cinq volumes de Regnard
Et mes huit tomes de Molière .
Item; je lègue à Fréroneau ,
Voulant trancher de l'aristarque ,
Jugeant de tout en étourneau ,
Donnant d'un débile cerveau
Par extraits l'infaillible marque ,
Pour qu'il raille un peu plus gaîment ,
Censure un peu moins pesamment
Lorsque de critique il se mêle ,
Et néanmoins en supposant
Qu'il peut les lire couramment ,
Blaise Pascal et Pierre Bayle.
1
MARS 1816. ΙΟΙ
Item; je laisse à Furinard ,
Qui , par un funeste hasard ,
Quelque objet qu'il trouve à l'écart ,
S'il le trouve à sa convenance ,
De le demander se dispense ,
Et, de remords jamais troublé,
Chez lui l'emporte à pas doublé ;
Je lui donne , en toute science ,
Pour l'acquit de sa conscience ,
Plus d'un livre qu'il m'a volé .
Item; je lègue à Chattemite ,
Courtisan très-adroit , très - fin ,
Qui , bien qu'au fond, rusé , malin ,
Vous accueille d'un air calin ;
Si vous demandez une grâce
Qui peut émaner de sa place,
Vous promet avec onction
Son appui , sa protection ;
Et fier de se voir , dans sa glace,
De rubans caparaçonné ,
De vous assez peu s'embarrasse
Quand vous avez le dos tourné;
Je lui lègue , sans exigeance ,
Et pour prix de son obligeance
Que l'on attend toujours en vain ,
Un Machiavel en vélin.
Item , je lègue à Monbelâtre ,
Qui , du sein de l'obscurité ,
Aujourd'hui se trouve monté
Sur un hautet brillant théâtre ,
Et qui , toujours le nez au vent ,
Bouffi, de sa métamorphose ,
S'imagine être quelque chose ,
Se persuade qu'il impose
102 MERCURE DE FRANCE.
Par un ton , un air important ,
Et par un dédain insultant ,
Je lui lègue mon La Fontaine ,
Espérant bien qu'il en lira ,
En apprendra , méditera
Deux ou trois fables par semaine ,
Recommandant à son cerveau
Celle du Chêne et du Roseau .
Item; je lègue à Taupenterre
Le traité qu'il aurait dû faire ,
Attendu sa capacité ,
Pour laquelle on l'a tant cité ,
Traité , vraiment , qui n'est pas bête ,
Sur l'art de conserver sa tête ,
De changer de masques à propos,
Et de nager entre deux eaux
Dès qu'on avise la tempête.
Item; je lègue à Fierébas ,
Grand Jodelet , franc Mascarille ,
Comme eux parlant de ses combats ,
Qui toujours canonne , fusille
Force gens qui n'en meurent pas ;
A Paris , guerrier intrépide ,
Au champ d'honneur guerrier prudent ;
Pour que la peur point ne le guide
Quand le danger est imminent ,
Pour qu'un fait notoire , éclatant ,
Vienne à l'appui de ces histoires ,
Que de sa vaillance et sans fin
Il invente , en vrai spadassin ,
Les très-véridiques mémoires
De Jean Bart et de Du Guesclin .
Ainsi , dans l'espoir d'être utile ,
D'un notaire empruntant le style ,
MARS 1816 , 103
Je me borne pour le moment
20
A ces legs qui , je le présume ,
Prouveront qu'en tenant la plume
J'avais raison , discernement ,
Et bonté d'âme assurément;
Me réservant , chose facile ,
Grâces à ces simples mots : Je veux ,
De faire encor plus d'un heureux
Par un généreux codicille ,
Même de ne pas oublier,
Vu cette masse incalculable
Debrochures dont on m'accable ,..
Ma beurrière et mon épicier.
Et, pour qu'on ne puisse nier
Que le présent soit régulier, ..
Je nomme , par choix volontaire ,
Exécuteur testamentaire
: Mon bon ami, mon cher Durgent ,
Qui d'intérêt et de tendresse
Me donne des marques sans cesse ,
Pour peu qu'il ait besoin d'argent ;
Le priant, par reconnaissance
Deses soins , de sa bienveillance ,
D'accepter comme une quittance ,
De tout ce qui par lui m'est dû ,
Plus d'un billet , plus d'un reçu ,
Constatant qu'il eût dû me rendre
Ce qu'il m'a fait toujours attendre ,
Etqu'il nem'a jamais rendu.
M. le chevalier VIGÉE .
1.
>
LE COUP DE FUSIL ,
FABLE .
Au milieu des forêts , sans trop user de poudre ,
Mon fusil , rival de la foudre ,
104 MERCURE DE FRANCE. 1
Fait un bruit qui ne finit pas .
Mais, en plaine, c'est autre chose :
Du salpêtre infernal j'ai beau forcer la dose ,
Un court instant à peine on m'entend à vingt pas .
Des réputations serait-ce donc l'histoire ?
Bien choisir son théâtre et crier à propos ,
Sont deux grands points : un bruit accru par des échos
Ressemble beaucoup à la gloire.
LE RETOUR DES HIRONDELLES.
AIR : Femme sensible.
Est-ce bien vous , sensibles hirondelles ,
Qui revenez habiter nos climats ?
Ah! oui , c'est vous ! le seul bruit de vos ailes
Dità mon coeur qu'il ne se trompe pas .
Venez chez moi choisir un domicile,
Je vous promets les soins les plus constans ;
Si vous aimez un séjour bien tranquille ,
Le mien doit plaire aux filles du printemps.
De vous revoir mes yeux surpris encore
Osent douter de votre prompt retour ;
Mais dans nos champs quand je vois briller Flore ,
C'est m'annoncer vous , Zéphyr et l'Amour.
Amour, Amour, que la nature est belle ,
Quand dans son sein tu sèmes les désirs !
Qu'entends-je ? ah ! c'est l'amante tourterelle
Qui tendrement roucoule ses soupirs..
Chantez aussi , charmantes hirondelles ,
Chantons en coeur la saison des beaux jours ;
Et, s'il se peut, du temps coupons les ailes.
Aimable erreur ! ce vieillard ſuit toujours.
Oiseaux chéris , si le cours de ma vie
Doit se faner en ces calmes déserts ,
En attendant, que votre compagnie
M'y tienne lieu des amis que je perds .
MARS 1816. 105
ÉNIGME .
Au singulier, je suis la fortune du sage ,
Et des héros enflamme le courage .
:
Guidé par son orgueil , très-souvent l'homme altier,
Pour m'avoir au pluriel, me perd au singulier.
ww
CHARADE .
Quoiqu'enclavé dans chaque lieu ,
Mon premier est le chef d'une petite bande ;
Aumoins aussi puissant que Dien ,
Mon second sur la terre ainsi qu'aux cieux commande;
Et par ce pouvoir mon entier
Doit sa naissance à mon dernier.
1
mw
LOGOGRIPHA .
Impudens, injucunda, molestaque, universa tango ,
et ad vivas usque partes pungo. Talis est facultas
mea. Decompone quod sum , statim videbis gulosam
bestiam quæ corrodet , deindè filiarum Dei artium
cognominem.
BONNARD , ancien militaire .
1
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Lemot de l'énigme est la lettre T.
Le mot de la charade est Dés-espoir.
"
Le mot du logogriphe est Cor , dans lequel on trouve Or
etRoc.
106 MERCURE DE FRANCE .
INSTRUCTION PUBLIQUE .
1
<<Lorsqu'on vient à peser mûrement le bien qu'ont
procuré aux hommes , depuis l'origine de l'art ,
une poignée de fils d'Esculape , et le mal immense
que la multitude de docteurs et de professeurs a, fait
au genre humain dans cet espace de temps , on pense
sans doute qu'il serait plus avantageux qu'il n'y eût
jamais eu de médecins dans le monde. >>>
BOERHAAVE .
Si la vie est le premier des biens , le premier des arts
serait sans doute celui qui saurait nous la prolonger; et
la médecine serait cet art précieux et bienfaisant , si ,
toujours administrée savamment , laguérison était le produit
constant de ses remèdes. Mais a-t-elle été toujours infaillible
? ceux qui l'ont exercée dans tous les temps ont
tellement été sujets à l'erreur, que c'est encore un problème
de savoir si elle n'a pas été pour les hommes un
fléau plutôt qu'un bienfait. Que de sarcasmes , dans tous
les âges, ontplusur la médecine et ses agens ? Il n'y a point
de profession sur laquelle les plaisans et les poëtes ne se
soient plus généralement égayés. Boileau rit des Perrault ,
Guénault ; Molière joue la médecine entière. Les Romains
et les Grecs ne l'épargnèrent pas davantage; mais,
malgré cette espèce de conjuration de tous les gens en
santé , en dépit de la médisance , un instinct plus fort
que la raison nous entraîne , lorsque nous souffrons , à
chercher dans les remèdes un soulagement à nos maux .
Favorisés par quelques réussites , ces succès légers ont
nourri dès le commencement, chez tous les peuples , l'espoir
de découvertes plus complètes .
La médecine paraît avoir pris naissance chez les anciens
habitans de la Ghaldée; elle s'étendit de là en
Égypte et s'y perfectionna , autant du moins que pouvait
le faire un art qui demande des essais , lorsque ceux
MARS 1816.
107
qui le professent répondent sur leur tête de toute innovation
qui n'est pas couronnée du succès. Celui qui ,
pour guérir un malade, s'éloignait en Égypte des moyens
prescrits , et ne le sauvait pas, était mis à mort .
Une loi si sévère devait rendre les médecins extrêmement
circonspects ; ils jouissaient cependant d'une telle
considération que les prêtres crurent devoir réunir la
médecine au sacerdoce, pour ajouter un nouveau lustre
à ce dernier .
La médecine fit assez peu de progrès en Égypte ; du
reste , elle s'y exerçait libéralement ; et ce gouvernement
admirable , qui sut , pendant une longue suite de
siècles , faire exister dans l'abondance, et presque sur un
point du globe , vingt millions d'individus , prenait un
soin égal des citoyens malades et bien portans. Les médecins
y étaient des fonctionnaires publics (A. )
La Grèce , comme on sait , reçut de l'Égypte le dépôt
des connaissancesqu'on y cultvaient. Un siteheureux, une
imagination plus brillante, et peut- être un gouvernement
moins parfait , les firent porter les sciences et les arts
àun plus haut degré de splendeur .
Le premier, en Grèce , qui se distingua dans la médecine,
fut Mélampe. Il vivait 1430 ans avant J.-C. , passa
d'Argos en Égypte , y puisa des connaissances; et , de
retour dans son pays , il guérit les filles de Prætus , attaquées
de folie , en employant l'ellébore noir et les bains .
Dans d'autres cures également heureuses , il fit suivre à
ses malades un régime à peu près semblable à celui qui
serait donné de nos jours .
S'il y joignit quelque apparence de magie, ce fut sans
doute pour donnerplus d'autorité à ses ordonnances. Plasieurs
autres médecins parurent ensuite : Théodamas , Polydas,
le centaure Chiron, qui exerça à la fois la médecine
et la chirurgie, et s'occupa des hommes etdes animaux. Il
eut plusieurs élèves , entre autres Aristée, qui se distingua
par des découvertes utiles; mais nul ne lui fit plus d'honneur
que le fameux Esculape. Ce dernier fit faire de tels progrès
à la science , que la Grèce , encore ignorante , crut
que , sans un commerce avec les dieux , ou sans être dieu
soi-même , on ne pouvait pénétrer si avant dans les se-

108 MERCURE DE FRANCE.
crets de la nature. Esculape accompagna les Argonautes ,
et bientôt il eut des autels .
Ce fut sans doute cette idée religieuse qui concentra si
long-temps les connaissances médicales dans la famille
d'Esculape , autrement dite des Asclepiades ; on connaît
peu ses descendans. L'histoire en a été perdue ;
leurs noms seuls ont été conservés . On sait cependant
que ses fils , Machaon et Podalyre , suivirent l'armée au
siége de Troie ; que Machaon pansait particulièrement
les chefs qui étaient blessés ; qu'il guérit Philoctète , et
périt à la fin du siége dans un combat singulier.
Cette famille , du reste , se divisa en trois branches ,
et fonda autant d'écoles : celle de Rhodes , qui subsista
peu ; celle du midi , qui fut la plus célèbre ; et celle enfin
de l'île de Cos , qui produisit Hippocrate .
Ce fut la première année de la quatre-vingtième olympiade
, 460 ans avant J.-C. , que naquit le père , le vrai
fondateur de la médecine , et l'étoile , pour ainsi dire ,
qu'on ne peut , dans l'art de guérir, perdre de vue sans
craindre de s'égarer .
Il était dans sa branche le dix-septième descendant
d'Esculape . Toutes les découvertes antérieures ont paru
s'absorber dans l'immensité de ses lumières ; toutes les
branches de la médecine s'accroître et se perfectionner
dans ses mains. L'étude de la nature , des climats et
des peuples , ne le distrayait pas de celle des individus ;
ou plutôt , en les approchant , il semblait les pénétrer,
s'identifier avec ses malades , et connaître par inspiration
leurs maladies et les remèdes qui y étaient propres .
On trouvait d'ailleurs chez lui, comme chez un sage
de nos jours ,
L'accord d'un grand talent et d'un grand caractère .
1
On sait son dévouement pour tous les peuples de la
Grèce. Athènes, ravagée par la peste , éprouva surtout
ses bienfaits. Les habitans s'en montrèrent peu reconnaissans
, et menacèrent la patrie d'Hippocrate. Il sut paralyser
leurs efforts , en formant contre eux une ligue
MARS 1816 .
109
i
puissante de peuples qui n'avaient point oublié ses services.
Cette conduite des Athéniens étaitd'autant plus odieuse,
que, tandis qu'en s'exposant à la contagion, il travaillait
gratuitement àles délivrer dela peste ; le grand roi, dont
les états en souffraient cruellement , lui fit offrir des
sommes immenses pour venir au secours de ses peuples ;
mais lui , fidèle à la Grèce et àla liberté , répondit qu'il
était assez riche, et que rien ne pourrait l'engager à secourir
un tyran ennemi né de son pays. M. Girodet a
retracé ce trait de patriotisme dans un tableau plein d'éclat
et de vérité.
Le talent qu'il eut d'écrire avec élégance et énergie ,
de classer parfaitement ses matières , et de présenter
clairement ses idées , l'a présenté à la postérité comme
un modèle unique de connaissances et de génie.
La science médicale cessa d'être, alors le patrimoine
d'une famille. Le respect pour le législateur de la médecine
, qui , dans ses mains , avait produit tant de merveilles
, fit long-temps observer ses lois et sa méthode ;
mais l'esprit indépendant des Grecs , leur imagination
trop inquiète , les portèrent enfin à secouer un joug
salutaire .
Des règles aussi sages , qui , dans ce siècle de lumières,
semblent devoir encore chez nous diriger toute la médecine
, chez les Grecs ne devinrent qu'un système connu
sous le nom de dogmatique ( 1 ) . Celui des empyriques (2)
s'éleva à côté ; tous deux produisirent des grands hommes
. De leurs rivalités néanmoins , et de leurs contesta-
(1) Médecine dogmatique, enseigne et exerce l'art de guérir les
maladies du corps humain ; mais cet art est fondé sur la raison et
l'expérience.
(2) Médecine empyrique, signifie expérience. Ce terme , dans le
sens propre , a été donné de tout temps aux médecins qui se sont
fait des règles de leur profession sur leur pratique , leur expérience,
et non point sur la recherche des causes naturelles , l'étude des bous
ouvrages , et la théorie de l'art .
110 MERCURE DE FRANCE.
tions , naquit la secte des méthodiques ( 1 ) ; elle eut pour
chef Thémison . Cette secte se divisa elle -même , et produisit
les éclectiques (2 ) , qui semblent suivre les règles
les plus conformes à la raison .
Une chose remarquable , c'est que la médecine du
temps d'Erasistrate et d'Hérophile , 280 ans avant J.-C. ,
se divisa en trois branches , qui répondaient , à quelques
différences près, à ce que nous appelons proprement médecine
, chirurgie et pharmacie.
ces Ce n'est pas que, du temps même d'Hippocrate ,
parties ne parussent déjà distinctes , ainsi que l'indique
un passage de ses ouvrages , où il dit : Neque verò calculo
laborantes secabo; sed viris chirurgicæ operariis ejus
reifaciendæ locum dabo. Mais cette distinction n'avait
lieu sans doute que pour les grandes opérations, la pierre ,
les amputations , les empyèmes, qui demandent une
étude particulière et un fréquent exercice ; et le médecin
se chargeait alors, comme aujourd'hui, de celles qui s'allient
facilement avec l'étude la plus profonde de lamédecine
et sa pratique spéciale.
De la Grèce , la médecine se répandit dans l'Italie ;
Archagatus l'y introduisit l'an, de Rome 575. Ce n'est
pas qu'on n'y connût les médecins ; mais l'art , encore
dans l'enfance , se bornait à un grossier empyrisme .
L'Italie fournit peu d'hommes célèbres en ce genre. Jules
César mit pourtant la médecine en honneur ; Auguste
la favorisa à cause d'Antoine Mura , qui l'avait guéri
d'une maladie grave. Mais quoique, dans ses Offices , Cicéron
la mette au rang des arts libéraux , elle fut assez
généralement , chez les Romains , reléguée parmi les
esclaves; Mura lui-même était un affranchi .
(1) Médecine méthodique . On appelait ainsi une secte d'anciens
médecins qui réduisaient toute la médecine à un petit nombre de
préceptes communs .
(2) Médecine éclectique, c'est-à-dire choisissante : elle fait profession
de choisir ce que chacune des autres sectes avait de meilleur.
MARS 1816 . 111
Chez les barbares , elle se réduisait à quelques secrets ,
dont les prêtres , tels que les druides , se réservaient exclusivement
la connaissance et le profit.
Dans les Indes elle se divise en huit branches , et est
toujours dans l'enfance. Elle n'est pas beaucoup plus
avancée à la Chine et au Japon .
:
Chez les Juifs elle se borna jadis aux élémens de la
chirurgie. Les maladies , selon les hommes stupides ,
étaient des oeuvres du démon auxquelles la religion seule
pouvait porter remède ; implorer des secours humains ,
pour se soulager et guérir, était une impiété à leurs
yeux.
Mais de tous les peuples ignorans qui ont cultivé la
médecine , aucun ne l'a traitée avec autant de sagesse et
d'intelligence que les anciens habitans du Mexique. Une
expérience attentive leur avait fait découvrir dans différentes
simples des vertus propres à guérir toutes sortes
de maladies. Ils opéraient souvent des cures merveilleuses
, soit par l'expression des sucs pris intérieurement ,
soit par l'application extérieure de la plante. Cortès , dans
une maladie grave , en éprouva les effets ; les médecins
de ce pays l'arrachèrent à la mort.
Nous leur devons nous-mêmes nos remèdes les plus
efficaces : le quinquina et l'ipécacuanha.
Lors de la décadence des lettres , après les invasions
du Nord , les sciences se réfugièrent chez les Arabes. La
médecine surtout y fleurit depuis le neuvième siècle jusqu'au
treizième inclusivement ; mais leur imagination
ardente , nourrie des ouvrages de Galien, dont ils adoptèrent
tous les systèmes en enchérissant sur ses erreurs ,
jointe aux découvertes chimiques dont ils firent un mauvais
usage , les firent donner dans de grands écarts.
C'était cependant dans leurs écoles en Espagne qu'il fallait
aller s'instruire , jusqu'à ce que des savans , vers le
milieu du quinzième siècle , eussent transcrit à Venise
les manuscrits des anciens Grecs .
L'imprimerie , découverte vers le même temps , les
rendit plus communs ; la doctrine d'Hippocrate fut ressuścitée
; une lumière sûre et douce dissipa les ténèbres ,
et s'étendit rapidement , ainsi que nous le verrons dans
112 MERCURE DE FRANCE .
le prochain article. Nous donnerons en même temps ,
d'une manière concise , l'histoire de notre double école
de médecine et de chirurgie jusqu'au moment de la révolution
, la création à cette époque d'une école nouvelle
qui réunit les deux branches ; et, après avoir dit un
mot sur chacun des hommes savans qui y professent ,
nous peserons les inconvéniens qu'il pourrait y avoir en
divisant, comme autrefois , cette école en deux branches ;
système que quelques-uns paraissent cependant adopter
avec prévention.
(A. ) REMARQUE.
Le climat, dit Montesquieu , est tel, dans certains pays ,
que la population y triomphe du plus affreux despotisme;
et il cite l'exemple de la Chine, où le bâton , dit-il,
commande d'un bout à l'autre de l'empire. Pour moi ,
j'oserais dire , d'après ce qui s'est passé en Égypte , que
la Chine ne doit qu'à ses lois sa population excessive.
Ces deux peuples , qui probablement tirent leur origine
l'un de l'autre , eurent des moeurs tout-à-fait semblables .
Les mêmes causes , en différens pays , produisirent des
effets semblables . L'Égypte , gouvernée comme la Chine,
se couvrit ainsi qu'elle d'une population immense ; mais
cet excès de population en Égypte a disparu avec ses
lois ; leurs monumens seuls aujourd'hui , aussi inconcevables
que ce qu'en dit Hérodote , peuvent seuls confirmer
ses récits. Pourquoi la Chine n'éprouverait-elle
pas le même sort si son gouvernement venait à changer ?
le bâton a beau y être levé d'un bout de l'empire à
l'autre , il l'était de même à Rome sur des citoyens
libres . Les lois à la Chine règnent , ou du moins les
moeurs , puisque le peuple s'y multiplie à l'excès ..
BOISGUERET DE LA VALLIÈRE.
MARS 1816 . 113
-
mmmmmmm
umimie BREE
ROYAL
DÉVELOPPEMENT SOMMAIRE
D'un nouveau système de crédit et d'amortissement de
la dette publique , applicable à la France , ou contreépreuve
du système d'emprunt et d'amortissemen
pratiqué en Angleterre ; par M. Morin , ex-commissaire-
liquidateur des dépenses de la guerre. Avec cette
épigraphe :
Le mieux n'est pas toujours l'ennemi du bien.
A Paris , chez Petit , libraire , Palais-Royal , galeries
de bois , nº. 257 ; et chez le Normant et Nicolle , libraires
, rue de Seine , nºs. 2 et 12 .
2
Cet ouvrage , ou plutôt ce rapport sur un ouvrage
encore manuscrit de M. Harel , jadis employé près de
de M. de Calonne ; ce rapport , dis-je , mérite une attention
toute particulière. Publié au moment où la
France entière a les yeux fixés sur le traité de paix qui
l'oblige à de si grands sacrifices , il acquiert un nouveau
prix; il devient , par les avantages immenses qu'il présente
, une sorte de compensation à nos maux , et
semble unbienfait inespéré de la Providence.
L'auteur commence par donner une idée du système
pratiqué en Angleterre relativement aux emprunts' et
à leur amortissement.
<<L'Angleterre , dit- il, a-t-elle besoin de 600,000,000 :
>>comme son crédit est puissamment établi , elle ouvre
» un emprunt , sur-le-champ il est rempli ; à l'instant
> même elle augmente l'impôt sur le peuplede 36,000,000,
>>ce qui représente six pour cent des 600,000,000 em-
>>pruntés ; cinq pour cent de cet impôt , c'est-à-dire
» 30,000,000 , sont affectés au payement de l'intérêt de
> l'emprunt , et un pour cent , c'est-à-dire 6,000,000 ,
>>sont versée chaque année dans une caisse d'amortisse-
» ment , qui les emploie à intérêts composés en achats
>>de rentes , ressaisit en trente- sept ans la totalité des
> 30,000,000 de rentes , ou , ce qui revient au même ,
TOME 66 . 8
SEINE
1
5
c.
114
MERCURE DE FRANCE.
:
amortit en trente-sept ans le capital des 600,000,000
> primitivement empruntés . »
Passant ensuite au développement du système de
M. Harel : « Il est bien évident , continue M. Morin ,
>> que la France a de grands besoins , et qu'ils sont
» d'une urgence extrême ; il est bien évident qu'il faut
>> qu'elle s'impose un système pour se créer des capi-
>> taux , système qui, en rappelant une certaine abon-
>> dance dans le trésor public , rassure , par des résultats
> heureux et prompts , les capitalistes inquiets, les créan-
» ciers alarmés , l'agriculture ruinée et désolée, et porte
> enfin une nouvelle vie dans toutes les branches de l'économie
politique. »
>> Mais la France n'a point de crédit public; elle ne
>> peut donc pas emprunter. Le trésor a cependant besoin
d'un secours ; nous le porterons provisoirement à
» 600,000,000 . Eh bien ! au lieu d'un capital pa-
>> reil emprunté , comme cela aurait lieu en Angleterre ,
>> on aura des bons de contributions pour 600,০০০,০০০ ;
>> ces bons seraient mis en émission par douzième chaque
» mois : voilà le capital trouvé.
»
»
»
" Le remboursement de ce capital aura lieu au bout
de vingt ans ; et, pour le rendre certain et numérique,
lesbons de contribution seront soumis à une perte d'un
centime deux cinquièmes par jour, ou de cinq pour
>> cent par an; ce qui donnera , sur les 600,000,000,
» 30,000,000 de bénéfice à l'état chaque année. Ces
» 30,000,000 seront versés dans une caisse particulière.
» L'on conçoit déjà que chaque année les bons de con-
>> tribution prendront de la consistance et du crédit
>> puisque chaque année on capitalisera un vingtième de
leur valeur. !
>> Ces bons seront reçus dans toutes les caisses publi-
» ques , jusqu'à concurrence de moitié des sommes que
> les contribuables auront à payer à raison de l'impôt
>> ou de toute autre nature de dettes. D'un autre côté ,
>> le cours de ces mêmes bons sera forcé pour un cin-
» quième dans les payemens résultans de toutes les tran-
>> sactions sociales.
> Craindrait- on maintenant que les 600,000,000 de
7
MARS 1816 . 115
> bons , dont la moitié trouve un emploi dans les caisses
» publiques , pesassent trop dans la circulation , lorsque
» l'autre moitié suffirait à peine au service obligé du
>> cinquième dans les payemens entre particuliers ! Cela
» paraît impossible ; cependant , pour dissiper jusqu'à
>> cette derniere inquiétude , l'administration , chargée
de la direction générale de l'opération , sera autorisée
à échanger contre écus , à un pour cent de perte de
leur valeur primitive, tous les bons qui lui seraient
>> présentés. Cette perte est forte sans doute ; mais elle
» éloignera les malintentionnés , et c'est le bien essen-
>> tiel qu'on a voulu atteindre .
»
>>L'argent nécessaire à cet échange ne manquera ja-
>> mais , parce que le trésor, effectuant tous ses pave-
» mens en bons , et ne recevant que la moitié des im-
» positions en valeur de cette nature , percevra en
numéraire les 300 autres millions , solde des contribu-
» tions publiques. Or, comme il n'est pas besoin de
>> 300,000,000 en argent pour suffire à l'échange de la
»
» même quantité de bons , surtout si l'on veut bien se
>> rappeler que , dans notre hypothèse , la presque tota-
>>lité de ces mêmes bons officiera journellement dans les
>> payemens entre particuliers ; il est bien démontré
» que le gouvernement conservera presque intégralelement
la libre disposition de ces 300,000,000 réalisés
› en écus.
"
"
- > Que fera-t-on des 300,000,000 qui seront versés
annuellement dans une caisse particulière pour servir,
au bout de vingt années, au retraitde tous les bons de
contributions ? On prêtera ces fonds à l'agriculture , à »
la propriété , par première hypothèque , par contrat à
>> réméré , sans frais , à raison de quatre pour cent par
» an. La première année , l'agriculture et la propriété
» jouiront de 30,000,000 ; la deuxième , de 60; la tro:-
» sième , de go; ainsi de suite : au bout de vingt ans ,
>> elles auront employé en améliorations , réparations et
>> créations , les 600,000,000 , produits du vingtième
» que le gouvernement réalise successivement ; et le
mode de cette réalisation s'opérera à l'administration
➤ publique , et par elle , en reportant au moyen d'un
»
116 MERCURE DE FRANCE.
>> estampillage , chaque année expirée, les bons des con
>> tributions à leur valeur primitive>.>>
Telles sont les bases du système de finance et de crédit
public de M. Harel , développé sommairement par
M. Morin. Si maintenant nous voulons suivre l'auteur
dans l'emploi de l'intérêt des prêts faits à l'agriculture ,
nous verrons , qu'à l'expiration de la vingtième année ,
premier terme fixé à l'opération , l'état , après avoir
remboursé en numéraire , sans qu'il lui en ait rien
coûté , les 600,000,000 de bons émis par lui, se trouvera
possesseur d'un capital en rentes , sur le grand-livre ,
de 760,000,000 , et que, si le gouvernement prolonge
l'opération seulement de dix ans , à cette époque , c'està-
dire dans trente ans : « après après avoir, d'une part ,
retiré les 600,000,000 de bons de contribution , il
pourra encore disposer d'un capital de 300,000,000 ;
>> et , d'autre part , il aura réellement a lui 120,000,000
>>
»
» de rentes », ou un capital de 2,400,000,000 ; ce qui
permettra alors l'extinction totale de la dette publique ,
que l'auteur suppose devoir être augmentée de 60,000,000
de rentes par l'effet de la liquidation de l'arriéré actucl.
Ces résultats du système sont positifs ; il n'y a rien là
d'exagéré , et les opérations sur lesquelles ils reposent
sont à la portée de tout le monde ; mais, ce qui ne l'est
pas , ce qui ne peut se concevoir par ceux qui ignorent
le principe fondamental de toutes les banqués de circulation
, c'est qu'après avoir offert d'aussi grands avantages
, « ce système présente encore une nouvelle source
>> de produits, qui pourraient s'élever annuellement au
>> même taux que l'intérêt des prêts à l'agriculture » ;
c'est-à-dire à 1,200,000 la première année ; 2,400,000 la
deuxième ; 3,600,000 la troisième ; ainsi de suite progressivement
.
Je crois inutile d'entrer ici dans les détails de la comparaison
que fait M. Morin du nouveau système avec
celui pratiqué en Angleterre ; il suffira de dire que cette
comparaison est tout à l'avantage de celui de M. Harel ,
ce qui est le plus bel éloge qu'on en puisse faire . En
effet , l'un nécessite pendant trente-sept ans une impo-
(
MARS 1816. 117
sition de 36,000,000 par an, qui peut être prolongée audelà
du terme fixé; l'autre n'a besoin que de 20,000,000
paran; et cet impôt, qui ne donne lieu à aucuns frais ,
s'éteint nécessairement avec les bons àl'expiration de la
vingtième année. L'un retire de la circulation un capi
tal de 600,000,000 ; l'autre , au contraire , livre ce capi
tal à l'agriculture , au taux le plus modéré; enfin , l'un
abesoinde trente-sept ans pour consommer son opérátion
, l'autre n'exige que vingt ans : et il est essentiel de
remarquer que neuf ans suffiraient, si , au lieu de prêter
à l'agriculture , on employait le nouveau capital en
achats de rentes .
M. Morin ne s'est pas borné à ne présenter que les
avantages du système de M. Harel ; non-seulement il indique
les ressorts principaux qu'il serait nécessaire de
mettre en action pour l'établir, mais encore il aborde et
réfute avec autant de franchise que de talent les objections
qu'on peut élever contre une semblable innovation.
»
« La première et la plus forte , dit-il , sera d'assimiler
>> les bons de contributions aux différens papiers-mon-
> naie créés dans le cours de la révolution. Que répon-
>> dre à cela ? Qu'il n'y a rien de commun entre les uns
>> et les autres : c'est surtout entre les époques qu'il
>> existe une différence tranchante; tout était, dans cés
> temps, prestige , imprévoyance , désordre, confusio.n;
>> aujourd'hui , nous sommes appelés , par la gravité des
>> circonstances , à être mesurés , sages , prévoyans et
>>calculateurs. Les capitaux sontanéantis en grande par-
*» tie ; ceux qui restent sont enfouis : de long-temps
>> rien ne pourrait faire rentrer dans la circulation , par
> son mouvement naturel , un numéraire abondant. Il
>>faut donc un signe fictif et de convention; si le peu-
-> ple français n'avait pas le jugement d'en sentir la né-
>>cessité urgente, et la force de l'appuyer de toute sa
» bonne volonté, il ajouteraitune cause de plus, et peut-
>> être la plus efficace , à sa ruine prochaine et totale.
Cette assertion ne me paraît pas exagérée ; seulement
l'auteur, ce me semble , aurait dû dire le gouvernement
français , au lieu du peuple français ; car, en général , c'est
118 MERCURE DE FRANCE.
uniquement des gouvernemens qu'il dépend que leur påpier
ait ou n'ait pas du crédit. Quoi qu'il en soit , il est
certain que la France a besoin d'un signe fictif , puisqu'elle
se trouve privée de signes réels . Et quel signe fictif
peut être préférable aux bons de contributions , dont tout
porteur, s'il n'a pas de contributions àpayer, peut en
réaliser de suite la valeur en numéraire , moyennant un
pour cent de perte ? Le plus grand tort que peut éprouveruncréancier,
ce n'est pas d'être payé avec une monnaie
qui l'oblige au sacrifice d'une partie de ce qui lui est
dû; c'est d'essuyer une banqueroute complète , après
avoir été long-temps bercé de l'espoir de ne rien perdre
de sa créance. Or, la France est aujourd'hui dans une position
telle , qu'elle n'a que le choix de l'un ou de l'autre
moyen de se libérer. Que dis-je ? elle n'a pas même ce
choix à l'égard des étrangers. Elle est donc dans la nécessité
la plus absolue de créer un papier-monnaie quelconque,
en votant une faible augmentation d'impôt pour
le soutenir, ou , ce qui occasionerait infailliblement sa
perte , « de recourir à de nouveaux emprunts forcés , de
>> multiplier, sous toutes les formes , les contributions , de
>> surcharger outre mesure le grand livre , de consom-
>> mer le peu de propriétés nationales qui nous restent ;
>> enfin , d'arriver à s'emparer du dernier écu en circu-
>>lation .
?
Les bons de contribution sont à la fois un signe fictif
d'un genre tout à fait nouveau , et un faible impôt
de 30,000,000 par an. Il est démontré que , pour celui
qui en recevra, la perte qu'il fera sur ces bons peut se
réduire à un pour cent de leur valeur ; ainsi , au moyen
de cette perte presque insensible , et de ce faible impôt
de 30,000,000 par an , qui se percevraient d'une manière
encore plus insensible et sans donner lieu à aucuns
frais , la France aura payé son énorme dette , elle se
sera libérée envers les étrangers , l'agriculture aura reçu
des fonds considérables à l'intérêt le plus modéré , et le
trésor enfin sera assez riche « pour indemniser les émi-
>> grés dont les biens ont été vendus; ce qui tranquilli-
» serait d'autant plus les nouveaux acquéreurs , pour
>>continuer les travaux d'utilité publique et d'embellis
MARS 1816.
119
semens , et pour donner des secours et des pensions à
> des milliers d'individus que la mauvaise fortune accable
* et poursuit. »
Au fait , de quoi s'agit-il ici? d'émettre des bons dont
l'échange àvolonté et contre du numéraire , et le remboursement
dans vingt ans , aussi en numéraire , soient
assurés de la manière la plus positive. Quel avantage le
gouvernement en retirerait-il? le plus grand , celui de
se libérer entièrement sans écraser le peuple par de nouveaux
impôts , et d'avoir encore à sa disposition un capital
immense. Quel avantage en retireraient les particuliers
? le plus grand aussi , celui d'être payés de ce qui
leur est dû , sans avoir à supporter le poids énorme de
nouveaux impôts , et l'avantage non moins grand de
trouver à emprunter à un taux en rapport avec le revenu
des terres; ce qui , par conséquent , mettrait fin
à l'usure. Quels inconvéniens présente cette émission
de bons ? aucuns , aux yeux de l'homme instruit , qui
ne juge pas par comparaison , qui sait apprécier les choses
à leur juste valeur sans écouter les passions ou les préjugés.
Aux yeux des ignorans , cette nouveauté présente
mille inconvéniens ; ils se réduisent à assimiler les bons
de contribution aux assignats créés pendant la révolution .
Pourquoi ces ennemis de toute innovation ne considèrent-
ils pas aussi comme des assignats les billets de la
banque de France , auxquels ils attachent la même valeur
qu'àdes écus ? parce qu'ils sont , à présentation , échangés
sans perte contre du numéraire. Eh bien ! que le gouvernement
et tous ceux qui paieront avec des bons de contribution
soient tenus de faire une remise d'un pour cent
de leur valeur, ces bons étant échangeables à présentation,
moyennant un pour cent de perte: les voilà au pair
avec les billets de la Banque de France , qui , eux-mêmes ,
sont au pair avec le numéraire. Je ne sais si , d'après le
système , cette remise doit avoir lieu , M. Morin n'en
fait pas mention ; mais , en supposant qu'elle ne pût se
faire , alors les bons de contribution vaudraient un pour
centde moins que le numéraire ; et M. Harel, au lieu d'avoir
offert au gouvernement un secours de 600,000,000
(et je crois qu'il pourrait être porté plus haut ), dont il
$120 MERCURE DE FRANCE .
1
1
,
peut user sur -le -champ sans nuire aux avantages incalculables
qui en découlent , n'aurait offert en numéraire
que 594,000,000 , c'est-à-dire , 600,000,000 moins un
pour cent de cette somme. Une pareille offre, faite dans
les circonstances difficiles où nous nous trouvons , doit
comme l'observe fort bien M. Morin , «'attirer sur ce
système l'attention de tous les administrateurs , de tous
» des hommes d'état et des amis éclairés de la patrie. >>
Aujourd'hui il ne s'agit pas d'examiner si la France est
dans la nécessité de recourir à un papier-monnaie ; la
question a été jugée lors de la création des bons
royaux; ce qu'il importe essentiellement , c'est que ce
papier-monnaie, devenu indispensable , soit le meilleur
possible ; et après avoir examiné le système de M. Harel
-sous ses différentes faces , il me paraît que les bons de
contribution sont, sous tous les rapports , le signe fictif
ale plus productif et le plus certain qu'on ait encore imaginé
jusqu'à ce jour.
Je ne finirai pas cet article sans citer encore un passage
de l'ouvrage que j'analyse : quand un livre est bien écrit ,
et que lamatière qu'il traite est d'un grand intérêt , la
meilleure manière de le louer, en faisant connaître l'esprit
de l'auteur, c'est , autant que possible , d'emprunter
ses propres pensées pour en donner une idée juste et
précise.
« En dernière analyse , dit M. Morin , ce système , libre
>> dans sa marche et trouvant en lui seul sa puissancepro-
>> ductive , ne forme obstacle à aucune des combinaisons
- qui peuvent procurer de nouveaux capitaux à l'état ;
>> de plus , il laisse au trésor toutes ses ressources , telles
-->> que les coupes de bois, les émissions de rentes , les impôts
, le domaine extraordinaire; et ce n'est pas là le
>> moindre de ses résultats ; c'est même le complément
>> de tous les autres , puisque l'administration publique ,
en se saisissant d'abord des 600,000,000 , mis à sadis-
>> position , et s'appuyant ensuite sur le crédit et sur les
>> capitaux , d'une valeur au moins égale que lui assure
- > le système , ne perd aucun des avantages qu'elle peut
>> tirer encore du temps , des circonstances , de l'indé-
>> pendance absolue qu'elle conserve pour développer
MARS1816 . 121
>> chacun de ses moyens particuliers et l'ensemble de ses
>»>>>forces vitales. » .
LES HARMONIES DE LA NATURE
De M. Bernardin de Saint-Pierre; publiées par M. Aimé-
Martin ( 1) .
( II . Article. )
Comme si ce n'était pas assez de tout le charme de son
talent , l'auteur remplit son ouvrage des souvenirs les
plus touchans. S'il cite Virgile , c'est pour analyser l'épisode
de Nisus et Euryale), ou ses douces bucoliques; s'il
consulte l'histoire , c'est pour nous montrer le dévouement
sublime de l'amour conjugal dans Éponine et Sabinus
; s'il parle des deux Corneilles , c'est pour embellir
leur mémoire des plus beaux traits de l'amitié fraternelle
qui les unit , et qui donna un si beau démenti à ces
deux adages trop souvent confirmés : Genus irritabile
vatum,etRara est concordia fratrum . Se livre-t- il à l'attrait
de parler de La Fontaine , c'est pour nous rappeler
les plus charmantes fables et les vers les plus aimables
qu'il ait laissés tomber de sa plume. Atous ces noms , qui
réveillent des idées si douces et si glorieuses , il joint ,
pour couronner le tableau, les noms chéris de Paul et
Virginie qu'il a immortalisés , et à qui il doit à son tour
son immortalité . Écoutons - le lui -même s'excuser en
quelque sorte de nommer ainsi les interlocuteurs d'un
dialogue sur la botanique , à l'imitation de ceux que
Rousseau établit entre lui et son Émile : 1
(1 ) Paris , chez Méquignon-Marvis, lib. , rue de l'École de Médecine
, nº. 9.
Trois volumes in-8 °. , papier fin des Vosges. Prix : 22 fr . , et
27 fr. 50c₁- Quatre vol. in- 12 , pap. superfin , 13 fr. , et 17 fr.
franc de port. Trois vol. in-8°,, papier vélin satiné , 40 fr . et
44fr. francdeport.
-122 MERCURE DE FRANCE .
(
»
»
«J'adopte ces noms d'autant plus volontiers, que j'ose
dire y avoir attaché quelque intérêt . Beaucoup d'enfans
les portent aujourd'hui; en cela , Dieu a comblé
> mes voeux , et au-delà. Lorsque j'étais célibataire , et
>> que je publiaí les premiers volumes des Études de la
» Nature , j'y ai dit, sans me douter que je prophétisais ,
» que la générationfuture m'appartiendrait en quelque
chose. Je l'entendais des réformes de son éducation
dont je m'occupais ; mais j'en suis en quelque sorte de-
>>venu le parrain ; je ne vais point dans une promenade
» que je n'entende des mères , des bonnes , des frères et
>> des soeurs appeler des Paul et des Virginie. Je tourne
<>> souvent la tête, croyant que ce sont mes propres en-
>>fans; car j'ai aussi un Paul et une Virginie , qui for-
>> ment la couronne de roses de ma vieillesse .
»
"
M. Bernardin parle de ses enfans comme Rousseau
-parle de son Émile , avec cette différence avantageuse
pour lui que Rousseau s'est privé lui-même de la douceur
d'élever un Émile , au lieu que Bernardin de Saint-
Pierre a vu , en effet , dans son fils et dans sa fille , Paul
et Virginie. L'un , dans les pages inımortelles où il dépeint
tout le charme de l'amour maternel et de l'amour
conjugal , a tellement l'accent de la tendresse , qu'on ne
pourrait jamais s'imaginer que le même homme se soit
ravi la douceur d'élever ses enfans , s'il ne nous l'apprenait
dans ses Confessions . L'autre , au contraire , dans
l'intérieur de sa famille , la tête couverte de cheveux
blancs, et apprenant à lire à ses enfans dans la charmante
pastoraledePaul et Virginie, augmente le respect et l'admiration
que nous inspirent ses écrits. On serait tenté
d'élever un autel à Rousseau , après avoir lu le dernier
livre d'Émile ; mais , si on n'allait le renverser, on cesserait
du moins d'y venir déposer le tribut de son culte ,
après avoir lu l'aveu qu'il fait dans ses Confessions.
Quant à l'auteur de Paul et Virginie , s'il ne mérite pas
d'aussi brillans hommages que Jean-Jacques , ceux qu'on
lui adressera ne seront mêlés d'aucun repentir. Toute sa
vie, comme ses ouvrages , commande de la vénération .
Cette douceur de caractère, qui a fait le principal attrait
de son commerce dans la vie privée comme de ses
MARS 1816 . 123
écrits , cettehorreur pour l'intrigue , cet amour pour la
retraite , d'où il répandit tant d'éclat sur la France littéraire
, que les honneurs vinrent enfin l'y chercher , et ,
par-dessus tout , cette âme aimante , pour me servir de
son expression , qui se livrait avec des transports toujours
nouveaux à l'admiration des chefs-d'oeuvre de la
nature, tous ces dons précieux dont l'assemblage doit
lui faire appliquer ce vers ,
,
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère
peuvent faire regarder M. Bernardin de Saint - Pierre
comme le parfait modèle du sage et de l'homme véritablement
heureux sur la terre; et , si l'amour a été pour
quelqu'un le soir d'un beau jour, c'est sans doute pour le
solitaire des bords de l'Oise . :
Écrivains de nos jours , chez qui l'amour des lettres
n'est que l'amour des richesses, et le talent que de l'ambition;
vous qui n'avez d'autre muse que la fortune , qui
croyez
Qu'aumoindre petit bruit de vos productions ,
Vons devez voir chez vous voler les pensions ;
:
vous pour qui l'enceinte paisible des colléges n'est plus
que le champde l'intrigue ; qui , pour aller vous asseoir
dans la chaire du modeste Rollin , vous faites traîner
dans un char élégant ; vous , enfin , qui changez le temple
des arts et des lettres en antichambre , jetez les yeux
sur la vie de l'auteur de Paul et Virginie. La gloire et
le bonheur qu'il n'a dus qu'à ses heureux travaux , à sa
belle âme et à son génie , vous paraissent-ils moins désirables
que les succès académiques , les bravos de coterie ,
les applaudissemens de salons ? Etes-vous insensibles aux
douceurs d'un loisir tranquille et studieux passé dans
l'exercice des plus nobles vertus et dans la jouissance des
plaisirs les plus purs ? L'éclat des distinctions que vous
recherchez pour prix de vos périodes cadencées , vous
semble-t-il capable de vous dédommager de ce sentiment
de satisfaction qu'éprouve l'auteur qui a toujours su conserver
son indépendance et sa dignité ? L'honneur
D'être le mieux renté de tous les beaux-esprits ,
sf
124 MERCURE DE FRANCE .
est-il donc le premier des biens pour unhomme de lettres?
Que direz-vous quand vous saurez que Bernardinde
Saint-Pierre vécut plusieurs années avec 600 francs
donnant, sur une pension de 1000 francs , 100 francs à
sa servante , et 300 francs à sa soeur ! Croyez-en l'expérience
; ce n'est pas en courant après les honneurs que
vous atteindrez la hauteur du Parnasse ; que vous acquerrez
cette supériorité de génie , qui n'est le partage
quede ceux que les muses embrasent d'un amour pur et
sacré. Vous pourrez devenir ministres , mais vous ne
serez jamais des Rousseau ou des Bernardin de Saint-
Pierre : vous pourrez faire de belles phrases ; mais, si
vous n'étudiez la nature que sous des lambris dorés ,
vous risquez fort de ne pas la connaître et la peindre
comme eux. Si votre talent peut se passer quelquefois de
l'espoir d'un prix , et que vous ne vouliez faire que des
éloges, faites celui de Bernardin de Saint-Pierre. L'académie
ne l'a pas encore proposé ; mais osez ne pas attendre
ses ordres pour rendre hommage au premier prosateur
de notre siècle , pour admirer l'ami , le compagnon
, le successeur de Rousseau. Que votre plume
éloquente nous peigne les beautés de son style enchanteur;
faites-nous voir par quel art il a su réunir les grâces
naïves de La Fontaine , la pompe et la magnificence de
Buffon, les fortes et brillantes couleurs de Jean-Jacques ,
la douceur et le naturel de Virgile à la science de Linnée
et de Tournefort. L'éloge ne paraîtra pas exagéré en
parlant de l'auteur de Paul et Virginie , et les citations
que nous allons ajouter à celles que nous avons déjà
faites , serviront à le justifier.
L'auteur représente l'homme seul sensible aux harmonies
des végétaux.
Les animaux , dit-il , n'admirent dans les plantes
"» ni les canaux séveux qui ravissent d'étonnement le na-
>> turaliste, ni les bouquets qui font palpiter le sein des
» bergères ; mais l'homme est sensible à toutes leurs
harmonies, et le sentiment se développe en lui avec le
>> fil de ses jours. Enfant à la mamelle, il sourit à la
▸ vue des fleurs ; dès qu'il peut marcher, il aime à cou-
» rir sur le pré qui en est émaillé ; dans l'adolescence , il
MARS 1816 . 125
assortit pour sa maîtresse le jasmin et la rose ; dans la
>> jeunesse , il groupe pour elle en berceaux les ébé
>>> niers et les lilas .>>>
« L'étude de la nature , dit-il dans un autre endroit,
▸ est si étendue , que chaque enfant peut y trouver de
» quoi développer son talent particulier. On dit que
» d'Anville , étant au collége , n'étudia dans Virgile que
"
"
les seuls voyages d'Enée.... ; il ne vit dans le poëte
» qu'un géographe , et il prouva ainsi qu'il le devien
> drait lui-même : mais la nature offre à l'homme un
>> poëme bien plus étendu que celui de l'Énéide . Laissons
>> chaque enfant l'étudier suivant son instinct ; il en ré-
>> sultera toujours quelque bien pour la société : un pré
leur suffit ; c'est un livre à plusieurs feuillets; le botaniste
y verra des systèmes ; le médecin, des simples ;
le peintre, des guirlandes ; le poëte , des harmonies; le
>> guerrier, un champ de bataille ; l'amant, un lit de re-
>> pos; le paysan, des bottes de foin; mais, quand ils ne
devraient y voir tous que des bouquets , laissez -les en
>> couronner leurs jeunes compagnes. Les jeux naïfs et
> innocens de l'enfance valent mieux que les études pé-
<< nibles et jalouses des hommes. »
»
"
»
Voici maintenant un des passages les plus gracieux et
les plus remarquables de l'ouvrage ; c'est le portrait de la
femme et l'éloge de la figure humaine :
»
»
»
1
« Considérez la femme dans un jardin , cueillant des
fleurs ou des fruits , ou folâtrant dans les prairies avec
>> ses jeunes compagnes, et formant avec elles des choeurs
de danse : des grâces ineffables sont répandues dans
les mouvemens de sa tête , de ses bras , de ses mains ,
de son corps , de ses pieds. Mais, voyez-la plus majes-
>> tueuse , entourée de sa famille , accompagner son époux
> avec toute ladignité maternelle , en portant un nour-
>>risson dans ses bras. Ce ne sont là cependant que les
attitudes de son corps. Les affections de son âme sont
› encore plus aimables et plus variées. Voyez-les se
>> peindre tour à tour sur son visage....; la candeur est
>> sur son front , l'amour conjugal dans ses yeux , la pudeur
sur ses joues , et le sourire maternel sur ses
➤ lèvres. Elle parle; l'oreille est enchantée des doux
(
126 MERCURE DE FRANCE.
»
Ke
sons de sa voix , l'âme en est émue; laconsolation ,
l'espérance , contentement , les sentimens eélestes
coulent de sa bouche dans les coeurs de ses chers en-
>> fans et de son malheureux époux. Ah ! si vous la voyiez ,
>> si vous l'entendiez , vous diriez sans doute : Un Dieu
>> a formé cebeau corps , afin qu'un autre Dieu l'habi-
» tật! »
<<Viens donc , belle figure humaine , soit que tu re-
» vêtisses un homme , une femme , un enfant , viens
» donc , et reçois mes hommages ; que la terre recon-
" naisse en toi son maître . Parcours- en les monts les
>> plus escarpés et les vallées les plus profondes ; tra-
>> verses-en les différentes zones : toi seule de tous les
êtres animés en as le pouvoir. Que l'argile, les rochers ,
les métaux obéissent à tes lois , et qu'ils entrent dans
>> la construction de ton habitation passagère , qu'ils
>> figurent ta propre image sous tes mains ; mais que la
>> beauté de cette image disparaisse devant la tienne.
>> O homme ! n'admire pointles chefs-d'oeuvre des Grecs ;
>> l'Apollon du Belvédère n'est que le chef-d'oeuvre de
>> Phidias , et toi tu es celui de la nature ; il est le fruit
>> de la guerre , et toi celui des amours; fusses-tu con-
> trefait comme Ésope , toi seul es digne de ton admi-
>> ration. Jamais le marbre n'a pu palpiter sous le ciseau
du sculpteur ; il reçoit au-dehors la forme humaine
>>mais il reste toujours au-dedans sans vie et sans re-
>> connaissance.>>
»
,
En voilà sans doute assez pour donner une idée du
dernier ouvrage de M. Bernardin de Saint-Pierre , et
pour inspirer le désir de le lire. Les Harmonies de la
Nature sont dignes des Études de la Nature. C'est le
plus bel éloge qu'on puisse en faire. Nous avons mis nos
lecteurs en état de juger le style de cette production ;
on y trouve bien quelque peu de néologisme , comme
dans ces expressions , harmonier, excaver, sororal ; mais
par combiende beautés ces fautes légères sont effacées !
Je finirai cet article par une observation singulière de
l'auteur :
<<Peut-être , dit-il , notre atmosphère réfléchit quel-
> quefois les formes des paysages qui annoncent les îles
MARS 1816. 127
>> aux navigateurs , long-temps avant qu'ils puissent y
aborder. Je citerai , à ce sujet , un homme del'Ile-de-
>> France qui apercevait dans le ciel les images des vais-
>> seaux qui étaient en pleine mer. Le célèbre Vernet m'a
attesté avoir vu une fois dans les nuages les tours et
>> les remparts d'une ville située à sept lieues de lui . »
D'après cela , il ne faudra plus rire de Bélise des
Femmes Savantes , quand nous lui entendrons dire à
Philaminte , en parlant de la lune :
»
Je n'ai point encor vu d'hommes , comme je crois ;
Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous vois.
T.
www.mmmmmmmmmmmmmmmummmmmmm
,
CAROLINE , ou LES ÉPREUVES ,
Par M. Ricard de Saint-Hilaire .
Je n'avais pas encore aimé ; mon imagination a toujours
été aussi vive que mon coeur est tendre , et la terre
ne m'offrait rien qui atteignît à la hauteur demapensée.
Dans le premier âge de la vie où l'on ignore ce qui
existe on se crée un monde idéal ; l'âme vierge s'entoure
d'objets aussi purs qu'elle ; elle désire et elle espère ;
l'expérience des choses du monde n'a pas encore désenchanté
la vie. Tout mon bonheur était d'aller soupirer
mes voeux et mes regrets aux échos insensibles ; ainsi ,
avant moi , Corydon moins innocent ,
Montibus et sylvis studio jactabat inani.
Alors , pour tromper ma douleur, j'écrivis ma Juliette ( 1 ) ,
tendre et sensible comme moi .
J'avais un ami ; il ne partageait point ma façon de
vivre, mais il compatissait à ma peine. Il croyait ou feignait
de croire à la magie , qu'il appelait l'art d'imiter
(1) Roman pastoral.
128 MERCURE DE FRANCE .
les grands effets de la nature; et , comme beaucoup
d'autres , après avoir trouvé de nouveaux mots ou arrangé
une définition nouvelle , il s'imaginait posséder la
science. Ainsi , lorsque Démocrite et Descartes eurent
nommé atomes et tourbillons leurs rêveries , ils crurent
, de bonne foi peut-être , connaître la formation
de l'univers.
Je l'écoutais avec plaisir ; j'ai cela de commun avec le
bonhomme :
Si Peau-d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême . 7
Un jour il vint m'annoncer que mes rêves d'amour
allaient s'accomplir, et, après m'avoir prouvé que le
ciel avait formé une femme digne de tous mes sentimens
, il espérait me démontrer l'existence de l'art d'imiter
les grands effets de la nature ; et il ajouta :
A deux lieues d'ici est un vaste château , dont les
maîtres étaient absens depuis longues années ;ils viennent
d'arriver avec leur fille , l'aimable Caroline , cette parente
dont je vous ai parlé tant de fois : elle est jeune et
belle; elle est romanesque comme vous. Souvent il a été
question de vous dans mes lettres; son père les a lues ,
et tous les deux désirent beaucoup de vous voir. Il faut
les surprendre; je leur annoncerai votre départ pourune
ville éloignée , et , au contraire , vous viendrez me joindre
au château , et , sans être connu , vous verrez celle
que l'amour et le ciel vous destinent.
Il partit ; j'avais promis de le suivre , et le dimanche
d'après je m'acheminai effectivement vers le châteaude
Caroline.
J'avais parcouru plus de la moitié du chemin; je marchais
occupé d'elle sous les longues allées de châtaigniers ,
de ce bel arbre asile des zéphyrs , et dont le feuillage est
si mélancolique, lorsqu'une jolie paysanne, qui se reposait
sous l'ombrage , me pria de l'aider à remettre sur sa
tête une cruche de lait qu'elle portait au village voisin
du château. Le son de sa voix avait fait battre mon
coeur : je la regardai; ses yeux rencontrèrent les miens ,
et nous rougîmes ensemble. Je ne pensai plus à Caroline.
MARS 1816 .
129
Nous marchâmes de compagnie ; mes yeux ne la quittaient
point , mais je ne lui parlais pas ; la voix expirait
sur mes lèvres ; il me parut que la jeune fille partageait
mon embarras. Sa cruche vacilla sur sa tête , je la retins ;
un doux regard fut ma récompense , et en même temps :
C'est ici le chemin du village , me dit-elle ; et elle me
quitta. Plein d'amour et confus de ma timidité , que je
me reprochais et que je n'osais surmonter pourtant , je
gravis la colline pourla suivre des yeux : elle m'aperçut,
et , quand elle eut disparu tout-à-fait , je courus comme
dans l'intention de la rejoindre ; mais, lorsque je fus près
d'elle , je m'arrêtai de nouveau ; je me cachai derrière
une touffe d'arbres , et seulement mes regards et mon
coeur l'accompagnèrent encore.
Cependant j'étais près du village , et les chants religieux
des fidèles assemblés sous les voûtes formées par
le feuillage entrelacé de châtaigniers parvinrent jusqu'à
moi. Un coeur tendre est religieux , et l'amour n'est pas
éloigné de la dévotion. Je fus entraîné vers l'assemblée
des fidèles ; je m'agenouillai sur une pierre , et mes promiers
regards rencontrèrent la paysanne aussi à genoux ,
inclinée sur sa cruche. Le ciel me le pardonnera ; mais
je ne vis plus que la jeune fille , et toutes mes pensées
furent sur elle . On se leva ; elle se perdit dans la foule
étonnée. Je vis qu'on parlait d'elle; et , comme ceux qui
avaient eu le bonheur de la voir, l'avaient suivie , les
autres , à qui je la dépeignis, en leur demandant son nom
et sa demeure , me répondirent que je me trompais sans
doute , et que dans toute la contrée il n'y avait point de
semblable paysanne.
Je me retirai bien chagrin , et je continuai ma route
vers le château de Caroline, que j'apercevais à travers le
feuillage ; je désespérais de retrouver lajolie inconnue ,
quand je la vis passer au bras d'un jeune homme, qui me
parut trop digne de lui plaire , tandis que moi seul étais
digne d'en être aimé; elle laissa tomber sur moi un regard
dont je ne saurais dire l'expression enchanteresse.
Et moi , entrant dans le bois pour y déplorer dans la
solitude la cruauté de ma destinée, je lui dis à demivoix
: Je n'aurais pas cru que vous aimassiez encore ! ....
TOME 66° . 9
130 MERCURE DE FRANCE .
Mon ami vint interrompre ma rêverie; il me parla de
Caroline , je lui parlai de la paysanne. Il rit de mon
amour ; mais, voyant qu'il était sincère , il me dit : Ne
vous désespérez point , je connais votre belle; le jeune
homme qui la conduit n'est pas son amant , mais son
frère ; elle vous a regardé tendrement, je le sais ; mais ,
comme les femmes sont trompeuses, si vous voulez savoir
si réellement elle vous aime ou vous aimera , je vous le
ferai dire par ....
- Par qui ?
-Par le diable. Sa bouche n'est pas aussi jolie que
celle de la jeune fille ; mais elle sera plus sincère : le
diable connaît toutes les affaires d'amour, et il ne demande
pas mieux que de les mener à bien : ainsi venez ;
allons consulter l'oracle , et, s'il vous est favorable , vous
en serez bien plus hardi auprès de votre maîtresse . Je
pris sa proposition pour une plaisanterie , mais je le suivis.
Comme tant d'autres , j'allai me faire dire ma
bonne aventure , disposé à ne pas croire un mot de tout
ce qu'on m'annoncerait d'heureux , et pourtant à l'espérer
en entier.
Mon ami me conduisit au château, dans un antique et
vaste local , ressemblant à une église du douzième siècle:
les vitraux , représentant la tentation de saint Antoine
et l'apparitionde Samuel , ne laissaient pénétrer qu'une
lumière sombre et douteuse ; sans doute le diable n'aime
pas le grand jour. A peine fûmes-nous entrés , un bruit
terrible remplit l'édifice ; les portes frémirent sur leurş
gonds , et se fermèrent avec violence. Et mon ami ayant
tracéun cercle et conjuré le diable , il parut au milieu
d'un torrent de feu ; je ne vis que sa tête , semblable à
celle d'un boeuf à larges cornes , et sa queue pareille à
celle d'un singe. Son cou s'allongea jusqu'à nous , et sa
gueule immense s'ouvrit , vomit des flammes , et mugit...
Che voi ?
Plus de doute que mon ami ne fût un magicien ,
comme il me l'avait dit cent fois ; c'était bien le diable
que je voyais . Je me souvins de son histoire amou
MARS 1816 . 131
reuse ( 1 ) , écrite par le malheureux Cazote , si bon sorcier
lui-même , d'après le témoignage du véridique La
Harpe. Le redoutable che voi? dont jadis avait retenti la
grotte de Naples , fut mille fois répété par l'écho de la
sombre chapelle.
Seigneur diable , répondit mon ami , vos charmes
l'occupent tout entier , il a perdu la parole; mais je vous
dirai pour lui qu'il est amoureux .
- Sapiamo .
Est-il aimé ?
Vedete.
Les gémissemens cessèrent , les feux s'éteignirent , le
boeuf infernal disparut , et , comme dans Cazote , une
fille jeune et belle entra dans la chapelle ; d'après Cazote
encore , il était clair que c'était le diable qui avait
pris cette forme; et , avec un peu d'amour-propre , il
m'était permis de croire que le diable était amoureux de
moi.
Je détournai les yeux sans trop savoir que penser de
cette singulière aventure; et, pendant que je m'abandonnais
à mes réflexions , mon ami m'observa que je n'avais
rien à craindre , parce que , comme j'avais pu l'observer,
le diable que nous venions de voir était porteur
d'une belle paire de cornes , et que les cornes sont l'attribut
des bons diables . Pour me confirmer dans cette
idée , le diable , transformé en jeune fille , s'approcha de
moi , me prit la main , la pressa contre son coeur, et me
dit en soupirant :
Je ne croyais pas que vous aimassiez encore !
Ah! granddieu! si c'est le diable, je m'y donne tout entier;
il a pris les traits , la forme et la voix de ma jolie paysanne
: c'est elle ou c'est lui ; et , après avoir été tenté
par lui ou par elle , j'aurai moins de vertu que le bienheureux
saint Antoine dont j'aperçois sur ces vitraux la
constance héroïque. Recevez-moi à merci , je cède sans
combattre.
Reconnaissez , me dit mon ami le mystificateur, votre
jolie inconnue dans mademoiselle Caroline , dont je vous
(1) Le Diable amoureux.
132 MERCURE DE FRANCE .
ai si souvent parlé. Elle s'acquittera de la commission
dont le diable l'a chargée, de vous dire si vous êtes aimé,
quand on sera bien sûr que vous aimez vous-même.
Je vous ai bien dit que mademoiselle était un peu romanesque
: elle vous fera passer par biendes épreuves ;
elles ont commencé aujourd'hui , et vous vous en êtes
fort bien tiré . Je crois , moi, qu'on vous aime , et l'on
n'osera pas m'en dédire.
Le père de Caroline vint à moi ; il avait consenti à
tout. Ce fut la matière des plaisanteries bonnes ou mauvaises
que l'on se permit pendant le dîner. Là , on fit
comparaître un vieux domestique , nommé Nicolas , qui ,
coiffé d'un immense carton , avait fait le rôle du personnage
infernal . Je pris fort bien la plaisanterie; Caroline
avait vu que je l'aimais; ses démarches me prouvaient
que je ne lui étais pas indifférent : nous nous regardions
à la dérobée , et le diable n'y perdait rien , puisque diable
il y a .
On nous laissa seuls un moment. Je dis à Caroline
tout ce que je pensais; elle me dit tout ce qu'elle penserait,
si elle était sûre de mon amour et de ma constance.
Une fois elle oublia qu'elle ne devait parler que conditionnellement,
et, au lieu de dire qu'elle m'aimerait, elle
me dit : je vous aime; mot charmant que sa bouche eût
voulu reprendre s'il eût été possible , mais que son
coeur ne désavoua point. Pressant ma Caroline entre mes
bras timides , j'osai espérer de voir se réaliser un jour ce
rêve d'amour qui , depuis mon enfance , charmait et
désespérait mon âme. Nous nous séparâmes ; on nous
permit de nous écrire : Caroline était spirituelle , j'étais
amoureux ; c'était assez pour être aimable, et nos lettres
faisaient honneur à l'amour.
Un an s'écoula; je revis mon amie , et son père fixa
le jour de l'hymen. Des affaires imprévues me forcèrent
à m'éloigner pour quelques jours. J'emportąi avec
moi l'espérance d'un prompt retour et d'un bonheur durable.
Mais défions-nous de la fortune ; hélas ! un jour
je vis paraître mon ami , pâle , défait , tremblant; le
frère de Caroline le suivait. Je demandai des nouvelles
de Caroline, et l'on me répondit par de froides réflexions
1
MARS 1816. 133
sur l'instabilité des choses de ce monde : je frémis....
mon malheur se présenta tout entier à ma pensée.... Je
ne me trompais point.... Caroline n'était plus !
Onme rappela à la vie et au désespoir. La médecine
vint à mon secours ; on me fit prendre un narcotique
qui m'ôta le sentiment de mes peines; je m'endormis en
souhaitant que ce fût d'un sommeil éternel. Minuit sonnait
quand mes yeux se fermèrent. Une heure après , je
me réveillai ; on avait compté sur un plus long repos ;
on m'avait quitté , et le chant du coq et l'airain du village
s'unirent seuls au cri de ma douleur .
La nuit était entièrement obscure , ma lampe était
éteinte , et le profond silence qui régnait autour de moi
fut tout à coup interrompu par ces mots qui me parurent
descendre des cieux : Tu aimais donc bien ta Caroline?
Aussitôt un éclair rapide me fit apercevoir, debout
au pied de mon lit, un être tout blanc, chargé de grandes
ailes.
- Qui es-tu ? lui dis-je.
- Ton bon ange.
- Qu'ai-je affaire de toi ? Tu as laissé mourir mon
amie; viens-tu me la rendre ?
veux.
-
Non , mais te conduire auprès d'elle , si tu le
Si je veux ! partons .
Partons .
Je me frottai trois fois les yeux ; je ne dormais pas ,
non , je ne dormais pas , cela est certain. Je voulus toucher
mon bon ange; mais il glissait entre mes mains.
Nous partimes .
-Vous savez qu'après la mort des justes leur âme s'en- .
vole dans ce que vous appelez le paradis , et non-seulement
dans le paradis de leur religion , mais encore dans
celui de toutes les sectes , parce qu'une belle âme appartient
à l'univers entier, et que la vertu est partout récompensée;
mais chaque paradis offre seulement le genre
de bonheur promis aux fidèles ?
- Je ne savais pas cela.
Il est vrai que vous autres hommes , vous prônez
tout ce qui vous intéresse le plus.
1
134 MERCURE DE FRANCE .
:
Ainsi disait mon bon ange ; cependant nous traversions
les airs sur un char rapide , et tout à coup la terre s'ouvrit
et se referma sur nous .
Voici le plus ancien des paradis : voyez et cherchez
Caroline. Il dit , et disparut.
Largior hic campos æther et lumine vestit
Purpureo.
Je me ressouvins de Virgile , et je reconnus l'Élysée.
Mais où trouver Caroline ? Telle était ma peine , lorsque
j'entendis déclamer les vers charmans du chantre des
Jardins sur les abeilles . Delille n'est point mort , m'écriai-
je , ce ne peut être que Virgile.
Oui , c'est moi , répondit l'ombre ; votre langue est
la mienne .
Vous cherchez Caroline ? voyez-la auprès de Corrine.
Elle accourut et m'ouvrit ses bras charmans ; je
voulus la presser sur mon coeur, et je ne pris qu'une
ombre ( 1 ) , si pourtant on peut prendre une ombre ; Caroline
soupira ; ma douleur était la sienne , mais elle
était sans remède. Nous nous assîmes sous les myrtes
élyséens , et sa douce voix enchanta mon oreille ravie ;
mais quand, trompé par cette voix chérie , je voulais
prendre la main de Caroline , et que ma bouche amoureuse
.... hélas ! je ne trouvais encore qu'une ombre....
et qu'est-ce que l'ombre d'une maîtresse !... Le supplice
de Tantale était-il égal au mien ?
Mon bon ange m'apparut de nouveau. Le temps s'écoule
, me dit-il ; vous l'avez vue , il faut partir.
-
Ah ! lui répliquai-je , vous m'avez trompé ; vous
ne m'avez rendu que moitié de Caroline. C'est bien sa
voix , son esprit , sa beauté ; mais ce n'est point Caroline
(1) Énce fut désappointé comme moi :
Il vit l'ombre d'un cocher,
Qui , tenant l'ombre d'une brosse ,
En frottait l'ombre d'un carrosse .
SCARRON
MARS 1816 . 135
toute entière , et c'est elle toute entière que j'aime.
Vous autres esprits purs , vous ne pouvez concevoir mes
regrets; mais cette ombre de celle que j'aime doit me les
pardonner, au souvenir de tout ce qu'elle fut.
L'ombre en convint; mais une voix s'écria : Il ne
l'aime pas ! Une autre répondit : Vous vous trompez ; il
a raison.
Sans doute c'étaient les autres ombres qui s'exprimaient
ainsi ; cependant je n'en fus pas moins étonné .
L'oeil humide de larmes , je dis un dernier adicu à
l'ombre de mon amie .
- Vous n'êtes pas satisfait , me dit mon bon ange ;
νοι ' ez-vous voir Caroline avec le corps qu'elle avait sur
la terre ? Ma réponse n'était pas douteuse. Eh bien !
allons au paradis des chrétiens : nous-y voilà ; frappez .
Je frappai ; le portier m'ouvrit. Il tenait une épée
nue, à laquelle étaient adhérens un bout d'oreille et une
double clef ; il était coiffé d'un triple bonnet, qui me parut
avoir un peu vacillé sur sa tête , car il y avait porté
sa main gauche. Je reconnus saint Pierre; je m'inclinai
profondément , et je lui fis cette harangue : Le fils de
Dieu a dit : Frappez , on vous ouvrira ; présentez-vous ,
on vous recevra ; demandez, on vous donnera. J'ai frappé
, vous avez ouvert; je me présente , recevez-moi ; je
demande Caroline , donnez-la moi ; car cela est écrit.
Mon ange observa au bienheureux que j'étais fort
amoureux , partant un peu fou , et qu'il fallait me pardonner
mes discours . Le bienheureux fronça les sourcils ,
et me répondit : On n'entre point ici ,comme chez Jupiter;
et nul, de son vivant, n'y vient qu'en songe, témoin
le bon Henri ; cependant, puisque votre bon ange vous
l'a promis , vous verrez Caroline et lui parlerez ..... par
cette grille. Je jetai vainement mes regards en avant , je
ne vis rien ; un rempart immense me cachait le paradis ;
mais le chant des cantiques venait jusqu'à moi. J'attendais
avec impatience que la grille s'ouvrit lorsque je me
sentis frappé sur l'épaule.
- Ventre-saint-gris , me dit le frappeur, vous êtes
Français ; contez-moi donc un peu ce que l'on fait dans
ma bonne ville de Paris ....
136 MERCURE DE FRANCE .
Bon roi, lui répondis-je , on vous y aime toujours....
Et la poule .
: :
.
(1)
Adieu , Français; le Béarnais aime toujours sa patrie . II
me serra la main ; je mouillai la sienne de mes larmes, et
il disparut.
Caroline enfin arriva ; la démarche roide , les bras
croisés sur la poitrine , les yeux baissés . C'était bien
elle ; sa jolie bouche ses grands yeux bleus , ses
fraiches couleurs , sa taille élégante ; mais elle n'avait
plus cette tournure enchanteresse , ces grâces naïves qui
la distinguaient ici-bas. Je lui parlai de mon amour, de
mes regrets , de ma douleur : elle me répondit que tout
est vanité , me fit un discours sur la grâce , et me quitta
sans pousser un soupir, sans me donner un regard ; et je
lui criai douloureusement : Caroline , vous jouissez d'un
bonheur éternel ; mais pourquoi n'avez-vous nulle pitié
de mon malheur ? ... Ici , mon ange revint. Seigneur, lui
dis-je , c'est bien Caroline ; mais elle m'a oublié , elle ne
m'aime plus , et l'ombre des Champs Élysées me plairait
encore mieux que ce beau corps dont l'âme ne sent plus
rienpourmoi.
Je crois qu'il m'aime ?
Je vous le disais bien....
J'entendis ces mots, et mon étonnement fut extrême;
il n'y avait personne à la grille , et mon ange ni
saint Pierre n'avaient ouvert la bouche .
Je suivis mon conducteur ; nous quittâmes le jardin
d'Éden , et mon ange ajouta : Rien ne vous satisfait ;
voyons si vous vous plaindrez encore. Vous voulez une
tendre amie ; je vous mène au paradis de Mahomet.
Mais , lui répondis-je , est-ce que tout ceci serait .
vrai , par hasard ? avons-nous été à l'Élysée et au Paradis?
allons-nous chez Mahomet ? êtes-vous un ange , et
n'est-ce pas ici le rêve d'un malade ?
Ypensez-vous ? vous voyez bien vous-même que vous
(1) Ce conte fut écrit en 1810 .
1
MARS 1816. 137
ne dormez pas ; ou vos sens vous trompent, ou tout ceci
est vrai ; souvenez-vous de tout ce qui vous est arrivé.
Ne vous êtes-vous pas endormi à minuit ? ne vous êtesvous
pas éveillé une heure après ? ne m'avez-vous pas
trouvé auprès de votre lit? êtes-vous dans votre lit maintenant
? n'avez-vous pas avec moi traversé les airs ? ne
suis -je pas avec vous ?
Ce raisonnement était embarrassant ; je ne savais qu'y
répondre , et cependant ma raison refusait de croire ce
que je voyais. Peut-être , me disait-elle quelquefois , tu
dors encore , et ce n'est ici qu'un double rêve ; tu crois
être éveillé et tu ne l'es pas ; tu as rêvé que tu t'éveillais,
et tu as continué de dormir. Allons , songe agréable ,
dis-je à mon bon ange , je m'abandonne à toi . Ainsi , je
finis par croire que je rêvais , quoiqu'il n'en fût rien.
Que vous dormiez ou non , reprit-il , vous allez
voir Caroline. Griez allah ! voici Mahomet.
-Allha !
1 - Entrez, répondit le prophète; et, quand vous serez
sur la terre , parlez-y de moi.
- Divin prophète , on vous invoque encore dans la
moitié du globe; mais vos enfans ont bien dégénéré ; ils
ne font plus trembler la terre , et certains barbares , inconnus
de votre temps , pourront bien planter un jour
leur bannière dans Stamboul , et loger les reliques de
saint Nicolas dans Sainte-Sophie.
- Je le craindrais aussi , dit le prophète , si la grande
nation.
Il m'oublia pour relire le Coran ,dont il déchira nombre
de pages inutiles ; et j'entrai dans le paradis des Croyans .
Le beau séjour ! les houris s'y dévouent aux plaisirs
des musulmans fidèles ; jamais un dédaigneux sourire ne
défigura leur bouche de rose ; jamais un non n'attrista.
l'oreille de leurs adorateurs ; elles ne connaissent pas plus
les refus que le repos . Je fus entouré de leur troupe caressante
, et cette fois je n'eus pas besoin de chercher Caroline
, elle vint à moi ( 1 ). Dieux ! qu'elle était belle ! Je
(1) Ceci prouve incontestablement , malgré l'opinion de quelques
1
138 MERCURE DE FRANCE.
me précipitai dans ses bras , je la pressai sur mon coeur,
je la couvris de baisers ; elle me les rendit : mais , le dirai-
je ? ces baisers qu'elle me prodiguait calmèrent mon
ardeur, loin de l'augmenter. La voluptueuse Caroline
m'entraîna sous un bosquet de palmiers. Ses compagnes
sourirent et s'éloignèrent.
-Ah ! que je crains cette épreuve ! dit une voix.
Mon étonnement recommença ; mais la présence de
mon amie me fit tout oublier pour elle.
La tenant dans mes bras , respirant sa douce haleine ,
quel était mon bonheur ! ... La mort avait láché sa proie .
Je disais à ma bien-aimée tout ce que peut inspirer un
amour sincère , une âme aimante et pure; mais Caroline
ne savait que me rendre ou provoquer mes caresses ;
mon langage lui paraissait extraordinaire ; elle , autrefois
si tendre et si délicate , tournait sur moi des regards
étonnés.
O Caroline !, m'écriai-je , qu'as - tu fait de ton
coeur !
-Il l'aime ! ... il l'aime ! ...
Cependant , malgré mes reproches à Caroline , je n'étais
point tout-à-fait insensible à ses charmes , et......
Mais le prophète de la Mecque vint à passer, et lut dans
l'Alcoran ;
Fuyez la volupté , c'est une chose indigne (1 ) .
Soudain Caroline s'échappa , et mon ange revint auprès
de moi.
- Seigneur, lui dis-je encore , vous m'avez trompé ;
vous ne m'avez point rendu Caroline. Je n'ai vu que son
ombre dans l'Élysée; dans le paradis des chrétiens , je
l'ai vue elle-même ; mais d'autres affections l'avaient détachée
de moi . Cette pensée de trouver la félicité parfaite
dans la contemplation de la Divinité est grande et
sublime : bienheureuse ma Caroline ! mais son bonheur
docteurs peu galans, que les femmes ne sont pas exclues du paradis
de Mahomet .
(1) Chapitre du Voyage de Nuit.
1
MARS 1816 . 139-
est tout hors de moi; la vie et la mort nous séparent.
Ici Caroline est aussi belle que jamais ; elle ne m'a point
oublié ; elle ferait mon bonheur, et mon bonheur lui
serait peut-être étranger ; l'amour n'est plus dans son
coeur, quand le plaisir semble la guider vers moi. Dans
l'Élysée une âme sans corps ; ici un corps sans âme : ce
n'est pas là Caroline, et sur la terre elle était bien mieux .
Ainsi nous parlions , en franchissant le hahoihé et l'aaraf(
1 ) . Nous arrivâmes à terre .
Je ferai tout pour vous , me dit mon ange. Je ressuscite
Caroline et je vous la rends : la voilà , mais vieillie ;
tel est l'ordre du ciel .
Alors une bonne vieille vint me passer la main sous le
menton ; je la reconnus tout de suite. Sa démarche était
encore légère ; mais les rides couvraient son visage ; sa
voix tremblait , et des lunettes chargeaient son nez. Elle
m'aimait toujours , disait-elle ; et , dans la vieillesse , les
souvenirs ramènent le printemps qui n'est plus. Les consolations
succèdent aux plaisirs , et ont leur douceur
aussi. La vie n'est jamais triste quand l'amitié l'embellit
, et le déclin de l'âge est comme celui du jour.
- Oma Caroline ! c'est bien ainsi que je pense ! Les
plaisirs des coeurs tendres n'ont point de terme ; malheureux
celui qui n'aima que de jeunesse! Les passions se
calment avec les sens , mais le sentiment leur survit ....
Oma Caroline ! ... Je lui ôtai ses lunettes pour lui donner
un baiser sur ses joues ; mais, à leur aspect, je me rappelai
leur ancienne fraîcheur, et je ne lui baisai que la
main.
- Mon cher ami , mon cher ange , pourquoi voulezvous
unir le printemps et l'hiver, le feu et la glace ? Tout
est en harmonie dans la nature ; suivez ses lois , et faitesmoi
de l'âge de Caroline , pour que rien ne m'éloigne
d'elle .
Bien! bien ! crièrent plusieurs voix. 4
- Non , répondit mon bon ange; mais je vais lui redonner
l'âge qu'elle a perdu , et je vous la rendrai , mais
pauvre .
(2) L'enfer.
140 MERCURE DE FRANCE .
- Je lui partagerai tout ce que je possède; sa fortune
serabien petite , mais nous nous aimerons ; les pauvres
sont riches d'amour,
- Souffrante...
J'emploierai ma vie à la soigner.
Avilie par l'infortune...
- Blaspheme ; Caroline peut être malheureuse , mais
coupable... jamais; son âme est forte !
- J'aime ce transport ; je vais vous la rendre jeune
et sage , mais laide .
Non , non , reprit la bonne vieille ; sa constance
mérite une autre récompense ; il faut la lui rendre
telle qu'elle était hier .
En ce cas , dit l'ange , je ne m'en mêle plus ; c'est
l'affaire du diable .
L'ange et la vieille disparurent.
Aussitôt un grand bruit se fit entendre. A la faveur
des rayons d'un jour faible , je reconnus l'antique chapelle
du treizième siècle ; et le diable à tête de boeuf , à
queue de singe , revint , au milieu des flammes , au
même endroit où je l'avais déjà vu. Che voi ? cria-t-il
d'une voix de tonnerre ; Sapiamo; Vedete.
Il disparut ; et, la porte s'étant ouverte , je vis venir
au-devant de moi Caroline , jeune et jolie , couverte des
mêmes habits qu'elle avait la première fois que je la
rencontrai , conduite par Mahomet , saint Pierre et mon
ange ; et ils m'entraînèrent à la même table où je m'étais
assis déjà . Je me frottai de nouveau les yeux , et je
dis tout haut : Voilà un singulier rêve , et je dors d'un
sommeil bien profond : rien ne m'éveille ; mais , puisqu'elle
m'est rendue , ne souhaitons pas d'en voir la fin :
c'est une erreur, mais elle est agréable , profitons-en ; et
j'ouvris mes bras pour y presser Caroline.
Un moment ! me dit-elle en se dérobant à mes caresses
; vous voilà réveillé . Saint Pierre est votre ami ;
Mahomet est mon père; votre bon ange est ma soeur, et
le diable est toujours Nicolas . Je ne suis point morte , et,
puisque le dénouement est arrivé , il ne vous reste plus
qu'à saluer la compagnie. Elle prit mon chapeau , et sa
MARS 1816 . 141
lua pour moi ; car je ne savais pas encore où j'en étais ,
et je craignais de rêver toujours .
Enfin on me dit que Caroline avait voulu s'assurer de
mes véritables sentimens ; que, profitant demon sommeil,
on m'avait transporté dans la vieille chapelle , depuis
long-temps transformée en théâtre à machines , où l'on
m'avait fait subir toutes les épreuves dont je m'étais tiré
àla satisfaction générale. Tous les acteurs parurent devant
moi , l'un d'eux un peu ventriloque , portant un
appareil fantasmagorique ; et l'on me fit voir une salle
disposéepour lepanorama. Ainsi tout s'était opéré par des
moyens naturels , qui , dans un autre siècle , auraient
bien certainement contribué à faire croire à la magie.
Caroline fut persuadée que je n'aimais qu'elle ; elle
m'avait mis à l'épreuve ; je crus aussi qu'elle n'aimait
que moi , maisje ne l'avais pas éprouvée alors.... et le
temps...
O Caroline ! Caroline ! .... Quand je retournerai à la
vieille chapelle , si le diable à tête de boeuf me dit encore
che voi ? que lui répondrai-je ?
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
J'ai eu l'honneur d'annoncer à V. A. le succès mérité
de la Comédienne , comédie en trois actes et en vers de
M. Andrieux. Cet ouvrage , dont la conduite et le style
sont digues d'éloges, a été en butte aux crítiques les plus
amères . Croiriez-vous, Monseigneur, que l'esprit de parti
s'en mêle ? que pour avoir parlé de Cicéron , et mis un
gentilhomme sur la scène , M. Andrieux a été cité , par
certain journaliste , pour un homme dont les opinions
sont douteuses ? Ce joli mot de Gouvignac , répondant à
son neveu qui fait l'apologie des comédiens , et qui prétend
que Roscius était l'ami de Cicéron ,
Cicéron ? ... Cicéron n'était pas gentilhomme ,
a été regardé comme un trait d'ignorance absurde. Sans
faire attention au comique de la situation , on a froidement
raisonné sur l'idée ; on a lourdement commenté ce
vers , que Molière aurait envié à M. Andrieux , et l'on a
142.
MERCURE DE FRANCE .
conclu qu'il était mauvais , puisque Cicéron était issu
d'une famille de chevaliers .
Belle conclusion et digne de l'exorde !
Le neveu de Gouvignac , emporté par le désir de
prouver à son oncle que l'état de comédien est un état
qu'on peut exercer avec honneur, parle de cet ami de
Roscius , qu'il regarde comme un grand homme qui sauva
sa patrie. Alors , voilà M. Andrieux attaqué de républicanisme
. Au lieu de mettre en scène un sellier de
Bruxelles , l'auteur anoblit son principal personnage et
en fait un gentilhomme , un major d'infanterie ; on dit
qu'il a voulu avilir la noblesse . Que dira-t- on des auteurs
de M. le baron de Sottenville , de M. Desmazure , et de
tous les gentilshommes ridicules qu'on a immolés à la risée
publique ?
Après les lumières de la philosophie, qui ont diminué
le nombre de nos sensations , ou du moins en ont émoussé
la vivacité , en soumettant tous nos chefs-d'oeuvre au
calcul de l'analyse , je ne connais rien de plus fatal
aux arts que l'esprit de parti . Onjuge tout alors avec ses
opinions; ce sentiment exclut , absorbe presque tous les
autres ; il donne à l'âme une sorte d'inquiétude et d'impatience
qui ne saurait être compatible avec ce goût et
cette sensibilité profonde que demande l'amour des
beaux-arts. Le beau, qui en est l'objet et le principe, veut
être senti : comment juger alors avec impartialité , lorsque
tout ce qu'il y a de plus partial au monde nous guide
dans nos jugemens ?
Pour ne parler de la Comédienne que sous le rapport
littéraire (et je doute qu'on puisse réellement l'envisager
sous un autre ) , je dirai que M. Andrieux a traité son
sujet avec beaucoup d'art; que ce sujet était très-difficile
à mettre sur la scène , et que cette difficulté , vaincue
avec beaucoup de succès , aurait suffi pour faire la
réputation d'un autre poëte comique. Cependant on
ignore encore quel a été le but de M. Andrieux ; il ne
se prononce pas plus pour que contre les comédiens. Il a
sans doute regardé comme jugé le procès qu'on leur faisait
depuis long-temps. En effet , le comédien fait au-
1
MARS 1816. 143
jourd'hui partie de la société; il paye à l'état le tribut que
tout citoyen est tenu d'acquitter ; il est membre de ce
corps respectable qui veille à la sûreté intérieure de nos
familles , et auquel le roi , en récompense de ses honorables
services , a accordé un poste d'honneur au sein de
son palais .
Lès circonstances ont rendu le comédien un homme
important , beaucoup trop peut-être. Autrefois il était
trop avili; mais je crois qu'aujourd'hui il s'arroge plus
de priviléges qu'on ne lui en a donnés . Il oublie souvent
que le talent est le seul titre qui puisse lui donner des
droits à la bienveillance et à l'estime du public. Au lieu
de se livrer exclusivement à l'exercice de son art , il apporte
quelquefois jusque sur la scène des opinions qui
sont étrangères à son rôle. C'est alors qu'il ne devrait jamais
perdre de vue le souffleur, qui est la seule boussole
de sa conduite. Ne pourrait-on pas appliquer à certains
acteurs ces vers que Boileau fit sur un poëte , qui cherchait
peut-être à le perdre de la manière la plus ignoble :
Qui critique Cotin n'estime pas son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni Dieu , ni foi , ni loi ?
Je me propose de revenir sur la Comédienne , si toutefois
M. Andrieux la livre à l'impression .
Avant de terminer ma lettre , Monseigneur, je vous
annonce le départ prochain de Talma pour les départemens.
On nous promet la représentation au bénéfice de
Gavaudan pour lundi prochain. Ondonnera Iphigénie en
Tauride , un petit opéra-comique nouveau , intitulé les
Deux Maris, et un ballet.
www mm
MÉLANGES POLITIQUES ET LITTÉRAIRES .
Les manifestes ont été quelquefois des déclamations
obligées , où les souverains, par de captieux raisonnemens
et les détours d'une politique mensongère, s'attachaient
à consacrer et à légitimer des injustices . Avant-coureurs
de l'orage , précurseurs de la guerre , ces déplorables
écrits épouvantent les peuples dont ils présagent les calamités
, ne persuadent point les esprits, et n'opèrent jamais
un rapprochement.
1
144 MERCURE DE FRANCE.
L'empereur de Russie , qui sait innover dans le bien ,
en fait depuis peu publier un , ouvrage nouveau en ce
genre , digne de ces beaux temps de la chevalerie et de
la foi , où les guerriers , moins religieux que braves ,
pliaient le genou devant le dieu des armées , et , persuadés
que c'est lui dont la puissance se joue dans l'uniyers
, reconnaissaient que de sa main seule partent les
victoires et les défaites .
Pouvait-il n'être point magnanime en toutes choses
ce prince qui , jeune encore , n'a vaincu que pour sauver,
possédé que pour conserver et pour rendre ! A lui
seul appartient l'honneur d'une générosité inconnue aux
âges précédens , qui pourra être imitée par la postérité ,
mais jamais surpassée. Grâce à lui et parlui, elle subsiste
encore , malgré les agitations et les frémissemens de
vingt peuples divers , cette colonne qui semble n'avoir
été élevée que pour perpétuer au sein de la France , en
les unissant , le souvenir de nos victoires et de la magnanimité
d'Alexandre. Monument d'un triomphe nouveau
, que tous les peuples envieront toujours à la
Russie , puisse-t-elle se soutenir cette colonne , comme
un gage de paix honorable pour deux nations , humiliant
pour aucune ! Gloire au prince qui s'est conservé
grand au milieu de nombreuses réputations que nous
avons vues s'éclipser ; qui maître, comme tant d'autres ,
des plus précieuses dépouilles de l'antiquité , n'a voulu
rapporter dans ses états d'autres preuves de ses victoires
que les acclamations de l'Europe , l'amour de ses états ,
l'admiration de l'univers ! La France éleva autrefois à
l'un de ses rois une statue, avec cette inscription : A
Louis XIV, après sa mort ; de même, aujourd'hui , là
France libre , rendue à elle-même et à son souverain ,
subjuguée par le sentiment seul de la reconnaissance ,
aimeà payer un juste tribut de louanges à son allié et à
son libérateur. Devançant la postérité , déjà elle le salue
du nom de Grand. Le fils de Philippe a désormais un
rival; qu'il ne suffise plus, pour désigner le premier prince
de l'antiquité , de l'avoir nommé.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
N°. 4.
MERCURE
ROYA
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
SEINE
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, și elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . - On ne peut souscrire
que du rer . de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très -lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30 .
POÉSIE.
mninnins
LES MALHEURS DES AUGUSTES PRISONNIERS DU
TEMPLE ,
POÈME ÉLÉGIAQUE .
Dieu ! quel arrêt de mort consterne ces cachots !
Quels soupirs déchirans , et quels profonds sanglots !
D'où vient ce désespoir ? quelle est cette famille ?
Aux lueurs d'un flambeau qui sous ces voûtes brille ,
Je la vois épuisant les humaines douleurs ,
Morne , pâle , éperdue , abîmée en ses plears ,
Serrer contre son sein une auguste victime
Qui la console et montre un front calme et sublime :
<< O ma femme ! ô ma soeur ! ô vous , mes chers enfans !
>> Ne pleurez plus , hélas ! à mes derniers instans :
TOME 66 . 10
146 MERCURE DE FRANCE.
>>> Fatigué du fardeau sous lequel je succombe ,
» Tranquille et résigné je descends dans la tombe.
>> Oh ! si le ciel enfin , vous prêtant son secours ,
>> Daignait vous accorder ce qu'il m'ôte de jours ,
>> Je bénirais mes fers , mon injuste supplice ;
>> Mais, s'il n'accepte point ce sanglant sacrifice,
>> D'un roi que ses sujets viennent de condamner,
> Apprenez à mourir, surtout à pardonner. >>>
Quel moment ! son épouse, hélas ! se désespère ;
Sa fille se prosterne aux genoux d'un bon père ;
Sa soeur élève au ciel des regards supplians ;
Son fils autour de lui presse ses bras tremblans ;
Son fils ! ... Ce triste père , admirant tant de charmes,
Frémit de l'avenir, baigne son fils de larmes ,
Sent défaillir son coeur, leur dit un long adieu ,
Et va s'ensevelir dans le sein de son Dieu.
Douce religion ! Ô vierge tutélaire !
Toi dont la voix console et le ciel et la terre ;
Toi qui mets ton bonheur à pleurer et bénir ,
Ta gloire à t'abaisser et ta joie à souffrir ,
Viens , brise ces verroux ; que Louis te contemple ;
Le plus affreux cachot sera ton plus beau temple :
Viens sous les traits divins de ce pieux mortel
Digne de présenter Louis à l'Éternel .
Mais , déjà prosterné devant l'Eucharistie ,
Louis reçoit son Dieu dans l'ineffable hostie ;
Et cet humble chrétien , sous ses fers déchirans ,
Est plus roi que les rois , et que tous ses tyrans .
Il en est temps , cruels ! consommez votre crime ;
Voilà le roi martyr, l'innocente victime;
Arrosez de son sang l'autel de vos faux dieux !
Son corps vous appartient , son âme est dans les cieux.
Vous , la postérité poursuit vos noms infâmes ;
Mais le vôtre à jamais est gravédans nos âmes ,
MARS 1816 . 147
1
Malesherbes, Desèze, Hue , et toi, Chamilly,
Vous tous dont le grand coeur seul n'a jamais failli.
Oh! que dira ce jour d'exécrable mémoire ?
Que ne puissent nos pleurs l'effacer de l'histoire !
Soleil ! devais-tu donc lui prêter ton flambeau ?
Cette vaste cité semble un vaste tombeau ;
Vaincu de la terreur, enchaîné par les armes ,
Le désespoir se tait , et dévore ses larmes .
Que dis-je ? tout mandit ce jour si détesté ;
Tout : la nature en deuil, les pleurs de la beauté ,
Les regrets des vieillards , la stupeur de l'enfance ;
La pâleurdes bourreaux et la voix du silence.
« Barbares , arrêtez ! il en est encor temps ;
>> Épargnez votre roi dans la fleur de ses ans !
» C'est le sang de Henri , c'est le meilleur des pères
» Il essuya vos pleurs , consola vos misères ;
» Il a compté ses jours par autant de bienfaits ;
>> Peuple , ne commets pas le plus grand des forfaits !
» L'équité , le malheur, la pitié , tout l'ordonne ;
>> N'égorge pas ton père alors qu'il te pardonne! .. »
En vain ce cri du coeur s'élance de mon sein ;
Le tambour régicide et le bronze assassin
Étouffent de Louis la dernière parole ;
Mais l'élu du Seigneur, dont la voix le console ,
Sublime , a fait entendre , au milieu de leurs cris :
* Allez , montez au ciel , o fils de saint Louis ! »
Le ciel s'ouvre , et prend part à ce grand sacrifice ;
Le choeur des Séraphins , l'immortelle milice ,
Aux pieds de Jehova répétaient , attendris :
<<Venez , montez au ciel ! ô fils de saint Louis !...
Mais quel nouveau forfait déshonore la terre ?
De monarques puissans épouse , fille , mère ,
1
148 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fond des cachots condamnée à souffrir,
Tu meurs cent fois , hélas ! avant que de mourir.
Où donc est la pitié , secourable , immortelle ?
Ne peut- elle briser ta chaîne si cruelle?
Vole affronter la mort , pour finir ses revers ,
Généreux Sombreville , ornement de mes vers ;
Toi , sous les plis nombreux de ta robe discrète ,
Tendre oeillet , cache bien ce llet qu'il apprête ;
arler !
Consoler
heureuse .
O fleur ! que ne peux-tu toi-mêmе
Va , messager charmant , sois fier
La reine la plus belle et la plusa
Ah! quand mai nous rendra sa saison amoureuse ,
Je veux dans nos jardins , multipliant tes fleurs ,
A ce penser touchant t'arroser de mes pleurs .
Mais tout est découvert : poussant un cri de joie ,
Le crime qui veillait saisit sa faible proie ,
Et l'entraîne mourante au sanglant tribunal.
Misérables , vomis du rivage infernal ,
Frappez ! Eh ! qu'a besoinvotre infâme imposture
D'assassiner son coeur, d'outrager la nature ?
Elle aima son époux , elle pleure son sort ,
Pardonne ses bourreaux , elle a droit à la mort :
Monstres ! précipitez vos vengeances terribles ;
Le supplice n'est rien , les apprêts sont horribles.
Ces cheveux, qu'entourait l'or du sacré bandeau
Tombent sous le tranchant de criminels ciseaux ;
Cette pourpre des rois , magnifique parure ,
A fait place aux lambeaux d'une grossière bure ;
Ces généreuses mains, prodigues de bienfaits ,
Se gonflent sous les noeuds réservés aux forfaits ;
A ce char triomphant qu'élancent dans la plaine
Huit coursiers orgueilleux de conduire leur reine ,
Succèdent les lenteurs du fatal tombereau ,
Où s'humilie un prêtre à côté d'un bourrean.
O reine!... Sans mourir, quel Français la contemple !
Devant son palais même , en face d'un saint temple ,
,
MARS 1816 . 149
1
Dans cette place immense où l'hymen enchanté
Ornaitd'un diadème un front plein de beauté ,
Lamain d'un vil bourreau , sous la hachefumante,
( Abaisse et fait tomber cette tête sanglante ! ...
Princes infortunés ! abîmes des grandeurs !
Eh! que servent ces n s , ces palais , ces splendeurs ,
Ce temple où leur c'ereTeil en pompe doit descendre ?
Oncherche
Uneterrebrûla.
Les supplicie end
nant l'endroit où sur leur cendre ,
entourant leurs lambeaux ,
2 même au fond des tombeaux.
Omortels , ignorant vos tristes destinées ,
Suivez à l'échafaud ces têtes couronnées ;
Et, tombant à genoux , remplis d'un saint effroi ,
Dites : Dieu seul est grand; dites : Dien seul est rơi .
C'est lui qui te demande , adorable princesse ,
Modèle de pudenr , de grâce et de sagesse ;
Toi , qui , si près du trône , en ton zèle pieux ,
Te prosternas souvent aux pieds du malheureux ,
L'éternité t'appelle et t'ouvre un port tranquille ;
Hâte-toi : la verta n'a qu'au ciel un asile .
Et toi , royal enfant , objet de tant de pleurs ,
Toi qui , si jeune encor , t'abreuvas de douleurs ,
Quand je plains ta bonté , tes malheurs et tes charmes ,
Quel régicide même accusera mes larmes ?
Jeté nu sur la terre , heureux de mendier,
Le soir, l'enfant du pauvre , assis près du foyer,
Nourri du pain trempé des sueurs de son père ,
Adu moins pour trésors les baisers de sa mère ;
Et , si la mort sur lui place son froid linceuil ,
On attache une fleur à son étroit cercueil :
Toi , qui devais tenir le sceptre de la France ;
Toi , dans le sein des ris bercé par l'opulence ;
Toi , dont les chants de joie avançaient le sommeil ,
Dont les fleurs au matin parfumaient le réveil ,
150 MERCURE DE FRANCE.
Maintenant enchaîné dans une infecte enceinte ,
Mourant de froid , de faim , de douleur et de crainte ,
Tu pleures ! et ton père , hélas ! ne t'entend plus ;
Ta mère n'accourt pas à tes cris superflus ;
Ta soeur, loin de tes yeux , prie et souffre en silence.
Les maux de la vieillesse assiégent ton enfance ,
Et tu n'as plus de force , aux portes des tombeaux ,
Que pour presser encor la main de tes bourreaux.
Ils abrègent tes nuits , ils tourmentent ta veille ;
D'abominables chants outragent ton oreille ,
De ton esprit charmant brisent tous les ressorts ,
Empoisonnent ton âme, et peut-être ton corps ! ...
Tu meurs , nu , délaissé , rongé d'affreux ulcères ;
Tu meurs , les yeux fermés par des mains étrangères !
Donnez , donnez des fleurs , des lis à pleines mains ,
Que j'en couvre sa tombe en pleurant ses destins !
Puisse son ombre émue et me voir et m'entendre !
Puisse la terre enfin peser moins sur sa cendre ,
Et son auguste soeur, attentive à mes chants ,
Accorder quelques pleurs à mes récits touchans !
Tandis qu'un roi pieux, délices de la France ,
Du moderne Néron terrassant la puissance ,
Et ramenant l'espoir de jours plus fortunés ,
Embrasse ses enfans à ses pieds prosternés !
www
LE GOUT DU SIÈCLE.
Plus de Pindares , plus d'Horaces
La lyre cède an flageolet ;
Nous avons de petites Grâces ,
Un petit goût bien frivolet .
Notre siècle est un peu follet ;
En liseré Minerve brode ;
Le sublime est passé de mode ,
L'amour des riens l'a supprimé ;
Et l'on préfère au chant de l'ode
La charade et le bout- rimé.
C. L. MOLLEVAUT
2
Feu LEBRUN.
MARS 1816 . 151
ÉNIGME.
Charme de l'amitié , délice de l'amour,
Je fais septir à tous mon attrait invincible ;
Combien tu dois chérir, mortel doux et sensible ,
L'aimable et tendre couple à qui je dois le jour !
Si j'existe par lui , je l'anime à mon tour,
Et je rends par mon feu sa couleur plus vermeille.
Échappée aux ennuis d'une froide langueur ,
L'intéressante Agnès à ma voix se réveille ;
Par l'instinct du plaisir j'enhardis sa pudeur :
Sur ses lèvres , tantôt paisible je repose ;
Tantôt j'y sens son coeur voler, battre et frémir.
Par mon divin parfum je surpasse la rose :
Mon murmure est plus doux que celui du zéphyr .
Un dernier mot encor me fera mieux comprendre :
Le ciel fit aux mortels mille présens bien doux ;
Mais je suis le seul entre tous
Que l'on puisse à la fois et recevoir et rendre.
ww
CHARADE .
Entre les prépositions ,
Mon cher lecteur, cherchez-en une
Qui , jointe à la mère commune
Et des hommes et des lions ,
Donnera le lieu redoutable
Que maint tragique auteur,
Dans sa comique fureur,
Craint , haït , maudit , envoie au diable.
152 MERCURE DE FRANCE .
1
mw
LOGOGRIPНЕ .
Sur mes sept pieds , dans la nuit des tombeaux,
L'imagination , souvent , hélas ! errante ,
Me peint à travers des flambeaux
La clarté vacillante .
1
Če portrait n'est pas très-flatteur...
Mais qu'à mon second pied mon coeur cède sa place ,
Tu me verras , ami lecteur,
Subitement changer de face ;
Devenir ce noble attribut ,
Qui , de pair avec la couronne ,
An mérite , aux vertus , à la valeur se donne.
Devine , s'il se peut ; moi , j'ai rempli mon but.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Honneur et Honneurs.
Le mot de la charade est Adieu.
Le mot du logogriphe latin est Musca (mouche) , dans lequel
on trouve Mus ( rat ) , et Musa ( muse ).
ملا
MARS 1816. 153
miuummimmmmm
INSTRUCTION PUBLIQUE .
<<Lorsqu'on vient à peser mûrementle bien qu'ont
procuré aux hommes , depuis l'origine de l'art ,
une poignée de fils d'Esculape , et le mal immense
que la multitude de docteurs et de professeurs a fait
au genre humaindans cet espace de temps , on pense
sans doute qu'il serait plus avantageux qu'il n'y eût
jamais eu de médecins dans le monde. >>>
:
( No. XI . )
BOERHAAVE .
Tandis que les découvertes se multipliaient , une
nouvelle maladie vint assaillir nos contrées ; elle attaquait
la génération dans ses sources : un remède
nouveau en arrêta les ravages. Les Arabes avaient employé
le mercure avec succès dans les maladies cutanées.
Paracelse , qui , plus maître de ses penchans et de son
imagination , plus nourri des anciens , plus éclairé dans
ses prétentions , eût pu être la lumière de son siècle , et
jeter de l'éclat dans le nôtre ; Paracelse fit une heureuse
application du mercure aux maladies vénériennes ; mais
la grande , la sublime révolution dans la médecine , fut
la circulation du sang découverte par Harvey , dont elle
assure à jamais la gloire. Celle de la route du chyle, qui la
suivit, mit à même, avec la première, d'expliquer la transformation
en sang des alimens , fit connaître l'origine
de toutes sortes de maladies , et les moyens curatifs à y
appliquer. D'autres eurent lieu bientôt ; telles que la démonstration
des vaisseaux lymphatiques , des veines lactées
, du canal thoracique ; celles de Malpighi , sur les
poumons; de Bellini , sur les reius; de Glisson de Bianchi
, sur les foies , et tant d'autres , qui , chacune , ont
illustré leurs auteurs. Mais , parmi les nouveaux créateurs
ou régénérateurs de la médecine , aucun ne s'est
1
154 MERCURE DE FRANCE .
fait une réputation plus méritée que le savant Boerhaave
au commencement du dix-huitième siècle . Des flots de
lumière en jaillirent ; tous cependant n'étaientpas également
purs. Sa doctrine fut mêlée d'erreurs ; mais, nourri
des anciens , et surtout d'Hippocrate , il n'en posa pas
moins les vrais , les solides fondemens de l'artde guérir.
Cependant les nations de l'Europe ne pratiquèrent pas
toutes cette médecine avec le même éclat. L'Italie , qui la
première a retiré cette science de l'obscurité , et l'a
illustrée par d'excellens ouvrages , semble avoir laissé refroidir
pour elle son émulation et son zèle.
La gloire de Boerhaave , leur compatriote , aurait dû
raviver pour jamais son art chez les Hollandais . Les obstacles
qu'y opposent le gouvernement et les moeurs
l'ont empêché d'y fleurir. Le défaut de goût chez les
Allemands , qui les porte à imprimer des fatras , ralentit
leurs progrès dans les sciences qui ont pour eux le plus
d'attraits , la médecine et la chimie.
La France , versée profondément dans l'anatomie et
la chirurgie , deux branches si essentielles , après avoir
produit les Baillon , les Houllier, les Quesnay , les Fernel,
aurait dû se soutenir avec plus d'éclat ; mais diverses
causes morales et physiques, jointes peut-être aux fausses
méthodes des académies et des écoles de médecine, contribuèrent
chez elle à la décadence d'un art aussi utile.
C'est dans les îles britanniques , c'est dans les trois
royaumes , que le siége brillant de la médecine semble
établi depuis long-temps. Richesses , honneurs , bonnes
études , tout contribue à sa gloire , et l'illustre Boerhaave
y trouve à côté d'Hippocrate un culte digne de
songénie.
Nous avons promis un abrégé succinct de l'histoire de
la médecine et de la chirurgie en France.
L'envahissement des Gaules , la barbarie des Francs ,
les guerres fréquentes et cruelles que les changemens de
règne entraînaient à cause des partages de la monarchie
, pensèrent , sous la première race , éteindre le flambeau
des arts . Ces enfans de la paix ne trouvèrent d'asile
que dans les cloîtres : c'était la lumière sous le boisseau ;
<
MARS 1816. 155
ce boisseau fut un abri qui les sauva. Le fils de Pépin
essaya de l'en tirer ; mais , pour la fixer au dehors
, et lui rendre tout son éclat , il eût fallu consolider
la paix, et couper court aux révolutions en établissant un
mode moins vicieux de succession à la couronne. Du
reste , plein de vigueur et de santé , Charlemagne négligea
la médecine ; l'ignorance des empyriques de son
temps ne pouvait en donner à ce prince une idée favorable.
Cet art, comme sous nos plus barbares ancêtres ,
demeura encore long-temps réduit à quelques secrets
entre les mains des prêtres . Il conservait cependant son
unité ; c'est-à-dire que ceux qui exerçaient la médecine
faisaienteux-mêmes les opérations qu'elle exige. Ce ne fut
que l'an 1163 , que le concile de Tours , à raison de ce
principe, que l'église, abhorre le sang , décida qu'aucun
prêtre ne devait se permettre d'en répandre.
La chirurgie alors devint un champ libre dont s'emparèrent
bientôt des hommes ignorans et vils. Le préjugé
s'en mêla ; et la médecine, dédaignant les moindres opérations
, devint semblable à un homme qui, par esprit de
dignité, renoncerait à faire aucun usage de ses mains, il
lui en eût fallu à ses ordres d'aussi adroites que dociles .
Nous allons voir si elle obtint ces résultats ( 1) .
La médecine n'avait pas encore, vers le milieu du
douzième siècle , d'écoles établies à Paris , ainsi que le..
prouve un passage de Salisbury, où il dit que ceux de la
capitale qui voulaient suivre la médecine , allaient l'étudier
à Salerne ou à Montpellier. Des auteurs plus récens
disent que, vers la fin du même siècle , et au commencement
du treizième , elle y devint florissante. Ce n'est
pas que nos rois n'eussent eu déjà des médecins très-habiles
: Robert , Obazon, et Hugues , mort en 1199, s'étaient
rendus célèbres dans leur art , mais ne l'avaient
point professé .
( 1) Le douzième siècle ne manquait cependant pas de lumières . Les
beaux- arts et l'éloquence commençaient à y fleurir ; les fureurs d'une
dialectique insensée détruisirent le goût dans les siècles suivans , et
firent rétrograder le bon sens et les connaissances .
1
156 MERCURE DE FRANCE .
1
L'enseignement de lamédecine fit vers ces temps partie
de l'Université. Il n'en fut pas de même de lachirurgie
, qui demeura jusqu'à la révolution subordonnée à la
médecine.
En proie , comme nous l'avons dit , à des mains viles
et téméraires , il en résulta de tels abus , qu'à la sollicitation
de Jean Pitard , premier chirurgien des rois saint
Louis , Philippe-le-Hardi et Philippe-le-Bel , tous ceux
exerçant la chirurgie furent réunis en communauté, sous
l'invocation des martyrs saint Côme et saint Damien.
Pitard dressa des règlemens , qui furent confirmés par
nos rois , et publiés l'an 1278. Par ces règlemens , nul ne
pouvait , homme ou femme , exercer cette profession
sans l'approbation du premier chirurgien du roi. Il paraît
que, dès le commencement, on distingua deux ordres
de chirurgiens ; ceux qui en faisaient leur unique état ,
et s'instruisaient davantage, étaient connus sous le nom
de chirurgiens de robe longue; ceux qui n'en faisaient
qu'un accessoire de leur profession, tels que les barbiers ,
et se bornaient aux plus simples opérations , étaient appelés
chirurgiens de robe courte. Les premiers , repoussés
long-temps de l'Université , voulaient y tenir
cependant , soit pour se donner du relief et s'instruire ,
ou afin de participer aux priviléges dont jouissaient les
suppôts et même les élèves de cette compagnie.
Après des débats vifs , des sollicitations pressantes, les
maîtres chirurgiens de Paris , qui étaient tous lettrés ,
obtinrent , en 1436 , d'être admis comme écoliers à
l'Université , aux conditions de suivre avec exactitude
les cours relatifs à la chirurgie.
Des inconvéniens et des querelles devaient toujours résulter
de pareils arrangemens. Les chirurgiens ne pouvaient
fréquenter toute leur vie les écoles; ils ne pouvaient
, avec quelques connaissances , approcher continuellement
des malades , sans se laisser souvent entraîner
à leur administrer des remèdes , et empiéter sur la médecine.
C'est çe dont les médecins , nommés alors physiciens
, se plaignaient amèrement.
Afin de parer à ces désordres , ils se plurent à élever
parmi les chirurgiens autel contre autel , en instruisant
イ MARS 1816 . 157
les barbiers. Ceux-ci se montraient plus dociles , et, vers
la findu quinzième siècle , il fut passé entre les médecins
et la communauté des barbiers , un contrat par lequel les
médecins s'engageaient à instruire ces derniers dans
toutes les parties de la chirurgie , tandis que ceux-ci
juraient de ne jamais agir sans les ordres de la faculté.
Le second ordre des chirurgiens a produit des hommes
fort habiles. Ceux du premier n'en jetèrent pas moins
les hauts cris; mais ils furent obligés de se soumettre
pour n'être pas interdits.
Du reste , les médecins s'attiraient une grande considération
par l'ordre et la décence qu'ils faisaient régner
dans leur corps. En 1452 , le cardinal d'Estouteville ,
qui fut nommé pour réformer l'Université , trouva fort
peu à reprendre dans la faculté de médecine; depuis encore
elle perfectionna sa discipline par de nouveaux règlemens
(1).
Le cardinal établit aussi que les professeurs en méde-,
cine auraient tout droit de se marier ; ce qui n'avait
presque pas été toléré jusqu'alors dans l'Université.
En 1492 , Guillaume Basin , élu doyen de la faculté ,
fit bâtir les écoles de médecinedans la rue de la Bûcherie.
Il serait difficile de dire en quel endroit auparavant les
médecins donnaient leurs leçons ; on sait seulement que
la faculté s'assemblait sous le porche de Notre-Dame , à
Saint-Yveset aux Mathurins. Ces écoles , du reste, étaient
un vilain bâtiment, qui tombait en ruines quelque temps
avant la révolution .
Les chirurgiens s'assemblaient certains jours à Saint-
Côme pour visiter les malades. L'an 1560 , le curé de
(1) On remarque dans le statut de 1558, un passage qui annonce
contre la chirurgie une prévention aussi forte que ridicule . Il y est
dit , à l'égard de ceux qui aspirent à la médecine : Les candidats
qui ont exercé la chirurgie , ne seront point admis parmi les méde
cins, qu'ils ne se soient engagés devant notaire à ne plus faire aucune
opération; car, ajoute le statut , il convient de conserver pure
et entière la dignité de l'ordre des médecins .
158 MERCURE DE FRANCE .
1
Saint-Côme obtint du pape de faire construire dans son
'église un bâtiment pour cette visite. Plus tard , l'an
1591 , la communauté des chirurgiens fit élever à son
compte , près Saint-Côme , un assez bel édifice .
Sur la porte d'entrée étaient écrits ces mots en lettres
d'or : AÉdes Chirurgorum .
On trouvait ensuite deux beaux corps de bâtimens ,
séparés par la cour. Amain droite en entrant était l'amphithéâtre
anatomique ; la porte de cet amphithéâtre
était décorée d'un ordre ionique et de quelques ornemens
symboliques de l'art de la chirurgie. Sur un marbre
on lisait ces vers de Santeuil :
Ad cædes prisca amphitheatra patebant :
Ut discant longum vivere , nostra patent .
De l'autre côté de la cour, et vis-à-vis cet amphithéâtre,
était un bâtiment construit, en 1707, à la place de l'ancienne
maison où la communauté tenait ses assemblées et
visitait les pauvres malades. Sur la porte était cette inscription
: Consilioque manuque .
La munificence de Louis XV et la libéralité de M. de la
Peyronie (1) , premier chirurgien du roi , ont depuis
substitué à ces bâtimens un édifice magnifique , dont la
façade, parfaitement décorée , annonce un établissement
digne de la capitale de la France. Cet édifice est trop
connu pour que nous en donnions les détails .
Là se font aujourd'hui les cours de médecine et de
chirurgie, que les mêmes élèves sont tenus de suivre éga
lement .
Lajalousie des médecins ayant, comme nous l'avons
(1) M. de la Peyronie , premier chirurgien du roi , mort à Versailles
le 24 avril 1747 , était si zélé pour sa compagnie, qu'il lui
laissa tous ses biens , qui étaient immenses . Les deux tiers furent
appliqués à l'école de Paris , l'autre à celle de Montpellier. Les
maîtres chirurgiens de Paris lui firent élever un monument en
bronze, parfaitement exécuté , et que l'on voyait adossé au premier
pilier de l'église de Saint-Come .
MARS 1816.
'g 1
vu, élevé, au commencement du seizième siècle, les barbiers
à la dignité de vrais chirurgiens , il y eut dans cette
partie deux corps distincts , tenant également à l'Université;
de grands débats entre eux et de longues querelles
en résultèrent. Cette rivalité servait les médecins ; elle
les aida long-temps à tenir les uns et les autres dans la
subordination et le respect ; malgré les discussions continuelles
qu'avait la faculté avec les chirurgiens du premier
ordre , les barbiers , qui devaient tout aux médecins
, restaient fidèles à ceux- ci .
Les autres n'en faisaient pas moins de fréquens et de
violens efforts pour secouer le joug des médecins; ils prétendaient
tenir par eux-mêmes à l'Université , et y former
une cinquième faculté. Les lumières répandues dans
leur société , les grands hommes qu'elle avait produits ,
et la faveur des rois François Ier. , Charles IX et Henri
III , les portaient à tout entreprendre pour sortir de la
dépendance ; mais leurs efforts venaient se briser contre
le colosse de l'Université , qui , toujours inébranlable ,
ne les recevait que comme élèves , et refusait de leur
permettre d'ouvrir des écoles en leur nom .
On peut dire que cette lutte , toujours malheureuse
pour les chirurgiens , continua jusqu'au moment où
Louis XV, leur protecteur déclaré , établit , en 1724 ,
cinq places de démonstrateurs, qui devaient être données
aux chirurgiens les plus habiles , sur la présentation du
premier chirurgien de S. M.; 500 livres d'appointemens
étaient affectées à chacun des démonstrateurs .
Jean Bienaise , chirurgien distingué , avait légué ,
en 1681 , une rente de 600 livres pour deux démonstrateurs
d'anatomie et de chirurgie. Cette rente , par le système
de Law, était réduite à si peu de chose , que l'instruction
allait cesser; c'est ce qui donna licu à la libéralité
de Louis XV.
Ce corps , d'ailleurs , brillait d'un tel éclat , il y régnait
alors un tel accord , qu'il n'était plus possible à
leurs adversaires de les tenir sous une tutelle aussi sévère
que jadis. Nous avons vu deux corps rivaux se former
dans la chirurgie par les intrigues des médecins ,
qui maintinrent ainsi long-temps leur autorité. Las de
160 MERCURE DE FRANCE.
1
disputer entre eux , les chirurgiens se réunirent vers
l'an 1658. Les médecins, pour s'en venger, firent exclure
del'Université la tourbe illettrée des barbiers.Cette épu
ration fut favorable aux chirurgiens , qui s'unirent de
plus en plus , et ne formèrent enfin qu'un seul corps
vers la fin du dix-septième siècle .
Charles-François Félix , premier chirurgien du roi ,
devint aussi son premier barbier. Chefdes deux communautés
, il les réunit , et donna un nouveau règlement ,
qui fut approuvé par le roi et publié en 1701 ; les examens
devinrent très -sévères et très-multipliés ( 1 ) .
Ce corps marcha depuis de succès en succès. Toujours
harcelé par les médecins , leur jalousie lui servait d'aiguillon
. Louis XIV anoblit quatre chirurgiens ; Louis XV
en anoblit davantage. Après avoir obtenu des démonstrateurs
de leur corps en 1725, ils se formèrent en académie
en 1731 (2) . En 1743 , on en expulsa tous ceux
(1) Cette communauté réunie était sous la direction du premier
chirurgien du roi, de son lieutenant, prevôt perpétuel , et de quatre
prevôts électifs .
Les grades étaient aspirans et maîtres ; les aspirans devenaient
maîtres après huit actes différens , dont le premier était l'immatricule
; le deuxième , la tentative; le troisième , premier examen ; le
quatrième , la semaine d'ostéologie ; le cinquième, la semaine anatomique
; le sixième , la semaine des saignées ; le septième , la semaine
des médicamens ; le huitième , le dernier examen .
Tons ces examens longs et difficiles faisaient qu'on ne recevait
plus dans ce corps que des sujets savans et habiles,
(2) En 1731 , M. Georges Mareschal , premier chirurgien du roi ,
etM. Gigot de la Peyronie , premier chirurgien reçu en survivance,
formèrent , sous la protection du roi , une académie de chirurgie ,
tendant à perfectionner cet art par l'expérience et l'observation.
Le règlement contenait trente-trois articles . L'académie était composée
de soixante-dix membres, tous maîtres chirurgiens de Paris ; elle
s'associait cependant un certain nombre de chirurgiens de province
ou étrangers, recevait des mémoires , et proposait tous les ans des
questions , dont le prix était une médaille d'or de 200 livres .
MARS 1816 . 161
1
qui tenaient à des arts mécaniques ; enfin , pour terminer
des rivalités et des discussions où l'on n'observait pas
toujours la décence , Louis XV rendit , en 1760, une ordonnance
qui réglait les droits et les prétentions de chacun.
Ce règlement contint les deux ordres , moment
où la révolution vint les confondre ( 1 ) .
Jusqu'au
Les médecins , dans cet intervalle , s'étaient plus occupés
de maintenir leurs droits par la chicane que de
briller par les talens; ils avaient cessé de produire
des hommes qui pussent rivaliser avec les Paré, les Petit,
les Morand , les Bichat , les Maréchal , les Dessault , et
tant d'autres , la gloire de leur pays comme de leur société.
Ils eurent, du este , assez d'occupation ; car, outre
leurs querelles nabituelles avec les chirurgiens , des
médecins étrangers voulurent , en 1673 , élever à Paris
une nouvelle faculté à côté de l'ancienne. Le procès fut
long ; les étrangers étaient appuyés par le crédit de quelques-
uns des leurs qui se trouvaient médecins du roi :
mais enfin M. Fagon , de la faculté de Paris , devenu premier
médecin , parvint, en 1694, à faire dissoudre cette
nouvelle société , et la faculté n'eut plus jusqu'à la fin
que ses adversaires accoutumés .
(1 ) L'arrêt du conseil d'état du roi , du 4 juillet 1750 , et portant
règlement entre la faculté de médecine de Paris et les maîtres en
l'art et science de la chirurgie de la même ville , contenait vingt et
un articles .
Les premiers articles roulent sur l'instruction que doivent recevoir
dans les écoles les élèves en chirurgie pendant trois années ,
avant de subir les examens , et parvenir à la maîtrise à Paris . Ils
doivent suivre les cours qui sont distribués en trois classes , et présenter
leurs inscriptions . Ceux qui veulent exercer à Paris , doivent
en outre faire deux ans de stage , et suivre les grandes opérations
dans les hôpitaux de Paris ; et, s'ils font par eux-mêmes des opérations
pendant ces deux ans , ils doivent appeler avec eux deux maîtres
reçus au moins depuis douze ans .
Ceux des provinces pourront être admis à exercer à Paris , mais
après avoir rapporté leur titre et subi un nouvel examen à la faculté.
D'autres articles règlent le cérémonial des réceptions , et l'hom-
TOME 66 . 11
162 MERCURE DE FRANCE.
Nous donnerons dans un dernier article le précis historique
de la médecine depuis la révolution. Nous dirons
lamanière dont les écoles ont été gouvernées jusqu'à nos
jours; et , entrant dans les discussions qui s'agitent sur
la division ou l'ensemble qui doivent régner dans cette
partie de l'enseignement , nous en peserons, autant qu'il
est ennous, les avantages et les inconvéniens .
Du reste , si la division de la médecine et de la chirurgie
a été généralement un fléau pour l'Europe , la
France a joui de cet avantage, que les chirurgiens , rassemblés
de bonne heure chez elle en une corporation
remplie de la plus louable émulation, a porté tout ce
qui la concerne à un haut degré de perfection.
Il n'en a pas été de même chez nos voisins. La chirurgie
, abandonnée long-temps à des hommes isolés , ignorans
, sans mission , ne produisait , pour ainsi dire , que
des assassins et des bourreaux. Leur ignorance téméraire
, portant avec une indiscrétion coupable le fer et le
feu dans les plaies , faisait périr dans les tourmens des
malheureux qui auraient pu mourir au moins plus doucement.
Les Français ont cependant à la fin trouvé des imitamage
à rendre par le répondant au doyen de la faculté de médecine
et aux docteurs députés pour assister à l'examen. Les docteurs
en médecineet le doyen, présens aux examens, recevront la rétribution
de droit , et ne pourront rien exiger au-delà .
L'article 19 règle les droits , honneurs et priviléges dont doivent
jouir les maîtres en chirurgie ; ce sont ceux attachés aux arts libéraux
, et dont jouissent les plus notables bourgeois de Paris. Ils ne
pourront être compris dans les rôles des arts et métiers .
Malgré ces titres, et les inscriptions extérieures de leurs écoles, les
chirurgiens ne pourront s'attribuer aucun des droits des membres et
suppôts de l'Université.
Le roi permetà son premier chirurgien de lui présenter tels nouveaux
statuts qu'il jugera convenables pour le bien de sa compagnie
, et veut que toutes contestations formées entre les médecins et
les chirurgiens de la ville de Paris soient regardées, de part et d'autre
, comme finies et terminées .
MARS 1816. 163
teurs . Londres , Vienne , et quelques autres capitales ,
ont fourni , dans le dernier siècle , plusieurs chirurgiens
distingués. Mais le sceptre de la chirurgie nous est encore
assuré pour long-temps .
BOISGUERET DE LA VALLIÈRE
( La suite à un numéro prochain . )
RELATION
D'un Voyage fait à Londres en 1814 , ou Parallèle de la
chirurgie anglaise avec la chirurgie française ; précédé
de considérations sur les hôpitaux de Londres. Par Philibert-
Joseph Roux , docteur en chirurgie , chirurgien
en second de la Charité , membre de la Légion-d'Honneur,
professeur d'anatomie , de physiologie, etc. , etc.
Un vol. in-8°. de 370 pages .- Prix : 6 fr , et 50 c. de
plus par la poste. A Paris , chez Méquignon-Marvis ,
libraire, rue de l'École de Médecine .
Le rétablissement des communications entre la France
et l'Angleterre n'était pas d'un intérêt moindre pour les
sciences , les lettres , les arts que pour la politique . Il
était naturel , après vingt-cinq années d'isolement , que
des hommes instruits voulussent constater par euxmêmes
si cette île méritait la haute réputation dont le
dix-huitième siècle s'était plu à la doter. Ce siècle , sous
les bannières de la philosophie , avait fait marcher tant
de préventions aveugles et de découvertes précieuses ,
tant d'opinions exagérées et d'inventions utiles , tant de
systèmes absurdes et tant de choses admirables , qu'il
fallait aborder l'Angleterre avec un esprit exempt de
préjugés et des yeux dessillés par l'expérience. Politique,
législation , morale , littérature , sciences , arts , tout
offrait à ceux de nos compatriotes qui voudraient se livrer
à ces excursions, un champ fécond en parallèles , en
observations , et peut-être aussi en acquisitions utiles .
Sans doute un travail que réclamaient si impérieusement
les lumières du siècle , a déjà été entrepris pour la
plupart, des branches de nos connaissances ; mais il est
vrai de direque la chirurgie , l'une des plus importantes,
en aura fait connaître les résultats.
164
MERCURE DE FRANCE .
M. Roux tirait en quelque sorte de lui-même une mission
spéciale pour remplir dignement cet objet. Chirurgien
habile , savant professeur, écrivain judicieux , et ,
plus encore, doué d'un ardent amour pour la science ;
enfin, placé, avec MM. Boyer et Deschamps , à la tête du
grand hôpital de la Charité , il ne pouvait manquer de
saisir les nuances qui distinguent la chirurgie des deux
peuples , de balancer les avantages et les inconvéniens
réciproques , d'acquérir les moyens de porter sur l'une
et l'autre un jugement éclairé.
Il y a long-temps que notre chirurgie lutte d'émulation
, de succès et de gloire avec la chirurgie des Anglais
; seules , parmi les nations de l'Europe , la France
et l'Angleterre ont présenté , l'une depuis notre célèbre
Ambroise Paré , l'autre depuis Wiseman , une suite prèsque
non interrompue de chirurgiens recommandables ,
auxquels on doit le plus grand nombre des découvertes
qui ont amené l'art au point de perfection où il est arrivé.
Cette singularité , qui ajoute un nouvel intérêt au
parallèle de la chirurgie, ne peut manquer d'en donner
aussi à l'esquisse rapide que je vais en tracer.
Mais, avant d'entrer dans cette analyse, et pour montrer
quel degré de confiance doivent inspirer les documens
nombreux recueillis par M. Roux , il importe de
savoir combien il a été secondé dans ses recherches par
Ies chirurgiens anglais. Le professeur avoue qu'il fut
d'autant plus sensible à l'empressement dont il devint
l'objet , qu'il craignait davantage les effets de leur orgueil
national. Cette crainte fait l'éloge de la modestie
de M Roux ; car, au point où l'ont élevé ses travaux, lui
seul pouvait la concevoir.
« J'ai reçu , dit il , des chirurgiens anglais l'accueil
le plus flatteur et le plus honorable . Je n'ai pas seulement
ă me louer de ces attentions , de ces prévenances auxquelles
la politesse oblige envers des étrangers qui exercent
la même profession, et dontle nom est plus ou moins
connu , attentions , prévenances , dont nous , Français ,
nous sommes peut-être prodigues ; les chirurgiens de
Londres m'ont en outre témoigné toutes sortes d'égards ;
j'ai reçu d'eux des marques d'estime , je dirai presque de
MARS 1816 . 165
déférence , auxquelles j'étais loin de m'attendre. Ils ont
mis une grande complaisance à m'instruire de tout ce
que je désirais apprendre d'eux , et montré le plus grand
intérêt à apprendre de moi diverses particularités de
notre pratique chirurgicale. Ils ont porté cet intérêt jusqu'à
désirer que je simule sous leurs yeux, et que je
fasse même , sur quelques-uns de leurs malades , certaines
opérations suivant les procédés qui sont le plus en
usage parmi nous. La proposition était trop honorable
pour moi , pour que je n'y accédasse pas . »
Les hôpitaux de Londres , qui , sans compter les hospices
, sont au nombre de vingt-deux , paraissent , d'après
M. Roux , être tenus avec une propreté exquise , un
goût recherché, un luxe même inconnu parmi nous ; mais
aussi les salles de ces hôpitaux n'offrent pas ce coup d'oeil
imposant que présentent les salles des nôtres , qui leur
sont supérieures aussi par certaines distributions, mieux
entendues , des malades et des détails de service.
Ces louanges accordées à nos hôpitaux étonneront les
gens du monde qui , toujours en arrière de leur siècle ,
n'assistent point en quelque sorte aux améliorations qui
s'opèrent sous leurs yeux. Pour eux , les hôpitaux de
Paris sont encore ces lieux infects et malsains , où des
malades étaient , sans discernement comme sans pitié ,
entassés et confondus. Mais que ces gens seraient surpris ,
en y entrant, de voir que ces asiles se composent de salles
vastes et magnifiques , d'une propreté admirable , qui
l'emportent sur l'intérieur dela plupartdes maisons bourgeoises
; dans lesquelles un petit nombre de lits fort
espacés sont garnis de beau linge et de bons rideaux ; ou
les individus , classés par ordre de maladie , reçoivent un
traitement plein d'égards , et sont soumis à un régime
sain . Leur surprise augmenterait s'ils apprenaient que
les maladies , loin d'être confondues dans les mêmes
salles , comme à Londres , ont , pour la plupart , des hôpitaux
spéciaux ; que Saint-Louis reçoit les maladies de
la peau ; la Maternité , les femmes en couche , et la
Crèche , qui en dépend , les enfans au maillot ; que l'Hôpital
des Enfans est consacré aux maladies du jeune
age , comme l'Hôpital du Champ des Capucins Saint-
1
166 MERCURE DE FRANCE .
Jacques à un autre ordre de maladies. Alors, témoins des
grands avantages d'une même gestion , d'un même
principe , d'un même régime intérieur, ils loueraient
l'administration qui , depuis vingt ans , veille avec tant
de succès et de modestie sur ces établissemens .
L'enseignement de la chirurgie est renfermé presqu'en
entier dans les hôpitaux de Londres , bien qu'il y ait
dans cette capitale un collége de médecine et un collége
de chirurgie. Aussi lira-t-on avec plaisir, surtout dans
ce moment , les raisons sur lesquelles M. Roux se fonde
pour accorder à nos facultés une prééminence bien marquée.
C'est un besoin , depuis quelque temps, pour certains
esprits détracteurs ou intéressés , de déclamer
contre l'institution actuelle de nos facultés , surtout contre
l'organisation de celle de Paris. Contentons-nous , en
leur accordant qu'il a pu s'introduire quelques abus , de
leur demander si les fastes de la science font mention
d'une école qui, en moins de vingt ans, ait fait plus pour
l'art et fourni un plus grand nombre de médecins et de
chirurgiens distingués .
J'aurais dû faire remarquer plus haut que l'ouvrage
de M. Roux laissait à désirer sur l'administration des
hôpitaux de Londres , sur l'ordre qui y règne , sur la
manière dont les malades y sont admis , soignés et nourris
, ainsi que sur les rangs qu'y obtiennent les étudians.
Heureusement il n'en est pas de même de la partie chirurgicale
proprement dite. Chaque excursion dans ces
hôpitaux devient pour lui le motif d'une dissertation sur
quelques-uns des points les plus importans ou les plus
litigieux de la science. Entre-t-il dans l'asile royal militairepour
les enfans des soldats de terre; il décrit avec
un soin extrême l'ophthalmie dite d'Égypte, qui a exercé
de si longs et si cruels ravages , et fait connaître l'opinion
que les Anglais se sont formée de sa contagion .
Mais la plus remarquable sans doute , comme la plus
utile des acquisitions que la chirurgie française puisse
faire de la chirurgie anglaise , c'est l'emploi des bandelettes
agglutinatives pour la guérison des anciens ulcères
aux jambes . On sait que ces plaies dégénérées offrent ,
au traitement le plus méthodique , une résistance pres
MARS 1816.
167
que insurmontable , et que le bandage roulé , le repos
au lit , et des pansemens réguliers , n'en triomphent qu'après
un laps de temps assez long. La méthode anglaise ,
préférable, et par sa simplicité et par la brièveté du traitement
, consiste dans l'emploi de bandelettes agglutinatives
qui se croisent sur l'ulcère , en raffermissant et en
rapprochant les bords. Le malade peut même continuer
àmarcher. Les avantages de cette pratique ne pouvaient
échapper à un juge aussi éclairé que M. Roux , et les
expériences qu'il en a faites à l'hôpital de la Charité ,
expériences dont il donne les résultats , ont en un succès
tropmarqué pour que ce procédé ne soit pas bientôt d'un
usage général.
Il faut rapprocher cette pratique des Anglais de l'usage
où ils sont de tenter la réunion immédiate (par première
intention ) de toutes les plaies , soit qu'elles résultent
des opérations , soit qu'elles soient accidentelles . Parlà
ils évitent ces suppurations énormes qui énervent les
malades , ces larges cicatrices qui les gênent , et hâtent le
plus souvent la guérison. Déjà M. Roux avait, en 1814 ,
appelé l'attention des praticiens français sur cette méthode
, dans un mémoire lu à l'Institut , et pour l'éloge
duquel il suffit de rappeler le beau rapport qui en fut
fait à la première classe. De nouvelles réflexions sur cet
important sujet , l'ont même amené à reprendre l'amputation
de la jambe à deux lambeaux latéraux ; et les
quatre exemples qu'il en rapporte sont bien propres à
fixer l'attention des chirurgiens instruits. On y voit que ,
dans trois cas , la cicatrisation de la plaie linéaire eut
lieu les trente , trente-deux et trente-sixième jours , et
que si la guérison totale fut retardée de quelques jours
dans le dernier cas , ce fut par des circonstances indépendantes
de l'opération. Ce succès , et plusieurs autres
exemples nonmoins notables des avantages de la réunion
immédiate , loin d'éblouir notre praticien ,ne l'ont pas
empêché de blâmer l'espèce de fanatisme que les Anglais
montrent pour cette méthode , qu'ils emploient même
inconsidérément.
Par compensation de cet avantage que la chirurgie
anglaise a réellement sur la nôtre , M. Roux démontre
168 MERCURE DE FRANCE .
combien nous leur sommes supérieurs dans le traitement
des fractures en général, et combien ils auraient à gagner
en adoptant plusieurs de nos pratiques , surtout par
rapport à la position du membre fracturé.
Le long paragraphe que M. Roux consacre aux tumeurs
fongueuses ( fungus hematodes ) , espèces de tumeurs
molles , plus ou moins élevées , vasculaires , qui
se développent le plus souvent sous les taches de naissance
( envies, nævi materni ) , offre une dissertation du
plus haut intérêt. Plusieurs faits pratiques , propres à
notre auteur, des vues nouvelles sur le traitement et l'importance
du sujet , recommandent la méditation de ce
petit traité.
Mais combien , si je parlais exclusivement à des gensde
l'art , je mettrais de soin à rapporter ce que dit
M. Roux, des tentatives aussi hardies qu'ingénieuses des
Anglais sur la ligature des artères ! Quel beau sujet d'étonnement
ce serait pour la plupart de nos chirurgiens ,
en général trop timides , de voir intercepter le cours du
sang à l'origine même du membre , et la circulation s'y
rétablir par le moyen des branches collatérales ! Que diraient-
ils en apprenant qu'on a lié avec succès l'iliaque
externe , la carotide primitive , même la sous-clavière ?
Un sujet à la portée de tout le monde , et sur lequel je
serai plus généralement compris , est l'espèce de philippique
que l'auteur lance contre les oculistes. Ce praticien,
fondé sur les succès nombreux qu'il a obtenus dans l'opération
de la cataracte et dans celles que nécessitent les
maladies des yeux , supporte impatiemment une séparation
qui ne peut qu'être défavorable à l'art et aux malades , et
il déplore lefuneste préjugé des gens du monde en faveur
des oculistes . Le retour de cette petite branche à la mère
commune lui paraît d'autant plus juste , que , d'après le
précis qu'il trace de la chirurgie oculaire , aucun , ou
presque aucun des perfectionnemens qu'a reçus cette
partie de l'art , n'est dû à des oculistes ; mais tous , ou
les plus essentiels , à des chirurgiens . Que M. Roux et ses
collègues à la tête de grands hôpitaux , se rassurent ;
cette réunion ne tardera pas à se consommer. Déjà le
plus grand nombre des opérations relatives aux maladies
L
MARS 1816 .
169
des yeux sont pratiquées par nos plus célèbres chirurgiens
; et , bien loin de former un corps isolé , la guérison
de ces maladies se rattache au contraire à la doctrine
générale des altérations de notre économie .
Il me resterait , pour terminer cette analyse , à parler
de plusieurs autres parallèles sur lesquelles M. Roux n'a
pas répandu un moindre intérêt , tels que l'histoire des
luxations , celle des plaies, celle surtout des anévrismes ,
qu'il a traitée d'une manière supérieure , et dans laquelle
les faits qui lui sont propres ne sont pas, pour la sagesse
des opérations et la beauté des résultats , la moindre richesse
de son livre; telles sont encore l'histoire des hernies ,
celle des maladies des voies urinaires , de l'opération de
la taille , de la pupille artificielle , c'est-à-dire , l'ouverture
de l'iris , pour donner passage à la lumière, opération
dans laquelle il a fait ( p. 285) une heureuse application
de la méthode employée par M. Adams de Londres .
Je crois en avoir dit assez pour mettre les lecteurs
à même de juger du nombre et de l'importance des matériaux
que M. Roux a déposés dans son ouvrage , ainsi
que de la justesse des jugemens qu'il a portés. Voici comment
il s'exprime en terminant : « J'ai tâché de mettre
dans ce parallèle la plus sévère impartialité ; éloignant
demon esprit toute prévention , et faisant abnégation
de tout orgueil national , j'ai mis la même franchise à
faire connaître les choses belles et utiles que m'a présentées
la chirurgie des Anglais , et à faire ressortir ses défauts.
S'il faut que je termine par un jugement général ,
je dirai qu'à côté des traits les plus saillans , la chirurgie
anglaise offre les plus grandes imperfections , et que la
chirurgie française est plus généralement bonné .
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1
170
MERCURE DE FRANCE .
L'ASTRONOME ET SA SERVANTE ,
Anecdote tirée d'une vieille Chronique.
Aucun roi n'a laissé à son peuple des souvenirs plus
mémorables et plus chers que Ferdinand-le-Saint , qui
gouverna l'Espagne vers la fin du douzième siècle. Ce
prince , aussi recommandable par ses vertus que par sa
vaidance , remporta plus de trente victoires sur les
Maures , contraignit le roi de Valence , les gouverneurs
de Buença et ceux d'une portion de l'Andalousie à se donner
à lui en qualité de vassaux , fit payer le tribut aux
rois de Grenade et de Murcie ; et , parvenu par l'action
la plus intrépide à déployer la bannière du Christ sur les
murs de Cordoue , siége des richesses et du gouvernement
des infidèles , il alla se reposer de ses glorieuses fatigues
dans le palais du grand Abdérame.
Sous son règne s'établirent en Espagne les ordres de
Saint-Jacques , de Calatrava , d'Alcantara , et l'ordre de
la chevalerie , dont l'objet était de poursuivre les ennemis
de la foi et ceux de la tranquillité publique.
Ferdinand , d'un génie audacieux et vif, employa souvent
contre les Maures le courage des nouveaux chevaliers
. Appuyé de leurs armes , il força Séville à capituler ,
subjugua le pays situé entre les murs de cette cité et
l'embouchure du Guadalquivir ; mesura l'espace qui le
séparait des rivages opposés appartenant à l'Afrique ,
insulta ses côtes , et obtint un avantage considérable sur
les escadres des Maures , qui avaient insulté la sienne.
La mort de Ferdinand mit seule un terme à ses succès .
Le peuple espagnol fondait de grandes espérances sur
le fils de Ferdinand ; mais on n'hérite pas toujours du
génie d'un père en héritant de sa couronne. Alphonse X ,
surnommé le Sage dès sa plus tendre enfance , détruisit
bientôt la plus haute opinion qu'on avait conçue de ses
MARS 1816 . 1
171
talens. Astronome et grammairien habile , il ignorait la
science de l'administration ; il s'engageait légèrement
dans une entreprise , l'abandonnait aussi légèrement , et
dissipa d'immenses trésors à poursuivre des projets chimériques
. Sa puissance , plusieurs fois menacée par les
armes des Maures , devait s'écrouler un jour sous les
armes de son propre fils . L'Espagne , qui s'était reposée
quelque temps dans le sein de la gloire , éprouva qu'un
gouvernement faible , et qui ne sait point se faire respecter
au dehors , est le plus mauvais de tous les gouvernemens
.
Livrés à la fois aux maux engendrés par la guerre
étrangère et par la guerre civile , les habitans de ce beau
pays tremblaient à chaque instant pour leurs propriétés
et pour leur vie. On accueillait de toutes parts les délations
, et le citoyen le plus vertueux subissait souvent la
peine qui n'est due qu'aux coupables . La terreur relâchait
les liens de la société , et Cordoue , cette ville si magnifique
, qui voyait naguère dans ses tournois se rassembler
l'élite des guerriers de toutes les nations , qui venaient
recevoir des mains de la beauté le prix de leur valeur ,
Cordoue n'offrait plus qu'un spectacle douloureux .
A cette époque , vivait un célèbre astronome , nommé
Albuferas. Le roi lui témoignait une bienveillance particulière
, et se renfermait, quelquefois , pendant des heures
entières avec lui dans son cabinet.
On sait que l'espèce maligne des chansonniers, féconde
en tous les siècles , brava toujours , pour le plaisir de
faire un méchant couplet , la crainte des prisons; les
chansonniers prétendaient qu'Alphonse passait , à régler
le cours des étoiles , un temps qu'il était de son devoir
d'employer à régler les affaires de son empire , et qu'il
pourrait apprendre à ses dépens que les astres qui brillent
sur la terre n'ont pas un éclat aussi permanent que ceux
qui brillent dans les cieux.
Quoi qu'il en soit , l'homme en crédit auprès du prince
même assis le moins solidement sur son trône , ne manquà
jamais d'être envié , loué, caressé, trompé ; des courtisans
subalternes se pressent autour de son char. La maison
d'Albuferas se remplissait continuellement de pré-

172.
MERCURE DE FRANCE.
tendus amis qu'attirait , ou l'intérêt , ou l'orgueil , ou la
curiosité . La classe des curieux n'était ni la moins
nombreuse , ni la moins importune. Ils adressaient sans
cesse des questions insidieuses à l'astronome , et tiraient
non-seulement de ses réponses les plus insignifiantes ,
mais même de ses regards, de ses gestes, les conséquences
les plus graves. Albuferas disait- il que le roi avait eu un
accès de fièvre , ou qu'il avait mal dormi ; aussitôt cent
contes ridicules circulaient par la ville. Lorsque les gens
sensés refusaient d'y croire , on leur répondait : « Je tiens
" cette nouvelle d'Albuferas . » La fable politique devenait
pour l'Espagne entière une véritable histoire. Ces
faux bruits , semés à dessein , ébranlaient jusque dans ses
fondemens , un trône déjà chancelant ; car il est de la
nature de l'homme de ne s'attacher au pouvoir que quand
il le croit affermi. De vagues inquiétudes sur l'avenir
ont déterminé plus d'une révolution. Philippe , frère
d'Alphonse , profitant de la disposition des esprits, se mit
à la tête des mécontens . Sa révolte réalisa les conjectures
formées par les ennemis du gouvernement et répétées
par les oisifs . L'astronome reçut encore plus de visites .
Les fidèles sujets du roi , les partisans de Philippe se rendaient
en affluence chez Albuferas . Les premiers espéraient
y recevoir des nouvelles rassurantes; les autres cherchaient
à lire sur les traits du favori l'annonce du prochain désastre
d'Alphonse.
Un soir qu'Albuféras avait eu plus de peine qu'à l'ordinaire
à se débarrasser de la foule qui l'obsédait continuellement
, il s'écria : « Je suis bien malheureux ! le
roi ..... Grands dieux , monsieur, repartit Florezza , servante
d'Albuferas , en interrompant avec vivacité son
maître , serait-il vrai ! le roi est-il perdu sans ressources
? les révoltés l'emportent-ils ? - Que signifie cette
sotte exclamation ! reprit l'astronome en colère ; de quoi
yous mêlez-vous de parler des affaires de l'état ?
prenez-vous quelque chose ? ..... Hélas ! monsieur, je n'y
comprends rien ; mais j'entends sans cesse raisonner làdessus
, des gens qui n'en savent pas plus que moi. Partout
, monsieur, depuis le grand d'Espagne jusqu'au plus
petit paysan , on ne s'occupe que de cela, et moi , la
y
comMARS
1816 .
173
servante du favori de notre monarque , il serait singulier
que je restasse indifférente à ce qui intéresse tout le
monde . Allons, vous êtes folle !-Oh ! je le deviendrai
certainement , si le roi ne triomphe pas de ses ennemis .
Quoique je ne l'aie jamais vu , ce bon prince , je sacrifierais
volontiers ma vie pour sauver la sienne; et lorsque
je pense aux périls dont il est environné , mes larmes me
suffoquent malgré moi.
En prononçant ces derniers mots , Florezza pleurait
amèrement. Albuferas , attendri par les sanglots de sa
servante et par l'expression naïve de son amour pour le
roi , reprit avec douceur : « Vous avez raison , Florezza ,
de chérir notre monarque; les lois divines , comme les
lois humaines , vous l'ordonnent . Alphonse , d'ailleurs ,
ne désire que le bonheur de son peuple. Si l'on commet
des injustices en son nom, il les ignore : mais ne vous
alarmez pas ; la révolte de Philippe est plus criminelle
qu'elle n'est dangereuse : il recevra bientôt la punition
de son horrible ingratitude. En vain Philippe, traître
envers sa patrie , son monarque et son frère , anime
contre nous les rois de Grenade et de Maroc ; les nobles
chevaliers castillans défendront avec succès les droits
sacrés d'Alphonse ; les rebelles succomberont....
» Dieu le veuille, monsieur ! cependant ce n'est pas
ce que répètent chaque jour vos amis .
»
»
-
Comment! que disent- ils donc?
Ils prétendent qu'Alphonse songe à préparer sa
fuite de Cordoue; ils ajoutent que vous le savez.
» - Moi !
»
»
cours ?
»
Qui , monsieur.
M'avez-vous entendu tenir de semblables dis-
:
Non , monsieur; mais on a peu de confiance
dans une pauvre servante , et , peut-être , malgré mon
dévouement à votre personne , malgré les soins et la
fidélité dont je vous donne , depuis quinze ans , des
preuves , ne croyez-vous pas devoir m'initier dans vos
secrets....
» -
Des secrets ! je n'en ai point.
Monsieur me permettra de lui faire observer
1
174
MERCURE DE FRANCE .
que , tout à l'heure , il parlait du roi , de manière à me
laisser entrevoir, qu'il redoutait pour lui quelque malheur.
- Bon! ce ne sont pas les affaires publiques qui
m'occupaient ; je songeais aux miennes. Le roi souhaite
avec ardeur que je résolve un problème dont personne
n'a pu trouver la solution. La découverte de ce problème
doit être précédée de calculs qui demandent au moins
six mois d'un travail continuel , et je n'ai pas un instant
de liberté. J'ai voulu , mille fois , me soustraire à l'empressement
de mes amis ; ils s'arrangent toujours de
façon à parvenir jusqu'à moi.
- Si monsieur le voulait bien, il en arriverait autrement.
Ordonnez-moi de leur fermer la porte; je vous
réponds , foi de Florezza , qu'aucun d'eux ne vous approchera.
Je serai ferme comme un roc. Inutilement ils me
diront d'une voix caressante : Bonne Florezza, chère Florezza
, faites-moi , je vous supplie , le plaisir de me conduire
auprès de votre maître; je ne resterai qu'un moment;
je n'ai qu'un mot à lui dire. Je répondrai , d'une
voix forte : Monsieur est sorti. Je tiens à votre gloire ,
moi , et , quand il s'agit de l'augmenter et de satisfaire le
roi , les caresses , l'argent , rien ne me séduira. 1
>>- On me traitera d'orgueilleux, d'égoïste, on pensera
que je veux me prévaloir de la faveur du roi , et je serais
désolé qu'on mejugeât ainsi . Plus on a de réputation
par son savoir , plus il faut tenir à donner une bonne
opinionde son caractère. Pour moi , je ne fais cas de mon
crédit que parce qu'il me donne l'avantage d'être utile.
»
Ades ingrats.
Je n'y crois point; d'ailleurs, je n'en recueillerais
pas moins le plus doux prix du bienfait , le plaisir d'obliger.
>>- A merveille; mais, si monsieur mécontente le roi,
monsieur perdra sa faveur et par conséquent les moyens
de rendre des services ..
»
- ע
Voilà ce que je redoute le plus.
Je ne suis qu'une ignorante; néanmoins , il me
semble facile d'arranger tout cela : si monsieur me le
permet , je lui ferai part de mon idée .
MARS 1816 .
175
>>- Vraiment , répondit en souriant l'astronome , je
ne serai pas fâché de la connaître .
» Eh bien , monsieur , répliqua Florezza , à votre
place , j'affecterais demain une grande joie; je répandrais
lebruit, vrai ou faux, que le roi est sur le point de terrasser
ses ennemis tant extérieurs qu'intérieurs ; je paraîtrais
enseveli dans la plus profonde tristesse; je ferais à deux
ou trois personnes la confidence qu'on m'a noirci auprès
du monarque , et que je suis en pleine disgrâce. Vous
verrez bientôt votre maison désertée .
» Par des gens intéressés, par les oisifs, non par mes
amis et j'en ai beaucoup : ceux-là m'entoureront plus
que jamais , ils voudrontme consoler !
» Oh! monsieur , j'ai lu quelque part qu'il était pe
d'amitié assez solide pour résister à une épreuve de cette
nature.
»
mens !
۱
Sais-tu bien que tu m'étonnes par tes raisonne-
Monsieur croit donc qu'on ne se forme pas ,
chaque jour , en vivant auprès de lui ! >>
Florezza ne comptait pas trente-quatre ans ; Albuferas
en comptait soixante . Elle avait de beaux yeux noirs , le
teint frais . L'astronome , flatté de sa dernière réponse ,
prit garde , pour la première fois , aux dons qu'elle avait
reçus de la nature , et , lui passant la main sur la joue ,
lui dit : « Tu es une bonne fille , je ne te connaissais pas
autant d'esprit. Bonsoir; je réfléchirai à notre conversation
» .
Albuferas suivit le conseil de sa servante. Dès qu'on
le crut privé de la faveur de son souverain , la foule
n'assiégea plus sa maison. Un senl ami lui resta ; il était
sincère . Ce rare trésor consola l'astronome des blessures
souffertes par son amour-propre. Il put s'abandonner en
paix à l'étude , réussir à résoudre le problème à la solution
duquel le roi attachait tant d'importance , et il se
vit comblé de nouvelles grâces et de nouveaux honneurs.
On revint pour lui faire la cour ; mais il n'était plus d'humeur
à sacrifier son repos et sa tranquillité aux plaisirs
des ambitieux , des curieux ou des oisifs . Son ami , don
1
176 MERCURE DE FRANCE .
Caldéra et Florezza , composaient toute sa société. Il pouvait
, avec eux , épancher son cooeur en assurance .
Cependant les troubles civils continuaient. Les révoltés
engagèrent le roi de Grenade à tenter de recouvrer son
indépendance. Ce dernier , soutenu par le roi de Maroc ,
remporta de grands avantages sur les chrétiens.
L'Espagne , déchirée en tous sens , marchait à grands
pas vers sa ruine , lorsque Ferdinand , fils aîné d'Alphonse
, s'avança à la tête des braves chevaliers castillans
pour repousser les Maures. Ferdinand mourut tout
à coup d'un accès de fièvre , et Sanche, son frère , prit
le commandement des troupes réunies des chrétiens. Il
menaca le roi de Maroc et battit le roi de Grenade. Ce
premier succès lui donną l'espoir de régner. Les enfans
de son frère , encore dans l'enfance , ne pouvaient s'opposer
à ses prétentions. Le voeu des états généraux ,
sanctionné par le roi , lui assura l'héritage des couronnes
de Castilleet de Léon .
La bravoure et la prodigalité de Sanche le rendaient
l'idole de l'armée : il osa songer à monter sur le trône , du
vivant de son père. Une valeur idéale donnée par Alphonse
, à une monnaie connue , sembla au peuple une
violation de la foi publique , quoique les états eussent
approuvé cette mesure , la seule qui pût remplir les
coffres épuisés du monarque.
Sanche profita de l'indignation générale , peignit en
termes éloquens la faiblesse d'Alphonse , la détresse du
royaume , et se fit décerner le pouvoir sous le titre de
régent.
Palenzia et Badajoz furent les seules villes qui restèrent
fidèles à la cause d'Alphonse. Ce prince se retira dans la
dernière ; Albuferas l'y suivit.
Le roi sollicita contre son fils les secours du roi de
Maroc; celui-ci les lui accorda généreusement , et lui
décerna la place d'honneur lors de leur entrevue sur les
confins de Grenade. <«<< Je vous traite ainsi , lui dit-il ,
parce que vous êtes malheureux, L'alliance que je contracte
aujourd'hui avec vous , n'a d'autre but que de
venger la cause de tous les rois et de tous les pères. >>>
Les forces des rois de Grenade et de Maroc , réunies à
1
MARS 1816 177
1
.
BOY
TIMBRE
celles des partisans d'Alphonse , échouèrent contre le
génie de Sanche. Le Miramolin se rembarqua pour l'Afrique;
et le roi vaincu ne remporta d'autre fruit de sa
démarche insensée , que le repentir d'avoir attiré de
grands maux sur sa patrie. SEINE
L'infortune d'Alphonse avait doublé l'attachement que
lui portait Albuferas. Il l'entourait de ses soins; aussi
devint-il odieux au parti triomphant. On l'accusa de
tous les fléaux qui désolaient la presqu'île.
Au milieu de cette lutte, aussi scandaleuse qu'épouvantable
, Alphonse mourut.
Albuféras se retira dans une habitation modeste, située
aux environs de Badajoz. Tandis qu'il s'y livrait à de
savantes contemplations , on le dénonça comme auteur
d'une conspiration en faveur de dom Juan , frère puîné
de Sanche , à qui le feu roi avait légué les cités de Badajoz ,
de Séville , et les districts de leur dépendance.
Sur cette accusation , dénuée de preuves , Albuferas ,
enlevé pendant la nuit de sa paisible retraite , fut plongé
dans un cachot et condamné à la peine capitale.
Albuféras avait autrefois sauvé les jours d'un grand
nombre de proscrits . Ceux- ci tenaient alors un rang distingué
auprès du monarque : aucun d'eux ne vint au
secours de l'astronome. Don Caldéras essaya , sans succès ,
de pénétrer jusqu'à Sanche. Victime d'une infâme calomnie
, Albuféras allait périr , lorsque Florezza prit
une résolution qu'on n'aurait pas attendue d'une personne
de sa classe .
Le roi se promenait chaque matin à cheval aux environs
de Cordoue ; une garde peu nombreuse l'accompagnait.
Florezza s'étant parée de ses plus beaux vêtemens ,
vint se placer sur son passage. Aussitôt qu'elle aperçut le
monarque , elle courut au-devant de lui , et se jeta presque
sous les pieds de son coursier , au risque d'être écrasée.
<<Grâce , grâce , s'écrie-t-elle. » Sanche , ému par l'action
de cette femme , se recule , ordonne qu'on la relève ,
et lui demande ensuite ce qu'elle veut « Seigneur , répond
Florezza , si Dieu vous a fait roi , c'est surtout
pour que vous soyez juste : un arrêt inique envoie mon
maître à la mort. Révoquez cet arrêt ; par là vous prou-
TOME 66 . 12
1
178 MERCURE DE FRANCE .
verez à vos peuples que vous vous êtes décidé pour leur
intérêt, non pour le vôtre , à conquérir la couronne sur
votre auguste père ; on verra que vous ne poursuivez pas
ses partisans , et des-lors ils se rangeront de bonne foi
sous votre domination ; ils tiendront envers vous leurs
sermens comme ils les ont tenus envers lui . Si vous signalez
au contraire le commencement de votre règne par
des actes arbitraires , la saine partie de vos sujets s'élèvera
contre vous; il vous faudra combattre à chaque instant
des ennemis d'autant plus redoutables qu'ils auront pour
'eux l'opinion , cette maîtresse despotique du monde. La
victoire fonde les trônes , mais c'est la justice qui les
conserve. Albuféras d'ailleurs est le plus grand astronome
du siècle , et ce titre en deviendrait un à votre clémence
s'il était besoin de la réclamer. Souvenez-vous ,
seigneur , de ce mot de votre aïcul Ferdinand-le-Saint :
J'approche de moi les savans et les guerriers , je les
comble également d'honneurs , et je leur porte la méme
affection , parce que , tandis que les uns soutiennent ma
puissance , les autres l'illustrent et lafont aimer. 1
Le roi avait attentivement écouté le discours de Flo-.
rezza; il sentit qu'il lui était avantageux de consacrer
une autorité illégitime en son principe , par undes plus
doux articles qui peuvent en émaner. Albuféras recouvra
sa vie , sa liberté , ses biens ; et eette action, citée par
tout avec enthousiasme , acquit à Sanche , l'amour de son
peuple , comme sa vaillance lui avait acquis l'honneur de
son armée.
Albuféras , pénétré de reconnaissance pour Florezza ,
luiproposasa main. << En acceptant votre offre , réponditelle,
je vous ferais perdre votre considération ; restez
toujours mon maître , c'est l'unique moyen de nous honorer
à jamais tous les deux » .
Les instances de l'astronome n'ébranlèrent point la résolutionde
sa servante , elle persista dans son noble refus
, ne voulut changer ni de titre , ni de fonction , ni de
fortune , et se crut obligée à montrer d'autant plus de
respect à son maître qu'il lui devait tout.
Albuferas , n'ayant pu faire accepter aucun don de
son vivant à sa servante , l'institua, en mourant, sa légaMARS,
1816.
179
taire universelle ; mais , incapable d'abuser de cette
marque de reconnaissance , elle rassembla les parens de
l'astronome , et partagea entre eux son héritage , ne se
réservant qu'une modique rente viagère , et un logement
étroit dans la solitude où elle avait passé vingt ans de sa
vie avec son maître .
A la mort de Florezza , les héritiers d'Albuféras lui
firent des obsèques magnifiques , et lui élevèrent un
mausolée près du lieu où elle avait obtenu du roi la
grâce de l'astronome. Ce monument existait encore dans
le siècle dernier ; on y lisait ces mots inscrits en lettres
d'or :
Repose en paix , ô toi , Florezza , la plus vertueuse et
laplus désintéressée desfemmes .
www
CORRESPONDANCE .
AU RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE. ( 1 )
Monsieur,
Paris , 4 mars 1816.
ww
L'impartialité que vous mettez dans la rédaction de
votre journal , m'autorise à vous prier d'y insérer la
réponse suivante , à la critique qui m'est adressée dans
lesAnnales Magnétiques du 28 février dernier, sous l'article
Variétés . C'est une note rédigée d'après une délibération
de la société du magnetisme , et approuvée par
elle.
(1) L'abondance des matières nous avait fait un rigoureux devoir
de différer l'insertion de la lettre de M. l'abbé de Faria . Nous réparons
aujourd'hui ce retard involontaire en la donnant à nos leeteurs.
180 MERCURE DE FRANCE .
Agréez , monsieur, l'assurance de ma parfaite considétion
, etc.
J'ignorais que la société du magnétisme eût des droits
exclusifs sur sa profession. Sans entrer dans l'examen de
ses priviléges , je lui déclare que je ne suis point magnétiseur
; je ne crois même pas au magnétisme , et à
ses agens , l'attouchement , la volonté et le fluide. Le
magnétisme est pour moi un être chimérique , ou du
moins , s'il est positif , il est tout-à-fait indépendant de
l'opérateur présumé. D'après cet aveu, si les récits qu'on
fait de ce qui se passe chez moi , répandent sur le magnétisme
et ses partisans de la défaveur dont il est important
de prévenir les suites ; ils doivent engager la société
plutôt à changer de direction qu'à attaquer une
personne étrangère à sa profession. Il est de la dernière
évidence que ce qui se fait chez moi diffère de ce que
pratique la société du magnétisme.
On se rend en foule à mes réunions , etc. J'annonce que
cette foule est de personnes de tout age , tout sexe ,
toute condition , et qu'elle est constante et non interrompue.
Prétendre qu'elle soit en entier composée d'incrédules
, c'est dire au moins qu'elle y met de l'assiduité
pour s'en convaincre. Ce qu'il y a de remarquable,
c'est que plusieurs de ceux qui ont vu ailleurs
l'ombre de ce qui s'y offre aux yeux , renoncent à leurs
anciennes idées , et abjurent la lecture des ouvrages
qui en parlent. Il y a néanmoins des esprits obstinés
aussi que rien n'ébranle. Mais , outre qu'il y a toujours
eu de l'impossibilité de captiver tout le monde en tout ,
je n'ai jamais eu la prétention de faire le missionnaire
du somnambulisme , et de devenir le martyr de sa cause
bienfaisante. J'expose le somnambulisme à la vue de
tout le monde ; je le dégage de tout prestige; je le présente
dans sa pure nature; je le provoque sous les plus
heureux auspices. Des personnes en état de le juger avec
un discernement académique , en examinent tous les
phénomènes , et il y en a qui , assis sur le fauteuil somMARS
1816. 181
nifere , se ravissent en extase sans la moindre opération
préparatoire. On y voit dessavans du premier mérite, des
militaires décorés des plus hauts grades et pleins d'honneur,
des dames aussi recommandables par leur vertu ,
qu'illustres par leur naissance . L'incrédule y est obligé ,
ou d'avouer franchement sa défaite , ou de se cacher
dans l'obscurité pour y répandre de la défaveur. La médisance
a beau propager que jepromets plus queje
tiens , Morphée a fixé son domicile chez moi : à mon
commandement , il s'empare de ceux que je lui livre ;
s'il ne les subjugue pas tous en public , il les subjugue
toujours en particulier.
ne
Quand on donne des conseils didactiques , on doit savoir
avant ce qu'on veut enseigner. Un cercle de spectateurs
ne peut jamais donner des distractions à un somnambule
; ils peuvent influer sur son physique et jamais
sur son esprit . L'imagination , d'après son exacte définition
, n'existe ni ne peut exister chez lui. Le laisser
s'accoutumer à son nouveau mode de perception, sont des
mots rangés et nullement des idées exactes. La proportion
d'un à dix , pour provoquer le somnambulisme , est
hasardée et non calculée sur une moyenne fixe. Les tours
de force et une puissance quelconque en somnambulisme
, sont des termes pardonnables aux seuls magnétiseurs
, mais indignes d'un métaphysicien et d'un physiologiste
; c'est l'aveuglement qui trouve de l'inutilité
dans mes expériences. L'habileté y voit des avantages
aussi réels pour la santé que précieux à la connaissance
de la théorie de la découverte. Le fait de la limonade ,
du salpêtre , du fantôme et de l'effroi , est inexact. Je
ne vois dans tout l'article qu'une seule vérité , et c'est
qu'on ne produit pas le somnambulisme à volonté. Mais
comment cette vérité a-t-elle pu trouver place dans un
répertoire , où le contradictoire existe aussi à la tête de
tous les autres aphorismes , subversifs de l'ordre général
et particulier ? Il est étrange qu'une société , dont un
membre marquant répète tout haut que c'est le seul
magnétisme qu'il ait appris dans ses études , m'adresse
des observations si peu conformes aux principes des
sciences !
182 MERCURE DE FRANCE.
On me rappelle charitablement le ridicule que dans le
temps lancèrent contre moi les journaux; mais, naguère ,
un d'entre eux n'a-t-il pas signalé la société magnétique
à l'autorité publique sous des couleurs un peu obscures ?
Ma justification était dans les journaux mêmes; les nombreuses
contradictions et les calomnies sur mon prétendu
départ , réveillèrent sur moi l'attention de deux abonnés
des provinces ; et plusieurs villes départementales ,
par une générosité qui caractérise la nation française ,
s'empressèrent de m'offrir un asile. On voulut par les
persécutions proscrire le magnétisme ; et les persécutions
enfantèrent une foule de magnétiseurs. Cette société
même du magnétisme n'est en grande partie qu'un composé
de bourgeons , poussés par l'orage qui fondit alors
tête. Une partie en applaudit alors à ce que maintenant
elle a la bonté de blâmer ; elle applaudit de
même maintenant à ce qu'elle sera forcée de blâmer un
jour.
sur ma
Le duc de Rovigo , alors ministre de la police , me fit
intruire de tous les élémens de cet orage. Dès cet instant
je m'abonnai aux eaux , en laissant de côté toute
espèce de simples. Ce parti me présente des ressources
inépuisables tant que la Seine roulera ses eaux , et mes
malades somnambules se guérissent de toute maladie par
le seul principe de la végétation. La société magnétique
peut se rassurer à cet égard , parce que ne croyant pas
au magnétisme , je n'en magnétise pas même le vase ; le
premier venu en administre à mes malades. Je conclus :
Si ce que je fais chez moi par le somnambulisme, répand
de la défaveur sur la société magnétique ; elle doit faire
dépendre l'importance d'en prévenir les suites d'une
doctrine qui me démentent par la pratique , plutôt que
des attaques qui me déchirent avec politesse. Elle avoue
que la théorie de son magnétisme lui est inconnue ; elle
ne peut donc pas examiner si de tels effets sont possibles .
Sabienfaisance ne doit pas s'alarmer sur les suites de
mes procédés . Le somnambulisme que j'expose au public
ne tend nullemement à la guérison des malades ; ce
soin ne leur est donné qu'en particulier, et je ne le provoquerais
jamais dans un cercle de spectateurs , si je ne
MARS 1816. 183
savais parer à tout inconvénient : il ne pourra jamais lui
donner des motifs de chagrins réels , commej'en ai dé la
part de plusieurs de ses membres. L'envie seule de faire
du bien , sans l'instruction préalable, est souvent fatale ,
commeplusieurs d'entre eux le connaissent par une funeste
expérience. Je suis flatté que la société sache que
mapratique est diamétralement opposée à la sienne ;
mais je l'engage à éviter de présumer que la sienne soit
laplus efficace, parce quand on avoue d'ignorer un
principe , on ne peut sans contradiction dire qu'on en
connaît les conséquences mieux qu'un autre. Assuré de
ma profession de foi sur le magnétisme , la société magnétique
trouvera bon que je la prie de m'oublier autant
que je lui ai de la reconnaissance pour ses bons avis .
Mon silence seul sera désormais ma réponse à toutes ses
atttaques. L'abbé DE FARIA.
www
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
Nous abondons maintenant en puérilités dramatiques ;
les petits drames chantans , les petits vaudevilles sentimentales
, et les tristes gaîtés de nos chansonniers , alimentent
en ce moment les boulevards et le Vaudeville.
Pour avoir été huit jours sans écrire à votre altesse , voilà
le théâtre de la Gaîté et celui de la rue de Chartres qui
m'accablent chacun de deux pièces à la fois. Ce sont des
établissemens qui , pour se soutenir, ont besoin de deux
succès par semaine .
La petite Bonne , ou Qu'elle est Méchante, est une
copie larmoyante de Fanfan et Colas . Quoique la petite
bonne soit assez méchante pour nous chanter les mauvais
couplets dont son rôle est entrecoupé , le public lui a
pardonné. Moi je n'ai trouvé là-dedans que le désir de
l'auteur de bien tracer un rôle, et sa petite méchante est
réellement un méchant personnage. Une de mes voisines
184 MERCURE DE FRANCE .
a pleuré , ce qui m'a fait rire ; mais mon voisin baillait ,
et malheureusement rien n'est plus communicatif que le
bâillement. L'auteur de la petite Bonne , malgré son succès
, a été assez modeste pour garder l'anonyme ; d'où
j'ai conclu que ce ne pouvait être ni M. Sewrin , ni M.
Henri Dupin , ni M. Dumersan , etc. , etc.
M. Descroquignoles , ou le Bal masqué , est un vaudeville
grivois non moins sot que la petite Bonne . C'est
une pièce à l'usage des cuisinières et des palfreniers ,
dont l'esprit reut s'élever jusqu'au calembour. On appelle
cela du comique au théâtre de la Gaîté. Je ne sais
pas disputer sur les mots , et puisque M. Descroquignoles
a fait rire le parterre en disant , à propos d'une femme
nommé Julienne, qu'il lui restait une Julienne pour tout
potage , je passerai condamnation .
Du vaudeville des boulevards au vaudeville de la rue
de Chartres , il n'y a pas une si grande différence que
les amis de M. Désaugiers voudraient le faire croire.
C'est à peu près le même genre , à cela près que les pièces
de ce dernier théâtre sont un peu plus invraisemblables
et plus maniérées . Les Gardes-Marines , ou l'Amour et
la Faim , ont réussi. Ce sujet est traité par des auteurs
à qui on doit de fort jolies productions : MM. Gersain et
Dieulafoy ont fondé autrefois leur réputation sur les
Pages du Duc de Vendôme , les Femmes solitaires ,
l'Intrigue impromptu et la Vallée de Barcelonette . Ils
supposent maintenant qu'un commandant de frégate a
sous ses ordres des gardes-marines , qu'il place eu observation
sur la côte. Près de ce poste se trouve tout exprès
une pension de jeunes demoiselles . Les gardes-marines
ont faim; ils pénètrent dans la pension avec des robes
de professeurs. L'un de ces étourdis reconnaît dans une
des pensionnaires une certaine Adèle , qui lui est promise
pour épouse. Le commandant s'aperçoit de l'équipée
de ses gardes-marines , qui ont escaladé les murs , mis
l'office au pillage ; mais tout s'arrange à merveille ; il
leur pardonne , et les demoiselles sont enchantées .
Vous croyez , Monseigneur, en être quitte ; mais un
pouveau vaudeville , intitulé Infortune et Gaité, succède
MARS 1816. 185
à celui-ci . La scène est en Russie. Ce sont des officiers
français prisonniers qui ont faim aussi comme les gardesmarines
; mais ils ressemblent à la troupe du Vaudeville ,
et croient que , en jouant la comédie , cela les distraira ,
et qu'ils ne penseront pas à faire bombance , puisqu'ils
n'ont rien. Un chirurgien du régiment espérait , en faisant
l'office de médecin , gagner quelqu'argent , mais il
ne peut y parvenir . La femme du seigneur russe qui les
loge a pitié d'eux , et leur donne de quoi se nourrir et
se vêtir ; mais un ordre supérieur les force à partir
pour la Sibérie , lorsque la nouvelle de la paix et la rentrée
du roi en France les met au comble de la joie. Ils
vont revoir leur patrie, et c'est au roi à qui ils devront
ce bienfait.Aussi l'un d'eux chante-t-il le couplet suivant
, qui a été vivement applaudi :
Nous lui devrons la liberté,
Nous lui devons notre existence ,
Et la douce félicité
De retourner enfin dans notre belle France .
Nous lui devons l'heureux instant
Où nous embrasserons un père ;
Si la France un jour est en guerre
Nous lui devront tout notre sang.
Cette petite pièce , qui a de l'esprit et de la gaîté , a
été très-bien reçue ; on l'a donné le 20 mars , et les
nombreux cris de vive le roi ont effacé du vaudeville ,
ainsi que dans les différens théâtres de la capitale , tout
ce que l'anniversaire d'un pareil jour pouvait avoir de
nefas pour des Français .
Les auteurs ont désiré garder l'anonyme. Je suis en
vérité surpris de tant de modestie; elle égale celle des
auteurs du Valet de son Rival, petite comédie fort jolie >
qu'on avait donné la veille à l'Odéon .
Puisque nous en sommes sur ce théâtre , qui a trompé
toutes les espérances des amateurs de la bonne comédie ,
je vous adresse , Monseigneur, une lettre pleine de goût
186 MERCURE DE FRANCE.
et de vérité , qu'un habitant du faubourg Saint-Germain
m'a fait parvenir, et où il se plaint, avec toute l'indignation
qu'éprouve un homme réellement attaché à son
quartier, de la mauvaise administration du directeur de
l'Odéon .
1
A M. Picard , directeur de l'Odéon .
Monsieur,
Vous êtes unhomme d'esprit , et l'on est fâché de voir
faire des sottises auxgens d'esprit. Une des plus éclatantes
que vous ayez faites ( je ne parle pas de M. de Boulainville
) , c'est de vous être chargé de la direction de
l'Odéon. Vous ne savez donc pas tout ce que signifie ce
mot Odéon, dont M. Gail , son inventeur, ne saurait
lui-même désormais changer l'acception , ennui , tristesse
, solitude , dégoût , sommeil; ce mot enfin est devenu
une épigramme pour un théâtre. Abandonnez-le
donc à madame Catalani qui y a plus d'un droit : choisissez
un autre titre plus approprié à l'enseigne que
M. Andrieux vous a peinte , non pas en peintre d'enseigne
, mais en Gérard de la littérature. Le nouveau
titre trouvé, faites une Double Réputation, je me trompe
, faites une autre réputation à votre théâtre , et si le
public ne vient pas c'est qu'il aura tort ; ce qui est toujours
une consolation. Jusqu'à présent vous n'avez point
de reproches à lui faire :
Vous comptez vous borner, et c'est assez sans doute ,
Au bon genre , au comique vrai ,
Qui satisfait l'esprit et que la raison goûte.>>>
Mais savez-vous , monsieur, que de cette manière vous
êtes obligé de changer presque tout votre répertoire , à
l'exception de la Journée à Versailles et de quatre à
cinq de vos comédies. C'est cependant ce qu'il faudrait
MARS 1816. 187
,
faire; vous saisissez habilement le ridicule du jour ; vos
pièces sont des glaces qui réfléchissent assez fidèlement
les moeurs du moment ; mais elles manquent essentiellement
de cette profondeur d'observation qui nous fera
toujours rire aux chefs-d'oeuvre de nos grands maîtres ,
comme s'ils avaient pris leurs originaux au milieu de
Hous . Je suis franc , monsieur, presqu'autant que vous
et que vous seul , à l'égard de vos pièces.Ala cour où
vous vivez , cour tranquille et solitaire il est vrai , mais
toujours cour, un tel langage peut choquer ; je vous en
demande pardon , je me pique d'originalité , et pour cela
je ne flatte pas. J'avais donc l'honneur de vous dire qu'à
l'exception de quatre à cinq de vos meilleures pièces , il
fallait balayer votre répertoire , et ce seraient là les véritables
balayeuses du monde.... des coulisses . Il faut retrancher
impitoyablement et M. Musard , et Madame
Tatilion , et le Vieux Comédien , et les Filles à Marier
, etc. , etc. , etc ; mais surtout renvoyer votre dernier
héros faire ses récoltes . Pour qu'il n'arrive pas au
public comme au Bourgeois de Paris , ne donnez plus
de lendemain à son Lendemain de Féte ; car il y a plus
de sel dans un quart de feuilleton de feu M. Geoffroi que
dans toute cette comédie. S'il ne vous fallait que de
l'esprit , je vous conseillerais de garder le Valet de son
Rival; mais demandez à M. Sewrin s'il ne fautque cela ,
et si des échasses sans esprits ne réussissent pas mieux
que de l'esprit sans échasses.
Vous avez, si je m'en souviens, le droit de jouer toutes
les pièces qui n'ont pas été représentées depuis dix ans
aux Français . Voilà , je pense , assez de latitude , et
quand un directeur comme vous ne tire point parti de
tels droits, il n'en mérite assurément pas de plus étendus .
Si j'avais la pédanterie de M. Duvicquet , ou la sotte
assurance de M. Martinville , je vous indiquerais les
choix à faire dans le théâtre de Dancourt ou parmi les
comique du second ordre; mais je suis persuadé que ,
quand plus directeur que père , vous voudrez user de
votre privilége, vous en userez avec sagacité et à la satisfaction
des habitués de l'Odéon , si habitués il y a.
:
188 MERCURE DE FRANCE.
ل
Vous avez donc un répertoire riche et varié; si l'on
parvient à rire chez vous , le petit nombre de fidèles répandra
cette excellente nouvelle ; de carrefours en
carrefours , d'hôtels en hôtels , elle parviendra jusque
sur l'autre rive de la Seine . Talma et mademoiselle
Mars ( j'appelle ainsi le Théâtre-Français , et ainsi seulement
pour cause ) en fronceront le sourcil , et bientôt
votre caissier rira comme tous les autres . On ne sait pas
à l'Odéon ce que c'est qu'un caissier qui rit.
Mais si l'on vient à rire à l'Odéon ( il ne faut désespérer
de rien ) , ne pensez-vous pas , monsieur, qu'on
pourrait bien y rire aussi aux dépens de vos acteurs?
Cependant rien n'est moins plaisant , par exemple , que
votre premier amoureux. Ala figure on voit qu'il sort
de la condition des valets , et des mauvais valets encore :
il est froid , gourmé et pas amoureux du tout. Votre
meilleur acteur l'appelle la grande coquette du théâtre .
C'est faire injure à mademoiselle Délia , qui , quoi
qu'elle ne soit pas grecque ( soit dit sans jeu de mots ) , a
cependant de la grâce , de la finesse , et souvent des intentions
comiques.
L'actrice , à qui je suppose le plus d'esprit de la
troupe , est madame Milen ; elle a de la ressemblance
avec madame Boulanger. Mais comment madame Sara-
Lescot a-t-elle jamais pu avoir du talent? comme j'en
dirais du mal si elle n'était pas au-dessous de la critique !
Il y a de ces réputations séculaires qui sont si respectables
que personne n'en veut. Et Frogères :
Quantum mutatus ab illo !
Partout des débris. Solve senes centem, etc ; mais je suis
Gilblas blamant l'archevêque de Grenade. Détournons
nos regards de ces ombres illustres ; consolons-nous avec
Chazel qui n'est pas une ombre , avec Clozel , avec Armand,
qui a assez d'esprit pour faire la bête. Pour mademoiselle
Fleury :
1
Ce n'est qu'affectation pure ,
Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
MARS 1816 . 189
Elle est trop jolie pour que j'en dise davantage. Je devrais
parconséquent ne point me taire sur mademoiselle
Perroud ; mais son père la protége de son talent.
D'après cette légère revue , vous voyez , monsieur, que
le personnel n'est guère plus brillant que le matériel ;
cette expression est ici juste. Je n'ai parlé que de vos
principaux artistes ,
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
On met au nombre des acquisitions que vous avez
l'intention de faire , car on achète aujourd'hui les acteurs
comme les souverains achètent les âmes , Bourdais
de la Porte Saint- Martin ; c'est un assez bon valet.... de
boulevards. Mais dites -moi pourquoi Perlet n'est pas venu
se ranger sous votre bannière; il a déjà brillé dans
une grande maison , et trop pour y rester. C'est à vous
de profiter de ce que le Théâtre- Français rejette , et tout
le monde vous dira qu'en suivant cette méthode , vous
aurez bientôt de meilleurs acteurs qu'il n'en a ; car c'est
aux Français surtout qu'il y a des Paul et des Huet.
Vous trouverez encore aux boulevards un excellent
comédien ; c'est une perle au milieu d'un fumier : Lafargue
. Je soutiendrai, envers et contre tous , que personne
plus que lui n'a de noblesse et d'aisance , qu'il dit
avec simplicité , et qu'il ne déparerait pas la scène française,
Placez cet estimable artiste sur un autre piédestal,
et les hommages de notre faubourg viendront bientôt le
chercher.
Voici , monsieur, une assez longue lettre . Je gouverne
votre empire , je m'empare de l'initiative qui vous appartient;
je prétends savoir mieux que vous ce que vous
devez faire : c'est la faiblesse du jour. Puisse-t-on me
comparer aux oies qui ont sauvé le Capitole.
Un habitant du faubourg Saint-Germain.
1
190 MERCURE DE FRANCE .
Nos campagnes ont éprouvé de cruels désastres par
les événemens de ces deux dernières années , et les ruches
ont beaucoup souffert dans quelques , pays . C'est
pendant cette saison qu'il faut les réparer ou en élever
de nouvelles. Ce genre de revenu coûte peu à établir, et
peut devenir très-profitable. Le meilleur guide que puissent
prendre les personnes qui veulent avoir des abeilles,
est le Manuel du propriétaire d'abeilles , par M. Lombard
, en un vol. in-8°. (1)
Cet ouvrage , bon dès sa première édition , a subi , à
chaque réimpression, des améliorations considérables ;
fruit d'une expérience éclairée ; il en est maintenant
à la cinquième. Sa réputation est faite depuis long-temps,
et les ruches inventées par M. Lombard sont universellement
adoptées . On les désigne même en quelqués endroits
sous le nom de ruches lombardes. On dit lombarder
les ruches , pour enlever les couvercles pleins; ainsi
qu'onle fait dans les ruches construites d'après les procédés
de l'auteur. Ce succès est peut-être le plus flatteur
que puisse obtenir unhomme qui aconsacréses travaux
à un sujet utile.
(1) Brochure in-8°. de 131 pages , avec figures.
A Paris , chez Ant. -Aug. Renouard , libraire , rue Saint-Andrédes-
Arts, nº. 55.
Prix ta fr. 50 c. , et 3 fr. par la poste.
MARS 1816 .
191
w
L'AMI DES ENFANS ,
Par M. et Mme. Azaïs .
( Troisième livraison. * )
Cette livraison est composé d'un conte de fées, trèsingénieux
et très-brillant , d'une fable que le défaut
d'espace nous oblige à renvoyer à un prochain numéro,
d'un drame plein de leçons nobles et touchantes , et
d'un conte religieux où sont mis en scène les plus vertueux
sentimens .
ANNONCES.
L'Esprit du Bubjet , ou le Budjet de 1816 modifié ,
développé et étendu aux années 1816-20 , en réponse à
divers projets de finances qui viennent de paraître , et
notamment à ceux de MM. B... et H... ; par M. M. P. Pélegrin.
In-8° . Prix : 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port .
A Paris , chez Égron; Delaunay ; et chez A. Eymery,
libraire , rue Mazarine , nº. 30.
* Deuxvol. in- 18, ornés de quatre jolies gravures .
Prix: 2 fr.; et a f. 80 c. par la poste.
París , à la librairie d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº. 30.
Le prix de l'abonnement pour les douze livraisons de l'année est
de 20 fr.
Les abonnés recevront gratuitement , à la fin de l'année , un volame
contenant les romances gravées , musique de M. Azaïs .
192
MERCURE DE FRANCE .
umumumumumuwmmwwwr
ERRATA.
Dans la pièce de vers, intitulée Mon Testament , imprimée dans
le dernier numéro, du 16 mars 1816.
Page 101 , après le treizième vers , ajoutez ce vers omis :
Lorsqu'on lui faitune visite.
Page 102. Au lieu de changer de masques , lisez : changer de
masque.
Page 103 , sixième vers . Au lieu de grâces à ces simples mots , etc.,
lisez : grâce , etc.
ww
Dans le dernier article Instruction publique :
Au lieu de la médecine a-t-elle toujours été infaillible , lisez : la
médecine fût-elle infaillible en soi .
Au paragraphe la Grèce comme on sait , et à la remarque (A) ,
an lieu de leur, lisez lui.
Au lieu de Mura , lisez Musa.
Au lieu de Polydas , lisez Polyidas.
Au lieu de différentes simples , lisez : différens simples .
A la fin de la remarque (A), au lieu de à la Chinerègne , lisez :
règne à la Chine.
www
Dans le dernier article Beaux-Arts :
Page 84, ligne 19. Au lieu de Jacca , lisez Tacca .
Même page , ligne 13 des notes. Au lieu de Jacca , lisez Tacca.
De l'imprimerie de FAIN , rue de Raçine , place de
l'Odéon , nº. 4.
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
-
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1er . de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très -lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30 .
mm
POÉSIE .
LA VIOLETTE ,
Idylle composée en 1814.
O fille du printemps , douce et touchante image
D'un coeur modeste et vertueux ,
Du sein de ces gazons tu remplis le bocage
De tes parfums délicieux .
Que j'aime à te chercher sous l'épaisse verdure
Où tu crois fuir mes regards et le jour !
Au pied d'un chêne vert qu'arrose une onde pure ,
L'air embaumé m'annonce ton séjour.
Mais ne crains rien de ma main généreuse ;
Sans te cueillir j'admire ta fraîcheur :
TOME 66 . 13
www
C.
194
MERCURE DE FRANCE.
Je ne voudrais pas être heureuse
Aux dépens même d'une fleur.
Reste sur ta tige flexible ,
Jouis des beaux jours du printemps ;
Que la douce haleine des vents ,
Que ces rameaux et ce lierre sensible
Calment pour toi les feux des rayons dévorans ;
Que l'automne aussi fasse éclore
Autour de toi des rejetons nombreux ;
Que de l'hiver le souffle rigoureux
S'adoucisse et t'épargne encore.
Ah! comme la suave odeur
Qui parfume les airs sans dévoiler tes charmes ,
Que ne puis-je du pauvre en essuyant les larmes ,
Lui dérober l'aspect du bienfaiteur !
Timide comme toi, je veux dans la retraite
Et dans l'oubli passer mes jours :
Un peu d'encens vaut-il ce trouble qui toujours
Poursuit notre gloire inquiète?
Simple en mes goûts , de paisibles loisirs
Rendent mon âme satisfaite ;
Mon nom contente mes désirs
Puisque l'amitié le répète.
L'avenir m'oublfra ; mais , chère à mon époux ( 1 ) ,
Bornant le monde à ce que j'aime ,
Je n'étonnerai point le vulgaire jaloux ;
Oui , comme toi , cherchant la solitude ,
Ne me plaisant qu'en ces vallons déserts ,
J'y viens rêver et soupirer des vers
Qui ne doivent rien à l'étude .
Par madame la comtesse de BEAUFORT
D'HAUTPOUL (2) .
(1 ) Le comte de Beaufort , tué depuis à Quiberon.
(2) Madame la comtesse d'Hautpoul ayant, en 1794 , chanté la
1
MARS 1816. 195
wwwwww
INSCRIPTION
Placée à l'entrée d'un bosquet pù est une statue qui
représente l'Amour endormi.
1
D'undicu c'est ici la retraite :
Vous , qu'une puissance secrète
Attire en ce lieu plein d'appas ,
Retirez-vous , jeune indiscrète ,
L'Amour dort , ne l'éveillez pas !
DE CAZENOVE .
LE PYGMÉE ET LE GÉANT.
Un nain traversant une rue
Fut heurté par un geant.
Ah mon dieu ! dit-il en tremblant ,
Mon âme en est encore émue
Ce colosse a failli m'écraser à l'itistant.
De son côté l'homme à haute stature
Disait , en murmurant : 27
Cet avorton de la mattire
M'a fait trebucher en marchant ;
Pourquoi le ciel dans sa sagesse
Fait-il des gensde cette espèce?
Pourquoi ? répondit un passant,
Pour vous prouver sa puissance suprême,
Cet être échappé de ses mains..
Fait nombre parmi les humains
Tout ainsi que vous-même.d
Tout a son but , sa place , son objet ;
1
Rien n'est inutile en ce monde. 14
110 1
Du Créateur la sagesse profonde
Abien fait tout ce qu'elle a fait .
どこ
1
violette dans l'idylle que l'on vient de lire , s'est présentée naturellement
en 1816 , pour célébrer la reconnaissance de cette fleur envers
le roi , qui a bien voulu la comprendre dans l'amnistie.
196
MERCURE DE FRANCE .
ÉNIGME .
J'ai, comme un Centaure,
Outre mes deux bras ,
Quatre pieds encore
Sur lesquels je vas ,
Ainsi qu'on me pousse .
Souvent une housse
On met sur mon dos ,
Où je n'ai point d'os ,
Qui ceux que je porte
Blessent en nulle sorte.
Je n'ai point de crin ,
De laine , de plume ,
Ni de poil enfin ,
Qui contre le rhume
Par tout le dehors
Me couvre le corps :
J'ai de toutes ces choses
Dans mon ventre encloses.
w
CHARADE.
Mon premier chez la jeune Hortense
Charme et séduit par sa blancheur;
Mais le voile de la décence
Cache cet ouvrage enchanteur.
Un amant , hardi , téméraire ,
Ettrop prompt à se déclarer,
S'expose souvent à déplaire ,
Lorsqu'il cherche à le pénétrer.
1
De Crac , depuis long-temps aux prises
Avec d'importuns créanciers ,
N'entrevoyant plus de remises ,
Se rend vite chez les huissiers .
MARS 1816.
197
« Je vous en donné ma parole ,
» Leur dit-il, je veux vous payer. »
Zeste ! sa promesse s'envole
Sur les ailes de mon dernier .
Pour satisfaire un frère avide ,
Ou bien un père ambitieux ,
Jadis une beauté timide
Se dérobait à tous les yeux .
Dans mon tout dévorant ses larmes ,
Étouffant les cris de son coeur,
Elle voyait flétrir ses charmes
Par le chagrin , par la douleur .
mw
LOGOGRIPНЕ.
Avec ma tête , du chasseur
J'excite tous les ans l'adresse meurtrière :
Et sans ma tête , ami lecteur,
On me voit constamment au bord de la rivière.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Baiser.
Le mot de la charade est Parterre.
Le mot du logogriphe latin est Spectre, dans lequel on trouve
sceptre.
1
198
MERCURE DE FRANCE .
num
NOTICE LITTÉRAIRE SUR LA HARPE .
Voltaire est le seul homme qui par l'universalité de ses
talens ait éxercé dans l'empire littéraire une espèce de
dictature. Ce triomphe unique était bien fait assurément
pour inspirer la passion de l'imiter aux jeunes courtisans
delagloire.
La Harpe , en le prenant pour modèle , voulut comme
lui embrasser tous les genres ; mais il ne put les cultiver
avec autant de succès que de facilité. Tous ceux que
Voltaire a nommés ses héritiers ont renoncé à la succession
; La Harpe seul aurait pu l'obtenir par bénéfice d'inventaire
.
Nous allons considérer en lui successivement le poëte ,
l'orateur et le critique.
Comme poëte , il nous offre d'abord ses héroïdes , ses
odes , ses discours en vers , ses traductions , sesfugitives ,
ses építres , et , dans un ordre plus élevé , ses tragédies ,
ses comédies et ses drames .
Comme orateur, il présente à notre estime les éloges
de Catinat , de Fénélon , de La Fontaine , de Racine et
de Voltaire.
Comme critique enfin , il étale à nos уецх une vie
entière consacrée, à la défense du goût et des saines doctrines
littéraires . Cette vie est dignement couronnée par
son Cours de Littérature , vaste monument resté imparfait
, mais qui sera son plus beau titre de gloire dans
la postérité.
Apeine sorti du collége, La Harpe publia un recueil
d'héroïdes , genre mis en vogue alors par l'imitation
plus élégante que passionnée de l'épître d'Héloïse à Abailard
, et dans laquelle la muse de Colardeau est si inferieure
à celle de Pope. Le succès extraordinaire de l'héroïde
française tourna pour un temps le goût du public
vers ce genre, qui nous semble trop borné dans Ovide et
dans ses imitateurs . En effet , au lieu de nous présenter
toujours des amantes trahies, abandonnées , nedevrait
MARS 1816 .
199
on pas envisager l'héroïde comme une scène de tragédie?
Alors ce seraient de beaux préludes dramatiques que des
sujets d'héroïdęs , tels que les suivans :
Dernières paroles de Socrate à ses disciples ;
Discours de Caton d'Utique avant de se donner la
mort ;
Discours de Charles Ier. à son fils , avant de monter à
l'échafaud;
Dialogue de Sylla et d'Eucrate , dont Montesquieu a
laissé en prose un si beau modèle .
Dans ses odes , La Harpe manque à la fois d'éclat , de
mouvement et de verve. Ses discours en vers sont , à
proprement parler, ce qu'Horace appelle sermoni propiora.
Des vers heureux y sont clair-semés; mais l'ensemble
est froid et dépourvu de cet intérêt qui rappelle
le lecteur.
Au jugement de Quintilien , Lucain se rapproche plus
des orateurs que des poëtes . Le goût que La Harpe devait
naturellement avoir pour l'auteur de la Pharsale ,
le détermina d'abord à en traduire des fragmens. Son
projet était de publier en vers une traduction abrégée
de la Pharsale, qu'il n'a point achevée. Il est à regretter
que l'auteur ait quitté Lucain pour le Tasse. Les huit
premiers chants de la Jérusalem délivrée , traduits par
La Harpe , sont loin d'avoir cet éclat , cette pompe ,
cette harmonie , qui distinguent éminemment l'original.
Le lecteur ne partage pas le charme que le traducteur
éprouvait en les composant. C'était le coloris de Delille
qu'il fallait pour reproduire dans notre langue le chantre
de Godefroy.
Les fugitives de La Harpe attestent la facilité de son
talent et la pureté de son goût. Ses romances respirent
cette mélancolie qu'on peut appeler la convalescence de
la douleur. Elles ont été retenues; ce qui est en faire le
plus grand éloge.
La Harpe n'a vraiment fait entendre l'accent du poëte
que dans trois pièces , la Réponse d'Horace à Voltaire ,
Ombre de Duclos , et le poëme de Tangu et Félime .
La Réponse d'Horace à Voltaire est digne de tous deux ;
l'Ombre de Duclos est une imitation heureuse du Pauvre
J
200 MERCURE DE FRANCE .
Diable; et Tangu une imitation plus heureuse encore de
la Pucelle. Dans ce poëme , La Harpe manie le vers de
dix syllabes avec plus de talent que le grand vers; phénomène
déjà remarqué à l'égard de Marmontel dans son
poëme sur la Musique.
En comparant le vers de dix syllabes au vers alexandrin
, on voit qu'il a plus de variété , qu'il rompt plus
souvent la mesure , et se prête mieux aux caprices de
l'imagination ou aux inspirations du talent. Voltaire
lui-même, dans beaucoup d'endroits du poëme de la Pucelle
( surtout dans les combats ) , est plus épique que dans
toute la Henriade. Peut-être , après tant d'épreuves
malheureuses , conviendrait-il de traiter l'épopée française
dans ce mètre, qui est susceptible de prendre toutes
les formes entre les mains du génie , et de réserver l'alexandrin,
qui est le vers de la sentence , pour les genres
de l'épître , de la satire et du discours en vers .
Le défaut le plus marqué de la plupart des poésies de
La Harpe, c'est l'absence de l'inversion . Faut-il s'étonner
après cela qu'il ait soutenu le système erroné de Voltaire
, savoir que des vers, pour être bons, doivent l'être
encore quand on les met en prose ? ce qui n'est vrai que
pour les vers prosaïques ; car, par cette opération , les
vers poétiques , c'est-à-dire les vers à inversion , deviennent
barbares, ou même n'existent plus (1 ).
Ce n'est pas que le poëte dramatique ne doive relacher
un peu les rênes de la versification , pour se rap-
( 1 ) L'exemple le plus frappant en ce genre est celui-ci , que nous
fournit ce vers admirable de Racine :
Et de David éteint rallumé le flambeau .
Mettez l'ordre direct , l'image de flambeau si bien préparée par
David éteint , disparaît , et le vers ne signifie rien .
Voici encore un vers de Le Brun , qui se refuse à l'ordre direct.
1
A mes derniers baisers j'en ajoutais encore.
MARS 1816. 201
procher de la nature , soit dans la tragédie , soit dans la
comédie. Le théâtre exige surtout la verve , le mouvement
du style et le langage des passions. Voltaire , dans
ses meilleures tragédies , est un modèle parfait à proposer
. Pourquoi La Harpe , son élève , n'a-t-il pu remplir
comme lui ces trois conditions que dans son premier ouvrage
? Tout l'éloge qu'on peut faire de ses autres tragédies
, en exceptant Philoctète et Virginie , c'est qu'elles
ressemblent beaucoup aux dernières de son maître ,
comme les Guèbres , les Pélopides , les Lois de Minos
, etc. Mais arrêtons-nous sur Warwick.
La Harpe avait vingt-quatre ans lors de la première
représentation de cette pièce. Depuis le succès d'OEdipe ,
première tragédie de Voltaire , on n'avait pas vu un succès
plus brillant que celui de Warwick. Tout concourait
à ce rapprochement ; la jeunesse de l'auteur, un art
prématuré de choisir et de traiter un sujet , un caractère
fortement dessiné , celui de Warwick ; enfin un style
ferme et plein de mouvemens dramatiques , qui semble
un reflet de celui de Voltaire. Le récit de Marguerite
d'Anjou, au premier acte, fit la plus vive sensation ; mais
ce qui frappa les hommes instruits , c'est la faiblesse du
rôle de cette princesse dans le reste de l'ouvrage , et surtout
ce démenti formel donné à l'histoire en faisant périr
au service de la maison d'Yorck , Warwick tué en
combattant pour la maison de Lancastre. Mais au théâtre ,
où la multitude ne cherche que des émotions , ces fautes
disparurent. On applaudit avec enthousiasme le tableau
des troubles de l'Angleterre , le monologue de Warwick
dans saprison , les scènes d'Édouard et de Warwick , et
celle du dénouement , où Warwick meurt victime de la
jalousie de Marguerite , après avoir, par la plus noble
des vengeances , replacé une seconde fois son roi sur le
trône.
Grimm fit une critique ingénieuse de l'auteur , en
disant que sa tragédie « était le coup d'essai d'un jeune
> homme de soixante ans. >>> Helvétius dit aussi : « La
>> Harpe a beau faire , il ne sera jamais que le Campis-
>> tron de Voltaire ; >> et Voltaire lui-même , consulté
sur le talent tragique de son élève , par Chabanon, lui
>
202 MERCURE DE FRANCE .
>
répondit un jour : « Il sait chauffer le four, mais il ne
>> sait pas cuire. >>>
Après Warwick , la meilleure pièce de La Harpe est
assurément Mélanie , vrai chef-d'oeuvre de style dans le
genre tempéré , et rempli de situations pathétiques.
Ce drame , qui date de 1770 , ne put alors être joué
sur le théâtre ; mais l'auteur en fut bien dédommagé à
la lecture . Voltaire avait écrit : L'Europe attend Mélanie
; et La Harpe le prit au mot dans ses Lettres à
Paul Ier. , en racontant lui-même les détails d'un succès
și brillant .
Dans le genre de la comédie , il n'a composé que deux
pièces de circonstances , faites pour y survivre , Molière
à la nouvelle Salle , et surtout les Muses Rivales .
A l'exemple de Voltaire , il se délassait en changeant
de travaux. Livré à tous les genres , en même temps
qu'il donnait une pièce de théâtre , il lançait dans le
public une épître , une ode, un poëme , et concourait
pour les prix de poésie et d'éloquence proposés par les
académies . Nul n'a rassemblé peut-être autant de palmes
académiques , et cependant il ne s'est élevé ni à la haute
poésie , ni à la véritable éloquence.
Quand on jette un coup d'oeil sur les ouvrages de poésie
couronnés par l'Académie française , il est singulier
de voir, dès son origine , J.-B. Rousseauet Voltaire
vaincus dans la lutte poétique par La Motte et l'abbé
Dujarry. Un secrétaire perpétuel, qui a conservé la tradition
fidèle des jugemens de cette société , disait un jour
naïvement à quelqu'un qui s'en étonnait : « Nous ne
>>demandons pas aux concurrens le style de la poésie ,
>>mais le ramage poétique. »
La Harpe a remporté plus de gloire comme orateur
qu'en qualité de poëte. Toutefois Palissot ne trouve dans
ses éloges qu'une médiocrité ornée ; et Diderot , par une
critique aussi fine que piquante, y remarque partout le
ton de l'exorde.
L'Éloge de Catinat eut le prix sur celui qu'avait présenté
unhomme du métier, le comte de Guibert . L'Éloge
de Fénélon respire le style doux , facile et brillant de
l'auteur de Télémaque. L'Éloge de La Fontaine,
1
MARS 1816. 203
écrit en style dejournaliste , devait être vaincu par celui
de Chamfort , où pourtant l'esprit seul analysait la naïveté.
L'Éloge de Racine se passa du prix académique ;
mais le public le couronna par son suffrage. L'auteur
suit les progrès du génie de Racine , et nous fait assister
à ses créations . Il n'eut qu'un tort; ce fut de prétendre
élever Racine aux dépens de Corneille. On est étonné de
trouver cette phrase sous la plume de La Harpe : Les
belles pièces de Corneille l'écrasent , comme lesfoudres
deJupiter écrasaient les Titans ( 1 ) .
L'Éloge de Voltaire , par La Harpe , est peut-être celui
où les divers ouvrages de l'homme unique et universel
sont le mieux sentis et analysés . C'est, pour ainsi dire ,
lapoétique des oeuvres de Voltaire.
Au milieu de ses compositions , La Harpe n'avait cessé
d'écrire dans les journaux littéraires , et de se montrer un
aristarque inflexible envers ses contemporains ; louant
les beautés d'un ouvrage avec justice, mais blamant les
défauts avec dureté , regardant en quelque sorte un ennemi
du bon goût comme son ennemi personnel. De là
des représailles piquantes de la part des auteurs blessés .
Ses ridicules prêtaient encore aux épigrammes ; quand
on lui parlait de ses envieux, il répondait avec sa morgue
accoutumée : Ils ne connaissent que le tiers de ma hauteur;
ce qui ne rangeait pas les rieurs de son côté.
(1) Le Brun vengea Corneille par cette épigramme :
Ce petit homme à son petit compas
Veut sans pudeur asservir le génie ;
Au bas du Pinde il trotte à petit pas ,
Etcroit franchir les sommets d'Aonic .
Au grand Corneille il a fait avanie ;
Mais, à vrai dire , on riait aux éclats
De voir ce nain mesurer un Atlas ,
Et , redoublant ses efforts de pygmée ,
Burlesquement roidir ses petits bras
Pour étouffer si haute renommée.
204 MERCURE DE FRANCE.
<
Le moment était venu où il devait rassembler comme
en un vaste bassin toutes ses connaissances littéraires . II
fut nommé , en 1796, professeur de littérature au lycée,
et nul ne pouvait mieux remplir cette fonction difficile.
Telle est l'origine de son Cours de Littérature , où sont
déposées les méditations de toute sa vie , surtout dans
l'art tragique dont il avait fait une étude particulière .
Les bornes de cette notice ne nous permettent point
de nous étendre sur le Cours de Littérature , dont Chénier
a présenté à l'Institut une analyse sévère , mais
juste, qui en fait sentir les défauts et ressortir les beautés.
Mais nous tracerons , en finissant , ce parallèle des
deux critiques les plus distingués de notre temps .
Marmontel a plutôt écrit pour les gens de lettres , et
LaHarpe pour les gens dumonde. Le premier parleàdes
lecteurs , il conserve un peu de l'austérité du cabinet; le
second parle à des auditeurs , il a toute l'aménité d'un
homme de bonne compagnie. L'un , en songeant à instruire
, n'oublie pas les moyens de plaire ; l'autre , en
songeant à plaire , ne néglige pas les moyens d'instruire.
Dans la critique , Marmontel s'attache surtout au plan et
à l'ensemble des idées ; La Harpe s'occupe davantage
des détails , et les analyse avec un goût supérieur. Celuilà,
embrassant la littérature sous toutes ses faces , et
dans ses rapports avec les arts , ne pouvait proportionner
son style à l'intelligence des femmes ; l'autre , uniquement
livré à des discussions de critique et de goût , se
met sans cesse à leur portée, et la forme de son cours lui
faisait un devoir souvent de leur adresser la parole. Les
Élémens de Littérature de Marmontel sont la poétique des
préceptes ; le Cours de Littérature de La Harpe est la
poétique des exemples. En un mot, Marmontel nous
semble se rapprocher davantage de Longin , et La Harpe
de Quintilien.
FAYOLLE.
MARS 1816. 205
www
LE VRAI PLAISIR , ou LA GAIE SCIENCE.
Tous les hommes se servent des mêmes mots ; mais ils
y attachent des idées différentes. Leurs bouches parlent la
même langue ; il n'en est pas ainsi de leurs coeurs , de
leurs esprits , ni même de leurs sens ; chacun a son idiome
particulier; ce qui est vérité pour l'un est erreur pour
l'autre : nous ne sommes même pas d'accord sur le sens
qu'on doit attacher aux mots douleur et plaisir, ces deux
sources uniques de nos penchans et de nos aversions ; il
est passé en proverbe de dire qu'on ne peut disputer ni
des goûts ni des couleurs; la conséquence de cet aveu
vrait être une grande tolérance , une indulgence générale.
En effet , puisqu'on sent qu'il est impossible de dispu
ter avec utilité sur ce qui est bon ou mauvais , comment
espérer plus de fruit de la dispute quand elle a pour objet
de décider ce qui est bien ou mal ?
Puisque notre ignorance nous prescrit un doute sage
et modeste, causons pour nous éclairer; mais soyons indulgens
et tolérans : l'intolérance aigrit et divise ; elle
irrite et blesse ; jamais elle n'a fortifié une vérité , ni
affaibli une erreur .
Il existe même bien des opinions qui règnent tant
qu'on les attaque , qui tombent dès qu'on n'en parle
plus; elles perdent le prix qu'on y attachait , le plaisir de
la résistance .
Tant que j'ai cru qu'il était possible de tirer la vérité
du lieu où elle se tient cachée , et de la faire reconnaître
et adorer sur la terre; tant que la jeunesse présomptueuse
m'a persuadé que j'avais vu clairement cette mystérieuse
divinité , j'ai été dogmatiste , tranchant et intolérant
comme tant d'autres ; je ne sentais que du mépris ou de
la pitié pour ceux qui n'entendaient pas comme moi les
mots justice , gloire , honneur, liberté , devoir, patrie et
bonheur.
Disciple ardent des stoïciens , n'estimant que les biens
qui dépendent de l'âme , indifférent pour ceux dont le
206 MERCURE DE FRANCE.
:
sort dispose , opiniâtre dans mes principes , sec dans ma
doctrine , le système des partisans du plaisir et de la volupté
me faisait horreur ; je haïssais presque également
la franchise d'Aristippe qui n'adorait que les plaisirs des
sens, et la subtilité d'Épicure qui voulait associer les vertus
à la volupté. Tous ces moralistes relâchés me paraissaient
, comme le dit Cicéron , ravaler l'homme au rang
des bétes.
Fier d'une opinion qui m'exagérait mes forces etma
supériorité , je n'avais pas d'amis parce que personne
ne me semblait digne de l'être; je m'éloignais du bonheur
réel en en cherchant un chimérique; tout m'ennuyait
dans le monde, parce que tout m'y semblait frivole
ou corrompu; et ma vanité même me rendait triste,
parce que la faiblesse humaine me faisait parfois céder à
des pensées incompatibles avec la perfection morale å
laquelle je visais .
Quoique je fusse naturellement bon et sensible , je me
refusais aux jouissances que donnent les sentimens les
plus naturels . J'avais toujours devant les yeux la crainte
de m'attacher trop fortement à des biens périssables ; je
suivais la maxime d'Épictète , qui dit : « Lorsque vous
>> possédez un pot de terre , songez qu'il est fragile ; si
>> vous aimez un fils , un frère , pensez qu'ils sont mor
» tels ; si la mort vous les enlève , au lieu de vous dés-
>> espérer, croyez , non que vous les avez perdus , mais
» que vous les avez rendus. >>>>
Je n'osais me plaindre au médecin d'une douleur ,
parce qu'elle n'est pas un mal. Je me refusais à la joie
d'un succès obtenu à l'armée , au théâtre , à la tribune,
au plaisir même d'avoir fait du bien , parce que Zénon ,
Cicéron, Sénèque , voulaient qu'on ainât le glorieux et
l'honnéte pour la vertu même, et non pour les éloges et
l'honneur qu'on en pouvait tirer; enfin , à force de
chercher le souverain bien , je m'étais rendu souverainement
malheureux ; et à force de vouloir être sage, j'étais
devenu véritablement fou .
Mais savez-vous queľ a été l'ami qui m'a tiré de ce
précipice, le philosophe qui m'a délivré de cet esclavage ?
J'ose à peine vous l'avouer , eh bien ! c'est leplaisir.
MARS 1816.
207-
Comme je lui dois le vrai bonheur, et ce que je crois
la vraie sagesse , il pourrait vous rendre le même service
, et il serait mal à moi de vous priver d'un si grand
bien , si je peux vous en faire jouir .
Mais ne vous effrayez pas des mots de plaisir et de
volupté ; ne croyez pas que je veuille vous faire sacrifier
aux idoles : peut - être reconnaîtrez-vous bientôt que ces
maîtres si doux ont aussi leur sévérité ; ne jugez pas leurs
mystères par leurs noms , et leurs principes par leur parure;
ne détournez pas vos regards de leurs couronnes
de fleurs , je vous promets en revanche que vous ne leur
verrez pas le manteau cynique ; pardonnez-leur de s'occuper
un peu de ce corps misérable si décrié par les philosophes
, vous ne les verrez pas négliger l'âme et ses
jouissances.
Écoutez leur langage sans prévention ; discutez doucement
et gaîment leurs raisons , mais nedisputoonnss pas;
car le plaisir fuit dès qu'on se querelle. Si du choc des
opinions il sort quelque lumière , c'est ce qu'il cherche
pour mieux suivre la route du bonheur ; mais, si l'on en
tire du feu, il s'éloigne , car il craint la douleur.
Une grande preuve de la fausseté du système des philosophes
rigoristes , des stoïciens , c'est l'impossibilité où
ils se trouvent de conformer constamment leur conduite
à leurs principes , d'agir comme ils parlent , et de pratiquer
ce qu'ils commandent .
Écoutez-les , ils sont impassibles; voyez-les , la contradiction
excite leur colère , la goutte leur arrache dés
soupirs , la beauté enflamme leurs sens , et la sagesse de
Socrate vient échouer contre un sourire d'Aspasie .
Entraîné par une semblable faiblesse , je sortais un
jour de la maison d'une aimable et célèbre actrice ; l'amour
de la poésie m'y avait conduit , un autre amour
m'y surprit ; le talent m'avait attiré , la grâce m'avait
séduit , la volupté m'avait retenu : j'étais honteux de má
défaite , et humilié de mon bonheur; jugez combienma
confusion redoubla , lorsque je me vis abordé par deux
de mes amis devant lesquels j'avais fait souvent étalage
des principes de mon austère et orgueilleuse philosophie!
Ils me plaisantèrent agréablement sur le chemin fleuri
1
208 MERCURE DE FRANCE .
que suivait masagesse , et me prièrent de leur dire si je
venais de convertir une si jolie pécheresse , ou s'ils
voyaient en moi un nouveau prosélyte de la volupté.
Je suis homme , leur répondis-je assez gauchement;
rien d'humain ne m'est étranger : le plaisir est une fleur
que le sage cueille sur son chemin ; mais il sait qu'un
jour la voit naître et mourir ; il n'oublie pas qu'Épicure
lui-même ne compare les voluptés qu'aux bouffées légères
d'un vent doux et gracieux.
Certainement on ferait mieux d'être exempt de faiblesse;
mais on n'est vraiment dans l'erreur que si l'on
érige ses faiblesses en principes ; on n'est aveugle que
lorsqu'on prend le plaisir pour le bonheur, et lorsque
l'on place le souverain bien autre part que dans la vertu.
L'un de mes deux amis , Damon , était un fameux épicurien
, qui riait de tout , ne craignait ni la mort ni l'avenir,
et dont toute la vie était consacrée aux jouissances
que lui prodiguaient une bonne santé , une joyeuse humeur,
une belle figure , un esprit aimable et une grande
fortune ; l'autre, que je nommerai Cléon , était un homme
mûr, renommé par ses exploits , célèbre par son génie
, considéré par ses vertus , sévère pour lui , indulgent
pour les autres ; sa modestie prouvait et faisait pardonner
sa supériorité ; il avait la conduite d'un philosophe et
le langage d'un homme du monde ; parlant bien de tous
les systèmes , il n'en professait aucun ; à sa simplicité on
l'aurait cru pauvre , le bien qu'il faisait apprenait qu'il
était riche; saconversation était vive et gaie, son caractère
doux et égal ; respecté par ses inférieurs , aimé par
ses égaux, adoré dans son intérieur, les plaisirs embellissaient
sa vie , les vertus habitaient son coeur, et tout ce
qui l'approchait se croyait de son âge et de sa famille.
Dans ma position , que la maligne joie de Damon rendait
un peu embarrassante , Cléon ne manqua pas de
venir à mon secours . Vous croyez trop tôt triompher ,
dit-il à Damon ; votre terrain n'est pas si avantageux
que vous le pensez ; notre ami ne sera pas battu si facilement
, et c'est souvent en approchant des voluptés
qu'on trouve les plus fortes armes contre elles.
Je suis charmé , répondit Damon, qu'au moins une
MARS 1816.
209
fois vous conveniez que la volupté peut être utile au
sage; il est vrai qu'à présent vous croyez m'accorder peu
puisque vous trouvez que plus on la connaît plus on
trouvede raisons pour aimer la sagesse : mais, n'impor
je prends acte de votre concession; laissons le sage s'approcher
de la volupté , et vous verrez s'il s'en dégoûtera
si facilement , ou s'il ne s'y attachera pas constamment
comme au seul bien réel que l'homme puisse souhaiter
pendant sa vie.
Notre ami vient de lui rendre un léger hommage ; je
le prie de nous dire avec franchise s'il est aussi ferme
dans son système rigide qu'il l'était avant ce petit écart,
et s'il continue à me trouver absurde quand je déclare
que le bonheur suprême n'est autre chose que la volupté.,
Non-seulement, lui dis-je alors, mon ivresse passagère
n'a pas changémon opinion , mais je vous assure même
qu'elle m'y affermit; c'est un faux pas qui ne fait que
m'avertir de marcher avec plus de précaution et de fermeté
dans le chemin de la sagesse ; et je plains votre
aveuglement si , en connaissant ce plaisir, vous le prenez
= pour le bonheur. Comment , en effet , regarder une volupté
si courte comme un objet digne de notre âme et
comme le but de notre vie ? Sénèque avait bien raison de
dire « que le terme de cette volupté est la jouissance
même , et que son commencement est le premier pas
> vers sa fin . >>>
i
»
Ce que je dis de cette volupté ,je le dis de toutes les
voluptés des sens ; quand on les désire elles tourmentent,
quand on enjouit elles troublent la raison ; elles sont
accompagnées d'inquiétudes , et suivies de regrets et
d'ennui.
Si elles n'étendent pas leur empire jusqu'au coeur, on
s'en lassse , on s'en dégoûte , on se blase ; et, si l'âme
s'abaisse assez pour s'y attacher, elle se dégrade et devient
une esclave du corps , non-seulement une esclave
vile , mais malheureuse ; car elle tremble continuellement
de perdre un bien fragile et léger, que mille accidens
peuvent briser ou enlever, et dont le temps finit
toujours par amener la perte.
Pouvez-vous attacher quelque prix à un bonheur tou-
TOME 66 .
BRE
SEINE
!
ROYAL
5
C.
i
14
210 MERCURE DE FRANCE.
jours prêt à vous échapper par l'inconstance , par la rivalité,
par la pauvreté ,por la maladie et par lamort?
L'amour, le vin , la bonne chère , les concerts , les
parfums , peuvent-ils vous conserver quelque félicité ,
lorsque la vieillesse aura glacé vos sens , émoussé votre
palais , endurci votre oreille, et que, vous rendant insensible
à tous ces vains fantômes , objets de votre culte ,
vous n'aurez que des désirs sans facultés et des regrets
sans espoir ?
Vous vous apercevrez trop tard qué , semblable à
Ixion , votre volupté n'est qu'un nuage , et , au milieu
des images de vos plaisirs , vous éprouverez le triste sort
de Tantale.
Ah ! croyez moi , Damon , votre félicité n'est qu'une
illusion qui vous éloignera de la vérité. Ce qui ne frappe
que les sens n'a rien que de méprisable; notre vie est
dans notre âme , et comme il n'y a de plaisir vrai que
ce qui la rend heureuse , et de douleur réelle que ce qui
la fait souffrir, je ne connais d'autre malheur que le
crimé ou le vice , et d'autre bien suprême que la vertu.
Tout le reste est mensonge ou prestige , et dépend de
l'imagination ; les stoïciens nomment l'opinion la reine
du monde; ils disent vrai pour tout ce qui touche les
sens ; le plaisir n'est rien pour le sage qui le dédaigne , la
douleur n'est rien pour l'homme courageux qui la méprise
, la mort même change de forme pour nous selon
notre volonté. Néron la redoute, Socrate la supporte ,
Caton la désire .
Si notre âme blesse la vertu, elle souffre sans remède ;
si elle se conforme à l'ordre , à la loi des dieux , elle jouit
d'une félicité que rien de matériel ne peut troubler .
Oh! pour le coup, reprit Damon , vous me permettres
de vous dire que rien n'est plus dépourvu de raison que
tous ces superbes raisonnemens de vos stoïciens; ils traitent
de chimérique ce qu'on voit de plus réel , de plus
corporel, deplus matériel, le plaisir que je sens, la douleur
que j'éprouve ; et ils ne trouvent de vrai que ce fantôme
créé par leur imagination , cette vertu qui , de leur aveu
même, est impassible , ne fait ni jouir ni souffrir , et qui
1
MARS 1816 . 211
fait consister sa perfection à se rendre automate , à dédaigner
le plaisir et à mépriser la douleur.
Il faudrait, mon cher, pour que votre opinion fût soutenable
, que le ciel eût totalement séparé votre âme de
votre corps; mais elle y est si bien liée , etmême assujétie
, que vous n'avez pas une perception , pas une idée
qui
ne vous vienne par vos sens .
Votre esprit n'est occupé qu'à juger les rapports qui
existent entre vos sensations , et sa seule action consiste
à déterminer celles qui sont agréables ou déplaisantes ,
bonnes ou mauvaises , pour que votre volonté vous fasse
chercher les unes ou éviter les autres .
Votre métaphysique est subtile , mais fausse; vous ne
faites pas une action , un geste , un pas , vous ne jetez
pas un cri , vous ne poussez pas un soupir, qui ne démentent
évidemment vos orgueilleux principes .
Me direz-vous que vous aimez autant la fièvre que la
santé , la bise que le zéphyr, le vinaigre que le vin ?
N'évitez-vous pas le fer qui vous menace, le soleil qui
vous brûle , le froid qui vous glace ? Coucherez-vous indifféremment
dans une maison ou à la belle étoile , sur
la terre ou sur la plume ? Seriez -vous aussi gai dans une
prison que dans un palais ? Un pain noir, un vieux fromage
, vous satisferont-ils autant qu'un repas apprêté
par Robert ? Enfin , vous reprocheriez-vous l'égarement
où vient de vous jeter la belle Adèle , si vous lui aviez vu
une peau ridée , un teint livide , des dents noires et des
yeux éraillés ?
Vous avez beau vous débattre , vous êtes malgré vous
esclave du plaisir et adorateur de la volupté.
La vieillesse , dites-vous , éteint les désirs , et le plaisir
n'est plus pour elle qu'un objet de tourment et de regret
: ainsi on doit mépriser le plaisir. Il faudrait donc
aussi détester la vie , parce qu'elle doit un jour finir par
la mort; et, d'ailleurs , le souvenir n'est-il pas aussi un
plaisir ?
La bonne nature prive-t-elle la vieillesse absolument
de toute volupté ? N'a-t- elle pas le vin , le jeu , la table ,
la musique même , bien qu'elle y soit moins sensible ?
N'a-t-onpas vu Anacreon couronné de myrtes, de lierre
212 MERCURE DE FRANCE .
et de roses , au bout d'un siècle ? Le maréchal de Richelieu
avait-il quitté le rôle d'Alcibiade à quatre-vingts ans ?
Au même âge , le prince de Ligne ne rappelait-il pas les
douces folies du chevalier de Grammont ? L'abbé M.... ,
encore plus vieux , ne tient-il pas bien sa place à table
comme à l'Académie , et ne l'entendez-vous pas chanter
les plaisirs , les arts et l'amitié?
Non , la nature n'est point marâtre ; elle nous soigne
tant que nous vivons , et , jusqu'au dernier soupir, elle
nous donne un mélange de plaisir et de douleur, dans lequel
le plaisir domine assez pour nous attacher à l'existence
, et pour nous en faire souhaiter la durée.
Mais la vertu elle-même que vous prônez , vous ne
l'aimez qu'à proportion de la volupté qu'elle vous promet.
La bravoure garantit vos jours ; la tempérance prolonge
votre santé et vos jouissances ; la probité vous met
à l'abri des prisons et des supplices ; la générosité vous
paye par des services et par la reconnaissance ; la gloire
vous promet des honneurs, des appuis , des richesses , des
moyens de vous procurer tous les plaisirs , et de vous
défendre de toutes les douleurs .
Aussi , nous ne vousdéfendons pas d'aimer la vertu ; nous
ne serions plus des sages , si nous en étions les ennemis.
Notremaître Épicure a dit lui-même « qu'on ne pouvait
>>pas vivre joyeusement si l'on ne vivait honnêtement.
Mais nous voulons que vous ne la considériez que
comme le moyen d'arriver à une volupté sensuelle , plus
complète et plus durable ; je veux que vous conveniez
que le souverain bien est cette volupté sensuelle que la
vertu doit favoriser, et non combattre.
Le vrai but du sage doit être de multiplier le plus possible
ses plaisirs , et d'éviter ou d'alléger, autant qu'il le
peut , la douleur. Un ancien l'a dit : « L'âme se tait
>> quand rien ne parle aux sens. » Ainsi ne nous mettons
pas en peine de ce silence rare des sens ; ce n'est
qu'un sommeil , une privation d'existence ; quand une
douleur s'adresse à eux , échappons-lui si nous le pouvons;
et, si cela est impossible , accoutumons-nous à ne
pas la craindre, en retenant cette vérité consolante :
MARS 1816. 213
« Si la douleur est longue , elle est légère; si elle est vio-
>> lente , elle est courte. >>>
Habituons-nous d'avance à penser que la mort met fin
à la douleur ; qu'elle n'est qu'un changement d'existence
qui ne donne que le repos. Ne craignons pas l'avenir;
ou les dieux , comme dit Épicure , ne se mêlent pas
denous , et alors nous ne pouvons redouter leur colère ;
ou ils continuent à nous gouverner, et leur bonté ne peut
pas nous préparer dans une autre vie des douleurs sans
mélange de plaisirs. Leur bonté présente garantit leur
bonté éternelle.
Ainsi , débarrassé de toute crainte , vous serez délivré
du poison qui trouble le plus fréquemment le bonheur
deshommes.
Quant aux plaisirs, goûtons-les , cherchons-les comme
un présent des cieux; mais jouissons-en sans excès , pour
ne les pas changer en douleur ; varions-les sans cesse pour
éviter l'ennui , inventons-en tous les jours de nouveaux.
Moi j'approuve fort ce roi des Assyriens « qui faisait
>>proposer par des hérauts , à son de trompe , un prix
>>pour celui qui trouverait une nouvelle sortede volupté.>>>
Et , certes , l'invention d'un nouveau plaisir serait bien
plus précieuse à mes yeux que l'invention meurtrière de
la poudre : la première mériterait récompense et gloire;
etl'autre, une malédiction éternelle .
Rangez-vous donc à mon opinion , quittez votre triste
⚫manteau qui ne couvre que des paradoxes , couronnezvous
de roses comme nous ; vous vivrez heureux , délivré
de la crainte qu'inspirent au vulgaire la mort, la douleur
et les dieux , et vous jouirez du bien suprême, la
volupté , dont la vraie sagesse est inséparable.
Je voulais répondre; mais Cléon , prenant la parole ,
nous dit : Vous êtes trop éloignés pourvous entendre , et
vous avez tous deux trop dépassé la vérité en sens opposé
pour vous rencontrer dans ce juste milieu où elle se
trouve : l'un ne pense qu'à l'esprit , et l'autre à la matière
; l'un se crée une vertu si parfaite , si désintéressée,
et placée si haut , qu'il faut le suivre dans les nuages
pour l'atteindre; l'autre se forge un bonheur si bas , que
l'âme doit tomber pour en jouir.
214
MERCURE DE FRANCE.
Damon appuie son bien suprême sur des plaisirs si fragiles
, que le moindre choc peut briser l'édifice de sa félicité
, et notre ami élève le sien en l'air sans lui donner
aucun soutien.
Je vais vous combattre tous deux , et essayer de vous
prouver que vous tournez l'un et l'autre le dos au bonheur,
l'un en le faisant étranger à l'âme , et l'autre en le
rendant impossible .
Je commence par attaquer le plus sévère de mes antagonistes
, celui dont les principes paraissent les plus
fermes; et j'aurais quelque répugnance à le combattre ,
puisqu'il fonde sa doctrine sur le respect des dieux et sur
l'amour de la vertu , si je n'étais pas convaincu que son
système donne une fausse idée des vertus et des dieux :
or, aucune erreur ne peut être utile ; elle devient même
d'autant plus dangereuse que l'objet sur lequel elle tombe
estplus important .
Que faites-vous , en effet , mon cher philosophe , en
plaçant le bonheur suprême dans la vertu , à l'exclusion
de tout intérêt personnel , de tout plaisir, de toute volupté
, et en voulant qu'on adore les dieux sans leur riem
demander, et sans jouir des biens qu'ils vous ont donnés?
Vous composez si métaphysiquement votre bien suprême
, et vous le placez si haut , que vous dégoûteriez
les hommes de le chercher, et qu'ils s'éloigneraient de la
vertu parce qu'ils perdraient l'espoir d'en approcher .
La rigueur de vos maximes a fait plus de prosélytes à
Épicure que son éloquence ; il m'offre des plaisirs palpables
, vous me présentez un bien- être imaginaire fondé
sur une parfaite impassibilité , et, quand je suis déchiré
par une douleur aiguë , vous me déclarez que je ne suis
pas digne d'être heureux si je ne suis que résigné , et si
je ne soutiens pas avec vous que la douleur n'est pas un
mal.
Votre prétendue sagesse est une triste folie, puisqu'elle
reaverse les perceptions et les idées les plus évidentes ; on
peut l'accuser même d'ingratitude , parce qu'elle rend
l'homme indifférent pour les présens que lui fit le ciel ,
et qu'elle ferme ses yeux aux tableaux rians , et ses
oreilles aux doux concerts que lui offre la nature.
MARS 1816 . 215
Elle compromettrait son existence même, s'il pouvait
vaincre comme il le veut , et mépriser cette sensibilité
qui conserve notre vie par la crainte salutaire de la douleur,
et qui nous engage , par la voix des plaisirs , à revivre
dans nos enfans .
Enfin , ce rude et désastreux système prive l'amour de
ses charmes , l'amitié de ses douceurs , la gloire de son
enthousiasme ; et le mortel aveugle , qui voudrait suivre
ces principes dans toute la rigueurde leurs conséquences ,
serait le plus infortuné des hommes , car il ne jouirait de
rien et s'ennuierait de tout , ou se mépriserait lui-même
s'il évitait la douleur et cédait au plaisir.
Vous en êtes vous-même une preuve , mon pauvre
ami ; vos efforts pour vous élever dans l'empyrée sont
inutiles ; vous tenez malgré vous trop fortement à
cette terre que vous dédaignez ; vous la foulez aux pieds ,
mais elle vous porte et vous attire ; vous soupirez après
un souverain bien qui échappe à votre vue, parce qu'il
'est tout idéal ; vous vous reprochez les plaisirs qui vous
'entraînent , vous empoisonnez leurs jouissances par des
regrets , vous cédez à la souffrance que vous niez , et
vous vous trouvez dans un état de gêne et d'ennui contitinuels
, parce que vous vous obstinez à séparer ce que le
ciel ajoint indissolublement , votre corps et votre âme.
Ainsi vous vous trouvez trop au-dessus du plaisir pour
le goûter, trop au-dessous de vos principes pour les suivre.
Qu'avez-vous à me répondre, et croyez-vous encore
qu'on puisse trouver le souverain bien dans la vertu , à
l'exclusion de toute volupté ?
N'ayant rien à dire, je me tus; Cléon avait lu l'exacte
vérité dans mon coeur. Il est clairque je triomphe , s'écriaDamon;
Epicure , Aristippe , n'auraient pas mieux
parlé .
Attendez , dit Cléon , ne chantez pas victoire; je laisse
notre ami rêver, et je viens à vous .
Vous venez déjà de l'entendre , Damon , je ne suis pas
l'ennemi du plaisir, etje pense qu'il vient du ciel comme
nous ; mais je prétends que vous l'avilissez vous-même
en l'enfermant dans les étroites limites de nos sens , et
216 MERCURE DE FRANCE .
qu'après l'avoir ainsi dégradé , vous tombez dans la plus
étrange méprise en voulant nous le faire prendre pour
-le souverain bien et pour le parfait bonheur.
Aimez le plaisir, j'y consens ; mais appréciez le bien ,
car il faut connaître ce qu'on aime ; vous abjurez d'abord
les plaisirs trompeurs ou coupables , et dont l'excès
ou l'illégitimité vous préparent des souffrances, des chatimens
ou des remords ; de votre aveu, toute douleur est
à craindre; il faut donc fuir tout plaisir qui peut la
donner, et dire avec La Fontaine :
Fi du plaisir que la crainte peut corrompre !
Parlons donc des plaisirs sensuels , qui ne peuvent
nuire ni à vous , ni à autrui ; ce sont les seules fleurs
qu'un vrai sage puisse se permettre de cueillir.
Si vous adoptez ce principe , voilà déjà une foule de
désirs réprimés et de plaisirs bannis : êtes-vous assez
certain de la réalité , de la durée de ceux qui restent ,
pour en faire quelque chose de plus qu'un amusement ,
et voudrez-vous fonder votre bonheur sur cette base
légère ?
Pouvez-vous d'ailleurs en faire un système général ,
lorsque tous les hommes different d'opinion sur ce
qu'on peut appeler plaisir ?
L'ambre choquerait l'odorat d'un Hottentot , la graisse
dont il se frotte souleverait votre coeur; les savans accords
de l'Italie feraient dormir les Chinois, dont la musique
bruyante étourdirait vos oreilles délicates ; les mets
recherchés qui aiguillonnent votre appétit ne tentent
pas le cultivateur frugal.
Combien de gens n'avez-vous pas vus qui ne peuvent
supporter ni le vin ni les liqueurs ? Le peintre Nicias ,
plus occupé de son art que de sa table , demandait à ses
esclaves s'il avait diné.
Le roi des Scythes , Athéas , ayant entendu le célèbre
joueur de flûte Isménias , qu'il avait fait prisonnier, dit
qu'il préférait à cette musique le hennissement de son
cheval.
Un Lacédémonien , assistant au spectacle d'Athènes ,
étonné du travail que tant d'hommes s'imposaient pour
MARS 1816. 217
un jeu , disait que c'était un plaisir acheté mille fois
trop cher.
Non-seulement on n'est pas d'accord sur la réalité, sur
l'intensité des plaisirs ; mais ceux même qui les goûtent
le plus s'en lassent , et veulent sans cesse les varier et en
trouver de nouveaux. La beauté verserait - elle tant
de larmes , et l'amour connaîtrait-il l'inconstance , si
l'on ne se blasait pas promptement sur le plus vif de
tous les plaisirs ?
Nous sommes donc forcés , par l'imperfection des voluptés
, à en chercher, à en imaginer d'autres. Alors , ne
voyez-vous pas l'épuisement des fortunes , les progrès du
luxe , les raffinemens de la mollesse , la corruption du
goût et des moeurs ?
Forcés de réveiller vos désirs, pour saisir un bonheur
qui nous échappe , rien ne nous coûte , aucun sacrifice
ne nous arrête ; l'amour devient , comme l'appelait Platon
, un entrepreneur de toutes choses .
Le proverbe grec se vérifie : La bourse des amoureux
n'est plus fermée qu'avec une feuille de poreau..
Pour entasser des plaisirs , il faut conquérir des richesses.
Aussi Cratès s'écriait , en prévoyant les suites
funestes du luxe : Garde-toi de nous jeter dans la sédition
civile en ajoutant un plat à la lentille !
Et on voyait à Thèbes une colonne brisée , sur laquelle
on avait gravé des malédictions contre le roi Menès , qui
avait introduit le luxe et les voluptés en Égypte.
De bonne foi , peut-on fonder le souverain bien sur
des plaisirs qui causent tant d'ennuis lorsqu'ils sont bornés
, et tant de maux et de désordres si on les multiplie
?
Avouez donc , mon cher Damon , une erreur qui vous
plaît , mais que vous ne pouvez soutenir ; et convenez
qu'Aristippe , dont vous suivez imprudemment les leçons
, ne mérite pas le nom de sage quand il place le
bonheur sur les ailes de ses volages plaisirs .
Votre premier maître , Épicure , n'ignorait aucune
de ces vérités; il savait que le désir satisfait se change
en dégoût , et le désir réprimé en douleur ; aussi son
218 MERCURE DE FRANCE .
vrai système était rigoureux dans la pratique , quoiqu'il
parût relâché dans sa théorie.
Il voulait qu'on travaillat sans cesse à diminuer ses
désirs et ses besoins , à vivre de peu , à se contenter de
tout , à se mettre par-là à l'abri de l'ennui , du dégoût ,
du repentir. Il plaçait bien le bonheur dans la volupté;
mais ce qu'il appelait volupté était l'état d'indifférence
où l'homme se trouve lorsqu'il est à la fois sans
plaisir et sans douleur.
Ainsi il conduisait son sage par une route plus fleurie ,
et par des préceptes plus rians et plus doux , à la même
impassibilité que vous reprochez aux stoïciens . Elle était
même plus complete, puisqu'il prolongeait notre indifférence
dans l'avenir, en nous ôtant toute crainte des
dieux.
Vous serez forcé de convenir que j'ai fidèlement développé
sa doctrine : qu'en dites-vous , Damon ? Nous
vanterez-vous encore ce bien suprême , cet état d'inertie
des sens , de sommeil de l'âme , et nous ferez-vous
croire que cette félicité insensible et passive est le vrai
bonheur ?
1
1
Je suppose même qu'on adoptât cette étrange définition
du souverain bien : voici la conséquence que nous
serions contraints d'en tirer; c'est que l'homme, pour être
heureux, doit cesser de vivre. 1
Car, si le bonheur consiste uniquement dans la privation
des souffrances , notre vie étant un mélange continuel
de plaisir et de douleur, le vrai bonheur est incompatible
avec l'existence ; et le philosophe indien avait
alors raisonde dire : « Il vaut mieux être en repos qu'en
>> mouvement , il vaut mieux être assis que debout ,
» être couché qu'assis , et dormir que veiller; enfin la
>> mort , plus douce que le sommeil , est préférable à
tout. »
: Voyez à quelle funeste conclusion nous mène votre
déplorable système !
Je l'avoue , répondit Damon , vous nous avez vaincus
tous deux; mais n'est-ce pas une triste victoire, puisqu'elle
détruit nos illusions sans les remplacer ? Vous ne
trouvez le bonheur ni dans la sublime vertu de Zénon,
MARS 1816.
219
ni dans la séduisante volupté d'Aristippe , ni dans la
tranquille inaction , et la paisible privation de douleur
d'Épicure ; nous devons donc renoncer à être heureux ,
et le souverain bien , digne objet des voeux de la sagesse
et des études de la philosophie , ne se trouve nulle
part, et n'est qu'une chimère ?
Rassurez-vous , reprit Cléon , mon intention n'est pas
-de vous faire renoncer au bonheur; je veux au contraire
vous-y conduire; et savez-vous quels sont mes deux
guides ? Je vais vous surprendre , ce sera le plaisir et la
vertu réunis. Leur séparation cause toutes nos peines ,
leur réunion peut seule faire notre félicité. Vos philosophes
les regardent comme incompatibles , et moi je les
crois tellement inséparables que je ne conçois pas qu'on
-puisse être heureux par un plaisir sans vertu, ni par une
vertu sans plaisir.
Je vous parle de bonheur et non de souverain bien .
Cette dernière expression est trop forte pour l'homme ;
il est imparfait , et ne peut jouir sur la terre d'une félicité
parfaite; il ne la trouverait que dans le ciel , en
s'unissant à la source divine de toute perfection. On ne
peut dans cette vie , composée d'esprit et de matière ,
embrasser qu'une image de ce bonheur parfait . Mais il
faut que cette image soit au moins ressemblante ; c'est
done en soumettant nos sens à notre âme et le plaisir à
la vertu ,que nous pouvons imiter cette sublime alliance
-que nous devons espérer, et approcher de la vraie félicité
autant que le comporte l'humaine faiblesse .
"
La nature a tout disposé pour faciliter cette union désirable;
il est inconcevable que nos passions et nos erreurs
nous aveuglent assez pour ne pas être frappés d'une
vérité si évidente ; moi-même je l'ai long-temps méconnue
. Un vrai sage m'a ouvert les yeux , et je veux ,
⚫comme lui, vous initier à ce doux mystère qui vous doit
conduire à la vertu sur les pas du plaisir.
Le principe fondamental sur lequel repose notre doctrine
est celui-ci : premièrement , il n'est pas un vrai
plaisir pour les sens qui ne fasse sentir à l'âme une douce
émotion; l'âme est également sensible aux douleurs du
corps.
220 MERCURE DE FRANCE .
1
Secondement , toute vertu , en donnant à l'âme une
jouissance qui lui est propre , donné aussi une émotion
agréable et du plaisir à nos sens ; et la souffrance que
l'âme reçoit par le vice , par le crime, par les passions
funestes , se communique également à nos sens .
Troisièmement , le bonheur consiste dans l'état de
plaisir de l'âme et du corps , et dans l'absence de la douleur
pour tous deux.
Quatrièmement , la sagesse a pour but de chercher le
vrai plaisir, d'éviter ou d'alléger la douleur, et de rendre
le bien-être de l'âme et du corps aussi parfait et aussi
constant que le permet l'humaine nature.
Cinquièmement , lorsque le plaisir ne s'accorde pas
avec la vertu , la douleur est plus forte que la jouissance
, et lorsque la vertu est unie au plaisir, la jouissance
l'emporte sur la douleur.
Sixièmement , la vraie philosophie , qui s'appelle la
gaie science , nous donne les règles à suivre pour distinguer
la vérité de l'erreur , les vraies voluptés des
jouissances trompeuses , les penchans dangereux des
penchans utiles . Elle nous conduit par la sagesse au
vrai plaisir, c'est-à-dire au bien- être de l'âme et du
corps.
Après la discussion qui vient d'avoir lieu entre nous ,
peu de mots me suffiront pour vous prouver la vérité de
ce qui peut vous paraître encore douteux dans cette doctrine.
D'abord je n'ai pas besoin de vous répéter tout ce
que les moralistes , et votre Épicure lui-même , vous ont
dit de la satiété et de la souffrance que donne au corps
le plaisir pris avec excès , ou contraire aux lois et à
l'honneur.
Vous conviendrez facilement que la satiété des sens
donne à l'âme de l'ennui ; que, si le corps est malade
d'excès , l'âme s'inquiète et se tourmente, et qu'enfin, si
la volupté illicite vous fait éprouver la rigueur des lois
et de l'opinion , l'âme est triste , confuse et souffrante.
Ainsi , je crois que nous sommes déjà d'accord sur les
premiers principes que j'ai exposés , et dont la conséquence
vous conduit à reconnaître la nécessité de ne
MARS 1816. 221
goûter que des plaisirs permis, et d'en jouir avec modération
et tempérance.
Venons à ce qui concerne l'âme; car c'est là que gît
la difficulté , et c'est le sujet sur lequel mon opinion diffère
le plus des vôtres .
L'âme a des plaisirs qui lui sont propres , et comme
ceux du corps ils sont bons ou mauvais , utiles ou dangegereux
, honnêtes ou vicieux.

Si elle trouve des jouissances dans la justice , le courage
, la générosité , laclémence , la franchise , la bonté ,
l'amour légitime et l'amitié , elle en éprouve aussi par
l'orgueil , la colère , la vengeance , l'avarice , et par l'amour
le plus coupable .
Je ne ferais que copier les écrits des sages de toutes
les sectes , si je m'attachais longuement à vous prouver
que les jouissances vertueuses de l'âme sont pures , délicieuses
, exemptes de toutes craintes , et n'ont d'autre
mélange de douleur que celui du léger effort qu'elle doit
faire et répéter pour résister aux penchans funestes ,
effort qui se paye de lui-même par l'estime des autres et
de soi , et par l'espoir fondé de devenir digne de s'allier
unjour à la source divine du bonheur suprême.
Il est encore plus évident pour vous que l'âme , loin
d'être heureuse en cédant aux penchans coupables dont
j'ai fait tout à l'heure l'énumération , est punie de ces
dangereux plaisirs par la honte , par le blâme , par l'inimitié
, par l'humiliation qu'entraîne la fausseté , et
par les tourmensinévitables que donnent le repentir et la
crainte des vengeances humaines et célestes.
Ainsion est forcé de convenir que l'âme , pour l'intérêt
de son bonheur présent et à venir, ne doit se livrer
qu'aux plaisirs qu'approuve la vertu , et qu'elle doit éviter
ceux qui sont incompatibles avec la sagesse.
1
Mais je vais plus loin , et je crois pouvoir vous démontrer
que l'âme qui s'écarte de la vertu communique aux
sens ses douleurs , et prive le corps de tout vrai plaisir.
Vous savez déjà que l'âme , affranchie des règles de la
tempérance , pousse le corps aux excès ; et vous êtes
convenus que les plaisirs désordonnés faisaient éprouver
au corps plus de peines que de voluptés , et lui donnaient
(
222 MERCURE DE FRANCE .
de longues douleurs pour de courts plaisirs; mais, en ne
considérant même que les erreurs de l'âme qui vous
semblent avoir moins de rapports avec les sens , voyez
quels funestes effets elles produisent sur eux.
Regardez ce tyran cruel qui, dans son lit , voit des
ombres et leurs vengeurs, des complots et des poignards ;
cet autre que l'ivresse a rendu furieux ; cet ambitieux
que l'envie maigrit et dévore; cet avare qui jaunit de
privation près d'un trésor qu'il tremble de perdre; ce
débauché qui se glisse dans l'ombre , qui fuit les regards
de la vertu , les pleurs de l'innocence , et la sévérité des
lois; ce fourbe et ce lache qui frémissent au moindre
mot , et redoutent à chaque instant la main qui les démasque
et la parole qui les insulte. Considérez leur agitation
, leur trouble, leur rougeur, leur tremblement ,
leur pâleur, et vous serez convaincus que la douleur de
l'âme coule dans toutes les veines du corps , s'imprime
dans tous ses nerfs , se grave sur tous ses muscles .
Il ne me reste plus à présent qu'à vous faire connaître
une autre vérité , selon moi, tout aussi évidente ; c'est
que le plaisir de l'âme se fait sentir par le corps , et lui
donne même des plaisirs nouveaux.
En suivant la même méthode, j'éviterai les longueurs ,
etje ne m'attacherai pas à vous rappeler que l'âme vertueuse
, en forçant le corps à la tempérance, lui paye les
privations légères qu'elle lui impose par des plaisirs réels
et constans; elle le met à l'abri des maladies et de la satiété
; elle aiguillonne ses appétits ; elle augmente ses
forces ; elle calme ses agitations ; elle l'exempte de toute
crainte.
Vous croirez moins facilement peut-être que les jouissances
purement spirituelles de l'âme se communiquent
aux sens , et que le courage , la justice , la générosité , la
bienveillance, fassent goûter au corps quelques plaisirs ,
et même des plaisirs plus doux que ceux qu'ilsedonne luimême.
C'est ici que les stoïciens m'attendent ; ils vont me
demander si je crois que Régulus trouvait du plaisir dans
les supplices de Carthage , et d'Assas sous les baïonnettes
MARS 1816 . 223
des Prussiens... Je répondrai sans hésiter que rien n'est
plus vrai.
Eh quoi ! lorsqu'au spectacle vous assistez à une action
qui n'est qu'un jeu , à des catastrophes qui ne sont
que des fictions , ne sentez-vous pas les douces larmes
que font couler, la tendre émotion que vous donnent,
l'enthousiasme sublime que vous inspirent le courage
bravant la mort et la tyrannie , le dévouement se condamnant
à tous les sacrifices , la vertu triomphant de la
passion, la clémence surmontant la colère , et forçant la
haine à l'admiration ? Et lorsqu'on vous raconte un trait
de piété filiale , d'héroïsme maternel , de bienfaisance
modeste et cachée, n'éprouvez-vous pas un doux saisissement
, une volupté délicieuse ? Le battement de votre
coeur, la couleur de votre teint , l'humidité de vos paupières
, n'attestent-ils pas le plaisir que vous éprouvez ? et
quand, au lieu d'une fiction, c'est une réalité; quand vous
n'êtes plus le spectateur, mais l'acteur même et le héros ;
lorsque la vertu brille de tout son éclat , non plus sur un
théâtre , mais dans votre âme , vous croyez que vous
n'éprouveriez pas un plaisir plus vif, une émotion plus
forte , un bonheur plus grand ?
Non , c'est impossible; vous pensez comme moi , je le
lis dans vos yeux , et vous êtes convaincus que les jouissances
spirituelles de l'âme donnent aux sens même les
plaisirs les plus parfaits qu'ils puissent goûter, et qu'elles
doivent par conséquent être le premier but de nos
voeux , de nos efforts et de nos désirs .
Vous voyez , mes amis , le but où je voulais vous amener;
et, si vous êtes d'accord avec moi sur les principes
que j'ai exposés , vous adopterez la doctrine du vrai plaisir,
qui peut seule mener à la sagesse et au bonheur. Ne
soyons pas injustes pour les dieux , nous leur devons une
éternelle reconnaissance puisqu'ils ont lié notre naissance
au plaisir, notre vie aux jouissances, et notre félicité à la
vertu.
Considérons le monde comme le temple du bonheur.
Dans une première enceinte nous entendons des concerts
mélodieux; nous voyons des fleurs charmantes, des fruits
délicieux ; nous trouvons des tables délicatement servies;
224 MERCURE DE FRANCE.
l'air est embaumé de parfums ; une foule dejeunes beautés
nous invitent à la danse , aux chants , à l'amour; les
gazons nous offrent leur duvet, les arbres leurs ombrages ,
la vigne son nectar ; l'imagination ajoute à toutes ces
jouissances tout ce qu'inventent les talens , l'industrie et
les arts .
Un grand nombre d'hommes s'arrêtent dans ce séjour,
et se livrent sans mesure et sans prudence à tous ces
plaisirs qu'ils prennent pour le bien suprême ; bientôt ils
s'égarent , s'épuisent , se querellent , se combattent , et
sortent malheureux et découragés .
D'autres , méfians , sombres , systématiques , orgueilleux
ou fanatiques , méprisent tous ces objets séduisans
, tous ces rians spectacles , s'en éloignent avec ingratitude
, oublient que ce sont des présens de la divinité ;
ils quittent le temple , et s'enfoncent dans de tristes déserts
.
Un petit nombre d'hommes plus sensés goûtent en
riant , mais avec modération , ces voluptés que le ciel
leur envoie pour satisfaire aux besoins de la nature ,
pour contenter l'utile curiosité de leur esprit; ils en
jouissent en admirant la prodigale bonté des dieux ,
l'harmonie et la variété infinie de leurs ouvrages ; mais ils
sont loin de regarder ces voluptés fragiles , ces amusemens
légers, comme l'essence de leur bonheur et le
ferme de leurvoyage ; leur âme, cherchant d'autres plaisirs
, les conduit dans une autre enceinte .
Là , ils éprouvent des penchans plus forts , de plus
profondes émotions ; toutes les vertus , toutes les passions
viennent à leur rencontre. Une trop grande partie
d'entre eux se laisse séduire par la fausse gloire, l'orgueil
, l'amour de la puissance et des richesses ; l'envie ,
lahaine et la discorde les entraînent; ils sortent égarés,
malheureux , et ne peuvent plus jouir des plaisirs même
qu'ils avaient goûtés dans la première enceinte ; ils fuient,
et vont se perdre dans le néant et le malheur .
Les vrais sages enfin , soutenus par leur courage et
guidés par les vrais plaisirs , évitent ces passions funestes
; ils acceptent les palmes de la vraie gloire , les dons
de la fortune probe , si le hasard la leur présente , et
MARS 1816.
5 225
ATID
ils se hâtent d'entrer dans le sanctuaire du vrai plaisir :
ils y arrivent , et y sont reçus par la justice , la tempé
rance , la modestie , la bienveillance , l'amour légitime ,
la constante amitié , la sagesse laborieuse et la douce
gaîté.
Tout est simple , noble , naturel , frugal dans ce lieu ;
on y respire un air pur , on n'y éprouve que de douces
émotions ; la santé s'y maintient dans sa force par la sobriété;
le contentement intérieur y rend l'humeur .
égale et gaie ; on y est indulgent , parce qu'on s'y rappelle
les obstacles et les difficultés du voyage , et les
erreurs dans lesquelles on est tombé. Les sages ont placé
au fond du sanctuaire le plaisir couronné par la vertu ,
qui lui montre dans le ciel l'image du vrai bonheur .
Ges sages modestes se promènent souventdans les autres
enceintes ; c'est en modérant les désirs qu'ils augmentent
le charme des voluptés; ils jouissent de celles
qui leur sont permises , sans y attacher d'autre prix qu'à
des amusemens utiles autant qu'agréables , et rentrent
promptement dans l'enceinte sacrée où ils s'occupent
sans cesse à perfectionner leur âme pour augmenter
leur bonheur. Ils aiment leurs semblables , ils éclairent
ceux qui les suivent , et plaignent ceux qui s'égarent .
Voilà les hommes qui par ma voix vous invitent à embrasser
comme etix la philosophie du plaisir.
Lorsque Cléon eut fini de parler, nous l'embrassames
tous deux , et je lui dis : Vous nous avez convertis , nous
sommes vos disciples ; nous apprendrons avec vous la
gaie science , la vraie philosophie. Vos plaisirs nous
expliquent le secret de vos vertus et de votre bonheur.
SEINE
c.
i
1
TOME 66 .
www
15
226 MERCURE DE FRANCE .
(
DES FEMMES ;
Des avantages attachés à la clôture des femmes , et des
inconvéniens inséparables de leur liberté ; ouvrage
traduit du chinois en russe , par le prince Karikof , et
du russe en français , par A. D.; avec cette épigraphe :
Rien de plus corrupteur et de plus corruptible
à la fois que les femmes.
(CONFUCIUS . Lun-Yu . )
Chez Lanoë , rue de La Harpe , nº. 78 ; et chez Crochard
, rue de l'École de Médecine , n° . 3 .
Voici un ouvrage dont la seule publication en France
estun scandale , un outrage fait au sexe, un crime ,
Qui ne saurait trouver de trop grands châtimens.
Le traducteur français l'a bien senti , et voici comment
il cherche à se justifier. L'invention à laquelle il a
recours est fort singulière , et si invraisemblable qu'il ne
parviendra à persuader aucune dame de la prétendue
violence qui lui aurait été faite.
<<Un officier russe , dit-il , d'un grade supérieur, que
j'avais vu autrefois dans sa patrie , se présente chez
moi, et me dit : Je suis membre de la société de la Vertu
établie en Prusse. Dites-moi franchement si , sans avoir
lemême avantage , vous aimez et suivez les principes
qu'elle professe pour le bonheur et la gloire du genre humain.
>> Je me suis toujours efforcé de chercher le bien et de
fuir le mal , lui répondis-je avec assurance , malgré
l'extrême surprise que me causaient et cette visite inattendue
et cette question aussi brusque que singulière.
>>Je vous crois , reprit- il , et je vous somme , au nom
de cét amour de l'ordre qui vous anime , de traduire
du russe enfrançais, et de publier au plus tôt cet ouvrage
manuscrit que mon père a traduit du chinois en russe.
Vos compatriotes , les miens , tous les peuples de l'Occident
, y verront les justes et graves reproches que l'Asie
fait à l'Europe. Promettez-vous de vous acquitter de ce
devoir ?
MARS 1816.
227
> Jele promets , puisqu'il endoit résulter un si grand
bienpour més compatriotes en particulier, et pour l'Europe
en général.
» La version de mon père , ajouta-t-il, a été confron
tée avec l'original chinois , et soigneusement rectifiée
par les orientalistes de l'université de Moscou. Je compte
sur votre promesse ; je vous écrirai. Adieu. Il disparut.
» Revenu demon étonnement , je n'eus rien de plus
presséque de connaître l'ouvrage mystérieux que je m'é
tais chargé de donner au public. Je frémis de l'engage
ment que j'avais pris , après avoir lu ; mais il était trop
tard. Peut-on violer une promesse faite à un membre de
la société de la Vertu ! »
Voilà le prétexte dont l'auteur se sert pour se mettre
à l'abri de tout reproche auprès des dames. C'est un
moyen ingénieux, comme on voit.
Le détour est d'esprit , je l'avoue ,
Ce subtil faux-fuyant mérite qu'on le lone.
6
M. A. D. connaît son Misanthrope. Sans doute il aura
lu :
" وأ
Qu'on ne doit de traduire avoir aucune envie ,
Qu'on n'y soit condamné sous peine de la vie.
C'est le cas où il suppose qu'il s'est trouvé. On sait ce
que c'est que la sommation d'un officier de Cosaques :
elle vaut bien celle d'un huissier. M. A. D. n'a pris la
plume que lorsqu'on lui a mis le poignard sur la gorge.
Que d'auteurs nous inondent de leurs tristes écrits , sans
y être forcés comme M. A. D ! car il ne faut pas soupçonner
sa véracité. Il nous assure que ce n'est point une
fiction ; que la chose s'est ainsi passée; qu'il n'est réellement
que le traducteur du traducteur russe ; que les
incrédules pourront venir chez lui consulter le manuscrit
russe, déjà connu de plusieurs personnes ; enfin il déclare
qu'il ne veut pas « qu'on lui attribue un ouvrage aussi
>> anti-européen par te fond que romantique par les
>> formes. » Dans ce cas il faudra ajouter la contrainte
à laquelle ils ont réduits nos écrivains , de publier des
livres aussi ennuyeux que celui que j'annonce, et auquel
les dames auraient pu pardonner si on eût médit d'elles
228 MERCURE DE FRANCE .
:
avec esprit. Mais figurez-vous les plus insipides déclamations
, des rêveries chinoises , assaisonnées de la gravité
d'un mandarin et des grâces d'un Tartare; imaginez
toutes les hyperboles de Juyénal , de Boileau et de Jean-
Jacques , répétées dans le style le plus plat et souvent le
plus ridicule ; un long sermon enfin , bien froid et divisé
endeux points : et vous aurez une idée de ce livre ,
qui ne devraitpas exister, dit le traducteur français dans
une autre préface adressée aux Européennes , mais qu'il
leur importe de connaître parce qu'il existe , et parce
qu'il faut qu'il se vende. Voilà sans doute ce que l'auteur
veut dire , et son libraire sera de son avis. Dans cette
seconde préface d'un écrit qui est une diatribe contre les
femmes , M. A. D. leur fait des complimens , en louant
leur ame aimante et sensible , comme Mignot enveloppait
des pâtisseries dans une satire. Il se compare ensuite
àRousseau , en disant aux dames : « Vous avez adoré
>> Rousseau vivant; vous chérissez la mémoire de cet
écrivain sublime, qui ne vous marquait son respect et
son amour qu'en vous imposantles plus rigides vertus ;
de ce Rousseau qui vous a dit : Toute femme qui se
» montre se déshonore. La conclusion est facile à tirer
: vous m'adorerez sans doute aussi ; car j'écris, comme
lui , contre vous. Il est vrai qu'à l'exemple de Jean-
Jacques, M. A. D. écrit contre les femmes; maisje ne sais
si l'on trouvera qu'il écrit comme lui. On en jugera par
le passage suivant, qui est le portrait des petits maîtres:
"
»
«Ce sont ces avortons de notre sexe , combinaison ri-
>->dicule et mesquine de la galanterie etde la politesse ,
>> qui toujours empressés , recherchés en tout , et igno-
>> rant ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être , ne savent
>>jamais ce qu'ils doivent paraître; qui , dans les perpé-
» tuelles aberrations de leur petit esprit et de leurfade
» coeur, contemplent sans cesse leur individu , afin que
>> les autres l'admirent , et qui, n'ayant ni fond ni forme
» déterminés , n'offrent qu'une antithèse continuelle en-
>> tre l'homme et la femme, entre l'enfant et l'homme
fait.
S'il faut en croire M. A. D. , cet ouvrage serait un discours
que Chen-Quei , célèbre mandarin , aurait prononMARS
1816.
229
cé, en grand conseil d'état , après avoir été chargé de
visiter l'Europe , au sujet de la question suivante proposée
par l'empereur Kien-Long : L'intérêt des moeurs et
de l'ordre social exige-t-il que les femmes soient renfermées
comme à la Chine , ou libres comme en Europe ?
Quelques-uns des jeunes mandarins opinèrent , non sans
beaucoupde réserve , en faveur de la liberté des femmes;
mais les vieux se prononcèrent hautement contre elles ,
et l'emporterent. Même diversité d'opinions régna entre
les Visitandines quand il fallut décider si Vert-Vert partirait
pour Nantes :
Perdre Vert-Vert ! ◊ ciel ! plutôt la mort.
Ainsi parlaient les plus jeunès voilées ,
Dont le coeur vif et las de son loisir
S'ouvrait encor à l'innocent plaisir.
L'avis pourtant des mères assistantes ,
De ce sénat antiques présidentes ,
Dont le vieux coeur aimait moins vivement ,
Fut d'envoyer le pupille charmant
Pour quinze jours.
C'est sur le tableau, que firent à la Chine les missionnaires,
de la libertédu sexe en France , que le bon Kien-
Long , cédant aux instances de ses femmes , ouvrit le
concours. Kien-Long mourut pendant le voyage de
Chen-Ouei en Europe, et ce fut sous son successeur et
son fils Kia-King , aujourd'hui régnant , que le docteur
chinois , de retour de notre hémisphère , prononça le
discours foudroyant qui fit perdre aux Chinoises l'espérance
que la bonté de Kien-Long leur avait fait concevoir.
Une seule chose meparaît choquer la vraisemblance
dans ce récit ; il me semble que les Jésuites , qui cherchaient
àprendre à la courde l'empereur chinois l'ascendant
dont ils jouissaient à la cour de France , n'auraient
pas cherché, par le tableau séduisant de la liberté des
Européennes , à faire jouir les femmes de Kien-Long du
même avantage, qui aurait pu les rendre , pour eux , des
rivales dangereuses , à moins que , comptant sur leur reconnaissance
, ils ne se flattassent de trouver parmi elles ,
auprès de ce prince, une nouvelle madame de Maintenon .
230 MERCURE DE FRANCE .
Quoiqu'il en soit, tel est le récit vrai oufaux de M. A. D.
Tous ces détails préliminaires remplissent trente-deux
pages de préfaces ou d'avertissemens , avec une lettre du
prince Karikof , dans laquelle , faible imitateur d'Usbek ,
il fait la satire de nos moeurs, et surtout de notre littérature
, d'après les idées de Chen-Ouei. Voici ce que pen
sent un Chinois et un Tartare de nos grands écrivains ;
ils ne pardonnent pas à Montesquieu , qu'ils réfutent
souvent , tant bien que mal, d'avoir jugé les Chinois d'après
les préjugés de l'Europe : Ils sont contens de Raynal
parce que Raynal a su douter. Jean-Jacques Rousseau
eût mérité de naître Chinois , et la France n'était pas
digne de lui non plus que des grands hommes qu'elle a
produits ; ils placeraient l'auteur d'Emile à côté du
grand Confucius , s'il n'eût fait certaine période de son
discours contre les sciences et les arts ,et un pas
sage de la Nouvelle Héloïse , où il insinue que les
Chinois n'ont retiré aucun fruit de l'étude des lettres .
Le docteur chinois appelle Bossuet le grand bonze de
l'occident; il parle avec attendrissement de Massillon et
de Fénélon. Le brillant et pompeux Buffon lui paraît un
auteur presque inutile ; quant à Voltaire , cet homme
qu'admire l'Europe, et qui a tant admiré la Chine ,
Chen-Quei prétend qu'il n'a fait qu'éblouir les esprits et
dépraver les coeurs. « Il a parlé si diversement des mêmes
> choses , qu'on ne sait ni ce qu'il est , ni ce qu'il veut ,
> ni ce qu'on est , ni ce qu'on doit être, après l'avoir lu .
› Qu'à la vérité il fait pleurer quelquefois dans ses tra-
> gédies , mais que , dans la plupart de ses autres ouvra-
>> ges , il ne sait que faire rire ; >> ce qui est un crime
aux yeux de l'austere docteur. Il félicite sa patrie de ce
qu'elle n'a point produit d'auteurs de la trempe de Voltaire;
de ce qu'elle ne connaîtra jamais ses pernicieux
ouvrages , qui , brouillant toutes les têtes , porteraient la
confusion parmi les Chinois. Ces illustres Orientaux, qui
se sont toujours distingués par leur stoïque gravité , ne
feraientplus que rire, s'ils lisaient VVoltaire , des moeurs
des usages, des manières , des rites de leur nation ; ils
se moqueraient des lettrés , des docteurs, des mandarins ,
dufils du ciel,père et mère de l'empire ( c'est ainsi qu'on
MARS 1816 . 231
appelle l'empereur de la Chine) ; ils finiraient par rire
du Tien lui-même ( c'est le ciel ). On voit que les docteurs
chinois craignent beaucoup le ridicule , et qu'ils
redoutent tout écrivain
Qui découvre en riant la tête des Midas .
Quant à Corneille, c'est par lui que le mandarin termine
une liste qu'il fait des grands hommes de tous les temps
et de tous les pays : « Si le poëte , ajoute le prince russe,
» à qui l'on doit , selon M. A. D. , les notes dont l'ou-
> vrage est accompagné , a dit ;
ال
>> Ce que j'ai de renom , je le dois à l'amour,
c'est par concession pour le mauvais goût de son siècle .
Le galant et compassé Racine n'eût fait que des élé-
» gies ; Voltaire, que des pièces fugitives, badines et spi-
>> rituelles, sans les tragédies héroïques de Corneille qu'il
>> fallut prendre pour modèle..... J'avance hardiment ,
>> du fond de la Sibérie , que , de tous les tragiques fran-
>> çais , Corneille seul était né grand et avec un génie
>> créateur ; que seul il a pu se passer de modèle; tous
H les autres n'ont eu que de l'art , qu'un talent imita-
>> teur. Les Européens riront de ces jugemens d'un Tar-
>> tare ; mais, si je ne pense pas toujours comme eux, j'ai
» été élevé parmi eux et par eux. Comment d'ailleurs
>> pourraient-ils s'accorder en quelque chose avec les
>> Asiatiques ? ils ne s'accordent sur rien entre eux.>>>
Voilà le goût d'un Chinois et la politesse d'un Tartare !
Ces messieurs cherchent à décrier la politesse et le goût :
ne pourrait-on pas leur dire :
Mais tournez-vous , de grâce , et l'on vous répondra .
Au reste il ne faut pas s'étonner de leur acharnement
contre la plupart de nos plus grands poëtes , et surtout
contre Voltaire , qui a été le plus ardent champion d'un
sexe aimable , auquel les Asiatiques trouvent plus aisé de
commander que de plaire. Pour dédommager nos lecteurs
des injures que l'on adresse , dans cet ouvrage, aux
dames et à Voltaire , citons-leur quelques vers de ce
poëte , qui aime si souvent à leur rendre hommage ; ils
۱
1
232 MERCURE DE FRANCE.
seront la meilleure réponse qu'on puisse faire à cette
diatribe :
Des dames de Paris Boileau fit la satire.
De la moitié du monde , hélas ! faut-il médire !
Jean-Jacque , assez connu par ses témérités ,
En nouveau Diogène aboie à nos beautés.
Nos dames ( nous dit-il ) sont fausses et galantes ,
Sans esprit , sans pudeur et fort impertinentes ;
Elles ont l'air hautain , mais l'accueil familier,
Le ton d'un petit-maître et l'oeil d'un grenadier.
O le méchant esprit! gardez-vous bien de lire
De ce grave insensé l'insipide delire .
Ces derniers vers, qui sont une injustice envers Rousseau,
sont ce qu'on peut dire dé plus juste de l'ouvrage de
M. A. D.: gardez-vous bien de le lire , si vous craignez
l'ennui . Voltaire continue :
Auteurs mieux élevés , fêtez dans vos écrits
Les dames de Versaille et celles de Paris .
Etudiez leur goût , vous trouverez chez elles
De l'esprit sans effort , des grâces naturelles ,
De lart de converser les naïves douceurs ,
L'honnête liberté qui réforma nos moeurs ,
Et tous ces agréinens que souvent Polymnie
Dédaigna d'accorder aux hommes de génie.
Je n'entreprendrai point de combattre en forme les
raisonnemens de M. A. D.; un semblable écrit tombe de
lui-même ; l'ennui qu'il inspire en est la plus forte réfutation.
Ce n'est qu'une déclamation où l'on a rassemblé
tout ce qui a été dit contre les femmes. En réunissant à
mon tour tout ce qui a été dit en leur faveur, je pourrais
faire pour elles un plaidoyer tout aussi ennuyeux et tout
aussi concluant. On adit que rien n'est vrai sur rien ; on
peut dire , avec autant de raison , que tout est vrai sur
tout. On prouve le pour et le contre avec le même avantage,
quand il s'agit de questions partielles. L'auteur nous
prédit notre ruine prochaine , que nous devrons , dit-il ,
à la liberté dontjouissent les femmes parmi nous. Il y
a cependant assez long-temps que l'Europe existe , quoique
les femmes y aient toujours été libres et honorées
, surtout chez nos aïeux , qui leur firent prendre
part aux délibérations publiques , pour les récompenser
1 MARS 1816. 233
d'avoir, dans une guerre civile , séparé et réconcilié les
combattans. J'ajouterai que telle est l'oppression où l'on
tient les femmes dans certains pays , que , sur les rives
de l'Orénoque , on a vu des mères tuer par pitié leurs
filles et les étouffer en naissant, regardant cette pitié barbare
comme un devoir. ( Thomas , Essai sur les
Femmes.)
Pour moi , je crois qu'il n'y a qu'un Chinois ou un
Tartare qui , à l'exemple d'Arnolphe , regardant la
femme comme moitié subalterne, puisse prétendre
qu'elle est reconnue incapable de constance dans ses
affections ; qu'elle ne saurait être vertueuse qu'autant
qu'on l'y forcera; qu'elle ne doit pas jouir des mêmes
avantages que l'homme : il faut être enfin un barbare ,
un Scythe , pour ravaler la femme au rang des bêtes ,
pour lui ôter l'usage de la raison dont Dieu l'a douée
comme l'homme , ou du moins de la représenter comme
n'en jouissant pas au même degré que notre sexe. La
Providence nous alaissé la liberté de faire le bien et le
mal , pour nous récompenser selon notre choix. Ce serait
contrarier ses vues que d'exclure la femme de ce
droit. D'ailleurs ,
Sommes-nous chez les Tarcs pour renfermer les femmes ?
Car on dit qu'elles sont esclaves dans ce lieu ,
Etque ciest pourcela qu'ils sont maudits de Dieu .
Il faut avouer qu'un mandarin est loin de penser
comme Molière , qui dit :
Les vertus et les grilles
Ne font pas la vertu des femmes et des filles .
Pour réussir en France, le prince russe ou le traducteur
français auraient bien dû répandre un peu d'agrément
dans l'ouvrage chinois. Comment ! vous voulez changer
la face de l'Europe ; vous vous adressez à des Français
pour leur faire renfermer l'objet de leur culte , et pour
les persuader, vous commencez par les faire bailler ?
Puisque vous avez la manie des paradoxes , employez
donc, pour les présenter, le talent de Rousseau , que vous
honorez du titre de Confucius européen ; dérobez-lui le
secret de son style , le charme de son éloquence; alors on
vous lira du moins , si on ne profite pas de vos leçons ;
234 MERCURE DE FRANCE.
۱
1
on dira de vous : Ils ont fait leur devoir, faisons le
nôtre. Mais , si vous n'écrivez jamais autrement, loin de
faire des prosélytes, vous risquez fort de ne pas trouver
même des lecteurs .
Que les dames se rassurent donc; l'apparition de cet
ouvrage n'a rien d'effrayant pour elles . Pour qu'il produisît
quelque effet , il faudrait qu'on pût le lire , et
c'estvraiment ce qui est impossible , à moins qu'on n'y
soit , comme moi , condamné par état.
BEAUX -ARTS.
PEINTURE .
École espagnole,
VELASQUEZ DE SILVA ( JAQUES ) ,
Ou peut- être mieux
T.
JAQUES RODRIGUEZ DE SILVA , ET VELASQUEZ ,
Chef de l'école de Madrid. ( Gallo-espagnole. )
( III . Extrait . )
Cette nouvelle charge n'empêcha pas Velasquez de
peindre, en 1656, ce fameux tableau, connu sous le titre
que lui donna Luc Jordan , qui l'appelait la Theologie de
la Peinture.
Pendant 1658 , Velasquez fit les portraits du prince
des Asturies , de don Philippe Prosper, de l'infante dona
• Marguerite, pour les remettre à l'empereur d'Allemagne,
et celui de la reine.
En mars 1660 , Velasquez sortit de Madrid , chargé de
préparer les logemens du roi , qui , peu de jours après ,
se rendit à Irun , où il conduisait l'infante dona Marie-
Thérèse, que devait épouser Louis XIV.
Notre artiste prépara de la manière la plus brillante ,
dans l'île des Faisans , la maison où devait se tenir la
conférence entre les deux souverains. La remise de la
princesse eut lieu le 7 juin.
L'air distingué de Velasquez , son extérieur extrêmement
aimable , une mise du goût le plus recherché , les
diamans les plus beaux répandus sur toute sa parure , et
les manières les plus nobles , appelaient sur lui , malgré
son âge , tous les regards.
MARS 1816 . 235
/
Mais dans ce voyage , il eut tant de fatigues , qu'il
tomba malade peu de temps après sa rentrée à Madrid.
Les arts perdirent cet homme illustre le 7 août 1660.
Il fut enterré dans l'église de Saint-Jean , et suivi d'un
cortége immense des seigneurs les plus distingués , des
chevaliers de tous les ordres militaires , de toute la maison
du roi , ainsi que d'un concours immense d'artistes.
Sa veuve mourut de douleur sept jours après , et fut
enterrée près de lui. 7
Personne , il faut le déclarer sans crainte , n'égale
Velasquez comme naturaliste ; le Titien même le cède à
l'éclat de son pinceau , et surtout à l'art inimitable qu'il
apportait à l'interposition de l'air, sans confondre les
distances . Velasquez voyait la nature d'une manière toute
particulière ; ce qui , pour tout autre professeur, serait à
rejeter, était pour Silva une chose essentielle. Convaincu
de cette grande vérité , que la peinture n'est qu'une imitation
exacte de la nature , il étudia tout ce qui pouvait
le conduire à l'observer avec succès . Il se servait souvent
de la chambre obscure.
Les artistes qui veulent posséder la magie qui mène le
le spectateur de surprise en surprise , doivent imiter Velasquez
. Ils parviendront à rendre naturelle , comme on
le voit dans ses oeuvres , la lumière et les ombres des
premiers plans , pour arriver à leur dégradation précise
pour chaque distance. Ils apprendront à détacher miraculeusement
les couleurs locales , sans rien ôter à l'harmonie
; ils posséderont le coloris des chairs , l'onduleux
des chevelures , la transparence des ciels. Ils sauront
fouiller les draperies , et parviendront enfin à rendre ,
ainsi que cet artiste inimitable , tous les accessoires qui ,
selon le génie , le goût et le caprice de chaque auteur,
varient , mais qui , chez Velasquez , sont le type de la
nature même.
Il est peu de peintres aussi qui, dans aucune école, aient
su grouper comme luii,, et placer les figures de manière
àproduire l'effet qui leur est relatif , sans aucun secours
étranger. Il en est de même de sa manière d'établir le
ton dominant dans chaque production , et de répandre
surtout une vérité que l'on trouve seulement dans l'étude
approfondie de la nature.
236 MERCURE DE FRANCE .
Si , après avoir étudié l'antique à Rome , et les meilleurs
ouvrages de Michel-Ange , ainsi que de Raphaël ,
Velasquez n'adopta pas leur goût , leur manière de dessiner,
on doit l'attribuer sans doute à ce qu'il était déjà
d'un âge où l'on perd difficilement les habitudes contractées.
Onpourrait aussi penser qu'il a préféré suivre la nature
, qui était le style généralement adopté dans l'Europe
, et particulièrement par les élèves de l'école bolognèse
, que Velasquez trouva jouissant dans Rome d'une
réputation autant immense que méritée. Mais, pour s'être
écarté de Raphaël, jamais il ne cessa d'être exact dans les
proportions , ainsi qu'il le démontra victorieusement
dans le portrait de l'infant don Fernand , dans les nus
de sa Forge de Vulcain , dans le Jacob du tableau célèbre
de la Tunique de Joseph, et surtout dans sa Remise d'une
ville au marquis de Pesquera , qui est un véritable hommage
à la philosophie de l'art .
Est- il ensuite quelqu'un qui l'ait surpassé dans les animaux
, particulièrement dans les chevaux ? Le Titien et
Wandick furent les seuls qui l'égalèrent dans le portrait;
mais Velasquez fut encore unique dans la disposition et
la sage économie de ses touches, qui , données en maître,
offrent en même temps une telle grâce et une telle délicatesse
, que don Antoine Mengs , parlant du tableau
des Fileuses , dit : La main ne prenant aucune part à
l'exécution , il semble fait avec la seule volonté; et le
suffrage de Mengs est un éloge.
Voilà ce qui constitue cette école de Madrid, à la tête
de laquelle brille l'illustre don Jaques Velasquez de Silva,
l'honneur de son pays et la gloire des beaux-arts de tous
les lieux ainsi que de tous les temps . F. Q.
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
Je profite du Carème qui condamne tous les théâtres
de la capitale à observer un jeûne rigoureux de pièces
nouvelles, pour entretenir V. A. dela Comédie Française,
et lui faire passer en revue une partie des membres dont
sa troupe est formée. Cette troupe ne se compose guère
que de trente-neuf acteurs ; savoir vingt-sept sociétaires
ét douze pensionnaires. Le travail excessif dont elle a été
MARS 1816.
237
accablée ne lui a pas permis de monter en un an plus de
deux tragédies , une comédie en trois actes , et trois
bluettes en un acte. Les deux Voisines est la seule de
ces pièces qui a obtenu (sans le mériter toutefois ) un
succès complet. La Méprise et Démétrius ne sont point
tombées ; mais elles n'ont point réussi , quoiqu'elles aient
obtenu plusieurs représentations .
Par ordre de réception, le doyen du sénat comique est
cet acteur qui a succédé à Molé , et qui , malgré son âge ,
est encore le seul qui excelle dans certains rôles , qu'il
laissera long-temps vacans après lui.
Le ton de petit maître
Apersonne jamais n'ira si bien peut-être ,
disait dernièrement un des habitués du foyer de la Comédie
Française. Plusieurs amis de l'art théâtral applaudirent
à ces vers , et chacun se crut en droit de vanter
l'acteur qu'il préférait. Mais Talma , dit une autre personne
:
Pour ne vanter que lui , la juste renommée
Semble oublier les noms du reste de l'armée .
Certes , répliqua un des admirateurs de ce comédien ,
il a pu dire comme Çinna :
J'ai souhaité l'empire , et j'y suis parvenu .
Cependant, messieurs, reprit le premier interlocuteur,
Lafond lui a disputé long-temps le sceptre de Melpomène.
Si Lafond n'est plus le premier tragique,du moins
est-il le second. Quoi ! répondit-on :
Quoi ! le destin de Rome est-il si misérable ,
Qu'il soit , après Talma , le plus considérable ?
Lafond a quelquefois de l'expression; mais il n'a aucune
mobilité dans les traits .
Il faut , suivant l'urgence et des temps etdes lieux ,
Savoir faire parler et son front et ses yeux .
On passa Saint-Prix sous silence. Savez-vous, messieurs ,
dit unvieillard qui n'avait point encore parlé, que j'ai vu
Saint-Phal excellent ?
Personne comme lui jouait les amoureux !
;
Il est vrai qu'il n'eut jamais une grande chaleur dans
238 MERCURE DE FRANCE .
:
son débit , et que princesse ne put jamais lui faire une
plus juste application en lui adressant ces vers :
Vous me glacez , seigneur, en me parlant d'amour.
Mais je connaîs Saint-Phal :
Il est homme d'honneur ! on vante sa droiture.
Puisque nous en sommes sur les honnêtes gens , dit un
plaisant, je citerai Lacave comme un excellent comédien.
Ah! M. Lacave !
Je vous estime fort , vous aime et vous révère ;
Mais, si le comité m'écoutait, entre nous,
Il vous prirait bien fort de demeurer chez vous.
Serait- il vrai ? grands dieux !
On dit que vous allez , en personne discrète ,
Faire de notre scène une heureuse retraite...
En effet , messieurs , Lacave se retire l'année prochaine.
-Et Marchand ? c'est un honnête homme aussi :
Franchement, je convien
De ses petits talens ; il dansait assez bien .
Ses rôles ne sont pas d'une grande étendue :
Messieurs , on a servi... Monsieur, c'est une lettre ,
Qu'en vos mains , à l'instant , on n'a dit de remettre .
Quelle flexibilité de talent !
Cet homme , je le vois , sera toujours le même.
C'est comme lejoufflu tabellion de la comédie, Vanhove,
à qui l'on est toujours tenté de dire :
Parbleu ! monsieur Dimanche , avonez-le vous-même : .
Vous vous portez bien .
Messieurs , reprit sérieusement le vieillard ,
La critique est aisée et l'art est difficile .
Si vous vouliez louer ici, vous trouveriez matière à exer
cer vos éloges . Que diriez-vous à notre diamant , à mademoiselle
Mars enfin ?
-Que j'expire à vos yeux, s'il est plaisir pour moi
-Plus grand que le plaisir que j'ai quand je vous voi ,
répondit un vieil amateur, qui se tient toujours dans le
coin de la reine..
Oui ! vos moindres discours ont des grâces secrètes :
Une noble pudeur à tout ce que vous faites ,
Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or.
MARS 1816. 239
Toujours inimitable , fut le jugement unanime de tout le
monde.
-Il paraît que la paix et la tranquillité règnent maintenant
dans le temple de Thalie comme dans celui de
Melpomene. Mademoiselle Levert ne fait plus parler
d'elle , grâce au ciel.
Voilà de nos retours des coquettes du temps!
Mademoiselle Duchesnois jouit sans trouble d'un emploi
qu'elle partage encore avec mademoiselle George. On
peut dire de la première :
-
J'aime ce ton tragique , il lui sied à ravir.
Etde la seconde :
De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue;
mais il ne faut pas aller plus loin .
Mesdemoiselles Volnais et Bourgoin ne sont plus maintenant
sur la même ligne ; on peut encore adresser en
particulier, à chacune d'elles , ces vers des Plaideurs :
Qu'elle est jolie et qu'elle a les yeux doux !
On est tout réjoui de voir cettejeunesse.
Ce n'est pas tout , ma fille , ilfaut de la sagesse.
Nous ne parlerons pas de talent, parce que ces deux dames
s'occupent trop peu de leur art , et qu'elles ont depuis
long-temps accoutumé le public à s'en passer.
Quant à mademoiselle Dupuis , dit un vieux financier
:
J'admire sa douceur, son air noble et modeste.
C'est possible , reprit le vieil habitué; mais je vois avec
peine que nous n'avons point de sujets qui nous laissent
des espérances; Baptiste aîné est encore utile :
Un vrai talent se plie à tous les genres ;
Baptiste cadet est bien usé. Souvent
Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ;
mais , enfin ,
Il ferait violence à l'homme le plus triste.
Damas n'est plus d'une grande jeunesse ; et c'est toujours
vainement qu'on lui adresse ce vers dans le Tartufe:
Modérez , s'il vous plaît , ces transports éclatans.
240 MERCURE DE FRANCE .
Michot adu naturel ; quand il entre en scène, il a l'air de
dire au parterre :
Partout je me mets à mon aise :
Je suis ici comme chez moi.
Mais du reste , messieurs , qu'avons-nous à attendre un
jour des talens de Dumilâtre , par exemple ? Voyez-le
dans la tragédie ?
A tous ces beaux discours il est comme une pierre ,
Ou comme la statue est au Festin de Pierre.
Colson?
Jene vois qu'un bourgeois caché sous ce panache ;
Mais on pourrait dire à Michelot , repris-je :
Vous n'êtes point , seigneur, un homme à dédaigner.
Desmousseaux , à mon avis , a une belle diction ;
Il fera son chemin , à ce que l'on assure.
Monrose tous les jours vous dit : Messieurs ,
Informez-vous de moi :
1
: Jem'acquitte assez bien de mon petit emploi .
Et les débuts qu'on nous promet cette aannnnééee , débuts
nombreux où l'on verra paraître les plus grands,talens !.
-Nous verrons ! s'écria le vieillard. Je me défie toujours
des réputations prônées d'avance. Je ne manquejamais
de dire à un débutant :
J'ai grande opinion de votre habileté ;
Mais cependant , avant que de finir l'affaire ,
Etd'entrer en société ,
Encor faut-il bien voir ce que vous savez faire.
Telle est , Monseigneur, la conversation singulière que
je recueillis ces jours derniers au foyer de la Comédie. La
petite pièce était commencée , et tout le monde descendit
à l'orchestre. Ces vieux habitués ne parlaient qu'avec
des citations prises dans les pièces qu'ils avaient vu représenter
toute leur vie. Cette manière nouvellede juger
ne serait pas toujours satisfaisante ; mais elle est assez
conforme à l'esprit du jour. On tranche avec un ton doctoral
tout ce qui n'est pas de son goût, et souvent un bon
mot ou une citation plaisante détruit en un moment le
travail et les méditations de plusieurs années.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 4 .
MERCURE
DE FRANCE.
mmmmmi
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du ter. de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
POÉSIE .
LA TOURTERELLE ET SA FILLE ,
APOLOGUE .
Une tourterelle timide ,
L'honneur des bosquets d'alentour,
Un beau jour de printemps , sous la feuillée humide ,
Sentit son jeune coeur qui palpitait d'amour.
Soudain tout est change pour elle :
Plus tendre est le doux bruit des eaux ;
Le ciel est plus serein ; la campagne plus belle
Offre à ses yeux charmés de plus rians tableaux ;
Etle chant des autres oiseaux
Ne séduit plus son coeur fidèle
TOME 66 . 16
242 MERCURE DE FRANCE .
:
Qui cherche des plaisirs nouveaux.
Bientôt vingtjeunes tourtereaux
Autour d'elle à l'envi s'empressent pour lui plaire ,
Mais c'est en vain que chacun d'eux espère
La prendre aux rets trompeurs de ses fades propos ;
Et le dépit ne tarde guère
A s'emparer de nos rivaux.
Aucun n'aimait vraiment , comment pouvait-il l'être ?
Il fallut s'en aller comme on était venu :
L'espoir de chacun fut déçu ,
Et, dépourvų d'amour, nul d'entre eux n'en fit naître.
Savez-vous bien pourquoi ? C'est qu'il en était un
Qui soupirait tout bas pour notre tourterelle :
Celui-là seul aimait , mais sans être importun ,
Sans ose déclarer son ardeur à la belle.
Puisqu'il aimait il fut aimé ,
Et le fut d'un amour extrême :
Elle mettait son bien suprême
A plaire au tourtereau que ses yeux ont charmé.
La mère apprit bientôt cette union si chère :
Il n'était bruit depuis deux jours
Quede ces nouvelles amours ;
Médisance parla : peut-elle donc se taire?
On conçoit aisément quelle fut la colère
De la mère;
,
Car les mamans , pour plus d'une raison ,
Ne souffrent point , c'est là leur caractère
Qu'on s'avise d'aimer sans leur permission.
Celle-ci harangua d'une belle manière
Sa fille que l'amour avait su captiver.
Il faut , lui dit la mère , il faut te préserver
D'une erreur qui pourrait troubler ta vie entières
Ah ! tu ne connais pas l'amour !
Le perfide ! il enflamme , il trompe tour-à- tour.
Ases discours ferme l'oreille ,
Ouvois quel sera ton destin : 1
1
AVRIL 1816. 243
Tout ce qu'il a juré la veille ,
Il le trahit le lendemain.
Et ce beau tourtereau , dont tu parais éprise ,
Penses-tu donc qu'il t'aimera long-temps?
Croire aux vains sermens
Des amans ,
C'est bien la plus grande sottise ! ....
Il ne roucoulera , dira-t-il , que pour toi ;
Il gardera toujours la foi qu'il t'a jurée !
Je le veux pour un temps ; mais ce temps-là , crois-moi ,
Sera de bien courte durée !
Loinde toi les propos flatteurs!
C'est par-là trop souvent qu'on parvient à nos coeurs .
Tous les tourtereaux sont volages ;
Ils sont ingrats , méchans , trompeurs :
Je connais les écueils par mes propres naufrages.
On promit aussi de m'aimer ,
On lejura; mais , triste , infortunée ,
Je fus bientôt abandonnée
Aux regrets dont mon coeur se sentit consumer.
Mamère , répondit la jeune tourterelle ,
De suivre vos avis il me sera bien doux ;
Je les crois sûrs , venant de vous :
Votre fille à vos voeux ne sera point rebelle ;
Mais un point me chagrine. Expliquez-le , dit-elle :
Si l'amour est un mal que rien ne peut calmer,
Une erreur que doit fuir tout être vraiment sage ,
Pourquoi tous les oiseaux qui peuplent ce bocage
Se cherchent ils donc pour aimer ?
AUGUSTE MOUFLE.
ww
1
244 MERCURE DE FRANCE .
mmmmm
A M. LAUGIER , chevalier de la Légion-d'Honneur, professeur
de chimie générale au Jardin du Roi , membre
de plusieurs sociétés savantes , pour le jour de sa fête ,
au mois de novembre ( Saint-André ) .
Fugerunt citiùs felicia tempora veris ;
Tristis venit hyems : horrendis passibus orbem
Invadens spoliat ridentes floribus hortos .
Dùm natura riget brumali occulta sepulcro ,
Quomodò serta tibi poterit præbere poeta
Etmeritis doctam frontem exornare corollis ?
Sed quid opus sertis , quid vernis floribus olli
Qui physicas artes arcanaque chimica prodens ,
Dùm loquitur , callet gratos effundere flores?
C. O. BLANCHARD-BOISMARSAS
LES EAUX DE BAGNÈRES ,
RONDE .
AIR de la Hullin..
t
De tout temps , des jeux , de l'amour ,
Des arts , de la galanterie ,
Des plaisirs et de la folie ,
Bagnères fut l'heureux séjour.
Dans ce lieu jamais de gêne ;
Car l'aimable liberté
N'y supporte d'autre chaîne
Que celle de la beauté.
De Bagnères l'heureuse paix
Bannit la discorde et la guerre ,
Et tous les peuples de la terre
En ce beau pays sont français.
1
AVRIL 1816. 245
Le Turc perd son air manssade ,
L'Anglais son austérité ,
L'Italien son ton fade ,
L'Espagnol sa gravité.
Là, pour varier nos plaisirs ,
Phebus s'unit à Polymnie ;
Danse , musique et comédie
Tour à tour charment nos loisirs .
,
Minuit sonne , on se retire ;
Par un bizarre destin ,
Si l'un dort , l'autre soupire
Jusqu'au lendemain matin.
Quand Phébus sort du sein des mers
La promenade nous appelle ,
La campagne toujours plus belle
Nous offre ses charmes divers .
Des monts la cime glacée
Va se perdre dans les airs ,
Et présente à la pensée
Le printemps près des hivers.
Le tendre amant , sous le cyprès ,
Chante le tourment qu'il endure ;
L'observateur de la nature
Vient y surprendre ses secrets.
Dans cette aimable retraite ,
Méditant ses doux concerts ,
Sur les rochers le poëte
Grave aussi de tendres vers .
Je vois le docteur s'avancer ;
Ildonne un avis pour la forme ,
Et jamais on ne s'y conforme
Quand il défend de s'amuser.
Qu'il vante dans sa manie
Hippocrateet Galien ;
Le plaisir dans cette vie
Est le meilleur médecin.
1.
246 MERCURE DE FRANCE .
Ah ! qu'ils sontdoux , qu'ils sont charmans ,
Les remèdes qu'il nous ordonne !
Ils ne mécontentent personne ,
Hors les maris et les mamans.
!
Par le même.
LE FAT ET L'AMOUR.
Un fat demandait à l'Amour
De quels moyens il se servait pour plaire.
En vain , lui disait-il , j'ai fait jusqu'à ce jour
Tout ce qu'un élégant peut faire.
Ah! dit l'Amour en souriant ,
Ne ferais - tu pas le contraire
De ce qu'il faut faire à présent !
Au surplus , que fais-tu ?-Peut-être trop de choses :
Dès que l'Aurore ouvre les cieux ,
Etque ses pleurs ont fait naître les roses ,
Je vais cueillir les plus fraîches écloses
Pour les offrir aux nymphes de ces lieux ;
Je n'ai jamais même parure ;
De près je suis la mode et les plus nouveaux goûts ;
J'affecte un ton de voix si doux ,
Qu'on croit entendre un ruisseau qui murmure.
Je suis beau , j'ai de la tournure ;
Je dis souvent de jolis riens ;
Le ciel m'a donné de grands biens ,
Je les dépense sans mesure ;
1
J'ai de l'esprit plus qu'il n'en faut
Pour imiter Bernard et surpasser Ovide.
Fort bien ; mais, dit l'Amour, je ne suis pas ton guide ,
Et voilà ton plus grand défaut.
AVRIL 1816. 247
ÉNIGME.
Grâce à mon double sens, je suis assez bizarre ;
J'existe en tout pays comme en toute saison ;
Quelquefois je me plais sur les bords d'une mare ,
Et quelquefois aussi je prends place au salon.
Je suis vive , coquette , agaçante , folâtre;
Avec âme, sans Ame ; avec coeur ou sans coeur ;
Ames pieds fort souvent est tombé plus d'un pâtre ,
Et l'on y voit aussi maint et maint grand seigneur.
Symbole de candeur, symbole de mollesse ,
J'aime quand vient l'été ; mais on m'aime au frimas.
Je sais au coin du feu délasser la vieillesse ,
Et je rends le jeune âge ivre demes appas .
1
iverinin
CHARADE .
Très-souvent en amour, pour faire mon premier,
Avec succès , avec adresse ,
La perfide jeunesse
Fait quelquefois à propos mon dernier ;
Et, profitant de sa faiblesse ,
Dans un sensible coeur fait naître mon entier.
LOGOGRIPHE.
En me prenant, des airs l'oiseau franchit la plaine ;
Retourne-moi , lecteur, je puis marcher à peine.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Fauteuil.
Le mot de la charade est Cou-vent.
Le mot du logogriphe est Grive , dans lequel on trouve Rive.
248 MERCURE DE FRANCE.
mmmmmmmm
MÉLANGES CRITIQUES ET LITTÉRAIRES ;
Par M. Pigault-Lebrun. -Deux volumes .
Avez-vous lu les satires de Boileau , de Gilbert et
d'Horace , la chanson de Désaugiers sur le Palais-Royal ?
avez-vous vu jouer les Plaideurs et la Petite Ville? connaissez-
vous le Tableau de Paris , le Miroir de Paris ?
ne lisez pas les Mélanges critiques et littéraires de M. Pigault-
Lebrun ; vous n'y trouveriez qu'une faible imitation
des Embarras de Paris , de la description d'un
mauvais dîner , d'une société bourgeoise où l'on fait
chanter la fille de la maison ; vous n'y verriez qu'une
pâle copie d'Iris , que la mort de son chien attriste plus
que lamort de son mari. Cet ouvrage , enfin , ne vous
offrirait que l'insipide répétition de tous les lieux communs,
de boutades satiriques, de voeux champêtres , dont
on est rebattu depuis si long-temps. Quand on prend la
plume pour dire ce qui a déjà été dit mille fois , ce que
tout lemonde sait , ce qui se trouve partout, on devrait
du moins , par l'originalité du style et des détails , se
faire pardonner une mémoire trop fidèle. Mais travestir
les plus beaux vers d'Horace et de Boileau en prosé plate
et triviale ; substituer le langage des halles et des tréteaux
à l'atticisme du favori d'Auguste et à l'urbanité du
courtisan de Louis XIV; nous arracher aux souvenirs
des riantes solitudes de Tivoli et d'Auteuil , pour nous
conduire dans la rue Mouffetard (1 ) ; enfin , faire la ridicule
parodie des chefs -d'oeuvre de l'antiquité et des
richesses de notre littérature: c'est abuser un peu de la
liberté de la presse ; et voilà une de ces occasions où l'on
serait presque tenté de regretter la censure. Il faut que
la manie de se faire imprimer soit bien forte pour oser
confier au papier des bagatelles , tranchons le mot , des
:
(1) L'auteur nous y transporte plusieurs fois dans cet ouvrage,
4 AVRIL 1816. 249
niaiseries , comme celles dont se composent les Mélanges
critiques et littéraires . Il est facile de deviner le but de
M. Pigault-Lebrun . Il s'est quelquefois entendu comparer
à Voltaire , à cause de son cynisme ; pour avoir avec lui
un nouveau terme de comparaison, il veut aller à la postérité
avec un aussi gros bagage , et arriver jusqu'au
centième volume. Le voilà déjà au-delà de la soixantaine.
Rien ne charme plus les yeux d'un auteur que de
voir deux ou trois rayons d'une bibliothéque tout remplis
par ses oeuvres , comme si le mérite littéraire se mesurait
à la toise! Quelle joie brille dans ses regards quand
il entend lire jusqu'à soixante fois son nom , écrit , en
lettres d'or, sur une étiquette étincelante de toutes les
richesses de l'art des Bradel! Ses ouvrages tiennent dix
fois plus de place que ceux de Molière , douze fois plus
que ceux de Racine, trente fois plus que les Fables de La
Fontaine. Ces auteurs timides aimaient mieux faire peu ,
et faire bien; il n'en est pas de même aujourd'hui . Il ya
des gens qui , s'emparant d'un bon mot, ne sont pas contens
qu'ils n'en aient fait une bêtise. La plupart des écrivains
de nos jours , au lieu de jouir paisiblement de la
réputation que leurs premiers ouvrages leur ont acquise,
semblent avoir pris à tâche de la défaire ; on dirait que
les succès qu'ils ont obtenus , en les exposant à l'envie ,
leur ont fait trop cruellement expier leur gloire ; pour
se faire pardonner leur mérite , ils travaillent à l'effacer ;
ils sont honteux du talent qu'ils ont montré , et leurs
nouveaux ouvrages prouvent si bien la sincérité de leur
repentir, qu'ils ne peuvent manquer de trouver grâce
devant leurs ennemis . « Réconcilions-nous , semblentils
dire à leurs obscurs rivaux ; nous avons eu autrefois
plus d'esprit que vous ; mais cela ne nous arrivera plus :
nous le jurons sur nos derniers volumes . Nous avons
connu les dangers de l'ambition littéraire , et l'amertume
inséparable des plus beaux triomphes . Nous abdiquons
le rang qui nous élevait au-dessus de vous ; la république
des lettres ne peut subsister sans l'égalité. Ne pensez
donc plus à une supériorité que nous voulons perdre ;
mais lisez nos Mélanges; ils vous feront oublier Monsieur
Bolte , ou vous rappelleront qu'il n'est , au fond ,
250 MERCURE DE FRANCE .
que la copie du Bourrú bienfaisant; vous ne songerez
plus à l'Homme à Projets; la renominée que nous avons
cue jadis nous a trop coûté ; une double réputation nous
'est nécessaire pour n'être plus en butte à votre jalousie
et àvotre haine. Nous avons déjà commencé à réparer
nos torts ; rendez-nous donc votre amitié , et nous vous
promettons , par mois , deux volumes de Mélanges . >>>
Voilà sans doute un moyen sûr de rétablir la bonne intelligence
parmi les gens de lettres . Que nese concertentils
tous , comme M. Pigault-Lebrun et autres semblent
l'entendre ! Que d'actions de grace ne leur devra-t-on pas
pour avoir ainsi ramené la paix au Parnasse ! Que de
guerres de plume eussent été prévenues , que d'encre et
de papier épargné , si on avait employé plus tôt un expédient
si facile et si efficace ! O mânes d'Homère , de Voltaire
et de Chénier, vous n'auriez pas été insultés par des
Zoïles , si vous aviez bien voulu ne pas avoir degénie!
Nunquàm
Sanguine causidici maduerunt rostra pusilli .
Mais, sans aller chercher si loin des exemples, qu'est-ce
qui amis fin , de nos jours , à cette formidable conspiration
de tous les pygmées littéraires contre l'auteur des
Deux Gendres ? Est-ce le succès toujours croissant de
cet ouvrage , véritable et seule peinture des moeurs du
siècle , qu'on peut regarder comme la meilleure comédie
qui ait paru depuis vingt ans ? Est-ce la nullité de la
misérable rapsodie qu'on a tirée de la poussière pour ý
faire rentrer Dervière et Dalainville? Non ; l'auteur ne
cessa d'être exposé aux attaques de l'envie jusqu'à la
première représentation de l'Intrigante; mais cette pièce
le réconcilia avec ses ennemis. Les applaudissemens
accordés aux Deux Gendres avaient armé contre lui
jusqu'aux derniers auteurs de vaudeville et de mélodrame;
au bruit des sifflets dont l'Intrigante fut accueillie
, ils dépouillèrent tout ressentiment envers un écrivaindont
les succès dataient déjà de long-temps. L'échec
qu'il éprouva affaiblit leur haine; en effet , attaquer un
auteur sifflé , c'est battre un homme à terre , et les nains
littéraires ont plus de générosité. Ce n'est que celui qui
1
1
AVRIL 1816. 251
est au-dessus de nous que nous cherchons à rabaisser ;
nos égaux deviennent bientôt nos amis. Un ministre ne
se ligua point contre Attila ; une coterie ne loua pas des
loges pour faire tomber les Frères ennemis ou Alexandre.
Voulez-vous vous faire aimer ? soyez médiocre ; désirezvous
trouver parmi les corýphées de notre littérature des
prôneurs ardens , des protecteurs zélés ? gardez - vous
d'avoir plus de talent qu'eux étouffez votre génie , si
vous en avez ; n'écoutez point vos inspirations; renoncez
à votre verve , à tous ces dons enfin que la nature
donne , et qui ne sont pas nécessaires aujourd'hui pour '
écrire; mais modelez votre style sur le style brillanté ,
sur les périodes cadencées et compasséesd MM. tels et
tels; répandez sur vos phrases le vernis de l'académique
enluminure; ajoutez à cela unpeu d'intrigue , car c'est
aujourd'hui la condition sine qua non; attachez-vous à
quelque journal en vogue , envoyez-y les articles tout
faits par vous : votre fortune est sûre; les places , les
couronnes , les honneurs , vont pleuvoir sur votre tête ,
etje vois déjà l'Académie vous ouvrir ses portes.
Mais revenons à M. Pigault- Lebrun , dont cette digression
nous a un peu éloignés . Plusieurs journaux ont
dit qu'on retrouvait dans ses Mélanges l'esprit et la gaîté
qui se font remarquer plus ou moins dans tout ce qu'il a
déjà fait. J'en demande pardon à mes confrères ; mais
c'est ce que j'ai vainement cherché dans les deux volumes
que vient de nous donner M. Pigault-Lebrun. On
yrencontre bien les défauts qu'on lui a toujours reprochés
; mais ils ne sont rachetés par aucune beauté.
Ce sont , comme nous l'avons dit , les observations les
plus communes , les critiques les plus usées des moeurs
de la capitale. L'Ermite de la Chaussée d'Antin a été,
comme les autres , mis à contribution par M. Pigault-
Lebrun; il n'est pas jusqu'au Rôdeur, qui semble n'avoir
paru au jour en même temps que pour déposer contre
ce plagiat , dont l'auteur n'ait cherché à tirer pied ou
aile.
Les Mélanges commencent par une dédicace aux
dames. M. Pigault-Lebrun veut y prendre le ton de la
252 MERCURE DE FRANCE .
galanterie ; il n'a que celui de la fadeur. Il rappelle involontairement
certaine fable de La Fontaine. On voit
qu'il a toutes les peines du monde à écrire long-temps
sans se livrer à cette bouffonnerie , qui semble être le
principal caractère de son talent et le tour habituel
de son esprit. Il est à la gêne lorsqu'il veut prendre un
autre langage que celui de Mon Oncle Thomas , ou de
Jérôme. Son style n'a quelque mérite que lorsqu'il s'abandonne
à sa verve licencieuse ; mais , hors de là , il devient
du Marivaudage , comme dans les Rivaux d'euxmémes
; ou bien il a toute la pesanteur des feuilletons de
l'illustre successeur de Geoffroy, comme dans l'épître dé
dicatoire dont nous venons de parler. Entre autres choses
curieuses qu'il débite au beau sexe, il lui accorde le privilége
presque exclusif de la raison, dans un apologue
qui termine cette doucereuse épître. N'acceptez pas ce
présent , mesdames ; il est trop sérieux pour vous plaire ,
et nous perdrions trop à vous voir devenir raisonnables :
c'est alors vraiment qu'il faudrait vous enfermer, comme
le veut l'auteur chinois , russe ou français de la Clóture
des Femmes . Si les Chinois enferment les leurs , c'est
sans doute parce que les Chinoises n'ont ni vos charmes
ni vos grâces. On ne se prive jamais , et l'on ne saurait
trop jouir de la présenced'un objet aimable. Voilà la raisonde
la conduite des Asiatiques envers leurs épouses ;
et les éloges que le mandarin accorde si libéralement à
l'austérité des moeurs de ses compatriotes , ne sont que
la satire des beautés de l'Orient. Les dons heureux qui
leur manquent ont pu inspirer la diatribe du mandarin ;
mais le don de plaire , que les Françaises possèdent à un
si haut degré , devait empêcher la traduction de cet
écrit éminemment anti-français . Si M. Pigault-Lebrun a
voulu dédommager le beau sexe des injures du docteur
chinois , il faut louer ses intentions ; mais quoi de plus
propre àgâter lameilleure cause qu'un langoureux panégyrique?
M. Pigault-Lebrun dit, en parlant aux dames de
son apologue : Il m'a sans doute été inspiré par vous.
Pour l'honneur du beau sexe nous nous permettrons
le doute sur ce point : quand on est inspiré par les
AVRIL 1816 . 253
femmes , on fait sans doute mieux , et c'est par elles que
peuvent avoir été dictées quelques pages d'Angélique et
Jeanneton.
Si M. Pigault-Lebrun est tout sucre et tout miel pour
les dames , il déclare une guerre à outrance à la poésie
et aux journalistes . L'on conçoit qu'un homme tel que
Buffon ait dit : Cela est beau comme de la prose ; ses
ouvrages pouvaient lui faire adopter cette opinion; mais,
en vérité , on n'aurait jamais cru que la prose de M. Pigault-
Lebrun eût pu lui inspirer le même orgueil . Rien
ne pourrait expliquer son antipathie pour les vers , s'il
n'en avait pas inséré quelques-uns de sa façon dans ses
Mélanges . Cela nous fait encore souvenir d'une autre
fable de La Fontaine , et du conseil que le renard sans
queue adresse aux autres renards. Si vous faisiez de
meilleurs vers , vous ne trouveriez pas ceux de Racine si
méchans . Vous êtes orfévre , Mr. Josse. Pour nous prouver
combien la poésie est au-dessous de la prose , M. Pigault-
Lebrun choisit quelques vers de la prophétie de
Joad ; il en ôte les rimes , et la prose qui reste , dit-il ,
est bien au-dessous de celle de Bossuet et de Massillon .
Horace , en retournant les vers de je ne sais quel poëte ,
y trouve encore disjecti membra poetæ; M. Pigault-Lebrun
, analysant Racine , n'y voit plus que de la vile
prose. Mais ne voilà-t- il pas un argument bien concluant?
et en mettant des rimes aux oraisons funèbres deBossuet
et aux sermons de Massillon , aura-t-on des vers aussi
beaux que ceux d'Athalie ? Si M. Pigault-Lebrun juge si
mauvais les vers de Racine , comment qualifier les vers
suivans , qu'on lit dans les Mélanges critiques et littéraires
:
Valez- vous la suave rose
De son scin qui jamais ne repose?
Ou bien :
Que des qualités respectables
Forcent et l'estime et le coeur.
Mallebranche ne se doutait pas de faire un jour école
/
254 MERCURE DE FRANCE.
en poésie. Il n'est pas besoin d'ôter la rime à ces vers ,
comme à ceux d'Athalie , pour en faire de la prose , et
M. Pigault-Lebrun a voulu épargner aux lecteurs la
peine que Racine leur donne. Si dans ce vers :
Jérusalem renaît plus brillante et plus belle ,
il y a une faute de français , comment appellerons-nous
les tournures suivantes : J'ai été me promener.., hors d'àpropos
, qu'on rencontre dans les Mélanges ? Sied-il
bien de blâmer l'élégance de Racine à quelqu'un qui dit :
Je n'auraipoint de boudoir, parce que je ne boude pas;
à un romancier, dont on pourrait dire, avec plus de raison
que de Mercier, qu'il n'a jamais écrit que sur la
borne ou contre les piliers des Halles ? C'est cependant
cet aristarque si judicieux qui est furieux contre les
journalistes : mais lequel d'entre eux a jamais pris depareilles
licences ? Si un critique fameux entreprit de nous
faire voir des défauts dans presque tous les ouvrages de
Voltaire , ce paradoxe , qu'il appuya plus d'une fois
d'heureuses vérités , était soutenu encore par la plus
grande connaissance de l'art, par l'érudition la plus profonde
, par le style le plus piquant et le plus varié; mais
quelle lutte singulière que celle de l'auteur de la Folie
espagnole,contre le divin auteur d'Iphigénie ! Remercions
M. Pigault - Lebrun de nous confondre dans sa
haine avec ce grand poëte. Après avoir vu le goût et la
politesse qu'il met dans ses attaques , ramassons le gant
qu'il jette devant nous, et puissions-nous, comme Racine ,
Mériter son courroux , justifier sa haine!
Il est vrai qu'il met dans la bouche d'un de ses interlocu
teurs sadiatribe contre la poésie ; mais il manque de raisons
pour le réfuter, et se range entièrement à son avis .
Quant à sa déclaration de guerre contre les journalistes ,
il l'a faite lui-même, et visière levée. Les injures voilà ses
armes. Si elles sont les plus faciles à manier pour l'assaillant,
elles ne sont pas les plus redoutables pour ses
adversaires ; mais quelle que soit sa haine contre les journaux
, où il a cependant fait insérer une partie des Mélanges
dont il fait aujourd'hui un faisceau , il ne pourra
AVRIL 1816 . 255
leur refuser un avantage incontestable. Ne serviraientils
qu'à avertir le public de ne pas lire ces insipides écrits
dont nous sommes inondés , ils rendraient encore de
grands services . N'est-ce rien de se dévouer à la lecture
de tant de billevesées pour en préserver les autres ? Des
gens qui s'immolent ainsi , qui dévorent , comme Saturne
dévorait des pierres , le trop-plein ( 1 ) du portefeuille de
nos auteurs, pour empêcher que le public ne tombe dans
le piége où ils s'engagent eux-mêmes volontairement ,
méritent bien quelque reconnaissance. Braver l'ennui
pour en garantir les lecteurs , c'est une générosité à laquelle
ils sauront sans doute rendre plus de justice que
M. Pigault-Lebrun . T.
mmmmmmmm mmmmmmmmmmmmmmmmmmm
CONCORDANCE
Des trois systèmes de Tournefort , Linnæus et Jussieu ,
par le système foliaire appliqué aux genres des plantes
qui croissent spontanément dans le rayon de dix lieues
autour de Paris ; au moyen duquel on reconnaîtra surle-
champ et simultanément le nomgénériquedes plantes
ét leurs caractères classiques dans ces systèmes . Par
M. Louis Lefebure , membre de plusieurs sociétés littéraires
, ancien sous-préfet de Verdun . Prix: 2 fr .
pour les souscripteurs , et 3 fr. par la poste . A Paris ,
chez Th. Desoër, libraire, rue Christine , n° . 2 .
-
L'instant approche où la terre, échauffée par les rayons
d'un astre bienfaisant , va se ranimer ; les fougueux aquilons
, faisant place au doux zéphyr, emmènent avec eux les
nuages rembrunis et le brouillard épais. Déjà l'humble
violette fait respirer son doux parfum ; le printemps
renaît; les près et les jardins sont émaillés de fleurs , les
arbres de nos vergers en sont couverts , les guérets présentent
l'espoir de moissons abondantes , les coteaux vont
(1) Le trop-plein des seaux des porteurs d'eau . ( Mélanges cri
tiques et littéraires ; premier volume.
256 MERCURE DE FRANCE .
se parer de pampres verdoyans ; enfin la nature , tou
jours nouvelle et toujours plus admirable , va se montrer
à ses amans dans tout l'éclat de sa parure , et sous les
plus belles couleurs .
Le botaniste , muni de sa boîte , se met en route , et
cominence ses recherches ; pour lui tout est jouissance ;
il marche continuellement de découvertes en découvertes ,
de plaisirs en plaisirs , j'oserai dire même d'extases en extases
. Tout captive et ranime son attention ; les prés , les
bois , les eaux l'appellent pour lui offrir leur tribut. Pour
lui le roc n'a point d'aspérité , ni de sommet inaccessible ,
la vallée n'est pas humide , il ne craint pas la fureur des
ondes. Sous la zone torride , il brave les feux ardens d'un
soleil brûlant , et dans les climats glacés il résiste avec
courage aux rigueurs des fiers enfans d'Éole. Il gravit le
rocher escarpé, franchit le torrent impétueux, et nouvel
Alcide , il marche sans cesse à de nouvelles conquêtes dont
le nombre doit toujours s'accroître . Fatigué de ses courses
souvent lointaines , mais toujours vagabondes , il se repose
au pied d'un hêtre , et se délasse au son de la musette
du berger ; souvent le jeune botaniste , suivant machinalement
le troupeau , se hâte bientôt de le dépasser pour
arracher quelques plantes à la pâture de la brebis ou du
jeune agneau qui accompagne sa mère.
O temps heureux de mon enfance ! que n'êtes-vous
encore ! Avec quel plaisir je parcourais ces beaux lieux
arrosés , embellis et fructifiés par les sinuosités de la Saône,
et ces montagnes agrestes au pied desquelles coule le
Rhône impétueux , toujours prêt à sortir de son lit , à s'égarer
et à se perdre dans les terres ! Une fleur , la verdure
, le murmure des eaux , ces temps heureux d'innocence
jetaient mon âme dans un ravissement inexprimable
dont je ne pouvais me rendre compte , et qui cependant
avait mille charmes pour moi. Je vous salue ,
lieux charmans , témoins de ines premiers jeux , où le
jeune élève d'Hippocrate venait choisir la plante salutaire
qui devait rendre la santé où l'air retentissant du chant
de mille oiseaux ; était embaumé par le serpolet , le thym ,
l'églantier , lejasmin , l'aubépinier , et toutes les fleurs des /
champs qui se faisaient sentir de toutes parts ; où la plus
AVRIL 1816 . 257
active végétation laissait entrevoir à l'humble habitant
des campagnes l'espoir d'être récompensé de ses sucurs ,
et de remplir ses granges et ses celliers. Un sage instituteur,
ravi àma tendresse , mais non àma reconnaissance ,
m'accompagnait dans ces promenades , et déroulant devant
moi les grands effets de la nature , il m'initiait à la
connaissance des plantes , de leur usage , de leur vertu ,
de leur culture. Mais la difficulté de retenir les termes
barbares qui forment la nomenclature , puis la volonté de
mes parens , me firent abandonnner cette étude , que je
me reproche toujours de n'avoir pas reprise.
Depuis long-temps les personnes qui aiment la botanique
attendaient , pour se livrer à ce goût aimable , de
voir cesser les difficultés qu'on rencontre dans l'étude de
cette science. Je m'empresse de leur annoncer la publicationdu
Système Foliaire par M. Lefebure, Ces personnes
pourront , dès les premiers jours du printemps , voir leurs
désirs réalisés par cet ouvrage. L'analyse que je vais en
présenter fera connaître tout le mérite de cette production.
J'ai entendu l'auteur exposer et développer son système
à l'Athénée royal de Paris , avec tant d'intérêt et,
d'élégance , qu'on applaudissait autant parce qu'on
était frappé de la clarté de ses principes , qu'à cause d'un
certain charme d'images et de sentiment dont il les accompagnait.
On pourra se faire une idée des quatre discoursqu'il
a prononcés , par les deux publiés àla suite de
son système, et dans lesquels il développe sa doctrine.
Je préviens , avant d'entrer dans quelques détails ,
que s'amuser à examiner diverses plantes , en prendrę
quelques notions superficielles , c'est se procurer , il est
vrai , un passe-temps agréable ; mais ce n'est nullement
apprendre la botanique. Cette science a pour but d'aider
à saisir , par une distribution méthodique des plantes ,
l'idée générale et probable du système de leurs rapports .
J'en reviens à la doctrine de M. Lefebure.
C'est la considération des feuilles qui forme la base
fondamentale du Système foliaire ; et il comprend tous
les végétaux qui sont pourvus de tiges , de feuilles et de
fleurs . Toutes les plantes ainsi constituées viennent se
ranger dans deux classes : ces classes se divisent en trois
TOME 66°.
17
1
L
258 MERCURE DE FRANCE .
1
ordres; ces ordres , en douze tribus ; enfin ces tribus se divisent
en genres , dernier terme où conduisent les systèmes
, et après lesquels il ne reste plus à distinguer que
les espèces de chaque genre entre elles .
Toutes les plantes qui ont des feuilles sur leur tige sont
inscrites dans la première classe , et la seconde comprend
toutes les plantes qui n'ont de feuilles uniquement qu'à
leur pied. Dans chaque classe sont inscrites séparément au
premier ordre les plantes qui ont leurs feuilles attachées
une par une ; celles qui les ont attachées deux par deux
forment le second ordre ; et le troisième se compose des
plantes qui ont les feuilles attachées trois par trois ou en
plus grand nombre .
Chaque ordre est divisé en douze tribus où chaque
plante va se ranger suivant la forme de sa corolle ; et en
cela M Lefebure adopte l'heureuse idée que Tournefort
en a saisie dans la nature .
Enfin , par un procédé qu'on ne soupçonnait même pas,
l'auteur fait dans chaque tribu distinguer les genres , non
pas en se servant des treize cent quarante - trois définitions
de genre qu'en a données Linnée et auxquelles ses
successeurs n'ont pas manqué d'en ajouter un assez grand
nombre , mais en faisant servir à cet usage les vingtquatre
classes seulement du système sexuel , dont Linnée
lui-même ne paraissait pas s'attendre qu'on ferait jamais
une telle application. C'est une découverte en effet bien
singulière que d'avoir vu dans le système des sexes de
Linnée , non pas un autre système que celui de Tournefort
, comme on en a toujours été persuadé , mais , au contraire
, la simple continuation des familles de Tournefort
, et dans les deux le complément du système des
feuilles. Il faut remarquer que les feuilles ont été constamment
rejetées comme caractère classique ou base de
système. Or ce sont elles précisément qui sont la base
primitive qui lie entre elles les deux classifications de
Tournefort et de Linnée.
Ainsi M. Lefebure nous révèle à la fois deux vérités
bien importantes en botanique , et dont assurément on
était loinde se douter; mais , dans son troisième discours,
il prouve sa dernière assertion de la manière la plus com
AVRIL 1816. 259
plète , la plus victorieuse. Si l'on est frappé de la simplicité
du mécanisme de son système , on ne l'est pas moins
de la clarté avec laquelle il l'expose. On a remarqué avec
quel art , dans les détails arides , il savait soutenir l'attention
de ses auditeurs par des digressions pleines d'intérêt,
toujours liées à son sujet par quelques rapports heureux.
Il paraît tellement maître de sa matière, qu'en établissant
des préceptes il ne semble que raconter des
faits , de sorte qu'en l'écoutant on apprend la botanique
sans croire qu'on l'étudie. Aussi ce cours d'un genre si
neuf se fait avantageusement remarquer parmi ceux qui
embellissent les séances de l'Athénée.
La première étude à faire , pour parvenir à bien connaître
le systèmede M. Lefebure, est celle du tableau systématique
foliaire ; et la seconde est celle du tableau systématique
de Linnæus. Ces deux tableaux sont accompa
gnés d'un troisième tableau alphabétique et synonymique
des genres , que l'on sera forcé de consulter souvent dans
l'étude nominale des plantes , parcequ'il présente les nombreuses
mutations qu'on leur a fait subir depuis Linnée ,
et qui rendent aujourd'hui si difficile cette étude qui doit
précéder toutes les autres .
L'auteur explique parfaitement les raisons pour lesquelles
les plantes ayant une fois reçu un nom quelconque
, ce nom ne leur est pas resté ; et comment il se fait
que les botanistes ne se sont pas accordés pour donner à
chacune celuiqui lui était le plus convenable afin de la
mieux caractériser. Après cette explication qui ne laisse
rien àdésirer , le professeur prouve que le système foliaire
anéantit ces difficultés , parce qu'il range les plantes en
classes , ordres , tribus , par des considérations bien différentes
de celles choisies par Linnée et par ses réformateurs.
Après avoir déterminé le caractère des travaux du botaniste
français et du botaniste suédois , l'auteur s'exprime
ainsi : « Tournefort , en considérant les corolles , les a saisies
sous leurs rapports généraux de ressemblance et d'analogie
; Linnée , en considérant les étamines , les a saisies
sous les rapports particuliers de leurs diversités en
nombre : d'où il arrive que Tournefort , s'étant occupé
٦٠
MERCURE
DE
FRANCE
.
260
à réunir dans chacune de ses classes toutes les corolles
dont les formes sont similaires , Linnée se trouve , par les
siennes , avoir distingué précisément ces corolles , suivant
le nombre toujours croissant de leurs étamines. Ainsi ,
lorsque d'un côté vous observez que dix plantes sont réuniesdans
une même classe de Tournefort , à cause deleurs
corolles uniformes , vous les voyez d'un autre côté , suivant
le nombre toujours croissant de leurs étamines ,
aller , chacune à part , se placer dans les dix classes successives
de Linnée. Le premier de ces caractères signale
chaque tribu parmi les fleurs ; le second de ces caractères
signale chaque genre parmi les tribus; de sorte que Linnée,
sans se douter vraisemblablement qu'il continuât Tournefort
, a réellement ajouté une heureuse conception de
détail à une grande conception d'ensemble; d'où il résulte
que leurs deux méthodes sont le complément l'une
de l'autre , et que leurs deux systèmes n'en forment qu'un
seul , simple dans sa construction , d'une intelligence facile
dans son étude, etd'autant plus sûr dans la pratique,
que l'arrangement des plantes , produit par ce moyen
naturel , vous les présente en même temps sous ce double
et merveilleux rapport d'analogie presque parfaite et de
variété presque infinie. >>>
Plus foin le professeur analyse les principes de Tournefort
et de Linnée pour réveiller tous les sentimens d'estime
que méritent les travaux de ces deux illustres savans
.
<< Telle est l'heureuse situation , dit-il , dans laquelle
j'ai l'avantagede me trouver, qu'en découvrant un moyen
nouveau d'accélérer l'étude des,plantes , je découvre ún
nouveau mérite dans les ouvrages qui ont devancé le
mien. Je ne dininue en rien leur célébrité justement acquise
, et les maîtres de cette science n'auront point à me
reprocher d'avoir portéma main téméraire sur les monumens
destinés , par leur génie , à la conservation de
leurgloire. »
Cet extrait suffit, je pense, pour montrer les avantages
de ce nouveau système de botanique. Il abrège singulie-
'rement l'étude de cette science , diminue les difficultés , et
met cette science aimable à la portée de tout lemonde.
۱
AVRIL 1816. 261
Lesdames surtout, avec peu de peine, pourront y acquérir
des connaissances assez profondes en assez peu de temps ,
et cette première partie doit vivement fairedésirer la publication
de la seconde .
La feuille de Paris , en faisant l'éloge des premiers discours
de M. Lefebure , l'avait annoncé comme un jeune
professeur. J'ai été un peu surpris lorsqu'à la tribune .
j'avais aperçu un sexagénaire avec des cheveux blancs ,
chez lequel on rencontre tout le feu , la vivacité d'esprit
de la jeunesse. Il est encore assez singulier que , dans un
volume de l'Encyclopédie par ordre de matières , imprimé
en 1814, en citant plusieurs fragmens très-bien faits, tirés
d'un ouvrage sur la musique , par ce professeur , on le
représente aussi comme unjeune homine d'esprit et de
fen.Au surplus , M. Lefebure ne doit pas s'offenser de cette
erreur ; car c'est sa personne et non pas son talent qui en
est l'objet.
Δ.
mim
CORRESPONDANCE .
AU RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Monsieur,
Un journal a rapporté dernièrement une épigramme
de Lebrun sur l'abbé Maury. La voici :
L'abbé Maury, si candide et si pur,
Qui pour Dieu seul employant sa faconde ,
Fuit les trésors , vit en grand homme obscur,
Et quelquefois pieusement abende
En saints romans qu'il débite à la ronde ;
Hier prêchant , dit que par charité
Vincent rama neuf mois sur les galères .
Neuf mois? le terme est un peu limité !
L'abbéMaury, par zèle pour ses frères ,
Eût fait bien mieux , il y serait reste.
1
م
262 MERCURE DE FRANCE.
1
Cette épigramme fut faite à l'occasion du panégyrique
de saint Vincent de Paule que l'abbé Maury venait de
prononcer. Lebrun, ayant appris que le prédicateur s'était
fâché de cette malice , imaginad'en former une nouvelle
, sous le titre de Syndérèse , ou Repentir.
1
Syndérèse.
Au bon Vincent qu'il a si bien prêché
Je comparais l'abbé Maury, que j'aime.
Je lui donnais avec son zèle extrême
Sa rame aussi : le trait m'avait touché .
Mais le saint homme en est effarouché :
Du bon Vincent il ne veut qu'on l'accoste ;
Il croit toujours voir là quelque venin.
Que faire donc ? cet errata bénin :
L'abbé Maury, lisez l'abbé Lacoste ( 1) .
h
Lebrun ne se borna pas à ces deux épigrammes ; il en
fit une troisième , où il récapitule ainsi tous les mérites
de son héros :
L'abbé Maury n'a point l'air impudent ;
L'abbé Maury n'a point le ton pédant ;
L'abbé Maury n'est point homme d'intrigue ;
L'abbé Maury n'aime l'or ni la brigue ;
L'abbé Maury n'est point un envieux ;
L'abbé Maury n'est point un ennuyeux ;
L'abbé Maury n'est cauteleux ni traître ;
L'abbé Maury n'est point un mauvais prêtre ;
L'abbé Maury du mal n'a jamais ri ;
Dieu soit en aide au bon abbé Maury !
La tournure originale et piquante de cette épigramme, et
le dernier vers surtout , la rendent digne de Catulle .
Il est inutile de remarquer que ces trois pièces manquent
aux oeuvres complètes de Lebrun .
(1) Mauvais sujet mort aux galères .
F.
AVRIL 1816. 263
FABLES NOUVELLES ,
Par M. Jauffret ; dédiées à S. A. R. MADAME , duchesse
d'Angoulême , avec cette épigraphe :
Ducentes ad seria nugæ.
Deuxvol. in-12 , avec gravures , impr. par Didot l'aîné.
Prix : 5 fr. 50 c. , et 6 fr . 50 c. franc de port. A Paris ,
chez Maradan , libraire , rue des Grands-Augustins, nº 9.
Aumilieu de ce beausiècle de Louis XIV, qui , malgré les
attaques impuissantes de quelques esprits systématiques ,
sera toujours regardé comme la plus brillante époque de
la gloire nationale ; parmi cette foule de poëtes et de
prosateurs célèbres , s'empressant à l'envi de seconder la
noble passion d'un grand monarque pour les lettres , les
sciences et les arts ; dans le temps où Pascal , Bossuet ,
Fénélon , Corneille , Racine , Molière et Despréaux étonnaient
leurs contemporains par ces productions immortelles
du génie , devenues l'orgueil de la France et l'admiration
de la postérité ; un homme simple et modeste ,
plein de candeur et de bonhomie , doué d'un talent prodigieux
, mais l'ignorant lui-même , et n'ayant rien dans
son extérieur ni dans ses manières qui pût l'indiquer aux
autres ; La Fontaine, puisqu'ilfaut l'appelerpar son nom ,
enfantait naturellement et sans efforts cette longue suite
de chefs-d'oeuvre , véritables ornemens de la mémoire
ces fables ingénieuses , que l'enfance et l'âge mûr trouvent
un charme égal à lire et à réciter sans cesse. Boileau , ordinairement
si juste appréciateur du mérite , avait méconnu
celui du bonhomme : on regrette avec raison qu'il
n'ait pas consacré , dans son Art poétique , une place honorable
à l'apologue , et à l'auteur charmant qui , lepremier
, cultivant parmi nous cette branche de littérature
est jusqu'ici demeuré sans rivaux , et vraisemblablement
n'en aura jamais .
Ce n'est pas que La Fontaine n'ait eu un très-grand
nombre d'imitateurs : on peut assurer , au contraire , que
१.
1
1
264 MERCURE DE FRANCE.
nulle palme n'a été plus disputée. Beaucoup de poëtes ,
qui d'ailleurs n'étaient pas dépourvus d'esprit et de talent
, se sont lancés avec ardeur dans la nouvelle carrière
; ils ont essayé de marcher sur les traces de celui qui
l'avait ouverte avec tant de bonheur ; et leurs inutiles
efforts ont prouvé chaque jour davantage combien le modèle
parfait qu'ils avaient devant les yeux était inimitable.
Il n'est peut-être pas hors de propos de passer en revue
quelques-uns de nos fabulistes : je ne crois pas qu'on ait
encore présenté dans un seul cadre les principaux traits
qui peuvent servir à les caractèriser .
?
Lenoble , qui écrivait enmême temps que La Fontaine ,
et qui par cette raison est plus ignoré que ses successeurs
possède une certaine facilité qui plairait davantage , si
elle n'était presque toujours employée à des peintures
grossières et indécentes : on dirait qu'il a pris à tâche de
placer dans toutes ses fables quelques-unes de ces expressions
de mauvaise compagnie si communes avant Molière
, et dont ce grand homme lui-même n'a pas entièrement
purgé ses premières comédies .
Le latin dans les mots brave l'honnêteté ;
Mais le lecteur français veut être respecté.
La simplicité est sans doute la qualité la plus précieuse
que l'on puisse apporter dans la composition de l'apologue
; cependant, lorsqu'elle marche seule , elle dégénère
bientôt en défaut , et c'est le reproche qu'on adresse à
Richer , dont le style est pauvre et sans couleur .
Un écrivain bien connu , doué de beaucoup d'esprit ,
mais qui n'avait que de l'esprit , Lamotte , sans être
poëte , s'est exercé dans presque tous les genres de poésie.
Mauvais traducteur d'Homère , qu'il méprisait , il a fait
des comédies , des tragédies , des opéras , des pastorales ;
ici , nous ne parlerons que de ses fables , qui lui ont fait
une assez grande réputation , quoique le caractère de son
talent semblat devoir l'écarter de la lice. Lamotte manquait
essentiellement de naturel et de goût; aussi sa versification
est-elle dure et rocailleuse. Recherché dans ses
AVRIL 1816. 265
expressions , il se livre habituellement à de longs préambules
, qu'il ne sait pas rendre agréables par le charme
d'une narration facile et coulante. Quand il veut avoir
de la gaîté , sa gaîté est forcée; il brille principalement
par l'invention.
Pesselier s'est appliqué minutieusement à choisir des
rimes riches ; ce qui le rend fastidieux : il n'est pas non
plus exempt d'affectation. Lemonnier n'a composé qu'une
cinquantaine de fables , qu'on pourrait plutôt appeler des
contes ; et la naïveté qu'on y remarque approche quelquefois
de la trivialité.
Le nom de Dorat suffit pour donner l'idée du style
précieux par excellence : tous ses ouvrages sont empreints
de ce jargon de ruelle , de cette enluminure moderne
qu'il a si long-temps mise à la mode. Ses fables roulent
pour la plupart , sur des sujets qui tiennent à la toilette
des femmes : ce sont l'Eventail , le Miroir, les Pantoufles
, etc. , qu'il fait converser ensemble , et à qui il
prête son langage fade et maniéré. Imbert , disciple de
Dorat , joint aux défauts de cette école un ton de philosophie
froide et sentencieuse , absolument contraire au
genre de l'apologue.
,
,
Les fables de Nivernois eurent du succès pendantla
vie de l'auteur; il les lisait dans les sociétés , et en publiait
quelques-unes dans les recueils périodiques . A quatre-
vingts ans il les fit imprimer, et leur apparition produisit
le même effet que celle de l'Art d'Aimer de Bernard,
et de tant d'autres ouvrages qu'il est inutile d'exhumer.
Minuit præsentia famam.
Loindenous la pensée de déprécier le mérite de l'abbé
Aubert ! Cet auteur estimable se recommande surtout
par ses fables ; il, en est une vingtaine qui sont excellentes
: mais ne peut-on pas dire qu'elles sont presque
toutes des sermons ; qu'en général elles manquent de
poésie , et que la négligence des rimes y est trop fréquente
? On en trouve un certain nombre où figurent
des personnages qui ne semblent pas faits pour l'apo-
1
266 MERCURE DE FRANCE .
1
1
logue ; par exemple : l'Extrait de baptême et le Billet
d'enterrement .
Nous n'avons plus à parler que de Florian, qui marche
le premier sans contredit après La Fontaine. Ce poëte
aimable , enlevé aux lettres par une mort prématurée ,
à la suite des troubles révolutionnaires , se distingue par
une harmonie enchanteresse et par un naturel charmant
, dont , jusqu'à lui , aucun autre fabuliste n'avait
trouvé le secret. Peut-être n'a-t-il pas mis assez de variété
dans le choix de ses sujets ; mais un défaut si léger
ne vaut pas la peine d'être remarqué.
Parmi les fabulistes vivans , qui sont en grand nombre
, les plus connus sont MM. Vitalis , Ginguené , Arnault
et Lebailly. Chacun d'eux a déployé plus ou moins
de talent pour l'apologue ; on pourrait même citer quelques-
unes de leurs productions en ce genre , qui réunissent
les qualites nécessaires; mais ces exemples sont rares,
surtout chez les deux premiers. Au reste , nous n'entreprendrons
pas de déterminer le rang qu'ils doivent occuper.
La tâche que nous avons à remplir en ce moment se
borne à rendre compte du nouveau recueil de fables que
M. Jauffret a mis au jour. Nous avons cru devoir faire
précéder cet examen de quelques réflexions sur les fabulistes.
C'est au lecteur à juger si une telle digression
était inutile.
Les fables de M. Jauffret , divisées en dix livres , contiennent
deux cents pièces ; c'est le plus grand travail
qui ait été fait depuis La Fontaine; c'est le fruit de plusieurs
années de la vie d'un littérateur connu , dès son
aurore , par des succès. A peine âgé de vingt ans , il
avait publié les Charmes de l'Enfance et les Plaisirs de
l'Amour maternel; plusieurs éditions de ces idylles , rapidement
enlevées , en attestent suffisamment le mérite.
Leur auteur s'était livré depuis à la composition de divers
écrits sur l'éducation , dont quelques-uns sont estimés
; et , muet sous la tyrannie de Bonaparte , il s'occupait
en silence de l'ouvrage qui doit assurer sa réputation ,
et la faire vivre dans l'avenir. La moitié au moins ,
sujets qu'il a traités , est entièrement de son invention ;
2
des
A
AVRIL 1816. 267 1
il a puisé le reste dans des sources ignorées du vulgaire ;
et ce qu'il a emprunté aux anciens , il l'a heureusement
embelli de toutes les richesses d'une riante imagination.
Sa poésie est facile et naturelle , sans tomber dans le trivial
et dans la bassesse ; quelquefois des peintures graves
et sublimes succèdent à des tableaux gracieux ; enfin , on
croit sé promener agréablement dans un vaste jardin ou
brillent à l'envi les fleurs les plus variées.
La lecture d'un poëme médiocre est fort ennuyeuse ;
il en est de même pour l'apologue; tout ce qui se fonde
sur l'allégorie est ordinairement froid , à moins que l'auteur
ne sache animer ses tableaux , et répandre sur sa
composition le charme du style , dont l'effet est toujours
assuré. Je ne sa's s'il existe en France un seul recueil de
fables qu'on puisse lire en entier sans éprouver de la
lassitude, et même du dégoût. On sent bien que je ne
parle pas de Florian , et une pareille exception est certainement
le plus grand des éloges ; car, je l'ai déjà dit ,
dans le nombre considérable de fabulistes que nous possédons
, on en citerait plusieurs qui avaient autant d'esprit
que de goût; et cependant à peine trouve-t-on quelques-
unes de leurs fables qui réunissent tout ce qu'il faut
pour être mises au rang des chefs-d'oeuvre . C'est que ce
genre de composition , malgré son peu d'étendue , présente
plus de difficultés qu'on ne serait tenté de le croire
au premier aspect. Un style pur et facile , un heureux
choix d'expressions harmonieuses, un naturel parfait, ne
suffisent pas encore; on exige que le poëte fasse parler et
agir ses personnages d'après leur caractère connu , et
qu'il inspire à ses lecteurs de l'intérêt sur les actions
qu'il leur retrace ; car, il ne faut pas s'y tromper, la fable
tient beaucoup du drame , ou plutôt c'est un drame véritable,
dont les acteurs sont choisis le plus souvent
parmi les animaux. Une autre qualité , qui devrait être
la première , c'est la gaîté ; et c'est cependant celle dont
manquent presque tous nos fabulistes .
On ne fera pas ce reproche à M. Jauffret : je ne crois
même pas qu'on puisse lui en adresser aucun qui porte
sur des choses essentielles . Je connaissais une grandepartie
de ses fables avant leur publication , et je craignais de
268 MERCURE DE FRANCE .
m'être fait illusion sur lesbeautés dont elles m'avaientparu
semées. Quoique je me fusse tenu en garde contre le
chorme séduisant qu'un auteur sait si bien prêter à ses
vers , en les récitant lui-même , je pensais que le grand
jour de l'impression éclairerait le critique attentif sur son
jugement, qui pouvait n'être que le fruit d'une première
impression, aussi rapide que passagère. J'ai donc
été bien agréablement surpris en parcourant avec un
nouveau plaisir le recueil de M. Jauffret. Quelques citations
, qu'il ne me serait pas difficile de rendre plus nombreuses
, en donneront à mes lecteurs une idée plus juste
que tout ce que je pourrais ajouter à cet article , déjà
assez étendu.
Voici le commencement de la fable IX du premier
livre , intitulée l'Ane indiscret":
Il était fête an village.
Les cloches , dès le matin ,
Mêlant leur son argentin
Acelui du tambourin ,.
L'annonçaient avec pompe à tout le voisinage.
L'âne du vieux Guillaume , animal sans souci
( Les soucis logent peu dans l'âme d'une bête ) ,
Voyant tout le village occupé de la fête ,
Voulut se divertir aussi.
Il déloge aussitôt sans tambour ni trompette.
Eût-on pu, cejour-là , prévenir son dessein ?
Toute la ferme avait bien autre chose en tête !
Guillaume , endimanché , s'en allait au lutrin ;
Thérèse était à sa toilette ;
Et le berger Jeannot , paré comme un Lubin ,
*Ne rêvait plus qu'à son' Anneue , etc.
Il me paraît impossible de mieux établir le récit que
veut faire l'auteur : la naïveté fait tous les frais de sa
description , et cette naïveté semble celle de La Fontaine.
Quand M. Jauffret yent nous faire partager ses inquiétudes
sur le sort de quelques-uns de ces êtres faibles et
AVRIL 1816. 269
sans défense dont il dépeint si bien les angoisses son
style est tellement approprié au sujet , qu'on croit difficile
de le voir jamais s'élever au sublime. Il déplore en
ces termes les infortunes d'un jeune rat, livre II , fable
XX :
Victime d'un moment d'erreur ,
Un rat se trouva pris dans une souricière.
Jeune encore , et plein de vigueur ,
Dieu sait s'il s'agita pour forcer la barrière !
Reprochant au destin son injuste rigueur,
Il trotte , il se débat une nuit toute entière .
Quelle nuit ! A la fin , etc.
Cette réflexion , Quelle nuit ! n'annonce-t-elle pas combien
l'auteur ressent la destinée du petit animal auquel il
a l'art de nous intéresser ?
Colin avait perdu son âne ,
Et le pleurait comme un enfant.
C'était louable à lui : jamais je ne condamne
Les larmes qu'un bon cooenr répand .
Il restait à Colin un peu d'espoir pourtant .
Grison n'était point mort. De l'étable , sans doute ,
Mon libertin s'était échappé sans licon ,
Et des champs avait pris la route.
Il errait quelque part , mais allez savoir ou .
Ces vers sont pleins de naturel et de gaîté. Veut-on du
style pompeux ? On en trouve plusieurs exemples , parmi
lesquels nous prenons celui-ci , fable XVIII du premier
livre :
Un cheval aspirant à l'immortalité ,
Un nouveau Bucéphale à flottante crinière ,
Quidans des tourbillons de flamme et de poussière
S'était cent fois précipité ,
Couvert de la housse guerrière ,
Revintdans son village , etc.
۱۰
270
MERCURE DE FRANCE .
Je terminerai par une fable entière , que je prends de
préférence , non pas qu'elle soit une des meilleures, mais
parce que le cadre , imité de Regnard , m'a paru rempli
d'une manière très-piquante :
La Pie et le vieux Chat .
Plus joyeuse qu'à l'ordinaire ,
Margot la pie , un certain jour,
Disait , en sautillant dans une basse-cour :
Je reçus du destin tout ce qu'il faut pour plaire.
Je danse quand je veux , ferme sur mon ergot ,
Et fais des entrechats que tout le monde vante.
J'ai l'oeil vif , la voix belle , une robe élégante ,
Et chacun sait , d'ailleurs , que l'esprit est mon lot .
Que te manque-t-il done ? Allons, saute, Marget !
Le paon est fier de son plumage ;
Mais sa voix est criarde et n'a que de l'aigreur.
Le corbeau vit cent ans , mais son habit fait peur ;
Le rossignol ne peut vanter que son ramage ;
L'oison est un pied-plat ; le dindon , un grand sot.
Seule je suis parfaite , Allons , saute, Margot !
Le vieux chat de la ferme observait notre pie.
Vous avez à danser une grâce infinie ,
Lui dit- il ; mais pourquoi sautez-vous si gaîment ?
-C'est qu'on vient de trouver mon plumage charmant.
Est-ce que cela vous étonne?
-Jene dis pas cela.... Mais quelle est la personne
Qui vous a fait ce compliment ?
- Celle que dans cette volière
Le fermier retient prisonnière.
-
Oh! vraiment,
La caille? - Elle-même. -
Votre juge y voit clair ! la chose est manifeste !
Pour la rendre plus propre à l'odieux emploi
D'attirer ses pareils dans un piége funeste ,
Le fermier, l'an passé, l'aveugla devant moi.
Quede petits auteursje trouve sur ma route ,
AVRIL 1816.
271
Qui , s'enorgueillissant des louanges d'un sot ,
Faux connaisseur qui n'y voit goutte ,
Disent , comme ma pie : Allons , saute , Margot !
Dans des temps calmes , où la littérature n'eût pas été
forcée de céder le pas aux intérêts et aux discussions politiques
, l'apparition d'un ouvrage aussi marquant que
celui de M. Jauffret aurait été la nouvelle du jour, et
aurait fait l'entretien des salons , depuis si long-temps
fermés aux harmonieux accens des muses. Cependant cet
ouvrage a obtenu du succès , et tous les journaux qui en
ont parlé au moment de sa publication , en le considérant
sous différens rapports , se sont accordés à lui donner
de justes éloges. Pour moi , qui viens après des critiques
distingués , consacrer un article tardif à l'examen
d'un recueil qui est déjà dans la bibliothéque de tous les
hommes de goût , je crois n'avoir rien de mieux à faire
pour rendre mon jugement , que d'emprunter les paroles
de M. Dussault : il ne me conviendrait pas , pour exprimer
le même avis en d'autres termes , de chercher à lutter
avec un écrivain de ce mérite.
« Les fables de M. Jauffret doivent être rangées parmi
celles qui se soutiennent le mieux à côté des agréables
apologues que nous devons à l'auteur d'Estelle et de
Galatée ; peut-être même , si le plaisir qu'elles m'ont
fait n'est pas un augure trompeur, le jugement et les
suffrages du publie ne marqueront-ils pas , entre le recueil
de M. Jauffret et celui de Florian , une distance
assez considérable pour que le nouveau fabuliste puisse
craindre de n'obtenir que la troisième place . »
L'auteur a placé en tête de son livre une espèce d'introduction
, qui a pour titre l'Elysée des Fabulistes.
C'est une fiction ingénieuse et intéressante , qui préparerait
très-bien le lecteur à l'indulgence , si M. Jauffret
en avait besoin.
1 1
M. TEZENAS DE MONTBRISON.
272
MERCURE DE FRANCE..
:
-
NOTICE
Sur la vie et les ouvrages de Collé.
,
Charles Collé , cousin de Regnard , et digne de l'être
par sa gaîté originale , naquit à Paris en 1709. Dès sa
plus tendre jeunesse , il sentit un attrait invincible pour
la poésie et le théâtre. Marot , Rabelais , La Fontaine
formaient ses lectures favorites. Il y puisait cette naïveté
assaisonnée de malice qu'on retrouve dans ses couplets .
A l'âge de dix-sept ans , il connutGallet , épicier et poëte ,
qui , dans des cornets de papier , débitait tout ensemble
sa marchandise et ses chansons. C'est chez lui qu'il rencontra
le bon Pannard , qu'il a surnommé lui-même le
Dieu du Vaudeville.
En voyant les couplets de Gallet et de Pannard , Collé
conçut une telle défiance de ses forces dans le même
genre , qu'il se livra aux amphigouris , espèces de parodies
de toutes les poésies. Heureusement pour nos plaisirs
et pour sa gloire , il fut détourné de ce mauvais emploi
de son talent , par Crébillon fils , qui lui indiqua le vrai
chemin qu'il devait suivre. A peu près dans le même
temps il se lia avec Piron .
Tous ces amis se réunissaient avec quelques autres à la
société du Caveau. C'était un rendez-vous à la fois bachique
et littéraire , où chacun apportait une opinion
franche et amicale sur les productions qu'on livrait à la
critique. La censure se déguisait sous le voile de la gaîté;
et la piquante épigramme épurait les écrits sans blesser
les auteurs. Cette réunion , ou peut-être l'ennui ne parut
jamais , excita la jalousie des gens de la cour , qui n'ont
pas de convive plus assidu sans qu'il soit invité. Plusieurs
d'entre eux voulurent un jour y assister : ils semblaient
commander à la troupe joyeuse de les amuser. Quelqu'un
s'écria : Quand ces messieurs commenceront-ils ? Pour
toute réponse , ces messieurs gardèrent le silence. La Société
fut entièrement dissoute en 1739.
Vers cette époque , Collé s'exerça pour les théâtres de
AVRIL 1816. 273
société , surtout pour celui du duc d'Orléans , qui aimait
à jouer la comédie , et qui le nomma l'un de ses lecteurs
ordinaires . Les pièces qu'il fit alors ont été recueillies
dans les trois volumes intitulés : Theatre de Société.
Le comique y brilla trop souvent aux dépens de la
décence .
Collé nous apprend lui-même que l'acte de la Veuve
l'enhardit à se livrer au vrai genre de la comédie , et à
entreprendre la pièce de Dupuis et Desronais , qui réussit
complètement sur le Théâtre Français , en 1763 .
Un homme de lettres étonné de le voir modeste après
son succès , lui disait : Comment faites-vous pour n'avoir
pas d'amour-propre , ou pour ne pas en montrer ? - J'en
ai tout comme un autre , répondit-il ; mais je me suis
constamment étudié à le rendre raisonnable , et à le tenir
toujours plus bas que mes faibles talens .
La Harpe a rendu justice au mérite de la pièce de Dupuis
et Desronais pour le plan , les caractères et le dénouement';
mais il critique le style qui n'est le plus souvent
qu'une prose rimée : défaut plus saillant àla lecture
qu'à la représentation .
L'auteur avait mis sur l'affiche que son sujet était tiré
des Illustres Françaises . Il fit un pareil aveu pour la Partie
de Chasse de Henri IV, en annonçant qu'il l'avait
empruntée d'un conte dramatique anglais intitulé : le Roi
et le Meunier de Mansfield. Collé était trop modeste . Il
avait su s'approprier le sujet au point d'en tarir la source.
C'est une comédie vraiment nationale , et la seule où l'on
ait représenté dans son vrai costume ce roi populaire ,
dont le portrait est plus ou moins manqué dans tous les
autres ouvrages dramatiques.
Collé ne s'aperçut de son talent pour le couplet qu'après
avoir fait la chanson de Mahon et celle de Marotte . Il regardait
comme sa meilleure celle qui commence ainsi :
Chansonniers , mesconfrères ,
Le coeur,
L'honneur,
Ce sont des chimères , etc.
TOME 66.. 18
274
MERCURE DE FRANCE .
1
Presque toutes les autres sont excellentes; mais la dé
cence des paroles y contraste avec l'indécence des idées ;
et elles peignent trop au naturel les mauvaises moeurs de
la bonne compagnie.
On peut dire que Collé cultiva les lettres pour ellesmêmes
, et en fit un amusement plutôt qu'un métier.
Dans ses compositions , il avait pour but de plaire à sa
femme , qu'il aimait passionnément , et dont le goût sûr
le dirigeait sans cesse. Aussi corrigeait-il ses ouvrages
avec beaucoup de soin , et même de scrupule. En la perdant
, il perdit la gaîté vive qui l'inspirait , et il tomba
dans une sombre mélancoliç qui le conduisit au tombeau.
Il cessa de la pleurer et de vivre le 3 novembre 1783 .
FAYOLLE .
!
mmmmmmmmm
:
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
4
V. A. a sans doute lu dans quelques vieux recueils l'anecdote
surannée de Monsieur Chut , anecdote qui n'est
pas , à beaucoup près , aussi divertissante que celle de
Sainte-Foix au sujet d'une bavaroise au café de Foi. Trois
auteurs , dont l'un s'est fait siffler en prose , l'autre en
vers , et l'autre en musique , avaient essayé d'égayer la
scène de l'Opéra- Comique avec ce bizarre sujet. Le public
en effet a beaucoup ri d'eux , mais non de leur pièce : je
l'en aurais bien défié,
Rien n'est plus froidement combiné que le plan de
l'Inconnu ou le Coup d'épée viager.Un directeur général
desdouanes estun pauvre personnage à mettre au théâtre;
mais enfin , puisqu'on voulait absolument qu'il fût question
des douanes et de ses gabeloux , on pouvait imaginer
quelque chose de plus vraisemblable que le triste quiproquo
du directeur qu'on prend si gauchement pour un
contrebandier. Cette situation pouvait offrir de l'originalité
, si toutefois elle avait été amenée. L'art de bien préAVRIL
1816. 275
parer une scène pour un auteur comique est aussi difficile
que l'art des transitions pour un orateur. Que pensera
votre altesse , quand elle saura enfin que le général en chef
des douaniers du royaume épouse la belle-fille d'un
maître de poste aubergiste de Barèges ?
Je ne sais ce que madame Gavaudan a fait aux auteurs
et à l'administration de Feydeau, pour avoir été obligée de
prendre un rôle dans un ouvrage où le musicien n'a pas
même eu l'esprit de composer un petit air ou une
romance qui pût donner au personnage dont cette excellente
actrice s'était chargée , l'occasion d'être moins
absurde etmoins inconvenant. Mademoiselle Leclerc était
très-bien dans son rôle , tout ce qu'elle disait ne signifiait
rien : on eût dit qu'elle improvisait.
Huet , Chénard et Ponchard étaient bien médiocres.
Pauvre opéra-comique ! que deviendra-t-il. Quand autrefois
il s'avisait de ne pas faire rire , il faisait pleurer du
moins. Aujourd'hui on y baille. Encore quelques mois, et
ce théâtre deviendra presque aussi désert què la salle dù
Vaudeville. La troupe de Feydeau a bien besoin d'être
renouvelée; les choeurs mêmes sont tombés en désuétude ;
les hommes y sont vieux et sans voix , les femmes d'une
laideur repoussante, et parvenues depuis long-temps àune
majorité qui n'est que trop constatée. Quand le seigneur
suzerain parle de cette belle jeunesse , de ces jeunes et jolies
villageoises dont un demi-siècle au moins a ridé le
masque , il est difficile au spectateur le plus bénévole de
se prêter à l'illusion. L'administration de l'Opéra-Comique
devrait, en vérité, faire restaurer ses décorations , renouveler
quelques costumes et ses figurans , donner plus
de nouveautés et moins de billets destinés à soigner l'entrée
de certains chefs d'emplois .... Peut-être faudrait-il
changer aussi les administrateurs.
Je ne crois pas , Monseigneur , en vous transportant
de Feydeau au théâtre de la porte Saint-Martin , qu'il soit
nécessaire de vous y amener par gradation. Le genre est
à peu près le même. On joue des mélodrames et des vaudevilles
dans ces deux établissemens , et je ne serais pas surpris
que le théâtre plébéien survécût au théâtre patricien.
276
MERCURE DE FRANCE ..
Jusqu'à présent , du moins , ce ne sera point par le mérite
des ouvrages qu'il se donne la peine de représenter.
J'ai assisté dernièrement au succès d'une comédie mêlée
de couplets, intitulée le Poisson d'Avril.
Ce succès était sans doute une mystification que le
publicfaisait à l'auteur, vu la circonstance Il se nomme
Émile ; et , à l'exemple de Lanoue , il remplissait le principal
personnage de sa pièce .
Voici un des couplets du vaudeville final qui a obtenu
Ies honneurs du bis . Je choisis exprès le meilleur de l'ouvrage
pour donner à V. A. un échantillon avantageux du
style et de l'esprit d'un acteur des boulevards .
Si l'on vous dit que l' vent n'est pas l' tonnerre ,
Si l'on vous dit qu' l'hiver n'est pas l'été ,
Si l'on vous dit qu' du vin n'est pas d' la bière ,
Croyez- le , c'est la vérité.
Si l'on vous dit qu'il pleut quand l' soleil brille ,
Si l'on vous dit qu' l'ognon est du persil ,
Si l'on vous dit qu'un garçon est un' fille ,
C' sont des poissons d'avril .
1
Comme ces idées sont de bon goût ! La bière malheureusement
sent un peu le café de la Porte-Saint-
Martin , où sans doute ce joli couplet a été conçu. Cependant
, en y réfléchissant mûrement , on pourrait se-tromper
; car l'ognon et le persil à son tour , sent un peu la
cuisine ; mais
Avec quel charme enfin ces choses-là sont dites !
Je ne sais quel médecin prétendait que , plus un homme
avait d'esprit , moins il devait s'attendre à vivre longtemps
. Je veux être pendu si M. Émile ne devient pas octogénaire
ainsi que M. Sewrin. Au reste , M. Dumersan ,
suivant ce principe , parviendra à un âge assez avancé
pour juger la question. Il fera peut-être reprendre alors
le cours des représentations de Fortunatus , insipide vauAVRIL
1816 .
277
deville qu'il a fait paraître pour la première fois , ces
jours derniers , au théâtre des Variétés . Il ne s'est rien
passé de remarquable , si ce n'est l'embarras de l'acteur
chargé d'annoncer , malgré le public , le nom de l'auteur .
Cet acteur , étourdi des huées et des sifflets qui partaient
de tous les points de la salle , perdit toute sa présence
d'esprit : un moment de silence lui rendit la parole ; il
ne se rappelait plus le nom qu'il devait proclamer ; il
commença par nommer M. Sewrin; on siffla ...... Il prétendit
s'être trompé, et le nom de M. Brazier lui échappa ;
*on siffla ..... Nouvelle excuse , nouveaux noms ; à ceux de
MM. Merle et Dumersan , le public n'y put pas tenir davantage
, et siffla avec une telle violence , que l'acteur
se retira fort étonné de ce crescendo . Je ne sais pourquoi
ces messieurs n'ont pas porté Fortunatus à l'Odéon ; il
aurait servi de petite pièce à la grande comédie de la
Féte d'un bourgeois de Paris.
wmwmwmwmwmwmw
Seconde lettre à M. Picard, Directeur de l'Odéon .
Ma lettre , Monsieur , a excité plus de scandale que je
n'aurais voulu , car je ne suis pas journaliste. Je me suis
plaint avec franchise , avec toute la chaleur que m'inspire
I'amour de mon quartier , des causes qui avaient renversé
toutes les espérances des habitans du faubourg Saint-Germain.
L'on m'a taxé d'aigreur et de malveillance. Ah !
Monsieur , on voit bien que ces gens- là ne vont pas à
l'Odéon .
A quoi bon , me dit-on , vous fâcher de la sorte ? A
quoi bon ! A sauver , si je puis , la plus belle moitié de
Paris de l'ennui et du mauvais goût , à stigmatiser ces
histrions sans talent , qui perdent l'art dramatique , dans
le séjour même où il prit un si brillant essor ; enfin , à
faire justifier ce vers du plus aimable de nos poëtes :
L
Paris a son Parnasse au faubourg Saint-Germain .
278 MERCURE DE FRANCE .
A propos de quelques-unes de mes critiques à l'égard.
des petits auteurs dont les petites pièces obtiennent de si
petits succès , un rédacteur de la Gazette de France attaque
la feuille par laquelle je vous envoie mes observa
tions. D'après la définition que j'ai donnée du nom de
votre théâtre , définition quej'aisi promptement trouvée
en songeant à la Féte d'un Bourgeois de Paris , il appelle
le Mercure , l'Odéon des Journaux. Le trait est sanglant;
mais personne ne contestera à la Gazette de
France le droit de disposer de ce titre. Je ne souleverai
pas davantage le voile qui cache le faiseur d'esprit de la
Gazette ( car il y a quelquefois de l'esprit jusque dans la
Gazette).
A propos de M. Merle , parlons de M. Dumersan. J'ai
été voir la première représentation de ses Comédiennes .
Eh ! Monsieur , quand il y aurait de l'esprit dans cette
pièce , pensez-vous que de pareils ouvrages suffisent pour
mériter qu'on aille à l'Odéon ? Au lieu de faire perdre du
temps à vos acteurs , pour apprendre ces bluettes passagères
comme les circonstances qui les fontnaître , au lieu de
glaner dans le champ qu'on vient de moissonner , ouvrez
vous une route nouvelle , exploitez une terre vierge.
Vous avez à l'académie où vous siégez ( j'allais dire où
vous dormez comme eux ) , des confrères , dont les muses
sont chéries du public; car c'est bientôt à l'académie
qu'il faudra chercher nos bons auteurs. Aimé et protégé ,
comme vous êtes , de Morphée , auquel vous avez con
sacré un temple , engagez le à priver de ses pavots deux
ou trois de vos co-immortels. Demandez à M. Andrieux
une de ces comédies charmantes , qui échappent à sa
plume facile , comme elles échappent à la critique ; priez
M. Duval de vous ouvrir son riche portefeuille. Quelqu'un
qui n'est point à négliger encore par les directeurs de
théâtres , qui ne sont pas tous directeurs de domaines ,
c'est M. Étienne; il a mieux que de l'esprit de parti,
On s'est plaint, dit-on , de la rigueur de mes cri
tiques sur Thénard. Croyez - vous , Monsieur , qu'il a
trouvé des défenseurs ? On va jusqu'à le mettre au-dessus
de Pélicier , que je n'avais pas mêmeosé nommer; mais
AVRIL 1816 .
279
1
j'avais tort de le passer sous silence , puisque je parlais
de Thénard . Pélicier a aumoins une espèce de naturel
un peu outré ; mais il est aussi supérieur à Thénard ,
que Thénard l'est à votre protégé M. Adrien , dont vous
avez été, soit dit entre nous , un peu trop engoué , et que
vous chassez maintenant je ne sais pourquoi.
Quelle est cette mère noble sans noblesse , dont l'oeil
est incertain et le ton plus incertain encore ? ce grand
et sot acteur qui sait si bien se grimer et si mal jouer la
comédie ? cette jeune et belle personne que j'admirais
dans un boudoir, cette jolie actrice dont le débit et le jeu
sont plus froids encore que la température de Cassel?
et ce valet enfin moins gai que Marchand , et cependant
plus plaisant que Talon?
Il faut vous l'avouer , Monsieur , si vous ne vous hâtez
pas de donner à Chazel , à Clozel , à Perroud , à mesdemoiselles
Délia et Millon , des artistes moins effrayans par
leur nullité , l'Odéon restera Odéon; etmoi , qui demeure
dans le faubourg Saint-Germain depuis soixante ans ,
(demandez plutôt à madame la comtesse de Valliron ,
dont j'ai l'avantage d'être le voisin ) , je quitte un quartier
sans spectacle , pour vivre dans un lieu
Où les beaux-arts , la danse et la musique ,
De cent plaisirs divers font un plaisir unique.
Dii talem avertite casum!
C'est pour prévenir la ruine totale d'un théâtre cher a
mes plaisirs , que j'ai commencé avec vous cette correspondance
, Monsieur ; vous devez sentir combien la politesse
y excède la vérité ; l'on ne m'accusera pas de faire
comme le niais qui , semblable aux crocheteurs de
Londres , jette de la boue à tous ceux qui passent dans
la rue avec un habit brodé ; j'ai presque la grâce du
Géant Vert et la modération de la Quotidienne ; d'ailleurs
personne chez vous ne porte un habit brodé.

Unhabitant du faubourg Saint-Germain.
280 MERCURE DE FRANCE .
1
PARIS .
ORDONNANCES DU ROI .
Ordonnance relative à l'organisation de l'Institut.
( 21 mars . )
LOUIS , par la grâce de Dieu , etc.
La protection que les rois nos aïeux ont constamment
accordée aux sciences et aux lettres , nous a toujours fait
considérer avec un intérêt particulier les divers établissemens
qu'ils ont fondés pour honorer ceux qui les cultivent
; aussi n'avons - nous pu voir sans douleur la chute
de ces académies qui avaient si puissamment contribué
à la prospérité des lettres , et dont la fondation a été un
titre de gloire pour nos augustes prédécesseurs. Depuis
l'époque où elles ont été rétablies sous une dénomination
nouvelle , nous avons vu avec une vive satisfaction
la considération et la renommée que l'Institut a méritées
en Europe. Aussitôt que la divine Providence nous a
rappelé sur le trône de nos pères , notre intention a été
de maintenir et de protéger cette savante compagnie ;
mais nous avons jugé convenable de rendre à chacune
de ses classes son nom primitif , afin de rattacher leur
gloire passée à celle qu'elles ont acquise , et afin de leur
rappeler à la fois ce quelles ont pu faire dans des temps
difficiles , et ce que nous devons en attendre dans des
jours plus heureux .
Enfin , nous nous sommes proposé de donner aux аса-
démies une marque de notre royale bienveillance en
associant leur établissement à la restauration de la monarchie,
et en mettant leur composition et leurs statuts
en accord avec l'ordre actuel de notre gouvernement.
A ces causes , et sur le rapport de notre ministre secrétaire
d'état au département de l'intérieur, notre conseil
d'état entendu, nous avons ordonné et ordonnons ce
qui suit :
1
AVRIL 1816. 281
Art. 1er . L'Institut sera composé de quatre académies
dénommées ainsi qu'il suit , et selon l'ordre de leur fondation;
savoir :
L'académie française , l'académie royale des inscriptions
et belles-lettres , l'académie royale des sciences ,
l'académie royale des beaux-arts .
2. Les académies sont sous la protection directe et
spéciale du roi.
3. Chaque académie aura son régime indépendant et la
libre disposition des fonds qui lui sont ou lui seront spécialement
affectés . ;
4. Toutefois l'agence , le secrétariat , la bibliothéque et
les autres collections de l'Institut , demeureront communs
aux quatre académies.
5. Les propriétés communes aux quatre académies, et
les fonds y affectés , seront régis et administrés sous
l'autorité de notre ministre secrétaire d'état au département
de l'intérieur, par une commission de huit mem-
Jbres , dont deux seront pris dans chaque académie. Ces
commissaires seront élus chacun pour un an , et seront
toujours rééligibles .
6. Les propriétés et fonds particuliers de chaque académie
seront régis en son nom par les bureaux ou commissions
institués ou à instituer, et dans les formes établies
par les règlemens .
15553 છે
7. Chaque académie disposerá , selon ses convenances ,
du local affecté aux séances publiques.
GIORE
8. Elles tiendront une séance publique commune
le 24 avril , jour de notre rentrée dans notre royaume .
9. Les membres de chaque académie pourront être
élus aux trois autres académies . Tot
10. L'académie française reprendra ses anciens statuts ,
sauf les modifications que nous pourrions jugernécessaires
, et qui nous seront présentées , s'il y a lieu, par
notre ministre secrétaire d'état au département de l'intérieur.
1
282 MERCURE DE FRANCE.
11. L'académie française est et demeure composée
ainsi qu'il suit :
MM. de Roquelaure , évêque de Senlis , Suard , secrétaire
perpétuel , Ducis, le comte de Choiseul-Gouffier ,
Morellet , le comte d'Aguesseau , le comte Volney , Andrieux
, l'abbé Sicard , le comte de Cessac , Villar , le
comte de Fontanes , le comte François de Neufchâteau ,
le comte Bigot de Préameneu , le comte de Ségur, Lacretelle
aîné , le comte Daru , Reynouard , Picard, le comte
Destutt-Tracy, Lemercier , Parseval - Grandmaison , le
vicomte de Châteaubriant , Lacretelle jeune , Alexandre
Duval , Campenon , Michaud , Aignan , de Jouy, Baour-
Lormian , de Beausset , évêque d'Alais , de Bonald , le
comte Ferrand , le comte de Lally-Tolendal , le duc de
Lévis, le duc de Richelieu , l'abbé de Montesquiou, Lainé,
Μ.... , Μ....
12. L'académie royale des inscriptions et belles-lettres
conservera l'organisation et les règlemens actuels de la
troisième classe de l'Institut .
13. L'académie royale des inscriptions et belles-lettres
est et demeure composée ainsi qu'il suit :
MM. Dacier, secrétaire perpétuel , le comte de Choiseul-
Gouffier , le comte Pastoret , le báron Sylvestre de
Sacy, Gosselin , Daunou , Desales , Dupont de Nemours ,
le baron Reinhard , Ginguené , le prince de Talleyrand,
le comte Garande Coulon , Langlès , Pougens , le duc de
Plaisance , Quatremère de Quincy, le chevalier Visconti ,
le comte Boissy-d'Anglas , Millin , le baron de Gérando,
Dom Brial , Petit-Radel , Barbie-Dubocage , le comte
Lanjuinais , Caussin , Gail , Clavier, Amaury-Duval , Bernardi
, Boissonnade, le comte de Laborde , Walkenaër ,
Vanderbourg , Quatremère ( Étienne), Raoul-Rochette,
le Trosne , Mollevault , M.... , Μ.... , Μ....
14. L'académie royale des sciences conservera l'organisation
et la distribution en sections de la première
classe de l'Institut .
15. L'académie royale des sciences est et demeure
composée ainsi qu'il suit ;
AVRIL 1816. 283
Ire. Section . - Géométrie.
MM. le comte Laplace, le chevalier Legendre, Lacroix,
Biot , Poinsot , Ampère .
2. Section:-Mécanique.
MM. Périer, de Prony, le baron Sané , Molard, Cau
chy, Bréguet.
1
3º. Section. -Astronomie.
MM. Messier, Cassini , Lefrançais-Lalande , Bouvard ,
Burckhardt , Arago.
4. Section.-Geographie et Navigation.
MM. Buache , Beautemps-Beaupré , Rossel.
5. Section. -Physique générale.
MM. Rochon , Charles , Lefèvre-Gineau , Gay-Lussac,
Poisson , Girard.
6. Section. Chimie.
MM. le comte de Berthollet , Vauquelin , Deyeux , le
comte Chaptal , Thénard , Proust.
7. Section .- Minéralogie,
MM. Sage , Haüy, Duhamel , Lelièvre , le baron Ra
mond , Brongniard.
8. Section . -Botanique.
MM. de Jussieu , de Lamarck , Desfontaines , Labillardière
, Palissot de Beauvois , Mirbel .
9. Section . Économie rurale. -
MM. Tessier, Thouin , Huzard , Sylvestre , Bosc ,
Yvart.
2
۱
284 MERCURE DE FRANCE.
1
10. Section . Anatomie et Zoologie. -
(
MM. le comte Lacepède , Richard , Pinel , le chevalier
Geoffroy- Saint-Hilaire , Latreille , Duméril.
11. Section . - Médecine et Chirurgie .
MM. le chevalier Portal , le chevalier Hallé , le chevalier
Pelletan , le baron Percy, le baron Corvisart , Deschamps.
M. le chevalier Delambre , secrétaire perpétuel pour
les sciences mathématiques .
M. le chevalier Cuvier, secrétaire perpétuel pour les
sciences physiques .
16. L'académie royale des beaux- arts conservera l'organisation
et la distribution en sections de la quatrième
classe de l'Institut .
17. L'académie royale des beaux-arts est et demeure
composée ainsi qu'il suit :
Ire . Section .- Peinture.
MM. Van-Spaendonck , Vincent , Regnault, Taunay,
Denon , Visconti , Menageot , Gerard , Guérin , Le Barbier
aîné , Girodet , Gros , Meynier, Vernet ( Carle ) .
2º. Section . -Sculpture.
MM. Rolland , Houdon , Dejoux , Lemot , Cartellier ,
Lecomte , Bosio , Dupaty.
3º. Section . - Architecture .
101
MM. Gondoin , Peyre , Dufourny, Heurtier, Percier,
Fontaine , Rondelet , Bonnard.
4. Section.-Gravure ,
MM. Bervic , Jeuffroy, Duvivier, Desnoyers ( Au
guste).
1

AVRIL 1816. 285
1
5. Section . - Composition musicale.
MM . Méhul , Gossec , Monsigny , Grandménil, Chérubini
, Lesueur .
M...... , secrétaire perpétuel.
18. Il sera ajouté , tant à l'académie royale des inscriptions
et belles - lettres qu'à l'académie royale des
sciences , une classe d'académiciens libres , au nombre
de dix , pour chacune de ces deux académies.
19. Les académiciens libres n'auront d'autre indemnité
que celle du droit de présence .
Ils jouiront des mêmes droits que les autres académiciens
, et seront élus selon les formes accoutumées .
20. Les anciens honoraires et académiciens , tant de
l'académie royale des sciences que de l'académie royale
des inscriptions et belles-lettres , seront de droit académiciens
libres de l'académie à laquelle ils ont appartenu
.
Ces académiciens feront les élections nécessaires pour
compléter le nombre des dix académiciens libres dans
chacune d'elles .
21. L'académie royale des beaux-arts aura également
une classe d'académiciens libres dont le nombre sera déterminé
par un règlement particulier, sur la proposition
de l'académie elle-même .
22. Notre ministre et secrétaire d'état au département
de l'intérieur soumettra à notre approbation les
modifications qui pourraient être jugées nécessaires dans
les règlemens de la ire., de la 2. et de la 4º°. classes de
l'Institut, pour adapter lesdits règlemens à l'académie
royale des sciences , à l'académie royale des inscriptions
et belles-lettres , et à l'académie royale des beaux- arts .
23. Il sera chaque année alloué au budjet de notre
ministre secrétaire d'état de l'intérieur, un fonds général
et suffisant pour payer les traitemens conservés et
indemnités auxmembres , secrétaires perpétuels et em.
286 MERCURE DE FRANCE.
ployés des quatre classes de l'Institut , ainsi que pour les
divers travaux littéraires , les expériences , impressions ,
prix et autres objets .
Ce fonds sera réparti entre chacune des quatre académies
qui composent l'Institut , selon la nature de leurs
avaux , et de manière à ce que chacune d'elles ait la
libre jouissance de ce qui sera assigné pour son service.
24. Tous les membres qui ont appartenu jusqu'à ce
jour à l'une des quatre classes de l'Institut , conserveront
la totalité de leur traitement.
25. Sont maintenus les décrets et règlemens qui ne
contiennent aucune disposition contraire à celles de la
présente ordonnance.
-Le 25, à huit heures et demie du soir , la garde de
l'Abbaye étant assemblée et sous les armes, le greffier du
conseil de guerre a lu au général Debelle l'arrêt qui le
condamne à la peine de mort. Le général , qui a entendu
cette lecture sans la moindre émotion , s'est retourné vers
les soldats , et leur a dit : <<Mes traits ne sont point altérés
, car ma conscience est pure. Si la clémence du Roi
veut encore s'exercer sur un sujet qui ne fut qu'égaré ,
toute ma vie sera employée à réparer ma faute : si ma
mort seule peut l'expier , je suis prêt à mourir. Vive le
Roi! vive le Roi! vive le Roi! Son A. R. monseigneur le
ducd'Angoulême a demandé la grâce du général , et S. M.
l'a accordée.
- Le Journal Général de France contient l'article suivant
: Il y a quelque temps qu'un matelot , revenant à
Dublin, après trois ans d'absence , arrive chez lui , où il
avait laissé sa femme , établie dans un cabaret à bière : il
entre , il l'aperçoit tenant un enfant sur ses genoux :
« Babet , lui dit-il , cet enfant est-il àmoi? Ma foi ,
Jacques , je t'ai cru mort et je me suis remariée.
Voilà qui est très-bien pour toi ; mais crois-tu que ce
mariage de convenance me fera renoncer à mes droits ?
Morbleu , il n'en sera rien; tant que je serai en mer, tu
-
,
> AVRIL 1816 .
1 287
peux garder ton mari de terre-ferme ; mais , quand je serai
ici , vois-tu , je jouirai de mes droits , ou nous verrons
beau jeu !>> Le plaisant de la chose est que les deux maris
se sont ainsi arrangés à l'amiable. Le second sert la bière
aux pratiques , mange à la cuisine et joue le rôle de valet ,
en attendant que le départ du matelot lui permette de
jouer celui de maître. Il y a , dans cette aventure , un
piquant de situations qui rend tous les personnages intéressans.
Cette Babet , qui , sans faire tapage , se soumet
ainsi à la circonstance qui lui impose deux maris , est
surtout bien édifiante .
On écrit de Rochefort qu'un nommé Dubois , détenu
au bagne de cette ville , vient de se signaler par un
trait dont l'histoire des galères n'avait point encore fourni
d'exemple. Ce Dubois , qui exerçait avant sa détention la
profession d'horloger , était versé dans tous les secrets de
lamécanique. Souple et adroit , il avait su , par ses manières
aisées et polies , capter la bienveillance de ses chefs .
On lui accordait tontes sortes de facilités , et il s'occupait
d'une machine ingénieuse avec laquelle il devait , disaitil
, faire des expériences surprenantes. On attendait avec
impatience l'issue de cette grande entreprise que retardait
toujours quelque difficulté qu'il savait faire naître à
propos. Enfin , on s'aperçut que , depuis qu'il s'occupait
de sa machine , il jouissait d'une aisance qu'on ne lui
connaissait point. Cette opulence de nouvelle fabrique
éveilla les soupçons ; on l'épia. On découvrit que , dans le
bagne même , et sous les yeux de ses gardiens , il faisait
à ce qu'il paraît , de la fausse monnaie. Au moment de
son arrestation, Dubois fils a été trouvé nanti d'une somme
de 3000 francs de pièces fausses .
- Une feuille allemande , en annonçant les prophé
ties du paysan Muller, et la sensation qu'elles ont produite
en Allemagne , ajoute les réflexions suivantes :
Un esprit'singulier règne dans ce moment parmi
>> les hommes. Mécontens du présent , ils ne prévoient
>> que des révolutions et des bouleversemens. On dirait
» que les scènes sanglantes du passé les ont jetés dans
20
288 MERCURE DE FRANCE .
>> une sorte de délire , où l'âme épuisée est tourmentée
>>> de visions. Si l'on observe attentivement les peuples
» de nos jours , on verra qu'ils offrent un singulier mé-
>> lange de lâcheté et d'audace , d'athéisme et de supers-
» tition , de dureté et de tendresse sentimentale , de
débauche et de dévotion , de » froideur et d'exalta-
» tion romanesque. Ils ne savent plus s'ils doivent en-
>> dosser la cuirasse de la chevalerie, la haire des moines
» ou la toge des Romains; ils essayent d'être, tout ,
>> excepté ce qu'ils devraient être. Le vrai leur paraît
>> commun ; le simple , trivial et usé ; et leur palais blasé
>> ne trouve plus de saveurs que dans les mets où l'art a
>> épuisé toutes ses ressources . »
1
ANGLETERRE .
Londres , 27 mars .
Buonaparte avait obtenu de l'amiral , pour son service ,
un certain nombre d'hommes tirés du Northumberland ;
il avait , en outre , demandé huit bons matelots et une
des chaloupes du vaisseau pour s'amuser autour de l'île ;
mais cette demande lui a été péremptoirement refusée.
Des sentinelles sont placées dans toutes les directions .
Napoléon ayant un soir dépassé ses limites , le factionnaire
qui se trouvait sur ce point l'arrêta ; surpris , il demanda
àcet homme s'il connaissait bien celui qu'il retenait ainsi.
Ce soldat répondit qu'il connaissait parfaitement bien sa
personne. Buonaparte ayant pénétré plus avant , sans
égard pour la défense du factionnaire , celui-ci lui tira
son coup de fusil et le manqua. 1
Buonaparte s'étant plaint au gouverneur de la conduite
de ce soldat , on demanda à cet homme s'il avait
eu l'intention de tuer le général Buonaparte ; et , sur sa
réponse affirmative , il fut honorablement acquitté.
Erratum. Dans le dernier numéro, Notice sur La Harpe, p. 204,
ligne 3 , au lieu de 1796, lisez 1786 .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
N°. 4.
1
MERCURE
DE FRANCE.
emmuwmmmmiiuummmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . - On ne peut souscrire
que du 1er. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible . - Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n° . 30 .
ww
1
POÉSIE .
mmmm
Imitation libre en vers français de la quinzième nuit
d'Young.
-
LE MONDE.
( Fragment. )
Environnés d'écueils , instruits par nos revers ,
Où courons-nous encor dans ce triste univers ?
Quel prix si séduisant , et quels flatteurs présages
Livrent notre faiblesse à de nouveaux orages ,
Sans songer qu'à nos pieds une frêle épaisseur
Nous cache du tombeau la ténébreuse horreur ?
Fragilité de l'homme ! ébloui par des ombres ,
Le voyez-vous ? ... Il danse , errant sur des décombres ! ...
TOME 66° .
19
290
MERCURE DE FRANCE .
Que le funèbre airain sonne pour l'avertir,
Qu'il lui marque du temps le cours prêt à finir ;
C'est en vain : à tout âge il rentre dans l'arène ,
S'élance , combat , tombe , ensanglante la scène.
Ici , c'est l'orgueilleux : comme il flatte avec art !
Mais comme avec bassesse il mendie un regard !
Là , cet autre, plus vain , qu'alarme un bruit frivole,
Cumule l'opulence et s'en fait une idole :
Privé du doux sommeil , pauvre de son trésor,
Tout son être est captif où repose son or.
Sonor ! voilà son Dieu. Noyé dans la mollesse ,
Le sibarite enfin , qu'entoure l'allégresse ,
Poursuivant le plaisir :le plaisir devant lui ,
Demain s'éclipsera comme hier il a fui .
L'éclair brille et s'éteint : de même, à peine nées ,
Pour le voluptueux les roses sont fanées ;
S'il en orne son front , s'il en couvre ses pas ,
En riant , il les cueille aux portes du trépas :
Médée arma sa main de la coupe tragique ;
Le nectar qu'il y boit n'est qu'un philtre magique :
Ses yeux appesantis , fermés pour les douleurs ,
Sont ouverts pour sourire aux pavots des langueurs....
Mais bientôt, quel réveil au sortir de l'ivresse !
Tout s'évanouira ... la sévère sagesse ,
Protégeant contre lui ses autels méconnus ,
Fera parler ses droits... le ciel tonne ! ... il n'est plus !
Hélas ! malgré l'éclat des célestes vengeances ,
Et la funeste fin des fausses jouissances ,
Mille autres fous encor , d'un pas précipité ,
Vont braver les écueils de la frivolité.
Voyageurs sans boussole au pays des chimères ,
Vains pilotes bercés d'illusions prospères ,
Sur de légers esquifs gaîment ils sont partis :
Où vont-ils ? s'engloutir ! ... Tous se sont engloutis...
L
AVRIL 1816.
29t
Dès que finit le rêve il n'est plus de fantomes.
Tel on voit dans la plaine un tourbillon d'atomės ,
Qu'agite un courant d'air sur des sables mouvans ,
Brusquement se dissoudre au choc fougueux des vents .
La pourpre , Lorenzo , n'est qu'un hochet qui trontpe .
Dieu s'approche , hâte-toi ; de l'homicide pompe
Qui t'assiége et t'endort , romps les fils enchantés :
Si devant lui s'éteint l'éclat des vanités ,
Comme ces bulles d'air, frêles et vagabondes ,
Qu'enfante l'aquilon sur l'écume des ondes ,
A quoi t'auront servi tes monumens divers ?
Les titres d'un grand nom , fastes légués aux vers ;
Le laurier tout sanglant de la terrestre gloire ,
Et le pavois doré d'un triomphe illusoire?
S'il les brise , ce Dieu , penses-tu le fléchir ?
Lorenzo , penses-tu de la mort t'affranchir ?
Non; délivre ton coeur des fardeaux chimériques
Auxquels l'ont condamné tes penchans tyranniques ;
Reviens à la raison par un noble transport ;
Rougis d'aller chercher le repos loin du port.
७८
Quel charme si puissant t'attache donc au monde?
Je veux dissoudre un noeud qui sur l'erreur se fonde :
Mon sujet est commun , mes chants seront nouveaux,
Si la sage Uranie épure mes travaux .
Dans quel trouble , à ma voix , ton âme contristée
D'un perfide repos sortirá révoltée ,
Pour se nourrir du fruit de l'immuable bien !
L'or pur, c'est la vertu ; crains le vernis du tien.
Celui-là qui du mal chérit la lethargie ,
Hautement de mes vers blâmera l'énergie ;
S'il rit , dois-je me taire ? Est-ce à la vérité
De faiblir pour le vice , à lui d'être écouté?
Dumonde ouvrons l'histoire ! Où reposer ma vue ?
Je n'y vois qu'un chaos pour mon âme éperdue,
MERCURE DE FRANCE .
292
Qu'il m'effraye ! Ici , là , les jeux de la fortune ,
Epars sur tous les points de la route commune :
La nature marâtre et prodigue à la fois ;
De la nécessité l'impérieuse voix ;
Et l'homme furieux et la femme perfide ,
Et le fiel et le sang, la guerre , le suicide ...
Hélas ! presque toujours la trompette nous rend
Ces cris que du malheur la renommée apprend !
Le monde entier l'écoute, attentif sans relâche
A ses tristes récits ; mais pour combler sa tâche
Elle n'a point assez des heures ni des jours ;
Les ans coulent trop prompts , les siècles sont trop courts .
Qui comptera des mers le sable ou les orages ?
L'infortune de l'homme embrasse tous les âges ,
Et son histoire est lue à cent peuples divers :
Depuis que du néant s'échappa l'univers
Ondirait que le temps de sa course éternelle
Se délasse à proner la chronique mortelle !
Le cours de chaque instant , par des chocs imprévus ,
Voit se briser les fils dont nos jours sont tissus;
Et souvent la Fortune en noua sur sa roue
Pour se rompre soudain : la mort , qui les dénoue ,
Sans pitié le confond ; le plus beau dans sa main ,
N'interrompt pas l'ardeur de son zèle inhumain ;
Et le Temps vole ainsi , muni d'armes fatales ,
Remplir de nos revers ses lugubres annales.
,
P. SYLVAIN BLOT .
mmmmmmmm
LA JUSTIFICATION DU PRÉDICATEUR .
Un vieux pasteur avait si longuement
Prêché le saint du lieu , que chacun en sortant
Murmurait contre lui d'une étrange manière,
On dit même que le vicaire
N'était pas le moins mécontent ;
AVRIL 1816. 293
Si que, dans son humeur chagrine ,
Il avait du sermon censuré la doctrine .
Or, son curé le sut : le dimanche snivant ,
Voilà qu'il reparaît en chaire .
Mes chers frères , dit-il , je suis , en ce moment ,
Forcé , contre mon ordinaire ,
De vous parler de moi ; mais je dois sous vos yeux
Foudroyer, sans délai , les traits pernicieux
Qu'une langue trop téméraire
N'a pas craint de lancer sur mon dernier sermon.
Peut- être aurais-je dû le faire un peu moins long :
Mais ce n'est pas une raison ,
Pour en déchirer la doctrine ,
Que je soutiens en tout conforme au droit canon ,
A la Sainte Écriture , à notre foi divine ;
Et pour qu'aucun de vous n'en puisse plus douter,
Amoinsd'être accusé lui-même d'hérésie ,
Écoutez-moi bien , je vous prie ,
Je m'en vais vous le répéter.
ÉPIGRAMME
Sur Regnault de Saint-Jean-d'Angély, lors de sa nomination
à l'Institut ( 1 ) .
Quel est ce Regnault, dites -moi ,
Qui clôt une savante liste ?
C'est un esprit de mince aloi ,
Jadis apprenti journaliste ,
Et de Calais feuilletonniste ;
Suivant la fortune à la piste ,
Servant et la ligue et le roi ,
Aujourd'hui grand bonapartiste ,
Demain , s'il le faut , bour boniste ,
(1) Cette épigramme est attribuée à Lebrun .
294
MERCURE DE FRANCE .
Fayettiste ou Roberspiériste ,
Orléaniste ou Babouvistei
Bref , le voilà juré puriste ,
Lui quarantième faisant loi ,
Littérateur à l'improviste ,
Décidant en vrai casuiste ,
Sans savoir comment ni pourquoi ,
Pauvre Institut ! que Dieu t'assiste !
L'INCOGNITO.
Certain auteur d'un drame tout nouveau ,
A l'Odéon incognito ,
Voulut juger de l'état de sa pièce,
Bien caché dans la presse.
D'un grand manteau voilà qu'il s'est couvert ,
Puis à son sort tremblant il s'abandonne :
Mais il ne fut reconnu de personne ,
Car le théâtre était désert.
mmmmm
QUESTION.
L'Amour surmonte toutes choses ;
Le Temps les consume à son tour.
A présent, dis-moi , si tu l'oses ,
Quel est le plus puissant du Temps ou de l'Amour?
AVRIL 1816. 295
ÉNIGME.
Sans moi , tu ne vois pas le milieu de la vie ,
L'oiseau ne trouve plus son nid ;
Prends garde à moi , lecteur, avec ta mie
Toujours je partage ton lit.
www
CHARADE.
Mon premier, sous l'air de douceur,
Cache un très-mauvais caractère ;
Il est adroit , fourbe et voleur ;
Pourtant il est très-nécessaire :
Et l'on voit souvent mon entier
Lire entouré de mon dernier.
mnw
LOGOGRIPHE .
Je suis ce qui n'est pas encore ,
Et ne suis plus quand on me voit.
Bientôt à la prochaine aurore ,
Quoique je meure, on m'aperçoit
Toujours à l'instant de renaître .
Lecteur, veax-tu mieuxme connaître ?
Deux premiers de six pieds ont fixé le hasard :
Le reste est de toi-même une utile partie ,
Qui souvent garantit ta vie
Quand elle te sert avec art.
Je crois assez me faire entendre .
296 MERCURE DE FRANCE .
1
1
Quoi ! ta ne me tiens pas ! dans ton lit va m'attendre :
Adieu , bonsoir, il est tard .
mmmmmmmm
AUTRE .
J'ai cinq pieds ; quelquefois j'extravague à tel point
Qu'en France on ne balance point
A nommer moi celui qui fait quelque sottise ,.
Par un faux point d'honneur ou par témérité.
Sans chef ni cou , je suis cet animal bâté ,
Tant renommé pour sa sottise.
S........
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Bergère.
Le mot de la charade est Tourment.
Le mot du logogriphe est Essor, dans lequel on trouve Rosse.
mmus
AVRIL 1816 .
297
m
LETTRE DE M. MICHALON A MM. LES RÉDACTEURS
DU DIABLE BOITEUX .
Le hasard a fait tomber dans mes mains le deuxième
numéro du Diable Boiteux ; j'y ai lu avec étonnement
l'article qui suit :
»
« Le Mercure compte parmi ses propriétaires le coiffeur
Michalon , qui s'est rendu adjudicataire de sept
>> actions ; on dit qu'il a pris avec l'administration l'en-
>> gagement d'y abandonner toutes ses pratiques, pour
>> qu'elles en fassent , sans doute , des papillotes .>>
Je croyais , en ma qualité de coiffeur, n'avoir , messieurs
, rien à déméler avec vous ; aussi m'inquiétais-je
fort peu de votre journal : qu'est-ce en effet , depuis
quelques années , qu'un diable de plus ou de moins ?
Cependant , messieurs , comme tout souvenir mérite un
remerciement, et que vous avez parlé de moi, je vous dois
une réponse . Suis-je copropriétaire du Mercure, ne le suisjepoint
? Qu'importe? Mon prétendu achat de sept actions ,
pourrait prouver quej'ai sept fois plus de confiance dans
ce journal que dans le vôtre, oùje n'ai pris aucun intérêt;
mais voilà tout. C'était la seule conclusion raisonnable à
tirer de mon entreprise ; et c'est précisément celle que vous
ne deviez pas en tirer. Je l'avoue , messieurs , il m'avait
semblé jusqu'ici que les affaires domestiques ne ressortaient
point de votre tribunal , et que le silence sur les
intérêts privés faisait partie des devoirs du journaliste :
votre conduite m'a prouvé le contraire. Quoi qu'il en
soit , je ne saurais vous reprocher sérieusement votre
indiscrétion , vous êtes nés d'hier, et tous les enfans
sont bavards .
Ne craignez point toutefois non ressentiment , la
vengeance m'est aujourd'hui trop facile pour n'être pas
méprisée. Vous ne me verrez pas soulever le voile
mystérieux qui vous couvre. Gardez l'anonyme , messieurs
les aristarques ; cachez surtout , et pour cause, la
298 MERCURE DE FRANCE.
main inhabile qui fait si gauchement mouvoir , en guise
d'Asmodée , votre pitoyable marionnette.
Pardonnez , messieurs , cette boutade un peu vive :
j'oubliais que nous sommes confrères; peut-être même
ai-je quelques droits à votre parenté : voici mes titres.
L'auteur du Tremblement de terre de Lisbonne , tragédie
à grand spectacle , et presque aussi lugubre qu'un
mélodrame, maître André, de poudreuse mémoire , écrivait
à Voltaire , Mon cher confrère. Vous n'êtes point ,
il est vrai , des Voltaires ; mais moi je n'aspire pas non
plus à la gloire de maître André ; ainsi , proportions
gardées , nous pouvons fraterniser sans inconvéniens .
Que de points , d'ailleurs, nous rapprochent ! Vous
n'êtes pas littérateurs , je ne le suis pas non plus ; avec
vos ciseaux vous faites des livres , et moi des perruques
; vous écrivez par spéculation , et je spécule sans
écrire ; courant , comme vous voyez , la même carrière ,
soyons amis , ne fût-ce que pour la forme; c'est aujourd'hui
le plus sûr moyen de ne ressembler à personne.
Pour moi , croyez-en ma franchise , je vous dois trop
pour ne pas vous aimer. Grâces àvos soins mes magasins
regorgent de papillotes ; vos épithalames pour le mariage
de Bonaparte , vos pièces de circonstances sur la
naissance du roi deRome, et mille autres chefs-d'oeuvre...
de typographie, sortis , comme le Diable Boiteux , des
presses de M. Didot , tout cela s'est écoulé chez moi :
quelque défrisés que soient la plupart d'entre vous , je
me fais fort , et pour long-temps , de les rendre présentables
gratis . Votre consommation ne saurait être audessus
de mes ressources , vos ouvrages m'out coûté si peu !
Non, dix ans de libéralités journalières ne me suffiraient
point , pour rendre à chacun de vous ce qu'il m'a donné.
»
<< Ou diable a-t-on pris , dites-vous , que nous avions
l'intention de refaire l'ouvrage de Lesage? De ce qu'on
» porte le nom d'un autre, s'ensuit-il qu'on soit tenu
» d'avoir son esprit ? » Eh non ! messieurs , il n'y a
pointd'obligation:chacunde vos numéros nous le prouve.
Lesage riait , et vous grimacez ; il était malin , et vous
voudriez être méchans ; il déguisait habilement ses modèles,
et vous ôtez le masque;des aventures vraies s'emAVRIL
1846 .
299
bellissaient sous sa plume de tous les prestiges de la fable,
yos inventions ressemblent à des vérités triviales : aussi
vos adeptes les plus zélés confessent-ils aujourd'hui qu'en
vous supposant de l'esprit ils vous ont calomniés; on
s'accorde à dire que votre Asmodée n'est point, même
du côté gauche , parent du Diable Boiteux.
Au surplus , il vous sied mal de vouloir jeter de la
poudre aux yeux ; chacun son état , mes chers confrères.
Vous êtes plus débonnaires que vous ne pensez ;
c'est avec édification que je vous ai vus , nouveaux Romulus
, ouvrir un asile à ceux qui cherchent un refuge , et
même à ceux qui n'en cherchent point. Que M. Guilbert
de Pixérécourt ( 1 ) , ne voulant plus faire parler de lui ,
s'enferme dans votre journal , et y trouve , suivant ses
désirs , la plus obscure de toutes les retraites , rien de
mieux; une pareille hospitalité vous honore. Mais par
quelle injure M. Reynouard a-t- il mérité que vous disiez
du bien de lui ? N'est-ce point une malice que de l'avoir
logé à la même enseigne que M. de Pixérécourt, et pour
ainsi dire inhumé côte à côte avec lui ? Pourquoi le portrait
de Méhul défiguré se trouve-t-il accroché dans un
des coins de votre galerie ? Ce n'est point, après tout , que
vos intentions ne soient pures; il est vraiment patriotique
de disposer l'apothéose des gens de lettres avant leur
mort; c'est le moyen de n'omettre personne : d'ailleurs
, en cas de besoin , ces messieurs feraient plutôt
eux-mêmes d'avance leur éloge que de se soumettre à
l'oubli. La vie est courte , meschers ccoonfrères , hâtez Votre
ouvrage; désormais , s'il est possible , renfermez plusieurs
auteurs à la fois dans un même caveau de famille;
(1) M. Guilbert de Pixérécourt est , comme on sait , auteur de
Charles-le-Téméraire, mélodrame , dont le succès au parterre de la
Gaîté a, suivant les politiques de la Porte Saint-Martin , décidé de la
journée de Waterloo. Nous devons à cet Hercule littéraire , vrai
Corneille du Boulevard , la Femme à deux Maris , l'Homme à
Trois Visages, la Forteresse du Danube , et cent autres mélodrames
surprenans , où , de part et d'autre, on se bat avec tant de courage,
qu'à la fin de la pièce il survit rarement unhéros pour enterrer
les morts,
300 MERCURE DE FRANCE.
1
que par vos soins leur nom les précède dans la tombe ; il
est toujours bon de visiter son nouveau logement avant
le terme , et de savoir un peu ce qu'on dira de nous après
décès . Vous connaissez l'histoire de CHARLES V. Qu'on ne
s'y trompe pas , cependant , toutes vos phrases ne sont
point confites au miel et au sucre. On voit que vous
auriez l'ambition de vous élever jusqu'à cette mortelle
Gazette qui , nommée par le public le Journalde l'Odéon,
a cru se venger en appelant le Mercure l'Odéon des journaux.
Un coup d'oeil sur les oeuvres de Rivarol vous eût ,
mes chers confrères , beaucoup mieux servi que vos inspirations
présentes et futures. Tout nouvellement nourris
de ce fiel , vous eussiez pu appeler les rédacteurs
du Mercure la Providence des épiciers , comme il appelait
Cubières la Providence des almanachs . Peut-être même
leur auriez-vous fait l'honneur de dire que , pendant
longues années , ils ont écrit avec de l'opium sur des
feuilles deplomb . Mais une pareille satire n'eût-elle point
été un élogé ? Les rédacteurs du Mercure pouvaient- ils
rien faire de mieux pour leurs abonnés que de leur vendre
le sommeil, tandis que toute la France était si cruellement
agitée et par des cris de guerre, et par les convulsions
d'unhomme que divinisaient des plumes vénales ? Je reviens
à vous , sans transition .
Mieux vaut l'air fou que l'air capable.
Quel bonheur pour vous , messieurs , d'avoir pour
adversaire un homme d'un naturel bénin ! Comme il m'eût
été facile aujourd'hui de vous rendre plaisans au moins
une fois ! Par exemple , quel bon ton , quelle urbanité
dans vos réflexions sur madame de Genlis ! Avec quelle
finesse vous la comparez à ce conseiller du parlement de
Paris , à ce pauvre M. Tiraqueau , qui donnait tous les
ans à l'état un enfant et un livre ! Grâce à votre plume ,
l'inépuisable prodigalité de madame la comtesse rappelle
lepetit chien toujours prêt à secouer des perles et des
diamans. La prodigalité qui rappelle le petit chien !
Diable ! où prend votre esprit toutes ces gentillesses ?
Araminthe , quoi qu'on die , vous eût envié celui-là !
1
AVRIL 1816 . 301
Ma lettre n'est déjà que trop longue ; aussi ne
dirai-je rien du Nain rose, que vous métamorphosez
en Niais rose . Asmodée , à mon avis , tu lui devais au
moins , par amour-propre , quelques ménagemens.
On dit qu'il a bien plus d'esprit que moi ,
Qui , comme on sait, en ai bien plus que toi .
Enfin , messieurs , tout ce qui est précoce n'a que
peu de durée. Comme il serait donc possible que sous
peu de jours vous passiez doucement et sans bruit de
vie à trépas , espérez de moi , pour vos mânes , impartialité
et justice . Si jamais on ose vous taxer de malignité
, je saurai confondre les calomniateurs , et leur
démontrer , mon compas à la main , que le Diable Boiteux
fut le meilleur homme du monde.
Signé MICHALON , coiffeur , rue Feydeau.
Proportion.
Le professeur du Diable Boiteux est à Lesage, auteur
du vrai Diable Boiteux, comme le singe est à l'homme:
aussi a-t-on déjà surnommé ce nouveau journal , qui n'a
rien de diabolique , le Singe Boiteux.
mwwmm
MÉDECINE , PATHOLOGIE INTERNE ,
M. Broussais vient de commencer son cours particulier
de pathologie. Cet habile médecin annonce le projet
bien déterminé d'opérer une révolution dans l'art de
guérir , et il en a fait sentir la nécessité par un discours
qui a été accueilli avec un tel enthousiasme , qu'on serait
tenté de croire que cette révolution est déjà commencée.
En donnant ici la substance de ce discours, nous mettrons
nos lecteurs dans le cas de juger cette question qui intéresse
si fort l'ordre social .
La médecine , fondée par Hippocrate , consistait alors
dans un recueil de faits et d'axiomes , fruit de l'observation
attentive des phénomènes extérieurs des maladies . Mais
le respect ou l'horreur qu'inspiraient à cette époque les
cadavres humains , empêchait qu'on n'en découvrit la
302 MERCURE DE FRANCE .
1
cause prochaine. Dans l'impossibilité où ils étaient d'exa
miner les organes après la mort , et d'y chercher l'expli
cation des désordres qui les avaient frappés durant la vie,
les médecins curent recours aux hypothèses pour s'en
rendre raison . De là , les explications plus ou moins absurdes
des phénomènes morbides , d'après les systèmes
de philosophie qui régnèrent successivement dans les
écoles anciennes.
La médecine ne fait aucun progrès pendant une longue
suite de siècles ; si l'on découvre quelques maladies nouvelles
, la théorie en est bientôt obscurcie par les systèmes
régnans.
C'est dans cet état qu'elle traverse les temps de barbarie
, qui succèdent aux beaux jours de la Grèce et de
Rome , jusqu'à l'époque de la renaissance des lettres en
Europe, qui semble devoir la porter rapidement au degré
de perfection dont elle est susceptible. L'anatomie commence
à répandre des lumières sur cette science précieuse;
la physiologie paraît lui donner plus de vie et d'intérêt :
Stahl vient fixer les yeux des philosophes sur le principe
vital ; la route est tracée ; les bons esprits vont sans doute
la parcourir et entraîner à leur suite tous les médecins
judicieux. Rien moins que cela : un homme d'un vaste
savoir et d'une éloquence entraînante paraît sur la scène ;
Boerhaave substitue les lois mécaniques aux lois vitales ; il
crée une théorie complète , etdes suffrages presque universels
ont bientôt consacré son errèur.
Cependant les bons esprits ne sont point séduits , les
lois vitales sont étudiées , les expériences physiologiques
se multiplient , le médecin devenu anatomiste compare
les altérations des organes qu'il trouve dans les cadavres
, avec les phénomènes des maladies , les explications
hypothétiques sont rejetées avec mépris . Les
fondemens de la médecine sont désormais posés sur des
bases solides ; qui ne croirait que cette science touche à
sa perfection ?
Le but est cependant encore une fois manqué , et c'est
ici le point principal de la question qui nous occupe.
De ces observations innombrables sur les maladies faites
ét réfaites dans des vues si différentes , et d'après des
1
AVRIL 1816. 303
systèmes si disparates , il est résulté une immense quan
tité de faits; les maladies se trouvent donc tellement
multipliées que la mémoire ne peut plus y suffire ; les
médecins sentent la nécessité deles coordonner dans un
ordre symétrique, comme on le pratique pour les objets
matériels d'histoire naturelle ; et la nosologie prend naissance.
La première classification semble d'abord un
chef-d'oeuvre ; cependant on y découvre bientôt une
foule d'imperfections ; chacun la corrige , la modifie d'après
sa théorie : enfin il en paraît une de nos jours qui
s'appuie sur l'analyse et se compare aux classifications
chimiques , botaniques , zoologiques , etc. Elle prend un
titre imposant : c'est la nosologie ( ou nosographie ) philosophique
, par excellence , presque toute la France en
convient, et lamédecine a désormais pris son rang parmi
les sciences naturelles .
Tel est pourtant le colosse que le docteur Broussais
entreprend de renverser. Pour en saper les fondemens , il
s'attache à démontrer que les maladies ne sont pas ,
comme les plantes et les cristaux , caractérisées par des
formes déterminées ; qu'elles ne sont que le cri de douleur
des organes souffrans , ce qui les rend aussi variables
que la sensibilité de chaque individu ; qu'en les distinguant
, d'après les phénomènes extérieurs les plus sail-
Jans , on ne manque jamais de placer sur la même ligne
et d'assujétir au même traitement , des lésions intérieures
d'un caractère tout-à-fait opposé ; d'où résulte une foule
d'erreurs dans l'application des remèdes. Il en donne pour
exemple les maladies où prédomine la faiblesse , et il le
prouve en faisant voir que , dans une foulede cas , la
faiblesse exige l'emploi des moyens débilitans. Il blâme
surtout la défense expresse faite aux médecins de se rendre
compte des phénomènes pathologiques , et fait voir que
des explications fondées sur la physiologie et sur les
rapprochemens des diverses maladies entre elles , sont absolument
indispensables pour éclairer leur nature et réserver
les médecins des fautes qu'ils commettent journellement
dans la pratique. Il prouve jusqu'à l'évidence
que la pratique , aujourd'hui prédominante , est absolument
celle de l'Écossais Jean Brown , dont la doctrine a
304
MERCURE DE FRANCE .
étéjustement conspuée par tous les médecins de l'Europe,
etmême par les auteurs du système actuel. Onvoit , par
les développemens que donne M. Broussais , qu'en traitant
d'après les nosologies ( ou nosographies ) on ne fait la
guerre qu'à des abstractions , à des noms , admis sur la
foi des anciens , comme représentatifs de certaines maladies
, au lieu de combattre l'état morbide des organes.
Il n'est , selon ce savant observateur , qu'un moyen
de prévenir ces calamités ; c'est d'étudier les organes malades
, au lieu de fixer exclusivement son attention sur
les dénominations des prétendues maladies. Pour juger
de l'état de ces organes , il faut se les représenter dans
l'état de santé ; se rendre compte des changemens que
peuvent y déterminer les différens agens qui ont coutume
de les modifier ; comparer sans relâche les phénomènes
des différentes maladies , et les forcer de se prêter
une lumière mutuelle; rapprocher les symptômes qui
nous frappent durant la vie , de l'état des organes après
lamort.
Ce travail n'est point au-dessus de la force humaine ;
les faits nombreux , dont les fastes de l'art sont enrichis ,
permettent tous ces rapprochemens; d'ailleurs les organes ,
quelque multipliés qu'ils paraissent, sont bien connus , et
leurs altérations , qui se reproduisent chaque jour , nous
donnent la faculté de répéter continuellement nos observations
, et de donner à la médecine un haut degré de
certitude. Il serait même facile de prouver qu'en posant
ainsi les fondemens de cette science sur des faits bien
constatés , elle deviendrait bientôt la moins conjecturale
de toutes celles qui sont relatives à notre espèce.
Tel est le précis de l'excellent discours par lequel M. le
docteur Broussais a ouvert son cours de pathologie interne.
Les talens qui distinguent cet illustre médecin ,
talens reconnus dès 1808 , lorsque l'Institut fit examiner
son livre intitulé Histoire des Phlegmasies , etc. , et dont
le rapporteur rendit le témoignage le plus avantageux et
le plus mérité ; ses talens , disons-nous , permettent de
croire que les hautes espérances que l'on en avait conçues ,
vont se réaliser : en suivant ses principes , l'art de guérir
marchera rapidement et infailliblement à la perfection.
AVRIL 1816. 305
ADÈLE DORSAY.
Par madame ***. A Paris , chez Martinet , etc.
Madame *** me rappelle une femme connue; sa jeunesse
se passa dans la lecture des romans; l'imagination
pleine de leurs folies , ses débuts dans le monde furent
la mise en oeuvre d'une aussi bonne éducation. L'éclat
de ses romans pratiques , dénoués sans le sacrement , lui
fit une espèce de célébrité. La persévérance est rarement
perdue; à force de courir après un mari , elle en
atteignit un , et , mère de famille , au lieu de s'occuper
de ses enfans , des soins de sonménage , Paris la vit suivre
les athénées , les lycées , et devenir auteur. Je veux croire
que madame *** n'a de ses travers que celui d'écrire
contre sens et raison. Puisse-t-elle s'arrêter à son coup
d'essai , à ces trois volumes enfantés par elle avec effort
et écrits sans plan arrêté.
Je n'essayerai point l'analyse de ce roman , où les
moeurs sont aussi peu respectées que la langue. Des conversations
triviales , des événemens sans vraisemblence ,
des scènes décousues et sans intérêt , des peintures trop
libres pour être exemptes de dangers ; telle est l'ensemble
de cette espèce de livre , où la forme ne rachète nullement
les vices et la trivialité du fond .
J'ai soupçonné, d'après quelques peintures presque obsscènes,
et les moeurs plus que faciles de presque toutes les
femmes , que madame *** pourrait bien n'être qu'un
de ces hommes qui ne respectent même pas les lois de la
décence. Jamais ouvrage, plus que celui-là, ne fut dans
cette médiocrité malheureuse qui rend l'éloge ou le blâme
TOME 66°. 20
306 MERCURE DE FRANCE .
également impossible; sa nullité fait tomber le livre et
laplume des mains.
La mère en défendra la lecture à sa fille.
Opposons à ces tristes conceptions un ouvrage où la
grace du style est en harmonie avec le sujet , et où l'on
trouve une nouvelle preuve de ce charme que les
femmes savent répandre sur les peintures de moeur ,
et sur les tableaux qui n'exigent de l'artiste qu'un
oeil observateur et un pinceau facile. Dix-Huit mois
d'un Siècle , tel est le coup d'essai d'un auteur anonime
, qui nous a paru vouloir vainement déguiser son
sexe. Ne pouvant nous livrer à l'analyse de ce livre ,
nous citerons les passages suivans .
Dans un aperçu sur la France , elle s'exprime ainsi :
<« Nous ne parlerons point de cette France gouvernée
par un roi et par mille seigneurs. Trop de bannières
flottaient dans son enceinte. Une des merveilles du pouvoir
monarchique est d'avoir su composer une seule famille
de tant d'élémens divers , et d'avoir réuni toutes
Jes bannières sous un seul étendard .
>>Nous ne parlerons point de ces trouverres parcourant
les provinces , et admis dans les cours; dans leurs lais
joyeux ils enflammaient le courage , ils proclamaient la
valeur, ils cachaient des leçons sous des emblèmes , ils
offraient aux Français des idées piquantes , des plaisirs
nouveanx , et la France sourit à ce premier élan du
génie.
>>Nous ne parlerons point de ce roi , également
son grand sous les armes et dans les fers. Ce fut sous
effarègne que des teintes gracieuses et animées vinrent
cer les couleurs tranchantes de nos moeurs primitives.
La France conserva son ardeur belliqueuse ; elle
s'embellit de parure nouvelles , et elle offrit , à l'Eu
AVRIL 1816 . 307
rope étonnée , l'ensemble de la force , de l'intrépidité ,
dudévouement à son souverain , et d'une urbanité jus
qu'alors inconnue.
>>Nous ne parlerons point de Henri IV : le temps, qui
flétrit et décolore tout ce qui n'appartient pas à la véritable
grandeur, respecte et embellit tout ce qu'elle a
marqué de son empreinte ; il n'effacera jamais les souvenirs
qui se rattachent au nom d'Henri IV. »
« Sous Louis XV, les femmes, tout au souvenir du siècle
de Louis XIV, occupaient leurs loisirs par la lecture des
Lettres de madame de Sévigné , et par celle des ouvrages
de ces êtres révérés qui les prémunissaient contre
les dangers de l'amour. A côté des faiblesses de madame
de la Vallière , ils avaient placé son repentir. La religion
se mêlait à tous les sentimens : elle était ou un
préservatif ou un spécifique. Les femmes nourrissaient
dans leurs pensées d'aimables souvenirs ; elles songeaient
åmesdames de La Fayette et de Caylus , à ces hôtels
de Longueville et de Rambouillet où se réunissaient des
savantes sans pédanterie , et des hommes aussi remarquables
par leurs vertus que par leur esprit. Les originaux
ne se trouvaient plus , mais dans les cercles on
rencontrait de charmantes copies.>>> »
mmmm
DE L'ENNUI.
L'ennui est le mal contre lequel on cherche le plus
demédecins et de remèdes ; mais on ne peut que pallier
les effets de son poison par le secours d'autrui. Pour en
guérir , il faut porter en soi l'antidote.
L'académie n'a pas , je crois , défini suffisamment le
mot d'ennui. Elle dit que c'est une langueur, une inaction
de l'esprit causée par la fatigue et le dégoût. Cette défini,
tion n'explique pas assez le genre et la cause de cette
308 MERCURE DE FRANCE.
triste langueur; elle confond ainsi l'ennui , le chagrin ,
le spléen : tandis qu'on voit tous les jours les hommes
les moins tristes , les mieux portans et les plus attachés
à la vie se plaindre de l'ennui , et perdre leur temps de
mille manières pour le chasser .
Je crois qu'on peindrait mieux cette infirmité, produite
par la civilisation , cette calamité des gens heureux
, en disant que c'est un état de langueur qui résulte
du combat de l'activité morale qui demande des émotions
, et de la paresse physique qui s'y refuse.
En effet , lorsque le corps est assez actif pour se
prêter aux désirs de l'âme , on se livre à la réflexion , à
l'étude , aux plaisirs ; on s'applique , on s'intéresse , on
s'amuse ; on ne peut éprouver d'ennui. Et si l'âme au
contraire est sans activité , elle repose comme le corps ,
elle végète ainsi que lui , et ne s'ennuie pas :: aussi l'homme
dont lemoraln'estpas développé , travaille , jouit , souffre
ou sommeille ; maisis il ne connaît point ce triste mal
dont se plaint la classe élevée , et le laquais dort dans
l'antichambre tandis que son maître s'ennuie dans le
salon.
Il paraît difficile de donner ce qu'on n'a pas. Eh bien!
l'ennui fait exception à cette règle : un sot le donne à
tout le monde sans le connaître .
Pascal croyait cette maladie plus générale ; il pensait
qu'elle était le fatal effet de la chute de l'homme et
de son état d'imperfection .
<<L'âme , dit-il , est jetée dans le corps pour y faire un
» séjour de peu de durée ; elle sait que ce n'est qu'un
>>passage à un voyage éternel , et qu'elle n'a que le
» peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les
» nécessités de la nature lui en enlèvent une grande
>> partie ; il ne lui en reste que très-peu dont elle puisse
> disposer ; mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort
» et l'embarrasse si étrangement , qu'elle ne songe qu'à
» le perdre; ce lui est une peine insupportable que de
1
30g AVRIL 1816 .
>> vivre avec soi et de penser à soi : ainsi tout son
>> soin est de s'oublier soi-même , et de laisser couler ce
>> temps si court , si précieux , sans réflexion , et en
>> s'occupant de toutes les choses qui peuvent l'empêcher
>>d'y penser.>>
Si on adoptait cette opinion de Pascal , il faudrait en
conclure que l'ennui est la suite inévitable de la chute
du premier homme , et une maladie originelle comme
son péché. Cependant , nous voyons tous les jours des
enfans d'Adam fort amateurs comme lui de l'arbre de
la science du bien etdu mal , et du fruit défendu , et qui
pourtant ne s'ennuient pas trop. D'un autre côté , il est
évident qu'avant sa faute et sa punition , Adam étant
seul, s'ennuyait; c'est même pour le tirer de cette langueur
qu'Eve fut créée aussi , depuis ce temps-là , on n'a
jamais cessé de regarder la société des femmes comme un
des plus agréables et des plus efficaces remèdes contre
l'ennui.
Dans le temps de nos bons aïeux , où les moeurs étaient
agrestes ou guerrières , on était toujours à cheval ; on
menait une vie dure ; on ne comptait qu'un feu par
maison; le luxe et toutes les commodités qu'il apporte
étaient inconnus , les tournois étaient les seuls spectacles ,
la Bible presque le seul livre; celui qui la lisait couramment
, passait pour grand clerc et savant ; on ne cherchait
pas à tout moment de nouveaux plaisirs , et le mot
ennui présentait à l'esprit un autre sens ; un brave châtelain
ne s'ennuyait pas dans son donjon, et , lorsqu'il
parlait de son ennui ou de ses ennuis , cette expression
voulait dire chagrin. Un fat moderne éprouve de l'ennui
par les faveurs de sa maîtresse : nos preux chevaliers ne
s'ennuyaient que de leurs rigueurs ; et , dans le langage
de nos troubadours , peine et ennui étaient toujours synonymes
.
Cet état de dégoût et de langueur , dont se plaignent
les heureux de nos jours , n'est senti que dans les lieux et
les temps où l'homme est blasé par une foule de plaisirs
différens , de mets recherchés , de spectacles divers , de
livres nouveaux. Habitués à changer sans cesse d'émotion ,
310 MERCURE DE FRANCE.
à éprouver continuellement des jouissances nouvelles , à
nous livrer aux goûts , aux occupations les plus variées ,
tout ce qui dure nous fatigue , tout ce qui se répète nous
déplaît , tout ce qui est monotone nous devient insupportable
; et c'est alors qu'on dit avec Lamothe :
L'ennui naquit un jourde l'uniformité.
Pourquoi n'existe-t-il à présent rien de plus rare que
la constance ? C'est que l'uniformité fait son essence : on
s'endort dans les bras du bonheur , on se réveille au battement
de l'aile des plaisirs. Une femme qui veut garder
son amant , doit varier sans cesse ses moyens de plaire;
on en est venu au point de ne pouvoir aimer long-temps
la même personne , à moins qu'elle n'ait le secret de ne
pas se montrer toujours la mêine ; et c'est làun des tristes
avantages que la corruption des moeurs donne à l'art sur
la nature , et à la coquetterie sur la vertu .
C'est peut - être par la même raison qu'on nous voit
préférer les grâces à la beauté. Nous trouvons dans la
régularité des traits quelque chose de trop uniforme ; la
grâce nous pique , précisément parce qu'elle est irrégulière.
On admire d'un coup d'oeil la beauté , elle ne laisse
plus rien à deviner ; la grâce se fait aimer peu à peu par
des détails variés , imprévus, qui vous plaisent d'autant
plus qu'ils vous surprennent , et ses petits défauts d'ensemble
sont quelquefois des charmes qui nous attachent.
Si nous voyageons , les belleset fertiles plaines nous
ennuient , elles manquent de physionomie à nos yeux ;
l'inégalité d'un pays montueux réveille notre imagination.
Elle jette de la grandeur , de la variété dans
nos pensées. L'esclavage dort dans les plaisirs , la liberté
veille sur les montagnes.
Le mouvement est la vie , la tranquillité du sommeil
est l'image de la mort. Le désir est une agitation , quelquefois
un tourment ; mais il est incompatible avec le
dégoût : la possession repose; ainsi, quand elle fait cesser
le désir , elle amène souvent la langueur. Nous voyons
en effet que celui qui désire le plus , est celui qui
AVRIL 1816. 311
s'ennuie le moins ; et que l'homme qui possède le plus
de biens , est le plus sujet à s'ennuyer. Cette maladie ne
vengeque trop la pauvreté de la richesse.
Le mortel envié , dont l'or et le pouvoir satisfont tous
les désirs , tous les goûts , tous les caprices au moment
de leur naissance , et sans leur donner le temps degrandir
et de parler , est bientôt blase ; et il n'existe presque
plus de remède pour cet état.
L'ennui le précède et le suit partout ; il y succombe,
s'il ne cherche pas , pour s'en tirer , des émotions
violentes , des dangers même et des chagrins. C'est ce
qui fait tant de joueurs et d'ambitieux. Le marquis
d'O..... m'en donna un jour la preuve : c'était un trèsgros
joueur , fameux par ses distractions dans la société
, et par les accès de colère que lui donnait une
mauvaise carte ou un dé fâcheux. L'agitation causée par
Ja vicissitude des chances animait sa vie. Un soir le rencontrant
à la campagne , je fus surpris de l'extrême
mélancolie dans laquelle il était plongé; je le crus ruiné ,
et je lui demandai avec quelque embarras la cause de
sa tristesse. « Ah ! mon cher , me dit - il , plaignez-moi :
» depuis un mois la fortune the poursuit au pharaon ,
» au wisk , au trente-et-quarante; j'ai beau changer
de jeux , je gagne toujours , toujours , sans perdre un
seul coup , une seule partie ; il n'y a rien de si mo-
>> notone , de si ennuyeux ; ce bonheur constant et sans
> variation est insupportable , et finirait , je crois, par me
» dégoûter du jeu. » Vous croyez bien que je m'apitoyai
peu sur son sort, et que je le quittai en riant , bien
persuadé qu'il ne se plaindrait pas long-temps de ce
nouveau genre d'ennui.
"
»
Lesambitieux ressemblent aux joueurs : j'en ai vu un,
leprince Potemkin , premier ministre en Russie et favori
de sa souveraine, comblé de pouvoir, de richesses , de
gloire , de décorations et de plaisirs; il était dégoûté de
tout, parce qu'il avait joui de tout. Un jour il enviait
ladignité paisible des prélats, et quittait ses occupations
ministérielles pour se livrer aux disputes des églises
de Grèce et de Rome. Quelquefois , il soupirait pour la
312 MERCURE DE FRANCE .
retraite et pour les douceurs de la vie monacale. Dans
d'autres temps , il formait des projets pour se faire duc
de Courlande ou roi de Pologne. Au milieu de la paix ,
il ne songeait qu'à faire déclarer la guerre , et dans un
camp il ne rêvait qu'à la paix . Fatigué de ses honneurs
et pourtant inquiet de ses rivaux , il était ennuyé de
tout ce qu'il faisait , et jaloux de tout ce qu'il ne faisait
pas.
Alexandre , après la conquête de l'empire de Perse et
de grandes victoires dans l'Inde , s'ennuyait sur le trône
de Cyrus , et cherchait vainement des distractions dans
les orgies de Babylone ; l'Orient ne suffisait pas à
son bonheur. Un philosophe lui dit que le ciel était
rempli d'une quantité innombrable de mondes plus
grands que la terre. Malheureux que je suis ! s'écria
Alexandre , en pleurant , il existe une infinité de mondes
dans l'univers , et je n'ai pas encore pu me rendre maître
d'un seul ! S'il les avait tous possédés , il n'aurait senti
qu'un plus vaste ennui.
Un conquérant n'est qu'un roi blasé, qui veut à tout
prix de grandes émotions ; c'est un joueur déterminé
qui prend un million d'hommes pour jetons , et le monde
entier pour tapis .
Le plus superbe trait d'ennui que je connaisse , c'est
celui que Montesquieu attribue à Sylla qui , n'ayant plus
de proscriptions à ordonner , de rois à vaincre , de Marius
à tuer, de Rome à soumettre , abdique audacieusement,
parce que , dit-il , le gouvernement paisible du
peuple romain , et les détails de l'administration de la
capitale du monde, me semblent trop monotones , sont
au-dessous de mon génie , et ne me donnent que de
l'ennui.
Dans ce dialogue de Sylla et d'Eucrate , Montesquieu
peint d'une manière sublime la langueur qu'une ambition
satisfaite jette dans l'âme ; en peu de mots , il fait
connaître Sylla tout entier.
Si de ces fléaux de l'humanité nous passons à des
conquérans plus doux , nous verrons aussi que les femmes
sont inconstantes , plutôt pour remplir leur temps que
1
1
AVRIL 1816. 313
1
leur coeur ; elles cherchent des triomphes nouveaux ,
pour trouver des émotions nouvelles , et l'ennui fait
plus de femmes galantes que le vice.
Undes plus grands torts que je trouve à l'ennui dans
le monde, c'est d'y faire la fortune des méchans . On
craint tant de s'ennuyer , qu'on fuit la probité sérieuse
pour rechercher la malignité amusante; on respecte
P'honnête homme , la femme prudente et sage ; mais on
les laisse de côté , pour courir après les persifleurs , pour
entourer la médisante : on fait des visites de devoir aux
bonnes gens , mais c'est le méchant qu'on prie à souper ;
moins il épargne de monde , plus le monde le fête . Et
quoique chacun soit exposé à ses traits , on aime tant à
rire des petites blessures qu'il fait aux autres , que , pour
s'en divertir, on veut bien courir le risque presque certain
d'en recevoir à son tour : c'est un vieux travers ,
et qui date de loin ; car Horace disait :
Atable quelquefois un convive amusant
Distribue à la ronde un sarcasme plaisant ;
Il n'épargne au dîner que celui qui le donne.
Le désir d'être émus nous rend même souvent méchans
et cruels , et presque féroces . Pour éviter cet ennui , les
Anglais font battre des coqs à mort , et payent trèschers
des boxeurs qui se tuent ; les Espagnols font déchirer
leurs braves , au grand plaisir des dames , par des
taureaux furieux ; les Romains s'amusaient à voir des
lions dévorer des hommes ; les belles Romaines ordonnaient
aux gladiateurs d'aller au-devant du glaive homicide
, et de tomber avec grâce sous ses coups ; enfin ,
c'est dans le dessein de se désennuyer que , dans tous les
pays , les hommes du peuple courent en foule pour voir
fustiger et pendre leurs semblables.
Cependantne disons pas trop de mal de l'ennui; iln'existe
rienqui n'ait son bon et son mauvais côté. Le désir
des émotions , le besoin du plaisir, la crainte de tomber
dans la langueur, produisent tout ce qu'on admire sur la
terre , tout ce qui l'anime , tout ce qui la décore. Le
travail , la conversation , la lecture , la danse , la poésie ,
314 MERCURE DE FRANCE .
lamusique , tout ce qui fait le charme de la vie civilisée,
doit sa naissance à la crainte salutaire de l'ennui. L'homme
n'est porté à l'activité , il n'est excité aux travaux les
plus utiles et aux découvertes les plus ingénieuses , que
par deux besoins principaux , celui de se nourrir et celui
de s'amuser. Tout ce qu'on fait dans la vie n'a pour but
que de satisfaire l'estomac et l'esprit , d'éviter la faimet
le poids du temps. Avec deux seuls moyens bien simples
on désenchanterait la terre : donnez au genre humain
la faculté de se nourrir d'herbes , ôtez-lui le besoin de se
divertir; le travail cessera , les métiers tomberont , les
arts disparaîtront , et il y aura bien peu de différence
entre une société d'hommes et un troupeau de moutons.
Ce que je trouve de bizarre , c'est que tout le monde
se plaint de l'ennui , et que tout le monde envie le sort
des hommes les plus sujets à cette espèce de malheur.
Nous avons vu que l'ennui était la maladie des gens heureux
, des homines riches , puissans , inoccupés ; or, il
est évident qu'on ne cherche toute sa vie que le moyen
deparvenir à un tel état, et que le repos est toujours l'espoir
et le but du travail.
Ainsi , quand je vois un homme qui se plaintde son
ennui , je suis tenté de le féliciter ; car je suis presque
sûr qu'il jouit de l'héritage qu'il attendait , que ses dettes
viennent d'être payées , qu'il s'est marié comme il le
souhaitait , qu'on lui a accordé le gouvernement ou la
charge qu'il désirait ; que sa maîtresse , vaincue par sa
constance , a comblé ses voeux : enfin , que toutes ses
affaires sont arrangées , et qu'il n'a plus rien à désirer.
Il y a des gens qui , par vanité , prétendent s'ennuyer
de tout ; cette prétention est plus commune en Angleterre
qu'ailleurs. Ils croient montrer leur philosophie ,
prouver leur supériorité , en dédaignant tout ce qui
amuse ou intéresse les autres , et même la vie ; d'autres
au contraire ( et cette manie est plus commune ) , se
vantent de ne jamais s'ennuyer; c'est pour vous convaincre
qu'ils ont des ressources inepuisables dans leur
esprit.
AVRIL 1816. 35
ע
« Une belle dame me disait un jour : J'entends beaucoup
de gens se p'aindre de leur ennui ; c'est qu'ils ne
>> savent pas s'occuper, se suffire àeux-mêmes : pourmoi,
>> je ne connais pas ce mal qu'on dit si commun ; quand
"
je suis seule chez moi , je prends un livre , je me mets
à la fenêtre , et je regarde les passans . »
Il y a bien des gens qui ne s'en vantent pas , qu'on
croit fort occupés dans leur cabinet , et qui y attrapent
plus de mouches que de vérités.
Ce qu'un homme sage doit chercher, c'est le moyen
assez difficilede jouir des plaisir sans satiété, du repos sars
langueur, et du bonheur sans l'ennui qui le suit trop
communément. Il n'y a pas de conseil àdonnerà cet égard
à la partie la plus nombreuse du genre humain ; elle travaille,
elle souffre , elle désire ; elle n'a jamais la dose de
bonheur et de repos nécessaire pour composer l'ennui.
C'est à la classe élevée que je m'adresse ; c'est à ces
hommes prédestinés , à ces fortunés oisifs que je parle :
malheureux imaginaires , réfléchissez un peu à la fortune
qui vous gâte et que vous accusez , au destin qui
vous favorise et dont vous vous plaignez si injustement;
faisons un peu la revue de vos jouissances et de vos.
peines.
Vous faites sans inquiétude vos quatre repas , votre
table est délicate , votre bourse est toujours pleine , votre
ameublement somptueux ; la soie du midi , les fourrures
du nord vous vêtissent ; le duvet et la plume vous reposent,
un char commode vous transporte , des serviteurs nombreux
obéissent à vos moindres désirs ; le thé de la Chine,
les toiles de l'Inde , le café de l'Arabie , le sucre de l'Amérique,
vous attendent à votre réveil; toute l'industrie de
l'Europe contribue à votre luxe; les talens , les sciences ,
les arts et les grâces ne sont occupés que du soin de varier
vos plaisirs : que vous manque-t-il donc ? une seule chose ,
l'art de jouir des biens que la fortune vous prodigue; car,
Montaigne vous l'a dit , vousjouissez de la vie , comme
du sommeil, sans la sentir, tandis que vous devriez
puisqu'elle est heurese , la ressasser et la ruminer pour
la bien goûter.....
!
316 MERCURE DE FRANCE.
Je vous rappellerai ensuite que vous laissez trop votre
pensée et vos désirs errer dans un vague qui désenchante
tout. Il faut un but fixe dans les plaisirs comme dans
les affaires , et Montaigne vous dit encore que l'âme qui
n'apas de butpositif se perd; car ce n'est être dans aucun
lieu , que d'étre partout. Il avait raison : toute la
nature est là à attendre vos ordres pour vous occuper,
vous intéresser et vous divertir; mais vous ne savez pas
avoir de volonté , vous marchez sans projet , vous dépensez
le temps au hasard. Vous ressemblez à ces oisifs
de Rome , dont Sénèque parlait , en disant : « Leurs jours
>> sont longs et leur vie est courte; ils oublient le passé ,
>> négligent le présent et craignent de penser à l'avenir ;
>>ils reconnaissent trop tard qu'ils ont été long-temps
» occupés à ne rien faire ; quand leurs affaires les quit-
>> tent, leur loisir les tourmente; ils ne savent ni en jouir
ni » s'en débarrasser. >>>
Permettez-moi d'ajouter une vérité un peu dure à
celle que vient de vous dire ce philosophe. Votre ennui
ne vient en grande partie que de votre égoïsme. Le genre
humain offre à votre activité un vaste horizon d'instruction
, d'intérêts et de plaisirs. Vous aimez mieux
vous renfermer dans le très-petit cercle de votre personne
, vous en êtes à la fois le centre et la circonférence
, vous ne pensez qu'à vous , vous n'aimez que
vous , vous ne citez que vous ; et comme un si petit
cercle est bientôt parcouru , il n'est pas étonnant qu'il
vous ennuie , puisque vous ne pouvez qu'y répéter toujours
la même promenade.
L'homme personnel est nécessairement un homme ennuyé
, et , ce qu'il y a de pire , un homme ennuyeux ; il
n'y a pas de mot plus insupportable pour les autres que
le moi , et ce mot est le fond de la langue d'un égoïste .
C'est ce que nous rappeloit gaîment notre aimable Delille.
Le moi chez lui tient plus d'une syllabe ;
Le moi superbe est l'astrolabe
Dont il mesure et les autres et lui ;
Le moi le suit sur la terre et sur l'onde ;
AVRIL 1816.
317
Le moi de lui fait le centre du monde;
Mais il en fait le tourment et l'ennui.
Un conseil tout aussi important que les sages vous
donnent, c'est de vous arrêter dans les jouissances , pour
prévenir la satiété. Craignez d'être trop heureux , si vous
ne voulez pas cesser bientôt de l'être ; quittez l'exercice
avant la fatigue, sortez de table avec un peu d'appétit ,
et laissez toujours un peu de désir dans la coupe du plaisir.
Enfin , avez-vous de la peine à trouver des amis pour
vous désennuyer, suivez le conseil de Sénèque : « Cher-
> chez Zénon , Pythagore , Démocrite , Aristote , Horace ;
» ajoutez -y La Bruyère , Montaigne , Fénélon , La Fon-
» taine , etc. Aucun d'eux ne manquera de vous bien
recevooiirr;; on peut les aborder la nuitcomme lejour :
>> ils ne laissent partir personne les mains vides. Ils ne
>> vous feront aucun chagrin , mais ils vous apprendront
>> à les supporter ; aucun ne vous fera perdre votre temps,
>> chacun d'eux vous donnera le sien; leurs conseils ne
»
seront ni intéressés , ni dangereux ; enfin leurs faveurs
» et l'amusement qu'ils vous donneront ne vous coûte-
> ront rien. »
1
SUR MIRABEAU.
Mirabeau possédait un manuscrit des Philippiques ,
de Lagrange-Chancel , avec des notes et des gravures relatives
à l'ouvrage , à la fin duquel il avait copié une
strophe très-hardie , qui avait été soustraite des Philippiques
. C'est assurément la meilleure :
La patrie en vain vous implore ,
Vils Français ! tremblez que sur vous
Le ciel n'appesantisse encore
Les fers dont vous semblez jaloux.
1
Qui vit esclave est né pour l'être.
Armez-vous ; dans le sang du traître
318 MERCURE DE FRANCE .
Effacez votre deshonneur. :
Dieu suspend souvent son tonnerre ;
Mais il mit le fer dans la terre ,
Pour en frapper l'usurpateur.
C'estau commencement dudix-huitième siècle que ces vers furent
composés.
:
DESCRIPTION
D'un vaisseau construit par Tibère-César-Auguste .
Le cardinal Prosper Colonne , issu des plus illustres
familles de Rome, ayant hérité, de son père, du château
Nemorense et Cinthianum , entendit dire un jour aux
Nemorenses qu'il y avait au fond de leur lac deux vaisseaux
qui n'étaient pas encore assez pouris pour qu'onpût
les avoir par morceaux avec des cordes attachées
exprès , ou les amener avec les filets qui s'y accrochaient
par hasard , ou les tirer entiers, quand tous les habitans
de Nemus y emploieraient leurs forces. Colonne , qui
aimait les beaux-arts , l'histoire surtout , et très-curieux
d'antiquités , entreprit de découvrir ce que pouvaient
être de grands vaisseaux dans un petit lac environné
de tous côtés de montagnes. Il s'adressa pour cet
ouvrage à Léon-Baptiste Albert , grand géomètre de
notre temps , auteur d'excellens livres sur l'art de bâtir .
Léon , ayant attaché ensemble des tonneaux à vin sur
plusieurs ranggss,, les disposa sur le lac ,de façonque sur
ces tonneaux comme sur un pont , il avait élevé des
deux côtés , des machines , par le moyen desquelles d'habiles
charpentiers devaient enlever le vaisseau, en y faisant
attacher des harpons de fer mis au bout de gros
câbles. Des hommes , qu'on avait, pour de l'argent, fait
venir de Gênes , qui ressemblaient plus à des poissons
qu'à des hommes , devaient plonger au fond du lac , examiner
la grandeur du vaisseau , voir s'il était entier, et
AVRIL 1816. 319
appliquer, en le faisant mordre , ou en l'accrochant , le
harpon qui tenait au bout des cordes. On vint à bout
d'accrocher le vaisseau vers la proue ; on ne le tira pas
entier, et il se brisa , les harpons n'amenant que la partie
où on les avait attachés . Tout ce qu'il yavait àRome
de gens d'esprit vinrent voir cet éclat de vaisseau , qui
avait été fait , à ce qu'il semble , de la manière que nous
allons voir . Tout le vaisseau , fait de bois de larix , de
planches de trois doigts d'épaisseur, était enduit en dehors
de bitume. Ce bitume , à ce qu'il paraît encore
aujourd'hui , était pressé et retenu par une bonne couleurde
safran ou de pourpre, et, par là-dessus , toute la
surface était couverte de lames de plomb pour garantir
le vaisseau et le bitume de l'eau et de la pluie. Des
clous , non de fer comme à l'ordinaire , mais d'airain ,
très-près les uns des autres , serraient si bien ces lames
de plomb , qu'il était impossible que l'humidité péné-
-trât jamais. La partie intérieure du vaisseau avait une
forte défense autant contre le feu et le fer que contre la
pluie et l'humidité. Tout le bois qui formait le vaisseau
était couvert et enduit d'argile et de craie de l'épaisseur
d'un doigt; on avait coulé par là-dessus du fer
cuit et liquéfié à un grand feu. Ce fer, s'étendant peu à
peu de l'épaisseur d'un doigt , dans des endroits, et dans
d'autres, de l'épaisseur de deux doigts, formait un vais
seau de fer aussi grand que le vaisseau de larix. Pardessus
ce fer, on avait étendu une autre bitumation d'argile
et de craie , ou une autre complastration , pour nous
servir du terme autrefois usité dans les bâtimens . Nous
voyons qu'on avait observé, en cuisant et en liquéfiant le
fer, de mettre par-dessus, avant qu'il fût refroidi , l'argile
et la craie, pour qu'elles fussent cuites par la même
chaleur du fer; et moyennant cela l'argile de dessous et
celle de dessus ne formaient plus qu'un même bitume
mixte de brique et de fer. Pendant qu'on pêchait ce
vaisseau, on trouva au fond du lac des tuyaux de plomb,
de deux coudées , très-épais , qui, exactement accrochés
et joints ensemble , pouvaient être ainsi prolongés aussi
loin qu'on aurait voulu. Il y avait sur ces tuyaux de
320 MERCURE DE FRANCE .
beaux caractères gravés , qui marquaient , à ce que nous
conjecturons , que Tibère-César-Auguste avait construit
ce vaisseau . Albert pensa que les eaux d'une fontaine trèsabondante
et très-claire , peu éloignée de la ville de Nemus
, qui font aller aujourd'hui des moulins , avaient
été , au moyen de plusieurs rangs de ces tuyaux , conduites
jusqu'au milieu du lac , pour l'usage de la grande
et vaste maison qu'on avait élevée sur les vaisseaux dont
nous venons de parler. C'est une belle chose , et presque
un prodige , devoir ces grands clous d'airain d'une coudée,
qu'on avait employés dans la construction de ce
vaisseau , entiers et polis , comme s'ils sortaient de dessus
l'enclume de l'ouvrier.
N. B. Ce morceau intéressant se trouvait parmi les
papiers du comte de Caylus.
SUR L'ÉDUCATION. 1
Jusqu'à présent on n'a pas assez envisagé la littérature
sous le rapport du sentiment , faculté qu'il importe tant
de développer la première dans les enfans. Les beaux
exemples des poëtes et des orateurs devraient enrichir
leur mémoire vierge encore , et les accoutumer à sentir
avant de raisonner ; ce qui est le contraire de l'éducation
ordinaire. Ils concevraient peu d'abord, et finiraient
par tout comprendre . Ce serait soulever doucement le
voile de l'intelligence par la main de l'imagination et
celle du sentiment. On obtiendrait dans la société des
hommes vertueux par habitude , et dans les arts un plus
grand nombre d'hommes de génie. Dans toutes les parties
de l'administration , la probité serait compagne des
lumières. Voilà un système de perfectibilité qui vaut
bien tous ceux qu'on a proposés jusqu'à ce jour, et dont
l'exécution est dans la main des hommes d'état .
L'étude des sciences abstraites , sobrement mêlée à
l'étude des belles-lettres , viendrait donner à celles-ci de
AVRIL 1816. 321
1
la consistance et un appui solide. On ne se plaindrait plus
qu'elles dessèchent l'imagination ; d'ailleurs les mathé
matiques ne sont sans charmes que dans leur vestibule.
Une fois qu'on a pénétré dans le sanctuaire , elles ont un
attrait vif pour les esprits qui , comme Hamilton , puisent
dans la vérité la volupté de l'entendement ; l'enthousiasme
est aussi de leur compétence. Ne voit-on pas
Képler, en analysant les phénomènes célestes , ne pouvoir
s'empêcher de s'exprimer en poëte ? Fontenelle luimême
, dans ses Éloges , en parlant d'astronomie, a plus
d'imagination que dans toutes ses poésies . D'Alembert
disait que la géométrie nel redressait que les esprits
droits. On peut dire que l'analyse n'a jamais desséché
que les esprits arides .
La Grange , homme constamment livré aux plus
hautes spéculations de l'analyse , ne se délassait de ses
travaux que par la lecture du Tasse qu'il savait par
coeur, et dont il appréciait les beautés avec un goût
exquis. Son style, dans la partie historique, se ressent de
l'étude qu'il avait faite des ouvrages de Racine, de Voltaire
, et de nos bons prosateurs. Il respire partout cette
élégance qui est la grâce des sciences .
Je conviens que d'Alembert , avec une élocution plus
littéraire , est loin d'avoir un goût aussi pur. Il lui manquait
l'organe du sentiment , sans lequel on déraisonne
avec esprit dans les beaux-arts . De là ses erreurs , et
même ses hérésies , en éloquence , en poésie et en musique
; sa définition même de l'éloquence prouve qu'il ne
la sentait pas. Dans ses Éloges , où il affecte plus d'humeur
que de grâce , sans doute pour ne pas ressembler å
Fontenelle , il prodigue l'esprit , mais un esprit de recherche
, et jamais d'abandon , jamais d'épanchement
Ses différens parallèles , marqués au coin d'un esprit fin ,
sont ingénieux , mais souvent un peu faux , selon la remarque
de Fontenelle lui-même , qui s'y connaissait.
Ses vues sur la littérature , sur l'art dramatique , sur
l'éloquence , sont dignes d'un philosophe; mais c'est tout
l'éloge qu'on en peut faire . Est-ce ainsi qu'on devait juger
un poëte tel que Boileau , qui n'est plus qu'un versificateur
aux yeux de d'Alembert ? Refuser de la verve à
TOME 66°. 21
322 MERCURE DE FRANCE .
Boileau , c'est en manquer soi-même ; ce qui est arrivé
aussi à Marmontel ( 1). Outre le mérite d'un style animé,
etqui se plie à tous les tons , Boileau , dans ses épîtres
et ses satires , abonde en vers d'un grand sens , en vers
proverbes. Dans le Lutrin , il a montré à quelle hauteur
pouvait s'élever notre langue poétique quand le génie
voudrait l'employer dans l'épopée ; et on ne lui donne
que le titre de versificateur ! et on lui reproche de n'avoir
rien inventé , lui qui , dans le Lutrin , a bâti , pour
ainsi dire , un édifice sur la pointe d'une aiguille ! Il faut
être bien aveugle pour soutenir une opinion aussi erronée.
Marmontel s'est corrigé un peu en vieillissant ;
mais il a toujours conservé un peu de rancune pour Boileau.
En parlant de Scarron , il se délecte à louer ce misérable
bouffon , autant qu'il déprisait le chantre du
Lutrin. Il finit par n'accorder à Boileau qu'une froide
estime.
1
Peut- être Marmontel a-t-il plus d'égards pour le poëte
du sentiment, pour le tendre Racine ? Non ; s'il est Cotin
pour Boileau , il est Pradon pour Racine , à qui il reproche
de la mollesse et une couleurplus moderne qu'antique.
Mais aussi Corneille est son Dieu ; il l'élève sans
doute avec l'intention de rabaisser son rival . Le rôle de
juge passionné l'égare dans son admiration , et lui dicte
de fauxjugemens .
LaHarpe , élevé de bonne heure à l'école de Voltaire ,
offreplus de goût et des principes avoués par les maîtres.
Cependant , s'il est sans peur, il n'est pas sans reproche.
Il admire Homère dans l'Iliade; mais il ne sent pas les
beautés de l'Odyssée aussi bien qu'Horace et Fénélon .
Quand il parle de Virgile , il est bien plus coupable : il
glisse sur les beautés de l'Enéide dans les six premiers
livres , et critique injustement les six derniers. M. de
Fontanes a très-bien relevé la faute du critique en cet
(1) Dans l'Építre aux Poëtes , on trouve ces deux vers étranges :
Sans fen , sans verve et sans fécondité,
Boileau copie ; ondirait qu'il invente,
AVRIL 1816. 323
endroit du Cours de Littérature. Ce qui est plus étonnant
encore , c'est que La Harpe , dans le chapitre des
poëmes didactiques , n'ait pas dit un mot des Géorgiques
de Virgile , premier chef-d'oeuvre du genre.
Nous pourrions étendre plus loin la considération de
ces erreurs professées par des hommes qui jouissent
d'une grande réputation comme aristarques. Si , dans
leur première éducation , on eût exercé leur sentiment
avant leur raison , ils fussent sans doute devenus plus
parfaits, commehommes de goût et de génie, etn'eussent
pas peu contribué à en produire d'autres : phénomène
qui caractérise le beau siècle de Louis XIV, qu'on peut
appeler une constellation de grands hommes . F.
BEAUX - ARTS.
PEINTURE.
ESTEBAN MURILLO ( BARTHÉLEMİ ) ,
( Chef de l'École flamenco-espagnole ).
C'est le prince de l'école de Séville , et le plus grand
des coloristes espagnols .
Antoine Palomino croit qu'il naquit à Pilas ; mais
son extrait de baptème authentique prouve qu'il fut
baptisé dans la paroisse de Sainte-Marie-Madeleine de
Séville , le lundi ier. janvier 1618 ( 1 ) .
Dès l'enfance , Murillo fit connaître son penchant pour
la peinture , et son père ne tarda pas à le mettre à l'école
de Jean del Castillo , son parent , pour qu'il y apprît les
élémens .
(1) Cette erreur peut provenir de ce que la femme de Murillo
père était de Pilas , et qu'elle y avait un peu de bien.
Les parens de Barthélemi furent Gaspard Esteban Murillo , et
Marie Perez . Comme tous ses ancêtres se sont appelés Esteban , on
en conclut quec'est le nom de famille.
324 MERCURE DE FRANCE .
Castillo , bon dessinateur, sut inculquer à son élève
d'excellens principes ; mais il ne put lui enseigner que
la couleur sèche qu'il tenait de l'école florentine. C'é
tait , en effet , celle qu'avaient apportée à Séville Louis
de Vargas , Pierre de Villegas et quelques autres professeurs.
Tels furent les commencemens de Murillo , qui apprit
fort vite et sans peine. Son maître ayant été s'établir
à Cadix , Murillo se trouva sans guide. Il peignit
alors pour la foire de Séville tout ce dont se chargeaient
ceux qui faisaient ce commerce de peintures avec les
Amériques. Par ce moyen, il acquit une grande pratique ,
et se fit un coloris suave , quoique trop étudié. On conserve
toujours à Séville , de lui , trois tableaux de ce
temps : c'est là sa première manière.
Murillo n'avait pas plus de vingt-quatre ans , lorsque
Pierre de Moya vint à Séville , arrivant de Londres ,
pour se rendre à Grenade. Cet artiste distingué rapportait
le goût et la palette de Wandyck, son maître. Quand
il vit la douceur du style de Moya , Murillo resta dans
l'admiration , et ne s'occupa plus que des moyens de
l'imiter. Mais le départ de Moya fut si prompt que Murillo
resta tout incertain sur le chemin qu'il devait suivre
pour arriver à être grand professeur. Il aurait bien été
en Angleterre ; Wandyck venait de mourir. Il aurait
bien aussi voulu se rendre en Italie : mais , à la suite
de ces désirs , il restait dans une affliction extrême ; car
il se voyait sans nul moyen pour entreprendre de tels
Voyages.
Enfin il trouve une ressource que la vertu et l'application
purent seules lui inspirer. Il achète une assez bonne
partie de toiles , la divise en beaucoup de carrés , les imprime
lui - même, sur les uns peint quelques passages
mystiques , et sur les autres des fleurs.-
Un chargeur pour les Indes les lui achète. Muni de
leur mince produit , Murillo part de Séville pour l'Italie ,
sans communiquer son intention à qui que ce soit de sa
famille , ni à aucun professeur.
Il arrive à Madrid , se présente à Vélasquez, son comAVRIL
1816. 325
1
patriote , et lui découvre les projets qui l'ont fait sortir
de Séville . de
Murillo trouve dans Vélasquez une bonté excessive ;
car à l'instant il en reçoit tous les moyens possibles pour
étudier. A la voix de Vélasquez les portes des temples
, des palais, sont ouvertes pour Murillo.
Les résultats prouvent ce que furent les études de
cet artiste , et sa constance ainsi que son application ,
puisqu'il fut trois ans sans sortir ou de Madrid ou de
l'Escurial .
De retour à Séville , en 1645 , son arrivée ne fit aucune
sensation , puisqu'à peine on s'étoit occupé de son départ.
Mais lorsque , l'année suivante , on vit les tableaux qu'il
avait peints pour le petit cloître de Saint - François ,
tous les artistes restèrent stupéfaits . Personne ne pouvait
deviner qui lui avait appris un genre aussi inconnu que
nouveau , et qui décelait tant le grand maître. C'est là sa
seconde manière , qui se rapporte au genie de Vélasquez.
Dans ces tableaux qui lui firent tant d'honneur , Murillo
venaitde signaler les trois maîtres dont il avait étudié
le style ; car les anges qui s'offrent au saint en extase ,
dansl'une de ces compositions, retracent Ribert. Le superbe
tableau de la mort de sainte Claire , par le profildes têtes ,
et par toutes les extrémités qui sont d'une carnation des
plus fraîches , semble une pure réminiscence de Wandyk .
Vélasquez renaît tout entier dans la magnifique production
de saint Jacques avec les pauvres .
Ala suite de tant d'ouvrages , Murillo acquit une réputation
supérieure à celle de tous les peintres de Séville ,
et fut chargé d'une quantité prodigieuse d'occupations
qui lui ouvrirent le chemin dela fortune.
C'est alors , soit par la facilité extraordinaire que lui
donnèrent tant de travaux , soit par le désir de plaire
encoreplus aupublic, qu'il changea son style un peu trop
timide en un autre plus vigoureux , rempli defranchise,
et néanmoins tellement suave qu'il enleva le suffrage de
tous les amateurs .
Voilà la troisième manière qui lui mérita le titre de
prince des coloristes .
C'est ainsi qu'en 1655, il peignit le saint Léandre et
)
326 MERCURE DE FRANCE.
le saint Isidore , plus grands que le naturel , vêtus de leurs
habits pontificaux ( 1) .
C'est en 1656 qu'il fit son célèbre saint Antoine de
Padoue, que l'on voit dans la chapelle des fonts de baptême
de Séville ( 2).
,
En 1665 , il fit aux frais du fervent chanoine , don
Justin Neve , et pour l'église Sainte-Marie la Blanche
les quatre tableaux qu'on a eu l'occasion de voir à Paris ,
et qui l'élevèrent au premier rang (3 ) .
En 1667 et 1668 , Murillo dirigea les travaux de la
salle capitulairede la cathédrale. Il retoucha lui-même les
hiéroglyphes qu'avait composés Paul de Cespèdes , et ,
entre autres ouvrages, fit dans une coupole une superbe
Conception (4) .
( La suite à un numéro prochain. )
( 1) Saint Léandre est le portrait du licencié Alphonse de
Herrera ; et saint Isidore celui du licencié Jean Lopez de Talavan ,
que je cite pour la beauté de leurs traits .
(2) Le chapitre donna à Murillo , pour ce tableau , 10,000 réaux;
ce qui était une somme énorme relativement au temps , et relativement
surtout à celui qui payait . Les connaisseurs regardent cet ouvrage
comme un des meilleurs de Murillo , soit par l'harmonie et
l'heureux contraste qu'on y retrouve en tout , soit pour l'expression
de la figure du saint , qui , à genoux , se dispose à recevoir, les
mains ouvertes , l'Enfant Jésus descendant au milien d'un foyer de
jumière, soit pour l'aérien qui en contourne tous ses accessoires, ou
pour l'heureuse indécision dans laquelle se perdent tous les épisodes
de cette inimitable production.
(3) Ai -je besoin de parler de ces ouvrages ? Ne répondirent- ils pas
victorieusement à ces faux connaisseurs qui , pour déprécier Matillo
, prétendent qu'il n'a rien que d'ignoble ?
(4) Il avait fait cette Conception pour la coupole du monastère
des Franciscains . Quand le tableau fut dans l'église , les révérends
pères , effrayés des traits prononcés de la Vierge , prétendirent que
Murillo se moquait d'eux , et ne voulurent pas récevoir cette pro-
1
AVRIL 1816. 327
NÉCROLOGIE .
Jean-Baptiste Mercadier de Bélesta , département de
l'Ariége , ingénieur en chef de première classe dans le
corps royal des ponts et chaussées , président de la société
d'agriculture du département de l'Ariége , membre
de plusieurs sociétés savantes , est décédé le 14 janvier
1816 , à Foix , à l'âge de soixante-huit ans .
Né au milieu des Pyrénées , dans une contrée qui a
produit plusieurs grands hommes , M. Mercadier se sentit
de bonne heure animé de ce génie créateur qui élève
l'homme aux plus sublimes découvertes ; il se livra à
l'étude des sciences et des lettres avec une ardeur qui
ne s'est jamais rallentie, et il marcha à pas de géant dans
la carrière qui venait de s'ouvrir devant lui .
Il fut bientôt connu des savans ses contemporains ;
MM. Raynal et d'Alembert l'honorèrent de leur amitié.
Il dédia à ce dernier son Système de Musique théorique
et pratique, qu'il composa en l'année 1773. Cet ouvrage,
qu'il publia d'après l'invitation de M. d'Alembert , est
le fruit d'un travail éclairé. L'auteur y fait remarquer
les défauts des systèmes reçus , et donne des vues nouvelles
tant sur la mélodie que sur l'harmonie.
L'infortuné Louis XVI , juste appréciateur du mérite ,
l'avait chargé , avant la révolution , de voyager sur les
deux mers pour faire des observations relatives à la navigation.
C'est alors qu'il composa ses Recherches sur les
ensablemens des ports de mer, et les moyens de les em
duction . L'artiste , sans rien observer, demande , avant de le remporter,
qu'on lui permette seulement de le mettre un moment à sa
place. Les religieux ne peuvent le lui refuser ; mais , au furet mesure
que la Conception s'élève , toutes les physionomies arrivant à
cette aménité entraînante de Murillo , tout le convent trouve le tableau
magnifique . Le peintre vent le reprendre ; grands débats , et
Jes amis de Murillo arrangent cette affaire en faisant payer par les
révérends une somme beaucoup plus forte que celle convenue.
328 MERCURE DE FRANCE .
pêcher. Cet ouvrage remporta le prix proposé en 1784
et 1786 par la société royale de Montpellier.
Pendant que la France entière gémissait sous l'oppression
, M. Mercadier cherchait sa consolation dans la culture
des sciences . Constamment éloigné des affaires politiques
, il ne désira jamais d'autre consolation que celle
que donnent les talens .
Sobre et robuste , il semblait devoir espérer une plus
longue vie; mais son amour pour les sciences en a avancé
le terme. La maladie qui l'a conduit au tombeau l'a surpris
au moment où il allait mettre au jour son Histoire
générale des mouvemens de la mer et de l'atmosphère ,
on météorologie universelle; cet ouvrage, qui est en neuf
volumes ( 1 ) , et auquel ce grand géomètre a travaillé pendant
trente ans , donne la solution numérique des équations
de tous les degrés .
Tous ceux qui ont connu cet estimable savant partatagent
la douleur de sa famille , et rendent à sa mémoire
la justice qui lui est due. Il était bon époux , bon
père , bon Français , et sujet fidèle. Il est mort dans les
sentimens de la plus vive piété.
M. Mercadier a laissé à sa famille et à ses nombreux
amis des regrets ineffaçables ; à ses enfans, l'exemple des
vertus domestiques, de son dévouement au roi , et de son
amour pour nos princes légitimes ; aux amateurs des
sciences, un modèle ; et aux savans, le fruit de ses veilles
et de ses travaux .
(1 ) Indépendanıment des ouvrages dont on vient de faire mention ,
M. Mercadier est auteur d'une ébauche de la description du département
de l'Ariège , et d'un autre ouvrage sur la nomenclature et la
comparaison des anciennes mesures avec les nouvelles . S. Exc. le
ministre de l'intérieur écrivit à ce sujet que ce travail était un des
meilleurs qui eussent paru en ce genre, et qu'il serait à désirer qu'il
pût servir de modèle à tous les départemens. Il est également l'auteur
de la Statistique du département de l'Ariège , ouvrage qui exigea
beaucoup de soin et de travail.
AVRIL 1816. 329
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Nous voicippaarrvveennus à la clôture de l'année théâtrale.
La semaine sainte , qui était consacrée autrefois aux
exercices de piété , fait , pour ainsi dire , les vacances
des comédiens. Les grands théâtres de Paris ont fermé
dimanche dernier pour n'ouvrir que le lundi de Pâques .
Je ne suis point encore informé des mutations et nouveautés
que doit amener l'ouverture des spectacles .
Je n'ai jusqu'à présent à entretenir V. A. que d'un vaudeville
intitulé Hamlet , parodie de la pantomine de ce
nom , dont j'ai eu l'honneur de lui annoncer le succès il
y a quelque temps. Il est singulier de voir le Vaudeville
se rabaisser maintenant à la parodie d'une pièce des boulevards
. On attribue cette lourde facétie à MM. Scribe et
Delestre , qui sont plus connus par le petit ouvrage
d'Une Nuit de la Garde nationale que par tous les pamphlets
qu'ils font chanter depuis plusieurs semaines sur
les tréteaux du Vaudeville.
Le théâtre de la Porte Saint-Martin s'est cru offensé
dans cefactum. Il s'est fâché ; et, comme il n'y a rien de
sot au monde comme un imbécile en colère , il a riposté
par une espèce de vaudeville de la façon de M. Henri
Dupin , dont deux à trois mille sifflets se sont hâtés de
faire justice . On se plaignait déjà que la parodie d'Hamlet
était dénuée d'esprit et de gaîté ; mais M. Dupin
pouvait dire, comme Bridoison du Mariage de Figaro :
Je suis .... is .... en....core.... plus be .... ête .... que ces messieurs
.
Je crois , Monseigneur, que rien ne vous donnera une
idée plus complète du genre d'esprit qui règne à présent
au Vaudeville, que de vous transcrire quelques couplets
de MM. Scribe et Delestre. Je choisis ceux qu'on a fait
répéter, pour ne pas être accusé de partialité :
Air : Bouton de Rose .
La Comédienne
Deviendra la pièce du jour.
330 MERCURE DE FRANCE .
Il faudra que chacuny vienne,
Sinon pour la pièce , au moins pour
La Comédienne.
C'est un petit coup d'encensoir pour mademoiselle
Mars , qu'on appelle dans cette pièce Betti, nom du personnage
qu'elle joue si bien dans la Jeunesse de Henri
V.
Apropos de l'Opéra- Comique , un hôtelier chante :
Le Nouveau Seigneur et Joconde ,
Joconde et le Nouveau Seigneur,
Et leurs nouveautés dans le monde ,
Ont , grâce au ciel, tant de bonheur,
Que l'an prochain , sans qu'on les fronde ,
Ils offriront au spectateur
Le Nouveau Seigneur et Joconde ,
Joconde et le Nouvean Seigneur.
Mademoiselle Betti ne peut concevoir qu'on puisse
mettre Hamlet en ballet . On lui répond :
Qui , la fête est complète;
Hamlet qui pirouette ,
Danse comme un perdu.
Le Crime entre en cadence,
Et même à ses côtés j'ai vu
Balancer l'Innocence
Etsauter la Vertu .
On parle aussi d'un Claudius qui dissimule avec un
rigodon. Les acteurs paraissent se divertir davantage
que le public en jouant cette parodie. Joly est un acteur
fort original , qui joue le rôled'un valet avec les mêmes
gestes que ceux qu'on fait faire aux marionnettes en
bois. Il semble qu'il a les pieds et les mains attachés
avec des fils. Rien n'est plus plaisant que cette caricature
, dont il nous avait déjà égayés il y a quelques années
dans un vaudeville profondément oublié.
Pour ne pas laisser Paris dans une disette totale de
AVRIL 1816. 331
spectacles , madame Catalani donne des concerts soidisant
spirituels . Du reste , on n'entend pas parler du
plus petit oratario à l'Opéra , qui a trouvé le secret de
perfectionner encore l'indolence et la paresse dont on
l'accusait depuis si long-temps.
-
PARIS.
On lit dans le Journal des Maires l'article suivant
sur les bateaux à vapeur :
Il y a déjà plusieurs années que , sur tous les fleuves
des États-Unis , on a établi pour les messageries de longs
bateaux , mis en mouvement par la machine à vapeur.
Cette puissante machine fait tourner de chaque côté
du bateau une grande roue, dont les ailes, frappant l'eau
perpétuellement avec beaucoup de force , servent , pour
ainsi dire , dejambes , et réellement de rames , et poussent
le bateau avec une telle rapidité , qu'en remontant
la rivière d'Hudson ( ou du Nord ) on n'emploie que
vingt- deux heures , ou vingt-quatre heures au plus ,
pour faire les cinquante-trois lieues qui séparent New-
Yorck d'Albany.
Les paquets , les bagages et les marchandises sont placés
sur le tillac et couverts d'une grosse toile goudronnée;
le tillac est bordé d'une banquette et d'une balustrade.
,
La partie libre de l'entrepont contient deux grandes
salles à manger, entre lesquelles sont deux chambres ,
l'une pour les dames, l'autre pour les messieurs ; chacun
de ces appartemens a son escalier séparé.
Les chambres sont bordées de cabanes à deux lits , l'un
sur l'autre , non-seulement propres , mais élégans , avec
des rideaux de fort belle toile peinte , ornés d'un peu
trop de franges et de crépines .
Elles ont chacune des fauteuils , des chaises, des glaces
et un poêle ; on y trouve des gazettes et quelques livres
nouveaux .
Un restaurateur donne trois repas par jour, et à des
1
332 MERCURE DE FRANCE .
1
heures réglées , dans les salles à manger ; on en ôte ensuite
les tables , et on s'y promène quand il pleut.
La première idée de cette découverte est due à un
Français , M. Jouffroy, dont l'invention a été perfectionnée
par le colonel Fulton. Cet ingénieux mécanicien
a jugé que l'on pourrait placer au milieu d'un vaisseau
de guerre la machine à vapeur avec une roue de gran-
/ deur suffisante pour le mettre en mouvement ; et il a
réussi .
La quille de ce vaisseau est interrompue dans un espace
suffisant pour le jeu de la roue .
Il n'a point de gouvernail extérieur ; une mécanique
assez simple , appliquée à l'ouverture centrale , donne
le moyen de le gouverner par dedans .
Il n'a ni avant ni arrière; mais un changement de
position très-facile dans la pièce qui meut la roue, la
fait tourner suivant l'ordre du capitaine , d'un côté ou
de l'autre .
Il n'y a ni mâts ni voile ; le navire ne peut être
dégréé.
Il n'a besoin ni de vents ni de marée , et peut les surmonter
l'un et l'autre ; ce qui lui donne un immense
avantage sur tous les autres vaisseaux de guerre qui ne
peuvent se passer de vent , et pour qui la marée et les
courans sont d'un grand secours .
Il va les chercher par le côté qu'il désire , sans qu'ils
puissent l'éviter .
Sa coque a quatre pieds et demi de plein bois , alternativement
posé debout et de champ ; aucun boulet ne
pourrait le percer .
Il porte dans l'entrepont trente-deux pièces de canon
de trente-deux livres de balle , et trois autres , dont un
de plus gros calibre à chaque extrémité du pont.
Čes six pièces de canon sont les seules parties de l'armement
qui peuvent être atteintes par le feu qu'on lui
oppose.
Le fourneau , placé sur la chaudière , peut rougir des
boulets .
Ce vaisseau de guerre étant invulnérable à l'artillerie
de l'ennemi , dont il foudroie les bâtimens toutes les fois
AVRIL 1816. 333
que le vent ou la marée les empêche de le fuir, ne leur
laisse de ressource apparente que celle de le prendre à
l'abordage avec leurs chaloupes ou autres bâtimens à
rames.
Mais si les assaillans parvenaient à monter sur son
pont, des faux cachées dans l'épaisseur du bordage , et
lâchées par une détente, leur couperaient les jambes; on
leur jetterait en même temps soixante muids d'eau
bouillante sur la tête ; et l'on renouvellerait de moment
en moment cette terrible ablution .
Plus de moyens destructeurs n'ont jamais été réunis .
Un tel vaisseau peut, dans une rade, affronter et vaincre
toute une escadre .
Tous les ports que des vaisseaux de ligne ou de grosses
frégates et des galiotes à bombes ont pu jusqu'à présent
approcher, menacer, mettre en danger, seraient devenus
inattaquables .
Le Steam-Fregate n'ayant point de mats , point de
cordes , point de voiles , ne coûte pas plus qu'un vaisseau
de ligne, et coûtera moins quand les pièces en fer de
sa machine pourront être fondues de suite pour la construction
de plusieurs bâtimens pareils.
Le colonel Fulton est mort quinze jours avant que le
sien fût achevé ; c'est une grande perte pour l'Amérique
etpour lemonde.
Mais l'entreprise n'a point été abandonnée ; on a continué
le travail . Le bâtiment a été mis en état de combattre.
Il est sorti du port , et s'est majestueusement
promené en manoeuvrant dans la vaste baie de New-
Yorck .
Il n'aura jamais besoin d'aller plus loin,et ne le pourrait
pas. Les tempêtes de l'Océan ne seraient pas pour
lui sans danger ; leurs violentes secousses pourraient dé-
"monter quelque partie de sa mécanique intérieure , et il
ne contiendrait pas assez de bois pour entretenir l'ébullition
dans sa chaudière durant un voyage de long cours.
Arme admirable de sûreté , il n'en est pas une de conquête
ni d'oppression ; mais , semblables au rivage qui ,
poséde la main de Dieu , met un terme à la fureur des
mer, les Steam -Fregates , enfantés par le génie de
334 MERCURE DE FRANCE .
1
l'homme , diront à l'orgueil dévastateur des grandes
puissances : Tu t'arréteras là.
Un militaire invalide , M. Dezormeaux , a exécuté
un poignet artificiel à l'usage de ses camarades mutilés
par suite de blessures honorables. L'idée en est toute
naturelle ; elle ne suppose aucune combinaison des
théories de la mécanique; et cependant l'instrument
remplit parfaitement son objet. C'est une boîte en fer
ou une manche fortement assujétie par des courroies au
bras privé de la main , et à laquelle s'adaptent plusieurs
ustensiles ingénieux propres à la remplacer. Avec
son secours , on peut écrire , dessiner, faire des armes.
L'inventeur a reçu des récompenses du ministre de l'intérieur
etde la société d'encouragement. Mais, aussi généreux
qu'habile, il n'a usé de ces récompenses que pour
perfectionner son invention .
Les obsèques de Ducis ont eu lieu , le 4 de ce mois ,
à Versailles , lieu de sa naissance, et où il est mort à l'âge
de 83 ans. Suivant ses intentions , ses restes ont été déposés
à lamême place où sa femme avait été enterrée dix
mois auparavant. Nous nous proposons de donner dans
unprochain numéro , une notice sur la vie etles écrits de
cet inestimable écrivain.
Une médaille doit être frappée en son honneur ; elle
sera semblable à celle que M. Loir, conseiller de préfecture
à Caen , vient de faire exécuter pour Malherbe :
tous les membres de l'Institut en corps et ungrand nombre
d'amis des arts ont déjà souscrit.
- Les campagnes sont infectées de prétendus visionnaires
qui trompent le peuple et se jouent de sa crédulité.
Les nommés Mérigot et Lucas , vignerons de la
commune de Narcy, près Nevers , se qualifiant tous deux
de premiers serviteurs de Dieu , et se disant visités par
un ange , réunissaient depuis quelque temps , chez eux ,
dans les champs ou à l'église , des individus de la campagne
de l'un et de l'autre sexe , pour faire des prières
ou chanter des cantiques qu'ils prétendaient leur avoir
été inspirés par le même ange: l'autorité locale prescrivit
à ces deux individus de cesser ces réunions et ces
AVRIL 1816. 335
prières. Pendant quelque temps , Mérigot et Lucas obtempérèrent
à cette défense ; mais dernièrement l'un
d'eux , prétendant avoir eu de nouveaux entretiens avec
l'ange , ils reprirent le cours de leur mission. Le maire
de Narcy a informé l'autorité supérieure des progrès
que semblait faire , sur l'esprit des crédules habitans de
la campagne , la superstition de Mérigot et Lucas , et les
ordres ont été donnés pour que ces deux apôtres fussent
1
provisoirement arrêtés , sauf à eux de justifier de leur
mission.
1
- La cour royale , en audience solennelle , a enregistré
les lettres patentes qui commuent en une prison
de dix ans la peine de mort prononcée contre le général
Debelle. Après l'arrêt de la cour, qui prononce l'entérinement,
sur le réquisitoire de M. Bellart, procureur général ,
M. le général Debelle a prononcé ces mots avec émotion
et d'une voix altérée :
« Si j'avais subi la mort , à laquelle j'étais justement
> condamné , mes voeux auraient été pour l'auguste
famille des Bourbons ; j'espère que désormais aucun
traître ne tentera de troubler le calme de la France :
» mais si jamais il m'est permis de lui offrir mon bras ,
» je verserai jusqu'à la derniere goutte de mon sang
pour le roi qui Je supplie M. le
»
» me conserve la vie.
>> président de porter aux pieds du trône l'expression de
>>ma reconnaissance et de mon repentir. >>>
- Un boucher d'Irlande , nommé Law, vient d'avoir ,
dit- on , à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans , une fille.
Son fils aîné a quatre- vingts ans ; sa fille se trouve , en
naissant , tante , grand'tante , arrière-grand'tante de plus
de cent personnes .
Les lettres , annonce un journal , viennent de perdre
M. Duvicquet. Il s'était chargé de remplacer l'abbé
Geoffroy au Journal des Débats . Feu M. Duvicquet est
connu dans la république des lettres par une tragédie
inédite , en vers blancs , intitulée Pompée chez Possidonius
, ou le Héros philosophe.
- Parmi les modes nouvelles qui doivent briller à
Longchamp , on cite les chapeaux à l'amnistie ; ce sont
1
336 MERCURE DE FRANCE.
!
des chapeaux de paille blanche ornés d'une couronne de
lys et de violette entremêlés .
Le ballon de mademoiselle Garnerin est tombé , le
24 mars dernier , à 6 heures du soir , dans la commune
deRuillé-sur-Loir, arrondissement de Saint-Calais (Sarthe) .
Ainsi trois heures lui ont suffi pour parcourir une distance
d'environ trente-six lieues en ligne droite .
Le Courrier prétend que l'épigramme suivante
contre MM. les cumulards circule à Paris :
Cumulo , dit monsieur Rifflard ;
Cumulabo , répond d'Agnière ;
Sat cumulavi pour ma part ,
Ajoute Griffon , leur compère.
Las de voir cumuler autant ,
Amis , délivrons sans scrupule
De tout ce trio cumulant ,
Le peuple qui rien ne cumule.
Allemagne.- On parle beaucoup en ce moment de la
constitution qui doit être établie dans les états héréditaires
d'Autriche , conformément aux actes du congrès .
Si notre gouvernement n'a pas suivi sur-le-champ l'impulsion
donnée par le siècle aux autres souverains de
l'Allemagne , c'est que les secousses politiques qui ont
agité les différentes parties de l'Europe se sont moins fait
ressentir chez nous . Mais l'intention de notre souverain
avait toujours été d'établir parmi nous ce degré de sage
liberté que comportent les lumières du temps .
Francfort.- Un phénomène aussi nouveau sinque
gulier de notre temps ; c'est que les gazettes de Liège
et de Bruxelles annoncent qu'il a éclaté une révolution
à Berlin ; qu'on parle à Paris d'une révolution à Vienne ,
et à Berlin d'une révolution à Saint-Pétersbourg. Ces
bruits rappellent les manoeuvres employées par les Jacobins
pendant la révolution de France ; et l'on cessera d'en
être étonné , si l'on fait attention au nombre d'exilés
qui habitent maintenant les provinces de la Belgique .
,
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE, RUE DE RACINE ,
N°. 4 .
TIMBRE
MERCURE
DE FRANCE.
SEINE
C.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
-
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1er. de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
ladernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
POÉSIE .
LA PRISONNIÈRE FUGITIVE.
O mânes de Nelkar, cher amant que je pleure !
Guidez mes pas errans au sein de ces forêts :
Un monstre me poursuit; peut-être dans une heure ,
Son bras .... Épargnez-lui ce comble des forfaits.
Mon sein se gonfle....; émue , éplorée, incertaine ,
Je m'arrête.... Mon sang de frayeur est glacé !
Entends -moi , juste ciel ! éteins enfin la haine
Au coeur du scélerat contre moi courroucé.
Déjà n'étais-je pas assez infortunée
D'avoir perdu Nelkar, et perdu pour toujours !
TOME 66°.
(
22
338 MERCURE DE FRANCE.
Ad'éternels regrets par sa mort condamnée,
Fallait-il qu'un barbare en voulût à mes jours ?
Ames jours ! quelle erreur! et que dis-je , insensée?
Pour calmer sa fureur, hélas ! s'il suffisait
De donner une vie importune , épuisée ,
Jejurequ'à l'instant il serait satisfait.
1
Mais , non , pour le cruel ma vie est peu de chose ;
C'est un bien plus sacré qu'il prétend me ravir....
Ombre de mon amant, qui dans ce lieu repose ,
Dors en paix ; il se trompe , et je saurai mourir.
Lé jour où cette main te ferma la paupière ,
Ce chef audacieux de brigands comme lui
Me nomma son esclave , et dès-lors prisonnière ,
Pour ton amante en pleurs nul doux soleil n'a lui.
Deux fois le vert printemps ranima la nature ,
Deux fois les noirs frimas régnèrent en ces lieux ,
Sans que , triste et mourante en ma prison obscure ,
Le pur éelat du jour vînt réjouir mes yeux.
Enfin , soit en effet pitié , tendresse ou rage ,
Je suis libre , j'ai bu la coupe des revers ;
Je le suis; mais, hélas ! à quel prix ! .... Mon courage
S'indigne , se renflamme , et je reprends mes fers .
Un an s'écoule encor : à ma douleur plus forte
Je cédais ; tout à coup, dans mon triste repos ,
Sur ses énormes gonds j'entends rouler la porte
Du cachot où trois ans j'ai souffert tous les maux.
Une voix inconnue a frappé mon oreille ;
J'écoute : « Ne crains rien , victime de l'honneur !
>> Tandis que loin d'ici le crime affreux sommeille ,
> Je viens briser tes fers et finir ton malheur.
AVRIL 1816.
339
» Au carnage entraîné , le tyran qui t'opprime
>> De son farouche aspect, n'afflige plas ces bords :
>> Ennemi dd barbare , et détestant sou crime ,
>> Pour venir jusqu'à toi j'ai tenté mille efforts.
>> Enfin , j'ai triomphe de tongardien sévère ;
>> L'or n'a pu le fléchir, ces mains l'ont enchaîné :
>> Viens le voir, écumant de honte et de colère ,
>> Rouler dans la poussière où mon bras l'a traîné.
» Mais toi , loin de ces lieux cours chercher un asile ,
» Où du despote altier tu braves le courroux ;
>> Et puisse désormais, plus juste et plus facile ,
» Le ciel à ta vertu donner des jours plus doux ! »
Il cesse de parler : ma main faible et tremblante
Saisit l'auguste main de mon libérateur :
Soudain un cri s'élève , on court , et l'épouvante
S'empare de mes sens et vient glacer mon coeur .
« Fuis , dit- il , il est temps !.... Que mon coursier rapide
>> Précipite ta fuite et t'arraché au trépas.... »
Il se tait : généreux moins encor qu'intrépide ,
Il s'arme de son glaive et s'apprête aux combats.
Je pars; mais en fuyant j'entends le bruit des armes :
Dieu , protégez le bras qui protégea mes jours !
Qu'il soit vainqueur !.... Déjà , les yeux baignés de larmes ,
Du funeste château je ne vois plus les tours .
Long-temps j'erre éperdue en des climats sauvages ;
De fatigue épuisé , tombe , hélas , mon coursier !
Je marche , et , sans secours sur ces tristes rivages ,
Je contente ma faim d'un aliment grossier.
On me poursuit : enfin , de misère en misère ,
J'arrive aux lieux où dort le malheureux Nelkar :
340
MERCURE DE FRANCE .
Là , je saurai braver le tyran sanguinaire,
Et mériter du moins un coup de son poignard.
O mon frère ! & Nelkar ! combien à ton amie
Le sort avait promis des momens plus heureux !
Ta mourus : l'espérance àmon coeur fut ravie ,
Et je ne comptai plus que des jours ténébreux.
Bientôt j'irai te joindre , et cette idée encore
Promet à ma tendresse un plus doux avenir :
Je quitterai sans peine un monde que j'abhorre ;
Et j'attends mon bonheur de mon dernier soupir.
AUGUSTE MOUFLE.
1
BOUTS-RIMÉS
Proposés , en 1789 , par MONSIEUR , aujourd'hui
Louis XVIII, remplis par M. de Montesquiou.
Un accord
Liait Mars à Vénus. Vulcain au pied
Vonlut faire contre eux valoir sa
Les dieux rirent au nez de ce mari
Cette histoire
Apprendà tout mari,fourchu,crochu,
A voir son horoscope écrit dans l'
S'il est sage, il en rit, et n'est pas moins
Nos coeurs sont toussoumis aux lois de
Ils cherchent leur niveau. Maint auteur a
Vainement le contraire. Orgon
Met les Grâces en fuite , et justifie
synallagmatique
fourchu
pragmatique.
crochu.
hiéroglyphique
ventru ,
écliptique.
dodu.
l'hydraulique ;
beuglé
apoplectique
Églé.
AVRIL 1816 . 341
mw
VERS INÉDITS DE LA FONTAINE ,
Faits en 1679. ,
La Fontaine soupait chez madame de la Sablière , en 1679, avec
plusieursAnglais de distinction. Mylord,duc d'Ormond, ambassadeur
près la cour de France , reçut une lettre qui lui apprit la mort de
l'Anacréon anglais Waller. Après l'épanchement des regrets les
mieux sentis , on discuta sur la question de savoir quelle classe
d'ombres , dans l'Élysée , réclamerait cet illustre mort, soitdes philosophes
, des poëtes ou des amans. La Fontaine répondit par ces
vers improvisés , que les grâces naïves, qui inspiraient toujours son
génie, lui dictèrent encore en jouant :
Les beaux-esprits , les sages , les amatis ,
Sont endébats dans les Champs Élysées ;
Ils veulent tous en leurs départemens
Waller pour hôte , ombre de moeurs aisées .
Pluton leur dit : J'ai vos raisons pesées.
Cet homme sut en quatre arts exceller,
Amour et vers , sagesse et beau parler :
Lequel des deux l'aura dans son domaine?
-Sire Pluton , vous voilà bien en peine !
S'il possédait ces quatre arts en effet ,
Celui d'amour, c'est chose toute claire ,
Doit l'emporter; car, quand il est parfait ,
C'estunmétier qui les autres sait faire.
342
MERCURE DE FRANCE .
ÉNIGME.
De la belle et sensible Rose
Je suis le confident secret ;
Elle ne craint pas que je cause /
De naissance je suis muet.
Que dis-je ? je parle à la belle ,
Mais sans jamais être entendu
Par aucun autre que par elle ;
Je réponds , dès qu'elle ma vu ;
Je lui dis , non ce que je pense ,
Mais ce qu'elle me fait penser ;
D'être vrai je ne me dispense ,
Qu'autant qu'on veut m'en dispenser .
Même dans les plus doux quarts d'heure ,
Qu'elle m'accorde sans témoins ,
Si je suis heureux , que je meure !
On ne peut en profiter moins.
Faut-il avoir un coeur de glace
Dans un tête- à-tête charmant ,
Et ne rendre qu'une grimace
En échange d'un sentiment !
ww
CHARADE.
Mon premier quelquefois t'afflige et te fais peur;
Mais aussi quelquefois il t'offre le bonheur.
Monsecond sans science a de la profondeur ;
Mon toutle plus souvent est de mauvaise humenr.
AVRIL 1816. 343
mimw
ÉNIGME-LOGOGRIPHE
J'embrassai tout , et mon génie
Cueillit tous les lauriers destinés au talent :
De l'empire des arts usurpateur brillant ,
Lecteur, pour, m'admirer l'Europe est réunie.
Profond , léger, malin , agréable , érudit ,
Tour à tour faible et magnanime ,
Je suis moi-même une énigme sublime
Dont le mot n'est pas encore dit.
En attendant qu'on y répondé ,
Écoute bien : mon premier nom
Est tout entier dans mon second ;
Et mon second remplit le monde .
Le problème , lecteur, doit être résoln :
Si tu le lis deux fois, tu ne m'as jamais lu .
;
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphé
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est la lettre I.
Le mot de la charade est Château .
Les mots des logogriphes sont Demain et Crane. Dans le premier
on trouve Dé et Main ; dans le second on trouve Crâne et
Ane.
(
wmm
ERRATA DU DERNIER NUMÉRO,
Page 297. Sixième ligne : Abandonner , lisez abonner..
Page 297. Vingt-troisième ligne: Ressortaient , lisez ssortissaient.
Page 301. Huitième ligne : Passiez , lisez passassiez .
Page 306. Septième ligne : Moeur, lisez moeurs .
Page 366. Vingt-huitième ligne : Egalement son grand , lisez
également grand.
Page 306. Vingt-neuvième ligne : Sous effarègne , lisez sous
cerègne.
344
MERCURE DE FRANCE .
1
,
,
Biographie Moderne , ou Galerie historique , civile
militaire , pratique et judiciaire; contenant les portraits
politiques des Français de l'un et de l'autre sexe
morts ou vivans , qui se sont rendus plus ou moins
célèbres , depuis le commencement de la révolution
jusqu'à nos jours , par leurs talens , leurs emplois , leurs
malheurs , leur courage , leurs vertus ou leurs crimes.
Deux vol . in-8°. Prix : 13 fr. , et 17 fr. franc de port.
A Paris , chez Alexis Eymery , libraire , rue Mazarine ,
n° 30 .
1
Avant de jeter un coup d'oeil sur les mille ou douze
cents pages qui composent ce Dictionnaire , je m'arrêterai
à quelques réflexions qui se présentent à la seule inspection
de son titre : est-il d'une très-grande nécessité que
nous ayons des biographies d'hommes vivans ? Ces tableaux
sont-ils susceptibles de beaucoup d'exactitude , et
peut-on croire à l'entière impartialité de ceux qui les
tracent ?
Il serait facile de résoudre promptement ces trois
points. Je ne parle pas ici de l'ouvrage que j'annonce , et
que nous n'avons pas encore examiné ; mais il n'est personne
qui , en parcourant toutes ces biographies modernes
dont nous sommes inondés depuis quelques années , et
remarquant les erreurs sans nombre , les jugemens hasardés
, les contradictions de tout genre , dont elles fourmillent
, n'ait souvent conçu une idée très-défavorable
de la manière dont ces ouvrages ont dû être fabriqués.
On croit voir aussitôt un vaste salon où beaucoup
d'hommes de lettres , assis à différens bureaux et la
plume à lamain, tiennent chacun devant soi la Table du
Moniteur.
PREMIER HOMME DE LETTRES .
- Combien de pages? Combien de volumes ?
L'ÉDITEUR.
Leplus de volumes possible, et qu'ils soient forts.
AVRIL 1816. 345
DEUXIÈME HOMME DE LETTRES.
Voici un personnage sur lequel on trouve très -peu de
choses ; il me semble cependant qu'il a joui d'une certaine
célébrité pendant la révolution .
L'ÉDITEUR.
Voyez , rêvez , rappelez-vous , mettez à peu près .
SIXIÈME HOMME DE LETTRES .
Celui-ci a certainement un homonyme; il n'est pas
probable que des actions aussi opposées appartiennent au
même individu.
L'ÉDITEUR.
1
Quenous importe? Est-ce ànous de rectifier les journaux
officiels ? Il réclamera ; cela fera parler de l'ouvrage.
PREMIER HOMME DE LETTRES.
Que dirons-nous dans la préface ?
Chacun sait ce que contiennent ordinairement ces
préfaces : intention d'offrir des matériaux à l'histoire
(qui n'en fera certainement pas usage parce qu'elle s'en
défiera ) ; vif désir d'instruire les siècles (que ces livres
instruiraient fort mal ) ; but louable de présenter un
grand exemple à la postérité ( qui sans doute profitera de
cegrand exemple , mais se montrera jalouse d'apprécier
les hommes , et d'avoir des notions aussi précises que désintéressées
). On se garde bien de dire que l'on s'est
borné à la Table du Moniteur. On avertit au contraire
le lecteur que l'on a soigneusement consulté des pièces
particulières et authentiques ; on glisse même un mot qui
ne laisse pas douter d'une extrême modération. Cela posé ,
fouettez , dit l'éditeur , l'opération est sûre.
Le nouveau Dictionnaire que l'on publie aujourd'hui ,
reste d'autant plus étranger à ces réflexions , que ses
auteurs eux-mêmes ne nous le donnent que pour une édition
nouvelle , réduite et corrigée, de la Biographie Moderne
qui fut imprimée à Leipsick , en 1807. Cette atten-
(
346 MERCURE DE FRANCE.
tion de réduire et de corriger suppose une intention louable;
et si cet ouvrage offre aussi des augmentations ,
celles-ci auront sans doute été rédigées dans les mêmes
principes. Il ne s'agit donc ici que d'avoir rendu moins
défectueuxun objet de commerce , qui eut un grand débit
, et que l'on ne peut, après tout, empêcher d'avoir
existé. Encore un peu , cette entreprise deviendrait un
service digne de la reconnaissance du public ; et , au ton
de justice et de modération qui règne en effet dans les
éditions primitives , il n'est pas indifférent que tel éditeur
plutôt que tel autre se soit occupé de les reproduire.
Onaurait tort, au surplus, de conclure, de mondébut ,
que ces productions se rattachent , dans le principe , à
l'activité industrieuse du commerce des libraires. Puisque
je me suis proposé d'examiner en lui-même ce genre d'ouvrages
, je dois , pour offrir une solution exactedes questions
que j'ai posées , remonter à la source même de ces
combinaisons .
L'idée primitive d'un Dictionnaire consacré à offrir
les portraits des hommes qui se sont rendus plus ou
moins célèbres pendant le cours de notre révolution , appartient
à feu Beffroy de Reigny , plus connu sous le
nom burlesque de Cousin-Jacques , qui ne vit peut-être ,
dans sa conception , qu'une de ces originalités dont il
avaitdonné tant d'exemples dansses Lunes. Iln'eut point
à se féliciter de sa lubienouvelle. L'innombrable quantité
d'ennemis de tout genre qu'elle lui suscita , et les terreurs
continuelles qu'il ne cessa bientôt plus d'éprouver , lui
causèrent une aliénation d'esprit qui amena la fin de ses
jours . Cette extrême sensibilité seule intéresserait à sa
mémoire , et prouverait qu'il n'était point fait pour cette
sorte de continuation du ministère des accusateurs publics
. Fen Beffroy de Reigny fut en effet un homme estimable
sous beaucoup de rapports ; mais il avait célébré
l'aurore de la liberté par la petitepièce de Nicodème , et,
si ce fut un tort, on trouva qu'il se donnait au moins
un ridicule en voulant , dix ou douze ans plus tard , adjoindre
à son héros ceux qui s'étaient laissé prendre aux
maximes patriotiques qu'il lui avait fait débiter.
Sonhistoire est celle de bien des gens. Ce ne sont pas
1
AVRIL 1816. 347
A
les Français qui restèrent inactifs au milieu de nos troubles
, ou ceux qui s'y dérobèrent en s'expatriant , qui
songèrent à écrire la vie des personnages qui figuraient
dans nos discordes. Les expatriés , quand le trône chancelait
, ne s'occupèrent que de chercher à le sauver ; le
voyant écroulé , ils mirent leur gloire à combattre pour
le rétablir : ils n'eussent pu d'ailleurs bien remplir la
tâche qu'imposait l'opération nouvelle. Pour peindre des
intrigans , il fallait soi-même avoir intrigué; pour démasquer
des agitateurs , il fallait s'être souvent trouvé
sur leurs pas , les avoir eu pour rivaux , ou s'être vu leur
concurrent. Etrangers à toutes ces menées sourdes , les
uns et les autres n'eussent produit que des livres dépourvus
de ce vif intérêt qui se calcule d'après leur
degré de malignité ; ils n'eussent pas su fouetter , pour
me servir de l'expression du personnage imaginaire que
nous avons mis en action .
Le Cousin-Jacques avait fait entrevoir une mine trop
précieuse à exploiter , pour que des hommes adroits ne
sehâtassent pas de s'en emparer. Il était un moyen simple
d'éviter ses dangers tout en recueillant ses avantages ;
c'était de ne se point nommer : cette précaution des
nouveaux auteurs agrandit encore leurs priviléges . Le
voile de l'anonyme , tout en rendant plus libres les coups
dirigés par les haines particulières et les ressentimens
secrets , encourageait l'intérêt personnel , l'échange des
éloges entre amis , les réputations d'infaillibilité et d'une
innocence constante , digne d'hominages et surtout de
récompenses : des vues si profondes et si compliquées
sont au-dessus des spéculations de commerce. Des libraires
purent calculer un genre d'imitation; mais, à coup sûr,
ils ne furent pas les premiers continuateurs de l'ouvrage
très-imparfait du Cousin-Jacques , à moins que les successeurs
de celui- ci n'aient été libraires , hommes de
lettres et hommes d'état tout ensemble.
Heureusement l'idée de ces sortes de productions ne
vint pas dès les premières années de la révolution . Chaque
parti alors , ayant sa Biographie , eût ainsi offert sa
propre liste de proscription ; et je ne sais trop comment
le public s'y fût pris pour se faire , à chaque changement
1
348 MERCURE DE FRANCE .
politique , une idée toute différente des hommes sur
lesquels il aurait eu prononcé d'après leurs propres historiens.
Mais, à ne considérer la chose que dans les variations
éprouvées pendant nos deux ou trois dernières
années , il me semble que les éditeurs des Biographies ,
pour des hommes qui parlent à la postérité , pourraient
embarrasser un peu les écrivains futurs , sur le choix
qu'ils auront à faire entre les divers jugemens portés
par eux des mêmes individus. Il est déjà curieux de relire
lavie de certains personnages qui, en 1814, etmême
1815 , recevaient encore de très-grands éloges. Ce système
de dégradation continue est précisément ce qui
constitue le plus grand avantage de ce calcul odieux de
quelques anonymes sur les erreurs de leurs contemporains.
Nous crions contre les réactions : les esprits sages les redoutent
, les réprouvent. Jamais , en déployant la plus
grande sévérité , la puissance légitime , si long-temps
privée de ses droits , ne croirait , tout en gémissant,
devoir sacrifier à sa justice autant de victimes qu'elle
trouverait d'hommes empressés à lui en désigner. La clémence
appartient au pouvoir ; la perfidie et la cruauté
sont les attributs de la faiblesse ambitieuse.
Loin de moi que je veuille excuser ces mouvemens
déplorables qui désorganisèrent la France ! Je ne suis l'apôtre
ni des assassins ni des bourreaux ; la révolution les
a presque tous engloutis successivement , et leur histoire
n'entre point même dans la catégorie des ouvrages dont
je m'occupe , puisque la combinaison de ceux-ci porte
particulièrement sur des individus existans. Je ne cherche
pas davantage à dissimuler les moindres torts ; mais
qui a pu traverser , sans quelques erreurs , cette longue
suite d'années orageuses qui commencèrent par un ciel
pur que tant de Français crurent devoir rester sans
nuages ? Il est vrai que la plupart des hommes qui fournirent
cette carrière , ne se montrèrent pas toujours conséquens
avec les principes qu'ils avaient énoncés ; que ,
suspects aujourd'hui de vues intéressées lorsqu'ils proscrivirent
les titres et les décorations d'une noblesse antique
et illustre , ils semblent avoir lu dans l'avenir qu'il leur
donnerait à eux-mêmes ce qu'ils réprouvaient chez les
AVRIL 1816. 349
(
autres. Mais, en supposant que ces mêmes hommes n'aient
fait que dissimuler leurs véritables intentions , peut-on
faire le procès à toutes les pensées qui les réunirent ?
C'est par eux que le siècle prit cette marche imposante
qui amenades résultats réels , des améliorations évidentes
et profitables à tous. Si , oubliant que nous n'apportons
pas tous en naissant un même degré d'intelligence , de
force, de courage et même d'industrie , ils préconisèrent
une égalité chimérique , qui n'est pas moins contraire
aux lois du bon sens qu'à celles de la nature , ils firent
triompher une autre égalité , juste et raisonnable; par
eux , les hommes devinrent égaux devant la loi , prétendirent
à une égale répartition des impôts ; on leur dut
le gouvernement représentatif, l'abolition des fiefs , l'institutiondu
jury , et tous ces autres avantages que consacre
aujourd'hui la Charte , ouvrage d'un monarque ami
de l'humanité , et si digne du grand siècle qui s'enorgueillit
de ses lois ; c'est par eux que , non-seulement la
France , mais toute l'Europe , est aujourd'hui constitutionnelle.
Ces réflexions ne sont pas favorables au système des
Biographies modernes , et ne tendent à rien moins qu'à
prouver leur nécessité ; mais je n'ai pas montré au commencement
de cet article queje me proposasse de prendre
les choses tout-à-fait au sérieux. Il est un autredictionnaire,
qui parut en 1814; c'est le Dictionnaire des Girouettes,
que, sous beaucoup de rapports , je préférerais aux Dictionnnaires
historiques . Là, au moins , justifiant un titre
assez trivial, et qui rappelle assez plaisamment la déplorable
mobilité que rendaient peut-être inévitable des
circonstances politiques continuellement difficiles , les
grands personnages se trouvent en opposition avec leurs
propres paroles et leurs propres écrits. Point deréflexions ,
point de verbiage ; la gaîté , la hardiesse de l'idée, excusent
enquelque sorte sa malignité ; le Dictionnaire des
Girouettes est l'ouvrage qui véritablement convenait au
moment , et rien n'y manque , selon moi , si l'auteur a
été assez franc pour s'y placer lui-même. Quant aux
Biographies modernes , j'avoue qu'il me paraît difficile
qu'elles réunissent les qualités requises ; je ne dis cependant
pas que cela soit impossible : entendons-nous.
350 MERCURE DE FRANCE .
1
1
et
Ce n'est pas avec la Table du Moniteur et des on dit ,
que l'on peut raisonnablement procéder à un bon cuvrage
de ce genre ; ce ne doit être qu'en lisant et pesant
attentivement tout ce qui a été dit et publié pour ou
contre ses divers personnages , ainsi que par euxmêmes
; en méditant et mûrissant le tout, de manière
àse former une opinion juste , dépouillée de toute haine ,
de toute prévention; et je crois même nécessaire , pour
l'uniformité du jugement et du style , que tout ce travail
soit l'ouvrage du même écrivain. « Mais , dira-t- on ,
comment admettre qu'un homme puisse à la fois se livrer
à toutes ces recherches , à toutes ces méditations ,
confectionner ensuite la longue rédaction que nécessiteraient
toutes les notes qu'il aurait prises ? Tous ces soins
successifs l'occuperaient pendant une cinquantaine d'années
: vous ne supposez pas sans doute que cet écrivain
commence avant l'âge de quarante ans ; c'est l'âge de la
maturité , le seul convenable à une telle entreprise ,
parce qu'il réunit la réflexion et l'expérience. Notre biographe
aurait donc quatre-vingt-dix ans au moment de
publier son édition : encore faut-il jouir quelques années
du fruit de son travail.... » Aussi est- ce une de ces longévités
, fort communes aujourd'hui même , si l'on en
croit nos journaux , que je souhaite à l'écrivain qui voudrait
franchement se consacrer à transmettre la vie et
les actions de ses contemporains à la postérité.Plus d'un
centenaire , nous dit-on , conservait, peu de jours avant
sa mort , toute sa tête , toute son activité , et même
l'usage de ses yeux : parvenu à sa cent dixième année ,
que notre historien revoie son édition et la lise encore
sans lunettes. Après ce terme heureux , il s'éteindra sans
efforts , expirera calme et s'endormant du sommeil du
juste , avec la satisfaction d'avoir au moins publié une
bonne biographie.
Je reviendrai sur le même sujet , pour me livrer à des
considérations plus sérieuses , et surtout pour justifier la
disposition moins défavorable que j'ai montrée pour l'édition
nouvelle , dont je ferai remarquer les avantages ,
sans dissimuler aucun des défauts qui me semblent inséparables
du genre , ou tenir à sa rédaction particulière.
AVRIL 1816. 35
ww
JEANNE ROYEZ , ου LA BONNE MÈRE.
Quatre volumes in-8°. A Paris , chez Le Normant, imprimeur-
libraire , rue de Seine.
Vous qui aimez les spectres , les apparitions , les revenans
, les tours du nord, le clair de lune , les nonnes
sanglantes , les vieux châteaux , et tout le ridicule attirail
des sombres romans anglais , ou des monstrueuses
pièces , connues sous le nom de mélodrames , à la représentation
desquelles fondent en pleurs la plupart des
grisettes et des garçons marchands , et des ouvriers qui
se permettent hebdomadairement le spectacle du boulevard
, n'ouvrez pas l'Histoire de Jeanne Royez.
Mais vous , âmes sensibles , qui préférez les tendres
émotions à toutes les niaiseries de la noire anglomanie ;
vous qui faites chérir la vertu en la pratiquant , qui estimez
l'enfant respectueux , la bonne épouse , la tendre
mère , la sensible amie , lisez Jeanne Royez. Vous yerserez
de douces larmes d'attendrissement ; vous voudrez
ressembler à cette digne femme : oui , j'en suis sûr d'avance
, le contentement de vous-même , le désir de marcher
sur les traces de Jeannette , un plus grand désir de
faire le bien, de devenir meilleur , tels sont les avantages
que procurera la lecture de cet ouvrage.
La mère en prescrira la lecture à sa fille..
M. Milran a voulu élever un monument de sa tendresse
à la meilleure des mères ; il a décrit l'histoire de
sa vie , ses vertus , ses excellentes qualités , son courage
dans l'adversité , son humanité , sa résignation dans le
malheur . En parlant de sa famille , de ses amis et de lui,
l'auteur est parvenu à intéresser, à captiver si fortement,
qu'une fois son livre commencé on veut l'achever,
et , arrivé à ce point , on désire recommencer.
M. Milran a fait de bonnes études; et malgré ses voya-
د
352 MERCURE DE FRANCE.
ges en France , en Amérique , en Asie, il n'a pu se dé
faire de l'emploi de quelques expressions de la Bourgogne;
il n'écrit point peut-être assez purement, parce qu'il
se livre trop à une sorte d'abandon qui tient àson caractère
, qui me paraît très-franc et très-loyal. Néanmoins
, avec son style peu châtié, mais simple , il a
trouvé l'art d'intéresser, de plaire , d'émouvoir, d'attendrir,
j'oserais presque dire le secret de charmer.
L'auteur est homme de bien ; du moins son livre l'annonce
: tous ses chapitres sont dédiés à ses parens , à ses
protecteurs , à ses maîtres , à ses amis ou à de vertueux
personnages; il a même fait abus de ces sortes d'hommages
, et j'y reviendrai en terminant cet extrait. Mais ,
ami du pays qui l'a vu naître , il en parle toujours avec
transport. On peut , avec justice , lui appliquer ce vers si
touchant et si vrai :
Plus je vis l'étranger, et plus j'aimai la France.
re-
Le marquis de Prénambourg , jeune officier , et propriétaire
d'un château près de Dijon, ayant été passer
quelques jours chez unde ses amis , voulut , avantde
venir chez lui , visiter un de ses parens , dont l'habitation
se trouvait à quelques lieues de l'endroit où il était.
C'était dans les premiers jours d'avril : votre voyageur
s'étant amusé en route , est surpris par la nuit. En traversant
le hameau de Verfontaine , il voit une jolie petite
fille qui dansait avec sa soeur ; s'approchant d'elles ,
il leur demande le nom du pays , et les prie de lui enseigner
une auberge pour y passer la nuit. La petite lui
répond : Monsieur, je ne connais pas ce que vous me
demandez ; mais, si vous voulez venir chez mon père, il
yous satisfera. M. de Prénambourg , conduit par Jeannette
, entre chez Royez , cultivateur respectable , qui
traite son hôte avec autant d'égards que de franchise.
Pendant le souper, M. de Prénambourg apprend qu'un
procès injuste va dépouiller Royez : après s'en être fait
raconter les détails , il promet son assistance à cette famille
, de laquelle il est enchanté. Le lendemain , avant
son départ , le voyageur, dont la maison était tenue par
une soeur qu'il chérissait , demanda aux parens s'ils your
AVRIL 1816... 353 char- MBRE
ROYAL
laient que mademoiselle de Prénambourg sep
geât de l'éducation de Jeannette. On le remercie , sans
rien lui promettre ; après le déjeuner il se met en route
et arrive bientôt à Atricourt. Après les premiers épanchemens
, notre voyageur demande des renseignemens
sur la famille Royez , et tous sont à leur avantage. De
retour à Dijon, le marquis trouvel'ordre de rejoindre, et,
avant de partir, il prie sa soeur de se charger de l'exécutionde
ses promesses. Celle-ci se rend chez le pasteur de
Verfontaine , où , d'accord avec Royez et sa femme , on
lui confie l'éducation de Jeannette , qui , après beaucoup
de résistance , consent à suivre sa bienfaitrice. Placée au
couvent , Jeannette se fait aimer de tout le monde par
la bonté de son caractère , par sa soumission et par son
ardeur à remplir ses devoirs. Déjà elle sait écrire , et les
premières lignes qu'elle peut tracer sont envoyées à son
père et à sa mère , puis à sa bienfaitrice. Son éducation
terminée , elle retourne chez le marquis , où elle est
confiée aux soins de madame Jeanne , nourrice de M. de.
Prénambourg. Peu de seigneurs étaient aussi humains ,
aussi bienfaisans que le marquis ; aussi était-il chéri de
tous ses vassaux. Ayant remarqué , sur son fief favori ,
que le chemin conduisant à l'église était fort étroit , que
l'usage en était difficile et surtout dangereux , il voulut
le rétablir ; mais quelques propriétaires , malgré les dédommagemens
qui leur étaient offerts , s'opposèrent à ce
projet. Pour ne mécontenter personne , M. de Prénambourg
fit ouvrir la nouvelle route sur sa terre , l'orna de,
deux rangées d'arbres , et en fit une promenade charmante.
Forcé, par suite de blessures , d'aller prendre les
eaux , l'une des grandes roues de sa voiture rompt. Le
marquis , obligé d'attendre au lendemain , va se promener
dans le village ; apercevant beaucoup de gens rassemblés
sous deux tilleuls d'une grosseur monstrueuse , il
remarque , sur un banc de pierre placé entre les arbres ,
un homme qui répétait des enchères . Il s'approche pour
s'informer de ce que l'on pouvait vendre , lorsque le
crieur dit : Aquinze écus les deux tilleuls ; à quinze
écus .... une fois.... deux fois ..... A seize écus , reprit le
marquis. Tout le monde se tourne de son côté , surpris
TOME 66 . 23
SEINE
5
c.
354 MERCURE DE FRANCE .
de ce qu'un étranger, qui n'avait pas le costume d'un
marchand , venait courir les enchères . Mes amis , dit-il ,
vous avez l'air étonné ; vous le serez davantage en apprenant
que c'est un capitaine de dragons qui ne veut
acheter vos tilleuls que pour vous en laisserlajouissance.
Vous êtes sans doute obligés de les vendre pour subvenir
àquelques dépenses ? Oui , oui , s'écrièrent les plus notables
, qui avaient peine à concevoir tant de générosité.
Le marquis paya , ne voulut point. être nommé , et fit
porter sur le registre de la commune que les arbres achetés
par un étranger ne seraient abattus qu'après leur
mort , et laissa de quoi les faire remplacer.
Madame Jeanne , fort habile dans les petits ouvrages ,
s'était chargée de les montrer à Jeannette , qui recevait
aussi des leçons de mademoiselle de Prénambourg. Ayant
atteint l'âge de seize ans , elle fut demandée en mariage
par le fiscaldu seigneur; elle refusa le parti. Le marquis
fit choix d'une compagne , qui , dès qu'elle connut
Jeannette , l'aima tendrement. Cette dame , attaquée de
la petite-vérole, fut soignée par sa belle-soeur et par
Jeannette. Apeine était-elle remise , que la jeune personne
fut atteinte de cette funeste maladie. En lui prodiguant
ses soins , cette bonne demoiselle de Prénambourg
gagne le même mal ; elle avait 42 ans , et cette
femme généreuse et bonne succomba. Jeannette , qui
n'était pas encore convalescente quand sa protectrice
tomba malade , retrouva toutes ses forces, dès qu'elle en
eut besoin pour sa seconde mère, qui mourut en lé
guantune rente à sa fille adoptive. Celle- ci , recevant le
dernier soupir de mademoiselle de Prénambourg , tomba
sur-le-champ sans pouls , sans voix , sans connaissance
, et ne revint à elle qu'après les obsèques de sa
vertueuse amie. La religion vint à son secours , et le
pasteur lui ayant remontré qu'en se livrant àla tristesse
elle affligeait jusqu'à ses bienfaiteurs; que cet accablement
trop excessif devait lui ôter l'attention à ses devoirs,
llaajeune fille,frappée de cette considération, renferma
sa douleur , et reprit ses occupations ordinaires .
Pendant ces jours de deuil , Jeannette avait perdu sa
mère; et Royez, depuis ce temps , était toujours ma1
18
lade , elle ignorait ce malheur, parce que Mde Pre
nambourg , instruit de la nouvelle avait détourné les
lettres pour ne pas ajouter aux infortunes de sa trợp
sensible élève. Elle reçoit des nouvelles de son frère qui ,
ense plaignant de son silence , lui apprend que son père
était très mal . Après en avoir demandé la permission ,
Jeannette , accompagnée de madame Jeanne , se rendit a
Verfontaine; et , quoiqu'elle fût mise fort simplement ,
Royez la prit pour une jeune dame de la ville. Il portait
la main à son bonnet pour la saluer, lorsque cette char- A
mante fille sé précipite dans ses bras en se faisant connaître.
La généreuse prévenance de madame de Prénam
bourg avait fait placer sous le siége , dans la cave dela
voiture et dans une malle , des vins , des sirops , des con
fitures pour le malade , puis des présens pour distribuer
aux enfans de Royez. Jeannette eût été heureuse par les
amitiés de sa famille , par la manière dont elle fut reçue ;
mais la maladie de son père la rendait triste. Elle faisait
tous ses efforts pour égayer le bon vieillard et embellir
ses derniers instans. Royez fut heureux ; il expira , avec
toute sa connaissance , entre les bras de ses enfans , et en
leur faisant les plus tendres adieux. Sa fin est digne d'envie;
ce fut celle d'un philosophe et d'un homme de bien ."
Après avoir donné des consolations àses parens, Jeannette
revint à Dijon. Les chagrins qu'elle avait éprouvés
lui occasionèrent une maladie grave; soutenue par sa jeunesse,
elle échappa au danger. M. de Prénambourg, forcé
d'aller aux eaux de Balaruc pour se guérir d'un coup
de feu , emmena avec lui sa femme , nıadame Jeanne et
Jeannette , qui ,n'étant jamais sortie de son canton, était
étonnée de tout ce qu'elle voyait. La baronne de Bessonvilliers
, mère de la marquise , vint voir sa fille ; cette
dame était méchante, dure , acariâtre. Son fils , qui vint
la rejoindre , était un garçon fort mal élevé , qui , en
voyaut Jeannette , ne douta pas un instant qu'une petite
paysanne comme elle ne se trouvât très-honorée de
servir à ses amusemens. Il partit pour ne plus revenir,
et sa mère prit dès ce moment Jeannette en aversión.
Cette aimable personne était d'autant plus à plaindre
que M. de Prénambourg , sa femme , ses enfans , ma-
1
356 MERCURE DE FRANCE .
dame Jeanne , étaient alors à Paris . Ala suite d'une dispute
extrêmement déplacée, la baronne chassa Jeannette
du château elle se rendit de suite chez le pasteur, qui
la conduisit près d'une amie intime de ses bienfaiteurs
, chez madame de Vauban , femme vertueuse qui
voulait le bien , mais que la droiture des intentions ne
garantissait ni d'erreur ni de surprise. D'un âge fort
avancé , madame de Vauban crut être fort agréable à
ses amis et à Jeannette , en unissant cette dernière avec
un homme de son âge qui lui servait de secrétaire.
Assez joli de figure , Marlin , c'est le nom du protégé ,
était d'une dévotion outrée; il se glorifiait d'avoir visité
le rocher de Saint-Michel , le tombeau de Saint-Jacques,
lamaison de Lorette , et d'avoir été deux fois au Saint-
Sépulcre.
EnfinJeannette , tourmentée par madame de Vauban,
se décide à épouser ce personnage ; et cette union ne
fut pas heureuse. Le marquis et sa famille étant revenus
àBrouin, Jeannette et son époux furent aussitôt appelés
au château , où le nouveau marié se rendit utile. Il consulta
le marquis sur l'état dont il, voulait faire choix , et
se décida pour le commerce. Ses premières tentatives
réussirent ; mais , trompé par ses agens , Marlinperdit
tout ce que lui avait apporté sa femme. Ne pouvant plus
se livrer à des entreprises , il résolut de se faire marchand
grenetier en détail , et, pour trouver la somme
nécessaire à cet établissement , il exigea de sa femme
qu'elle vendît les bijoux qui lui avaient été donnés par
ses bienfaiteurs , et qu'elle quittat ses habillemens ordinaires
pour en prendre d'autres plus conformes à sa
nouvelle condition. Jeanpette se soumit à tout , même à
ne pas nourrir son premier né. Heureusement que dans
ses chagrins elle trouva une excellente amie dans la personne
de mademoiselle Giroux. Marlin était dévot , peu
éclairé et rempli de préjugés. Un jour de fête , au retour
de l'office , Jeannette , restée seule , réfléchissait à sa situation
, et se livrait à des pressentimens douloureux .
Tirant de son sein le portrait de sa bienfaitrice , elle y
colle ses lèvres , et l'arrose de sespleurs : toutàcoupelle
se sent arracher avec violence cette image , que Marlin
AVRIL 1816. 357 r
foule à ses pieds en apostrophant sa femme. Dars sa fureur
religieuse il ne veut rien entendre ; mais mademoiselle
Giroux, arrivée à temps, fit rentrer cet homme dans
sonbon sens.
En décrivant la vie de sa mère , M. Milran fait le récit
de sa naissance , de son éducation , rapporte ses aventures
, et trouve l'art d'y ajouter des anecdotes assez
curieuses. Objet de la haine de son père , il en fut toujours
sévèrement traité ; Marlin , brutal , colère , frappait
souvent son fils sans raison, et jusqu'à faire ameuter
son quartier. Aussi , dès que notre jeune homme , qui
venait d'atteindre sa quinzième année , eut terminé sa
rhétorique , il changea son nom de Marlin en celui de
Milran , et décampa de la maison paternelle pour se
rendre dans un port. Arrivé à Châlons, notre petit voyageur
fut volé ; on lui prit le paquet contenant ses hardes .
Il suivait tristement la route de Reims , quand il fut
rencontré par un compagnon d'infortune, forcé par une
belle-mère d'abandonner son père. La connaissance fut
bientôt faite : Maison-Neuve raconte ses aventures à son
camarade , exige de lui la même complaisance , lui promet
de le faire embarquer avec son oncle , capitaine de
vaisseau ; et voilà nos deux fugitifs , qui , voyant tout en
beau , s'empressent de cheminer pour arriver plus tot au
port. Par malheur il n'y avait point de place sur le vaisseau
pour l'écolier dijonnais; Maison - Neuve part seul ,
et le pauvre François s'engage dans les dragons. Déja
six mois s'étaient écoulés depuis son départ, et sa bonne
mère n'avait point reçu de ses nouvelles. Il écrit enfin ,
et Jeannette aussitôt court chez M. de Prénambourg
solliciter le congé de son fils . Aussitôt qu'il en est muni ,
François s'engage au Havre pour l'Amérique , relâche à
la Martinique , au Cap , à la Guadeloupe. Pendant son
séjour dans ces différens parages , notre jeune homme
fait des observations judicieuses et neuves. Revenu en
France , il se rend à Paris près d'une tante , entreprend
un ouvrage , puis rentre dans la marine en qualité de
pilotin. François part pour Brest , et monte le Sceptre ,
vaisseau commandé par M. de Brugnon , auquel il avait
été vivement recommandé par M. Béjot, l'un des gardes
358 MERCURE DE FRANCE .
de la bibliothéque du roi. La flotte , à la suite d'un com-
-bat très-vif , est forcée de rentrer à Brest , et notrejeune
homme est aussitôt placé sur la flottille destinée à parcourir
la Manche. Ayant fait relâche à Dunkerque , le
pilotin y trouve son ami Maison-Neuve , reste quelques
jours avec lui , et veut revenir à Dijon ; mais une en-
-torse le retient fort long-temps. A peine guéri , il allait
se remettre en route , lorsqu'il reçut la nouvelle de la
mort de sa mère , de cette bonne', sensible et tendre
Jeannette. Le chagrin que conçoit notre jeune homme le
fait retourner à Brest, entreprendre un voyage à Miquelone
Rentré au port , il s'embarque pour Cayenne , séjournë
dans cette île , et , au retour, son bâtiment manque
de se perdre pendant une horrible tempête. Sitôt
que les avaries ont été réparées , le vaisseau se rend à
-Toulon , d'ou notre Dijonnais sort pour visiter l'Italie ,
la Suisse , puissapatrie. Son père le reçut assez bien ,
mais ne diminua rien de sa sévérité ordinaire. Mademoiselle
Giroux , cette digne amie de Jeannette , lui fit part
de tout ce qui s'était passé à la maison paternelle depuis
son départ , et le fit présenter chez la présidente Louhier.
Après un séjour assez long , notre voyageur, muni
des lettres de sa protectrice , quitte ses pénates pour
se rendre à Marseille , puis à Constantinople ; mais un
séjour de vingt-quatre heures à Lyon fait avorter son
entreprise. Au terme de sa course , il apprend que l'armement
n'aurait plus lieu , et que la frégate la Diane
venait de mettre à la voile. Singulièrement fâché de ce
Contre-temps , M. Milran visite la Gorée , et vient désarmer
à Rochefort; puis, allant revoir Brest , il ne peut
s'empêcherd'alleruneseconde fois en Amérique.Vous pensež
peut-être que notre marin va devenir sédentaire et
chercher le repos ? Détrompez-vous ; la traversée avait
été heureuse , et l'on voulait faire connaissance avec
P'Angleterre , puis une autre campagne en Amérique.
C'est alors que notre Dijonnais , quittant la navigation ,
est pourvu d'une place à Quimper, qu'il se marie , et
qu'il écrit ses intéressans mémoires.
J'ai lu ce livre à plusieurs reprises , et toujours avec
autant de plaisir ; ily règne une franchise , une bonne
AVRIL 1816. 359
foi , un ton d'honnêteté , qui font désirer de connaître
l'auteur. Son ouvrage , semé d'anecdotes intéressantes ,
est remarquable par les exemples de vertu dont il est
rempli ; et M. Milran était sans doute inspiré par l'ombre
de samère, lorsqu'il a tracé la vie de cette femme admirable.
Ne pourrait-on pas , en louant sa piété , son respect
pour ses parens , son amour pour ur le bien , lui reprocher
l'abus des sentences placées en tête des livres
dont se composent son ouvrage , et cette foule d'hommages
qui , au surplus , font l'éloge de son coeur et de
la beauté de son âme? Le faux titre porte une épigraphe
d'Horace , et le titre une seconde fournie par Tibulle.
L'auteur s'adresse à la Nature , pendant que les hommesn'eurentpas
d'autre guide : retournant cette page ,
je lis : Ames aïeux maternels , au Travail , à l'Innocence;
puis une sentence tirée du sixième chapitre. Ce
premier livre est adressé à Nicolas-Edme Rétif-de-la-
Bretonne ; et le suivant, consacré à la Piétéfiliale , avec
une épigraphe , est adressé aux habitans de la rue du
Bourg , à Dijon . Le troisième livre est placé sous les auspices
des aïeux paternels de l'auteur, et consacré au zèle
de la religion ; le quatrième, à l'Hymen et à l'Amitié ,
est dédié à Tullie Milran, fille de l'auteur; bien entendu
que ces trois derniers livres sont toujours suivis de sentences
. Enfin , il n'est pas jusqu'au titre des notes qui
n'ait la sienne. M. Milran , homme sensible et bon , a
voulu élever un monument de sa reconnaissance à ses
parens , à ses amis , à ses bienfaiteurs ; etje regrette de
n'avoir pas vu un chapitre dédié à ce respectable et généreux
marquis de Prénambourg, dont l'auteur ne parle
pas dans son voyage à Dijon. La moitié de la seconde
partie du troisième volume est intitulée Mes Chefsd'OEuvre
au Parnasse. M. Milran est poëte; son recueil
comprend quelques pièces fort bien tournées , et
qui se font lire avec intérêt.
Δ.
360 MERCURE DE FRANCE .
ÉPIDÉMIES D'HIPPOCRATE ,
Premier et troisième livres . Des crises et des jours critiques
; traduits sur le texte grec , d'après la collation
des manuscrits de la Bibliothéque royale , avec une
dissertation sur les manuscrits et les variantes , une
analyse des épidémies, et des commentaires; par M. le
chevalier de Mercy, pensionnaire du roi , docteur en
médecine de la faculté de Paris , professeur de médecine
grecque, et membrede plusieurs sociétés savantes.
A Paris , de l'imprimerie de J.-M. Eberhart , imprimeur
du Collége Royal de France , rue du Foin Saint-
Jacques , nº. 11.
Comment se fait-il que nos écoles de médecine , que
tant de docteurs célèbres par leur condition , leurs talens
et leur respect pour la mémoire d'Hippocrate , n'aient
pas encore songé à lui élever un monument digne de
lui ? que la plupart de ses oeuvres n'aient pas encore reçu
les honneurs de la traduction ? que des traités si justement
estimés de ceux qui peuvent les lire dans la
langue du prince des médecins , soient encore ensevelis
dans des in-folio grecs , et par conséquent inaccessibles
àla plupart de ceux qui cultivent l'art de guérir ? Une
édition complète des oeuvres d'Hippocrate , traduites
dans notre langue , commentées par des hommes habiles,
ne serait-elle pas un des plus beaux présens dont on pût
enrichir nos bibliothéques ? et puisque les études de la
langue grecque sont aujourd'hui si négligées, ne serait-ce
pas une action très-méritoire que de venir au secours de
l'ignorance , enmettant à sa portée les mystères de la
science et les oracles du divin vieillard de Cos ?
Cette tâche noble et difficile , M. le chevalier de Mercy
la remplit autant qu'il est en lui Depuis plusieurs
années , il poursuit avec une honorable persévérance le
projet de faire connaître aux élèves d'Esculape tous les
trésors renfermés dans les ouvrages du premier ministre
de ce dieu de la santé.
AVRIL 1816 . 361
Après avoir publié successivement les Prognostics, les
Prorrhétiques, les Livres de Cos, il nous donne aujourd'hui
le savant traité des Épidémies , celui des Crises et
des Jours critiques . Il n'est personne qui ne convienne de
l'excellence des ouvrages d'Hippocrate. Son seul traité
de l'Air, de l'Eau et des Lieux , suffirait pour lui faire une
réputation immortelle. Par quelle force d'esprit , par
quelle étonnante prérogative , Hippocrate , sans le secours
de la physique , de la chimie , a-t- il su s'élever aux
plus hautes considérations de la physiologie ? A l'époque
où il écrivait, on ne possédait aucun des instrumens qui
rendent aujourd'hui l'art des observations si facile et si
sûr. Le baromètre , le thermomètre , l'hygromètre, l'eudiomètre
, étaient des appareils tout-à-fait inconnus. On
n'avait encore découvert ni les phénomènes du galvanisme
et de l'électricité , ni les mystères de la composition
et de la décomposition de l'air et de l'eau , ni les
théories des gaz , ni les secrets prodigieux de la chimie.
L'homme de génie était réduit à ses propres forces , et ,
pour se conduire dans les connaissances si importantes
de la physiologie , il n'avait pour guides que l'expérience
et l'observation. De quelle supériorité d'esprit ne fallait
- il pas être doué , pour embrasser, comme l'a
fait Hippocrate, avec ces uniques ressources, tout ce que
la physique, appliquée à l'art de guérir, a de plus utile
et de plus profond !
Les esprits superficiels peuvent rire lorsque Hippocrate
prescrit au médecin d'étudier le lever et le coucher des
astres pour délivrer ses ordonnances. Ils peuvent demander
ce que le cours de Jupiter et de Saturne , ce que la
constellation d'Orion et l'étoile Aldebaran peuvent avoir
de commun avec la chambre d'un malade et le mortier
d'un apothicaire. Mais , s'il est vrai que tout dans l'univers
soit le résultat d'un plan général ; s'il est vrai que
toutes les parties du système du monde soient liées ensemble
comme le sont celles d'un grand état gouverné
avec ordre et intelligence ; si l'expérience a démontré
que les mouvemens de notre petit globe terrestre , loin
d'être isolés et indépendans , sont subordonnés au mouvement
général des corps célestes ; s'il est vrai que les
362 MERCURE DE FRANCE.
vicissitudes de l'atmosphère aient lieu à des époques déterminées
: je demande si le moyen de les indiquer , le
plus naturel, le plus honorable pour un savant , n'est
pasde les rapporter à quelques-uns de ces phénomènes
invariables qui ont lieu dans le ciel? C'est de cette manière
qu'Hippocrate est astronome. Il ne veutpoint qu'un
médecin s'enferme dans son cabinet pour calculer les
éclipses , qu'il pâlisse sur des chiffres pour déterminer les
stations , les directions , les rétrogradations , les immersions
, les inclinaisons , les nutations des astres ; ni qu'il
coure, comme autrefois M. Delalande , sur les lieux
élevés de la capitale , pour montrer aux passans les défaillances
de l'étoile Algol , qui pâlit , s'éteint , se ranime ,
pour amuser les loisirs des savans du bureau des longitudes
; il veut seulement qu'on sache qu'à l'époque où
telle constellation paraît sur l'horizon , qu'à l'époque où
elle disparaît , notre atmosphère est sujette à des variations
qui influent plus ou moins sur la santé des individus.
C'estun fléau bien redoutable que celui de la peste et
des épidémies : or il paraît, sinon démontré , au moins
très-probable , que la plupart des épidémies proviennent
d'une constitution particulière de l'atmosphère. L'action
des élémens sur le corps humain n'est pas douteuse.
Une température ardente et sèche produit les maladies
inflammatoires ; une température humide et molle enfante
le rhumatisme , la goutte , les humeurs scrophuleuses
. On a plus d'esprit sur les montagnes , moins dans
les vallons et sur le bord des marais. On chante à Paris ,
on se pend à Londres; les Grecs ont leurs Béotiens , les
Français ont leurs Limousins et leurs Champenois ; les
Alpes et les Pyrénées leurs Crétins et leurs Cagots. L'étude
des climats , celle des variations de l'atmosphère
et des météores , est donc une des occupations les plus
dignesdes enfans d'Esculape ; et, quand la fable nous représente
Apollon perçant de ses flèches le serpent Python,
c'est une allégorie ingénieuse pour nous exprimer l'actiondu
soleil sur ladécompositiondes corps et la corruption
de l'air ..
Il faut donc admirer Hippocrate , lorsque , sans autre
:
AVRIL 1816 . 363
secours que les forces de son génie , dépourvu de toutes
les connaissances qui donnent aujourd'hui tant d'avantages
au médecin, il sut découvrir les causes les plus efficaces
de ces contagions funestes qui désolent sisouvent
nos villes et nos campagnes. Le premier et le troisième
livres de ses recherches sur les Épidémies , méritent
tout l'intérêt et l'attention du médecin. On y reconnaît
ce génie observateur qui caractérise toutes ses productions;
c'est le fruit de l'expérience , le résultat le plus
-précieux d'une suite de faits recueillis par un esprit vaste
Det éclairé. Cette manie des systèmes , si commune parmi
nous , si propre à satisfaire la vanité, si peu propre à
servir la science , ne se montre jamais dans les écrits
1
d'Hippocrate ; sa doctrine se produit avec cet extérieur
modeste , avec cette noble simplicité , gage constant et
infaillible de la sagesse et du génie.
< Les autres livres sont moins parfaits. M. le docteur
de Mercy les regarde comme de simples notes , que le
prince de lamédecine avaitrecueillies , et qu'il n'eut pas
le temps de rédiger : les descriptions des maladies n'y
sont point complètes; quelques passages sont évidemment
altérés , et ne présentent aucun sens, Dans le premier
et le troisième , le but de l'auteur est facile à reconnaître;
toutes ses observations sont coordonnées à
un plan général ; il veut évidemment décrire les effets
constans des diverses températures. Il trace avec un
soin particulier le tableau de quatre constitutions diverses
: la première offre l'exemple d'une année chaude
et sèche ; la seconde , une année froide et humide; dans
la troisième , le froid et la sécheresse diminuent; la
quatrième est une constitution chaude et humide. On
remarque dans cet ouvrage un travail soigné , des recherches
faites et vérifiées avec une attention scrupuleuse ;
c'est un monument précieux qui mérite toute la reconnaissance
des médecins. Le livre des Crises , celui des
Jours Critiques ,n'ont pas moins de droit à leurs hommages.
C'est dans ces traités simples , composés non pour acquérir
une vaine renommée, mais pour servir l'humanité,
que se trouve la véritable science. Horace disait aux
jeunes écrivains de son temps , qui voulaient briller dans
364 MERCURE DE FRANCE .
L
1
la carrière des lettres : feuilletez sans cesse les ouvrages
des Grecs : nous dirons comme Horace , aux jeunes médecins
qui veulent s'illustrer dans l'art de guérir : feuilletez
jour et nuit les ouvrages d'Hippocrate :
Exemplaria græca
Nocturnâ versate manu , versate diurna.
On ne saurait trop applaudir au zèle de M. le docteur de
Mercy : reproduire, comme il lefait, les plus importantes
productions du plus célèbre des médecins , c'est servir à
la fois la science et la société. L'ouvrage dont il s'agit
ici est imprimé avec beaucoup de soin; on a placé le
texte grec en regard de la traduction; il est enrichi de
notes savantes et judicieuses , propres à éclairer le lecteur
et résoudre ses doutes. Le traducteur a joint àson travail
une analyse raisonnée des épidémies , qui se recommande
par la sagesse des vues et la justesse des observations.
Sa traduction est facile et fidèle , et peut servir utilement
les élèves de l'école qui voudraient ajouter à leurs études
celle d'une langue que la présomption et l'inconstance
nous ont fait négliger si mal à propos. M. de Mercy nous
annonce une édition complète d'Hippocrate , en grec et
latin; c'est se préparer de nouveaux droits à l'estime
des savans , et à la reconnaissance de tous ceux qui
s'intéressent aux progrès de l'art le plus précieux à l'humanité.
SALGUES .
www
PARALLÈLE
De Fontenelle , de Condorcet et de Vicq-d'Azyr , dans
l'Éloge historique.
Fontenelle nous a donné le premier exemple de l'union
des sciences et des lettres dans le charmant livre des
Mondes ; mais sa plus grande gloire est due à l'Histoire
de l'Académie des Sciences , et surtout aux Éloges de
ses membres ; genre dont il est créateur , et que , par une
AVRIL 1816 . 365
philosophie aussi profonde et plus étendue , Condorcet a
encore perfectionné. L'un joint tour à tour l'expression
simple à l'idée piquante , et l'idée simple à l'expression
ingénieuse ; l'autre , dont le style a peu de mouvement ,
élève par lahardiesse et la généralité de ses idées; il voit
de haut et de loin. Fontenelle s'attache davantage à
peindre les hommes; Condorcet donne plus de soins à
l'analyse des ouvrages. Le premier , à l'époque où il
parut , ne pouvait encore soulever qu'un coin du voile
qui cachait la vérité ; le second , quand les esprits furent
préparés à son influence , ne dut pas craindre de la dévoiler
toute entière . Dans l'Histoire de l'Académie des
Sciences , Fontenelle développe avec sagacité les progrès
de l'esprit humain ; et Condorcet , d'après ces progrès
mêmes , ne met point de bornes à sa perfectibilité .
Tous deux ont un rival dans l'historien de la société
royale de médecine. Vicq-d'Azyr se rapproche plus de
Condorcet par l'universalité des connaissances , et de
Fontenelle par la grâce et l'aménité du style , avec plus
de coloris et d'imagination pourtant que Fontenelle. Le
panégyriste de Leibnitz et de Newton a peut-être une manière
trop uniforme d'écrire ses divers Eloges ; au lieu
que les deux savans qui ont loué ensemble Linnée, Haller ,
Bergman , Buffon et Franklin , offrent beaucoup de rapports
entre eux pour la flexibilité du talent : chacun de
leurs Éloges respire en quelque sorte le caractère des
hommes et des ouvrages qu'ils célèbrent. Voici maintenant
ce qui les distingue. Condorcet croit toujours parler
à ceux qui ont pénétré dans le sanctuaire des sciences;
il les fait assister à la révélation des derniers secrets du
génie , et les élève avec lui à la hauteur actuelle de l'esprit
humain. Vicq-d'Azyr, en se rendant le digne organe
de l'art d'Esculape , n'oublie pas que ce dieu est fils
d'Apollon , et que son langage , pour se proportionner à
un grand nombre d'esprits , doit être harmonieux , élégant
, quelquefois même poétique. Placé , à l'égard de la
médecine , à peu près comme Fontenelle le fut à l'égard
de toutes les sciences , il se borne à révéler dans les
Éloges une partie de ses mystères. C'est à ses registres
mêmes , dont le temps augmente sans cesse les feuillets ,
k
366 MERCURE DE FRANCE.
1
qu'il a som de renvoyer les initiés d'une science ence qui sera
perfectionnée ladernière de toutes , comme l'astronomie
adû l'être la première . 1
Ces trois écrivains célèbres , qu'on n'a point remplaces,
occupent le même rang dans une carrière où , en s'imi
tant , ils ne se fussent point égalés . FAYOLLE.
1
CORRESPONDANCE.
1,
1 11.
AU REDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
د
Sur une opinion de M. Petitot.
Monsieur ,
En relisant ces jours passés la préface que M. Petitot a
mise à une nouvelle édition de la Grammaire de Port-
Royal, je n'ai pas été médiocrement surpris d'y trouver
le passage suivant :
Dans le dernier siecle on a comparé la gaîté et le sel
des premières Lettres provinciales au comique de Moliere
( r) , comme s'il y avait quelque rapport entre un
auteur dramatique et un écrivain qui discute des questions
de théologie. C'était la méthode des philosophes modernes
: lorsqu'ils ne pouvaient refuser leur suffrage à un
livre religieux , ils le comparaient à un profane pour lui
faire perdre son véritable caractère C'est ainsi qu'ils ont
faitdes parallèles aussi peu raisonnables entre Bourdaloue
et Corneille , entre Massillon et Racine. ( Voyez l'Essai
sur l'origine et laformation de la langue française ,
page 173.9)
19
Si M. Petitot avait lu avec plus d'attention les Lettres
de Racine , dont il est éditeur , il aurait rayé ce para-
(1) On sait que c'est Voltaire qui a dit :Molière n'a pas plus de
sel qquue les premières Lettres provinciales, et Bossuet n'a riende plus
sublime que les dernières . M. Petitot pouvait citer Voltaire sans se
compromettre.
AVRIL 1816. 367
graphe comme absurde ; car Racine l'avait réfuté d'avance
de la manière la plus piquante , dans sa seconde
lettre en réponse à celles de Dubois et de Barbier d'Ancourt.
.. Et vous semble-t- il , dit ce grand homme ,
que les Lettres provinciales soient autre chose que des comédies
? Dites-moi , Messieurs , qu'est-ce qui se passe
dans les comédies ? On y joue un valet fourbe , unbourgeois
avare , un marquis extravagant , et tout ce qu'il y
adans le inonde de plus digne de risée. J'avoue que le
Provincial a mieux choisi ses personnages : il les a cherchés
dans les couvens et dans la Sorbonne; il introduit
sur la scène tantôt des jacobins , tantôt des docteurs , et
toujours des jésuítes. Combien de rôles leur fait-il jouer ?
Tantôt il amene un jésuite bonhomme , tantôt unjésuite
méchant , et toujours un jésuite ridicule. Lemonde en a
ri pendant quelque temps ; et le plus austère janséniste
aurait cru trahir la vérité que de n'en pas rire. »
Voilà un échantillon du talent de Racine pour la raillerie.
En ce genre , les philosophes modernes , accusés
par M. Petitot , n'ont pas été aussi loin. Il faut espérer
que, dans une prochaine édition de la Grammaire de
Port-Royal, l'Austère janséniste fera amende honorable ,
après avoir ri , comine un autre , des jésuites. F.
MÉMOIRES SUR LA RÉVOLUTION D'ESPAGNE ,
Par M. l'abbé de Pradt.
Voici, dans l'espace de quelques mois, le troisième onvrage
que publie M. l'archevêque de Malines ; et dans le
premier et le dernier il paraît n'avoir pris la plume que
pour faire sa propre histoire. N'occupant plus sur la
scène politique le rôle brillant qu'il y a rempli autrefois ,
il nous en parle pour s'en consoler, et l'attention qu'il
attire sur sa vie passée , lui fait ressaisir une partie de
son ancienne importance. L'Ambassade à Varsovie , et
laGuerre d'Espagne , sont les feuilletons des pièces ou
:
1
í
368 MERCURE DE FRANCE.
/
4
il a joué , et qui ont disparu du théâtre du monde. C'est
un auteur tombé qui rend compte des représentations
dont le succès ne s'est pas soutenu. Il me semble voir
Geoffroy entretenant sans cesse le public de drames déjà
oubliés . L'Ambassade à Varsovie peut surtout justifier
cette comparaison ; M. de Pradt s'y montre le Geoffroy
de la politique. L'un amuse autant que l'autre , et le
prélat sert encore mieux que le critique le goût de la
multitude pour le scandale . Quel succès , en effet , ne
doit-on pas se promettre quand on immole à la risée du
public ces courtisans , les dieux de la seconde espèce ,
qui l'ont si long-temps fatigué de leur prospérité et accabléde
leur grandeur! Leur élévation était un crime qu'on
nepouvait leur pardonner ; on saisira toutes les occasions
de le leur faire expier ; on sera toujours le complice de
celui qui aura à se venger d'eux. On lui saura gré de
faire voir que ces grands , jadis l'objet de nos hommages,
en étaient moins dignes que dela haine oudu mépris auxquels
ils sont en butte aujourd'hui. La malignité sera encore
plus satisfaite , si l'un de ces anciens favoris se
donne lui-même en spectacle pour avoir le plaisir de livrer
les autres au ridicule et à l'opprobre. Que sera-ce si
le caractère dont il est revêtu offre un contraste piquant
avec les différentes fonctions qu'il a exercées et
avec le ton qu'il prend ; si enfin un archevêque, quittant
la crosse pour le fouet de la satire , et la mître pour le
chapeau du curé de Meudon , dépouille à nos yeux ces
idoles renversées auxquelles jadis il offrit notre encens ,
et nous montre , sous le clinquant et l'oripeau qui les
couvraient , le vil métaldont elles étaient formées ? Telle
est lacause de la vogue extraordinaire de l'Ambassade à
Varsovie. Le Congrès de Vienne, qui l'a suivie , a eu ce
qu'on appelle un succès d'estime. Pouvait-il en effet
avoir un succès de salon ? il ne parlait que des droits du
peuple. Quant aux Mémoires sur la Révolution d'Espagne,
ils feront plus de bruit que le Congrès de Vienne,
mais bien moins que l'Ambassade à Varsovie. L'Espagnol
, qui est le Parthe de l'Europe , n'aura certainement
pas les honneurs du proverbe comme le Jupiter-
Scapin. La tragédie de Baïonne n'a rien qui approche de
AVRIL 1816 . 369
la scène de Wilna. Je ne parle ici que de ce qui peut accréditer
un ouvrage dans les cercles de la capitale. Dans RE
ROYA
l'Ambassade à Varsovie , il n'y a de politique que
comme dans le Mariage de Figaro ; dans la Guerre
d'Espagne , comme dans le Congrès de Vienne , les
hautes matières qui intéressent les gouvernemens y sont
traitées ex-professo. A Paris , le succès d'un livre , à sa
première apparition , est toujours en raison inverse de
son mérite et de sonutilité, depuis le Misanthrope et le
Fagotier jusqu'aux productions de M. de Pradt. Pourquoi
M. de Malines a-t-il changé de système ? Un succès sérieux
comme celui du Congrès de Vienne lui semble-t-il
donc préférable à la vogue brillante de l'Ambassade à
Varsovie? Ne songe-t-il donc plus qu'à être lu de la postérité?
Ne veut-il plus travailler pour ses contemporains ,
et partager avec nos faiseurs de parodies l'admiration
publique ? Pourquoi M. de Malines renonce-t-il à ces
saillies bouffonnes, à cette verve originale qui distinguent
l'Ambassade à Varsovie ? On pourrait lui dire :
SEINE
>
Toujours lu jusqu'ici , vous croyez toujours l'être .
Mais il faut pour cela ne pas être grave et austère ,
comme dans vos dernières productions. Le bilan constitutionnel
amusera-t-il beaucoup de monde ? Si, au lieu de
nous vanter laconstance des Espagnols , de nous peindre
les malheurs de cette famille royale entraînée à sa perte
par une fatalité irrésistible , par un esprit d'imprudence
et d'erreur, par les déplorables conseils d'une cour aveuglée
, M. de Pradt eût voulu lever le voile sur la part
qu'il a prise à cet escamotage , comme il l'appelle luimême
; s'il s'était représenté , non comme un instrument
passif dans les événemens de Baïonne, non comme
simple témoin du jeu des machines , mais comme machiniste
lui-même; s'il eût rapporté toutes ses entrevues
avec les ministres espagnols , comme celle d'Escoïquiz et
deBonaparte, il aurait encore pu espérer six éditions. Les
lectures que l'auteur a déjà faites dans les salons, ne sont
pas d'un favorable augure : on les a trouvées un peu
longues. Ici rien d'extraordinaire , comme le : C'était
TOME 66°. 24
i
:
370 MERCURE DE FRANCE .
moi , qui a valu à l'Ambassade au moins la moitié de
ses lecteurs'; rien de plaisant comme le petit chien de
madame Maret : on n'y compare personne à Polichinelle;
onn'y parle pas de Brunet; on n'y cite que des vers des
tragédies politiques de Corneille, ou des strophes de-Lefranc
de Pompignan. Il y a cependant un endroit où
M. l'abbé de Pradt , en parlant à Napoléon , compare
l'Espagne à la femme de Sganarelle , qui veut être battue;
mais c'est , avec la scène du duc de l'infantado , que
nous citerons à la fin de cet article , les seuls passages où
l'auteur se soit pernris de rire dans un si grave sujet.
Mais , à défaut de la vogue , il reste à examiner si les
Mémoires sur la Guerre d'Espagne auront un succès
durable , et pourront tenir un jour place dans les bibliothéques.
L'auteur commence par le tableau de la cour d'Espagne.
Il nous y montre Manuel Godoy tenant auprès
de Charles IV la place des Séjan et des Rullius ; c'est à
lui qu'il attribue les malheurs de la famille royale et de
l'Espagne. Ce ne serait , selon M. de Pradt , que pour
satisfaire son ressentiment contre la fameuse proclamation
du 6 octobre 1806 , que Bonaparte aurait entrepris
cette guerre désastreuse et cet attentat inoui, d'où commencèrent
à dater ses disgrâces. Cette opinion d'un profond
politique comme M. de Pradt , d'un homme initié
aux secrets de Napoléon , pourra avoir des contradicteurs ;
et l'on trouvera une cause plus naturelle de l'envahissement
de l'Espagne dans cette ambition effrénée qui
dévorait Bonaparte , dans le système de monarchie universelle
qui nedonnait à sa soifdedominerd'autres bornes
que celles du monde. Que l'ascendant du prince de la
Paix sur l'esprit de Charles IV ait servi et secondé les
projets d'usurpation de Napoléon , tout le monde en tombera
d'accord : mais qu'il n'eût jamais songé à mettre
l'Espagne dans son vasselage sans la proclamation de ce
favori, c'est ce dont il est permis de douter. Il n'a pas
fallu de proclamation contre Bonaparte, pour lui faire
envoyer ses frères à Naples et en Hollande , et changer
le Tibre en départemens. Partout où il a vu un trône ,
il y a eu pour lui un motifde guerre. Assis sur le plus
!
:
AVRIL 18.6. 371
brillant de tous , le plus riche partage ne lui a pas suffi :
c'estle lion qui prend toutes les parts. La véritable cause
de la guerre d'Espagne , est donc l'ambition de Napoléon ;
il devait s'indigner d'avoir soumis la Vistule et le Danube,
tandis que l'Ebre , sous d'autres lois que les siennes , baignaitpresque
les frontières de la France. Une autre raison
qui doit faire rejeter l'opinion de M. de Pradt , c'est le
faible ressentiment que Bonaparte a montré contre le
prince de la Paix ; il a été enveloppé dans la disgrâce de
la famille royale , mais il n'a pas éprouvé un destin plus
rigoureux ; et si Napoléon l'eût distingué dans sa haine ,
il l'aurait aussi distingué dans sa vengeance : sans doute
il ne se serait pas montré plus humain pour le fils d'un
gentilhomme espagnol , que pour le petit-fils du grand
Condé. M. de Pradt est trop clairvoyant pour s'être
mépris à cet égard; et la malignité peut soupçonner
qu'il avait besoin de trouver quelqu'un à qui il fit partager
avec Bonaparte l'odieux de cette entreprise. En
l'attribuant uniquement à l'ex-empereur , il en aurait
toujours rejailli quelque chose sur ses conseillers ; il
paraît que c'est la grande crainte de l'auteur : car il
revient plus d'une fois à la charge pour nous persuader
que Bonaparte ne faisait rien qu'à sa tête ; il nous répète
sans cesse que Napoléon n'avait d'autre confident que luimême.
« Le vulgaire , ajoute-t-il , croit qu'il suffit d'ha-
» biter auprès des grands , ou dans les lieux où se traitent
les affaires , pour en être informé; c'est là au contraire
>> que presque toujours on est le moins intruit; on voit
»
bienle jeu des machines , mais on ne voit que cela .>>>
Et ailleurs : « Bonaparte tenait toujours son conseil à
>> part , ne consultant pas plus les hommes que les cho-
>> ses. » Les appréhensions de M. de Pradt , à ce sujet , le
trahissent , et il laisse un peu passer le bout de l'oreille :
mais, quoi ! il n'a plusdemitre pour les cacher. Quels que
soient, au reste, ses motifs ; qu'il ait, pour me servir de
ses expressions , déchiré des habits brodés pour montrer
lespersonnages à nu , ou que son seul but ait été de nous
éclairer , et de nous découvrir la vérité , le prince de la
Paix ne joue pas un beau rôle dans l'ouvrage. On lui rend
seulement lajustice de dire qu'il n'a pas été cruel ; mais ,
:
4
372
MERCURE DE FRANCE .
en revanche , la reine d'Espagne est représentée comme
une Médée. Il faut que sa fureur fût bien forte pour
qu'elle aitramené Bonaparte à dessentimens d'humanité.
<<Quelle femme ! Quelle mère ! ( C'est Napoléon que
>> M. de Pradt fait parler ) , elle m'a demandé de faire
>> monter son fils sur l'échafaud ! Elle me fait horreur ;
» elle m'a intéressé pour lui. » Ce conquérant , furieux
contre un prince qui , dans sa captivité , lui dispute
encore son trône , a horreur de sa propre rage quand il
la voit surpassée ; il semble vouloir rendre à un fils infortuné
la tendresse qu'une mère lui refuse. Mais cette
impression ne fut que passagère; s'il eût été vivement
ému , s'il eût été capable d'écouter alors la voix de la
clémenccee ,, d'étouffer celle de l'ambition , il n'auraitpas
consommé son attentat. Je ne sais si je m'abuse ; mais
César, à la place de Napoléon, n'aurait , dans cette circonstance
, puni qu'une mère dénaturée ; les pleurs qu'il
donna àla mort de son rival , les reproches qu'il adressa
à Ptolomée , me le font penser : j'aime du moins à
chercher dans l'antiquité de quoi fonder une illusion que
me ravit la triste réalité de nos annales. La reine d'Espagne
et le prince de la Paix sont donc regardés par
M. de Pradt comme les auteurs des maux de l'Espagne.
Le caractère odieux du prince de la Paix rappelle quelques
traits de celui de Philippe II. Il est en outre un
rapprochement qui s'offre naturellement à faire entre
eux : l'un cherche à profiter des troubles de la ligué
pour soumettre laFrance au joug espagnol; les intrigues
de l'autre ne furent pas moins actives auprès du directoire
pour faire placer sur le trône de Louis XVI un
descendant de Philippe V.
L'histoire nous présente une lutte continuelle entre la
France et l'Espagne pour régner l'une sur l'autre. Je
viens de parler des tentatives de Philippe II ; le testament
de Charles II et une guerre sanglante imposent à l'Esragne
un joug que le machiavélisme du fils de Charles-
Quint n'avait pu imposer à la France. Le prince de la
Paix renouvelle les projets de Philippe II : comme lui il
échoue ; Napoléon , qui n'a point le testament d'un roi
d'Espagne en sa faveur , le supplée par une abdication
AVRIL 1816 . 373
que la force arrache à la faiblesse ; il donne un prince de
sa famille aux Espagnols ; mais , moins heureux que
Louis XIV , parce que ses prétentions n'ont point la justice
pour base , il ne fait asseoir un moment son frère
sur le trône de Charles-Quint , que pour attirer sur lui
et sur la France , avec la haine des Espagnols , la haine
du monde entier. Grand exemple , que la force sans la
justice ne procure qu'un triomphe éphémère. Il le sentait
bien lui-même , le conquérant terrible : aussi voulaitil
couvrir d'une apparence d'équité son plus grand attentat.
Voyez-le , comme nous le représente M. de
Pradt , entouré de livres et cherchant dans l'histoire de
l'abdication de Charles-Quint de quoi justifier une action
injustifiable , pour employer une expression que M. de
Pradt répète dans ses mémoires , et que je mets sur sa
conscience littéraire. C'est un des passages les plus intéressans
de l'ouvrage. M. de Pradt se plaît à parler souvent
de Buonaparte ; il veut être son Suétone, après avoir
été son aumônier. Les endroits les plus attachans de ces
mémoires , seraient ceux où il nous rapporte les boutades
de son héros qui poétise , qui ossianise , s'il ne nous entrenait
quelquefois de lui-même. Rien de plus curieux
dans ses ouvrages que ce qui a rapport à l'auteur. Le
seul regret qu'on éprouve , c'est que la modestie l'ait empêché
de se mettre plus souvent en scène , et que lagravité
du sujet l'ait jeté trop fréquemment dans des discussions
politiques fort lumineuses , mais qui plaisent
moins qu'un seul trait de la vie du prélat diplomate , et
quin'amusent pas autant que des anecdotes. Les Mémoires
sur la révolution d'Espagne en renferment tout au plus
trois ou quatre, semées çà et là au milieudu récit des
événemensdell''Escurial , d'Aranjuez eettdeBayonne, de
l'examen des fausses vues deBuonaparte dans cette guerre
funeste , et d'un éloge fort beau , mais un pen emphatique
des Espagnols. Il pourra même paraître un peu intéressé
de la part de l'auteur; chez eux , dit-il , la louange devient
un hymne , et l'admiration une extase. M. l'archevêque
, qui a dû chanter plus d'un hymne dans sa vie ,
enaurait-il conservé assez de goût pour désirer qu'on en
374 MERCURE DE FRANCE.
fit un en son honneur en Espagne , et qu'on s'extasidt
sur son ouvrage ?
Le récit de M. de Pradt finit au second retour de
Buonaparte en France , après l'occupation de Madrid ,
époque à laquelle il a cessé d'être sur le théâtre de cette
sanglante catastrophe. Il rend compte des premières
opérations de cette campagne , comme s'il n'eût jamais
eu d'autre bréviaire que Polybe. Il n'a pas fait la guerre ,
mais il l'a bien étudiée ; si , comme l'évêque de Beauvais ,
dont l'arme était unemassue (lant il avait d'horreur pour
le sang ) , l'évêque de Poitiers n'a point commandé des
armées , il eût été digne de les diriger. C'est sans doute
će qui explique la faveur dont il a joui auprès de Buonaparte.
Molière avait un médecin , non pour faire des
remèdes , mais pour causer avec lui ; Napoléon avait
choisi un aumônier , non pour se faire dire la messe ,
mais pour parler batailles .
Les Mémoires sur la révolution d'Espagne sont divisés
en deux parties ; la première finit au départ du roi pour
Compiègne. La seconde commence à l'avénement de
Joseph au trône d'Espagne. Devenu dès-lors espagnol , il
résiste assez courageusement à son frère qui voulait
qu'il ne fût que son vassal. Pour l'en punir , Napoléon se
préparait à partager l'Espagne en cinq vice-royautés.
Au récit des faits qu'il offre comme de simples materiaux
propres à servir à l'Histoire de la guerre d'Espagne
, l'auteur fait succéder quelques réflexions sur les
proscrits d'Espagne ; il cherche à justifier l'armée française
, qu'on a accusée , trop légèrement peut- être , de
déprédations ; il relève , dans l'écrit de M. de Cevallos ,
plusieurs faits mensongers et injurieux pour nos compatriotes
; il calcule que nous avons perdu cent mille hommes
par an en Espagne , et que la France a, dans une
proportion effrayante , bien plus porté d'argent en Espagne
qu'elle n'en a tiré , sans compter l'interruption ,
entre les deux pays , des relations commerciales , que la
haine et le ressentiment des Espagnols contre la France
ne doivent pas faire espérer de voir bientôt entièrement
rétablies . M. de Pradt conclut en prouvant que, sous un
:
AVRIL 1816 . 375
régime constitutionnel, l'Espagne n'aurait pas eu à gémir
des suites funestes du favoritisme , et que la France , de
son côté , avec une constitution bien observée , n'aurait
pas laissé à Napoléon les moyens d'entreprendre une
guerre aussi injuste.
,
Le style des Mémoires sur la Révolution d'Espagne
est plus correct que celui de l'Ambassade à Varsovie
et laisse encore moins à désirer que celui du Congrès de
Vienne. On y remarque cependant le défaut accoutumé
de l'auteur, la longueur et l'embarras des phrases ; on y
rencontre bien aussi quelquefois une démangeaison de
néologisme , des duretés , comme celle -ci se scinde; des
fautes telles que : Ilfut triompher à Rome , et voire
même des barbarismes , comme disparution ; mais ces
taches sont effacées par une originalité piquante et variée.
La même plume sait nous offrir les dissertations
les plus profondes et les récits les plus agréables. Nous
terminerons cet article par la citation que nous avons
promise à nos lecteurs .
<< Napoléon, fidèle à ses habitudes de faire, ou plutôt
» d'enlever tout brusquement et de vive force , voulut ,
>> dès le soir même , faire reconnaître son frère; en
>> conséquence, il ordonna aux députés réunis Bayonne
» de s'assembler par classes d'état ou de profession , et
>>de préparer, chacune à part , un discours de félicita-
>>tion pour le nouveau roi. Ces hommes , mandés à
>> l'improviste , se réunirent à la fois dans le grand salon
>> de Marac; et , chacun de son côté , se mit à composer
» son discours . Qui serait arrivé dans ce moment , sans
>>savoir ce qui se passait , aurait pu se croire au collége.
>>La composition terminée , on introduisait dans la
>> pièce attenante au salon le chef de la classe. I' lisait
>>le discours à Napoléon , et, quand il avait été agréé par
>>lui , la députation était admise auprès de Joseph. Cela
» donna lieu à une scène entre Napoléon et le duc de
» l'Infantado. Le discours de celui-ci n'exprimait pas
>> une reconnaissance formelle , mais seulement des
>> voeux pour le bonheur de Joseph par l'Espagnee ,, et
pour celui de l'Espagne par Joseph. Une bonne reconnaissance
bien formelle, bien prononcée , était ce »
:
376 MERCURE DE FRANCE .
>> qu'il fallait à Napoléon ; et celui qui ne faisait pas ses
» affaires avec des Oratio Ciceronis , n'était pas homme
» à se contenter de ces épanchemens de tendresse ou
» d'espérance ; aussi prit-il feu et s'emporta-t-il contre
>> le duc. On entendit distinctement toutes ces paroles :
» Il ne faut pas tergiverser , Monsieur ; reconnaître
franchement ou refuser de même : il faut être grand
>> dans le crime comme dans la vertu . Voulez-vous re-
>> tourner en Espagne vous mettre à la tête des insurgés ?
» Je vous donne ma parole de vous y faire remettre en
» sûreté ; mais je vous dis , vous en ferez tant que
» vous vous ferez fusiller dans huit jours.... non dans
>> vingt-quatre heures. Le duc défendait le terrain , ne
>>paraissait pas séduit par l'offre du sauf-conduit. Une
>>nouvelle charge de Napoléon l'emporta ; le duc plia ,
>> et , après avoir laissé échapper, vraisemblablement par
>>le non-usage de la langue , que cependant il avait ap-
>> prise à Paris : Eh bien ! sire , j'ai fait une bévue ; il
>> accéda à des amendemens . >>>
Je ne puis résister à l'envie de citer encore le passage
suivant :
« J'ai souvent cherché la cause de ces marques vrai-
>»,ment extraordinaires d'empressement et d'enthou-
>> siasme qui prêtent même à l'indifférence l'apparence
>> de l'amour et de la satisfaction. On a beaucoup parlé
>>de l'influence et des excitations des préfets pour pro-
>> duire un pareil effet ; leur pouvoir ne va pas jusque-là.
» On peut regarder comme des mobiles plus puissans
>>l'action de la renommée qui porte vers ce qui a beau-
» coup retenti ; la magie d'un grand pouvoir, la somp-
>> tuosité des équipages , la poussière qu'ils élèvent. Le
>> monde admirera toujours les plus beaux chevaux , et
» se groupera toujours autour des carrosses dorés et de
>>leurs escortes. Napoléon le savait bien, et, quel que fût
>> l'air de satisfaction ou de conviction avec lequel il
>>accepta ces démonstrations , il les appréciait à leur
>>juste valeur. Un jour, en lisant le Moniteur, c'était à
» Bayonne, il rencontra , à l'article Brunswick, le détail
» de la réception de son frère Jérôme qui visitait ce
*>> pays pour la première fois. Lorsqu'il fut à ces mots :
AVRIL 1816. 377
>> Ce souverain adoré: Ah ! ah ! dit-il d'un air qui révélait
le secret de son âme , il y a six mois qu'il est là ,
et il est déjà adoré ! »
»
»
SUR LE MENSONGE ,
Ου
т.
Examen de la question s'il estpermis de dire le contraire
de ce qu'on sait ( 1 ) .
Cette question est d'un si grand usage dansla pratique,
qu'il n'est point étonnant qu'elle eût été plusieurs fois
agitée. Platon , qui en cela fut suivi par les Pères de
l'église grecque , a soutenu qu'il y avait des occasions où
il était permis de s'écarter de la vérité ; et il comparait
le mensonge à une médecine à laquelle il ne fallait recourir
que dans la nécessité.
Saint Augustin , plus rigide , a soutenu qu'il n'y avait
aucune occasion où il fût permis de mentir; et il a prétendu
que la loi éternelle défendrait d'empêcher la ruine
dumonde entier, s'il fallait pour cela recourir àun mensonge
, parce qu'on ne doit jamais faire le mal, quelque
chose qui arrive. Un si grand nom en a imposé à la plupart
des théologiens , et il en est très-peu qui osent tenir
pour l'opinion des Pères grecs.
Comme je me propose de n'examiner cette matière
que d'après les lumières de la raison , je n'aurai point
égard auxautorités, qui ne doivent obtenir nos suffrages
que lorsqu'elles sont elles - mêmes conformes à la raison.
Il me semble qu'il faut remonter très-haut pour trouver
l'origine de la loi qui oblige les hommes de parler
conformément à ce qu'ils pensent. Dès qu'ils se mirent
en société , il leur fallut des sons pour exprimer ce qu'ils
(1 ) Cemorceau inédit de Diderot manque à la Correspondance de
Grimm.
378 MERCURE DE FRANCE .
voulaient faire entendre ; et il n'est point douteux qu'il
n'y ait eu , au moins dans ces premiers temps , une convention
tacite de ne point se servir des mots ou des signes
que l'on aurait imaginés pour se tromper réciproquement.
En effet, sans cela, le langage,qui est le lien et le soutiendela
société , en serait devenu la ruine , et n'aurait été qu'un
piége que les hommes se seraient tendu les uns aux autres.
C'est donc de cet accord , soit tacite , soit exprimé ,
ou du moins présumé , qu se tire la nécessité de parler
vrai ; d'où il suit que celui qui ment de gaîté de coeur
ou dans la vue de nuire, viole une des lois les plus essentielles
de la société.
Mais, si les hommes sont convenus que les paroles auxquelles
ils ont donné du sens exprimeraient ce qu'ils
pensent , il n'y a pas lieu de douter qu'ils n'aient mis
des restrictions à cette règle générale , à moins qu'on ne
les suppose privés de jugement. La première exception ,
c'est lorsque la vérité fait tort à la société , vu que pour
lors on irait contre l'usage du langage , qui ne fut inventé
que par la nécessité où les hommes sont de vivre les
uns avec les autres. Il paraîtrait que les premiers hommes
auraient été bien déraisonnables s'ils eussent exigé
de ceux qui entraient en société avec eux , qu'en toute
occasion ils parleraient conformément à ce qu'ils pensent
, même quand une vérité indiscrète pourrait causer
la destruction de la société .
Les hommes ont trop connu leurs propres intérêts
pour avoir établi une règle si pernicieuse ; mais il y a
encore d'autres circonstances où l'on doit présumer que
les fondateurs des sociétés ont permis l'usage du mensonge;
c'est lorsque la vérité fait plus de mal que de
bien , soit aux particuliers , soit au corps de la république
; car on doit supposer que le bien-être et la conservation
des hommes est toujours leur première loi , et
que tout doit céder à l'avantage de la société.
Cen'est donc point pécher contre la société , ni manquer
aux engagemens que l'on a pris avec elle ; c'est
plutôt la servir et remplir son devoir, que de mentir
dans des occasions où l'on ne pourrait publier la vérité
sans causer du désordre ou sans nuire à la société.
AVRIL 1816. 379
On nous dira peut-être qu'une telle convention entre
les hommes serait contraire à la loi éternelle , qui nous
apprend que, Dieu étant la vérité, c'est violer sa loi que
de parler contre la vérité. C'est ainsi que raisonne saint
Augustin , qui , quoique très-éclairé , se laisse souvent
éblouir par des jeux de mots.
Mais , pour fonder ce raisonnement , il faudrait commencer
par prouver que les hommes ne peuvent pas en
conscience convenir que les mots dont ils se servent
n'auront pas toujours leur signification naturelle ; cependant
la pratique continuelle nous apprend qu'ils sont
en possession d'altérer le sens des mots , et je ne crois
pas qu'il y ait d'homme assez scrupuleux , qui , se
trouvant dans la nécessité d'écrire à quelqu'un dont il
ne serait pas content , refusât de se servir à son égard
des formes et des souscriptions que l'usage autorise ; s'il
s'en dispensait , ce ne serait que la vanité ou la mauvaise
humeur qui le détermineraient à se singulariser
dans cette occasion .
1
1
Bien loin donc que le mensonge soit toujours contraire
à la loi naturelle , il y a des circonstances où l'on
viole cette loi en disant la vérité ; en effet , un des premiers
principes de cette loi est de faire tout ce qui dépend
de nous pour conserver l'ordre dans la société , et
pour nous conserver nous-mêmes .
Si donc des vérités , indiscrètement publiées , mettaient
le désordre parmi les hommes , on aurait à se reprocher
d'avoir manqué à la société. Il serait inutile de
dire que l'on n'a qu'à se taire , et que par-là on concilie
la vérité avec ce que l'on doit à la société; mais il est
des circonstances où se taire devient un aveu ; et, si l'on
s'en tient simplement au silence , on n'empêchera pas
les maux qu'un désaveu aurait pu prévenir.
Au reste , il est certain qu'on ne doit faire usage du
mensonge que dans le cas où il serait nuisible de dire la
vérité ; si l'on y avait recours dans d'autres occasions ,
ce serait violer l'institution du langage, et pécher contre
les conventions de la société.
380 MERCURE DE FRANCE .
NOTICE
Sur les bateaux à vapeurs , et mode d'exploitation de la
découverte qui remédie aux inconvéniens de leur construction
actuelle .
Le sieur Étienne avait depuis long-temps conçu la facilité
de faire mouvoir un bateau à l'aide de roues latérales.
Cette idée , extrêmement simple , n'était point
neuve. Elle s'était déjà présentée , bien avant lui ,
à tout habitant des ports de mer qui avait jeté un coup
d'oeil sur la manoeuvre des petits bateaux qui y circulent
; mais le placement latéral des roues avait paru sujet
à tant d'inconvéniens , qu'on avait , jusqu'à présent ,
regardé cette invention comme puérile.
En effet , les roues placées à l'extérieur du bateau
rendent, dans un port, la navigation difficultueuse ,
parce qu'elles sont exposées à s'embarrasser parmi les
amarres des vaisseaux . Sur les rivières , ce sont les arbres
que charrient les torrens , et qui, en s'entremêlant dans
les rayons des roues , mettent le bateau en danger d'un
naufrage presque certain. La mer expose à un autre péril
non moins inévitable ; car , après la tempête , les
houles , frappant avec impétuosité un des bords du bateau
, il résulte que la roue du bord opposé est submergée,
tandis que l'autre ne porte presque plus sur l'eau :
c'est précisément ce qu'a éprouvé le bateau l'Élise dans
sa traversée d'Angleterre en France ; aussi , après ce
court trajet, a-t-il eu besoin de grandes réparations pour
remonter la Seine , et en a-t-il exigé encore pour manoeuvrer
dans les bassins de la capitale.
Ce fut pénétré de toutes ces difficultés et de ces
graves inconvéniens que le sieur Étienne s'occupa
de la découverte d'une construction qui pût les éviter.
Après bien des recherches, des méditations et des travaux ,
ses efforts furent couronnés du succès , et, le 15 juillet
1811 , il fit hommage au gouvernement d'un bateau
insubmergible, que rien ne peut faire chavirer , n'éprouAVRIL
1816 . 381
vant presque pas de roulis , n'exigeant ni mats , ni cordages
, ni avirons ou roues latérales , et dont les manoeuvres
, toujours intactes et à l'abri de tout accident ,
sont susceptibles d'une telle célérité dans leur mouvement
rotatoire , qu'elles peuvent agir avec le plus grand
succès en remontant même le Rhône .
Les événemens qui sont ensuite survenus n'ont , sans
doute, point permis au gouvernement d'utiliser cette
découverte ; mais aujourd'hui que le repos de l'Europe
va rendre à la navigation toute son activité , le sieur
Étienne croit devoir à son pays de faire jouir le commerce
des avantages de son invention , infiniment supérieure
au moyen actuellement en usage.
Le sieur Étienne se propose de faire exploiter la
découverte de son invention par association. Chaque
association constituera une entreprise particulière. Elle
sera formée par actions , et embrassera un principal
point de navigation. Une commission , nommée par les
actionnaires , et renouvelée par tiers d'année en année ,
choisira leur régisseur, et en surveillera la gestion. Les
neuf dixièmes de bénéfices appartiendront aux actionnaires
(1 ) .
VARIÉTÉS.
Voilà lemoment des voyages des artistes dramatiques.
Talma est le premier qui a ouvert la marche cette année
; depuis près d'un mois il donne des représentations
en province. Mademoiselle Mars ne va pas tarder à
suivre son exemple. Madame Boulanger et Paul ont
obtenu , dit-on , un congé de deux mois de l'administion
de Feydeau.
Les concerts de madame Catalani ont été très-peu
suivis pendant la semainesainte. Ils étaient en général
( 1) Pour les renseignemens, s'adresser, franc de port , à MM. J. H.
Étienne et compagnie , à Paris.
382 MERCURE DE FRANCE .
très-peu satisfaisans . Il semblait que cette célèbre cantatrice,
dont personne ne conteste le talent, eût pris plaisir
de composer ses concerts de manière à briller seule.
Al'exception de Crivelli , on n'a remarqué aucun artiste
chantant qui fût supportable. Mesdames Ferlendis, Cori
et Chanmel , n'étaient là , sans doute , que pour faire
ombre à un tableau qui n'en avait pas besoin.
1
nm
PARIS .
- On lit dans le Journal de Paris l'article suivant :
Un événement singulier a eu lieu hier 14 , à l'entrée
du faubourg Saint-Germain. M. D.... était depuis trois
ans divorcé avec son épouse. Malgré cette séparation ,
elle avait conservé son nom de femme , et vivait retirée
dans la rue d'A.... au Marais. Les deux époux , ayant
à l'insu l'un de l'autre donné congé de l'appartement
qu'ils occupaient , se mirent en recherches d'un nouveau
logement. Il y a quelques jours qu'en traversant la rue
de B.... M. D.... , tenté par un écriteau qui annonçait un
entresol à louer, s'adressa au portier, visita le local , convint
du prix , et remit à celui-ci le denier-à-dieu , en
ayant soin d'indiquer son adresse , et de donner son
nom. Dans l'après-dînée, sa femme passant dans la même
rue, et apercevant l'écriteau que l'on n'avait point encore
ôté , monte , voit l'appartement , s'en arrange , et
remet à la jeune fille du portier un nouveau denier-àdieu.
Lenom étant le même, le père et la fille s'imaginerent
que madame ne s'en était pas rapportée au choix de
son époux , et qu'elle avait voulu juger par elle-même
de son nouveau domicile ; l'écriteau fut ôté , et les choses
en restèrent là , jusqu'à l'époque du déménagement.
Qu'on juge de la surprise des deux époux divorcés , lorsque
, se retrouvant ensemble , et conduisant leurs meubles
à l'appartement commun, une explication nécessaire
fit connaître la double location ! Après quelques éclats
derire , quelques accès d'humeur contre le portier et sa
AVRIL 1816 . 383
fille , nos deux personnages prirent leur parti , en trouvant
dans le hasard qui les réunissait ainsi, un avertissement
de ne plus se séparer ; ils ont , d'un commun
accord , cherché tous les moyent possibles de faire oublier
leur divorce.
-M. Ripault , savant distingué , avant fait partie de
l'expédition d'Égypte , et membre de l'institut du Caire,
a trouvé , dit-on , après six années de travail , la clef des
hiéroglyphes égyptiens ; et il a composé une table explicative
, au moyen de laquelle il a déjà traduit plus d'un
demi-volume ...
-La société des sciences de Flessingue, dans sa séance
générale de 1816, a proposé la question suivante :
En quoi consiste la véritable tolérance chrétienne ,
» et en quoi differe-t-elle, quant à sa source, de l'indiffé-
» rence?
La réponse doit être adressée à M. Kauter, secrétaire
à Middelbourg.
- On a découvert à Eppelsheim plusieurs parties de
la carcasse d'un éléphant ; le journaliste allemand , qui
rapporte cette découverte , fait remonter l'existence de
l'éléphant un peu au-delà du déluge.
- Ona , dit-on , découvert chez madame Lavater
quelques nouveaux manuscrits de son mari.
Une société littéraire nouvelle vient de s'établir à
Athènes ; elle se compose des Grecs les plus savans, et
de littérateurs étrangers résidant dans la ville.
- On a découvert, chez un libraire de Ferrare ,
quelques lettres inédites du Tasse. Le fils du célèbre !
Poggioli vient de les publier.
- Les fouilles de Pompeïa se poursuivent avec activité.
Elles font le tour de la ville. Les cendres qui la
couvrent , une fois déblayées , elle deviendra le monument
le plus remarquable de l'antiquité .
:
さい
384 MERCURE DE FRANCE .
.....
ERRATA.-
Il s'est glissé plusieurs fautes dans l'impression de notre
dernier numéro ; ressortaient au lieu de ressortissaient,
était surtout un barbarisme trop grossier pour que l'on
pût s'y méprendre ; c'était une erreur typographique que
le Singe Boiteux seul pouvait attribuer à l'auteur. Pourquoi
cet Argus aux cent yeux n'a-t-il pas remarqué aussi,
page 301 , ligne 8, passassiez , indignement raccourci et
réduit à passiez , qui est un véritable solécisme ? N'étaitce
pas une bonne fortune de plus que cette piquante observation
? Elle eût fourni deux ou trois lignes au CHASSEMARÉE
, entrepreneur des coups de béquille du journal ,
et chargé d'approvisionner la chronique. Que penser
d'hommes remarquables , dit-on , par leur urbanité et
leur politesse , lorsqu'ils se ravalent jusqu'à répondre à
des plaisanteries par des injures , et à des observations
générales pardes personnalités ? Si nous voulions, à leur
exemple, salir notre plume, ne nous serait-il pas permis
, lorsqu'ils nous traitent d'écrivains des charniers ,
de les assimiler à ces auteurs faméliques , qui , réduits à
vivre d'emprunt , se jettent sur leurs voisins , afin de
trouver, du moins chez eux , quelques os à ronger ?
mn
ANNONCES.
Quinze jours à Londres, à lafin de 1815, par M. ***.
Un volume in-8°. Prix : 3 fr. et 4 fr. franc de port par
laposte.
AParis , à la librairie d'éducation d'Al. Eymery, rue
Mazarine, n° . 30.
Cet ouvrage est une critique , aussi judicieuse que piquante
, des moeurs de la capitale de la Grande-Bretagne.
Nous rendrons compte incessamment de cet intéressant
ouvrage.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE, RUE DE RACINE ,
No. 4.
MERCURE
t DE FRANCE.
mmmm
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
pour
-
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du rer. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE ,rue Mazarine , n°. 30.
mmmm
POÉSIE .
SALUT AU PRINTEMPS .
Printemps , c'est toi que je salue!
Semblable à ce fils de nos rois ,
Dont le retour nous rend nos droits ,
•Raffermit la patrie émue ,
Etmet les méchans aux abois ;
Tu parais : tes douces haleines
Aux frimas ont donné des chaînes ,
Ranimé les champs et les bois.
Le vautour, l'antique corneille ,
Ont fui sur les pas des hivers .
Déjà le pinson , qui s'éveille ,
S'essaye à de nouveaux concerts .
TOME 66 .
1
1
25
1
386 MERCURE DE FRANCE.
Demain , la fauvette légère ,
Sous le lilas qu'elle préfère ,
Viendra chanter l'amour heureux ,
Et par ses accens gracieux
T'appellera sous le feuillage ,
O toi , l'Apollon du bocage ,
Qui seul devrais louer les dieux !
1
O qu'elle est belle ma patrie ,
Alors que les tendres Gémeaux
Par l'astre qui nous vivifie
Sont visités dans leurs berceaux !
On dirait que pour Cythérée ,
Ou le roi qui vit dans nos coeurs ,
Elle a partout été parée ;
Tout s'épanouit , tout est fleurs.
De notre orgueilleux hémisphère
Elle est la gloire et la splendeur.
La France , asile de l'honneur,
Ne cède qu'au jour qui l'éclaire
En magnificence , en grandeur,
Et ses charmes pour un coeur tendre
Sont aussi doux, qu'au malheureux
Lamain qui sur lui vient s'étendre ,
Et sécher ses pleurs douloureux.
Qu'un autre , au souvenir des crimes
Dont nous fûmes long-temps victimes
S'irrite encor dans sa fureur ;
Pour moi , qui la pleurai rebelle ,
Je l'adore aujourd'hui fidèle ,
Etmon amour fait mon bonheur .
La France est le plane superbe ,
Qui, lorsque le printemps renaît,
,
AVRIL 1816 . 387
Rajeuni , dépouille sur Therbe
La vieille écorce qu'il portait.
Parifié , son front s'élance,
Devenu plus majestueux ,
Et promet sous ses bras ombreux
Au sage son indépendance ,
Anos frondeurs de l'indulgenee ,
Au voyageur un gîte heureux ,
Aux amans épris le silence
D'un asile mystérieux.
Un cercle nouveau recommence :
Au printemps de ce cercle immense
Je revois mon noble pays .
Il a réalisé la fable ,
Il est le phénix véritable "
Qui sort brillant de ses débris .
P. D.
w
mmmmmm
ÉPITRE A L'INGÉNUITÉ .
Tendre ingénuité, que l'art te fait injure !
Que ton charme est flatteur, que ton ivresse est pure!
Ta naïve candeur fuit les nymphes des cours ,
Leurs souris concertés , leurs fastueux atours :
L'ambre de leurs baisers respire le parjure.
L'amour fut- il jamais où n'est pas la nature ?
Il craint les volages retours
Des feux qu'allume l'imposture.
Il habite avec toi les champêtres séjours ;
Il préfère une grotte obscure
Aux marbres de Versaille , aux bosquets de Marly ;
Le chant d'une fauvette , un ruisseau qui murmure ,
Lui plaît mieux que tout l'art des concerts de Lully.
Tendre ingénuité , sois toujours sa parure ;
Sois l'art de ma bergère , et laisse aux Da ... cours
A
388 MERCURE DE FRANCE.
Méditer leur conquête , étudier leurs charmes ,
Et sans cesse tenir leur beauté sous les armes ;
L'art fatigue , et tu plais toujours.
Telle une source pure, et libre dans son cours ,
Sème de fleurs les bords que son onde caresse ;
Telle encor dans mes sens coule ta douce ivresse.
Tes roses émaillaient l'aurore de mes jours ;
Sans art , sans vernis , sans détours ,
C'est par toi que je plus à ma douce maîtresse;
Toi seule embellis mes amours .
De ses feux et de ma tendresse
Si j'osais tracer le tableau ,
Prête-moi tes couleurs , flatteuse enchanteresse ,
Écarte de l'esprit l'infidèle tableau ;
De ses crayons légers fuis la brillante adresse.
Aimer est tout mon art ; le coeur est mon pinceau .
LEBRUN.
N. B. Cette pièce manque aux oeuvres de ce poëte.
mumumumumum
Quand un mari, quand une femme,
Unis d'intérêts et de voeux ,
Ne font qu'un coeur, ne font qu'une âme ,
Il n'est point d'état plus heureux.
Mais dans l'union conjugale ,
Si l'on en croit nombre d'entre eux ,
C'est la pierre philosophale
De n'être qu'un quand on estdeux.
niniw
AVRIL 1816. 389
ÉNIGME .
Mon nom renferme en soi toute mon existence;
Il fait voir clairement quelle est mon impuissance ;
Il n'est aucun endroit où je puisse habiter.
On ne peut ni mes ans, ni mon temps limiter.
Je suis commun envers , je suis commun en prose ;
On me trouve souvent en cherchant autre chose.
Mais, hélas ! quel profit a-t-on de me trouver?
Ne me cherchez donc plus , et cessez de rêver.
Mmm
CHARADE.
Mon premier en tout point ressemble à mon dernier,
Et tous deux tour à tour qualifie mon entier.
m
LOGOGRIPHE .
Je fais la nourriture
Des plus vils animaux.
Un pied de moins, je change de nature ,
Sur la table des grands je vais après le rôt
Me ranger par la figure .
Partagez ma structure ;
Sur moi jadis plus d'un héros
Dans Rome , à ce qu'en dit l'histoire ,
Après mille dangers , après mille travaux ,
Promena son renom , son danger et sa gloire.
Aqui compte chez soi maint et maint ducaton ,
Je sais faire rouler carrosse et phaéton';
(
390 MERCURE DE FRANCE.
Deux pieds de plus en font l'affaire ;
Otez-en deux , bélas ! riches , grands de la terre ,
Un jour sera que dans votre saison
✔ Moissonnés par la parque ,
Vous quitterez le phaéton
Pour prendre place dans ma barque.
immmmmmmmmns
AUTRE .
Lecteur, quand je conserve et ma tête et maqueue ,
Je suis dans mon ensemble un très-vil animal ;
Mais, si je viens à perdre et ma tête et ma queue ,
Je peux servir alors au bien autant qu'au mal.
Bouts-Rimés à remplir.
Tout ce qui voile un blanc.
N'est pas exempt de la
Telle cut fait le soir mon
Qui , vue un instant le
Jamais ne serait mon
m
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Lemot de l'énigme est Miroir.
Le mot de l'énigme-logogriphe est Arouet de Voltaire .
AVRIL 1816 .
391
OBSERVATIONS SUR LE MAGNÉTISME ANIMAL.
Quoiqu'on ait beaucoup écrit pour et contre le magnétisme
animal , il s'en faut bien qu'on ait acquis des
lumières certaines sur ce singulier agent de la nature ,
sur l'existence duquel les uns prétendent apporter des
preuves sans réplique , parce qu'ils offrent des expériences
multipliées à son appui; tandis que les autres la
nient absolument. Il est peut-être aussi fâcheux pour
l'esprit humain de rejeter une nouvelle découverte dont
la réalité lui offrait en effet une carrière incommensurable
, qu'il serait humiliant d'adopter pour réalité une
véritable chimère. On ne peut le nier, dans cette discussion
, les opposans n'ont point apporté cette sagesse
d'examen et de raisonnement propre à détruire l'erreur
, et que la simple dénégation , motivée sur l'impossibilité
de concevoir des effets extraordinaires et fondés
sur des rapports inconnus jusqu'à nos jours , laisse tout
l'avantage à ceux qui répondent par des faits qu'on ne
veut pas vérifier , ou qu'on conteste même en les voyant ,
parce qu'ils choquent toutes les idées reçues .
On pourrait croire à ce début que c'est un nouveau
champion du magnétisme qui vient entrer en lice pour
en proclamer les miracles. Non ; c'est un homme impartial
qui a cherché la vérité de bonne foi , qui a pratiqué
le magnétisme en son particulier , et s'est assuré
par lui-même , comme beaucoup d'autres auraient pu
le faire , de la réalité de plusieurs de ses phénomènes
vraiment incompréhensibles ; mais qui croit rendre un
service à la science elle-même en s'opposant de toutes
ses forces à l'abus dont il vient de s'apercevoir qu'elle est
susceptible , et qui la plongerait irrévocablement dans le
discrédit le plus mérité.
De tous les phénomènes du magnétisme , le plus étonnant
sans doute est la clairvoyance ou la prévision dont
sont doués quelques somnambules. Jesais que c'est cequi
révolte le plus les incrédules; mais on ne peut se refuser
1
1
392
MERCURE DE FRANCE.
à la conviction quand on a opéré soi-même les effets contestés
, et l'on n'a pas le droit de le contredire quand on
se refuse à des essais. Cependant l'expérience m'a appris
que cette clairvoyance n'est pas toujours infaillible ; les
somnabules sont sujets à s'exalter , et alors ils s'égarent
jusqu'à l'extravagance. Le magnétiseur a souvent besoin
de tous ses soins et de tout son ascendant pour les maintenir
dans une sage circonspection. Mais je dois l'avouer ,
tous les magnétiseurs n'ont pas cette prudence; il en est
même qui provoquent leurs somnambules de manière à
les porter jusqu'au délire , et il est fâcheux d'être obligé
-de reconnaîtreque cette partie du magnétisme , qui en est
la plus sublime propriété , est en même temps son point
leplus critique , en ce qu'il prête singulièrement au charlatanisme
et à l'imposture. Ce n'est pourtant point une
raison suffisante pour se priver de ses avantages inappréciables.
Quoiqu'il en soit , ce qu'il y a de plus constantdans la
clairvoyance des somnambules est , non pas de voir ,
comme on le dit improprement , mais de deviner par
l'instinct les maladies dont ils sont affectés , et même
celles d'autres personnes avec lesquelles on les met en
rapport. Qu'on puisse parvenir à régulariser invariablement
cette faculté , et surtout à la rendre plus commune ,
le magnétisme deviendra une source assez féconde de
bienfaits pour l'humanité.
Le magnétisme a pris beaucoup plus de consistance en
Allemagne qu'en France , parce que les médecins n'ont
pas dédaigné de le pratiquer eux-mêmes , et qu'ils se sont
convaincus par leur propre expérience , gardons-nous
néanmoins de conclure que chez eux cette science ait encore
acquis son dernier degré de perfection.
,
J'ai dit , encommençant,quemon principal but en
traitant cette matière , était de combattre les erreurs.
qu'on cherchait à introduire dans la pratique du magnétisme.
J'en ai été averti par une correspondance rapportéedans
le No. 25 des Annales du Magnétisme. M. Halldin
, membre de la société exégétique et philanthropique
de Stockholm, fait part des progrès dumagnétisme dans
cette ville à M. Mouillereaux , directeur des postes et
AVRIL 1816 . 393
secrétaire de la société des Amis réunis de Strasbourg.
Sans désapprouver la prudence des sociétés magnétisantes
de France,qui ont cru devoir borner la faculté de leurs
somnambules ( qu'ils nomment peut-être avec plus de
raison somniloques ) , sur les moyens de rétablir la santé ,
pense qu'il n'y a point d'inconvénient à leur ouvrir une
plus vaste carrière , qui peut faire parvenir à découvrir
et expliquer des objets au-dessus de la portée des hommes
dans l'état de veille , et des éclaircissemens sur d'autres
matières qui intéressent le bonheur de l'humanité. MM. les
magnétiseurs suédois ont cru atteindre ce but en interrogeant
leurs somniloques sur des objets métaphysiques ,
ce qui a valu des découvertes tout-à-fait neuves .
Et d'abord ce n'est point , comme notre théorie nous
le fait présumer , la personne somniloque elle-même qui ,
par la suspension de l'usage de ses sens , semble avoir recouvré
l'instinct naturel à tous les animaux ,et dont le caractère
peu connu est peut-être une prévision plus ou
moins étendue , suivant la perfection des organes de l'animal
, instinct qui pourrait bien être neutralisé par le
donde la raison; ce n'est point , dis-je , suivant eux ,
cet individu qui répond : c'est un être revenu de l'autre
monde , et incorporé momentanément avec le somniloque.
L'esprit interpellé raconte ce qu'il était sur la terre ,
comment et à quel âge il l'a quittée , en quel état il se
trouve à présent. Voilà une belle occasion d'apprendre
des nouvelles de ce pays inconnu , et si curieux à connaître
; mais , si l'esprit est un peu réservé à cet égard , il
nous donne au moins quelque satisfaction sur le mystère
de la Sainte-Trinité , sur la béatitude qui attend les bons,
et les différens degrés d'épuration par lesquels passeront
les âmes plus ou moins entachées ici-bas; tout cela , à la
vérité , dans un langage mystique un peu difficile à comprendre.
L'esprit pousse la complaisance jusqu'à avouer
que la doctrine d'un nommé Swedemborg ( qui est sans
doute un théologien renommé en Suède ) est fort connue
et approuvée dans l'autre monde.
En général , il donne les avis les plus édifians sur la foi .
Ilfaut beaucoup de confiance en Dieu pour bien magnétiser.
M. le baron de Swilferhulm , aumónier du roi ,
394 MERCURE DE FRANCE .
possède toutes ces qualités au plus haut degré , et conséquemment
est un magnétiseurpar excellence.
Ces expériences se réitèrent sur plusieurs individus ,
et divers esprits mâles ou femelles viennent toujours leur
prêter leur assistance avec la même édification. Il est extrêmement
curieux de lire dans l'original même ces singuliers
interrogatoires , qu'il serait trop long de détailler
ici.
Au reste , toutes ces expériences ont été faites en présence
des personnes les plus recommandables par leurs
dignités et leur savoir. Il est bien difficile d'accorder ici
la politesse qui commande la déférence , et le bon sens
qui la réprouve. La tâche est même encore plus épineuse
pour unmagnétiseur qui a éprouvé lui-même des effets
incompréhensibles. J'espère pourtant y réussir ; mais j'avoue
que je renoncerais plutôt à ma propre expérience ,
que d'adopter de semblables prestiges . Voici comment je
les explique , sans donner un démenti à ceux qui les attestent.
J'ai dit , et je suis convaincu, que le magnétiseur prend
un ascendant absolu sur son somnambule; il peut diriger
son entendement jusqu'à le forcer à n'avoir d'autres
idées que les siennes , et cela par la seule influence magnétique
, et sans aucun discours. Alors il suffit que le magnétiseur
soit imbu de certains systèmes , de certains
préjugés , pour que le somnambule ne soit que son écho ;
et il me paraît indubitable que M. le baron de Swilferhulm
, qui doit être un grand métaphysicien , ne pro-
< fesse , dans toute la sincérité de son coeur , la doctrine
que les esprits ont proférée par l'organe des somniloques,
et nommément celle de Swedemborg , qui n'est connue
qu'en Suède , bien malheureusementpour le reste de la
terre , si c'était la bonne.
Il n'est pas besoin d'une grande logique pour démontrer
toute l'absurdité du système qu'on voudrait introduire
dans la science magnétique. Il n'y a pas de doute
qu'en suivant une pareille méthode , un iman qui magnétiserait
une femme turque, et qui l'interpellerait dans le
somnambulisme , en recevrait pour réponse la confirmation
des miracles du Coran , et qu'elle n'oublierait pas
AVRIL 1816 . 395
la lune coupée en quatre par Mahomet , et mise dans sa
manche. Que de choses curieuses ne diraient pas l'Indienne
et la Chinoise magnétisées par leurs prêtres !
D'un autre côté , je voudrais que M. l'aumônier du
roi de Suède nous avouât franchement s'il se flatterait
d'obtenir de ces femmes étrangères , au cas qu'il pût s'en
faire entendre , et avant d'en avoir fait des prosélytes à
sa foi , des réponses semblables à celles de ses somniloques.
Alors , c'est-à-dire , après en avoir été témoin , je
me prosternerais devant son christianisme , bien qu'un
peu différent du mien , et même devant la doctrine de
Swedemborg, qui deviendrait la vraie lumière ; mais, s'il
convient , comme il est probable , que ce miracle serait
au-dessus de ses forces , il est évident que le nouveau système
suédois sur le somnambulisme , ou somniloquisme ,
est un vrai délire .
Disons-le franchement , le magnétisme offre déjà trop
de faits extraordinaires pour motiver l'incrédulité , sansen
susciter de nouveaux , qui , en le vouant à un ridicule
éternel , empêcheraient à jamais les progrès qu'on peut
espérer du temps et de l'expérience.
Il est à regretter que M. le rédacteur des Annales du
Magnétisme ait jugé à propos d'y insérer cette correspondance
sans aucun commentaire ; ce qui pourrait faire
supposer une adhésion complète de sa part aux étranges,
maximes qu'elle contient , et contrasterait singulièrement
avec l'esprit de sagesse qui m'a paru jusqu'ici diriger ses
travaux. J'ai pris sur moi de remplir cette tâche , sans me
dissimuler la faiblesse de mes moyens , animé par la
crainte de voir renverser par des mains indiscrètes un
édifice à peine commencé , mais dont les bases donnaient
des espérances auxquelles je ne renoncerais qu'avec
peine. J'espère que ceux qui cherchent comme moi sans
prévention la vérité, me sauront gré de mon zèle .
Le chevalier D. L. C. B.
396 MERCURE DE FRANCE .
۱
1
L'ÉPREUVE.
CONTE .
Si la fatale lance de Montgomery n'eût pas tranché les
jours du roi Henri II , la France aurait probablement
vu renaître les beaux temps de la chevalerie; ce prince ,
galant et brave , servait la gloire et l'amour ; les disputes
dethéologie n'auraient pas ensanglanté une cour qui s'en
serait moquée , et les ambitieux , loin de déchirer la
France dans l'espoir de la gouverner , se seraient vus
forcés d'obéir à un prince qui voulait commander à une
nation , et non pas à un parti.
Pour plaire au roi , la jeune noblesse n'avait à suivre
que ses penchans naturels; les dames brodaient des écharpes
, donnaient des devises , excitaient et récompensaient
la vaillance ; les hommes n'étaient occupés que de tournois
, de combats et de galanterie ; la plus belle ne songeait
qu'à triompher du plus brave , et la valeur ne cherchait
de trophées que pour en faire hommage à la beauté.
Se bien battre et bien aimer , voilà quels étaient les
devoirs de ce bon vieux temps , où chacun cherchait à
se surpasser en vaillance et en amour.
La plupart des conversations ne roulaient que sur ces
deux points : on racontait des faits d'armes ; on citait
des traits de passion , de dévouement et de fidélité. On
agitait des questions de sentiment ; questions qui plaisent
toujours , quoique bien rebattues , parce qu'en les traitant
avec adresse , les hommes croient prouver leur fidélité
aux belles qu'ils veulent séduire ; et les dames , de
leur côté , y trouvent l'occasion de montrer leurs vertus ,
pour rehausser leur prix , et leur sensibilité , pour nourrir
l'espoir.
Les uns parlent de leur servage dans le but de devenir
maîtres , et les autres de leur rigueur inattaquable avec
une douceur qui invite à les attaquer ; et dans toutes ces
discussions romanesques , on fait peu de scrupule de se
AVRIL 1816. 397
farder , et de se montrer en beau ; l'amour-propre se
cache sous les formes de la sensibilité, et l'esprit cherche
sans cesse à s'y faire prendre pour le coeur.
, Ce qu'il y a même de plaisant dans ce combat de ruse
c'est que , souvent en manquant soi-même de sincérité ,
on croit àcelle des autres, et que beaucoup de trompeurs
et de trompeuses y deviennent dupes de ceux qu'ils veulent
tromper.
Nous avons tous une vanité dans ce genre , qui sert
merveilleusement à nous aveugler ; l'homme le plus léger
croit assez facilement que son mérite rendra une coquette
passionnée , et à son tour elle se flatte que ses charmes
suffiront pour enchaîner un infidèle .
,
Mais ceux qui se prennent le plus inévitablement à ces
piéges ornés de tant de fleurs , et tendus avec tant d'adresse
ce sont les jeunes débutans dans la lice des
amours : encore pénétrés des principes que les autres
jouent, comme ils n'ont été blasés sur rien, ils désirent
et espèrent tout ; ils croient le monde semblable à
l'image que leur coeur sensible et candide s'en est
formée ; trop sincères pour être méfians , ils ne distinguent
pas la parole de la pensée ; le roman du
monde en est pour eux l'histoire , et ils se figurent autant
de vertus dans l'âme d'une belle , qu'ils trouvent de
pureté dans son langage , et de perfection dans ses traits .
Ils se persuadent , comme elle le désire , qu'elle est
à-la-fois parfaitement vertueuse et profondément sensible;
et , si elle fait entrevoir quelque signe de douceur
et de faiblesse , ils se flattent qu'une passion irrésistible
remporte seule cette victoire sur l'austérité des principes
; ils se disent que leur vie entière suffit à peine
pour mériter etpayer un tel sacrifice; quelquefois même
leur délicatesse n'ose profiter d'un triomphe qui doit
coûter tant de larmes : ils craignent de profaner l'autel
dont ils n'approchent qu'en tremblant , et leurs scrupules
embarrassent souvent assez la prétendue vertu qui ne
demande qu'à succomber.
Ainsi dupes de l'art qu'ils prennent pour la nature , ils
livrent le trésor de leur premier amour à la moins digne
d'en jouir; tandis qu'ils l'ont peut-être refusé à des sen
398
MERCURE DE FRANCE .
timens plus vrais , plus modestes , plus durables , mais
moins séduisans .
Ce fut précisément dans une erreur semblable qu'un
jeune et beau preux de la cour de Henri s'était engagé;
et, sans le secours d'une ingénieuse et prudente amitié,
l'aveugle amour aurait probablement fait le malheur de
sa vie.
Le comte de Termes , âgé de 22 ans , était le modèle
que dans leurs donjons les vieux chevaliers présentaient
à leurs fils , l'époux que les châtelaines souhaitaient pour
leurs filles , et l'amant que l'orgueil des beautés de la
cour se proposait d'enchaîner à leur char.
Sa naissance , sa fortune , sa taille haute , noble ,
élancée , son regard fier et doux , la blancheur de ses
dents , la finesse de son sourire , l'élégance de son langage
, labeauté à la fois mâle et touchante de ses traits ,
la magnificence de son armure , sa grâce en dansant ,
son adresse en domptant les plus fougueux coursiers ,
l'esprit de ses romances , l'agrément de sa voix , l'éclat
de ses faits d'armes , ses combats contre les Turcs en
Hongrie , et ses exploits au siége de Metz et à labataille
funeste de Saint-Quentin , tout se réunissait pour le faire
admirer comme un héros d'histoire et de roman ; et sa
conquête devait être également désirée par l'amour et
par lavanité.
Le comte de Termes avait été élevé dans le château du
vieux maréchal , son père , qui s'enorgueillissait de voir
croîtresous ses yeux un digne héritier de sa vaillance etde
sa renommée. Dans le même château vivait la marquise
de Rieux , sa cousine , dont la fortune avait été détruite
par de longs malheurs ; mais elle possédait encore un
trésor de grâces , de candeur et de vertu; c'était sa fille
ladouce et modeste Éléonore , qu'on ne pouvait voir sans
l'aimer , et qui paraissait seule ignorer tous ses charmes .
Éléonore était de l'âge du jeune comte ; l'amitié la
plus tendre les unissait ; née au milieu des jeux de l'enfance
, elle s'était accrue et développée comme leur esprit
; chaque jour avait multiplié les doux rapports qui
existaient entre eux; mais cette tendre amitié ne s'aperevait
pas qu'elle était devenue amour ; la métamorphose
AVRIL 1816.- 399
s'était faite insensiblement et par degrés . Et les chagrins
d'une première absence leur apprirent ce que l'habitude
d'uneprésence continuelle leur avait laissé ignorer.
Le comte partit pour l'armée , il emporta le coeur et
l'image d'Éléonore; leurs âmes s'affligèrent , s'entendirent,
et se réponniredt mieux de loin que de près ;
ils avaient toujours causé comme frère et soeur ,
et ils s'écrivirent comme amans , mais avec cette différence
que le comte , ardent , impétueux , parlait ouvertement
et vivement de ses peines , de sa flamme , de
ses voeux , de ses espérances ; tandis qu'Éléonore , modeste
et mélancolique , éprouvant autant de crainte que
d'amour , doutant du pouvoir de ses attraits , s'exagérant
les charmes de toutes les beautés que pouvait rencontrer
son amant , cachait son timide amour sous le
voile de l'amitié ; ne montrait qu'une faible partie de ses
sentimens , et n'osait croire ni à la constance ni au bonheur.
Sa modestie trompa et affligea le comte , et , ne trouvant
pas dans les lettres d'Éléonore le feu qui brillait
dans les siennes , il n'entretenait plus son écuyer que de
ses chagrins .
Mon cher Durand , lui disait- il , voyez l'excès de mon
malheur ; j'adore la plus céleste des femmes , le ciel
semblait l'avoir créée pour décider ma destinée et faire
mon bonheur. Nourris sous le même toit , élevés ensemble
, tout était commun entre nous ; jeux , plaisirs ,
études , nous voyions tout avec les mêmes yeux ; l'honneur
, la vertu , le bonheur , se présentaient à nous sous
les mêmes traits ; nos pensées , nos sentimens , étaient
toujours d'accord , nous n'avions qu'une même âme tous
deux. Aucun rival n'avait pu me donner l'idée de la
crainte , elle ne connaît que moi. Eh bien ! une courte
séparation finit ce rêve heureux ; cette communauté de
pensées , d'affections, n'existe plus; l'absence m'enflamme
et la refroidit , et c'est dans le moment où je m'éclaire
sur la force de ma passion, qu'elle me fait voir la tiédeur
de sa tendresse.Je parle en amant, elle me répond comme
une soeur. Mes premiers faits d'armes ont eu de l'éclat ,
je ne suis fier de mes trophées que pour les déposer à
ses pieds ; elle ne s'intéresse pas à ma gloire , et elle ne
400 MERCURE DE FRANCE.
memontre que les craintes d'une amie vulgaire sur les
dangers où la guerre m'expose.
Ma foi, monsieur, répondit gaîment l'écuyer , il m'est
impossible de partager votre chagrin et de compatir à
votre douleur. Si vous ne vous trouvez pas heureux ,
nul chevalier au monde ne le sera , et vous êtes ingrat
pour la Providence qui vous traite en vrai favori.
Vous êtes grand seigneur, jeune, riche,beau; les plus
belles dames semblent, partout où vous êtes, n'ouvrir leurs
grands yeux bleus ou noirs que pour vous ; vous êtes
d'une adresse qui déconcerte et démonte aux tournois les
meilleurs cavaliers ; à la guerre, on dirait que votre bon
ange vous couvre d'un invincible bouclier; vous vous hasardez
presque seul au milieu des escadrons de ces maudits
Turcs , que le ciel confonde , sans que leurs cimeterres
vous fassent la moindre égratignure ; vous êtes d'un
naturel fort tendre , fort loyal , et par conséquent trèsfacile
à tromper en amour , et ne voilà-t-il pas que ,
dans un siècle où tant de coquettes tendent leurs filets ,
et se rient de la proie qui s'y jette , on a élevé pour vous
seul , à l'ombre , une charmante et modeste fleur ,
qui ne croît, ne s'épanouit , et n'embaume l'air que
pour vous !
Vous aimez et vous êtes aimé , que voulez-vous de
plus ? Vous vous plaignez de ce qui devrait faire votre
joie et votre félicité. La dame de vos pensées, dites-vous ,
est trop froide , trop tremblante ; elle n'est ni assez
passionnée pour vous , ni assez éprise de votre gloire .
Que les hommes sont injustes ! Ils ne méritent en vérité
pas d'être heureux. Mademoiselle de Rieux est pure
comme l'air qu'elle respire , naturelle comme la rose
qu'elle cueille , et modeste comme une vierge du Seigneur.
Voulez-vous qu'elle soit emportée comme un
jeune homme , exaltée comme les coquettes qui jouent
tout et ne sentent rien , aventureuse comme un paladin?
Elle vous aime pour vous et non pour elle , par sentiment
et non par vanité.
Croyez-moi , j'ai quelque expérience; j'ai servi vingt
ans comme écuyer ce malheureux M. de la Châtaigneraye
; je vous assure que celui qui l'a tué n'était pas le
premier qui lui eût donné un coup de Jarnac. Jel'ai cent
1
AVRIL 1816.
401
fois vu blessé et trompé par de perfides dames qui se
montraient précisément telles que vous voudriez voir
votre Éléonore. Je ne saispas , ma foi, ce que vous autres
beaux jeunes grands seigneurs vous faites de votre esprit.
La nature vous ennuie , vous n'aimez que l'art ;
vous ne sentez pas le prix d'un beau diamant bien blanc
et bienpur , etvous vous laissez éblouir par des pierres
de couleur qui n'ont de valeur que celle qu'y attachent
votre imagination et vos fantaisies .
Telles étaient à peu près les conversations fréquentes
du comte et de son écuyer. La froide raison de Durand
ne pénétrait pas dans l'âme de son maître , qui conti
nuait toujours à se plaindre , à se décourager , et qui
ne pouvait voir la passion qu'il désirait dans les tendres
expressions d'un sentiment que combattaient la crainte
et lapudeur.
Bientôt le comte , mandé par le roi , qui se dis
posait à combattre les Espagnols , partit pour Paris .
Deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du comte
dans la capitale , et Durand s'étonnait du changement
qu'il voyait en lui; la gaîté avait succédé à la mélancolie;
la vie agitée aux habitudes solitaires ; l'air de la paix et
de la confiance aux signes de trouble et d'inquiétude: le
bon écuyer s'en réjouissait; il croyait que son maître ,
éclairé par ses remontrances , avait enfin ouvert les
yeux , et ne doutait plus de l'amour d'Éléonore et de
son bonheur.
Un soir , au moment où M. de Termes revenait d'un
bal qu'avait donné la duchesse de Valentinois , et chantait
joyeusement une ballade de Marot; Duraud lui dit :
Vive Dieu ! Monsieur , vous voilà enfin tel que je le
souhaitais, gai , content , et guéri de vos craintes et de
vos chagrins chimériques. Vous voyez que j'avais raison
, et je parierais , à présent , que vous ne me répèterez
plus jamais vos injustes doléances contre votre
charmante cousine.
Moi me plaindre de ma chère Éléonore ! non ,mon
ami , je n'ai point de reproches à lui faire , et j'étais injustedem'en
plaindre. -- Je vous l'avais bien dit ; vous
ne vouliez pas me croire :' vous convenez donc à pré-
Томк 66°. 26
ROYAL
205
с.

402
MERCURE DE FRANCE.
sent qu'elle vous aime ?-Je n'en ai jamais douté: elle
serait bien ingrate si elle ne répondait pas à la tendre
affection qui m'attache à elle pour la vie ; mais j'étais
déraisonnable en exigeant d'elle ce qui ne se commande
pas. Son coeur est tendre, mais ne sera jamais passionné;
elle n'est pas susceptible d'amour , et n'en sera peut-être
que plus heureuse. Pour moi , j'ai renoncé à un espoir
biendoux , mais que rien ne pouvait jamais réaliser. Je
serai toujours le premier ami , le frère d'Éléonore ;
mais je sais à présent la différence d'une âme sensible
àune âme bien enflammée;jeconnais le véritable amour,
et jene conçoispas comment j'ai pu jamais croire que ma
cousine fût capable de l'éprouver.
Juste ciel ! qu'entends-je ? s'écria douloureusement
l'écuyer. Voici donc mes craintes réalisées ! Je gage que
quelque sirène de la cour vous aura fasciné les yeux.
Ah! lemaudit air que celui de Paris ! Rien n'échappe à
sa contagion; la foi s'y perd , la loyauté s'y corrompt ,
et les plus preux chevaliersy oublient leurs engagemens.
Malheureuse Éléonore , on vous sacrifie , et à qui ,
bonDieu ? Aquelque artificieuse coquette, qui n'a que
des yeux de coulisses , des mots de roman , des mines
de théâtre; dont tout est emprunté , charmes , prin
cipes , langage , sentimens ; qui n'a d'âme que dans la
tête, et dont la langue est de feu et le coeur de glace.Ah!
craignez!
- Cesseras-tu enfin , dit le comte , tes ennuyeux
sermons ? Tu es d'une pédanterie qui m'assomme. Croistu
que je sois assez dépourvu d'usage du monde pour
être dupede fausses apparences , et pour ne pas savoir
distinguer la vérité de l'artifice? Je ne te pardonnerais
pas tes injures si tu en connaissais l'objet. Son nom
seul te forcerait au respect et à l'admiration.
Eh bien ! reprit Durand avec un profond soupir ,
mais en s'efforçant de dissimuler son humeur , il est
possible que je me trompe , et que le hasard vous ait
mieux servi que la prudence , quoiqu'à vrai dire , les
hons lots d'amour soient bien rares à la cour ; mais,
apprenez-moi donc , s'il vous plaît , quelle est cette
beauté parfaite qui vous a vaincu en sipeude temps.
AVRIL 1816. 403
-
-C'est la comtesse de Nangis.- Diable , je ne m'en
étonne plus; c'est la plus belle des dames de Paris .-
Ah! tu la connais ? - Beaucoup; mon défunt
maître a porté comme vous ses fers . -Tu conviendras
, j'espère , qu'elle n'est pas aunombre deces femmes
dont l'éclat ne brille qu'aux dépens de la vertu , elle est
partout aussi révérée qu'admirée.
-Je l'avoue , madame de Nangis a beaucoup de clar
mes , et encore plus d'esprit. Nulle défaite n'a terni ses
conquêtes. Nos princes , nos guerriers les plus fameux ont
vainement soupiré pour elle; et ses rigueurs ont toujours
détruit l'espoir que sa grâce obligeante faisait naître.
Elle est fière autant que belle; tout paraît au-dessous
de son ambition: cependunt on m'avait assuré que, parmi
ses adorateurs , le comte de Bar , votre compagnon d'armes
, votre émule de gloire , était parvenu àse faire distinguer
; on parlait mêmede mariage entre eux , et....
-Je le sais bien ( reprit le comte ) , de Bar me l'avait
confié ; il espérait , sans cependant avoir obtenu l'aveu
qu'il désirait ; mais tu sais que, dans la dernière campagne
, s'étant imprudemment engagé , il a été battu et
pris avec une partie du corps qu'il commandait , etdont
je suis parvenu bien difficilement à recueillir et sauver
lesdébris. Le comte , apparemment trop occupé de son
malheur , des soins à se donner pour racheter sa liberté ,
aura ralenti sa correspondance; la comtesse se sera piquée
de ce refroidissement ; il se sera peut-être mal justifié;
enfin , je ne sais: mais le fait est qu'arrivé à Paris ,
il a moins vu madame de Nangis , et que leur liaison a
totalement changé de forme.
Cette fière beauté, dont le premier regard m'a séduit ,
dont la conversation m'a charmé , n'a pu , malgré tous
ses efforts , me laisser ignorer que j'avais touché son
coeur ; enfin , je suis au comble de mes voeux , et mon
bonheur ne peut être troublé par aucune crainte ni par
aucun rival.
-Oh ! oh ! dit en souriant Durand; et tous ces grands
changemens sont arrivés depuis la défaite du comte de
Bar, et après votre dernière victoire? Jevous en félicite :
amour, fortune et gloire, tout sourit à vos désirs; vous
1
404
MERCURE DE FRANCE .
allez aussi vite en galanterie qu'en guerre . La faveur du
roi, celle d'une belle, vous couronnent en même temps ; en moins de six mois vous devenez vainqueur de vos ennemis
, le héros de la cour , l'homme à la mode de Paris,
l'effroi de vos rivaux ; on ne peut que vous porter envie .
Mais , croyez-moi , cependant , et vous l'éprouverez un
jour, l'incomparable madame de Nangis ne vaut pas votre
douce Eléonore.
-Il est vrai , répliqua le comte avec attendrissement ,
que ma chère Eléonore ne peut craindre aucune comparaison
: la nature a tout fait pour elle; elle ne doit rien
à l'art ; sa grâce naïve , sa candeur , la pureté de son âme ,
sa modeste beauté , la douceur de son langage , sont des
charmes qu'on ne voit qu'en elle.
Une tendre sympathie nous unissait , l'idée de bonheur
et la sienne me semblaient inséparables ; mais elle ne peut
éprouver le feu qu'elle inspire; sa raison calme ne connaît
pas la passion : j'y songe souvent avec regret ; inais
moi , je veux être aimé comme j'aime , avec excès : c'est
le besoin de mon coeur; l'amitié ne suffit pas pour le
remplir.
Ah ! si tu savais comme madame de Nangis peint l'amour
, comme elle en parle , comme elle le sent ! Le premier
jour que nous nous vîmes , nous fûmes tous deux
frappés à l'instant du même trait; nous étions immobiles;
tout ce qui nous entourait n'existait plus pour nous ;
nos yeux ne pouvaient plus se quitter ; elle baissait souvent
les siens en s'apercevant de mon admiration ; mais,
quand ils se relevaient , leur douce langueur , la rougeur
qui se répandait sur ses joues , tout portait le trouble
et le feu dans mon sein .
Le hasard m'approcha d'elle . Avec quelle grâce délicate
elle me parla de mes actions , de ma gloire ! Tout le
monde loue si gauchement ! on dirait que c'est un devoir
imposé à l'envie , ou un tribut banal payé par la sottise .
Que d'esprit et de mesure dans ses éloges ! Elle donne à
l'amour-propre toutes les jouissances qu'il ambitionne ,
sans lui laisser aucun embarras .
La conversation devint bientôt générale; on parla d'ainour.
Quelle fierté dans ses principes ! quelle chaleur
AVRIL 1816. 405
dans son âme ! comme elle apprécie cette double vie ,
cette union parfaite de deux êtres qui respirent uniquement
l'un pour l'autre , qui mettent tout en commun ,
peines, plaisirs , fortune et gloire ! Comme elle saura
s'associer à la renommée de son amant , et se parer de
ses lauriers ! Mais aussi que de passion , que de dévouement
, que de constance elle exige pour se rendre digne
d'un si beau prix !
En l'écoutant je tremblais souvent , de crainte de n'être
jamais assez parfait , assez grand , pour m'élever jusqu'à
elle.
Depuis ce moment je la cherchai , je la suivis partout ,
je la vis presque tous les jours ; ils me semblaient près
d'elle des instans. Nous nous entendions si bien , que
nous pouvions croire nous être connus depuis vingt ans ;
et cependant je lui découvrais à chaque instant un charme
nouveau. Enfin elle me tourna la tête absolument. Je
lui déclarai ma passion : elle ne fut point coquette; elle
ne me fit acheter par aucun artifice vulgaire cet aveu
que tant de femmes retardent pour en rehausser le prix .
Nous nous jurâmes mille fois d'être l'un à l'autre pour la
vie; et j'espère , mon cher Durand , qu'après les fêtes du
mariage de la princesse Marguerite et le grand tournoi
que donne le roi , un prompt et doux hymen assurera
pour jamais ma félicité.
Ah! malheureuse Eléonore ! Ce fut le seul mot que put
prononcer le bon écuyer. Cependant , remis de son saisissement
, il allait , peut- être à tout risque, faire éclater
son chagrin ; mais on remit à l'instant même au comte
un billet de madame de Nangis. Il le lut avec feu , le
pressa sur ses lèvres avec transport, et sortit précipitamment.
Les fêtes du mariage furent célébrées avec l'éclat et la
magnificence qui convenaient à la dignité de la cour de
France; mais elles perdirent tout leur prix aux yeux de
M. de Termes : madame de Nangis ne les embellissait ,
ne les animait plus pour lui. Une maladie aiguë menaçait
les jours de son père , et elle s'était vue forcée de quitter
Paris pour se rendre près de lui .
Le comte était triste , rêveur , au milieu de la joie gé
406 MERCURE DE FRANCE .
nérale ; solitaire dans la foule , il ne voyait pas ceux qui
le saluaient , n'entendait pas ceux qui lui parlaient; on
auraitdit que son corps était séparé de son âme.
L'honneur seul vint le tirer decette apathie; le tournoi
s'ouvrit , le comte s'arma , il parut dans la lice , et il
éclipsa tous ses rivaux. Un seul ( le comte de Par ) , vainqueur
comme lui , balançait sa gloire , rendait la fortune
incertaine , et lui disputait le prix. Le combat fut
long; mais enfin M. de Termes , plus heureux ou plus
adroit , terrassa son adversaire , et l'étendit sans connaissance
sur l'arène .
Il regut , au bruit des applaudissemens universels , une
riche écharpe de la main de la princesse Marguerite , et
ne regretia dans son triomphe que le plaisir qu'il aurait
fait éprouver à sa belle maîtresse , si elle avait été témoin
desagloire.
Modeste autant que brave , il n'écrivit ni à madame
de Nangis , ni àÉléonore , et laissa à la renommée le
soin de les instruire de ses nouveaux succès .
Deux jours après , un courrier lui apporta une lettre
de celle qu'il adorait. Touché de cet empressement , il
la décacheta avec précipitation ; mais , grands dieux !
quelle fut sa surprise , en lisant le billet de madame de
Nangis , qui était ainsi conçu :
»
»
"
Mon cher comte , tous les chagrins m'accablent
» à la fois. Mon père est toujours en danger ; je suis loin
de vous , et j'apprends au même moment le cruel
malheur qui vous est arrivé. Vous avez été vaincu
>> par le comte de Bar , qui vous a blessé d'un coup de
>> lance; la capricieuse fortune attaque d'un seul coup
>> votre gloire et votre santé que tout est peu stable
dans cette vie ! Et sur quoi compter ? Ce qui met le
comble à ma douleur , c'est que mon père ne veut pas
consentir au lien que nous allions former. La naissance
du comte de Bar son alliance avec la maisonde
>>Lorraine , son crédit , une promesse antérieure qu'il
* allègue , le décident à exiger absolument que je m'u-
>> nisse à lui. Vous connaissez mes sentimens , vous jugez
combien il m'en coûte pour obéir; et je suis bien
* sûre que votre âme héroïque appréciera toute l'é-
»
"
AVRIL 1816. 407
» tendue du sacrifice que la nature impose à l'amour.
>> Je gémis , maisje cède au devoir; il faut nous séparer.
» Adieu. »
Le comte , saisi d'étonnement et d'indignation , ne
pouvait trouver de termes pour exprimer sa colère ; ses
yeuxn'avaientpasdelarmes, le méprisvenait enuninstant
d'éteindre l'amour. Tout à coup le vieil écuyer paraît ,
et lui présente une autre lettre; elle était d'Éléonore ;
confus , muet , tremblant , il l'ouvre avec crainte , et
lit ces mots :
« Vous êtes vaincu ! blessé ! peut-être mourant ! Je
» n'en puis plus , je me meurs ! Je pars à l'instant ; je
» serai près de vous presque aussittôôtt quemalettre. On
» voulait m'arrêter, je n'écoute rien ; ma mère cède à
» mes désirs , et vient avec moi. Ah , mon cousin ! ah ,
> monami ! comme votre malheur , comme votre dan-
➤ ger éclairent et tourmentent mon âme ! Tout ce qu'elle
>> renfermait éclate malgré moi ! Soignez-vous , soignez
» ma vie, elle est inséparablement attachée à la vôtre !
» Vous êtes mon ami , mon frère , mon bonheur , ma
>> gloire; je n'existe que par vous et pour vous. Adieu ! »
Eh bien , monsieur ! ( s'écria Durand , en se frottant
les mains , ) n'est-ce pas là votre Éléonore ? Aime-t-elle
comme vous l'entendez? Son charmant naturel ne vaut-il
pas bienlamagie de votre belle comtesse, et...-Mr. Durand,
dit le comte , en fronçant le sourcil , que veulent dire ,
s'il vous plaît , ces nouvelles de chute , de défaite , ces
fables de blessures ? J'entrevois -Je suis coupable ,
monseigneur , dit l'écuyer en se jetant à ses pieds , les
yeux baignés de pleurs ; j'ai tout inventé. Vous étiez sur
le bord du précipice , j'ai voulu vous en tirer ; je n'aurais
jamais eu cette audace , si je n'avais été sûr d'avance du
succès. Je connaissais trop ces deux femmes pour en
douter. Punissez-moi , chassez-moi , tuez-moi : je ne
meplaindrai pas ; vous me devrez votre bonheur.
> Le comte , attendri , releva son fidèle écuyer , l'enibrassa
, épousa sa charmante cousine , fut heureux , et
demeura convaincuqu'on peut rencontrer dans le monde
mille comtesses de Nangis qui aiment par vanité, et
qu'on trouve bien rarementune Éléonore.
408 MERCURE DE FRANCE.
"
1 r LA COMÉDIENNE ,
t
e
Comédie en trois actes et en vers , suivie de quelques
scènes impromptu; prologue : représentée à l'Odéon le
1er. janvier 1816. Prix : 2 fr . Chez A. Nepveu, libraire,
passage des Panoramas , nº. 26. De l'imprimerie de
Didot l'aîné.
:
600
(Ier. Article. )
2
En me chargeant de rendre compte de la Comédienne
que l'auteur vient de livrer à l'impression , je n'ai pas
envisagé les dangers auxquels je m'exposais. Si je dis du
biend'une pièce dont l'intrigue a été regardée par maint
Aristarque comme une trame criminelle , et le dialogue
comme une conspiration , je vais au moins passer pour
en être le complice. On va encore estropier un autre
vers d'Horace , pour me prouver que j'ai eu tort de rire
aux représentations de la Comédienne; on vadérouler de
nouveau la généalogie de Cicéron, pour me démontrer
mathématiquement que son rang à Rome cadrait tout
juste avec ce que nous appelons gentilhomme : si j'avoue
que la lecture de cet ouvrage m'a fait le même plaisir ,
comme Alceste ,
Pour être trop sincère,
Mevoilà sur les bras une fâcheuse affaire ;

je vais m'attirer des ennemis irréconciliables , et leur
ligue va m'assaillir de toutes parts. Si je sauve ma tête
des coups de la pesante massue du Géant Vert , pourraije
éviter les traitsdu Nain ou Niais Rose ? et si j'échappe ,
vingt-quatre fois par mois, aux insultes de ce Pygmée ,
pourrai-je me dérober aux attaques journalières de l'infatigable
Quotidienne ? enfin , si mon bon ange me met
àl'abri de la fureur des Débats , je suis sans doute ré
servé aux traçasseries de la vieille Gazette. Mais , d'un
AVRIL 1816. 400
A
autre côté , si ,pour conjurer l'orage , je déclare que la
Comédienne est une pièce ennuyeuse , le public est là
pour me démentir , et c'est avec lui que je me ferai un
procès . Il faut choisir sa haine ou braver le courroux de
tous les nains et de tous les géants. Je ne suis pas plus
gentilhomme que Cicéron ; ce n'est pas au parterre non
plus que se trouvent le plus de gentilshommes. Je me
range donc de son parti , et je laisse prendre celui des
loges aux géants et aux nains , qui peuvent être nobles ,
mais qui ne tiennentpas du talent leurs titres de noblesse.
: Après avoir lu la Comédienne , on se demande quel
a été le but de l'auteur . A-t-il voulu rendre M. de Gouvignac
ridicule ? Quelques mots de vieille galanterie ,
quelques fadeurs surannées qui lui échappent , et sur
tout le dénouement , pourraient le faire croire , si la
manière dont il est annoncé sur la scène , ce qu'il dit
lui - même de ses campagnes , le bon ton enfin qui
règne dans ses discours , ne faisaient rejeter cette idée ,
et retomber ce que le dénouement peut avoir d'odieux
sur madame Belval. Cependant on ne peut pas en vouloir
beaucoup à la comédienne : elle n'agit pas pour elle ;
c'est pour obtenir, de l'oncle de Sainville , qu'il approuve
son mariage avec Henriette , c'est , comme elle le dit
elle-même ,
:
!! : Pour servir ses amis.
D'intérêt personnel ma conduite est exempte
Il est vrai que le major pourrait lui répondre : « Mais
› je suis aussi votre ami , votre ancien ami , comme vous
» vous êtes plu à m'appeler ; et les vieux amis doivent
> être les plus chers. Vous m'avez fait l'accueil le plus
› aimable; si la maladresse d'une de mes propositions
>> a pu blesser votre dignité , j'ai bien su réparer mon
>> tort par tous les sacrifices que je vous ai si généreusesment
offerts. Quoi ! vous me trompez ! Pour vous
L'oncle n'est point changé ;
Toujours l'air jeune et vif, le maintien dégagé ;
Toujours un ton aimable , un obligeant langage.
3
۱۰
410
MERCURE DE FRANCE.
» Et vous me traitez en véritable dupe. Pourvous
Je me serais battu
Je me battrais encor.
an-
» Etvoilà comme vous me témoignez votre reconnaissance
! Convenez que je neméritais pas d'être persiflé
par votre directeur... des domaines , et que les
>>ciens amis de madame de Courmon ne devaient pas
> être sacrifiés aux nouvelles connaissances de madame
» Belval . Si ma galanterie vous a paru un peu vieille
» comme monamitié , avouez du moins que vous deviez
» ménager un peu plus un galant homme. Vous pouviez
m'amener à consentir à l'hymen de mon neveu et
>> d'Henriette , sans me jouer la pièce que vous m'avez
> jouée. Le tour est un peu fort ! Il faut que j'aie un
> bien bon caractère , pour ajouter ,
le meilleur est d'en rire.
> Et des hommes comme moi , sont vraiment une bonne
fortune pour les comédiennes et pour les auteurs de
> comédie. »
Je ne vois pas trop ce que madame Belval pourrait répondre
à cela. Dira-t-elle encore :
Mon motif me servira d'excuse !
De ces enfans je voulais le bonheur ,
Et je songeais au votre en travaillant au leur ;
Je serai près de vous par-là justifiée?
C'est assurément savoir dorer la pilule; mais un aussi
bravehomme que le major , qui , d'ailleurs , ne parle
pas d'empêcher le mariage de son neveu , de manière à
ôter toute espérance de le faire revenir , aurait pu , je le
répète , approuver cet hymen , sans être ainsi mystifié ;
et cette mystification , au contraire , devrait lui faire
annuler un consentement qu'on lui a indiguement surpris.
Encore une fois , si l'auteur a voulu rendre Gouvignac
ridicule , le major ne l'est point assez; et il l'est
trop, si l'auteur n'a pas voulu le rendre tel. Puisqu'il
AVRIL 1816.
411
fallait sacrifier l'oncle à la comédienne , pourquoi ne
l'avoir pas pris dans la classedes Gérontes; alors on aurait
ri sans répugnance dú stratagème de la comédienne :
mais il y a conscience à se moquer ainsi du major. Mais ,
dira-t-on, il fallait un gentilhomme pour opposer un
état relevé à celui de comédien , et faire triompher ce
dernier . Quel est le dessein de l'auteur ? C'est d'affaiblir
les projugés qui existent contre les comédiens; car je ne
puis penser que M. Andrieux ait voulu flatter la vanité
des acteurs , au point de ne leur immoler que d'illustres
victimes .
Eh bien! le but de l'auteur , le but du moins qu'on
doit lui supposer raisonnablement , n'était-il pas rempli
en substituant au major, à cet aimable chevalier, comme
on l'appelle dans la pièce , un vieux tuteur possédé du
démon de la noblesse , une espèce de bourgeois gentilhomme
prêt à se faire couper un doigtde la main pour
avoir pu naître noble? Quel parti n'aurait pas tiré de ce
caractère un auteur aussi habile que M. Andrieux ! Comme
le nouveau M. Jourdain se serait mis en feu à la seule
idée d'avoir pour nièce la fille d'un comédien ! Quel plaisir
de voir sa vanité ridicule aux prises avec l'amour de
son neveu , et la passion de ce dernier pour Henriette
renverser les projets d'un oncle qui aurait voulu lui faire
épouser au moins une comtesse pour faire entrer enfin
lanoblesse dans sa famille ! Ce n'est toutefois qu'avec une
extrême défiance que je hasarde de mettre mes idées à la
place de celles de M. Andrieux. On voit toujours bien ce
que les autres auraientpu faire ,etpersonne plus que moi
n'est persuadé de cette vérité :
La critique est aisée, et l'art est difficile.
L'hésitation que l'auteur a montrée dans le rôle du major
, se fait aussi un peu sentir dans celui de la comédienne,
etdans presque toutes les parties de l'intrigue .
Cen'est pas une main ferme et assurée qui en tient les
fils : cedéfaut vient sans doute de la position délicate où
l'auteur s'est trouvé dans un parcil sujet. Il fallait flatter
1
1412 MERCURE DE FRANCE .
des comédiens , mais avec adresse; il fallait aussi soulever
un coin du rideau , et laisser entrevoir les coulisses .
D'ailleurs , madame Belval n'a pas toujours été comédienne.
Son langage doit se ressentir du ton de la bonne
compagnie , qu'elle n'a pas dû perdre en montant sur le
théâtre. Il faut bien aussi cependant qu'on reconnaisse
quelquefois l'actrice . L'auteur a, je crois , saisi ces nuances
avec beaucoup d'art ; il a su distinguer le langage de
madame de Courmon de celui de madame Belval.
C'est bien madame de Courmon qui dit :
Nous nous sommes tous deux à l'instant reconnus ,
Quoique depuis quinze ans nous ne nous fussions vus ;
Car de notre amitié la date est ancienne ,
Et me vieillit un peu.
Et l'on reconnaît madame Belval à cette plaisanterie ,
peut-être même un peu trop leste :
De vous exposer je serais affligée ;
Pour ma vertu , pour moi , ne vous battez jamais.
Dans la première entrevue , seul à seul , avec le major,
c'est bien madame de Courmon qui retrouve avec plaisir
'un ancien ami qui n'en a pas moins à la revoir; mais ,
dans les scènes VI et VII du troisième acte , on ne voit
que la comédienne. Madame Belval mystifie complètement
'l'ami de madame de Courmon. Elle avait d'abord
répondu aux propositions d'amour du major avec le ton
de l'indifférence et de la franche amitié; elle lui avait
dit à peu près : Nous verrons . Maintenant elle joue
l'amour et la tendresse ; et le major , qui aurait lieu d'être
étonné , pourrait lui répondre avec Tartufe :
Ce langage à comprendre est assez difficile ,
Madame , et vous parliez tantôt d'un autre style.
Madame Belval , dans une position àpeu près semblable
à celle d'Elmire , ne justifie pas un changement aussi
AVRIL 1816 . 413
prompt et aussi surprenant , avec la même adresse que la
femme d'Orgon ; et ces deux scènes ne rappellent celles
de Tartuffe qu'au désavantage de l'auteur de la Comédienne.
Il y a un autre endroit de la pièce qui rappelle
aussi un passage du Misanthrope . Madame Belval , sûre
du pouvoir de ses charmes , prédit à Sainville que son oncle
reviendra chez elle . On annonce en effet son retour .
Madame Belval dit alors à Sainville :
Je vous avais bien dit qu'il ne partirait pas .
C'est ainsi que Célimène dit au Misanthrope , qui voulait
sortir à l'arrivée des deux marquis chez elle , mais
que l'amour y retient malgré lui :
Vous n'êtes pas sorti ?
Dieu me garde de vouloir faire un crime à M. Andrieux
de ces rapports , trop légers pour qu'on puisse
même les appeler des réminiscences ! Si je les remarque ,
c'est par l'intérêt que peuvent offrir ces rapprochemens
. ;
J'ai examiné aujourd'hui les deux principaux rôles de
la Comédienne. J'ai voulu me débarrasser tout de suite
des critiques que j'avais à faire de la pièce dans mon premier
article , qui ne pouvait pas être fort long , puisque
j'avais à parler des defauts de l'ouvrage. Dans un autre ,
qui sera plus étendu , parce que je n'aurai à peu près
qu'à louer , je ferai connaître à mes lecteurs les autres
personnages et l'intrigue de cette comédie. Je citerai
aussi , pour justifier les éloges que mérite surtout le style,
et je ferai connaître quelques passages des scènes impromptu.
Ce prologue , qui grossit la brochure , et les caractères
de Didot , demandent grâce pour le prix un peu
élevé qu'on y amis.
T.
MERCURE DE FRANCE .
emmmmmmm
CORRESPONDANCE .
AU RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE.
Monsieur ,
Votre journal , l'un des plus anciens comme l'un des
plus curieux , a été , depuis sa naissance, le dépôt des inventions
et des découvertes utiles aux progrès des sciences
et des arts ; et l'on y rencontre , dans la plus grande
partie des numéros , d'excellentes dissertations sur l'histoire
, les antiquités , l'archéologie , et particulièrement
sur tout ce qui est relatif à l'éducation .
Permettez-moi donc , Monsieur , de vous entretenir
d'un établissement qui vient d'être ouvert rue de Grammont,
nº. 16, et dont il m'a paru que l'on pourrait retirer
de grands avantages pour surmonter les difficultés
que l'étude de l'histoire présente à la jeunesse. Les personnes
instruites ne visiteront pas cet établissement sans
intérêt. Je veux vous parler de la galerie historique etpittoresque,
ou cours d'histoire générale par tableaux , dégagée
de tout ce que des tableaux ont ordinairement de
puéril ou de minutieux.Ornée de tout ce que l'art peut
rassembler pour frapper une imagination vive et sensible,
et pour laisser une impression durable et proportionnéeà
la force et aux moyens de ceux qui la reçoivent
, la galerie historique met sous les yeux des spectateurs
des scènes vivantes et animées; rappelle les beaux
jours qui éclairèrent le berceau des premiers humains ,
leurpremière faute, leurs premiers crimes , leurs premiers
malheurs. On retrace les époques sublimes ou mémorables
, les événemens terribles et funestes dont le bnrin
de l'histoire a éternisé le souvenir. L'enfant s'attache
pendant ce spectacle aux objets qu'une bonne éducation
lui ont déjà rendus familiers ; il assiste tour à tour , comme
par enchantement , à la création ; il tremble à la vue
de Caïn , dont une main habile lui indique le fratricide
avec une sage et profonde réserve , tandis qu'elle l'effraie
par l'image du meurtrier que tourmentent les remords ;
1
AVRIL 1816. 415
enfin , elle attendrit encore l'enfant à la vue de Caïn
fuyant avec sa famille , et , par un doux prestige , permet
à son bon coeur d'être sensible , même aux malheurs
des méchans. Je n'ai pas besoin de vous parler des impressions
que produisent sur l'esprit d'un enfant déjà
éclairé par les soins maternels , la vue des tableaux qui
représentent ces vénérables et antiques patriarches , té
moins des plus grands miracles de la puissance du Créateur,
et dépositaires de ses secrets et des premiers monumens
de l'histoire du monde; celle du déluge universel ;
et enfin la vue des fils et des petits -fils de Noé, jetant les
fondemens des premiers empires. Ce spectacle devient
insensiblement une école utile pour le jeune homme ou
pour la jeune personne , sans cesser de piquer la curiosité
de l'enfant , en même temps que l'homme fait y trouve
lui-même un délassement agréable. Sous le titre de récréation
, les auteurs font passer sous les yeux des spectateurs
une suite variée de tableaux amusans , et surtout
instructifs . On y remarque particulièrement trois vues
de l'éruption du Vésuve , faites d'après nature en 1806 ;
des bas-reliefs , quelques divinités de la fable , le temple
de la Gloire , des paysages , etc. , etc.
Cet établissement , pour lequel l'auteur a obtenu un
brevet d'invention du gouvernement, ne doit pas être
confondu avec ceux dont l'unique objet est d'offrir des
illusions d'optique , de clair-obscur ou de fantasmagorie;
l'auteur a voulu instruire en amusant , et il a parfaitement
atteint son but.
Les représentations pittoresques , je me plais à le répéter
, ontle grand avantage de se graver facilement dans'
la mémoire , surtout chez les jeunes gens ,lorsqu'on veut
en quelque sorte les rendre témoins des événemens que
l'histoire a recueillis dans ses fastes .
L'avantage que présente cet établissement pour l'éducationde
la jeunesse , m'a fait vous adresser cette lettre,
que je vous prie d'insérer dans l'un de vos prochains numéros.
Agréez , Monsieur, les sentimens , etc.
R.
Y
ر
416 MERCURE DE FRANCE.
Au méme.
Monsieur le rédacteur ,
Ayant reconnu , par l'expérience et la théorie , les
avantages incontestables du Métronome ( 1 ) , inventé par
M. Maclzel , pour indiquer d'une manière positive tout
mouvement musical , nous déclarons , d'accord avec les
plus habiles compositeurs de Londres et de Vienne , que
nous l'adoptons absolument , et que , dès ce jour , nous
ne désignerons la mesure de nos différens ouvrages que
par les divisions métronomiques , invitant les artistes de
tous les pays de les adopter également.
De cette manière , en quelque lieu que le génie les
inspire , nous serons initiés à leurs plus secrètes intentions
, et la notre parviendra jusqu'à eux.
Nous croyons devoir encore recommander l'usage du
Métronome à tous les élèves apprenant la musique , auxquels
il servira de guide et de régulateur en l'absence de
leur maître.
Le double motif d'être utiles à l'art que nous professons
, et de rendre la justice due à M. Maelzel , nous a
déterminés à vous prier d'insérer cette déclaration dans
votre prochain numéro .
Nous avons l'honneur d'être ,
MM. Méhul , chevalier de la Légion d'Honneur ,
membre de l'Institut , inspecteur de l'école royale
de musique; le chevalier Berton; le chevalier Cherubini
, membre de l'Institut , surintendant de la
musique du roi ; le chevalier Lesueur , surintendant
de la musique du roi et membre de l'Institut;
Boyeldieu , Catel , Spontini , Nicolo , de Malte ;
Kreutzer , professeur de l'école royale de musique ;
le chevalier Paer , Persuis , Plantade, Pleyel , Nadermann
, Adam , Ladurner , Prader.
( 1) Se trouve à Paris , chez l'auteur , place Vendôme , nº. 12 ; à
Vienne , chez l'auteur ; à Londres , chez M. Clementi.
AVRIL 1816.
417
Au même .
TIMBAE
Eh quoi ! madame la comtesse de Genlis fait aussi des
épigrammes ! Elle s'y prend un peu tard. Elle peut dire
avec Francaleu :
Et j'avais soixante ans quand cela m'arriva.
Elle en veut toujours à ce pauvre Voltaire , qu'elle harcelle
en vers , après l'avoir si long-temps torturé en
prose. On dirait qu'elle est jalouse de sa gloire. En effet,
elle prétend comme lui à l'universalité , et même elle
excelle en des genres que Voltaire n'a pas osé traiter ,
comme les bouts-rimés , les logogriphes , les charades et
les énigmes. Son dernier bout-rimé porte le titre d'épigramme.
Le voici :
Ladéesse auxcent voix , dans sa course légère,
Ne donne l'immortalité
Qu'aux talens bienfaisans que la raison éclaire :
Elle a bavardé pour Voltaire ;
Mais pour Corneille elle a chanté.
Un de mes amis , en lisant cette épigramme , qui ne
fait pas moins d'honneur à l'esprit qu'au coeur de madame
la comtesse, improvisa le distique suivant :
!
Ladéesseaux cent voix bavarde pour Voltaire ;
Mais dumoins pour Genlis elle saura se taire .
Je souhaite pour la gloire de madame la comtesse qu'elle
en fasse autant;
Car trop de bavardage entraîne trop d'ennui.
N. B. Dans une note clouée à ce bout-rime , on lit :
■ Le souvenir est fort différent de l'immortalité. On
TOME 66 .
27
ROYAL
5
418 MERCURE DE FRANCE .
se souviendra toujours d'Attila ; mais on ne dira jamais
l'immortel Attila » (1).
Comme ce rapprochement est heureusement trouvé !
Voltaire et Attila ! On ne dira donc point l'immortel
Voltaire. Avouez , madame la comtesse, que c'est là
votre dessous de cartes .
Comtesse , vous avez beau faire ,
A peine on se souvient de vos péchés jolis.
L'univers vous oublie , éternelle Genlis ;
Mais il se souviendra de l'immortel Voltaire .
1 Au même.
Quelques notes critiques sur l'ouvrage intitulé : De
la Monarchie française , par M. le comte de Montlausier.
Un auteur, fortement prévenu en faveur d'un système,
le soutient contre l'évidence des preuves contraires qu'il
rencontre dans le cours de ses recherches ; il dédaigne
et repousse tout ce qui ne s'accorde pas avec ses opinions.
chéries ; et , dans l'arrangement de ses matériaux , il esquive
comme un écueil , ou couvre par quelques jeux
d'esprit des vérités ennemies , et, à la place d'une preuve
solide que demandait son sujet , il ajuste une de ces
phrases à grand éclat qui éblouissent les lecteurs inattentifs
et dérobent à leurs yeux le défaut principal. Ils
s'en contentent , trouvant d'ailleurs plus commode de
croire sur parole que de vérifier. Quelques écrivains
modernes que je pourrais citer , ont montré un talent
distingué pour ces tours d'adresse.
Mais , lorsque la prévention d'un écrivain vient à se
renforcer par d'autres affections , par l'intérêt personnel,
ou par l'esprit de parti , et que sa probité n'est pas assez
(1) Quoi qu'il en soit ,Attila est immortel par ses crimes, comme
Messaline est immortelle par ses débauches. J'en fais juge madame
la comtesse.
AVRIL 1816.
419
ferme , son caractère assez fort pour réfréner ces affections
, alors toutes les règles sont impudemment violées .
Ces réflexions me sont suggérées par la lecture que je
viens de faire du premier volume d'un ouvrage intitulé :
De la Monarchie française , par M. le comte de Montlausier.
Cet ouvrage a obtenu un succès qu'il mérite à
plusieurs égards . L'auteur a de la réputation , ses erreurs
par conséquent n'en sont que plus dangereuses ; il serait
donc utile de les relever toutes. Je n'entreprendrai pas
cette tâche. Je me bornerai à réfuter une seule de ses
assertions qui sert de base à une partie de son système sur
l'état politique des anciens habitans de la Gaule , et dont
la matière rentre dans l'objet de mes études et de mes
recherches .
Parmi des aperçus nouveaux sur un sujet couvert encore
d'obscurités , on trouve dans cet ouvrage des paradoxes
sur le régime féodal qui doivent s'évanouir à l'approche
duflambeaude la critique. On trouve notamment une assertion
étrange et quin'est fondée que sur le mensonge,
dans un passage qui ne s'applique pas au sujet , dans un
passageentièrement dénaturé, ou plutôt passageinterpolé.
2
L'auteur , àce qu'il paraît , avait à coeur de prouver la
haute antiquité des justices seigneuriales . Il soutient , dans
l'intention sans doute d'anoblir leurs institutions , qu'elles
existaient chez les anciens Gaulois avant même le temps
où les Romains firent la conquête de leur pays. Cette assertion
inouie etplusieurss ffooiiss reproduite par l'auteur est
appuyée sur un passage des Commentaires de César , cite
dans les notes et le supplément de son volume. Voici ce
passage, tel qu'il est rapporté , page 380 du volume 1er. :
In Gallid.... (Remarquez ces mots : in Gallid.) In Gallia
principes regionum atquepagorum inter suos jus dicunt
controversiasque minuunt. Il faut-être doué d'une forte
prévention, pour trouver l'existence des justices seigneuriales
dans cepassage , qui ne signifie autre chose que les
chefs des nations et des cantons rendaient la justice à
leurs subordonnés et apaisaient leurs querelles . L'auteur
aurait dû indiquer le livre et le chapitre des Commentaires
de César où il avait puisé cette citation : il ne le
fait point , et je n'en rechercherai pas le motif.
,
420
MERCURE DE FRANCE .
Dans le livre VI, chapitre 23, de la Guerre des Gaules,
se trouve un membre de phrase qui , à quelques mots près ,
est le même que celui que M. de Montlausier a rapporté ;
le voici dans son entier : Après avoir dit que pendant la
guerre on choisit des magistrats qui ont le droit de
vie et de mort sur les sujets, César ajoute : Ces magistrats
n'ont aucune autorité en temps de paix , les chefs des
régions et des cantons rendent la justice à leurs subordonnés
et apaisent leurs querelles . In pace nullus est
communis magistratus . Sed principes regionum atque
pagorum inter suos jus dicunt, controversiasque minuunt.
Rétablie dans son intégrité , cette phrase s'éloigne encore
davantage du sens que lui prête M. de Montlausier ;
et les justices seigneuriales disparaissent.
:
Mais je ne dois pas m'arrêter à l'interprétation que
l'auteur donne à ce passage , lorsque j'ai des reproches
bien plus graves à lui faire.
Cette phrase , ainsi que le chapitre où elle se trouve ,
ne se rapporte nullement aux Gaulois ; César y parle des
Germains et de leurs moeurs. Ainsi , ce sont les chefs
germains et non pas les chefs gaulois qui , en temps de
paix seulement , étaient les juges et les médiateurs du
peuple.
Serait-ceune inadvertance , une méprise ? Au chapitre
20 , César parle des moeurs des Gaulois , et de celles des
Germains aux chapitres 21 , 22 et 23. Sans faire attention
à la phrase qui , au commencement du chapitre 21 ,
indique le changement de matière , on aurait pu prendre
les chapitres 21 , 22 et 23 , pour une continuationde la
matière du chapitre 20. Cette inadvertance serait grave ,
parceque les exemplaires des Commentaires de César sont
multipliés et ffaacciilleess àà consulter ; mais ce ne serait,jele
répète , qu'une inadvertance.
Mais la phrase n'a pas été rapportée dans son intégrité
; mais on y a retranché le mot sed , et interpolé
les mots in Gallid , qui ne sont et ne peuvent être dans
aucun texte de César ; et cette interpolation , il faut
l'avouer , ressemble à l'acte d'un faussaire.
Je suis loin d'en accuser M. de Montlausier ; sans doute
il aura trouvé , dans quelques écrits modernes , le pasAVRIL
1816.
421
sage falsifié , et l'aura adopté sans autre examen , comme
nous adoptons ordinairement ce qui flatte nos désirs , ce
qui justifie nos préventions.
Toujours est-il vrai que M. Montlausier mérite le reproche
d'avoir dédaigné une vérification facile ; toujours
est-il prouvé que l'antiquité qu'il prétend donner auxjustices
seigneuriales , antiquité qui sert d'appui à une partie
de son système , est dénuée de tout fondément.
Je n'ai point vérifié les autres citations de l'ouvrage de
M. de Montlausier ; mais je me suis convaincu que cet
auteur ne montre que des connaissances fort inexactes
sur l'état politique de la Gaule , avant et pendant la domination
romaine.
Je me suis attaché à ce passage , parce que les différens
journaux , qui ont rendu compte de la Monarchiefrançaise,
en louant le style de l'auteur , en rendant justice
à ses talens , ont tous passé sous silence les nombreuses
inexactitudes dont cet ouvrage fourmille , et particulièrement
sur ce passage qui fait la base du système adopté
par M. de Montlausier , que je me plais à reconnaître
pour un écrivain distingué et pour un homme de mérite.
Agréez , monsieur , les sentimens , etc.
Δ:
1
On lit dans une petite brochure le passage suivant :
« Venez , conquérans; venez, destructeurs des générations
; venez , surtout , vous que la fureur des réactions
rend aveugles , injustes , ingrats , turbulens , factieux ;
venez vous prosterner devant l'empire d'un esprit que
dirige la plus saine raison.
Venez aussi , monarques que le sort a fait remonter
sur le trône de vos pères , venez prendre leçon du souverain
que les Français ont le bonheur de posséder.
L'usurpateur, qquuiipunitd'une manière si funeste l'univers
coupable d'avoir cru à ses prestiges , tel qu'un fantôme
épouvantabe , l'usurpateur apparaît vers les rives
de la Provence. Sa main , sa criminelle main porte une
touffede l'innocente fleur des bois qui nous annonce l'ar-
1
rivée du printemps .
A
1
422
MERCURE DE FRANCE.
A l'instant , cette modeste plante sert de point de ralliement.
Le mal se propage , et la plus simple comme la
plus douce production de la nature devient le signal du
carnage.
Peindrai-je les jours malheureux pendant lesquels cet
ennemi de la France conduisait encore ses destins ? Peindrai-
je cette dernière bataille où tant de braves égarés
fûrent payer de leur vie l'erreur d'avoir suivi de tels
étendards ?
Non . J'en reviens à ma fleur .
Elle avait rallié l'armée , elle avait annoncé les combats
; elle allait renaître , et devenait le signe de la rébellion
, s'il pouvait en exister . Dans les familles , elle devenait
le type des dissensions , la source de tous les maux
inséparables des divergences en opinion. La beauté fière
en eût orné son chapeau , la beauté modeste s'en serait
privée.
Dans un cercle brillant , une voix insinuante se fait
entendre , et sait , en offrant des touffes de cette même
fleur , dire , avec un charme entraînant :
« Je l'ai comprise aussi dans l'amnistie. »
Alors ma fleur reparaît de nouveau sur le seinde la pudeur
, et , grâce à l'esprit transcendant ainsi que paternel
de Louis XVIII , nous voyons les lis glorieux soutenir
avec complaisance l'humble violette.
ww
F. Q.
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
Je suis effrayé de l'engagement que j'ai pris avec V. A. ,
de l'entretenir avec exactitude de toutes les nouveautés
dramatiques qui paraissent journellement sur les différens
théâtres de la capitale. Il est vrai que j'ai rarement
besoin de revenir deux fois sur leur compte , et même
d'en faire une critique détaillée; car , lorsque ma lettre
parvient à V. A. , le titre de la comédie dont j'ai l'honneurde
lui parler est disparu de l'affiche. Toutes les pièces
d'aujourd'hui n'ont qu'une existence éphémère ; et
un amateur de spectacles qui irait pendant quelques jours
AVRIL 18.6. 423
1
respirer l'air de la campagne , après avoir été témoin de
cinq ou six ouvrages , pourrait dire à son retour :
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus .
Pour avoir été une semaine sans écrire à V. A. , je me
trouve plus arriéré qu'un procureur négligent qui aurait
laissé accumuler dans des cartons toutes les causes d'une
année. J'ai tant de nouvelles à annoncer ( nouvelles bien
vieilles à présent ) , qu'il me serait difficile de procéder
avec ordre. Je dois commencer cependant par l'Opéra :
à tout seigneur, tout honneur.
L'empire de la danse vient de faire l'acquisition d'un
nouveau sujet digne du maître qui a déjà donné à l'Opéra
de si brillans élèves. M. Coulon fils sort de l'école de son
père. Il a débuté par un pas de deux dans Anacreon , et
le rôle de Paul dans le ballet de Paulet Virginie. Cejeune
homme a de la grâce , un physique agréable , et beaucoup
de précision dans les pas. Il n'a peut-être pas tout
l'aplomb et l'aisance d'un danseur exercé ; mais , avec
du travail , il ne peut manquer d'obtenir des succès . Il a
reparu mardi dernier dans la Caravane , qui n'a peutêtre
jamais été plus mal chantée. Le public n'a écouté
cet opéra qu'avec impatience. Il attendait la représentation
du Rossignol, nouvelle production de M. Etienne.
Ce fécond auteur , dont on répète en ce moment encore
une pièce à Feydeau , intitulée l'Un pour l'autre , paraît
avoir pris à forfait la fourniture de tous les opéras qui
doivent être dorénavant chantés à Paris. Ce n'est pas que
je le blâme de cette entreprise , dont il s'acquitte d'ailleurs
assez bien . M. Étienne entend la scène; il connaît
les effets dramatiques d'un sujet; et quelque usé qu'il soit,
il sait le rhabiller avec adresse.
Le conte plus que licencieux du Rossignol , attribué ,
selon les uns , à un conseiller au parlement de Dijon , et ,
selon les autres , à un obscur membre de l'ancienne académie
française , nommé M. du Trousset de Valincour ;
ce conte , dis-je , avait déjà fourni à l'abbéde Latteignant
et à Collé le sujet d'un vaudeville et d'un opéra-comique
passablement libertins. M. Etienne a essayé de faire chanter
le rossignol sur théâtre de l'Académie royale de mu424
MERCURE DE FRANCE .
sique; et , comme le faisait très-bien observer je ne sais
quel journal, la cage s'est trouvée bien grande pour l'oiseau.
Le bailli d'un village situé dans une vallée des Pyrénées
, veut épouser Philis , fille de Mathurin. Le père
y consent ; mais Philis , qui n'est pas si ingénue , ni
si simple que M. Étienne voudrait nous le faire croire ,
aime un berger nommé Lubin. Ce Lubin joue de la flûte
comme un ange , et son talent est tel qu'il contrefait
le chantdu rossignol ; ainsi , sous le prétexte de ne s'occuper
que de son rossignol , la bergère s'entretient avec
Lubin, et de concert avec lui, berne le pauvre bailli, qui
finit par la surprendre dans un bosquet avec l'oiseau .
Lamanière dont cette scène est amenée a paru plus
qu'inconvenante aux yeux du public. Il n'a vu dans le
prétendu perroquet que le bailli donne à Philis , qu'un
moyen maladroit de masquer tout ce que le conte a de
graveleux. Ce petit intermède , qui ne dure que deux
heures et demie environ , àcause des danses éternelles
dont on l'a décoré , n'est pas , selon moi , une invention
heureuse. C'est l'ouvrage d'un homme d'esprit qui s'est
trompé ; il écrit agréablement , peut- être avec trop de
prétention. Le dialogue appartient au vaudeville ou tout
au plus à la comédie , plutôt qu'au grand opéra. Mathurin
, par exemple , demande à sa fille , qui peut l'é
veiller si matin ?
PHILIS.
Du rossignol je viens entendre
La voix mélodieuse et tendre.
MATHURIN .
C'est singulier , j'ai cru que j'entendais parler.
Mais il ne chante plus : l'ai-je fait envoler ?
Alors , ce Mathurin , qui n'est autre chose qu'un rustre ,
chante à propos de ce rossignol les vers suivans , qui me
AVRIL 1816. 425
semblent un peu trop maniérés et trop musqués pour un
pareil personnage :
Par un brillant ramage
Il ne faut pas toujours se laisser enchanter.
Quandune fille est sage,
Elle doit éviter ,
Elle doit redouter
Les oiseaux de passage.
Il en est un qui plaît
Par son joli langage :
A l'entendre on croirait
Qu'il cherche l'esclavage :
Mais soi -même on se prend
Anx piéges qu'on lui tend.
Sa mine est caressante ;
Sa voix est séduisante,
Il soupire , il gémit ,
Il charme , il attendrit.
Malheur à l'imprudent
Qui lui livre son coeur :
Dès qu'il en estvainquenr,
Il s'enfuit, il s'envole .
On pleure , on se désole .
Inutiles regrets !
Il ne revient jamais.
Cet oiseau si perfide ,
Qu'on voit le premier jour
Si doux et si timide,
On l'appelle l'Amour.
Onconviendraque c'est unpeu trop abuser dela permission
de faire de l'esprit. Ce n'est point ainsi que Rousseau
fait parler les personnages de son Devin du Village.
Leur langage est simple , naturel , et il se garde bien de
les faire jouer sur le mot. Colette ne répondrait pas à
son père , à propos d'oiseaux depassage:
Mon père , vos avie
426 MERCURE DE FRANCE.
Sont excellens sans doute ,
Mais le rossignol que j'écoute
Est un oiseau du pays.
La musique de M. Lebrun est facile et légère : elle a
la couleur du sujet. On aremarquéun trio qui est coupéà
merveille , et qui a produit un grand effet. L'air de bravoure
:
Otoi qui saisnous charmer et nous plaire,
est d'une longueur assommante. Il n'a d'ailleurs rien de
saillant : c'est , comme disent les compositeurs , un air
manqué. Les divertissemens de M. Gardel sont gracieux ,
mais longs , très-longs , on ne peut pas plus longs .
En sortant de l'Opéra , où menerai-je V. A. ? Irai-je
la conduire à l'Odéon pour entendre le drame soporifique
de M. Cicil , intitulé : Geneviève de Brabant ? Elle croirait
qu'on joue la Femme innocente, malheureuse et persécutée
, à l'exception que mademoiselle Adeline est beaucoup
moins comique que la soubrette qui représente le
personnage de la princesse. La Petite Guerre peut-être
vous distrairait ; c'est une petite bluette en prose , un
petit imbroglio imité de plusieurs autres dont la gaîté
sauve les nombreuses invraisemblances. M. Charles ,
qui en est l'auteur , a obtenu un succès complet.
,
Je vous demande grâce , monseigneur , pour les Faux
Monnoyeurs , de M. Henri , et la rentrée de Philippe au
théâtre de la Porte Saint-Martin , qui a définitivement
pris la résolution de faire danser les personnages les
plus tristes et de faire rire le public avec toutes
les jérémiades du larmoyant M. Pelletier de Volmerange.
J'aurais encore à vous entretenir de Maître Frontin
à Londres , petite comédie graveleuse que M. Dubois a
imaginée pour les débuts de maître Bourdais au théâtre
de laGaîte : de l'Honneur et l'Échafaud , mélodrame ,
que le même M. Dubois a fait siffler avec madame Barthélemi
Hadot , auteur du roman de la Tour du Louvre ,
dont elle a fait une pierre deux coups en composant un
second mélodrame qui porte le même titre : celui de la
AVRIL 1816 .
427
Maison perdue et retrouvée , qui s'est écroulée d'ellemême
sur le théâtre du Vaudeville..... Mais je craindrais ,
avec raison , de vous communiquer une partie de l'ennui
que ces ouvrages m'ont donné.
MÉLANGES .
ww
C'est des rivages où le grand saint Augustin prit naissance
, que des hordes de brigands se répandent dans
l'antique Italie , ravagent les propriétés et traînent les
sujets chrétiens en esclavage. C'est un général anglais qui
ale premier invité les peuples civilisés à courir sus à ces
barbares. En France , il appartenait à uu homme plein de
sentimens non moins nobles , à M. de Châteaubriand ,
d'appuyer de son habituelle éloquence les voeux de sir Sidney
Smith . Voici comme il s'est exprimé dernièrement
sur ce sujet , à la Chambre des pairs.
<<Messieurs ,
>>Je vais avoir l'honneur de vous soumettre un projet
d'adresse au Roi. Il s'agit de réclamer les droits de l'humanité
, et d'effacer , j'ose le dire , la honte de l'Europe.
Le parlement d'Angleterre , en abolissant la traite des
noirs , semble avoir indiqué à notre émulation l'objet
d'un plus beau triomphe : faisons cesser l'esclavage des
blancs . Cet esclavage existe depuis trop long-temps sur les
côtes de la Barbarie; car , par undessein particulier de la
Providence , qui place les exemples du châtiment là où
la faute a été commise , l'Europe payait à l'Afrique les
douleurs qu'elle lui avait apportées , et lui rendait esclaves
pour esclaves.
>> J'ai vu , messieurs , les ruines de Carthage ; j'ai rencontré
parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux
chrétiens pour la délivrance desquels saint Louis fit le
sacrifice de sa vie. Le nombre de ces victimes augmente
tous les jours. Avant la révolution , les corsaires de Tripoli,
de Tunis , d'Alger et de Maroc, étaient contenus par
428 MERCURE DE FRANCE.
1
la surveillance de l'ordre de Malte; nos vaisscaux régnaient
dans la Méditerranée , et le pavillon de Philippe-Auguste
faisait encore trembler les infidèles . Profitant de nos discordes
, ils ont osé insulter nos rivages ; ils viennent d'enlever
la population d'une île entière : hommes , femmes,
enfans , vieillards , tout a été plongé dans la plus affreuse
servitude. N'est-ce-pas aux Français , nés pour la gloire
et les entreprises généreuses , d'accomplir enfin l'oeuvre
commencée par leurs aïeux ? C'est en France que fut prêchée
la première croisade ; c'est en France qu'il faut lever
l'étendard de la dernière , sans toutefois sortir du caracteredes
temps , et sans employer desmoyens qui ne sont
plus dans nos moeurs . Je sais que nous avons peu de choses
à craindre pour nous-mêmes des puissances de la côte
d'Afrique ; mais, plus nous sommes à l'abri , plus nous
agirons noblement en nous opposant à leurs injustices.
De petits intérêts de commerce ne peuvent plus balancer
les grands intérêts de l'humanité. Il est temps que les
peuples civilisés s'affranchissent des honteux tributs qu'ils
payent à une poignée de barbares.
1
>> Messieurs , si vous agréez ma proposition , et qu'elle
se perde ensuite par des circonstances étrangères , du
moins votre voix se sera fait entendre ; il vous restera
l'honneur d'avoir plaidé une si belle cause. Tel est l'avantagede
ces gouvernemens représentatifs par qui toute
véritépeut être dite , toute chose utile proposée : ils changent
les vertus sans les affaiblir; ils les conduisent au
même but en leur donnant un autre mobile. Ainsi , nous
ne sommes plus des chevaliers , mais nous pouvons être
des citoyens illustres ; ainsi la philosophie pourraitprendre
sa partde la gloire attachée au succès de ma proposition ,
et se vanter d'avoir obtenu , dans un siècle de lumières ,
ce que la religion tenta inutilement dans des siècles de
ténèbres .
>>Veuillez maintenant , messieurs , écouter ma proposition
:
>> Je demande qu'il soit présenté une adresse au Roi ,
par la Chambre des pairs. Dans cette adresse , Sa Majesté
sera humblement suppliée d'ordonner à son ministre des
affaires étrangères d'écrire dans toutes les cours de l'EuAVRIL
1816.
429
rope , à l'effet d'ouvrir des négociations générales avec les
puissances barbaresques , pour déterminer ces puissances
à respecter les pavillons des nations européennes , et à
mettre un terme à l'esclavage des chrétiens. »
La Chambre a décidé qu'il y avait lieu de s'occuper de
la proposition.
-Voulez-vous des événemens de tout genre ? lisęz
quelques-uns de nos journaux quotidiens. Il n'y est bruit
que d'incendies , de suicides , de tremblemens de terre et
autres bagatelles de cette nature. D'après eux , le désespoir
amoureux serait aujourd'hui , comme par privilége
exclusif, le partage des hommes. Un militaire , dit le
Journal Général , s'est tué à son retour dans son pays ,
en retrouvant sa maîtresse mariée depuis deux jours .
-A Dresde , un homme a brûlé sa maison , celle de
son beau-père, quelques autres ensuite , et a fini par se
brûler la cervelle . Il avait annoncé la veille que son intention
était de donner un poisson d'avril à sa commune.
Poisson d'avril pour poisson d'avril , je préfère les
essais de M. Egg , allemand qui s'occupe des moyens de
réaliser ladirection de ll''aérostat. Le ballondestinéà
soudre ce problème , tient de la forme d'un poisson. Il a
quatre-vingts pieds de long, trente-trois de haut , et vingtquatre
de large.
àré-
-On prétend que dix-neuf pierres sont tombées du
ciel du côté du Bengale. Un Persan, qui rapporte ce fait,
ajoute , pour plus sûre garantie , qu'elles sont tombées a
lavue et sur la tête des habitans', et qu'elles ne pesaient
guère que vingt-huit à trente-deux livres . On parle de variations
très-remarquables dans l'atmosphère. Enfin , les
Annales nous apprennent qu'à Paris , lejour de Pâques,
ilaneigécomme à Noël. 5...
-Des remarques plus sérieuses ont occupé trois voyageurs
anglais qui étaient allés visiter le mont Etna. Ceuxci
, à la vue d'un orage accompagné de grêle , se hâtèrent
de descendre , et virent briller des éclairs sous leurs
pieds , ce qui n'est point rare dans ces lieux , fait obser
430 MERCURE DE FRANCE.
ver celui qui rapporte ce fait; mais la colonne d'air dans
laquelle ils se trouvaient devint sonore. Comment auraient-
ils douté de ce phénomène ? Leur marche produisait
un son constant , uniforme , monotone et continu ,
semblable à un sifflement ou àun bruit perçant quipouvait
être entendu à cent pas de distance. Leurs têtes devinrent
engourdies , comme si elles eussent été entourées
d'un bandage sur le front et sur les tempes , et leurs cheveux
se hérissèrent. L'un d'eux ayant élevé une main en
l'air verticalement , et remué les doigts , fit de la musique;
les autres l'imitèrent , et tantôt d'une main , tantôt
d'une autre , ils firent tous de la musique ; mais les deux
mains élevées à la fois ne produisaient aucun son. L'un des
Anglais même qui produisait des sons avec sa main
droite, ne put y parvenir avec sa main gauche.
M. Azaïs explique ce phénomène dans le Constitutionnel.
Après avoir établi que le son n'est autrechose que de
l'électricité , et que le corps d'un homme jeune et bien
constitué peut se trouver en des lieux et en des circonstances
où il devienne tout à coup électromoteur excessivement
énergique; il considère que les trois voyageurs ,
par leur situation, étant imprégnés d'une électricité incomparablement
plus intense que celle de nos plus fortes
machines , et marchant sur une neige épaisse , isoloir
plus actif qu'un isoloir de cristal , devaient être en ce moment
des récipiens extraordinaires d'électricité pressée ,
surchargée; que les deux mains de chacun d'eux ne pouvant
que servir à l'émission d'électricités différentes , une
seule devait manifester les phénomènes majeurs , les phénomènes
sonores , l'électricité de l'autre ne s'élevant pas
au même degré d'énergie ; et qu'enfin l'une et l'autre
main, en se réunissant, devaient, comme la réuniondes
deux fils métalliques dans la pile de Volta , arrêter tous
les effets apparens , puisque cette réunion fermait subitement
l'électromoteur.
On a célébré , il y a quelque temps , dans l'église de
Saint-Leu, une messe pour le repos de l'âme de Monseigneur
le duc de Penthièvre. On aime à se rappeler que la
pieuse fondation de ce service funèbre remonte àl'an 9,
et qu'elle est due à un particulier nommé Sevray , à qui
1
AVRIL 1816.
43
le prince fit apprendre le métier de perruquier , et dont
il paya la maîtrise. Ainsi , tandis que la France déplorait
des crimes récens , et gémissait sur des hommes égarés
ou coupables , un simple artisan honorait par un culte
pieux la mémoire du prince son bienfaiteur; un citoyen
obscur , sans autre mission que l'amour d'un vrai Français
pour son roi , veillait nuit et jour sur la mortelle
dépouille de son maître , un honnête villageois conservait
religieusement dans sa cabane le coeur du grand
Condé , et , par sa fidélité , ménageait dans le passé quelques
souvenirs consolans auhéros qui semblait n'y devoir
trouver qu'un sujet de deuil et de larmes .
D'après une ordonnance du Roi , en date du 27 février,
une statue doit être élevée au général Moreau , et
une au général Pichegru. Bientôt ces deux grands hommes
, dont l'image même avait été sourdement proscrite
par des ingrats qu'importunait leur gloire , vont revivre
au sein de leur patrie. Les vieux compagnons de leurs
exploits pourront venir à leurs pieds respirer encore la
modération et le courage. C'est ainsi qu'on voyait autrefois
les soldats de Maurice aborder avec respect le temple
où reposaient ses cendres , aiguiser sur sa tombe le tranchant
de leurs épées ; et , par un silence plus éloquent que
tous les discours , jurer à leur ancien général d'être
comme lui fidèles au roi et à la patrie.
- Un capitaine (Mauby ) , vient de faire une découverte
très -précieuse pour éteindre les incendies. Son procédé
est aussi simple qu'étonnant. Une boîte, d'un pied
de profondeur sur deux de largeur , chargée d'un certain
fluide , offre l'équivalent de deux mille cent quatrevingts
pintes d'eau lancée de toute autre manière actuellement
en usage.
- Il vient de mourir, à la Jamaïque, une négresse
âgée de 138 ans ; elle a vu les 17. , 18. et 19. siècles.
Elle n'avait , à son dernier moment , perdu ni la vue ni
l'ouïe. Elle laisse après elle 50 enfans et petits-enfans
et 25 arrière-petits-enfans .
-Le chancelier de l'échiquiera , suivant les papiers
anglais , rejeté la demande des marchands de vin , qui
32 MERCURE DE FRANCE .
,
étaient venus lui demander la diminution de l'impôt. II
s'est fondé sur ce que la boisson du vin pouvait être regardée
comme un objet de luxe. Faut-il s'étonner
d'après cela , de l'état plus qu'incertain où nous voyons
souvent dans les rues de Paris ceux de nos voisins qui.
nous rendent visite ?-Si l'on en croit unjournal , il résulte
des plans d'association trouvés sur un très-grand
nombre de voleurs arrêtés dernièrement à Paris , que
leurs chefs leur délivraient des patentes , et que les gros
bonnets de l'ordre avaient des commissions en forme.
-On sait qu'un fameux personnage , ayant voulu
s'embarquer à Flessingue pour les États-Unis , a été rejeté
par un naufrage sur les rives de Hollande. Un mauvais
plaisant qui pêchait à la ligne sur le bord de la côte , s'avisa
de composer la charade suivante , à l'occasiondu
héros :
J'ai dû périr dans mon premier ;
Maisil eut peurde monentier,
Etme renvoie à mondernier.
1
-M. Moisard , chapelier, rue Saint-Martin , nº 117 ,
vient d'inventer des chapeaux à double fond , offrant le
moyen de serrer d'une manière très-sûre , les gants , le
mouchoir et des papiers.
my
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renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
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Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du ter . de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très -lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , 30.
POÉSIE .
LOGOGRIPHE-ENCYCLOPÉDIQUE .
Sur quinze pieds je suis très-utile aux deux sexes ;
On m'écrit sans accens aigus ou circonflexes ,
Mais avec plusieurs points : l'on devine qu'ainsi
Dans moi l'on trouve plus d'un i.
Avec mes quinze pieds , comme on se l'imagine ,
Pour être prononcé j'offre quelque embarras .
D'une antique et longue origine ,
Ami lecteur, je ne me vante pas.
Depuis trois ou quatre ans le monde m'a vu naître ;
Un mot latin , suivi d'un mot grec francisé ,
Et dont on a maintefois baptisé,
TOME 66°. 28
434
( MERCURE DE FRANCE.
Plus d'un travers sur la scène exposé ,
Voilà les élémens dont se forme mon être.
Pour père toutefois je n'ai point un pedant ,
Quoiqu'il se trouve président
D'une société savante....
Dans l'art de faire un bon repas ,
Art qui n'est point aujourd'hui sans appas
Pour l'académie aux quarante .
Si tu veux me décomposer,
Il faut t'armer d'un peu de patience ;
Car, cher lecteur, pour ne pas t'abuser,
Le travail est long, est immense ;
Bien des gens pourront s'en lasser ;
Mais, s'il te plaît enfin de t'exercer,
Je t'offrirai , pour commencer,
Sur quatre pieds, un être qu'on bafone ,
Qui provoque les ris s'il déplore ses maux ;
Sur trois , ce qu'on craint quand on joue ,
Et ce qu'on voit sur les vaisseaux ,
On bien encore au pays de Cocagne .
Sur quatre pieds mon vin fait honneur à l'Espagne ;
Sur cinq, je chauffe un lit , ou j'habite un couvent ,
Sur trois , je suis un jeu savant ,
Un jeu fameux où l'esprit se déploie ;
Sur trois autres , je fais courir bien des hasards ,
Etdans mon sein plus d'un homme se noie.
Sur deux, on me divise en quatre ou douze parts ;
Sur quatre pieds le courrier de l'Olympe
Naquit de mon amour pour le puissant Jupin';
Sur six je fais cuire ton pain.
Formé de quatre pieds sur ma cime l'on grimpe ;
Sur trois , au masculin , je suis bien précieux ;
Sur quatre , au féminin , je vaux encore mieux ;
Ces quatre , à trois réduits, donnent ce que préfère
AParis la grand'ville , un coeur vraiment épris .
1
Sur quatre pieds , sans moi l'on ne prend guère ;
ΜΑΙ 1816.
435
Sur cinq, je suis d'un rare prix ,
Lorsque je sais être fidèle.
Sur six je remplaçai mon ami Fontenelle.
Sur quatre pieds , j'avais une haine mortelle
Pour une nation , qui , suivant mon arrêt ,
Allait , jusqu'au dernier, passer à la potence ,
Quand soudain, pour ce beau projet ,
On me fit suspendre au gibet
Que j'avais fait dresser pour ma vengeance.
Sur deux pieds ,mon éclat éblouit tous les yeux ;
Sur cinq, du temps je sais braver l'outrage ;
Sur quatre pieds , de l'homme le plus sage
Mes lazzis ont souvent déridé le visage ;
Sur cinq, quand je suis noir, je suis fort ennuyeux ;
Sur cinq autres j'ai fait force romans pieux.
Sur quatre pieds , je suis à trouver difficile ;
Sur trois , je suis funeste aux cerfs ;
Sur quatre , dans l'hiver, je t'offre un doux asile
Auprès duquel , le soir, tu demeures tranquille.
Sur six , je fais sentir mon joug aux pauvres serfs ,
Et, sur cinq, mes bienfaits sont chers au gastronome.
Sur quatre pieds , on trompe en me masquant ,
Ou bienje sais tenter l'avarice de l'homme ;
Sur deux , je suis un mot d'un usage fréquent ;
Sur six, pour mon malheur, je brûlai pour Thésée ;
Sur cinq , j'étais une douce rosée ,
Qui descendait jadis du hautdes cieux ,
Et présentait un pain délicieux
A cette nation qui fut assez osée
Pour blasphémer le Dieu qui la traitait ainsi.
Dans moi, lecteur, tu peux trouver aussi ,
Sur cinq pieds, une sotte et vaine fantaisie ;
Sur cinq autres , je suis un pays de l'Asie ;
Sur six en moi l'on trouve un tout en me doublant ;
Sur six , je suis un chef de comédie ;
Et sur cinq une intriguehabilement ourdie ;
436 MERCURE DE FRANCE .
Sur trois , on me dit en parlant ;
Sur cinq , quel bruit je fais sur les pavés roulant !
Sur quatre pieds , quand on me multiplie ,
Je lasse le lecteur le plus persévérant.
Sur trois , chassé de l'Apulie ,
J'allai porter mon sort errant ,
Avec mon nom aux champs de l'Aonie.
Sur quatre pieds on me rend en mourant ;
Sur six , je suis le Dorat d'Ausonie .
Avec quatre , battant les eaux ,
Sur l'humide élément je pousse les vaisseaux ;
Sur quatre , l'on me bat ; sur trois , l'on me respire ,
Et sur trois pieds tout le monde m'admire ,
Quand je suis cultivé par quelque grand esprit.
Sur cinq pieds , le premier magistrat d'une ville ,
Je suis , avec six pieds , ce qu'on est très-habile
A pratiquer pour se mettre en crédit .
Sur huit pieds un tyran , après m'avoir aimée ,
Me fit empoisonner : le cruel m'immola ,
EtParis me siffla .
Sur deux pieds je produis la liqueur renommée
Qui part à flots pressés , et fait , en jaillissant ,
Sauter jusqu'au plafond le bouchon bondissant ,
Sur six et sur cinq pieds je t'offre deux princesses ,
Dont l'une pour se pendre eut recours vainement
Au fatal diadème , au funeste ornement ,
Dont l'avait ceinte un roi terrible à ses maîtresses ;
L'autre , à pareille affaire un peu mieux s'entendit ;
Elle voulut se pendre, et se pendit .
Sur cinq, je suis à la fois vierge et mère ;
Sur cinq , une personne à ton amour bien chère ;
Sur sept , je suis le nom de deux palais ,
Séjours délicieux , magnifiques demeures ;
Sur six je sers à mesurer les heures ;
Sur quatre , je te donne un terme de souhaits ;
Sur six , un droit pour le chef de l'église.
ΜΑΙ 1816. 437
Sur six autres encor, je suis l'homme au sonnet ;
Sur cinq, terme de lansquenet.
Sur quatre pieds , je t'offre la chemise
Qui sert à couvrir l'oreiller .
Sur six ta me verras briller,
En casque , en cuirasse polic ,
En léger bouclier,
Sur le front , sur le corps , sur le bras du guerrier.
Avec cinq pieds , je vis , dans sa folie ,
Alexandre-le-Grand vouloir être mon fils : /
( Il vint me consulter aux sables de Libye ;
La réponse que je lui fis ,
Achetée à prix d'or, contenta son envie. )
Ou bien c'est un inceste à qui je dois la vie.
Sur quatre pieds , du boeuf j'excite la furie
Lorsque je vais le chatouiller ,
Et quand il dort j'aime à le réveiller.
Sur six , légèrement j'arme et couvre la tête ;
Sur six autres , je suis le nom d'une soubrette ;
Sur troiset quatre pieds je suis
Ce que sur cinq pieds je conduis ;
Sur cinq, je suis un siége où sur trois je me place ;
Sur quatre pieds , on me mange , on me trace ;
Sur six, je suis un ouvrage du Tasse ;
Sur trois , je sers à préparer le cuir ;
Sur cinq , avec huit soeurs , j'habite le Parnasse.
Sur six , comme l'éclair je passe ;
Sur trois , d'un chat l'aspect me fait enfuir ;
Sur six , des flots je maîtrise la rage ;
Sur quatre, le poltron ne me met pas souvent
An vent.
Sur quatre autres , lecteur , je ronge le fromage;
Sur sept , je sers à faire ton potage ;
Sur quatre pieds , je suis un lac fangeux ,
Un réceptacle impur, infect , marécageux ;
Sur sept , un plat; sur huit on me destine
438 MERCURE DE FRANCE.
Au subalterne emploi de valet de cuisine ;
Sur cinq , après avoir versé le sang humain ,
Je fus égorgé dans mon bain.
Sur six autres , je fus un grand homme de guerre ,
Ennemi des ligueurs , rivalde Lesdiguière
Sar cinq , pour le buveur je garde un jus divin ;
Sur six , je te présente un obscène écrivain ;
Sur six autres , le nom d'un rôle de Molière ;
Sur cinq , j'étais chargé de suivre le Dauphin ;
Sur cing autres je fus sanvé par un dauphin ;
Sur trois , à mes transports se livre une âme ardente ;
Sur six , je rends une langue mordante.
Dans la femme , sur huit, je dois être décent ;
Sur cinq , je suis pensif , abattu , languissant ,
Bien propre sur trois pieds ; sur six resplendissant ,
Quand paraît au matin la diligente Aurore.
De l'Aurore je suis , sur six autres , le fils ,
Et par la main de celui de Thétis
Je vis trancher mes jours aux bords du Simoïs,
Dans moi, lecteur, tu peux trouver encore ,
Sur sept pieds , un parfum qui flatte l'odorat;
Sur cinq , ce que l'on voit sur le frontd'un prélat;
Sur six on me propose , et sur sept on me bat.
Sur cinq pieds, je coiffe le pape :
Sur cinq autres, je sers de repaire au voleur.
Avec six pieds je porte cape,
Ou bien encor je suis une couleur ;
Avec sept pieds , je suis l'amant de Stéphanie ;
Sur six , un guide fort prudent ;
Sur sept pieds, on me dit d'un fait bien évident;
Sur quatre pieds , j'étais un roi de Méonie ;
Sur six , je suis rustaud; sur trois , un mois heureux;
Sur cinq , j'équivaux à nombreux ;
Aigre, sur quatre pieds; je suis très-doux de mine ,
Mais fort trompeur aussi, de cinq pieds composé.
Sur trois pieds à me faire on est très-exposé ,
ΜΑΙ 1816. 439
Quand trop avidement l'on dine.
Sur six pieds , vers le nord j'aime à me diriger ;
Sur cinq à moi remonte l'origine
De l'art merveilleux d'abréger
En écrivant, de suivre la parole .
Sur deux , je suis un mot qu'on entend dans l'école ;
Sur cinq, pour m'obtenir que d'efforts , de travaux !
Et c'est , en vérité , bien plus que je ne vaux.
P
Sur quatre pieds , l'empire du croissant
Me compte parmi ceux dont le rang est puissant.
Sur cinq , je suis un sel , sur trois une mesure.
Avec huit pieds , je fais le fanfaron ;
Sur trois , je suis souvent précédé du mot bon .
Je suis sur quatre , à Rome , une judicature;
Sur quatre autres , je suis ce que l'on chante à trois :
Sur trois pieds , c'est à trois de même qu'on me joue ;
Sur sept pieds , je fondai la ville de Padoue ,
Et sur cinq , c'est de moi qu'on a nommé Mantoue ;
Sur sept , je suis un gant sans doigts ;
Avec cinq pieds , sans moi point d'attelage ,
Oubien je suis fameux par mon humeur sauvage.
Aux femmes, sur cinq pieds , je servais de manteau
Au temps jadis: autre temps , autre usage ,
Cequi nous plut long- temps ne nous semble plus beau ;
199
Sur huit , je suis la fondatrice
De Sainte-Pelagie et de plusd'un hospice;
Prends-moi cinq pieds , et je deviens oiseau.
Avec six pieds , c'est par moi qu'on se mouche ;
Sur six autres , je suis au-dessous de ta bouche ;
Sur cinq , je suis du jour un moment que maudit
L'écolier forcé d'abandonner son lit ;
Ou bien encore undogue redoutable ,
Et sur six un guerrier célèbre dans la fable ;
Sur trois et quatre pieds je passe sur la table
Après avoir à la broche tourné ;
Sur trois , de Cham je suis le père ,
440 MERCURE DE FRANCE .
Et d'Absalon , sur cinq,le frère aîné ;
Sur quatre pieds , un mot très-suranné ;
Et sur cinq pieds , un monstre sanguinaire ,
L'opprobre et le fléan de Rome et de la terre .
Avec cinq pieds , ainsi que le tabis,
Des plus pompeux , des plus riches habits
Je fais l'éclat et la magnificence ;
Je pare la grandeur, je pare l'éminence ;
Sur huit , je suis une espèce d'avis ;
Sur six , l'amante d'Amadis.
1
Dans un compte souvent , sur quatre on me répète ;
Sur cing , on me répond à plus d'une requête.
Humide sur cinq pieds , je dépose sur six.
Sur six pieds , je suis nécessaire
Aqui veut prononcer sur la moindre matière ;
Sur cinq pieds un métal , et surquatre un soutien ,
Etsur quatre autres , rien .
Γι Sur six , de moi l'on a dit des merveilles ;
Mais mon nom à la fin étourdit les oreilles ;
Sur cinq , je suis mignon ; sur cinq autres joyeux ;
Surquatre, un abrégé des merveilles des cieux ;
Avec cinq pieds , de moi le monde se compose ,
Selon certains auteurs , disant que toute chose
Vient du hasard , et n'a point d'autre cause.
17
Sur six , j'ai de la peine à trouver un bon roi
Avec trois pieds je suis un recueil de sottises ,
De calembours et de bêtises ;
Sur quatre pieds je suis synonyme de loi
Sur sept , je suis une dame romaine.;
Jedissèque sur huit ; avec trois, fort souvent
On sait me taire en écrivant.
Sur sept pieds , pour servir son envie ou sa haine
Plus d'un auteur me garde en médisant ;
Sur quatre pieds on m'écrit en lisant ;
Avec sept pieds, je suis ce que l'on doit te faire
Pour te découvrir tout mystère ;
ΜΑΙ 1816 . 441
1
1 Sur cing , dans le vocabulaire
D'un Arabe , d'un Juif , on me voit fréquemment ;
Sur quatre , je détruis tout indistinctement ,
Sans aucune pitié pour les plus belles choses ;
Sur quatre pieds , j'ai vu , sous l'ombrage charmant
De mes bois embaumés par le parfum des roses ,
La fameuse Diane et son royal amant .
Avec cinq pieds , j'annonce les orages ,
Les tempêtes et les naufrages ;
Sur six pieds , je ne snis qu'un fort joli garçon ;
Sur deux, je devins vache , et sur trois pieds , poisson ;
Sur six , je suis une épithète
Qu'on peut donner aux vers de maint poëte ;
Sur cinq pieds , je vendis au sage Salomon
Le terrain pour bâtir le temple de Sion ;
Sur quatre pieds , dans la sainte écriture ,
Je suis maudit pour ma conduite impure.
Deux fois sur quatre pieds , dans moi les livres saints
T'offrent encor deux princes inhumains ;
Sur cinq pieds , j'ai vu fuir Charles-le-Ténéraire ;
Sur quatre, dans l'empire où régna Soliman ,
De Mahomet je suis vicaire ;
1
Sur six pieds , l'hôpital du peuple musulman :
Sans moi , sur quatre pieds , un miroir ne sert guère ;
Du grand saint Édouard , sur quatre , je suis mère , o
Onbien j'empoisonnai le deuxième Lothaire ,
Faisant périr dans lui mon époux et mon roi ;
Sur six , j'étais un danseur funambule ;
Sur six pieds , je fis secte , et je vis contre moi
Maint pontife romain fabriquer mainte bulle ;
Sur quatre , je devins folle à force d'aimer :
Sur quatre autres , je suis un célèbre calife ;
Sur six , un moins fameux pontife ;
Sur trois , je suis un fou qui se faisait nommer,
Qui se croyait le fils de l'Éternel ;
Sur six , je suis le gendre de Cromwel.
۱
442
MERCURE DE FRANCE .
Sous un seul nom, dans moi, l'on peut trouver sans peine
Quatre reines , la souveraine
Qui, sur les bords de la Néva ,
Fit régner faiblement le nom d'Iwanova.
Une sainte célèbre et la soeur d'une reine ,
Que fort tranquillement AEnéas planta là ;
Sous même nom encor , cette soeur si fameuse ,
Qu'Isaure , hélas ! trop curieuse ,
Près de mourir tant de fois appela .
L'on trouve en moi six saints que l'église révère ;
L'und'eux est peint suivi d'un fidèle pourceau ;
L'autre est connu par son manteau .
Avec cinq pieds , de Ruth je suis la belle-mère ;
Sur cinq autres , je fis entendre dans la chaire ,
En un style bouffon , l'équivoque grossière ;
Avec cinq pieds , je vis maintefois Richelieu
Dans mainte affaire d'importance
Me consulter en toute confiance ,
Comme lisant dans les secrets de Dieu ;
Même on voulut me voir présent à la naissance
D'un des plus grands rois de la France.
Je puis donner encor deux poëtes français ,
Un poëte latin , un médecin anglais ,
De notre parlement deux avocats célèbres ,
Et la couleur des vêtemens funèbres ;
V
i
Deux villes dont les noms sont beaux , mais un peu vieux ;
L'amour a perdu l'une , et l'autre vit sans gloire ;
De son antique éclat l'inutile mémoire
N'enfante plus de fils dignes de leurs aïeux.
Je t'offre aussi , lecteur, deux arbres , quatre plantes ,
Deux notes de musique , ensuite onze pronoms ,
Et trois négations .
En particules affirmantes ,
Ami lecteur, suis-je bien riche ? Non .
Mais je puis te fournir uneinterjection ,
Conjonction et préposition .
4
ΜΑΙ 1816. 443
Dans moi ta trouveras une suite infinie ,
Une fort longue litanie
De fleuves , de cités , de toute nation ;
Six rivières de France , une autre en Dalmatie ;
Deux qui baignent les monts de la fière Helvétie ;
Une province an pays écossais ;
Deux rivières de l'Allemagne ,
Et puis une autre dans l'Espagne.
Huit villes , que l'on voit au royaume français ;
En Italie autant ; trois fleuves d'Etrurie :
Une ville en Morée , une autre en Barbarie ,
Une au Japon , une autre en Sibérie ;
Cinq îles , un détroit , un comptoir hollandais ;
Deux villes en Asie , un fleuve d'Ausonie ;
Deux villes , un volcan qu'on trouve en Sicanie ,
La capitale enfin de Laponie.
C'est , dans més quinze pieds , ce que découvrira
Quiconque me dépècera .
Pour le faire , il faudra de la persévérance ;
Il m'en a bien fallu : malgré ma patience ,
Peut-être quelque mot aura su m'échapper ;
Mais je puis bien , lecteur, dire, sans te tromper,
Que mon travail s'est fait en conscience .
M
PORTRAIT D'UN MARIN.
Comment peindre le caractère
Dece mortel impétueux ,
Qui , sous un front atrabilaire,
Décèle un coeur si généreux ?
Brusque , farouche , solitaire ,
Enfant de Thétis et de Mars ,
Rien ne semble le satisfaire ,
Que la tempête et les hasards !
Il gronde , s'enflamme , s'irrite ,
t
444 MERCURE DE FRANCE.
Jure , vous outrage.... et soudain
Sur l'indigence et le mérite
Répand ses dons à pleine main.
Dans son humeur dure et sauvage ,
Pareil à ce fleuve écumant ,
Qui long- temps même après l'orage
Semble dans l'humide élément
Vouloir englontir son rivage ,
Et le fertilise en grondant .
Bouts-Rimés .
mmu
L.
1
satin.
jaunisse,
destin
:
• matin
caprice.
Tout ce que voile un blanc.
N'est pas exempt de la
Telle eût fait le soir mon
Qui , vue un instant le
Jamais ne serait mon
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Rien.
Le mot de la charade est Bonbon.
Le mot du logogriphe est Chardon.
mnm
ΜΑΙ 1816. 445
QUINZE JOURS A LONDRES. ( 1 )
Ce monde-ci est une comédie ; on l'a dit depuis longtemps
; c'est une scène à tiroir , où les divers acteurs
semblent ne se rapprocher que par procédés , se quittent
avec indifférence , et disparaissent bientôt pour toujours
, après s'être le plus souvent beaucoup plus occupés
des loges et du public que de leur propre rôle.
Jetés sur ce théâtre incertain , les Français savent surtout
profiter des incidens et égayer la tristesse du drame.
Habile à saisir le côté plaisant des objets , le Français
s'inquiète peu de fournir les cinq actes : rire est son
premier besoin ; quelque courte qu'ait été la pièce ,
pourvu qu'elle l'ait amusé , il voit tomber la toile sans se
plaindre.
Cependant , vers le milieu du dernier siècle , il se rencontra
des hommes qui , par une ligue coupable , s'efforcèrent
d'altérer le caractère national , en substituant le
flegme à la légèreté , et le calcul à l'imagination. On
connaît leurs succès. Préludant à la sanglante tragédie
dont ils préparaient de loin les ressorts , afin de nous accoutumer
aux Brutus , aux Scévola , et à tant d'autres
héros occupés aujourd'hui , en vrais Cincinnatus , à labourer
leurs champs ou à raccommoder nos pantoufles ,
ces prétendus philosophes préconisèrent l'Angleterre et
ses lois. Dès-lors , il ne fut plus permis de mourir que
du spleen; Londres devint un but de pèlerinage aussi
bien qu'Ermenonville ; on se précipita sur ces rivages
hospitaliers , où l'étranger n'est cependant admis que
moyennant caution. Les véritables adeptes dûrent
visiter cette terre libre où le voyageur peut circuler
sans contrainte, pourvu qu'il fasse sa déclaration à l'alien
office , chaque fois qu'il change de domicile , et qu'il
se tienne à la distance respectueuse de dix milles des côtes
de la mer et des chantiers du roi. Comme si le sol qui
avait produit les Bossuet , les Corneille et les Racine
n'eût plus été le véritable sol du génie , on proclama
(1) Un vol . in-8°. Prix : 3 fr . et 4 fr. par la poste . A Paris , chez
A. Eymery, lib . , rue Mazarine.

446 MERCURE DE FRANCE.
qu'il n'était possible de penser ( 1 ) que dans la patrie de
Shakespeare ; nos modernes Lycurgues furent jusqu'à
préférer à nos sages institutions les lois anglaises , qui
toutes se bornent à punir le crime , et ne s'occupent jamais
à le prévenir; ils vantèrent même le désintéressement
d'unpeuple chez lequel les avocats vendent jusqu'à leur
silence (2) . La véritéa repris enfin ses droits; on a dépouillé
l'idole de tous les faux attributs que lui avaient prêtés
des fanatiques et des imposteurs. Un contact plus continuel
a instruit les peuples sur leur mérite réciproque ;
de longues luttes ne leur ont que trop appris à se connaître!
Éclairés dans leurs opinions, sans porter atteinte
à l'estime qu'ils se doivent , ils ont fait la part du ridicule
; et , tandis que les Anglais s'égaient sur la légèreté
et l'inconstance française , nous pouvons , sans scandale ,
rire à Paris des habitans de la Tamise , et de cette prétendue
liberté anglaise qui fait préférer aux citoyens de
Londres les voleurs et les filous qui les dépouillent , aux
milices qui les pourraient protéger. Grâce à l'auteur de
Quinze jours à Londres , il ne sera plus besoin de courir
les chances de la mer , et de se ruiner pour connaître la
grande cité. M. ***. défraye généreusement le lecteur
qu'il mène gaîment à sa suite , et qui l'écoute
sans se fatiguer. En homme qui connaît son siècle
, il ne traîne point un lourd bagage d'érudition
après lui ; sans interroger le passé, et multiplier des ci-
(1) Que faisiez-vous en Angleterre ? demanda un jour Louis XV
à l'un de ses courtisans qui revenait de Londres .--Sire , j'apprenais
à penser .... Les chevaux, sans doute...., reprit le roi ; et il tourna
le dos.
(2) Voici ce qu'on lit à ce sujet dans un ouvrage fort curieux ,
publié , il y a quelque temps , par M. Eymery : En Angleterre , les
avocats parvenus à un certain degré de réputation , reçoivent présque
tous une pension de 200 liv . sterl. , environ cinq mille francs
par an , àla charge par eux, de ne jamais plaider contre le roi ου
l'intérêt des ministres .
هرا
ΜΑΙ 1816. 447
tations moins propres quelquefois à instruire le lecteur
qu'à grossir un volume , il voit ce qui est et s'en
amuse. Le genre descriptif n'a jamais , dit-il , été de son
goût ; aussi sa marche est rapide ; armé de traits qu'il
décoche d'une main légère , il atteint toujours le but ,
et le dépasse rarement. Tout est vie dans ce véritable
panorama ; de nouveaux acteurs paraissent continuellement
sur la scène , et M. ***. les fait mouvoir en se
jouant. Il raconte avec tant de vérité , qu'on voit et
qu'on entend , pour ainsi dire.
C'est en vain que j'essaierais de donner l'idée de ce
livre singulier , où le piquant de l'expression relève
souvent la finesse de la pensée. Dès que notre voyageur ,
débarque à Douvres , il est arrêté ; son dialogue et ses
débats , avec l'alguazil préposé à la visite des passe-ports ,
offrent une scène du meilleur comique ; on dirait presqueBeaumarchais
alors qu'il est en verve, et que dans ses
mémoires il répand le sel à pleines mains. Arrive-t-il à
Londres : à chaque pas , nouveaux incidens ; il débute par
frapper doucement à la porte d'un lord , dont le valet
le regarde avec mépris , et bientôt le repousse avec
dureté. Mieux instruit , il apprend que le degré de considération
du visiteurse mesure, en Angleterre, par la manièredont
il heurte. Undomestique, un commissionnaire,
un ouvrier , un subalterne enfin ne frappe qu'un seul
coup; deux annoncent le facteur de la poste aux lettres ;
enfin plus on ébranle la porte avec force , plus on frappe
de coups ,plus on donne d'importance à sa visite.
,
Le chapitre des enterremens n'est pas le moins gai de
l'ouvrage. Il paraît que les héritiers sont aussi bons comédiens
sur les bords de la Tamise qu'aux rives de la
Seine , et qu'ils ont soin de porter de temps en temps
unmouchoir à leurs yeux , pour essuyer les larmes quí
sont censées couler. Au reste , c'est un plaisir de mourir
en Angleterre ; on ne vous y enterre que 10 , 12 et 15
jours après décès , et jamais avant l'expiration de la semaine.
On a soin d'ailleurs de poser un oreiller sous la
tête du trépassé , afin qu'il se trouve plus commodément.
Le cadavre exhale une odeur fétide; qu'importe! c'est
1
488 MERCURE DE FRANCE.
la mode du pays d'honorer les morts au préjudice des
vivans.
Mais , quoi ? l'on crie au feu ; déjà la flamme a dévoré
une maison contiguë à l'hôtel de M. ***. Son hôtesse
entre dans sa chambre , et du plus grand sang-froid le
prévient que peut-être dans une heure il serait prudent
de déménager. Le calme de cette femine dut étonner un
Français ; mais la surprise cessa , lorsque M. ***. apprit
que l'hôtel et les meubles étaient assurés , et qu'il
aperçut sur sa fenêtre la plaque qui en fournissait la
euve. Une maison est-elle vieille à Londres , c'est une
bonne fortune qu'un incendie. Dans ce pays , où tout est
calcul , des propriétaires se tiennent quelquefois les bras
croisés auprès de leur demeure qui est en feu. Leur flegme
rappelle cet ancien philosophe qui, voyant brûler
sa maison , se chauffait tranquillement à ses débris enflammés
, comme pour tirer parti du dernier service
qu'elle devait lui rendre. Ce n'est pas tout ; à Londres
on assure même la vie. Vous pouvez vous faire assurer
pour 60 , 75 , 80 ans , et , quand vous mourez avant d'avoir
atteint cet âge , on paye la somme convenue à vos
héritiers : voilà qui est charmant pour eux , comme
l'on voit ; et c'est leur ménager à l'avance des consolations
dont ils ont rarement besoin. Au reste , depuis longtemps
les maris auraient sans doute fait assurer la fidélité
de leurs femines, et les femmes auraient fait assurer à leurs
maris la même santé , la même amabilité que dans le
premier mois de leur mariage , nommé , en Angleterre ,
le mois de miel , si les assureurs avaient osé courir de
pareils risques . Revenons à notre auteur .
Μ. Μ. *** n'eut pas plutôt vu l'incendie apaisé qu'il
chercha vers le matin quelques momens de repos. Inutiles
efforts ! les mille et une sonnettes qu'agitent dans
la rue les divers marchands le forcent à quitter son gîte ;
il sort , et , d'événemens en événemens , il arrive enfin
dans un champ clos , où deux boxeurs sont aux
prises.
L'homme le plus avancé dans la science de la mélancolie
, madame de Staël , elle-même , ne pourrait ,
AVRIL 1816.
449
sans se dérider, jeter les yeux sur ce chapitre. C'est, à peu
de chose près , Potier et Brunet , aux prises sur le théâtre
des Variétés; rien de plus comique que les acteurs de cette
scène trop véritable . Dick et Tom ( ainsi se nomment les
deux champions ) se portent des coupsnombreux , et longtemps
inutiles ; cependant Dick, après avoir arraché l'oeil
droit de son/adversaire, se préparait à mettre l'oeil gauche
dans l'état où le droit se trouvait déjà , lorsqu'un des
spectateurs , transporté de plaisir , s'écria : Pas mal!
pasmal! N'est-ce point là prendre la nature sur le fait ?
Quelle dissertation eût mieux fait ressortir le caractère
national, que ce léger coup de pinceaujeté négligemment,
et comme par hasard , à la fin de laphrase.
En général , les Anglais aiment les émotions fortes , et
le lecteur comprend facilementpourquoi leurs tragédies ne
sont pour la plupart qu'untriste échafaudage de potences
etde gibets, lorsquil arrive avec M.*** vis-à-vis la prison
de Newgate , au moment d'une exécution. Pendre un
homme, c'est ce que nos voisins appellent le lancer dans
l'éternité. Avant le supplice , on présente au condamné
un grand verre de bière , et on lui laisse le temps de le
boire à son aise.Un patient, peu curieux d'allonger la cérémonie,
refusa un jour cette boisson comfortable, et sa
grâce arriva comme il venait d'être pendu. De là est venu
le proverbe anglais : Mourir , faute d'un verre de
bière .
Un heureux mélange de faits et de réflexions répandent
un intérêt toujours nouveau sur l'ouvrage de M. *** ,
dont la manière n'a rien de monotone. La plaisanterie
elle-même finirait par fatiguer :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Douéd'un talent souple et léger , M. ***. sait varier ses
tableaux , son style a presque toujours la teinte du
sujet. Il blâme avec franchise , et loue de même. C'est
un enfant de famille qui s'égaie sur les ridicules , mais
qui franc et loyal revère la religion et la vertu. Cequ'il
écrit sur la manière dont les Anglais célèbrent le dimanche
, prouvera ce que j'avance.
TOME 66°.
29
450 MERCURE DE FRANCE .
Nous nous présentámes successivement à deux églises
sans pouvoir y entrer. Elles étaient tellement pleines ,
qu'ily avait du monde jusque dans la rue , sur les escaliers
qui y conduisaient. Enfin nous pûmes nous placer
dans la troisième : j'avoue que je fus étonné , saisi même
d'une espèce de respect religieux , en voyant l'ordre , le
silence , le recueillement qui y régnaient. L'office était
commencé quand nous entrâmes , et nous occasionâmes
un léger mouvement pour nous placer. Personne cependant
ne parut faire attention à nous . L'espritet les yeux
d'aucun assistant ne se dérangèrent de leur occupation
pour nous. On ne voyait point là, comme dans certains
autres pays , des jennes gens se promenant en long et en
large pour y découvrir quelqu'un de leur connaissance ;
des femmes faisant avec les yeux des signes qu'elles táchent
de ne rendre intelligibles que pour celui à qui ils
sont adressés; des gens causant de la partie de plaisir
qu'ils ont le projet de faire en sortant de l'église. L'attention
due au service divin n'y était pas interrompue à
chaque instant , par un loueur de chaises qui vient vous
en demander le prix ; ou par un bédeau distribuant des
morceaux de pain bénit que les enfans s'arrachent avec
avidité. Nul objet étranger ne vient vous troubler , et
chacun paraît exclusivement occupé du Dieu dans le
temple duquel il se trouve.
>> -Généralement en Angleterre on ne fait pas de visites
le soir, à moins d'être attendu ou invité, si ce n'est
chez des amis intimes. Mais un dimanche soir, ce serait
encorebienpis . Chacun reste chez soi , vit en famille , demeure
plongé dans cette charmante oisiveté, ce far niente
qui est le souverain bonheur d'un autre peuple voisin de
la France. Ce n'est que dans quelques maisons qui se piquent
de bon ton , plutôt que d'une grande régularité ,
que l'on se permet de recevoir quelques personnes ; et
tous les plaisirs de la soirée se bornent àfaire unpeu de
musique.
C'est ainsi que , toujours maître de son sujet , M. ***.
sait mêler d'utiles exemples àdes observations judicieuses
et malignes. Des contrastes habilement ménagés , un
ΜΑΙ 1816. 451
tour vif dans l'expression , une succession rapide de
scènes où l'intérêt se soutient; tels sont les divers genres
de mérite qui assurent le succès de cette production originale.
Toutefois j'ai cru y remarquer un petit nombre
de plaisanteries que reprouve le goût , et que sans trop
de sévérité on pourrait même trouver un peu lestes.
Sans doute dans ces courts momens d'oubli , M. ***. ne
rendait pas justice à son propre mérite ; trop modeste
pour prévoir un succès , il n'a pas assez songé qu'il écrivait
pour toute espèce de lecteurs .
Au reste , ces taches sont rares , et j'avoue que je les
aurais à peine remarquées dans un ouvrage médiocre ou
dans une de ces productions éphémères que nous voyons
tous les jours naître et mourir à Paris. Si je n'étais point
borné par l'espace , j'aurais , pour mieux faire connaître
la manière de M. ***. , parlé de ce riche marchand de.
Londres , qui , voulant réunir dans un tableau d'histoire
son portrait , celui de sa fille et de ses deux garçons ,
choisit le sacrifice d'Iphiginie, et demanda à M. Croquis ,
peintre français , de faire de lui un Agamemnon , de sa
fille une Iphigénie , et de représenter ses deux garçons
sous les traits de Calchas et d'Achille ... On juge aisément
du désespoir de M. Croquis , lorsque d'après les ordres
dunouveau Mécène , il fut obligé d'effacer un casque qui
nuisait à la ressemblance , et de coiffer le roi des rois......
d'une perruque ronde. Bientôt la fille trouva que les
draperies d'Iphigénie nedessinaient pas assez la taille ; il
fallut affubler la princesse grecque d'un corset bien serrét
àl'anglaise ; la barbe de Calchas dut disparaître pour
plaire au fils aîné , et le peintre se disposait à revêtir
Achillede l'uniforme d'un colonel anglais , lorsqu'il apa
prit qu'Agamemnon venait de fairebanqueroute. Il seraitt
aisé de trouver plusieurs anecdotes aussi plaisantes dans
les récits de M. ***.; mais mon intention n'est pas de
faire , à l'exemple de certains journalistes ; un article
plus long que l'ouvrage , d'ailleurs il serait mal à moi
d'ôter aux nombreux lecteurs de M. ***. le plaisir de la
surprise.
1
1
452 MERCURE DE FRANCE.
me
JOURNAL UNIVERSEL DES SCIENCES MÉDICALES .
Tome Ier . No. Ier . Janvier.
Dédié à S. A. S. madame la duchesse d'Orléans douiarière
; par le docteur Regnault , médecin-consultant
du roi. Paris , de l'imprimerie de Ballard.
٤٠
36 fr. par an .
Prix :
Lorsque Molière se moquait des médecins, et qu'il définissait
leur art , celui de saigner, de purger , etc. , loin
de s'éloigner de la vérité , Molière présentait un tableau
à peu près exact de l'état de la médecine en France à
l'époque où il vivait. Si l'on veut s'en convaincre , il
suffit de consulter les lettres d'un des plus célèbres médecins
de Paris sous Louis XIII , celles de Guy Patin à
Falconnet. On y voit ce doyen de la faculté assurer à
chaque instant qu'avec la saignée , la casse , le séné , le
sirop de pêcher et le sirop de roses pâles , on peut combattre
toutes les maladies. On le voit insister sur la nécessité
de respecter les dogmes scolatiques , et de frapper
de réprobation tout innovateur.
Les plaisanteries de Molière sont encore répétées de
nos jours , et les auteurs de nos pièces de théâtre moderne
cherchent même par fois à renchérir sur leur
maître ; mais il s'en faut que ce soit avec autant de sel ,
et surtout de vérité. 1.
Le but principaldu Journal général des Sciences médicales
, conçu par le docteur Regnault , est de donner
un état exact de la médecine chez tous les peuples
; d'en suivre , pour ainsi dire, journellement
les découvertes et les progrès pour les soumettre à
une appréciation impartiale et éclairée. Une aussi vaste
entreprise ne pouvait s'exécuter sans de grands moyens ;
aussi M. Regnault s'est-il , non-seulement entouré de
collaborateurs dont les travaux déjà connus ont suffisamment
établi le mérite , mais il a en outre obtenu l'avantage
inappréciable d'intéresser le gouvernement en faveur
ΜΑΙ 1816. 453
1. :
de son projet ; en sorte que l'autorité a invité ceux qui
ont l'honneur de représenter le roi dans les pays étrangers
, à rassembler et à envoyer à Paris , pour l'usage
du Journal général des Sciences Médicales, toutes les productions
qui seront publiées hors de France sur la mé
decine et les sciences collatérales .
LA MAURESQUE .
1
ANECDOCTE DU SEIZIÈME SIÈCLE .
Philippe III , monté sur le trône d'Espagne en 1598 ,
joignait à beaucoup de douceur , beaucoup d'humanité
et des moeurs pures ; mais , d'un caractère indolent , inappliqué
, timide et faible , il laissa le soin du gouvernement
à des ministres incapables de soutenir le poids d'une
aussi vaste administration que celle de l'Espagne ; et , si
ce superbe pays n'éprouva point alors de grands revers ,
il ne dut sa conservation qu'aux troubles qui désolèrent.
des états voisins et à la vieille réputation de plusieurs généraux
qui s'étaient formés à l'école de Philippe II . Les
Espagnols , même ceux de la plus haute classe, semblaient
avoir perdu le courage et la grandeur d'âme qui distinguaient
leurs nobles aïeux. La presqu'île , dont la puissance
colossale menaçait depuis plus d'un siècle la liberté
de l'Europe , cessa bientôt de présenter un aspect redoutable
, et les coups que lui portèrent le fanatisme , détruisirent
pour toujours les sources fécondes des richesses
d'où la monarchie espagnole tirait en partie sa splendeur.
Chez l'homme faible , la piété enfante souvent la superstition
. Philippe était attaqué de cette cruelle maladie
de l'âme qui sèche en nous le germe de toutes les
vertus ; des ministres ambitieux , de vils courtisans profitèrent
des terreurs religieuses du roi , pour lui arracher
l'épouvantable arrêt de la proscription de tout un peuple.
Les persécutions exercées par Ferdinand contre les
Maures du royaume de Grenade , lors de la conquête
454 MERCURE DE FRANCE .
qu'il avait faite de ce pays , ayant alarmé les barons du
royaume de Valence sur le sort de leurs vassaux , ils réclamèrent
et obtinrent l'assentiment de ce prince à une
loi passée dans l'assemblée des cortès en 1510 , où l'on
déclarait qu'aucun Maure , établi dans cette portion de
l'Espagne , ne pourrait en être chassé , ni être contraint
d'embrasser la religion chrétienne.
Les barons firent de cette loi un des articles du serment
que prêtaient , dans la forme suivante , leurs rois
en montant sur le trône :
" 1º. De ne jamais tenter , sous quelque prétexte que
>> ce pût être , d'expulser les Maures du royaume de Va-
>> lence ;
« 2° . De ne jamais employer la force pour leur faire
» embrasser la religion chrétienne ;
« 3º. De ne jamais entreprendre directement ou in-
>>directement , de se procurer une dispense de ce ser-
» ment , ni même de l'accepter dans le cas où elle serait
>>>offerte. »
Le pouvoir de Charles-Quint s'éleva pendant les troubles
civils , sur l'abaissement du pouvoir des nobles ;
Charles VII lui envoya une dispense de son serment , et
les Maures , victimes de promesses fallicieuses , se virent
dans l'alternative , ou de se faire chrétiens , ou de subir
la peine capitale. Il en résulta qu'en 1525 on comptait
à peine dans toutes les Espagnes un seul Maure qui
n'eût pas reçu le baptême. Leur nouveau culte les soumettait
à la puissance de l'inquisition , et chaque
année elle livrait aux flammes un grand nombre de ces
infortunes .
La foi n'est pas l'effet de la contrainte ; les violentes
mésures employées pour forcer les Maures à se convertir ,
les rattachèrent avec plus de zèle au culte proscrit ; il
leur rappelait d'ailleurs la gloire des empires fondés par
leurs ancêtres , et leur âme, pleine de ressentiment contre
de barbares vainqueurs , nourrissait en secret l'espoir
d'être un jour délivrés par les Turcs dujougde la maison
de Charles-Quint.
Malgré les inquiétudes que les Matures pouvaient causer
ΜΑΙ 1816. 455
à l'état , dans le cas d'une invasion de la part des Turcs ,
ou des Barbaresques , Charles - Quint et Philippe II',
princes célèbres par leur profonde politique , avaient
trop bien calculé les désordres affreux qu'entraînerait
l'exil d'un aussi grand nombrè de leurs sujets , pour
consentir à l'exécution d'une semblable mesure ; aussi le
clergé n'osa-t-il la leur proposer : mais les scrupules
timorés de Philippe III et ceux de Lerma , son favori ,
flatterent le haut clergé , aussi avare qu'ambitieux de
voir couronner ses espérances , et de se soustraire par ce
moyen à la nouvelle taxe levée pour fournir des traitemens
aux curés chargés de convertir les infidèles .
Ribera , archevêque de Valence , remit au roi un long
mémoire , où il cherchait à prouver l'impossibilité d'amener
les Maures à la religion du Christ ; il les accusait
en outre de toutes sortes de crimes , et menaçait l'Espagne
de la colère divine , si l'on n'en chassait promptement
les serviteurs de Mahomet ; l'archevêque appuyait
ces menaces du récit de prétendus prodiges .
Plusieurs ecclésiastiques célèbres embrassèrent avec
chaleur la cause soutenue par Ribera. Parmi cux , on
compte don Bernardo de Roissy , Sandoval , frère du duc
de Lerma , qui était cardinal , archevêque de Tolède
inquisiteur général et chancelier d'Espagne.
,
Sandoval ne se bornait pas même à demander l'expulsion
des Maures , il prétendait que la prudence commandait
que toute la race des infièles , répandue en Espagne ,
fût sans pitié passée au fil de l'épée , hommes , femmes
et enfans .
Le duc de Lerma , qui ne souhaitait rien tant que de
se concilier l'affection de la cour de Rome , se rangea à
l'opinion de son frère ; et comme ce premier ministre
possédait sans partage la faveur du roi , il n'eut pas de
peine à lui faire prendre la terrible résolution de chasser
àlafois tous les Maures de l'Espagne.
Le souverain pontife se refusa à sanctionner un arrêt
sans exemple dans aucun siècle ; mais l'assemblée des
évêques espagnols rendit une sentence , par laquelle it
était dit qu'on ne parviendrait jamais à ramener les
456 MERCURE DE FRANCE .
1
Maures dans la voie du salut ; cette sentence , transmise
à la cour, confirma le monarque dans l'épouvantable
projet que lui avait inspiré le clergé.
Cependant la cour résolut de couvrir ses desseins du
voile le plus épais , dans la crainte, qu'excités par les barons
, les Maures ne recourussent aux armes.
En conséquence , Philippe ordonna aux commandans
de ses forces navales dans les ports d'Espagne , de Portugal
et d'Italie , de recevoir à bord de leurs vaisseaux un
certain nombre de troupes, et de se rendre à Alicante ,
Dénia , et dans d'autres ports situés sur la côte du royaume
de Valence , et l'on prit avec le vice-roi de ce pays
les mesures propres à prévenir une révolte. Toutefois
les barons pénétrèrent bientôt les véritables motifs de
l'armement naval , et présentèrent au roi des remon
trances , dans lesquelles ilslui annonçaient la ruine totale
du royaume de Valence , si les Maures en étaient bannis .
On répondit à leur requête qu'elle arrivait trop tard, et
que l'édit d'expulsion venait de paraître .
Cet édit fut publié par le vice-roi au commencement
de septembre 1609. Il enjoignait aux infidèles, sous peine
de mort , de se tenir prêts , hommes , femmes et enfans ,
à partir, dans trois jours , pour les ports désignés comme
lieu de leur embarquement , d'où ils devaient se rendre
à bord des vaisseaux destinés à les transporter en pays
étrangers ; les Maures qui quitteraient le lieu de leur résidence
ordinaire avant l'arrivée des commissaires chargés
de les conduire sur les côtes , et ceux qui emporteraient
leurs effets sans la permission des seigneurs dont
ils étaient vassaux , encouraient la même peine ; néanmoins
on laissait aux barons la faculté, sur cent familles
de Maures , d'en choisir six qui demeureraient dans le
royaume , à l'effet de former les chrétiens au travail des
manufactures ; en outre , il était permis aux enfans de
quatre ans de rester en Espagne, pourvu que leurs pères,
mères ou tuteurs , y consentissent , en accordant la
même liberté aux enfans de six ou sept ans et à leurs
mères , quoi qu'elles fussent de race maure , si le père ou
la mère professait depuis très-long-temps la religion
AVRIL 1816 . 457
1
chrétienne ; mais, si les peres étaient Maures, l'édit les
condamnait sans retour à l'expulsion , tandis qu'il laissait
à leurs épouses le choix de rester avec leurs enfans;
les Maures qui produiraient des certificats des prêtres des
paroisses , attestant qu'ils avaient depuis deux ans abandonné
entièrement la religion mohométane , pouvaient
continuer à faire leur séjour dans le royaume ; enfin on
permettait à tous les Maures de se rendre en quelque
pays que ce fût , qui ne dépendrait point de la couronne
d'Espagne , pourvu qu'ils sortissent de la presque île dans
le terme prescrit par l'édit ( 1 ) .
Le fanatisme appesantissait alors tellement son joug de
fer sur l'Espagne, que cet édit fut considéré par les ecclésiastiques
et par la cour comme une loi de clémence.
Les Maures , frappés de surprise et d'effroi, présentèrent
au vice-roi une requête , dans laquelle , après avoir protesté
qu'ils étaient innocens de tous les crimes qu'on leur
imputait , ils offrirent au roi, s'il consentait à révoquer
l'arrêt qu'on lui avait surpris , d'armer un certain nombrede
galères pour protéger les côtes de l'Espagne contre
les incursions des Barbaresques , de construire plusieurs
nouveaux forts , où ils entretiendraient , ainsi que dans
ceux anciennement bâtis , des garnisons à leurs frais ; de
racheter dès à présent , et dans tous les temps , les chrétiens
Valençois captifs en Barbarie , enfin , de verser
dans le trésor du roi une somme considérable d'argent ;
mais on leur répondit que la détermination de Philippe
était immuable.
Les Maures , réduits au dernier désespoir, et frappés
d'indignation de l'apparente tolérance répandue dans le
fatal édit , laquelle n'avait pour but que de servir les intérêts
particuliers des Espagnols , résolurent de défendre
leur liberté et leurs possessions les armes à la main. Les
barons , que la conservation de six familles sur cent
avaientun peu consolés de l'édit d'expulsion , tremblant
que les Maures ne persistassent dans un dessein si funeste
(1) Fousecatracy de Morescal.
1
1
458 MERCURE DE FRANCE .
à la prospérité de l'Espagne, parvinrent å les déterminer
ày renoncer, par des promesses les plus séduisantes , et
sous la condition qu'ils auraient le libre exercice de leur
religion ; mais vainement les barons , et parmi eux le
plus puissant de tous , le duc de Gaudia , supplièrent le
vice-roid'accorder aux Maures la tolérance de leur culte,
jusqu'au moment où les chrétiens se seraient mis au
courant du travail des manufactures , le vice-roi leur
répondit qu'il ne pouvait leur accorder même un seul
jour de répit. ( 1) Sur cette réponse , cent cinquante
mille Maures résolurent d'abandonner à la fois leurs richesses
et leurs fovers ! Ils refusèrent de laisser leurs enfans
auprès de leurs persécuteurs , et préférèrent les
erposer à tous les dangers , et les voir périr sous leurs
yeux plutôt que de les livrer aux mains d'un peuple qui
sejouait des sermens , se faisait un devoir de l'inhumanité.
On mit sans délai l'édit royal à exécution ; les vassaux
du duc de Gaudia partirent les premiers au nombre de
vingtmille , abordèrent à Oran , forteresse espagnole , située
sur la côte de Barbarie. Le comte d'Aguilas , gouverneur
de cette forteresse , les accueillit avec bonté , et les
recommanda au vice-roi de Tremezem , capitale de la
province de ce nom , où ils trouvèrent une seconde patrie.
Pendant la route , ces infortunés versaient des torrens
de larmes , en comparant les plaines arides et désertes
qu'ils traversaient aux campagnes fécondes et délicieuses
du royaume de Valence.
Leur douleur se calma lors de leur arrivée à Tremezem ,
où non-seulement on leur permit de garder les richesses
qu'ils avaient apportées avec eux , mais où on les admit
àjouir des mêmes libertés et des mêmes priviléges-accordés
aux naturels du pays .
Lanouvelle que les proscrits recurent de la réception
faite à leurs compagnons de malhenr ranima leur courage.
Impatiens de se réfugier dans une terre hospita-
(1) Fouseca , lib. 4.
ΜΑΙ 1816. 459
1
lière , ils se précipitaient de toute part en foule sur la
côte , avec leurs femmes et leurs enfans ; beaucoup
d'entre eux , jaloux de se délivrer le plus tôt possible de
leurs oppresseurs , fretèrent des vaisseaux à leurs frais ,
cinglèrent soudain vers KAfrique , et le royaume de
Valence vit fuir de son sein près de cent vingt mille habitans
, hommes , femmes , enfans , emportant avec eux
les arts et l'industrie.
Parmi ces exilés on remarquait plusieurs hommes revêtus
d'un caractère distingué entre leurs concitoyens ,
et qui avaient été anoblis par Charles-Quint dans les
premiers temps de leur soumission au christianisme.
Les barons de Valence , pleins de mépris pour le droit
barbare que leur accordait l'édit , se conduisirent envers
leurs vassaux avec autant de générosité que d'humanité;
ils leur permirent de disposer de tous les effets qu'ils
pourraient convertir en argent, et de transporter à bord
des navires sur des mulets , ou dans des charriots , leurs
meubles les plus précieux et les objets nécessaires à leurs
Inanufactures. Les barons, ne bornant pas là leur tendre
sollicitude , accompagnèrent leurs vassaux jusqu'au rivage
de la mer; quelques-uns même s'embarquèrent avec
eux , et les conduisirent jusqu'à la côte d'Afrique : on
compte le duc de Gaudia au nombre de ces derniers .
Toutefois l'active prévoyance des barons et leur bonté
pour leurs vassaux , n'apportèrent à leurs maux qu'un
adoucissement passager; leur exil fut suivi de calamités
épouvantables . Les unsfirent naufragedans la traversée et
ne touchèrent point les bords africains; les autres furent
assassinés sur mer par les propres équipages des vaisseaux
qu'ils avaient frétés. Les hommes furent égorgés
en présence de leurs femmes et de leurs enfans , et les
femmes et les enfans livrés ensuite , tout vivans , à la
fureur des flots ; quelques jeunes beautés , plus à plaindre
encore , durent aux attraits dont la nature les avait
pourvues , l'horreur d'exciter une ivresse infâme dans
le sein des meurtriers de leurs époux et de leurs frères ,
et subirent les derniers outrages avant d'être jetées dans
les profonds abîmes de la mer.
1
460 MERCURE DE FRANCE .
Le destin des exilés qui abordèrent en Barbarie ne fut
pas moins déplorable , les trois quarts moururent de fatigue
, de faim et de soif pendant les longues marches
qu'ils entreprirent à travers les déserts brûlans de l'Afrique;
les autres périrent par le fer des Arabes bédouins ,
espèce de voleurs sauvages qui habitent sous des tentes ,
etne vivent que de chasse et de butin; de sorte que, de
six mille Maures qui se mirent en marche de Conassal ,
ville située aux environs d'Oran , pour se rendre à Alger,
un seul , nommé Pédralve , échappa à tous les maux sous
lesquels succombèrent ses misérables compagnons ; et sur
cent quarante mille âmes, qui furent transportées en Afrique,
plus de cent mille devinrent en peu de mois les victimes
du trépas le plus affreux .
Les calamités souffertes par les proscrits parurent à
l'inflexible Philippe , ainsi qu'aux ministres des autels ,
une preuve de la vengeance divine , qui justifiait la barbarie
avec laquelle ils avaient traité les Maures ; en conséquence
, ils devinrent encore plus inébranlables dans la
résolution de les chasser tous indistinctement des Espagnes
, sans même s'inquiéter de pourvoir aux choses nécessaires
à leur réception dans les contrées où ils allaient
être transférés .
Toutefois avant de s'occuper de l'expulsion des Maures
du royaume de Castille , on songea à réduire à l'obéissance
ceux qui s'étaient réfugiés an fond des montagnes
du royaume de Valence , dans le projet de s'y défendre
jusqu'à la dernière extrémité. Ils étaient au nombre de
trentemille ; mais, inhabiles dans le métier des armes et
mal approvisionnés , ils ne purent soutenir long- temps
l'attaque de l'élite des troupes réglées envoyées contre eux
par le vice-roi . Trois mille Maures périrent dans la poursuite;
le vainqueur sanguinaire n'épargna ni les vieillards
, ni les femmes , ni les enfans , implorant à genoux
leurpitié. Vingt-deux mille Maures , qui s'étaient rendus
prisonniers , furent transportés en Afrique , à l'exception
des enfans de sept ans, qu'on remit aux soldats pour être
vendus et livrés à l'esclavage.
Outre les Maures tués ou faits prisonniers , il en exisΜΑΙ
1816. 461
۱
tait un grand nombre qui, par un attachement invincible
pour leur pays natal , s'étaient répandus dans les bois et
dans les rochers. Ils espéraient s'y soustraire à la recherche
de leurs implacables ennemis : on envoya à leur
chasse, comme à celle des animaux féroces; aucun d'eux
n'échappa à la rage de la soldatesque effrénée ; plusieurs
de ces innocentes victimes de la fureur espagnole aimèrent
mieux se laisser mourir de faim ou de froid que de
se rendre; leur chef , qui s'était réfugié avec sa femme
et ses enfans dans la partie la plus inaccessible des montagnes
, fut pris et conduit à Valence , exposé aux insultes
de la populace et mis ensuite à mort; un parent de
ce chef , nommé Almusen , avait été embarqué pour l'Afrique
, avec sa fille Kalmire , à l'époque de l'expulsion
des vassaux du duc de Gaudia. De sept enfans , dont s'enorgueillissait
naguère Almusen , six avaient péri au service
du roi d'Espagne ( 1 ) ; de toute sa famille il ne restait
au vertueux Maure que sa fille Kalmire , qui venait d'en->
trer dans sa dix-huitième année; Kalmire unissait , à
tous les charmes de la beauté , une douceur enchanteresse
et le courage le plus innébranlable. Initiés dès l'enfance
dans l'étude de la langue latine , Kalmire passait
ses heures de loisir à méditer les grands historiens et
les grands philosophes ; elle avait appris d'eux à dédaigner
tous les biens auxquels le commun des hommes attache
tant de prix , elle ne chérissait que la vertu , ne
haïssait que le vice; les privations les plus dures ne lui
coûtaient rien ; non-seulement elle s'était constamment
refusée à satisfaire aux besoins factices enfantés par le
luxe , mais elle se privait souvent en secret des choses
les plus nécessaires , afin de se prémunir contre les vi->
cissitudes humaines; elle pensait d'ailleurs qu'on ne
s'appartient réellement , et qu'on ne conserve un caractère
indépendant que lorsque l'on sait vivre pauvre.
L'arrêt rendu contre les Maures lui causa une vive
indignation sans lui causer de terreur ; elle quitta sans
(1) Fouseca, page 310.
462 MERCURE DE FRANCE.
regrets une patrie ingrate que ses frères avaient défendue
aux dépens de leurs jours , et où sa mère était morte
de chagrin du trépas glorieux , mais prématuré , de ses
fils.
Le due de Gaudia , demeuré dans le port tout le temps
de l'embarquement, s'était signalé par son humanité ,
par son affection et par ses soins envers les Maures ; il
les protégeait contre toute espèce d'insulte , et leur faisait
donner toutes les commodités qu'on peut se procurer
à bord des bâtimens ; il les accompagna jusqu'à Oran ,
et fit la traversée sur le même vaisseau où se trouvaiť
Almuzem . Durant le trajet , le duc remarqua plusieurs
fois , avec surprise , la sérénité de Kalmire ; seule , entre
toutes les femmes maures , elle ne montrait ni frayeur ,
ni tristesse , ni impatience ; lorsque ses compagnes s'abandonnaient
aux pleurs , aux gémissemens , elle s'empressait
de leur prêter les secours d'une tendre pitié , les
engageait à supporter , avec résignation , un malheur
inévitable , et , quand elle ne pouvait réussir à leur
rendre quelque courage , Kalmire les plaignait , mais
ne se plaignait pas . Sensible aux douleurs des autres ,
insensible à ses propres douleurs , jamais gaie , toujours
paisible , Kalmire , au milieu des infortunés dont elle
partageait le déplorable sort , ne paraissait à tous les
yeux qu'une Divinité consolatrice.
La grandeur d'âme de cette jeune vierge, en flattant
l'amour et l'orgueil paternel d'Almuzem , le réconciliait
avec son destin. Ah ! quelles pertes ne seraient rachetées
paparr le trésor qui lui restait ?
Le duc de Gaudia , dont l'admiration pour Kalmire
croissait à chaque instant , ne put se refuser au plaisir
de la lui exprimer. Je n'ai nul mérite , répondit-elle , à
supporter tranquillement nos désastres ; je me suis appliquée
, debonne heure , à combattre l'adversité avec
patience. Ainsi que dans les alimens , il en est d'amers
ou d'aigres qui peuvent devenir salutaires , et n'ont plus
rien de désagréable , lorsqu'ils sont préparés , par une
main habile ; ainsi un esprit ferme et sain peut tirer
unparti avantageux des accidens les plus sinistres. ComΜΑΙ
1816. 463
iment nous défendons-nous de la pluie , comment nous
mettons- nous à l'abri de l'inclémence de l'air ? en nous
approchant du feu , en faisant provision de vêtemens et
de couvertures : de même dans nos revers , faisons provision
de philosophie? Les hommes , de leur nature , chagrins
, hargneux , sujets à se plaindre continuellement ,
à force de ramasser tonjours en leur tête ce qui est de
plus mauvais dans leur destinée , et de se le rappeler souvent
, s'attachent à leurs ennemis , et rendent inutile
cela même qui est utile. Les hommes sages , dit Plutarque
, enlèvent de leurs bonnes aventures , ce qui peut
yavoir de mauvais mélé parmi ; ils rendent la vie plus
joyeuse et plus aisée à avaler. Par rapport aux accidens
qui , de leur nature , n'ont rien de funeste , et où tout
ce qui nous tourmente prend sa source dans notre folle
imagination , il faut faire comme nous faisons aux petits.
enfans pour les empêcher d'avoir peur des masques ,
nous les leur montrons de près , et nous les manions devant
eux , tant que nous les accoutumons à n'en tenir
plus de compte. Il faut de même à s'accoutumer à l'exil ,
en examinant tout ce que renferme de faux l'opinion
qui le proclame une honte. « L'homme , fait observer
Platon , n'est pas une plante terrestre dont les racines
>> soient fichées en terre , ni qui soit immobile ; mais elle
>>'est céleste , la tête en étant la racine , de laquelle le
» corps s'élève droit vers le ciel ». L'on ne peut attacher
à l'exil une idée déshonorante , à moins de ressembler à
ces fous qui nous reprochent ou d'être pauvre , ou d'être
chauve , ou d'être petit , ou bien d'être étranger ; mais
les gens sages ont en estime et en admiration les gens de
bien , quoiqu'ils soient étrangers ou bannis. Tout le
monde ne révère-t-il pas la mémoire de Thésée ? et cependant
Thésée , le fondateur d'Athènes , fut banni de
cette ville. Codrus , devenu roi d'Attique , n'était-il pas
le fils de Mésanthus , banni de Mécènes ? Ne loue-t-on
pas la réponse que fit Antisthène à quelqu'un qui lui disait
: Ta mère est Phrygienne. Aussi , répliqua-t-il , l'est
lamère des dieux. Si , donc , on me reprochait que mon
1
464
MERCURE DE FRANCE.
père est banni , je répondrais : Aussi l'était le père
d'Hercule.
La plupart des belles,compositions dues aux anciens
ont été faites en exil ( 1 ). Thucydide écrivit la guerre
d'Athènes et celle du Péloponèse en Thrace , dans un
lieu appelée la Foret fossoyée . Xénophon écrivit son
histoire à Syllonte , dans la province d'Elide ; Philistas
écrivit la sienne en Épire ; Timéus , natif de Tauronnium
en Sicile , écrivit la sienne à Athènes ; Androtion ,
Athénien , à Mégare ; Bachylides , le poëte , composa ses
ouvrages dans le Péloponèse : tous ces écrivains , et plusieurs
autres , ne se sont ni désespérés , ni découragés de
leur bannissement; mais , au contraire , ils l'ont regardé
comme un présent de la fortune , qui leur offrait un
moyen de s'illustrer. On chérit leur mémoire, tandis que
le mépris s'attache au nom de leurs persécuteurs. Non ,
l'exil n'entraîne après soi nulle infamie ; Camille ne futil
pas chassé de Rome? lui , maintenant , appelé son second
fondateur ! Themistocle banni ajouta à la gloire
qu'il avait acquise parmi les Grecs , celle qu'il acquitparmi
les barbares ; et tout homme qui porte une âme
exempte de bassesse , et sensible à l'honneur, préférerait
être Themistocle banni que d'être Léobates son accusateur,
et Cicéron que Clodius ; et Timothée , contraint
d'abandonner sa terre natale, qu'Aristophon qui le forca
à l'abandonner .
Socrate disait qu'il n'était citoyen ni d'Athènes , ni de
laGrèce , mais du monde : on ne doit se croire ni banni ,
ni étranger, là où il se trouve un même fen , une même
eau , un même air, mêmes magistrats , mêmes gouverneurs,
mêmes présidens , mêmes lois pour tous , sous un
même ordre et sous une même conduite. Le solstice d'hiver,
le solstice d'été , l'équinoxe , les Pléiades , l'étoile
d'Arcturus , la saison de semer, la saison de planter , un
même roi et même prince du monde entier , qui est
Dieu , ayant en sa main le commencement , le milieu et
(1 ) Plutarque , OEuvres morales .
ΜΑΙ 1816 . 465
la finde tout l'univers ; mais nous , semblables à des fourmis
chassées de leurs fourmilières , ou à des abeilles
jetées hors de leurs ruches , nous nous déconfortons , et
trouvons tout étrange , parce que nous ne savons pas
nous approprier toute chose. La nature nous laisse aller
par le monde libres et déliés; mais nous-mêmes nous
nous lions , nous nous emprisonnons , nous tremblons de
changer de place : confinés dans un étroit espace , nous
nous rendons le reste de la terre comme un désert inhabitable,
et puis nous nous moquons des rois de Perse qui
ne boivent jamais d'autre eau que de celle de la rivière
des Choaspes , et qui , par conséquent , rendent pour eux
le reste de la terre stérile d'eau.
Les plantes , à la vérité, ne se plaisent , ne germent ,
ne produisent que dans les terrains favorables à leur culture;
elles se sèchent et deviennent infécondes , transplantées
sur un sol qui ne leur convient pas ; mais
aucun lieu n'enlève à l'homme sa félicité , non plus
que sa vertu de force et de prudence. Anaxagoras , en
prison, écrivit sa quadrature du cercle ; et Socrate , en
avalant le poison qui lui donna la mort , traitait avec
ses élèves de l'étude de la philosophie , c'est-à- dire , de
la science , de la sagesse. Quand on a lu ces grands écrivains
, non pour les lire seulement , mais pour s'imprégner
de leurs principes , est-il possible de renoncer à la
dignité à laquelle Dieu élève l'homme, au point de ne
savoir pas résister àl'infortune, à l'exil ? Eh ! que sommesnous
d'ailleurs en ce monde ? Des passagers, des étrangers
, des bannis ! Un autre monde nous attend; le ciel
est notre véritable patrie !
Le duc de Gaudia avait écouté avec une émotion respectueuse;
et quand elle eut cessé de parler , il demeura
long- temps sans pouvoir proférer un mot; un peu remis
de son trouble , il lui dit : L'arrêt qui vous exile m'enl'ève
des richesses immenses ; mais vous venez de m'enseigner
à m'en faire de plus solides. Je me crois capable
de supporter désormais tous les maux qu'il plaira à la
Providence d'amasser sur ma tête ; mais, si je sentais ma
TOME 66 .
30
466 MERCURE DE FRANCE .
conscience s'affaiblir , il me suffira , pour la rappeler, de
songer à vous .
Aleur arrivée à Oran , le duc de Gaudia voulut présenter
lui-même Almazen et sa fille au comte d'Aguilar,
gouverneur de cette ville. Le comte , enchanté des charmes
et des grâces de Kalmire , et plus encore de ses vertus
, la remit, ainsi que son père , sous la garde d'un de
ses affidés , qui les accompagna jusqu'à Tremezem , et
leur fit obtenir une audience particulière du vice-roi. Ce
prince les traita avec considération , et leur assigna sur
sa cassette une pension de cinq cents piastres .
Almazen reconnut le bienfait du vice-roi par le zèle
qu'il apporta à fonder et à faire fleurir de nouvelles manufactures
à Tremezem ; la fortune couronna toutes ses
entreprises , et Kalmire, l'objet de l'amour de sonpère et
celui de l'admiration générale , épousa le fils du comte
d'Aguilar , qui crut s'honorer en l'élevant jusqu'à lui .
Quant au duc de Gaudia, de retour dans le royaume
de Valence , il mit à profit l'exemple que lui avait donné
Kalmire ; réduit presque à l'indigence , il alla s'enfermer
dans une retraite obscure ; il y vécut en sage , et trouva
au sein de l'étude la paix et le bonheur dont il n'avait
pu jouir dans les jours de sa prospérité.
Mad . DUFRENOY.
imm
INSTALLATION
Des quatre nouvelles Académies , formant aujourd'hui
l'Institut de France.
C'EST le mercredi , 24 avril , que S. Exc. le ministre
de l'intérieur a fait l'installation des quatre Académies ,
formant l'Institut de France réorganisé par le roi. Cette
cérémonie avait rassemblé , dans notre sénat littéraire
l'élite de la bonne société de Paris , et attiré les étrangers
de la plus haute distinction dans ce sanctuaire tout brillant
d'un éclat qu'aucun peuple n'a encore éclipsé.
2
ΜΑΙ 1816 . 467
M. de Vaublanc , après avoir rappelé la munificence
éclairée dont nos rois ont toujours favorisé les sciences
et les lettres , s'est félicité d'avoir reçu de notre monarque
la mission de consacrer de nouveau la plus belle de
nos institutions , en mariant , en quelque sorte , la gloire
des siècles littéraires à celle de notre époque , si féconde
en prodiges de toute espèce .
M. le duc de Richelieu lui a succédé , et , dans un discours
plein de simplicité et de goût , cet héritier de l'immortel
fondateur de l'Académie a remercié la classe de
littérature de l'avoir nommé à sa tête , place qu'il est si
digne d'occuper , moins par sa naissance que par son
propre mérite. Le public et l'Académie se sont également
empressés de payer à cette occasion un juste hommage à
tant de vertus et de modestie .
Dans un sujet qui semblait épuisé , M de Fontanes a
su découvrir des ressources nouvelles. La langue française
avait en lui un digne interprète ; car on ne lui a jamais
contesté la noblesse de ses expressions .
Des pensées fines et ingénieuses ont obtenu et mérité
des applaudissemens ; mais on a trouvé que le chantre de
la galanterie française avait plutôt prescrit que suivi ses
préceptes.On a trouvé qu'un auteur qui a dû aux femmes ,
et aux femmes contemporaines , les plus brillans succès ,
avait ou bien peu de mémoire , ou bien peu de reconnaissance
. Il était assez maladroit de dire au milieu de la
meilleure compagnie de France , que le bon ton avait
disparu , ainsi que la politesse. L'intérêt avec lequel l'assemblée
prêtait son attention à l'orateur , prouvait du
moins qu'en ce moment ce n'était pas elle qui méritait
cedur reproche.
M. Choiseul-Gouffier a fait lire son morceau sur Homère
par M. Walkenaër ; nous attendrons, pour porter
un jugement sur ce fragment , qu'il ait été imprimé II
nous a paru rappeler l'atticisme du lieu où il fut composé
, et auquel M. de Choiseul , ainsi que son compagnon
, a dû de si touchantes inspirations .
Un murmure flatteur a annoncé que M. Cuvier allait
V
1
468 MERCURE DE FRANCE .
parler. La profondeur et la nouveauté de ses observations
, la tournure piquante de ses idées , les merveilles
des sciences célébrées dans un style toujours noble et
toujours clair , un organe sonore et un début ferme , ont
enlevé tous les suffrages .
Après lui M. Quatremère de Quincy a présenté et fait
recevoir avec plaisir quelques images gracieuses; mais
des répétitions et de fades louanges ont un peu refroidi
l'attention vivement réveillée par M. Campenon , qui
a déploré la perte du Nestor de nos poëtes récemment
enlevé à la France. Le plus sûr moyen de le faire valoir
était de lire de ses compositions. Uneépître adressée à M.
de Boufilers , il y a dix-huit mois , a terminé la séance.
Cette pièce étincelle de ces beautés que le coeur seul
inspire , et que relève en quelque sorte une aimable négligence.
Cette lecture prélude d'une manière brillante
à l'éloge de M. de Boufflers , qui reste à prononcer devant
l'Académie , et qui se trouvera encore dans ces touchans
hommages confondu avec son digne ami.
<< Que des plus nobles fleurs leur tombe soit converte. >>>
1
CORNEILLE.
J. C ......N.
Nota . On a remarqué que M. le duc de Richelieu , M.
Lainé , le prince de Talleyrand, avaient pris , pour cette
séance, l'habit de l'Institut, et que M. de Châteaubriandy
assistait en uniforme de pair .
www
ΜΑΙ 18.6 . 469
nww
REVUE DES THEATRES .
THÉATRE FRANÇAIS.
Débuts de madame Toussaint- Méziaires . -Apelles
et Campaspe.
Voici l'époque des débuts qui approche. Madame
Toussaint-Méziaires est la première qui ouvre la longue
liste des débutans qu'on nous promet cet été. Cette actrice
a paru dans les Femmes savantes , et surtout dans
la Mère jalouse , mauvais ouvrage de Barthe , que mademoiselle
Contat avait essayé de ressusciter il y a douze
ou quinze ans , et que tout son talent ne put même
rendre médiocre. Rien en effet n'est plus odieux que la
basse jalousie d'une mère envers sa fille. Madame de Nozan,
tante de la jeune personne , est le meilleur rôle de
la pièce , et madame Toussaint a peut-être cru que cela
devait suffire pour faire remettre la pièce à l'étude. Madame
Toussaint a l'habitude de la scène ; mais sa diction
est pénible , sa voix sourde et désagréable. Elle ne méritait
pas assurément le mauvais accueil qu'elle a reçu du
parterre à son second début , et encore moins les applaudissemens
dont on l'a couverte après l'avoir sifflée ;
mademoiselle Mars aînée , qui jouait le rôle de la mère
jalouse , est encore au - dessous de madame Toussaint.
On adonné lundi la première représentation d'Apelles
et Campaspe , comédie en un acte et en vers, de M. Delaville
, auteur tragique bordelais , dont certains amateurs
préfèrent l'Artaxerce à celui de M. Delrieu. Ce
sujet est trop connu pour que nous le rappelions à nos
lecteurs. Il avait déjà été traité en opéra-comique , en
ballet; il ne lui restait plus que l'honneur d'être mis en
comédie , en attendant qu'un auteur de la rue de Chartres
en fasse un vaudeville. Quoi qu'il en soit , la pièce a
obtenu du succès ; elle le méritait par le style , dont l'é-
1
:
470 MERCURE DE FRANCE.
légance fait le principal mérite de cet ouvrage. Damas.
remplit le rôle d'Alexandre avec toute la chaleur dou
il est capable ; mais il a bien de la peine à réchauffer
l'oeuvre de M. Delaville. Michelot joue le personnage
du sentimental Apelles ; la belle Campaspe est
représentée sous les traits de mademoiselle Levert , dont
la figure heureusement est plus délicate que la taille ;
enfin, mademoiselle Bourgoin est transformée en un petit
ingénu , qui ne sait ce que c'est que l'amour, et qui
cherche à s'instruire . Le bon Apelles entreprend de le
lui expliquer : c'est , comme dit le proverbe , Gros-Jean
qui en remontre à son curé.
w
THEATRE ROYAL DE L'ODÉON .
Le Secret Révélé , pièce posthume de Monvel.
,
Un père veut marier son fils à une riche héritière ;
mais ce fils est amoureux de la fille du fermier de son
père : voilà l'exposition. La fille du fermier veut fair
le père l'ordonne ; le jeune homme est au désespoir ;
tout le monde a du chagrin : voilà le noeud. Le fermier
voit qu'il faut que tout cela finisse; alors il déclare que
sa fille n'est pas sa fille; et c'est un ami du père du
jeune homme qui se trouve être celui de la nouvelle
Nanine . Le père de notre amoureux en est fort aise , et
permet à son fils d'épouser sa maîtresse : voilà le dénouement.
Cet ouvrage est un drame, si l'on veut. Ce qu'il
ya de certain , c'est qu'il ne fait ni rire ni pleurer. On
m'a dit qu'il était écrit en vers ; c'est possible . J'ai vu
sur le manuscrit du souffleur des lignes de différentes longueurs
qui se terminaient par des syllabes qui ressemblaient
peut-être à des rimes ; mais je veux être pendu
si jeme doutais que les discours qu'on tenait sur le théâtre
fussent des vers de l'auteur de l'Amant Bourru . La
pièce a réussi : si on avait sifflé , Monvel n'aurait pu profiter
de la leçon.
ΜΑΙ 1816. 471
mmw
THÉATRE DU VAUDEVILLE.
Première représentation du Fruit défendu , vaudeville
en deux actes.
C'est une petite anecdote mise autrefois en scène sur
un des théâtres de la foire, et que l'on a rajeunie pour le
Vaudeville. Il s'agit de deux pauvres bûcherons qui se
plaignent de leur misère , et qui s'en prennent à la fatale
gourmandisede nos premiers parens. Le seigneur de
je ne sais quel village entend leurs murmures , et prend
la résolution de leur faire subir une épreuve de la même
nature que celle à laquelle Adam et Eve succombèrent
à leur entrée dans le monde. Il leur donne dans son
château tout ce qu'ils peuvent désirer. La table la plus
abondante est à leur disposition. Il leur défend seulement
de toucher à un plat couvert qui se trouve au milieu
. Le bûcheron , après avoir bien dîné , engage sa
femme à regarder ce qu'il y a dans ce plat ; elle l'ouvre ;
selon le conte , il en sortait une souris; selon le vaudevilliste
de la foire, un singe ; et , selon MM. d'Artois , il
en sort un petit pommier. Voilà le changement notable
que j'ai cru devoir signaler , et qui appartient exclusivement
aux nouveaux auteurs . On conçoit qu'une pareille
bluette a été sifflée à outrance ; mais le lendemain on a
affiché sur tous les carefours de la capitale : On donnera
la seconde représentation du Fruit defendu , vaudeville ,
deMM. Dartois et A. d'Artois. Notez qu'on s'était bien
gardé de demander la veille le nom des auteurs. La révélation
qu'ils en ont faite ne les a pas empêchés d'avoir
un succès complet. Cette petite manoeuvre nous a
paru aussi nouvelle qu'ingénieuse , et nous la publions
pour l'utilité des auteurs sifflés .
,
1
472
MERCURE DE FRANCE .
mw
THÉATRE DES VARIÉTÉS. -
Première représentation des Rivaux Impromptu ,
vaudeville.
Nous renvoyons nos lecteurs à la Pupille , de Fagan ,
jolie petite comédie , que M. Vernet a défigurée et dépecée
pour la mettre à la portée du théâtre de Brunet.
De mauvais couplets ne valent pas le dialogue fin et gracieux
de Fagan ; et j'aime mieux de la bonne prose qui
dise quelque chose , que des vers qu'on chante et qui ne
disent rien. On dit que c'est le début d'un jeune homme.
Soit ; nous le lui passons pour cette fois ; mais qu'il ne
débuteplus.
mw
THÉATRE DE L'AMBIGU-COMIQUE.
Première représentation de Brelan de Gascons , comédie
en un acte et en vers.
Encore un début ! M. Van Derburg , nom aussi harmonieux
que celui de Childebrand , nous a donné un
échantillon de la facture de ses vers . Il n'est pas sans
mérite comme versificateur ; tous ses vers ont environ
six pieds ou douze syllabes , attelés deux à deux par
des rimes alternativement masculines et féminines; mais
voilà tout ce que je puis lui accorder ; la pièce ne lui appartient
pas. Boisrobert , Boindin , Marmontel , Sedaine,
et trois ou quatre auteurs la revendiquent. Au
reste , le conte des Trois Racan est devenu une propriété
publique , chacun l'a arrangé à sa manière ; celle
de M. Van Derburg n'est peut-être pas celle que je choisirais
; mais enfin le public des boulevards l'a adoptée.
Conçoit-on tout ce que ce succès a de flatteur ! des vers
applaudis par le parterre de l'Ambigu-Comique , lui
qui a été si lloong-temps enivré de la prose discordante ,
dure , apre et rocailleuse de l'immortel auteur de la
Femme à Deux Maris!
MA 1816 . 473
1 .
wwwww
MERCURIALE.
Les auteurs du Singe Boiteux ont fait une notice
biographique sur M. Bouilly, qu'on pourrait réduire à
ce couplet :
-
( Où allez-vous , monsieur l'abbé ? )
L'esprit de ce monsieur Bouilly
N'a pas , dit-on , assez bouilli :
Ce qui sort de sa plume ,
Ehbien!
Abesoin qu'on l'écume ,
Vous m'entendez bien .
<
f
Un spadassin vient d'être attaché à la direction du
Singe Boiteux . Les sociétaires ont d'abord cru ne pouvoir
rien faire de mieux dans l'intérêt de leur caisse , que
de le payer à tant par représentation. Cependant, comme
les bravades du singe multiplient de plus en plus les
affaires , ils ont craint une ruine procchhaaiinnee,, sileurSosie
continuait à exploiter l'entreprise en détail . Ils viennent,
dit-on , de faire avec lui un marché à forfait. On assure
que cet homme n'est pas le moins piquant des écrivains
à la suite, chargés de soutenir le Diable Boiteux.
-A la dernière foire de Reims, la police s'est emparée
d'un honnête Juif qui dévalisait les marchands pour leur
éviter la peine de vendre. Il était muni de dix-huit poches
, où , depuis quelques jours , s'étaient perdus une
foule d'objets que le saint Israélite avait cru devoir s'adjuger
.
- Le rédacteur de l'Ane Vert , M. Chér.n , le frère
de celui qui avait tant d'esprit , vient d'attribuer à un
jeune homme anonyme le fragment d'une satire en vers
qu'il a la complaisance de comparer à la Satire du Dix-
5,
1
474 MERCURE DE FRANCE .
huitième Siècle , par Gilbert; mais je ne suis pas dupe des
éloges de ce critique :
Mon esprit aisément perce à travers ces voiles ,
Et voit bien que Chér.nforme les cinq étoiles.
En effet, le rédacteur de l'Ane Vert a pour cette pièce
uneaffection vraiment paternelle. En voici un échantillon
qui fera juger du reste :
Seul dans ton cabinet, et ne sachant quefaire ,
Hier, en t'attendant , je feuilletais Voltaire ,
Et je ne sais encor quel fameux écrivain
Dont le livre tomba tout ouvert sous ma main ;
Épais in-folio , dont l'énorme science
Vaut bien moins qu'une franche et docile ignorance.
Je n'irai pas plus loin. Ces vers ressemblent à ceux de
Gilbert , comme les vers de Cotin ressemblent à ceux de
Boileau. Au reste , M. Chéron n'est point appelé au
genre satirique , quoiqu'il soit pour la satire un excellent
sujet.
-
Voici l'extrait d'un testament qui prouve qu'il est
encore des âmes sensibles .
<<Je donne et lègue à une femme du choix de mon
>> exécuteur testamentaire , six cents livres de rente ,
>> tant que vivra mon chien Duphastor, qui m'a été
>> laissé par M. , à la condition d'avoir soin de lui
» d'habiter partout la même maison que celle de mon
> exécuteur testamentaire , et de le lui représenter chaque
jour. La rente viagère s'éteindra lorsque mon
» chien mourra .
»
Ce soin ne paraîtra point puéril à l'âme sensible
de mon exécuteur testamentaire, qui connaît mes mo-
> tifs d'attachement pour ce chien fidèle . »
- L'autre jour, M. Delestre , qui est le Sewrin du
Vaudeville , rencontra M. Sewrin, qui est le Delestre des
Variétés , et lui fit son compliment de condoléance sur
sa dernière chute .
Je ne vous croyais pas si sensible
lui dit l'auteur du Père Enfant. - Ah ! reprit affec-
-
ΜΑΙ 1816 . 475
tueusement l'auteur de la parodie d'Hamlet : Quine sait
compatir aux maux qu'il a soufferts !
Vers de M. l'abbé Duvicquet, insérés dans le Journal de
Paris , en 1780 .
Frédéric est , dit-on , le phénix des guerriers ;
Il a su triompher des plus grands capitaines ;
Il est grand dans la paix , et ses fertiles plaines
Sont couvertes d'épis comme lui de lauriers ;
Tantôt c'est le dieu Mars qui verse son tonnerre ;
Tantôt le dieu de la moisson
Qui fertilise au loin la terre ;
Parfois aussi c'est Apollon
Qui fait Selis ( 1 ) son secrétaire.
La chute en est jolie , amoureuse , admirable !
-En lisant les injures que le Niais Rose et le Singe
Boiteux s'adressent réciproquement , on serait loin de
les prendre pour frères , si la naïveté de leurs petites
malices ne faisait voir qu'ils sont au moins cousins pour
l'esprit.
»
<< Il est à Paris , dit l'un de nos pamphlets quintidiens ,
des choses singulièrement placées ; nous n'avons pu
voir sans rire une maison d'éducation de jeunes de-
>>moiselles située dans le Passage du Désir. »
Deviner lequel des deux journaux est l'auteur de cette
espiéglerie , n'est pas une petite affaire. A l'élégance et à
lacorrectionde ces mots : Maison d'Éducation de jeunes
demoiselles , on a parié pour le Singe , dont presque
toutes les phrases sont boiteuses , tant il veut être fidèle
à son titre ; à la niaiserie de l'épigramme , beaucoup de
personnes en ont fait honneur au Nain Rose.
la
Les Annales, dans leur numéro du 29 avril , nous
apprennent que la vie passe comme une ombre; que
vertu seule est durable et la gloire immortelle.
(4) M. Selis venait d'être nommé à l'académie de Berlin.
476 MERCURE DE FRANCE.
- « Un homme célèbre , qui a laissé plusieurs ouvrages
d'esprit , dont sa fille est le meilleur, a fait un
>> traité du bonheur des sots . »
»
Que l'Ermite de la Guiane est heureux d'écrire de ce
goût !
Un habitué d'un cabinet de lecture , qui lisait avidement,
et plutôt deux fois qu'une, les articles de M. H. ,
du Journal des Débats , a cessé de rien lire de lui , depuis
qu'il l'a vu louer dans le Niais Rose .
Le Vieil Amateur, en se plaignant de quelques
fautes d'impression qui se sont glissées dans l'un de ses
articles , espère , ajoute-t-il , que celles qui pourront lui
échapper seront mises aussi sur le compte du prote.
Celui-ci accepte le marché , pourvu qu'on attribue aux
fautes typographiques ce que les articles du Vieil Amateur
pourront avoir de bon .
Opinions des journaux sur mademoiselle Leverd.
<<Mademoiselle Leverd a représenté Campaspe avec
>> beaucoup de noblesse. » ( Quotidienne- Martainville. )
Mademoiselle Leverd nous saura gré sans doute de
>> ne point parler d'elle . » ( Diable Boiteux. )
«
<<Quant à la belle Campaspe , nous l'avons tous revue
» sous les traits de mademoiselle Leverd. >>>
(Gazette de France. )
<<Mademoiselle Leverd eût pu justifier dans le rôle de
>> Campaspe, le goût des Orientaux pour les beautés
» dont la taille n'est pas aussi svelte et aussi légère que
>> celle des femmes de Paris. » ( Annales. )
" Le talent de Damas et celui de mademoiselle Le-
➤ verd ont vainement lutte contre la froideur de l'ou-
>> vrage. » ( Journal des Débats . )
« Mademoiselle Leverd n'a peut-être pas toute la jeu-
» nesse qu'exigerait le rôle de Campaspe; lorsqu'elle
ΜΑΙ 1816.
477
> pose pour son portrait , elle ressemble plus à une
>>beauté ottomane qu'à une beauté grecque. »
( Journal Général , le Vieil Amateur. )
- Le Journal Général , jaloux du succès du Chien de
Montargis , et de la vogue de la Pie Voleuse , fait parler
le bateau à vapeur et les chevaux de hallage. L'Elise
répond aux chevaux : Leurs assertions ont été avancées
par des quadrupèdes que je ne veux point nommer. Eu
vérité , c'est vouloir trop ménager la modestie des rédacteurs
de ce journal.
Dans une de ses dernières brochures , M. de Pradt
appelle M. Laîné l'ainé des opposans à Bonaparte. Ou
diable le calembour va-t-il se nicher ?
- Les derniers articles de M. H. viennent de donner
gainde cause aux détracteurs des journalistes. Jusqu'ici
cet écrivain, aussi instruit qu'ingénieux , aussi modéré
que piquant , avait su allier la politesse à la malignité.
Ses traits étaient lancés si adroitement que ceux qui en
étaient atteints étaient les premiers à lui pardonner. Il
donnait un démenti à ceux qui soutenaient que tout
journaliste était ou ennuyeux comme le Constitutionnel,
ou sans couleur comme le Journal de Paris , ou radodeur
comme le Journal Général , ou trivial comme la
Quotidienne , ou niais comme le Nain Rose , ou plat
comme la Gazette de France , ou naïf comme les Annales
, ou insipide comme le Géant Vert , ou enfin tristement
graveleux comme le Singe Boiteux. M. H. vient
de céder à la contagion. Les injures les plus grossières
ont succédé au bon ton qui le distinguait , et l'acharnement
le plus effréné , l'animosité la plus infatigable , à
l'aimable enjouement, à l'heureuse malice , qui faisaient
lire ses articles avec tant de plaisir .
Comment en un vil plomb l'or pur s'est-il changé ?
-Comme le Diable Boiteux aime beaucoup les questions
bizarres qui lui tiennent lieu d'énigmes , nous lui proposons
la suivante :
Quel est l'amant le plus à plaindre, ou de celui qui , en
478 MERCURE DE FRANCE.
7
entrant chez sa maîtresse, en voit sortir un autre; oude
celui qui , en sortant de chez cette même maîtresse , y
voit entrer son rival ?
Le Secret révélé , drame posthume de Monvel , joué
lundi dernier à l'Odéon , a été arrangé , achevé , repoli ,
lu et mis en scène par cet infatigable écrivain , qui a pris
au rabais l'entreprise de tous les manuscrits des auteurs
morts . Il se nomme Combroust. C'est lui qui fit siffler ,
il y a quelques mois , une comédie soi-disant de Collind'Harleville
, intitulée les Incorrigibles .
-M . Henry, après avoirfait danser le crime et sauter
la vertu, sur le theâtre de la porte Saint- Martin , va retourner
à Naples , pour composer encore quelques-unes
de ces facétieuses horreurs dont il a égayé le public du
Boulevart. On dit qu'il a le projet de mettre le Comte
de Comminge en ballet anacreontique.
-Le Niais rose en veut tellement à M. de Rougemont,
qu'il lui attribue une partie du vaudeville si justement
et si cruellement sifflé sous le titre de la Maison perdue
et retrouvée . Quant à nous , nous avons entendu dire que
M. d'Artois , au contraire , était un des auteurs de cette
bluette ; ce qui n'empêche pas M. d'Artois d'avoir fait
de jolis vaudevilles .
-
M. Picard , pour faire jouer le défunt drame de
Geneviève de Brabant , avait le projet , dit-on , de commander
au décorateur un désert , indiqué au second acte
par l'auteur. Mais un ami prudent et économe tui a fait
observer que c'était inutile, et que toutes les fois qu'on
jouerait Geneviève de Brabant , le désert se trouverait
naturellement dans la salle .
- Nous prévenons MM. les Singes boiteux , que
M. le comte de Vallivon , époux légitime de madame la
comtesse de Vallivon, vulgairement connue sous le nom
de Julie Molé , vient de se plaindre sérieusement du
panégyrique de ceste dame , qu'ils ont inséré dans leur
biographie. Nous les invitons à préparer l'errata dudit
article , sauf ensuite à faire , suivant leur usage , un
erratum de cet errata.
ΜΑΙ 1816 . 479
ANNONCES.
Nouvelle édition du Nouveau Dictionnaire d'Histoire
naturelle , appliquée aux arts , à l'agriculture et à
l'économie rurale et domestique; par une société de
naturalistes et d'agriculteurs , MM. Bosc , Chaptal ,
Desmarets , Dutour, Huzard , Latreille , Olivier, Parmentier,
Patrin , Sonnini , Thouin, Vieillot, Virey, etc.
Ce livre , le plus complet enson genre , est consulté,
lu et médité , non-seulement par les naturalistes , mais
encore par des personnes moins instruites. Le médecin ,
le chimiste , le pharmacien , l'agronome, l'artiste, le négociant
, l'homme du monde , le simple amateur et le
curieux y trouvent une instruction solide , des vues
saines, des notions exactes , précises et toujours applicables
à l'objet de leurs recherches; il n'est même aucune
des sciences les plus nécessaires à l'homme , qui
n'exige de recourir à ce dictionnaire , qui ne peut être
remplacé par aucun autre ouvrage , même chez l'étranger.
Le prompt et entier débit de la première édition ;
l'empressement que le public met à acquérir les exemplaires
, lorsque par hasard il s'en trouve dans une vente ;
empressement tel , qu'il arrive souvent que le livre est
poussé au double du prix qu'il a coûté aux souscripteurs ;
les demandes multipliées qui en sont faites , sont des
preuves certaines qu'une nouvelle édition est devenue indispensable
. Ce n'est cependant pas une réimpression
pure et simple que l'on va publier ; les auteurs et l'éditeur
ne se dissimulent pas que la faveur avec laquelle le
public accueillit cet ouvrage la première fois , leur impose
l'obligation de faire de nouveaux efforts pour l'améliorer
et le mettre au niveau des connaissances actuelles
. Cette seconde édition sera donc augmentée de
toutes les observations faites depuis la publication de la
première ; elles sont nombreuses , et la plupart très-importantes
. Aussi l'on aura un Dictionnaire contenant
480 MERCURE DE FRANCE.
T
exactement toutes les découvertes faites jusqu'à ce jour
dans les diverses parties des sciences naturelles , et un
ouvrage national.
Les planches sont gravées avec le plus grand soin
sont au nombre de deux cent trente-six .
۰
et
Les augmentations porteront ce Dictionnaire à environ
27vol . in -8°. de 5 à 600 pages chacun. Afin d'en rendre
l'acquisition plus facile , ils seront délivrés aux Souscripteurs
par livraisons de 3 vol. tous les trois mois. Chaque
vol. , broché , pris à Paris , coûtera 7 fr. aux Souscripteurs
.
Les frais que l'impression de cet Ouvrage occasione
étant considerables , il n'en sera tiré que le nombre à
peu près nécessaire pour satisfaire les Souscripteurs , et,
s'il en reste quelques exemplaires après avoir rempli les
souscriptions , ces exemplaires seront vendus à raison de
10 fr . le vol . , prix que coûte maintenant un vol. in-8° .
avec fig. , du caractère et de la grosseur de ce Dictionnaire.
Pour être Souscripteur, il faut se faire inscrire chez
DETERVILLE , éditeur , rue Hautefeuille , nº. 8 , à Paris ;
et chez EYMERY , libraire , rue Mazarine , nº. 30. On ne
paye rien d'avance. La Souscription restera ouverte jusqu'au
1er. juin prochain. La date de l'enregistrement de
la Souscription servira de règle pour délivrer les exemplaires.
La liste des Souscripteurs sera imprimée à la fin
de l'Ouvrage. On sera prévenu , par une circulaire , de
l'époque de la mise en vente de chaque livraison .
Ode sur l'attentat commis dans la personne du duc
d'Enghien ; par M. le vicomte de Lafarge.
Prix : 75 cent , et 1 fr. par la poste .
A Paris , cher Dentu , libraire , au Palais-Royal ; et
chez les marchands de nouveautés .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE, RUE DE RACINE,
No. 4 .
MERCURE
MBRE
ROYAL
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL.
www
Les personnes dont l'abonnement est expire , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. - On ne peut souscrire
que du 1er. de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
POÉSIE .
L'ENTHOUSIASME D'UN POÈTE ,
ou
LE POUVOIR DU TABAC.
Depuis plus de dix mois , membre de l'Athénée ,
Je veux saisir enfin ma lyre abandonnée ,
Et, du moins une fois , lisant des vers charmans ,
M'enivrer d'eau sucrée et d'applaudissemens.
Le tabac au Parnasse est souvent nécessaire.
Je vais sur mon pupitre ouvrir ma tabatière .
7
Que d'auteurs , en faisant leurs vers les mieux tournés ,
1 Pour ranimer leur verve ont excité leur nez !
TOME 66°. 31
5
C.
1
482 MERCURE DE FRANCE .
Chaque prise au cerveau lance un feu poétique;
Et le sel du tabac devient le sel attique.
J'ai trois sujets en vue , également heureux:
Ode , épître , élégie ; il faut choisir entre eux.
Tous trois sont dans mon style ; et mon âme indécise
Abesoin pour choisir d'une nouvelle prise .
C'en est fait , dans Young je prendrai mes couleurs ,
Etma sombre élégié arrachera des pleurs.
Oui , je veux mériter la haute destinée
D'humecter les mouchoirs de tout un athénée.
Mais qui veut être sombre est souvent ennuyeux ;
Et, d'ailleurs , le tabac rend mes esprits joyeux.
Essayons d'y puiser le piquant d'une épître :
Épître à Roxelane; oui , j'aime fort ce titre.
« O toi , qui du sérail ayant brisé les fers ,
>Coquette sur le trône , étonnas l'univers !
> Que faut-il pour dompter les maîtres du tonnerre ?
» Un nez fut le vainqueür des vainqueurs de la terre. »
Cedébut n'est pas mal , et j'en augure bien.
Mais, pour chanter son nez n'oublions pas le mien.
Oui , pour peindre avec art son élégance exquise ,
Chacunde ses attraits veut du moins une prise.
Ah! sans doute , ce nez par l'amour retrousse....
Mais par la rime ici je suis embarrassé....
Elle retarde en vain le transport que j'éprouve ;
Et, dans ma tabatière , il faut que je la trouve.
Par l'amour retroussé ..... J'y perdrai tous mes soins,
Si je n'emploie ici deux prises pour le moins.
Par l'amour retroussé... Rime capricieuse ,
Ne saurais-tu n'offrir qu'une épithète oiseuse ?
3
ΜΑΙ 1816.

Laraison te condamne , et je veux à mon tour
User toutmon tabac à te combattre unjour.
Mais d'un feu tout nouveau je sens les étincelles ;
L'ode jusques aux cieux m'emporte sur ses ailes.
Du tabac! du tabac ! donnez à pleines mains ;
Tabac , nourris le fea de mes transports soudains;
Quelques prises encor, et , les pieds sur la terre ,
J'irai toucher du front le séjour du tonnerre ;
Quelques prises encor, et Pindare étonné
Va voir dans Olympie un rival couronné...
C'est ainsi que Damis, poursuivant son idée,
Enfin trouve sa boîte entièrement vidée ;
Le feu qu'il y puisait, de son cerveau fumant ,
S'échappe par l'effort d'un long éternüment ,
Et , d'un transport si beau résultat pitoyable ,
D'une humide rosée il inonde sa table.
minmmmm
w
LE
COGNASSIER ET LE POIRIER.
Un cognassier, dans la fleur de ses ans ,
Avait produit des jets en abondance ;
Maints jardiniers, soigneux de recueillir ces plans,
Eurent bientôt épuisé sa substance;
L'arbre tomba dans la langueur.
Non loin de lui croissait avec vigueur
Un poirier sorti de sa ligne ;
Jamais des vents dans leur füreur
Il n'avait éprouvé l'influence maligne ;
Des jardins il était l'honneur .
Instruit de sa faveur, le cognassier timide
Lui fit secrètement savoir son sort affreux;
Mais, hélas ! ceux que la vanité guide
Ferment leur coeur aux cris du malheureux ;
Il laissa végéter, souffrir, mourir son père.
Ah! fi de nos parens, s'ilssont dans lamisère!
1
1
483
484
MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME.
Je puise au sein d'un léger élément
Le principe qui fait ma vie ,
Etde mes membres je varie ,
An gré du vent
Le mouvement.
Mais ma mobilité ne me rend point volage ;
Doué pour fendre l'air d'un immense ressort ,
Je ne m'en sers jamais pour prendre mon essor
Parmi les oiseaux de passage ;
On me voit bien plutôt parmi les casaniers ;
Attends-toi, quand j'y suis, à m'ouvrir tes greniers ;
Prodigue- moi tes grains dont je suis très-avide :
J'en consomme beaucoup; ne t'en plains pas pourtant ,
Moins tu me laisseras avec l'estomac vide,
Plus de moi tu seras content.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot du logogriphe est Matrimoniomanie , dans lequel on
trouve Mari , Mât ( de vaisseau, de cocagne ) , Rota , Moine , Oie ,
Mer, An , Maia , Mitron , Mont , Ami , Amie , Mie , Main ,
Amant , Mairan , Aman , Or , Momie , Mime , Roman , Marin ,
Rime , Tir, Atre , Maître , Maine , Mine , On , Ariane , Manne ,
Manie , Ionie , Moitié , Monnet , Trame , Mot , Train , Tome ,
Aon , Ame , Marini , Rame , Aire , Air, Art, Maire , Mentir, Marianne
, Aï, Monime , Amate , Marie , Maman , Trianon, Montre
, Amen , Annate , Oronte , Momon , Taie , Airain , Ammon
( Jupiter ) , Ammon ( fils de Loth ), Taon , Morion , Marton, Ane,
Anon, Anier, Trone , Roi , Raie ( poisson) , Raie ( ligne ), Amin-
1
ΜΑΙ 1816. 485
te, Tan , Erato , Moment , Rat , Marine , Arme , Mite, Marmite ,
Mare , Miroton , Marmiton , Marat , Ornano , Tonne , Arétin ,
Martine , Menin , Arion , Ire , Ironie , Maintien , Morne , Net ,
Orient , Memnon , Aromate , Mitre , Motion , Monnaie , Tiare ,
Antre , Minime , Montano , Mentor, Notoire , Méon , Manant ,
Mai , Maint , Amer, Minet , Rôt , Aimant , Tiron , Or, Renom ,
More , Arimane , Emir, Nitre , Are , Matamore , Ton , Rote ( anditeur
de ) , Trio , Tri , Antenor, Manto, Mitaine, Timon, Timon ,
Mante , Miramion ( madame ) , Tarin , Narine , Menton , Matin ,
Matin , Mérion , Rôt , Roti , Noé , Amnon , Émoi , Néron, Moire,
Monitoire , Oriane , Item , Néant , Moite , Témoin , Notion ,
Étain , Étai , Rien , Romain , Raton , Riant , Nain , Atome , Nation
, Ana , Nome , Matrone , Anatomie , Nom , Anonyme , Note ,
Initier, Nanti , Mort , Anet , Orion , Marmot , Ie , Ino, Mort-né,
Ornam, Amon , Amri, Morat , Iman , Imaret , Tain , Emma ,
Antoni , Montan , Nina , Omar, Romain , Eon , Ireton , Anne
( de Bretagne , d'Autriche , de Boulen ) , Anne ( reine d'Angleterre
qui succéda à Guillaume ) , Anne ( Iwanova ) , Anne ( sainte ) ,
Anne (soeur de Didon ), Anne ( ma soeurAnne ) ; Saints Mamert ,
Omer, Remi , Romain, Antoine , Martin ; Noëmi , Menot, Morin
, Marot , Mairet , Maron , Morton , Marion , Normant ,
Noir, Troie , Rome , Orme , Orne , Tamarin , Anet , Ormin ,
Ortie , Mi , Ré , Moi , Toi , Me , Te , Mon , Ton , Ma , Ta ,
Mien , Tien , Nôtre , Ni , Ne , Non , Aie ! Et , En , Ain , Marne ,
Orne , Tarn , Arnon , Ornain , Narenta , Aa , Aar, Air ( province
d'Air ) , Inn , Mein , Tamar, Aire , Antrain , Menin ,
Mante , Niort , Moret , Menton, Renti , Atino , Terni , Trani ,
Narni , Riéti , Atri , Teramo , Rimini , Arno , Taro , Tanaro ,
Maïna , Onan , Nara , Narim , Man ( île de ) , Monar ( île de ) ,
Aar ( île d' ) , Tine ( île de ) , Néra ( île de ) , Taman ( entre la
mer Noire et la mer d'Azof ) , Onor ( sur la côte de Malabar ) , Rama
, Ana , Anio , Noto , Enna , Etna et Tornéo.
486 MERCURE DE FRANCE.
NOTICE SUR DUCIS.
Ducis trempe de pleurs son vers tragique et sombre.
CHÉNIER.
Jean-François Ducis , membre de l'Académie française,
naquit à Versailles , le 22 août 1733. Son père , originaire
de Savoie , conservait les moeurs austères des montagnards
des Alpes. Il puisa dans son sang et dans ses leçons
l'amour de la franchise et de l'indépendance. Sa
mère , qui était un modèle de piété et de douceur, lui
inspira de bonne heure le goût , ou plutôt la passion des
vertus domestiques , et ces affections du sang qu'il était
destiné à peindre sur le théâtre avec tant de chaleur et
d'énergie.
On ignore les détails de l'enfance et de la jeunesse de
Ducis. Il cultivait en silence le génie ardent et mélancolique
qu'il avait reçu de la nature. Peu empressé de se
produire , il débuta à trente-six ans par la tragédie
d'Amélise, qui n'a laissé que le souvenir de sa chute.
Cet insuccès, loin de le décourager, l'avertit de mesurer
ses forces avant d'entrer de nouveau dans la carrière
dramatique. Ilavait rencontré chez les Anglais le poëte dont
l'âme sympathisait le plus avec la sienne, pour exprimer
les situations terribles , avec ce caractère sombre qui
s'empare fortement de l'imagination. Il emprunta à Shakespeare
le sujet d'Hamlet , et s'appropria la scène
d'Hamlet et de Gertrude , scène plus énergique que celle
de Ninias et de Sémiramis , et qui finit par une moralité
aussi utile et plus consolante , quand Hamlet, se jetant
aux genoux de sa mère évanouie , s'écrie :
Votre crime est énorme , exécrable , odieux ;
Mais il n'est pas plus grand que la bonté des dieux !
Ducis puisa encore dans Shakespeare le sujet de Juliette
et de Roméo ; et , pour augmenter la terreur, il
ΜΑΙ 1816.
487
adapta à son plan le récit d'Ugolin , tracé par le pinceau
du Dante.
La vocation de Ducis était décidée ; mais ses amis ,
alarmés de le voir prendre Shakespeare pour modèle ,
l'engagèrent à suivre les traces de Sophocle et d'Euripide.
En 1778 , il fit représenter OEdipe chez Admète ,
dont quelques scènes , heureusement imitées des deux
tragiques grecs , firent tout le succès; car le reste del'ouvrage
était très-défectueux. L'auteur le sentit luimême
dans la suite ; et , se rapprochant de la belle simplicité
de Sophocle , il réduisit la pièce à trois actes ,
sous le titred'OEdipe à Colonne ( 1 ) .
Voltaire venait de mourir. Il fut question un moment
de laisser vacant le fauteuil que ce grand homme occupait
à l'Académie française. Le public désigna Ducis pour
lui succéder, tant l'impression des belles scenes d'OEdipe
était vive et profonde!
Dans son discours de réception , Ducis loua Voltaire
avec autant de goût que d'éloquence ; et, parcourant
tout l'horizon littéraire de l'homme unique et universel ,
il s'attacha principalement à l'examen de son génie tragique
, qui forme la plus belle partie de sa gloire.
Le parallèle de Racine et de Corneille excita pourtant
quelques critiques assez fondées. Ducis prétendait que
(1 ) Les tragédies d'OEdipe chez Admète et d'OEdipe à Colonne
sont imprimées dans les oeuvres de Ducis. Le poëte avait commence
le sujet d'Alceste ; mais, ne lui trouvant pas un dénouement
plusnaturelque celui d'Euripide , qui est un dénouement d'opéra ,
il substitua de rôle d'Edipe à celui d'Hercule , et de deux tragédies
en fit une seule.
On sait que Racine avait abandonné le sujet d'Alceste qu'il aimait
beaucoup, à cause de la difficulté de trouver un dénouement.
Son fils a imité quelques scènes d'Alceste en vers français , et l'on
serait tenté de croire que ce sont des fragmens de la tragédie du
père.
488 MERCURE DE FRANCE .
Corneille composa la tragédie en homme d'état , au lieu
que Racinene fit que la tragédie dela courde LouisXIV.
Ce jugement serait vrai , sí Racine n'avait donné qu'Esther
et Bérénice ; mais n'est-ce pas un blasphème littéraire,
quand il s'agit de l'auteur d'Andromaque , d'Iphigénie
, de Phèdre et d'Athalie ? et n'a-t-il pas , comme
Corneille , composé la tragédie en homme d'état , dans
Mithridate et Britannicus ?
En revenant à son poëte chéri , à Shakespeare , Ducis
eut l'idée de mettre sur la scène française unroi attaqué
defolie. Le Roi Léar parut en 1783 ( 1). La pièce réussit,
grâce au pathétique dont le poëte eut le talent
de l'enrichir . L'admiration fut extrême à ce trait sublime
:
On demande au roi Léar devenu fou :
Auriez-vous été roi ?
-Roi! non; mais je fus père.
Macbeth suivit de près le Roi Léar. Dans cette tragédie
, imitée encore de Shakespeare , Ducis a montré
toute la puissance de l'incorruptible remords . Il lutte
surtout avec l'original dans le monologue du cinquième
acte. La scène où Frédégonde arrive en somnambule
était neuve au théâtre , et risquaît d'être ridicule ou terrible.
Elle dut son succès à une actrice célèbre (2) .
Jean-sans-Terre n'obtint qu'un succès d'estime , malgré
tout le talent de l'acteur chargé du rôle d'Hubert .
C'estdans Othello que Ducis devait déployer toute lavigueurdesongénie
dramatique.Quel'on comparele dénoue-
(1) Ducis répondit aux reproches qu'on lui fit sur le RoiLéar, en
disant : Je n'aspire qu'à étre le Bridaine de la tragédie. Ce qui
donna à La Harpe l'occasion de remarquer que , lorsque dans ce
genre on se fait Bridaine , c'est qu'on ne peut être Massilton .
(2) On a lieu de s'étonner que , dans un sujet anglais , Ducis ait
donné un nom français à la femme d'Hamlet , d'autant plus que le
nom de Frédegonde est consacré pour un certain genre de forfaits.
ΜΑΙ 1816 . 489
mentde Zaïre àcelui d'Othello, et l'on verra combienDucis,
en serapprochantde Shakespeare, ajoute à ses beautés.
La difficulté dans cette scène était de faire assassinerHédelmone
aux yeux des spectateurs , non dans un premier
mouvement de jalousie , mais après une suite d'explications
, jusqu'à la dernière qui amène le coup de poignard.
Il faut convenir que l'acteur qui joua Othello, ne contribua
pas peu au succès de la pièce. Ducis eut le bonheur
de trouver un Talma, comme Voltaire avait trouvé
un Lekain. r
La liaisonde Florian et de Ducis inspira au premier le
poëme d'Eliezer, et àl'autre la tragédie d'Abufar. Tous
deux se placèrent sous les tentes des patriarches , et au
milieu de leurs troupeaux .
Talma rendit supérieurement l'amour que Farhan
exprime en ces vers :

Tuvoisdans ces diserts l'image de mes feux ,
Muets , brûlans , sans borne , et terribles comme eux.
C'était une idée heureuse de placer cet amour, cru incestueux
, sous la tente d'un Arabe , et comme contraste
de toutes les vertus patriarcales.
Cette pièce n'est point une véritable tragédie ; mais
elle est remplie de détails ravissans , et la scène de ladéclaration
la sauverait seule de l'oubli.
Ondoit regretter une scène d'amour peut-être plus
forte encore dans Phædor et Waldamir, dernière tragédie
de Ducis , qui n'eut point de succès , et qui n'est
point imprimée dans ses oeuvres. Cette scène au moins
mérite d'être conservée.
:
Malgré les défauts de ses tragédies , et l'irrégularitéde
ses plans , Ducis vivra dans la postérité. Après les quatre
maîtres de la scène , il s'est frayé une route nouvelle : il
a mêlé le terrible de Crébillon avec le pathétique de Voltaire,
et les a renforcés l'un par l'autre. Sans doute , il
est incapable de combiner un plan ; mais nul ne sait
mieux approfondir une situation , et retourner dans le
coeur le poignard de Melpomene. Dans les belles scènes
1
1
490
!
MERCURE DE FRANCE.
:
d'OEdipe , d'Hamlet, du Roi Lear, tout paraît écrit
d'inspiration et de verve; et jamais peut-être le génie
tragique n'a su donner àl'âme des émotions plus profondes.
Ducis excelle surtout dans la manière de rendre les
sentimens de la nature et les affections du sang. C'est
aussi ce qu'il exprime le mieux , mais avec des nuances
plus douces,, dans ses épîtres et ses poésies diverses .
Les épîtres sont un doux tribut payé aux arts et à
l'amitié. On distingue celles qu'il a adressées à Legouvé ,
à Vien , à Florian , à Bitaubé , à Gérard , à Lemercier
et à Andrieux. Cette dernière lui valut une réponse aussi
ingénieuse que modeste , sous le titre de Cécile et Térence.
L'Építre à l'Amitié, comme toutes celles de l'auteur,
pèche par le plan , et n'offre aucune suite dans les idées ;
mais elle abonde en tirades pleines de verve , et reproduit
d'excellens tableaux , tel que l'Enlèvement de Déjanire
par le Guide , que je vais citer :
,
Voyez-vous ce Centaure emportant Dejanire !
Dans ses mtiscles tremblans la volupté respire .
Comme à travers les flots d'un cours précipité,
En regardant sa proie , il s'enfuit enchanté!
Les yeux brûlans d'amour, les yeux tournés sur elle ,
Il s'enivre , en nageant , d'une charge si belle.
Sous ce pied délicat qui cherche à s'affermir,
Son cou nerveux s'embrase et fléchit de plaisir.
Nessus , dans les transports de ton extase avide ,
Tu ne crains ni les dieux , ni la flèche d'Alcide ;
Mais la flèche d'Alcide est déjà dans ton flanc .
Les poésies diverses respirent tour à tour la philosophied'Horace
et la bonhomie de La Fontaine. Qui n'a lu
avec le plus vif intérêt les Bonnes Femmes , ou le Ménage
des deux Corneilles ? Voici un passage inspiré par
le grand Corneille , et qui lui estadressé :
Comment pouvoir dans tous les âges
Accabler d'assez de suffrages .
ΜΑΙ 1816. 49
(
Ces versque le ciel te dicta ,
Ces vers que ton coeur enfanta ,
Parés de leur rouille adorable,
Etde la force inimitable
Dont Melpomènete dota?
Riche de sa médiocrité , Ducis a chanté son Petit Logis
, son Petit Parterre , son Petit Verger, son Caveau ,
ses Pénates , son Ruisseau , sa Musette. On peut dire de
toutes ces pièces ce que le bonhomme dit de l'apologue : -
C'est proprement un charme. Un de nos plus aimables
poëtes , M. Vigée, en invitant Ducis à venir habiter sa
maison de campegne , lui adressa une épître sur la Mé
diocrité. Pour toute réponse , le nouveau La Fontainey
a'la.
Quelquefois Ducis laisse échapper jusque dans ses fugitives
les traits d'un pinceau vigoureux. Ainsi , en retraçant
sa Promenade au bois de Satory, il voit des
moutons qui se rendent à la ville; il envie leur sort et
celui du pasteur ; il leur prépare une idylle ; il arrive
avec eux.... Ce pasteur c'était un boucher. On croira aisément
que cette allégorie cachait alors une grande vérité.
Ducis gémissait plus que personne de la tyrannie de
Napoléon. Quoique pauvre et âgé , il refusa la place de
sénateur, avecun traitement de 36,000 francs . Quelqu'un
le pressait d'accepter.- J'ai toujours , répondit-il, consulté
peu mes intérêts et beaucoup mes repugnances .
Un de ses amis lui demandait pourquoi il n'acceptait
pas la toge sénatoriale . - Mon ami , lui dit-il , je ne
pourraijamais porter cette casaque- là.
Acette époque , il s'écriait souvent : Je ne vis plus, je
survis.
Le retour du roi le combla de joie , et le dédommagea
de tout ce qu'il avait souffert dans l'absence de S. M. , à
daquelle il était attaché avant la révolution , comme secrétaire
de ses commandemens. Tout le monde sait l'acqueilplein
de grâce que lui fit notre bon roi. Au sortir de
cette entrevue, Ducis disait : Je suis plus heureux que
492
MERCURE DE FRANCE.
Racine et Boileau; ils récitaient leurs vers à Louis XIV,
et le roi me récite les miens . ::
Une vieillesse saine et robuste semblait lui promettre
de vivre encore pour sa famille et ses amis. Il est mort
d'une esquinancie , le 31 mars dernier, à l'âge de quatrevingt-
trois ans. F.
) .
LE MALHEUR .
Le malheur est une chose sacrée ; on ne devrait permettre
qu'à la bienveillance et à l'amitié d'approcher
des malheureux pour adoucir leurs peines; il faudrait
surtout éloigner l'infortune des regards de l'envie , car le
malheur d'autrui est la seule volupté de l'envieux .
Mais, si une tendre compassion doit seule faire entendre
sa voix à l'homme qui souffre , il est permis à la philosophie
de nous parler d'un ton plus ferme , pour nous
armer d'avance contre le malheur, et pour nous préparer
à le supporter avec courage. Nos maux ne sont forts que
par notre faiblesse ; ils nous accablent lorsqu'ils nous
surprennent ; ils nous semblent terribles quand notre
imagination les agrossis. La plupart de leurs pointes disparaissent
aux yeux du sage qui s'y est préparé , et qui
les amesurées de loin avec le compas de la raison.
Le vrai malheur est aussi rare que le vrai bonheur :
tout dans l'homme est imparfait ; il n'y a rien de pur,
tout est mêlé d'alliage dans son essence. Le bonheur suprême
est au-dessus de la vie humaine , et le malheur
complet fait cesser la vie.
Les deux seuls malheurs véritables que je connaisse,
sont la perte de l'objet qu'on aime le plus , et la perte du
repos de sa conscience. Eh bien! le ciel a chargé le
temps d'adoucir l'une , et le repentir de réparer l'autre.
Le coeur a bien des secrets pour guérir les blessures
qu'il reçoit; sa sensibilité même le rend susceptible de
beaucoupde consolations , et lorsqu'elle ne remplace pas
l'affection qu'elle regrette par d'autres sentimens , au
ΜΑΙ 1816.
493
boutde quelque temps elle trouve de la douceur dans ses
propres larmes , des charmes dans ses regrets , et une
sorte de volupté dans ses souvenirs . Sénèque disait avec
vérité , quoique avec un peu trop d'affectation, « que
>>souvent le chagrin devient la volupté lugubre d'une
» âme infortunée . >>>
La conscience est moins féconde en ressources ; elle
ne reçoit que des blessures graves , dont la cicatrice
même est toujours douloureusee;; aussi laBruyère pensait
« qu'on a mille remèdes pour consoler un honnête
>> homme et pour adoucir son malheur ; mais qu'on
>> n'en trouve pas un pour alléger celui du méchant. >>>
Cessons donc de parler de ces deux espèces de malheurs
, nous n'avons pas le droit de les reprocher aux
dieux ; ils nous répondraient , premièrement que les
peines du coeur ont été compensées par de vives jouissances
, et que, si une seule personne enlève tout notre
bonheur, c'est notre faute d'avoir placé toute notre vie
sur un objet mortel, et réuni sur un seul être notre affection
, que plusieurs devaient partager selon les lois de
la raison et de la nature .
Secondement , ils diraient à l'homme coupable , tourmenté
par ses remords , et puni par l'opinion et par les
lois : Nous vous avons interdit le crime; c'était vous défendre
le malheur : vous ne pouvez pas plus vous plaindre
de vos peines qu'un suicide de sa blessure.
Parlons de cette foule d'autres malheurs , enfans de
l'imagination , et sujets perpétuels des lamentations des
hommes ; vous verrez bientôt leur peu de réalité , et
vous conviendrez peut-être qu'au lieu de les attribuer au
cíel et à la nature , nous ne devons en accuser que notre
folie; ce sont des nuages qu'elle a créés , et qu'un seul
rayon de sagesse ferait disparaître .
La première , la plus grande , et la plus commune de
nos folies , est de vouloir des choses qui se contredisent ;
de la sensibilité sans douleur , de la lumière sans ombre ,
un bonheur pur et sans mélange ; nous oublions que l'or
même a besoin d'alliage pour nous être de quelque utilité.
:
4
494
MERCURE DE FRANCE .
Ontrouve beaucoup de contrariétés sur le cheminde
la vie; mais il y a deux choses qu'on n'y rencontre presque
jamais: c'est le malheur qu'on redoute et le bonheur
qu'onpoursuit. On se crée des fantômes qu'on met à la
placede l'un, et des chimères qu'on prend pour l'autre .
Lorsque nous désirons sans obtenir, nous sommes contrariés
; et , dans notre impatience , nous appelons malheur
cette contrariété : ce qui pourrait se nommer un
malheur, ce serait l'état d'un homme qui n'aurait pas de
désirs , car il n'existerait pas de plaisir ni d'espoir pour
lui.
Onsait le mot dece riche gourmand blasé , dont l'estomac
était devenu trop insensible pour qu'il éprouvât
aucun appétit ; un mendiant le rencontra , et, pour le
toucher, lui dit : « Je meurs de faim ! L'heureux coquin !
» s'écria le vieux podagre ; ah ! queje lui porte envie !
Amoins d'être ingrats , on doit regarder les désirs
comme le plus doux présent du ciel. Si Dieu voulait nous
punir de notre injustice, il n'aurait qu'à exaucer tous
nos voeux , de manière à ne nous pas laisser le temps de
désirer. L'ennui nous dégoûterait bientôt de la vie.
La sage nature nous adonné des désirs simples , bornés
, faciles à satisfaire , et qui se renouvellent sans cesse;
grâce à elle , notre vie est un mélange continuel de désirs
et de plaisirs , d'exercice et de repos ; et nous , in
sensés que nous sommes , au lieu de jouir de cet admirable
tableau , nous nous efforçons de le critiquer, et, en le
corrigeant à notre gré , nous le détruirions.
Les ombres nous semblent des taches; nous voudrions
que tout fût lumière , et nous oublions que toutes ces
figures qui nous charment , disparaîtraient à nos yeux si
l'ombre ne les faisait plus sortir de la toile.
Nous voudrions n'être pas sensibles à la douleur, et
nous ne songeons pas qu'alors nous ne le serions plus au
plaisir : êtres imparfaits et bornés , nous nous plaignons
den'avoir pas un bonheur parfait et sans limites ; nous
ressemblons à l'enfant qui pleure , parce que sa main ne
peut atteindre le firmament et les astres qui y brillent.
Le plaisir nous paraît une dette , dont le Créateur s'ac
ΜΑΙ 1816. 495
quitte envers nous, et la douleur une injustice qu'il nous
fait : en un mot , nous nous disons malheureux , tandis
que nous ne sommes que déraisonnables et extravagans.
Au lieu de suivre le conseil d'un ancien , et d'imiter
les abeilles qui tirent du miel du thym le plus sec , nous
changeors en fiel toutes les douceurs que la nature a répandues
sur notre existence ; nous nous ennuyons de la
possession ; nous nous impatientons du désir ; nous envions
le sort d'autrui , qui nous envie à son tour ; et
nous sommes tellement entêtés de la chimère du bonheur
parfait , que nous le supposons toujours existant dans
une position différente de la nôtre : aussi personne n'est
content de son état , de sa profession ; et Horace avait
raison de dire :
Mécontent de son sort , de désirs tourmenté ,
Chacun maudit la place où le sort l'a jeté ;
Que n'étais-je marchand ! dit un vieux militaire ,
Qui va d'un pied boiteux regagner sa chaumière .
Qu'un guerrier est heureux ! s'écrie avec doulenr
Lemarchaud menacé par Neptune en fureur ;
Il sebat , on le tue, il expire avec gloire;
On le manque , il triomphe , et chante sa victoire !
Le jnge qu'un client éveille an point du jour,
Soupire après la paix d'un champêtre séjour ;
Le fermier qu'un procès arrache à son asile ,
Croit que tous les heureux demeurent à la ville.
Que sais-je ! et qui pourrait nombrer ces mécontens?
Scéva , le grand parleur, y perdrait tout son temps .
Véritablement , tous ces malheurs, dont se plaignent la
plupart des hommes , donnaient de justes sujets de rire à
Démocrite , et je crois que notre planète est un petit
théâtre , où toutes nos folies en discours et en actions
divertissent fort les dieux; presque toutes nos demandes
et nos requêtes ne pourraient leur être dignement présentées
que par Momus.
1
i
1
496 MERCURE DE FRANCE.
Je respecte beaucoup la vraie douleur ; j'ai éprouvé
souvent en sa présence ce que disait un philosophe grec :
« Ily a une espèce de honte à être heureux à la vue de
>>certaines misères; » mais, si le vrai malheur est digne
detoute notre compassion , au moins la sagesse peut
nous permettre de rire de tous ces malheurs factices
qu'enfantent notre caprice et notre imagination.
Écoutons cette vieille coquette qui achète son teint ,
ses charmes et ses dents , et qui se plaint du mauvais
goût du siècle , de la chute de la galanterie et de la froideur
de la jeunesse !
Ce provincial , qui n'a jamais lu que ses vieux titres ,
etqu'on n'a vu combattre que contre les lièvres, comme
il est malheureux de voir que la cour l'oublie, le néglige,
et ne lui donne ni cordons ni commandemens !
Ne serez-vous pas touché du malheur de ce poëte que
l'envie fait siffler , que ses madrigaux n'ont pu placer à
l'Académie , et qui éprouve le chagrin d'être dédaigné
par ceux qu'il flatte ou qu'il déchire ?
N'êtes-vous pas ému de pitié pour le sort de cet écrivainqui
, depuis vingt ans, critique les talens des auteurs
les plus distingués , ou qui dissèque dans un journal les
discours des plus célèbres orateurs , et qui ne peut obtenir
ni une ambassade , ni une place au conseil?
Comme la douleur de ce financier est touchante ! Il
voit un jeune officier se promener dans la riche voiture
qu'il a donnée à une danseuse de l'Opéra. Une vestale si
peu chaste ! une nymphe de Diane si infidèle ! Quelle
perfidie ! Et sur quoi compter dans ce monde ? Ou
trouver la constance et la pudeur?
Voyez ce jeune homme qui s'arrache les cheveux :
quelle injustice il vient d'éprouver ! il a perdu au jeu
l'argent de ses créanciers,qui ont l'inhumanitéde l'envoyer
en prison !
Et ce savant, dont on respecte l'érudition et les doctes
écrits , quel outrage lui fait la frivolité des femmes ! Dix
fois il a vu de jeunes beautés préférer la grâce d'unjeune
étourdi àson mérite , et des billets doux à ses livres !
Comment ne pas partager le désespoir de cette jolie
ΜΑΙ 1816 . 497
femme ? Elle a supporté avec courage l'absence de son
mari et ses blessures ; mais un cocher brutal vient de
casser lapate de son carlin chéri : manquerez-vous assez
de sensibilité pour négliger de la plaindre et de la consoler
?
Cette jeune beauté qui s'ennuie de tout , quoiqu'elle
ne s'occupe de rien , et qui est consumée de maux de
nerfs et de vapeurs , bien qu'elle passe les nuits au bal et
ses jours dans son lit : n'est-elle pas un exemple déplorable
des calamités humaines ?
Chez les peuples anciens , et du temps de nos bons
aïeux , la bonté passait pour vertu et la sensibilité pour
faiblesse ; on n'avait pas assez mauvaise idée de son prochain
pour croire qu'un homme peut être indifférent aux
chagrins, aux maladies, et à la mort de sa femme, de son
fils , de son père, de son frère, oude son ami.Dans la persuasion
de cette disposition générale qui nous livre à la douleur,
la religion nous commandait la résignation ; la philosophie
nous conseillait la fermeté ; leur but commun
était de nous donner cette égalité d'âme qui est la vraie
sagesse , et on admirait également l'homme qui résistait
à l'ivresse de la prospérité et celui que l'infortune ne
pouvait abattre.
Aujourd'hui tout est changé , et il faut qu'on nous
suppose un coeur bien dur et bien fermé aux sentimens
les plus naturels , puisque dans le monde , au lieu de
nous armer constamment contre notre sensibilité roma--
nesque , et de nous défendre contre cette faiblesse , on en
fait une chose rare et estimable , une vertu ; on ne la
cache plus , on s'en vante ; ce n'est pas le plus courageux
qu'on admire à présent , c'est le plus sensible devant lequel
ons'extasie.
La tristesse devient un ornement de la beauté ; le
chagrin unmérite dans l'esprit; la mélancolie une grâce,
un charme , une perfection dans le caractère. Les yeux
qui pleurent sont les seuls qui intéressent; un auteur n'a
plus de génie , s'il ne pleure pas, comme Jérémie, sur la
destinée , et, comme Young , sur les tombeaux.
L'homme qui n'est pas bien malheureux , et qui ne
ТOME 66 . 32
1
1
1
498
MERCURE DE FRANCE .
sent pas douloureusement le poids et les amertumes de la
vie, est à peine digne de vivre ; il est dur, léger, froid ,
égoïste; enfin il n'a pas d'âme. Et comme le malheur est
devenu un moyen de succès , la mode veut qu'on se
pique d'être malheureux , ou tout prêt à le devenir .
Nos cercles brillans nesontremplis que de grâces tristes,
d'esprits mélancoliques, de beaux jeunes malheureux, de
belles infortunées qui , courant les bals , les thés , les
spectacles , les promenades et les fêtes , vous parlent en
dansant de l'affliction que leur cause la perte d'un ami ,
vous expriment leur désespoir en chantant , et vous invitent
à partager leurs idées mélancoliques sur les peines
dont la vie est tissue , sans vous empêcher cependant
d'admirer la délicatesse de leur table , la richesse de leurs
équipages , la fraîcheur de leurs parures , la vivacité mobile
de leur imagination, et la grâce voluptueuse de leurs
formes.
Le contraste de leurs prétentions au malheur, de leur
habitude de légèreté et de leur passion pour le plaisir,
est véritablement comique.
Plus leur sensibilité est exagérée et montée sur des
échasses , moins elle peut se soutenir ; leurs chutes , pour
revenir à tout moment au ton de la nature et même audessous
, sont ridicules , et , en tout, je ne connais rien
de si plaisant que leur malheur.
Il arrive même qu'à force de s'affliger pour des riens ,
et de se monter sans sujet au diapason du désespoir,
celle qui était inconsolable des migraines et des contrariétés
de son amie, ne trouve plus de larmes ni de termes
pour pleurer sa mort , et l'oublie promptement pour se
livrer aux petits chagrins ordinaires qui ne dérangent
pas tant, et qui profitent mieux .
Onembarrasserait assez les sensiblesdu jour, si on leur
demandait de réfléchir un peu , de parler de bonne foi ,
d'expliquer pourquoi ils se plaignent tant de la nature ,
de la vie et de la destinée humaine. Peut-être découvriraient-
ils qu'ils ont bien plus à remercier le ciel qu'à
l'accuser, et que, s'ils sont malheureux , c'est parce qu'ils
veulent se forger une félicité et des jouissances imagi
ΜΑΙ 18.6 .
799
naires , tandis qu'ils dédaignent un trésor de vraies et naturelles
jouissances que les dieux ont mis à leur disposition.
Me direz-vous que la pauvreté est un mal, et que vous
en souffrez ? Je vous répondrai , en vous montrant un
grand nombre de riches tristes , inquiets , avides , enviés ,
tourmentés , ennuyés , blasés , et une foule d'artisans laborieux
, sains , contens , et qui font retentir les champs
et les guinguettes des accens du bonheur et de la gaîtẻ ;
ου « des philosophes comme Crates , qui , n'ayant pour
>>tout bien qu'une méchante cape et une besace , ne fit
>>jamaisautre chose toute sa vie que jouer et rire comme
» s'il eût été de fête . »
Est- ce la servitude que vous ne pouvez supporter ?
Votre courage peut vous en dédommager et l'ennoblir .
<< Épictète se disait libre dans les fers ; Ésope esclave
>> était plus grand et plus heureux que son maître. » J'ai
vu des nègres courageux plus gais et plus tranquilles que
l'économe barbare qui les maltraitait.
Étes-vous assez ambitieux pour vous croire dans le
malheur, si vous ne commandez pas ? Pensez aux soucis
du trône , aux inquiétudes des rois. On a dit que les
peuples souffraient de toutes leursfautes; le poëte aurait
pudire, avec autant de raison , que les rois souffrent de
toutes les folies des peuples. Rappelez - vous qu'Agamemnon
se plaignait de commander à tant de monde.
Vous citerez des monarques , dont la fortune a couronné
toutes les entreprises et favorisé tous les projets de conquêtes
? souvenez-vous du mot d'Agésilas. « On lui vantait
le bonheur d'un roi de Perse : Ason âge , dit-il ,
>> Priam était heureux. »
C'est une folie d'appeler malheur la privationd'un bien
aussi inconstant que la fortune qui le donne. La faveur ,
la grandeur , le crédit, ne donnent qu'un plaisir réel ,
celui de faire du bien et des ingrats ; mais La Fontaine
disait fort bien :
Ni l'or ni les grandeurs ne nous rendent he areux.
On n'en sent pour l'ordinaire que le poids , quand
on les possède , et le regret , quand on les perd.
JA
500 MERCURE DE FRANCE .
»
Croyez , avec Platon : « Que la vie est un jeu de dés ,
dont les chances ne sont pas en notre pouvoir ; mais
» que ce qui dépend de nous , c'est de recevoir ces
chances modérément , et de tout disposer de manière
>> qu'elles puissent nous profiter beaucoup , si elles sont
>> bonnes , et nous peu nuire , si elles sont mauvaises. »
»
Ce qu'on appelle biens et maux , vient du sort ; mais
le bonheur et le malheur sont en nous , et dépendent de
l'opinion que nous attachons aux choses. Tout a plusieurs
faces ; l'heureux les regarde du bon côté , le malheureux
du mauvais.
L'homme est si injuste pour la nature , qu'il méprise
ses présens , et n'en sent le prix que lorsqu'un accident
les lui enlève .
Ce malheureux qui se désole parce qu'il a perdu cent
mille francs de rentes, et qu'il ne lui en reste que vingt;
qui regrette une charge qu'on lui a ôtée , un crédit qui
ne lui attirait que des importuns , des parasites et des
ennemis , ne sait pas jouir d'un repas sain et bien apprêté;
il est indifférent à la saveur d'un vin vieux et exquis ; la
beauté des champs , du ciel , de la verdure , des fleurs ,
ou des chefs-d'oeuvre de l'art, ne réjouit pas ses yeux ; il
écoute , sans en être ému , la mélodie d'une belle musique
; il ne goûte point la douce chaleur de son feu. La
mollesse de son lit , la commodité de ses meubles , la variété
de ses livres, lui sont indifférentes. Il n'est pas même
consolé par les douces caresses de sa femme , et la joie
bruyante de ses enfans l'importune : tous ces trésors sont
perdus pour lui.
Eh bien ! si tout à coup son estomac se dérange , si sa
vue s'éteint , si son oreille s'endurcit , si le sort lui enlève
une des personnes de sa famille , comme vous l'entendrez
parler avec regrets des plaisirs de la table , de la
beauté du spectacle de la nature , du charme de lamélodie
, du bonheur de voir ce qu'il aime , et de parler à
l'objet qu'il a perdu !
Insensé ! tu fais comme l'avare : tu te désespères lorsqu'on
te prive des biens qui étaient enfouis chez toi , et
dont tu ne tirais aucune utilité ! Crois-moi , n'imite cet
1
ΜΑΙ 1816 . 50г
2
avare que pour compter, comme lui, à tout moment, tes
richesses; mais ne les comptes que pour en jouir .
Le duc de *** , resté en France pendant nos orages ,
avait conservé , par miracle , toute sa fortune , de trèsbelles
terres et un superbe château; plusieurs de ses
amis , ruinés par les lois du temps et de la guerre , étant
venus le voir , le félicitaient d'avoir pu sauver tant de
richesses , et le trouvaient un peu triste pour tant de
bonheur.
Arrivés avec lui au bord d'une pièce d'eau , ils admirèrent
la beauté et la grosseur énorīne d'un grand nombre
de carpes qui venaient manger le pain qu'on leur jetait :
<<Hélas ! s'écria le duc , en poussant un profond soupir ,
» j'avais soixante carpes de cette beauté; on m'en a volé
>> cinquante , il ne m'en reste plus que dix. Voyez , mes
>> amis , les pertes et les malheurs qu'entraîne une révo-
>> lution ! >>
Ce trait de folie, quoique vrai , vous paraît invraisemblable
; rentrez en vous-même , et vous verrez que vous
attachez mille fois plus de prix aux pertes qu'aux jouissances
, et que vous ne seriez pas loin de ressembler à ce
pacha , qui n'avait pas touché une femme de son sérail
depuis deux ans , et qui perdit le repos et la raison pour
'une esclave qu'on lui enleva et qu'il ne put retrouver.
Vous avez vu sans doute comme moi plus de veuves
désolées que d'épouses bien tendres ; beaucoup de femmes
aiment mieux leurs maris après leur mort que pendant
leur vie ; elles ne savaient pas être heureuses de la possession
d'un coeur dont la perte devient pour elles un
vrai malheur.
Les trois racines les plus communes du malheur des
hommes , sont l'oubli du présent , l'occupation inquiète
de l'avenir , et l'envie qui rend indifférent sur tout ce
qu'on possède, tant qu'on voit d'autres hommes en avoir
davantage.
«
On neveut passuivre la maxime d'Épicure, qui disait :
Celui qui arrivera le plus joyeusement à demain est
>>celui qui y pensera le moins aujourd'hui ; » ou celle
d'Aristipe , qui prétendait « qu'en toute infortune le sage
1
502 MERCURE DE FRANCE .
i
>>ne doit point s'affliger de ce qui est perdu , mais se ré-
>>jouir de ce qui est sauvé. »
L'envieux cesserait de se plaindre , s'il savait qu'il y
aun million d'hommes au moins qui envient la position
dans laquelle il est , et qu'il croit malheureuse.
Voici , je crois , quelques recettes très-bonnes pour
guérir , si vous le voulez , vos maux imaginaires .
Vous est-il advenu quelque disgrâce , quelque défaveur
par calomnie et par envie ; faites comme « Platon , qui
> regardait la colère du roi Denys contre lui comme un
>> vent en poupe, qui le ramenait à l'étude des lettres
>>et à la philosophie . Avez-vous perdu vos états ; voyez
combien d'empereurs romains n'ont pas laissé d'empire
à leurs fils .
Étes - vous pauvres ; voyez combien Epaminondas ,
Fabricius , Homère et Delille ont été dignes d'envie.
Votre femme est-elle infidèle ; souvenez-vous qu'Agis
n'a pas été moins grand et moins heureux, quoique Alcibiade
eût séduit la reine Timéa .
Enfin , pénétrons-nous bien de cette vérité : l'homme
est toujours pauvre en pensant à ce qui est au-dessus de
lui , et riche en se comparant à ce qui est au-dessous .
On est malheureux tant qu'on élève trop sa vue et ses
désirs : l'esclave est jaloux de l'homme libre; l'homme
libre , du citoyen ; le citoyen , du riche ; le riche , des
grands ; les grands , des princes ; les princes , des rois ;
et les rois , des dieux ; ils voudraient pouvoir être immortels
comme eux .
Vous vous plaignez tous de vos malheurs ; je peux , si
vous m'écoutez , vous en guérir en un clin d'oeil : au lieu
de regarder en haut , regardez en bas .
L'envie vous quittera , vous ne serez plus malheureux ;
et , si vous voulez changer vos malheurs en bonheur véritable
, jouissez du présent , remerciez les dieux au lieu de
les accuser , et surtout grandissez et fortifiez votre âme :
<< car il est très-vrai , comme le dit La Bruyère , qu'une
>> grande âme est au-dessus de l'injure , de l'injustice ,
ΜΑΙ 1816 . 503
>> de la douleur , de la moquerie ; elle serait invulné
>>rable , si elle ne souffrait quelquefois par la com-
» passion . »
wmwwmmwwwmminv
(
REVUE DES THEATRES .
THEATRE DU VAUDEVILLE .
Le Trois Mai , vaudeville en un acte.
Le petit Vaudeville n'a pas voulu laisser échapper
l'occasion de célébrer l'anniversaire du retour du roi .
Le 3 mai est le jour où le commandant de la garde nationale
remplit près du monarque les fonctions de capitaine
des gardes , et où les citoyens qui ont veillé avec
tant d'activité et de courage au salut de Paris , relèvent
tous les postes de la maison du roi ; honneur que méritait
un corps dont les services désintéressés ont été si
souvent dignes d'éloges .
Le fond de cette bluette est assez léger. La scène se
passe chez un M. Dorfeuil , jeune homme suranné ,
excellent royaliste , mais qui craint de compromettre sa
santé en montant trop souvent la garde. Le tambour de
la compagnie lui apporte un billet de garde, et , oubliant
que c'est l'anniversaire du 3 mai , M. Dorfeuil refuse de
faire son service ; il avoue même tout bas à M. Legai ,
son sergent-major, qu'il a presque la soixantaine.
Ceci-devant jeune homme se garde bien de faire un
pareil aveu à madame de Saint-Léon , l'une de ses locataires
, jeune veuve qu'il courtise d'assez près . Bientôt il
apprend qu'il s'agit de garder le roi , et Dorfeuil fait
autant d'instances pour obtenir un billet de garde , qu'il
avait fait difficultés pour refuser celui qu'on lui apportait.
Acette intrigue se rattache une anecdote , dont plusieurs
journaux ont fait mention dernierement. Un avocat
plaide en faveur d'un vieil officier de marine , cheva-
1
504 MERCURE DE FRANCE.
lier de Saint-Louis , que les événemens ont réduit à un
état voisin de l'indigence. L'avocat , que l'auteur a rendu
le neveu de M. Dorfeuil , gagne la cause du vieillard ,
lui fait restituer une rente , et lui offre enfin le produit
d'une collecte faite par la garde nationale.
Les couplets en l'honneur de cette garde ont fait le
plus grand plaisir. En voici un que nous avons retenu :
L'an dernier pour la France
Ce beau jour n'a pas lui ;
Mais enfin l'ordonnance
S'exécute aujourd'hui .
Tous les Français , en frères ,
Terminant leurs discors ,
Du plus aimé des pères
Sont les gardes du corps.
On en a remarqué plusieurs en l'honneur du roi. Le
suivant a été répété et applaudi avec transport :
Par sa clémence irrésistible
Il désarme et guérit l'erreur ;
Ne pas l'aimer est impossible ,
Et chaque instant lui gagne un coeur.
De tous il s'occupe sans cesse ,
Et daigne encore aux dons qu'il fait
Joindre la grâce enchanteresse
Qui double le prix du bienfait.
1
Hippolyte , dans le rôle de M. Dorfeuil , et Philippe ,
dans celui d'un tambour nommé Rafle , ont été trèsplaisans.
mun
ΜΑΙ 1816. 505
THEATRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN .
Le Bateau à Vapeur, à-propos en un acte , mélé de
couplets.
1
1
Cette bluette , au-dessous de la critique , a été bien
accueillie ; j'en félicite l'administration de la Porte Saint-
Martin. L'auteur n'a livré aux applaudissemens du public
que son prénom de Henri; reste à savoir si c'est
M. Henri Dupin ou Henri Simon , écrivains aussi spirituels
l'un que l'autre , et dignes d'avoir composé un
couplet aussi piquant que celui-ci :
A jeun je lis le Moniteur ,
Et puis , en prenant quelque chose ,
Je lis Paris chez mon traiteur ;
Ensuite chez mon décrotteur
Je vais feuilleter le Nain Rose.
Amidi , je lis en dînant
Le Mercure de la semaine ,
Et tous les soirs , en m'endormant ,
Je parcours la Quotidienne.
1
Je me suis demandé ingénument ce que cela voulait
dire , et j'avais pris note de cette espèce de petits vers
pour les proposer au rédacteur des énigmes : mais comme
ilm'en ademandé le mot , et que je n'ai pu le lui donner,
il m'a refusé l'insertion .
En revanche j'ai été singulièrement flatté d'une métaphore
d'un excellent goût, échappée à la plume facile
de cet heureux M. Henri . En parlant de l'Élise , il dit :
/
Je prédis qu'un jour ce bateau
Fera la barbe à la galiote.
Voilà de l'esprit, où je ne m'y connais pas. Sérieusement
est - ce qu'il ne devrait pas exister dans le code
civil une loi qui défendît à un sot , sous des peines trèsgraves
, d'écrire de pareilles billevesées ? S'il est per
506 MERCURE DE FRANCE.
mis toutefois d'être aussi niais , M. Henri n'abuse-t-il
pas un peu de la permission ? Boileau dit qu'il faut de
l'art,même dans une chanson ; je crois qu'il faut un peu
de sens commun , même aux boulevards.
«
ESPRIT DES JOURNAUX .
Il faudrait se résigner à la perpétuité de la guerre ,
à laperpétuité des sacrifices et du malaise , à la perpétuité
d'un joug intolérable. »
Il faut une perpétuité de patience pour rendre tolérable
cette perpétuité de répétitions.
« La conviction que le héros s'était évanoui , sans
qu'on pût dire : L'homme reste , puisqu'on le voyait emporté
par l'orgueil.... et enfin , le destin dont il se disait
l'homme. » ( Annales . )
« Je ne suis pas un homme à grands airs ; mais il me
faut le grand air.... Le théâtre de la Porte Saint-Martin
est une vraie étuve. On est incommodé par une chaleur
de vingt-quatre degrés , occasionée par les fortes et
innombrables haleines des habitués à ce spectacle , qui
trouble presque toujours ma digestion ; et, quand je
sors de diner dans les grands salons du Palais-Royal ,
éclairés par deux ou trois croisées seulement d'un côté ,
j'ai furieusemeut besoin du grand air, pour aider les
fonctions de toutes les parties de mon corps qui reçoivent
copieusement les alimens de toute espèce. » .... Ан !
( Fidele Ami du Roi. )
« Le charme de mademoiselle Guimard traduisait , si
cette expression est permise, les vers suivans de Tibulle. »
( Gazette de France . )
« Voici le début de ce poëme , qui devait avoir dix
chants , et dont il n'en existe que deux. ».
(Annales. )
ΜΑΙ 1816 . 507
« Les individus compliqués dans l'affaire du Nain
Tricolore, ont été renvoyés pour être jugés par la cour
royale. » ( Quotidienne. )
" En France , la mauvaisefoi n'a besoin que d'une
marotte pour triompher de sa raison.... Il faut bien
trouver une cause au discrédit de la grammaire , dans
notre littérature , qui repose pourtant sur la grammaire,
comme toutes les littératures du monde. »
(
( Journal des Débats. )
On a fait un premier essai , qui a parfaitement
bien réussi, du jet d'eau du bassin qu'on construit dans
le jardin du Palais-Royal. Il est à croire que le public
jouira bientôt d'un embellissement qui ajoutera beaucoup
à l'agrément du jardin>. >>
( Gazette de France. )
1
Le 7 au soir, le nouveau cahier quintidien du Nain
Rose n'avait pas encore paru. On a trouvé le 8 au matin
, rue de Lodi , près du bureau du Diable Boiteux ,
une lettre conçue en ces termes :
»
<< Paris , 7 mai 1816, 11 heures du soir.
» Messieurs , :
« Nous ne pouvons paraître ; nous vous avouens que
c'est faute d'abonnés , il ne nous en reste que quatre ;
> on nous assure que vous en avez huit : en faisant
>> cause commune , ce serait la douzaine , et, en y réu-
>> nissant nos gratis , nous pourrons tirer à deux ou trois
>> cents . Voulez-vous consentir à cette fusion ? Nous
sommes riches en niaiseries et vous en sottises ; c'est
à peu près le même genre. Nous pouvons faire en-
>> semble de très bonnes affaires ; nous dauberons sur
le Géant Vert et sur le Mercure ; nous attaquerons
»
১৯
:
1
508 MERCURE DE FRANCE .
»
»
tout le monde , et point de doute qu'avant peu nous
ne rencontrions cinq ou six cents gobe-mouches qui
>> payeront pour nous lire. Les autres viendront à la
>> file ; vous savez qu'il ne faut qu'un mouton pour faire
» sauter tout un troupeau.
» Hâtez-vous de nous répondre ; nos quatre abonnés
>> sont là , et nous demandent itérativement le parti que
>> nous voulons prendre. Songez que c'est une chose im-
>>portante pour votre établissement , qui se trouverait
>>ainsi tout à coup accru de moitié. De tels avantages
>> sont rares. Si vous consentez , nous ferons venir aus-
>> sitôt un notaire pour vérifier les registres de part et
>> d'autre , et dresser l'acte d'association .
» Au nom des rédacteurs-propriétaires ,
le rédacteurfondé de pouvoirs ,
» Signé POULET.
>>P. S. Vous aurez oublié, ainsi que le public , quelques
>>> personnalités que nous nous sommes permises sur votre
>> compte; vous savez que c'est d'usage en affaire de
>>spéculation. Il fallait alors se décrier mutuellement.
» Une fois réunis , nousjustifierons bientôt le proverbe ,
» quoique un peu trivial : Asinus asinum....
>>Paraphé POULET .
» Et au dessous :
>> A messieurs les rédacteurs du Diable Boiteux.
Nous avons pris des informations pour savoir comment
cette proposition avait été reçue d'Asmodée, Nous espérons
parvenir à nous procurer une copie de sa réponse ,
etnous la communiquerons à nos lecteurs.
ΜΑΙ 1816. 509
(
۱۰
LA COMÉDIENNE.
( II . Article. )
On a voulu justifier la mystification qu'éprouve le major
, en disant qu'il joue le personnage d'un amoureux.
Mais un amour comme le sien ne mérite pas un pareil
traitement. On ne se moque au théâtre que des amoureux
ridicules. Que l'on dupe un Arnolphe , un Sganarelle ;
ilsn'ont que ce qu'ils méritent. Mais on ne supporteraitpas
plus de voir Clitandre traité comme Trissotin , qu'on ne
s'accoutume à voir le major trompé comme un Géronte.
Un autre reproche qu'on peut faire à M. Andrieux , c'est
qu'il n'apprend pas assez aux spectateurs que madame
Belval est remariée. Elle se contente de dire au premier
acte , en parlant de M. Gouvignac :
De son ami Courmon il me croit encor veuve.
Cen'est pas faire entendre bien clairement qu'elle est inariée
. Quand Cléofile parle du nouveau nom de madame
Belval , elle n'y voit et ne nous y fait voir qu'un nom
de théâtre , comme le sien , qu'en montant sur la scène
elle a substitué au nom bourgeois d'Angélique Gambard.
On est donc tout aussi étonné que le major quard madame
Belval déclare qu'elle est mariée ; elle en prend à
témoin Daricour , et c'est sur la foi d'un directeur de
comédie , homme accoutumé , il est vrai , à voir tous les
soirs sur son théâtre deux ou trois mariages , qu'on est
obligé de croire , avec le pauvre major , à celui de madame
Belval. C'est sans doute la bienséance qui a fait à
l'auteur un devoir de garder le silence sur le nouveau
mari delacomédienne ; mais ce n'en est pas moins un défaut
, et le public doit toujours être dans la confidence de
tous les obstacles quis'opposent aux différentes prétentions
dupersonnage sacrifié. Voyez le Légataire : le spectateur
voit Crispin sous le manteau de Géronte ; les deux notaires
seuls sont trompés. Dans les Ménechmes nous dis-
1
510 MERCURE DE FRANCE.
de
,
tinguons également les deux frères ;nous savons la cause
tous les quiproquo produits ppaar leur ressemblance.
Regnard , pour se jouer d'Araminte , de M. Coquelet , ne
croitpas nécessaire de se joueraussi du public. Dans l'Ecole
des Maris nous savons que c'est Isabelle qui est chez
Valère , bien avant que Sganarelle en soit convaincu. Enfin,
dans toutes les méprises que le théâtre nous offre , le
parterre n'est jamais de moitié dans la mystification ,
comme il arrive dans la Comédienne. Si j'oppose ainsi les
pièces de nos grands maîtres à celles de M. Andrieux ,
c'est que lui-même nous les rappelle souvent , comme je
l'ai déjà fait voir , et comme le passage suivant nous en
offre un exemple. Sainville craint que son oncle ne parte
en effet , comme il l'a résolu , sans revenir chez madame
Belval ; rassurez -vous , lui dit celle-ci ,
Il ne partira pas , et je vous en réponds .
SAINVILLE.
Sur quoi le jugez-vous ?
MADAME BELVAL.
Sur de bonnes raisons .
t
Pensez-vous , s'il vous plaît, quand on est dans ma chaine ,
Qu'onpuisse la briser avec si peu de peine?
Vousvous trompez beaucoup, et, sans trop me flatter,
Il faut quelques efforts , mon cher, pour me quitter.
Cette réponse , dans laquelle la vanité de madame Belval
manque peut-être de délicatesse et de mesure , quand elle
dit , Vous vous trompez beaucoup , fait souvenir de ce
que dit Elmire , lorsqu'elle charge Dorine de lui faire
venir Tartuffe. Elle n'a pas une aussi forte dose d'amourpropre
que madame Belval ( il est vrai que ce n'est pas
une comédienne ) ; elle se contente de répondre :
On est aisémentdupé par ce qu'on aime.
Mais j'oublie , je crois , que je n'avais promis dans cet
article que des éloges à la Comédienne , sauf quelques léΜΑΙ
1816. 511
gères restrictions. Venons-en donc à ce que la critique
ade plus agréable pour nous , surtout quand nous parlons
d'auteurs comme M. Andrieux.
Le rôle de Cléofile , qui n'a qu'une scène, est peut-être
celui qui mérite le plus d'éloges ; c'est du moins celui
qui convient le mieux dans une pièce intitulée la Comédienne.
Mademoiselle Angélique Gambard , qui s'est décorée
du nom de Cléofile , est le personnage dont le ton
est le plus conforme au sujet ; c'est elle qui nous initie
aux secrets des coulisses , qui nous en fait connaître les
moeurs et les tracasseries ; et, au langage que lui prête
M. Andrieux , on peut bien dire qu'il a écouté aux portes .
Mais laissons-la parler elle-même; elle trace son portrait
mieux qu'on ne pourrait faire. Elle s'adresse à M. Gouvignac,
qu'elle prend pour le directeur du théâtre d'Angers
:
**
Vous connaissez mon nom d'abord ? c'est Cléofile.
9
Actrice au grand théâtre à Bordeaux , et je viens
Pour vous faire , monsieur, juger de mes moyens.
Ici , j'étais en chef pour les jeunes princesses ,
Les ingénuités ; il n'est guère de pièces
Où je ne sache un rôle ; enfin je tiens l'emploi :
De ne me point vanter je me fais une loi ;
Mais j'ai tout ce qu'il faut pour réussir de reste ,
Un organe touchant , la diction , le geste ,
Une âme.... trop sensible ! Enfin , sans me flatter,
Je sais bien qu'à Bordeaux on va me regretter.
J'avais de l'agrément , j'étais bien accueillie ;
Mais mon talent, monsieur, m'a fait une ennemie .
C'est cette Lisbeth ,
Cabaleuse et si sotte ! .... Une voix de fausset !
Enfin ,je ne peux plus me trouver avec elle :
Vous devez le savoir ; car de notre querelle
On a plus de vingt fois parlé très-longuement
Au journal de la ville et du département.
512 MERCURE DE FRANCE .
Quiconque a eu l'occasion d'entendre mesdames les
actrices parler d'elles-mêmes et de leurs rivales, dira , en
lisant ce passage , C'est cela. Et les traits suivans, qu'on
a fait retrancher à l'auteur, et qu'il nous rend dans les
variantes , ont encore plus de vérité. C'est Cléofile qui
continue :
Par malheur les artistes
Sont obligés d'avoir pour eux les journalistes.
J'avais au rédacteur fait d'assez beaux présens ;
Mais il les a trouvés pent-être insuffisans .
Ma rivale sur moi sans doute a mis l'enchère ,
Et puis elle a fait plus ; ce n'est pas un mystère.
Tout le monde le sait.... Vous m'eutendez , je croi ;
Mais de pareils moyens sont indignes de moi.
Oh ! parbleu , M. Andrieux était caché dans la chambre
de mademoiselle...... quand elle me tint absolument le
langage qu'il met dans la bouche de mademoiselle Gambard.
Il estdans notre naturede reprocher à ceux à qui nous
en voulons , ce que nous n'avons pu faire comme eux.
Cequi est mal ne nous paraît tel que lorsque nous n'avons
pu le faire servir à notre bien , et que les autres en
ont su faire un usage plus favorable à leurs intérêts .
Le complice subalterne d'un vol qui n'a été stérile que
pour lui seul , fait éclater son indignation contre des
coquins plus heureux. Un auteur tombé , qui n'a pas pu
payer autantd'applaudissemens que tel de ses confrères ,
aussi pauvre d'esprit , mais plus riche que lui , crie à la
cabale , et se plaint du parterre , quand il ne devrait accuser
que la fortune. Et mademoiselle Angélique Gambard
, qui a été vainçue par sa rivale , dit .... ce qu'on
vientde lire.
On a trouvé beaucoup trop de déclamations dans le
rôle de Sainville ; mais la plupart des reproches qu'on
fait à l'auteur de la Comédienne ne devraient s'adresser
qu'aux acteurs , s'il faut en croire certains furets de coulisses,
qui prétendent que Sainville était d'abord un avoΜΑΙ
1816 . 513
HOYAT
cat; ce qui explique le ton emphatique que M. Andrieux
lui a donné. On rejette aussi le dénouement sur l'actrice
chargée du rôle de la Comédienne. A en croire quelques
personnes qui savent , ou du moins prétendent tout savoir,
l'amour-propre de mademoiselle Mars aurait été
aussi funeste à M. Andrieux que la vanité du glorieux
Dufresne l'a été à Destouches. Je ne sais jusqu'à quel point
cela peut être vrai ; mais M. Andrieux , aussi galant au
moins que son major, garde le silence , et il aime mieux
prendre sur lui tous les défauts de sa pièce , que de les
attribuer à une actrice dont le talent a si heureusement
secondé le sien. La postérité seule saura à quoi s'en tenir
là-dessus ; et dans l'incertitude que j'éprouve , je n'adresse
mes critiques , ni à l'auteur , ni à la comédienne.
C'est un partage que je laisse à faire à ceux qui ont à cet
égard des notions plus sûres que les miennes. Pour en revenir
à Sainville , la tirade qu'il débite sur les comédiens ,
et qui est placée dans sa bouche plns naturellement qu'on
n'a voulu le dire , puisqu'il est l'amant de la fille d'un
comédien , c'est un des passages les mieux écrits de la
pièce , et le lecteur aimera à le retrouver ici .
... Cet état , enfin , on l'aime , on l'applaudit ;
Y réussir n'est pas une petite chose :
Que d'efforts il exige ! et combien il suppose
Dedons de la nature et de talens acquis !
Avec force , avec grâce , avec un goût exquis ,
De nos auteurs fameux embellir les ouvrages ,
D'un public éclairé mériter les suffrages ,
1
Se transformer sans cesse , et montrer tour à tour
L'ambition , la haine , et la joie et l'amour,
Le crime et ses remords, l'innocence et ses charmes ;
Ason gré faire naître ou le rire ou les larmes ;
Et , mêlant la leçon au divertissement ,
Procurer un utile et noble amusement ;
Malgré des préjugés injustes et bizarres ,
Beaucoup d'estime est due à des talens si rares .
TOME 66 . 33
1 1
(
514 MERCURE DE FRANCE .
Racine , Despréaux , vivaient avec Baron
El Roscius étaitl'ami de Cicéron .
,
C'est ce qui amène le mot si comique : Cicéron n'était
point gentilhomme , ce mot qui a obtenu tous les suffrages
, excepté ceux de l'esprit de parti .
Henriette ne parle et ne paraît presque point : on a
loué le goût et l'adresse de l'auteur à n'avoir fait que la
montrer. Le peu qu'elle dit intéresse tout le monde en sa
faveur, jusqu'au major qui , ne la connaissant pas , conseille
à son neveu de l'aimer. Que de gens , comme
M. de Gouvignac , ordonnent ce qui est déjà fait ! Dans
le peu de mots que l'auteur met dans la bouche d'Henriette
, on est fâché de l'entendre dire :
Soins , démarches , dépense ,
Rien ne vous a coûté.
Quant à Daricour, qui joue un personnage fort secondaire
, il paraît versé dans la littérature ; car on voit ,
dans les vers suivans , qu'il a lu son Lutrin :
J'admirais du major l'appétit indomptable,
A la place d'honneur, auprès de vous à table.
Mais ses études ne lui ont guère profité pour l'art des
transitions , et l'on trouvera qu'il passe trop brusquement
d'un objetà un autre, quand , après avoir dit assez
raisonnablement :
Mais vous compromettez ainsi la dignité
De monsieur Gouvignac ....
à madame Belval , qui lui répond :
Dites sa vanité ,
il se met tout à coup à parler de Cléofile , sans autre préparation
que ce dicton banal :
propos , je vous veux parler de Cléofile.
Madame Belval , qui a plus étudié que son directeur les
auteurs comiques , sait lier plus habilement les différentes
ΜΑΙ 1816. 515
parties de sa conversation. Voyez quel heureux à-propos
dans la manière dont elle annonce l'arrivée du major
aux deux amans qui se querellent :
Ah ! vous êtes brouillés .
Cen'est pas cet instant que vous devez choisir ;
Quand l'ennemi s'avance , il faut se réunir.
J'oubliais de parler de la femme de chambre de la comédienne
, d'Agathe , piquante Provençale , qui est , avec
Cléofile , ce qu'il y a de plus gai et peut-être de mieux
dans l'ouvrage. Elle veut jouer la tragédie malgré son
accent :
1
.... L'accent ? ... j'en ai peu ; quelques mots en passant ,
Croyez-vous ? Cé n'est rien ; et quand on a dé l'âme ,
C'est là l'essentiel , à cé qué dit madame ;
Et dé l'âmé! j'en ai ! Jé mé sens enflammer,..
Quand j'écoute au logis madamé déclamer .
Tous les soirs , sans manquer, je vais dans les coulisses ,
Jé l'entends applaudir ; cé sont là mes délices.
Jugez commé mon coeur dé plaisir bondira .
Lorsqué cé séra moi qué l'on applaudira!
Nous avons fait assez de citations pour qu'on puisse
juger du style. Un peu plus de verve , de vis comica , et
des rimes plus exactes ( on trouve trois fois amie qui
rime avec compagnie ), et rien n'y manquerait.
La Comédienne est suivie de quelques scènes impromptu
, prologue joué à l'Odéon le 1. janvier. Cette
bluette se recommande aussi par le style ; on va en juger
par le couplet suivant. C'est une tireuse de cartes qui
parle :
L'avare , le joueur, demandent des trésors ;
L'ambition veut voir couronner ses efforts ;
L'auteur croit de son nom remplir la France entière ;
Le jeune homme poursuit une riche héritière ;
La vieille s'est promis d'avoir un jeune époux ;
(
A
516 MERCURE DE FRANCE.
Tel mari de son sort cherche la triste preuve ;
Sa femme veut savoir quand elle sera veuve.
Il faut les flatter tous .
min
T.
mmnuumu
VARIÉTÉS.
On parle beaucoup dans le public d'un ouvrage nouveau,
qui n'a pas encore paru à Paris. En voici quelques
fragmens; nous croyons qu'ils piqueront la curiosité de
nos lecteurs :
« Les faits les plus graves en eux-mêmes , les plus
étendus par leurs résultats , ne sont pas toujours connus ,
soit dans leurs principes, soit dans leurs mobiles ; trop
souvent le public n'a que des apparences pour motifs de
ses jugemens . Ses opinions se forment sur les récits qu'il
reçoit , la plupart du temps , des mains qui ont pris le
moins de part à l'action ; l'honneur est attribué à qui il
n'appartient pas , le blâme est appliqué à qui n'a rien fait
pour le mériter ;ainsi l'erreur va circulant, s'affermissant ,
et la crédulitédes contemporains lègue aux générations
qui suivent un héritage de déceptions , fruit de l'ignorance
des uns et de la confiance des autres soit à affirmer
ce qu'ils ignorent , soit à accepter ce qu'ils trouvent affirmé.
Par-là se forme une histoire fausse , espèce de fable
convenue qui n'apprend rien , qui fait même quelque
chosede pire , puisqu'elle apprend l'erreur, qu'elle dénature
les faits , et qu'elle déplace les acteurs .
» L'histoire a un but tout opposé , et ce n'est pas de
cette fausse monnaie qu'il faut remplir le monde : lavérité
est l'intérêt de tous. Un homme de la tête duquel des
éclairs de raison échappaient comme des rayons de clarté
échappent d'un ciel chargé d'orages , Diderot a dit qu'il
ne fallait qu'une idée fausse pour faire d'un homme un
monstre. Que sera-ce d'un peuple entier , nourri de doctrines
ou de notions erronées ? Or voilà le régime auquel ,
par ce qu'on lui a dit , et par ce qu'on ne lui a pas dit , le
ΜΑΙ 1816. 5.7.
peuple français est tenu depuis vingt-sept ans. L'erreur
a produit les égaremens , et les esprits faussés ou faux ont
fait encore plus de mal que les esprits pervers ; il faut
donc en revenir à publier la vérité , en tout ce qui inté
resse les peuples, écarter les timides ou cauteleuses maximes
de Fontenelle , et frayer la route vers la guérison
des esprits , par la probité du langage qu'on leur fera entendre;
mais ce service ne leur sera pas rendu par l'histoire
telle qu'elle est écrite aujourd'hui; elle a la fausseté du
roman sans le mérite de ses agrémens , ses mensonges sans
lagrâce de ses fictions , et l'on pourrait appliquer au dégoût
qu'inspire la manière dont elle est écrite , le mot de
Walpole mourant , à son ami qui lui demandait quelle
était la lecture qu'il désirait qu'on lui fit : Tout ce que
vous voudrez , pourvu que ce ne soit pas de l'histoire>.>>>
L'auteur peint ensuite l'éclipse de l'heureuse étoile de
Bonaparte , et le dernier éclat qu'elle jeta :
« C'était le crépuscule du météore ; il s'éteignait : l'esprit
, plus captif dans un corps appesanti par les délices
de la vie royale , perdait de cette tension qui n'avait encore
fléchi sous aucun fardeau. Dans une lettre qu'il écrivit
à Murat , pour l'engager à se rendre à l'armée, Bonaparte
se plaint de la difficulté qu'il éprouve à monter à
cheval ; la pourpre avait agi , et le luxe soufflant sur lui
ses vapeurs assoupissantes , allait , comme au temps des
Romains , ouvrir les voies aux vengeances de l'Univers :
Luxuria incubuit , victumque ulciscitur orbem.
•Tout annonçait la décomposition de l'empire ; et
quand la foudre , rapprochant et redoublant ses coups ,
vint frapper aux côtés de Napoléon ses confidens les
plus chers , ses plus vieux frères d'armes , on sentait
réveiller en soi les superstitions innées , qui , dans ces
coups du hasard , marquent les pronostics des grandes
catastrophes. »
L'auteur passe ensuite en revue les différentes vexations
du règne de Bonaparte , et les misérables manoeuvres
de son despotisme.
< On ne put empêcher un coup d'autorité , le plus bi-
1
518 MERCURE DE FRANCE .
zarre , le plus cruel , auquel un prince se soit livré depuis
que l'Europe est civilisée. Ce fut l'enlèvement decent séminaristes
de Gand , qu'on envoya à Vezel servir dans
l'artillerie ; et , pour qu'il ne manquât rien à ce scandale ,
un grand nombre de diacres et de sous-diacres , que leur
caractère avait fait excepter de cette mesure , peu de
jours après cet enlèvement , sur un ordre venu de Dresde ,
furent traités de même , et condamnés à partager le sort
de leurs infortunés camarades . >>>
« Qu'on juge de l'effet que produisait dans la Belgique ,
au milieu d'un peuple religieux et ennemi , et faisant
servir la religion à l'appui de sahaine , le spectacle d'une
longue file de voitures chargées de ces innocentes victimes
, traversant , en habit de leur état , ces mêmes campagnes
qu'un jour elles devaient bénir , et que leur
malheur attristait ! Dans le même temps , Napoléon , de
son autorité privée , cassa le jugement rendu par la cour
d'appel de Bruxelles , dans l'affaire de l'octroi d'Anvers ,
sur la déclaration d'un jury qui , cependant , était composé
de citoyens respectables , presque tous employés et
français ; ce qui donnait moins de prise à la suspicion de
faveur pour les accusés. L'arrêté du conseil d'état , le
sénatus-consulte , imposés de même par l'autorité , achevaient
de rendre cette procédure monstrueuse. Un prince
juge et réformateur de jugement , accusateur d'un tribunal
tout entier ; les premiers corps de l'état forcés de
se prêter à un pareil renversement de l'ordre social ! Je
vis cent Laubardemont sortir de la tombe , et la société
dissoute. »
<<A peu prèsdans lemême temps, Bonaparte chercha à
satisfaire sa passion personnelle contre le prince de Suède .
Leministre de l'intérieur envoya dans tous les départemens
un patron sur lequel furent taillées les adresses qui , peu
de temps après , arrivèrent de tous les côtés chargées de
malédictions contre le prince auquel il n'avait à reprocher
que de servir les intérêts du pays qui l'avait appelé
àrégner sur lui , et d'être habile et heureux à la guerre. »
:
ΜΑΙ 1816 . 519
4
Le 26 janvier , Bonaparte partit de cette ville qu'il
ne pouvait plus défendre , et qu'il n'aurait pas dû revoir.
Une seule affaire , comme on le ppeennssee bien, occupait
tous les esprits . Qu'allait-on devenir ? La garde nationale
serait-elle mise en activité au dehors de la ville ? L'ennemi
avancerait-il ? Que venait-il faire ? Que ferait-on
au congrés de Châtillon ? Il y avait là de quoi exercer
les esprits . Mais à travers les différences d'opinions que
devait nécessairement produire une situation aussi compliquée
, on trouvait partout une tendance décidée à
s'affranchir de la domination du moment. Sans s'entendre,
sans chercher même à s'entendre , on était d'accord sur
le premier point. On s'entendait en se regardant ; il y
avait je ne sais quelle odeur de conspiration répandue sur
toute la ville. Quand les choses en sont venues à ce point ,
elles sont bien avancées , bien fortes; et ce qui arrive
toujours dans ces espèces de conspirations de volonté générale
, ce qui est le secret de tous, est toujours le mieux
gardé. Tout le monde parle , et il n'y a ni traîtres , ni
indiscrets . Sûrement , depuis bien des années , personne
n'avait été tenté de se jouer à la puissance de Napoléon :
on s'estimait heureux d'en être inaperçu , ou bien oublié.
A cette époque on ne le craignait pas moins , peut-être
plus, et de toutes parts la bride était lâchée aux discussions
les plus hasardeuses , aux indications les plus périlleuses.
Gela ne durera pas .... La corde est tendue ....
Il n'y en a pas pour long-temps. On n'entendait que cela
dans tout Paris : c'était le texte et le résultat de toutes
les conversations . »
« L'exaspération portait entre autres choses sur la
scène qui avait suivi la clôture du corps législatif , et sur
quelques sorties violentes auxquelles Napoléon s'était
abandonné contre des hommes qui occupaient un rang
distingué dans la société.
((
»
Le sentiment de la liberté n'était pas éteint , pas
plus que celui de la dignité. Quel que fût l'état dans lequel
le corps législatif eût été tenu pendant beaucoup
d'années , les Français y étaient fortement attachés ,
comme au moyen possible de la liberté , comme à son
520 MERCURE DE FRANCE.
image toujours subsistante au milieu d'eux. Ils ne le
prisaient point par ce qu'il faisait, mais par ce qu'on
pouvait faire avec lui : aussi celui de ses membres qui le
premier rompit le silence , et qui par-là se trouva être
l'aîné des opposans à Napoléon , fut-il soutenu par une
opinion qui rendit son nom populaire , et qui fit éclater
partout les sentimens qu'il avait manifestés. »
« Il ne faut jamais désespérer d'un pays dans lequel
il y a un corps législatif : quelques fautes qu'il fasse d'ailleurs
, un jour ou l'autre il fera bien. Il porte en luimême
le principe du redressement de ses torts et de sa
propre réformation . »
« En voyant manquer aux hautes convenances que
commande le rang suprême , et qui doivent être plus
observées à mesure que les nations avancent en civilisation
, un peuple tel que le peuple français se sent d'autant
plus offensé , que c'est dans sa dignité propre , dont
le prince est dépositaire , qu'il est blessé. On a interverti
le sens véritable de la Majesté. On l'a fait passer pour le
moyend'en imposer au peuple; au contraire , elle n'est
Majestéque parce qu'elle le représente , et elle l'est d'autant
plus , qu'elle le représente mieux. »
<<Se soumettre à son semblable , est l'acte le plus pénible
pour l'homme : tant de choses sont comprises dans
cette soumission ! Avant d'en venir là, il faut qu'on
montre ses titres . Les premiers , les meilleurs de tous ,
me paraissent , sans contredit , ceux de la naissance dans
ces familles à part , qu'une consécration particulière a ,
par le consentement unanime des peuples , placées à peu
près sur tous les trônes connus : c'est la loi commune de
l'univers. Là , l'obéissance est pleine de dignité. À leur
défaut , aux époques de ces grands déplacemens qui surviennent
quelquefois au sein des nations , et presque
toujours pour leur malheur, lorsqu'un homme , se dégageant
avec éclat de la foule , s'élève au-dessus de tout ce
qui l'entoure , saisit toutes les imaginations , tous les intérêts
, commande au loin comme auprès de lui , ne
trouve partout qu'obéissance et résignation , porte sur
ΜΑΙ 1816. 521
ceux-ci une main consolatrice , sur ceux-là une main /
qui fait tout fléchir sous elle , amène les plus grands
princes à briguer son alliance , à mêler leur sang avec le
sien ; alors l'obéissance se confond avec le service de la
patrie sous un chef nécessaire ; alors elle se lie au mouvement
qui entraîne toute société , etqui ne lui permet
pas de s'arrêter . Les sociétés humaines n'ont pas été établies
pour attendre leurs chefs , mais pour marcher avec
eux ; non pas pour disputer , mais pour se conserver ; en
attendant que des droits soient fixés , reconnus ou repris ,
il faut qu'elles se soutiennent ; il faut que les frontières
soient couvertes contre l'ennemi; que la justice maintienne
la paix entre les citoyens ; que l'administration
leur prête ses soins , et reçoive leurs tributs ; le guerrier ,
le juge , le magistrat , tous les membres de l'état doivent
continuer de payer leur tribut à la patrie ; s'ils faisaient
autrement , les anciens possesseurs pourraient bien ne
retrouver que des champs déserts ou couverts de ronces ,
au lieu que la continuation de leurs travaux a préparé
pour leur retour les fleurs et les fruits dont ils les retrouvent
chargés. >>>
(
CORRESPONDANCE.
AU RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Monsieur,
Je compte vous envoyer quelques épigrammes inédites
de nos poëtes célèbres , et surtout de celui qui se place ,
en ce genre , à côté de J.-B. Rousseau. M. Ginguené ,
dans son édition des OOEuvres de Lebrun, n'a pu souvent
mettre les noms des auteurs blessés , et a même été obligé
de supprimer quelques épigrammes. Cependant il
importe au public que des pièces sorties de la plume d'un
grand maître ne soient pas perdues. C'est ce qui m'en-
5
522 MERCURE DE FRANCE.
gage à entretenir avec vous cette petite correspondance
littéraire.
Je vous enverrai aujourd'hui une épigramme de Lebrun
qui manque à ses oeuvres ; mais je la ferai précéder
d'une autre sur le même auteur, pour en faire sentir tout
le sel.
M. Paulin Crassous , sous le voile de l'anonyme , avait
attaqué Lebrun dans un journal. Le poëte riposta par
cette épigramme :
A l'auteur anonyme de quelques vers contre moi.
Quand on est lâche , ou qu'on est sot ,
On est à l'aise sous le masque .
Le brave ose lever son casque;
Le vrai talent signe un bon mot.
Mais toi , faquin pusillanime ,
Ingeant, rimant comme Pradon
Tu pourrais bien signer ton nom ,
Etrester encore anonyme.
,
C'était un avis à l'auteur anonyme de se taire; mais,
malheureusement pour lui , il n'en fit rien , et donna sa
signature. Lebrun lui décocha ce quatrain , et le força
pour cette fois au silence :
Eh bien ! lecteur, je m'en doutais ;
Ce que j'ai dit , Crassous l'atteste ;
Crassous se nomme , et Crassous reste
Plus anonyme que jamais .
La répétition du nom est d'autant plus heureuse qu'il
devient plus anonyme , par cela même qu'il est plus
prononce.Et quel nom harmonieux surtout !
Q.
ΜΑΙ 1816 . 523
:
INTÉRIEUR .
Par ordonnance du roi , en date du 7, M. Laîné, président
de la chambre des députés , est nommé ministre
de l'intérieur ;
M. de Vaublanc est nommé ministre d'état , et membre
du conseil privé ; 1
S. M. , prenant en considération l'état de santé de
M. le garde-des-sceaux, le comte de Barbé-Marbois , et
voulant pourvoir à l'administration du département de
la justice , a ordonné que Mgr. le chancelier de France
reprendrait les sceaux du royaume.
On écrit d'Auch qu'on vient enfin d'arrêter le fameux
Williams , déserteur anglais , qui , depuis deux
ans , s'était réfugié chez le sieur Barbazan , à l'île Jourdain.
Cet homme , d'une force prodigieuse et d'un caractère
extrêmement violent , était devenu la terreur de
tous les paysans et de tous les domestiques du canton.
M. Barbazan seul pouvait lui imposer. C'était surtout
dans l'ivresse qu'il déployait cette force redoutable ; rien
ne résistait alors à sa fureur ; les barres de fer pliaient
entre ses mains comme de fragiles roseaux ; d'un coup
de poing , il enfonçait une cloison; avec le seul secours
de ses doigts , il arrachait les clous les plus gros. Un jour,
dans un de ses accès , il saisit par le milieu du corps un
domestique , le porta toujours en courant pendant cinquante
pas , et le lança par-dessus un mur assez haut, au
pied duquel coulait une petite rivière. Heureusenient
pour le nouveau Lycas qu'il tomba sur des branches de
saules , et qu'il en fut quitte àpeu près pour la peur. Cet
Hercule moderne vient d'être transféréau fort de Toulon .
-
Le maréchal de camp Pillet , auteur d'un ouvrage
sur l'Angleterre , dont on a beaucoup parlé , et qui est
devenu déjà très-rare , est mort à Paris la semaine dernière
, des suites des maladies qu'il avait contractées
dans les prisous du pays dont il a tracé un tableau peu
flatte.
524 MERCURE DE FRANCE .
- Lord Wellington est de retour à Cambrai ; il est
question de changemens dans les cantonnemens des
troupes alliées .
- On débite dans ce moment une caricature qui représente
deux Normands , le père et le fils , que l'on conduit
au gibet. Ce dernier pålit , et recule devant le fatal
instrument. Son père lui dit : « Si tu ne l'aimes point ,
> du moins n'en dégoûte pas les autres . »
M. Gauthier, capitaine de frégate , est parti de
Toulon le 16 avril. Get officier est chargé de déterminer
la position des caps et des côtes qui forment le contour
de la Méditerranée. De semblables travaux vont avoir
lieu , d'après les ordres du roi , sur les côtes de l'Océan .
Les cartes de ces côtes avaient été levées sous le règne
de Louis XIV avec toute l'exactitude que les connaissances
acquises à cette époque permettaient de leur donner
; le roi a reconnu qu'il importait de procurer aux
marins des cartes d'une parfaite précision , en mettant à
profit les méthodes que les progrès des sciences et le
perfectionnement des instrumens ont introduites .
--
Ce n'est pas seulement par des lois, dont le crime
et l'intrigue n'éludent que trop souvent les plus sages
dispositions , c'est par des épreuves rigoureuses et des
préliminaires capables d'effrayer les plus intrépides , que
les Zurickois font respecter la sainteté du mariage. Dès
quedeux époux ont manifesté juridiquement l'intention
de demander le divorce pour incompatibilité d'humeur,
on les enferme dans une tour sur le lac , tête à tête pendant
quinze jours. Ils n'ont qu'une seule chambre , un
seul lit de repos , une seule chaise , un seul couteau; de
sorte que pour s'asseoir, se coucher, se reposer et manger,
ils dépendent absolument l'un de l'autre. Soit ennui,
soit réflexion, il est rare que les deux prisonniers ne renoncent
pas à leur projet avant la quinzaine.
Aussitôt après l'arrestation de Mgr. le duc d'Angoulême
par les troupes de l'usurpateur , on l'enferma
dans la maison d'un habitant du Pont-Saint-Esprit. Sur
la cheminée de l'appartement dans lequel il fut détenu ,
ΜΑΙ 1816 . 525
1
se trouvait une pendule sur laquelle était représenté
François Ier , écrivant à sa mère : Tout est perdu, fors
l'honneur. Notre prince , quoique dans une circonstance
biendifférente , pouvait tenir le même langage que l'illustre
preux ; le vainqueur de Marignan, défait à Pavie,
ne voyait du moins que des étrangers autour de lui ,
tandis que le descendant de Henri IV était prisonnier chez
les Français .
-Le roi avait fait un distique latin pour la statue de
Louis XVI . Il a trouvé meilleur celui que M. Puymaurin
avait fait sur le même sujet , et il l'a nommé conservateur
du cabinet des médailles .
-Lors de l'avant-dernière guerre de la Prusse contre
laFrance , le fameux major Schill , avec son corps franc,
avait pris quatre chevaux d'une beauté rare et destinés
àBonaparte. Celui-ci fit écrire au major pour les réclamer,
et adressa la lettre au capitaine de brigands Schill.
Lemajor commença sa réponse par ces mots : Monsieur
monfrère.
-M. Désodoards , qui continue l'Histoire de France
commencéepar M. Velly, Villaret et Garnier, a eu l'honneur
d'être admis à présenter à S. M. le premier volume
de cette continuation , seizième de la collection in-4° . ,
contenant les règnes de Charles IX et de Henri III , et
partie de celui de Henri IV jusqu'en 1596. S. M. a daigné
accueillir cet hommage avec bonté.
L'auteur a poussé son histoire jusqu'au règne de
Louis XVI. Sous Bonaparte on enleva son édition, et cet
acte tyrannique arrêta la publication , reprise aujourd'hui
, d'un ouvrage dont cet écrivain a consacré cinquante
ans de sa vie à rassembler les matériaux.
Il n'était bruit à Toulouse que d'une prophétesse
dont l'autorité acquérait d'autant plus de crédit qu'elle
ne prédisait que malheurs et désastres. Les unsy voyaient
une envoyée du ciel , les autres un suppôt de Satan. Les
autorités n'y ont vu qu'une échappée des Petites- Maisons
, et l'ont renvoyée dans la Beauce , sa patrie, d'après
le principe que nul n'est prophète en sonpays ; c'est le
plus sûr moyen de dissiper le prestige .
{
(
14
526 MERCURE DE FRANCE .
On dit aussi qu'à Londres un visionnaire a manqué
de se faire une réputation immense. Il n'avait prédit
rien de moins que la destruction de la ville à jour nommé.
Malheureusement le jour fatal s'est passé sans que la
ville soit détruite, et le prophète y a gagné du moins de
trouver son logement tout prêt à l'hôpital des fous . L'époque
ne paraît pas heureuse pour les charlatans .
EXTÉRIEUR .
- Les journaux parlent de nuages menaçans qui s'élèvent
entre la Suède et le Danemarck .
Le contingent danois qui était en France retourne
dans son pays.
-Les côtes de la Calabre sont infestées par une association
de brigands , qui se font connaître sous le nom
de charbonniers. Le simple brigandage ne paraît pas
être le seul but de ces espèces de flibustiers : on suppose
qu'ils tiennent à un parti et à des systèmes ; on
les compare àces sociétés formidables qui ont jadis désolé
l'Allemagne. La cour de Naples a fait venir de Sicile
des troupes fidèles pour surveiller et réprimer leurs
mouvemens .
Le mariage de la princesse Charlotte avec le duc
de Brunswick a été célébré à Londres .
-On présume que madame la duchesse de Berry se
sera embarquée à Naples le 7 ou le 8 mai , et qu'elle
pourra être rendue à Marseille pour le 10.
-
L'île de Curaçao a été remise aux Hollandais .
Il s'élève sur les bords de l'Ohio , grande et belle
rivière d'Amérique , une ville , nommée la Nouvelle
Vevey; elle paraît devoir servir de point central à la
colonie fondée par de riches propriétaires du canton de
Vaud , qui , en 1801, quittèrent l'Europe pour se soustraire
au prétendu acte de médiation imposé à leur pays
par Bonaparte. Ils ont nommé New-Suizzerland ( Nouvelle
Suisse ) cette autre patrie.
ΜΑΙ 1816. 527
-On remarque le passage suivant dans le bref adressé
par Sa Sainteté à lacongrégation chargée de la rédaction
d'un nouveau code qui va ramener la juridiction ecclésiastique
à ses bornes naturelles , en réformant les tribunaux
d'inquisition et du Saint-Office dans les pays ou ils
sont encore en vigueur. «Ne perdez pas de vue que le
moyen de rendre la religion puissante dans tous les états ,
c'est de la montrer divine , et n'apportant aux hommes
que des consolations et des bienfaits : Aimez-vous les uns
les autres, » telle doit être la loi de l'univers .
-L' Oracle de Bruxelles contient l'anecdote suivante,
qui nous a paru d'un intérêt trop général pour n'être pas
publiée:
En août 1785 , miss Anne Frankland , fille d'un ministre
, badinant avec un petit chien , en fut mordue à
la lèvre ; les cris de cette demoiselle attirèrent une servante
occupée à laver le linge; celle-ci voulut saisir le
chien , et elle en fut mordue au bras . Miss Frankland, ne
croyant point que son chien fût enragé , ne fit aucun remède
pour prévenir l'hydrophobie , et mourut bientôt
avec tous les symptômes de cette effrayante maladie ;
mais la servante, ayant continué immédiatement après
cette scène à laver et à tenir son bras dans l'eau de savon
, n'a éprouvé aucun accident; ce qui ne peut être
attribué qu'à l'effet de l'huile et de la soude en mélange
chaud et aqueux .
1
www
MERCURIALE .
Le Diable Boiteux palit maintenant ; il avait commencé
par se fâcher tout rouge ; nous l'avons vu ensuite
rirejaune : son numéro d'hier étaitfeuille-morte; il paraît
, et pour causes , devoir s'en tenir là.
Un veuf inconsolable s'est présenté dernièrement
dans l'une des mairies de Paris pour avoir l'extrait mortuaire
de sa femme ; on lui demande quelques jours pour
l'expédier , il insiste : Pourriez-vous me refuser? dit-il ,
j'en ai besoin au plus tôt pour ma satisfaction particulière.
528 MERCURE DE FRANCE .
M. l'abbé Faria , ennuyé de s'entendre reprocher, à
l'occasion de ses représentations magnétiques , que ses
sujets font semblant de dormir, et voulant prouver sans
réplique qu'il fait parler des personnes plongées dans un
profond sommeil , vient , dit-on , de prendre des arrangemens
avec plusieurs abonnés de la Gazette de France,
qui serviront tour à tour à la démonstration de ses étonnantes
découvertes . L'abonné de service commencera
par lire la Gazette chez lui , et sera emmené tout endormi
, son journal à la main , dans la salle de Tivoli , lieu
des séances de M. l'abbé.
-
La clôture des chambres vient de couper les vivres
aux journaux quotidiens. Leur détresse les a réduits à
pêcher des nouvelles dans le Bosphore.Voici ce que nous
apprennent les correspondans du Journal des Débats et
du Constitutionnel : Un incendie s'est manifesté à Péra
(faubourg de Constantinople ). Le grand-visir et le capitan-
pacha sont montés eux-mêmes aussitôt sur le toit
d'une maison voisine du théâtre de l'événement, afin de
mieux juger du progrès du mal et d'y porter remède ;
leur empressement était au comble , lorsque le toit s'est
abîmé sous leurs pieds . Les correspondans des deux journaux
assurent que ces messieurs en ont été quittes pour
une légère contusion ; d'où l'on doit conclure qu'à
Constantinople, comme à Paris, on peut tomber de trèshaut
, et ne s'en porter' pas moins bien .
M. Picard , fatigué des plaisanteries des journalistes
sur la solitude de l'Odéon , a imaginé un excellent
moyen de forcer ces aveugles volontaires à distinguer et
apercevoir enfin le monde qui fréquente incognito son
théâtre. Il va faire rétrécir et surbaisser sa salle . Ainsi
les vieux habitués , les billets donnés , et les entrées
gratis , lui assureront tous les jours à peu près chanıbrée
pleine . Y aura-t-il alors beaucoup de théâtres dont
on pourra en dire autant ? :
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE, RUE DE RACINE ,
No. 4.
PO
ROY
MERCURE
DE FRANCE.
miwwwmu
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . - On ne peut souscrire
que du 1er, de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très -lisible . Les lettres , livres , gravures , etc.
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
,
POÉSIE .
/
ÉLÉGIE .
Momens délicieux de bonheur et d'ivresse ,
Helas ! qu'êtes-vous devenus ?
Je sens trop qu'à jamais mon coeur vous a perdus ,
Puisque Themire me délaisse.
La volage trahit sa foi ;
Elle aime un autre amant que moi;
Ma flûte , mes chansons ne savent plus lui plaire :
Si , comme elle , du moins j'avais l'âme légère !
Si je pouvais aussi changer !
Il est si doux de se venger
D'une ingrate qui nous préfère
Les transports d'un nouveau berger !
TOME 66 . 34
530 MERCURE DE FRANCE .
Aussi-bien ce n'est pas la seule du bocage
Qu'Amour ait faite pour charmer;
Il en est tant qu'on peut aimer,
Et qu'on peut aimer davantage.
Parmi ces objets séduisans
Voyez briller la jeune Adèle :
Fraîche comme la fleur des champs ,
Elle est pure et simple comme elle .
Heureux l'amant qui lui plaira !
Heureux qui l'aura pour amie !
Quand une fois elle aimera ,
Elle aimera toute la vie .
Allons , perfide , c'en est fait ;
Plus de repentirs , plus d'alarmes ;
Je t'abandonne sans regret ,
Une autre va sécher mes larmes .
Déjà digne objet de mes voeux ,
Tous les matins , avant l'aurore ,
Adèle aura les dons de Flore
,
Dont je parfumais tes cheveux .
Ces tourtereaux, couple fidèle
Que mes soins nourrissaient pour toi ,
Eh bien ! c'est encore Adèle
Qui va les recevoir de moi .
N'aspirant plus qu'à te déplaire ,
Partout à toi j'irai m'offrir
Avec l'amante qui m'est chère ,
Et , dans ma trop juste colère ,
Je ferai tout pour te haïr ....
Mais que dis -je ? où m'emporte une douleur mortelle ?
Infortuné , qu'espères-tu ?
Que faire contre une infidèle ?
Ta haine et ton courroux la rendront-ils moins belle?
Hélas ! en la perdant , toi seul as tout perdu !
ΜΑΙ 1816 . 531
m
ÉPITRE A M. LE CHEVALIER DE L***
Enfin de ses projets guerriers
Ta jeunesse est donc détrompée!
Las du plus rude des métiers ,
Tu viens au sein de tes foyers
Poser ton casqueet ton épée ,
Et ta valeur désoccupée
Se repose sur des lauriers!
J'aime cette nouvelle vie
Libre et si bien faite pour toi :
Tu regretteras peu , je croi ,
Les fers qu'une imprudente envie
Te fit demander malgré moi.
Le talent même et le courage
Ne suffit pas dans les hasards ;
Il faut aux vrais enfansde Mars
Un peu de folie en partage ;
Et le ciel t'avait fait trop sage
Pour commander à des hussards .
Témoin cette épître charmante ,
Ces vers où ton heureux crayon
Sait rendre Minerve attrayante ,
Et d'une grâce séduisante
Embellit l'austère raison.
Je me plais aux douces images
Que tu me fais de ton destin :
Je te vois , parmi tes bocages ,
Promener tes pas sans dessein ,
Et reposer sous leurs ombrages,
Virgile on Racine à la main .
Près de toi mon âme est guidée ;
Je suis tes travaux , tes loisirs ,
Et me fais , du moins en idée ,
!
532 MERCURE DE FRANCE.
Le compagnonde tes plaisirs.
Cher ami , c'est dans la retraite
Que l'on peut prétendre au bonheur;
Cedieu ne court point , il s'arrête
Dès qu'il trouve la paix du coeur.
Pour lui tu vas prendre la lyre ( 1 ) .
Ah! qu'il te comble de faveurs ,
Et puissent les chants qu'il t'inspire
Étre avoués des doctes soeurs !
Charmé de sentir leur ivresse ,
Cher ami , tu compareras
Aux divins honneurs du Permesse
La gloire affreusé des combats :
Sur le Pinde , à l'abri des armes ,
Et loindes palmes des guerriers ,
Tu verras fleurir des lauriers
Qu'on n'abreuve jamais de larmes ! ...
O muses , de vos nourrissons
Que le destin doit faire envie !
Guéri de l'humaine folie ,
Heureux qui horne à vos chansons
Ses travaux , sa philosophie ,
Et puise en vos douces leçons
L'oubli des peines de la vie !
Ah ! que jamais loin de leur cour,
Ne t'entraîne une erreur nouvelle !
Que ton encens leur soit fidèle !
AMars renonce sans retour !
Du noble feu qui te domine
Ne crains pas de suivre l'attrait :
Le dieu de la double colline
Ataillé de sa main divine
La plume qui fut ton plumet :
Elle sera mieux , j'imagine ,
Entre tes mains qu'à ton bonnet .
( 1) L'Art d'être heureux , poëme.
DE CAZENOVE .
ΜΑΙ 1816. 533
mmmmmmmmmm
LA COQUETTE FIDÈLE.
Pourquoi toujours prétendre que la femme
Aime à changer et d'amant et d'amour ?
J'en sais une qui nuit et jour
Montre sur ce sujet la force de son âme ;
L'aimable Lise est, je le croi ,
De la fidélité le plus parfait modèle ;
Car enfin être jeune et belle ,
Et constante surtout , c'est beaucoup, suivant moi.
Pour son honneur peut-être, il faut que je révèle
Le secretde son tendre coeur ,
Le nom de l'objet qui sur elle
Exerce un pouvoir enchanteur.
Combien il est heureux ! Lui seul voit tous ses charmes ,
Reçoit ses doux baisers , connaît tous ses désirs ,
Entend ses plus brûlans soupirs ;
Et si d'amour Lise versa des larmes ,
Il en est seul la cause. Enfin il faut la voir
Pour lui s'abandonner à la plus douce ivresse ,
S'abandonner , oui , du matin an soir,
Et lui prodiguer sa tendresse.
Mais expliquez - vous donc , nous désirons savoir
Quel est l'amant que Lise tant caresse :
Quel est l'amant ? c'est son miroir.
mnmmmmmmmmw
ÉPIGRAMME.
Certain époux voyait peindre sa femme :
Le peintre, en terminant le portrait de la dame ,
Demandait au mari s'il ne serait pas mieux ,
Pour que l'accord des traits devînt plus gracieux ,
Qu'il dût tenir la bouche demi- close.
Si ce n'est pas trop impossible chose ,
Et de la ressemblance enlever tout l'effet ,
Par grâce , dit l'époux , fermez-la tout-à-fait,
1
534
MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME .
Un ami de fort loin me vient rendre visite ;
Sans lui je ne puis rien , il fait tout mon mérite ;
Au moment qu'il paraît il nous naît un enfant
Du genre féminin , et qui marche en naissant ;
La brunette à l'instant commence sa carrière ,
Sans avoir jamais fait un seul pas en arrière ,
Qu'une fois seulement en faveur d'un grand roi ,
Mais , ayant aussitôt pris son premier emploi ,
Elle instruit les passans sans dire une parole ;
Tandis que je leur montre et l'un et l'autre pôle.
wm
LOGOGRIPНЕ .
Sous l'ère de la république
Je devins tout-à-fait étique ;
Aujourd'hui je suis mieux nourri ,
Quoique des deux tiers maigri .
Selon le calme et la tempête ,
Je lève ou je baisse la crête ,
Etpar un destin singulier,
Il me faut mettre à bas la tête
Si l'on veut que je sois entier.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Lemot de l'énigme est Moulin à vent.
ΜΑΙ 1816 . 535
wwwwww
NOTICE
Sur le soi-disant Ordre du Saint -Sépulcre.
Plusieurs journaux , en rendant compte de l'ouvrage
intitulé , Précis historique de l'Ordre royal hospitaliermilitaire
du Saint-Sépulcre de Jérusalem , par M. le
comte Allemand , vice-amiral , administrateur général
de l'ordre , etc , etc. , ont élevé des doutes sur l'authenticité
de l'existence de cet ordre , et se sont égayés aux
dépens des membres de cette association .
Il m'a semblé que le public accueillerait avec intérêt
une courte notice sur l'origine de l'ordre du Saint-Sépulcre
, que M. le comte Allemand a confondu avec les
ordres de Notre- Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare
de Jérusalem .
L'ordre du Saint-Sépulcre n'a jamais été , depuis son
établissement jusqu'aux événemens de 1789, qu'une simple
confrérie. On sait que ces sociétés furent formées
vers la fin du treizième siècle , et que saint Bonaventure,
d'abord cordelier, puis cardinal , a été l'instituteur de
ces réunions. Quelques historiens prétendent que saint
Louis avait institué, en 1254 , la confrérie des Chevaliers
Voyageurs et Palmiers du Saint-Sépulcre de Jérusalem ;
c'était l'année de son retour en France ; mais, comme
Joinville , dans l'édition publiée par Ducange , ou dans
l'édition de 1761 , ne fait point mention de cet événement
, on est autorisé à rejeter l'opinion de ces écrivains.
Deux ordres existaient seulement à cette époque :
celui des Templiers, dont on connaît la fin malheureuse;
et celui des Hospitaliers , autrement dits les Chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem , depuis de Rhodes , et aujour
536 MERCURE DE FRANCE.
d'hui de Malte. Au surplus Sauval ( 1 ) , Malingre (2 ) , Piganiol
de la Force (3) , Lebeuf (4) , Dom Lobineau (5) ,
Heurtault (6), La Chesnaye-des-Bois (7) , Gilles Corrozet,
revu par Nicolas Bonfons (8) , Jaillot (g) , et tous les savans
qui ont consacré leurs veilles à éclaircir les antiquités
de la capitale du royaume , rapportent de la manière
suivante la formation de cette confrérie , qui se rassemblait
dans l'église collégiale du Sépulcre , rue Saint-
Denis , à l'endroit où est maintenant la Cour Batave .
Plusieurs particuliers qui avaient pris la croix , et
avaient fait le voeu d'aller au Saint-Sépulcre de Jérusalem
, ou qui en étaient revenus , formèrent , au commencement
du quatorzième siècle , une confrérie à laquelle
Louis de Bourbon , comte de la Marche et de Clermont
donna 200 livres parisis , pour acheter une place dans la
rue Saint-Denis , où ils pussent faire bâtir une église pour
la confrérie , et un hôpital pour loger les pèlerins du
Saint-Sépulcre qui passeraient par Paris . La donation eut
licu le 5 janvier 1325; la place fut achetée , et la première
pierre fut posée le 18 mai 1326 , par Guillaume ,
archevêque d'Auch , assisté de quatre évêques , de princes
, et d'un grand nombre de personnes qualifiées . Cette
confrérie ne fut néanmoins autorisée par lettres-patentes
de Philippe VI, dit le Valois , qu'en 1329. Le jour
de la fête de l'hôpital, le chapitre de Notre-Dame , qui
comptait l'église du Saint -Sépulcre au nombre de ses
(1) Antiquités de Paris , tome II .
(2) Annales de la Ville de Paris .
(3) Description de Paris , tom . II , pag. 140 .
(4) Histoire du Diocèse de Paris , tom . I, p. 269 .
(5) Histoire de la Ville de Paris .
(6) Dictionnaire de la Ville de Paris , tom . IV, pag. 635 .
(7) Dictionnaire des Français , toni . I , pag. 572 .
(8) Antiquités de Paris , tom . I, pag. 120 .
(9) Recherches sur la Ville de Paris , quartier Saint-Jacques-la-
Boucherie , pag. 22.
ΜΑΙ 1816 . 537
'quatre filles , parce qu'elle était bâtie sur la censive de
Saint-Merri , venait en procession chanter la messe. Le
troisième dimanche après la Pentecôte , les confrères se
rendaient à la cathédrale pour escorter le chapitre qu'ils
allaient ensuite reconduire; ils escortaient aussi le Saint-
Sacrement le jour de la Fête-Dieu .
L'hôpital du Saint- Sépulcre n'ayant pas été érigé ,
parce que le sépulcre de Jérusalem était devenu d'un
accès trop difficile , le marquis de Louvois , étant vicaire
général de l'ordre du Mont-Carmel et de Saint-Lazare ,
obtint, en 1672 , un arrêt qui réunissait audit ordre
tous les hôpitaux et autres lieux où l'hospitalité avait été
et n'était plus gardée. L'église et les dépendances du Sépulcre
furent unies à l'ordre du Mont-Carmel ; mais ,
d'après les réclamations des confrères , Louis XIV cassa
son arrêt en 1693 , et la confrérie rentra dans ses premiers
droits. Comme tous les établissemens de ce genre,
la confrérie fut supprimée en 1790; l'église fut vendue
pour être démolie.
Après les preuves irrécusables qui viennent d'être
rapportées , n'a-t-on pas lieu d'être étonné que , dans
son épître dédicatoire au roi , M. le comte Allemand ait
dit , en parlant de la confrérie , qu'elle était l'ordre le
plus ancien du royaume et chrétienté.... , auquel étaient
agrégées lafamille royale , et les personnes les plus distinguées
de l'état par leur naissance et leurs hautes dignités
?
Suivant l'auteur, le roi Louis VII en aurait dressé les
statuts; mais où se trouvent-ils ces statuts , et pourquoi
M. le comte Allemand ne les a-t-il pas rapportés ? Il se
borne à prévenir que l'original était resté dans les archives
du couvent de Jérusalem ; qu'une copie, du 24.
juillet 1549, avait été déposée dans l'église du Saint-Sépulcre
à Paris . Qu'est-elle devenue ? La traduction française
de deux ou trois articles, qu'on dit être extraits de
cette ordonnance , ne peut être regardée comme une
preuve de l'existence de l'original qui ne se trouve nullement
dans le recueil des ordonnances des rois de
France. Velly, Villaret , Garnier, Daniel, Mézerai et au538
MERCURE DE FRANCE .
-
tres , n'en font point mention. Comment un fait aussi
important est-il resté inconnu à tous nos historiens ?
Comment ne s'est-il pas aperçu que dans la réponse évasive
faite par S. A. R. Monsieur, frère du roi , sollicité
de se mettre à la tête de la réunion , cet auguste prince,
qui unit l'amabilité la plus gracieuse aux formes les plus
honnêtes , a voulu se débarrasser adroitement d'une demande
indiscrète ?
L'auteur s'est étrangement trompé en suppliant S. M.
de rendre à sa compagnie l'église de la Sainte-Chapelle ,
que le saint roi Louis IX lui avait accordée pour la célébration
de l'office divin .
L'histoire de cette église , publiée en 1790 par l'abbé
Morand , ne fait point mention de cette grâce , soit dans
le corps de l'ouvrage , soit dans les pièces justificatives ;
Joinville a gardé le même silence. Qu'en faut-il conclure?
Que M. le comte Allemand a été dans l'erreur , et
que, sur de faux renseignemens, il a avancé un fait qui
n'a jamais existé.
Livré à de grandes occupations , brave militaire , intrépide
marin , l'auteur a sans doute chargé quelqu'un
de lui extraire des matériaux , qui , joints les uns aux
autres , n'offrent qu'une compilation fautive et mal digérée
, sans ordre , sans plan , sans conduite. Les règlemens
des chevaliers de Malte , du Mont-Carmel , de Saint-
Lazare, ont été extraits pour en former un nouveau, qui
devait rester entièrement enseveli dans son obscurité. Il
`n'existe d'autres chevaliers du Saint-Sépulcre que ceux
qui, ayant été visiter les saints lieux , en ont été décorés
par le prieur du convent des Cordeliers à Jérusalem .
Tels sont en France MM. de Châteaubriant , le général
Badia , connu dans les lettres sous le nom d'Ali-Bey ,
et deux ou trois autres ; encore cet ordre n'est-il que toléré.
La confrérie desfrères religieux et hospitaliers du
Saint - Sépulcre pouvait posséder parmi ses menabres
⚫quelques personnages distingués; mais n'est-il pas ridicule
, pour ne pas dire plus , d'y faire figurer toutes les
Princesses de la famille royale ? Comment ne s'êtré pas
aperçu combien il était inconvenant de placer dans un
ΜΑΙ 1816 . 539
ordre militaire , du moins les confrères le regardent
tel , les noms augustes de S. M. Marie Antoinette , S. M.
Marie Josephine, Madamela Comtessed'Artois, LL.AA.RR.
Mesdames Clotilde , Élisabeth , puis les tantes de S. M. ?
Si parmi les membres qu'on dit avoir appartenu à la
confrérie, on remarque quelques noms recommandables ,
que dire des noms de personnages absolument inconnus ,
tels que MM. Rose , Romatier , Boudin , Métrail , Maurice
, Lignoux , Lourdel , Tornet , Lebel , Alary , Lebrun
Robin , etc , etc. ? Enfin , on voudra bien encore remarquer
que dans cet ordre militaire on compte l'archevêque
de Paris , des évêques , des curés , des docteurs de Sorbonne
, des abbés de tous les grades , et voire même des
religieux . Comment pouvoir raisonnablement rattacher
ce surnom de militaire au corps du clergé ? On conviendra
que cette singulière alliance de l'épée et de l'autel peut
prêter à la réflexion , si ce n'est à la plaisanterie.
Il circule , au sujet de la restauration de la confrérie
des Frères Religieux et Hospitaliers , une anecdote dont je
ne garantis point l'authenticité , mais que j'ai plusieurs
fois entendu raconter . On prétend qu'un opticien , dont
le thermomètre est fort célèbre , faisant des recherches
dans un carton qui renfermait des papiers de famille
découvrit une pancarte de confrère , avec sa croix ; que
cette marque distinctive le tenta, qu'il désira s'en revêtir ,
et qu'ayant fait part à plusieurs amis de sa belle découverte
, il les aurait invités à se réunir à lui pour relever
la confrérie , qui serait appelée ordre ; que les amis
émerveillés auraient prié l'un de nos marins distingués ,
décoré des signes de la valeur , de la bravoure et de la
fidélité , de se mettre à leur tête ; puis l'auraient incité
à supplier Son Altesse Royale Monsieur , frère du Roi ,
à devenir le grand- maître de l'ordre ; et que S. A. , avec
cette grâce particulière qui la caractérise , aurait adroitement
renvoyé lesdits chevaliers , qui n'avaient pas su
démêler lesvrais sentimens du Prince qui, en les adressant
à S. M. , son anguste frère , voulait les congédier honnêtement.
1
540 MERCURE DE FRANCE .
Ces observations n'ont été écrites que pour venger
l'honneur de M. le comte Allemand qui , sans doute par
trop de bonté , s'est laissé circonvenir, et dont le livre ,
qui n'est sûrement pas de lui , prête trop au ridicule.
Tout y est confondu , tout y est pêle-mêle; les faits les
plus apocryphes y sont entassés et attachés sans ordre et
sans goût. En un mot, c'est la plus mauvaise , pour ne
pas dire la plus pitoyable de toutes les compilations . Elle
fourmille d'erreurs chronologiques ou historiques; M. Cousin
d'Avallon , l'un de nos plus grands compilateurs , est
un aigle en comparaison de l'auteur qui a fourni son travail
à M. le comte Allemand . C'est donc l'amour seul de
la vérité qui a conduit ma plume , et , si je n'avais craint
de faire de la peine aux membres de la confrérie des Religieux
Hospitaliers , à présent , Ordre royal hospitalier
militaire du Saint- Sépulcre de Jérusalem , j'aurais rapporté
la teneur du brevet de confrère , maintenant appelé
chevalier.
Enfin , pour mieux prouver encore que cet ordre n'était
qu'une confrérie , j'ajouterai que , le dimanche de la
Quasimodo , les confrères , auxquels se réunissait la confrérie
dite de l'Aloyau , se rendaient au Châtelet, et délivraient
quelques prisonniers pour dettes. Cepieux usage
avait été établi en 1727; la confrérie escortait la procession
des Cordeliers , qui conduisait les prisonniers; puis
on retournait aux Cordeliers , où l'on chantait une messe
en grec , au milieu de laquelle un jeune clerc tonsuré
prononçait un sermon. La cérémonie achevée , le commissaire
pour la délivrance des prisonniers , avec les officiers
et gardes de la ville , conduisaient les prisonniers à
l'hôtel du licutenant civil , pour justifier des sommes
payées pour leur mise en liberté , et les deux confréries
allaient dîner ensemble .
G Ν .... т .
ΜΑΙ 1816. 541
1
HISTOIRE DE MADAME DE MAINΤΕΝΟΝ
Et de la Cour de Louis XIV, ouvrage qui embrasse les
règnes des Bourbons , depuis la ligue jusqu'à la régence
du duc d'Orléans ; par M. Lafont d'Aussonne. -
Deux vol . in-8°. , avec un beau portrait de madame
de Maintenon , par Mignard. Prix : 10 francs .
A Paris , chez Alexis Eymery , libraire , rue Mazarine
', nº. 30.
( Ier. Extrait . )
De toutes les femmes célèbres , madame de Maintenon
est, sans contredit , celle à qui la fortune et la renommée
ont le plus chèrement vendu leurs faveurs ; et, si
quelque grande leçon pouvait dégoûter les humains de
ce qu'on nomme la grandeur et la célébrité mondaines ,
assurément c'est le triste exemple de madame de Maintenon.
De tous les dons que lui fit la nature, l'esprit et la
beauté sont les seuls avantages que ses ennemis ne lui
aient point contestés . Sa douceur et sa politesse , disentils
, n'étaient qu'un adroit manége; sa modestie et son
désintéressement , qu'un orgueil plein d'habileté ; sa vertu
, qu'une pruderie ; ses aumônes les plus secrètes ,
qu'une ostentation ; sa piété , qu'une hypocrisie coupable.
Enfin , poussant leur humeur jusqu'à se contredire
eux-mêmes, tantôt ils l'appellent concubine de LouisXIV,
tantôt ils conviennent de son mariage , pour l'accuser
alors d'intrigue ,' de séduction , et d'une ambition sans
frein et sans mesure. Du vivant de Louis XIV, madame
de Maintenon , respectée à la cour , était regardée , en
général , comme l'épouse du monarque; à la chapelle ,
où Louis n'entrait jamais qu'en se prosternant devant le
roi des rois , Françoise d'Aubigné occupait la lanterne
ou tribune dorée de la feue reine. A cette marque expressive
, à ce témoignage muet , et pourtant solennel , tout
le monde reconnut le véritable état de madame de
Maintenon ; car Louis-le-Grand , le plus honnête homme
542 MERCURE DE FRANCE .
de son siècle , était incapable de tromper les hommes ,
et de vouloir tromper Dieu. L'ouvrage que nous annonçons
aujourd'hui dans cette feuille littéraire , fut annoncé
, l'année dernière , dans tous les journaux. L'esprit
de parti lui livra une guerre ou des combats , qu'on
n'accorde pas ordinairement aux productions médiocres .
La Gazette de France , le Journal des Débats , la Quotidienne
, louèrent franchement et l'héroïne et l'auteur.
On sut gré à l'écrivain d'avoir entrepris l'éloge de
Louis XIV et de son règne mémorable , sous le règnede
l'assassin des Pourbons. L'intention courageuse de l'auteur
fit plaisir à toutes les âmes sensibles , et on lut avec
un charme inexprimable laVieprivée et publique de Louisle-
Grand. L'ouvrage de M. Lafont d'Aussonne est une
brillante et vaste galerie, où le pinceau le plus animé fait
revivre , pour ainsi dire , tous les grands personnages , et
tous les célèbres événemens du plus beau siècle qu'aient
eu la France et le monde. Il paraît bien évidemment
que l'auteur, indigné de la tyrannie impériale , voulut
opposer la monarchie de Louis XIV à la sanglante domination
de l'Italien, afin que la jeunesse , éclairée et désabusée
par la comparaison , se rejetât , du moins par la
pensée, dans cet ordre de choses qui fit le bonheur de
nos pères , et dont nous nous étions privés par notre faiblesse
ou par nos erreurs. L'imagination et la sensibilité
pe marchent pas toujours le compas et la règle à la main .
Le style de M. Lafont est quelquefois peut-être bien
elliptique; mais la vivacité des comparaisons et des images
entraîne le lecteur, avec tant d'empire et de séduction
, que les grammairiens eux seuls ont le loisir de faire
des observations et des plaintes. Heureux l'ouvrage dont
on aime le sujet , l'ensemble et les détails ! A notre avis ,
telle est l'opinion des gens du monde sur l'écrit que
nous essayons d'analyser. Des extraits, tirés du livre luimême
, vont faire connaître la manière , les principes et
le but de l'écrivain .
ΜΑΙ 1816. 543
CHAPITRE ΧΧΙΙΙ .
- Tome Icr.
Madame de Maintenon chérie du roi et de la reine.
Le roi fit donner contre-ordre au départ des princes ,
et souhaita pouvoir entretenir quelques instans madame
de Maintenon .
<<Madame , lui dit-il , en l'apercevant , je sais qu'au
fond du coeur vous désirez l'éloignement de la marquise ;
mais votre franchise m'est connue , et je suis persuadé
que vous ne formiez ce souhait que par amitié pour moi
et pour elle-même. Mon abattement vous dit assez combien
je souffre de tout ce qui m'arrive . J'aimais et j'aime
encore madame de Montespan. Ses grâces naturelles et
son esprit me rendaient sa société bien aimable. Et puis
n'est-elle point la mère de mes enfans ! » A ces paroles
le roi laissa couler quelques larmes .
« Sire , lui répondit madame de Maintenon , les bienfaits
dont vous m'avez comblée , exigent de moi tant de
zèle et de reconnaissance , que je serais bien coupable si
j'abandonnais un moment vos plus chers intérêts. L'affliction
où je vois le meilleur des princes me navre et
m'afflige moi-même : je supplie votre majesté de vouloir
bien ne pas en douter. Mais cette consternation où vous
jette le départ d'une amie trop célèbre , en faisant l'éloge
de votre bonté , ne justifie point pour cela cette liaison .
La France entière voyait avec douleur son roi chéri livré
àune passion condamnable ; et tous les pères de famille
vous regardaient , sire , comme un injuste ravisseur . Les
ministres de l'Évangile ne savaient plus en quels textes
puiser leurs salutaires avis ; et dans votre chapelle , depuis
long-temps , ils évitaient de nommer ou de désigner
l'adultère , parce que leur amour et leur respect ne leur
permettaient pas de désigner, d'humilier un grand roi. Madame
de Montespan vous est chère , sire ; et sa conduite
vous défendait cependant de l'estimer . Elle avait abandonné
pour vous un mari que cette disgrâce a couvert
d'opprobre dans le monde , et dont vous êtes devenu ,
malgré vous-même , le persécuteur. Elle a déshonoré
544 MERCURE DE FRANCE.
sa famille : elle a imprimé sur votre règne une tache que
toutes vos rares qualités n'effaceront peut-être pas , et
que le pinceau de l'histoire couvrira d'un voile officieux ,
ne pouvant faire mieux pour votre défense. Elle s'est
donnée à vous par un excès d'amour , me disait-elle
quelquefois : mais elle savait que cet amour n'était pas
légitime; et dès-lors elle devait se retenir avec prudence
, et s'interdire un aveu que l'honneur lui défendait
d'exprimer. Ou en serait donc la société , où en serait la
paix de votre empire, si chacun de vos sujets se permettait
comme praticable tout ce qui est doux à souhaiter?
>>Sire , ajouta- t-elle , que votre majesté me pardonne
cette franchise extrême : je donnerais tout mon sang
pour son service et pour sa gloire. Avant d'être appelée
par vous à la place de confiance où je suis ( 1 ) , je vivais
dans le monde , et toutes les opinions alors s'exprimaient
librement devant moi. Les grands et le peuple vous chérissent
; il n'y a pas un Français qui n'admire votre infatigable
activité dans les conseils , votre héroïsme à la
guerre , votre sévérité contre les dilapidateurs et les pervers
, votre habileté dans l'art de balancer les destins de
l'Europe. On vous compare à François Ier. , à Louis XII ,
à ce bon Henri IV, dont lenom ne périra jamais. On s'estime
heureux de vivre sous un prince qui, jeune encore ,
a fait , à lui seul , pour la gloire de son empire , autant
que plusieurs rois ses illustres prédécesseurs ; mais on regrette
qu'une funeste passion soit venue ternir des qualités
aussi brillantes; et votre majesté ignore sans doute
que, depuis long-temps , dans nos églises , on prie pour
son amendement et pour sa gloire. »
<<Madame , reprit Louis , je n'ai jamais haï la vérité :
sortant de votre bouche , elle m'est encore plus douce à
entendre; je me surmonterai , puisqu'il faut se vaincre ;
mais je chéris mes enfans , et l'on m'a dit que leur mère
(1) Gonvernante du duc du Maine et du comte de Vexin .
ΜΑΙ 1816 . 545
était résolue de les emmener ; auriez-vous le couragede
vous éloigner aussi avec eux , et de me priver, en un
même jour, de tout ce que j'ai de plus cher au monde ? »
En lui disant ces mots, il la regarda , mais d'un regard
si timide et si tendre , qu'elle comprit, à n'en pouvoir
plus douter, ce qu'elle avait soupçonné déjà malgré
elle.
Le roi l'aimait. Le doux son de sa voix , sa beauté qui
n'avait pas souffert la moindre atteinte, sa taille noble et
régulière , son sourire enchanteur, toutes ses grâces incomparables
, la sensibilité de son coeur accompli , son
désintéressement , sa continuelle sollicitude pour les pauvres
, son indulgence envers ses ennemis , la sûreté de
son caractère , la facilité de son commerce , la pureté de
sa morale , la solidité de ses conseils , tous les talens ,
réunis à la modestie d'un ange, son dévouement à la famille
royale , son amour, sa maternelle tendresse pour
ses élèves , les charmes délicieux de sa conversation , tous
les agrémens , en un mot , toutes les rares qualités qui
brillaient en elle , avaient subjugué le monarque : et ,
puisque son coeur ne pouvait se passer d'un doux attachement,
Dieu permit qu'une femme vertueuse s'approchât
du trône , pour oser dire la vérité au prince , et lui faire
aimer, l'une par l'autre , la vérité , lajustice , la sagesse
auguste et la vertu.
Le roi voulut que les princes fussent amenés, de temps
en temps , chez leur mère ; mais il décida que ses enfans
ne devaient point sortir de la cour, et madame de Maintenon
se trouva , dès-lors , le personnage le plus éminent
entre le monarque et la reine.
Cette princesse , née avec un jugement solide , avait
remarqué , dès les premiers jours , que Françoise
d'Aubigné n'était pas une gouvernante ordinaire. Sa physionomie
la séduisit. La bienveillance respectueuse qu'elle
aperçut pour elle-même dans son regard, la frappa vivement
; elle rechercha l'occasion de lui parler : et deux
heures passées avec elle ne lui semblèrent que deux
minutes . Les bons coeurs sont comme des sources jaillissantes
, d'où s'échappent abondamment avec la persua-
TOME 66° . 35
1
1
1
546 MERCURE DE FRANCE..
sion, l'éloge rénumérateur, l'estime rassurante , la pitié
consolatrice , la mystérieuse sympathie , et l'irrésistible
amitié.
Depuis la mort de la reine-mère, sa tante et sa protectrice
, Marie-Thérèse n'avait plus d'amie à la cour.
Négligée par le monarque , elle se voyait négligée de la
foule ; et , plus d'une fois , on la vit soupirer après la
terre natale.
La pitié rend industrieux : madame de Maintenon se
chargea de dissiper cette profonde tristesse de la reine.
Sûre d'en être aimée , elle lui donna les plus sages conseils
, avec cette clarté qui détermine la conviction , avec
cette bonté qui électrise les coeurs , avec cette déférence
et ce respect qui étaient dus à la fille , à la soeur, à l'époused'unroi.
Marie-Thérèse , découragée , s'était jetée entre les bras
de Dieu, et , d'après les moeurs espagnoles , elle donnait
presque toutes ses journées à sa chapelle , à son oratoire,
aux lectures sérieuses et à l'oraison. Madame de Maintenon
, tout en approuvant son zèle , crut devoir en blamer
l'excès. «Madame , lui dit-elle , à votre âge il est
des amusemens permis , et des distractions que votre
place vous impose encore. Le roi vous aime naturellement;
mais il aime aussi qu'une cour brillante ajoute à
sou trône ce lustre dont le palais des rois ne peut être
privé. Ne fuyez pas les plaisirs , et vous verrez les plaisirs
revenir à vous , suivis de la considération et des
honneurs qui vous appartiennent. N'ayez pas l'air d'être
mécontente , et le roi , satisfait de votre bon naturel , ne
se souviendra plus qu'il vous a mécontentée : les récon
ciliations les plus durables sont celles où l'offensé déclare
qu'iln'y a jamais eu d'offenseur. »
La reine, par piété , avait trop simplifié sa parure ;
madame de Maintenon lui fit aisément comprendre que
le premier devoir est d'être dans son état, et qu'une
princesse ne peut ni ne doit se costumer comme une religieuse.
Peu à peu Marie-Thérèse ajouta l'éclat des
pierreries à lapompe de ses vêtemens ; ses cheveux magnifiques
s'arrondirent de nouveau en boucles dorées,
:
ΜΑΙ 1816. 547
que divisaient les diademes de pourpre , les panaches
majestueux , les perles et les diamans. A tout âge , la
beauté réclame encore des auxiliaires , et il en est des
grâces de la figure comme des grâces de la voix : un accompagnement
, quelque léger qu'il soit, ne leur est
jamais inutile.
Dirigée par madame de Maintenon , la toilette de la
reine fit plaisir à tout le monde ; et le roi , sans pénétrer
ce mystère , embrassa son épouse , et la remercia de ce
qu'elle faisait pour lui.
BEAUX - ARTS .
PEINTURE .
ESTEBAN MURILLO ( BARTHELEMI ) ,
(Chef de l'École flamenco-espagnole ) .
( II . et dernier article. )
Mais l'époque la plus glorieuse de notre artiste fut de
puis l'année, 1670 jusqu'en 1680.
Il conclut en 1674 les grands tableaux de la Charité ,
parmi lesquels se trouve la Sainte-Élisabeth (1 ) et son
Enfant Prodigue , l'un des chefs-d'oeuvre sans contredit
les plus classiques. C'est alors que Murillo se distingua
comme naturaliste , comme coloriste , et comme un artiste
versé de la manière la plus savante dans toutes les
parties de l'art ; il ne faut pas oublier l'anatomie , les
belles proportions , la noblesse des caractères , l'expression
du sentiment , la composition , l'ordonnance , la
perspective , les lois de l'optique , et surtout la philoso-
(r) On a vu ce tableau dans le Musée. A-t-il aussi besoin d'éloges?
(
548 MERCURE DE FRANCE .
phie avec laquelle il sut peindre les passions du coeur
humain (1 ) .
A la suite de ces tableaux , Murillo composa sa fameuse
Conception , le Saint-Pierre , l'Enfant-Jésus donnant
du pain aux pauvres. Ces trois morceaux, de la plus
grande beauté , se voyaient dans l'hospice des Vénérables
, dont son ami , M. de Neve , était le directeur, et
dont il fit aussi le portrait (2) .
La Conception, dont je viens de parler, est le témoignage
le plus authentique de la bonne manière de Murillo
, de son goût délicat et de son intelligence , tant
pour les contrastes que pour l'effet. Peut-être aussi trouverait-
on peu de productions de l'école lombarde qui
approchassent du mérite de cette Conception.
C'est aussi à cette époque que Murillo composa et termina
pour le couvent des Capucins de Séville les vingttrois
tableaux qui faisaient de leur église l'un des plus
beaux sanctuaires du monde : ces pieux catéchumènes
ont emporté , dit-on , aux Amériques , ces morceaux
brillans , dont on ne peut définir le mérite.
Il fit aussi de très-belles choses pour le couvent de
Saint-Augustin et pour beaucoup d'autres ordres.
(1) Il reçut pources tableaux 78,115 réaux ( près de 20,000 fr. ) ,
ce qui prouve la valeur que l'on donnait à ses ouvrages , dans un
temps où l'argent était à un taux très-élevé , et tous les besoins de
la vie à un prix des plus médiocres , puisque la différence d'avec
ce jour était peut-être de trois à un , et même plus .
(2) Dans le voyage que je fis avec M. Lebrun, je lui servais d'interprète.
Il me chargea d'offrir pour ce tableau 20,000 fr .: onme
refusa net.
« M. de Neve, tout en noir, est assis sur un fauteuil doctoral.
Tout est obscur ; la figure , les mains , une pendule sur une table,
et un chien aux pieds de M. de Neve , reçoivent la lumière par une
magie sans exemple . >>>
Je puis faire voir un portrait du plus grand mérite , et dans le
genre de celui de M. de Neve .
ΜΑΙ 1816. 549
Après avoir satisfait en partie à toutes les demandes
qui l'accablaient , Murillo fut à Cadix peindre ses célèbres
Fiançailles de Sainte-Catherine, pour le grand-autel
des Capucins. Avant de terminer, il se blessa sur l'échafaudage,
et il en résulta une indisposition si grave , qu'il
passa le reste de sa vie dans des souffrances continuelles .
Ses douleurs augmentant chaque jour , la mort vint
l'enlever aux arts et aux artistes , le 3 avril 1682 , à Séville
, dont il ne sortit jamais que pour aller à Madrid
( 1 ) .
Ce grand homme mourut dans les bras de Pierre Nunès
de Villavicencio , chevalier de l'ordre de Saint-Jean ,
qui fut son ami intime , son élève de prédilection , et
l'un de ses meilleurs imitateurs avec Tobar ( 2) .
L'amabilité de Murillo répondait à la douceur et
(1 ) Le talent seul de Murillo a pu faire croire que cet habile artiste
avait été visiter la terre classique des arts ; mais il est constant
que jamais il ne fut plus loin que Madrid , où Velasquez , loin d'en
être jaloux , comme la calomnie s'est plu à le répandre , employa les
moyens les plus nobles , les plus généreux , en faveur de Murillo.
(2) Quelque temps avant sa mort , Murillo vivait très-près
de la paroisse Sainte-Croix, et très-souvent, depuis ses infirmités , il
se faisait conduire dans cette église poury prier. Il se mettait toujours
devant la fameuse Descente de Croix, de Pierre Campana , l'illustre
Flamand. Le sacristain , voulant un jour fermer les portes plus tôt
qu'à l'ordinaire, vint demander à Murillo pourquoi il restait si longtemps
dans cette chapelle. « J'attends que ces picux serviteurs aient
>> fini de descendre Notre-Seigneur de la Croix , » répondit Murillo,
qui , par son testament , voulut être enterré au pied de ce chefd'oeuvre.
On ne peut en effet se figurer le mérite de ce tableau , dont j'aurai
lieu de parler, à l'article Campana , dans le Dictionnaire que je
publierai des artistes étrangers qui ont orné l'Espagne de leurs travaux
, et que M. Denon a bien voulu me permettre de Ini dédier.
7
550 MERCURE DE FRANCE.
1
au style de ses compositions. Les élèves accouraient de
toutes parts , et briguaient l'avantage de travailler sous
lui : il fit preuve surtout des vertus les plus honorables ;
il les dirigeait avec une douceur sans égale , et , par les
chemins les plus faciles , les conduisait àl'imitation de
la nature.
Murillo se fit une occupation particulière de l'établissement
d'une académie publique de dessin à Séville. A
cet effet , il lutta contre la fierté de Jean Valdes Real ,
contre la jalousie d'Herrera le jeune , qui était son émule
en talent et en mérite. Cependant il obtint par sa persévérance
que tous les artistes concourussent avec lui à
l'avancement des élèves .
Murillo fut le président ou directeur qui , le premier
dans Séville , enseigna publiquement l'étude du modèle
qu'il posait toujours lui-même , en se chargeant d'en
expliquer les proportions et l'anatomie.
Murillo fut aussi le fondateur du style sévilien , qui ,
quoique défiguré , conserve encore des traces de son origine.
Ce genre se compose d'une suavité sans mélange,
qui le classe parmi les plus grands naturalistes. Il se distingue
par un accord général dans les teintes , par des
contours savamment conduits et plus sciemment perdus ,
par des jours heureusement ménagés , par des situations
simples rendues avec décorum , par des physionomies
pleines de candeur, par des profils charmans , par des
draperies largement arrondies , par le lumineux répandudans
la composition , et surtout par un coloris qui n'a
pointd'imitateur.
Peude peintres espagnols purent rivaliser Murillo dans
les fleurs ( 1) oudans les paysages (2). Peut-être Jeande
(1) On peut voir à Paris une belle guirlande de fleurs , dont il a
fait une composition on ne peut plus aimable.
(2) Yriarte était un artiste distingué. Murillo l'affectionnait particulièrement
; il faisait si bienles paysages que Murillo disait « Qu'il
>> les faisait d'inspiration divine. » Aussi l'employait-il souventpour
exécuter cette partie ; et Murillo , en retour, mettait dans les taΜΑΙ
1816. 551
Marinas le surpasse dans l'exécution des navires , quoique
Murillo se soit exercé dans ce genre.
Vers le temps de son séjour à Cadix , Murillo peignit
son beau tableau de Sainte-Famille , dont parle Palomino
, et qui faisait partie du majorat des ducs de Pédroso
.
On ne peut se figurer au surplus le nombre d'ouvrages
de Murillo sortis d'Espagne au temps de Philippe V, et
ce qu'on y trouve encore; car, malgré toutes les mutations
qui ont eu lieu , les couveennss,, les églises, les paroisses
, les palais de Séville , de Madrid , de Saint-Ildefonse
, Cadix , Vittoria , brillent des productions de cet
artiste , dont l'Espagne se glorifie d'autant plus qu'il n'a
jamais été en Italie , et que c'est sur le sol natal qu'il a
puisé ainsi qu'exécuté ses brillantes conceptions.
Parmi ses nombreux élèves , il faut distinguer Artolinez
, Villavicencio , Tobar, etc.
bleaux d'Yriarte des figures que ce dernier ne savait pas faire. Un
jour Yriarte , chargé de paysages , avec la condition que Murillo
ferait les figures , chacun des deux voulut que l'autre commençât;
les deux amis se piquerent. Murillo fit de suite paysages ,
figures , et remit les tableaux à la personne qui avait établi les conditions
. L'amateur fut tellement satisfait, qu'il enflamma l'imagination
de Murillo , au point que celui- ci , des ce moment, exécuta
toutes les partiesde ses compositioonnss;; et l'art y gagna infiniment ; car
les paysages de Murillo sont , ainsi que toutes ses oeuvres , inappréciables.
Au momentde la rupture , il y avait un grand ouvrage , dont le
paysage, par Yriarte , se trouvait presque terminé , et les figures ,
par Murillo, seulement ébauchées. Ce tableau resta done ainsi , et
laisse des regrets bien naturels aux amateurs. Lamaisonde Santiago
possède cette chauche.
1
1
552 MERCURE DE FRANCE.
THEATRES.
Les spectacles n'ont produit rien de très-marquant
cette semaine .
Monsieur Sans- Géne , joli vaudeville de MM. Désaugiers
et Gentil , a égayé le théâtre de la rue de Chartres :
c'est une jolie bluette où la forme l'emporte infiniinent
sur le fond.
La Famille des Jocrisses a conservé le privilége de
faire rire de ses bêtises les habitués des Variétés .
NOUVELLES .
INTÉRIEUR .
1
Une session aussi longue que mémorable vient de se
terminer. Les actes qui en sont émanés peuvent avoir
trop d'influence sur notre avenir , pour que des Français
qui ne sont point indifférens au bonheur de leur pays ne
mettent pas quelque intérêt à pénétrer l'esprit qui les a
dictés.
De grands talens , de grandes vues ont été déployés ;
un zèle extrême pour le roi et sa dynastie s'y est manifesté;
que de moyens réunis pour arriver à d'heureux
résultats ! Cependant le bien lui-même a ses bornes audelà
desquelles commencent les abus. Que de grâces n'avons-
nous donc pas à rendre à la prudence constante et
éclairée d'un gouvernement qui a su pressentir les dangers
d'un enthousiasme près de dépasser le but , et les
suites funestes qui pouvaient en résulter ! C'est aussi le
cas d'admirer la sage combinaison de notre système cons-
* titutionnel , et l'utilité d'une chambre haute , en voyant
avec quelle fermeté celledes pairs vient d'user de ses droits
pour affermir la Charte , alors même qu'une déférence ,
commandée par les circonstances , lui a fait admettre des
ΜΑΙ 1816. 553
1
mesures dont au moins la forme lui a paru contraire aux
principes.
Les projets de lois présentés aux chambres , au nom
du roi , par ses ministres , ont tous porté ce caractère de
sagesse qui distingue si éminemment notre auguste monarque.
Ils ont toutefois reçu de nombreux amendemens ,
dont quelques-uns , sans doute , ont formé le complément
des intentions bienfaisantes de Sa Majesté. Mais il est
permis de douter si le plus grand nombre de ces amendemens
a véritablement amélioré les premiers plans.
Quoi qu'il en soit , cet esprit de paix qui caractérise Louisle-
Desiré , l'avant décidé à adopter ces modifications
bien qu'elles dénaturassent souvent sa propre pensée ,
les lois ont reçu sa sanction: tout est fini à cet égard; elles
seront respectées.
Le roi , marchant avec son siècle , nous a donné une
Charteparfaitement adaptée aux changemens quele temps
et les circonstances ont apportés dans nos moeurs. Si elle
met en apparence quelques bornes au pouvoir dont jouissaient
ses ancêtres , son génie profond a su apercevoir
dans les formes d'une monarchie constitutionnelle , des
compensations satisfaisantes . Pourquoi quelques - uns de
ceux qui paraissent animés du zèle le plus ardent pour la
royauté et pour la personne de Louis XVIII en particulier
, s'obstinent-ils à repousser la lumière qui jaillit de
tous ses actes et de tous ses discours ? Pourquoi laissent-ils
entrevoir dans tous leurs procédés une tendance continuelle
à contrarier l'opinion dominante , à ressusciter des
idées dont les unes sont intempestives , et les autres à
jamais discréditées ?
Était-il l'écho ou le moteur d'un certain parti , cet écrivain
qui naguère a tracé ces lignes ? « L'opinion est au-
>>jourd'hui incertaine et flottante; elle n'a pas de point
>> d'appui constant ; c'est le moment de la comprimer,
>> ( l'auteur n'a pas calculé les lois de l'élasticité ). Le roi
>>peut beaucoup oser , il doit tout oser . »-Et le roi n'a
voulu rien oser que ce qui était juste et sage. Cet écrivain
n'avait consulté ni le coeur ni les intérêts de ce monarque
chéri. Que dis-je ? Ceux qui tiennent un pareil
554 MERCURE DE FRANCE.
langage sont ses plus dangereux ennemis. Ceci n'est point
une assertion hasardée. Il suffit de connaître le personnel ,
les principes , la moralité de certains individus qui se
montrent les plus ardens à propager des doctrines exagérées
et repoussées par l'opinion publique ; il suffit de
connaître leurs relations intimes , pour n'être point dupe
de leur langage , et pour comprendre quels sont les effets
qu'ils attendentdes mesures indiscrètesqu'ils provoquent.
On trouverait de nouvelles preuves de ce qu'on avance
ici dans quelques doctrines professées dans une certaine
correspondance sur la nécessité de recréer la puissance
Vet l'autorité du clergé comme corps politique.
Tout le monde convient qu'il est nécessaire , qu'il est
instant de ramener le peuple aux sentimens religeux trop
long-temps oubliés; mais la sagesse veut obtenir ce grand
effet , de la persuasion , et un zèle trop indiscret pour
n'être pas dangereux croit pouvoir y parvenir par la contrainte!
Enfin , abusant d'une vérité non contestée , on a constamment
affectéde confondre l'intérêt temporel du clergé
avec les intérêts de la religion . Tantôt , sans égard aux
plaies de l'état , à ses charges intolérables , on veut faire
au clergé des dotations exorbitantes , lorsque le plus religieux
des monarques, qui voit aussi dans les ministres de
l'autel des enfans non moins chers à son coeur par leurs
malheurs que respectables et utiles par leurs fonctions ,
acru devoir subordonner ses bienfaits à la considération
puissante des souffrances de son peuplé qu'il faudrait
aggraver encore pour procurer un plus grand bien-être
au clergé. Et n'aurait-on pas dû sentir qu'il était inconvenant
de prétendre se montrer plus généreux que le souverain
, au risque , et peut-être avec l'intention d'aliéner
de lui les coeurs de cette portion recommandable de ses
sujets ? Le projet de donner à celui-ci , à titre de restitution,
les biens ecclésiastiques non vendus, outre qu'il
n'est point fondé en droit , comme l'a fort bien démontré
lacommissionde la chambre des pairs , était souverainement
impolitique dans ses conséquences ; il était ruineux
ΜΑΙ 1816. 555
(
pour le trésor; enfin, il ne tendait à rien moins qu'à rétablir
dans l'état un ordre distinct et privilégié.
D'un autre côté , et par un système aussi dangereux ,
qui se ratiache toujours aux mêmes principes , on a proposéde
rendre aux curés les registres de l'état civil , le
privilége de l'instruction publique ; l'inconvenance de
ces propositions a été démontrée trop victorieusement
pour que j'aie besoin de rappeler ici les argumens qui les
ont foudroyées ; et si ce plan se fût exécuté , ce n'eût
pas été sans exciter de grands mécontentemens. Bien
plus , on peut affirmer que de semblables discussions ont
fait sur l'esprit public une impression désavantageuse à
ceux même qu'on prétendait favoriser , et des prêtres
raisonnables n'ont pas hésité à en faire l'aveu , d'après
leurs propres observations.
Concluons qu'il était temps que la chambre des députés
obtint un peu de relâche. Les esprits trop longtemps
fixés sur le même sujet , finissent par le voir avec
indifférence, et en abandonnent les résultats à ceux qui,
par des motifs quelconques, paraissent y mettre unplus
vif intérêt ; ou bien, entraînés par les raisonnemens spé
cieux d'orateurs exercés, ils ne peuvent plus démêler les
nuances qui pouvaient les leur faire apprécier avec jus
tesse. Rendus dans leurs départemens respectifs , MM. les
députés vont se retremper au foyer de l'opinion de leurs
concitoyens , de leurs constituans ; ils la trouveront , nous
osons le croire , différente de celle qui s'est quelquefois
manifestéedans la chambre; et, comme la puretéde leurs
intentions n'est pas douteuse , ils reviendront plus calmes
et plus capables quejamais de donner des preuves de leur
zèle qui , pour être plus tempéré , ne leur acquerra past
moinsdedroits àla reconnaissance publique.
J
7
La semaine dernière avu naître et dissiper presque
au même instant quelques inquiétudes sur la tranquillité
de l'intérieur.
Le journal officiel nous a appris que pendant qu'une
poignée de factieux cherchait à révolutionner quelques
communes des environs de Grenoble,des hommes , non
moins insensés et non moins coupables , ourdissaient à
1
556 MERCURE DE FRANCE.
Paris des complots , dont le but était l'anarchie , le brigandage
et l'exécrable régime de 1793. Mais la police
veillait sur tous les mouvemens , suivait jusqu'aux moindres
traces de ces misérables agitateurs .
Ils avaient répandu une proclamation imprimée, et
des cartes frappées d'un timbre sec pour servir de signe
de ralliement ; ils s'étayaient de bruits absurdes , de
nouvelles extraordinaires. Des hommes simples et crédules
commençaient à ajouter quelque foi à ces bruits.
C'est alors que la police ajugé convenable de sévir contre
les meneurs de cette espèce de conjuration. L'imprimeur
de la proclamation , le graveur du timbre des cartes ,
leurs coopérateurs, et les principaux agens del'entreprise,
ont tous été arrêtés en même temps. La plupart ont fait
l'aveu de leurs machinations; ils ont tous été livrés aux
tribunaux. 1
On a remarqué qu'aucun homme un peu marquant ne
paraissait compromis dans cette affaire, ourdie par d'anciens
artisans de révolution , des insensés qui n'avaient
aucun moyen d'exécution , et pour qui le désordre est un
besoin , la tranquillité un tourment insupportable. On
dit que vingt et un individus sont englobés dans la première
instruction de cette affaire , qui se poursuit avec
activité .
L'affaire de Grenoble a malheureusement été plus sérieuse
, etle sang français y a coulé.
Des bruits sinistres avaient été répandus dans le département
de l'Isère , et bientôt les autorités apprirent
qu'un certain nombre de militaires retraités avaient
ameuté des paysans dans les communes de Vizille et de
Lamure, et que leur dessein était de tenter un coup de
main sur Grenoble , d'où ils pensaient que les troupes seraient
sorties sous la conduite du général Donnadieu ,
pour occuper la ligne que devait parcourir S. A. R. la
duchesse de Berry .
Le samedi 4 au soir, les rebelles se mirent en mouvement;
mais bientôt ils rencontrèrent le général Donnadieu
, qui s'était avancé à une lieue de Grenoble , et il
s'engagea une fusillade qui coûta la vie à quinze hommes
ΜΑΙ 1816 . 557
de la garnison. Les troupes chargèrent alors avec résolution
et aux cris de vive le roi , et les rebelles se dispersèrent
, laissant un bon nombre de morts et de blessés ,
etenviron cent prisonniers au pouvoir des vainqueurs .
On dit qu'un de leurs chefs est resté sur le champ de
bataille. Malgré la nuit , on les poursuivit avec ardeur ;
les bois et les montagnes leur ont servi de retraite. Environ
soixante de ces individus furent conduits dans Grenoble
le dimanche au matin. Toute la population manifesta
ses sentimens à leur égard par les cris de vive le roi
dont elle les accueillit à leur passage. La cour prevôtale
s'est de suite rassemblée , et elle instruit leur procès
avec activité : ils seront punis suivant la rigueur des lois.
Un aubergiste d'Eybens , nommé Robelin , qui avait
logé des rebelles , est arrêté , et a fait , dit-on , des révélations
importantes contenant la nature de cette
trame et de ses principaux agens. A
Un sieur Didier, âgé de soixante-quatre ans , et déjà
signalé comme agitateur du côté de Lyon , paraît avoir
été le principal moteur de ces troubles. Sa tête est mise
à prix dans le département , et on a offert 20,000 fr. à
qui le livrerait mort ou vif. On nomme pour chef militaire
un sieur Guillot , lieutenant d'artillerie à la demisolde;
sa tête est également mise à prix .
La légion de l'Isère s'est conduite avec un entier dévouement.
Pas un des soldats n'a manqué à son devoir.
On assure qu'un des premiers soldats qui ont abordé les
rebelles est un grenadier nommé Ponsard, qui avait suivi
Bonaparte à l'île d'Elbe , et qui a tué de sa main un des
chefs en répondant par le cri de vive le roi aux cris de
vive l'empereur. La garde nationale de Grenoble n'a pas
montré moins de zèle et de bonnes dispositions. Une
compagnie des grenadiers de cette garde a voulu marcher
avec la troupe de ligne ; et enfin un grand nombre d'officiers
à la demi-solde , en résidence à Grenoble , se sont
empressés d'offrir leurs services au général et au préfet.
On cite aussi , avec beaucoup d'éloges , la conduite des
dragons de la Seine et de la légion de l'Hérault.
La tranquillité est déjà rétablie. Cependant on fait
)
558 MERCURE DE FRANCE .
entrer dans le département quelques régimens d'infante
rie et quatre cents hommes de cavalerie pour le parcourir
et enlever jusqu'aux dernières traces de rébellion.
Lorsque l'on connut à Lyon que le général Donnadieu
demandait un détachement de la garde nationale pour
se porter vers la côte Saint-André, tout le monde se présentait
pour partir, et on n'eut de peine que pour réduire
ledétachement au nombre demandé.
Par les actes des autorités , publiés à Grenoble le 7 et
le8mai , on sait qu'il a été prescrit de remettre les armes
et munitions aux mairies de chaque commune.
Il est défendu , sous peine d'être passé par les armes ,
dedonner asile au sieur Didier.Le département de l'Isère
est regardé comme en état de siége , et les autorités
civiles et militaires ont un pouvoir discrétionnaire ; diverses
mesures de police ont été prises pour prévenir les
attroupemens , surveiller les voyageurs , les étrangers et
les inconnus ; tous les officiers étrangers , à lademisolde
, ou en retraite , ou en réclamation , ont eu une
heure pour sortir de Grenoble , dont les portes leur ont
été ouvertes le 8 mai au matin , depuis huit heures jus
qu'à neuf.
Survingt-trois condamnés , cinq ont été recommandés
à la clémence du roi. Les communes qui avaient été entraînées
à la révolte , ont envoyé au préfet leur soumission
enimplorant la clémencedu roi.
Cet événement adémasqué la plupart des ennemis de
l'ordre que contenait le pays , et il ne servira par-là qu'à
donner les moyens d'affermir la tranquillité en faisant
mieux connaître la force de l'autorité du roi .
Le roi , pour récompenser le zèle et la fidélité de ceux
qui se sont principalement distingués dans la malheu
reuse affaire de Grenoble , a conféré le titre de vicomte
aulieutenant général Donnadieu ; celuidebaron, au che
valier Vautré , colonel de la légion de l'Isère ; le sieur -
Olivet, major d'infanterie réformé , est porté à la demisolde,
pour être incessamment remis en activité; le sieur
Friol , capitaine d'infanterie , est nommé officier de la
Légion d'Honneur; le sieur Gelly, chefde bataillon de
ΜΑΙ 1816 . 559
L
la légion de l'Hérault , est nommé chevalier de Saint-
Louis ;; la croix de la Légion-d'Honneur est accordée aux
sieurs de Salmar, officier de la garde nationale de Grenoble
; Deidier, capitaine de la légion de l'Hérault; Pella,
capitaine de la compagnie départementale de l'Isère ;
Rainouls , sergent de la légion de l'Hérault ; Ponsard et
Tartif , grenadiers de celle de l'Isère.
-Unesociétépolitique et secrète s'était réunie à Amiens
depuis trois mois. Ces sortes d'institutions, contraires à
P'esprit du ggoouuvveerrnneemmeennt constitutionnel , et qui tendent
à former dans l'état des associations propres à diviser les
citoyens , à entraver la marche du gouvernement, à égarer
l'opinion en faveur des factions , toujours ennemies de
l'autorité même au moment où elles paraissent la seconder
, ne peuvent convenir à l'état actuel de la France.
Instruite que les autorités n'avaient point apportéd'obstacles
à la formation de la société d'Amiens ; que même
M. le procureur général de la cour royale , Morgan ,
avait consenti à en être membre ; que M. le préfet Séguier
l'a tacitement autorisée en n'avertissant pas les ministres
de son existence ; qu'enfin M. le colonel de la légion
départementale Clouet en est un des chefs et des
fondateurs ; Sa Majesté a rendu une ordonnance qui révoque
ces fonctionnaires , et qui ordonne la dissolution
de la société.
-On travaille à convertir en oratoire la chambre que
la reine occupa à la Conciergerie. Les murs seront revêtus
de marbre noir , parsemé de larmes d'or. Le pavé actuel
formé de briques posées sur champ sera respecté et conservé
tel qu'il a été foulé par les derniers pas sur la terre
de cette auguste princesse . L'autel aura la forme d'un
monument sépulcral , de marbre blanc; le fond ou retable
sera de marbre noir. Au-dessus s'élevera un Christ
de marbre blanc en ronde-bosse .
Sur le devant d'un prie-dieu , aussi de marbre blanc ,
sera gravé en lettres d'or le testament de la reine. Une
seule croisée , formée de vitraux gothiques , éclairera le
monument et portera le jour sur l'autel. Le mur de cet
560 MERCURE DE FRANCE.
1
oratoire , adossé à la chapelle des prisonniers , est percé
d'une grande ouverture , afin que de cette chapelle on
puisse jouir de la vue du monument.
On dit que Sa Majesté a ordonné que les portraits
de Cathélineau, premier chef des Vendéens , fût placé,
avec ceux de Lescure , de Laroche- Jacquelin , de Charrette
et de Georges , dans la salle des maréchaux de
France.
Pour célébrer le mariage de Mgr. le duc de Berry,
la ville de Paris dotera de 1200 fr . quatorze jeunes filles,
dont douze seront designées par MM. les curés , et deux
par les consistoires du culte réformé.
- La garde nationale à cheval , de service aux Tuileries
le 3 mai, n'a point voulu quitter ce poste d'honneur
sans laisser à la cavalerie de la garde royale un témoignage
d'estime ingénieusement exprimé dans le quatrain
suivant , tracé sur la muraille , aux cris de vive le roi !
Braves amis , garde fidèle ,
Nous vous rendons ce dépôt précieux ,
Qui fut un jour commis à notre zèle :
Nous l'aimons comme vous , si vous le servez mieux.
-MM. Becquey , Trinquelague , Tabarié et la Bouillerie,
ont été attachés, en qualité de sous -secrétaires d'état,
aux ministres de l'intérieur, de la justice , de la guerre et
des finances .
Depuis un mois , le nombre des Anglais a beaucoup
augmenté à Paris. En général , ces étrangers font peu
de dépense ; aussi le peuple a-t-il perdu l'habitude qu'il
avait autrefois d'appeler mylord tout individu qui avait
la tournure et l'accent britanniques. Avant la révolution
les Anglais voyageaient par curiosité; à présent ils voyagent
par économie.
- Le mariage de la princesse Caroline-Ferdinand-
Louise de Sicile avec S. A. R. Mgr. le duc de Berry, a été
célébré à Naples , le 24 avril , dans la chapelle du pa
lais .
ΜΑΙ 1816. 56
C'est le prince Léopold , oncle de la princesse , qui
était chargé, pour cette cérémonie, de la procuration
deMgr. le duc de Berry.
OYAL
S. Em. le cardinal archevêque de Naples a présidé à
cette auguste cérémonie , qui a été terminée par un Te
Deum, et annoncée au peuple par des décharges d'artillerie.
Le soir, la cour a paru au théâtre Del Fondo, et y
a reçu les plus vifs témoignages de l'allégresse publique .
Le soir la ville a été illuminée. Le comte de Narbonne-
Pelet a donné un grand repas pour célébrer cette heu- 5
reuse union .
- Les généraux Lefèvre-Desnouettes et Bertrand
ont été condamnés à mort par contumace. SEINE
Le général Cambronne s'est retiré à Nantes , au
sein de sa famille .
-
C.
- Il règne un excellent esprit dans le département
des Côtes-du-Nord. Tous ses habitans , oubliant le passé ,
ne rivalisent plus que de zèle et de dévouement pour le
service du prince et de la patrie. Toutes les communes
ont fait à l'état l'abandon de ce qui leur revient pour
leur part de contribution à l'emprunt forcé. Cette remise
généreuse s'élève à une somme d'un million deux cent
mille francs .
A la nouvelle de la découverte de la conspiration
de Paris, tous les officiers à la demi-solde qui se trouvent
àLangres , se sont réunis dans les salons de la mairie ,
ety ont renouvelé , devant le buste du roi, leur serment
de fidélité à la cause des Bourbons .
-On annonce qu'il n'y aura point cette année d'ex
position publique de peinture au Louvre. Cette exposition
est remise au 24 avril prochain , époque de la rentrée
du roi en France , et qui serapar lasuite cellede
l'ouverture du salon , de deux ans en deux ans.
TOME 66. 36
562 MERCURE DE FRANCE .
м
EXTÉRIEUR.
Les bruits concernant quelques mésintelligences entre
les cours de Londres et de Pétersbourg , ont été démentis
par le Courrier.
M. Brougham , membre de la chambre des communes
dans le parlement britannique , doit y présenter
un bill tendant à étendre et assurer la liberté de la
presse.
Le peuple des campagnes , dans plusieurs cantons
du comté de Suffolck , a vu avec peine l'introduction de
machines propres à économiser la main-d'oeuvre dans
plusieurs parties de l'agriculture ; et plusieurs fermiers ,
qui se livraient à ces expériences , ont eu leurs propriétés
incendiées .
-
La compagnie des Indes a conclu avec le Népaul
une paix qu'on dit être très-avantageuse.
- Le bruit s'est répandu que des nègres avaient détruit
la colonie de Sierra-Léone , sur la côte d'Afrique .
Les troupes bavaroises ont pris possession de Landau
et d'une partie du ci-devant département du Mont-
Tonnerre. L'arrondissement de Mayence , et partie de
celui de Spire , passeront au duc de Hesse - Darmstadt.
- D'après le dernier traité conclu entre la Bavière et
l'Autriche , ce dernier état possède une population
de 27,956,000 individus .
- L'empereur d'Autriche a rétabli l'ancienne constitution
du Tyrol, Cette constitution donnait à l'ordre des
paysans beaucoup de droits et d'avantages ; son rétablissement
a produit une agréable sensation en Allemagne.
Une nouvelle capitulation , passée entre la France
:
ΜΑΙ 1816 . 563
et huit cantons suisses , règle le service des troupes de
cette nation en France. Ces troupes pourront être rappelées
dans leur pays en cas de guerre.
-L'émigration pour l'Amérique continue en Suisse ,
et il se fait dans le canton de Bâle beaucoup de ventes
depropriétés .
On poursuit à Madrid des instructions secrètes
contre les conspirateurs qui y ont été découverts ; mais
les journaux ne donnent aucun détail sur cette affaire .
- La reine d'Étrurie réclame des indemnités territoriales
, qu'il paraît difficile de lui assigner .
- La cour de Brésil fait venir dans ce pays de nouvelles
troupes de Portugal ; ce qui fait craindre aux
Anglais que ce gouvernement ne songe à se mettre hors
de leur dépendance.
-Le dey de Tunis , par suite d'une négociation entre
lui et lord Exmouth , amiral anglais , a déclaré que
dorénavant les Européens , sujets des puissances alliées de
l'Angleterre , avec lesquelles le dey entrerait en guerre ,
seront traités en prisonniers de guerre , selon les usages
de l'Europe , et échangés ou rendus à la fin des hostilités
.
MERCURIALE.
-Un académicien demandait l'autre jour à un de ses
confrères ce que disaient les journaux . ( C'était le lendemain
de la séance de l'Académie Française . ) -Mais
rien , répondit l'autre ; ils ne parlent que de nous .
On lit sur une enseigne , boulevard de la Madeleine
, n° . 16 : Frédéric Wandt, accordeur de pianos et -
de harpes de S. A. S. Monseigneur le prince de T.....
564 MERCURE DE FRANCE.
P.... Nous apprenons avec plaisir que les talens de Mgr.
de T.... P.... , comme musicien , ne se bornent pas
seulement à chanter la palinodie.
- On parle beaucoup d'une caricature anglaise qui
représente le prince de Saxe -Cobourg au moment de son
débarquement.
Il est à demi-vêtu des lambeaux d'un vieil uniforme ,
qui l'habille à l'écossaise , et à peu près comme un prisonnier
français sortant des pontons d'Angleterre.
John Bull pourvoit magnifiquement à ses besoins ; il
lui présente le vétement nécessaire et une femme. Et
voilà comme on est généreux par-delà le Pas-de- Calais!
-MM. du Singe boiteux demandent quelle différence
existe entre la bétise , la sottise et lafatuité. Suivant le
Dictionnaire de l'Académie , et les définitions les plus
exactes , on entend par béte un animal qui mange , végète
et ne pense point. Le sot est un être qui ne sait ni
cequ'il faut penser , ni ce qu'il faut dire. Lefat est celui
que les sots croient unhomme d'esprit .
Ces Messieurs ont prouvé l'exactitude de ces définitions
.
On a pu voir dans un des derniers numéros de la
Quotidienne, des réflexions très-sensées sur la propriété
littéraire. Elles tendent à établir le principe que cette
propriété doit être transmissible à perpétuité par héritage
comme tout autre bien , et à démontrer les avantages
qui en résulteraient pour l'état ainsi que pour les
lettres. Mais on trouve dans le même article que nous
sommes un peuple ignare et inepte , qui n'a à prononcer
quesur le mérited'écrivains non moins ineptes et ignares,
etquelques autres gentillesses aussi étranges ou étrangères,
mises là sans doute exprès au milieu de quelques idées
justes pour que le lecteur n'oublie pas qu'il lit la Quotidienne.
-Le même Journal s'est procuré des renseignemens
exacts sur le voyage de la sainte-ampoule lorsqu'elle arriva
du ciel à Reims; on croit qu'il en sera rédigé une
ΜΑΙ 1816 . 565
)
notice historique qui fera partie de l'Histoire générale
des Voyages , dont on annonce une seconde édition.
-Un Journaliste a annoncé que les demoiselles d'une
petite ville et quelques jeunes filles du même endroit ,
s'étaient réunies pour envoyer une adresse au pied du
trône. A cette occasion un de nos confrères a demandé
avec surprise s'il y avait des jeunes filles qui ne fussent
pas demoiselles. La naïveté est trop forte. Comment ne
sait-onpas ou ne sait-on plus aujourd'hui que les demoiselles
sont des personnes comme il faut , et que les
jeunes filles sont..... sont enfin de simples filles? Et ces
gens-là parlent de leurs lumières !
---
M. Charles Nodier prétend , dans le Journal des
Débats, que les plaisanteries de Molière , dans le Bour
geois Gentilhomme ,, sont cause que nous n'avons niun'
bon dictionnaire , ni une bonne grammaire; que l'étude
de la grammaire générale et de la métaphysique est la
science des athées ; que les méthodes nouvellement tentées
pour perfectionner l'éducation du peuple sont un
fruit dangereux et perfide venu de l'étranger, et fortement
imprégné de philosophisme. Il ne voit qu'un syllabaire
qui puisse prévenir les dangers de tout cet appareil
de science ; un syllabaire est tout ce qu'il faut aux hommes
et aux états ... Ce bon M. Nodier ! le voilà revenu à
I'ABC; est-ce qu'il serait tombé en enfance ?
-Mademoiselle Garnerin s'élevait lentement lors de
sa dernière ascension. On assure que, surprise du poids
qui la retenait , elle a trouvé dans son ridicule la petite
chronique et les facéties du Journal de Paris .
Le Journal des Débats , dans un article tout-à-fait
galant pour madame Catalani , nous apprend que l'on
doit au désintéressement , presque à la modestie de cette
dame, la résolution qu'elle a prise de varier un peu les
plaisirs du public en le faisant jouir des talens de madame
Strinasacchi, et de plusieurs autres artistes distingués
qu'elle appelle à son aide. Que de générosité ! notre
confrère n'en revient pas. Peu s'en faut qu'il ne place ce
566 MERCURE DE FRANCE .
1
trait d'abnegation unique dans les annales des coulisses ,
à côté de tout ce que nous ont offert de mieux en fait de
grandeur d'âme les Grecs et les Romains; il n'y a véritablement
que ceux qui , comme le caissier du théâtre ,
savent combien il en a coûté à madame Catalani pour
remplir seule la scène , qui puissent calculer au juste
toute l'étendue du sacrifice.
Les Annales nous ont dit que le poëte auteur des
Tombeaux de Saint-Denis fut menacé par la police de
Bonaparte d'être jeté dans les cabanons de Bicêtre , afin
de dompter ses inclinations trop royales , et de forcer son
Pégase à s'attacher au char de la Victoire. Malgré la vanité
connue des poëtes , nous ne supposions pas à celui-ci
autant de prétentions , et nous avions toujours cru qu'il
avait suffi de le menacer d'une pension ou d'une place,
pour assouplir la roideur de sa muse.
- Il y a de si jolis mots, que tout l'esprit des sots ne
peutparvenir à en faire des bêtises. Les vers deRacine sont
si beaux qu'ils font plaisir même dans la bouche de Lacave.
Le Niais Rose , du 30 avril , avait rapporté quelques
traits si heureux, qu'ils n'ont rien perdu à être cités par
lui.
Il y a des journaux qui se fatiguent à se créer des
difficultés presque insolubles : pourquoi n'être pas sot
tout bonnement, et tel que Dieu vous fit ? Dernièrement
la Gazette était très-embarrassée de savoir « si les oeuvres
posthumes de l'auteur de Charles IX soutiendront aujourd'hui
la réputation qu'elles auraient peut-être eu grande
peine à obtenir, au moment même de la mort de Chénier,
ily a cinq ans passés.>>>
Soutenir une réputation qu'on n'a pas , qu'on n'aurait
peut-être pas eue... ! voilà de ces tours de force qu'il faut
voir pour les croire. La bonne Gazette ne fera jamais
proposer sur son compte de ces problèmes désespérans ,
et chacun trouve non-seulement qu'elle soutient , mais
encore qu'elle étend tous les jours la réputation de niaiserie
etderadotage qu'elle n'a pas eu peut-être grand peine
ΜΑΙ 1816. 567
à obtenir , il y a déjà , au dire de ses lecteurs , plus d'un
siècle passé.
- Un journal rapporte le mot d'un ancien ministre ,
qui disait que, pour bien gouverner, il suffisait de deux
choses : Une religion aux pauvres et des plaisirs aux
riches . Cela suffit , en effet , pour gouverner.... comme
l'ont entendu tant de ministres ; mais , pour gouverner,
commel'aurait entendu, par exemple, Henri IV, il y aurait
peut- être un autre secret , et ce serait celui de donner
une religion aux riches et des plaisirs aux pauvres .
« J'observe que je dois vous ennuyer, » disait dernièrement
un des rédacteurs de la Quotidienne. -L'observation
est juste , mais elle n'est pas neuve.
Quelqu'un comparait le style du Constitutionnel au
débit de Lacave ; l'élégance de la Quotidienne au grasseyement
de mademoiselle Leverd ; les prétentions du
Journal des Débats au pathos de Lafont ; le radotage de
la Gazette de France aux minauderies de madame Thénard
; les grands articles du Journal Général aux longs
bras de Baptiste aîné ; les hoquets de Damas aux petits
articles du Journal de Paris; la malice du Nain Rose à
l'ingénuité de Brunet ; le bon ton du Géant Vert à la
pudeur de Tiercelin ; la gaîté du Diable Boiteux à la
chaleur de Saint-Phal ; enfin le bon sens et la modestie
des Annales à l'esprit de mademoiselle Bourgoin et à
l'humilité de madame Charlatani.
-
Leplan des finances.
Qu'on impose l'orgueil , la patrie est sauvée ,
Disait pertinemment un nouveau financier .
Si ce fonds est admis , je sais un tenancier
Qui seul paîra la dette; et c'est monsieur F..vée .
:
Il faut que le Journal de Paris soit bien pauvre
pour piller MM. Théaulon et d'Artois : ces messieurs
avaient dit avant lui :
)
568 MERCURE DE FRANCE.
1
Aux mélodrames nouveaux
La foule se jette ;
J'aime mieux les animaux ,
Ce n'est pas si bête.
LePetit Chroniqueur dit , en parlantdu Régent dressé
par M. Franocni ,
Les acteurs sont des chevaux ;
Ce n'est pas si bête.
Il nous semble , avec Bridoison , que c'est encoreplus béte
que ces messieurs .
-Dans les Annales du 13 mai , article de la Semaine,
par M. V. , on lit ce qui suit :
« Quand pourrons-nous dire avecHorace : Nos teneant
>> dulces ante omnia musce. »
Il est pénible pour nous de détruire la douce illusion
de M. V.; mais nous sommes obligés de lui donner la
triste certitude qu'il ne pourra jamais exprimer ce voeu
avec Horace ; car Horace n'a jamais rien dit de semblable.
Seulement, un poëte de son pays et de son siècle ,
vulgairement connu sous le nom de Virgilius Maro , a
dit , dans un poëme latin intitulé les Géorgiques ,
-
Me.
Accipiant.
dulces ante omniamusæ.
Nous avons promis dans notre dernier numéro de
faire tous nos efforts pour nous procurer la réponse
d'Asmodée à la proposition qui fut faite aux rédacteurs
du Diable Boiteux par ceux du Nain Rose, le 7 mai dernier,
au moment où ceux-ci reconnurent avec douleur
qu'il leur était absolumert impossible de paraître . Voici
cette réponse , telle qu'elle nous aété communiquée :
ΜΑΙ 1816. 569
« Paris , 7 mai 1816, 11 heures et demie du soir.
» Messieurs ,
>>Vous êtes dans l'adversité ; nous partageons votre
» peine. Il ne vous reste , dites-vous , que quatre abon-
>> nés ; nous le croyons bien , et peut-être n'en avez-
>>vous jamais eu davantage. Quant au nombre des nô-
>> tres , c'est un secret ; et ni vous ni le public..... vous
>> ne le saurez pas. ,
>>Mais, puisque vous connaissez le proverbe Asinus
>> asinum.... , adressez - vous à MM. de l'Ane Vert.
>> Ce pauvre Géant ne doit rien dédaigner. Vos plaisan-
>> teries , d'ailleurs , sont de sa couleur; et , malgré sa
> masse et votre exiguïté , on assure qu'on peut vous
>>> mesurer tous deux à la même aune.
>> Nos condoléances et ce conseil sont tout ce que je
>> puis vous offrir. Si , au reste , vous en êtes réduits à
» tirer le Diable par la queue , tout à vous , je me re-
>> tourne.
>> ASMODÉE.
Après avoir reçu ce billet , le Niais Rose s'est livré
aux conseils du Diable , et, au moment où on le croyait
près de tomber d'inanition , on l'a vu , pour se soutenir,
grimper sur le dos de l'Ane Vert.
Les deux associés espèrent pouvoir continuer avec
succès , en se réunissant, le commerce de friperie littéraire
dont ils se disputaient les profits.
Ici cependant , quelques musards , que la plus petite
chose occupe , se trouvent étrangement embarrassés .
Est-ce, demandent-ils , le Géant qui s'est fait Nain?
est-ce le Nain qui est devenu Géant ? Les uns ne voient
plus dans le Géant Vert qu'un nain bien épais , bien
lourd , qu'un pygmée qu'écrase sa propre massue ; les
autres pensent que le Nain Rose a déjà dissous et volatilisé
l'énorme Géant. On va jusqu'à dire que, pour être
70
MERCURE DE FRANCE.
utile au moins deux fois dans sa vie , il en fera bientôt
autant du Diable Boiteux ; mais , s'il y parvient , on
craint qu'il n'en meure d'indigestion ,
Voici , au reste , pour la satisfaction des curieux , ce
qu'on nous a dit être dans cette affaire l'opinion du public
:
Sur l'union du Nain Rose et du Géant Vert.
Un Nain vient de s'unir avec certain Géant :
L'un en est plus petit , et l'autre pas plus grand.
mmm
ANNONCES.
Le Spectateur français , depuis la restauration du
trône de Saint-Louis et de Henri IV; ou Variétés politiques
, morales et littéraires , recueillies des meilleurs
écrits périodiques publiés du 31 mars au 31 décembre
1814, faisant la suite du Spectateurfrançais au dixneuvième
siècle , avec cette épigraphe :
Vis unita fortior .
Deux volumes in-8°. broches. Prix : 6 fr. , et 7 fr. 50
cent. par la poste. On ne vend plus le premier volume
séparément.
A Paris , chez Beauce , libraire et éditeur de musique ,
rue Guénégaud , nº. 18.
Les Dames du Lis , poëme , dédié à S. A. R. Madame
la Duchesse d'Angoulême ; par M. J. Brisset , garde-ducorps
du Roi , compagnie d'Havré.
In-8°. Prix : 75 cent.; par la poste , franc de port ,
I franc.
A Paris , chez Alex. Eymery, rue Mazarine , nº. 30 ;
Delaunay, au Palais -Royal , galerie de bois .
TABLE DES MATIÈRES
DU
1
TOME SOIXANTE-SIXIÈME .
wwwwwww
POÉSIE .
Nouveau Tableau de Paris .
La Prude et la Glace , fable.
Le Pavotet la Rose.
Épigramme
Traduction de la première satire d'Horace.
Le Sage au Désert , et les deux Ours , fable.
Mon Testament.
Le Coup de Fusil ..
Pages.
3
6
7
Ib.
1
49
53
98
103
Les Malheurs des augustes prisonniers du Temple.
146
La Violette , 193
L'Amour endormi ( inscription. ) . 195
Le Pygmée et le Géant. Ib.
La Tourterelle ' et sa Fille . • 241
Vers latins sur la fête de M. Laugier • 244
Les Eaux de Bagnères , ronde Ib.
Le Fat et l'Amour . 246
Imitation de la quinzième nuit d'Young. - Le
Monde. 289
La Justification du Prédicateur .
292
Épigramme sur Regnault de Saint- Jean-d'An- 1
gély.
L'Incognito..
۱
• • 293
294
L
572 TABLE DES MATIÈRES.
Question.
La Prisonnière fugitive.
Bouts-Rimés..
Vers inédits de La Fontaine..

Pages.
294
338
340, 444
341
385
Salut au Printemps . .
Épître à l'Ingénuité. 387
Bouts-Rimés . . 390
Logogriphe-Encyclopédique 434
Portrait d'un Marin. . 443
L'Enthousiasme d'un Poëte, ou le Pouvoir du Tabac.
• 482
Le Cognassier et le Poirier. 483
Élégie. 529
Épître à M. le chevalier de L***. 531
La Coquette fidèle . 533
Épigramme Ib.
:
Enigmes . 8 , 55 , 105, 151 , 247, 295, 342,
343, 389, 534 .
Logogriphes.
Charades
.. 8 , 56, 105, 152, 196, 247, 295,
343, 389, 534 .
8, 56, 105, 151 , 196, 247, 295 ,
296, 389.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
De l'Angleterre ; par Rubicon. ( Analyse. )...
Jeanne de France; par madame de Genlis. ( Analyse.
) . ..
Alfred , poëme en quatre chants; par M. Mille-
1
9
27
voye . . •40,
Les Dimanches; par madame de Genlis.
74
發57
Réflexions philosophiques ;parM. de Raymondis .
(Analyse. ). 65
Instruction publique . 78, 106, 153
Beaux-Arts.. 62, 235, 323
Les Harmonies de la Nature. 89, 121
TABLE DES MATIERES. 573
Pages.
Parallèle de la Chirurgie anglaise avec la Chirurgie
française. ( Analyse. )
Notice littéraire sur La Harpe..
163
198
Mélanges critiques et littéraires ; par Pigault-Lebrun.
( Analyse. ) . 248
Concordance des trois Systèmes de Tournefort ,
Linnéus et Jussieu . 255
Fables nouvelles ; par Jeauffret . ( Analyse. ).
Notice sur la vie et les ouvrages de Collé.
263
272
Pathologie interne, médecine. 301
Adèle Dorsay. Idée de cet ouvrage.
Dix-huit mois d'un Siècle. ( Extrait. ).
305
306
Biographie moderne. ( Analyse.) . . 344
Jeanne Royez, ou la Bonne Mère . 351
Notice sur Ducis . 486
Épidémies d'Hippocrate ; par M. le chevalier de
Mercy.
360

Mémoires sur la Révolution d'Espagne ; par l'abbé
de Pradt. ( Analyse. ). 367
Observations sur le Magnétisme animal. ... 391
Notes critiques sur l'ouvrage intitulé de la Monarchie
française; par M. le comte de
Montlausier . 418
Quinze jours à Londres .. 445.
Histoire de madame de Maintenon ; par M. Lafont
d'Aussonne. ( Extrait .). • 541
MÉLANGES.
De la Folie.
Sur les Finances ; par M. Morin. ( Extrait. ).
Caroline, ou les Épreuves.
Manifeste de l'empereur de Russie ; éloge de ce
souverain .
L'Astronome et sa Servante , anecdote
Le vrai Plaisir, ou la gaie Science.
Des Femmes .. .
• 170,
15
113
1
107
143
382
205 •
226
574
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Anecdotes , découvertes , inventions. 286, 334, 383
431, 527
De l'Ennui . 307
Description d'un vaisseau construit par Tibère-
César-Auguste. 318
Sur l'éducation. 320
Nécrologie . 327
Bateaux à Vapeur 331 , 380
Parallèle de Condorcet, de Fontenelle et de Vicqd'Azyr,
dans l'Éloge historique . 364
Sur le Mensonge , morceau inédit de Diderot.
L'Épreuve , conte.
377
396
Sur les épigrammes de madame de Genlis. . 417
Discours de M. de Châteaubriand sur les moyens
de faire cesser l'esclavage des blancs .
Journal général des Sciences médicales. ( Prospectus.
)
La Mauresque , anecdote du seizième siècle .
Le Malheur.
Notice sur le soi-disant ordre du Saint - Sépulcre.
427
452
453
472
535
VARIÉTÉS .
Correspondance dramatique. ... 45,
93, 141 , 163 , 237, 274, 329, 382, 422
Revue des Théâtres .
469, 503,
521
Au Rédacteur du Mercure.
179
A M. Picard , directeur de l'Odéon . 186, 2.77
Épigrammes inédites de Lebrun. 261
Lettre de M. Michalon à messieurs les rédacteurs
du Diable Boiteux... • 297
Sur Mirabeau , épigramme. 317
Au Rédacteur du Mercure , sur une opinion de
M. Petitot. 366
Les Os à Ronger, ou deux Mots de Réponse au
Chasse-Marée , entrepreneur des coups de
béquille du Diable Boiteux. 383
TABLE DES MATIÈRES . 1
575
La Comédienne .
Lettre au Rédacteur sur la Galerie historique et
pittoresque, ou Cours d'Histoire générale par
tableaux.
Lettre au même sur le Métronome .
Sur la Violette.
Pages.
408, 509
415
416
421
466 1
473, 527,
563
516 ...
...
Installation des quatre nouvelles académies .
Mercuriale • ...
Extraits d'un ouvrage de l'abbé de Pradt.
1
NOUVELLES .
Ordonnance du roi relative à l'organisation de
l'Institut.
Faits détachés
Annonces . 191 , 479, 480 .
280 ..
288, 334, 335
524,
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES .
De l'Imprimerie de FAIN , rue de Racine , nº. 4.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le