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Nom du fichier
1815, 12, 1816, 01-02, t. 65, n. 13-24 (2, 9, 16, 23, 30 décembre, 6, 13, 20, 27 janvier, 3, 10, 17 février)
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25.30 Mo
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629
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Texte
MERCURE
RO
DE FRANCE.
www
TOME SOIXANTE-CINQUIÈME .
HERMEZ .
www
A PARIS ,
CHEZ A. EYMERY , LIBRAIRE , RUE MAZARINE ,
No. 30.
1815.
w
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
MEM AOBK
MERCUREPUBLICLIBRAR.
DE FRANCE.
586419
ASTOR , LENOX AND
TILDEN FOU♦
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MERCURE , rue Mazarine , n° . 30.
-
MM. les abonnés recevront au premier jour
la Table des Matières du LXIII . volume, que
l'ancienne administration aurait dû leur fournir.
POÉSIE .
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION DE LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE .
Ier . CHANT .
Je chante ce guerrier, pieux et magnanime ,
Qui, par de longs travaux , dans les champs de Solime ,
Contre les Sarrasins signalant son grand coeur,
Délivra de leur joug le tombean du Sauveur.
MERCURE DE FRANCE.
Vainement des démons la noire jalousie
Souleva pour le perdre et l'Afrique
et l'Asie ;
Aidé de l'Éternel , sous les saints étendards
,
Il réunit enfin ses compagnons
épars.
Otoi , qui sur ce mont illustré par la fable ,
Ne te décores point d'un laurier périssable ;
Mais , le front couronné de soleils radieux ,
Présides aux concerts des habitans des eieux ,
Muse , environne-noi de tes brillantes ailes ,
Répands sur mes écrits tes clartés immortelles y
Et pardonne à mon art si d'un lustre emprunté
J'embellis quelquefois l'austère vérité !
Tu sais que , de tout temps , l'heureuse poésie
Des volages mortels captiva le génie ,
Et que , par le secours de ses chants séducteurs ,
La vertu peut dompter les plus rebelles cours .
Telle d'un peu de miel la douceur mensongère
Déguise au jeune enfant les sucs d'une herbe anière ;
Credule , il boit la coupe avec avidité ,
Et poise dans ses flancs la vie et la santé.
Toi , généreux Alphonse , âme tendre et sublime ,
Qui répares les maux dont je fus la victime ,
Et qui , me dérobant aux caprices du sort ,
A travers mille écueils m'as conduit dans le port ;
Reçois d'un front serein et d'un oeil d'indulgence
Ces vers que je consacre à la reconnaissance .
Peut-être un jour viendra que ma timide voix
Sur de plus nobles tons chantera tes exploits ;
Et si jamais du Christ la nation fidèle
Peut goûter les douceurs d'une paix fraternelle ,
Et tente de ravir aux cruels Sarrasins
L'auguste monument arraché de nos mains ,
Qui peut te disputer le sceptre de la guerre ,
Et l'empire de l'onde on celui de la terre ?
Emule glorieux des princes dont tu sors ,
Écoute cependant nos sévères accords,
TIRKVBA
DÉCEMBRE 1815. 5เศ
Déjà , cinq ans et plus , nos légions guerrières
Avaient dans l'Orient déployé leurs bannières ,
Et Nicée , Antioche , et Tortose à la fois ,
Respectaient , dans nos fers , l'étendard de la croix.
En vain pour délivrer leurs superbes murailles ,
La Perse avait tenté le destin des batailles ;
Vainqueurs de ses efforts , à l'abri des autans ,
Les Chrétiens attendaient le retour du printemps ,
Et des mers en courroux grondait encore l'abîme ,
Lorsque le Tout-Puissant , de son trône sublime ,
Qui s'élève au-dessus de la voûte des airs
Autant que le soleil au-dessus des enfers ,
Regarde , et sur-le-champ voit réunis ensemble
Tous les divers objets que le monde rassemble ;
Et de cet oeil qui va jusqu'au fond de nos coeurs ,
Épier le secret des humaines erreurs ,
Il voit l'heureux Bouillon , transporté d'un saint zèle ,
N'aspirer qu'à l'honneur de venger sa querelle ,
Et plein de fermeté , de constance et de foi ,
Travailler sans relâche an règne de sa lới ;
Mais Baudouin lui découvre une âme intéressée ,
Sans cesse loin du ciel égarant sa pensée .
Il voit Tancrède , épris d'an malheureux amour,
Détester en secret la lumière du jour ;
Tandis que dans les mars d'Antioche conquise ,
Oubliant des Chrétiens la pieuse entreprise ,
Boërnond , tout entier au soin de sa grandeur,
Introduit cependant le culte du Sauveur;
Et , sur la paix , les arts , les moeurs et la justice ,
D'un état florissant élève l'édifice.....
6
MERCURE DE FRANCE .
mm
LE JOUR DE FÊTE ET LE JOUR OUVRIER ,
FABLE.
Le Jour de Féte , après un splendide festiu ,
Était ivre à la fois de plaisir et de vin ;
Portant veste ,
En riche et bel habit , escarpins , bas de soie ,
Il est heurté soudain par le Jour Ouvrier,
sabots , bonnet et tablier .
Gare , manant , dit-il : quel rastique équipage ?
Veux-ta , ur me salir, rester sur mon passage ?
Pourquoi , dit celui- ci , mépriser nos travaux ?
Tu leur dois tous tes biens , ton luxe et ton repos.
Nous filons tes habits , nous cousons ta chaussure ;
Nous labourons le champ qui fait ta nourriture ,
Nous foulons le raisin qui trouble ton cerveau :
Sans nous tu serais nu et tu boirais de l'eau .
Le Jour de Fête , un peu confus de l'aventure ,
Court , poursuit ses plaisirs , et , loin de la nature ,
N'éprouve que dégoût , regrets , fatigue , ennui .
L'autre , après le travail , retourne à sa masure ,
Et trouve le bonheur qui l'attendait chez lui .
Malheur au riche , au grand , dont l'injuste caprice
Insulte l'artisan , l'honnête laboureur ;
Il ne vit , ne jouit que par leur seul labeur.
C'est un enfant ingrat qui maudit sa nourrice.
www www
ÉNIGME.
Sans lui faire aucun compliment ,
Je serre l'homme étroitement.
Quoique souvent brillant de broderic ,
Je n'en tiens pas moins en état
DÉCEMBRE 1815. 7
Ce qui ne doit servir qu'au bien de la patrie ,
Et qu'à la gloire de l'état .
LOGOGRIPHE .
Je suis un composé de sept membres ntiles ,
Et l'on me voit dans les cours , dans les villes ;
J'étale des mortels l'art le plus séduisant :
Tantôt je suis badin et tantôt je suis sombre ;
Je suis galant et sérieux ;
Chez moi l'on voit des hommes et des dieux ,
Et je dois mon éclat à l'ombre.
Dans mon corps est un élément ,
Qu'un suppôt de Bacchus hait jusqu'au monument ;
Mais l'on y trouve aussi ce que tout parasite
Préfère à l'honneur , au mérite.
J'offre encore un lieu plein d'appas ,
Où les plaisirs naissent avec les pas.
On trouve dans mon sein un frère pacifique
Que son aîné cruellement
Fit périr sous les coups da plas vil instrument ;
De plus, deux notes de musique ,
Un ornement d'église éclatant de blancheur ,
Un mot qui n'a point de laideur ,
Une voiture sur la Seine
Qui porte les badauds de Paris à Saint- Cloud ,
Et puis tant d'autres mots ; mais ne t'en mets en peine ,
Et crois , lecteur, que c'est là tout.
mmm
CHARADE .
Quand mon premier roule sur mon dernier,
Arrête , op gare la culbute ;
Mais si mon tout s'abat , c'est bien une autre chuté :
Adien la cave et le grenier.
8 MERCURE DE FRANCE.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans l'avant-dernier numéro .
Les mots des deux énigmes sont ombre et les heures d'un cadran.
Le mot du logogripho-charade est amie , dans lequel on trouve mi
et mie.
mrm wwwwww.
DE LA BONTÉ.
Personne n'est assez dépourvu de bon sens et de
pudeur
pour oser blâmer crûment et sans détour la bonté ;
on se montrerait trop méprisable si on refusait son estime
à cette vertu ; trop insensible si on blåmait la plus
aimable des qualités du coeur, et trop ignorant de sa
langue , si on dénaturait assez le sens des mots , pour
prendre en mauvaise part une expression qu'on est forcé
d'employer pour désigner tout ce qui est bien , tout ce
qui plaît , tout ce qui excelle , tout ce qu'on aime ,
« Tous les peuples , dit Cicéron , varient dans leurs
>> cultes ; mais est- il un peuple sur la terre qui ne res-
» pecte pas la bonté , la douceur , la reconnaissance ,
» et qui n'ait pas en horreur l'orgueil , la méchanceté ,
l'ingratitude et la cruauté ? » 33
que
Je conviens que les hommes ne sont pas assez déhontés
pour mépriser publiquement un objet si respectable
la bonté ; mais ce qu'ils ne hasardent pas tout haut
ils le disent tout bas : ils font un détour pour l'attaquer ,
n'osant s'y prendre de front ; et s'ils n'ont pas l'audace
de la blâmer , ils n'ont que trop d'adresse de la tourner
en ridicule .
La bonté n'est plus à leurs yeux la fille de la justice
: c'est le produit de la simplicité et de la faiblesse ,
de la crainte ; et , s'ils n'ont point encore la hardiesse de
prendre en mauvaise part l'expression d'homme bon ,
ils en sont déjà venus au point de rendre ridicule celle
de bon homme . De sorte que l'usage ne donne plus guère
DÉCEMBRE 1815.
ce nom qu'à celui qu'on croit privé de force , de lumière
et d'esprit.
Les méchans ( et le monde en est plein ) trouvent au
fond de leur coeur que la bonté est duperie; ils sont
comme une société de fripons se moquant de l'honnête
homme qui joue loyalement avec eux .
" Voyez , se disent-ils à eux-mêmes , avec quel désa-
» vantage la bonté paraît sur la scène du monde ; elle
» n'écarte jamais la rivalité par l'intrigue , elle ne ca-
» lomnie pas pour déplacer ; ne se vante , ni ne flatte
pour arriver ; elle ne se venge point du mal qu'on lui
» veut , et s'en rapporte à la justice pour la défendre :
de sorte qu'on se compromet en la soutenant , et qu'il
n'y a pas de risque à l'attaquer ; enfin , elle est dépla-
» cée dans un siècle où elle ne peut être que dupe et
» victime . »
1
Je suis persuadé que c'est cette fausse idée généralement
répandue des désavantages de la bonté , et des succès
de la méchanceté , qui rend partout le nombre des
bons si rare et celui des méchans si commun ( chacun
vise au bonheur, et veut prendre le chemin qu'on dit le
plus court pour y arriver ) : sans cela serait- il croyable
que tant de gens renonçassent à une qualité qu'on aime
pour se livrer à un vice qu'on déteste ? Le mot de l'énigme
est qu'on pense antérieurement qu'il y a plus de
profit à être craint qu'à être aimé ; on croit que , sur le
chemin de la fortune et de l'ambition , l'honnête homme
est arrêté par la foule , tandis que le méchant la perce :
d'où il suit que tout le monde n'aime la bonté que dans
les autres.
Nous souffrons volontiers qu'un homme fasse devant
nous l'éloge de son coeur; nous ne lui pardonnerions pas
de faire celui de son esprit . Duclos en donne la raison :
a Lorsque quelqu'un , dit-il , vante son esprit , il
» semble faire contre nous un acte d'hostilité , et nous
>> annoncer que nous ne lui en imposerons point par de
fausses apparences ; qu'elles ne lui cacheront pas nos
défauts ; qu'il nous jugera avec une justice que nous
» redoutons : s'il nous persuade au contraire de la bonté
» de son coeur, il nous apprend que nous devons comp10
MERCURE DE FRANCE .
>> ter sur son indulgence , sur son aveuglement , sur ses
services , et que nous pourrons le tromper ou lui nuire
» impunément.
"
>>
Ces observations m'ont conduit à penser que beaucoup
de moralistes manquent leur but en s'efforçant de prouver
à leurs disciples qu'il n'est pas de qualité plus aimable
que la bonté : c'est perdre son temps que de s'amuser
à démontrer une vérité si évidente ; chacun la lit
dans son âme ; il n'est personne qui ne veuille avoir une
bonne femme, un bon mari, un bon père , un bon prince ,
un bon ami. La difficulté consiste , non pas à faire aimer ce
qui est bon , mais à faire qu'on veuille être bon soi - même :
aussi , ce qu'il serait utile et essentiel de faire sentir à la
personne qui vous écoute , c'est qu'il est de son intérêt
d'avoir de la bonté ; que la méchanceté ne donne que des
succès passagers , apparens , un bonheur fragile et mensonger,
et que le seul homme véritablement heureux est
l'homme juste et bon .
Je conçois que cette vérité serait regardée au premier
coup d'oeil , par l'intérêt personnel , comme un paradoxe
, et qu'on lui opposerait sur-le-champ une foule
d'exemples pour la repousser. Notre égoïsme n'est pour
l'ordinaire frappé que de ce qui est extérieur , et on ne
peut nier que l'apparence du bonheur n'existe plus.souvent
pour les méchans que pour les bons ; mais c'est au
fond des choses , et au fond du coeur même, qu'on peut
trouver la lumière qui doit dissiper cette erreur.
L'esprit ne se dirige vers le mal que lorsqu'il marche
dans l'ombre ; dès qu'il s'éclaire il tourne vers le bien :
un peu de philosophie mène au vice ; beaucoup de philosophie
nous conduit à la vertu.
Voyons donc d'abord le côté brillant de la méchanceté
, et l'aspect trompeur sous lequel elle se présente pour
se faire tant de prosélytes.
Damon est méchant , la médiocrité le craint ; la sottise
tremblante le regarde avec admiration comme un homme
supérieur ; la société , qui désire toujours l'amusement
, et qui ne trouve et ne donne souvent que de
l'ennui , recherche Damon , le cite comme l'homme le
plus aimable , et le proclame l'homme à la mode ; les
DÉCEMBRE 1815.
1
vieillards l'écoutent , les femmes le cajolent , les jeunes
gens l'étudient et le citent , ses rivaux s'écartent , et les
hommes en place le ménagent et lui accordent des préférences
qu'ils ne devraient qu'au mérite et à la modestie.
Voilà , certes , une position qui peut éblouir et qui
doit égarer l'opinion .
Cléante , jeune homme modeste et bon , témoin et
victime de cet injuste triomphe , rentre chez lui avec
humeur ; son coeur hésite entre l'indignation et le découragement
; il épanche avec moi les peines de son coeur :
D

Voici donc , me dit-il , l'utilité de tous ces beaux
» principes qu'on nous donne dans notre enfance ; la
» vertu est repoussée , la bonté est méprisée ; on rit de
» la modestie , et la présomption est encouragée ; l'orgueil
est caressé , la méchanceté est récompensée ; on
» accorde au vice hardi tout ce qu'on refuse au mérite
» timide . Ah ! je le vois , il faut renoncer à tous ces
» beaux principes , qui sont aussi étrangers à notre siècle
que les habits de François Ier . Je vis avec des gens
» corrompus ; je dois m'isoler ou vivre comme eux.
» L'ancien sage avait raison d'écrire sur la porte d'une
» salle de festin : Enivrez-vous comme les autres , ou bien
» retirez-vous d'ici.
» Notre but commun est le bonheur; il faut, pour y
» arriver , suivre la route tracée, et ne plus s'égarer dans
» cette obscure forêt de vieux préjugés , qui éloigne de
» tous lieux habités et qui ne mène à rien . »
Calmez -vous , mon cher Cléante , lui dis-je en l'embrassant
; vous avez beaucoup d'imagination et peu
d'expérience guérissez -vous d'une erreur qui vous perdrait
; vous ne jugez pas le fond des choses , vous n'en
voyez que la surface ; détournez vos yeux de ce théâtre
où l'artifice les séduit , et où tout n'est que prestiges ;
approchez- vous des coulisses , et voyez de près , et dépouillez
de leurs illusions tous ces objets qui trompent
votre vue ; ces actrices dont le fard vous déguise les traits
fanés , ces toiles si grossièrement peintes qui se transforment
de loin en palais si beaux , en arbres si verts , en
ciel si pur, et tous ces vils oripeaux qui vous éblouissent
12 MERCURE DE FRANCE.
par leur fausse magnificence ; soyez sûr qu'avec un peu
de patience et d'observation on parvient promptement
à trouver que ce qui excite l'envie dans le monde ne
mérite la plupart du temps que notre mépris.
:
Vous croyez Damon heureux ; eh bien ! je suis resté
après vous dans le salon d'où vous êtes sortis tous deux
il est devenu le sujet de la conversation générale ; écoutez
et jugez .
il
L'une des jeunes dames qui s'était le plus occupée de
notre homme , s'est écriée la première au moment où
la porte s'est refermée ) : Damon a certainement beaucoup
d'esprit ; mais quel odieux usage il en fait ! il n'est
rien qu'il ne déchire , il mord en flattant , et il flétrit
tout ce qu'il touche. - De l'esprit ? reprend un autre,
en a si voulez ; mais il est si aisé d'en montrer quand on
se permet tout ; les défauts sont par malheur ce qu'il y
a de plus saillant et de plus facile à saisir ; il faut avoir
un esprit bien plus fin , plus délicat pour discerner, pour
trouver, pour faire sentir les bonnes qualités qui , de leur
nature, sont modestes et cachées : aussi voit-on toujours
la supériorité indulgente et la médiocrité méchante.
Vous avez raison , dit un jeune homme ; cependant on
ne peut disconvenir que Damon ne soit très- aimable . Il
anime tout par ses saillies ; on le craint , mais on le cherche
; la conversation languit sans lui ; aussi on l'invite
partout; et vous , qui le blamez , vous ne pouvez vous en
passer.
Monsieur , dit un vieux chevalier de Saint - Louis ,
j'espère que ce mauvais exemple ne sera pas contagieux
pour vous ; vous êtes sûrement trop délicat pour envier
le succès d'un homme qu'on méprise et qu'on déteste ; il
amuse comme ces valets insolens de comédie qu'on se
plaît à voir sur la scène , mais dont personne ne voudrait
chez soi.
Il me semble , réplique un autre jeune homme , que
Damon n'est pas dans ce cas : tout le monde voulait tout
à l'heure , ici , le voir et l'entendre ; nous sommes assurément
en excellente compagnie , et il y était trèsbien
accueilli . Eh bien ! dit la maîtresse de la maison ,
j'avoue que nous avons tort on devrait avoir le couthed
Tam
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DÉCEMBRE 1815. 13
rage d'éloigner de pareilles gens , mais on les craint un
peu ; on craint beaucoup plus l'ennui : un salon est un
petit théâtre , et on y cherche toujours le plaisir. Au
reste , je suis bien sûre que personne de ceux qui s'amusaient
ici des méchancetés de Damon , ne le voudrait
pour ami , pour époux , pour parent. A ces mots , une
acclamation générale prouva évidemment l'éloignement
et le dégoût réel qu'inspire un si méchant caractère.
Voilà , mon cher Cleante , l'effet certain qu'il produit :
ne vous laissez donc pas éblouir par son éclat ; au moment
même où l'esprit l'applaudit , la raison le condamne
et le coeur le repousse.
Vous me consolez , dit Cléante ; je ne pouvais supporter
de voir un pareil homme estimé et chéri , je vois qu'il
n'était que fêté , ce qui est encore beaucoup trop à mon
avis : car enfin Damon ignore ce que vous avez entendu,
il croit qu'on l'aime parce qu'on le recherche ; il obtient
le succès qu'il désire , et il est heureux . - Détrompez-
vous ; Damon sait ce qu'on pense de lui ; il est trop
mécontent de lui-même pour être content des autres :
c'est parce qu'il est sûr de n'être pas aimé qu'il veut être
craint , et comme le dit Séneque : « Tout ce qui effraie
» trouble : c'est le sort des tyrans ; et le méchant n'est
qu'un tyran de société. »
J'ai près de moi un valet de chambre qui servait
Damon et qui l'a quitté ; si vous l'écoutiez , vous verriez
combien son maître est peu fait pour exciter l'envie
. Rentré chez lui , il quitte sa gaîté feinte , sa grâce
apprêtée ; il n'a pas d'ami ; sa famille l'évite ; les maitresses
qu'il a trompées et perdues le détestent ; ses gens
le craignent et le quittent , ou le volent ; son humeur est
sombre ; son langage sec et dur ; son sommeil est agité ,
son âme est un désert aride où ne passe aucun doux sonvenir.
Et , tourmenté du mal qu'il dit des autres ou qu'il
leur fait , il craint sans cesse le mépris qui le poursuit
et la vengeance qui l'attend . « Car la peine , nous dit
» Platon , suit toujours de près la méchanceté : Hésiode
croyait même qu'elle naissait avec elle , et ne la quit-
» tait jamais . »
་་
Me voilà , grâce à vous , me répondit non jeune ami ,
14 MERCURE DE FRANCE.
presque désabusé ; je ne crois plus au bonheur d'un mé
chant lorsqu'il l'est aussi ouvertement que celui dont
nous parlions mais , quand la méchanceté prend des
formes plus fines , plus adroites ; quand elle pince au
lieu de déchirer; quand elle se contente de jeter adroi
tement un léger ridicule sur les vertus , au lieu de les
calomnier, n'est-il pas possible , qu'en faisant presque autant
de mal , elle ne parvienne encore à se faire aimer ?
Voyez cette jeune Cydalise , qui loge en face d'ici ;
comme elle est légère , brillante , entourée ! quelle grâce
dans ses manières ! quelle variété dans ses moyens de
plaire quelle vivacité dans ses saillies ! elle rit de
tout , et fait rire ceux même dont elle s'amuse . La prude
Eliante venait de quitter son vieil amant pour en prendre
, dit-on , un autre plus jeune ; mais elle cachait cette
nouvelle liaison , et voulait qu'on attribuât sa rupture à
un accès de dévotion . On en parlait à Cydalise , qui
dit « Oui , je sais qu'Eliante s'est dépouillée du vieil
homme pour se revêtir du nouveau. » Cette plaisante
et maligne citation eut un succès universel . Il échappe
à tous moinens une foule de traits semblables à Cydalise :
elle n'épargne personne , et personne n'a plus d'amis .
"
:
Des amis , mon cher Cléante ! dites des spectateurs ,
des amateurs , comme une jolie actrice , comme une
danseuse légère en attire chaque soir ; mais ils recommandent
tous à leurs filles d'éviter un aussi mauvais
exemple ; et tous citent à son propos ce que M. Walpole
disait d'une femme du même genre : Elle médit gaî-
» ment et babille bien ; mais que peut-on faire de cela
» à la maison ? » "
"
Croyez-moi , les méchans les plus aimables connaissent
le plaisir, mais ils ignorent le bonheur . C'est un trésor
qui ne tombe jamais que dans les mains de la douceur ,
de la bienveillance , de l'indulgence et de la bonté.
Un de nos philosophes a dit : « La bonté est si néces-
» saire aux hommes , qu'il n'y aurait plus de lien ni de
» société sans elle , et que lorsqu'elle n'existe pas , on
» est encore obligé d'en emprunter l'apparence , le
» masque et le langage. »
13
On s'arme souvent dans le monde contre la bonté ,
1
ane
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11
DÉCEMBRE 1815. 15
parce qu'on la confond avec la faiblesse : quelle erreur !
C'est la méchanceté qui est faible , puisqu'elle cède aux
passions et à la crainte , qui est la plus basse de toutes.
La vraie bonté est forte , puisqu'elle dompte la peur ,
l'envie et la vengeance . Lorsque Henri IV relevait Sully
de peur qu'on ne crût qu'il lui pardonnait , était-ce faiblesse
? C'était grandeur d'âme! Le Roi se relevait luimême
en relevant son ami .
Louis XII , en pardonnant les injures faites au duc
d'Orléans , était-il faible ? Il triomphait d'un juste ressentiment.
Marc Aurèle , Titus , Antonin , ont-ils jamais été taxés
d'avoir peu de force , parce qu'ils méprisaient les délateurs
, et rendaient à Rome , par leur bonté , un repos
dont leurs prédécesseurs l'avaient privée par leur méchanceté
?
La bonté , la douceur , loin de s'opposer à la gloire ,
en sont à la fois la base et l'ornement . On pourrait
même dire que , sans elle , on peut acquérir de la célébrité
, mais non de la vraie gloire : il est permis de vanter
l'habileté de Louis XI , mais c'est à des Rois comme
saint Louis et Louis XII que la palme de la gloire est réservée.
Le peuple appelait l'un son père , et n'a trouvé
pour l'autre de place digne de lui que dans le ciel .
Octave était-il grand ? était-il fort ? était-il heureux ,
lorsqu'esclave de ses passions il proscrivait ses ennemis ?
Non, l'époque de sa grandeur , de sa gloire , fut le moment
où il eut la force de se vaincre et de pardonner à
Cinna.
Des-lors il fut Auguste ; il devint bon , on l'aima ; les
conjurations cessèrent , et tout l'empire jouit d'une profonde
paix.
Cyrus , après tant de siècles , exciterait-il encore l'admiration
du monde sans ses vertus , sans sa bonté , qui
s'étendait jusqu'au plus pauvre de ses sujets ; sans cette
bienveillance active qui le portait à vouloir faire du bien
aux hommes , même après sa mort ?
Xénophon rapporte « qu'il défendit qu'on l'enfermat
» dans un cercueil , voulant ( disait- il qu'après avoir
16 MERCURE DE FRANCE..
1
>> été utile à l'humanité pendant sa vie , son corps fût
» utile à la terre en la fertilisant. »
Non , la vraie bonté ne peut donner lieu à aucune accusation
de faiblesse ou de médiocrité : c'est la méchanceté
qui invente le paradoxe , et c'est la sottise qui le
répète.
L'élite des grands hommes , des grands esprits , des
'grands talens , se lève en masse pour le réfuter .
Le sage Scipion , le vertueux Epaminondas , le loyal
Duguesclin , le bon Bayard , le modeste Turenne , nous
ont laissé de si grands exemples et de si doux souvenirs ,
qu'on ne peut prononcer leurs noms sans éprouver tout
ce qu'inspire de vénération la vraie bonté.
Tout porte à croire qu'après la mort les méchans seront
punis , et les bons récompensés ; mais croyez , mon
cher Cleante , que , dans cette vie même , le supplice du
méchant commence , et qu'un de ses tourmens est de
savoir combien l'homme juste , bon et bienfaisant , éprouve
intérieurement de douces et pures jouissances .
ת
A la représentation d'une pièce d'Eschyle , l'acteur prononçant
les vers qui disent « qu'Amphiarus était moins
jaloux de paraître homme de bien que de l'être en
effet , tous les regards du public se tournèrent à la fois
vers Aristide. » Quelle jouissance pour cet homme vertueux
! quel chagrin pour ses lâches ennemis ! Ils tenterent
en vain de s'en venger par l'ostracisme ; ils ne firent
qu'augmenter sa gloire.
::
L'envie change les biens d'autrui en maux pour ellemême
le méchant souffre toujours , parce qu'il porte
les chaînes pesantes de l'envie , de la haine et de la
jalousie .
Henri VIII , cédant à ses transports jaloux , était comme
un homme agité des furies ; il était malheureux et abhorré.
Notre bon Henri IV , maîtrisant sa jalousie , et «< jetant
» une aile de poulet à son rival , qu'il apercevait caché
» sous le lit de sa maîtresse , » jouissait de sa victoire
sur lui-même ; et en disant : Il faut que tout le monde
vive ; il pouvait ajouter avec vérité : Il faut que tout le
monde m'aime,
DÉCEMBRE 1815.
Voltaire , au milieu de ses triomphes , était tourmenté
par la colère ; la piqûre du plus petit insecte excitait sa
haine , et cette haine lui attirait une foule de petits ennemis.
La bonté pour ses rivaux manquait à son bonheur
comme à son génie .
Le bon La Fontaine , l'aimable et doux abbé Delille , je
tèrent un moins grand éclat ; mais ils vécurent heureux.
Ils faisaient aimer à la fois leurs personnes et leur gloire.
Voltaire lui-même connut ce bonheur, en faisant réhabiliter
la mémoire des Calas , et en rendant ses paysans
heureux ; aussi le doux sentiment qu'il éprouva lui dicta
ce vers charmant :
J'ai fait un peu de bien , c'est mon meilleur ouvrage.
Le méchant n'ignore pas qu'on déteste ses succès et qu'on
applaudit à ses revers ; il ne peut s appuyer sur rien
pour résister au malheur ; le vide est autour de lui comme
dans son coeur.
L'homme généreux et bon voit augmenter sa félicité
par la part qu'y prennent ses amis ; dans l'infortune il
est consolé par eux , et sa conscience le dédommage intérieurement
des injustices de la fortune.
La bienfaisance est la fille de la bonté; les jouissances
qu'elle donne sont innombrables : l'ambition , l'avarice ,
la volupté , nous promettent et nous vendent des ombres
de bonheur qui passent comme un éclair ; la bienfaisance
nous donne des plaisirs réels , qui ne s'altèrent jamais , et
dont le souvenir seul est encore un bonheur.
Oh ! pour le coup , dit vivement Cléante , je vous arrête
là . J'adopte du fond du coeur votre opinion sur la
bonté; quant à la bienfaisance , je la révère comme une
vertu ; mais je ne peux la considérer comme une source
de jouissances , car elle fait trop d'ingrats .
J'avoue , mon cher Cléante , que l'ingratitude est un
vice affreux ; elle peut attrister, mais non décourager
la bienfaisance. Apprenez d'abord que , s'il existe des ingrats
, c'est souvent par la faute des bienfaiteurs , qui ne
songent pas assez qu'il faut respecter et ménager l'infortune
; qu'elle est de sa nature délicate et irritable , et
qu'on doit éviter de la blesser en la secourant.
Sénèque disait : J'aime la bienfaisance quand elle se
18
MERCURE DE FRANCE .
K

présente sous les traits de la sensibilité , ou du moins » sous ceux de la douceur ; quand le bienfaiteur ne m'ac- cable pas de sa supériorité; quand , loin de s'élever
au-dessus de moi , il descend à mon niveau pour ne » me laisser voir que sa bienveillance
; quand il paraît
» plutôt saisir une occasion que soulager un besoin : » mais , lorsque c'est l'orgueil qui fait du bien , il fait
prendre en aversion le bienfait. » >>
Enfin , mon jeune ami , retenez cette vérité : on trouve
encore du bonheur à faire des ingrats ; mais il n'y a que
du malheur à l'être .
Et n'oubliez pas qu'on ne peut être bon sans être in- dulgent. L'indulgence
rend seule la justice aimable ; et
la vraie bonté est la grâce de la vertu. La bienveillance est le plus doux lien des hommes ; la religion la nomme charité ; c'est par cette vertu qu'elle
a conquis l'univers ; les pompes , les trophées , la richesse , la puissance , les voluptés du paganisme , ont disparu à
la voix du Dieu bon , qui dit aux hommes : Aimez-vous
etpardonnez-vous.
w www
COURS
Du
Du Chinois et du Mandchou , au Collège Royal
de France .
C'est en France que l'étude de la langue et de la
littérature chinoises a pris commencementt ; et depuis
Louis XIV jusqu'à nos jours , on n'a pas cessé d'y publier
de nombreux ouvrages , les meilleurs que nous possédions
sur cet objet. La gloire de donner à l'Europe le premier
dictionnaire chinois imprimé , était encore réservée aux
presses françaises. Malheureusement
cet ouvrage fut confié
à un éditeur qui était peut -être, de tous ses compétiteurs ,
le moins propre à l'exécution d'un tel projet ; et le dictionnaire
du P. Basile de Gumona , qu'il a publié , ne
remplit nullement les espérances qu'on en avait conçues.
Louis XVIII , à peine rétabli sur le trône de ses ancêtres
, digne émule de leur munificence envers la littérature
chinoise , a couronné tout ce qu'ils avaient fait
DÉCEMBRE 815.
19
pour cette littérature , en créant au College Royal do
France une chaire pour les langues chinoise et mandchoue.
Il est heureux qu'en choisissant pour cette place
M. Abel de Remusat , un habile ministre ait jeté les yeux
sur le seul homme capable de remplir pleinement cette
double tàche , si difficile et si épineuse . M. de Rémusat
a donc commencé son cours le 16 jarvier de cette année ,
par l'explication de tous les objets élémentaires dont la
connaissance est nécessaire pour pouvoir lire et traduire
les auteurs . En développant pour la première fois les
principes d'une écriture qui differe en tout de celle des
autres peuples , il a tracé la manière qui a été suivie dans
la composition de cette écriture. Il a esquissé son histoire
et ses révolutions , en faisant sentir son génie et en analysant
ses élémens . Après ce résumé historique , M. de
Rémusat a cru nécessaire d'enseigner à ses auditeurs les
moyens inventés par les Chinois , pour se reconnaître au
milieu des signes innombrables d'une écriture symbolique
. Quoique ces objets aient été traités en partie par quel
ques missionnaires , aucun pourtant ne les a donués avec
tant de clarté et avec les exemples nécessaires , sans les
quels il est très-difficile de saisir le vrai sens des règles
et des analyses qu'on veut expliquer.
Passant ensuite à la grammaire de cette langue extraordinaire
, il était indispensable pour ce professeur
d'accoutumer l'esprit de ses auditeurs aux singularités
qu'elle offre , et de commencer par la rapprocher des
nôtres en traçant un parallèle rapide , qui devait faire
mieux ressortir les différences au milieu d'un petit nombre
de similitudes . En peu de jours , M. de Rémusat a
établi ce parallèle selon l'ordre établi par les grammairiens
occidentaux pour les parties du discours , et il a
fait voir que les Chinois marquaient tout ce qui est vraiment
essentiel à la clarté de ce dernier , et négligeaient
soigneusement tout le reste. Par-là s'est trouvé réfuté le
double préjugé de ceux qui croient qu'il est trop peu
méthodique pour être clair , et de ceux qui seraient
effrayés du grand nombre de formes grammaticales , ou
de particules qui servent à exprimer les relations des
mots et les nuances des idées. On peut se servir indiffé20
MERCURE DE FRANCE . 1
remment ici du mot de particule et de celui de formes
grammaticales ; parce qu'il ne se trouvera sûrement personne
, parmi ceux qui ont suivi cet exposé , qui voie ,
sous ce rapport , entre le chinois et les autres langues ,
d'autre difference que celle qui résulte de l'usage constant
et inviolable d'écrire avec des caractères séparés ,
les thèmes des noms et des verbes d'un côté , et de l'autre
les marques des cas , des nombres , des temps et des
modes . Reprenant ensuite , suivant une méthode plus
analogue au goût chinois , ces mêmes particules , pour
faire voir à quels usages variés chacune d'elles pourrait
servir , M. de Rémusat a tracé une esquisse suffisante
pour que rien de grammatical n'arrête à l'avenir ses disciples
dans les livres de Confucius et dans tous ceux des
lettrés , dont il est et sera toujours le modèle . Il a laissé
à part la langue vulgaire et le style de la conversation ,
dont il s'occupera l'année prochaine avec plus de facilité ,
quand ses auditeurs seront , par ce premier cours , plus
familiarisés avec le style des livres , pour suivre ses dégradations
depuis le King , et les ouvrages philosophiques ou
historiques de Meng- Tsu , de Koung- ngan-Koue , ou de
Szu-ma-Thuian , jusqu'aux compositions élégantes des
lettrés de la dynastie des Soung. La grammaire de Fourmont
, qui est particulièrement consacrée à l'exposition
de cette langue vulgaire , en offrant à ceux qui seraient
pressés du désir de l'étudier , des documens assez exacts ,
dispensait M. le professeur d'entrer , pour le moment ,
dans des détails qui l'eussent écarté de son véritable but ,
qui était l'étude littéraire et philosophique de la langue
de Confucius et des King .
Tout ce qui concerne l'écriture , et c'est ce qu'il y a
de plus considérable et de plus difficile en chinois , tout
ce qu'il y a d'essentiel dans la grammaire , a été développé
pendant ce premier semestre , et M. de Rémusat
a passé de là à lire et à expliquer les auteurs dont on
peut trouver les mots expliqués dans le dictionnaire
imprimé. Il est donc arrivé , en trente séances , à un
point qu'on ne peut espérer d'atteindre dans les autres
langues qu'au bout d'un temps bien plus considérable ,
et avec un travail bien plus pénible. On voit par-là claiDÉCEMBRE
1815 . 21
rement que la langue chinoise n'est pas aussi difficile
qu'on se plaît communément à la représenter , et on entrevoit
facilement que la vie d'un homme n'est pas nécessaire
pour en acquérir la connaissance , et que , s'il
était vrai qu'il fallût à la Chine dix ans d'étude pour la
savoir , la faute n'en serait point à la langue , mais devrait
être attribuée au vice des méthodes ou à l'incapacité
des étudians .
L'ordre dans lequel M. de Rémusat a traité , pendant
la première partie de son cours , ces différens objets élémentaires
, a été dicté par la nature des choses . Il a cherché
à suivre l'enchaînement des faits , et en même temps
tâché d'être court sur les objets les moins importans ,
en accordant un plus grand développement à ceux dont
la connaissance devait être plus nécessaire . Quoique cette
étude préparatoire soit de la plus grande utilité pour les
commençans , il faut pourtant avouer qu'il n'est pas impossible
, grâces à l'extrême simplicité grammaticale des
Chinois , d'intervertir cet ordre , et d'attaquer , pour ainsi
dire , les livres chinois de front , ou de commencer par
où l'on finit dans les autres cours , par l'explication des
textes et la lecture des auteurs. C'est ce que l'on éprouverait
si l'on se mettait à suivre le cours au milieu de
l'année. Pour peu qu'on y apportât cet esprit d'analyse
et d'observation qui sait remouter des conséquences aux
principes , et déduire les règles générales de la considération
des faits particuliers , on pourrait , ce qu'il serait
téméraire de tenter dans toute autre langue , prendre
une idée de la grammaire suffisante pour connaître le
génie de la langue , ne pas perdre de vue le sens des
auteurs , et refaire à posteriori l'exposé court et facile
des règles de la langue chinoise .
La disette dans laquelle on est encore de textes chinois
imprimés , sera bientôt levée par la publication des
ouvrages du savant professeur ; et , en attendant , il a tåché
d'y suppléer pour ses auditeurs , en dictant plusieurs
morceaux , qui forment pour ceux qui l'ont suivi la
plume à la main , une espèce de chrestomatie très - utile .
a eu soin de choisir des textes variés d'une étendue
convenable , à l'exception des livres de Confucius qu'il
22 MERCURE DE FRANCE .
veut lire et expliquer en entier , parce que tout y paraît
digne d'attention et d'admiration , au moins sous le rapport
du style. Par ce moyen , l'habitude d'écrire le chinois
ne tardera pas à rendre familiers les caractères aux
auditeurs , qui sauront bientôt les tracer avec une certaine
élégance et correctement.
M. de Rémusat a commencé par le recueil des prières
chrétiennes mises en chinois par d'habiles missionnaires .
Les textes dont le style est simple , et dont le sens est
connu d'avance , habituent mieux que ne pourraient
faire des passages originaux , aux formes encore étrangeres
de la langue qu'on étudie. Après ces différentes
pieces , il a expliqué l'inscription de Si-ngan-fou , monumens
où la doctrine chrétienne est exposée dans un
style noble et élevé , et qui , si son authenticité n'est
pas entièrement à l'abri de tout soupçon , est du moins
assez bien écrit pour que ces missionnaires n'aient pas
craint , au milieu des lettres chinois , d'en faire remonter
la composition au huitième siècle . Il existe une gravure
de cette inscription dans la Chine illustrée de
Kircher , mais les caractères en sont défigurés et presque
illisibles ; les auditeurs du cours du chinois n'ont pu le
rectifier , soit d'après le calque qui est à la bibliothéque
du Roi , soit sur la copie que M. de Rémusat leur offrait
à mesure sur le tableau.
L'explication de ce monument , curieux sous plusieurs
rapports , a été suivie de celle du Lon - chou - chi - i , ou
d'un traité des six règles pour la classification des caractères
chinois , composé en chinois par le P. Premare. Ce
missionnaire habile , mais trop livré aux idées systématiques
, a fait un choix de passages d'anciens auteurs estimés
, et y a joint des commentaires où il cherche à les
ramener à ses opinions . M. de Rémusat a extrait pour
son cours tout ce qu'il y trouvait de vraiment chinois ,
en retranchant les passages aussi bizarres qu'inintelligibles ,
où le missionnaire expose une doctrine plus que pythagoricienne
sur les nombres et sur les signes qu'il croit
trouver dans les caractères les plus anciens de la venue
du Messie et des autres mystères du christianisme . Fourmont
avait là-dessus raison de dire qu'il croyait que
DÉCEMBRE 1815 . 23
Confucius et les auteurs des Kings qui le précèdent ,
n'étaient pas des prophètes.
Enfin le professeur arrive à ces respectables monumens
de l'antiquité chinoise , pour l'explication desquels il joint
le mandchou à la langue originale , parce qu'un grand
nombre des meilleurs livres chinois se trouvent traduits
dans cette langue. Mais comme ces mêmes versions
sont souvent aussi obscures que le texte , il faut nécessairement
les lire ensemble. De sorte qu'on préférerait à
tort l'étude du mandchou à celle du chinois , comme
quelques zélateurs du tartare ont prétendu qu'on pourrait
le faire . M. de Rémusat a donc jugé à propos d'expliquer
la version mandchoue des livres de Confucius , concurremment
avec les originaux , et seulement pour les faire
mieux et plus facilement entendre . Par-là il a clairement
démontré qu'il serait très-difficile de lire un livre mandchou
sans le secours de l'original chinois , et qu'on serait
alors très-exposé à faire des contre-sens graves .
Néanmoins l'étude du mandchou, jointe à celle du chinois
, peut être d'une grande utilité ; et M. de Rémusat a
consacré l'une des trois séances de chaque semaine au
tartare. L'écriture de cette langue est très-facile , et la
grammaire qu'en a donnée le P. Gerbillon, est jusqu'à présent
la seule que nous possédions . Malheureusement elle
ne se trouve que dans une collection rare et volumineuse ,
et d'ailleurs elle est imprimée sans caractères originaux .
Cet inconvénient paraît avoir été senti par les personnes
qui ont suivi le cours de M. de Rémusat . C'est une des
raisons qui me déterminent à faire imprimer le plus
promptement ma grammaire mandchoue , qui paraîtra
dans quelques mois . Elle est le fruit de mes recherches ,
et je l'ai complétée avec la grammaire mandchou-chinoise
, intitulée : Tsing-ven-ki-mung.
Le manque d'une bonne grammaire chinoise s'est aussi
fait sentir. La grammaire de Fourmont est devenue rare,
et d'un prix quelquefois assez considérable ; elle est loin
d'ailleurs de contenir toutes les règles nécessaires . C'est
pourquoi je compte publier aussi une traduction française
de la grammaire du P. Varo , en y ajoutant les caractères
chinois , qui manquent totalement dans l'original
24
I MERCURE DE FRANCE .
espagnol , imprimé à Canton en 1707. C'est avec le secours
de cet ouvrage que tous les missionnaires ont appris
le chinois , et il est encore très - estimé à Canton ,
comme nous l'apprenons par M. Carter, Américain trèsinstruit
, qui a plusieurs fois fait le voyage en Chine , et
qui s'occupe avec beaucoup d'assiduité de l'étude du dialecte
de Canton.
Avec tant de facilités données par le gouvernement
français à ceux qui voudront se livrer à l'étude du chinois
et du mandchou , on ne peut douter qu'il n'y ait
beaucoup de personnes qui profiteront de ces circonstances
favorables pour suivre le cours de M. de Rémusat.
Elles verront alors avec plaisir que tout ce qu'on a avancé
sur la difficulté de cette étude est faux , et qu'avec une
application suivie il sera facile de se frayer la carrière
dans la littérature de l'Asie Orientale , pour laquelle les
missionnaires français ont , il est vrai , fait beaucoup ,
mais qui est encore très -loin d'être approfondie.
JULES DE KLAPROTH .
PODALIRE ,
OU LE PREMIER AGE DE LA MÉDECINE . ( 1 )
Les noms d'Esculape , de Machaon et de Podalire ne
sont pas moins célèbres que ceux d'Agamemnon , de
Priam , d'Achille et d'Hector . Homère les a tous consacrés
. Si les guerriers aiment à être comparés aux derniers
, les médecins se plaisent à être rapprochés des premiers
. Etienne de Byzance rapporte que Podalire , à son
retour du siége de Troie , saigna du bras Syrna , fille de
Damætas , roi de Carie . Au moyen de cette opération ,
qui n'avait pas encore été pratiquée , la princesse guérit
(1 ) Un vol . in- 12 , avec fig . Prix , beau papier, 2 fr . 50 c. ; et en
vélin , 4 fr.
Paris , à la librairie d'Alexis Eymery , rue Mazariue , nº. 30 .
1
DÉCEMBRE 1815. 25
d'une blessure grave qu'elle s'était faite en tombant d'une
fenêtre . Dans ce trait , M. le docteur Marquis a trouvé le
sujet du roman poétique dont nous allons rendre compte.
Cet ouvrage est divisé en dix livres . Après une invocation
à la déesse de la santé , la bienfaisante Hygiée , l'auteur
entre en matière. Les cendres de Troie fumaient
encore . Couvert de gloire , riche des présens offerts par
la reconnaissance , Podalire naviguait vers Argos . Assis
sur la poupe du vaisseau , à côté d'Euphranor , son fidèle
ami , il éprouve, à la vue des côtes de la Carie , un saisissement
qui fait tomber de ses mains la lyre dont il
tirait des sons harmonieux . Euphraor le presse de lui découvrir
la cause du trouble qui l'agite. Depuis long-temps
il avait reconuu que son front était chargé d'ennuis . Podalire
ouvre son coeur à Euphranor , et lui fait le récit de
ses aventures .
Podalire connut le malheur des sa naissance . Le berger
Moeris le ramassa près de mourir de faim sur le sein de sa
mère , que la chaste déesse avait percée d'une flèche . Présenté
par le pâtre à sa femme Nausiclée , il est élevé par
eux , avec soin et tendresse . Il essaye ses forces contre les
hôtes des bois . Le sage Hermès forme son coeur et son
esprit ; il remporte le prix du chant aux jeux que les habitans
de la Carie célèbrent en l'honneur de Diane. La
fille du roi couronne le vainqueur , et lui donne un lyre
d'ivoire enrichie d'or ; les yeux de Syrna ont rencontré
les yeux de Podalire , c'en est assez pour décider du sort
de la princesse et du berger.
Podalire ne peut plus habiter le toit rustique de Moris
et de Nausiclée . Il obéit à un oracle qui lui ordonne de
partir sur le premier vaisseau qui abordera le rivage , et
de s'abandonner à sa destinée. Il s'embarque , il arrive
en Thessalie. En proie à la plus noire mélancolie , il erre
dans les montagnes : sa raison même s'égare . Il va mourir
; mais un vieillard le rappellè à la vie . Ce vieillard est
le sage Chiron . Le centaure reconnaît Podalire ; il lui apprend
qu'il est fils d'Esculape , que la nymphe Théone
est sa mère , et qu'il est frère de Machaon .
Cependant la mélancolie qui consume Podalire cède
aux conseils du savant Thessalien . L'étude de la méde16
MERCURE DE FRANCE .
cine apporte du soulagement aux maux qu'endure le fils
d'Esculape. Bientôt on le distingue parmi les disciples
de Chiron. Entièrement initié aux mystères de la médecine
, soumis aux ordres de son père , Podalire part pour
le
camp des Grecs , où il voit Machaon , qui le reconnaît
pour son frère , l'associe à ses travaux et lui fait partager
sa gloire . Ici se termine le récit qui embrasse sept livres.
Dans le huitième , le héros est jeté sur les côtes de la Carie
; mais le naufrage qui l'y porte est une faveur de Neptune
. Le souverain des mers les a soulevées à la demande
de Vénus . Cette divinité n'a pas résisté aux prières du dieu
d'Épidaure . Elle a pardonné l'indifférence dont autrefois
s'était rendu coupable le fils de Théone .
Podalire, après avoir embrassé Moris ( Nausiclée n'étoit
plus ) , veut revoir les lieux témoins des amusemens de
son adolescence . Il met sur ses épaules le carquois qu'il
avait laissé dans la cabane du berger bienfaisant , qui lui
avait servi de père ; il s'arme de l'arc , resté depuis si longtemps
inutile, et va parcourir les collines de la Carie . Il
s'avance jusqu'au fond de la forêt ; il entend le son des
cors , l'aboi des chiens , tout le fracas d'une chasse . Un
énorme sanglier , furieux de porter dans ses flancs la flèche
dont il est atteint , blesse de ses défenses le cheval
fougueux que monte l'amazone qui a lancé le trait ( c'est
la fille du roi ) : le coursier fait un bond et la jette sans
mouvement sur les cailloux dont la terre est couverte .
Podalire accourt , tue le monstre , et donne à Syrna les
premiers secours de son art ; mais ils sont insuffisans .....
Alors l'idée d'une opération inconnue se présente, comme
par inspiration , au fils d'Esculape ; il la propose , il la
pratique , par ce moyen la princesse est promptement
guérie. Le héros médecin ne tarde pas à recevoir le prix
de son amour , de sa valeur , de son talent , de son génie.
Damætas lui donne sa fille , et lui remet la couronne et
le sceptre de Carus .
Telle est l'analyse de l'ouvrage que vient de publier
M. le docteur Marquis . On ne peut contester à l'auteur
l'imagination la plus vive et la plus brillante . La partie
que
les classiques appellent l'invention ne laisse rien à
désirer. Mais le plan est-il assez bien ordonné , pour ne
DÉCEMBRE 1815.
27
pas laisser de prise même à la critique la plus indulgente ?
Suivant nous , un poeme , un roman divisé en dix chants ,
en dix livres , est défectueux par cela seul que sept de ces
chants ou de ces livres ne sont employés qu'en narration ,
puisqu'il n'en reste plus que trois pour l'action . En vain
dirait -on que le récit marche sans interruption vers le
dénouement. Nous pensons qu'il eût été facile à l'auteur
de couper cette partie de son ouvrage de manière à y
faire figurer plus d'un interlocuteur .
Ce qu'il y a de supérieur dans ce roman poétique , c'est
l'exécution . Il est impossible d'offrir une plus grande
variété de connaissances que celles qu'on trouve dans ce
petit volume. Les hommes instruits qui le liront et le liront
encore en seront étonnés ; et si quelque chose peut
surprendre plus agréablement les gens de goût , c'est la
manière dont y est traité ce qui concerne les sciences .
Les choses les moins susceptibles de grâces en ont pris
sous la plume de l'académicien de Rouen. Son style n'a
point d'affectation : il est chargé d'ornemens ; mais il
n'en est pas accablé . Pour mettre nos lecteurs à même
de prononcer , nous allons citer quelques passages.
Avec attention le géographe suivra Podalire , lorsque ,
ayant déjà laissé derrière lui la fertile Lesbos , Scyros
où Déidamie pleure encore Achille et le cherche en vain
parmi ses compagnons , Chias , riche des dons de Bacchus
et des larmes odorantes du lentisque ; la flotte victorieuse
est poussée par les vents vers les rivages de Samos , chère
à Junon . La mer , qui reçut dans ses flots l'imprudent
Icare , écume sous les coups mesurés des rames. »
Avec intérêt le géologue accompagnera Vénus lorsqu'elle
descendra dans l'empire humide de Neptune.
« C'est dans ces profondeurs inaccessibles que le mollusque,
en formant sa brillante et solide habitation , prépare la
matière des montagnes que couvriront un jour des forêts
de pins . L'homme des siècles à venir , en fouillant leurs
entrailles pour bâtir des palais , reconnaîtra avec étonnement
les débris des coquilles et l'empreinte du poisson
des mers éloignées , monumens des antiques révolutions
de la terre qui la porte , et qui menace à chaque instant
de l'engloutir .
28 MERCURE DE FRANCE .
Le physicien et l'astronome penseront comme le D.
Marquis : « Peut-être quelque astre errant , reparaissant
dans sa marche périodique , à des époques connues des
intelligences supérieures , mais incalculables à celles de
l'homme , cause-t-il en pesant , comme le globe de Phébé ,
sur la masse des eaux qu'il déplace , ces désastres horribles
, qui anéantissent les générations et renouvellent la
face du monde . »>
Le botaniste admirera l'élève de Chiron . « Il a surpris
l'insecte chargé de la poussière dorée , portant avec elle
la fécondité d'une fleur à l'autre. »
» L'imagination se plaît à voir dans la fleur mollement
balancée sur sa tige , non plus une parure vaine et passagère
du végétal , mais un lit nuptial , orné des plus
riches , des plus élégantes draperies . L'arbre semble , au
retour du printemps , partager les tendres émotions des
oiseaux , qui construisent dans ses branches, avec tant d'art
et de soin , le berceau de leur postérité . »
Les disciples du Centaure moissonnent « le safran à la
chevelure jaunissante , la fleur pourprée de Péan salutaire
aux nerfs ; l'herbe puissante de Melampe ; le moly,
dont les dieux même estiment les vertus ; le pavot , qui
rappelle , par la couleur de son feuillage , celle des eaux
de la mer , et dont la tête rayonnante fournit à l'égyptien
ce suc inestimable , ce nepenthes , qui endort les
douleurs et calme les peines comme par une puissance
magique. »
Grandement imité par Linné , « Chiron a voulu que
les plantes des ces montagnes nous rappelassent par leurs
noms ses disciples les plus chers . Des souvenirs touchans
ajoutent au charme de chaque fleur.
« Les disciples de Chiron lui ont consacré l'une des
plus aimables fleurs des forêts ; elle unit , comme le sage
vieillard , la grâce à la vertu . Son tendre incarnat le dispute
à celui des roses . Mes amis , nous disait-il , est - ce
à ma vieillesse que vous deviez consacrer cette fleur charmante
? La mousse blanchâtre qui pend en longue barbe
aux rameaux de l'arbre desséché convenait bien mieux
DÉCEMBRE 1815. 29
à mon âge caduc » . Les botanistes de Thessalie sont si
empressés à récolter des plantes , que « les Orcades , en
les voyant chargés des dépouilles de leurs montagnes ,
craignent de ne plus trouver de fleur pour orner leur
tête » .
Un antiquaire verrait- il sans plaisir l'apparition d'Esculape
? « Šon visage , semblable à celui de Jupiter , resplendissait
d'une clarté céleste . Rejeté sur son épaule
son manteau laissait à découvert une partie de sa poitrine ;
et son bâton noueux , surmonté d'une pomme de pin ,
était entouré du serpent sacré » .
Le zoologiste doit être satisfait . Ce fameux reptile est
décrit par le docteur Marquis : « Un serpent aux écailles
diversement colorées sort tout à coup d'entre les pierres
mal unies du tombeau . Ses yeux étincellent sous la crête
recourbée qui les ombrage comme le rubis enchassé dans
l'or . Se repliant cent fois sur lui-même , il monte jusque
sur l'autel et va goûter la pâte sacrée dans la coupe qu'il
entoure de ses spires luisantes » .
Il faudrait copier tout ce que dit Esculape à Podalire ,
pour en faire connaître toute la valeur. Quels meilleurs
préceptes que ceux-ci peut donner à ses élèves un professeur
de médecine ? Que l'expérience , « Qu'elle seule ,
mon fils , soit toujours ton guide ; suis-la pas à pas dans
marche médicatrice seconde ses effort ; mais gardetoi
de les troubler par une téméraire impatience ; n'oublies
jamais que l'art ne consiste pas moins à savoir
attendre qu'à savoir agir à propos . Les systèmes élevés
et renversés tour à tour se succéderont sans fin ; les seules
leçons de l'expérience subsisteront toujours .
"
Le physiologiste peut-il mieux exprimer le double phénomène
de la circulation et de la respiration ? « Suivant
sang dans sa double route , il verra sa pourpre , noircie
dans les détours de ses longs canaux , reprendre bientôt
sa vive couleur sous l'influence vivifiante de l'air » .
le
Peut-on peindre la vaccine sous des traits plus vrais et
plus gracieux ? « Fatal présent de l'Arabie ! Que de pleurs
tu coûteras aux mères , jusqu'à ce qu'un mortel chéri
30 MERCURE DE FRANCE.
des dieux mette des bornes à tes ravages ! L'utile animal
qui offre au nouveau né l'aliment le plus conforme à
celui qu'il tire du sein maternel , lui donnera cet admirable
préservatif. O Gessner ! que de couronnes te devront
l'enfance et la beauté ! »
M. le docteur Marquis rassemble en pathologiste les
symptômes de l'inflammation. « Une pourpre enflammée
succède à la pâleur mortelle de ses joues. Ses yeux étincellent
, gros et pleins de sang . Une inquiète mobilité fatigue
ses sens . Les puissances de la vie , troublées jusque
dans leur centre , se consument par une activité désordonnée
. Des mots confus et sans liaison , prononcés d'une
voix sourde et rapide , annoncent le délire de son esprit .
Elle excite les chiens fidèles , menace le sanglier , appelle
ses compagnes à son aide .
» La nature épuisée ne peut soutenir long-temps ce
terrible combat ; Podalire désolé voit tous ses efforts inutiles.
Seigneur , dit-il à Damoetas , si quelque chose peut
conserver la vie à votre fille , c'est l'effusion du fluide
même qui l'entretient .
>>
En chirurgien habile , l'auteur décrit l'opération de la
saignée : « Le bras de la vierge est entouré d'une bande
lette . D'une main sûre , malgré son émotion , le fils d'Esculape
, invoquant en secret son père , ose porter une
pointe acérée jusque dans la veine bleuâtre . Le sang
s'échappe en jet de pourpre, et tombe dans un bassin
d'or , que soutient , en détournant la tête , une esclave
tremblante » . Pourquoi le dessinateur , qui a voulu représenter
cette opération , n'a-t-il pas suivi l'esprit du
texte ?
Nous avons cité de préférence les passages où l'auteur
avait à vaincre de grandes difficultés . Il les a, véritablement
surmontées ; mais l'étude d'Homère , l'amour du
grec , ont dicté à M. Marquis quelques épithètes dans le
genre de Dubartas. Par exemple , on lit : L'outre bienvenue
. Ces taches sont rares ; mais dans un ouvrage aussi
bien écrit , la critique ne peut pas être trop sévère .
Les médecins ne lisent guère de romans que ceux
qu'ils trouvent chez leurs malades . Ils y portent celui
que leur confrère vient de mettre au jour . Ce livre est
DÉCEMBRE 1815. 31
e
capable de réconcilier tout le monde avec la médecine et
les médecins .
BEAUX - ARTS.
Suite du Rapport de M. Le Breton, fait à la classe des
Beaux-Arts.
e
t
e
PEINTURE.
En représentant l'enlèvement de Déjanire par le Centaure
Nessus , M. Langlois a montré qu'il possédait le
talent de faire concorder toutes les parties dont se compose
l'ensemble d'un tableau . On reconnaît ce genre de
mérite dans l'étude des nus et du paysage , ainsi que
dans la partie inférieure du Centaure , dans les formes
le ton et la manière de rendre. A ce merite essentiel de
l'unité , qui prouve des études complètes , la classe aurait
désiré que l'auteur joignît plus d'élévation de style
et d'idéal.
La même observation s'applique à deux des ouvrages
envoyés de Rome par M. Droling , savoir : Philoctete
dans l'ile de Lemnos , et une Nymphe de la suite de
Diane, Ces sujets appartenant, comme celui que M. Langlois
a traité, au genre héroïque , devaient avoir la noblesse
de caractère et de formes qui distingue ce genre.
Dès l'an dernier , la classe avait averti MM. les élèves
qu'ils ne se pénétraient point assez de ce premier principe
du beau dans les arts. Mais , si l'on considère les autres
qualités qui distinguent les deux tableaux de M. Droling
, et les deux têtes d'étude qu'il y a jointes , la sévérité
se désarme elle -même : on y reconnaît une grande
vérité de nature et d'effet , et du charme dans l'exécution
. Les deux têtes d'étude ont surtout le mérite de
naïveté , qui caractérise le talent aimable du jeune
peintre.
Nous avons vainement attendu jusqu'ici les travaux de
32 MERCURE DE FRANCE .
l'année 1815 , dont M. le directeur de l'école nous a
annoncé le départ , à la date du 2 septembre. Quoique
nous ayons retardé de trois semaines notre séance publique
, nous ne pouvons encore qu'annoncer les sujets ,
sans en porter aucun jugement.
Il y a dans cet envoi un tableau d'étude , de M. Droling
, représentant la Mort d'Abel ( figures grandes
comme nature. )
M. Léon Pallière a peint, aussi de grandeur naturelle ,
une figure de Prométhée et un Mercure.
Un tableau de M. Forestier représente Anacréon et
l'Amour.
M. Dejuine a peint une Présentation au temple ; et
M. Picot, une Psyché.
L'examen de ces ouvrages sera fait immédiatement
après leur arrivée , et le résultat en sera communiqué à
son excellence le ministre secrétaire d'état de l'intérieur ,
ainsi qu'à l'école de Rome.
SCULPTURE.
Nous n'avons malheureusement à offrir encore que la
nomenclature des travaux des élèves statuaires à Rome ,
et des préventions favorables de leurs talens à donner .
La mer n'ayant presque jamais été libre , depuis le rétablissement
de l'école , et les transports par terre étant
trop difficiles , nous sommes privés du plaisir de rendre
justice à leurs efforts , que nous connaissons , et de leur
offrir des conseils qui leur seraient utiles. Il faut espérer
que cet état de choses va bientôt césser.
M. Cortot fait une statue de Narcisse , grandeur de
nature , et de bustes portraits , dont l'un en marbre ;
M. David fait une figure de Thétis ( bas relief
même grandeur .
M. Pradier une statue d'Orphée , grandeur naturelle
;
M. Petitot , une figure de Jeune homme ( bas relief ) ,
grandeur naturelle .
M. Cortot a opéré d'heureux changemens dans
figure de Pandore , qu'il avait exposée l'an dernier.
DÉCEMBRE 1815 . 33
TIMBRE
ROY
M. le directeur de l'école nous assure que l'étude de la
sculpture se soutient au niveau des autres arts cultivés
par les élèves , et que , loin d'offrir de l'infériorité , comparativement
à des temps antérieurs , on y reconnaîtrait
plutôt de l'amélioration. Comme l'opinion du chef qui
dirige cet établissement se trouve en général conforme
aux jugemens que porte la classe, en présence des objets,
on peut accueillir ce témoignage favorable. Mais ces art,
peut-être plus que les autres encore , a besoin de travaux
pour se maintenir.
Il y aura , dans l'école de Rome , àla fin de l'année ,
sept figures en marbre , exécutées par MM. les pensionnaires
, d'après des statues antiques , et qui appartiennent
au gouvernemeut.
GRAVURE EN MÉDAILLES ET EN PIERRES FINES.
La classe n'a point encore été pleinement satisfaite des
élèves graveurs en médailles et sur pierres fines , ni
même en taille douce , quoiqu'elle ait connu parmi eux
des jeunes gens zélés et laborieux . Aussi , a-t-elle rendu
les concours et les prix plus rares pour tous les genres de
gravure , et désormais elle se montrera plus exigeante
des élèves . En général ils manquent d'élévation dans le
style , de chaleur d'exécution , et se dirigent mal dans
leurs études .
Cependant , nous ne pouvons point encore prononcer
sur les travaux qu'on nous annonce , de MM. Brandt ,
graveur en médailles , et Desboeufs , graveur en pierres
fines . Ils consistent , pour le premier, dans un Thésée ,
en relief , avec le cheval Pégase ; un Jupiter et une Junon
, en relief sur le même poinçon ; Hercule et Omphale
, aussi sur un seul poinçon ; un petit Apollon ,
en relief ; le portrait du directeur de l'école , en creux ;
la Villa Médicis , en creux.
M. Desboeufs n'a exposé que le modèle d'un jeune
Faune , en creux.
3
34
MERCURE
DE FRANCE .
ARCHITECTURE.
Les travaux de MM. les architectes , pensionnaires du
roi , sont , pour cette année , une restauration du temple
de Mars Vengeur ( onze dessins ) , par M. Gauthier ;
trois études du temple de Jupiter Stator, et trois autres
du temple d'Antonin et Faustine , par M. Suys ; trois
études du théatre de Marcellus , la base et le chapiteau
de l'intérieur du Panthéon , par M. Caristie . Nous attendons
ces dessins ..
Mais nous sommes si riches en travaux antérieurs qui
n'ont pu être examinés que cette année , et ces travaux
sont si importans pour l'art , qu'à peine pourrions-nous,
en consacrant toute la séance à cet unique objet, vous en
donner une idée exacte .
Je me bornerai donc , en ce moment , aux principaux
résultats , réservant , pour l'impression , l'excellent rapport
que M. Dufourny en a fait à la classe , au nom de
la section d'architecture. Ce beau travail est un nouveau
service que notre confrère rend à l'école , à la prospérité
de laquelle il a tant de part , comme professeur.
La tâche que nos règlemens prescrivent aux architectes
pensionnaires du roi à Rome , comprend d'abord des
études de détails qu'ils doivent nous soumettre , pendant
les trois premières années , afin de constater l'emploi de
leur temps et les progrès qu'ils font dans leur art. Ces
premiers dessins restent leur propriété ; mais ils sont tenus
en outre de présenter à la classe , lorsqu'ils sortent
de l'école , des restaurations raisonnées des plus précieux
monumens de l'architecture antique. L'exécution doit
en être soignée , car c'est le complément de leur éducation
. Ils sont libres dans le choix des monumens , afin
qu'on puisse juger en même temps de leur goût , de la
solidité et de la sagacité de leur jugement , de l'étendue
des connaissances et du talent acquis . Ces dessins terminés
, ainsi que les observations et les recherches qui les
accompagnent , appartiennent au gouvernement : c'est
e premier hommage de reconnaissance qu'ils lui offrent
our les bienfaits qu'ils en ont reçus . La réunion de ces
DÉCEMBRE 1815. 35
plans , coupes et élévations et des mémoires dont ils sont
accompagnés , forme une collection très-précieuse pour
l'étude et l'histoire de l'art. Chaque année la voit s'accroître
, mais jamais elle n'avait été aussi richement ,
aussi utilement dotée qu'elle va l'être par les travaux que
MM. Suys , Châtillon , Provost , Gauthier, Leclerc et
Huyot , ont érigés pour elle , en 1812 et 1813. L'ensemble
forme environ quatre- vingt dessins , presque tous
sur la plus grande échelle , comprenant des études trèsbien
faites du théâtre de Marcellus , de la colonne Trajane
, des temples de Jupiter Tonnant , de Jupiter Stator,
et de la Paix ; les restaurations complètes du Panthéon
, du temple de la Fortune à l'réneste , et même du
Forum inconnu de cette antique ville , qui avait ses dieux
et ses temples bien avant la fondation de Rome , et dont
Cicéron avouait ne pouvoir point assigner l'origine.
M. SUYS. On a remarqué dans les études de détails
de ce jeune architecte un très - bon choix de modèles et
le soin d'indiquer partout la nature des matériaux ainsi
leur bel appareil ; enfin l'art avec lequel il a su ren
dre le caractère des ornemens du temple de Marsen .
geur, qui , mieux que tout autre peut-être , démontre
comment on peut allier la fierté et la grâce , l'élégance
que
et la richesse.
M. CHATILLON a fait également preuve de jugement et
de goût dans ses études de la colonne Trajane , compo-.
sées de cinq dessins . Desgodets , d'ailleurs si soigneux de
recueillir les monumens antiques de Rome , avait omis
celui-ci , qui est d'un si grand intérêt pour la sculpture
et l'architecture . L'ensemble , les détails , jusqu'aux ornemens
, sont exacts et précieusement dessinés. Ces
belles études donnent une idée favorable de celles qu'il
a faites depuis sur le portique d'Octavie , et dont l'envoi
nous est annoncé.
( La suite au prochain numéro. )
36 MERCURE DE FRANCE.
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
30 novembre 1815.
Vous savez , Monseigneur , que la représentation de
Closel avait été remise . J'en ignorais les motifs . Je puis
vous apprendre aujourd'hui que la vaste enceinte de
l'Odéon , qui appartient au palais du Luxembourg , a été
convertie en corps-de-garde ; ainsi , les acteurs sociétaires
que le gouvernement a bien voulu dédommager de l'occupation
de leur théâtre , ont donné pendant sept jours
relache à leur bénéfice . J'ose assurer à V. A. que la troupe
s'accommoderait fort bien tous les mois d'une vingtaine
de relâches , qui lui sont plus lucratifs qu'une trentaine
de ses représentations .
Quoi qu'il en soit , le public du faubourg Saint-Germain
fonde de grandes espérances sur M. Picard . C'est le 1er
janvier que cet habile directeur doit prendre les rênes
d'un théâtre qui aura bien de la peine , peut - être , à
atteindre cette époque. On assure que l'Odéon obtiendra
le titre et le privilége qu'avait autrefois le théâtre de
Monsieur. Là se jouait la comédie et l'opéra-comique ;
Marivaux , Marmontel , Legrand , Favard , y ont brillé
tour à tour chacun dans leur genre . Ce théâtre , qui ne
pourrait faire aucun tort à la comédie française , ni à
Feydeau , vu son éloignement , deviendrait une succursale
de ces deux établissemens , et varierait un spectacle
que ses anciens administrateurs avaient poussé jusqu'à la
perfection de la monotonie . Il serait même à désirer que
M. Picard s'attachât une petite troupe de danseurs . Les
farces de Molière et presque toutes les pièces de Dancourt
se terminaient par un divertissement . Le fameux Deshaies
était jadis premier danseur du Théâtre- Français ; on a
déjà vu l'effet qu'ont produit à l'Odéon les élèves de
M. Guillet , encore dernièrement ils ont attiré la foule ,
et de plus , conjuré l'orage qui s'élevait contre cette espèce
de conversation en trois actes qu'on a jouée sous le
DÉCEMBRE 1815. 37
titre de la Fin de la Ligue , ou Henri IV à la bataille de
Fontaine-Française. V. A. conviendra qu'il faut qu'un
auteur ait vraiment du talent pour réussir à faire siffler
par des Français une pièce où figure ce bon Henri .
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Jugez, Monseigneur ,'ce qu'on aurait fait si le cri de vive le
Roi! qu'on aurait répété à chaque phrase , ne s'était pas
trouvé là pour être applaudi . C'est vraiment un sacrilege
que de permettre qu'un nom aussi révéré , aussi sacré
que celui de Henri , soit chanté par un sot écrivain qui se
bat les flancs pour amener gauchement quelques allusions
. « Je sommes Français , fait-il dire à une vieille
paysanne ; je sommes Français des pieds jusqu'à la
» téle :je ne voulons pas demeurer sous l'usurpateur .....
» sous l'brigand , sous celui qu'a volé à not ' Henri la
» couronne , mais dont , grâce à Dieu , il ne tient plus
D
qu'un petit bout.... J' dirons à Thibaud : Vend not ' hé-
» ritage , et .... viens-t-en à c' Paris.... J' dirons au Roi :
>> J' venons travailler ici , gratter la terre avec nos doigts,
» pour avoir le plaisir d'être de vos sujets.... Il répon-
» drait en nous embrassant , en versant des larmes , les
>> larmes d'un père ! Hélas ! v'là tout ce qu'il pourrait
» faire. Car il n'est pas riche not' Roi » .
Peut-on en moins de lignes rassembler plus d'inepties ,
de fautes , de sottises et d'inconvenances . Peut-on jamais
croire qu'un homme qui a pu outrager de la sorte le bon
sens et la raison , ait eu le courage de faire imprimer
d'avance une pièce dont je viens de donner un échantillon
du style? Quant aux acteurs de l'Odéon , je ne
puis trop les blâmer d'avoir reçu une pareille rapsodie ;
on prétend qu'ils ont joué la pièce sans l'avoir lue ; et ,
d'ailleurs , on pouvait intercaller au troisième acte une
entrée à pied et à cheval , cela suffisait à l'acteur Closel .
Il y a beaucoup de gens qui s'imaginent que rien n'est
plus facile que de faire une comédie ; ils croient qu'avec
un peu d'esprit ils vont trouver, en dialoguant quelques
scènes , un plan raisonnable , de l'intérêt , de la gaîté ;
enfin toutes les conditions sur lesquelles nos meilleurs
38 MERCURE DE FRANCE.
comiques réfléchissent long-temps avant de prendre la
plume.
Ces réflexions , Monseigneur , nous amèneront naturellement
à la pièce nouvelle qu'on a donnée au Théâtre
Français , pièce qui n'a ni plan , ni intérêt , ni gaîté .
C'est un petit acte en prose , intitulé la Méprise; et
certes , si jamais auteur s'est mépris , c'est bien madame
B... Nous lui devions déjà la Suite d'un Bal masqué , qui
est un de ces petits romans qu'on appelle comédies , écrits
avec délicatesse , ornés de pensées fines , ouvrages de
femme , vivement imaginés , disait un homme d'esprit ,
légèrement tissus , négligeamment finis , objets, en un mot,
d'une première surprise de curiosité et moins faits pour
le second coup-d'oeil.
La méprise avait été long-temps anoncée sous le titre
du Testament ; en voici l'analyse en peu de mots . Feu
M. Dumont , homme bizarre qui abhorrait les femmes
parce qu'il prétendait avoir éte haï par sa mère , trompé
par sa femme et abandonné par sa soeur , a élevé le jeune
Verseuil , son petit - fils , dans ces aimables principes .
Dumont , par sa mort , oblige Verseuil à appeler au château
madame de Lineul , jeune veuve , et Constance sa
soeur , toutes deux nièces du défunt , et que Verseuil n'a
jamais pu
voir. On fait la lecture du testament de Dumont
; Verseuil , au préjudice des nièces , est institué
légataire universel ; mais le jeune homme est délicat il
veut tout restituer. En attendant il aime Constance ;
mais la balourdise d'un valet lui fait croire que Constance
est engagée ailleurs , tandis que c'est madame de
Lineuil qui a promis sa main à Dorsange . Tout s'éclaircit
, et , sans cette méprise assez maladroitement amenée
, il n'y aurait point de pièce . Mademoiselle Mars ,
avec son talent , ne peut réchauffer cet ouvrage , qui est
à la même température que la saison .
:
Le parterre , toujours galant pour les dames , s'est
abstenu de siffler l'auteur ; mais vers la fin de la pièce
il a sifflé les acteurs et le comité de lecture .
Avant de quitter le Théâtre Français , j'annoncerai à
V. A. qu'on prépare incessamment une représentation
au bénéfice de mademoiselle Emilie Contat . On nous
DÉCEMBRE 1815.
39
promet la Mort de César et l'Ecossaise , pièces qu'on
n'a point jouées depuis long-temps , et qui attireront la
foule. Talma paraîtra dans la tragédie . Cet acteur , dont
le talent a été apprécié d'une manière si flatteuse par le
roi , vient de recevoir une pension de dix mille francs .
Il me semble qu'après une telle faveur, Talma devrait
rester en France ; mais il paraît qu'il pense toujours à
aller jouer la tragédie à Londres ; heureusement pour lui
qu'il sait l'anglais ; car il ne doit pas ignorer que plusieurs
artistes essayèrent autrefois de représenter quelques
ouvrages français , et qu'ils furent accueillis par des
buées et des insultes qui les forcèrent à se retirer . On
appelle cela , en Angleterre , de l'esprit national . Je crois
que si nous entendions l'anglais , et que les sombres bouffonneries
anglicanes avaient le sens commun , nous établirions
nous-mêmes à Paris un théâtre anglais pour varier
nos plaisirs . Nous ne craignons pas la concurrence
des ouvrages dramatiques étrangers ; et les Commères
de Windsor, représentées à côté des Femmes savantes ,
feraient plus que jamais ressortir la supériorité de Molière
. Les Anglais n'ont pas voulu d'un théâtre français
chez eux ; c'est une jouissance réelle dont ils se sont
privés , et qu'ils ont gratuitement sacrifié à un orgueil.
mal entendu . Ils auraient même dû être conséquens dans
leurs principes , et ne point orner leurs palais de tableaux
et de sculptures qui , sans contredit , ne sont point pour
eux des ouvrages nationaux .
Le Vaudeville a bien de la peine à se relever . Une Nuit
au corps de garde y a toujours beaucoup de succès ; et
ce petit tableau , où la garde nationale de Paris figure ,
a donné , à plusieurs chansonniers qui ne savent rien
créer, l'idée de faire des pièces sur ce sujet . Les Variétés
et le théâtre de la porte Saint-Martin feront donc incessamment
paraître à leur tour des gardes nationaux .
M. T..... a fait succéder à cette Nuit , qui fait les beaux
jours du Vaudeville , l'Arbre à sonnettes , ouvrage qui n'a
rien de remarquable que son titre . Cependant le canevas,
dans des mains plus habiles , aurait été susceptible de
gaité . Une baronne feint de détester les hommes ; un colonel
de hussards , son locataire , feint de détester les
40 MERCURE DE FRANCE.
femmes ; mais ils s'aiment tous deux secrètement. La
femme de chambre et un brigadier, au service du colonel
, s'aiment et l'avouent hautement ; ils sollicitent
vainement de leurs maîtres la permission de se marier.
Le brigadier, pour se venger peut -être , convient avec
ses camarades de piller les fruits du jardin de la baronne .
Mais le jardinier, qui sait qu'on a déjà volé des abricots,
s'avise de mettre dans un bel abricotier des sonnettes qui
doivent l'avertir du dégât . Les maraudeurs surpris abandonnent
le brigadier qui est sur l'arbre. Le colonel et la
baronne ont une entrevue ; le brigadier surprend leur
secret ;; il veut en profiter ; toutes les sonnettes résonnent
à la fois ; les amans se sauv ent et laissent au pied de l'arbre
, l'nn sa pelisse et l'autre son schall . Le brigadier et
la suivante se couvrent de ces vêtemens , et vout dans
cet équipage solliciter un consentement qu'on leur avait
refusé. Ils sont unis ; et leurs maîtres , après cette aventure
, prennent le parti de se marier aussi .
Boccace , Lafontaine , Vadé et une demi-douzaine de
vaudevilles ont été mis à contribution par l'auteur ; mais
n'importe , s'il avait amusé , on lui aurait su gré de son
pillage . Un écrivain qui ne fait pas oublier par la gaîté et
du talent les auteurs qu'il imite , ressemble à l'abbé
Trublet :
Un peu d'esprit que le bon homme avait ,
L'esprit d'autrui par supplément servait ;
Il compilait , compilait , compilait .
DÉCEMBRE 1815. 41
TABLEAU POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
TURQUIE.
La Turquie , dont la paix profonde n'avait point été
troublée par les tempêtes qui ont une seconde fois ébran
lé l'Europe , semble avoir perdu sa sécurité depuis que
l'Europe a retrouvé le repos . Elle fait , sinon des préparatifs
d'attaque , au moins des dispositions de défense.
Les châteaux du Bosphore , les batteries de Thérapia ont
été réparés , et couvrent Constantinople du côté de la
mer Noire , tandis que de nouveanx ouvrages doivent
mettre les Dardanelles en état de fermer la Propontide ,
et de soutenir leur ancienne renommée . C'est sans doute
aussi pour assurer un autre point de ses frontières que
la Porte montre aux Serviens des dispositions plus favorables
; elle a vu tout le parti qu'un ennemi pourrait tirer
de leur mécontentement , et elle s'est empressée d'en
faire cesser la cause . Leurs députés ont reçu un accueil
flatteur à Constantinople , et le ministére ottoman a
adressé au commandant de leur province les instructions
les plus conciliantes et les plus pacifiques ; mais tandis
que le calme se rétablit en Servie , la révolte éclate au
Caire. Le pacha d'Égypte qui y réside , loin de pouvoir
arrêter le désordre , est obligé de chercher sa sûreté dans
la citadelle , et la ville est pillée par les troupes à qui est
confié le soin de la défendre et de la protéger. Les Wahabites
ne sont point , comme on l'avait annoncé , les auteurs
de ce désastre. Ces sectaires continuent d'être en
guerre ouverte avec la Porte ; mais ils ne songent guère
à pousser leurs excursions jusqu'au coeur de l'Égypte :
rassemblés aux environs de la Mecque , ils y sont obser42
MERCURE DE FRANCE .
vés et contenus par les troupes ottomanes , qui leur ont
enlevé les villes saintes , et qui les ont chassés jusque
dans ces déserts.
ALLEMAGNE.
L'Allemagne paraît tout occupée de son organisation
intérieure . Des échanges , des cessions de territoire se
traitent à l'amiable entre les souverains. L'Autriche négocie
d'un côté avec la cour de Bade pour rentrer
en possession du Brisgaw ; de l'autre , elle cherche à
obtenir de la Bavière la principauté de Salzbourg. Un
congrès va se réunir à Francfort pour consacrer ces divers
échanges , et rectifier les frontières de plusieurs
états ; ensuite s'ouvrira la diète germanique , chargée de
faire respecter les décisions du congrès , de maintenir
l'union parmi les peuples allemands , de soutenir les
droits des faibles contre les prétentions des forts , d'apaiser
les différens avant qu'ils ne deviennent des querelles ,
de concilier les intérêts divers dans l'intérêt commun , et
de resserrer sans cesse des liens qui sans cesse tendent à
se relâcher et à s'affaiblir.
Si l'Allemagne en général doit trouver dans ces dispositions
l'espérance d'un heureux avenir, les divers états
dont elle est formée , voient presque tous leur bonheur
particulier garanti par des institutions qui promettent
d'être durables , parce qu'elles sont justes , et que les
peuples ne demandent rien de plus.
L'empereur d'Autriche s'est empressé de rendre aux
Tyroliens les priviléges dont jouissaient leurs pères . Le
roi de Wurtemberg offre chaque jour de nouvelles concessions
à ses peuples ; le grand-duc de Saxe-Weymar a
prévenu les demandes des siens ; la Prusse attend de son
roi une constitution libérale , et ses états provinciaux
ont envoyé des députés à Paris pour rappeler au monarque
victorieux la promesse qu'il leur fit avant la victoire
. Une constitution libérale ! voilà désormais le premier
besoin des peuples et le plus solide appui des
rois.
DÉCEMBRE 1815. 43
ITALIE .
Ce n'est seulement en France , en Allemagne que
pas
cette vérité est sentie ; elle a germé en Espagne , elle a
fructifié en Italie . Le roi de Naples avait fait en Sicile
l'essai d'une constitution calquée sur celle à qui l'Angleterre
doit sa gloire et sa prospérité : l'essai a répondu
sans doute au voeu de son coeur et à l'espérance de ses
peuples , puisqu'il veut en étendre le bienfait aux états
que la Providence lui a rendus. Certes , il ne pouvait y
marquer son retour par une action plus royale et plus
propre à reconnaître encore dans le coeur de ses sujets les
regrets causés par sa longue absence .
Ce prince paraît s'occuper avec autant de persévérance
que de succès de l'administration de son royaume. La
sûreté des routes , la tranquillité des villes , la prompte
organisation d'une nouvelle armée , sont la preuve et la
récompense de ses efforts . Le commerce a aussi éprouvé
les effets d'une bienveillance particulière . L'exportation
des produits du sol et des manufactures du royaume a été
encouragée par des primes. Les droits des douanes ont été
diminués dans différens ports , et des escadres armées, de
concert avec le roi de Sardaigne , vont protéger la navigation
et le littoral de l'Italie contre les violences des
Barbaresques .
L'audace de ces pirates , quelqu'étonnante qu'elle
soit , ne l'est pas plus que la patience des souverains ,
depuis si long-temps en butte à leurs outrages. Tous les
jonrs ils saisissent des navires napolitains , autrichiens ,
génois , sardes , romains . Tous les jours ils descendent sur
quelques points des côtes de la Méditerranée ou de l'Adriatique
; sement la terreur dans les villages , et lorsque
le désespoir des habitans ne supplée pas à la protection
vainement espérée du gouvernement , ils regagnent tranquillement
leurs navires avec le butin qu'ils ont fait . Il
paraît cependant que l'exemple donné par les Américains
ne sera pas sans effet , et des mesures propres à réprimer
l'insolence des Barbaresques doivent être propo44
MERCURE DE FRANCE.
sées dans le conseil des souverains , que la puissance de
l'empereur d'Autriche va réunir à Rome .
ANGLETERRE .
Si l'on veut jeter un coup d'oeil sur cette puissance ,
ce n'est pas chez elle qu'il faut l'examiner en ce moment .
L'insurrection des matelots de Northfields est apaisée ;
l'Irlande se pacifie , et , jusqu'à la prochaine réunion du
parlement , qui promet un spectacle intéressant , il faut
chercher l'Angleterre hors de son île ; il faut la voir sur
les côtes de la mer du Nord , de la Méditerranée et de
l'Adriatique , à la Spezzia , à Gênes, à Caprée, à Viareggio
, à Ancône , à Cattaro , dans les îles ioniennes .
Des ingénieurs anglais tracent à Gênes de nouvelles
fortifications , et deux mille ouvriers anglais exécutent
leurs ordres . Des commissaires anglais lèvent des plans à
Sarzane , et y construisent une ligne d'ouvrages militaires
; d'autres commissaires anglais pressent les travaux
de la Spezzia ; et si les Autrichiens avaient voulu y consentir
, deux mille Anglais seraient entrés dans Alexandrie.
Doit-on s'étonner après cela que le traité de paix
ait été annoncé à Londres par les salves répétées du ca
non de la Tour ?
INTÉRIEUR .
Ce traité a dû faire éprouver à la France des sentimens
bien différens ; et il a été reçu par la nation , comme par
ses représentans, avec douleur , mais sans découragement.
Un roi de France , a dit notre auguste monarque , ne
doit jamais désespérer des Français , et les Français ne
doivent jamais désespérer . Nous avons quelquefois abusé
du succès de nos armes. Consolons-nous de nos pertes , et
puisse notre exemple apprendre à tous les peuples que la
modération dans la victoire est la plus sage de toutes les
politiques .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
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renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30.
-
POÉSIE.
ODE IMITÉE D'HORACE.
Pourquoi me menacer de votre heure suprême ,
O vous que j'aime uniquement ?
Les dieux ne veulent pas , je ne veux pas moi- même
Que ce qui vous est cher vous survive un moment.
Si, de vos jours , la parque osant couper la trame ,
File encor les miens sans pitié ,
Que deviendrai -je , hélas ! moi , dont vous étiez l'âme ,
Moi , qui ne suis de vous que la moindre moitié ?
4
50
MERCURE DE FRANCE.
Non , je fais le serment , et vous savez , Mécène ,
Que jamais je ne jure en vain ;
Je jare , en quelque lieu que le sort vous entraîne ,
Avec vous aussitôt de me mettre en chemin .
Nous partirons tous deux pour ce fatal voyage
Qui n'a ni terme ni retour :
Nous irons , nous irons sur ce sombre rivage ,
Dernier effroi de l'homme , et son dernier séjour.
Rien ne m'arrachera de l'ami que j'embrasse ,
Ni le fier Géant aux cent bras ,
Ni la Chimère enfin , dont le sort me menace ,
Et les feux dévorans ne m'épouvantent pas.
Je ne sais sous quel signe ou propice ou perfide
J'ai reçu la clarté des cieux :
Mais il faut qu'à nos jours le même astre préside ,
Puisque le même sort nous gouverne tous deux.
Le vieillard dont la faux aussi prompte que l'aile
Moissonne la vie en courant ,
Vous menaçait déjà de son arme cruelle ,
Et tout le peuple en pleurs vous croyait expirant.
De vous , de vos vertus , Jupiter idolâtre
Désarma son père inhumain ;
Et le peuple applaudit , lorsqu'aux jeux du théâtre
Il vous vit reparaître avec un front serein,
Un arbre qui tombait allait frapper ma tête :
Faune , qui protége mes chants ,
Vole au-devant du conp, le détourne , l'arrête ;
Et je puis être encor le poëte des champs.
Par le secours des dieux , échappés à la tombe ,
Payons-les d'un culte constant :
A Jupiter, Mécène , immole une hécatombe ;
Faune aura ma brebis que je chérissais tant. P.
DÉCEMBRE 1815. 51
A DÉLIE.
D'une taille arrondie
A mes yeux vainement tu voiles les trésors :
Il semble que l'Amour , par de nouveaux efforts ,
A chaque instant redouble mes transports.
Je t'en supplie ,
Rends-moi , Délie ,
Moins amoureux
1
Ou plus heureux . P.
LE RETOUR D'UN ROI.
Ulysse a parcouru tout l'antique univers ,
Vaincu l'attrait des cours , trompé l'écueil des mers ;
Pour revoir son Ithaque , il affronte , intrépide ,
Les présens de Circé , les terreurs de Charybde :
Sa constance héroïque a fatigué le sort ;
Vivant , il est sorti des gouffres de la mort .
Il aborde, endormi , son île fugitive :
Le songe accoutumé de sa douleur pensive
Offre à son souvenir la terre des aïeux ,
Les parfums d'orangers , l'éclat pur de ses cieux .
Un écueil vient frapper sa barque abandonnée.
Ithaque ! .... se découvre à sa vue étonnée ;
Des rochers noirs et nus , d'infertiles sillons ,
De pâles oliviers battus des aquilons .
Il descend sur la rive , il soupire , il s'écrie :

Espoir trompé dix ans , voilà donc la patrie ! »
52
MERCURE DE FRANCE .
LE SAVANT.
Heureux favori de Neptune ,
Le marchand , Barême nouveau ,
A ses calculs asservit la fortune,
L'avocat vend ses discours au barreau ;
Le vil histrion , ses grimaces :
Le soldat pille les vaincus ;
Les grands , par intérêt , vous accordent des places ;
Le financier dort près de ses écus ;
Et le savant modeste , à son pays utile ,
Lorsqu'il en fait la gloire , au milieu des besoins
Expire , et , pour prix de ses soins ,
Ne cueille qu'un laurier stérile .
ÉPIGRAMME.
Pour être original se fait-on novateur ?
Maudit soit ce pesant et singulier auteur,
Qui , par de longs efforts , péniblement rassemble
Des mots hurlant d'effroi de se trouver ensemble!
DISTIQUE .
Hélas ! à quoi sert la vertu ?
- Et toi , pour te plaindre , en as-tu ?
QUATRAIN.
Rien n'est permanent sur la terre ;
Tout commence , tout doit finir :
Puisque la mort est nécessaire ,
Il faut donc apprendre à mourir.
!
i
DÉCEMBRE 1815. 53
ÉNIGME.
Am de Joconde.
Ma femme veut, bon gré , mal gré,
Faire tout à la sienne ,
Et prétend , d'an ton assuré ,
Ne rien faire à la mienne .
Quand elle entre dans ses accès ,
Telle est enfin la sienne ,
Qu'il me faut , pour avoir la paix ,
Lui soumettre la mienne .
m
LOGOGRIPHE .
Sur six pieds je me tiens ; si tu les décomposes ,
Tu trouveras de l'or, de la soie et des roses.
1
CHARADE .
Ne te laissejamais manger par mon premier ;
Un pronom possessif se montre en mon dernier ;
Fort ou faible, chacun porte en soi mon entier.
S........
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Ceinturon.
Le mot de la charade est Charpente.
Le mot da logogriphe est Tableau , dans lequel on trouve Eau ,
Table , Bal , Abel , Aube , Beau , Bateau .
54
MERCURE
DE
FRANCE
.
INSTRUCTION PUBLIQUE .
Des débris trop nombreux qu'un esprit destructeur se
plut à accumuler dans les temps d'anarchie , se sont formés
plusieurs établissemens , qui , perfectionnés de nos
jours , paraissent aux moins enthousiastes aussi merveilleux
qu'imposans .
Tel est celui surtout de l'École royale Polytechnique.
Trois cents jeunes gens , voués au service de l'état , y
sont admis d'après des examens déjà sévères. Ils reçoivent
des premiers maîtres , pendant plusieurs années
dans la capitale du monde savant , une instruction aussi
utile qu'elle est étendue et variée .
Celles des services publics établies par nos rois , désorganisées
lors de la révolution , se voient abandonnées
des élèves et des maîtres .
De ces derniers , les uns prirent le parti des armes ; les
autres , et les plus habiles , suivant une vocation heureuse
pour l'instruction et les sciences , se réunirent au
milieu des orages , et créèrent l'établissement dont nous
parlons.
Bientôt une jeunesse nombreuse se rassembla autour
d'hommes dont la renommée publiait les talens .
Le gouvernement , menacé d'une terrible invasion ,
sentit le besoin de former à l'état des défenseurs éclairés ;
il applaudit aux projets des savans ; et cette Convention ,
de hideuse mémoire , jeta les fondemens de la plus brillante
et la plus utile des écoles que le monde ait vues .
Son décret du 11 mars 1794 , qui porte l'établissement
d'une commission des travaux publics , est ainsi conçu :
Cette commission s'occupera d'une école centrale de
» travaux publics , et du mode d'examens et de con-
» cours auxquels sont assujétis ceux qui voudront être
employés à la direction de ces travaux. »
L'organisation en fut déterminée ; mais l'ouverture de
l'école n'eut lieu que le 21 décembre de la même année.
Les concours s'ouvrirent dans vingt-deux villes de la
France, et fournirent trois cent quatre-vingt- onze élèves.
Le mode d'enseignement fut fixé par le décret du 26 noDÉCEMBRE
1815. 55
vembre 1794 ; il a toujours eu deux branches principales
, les sciences mathématiques et les sciences physiques
. Les premières comprennent, 1 °. l'analyse avec ses
applications à la géométrie et à la mécanique ; 2° . la géométrie
descriptive , qui se divise en trois parties : Géométrie
descriptive , architecture et fortifications , et à
laquelle se trouve joint le dessin , comme un moyen peu
rigoureux, il est vrai , mais souvent seul possible de decrire
les objets.
Les sciences physiques renferment la physique générale
et la chimie .
Ce qui distingue cet enseignement de tous ceux qui
avaient été pratiqués jusqu'alors , c'est que les élèves
travaillent dans l'intérieur mêine de l'école ; qu'ils sont
distribués par salles pour le dessin , la géométrie descriptive
et l'étude de l'analyse ; qu'ils ont des laboratoires
pour s'exercer aux manipulations chimiques , et qu'ils
exécutent de leurs propres mains les dessins , les calculs
et les opérations chimiques qui ont été l'objet des leçons
orales des professeurs ; mais le plus grand service que
rendra cette école à la société , c'est de resserrer à jamais
par son enseignement les noeuds qui doivent unir
les sciences spéculatives et les arts appliqués .
La discipline a changé , ainsi que son emplacement , à
diverses époques , jusqu'à ce que l'un et l'autre aient été
fixés par le décret du 16 juillet 1804. L'école fut transférée
du palais Bourbon à l'ancien college de Navarre .
Les jeunes gens y furent casernés , et soumis au régime
militaire et de communauté . Les études , l'éducation , la
santé, y ont trouvé de grands avantages ; et pour la commodité
de l'école , on a réuni au college de Navarre les
anciennes dépendances de celui de Boncours .
La même ordonnance du 16 juillet y a créé quatre
nouvelles chaires ; mais celle de littérature , occupée si
dignement par M. Andrieux , paraît surtout avoir complété
le mode d'instruction de l'école polytechnique . Ce
n'est pas que celle qu'on y donnait , quoique moins étendue
, ne fût parfaite en soi dès son origine .
Cette école n'a pas eu d'enfans . Née au milieu des orages
politiques , ses premiers fondateurs furent les pre56
MERCURE DE FRANCE.
miers savans de la France , et ils se servirent , pour étendre
et perfectionner les arts utiles , de toute l'énergie ,
de toute l'activité , de tout l'enthousiasme qui caractérisa
cette époque , et qui , hors de l'enceinte de cet asile
des sciences , était dirigé par des coeurs moins purs , et
vers de moins nobles usages .
Aussi les grands hommes qui y ont professé d'abord ,
les Monge , les Fourcroy , les Lagrange , les Chaptal , et
tant d'autres , ont- ils bientôt peuplé la France des sujets
les plus distingués .
Leurs dignes successeurs , en suivant leurs traces , ont
soutenu , dans l'Europe savante , la réputation que l'école
s'était acquise sous ses premiers maîtres.
Après avoir passé individuellement en revue tous ceux
de nos jours , et avoir payé à chacun le tribut d'éloges
dû à son zèle et à ses talens , nous examinerons à quel heureux
principe d'organisation cette école privilégiée en
cela est redevable d'une succession non interrompue de
professeurs d'un grand mérite.
M. le comte Dejean , militaire distingué , a l'honneur
de gouverner cette illustre école , Aux éloges que nous
nous plaisons à donner à l'intégrité de sa gestion , nous
ajouterons cependant que , trop borné à ses devoirs ,
M. Dejean paraît craindre d'user pour l'avantage des
élèves , du crédit dont il jouit auprès des hautes administrations
. Cette froideur , sans nuire au respect , diminue
l'attachement que lui porterait la reconnaissance ,
s'il s'empressait plus de la faire naître .
Du reste , successeur de M. de Sessac , M. le comte
Dejean n'a pas à craindre de figurer , comme son prédécesseur
, dans une caricature aussi piquante , dit - on ,
que caractéristique .
M. le baron Greiner , colonel d'artillerie , occupe la
seconde place à l'école , et s'en montre digne par ses
vertus ; les dangers qu'il s'est fait un devoir , dans des
temps critiques , de partager avec ses élèves , le leur ont
pour jamais rendu respectable et cher.
Le directeur des études , M. Durivaux , ancien élève
de l'école , chef de bataillon du génie , travaille sans cesse
à augmenter la masse de ses connaissances , déjà trèsDÉCEMBRE
1815. 57
considérables , et se repose en même temps de bien des
soins sur M. Lebrun .
Celui-ci , inspecteur des études , membre de la légiond'honneur
, est , depuis quatorze ans , employé à l'école .
On ne saurait trop louer le zèle , les talens et les connaissances
profondes et variées de cet estimable fonctionnaire
, qui réunit au plus haut degré le respect et l'affection
d'une jeunesse aussi éclairée . Il en est cependant qui
désireraient en lui plus d'aménité , plus d'agrément dans
les formes.
Six officiers , deux capitaines , deux lieutenans , deux
sous-lieutenans, sont chargés de la surveillance. On se
loue de quelques-uns d'eux , et particulièrement de
M. Clément , homme actif et judicieux .
Les cours d'analyse sont confiés à MM. Amper et Poinsot
, tous deux membres de l'institut . Le premier emploie
tous ses talens pour bien remplir ses fonctions , et malgré
quelques distractions fatigantes , quelques originalités
même , il parvient à satisfaire des auditeurs que l'habitude
des grands maîtres a dû rendre difficiles.
M. Poinsot , avec les talens les plus distingués , semble
mettre plus de froideur à remplir les devoirs de sa place.
Une santé délicate l'empêche de faire sa leçon aux heures
qui lui sont assignées ; et cette année il paraît vouloir se
faire remplacer par M. Cauchy , ancien élève. Celui-ci
donne les plus grandes espérances ; mais, trop jeune encore
, il ne peut avoir toutes les qualités nécessaires pour
bien enseigner. D'ailleurs , il est à craindre que cet usage
de mettre à sa place des espèces de doublures , tandis que
l'on conserve ses appointemens , ne s'introduise , comme
ailleurs , à l'école polytechnique . C'est un abus que nous
sommes déterminés à signaler au public partout où nous
le rencontrerons.
Un homme qui marche de pair avec ce qu'il y a de plus
illustre en mathématiques , physique et astronomie , est
M. Arago , ancien élève de l'école ; célèbre par ses talens,
ses travaux , ses ouvrages , il l'est encore par les dangers
que lui ont fait courir les craintes ridicules d'un peuple
imbécile , chez lequel il allait faire des observations astronomiques
. Etaient-ce des Caffres, des Iroquois , ou des
58 MERCURE DE FRANCE .
Hurons ? C'étaient de graves Espagnols de l'île de Majorque,
qui, prenant ses opérations, autorisées par leur gouvernement
, pour des signaux faits aux ennemis , lui préparaient
, grâce aux moines , une mort infâme et cruelle ,
M. Arago n'a échappé à ce danger qu'en en courant
de mille espèces ; enfin , et pour la gloire des lettres , il a
rejoint nos bords sain et sauve ; mais la honte d'une tentative
atroce n'en reste pas moins à ses misérables adversaires
.
Une instruction profonde et variée laisse encore beaucoup
à désirer , comme professeur , dans M. Hachette .
Ses matières , il est vrai , sont arides , et difficiles souvent
à bien présenter ; mais avec plus de travail et de préparation
, un homme tel que lui ferait disparaître des obscurités
qui ôtent quelquefois tout l'intérêt à ses leçons .
Très-versé dans la mécanique , dont il a fait d'excellens
traités , M. Deprony supplée , par son zèle et son application
, au talent de professer , dont la nature ne l'a
pas gratifié très-généreusement ; il en est d'autant plus
estimable .
M. Binet jeune , collègue de M. Deprony , remplace le
célèbre M. Poisson , devenu examinateur . Ce jeune homme
promet tout ce que l'on peut désirer, et tiendra sans doute
tout ce qu'il promet..
Nommer MM . Thénard et Gay -de-Lussac , c'est rappeler
tout ce qu'il y a de plus illustre de nos jours dans
la physique , la chimie et les sciences exactes . M. Thénard ,
plus borné dans le nombre de ses connaissances , paraît ,
à cause de la lecture , de la pratique dans la manipulation,
posséder la chimie plus à fond . L'autre , à une érudition
profonde et variée , joint une facilité , un brillant
dans l'élocution , qui le distinguent parmi ses collègues.
Ces deux hommes , en mettant en commun des talens
si distingués , ont déjà enrichi les sciences de découvertes
intéressantes ..
M. Petit , plus jeune que les deux professeurs , les suit
de près , et promet de les égaler . Physicien habile , il développe
les secrets de la nature avec un art , une facilité,
un choix d'expressions qu'on retrouve à peine dans
M. Gay-de-Lussac lui-même. Celui-ci n'a que peu d'anDÉCEMBRE
1815 .
59
nées de plus que M. Petit . Tous deux sont donc aussi
jeunes que laborieux : quel espoir pour la nation qui les
possède !
L'architecture est le premier des arts ; car d'abord il
faut se loger : ainsi raisonne l'architecte M. Durand , excellent
homme du reste , et connaissant mieux , heureusement
, les principes de son art que la logique. Il n'est
cependant pas toujours , même dans ses ouvrages , d'accord
avec ses confrères . Serait-ce parce qu'il prêche l'économie
? Pour cela seul il serait mon homme.
Le gracieux ami des lettres , M. Andrieux , était
bien digne de couronner cette liste honorable de savans
et utiles professeurs. Nous nous sommes déjà plu à peindre
les qualités aimables de ce prêtre des Muses , en parlant
du Collége royal de France . Il n'est pas moins cher
aux élèves de l'école qu'aux auditeurs de tous les âges qui
se rassemblent à son cours public .
Nous aurions souhaité donner une idée de son charmant
début du 28 décembre ; mais , outre que les bornes de cet
article nous le permettraient peu aujourd'hui , nous avons
été devancés par des hommages brillans et délicats auxquels
il nous serait difficile d'ajouter .
Les élèves sous un tel homme parviendront toujours
facilement à joindre les grâces à l'érudition , et les productions
qui émanent de ces messieurs hors de l'école ,
prouvent assez qu'ils ont su mettre les leçons d'un tel
maître à profit .
MM. Binet aîné , Reynaud , Lefebvre , Stainville , Colin
et Robiquet , remplissent, à la satisfaction des élèves ,
les fonctions de répétiteurs . M. Robiquet donne surtout ,
comme chimiste , les plus grandes espérances .
MM. Legendre et Poisson , tous deux membres de l'institut,
sont examinateurs permanens pour l'admission des
services publics . M. Legendre , un peu brusque et mordant
, se fait estimer cependant par son invariable équité.
M. Poisson , très-jeune encore , après avoir professé de
la manière la plus distinguée , vient d'être élevé à ce nouvel
emploi , aux applaudissemens de l'école , qui regrette
cependant de le perdre comme professeur .
60 MERCURE DE FRANCE .
ADMINISTRATION.
Les élèves , en rendant justice à M. Cicéron sur toutes
les autres parties de son administration , croient cependant
qu'on met dans la nourriture une parcimonie que
ne nécessitent pas les intérêts de la maison . Sans vouloir
tirer aucune conséquence , ni rien conclure de désavantageux
contre un administrateur estimé , nous dirons
néanmoins qu'il est à notre connaissance que dans maints
établissemens , les chefs , pour se procurer une existence
de sibarites , forcent de vivre comme des Spartiates
ceux qu'ils sont chargés de nourrir.
1
On ne saurait trop admirer l'habileté de M. Marielle ,
fils , quartier-maître de l'école , qui , à l'ombre de ses bureaux
, a su ramasser des richesses , des honneurs et des
décorations militaires . Son influence est très-grande sur
tout le matériel de l'école ; on ne la dit pas aussi utile .
M. son père a toute l'exactitude et tous les talens d'un
caissier .
Les bâtimens de l'école sont vastes , les dortoirs bien
tenus , les salles de même , et les cours , ainsi que l'infirmerie
; mais on est peu content du blanchissage . Estce
économie , est-ce faiblesse , qui entretient ce petit
désordre ? Comme il est peu séant , et même peu favorable
à la santé des élèves , les dames chargées de la lingerie
, averties par la voix publique , s'empresseront
sans doute de le faire cesser.
REMARQUE.
Les élèves , d'accord avec les chefs , ont adopté une
mesure que nous approuvons beaucoup ; c'est celle de
nommer l'un d'eux toutes les semaines , pour surveiller
la cuisine et les alimens . Cette habitude des détails économiques
ne peut qu'être fort utile dans des hommes
appelés pour la plupart à gouverner un grand nombre
de leurs semblables.
Un ordre si constant , une série nombreuse de professeurs
aussi habiles , auraient droit de nous étonner, si un
DÉCEMBRE 1815. 61
5
I
e
Conseil de perfectionnement , que l'on doit au génie de
ceux qui ont fondé cet établissement admirable , ne venait
à l'appui de celui d'instruction ( 1 ) .
Ces deux conseils travaillent sans cesse et à l'envi , à
étendre les bornes du bien dans cette école , à rectifier
les erreurs et arrêter les malversations qui pourraient
avoir lieu. Ils veillent surtout à ce que rien de faible
ne se glisse dans l'instruction , soit par intrigue ou par
faveur.
Aussi les sujets qui en sortent , répondent de plus en
plus aux soins qu'on a pris de les former . Une admission
moins nombreuse , des examens plus sévères , le calme
surtout et l'application des études , joints à une année
dont on va prolonger les cours , nous donnent droit , plus
que jamais , d'espérer dans les élèves .
Mais pourrais-je terminer cet article sans rendre hommage
à l'excellent esprit qui anima , dans tous les temps ,
cette intéressante jeunesse ? Je ne parle point de celui
de faction qu'on a voulu lui prêter . On a calomnié jusqu'au
dévouement de ces élèves , quoique le patriotisme
(1) Dix-huit membres , agens en chef et institutenrs de l'école , forment
un conseil d'instruction et d'administration. Il doit s'assembler
trois jours par mois . Le gouverneur le préside.
Outre la surveillance de toutes les parties d'administration et
d'instruction , il a encore la nomination de tous les agens secondaires ;
mais elle est soumise à l'approbation du ministre.
Outre le conseil d'instruction et d'administration , il y en a un de
perfectionnement , ainsi composé :
Quatre examinateurs de sortie pour les services publics ; trois
membres de l'Institut , pris dans la classe des sciences physiques et
mathématiques ; le gouverneur de l'école , et enfin quatre commissaires
nommés par le conseil d'instruction parmi les membres qui le
composent.
Le conseil fait chaque année son rapport sur la situation de l'école
, et les résultats qu'elle a donnés pour l'utilité publique .
Il s'occupe en même temps des moyens de perfectionner l'instraction
, et de la rectification à opérer dans les programmes d'enseigne .
ment et d'examens .
Les deux examinateurs de mathématiques en service permanent
sont nommés par le gouvernement , sur la présentation du conseil de
perfectionnement.
62 MERCURE DE FRANCE .
le plus sincère et le plus ardent ait partout, à notre connaissance
, dirigé leurs jeunes courages.
Ce que j'entends par l'esprit excellent et particulier
de l'École Polytechnique , c'est cette affection noble et
tendre qui en unit tous les élèves comme les membres
d'une même famille ; cette confraternité touchante , qui
rappelle les héros des anciens âges , et qui , une fois contractée
, les suit dans tous les pays , et dure autant qu'ils
existent. Celui qui a étudié dans cet établissement , n'est
nulle part , et dans aucun temps , étranger à celui qui a
puisé , dans la même école , des sentimens et une instruction
semblables .
J'entends encore cet honneur, si puissant et si vif ,
qui fait veiller tout le corps sur la conduite de chacun ,
et qui les rendant , pour ainsi dire , solidaires entre eux ,
les contient tous dans les bornes de la décence et de la
modestie , dont ils prennent pour toujours une heureuse
habitude.
Permettez qu'au nom de mon pays , de Blois , où s'étaient
retirés les débris de nos armées , lors de la pre
mière invasion , je vous offre , jeunes amis , les témoi
gnages sincères de sa reconnaissance pour la conduite
délicate et particulière qui distingua ceux des vôtres qui
s'y réfugièrent. Cette conduite de leur part fut d'autant
plus appréciée , que des élèves d'une autre école se piquèrent
moins de l'imiter .
Continuez , braves jeunes gens , à cultiver pour la patrie
, sous les auspices d'un bon roi , les sciences , l'honneur
et les lettres .
Qu'un même esprit vous dirige ! qu'un même feu vous
dévore , et que ce soit le désir actif et brûlant de retirer
notre belle France de l'abîme où l'ont jetée des hommes
aussi insensés que pervers , et dans lequel des nations ,
plus envieuses que sages , voudraient , pour ainsi dire , la
retenir et l'étouffer !
Que le génie et les efforts se réunissent à l'excellent
prince qui nous gouverne , et comme lui alors gardonsnous
de désespérer.
Le College de France a rouvert ses cours depuis le 20
DÉCEMBRE 1815. 63
de l'autre mois . Celui du droit de la nature et des gens est
encore indéfiniment ajourné. Nous ne savons si M. le
comte Pastoret , pair de France , entraîné par de
graves occupations, n'a pas renoncé à une chaire qu'il ne
peut remplir . Le public espère qu'il ne sera plus longtemps
privé d'une partie si intéressante d'instruction ,
et M. le comte est trop délicat , sans doute , pour continuer
de se faire un revenu d'honoraires considérables
pour des fonctions qu'il n'exerce plus depuis long- temps .
Nous promettons au public de prendre là-dessus des informations
, et de les lui communiquer. B. DE LA V.
www
DES ILLUSIONS.
Tout le monde se vante dans ce siècle de lumières de
ne plus croire à la magie ; cependant jamais les tireuses
de cartes et les diseuses de bonne aventure n'eurent plus
de chalands , de succès et de profit ; et je crois que peu
de sorcières de Thessalie ont eu de plus nobles visites et
de plus magnifiques présens , que la célèbre mademoiselle
le Normand n'en a reçu de nos jours.
La crédulité est une faiblesse attachée à notre nature ;
elle ne meurt jamais , et ne fait seulement que changer,
suivant le temps , de forme , d'objet et de langage.
J'ai connu des esprits forts qui ne voulaient rien entreprendre
d'important le vendredi ; j'ai vu une grande
souveraine , et un des plus grands généraux du monde ,
maîtrisés par une aversion pour les habits de deuil , qu'ils
ne pouvaient vaincre ni déguiser .
Un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle
croyait aux pressentimens , ne doutait pas des prédictions
faites à sa femme ; il disait qu'il avait été averti du
danger de celle qu'il aimait en voyant un jour son portrait
brisé , et il restait persuadé qu'elle l'avait garanti
d'un attentat contre ses jours , qu'une inspiration sccrète
lui avait fait pressentir.
Le philosophe Brutus ne doutait pas de la réalité de
64
MERCURE
DE FRANCE
.
l'apparition du spectre qui lui annonçait , un an d'avance
, sa défaite à Philippes et sa mort.
Le sage Cicéron , qui se moquait de ses collègues les
augures ( tout en disant qu'il ne concevait pas que ces
prêtres pussent se regarder sans rire ) , croyait aux songes
, et érigeait un temple à sa fille Tullie .
Ce n'est point parmi les plus ignorans que la pierre
philosophale , l'or potable et la foi aux prédictions des
somnambules , trouvent des partisans et des sectateurs ;
nous sommes tous, quoi qu'en dise notre orgueil , esclaves
de notre imagination , de nos craintes , de nos désirs ,
qui nous rendent de glace pour la vérité, et de feu pour
les mensonges.
Eh ! comment fuirions-nous des erreurs qui nous sont
si chères? Comment trouverait - on quelque difficulté à
tromper les hommes , puisqu'ils aiment tout ce qui les
trompe ? la Vérité reste au fond de son puits ; elle sait
trop que son éclat blesserait nos yeux délicats en voulant
les éclairer; l'Illusion la remplace , et règne au milieu de
nous.
Cette puissante magicienne nous gouverne éternellement
; la Raison veut en vain briser sa baguette , la séduisante
enchanteresse , entourée de plaisirs , de ris et de
jeux , prend mille formes différentes pour nous charmer.
Sous les traits de la joie , elle environne de fleurs notre
berceau ; bientôt c'est le Plaisir , paré de roses et de
myrtes qui nous couvre de ses guirlandes ; quelque
temps après , c'est la Gloire , ornée de lauriers , qui nous
attelle à son char ; enfin , sous les couleurs consolantes de
l'espérance , elle cache à la vieillesse le triste aspect de
son tombeau , lui montre les secrets d'Esculape , les trésors
de Plutus , et l'entretient même encore , dans les bosquets
de l'Élysée , de ses plaisirs passés , de ses anciens
exploits et de ses tendres amours.
L'Illusion est la reine du monde.
Je vais vous prouver d'abord qu'on ne peut se soustraire
à son pouvoir; nous verrons ensuite quels sont les
moyens les plus sûrs pour vivre heureux sous sa puissance.
DÉCEMBRE 1815. 65
On a dit que l'homme
était un petit monde , et il est
certain que l'enfant
est un petit homme. Si vous voulez
suivre l'oracle de la sagesse
qui nous a donné ce précepte
Connais-toi toi-même , étudiez
l'enfance
; vous y verrez
votre portrait
en miniature
et votre histoire
en
abrégé.
Regardons cet enfant qui bat du tambour, qui traîne
un long sabre de bois , qui porte un casque de papier
sur la tête comme il est fier, comme il se fait grand
comme son oeil menace ! il se croit soldat , grenadier,
général ; et , monté sur les chaises , les écrans qu'il a
renversés , il lui semble qu'il triomphe de ses ennemis
vaincus l'instant d'après il s'agenouille , et chante en
ouvrant le premier livre venu ; c'est un prêtre qui dit la
messe , c'est un évêque en mitre qui officie : tout à coup
une petite société lui arrive ; une jeune demoiselle est
assise sur une chaise dont le dossier est à terre ; deux
ficelles sont attachées aux bâtons ; un enfant s'y attelle ;
l'autre les suit ; un troisième fait claquer son fouet :
voilà mes bambins devenus de riches personnages ! Admirez
leur équipage qui court , tourne à grand bruit ! On
s'arrête , on fait des visites , on singe tous les propos de
salon , les galanteries du chevalier, les minauderies de la
marquise. Bientôt un autre enfant paraît , en robe de
chambre et voûté : c'est un vieillard cassé ; il tousse ,
se plaint des hommes et du temps . Un autre espiègle arrive
en perruque c'est un docteur ; il tâte le pouls , dit
des fariboles , reçoit de l'argent , et part : les voilà tous
à rire ! On apporte des bonbons , la petite fille les partage
inégalement ; la jalousie s'allume, la haine éclate, la
guerre se déclare , on se bat , on se renverse , les jeux
s'envolent. Les précepteurs arrivent , grondent , menacent
, et dispersent la bande naguère joyeuse , à présent
chagrine , qui boude , pleure un moment , promet d'être
sage , et se livre l'instant d'après à son aimable et
bruyante folie .
et
Vous avez souri en voyant ce spectacle enfantin , et
c'était vous qu'on jouait ! Ne vous êtes-vous pas reconnu ?
n'avez vous pas senti que pour vous donner les mêmes
illusions , le temps , qui vous a grandi sans vous avoir
5
66 MERCURE DE FRANCE .
hachangé
, n'a fait que vous offrir un théâtre un peu plus
haut , des décorations mieux peintes , des costumes plus
soignés ? Avez-vous oublié votre orgueil et vos chimères
quand vous avez porté votre première épaulette , soutenu
votre première thèse , remporté un premier prix ?
lorsque vous avez fait votre entrée dans le monde ,
sardé une première déclaration ? lorsque , pour la première
fois , un rival a contrarié vos désirs ? Avez-vous
perdu le souvenir de vos premiers projets , de vos premières
amours , de vos premiers combats , de la sévérité
de vos amis , qui vous faisoient rougir de vos erreurs ?
que
Ah ! si vous n'avez pas oublié vos folies , vos regrets ,
vos rechutes , convenez que l'illusion ne vous gouverne
pas moins que ces enfans dont vous riiez tout à l'heure ;
les grelots de votre jeunesse ressemblent aux hochets
de votre enfance , et qu'il n'y a pas trop de distance
entre l'enfant qui menace et frappe le mur contre lequel
il s'est heurté , et le puissant roi Xerxès qui fait
fouetter la mer, qui envoie un cartel au mont Athos; et
le grand Cyrus, qui perd plusieurs mois à détourner une
rivière pour la punir de s'être opposée à son passage.
Eh ! qui pourrait s'affranchir de toute illusion ? La vie
en est composée. Malebranche et d'autres philosophes
ont cru que cette vie elle -même était un songe ; comment
éviter toutes les erreurs morales qui nous égarent ,
lorsque nous sommes trompés même par nos sensations ?
Le bâton que vous plongez perpendiculairement dans
l'eau , vous paraît réellement brisé; une tour carrée , de
loin , nous semble ronde ; la couleur que nous attribuons
aux objets , dépend de la liqueur plus ou moins épaisse
qui existe dans nos yeux ; le moindre accident qui les
altère change ces couleurs pour nous ; nous ne connaissons
pas avec plus de certitude la grandeur , la distance
des corps . Le soleil et la lune ne nous paraissent pas occuper
un espace plus large que notre chambre ; au bord
de l'horizon , la voûte du ciel nous semble s'abaisser jusqu'à
terre : il faut que le tact , la réflexion, l'expérience,
redressent toutes les fausses idées que nous donneraient
ces apparences trompeuses ; et rien ne nous prouve complètement
que cette rectification soit parfaite ; la cha
DÉCEMBRE 1815. 67
leur et le froid varient pour tous les hommes , selon le
plus ou le moins de finesse de leurs organes . Et il résulte
de toutes ces différences que le plaisir et la douleur, effets
immédiats de ces sensations , sont éprouvés par tous les
hommes à des degrés variables à l'infini.
Cependant tous nos goûts , nos sentimens , nos passions
, dépendent de l'idée que nous nous faisons de la
douleur et du plaisir. Ce qui donne à l'un la fièvre du
désir, effleure à peine les sens de l'autre ; l'objet qui vous
inspire une forte terreur , je le regarde avec indifférence
; j'écoute avec délire des sons mélodieux dont vous ne
sentez pas l'harmonie . Vous vous êtes entraîné loin du
monde matériel par vos impressions morales , par la vivacité
de votre imagination ; je suis dominé entièrement
par des objets qui charment mes yeux , mes oreilles , et
qui pénètrent, par tous mes sens, jusqu'au fond de mon
coeur.
Le bien , le mal , la folie , la sagesse , le bonheur , le
malheur , se présentent à nous sous des formes opposées ,
et qui n'ont presque rien de commun entre elles .
Archimède , passionné pour la vérité , s'occupe à résoudre
un problème de géométrie au milieu d'une ville
prise d'assaut. Caton , un poignard à la main , ne songe
qu'à la liberté de Rome et à l'immortalité de l'âme ;
Antoine sacrifie sa gloire et l'empire du monde , pour
chercher en Égypte un dernier soupir de volupté sur les
levres de Cléopâtre ; Brutus immole son fils et la nature
pour affranchir sa patrie du pouvoir de Tarquin . Le bon
heur n'existe , pour Apicius , pour Lucullus , que dans les
délices de la table . Les plaisirs ne sont rien pour Socrate ,
il ne trouve sa félicité que dans l'étude de la sagesse ; et
le jeune Alcibiade rit de ses leçons dans les bras d'Aspasie.
Croyez-vous , en effet , que ce grave philosophe , qui
n'est pas ému par les grâces des nymphes les plus élégantes
, et que ne dégoûtent pas la laideur et la méchanceté
de sa femme , puisse aisément guérir de son erreur
ce jeune voluptueux , qu'embrase un regard d'Aspasie ,
qui frémit au bruit léger de ses pas , qui palpite à son
approche , dont le sang bouillonne au son de sa voix, qui
68 MERCURE DE FRANCE .
donnerait sa vie pour respirer un instant l'air embaumē
par son haleine ? Lui prouvera-t-il enfin que ce qu'il voit
est un prestige , que ce qu'il entend est un rêve , que ce
qu'il éprouve est un mensonge ?
Non , la nature nous a doués de sensibilité et d'imagination
à des doses si différentes, que la vérité , la réalité ,
ne sont jamais les mêmes pour nous. L'événement qui
afflige l'un enivre l'autre de bonheur , et peut être indifférent
à un troisième .
Sophocle et Denys le tyran moururent de joie d'un
triomphe tragique ; Juventius Talva eut la même fin , en
apprenant les honneurs que le sénat lui avait décernés ;
Léon X expira en recevant la nouvelle de la prise de
Milan . On a vu des condamnés mourir de saisissement
en apprenant que leur grâce était accordée.
Ainsi , la peur et la joie ont souvent
un effet aussi récl ,
aussi puissant
que la foudre. On souffre , on jouit , non
par ce qui existe , mais par ce qui nous paraît exister ;
l'imagination
donne une réalité à l'ombre , un corps au
fantôme
; le monde est pour nous la forêt enchantée
d'Armide
, et nous y sommes sans cesse attirés , repoussés
, égarés par des prestiges
qui trompent
à la fois notre
esprit , notre coeur et nos sens
et que
le temps seul nous
apprend
à distinguer
de la vérité.
Il est donc prouvé que nous naissons , que nous vivons
, que nous mourons sous l'empire de l'illusion , et
que rien ne peut nous dérober à son pouvoir . Cette certitude
ne doit pourtant pas nous décourager ; car s'il
était possible d'être totalement privé d'illusions , il vaudrait
peut-être mieux être privé d'existence ; l'univers
serait décoloré pour nous , l'amour perdrait tous ses charmes
, la beauté sa ceinture , la gloire ses lauriers , les poëtes
briseraient leur lyre , la jeunesse quitterait ses armes
et perdrait ses chimères ; la triste vieillesse serait privée
de consolation : le passé , le présent , l'avenir , confondus
ensemble , seraient à jamais dépouillés d'espoir et de
souvenir , et le vide du néant ne serait pas plus affreux
que ce monde désenchanté. Notre imagination , présent
des dieux , fut chargée par eux de l'embellir ; respectons
DÉCEMBRE 1815.
69
sa puissance , et gardons- nous de détruire sa douce
magie.
Mais , me dira-t-on , céderez -vous un empire absolu ,
despotique à l'imagination , et ne laisserez-vous rien à
la raison ? Celle- ci n'a-t-elle pas aussi une source divine?
ne sera -t-elle plus chargée de diriger nos pas , d'éclairer
nos désirs , de calmer nos passions ? Voulez-vous éteindre
son flambeau? et parce qu'elle ne peut pas vous découvrir
la vérité toute entière , ne cherchera- t-elle plus à
soulever son voile sacré ?
S'il existe des prestiges , il existe aussi des réalités ; la
bonté, l'amitié , l'amour pour nos enfans , pour notre
femme , pour notre patrie , seront -ils confondus par
vous avec les désirs désordonnés , les passions coupables ,
l'ambition effrénée , la haine funeste , la vengeance aveugle
, l'avarice sordide ; et ne ferez-vous aucune différence
entre les crimes et les vertus , les erreurs et les vérités ,
les muses et les furies ?
Non , certainement , je ne veux pas vous livrer aux
caprices despotiques de cette folle déité ; je me soumets
à son règne , et non pas à sa tyrannie ; si je ne crois pas
possible de secouer le joug de l'imagination , si ce projet
même me paraît aussi insensé que funeste , je suis encore
plus loin de vouloir détrôner la raison. Heureux les
hommes assez bien organisés , assez sages pour concilier
ces deux divinités , et pour vivre sous leur double empire .
L'imagination sans frein nous égare , elle nous conduit
au crime comme au malheur ; la froide raison sans illusion,
en analysant tout , dessèche tout ; elle désenchante
la terre et dépeuple le ciel même ; en voulant détruire la
passion , elle éteint le sentiment , elle anéantit même les
vertus qui viennent du coeur ; et comme elle ne peut
jamais atteindre la vérité qu'elle poursuit , elle finit
par
tout mettre en problème , et elle jette dans un doute désolant
, qui n'est que le vide pour l'esprit , et le néant
pour l'âme.
Suivons donc à la fois , mes amis , le culte de l'imagination
et celui de la raison que les principes de l'une
soient animés , embellis les charmes de l'autre ; que
nos passions , semblables aux beautés célèbres d'Athè
par
7
70
MERCURE DE FRANCE.
nes , écoutent comme elles les léçons de la sagesse , et que
d'un autre côté nos philosophes respectent l'oracle , et
n'oublient pas de sacrifier aux grâces .
L'imagination ressemble à la religion des Perses ; elle
nous gouverne par une foule de bons et de mauvais génies
qui sont à ses ordres . Ces génies , ce n'est autre
chose que les douces illusions , et les illusions funestes .
Donnez à votre raison le soin de choisir pour vous celles
qu'il faut éviter , et celles que vous pouvez suivre ; qu'elle
borne là son pouvoir , elle aura fait assez pour votre
bonheur.
Je ne veux pas qu'elle repousse le flambeau de l'amour ,
mais je veux qu'elle éteigne celui de la jalousie et de la
haine ; elle doit permettre au sage Ulysse les transports
d'un vertueux amour , les délices d'un chaste hymen ;
elle aurait dû préserver Pâris des charmes d'Hélène , et
lui peindre d'avance une guerre de dix ans , la famille
de Priam expirante et Troie embrasée . Je reconnais ses
conseils , lorsque chez les Samnites elle fait de la beauté
le prix du courage et de la vertu .
Le jeune guerrier, qui la consulte , repousse les images
sanglantes des dévastateurs de la terre , des Attila , des
Tamerlan , des César , des Alexandre ; il ne prend pour
modèles que les Gustave , les Bayard , les Epaminondas ,
les Turenne. Il ne veut pas que sa renommée annonce
un deuil général , que ses souvenirs soient des remords.
Il sait , comme le dit Tacite , qu'il n'y a de désirable que
les louanges des hommes louables ; et la gloire n'aurait
plus de charmes à ses yeux , si elle se montrait à lui séparée
de la justice et de l'humanité.
je
Le poète est , je le sais , rarement docile aux lois de
la raison : tout ce qui le refroidit , l'éteint ; tout ce qui
l'arrête , le tue. Mais bien que Platon ait dit : «< Qu'un
homme sage heurte en vain à la porte des muses >>
crois encore que la douce lumière de la raison peut éclairer
le coeur du poète sans glacer son imagination . Elle
sait que le Parnasse est élevé , et que , selon la pensée
d'un ancien , « notre âme ne saurait de son siége at-
» teindre si haut ; il faut qu'elle le quitte , s'élance , et ,
>> prenant le frein aux dents , qu'elle emporte et ravisse
DÉCEMBRE 1815. I
» son homme si loin , qu'après il s'étonne lui-même de
» son fait . » Mais si la raison ne veut pas arrêter son
essor , elle peut au moins le diriger vers la vertu , l'empêcher
de prostituer sa plume à la flatterie ou à la satire
; défendre à ses pinceaux toute image qui pourrait
effaroucher les grâces et faire rougir la pudeur. Elle doit
préserver son coeur de l'envie , cette hideuse passion ,
dont le fiel gate tout le miel de la vie ; elle peut enfin se
servir du talent pour la défense de l'opprimé et pour la
consolation du malheur.
Consacrer le génie à la morale , c'est lui assurer une
couronne immortelle ; c'est l'asseoir à côté du vertueux
Virgile, du tendre Racine et du bon La Fontaine .
La raison ne cherchera pas davantage à priver un
monarque puissant des illusions de la gloire ; elle ne le
dépouillera d'aucun des attributs de sa grandeur , mais
elle lui fera plus désirer l'amour que l'admiration ; elle
saura présenter à son imagination les trésors de la paix
et les fléaux de la guerre ; elle lui montrera la rigueur ,
la cruauté accompagnée de craintes , suivie de remords
et de séditions ; tandis que la clémence , entourée de bénédictions
et d'hommages , charmera son coeur et ses
regards par l'image du bonheur public , et de cette adoration
de la postérité qui divinise Henri IV et Titus.
Le vieillard viendra-t-il enfin la consulter ? Elle com
battra les illusions de la crainte par celles de l'espérance
, le consolera de la terre qu'il quitte , par le ciel qui
l'attend ; et , attentive à surveiller sa mémoire même ,
elle adoucira les regrets du mal qu'il a pu faire , par le
doux souvenir du bien qu'il a fait pendant sa vie.
C'est ainsi qu'on peut , je crois , trouver le bonheur
sous le règne irrésistible des illusions ; il faut seulement
que le char de l'imagination soit doucement dirigé par
la raison ; mais par une raison sensible dont le siége soit
dans le coeur ,
car l'homme ne peut être heureux que
lorsque le coeur gouverne l'esprit .
Ce traité d'alliance entre la raison et l'imagination ,
serait-il lui-même une illusion ? Je ne sais ; mais , au
reste , ce serait la plus heureuse de toutes . Tout le monde
en conviendra , hors certains fous enfiévrés de leurs pas72
MERCURE
DE FRANCE
.
sions , qui m'écouteront avec indifférence , traiteront ma
philosophie de chimère , et riront de ma bonhomie : qu'y
faire ? Ces gens-là sont comme ce villageois qui assistait
à un sermon que tout l'auditoire ( excepté lui ) écoutait
en versant des larmes ; et comme son voisin lui demandait
pourquoi il était le seul qui ne pleurât pas , il répondit
: Monsieur , c'est que je ne suis pas de la paroisse.
BEAUX - ARTS.
AU RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Monsieur,
L'Extrait d'un Journalde Voyagepittoresque en Fran
ce, par lord St...., inséré dans votre XI . n ° . , traite de la
manière la plus satisfaisante plusieurs points délicats relatifs
au Musée et à l'état actuel des beaux- arts en France .
Partageant les sentimens de ce judicieux étranger , j'ai
l'honneur de vous adresser quelques réflexions , destinées
à diminuer les regrets des amateurs , et surtout ceux des
jeunes artistes , que j'avoue avoir plus spécialement en
vue.
Le départ d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre qui
composaient le Musée est un fait trop connu , trop important
pour qu'on puisse le révoquer en doute; et ,
comme l'a très-bien remarqué M. le secrétaire perpétuel
de la quatrième classe de l'institut , il y aurait de la
lâcheté à le dissimuler ; mais c'est pour cette raison-là
même qu'il ne me paraît pas inutile d'énumérer aux
Français éloignés de Paris les causes qui donnent l'espoir
le mieux fondé que cet événement n'aura point sur
l'école française les résultats désavantageux que les amis
des arts et de la patrie pouvaient en redouter. Non , monsieur
, l'école française , aujourd'hui la seule qui soit en
Europe , ne perdra rien de son éclat , parce que la force
des circonst ances a détruit en grande partie un établissement
européen , où , non moins que les Français , les
DÉCEMBRE 1815 . 73
amateurs du reste de l'Europe trouvaient des sujets
d'étude , ou de jouissances qu'ils regretteront plus d'une
fois non moins amèrement que nous- mêmes .
Sans doute , monsieur, vous ne vous attendez pas que ,
pour suivre mon plan de chercher à diminuer nos regrets
, je méconnaisse l'étendue de nos pertes . Il y aurait
dans une telle manière de raisonner une mauvaise foi
trop palpable , dont vos lecteurs seraient justement
blessés . Je n'ai d'autre dessein que de voir et de faire
voir à ceux qui parcourront ma lettre , les choses exactement
telles qu'elles sont.
Pénétrons dans cette enceinte , où avec un soin , un
respect, que j'ose appeler tout religieux , on avait réuni
tant de productions d'astistes plus ou moins célèbres .
"
Parvenus au haut de l'escalier , nous nous trouvons
d'abord dans la salle qui précède le Salon proprement
dit . Dans ces deux endroits , on avait réuni depuis peu
de temps des tableaux des écoles primitives d'Italie et
d'Allemagne , c'est -à-dire des maîtres qui ont précédé
le siecle de Raphaël et de Michel-Ange. Curieuse pour
l'histoire de l'art , cette collection n'offrait pas un trèsgrand
nombre de tableaux excellens , et je remarque
avec une vive satisfaction que le plus beau de tous
peut-être , est encore exposé . Je veux parler du Couronnement
de la Vierge dans le ciel , par Fra Giovanni
da Fiesola , production étonnante d'un artiste mort
près de trente ans avant la naissance de Raphaël. Après
avoir remarqué combien , sous le rapport de la grâce et
de la simplicité , ce peintre s'était approché de la perfection
, il sera possible de voir ce que fut l'art à l'époque
de sa renaissance , lorsqu'on examinera une Vierge de
Cimabué , et un Saint François de Giotto , son élève .
Le Salon , il faut l'avouer, laisse à regretter plusieurs
ouvrages des principaux peintres espagnols , si peu connus
hors de la péninsule ; mais , tout en renonçant désormais
à la pensée d'admirer une collection presque
complète , on remarquera toujours avec plaisir un tableau
ou Beltraffio s'est montré le digne émule de Léonard
de Vinci , dont le nom seul rappelle les plus rares
talens , et l'amour qu'avait pour les arts le brave FranMERCURE
DE FRANCE .
çois I. Le génie de ce grand artiste paraît avoir encore
mieux inspiré Lorenzo di Credi . Ce peintre aimait sa manière
, et s'est montré son digne rival dans son tableau
de la Vierge avec l'Enfant Jésus , ayant près d'elle
saint Julien et saint Nicolas . Une Annonciation , de Vasari
, offre cette correction de dessin et cette fierté de
style dont Michel Ange a fait les signes caractéristiques
de l'école florentine , Če même salon nous offre de plus la
preuve que le génie de la peinture , le talent des vastes
compositions historiques , un sentiment parfait des convenances
si souvent violées par de très-grands maîtres
d'Italie ou de Flandre , sont au nombre des qualités qui
distinguèrent toujours l'école française . Là sont ces fameuses
Batailles d'Alexandre , qui ont attaché le nom de
Le Brun autant que ceux d'Arrien ou de Quinte-Curce au
nom célèbre à jamais du héros macédonien .
En passant de ce salon dans le Musée proprement dit ,
nous trouvons de nouveaux sujets d'admirer nos grands
artistes ; mais gardons pour la fin de la lettre cette partie
qui en sera la plus satisfaisante ; et , dans le dessein de
nous y arrêter en revenant, passons en ce moment devant
cette élite des plus belles productions de notre
école .
Nous arrivons à celle de Flandre . Oh ! c'est ici qu'il
est impossible de dissimuler de très-grandes pertes ! et ,
pour commencer par le plus grand des artistes , il est
trop vrai que la Rubens brillait de tout son éclat. Son
Saint Roch , son Élévation en croix , son Crucifiement
, sa Descente de croix surtout , son chef-d'oeuvre ,
et l'un des miracles de l'art ; enfin , beaucoup d'autres
morceaux admirables , seront long-temps sans doute l'objet
de regrets bien amers ; mais cette Tomyris faisant
plonger la tête de Cyrus dans un vaisseau rempli de
sang humain, suffirait pour rappeler la magie de sa couleur
et l'énergie de ses expressions . D'ailleurs est-ce à
Paris que l'on pourra cesser d'admirer cet excellent
peintre ? N'avons nous pas cette superbe galerie du
Luxembourg , où il a prodigué toutes les richesses de son
imagination et toute l'énergie de son pinceau ? Dans la
moitié de ce grand poëme pittoresque , le grand , le bon
DÉCEMBRE 1815.
Henri ne respire-t-il pas ? La figure de Marie de Médicis
venant de donner le jour à Louis XIII , n'est -elle pas une
de ces créations sublimes , qui peuvent être égalées, mais
non surpassées ?
Laissons donc , puisqu'il le faut , la Descente de croir
retourner dans la ville où elle fut si long-temps admirée
. Formons même le voeu qu'elle y reprenne son ancienne
place dans la chapelle consacrée à la sépulture de
Rubens et de sa famille . Où le chef-d'oeuvre d'un homme
de génie peut-il être mieux placé qu'auprès de ses restes
inanimés ? Il y a dans ce rapprochement quelque chose
de si naturel , de si juste , de si touchant , qu'il doit l'emporter
sur toutes les autres considérations.
Rubens est pour l'école flamande une espèce de géant,
à qui un grand nombre de très-habiles maîtres de cette
école ne peuvent pas être comparés . Au-dessous de lui ,
cependant , Vandick et Jacques Jordaëns , ses élèves ,
méritent souvent de grands éloges . Vandick surtout, ce
roi du portrait , ne cessera point d'être apprécié parmi
nous . Son Charles Jr. , et plusieurs autres portraits
qui nous restent , seront toujours en ce genre au nombre
de ses meilleures productions.
Il serait impossible de tracer ici la longue liste de tous
ces peintres flamands , hollandais ou allemands , pour la
plupart artistes de genre , dont le Musée possédait un si
grand nombre d'ouvrages . Ce qui est très- vrai , c'est que
l'ancienne collection contenait des tableaux des plus renommés
d'entre eux. Ainsi, tout en regrettant des pertes
nombreuses , on ne cherchera cependant point vainement
dans la collection actuelle des ouvrages de Rambrandt
, de Teniers , de Wouvermans , de Berghem , et
de trente autres peintres dont les productions sont si multipliées
et recherchées avec tant de raison .
Arrivé aux écoles d'Italie , je ne m'attacherai point à
rappeler tous les tableaux auxquels il nous faut renoncer
; mais j'exprimerai le désir que du moins , s'il se
peut , leur ancienne destination ne soit pas changée,
Puisque les chefs -d'oeuvie des grands maîtres ne peuvent
plus être réunis dans un seul lieu , pour y être l'objet
des comparaisons les plus intéressantes et les plus utiles ,
76
MERCURE
DE FRANCE.
que du moins ces beaux monumens , qui honorent tant
l'esprit humain , revoient les lieux même pour lesquels
ils ont été originairement exécutés . C'est pour Venise
que Titien , Tintoret , ' Paul Véronèse , employèrent leur
art magique et si souvent rival de la nature . Que l'on y
revoie et le Martyre de saint Pierre , religieux dominicain,
et le Saint Marc délivrant un Esclave, et les Noces
de Cana, chefs- d'oeuvre de chacun de ces trois grands
artistes . Pour nous , grâces à l'amour éclairé de nos rois
pour les beaux-arts , nous retrouverons Titien dans son
Christ au Tombeau et ses Pèlerins d'Emmaüs ; et un
autre tableau de Paul Véronèse sur ce dernier sujet ,
nous offrira , sinon l'immense composition des Noces de
Cana, du moins les principes savans qui guidèrent l'artiste
dans l'exécution de ce miraculeux ouvrage.
Bon Dominiquin ! toi le meilleur élève des Carraches ,
ta Sainte Agnès et ta Communion de saint Jérôme ne
pourront jamais être oubliés par ceux qui apprécient la
profondeur de tes expressions et la naïve correction de
ton dessin ; mais tou née portant Anchise ( 1 ) , ton
David jouant de la harpe , et quelques-uns de tes petits
tableaux , suffisent parmi nous à ta gloire , et peuvent
diriger les jeunes artistes dans la route du beau et du
vrai .
Ce beau , si désirable dans les productions de l'art , il
est impossible d'y songer, sans prononcer aussitôt le
nom du Guide , ce digne compagnon du Dominiquin ;
et c'est presque sans aucun sentiment de douleur qu'un
Français , ami des arts , peut le prononcer. On retrouve
dans l'Enlèvement d'Hélène les principaux mérites qui
ont acquis à ce peintre une si juste renommée ; et son
chef-d'oeuvre , l'Enlèvement de Déjanire , offre la plus
( 1 ) On a prétendu que ce tableau n'était pas du Dominiquin ,
mais de Spada, son élève ; et la chose paraît à peu près démontrée.
Tant mieux : ce bel ouvrage enrichit da nom d'un maître habile la
liste nombreuse des artistes dont les productions ont concouru à former
l'ancien cabinet du roi.
DÉCEMBRE 1815.
77
avantageuse des compensations , même lorsque l'on
pense à son Massacre des Innocens .
Que ne puis-je offrir des consolations semblables à
ceux qui songeront avec inquiétude au Corrége et aux
Carraches . L'ancienne collection , du moins , renferme
quelques morceaux de ces grands maîtres ; morceaux de
choix , s'ils ne sont pas au nombre de leurs productions
les plus capitales.
Il est un peintre dont cette même collection nous
offre deux tableaux excellens chacun dans son genre ;
l'Apparition de l'Ombre de Samuel et un grand tableau
de bataille suffisent pour faire bien connaître et apprécier
le talent original de Salvator Rosa .
Il en faut dire autant de la Mélancolie , de Féti ; d'un
Christ au Tombeau , excellente production du Bassan ;
de la Mort de la Vierge , par Michel-Ange de Caravage ;
de quelques jolis Albane ; d'une Sainte Famille , d'André
del Sarto , etc. , etc. Quant à Léonard de Vinci , ses
deux Saintes Familles suffisaient à sa gloire parmi nous .
Elles nous restent : c'était l'essentiel . A peine remarquet-
on l'absence de deux ou trois petits tableaux , dont il
n'était pas bien sûr qu'il fût l'auteur.
S'il est pénible que la Lapidation de saint Étienne, par
Jules Romain , ne nous ait été en quelque sorte que montrée
, sa superbe Nativité est aussi un ouvrage digne du
plus illustre élève de Raphaël .
J'arrive enfin à Raphaël lui-même. C'est ici surtout
qu'il y aurait autant de mauvaise foi que d'inutilité à
vouloir déguiser nos plus grandes pertes. Il est trop vrai
que nous n'avons plus sa famense sainte Cécile, autrefois
placée à Bologne ; ni sa Madonna della Seggiola , longtemps
l'un des plus beaux ornemens de la galerie de Florence
; ni sa céleste Madone de Foligno , qui eût suffi
pour le rendre le premier peintre du monde , et qui doit
tant à l'amour éclairé des Français pour les beauxarts
( 1 ); ni plusieurs autres ouvrages , tous remarquables
( 1 ) Ce tableau , peint sur un fond de bois presque vermoulu ,
Ouvert de crasse et d'écailles , allait peut- être perir, lorsqu'il fut
transporté à Paris. Il fut transporté sur toile , et rendu aussi beau
78
MERCURE
DE FRANCE
.
puisqu'ils sont de Raphaël ; ni enfin cette Transfiguration
, son chef-d'oeuvre , celui de l'art , et originairement
destinée, pour nous . Mais on sait qu'avant d'exécuter
pour François Ier . ce dernier de ses chefs-d'oeuvre , Raphaël
lui en avait envoyé deux autres, le Saint Michel et
la Sainte Famille . Ainsi donc si jamais regrets ne furent
plus fondés que les nôtres , jamais aussi consolations ne
dûrent être plus efficaces . Le littérateur à qui l'on défendrait
de lire ou de voir jouer presque tout le théâtre de
Racine , à l'exception d'Andromaque et de Phèdre , devrait-
il s'affliger immodérément ?
sans
Mais au nombre de nos plus puissantes consolations , il
faut compter celles que fera toujours naître en nous la
contemplation des chefs-d'oeuvre de notre propre école .
Revenons avec un sentiment d'orgueil national ,
doute très-permis , devant les tableaux de nos grands
maîtres. Ce Jugement dernier, composé avec une imagination
si féconde , et si bien dessiné , Jean Cousin le
peignait dès le temps même où les arts s'acclimatèrent
en France ; et , malgré la petitesse des proportions des
figures , aucune nation , aucune ville ne possède de tableaux
sur cet effrayant sujet plus dignes d'être cités
après l'immense fresque de Michel - Ange. Si le peintre
des philosophes et des savans , Poussin , dont la Normandie
est aussi fière que de Corneille , a multiplié ses excellentes
productions, nulle collection n'en offre de plus remarquables
que celle du Musée . Là sont le Pyrrhus sauvé,
les Aveugles de Jéricho , le Temps enlevant la Vérité,
le sublime Déluge , et vingt autres tableaux , jouissant
aussi d'une réputation européenne ; là le Raphaël français
, cet Eustache Le Sueur, qui ne vit jamais ni Rome
ni l'Italie , se montre digne du surnom le plus glorieux ,
et ne craint point les comparaisons les plus redoutables ,
puisqu'on lui doit ces Saints Gervais et Protais amenés
devant le proconsul Astase , cette Annonciation ; cé Miqu'il
avait pu l'être en sortant de l'atelier de Raphaël. Au reste , il
n'est peut-être pas un chef-d'oeuvre qui n'ait été en France l'objet
de semblables soins , et que nous ne rendions dans un état incomparablement
meilleur que nous ne l'avons reçu .
DÉCEMBRE 1815. 79
racle arrivé pendant la messe de saint Martin , surtout
ce saint Paul préchant à Ephèse , chefs -d'oeuvre dignes
de l'auteur de la vie de saint Bruno , qu'on admire au
Luxembourg. Là le Martyre de saint Etienne suffirait
pour prouver que Le Brun fut justement nommé le
premier peintre de Louis XIV, et méritera toujours dans
les arts une place honorable. Là Claude Lorrain est
toujours le premier des paysagistes , comme Vernet
le premier des peintres de marine Là ce Jouvenet si
énergique , Bourdon , Lafosse , La Hire , Valentin , mort
si jeune , ont des tableaux faits pour attirer l'attention
et l'estime des connaisseurs assez raisonnables pour ne
pas admirer exclusivement ce qui vient de loin .
Au reste , si cette manie , souvent reprochée à notre
nation avec justice , avait encore des partisans parmi
nous , jamais elle ne serait moins excusable. Je l'ai dit ,
et , certes on ne me démentira pas , nous seuls avons
encore une école nationale. Quand les tableaux d'Italie
et de Flandre retourneront aux lieux où ils furent faits ,
ces admirables productions de Raphael , du Corrège , du
Titien , de Rubens, de Vandyck, y trouveront -ils beaucoup
d'émules de ces hommes illustres ? La réponse
n'est pas douteuse . En France , au contraire , non-seulement
le feu sacré des arts ne s'est point éteint ; mais si
c'était ici le lieu , il serait facile de faire voir que le goût
de l'école s'est encore épuré sous plus d'un rapport. Nos
artistes vivans sont connus , appréciés dans toute l'Eu
rope, et plusieurs de leurs productions rivaliseraient ave
avantage des tableaux depuis long-temps célèbres .
Ainsi donc , quelles que soient nos pertes , nous possédons
encore , tant en tableaux d'anciens maîtres étrangers
que d'anciens maîtres français , une collection très-precieuse
. Pour en former une seconde , il suffirait de faire
un choix parmi les principaux ouvrages de nos meilleurs
peintres actuels ; enfin , ces mêmes artistes sont presque
tous dans la force de l'âge ; ils soutiendront le nom qu'ils
se sont fait , et , déjà par leurs leçons et leurs exemples ,
un assez grand nombre d'élèves s'annoncent comme
dignes de marcher sur leurs traces . Ainsi donc , au lieu ,
de s'éteindre, ou même de pâlir en France, le flambeau
80 MERCURE DE FRANCE.
des arts ne peut qu'y jeter une lumière de plus en plus
vive. De la Grèce où il a brillé d'abord , il est venu jusqu'à
nous , après avoir jeté dans l'Italie ancienne et moderne
un grand éclat . S'il doit un jour nous quitter pour
d'autres contrées , on peut affirmer que, témoins de tant
de révolutions , nous n'avons pas du moins à redouter
celle-là d'ici à un temps à peu près indéfini .
Telles sont , Monsieur, les considérations que je n'ai
pu qu'indiquer, puisque leur développement n'eût pu
être le sujet d'une simple lettre. Si vous croyez qu'elles
puissent satisfaire quelques - uns de nos compatriotes
éclairés , et adoucir leurs regrets , vous êtes le maître de
les publier .
Agréez , etc.
TRAITÉ D'HARMONIE ,
Suivi d'un Dictionnaire des Accords ;
Par Henri Montan -Berton , membre de l'Institut , chevalier
de la Légion -d'Honneur , professeur au Conservatoire
, chef du chant de l'Académie royale de
Musique.
La musique , dit-on , est un art aussi ancien que celui
de la poésie ; peut-être ces deux arts sont-ils nés simultanément.
Tous deux ont été consacrés à célébrer les héros
, à adorer la Divinité , à conduire aux combats , et à
honorer les regrets . Plus d'une fois même les chants et
les vers ont créé la valeur.
La poésie ancienne a laissé des monumens éternels .
Les poëmes des Grecs , des Romains et des Hébreux nous
sont tous parvenus ; nous pouvons encore admirer les
vers d'Homère , et les chants d'Orphée sont perdus . Amphion
et Linus , dont les historiens nous ont vanté l'art ,
redoublent notre incertitude . Une foule de problèmes
viennent s'offrir à notre imagination étonnée . D'où venait
ce charme puissant de leur lyre ? Leurs accords
étaient-ils plus savans que les nôtres , ou leurs contemporains
plus sensibles à l'harmonie que nous ne le sommes?
DÉCEMBRE 1815. 81
Quel rhythme employa donc ce musicien dont parle Quinte-
Curce, rhythme qui fit passer Alexandre de la joie à la fureur
? Qui pourra jamais soulever le voile mystérieux
qui nous dérobe la connaissance des moyens qu'employaient
les anciens pour émouvoir et pour calmer les
passions et porter les peuples aux plus grandes actions par
le seul ascendant de la musique ? Depuis ces temps reculés
on aurait cependant à citer une foule d'exemples frappans
de la diversité des effets produits par de simples airs . On
sait l'impression que fait sur les Suisses expatriés le fameux
Ranz des Vaches. L'on n'a pas oublié des chants
qui ont coopéré si fortement à donner à la France la fievre
de la gloire militaire .
Peut-être devons-nous aussi attribuer à de simples refrains
populaires ces miracles qu'opérait autrefois la
musique des anciens . Combien devons-nous regretter que
l'écriture musicale leur ait été inconnue , ou que les caractères
ne nous en soient pas parvenus ! Dans le moyen
âge , le chant grégorien fut fixé , et se perpétua jusqu'à
nous ; c'est sous les signes trop bornés que Charlemagne
fit adopter, que nous sont parvenus quelques airs de
Clotilde.
La musique , considérée comme art , ne date que depuis
peu de temps . Nous ignorons de qui les Lully , les
Rameau , les Léo et les Durante ont pu apprendre les
règles de cet art ; mais nous savons que c'est d'après eux ,
et surtout les grands maîtres qui leur ont succédé , que
nos compositeurs actuels doivent l'étudier . Il manquait
à ce même art un traité qui développât ex professo des
principes que de grands exemples ont consacrés , et qui
devint , pour ainsi dire , l'art poétique de la musique .
M. Berton a entrepris cet ouvrage . Son Traité d'harmonie
offre aux amateurs de musique , et surtout aux
compositeurs , un vaste champ de réflexions. Ils y verront
, à travers des matières naturellement abstraites ,
une foule de remarques curieuses sur toutes les parties
de l'art musical . La mélodie , l'harmonie et le rhythme ,
cette trinité , si rare aujourd'hui , donnent lieu à des développemens
savans sur les accords , les cadences , les
modulations , le contre-point et la fugue.
Nous avons remarqué dans l'analyse d'un air d'Haydn
6
82 MERCURE DE FRANCE.
l'essai que fait M. Berton de la ponctuation ordinaire des
langues , c'est-à -dire la virgule , le point et virgule et le
point. M. Berton est possesseur du manuscrit de la chacone
de son père , morceau de musique qui a eu une
grande célébrité en Europe , et qui la méritait à juste
titre pour le temps où il a été composé . Ce morceau est
ponctué d'un bout à l'autre , ainsi que l'on ponctue ordinairement
le discours . Il s'étonne que l'on n'ait pas
profité de cette innovation . Nous doutons qu'elle puisse
avoir un but d'utilité pour le perfectionnement de l'exécution
musicale. Son usage d'ailleurs nous semble trèsdifficile
; car , d'après l'exemple que M. Berton nous
donne lui-même , il est certain que le point induirait
souvent en erreur . On prendrait souvent une note qui
ne serait pas pointée pour une note pointée . Nous croyons
que la musique aujourd'hui a tous les signes suffisans
pour exprimer toutes les pensées musicales possibles.
Nous regrettons beaucoup que M. Berton ait terminé
son traité sans avoir parlé d'un article important dans
la musique dramatique ; je veux dire la Prosodie . Un
grand nombre de compositeurs estimables , et surtout
les étrangers , ont rarement senti la nécessité d'étudier
l'art d'adapter la musique aux paroles ; quelques- uns , au
contraire , ont adapté les paroles à la musique ; et l'un
d'eux , Dezède , a poussé l'irrévérence contre la poésie
jusqu'à prétendre qu'on pouvait composer de la musique
sur de la prose ; et , qui plus est , il a osé l'entreprendre.
Nous ignorons quel était le motif qui porta Dezède à cet
acte de désespoir . Un vieil amateur du Théâtre Italien
nous a assuré que c'étaient les vers anti-poétiques d'Alexis
et Justine et des Trois Fermiers que lui avait donnés
Monvel.
Pour en revenir à M. Berton , nous dirons que nous
ne pouvons concevoir comment il a pu sacrifier huit ou
dix ans à la composition d'un ouvrage aussi abstrait que
son dictionnaire des accords . Nous le félicitens sincèrement
de sa patience ; autant les savans lui en auront
obligation , autant le public regrettera cinq ou six partitions
nouvelles qu'il aurait pu lui donner. Désormais ,
grâce aux recherches sans nombre et à l'arbre généalogique
des accords qu'a fait M. Berton ; en un mot , grâce
DÉCEMBRE 1815. 83
à ce dictionnaire qui renferme 6,298 exemples , les compositeurs
de musique pourront vérifier si un accord est
bon ou mauvais , comme les gens de lettres vérifient
dans le dictionnaire de l'académie si un mot est d'usage
ou non.
Ce n'est qu'avec la défiance que nous avons de nousmêmes
et le respect que nous devons au talent de l'auteur
de Montano et d'Aline , que nous hasarderons une
critique . Son dictionnaire pouvait être moins étendu .
Une foule d'exemples qu'il cite comme mauvais devaient,
il nous semble , être rejetés. Ce n'est que les accords
douteux qu'il pouvait admettre. La Vestale , par exemple
, fourmille d'accords douleux , et même réputés mau
vais ; mais la manière dont ils sont amenés les rend ,
pour ainsi dire , indispensables.
Quoi qu'il en soit , le Traité d'Harmonie et le Dictionnaire
des Accords ne peuvent que figurer avec honneur
sur la liste des nombreuses productions que la France
doit à M. Berton .
REVUE LITTÉRAIRE.
Que de livres nouveaux ! ma table en est surchargée.
On ne se plaindra pas , je pense , de la disette des ouvrages
et de la paresse des auteurs : par où commencer ?
ma foi , je n'en sais rien et je m'y perds. Prendrai-je les
Voyages d'Aly-Bey et Abbassi en Afrique, en Asie et en
Europe , avec un gros atlas ; ou bien les Promenades
pittoresques dans Constantinople et sur les rives du Bosphore
, par M. Charles Pertusier ; ou encore le nouveau
Voyage à Tunis , traduit de l'anglais de Thomas Maggill,
avec des notes fort curieuses? La nouvelle traduction
de l'Iliade d'Homère , par M. Dugas -Montbel , se trouve
à côté du Traité d'Anatomie descriptive , par M. Hippolyte
Cloquet . Plus loin , j'aperçois la Traduction française
des sermens prétés à Strasbourg, en 842 , par Charles-
le- Chauve , Louis-le-Germanique et leurs armées res
pectives , par M. de Mouran ; la Description historique
de l'église royale de Saint- Denis , par M. Gilbert ; le
Traité d'Harmonie , suivi d'un dictionnaire des accords ,
en quatre volumes in -4°. , par M. Henri Montan Berton ;
84
MERCURE
DE FRANCE.
une Histoire de la Franche-Maçonnerie; puis des brochures
, des dissertations , des.... Eh mais ! je ne me
trompe pas , le Cavean moderne ou le Rocher de Cancale
, pour 1816 , 10. année de la collection ( 1 ) ; les
Soupers de Momus , recueil de chansons inédites pour
1816, 3. année de la collection ( 2 ) . Tant pis pour ceux
qui ne seront pas contens, je commencerai ma revue par
ces deux recueils . Les chansonniers l'emportent ; leurs
productions légères , semblables àå la rose , n'ont que peu
de durée , mais elles en conservent quelquefois le parfum
. On n'a que trop souvent du chagrin dans cette
courte vie ; il faut semer des fleurs sur la route , afin
d'embellir son passage. Que j'aime ce grand roi qui avait
tout perdu fors l'honneur; il répétait que, si la gaîté venait
à se perdre , on la retrouverait chez ses sujets . Je
vais donc examiner si les Français de nos jours sont aussi
enclins au plaisir de chanter qu'ils l'étaient au seizième
siècle , et, en examinant la question , j'ose croire que nous
n'avons point dégéneré , et que , eu égard à la chanson ,
comme aussi dans beaucoup d'autres choses , nous somines
supérieurs à nos aïeux . Il serait aisé de faire un long
parallèle , d'examiner les productions des chansonniers
depuis la plus haute antiquité ; je dédaigne de prendre un
vol aussi élevé , et tout simplement j'entre en matière.
Les grands événemens qui ont eu lieu cette année ont
un peu refroidi, à ce qu'il me semble du moins , la verve
de nos chantres. Que le digne président Désaugiers y
fasse attention, il a dans son ami , M. de Béranger , un rival
fort dangereux , et je n'hésite pas à regarder les productions
de ce dernier comme dignes d'être mises en parallèle
avec les meilleurs couplets du Caveau. La comparaison
ne peut leur être dangereuse ; au contraire ,
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
On ne peut pas toujours célébrer Bacchus et Comus ,
toujours chanter interpocula et scyphos la liqueur qu'on
va boire ; aussi M. de Béranger a-t-il choisi un genre epigrammatique
, lequel assure pour toujours la réputation
de ses couplets.
(1 ) Un vol . in- 18, avec fig. et titre gravé. Prix : 2 fr.
(2) Id. , même prix. A Paris, chez A. Eymery, rue Mazarine. -
DÉCEMBRE 1815. 85
Les amis de la joie regretteront sans doute que M. Armand-
Gouffé n'ait fourni que la Chansonnette et le Vieil
Epicurien; quand on fait aussi bien que M. Gouffé, on
devrait produire davantage. J'adresserai le même reproche
au joyeux M. Antignac; trois chansons faites avec
tout l'esprit qu'on lui connaît , sont les seuls fruits de sa
verve pour cette année. Aussi , je conseille vivement au
président d'amender M. Antignac, et de lui enjoindre de
travailler un peu plus . Puisque je m'adresse au président,
je m'empresse de réparer la faute que j'ai commise ; je
n'ai point parlé de lui , et cependant la Tactique sera
chantée partout , car on y retrouve le sel , l'enjouement
et le mordant qui distinguent notre auteur. Je ne pense
pas aussi favorablement de l'histoire intitulée Pierre et
Pierrette; M. Désaugiers reprend tous ses avantages dans
le Premier et le Dernier Ages ; mais je trouve que son
Optimiste a trop de ressemblance avec la chanson
Quand on est mort c'est pour long-temps , etc. Le Printemps
et les Plaisirs d'un bon Ménage sont remplis de
pensées fraîches et heureuses. L'Histoire d'un Fiacre est
trop semée de calembours , et je préfère l'histoire du
Campagnard à Paris.
Les chansons de M. Coupart sont agréables , de même
que celles de M. Gentil ; que ne puis-je en dire autant
des couplets composés par M. Jacquelin , chevalier de la
Légion-d'Honneur ! Craignant sans doute que son titre
ne soit pas assez connu , M. Jacquelin le met , non-seulement
à la fin de ses chansons , à la table des auteurs ,
mais encore au bas de la plus petite note. M. le chevalier
de Piis nous offre un exemple de l'instabilité des choses
humaines ; après avoir pendant fort long- temps composé
de verve , il ne vit plus que de souvenirs. MM. Capelle ,
de Rougemont , Sartrouville , méritent des reproches
pour n'avoir donné chacun qu'une seule chanson . MM. Moreau
et Théaulon en ont donné une de plus . Poursuivant la
liste , je vois les productions de M. Brazier , auquel je
reprocherai la manie et l'emploi trop fréquent des calembours
. MM. Ourry et Tournay termineront la liste
des membres du Caveau.
Voici le troisième recueil publié par la Société des
Soupers de Momus . Les amateurs de la chanson n'ont pas
$6 MERCURE DE FRANCE.
oublié le succès qu'ont obtenu les deux premiers volumes;
examinons maintenant si le troisième peut marcher de
pair avec ses deux prédécesseurs. Pendant nos malheurs
politiques , les joyeux refrains ne pouvaient être inspirés
; le temple fermé indiquait les pénibles sentimens qui
agitaient les desservans du dieu de la marotte. Ce dieu
lui-même s'était dépouillé de ses attributs ; une sombre
tristesse avait remplacé le rire malin qui brille sur son
visage ; rien ne brûlait sur l'autel des sacrifices .
Il faut sur les horreurs d'un si triste tableau ,
Il faut passer l'éponge et tirer le rideau.
Un jour plus prospère vient de luire ; Momus reprend
sa marotte et agite ses grelots , et l'hilarité communica
tive brille de nouveau sur le visage du dieu ; l'autel se
pare de guirlandes , des victimes sont préparées pour le
sacrifice ; le grand -prêtre reprend ses fonctions , et tout
rentre dans l'ordre.
Je pense que M. Casimir
Ménestrier
veut se faire une
querelle
avec les savans de l'Institut
, lui qui , dans une
adresse à ce corps respectable
, avait demandé
aux quarante
immortels
de créer deux places pour les auteurschansonniers
. Le malheureux
, il trahit ses confrères
et
gâte tout ce qu'il avait fait ! Si sa demande
est accueillie
,
comment
pourra-t- il demander
la voix à ceux desquels
il
dit , en parlant des séances :
On ronfle si fort dans la salle ,
Qu'on la prendrait pour un dortoir.
Cela est très-vrai ; mais pour l'honneur du corps on ne
l'avouer . Il en est de même des passages sui- doit pas
vans :
Ou bien :
Quand le public, sur sa banquette ,
Sommeille comme entre deux draps;
Cléon , au sénat littéraire ,
Arrivant sans beaucoup d'effort ,
Ne fit que r'habiller Homère
Avec les vers de Rochefort.
Voilà encore une de ces vérités palpables , un axiome qui
lui ôte une voix. Et dans cet autre passage , ne dirait-on
pas qu'il veut soulever les quarante contre lui :
En entrant à l'Académie ,
Un auteur, dans un doux émoi ,
DÉCEMBRE 1815. 87
Dit : a Messieurs , je vous remercie ; »
On lui répond : « Gn'y a pas de quoi. »
Devait-il et pouvait- il convenir de cela? M. Ménestrier
me paraît être un jeune homme ; sans doute qu'il reconnaîtra
un jour ses torts envers la 2º. classe . Ce n'est pas
tout que d'avoir de la verve , de la facilité , de bien faire
le couplet ; il faut encore respecter les quarante , et ne
leur pas faire ressouvenir qu'ils ont souvent autant d'esprit
que quatre, sinon il sera exclus pour toujours. M. Armand
Gouffé, membre correspondant, a enrichi le recueil
de quatre productions charmantes : on ne sait laquelle
est la plus jolie ; ainsi l'on chantera la Manière de vivre
en chantant; le Roi boit sera répété chez tous les amis de
la gaîté ; il en sera de même du Buveur sans défauts, mis
en musique par M. Lélu, ainsi que Tort et Raison. Si les
chansons de M. Belle sont agréables , elles sont aussi quelquefois
trop sérieuses . M. Briand fait jaillir encore quelques
étincelles du feu dont il brûla. Le chevalier Coupé
de Saint-Donat montre qu'il a de l'esprit , de la délicatesse ,
et qu'il marche presque de front avec nos meilleurs chansonniers
. Je suis faché de n'avoir pas autant à en dire sur
les productions de M. Charrin. Ĉet auteur a des idées ;
mais sa muse est assoupie, et jamais les grelots de Momus
n'ont,retenti à ses oreilles. De la philosophie , de la gaîté,
de la folie même , se font particulièrement remarquer
dans les chansons de M. Dusaulchoy ; on doit seulement
regretter qu'il n'en ait fourni que cinq. Les disciples de
Momus ont fait voir qu'ils savaient passer du plaisant au
sévère ; car parmi les refrains de Zon , zon , zon, les Turlurettes
, les Reguingué, se trouve un dithyrambe à Bacchus,
par M. Denne-Baron . En voici quelques vers , qui
feront favorablement juger du talent de l'auteur :
Ma lyre ! enfans , ma lyre !
Des roses et du vin !
Du dieu de la vendange éternisons l'empire .
Versez , enfans , versez pour trois !
Ce nombre plaît aux dienx , il charme mon oreille ;
Certes, je préfère cent fois
La pourpre du raisin à la pourpre Vermeille
Dont se parent nos Lois.
Il y a du mouvement , du nombre et de la force dans
ces vers, et la pièce se fait lire avec plaisir . La Vie d'un
88 MERCURE DE FRANCE.
Gamin, par M. de Gourcy, invité, ne dit rien . Je vous la
Souhaite , de M. Desprez , est un peu mieux . Les deux
chansons de M. Adolphe sont amusantes; mais elles sont
effacées par la muse caustique et spirituelle de M. Félix.
Son Homme dégoûté de tout, le Roi de la Fève , sont extrê
mement agréables, et les productions de MM. Henri Simon,
du chevalier de la Salle, Justin-Gensoul , Pailly de
Warcy, ne déparent point le recueil . Le chevalier Lablée
est dans les vétérans ; l'habitude de rimer le fait rimer
encore . Je m'empresse de venir à M. Étienne Jourdan ,
connu par la rondeur de sa verve et par la tournure originale
qu'il donne à tous les sujets qu'il traite. Indépen -
damment du mérite de la chanson intitulée la Barque à
Caron, ou Passez, payez , M. Lélu a fait un air charmant
qui lui fera sans doute obtenir les honneurs du genre ;
c'est-à-dire qu'elle doit devenir populaire . Je porterai le
même jugement sur les productions de M. Ledoux, auquel
je reprocherai de n'avoir donné , à l'exemple de son confrère
Jourdan , que quatre chansons . Lorsque l'on fait
aussi bien que ces messieurs , il me semble qu'on devrait
être moins avare. M. Lélu , compositeur distingué, a fait
de très jolis couplets, et les a enrichis d'une musique gracieuse
, et parfaitement adaptée aux paroles. Je passe aux
chansons très -bien faites , mais un peu froides de M.Léopold;
cette froideur ne viendrait- elle pas
de ce que M. Léopold
compose souvent d'après un mot donné? J'ai cru du moins
m'apercevoir de cela en lisant ses couplets, lesquels m'ont
fait plaisir. Les trois chansons de M. de Saint-Laurent
présentent du comique et de l'originalité. Je n'aime pas la
Vanité des Vanités, par M. Léger ; son Gateau des Rois
me semble beaucoup mieux . On doit à MM. Ourry et
Montperlier deux chansons fort drôles ; mais M. Mayeur,
pour avoir long- temps demeuré en province, a donné des
couplets qui ne font point sentir la longue absence de
l'auteur. Je me résume , et dis que le recueil de Momus ,
pour 1816, est digne de ses deux aînés ; qu'il peut soutenir
la confrontation : j'ajouterai que, si les prêtres du
grand temple n'y mettent ordre , les desservans de la petite
chapelle pourraient les surpasser, les vaincre , et ......
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 4.
Buiss
STRY
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n° . 3o.
POÉSIE .
TRADUCTION DE PROPERCE ( 1) .
ÉLÉGIE VII.
AU POÊTE PONTICUS.
LIVRE 1 .
Tes vers , cher Ponticus , dans la cité thebaine ,
De deax frères rivaux ressuscitent la haine :
Puissent , selon mes voeux , les destins indulgens
Te placer près d'Homère et sourire à tes chants !
(1 ) Ces trois élégies sont inédites.
7
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
1
Pour moi , des seuls amours je célèbre l'empire ;
C'est sur mes propres maux que ma muse soupire ;
Tout mon génie , hélas ! est né de mes douleurs ;
Je le dois à Cinthie , à ses tristes rigueurs ;
J'ai trouvé dans ses yeux toute ma renommée :
Voilà l'ambition dont mon âme est charmée ;
Content si l'avenir sait que ces mêmes jeux ,
Si doux et si cruels , me rendent seul heureux ,
Et si l'amant trahi , méditant mes ouvrages ,
Apprend d'eux à braver l'amour et ses outrages.
Si le fils de Vénus te lance un de ses traits
( Paissent les justes dieux t'en garder à jamais ! )
Tu gémiras en vain et ta bouche muette
Ne fera plus sonner l'héroïque trompette ;
Les sept chefs désarmés languiront dans leurs camps ,
Et le livide oubli s'étendra sur tes chants.
Vainement des Amours essaîras-tu la lyre,
Les Amours sans pitié riront de ton délire .
Alors sous tes regards , jaloux de mes destins ,
J'irai me mettre au rang de ces chantres divins .
Chaque amant doit graver sur ma tombe future :
Salut , peintre immortel des tourmens que j'endure !
Crains d'accueillir mes vers d'un souris dédaigneux ;
Lent à frapper, l'amour ne se venge que mieux.
ÉLÉGIE XXIIe.
A TULLUS.
LIVRE II .
Au nom d'ane amitié dont souvent tu te flattes ,
Tu veux savoir, Tullus , d'où viennent mes pénates ,
Qui je suis , à quel sang ton ami doit le jour.
Si tu connais Pérouse et les champs d'alentour ( 1 ) ,
( 1) L'Étrurie.
DÉCEMBRE 1815.
99
Tombe affreuse, où naguère on vit Rome sanglante ,
Par le bras d'Erynnis plonger Rome expirante :
Eh bien ! apprends -le donc , aux confins de ces champs ,
De mes pleurs éternels , éternels monumens ,
Où d'un père chéri l'ombre encor misérable
Sur ses membres épars demande un pen de sable ,
Dans la fertile Ombrie, à la clarté des cieux ,
Pour la première fois Properce ouvrit les yeux.
ÉLÉGIE XVIII.
A UNE NOUVELLE MAITRESSE.
LIVRE III .
Crois-tu donc que l'amant qui, les yeux aux étoiles ,
Loin de ton lit désert s'enfuit à pleines voiles ,
De tes charmes encor garde le souvenir ?
Barbare qui , flatté d'un douteux avenir ,
Insensible aux adieux de sa jeune maîtresse ,
Court du gain sur les mers suivre la voix traîtresse :
L'Afrique et ses trésors paîront- ils tous tes pleurs ?
Pourquoi lasser les dieux d'inutiles clamears ?
Prodigue en ce moment de sa flamme légère ,
Peut-être presse- t -il le sein d'une étrangère !
O toi qui de Vénus possèdes les appas ,
Et les arts variés de la chaste Pallas ,
Toi , chez qui sans effort , par tes soins ranimée ,
Brille d'un docte aïeul la haute renommée ,
Si tu n'as fait le choix d'un plus constant ami ,
De tes prospérités c'est jouir à demi :
Je te serai fidèle ! accours , fille charmante ,
Viens sur mon sein brûlant t'avouer mon amante!
88809
100 MERCURE DE FRANCE.
mmmm
LA BREBIS ET LE CHIEN ,
FABLE.
Le vieux berger Lycas reposait sous un hêtre ;
Le fidèle Médor , couché près de son maître ,
Le caressait , et se faisait donner
Les débris d'un bon déjeuner.
De l'homme voyez l'injustice !
S'écrie une brebis. Ah! c'est avec raison
Que je me plains de son caprice !
Je donne à cet ingrat tous les ans ma toison ;
Ma laine habille son ménage ,
Il s'engraisse de mon laitage ,
Sans me récompenser en aucune façon :
Jamais de graine ni de son ;
Il faut , pour me nourrir, bravant fatigue , orage ,
Arracher brins à brins l'herbe d'un pâturage ,
Où je viens après la moisson.
Cependant, mon maître partage
Son pain , sa soupe et son fromage
Avec son favori , ce Médor , ce beau chien ,
Qui le flatte toujours et ne lui donne rien .
Dame brebis faisait ainsi la raisonneuse ,
Quand tout à coup
Paraît un loup,
Qui veut étrangler la prêcheuse !
Le valeureux Médor sur lui fond à l'instant ,
Le terrasse et le fait expirer sous sa dent .
Vous le voyez , belle parleuse ,
Dit-il alors à l'envieuse :
Les beaux troupeaux sont de grands biens ;
Mais qui veut les garder doit avoir de bons chiens .
DÉCEMBRE 1815.
ww
LA FIÈVRE.
AIR : Si Dorilas n'en parlait guère.
La fièvre est une maladie
Dont il ne faut pas se guérir ;
Car sans elle ici-bas la vie
Serait ennuyeuse à périr .
Sans la fièvre qui nous excite ,
Partout le sommeil nous prendrait :
Sans la fièvre qui nous agite ,
L'espèce humaine s'éteindrait .
A quatorze ans Lise est novice ,
Du moins je le crois ; car vraiment
Aux coeurs des filles la malice
Germe de bonne heure à présent :
Près d'elle en tremblant je m'avance ,
Je la fixe , et dans le moment
Fièvre d'amour en nous commence 2
Et promet un redoublement.
Quinze ans après je revois Lise ;
Ah! depuis moi qu'elle eut d'accès !
Par la fièvre prise et reprise ,
Elle en subit tous les progrès .
Le souvenir de son aurore
De la fièvre me fit le don ;
Mais , loin de me brûler encom
Je n'en sentis que le frisson.
Jugez un peu de sa colère ,
Elle en a pleuré de dépit.
Hélas ! une fièvre éphémère
Pour les femmes n'est qu'un delit !
102 MERCURE DE FRANCE.
La beauté n'est pas satisfaite
Si la fièvre passe d'abord .
La crise est pour elle incomplète
Sans le délire et le transport.
Fièvre d'amour est bien plus vive
L'infidélité s'en guérit ;
Mais elle est toujours plus active
Quand la constance la nourrit .
Toi dont la puissance inconnue ,
O ma Fanny ! règne sur moi ;
J'aurai la fièvre continue
Quand je reviendrai près de toi.
;
www
ÉPIGRAMME .
Il a la tout ce qu'on peut lire ,
Nnl savoir n'est égal an sien ;
C'est un prodige qu'on admire ,
Et qui pourtant n'est propre à rien.,
GASCONNADE.
Ah! je vous tiens : j'aurai donc le plaisir
De me venger de votre perfidie !
-
Vons mé ténez ! quellé folie !
Voyez plutôt il se met à consic,
DÉCEMBRE 1815. 103
ÉNIGME.
C'est en vain que , pour le défendre ,
Mon maître croit pouvoir compter sur moi ;
S'il ne me donne encor de quoi
Seconder mes efforts, qu'il cesse d'y prétendre .
Je ne suis pas trop exigeant ,
Je lui demande seulement
Pour tout renfort un chien fidèle.
C'est alors que brûlant de zèle ,
Mon chien lâché , je pars avec fracas ,
J'atteins les ennemis et je les mets en bas.
S ........
LOGOGRIPHE .
Personne plus que moi n'est propre à la conquête :
Or, s'il faut au combat que j'expose ma tête ,
Contente-toi du reste , et tu pourras avec
Ne pas absolument déjeuner de pain sec.
S ........
CHARADE .
Mon premier est parfois le siége du vainqueur ;
Mon second travaille au bonheur ,
Autant qu'il est en lui , des hommes ses semblables ,
Que mon tout rend aussi noirs que des diables.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Volonté.
Le mot de la charade est Poumon.
Le mot du logogriphe est Rosier, dans lequel on trouve Or,
Soie et Rose.
104 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX-ARTS EN ESPAGNE .
Premier point.
Le quinzième siècle ramenait en Italie les beaux jours.
de Péricles ; mais cette heureuse révolution , qui sur les
rives du Tibre voyait renaître les arts , ne faisait qu'en
préparer le retour en Espagne ,
Il est vrai que les Maures , ce peuple magnifique ,
avaient laissé dans ces lieux de superbes monumens d'architecture
arabe et gothique ; mais leurs somptueux édifices
semblaient demander aux peintres et aux sculpteurs
des chefs-d'oeuvre pour les orner.
Parmi les sculpteurs, l'Espagne comptait déjà de grands
artistes dans leur genre ; ils adoptaient le fini et l'extrême
détail qui distinguaient la peinture d'Albert Durer.
Ils drapaient avec exactitude , dessinaient avec correction
; mais ils manquaient de grâce, et surtout d'expression
.
Parmi les peintres , Gallegos fut le seul qui acquit
assez de renommée pour balancer peut - être celle de
Durer : malheureusement , il n'existe , intact de lui , que
le magnifique tableau de la chapelle de Saint-Clément à
Salamanque.
On peut citer encore Vélasco , qei suivit Gallegos , et
juger la vérité de cette assertion , puisqu'on possède à
Paris l'un de ses ouvrages , qui sans doute est une des
merveilles de l'art .
Celui de Gallegos , à Salamanque , représente la
Vierge tenant l'enfant Jésus , et ayant à ses côtés saint
André et saint Christophe. Celui de Velasco , dans Paris ,
représente le triomphe de la religion chrétienne sur le
judaïsme .
Le seizième siècle s'ouvre sous les plus heureux auspices;
l'Espagne , dominant les mers , triomphait en Italie.
DÉCEMBRE 1815.
105
Elle découvre les Amériques , et parvient à un degré de
splendeur qui la met au-dessus des autres nations .
Les Romains , après avoir vaincu la Grèce , y puisèrent
le goût des lettres , des beaux-arts , et firent voir à Rome
l'étonnant spectacle d'un peuple de vainqueurs éclairés
par les vaincus : ainsi les Castillans , souverains en Italie ,
admirèrent à loisir les chefs-d'oeuvre de Michel- Ange , de
Léonard de Vinci , de Raphaël, de Bramante , du Titien ,
du Corrège et de beaucoup d'autres grands maîtres. Ainsi ,
portés d'eux-mêmes à la grandeur , les Espagnols , s'alliant
avec le goût , porterent sur les rives du Bétis le
luxe , la politesse , les lettres et les arts du Latium . Ce
fut alors que Berruguete, Valdelvira , Becerra ,Vergara , et
quelques autres , enrichis des connaissances qu'ils avaient
acquises dans ces heureux climats , revinrent dans leur
patrie pour l'orner de leurs chefs-d'oeuvre .
Mais les partisans de l'ancien goût en voulaient perpétuer
les maximes .
En sculpture , le maître autel de la cathédrale de Séville
;
En peinture , les ouvrages de Sturme et d'Arfian ,
Sont une preuve de leur opiniâtreté ; car ces oeuvres
sont du milieu du seizième siècle , et cependant cet âge.
est l'époque du bon goût en Espagne.
L'architecture gothique , immortalisée par de magnifiques
bâtimens , ne pouvait céder la place à la moderne ,
qui , par sa simplicité , avait une apparence trop mesquine
; c'est ce qui produisit un grand mal , et voici
comment :
Les architectes voulaient plaire : pour obtenir cet avantage
, il fallait se conformer au goût du jour ; mais , sans
trop vouloir se départir de leur maniere , ils voulurent
se rapprocher du style gothique , et ils s'égarèrent . Ils
étaient tous peintres , sculpteurs et architectes à la fois .
De leur indécision naquit une architecture mixte . Dans
les arceaux , les colonnades , les dimensions , et dans tous
les principes fondamentaux , cette architecture était celle
de Vitruve ; mais elle était couverte de grotesques , surchargée
d'une sculpture divisée en petits corps , tantôt
délicate , tantôt confuse , parfois mesquine , parfois riche
106 MERCURE DE FRANCE.
et légère. C'était , enfin , une architecture extraordinaire
qui , malgré l'assertion de Pons et de Céan , n'était pas
celle de Michel- Ange , dont les ouvrages sont dans le goût
de la véritable architecture gréco - romaine. Ce genre
mixte eut cependant plus d'influence qu'on ne devait le
croire. La sculpture , il est vrai , prit de là son essor ,
et parvint , dans ce seizième siècle , à son plus haut
degré de splendeur , comine le prouvent les ouvrages de
Vigarni , de Berruguete , Valdelvira , Siloé , Becerra
Monegro , Vergara , Étienne Jordan , Raphaël de Léon ,
si connu par le superbe choeur de Val de Iglesias , et
beaucoup d'autres .
Quoi qu'on dise de la correction dans le dessin , et
des nobles maximes que suivaient alors les peintres espagnols
, cette époque ne fut cependant pas la meilleure
pour la peinture. Les maximes de Michel Ange et de Raphaël
, fondées sur l'étude de l'antique , étaient préférables
à celles de ces derniers temps ; mais l'Espagne sortait,
pour ainsi dire , des ténèbres . La nature ne lui avait pas
ncore accordé ces génies fougueux et créateurs qui
distinguerent les grands maîtres du dix-septième siècle.
Il faut dire aussi que les poëtes espagnols du seizième
âge , supérieurs en goût , et sans doute en mérite , à ceux
du siècle suivant , n'avaient cependant ni le feu , ni la
grâce , ni l'abondance d'un Lope de Vega , d'un Quévedo ,
et d'autres littérateurs de leur temps.
Ce seizième siècle produisit cependant , en peinture ,
quelques grands maîtres.
Vincent Joanes , l'auteur de la Cèné , qu'on a vue chez
M. Bonne-Maison , et de plusieurs beaux tableaux qu'on
retrouve à Madrid , mérite , quoique sec , d'être compté
parmi les premiers talens de toutes les écoles .
Le correct , le noble Louis de Vargas , auteur d'une
descente de croix , dans l'hôpital de las Bubas , à Séville ,
est peut-être le plus grand dessinateur qui jamais ait
existé.
Le divin Morales , Sanchez Coëllo , Cotan , Carbajal ,
Barroso , Louis Velasco , et beaucoup d'autres , avaient
chacun un mérite assez transcendant pour souffrir l'anaDÉCEMBRE
1815 . 107
lyse la plus sévère , et gagner dans les comparaisons avec
de grands émules des autres écoles .
Fernandez Navarrete , surnommé avec raison le Titien
de l'Espagne, fut un prodige . Très-jeune , il était devenu
sourd et muet ; cependant il fut le meilleur de cette belle
époque. Il avait de la hardiesse , et l'emportait sur tous
ses rivaux par la couleur.
Le passage du seizième au dix -septième siècle fut
des plus brillans . L'Escurial avait fixé le goût des arts en
Espagne.
L'architecture gothique et mixte avait disparu.
Dans Monegro et Léoni la sculpture conservait deux
soutiens de sa splendeur.
Les peintres abandonnaient leur timidité , et la remplaçaient
par un pinceau vigoureux et correct.
A Séville , le riche Roëlas , le fougueux Herrera, préparaient
une nouvelle école .
A Madrid , Vincent Carducho , Eugène Caxès et d'autres
se faisaient distinguer par l'exactitude du dessin et
le charme de la couleur.
A Valence , les Ribalta , les Orrente , ramenaient les
écoles romaine et vénitienne , et développaient des talens
supérieurs.
A Tolède , Louis Tristan , le père Mayno , maître de
Philippe IV ;
A Cordoue , le savant poëte et peintre Cespedes ,
Se faisaient tous remarquer.
Le règne de Philippe III, qui dura de 1598 à 1621 ,
fut encore celui du bon goût dans l'architecture , fomenté
par les élèves d'Herrera , surtout par le fameux
Mora .
La peinture , il est vrai , comptait peu de partisans.
Le dessin n'était plus celui de l'antique. L'école de ce
temps se faisait remarquer seulement par un coloris plus
onctueux ; mais tout annonçait une décadence prochaine.
C'est alors que , par un prodige assez difficile à expliquer
, le règne de Philippe IV, qui fit déchoir la sculpture
, et plongea l'architecture dans un degré inouï ãe
corruption , fut celui qui , dans l'art de peindre , vit
éclore ces talens supérieurs , qui assignent à l'Espagne un
108 MERCURE DE FRANCE.
rang éminemment distingué dans le temple des arts . Ce
prince , passionné pour les plaisirs , eut une cour brillante.
Tous les courtisans pétillaient d'esprit , faisaient
des impromptus , et substituaient les pointes et les rébus
à la manière du règne précédent , dont le caractère portait
l'empreinte sévère des anciens ; on courait au bal et
au théâtre , tandis qu'on perdait le Roussillon et le Portugal
.
Dans les premières années de ce règne désastreux , on
vit cependant paraître l'un des plus grands , et le meilleur
des maîtres espagnols peut-être. L'illustre Velasquez de
Silva vient à Madrid , peint le roi sous les auspices du
duc d'Olivares, obtient la faveur du monarque , et bientôt
embellit la cour par ses productions magnifiques .
Alphonse Cano , élevé à Séville , y passe sa jeunesse
dans une constante étude , et devient un talent supérieur ,
comme peintre , architecte et sculpteur. Après avoir
parcouru l'Espagne , il se présente à Madrid , y cause
une grande sensation . On veut l'y retenir ; mais il préfere
un canonicat pour Grenade , que bientôt il sait orner
d'oeuvres dignes de tout éloge.
François Zurbaran s'immortalisait à Séville par son
tableau de saint Thomas , qui lui valut tous les suffrages :
on a pu juger à Paris s'ils étaient mérités .
Espinosa , dans Valence , obtenait la palme de la peinture.
Moya , l'un des plus parfaits élèves de Wandick , imitait
son maître au point de surprendre et de laisser dans
le doute les observateurs .
Un jeune homine , né pour les arts , sans appui , sans
secours , se procure une pièce de toile , en fait des tapis
de fleurs ; et avec le produit , qui tout au plus le pouvait
conduire à Madrid , part de Séville pour Rome. Il arrive
dans la capitale des Espagnes , voit Velasquez . Ce grand
artiste ouvre au voyageur les trésors des palais , et particulièrement
de l'Escurial . Le candidat , pendant trois
ans , copie Rubens, Wandick , Titien , l'Espagnol Ribera
qui enchantait alors l'Italie , et cherche surtout à imiter
Velasquez . Il retourne dans sa patrie ; c'est là donpant
l'essor à des inspirations qu'il ne tenait que de luique,
DÉCEMBRE 1815. 10g
même , Murillo balance la réputation de son maître ,
commande à l'estime et à l'admiration générale par son
inimitable coloris , le flou de son pinceau , le vrai de ses
chairs et la suavité de son style .
La sculpture en décadence se soutenait cependant encore
. Gaspard Delgado et le Montagnès , à Séville , faisaient
des statues agréables , gracieuses , bien dessinées ,
et surtout bien drapées.
Alphonse Cano imitait la simplicité de l'antique avec
la grâce que l'on retrouve en ses peintures.
Hernandez , en Castille , abandonnait la manière de
Buonarota , qui y régnait , puisque les bons sculpteurs du
seizième siècle apprirent en Italie ; mais il étudiait
d'après nature , et parvint à un mérite si transcendant
, que , s'il était facile de transporter ses ouvrages ,
il jouirait dans l'étranger d'une renommée égale à celle
de Velasquez et de Murillo en peinture.
Pereira terminait cette statue de saint Bruno , qui forçait
tous les amateurs de tous les pays à s'arrêter rue
d'Alcala , devant le couvent de las Baronesas , dont elle
ornait le portail.
Les colonnes torses , le goût , que les Espagnols appellent
talla ( qui sont des fleurs de bois dorées ) , entraînaient
l'architecture vers sa ruine . Jean Gomez de Mora ,
élève d'Herrera , dont j'ai parlé , la soutenait encore par
ses ouvrages ; mais à sa mort , qui eut lieu en 1648 , il
ne resta aucun architecte pour suivre les règles de Vitruve
et de Vignola.
Le dix-septième siècle touchait à sa fin . Philippe IV
n'était plus : Velasquez , mort avant le roi , avait laissé
son gendre Martinez del Maso le plus grand paysagiste
espagnol.
Murillo soutenait à Séville une académie d'artistes ,
laissait des élèves assez faibles , si ce ne sont Villavicencio
, son ami ; Tobar , qui le copiait à s'y méprendre ; et
un très-petit nombre d'autres .
Pereda , Carreno , Cerezo , étaient alors les meilleurs
peintres ; mais , en ce moment , il parut un génie pour
la peinture .
Claude Coello , né sous Philippe II , eût été l'un des
}
110 MERCURE DE FRANCE .
plus grands artistes de ce temps , comme il le fut du sien .
Le tableau de l'Eucharistie , dans la sacristie de l'Escurial
, est sans doute l'un des tableaux les plus extraordinaires
que jamais ait créés aucun artiste d'aucune école .
Pierre Roldan , sculpteur , de Séville , et Pierre de
Mena , élève de Cano , de Grenade , faisaient des statues
qui , sans avoir rien de l'antique , rendaient exactement
la belle simplicité de la nature . Celles du premier sur
tout sont pleines d'expression et bien drapées.
La peinture meurt avec le siècle et les arts. Les lettres
l'avaient précédée au tombeau ; tandis que la France ,
sous Louis XIV , acquérait la supériorité , par les armes ,
sur le monde , et le surpassait en lumières , l'Espagne perdait
sensiblement toute sa splendeur.
Ne pourrait-on pas définir ainsi les causes de cette décadence
?
La philosophie n'avait pas suivi la route des arts ni des
belles-lettres .
L'Italie s'enorgueillissait du Tasse , de l'Arioste , de
Guichardin , et n'avait pas un philosophe.
En Espagne , tandis que Granada et Cervantes , Léon
et Herrera , Jauregui et Valbuena , fixant les bornes du
langage , inspiraient un goût mâle , le scolasticisme dominait
dans les universités , les couvrait des ténèbres les
plus épaisses , et se préparait à ensevelir l'illustration
qu'avait acquise cet heureux pays.
Le fanatisme sombre que Philippe II légua sans nul
doute à l'Espagne , sans léguer ses talens pour régner ,
augmentait le mal en retardant les progrès de la philosophie.
(1 )
Taxée d'impiété , jamais elle ne put éclairer ces climats
.Ce goût de la métaphysique des écoles parvint à cor-
(1) La philosophie dont je parle n'est sans doute pas cette frénésie
dont nous sommes victimes depuis vingt- cinq ans. Je parle de celle
qui , laissant aux lumières le soin de se propager , n'arrête que les
excès . Je parle de cette saine philosophie qui , soeur de la tolerance ,
vient de s'asseoir sur le trône avec Louis- le - Désiré , dont elle semble
en effet diriger toutes les intentions particulières.
DÉCEMBRE 1815.
rompre les auteurs . Plus ils étaient obscurs , plus ils se
croyaient profonds. Il fallait que ce mauvais goût se répandit
sur les arts . En effet , lorsque le beau naturel et
la simplicité se comptaient pour rien , les artistes pouvaient-
ils ne pas les abandonner ?
Mais , ne devra-t-on pas trouver aussi les causes de cet
abaissement dans la décadence politique de l'Espagne ?
Qui ne sait que le sort des lettres suit toujours celui des
armes ; que les Athéniens virent naître leurs grands artistes
dans leurs siècles de victoire ; que les Romains , sous
César et Auguste , dominant l'Univers , rivalisaient les
Grecs ; et qu'enfin l'Espagne , triomphante sous Charles-
Quint et Philippe II , devait cultiver ces arts avec plus
de succès , que lorsque , abattue sous Philippe IV , avilie
sous Charles II , déchirée par des guerres intestines dans
les premières années de Philippe IV , elle n'avait , parmi
les nations , d'autre place que celle que lui laissait l'éclat
de son ancien nom ?
Cependant elle conserva , malgré sa décadence , quelques
soutiens dans la peinture et la sculpture . Ces deux
arts la consolaient de la dépravation de l'architecture .
Palomino, courant l'Espagne, recueillait les Nouvelles Vies
de ses peintres , peignait d'assez belles fresques à Valence ,
et des tableaux très-médiocres , épars dans tout le royaume.
Tobar copiait très-bien Murillo ; et , la seule fois
qu'il osa être original , il laissa un très-beau tableau , que
l'on voit dans une chapelle de la cathédrale de Séville ,
cour des Orangers.
Viladomat , presque sans l'avoir appris , se distinguait
dans la peinture à Barcelonne. A peine y eut-il d'autres
peintres dignes d'attention. Louise Roldan , fille du fameux
Roldan , sculpteur , travaillait très-bien dans le
même art.
La guerre sanglante qui disputait la couronne d'Espagne
, empêcha Philippe V de développer les belles idées
qu'il avait puisées dans la cour de son aïeul Louis-le-
Grand . A peine se voit- il affermi sur le trône , qu'il appelle
de l'Italie les meilleurs peintres du temps , et achete
les antiquités de la reine de Suède . Des sculpteurs français
accourent pour orner Saint -Ildefonse . Juvarra , don112
MERCURE DE FRANCE .
nant l'essor à son imagination gigantesque , trace le
modèle d'un palais qui , en richesse , magnificence et
grandeur , aurait effacé les plus superbes monumens qui
existent en Europe.
On projette une académie des arts.
On envoie des jeunes gens à Rome avec des pensions
pour y étudier.
Le théâtre du Retiro retentit des chefs - d'oeuvre de
Métastase , mis en musique par les maîtres les plus fameux
, et exécutés par des acteurs non moins habiles .
Nul chef-d'oeuvre , il est vrai , ne distingua ce règne ;
mais on y vit renaître le goût , et le souverain sut le
léguer à ses successeurs.
Ferdinand VI fit ses efforts aussi pour hâter les progrès
des arts . Madrid eut une académie des arts , destinée
à maintenir désormais l'irruption du mauvais goût.
et
Charles III laisse le trône de Naples , après s'y être
signalé comme protecteur de toutes les grandes concep
tions . Les découvertes d'Herculanum , le riche musée
d'antiquités , les jardins et les fabriques de Caserte ,
de nombreux ouvrages , construits par ses ordres dans
cette capitale , sont les témoins authentiques de son goût
éclairé. Ce monarque arrive en Espagne ; à l'instant des
routes somptueuses rendent les communications faciles ;
les rivières sont resserrées dans leur lit ; des ponts magnifiques
les traversent ; des colonies nouvelles s'élevent sur
le sommet et les collines de la Sierra- Morena . Madrid est
décoré de promenades superbes , d'un cabinet d'histoire
naturelle , d'un jardin botanique , de douanes , etc. Il est
pavé , purgé des immondices qui l'infectaient ; des établissemens
sans nombre , des règlemens sages éternisent
la mémoire de ce grand roi.
Raphaël Mengs , le peintre de la philosophie , établi en
Castille , mille artistes se distinguant dans leurs professions
, concouraient tous au développement des idées de
ce souverain , qui , en Espagne , et particulièrement à
Madrid , a laissé des preuves répétées de sa magnificence
et de la protection distinguée qu'il accordait aux beauxarts
. Les lettres ont suivi la même route.
Charles IV , prince des Asturies , protégeait aussi le
DÉCEMBRE 815. 113
arts avec passion. Le charmant asile qu'il avait offert à
leurs productions au pied de l'Escurial , en est un témoignage
irrécusable.
Il est couronné roi d'Espagne. Je dois m'arrêter.
wwwwww
F. Q.
wwwwww
DE L'AMOUR.
sigur.
Il est difficile de dire quelque chose de nouveau sur ce
vieil enfant , le plus ancien des dieux , et le seul peut-être
que les révolutions de la terre et les changemens opérés
dans nos religions n'aient jamais pu priver de ses honneurs
divins et de ses autels. Ceux même qui regardaient comme
un sacrilége de lui laisser une place parmi les dieux , le
mettent au nombre des démons les plus malins et les plus
dangereux ; et je ne sais s'il s'en rencontre beaucoup qui ,
sous cette forme même, aient pu se défendre de l'adorer
parfois , et de brûler pour lui le même encens qu'il recevait
jadis dans le ciel.
Tout le monde parle de l'amour , il n'est personne qui .
puisse se vanter de n'avoir pas éprouvé sa puissance , et
peu lui ont résisté. Mais, s'il est difficile de l'éviter, il l'est
encore plus de le peindre et de le bien connaître , et La
Fontaine a dit avec raison :
Tout est mystère dans l'amour ,
Ses flèches , son carquois , son flambeau , son enfance ;
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science .
Hésiode avait raison de donner à l'amour le titre de
Créateur. C'est un esprit céleste , un feu divin qui anime
toute la nature ; il la fait sortir du chaos , il en dissipe les
ténèbres, il en unit les élémens : attraction pour les parties
de la matière , plaisir pour les animaux , sentiment passionné
pour l'homme , it attire , approche , enflamme , il
vivifie fout, fait connaître les accords, inspire l'harmonie,
con erve les êtres , les reproduit , les multiplie , et semble
être à la fois le lien , le charme et l'âme du monde.
8
114
MERCURE DE FRANCE.
Mais cet esprit universel , répandu partout , prend autant
de formes diverses que les corps organisés qu'il pénètre
; il change d'apparence suivant les lieux qu'il parcourt
, les temps qu'il traverse , les cours qu'il brûle ; et
c'est ce qui rend ce protée si difficile à saisir et à peindre .
Nous le connaissons tous , non tel qu'il est , mais tels que
nous sommes ; et nous voyons non pas lui , mais la forme
qu'il prend pour nous plaire , et qu'il juge d'après nos désirs
la plus propre à nous subjuguer .
L'amour est à tel point notre maître , il nous rappelle
si complètement , si exclusivement tout ce qui fait notre
bonheur , que nous avons donné son nom à chacune de
nos passions , aux plus nobles comme aux plus basses ,
aux plus mondaines comme aux plus saintes ; ainsi nous
sommes tour à tour entraînés par l'amour des plaisirs ,
par l'amour de la gloire , par l'amour de la fortune ;
l'amour conjugal, paternel, filial, fraternel, assure notre
félicité ; nous nous vantons de notre amour pour le prince
et pour la patrie ; la vertu nous fait un devoir de l'amour
pour notre prochain ; enfin c'est l'amour pour Dieu même
qui peut seul nous donner l'idée et l'espoir d'un bonheur
éternel.
Tous ces amours , si différens entre eux , prouvent seulement
une grande vérité ; c'est que tout est amour pour
l'homme , et qu'il ne vit que pour aimer . Je ne veux vous
parler aujourd'hui que du seul amour qui unit les deux
moitiés du genre humain , de celui qui soumet la force à
l'empire de la grâce et de la beauté.
L'homme est un être composé , un être double , à la
fois intellectuel et matériel ; certaines passions gouvernent
nos sens , et d'autres notre âme ; la seule qui s'
s'empare
à la fois de notre coeur et de notre corps , c'est l'amour
; il enivre nos sens , il attendrit , il brûle nos âmes ,
il s'empare de toute notre existence . Cependant it ne veut
pas constamment, il ne parvient pas toujours à remporter
cette double victoire ; souvent il ne fait qu'allumer nos
désirs et nous enchaîner dans les bras de la volupté ; plus
rarement il se contente de l'union des âmes , et des feux
d'une tendresse chaste et pure ; ses formes sont si variées ,
DÉCEMBRE 1815. 115
suivant le but qu'il se propose , qu'on peut dire que ce
sont différens amours.
Le plus connu , le plus fêté , le moins pur , le plus vulgaire
, c'est l'amour - plaisir , c'est celui qu'on nous représente
, enfant , aveugle , armé d'un arc et d'un flambeau
; c'est le fils de la beauté , le frère des grâces : célèbre
par ses jeux , ses caprices , ses fureurs , son inconstance
, ses crimes ; c'est lui qui fait payer des instans de
volupté par des siècles de malheur ; c'est lui qui fait périr
Thésée, qui livre Hercule aux flammes , qui arme la Grèce,
qui cause la ruine de Troie . Il place des courtisanes sur
le trône , il égare les sages de la Grèce , et leur fait outrager
la nature. Il érige à sa mère des autels sous le nom
de Vénus facile ; il force Antoine à sacrifier sa gloire , la
liberté de Rome , et les richesses de l'Orient , aux baisers
de Cléopâtre ; il préside aux orgies sanglantes de Néron ;
Messaline lui doit sa honteuse célébrité ; il cache sous ses
fleurs et ses guirlandes les poignards de Médicis .
Rien n'est plus séduisant , rien n'est plus terrible que
ce dieu. L'espérance le précède , la volupté l'accompagne ;
mais il est suivi par la jalousie , par la haine; et la folie ,
qui le guide , le conduit presque toujours dans un lieu
aride et désert, où l'on ne rencontre que les tristes regrets,
le remords cruel , et l'éternel et pâle ennui .
Lorsque cet amour , sans se montrer si redoutable , ne
fait qu'effleurer de jeunes coeurs avec les moins aiguës de
ses flèches, il fait craindre des malheurs plus supportables;
mais sa flamme vive et légère ne laisse qu'entrevoir le
bonheur : elle s'éteint aussi promptement qu'elle s'allume,
et ne se fait pas sentir jusqu'au coeur .
Cet amour ne mérite pas le nom qu'il usurpe : c'est
pourtant celui qu'on éprouve le plus généralement , quoiqu'on
n'ose pas l'avouer ; et surtout de nos jours ,lorsqu'on
invoque l'amour , on n'adore que le plaisir.
Il faut laisser aux poëtes le soin de peindre cet amour :
Ovide, Tibulle , Sapho, l'ont chanté: mais il fuirait si l'on
voulait lui parler le langage de la raison , son éternelle ennemie
: la folle jeunesse ne nous écouterait pas davantage
et s'échapperait, en riant , avec lui.
Parlons plutôt du véritable amour , de l'amour- sen116
MERCURE
DE FRANCE
.
timent , de ce dieu qui règne à la fois sur les sens et sur
l'âme , qui nous élève en nous entraînant , dont le feu
nous purifie lorsqu'il nous brûle ; et suivons son char brillant,
qui nous rapproche des vertus et de la gloire , pour
nous conduire au bonheur .
Le but de l'amour est d'unir si parfaitement deux êtres,
que leur existence soit confondue en une seule ; et , si la
vie est un bienfait des dieux , l'amour double ce bienfait
pour nous ; quand on aime bien , on sent deux âmes ensemble
, on goûte également la volupté qu'on donne et
celle qu'on reçoit , et on jouit autant du bonheur de la
personne aimée que de son propre bonheur : on peut dire
ainsi , qu'aimer , c'est sentir une double existence et posséder
une double vie.
L'union seule des sens n'est qu'une image imparfaite
de ce bonheur ; c'est la fille du désir , et le désir est le
plus léger des amours; le plaisir , qu'il cherche , est précisément
l'ennemi qui le tue , et c'est sous les fleurs même
de la jouissance qu'il trouve son tombeau.
Le délire que donne la seule volupté , est aussi passager
que la beauté qui l'inspire ; Ovide lui-même l'a dit , lui
qui n'a bien connu et bien chanté que cet amour : les
violettes et les lis n'ont qu'un temps: la rose tombe et l'épine
reste . Tel est le sort de la beauté , si l'on n'y joint la sensibilité
du coeur et les graces de l'esprit .
Tout ce qui est mortel ne peut allumer qu'un feu mortel
; si vous voulez donner l'immortalité à l'amour , que
l'âme soit l'objet de son culte , qu'il adore Psyché , alors
ses voluptés seront éternelles , et son flambeau ne s'éteindra
plus .
Les Grecs , toujours ingénieux , faisaient placer aux
noces l'image de Mercure à côté de celle de Vénus ,
pour montrer qu'il fallait unir l'esprit , le doux langage
à la beauté , afin de rendre son triomphe constant et sa
félicité durable .
Lorsqu'on est enflammé par l'âme autant que par les
sens, le plaisir n'est plus suivi de lassitude , les intervalics
du désir ne sont plus remplis par la langueur , il n'y a
pas de vide dans la vie ; aux transports de l'amour se
joignent les délices de l'amitié ; peines , plaisirs , inquiéDÉCEMBRE
1815. 117
tudes , espérances , tout est commun ; et deux amans
deux époux unis par ce lien charmant , goûtent doublement
les faveurs de la fortune et ne sentent que la moitié
de ses coups.
"
Cet amour , loin d'être aveugle comme l'autre , aperçoit
et découvre à chaque instant de nouveaux charmes
dans ce qu'il aime ; c'est lui qui dit de Psyché, qu'il
n'est pas un petit point en elle qui n'ait sa Vénus. »
Ainsi l'amour qui vient du coeur s'enflamme par le plaisir,
s'accroît par le bonheur , et perfectionne ce qu'il admire ;
il éternise ce qu'il éprouve , et divinise ce qu'il aime.
L'amour des sens ne veut que plaire et jouir , il ne
désire plus ce qu'il possède , son feu meurt si vous ne lui
donnez toujours quelque aliment nouveau ; vous lui reprochez
vainement son inconstance ; c'est l'agitation seule
de ses ailes qui conserve et rallume son flambeau .
Aussi quels moyens prennent ceux qui l'adorent pour
en être favorisés ? Ils soignent leurs figures , ils s'occupent
de leur toilette , ils varient sans cesse leurs manières ,
leur ton , leur langage et leur coquetterie ; leur but est
de paraître aimables , de multiplier leurs conquêtes , de
supplanter leurs rivaux : tout est brillant , léger , fragile
dans ce temple du plaisir ; tout y rapetisse l'homme , tout
l'égare ; il y prend sans cesse l'ombre pour la réalité ,
la volupté pour le bonheur , et les vices couronnés de
fleurs n'y sacrifient d'autres victimes que les vertus.
amour ,
Lorsqu'on brûle au contraire des feux d'un véritable
il faut estimer ce qu'on aime , admirer ce qui
plaît , rendre son âme digne de ce qu'on adore : nous
avons besoin de nous enorgueillir des perfections de celle
que nous aimons ; nous voulons que l'objet aimé soit fier
de nos vertus , de nos talens , de notre gloire ; et nous
plaçons notre bonheur si haut , que nous devons nous
élever sans cesse pour l'atteindre.
Dans cet amour , c'est la pudeur qui aiguillonne le
désir , c'est le combat qui donne du prix à la victoire
c'est le bonheur même qui assure la constance : l'amant
heureux jouit de l'âme long-temps après qu'il a vidé la
118
MERCURE DE FRANCE .
que
l'abbé Delille coupe du plaisir des sens . C'est de lui
disait si bien :
Mais qui me décrica ces transports ravissans ,
Ces délices du coeur après celles des sens ;
Ces doux ressouvenirs et ces tendres pensées ,
Par qui le coeur jouit des voluptés passées ,
Et , rempli d'un bonheur qu'il savoure à loisir,
Consacre au sentiment le repos du plaisir .
Și cet amour fait les vrais heureux , il fait aussi les
héros ; il enflamme les grands courages , il produit les
belles actions , et porte aux héroïques vertus ; c'est lui
qui animait les Artémise , les Arie , les Cornélie , la
mère des Gracques , celle de Coriolan , la vertueuse
Blanche , la courageuse Marguerite d'Anjou ; et nos anciens
preux lui dûrent leurs exploits, leur bonheur et leur
renommée .
Ces deux amours étaient adorés chez les Grecs avec une
différence bien remarquable ; l'amour-plaisir avait un
culte public : il semblait chargé de faire les honneurs
de la Grèce ; les grands cercles se tenaient chez les courtisanes
, elles brillaient aux yeux, ornaient les spectacles ,
exerçaient dans les temples le sacerdoce de Vénus ; la
jeunesse folâtrait chez elles , et sortait de leurs bras
pour courir aux armes . Les hommes d'état soumettaient
souvent la politique à leurs conseils , et les philosophes
même né dédaignaient pas leur séduisante société .
Ainsi, au premier coup d'oeil, l'étranger , arrivant à Corinthe
ou dans Athènes , ne voyait partout que le plaisir ,
et ne respirait que la volupté ; mais , s'il cherchait le bonheur
, il devait pénétrer dans l'intérieur des maisons et
des familles : là , il trouvait d'autres moeurs , d'autres
beautés , un autre culte ; l'image de la Vénus pudique
frappait ses regards ; une tortue placée par Phidias aux
pieds de cette déesse , rappelait sans cesse à la beauté le
devoir de se défendre, de rester dans ses foyers , et de ne
pas prodiguer ses charmes aux regards indiscrets . Tout
annonçait le culte de l'amour-sentiment . Ce n'était plus
DÉCEMBRE 1815. 119
l'éclat trompeur , les conversations bruyantes , les agaceries
attrayantes , les caresses perfides de Bacchis , de
Lamia , de Phrine , de Laïs ; c'était la pudeur mystérieuse
, la tendresse vertueuse , la douce confiance , l'activité
adroite et laborieuse ; là , enfin , la volupté était
sage , le désir modeste , le plaisir constant , et tout était
ensemble devoir et bonheur.
Je le dis avec regret , et bien à notre honte ; nous
croyons à peine , en France , au culte de cet amour pur ,
à cette félicité intérieure des dames grecques et des matrones
romaines . La constance , oubliée avec les anciens
temps , nous paraît une chimère . Quelle différence des
moeurs antiques aux nôtres ! « Un étranger demandait
au Spartiate Gérondas pourquoi il n'y avait pas de loi
» à Lacédémone contre l'adultère . Il ne peut être utile
» de faire une loi semblable , répondit Gérondas , dans
un pays où ce crime n'existe pas. - Mais enfin , si par
» hasard on le commettait , quelle en serait la punition ?
» Ehbien ! le coupable serait obligé de payer un taureau
» assez grand pour qu'il pût , du sommet du mont Tay-
» gète , boire dans le fleuve Eurotas . Mais il est impossible
( dit l'étranger ) de trouver un pareil taureau.
Pas plus , reprit le Lacédémonien , que de trouver
» un adultère à Sparte. »
"
}} -
-
Romulus avait publié une loi qui permettait à Rome
le divorce. Deux cent trente ans s'écoulerent sans que
personne fit usage de cette loi , et long- temps après tous
les Romains se rappelaient et citaient avec mépris le
nom de Spurius Carvillius qui divorça le premier. Nous
sommes par malheur bien loin de cette antique simplicité.
Nous retrouvons rarement des traces de la loyauté
chevaleresque en amour , et nous sommes plus occupés
des rians objets de nos désirs , que des dames de nos
pensées .
Tout est parmi nous artifice et mélange : nos courtísanes
parlent souvent de sentimens romanesques aux
amans trompés , qui , suivant le proverbe grec , se ruinent
en les péchant avec des filets d'or et de pourpre , tandis
que , d'un autre côté , de très-grandes dames n'adorent
franchement que le plaisir.
120 MERCURE DE FRANCE .
1
La sensibilité est dans le langage et la légèreté dans le
coeur . Enfin , on jure sans rougir un amour éternel à la
beauté qu'on séduit aujourd'hui et qu'on veut quitter
demain ; elle se plaint du parjure , et s'en venge bientôt
en s'exposant sans regret à d'autres perfidics.
La dépravation avait fait en France, pendant un temps ,
de tels progrès , qu'on se vantait de sa honte , qu'on s'enorgueillissait
de ses faiblesses. On avait inventé la fatalité
du vice; madame la marquise de Lambert cite Made . C...,
qui disait : Je veux jouir de la perte de ma réputation ;
aussi lisez les productions galantes des hommes de ce temps;
touty brille et rien n'émeut . Les efforts de l'art ne prouvent
que la stérile frivolité de l'âme ; on ne veut que séduire ,
et l'on n'est plus aimable ; le talent même n'a plus rien
de naturel , et ne fait plus d'effet ; car il est vrai , comme
on l'a très -bien dit , que rien ne plaît réellement à l'esprit
que ce qui a passépar
le coeur.
Cependant , je serais injuste pour notre siècle , si , en
avouant qu'il s'éloigne trop de l'âge d'or de l'amour , je
disais que la pudeur , la délicatesse , la tendresse véritables
, sont tout-à-fait bannies de notre beau pays ;
elles y
sont rares , mais non pas inconnues , et l'on y voit encore
des amans fidèles et des époux heureux . C'est pour eux
que j'écris ; c'est à eux que je m'adresse ; ils possèdènt
dans leurs âmes la vraie richesse et le vrai bonheur.
O vous qui savez aimer ! plus votre sentiment est pur ,
plus vous devez craindre de l'altérer ; plus votre félicité
est grande , plus vous devez trembler de la perdre ; c'est
assez des coups du sort qui vous menacent ; évitez ceux
que vous pouvez parer ; l'amour le plus parfait a toujours
ses ennemis , ses écueils et ses dangers .
Fuyez la jalousie ; elle offense quand elle est injuste ;
elle devient inutile dès qu'elle est fondée : ne vous livrez
pas non plus à une aveugle sécurité ; elle produit la langueur
; on se néglige , et , des qu'on n'est plus aimable , on
n'est plus aimé ; cherchez toujours à plaire , comme si
Vous n'étiez pas sûr qu'on vous aime.
Soyez sobre dans le bonheur : conservez la pudeur
dans le plaisir ; c'est la première des grâces ; son voile
éveille la curiosité ; ses demi- refus aiguillonnent le désir ;
DÉCEMBRE 1815. 121
on cherche ce qui se cache , on aime à deviner ce qu'on
ne voit pas ; peut-être celui qui inventa le premier vêtement
a inventé l'amour.
Ménagez l'amour-propre de l'objet aimé autant que le
vôtre ; la beauté se nourrit d'encens comme les dieux :
joignez toute la variété possible des moyens de plaire à
la constance des sentimens ; suivez enfin le conseil de La
Fontaine :
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau ,
Toujours divers , toujours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout , comptez pour rien le reste.
1
Je voudrais , pour l'honneur de l'amour parfait , qu'i
n'eût qu'une seule flèche , et qu'il ne pût nous blesser
qu'une fois dans la vie. La bonté du ciel devrait faire
vivre deux amans le même nombre d'années , et les faire
mourir le même jour , comme Philémon et Baucis . Mais
il n'en est pas ainsi ; la mort , qui frappe au hasard , sépare
souvent les coeurs les plus unis , et son fatal ciseau
coupe les plus doux liens ! Lorsque le désespoir ne tue
pas , il se change en mélancolie ; le malheur s'affaiblit ,
un doux souvenir vous reste , et vous suit comme une
ombre triste et légère ; mais vous gardez le besoin d'aimer
:un coeur sensible ne peut vivre seul et dans le vide ;
vous aimates , donc vous aimerez.
Un premier amour qui nous enflamme dans notre jeunesse
, un dernier amour que nous éprouvons dans l'automne
de notre vie , sont deux amours bien différens !
Mais quel est le plus fort , le plus heureux , le plus redoutable
de ces deux sentimens ? Est-ce le premier ? est-ce
le dernier amour? La question n'est pas facile à décider .
Le premier amour a plus de feux , de fureur , de délire
; mais il présente à l'âme je ne sais quoi de vague ,
d'indéterminé ; c'est plus l'amour que l'amante qu'on
aime on adore toutes les femmes dans sa maîtresse ;
c'est moins le coeur qui s'épanche que l'existence entière
qu'on veut connaître et dépenser.
:
On rassemble tous les plaisirs en une seule volupté ;
mais la jeunesse voit tant de fleurs sous ses pas , tant de
122 MERCURE DE FRANCE .
jouissances autour d'elle , que l'amour n'est jamais son
unique bien. L'avenir la distrait du présent ; elle rencontre
mille passions différentes qui partagent ses facultés ,
et qui la dédommageraient si elle perdait son bonheur.
:
Le dernier amour brûle de feux plus doux , il éclaire
plus qu'il n'échauffe , il a plus de tendresse que de transports
mais cette tendresse plus calme est peut-être plus
exclusive ; elle offre moins de délices , mais elle rencontre
moins d'écueils . Ses plaisirs sont moins ardens , mais ils
sont les seuls qu'on éprouve ; on y tient d'autant plus que
la perte en serait irréparable : c'est la dernière branche
dans le naufrage ; on s'en saisit pour ne la quitter qu'avec
l'existence .
Ainsi ce dernier amour vous enchaîne peut-être plus
fortement , quoique plus froidement.
Les grandes folies appartiennent au premier amour ,
et les grandes faiblesses au dernier ; l'un est le complément
de la vie , et l'autre en est le reste.
Je ne décide point entre eux ; ce que je sais , c'est que
toute âme sensible doit toujours aimer , c'est un besoin
qui ne peut mourir qu'avec elle ; et je répéterai , comme
le poëte romain :
L'amour doit éclairer nos jours à leur déclin
Comme il enflammait notre aurore.
Vous n'aimâtes jamais ; aimez , aimez demain !
Si vous avez aimé , demain aimez encore .
AM
EXTRAIT D'UN PORTE-FEUILLE.- N⚫ . VIII .
www
DES PRODIGES LITTÉRAIRES .
Un prodige est un fait hors de l'ordre naturel. La
propriété de ce fait est d'exciter une surprise mêlée d'horDÉCEMBRE
1815. 123
reur ou d'admiration , suivant qu'il exagère les qualités
des choses en bien ou en mal.
Ce mot se dit des substances comme des faits ; l'extrême
laideur comme l'extrême beauté est un prodige .
Il y a des prodiges de lâcheté comme des prodiges de valeur,
et des prodiges de bêtise comme des prodiges de
génie.
Pic de la Mirandole qui , enfant , savait tout ce qu'un
homme pouvait savoir ; M. Matignon qui , homme fait ,
ignorait même ce que sait un enfant , sont deux prodiges
.
L'art , comme la nature , a ses prodiges en beau et en
laid ; l'Apollon du Belvédère et le Voltaire de Pigal en
sont la preuve ; quelque effort que fasse la sculpture , je
ne pense pas qu'on puisse aller plus loin , dans l'un ou
l'autre sens.
Ce mot prodige est pris , tantôt dans un sens relatif ,
tantôt dans un sens absolu. Telle chose qui , dans l'ordre
général , ne serait qu'ordinaire , peut paraitre prodigieuse
dans son cadre particulier . Ainsi rien de plus ordinaire
que des mauvais vers ; nos poëtes en font tous les
jours. Mais , que ces mauvais vers aient été faits par un
enfant , à un âge où l'on ne sait pas ce que c'est que la
prose , le fait devient extraordinaire ; et ces vers , tout
en restant dans la classe des choses communes , à laquelle
ils appartiennent par leur qualité , ne laissent pas que de
prendre rang parmi les choses prodigieuses , vu les circonstances
particulières dans lesquelles ils ont été produits.
Ces vers-là ne sont pas un prodige ; mais c'est un
prodige qu'ils aient été faits par un poëte à la bavette .
Cette distinction entre les choses qui sont merveilleuses
en elles-mêmes , ou qui ne le sont que par leurs
accessoires , ne se fait pas assez souvent ; irréflexion qui
produit des effets assez bizarres pour mériter l'attention
des observateurs. Nous pensons qu'il peut être utile et
plaisant de s'en occuper.
Qu'un enfant ait jeté sur le papier quelques lignes qui
ressemblent à des vers , ou crayonné quelques traits qui
ne s'éloignent pas trop des formes humaines , nos yeux de
124 MERCURE DE FRANCE.
pères y voient sur- le-champ l'annonce d'un successeur de
Voltaire ou de Raphaël . Sottise ! folie ! ce que nous prenons
si facilement pour des dispositions , n'est trop souvent que
le développement de toutes les aptitudes d'un individu .
Nous le croyons en route pour la supériorité , tandis qu'il
n'a fait qu'atteindre , plus tôt qu'un autre , la médiocrité
qu'il ne doit jamais passer . Tel homme qui , à vingt ans ,
n'est qu'un grand enfant , à dix était un petit homme .
La nature , tant au moral qu'au physique , n'a fait souvent
que se presser de former un nabot dans les individus
qu'elle a fait grandir avant l'âge.
C'est un grand malheur pour ces enfans galés , que
d'avoir été signalés ainsi par une maturité hâtive . Leurs
facultés ne croissant pas avec l'âge , d'objet d'éloges qu'ils
étaient , ils finissent par devenir objets de risée , et payent
bien chèrement les jouissances d'amour- propre au milieu
desquelles leur premier âge a été bercé . Accusant la justice
de l'opinion , parce qu'elle a d'abord manqué de
justesse , ils vieillissent en se récriant contre le caprice
des hommes qui ne les admirent plus , sans s'apercevoir
qu'il y a soixante et dix ans qu'ils ont cessé d'être admirables
. Il ne leur faudrait , pour cela , que du sens commun
; mais , dans sa sublimité , leur génie ne s'est jamais
élevé à cette hauteur .
Ne concluons pas cependant , de ce que l'on vient de
dire , qu'on ne doive pas fonder quelque espérance sur
les succès de l'enfance . Voltaire fut un enfant précoce ;
il a tenu , dès l'adolescence , plus encore que sa brillante
enfance n'avait promis. Il en est de même de Pascal . Tel
enfant , comme eux surprenant , peut produire un grand
homme comme eux , mais ne le doit pas produire nécessairement.
Trop souvent les arbres , féconds avant le
temps , cessent de porter des fruits à l'époque où les autres
en sont couverts ; encore leurs productions prématurées
n'étaient- elles que des avortons .
Ceci est applicable surtout aux enfans dont les progrès
ne sont pas réglés sur la marche de la nature , et qui
reçoivent , pour ainsi dire , une éducation de serrechaude.
DÉCEMBRE 1815.
125
Il est d'autres prodiges littéraires qui ne surprennent
pas moins fréquemment et pas plus justement l'admiration.
C'est l'apparition de ces talens , formés par la seule
nature , et de ces poëmes qui , de temps à autre , échappent
à des artisans , à des hommes que leur éducation
semble moins avoir destinés à tenir la plume qu'à manier
la truelle , le peigne ou le rabot.
Le Parnasse français ne laisse pas que d'être riche en
poëtes de cette espece. Entre eux on distingue maitre
Adam , le menuisier ; maître André , le perruquier; maître
Pérault , le tailleur ; maître François , le cordonnier .
une
Tout le monde connaît maître Adam , si célèbre au
vaudeville , où il est représenté versifiant sur un établi ,
pendant que son voisin le serrurier rimaille sur
enclume. Le plus connu de ses ouvrages est une chanson
bachique qui ne manque ni de verve ni de poésie , et
dans laquelle la langue n'est pas blessée , mérite qui contraste
assez singulièrement avec le style de nos épicuriens
modernes , qui ne font pas un couplet sans estropier
tous les mots dont ils se servent : hommes de bonne
compagnie , qui mettent autant de recherche à écrire
comme les gens du peuple , qu'un homme du peuple en
mettait à écrire comme les gens de bonne compagnie !
il
Maître André , auteur d'une tragédie intitulée le Tremblement
de terre de Lisbonne , ne peut pas être comparé
au menuisier de Nevers , bien que son drame ait obtenu ,
y a quelque temps , les honneurs de la reprise . Mais
on lui comparerait maître Pérault , qui m'a manqué un
habit , et m'a lu plusieurs fois de ses vers en me prenant
mesure. Ceux qu'on lui attribue dans le petit Almanach
des Grands- Hommes ne sont pas les meilleurs. Il avait ,
dans son porte-echantillons , une épitre à Corneille , sur
ses détracteurs , où se trouvait entre autres ce trait :
Un seul vers de Corneille atterre Scudéri.
Il avait adressé aussi à Beaumarchais une épître dont
plus d'une de ses pratiqnes aurait pu se faire honneur. Je
crains , pour la gloire des tailleurs , que ses ceuvres complètes
n'aient pas été imprimées .
126 MERCURE DE FRANCE .
Espérons , pour celle des cordonniers , que l'on imprimera
les oeuvres de maître François , dont le talent a
fait , il y a cinq ans , pendant deux mois , presque autant
de bruit que celui de maître Adam en fait depuis deux
siècles .
Il a dû sans doute occuper l'attention . Qu'un homme
sans étude , sans instruction , ait conçu et versifié un ouvrage
dont tous les vers ne sont pas mauvais , cela doit
surprendre. Ce goût pour un art qui semble ne devoir
être apprécié que par les esprits cultivés , doit plaire
d'autant plus qu'il se manifeste dans un esprit sans culture
. L'étonnement excité par les essais qu'il produit ,
si faibles qu'ils soient , s'explique . Mais , que cet étonnement
se change en admiration , voilà qui a besoin d'être
expliqué.
Ce dernier sentiment , si l'ouvrage qui en est l'objet
ne le justifie pas , ne peut provenir que de la sottise ou
de la malignité.
De la sottise , si c'est de bonne foi qu'on admire des
productions imparfaites ; de la malignité , si , comme
cela arrive presque toujours , l'admiration n'est qu'affectée
.
Un homme de goût pourra s'étonner , non du poëme
fait , mais de ce que le poëme a été fait . S'il sort de cette
sage réserve , tenez -vous pour assuré qu'il est de mauvaise
foi , et que les éloges qu'il prodigue à cet homme
de métier ont moins pour objet d'élever son mérite que
de rabaisser celui des gens du métier.
Si l'on voulait scruter sincèrement la disposition d'esprit
avec laquelle on juge le plus habituellement les ouvrages
d'esprit , on reconnaîtrait que , je ne sais quel
sentiment d'envie s'y mêle dans une proportion quelconque.
Tout homme qui écrit pour le public semble
faire , par cela même , l'aveu de la conscience qu'il a de
sa supériorité. Nous sommes d'autant plus disposés à le
faire descendre au-dessous de nous , qu'il a prétendu se
placer au-dessus. Quel moyen plus efficace de rabaisser
les beaux esprits , que de rabaisser l'art qu'ils cultivent !
21
DÉCEMBRE 1815 . 127
et quel meilleur moyen de rabaisser cet art , que d'exagérer
la facilité avec laquelle les succès s'y obtiennent !
Sied-il tant de s'en prévaloir , après de longues études ,
quand on les voit devenir le prix des premiers essais d'un
ignorant ouvrier ? raisonnement tacite qui , dans l'opinion
de celui qui le fait , met les lettres au niveau des
vils métiers , et par lequel l'homme du monde se guinde
au-dessus de l'homme de lettres , de toute la hauteur de
laquelle sa vanité contemple le poëte qu'il vante par dédain
pour la poésie.
Qu'a- t-il fait cependant le poëte à tablier ? un poëme?
Non ; mais une chose qui ressemble à un poëme.
L'action d'un singe ressemble quelquefois à celle d'un
homme , et rien de plus naturel que de s'en étonner. La
surprise doit être d'autant plus vive que l'animal auquel
appartient cette action , semble moins organisé pour
la faire , encore qu'il la fasse sans utilité . Mais qui jamais
a conclu de cela , qu'un singe valait un homme , ou qu'un
homme ne valait pas mieux qu'un singe ?
Telles sont les réflexions , un peu sévères peut-être ,
que faisait un vieillard de ma connaissance , au sujet de
l'engouement occasioné par une tragédie de maître François
, l'un des plus habiles cordonniers de la capitale . Elle
ne manquait ni de formes ni de mesures. Divisée en cinq
actes , lesquels se divisaient en scènes , subdivisées en tirades
, composées de vers masculins et féminins , rangés
dans l'ordre voulu , c'était un ouvrage régulier. Il n'y
avait pas de fautes . On en conclut qu'elle abondait en
beautés . Les connaisseurs , c'est - à- dire , ces gens qui , sans
réputation , prétendent faire les réputations , parlèrent
du nouveau drame avec enthousiasme , en colportèrent
des extraits , et finirent par promener le poëme et le poëte
de salon en salon , demandant s'il y avait beaucoup
d'hommes en état de faire aussi bien ? s'il y en avait un seul
en état de faire mienx , fùt-ce maître F....... lui -même ,
qui , à la vérité , n'écrit pas comme un cordonnier. Les
lectures réduisirent les choses à leur juste valeur . Tous les
gens de bon ton en entendirent une ; et l'on convint
bientot que cette tragédie , qui était un prodige d'artisan
, n'était pas un prodige de l'art.
128 MERCURE DE FRANCE .
L'artisan n'eut heureusement qu'à se louer de cette
yogue momentanée . Les cadeaux accompagnèrent souyent
les complimens qu'on lui prodiguait ; cadeaux , au
reste , dignes d'un homme de lettres . C'était un Voltaire ,
un Plutarque , un Boileau , reliés en veau : cela était bien.
On y joignit une pension : cela était mal ; quoique , si
on a eu le tort de la donner , on n'a pas eu celui de la
payer. Sont-ce là des prodiges qu'il faut multiplier ? Je
voudrais bien savoir si le Mécène qui donne cent louis de
pension au faiseur de souliers , qui , sans avoir étudié ,
fait une tragédie , en donnerait une pareille au faiseur
de tragédies qui , sans l'avoir appris , ferait une paire de
souliers , ce qui serait aussi un prodige !
La tête ne tourna pas à maître François. Comme il a
plus de bon sens encore que de génie , il n'a pas abandenné
le métier pour l'art . Il ne versifie que dans ses
momens perdus ; et nous avons un rimeur de plus , sans
avoir un cordonnier de moins .
ha-
Le génie est un don de la nature ; je le sais . Il peut se
trouver dans les gens de toutes les classes : je le sais aussi .
Mais peut-on prendre pour du génie la manie de rimer,
qui se trouve aussi dans toutes les classes ? Des rim's rapprochées
ne terminent pas toujours des vers , comme des
vers ne sont pas toujours de la poésie . Je ne vois rien d'étonnant
à ce qu'un homme sans éducation imite , assez
exactement même , la forme des vers , si elle a par
sard attiré son attention ; cherche à reproduire des consonnances
qui auront plu à son oreille , et parvienne à
fabriquer des vers carminiformes , comme dit maître
Rabelais . Rien dans tout cela que de mécanique . Un ignorant
peut faire de mauvais vers sans esprit , puisque des
érudits sans esprit en ont même fait de bons. Il n'y a là
aucun prodige.
Mais qu'un homme de la lie du peuple , élevé sur le
fumier , nourri dans les étables , abreuvé dans les tavernes
, devine l'art du théâtre , en y remplissant les plus
viles fonctions ; que l'observation lui tienne lieu d'éducation
; que le génie lui fasse inventer ce que les autres
apprennent , créer ce qu'ils imitent , et imaginer ce que ,
depuis , Voltaire et Ducis imiteront : voilà un prodige !
DÉCEMBRE 18152 129
voilà l'homme que l'orgueil national ne peut pas trop
encourager ! voilà celui à qui la munificence des grauds
doit ses prodigalités , à qui l'admiration des contemporains
doit un mausolée , et celle de la postérité des honneurs
séculaires .
Le génie brut , que l'esprit et le talent des poëtes qui
lui succèdent depuis trois siècles , n'ont pu déposséder
de la première place , ne s'est montré qu'une fois, et que
chez un peuple: c'est Shakespear !
( On annonce , dans ce moment , un nouveau prodige
littéraire. Un maître vitrier vient , dit -on , de faire paraître
un recueil de vers de sa façon . Ne connaissant ni
le nom , ni les vers de ce maître , nous déclarons que nous
sommes fort éloignés de lui faire l'application des principes
généraux posés par l'auteur de ce fragment , et que
nous n'avons l'intention de casser les vîtres de personne . )
(Note de l'éditeur . )
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Scarron , de burlesque mémoire , avait opéré une
révolution parmi les auteurs et le public. Son Virgile
Travesti eut un tel succès , que les libraires de son temps ,
pour avoir du débit , parodièrent les ouvrages les plus
sérieux . Enfin on poussa l'extravagance jusqu'à imprimer
la Passion en vers burlesques. Excepté le Roman Comique
, tous les ouvrages de Scarron ne sont plus guère
lus aujourd'hui. On ignore sans doute que ses Nouvelles
en prose ont fourni à Molière une des principales scènes
du Tartufe ; à Beaumarchais , le second acte du Mariage
de Figaro ; et que celle qui a pour titre la Précaution
Inutile a donné au père de la comédie l'idée de son
Ecole des Femmes .
C'est dans cette même Nouvelle , Monseigneur, qu'un
auteur anonyme vient de puiser une petite comédie en
un acte et en prose , qui a été représentée au théâtre
de la Porte Saint-Martin , sous le titre de la Nouvelle
9
130 MERCURE DE FRANCE .
Agnès. C'est l'Isabelle de l'Ecole des Femmes telle que
Scarron l'avait conçue , et telle que Molière s'est bien
gardé de nous la représenter. La Nouvelle Agnès ,
comme dans celle du conte , monte la garde , armée de
pied en cap , auprès du chevet du lit nuptial , pendant
que son mari jaloux dort , et elle croit que les devoirs
du mariage se bornent à ce ridicule exercice . Le mari
de cette Agnès est opposé à un mari confiant , heureux
et qui s'est uni à une femme coquette , mais vertueuse .
V. A. doit voir que cette donnée ne pouvait tout au plus
donner matière qu'à une parade qui n'a même pas fait
rire .
Le théâtre de la Porte Saint-Martin devrait chercher
à jouer de bonnes comédies , et à sortir , s'il est possible ,
du genre détestable qu'il paraît avoir adopté. Voudraitil
se borner à lutter avec les théâtres de l'Ambigu-Comique
et de la Gaieté ? Disputerait-il avec eux d'inepties
et de platitudes ? La Pie Voleuse était un drame agréable
; de jolis ballets , des vaudevilles spirituels faisaient
espérer qu'il abandonnerait aux boulevarts du Temple
les monstrueuses conceptions des Boirie , des Cuveliers
et des Guilbert-Pixérécourt . Mais tout à coup apparaît
Jean-Sans-Peur ou le Pont de Montereau , drame plus
sot encore que ceux qui ont consenti à le faire jouer.
Que V. A. se figure trois mortels actes où on a eu la
prétention de mettre en scène un trait de l'Histoire de
France , et où il n'y a rien d'historique que le titre de
la pièce .
Je ne sais d'ailleurs jusqu'à quel point un auteur , ou des
auteurs ( car je ne jurerais pas que plusieurs écrivains de la
même force ne se soient cotisés pour écrire le mélod rame
de Jean sans Peur) ; je ne sais , dis-je , jusqu'à quel point
des auteurs peuvent outrager à la fois le bon sens , la
langue et l'histoire ; mais ce que je puis affirmer , c'est que
l'assassinat du duc de Bourgogne sur le pont de Montereau
n'est pas assez honorable aux yeux des Français , pour
qu'on le traduise sur un de nos théâtres. On le supporterait
à la Comédie Française , parce qu'une tragédie est
l'école des rois , des gens d'état , et que de beaux vers la
DÉCEMBRE 1815.
131
mettraient à la hauteur des philosophes . On peut , sans
danger , présenter le tableau des grandes passions devant
des personnes dont l'éducation a poli les moeurs , et qui -
cherchent au théâtre un noble délassement; mais , devant
un public qui manque de lumières , et qui est livré pour
ainsi dire à son instinct naturel , il faut au contraire
éloigner tout ce qui pourrait lui donner des idées coupables
, et le familiariser avec des actions qui sont dignes
de l'estime publique.
C'est dans cette vue , sans doute , que le théâtre de la
Gaieté a donné un vaudeville nouveau, intitulé la Bonne
Femme ou les Prisonniers de Guerre. Cette Bonne
Femme , qu'on pourrait prendre dans un sens épigrammatique
, est au contraire un ange tutélaire , qui a prodigué
à nos soldats , et même à des militaires étrangers ,
tous les soins et les secours qu'il était possible de donner .
C'est désigner à V. A. la mère Marthe , dont le nom est
connu de tous les souverains de l'Europe , et qui mérite
si bien toutes les nobles marques de distinction qu'ils
se sont plu à lui envoyer. Les auteurs du vaudeville ,
MM. Dubois et Brazier , ont mis sur la scène une anecdocte
qui honore cette illustre soeur de la charité. Le
succès le plus flatteur a couronné leur entreprise , et
des couplets vraiment français ont obtenu l'honneur
du bis.
Puisque nous sommes encore aux boulevarts , j'arrêterai
V. A. au théâtre des Variétés , pour lui parler de
Gulliver dans l'Ile des Géans. Quand elle saura que
M. Sewrin est l'auteur de cette pièce , elle ne voudra
peut-être pas en entendre davantage ; mais je lui dirai
que Gulliver est un ouvrage qui a eu du succès , et qui
en mérite , non sous le rapport littéraire , car ce serait
calomnier M. Sewrin, mais sous le rapport des machines .
Des masques de carton , énormes , couvrent des acteurs
montés sur des échasses , et des enfans , qu'on appelle
des Liliputiens , donnent à ce spectacle un air de singularité,
qui a tenu lieu à l'auteur de gaieté et d'esprit .
M. Théaulon est un vaudeviliste presque aussi fécond
que M. Sewrin ; mais à la différence près qu'on peut ,
sans compromettre son amour- propre , répéter les cou132
MERCURE
DE FRANCE
.
plets du premier , qui ont souvent de la grâce , et un
sel parfaitement inconnu à l'auteur de Gulliver. Gascon
et Normand , est une petite pièce que M. Théaulon a fait
de moitié avec M. Capelle , un de nos plus gais chansonniers
. Joly , comme dans tous les ouvrages où il ne
se trouve que deux ou trois acteurs , joue un rôle à travestissement
, qu'il remplit avec beaucoup de succès. Il est
tour à tour sous-officier , intrigant, gascon et normand . Cet
acteur original n'a reparu sur le théâtre du Vaudeville
que depuis très-peu de temps . Son absence avait fait suspendre
plusieurs ouvrages , que son talent seul rendait
supportables . Ce théâtre fait chaque jour de nouvelles
acquisitions . Les ingénues y abondent. Mademoiselle
Herminie , et surtout Mademoiselle Lucie , jolie actrice
qui avait débuté sans éclat à Feydeau , ont paru plaire
au parterre de la rue de Chartres . Le jeune Gonthier, que
Paul Huet et Ponchard éclipsaient avec tant d'avantages ,
a suivi Mademoiselle Lucie , et , en fait de talent , a paru
un colosse sur les planches du Vaudeville , tandis qu'il
n'était qu'un pygmée sur celles de l'Opéra-Comique .
Il en est des acteurs comme des tableaux : le cadre
les écrase ou les fait ressortir. C'est par cette raison que
la plupart des comédiens que nous voyons sur les théâtres
royaux nous paraissent si médiocres ; et vous savez ,
Monseigneur ,
Qu'il n'est point de degré du médiocre au pire.
En parlant d'acteurs médiocres , nous nous trouvons
naturellement à Feydeau. Ces pauvres sociétaires auraient
bien besoin d'être régénérés ; excepté Martin , Chenard ,
Lesage , Juliet , et Gavaudan qui s'en va : ils sont plus
mauvais l'un que l'autre , chacun dans son genre . On
ne peut rien leur comparer que les pièces nouvelles qu'ils
reçoivent et qu'ils ont le courage de jouer : ce sont des
paroles qui , pour le ridicule et la niaiserie , le disputent
avec la musique. C'est ainsi que nous avons vu successivement
paraître et disparaître une Matinée de Frontin ,
les Noces de Gamache , les Parens d'un Jour, et le Mariage
par Commission , où un haut et puissant seigneur
DÉCEMBRE 1815. 133
dit à deux époux qu'il a intérêt de désunir : Vous ne
savez peut- être pas que j'ai le droit de casser votre mariage
? Le parterre répondit : Ma foi , non . Eh bien !
reprit le seigneur , je vous l'apprends . Vraiment , répliqua
le public ?
M. Planard , jeune auteur , aussi fécond que son compositeur
M. Bochsa , et ce n'est pas peu dire , a rompu
cette chaîne de chutes qui pesait sur l'Opéra-Comique ,
par un ouvrage intitulé la Leure de change. C'est une
comédie assez froide , mais gaie. Elle a quelques rapports
avec la situation d'Édouard dans le drame de ce nom , et
les Projets de Mariages de M. Duval. Les invraisemblances
nombreuses de ce petit acte n'ont pas empêché de
rendre justice au style , qui est naturel et parfois comique
, ce qui n'est pas le péché ordinaire de M. Planard .
Le public n'a point laissé protester la Lettre de change ,
et l'a acceptée malgré la signature de son associé .
En général , M. Planard n'est pas heureux en musiciens
. Le plus joli ouvrage qu'il ait jamais fait , son Mari
de Circonstance , a eu le malheur d'être appauvri par la
partition d'un homme qui n'avait point encore donné
jusqu'alors une preuve aussi évidente de nullité musicale .
Ce fait est même passé en proverbe dans l'orchestre du
théâtre Feydeau . Quand on veut désigner une musique
faible , traînante , sans couleur et sans motifs , on dit :
C'est aussi mauvais que le Mari de Circonstance.
Ou donc sont les Méhul , les Berton , les Boëldieu , les
Spontini et les Catel ? Sont- ils morts ? Sont-ils partis pour
le Brésil ? Sommes- nous condamnés par les sociétaires de
Feydeau à ne plus entendre que la musique des Catruffo,
des Bochsa ?...
Pendant le séjour que V. A. fit , il y a quelques années ,
à Saint-Pétersbourg , elle me fit l'honneur de m'écrire et
de me mander le prodigieux succès qu'y avait obtenu
M. Didelot, avec son ballet de Flore et Zéphire. Ce ballet
vient d'être représenté à Paris , et y a obtenu le suffrage
unanime du public. Quelques longueurs qu'il est facile de
faire disparaître , et quelques idées un peu trop délayées
134
MERCURE DE FRANCE .
n'ont pas empêché de reconnaître dans M. Didelot un de
nos plus gracieux chorégraphes.La manière dont Zéphire
s'envole est une chose qui a singulièrement surpris les
habitués de l'Opéra . C'est la première fois qu'ils ont vu
un tableau aussi extraordinaire , et que M. Didelot seul
pouvait exécuter. Qu'on joigne à cela une Flore qui danse
comme Mademoiselle Gosselin aînée , danseuse si extraordinaire
par la précision de ses mouvemens , que feu Geoffroi
lui avait donné le surnom de la Désossée. Un Zéphire
comme Albert , des décorations telles qu'on est dans
l'usage d'en voir à l'Académie Royale de Musique , et on
aura une idée de l'impression qu'a pu produire cet ouvrage.
La musique en est détestable par exemple ; et ,
orgueil national à part , je doute qu'on en eût composé
une aussi mauvaise à Paris .
Je m'aperçois , Monseigneur , de la longueur de ma
lettre . Je remets au premier courrier la reprise d'Ulysse ,
tragédie où Talma a fait le plus grand plaisir . Je parlerai
aussi du Contrariant, comédie en vers , reprise au Théâtre
Royal de l'Odéon , en trois actes . J'espère qu'aussitôt que
M. Picard aura pris définitivement les rênes de l'administration
de ce pauvre Odéon , j'aurai sujet de féliciter
les Parisiens d'avoir enfin dans leur capitale un second
Théâtre Français , où l'on s'occupera moins de mélodrames
et de cavalcades que de bonnes comédies . Je ne resterai
plus si long- temps sans écrire à V. A. , et j'ose lui
promettre d'être dorénavant plus exact dans ma correspondance.
Histoire de France pendant les guerres de Religion ; par
Charles Lacretelle , membre de l'institut , professeur
d'histoire à l'académie de Paris. Troisième volume
in-8°. (1 ).
>
-
« L'histoire est , dans la littérature , ce qui touche de
plus près à la connaissance des affaires publiques ; c'est
(1 ) A Paris , chez Delaunay , Palais Royal.
Ei chez A.Eymery , rue Mazarine , n° . 3o.
DÉCEMBRE 1815. 835
>> presque un homme d'état qu'un grand historien ; car
il est difficile de bien juger les évenemens politiques ,
" sans être , jusqu'à un certain point , capable de les diriger
soi-même. »>
Cette réflexion ingénieuse et profonde brille parmi tant
d'autres dans l'ouvrage de madame Stael sur l'Allemagne :
et si personne n'en conteste la justesse , je suis vraiment
étonné qu'on n'ait pas encore confié un portefeuille à
M. Lacretelle .
Quelle critique ! quelle profondeur ! quelle politique
savante ! toutes les trompettes de la renommée célèbrent
de si éclatans avantages ; et plus heureux que les grands
hommes , ses prédécesseurs , M. Lacretelle recueille , à la
publication de chacun de ses volumes , cette moisson d'éloges
réservée aux talens transcendans . Qui osera faire
entendre une voix discordante dans ce concert de louanges?
qui empêchera M. Lacretelle d'être le premier historien du
monde ?
C'est moi , m'écriai-je , avec M. de Pradt , car la modestie
est à la mode , depuis que les archevêques ne le
sont plus.
On a souvent défini les devoirs d'historien ; Cicéron ,
me semble , l'avait fait en peu de mots : c'est qu'il n'ose
dire une fausseté ni cacher une vérité.
Combien cette tâche devient difficile pour celui qui se
fait l'historien de son propre pays , de ses contemporains !
la véracité lui devient impossible.
Nous apportons en naissant des préjugés dont l'ascendant
est irrésistible ; à quelque éloignement que soient
les événemens qu'on retrace , qu'ils se soient passés au
siècle des fureurs religieuses ou à celui des fureurs politiques
. Quand le sol qui vous a vu naître en a été le
théâtre , tout influence vos opinions ; et comme personne ,
pas même M. Lacretelle , n'est sourd aux conseils des circonstances
, l'ouvrage portera toujours le cachet du règne
qui l'a produit. Quelle exactitude d'ailleurs , quelle précision
de dates , quelle peinture sévère des moeurs , des
usages et des lois n'exige-t- on pas surtout de l'historie n
de sa patrie ? M. Lacretelle semble à peine s'être dou té
de ces difficultés. Compilateur adroit des mémoires du
136
MERCURE
DE FRANCE
.
1
temps , il laisse aller sa plume ; et peu curieux de chercher
la vérité à travers les passions d'écrivains peu instruits
, il assemble , tant bien que mal , les chroniques
informes des temps malheureux de nos querelles religieu
ses. Quelle époque cependant prête plus à la peinture terrible
des passions , aux développemens d'une politique
infernale , dont la religion n'a jamais été que le vain
prétexte ! Quel portrait pour Tacite que ce Philippe II !
cet empoisonneur roi , que M. Lacretelle dessine en traits
si faibles , et en phrases si décolorées ! Quel tableau que
celui d'un prince qui lutte avec l'ascendant seul de son
courage et de ses vertus contre la cour la plus infàme
et la plus dépravée , contre les assassins de Philippe et
les poignards des fanatiques. Jamais l'histoire n'offrit un
spectacle plus admirable . Que de scènes dramatiques naissaient
du sujet ? Quelle variété de crimes , d'attentats ,
de dévouemens sublimes et de lâches trahisons ! Quelle
lueur profonde n'aurait point jeté Tacite sur de pareils
évènemens , en pénétrant dans le labyrinthe ténébreux
de ces sanglantes guerres civiles . En lisant les annales
des guerres de religion , on ne peut s'empêcher de regretter
un pareil historien , et surtout en lisant M. Lacretelle
.
Je ne le suivrai pas dans la longue analyse du règne
de Henri III , dont M. Lacretelle peint les honteuses voluptés
et les lâches vengeances . Je suis impatient d'arriver
à Henri IV , qui console de tant de forfaits , de peur de
ne point pouvoir citer un passage où l'aimable simplicité
de Henri soit retracée d'une manière fidèle et pure dans
le troisième volume.
J'aime à faire parler Henri lui-même. Jamais l'honneur
n'emprunta un langage plus noble et plus sincère que
dans son cartel au duc de Guise . « Ambitieux étranger ,
» écrit- il à ce prince , épargnez des maux à ma patrie ,
» n'entraînons pas tant de victimes dans notre querelle .
>> Je dépose la supériorité de mon rang pour vous provoquer
à un combat en champ clos . M. le prince de
Condé me servira de second contre le duc de Mayenne
» votre frère . Car mon cousin et moi nous acheterions de
D
DÉCEMBRE 1815.
$37
» notre sang le bonheur d'épargner au Roi les peines que
>> votre rébellion lui cause . Je prend Dieu à témoin que
» dans ce défi je ne suis point animé par une vaine gloire ,
>> par ostentation de courage , ni même par haine contre
vous ; mais par l'unique désir de voir Dieu servi et honoré,
mon Roi mieux obéi et le pauvre peuple en paix . »
Voilà , ainsi que le dit M. Lacretelle , un duel que semble
avouer la religion, l'humanité, la sagesse . Guise le refusa ,
il était vaincu d'avance, quelle que fût l'issue du combat.
Qui n'aurait pas été terrassé par tant de magnanimité?
On a remarqué, et je le dis d'autant plus volontiers que
cela fait l'éloge de M. Lacretelle , que les protestans excitaient
tout l'intérêt dans son ouvrage . On plaint , on
méprise leurs persécutions . Il n'est pas étonnant que les
victimes de la Saint - Barthelemy inspirent plus de pitié
que leurs assassins . On voit à leurs tête les Condé , les
Coligny dont la pure renommée à traversé tant de siècles ,
et le Roi de Navarre que nous comptons encore aujourd'hui
au nombre de nos meilleurs princes . Que de tels
hommes devaient donner d'éclat au parti qu'ils avaient
embrassé. D'ailleurs la persécution avait épuré leurs sentimens
, et des êtres peut - être faibles et timides dans
d'autres circonstances sont devenus les martyrs de la foi
qu'ils avaient jurée. La religion ne brille jamais d'un éclat
plus vif que dans les jours où elle paraît souffrir . Montesquieu
l'a dit : « Les humiliations de l'église , la dispersion
, la destruction de ses temples sont les temps
de sa gloire , et quand aux yeux du monde elle paraît
triomplier, c'est là le temps ordinaire de son abaisse- >>
« ment. >>
C'est une considération effrayante que la religion chrétienne
, dont le principe essentiel est la tolérance et la
paix , ait pu engendrer des guerres si nombreuses et si
sanglantes ; c'est que la plupart des chrétiens ignorent
les préceptes de son divin fondateur , et font servir les
intérêts du ciel à leurs intérêts personnels , et à leurs haines
particulières
M. Lacretelle a adopté , malgré l'impartialité et l'indépendance
dont je l'ai loué plus haut , une erreur que
l'aveugle obstination peut seule vouloir propager.
338 MERCURE DE FRANCE.
Il semble regarder aussi le protestantisme comme une
innovation et une hérésie , quand les protestans au contraire
prétendent se rapprocher du culte primitif , et, de
la simplicité des premiers temps de l'église , altérée par
les
payens ; mais cela ne l'empêche pas de flétrir les auteurs
de tant de guerres cruelles . C'est à force de remettre
sous les yeux le tableau de ces épouvantables querelles
, qu'on parviendra à en empêcher le retour. Puissent-
ils être éteints pour jamais ces flambeaux du fanatisme
et de l'erreur. J'ai peu ou point parlé du style de
'M. Lacretelle ; il n'est pas dépourvu d'éclat et de sentiment
: mais il est rarement de cette majestueuse simplicité
qu'exige l'histoire . Au lieu d'être toujours grave , varié
, pur et agréable , il est souvent lâche et sans force ,
sententieux , et de mauvais goût.
De futiles anecdotes et d'apocryphes niaiseries remplissent
son sujet , et ternissent quelques pages écrites
avec grâce et éloquence . Une femme célèbre par le
le piquant
de de ses bons mots , prétend que M. Lacretelle fait
de l'histoire une commère , mais une commère de beaucoup
d'esprit.
Le petit Journal des Dimanches ( 1 ) , destiné à la fois à
l'instruction et à l'amusement de la jeunesse , suspendu
(1 ) On s'abonne , au bureau , rue de l'Université , nº . 25 , et chez
Fymery, libraire , rue Mazarine , nº . 30 , moyennant 20 fr. pour
l'année , 10 fr. pour six mois.
Le prix est le même pour Paris et les départemens. On trouve an
bureau les numéros qui ont paru précédemment , réunis en un beau
volume. Prix : cinq fr . franc de port.
Les abonnemens se feront dorénavant à compter du 1er novembre
1815.
DÉCEMBRE 1815.
839
par l'effet des diverses circonstances , va reprendre son
cours . Il en a paru en novembre un cahier de quatre
feuilles , qui offre , dans une piquante variété , des pièces
légères de différens genres , en vers et en prose. On y a
revu avec plaisir des noms estimés et aimés du public .
Madame la comtesse de Genlis ne dédaigne pas de coopérer
à la rédaction de ce petit journal , parce qu'il
peut être rendu aussi utile qu'agréable . Outre des contes,
des nouvelles , elle y insérera successivement , par fragment
, un ouvrage qu'on dit être d'un grand intérêt , et
qui a pour titre les Voyages d'Eugène. Cet ouvrage
conduira les jeunes lecteurs au-delà du temps où ils auront
fini leur éducation .
Madame Dufrénoy, dont la plume élégante et facile est
si propre à donner des leçons au jeune âge, joindra à des
morceaux de différens genres , des traits de morale et de
sentimens tirés de la Bible , des pères de l'Église , et
d'autres sources religieuses.
En tête des cahiers seront, pendant quelque temps , de
jolies devises dessinées et peintes par madame de Genlis ,
gravées et coloriées par d'habiles artistes . En général ces
devises , auxquelles sont jointes des inscriptions , ont pour
corps des fleurs.
Ce journal est sans doute une des plus agréables
étrennes qu'on puisse offrir à la jeunesse .
340
MERCURE
DE FRANCE.
On se rappelle le succès si mérité de l'ouvrage de Berquin.
La partie éclairée de la génération actuelle est com
posée d'hommes et de femmes qui presque tous , dans leur
enfance , lisaient avec empressement et profit ce recueil
intéressant.
Cependant on ne le réimprime point ; la réimpression
n'en paraît point désirée . Semblable à un grand nombre
d'antres productions excellentes , il a cédé au mouvement
général des idées et des moeurs ; il est devenu suranné.
M. et madame Azaïs entreprennent de continuer l'Ami
des Enfans. Ils se proposent de suivre le plan et d'imiter
la composition de leur modèle. Ils ne songent point à
l'effacer ; ils désirent au contraire le rappeler , et faire
dire , s'il leur est possible , que c'est ainsi que Berquiñ
lui-même écrirait aujourd'hui son ouvrage. ils ont des enfans
; ils les élèvent eux-mêmes. Cette occupation leur
fournit journellement le moyen de connaître ce qui convient
le mieux à l'enfance , et les excite à les trouver . Ils
éprouvent , par exemple , qu'un peu de féerie augmente
beaucoup , pour leurs enfans , l'attrait des conversations
qu'ils font avec eux , et des histoires qu'ils leur racontent.
Ils emploieront ce moyen , mais avec économie , et
même après avoir informé , dès le début de leur ouvrage,
leurs jeunes lecteurs , que toute féerie est une illusion . Ils
se sont assurés que cette information , en prévenant la
naissance de fausses idées , ne diminue point le charme
du surnaturel attaché à ce genre de fictions . Les enfans
qu'on intéresse par la curiosité , par le sentiment , ou par
le plaisir qui naît de l'instruction , oublient , en ce moment
, qu'on les abuse par des formes imaginaires . C'est
DÉCEMBRE 1815.
341
ainsi que les hommes reçoivent avec le plus doux attrait
les vérités profondes ou ingénieuses enveloppées dans les
apologues d'Ésope et de La Fontaine .
L'expérience a encore appris à M. et madame Azais
qu'il ne fallait pas trop abaisser les idées et le style des ou
vrages destinés aux enfans. Il vaut mieux que les plus
jeunes n'y comprennent pas tout encore . Cet inconvépient
est affaibli par le secours des parens , des instituteurs
, et des enfans plus avancés . Mais les ouvrages d'une
simplicité absolument enfantine , n'intéressent que trèspeu
de temps , même dans le premier âge . Les ouvrages
un peu forts , bien conçus , bien écrits , restent pendant
bien des années entre les mains des enfans , qui les lisent
et les relisent sans cesse . M. et madame Azaïs s'efforceront
de mettre , dans la composition de leur Ami des Enfans ,
assez de variété , d'agrément et de fonds utile , pour que
les enfans en aiment la lecture , et que cependant elle
puisse plaire encore aux jeunes gens , et même les instruire
.
Les enfans aiment beaucoup les drames ; ils en trouveront
un dans chaque livraison . Ils aiment aussi beaucoup
les couplets , les romances ; la première livraison en contiendra
plusieurs ; et toutes les autres livraisons seront
faites sur le plan de la première.
Cette première livraison paraîtra le 1. janvier 1816 ;
elle sera formée de deux volumes in- 18 , chacun d'environ
150 pages. La seconde livraison , égale à la première ,
paraîtra le 1. février ; la troisième, le 1er . mars, et ainsi
de șuite ; une livraison par mois . Chaque volume sera
orné de plusieurs gravures.
342
MERCURE
DE FRANCE
:
Le prix de chaque livraison sera de 2 fr . On souscrit à
Paris , à la Librairie d'éducation , chez ALEXIS EYMERY ,
rue Mazarine , nº . 3o .
En payant d'avance les douze livraisons de l'année , le
prix sera de 20 fr. au lieu de 24.
ERRATA à l'article Vanité , Nº. XII.
Page 542 , 3. alinéa , au lieu de : Lorsqu'elle se montre ,
lisez : Lorsqu'elle ne se montre.
Page 543 , 4. alinéa , au lieu de : Et le déshonorerait ,
lisez Et le détronerait. :
Page 543 , 9. alinéa , au lieu de : Jouit de l'état ,
lisez Jouit de l'éclat.
Page 546 , 2º . alinéa , au lieu de : Nous battions ,
lisez Nous battimes. :
Page 547 , 5. alinéa , au lieu de bien ,
lisez bien.
Page 649 , 5. alinéa, au lieu de Vaniteux se voient , :
lisez Vaniteux seroient.
wwwwww
ANNONCES.
Petite biographie conventionnelle , ou Tableau moral et raisonné
des 749 députés qui composaient l'assemblée dite de la convention ,
dont l'ouverture eut lieu le 21 septembre 1792 , et la clôture le 26
octobre 1795 ; dans laquelle on voit figurer des comtes , des curés ,
des marquis , des bouchers , des évêques , des comédiens , des médecins
, des huissiers , des peintres , des moines , des barbiers de village
, des gardes du corps , des apothicaires , des avocats , des cardeurs
de laine , etc.;
DÉCEMBRE 1815. 843
Précédée d'un coup d'oeil rapide sur les principales causes de la
révolution de 1789 ; suivie du résultat des votes dans le procès de
Louis XVI , et d'une notice curieuse sur ceux des conventionnels qui
ont été rejetés depuis de la société par une cause quelconque , ou qui
ont eu le courage d'émettre librement une opinion modérée . Un fort
vol . in - 12 , orné d'une belle gravure , imprimé en petit - romain.
Prix : 3 fr.
Chez Alexis Eymery, libraire , rue Mazarine , nº. 30.
6
Satires de Juvenal , traduites en vers français ; par L. V.
Raoul. Deuxième édition , in- 8°. Prix : 6 fr. broché.
Histoire des Marches el du pays de Combraille , 2 vol . in- 8° .
Franc de port , 15 fr.
Amours de Laure et Pétrarque , ou Poêsies de Pétrarque , tradaites
en vers , avec un commentaire , suivis des Épanchemees du
Goeur ; par M. Paccard , 2 vol . in- 18 , avec portraits ; 3 f. et 3 fr.
par la poste . Chez Delaunay; au Palais - Royal , et chez l'auteur ,
rue Neuve du Luxembourg , nº . 1 .
50
De l'Existence de Dieu et de l'Immortalité de l'Ame ; par Keratry,
in- 12 . Prix : 2 fr. et 2 fr . 60 c.
Se trouvent chez A. Eymery, rue Mazarine , nº . 3o.
mmm m
Les Rédacteurs du Mercure se font un devoir de désavouer
hautement , sans aucune restriction , un article
sur l'École Royale Polytechnique , inséré dans leur journal
du 9 de ce mois , et qui , outre des choses erronées sur
l'établissement , contient , dans la partie intitulée Administration'
, les erreurs les plus manifestes contre des personnes
honorées depuis long-temps de l'estime publique .
L'auteur de cet article a sans doute été égaré par des préventionss
qui leur sont étrangères.
$44
MERCURE DE FRANCE .
Ils se font un plaisir de reconnaître que peu d'institutions
sont gouvernées et administrées avec autant d'ordre
et de désintéressement
que l'École Polytechnique . Les
comptes annuels rendus au gouvernement en font foi.
Il est notoire que M. Marielle fils , quartier-maître ,
secrétaire des conseils de l'École , n'a d'autre fortune que
son emploi , d'autres honneurs que le grade de capitaine
, qu'il occupe depuis vingt-deux ans ; enfin , d'autres
décorations que celle de la Légion-d'Honneur , qu'il
tient des bontés du Roi.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 4.
AMBRE
ROY
MERCURE
DE
FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à la
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année.
que du 1. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de On ne peut souscrire
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très -lisible. - Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , franes de 'port , à
l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
POÉSIE .
APOLLON CHEZ ADMETE.
APOLOGUE.
Le roi des Dieux mécontentd'Apollon ,
D'un coup de pied l'exila sur la torre :
Le dieu des vers, ne sachant là que faire,
Se mit berger c'est un métier fort bon;
Mais pour un dien c'est un emploi bien mince.
Notre exilé devint berger d'un prince.
Tous les matins , il menait son troppeau
Parmi les prés paître l'herbe fleurie ,
SEINE
146 MERCURE
DE FRANCE
.
Et, pour distraire un peu sa rêverie ,
Jouait du luth ou bien du chalumeap .
Quelques bergers par hasard l'entendirent ;
Ces bergers -là tout d'abord avertirent
D'autres bergers qui de suite le dirent
A leurs amis , puis à tout le hameau .
Chacun accourt , car on dit qu'en Lydie
Comme chez nous on aimait le nouveau.
Phébus les voit et se tait . On s'écrie :
Encore, encore ; allons donc ! que c'est beau ! .....
Tonjours les dieux ont aimé qu'on les prie ;
Mais les louer les chatouille encore plus :
Le que
c'est beau ! charma le bon Phébus .
D'un air content , mais plein de modestie ,
Il poursuivit ses chants interrompus.
Autour de lui , les bergers en silence
Prêtaient l'oreille et marquaient la cadence ,
Sans y penser, par leurs gestes naïfs .
On aurait lu dans leurs traits attentifs
Ce que chacun ressentait en lui - même ;
Les doux transports , l'espérance , l'amour,
Que dépeignait avec un charme extrême
Le divin luth, s'y montraient tour à tour.
Parmi la foule était le dieu Mercure ,
Tout jeune alors, à ce que
l'on assure ,
Vif, éveillé , complaisant , beau parleur, M
Et par-dessus déterminé voleur .
Volenr! un dieu ! pourquoi non ? le dirais -je ,
A votre avis , s'il n'en était ainsi ?
Non sûrement : je ments peu , Dien merci ;
Et si parfois j'use du privilége , ¦
Croyez du moins que ce n'est point ici.
Or, sachez donc que voler , quoi qu'on dise,
Dans le bon temps était le lot des dieux ,
Vice chez nous , je ne sais quoi chez eux,
Joyeuselé , passe- temps , gaillardise ,
DÉCEMBRE 1815.
1471
Bref quelque chose entre bon et mauvais ;
Pour l'exprimer le mot manque en français .
Il ne faut pas , pauvres gens que nous sommes ,
Que nous traitions cela de contes bleus;
Nous le savons , la justice des dieux
En aucun temps ne fut celle des hommes .
Continuons. Au lieu de s'amuser
A des chansons qu'il ne savait priser,
L'escroc divin , dans la foule immobile ,
Sous un air calme , indifférent , tranquille ,
Faisait ses tours , exerçait son savoir,
Et l'exerçait déjà comme un habile.
Il enlevait , d'un geste fort agile ,
A l'un sa bourse , à l'autre son mouchoir.
A droite , à gauche , il eût fallu le voir
Jouer des mains , moissonner , dans les poches
Des pauvres sols , ce qu'ils pouvaient avoir,
Tous , trop distraits pour s'en apercevoir,
Trop bonnes gens pour craindre ses approches .
Aussi fit -il , et dans moins d'un instant,
Force bons coups , mainte et mainte capture ;
Certes tout autre en eût été content ;
Lui ne l'était ; il s'appelait Mercure ,
Et l'appétit lui venait en mangeant.
Il méditait un coup pour la clôture,
Dont il voulait que l'on parlât au loin ,
Un coup d'éclat , digne d'être avec soin
Transmis , prôné, célébré par l'histoire ;
Car remarquez qu'il yolait pour la gloire,
Non pour l'argent . En effet , quel besoin
Aurait-il eu de chose aussi mauvaise ,
Lui qui de rien pouvait vivre à son aise ?
Il résolut , tous accidens prévus ,
D'escamoter le troupeau de Phébus ,
De l'enlever à sa barbe. Il s'approche
D'un gros mouton que l'on nommait Robin ,
Avec douceur le flatte de la main ,
148
MERCURE
DE FRANCE
.
Joue avec lui ; puis , tirant de sa poche
Un peu de pain dérobé sur le lieu
un peu. Le lui présente en s'éloignant
Robin le suit ; les brebis à la file
Suivent Robin. L'adroit et malin dieu
Gagne un sentier qui conduit à la ville :
Le voilà sûr du succès de son jeu .
Il change alors de style et de manière ;
Laissant Robin , il se tient en arrière ,
Et devant lui fait marcher le troupeau.
En moins d'une heure à la ville il'arrive :
On avait foire ; il y vend bon et beau
Sans marchander , jusqu'au dernier agneau ,
Et puis décampe en cas qu'on le poursuive.
Je vois d'ici maint censeur mécontent
Hausser l'épaule , en disant : Comme il ment !
Quelle pitié! croit-il avoir affaire
A des enfans , à des gens sans lumière ,
Qui , comme on dit , passent tout au gros sas
Quoi! les bergers auraient donc pu se taire ?"
Le chien aussi ? Supposez ces deux cas,
Monsieur Phébus ne voyait donc pas faire
Le ravisseur ? on ne le croira guère.
Il faut , messieurs , vous tirer d'embarras :
Il le voyait , mais il n'y pensait pas ;
Ses anditeurs n'osaient pas le distraire ,
Ses chiens dormaient : voilà tout le mystère.
Le soir arrive ; Apollon cesse alors
Ses doux accens , ses aimables accords;
De tous côtés il promène sa vue ;
1
Il cherche en vain. Hélas ! plus de troupeau !
A d'autres soins la foule revenue
Lui dit bon soir et retourne au hameau ;
En un moment elle fut disparue.
A la maison il revient bien pénaud ,
Bien inquiet de ce qu'on va lui dire.
DÉCEMBRE 1815, 149
"
Son maître Admète était un grave sire ,
Un petit rai qui n'aimait pas à rice.
Phébus lui dit que, comme il faisait chand ,
Il s'est assis à l'ombre sops un chêne ;
Que le sommeil l'a surpris aussitôt ;
Qu'une heure après, s'éveillant en sursaut ,
Il n'a plus vu que ses chiens dans la plaine.
A ce récit pas plus vrai qu'il ne faut ,
Ne croyez pas que le prince s'emporte ;
Sans dire un mot ni plus bas ni plus haut ,
Il met Phébus simplement à la porte.
Le pauvre dieu , bien surpris de cela ,
Se fit maçon à quelques jours de là ;
Mais son destin , hélas ! n'amenda guère ;
De mal en pis au contraire il alla ,
Tant qu'à la fin Jupiter moins sévère
De son exil aux cieux le rappela .
Enfans du dieu des vers , j'ai tracé votre histoire.
Occupés de vos chants , ne voyant que la gloire
Que vous en devez recueillir,
Vous ne vous embarrassez guère
De ce qu'on fait chez vous , comment vont vos affaires ;
La gloire vous est tout. Vous avez beau vieillir ,
Jamais on ne vous voit quitter cette chimère
Pour revenir au train vulgaire .
Aussi la pauvreté vous vient- elle accueillir.
Mais, que dis-je ? à vos yeux ce reproche est frivole ;
Qu'importe donc la pauvreté ?
Les cygnes du Méandre aux rives du Pactole
Ont-ils jamais chanté !
PIERRE MARTIN.
150 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE A UNE PROPOSITION DE MARIAGE.
Cent fois grâce de l'offre honnête
Que vous me faites d'un lien ,
Où je verrais peut -être un bien ,
Si , pour m'assurer ma conquête ,
Seize printemps de fleurs paraient encor ma tête .
Mais quand de leurs frimas , en attristant mes yeux ,
Cinquante-sept hivers blanchissent mes cheveux ,
Épouser une femme intéressante , belle ,
Jeune surtout , et compter sur sa foi !
Elle aurait trop d'attraits pour moi ,
Et j'en aurais trop peu pour elle .
2
Quand des antres du Nord s'échappe l'Aquilon ,
Que Zéphyr effrayé s'enfuit des verts bocages
C'est alors que la mer, sous un sombre horizon ,
Se couvre de débris , s'enrichit de naufrages .
La sagesse me dit tout bas :
Noeud d'amour sied mal à ton âge.
L'expérience , sur ce cas ,
M'en dit , hélas ! bien davantage .
Par elle je sais qu'un vieillard ,
Du dieu d'hymen crédule apôtre ,
Dans son temple arrivant trop tard ,
Ne prend femme que pour un autre .
Oh ! que ne puis- je m'abuser
Sur le risque , après lui , qu'entraîne un mariage ,
Et que ne puis-je le briser
Ce miroir véridique où se peint notre image !
DÉCEMBRE 1815. 151
Mais quoi ! dédaigner sa leçon !
Ainsi d'un ami franc et sévère et fidèle
Le conseil importune ; on a blâmé son zèle ,
On le boude , on l'évite : eh bien ! qu'y gagne-t-on?
Profitons au surplus de cet avis du sage >
Notre bonheur est notre ouvrage.
Pour conserver le mien, je resterai garçon.
M. le chevalier VIGÉE.
BOUTADE
Le plus déraisonnable amour
M'arrache aux doux plaisirs de ce monde sensible.
Moi-même j'ai forgé cette chaîne invincible
- Où je vais languir sans retour.
Hors du cercle étroit de la vie,
Mon coeur trop resserré crut voir un meilleur sort,
Et le domaine de la mort
M'offrit enfin l'objet dont mon âme est ravie.
Femmes que j'adorais , pardonnez si mes voeux
Ont évoqué des rives sombres
Les charmes que jadis je trouvais dans vos yeux ;
Ah ! je renonce à vous pour n'aimer que vos ombres.
Si pour lits , pour sophas , je choisis les tombeaux ,
J'ai , pour agir ainsi , des raisons très- réelles ;
Les mortes , m'a-t-on dit , ne sont point infidèles,
Et je veux désormais être aimé sans rivanx.
MADRIGAL.
Je me plains toujours de Sylvie ;
Mais que m'a-t- elle refusé ?
Hélas ! je n'ai jamais osé
Lai rien demander de ma vie.
152 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME.
Je suis chère aux poëtés ;
Je peux , dans les forêts ,,
Faire parler les bêtes ;
Mes dieux n'existèrent jamais.
LOGOGRIPHE .
A mon premier souvent celui qui se confie
Voit bientôt par sa mort son audace punie :·
Et le poète à mon dernier
A dû quelquefois mon entier.
CHARADE.
Voici quelle est ma destinée :
De mon entêtement victime infortunée ,
Sonvent pour une obole on me voit , cher lectcur,
; L'hiver , l'été, toujours en course ,
A chaque pas vidant ma bourse ;
Ma tête à bas, nouveau malheur,
Il ne me reste plus alors que ma laideur.
V. B. ( d'Agen. )
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Fusil.
Le mot de la charade est Brave,
Le mot du logogriphe est Charbon , dans lequel on trouve Char
et Bon .
DÉCEMBRE 1815. 153
www
INSTRUCTION PUBLIQUE.
Dans les grandes catastrophes de la nature , de nouveaux
monts , ou plutôt d'affreux rochers, s'élèvent souvent
tout à coup. Des fleuves en jaillissent , qui vont féconder
les campagnes que les volcans avaient dévastées
.
C'est ainsi qu'au milieu de nos tourmentes politiques
se forma , pour ainsi dire , cette montagne odieuse dont
la funeste apparition semble avoir été pour le monde le
signal des plus grands désastres . De ses flancs néanmoins
sortirent, comme des fleuves bienfaisans, trois institutions
capables de réparer en partie les maux de cette révolution
prodigieuse : l'Ecole Normale , l'Institut et l'École
Polytechniqne. Les deux dernières ont eu un cours brillant
et soutenu ; l'École Normale , moins heureuse , a vu
d'abord le sien interrompu. Son aurore a été sa fin lors
de sa première création . Remise au jour sur un nouveau
plan , mais sous des auspices malheureux , elle n'a
jeté jusqu'à ce jour qu'une lueur pâle et incertaine . Elle
ne pouvait être l'objet des soins et des affections d'un
homme voué par instinct au despotisme et à la destruction
. Les lumières qu'il semblait vouloir établir blessaient
bientôt sa vue , et lui devenaient insupportables . La
guerre d'ailleurs , la guerre, son unique élément , absorbait
tous les momens qu'il aurait pu donner au bonheur
de ses sujets .
Nous allons esquisser le tableau de la double création
et de l'existence d'une école , qui , bien réglée dorénavant
, peut devenir pour la France une source de prospérités.
Un décret du 9 brumaire an 3 ordonne l'établissement
d'une école normale , c'est- à -dire , d'une école où des
jeunes gens , déjà signalés par leur instruction , devaient
se former, sous les plus grands maîtres, dans l'art difficile
de professer. Le siége de l'établissement fut fixé dans
1
154 MERCURE DE FRANCE.
la capitale . On devait y envoyer des sujets de tous les départemens
, dans la proportion d'un sur vingt mille habitans;
les élèves , pour y être admis , devaient avoir au moins
vingt et un ans. Les cours devaient durer quatre mois ,
et ceux qui les avaient suivis devaient à leur tour, dans
des arrondissemens respectifs , former à l'enseignement
les hommes et les femmes qui voudraient s'y consacrer .
Ces nouveaux cours auraient également duré quatre
mois.
1
Deux mille jeunes gens se rassemblèrent bientôt à
Paris . Dix professeurs du plus grand mérite leur donnaient
chacun deux leçons en dix jours ; mais les leçons ,
trop substantielles pour des élèves peu préparés , ne leur
profitaient pas toujours. Ce mode encyclopédique était
d'ailleurs peu convenable , et les élèves , quoiqu'ils eussent
chacun des talens , ne pouvaient suivre avec un égal
succès des leçons étrangères à leurs connaissances , à leurs
habitudes et à leurs dispositions . It eût fallu distribuer
les deux mille jeunes gens en différentes facultés , et ne
pas les forcer de mêler inutilement le droit , les sciences
et les lettres. De plus , il eût été à désirer qu'au lieu de
quatre mois , les cours eussent été de plusieurs années .
La
Les professeurs donnaient des leçons orales , toujours ,
sans contredit , préférables à toutes les leçons écrites ;
mais plusieurs d'entre eux , par défaut d'habitude ou de
moyens physiques , le faisaient avec des succès inégaux ;
ainsi ( pour ne parler que des morts ) ,
tandis que
Harpe en obtenait de très -brillans en déclamant des traductions
des Catilinaires adaptées aux circonstances , on
vit Vandermonde et Bernardin de Saint- Pierre bégayer
d'une manière presque insipide des préceptes et des
maximes décousues sur des matières qui semblaient devoir
leur être familières , et où dans leurs écrits ces professeurs
avaient déployé des moyens transcendans .
Faute de temps , un peu par le malheur des circonstances
, et beaucoup par l'impéritie des chefs , on vit des
sciences utiles négligées , d'autres oiscuses et parasites
embrassées avec chaleur.
Enfin le désordre , lá confusion , et plus encore les
besoins et la pénurie, dissipèrent, au bout de trois mois ,
DÉCEMBRE 1815. 155
des élèves qui ne se rassemblèrent plus dorénavant . Les
sciences exactes y gagnèrent cependant ; car elles reçurent
une impulsion qui les a portées au point d'étendue
et de perfection où nous les voyons.
Les cours n'eurent point lieu dans les provinces ; la
guerre , arrachant la jeunesse aux études , ce plan
d'instruction parut abandonné , lorsqu'avec la création
de l'Université , l'idée en revint alors au chef de
l'état. Ce n'était point d'ailleurs une idée neuve , et depuis
long-temps on avait senti combien il serait de l'intérêt
de l'état d'avoir, pour ainsi dire , une pépinière de
jeunes gens , qui recevant tous , et de la même manière ,
une instruction semblable , imbus des mêmes principes
et de la même morale , pussent porter avec les lumières ,
dans toutes les parties de la France , un esprit conforme
aux vues du gouvernement.
Enfin , le 17 mars 1808 , cette école reçut une nouvelle
vie lors de la création de l'Université ; mais ce fut
pour végéter encore , et s'éteindre de nouveau sans
doute , si la Providence ne nous eût rendu un prince à
la fois ami des lettres et des moeurs , et dont le gouvernement
sage et pacifique promet à la France les beaux
jours qu'elle semblait avoir perdus depuis si longtemps.
que
Le titre 14 du décret qui établit l'Université , porte
trois cents jeunes gens seront réunis dans un pensionnat
; qu'ils y seront admis d'après des concours et
l'agrément de leurs parens qui leur permettront de s'engager
à travailler dix ans dans l'éducation. Ils ne doivent
pas avoir plus de dix -sept ans ; ils seront astreints
à la vie commune , et à un règlement que le grandmaître
fera discuter dans le conseil de l'Université ; deux
ans doivent être la durée des cours. Les élèves doivent
prendre leurs grades pendant ce temps, et être appelés
ensuite aux emplois qui viendront à vaquer dans les
diverses académies .
Le règlement parut trop circonscrit , trop sévère ; il
ne reçut point d'exécution . Un vieillard , un homme à
parti , fut mis à la tête de cet établissement . Les fautes
des chefs et le malheur des circonstances l'ont fait péri156
MERCURE DE FRANCE .
cliter. Les soins et les talens du nouveau gouverneur, les
plans sages que l'on va adopter, doivent le régénérer, et
lui faire atteindre enfin le noble but qu'on s'était proposé.
Voyons d'abord sa composition , son ensemble ; et
nous passerons ensuite aux détails .
L'école a été partagée jusqu'à ce jour en deux grandes
divisions , les sciences et les lettres ; elle suit des cours au
collége du Plessis.
Dans l'intérieur , des maîtres particuliers y tiennent
des conférences . Ces conférences sont, pour ceux de la
première année , faites par des élèves choisis parmi les
anciens.
Celles de la seconde année sont plus élevées et faites
par des professeurs plus connus .
Elles ont lieu tous les soirs . Les élèves se rassemblent , à
l'heure indiquée par le règlement, dans des salles préparées
à cet effet . On y explique différens auteurs , latins ,
grecs et français , au choix du chef de l'école.
Après l'explication , on lit les productions des élèves ;
chacun est tenu de présenter, tous les quinze jours au
moins , un devoir lieu commun , traduction , vers la
tins , etc. Le devoir est remis au maître de conférence :
celui-ci désigne un élève pour en faire le rapport. Au
jour fixé , le rapporteur discute le devoir, en examine le
plan , le style , propose ses corrections , et est tenu d'appuyer
ses critiques de solides raisons. La discussion ensuite
devient générale ; chacun a droit d'émettre son
opinion et de la défendre. Il y a en outre pour l'école
deux conférences de philosophie et deux classes spéciales
de grec.
On ne peut nier que ces conférences , si elles étaient
bien tenues , ne fussent très-capables de former le jugement
et le goût des élèves ; mais je crois d'abord que
celles où président de trop' jeunes maîtres doivent nécessairement
dégénérer en tumulte ; que l'esprit des élèves
se soumet difficilement à la décision d'un homme de leur
åge , et que celui-ci enfin n'impose point assez pour
forcer au travail ceux qui se trouveraient enclins à la
DÉCEMBRE 1815. 157
paresse . Aussi quelques-uns ont-il passé des années entieres
sans fournir un seul devoir.
Ces conférences d'ailleurs représentent celles qui
avaient lieu lors du premier établissement ; mais elles ne
venaient qu'à la suite des leçons orales, et étaient tenues
par les professeurs eux-mêmes.
C'est sans doute un grand inconvénient que les élèves
soient obligés de suivre des cours au-dehors. Jusqu'à ce
moment, ils n'y ont pas pris une autre part que le public ;
et combien , profitant de la leçon comme d'un moment
de liberté , se sont évadés souvent pour vaquer à leurs
plaisirs !
On projette la réforme de ces abus ; mais on ne fera
jamais rien d'utile pour l'école qu'en transportant dans
son intérieur des cours peu nécessaires au public . Le collége
de France , l'Athénée , le Jardin des Plantes , ne
sont-ils pas pour le public des ressources bien suffisantes
?
Quatre surveillans et un inspecteur sont chargés de la
police de l'école . Tous ne réunissent pas également l'estime
et l'affection des élèves : c'est au chef à juger si
quelques-uns en jouissent même suffisamment.
Les maîtres de conférence , surtout de la première
année , choisis arbitrairement par les chefs , ne paraissent
pas toujours choisis parmi les élèves les plus habiles .
Le plus distingué d'entre eux , M. Loison , a pour objet
de ses conférences le français et les vers latins ; il serait
difficile de s'en acquitter mieux.

Ce jeune homme deviendra même très- utile à l'instruction
et aux lettres , si l'ambition , la cumulation des
emplois , les affaires même et les plaisirs ne l'entraînent ,
comme tant d'autres , dans un brillant tourbillon : il y
trouverait des jouissances éphémères , dont sa vanité se- !
rait satisfaite peut- être ; mais il n'atteindrait jamais le
vrait but des talens , une gloire solide et durable.
Nous parlerons dans un autre article de cette maladie
du jour, de cette fureur de cumuler les emplois. Nous en
détaillerons les abus et développerons les inconvéniens
qui en résultent pour les sciences , la littérature, et ceux
158 MERCURE DE FRANCE .
même qu'une cupidité sans bornes pousse ainsi à tout envahir.
Très-versé dans la langue des Pindare et des Homère ,
M. Baron fait dans cette partie ses conférences avec succès.
Les deux autres , M. de Calonne , pour le latin et le
grec ; M. Reynouard , pour la philosophie , ont encore
beaucoup à faire , au dire de leurs auditeurs , pour être
à la hauteur de leur emploi .
On trouve dans les maîtres de la seconde année , de
vrais talens et des connaissances profondes et étendues .
On est très-satisfait de la manière dont M. Burnouf
professe le latin et le grec . Si son élocution n'est pas
très-brillante , son instruction est solide. Ce qu'il possède
parfaitement , il le démontre de même ; et , s'il a plus
d'énergie que d'élégance , il n'en est pas moins propre à
diriger les adeptes dans les labyrinthes de la science .
Un jeune homme plein de feu , d'idées fortes , mais
d'une imagination mobile , est M. Cousin ; un peu trop
d'exaltation lui ôte quelquefois de la justesse dans ses
idées . Malgré la faiblesse de sa poitrine , un organe un
peu monotone , une élocution quelquefois embarrassée ,
M. Cousin paraissait devoir obtenir de plus en plus des
succès dans le français et la poésie latine dont il tient
des conférences à l'École Normale : il vient d'être un peu
distrait de cette partie qui paraissait le plus lui convenir.
Ce n'est pas sans surprise , sans scandale même de la part
des anciens , qu'on l'a vu passer tout à coup à une chaire
qui semble demander plus de maturité. Est-ce d'ailleurs
un service que lui rend en cela son protecteur ? la suite
le fera voir. Il sera long-temps à craindre qu'avec son
genre d'esprit , dans le pays des systèmes , il ne s'attache
à quelque chimère , et ne perde à la poursuivre un temps
qu'il pourrait employer plus avantageusement au profit des
lettres .
Les élèves regrettent M. l'abbé Mablini , forcé , dit-on ,
par les caprices de l'ancien chef , d'abandonner sa chaire'
de grec à l'École.
M. Viguier, qui suit peut-être avec trop d'ardeur les
principes de Condillac , tient les conférences de philosophie.
Deux nouvelles sectes semblent s'élever ; elles
DÉCEMBRE 1815. 159
pourraient bien ramener dans l'École un nouveau jargon
peu préférable à l'ancien . Quelques-uns prennent dans
l'un et l'autre système ce qui leur paraît juste , et semblent
en cela se rapprocher plus de la raison .
Attaché depuis sa fondation à un établissement dont
il faisait l'ornement , M. Villemain , après un an d'absence
, va rentrer avec gloire dans ses anciens domaines ,
et tenir à l'École des conférences de littérature . Ses
talens sont tellement connus , que le nommer c'est en
faire l'éloge . Nous craignons cependant que , trop distrait
par une multitude d'emplois , son style gracieux et pur
ne soit un brillant vernis qui supplée à cette profondeur
d'idées qu'on voudrait trouver moins rarement dans ses
ouvrages .
Beaucoup dans ce siècle veulent , comme Annibal ,
jouir de leur succès au lieu d'en profiter.
Tels sont les maîtres de l'intérieur. Nous parlerons
des professeurs en parlant des Académies. Il en est de
même de l'organisation de l'École jusqu'à ce jour . Le bon
ordre et le travail y ont été un peu négligés. Un règlement
trop dur a forcé de l'enfreindre , ainsi que je l'ai
dit . On est tombé dans l'arbitraire , d'autant plus que
celui qui le modifiait , vieillard capricieux et hautain ,
avait encore la faiblesse de se laisser dominer . Un homme
astucieux et rampant , artisan de discorde , essaya de
régner par la désunion ; il s'était tout-à-fait emparé de
la confiance de M. Guéroult. On ignore encore ce qui
pouvait avoir prévenu le vieillard en sa faveur . Était -ce
la sympathie d'opinion qui avait lié ces deux hommes ?
Quoi qu'il en soit , l'École n'en a pas moins gémi . Le siége
de l'établissement est rue des Postes , dans l'ancien pensionnat
de M. Macdermothe .
• La maison est grande et spacieuse ; les dortoirs , les
salles d'étude et les cours y sont propres et bien tenus.
Il en est de même du linge et de toutes les autres parties
de l'administration . On se loue particulièrement de l'administrateur
en chef; il a soin que ceux qui le secondent
n'aggravent , sous aucun prétexte , le sort des élèves. La
nourriture y est à peu près tout ce qu'elle peut être.
M. Guénaud , qui connaît toute l'importance de l'École
160 MERCURE DE FRANCE .
confiée à ses soins , s'applique à la faire fleurir. On prépare
un nouveau règlement qui , sage et modéré , quoique
suffisamment sévère , ne laissera rien dorénavant à
l'arbitraire et au caprice.
Si les élèves sont encore obligés de suivre des cours
au-dehors , on prendra des moyens pour qu'ils leur
soient plus profitables .
Mais quel ordre , sans fatiguer les élèves , ne doit- on
point surtout faire régner dans l'intérieur ! Il est du plus
grand intérêt que pendant le cours de trois années ,
puisqu'on ajoute un an à l'ancien , des jeunes gens appelés
à la conduite des diverses maisons d'éducation , prennent
une telle habitude du bon ordre, qu'il devienne pour
eux comme une seconde nature. J'aimerais aussi que , par
upé certaine surveillance sur les alimens , ils s'habituassent
, comme à l'École Polytechnique , à des détails
économiques . Le silence et la précision doivent marquer
tous les temps des exercices sérieux . Rien n'est à
négliger , rien n'est minutieux pour l'ordre ; le son de
la cloche dans les Écoles doit donner à tous une impulsion
simultanée. Quant à la subordination parfaite , on
sent qu'elle est de rigueur dans la maison classique et
fondamentale de l'éducation . Mais quelle attention aussi
ne doivent pas appporter les chefs à ne mettre auprès
de ces jeunes gens , soit comme surveillans , inspecteurs
ou maîtres , que des hommes dignes de leur confiance et
de leurs respects , des hommes dont le tact fin et délicat ,
le bon sens , les lumières , la prudence et la fermeté , la
gaîté même et la bienveillance , donnent du poids à leurs
avis ; des hommes enfin dont les manières , empreintes
pour ainsi dire de probité et d'honneur , complètent
ainsi les moyens de former ces élèves, ou , pour mieux
dire , de les rompre dans l'art , pour eux essentiel , de
bien gouverner la jeunesse !
Mais un point des plus essentiels pour obtenir dans
cette École un nombre de grands sujets et d'excellens
citoyens , c'est , en les rendant heureux , d'exciter parmi
ces jeunes gens l'émulation la plus vive. Elle naîtra
d'elle-même cette émulation , si personne ne peut se
reposer sur la faveur, et si chacun peut avoir au contraire
DÉCEMBRE 1815. 161
la certitude morale d'être placé suivant son mérite.
Pour l'établir , il suffit que des examens règlent les
droits , et que l'administration intègre voie un passe-droit
comme un délit.
Au lieu de suivre avec rigueur ce principe nécessaire ,
on a vu des jeunes gens sans appui languir, même avec
du mérite , dans les emplois les plus subalternes de l'éducation
; tandis que d'autres , sans expérience , et sortis
nouvellement des bancs , ont été appelés à des chaires
importantes ; le découragement dans l'École a suivi la
mauvaise gestion. Le public a ri , comme les élèves , de
l'impéritie des jeunes maîtres qui n'apportaient dans leur
emploi d'autres talens que la faveur . Mais , injuste en cela ,
il a reporté sur un établissement excellent en soi , des mépris
qui n'étaient dus qu'à des administrateurs inhabiles .
Ceux-ci pouvaient même , avec quelque raison , rejeter
sur les circonstances une partie du blâme.
Placé dans une occurrence plus heureuse , M. Guénaud ,
par la sagesse de ses mesures , fera cesser cette défaveur ,
et certes il n'aura pas de légers droits à notre reconnaissance
s'il parvient à remplir sa mission , c'est-à-dire , à
former, suivant le but de l'institution , une pépinière de
jeunes hommes pleins de science , de talens et de moralité ,
qui , se répandant par toute la France , y feront naître
sur tous les points , avec les lumières , un dévouement
sans bornes à la religion , à l'état et au Roi.
La tâche de M. Guénaud est d'autant moins pénible
aujourd'hui que le bon esprit des élèves , qui s'est manifesté
dans des circonstances bien critiques , semble devenir
encore tous les jours plus pur et plus énergique.
On peut dire aussi avec vérité que , dans l'École , le
travail et l'application sont maintenant à l'ordre du jour.
L'équité de M. Guénaud ne manquera pas sans doute de
couronner les efforts de ceux qui auront mérité sa bienveillance
.
II
162 MERCURE DE FRANCE.
BEAUX - ARTS.
Extrait d'un Journal de Voyage pittoresque en France ;
Par lord St .......
No. II .
Bien qu'en parlant du Musée, je n'aie pas été libre d'exprimer
ma pensée toute entière , la manière cependant
dont je me suis expliqué sur le démembrement de cette
riche collection , m'a valu l'honneur de recevoir deux
ouvrages qui traitent du même sujet . Cet hommage, de
la part de deux auteurs que je n'ai point l'avantage de
connaître , flatte trop mon amour -propre pour que je
ne m'empresse pas d'en inscrire sur mes tablettes un souvenir
de reconnaissance . N'est -ce
d'ailleurs le moyen
le plus simple de faire parvenir mes remercimens jusqu'à
ces messieurs ? Sans doute on les compte au petit
nombre des amis des lettres et des beaux-arts , à qui le
volume d'une feuille hebdomadaire ne cause point de
vapeurs ; et comme l'éditeur du Mercure veut bien
extraire de mon Journal de Voyage quelques bribes , ce
que j'écris maintenant ne peut manquer d'arriver à son
adressc.
pas
Le premier des ouvrages que j'ai reçus contient la
Notice des travaux de la classe des beaux-arts de l'Institut
royal de France, pendant l'année qui vient de s'écouler.
Ayant à retracer le tableau de l'état des beauxarts
en France pendant le cours de cette période , M. le
secrétaire perpétuel de la classe n'a pas dû passer sous
silence les pertes irréparables que le Musée a faites récemment
. « Ne pas les déplorer, a-t-il dit , serait une
insensibilité honteuse ou une lâcheté. » Cependant , organe
du premier corps savant de la France , il n'a pu
s'abandonner à toute l'amertume de ses regrets . Sa resDÉCEMBRE
1815. 163
ponsabilité était grande , sa position délicate ; il fallait
ménager à la fois l'amour-propre de quelques étrangers
qui probablement ne figuraient point là comme de simples
auditeurs, et satisfaire aux obligations qu'imposaient
aun Français éclairé l'intérêt des beaux-arts et un noble sentiment
d'orgueil national . C'est avec beaucoup d'adresse
et de dignité que M. le secrétaire a rempli cette double
tâche. La lecture de son discours me fait vivement regretter
de n'avoir pas assisté à la séance où il a été prcnoncé.
J'aurais été curieux d'observer moi-même l'impression
qu'ont dû produire sur mes compatriotes ce:
tains passages de ce discours . Celui , par exemple , où ,
rappelant quelle est la véritable morale des beaux-arts ,
M. le secrétaire de la classe s'est exprimé en ces termes :
" Ce ne sont point les Français qui ont arraché par lam-
» beaux les sculptures de Phidias des monumens d'Athènes
, et mis en ruine les portiques des temples vio-
» lés. » Il est possible qu'en France tout le monde n'ait
point saisi le sens de cette phrase ; mais à quel Anglais
cette allusion a-t-elle pu échapper ? N'a-t-on point ainsi
voulu signaler les profanations du lord Elgin , qui, après
s'être emparé , moitié par ruse , moitié de vive force ,
des bas-reliefs du Parthénon , les a fait transporter sans
grandes précautions en Angleterre ; les y a , suivant
l'usage britannique , enfouis dans sa propre maison , et
vient de finir par les vendre au British- Museum pour
la modique somme de 50,000 livres sterling , environ
1,300,000 fr.? Après cela , qu'on s'avise encore de dire
qu'à Londres nous n'aimons pas les beaux-arts , et que
nous ne savons pas en tirer profit?
Le présent qu'on m'a fait de la notice des travaux de
quatrième classe , et le soin qu'a pris l'éditeur d'en
insérer des fragmens dans le Mercure ( 1 ), me dispensent
de transcrire sur mon Journal de Voyage plusieurs morceaux
susceptibles d'observations importantes ; je me
bornerai à dire ici que je partage les regrets de M. le secrétaire
plus encore que ses espérances.
(1 ) Voir le N° . XII et les suivans.
164
MERCURE DE FRANCE.
La nature du second ouvrage qu'on a bien voulu m'envoyer,
ne me permet pas d'entrer dans de longs dévelop .
pemens . Je l'ai déjà dit , les discussions politiques ne sont
pas de mon goût ; cependant je suis forcé de convenir
que si , pour juger de semblables procès, il ne fallait qu'une
conscience pure et ce gros bon sens si inégalement réparti
à tous les hommes , je ne serais point éloigné de
penser comme l'auteur, et de trouver justes les argumens
qu'il oppose à la fameuse lettre écrite le 25 septembre
1815 par le duc de Wellington à lord Castlereagh
( 1 ). Citant plusieurs exemples tirés de notre propre
histoire , et rapportant le texte même des différens
traités qui assuraient à la France la possession des principaux
objets du Musée , il ne laisse aucun paradoxe sans
réplique ; mais comme il envisage la question plus en
diplomate qu'en ami des arts ,
Non nostrum inter nos tantas componere lites ;
et
je renverrai donc à son ouvrage même ceux qui seront
désireux de savoir si l'auteur a complètement raison ,
je me contenterai de placer sa brochure dans le rayon
des ouvrages qui traitent du droit des gens , tout près de
ceux où il est fait mention de la bibliothéque d'Alexandrie.
Avec les bénéfices il faut savoir accepter les charges.
Au moment même où j'ai reçu les deux ouvrages dont je
viens de parler, je décachetais des lettres de Londres,
écrites dans un sens tout différent. De prétendus amis
que j'ai laissés en Angleterre m'adressent les plus vifs reproches
; ils prétendent que j'ai , contre mon opinion ,
(1) Observations d'un Français sur l'enlèvement des chefs - d'oeenvre
du Muséum, en réponse à la lettre du duc de Wellington à lord
Castlereagh , sous la date du 23 septembre 1815 , et publiée le 18
octobre dans le Journal des Débats ; par M. Hippolyte *** .
A Paris , chez Pelicier, lib. , au Palais - Royal , galerie des Offices ,
1º. 10.
DÉCEMBRE 1815. 165
dénigré le talent des artistes de mon propre pays pour
exalter celui des artistes français . Mais , ce qui comble la
mesure , c'est qu'on me menace de me censurer, de me
déchirer dans le Monthly Repertory , dans l'Edimburg
Review ( 1 ) , si je ne m'empresse de rétracter dans le
Mercure ce que j'y ai dit précédemment de trop avantageux
sur les progrès que les arts et l'industrie ont faits
en France , et de trop défavorable sur le mauvais goût
qui règne encore en Angleterre dans les produits de l'industrie
et des beaux-arts. En lisant cette menace impertinente
, j'ai eu peine à contenir mon indignation ; en
effet , on m'aurait pris pour certain journaliste de profession
, qu'on ne m'aurait point fait une proposition plus
outrageante ; mais peu à peu mon courroux s'est apaise ;
j'ai pensé que j'avais trop de fois raison pour me mettre
en colère. L'anecdote suivante, qui m'est revenue en mémoire,
a fini de dissiper toute ma mauvaise humeur.
Qu'on me permette de la rapporter ici ; je la crois peu
connue , et je ne pense point qu'elle paraisse étrangère à
mon sujet :
Lorsque M. Turgot , dont je respecte le caractère et
l'esprit , mais dont je puis bien rappeler une faiblesse ;
lorsque M. Turgot , dis-je , fut nommé contrôleur-géné→
ral des finances , il s'imagina que, pour rendre les arts
florissans, il suffisait d'un ministre qui les aimât, et qui
eût l'intention de les encourager. Égaler Colbert, et faire
revivre le siècle de Louis XIV, ne lui paraissait point une
chose impossible . Ce siècle et ce ministre si vantés , se
disait-il en lui-même , doivent à la plume éloquente de
Voltaire une grande partie de leur célébrité son Histoire
du Siecle de Louis XIV est entre les mains de tout
le monde , et c'est la source où la plupart des contemporains
puisent leur admiration pour les hommes et les
choses de cette époque . Tâchons d'engager Voltaire à
mettre un terme à ses éloges ; faisons plus , amenons-le
à placer son siècle et le ministre actuel au-dessus du mi-
:
(1 ) Journaux littéraires très - estimés à Londres.
1C6 MERCURE DE FRANCE.
nistre et du siècle précédens . Il y va de sa gloire ; quelques
cajoleries avec cela , et l'ouvrage sera bientôt composé.
Aussitôt dit, aussitôt fait; il jette les yeux sur l'abbé
M...., l'un de ses confidens intimes . Celui-ci semble avoir
toutes les qualités propres à cette mission : adresse , esprit
, une certaine réputation philosophique , tout doit
assurer son succès. Il part , muni de ses instructions , arrive
à Ferney, et peu de jours lui suffisent pour gagner la
confiance de Voltaire. Enfin , lorsqu'il se trouve assez
d'aplomb pour hasarder sa confidence , il amène l'entretien
sur le ministère de Colbert : d'abord il en exagère
les bonnes intentions , mais il n'en dissimule pas les
fautes ; puis il cherche à établir un parallèle entre ce ministère
et celui de M. Turgot . Vains efforts ! le malin
philosophe l'avait déjà deviné ; et , s'enveloppant dans sa
robe de chambre , il l'écoute long-temps sans l'interrompre.
Puis , comme s'il sortait d'une profonde rêverie , il
rompt tout à coup le silence , en disant : Mais si j'ai une
bonne robe de chambre en soie , où les fleurs sont représentées
avec tout le charme , toute la vivacité que
leur prête la nature , n'est-ce pas aux encouragemens
que M. de Colbert a prodignés aux manufactures languissantes
de Lyon que je suis redevable de cet avantage?
Quoique étourdi par cette apostrophe inattendue ,
l'abbé M.... ne se déconcerte pas ; il reprend la discussion ,
et essaie de nouveau à exalter l'importance des projets de
M. Turgot pour la prospérité des manufactures. Mais,
s'écrie de nouveau Voltaire en se frottant les jambes , sì
j'ai des bas en laine de Ségovie , bien chauds et bien
moelleux , n'est-ce pas parce que M. de Colbert a su acquérir
à grands frais des métiers à tricoter , et attirer
en France les ouvriers qui en connaissaient la mécanique ?
D'accord , interrompit l'abbé très - piqué du peu de
succés de sa négociation ; mais vous conviendrez néanmoins
que...... A ces mots , Voltaire tirant sa montre , et
la faisant sonner comme s'il n'avait pas discontinué de
parler , ajoute : Si j'ai une bonne montre à répétition qui
indique à mon oreille l'heure que mes yeux ne peuvent
plus apercevoir , ce sont encore les libéralités de Colbert
t
DÉCEMBRE 1815. 167
qui m'ont procuré la commodité d'une pareille invention .
Pour le coup l'abbé M.... n'y tint plus ; il sentit tout le
ridicule de son personnage. Il changea le sujet de la conversation
, et voyant que Voltaire ne désavouerait jamais
ce qu'il avait écrit sur le siècle de Louis XIV, il ne fut
plus question entre eux , ni de Colbert , ni de M. Turgot .
Et moi , toute comparaison à part , sans répondre
directement aux lettres indiscrètes que l'on m'a adressées ,
je jette les yeux autour de moi . La table sur laquelle
j'écris est soutenue par quatre chimères qui semblent
faites sur le modèle du beau trépied en bronze trouvé
dans les ruines d'Herculanum . Je suis assis dans un fai
teuil élégant et commode , dont la forme rappelle les
siéges de marbre qu'on voyait naguère dans la salle des
Antiques au Musée. Sur ma cheminée , j'aperçois une
heureuse imitation de la statue d'Uranie . Cette muse
m'indique , avec la pointe d'un compas , les heures
tracées sur un double cercle qui tourne dans une sphère
céleste . De chaque côté de cette pendule sont placés des
vases de porcelaine auxquels les vases grecs les plus purs
ont servi de type. Enfin , les rideaux de mon alcove ,
de mes croisées , sont ajustés avec autant d'élégance , de
goût , que les draperies qui ornent le fond du tableau de
la Noce Aldobrandine , ou de celui du Testament
d'Eudamidas.
Cependant je ne suis logé que dans un simple hôtel
garni , où je n'eusse trouvé , il y a vingt ans , et où je
ne trouverais encore dans tout autre pays ( 1 ) , pour
bureau , qu'un secrétaire à cylindre ; pour fauteuil , une
bergère de velours d'Utrecht et à bois guilloché , des
rideaux de Perse pour draperies ; et pour pendule un
Coucou.
Mais plus je mesure combien sont immenses les pro-
(1 ) Je dois cependant à la vérité de dire qu'en Angleterre et en
Hollande les auberges sont aussi propres que commodes; mais on n'y
rencontre aucun meable qui décèle que les Anglais et les Hollandais
aient quelque goût pour les arts.
168
MERCURE DE FRANCE.
ils
grès que tous les objets d'industrie qui ont rapport aux arts
du dessin ont faits depuis quelques années , plus je persiste
à en rapporter la cause principale à l'établissement
du Musée. Je sais que MM. David et Talma sont les premiers
en France qui aient fait exécuter pour
leur propre
usage des meubles dans le goût antique ; mais je doute
que , malgré toute l'influence de leur exemple ,
eussent trouvé beaucoup d'imitateurs. J'irai plus loin ,
en supposant même qu'ils aient pu opérer cette révolution
dans le mode des ameublemens , les autres produits
de l'industrie auraient-ils été perfectionnés dans la même
progression ? Non , sans doute : il a fallu , pour arriver à
un changement si heureux et si subit , que le public
s'habituât à sentir, à connaître le beau ; il a fallu que
des savans , des artistes publiassent une foule d'ouvrages
gravés qui , offrant des modèles dans tous les genres , et
se trouvant à la portée des moindres artisans , ont donné
à tous les esprits une direction si favorable ; enfin , il a
fallu qu'une nuée d'artistes médiocres devinssent , comme
je l'ai déjà dit , les premiers ouvriers des principales manufactures
. Or, sans l'établissement du Musée , toutes ces
causes n'auraient point existé , et je puis donc répéter en
toute conscience , comme Dacier : Ma remarque subsiste.
Erratum . Dans le premier article , n° . IX , au commencement
de la note des rédacteurs , il faut lire Mercure
au lieu de morceau .
DÉCEMBRE 1815 . 169
VARIÉTÉS .
Il paraît en ce moment un nouvel ouvrage de madame
Dufrénoy, intitulé la Petite Ménagère ( 1 ). Cet intéressant
ouvrage réunit à la morale la plus pure des vues
d'utilité incontestable pour les jeunes demoiselles . La
mère y trouvera des leçons propres à diriger le coeur et
l'esprit de sa fille , que l'auteur, selon ses expressions ,
prend à l'âge de quatre ans , et quitte à l'âge de vingtcinq,
lorsque, devenue épouse , mère et nourrice , elle a
parcouru toutes les époques difficiles de la vie . Nous
croyons faire un véritable plaisir à nos lecteurs en leur
donnant un extrait de cet ouvrage, qui manquait pour
l'éducation des demoiselles en France. Voici le chapitre
intitulé l'Extrême- Onction :
« Madame de Melzi n'avait pas quitté sans une vive
douleur les deux objets de sa plus chère affection ; mais
la résolution où elle était de remplir un devoir sacré allégeait
et son chagrin et sa fatigue : rien ne nous donne
autant de courage que l'appui d'une conscience pure . La
comtesse , rendue en trente heures à Calais , s'embarqua
sur un paquebot qui la transporta en moins de quatre
heures à Douvres. Au lieu de s'arrêter dans cette ville
pour prendre du repos , elle remonta de suite dans sa
chaise de poste , et n'en descendit plus qu'à Londres.
Promptement arrivée dans cette capitale , la comtesse
passa à la hâte un vêtement modeste , prit un léger repas
, et courut chez M. Dorrifourth . Je viens , lui dit-elle ,
monsieur, vous témoigner ma reconnaissance de vos
(1 ) Quatre vol. in - 18, ornés de 24 jolies gravures . Prix : 7 fr .; et,
Avec les gravures coloriées , 9 fr . Il faut ajouter 2 fr. de plus pour les
recevoir francs de port.
Paris , à la librairie d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº. 3ø .
170 MERCURE DE FRANCE .
-
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bontés pour mon mari , et lui prodiguer mes soins .
Qu'entends-je ! seriez-vous madame la comtesse de Melzi?
Oui , monsieur. Viendriez-vous de Paris ?
Oui , monsieur. C'est inconcevable ; vous êtes venue
bien vite . — Je craignais qu'il ne fût encore trop tard.-
Femme admirable ! hélas ! vous allez voir un bien triste
spectacle . Serait-il effectivement si mal ? n'a-t-on
plus d'espérance ? - Ses organes s'affaiblissent à chaque
instant ; ses souffrances sont affreuses ; et depuis hier il
lui est survenu un accident horrible .
Lequel ? ô mon
Dieu ! Je n'ose vous en informer . - Parlez , je suis résignée
à tout ; ne suis-je pas ici pour partager ses maux !
Parlez , je vous en supplie. Ses yeux ont perdu la lumière.
L'infortuné ! ah ! conduisez-moi sur-le-champ
vers lui , je vous en conjure ; il a tant besoin de moi !
Sa situation demande des ménagemens ; je voudrais le
prévenir avec adresse . Malheureusement il n'en est
pas besoin. Vous m'avez dit qu'il n'y
voit plus ? Je puis donc l'approcher sans
qu'il me reconnaisse . Il vous entendra. Je ne parlerai
pas ; je me placerai à côté de son lit , j'y remplirai
les fonctions de garde , et j'épierai le moment oùje pourrai
me découvrir sans lui causer une émotion dangereuse.
-Vous le voulez ? je vais vous mener à sa chambre ;
mais affermissez votre coeur , il sera cruellement éprouvé.
-
- Comment ?
Il est vrai.
--
-
La comtesse suivit en silence M. Dorrifourth , et tous
deux s'avancerent à petits pas jusqu'auprès du malade.
Saisie d'effroi à l'aspect du changement qui s'était opéré
dans les traits de son époux , Augustine retint avec peine
un cri prêt à lui échapper. M. Dorrifourth , alarmé de
son extrême pâleur , s'empressa de lui avancer un siége ,
ce qui ne se fit pas sans occasioner quelque bruit. Qui
est là ? demanda le comte. Moi , votre ami , répondit
le négociant : eh bien ! comment vous trouvez-vous ?
-Toujours à peu près de même ; cependant j'ai un peu
dormi. C'est déjà une bonne chose ; allons , patience ,
avec le temps vous guérirez . Ce qui m'inquiète surtout
, c'est ma vue. Elle reviendra. Croyez-vous ?
En faisant cette question , M. de Melzi fixa ses yeux éteints
sur la comtesse ; elle frémit , et détourna la tête . Dans ma
-
-
DÉCEMBRE 1815. J71
---
position , ajouta le comte , il vaudrait mieux mourir que
de rester aveugle . A quoi bon vous tourmenter ?
répliqua M. Dorrifourth ; à détruire l'effet des remèdes :
ne vous inquiétez de rien ; confiez vous à la Providence .
M. de Melzi se tut et soupira . Bientôt une crise violente
lui arracha des gémissemens ; sa fièvre redoubla , le délire
le prit : alors , le nom d'Augustine , prononcé d'une
voix déchirante , sortit plusieurs fois de sa bouche . Pendant
cet intervalle , la comtesse , au désespoir , invoquait
avec ferveur le Dieu des miséricordes ; tout à coup elle
songe que son nécessaire renferme une couronnede fleurs ,
qu'elle fit bénir le jour des relevailles de ses couches , et
qu'elle a depuis religieusement conservée dans un sachet
de taffetas vert ; elle court chercher le précieux talisman
, et , d'une main pieuse , l'attache sur le sein oppressé
de son époux , en lui disant : Ce topique est le
meilleur de tous , il vient d'en haut , il vous fera du
bien ; gardez-le et priez. Ces mots , le son de cette voix ,
qu'il n'a pourtant que vaguement entendue , ont fait
tressaillir le malade ; comme par une inspiration divine ,
il croise les mains ; son accès diminue par degrés , un
sommeil tranquille le remplace ; l'espoir est rentré dans
le coeur d'Augustine : hélas ! il n'y demeurera pas longtemps
. Le médecin paraît : interrogé sur l'état de M. de
Melzi , il ne répond d'abord que par des paroles insignifiantes
; pressé de s'expliquer sans déguisement , il déclare
enfin , qu'à moins d'un miracle , il n'en peut revenir.
Croyez-vous le péril prochain ? demande Augustine . ---
Mais , avec des soins , on conservera peut-être le malade
encore une semaine..... Dieu soit loué ! du moins ce
temps suffit pour le réconcilier avec le ciel,
La comtesse , ranimée par cette idée consolante , écoute
attentivement les prescriptions du médecin , et , malgré
les conseils de M. Dorrifourth , persiste dans la résolution
de ne plus quitter la chambre de son époux : Dieu prête
de grandes forces , dit-elle , à ceux qui ont de grands
devoirs à remplir ; il me soutiendra .
Ce n'est point un songe , dit M. de Melzi en se réveillant
; on a mis un sachet sur ma poitrine . Est - ce
yous , madame Lodwer ? ajouta-t-il en s'adressant à sa
172 MERCURE DE FRANCE .
garde. Non , monsieur ; c'est une jeune Française , que
M. Dorrifourth a prise pour me seconder. - Une Française
! Bon M. Dorrifourth ! Est - elle là ? Oui , monsieur.
A quoi s'occupe-t - elle ? - A lire. Il ne faut
pas l'interrompre .
- - -
A ce court dialogue succéda un long silence ; madame
Lodwer s'endormit. Augustine , l'oeil attaché sur la pendule
, comptait les minutes , et préparait la tisane . A
l'instant indiqué elle en présenta à M. de Melzi : Buvez
, lui dit-elle. Je n'ai pas soif. - N'importe , il le
faut. Cet accent , s'écria- t - il , me rappelle
- -
Comment
vous nommez-vous ? - La comtesse hésita , et le
souvenir de sa fille ne cessant de l'occuper , elle répondit
Camille. Une vive rougeur colora momentanément les
jones livides du malade. Êtes-vous de Paris ? demandat-
il.J'y pris naissance , répondit la comtesse . Votre
famille ?... Ydemeure toujours. -Êtes-vous venue seule
à Londres ? Toute seule. Par quel événement ?
Dispensez-moi de vous en instruire , ce récit est trop
triste . - Et vous remplissez l'emploi de garde - malade ?
Présentement , oui ! Avez-vous conservé des relations
dans la capitale ? - Quelques - unes . - Peut-être
vous pourriez ?..... Il s'arrêta ..... Puis il reprit : Vous aimez
la lecture ? Beaucoup. Que lisez-vous maintenant?
- Bossuet. C'est un auteur bien grave.
convient à ma situation ; il m'enseigne à dédaigner les
biens périssables de ce monde , pour m'attacher à des
biens qui ne périront pas . - Plus je vous entends , plus
je crois entendre ! ..... M. de Melzi s'interrompit en
core ; ensuite il dit : La douceur de votre organe calme
mes souffrances : s'il ne vous déplaisait pas de lire haut ,
je vous écouterais avec plaisir .
-
- Π
en-
La comtesse ouvrit au hasard le volume de Bossuet , et
tomba sur l'oraison funèbre de madame la duchesse d'Orléans
. Le désir que madame de Melzi avait de porter dans
le coeur de son époux la conviction des vérités éternelles ,
donnait à son débit un charme extraordinaire , et sa
voix tendre et flexible prit un accent vraiment sublime ,
quand elle vint à réciter ce passage : « La voilà malgré
ce grand coeur , cette princesse si admirée et si chérie !
DÉCEMBRE 1815. 173
» la voilà telle que la mort nous l'a faite ! encore ce
>> reste , tel quel , va disparaître : cette ombre de gloire va
» s'évanouir , et nous l'allons voir dépouillée même de
» cette triste décoration . Elle va descendre à ces sombres
> lieux , à ces demeures souterraines , pour y dormir
» dans la poussière avec les grands de la terre , comme
parle Job, avec ces rois et ces princes anéantis , parmi
lesquels à peine peut-on la placer , tant les rangs y
sont pressés , tant la mort est prompte à remplir ces
places . Mais ici notre imagination nous abuse encore.
» La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper
quelque place , et l'on ne voit là que les tombeaux qui
» fassent quelque figure . Notre chair change bientôt de
» nature notre corps prend un autre nom ; même ce-
» lui de cadavre , dit Tertullien , parce qu'il nous montre
>> encore quelques formes humaines , ne lui demeure pas
long-temps ; il devient un je ne sais quoi , qui n'a plus
» de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout
» meurt en lui , jusqu'à ces termes funèbres par lesquels
» on exprimait ses malheureux restes.
*
"3
"
39
»
"
» C'est ainsi que la puissance divine , justement irri-
» tée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant ;
et , pour égaler à jamais les conditions , elle ne fait
» de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur
» ces ruines ? Peut-on appuyer quelque grand dessein
» sur ce débris inévitable des choses humaines ? Mais
quoi ! tout est - il donc désespéré pour nous ? Dieu ,
qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu'à les réduire
» en poudre , ne nous laisse-t-il aucune espérance ? Lui ,
» aux yeux de qui rien ne se perd , et qui suit toutes les
» parcelles de nos corps , en quelque endroit écarté du
» monde que la corruption ou le hasard les jette , verra-
» t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le
» connaître ou de l'aimer ? Ici un nouvel ordre de choses
» se présente à moi : les ombres de la mort se dissipent ;
» les voies me sont ouvertes à la véritable vie . »
Est - ce un ange , s'écria M. de Melzi , qui daigne
174 MERCURE DE FRANCE .
m'apporter la parole de Dieu ? Le vague sentiment d'un
bonheur inconnu s'est saisi tout à coup de mon âme ;
il me semble que je n'appartiens plus à la terre . Camille ,
continua-t-il , puisque mes yeux ne peuvent vous voir ,
-
laissez ma main toucher la vôtre. La comtesse s'empressa
de le satisfaire . Il frissonna. De grâce , ajoutai
-il , dites-moi de quoi se compose ce topique que vous
avez placé près de mon coeur ? De roses blanches qui
touchèrent le Saint-Sacrement , le jour où j'allai remer
cier Dieu de m'avoir rendue mère. Je ne me suis
pas trompé c'est elle ! .... c'est ma femme ! .... c'est Au
gus'ine ! Le comte , épuisé par les diverses sensations
qu'il venait d'éprouver , perd l'usage de ses sens . Augustine
réveille madame Lodwer ; toutes deux prodiguent
des secours au malade , il ne reprend pas connaissance .
La douleur de la comtesse est inexprimable , elle s'accuse
de barbarie. Je l'ai tué ! répète- t- elle plusieurs fois . Ses
cris attirent M. Dorrifourth ; il envoie chez le médecin.
Ce dernier ne tarde pas à venir : il apprête un cordial ,
il assure que cette crise n'annonce pas l'heure fatale .
Effectivement M. de Melzi sort peu à peu de son évanouissement
, et ses premiers mots adressés à sa femme
expriment la reconnaissance et la joie . On lui défend
de parler ; il promet d'obéir à condition qu'Augustine
reprendra sa lecture ; et l'épouse chrétienne applique de
nouveau sur les blessures de son époux le baume salutaire
des paroles évangéliques .
Le comte passa la nuit assez paisiblement ; et le lendemain
matin il dit à sa femme : Ne me dissimule pas
ce que tu penses sur mon état ; je ne voudrais pas mourir
hors du sein de l'Église. Mon ami , répliqua -t - elle ,
est -il besoin de se voir sur le bord de la tombe pour se
nourrir de la nourriture des forts , du pain qui donne
la santé de l'âme ? Eh ! pourquoi d'ailleurs ne pas célébrer
l'époque de notre réunion par une sainte fête ?
Femme adorable ! oui , je veux désormais vivre ou mourir
digne de toi ; trouve le plus tôt possible un prêtre catholique
, je recevrai ses instructions .
Madame de Melzi s'était d'avance occupée de ce choix ,
et présenta le même soir à son époux un vertueux eccléDÉCEMBRE
1815. 175
slastique avec qui elle s'entretint long-temps en secret .
Lorsque le prêtre fut sorti , le comte pria sa femme de
s'asseoir à ses côtés ; et , rassemblant ses forces , il se
leva de son fauteuil et se jeta à ses pieds . Grand Dieu !
que fais-tu ? lui dit-elle en le relevant . J'implore ton
pardon , il doit précéder celui de Dieu. Ma mère t'a
pardonné , et moi je ne me souviens pas que tu m'aies
offensée ; si tu m'aimes , tu ne m'en parleras jamais .
-
-
-
Un entretien intime suivit cette scène attendrissante ;
et M. de Melzi , privé de la vue , accablé de souffrances
et prêt à quitter la vie , se crut quelques momens revenu
à ses beaux jours : tant il est vrai que le bonheur découle
surtout des sentimens vertueux .
Cependant Augustine n'était pas aussi calme que son
époux chaque projet qu'il faisait déchirait son âme ; elle
savart qu'il n'était plus ici-bas d'avenir pour lui ; le mieux
sensible qu'il éprouvait , loin de la rassurer , ajoutait à
ses alarmes ; le médecin l'avait avertie de se défier de ce
symptôme perfide , presque toujours précurseur de la
mort .
Les accidens survenus pendant la nuit redoublerent
les appréhensions de la comtesse ; elles n'étaient que trop
fondées lorsque le médecin parut , il adressa à madame
de Melzi un regard qui lui apprenait que bientôt tout serait
fini . Le ministre des autels survint à propos pour relever
les esprits abattus de cette généreuse épouse . M. de Melzi
demeura quelques minutes enfermé avec l'homme vénérable
; ensuite il déclara qu'il souhaitait ardemment recevoir
le saint-viatique , et demanda qu'on fit entrer
auparavant dans sa chambre toutes es personnes de
la maison . Quand elles furent réunies , il confessa tout
haut ses fautes , et pria l'assemblée d'implorer en sa faveur
la miséricorde du Tout-Puissant ; puis , s'adressant
à l'oint du Seigneur : Espérez -vous , lui dit- il , que ma
mort rachètera le scandale de ma vie ? « Mon frère , répliqua
l'homme de Dieu , je vous dirai avec Massillon ,
» que l'abondance de vos iniquités n'alarme pas votre
» confiance. Le médecin céleste se plaît à guérir les
» maux les plus désespérés ; les plus grands pécheurs sont
» les plus dignes de sa pitié et de sa miséricorde . Sans
D
176
MERCURE DE FRANCE.
>>
*
»
doute il n'a permis que vous tombassiez dans ce gouffre
, et qu'il ne manquât plus rien à vos malheurs ,
» que pour faire éclater davantage en vous la richesse
» et la puissance de sa grâce. Eh ! n'est- il pas plus grand
» en effet , lorsqu'il retire Jonas du fond de l'abîme , que
lorsqu'il ne fait que soutenir Pierre qui commençait
» seulement à enfoncer sur les eaux ? Si vos péchés sont
» montés au plus haut point , ah ! voilà peut-être le mo-
» ment de la grâce ! Ce qu'il y a de plus à craindre dans
> nos maux , c'est la défiance du remède. Tranquillisez-
» vous mon cher frère : voyez votre propre histoire
» dans la parabole de l'Enfant prodigue.
33
"
"
"
:
» Le père de famille ne se contente pas de courir au-
» devant de son fils retrouvé , il se jette à son cou , il
l'embrasse , il le baise ; son coeur peut à peine suffire
» à toute sa tendresse paternelle ; ses faveurs sont encore
» au-dessous de sa joie et de son amour : il retrouve
son fils qu'il avait perdu ; il le retrouve , à la vérité ,
sale , hideux , déchiré ; mais ce qui devrait allumer ses
» foudres ne réveille que son amour : il ne voit en lui
» que ses malheurs ; il ne voit plus ses crimes. Il n'a pas
» oublié que c'est ici un enfant ingrat et rebelle ; mais
>> c'est ce souvenir même qui le touche il voit revivre.
» un enfant qui était mort à ses yeux , il recouvre ce
qu'il avait perdu : cecidit super collum ejus , osculatus
» est eum ( 1 ) ; image tendre et consolante de la joie que ,
» la conversion d'un seul pécheur cause dans le ciel , et
>> des consolations secrètes que Dieu fait sentir à une
>> âme de ses premières démarches , de son retour vers
» lui ! cecidit super collum ejus , osculatus est eum .
» O clémence paternelle ! ô source inépuisable de bonté !
» ô miséricorde de mon Dieu ! » Écoutez , mon frère ,
écoutez encore ce que dit Massillon relativement à la
participation aux saints mystères dont on avait si longtemps
vécu privé par ses déréglemens . « Le père de famille
fait tuer le veau gras ; il appelle son fils retrouvé
33


( Il s'attache à son cou et le couvre de caresses .
"
DÉCEMBRE 1815. 177
"
» à ce festin céleste ; il le nourrit de la viande des élus.
» On avait vécu tant d'années sans Dieu , sans religion ,
» sans espérance , éloigné de l'autel et des sacrifices ,
» exclu comme un anathème de l'assemblée sainte ,
>> de la société des justes et de toutes les consolations
» de la foi : quelle douceur de se retrouver au pied de
» l'autel saint avec ses frères ! nourri du même pain,
» soutenu de la même viande , attendant les mêmes pro-
» messes , secouru de leurs prières , fortifié par leurs
exemples , animé par l'harmonie des saints cantiques
qui accompagnent la solennité et l'allégresse de ce
» divin banquet : Et cum veniret , audivit symphoniam
» et chorum (1 ) . » Elle retentit doucement à mon oreillle !
s'écria le moribond dans l'élan d'un transport religieux :
oui , j'entends le son prolongé du concert divin des
anges ; j'ai vu briller dans le ciel le signe de la rédemption.
Mon père , approchez -vous , venez , daignez
m'admettre à la table du juste ; je brûle de participer à
sa félicité. Tout est prêt , mon frère , répond le digne
pasteur. Le comte se met sur son séant , essuie d'une
main la sueur froide qui coule de son front , de l'autre
découvre sa tête et son cou , les présente lui-même au
vicaire de J.-C. , ainsi que toutes les parties de son corps
destinées à être ointes de l'huile sainte ; ensuite il approche
avec respect ses lèvres de l'hostie consacrée , la
reçoit avec encore plus de respect dans sa bouche . Tout
à coup un rayon lumineux brille sur son front : « La
» grâce opere ! » dit le ministre des autels ; « le jour
approche ; le Seigneur est à la porte , il ne tardera
» pas : réjouissez-vous donc (2) , je vous le dis encore ,
réjouissez -vous.
»
M. de Malzi joint les mains , récite une prière , et
laisse retomber sa tête appesantie. L'homme de Dieu lui
donne une dernière bénédiction et se retire en silence.
Pendant cette cérémonie solennelle , la comtesse , res-
(1) Il viendra avec le choeur entendre la symphonie.
(1 ) Massillon.
12
178 MERCURE DE FRANCE .
tée à genoux au pied de la couche du mourant , avait
étouffé ses sanglots , et se trouvait un peu soulagée de sa
douleur par la triste certitude de la cécité de M. de
Melzi ; au moins , pensait-elle , je puis pleurer ; et les
larmes que je répands ne troublent pas la paix qu'un
espoir divin a fait pénétrer dans son âme,
Tous les spectateurs de cette scène et terrible et sublime
étaient sortis en même temps que le prêtre catholique
; il ne restait plus dans la chambre que madame
de Melzi , la garde et M. Dorrifourth . La comtesse s'approcha
de son époux et lui prit doucement la main ; elle
était trempée de la sueur de la mort . Cependant de
cette main glacée M. de Melzi serre avec force celle de
sa femme , la porte jusqu'à ses lèvres , la couvre de
mille baisers rapides , et dit : J'emporte avec moi dans
ma tombe le souvenir de tes bienfaits ; ne cache pas
mes torts à notre fille , mais qu'elle ne les apprenne
qu'en apprenant mon repentir. Augustine , Camille ,
je meurs en vous aimant ; je vous bénis . Adieu .
Madame de Melzi se penche sur le sein de son époux ;
il n'était plus . M. Dorrifourth et madame Lodwer enlèvent
la comtesse à ce spectacle déplorable ; ils la transportent
dans un autre lieu ; ils lui adressent les discours
les plus touchans , elle ne les entend pas. La force factice
qui la soutenait l'a soudain abandonnée dès qu'elle a
perdu l'espoir d'être utile. Ce qu'elle a souffert de fatigues
, d'angoisses , a porté dans son sein le germe
d'une affreuse maladie . Bientôt la fièvre maligne se déclare
mais la seule pitié ne veille pas sur les jours de
madame de Melzi , l'admiration lui a fait des gardes de
toutes les femmes qui l'ont contemplée assise à côté du
lit de son époux. Toutes réclament le douloureux honneur
de la servir ; chacune se transforme pour elle en
une autre Augustine : la terre ne sera point privée de
son plus bel ornement ; et ce mal physique n'est qu'un
bienfait de Dieu pour la dérober à ces pensers cruels ,
ces images épouvantables qui nous poursuivent si longtemps
, lors de la première mort dont nous avons été
témoins . » ......
à
A une époque où les bons livres sont rares , malgré
DÉCEMBRE 1815. 179
qu'il en paraisse une très-grande quantité , il est très-bien
de faire remarquer ceux que le mérite, l'utilité et le nom
respectable de l'auteur , rendent intéressans. Ces différens
motifs nous feront revenir avec plaisir sur la Petite Mé»
nagère , à laquelle nous consacrerons un article beaucoup
plus étendu.
NOUVEAU VOYAGE A TUNIS ,
Publié en 1811 , par M. Thomas Maggill , et traduit de
l'anglais , avec des notes ; par M*** . Un vol. in-8°. de
deux cent vingt-cinq pages , avec un air mauresque
gravé. ( 1 )
Le petit nombre d'ouvrages modernes sur la Barbarie
en général doit faire présumer favorablement du succès
qu'obtiendra ce nouveau voyage . M.Thomas Maggil !, négociant
anglais fort instruit ; et malgré cette instruction
, rempli de préventions nationales , qui le font tomber
dans un esprit de parti ridicule à force d'être véhé
ment , passa les années 1810 et 1811 à Tanis. Son
voyage , entrepris pour des intérêts commerciaux , s'étant
prolongé fort au-delà du temps qu'il s'était proposé,
il occupa les momens de loisir que lui laissaient les affaires
, à rassembler les diverses observations que les circonstances
et sa position particulière pouvaient le mettre
à portée de faire . Les consuls européens , les personnages
les plus considérables du pays, fournirent à l'auteur des
matériaux pour tout ce qui tenait à la politique et au
gouvernement , tandis qu'il obtînt des négocians tout ce
qui était relatif au commerce.
Cette relation doit fixer la curiosité , et doit être ac-
( 1 ) A Paris, chez Pankoucke , libr., rue et hôtel Serpente.
Et chez A.Eymery , rue Mazarine, nº . 30.
180 MERCURE DE FRANCE.
cueillie avec intérêt ; outre qu'elle est exacte , que les
notes en sont curieuses , le traducteur , homme de mérite ,
a demeuré pendant dix ans chez les différentes puissances
barbaresques , et particulièrement à Tunis , où il était
attaché au consulat général de France . Il a effacé les
injures , souvent trop grossières , dont M. Maggil n'a
cessé de se servir en parlant des Français et des Italiens ;
il a relevé différentes contradictions , réparé diverses
omissions ; et , au moyen des additions dont il a enrichi
la relation du négociant anglais , le traducteur en a fait
un excellent ouvrage. Le inanuscrit ayant été présenté
à M. de Choiseuil-Gouffier , ancien ambassadeur à la
Porte Ottomane , ce dernier en prit lecture , et fit témoigner
au traducteur « qu'il avait jugé son livre rem-
» pli de détails instructifs , intéressans et propres à
» donner une idée très-juste du pays qui y est décrit. »
Un pareil suffrage dispense de faire mieux sentir les
avantages du livre et les talens et les connaissances du
traducteur.
་་
Le tableau des révolutions qui se sont succédées à Tunis
depuis que les Beys se sont emparés du gouvernement ,
commence l'ouvrage. L'autorité devenue héréditaire
par Mahmet-Bey, n'arrêta que faiblement les désordres ;
car on voit cinq ou six souverains de suite périr de
mort violente . La Turquie n'ayant plus aucune influence
sur le gouvernement de Tunis , et la milice retenue
par une sorte de discipline , font espérer que ces scènes
d'horreur ne se renouvelleront plus , ou du moins de
sitôt. Hamouda Pacha , Bey , régnant à Tunis , est un
homme fort instruit pour un Musulman . Il parle , lit et
écrit l'arabe et le turc ainsi que la langue franque . Il
voulait apprendre à lire et à écrire le toscan ; mais les
chefs de la loi l'ont forcé d'abandonner cette étude ,
laquelle , disaient- ils , était indigne d'un prince musulman
. Indépendamment de ses connaissances , Hamoúda
est bon militaire et grand homme d'état ; il tient d'une
main ferme les rênes de son gouvernement , et sait contenir
par sa prudence les intrigues et les troubles civils
qui pourraient mettre l'état et danger. Aussi jamais
Tunis n'a été dans une situation plus florissante et plus
DÉCEMBRE 1815. 181
avantageuse. Les grands ne peuvent plus opprimer le
peuple avec impunité , et le moindre paysan jouit d'un
accès auprès du prince , dont il reçoit satisfaction s'il a
droit d'y prétendre. Gouvernant par lui -même , Hamoûda
ne confie aucun emploi aux Turcs ; ses hommes de confiance
sont des renegats ou des esclaves , lesquels , avec
l'apparence du pouvoir, ont peu d'influence.
L'auteur fait connaître toute la famille du Bey, et le
caractère des gens iufluens qui composent la Cour Tunissienne.
Puis il trace le caractère des Maures , lesquels ,
dit-ils sont ignorans , orgueilleux , rusés , fourbes , avares ,
faux et ingrats. Ce portrait peu flatté est malheureusement
d'une parfaite, ressemblance . Dans ses rapports avec
l'étranger , le Maure cherchera toujours à prendre le
dessus ; insolent par caractère comme par principes , on
ne peut jamais traiter avec lui sur le pied de la franchise
et de l'amitié . Le chrétien étant pour les Maures un sujet
de haîne et de mépris , fait rejeter tous les bons procédés
auxquels le Maure ne fait jamais attention . Il considère
le bienfait du chrétien comme chose de droit , qui n'entraîne
ni l'obligation de rendre la pareille , ni même celle
d'être reconnaissant. Depuis le prince jusqu'au dernier
sujet , on ne trouve jamais bonne foi , honneur , reconnaissance
ou générosité . Ces vertus sont remplacées par la
haine , la vengeance , l'intrigue , l'injustice , l'oubli des
services , et particulièrement l'avarice. Dans les derniers
rangs , on cherche toujours à s'exempter de payer la
capitation. Le collecteur , familiarisé avec ce genre d'excuses,
fait ordinairement appliquer la bastonade au réfrac
taire , qui , après avoir été battu , tire son argent et acquitte
sa taxe. Un européen présent à une scène de ce
genre , demanda au patient s'il ne valait pas mieux
payer que de recevoir ce rude avertissement sans aucuns
profit pour sa bourse. « Quoi ! s'écria le Maure , je paierais
ma taxe sans avoir reçu des coups de bâton ! »
Le Bey peut sur- le-champ rassembler quarante à cinquante
mille hommes de milice , dont les trois-quarts se
composent de cavalerie , indépendamment de six mille
Turcs qu'il a pris à son service . Il faut lire dans l'ouvrage
même les détails sur les guerres entre les Tunisiens et les
182 MERCURE
DE FRANCE .
Algériens ; ces détails prouvent que les deux armées ne
tiendraient pas contre un dixième en nombre de troupes
exercées .
La peste qui désole souvent Tunis , et généralement
tout l'Orient , est un des fléaux les plus à redouter. Le
royaume renfermait à peu près cinq millions d'habitans ;
il en faut maintenant rayer plus de la moitié par la sottise
des Musulmans , qui ne prennent aucune précaution
pour échapper aux affreux ravages de la peste.
La ville de Tunis est assez bien construite ; les bâtimens
sont de pierre ; mais on n'en trouve pas un qui
mérite d'être décrit . Cependant le roi se fait bâtir un
palais qui pourra être beau lorsqu'il sera achevé . Les
rues sont étroites et sales ; les bazars , ou marchés ,
sont mal approvisionnés et les magasins mal pourvus de
marchandises. Les fortifications donnent à la ville l'apparence
d'une place défendue ; mais elle ne pourrait
résister à la moindre attaque. La citadelle , ainsi que les
deux forts qui protègent le port , sont l'ouvrage des Espagnols
, maîtres du pays sous Charles - Quint .
L'auteur et le traducteur font connaître les différens
travaux , fort importans , ordonnés par le Bey actuel ;
ils consistent en un arsenal considérable , des écluses , un
nouveau port, un bassin destiné à contenir quatre-vingts
chaloupes canonnières , un canal , des bâtimens pour loger
les employés et les ouvriers de marine , un chantier considérable
, des magasins immenses une vaste boulangerie
, des forteresses et deux forts pour défendre l'entrée
du port. Ces importantes constructions ont été
élevées par M. Frank , colonel du génie , et les succès
que cet habile officier à obtenus , sont d'autant plus méritoires
, qu'il n'a eu pour le seconder que des esclaves ,
des Turcs et des Maures , qu'il a fallu former à des travaux
entièrement nouveaux pour eux. Malgré sa parcimonie
, le Bey a généreusement récompensé M. Frank ;
et pour donner à cet ingénieur une marque particulière
de son estime , il lui a gratuitement accordé la liberté
de trois esclaves européens.
Le climat de Tunis est superbe , et le sol produirait
DÉCEMBRE 1815. 183
abondamment s'il était en d'autres mains. Toute la côte
de Barbarie est susceptible de rapporter du sucre , du
coton , de la soie , de l'indigo , de presque toutes les
épices ; enfin , pour donner une idée de la fertilité du
terroir , le district de l'Est donne cent pour un.
L'eau des fontaines est en général chaude et saumâtre ;,
mais on trouve aussi quelques sources d'une eau pure et
excellente . Le pays renferme plusieurs sources chaudes
renommées pour la cure d'un grand nombre de maux ;
quelques-unes sont d'une chaleur égale à celle de l'eau.
bouillante .
L'auteur donne des détails sur la température , les productions
, le gibier , le bétail , les chevaux , les mulets ,
les ânes , les chameaux , les dromadaires ; puis , dans un
autre chapitre , fait connaître les monumens antiques du
royaume de Tunis , lesquels sont en assez grand nombre.
Les inédailles et les pierres gravées sont fort rares , parce
qu'elles sont devenues un objet de spéculation pour les
chrétiens établis dans le pays . M. Frank , cet ingénieur
dont il a été parlé , avait formé une belle collection de
médailles, de pierres gravées et d'inscriptions qu'il a dessein '
de publier. Un homme instruit, M. Lunby, consul danois,
a l'intention de faire paraître un ouvrage fort curieux sur
l'état ancien et moderne du royaume de Tunis. Il serait
à désirer que M. Talisi , consul général de Suède , voulût
faire graver les vues qu'il a dessinées pendant trente-cinq
ans de résidence à Tunis .
Un chapitre fournit des renseignemens sur les esclaves
chrétiens et sur les nations auxquelles ils appartiennent
sur les échanges et rançons, sur le grand nombre de captifs
pris sous les couleurs anglaises. En lisant ces détails , qui
font frémir, on est frappe d'étonnement en voyant qu'une
grande nation , l'Angleterre , ne peut pas interposer son
autorité pour empêcher cet infâme brigandage . Le Bey
actuel , cet Hamouda , étant monté jeune sur le trône ,
son hameur guerrière lui fit faire une guerre active aux
puissances européennes . Il encouragea ses sujets à la cours
et arma ses propres corsaires . Les chrétiens , dressés à
manier l'aviron , montaient ses galeres et étaient enchaînés
184
MERCURE DE FRANCE .
sur les bancs . Les Maures , sans déclaration de guerre >
prirent d'assaut la petite île de Saint - Pierre appartenant
au roi de Sardaigne , et conduisirent à Tunis la totalité
des habitans , dont le nombre s'élevait à plus de mille , la
plupart femmes et enfans.
»
>>
"

Selon sa louable coutume, M. Maggill injurie les Français
, alors maîtres de l'Italie ; il les accuse de ne rien faire
pour les malheureux Italiens qui gémissent daus les fers .
Le rédacteur lui répond ainsi : « Qu'ont fait les Anglais ,
» maîtres absolus de la Sicile ? Ils ont profité de la crainte
qu'ils inspirent à Tunis pour en tirer quelques boeufs ,
» et non pour délivrer une centaine d'esclaves pris
» sous leur pavillon ! Ils ont calculé une dépense de
» 200,000 fr. , et ils ont mis la chair humaine en balance
avec de la viande de boucherie ! Que dire à pré-
» sent de l'humanité anglaise , et que le gouvernement
» britannique fait de son influence et de la crainte qu'il
inspire! Je pourrais me livrer ici à toute mon indignation
et dévoiler tout ce qu'a d'odieux la politique
» des Anglais à l'égard des Barbaresques ; mais je me
contrains , et j'aime mieux rendre à celte nation la
justice qu'elle refuse aux autres : quelques achats ont
» eu lieu par les soins des agens et commandans anglais :
ce fut , il est vrai , sans bourse délier ; mais le rôle de
libérateur a toujours été honorable , et il est beau de
faire servir son influence au soulagement de l'humanité
, même en épargnant les sacrifices . Moins prévenu
» que l'auteur anglais , je passerai sous silence des actes
» révoltans dont j'ai été témoin , et je me hâte de re-
» connaître que c'est à l'influence britannique que cinq
» cents Portugais esclaves à Alger sont redevables de
» leur liberté à des conditions raisonnables . Parmi ces
» malheureux il y en avait bon nombre qui comptaient
» trente années d'esclavage . » Je cite avec plaisir ce fragment
d'une note , pour faire connaître le bon style , le
bon estprit , et surtout l'excellent ton du traducteur .
»
ע
33
"
Les revenus de la régence de Tunis , les sources dont
ils proviennent sont l'objet de l'attention de l'auteur,
avant de signaler diverses coutumes des maures. Leur
ignorance extrême les rend superstitieux à l'excès , et
DÉCEMBRE 1815. 185
presque toujours leur conduite est réglée sur des présages
ou des augures. Intolérans au dernier point , ils
sacrifieraient l'infidèle qui entrerait dans un temple ,
au lieu qu'à Constantinople le chrétien peut facilement
se procurer un ordre pour obtenir l'entrée des mosquées.
Les saints en Barbarie sont pour la plupart des
êtres privés de sens ; et , en raison du respect qu'on leur
porte , ils commettent toutes les folies imaginables . Le
peuple attribue quantité de miracles à ces insensés , et
ce serait le comble de l'impiété que de n'y pas croire .
L'un de ces saints disait jouir de la faculté de visiter le
tombeau du prophète et d'en revenir dans l'espace d'une
demi-heure ; un autre avait le privilége de faire en
une nuit le voyage d'Europe et d'y tuer quelques centaines
d'infideles , après quoi il revenait chez lui avant
le point du jour.
Le mauvais il est une superstition familière au
royaume de Tunis comme à tous ceux qui professent
l'islamisme. Faites-vous l'éloge d'un cheval , d'une maison
; le propriétaire regarde ces objets comme perdus.
Un enfant est-il un objet d'admiration ; dès ce moment
les parens se persuadent qu'il doit lui arriver quelque
malheur. Le mauvais oeil fait qu'on ne bâtit point de
maisons sans placer dans le lieu le plus apparent l'empreinte
d'une main destinée à attirer sa maligne influence ,
comme un paratonnerre absorbe la foudre. Une femme
en couche fait attacher au plafond la ceinture de son :
mari par un bout , et se garde bien de quitter l'autre
tant que dure le travail ; au-dessus de sa tête elle fait
suspendre des coquilles d'oeuf attachées à des fils . Le
nombre treize est mis an rang des funestes présages , et
le vendredi est réputé jour malheureux , parce que ,
suivant une ancienne prophétie , c'est pendant la prière
de ce jour que les chrétiens s'empareront de la ville : aussi
les portes sont-elles fermées à cette heure , et ne s'ouvrent
à qui que ce soit . Jamais l'armée ne se met en
marche sans que les astrologues aient observé le lever
d'une certaine étoile. Sitôt qu'elle est aperçue , deux
taureaux noirs sont sacrifiés , et cette cérémonie est
regardée comme le gage de la victoire,
186 MERCURE DE FRANCE.
La quantité d'observations curieuses contenues dans ce
volume , l'étendue des détails relatifs au commerce ,
me forcent à renvoyer la fin de mon extrait à un
second article .
ww
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Cette semaine n'a pas été positivement stérile en nouveautés
; on a donné deux Encore une nuit de la garde
nationale , ou le Poste à la Barrière , tableau vaudeville
en un acte , et les Deux Parisiens , ou le Tirage au
sort , vaudeville en un acte . La première n'est composée
que des rognures , dont les auteurs d'une Nuit au corps
de garde ont bien voulu gratifier le théâtre de la Porte
Saint-Martin , et la seconde est le rebut des Variétés que
M. Sewrin a porté à l'Odéon . Je crois rendre service à
V. A. en me dispensant de lui donner l'analyse de deux
productions aussi médiocres . La garde nationale , à qui la
capitale doit trois fois son salut , n'était pas traitée d'une
manière flatteuse par deux auteurs qui s'étaient fait annoncer,
au theatre de la rue de Chartres , sous le titre de
deux chasseurs de cette garde . Le Journal de Paris
a fait vivement sentir cette inconvenance , et le lendemain
le titre de la pièce d'Encore une Nuit de la garde
nationale a disparu de l'affiche du théâtre de la Porte
Saint-Martin.
Cette mesure est due à M. Saint-Romain , directeur de
ce théâtre , qui se pique d'être Français avant d'être comédien.
On ne peut que lui donner des éloges sur la corduite
qu'il a tenue à ce sujet .
L'Odéon , avec les Deux Parisiens , n'a pas été plus heureux
. Quoique cette pièce , à la honte de M. Sewrin , ait
obtenu du succès , il est difficile d'imaginer une intrigue
plus nulle , des scènes plus froides , un dialogue plus sot ,
et des couplets moins piquans. Voici celui qui a été redemmandé
, et nous ne savons qui a eu le plus de courage ou
DÉCEMBRE 1815. 187
des amis de M. Sewrin qui ont crié bis ou de l'acteur qui
l'a répété :
AIR du Vaudeville des Deux Edmond.
Vous qui, par goût , ou par caprice ,
Voulez vivre célibataire ,
Et craignez d'être.... mari ,
Restez garçons.
Mais vous , qui voulez prendre femme ,
Suivez le conseil que j'vous donne ;
Croyez-moi , ne barguignez pas ,
Vite , mariez-vous.
Passe encore si cette mauvaise plaisanterie de faire
chanter un couplet sans rime avait été neuve ; mais il v
a long-temps que j'ai entendu sur les boulevards un niais
qui souhaitait la fête à sa maîtresse en ces termés ':
Les beaux-esprits ne sont pas rares ,
On le voit à nos almanachs ,
Quand on a besoin de leur aide
Ces messieurs sont je ne sais où.
Or, pour célébrer votre fête ,
J'ai fait moi-même ce couplet ;
Ne m'en voulez donc point , madame,
Si mes vers ne riment à rien?
On voit que le premier couplet que j'ai cité est encore
plus bête que celui -ci . M. Sewrin n'est pas de ces auteurs
qui , en s'appropriant une idée , l'embellissent par
leur esprit , et font oublier l'original qu'ils ont imité ;
au contraire , un mot spirituel , qui est transcrit par ce
trop fécond écrivain , devient tout à coup d'une niaiserie
à étonner, Ah ! Monseigneur , si jamais le nouveau
vaudeville parvenait malheureusement jusqu'à vous , et
je suis bien sûr qu'il y parviendra ; car M. Sewrin fait
hélas ! imprimer toutes ses pièces , je vous supplie de
183 MERCURE DE FRANCE.
désabuser ceux de vos compatriotes qui ne seraient point
encore venus à Paris , et leur dire qu'en général les Parisiens
sont moins sots que ceux de M. Sewrin . On assure
que cet auteur a voulu se venger des habitans de notre
capitale en les traduisant sur la scène , et surtout en
leur prêtant son esprit .... Vous conviendrez que le tour
est sanglant , et qu'Aristophane , de cynique mémoire ,
n'aurait pas mieux fait , lui qui se piquait d'être mé
chant !
Aux Deux Parisiens près , le théâtre de l'Odéon paraît
avoir renoncé aux inepties dont on l'encombrait chaque
jour. D'anciennes pièces ont été remises ; on étudie des
nouveautés , qu'on attribue cette fois à des hommes qui
ont fait leurs preuves d'esprit et de bon goût ; des débuts
nous promettent de compléter une troupe à qui il
manque cinq ou six chefs d'emploi . L'ancienne administration
, comme on sait , ne l'avait presque composée
que de doublures.
C'est le premier jour de l'an que M. Picard entre en
fonctions , comme directeur de ce théâtre . Il signalera
son entrée par une représentation qui ne peut manquer
de piquer la curiosité . Une pièce d'inauguration qu'on
doit à la plume élégante et facile de l'auteur des Etourdis
, deux débuts importans , M. Musard et le Dépit
Amoureux , qu'un homme de goût , dit-on , a retouché ,
comme Voltaire autrefois répara à neuf la Sophronisbe
de Mairet.
La tâche est délicate vis-à-vis de Molière ; cependant
on ne peut disconvenir que plusieurs de ses expressions
ont vieilli ; qu'il a laissé même des scènes un peu obscures
dans les pièces qu'il n'a pas eu le temps de revoir
sans doute. On doit donc avoir quelque obligation à celui
qui se voue à ce travail ingrat , dont le but est de
servir nos plaisirs en faisant disparaître les taches légères
qu'on peut rencontrer dans les premiers ouvrages du
père de la comédie.
Le Venceslas de Rotrou , tel qu'on le représentait autrefois
, ne serait pas supportable sur la scène aujourd'hui
, si Marmontel n'avait pris la peine de le retoucher .
DÉCEMBRE 1815. 189
Plusieurs parties du Cid ont subi aussi des corrections
qu'il serait à désirer qu'on eût multipliées davantage.
Mais qui pourrait-on charger de ce travail ? Ceux de
nos auteurs qui ont obtenu des succès au théâtre , ne
dédaigneront- ils pas une pareille tâche ? Leur goût d'ailleurs
est- il assez sûr pour qu'on puisse y avoir confiance ?
Si l'Académie française qui , depuis sa création , n'a jamais
rien fait d'utile , si ce n'est un dictionnaire qui n'est
pas encore complet , voulait , selon ses statuts , travailler
réellement à porter en France le goût des lettres et les principes
de la langue , nous nous féliciterions de voir passer
dans ses mains les chefs-d'oeuvre de notre théâtre . Mais
il faudrait qu'on fît une réduction dans la société des quarante
. Sans cela , nous aurions peut-être du néologisme ,
de la manière ou des vers à l'eau rose . Qu'en pensez -vous ,
Monseigneur ?
Carte d'Europe , avec les nouvelles divisions , où sont
tracées les limites des empires , royaumes et états souverains
, d'après les derniers traités de Paris ; dressée
par Lapie , capitaine de première classe au corps royal
des ingénieurs-géographes , gravée et publiée par Semen
jeune , attaché au dépôt général de la guerre.
Cette carte, tracée sur la plus grande dimension qu'on
ait pu adopter pour une carte usuelle , puisqu'elle offre
une étendue de cinq pieds six pouces de haut sur cinq
pieds huit pouces de large , a reçu des améliorations notables
par les soins de M. Lapie , et présente particulièrement
les rectifications et divisions que l'ordre de choses
actuel a nécessitées .
Dans son état présent , elle mérite d'être distinguée
190 MERCURE DE FRANCE .
par ceux qui désirent suivre et embrasser d'un coup
d'oeil l'ensemble des grands changemens qui se sont opérés
sur la face de l'Europe .
Elle se vend réunie ou divisée en six feuilles , selon le
goût des acheteurs .
Il en reste encore quelques exemplaires offrant l'état
de l'empire en 1812 ; ils peuvent servir à l'étude d'un
ordre de choses qui n'est plus , mais qui appartient à
l'histoire , et , sous ce rapport , ces exemplaires peuvent
devenir précieux .
Le prix de la carte est de 25 fr . en feuille ;
Collée sur toiles fine , avec étui , 41 fr. ;
; Et sur toile , avec baguette et rouleau de bois , 47 fr.
plus fr . à ajouter pour recevoir franc de port en
feuilles.
A Paris , chez madame veuve Semen , éditeur , rue
Neuve Laint-Rock , n ° . 25 ; Semen père , rue du Milieu
des Ursins , n° . 6 , en la Cité ;
H. Langlois , rue de Seine , n° . 12 ; J. Goujon , rue du
Bac , nº, 6 ; Delaunay , Palais-Royal , galerie de bois.
Mercure de France , journal littéraire et politique ,
depuis l'an 8 ( 1800 ) jusqu'à ce jour , 63 volumes in-8° . ,
brochés ; collection complète très-rare .
Autres collections , depuis le 1er . octobre 1807 ( époque
où la Décade a été réunie au Mercure ) jusqu'à ce
jour, 34 volumes in-8° . , brochés.
S'adresser à M, Hubert , rue de la Harpe , n°. 117.
DÉCEMBRE 1815. 171
On peut se procurer à la même adresse la Décade , ou
Revne Philosophique , collection complète en 54 volumes
in-8° . ( du 1er , floréal an 2 au 30 septembre 1807. )
Il se charge aussi de compléter les collections de ces
deux journaux .
www
ERRATUM . Dans l'article Beaux -Arts , il faut retrancher
une ligne : Ou de celui du testament d'Endimidas.
ANNONCES.
On a mis en vente depuis très-peu de jours un roman en quatre
volumes in- 12 , ayant pour titre :
Raison et Sensibilité , ou les deux Manières d'aimer , traduit librement
de l'anglais , par Mad. Isabelle de Montolieu .
Nous pensons que cet ouvrage aura le même succès que ceux publiés
déjà par cette dame.
Prix : 9 fr. , francs de port , 1 1 fr. 50 c.
Nons reviendrous sur cet ouvrage.
Anastase et Nephtali , ou les Amis ; par Mad. de B***, soeur de
Mad. de Montolien .
Quatre vol. iu- 12 . Prix : 9 fr .; francs de port, 11 fr . 50 c.
Nous reviendrons sur cet ouvrage .
Paris , chez Arthus Bertrand , lib. , rue Hautefeuille
Cousidérations générales sur la situation financière de la France
en 1816 , par M. Ch. Ganisse , député da département du Cantal.
Brochure in -8° . de 70 pages. Prix : 1 fr. 80 cent .
Cosmologie, ou Description générale de la Terre, considérée dans
192 MERCURE DE FRANCE.
ses rapports astronomiques , physiques , historiques ; politiques et
civils , par C. A. Walckenaer, membre de l'Institut. Un vol . in-8°.
de 750 pages de belle impression; broché, 8 fr . 50 c . , et franc de port,
I fr.
Paris , chez Déterville , lib. , rue Hautefeuille , nº . 8.
Histoire de l'Expédition française en Égypte , par Martin , ingénieur
au corps royal des ponts et chaussées , membre de la commis
sion des sciences et arts d'Egypte , et l'un des coopérateurs de la description
de ce pays , publiée par les ordres du gouvernement francais
. Deux vol. in-8 °. Prix : 12 fr. , et 15 fr. par la poste.
Chez J. M. Eberhart , imprimeur du College royal de France , rue
du Foin Saint-Jacques , nº. 12 .
Histoire de France pendant les guerres de Religion , par Charles
Lacretelle , membre de l'Institut et professeur d'histoire à l'Acadé
anie de Paris. Troisième volume. In-8°. de quatre cent quatre-vingtdix
pages , bien imprimé en caractère cicero neuf , sur papier carré
fin.
Prix : 6 fr. , et 7 fr . 50 c . franc de port par la poste.
Le même , papier vélin , 12 fr. , et 13 fr. 50 c. franc de port par
la poste.
Les trois volumes ensemble , 18 fr. , et 22 fr. 50 c . francs de port
par la poste.
A Paris , chez Delaunay , libraire , Palais - Royal.
Et chez A. Eymery , rue de Mazarine , nº . 3o.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE , }
No. 4.
MERCURE
DE FRANCE.
mmmmm
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très - lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 30.
-
POÉSIE. A
LA FONTAINE DE VAUCLUSE.
Modeste élève d'Erato ,
De Minerve et de Polymanie ,
Vons qui sur le double coteau ,
Dans le temple de l'Harmonie ,
Joignez si tendrement la lyre an chalumean ,
Combien de vos accords j'éprouve la magie !
Soit que vous retraciez le douloureux tableau
D'une jeune vestale insensible à vos larmes ,
Des voiles de la mort enveloppant ses charmes ,
Le front caché sous un bandeau ,
13
MERCURE DE FRANCE.
194
1
( On sait que d'une fille , objet de vos alarmes ,
Votre sollicitude entoure le berceau ! )
Ce ton factice et vain que l'ignorance admire,
Ne dégrada jamais vos sévères accens ,
Et nous reconnaissons le maître de la lyre
A la pureté de vos chants .
Racine , jeune encor, habita ces rivages ;
Il essayait sa voix au bord de ces ruisseaux.
Plus loin , du coeur humain contemplaut les orages ,
Il préparait déjà ces sublimes tableaux
Où des grands et des rois il peignit les naufrages.
Là , sous l'azur des plus beaux cieux ,
En rêvant , il surprit au chantre de Delie
Ce coloris délicieux ,
Ce charme attendrissant que la mélancolie
Imprime à l'amour malheureux .
Il aime encor les bois consacrés par sa muse ;
Son ombre autour de vous erre dans ces climats ;
Et jusqu'aux rives de Vaucluse
Elle-même guida vos pas
Quandvotre voix , brillante et pure ,
Honorant à jamais cet immortel séjour,
En présence de la nature ,
Offrit un cantique à l'Amour.
Mais c'est peu d'ennoblir le luth de Deshoulières ,
Sous un nouvel aspect vous frappez mes regards ;
Vous savez du talent agrandir la carrière ,
Et chez vous l'art des vers célèbre tous les arts .
Cessez de dérober à leur troupe fidèle
Cent trésors inconnus dont le Pinde est jaloux :
Vous fuyez vainement l'honneur d'être immortelle ,
Vous l'êtes déjà malgré vous .
Feu Madame VERDIER.
DÉCEMBRE 1815.
195
umm
LE BOUQUET D'HYMEN ,
ROMANCE .
A madame G**, pour la fête de son mari.
Ah! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lui prêter nouveau serment d'amour !
Je ne connus félicité suprême
Que lorsqu'Hymen eut assigné le jour
Où je dirais avec un charme extrême :
Ah ! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lui prêter nouveau serment d'amour !
Va , triste éclat d'une pompe vulgaire,
Flatte l'orgueil des frivoles grandeurs !
Va !de l'Hymen le noble sanctuaire
Ne reçoit point de stériles honneurs .
Pour moi , je dis , avec un charme extrême :
Ah! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lai prêter nouveau serment d'amour!
Riches présens , offerts par l'opulence ,
Aux yeux d'amour vos attraits sont perdas !
Pompeux discours d'ane vaine éloquence ,
Souvent , hélas ! au mensonge vendus ,
Mon coeur sans vous dira toujours de même :
Ah ! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lui prêter nouveau serment d'amour !
Brillantes fleurs , parez le sein des Grâces ,
Servez encor d'interprète aux amans !
De vos couleurs les fugitives traces
Sant du bonheur fragiles monumens !
196 MERCURE
DE FRANCE
.
Bien mieux que vous mon coeur dira lui-même :
Ah ! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lui prêter nouveau serment d'amour !
Mon coeur suffit , et , fier de sa puissance ,
N'emprunte point d'inutiles secours .
Vois , tendre ami , d'un oeil de complaisance ,
Ces heureux fruits de nos chastes amours !
Et tu diras , avec un charme extrême :
Ah! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lui prêter nouveau serment d'amour !
Prends dans tes bras , contemple avec ivresse
Ces deux enfans , gages de notre foi !
Reçois le prix de ta vive tendresse;
Prends ce bouquet , le seul digne de toi !
Et répétons ces mots d'un charme extrême :
Ah ! qu'il est doux de chanter ce qu'on aime ,
De lui prêter nouveau serment d'amour !
LA CHOSE DURE.
Blaise mourut , sa femme de pleurer.
Le lendemain on vint pour l'enterrer ,
Et la voilà qui pleure de plus belle.
Comme on le mettait dans le trou ,
Ah ! que c'est dur ! s'écria- t- elle ,
Tenant dans sa main un caillou.
DISTIQUE .
J'écris trop longuement , si l'on croit en d'Ancour ;
Lui , n'écrit point , c'est bien plus court.
DÉCEMBRE 1815. 197
ÉNIGME.
Je suis , lecteur, nane prison
Faite d'une double cloison ;
On m'ouvre et ferme tout de suite ;
Mes prisonniers sont plus ou moins nombreux ;
Mais je ne crains pas qu'aucun d'eux
S'avise de prendre la fuite.
Quoique telle habitation
Soit sans plancher comme sans fond ,
Dès qu'une fois je suis fermée ,
C'en est fait , l'on ne m'ouvre plus ,
Et la bande des détenus
A jamais reste renfermée.
Ces détenus , pour l'ordinaire ,
Sont nègres , ou du moins sont de même couleur ;
Mais leur forme varie ainsi que leur grandeur.
Tendae en blanc , leur demenre est fort claire ;
Tous , tant qu'ils sont , aux parois attachés ,
Je les y tiens , et sans corde et sans chaîne ;
Cependant ce n'est qu'avec peiue ,
Et qu'à l'aide du fer, qu'ils en sont détachés .
S........
ww
CHARADE .
Mon premier est affirmatif,
Mon second négatif ,
Mon tout alternatif.
198
MERCURE
DE FRANCE
.
LOGOGRIPHE .
Jadis je faisais des miracles ;
Mais , par un régime nouvean ,
On ne croit plus à mes oracles ,
Et je langais près d'un trumeau
Dans un boudoir, sur une porte ,
Dans les plis nombreux d'un ridean ,
Sur les murs d'une place forte ,
Et dans le contour d'un chapeau.
Le Russe me trouve assez beau ,
Le Musulman fort détestable ,
Et le Suisse , si misérable
Qu'il ne me souffre qu'au poteau .
Veux- tu , lecteur, me reconnaître
Sans t'alambiquer le cerveau
De ce que je suis ou puis être
Produit de la terre ou de l'eau ?
Par le milieu tranche mon être ,
Et fais en juste denx morceaux ;
Souffle dans l'un ; sa voix perçante
Portera sondain l'épouvante
Parmi les cerfs ou les taureaux ;
Si ton âme est compatissante ,
Répands l'autre sur les hameaux
Que la nécessité tourmente .
BONNARD , ancien militaire .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Fable.
Le mot de la charade est Merveilles .
Le mot du logogriphe est Plaideur , dans lequel on trouve Laideur.
DÉCEMBRE 1815.
199
DE LA FORTUNE .
Nous avons parlé de l'Amour ; parlons d'un autre
aveugle, c'est la Fortune. Tout le monde l'adore , et tout
le monde s'en plaint. Nous attribuons ses faveurs à notre
mérite, nous la rendons coupable de nos fautes ; et , comme
l'a dit La Fontaine ,
Le bien , nous le faisons ; le mal , c'est la Fortune :
On a toujours raison , le Destin toujours tørt .
C'est une question assez difficile de savoir si elle est
aussi injuste qu'on le pense ; et un avocat qui entreprendrait
sa défense ne manquerait peut-être pas de
moyens pour motiver ses arrêts , et pour justifier sa conduite.
La législation de Sparte devait assurer la gloire militaire
de la nation , la prospérité de l'état , la sagesse des
rois et la liberté des citoyens . Les premières institutions
de Romulus et de Numa pouvaient facilement faire présager
la gloire de Rome et sa domination ; de même
que son accroissement , ses richesses , sa corruption ,
annonçaient sa décadence. Un homme qui aurait vu la
cour de Darius et le camp d'Alexandre , n'aurait pas eu
de peine à prédire la ruine de l'empire persan et les victoires
du Macédonien . Le génie de Charlemagne créait
la faiblesse de son successeur préparait la chute
de sa dynastie , la puissance du clergé , et fondait l'anarchie
féodale.
sa race ;
Le caractère incertain de Mayenne , les folies de la
ligue , le courage et la bonté de Henri IV , laissaient peu
de doute sur la chute des ligueurs et sur le triomphe du
roi . De nos jours , enfin , l'enthousiasme des Français pour
la gloire et la liberté , et la divisiou qui régnait entre les
cours étrangères , nous promettaient des triomphes écla200
MERCURE DE FRANCE .
tans , comme l'esprit de conquête poussé à l'excès fit prédire
depuis nos revers .
En observant bien les peuples et les hommes , on voit
presque toujours quelques talens , quelques grandes qualités
qui causent l'élévation , et quelques fautes qui amenent
l'abaissement ; mais l'amour-propre et l'esprit de
parti n'en conviennent pas. Si un peuple est démoralisé,
il attribue ses malheurs , non à son défaut de vertus ,
mais à l'incapacité de ses chefs ; et d'un autre côté le
gouvernement, qui ne sait pas s'attirer l'opinion publique
, et rendre le peuple heureux , se plaint de l'injustice
du sort , de l'ingratitude des sujets . Voyez une armée
qui fuit : les soldats accusent l'ineptie des chefs , le
général crie à la trahison .
On ne peut nier pourtant une vérité reconnue : souvent
le destin couronne le crime , et fait réussir la sottise
, tandis qu'il précipite la vertu et le génie dans l'adversité
; mais, prenons-y bien garde , il y a toujours un
peu de notre fait dans ces apparens caprices du sort . A
la longue , le gain est pour celui qui joue le mieux ; il
perd moins aux mauvaises chances , et gagne plus aux
bonnes.
Le philosophe fabuliste vous fait un joli conte lorsqu'il
vous présente la Fortune vous attendant près de votre lit.
Il est plus vrai lorsqu'il vous dit : Aide- toi , Dieu t'aidera.
Les Lacédémoniens voulaient qu'on invoquát la
Fortune en étendant la main ; ils savaient que c'est l'activité
qui atteint cette déesse , que le courage la dompte,
et que la
sagesse la fixe. Le prince
Potemkin
racontait
que son cheval avait été la cause de sa grande fortune.
Il servait dans la garde ; il avait dix - huit ans le jour où
se fit la révolution qui détrôna Pierre III , et qui couronna
Catherine II : cette jeune princesse étant en uniforme
, et n'ayant pas de dragonne à son épée , s'adressa
par hasard à Potemkin pour lui demander la sienne ; il
s'avança et la lui présenta avec grâce et respect : il devait
ensuite se retirer ; mais son cheval , accoutumé à
l'escadron , ne voulut plus quitter le cheval de l'impératrice
près duquel il se trouvait. Il eut beau l'éperonner,
le coursier s'obstina ; Catherine rit de l'aventure , et
DÉCEMBRE 1815. 201
permit au jeune homme de marcher près d'elle ; elle remarqua
sa figure qui était belle , son esprit qui parut
original et cultivé ; elle se prit d'intérêt pour lui , et cet
intérêt le conduisit par la suite au commandement des
armées , au premier ministère , et lui valut d'immenses
richesses .
Voilà , certes , un vrai coup du sort , un caprice décidé
de la fortune ; mais si ce bonheur fût tombé sur un
homme sans courage et sans talens , il en aurait peu profité
. Un hasard peut vous faire monter sur le char de la
fortune ; mais il vous verse ou ne vous mène à rien , si
vous ne savez le conduire et le pousser.
Je sais bien que quelquefois le sort vous fait naître sur
un trône , hériter d'une grande richesse . jouir d'une
belle figure et d'une bonne santé ; j'ai vu de ces prédestinés
qui possédaient cette espèce de fortune calme et
pour ainsi dire naturelle ; ils n'en sentaient pas le prix ,
parce qu'ils ne l'avaient point achetée ; en les observant,
loin de les envier , je les plaignais , et je disais , comme le
philosophe Attalus : « J'aime mieux que la Fortune me
» reçoive dans son camp que dans sa cour . » La jouissance
est un fruit qui ne vient que du travail , et, comme dit
Montaigne : « C'est le jouir et non le posséder qui rend
>> heureux . >>
Les Romains adoraient la Fortune sous divers emblemes
; on voyait dans leurs temples , la Fortune d'or , la
Fortune obéissante , la Fortune inopinée , la Fortune retournée,
la Fortune gluante , pour marquer combien
elle attachait ceux qui parvenaient à l'approcher.
Ce qui n'est pas très-honorable pour Rome , c'est qu'on
y érigea des temples à la Fortune plusieurs siècles avant
de penser à en bâtir pour la Vertu et pour l'Honneur.
Scipion et Marcellus eurent enfin cette gloire tardive. On
suit un peu partout cet exemple ; c'est le bonheur qu'on
s'empresse d'encenser, et ce n'est que bien tard qu'on
rend justice au mérite et à la probité : encore souvent
arrive-t-il qu'on laisse cet honorable soin à la postérité .
Une erreur commune est de confondre la fortune avec
la gloire. Un hasard heureux peut donner du pouvoir
sans mérite et des succès sans talent ; un sot , dans cer-
1
202 MERCURE DE FRANCE .
taines circonstances , peut réussir dans une importante
négociation ; un factieux hardi , mais ignorant, peut être
porté très-haut par une révolution ; le sort a fait quelquefois
gagner une bataille par un général médiocre. Les
fautes d'un adversaire , les talens d'un subalterne , peuvent
tenir lieu parfois d'habileté . Ces hasards donnent un
faux éclat , une renommée trompeuse ; mais ce sont des
fantômes sans réalité , des ombres qui passent , des colosses
aux pieds d'argile , que le moindre accident met
en poussière.
La Fortune toute seule est un mauvais portrait de la
Gloire ; elle reçoit pour un temps les mêmes honneurs ,
présente les mêmes apparences : mais toute cette peinture
s'efface et n'a pas de corps. La fortune nous élève
bien en l'air, mais le génie seul nous y soutient .
Les anciens représentaient cette inconstante déesse ,
tantôt un pied sur une roue , tantôt sur une boule , quelquefois
sur un nuage. Un peintre moderne , Essequi ,
l'avait placée sur une autruche, pour rappeler qu'elle accordait
souvent ses faveurs à la sottise . Au reste , lorsqu'elle
commet de semblables fautes , nous sommes assez
ordinairement ses complices , et nous distribuons nos
égards et nos hommages aussi aveuglément qu'elle répand
ses dons.
Valère passait pour un homme médiocre en tout point;
il était dans un salon comme un meuble ; on ne savait
s'il était beau ou laid , bon ou méchant , sot ou bête. On
le rencontrait partout sans jamais faire attention à lui ;
il n'inspirait pas le plus petit intérêt par son assiduité ,
pas la plus légère humeur par son absence . On ne prenait
pas garde à son insignifiante conversation , on ne remarquait
point son silence , et on ne connaissait guère de
lui que son visage qu'on voyait à tous les spectacles , et
son nom qu'on trouvait écrit à toutes les portes .
Eh bien ! Valère vient d'hériter d'un oncle mort aux
Indes ; il a épousé une femme dont l'intrigue et la beauté
ont fait obtenir à son époux une grande place : voilà
Valère riche et puissant ; on l'aborde avec respect , on
l'invite avec empressement ; on trouve sa physionomie
spirituelle. Il a cité à propos un vers d'Horace , c'est un
DÉCEMBRE 1815. 203
homme très-savant ; on lui a entendu répéter un article
de gazette , croyez-moi , c'est un politique habile ; il a
salué cinq ou six jolies femmes , et a donné la main à
une vieille duchesse ; voyez , personne ne fait mieux et
plus noblement les honneurs de chez lui ; il parle peu , à
la vérité , mais il pense beaucoup ; c'est un homme
d'état , un homme profond ; enfin on ne tarit pas sur
son éloge , et tout le monde , comme la Fortune , le porte
aux nues. Il est vrai que peu de temps après une intrigue lui
enlève sa place ; adieu les louanges et les amis ; son mérite
disparaît comme eux ; on ne se borne pas à lui
tourner le dos , on le blâme , on le ridiculise , on le déchire
; on exaltait ses talens , on centuple ses fautes , et
on va quelquefois jusqu'à mettre en doute sa probité .
Voilà le monde et son train ! Qu'y faire ? s'y attendre ,
parce qu'on le doit ; le supporter, puisqu'il le faut ; et en
rire , si on le peut.
La philosophie ne serait bonne à rien , si elle ne nous
apprenait pas à nous soutenir contre les caprices du sort
et contre l'injustice des hommes .
Un Grec disait à Denys le jeune , qui venait de perdre
son trône : « A quoi vous ont servi les préceptes et les
>> entretiens de Platon ? » Il répondit : « A supporter ma
>> chute , mon exil et vos sarcasmes . »
Ce qui fait qu'on trouve si difficile ordinairement de
résister aux rigueurs de la Fortune, c'est que la plupart
des hommes la prennent pour le Bonheur. Ce serait , à la
vérité, un paradoxe que de soutenir qu'elle est étrangère
à notre félicité ; elle nous procure certainement beaucoup
de jouissances : mais on a dit avec raison qu'elle
vend ce qu'on croit qu'elle donne ; on peut assurer même
qu'elle ne fait que préter ce qu'elle vend. Ainsi , la première
chose que doit faire un homme sage en recevant
ses dons , c'est de bien se convaincre que ce sont des
plaisirs chers et incertains , et que nous ne logeons jamais
chez elle qu'en locataire et non en propriétaire.
Voulez-vous savoir combien il en coûté souvent pour
être un de ses favoris ? Suivez , observez les courtisans
qui forment foule autour de son palais ; ils vous apprendront
tous que la Fortune suspend sa faveur au bout
204
MERCURE DE FRANCE.
་ ་
d'une chaîne , et qu'on ne peut obtenir l'une sans porter
l'autre ; et , comme le dit la Bruyère : Chacun d'eux
» consent à être esclave dans les cours pour dominer
» dans la province ; » il vous apprend encore « que l'es-
» clave n'a qu'un maître , et que l'ambitieux en a au-
» tant qu'il rencontre de gens qui peuvent être utiles à
>> ses vues . »
En effet , l'ambitieux , pour arriver à son but , doit se
rendre agréable et utile : les courtisans , ainsi qu'un philosophie
l'a très-bien remarqué , sont comme le marbre
des palais, froids , durs et polis ; ils ne font rien que par
intérêt; et, pour obtenir d'eux ce qu'on souhaite , il faut
plaire et servir, c'est-à- dire plier son humeur à la leur ,
s'accommoder à leurs goûts , flatter leurs passions , faire
ce qui gêne , louer ce qu'on méprise , dire ce qu'on ne
pense pas , sourire à la haine , ménager l'envie , supporter
les refus, les dégoûts , et se donner ainsi un tourment,
qui serait un vrai supplice si on y avait été condamné au
lieu de s'y être livré volontairement.
Et au bout de toutes ces peines , contre lesquelles on
n'est soutenu que par l'espérance , que trouve-t-on ? Estce
le bonheur ? Non ; ce sont des biens dont on se dégoûte
promptement , et qui ne servent qu'à en faire désirer
d'autres tout aussi chers et tout aussi trompeurs.
On ne jouit pas , on craint de perdre ; on voudrait des
amis , on ne rencontre que des flatteurs ou des rivaux ;
vous obtenez ce que d'autres voulaient , ils vous haïssent;
vous manquez votre but , on vous raille ; vous tombez
dans la disgrâce , on vous accable et on vous oublie ; et
l'ambitieux s'en tire encore à bon marché s'il n'a sacrifié
à ses idoles que son temps et sa santé , et s'il n'a pas
à se reprocher quelque sacrifice de conscience et d'honneur.
Il existe, à la vérité , desfortunes qui valent plus qu'elles
ne coûtent ; ce sont les fortunes acquises sans intrigues ,
méritées par de grands talens , ennoblies par les vertus ,
embellies par la bienfaisance : elles sont rares et pures ;
on les adore sans honte , on en jouit sans remords , elles
donnent le vrai bonheur ; mais il est évident que ce
bonheur n'est dû qu'au mérite, et non à la fortune. Les
DÉCEMBRE 1815 . 20
biens qu'elle accorde , les maux qu'elle fait sont hors de
nous , tandis que c'est en nous qu'existe la source du
bonheur et du malheur.
L'âme transforme en bien et en mal tout ce qui l'approche,
et souvent elle fait tourner les faveurs de la Fortune
à notre honte , et ses rigueurs à notre gloire. Ce
n'est, pas sans de bonnes raisons , et de grands exemples ,
qu'on a dit que la prospérité était l'écueil du sage , et que
le malheur était son école. Prétendre dégoûter les hommes
de la fortune, ce serait folie ; on ne doit avoir qu'un
but en en parlant , c'est de la faire connaître telle qu'elle
est , et non telle qu'on se la figure . Tout le monde veut
plus ou moins avidement boire à sa coupe .
Cherchons seulement un préservatif contre son ivresse ,
un antidote contre ses poisons.
Commençons par guérir notre aveuglement pour nous
garantir du sien . La plupart des hommes appellent leur
fortune justice , et celle des autres hasard ; la présomption
et l'envie sont les résultats de cette erreur . Avezvous
décidé vous-même dans quel lieu , dans quel temps
vous deviez naître ; quels seraient vos parens , votre éducation
? avez - vous créé les circonstances dont vous avez
profité ? Soyez justes , vous serez bientôt modestes , et
vous verrez quelle petite part vous pouvez vous attribuer
dans le mérite de votre bonne fortune. Combien de
fautes n'avez -vous pas commises , qui pouvaient vous
faire manquer votre but ? Mais « nous nous pardonnons
bien facilement nos fautes , dit Bossuet , quand la for-
» tune nous les pardonne . Reconnaissez plutôt ces
fautes , car on les recommence quand on les oublie .
Les grandes fortunes se prennent d'assaut et par surprise
; le sort les dispose , mais le génie seul sait s'en
saisir les petites fortunes se gagnent plus par assiduité .
Un homme sans talent , mais qui avait prospéré par sa
constante ténacité, demandait un jour à Newton : « Com-
>> ment êtes-vous parvenu à découvrir le système du
» monde ? Comme vous êtes parvenu à faire fortune ,
» répondit le philosophe , en y pensant toute ma vie . »
Lorsque la fortune vous est contraire , et vous frappe
d'un coup imprévu , voulez-vous n'en être pas accablé ?
206 MERCURE DE FRANCE .
réfléchissez à son inconstance ; c'est un remède qu'elle
même vous offre. Souvent le mal qu'elle semble vous
faire est un bien qu'elle vous prépare ; il faut savoir tirer
parti de ses rigueurs comme de ses faveurs . Charles V a
dû probablement sa sagesse aux malheurs qui assiégerent
sa jeunesse ; Henri IV aurait été moins grand , moins
bon , s'il eût été d'abord moins pauvre et moins
persécuté. Sans la défaite de Narva , Pierre-le -Grand n'aurait
peut- être jamais développé ces grands moyens , ces
grandes qualités qui le firent vaincre à Pultava ; il n'aurait
pas réformé la barbarie des moeurs moscovites , s'il
n'avait pas failli en être la victime dans son enfance . De
nos jours , un général fameux régna en Europe parce
qu'il fut obligé de lever un siége en Syrie ; et les Russes
ne sont entrés dans notre capitale que parce qu'ils avaient
eu le malheur de nous voir dans Moscou. Enfin ,
pourrait avancer , sans paradoxe , que l'habileté trouve parfois
pour l'avenir plus de profit dans la mauvaise fortune
dans la bonne. que
on
Ne vous affligez pas si , en visant à une grande fortune ,
vous n'en avez atteint qu'une médiocre ; jugez-la, non par
l'éclat qu'elle vous prête , mais par le bonheur qu'elle
vous donne ; vous êtes plus loin du soleil , mais plus loin
des tempêtes c'est en haut que se forment les orages ;
vous êtes plus bas , mais à l'ombre et parmi les fleurs ;
répétez ce que disait Horace à Celsus : « Qu'importe que
>> mon bateau soit petit ou grand , pourvu que j'y sois
» sûrement et doucement porté ?
Félicitez-vous plutôt d'avoir mérité ou d'avoir obtenu
les faveurs de la fortune ; elle donne plus d'humiliations
que de plaisirs à ceux qui reçoivent le prix sans l'avoir
gagné. Pourquoi la plupart des parvenus sont-ils si susceptibles
? c'est par la même cause qui rend les bossus
malins ; ils redoutent la raillerie et s'arment d'avance
contre elle .
A la fête d'un village , tout le monde venait avec ferveur
se prosterner devant une statue de bois toute neuve
qui représentait le saint du lieu . Un seul villageois restait
debout ; on lui demanda pourquoi il n'adorait pas ,
comme les autres, l'image du patron : « Bah ! dit-il , il
DÉCEMBRE 1815. 207
"
n'y a pas long-temps que je l'ai vue poirier ; car c'est
» moi qui l'ai sculptée. »
Lorsqu'on veut faire pardonner une rapide élévation ,
il faut se montrer à la fois habile et modeste ; le moyen
de faire oublier son origine , c'est de prouver qu'on se
la rappelle . Suivez la maxime d'un ancien : « Supportez
» bien votre fortune , si vous voulez qu'on vous supporte.
"}
Le plus doux spectacle à mes yeux , c'est de voir la
modestie unie à la grandeur , la bonté jointe à la puissance
, la sagesse alliée à la prospérité : les dieux préferent
, dit-on , celui de la vertu luttant contre l'adversité ;
tous les deux sont aussi rares qu'admirables : si les dieux
étaient , comme nous , acteurs au lieu d'être spectateurs ,
je crois qu'ils préféreraient le premier.
Dans ma jeunesse , je fus admis , par hasard , dans la
société de la duchesse de S .....; c'était une fort jolie
femme , elle était très-riche et jouissait d'un très-grand
crédit. Je cherchai long-temps à obtenir ses bonnes grâces
, et je fus témoin et victime de l'inégalité de son
humeur et de la bizarrerie de ses caprices. Jamais je ne
la vis deux jours la même ; tantôt elle était brune et
tantót blonde ; aujourd'hui fiere , hautaine, méchante ;
le lendemain douce , engageante , et bonne à l'excès .
Quelques-uns de ses adorateurs se plaignaient depuis dix
ans de sa cruauté ; de très-nouveau-venus se vantaient
de leur bonheur . Elle recevait souvent sans choix tous
ceux qui voulaient la visiter , et parfois elle éconduisait
sans motif des hommes de mérite qui désiraient la connaître
. Pendant un temps elle semblait n'aimer que la
gloire ; sa maison était pleine de militaires , d'ambassadeurs
, de ministres ; elle s'amusait à donner des grades ,
des décorations indistinctement à de vieux officiers , à
de jeunes petits-maîtres ; peu de temps après , vous la
trouviez sans fard , sans luxe , sans toilette , courant les
églises , entourée de prêtres , occupée à obtenir un chapeau
de cardinal pour un jeune abbé qui faisait des vers
à merveille . J'ai vu sa maison se transformer en bureau
d'esprit ; on y applaudissait Poinsinet , et on y sifflait
Laharpe ; on y plaçait Dubelloy à côté de Voltaire . Un
508
MERCURE DE FRANCE .
jour elle s'amusait à pousser dans les bureaux un ancien
laquais , à lui procurer un gros emploi dans les finances
et à le faire diner ensuite avec de grands seigneurs , qui
lui empruntaient de l'argent et se moquaient de lui.
Son plaisir le plus ordinaire était de renverser en un
instant par ses intrigues les gens dont elle avait pendant
plusieurs années favorisé l'avancement . Elle riait aux
éclats de leur chute, et les déchirait autant qu'elle les
avait flattés ; nous étions souvent dégoûtés de ses caprices
et révoltés de ses perfidies ; mais elle avait une jeune
dame de compagnie , que je vois encore d'ici , presque
toujours en robe verte , dont les douces manières ,
tendre langage , les regards séduisans et les promesses
flatteuses nous retenaient et nous consolaient . Cependant
un beau jour, las de son inconstance et de mon esclavage ,
je rompis ma chaîne et je m'échappai . Depuis ce moment
, je ne la cherchai plus ; mais elle vint elle-même
souvent me rendre visite : son empressement augmenta
comme mon indifférence ; je la recevais sans transports ,
je la voyais s'éloigner sans chagrin . Il résulta de cette
conduite que nous restâmes tous deux en très-bonne
mesure , sans trop grande intimité , sans trop de froideur
, et que je trouvai le moyen de conserver une jolie
maîtresse au lieu d'un maître impérieux .
le
Cette dame ressemble assez à la Fortune , et je vous
conseille , mes amis , pour votre bonheur, de la traiter
comme j'ai traité la duchesse. La Fontaine vous l'a dit
avant moi :
Ne cherchez pas cette déesse ,
Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi,
www
1
DÉCEMBRE 1815.
209
BEAUX-ARTS EN ESPAGNE .
Deuxième point.
Charles- Quint et Philippe II , après avoir donné le plus
brillant essor aux arts en Espagne , ayaient laissé des richesses
trop nombreuses au sacerdoce , pour que les prêtres
, dépositaires en partie de la fortune publique , n'influassent
pas sur les mêmes arts.
Il est constant que tout l'or des Amériques venait se
fondre dans les couvens , qui , d'après le calcul le plus
impartial , possédaient les deux tiers du sol cultivé.
La religion influençait la politique du cabinet de
Madrid.
Les religieux influençaient , maîtrisaient les esprits des
particuliers , et surtout des jeunes gens qui tous leur
étaient confiés .
Les artistes, presque toujours nécessiteux , s'adressaient
au pouvoir qui, dans ces contrées , résidait essentiellement
chez les moines .
De là cette prodigieuse série de Vierges , de saints Joseph
, de Jésus , etc. en sculpture.
De là cette immense quantité de Vierges , de Conceptions,
d'Annonciations , de Madeleines , de Noli me tangere
, de Suzannes , d'Educations de la Vierge , de Visitations
, etc. Ces sujets gracieux souriaient à l'imagination
des jeunes peintres ; tandis que les Flagellations , les Calvaires
, les Christs au tombeau, les Tortures, les Martyres
étaient les épisodes que saisissaient les peintres qui , devenant
timorés , considéraient ces tableaux comme autant
d'offrandes expiatoires propres à leur mériter des
indulgences.
Voilà donc l'origine de cette multitude de sujets pieux
qu'on reproche à l'école espagnole.
Observez à la suite de cet énoncé que les peintres , soit
castillans , soit étrangers], appelés à peindre les voûtes ,
14
MERCURE DE FRANCE . 210
les escaliers , les corridors , des cloîtres , etc. , devaient
suivre rigoureusement
le sujet qu'on leur imposait. Pour ne pas s'en écarter , très -souvent on les soumettait à des
théologiens versés dans l'histoire sacrée , qui ne quittaient
pas les artistes pendant l'exécution .
Ces religieux suivaient bien scrupuleusement
le texte
indiqué ; mais, attachés à tel ou tel couvent , ils avaient
toujours grand soin de faire admettre dans la composition
un ou deux personnages vêtus de l'habit de leur
ordre .
De là cette foule d'anachronismes
que l'on retrouve dans
ces sortes de productions .
Cependant , me direz-vous , pourquoi ces Espagnols , nés sous un heureux climat , n'ont- ils pas , comme les
Italiens , varié leurs productions? Pourquoi ne voit-on
pas , à la suite de tant de sujets mystiques , quelques-uns de ces rians épisodes de la mythologie des Grecs? La théologie
, vous ai-je dit , s'emparait des pinceaux de l'artiste dont les talens étaient subordonnés au culte . Sans doute
il cût été fort imprudent de retracer des fictions où l'Amour
et son brillant cortége jouassent les principaux rô- les. Il est très-vrai que Charles III , le souverain vraiment
le plus philosophe que l'Espagne ait eu, donna , sur la fin
de ses jours , l'ordre exprès qu'on brûlât les compositions
délicieuses où le Titien s'était surpassé , pour donner à Vénus tout le prestige de la beauté. Il est de même trèsvrai
que son ministre eut l'air d'obéir , en annonçant au roi le sacrifice de tant de chefs-d'oeuvre qu'il avait eu le
soin de faire céler dans un endroit appelé le Revéque .
A la suite de tant de contraintes , les sculpteurs composaient
des vases , créaient mille sujets chimériques , et
les peintres peignaient des fleurs, des natures-mortes, des
trompe-l'oeil , genre dans lequel ils ont particulièrement
excellé.
Que répondre à ce goût du siècle ?
Partout la nécessité fait loi . Supposons un instant que
dans quelques révolutions des temps , un amateur voulût
réunir des tableaux appartenans aux dernières vingtcinq
années qui viennent de s'écouler. Il ne rencontrerait
que des revues , des batailles , des chevaux . Il trou
DÉCEMBRE 1815.
211
verait surtout des généraux
souriant à des bombes en
éclat. Aux
observations que cet amateur
pourrait faire
sur la
monotonie de cette
collection , on lui dirait : Ce
temps a vu toutes les fortunes chez les
militaires , le gouvernement
était
essentiellement guerrier , les arts rapportaient
tout au soldat , qui seul pouvait les soutenir,
De là cette
effroyable quantité de tableaux de combats ,
qui ne doivent leur création qu'au
malheureux système
qui si long-temps a domiué.
Mais
revenons à l'école
espagnole .
Malgré toutes les
entraves qui l'ont
tourmentée
pas
produites ! Qui
pourrait croire que M. le
chevalier , que de beautés n'a-t-elle
de
Jaucourt , savant aussi
vraiment instruit
qu'aimable
, n'en ait pas dit un mot dans son article
Peinture
de
l'Encyclopédie ? Qui
pourrait croire que dans ce réservoir
des
sciences vous ne
trouverez rien qui
rappelle
ces
nombreux émules de toutes les écoles et de tous les
genres ? Rien ne
pourrait , en effet , vous éclairer sur les
trois écoles qui
composent
l'académie
espagnole ; et ces
pendant des chefs-d'oeuvre sans
nombre en
consacrent
l'existence .
L'école de
Valence voit à sa tête
l'illustre
Vincent
Joanes.
L'école de
Madrid , pour
coryphée ,
présente le magnifique
Vélasquez de Silva.
L'école de
Séville a pour prince le
célèbre
Barthélemy-
Estevan
Murillo.
Vincent Joanes , né en 1523 , nourri des beautés de
Rome , où il avait
séjourné ,
ramena dans sa patrie le
style des
Perugin , des Michel-Ange , des
Raphaël , qu'ik
avait
particulièrement étudié. Voilà
pourquoi l'école
de
Valence , qui forma les Ribalta , les
Orrente , peut
être
regardée comme l'école
espagno -
italienne , puisqu'on
retrouve dans ces derniers
maîtres le faire , la
composition et toutes les
réminiscences des écoles romaine
,
lombarde ,
vénitienne , etc.
Jacques
Vélasquez de Silva , né en 1599 , à Séville ,
apprend sous Herrera , qui , plein de talent , était du caractère
le plus
emporté ; lui préfere la
douceur de Pachéco
, et vient , en 1622 , à Madrid , où il jeta les fon212
MERCURE DE FRANCE .
demens de son école , en 1623. C'est à ces maîtres qu'il
dut sa première manière, qui le conduisit à être naturaliste
, principe fondamental qu'il n'a jamais abandonné.
Rubens vient à Madrid , en 1628. Les deux artistes ne
se quittèrent plus. Pendant neuf mois le célèbre Flamand
, par ses descriptions instructives sur les tableaux
de l'Escurial , enflamma l'imagination de Vélasquez , qui
partit pour Rome en 1629 ; alors notre Espagnol , sans
jamais oublier la nature , ayant su dérober quelque couleur
à Rubens et à Vandyck , mit savamment à profit ses
nobles incursions à Venise , Rome , Ferrare , Naples , etc. ,
et revint , en 1631 , avec un talent tellement universel ,
qu'on retrouve dans son faire tous les genres . Mais ,
par une singularité bien frappante , il existe dans sa com
position et dans sa couleur des rapports tellement inhérens
à la manière de Lebrun , que l'on pourrait présumer
qué ces deux maîtres se sont communiqués .
Il n'est aucune bataille de ce grand artiste français qui
ne puisse admettre en regard la remise d'une ville au
marquis de Pescaira , par Vélasquez . Ces rapports incontestables
qui se trouvent dans maintes productions , me
feront donner avec confiance à l'école de Madrid le titre
de gallo-espagnole .
Barthélemy-Estevan Murillo paraît à Séville en 1618 ;
apprend les élémens sous Jean del Castillo , bon dessinateur
; mais Murillo , tourmenté du besoin de savoir , employait
tous ses momens à peindre des tableaux de pacotille
pour les Amériques . Voilà sa première manière, dont
j'ai recueilli avec respect trois tableaux à l'Alcazar de
Séville.
Pierre Moya se présente à son retour de Londres, d'où
il rapportait la brillante couleur de Vandyck .
Murillo s'enflamme , part pour Rome en 1643 , reste
à Madrid près de Vélasquez , l'étudie et revient à Séville
en 1645. Il étonne de suite par ses productions du couvent
de Saint-François , qui sont des réminiscences exactes
du faire de Vélasquez . Ce genre forme sa seconde
époque .
Mais , poursuivi par le feu du génie , il broye sur sa
palette les couleurs du Titien , de Rubens , de Ribéra , de
DÉCEMBRE 1815.
213
Vandick , de Velasquez , et proclame l'école de Murillo.
C'est alors
qu'ayant toujours pour guide la nature , il
parvint au titre du plus grand des coloristes , personne
n'ayant su , comme lui, faire couler le sang sous l'épiderme
de manière à donner la vie à ses
productions.
Cette troisième et dernière manière de Murillo forme
le genre de l'école de Séville. Sa
composition , sa couleur,
sa nature, la font , avec raison ,
considérer comme tenant
essentiellement au genre flamand , et la font
surnommer
flamencoespagnole.
Il est donc notoire que , dans cette brillante et nombreuse
série de maîtres , vous
retrouvez les trois grandes
écoles qui ont tant illustré l'art de peindre .
Comme je
n'entre pas dans des détails
particuliers sur
l'allemande ,
la
hollandaise , etc. ,
j'observerai que je ne parle pas non
plus
séparément des maîtres de Grenade ,
d'Aragon , .de
Murcie ,
d'Estramadure , etc. , qui sont autant de ramifications
que je rapporte aux trois
branches
principales ,
Valence ,
Madrid , Séville .
Qui pourrait croire que les émules de ces
académies.
sont restés par-delà les
Pyrénées ,
lorsqu'ils sont aussi
dignes de les
franchir pour
s'identifier avec tous les
hommes
supérieurs des autres climats auxquels ils ne le
cèdent en rien !
Et
pourquoi les Italiens ,
possesseurs de tant de beautés
indigènes , n'ont-ils pas parlé des
Castillans qui concoururent
avec Michel - Ange aux travaux du Vatican ? pourquoi
leur ravir leur juste portion de gloire ?
pourquoi les
historiens , sévères
scrutateurs , n'ont -ils pas signalé ces
hommes de génie qui , de toutes les parties de
l'Espagne ,
venaient
apporter leur tribut à
l'Ausonie : tels que les
Ferdinand et
Antoine del Rincon ;
Pierre et
Alphonse
Berruguete ;
Vincent
Joanes ;
Gaspard
Bécerra ;
Philippe de Vigarny, et d'autres qu'il est juste de tirer
de l'oubli comme je le ferai ?
Comment ont-ils pu
échapper à
l'examen , ces justes
parallèles à établir entre les
Espagnols et les
peintres de
tous les temps et de tous les lieux ?
214
MERCURE DE FRANCE.
Comment ne pas livrer à l'admiration ces rapprochemens
inouïs que l'on trouve dans tel et tel artiste qui ,
sans s'être jamais vus , sans s'être rien communiqué , vivant
à de grandes distances , produisaient en même temps.
des chefs- d'oeuvre qui paraissent sortir du même pinceau
ou de la même école ; tels que les
Blasdel Prado.
Le Divin Morales .
Qui paraissent ou les
maîtres, on les élè- ves, ou les imita- Léonard de Vinci .
teurs des
Alphonse Cano (comme sculpt . )
Paul de Cespedes.
Louis de Vargas.
Pantoja de la Cruz .
Michel Barroso .
Vincent Joanes.
Becerra .
Lemuet Fernandez Navarrete.
Alphonse Cano ( comme peintre ) .
Zurbaran .
Vélasquez.
Herrera Barnuevo .
Bellin .
Michel-Ange.
Raphaël.
Jules-Romain .
Luc Kranatch.
Le Corrège.
Le Primatice.
Daniel de Volterre.
Le Caravage.
L'Albane.
Le Sueur.
Le Brun .
Le Guide .
Orrenté.
Zurbaran .
Nino Guevarra.
Labrador.
Le Bassan.
Gaspar Crayer.
Rubens.
Deheem .
Et tant d'autres qu'il est inutile de relater ici.
Enfin , comment ne pas faire connaître une école qui
prend sa place parmi les académies les plus distinguées
sans rien emprunter , et qui , sans avoir besoin d'aucun
éclat étranger , présente pour sa gloire éternelle trois
chefs suivis d'émales honorables , tels qu'on voit dans les
écoles de
DÉCEMBRE 1815. 215
VALENCE , MADRID,
SEVILLE ,
briller à côté des
VINCENT JOANES, VELASQUEZ ,
MURILLO ,
Factor.
Tapia.
Borras.
Matarana.
J.-V. Joanes .
les
Berruguete.
Rincon .
Gallegos .
Comontes.
Pacheco .
Cordoba.
Fernandez .
Sturmio.
Vasquez.
Vargas.
Sanchez Coëllo . Arfian .
Becerra . Roman .
Yavarri.
Novarra .
Ferol .
Zarinena .
Orrente.
Leonardo. Barroso.
Castaneda . Pantoja.
Los Cisneros.
Morales.
Blas del Prado .
Marmolejo.
Cespedes .
Cotan.
Herrera le vieux .
Penalosą .
F. Ribalta. Labrador. Zambrano .
J. Ribalta. Cardenas. Cano .
Piagali.
Espinosa.
Guirri.
Mora. Herrera.
Mayno. Manrique .
Saavedra,
March.
S. Gomez.
Carducho .
Tristan.
Caxes .
Jean de Tolede .
Collantes.
Navarro.
Seb. Martinez .
Sotomayor.
Orient.
Gilarte.
Gasull .
Victoria.
Cêrezo .
Coello.
Cabezalero .
Carreno.
Polancos.
Zurbaran.
Camprobin.
Moya.
Arellano .
Ferez.
Antoinez .
Bocanegra .
Henrique des
Marines.
Seb . Gomez.
Cieza.
Martinez del Ma- Guevarra .
So.
Ardemans .
Miranda .
Viladomat.
Villavicencio .
Tobar.
216 MERCURE DE FRANCE .
et tant d'autres qui trouveront avec raison leur place
dans l'histoire des peintres espagnols , qui bientôt va paraître
sous les auspices d'un prince que l'on remarque
autant par son amour pour les arts que par la protection
qu'il accorde aux artistes ? F. Q.
EXTRAIT D'UN PORTE-FEUILLÈ . - N°. VII.
www
1
DE LA VANITÉ ( 1 ) .
De tous les legs qui nous aient été faits par notre père
commun , c'est celui a été partagé le plus également entre
ses descendans. Il n'en est pas de la vanité comme
cure ,
( 1 ) Ce sujet a déjà été traité par un des collaborateurs da Mermais
dans un genre différent ( Voyez le N° . XI ) . Nous étant
engagés à publier les fragmens divers contenus dans le Porte-feuille
trouvé, nous n'avons pas hésité à offrir aux lecteurs des réflexions
nouvelles sur un sujet qui n'est pas neuf. Ce chapitré est écrit au
hasard , sans plan , sans méthode ; les idées y sont jetées dans l'ordre
où elles se sont présentées sous la plume de l'auteur. Il analyse , il
discute ; mais il ne compare pas , il ne conclut pas . La vanité cependant
pouvait être comparée d'une manière utile avec les senti .
mens des passions qui lui sont‘analogues , avec l'orgueil qui en est
l'excès , avec l'amour de la gloire qu'on pouvait opposer à l'amour
da bruit , ne fût- ce que pour amener une conclusion . Je vois là
moins un traité de la vanité que les élémens d'un traité. Le pauvre
homme ne sait pas que pour prendre rang parmi les écrivains , il ne
suffit pas d'avoir des idées . Les idées ne sont que des pierres ; le manoeuvre
les tire de la carrière , l'architecte seul en fait un monument
qui porte son nom . Aussi n'avons -nous publié ce fragment que pour
l'utilité de quelques hommes de génie qui aiment à trouver des idées
toutes faites .
( Note de l'éditeur . )
1
DÉCEMBRE 1815. 217
du mérite , personne n'en manque ; et la plupart du
temps la distribution de la vanité semble avoir été faite
en raison inverse de celle du mérite , ce qui fait compensation.
Vanité vient du mot latin vanitas , dont le synonyme
en cette langue est inanitas , vide , inanition , inanité
( qui n'est pas français ) .
Vanité , se dit en français , des sentimens et des objets
, de ce besoin d'être remarqué qui nous fait aspirer
à des succès frivoles , et de ces difficultés oiseuses , de
ces inutilités brillantes que nous affrontons , que nous
poursuivons si souvent , dans l'espoir de quelque renommée.
Il se dit aussi du sentiment qu'inspire cette sorte de
succès , comme de celui qui nous y fait aspirer ; de la
conséquence , comme du principe . Bassompierre boit par
vanité tout le vin que sa botte peut contenir , et tire
vanité d'avoir bu tout le vin que sa botte a contenu .
Appliqué aux choses , ce mot désigne quelquefois celles
qui , malgré leur importance apparente , n'ont qu'une
valeur passagère en éclat comme en durée. Les succès ,
les grandeurs périssables de ce monde , les victoires , les
couronnes académiques, les couronnes royales , sont ainsi
désignées par des sages , entre lesquels on compte des rois
et même des académiciens. C'est dans ce sens
« Que Salomon , ce sage fortuné ,
» Roi philosophe , et Platon couronné , »
s'écriait , comblé des biens d'ici-bas : Vanitas vanitatum ,
omnia vanitas ! Vanité des vanités , tout n'est que vanité!
Il est fâcheux que nous n'ayons pas en français l'équivalent
du mot latin inanitas , chose vide , nulle , vaine ,
inanité. Il conviendrait à merveille pour exprimer l'objet
que poursuit la vanité. Cicéron n'emploie pas indifféremment
ces mots inanitas et vanitas . Salomon , penseur tout
aussi profond , ne serait-il pas aussi bon écrivain ? Peutêtre
le mot inanitas manque- t -il en hébreu comme en
français . Peut-être , enfin , le tort du philosophe juif n'estque
celui de ses traducteurs ; ce ne serait pas le pre- il
2 :8 MERCURE DE FRANCE .
mier tour de cette espèce que ces messieurs auraient
joué à leur original .
Ce mot vanité doit avoir eu , dans son origine , quelque
analogie avec le mot vent , dont il rappelle quelques
propriétés . Tout en laissant aux glossateurs , aux étymo
logistes la décision de cette question , je les prierai de
ne pas oublier que l'homme vain est appelé par le latin,
homo ventosus , homme rempli de vent. Homo captus
auráfrivolá ; homme trompé , séduit , saisi , occupé , dominé
par un souffle léger.
La vanité , comme objet , est la bulle de savon ; à nos
yeux , c'est un corps enrichi des couleurs les plus brillantes
; sous nos doigts , ce n'est rien .
soit
La vanité, comme sentiment , c'est celui qu'éprouve
l'enfant , soit lorsque son souffle enfle cette bulle ,
lorsque , de ce même souffle , il la force à s'élever si haut,
c'est-à-dire , au-dessus de sa tête , c'est-à-dire , à quatre
pieds et demi de terre .
C'est une singulière passion que cette vanité ! elle semble
n'avoir que la grandeur pour objet , et cependant rapetisse
tout , même ce qui est petit .
Rien de petit comme ces colosses inutiles , comme ces
ambitieuses pyramides qui surchargent le sol de Memphis
. Que disaient-elles , que disent-elles aux générations
? Qu'on a épuisé l'Égypte d'hommes , de pierres et
d'ognons , pour élever , à je ne sais quel roi , un tombeau
, qui ne conserve ni son corps , ni son nom.
La vanité qui a construit la pyramide de Rodope la
Courtisane se rattache à des souvenirs moins tristes .
Gette honnête femme avait fait un grand nombre d'heureux
, si l'on juge de la quantité des contribuables , par
le produit de la contribution . Je ne le lui reproche pas ;
mais, entre nous, peut-on s'empêcher de rire de la vanité
qui lui a empêché de voir qu'en nous mettant à même
d'estimer le nombre des sots qu'elle a rencontrés , elle
nous donne occasion d'estimer le nombre des sottises
qu'elle a faites ?
Les grands monumens de l'Égypte sont ces puits creusés
par Joseph pour le besoin du peuple ; cette bibliothéque
, où les Ptolémées offraient aux savans de tous
DÉCEMBRE 1815. 219
les pays les travaux des savans de tous les âges ; ces
canaux ouverts par des rois bienfaisans pour les besoins
de l'agriculture et du commerce. Si les colosses et les
pyramides ont été élevés des mains de la vanité , ces
monumens-là ne sont dus qu'aux mains de la gloire.
C'est un véritable protée que la vanité. Elle prend
toutes les formes et tous les noms , comme elle produit
tous les effets , depuis le plus plaisant jusqu'au plus terrible
; c'est la poudre qui n'est pas moins propre à accroître
les horreurs d'un combat , que les agrémens
d'une fête , et qui provoque le deuil ou la joie , suivant
qu'elle est employée par l'artilleur ou l'artificier.
Que de maux n'ont pas été enfantés par la vanité des
maîtres du monde ! Vanité qui trop souvent les a portés
à la tyrannie par les motifs les plus opposés , par un exces
de mépris , comme par un excès d'estime pour le genre
hamain ; par cette persuasion , que trop de gens valaient
mieux qu'eux , ou que tous valaient moins.
Cette dernière manière de voir fut une des causes du
despotisme injurieux de Tibère , qui s'est montré plus
cruel envers les hommes , à mesure qu'il les méprisa davantage
; l'autre explique en grande partie la cruauté de
Domitien , qui , au contraire , exécrait les hommes en
raison de ce qu'il les estimait plus,
La vanité de Tibère , qui , sous tous les rapports , se
croyait le premier personnage de l'empire , n'épargnait
pas dans ses caprices des homines qu'il méprisait. La
vanité de Domitien sacrifiait dans ses calculs tout homme
qui , par une supériorité quelconque , empêchait qu'il ne
fût , sous ce rapport , comme par son rang , le premier
personnage de l'empire . L'un croyait posséder la grandeur;
l'autre voulait l'atteindre , et , ne pouvant s'élever
jusqu'à elle , tentait de la rabaisser jusqu'à lui.
La vanité de pareils princes s'appelle fierté ; mais qu'on
n'aille pas se méprendre ici sur le vrai sens de ce mot ;
qu'on se souvienne ou qu'on apprenne qu'il désigne ce
mélange d'orgueil et de cruauté dont se compose le caractère
du tigre , et se rend en latin par le mot ferocilas
, férocité.
220 MERCURE DE FRANCE.
Mais laissons la férocité , la fierté , la vanité de ces
monstres . Les vices des rois , leurs défauts même fournissent
rarement de quoi rire : rentrons , pour nous égayer,
dans une sphère moins élevée , et voyons ce que c'est que
la vanité dans le commun des hommes .
On la retrouve dans tous les sexes et dans toutes les
conditions : oui , lecteurs , dans tous les sexes , soit simples
, soit composés , soit neutres même , et dans toutes
les conditions depuis celle de duc et pair jusqu'à celle de
capucin ; depuis celle de cardinal jusqu'à celle de journaliste.
La vanité prend , suivant les formes qu'elle affecte , des
noms différens .
Dans l'auteur qui dit tout hautement tout le bien qu'il
pense de lui-même , elle s'appelle simplicité , bonhomie ;
dans le militaire qui exalte son courage , amplifie ses
prouesses , sincérité , franchise ; dans ces moralistes de
toutes robes , qui , infatués de leur perfection , reprennent,
relevent , gourmandent si durement les défauts d'autrui ,
sévérité , véracité ; dans le magistrat qui persiste par obstination
dans une opinion embrassée sans réflexion , rigidité
, fermeté ; dans la femme qui , faisant deviner ce
qu'elle ne montre pas , a le talent de ne rien cacher ,
modestie ; enfin dans le frère quêteur , orgueilleux de son
froc et de sa besace , fier dans la crasse et dans la gueuserie
, humilité.
Ce genre de vanité est plus vieux que l'ordre séraphique.
La vanité de Diogènes se faisait voir , disait un sage , à
travers les trous de son manteau.
Cette vanité-là fait pitié , ainsi que celle du moraliste;
celle du magistrat fait horreur . Il est rare qu'on n'ait pas
quelque indulgence pour la vanité des femmes. La vanité
des militaires est assez amusante pour peu qu'ils soient
gascons ; quant à celle d'un auteur , elle n'offense pas toujours
les auteurs eux-mêmes .
Qui jamais s'est choqué de la préférence que Lemierre
donnait à ses vers sur tous les vers faits et à faire ? Quel
académicien reprochera jamais à un homme de lettres ,
qui a plus de talens que Lemierre peut-être , et sûrement
ne s'estime pas moins , ce mot si naïf qui lui échappa en
DÉCEMBRE 1815 . 221
1
?
15
1
passant devant la porte de l'académie : Il n'y a là que des
imbéciles , et je n'en suis pas ! Dans les formes que la
vanité affecte , n'oublions pas l'impassibilité de tant de
gens ni la sensibilité de tant d'autres ; sous cette dernière
forme , elle est plaisante quand elle n'ennuie pas . Nous
nous en occuperons dans un chapitre à part . Il y a
matière .
La vanité produit souvent dans le même homme les
effets les plus contradictoires ; ce besoin d'occuper l'attention
publique a porté plus d'une personne à montrer un
grand dédain pour les objets que le public prise le plus , et
qu'elle avait poursuivis d'abord avec le plus d'ambition .
Ne se manifeste- t- elle pas dans ce dégoût que le cardinal
de Retz affectait pour le chapeau , Christine pour la couronne
, et Chamfort pour le fauteuil ?
Et monté sur le faîte , il aspire à descendre.
La vanité porte un homme à égaler aux plus grands
mérites celui par lequel il a réussi dans de petites choses ;
comme à se prévaloir de petits avantages dans une condition
supérieure , avec laquelle ils font souvent disparate.
Le vieux Vestris mettait la danse au premier rang
parmi les arts , et se plaçait sans façon à la tête des
grands hommes du siècle entre Frédéric et Voltaire .
Néron étoit plus fier de son talent de comédien que du
trône des Césars .
Ses derniers regrets portèrent moins sur la puissance
qui lui échappait que sur la perte que les arts faisaient par
sa mort. Qualis artifex pereo ! quel artiste va mourir en
moi ! disait-il en essayant la pointe du poignard qui allait
venger le monde. La vanité se pardonne facilement quand
elle se borne à douner à un homme une idée exagérée de
son mérite ; mais elle est intolérable quand elle se porte
à rabaisser le mérite d'autrui , et surtout à le persécuter.
Henri VIII , argumentant contre un pédagogue , est ridicule
; mais, quand il le jette au feu après l'avoir mis à
quia , il est atroce .
C'est une vanité de ce genre que celle qui fait faire à
quelques femmes des caquets à quelques auteurs des
222 MERCURE DE FRANCE .
satires , à quelques journalistes des articles: Elle a pris
alors le caractère et les habitudes de l'envie ; comment
se fait-il qu'elle se soit trouvée quelquefois alliée , dans des
âmes supérieures , à l'amour de la gloire ? Ce n'est pas
là l'émulation , noble sentiment qui , engendré par les
grandes actions , les engendre à son tour ; ce n'est pas
là cette généreuse inquiétude qui , à chaque victoire de
Miltiade , renouvelait les insomnies de Thémistocle :
mais l'obscure malveillance dont était tourmenté ce
rustre qui votait l'exil d'Aristide , fatigué qu'il était de
l'entendré sans cesse appeler juste.
La vanité n'est pas moins disposée à repousser les conseils
qu'à les donner ; de là cette guerre éternelle entre la
vieillesse et la jeunesse, les bonnes et les enfans, les auteurs
et les critiques. Disons pourtant que les critiques n'ont pas
toujours tort , et que les auteurs n'ont pas toujours raison.
Il y a , certes , beaucoup de vanité dans cet écolier
qui débute par s'ériger en critique des auteurs qui seraient
ses maîtres ; mais il n'y a pas moins de vanité
dans cet auteur qui , en sortant du collége , se tient pour
offensé des observations qui lui sont faites
blanchi dans l'étude du bon et du beau.
par un émérite
Le mot vanité
, dans les prosateurs
, semble
ne pou
voir être pris qu'en mauvaise
part ; dans les poëtes , il
supplée
quelquefois
les mots gloire , orgueil
.
Le plus parfait des poëtes dit , dans le plus parfait de
ses ouvrages :
Oui , ma juste fureur, et j'en fais vanité ,
A vengé mes parens sur ma postérité.
RACINE , Athalie.
Le plus spirituel des hommes d'esprit dit , dans un
billet adressé à Néricault Destouches :
Mais je sentirai plus encore
De plaisir que de vanité.
VOLTAIRE .
C'est un des priviléges de la poésie que de donner
ainsi un nouveau sens aux mots. Mais remarquons que
3
DÉCEMBRE 1815. 223
ces mots sont encadrés de manière à préciser la nouvelle
signification qu'on leur attribue, et que c'est parce qu'ils
sont entourés de tous les accessoires qui accompagnent
le mot propre , qu'ils en ont accidentellement toute la
valeur .
Encore quelques mots , non sur le mot , mais sur la
chose.
La vanité peut pousser avec une égale violence , dans
le bien ou dans le mal , l'être qui en est tourmenté; que
de monumens et que de ruines attestent cette vérité !
L'homme qui veut absolument faire parler de lui , est
tout prêt à brûler le temple d'Éphèse , s'il n'a pas les
moyens de le bâtir.
Combien de bons coeurs ont fait le mal par vanité!
Disons , en compensation , que , par vanité , les méchans
ont quelquefois fait le bien.
Rien de comique comme la vanité dans une situation
ou dans une condition qui commande la vertu contraire ,
Un prélat qui officiait , scandalisé moins de ce qu'on
n'écoutait pas la messe que de ce qu'on n'écoutait pas sa
messe : Quand ce serait un laquais qui vous la dirait !
s'écrie-t-il en se retournant vers l'irrévérencieux auditoire
, apportez-y le même recueillement.
La Bruyère eût recueilli ce trait ; il eût recueilli sans
doute aussi l'acte de contrition suivant ; il est d'un
grand seigneur, qui , pour l'édification du prochain , le
récitait de manière à être entendu :
*
་་
« Mon Dieu ! vous voyez devant vous le plus grand
pécheur du monde , monseigneur le maréchal duc
de...., chevalier des ordres du roi , chevalier de la
» Toison-d'Or, duc et pair de France , grand d'Espagne
» de la première classe , gouverneur pour le roi des pro-
» vinces de.... et de...., baron de...., comte de...., mar-
» quis de ...., marguillier d'honneur à Saint-Roch , etc. >>
Le même dévot ne communiait qu'avec des hosties à ses
armes .
Le Dante , avec toute sa sévérité, eût, sans doute répu
gné à colloquer un pareil chrétien en enfer , qui doit lui
être fermé par une contrition si parfaite ; mais où est
en paradis la place d'une si singulière humilité ?
224 MERCURE DE FRANCE .
MAXIMES D'ÉTAT ,
( Extraites d'un Recueil inédit . )
Ir article.
Le bonheur du peuple est l'égoïsme d'un bon roi .
m
La démangeaison de flatter a ruiné la vérité.
www
Secouez la branche sur laquelle se trouve l'oiseau , il
s'envolera; que ce soit le vent qui l'agite , il se laissera
balancer . Les persécutions des hommes effarouchent ; on
souffre celles du ciel.
Pour bien connaître de quelle trempe est un ministre
ou un favori , il faut le voir aux prises avec ses ennemis ,
lorsqu'il est en disgrâce .
Le juge ordinaire doit comparer la punition avec le
crime . L'homme d'état ne doit comparer la punition
qu'avec le fruit de la punition .
m
Il est digne d'un prince de penser qu'il est plus difficile
de se faire des amis que de les conserver .
mmm
Il est bien difficile , quand le peuple soupçonne les ministres
, de lui persuader que les malheurs sont l'effet du
hasard.
TIMBRE
ROYA
DÉCEMBRE : 815. 225
Le prince qui donne de l'emploi à un homme qui l'a
déjà trahi, lui paye d'avance une seconde trahison.
Il y a des témérités plus heureuses que la prudence .
même.
www
Le malhonnête homme qui sacrifie son opinion à son
intérêt, saisira la première occasion de concilier son intérêt
avec son opinion. Ce sont là des mariages de convenance
.
Le plus beau mouvement de l'homme , celui qui révèle
la sublimité de son origine , c'est l'enthousiasme.
Sans lui , point de génie , point d'amour, rien de vraiment
grand. L'enthousiasme est , en quelque sorte , un
écoulement de l'esprit public de la patrie céleste.
AWMI
Le prince qui , pour se concilier ses ennemis , néglige
ses amis , ramène les uns pour un temps , et perd les autres
pour toujours.
mmm
Les rois ne sauraient trop examiner les avis et les conseils
de leurs ministres ; car il arrive souvent qu'ils perdent
de leur autorité par les moyens qui leur semblent
les plus propres à l'augmenter, faute de réfléchir assez
sur les secrets motifs que peuvent avoir ceux qui les
conseillent .
Ipse qui suadet considerandus est.
mmm
Il est bon qu'un prince soit humain et populaire ; mais
il ne faut pas que ce soit au préjudice de la majesté
royale.
wwww
15
226 MERCURE DE FRANCE.
Un peuple belliqueux ne doit jamais faire long-temps
la guerre aux mêmes voisins , de peur de les aguerrir.
mw
Les peuples qui aiment la paix par esprit de modération
, sont les plus redoutables dans la guerre .
Il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que
l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la
justice , lorsqu'on va , pour ainsi dire , noyer des malheureux
sur la planche même sur laquelle ils s'étaient
sauvés.
mw
Les rois sont quelquefois , comme les maris trompés ,
les derniers à savoir ce qui se passe chez eux.
mm
Le malheur et la servitude étouffent l'amour de la
patrie
.
mw00
Π y a des mauvais exemples pires que les crimes ; et
plus d'états ont péri parce qu'on a violé les moeurs que
parce qu'on a violé les lois.
Comprimez le peuple , imposez-lui des sacrifices , il se
résignera ; mais , si vous l'humiliez, il brisera son joug.
Il y a plus d'animosité dans ceux qui recouvrent leur
liberté que dans ceux qui la défendent.
mn
Les vrais conquérans sont ceux qui font cesser la guerre.
mmm
DÉCEMBRE 1815.
227
Souvent des ministres inquiets ont pensé que les besoins
de l'état étaient les besoins de leurs petites âmes.
Souvent le bien public dépend autant de l'opinion
qu'on a du prince que de sa probité réelle .
Si votre ennemi met un prix à votre amitié , il veut
vous faire payer d'avance une seconde trahison .
mmm
On ne sera plus étonné de voir idolâtrer un tyran ,
quand on se rappellera que les anciens sacrifiaient aux
furies .
La défiance s'apprend à l'école de la scélératesse .
mmm
Le peuple donne le nom de patriote à l'homme qui le
trompe en caressant ses fantaisies ; mais malheur à
l'homme sincère qui veut réellement le servir , sans avoir
égard à cette considération ; il sera impitoyablement sacrifié
.
www
Les soldats sont la terreur de l'ennemi ; mais ils pourraient
devenir celle de l'état s'ils étaient toujours en corps
d'armée.
www
Il est plus difficile de bien gouverner que de beaucoup
conquérir.
www
Un roi entretient en lui deux ennemis qui se combattent
: la raison et l'autorité.
www
228 MERCURE DE FRANCE .
Le prince doit savoir arracher un bon conseil sans
laisser échapper son secret.
mn
Les grands génies brouillent plus qu'ils n'éclairent ,
lorsque la probité ne les inspire pas .
mm
Quand une fois les soupçons assiégent le coeur d'un
prince , ils n'y laissent plus d'accès aux bons conseils.
La ruse décèle moins d'esprit que de faiblesse ; la
finesse est le chemin couvert de la prudence.
mwww
La force principale de la religion vient de ce qu'on y
croit ; la force des lois humaines vient de ce qu'on les
craint.
mmmm
L'ambition , le mérite , le courage et l'occasion , sont
tout ce qu'il faut pour faire un usurpateur .
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Il paraît , Monseigneur , que , depuis quelque temps, je
suis destiné à ne vous annoncer que des chutes ; mais ce
ne sont que des chutes de vaudevilles ; et ce genre d'ouvrages
coûte si peu à leurs auteurs , qu'en vérité ils n'ont
pas eux-mêmes le temps de les regretter . Plusieurs de ces
messieurs , par exemple , se sont réunis pour déjeuner ;
ils ne se sont pas donné la peine de chercher un sujet ,
parce qu'il aurait fallu faire quelques efforts d'imagination
, et qu'en général ils en ont si peu qu'ils seraient
facilement épuisés. Ils se sont dit : une Nuit au Corps de
Garde a eu du succès au Vaudeville ; pourquoi une pièce
DÉCEMBRE 1815.
229
de ce genre n'en aurait-elle pas aux Variétés? Tous nos
personnages sont trouvés ; mais , pour ne pas avoir trop
l'air d'imiter , nous changerons le titre , les couplets ;
nous introduirons dans le dialogue quelques-uns de ces
mots heureux qui font hausser les épaules des gens de
goût , et , nous réunissant pour un second déjeuner , il
faudrait avoir bien du malheur si nous ne terminions
pas notre vaudeville.
Felix qui potuit rerum cognoscere causas !
Les Rencontres au Corps de Garde ont été fort mal
accueillies du public , qui parfois se mêle encore de juger
avec goût. Le chapelet de niaiseries qu'on se disposait de
lui défiler a été interrompu par de charitables sifflets ,
qui n'ont pas voulu que les auteurs se rendissent ridicules
au point de se nommer.
a
C'est la seconde fois ,
Monseigneur, que l'habit respectable
de la garde nationale parisienne est hué sur un
théâtre . Le Journal de Paris à relevé cette
inconvenance
avec beaucoup de chaleur à l'occasion d'Encore une Nuit
au Corps de Garde , donnée à la Porte Saint -Martin .
Le directeur de ce théâtre , homme de sens et de goût ,
a fait disparaître de l'affiche le titre de la piece ; ce qui
pas empêché les auteurs et le théâtre des Variétés
d'agir comme si l'avís leur était étranger . Au milieu du
bruit et de la confusion qui régnaient dans la salle , j'ai
réussi à retenir le couplet suivant , le seul de la pièce
peut-être qui eût le sens commun :
n'a
AIR du Cabaret.
Honneur à ce corps respectable !
Pour applaudir à ses succès ,
Pour cheir son but honorable ,
Il suffit que l'on soit Français.
C'est la garde nationale
Qui , de l'honneur suivant la loi ,
Sauva deux fois la capitale
·
Et ramena deux fois son roi.
30 MERCURE DE FRANCE .
Que dirai-je à V. A. du second vaudeville dont il me
reste à lui parler? Trois pour Une , ou les Absens n'ont
pas toujours tort , est un ouvrage beaucoup trop médiocre
pour que M. Désaugiers y mit son nom , et trop faible
pour qu'un inconnu , M. Barriere, espérât faire sortir le
sien de la profonde obscurité où il était plongé. Des longueurs
, des scènes froides , peu comiques , des inconvenances
sans nombre , des plaisanteries de mauvais goût ,
telle est la pièce nouvelle que le successeur de M. Barré
vient de nous donner. Le vaudeville final a fait suspendre
les sifflets pendant quelques instans . On a fait répéter
ce couplet :
Trop long-temps loin de la patrie
Où le rappelait notre coeur,
Louis , vingt-cinq ans de sa vie ,
Fit des voeux pour notre bonheur.
Qu'à son retour notre constance ,
Notre tendresse , notre accord ,
Prouvent à ce bon roi qu'en France
Les absens n'ont pas toujours tort.
Les esprits sages ont trouvé que ce couplet était une
nouvelle inconvenance qu'il fallait ajouter aux autres ; ils
ont prétendu qu'en ce moment on ne devait plus parler
des absens en France ; et je suis très-fort de leur avis .
ww
CORRESPONDANCE.
Il est des hommes qui , par un heureux privilége de la
nature , semblent n'avoir reçu du talent que pour le
consacrer à la défense du malheur. M. le comte Lally-
Tolendal , que l'amour filial a si bien inspiré , emploie
aujourd'hui toute l'éloquence de son coeur à servir l'amitié.
Il est impossible de lire sa lettre à madame
Campan sans éprouver un doux attendrissement. Tous
DÉCEMBRE 1815. 231
les journaux se sont empressés de publier ce témoignage
de la reconnaissance . Nous voulons aussi que ces lettres
soient conservées comme les pièces d'un proces que voudraient
vainement intenter la calomnie et la lâcheté .
Lettre de madame Campan , surintendante honoraire de
la maison royale d'Ecouen , à M. le rédacteur du
Mercure de France .
Monsieur ,
Il a paru dans plusieurs journaux l'analyse d'un libelle
dirigé contre moi , et impossible à qualifier ; il est vrai
que , parmi mes élèves , il s'est trouvé une demoiselle
Eléonore de la Plaigne , que ses parens ont mariée à un
officier que je ne connaissais pas ; je n'assistai ni à la cérémonie
du mariage , qui se fit à la paroisse de Saint - Ger
main , ni au repas de noces qui fut donné dans un hôtel
garni de cette ville. Deux mois après son mariage , elle
m'écrivit qu'elle était malheureuse ; que son mari était
arrêté pour de fausses lettres-de- change ; qu'il l'avait dépouillée
, avant cet événement, de tout ce qu'elle possédait .
Je m'empressai de lui envoyer quelques secours . Je résidais
à Saint-Germain , où ma maison , fort considérable ,
exigeait mes soins de tous les instans ; je ne vis plus cette
jeune personne qu'une ou deux fois chez madame Murat ,
qui , instruite de ses malheurs , lui avait donné une place
de lectrice chez elle .
Voilà , monsieur , dans toute leur simplicité , les circonstances
qui me concernent dans cette affaire , et sur
lesquelles on a bâti la fable la plus absurde et la plus
scandaleuse.
Dans le premier sentiment d'indignation que m'a causé
un libelle où je suis si lâchement calomniée , j'ai cherché
à qui avoir recours pour opposer la vérité à tant de mensonges
. Parmi les élèves dont je m'honore , se trouve la
fille de M. le comte de Lally-Tolendal , duquel j'ai cru
devoir invoquer le témoignage ; il me l'a accordé avec
l'équité et la générosité qui le distinguent . J'ai l'honneur
de vous adresser sa lettre , monsieur , en yous priant de
:
232 MERCURE DE FRANCE .
la faire insérer , ainsi que la mienne , dans votre prochain
numéro . Le suffrage de mes nombreuses élèves sera ma
seule et suffisante défense.
J'ai l'honneur d'être , avec une parfaite considération ,
monsieur , votre très-humble et très-obéissante servante ,
GENET CAMPAN.
Paris , ce 18 décembre 1815 .
Copie de la lettre de M. le comte de Lally- Tolendal ,
pair de France et ministre d'état , à madame Campan.
Madame ,
En m'écrivant la lettre que je reçois de vous , vous avez
été bien sûre , je l'espère , de l'impression qu'elle produirait
en moi. Je ne l'avais pas même attendue pour élever
la voix , je ue dirai pas en votre faveur, mais en faveur
de la vérité . Peut- être la reconnaissance que je vous dois
n'est-elle que le second motif; peut-être le premier est- il
mon horreur pour la calomnie , et pour la lâcheté d'outrager
une femme dans l'abîme de malheurs où vous êtes ;
d'offenser à la fois douze cents élèves qui vous ont dû une
éducation plus solide encore que brillante , et de spéculer
sur ce scandale pour tirer le plus d'argent possible de la
vente d'un libelle .
Croyez , cependant , que je compatis autant que je m'indigne
; et , si l'injustice me révolte , votre douleur me pénetre
.
Eh ! qui plus que moi peut mesurer le degré de cette
injustice ? A qui demanderez-vous des consolations , si ce
n'est à celui qui vous en a dû de si grandes , lorsque vous
ne saviez même pas si je pourrais jamais reparaître en
France , et lorsque j'y avais laissé , sous la protection
d'amis bientôt aussi persécutés que moi , ma fille , dont
l'enfance m'avait paru vainement devoir être une sauvegarde
pour ses propriétés et les miennes ? Puis-je oublier
jamais , madame , avec quelle recherche de délicatesse
vous allâtes solliciter de madame la maréchale de Beauvau
de pouvoir recueillir dans votre maison d'éducation mon
enfant qu'on avait chassée de chez moi pendant la nuit ,
DÉCEMBRE 1815. 233
et jusqu'aux vieux serviteurs à qui je l'avais confiée , et
de qui vous ne voulûtes pas la séparer ? Puis - je oublier
combien madame la maréchale de Beauvau , dont le nom
seul est un bouclier pour vous , combien d'autres personnes
qui lui appartenaient et avaient les mêmes droits aux
mêmes respects , furent touchées de votre générosité ;
comme elles accepterent vos offres ; comme elles me félicitèrent
de loin sur l'éducation que ma fille allait recevoir
de vous sous leurs yeux ? Ma fille , en effet , fut pendant
cinq années l'objet de vos soins les plus affectueux
et les plus désintéressés ; elle a emporté de chez vous les
premiers germes de toutes ces vertus religieuses , morales
et domestiques , qui , j'ose le dire , la rendent aujourd'hui
recommandable . Chez vous elle eut pour compagnes
mesdemoiselles de Noailles , Macdonald , de Mackau ,
Talon , Turgot , de Marbois , de Kosowiska , Victor ,
Oudinot , Pinkney , etc. , qui n'ont pas moins honoré les
leçons de leur institutrice , et dont j'ai entendu plusieurs
célébrer , avec autant d'effusion que ma fille , la régularité
de votre maison , l'habileté de votre gouvernement ,
l'excellence et la noblesse de votre coeur.
Voilà ce que je sais , madame , ce que je déposerais
sous serment ; ce que j'ai déjà dit , et ce que je répéterai
partout.
J'ai dit encore, que , revenu en France après la paix de
1802 , et n'ayant eu rien de plus pressé que d'aller vous
offrir l'hommage de ma reconnaissance , je fus édifié de
tout ce que je vis dans votre établissement ; de la solenpité
des cérémonies et de l'exactitude des instructions
religieuses ; de la décence qui régnait et du bon maintien.
qui se remarquait jusque dans les jeux ; enfin du juste
mélange des travaux utiles , de l'instruction solide , et des
arts d'agrément .
J'ai parlé de mon admiration et de mon attendrisscment
, lorsque je vis ce nombre de places gratuites que
vous aviez établies dans chaque classe pour la fortune
déchue et l'infortune de naissance , pour les martyrs du
royalisme et pour les victimes des partis . J'ai dit que
pendant six mois j'avais souvent l'honneur de vous voir ,
tantôt seule , tantôt avec madame la maréchale de Beauvau
234
MERCURE DE FRANCE.
et toute sa famille , tantôt avec des familles anglaises du
premier rang qu'attirait la célébrité de votre maison , et
que nous en sortions toujours plus satisfaits .
J'ai dit que j'avais vu vos élèves, formées par vous à la
bienfaisance , célébrer votre fête par des cotisations volontaires
qui mettaient entre les mains du curé de Saint-
Germain 1000 et 1200 fr . d'aumônes à distribuer aux
pauvres.
J'ai dit enfin , madame , combien mes amis et moi
avions toujours été frappés de votre respect et de votre
attachement religieux pour les augustes mémoires , objets
éternels de notre douleur et de notre culte .
Entourez-vous , madame , de tous ces souvenirs et de
tous les témoignages qui se joindront au mien ; faites de
celui-ci tout ce qui vous conviendra . Ma lettre vous appartient
, vous pouvez la montrer , la publier avec ou sans
la vôtre , si cette publication vous paraît désirable . Je ne
sais ni défendre l'innocence , ni acquitter ma reconnaissance
avec clandestinité. En vous portant aujourd'hui le
secours que je vous dois , je satisfais plus d'un sentiment,
et je remplis plus d'un devoir.
Chère dame , consolez-vous , fortifiez -vous . Les gens de
bien croiront ce que je rapporte de vos entretiens avec
moi , et ne croiront pas ces colloques tête à tête que tout
imposteur peut forger à loisir.
Mes complimens à M. votre fils . C'est à lui à vous
rattacher à la vie . Au moins vous êtes heureuse mère !
croyez aussi aux amis fidèles et au dévouement , ainsi
qu'au respect et à la reconnaissance de celui qui vous
écrit .
LALLY-TOLENDAL.
DÉCEMBRE 1815. · 235
NÉCROLOGIE .
Notice sur madame la marquise de Chastellux , dame
d'honneur de S. A. S. madame la duchesse douairière
d'Orléans .
Madame la marquise de Chastellux , née Plunkett ,
d'une des plus illustres et des plus anciennes familles .
d'Irlande , dame d'honneur de S. A. madame la duchesse
d'Orléans , vient de mourir , à Paris , à l'âge de
cinquante-six ans . Elle était veuve du marquis de Chastellux
, officier général distingué , et membre de l'académie
française .
Depuis vingt-huit ans madame de Chastellux était attachée
à madame la duchesse d'Orléans. L'amitié constante
et les regrets touchans de cette auguste princesse
suffiraient pour faire son éloge ; et jamais on ne mérita
mieux une si noble et si tendre bienveillance .
Il est bon d'entretenir le public des grands exploits et
des grands talen's ; il est utile de lui présenter quelquefois
l'image des vertus privées : les uns ne servent qu'à
notre gloire ; les autres sont essentiels à notre bonheur .
Un esprit fin , juste , cultivé ; un caractère ferme et
doux , élevé sans orgueil , actif sans intrigue , pieux sans
superstition ; une conversation toujours piquante , une
humeur toujours égale , une générosité sans bornes , une
bienfaisance infatigable , une sensibilité profonde , qui
l'occupait plus des autres que d'elle - même ; voilà les
principales qualités qui caractérisaient madame de Chastellux
. Elles donnaient à son amitié un prix inestimable
, et ne laissent à ses amis aucun moyen d'oublier et
de réparer leur perte.
Le sort , si bizarre dans ses arrêts , a constamment troublé
le bonheur que tout semblait promettre à une femme
si rare .
236 MERCURE DE FRANCE .
Après un an de mariage la mort lui enleva l'époux
qui faisait sa gloire et sa félicité.
Bientôt tous les malheurs de la princesse à laquelle
elle était attachée vinrent aggraver les siens ; elle partagea
ses dangers , sa prison , son exil .
Revenue en France , d'autres chagrins tourmenterent
son existence . Sa santé s'altéra ; elle eut à trembler pour
ce qu'elle avait de plus cher ; et lorsque enfin le retour de
la paix et la présence de la princesse semblaient lui présager
des jours plus doux , la maladie triompha de l'art ,
et elle expira dans le sein de la religion et dans les bras
de l'amitié .
Elle avait été élevée par la supérieure des dames anglaises
de Paris , qui appréciait la douce piété et l'active
charité de cette excellente femme.
Elle avait une fortune très-médiocre , et cependant
elle trouvait plus de moyens de faire le bien que n'en
imagine l'opulence .
Elle possédait une petite habitation à Lucy-le-Bois ,
près d'Avalon , en Bourgogne. Les pauvres qu'elle avait
secourus , les opprimés qu'elle avait défendus , les malheureux
qu'elle avait consolés , gardent le souvenir de ses
bienfaits.
Adorée des habitans de ce lieu , ils lui ont prouvé
leur reconnaissance d'une manière bien touchante.
Les armées étrangères sont venues dernièrement occuper
cette province ; jamais les gens du pays n'ont
souffert qu'il logeât un officier ni un soldat dans sa maison
; ils ont , tous d'accord , augmenté leurs charges pour
l'en affranchir ; ils ont tous voulu qu'au milieu des orages
de la guerre cette maison , habitée par la vertu , fût
un asile inviolable.
Puisse ce dernier hommage consoler son ombre et
répondre aux voeux de l'amitié !
DÉCEMBRE 1815. 237
CHRONIQUE DE PARIS .
Le Congrès de Vienne , de M. de Pradt, est fort maltraité
dans le Journal des Débats ; mais l'auteur de l'article
où l'on critique cet ouvrage ne pouvait pas juger
sans passion un écrivain qui est pour lui un rival dangereux
M. T. L. est l'auteur de la Correspondance politique
adressée à M. de Blacas .
--
- A propos du nouveau procès qui va avoir lieu entre
monsieur Louis Bonaparte et la duchesse son épouse ,
quelqu'un disait : Ce sont des gens qui assiégent le palais
, maintenant que les palais leur sont fermés .
- Une personne disait dernièrement que M. de Pradt
était un homme qui avait appliqué à la politique le style
de Figaro .
--
Un Mari pour Étrennes , Bétinet et le Porte-
Balle , sont les pièces de Carnaval qu'on nous promet
pour cette année. Reste à savoir si la première ira seulement
jusqu'au jour des Rois.
--
On remarquait dans une compagnie d'hommes
de lettres combien l'impression nuisait à ces traits qui
paraissent si brillans dans la chaleur du débit , mais
qu'on trouve si froids quand on les confie au papier . Il
me semble , dit quelqu'un , voir les flocons de neige dont
la blancheur éblouit tant qu'ils sont en l'air, et qui disparaissent
en tombant sur le pavé.
- Un de nos confrères apprend au public , que dans
l'absence de mademoiselle Volnais , mademoiselle Leverd
ajoué le rôle de la comtesse Almaviva. Les spectateurs ,
ajoute-t-il , accoutumés à l'applaudir dans Suzanne , ont
été surpris de la voir si bien représenter la comtesse . Ce
cher confrère ignore donc que le rôle de la comtesse appartient
à mademoiselle Leverd ; qu'elle l'a joué bien
238 MERCURE DE FRANCE.
long- temps avant de doubler mademoiselle Mars dans
Suzanne , et que mademoiselle Volnais ne fait que
bler mademoiselle Leverd dans la comtesse ?
dou-
C'est le même rédacteur qui gémit sur la contagion
introduite au théâtre par la funeste école de la déclamamation
chantante , traînante , assoupissante . On se sent,
à ces mots , jusqu'au fond de l'âme ,
Couler je ne sais quoi qui fait que l'on ..... s'endort.
Un des deux derniers numéros de la Quotidienne
renferme une prétendue lettre que M. Martainville se
fait écrire par je ne sais quel Amateur octogénaire , qui
signe le Radoteur. Jamais lettre ne fut mieux signée ;
mais , en lisant les articles de M. Martainville , on trouve
que c'était bien assez d'un radoteur dans ce journal .
Le Géant Vert a vraiment rendu un grand service
aux habitués des cabinets de lecture en paraissant à
jours fixes. Quand il n'avait pas d'époque déterminée ,
on était exposé à entrer dans un cabinet littéraire précisément
le jour où le malencontreux journal arrivait sans
dire gare. Mais aujourd'hui qu'on sait les jours de sa publication
, on sait à quoi s'en tenir.
-
Mademoiselle Suzanne a débuté aux Français , dans
les soubrettes , mardi 26 décembre. Aussi , le même jour,
l'Aristarque annonce à ses lecteurs les débuts de cette
actrice pour le 27.
"
- La Toilette de Psyché ! telle est l'enseigne de
M. Boucher, parfumeur-mercier, rue Coquillière, nº. 43.
Ce n'est qu'à ce magasin qu'on trouve le marron russe,
» bonbon nouveau à la vanille , à la fleur d'orange, ainsi
» que le melon cantaloup, enveloppés dans des sujets tirés
» de l'Histoire de France , pour l'instruction des enfans.
» On avait déjà mis l'Histoire de France en madrigaux
; il était réservé à M. Boucher de la mettre en
bonbons , et surtout en bonbons russes .
D
Le Nain Rose ennuie avec des articles de trois
DÉCEMBRE 1815 .
239
lignes ; le Géant Vert n'ennuie pas moins avec des diatribes
de trois pages. Tout chemin mène à Rome .
- Le Nain Rose entretient depuis long- temps ses lecteurs
de la formation d'un corps de Cosaques littéraires.
S'il existe un pareil corps , ce journal n'a rien à en redouter,
et ses rédacteurs peuvent dire :
Nous marchons , Dieu merci , sans crainte des filous.
Le même journal dit que les dernières scènes des
Rencontres au Corps de Garde ont été mimées. Le prochain
numéro nous donnera sans doute le mot de cette
énigme. En attendant , il est bien cruel pour les lecteurs
du Nain Rose de se dire : Nous ne saurons que dans cinq
jours ce que notre journal a voulu dire .
Le Nain Rose traite
l'Aristarque
d'impertinent . Quelle
urbanité ! Il répète à chaque instant qu'il a beaucoup
d'esprit . Quelle
imposture !
Les derniers momens de la
république de l'Odéon
ne font pas regretter son existence
olygarchique. Si les
sociétaires ( chose dont je ne voudrais pas répondre ) ont
jamais lu la fable de La Fontaine , les Membres et l'Estomac,
ils renonceront sans peine au titre de sociétaires ,
et rentreront avec plaisir sous la direction de M. Picard
.
- Le Géant Vert prétend qu'il n'y a que deux cents
gardes
nationaux
vraiment dignes d'être compris dans
l'Ordre de la Fidélité. Deux cents hommes sur trente
mille ! C'est la première fois, je ne dirai pas qu'un journal
français , mais qu'un journal imprimé en France
s'avise de faire un tel
compliment à un corps qui a sauvé
deux fois la capitale des
horreurs de la guerre .
-Le Nain Rose devrait bien changer
d'imprimeur ;
car ce méchant enfant a un bien mauvais
caractère .
240 MERCURE DE FRANCE .
m
On trouve en ce moment à la librairie d'Éducation
d'Alexis Eymery , rue Mazarine , n°. 3o , un grand nombre
d'ouvrages élégamment reliés , propres à être donnés
en étrennes à l'enfance et à la jeunesse.
-
-
Le Tour
On distingue dans cette collection les OEuvres de Racine
, édit . in - 1 -18 , avec de jolies gravures .
du Monde , ou Tableau historique et géographique de
tous les peuples de la Terre ; par madame Dufrénoy .
Le nouvel ouvrage du même auteur , intitulé : La Petite
Ménagère , ou l'Éducation Maternelle ; les Élégies , du
même auteur . — Les Élégies de M. Millevoye , et le
poëme d'Alfred , du même . Les Étrennes à ma Fille
et à mon Fils . La Biographie des Jeunes Gens ; par
Alphonse de Beauchamp. Les Beautés de l'Histoire
grecque , romaine , d'Espagne , de l'Amérique . Les
Epoques et Faits mémorables de l'Histoire de France ,
d'Angleterre , de Russie , etc. — La Galerie des Jeunes
Personnes , celles des Enfans ; les Beautés et Merveilles
de la nature en France ; par Depping . Le Trésor de
l'Amour filial ; l'Agenda de l'Enfance ; les Jeux de M. de
Jouy ; ceux de Fréville . Le Cabinet des petits naturalistes;
celui des Enfans ; un Choix de Fables d'Ésope , La
Fontaine , Fénélon et Florian. Le Dauphin , fils de
Louis XV et père de Louis XVIII ; la Nouvelle Antigone ;
Aventures de Robinson Crusoé , avec de superbes gravures
; les deux Éducations ; l'Enfance éclairée ; les Six
Nouvelles de l'Enfance ; les Nouvelles Nouvelles , etc. ; enfin
, un grand nombre d'autres ouvrages qui tous réunissent
l'utile à l'agréable , et respirent la morale la plus
pure.
-

-
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 4.
MERCURE
DE
FRANCE .
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
--
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du rer . de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
POÉSIE.
LE RETOUR DES BOURBONS ,
Poëme qui a remporté le prix au concours extraordinaire
de poésie , proposé par l'académie des sciences , belleslettres
et arts de Lyon , le 21 décembre 1815 (1 ).
Par J.-A.-M. MONPERLIER ( de Lyon ) .
Ainsi , quand l'Éternel , aux premiers jours du monde ,
D'une éclatante voix dit à la mer profonde :
Tu n'iras pas plus loin , et sur tes vastes bords
Tes flots obéissansiseront leurs efforts
L
(1) Chez Alexis Eymery, libraire , rue Mazarine, nº. 3o.
16
MERCURE DE FRANCE .
342
Ainsi , sa main puissante , ô déplorable France !
Met un terme à l'orgueil de ta folle espérance.
Colosse menaçant , je te vois chanceler :
Tout tremblait sous ton joug , c'est à toi de trembler ':
Déjà tes légions , de gloire environnées ,
Sous un ciel ennemi , tristement moissonnées ,
Tombent , et ces vainqueurs qu'admirait l'univers ,
N'ont l'horrible choix de la mort ou des fers.
que
C'en est fait ; l'étranger, imitant leur andace ,
De leur sang généreux va suivre enfin la trace.
Dans nos climats , le Nord , de ses climats glacés ,
Vomit en mugissant les bataillons pressés ;
Vingt peuples sont unis ; tout se lève , tout s'arme ;
Les monts ont retenti d'un long signal d'alarme.
Faneste avant -coureur de nos calamités ,
Un silence effrayant plane sur nos cités.
O France ! de tes maux instrument et victime ,
Quel bras t'arrêtera sur les bords de l'abîme?
Il ne te reste plus que la honte et les pleurs .
Frémis en écoutant ces mots accusateurs :
<< L'Europe contre toi se soulève indignée ;
» Tu n'épargnas personne et veux être épargnée !
> Tes destins sont remplis ; ton empire odieux ,
» En opprimant la terre , a fatigué les cieux ;
>> Tes superbes lauriers , battus par la tempête ,
>> Changés en noirs cyprès, vont peser sur la tête ;
» Et ton char de victoire, en sa course arrêté ,
» Va se voiler enfin d'un crêpe ensanglanté. »
O Louis ! viens sauver ton ingrate patrie ;
Viens d'un affreux orage apaiser la furie :
Tu le peux , tu le dois , et le ciel aujourd'hui
A placé tes vertus entre la France et lui.
Viens éteindre sa foudre ; il en est temps encore.
Un peuple malheureux en gémissant t'implore ;
JANVIER 1816.
Ses suppliantes mains s'élèvent jusqu'à toi ;
Il
redemande un père en rappelant son roi.
Hélas ! pendant vingt ans de discordes , de haines ,
Esclave enorgueilli du fardeau de ses chaînes ,
Il a payé bien cher ces dangereux succès ,
D'un aveugle courage ambitieux excès.
Son repentir l'accable , et du sein des alarmes
Il tourne vers Louis ses yeux baignés de larmes ;
Et d'un prince outragé par un lâche abandon ,
Il ose attendre encore un généreux pardon.
Aux accens
douloureux qui frappent ton oreille ,
Noble fils de Henri , ton âme se réveille ;
Et , de
l'adversité
magnanime héros ,
Au
bonheur de la France
immolant ton repos ,
Tu viens , fort de ton nom , de tes droits légitimes ,
Nous montrer
l'ascendant de tes vertus
sublimes ;
Tu viens ,
médiateur entre
l'Europe et nous ,
T'offrir à sa
vengeance et
suspendre ses coups.
Rivages
d'Albion , champs aimés de
Neptune ,
Asile qu'a choisi sa royale
infortune ,
Fuyant des factions le glaive
destructeur,
Louis vous dut long-temps un abri
protecteur ;
Ah! rendez à nos voeux une aussi belle vie !
Voilà le seul trésor qu'un Français vous envie :
Ce roi , garant sacré d'un plus doux avenir,
Vous sûtes
l'admirer, nous saurons le bénir.
Quel
spectacle touchant ! L'onde au loin s'est émue ;
' Mille cris
d'allégresse ont déchiré la nue ;
Elle s'ouvre , et soudain ,
dirigeant son essor
Par un sillon léger,
brillant d'azur et d'or,
La colombe de paix fend les airs et s'élance
Sur ce vaisseau chargé des destins de la France.
243
244
MERCURE DE FRANCE.

Zéphire enfle la voile , et , et dans son cours heureux
Il s'avance , et bientôt touche à ces bords fameux ,
Où jadis , des bourreaux prêt à subir l'outrage ,
Le vertneux saint , Pierre , exemple de courage ,
Au farouche Édouard fit entendre à la fois
L'amour de la patrie et l'amour de ses rois.
Cité , qu'enorgueillit ce souvenir illustre ,
Calais , en ce beau jour reçois un nouveau lustre ;
Sois fière de ton sort ! déjà , de toutes parts ,
Un peuple ivre de joie inonde tes remparts ;
Il compte les instans , rapproche la distance ,
Et des vents et des flots accuse l'inconstance ;
Ses avides regards , étonnés , éblouis ,
Brûlent de contempler sur le front de Louis
L'éclat du diadème et les vertus du sage.
Du sol qui le vit naître il touche enfin la plage ;
Il revoit des Français , il reconnaît leurs cris ,
Et des pleurs ont coulé de ses yeux attendris .
Conquérans renommés pour vos erreurs fatales ,
Venez , et comparez vos pompes triomphales ;
Le silence , la peur, l'appareil des combats ,
Et des mères en deuil accompagnent vos pas ;
Louis, plus grand que vous , armé de sa clémence,
Marche en père au milieu de sa famille immense.
Environné d'amour, de joie et de respect ,
Comme un Dieu sur la terre , à son divin aspect ,
L'espoir consolateur et l'oubli des misères ,
Du faîte des palais volent dans les chaumières .
Et toi , sexe adoré, toi qui , dès le berceau ,
Nous aimes , nous soutiens jusqu'aux bords du tombeap,
O femmes! que ce jour vous rend dignes d'envie !
Quel Dieu vous inspira ! D'où naît cette énergie ?
JANVIER 1816.
245
• C'est Louis !.... A ce nom je vous vois tressaillir ! ....
Sur vos traces le lis se hâte de fleurir.
Sa tige de vos pleurs ne sera pas trempée ;
Il connaît d'autres droits que le droit de l'épée.
La France électrisée applaudit à vos chants.
Que vos transports sont vrais ! qu'ils sont purs et touchans !
Vous l'emportez sur nous , et, vous cédant l'empire ,
Notre orgueil étonné fléchit et vous admire .
Français , votre repos , vos droits étaient perdus ,
Tombez aux pieds du roi qui vous les a rendus ;
Et , rappelant pour lui vos coutumes antiques ,
De Sion délivrée entonnez les cantiques .
Les temples sont ouverts à vos transports pieux ;
Elevez jusqu'au ciel l'hymne religieux ,
Et bénissez le jour où ses bontés prospères
Ont replacé ce prince au trône de ses pères.
Il vous donne l'exemple !.... Humblement prosterné ,
Et dépouillant l'éclat de son front couronné ,
Le fils de saint Louis , courbé sur la poussière ,
Adresse an Tout-Puissant sa fervente prière !....
Près de lui , se voilant de l'ombre des autels ,
Quel ange ta télaire apparaît aux mortels ?
D'un sexe tout entier la gloire et le modèle ,
C'est la fille des rois , c'est ce guide fidèle ,
Qui du sort en courroux apaisant les rigueurs ,
De l'illustre proscrit partageait les douleurs.
Princesse infortunée ! hélas ! dès son enfance,
Le ciel , sans la lasser, éprouva sa constance.
Ah ! puisse-t- elle enfin , rendue à notre amour,
Digne sang de ce roi qui lui donna le jour,
Faire dire aux Français , consolés par ses charmes ,
Le termede nos maux est celui de ses larmes!
( La suite au prochain numéro. )
246 MERCURE
DE FRANCE
.
mwww
ÉPIGRAMME.
- Vous en voulez à D**** ?
- Point du tout : je l'admire ... à table.
Il ymange et boit comme un diable ;
Et si des calembours grossiers
Ne gâtaient tout ce qu'il veut dire ,
Ses grimaces iraient jusqu'à faire sourire.
- Il est gai cependant .... - Mon Dieu ! n'en parlons plus ,
Franc buveur, poëte facile ;
C'est l'Horace du Vaudeville....
--- Dites donc le Vitellius .
MORALITÉ.
Guerriers , qui voulez entreprendre
D'assujétir le monde entier,
Serez- vous plus heureux ou plus grands qu'Alexandre
Que vous cherchez à copier ?
Ce vainqueur aussi pour son trône
Trouvait l'univers trop petit;
Il entre à Babylone....
Un cercueil lui suffit .
ÉPITAPHE .
Ici gît l'huissier Prudence ,
Qui fut , par sa vigilance ,
Du barreau le ferme appui :
Il criait si bien : silence !
Que l'on n'entendait que lai
Durant toute l'audience.
JANVIER 1816. 247
ÉNIGME .
Souvent , aimable Agnès , dans vos mains on le voit.
Vous savez ses talens au bout de votre doigt .
Dire , pour le faire connaître ,
Qu'il dirige des dards aigus ,
C'est vous mettre le doigt dessus ;
Mais c'est dedans qu'il faut le mettre.
CHARADE.
Mélant sa voix divine aux sons de sa guitare ,
Le prophète David a chanté mon dernier :
En faisant mon premier quelquefois on s'égare ;
On s'égare toujours en suivant mon entier .
LOGOGRIPHE,
Entier je suis de petite ressource ,
Peu propre à faire enfler ta bourse .
Mon chef à bas , c'est différent ,
J'ai le renom d'avoir beaucoup d'argent.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Parenthèse.
Le mot de la charade est Sinon.
Le mot da logogriphe est Cordon, dans lequel on trouve Cor et
Don.
248 MERCURE DE FRANCE.
PHILOSOPHIE MORALE. (
ÉDUCATION ET EMPLOI DU TEMPS.
Description de deux instrumens pratiques pour régler
l'emploi du temps et pour recueillir les principaux résultats
de la vie ( 1 ).
C'est surtout à l'époque du renouvellement de l'année
qu'il convient d'appeler l'attention des philosophes moralistes
, des instituteurs de la jeunesse , des parens et des
jeunes gens sur une méthode morale et sur deux livrets
d'emploi du temps , véritables instrumens pratiques, disposés
pour en rendre l'application simple et facile. Ces
livrets ont déjà été employés , avec succès , surtout en
Allemagne ; leur usage , de plus en plus répandu dans
la classe des hommes dont la raison et l'esprit sont cultivés
avec soin , doit exercer une influence nécessaire et
très-salutaire sur la régénération des moeurs , sur le per-
(1 ) Agenda général , ou Mémorial portatif universel , livret
pratique d'emploi du temps , composé de tablettes usuelles pour les
six divisions que la vie humaine et sociale paraît embrasser, etc. ; par
M. M. -A Julien , auteur de l'Essai sur l'Emploi du Temps . Troisième
édition , livret in - 12 , relié avec un porte- crayon et un crayon .
Prix : 5 fr. et 6 fr. par la poste. Le même , papier vélin , relié en
maroquin , 12 fr.
-
Paris , chez J.-J. Paschoud , lib . , rue Mazarine , nº . 22 ; Firmin
Didot , lib . , rue Jacob, n° . 24 ; et à la Librairie d'Éducation .
Biomètre , ou Mémorial horaire, instrument pour mesurer la vie;
par le même auteur, et chez les mêmes libraires. Un livret in- 12 relié.
Prix : 3 fr. et 4 fr . par la poste.
Ces deux livrets conviennent principalement aux parens et aux
autres personnes qui veulent donner à des jeunes gens des étrennes
• où soient réunis l'utile et l'agréable.
JANVIER 1816 . 249
fectionnement de l'éducation , sur le bonheur des particuliers,
et sur la prospérité publique , qui tient essentiellement
à des causes morales, dont l'importance n'est pas
assez appréciée.
Le premier de ces livrets , qui a pour titre : Agenda
général, ou Mémorial portatif universel , se compose de
tablettes utiles et commodes , d'un usage journalier, qui
comprennent six divisions de la vie :
A. AGENDA JOURNALIER , pour les occupations et les
affaires de la VIE COURANTE , qui sert à inscrire , d'une
manière sommaire et substantielle , l'emploi déjà fait de
la journée qui a précédé , ou l'emploi projeté de celle
qui va suivre.
B. MÉMORIAL ÉCONOMIQUE , destiné à l'inscription des
recettes et des dépenses journalières , qui permet de conserver
un ordre constant dans sa VIE ÉCONOMIQUE .
C. MEMORIAL DES PERSONNES , qui comprend les noms
et les adresses de ceux qu'on doit ou qu'on désire voir habituellement
, ou à certaines époques , et les relations de la
VIE EXTÉRIEURE ET SOCIALE.
D. MEMORIAL DE CORRESPONDANCE ACTIVE ET PASSIVE ,
qui présente le double tableau des lettres écrites et des
lettres reçues , dont on veut tenir note et conserver la
date , et même le précis analytique , et l'objet exprimé
souvent par un ou quelques mots de recherche , afin d'y
recourir au besoin. C'est ce qu'on pourrait appeler la VIE
ÉPISTOLAIRE .
E. MÉMORIAL BIBLIOGRAPHIQUE , destiné pour la VIE
INTELLECTUELLE ET LITTÉRAIRE , sur lequel chacun inscrit,
à son choix , les titres des meilleurs ouvrages , analogues
à son genre d'instruction ou à ses travaux , qu'il veut se
procurer , lire ou consulter.
F. DÉPÔT MNÉMONIQUE , pour la VIE DE LA MÉMOIRE ET
DE L'IMAGINATION , qui a paru susceptible d'embrasser
plusieurs subdivisions que chacun modifie à son gré , et
dans lequel on a disposé des tables séparées pour les
quatre objets destinés ci - après :
250 MERCURE DE FRANCE.
F¹ . Souvenirs et projets personnels , relatifs à sa profession
, à ses travaux particuliers , à sa famille ,
affaires.
à ses
F2. Souvenirs et projets d'une utilité générale , rapportés
à sa profession , à son pays , à l'humanité, aux inventions
et découvertes , aux progrès des arts et des
sciences , dont chaque homme doit suivre et observer la
marche , dans la sphère qui lui est propre .
F3. Tablettes historiques , pour l'inscription des époques
et des dates , soit des événemens publics remarquables
, soit des événemens domestiques et de famille qu'on
veut fixer par écrit , afin de les conserver présens à la
pensée , et , pour ainsi dire , à la disposition et sous la
main.
F4. Tablettes nécrologiques , pour l'inscription des
noms des personnes qu'on a particulièrement connues ,
et qu'on a eu le malheur de perdre dans le cours de
l'année , et des personnages publics , distingués ou célèbres
, qui ont péri dans le même intervalle .
On peut voir , dans l'instruction qui précède les tablettes
de l'agenda général , quels sont les grands avantages
qu'on peut retirer de la tenue habituelle de ce mémorial
, qui permet de conserver avec ordre , et de manière
à les retrouver et à pouvoir les consulter facilement
, tous les souvenirs essentiels et les résultats positifs
de la vie , classés suivant les principales divisions
qu'elle paraît embrasser.
Le second livret , que l'auteur appelle Mémorial horaire
, ou BIOMÈTRE , instrument pour mesurer la vie ,
donne la solution de ce singulier problème : Recueillir ,
au moyen de quelques chiffres , en une minute , et sur une
seule ligne,pour chaque intervalle de vingt-quatre heures,
les divers emplois et les principaux résultats de la vie ,
pendant le méme espace de temps .
Ce livret d'un nouveau genre comprend , dans un petit
nombre de tableaux , formés de différentes colonnes
parallèles, toutes les parties de la vie humaine et sociale ,
indépendamment de la condition , de la profession ou de
la fonction que chaque individu occupe ou remplit dans
JANVIER 1816. 251
la société. Les mêmes colonnes , reproduites et prolongées
dans toutes les pages du livret , sont traversées par des
lignes horizontales , correspondantes aux jours de l'année
( 1 ). Chaque table, composée de deux pages , présente
une série de quinze ou seize lignes pour autant de journées
: une dernière ligne sert à inscrire, au bas de chaque
colonne , le total des heures dépensées pendant les jours
que la table comprend . Deux tables forment un mois , et
-vingt-quatre tables suffisent pour l'année entière . Un
vingt-cinquième et dernier tableau présente , en douze
lignes, la récapitulation générale des douze mois. Les trois
cent soixante- cinq lignes , qui comprennent tout le cours
de l'année, sont laissées en blanc , pour qu'on y puisse
inscrire successivement , à la fin de chaque jour , le nombre
d'heures donné à chacun des divers emplois du
temps.
La vie , ainsi considérée sous les rapports les plus généraux
, qui appartiennent également , dans des proportions
variées à l'infini , à tous les individus d'une certaine
classe de la société , paraît devoir comprendre
quatre grandes divisions , PHYSIQUE , MORALE , INTELLEC➡
TUELLE et SOCIALE , dont chacune embrasse elle- même
des subdivisions particulières , que nous allons faire
connaître.
2º.
1. colonne. A. BULLETIN CHRONOLOGIQUE , oú dates.
Id. B. BULLETIN ATMOSPHÉRIQUE , ou signes destinés
à indiquer la température de
chaque jour. ( Rapports de l'homme
avec la nature extérieure , dont les
variations influent nécessairement
sur notre vie journalière . )
Les trois colonnes suivantes comprennent
les trois subdivisions de la
VIE PHYSIQUE .
(1 ) On devra faire tracer les lignes au crayon , pour que la tenue
du livret soit plas correcte et plus facile, et pour qu'il n'y ait aucune
confusion dans les chiffres.
252 MERCURE DE FRANCE.
3. colonne. C. Vie tranquille , ou sommeil.
D. Vie alimentaire , ou repas.
5 .
4º. Id.
Id. E. Vie active , exercices du corps; bains ,
promenades , chasse , etc.
Suivent les trois subdivisions de la
VIE MORALE .
6. colonne . F. Vie intérieure , morale et religieuse.
7°. Id.
ge.
( Rapport de l'homme avec sa conscience
ou avec Dieu . )
G. Vie domestique et de famille . ( Rapports
de l'homme avec sa famille. )
Id. H. Vie économique . (Rapports de l'homme
avec ses affaires d'intérêt. )
Vient ensuite la série des trois subdivisions
de la VIE INTELLECTUELLE.
9. colonne. I. Vie intellectuelle obligée. ( Rapports de
l'homme avec ses travaux d'obligation,
sa profession , les devoirs de son
état ). Tour à tour : Vie militaire ,
administrative , judiciaire , commerciale
, etc.
10º. Id.
II . Id.
J. Vie intellectuelle libre. ( Rapports de
l'homme avec ses travaux de choix ,
avec les occupations analogues à ses
penchans ou à ses goûts . )
K. Vie intellectuelle , littéraire ou lectures
. ( Rapports de l'homme avec les
pensées des autres.
La VIE SOCIALE , qui suit immédiatement
, comprend quatre subdivisions
.
12. colonne. L. Vie épistolaire et
correspondance.
13°. Id.
( Rapports de l'homme avec les autres
hommes , hors de la sphère qu'il habite.
)
M. Vie errante et voyages . ( Rapports de
l'homme avec les lieux . )
1
JANVIER 1816. 253
14. colonne . N. Vie extérieure , civile et sociale , proprement
dite . ( Rapports et devoirs
de société. )
15€. Id. 0. Vie dissipée . ( Délassemens de la société
; bals , théâtres , concerts et
fêtes. )
A la suite de ces colonnes , qui présentent une division
analytique assez complète de la vie humaine et sociale ,
l'auteur a cru devoir ajouter une colonne distincte pour
la VIE PASSIVE , et VAGUE OU VÉGÉTATIVE , ainsi qu'il la
nomme.
Après qu'on a déposé dans les colonnes précédentes un
chiffre indicatif du nombre des heures données à chacun
des principaux emplois de la vie , si le nombre total
des heures réparties dans ces colonnes n'est pas de 24 ,
on place , dans cette colonne de la vie vague ou passive ,
le nombre d'heures qui manque pour compléter la
somme totale de 24 heures qu'on a employées , ou le résidu
de la vie , les momens vagues dont il serait difficile
et presque impossible de bien déterminer l'emploi .
Ainsi , l'on n'est point obligé , dans ce résumé journalier
de la vie , de chercher péniblement les fractions
d'heures ; on établit seulement , d'après le souvenir récent
de la journée qui vient de finir , un calcul approximatif
des différens emplois des heures écoulées . Ce calcul
suffit pour le but moral qu'on se propose , et sur lequel
nous allons offrir quelques développemens.
Une 17. colonne Q présente le total des heures de
chaque jour, ou le nombre 24 , qui est toujours la
somme totale des heures distribuées dans les autres colonnes.
La continuation du tableau , en avançant de gauche à
droite , offre deux nouvelles colonnes qui le terminent .
L'une , la 18. R. contient nn BULLETIN MNÉMONIQUE, sur
lequel on doit expliquer , en une ou deux lignes pour
chaque jour, l'emploi particulier des heures indiquées
par les colonnes qui renferment , ce jour- là , le chiffre le
plus fort. La colonne M , vie errante , a-t-elle , par exemple
, le chiffre 9 ou 12 , on écrit sur la même ligne, dans
254
MERCURE DE FRANCE .
la colonne R , ces mots : Voyage de Paris à Rouen ( ou
sur tout autre point ) ; car , après un long intervalle de
temps , on ne pourrait plus se rappeler dans quel
voyage on a consommé plusieurs heures , à une époque
déjà éloignée .
On fait de même pour caractériser les principaux emplois
de chaque jour, qui ont absorbé le plus de temps .
On obtient des résultats positifs , exprimés avec la plus
rigoureuse exactitude.
La 19. et dernière colonne S , plus étroite que les autres
, est destinée à recevoir , à la suite de l'inscription
des différentes heures employées , un signe mystérieux,
modifié de trois manières , au gré de celui qui fait usage
du livret , pour exprimer le jugement qu'il porte luimême
sur sa journée , l'impression bonne , mauvaise ou
médiocre , que le tableau de cette journée produit dans
son esprit.
On peut assurer qu'une ou deux minutes sont plus que
suffisantes pour remplir la ligne de chaque jour.
Examinons maintenant les résultats d'utilité que l'application
de cette méthode procure.
Le BIOMÈTRE peut être considéré comme une montre
perfectionnée , à l'usage des hommes qui pensent, et qui,
bien pénétrés de tout le prix du temps , veulent se replier
sur eux-mêmes et juger leur propre vie . Les 24 heures
de la journée , rendues , pour ainsi dire , matérielles ,
sont distinguées , comme sur un cadran moral , par leurs
divers emplois . Telle est , d'ailleurs , l'élasticité de l'instrument
, que , sans laisser échapper aucun instant ni
aucun détail , il permet à chaque individu d'arranger sa
vie à son gré , ou d'en abandonner la direction aux circonstances
d'où il se trouve dépendre , On introduit facilement
le plus grand ordre au sein du désordre , puisque
tous les momens , de quelle manière qu'ils aient été employés
ou perdus , viennent se classer dans l'une des colonnes
disposées pour les recevoir .
Nous pouvons aussi appeler cet instrument une sorte
de miroir moral , puisqu'il sert à inspecter l'emploi de
JANVIER 1816 . 255
notre temps , comme la glace nous sert à inspecter notre
toilette .
Il mérite le nom de thermomètre moral ; car il sert à
noter exactement les divers degrés de variations dans
notre température physique , morale et intellectuelle ,
comme le thermomètre ordinaire sert à mesurer les divers
degrés de la chaleur et du froid.
La connaissance de ceux-ci nous est agréable et utile ,
quoiqu'elle ne procure aucun moyen d'agir sur le climat
pour le modifier. L'observation journalière de l'autre nous
avertit et nous fournit le moyen de modifier ou de réformer
à temps les degrés de notre propre température ,
et de vérifier exactement de quelle manière elle est influencée
par les variations de l'atmosphère . Ce point de
vue physiologique paraît mériter l'attention d'un médecin
observateur .
La méthode proposée fournit encore , par ce livret ,
une sorte de règle ou de compas pour diriger notre conduite
; une boussole morale au milieu des écueils et des
naufrages dont notre vie est semée.
Enfin , le Biomètre fait l'office d'un levier moral, qui
secoue périodiquement la machine humaine , sujette à
une sorte de torpeur , de paresse et d'apathie , et qui lui
communique une impulsion salutaire et une continuelle
activité .
L'usage de notre Mémorial reproduit avec succès les
trois méthodes religieuse , militaire et commerciale ,
dont on emprunte ce qu'elles ont de plus satisfaisant
pour le transporter et l'appliquer dans une méthode
morale.
1º. La colonne qui sert de complément au tableau
des heures , devient , par l'inscription du signe mystérieux
auquel elle est destinée , une véritable confession
intérieure et journalière , dégagée de toute contrainte ,
d'autant plus franche et entière qu'elle ne blesse point
notre amour-propre vis-a-vis des autres. Il est inutile
d'insister sur les effets salutaires qui résultent de cette
application et de cette habitude contractées de se replier
fréquemment sur soi-même. C'est la méthode des
$ages et
256 MERCURE DE FRANCE .
des hommes vertueux , depuis Pythagore , Socrate et
Jésus-Christ , jusqu'à Francklin .
2º. Aux avantages de la méthode religieuse , nous joignons
ceux de la méthode militaire . D'après celle-ci , les
rapports journaliers , qui s'élèvent , de degrés en degrés,
du sous-officier au lieutenant , au capitaine , puis au major,
au colonel , au général , et les commandemens successifs
donnés par le premier chef et transmis de grade
en grade dans tous les rangs d'un corps , permettent de
surveiller et de diriger tous les mouvemens d'une grande
réunion d'hommes , aussi facilement que s'il s'agissait
d'un seul individu : de même , par nos tableaux de répartition
des heures , aucune d'elles n'échappe à l'inspection
ni à l'examen . On les voit passer en revue , à certaines
époques fixées , comme autant de soldats qu'on
fait manoeuvrer ; un oeil exercé juge à la fois les détails
et l'ensemble . La même précision rigoureuse , que la
hierarchie militaire rend facile dans les évolutions d'une
troupe armée , s'applique à notre manière de distribuer
et de faire , pour ainsi dire , manoeuvrer les différentes
heures de chaque jour.
3°. Le livret horaire est encore une application de la
méthode commerciale , usitée par les maisons de banquequi
ouvrent un compte particulier à chacun de leurs correspondans.
Nos colonnes sont autant de comptes ouverts
affectés aux divers emplois de la vie ; chacun d'eux devient
débiteur ou créancier, suivant qu'il a reçu un nombre
d'heures plus ou moins considérable que celui qui
paraît devoir lui être habituellement assigné. Si l'une des
quatre divisions physique , morale , intellectuelle et sociale
, ou l'une des branches particulières dont elles se
composent, ont employé plus d'heures que nous ne voulons
leur en accorder, la seule inspection de la dernière
ligne tracée nous averțit de rétablir l'équilibre dans la
ligne du jour suivant . Ainsi , nous sommes toujours tenus
en état de surveillance , sans que notre vie habituelle
soit en rien asservie ni dérangée , et nous arrêtons , chaque
jour, en une minute , les comptes de chacun des élémens
dont la vie humaine et sociale 'se compose.
L'homme , dont l'existence comprend les quatre granJANVIER
1816.
ROYA
des divisions établies dans notre Mémorial analytique ,
peut se trouver, sous ces quatre rapports , dans trois états
différens de déviation , de stagnation ou de progression.
S'il y a déviation , il importe de la remarquer à temps
pour pouvoir l'arrêter ; on empêche alors qu'elle n'arrive
jusqu'au point où il deviendrait impossible d'en détruire
les effets. S'il y a stagnation , il faut secouer la
machine humaine , sujette quelquefois à une sorte d'assoupissement
léthargique , qui paralyse et engourdit nos
forces, et qui plonge l'homme dans un état honteux d'indolence
et de nullité. S'il y a progression , il faut voir en
quoi elle consiste , et la favoriser sans la précipiter. Mais ,
l'un de ces trois états peut appartenir exclusivement à
une seule branche de la vie , ou bien à deux , à trois , et
non pas à toutes les quatre , ou même à quelques colonnes
particulières de chacune d'elles ; en sorte que ce qui est
progression pour l'une , produise une stagnation prolongée
, ou une déviation insensible dans les autres. Il faut
donc s'attacher à maintenir un parfait équilibre entre
les quatre rapports dont la vie se compose , et s'assurer
que la progression est à peu près égale dans tous , ou du
moins que , dans chacun d'eux, les époques de stagnation
ou de déviation sont passagères et momentanées .
Deux nouvelles comparaisons nous aideront à faire encore
mieux apprécier la destination et l'utilité de notre
instrument.
Les meilleurs esprits ne dédaignent point de se délasser
quelquefois des occupations sérieuses par un jeu de
combinaison qui les exerce et les récrée . Nous leur offrons
unesorte de jeu analogue, également utile et agréable . Chaque
tableau d'une quinzaine présente l'image d'un véritable
échiquier. Les colonnes sont les cases , les chiffres indicateurs
des heures sont les pièces du jeu. La manière dont
ces chiffres ou ces pièces sont disposés , constitue, suivant
l'appréciation que chacun fait de sa journée , la perte ou
gain ; et le signe mystérieux , inscrit dans la dernière
colonne , à la fin de chaque ligne , indique si la partie est
perdue ou gagnée .
Enfin , notre Biomètre peut être assimilé à une sorte
de clavecin. Une connaissance parfaite de l'instrument et
17
258 MERCURE DE FRANCE .
des sons propres à chaque touche permet de parcourir
toute l'étendue du clavier, sans trop s'arrêter ni passer
trop légèrement sur chacune d'elles . Nos colonnes sont
comme les touches qui rendent un son plus ou moins
prolongé , suivant qu'elles reçoivent plus ou moins d'heures.
Il s'agit de varier les tons et de les mettre en harmonie.
Nous pourrions suivre l'auteur dans les développemens
que présente l'instruction sur la tenue de son MEMORIAL
HORAIRE . On y voit avec intérêt comment la
somme totale de 24 heures , dont le jour naturel se
compose , peut réellement s'augmenter par une heureuse
activité , qui réunit quelquefois , dans un même instant,
plusieurs emplois de la vie . On voit aussi comment cette
augmentation peut s'expliquer par une sorte de formule
algébrique. Veut- on exprimer, par exemple , que sur
vingt heures employées à voyager, dix ont été données
au sommeil , trois à des travaux libres ou de choix , deux
à la lecture , trois à la société , deux à la vie vague ou
passive , on placera entre deux parenthèses un numéro
de renvoi après le chiffre 20 , inscrit dans la colonne M,
Voyages, et l'on écrira au bas du tableau, à la suite du
la numéro de renvoi correspondant , que je suppose 1 ,
note qui suit : C , 10. J , 3. K , 2. N, 3. P, 2 , en ajoutant
la lettre indicative de chacune des colonnes qu'on veut
rappeler, le chiffre indicatif du nombre d'heures qui lui
appartient .
Il devient facile de suivre ainsi toutes les variations" ,
et d'apprécier exactement tous les résultats de l'existence
.
pas une invention
« Cet instrument mécanique , ajoute l'auteur , disposé
pour faciliter le compte rendu des divers emplois de
chaque intervalle de vingt-quatre heures , paraît mériter
d'autant plus de confiance qu'il n'est
purement théorique , un procédé plus ou moins ingé
nieux , mais le résultat d'une expérience positive , d'une
méthode pratiquée avec succès pendant plusieurs années
par desjeunes gens recommandables, qui se sont félicités
d'en avoir fait usage . Notre but est d'arrêter , de fixer
JANVIER 1816.
259
l'homme sur lui-même , de lui permettre d'augmenter,
de multiplier sa vie , de le rendre habituellement mieux
portant, meilleur, plus instruit, plus sage , plus heureux . >>
L'ORDRE agrandit l'espace et multiplie le temps.
Si quelques personnes pouvaient craindre que la pratique
de cette méthode et l'usage du Biomètre fussent
contraires au développement et aux libres élans de l'imagination
, nous leur répondrions par ce mot d'une femme
justement célèbre : Quoi de plus régulier que la nature ?
et cependant quoi de plus poétique ?
wwwww
LETTRE A UN JACOBIN ,
ou
Réflexions politiques sur la constitution d'Angleterre et
la charte royale, considérée dans ses rapports avec ,
l'ancienne constitution de la monarchie française .
Ce titre , un peu trop fastueux , est celui d'une petite
brochure de cent soixante-sept pages , qui doit le jour
aux circonstances malheureuses où nous nous trouvons ,
et plus encore à celles qui ont signalé les commencemens
de notre révolution . La quantité innombrable
d'ouvrages politiques dont nous sommes inondés deptis
dix-huit mois, prouve peut-être, de la part de leurs
auteurs , plus de vanité et de présomption que de véritable
désir d'être utiles. Croit- on avoir à se plaindre des
partisans de tel ou tel système , on fait une brochure.
Désire-t-on obtenir un emploi et se faire bien venir d'un
ministre , on fait une brochure. La qualité de membre de
la chambre des députés chatouille-t- elle notre ambition ,
vous écrivez une brochure . Malheureusement , ou peutêtre
fort heureusement , le ministre et les électeurs laissent
là votre mémoire , et l'imprimeur, en vous présentant
le sien , vous fait maudire leur dédain orgueilleux .
Je suis loin de prêter de pareils sentimens à l'auteur
260 MERCURE DE FRANCE.
de l'ouvrage que j'annonce. Quoiqu'il paraisse tenir à
une caste qui , à une époque désastreuse , échangea les
jouissances du rang et de la fortune contre la proscription
et la pauvreté , on ne trouve point dans son ouvrage
cette aigreur de style , ces insipides récriminations , qui
ne sont le partage que de la faiblesse et de la sottise
lorsqu'elles obtiennent un triomphe passager . S'il laisse
échapper quelques regrets sur la destruction de l'ancien
système de gouvernement , on sent que ce sont les regrets
d'un honnête homme , et qu'il est persuadé de l'uti
lité réelle de ses principes pour la prospérité de la
France .
Je ne ferai point de cet écrit une analyse détaillée ;
quelques observations sufliront pour le faire connaître.
Et d'abord , pour commencer par le commencement
comme disait le Bélier au géant Moulineau , je blâmerai
son premier titre . Sans parler des inconvéniens , de l'inconvenance
peut-être qu'il y a de rappeler sans cesse un
mot qui est devenu une sanglante injure , je lui deman→
derai si son jacobin est converti ou non . S'il l'est , pour
quoi lui en donner le nom? S'il ne l'est pas, et qu'il con
serve encore soigneusement les idées anti-libérales de 93,
il plantera son bonnet rouge sur la tête de son Mentor ,
et le forcera de crier vivent les sans- culottes ! Voilà donc
toute sa morale en pure perte .
Passons à l'ouvrage même. Dans la première lettre ,
l'auteur, tout en avouant que, quant aux états populaires
et démocratiques , la souveraineté du peuple ne fait pas
de question , cherche à démontrer qu'elle ne peut pas
être regardée comme un droit commun à tous les peuples
, et pour tous également imprescriptible . Sans doute
on doit déplorer les excès dans lesquels de grands scélérats
ont précipité le peuple en l'abusant par de grands
mots ; mais on ne doit pas rejeter sur les principes les
malheurs qui n'ont été causés que par la fausse applic
tion de ces principes . On abuse de tout , même de ce qui
est essentiellement bon , et l'auteur lui-même n'abuset-
il pas aussi de la facilité qu'il a de raisonner seul , lorsque,
d'inductions en inductions , il veut nous amener à
regarder comme très-légitime le droit que donnent à un
JANVIER 1816.
ambitieux l'audace et la force , et à rejeter avec lui le-
261
droit naturel dont il se moque, et qu'il refuse à toutes
les nations ? N'est-ce pas fournir des armes contre soi que
de
s'autoriser des
exemples de
l'histoire pour
consacrer,
comme principe légitime de
souveraineté, le droit de
conquête? C'est cependant ce qu'il fait page 13. On pourrait
se servir de ses propres
raisonnemens pour lui faire
faire bien du chemin. Il veut parler , il est vrai , de l'ori
gine de tous les
gouvernemens que
l'habitude a légitimés,
il veut dire qu'il est
dangereux à un peuple antique ,et
nombreux de changer
brusquement ses lois , ses moeurs ,
ses
institutions , la forme de son
gouvernement. Ha
raison , sans doute ; mais c'est à ceux qui sont dépositaires
de la
souveraineté à
empêcher ce peuple d'essayer
ses forces contre eux , en
travaillant à son bonheur , et en
proportionnant leur
administration à ses moyens et à
ses lumières.
L'origine de toutes les nations est à peu près la même .
Da
consentement d'un certain nombre
d'individus composant
une peuplade , un homme a été nommé chef , roi
ou général ; ses
successeurs ont conservé sa
puissance ,
l'ont
augmentée ou perdue , suivant qu'ils ont été plus
ou moins habiles , plus ou moins heureux. Tout dans la
nature naît , vit et meurt ; il en est de même des rois ,
des peuples et de leurs
institutions . On a toujours voulu
opposer à la marche du temps présent
l'exemple du
temps passé : c'est élever la digue derrière le torrent ; il
faut prendre dans son lit même les
matériaux qui doivent
servir à l'arrêter , et ne pas les aller
chercher au loin.
Tout ce que
dit
l'auteur contre la
sonveraineté absolue
du peuple , et pour prouver que la
puissance suprême
ne doit pas être le prix d'une latte au pugilat , est
exactement vrai , mais tombe à faux .
Personne
anarchistes n'a
prétendu que le peuple n'était pas tenu de que les
respecter les
propriétés
particulières ; et dans toute cette
discussion , dans laquelle l'auteur ne se fait
d'objections
que celles
auxquelles il lui est facile de
répondre victorieusement
, il ne prouve rien autre chose ,
la
révolution a
précipité le peuple dans
d'horribles excès ; sinon que
se que tout le monde sait aussi bien que lui . Mais de ce
262
MERCURE DE FRANCE .
qu'on a commis des fautes, il ne s'ensuit pas qu'on ne
pouvait pas n'en point commettre , et notre histoire depuis
vingt-cinq ans renferme encore d'assez belles pages
qui attestent que tout n'est pas de la honte et des crimes.
Les raisonnemens entassés par l'auteur , à l'appui de
son opinion , sont plus spécieux que concluans ; quelques
contradictions déparent même cette partie de son ouvrage
, où il examine les difficultés insurmontables , selon
lui , dans le partage du pouvoir absolu attribué au peuple
par les partisans de la république . Par exemple , les propriétaires
qui , page 3g , sont d'une ignorance non moins
entière , non moins absolue sur les fondemens de l'ordre
social , sur les bases de la prospérité des empires , que le
plus grossier des artisans , sont doués , page 70 , de l'indépendance
et des lumières nécessaires pour opérer de
bons choix dans les élections des députés . Ces contradictions
prouvent qu'on a bien de la peine à mettre de côté
toute espece d'esprit de parti , et à dépouiller entierement
le vieil homme .
du
et utiles Des principes modérés et purs ,
des vues sages.
se font remarquer dans le chapitre qui traite des principes
gouvernement représentatif dans un état comme
la France , sorte de gouvernement que l'auteur regarde
comme le seul moyen de parvenir à contenir l'autorité
du prince dans de justes bornes. Il veut que la chambre
des représentans soit assez nombreuse pour avoir le sentiment
de sa force , et pas assez pour nuire au calme et
à la de sagesse ses délibérations .
«<
Quant aux qualités requises pour être éligible , il pense,
et je partage son opinion , qu'il suffirait d'être Français
et âgé de vingt- cinq ans . Les raisons qu'il en donne , et
l'intérêt du sujet , m'engagent à le laisser parler lui-même:
L'obligation d'habiter tel ou tel département , de pos-
» séder telle ou telle propriété , ne me paraît pas seule-
» ment superflue , mais un véritable contre- sens ; per-
» soune ne pouvant être admis dans la représentation
>> nationale en son nom personnel , tous les membres
» n'étant que de simples mandataires , leurs droits , par-
» là même , ne doivent dépendre que de la légitimité du
» mandat qui fait leur titre. Leur imposer aucune autre
JANVIER 1816. 263
1
" condition serait gêner la liberté des choix . Il faut que
» les électeurs d'un département puissent élire un indi-
» vidu qui leur est étranger , mais qui leur est connu
» par les talens et les principes qu'il aurait précédem-
» ment développés dans la chambre comme représen-
» tant d'un autre département , ou dans quelque autre
» fonction publique ........ Il est si naturel que les collé-
» ges électoraux choisissent un ' propriétaire , qu'ils le
» prennent dans leur sein , qu'ils ne doivent jamais s'en
» écarter que pour des considérations de la plus haute
importance à leurs yeux ; et , dans ce cas , leur en i ‹-
» terdire la faculté , c'est nuire à la liberté des élections ,
» qui doit être entière et absolue .
ע
>>
» Mais il n'en est pas ainsi des électeurs qui sont la
>> racine du pouvoir ; ce titre exige des qualités , des
» conditions personnelles , et ne doit appartenir qu'aux
propriétaires fonciers , les seuls véritablement attachés
» au sol de la patrie , etc. , etc. »
>>>
Je n'examinerai pas si l'auteur a tant eu raison de
souhaiter que chaque propriétaire admis à donner sa
voix comme électeur , supporte une imposition directe
et foncière au moins de 500 fr.; je veux , pendant qu'il
en est peut-être encore temps , lui donner un petit conseil
sur la manière de penser et d'écrire . Dans la citation
que je viens de faire , on a pu remarquer un certain vernis
de ce qu'on nomme idées libérales . Qu'il y prenne
garde au moins . J'ai compté dans son ouvrage cinq ou
six propositions qui ne tendraient à rien moins qu'à le
faire déclarer coupable par le tribunal suprême des
inconstitutionnels , du crime de lèse - obscurantisme au
premier chef. Ces messieurs ne badinent pas avec la
philosophie ; une fois entre leurs mains , il ne pourra
s'en tirer sans une amende honorable , que ne pourront
lui épargner ni sa première lettre , ni son dernier chapitre,
quoiqu'il soit consacré à prouver que c'est au clergé,
à la noblesse et aux parlemens que nous devons la fondation
de la liberté publique en France.
J'avouerai que j'étais loin de m'attendre à une pareille
chute, après la distinction juste et bien sentie que l'auteur
établit entre la liberté individuelle et la liberté na264
MERCURE DE FRANCE .
tionale , choses qui n'ont entre elles aucun rapport , et
qu'on a trop souvent confondues . Je m'afflige de le voir
prendre une si mauvaise route , de l'entendre raisonner
avant que de juger , de le voir blâmer la composition
du ministère en 1814 , et assurer qu'un roi de France
peut gouverner en conservant la représentation nationale
; je m'en affligeais , mais c'était la part du malin ,
et j'ai commencé à me rassurer sur son salut , lorsque ,
par un extrait du procès verbal des états de Foix , imprimé
en 1789 , il m'a eu prouvé aussi clair que le jour,
que la noblesse et le clergé n'avaient anciennement aucun
privilége, et que, loin de vouloir les défendre, avant
même la révolution , ces deux ordres n'en réclamaient
aucun ce qui est on ne peut plus conforme à l'expérience.
Parlons sérieusement . Les contradictions qu'on trouve
dans cet écrit , cette lutte continuelle entre les idées nouvelles
et les anciens préjugés , prouvent que l'auteur flotte
lui -même entre ses habitudes et sa pensée . Il cherche à les
rapprocher malgré leur éloignement ; mais elles ont encore
trop de force et d'aversion l'une envers l'autre
pour qu'il parvienne à en faire un tout bien uni. Ce qu'il
éprouve se fera sentir long-temps encore dans la société
et même dans le gouvernement , jusqu'à ce que les deux
partis abandonnent les camps dans lesquels ils sont, pour
ainsi dire , retranchés , pour s'unir dans l'intérêt général ;
jusqu'à ce que les hommes de l'ancien temps ne voient
plus des ennemis dans les jeunes gens , mais des frères
chéris qui , avec d'autres idées , ont conservé les mêmes
sentimens pour la mère commune ; c'est alors seulement
que la France pourra sortir de scs ruines , et lever au
milieu des nations ce front majestueux et fier qu'elles
ont si souvent appris à respecter.
Ce que j'ai cité de cet ouvrage a pu faire juger du style
de l'auteur ; il est , en général , pur et correct. A peine
y remarque-t-on quelques négligences qui ont pu échapper
à son attention ; je lui conseille cependant de ne plus
dire que la garantie des propriétés et la tranquillité
publique ne peuvent exister qu'à l'ombre d'un monar
» que puissant et éclairé ; » ni qu'il prendrala liberté
>>
JANVIER 1816. 265
d'observer à ...... parce qu'un monarque ne donne pas
d'ombre , et qu'on fait observer une chose à une personne
. Au total , cette brochure se fait lire avec intérêt;
on y trouve des vues utiles , des observations sages , des
discussions savantes , et , quoique le goût du terroir s'y
fasse sentir de temps à autre , le ton de modération qui
y règne d'un bout à l'autre ferait désirer qu'elle servit
de modèle à la polémique déclarée entre les anciens et
les modernes.
COURS D'ÉLOQUENCE MILITAIRE ANCIENNE
ET MODERNE ;
Par M. ISIDORE LEBRUN ( de Caen . )
La renaissance des lettres après une longue barbarie
conduisait naturellement à rechercher quelle avait pu
être leur origine ; et les modernes , guidés par cette métaphysique
dont , avant eux , l'utilité était à peine soupçonnée,
sont parvenus , pour ainsi dire , jusqu'au berceau
des sciences , et de là les ont suivies dans leurs progrès.
L'antiquité , au contraire , qui avait plus d'imagination
que de philosophie, éblouie elle -même par le merveilleux
dont elle entourait la source de ses connaissances
, n'osait percer l'obscurité des siècles rapprochés
d'elle , et analyser froidement les ouvrages que le génie
lui avait inspirés . Sa raison , peut-être , aurait été humiliée
quelquefois de la lenteur de ses développemens, et
sa gloire de l'abus qu'elle en avait fait d'ailleurs , la
vanité et l'intérêt de ses écrivains revendiquaient diversement
l'honneur de l'invention . L'éloquence , suivant la
croyance vulgaire , était descendue du ciel ; mais le
poëte s'attribuait la fondation des sociétés ; le rhéteur
réclamait cette gloire pour son art; le philosophe faisait
naître l'éloquence, alors qu'un homme adroit entreprit
de maîtriser la raison de ses semblables pour les asservir
à ses ordres.
::
L'origine de l'éloquence se confond dans celle de nos
passions le premier orateur fut celui qui , transporté
266 MERCURE DE FRANCE.
par une forte passion , eut la volonté et les moyens de la
faire passer dans l'âme des autres. Quel est le sentiment
qui possède le plus universellement le sauvage? Il ne faut,
pour le connaître, ni scruter les témoignages des siècles
éloignés , ni recourir à des hypotheses : nous possédons
les relations de nos voyageurs , et elles sont assez nombreuses
pour se rectifier les unes par les autres. 'Les découvertes
de nos derniers navigateurs sont d'autant plus
précieuses , qu'elles ont été faites à l'époque des progrès
de la vraie philosophie , et elles nous ont appris avec
certitude ce qu'est l'homme de la nature , et ce qu'il a
toujours été. Appelez instinct dans le Scythe ce qui est
fureur dans le Zélandais ; que ce qui était nécessité pour
le Carien soit passion chez le Negre ou habitude chez
l'Illinois ; la violence , dût notre raison en rougir , est le
sentiment qui prédomine chez tous. Des armes sont ce
que vous leur voyez à la main. Ils ne savent pas encore
se composer des vêtemens qu'ils paraissent couverts de
parures militaires ; les mots de leurs langages ont rapport
la plupart à la guerre . Non , la guerre n'est pas née
de la société , c'est la société qui est née de la guerre : le
berceau de tous les empires repose sur des arcs , des javelines
, des zagayes et des lances.
Telles sont les idées préliminaires qui font présumer à
M. Isidore Lebrun que l'éloquence fut d'abord appliquée
à la guerre.
L'attaque et la défense , dans la barbarie comme dans
la civilisation , absorbent les passions du coeur et les inventions
de l'esprit : les arts et les sciences, si nécessaires
au bonheur de l'humanité , ont contribué à ses maux , à
sa destruction même ; et plusieurs , peut -être , sont redevables
à la civilisation d'avoir perdu le caractère horrible
qu'ils tenaient primitivement de la guerre. L'ingénieur
ne traça des routes , n'éleva des forts , ne creusa
des fossés , ne bâtit des digues qu'après avoir assis des
camps et construit des retranchemens ; et le navigateur
ne regardait les cieux que d'un oeil incertain, quand il
méditait des combats sur l'élément déjà si redoutable par
ses témpêtes . Les beaux-arts sont l'imitation de la bella
nature ; mais ils transportent l'imagination , ils parlent
JANVIER 1816 . 267
sans cesse aux sens et à l'âme aussi servent-ils à la
guerre à perpétuer ses triomphes et à transporter jusque
dans le sein de la paix les signes de ses fureurs . M. Lebrun
décrit ici , autant que son sujet le lui permet, l'allégorie
, l'invasion de Mars sur le Parnasse.
« Sans doute , dit - il , l'éloquence n'aurait dû élever la
voix dans les camps que pour convier les hommes à la
paix. Lorsque deux armées , portant en elles la gloire et
l'indépendance de leurs empires , s'apprêtent à en venir
aux mains ; que les généraux étudient les lieux, calculènt
les événemens , préparent à l'ennemi des erreurs , et
assurent leurs succès futurs en même temps qu'ils pourvoient
à leur retraite ; lorsqu'il règne dans les rangs
d'une profondeur ténébreuse un morne silence , affreux
présage de l'attaque , et que le cri de l'honneur combat
dans les coeurs le sentiment de l'humanité , c'est alors
qu'il serait beau de voir s'avancer un orateur qui
redresserait les griefs , exposerait les maux de la guerre ,
l'incertitude de la victoire , et peindrait le soldat se
précipitant dans les bras du soldat qu'il allait égorger.
Tel a été quelquefois le noble emploi de l'éloquence ;
souvent elle a inspiré le patriotisme , secondé la fidélité
et électrisé le courage combien de fois , aussi , elle a
prêché la révolte et caché sous l'éclat des conquêtes la
ruine des états et la destruction des générations ! Il répugne
qu'elle se consacre aux armes avant qu'elle propage
la morale et protége la justice ; mais les harangues
militaires sont les premiers essais que nous recueillons
d'elle. Les chicanes du barreau auraient- elles produit les
ruses des combats ? et les anthropophages auraient donc
été des philosophes ? »
L'éloquence militaire constitue-t-elle un genre ou une
espèce ? M. Isidore Lebrun reconnaît que l'habitude de
trop généraliser les principes et d'adopter des classifications
que les temps rendent insuffisantes ,
a été cause
d'obscurité et de confusion dans les lettres ; mais l'oubli
des règles et la multiplicité des divisions ne lui paraissent
pas moins dangereuses. « Des traits pleins de vigueur ,
des tours animés et énergiques, des pensées naturelles et
fortes , de grandes images , des sentimens héroïques , un
266 MERCURE DE FRANCE .
style måle et concis , sont les principales beautés des discours
militaires. Les passions y paraissent vivement exprimées
afin de faire une impression profonde , et elles
sont excitées avec adresse , puisqu'elles sont opposées entre
elles ou qu'elles se fortifient les unes par les autres . Que
l'on compare quelques Philippiques de Démosthène avec
les harangues d'Hérodote et de Xénophon ou de Thucydide
; on trouvera , dans les unes et dans les autres , des
mouvemens aussi rapides , des idées aussi élevées ; mais
les preuves et les développemens ont moins d'étendue
dans les dernières , et les divisions employées dans le démonstratif
n'y sont pas sensibles . S'il faut haranguer les
soldats à Pharsale différemment que dans le Forum , il est
aisé de reconnaître un genre distinct des trois autres .
Les anciens ne l'auraient pas admis , que leurs ouvrages.
qui ont fait trouver les règles , autoriseraient à établir
cette classification ; mais le soin qu'ils apportaient à l'étude
de toutes les parties de l'art oratoire prouve assez
qu'ils l'ont connu . Marius , seul , a pu dire : Non sunt
composita verba mea , parùm id facio » ( 1 ) .
L'Iliade renferme plusieurs belles harangues ; Homère
prête aussi à ses guerriers , dans le feu du combat , des
paroles d'autant plus précieuses qu'elles nous révèlent
pour ainsi dire , les sentimens secrets et opposés qui animent
à la fois le soldat . Le professeur Lebrun joint également
des développemens de goût à la traduction qu'il
donne de plusieurs délibérations et harangues d'Hérodote,
de Thucydide , de Xénophon ; et après avoir mon
tré Péricles louant ceux de ses concitoyens morts pour
la patrie , il recueille dans Polybe , Plutarque , Hérodien
, etc. , d'autres traits d'éloquence militaire.
A considérer les harangues ou allocutions comme
(1) Conciones ex Græcis epicis poetis excerptæ , ou Discours
choisis des poëtes épiques grecs ; avec des argumens analytiqnes , des
rapprochemens et des remarques en français , par Isidore Lebrun ,
de Caen . Vol . in - 12.
Paris , chez Brunot- Labbe , lib. , quai des Augustins ;
Et chez A. Eymery , rue Mazarine , aº . 3o..
JANVIER 1816.
269
Fi
e
8
morceaux historiques , elles piqueraient l'intérêt , quoiqu'un
grand nombre ne soient rien moins qu'authentiques,
mais l'auteur s'est proposé surtout de faire ressortir
les rapports et les différences que l'éloquence militaire
présente avec les autres genres.
Les poetes épiques et quelquefois les poëtes tragiques ,
libres de leurs sujets , sont exempts de l'espèce d'unifor
inité que la fidélité de l'histoire impose à ses écrivains :
M. Lebrun saisit avec soin les traits neufs et les situations
extraordinaires que lui présentent ces poëtes .
Ainsi Virgile , Tite-Live , Salluste , Quinte-Curce, Lucain
, Tacite , Stace , Silius-Italicus , lui fournissent de
beaux exemples , et le conduisent à faire des comparaisons
, soit avec les auteurs grecs , soit avec les écrivains
modernes.
Quand cet empire , dont la naissance étonna le monde
qu'il ravagea ensuite par ses armes ; quand Rome , dont
la domination universelle est peut-être encore funeste à
la civilisation et à la paix de l'Europe , énervée par sa
dépravation , n'offrit plus aux peuples barbares qu'uu
état usé et succombant sous ses richesses et sous sa gloire ,
au milieu des invasions , dans cette grande destruction ,
il se fit entendre encore quelques discours éloquens.
Mais vainqueurs et vaincus ont confondu leurs vices :
l'homme ne rivalise plus avec l'homme que par la barbarie,
et la lueur de civilisation qui scintille encore ne
sert qu'à le montrer dépravé par l'esclavage et abruti
par l'ignorance : alors un nouveau monde nous offre le
sauvage belliqueux , cruel , généreux , libre , et se débattant
contre une atroce civilisation qui ne lui apporte
que des fers et la mort. L'auteur puise dans les discours
de l'Esquimau , du Mexicain et de l'Indien , des beautés
oratoires neuves , et que lui refusent presque tous les his--
toriens du moyen âge.
Les modernes , loin d'imiter les anciens , ont rejeté de
leurs histoires les harangues militaires , d'autant plus
éloquentes qu'elles paraissent produites par l'inspiration
du moment . M. Lebrun tâchera sans doute de réparer
cette espèce de dédain . Mais la révolution de France , qui
acquit une influence si terrible sur les lettres et sur les
270 MERCURE DE FRANCE .
moeurs , a fait naître véritablement parmi nous , parmi
les nations policées , l'éloquence militaire . Les armées
sont devenues comme des corps délibérans ; ce ne sont
que chefs qui , cherchant des complices dans leurs soldats
, promettent à leur avidité un riche butin , des conquêtes
à leur ambition , à leur valeur des récompenses
ou des victimes à leur vengeance ; ce ne sont que souverains
qui , du haut de leurs trônes ébranlés ou fracassés
, appellent leurs sujets à la défense de la patrie menacée
ou envahie . M. Lebrun doit avoir amassé d'abondans
matériaux pour décrire cette mémorable et douloureuse
époque ; il a eu besoin , sans doute , de courage pour
parcourir cette foule de proclamations , d'adresses , etc. ,
redondantes , souvent ridicules et quelquefois aussi pernicieuses
par les principes que vicieuses par le style ;
mais le professeur rencontre des traits d'une éloquence
dont on chercherait vainement ailleurs des exemples , et
il démontre quelle influence utile l'emploi bon et sage
des allocutions ou proclamations peut avoir sur le moral
des armées.
Les vrais amis des lettres sont en état , par cette analyse
, d'apprécier cet ouvrage neuf , intéressant , et propre
à servir à l'enseignement dans les écoles militaires .
Pour faire connaître le style et les principes de l'auteur ,
je rapporterai le portrait qu'il a composé du soldat , lors
que le professeur considère l'influence que la guerre
exerce sur le physique et sur le moral de l'homme
civilisé .
« Qu'est- ce que le soldat ? Un être tour à tour actif et
passif, qui allie des vices nombreux à de grandes vertus ;
débauché et tempérant , franc , loyal , farouche et courtois
, plus adroit que fourbe , rival et non pas envieux. Il
est brusque dans ses manières et concis dans ses discours ,
parce qu'il est pressé de saisir ou de faire naître l'occasion
d'agir . Présomptueux , la fougue de son courage lui déguise
le danger ; audacieux , ce qu'il a fait lui a appris à
entreprendre davantage. Son caractère offre les variations
de son état : d'autant plus jaloux de sa liberté
qu'il est plus contraint , il épie sans cesse les moyens d'enfreindre
une discipline dont il aime et hait à la fois la
JANVIER 1816.
271
sévérité. Est-il heureux , il se montre insolent , brutal ;
devient-il malheureux , il souffre avec patience , et se
résigne sans faiblesse ; la plainte dans sa bouche serait
une lâcheté , et pour lui les privations cessent d'être des
tourmens , le désespoir se change en héroïsme , à la mort
est jointe la gloire qui lui fait perdre ses horreurs. Incapable
de porter dans l'avenir les leçons du passé , il ne
voit que le moment présent : un quart d'heure de plaisir
lui fait oublier toutes les fatigues qu'il a endurées ; c'est
au prix de plusieurs années de gêne qu'il achète une
jouissance très-passagère. Le repos lui devient un fardeau
, la vie sédentaire un tourment : les injures de l'air,
les marches forcées , les périls , tout ce que les autres
hommes fuient , il met son amour-propre à le rechercher
et sa gloire à le vaincre , afin qu'en s'élevant il considère
les êtres qui l'entourent , sous les rapports de la
puissance qu'il est capable d'exercer sur eux. Les obstacles
qu'il rencontre aigrissent son humeur , l'habitude
d'affronter et de donner la mort endurcit son coeur , le
sentiment et l'emploi de la force lui font y rapporter
toutes ses passions , même celles qui semblent les plus
désintéressées : aussi prend-il bientôt la hauteur du commandement,
et il s'abandonne à la violence.
» Le défenseur de la patrie est , par conséquent , le
serviteur du prince auquel elle obéit ; la révolte , de la
part du soldat , est donc un crime , et la défection un
forfait le parjure ! il trahit ses sermens ; l'infàme ! il
sacrifie à son ambition et à sa cupidité le bonheur public
; le parricide ! il tourne contre son pays les armes
qu'il a reçues de lui pour le protéger.
» Faut- il chercher la victoire au milieu de la mêlée ,
ou l'attendre de sang-froid dans les rangs ; le soldat est
prêt à tout il se repose sur l'habileté de ses chefs de la
sagesse de leurs plans ; à lui appartient l'exécution . Le
commandement est donné , il vole au combat , au carnage
, et il n'est guidé ni par l'avarice , car s'il s'empare
de quelque bien , il le perd bientôt après ; ni par l'inté
rêt , pour une solde très-modique et pour la nourriture
la plus frugale , il surmonte plus de difficultés en un seul
jour que les autres hommes dans une année ; des dangers
272
MERCURE DE FRANCE.
le
qu'il brave , des conquêtes qu'il fait , il ne retire rien od
seulement des récompenses toujours trop faibles pour
sacrifice , peut-être de sa liberté, à coup sûr de sa santé :
c'est l'amour de la patrie qui l'anime , c'est l'honneur
qui l'enflamme , l'honneur qui devient pour lui un devoir
autant qu'une habitude : heureux , quand au sentiment
du plus noble service se joint en lui le respect pour
religion, qui lui prodigue toutes les consolations , et promet
à sa bravoure la palme la plus pure . Tourmenté sans
cesse par ses passions , il méconnaît trop souvent l'empire
de la raison : il aime , mais avec transport ; il hait
c'est avec fureur ; son repos paraît menaçant , son réveil
est terrible : cruel dans la vengeance , ce lion , qui n'épargne
ni l'âge ni l'innocence , qui célèbre sa victoire en
rugissant sur des cadavres , et court , tout dégouttant de
sang , immoler à sa rage de nouvelles victimes , sent-il
tomber sa fureur , il devient un homme bon , compatissant
, le premier à pleurer sur ses horribles succès ; enfin ,
le soldat avide du danger par besoin est brave par ins
tinct , soumis par devoir , généreux par sentiment ; il est
tout à son prince et à la patrie.
» Ainsi se passent ses plus belles années dans les fatigues
des camps , dans l'ennui des garnisons , dans les périls
des combats ; ainsi il use sa vie par les plus rudes épreuves;
consentant à ne se reposer que lorsqu'il y est contraint
par l'épuisement de ses forces , par de profondes
blessures , peut- être par la perte d'une partie de luimême
. Il rentre dans la société , bien digne de goûter
ses douceurs , après l'avoir défendue au péril de ses jours :
il a rempli les vertus du soldat , il vient pratiquer en silence
les vertus du citoyen , sachant , par une heureuse
union , faire perdre aux premières de leur austérité et
donner plus d'énergie aux autres. Des décorations attes
tent sa valeur , et des pensions sont le prix de ses servi →
ces ; il est encore pour sa contrée , fière de l'avoir vu
naître , un modèle de reconnaissance et de dévouement
envers le chef de l'état , qui embellit sa retraite par l'aisance
et l'honore par des distinctions . Comme s'il souf→
frait par l'inaction à laquelle il lui semble être condamné,
il ne voit , ne parle que combats ; il raconte ses faits d'arJANVIER
1816.
ROYAL
TIMBRE
273
t
5
C.
mes , se
dédommageant du présent par le passé ; il les
exagere même, tant est grande sa passion pour la gloire , 5
qu'il ne croit avoir jamais assez fait pour elle . Ses moeurs
s'adoucissent ; mais son caractère , ille conserve toujours ;
il rougirait de renoncer à ses
habitudes , même à ses vices ;
ami de l'ordre , d'un
commerce sûr , épousant avec passion
la cause de l'innocence et de la faiblesse , sévère envers
les autres , parce qu'il est
scrupuleux pour lui-même ;
haïssant les ruses de la
mauvaise foi , surtout le parjure
qu'il a appris , sous ses drapeaux, à abhorrer ; tout dévoué
à
l'honneur dont il pousse
quelquefois le culte jusqu'au
fanatisme. De la vie
sédentaire naît l'égoïsme , et la cupi
dité s'accroît par une longue
possession ; pour le soldat ,
il a exposé tant de fois dans les hasards ce qu'il a de
plus cher , qu'il voit avec
indifférence des richesses pénibles
à acquérir , plus pénibles à
conserver; et quand les
autres sont économes il se montre prodigue . La mort vient
lui enlever tout , grades et
décorations , il
l'envisage paisiblement
: il expire ; son dernier voeu est pour les siens ,
son dernier
sentiment à son roi. »
Get
extrait suffira , je le
sement
connaître ce nouvel
ouvragede M. Isidore
Lebrun ,
pense, pour faire
avantageuprofesseur
de
rhétorique ; et les gens
éclairés
désireront
sans doute la prompte
publication de ce Cours d'Eloquence
militaire ,
ancienne et
moderne , qui ne
tardera
pas à paraître ; et alors dans un autre article je ferai ressortir
la
difficulté de traiter un pareil sujet , le talent de
l'auteur , et enfin je lui
accorderai les justes
éloges que
mérite une
semblable
entreprise .
Ω .
mmin
18
74
MERCURE DE FRANCE .
BIOGRAPHIE MODERNE ,
OU
Galerie historique , civile , militaire et politique de tous
les individus de l'un et de l'autre sexe qui se sont rendus
célèbres pendant et depuis la révolution française
jusqu'à ce jour, soit par leurs écrits , leurs talens , leurs
emplois, leurs malheurs , leurs vertus ou leurs crimes.
Deux vol . in-8° . , de plus de 500 pages chacun , imprimés
en petit texte. Prix : 13 fr. , et, franc de port
par la poste , 17 fr. - A Paris , chez Alexis Eymery,
libr. , rue Mazarine , nº. 3o .
Cette Biographie peut être considérée et servir à la fois
d'abrégé et de complément à toutes les biographies , galeries
, fastes ou dictionnaires qui ont paru , soit en
France , soit à l'étranger , depuis vingt- cinq ans. Elle
contient un grand nombre de notices nouvelles qui ne se
trouvaient pas dans l'édition imprimée à Leipsick ,en 1807 ,
édition d'ailleurs remplie d'erreurs graves. L'ouvrage
que nous annonçons est du plus grand intérêt , à raison
des révolutions politiques qui viennent de se succéder :
il est écrit , d'ailleurs, avec une impartialité rare, et renferme
généralement tout ce qui peut intéresser et piquer
vivement la curiosité publique. Un tel ouvrage n'est
guère susceptible d'analyse. Nous nous contenterons
donc d'en citer quelques articles ; celui de Louis XVI ,
que nous copions textuellement , fera connaître la manière
des auteurs :
LOUIS XVI , roi de France et de Navarre , etc.
Né à Versailles , le 23 août 1754 , il fut d'abord nommé
duc de Berry, et devint Dauphin en 1765. Marié,
le 16 mai 1770, à Marie-Antoinette d'Autriche , fille de
Marie- Thérèse , son hymen fut célébré sous de funestes
auspices, et coûta la vie à plus de quatre mille personnes,
qui furent culbutées et étouffées dans les fossés qui bordaient
la place de Louis XV. A son avénement au trône,
JANVIER 1816.
275
K
il s'entoura des ministres qué l'opinion publique lui désignait
, remit au peuple le droit de joyeux avénement ,
rappela les parlemens , et donna lui-même l'exemple de
la plus sévère économie. Les premières années de son
regne furent marquées par l'établissement du Mont -de-
Piété et de la Caisse d'Escompte ; par la suppression des
corvées , de la torture et de la servitude dans le Jura ,
et enfin par la guerre d'Amérique , qu'il fit contre son
opinion , et malgré le voeu de sa conscience les mêmes
scrupules l'empêchèrent depuis d'accepter l'alliance de
Tipoo -Saeb. Cependant les dépenses excédaient les recettes
de cent millions ; et le roi ayant dit au conseil
qu'il ne voulait plus ni nouve! impôt ni emprunt »,
fut obligé de convoquer la première assemblée des no
tables , qui fut renvoyée par le ministère , sans avoir remédié
à rien. Le cardinal de Brienne , successeur de
M. de Calonne , proposa alors l'impôt du timbre et la
subvention territoriale; cette dernière, devant porter sur
les grands propriétaires , fut repoussée par eux et par le
parlement , quifut exilé à Troyes. Rappelé bientôt après
par l'indulgence de Louis XVI, il déclara n'avoir pas le
droit de consentir les impôts , et demanda la convocation
des états-généraux le même vou fut exprimé par le
clergé et par les villes principales . Louis , cédant alors à
l'opinion publique , les états- généraux s'ouvrirent à
Versailles , le 5 mars 1789. Les costumes divers attribués
aux trois ordres commencèrent à jeter parmi eux
les premiers germes de division . Le roi chercha à terminer
cette scission , et lorsque M. de Luxembourg , au
nom de la noblesse , lui fit des objections contre la réuzion
, Louis lui répondit : « Toutes mes réflexions sont
faites ; dites à la noblesse que je la prie de se réunir :
» si ce n'est point assez de ma prière , je le lui ordonne
quant à moi , je suis déterminé à tous les sacrifices ; à
» Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour
>> ma querelle ! » Ce dernier mot n'a pas cessé d'être le
régulateur de sa conduite , et la principale cause de ses
malheurs . Quelques régimens s'étant rapprochés de Versailles
, pour soulager le service des gardes-françaises ,
dont on soupçonnait la fidélité , Mirabeau demanda leur
R
:
276
MERCURE DE FRANCE .
renvoi , et tout Paris s'arma à sa voix. La prise de la
Bastille , au 14 juillet 1789 , effraya les ministres , qui ne
savaient quel parti prendre ; et le roi , pour apaiser les
esprits , se rendit le lendemain à l'assemblée , à pied ,
sans armes , et presque sans gardes . Là , debout , au milieu
de la salle , il conjura les députés de ramener la tranquillité
publique. « Je sais , leur dit -il , qu'on cherche à
» élever contre moi d'injustes préventions ; je sais qu'on
a osé publier que vos personnes n'étaient pas en sûreté
; mais des récits aussi coupables ne sont-ils pas dé-
» mentis d'avance par mon caractère connu ? Eh bien !
l'enthou- >> c'est moi qui me fie à vous . » A ces mots ,
siasme du plus grand nombre des députés fut extrême ,
et ils voulurent servir eux-mêmes de gardes au monarque
pour l'accompagner au château.
D
Bientôt après le régiment de Flandre vint à Versailles ;
les gardes -du-corps lui donnèrent un repas , dont l'im
prudente exaltation amena des conséquences funestes :
fa malveillance répandit que , dans ce festin , la cocarde
nationale avait été foulée aux pieds . Paris s'émut ; un
attroupement immense de femmes , escortées de brigands
armés de piques et de fusils , se dirigea , le 5 octobre
, sur Versailles : la garde nationale le suivit pour
empêcher le désordre ; mais , dans la nuit, des scélérats
déguisés en femmes , forcent les sentinelles , entrent
dans le château , enfoncent les portes , massacrent les
gardes , cherchent vainement la reine pour l'immoler à
leur furie , et frappent à coups de sabre le lit d'où elle
venait de s'échapper . Le roi , conservant toute sa sérénité,
répondit à ceux qui lui conseillaient de fuir : «
» douteux que mon evasion puisse me mettre en sûreté ;
>> mais il est très- certain qu'elle deviendrait la signal de
Le résultat de cette insurrection civile. >> guerre
fut de conduire le monarque et toute sa famille à Paris ,
où l'assemblée nationale le suivit . Il adhéra , le 14 février
1790 , aux opérations de cette assemblée , et prononça
dans cette occasion un discours plein de sensibi
lité . « Vous qui pouvez , dit-il aux députés , influer
» par tant de moyens sur les véritables intérêts de ce
peuple qu'on égare , de ce peuple qui m'est si cher, de
«
la
Il est
JANVIER 1816. 277
e
» ce peuple dont on m'assure que je suis aimé , dites-lui
que s'il savait à quel point je suis malheureux , à la
» nouvelle d'un attentat contre les personnes ou les propriétés
, il m'épargnerait cette amertume.... »
La constitution civile du clergé , que le roi refusa de
sanctionner, vint jeter de nouveaux fermens de troubles .
Le départ des tantes du roi pour l'Italie fit craindre le
sien , et on le priva d'aller à Saint-Cloud . Louis , effrayé
des orages qui l'entouraient , et voyant , malgré ses sacrifices
nombreux et successifs , son pouvoir méprisé et avili ,
sa sûreté et celle de sa famille fortement compromises ,
se détermina enfin à s'éloigner de Paris , et adopta un
plan d'évasion assez mal calculé et encore plus mal exécuté.
Il sortit des Tuileries , dans la nuit du 20 au 21
juin 1791 , pour se rendre à Montmédi , où M. de Bouillé
Pattendait avec quelques troupes , et laissa avant son départ
une déclaration dont toutes les plaintes parurent
fondées , même à ses plus cruels ennemis. Après avoir
traversé une partie de la France avec sa famille , dans
une vaste berline , Louis XVI fut reconnu à Sainte- Menehould,
par le maître de poste Drouet , qui fit partir
sur-le-champ son fils pour Varennes , afin d'avertir le
peuple et les autorités. La voiture du monarque arriva
dans cette petite ville à onze heures du soir ; des relais
devaient se rendre dans un lieu convenu ; mais ils ne s'y
trouvèrent pas. Louis XVI ordonna alors au postillon de
doubler la poste , et celui- ci s'y refusa en citant les ordonnances
du roi . Sur cette entrefaite , le fils de Drouet
arrive ; l'alarme se répand dans la ville ; le peuple s'attroupe
, et le roi de France , arrêté par la populace d'une
bicoque , ne voulut point employer la force , dans la
crainte de répandre du sang , et se laissa reconduire à
Paris . Quand la nouvelle constitution , que Louis XVI accepta
solennellement , fut achevée , l'assemblée constituante
fit place à la législative ; et on remarqua , dès les
premières séances de la dernière , une disposition continuelle
à attenter au peu de pouvoir qui restait au monarque.
Après l'avoir forcé de déclarer la guerre à une
partie de l'Europe , elle ne cessa de l'accuser de ses résultats
, et d'ameuter contre son autorité la populace de
278
MERCURE
DE FRANCE
.
par
la capitale . Attaqué dans son palais , le 20 juin 1792 ,
des brigands qui eurent l'audace de placer un borinet
rouge sur sa tête , ce malheureux prince donna
l'exemple du courage et du sang-froid le plus héroïque :
il s'attendit dès-lors à périr , et ne cessa de prémunir sa
famille contre de nouveaux malheurs . Le 10 août vit enfin
éclater l'orage annoncé depuis deux mois. Les Marseillais
, joints au peuple des faubourgs , marchent en troupes
, couvrent la place du Carrousel , et investissent les
Tuileries : ils obéissent à la voix de Chabot et de Danton ,
et tournent leurs canons contre la demeure du roi . Cependant
la garde du château et les Suisses étaient sous les
armes ; l'administration du département , fidèle aux lois ,
avait donné l'ordre de repousser la force par la force , et
si Louis XVI avait tiré l'épée , il pouvait encore vaincre ;
mais par un mélange inconcevable de fermeté et de faiblesse
, il pouvait supporter stoïquement toutes les souffrances
, et ne savait repousser courageusement aucun
péril, dans la crainte de faire verser le sang d'autrui .
Au lieu de laisser défendre le château , il alla chercher
un asile au corps législatif, et y entendit froidement prononcer
la suspension de son pouvoir, et l'ordre de le
renfermer áu Temple . Ce gothique palais reçut d'abord
Louis , son épouse et ses enfans ; mais la commune de
Paris , trouvant ce logement encore trop commode ,
cida que la tour seule lui en servirait , et qu'il serait séparé
de sa famille. Louis devint dans sa prison un modèle
de sérénité et de résignation, au milieu des outrages
de toute espèce. Il s'occupa de l'éducation de son fils ,
consola son épouse , et parvint même , par les secours de
la religion , à oublier ses peines et à les pardonner. Cependant
son procès se poursuivait avec chaleur devant
la convention , à la barre de laquelle on le traduisit inopinément
, sans conseils , sans secours , et où il répondit
avec autant de sang-froid que de simplicité et de modération
, sur trente-quatre chefs d'accusation qui n'avaient
aucun rapport entre eux. Défendu ensuite par
MM. de Malesherbes, Tronchet et Desèze , ils l'accompagnerent
, le 26 décembre 1792 , dans sa dernière comparution
à l'assemblée . La sérénité de l'accusé , son innodéJANVIER
1816. 279
cence , les larmes de M. de Malesherbes , rien ne put
adoucir son sort , et il fut condamné à mort le 20 janvier
1793. Il entendit sans murmurer la lecture de son
jugement , et voulut lui-même l'apprendre à sa famille .
Après cette douloureuse entrevue , il entendit la messe à
minuit , et se jeta sur son lit , où il s'endormit d'un profond
sommeil . Le matin il dormait encore , lorsque Cléry,
son valet de chambre, vint l'éveiller et l'habiller pour
la dernière fois . A huit heures , on entra dans son appartément
pour le conduire à l'échafaud ; il descendit d'un
pas ferme les degrés de la tour , et traversa les cours en
tournant ses derniers regards vers le côté de la prison
qui renfermait les objets de son affection .
Placé dans un carrosse , à côté de l'abbé Edgeworth ,
son confesseur , et ayant deux gendarmes vis-à-vis de lui ,
il resta deux heures à faire le trajet du Temple à la place
de Louis XV ; monta à l'échafaud , où on voulait lui lier
les mains , et s'y refusa d'abord en disant : « Je suis sûr
de moi. » On insista néanmoins , et il tendit ses mains
avec docilité ; puis, s'avançant du côté gauche de l'estrade
, il s'écria d'une voix forte : « Français , je meurs in-
» nocent ; je pardonne à mes ennemis , et souhaite que
» ma mort soit utile à la France...... » Alors un roulement
de tambours, ordonné par Santerre , couvrit sa
voix , et l'empêcha de terminer. « Allez , fils de St. Louis,
» monteź au ciel , » lui criait son confesseur avec enthousiasme
; et le fils de St. Louis présenta sa tête aux
bourreaux . Le distique suivant le peint mieux que tous
les commentaires possibles :

< «Son coeur ne sut qu'aimer , pardonner et mouririr ;
» Il aurait su régner s'il avait su panir. »
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
V. A. n'ignore pas qu'il existe au théâtre Feydeau ún
acteur nommé Gavaudan , à qui le public avait même
280. MERCURE
DE FRANCE .
donné le titre du Talma de l'Opéra-Comique . C'est lui
qui , après Clairval et Philippe, avait trouvé le secret de
se faire applaudir encore dans le marquis des Événemens
imprévus , dans Montauciel du Déserteur , dans Camille
et dans Euphrosine et Coradin . Les débuts de Gavaudan
n'avaient pas été brillans ; il parut pour la première fois
dans l'Histoire Universelle du Cousin Jacques , histoire
profondément oubliée aujourd'hui . Bientôt il crea une
foule de rôles qui firent sa réputation et la prospérité
de son théâtre : Montano , le Délire , Héléna , Zoraim et
Zulnare , Ponce de Léon , le Trésor supposé et Joseph ,
sont des ouvrages maintenant perdus pour le répertoire ,
puisque cet acteur se retire .
Il a joué , pour la dernière fois , le Président des Deux
Jaloux, et Murville du Délire. L'enceinte de l'Opéra-
Comique était trop petite pour contenir tous les curieux
empressés de le voir. Jamais acteur n'a reçu d'un public
des signes plus unanimes et plus prolongés du regret
qu'il avait de le perdre ; il faut être juste aussi avec
Gavaudan disparaît de son théâtre tout ce qui restait de
la comédie. Nous n'y trouverons plus que des chanteurs,
qui tous , excepté Martin et Chenard , sont sans voix.
Plusieurs d'entre eux même ne font plus que semblant
de chanter. Quand ils sortent du médium , et sont obligés
d'attaquer des notes élevées , ils ouvrent la bouche,
et une chanterelle de l'orchestre figure le son qu'ils sont
supposés rendre .
Mais , dirait le respectable M. Azaïs , n'avez-vous pas
des chanteuses quifont compensation ? En effet , l'Opéra-
Comique renferme trois actrices d'un talent fort agréable
; mais ce sera toujours une bien faible ressource
quand il sera question de jouer des rôles d'hommes . Si
cela continue , les auteurs seront obligés de ne plus composer
d'ouvrages pour ce théâtre , à moins qu'ils ne soient
comme la Jeune Prude de M. Dupaty , pièce où il ne
paraît que onze femmes et pas un seul homme. Gavaudan
imite-t-il Elleviou , qui eut l'esprit de quitter le
théâtre avant que le théâtre ne le quittât? Exemple (soit
dit en passant ) que Fleury aurait bien dû suivre pour
sa gloire. Les uns prétendent que Gavaudan est méconJANVIER
1816. 281
tent ; les autres , qu'on est mécontent de lui. On va
même jusqu'à prétendre que certains couplets ridicules
chantés au Théatre-Français , et que , comme acteur , il
crut ne pouvoir refuser aux démagogues qui les lui demandaient
, sont la cause de sa disgrâce. Je suis alors
surpris qu'une actrice qui a par hasard joué publiquement
la comédie avec une grosse garniture de violettes
, soit plus favorisée que le chanteur. Certes , ce
n'est pas de sa faute si la comédienne n'a pas chanté.
Sans me permettre de blâmer aucune des mesures
que l'autorité a cru devoir prendre à ce sujet , je pense,
monseigneur , qu'il devrait y avoir une sévère punition
pour les artistes qui tiennent une mauvaise conduite ;
mais cette punition devrait- elle aller jusqu'à les proscrire
de la scène ? Il me semble qu'on punit bien plus
le public qui est innocent du fait . Comme disait une
actrice assez spirituelle : Depuis quand est-ce que nos
opinions datent ? Le parterre s'occupe bien moins de
l'opinion d'un comédien que de son talent. Il aurait
sifflé Marchand , acteur inconnu , qui venait apporter
les lettres à la Comédie-Française , quoiqu'excellent royaliste
, et il aurait applaudi le républicain Molé , s'il jouait
encore le joli rôle du Marquis dans la Feinte par Amour.
En terminant cette année , permettez -moi , Monseigneur,
de vous offrir mes voeux pour celle où nous entrons.
S'il prenait fantaisie à V. A. de venir en 1816 à
Paris , je désire vivement qu'elle ne soit pas dans le cas
d'y paraître de la même manière qu'elle y est venue
en 1814 , et surtout en 1815. Je ne croyais pas que les
vassaux de V. A. eussent un goût aussi prononcé pour
notre pauvre Champagne. Ils ont fait tant d'honneur à
un petit vendangeoir que j'y possède , qu'ils m'ont à
peine laissé de quoi boire à la santé du roi. Ils m'ont bien
dit que nous avions fait une grande consommation chez
eux ; mais Dieu m'est témoin que de la Prusse et de la
Russie nous n'avons jamais emporté de vin .
Puisque je suis sur le chapitre des attestations ; je puis
en faire une à V. A. , qui va bien la surprendre. C'est
qu'à présent.... le théâtre de l'Odéon a un public. Il n'y
282 MERCURE DE FRANCE .
a que M. Picard et son caissier seuls qui soient encore
convaincus de cela dans tout Paris. La recette du 1er .
janvier aurait été brillante pour le Théâtre-Français.
On donnait un prologue nouveau en vers , de M. Andrieux
; la reprise de M. Musard et celle du Dépit
Amoureux. De plus , il y avait quatre débuts ; celui de
madame Millen , qui est passable dans les soubrettes ;
celui de mademoiselle Adeline , dont le physique et la
diction sont agréables , mais qui n'a qu'un jeu froid et
inanimé ; celui de madame Sara-Lescot , qui joue sans
noblesse les mères nobles ; et enfin , celui de Frogères ,
qui n'a plus que les débris d'un talent comique qu'il
porta autrefois en Russie.
Le prologue de M. Andrieux est rempli de vers gracieux
et spirituels . L'ensemble en est un peu froid ; mais
il était difficile de mettre un grand intérêt dans une
pièce d'inauguration , qui ne consiste jamais que
dans
un certain nombre de scènes décousues , dont le dénouement
est un compliment au public . M. Andricux a été
plus loin , il a fait l'apologie du faubourg Saint-Germain ;
il est vrai que cet aimable poëte pouvait mieux que personne
se pénétrer de son sujet ; car on dit que de temps
immémorial il habite ce quartier. Il pouvait donc dire :
Nourri dans le sérail , j'en connais les détours .
Quoi qu'il en soit , voici ce qu'il met dans la bouche
du nouveau directeur de l'Odéon :
Le faubourg Saint- Germain est- il donc un désert ?
N'est -ce pas une ville entière ?
Une trés-grande ville ? Et ce spectacle offert ,
Dans ce même quartier où commença Molière ,
Par tous ses habitans sera- t-il rebuté ?
2
Pour notre art, songe un peu comment est habité
Cc faubourg qui pour nous te paraît redoutable .
De l'étude et des arts c'est l'asile honorable :
J'y trouve l'Institut et l'Université ,
JANVIER 1816. 283
Et plus d'une école fameuse
Où court une jeunesse ardente , studieuse .
C'est ici le pays latin : •
Paris a son Parnasse au faubourg Saint-Germain .
On lui réplique en vain :
Mais le quartier des arts et du talent
N'est pas toujours le quartier de l'argent.
La troupe de l'Odéon , composée des anciens et des
nouveaux sujets , vient terminer ce prologue en souhaitant
une bonne année à leur directeur et au public.
L'orateur de la troupe est mademoiselle Délia , jolie coquette
en pied à ce théâtre. Nous espérons , dit-elle ,
ramener par notre zèle
Le public dont le goût éclaire nos progrès ,
Et de qui les bontés sont notre récompense .
L'union fait la force ét produit les succès.
Ce dernier vers, qui est sans contredit un des plus beaux
du prologue , n'a produit aucun effet , et j'en ignore la
raison. En revanche , on a beaucoup applaudi les suivans
adressés au public :
Puissions-nous mériter
Qu'ici votre faveur toujours nous environne ;
Et souvent , grâce à vous , puissions- nous répéter :
Nous n'avons au public fait que la souhaiter ;
Mais généreusement sa bonté nous la donne.
Vous concevez , Monseigneur , que dans une ville qui
a autant de théâtres que Paris , il en est plus d'un qui
a donné des étrennes au public . Le Fidèle Berger est
une petite pièce froide , qu'un ancien restaurateur, nommé
Maréchal , a servie sur le théâtre de la Gaîté . C'est
un véritable hors-d'oeuvre d'assez mauvais goût , que
l'appétit grossier des habitans du Marais pouvait seul
supporter. M. Désaugiers a imité cet exemple , et s'est
adjoint deux collaborateurs pour offrir aux habitués du
Vaudeville un plat de son métier . Les Visites bour
284
MERCURE DE FRANCE .
geoises ont malheureusement un ton trop bourgeois
mais elles sont gaies , et ce n'est pas un petit mérite que
de faire rire .
Le théâtre Feydeau a donné au public un Mari pour
Étrennes. Ce petit opéra comique , dont le sujet est
traité avec esprit et gaîté , a réussi , malgré la musique
qui est d'un harpiste nommé M. Bochsa . Je ne donnerai
point l'analyse de cet ouvrage à V. A. , parce qu'au moment
où elle recevra malettre , il ne sera déjà plus question
à Paris du Mari pour Étrennes.
ÉNIGMES.
wwwwww
Revue des Rédacteurs du Mercure .
La politique a été traitée tour à tour par des publicistes
différens. Un article , inséré dans le journal du 21 octobre
, a offert la compensation de beaucoup d'autres
qui l'avaient précédé. On y a reconnu des principes applicables
à toutes les constitutions , et cette éloquence
quelquefois trop romantique qui caractérise son auteur .
Depuis , dans le numéro du 2 décembre , la partie intérieur
a trouvé un écrivain maître de son sujet .
Pour écrire sur l'instruction il faut être instruit ; pour
relever les défauts de l'enseignement il faut avoir enseigné
; pour blâmer les vices des administrations et des
individus , il faut avoir été bon administrateur et homme
pur : ce sont des qualités qu'on ne pourra refuser au rédacteur
de l'Instruction publique dans le Mercure. De
longues études et un dévouement au roi , scellé par les
plus grands sacrifices , confondent la noblesse de son style,
de son caractère et de son sang.
Une grâce un peu recherchée , la finesse des pensées ,
le cérémonieux du style , trahissent l'académicien distingué
qui a fait de la Vanité et des Disputes un tableau
si vrai , et dont les Souvenirs resteront dans ceux
de ses lecteurs . Les OEdipes ont nommé le piquant et
attachant historien d'une épingle.
JANVIER 1816 . 285
La Fortune a des caprices bizarres ; elle semble doter
les hommes à raison de leur nullité , et elle fait en cela
ce que font beaucoup de princes . Les hommes qui méritent
le plus ses faveurs sont ceux qu'elle oublie . Un d'entre
eux est l'auteur des Extraits d'un Porte-feuille , qui
font la gloire du Mercure. Cette raison solide et ce style
étincelant d'épigrammes , annoncent à la fois le premier
de nos auteurs dramatiques et le premier de nos fabulistes
.
Un écrivain , comblé à la fois des dons de la fortune
et de ceux des muses , a laissé tomber dans le journal un
entretien sur les moeurs , plein d'idées philosophiques et
consolantes . La franchise de son langage et l'atticisme de
son style tiennent à la fois de la sauvagerie de la Guiane
et de la civilisation de la Chaussée-d'Antin .
Le grand-duc de **** a changé son correspondant dans
le Mercure. L'empire des théâtres est même resté quelque
temps abandonné ; mais cet interrègne a bientôt
cessé. Comme la colombe après le déluge , le nouveau™
rédacteur a proclamé la fin du chaos , et il tient mainte
nant d'une main ferme les rênes du gouvernement. Un
autre domaine le dérange malheureusement dans ses
fonctions, et il réserve trop souvent pour Paris ces traits
comiques et piquans avec lesquels son prédécesseur charmait
le prince russe , et qui enrichissent exclusivement
aujourd'hui le grand Almanach des petits hommes .
Une sensibilité profonde et vraie , et une sensibilité
bruyante et affectée , distinguent les deux dames qui
déposent dans le Mercure des contes et des élégies .
Leurs carrières ont été aussi différentes que leurs caractères.
La dernière a brillé dans la polémique littéraire
avec tout l'éclat que donnent le mordant de l'esprit
et l'énergie du caractère ; l'autre , douce et faible
a cultivé les lettres en paix , et s'est placée , sans s'en
douter, à côté de Tibulle et de Parny.
Tels sont , lecteur , les rédacteurs du Mercure.
Devine si tu peux , et choisis si tu l'oses.
J.-C. de B.
286 MERCURE DE FRANCE .
Dans une des lectures faites à l'Athénée royal de Paris ,
M. Lefebure , auteur d'un Système de Botanique fondé
sur les feuilles , et qui va paraître incessamment , a avancé
une assertion qui a frappé par sa nouveauté. Il a dit qu'après
avoir rangé les plantes dans un ordre qui a pour
principe certains caractères tirés de la position des feuilles
, il avait reconnu que Tournefort et Linnée , en produisant
leurs Systèmes , avaient conçu , en quelque sorte ,
deux espèces de fragmens du système végétal , et qui se
servaient de complément parfait l'un à l'autre ; nous ne
contesterons pas à M. Lefebure la grâce qu'il a mise à
prouver sa these , et nous ne croyons pas être assez profonds
botanistes pour juger si ses preuves sont valables ;
mais en laissant aux savans le soin de décider la question ,
il nous a paru extrêmement singulier qu'un pareil rapport
entre deux ouvrages aussi connus , et de deux auteurs
si célèbres , n'ait pas encore été remarqué. Cette
question intéressera vivement tous les amateurs de la
botanique ; puisque , pour savoir distinguer de quel genre
est une plante quelconque , on n'aurait plus besoin que
de reconnaître d'un côté deux diverses positions dans ses
feuilles , et trois différences dans leur attache; de l'autre ,
douze modes dans les corolles des fleurs , et vingt-quatre
manières de présenter leurs étamines et leurs pystils , ce
qui certainement reduirait à très-peu de jours les années .
qu'on emploie uniquement à la seule connaissance des
genres. Nous ne refuserons pas à M. Lefebure les témoignages
de satisfaction qu'il a reçus de l'assemblée , et que
nous ont paru mériter la clarté de son exposé , et les idées
accessoires dont il a su l'environner .
On souscrit chez Treuttel et Wurtz , rue de Bourbon ;
et chez Desore , libraire , rue Christine.
7
L'antagoniste des traductions , celui qui a voulu plusieurs
fois soutenir la thèse de l'inutilité des traductions ,
JANVIER 1816. 287
et qui l'a si souvent soutenue avec tant d'esprit et de logique
, a publié un premier article très-curieux sur la
traduction de l'Iliade , par M. Dugas- Montbel . On voit
dans cet article que M. Dussault a été placé entre ses anciennes
préventions , qui le portaient à rejeter toute traduction
, et sa conscience littéraire , qui l'entraînait à
adopter la nouvelle traduction d'Homère . Ce qu'il a pa
faire de mieux pour tout concilier , il l'a fait ; il a mis
M. Dugas- Montbel le premier en tête de la liste des traducteurs
. Il aurait dà ajouter , pour rendre la justice
complète , que cette traduction fait cependant sentir
l'original , et que, si elle ne fait pas voir Homère pleinement
et entièrement , du moins elle le fait deviner . Au
reste , on ne peut rien lire de plus ingénieux que ce que
dit M. Dussault des prédécesseurs de M. Dugas-Montbel,
et que la manière dont il explique que les défauts de chaque
traducteur viennent précisément du genre de beautés que
chacun a mieux vues , et de l'aspect sous lequel Homère
s'est plus particulièrement montré à chacun d'eux . Certainement
, depuis que la critique littéraire existe , on a
rarement offert d'aperçu plus fin , plus délicat et plus
vrai . Il résulte toutefois des remarques de M. Dussault ,
que M. Dugas-Montbel a vu toutes les beautés de son
original , et qu'Homère lui est apparu sous tous les
aspects .
On a mis en vente , il y a peu de temps , un nouveau
roman , intitulé Folie et Raison ( 1) .
Cet ouvrage est d'un jeune officier de hussards qui
vient de quitter le service . Nous verrons și les muses
(2) Deux vol . in- 12 , avec fig. Prix : 4 fr. , et 5 fr . 10 c . francs de
port.
Paris , au cabinet littéraire , cour du Commerce , n°. 7 ; et chez
Pigoreau , lib. , place Saint- Germain l'Auxerrois , n° . 29 .
288
MERCURE
DE FRANCE
.
applaudissent à ce début littéraire , et s'il a bien fait de
renoncer aux lauriers de Bellone .
ERRATUM.
No. XVII , page 194 , au lieu de feu madame Verdier , lisez M. de
L....., qui est l'auteur de ces vers.
ANNONCES.
Le Miroir du Coeur humain , on l'Abeille dramatique . Recueil
d'observations et de pensées ingénieuses , morales et amusantes , tirées
des auteurs dramatiques français , et formant une suite de préceptes
pour se conduire dans la société , réunies, en forme de dictionnaire ,
sous les mots qui leur sont propres ; par E.-M.-J. Lepan . Un volume
in-12. Prix : 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port.
A Paris , chez Cordier, impr .-lib. , rue et maison des Mathurins
Saint-Jacques , n° . 10.
Adèle Dorsay, par Madame *** . Trois volumes in- 12.
Prix : 5 fr . , et 6 fr . 50 c. par la poste .
Paris , chez Michaud , rue des Bons- enfans , nº . 34 ;
Histoire de France , par Velly, Villaret et Garnier.
M. Désodoards, continuateur de cet ouvrage jusqu'à la mort de
Louis XVI , en fait imprimer une édition in-4° . en faveur des personnes
qui ont les quinze volumes publiés par Garnier . Les vingt-six
volumes, dont se compose l'édition de Désodoards, se trouveront renfermés
dans sept volumes in-4°., d'environ vingt-six feuilles . Le premier
paraîtra au mois de février prochain ; les autres de trois mois en
trois mois. La difficulté des temps a forcé l'auteur à ne faire tirer
l'édition qu'à cinq cents exemplaires . Les volumes coûteront douze
fr. brochés, pris chez l'auteur, cul-de- sac Sainte -Marine , en la Cité ,
près le Parvis Notre- Dame , nº . 4 ; 15 fr . 50 c . franc de port . Il reste
un petit nombre d'exemplaires de l'édition in- 12 . Ils se trouvent chez
les libraires Rey et Gravier, quai des Augustins , nº. 55.
Se trouvent chez A. Eymery, rue Mazarine , nº. 3o.
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
N°. 4.
TIMERE
ROYA
de
MERCURE
DE FRANCE.

B
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº . 36.
-
POÉSIE.
LE RETOUR DES BOURBONS ,
Poëme qui a remporté le prix au concours extraordinaire
de poésie , proposé par l'académie des sciences , belleslettres
et arts de Lyon , le 21 décembre 1815 ( 1 ).
Par J.-A.-M. MONPERLIER ( de Lyon ) .
( SUITE. )
D'Artois paraît près de ses nobles fils ,
Brillant espoir du trône et juste orgueil des lis.
Sur ses traits , qu'embellit une grâce attachante ,
Se peint de la bonté l'expression touchante.
(1 ) Chez Alexis Eymery, libraire , rue Mazarine , nº. 30.
19
MERCURE
DE FRANCE .
290
Il parle , et la nature , inspirant ses discours ,
Des entraves de l'art dédaigne le secours .
La constance , la foi , l'honneur et la franchise
D'un éclat toujours pur ont orné sa devise ;
A la fois prince auguste et galant chevalier,
Unissant sur son front le myrte et l'olivier ,
Des preux des anciens temps rappelant la mémoire ,
C'est un Français de plus , rien ne manque à sa gloire.
Instruits par ses leçons , instruits par vos aïeux ,
D'Angoulême , Berry, rejetons précieux !
Si jamais sous vos lois l'étranger nous menace ,
Nous marcherons alors guidés par votre audaçe :
Il apprendra de vous qu'un peuple généreux
Peut encore , à la voix d'an prince vertueux ,
Des coups de la fortune affranchir son courage ,
Et du vainqueur d'Ivry défendre l'héritage.
Et toi , jeune héros , toi qu'nu affreux destin
Fit tomber sous le fer d'un barbare assassin ,
Du sang du grand Condé trop déplorable reste ,
D'Enghien !... Mais éloignons ce souvenir funeste ;
Couvrons son froid tombeau de lauriers et de fleurs....
Console-toi , chère ombre , il est des Dieux vengeurs !
Les voilà ces Bourbons , qu'une ligne ennemie
Éloigna si long-temps de leur triste patrie,
Modestes , entourés des heureux qu'ils ont faits ,
Leurs trésors sont leurs coeurs , leurs armes leurs bienfaits .
Ah ! quand ce titre saint qu'assure la naissance ,
N'eût pas de tous leurs droits consacré la puissance ;
Appelées par l'amour et par un libre choix ,
Ils eussent mérité de nous donner des lois.
Déjà de leur aspect l'influence paisible
Affaiblit du passé la mémoire pénible ;
JANVIER 18.6.
291
De l'espoir du présent l'avenir s'enrichit ,
Et d'un sceptre de fer l'Europe s'affranchit.
Sous celui des Bourbons , d'un légitime maître ,
Français, des jours sereins pour jamais vont renaître.
Sur ce trône où s'assied l'antique loyauté.
Voyeá de son flambeau l'austère vérité
Éclairer des flatteurs les manoeuvres perfides ,
Les ténébreux complots et les voeux homicides .
Louis sait mépriser l'injustice et l'erreur ;
Sur nos prospérités il fonde sa splendeur,
Et n'ira point , frappé d'une vaine chimère,
Acheter de nos pleurs nne gloire éphémère :
Son peuple fat ingrat , il le sauve aujourd'hui ;
Ce triomphe est le scul qui soit digne de lui.
Laissons à sa sagesse , à son måle génie ,
Le soin de rétablir le calme et l'harmonie ;
La tâche est difficile : inquiets , agités ,
Vers de fausses lueurs par leur fougue emportés ,
Naguère les Français, au jong du despotisme
Asservissant l'essor de leur noble héroïsme ,
D'un effrayant délire écoutant les clameurs ,
Oubliaient leurs vertus et corrompaient leurs moeurs ;
Par d'obliques détours , la coupable licence ,
Colorant ses excès du nom d'indépendance ,
Sur les droits les plus saints et les plus respectés
Versait impunément ses poisons détestés.
Le crime eut ses honneurs , l'impie eut ses trophées ;
La candeur, la raison , la justice étouffées ,
D'une ligne odieuse essuyant les mépris ,
De lears efforts trompés cherchaient en vain le prix .
Loin des debris du trône , obscures , exilées ,
Sur les pas de Louis par sa voix rappelées ,
Elles vont reparaître , et d'un éclat nouveau
Des hardis novateurs obscurcir le flambeau.
MERCURE DE FRANCE .
292
Fille auguste da ciel , Religion sacrée !
D'hommages imposteurs à jamais delivrée ,
Viens ; tes enfans rendus à ton culte éternel ,
T'offrent d'un pur encens le tribut solennel.
Des peuples et des rois lien indestructible ,
Du faible qu'on opprime espoir incorruptible ,
Dans nos jours de douleur , d'amertume ,
d'effroi ,
Tu suppliais pour nous , et nous vivrons pour toi:
La France déchirée à tes soins s'abandonne.
Ministres de ce Dieu qui punit et pardonne ,
Imitez sa clémence et celle de ce roi
Qui relève à vos yeux l'étendard de la foi.
Nous fûmes égarés , infidèles , parjures ;
Mais le Christ , en mourant , vengea- t- il ses injures ?
Organes de sa loi , soyez les bons pasteurs ;
Et d'un zèle indiscret réprimant les ardeurs ,
Opposant l'Évangile aux maximes sévères ,
Rappelez-nous toujours que les hommes sont frères ,
Et que , jaloux enfin de nous concilier,
Louis pouvait punir, et veut tout oublier.
O ma chère patrie ! ô France ! tu respires !...
Déjà le bras puissant qui détruit les empires
De nos divisions maîtrise la fureur....
Que dis-je? Les mortels ont tous pâli d'horreur .
D'un nuage sanglant l'horizon se colore ;
Dans sa course rapide , un brûlant météore
S'élance , environné des ombres de la nuit ;
La foudre le précède et la terreur le suit.
Près du trône ébranlé , dans sa coupable joie ,
La trahison s'apprête à dévorer sa proie .
Aveuglement fatal ! .... Où courez-vous , soldats ?
Quel démon vous entraîne à ces nouveaux combats ?
Malheureux , arrêtez ! ce jour vous déshonore ;
Songez à votre gloire ; ellè était pure encore.
JANVIER 1816. 293
Accablés , non vaincus , au sein de vos foyers ,
Vingt- cinq ans de victoire illustraient vos lauriers :
Vous allez les fléttir !.... Mais en vain la Patrie ,
Se traînant à vos pieds , en gémissant s'écrie :
« Cruels ! qu'espérez- vous ? est- ce à vos bras sanglaus
» A m'arracher le coeur, à déchirer mes flancs ? >>
Sourds à sa voix touchante , à sa douleur amère ,
Elle n'a plus de fils , vous n'avez plus de mère.
Eh bien ! vous le verrez cet horrible tableau :
Le trépas vous attend aux champs de Waterloo .
Volez à sa rencontre , allez braver sa rage ;
Et d'un beau désespoir signalant le courage ,
En succombant , du moins , montrer à l'univers .
Que votre noble audace égala vos revers .
Impitoyable mort , ta faux peut les abattre :
Vois les marcher sans crainte , et tomber sans combattre.
Premiers soldats du monde , à leur dernier soupir,
Ils font plus que de vaincre , ils sont fiers de mourir.
O regrets éternels ! ô guerriers trop coupables !
Des destins conjurés victimes déplorables !
En plaignant votre erreur, la France avec orgueil
Ala postérité lègue votre cercueil .
Vous étiez son rempart , vons deviez la défendre!
Hélas ! et l'étranger foule eu paix votre cendre ....
Mais , terribles pour lui jusqu'au sein du repos ,
A votre souvenir nous devrons des héros.
Arbitre souverain , dont la bonté trahie ;
N'a pu décourager la clémence infinie ;
Roi grand par tes vertus et grand par tes malheurs ,
Pour la seconde fois viens essuyer nos pleurs ;
Da ciel qui nous punit désarme la colère .
Mais , cessant de frapper, que sa foudre t'éclaire :
294
MERCURE DE FRANCE.
A de vils factieux fais sentir ton pouvoir ;
Renverse , anéantis leur sacrilege espoir.
D'une affreuse anarchie execrables apôtres ,
Qu'ils apprennent enfin que tes droits sont les nôtres
Que nos voeux t'ont suivi , que nos coeurs sont à toi;
Qu'ils n'ont pu séparer les Français de leur roi .
Sons ton sceptre affermi vois expirer leur rage .
Louis , Dieu te soutient ; au milieu de l'orage
Il veillait sur tes jours , il a guidé tes pas.
Notre bonheur commence , et tu l'achèveras.
MADRIGAL.
J'espérais quelque jour oublier son imagė ;
Mais chaque objet l'offre à mes yeux;
Elle me suit partont , je la trouve en tons lieux ,
Et dans mon coeur bien davantage.
QUATRAIN.
Oblige tonjours tes semblables ;
Mais sache où tu dois t'arrêter :
Les bienfaits ne sont agréables ,
Qu'autant qu'on peut s'en acquitter,
1
wwwwww
EPIGRAMME.
Garde qui voudra la maison z
Moi , quand je suis senl , je m'ennuie.
Ma foi , vous avez bien raison
De fuir si triste compagnie ,
JANVIER 1816.1
295
ÉNIGME.
Je suis une étroite prison ,
Construite en forme de tourelle ,
Dont souvent à gente pucelle
On s'empresse de faire don.
De captives un certain nombre
Par elle y sont mises à l'ombre :
Quand une d'elles voit le jour
( Est-il plus triste destinée ! )
Ce n'est que pour être enchaînée ,
Ou pour enchaîner à son tour :
Avec une queue acérée ,
Les unes ont leur tête perforée
Très-perpendiculairement ,
Les autres circulairement .
S........
CHARADE .
D'une illustre famille
De la vieille Castille
Mon premier est le beau surnom ;
Blanchi sous mon second,
Messir Aliboron
Doit maudire son existence.
Dans mon dernier, vers l'ouest de la France ,
Et sur les rives de l'Adour ,
Un roi des Goths établit son séjour.
Aux champs , à la ville , an village ,
Mon entier , parvenu sur le retour de l'âge ,
Est un fort triste personnage.
V. B. ( d'Agen. )
296
MERCURE
DE FRANCE
.
LOGOGRIPHE .
J'ai six pieds ; tu me dois peut-être l'existence :
C'est déjà trop parler , je garde le silence
Sur toute définition ,
Pour me borner à la description
De chaque terine
Que dans mes six pieds je renferme.
Tel l'animal qu'on entend braire ,
Tel l'équivalent de sincère ;
L'arme dont usaient nos aïeux ;
Ce que l'on dit du lard quand il est vieux.
Le synonyme de figure ,
Le synonyme d'échancrure ;
Une conjonction ; une note an plain-chant ;
Ce que font douze mois ; un léger vètement ;
Un mot qui répond à famille ,
Į
Composant père et fils , composant mère et fille ;
Enfin , le nom qu'on donne à la mauvaise tête
Que dans sa fougue rien n'arrête .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Dé à coudre.
Le mot de la charade est Passion.
Le mot du logogriphe est Friche , dans lequel on trouve Riche.
JANVIER 1816.
297
www www
INSTRUCTION PUBLIQUE .
Le quatorzième siècle vit fonder un grand nombre de
colléges . Les lumières commençaient à poindre ; on les
prit pour l'aurore du bonheur. Que sont- elles souvent
néanmoins , que le flambeau désolant qui éclaire des
abîmes auxquels on ne saurait se dérober !
Quoi qu'il en soit , l'intention des fondateurs était
pure , et celle surtout de Geoffroy du Plessis-Balisson ,
notaire , ou proto-notaire apostolique , et secrétaire du
roi Philippe-le-Long.
Ce bon prêtre , vertueux et habile ( l'histoire le dit
ainsi ) , avait à l'ombre des autels , et à la faveur de ses
emplois , acquis des biens et des honneurs . Ce fut pour
l'avantage des lettres et de quelques malheureux qui se
vouaient à les cultiver. Il fonda un collége , y créa quarante
bourses , et donna pour l'établissement sa maison ,
rue Saint-Jacques , avec les jardins et les dépendances .
Il lui assura tous ses biens , en se réservant la faculté de
disposer d'une partie à son gré. Il nomma ce collége
Saint-Martin-du-Mont , en l'honneur de l'abbaye de
Marmoutier, pour laquelle il avait une prédilection particulière.
Le public s'obstina à l'appeler, du nom de son
fondateur, college du Plessis. Geoffroy- Balisson se retira
depuis à Marmoutier, y prit l'habit de l'ordre , fonda un
second collége , connu long- temps sous le nom de Marmoutier,
et y attacha une partie des biens qu'il avait repris
au premier. En réduisant le revenu de celui-ci , il
restreignit le nombre des bourses à vingt-cinq , et voulut
qu'une moitié des boursiers s'attachât à la grammaire et
à la logique , et l'autre à la philosophie et au droitcanon,
Une chose remarquable par rapport à ce droit , c'est
que le fondateur établit qu'on ne serait reçu pour cette
faculté dans son collége qu'après avoir étudié trois ans le
droit civil dans quelque fameuse école . Il se conformait
198 MERCURE DE FRANCE .
en cela à un statut de l'université qui l'exigeait de même
de quiconque voulait être admis au doctorat dans la faculté
de droit . On voit combien on eût souhaité à Paris
s'affranchir de la loi qui interdisait l'étude du droit civil .
La cour de Rome ne voyait pas de même , et le pape
Innocent IV cassa le décret de l'université qui marquait
trop d'attachement aux lois de l'ancienne Rome .
Il paraît aussi que le saint prêtre qui , comme on voit ,
avait quelques idées libérales , n'aimait pas les cumulations
; il établit que le boursier qui obtiendrait un bénéfice
renoncerait à sa bourse ; il voulait que tout le
monde vécût , et pour cela que chacun eût un peu .
La direction et l'administration des deux colleges furent
données par lui aux abbés de Marmoutier. Ceux- ci
les ont conservées jusqu'à la réforme de Saint -Maur, après
laquelle le college de Marmoutier, devena inutile à l'abbaye
, fut vendu aux Jésuites , qui en accrurent leur collége
de Clermont.
Celui du Plessis , d'un autre côté , tombait en ruine ,
et avait besoin d'une main puissante pour le soutenir et
le relever . La Providence la lui fournit .
Le cardinal de Richelieu , ayant fait abattre le collége
de Calvi pour faire bâtir l'église de Sorbonne sur son emplacement
, ordonina par son testament qu'il serait prélevé
sur sa succession de quoi bâtir un college sur le terrain
qui se trouve entre la rue de Sorbonne , celle des
Mathurins et les grandes écoles . Les héritiers de son émi
nence , par un esprit d'économie , ou flattés par le nom
du Plessis , qui était celui du cardinal , offrirent, au lien de
fonder le nouveau collége , de donner une somme considérable
pour rétablir, même augmenter, celui du Plessis .
L'offre fut acceptée ; mais, le cardinal ayant ordonné que
le nouveau collégé serait réuni à la société et maison de
Sorbonne , il fallut obtenir que l'abbé de Marmoutier se
déportât du droit de supériorité . La chose fut facile ;
celui-ci se trouvait être alors un neveu du cardinal : il
consentit à tout , et se réserva seulement , et aux abbés
ses successeurs , la collation des bourses . La Sorbonne ,
d'après cet arrangement , nomma , en 1647 , le docteur
Gobinet principal du collége du Plessis .
JANVIER 1816.
299
On commença en 1650 à élever le bâtiment qui est au
fond de la cour, et sur lequel on voyait les armes du
cardinal ; les autres édifices furent bâtis depuis .
Ce collége a été jusqu'à la révolution un de ceux où la
discipline scolastique ait été le mieux observée , et où les
études aient jeté le plus d'éclat .
Abandonné comme les autres à cette époque , il devint
même , pendant la terreur, une prison d'état . Rendu à
son ancienne destination , depuis la nouvelle université ,
une partie de ses bâtimens a été consacrée aux leçons diverses
des sciences et des lettres ; une autre a été jointe
au lycée, aujourd'hui college de Louis-le-Grand .
Ce sont ces facultés dont nous allons nous entretenir
aujourd'hui . Et , d'abord , ces établissemens de facultés
sont-ils aussi utiles que dispendieux ? Combien méritent
cette inscription , Temps perdu , argent mal gagné , qué
Mercier appliquait au collège de France lui-même ? Dans
un moment où tout nécessite à l'économie, cette répéti
tion à grands frais de cours que l'on trouve ailleurs , n'estelle
pas une espèce de luxe qui réclame hautement la réforme
?
Lorsque cette université colossale fut créée , non dans
le rapport d'un état déjà vaste , mais d'un empire qui
devait être immense , sans doute on pouvait tolérer de
pareilles superfluités . Qu'était- ce qu'un million ou deux
pour un prince qui en touchait quinze cents , et pour le
peuple qui les payait ? Mais , réduits à des limites plus resserrées
, lorsque nous sommes surchargés de contributions
et d'impôts , de semblables établissemens deviennent
tout-à-fait des abus.
Vingt-cinq à trente individus touchent chacun 4000 f.
d'appointeinens pour venir quelques mois , une on dent
fois la semaine , et pendant une heure seulement , les uns
parler aux murs , les autres étaler des grâces ou des systèmes
propres à gâter le goût des élèves , ou à bouleverser
leur esprit .
Un grave professeur de vingt à vingt - cinq ans , par
exemple , va consumer une partie de ses forces et de son
temps à traiter la question importante de l'extériorité;
300 MERCURE DE FRANCE .
passer de là à la causalité , et prouver dans les formes
le salut de l'état et des hommes repose sur ces futilités .
que
Il se tue à démontrer des vérités de sentiment ! Eh !
mon ami , ne vois-tu pas que tes discussions même établissent
le scepticisme que tu condamnes? Pourquoi , monté
sur des chimères , combattre avec des vessies ? Tu t'agites
dans le vestibule ; pénètre dans le temple, la raison
t'y attend sa divinité t'effraie- t-elle ? ... Aborde les
grandes questions de la morale , et laisse là les disputes
de mots .
:
Echauffe les esprits , embrase tous les coeurs , et dispose
ainsi tes adeptes aux dévouemens les plus sublimes ;
que l'amour sacré de la patrie et du prince soit surtout
et en tout leur mobile et leur guide. La tâche est- elle
trop forte cède la place à des hommes plus robustes et
plus mûrs. Il sera beau pour toi d'avoir tenté si jeune ;
mais crains, si tu t'obstines , que ton génie lui-même ne
s'évapore en subtilités , ou ne s'éteigne , pour ainsi dire ,
dans les froides eaux du Léthé.
:
Qu'on joigne à ces dépenses des facultés de Paris celles
de dix-huit à vingt autres dans les départemens , et que
l'on juge combien cette petite générosité nationale coûte
habituellement à l'état . Sans doute on a un très-grand
plaisir à entendre les leçons un peu rares des Lacretelle et
des Villemain ; mais ce plaisir, fût-il plus grand encore ,
est trop cher acheté dans des temps malheureux . Et le
le colon , d'ailleurs, le laborieux colon, a- t-il tout ce qu'il
lui faut , tandis que le fastueux savant , riche de ses emplois,
se fait traîner dans un char?
Que d'encouragemens ne donneraient point de pareilles
sommes employées à l'agriculture !
Du blé , du vin , l'abondance , voilà ce qui est nécessaire
à tous , et que de vains discours ne procurent qu'aux
professeurs qui les font .
Qui de sang froid verra , sur des têtes la plupart
jeunes et célibataires , accumuler des emplois qui les distraient
et des revenus qui les corrompent ? Les richesses
tuent le génie ; elles détruisent l'amour de la gloire et
souillent le temple des muses. Nous nous fatiguerions si
nous voulions nombrer les abus qui s'introduisent tous
JANVIER 1816. 3or

les jours dans l'instruction publique ; les coteries , les
intrigues, au lieu des concours , qui distribuent les emplois
, et le scandale du népotisme et de l'hérédité près
d'envahir les premières chaires . Elles deviendront bientôt,
sans doute , le patrimoine de quelques familles privilégiées
. Les vices alors et les négligences que nous allons
signaler se multiplieront à l'infini .
La faculté regrette que M. Royer-Collard , empêché
par la multitude et l'importance de ses emplois , ne puisse
remplir lui-même la chaire d'histoire de la philosophie
moderne qu'il s'est réservée au collège du Plessis ; mais
tant qu'à la tribune nationale cet orateur citoyen se
montrera , comme il l'a fait , le défenseur ardent de la
morale et des lois ; le public reconnaissant applaudira à
son zèle , et supportera sans murmure son absence à
la faculté . Cependant , tout en rendant justice aux talens
transcendans de M. Royer-Collard , et à la pureté de ses
intentions , on s'étonne qu'il ait cru notre philosophie
assez pauvre de sujets pour ne pouvoir trouver de suppléant
que dans un tout jeune homme , j'oserais presque
dire un enfant , quant à la haute philosophie . L'appât de
distinctions hâtives a fait accepter à celui-ci des offres
téméraires. Quelque avantageusement qu'il fût déjà
connu dans la littérature , il est à craindre que dans une
partie pour lui si nouvelle il ne recueille que des angoisses.
La carrière épineuse qu'il embrasse , celle de
guider les adeptes dans un dédale d'obscurités , eût demandé
un homme blanchi dans la méditation , dont le
jugement est d'autant plus sûr que son imagination est
plus asservie. M. Cousin , avec beaucoup de mérite , se
voit presque contraint de suivre pas à pas un plan trèscirconscrit
, et tracé par un autre.
Des questions subtiles et oiseuses , qui n'offrent aucun
résultat utile et certain , et sur lesquelles on ne peut enter
de la morale , semblent embarrasser son début , et
devoir même , ainsi qu'il l'a annoncé , consumer une
grande partie de son cours . Le cours , l'histoire de la philosophie
moderne , doit avoir pour but de rapporter et
discuter sans passion les différens systèmes des philosophes,
en s'abstenant surtout d'en créer soi-même de nou302
MERCURE DE FRANCE.
veaux pour les faire dominer de la manière la plus exclus
sive.
Si nous ne craignions d'ennuyer nos lecteurs , en les
engageant trop avant avec nous dans des discussions polémiques
, nous pourrions , en tirant de certains passa,
ges de l'auteur du nouveau système des conséquences
aussi odieuses , venger ceux qui ne l'ont point adopté
d'inculpations que leur conduite a d'ailleurs si glorieusement
démenties . ( 1 )
Nous citerions à l'appui celle d'un homme qui , conservateur
de la saine philosophie , se voit sans cesse
environné d'une jeunesse qui ne se lasse point de l'entendre.
Sans admettre les opinions nouvelles , ni faire fumer
de son encens des autels étrangers , ce professeur patriote
et français , a , dans tous les temps , sous la terreur et
sous le despotisme , au milieu des dangers les plus imminens,
enseigné une doctrine dont on lui a tenu trop peu
de compte. Le désigner ainsi , n'est-ce pas nommer
M. Maugras , qu'une cabale a éloigné des hauts emplois
dont il était si digne par ses talens , ses services, et surtout
son intrépide dévouement à la patrie et au roi ?
Il est à présumer , tant que l'on verra des enfans occuper
ces chaires , qu'ils fourniront par eux-mêmes la
preuve de ce qu'ils avancent , que les professeurs de la
philosophie française ne sauraient soutenir la concurrence
avec leurs illustres contemporains d'Angleterre et
d'Allemagne. La doctrine, avant de monter en chaire ,
a sans doute été chez eux mûrie par les années ( 2) .
( 1 ) L'auteur prétend que la doctrine opposée contient le germe de
Fathéisme , du matérialisme , et entraîne par conséquent la ruine de
la morale .
(3) Le ton sévère que nous nous permettons ici , ne nous empêche
pas de rendre le plus parfait hommage aux talens de M. Cousin en
littérature , et à ses excellentes qualités.
JANVIER 1816. 3.3
C'est crainte apparemment que la philosophie ancienne
ne fit de nos jours des proselytes , qu'on l'a confiée aux
soins de l'illustre M. Millon. Le savant professeur paraît ,
comme Condillac , grand partisan de l'unité ; unité de
leçon par semaine , et chaque semaine à peu près la
même ; unité souvent d'auditeur , qui se confond quel→
quefois avec le portier . A moins que le poêle , qui dans
l'hiver a ses attraits , ne fournisse à M. Millon un surcroît
de chalands , on ne court d'autres risques dans cet
antre si pacifique , que de dormir profondément ; et , tout
en sommeillant , l'on peut même retenir ces mots : Messieurs
, la philosophie est une bonne chose. M. Millon
nous apprendra quelque jour ce qu'il entend par ces
paroles.
M. Thurot , professeur de philosophie grecque an
collège de France , remplace , au moyen d'un cahier , le
savant et aimable M. Delaromiguière , au college da
Plessis . M. Thurot , pour ne rien dérober à la philo
sophie par les charmes de l'éloquence , se borne à lire
laborieusement son fidèle papier ( 1).
Mallieur si le copiste, ou un traître d'élève , par un
âté maudit, a coupé le fil d'une période ! c'est couper
la parole au maître. Le docteur reste court , et d'abord il
est aux abois ; mais , après force réflexions , reprenant
pourtant ses esprits , il escamote quelques versets , et
continue tout comme avant.
L'élocution , comme on voit , n'est pas le fort de
M. Thurot , il en manque même absolument ; mais
qu'importe l'élocution dans un professeur n'est que le
style dans un écrivain .
Nous avons regret de ne pouvoir nommer M. Delaro-
(1 ) Il est vrai de dire que M. Thorot , comme helléniste , a méxité
les suffrages des savans les plus distipgués .
304
MERCURE DE FRANCE .
miguière ( 1 ) parmi les professeurs en exercice : on dit
que le cygne gracieux , attirant par son harmonie trop
d'auditeurs vers ses bords , des oisons , dépités de voir
déserter les leurs , conspirèrent contre ses chants , et ,
au moyen d'une cabale , obtinrent édit pour le faire
taire.
Mais que M. Delaromiguière prenne patience :
Oisons toujours n'auront prépondérance ,
Et , roi du chant , il rompra le silence.
Si tous les choix tombaient sur des hommes aussi purs
et aussi habiles que M. Villemain , on aurait tort peutêtre
de réclamer des concours ; mais par tous ceux dont
nous avons parlé on s'aperçoit combien souvent la cabale
est peu judicieuse . Certes , il eût été difficile de
confier la chaire d'éloquence à un homme plus capable
que M. Villemain de joindre le précepte à l'exemple. Nous
l'inviterons seulement , sur les observations de l'année dernière
, à ne pas se fier trop à sa facilité naturelle ; elle
pourrait le trahir , s'il négligeait de préparer ce qu'il
doit présenter au public . Appelé à former en tout point
l'orateur , que M. Villemain s'attache à soigner davantage
en lui-même une partie essentielle , je veux dire l'action
, le geste , le débit , le maintien ; à toujours accorder
son accent avec son sujet , à moins viser à l'éclat ;
et ce brillant jeune homme atteindra , nous n'en doutons
pas , les dernières limites de son art. On regrette
que des occupations étrangères à son cours privent ses
auditeurs de l'entendre aussi souvent qu'ils le désireraient.
( 1 ) M. Delaromiguière développait avec tant d'élégance la théorie
des sensations , qu'il n'est pas étonnant que des auditeurs de tout
genre aient fait foule à son cours.
JANVIER 1816 . 305
M. Guéroult jeune , professeur d'éloquence latine ,
justifie-t-il par ses talens un si haut titre ? Si les vertus
et l'érudition suffisaient pour le mériter , nul autre n'en
serait plus digne à nos yeux ; mais ce que nous pouvons
au moins assurer , c'est qu'on y trouve un excellent cours
de traduction et de langue latine , et de plus un autre
avantage , la leçon très-profitable s'y fait en petit comité .
Un accident a jusqu'ici empêché M. Delaplace d'ouvrir
son cours ; en est-ce un grave pour le public ? Nous
renvoyons aux auditeurs de l'an dernier.
Plein de talens , de connaissances , M. Barbier n'a
qu'un défaut , c'est qu'il ne peut les produire en chaire .
Quand MM. Laya et Raoul ouvriront-ils leurs cours ?
C'est un problème indéfini. Si l'intérêt croît à raison
des délais , nous pouvons nous attendre au moins pour
l'ouverture à quelque chose de merveilleux . On dit cependant
que ce n'est pas l'usage de ces messieurs de
surprendre ainsi leur auditoire. J'entends même des
malins qui disent :
Pourquoi, censeur , crier si fort ?
Les absens n'ont pas toujours tort.
Les grands talens ne sont pas toujours une bonne recommandation
pour la fortune . M. Boissonade en est
la preuve ; en eût-il moins, il aurait une place de plus ,
que ceux qui ont des oreilles entendent ! Trop versé
dans la langue des anciens Grecs , le goût et l'érudition
de M. Boissonade , en effrayant un rival , lui ont fermé
les portes du Collège de France . La chaire de littérature
grecque ne saurait être remplie d'une manière plus distinguée
que par ce savant professeur . Des auditeurs d'un
goût , à la vérité , un peu difficile , souhaiteraient cependant
en lui moins de dépense d'érudition .
L'aiguillon de la gloire a-t- il enfin atteint M. Lemaire ,
et s'attachera-t-il à nous prouver cette année que le travail
seul auparavant lui manquait pour rendre son cours
intéressant ? Jusqu'ici , depuis la dernière ouverture ,
des recherches savantes , des réflexions judicieuses , une
analyse fine et délicate des beautés de Virgile , la com→
20
306 MERCURE DE FRANCE .
paraison qu'il en fait avec les poëmes épiques anciens
et modernes , lui ont mérité , et lui mériteront, s'il continue
, un auditoire satisfait et nombreux .
Chacun a son talent , sa manière et presque son but
qu'il tient de la nature ; heureux s'il s'y conforme ! Les
uns sont nés, parmi les historiens, pour faire penser et
pour instruire ; d'autres , pour plaire et émouvoir . M. Lacretelle
est de ces derniers . Dramatique dans ses leçons
comme dans ses ouvrages , il vise à l'effet et y parvient .
Il improvise , mais après avoir médité long - temps les
sujets sur lesquels il parle avec éloquence. Il lui faut sans
doute un grand travail pour répandre autant d'intérêt
sur une histoire enveloppée de voiles épais et fabuleux.
Son succès , du reste , est complet ; il a produit l'effet
d'un drame. Chacun est ému jusqu'aux larmes ; on sort
content , c'est ce qu'il veut le coeur est plein , la tête
est vide .
:
Nous parlerons dans un autre article des sciences et
des hommes distingués qui les professent au collège du
Plessis .
DE L'AME ET DE LA CONSCIENCE .
On parle souvent de la conscience ; il serait peut -être
plus à propos de parler des consciences , car on en voit
de toutes sortes , de toutes tailles , de toutes qualités , de
toutes saisons ; il en est de sévères , de douces , de fières ,
de commodes , de clairvoyantes , d'aveugles , de larges ,
d'étroites , d'impérieuses , de silencieuses ; elles varient
comme les temps , les lieux , les lois , les intérêts , les
circonstances et les partis , et elles se ressemblent si peu
qu'on conçoit à peine qu'elles soient de la même famille
et qu'elles portent le même nom.
Ce serait une chose assez curieuse que d'écouter les
différens langages que tiennent , en s'adressant à l'âme ,
la conscience d'un conquérant , celle d'un
reur, et celles d'un trafiquant , d'un avocat , d'une
pauvre
labouJANVIER
1816. 307
femme à la mode , d'un politique , d'un poëte , d'un
home riche et puissant , et celle enfin d'un pauvre et
d'un proscrit . La conscience d'un enfant qui balbutie ,
celle d'un jeune homme que tout enflamme , celle d'un
homme mûr qui raisonne , et la conscience d'un vieillard
qui s'éteint , présenteraient aussi des dialogues assez
piquans par la variété de leurs tons , de leurs formes et
de leurs couleurs .
Mais examinons d'abord la conscience telle que nous
la représentent les sages , et telle qu'il serait à désirer qu'elle
fût uniformément pour tous les hommes. Cet examen
n'est pas inutile ; car je crois que cette conscience, peinte
par les philosophes , est la vraie, et que, si nous la voyons
souvent altérée , défigurée par les passions , par l'ignorance
ou par de fausses lumieres et de mauvaises lois ,
elle finit toujours par redevenir ce qu'elle doit être pour
assurer le bonheur de l'homme bon et juste , et le malheur
du méchant.
La conscience est un juge placé dans l'intérieur de
notre être ; il éclaire assez notre âme pour la mettre à
portée de distinguer le bien du mal , la vertu du vice , et
la vérité de l'erreur. น
Le but de toute sagesse est le bonheur de l'âme ; on ne
peut l'y conduire qu'en la maintenant dans un état de
justice , de paix et de calme au milieu de toutes les agitations
du monde et de tous les orages de la vie.
Mais, pour arriver à cet heureux état , elle doit suivre
imperturbablement le chemin de la vérité et de la vertu ;
les passions le lui font perdre ; la conscience cherche à
l'y maintenir ou bien àl'y ramener.
Souvent la passion parle trop haut , et la conscience
trop bas et trop tard : voilà le sort de l'homme ; sa raison
ne sait que conseiller, ses vices savent entraîner ; l'une
n'offre que des leçons ou des remèdes , les autres cachent
les dangers , et ne présentent que des plaisirs : voilà , non
l'excuse , mais la cause de nos erreurs. Aussi aucun mortel
n'y peut totalement échapper , et on peut assurer
que celui de nous qui arrive au but , n'est pas précisément
le plus sage , mais le moins fou . Aucun n'a suivi
sans déviation constamment la vraie route , et le plus
heureux est celui qui s'est le moins égaré.
308 MERCURE DE FRANCE .
Comment expliquer cette contradiction ? Chacun de
nous n'a pour but que le bonheur ; chacun de nous porte
au-dedans de lui un rayon divin qui l'éclaire , un sage
conseiller qui le guide , un juge redoutable qui l'avertit
et le menace ; et cependant la plupart des hommes sont
et demeurent aveugles pour cette lumière , sourds à ces
conseils , insensibles à ces avertissemens ; et , tournant le
dos à la félicité qu'ils souhaitent , ils se précipitent dans
le malheur qu'ils redoutent.
>>
:
J'étais plongé dans ces réflexions , et je disais comme
Séneque à Sérénus : « En examinant mon âme , j'y trouve
des vices frappans et sensibles, d'autres moins appa-
>> rens et plus cachés ; quelques -uns ne sont pas continus,
» mais reviennent par intervalles je regarde même
» ceux -ci comme les plus incommodes ; ils ressemblent
» à ces ennemis errans qui épient le moment d'assaillir,
avec lesquels on ne peut ni se tenir en armes comme
» en temps de guerre , ni jouir de la tranquillité comme
pendant la paix . »
>>
Tout àcoupmon bon génie (qui je crois n'est autre chose
que la conscience ) m'apparut ; il me répéta cette ancienne
parole , Connais-toi toi-même , me toucha légèrement
les yeux d'une main d'où jaillissait une vive lumière , et
disparut. Dès ce moment, je vis clairement et sans nuage
l'intérieur de mon corps et de mon âme , sous la forme
que je vais essayer de vous décrire .
Je me trouvais transporté dans un empire, dont tous.
les habitans étaient vifs , sensibles , irritables , et toujours
occupés , dans leur activité continuelle , à chercher le
plaisir et à éviter la douleur : c'étaient là leurs seuls dieux,
leurs seules idoles .
Le pays me semblait , comme beaucoup d'autres ,
assez agréable à la vue , bien coupé de canaux qui le fertilisaient
, jouissant d'une température douce , chaude ,
mais un peu trop variée , et continuellement exposé à de
fréquens orages , qui souvent le menaçaient d'une prochaine
destruction.
Les moeurs de cet état n'étaient pas faciles à peindre ;
elles n'étaient ni tout-à-fait pures , ni tout- à- fait mauJANVIER
1816.
:
309
vaises il y avait beaucoup de variété et
d'incertitudes;
de nobles pensées , des désirs trop impétueux , le goût de
la volupté, l'amour pour la gloire , l'humanité , l'orgueil,
la douceur, la colère , s'y disputaient tour à tour l'empire
, et y excitaient parfois de grands troubles ; d'autant
plus que , dans ce singulier pays , il y avait
communauté
de biens ; on n'y
connaissait pas de propriétés privées ,
et , tout se rapportant à la masse , toutes les actions ne
pouvaient se faire que d'un commun accord , et en vertu
d'une volonté générale .
Cinq principaux
personnages , qui seuls avaient le
droit de
communiquer avec les pays étrangers , exerçaient
la plus grande influence sur la volonté générale ;
ils
s'appelaient les Sens , et semblaient commander impérieusement
; ils paraissaient agir de concert avec de
grands seigneurs appelés les Vices , et quelques dames
qu'on nommait les Passions , qui
écoutaient avidement
leurs rapports , et qui souvent étaient portées aux résolutions
les plus violentes.
Cependant , parmi ces
Passions , il existait
beaucoup
de
diversité ; les unes étaient nobles ,
grandes , fières
et
conseillaient de belles actions ;
d'autres , en plus grand
nombre , étaient basses ,
vulgaires ,
méchantes , et portées
naturellement au mal.
Je croyais avec chagrin , au premier coup d'oeil , que
ce
malheureux état était
gouverné
républicainement , et
qu'il serait sans cesse exposé au tumulte des factions, aux
troubles de
l'anarchie ; mais
heureusement une des principales
et des plus nobles
Passions , celle qui
s'occupait
sans cesse à calmer les orages , à chercher la paix et le
vrai
bonheur,
m'apprit que l'état était
monarchique ;
qu'il était
gouverné par un génie
descendu des cieux , et
condamné , par la volonté divine , à rester plus ou moins
d'années , et
souvent près d'un siècle ,
enfermé dans ce
pays pour
gouverner des êtres si inférieurs à son essence ;
et que , chargé de leur
conduite , de grandes récompenses
ou de grandes
punitions
l'attendaient après son
exil , et lui seraient
distribuées par la Divinité , suivant
la
manière dont il se serait conduit dans le
gouvernement
difficile qui lui était confié.
310 MERCURE DE FRANCE .
Difficile ! lui dis-je en l'interrompant . Il me semble
que ce génie , si supérieur à ceux qu'il commande , ne doit
jamais rencontrer d'obstacles à sa volonté ; ses sujets ne
peuvent pas être assez aveugles pour se comparer à lui ,
ni assez fous pour lui résister . Ses lois doivent être regardées
comme des oracles , et il ne peut trouver que des
esclaves ou des adorateurs.
Vous vous trompez étrangement , reprit ma conductrice
; ce génie , qu'on nomme l'Ame , n'a pas une besogne
si simple que vous l'imaginez . Le même arrêt
du ciel qui nous l'a donnée l'oblige , pour assurer notre
bonheur et pour augmenter ses peines et son mérite , à
participer à toutes nos affections ; elle est forcément
liée à notre nature matérielle et corrompue ; elle souffre
de nos maux , elle jouit de nos plaisirs ; elle doit , avant
de donner ses derniers ordres , qui font la volonté générale
, écouter la voix des Sens , entendre le cri des Passions
, éprouver nos besoins , sentir nos désirs , et délibérer
ensuite sur ce qu'elle doit accorder ou refuser , défendre
ou permettre. Venez -la voir , assistez à son conseil
, examinez sa cour; vous la trouverez bien mêlée ,
je vous en avertis ; car chacun de nous a le droit d'y être
admis et de lui parler.
Cette réponse augmenta ma surprise ; je me tus , et
suivis mon guide , non sans quelque peine ; car certains
habitans grossiers voulurent m'arrêter dans un lieu
nommé Diaphragme , m'assurant que j'y trouverais la
souveraine . D'autres , qui me parurent des fous assez
tristes , me dirent : Vous perdez vos pas ; l'Ame n'existe
nulle part. Je leur tournai brusquement le dos , en plaignant
leur erreur.
une
Une petite Passion bien tendre , bien romanesque , me
prit ensuite la main ; elle me conjurait de ne pas sortir
d'un autre endroit nommé Coeur. J'y vis , en effet ,
si grande affluence de monde qui y entrait ou en sortait ,
que , le prenant pour le centre de l'activité du pays , je
n'étais pas tenté d'aller plus loin ; mais mon guide m'ordonna
de poursuivre , et j'obéis .
Nous arrivâmes bientôt dans un pays fort élevé , et auquel
aboutissaient des chemins et des canaux de toutes
JANVIER 1816. 311
:
les parties de l'empire. Jamais je ne vis un lieu plus
éclairé , et où il fût cependant moins facile de voir distinctement
les objets c'était précisément la foule des
lumières qui m'éblouissait ; il y en avait de toutes sortes ,
de grandes , de petites , de simples , de coloriées ; des
feux ardens , des feux follets , des lumières calmes , des
éclairs scintillans , des flammes voltigeantes , et , outre
cela , une quantité innombrable de Désirs et de Passions
, agitant des miroirs et des prismes, qui donnaient
à tout , à chaque instant , des formes et des couleurs nouvelles
.
Troublé par cet éclat prodigieux , je ne pus jamais
assez distinguer la figure de l'Ame pour vous la peindre ;
je ne vis qu'une forme lumineuse , qui n'avait rien de
commun avec les autres êtres qui frappaient mes regards.
Enfin , après beaucoup de peine et d'attention , mon
guide, qui me dit s'appeler en grec Amour de la sagesse,
me fit apercevoir assez clairement , auprès du siége de
l'Ame , deux grandes femmes , dont l'air était noble et
sévère ; elles portaient toutes deux un grand flambeau :
une troisième , toute nue , me présentait un miroir
presque imperceptible et couvert d'un voile. « Vous
» voyez , dit-elle , la Raison , la Vertu et la Vérité ; la
» reine les estime et les craint. »>
<<
Elles me font aussi une sorte de peur, lui dis-je ; mais ,
» de l'autre côté , quelle est cette femme charmante , au
regard si tendre , au parler si doux , qui s'entretient
» si familièrement avec la souveraine ? je meurs d'envie
» de l'embrasser .
>>
"
« Je le crois bien , reprit mon Mentor en m'arrêtant ,
» c'est la Volupté.
"
« Vous aimez sa grâce , craignez sa perfidie ; vous ad-
» mirez les roses qui couronnent sa tête , mais regardez
» à ses pieds . » J'obéis , et je vis avec effroi un vaste précipice
d'où sortaient de longs gémissemens.
Je remarquai ensuite successivement autour de la reine
la Colère à l'oeil ardent et farouche , l'Envie au teint
påle ; elle tenait une coupe de poison qui retombait sur
elle , et un poignard qui la blessait toujours elle-même.
312
MERCURE
DE FRANCE .
L'Ambition m'éblouit un moment par sa magnificence
et par l'éclat de ses armes ; mais le sang qui les couvrait
me fit horreur . L'Avarice me parut à la fois risible et
dégoûtante ; elle était couverte de haillons , maigre , inquiète
, et assise sur un monceau d'or , que des enfans
s'amusaient à éparpiller derrière elle.
Au pied du trône était une femme qui écrivait sans
cesse tout ce qu'elle entendait ; mais un petit vieillard
venait avec sa faux déchirer la plus grande partie des
feuillets ; je reconnus sans peine la Mémoire et le
Temps .
Je fus un peu consolé de tout ce qui venait de blesser
mes yeux , par la vue de la Force soutenant la Bonté ;
de la Justice dont la main ferme effrayait le Vice et
rassurait la Vertu ; de la Modération , qui s'opposait
avec calme à la course rapide des Désirs effrénés , au
choc des Passions ; et la douce Modestie , qui s'occupait
dans un coin à parer les Vertus et la Gloire.
Mais , enfin , ce qui frappa le plus mes regards , ce fut
une grande femme en robe de magistrat ; sa physionomie
était à la fois sévère et douce; tout le monde s'inclinait
avec respect devant elle , hors quelques factieux qui s'efforçaient
en vain de l'effrayer : elle ne semblait pas plus
accessible à ceux qui la flattaient , et qui tentaient de la
corrompre ou de la séduire ; elle écoutait avec impartialité
toutes les demandes , toutes les plaintes .
Devant elle on voyait une riche couronne d'immortelles
; derrière elle était placé un homme noir ,
hideux et menaçant , qui portait un fouet armé de
pointes aiguës .
La reine considérait attentivement ces objets , et semblait
consulter avec inquiétude cette femme avant de
prendre une décision . Vous voyez , me dit mon guide ,
le grand-juge du pays , c'est la Conscience : notre souveraine
la redoute ; elle doit toujours suivre ses avis , et
s'accorder avec elle ; et , si parfois il arrive qu'elles se
brouillent et se querellent , fa confusion se répand partout
; les Passions n'ont plus de frein , les Vices plus de
bornes ; l'Ame tombe de son siége , l'état est en proie
aux plus grands malheurs , et tout serait perdu si cet
JANVIER 1816 .. 313
homme noir, que vous regardiez avec frayeur , et
qu'on nomme Repentir, ne ramenait l'équilibre et ne
rendait l'empire à notre souveraine, après l'avoir châtiés
rudement , et sans égard pour son rang et son origine.
Mais souvent il est arrêté dans ses efforts par cette
femme que vous voyez plus loin , dont le visage est toujours
le même et sans expression : elle porte une chaîne
douce quoique pesante ; c'est l'Habitude : indifférente
au bien comme au mal , un ancien avait raison de dire
qu'elle fortifie le Vice comme la Vertu. Son plus grand
danger est d'étouffer la voix de la Conscience; alors nous
sommes perdus sans espoir de retour.
Vous connaissez à présent le pays, les habitans, la cour ,
la souveraine , son conseil : approchez -vous et écoutez ,
car j'aperçois beaucoup de mouvemens , et la reine va
sans doute prendre quelque grande décision , et donner
des ordres importans.
J'approchaí du trône avec un mélange de crainte et
de curiosité.
` Bientôt j'entendis l'Ambition qui pressait fièrement la
reine de céder à ses désirs , et de consentir à une entreprise
qu'elle disait fort utile à l'élévation et à la prospérité
de l'état ; elle était appuyée par l'Amour-Propre , qui
trouvait beaucoup d'avantages réunis dans le projet :
l'Orgueil assurait d'un ton tranchant qu'on n'aurait
aucun obstacle à redouter ; la Colère rappelait le
souvenir de prétendues injures faites à l'état par un souverain
étranger, dont l'Envie ne pouvait supporter la
puissance ; et l'Avarice promettait tout bas un grand
accroissement de richesses pour le pays.
La souveraine me parut écouter ces différentes Passions
avec complaisance , et montra quelque froideur
mêlée d'impatience , lorsque la Modération et la Prudence
se présentèrent pour faire sentir les inconvéniens et les
dangers de l'entreprise proposée ; mais la Justice et la
Raison, se levant gravement à la fois , dirent d'une voix
ferme : " L'action à laquelle on veut vous porter est ini-
» que , ainsi elle ne peut être utile . »
La reine balançait ; la Conscience s'approcha d'elle , et
314
MERCURE
DE FRANCE.
lui dit : Il n'y a pas à hésiter , vous devez suivre les avis
de la Raison et de la Justice; cessez de prêter l'oreille aux
passions perfides , et retenez cette maxime de Confucius
: « Voir et écouter les méchans , c'est déjà un com-
» mencement de méchanceté . »
A ces mots il me parut que la lumière qui environnait
l'Ame se teignit d'un rouge léger , et j'entendis la
voix harmonieuse de cette reine , qui ordonna à l'Ambition
de se taire , et de ne plus lui parler de son injuste
entreprise.
Je vis ensuite la Volupté qui présentait à la souveraine
des fleurs et des fruits ; comme elle était accompagnée
par l'Hymen et la Raison , la Conscience sourit , et l'Ame
accepta ses dons. Un moment après la Volupté revint,
précédée par le Vice et par quelques Désirs immodestes;
I'Ivresse l'accompagnait ; elle montrait à la reine une
riche corbeille , sur laquelle le Mystère , le doigt sur la
bouche , jetait un voile épais : l'Ame fut tentée , mais
la Vertu repoussa brusquement la corbeille ; la Pudeur
jeta un cri et se cacha : le Mystère insista doucement ;
mais la Conscience dit d'un ton sévère ces paroles d'un
ancien : « Songe au Remords ! il est comme ce flam-
» beau que je tiens , il dissipe l'ombre dans laquelle le
coupable croit s'envelopper. » A sa voix , la Pudeur
revint , et la reine commanda sèchement à la Volupté de
»
se retirer.
Enchanté de ce que je venais de voir et d'entendre ,
je dis à la noble Passion qui me guidait : « Eh bien ! vous
» le voyez , le gouvernement de cet état n'offre pas autant
de difficultés que vous le pensez. Je conviens qu'il
>> existe de dangereuses Passions , des Vices séduisans ;
» mais l'Ame ne doit pas les craindre , elle a pour s'en
» défendre les conseils de la Raison , de la Justice , les
» avis de la Modération , de la Pudeur , les avertisse-
» mens impérieux de la Conscience et la crainte du Repentir
avec de tels ministres elle ne peut se trom-
» per , et doit prendre toujours des décisions sages ; me
» voilà bien tranquille sur le bonheur du pays . »
Vous vous réjouissez trop tôt , me répondit mon sage
guide ; vous êtes un peu prompt à vous flatter . Il ne faut
>>
JANVIER 1816 : 315
rien juger sur un premier aperçu ; ou je me trompe
bien , ou cette méchante petite magicienne que je vois
venir de loin , doit jeter beaucoup de trouble ici , et
peut-être va-t- elle produire quelque scène fâcheuse , et
bien différente de celle dont vous venez d'être le témoin.
>>
>>
« Comment ! m'écriai-je , il existe des magiciennes
» dans ce pays ? Oui , reprit ma compagne , il en existe
deux ; l'une est bonne et très-utile , c'est l'Imagina-
» tion ; elle anime tout , orne tout : je conviens qu'elle
» n'est pas toujours parfaitement d'accord avec moi et
avec la Raison , mais nous lui pardonnons ses écarts ,
parce qu'elle nous charme et nous embellit . Si elle
» nous quittait , tout serait désenchanté , et ce monde
» nous paraîtrait un désert. Quelques esprits secs et
chagrins la repoussent ; mais nous nous moquons
» d'eux , et nous la chérissons tous ; la Vérité même lui
» laisse quelquefois en riant le soin de sa parure , et elle
» n'en est alors que plus aimable .
>>>
ג נ
»
"}
» Mais sa soeur , qu'on nomme la Folie , est la plus
dangereuse magicienne qu'on ait connue : elle se fourre
» partout , et partout elle est invisible ; ceux qu'elle do-
» mine le plus ne s'en aperçoivent pas. Cette magicienne
» est mon ennemie mortelle . Eh bien ! c'est souvent
sous ma figure et sous mon nom qu'elle fait ses plus
»> noires malices ; elle prend toutes les formes , sait tout
déguiser; elle égare l'Ame, étourdit la Raison et trompe
» même quelquefois la Conscience. Moi seule je la connais
, je la poursuis ; mais trop souvent je l'attaque
» sans succès. Je vais , par mon pouvoir , la rendre vi-
» sible à vos yeux : regardez- la , elle s'avance , et se
prépare à nous donner de nouvelles preuves de sa
» méchanceté. »
>>
>>
Étonné de ce que j'apprenais , je tournai mes regards
du côté que mon guide m'avait désigné , et je vis une
petite femme qui tenait à la main une marotte ; un masque
couvrait son visage , et son habillement bizarre , fait
d'étoffes de toutes couleurs , était garni de grelots qui
faisaient un grand bruit à mes oreilles , quoique personne
, excepté moi , ne parût l'entendre .
316 MERCURE DE FRANCE.
En passant au milieu de la foule , elle toucha légèrement
de sa marotte tous ceux qu'elle rencontrait.
A l'instant (ô prodige ! ) tout changea de figure à mes
yeux , l'Ambition se transforma en Gloire , le Vice en
Vertu, la Volupté en Bonheur, la Vengeance en Justice,
la Souise en Mérite , le Charlatanisme en Science , la
Prodigalité en Bienfaisance , la Témérité en Courage , la
Fourberie en Politique , la Lacheté en Prudence , l'Hypocrisie
en Piété.
Dès ce moment ce ne fut plus que désordre et confusion
autour du trône; tous les Vices , toutes les Passions
funestes étourdirent les oreilles de la souveraine par leurs
clameurs , l'ébranlerent par leurs faux et spécieux discours
, la séduisirent par leurs engageantes promesses.
La fausse Gloire l'enivrait d'espérance, la Volupté excitait
ses désirs , la vengeance lui promettait la sécurité ,
la fourberie lui offrait les fruits de la prudence , l'hypocrisie
la tournait du côté de l'enfer en lui montrant
le ciel.
La voix de la Justice et de la Raison était étouffée par
leurs cris ; la Vertu et la Vérité se voyaient écartées par
la Calomnie perfide et la Raillerie insolente ; enfin la
Conscience elle-même, assoupie dans les bras de la Mol-
Lesse , qu'elle prenait pour le Repos, ne fit entendre que
des paroles faibles et languissantes ; cependant elles inspirèrent
à l'Ame assez de crainte pour l'arrêter : elle hésitait
encore ; mais la Flatterie s'avança tout à coup ,
en rampant et tenant un encensoir à la main. Cette empoisonneuse
des rois enivra d'abord la reine de son encens
, et, contrefaisant ensuite , avec un art funeste , la
voix de l'opinion publique : « Reine , dit -elle , ne résistez
» pas plus long-temps , la Gloire et le Bonheur vous attendent
, obéissez >> aux voeux de l'empire. »
Alors elle entraîna l'Ame et la porta dans les bras des
Plaisirs , des Vices et des Passions qui l'entouraient.
Comment vous décrire les suites de cette déplorable
faiblesse ? De ce moment le désordre régna partout ;
l'état fut en proie aux convulsions , à l'anarchie ; une
flamme dévorante consumait tout , épuisait les forces de
l'état , desséchait ses canaux et minait son existence ; une
JANVIER 1816. 317
fièvre contagieuse se répandait jusqu'aux extrémités de
l'empire : plus de remède , plus de règle , plus de frein !
le Délire semblait gouverner ce malheureux pays , et le
menaçait d'une entière destruction.
-
Mon sage mentor paraissait accablé par le désespoir .
Que devient votre courage , lui dis -je en le pressant
» vivement ; sauvons-nous , sauvons l'état , je le crois
>> encore possible. J'aperçois dans l'ombre la Conscience,
qui se réveille; elle reconnaît la Vérité, je la vois s'approcher
de nous , marchons avec elle. J'attendais ce
» moment, me répondit mon guide . »
>>
>>
Nous la rejoignîmes , nous avançâmes promptement
près de la souveraine; la Vérité découvrit son miroir, la
Conscience appela le Repentir, qui s'empara de l'Ame , et
la châtia sans pitié. Cette malheureuse reine , en pous→
sant de profonds sanglots , remonta sur son trône ; la
Folie disparut, chacun reprit sa forme naturelle, et tout
rentra dans l'ordre accoutumé.
Transporté de ce nouveau spectacle , fier d'un triomphe
que je m'attribuais , oubliant ma compagne , je continuai
sans guide ma marche imprudente , et j'osai présomptueusement
monter sur les marches du trône , et
m'asseoir sur le siége de la Raison, que je croyais remplacer
; mais la Vérité m'avertit en souriant que je m'étais
trompé , et que j'étais sur celui de la Sottise ; de grands
et universels éclats de rire accompagnaient ces paroles ,
et , pour les appuyer, le Repentir, se levant tout à coup ,
me lança un coup de fouet si ferme , que je tombai sans
connaissance.
En rouvrant les yeux, je me trouvai seul et dans mon
lit , tout avait disparu ; mais je conserverai toujours la
mémoire de ce singulier voyage , je me rappellerai sans
cesse les maux que la soutise et la folie font à l'áme,
et je
ne perdrai point le souvenir de deux vers d'Horace , que
mon rude correcteur répéta en me frappant :
Tout sot devient méchant , tous les méchans sont fous;
Et ceux-ci , mes amis , sont les pires de tous.
318 MERCURE DE FRANCE.
VARIÉTÉS.
Histoire du ministère du cardinal de Richelieu , ornée de
son portrait ; par A. Jay ( 1 ) .
Pour bien juger des hommes et des choses , il est utile
que plusieurs générations nous en éloignent . C'est lorsque
les haines sont éteintes , que les passions ne parlent
plus , que l'esprit de parti est entièrement détruit , que
la voix de l'impartialité peut se faire entendre. Arrivé à
ce terme , l'inexorable histoire ne considère ni la puissance
, ni le rang ; elle ne doit aux souverains , comme
aux noms les plus illustres , que la justice et la vérité.
Les ménagemens pour le coupable ne sauraient avoir
lieu , l'écrivain n'a rien à redouter de l'abus de
voir ; sa critique est éclairée autant qu'elle est libre ; il
discute dans le silence les autorités respectées qui arrivent
à lui investies du suffrage de plusieurs siècles , et
ne craint pas de désavouer des titres mensongers , quelque
honorables qu'ils soient .
pou-
L'histoire du cardinal de Richelieu , l'un des plus grands
hommes qu'ait produits la France , n'était pas encore faite ;
cependant peu de personnages historiques ont été en butte
à plus d'invectives , et ont reçu plus d'éloges que ce ministre
; différentes actions de sa vie ont fait naître une
quantité prodigieuse de mémoires ; mais avec quelle défiance
ne doit-on pas les lire ! Les écrivains protestans ne
lui ont jamais rendu justice , et les historiens catholiques
ont usé envers lui de toutes les formes de louanges .
Richelieu resta cependant fidèle au système de gouvernement
adopté par Henri IV , et l'on sera convaincu de
( 1 ) Deux volumes in- 8°. #
Paris , chez Remont père et fils , lib. , rue Pavée , nº . II .
JANVIER 1816. 319
la justesse de cette assertion en lisant l'exposition des
faits suivans .
Malgré la paix de Vervins et l'édit de Nantes , les protestans,
qui avaient des places de sûreté , des assemblées
représentatives , et qui se réunissaient au premier signal ,
formaient un parti dans l'état plutôt qu'une secte dans
l'église . Les grands , accoutumés à la licence des guerres
civiles , toujours prêts à se révolter , formaient encore
une classe redoutable au souverain et au reste de la nation
. « Si , à cette époque , la nation avait été assez éclairée
pour connaître ses droits et ses devoirs , s'il eût été
possible d'enchaîner les factions par la seule force de
» la loi , cette tendance des esprits aurait pu être dirigée
vers de grands et utiles résultats ; mais l'adoption
» des principes les plus salutaires doit être subordonnée
» dans la pratique à l'état des hommes et à l'état des
>> choses. »>
ملد
>>
ע
>>
Il fallait un gouvernement ferme pour arrêter le pouvoir
et l'ambition des grands , s'opposer au fanatisme du
clergé catholique et du clergé protestant , se garantir
des prétentions exagérées de la magistrature et des dispositions
hostiles de la cour de Madrid , chez laquelle
tout mécontent trouvait des amis et des protecteurs , et
chez laquelle furent ourdies toutes les conspirations contre
la vie de Henri IV.
La mort de ce prince , sur laquelle Marie de Médicis ,
avide d'un pouvoir qu'elle était incapable d'exercer , et
surtout jalouse de régner au nom de son fils , ne répandit
pas assez de larmes , interrompit brusquement le
système de politique adopté par ce bon roi.
Les rênes de l'état s'échappèrent bientôt des mains
débiles de la nouvelle régente pour tomber dans celles
des favoris . Les économies de Sully , renfermées à la
Bastille , et qui s'élevaient à plus de trente millions , sont
dissipées , et l'on voit avec regret des princes de la maison
royale profiter , pour ruiner l'état , de la faiblesse
de la reine et de l'incapacité des favoris. De ce gouvernement
, directement opposé aux intérêts de la nation ,
s'élevèrent ces troubles qui éclatèrent dans l'intérieur,
et qui affaiblirent son influence au dehors. La cour ,
320 MERCURE DE FRANCE .
agitée par des intrigues , nommait des maréchaux qui
n'avaient jamais vu un champ de bataille ; et les protestans
, justement alarmés , tenaient des conférences secrètes
, se choisissaient des chefs et se préparaient à défendre
leurs droits . Le mariage du roi avec Anne d'Autriche
, et celui du prince Philippe d'Espagne avec Elisabeth
de France , provoquèrent des dissensions qui inquiéterent
le gouvernement. Les grands seigneurs abandonnerent
la cour et passèrent du côté des réformés.
Louis XIII , déclaré majeur en 1614 , reste sous la tutelle
de sa mère , gouvernée elle-même par les Concini. Les
états généraux sont assemblés , et les trois ordres, divisés
d'intérêt , cherchent mutuellement à se nuire et à
se tromper . Le clergé et la noblesse s'entendaient pour
livrer à la cour les dépouilles du peuple , dans l'espoir
de les partager , et l'assemblée se sépara sans avoir rien
obtenu . Bientôt le parlement ( 1615) arrête que tous les
nobles qui ont voix dans leur compagnie viennent délibérer
, avec le chancelier , sur des propositions relatives
au service du roi et au bien de l'état. L'arrêt n'eut aucune
suite , et les citoyens n'eurent d'autres garanties
que dans l'action de l'autorité royale exercée avec prudence
et avec énergie ; malheureusement ces qualités
n'existaient point dans le caractère de la régente , ni
dans l'esprit du ministre , qui , passant d'un acte de faiblesse
à un acte de despotisme , tour à tour timides ou
menaçans , compromettaient la dignité de la couronne
et les intérêts de l'état.
Les réformés , les états et les grands n'espérant plus
de protection de la cour , voyant avec effroi la nouvelle
alliance , se familiarisent avec l'idée de la guerre civile.
Marie de Médicis négocie un traité avec les protestans ,
elle attire le prince de Condé à Paris , et le fait arrêter
dans la cour du Louvre. Cet acte ne fit que grossir le nombre
des ennemis du maréchal d'Ancre. Les grands seigneurs
mécontens se cantonnent dans leurs provinces ,
et protestent qu'ils servent le roi , et qu'ils ne font la
guerre qu'au premier ministre. Celui- ci lève des troupes
pour conjurer l'orage ; mais de Luynes , qui partageait la
confiance du roi , détermina ce dernier à faire arrêter le
JANVIER 1816. 321
premier ministre. Il fut tué dans le Louvre , et sa femme
périt sur l'échafaud .
:
ROYAL
« Fils de Henri IV, Louis XIII était intrépide sur le
champ de bataille ; fils de Marie de Médicis , il était sans
résolution dans les conseils . » Richelieu , introduit à la
cour par Concini , qui lui avait procuré l'entrée au con
seil , était déjà secrétaire d'état ; mais , tant que le pro
tecteur avait partagé le pouvoir , on n'avait nullement
soupçonné toute l'étendue du génie du protégé. La fin
tragique du maréchal d'Ancre amena la disgrâce de Marie
de Médicis. Elle fut , comme il est d'usage , aban
donnée des courtisans ; et , comme s ; c'est encore l'usage
ceux qui la veille étaient prosternés devant elle , se déchaînerent
avec le plus d'amertume contre son administration
misérables flatteurs , dont la race ne se perd jamais
, et qui passent de maître en maître comme un vil
troupeau. » Marie de Médicis , exilée à Blois , fut suivie
par Richelieu , auquel Luynes , devenu nouveau favori ,
intima l'ordre de se retirer successivement en Anjou, à
Luçon, et enfin à Avignon. Si Concini avait été maréchal
de France sans avoir la moindre connaissance du métier
de la guerre , Luynes , tout aussi novice , reçoit l'épée
de connétable. Les vues ambitieuses de ce premier ministre
, son ignorance dans les affaires , aucune prévoyance
et nul plan de conduite , lui suscitent de nom
breux ennemis ; insolent dans la prospérité , abattu dans
l'adversité , il persécutait , sans réfléchir que la révolte
est le résultat infaillible des persécutions,
Le duc d'Épernon enlève Marie de Médicis , et la conduit
à Angoulême ; et Luynes , dont l'incapacité n'avait
su prévoir cet événement , se hâte de rendre la liberté
au prince de Condé.
Le désordre des finances avait affaibli l'Espagne , et la
cour de Madrid ne cessait d'entretenir des intelligences
avec les mécontens de la France , et de troubler la paix
dans le royaume en traitant avec les chefs de parti , en
répandant l'or parmi les factieux , et en promettant
des secours en hommes et en argent. Toujours aspirant
à la monarchie universelle , les descendans de Charles-
Quint marchaient au même but par des chemins peu dif-
EINE
100
21
322 MERCURE DE FRANCE .
férens . Mais les peuples du Nord ne voyaient pas sans
une jalousie extrême l'agrandissement de la maison
d'Autriche en Allemagne, surtout depuis l'introduction
des nouvelles doctrines de Luther et de Calvin . On sait
que la tolérance religieuse ne peut exister qu'aux époques
où les devoirs des princes et les droits des peuples sont
connus et respectés ; cela ne pouvait exister au dixseptième
siècle , époque à laquelle toute différence dans
le culte était regardée comme un motif de haine et de
persécution, Ferdinand II conçut le projet d'anéantir la
religion réformée , la constitution germanique , de soumettre
toute l'Allemagne à son pouvoir , et ce pays invoqua
le secours des autres puissances de l'Europe .
L'Angleterre était le seul royaume qui devait garantir
les protestans de l'oppression ; mais elle était gouvernée
par le faible Jacques II , qui ne consultait que les caprices
de ses favoris.
L'Italie , divisée en petites principautés , était dominée
par les Espagnols , maîtres du royaume de Naples et
du Milanais. Les papes étaient soumis à leur influence , ét
jamais les intérêts de la religion n'avaient été à la cour de
Rome en opposition plus directe avec les intérêts de la
politique .
protestans ne pouvaient compter pour appui, parmi
les puissances du Nord, que sur le Danemarck et la Suède,
dont les peuples avaient adopté les doctrines de Luther ,
et qui étaient gouvernés par Christian et Gustave-
Adolphe.
Telle était la situation des divers états de l'Europe ,
lorsque de Luynes , livré à de petites intrigues et tout
occupé de se maintenir dans les bonnes grâces de son
maître , gouvernait la France sous le nom de Louis XIII .
Enfin Richelieu parvient à faire cesser le scandale d'un
fils et d'une mère armés l'un contre l'autre. Louis XIII ,
en réunissant le Béarn à la couronne , commet des abus
de pouvoir envers les protestans : ces derniers lèvent
des troupes , nomment des généraux , fortifient leurs
places , et convoquent une assemblée générale à La Rochelle
. Le roi en ordonne la dissolution ; le feu de la
révolte fait des progrès immenses ; une armée est levée ;
JANVIER 1816. 323
le roi marche , et , après quelques succès qui avaient
d'abord signalé ses armes , elles viennent échouer devant
Montauban , dont on est obligé de lever le siége .
Le duc de Mayenne y fut tué , et cet échec fait mourir
de douleur le connétable .
Marie de Médicis , rappelée au conseil , ne peut y faire
rentrer Richelieu ; mais elle lui procure le chapeau de
cardinal aussitôt après la mort du connétable.
Cependant la guerre civile désolait toujours le royaume.
Des récompenses sont accordées aux seigneurs rebelles ,
ét la révolte est mieux payée que la fidélité . Les esprits
sont dans la plus grande agitation , et le gouvernement
dans le même état de faiblesse . Les nobles, toujours prêts
à se soulever, ne reconnaissent d'autres lois que leurs ca→
prices ou leurs intérêts. La France présentait l'affreux
spectacle de cultivateurs opprimés , de campagnes ravagées
, de villes sans police , de chemins impraticables
et infestés de brigands . « Le peuple sans industrie et sans
commerce , supportait des taxes énormes , dont le produit
n'enrichissait qu'un petit nombre de traitans ; les
produits excessifs des fermiers , des fournisseurs , avaient
introduit ce luxe ruineux qui accompagne presque toujours
la misère publique ; les troupes , mal payées , vivaient
à discrétion dans les campagnes ; enfin , les lois
n'avaient plus de force , et les bons citoyens n'espéraient
plus de remède aux maux de la patrie. Dans le moment
où la situation de la France semblait désespérée , il parut
dans le conseil du roi un ministre qui , par ses qualités ,
et même par ses défauts , était peut-être le seul homme
capable de sauver l'état . Richelieu , doué d'un caractère
inflexible et d'un génie étendu , également propre aux
petites intrigues et aux grands projets , aimant la vraie
gloire , sans dédaigner les jouissances de la vanité ; Richelieu
soumit tout à ses volontés , même celles de son
maître son ambition enchaîna toutes les ambitions qui
s'agitaient autour de lui ; malheureusement il eut quelquefois
besoin de la terreur pour accomplir ses desseins ,
et la terreur produit des haines invétérées . Il accepta le
danger de ces haines , parvint à relever l'autorité
royale sur les débris des factions , encouragea les arts ,
:
324
MERCURE
DE FRANCE
.
protégea les lettres par son estime et par ses bienfaits ; et ,
la France , tranquille au-dedans , respectée au- dehors ,
commença , sous ses auspices , un nouveau siècle de
grandeur et de gloire .
« Je ne dissimulerai point les défauts du cardinal de
Richelieu ; mais je rendrai justice à son génie. Il inspire ,
par ses qualités personnelles , plus d'estime que d'intérêt.
Il est difficile d'aimer l'homme privé , il est impossible
de ne pas admirer l'homme d'état . »
Le peu qui vient d'être dit justifiera sans doute les
éloges que mérite M. Jay, et que nous lui accorderons
dans un second article. Cette nouvelle production ,
digne de son auteur, se fait remarquer par une connais- '
sance approfondie des événemens qu'il rapporte , par la
force et la concision du style ; enfin , par l'habileté déployée
par l'auteur lorsqu'il a tracé les caractères des
principaux personnages qui figurent dans l'Histoire du
Ministère du cardinal de Richelieu .
Ω .
Consolations d'un Solitaire , ou quelques Opuscules philosophiques,
littéraires et poétiques; par P.-L. Duronceray
(1).
Adversis perfugium ac solatium præbent ( studia) .
Cic . pro Archiâ.
La philosophie , la littérature , la poésie , peuvent nous
distraire des peines les plus cruelles ; celui -là même qu'une
affreuse solitude prive du plus doux charme de la vie, est
certain du moins de trouver, dans le commerce des muses
, une source inépuisable de consolations. Cest avec
cette vive persuasion , sans doute , que M. Duronceray a
composé les divers opuscules qui ont occupé ses loisirs .
On n'exigera point de nous sûrement un compte très-
(1) Trois vol . in- 12 . Prix : 7 fr . 50 c. , et9 fr.50 c. par la poste.
A Paris , chez Delaunay , Palais Royal;
Et chez A. Eymery , rue de Mazarine , n°.
ܐ3
JANVIER 1816. 325
TS ,
de
Ide
_re.
15
е
23
ce genfidèle
de cet ouvrage ; car , d'après le nombre et la diversité
des compositions dont il est rempli , il est facile
de sentir qu'il doit , comme tous les ouvrages de
re , se refuser à une analyse rigoureuse ; mais , dans
l'impossibilité de suivre l'auteur pas à pas , nous allons
extraire d'abord du premier volume , uniquement consacré
à la philosophie , quelques morceaux qui ont particulièrement
captivé notre attention .
« Si l'on pouvait , dit-il , parvenir à bien connaître la
» cause immédiate des divers sentimens qui se partagent
» le coeur de l'homme pendant sa vie , à les analyser
» tous , à découvrir les anneaux souvent imperceptibles
» de la chaine qui les unit , peut -être , hélas ! il faut
l'avouer , résulterait-il évidemment de cette décou-
» verte que les affections les plus libérales et les plus
» nobles dérivent toutes absolument de l'amour de soi ;
» mais malheur au profane qui déchirerait aux yeux de
la multitude ce voile dont une main invisible se plaît
» à couvrir le principe des plus grandes actions ..... Eh
quoi s'il était permis de soumettre au creuset de
l'analyse tous les faits mémorables , ceux-là qui sem-
» blent appartenir plus particulièrement à l'histoire du
» coeur humain , si , au nom de la philosophie , et ca-
» chés spus son manteau , quelques hommes sans vertu
»
33
pouvaient , d'un souffle impur , souiller des vérités
» déjà consacrées depuis un grand nombre de siècles ,
» de quelles grandes actions l'humanité oserait-elle ja-
» mais se glorifier ? ...... etc. »
Nous regrettons de ne pouvoir nous livrer ici avec
l'auteur à cette laborieuse recherche du principe de nos
affections morales et de nos actions , et nous dirons avec
franchise , qu'entraîné lui-même par son imagination , il
n'a peut-être pas assez respecté des bornes qu'il n'est pas
donné à l'homme de franchir.
Dans l'Opuscule intitulé : Sur la liberté naturelle d'exprimer
ses idées par toutes sortes de signes , nous avons
particulièrement remarqué ce passage frappant de vérité,
qui fait assez connaître les principes politiques de l'auteur
:
" Si toutes nos lois furent indignement violées ; si le
326
MERCURE DE FRANCE .
>>
>>
>>
3)
})
>>
découragement , la consternation et le deuil se répan-
» dirent dans toutes les âmes honnêtes ; si les livres , les
journaux , les corps littéraires eux-mêmes ne furent
plus que des sources de corruption ; si vous avez vụ
» les chaumières et les palais déserts , vos champs incul-
>> tes ou ravagés , vos femmes et vos fils massacrés , expirans
sur les tombeaux de vos pères , c'est que tous
» les signes de la pensée étaient depuis long-temps interdits
; c'est qu'il n'était plus possible de ranimer
dans les coeurs ce feu sacré qui multiplie les héros. »
La sagesse des principes professés par M. Duronceray
se manifeste encore plus clairement par cet autre passage
extrait de l'Opuscule , intitulé : Doit-on une obéis
sance aveugle aux gouvernemens ? « L'ami de la patrie
, malgré son opinion politique , respectera donc
toujours les lois qu'il trouve établies , jusqu'à ce que
>> d'utiles observations et le temps , qui change tout ,
» aient fait admettre une heureuse réforme dans la législation
. Haine , dit-il , au barbare dont les mains
» armées de torches portent la flamme jusque dans le
» sein de sa patrie !...... Vivez-vous sous un gouverne-
» ment mixte et modéré ? le peuple , par l'intermédiaire
de ses députés , participera -t-il à la puissance législa
tive ? suivez la doctrine de Platon , et croyez avec lui
» que le citoyen serait trop présomptueux en refusant
d'obéir à ce qu'il croit injuste : il ne doit pas préten-
» dre étre plus sage que la loi; il peut demander des
éclaircissemens , proposer des doutes ; mais qu'il
» obéisse par provision ! Gloire , s'écrie M. Duronceray
» en terminant ce morceau , gloire aux gouvernemens
» qui savent allier l'exercice de leur pouvoir avec le
respect le plus religieux pour ces droits naturels et à
jamais imprescriptibles , dont la moindre violation est
» le plus grand outrage qu'on puisse faire au genre humain
! »
>>
>>
n
>>
>>
»
33
>>
L'Opuscule qui a pour titre Des Moeurs et celui de
l'Adolescence , prouvent que l'auteur s'est occupé longtemps
et avec fruit des questions les plus élevées en morále,
ainsi qu'en législation ; ses réflexions sur les délits ,
particulièrement
sur l'adulière , sur les crimes contre
JANVIER 1816 . 327
l'autorité légitime , et contre la sûreté de l'état , nous
semblent mériter singulièrement l'attention du législateur
, ainsi que tout ce que pense cet écrivain des délits
commis par l'adolescent , de la question du discernement
, qui , selon lui , devrait être jugée civilement avant
toute poursuite au criminel , enfin de la responsabilité
civile des pères , qui est insuffisante aujourd'hui en mille
circonstances. M. Duronceray a consacré aussi quelques
pages aux institutions du mariage et de la puissance paternelle
, qu'il s'est borné toutefois à considérer sous les
rapports du droit naturel et de la morale. Mais ce n'est
qu'en méditant , dans le livre même , ces divers sujets ,
qu'on pourra bien se pénétrer des principes sévères que
l'auteur y a développés .
L'importance des matières que M. Duronceray a traitées
ne l'a point empêché toutefois d'y répandre des
fleurs ; on peut s'en convaincre en lisant les Liaisons
et Souvenirs d'amour.
En peignant les dangers de l'amour, et l'abus de l'autorité
des pères par rapport aux inclinations de leurs
enfans , l'auteur nous retrace ainsi un événement bien
tragique qui a eu lieu en 1812.
>>>
« Arrivés à Saint- Germain , nos deux amans parisiens
pénétrèrent ensemble dans la forêt . Là , Virginie s'é-
» crie : Charles ! s'il nous est défendu de vivre l'un pour
» l'autre , ne pouvons-nous pas mourir tous les deux?
» Au même instant deux coups de pistolet se font en-
» tendre étrange fatalité ! le plomb homicide atteint
» la malheureuse Virginie ; plus infortuné , Charles
>> tombe évanoui sur le cadavre de son amante ; il se re-
» leve , erre pendant trois jours dans la forêt , et va se
» pendre enfin à l'arbre même qu'ils avaient pris pour
» témoin de leurs sermens . »
:
Les bornes de cet article ne nous permettront pas
d'entrer dans de grands détails sur le second et le troisième
volumes des Consolations d'un Solitaire. Nous dirons
seulement que le troisième renferme des notices
intéressantes sur la vie et les ouvrages du P. Dotteville ,
328 MERCURE DE FRANCE.
l'un des premiers traducteurs de Tacite et de Salluste ;
sur J.-J. Moutonnet , l'un des premiers traducteurs du
Dante , ainsi qu'un dialogue fort animé , entre un jeune
homme et son jockei , sur certains ouvrages qui ont fait
beaucoup de bruit dans le monde littéraire , tels que le
Géniedu Christianisme, la Gastronomie , l'Art de Diner
en Ville , etc. Nous avons distingué parmi les historiettes
contenues également dans ce volume , la Vie et les Confessions
d'un illustre Normand; mais , malgré quelques
détails agréables de cette production , nous reprocherons
sévèrement à l'auteur d'avoir essayé de couvrir de ridicule
un scélérat . Eléonore, ou le Mariage contracté dans
les Fers , nous offre un tableau assez fidèle des horreurs
de 1793. Le Paradis et l'Enfer, ou le Socratefrançais ,
est une nouvelle qui attache singulièrement le lecteur ,
et qui lui fait regretter qu'elle finisse brusquement ; le
chapitre six, qui commence par ces mots , Il était minuit,
est le seul où l'on ne retrouve pas tout- à-fait le ton de
décence que conserve habituellement M. Duronceray ;
c'est en vain que, pour éviter ce reproche , il a eu recours
à cette précaution oratoire : « O vous qui connaissez tout
» le prix d'un baiser, d'un doux baiser d'amour, de quel
» oeil pourrez-vous voir la scène que je suis obligé de
» décrire ? »>
Le troisième volume de cet ouvrage est composé des
poésies , pour la plupart inédites , de M. Duronceray : il
nous avertit qu'il y a joint aussi celles qu'il avait déjà
déposées dans plusieurs recueils ; nous avons remarqué
dans ces divers opuscules poétiques de la gaîté , souvent
un peu de malice , plus souvent de la sensibilité. Le
Petit Souper, la Chaise , les Deux Barbiers , l'Absence
et le Relour, l'Oreille , les Pots , sont des chansons
agréables ; il y a de la douceur dans quelques idylles ,
surtout dans la Violette et la Rose , qui finit par ces
deux vers ;
Au bord de mon tombean , pourront- ils vous cueillir
Sans donner une larmé au souvenir d'un père ?
JANVIER 1816. 329

· Dans Mon Areopage , ou la Vengeance céleste , l'auteur
a exprimé bien énergiquement le voeu des bons
Français , quand il a dit :
Devant la Vérité , princes , prosternez- vous :
Ne laissez point au crime , à l'ignorance , au vice ,
Le glaive et le bandeau ravis à la Justice ;
Arrachez les agneaux à la fureur des loups .
On aime à s'indigner avec lui , en lisant ses stances intitulées
, Marat et Robespierre ; on désirerait d'être son
ami quand on a lu son Invocation à l'Amitié . La Revue
au Palais de Justice , les Réveries d'un vieil Abbé qui
veut sefaire Avocat , ne sont que des badinages ; mais le
lecteur qui veut être ému , ne sera pas fàché de trouver
à la fin de toutes ces petites pièces , les Epitres d'une
jeune Religieuse à son Père , ou les Malheurs de Thérèse
, dite l'Héloïse de la Touraine,
Nous ne dirons rien de l'Épitaphe pour la tombe d'un
auteur sentimental ; nous nous abstiendrous également
de citer aucune des notes passablement malignes sur
quelques personnages encore vivans . Nous renvoyons
pour cela à l'ouvrage de M. P.-L. Duronceray.
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Je suis confus de n'entretenir V. A. que de mièvretés
dramatiques , dont les théâtres de Paris abondent depuis
quelque temps . Je n'ai pu parler que de vaudevilles ,
qui , semblables à des capucins de cartes , tombent les
uns sur les autres ; nous entrons maintenant dans la
June des mélodrames. Ah ! Monseigneur , quelle lune !
C'est le Connétable du Guesclin , que les empoisonneurs
de la Marquise de Gange et les assassins du duc
de Bourgogne sur le pont de Montereau ont rapetissé
pour le mettre à la taille du théâtre et du public de la
330 MERCURE DE FRANCE .
Gaîté. Ce monstre , dont nous parle la fable , ce monstre
qui faisait étendre les voyageurs sur son lit et leur coupait
les membres quand ils étaient trop grands , n'est
rien en comparaison de MM. Léopold et Boirie , qui , en
matière de littérature , sont plus que des monstres. Les
comtes d'Offen , ou l'Incertitude filiale , est encore un
autre mélodrame , qui n'est pas beaucoup plus plat que
celui du Connétable , mais qui est d'une niaiserie suffisante
pour avoir réussi . C'est le chef-d'oeuvre d'un comédien
de province , dont le nom est aussi obscur que son
talent.
Vous croyez peut-être , Monseigneur , en être quitte
après deux bordées de mélodrames nouveaux ; c'est que
j'en ai encore un troisième à vous annoncer. La Famille
d'Anglade, ou le Vol , est le titre de celui qu'on a
donné jeudi dernier à la Porte Saint-Martin. Ce qu'il y
a de mieux écrit dans ce tissu de scènes bouffonnes et
invraisemblables , c'est le ballet. J'ai l'honneur de vous
adresser les trois romans dialogués qu'on a ordinairement
le soin d'imprimer la veille de la première représentation
, comme le canevas d'une pantomime , le tout
pour l'usage du spectacle , qui , malgré les cris et la déclamation
gourmée des soi-disant acteurs du boulevard ,
a besoin de suivre la pièce à la lecture pour y comprendre
quelque chose . Quant à moi , je ne vous envoie le
Connétable, les Comtes d'Offen et la Famille d'Anglade,
que commne un supplément aux énigmes du Mercure.
J'ignore , par exemple , quand je pourrai vous en
donner le mot.
Maintenant que je suis sorti des boulevards , je conduirai
V. A. au Théâtre-Français . Ce n'est pas qu'il y ait
quelque nouveauté à y voir ; messieurs les sociétaires
entendent trop bien les intérêts de leur paresse pour
mettre une pièce quelconque à l'étude. Mais je vous
dirai qu'ils ont reçu une comédie en cinq actes et en
vers, intitulée le Médisant. Il est convenu que cette pièce,
dont ils ont été fort contens , serait mise à l'étude dans
quinze ans , pour être jouée immédiatement cinq ans
après. L'auteur a beaucoup remercié le sénat comique
de la délibération favorable qu'on a prise en sa faveur ;
JANVIER 1816. 331
car il est presque sûr à présent que son ouvrage sera un
des premiers à passer . Une seconde comédie fort jolie ,
en trois actes et en prose , qui a pour titre Laquelle des
Trois ? et qu'on attribue à la femme de notre premier
tragique , ne paraîtra qu'après le Médisant . Madame
Talma a déjà fait , dit-on , des dispositions testamentaires
pour engager ses héritiers à veiller à la distribution des
rôles .
Le système que la Comédie-Française paraît avoir
adopté est très-sage . On dit que plus les siècles se succèdent
, plus la littérature approche de sa décadence .
D'après ce principe , que l'expérience semble démontrer,
il est certain que nos neveux seront encore plus
pauvres en écrivains que nous ne le sommes déjà , et les
comédiens français , qui n'ont pas du tout d'égoïsme ,
ne s'occupent à recevoir des ouvrages qui promettent
des succès que pour leurs successeurs . En effet , qu'auraient
les pauvres acteurs qui viendront après eux , si
ceux qui vivent à présent ne s'occupaient pas charitablement
de leurs intérêts ? Il est vrai que le public
n'entre pour rien dans ces arrangemens -là ; quand on
veut bien lui donner le Légataire , représenté par des
doublures , c'est à lui à s'en contenter. Si les chefs
d'emploi du Théâtre-Français voulaient se reposer , comme
cela n'arrive déjà que trop souvent , et ne plus faire
jouer que des pensionnaires qu'ils ramasseraient sans choix ,
comme c'est encore leur usage aujourd'hui , qu'auraiton
à dire ? Croirez - vous , Monseigneur, qu'il y a dans le
monde des gens assez singuliers pour se plaindre ? J'en
ai entendu qui avaient la bonhomie de dire que les acteurs
étaient aux ordres du public ; que c'était une
chose inouïe de voir une société de fainéans qui sont au
nombre de trente- neuf , et qui ont le courage de ne
donner pendant une année entière qu'une tragédie nouvelle
et deux petits actes de comédie.
Il faut convenir qu'il y a un peu de vérité à travers
ce discours qui décèle de l'humeur ; mais tout ce qui
est vrai n'est pas toujours écouté. Nous n'avons plus
d'espérance que dans M. Picard , directeur de l'Odéon .
Une grande activité , le mécontentement des auteurs
332 MERCURE DE FRANCE .
qui pourraient travailler pour le Théâtre-Français , les
acteurs pensionnaires , et qui ont à se plaindre des sociétaires
, tout peut tourner, d'un moment à l'autre ,
à l'avantage de l'art et aux plaisirs de ce pauvre public
dont on se moque parfois un peu trop . Quand M. Picard
aura complété sa troupe, il ne manquera pas d'ouvrages ;
il a déjà quelques acteurs qui ne seraient pas déplacés au
Théâtre-Français ; plusieurs de ceux qu'il avait formés
ne sont pas encore les plus mauvais que les sociétaires de
la rue de Richelieu comptaient parmi leurs camarades .
Les débutans abondent à l'Odéon depuis quelques jours.
Beaucoup seront appelés ; mais espérons que peu seront
élus. Un jeune homme , qui est celui dont j'ai déjà parlé
à V. A. comme ayant retouché le Dépit Amoureux , a
paru dans l'emploi des amoureux. Il a de l'intelligence ,
mais peu de tenue ; l'expérience du théâtre lui en donnera
peut-être. Son organe est rauque , sa taille petite;
mais il a de l'expression. Le Kain n'était pas un bel
homme assurément : un comédien , avec de l'âme , peut
faire oublier combien la nature fut ingrate envers lui.
Le débutant sait parler , ce qui est un rare avantage dans
un temps où presque tous les acteurs chantent et déclament.
Il y a , par exemple , au Théâtre- Français , une
actrice dont on peut noter les rôles comme le récitatif
d'une partition italienne , et à l'Opéra - Comique un jeune
premier dont on peut écrire les airs qu'il déclame en
mesure pendant que l'orchestre chante à sa place. Cecil
me rappelle ce farceur des boulevards , qui débite des
quolibets pendant qu'un homme placé derrière lui exécute
tous les gestes que le bavard devrait faire luimême
.
Du reste , Monseigneur, je n'ai rien de nouveau à
vous apprendre , si ce n'est la mort de la Vénus hotten
tote. Un lion de mer lui a succédé ; cet animal est cependant
loin d'attirer autant de monde que le ballet de
Flore et Zéphyr, et Robert-le- Diable , dont le succès
est vraiment diabolique . La contre-danse à huit chevaux
a enlevé dernièrement une cinquantaine de personnes à
mademoiselle Gosselin aînée , qui n'en a pas moins dansé
avec une perfection qui tient du prodige. La légèreté
JANVIER 1816. 333
de cette danseuse n'a pas empêché Martin de Feydeau de
l'épouser sérieusement. Ce couple nous promet des Zéphyrs
et des Amphions.
CHRONIQUE DE PARIS.
Il vient de se former à Londres une association sous
le nom de Club des Hideux. Ces gens en veulent surtout
aux chartiers .
Dans le passage de Lorme la foule s'arrêtait dernièrement
devant la boutique d'un confiseur , qui a représenté
à sa porte la fable du Renard et du Corbeau. Le
corbeau tient en son bec un fromage . En le voyant , on
ne se demande pas , comme Rousseau : Est-ce un fromage
de Suisse , de Brie ou de Hollande ? car on voit qu'il est
en sucre , et l'art d'un confiseur a su faire trouver aux
enfans plus de charmes dans les fables de La Fontaine ,
que les raisonnemens de Jean-Jacques n'y ont fait découvrir
de défauts.
M. Audinot fils reprend , dit- on , le privilége et
le théâtre de l'Ambigu-Comique , dont son père avait été
le fondateur .
-Le Réveur de la Quotidienne nous a fait le récit d'un
rêve à faire dormir debout . Le passé n'est qu'un songe ;
ne nous occupons que du présent ; rallions-nous autour
du trône , et l'avenir ne nous inquiètera plus .
-L'infatigable M. Méjan , qui a fait tant de dédicaces
dans sa vie , vient de faire hommage au.... public d'une
Réponse au Mémoire justificatif de M. le comte Lanjuinais.
-On m'a fermé la porte du ministère , disait l'illustre
abbé de P ..... , mais je l'enfoncerai.
-Le Souffleur-émérite de la Gazette parle des partisans
de l'école criarde ; c'est ainsi qu'il appelle l'Opérafran
çais.
334 MERCURE DE FRANCE .
Ce qui prouve que la Vénus hottentote n'était pas
acclimatée
, c'est qu'elle est morte de la petite-vérole.
Nos Vénus européennes
ne sont jamais mortes d'une
reille bagatelle.
pa-
-Goddam ! que les journaux anglais sont intéressans
cette semaine ! Voici ce que dit l'un d'eux : M. Coke , le
plus fameux chasseur des Trois-Royaumes , a tué , lui et
huit de ses compagnons , armés de fusils à deux coups, 272
faisans , 186 lièvres , 120 perdrix , une très- grande quantité
de lapins, sans compter un martin-pêcheur , une pie
voleuse et un perroquet bavard.
Haud tanto cessabit cardine rerum .
Après-vous , sir Coke , s'il en reste .
-M. Papillon ( de la Ferté ) , intendant des Menus-
Plaisirs , est nommé conservateur de l'argenterie et des
porcelaines du roi.
M. Martainville dit élégamment qu'on voit beaucoup
de talens femelles à Feydeau.
- Le théâtre des Variétés se verrait-il hasard
par
abandonné comme l'Odéon ? On pourrait le croire , car
il emploie le même moyen de rajeunir une vieille pièce
en l'annonçant sous un nouveau titre . L'Ogresse s'appelle
maintenant Belle - Belle et Fortuné. Puisse cette
parade dégoûtante , qui a obtenu dans le temps tant de
succès ,
Changer de nom sans changer de destin !
-L'écrivain publiciste le plus en vogue de nos jours ,
a vendu , dit-on , le manuscrit de son dernier ouvrage ,
deux vol . in-8 ° . , 8000 francs . Cette somme lui sera
comptée à la fin du mois , et notre auteur se propose
de
quitter la capitale pour aller , dans les montagnes de
l'Auvergne, jouir, dans un ermitage, de ses rentes et capitaux
, fructus belli !
-Le Vieil Amateur parle de deux demoiselles de province
, qui , les jours de poste , voient le spectacle dans
les feuilletons. Si c'est dans les feuilletons du Vieil Amateur,
qu'elles sont à plaindre !
JANVIER 1816. 335
" -La ville de Perpignan a comme Paris , son modeste
journal ; et pourquoi pas
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs ;
Tout petit prince a des ambassadeurs ;
Tout marquis veut avoir des pages.
Voilà pourquoi M. J. A. , amateur, fait les articles spectacles
dans la feuille roussillonaise. Le petit Geoffroy
paraît ne donner des éloges qu'aux acteurs qui savent
bien leurs rôles. ( Le souffleur du théâtre de Perpignan
doit être fortement occupé. ) Il nous apprend que madame
Derond aurait été applaudie si on l'avait un peu
plus comprise; mais c'est comme à Paris ! Elle néglige le
corps d'une phrase , et garde ses moyens pour la chute ,
afin de produire plus d'effet ; c'est encore comme à Paris
! Lafière dame Le Gaigneur ne parle pas assez lentement
; oh ! pour cela , ce n'est pas tout-à-fait comme à
Paris ! M. Vignes , l'Elleviou de la troupe, a la voix un
peu voilée; les Elleviou de Paris ne l'ont pas plus brillante
ni plus claire ; ses gestes sont naturels : M. Vignes ne
devrait pas rester en province. Enfin , madame Derond
crie juste ses ariettes; et c'est toujours , oui toujours
comme à Paris , où les acteurs , qui ont de quoi , payent
le plaudite manibus , et sont plus heureux que le comédien
Gonthier.
Une seule chose n'est pas comme à Paris ; c'est que
l'amateur J. A. sacrifie trop aux mauvais calembours , et
pose à ses articles le cachet de son talent ou bien le talent
de son cachet . Qui es confrare que prenga candela.
A bon entendeur , salut.
--- Momus a tenu sa trente-cinquième séance lyrique
et gastronomique , le 6 janvier 1816 , pour y célébrer la
Féle des Rois. La joie était presque à son comble , lorsqu'un
vieillard est entré dans le temple . Un cri de joie
s'est échappé de toutes les bouches ... Le marquis de
Ximenes ! l'ami du grand Voltaire ! se disait-on en se précipitant
vers lui . Oui , mes enfans , a-t- il répondu
avec la plus vive émotion , c'est le vieux Ximenes qui a
voulu rendre une visite aux défenseurs de la galtéfrançaise.
Aussitôt on l'a conduit à la place d'honneur. Un
336 MERCURE DE FRANCE .
des convives a chanté un couplet charmant adressé aux
momusiens par ce vénérable patriarche de la littérature .
MM. Casimir-Ménestrier, Léopold et Adolphe, lui ont surle-
champ répondu par ce couplet improvisé :
-
Fils de Momus , quoi ! dans son temple
Ximenes paraît à nos yeux!
Qu'en lui chacun de nous contemple
Le vieil ami de nos aïeux .
Respect à cet octogénaire ,
Député du sacré vallon !
Il porte un brevet de Voltaire ,
Contre-signé par Apollon .
La note , insérée dans le dernier numéro du Mercure
, sur les écrivains attachés à cette feuille , a échappé
au rédacteur en chef. Cette note , dénuée de toate vérité,
désignait , entre autres , comme rédacteur , un homme
qui est mort il y a dix ans.
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mmmmm
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-
POÉSIE .
i
DE
LUDOVICO
OPTATO
AVITUM SOLIUM
RECUPERANTE.
REX venit ecce tibi , felix o Gallia ! carus :
Incipè festivos ducere læta dies .
Cum fidibus voces
concordent ! omnia templa
Et thure et sertis nunc redolere decet .
Post gemitus longos vobis nunc omnia rident
O cives ! nunc vos dulcia fata manent .
Vivite felices , belli furor undiquè cessat ;
Pax redit atque alacris rura paterna colit
22
338
MERCURE DE FRANCE .
Rege sub optato tandem securus arator.
Nil pecoris custos , nil ovis ipsa timet ;
Nec mater imberbi , nondùm florente javentâ ,
Ultima cum lacrymis oscula dat filio
Qui procul à patriâ , mox unà fortis et audax ,
In pugnâ se se nobilitare valet ,
Vulneraque extremâ , labens , ostendit in horâ ,
Pro patriâ , clamans , est mihi dulce mori .
Ab! si fata meæ possent satis addere vitæ,
Præsto esset semper tibiâ fidâ mihi
·Ut canerem nova Francorum miracula gentis
Quæ semper viguit regis amore sui.
Ante obitum saltem jucundo munere fungor,
Dulcia nunc celebrans otia facta mihi.
O nimiùm felix , tua cessant aspera fata ,
Gallia! Di tibi dant in Lodoïce patrem
Solemnes illis , tali pro munere grates ,
Persolve ; incipiunt aurea secla tibi .
En venit illa dies in quâ Discordia tandem ,
Dentibus infrendeus , pallida , scissa comas
Rugiet, et , nullâ bellum civile movendi
Spe remanente sibi , Tartara nigra petet .
PETRUS CHAS ,
Rhetoricæ quondam professor.
www
A UNE DAME REDEVENUE GRANDE DAME .
Oh ! combien vous étiez aimable
Dans cet heureux abaissement ,
Où vous ne songiez seulement
Qu'à vous montrer honnête , affable ,
Affectueuse à tout venant "
Qui , chez vous arrivé gaîment ,
En s'asseyant à votre table ,
Sans froid respect , sans compliment ,
Bien que servi très -sobrement ,
1
1
JANVIER 1816. 339
Trouvait le diner delectable ,
Et , dans un entretien charmant ,
De votre esprit inépuisable
Appréciant tout l'agrément ,
Quand la pendule inexorable
Le congédiait brusquement ,
Se retirait si tristement !
An faîte des grandeurs le Destin vous replace ;
Que je vous plains ! le matin et le soir
Il vous faut , hélas ! recevoir
Solliciteurs honteux dont l'aspect embarrasse ,
Gens, sous un faux dehors , venant vous décevoir,
Et femmes sans esprit et courtisans sans grâce
Qui , de vos vrais amis en usurpant la place ,
De vous importuner s'imposent le devoir.
Vos vrais amis ! pour eux désormais quel espoir !
Votre porte , à leur nom , ne s'entr'ouvre qu'à peine ;
Lorsqu'ils veulent vous voir, vous avez la migraine ;
Si vous les recevez , vous êtes à la gêne ,
Et semblez , de leurs soins vous faisant un souci ,
Dire de chacun d'eux : Que vient-il faire ici ?
Pardon cent fois de ma franchise !
Mais cet air digne , ce grand ton ,
Qu'à présent vous croyez de mise ,
Qu'est-ce au prix de cet abandon
Et de cet accueil sans façon
Qui d'une politesse exquise
Était
pour nous une leçon ?
Il n'est donc que trop véritable
Que les honneurs changent les moeurs !
Vous consacrez par des rigueurs,
Et des dédains , et des hauteurs ,
Cet axiome détestable ;
Et néanmoins souvenez- vous
340
MERCURE
DE FRANCE
.
De ces temps si tristes , si doux ,
Où , pour mieux supporter la vie ,
Vous armant de philosophie ,
Vous disiez sans cesse entre nous :
« Les titres , ce sont des chimères ;
» Les rangs , des faveurs éphémères ;
» Le hasard seal fait tout cela.
» L'amitié vive , tendre et pare ,
» Croyez-moi , tenons-nous -en là .
» C'est l'Amitié qui nous assure
» De nos jours le don viager.
» Ah ! petit cercle et vie obscure ,
>> Entretien libre et sans danger,
» Et , se poavant le ménager ,
» Amour fidèle et sans mesure ,
» Lien secret et sans rupture ,
» Voilà ce qu'il faut désirer ,
>> Ce qu'il serait doux d'espérer
» De la bonté de la Nature. »
Vous parliez ainsi . Maintenant
Autres souhaits , autre langage.
Eh bien ! sur le sable mouvant
Où d'un nom l'éclat imposant
Vous devait frayer un passage ,
Marchez sans trouble , sans orage.
Moi , je perds tout en vous perdant ,
Je le sens bien ; et cependant
Avous toujours je penscrai sans peine :
Je chérirai toujours la chaîne
Qui long-temps nous unit tous deux.
Un crépuscule nebuleux
N'empêche pas qu'on se rappelle
Que d'une aurore fraîche et belle ,
Sur un ciel pur on vit briller les feux.
M. le chevalier VIGÉE.
JANVIER 1816. 341
nummmm
ÉPITRE A ZÉLINE.
Gentille Hébé, pur don de la nature ,
Naïve encor, le coeur sans imposture :
Toi qui de plaire ignores le pouvoir,
L'art de charmer , le faux jour d'un boudoir,
Tous ces détours que l'artifice emploie ,
Et qu'à la cour le sot orgueil soudoie ;
Vaine industrie ! avec moins de savoir,
Simple Zéline , en corset de bergère ,
Par la candeur de ta grâce légère
Ta séduis mieux que ce fard du miroir.
Crois- moi , l'éclat peut briller sans richesse ;
Yeux de bergère ont aussi leur noblesse ;
Va , plus que l'or ta beauté t'en tient lieu :
Plutus n'est qu'homme où l'Amour est un dieu .
Garde- toi donc de quitter ta patrie ;
Reine des fleurs , règne sur la prairie :
Là, le Destin, par la main des Amours ,
Aime à t'orner de charmes sans atours.
Des Ris , des Jeux la troupe fortunée
Folâtre au bruit des rustiques pipeaux ;
Les noirs Soucis aux festins des hameaux
Ne versent pas la coupe empoisonnée
Qui du Plaisir obscurcit les flambeaux.
Sans perfidie, Amour blesse au village ,
De ses ardeurs y nourrit
l'agrément ,
Et de léger devient
constant et sage :
Sous la coudrette il n'est qu'un doux serment ,
Serment du coeur gardé fidèlement ,
Que nul dégoût , nul caprice n'outrage ,
Cher au printemps comme à l'hiver de l'âge ;
Lien sacré, par qui les premiers feux
En souvenir font encor des heureux.
342
MERCURE
DE
FRANCE
.
Crains , ma Zéline , un séjour moins tranquille :
Beauté n'est là qu'un attrait dérobé ,
Flétri le soir quand le masque est tombe ;
Tandis qu'aux champs , à toute heure parée
D'une fraîcheur de toi seule ignorée ,
On te proclame , au son du flageolet ,
Soeur de la rose , et nymphe en bavolet .
Rêvant à toi , dès qu'en naissant l'Aurore
Chasse la Nuit des domaines de Flore ,
Et qu'avec pompe elle ouvre au Dieu du jour
De l'Orient la barrière éclatante ;
Quand le nectar de ses baisers d'amour
Rend le parfum à la fleur languissante ,
Ravi , j'admire.... et , quoique loin de toi ,
Fille des cieux ! plein da trouble où sans cesse
De tes appas la volupté me laisse ,
Je brûle alors .... Zéline , je te voi ! ...
Je vois tes yeux , tes yeux divins comme elle ,
Orgueil des champs , arbitres des plaisirs :'
Amour est là ... tu souris , je t'appelle ,
Et tout mon coeur, embrasé de désirs ,
Vole à tes pieds jurer d'être fidèle .
Être si belle et n'avoir que quinze ans !
Trésor d'amour, pour l'amour tu dois vivre ,
Et par ses traits calculer tes amans.
Que de jaloux! si tu ne m'en délivres ,
En répondant au transport qui m'enivre !
Zéline , hélas ! pourrai -je à ta rigueur
Survivre un jour , et reprendre mon coeur !
P. SYLVAIN BLOT.
JANVIER 1816. 343
ÉNIGME .
Aux mêmes travaux condamnés ,
Par un lien de fer l'un à l'autre enchaînés ,
Deux frères parcourant une même carrière ,
Se proposant la mème fin ,
En ligne perpendiculaire ,
Arrivent à leur bat par contraire chemin.
x ;
Ce sort affreux n'est pas commun à tous;
Deux autres frères font un service plus doux
Ce sont ceux qu'en cercle l'on mène ,
Qu'horizontalement par la ville on promène ,
Et qu'on introduit sans façons
Dans toutes les bonnes maisons,
Ils y répandent l'abondance :
Leur service aussitôt reçoit sa récompense ;
Mais , pour les premiers employés ,
Ils sont, pour tout salaire , ou pendus ou noyés.
w
S........
CHARADE .
Dans mon premier se trouve consigné
Probablement le fils aîné
D'un véritable patriarche ,
Architecte de la grande arche.
Dans mon second un des départemens ,
Et dans mon tout un espace
de temps ,
Dont assez courte est la durée ,
Et dont cinquante- deux complète une année .
S .......
344
MERCURE
DE
FRANCE
.
mmmm
LOGOGRIPHE .
Me définir n'est pas facile,
Lecteur ; car plus d'un maître habile ,
Quand je parais , de moi s'occupe incontinent ,
Sans trop bien expliquer comment
J'existe et brille dans le monde .
De ces docteurs la science profonde
Se réduit ordinairement
A maint et maint raisonnement.
En 'obscrvant mon personnage ,
On
remarque dans son corsage
Un très-beau titre , un mot , un saint ,
L'écueil que le pilote craint ;
Ensuite un objet qui dans Rome ,
Ainsi que chez tout honnête homme ,
Frappant les yeux du second trait ,
Dans mon contour trois fois paraît.
On y voit deux frères encore ,
Dont l'un se montre avec l'Aurore ;
Ce qui rend un reproche amer,
Et se montre d'abord en mer ;
Un chef utile à la campagne ,
Enfin ce qu'on lit dans Montagne.
V. B. (d'Agen. )
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Étui.
Le mot de la charade est Célibataire.
Le mot du logogriphe est France , dans lequel on trouve Ane ,
Franc , Arc , Rance , Face , Cran , Car, Fa , An , Frac , Race et
Crâne .
JANVIER 1816. 345
NOUVEAU VOYAGE A TUNIS ,
Publié, en 1811 , par M. Thomas Maggill, et traduit de
l'anglais ; avec des notes par M. **** (1) .
(II . Extrait. )
Les Maures de Tunis paraissent moins jaloux de leurs
femmes que les Turcs , et ne les confient jamais à la
garde d'un eunuque . Personne ne veille sur elles , et ,
chose à remarquer, c'est que le sexe fait moins de difficulté
de se laisser voir par des chrétiens que par des
musulmans . Les dames ne sont point dans l'usage de se
couvrir d'un voile en présence de leurs esclaves ou devant
des Juifs . Quant à ces derniers , c'est au mépris
qu'ils inspirent qu'ils sont redevables de ce privilége ; car,
suivant l'opinion du pays , un Juif n'est point un
homme. A l'égard des esclaves chrétiens , c'est un autre
motifqui permet l'accès du sexe , et il ne sera peut-être
pas sans intérêt de savoir que les dames , à la faveur de
la sécurité de leurs époux , se laissent parfois succomber
à la tentation du fruit défendu , à l'attrait de la curiosité ,
ou à quelque autre besoin , que le climat , l'éducation ,
et sans doute quelque diable tentateur, rendent très-impérieux
. Il en est en Barbarie comme en France , c'està-
dire qu'il est des grâces d'état pour les maris , et que
ces derniers ne soupçonnent nullement ce qui se passe
chez eux . Pour en donner un exemple , je citerai le
trait suivant :
"
#
Un chirurgien européen , attaché au service du bey
et de sa famille , était fortement soupçonné d'une intrigue
avec une femme de ce prince ; celui-ci en fut informé
, et le délateur promit en même temps de donner
des preuves de ce crime. En effet , le lit où les amans
(1) A Paris, chez Panckoucke , libr . , rue et hôtel Serpente
346 MERCURE DE FRANCE .
avaient couché fut trouvé chaud , et les pantoufles du
chirurgien étaient encore dessous ; mais le galant avait
eu le temps de s'évader par une porte de derrière qui
communiquait avec le dehors . Dès le jour même , le bey
fit appeler le chirurgien , lui remit une bourse d'argent ,
lui signifia l'ordre de quitter ses états sans délai , parce
qu'il ne pouvait répondre désormais de sa sûreté. Quant
à la dame , il ne la punit qu'en la chassant pour jamais
de son lit. »
On conviendra sans doute que voilà un grand pas vers
Ja civilisation européenne ; et malgré ce trait de modération
, dont peu de beys seraient capables , je ne conseille
nullement aux galans de s'y fier.
Chaque pays a ses modes et ses habitudes. A Tunis
comme dans tout l'Orient , la beauté d'une femme consistant
dans l'embonpoint , les parens n'épargnent rien
pour engraisser les jeunes filles avant de les marier. La
nourriture la plus propre à produire l'effet désiré , est
une semence appelée drough , laquelle augmente aussi
considérablement le lait des nourrices , non-seulement
pour la quantité , mais encore pour la qualité. On fait
encore usage d'un mets national nommé k'sk'sou . On en
gorge tellement la future épouse , qu'il est souvent arrivé
d'en voir mourir la cuillère à la main. Parmi les autres
moyens employés pour parvenir à la plus belle rotondité,
c'est-à-dire la plus monstrueuse , le traducteur rapporte
qu'on l'a assuré que les dames mangeaient de jeunes
chiens . Comme il n'est point de terme où l'embonpoint
d'une femme doive s'arrêter, on n'en rencontre presque
point qui soient sveltes , et la plus abondamment pourvue
de graisse ne laisse pas de se surcharger de vêtemens de
toute espèce pour ajouter encore à ses prétendus appas.
Le Maure peut, à la vérité, épouser quatre femmes ;
mais en général il se contente de deux , ce qui est déjà
fort honnête ; il est juste de dire aussi qu'il leur associe
autant de concubines qu'il peut ou qu'il veut en avoir.
Le divorce étant la chose la plus facile , et ne causant
aucun scandale , pas le moindre bruit , Monsieur change
de femmes aussi souvent qu'il lui plaît. Je ne pense pas
que nos dames françaises , si aimables , voulussent voir
JANVIER 1816. 347
s'établir une pareille coutume ; mais autre pays , autres
moeurs ; et , comme le dit fort bien Candide , tout est
pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.
Un usage consacré dans l'Orient , c'est le grand respect
qu'on y témoigne pour les tombeaux . Les Turcs les ombragent
de cyprès , et les Maures les blanchissent à la
chaux ; on les voit fréquemment prier sur les tombes de
leurs proches , et l'infidèle qui oserait pénétrer dans un
cimetière serait promptement châtié de sa témérité. Les
habitans d'Alger, moins scrupuleux ou plus raisonnables ,
laissent paisiblement entrer le chrétien dans le champ
des morts ; mais il faut qu'il évite de souiller les tombeaux
, de s'arrêter trop près d'un enterrement , et d'approcher
des femmes que la dévotion , et plus souvent la
gourmandise, y attirent le vendredi.
Les arts sont totalement anéantis dans la Barbarie , et
les habitans , bien dignes de porter le nom de leur pays ,
mutilent et détruisent toutes les statues et les bas - reliefs
qu'ils peuvent découvrir ; c'est par motif de religion ,
par horreur de l'idolâtrie . Quelle affreuse croyance que
celle qui porte à de pareils travers ! aussi le gouvernenement
attache- t-il une excessive défiance à la profession
de peintre , qui la rendrait dangereuse pour celui qui
l'exercerait sans précaution.
M. Maggill prétend que la musique mauresque , tant
vocale qu'instrumentale , est du style le plus barbare , et
que le braiement d'un âne est agréable en comparaison
de leurs chants les plus doux. Le traducteur, beaucoup
plus instruit que son original , trouve la musique d'appartement
fort monotone, mais très-douce et très-expressive
; elle est ennuyeuse par les répétitions sans nombre ,
et les voix sont nasillardes . Quant à la musique militaire ,
elle produit le vacarme le plus assourdissant et le moins
mélodieux qu'on puisse entendre . Aussi dit - il qu'on
peut appliquer à ces deux genres si opposés chez les
Maures les mêmes observations que le baron de Tott a
faites sur la musique des Turcs . Il est à regretter que le
traducteur ait perdu tous les airs qu'il avait notés pendant
son séjour en Barbarie. Un seul qui lui restait, est
gravé dans l'ouvrage , et , si j'en juge d'après cet échan348
MERCURE DE FRANCE .
tillon , la musique mauresque n'est pas aussi mauvaise
que le prétend M. Maggill .
Le bey de Tunis fait seul usage d'un carrosse à quatre
roues , et conduit souvent son équipage. La voiture à
deux roues est permise aux consuls et aux naturels . Le
consul américain en avait une fort élégante , que le bey
trouva de son goût ; il l'envoya demander , en priant le
consul de s'en procurer une autre. Son Exc . s'étant
aperçue qu'un marchand de vin possédait une belle et
excellente mule , laquelle lui paraissait beaucoup trop
belle pour un homme de cette classe , s'en empara sans
autre forme , attendu que S. Exc. avait dessein d'en faire
présent à un prince. Il est difficile de pouvoir trouver
une manière plus économique pour faire des cadeaux .
En traitant le sujet , quelle nation est la plus influente
à la cour de Hamouda-Pacha , bey de Tunis , on doit
s'attendre que M. Maggill accorde tous les avantages à
son pays , et accable d'invectives souvent très- malhonnêtes
, pour ne pas dire plus , les Français et leurs agens .
Le traducteur à eu le bon esprit de supprimer les personnalités
; il est cependant juste d'avouer que les Anglais
jouissent de grands priviléges ; ils peuvent faire
leurs expéditions de tel port et sous tel pavillon qui
leur plaît , moyennant un droit de trois pour cent . Les
autres nations ne payent pas davantage , mais à la condition
que les objets qu'elles importent doivent être
expédiés de leur propre port et sous leurs propres couleurs
; autrement , le droit est de huit pour cent. Le commerce
des Anglais a pris un grand accroissement dans la
Méditerranée depuis que cette nation s'est emparée de
l'île de Malte , qui fournit presque entièrement à la consommation
de Tunis et d'Alger . Aussi est-il à présumer
que l'intérêt de l'Angleterre doit faire naître des difficultés
, et s'opposer à ce que les Français rouvrent leurs anciennes
relations avec le Levant. Après un long détail sur
les avantages et la supériorité des Anglais sur les autres
nations , M. Maggill termine par cette phrase assez remarquable
:
་་
Si l'Angleterre avait lieu de déployer l'appareil de sa
puissance en Barbarie , nulle nation ne pourrait lutter
avec elle d'influence dans ces contrées ; mais sa politique
JANVIER 18.6 . 349
semble toute différente ; elle use de grands ménagemens
envers les régences ; et , comme si elle craignait de leur
déplaire , elle se prête aveuglément à leur rendre tous les
services qu'elles lui demandent . »
Cela n'est que malheureusement trop vrai ; car
M. Maggill pouvait dire quelque chose relativement aux
humiliations que le gouvernement anglais a bien voulu
souffrir sans se plaindre . Au surplus , il n'est pas une nation
en Europe qui n'ait à se reprocher d'avoir accoutumé
les Barbaresques à des ménagemens déshonorans pour
le nom chrétien; et il faut espérer que l'Europe enfin,
dégagée de ses vieilles routines , fera un retour salutaire
en forçant les régences à quitter le brigandage dont elles
font profession .
L'auteur paraît fortement désirer que les consuls européens
envoyés en Barbarie soient revêtus d'un titre
plus imposant ; les raisons qu'il allègue en faveur de son
opinion , paraissent peu fondées. Le traducteur pense
au contraire qu'en accordant aux agens des diverses nations
un plus haut degré d'importance , « on ne ferait
qu'accroître la morgue et l'insolence de ces pirates , déjà
trop convaincus de leur supériorité, trop accoutumés aux
ménagemens qu'une mauvaise politique a toujours gardés
envers eux . » Je renvoie à l'ouvrage pour lire les
excellentes raisons du traducteur, qui fait connaître
quelques traits fort peu honorables pour le ministère anglais
. Quelquefois M. Maggill fait des concessions au
gouvernement français ; il veut bien avouer que l'Angleterre
est de tous les pays celui qui apporte le moins
d'attention dans le choix de ses agens consulaires.
«
:
Peu , très-peu de nos consuls , dit-il , sont faits pour
les emplois qui leur sont confiés . La France donne en
cela une leçon à l'Angleterre en général , ce gouvernement
cherche ses agens parmi les hommes habiles; mais
c'est trop souvent l'intérêt particulier qui préside au
choix des nôtres . » Comment, après un aveu pareil,
M. Maggill parle-t-il d'intrigues que nul agent , excepté
un consul de France , ne voudrait mettre en usage pour
soutenir son crédit ? Après s'être paré d'une grande philanthropie
, M. Maggilt veut que l'Angleterre ne nomme
350 MERCURE DE FRANCE .
aux places d'agens que des Anglais natifs, professant la
religion de l'état, et non des catholiques romains , qui ,
dit-il , achètent et vendent journellement les intérêts de
la nation . On conviendra sans doute que notre négociant
est tolérant à d'étranges conditions . Eh quoi ! opprimer
une nation toute entière ! la laisser végéter dans l'abjection
, dans la privation de tout droit politique ! et l'on
parlera de tolérance , de patriotisme et de philanthropie ?
Le traducteur répond à cette singulière morale , et compare
la tolérance de l'auteur avec celle que les Turcs accordent
aux Grecs et aux Juifs.
Le tarif des droits qui se perçoivent à Tunis sur les
marchandises introduites par les négocians anglais intéresse
sans doute les commerçans , et je renvoie à l'ouvrage
même pour s'en instruire . J'aime mieux faire
connaître les causes du déclin du commerce dans les
états de Barbarie , particulièrement de celui de Tunis ; et ,
comme ce chapitre touche de très -près nos villes méridionales
, je vais en citer les deux premiers paragraphes :
« Le commerce des états barbaresques avait été jusqu'ici
à peu près inconnu des négocians anglais ; la
France , au contraire , l'avait soigneusement cultivé ,
parce qu'il lui offrait un marché important où elle se
procurait les productions nécessaires tant à elle-même
qu'à ses voisins , et en même temps un débouché lucratif
assez considérable pour les objets de son industrie. Jusqu'à
ces derniers temps , les Français se regardaient comme
les maîtres exclusifs du commerce de la côte septentrionale
de l'Afrique , et considéraient les négocians des autres
nations comme autant d'usurpateurs de leurs droits ;
une nouvelle direction donnée à ce commerce a entraîné
pour eux la perte d'avantages dont une longue possession
leur avait donné comme la propriété exclusive .
Depuis quelques années , ce commerce est considé
rablement déchu ; mais , quoiqu'il fût autrefois beaucoup
plus étendu , plus lucratif et plus digne de l'attention
d'une puissance qu'il ne l'est de nos jours, il ne laisse
pas , malgré la réduction qu'il a subie , d'offrir encore un
champ assez vaste aux spéculations des négocians , et de
mériter particulièrement l'attention de la Grande-BreJANVIER
1816. 351
tagne dans l'état actuel des choses. Il faudrait donc mettre
tout en usage pour augmenter en Barbarie le débit de
nos manufactures , en entravant les opérations de nos
ennemis, et pour faire connaître à ce gouvernement que
l'Angleterre est plus en état de les protéger et de fournir
plus extensivement à leurs besoins que toute autre nation.
»
S'il est juste de faire observer que ce voyage fut publié
à la fin de l'année 1811 , temps où la France faisait
une guerre active à l'Angleterre , il l'est encore plus
d'avouer que voilà un emploi bien peu honorable pour
une nation qui a déclaré qu'elle ne souffrirait plus la
traite des nègres , parce que cette traite est une tache
pour les nations civilisées .
Le traducteur pense que le commerce de Tunis est
plus considérable aujourd'hui qu'il ne l'était il y a vingt
ans. L'importation des grains étant extrêmement tombée
et à peu près devenue nulle , a dû nécessairement diminuer
de beaucoup le nombre de navires qui venaient en
charger dans le port de Tunis ; mais , en revanche , le
luxe a fait de grands progrès dans le pays, et le commerce
des objets manufacturés a pris un accroissement considérable.
Quel beau sujet pour M. Azaïs, et quel supplément
il peut ajouter à son système des Compensations!
>
M. Maggill croit voir la ruine du commerce dans la
forme despotique et militaire des puissances barbaresques.
S'il a eu des raisons pour avancer un fait aussi étrange ,
on n'en manquera pas pour lui prouver le contraire ; et
la première c'est que , si l'oppression avait causé , à elle
toute seule , la ruine des relations commerciales , elle les
aurait certainement empêchées de naître . En adoptant
ses idées au sujet du despotisme , source la plus féconde
des maux de l'humanité , qu'il s'arrête un moment aux
Juifs si long-temps opprimés , avilis , et néanmoins les
plus industrieux des hommes. C'est aux persécutions
essuyées par ce peuple qu'est due l'invention admirable ,
et pourtant si simple , des lettres- de-change. Esclaves
sous les Égyptiens , les Juifs furent industrieux ; libres
sous leurs rois et sous leurs prophètes , le commerce et
l'industrie leur furent étrangers ; et ce mal ne cessa que
352 MERCURE DE.FRANCE.
lorsque les Juifs devinrent un objet d'abjection , que les
lumières et l'esprit philosophique doivent entièrement
faire disparaître. Je pourrais encore citer les Chinois qui
gémissent sous une verge de fer ; et cependant chac un
connaît leurs travaux et leurs découvertes .
Les poids , mesures et monnaies de Tunis sont ensuite
évalués entre eux et comparés avec ceux des autres pays.
Ensuite vient un long chapitre sur les exportations , avec
le degré de qualité de chacun des objets importés ; puis
on traite des caravanes que Tunis reçoit et de celles qui en
partent ; de l'époque de leur arrivée et de celle de leur départ;
des marchandises qu'elles apportent et de celles qu'elles
prennent en échange . On examine avec soin les principales
manufactures du pays , particulièrement celles
de bonnets ou calottes , étoffes de laine et maroquins.
L'ouvrage est terminé par le tableau des monopoles de la
régence et des importations qui se font à Tunis.
Je le répète , ce voyage est fort intéressant , bien
écrit , et l'on doit des éloges au traducteur pour la sade
ses observations , sur la décence , le bon ton et
l'urbanité qu'il a apportés dans ses notes , qui sont à la fois
curieuses , nobles et substantielles. On se tromperait si
l'on pensait que cet ouvrage n'est destiné qu'aux seuls
commerçans ; il intéresse au contraire les diverses classes
de la société . On y trouve quelques anecdotes piquantes ,
des rapprochemens curieux ; et la lecture en est amusante
, parce que le style en est agréable.
En terminant cet extrait , je ne puis m'empêcher de
faire une réflexion sur les orientalistes en général . Le
traducteur loue quelquefois M. Maggill sur l'orthographe
qu'il emploie dans l'écriture des mots arabes , et souvent
il la rétablit dans sa pureté ; le même traducteur, en
prévenant qu'il a résidé plus de dix années dans les
Echelles , donne les raisons pour lesquelles il écrit d'une
manière plutôt que d'une autre . Dans les Voyages d'Ali-
Bey-El-Abassy, on fait usage d'une autre orthographe.
Enfin le plus savant orientaliste de l'Europe , M. Sylvestre
de Sacy , a son système à cet égard ; et son digne confrère
, M. Langlès, en suit un autre . Pour nous, quicherchons
à nous instruire , à nous entourer d'autorités res-
1
JANVIER 1816. 358
pectables , que devons-nous penser, et quel doit être notre
embarras , en voyant des gens instruits qui ont demeuré
dans le pays , conversé avec les habitans , écrit dans leur
langue , se servir d'un autre système d'écriture que celui
employé par deux savans distingués de l'Institut , l'honneur
de leur siècle, et connus de toute l'Europe par leurs
productions ?
m
EXTRAIT D'UN PORTE-FEUILLE . —N ° . IX.
DE LA SENSIBILITÉ .
La Sensibilité est- elle une vertu , ou est -elle une faiblesse
?
Comme vertu signifie force , et que le propre de la
sensibilité est d'amollir l'âme et de la rendre susceptible
des émotions les plus tendres , il me semble qu'on ne
peut donner le même nom à deux facultés contradictoires.
D'une autre part , appellerez-vous faiblesse un
sentiment qui vous fait affronter tant de périls , surmonter
tant d'obstacles , et donne aux êtres les plus faibles
une énergie qui souvent les élève au-dessus du courage
même ?
La sensibilité , au fait , n'est en elle -même ni une vertu
, ni une faiblesse , mais une tendance du coeur à l'une
et à l'autre. Ne la confondez pas avec la pitié ; elle vaut
mieux .
Indépendamment de ce qui appartient à la pitié ,
elle fait un grand nombre de choses que la pitié ne fait
pas.
La pitié , sentiment passager, s'éteint avec la cause
qui la provoque ; ce n'est qu'un des effets de la sensibilité
, état constant , qui est moins une affection qu'une
disposition à ressentir toutes les affections .
Cette disposition s'appelle plus particulièrement sensibilité
, quand elle nous porte à des sentimens doux. Se
manifeste-t-elle plus habituellement par des sentimens
violens ; elle s'appelle irritabilité.
23
354
MERCURE DE FRANCE .
Nous demandions tout à l'heure si la sensibilité était
une vertu ou un vice. La série d'assertions que nous venons
de produire , nous a conduits peut-être à trouver la
solution de cette question . La sensibilité n'est en ellemême
ni un vice ni une vertu ; mais l'âme qu'elle possède
est également capable d'actions vertueuses et vicieuses
; cette âme est un instrument prêt à rendre
les sons que la main du hasard jugera à propos d'en
tirer.
La sensibilité mène à la rancune comme à la reconnaissance
, à la rigueur comme à l'indulgence , à la générosité
comme à la cruauté.
L'Achille d'Homère est véritablement le type de
l'homme sensible. Lisez l'Iliade , et vous verrez qu'il
réunit en lui tous ces contrastes . Tous ses sentimens sont
des passions , toutes ses passions des fureurs : son amitié
comme sa haine , qui n'est en lui qu'un excès de l'amitié
. Irritable jusqu'à la férocité , parce qu'il est sensible
jusqu'au délire , il donne , dans la rage avec laquelle il
outrage Hector, la mesure de toute la tendresse dont il
chérissait Patrocle , et la facilité avec laquelle il se laisse
apitoyer aux larmes de Priam , prouve que toutes les
affections de cette âme immodérée prenaient leur source
dans un même principe , la sensibilité .
La sensibilité et l'irritabilité peuvent habiter le même
coeur sans y produire nécessairement les effets que nous
venons de décrire . Ces deux sentimens , en se balançant,
peuvent se modifier et défendre également l'homme d'un
excès de violence et d'un excès de faiblesse ; empêcher
l'âme de monter trop haut comme de descendre trop
bas , et lui composer une vertu particulière , par laquelle
, tout en étant sensible à l'injure , elle le serait
aussi au plaisir de pardonner .
C'est de ce mélange heureux de sensibilité et d'irritabilité
que la générosité , que l'héroïsme se compose. C'est
lui que j'admire dans le pardon accordé par Lycurgue
au jeune furieux qui l'avait blessé. L'irritabilité seule
fait de la clémence une vertu . Ne pas punir l'outrage
que l'on n'a pas senti , ce n'est pas pardonner ; mais le
commun des hommes , qui juge les grands d'après les
JANVIER 1816. 355
faits plus que d'après leurs sentimens , honore également
du nom de clémence la générosité de Titus , la politique
d'Auguste , l'imbécillité de Claude, qui tous les trois ont
épargné de grands criminels par des motifs si différens.
Il y a une sensibilité physique comme une sensibilité
morale. Elles sont quelquefois si immédiatement liées
qu'on les prend l'une pour l'autre ; il est pourtant quelque
différence entre elles ; celle , par exemple , qui
existe entre l'amour physique et l'amour moral ,
entre
des sentimens et des sensations . Une certaine irritabilité
nerveuse peut avoir souvent les mêmes effets que la sensibilité
; mais, comme ce n'est pas dans le coeur que cette
affection prend sa source , ne serait- il pas à propos de lui
donner un nom particulier ; et celui de sensualité ne
caractériserait-il pas à merveille la sensibilité de tant de
dames qui ne sont rien moins que sensibles ?
La sensibilité, que les uns regardent comme l'effet d'une
organisation débile , et les autres comme la preuve d'une
organisation délicate , donne lieu à deux genres d'affectations
opposées , qui n'ont pourtant qu'une même origine
, la vanité. Tel homme sensible réellement a honte
de cette qualité , à laquelle il a cédé sans cesse , tout en
cherchant à la dissimuler sous une brusquerie apparente ;
tel autre , au contraire , dur et froid comme le marbre ,
cherche à revêtir des apparences de la sensibilité la plus
exquise son insensibilité, qui se trahit à la plus légère
occasion .
Personnages également ridicules , mais non pas également
plaisans , tous deux cependant ont été présentés
avec succès au théâtre. Goldoni a fait avec le premier
son Bourru Bienfaisant , caractère qui provoque à la
fois le rire et l'attendrissement . M. Etienne , avec le second,
a composé le philanthrope des Deux Gendres , personnage
qui excite en même temps le rire et l'indignation
. Mais remarquons , à l'appui de notre opinion ,
que , dans la première pièce , le comique tient au caractère
, et que , dans la seconde , il résulte des situations ,
artifice par lequel l'auteur de la seconde pièce a pu seul
vaincre une grande difficulté .
356 MERCURE DE FRANCE.
Peut-être , sans avoir tout le talent de Goldoni , pou
vait-on amuser les spectateurs du ridicule d'un homme
qui emploie tous ses soins à paraitre moins bon qu'il ne
l'est; mais , pour rendre plaisante l'hypocrisie de l'homme
qui cherche à se parer d'une bonté qu'il n'a pas , il fallait
un peu du génie de Molière , qui nulle part n'est aussi
fortement comique que dans la pièce où il met en scène
le plus odieux des personnages , le Tartuffe.
L'affectation d'insensibilité obtient facilement grâce ,
parce que l'erreur qui en résulterait ne porterait aucun
détriment à la société ; l'affectation contraire excitera
toujours la plus profonde indignation , parce que les
piéges les plus affreux sont trop souvent cachés sous les
illusions qu'elle produit.
Gilbert a peint de main de maître cette affectation
trop souvent alliée à la sécheresse d'âme la plus horrible .
Parlerai -je d'Iris ? Chacun la prône et l'aime :
C'est un coeur, mais un coeur... c'est l'humanité même ;
Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé
Frappe , en courant, son chien qui jappe épouvanté ,
La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes ;
Un papillon souffrant lui fait verser des larmes :
Il est vrai ; mais aussi , qu'à la mort condamné ,
Lally soit en spectacle à l'échafand traîné ,
Elle ira la première , à cette horrible fête ,
Acheter le plaisir de voir tomber sa tête .
Dancourt, d'un seul trait, présente la même affectation
avec une vérité non moins grande , mais un peu plus
gaie :
Le bac de Bezons s'est enfoncé; les femmes comme les
hommes sont tombés à l'eau. La rivière est couverte de
leurs ajustemens. Les pauvres chapeaux ! les pauvres
fontanges! s'écrie madame Argant avec l'accent de la
plus profonde sensibilité . Ce trait de Dancourt est digne
de Molière.
La mode s'empare de tout . Les vertus , les vices , lui
sont soumis comme les habits et les cabriolets . Avant la
JANVIER 1816. 357
révolution , la mode était d'être sensible ; la tristesse
dont on faisait parade faisait d'autant plus d'honneur
qu'on avait moins sujet d'en éprouver . A défaut de chagrins
réels on en cherchait de factices ; fier qu'on était
de montrer à quel point on serait à plaindre dans le
malheur , puisqu'on faisait pitié au sein du bonheur
même.
Cette disposition de l'âme , qui court toujours après co
qui lui manque , influa nécessairement sur la direction
de l'esprit. Les auteurs , semblables aux fabricans d'étoffes
, travaillent dans le goût dominant, quand ils n'ont
pas assez d'influence pour le faire changer. Ils exploiterent
, à leur profit , la sensibilité , comme ils avaient
antérieurement exploité la philosophie . De là cette abondance
de drames et de romans plus larmoyans les uns
que les autres. Mercier s'empara de la scène , Baculard
des boudoirs , et il ne fut plus permis de rire sous peine
de passer pour insensible . Rien de plaisant comme cette
mélancolie à laquelle on se condamnait par bon ton ; les
femmes sortaient du théâtre où elles avaient pleuré pour
revenir pleurer chez elles . Les émotions promises par la
lecture des Délassemens de l'Homme sensible succédaient
à celles qu'on avait éprouvées à la représentation
de la Brouette du Vinaigrier. C'était une grâce que d'avoir
les yeux rouges ; on ne se parlait que d'une voix
entrecoupée ; on ne se servait que de phrases brisées ,
dans lesquelles les soupirs marquaient les poses ; à la
gaîté si spirituelle de nos pères avait succédé la plus
maussade mélancolie , et le sot qui n'avait jamais pensé ,
avait presque partout le pas sur l'homme d'esprit qui ne
savait pas sentir.
et
On s'attendrissait sur tout ; on s'apitoyait sur les chevaux
qui nous traînent , sur la vache qui nous donne son
lait , sur la brebis qui nous cède sa toison , sur le mouton
qui figure sur nos tables , pauvre animal bouilli
rôti , cuit enfin pour les plaisirs de notre sensualité , qui
n'est pas
la sensibilité, tous les jours de tant de manieres .
Encore un peu de ce mouton , disait -on à Julie *** ;
» il est fort tendre . Il a donc été bien malheureux , »
"
358 MERCURE DE FRANCE.
répondit-elle avec un profond soupir , en présentant son
assiette une seconde fois.
Il y avait des gens assez heureux pour trouver partout
des sujets de pleurer.
Paul s'écriait : La sensibilité
A pour mon coeur un attrait invincible .
-
— Ami , répond Lucas , en vérité ,
Non moins que toi , moi je suis né sensible .
Mardi dernier, j'eus un besoin urgent
De m'attendrir ; j'allai voir l'Indigent ( 1) ,
Et j'y versai tant de pleurs que ma nièce
Crut, les voyant couler , que j'étais fou.
-
Moi j'ai pleuré , dit l'autre , tout mon sou ,
Rien qu'en lisant l'affiche de la pièce.
PONS DE VERdun .
Cette sensibilité de fabrique s'appelle aujourd'hui sensiblerie;
quoiqu'elle ne soit pas trop de mode pour le
quart d'heure , que dans un moment où nous sommes
agités par tant d'affections réelles on ne songe guère à se
parer de sentimens simulés , quelques personnes essaient
de temps en temps de la réveiller, de toucher ou de
pincer les cordes sensibles du coeur humain , et d'en tirer,
comme le dit l'auteur de Misanthropie et Repentir, des
sons douloureux.
Différente de la faculté d'ennuyer, qui est un don de
la nature , la faculté d'attrister s'acquiert par l'art :
aussi avons- nous des professeurs , des maîtres en cette
matière , qui , je ne sais pourquoi , n'est pas du nombre
de celles que l'Université fait enseigner dans ses académies
. Le plus habile d'entre eux est sans contredit ce
Monsieur que vous retrouvez à tous les spectacles , au
nombre desquels il faut compter les enterremens. Personne
n'a porté si loin que lui l'art d'attrister les choses
et de contrister les personnes ; Young près de lui n'est
(1) Drame de Mercier.
JANVIER 1816. 359
qu'un facétieux , et Jérémie qu'un bouffon . Composet-
il ? semblable à ces faiseurs de silhouettes , qui , dans
leurs découpures , ne vous offrent que du noir , il ne vous
présente que du noir dans chacune de ses productions ,
différenciées entre elles par le titre seul , et dont l'effet
n'est pas d'amuser, quoiqu'elles appartiennent à des
genres qui semblent avoir été inventés dans ce but. Il ne
connaît qu'une langue , celle du sentiment , qu'il emploie
avec un égal succès dans l'opéra-comique , dans
l'oraison funèbre et dans les contes , dont le recueil ne
fait pas plus rire que celui de ses oraisons , composées ,
non-seulement pour les occasions échues , mais pour les
occasions à échoir . Comme ce harangueur provençal ,
qui , exerçant son éloquence sur tous les cas possibles ,
avait porté la prévoyance jusqu'à rédiger la harangue
qu'il adresserait au fils du grand- turc s'il venait jamais
à faire naufrage sur les côtes de Provence , il a dans
son portefeuille les discours qu'il prononcerait sur la
tombe de chacun de ses amis , si le malheur voulait qu'il
eût le bonheur de leur survivre ; pour peu qu'on l'en
prie , il en fait la lecture par avance d'hoirie : ce qui ne
laisse pas que de lui valoir des remercîmens de la part
de ceux dont il s'est occupé ; car les vivans sont plus
reconnaissans sur cet article que les morts. Voltaire se
délassait, par des pièces fugitives et des lettres familières ,
de la fatigue que lui causaient ses grandes compositions
poétiques et philosophiques ; de même , notre homme se
délasse-t-il par des travaux moins graves , mais non pas
plus gais , de la lassitude que lui causent aussi quelquefois
ses grandes compositions funéraires. Il s'est amusé
tout récemment à revoir , à corriger , à enjoliver le texte
et les ornemens des billets d'enterrement , où les signes
habituels de la ponctuation seront remplacés par des
larmes , tantôt simples , tantôt doubles , tantôt triples ,
multipliées enfin , ad libitum , dans la proportion jugée
convenable par la douleur , comme les points d'admiration
le sont depuis quelque temps par certains auteurs,
qui ont adopté ce moyen pour apprendre au public le
juste degré d'estime dû à chaque phrase sortie de leur
plume. Au reste , la sensibilité " qui , comme les acteurs
360 MERCURE DE FRANCE.
du théâtre Feydeau en ont fait deux fois l'épreuve lors
de la mort de Grétry , ne laisse pas que d'avoir
fits , n'est pas inutile absolument à la fortune de notre
ses promoderne
Heraclite . Les divers
entrepreneurs d'inhumations
se disputent
l'acquisition de sa nouvelle formule ,
qu'il a mise sous la protection d'un brevet d'invention ,
sous la protection de la loi si terrible aux
contrefacteurs,
et dont il ne veut céder la propriété que contre une
bonne rente viagère et la promesse d'une pompe funèbre
gratuite , où lesdits billets seront prodigués , et
dans laquelle on prononcera l'éloge qu'il s'est aussi composé
; car il est de ses amis.
Après vous avoir fait le portrait moral de ce maître en
sensiblerie , faut-il vous faire son portrait physique ?
Trois mots suffisent : un grand homme , au ton cafard ,
au visage pâle , au regard doucereux et larmoyant ;
d'ailleurs , sec de la tête aux pieds , le coeur y compris .
Tel n'est pas l'homme sensible. Étranger à toute affectation
comme disposé à toute affection , il n'est habituellement
ni triste , ni gai ; mais il n'est ni triste , ni
gai , ni attendri , ni irrité à demi quand le moment de
crise est venu. Rien ne l'émeut
modérément ; je ne serais
donc pas plus étonné de vous voir scandalisé de sa
joie qu'épouvanté de sa tristesse . D'où lui vient l'une
ou l'autre ? il ne le sait pas toujours ; mais Rousseau vous
répondra pour lui : Jouet de l'air et des saisons ,
» soleil ou les brouillards , l'air couvert ou serein , règlent
sa destinée ; il est content ou triste au gré des
» vents (1 ). » Eh ! quel empire les passions n'exercentelles
pas sur cette âme qu'affectent les plus légers caprices
de
l'atmosphère ?
"
«
le
De cette sensibilité qui ne fait pas toujours le bonheur,
résultent les qualités les plus aimables du coeur et de
l'esprit.
La
sensibilité fait tout notre génie ,
(1) Nouvelle Héloïse , Lettre VI.
JANVIER 1816. 361
a dit Piron. Rien de plus vrai . C'est elle qui donne soit
la faculté d'exprimer heureusement ce qu'on a senti vivement
, soit celle d'inventer les vrais sentimens que
l'homme doit éprouver dans une situation où l'on ne s'est
jamais trouvé soi- même. C'est elle qui a dicté à Racine ,
à Voltaire , à Virgile , ces vers admirables que l'esprit
seul n'aurait pas faits .
Si nous devons à la sensibilité les ouvrages dont l'esprit
est le plus orgueilleux , nous lui devons aussi les
institutions dont l'humanité s'honore le plus , institutions
créées par la charité ou par la philanthrophie, si l'on
veut rajeunir une ancienne vertu par un sobriquet moderne.
C'est de son active sollicitude que l'on tient les
soupes économiques , l'établissement des enfans trouvés ,
et tant de fondations et d'inventions qui l'emportent encore
sur les inventions de la philanthropie de M. de Rumfort
, mais dont aucune ne peut effacer en charité la
fondation de l'hospice ouvert par le vénérable Vincent
de Paule.
DE LA FINESSE.
La finesse de l'esprit ne doit pas se confondre avec
relle du caractère. Toutes les deux cependant ont une
source commune : elles sont le résultat de cette faculté
pénétrante qui nous fait apercevoir les rapports éloignés,
les nuances légères , les fils déliés qui existent dans les
choses ou dans les pensées. Celui qui applique cette faculté
aux choses , c'est-à -dire , aux événemens de sa vie,
a la finesse de caractère , la finesse pratique . Celui qui
ne l'emploie qu'à saisir les points du contact presque invisible
qui lient plusieurs idées entre elles , a une finesse
toute spéculative : c'est celle de l'esprit.
En supposant qu'un homme ait de la finesse , peut-il
à son gré en faire un moyen de succès dans ses relations
sociales , ou simplement un jeu d'esprit , bon tout au
plus à amuser ses loisirs ? Non : l'application qu'il fera
Ze cette finesse sera déterminée par la nature de ses
362 MERCURE DE FRANCE.
organes. Il en est de la finesse du caractère et de celle
de l'esprit , comme de deux instrumens pareils , quant à
la forme , mais d'un doigté différent . Un musicien , par
une disposition particulière et inexplicable , aura plus
de facilité pour l'un que pour l'autre , et les possédera
difficilement tous les deux . Ceci explique pourquoi nous
voyons tous les jours des hommes d'un esprit très-subtil ,
se laisser facilement tromper dans les affaires les plus
simples. Ils sont virtuoses sur l'un de ces deux instrumens
; mais on les attaque avec celui dont ils ne jouent
pas .
La finesse , quelle que soit sa nature , est une qualité
précieuse , si on n'en abuse pas . Celle qui tient au caractère
peut , comme un fanal , diriger celui qui la possède
à travers les écueils de la société. Tant qu'elle n'est
que défensive elle est légitime ; il est permis d'éventer
les ruses de son ennemi ; mais l'honnête homme en pareil
cas ne récrimine point , il brise le piége qu'on lui
a tendu , et sa conduite , toujours franche , ressemble
plutôt à une prudence éclairée qu'à de la finesse.
La finesse de l'esprit n'est , pour ainsi dire , qu'un
art d'agrément. Celui qui en est doué jouit et fait jouir
les autres des acceptions nouvelles , des ellipses cachées ,
des rapprochemens heureux que son ingénieuse sagacité
lui fait apercevoir dans l'objet de ses pensées ou dans les
mots de sa langue. C'est ainsi que nous aimons à dé
couvrir , à l'aide d'un télescope , les sites éloignés que
notre faible vue ne saurait atteindre .
Mais comme il est dans notre nature d'abuser du bien
comme du mal , il est rare que ceux qui ont de la finesse
dans le caractère ou dans l'esprit ne la portent pas au-delà
des limites de la raison . Alors elle perd tous ses avanta
ges , comme ces draps que le foulon a trop pressés , et
qui , n'ayant plus de consistance , ne peuvent être d'un
bon usage.
La finesse de l'esprit , poussée trop loin , produit les
jeux de mots puérils , les antithèses forcées , comme dans
ce vers du poëme de la Madeleine, que son ridicule auteur
adresse aux femmes mondaines :
Ne rongissez -vous pas de ces pâles couleurs ?
JANVIER 1816 . 363
"
et comme dans cette lettre de Voiture , où il écrit à une
demoiselle que, s'étant embarqué sur un navire chargé
il arrivera confit , et que , si par malheur
il fait naufrage , il aura la consolation de mourir
» en eau douce . »
» de sucre ,
Cette même finesse exagérée produit encore le style
maniéré , le précieux ridicule que l'hôtel de Rambouillet
avait mis à la mode. Balzac en fournit un exemple dans
cette phrase qu'il adresse à un homme affligé : « Votre
éloquence rend votre douleur vraiment contagieuse ;
» quelle glace de Norvège et de Moscovie ne se fondrait
» pas à la chaleur de vos belles larmes ? » Molière a lancé
sur cet insipide jargon l'anathème irrésistible de la plaisanterie
; mais il n'en a pas tari la source , parce qu'elle
est dans notre impérissable amour-propre qui trop souvent
s'égare en voulant briller. Ces vaines subtilités ,
ces locutions abstruses sont la marque distinctive de l'esprit
qu'on fait , comme le naturel l'est de celui qu'on a.
La finesse est ridicule lorsqu'elle devient du galimatias
; elle est odieuse lorsqu'elle devient de la perfidie .
Cette dernière est malheureusement fort commune aujourd'hui.
La franchise était autrefois une des brillantes
qualités du Français . Elle tenait à la légèreté de ses
goûts qui le portaient à abuser de la finesse de l'esprit
plutôt que de celle du caractère ; mais la politique est
venue tout changer. Sa logique tortueuse s'est glissée
dans toutes les classes de la société , dans tous les états ,
dans tous les ménages ; et , des plus hautes combinaisons
, elle est descendue aux plus petits intérêts . Tout
le monde veut ruser.
Je sais bien que c'est au milieu des dangers que l'égoïsme
acquiert toute sa force . Je sais même qu'il est
excusable , lorsqu'il se borne à servir le besoin impérieux
que tout homme éprouve de conserver sa vie ou
ses propriétés. Mais on va plus loin : lancé sur une mer
orageuse , on n se contente pas de diriger sa barque le
plus habilement possible ; on cherche à heurter celle
du voisin , on la pousse contre le rocher, et , par une
364 MERCURE DE FRANCE.
manoeuvre offensive , on la fait échouer , si l'on peut ,
afin de profiter de ses dépouilles.
n
Cette obliquité dans la conduite de mes contemporains
est trop générale pour être contestée. Que de
gens disent tout bas ce que Lysandre disait tout haut :
C'est avoir les honneurs de la guerre que d'en avoir
» les profits , et , si la peau du lion ne suffit pas , il faut
y coudre celle du renard . C'est ainsi que nous
voyons l'homme de lettres saper sourdement la réputation
de ses rivaux ; l'homme en place regarder d'où
vient le vent , et biaiser , selon les circonstances ; celui
qui n'est rien s'intriguer de mille manières pour être
quelque chose ; un écolier quitter Virgile pour Machiavel
; le faiseur d'affaires tendre ses toiles , comme l'araignée
, pour prendre des dupes ; et le négociant , après
avoir épuisé toutes les ruses du négoce , finir , pour dernière
finesse , par une banqueroute .
Mais cette finesse transcendante est - elle donc infaillible
? Non , sans doute . On convient généralement que
peu de criminels échappent à l'oeil de la justice. Si l'astuce
était du ressort des tribunaux , et que le succès ,
au défaut de la morale , pût seul la justifier, que de coupables
qui passent pour habiles seraient atteints , et prou
veraient, par leur défaite , l'incertitude , pour ne pas
dire l'impuissance , de leur système fallacieux !
Pour s'en convaincre , il ne faut que jeter un coup
d'oeil sur le bizarre assemblage des hommes en société.
Comme autant de joueurs masqués , ils s'épient , s'attendent
, se mesurent ; et chacun d'eux, se croyant le plus
fin , ne doute pas du gain de la partie. Qu'arrive-t-il ?
C'est fort souvent le plus maladroit qui triomphe par le
seul fait de son ignorance . Tandis que ceux qui savent le
fin du jeu s'occupent à compter les chances , la fortune
est là qui , tout aveugle qu'elle est , se rit de leurs vains
calculs , et les renverse d'un coup de dé.
On ourdit des trames bien régulières , sans songer
l'irrégularité qui caractérise la marche des événemens ,
et l'on est presque toujours dupe des circonstances imprévues.
Celui qui , après avoir écouté l'exposition d'une
comédie , se vanterait d'en deviner l'intrigue , à coup

JANVIER 1816 . 365
it ,
sûr se tromperait , parce que dans le nombre prodigieux
des incidens possibles , il ne saurait prévoir ceux que
l'auteur a choisis pour former la contexture de sa pièce .
C'est ainsi que notre pénétration est chaque jour déjouée
par l'auteur souverain de la grande comédie du monde ,
où nous jouons de si petits rôles.
Les femmes passent pour avoir beaucoup de finesse
dans le caractère ; mais , en leur accordant à cet égard
tout le talent possible , je pense qu'on fait honneur à
leur politique des succès attachés au despotisme de la
beauté. Dépouillez une femme de ses charmes , que devient
sa finesse ? Embellissez celle que les grâces ont
marquée d'un sceau réprobateur , et ôtez-lui sa dissimulation
, elle régnera et enchaînera à ses pieds le plus
rusé des hommes. Je crois même que les artifices dont ce
sexe croit avoir besoin , lui sont plus désavantageux
qu'utiles . Il n'a pas plus que nous la prescience ; et , malgré
la profondeur de ses plans et son adresse à les exécuter,
le plus léger hasard suffit pour les dévoiler : alors
l'illusion est détruite ; celle que l'on avait divinisée rentre
dans la foule , et perd ce qui ne se retrouve jamais ,
l'estime et la confiance.
מ
20
"
Marivaux , dans sa jeunesse , aimait de bonne foi
» une demoiselle qui le séduisait particulièrement par
» l'accord qu'il remarquait entre sa physionomie et les
expressions tendres qu'elle lui adressait. Un jour qu'il
» la quittait , enchanté du naturel qu'elle avait mis dans
leur entretien , il rentra pour prendre quelque chose
qu'il avait oublié , et la surprit devant son miroir, étu-
» diant les mêmes attitudes qu'il avait trouvées si franches
; il l'avertit de sa présence par une plaisanterie ,
» et sortit aussi libre que s'il n'avait pas cru aimer ( 1 ).
Non-seulement la finesse n'est jamais assez complète
pour tout prévoir ; mais c'est précisément lorsqu'elle a
cette prétention qu'elle semble s'affaiblir , et qu'elle se
trahit par l'excès des précautions. C'est une arme qui ,
.
(1) Petitot , Notice sur Marivaux .
366 MERCURE DE FRANCE.
trop chargée , éclate et blesse la main qui s'en est servie.
L'usage ordinaire de la finesse , dit La Rochefoucauld ,
est la marque d'un petit esprit , et il arrive presque
toujours que celui qui s'en sert pour se couvrir en un
endroit , se découvre en un autre .
Utime a le regard équivoque . On remarque souvent sur
ses lèvres pincées une légère contraction qui ressemble à
un sourire , mais qui est l'indice d'une arrière et secrète
pensée. Il y a quelque chose de captieux dans son abord
et jusque dans le son de sa voix . Il semble craindre d'approuver
comme de contredire , et sort toujours de la
discussion par une phrase ambigue. Il parle peu ; mais
en parlant il a une double attention qui lui sert à s'observer
dans ce qu'il dit , et à ne rien perdre des mouvemens
de celui qui l'écoute. Il n'improvise pas un seul
mot , pas un seul geste . Chez lui tout est prévu , tout
est calculé , tout a un but ; une seule pensée le travaille
nuit et jour , et cette pensée est toute dans ce seul mot
réussir. Se croyant en guerre avec tout le genre humain
, sa tête , comme celle d'un général d'armée , n'est
pleine que de ruses ,
de contre-ruses ; et le cabinet de la
Grande-Bretagne ne fait pas jouer plus de ressorts qu'il
en met en oeuvre pour le succes de la plus petite affaire.
Utime , en un mot , est un homme très-fin , ou du moins
il croit l'être. Voyons ce qu'il a gagné dans l'application
de cette vaste théorie.
Les gens rusés sont aussi ambitieux , parce qu'ils se
croient en fonds pour vaincre les obstacles. Utime ne tarde
pas à éprouver, comme premier'symptôme de cette inaladie
, aujourd'hui endémique en France , une ardente
soif du pouvoir , et surtout des émolumens qui l'accompagnent
. Il lui faut une place , et il ne rêve plus qu'aux
moyens de l'obtenir. Le premier est d'écrire à Paris , et
de mettre en mouvement toutes ses connaissances . C'est
ce qu'il fait . Il accompagne ses missives de quelquesunes
des productions du pays les plus renommées . Cela
prête une grâce infinie au style épistolaire. Enfin ses
protecteurs lui mandent que le terrain est bien préparé ;
mais qu'il a un compétiteur dangereux dans Ariste , son
cousin , homme loyal et plein de mérite. Utime ne dort
T
JANVIER 1816. 367
plus . Comment écarter de la lice le seul obstacle qui
retarde sa course ? Après avoir tendu sur ce seul point
toutes les facultés de son âme , il s'écrie , comme Archimède
: Je l'ai trouvé. Sa malle est faite : il s'annonce
pour aller à la campagne , monte dans une diligence , et
le voilà à Paris. Sachant qu'Ariste est dans son département
, et qu'il est , comme lui , inconnu dans la capitale
, il imagine de prendre son nom . Ayant obtenų du
ministre une audience particulière , c'est donc sous ce
nom supposé qu'il s'y présente et réclame la place en
question . Mais voici le coup de maître. Pendant l'entretien
il laisse comme échapper de grosses balourdises ; il
déraisonne adroitement sur les attributions qui doivent
lui être confiées , et se montre de plus en plus inepte à
les remplir. Le ministre , parfaitement dupe de cette
sottise simulée , s'empresse de le congédier , en lui prodiguant
l'eau bénite de cour , mais en se promettant
bien de ne jamais placer le stupide personnage auquel il
vient de parler , c'est- à -dire , celui qui porte le nom
d'Ariste . Utime s'est aperçu de l'effet qu'a produit cette
scène ; il s'éloigne enchanté , et revient dans son département
, ne doutant pas du succès de son stratagème .
Mais quelle est sa surprise , en arrivant , de trouver son
Sosie déjà installé dans ce même emploi qu'il se croyait
si sûr d'obtenir ! Expliquons cette péripétie. Une heure
après l'entrevue d'Utime avec le ministre , on avait remis
à ce dernier un fort bon mémoire administratif , rédigé
par cet Ariste auquel Utime venait charitablement de
prêter une si forte dose d'ineptie . Ce mémoire , en exci→
tant la suspicion du ministre , devait mettre la fraude
en évidence. C'est ce qui était arrivé ; et la finesse , prise
dans ses propres filets , n'avait servi qu'à faire triompher
la franchise.
Utime abandonne la carrière administrative et cherche
à prendre sa revanche avec l'hymen . Il adresse ses
voeux à une riche héritière qui le voit d'abord d'un oeil
assez favorable . Peu à peu il gagne du terrain , et finit par
obtenir sur ses rivaux une préférence marquée. Vous
croyez que , dégoûté de la finesse , il ne confiera qu'à
l'amour ses plus chers intérêts . Point du tout ; voici
368
MERCURE
DE FRANCE
.
comme il raisonne : On paraît me distinguer ; mais rien
n'est décisif. Si je parvenais , par un coup d'éclat , a intéresser
ma belle , qui est un peu romanesque , mon
triomphe serait certain . C'est d'après cette donnée qu'il
dresse ses batteries . Il s'accoste d'un aventurier , habile
ferrailleur , et lui donne les instructions suivantes : Vous
vous trouverez tel jour dans tel café , et là vous tiendrez
contre les femmes des propos injurieux ; je prendrai léur
defense ; nous nous battrons , et vous me blesserez légèrement
au bras gauche. Moyennant quelques louis la
scène fut exécutée avec beaucoup de naturel ; et , comme
il l'avait prévu , cet acte de dévouement acheva de lui
gagner le coeur de son amante. Elle s'attendrit et consentit
à l'épouser. Le contrat allait être signé , lorsqu'on
apprit que l'homme aux injures était arrêté , et qu'il
avait tout avoué dans son interrogatoire. Utime , ainsi
dévoilé , fut trouvé beaucoup trop fin pour un époux ,
et , promptement congédié , il ne retira de cette aventure
que la honte et une petite saignée . Le cousin Ariste ,
qui avait suivi tout bonnement la ligne droite , fut encore
préféré , et eut la belle comme il avait eu la place.
Il restait une ressource à Utime : c'était l'espoir de la
succession d'un parent vieux et infirme. Il y comptait
d'autant plus qu'il l'avait toujours environné de soins ,
de complaisances , et qu'il n'avait négligé aucune des
belles inventions de son génie insidieux . Ce parent meurt,
on ouvre le testament , et on y trouve cette phrase : « Je
» voulais donner mon bien à Utime ; mais je me suis
>> aperçu des ruses qu'il a mises en usage pour devenir
mon héritier. Comme j'ai la finesse en horreur , je
» donne tout ce que je possède à Ariste , son cousin ,
» homme simple et franc. » Utime confondu vit , mais
trop tard , qu'avec moins de finesse il serait devenu riche
, qu'il remplirait un emploi honorable , et qu'il aurait
de plus une femme charmante. S'est- il corrigé ? je
l'ignore ; mais je parierais que non .
"
Il y a bien des Utimes dans le monde , c'est - à -dire ,
bien des gens qui ont , comme lui , une finesse présomptueuse
, et qui échouent , comme lui , dans leurs entreprises
pour s'être écartés du droit chemin . La franchise
JANVIER 1816.
369
3
est par cela seul qu'elle marche
directement au but
plus près de l'atteindre que celui qui se détourne pour
et
y arriver. Elle est d'ailleurs moins
entreprenantele
par
conséquent moins sujette aux
mécomptes . Si elle
succombe , ses revers n'ont rien de honteux , parce que
l'estime la suit toujours ; tandis que la piperie , comme
dit Montaigne , a une laideur
repoussante , lors même
qu'elle est heureuse.
Tout le monde connaît les belles paroles de ce sénat
romain , qui disait , Il faut
combattre de vertu , et non
pas de finesse, et qui renvoya à Pyrrhus le traître médecin
qui était venu offrir ses infâmes services. Les barbares
habitans de Ternate allaient encore plus loin ; ils
poussaient la loyauté jusqu'à instruire leurs ennemis
en
commençant la guerre , du nombre d'hommes qu'ils
allaient leur
opposer , de la qualité de leurs armes , enfin
de tous leurs moyens , offensifs et défensifs. C'est , dirat-
on , être franc jusqu'à
l'imprudence ; mais c'est l'être
aussi jusqu'à la sublimité. En résultat , les peuples trop
fiers pour être rusés sont , comme les autres , tour à
tour
vainqueurs et vaincus parla force, parce que , dans
l'ordre constant de la nature , c'est toujours la force qui
finit par
triompher.
Concluons que la finesse pratique n'est qu'un art conjectural
sujet à bien des bévues , et que ceux qui l'exercent
s'exposent , comme les mineurs ,
de leur marche souterraine. Non : la franchise n'est pas à périr victimes
la vertu des dupes , comme des
blasphémateurs ont osé
le dire. Aidée de la prudence , elle est , au contraire ,
le bouclier de l'honnête homme , et, pour ceux qui veulent
tout soumettre au calcul , elle serait encore la
meilleure des finesses.
GABRIEL DE M....
mmm
24
350
MERCURE DE FRANCE .
BEAUX -ARTS.
Luc JORDAN , dit le FA PRESTO , prépare et cause la
décadence de la peinture en Espagne.
Cet artiste , ainsi qu'on le sait , naquit à Naples
en 1632. Son père , Antoine Jordan , peintre de peu de mérite , originaire de Jaën , vivait près de Ribera , dit
l'Espagnolet , dont la réputation remplissait alors toute
l'Italie .
De très-bonne heure , Luc donna des preuves de son
penchant pour la peinture . Jamais on ne pouvait l'arracher
de l'atelier de Ribera : c'est là qu'il oubliait tous
les jeux de son enfance.
Levice-roi , qui visitait souvent le coryphée espagnol ,
témoin du goût déterminé de l'enfant , chargea Ribera
de lui donner avec intérêt les élémens de l'art .
Les intentions du vice- roi eurent un plein effet . Luc ,
sept ans , par ses compositions , remplit d'étonnement
toute la ville . Il consacra neuf années à une étude constante
, approfondie , et ne fit que des progrès.
Mais jaloux de voir, de juger les autres professeurs de l'Italie , Luc partit furtivement , et fut droit à Rome ,
où , charmé de la maniere de Pietro de Cortone , il pria
ce maître de le recevoir.
Le père de notre jeune homme le cherchait partout ,
lors qu'enfin il le trouva dans le Vatican , les crayons à
la main. Satisfait , il le conduit à Florence , Bologne
Parme et Venise , où , s'attachant particulièrement à
Paul Véronèse , Luc se propose d'en suivre désormais le
style et la couleur .
De l'exécution de ce projet le père tira deux grands
avantages les progrès inouïs de son fils , et les moyens
JANVIER 1816 . 37-
de s'enrichir par la vente des copies ( 1 ) dont il recevait
un honorable prix. Poursuivi par l'intérêt , le père disait
toujours , Luca fa presto, origine du surnom qui
resta toujours à Jordan.
A ces travaux excessifs , Jordan dut cette facilité dévorante
qui le distingue des autres professeurs ; mais ,
désirant se livrer à une étude plus tranquille et plus
conforme à ses goûts , après trois ans de résidence , il
laissa Rome une seconde fois . Ne pouvant oublier Paul
Véronèse , il revint à Venise , mais toujours accompagné
de son père , qui ne perdait jamais de vue l'argent que
lui rendaient les copies de son fils .
Jordan étudia particulièrement la couleur du Vénitien;
mais, pour s'affermir dans les contours et dans toutes
les parties du dessin , il fut à Florence. C'est là qu'il
anal ysa les travaux des Vinci , des Buonarota , des Sarto ,
et des autres grands dessinateurs . Il visita Rome encore ,
et revint enfin dans sa patrie , où il se maria et s'établit.
Comme il avait dans sa mémoire les divers styles des
différens grands maîtres qu'il venait de copier successivement,
il se mit à les contrefaire ; il prenait des toiles
vieilles , et poussait l'indélicatesse jusqu'à vendre à des
prix élevés , comme originaux , des copies du Titien , du
Tintoret , et de plusieurs autres grands artistes .
Il fut appelé à Florence en 1679 , pour peindre la
coupole de la chapelle Corsini.
Son extrême facilité lui procurait tous les ouvrages de
son pays . (2 )
La quantité de tableaux de Jordan qui venaient en
Espagne , soit par les vice-rois , soit par les premiers em-
( 1 ) On assure que , persécuté par son père , Jordan copia plus de
dix fois les Loges de Raphaël , plus de douze la bataille de Constantin
, la Galerie Farnèse , et autres ouvrages de grande composition .
(2) Un jour, les Jésuites de Naples le chargent de l'exécution d'an
Saint François-Xaxier, pour le grand-maître-autel de leur église.
Le moment de la célébration arrivait , Jordan n'avait pas com372
MERCURE DE FRANCE .
ployés qui rentraient dans la péninsule, lui donnèrent un
tel crédit , que Charles II chargea son ambassadeur à la
cour de Naples de l'engager à son service.
Notre artiste parut à Madrid en mai 1692 , accompa
gné de son fils , de son gendre et de deux élèves . Claude
Coello , peintre du roi à cette époque , en mourut de
chagrin , et ce fut pour l'art une perte réelle .
On assigna de suite à Jordan une pension de 1500
ducats ; on lui affranchit le vaisseau qui l'apportait , et
il fut nommé gentilhomme de la chambre , sans être
astreint à en faire l'exercice .
S. M. lui demanda de suite le Triomphe de Saint-
Michel , et Saint-Antoine de Padoue prêchant les Poissons
.
Il fut après à l'Escurial , pour y peindre à fresque l'escalier
principal du monastère.
Sur trois des façades de la frise , il peignit la Bataille
de Saint-Quentin , où brillent la fureur et le fracas des
armes avec une vérité transcendante.
Sur la quatrième partie de la frise , il rendit , avec une
exactitude scrupuleuse , la Cérémonie dans laquelle on
posa la première pierre de ce grand monument.
Dans la partie supérieure de la voûte , on voit au milieu
d'une gloire céleste la Sainte Trinité. Un concours
immense d'anges et de saints lui présente Charles V et
son fils Philippe II. Dans les angles , les divers intervalles
, les parties latérales , il plaça les vertus cardinales
, plusieurs figures allégoriques , les exploits de l'empereur
, et plusieurs Séraphins portant ses armoiries.
Jordan termina cet ouvrage extraordinaire en sept mois ,
temps jugé nécessaire pour en tracer seulement le
dessin.
mencé. Les révérends se présentent chez le vice-roi , et se plaignent
de l'artiste . Le vice-roi se rend chez ce dernier. Luc alors prend sa
palette , et, dans un jour et demi , finit , à la satisfaction des reli
gieux et des connaisseurs , un ouvrage pour lequel tout autre profes
seur eût employé plusieurs mois.
JANVIER 1816. 373
Cette vaste exécution obtint les suffrages
universels ,
et fit donner à notre artiste l'ordre de peindre les dix
voûtes de l'église , qui , depuis Philippe II , étaient restées
en blanc .
(La suite à un
prochain numéro. )
CORRESPONDANCE.
AU
RÉDACTEUR DU MERCURE DE FRANCE .
Permettez-moi de rectifier un fait qui me
concerno ,
dans votre dernier article sur la Faculté des Lettres de
Paris . On s'y plaint du retard
qu'éprouve
l'ouverture
de mon cours , et cette plainte ne peut être
qu'obligeante
pour moi ; mais le sentiment que j'ai de mes devoirs ne
souffre pas que je la laisse sans réponse . N'ayant été désigné
, pour suppléer M. Guizot , dans la chaire d'Histoire
moderne, que très-peu de jours avant
l'ouverture
des cours , j'ai été
nécessairement obligé de prendre du
temps pour me
préparer à des leçons aussi
importantes .
Voilà ,
monsieur, la scule cause de ces d'ais , qui ne
sauraient , sans injustice , être
impatés à un défaut de
zèle . Je crains bien que , malgré tous mes efforts , je ne
reste encore au-dessous de l'attente de mes
auditeurs ;
mais je compte sur leur
indulgence , et même sur celle
du critique , qui
m'avertit d'avance de ses intentions.
Je suis ,
monsieur , avec une parfaite
considération ,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
RAOUL-ROCHEtte .
Mardi , 16 janvier.
La politesse qui
distinguait mes énigmes , et les égards
avec lesquels j'ai traité tous les écrivains que j'ai crus
attachés à cette feuille, devaient , à défaut d'autres considérations
,
m'épargner la note qui termine le dernier
Mercure. Une légère erreur ne les rend , je pense , pas
dénuées de vérités. J'ai eu tort , je l'avoue ,
d'attribuer
un jeu d'esprit au frère de l'auteur mort il y a dix ans .
Je n'aurais pas dû m'y
tromper.
J. C. DE B.
374
MERCURE
DE FRANCE .
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Encore une chute à Feydeau , Monseigneur, et une
chute en trois actes . La Princesse Troun est une petite
paysanne nommée Jeannette , que le neveu d'un baron
de Fierendorf , espèce de Demasure , très-engoué de sa
noblesse, a épousée secrètement . Cette Jeannette est présentée
sous le titre de comtesse chez le baron , qui lui
soupçonne deux ou trois quartiers de noblesse plus qu'il
n'a lui-même , et par conséquent l'accueille avec la plus
grande distinction , quoiqu'il sache qu'elle n'a aucune
fortune.
Le prince et toute sa cour , chassant dans les environs
du château du baron , vient présenter ses hommages à
une comtesse dont il prétend n'avoir jamais entendu parler
. On lui dit qu'elle descend d'une des premieres maisons
de la Souabe ; mais une dame de la suite du prince
connaît parfaitement toute la noblesse de la Souabe, et jure
qu'elle ignorait qu'il y eût des Troum dans cette province.
Une fermière , tante de Jeannette , et un niais
qui devait l'épouser, descendent au château de Fierendorf,
dans l'espoir de voir la petite fille , dont l'embarras
redouble. Le prince doit donner un bal ; il envoie inviter
la comtesse , et la tante qu'il reconnaît pour une femme
qui lui sauva la vie il y a quinze ans . A cette reconnaissance,
le public, qui avait ri jusqu'alors , s'est fâché sérieusement
, et les acteurs ont terminé la pièce en pantomime.
Des amis de l'auteur l'ont servi assez mal pour demander
qu'il fût nommé : ils avaient dit tout haut que
c'était celui qui avait fait une petite bluette intitulée
Chambre à coucher, et qu'on avait représentée la veille ,
et la fameuse pièce d'Une Nuit de la Garde nationale
nuit qui a fait , comme on disait , les beaux jours du
Vaudeville . Ce jeune homme , qui ne manque ni d'esprit
ni de gaîté , n'a pas encore assez réfléchi sur la comédie.
Il ignore absolument l'art de lier des scènes entre elles ;
JANVIER 1816.
375
il travaille sans plan , et croit de bonne foi qu'un dialogue
spirituel suffit pour composer un opéra comique.
Il faut une action ,
De l'intérêt , du comique , une fable ,
Pour consommer cet oeuvre du démon .
Si l'auteur de la Princesse Troun n'y prend pas garde,
il court risque , en fait de littérature dramatique , de
n'être toute sa vie qu'un copiste , qui se traîne sur les
pas de mille auteurs médiocres , qu'on appelle communément
des scribes .
On doit cependant le féliciter du choix de son compositeur
de musique. M. Guenée est un homme de talent.
A quelques longueurs près , sa partition a fait plaisir ; on
a remarqué plusieurs morceaux qui sont d'une bonne
facture .
Le théâtre Feydeau , Monseigneur , a cependant bien
besoin de se relever . Les nouveautés y sont rares et n'y
prospèrent pas depuis long-temps . Messieurs les sociétaires
de l'Opéra-Comique imitent la paresse de leurs
confrères messieurs les sociétaires de la Comédie Française
; mais ils ne songent pas qu'il y a encore parmi ces
derniers des hommes à talent qui savent exploiter l'ancien
répertoire. A défaut de nouvelles pièces , on a essayé
dernièrement de reprendre Camille , ou le Souterrain
chef-d'oeuvre de Dalayrac , et le rôle important d'Alberti
a été rempli par Huet . Gavaudan , qui assistait à cette
représentation , et qu'on a expulsé de ce théâtre , malheureusement
pour le public , a dû bien rire du jeu de
son successeur . Excepté Martin et quelques chanteuses ,
la troupe de l'Opéra-Comique est la plus pauvre en talens
qui existe aujourd'hui en France. Madame Gavaudan
n'en fait , pour ainsi dire, plus partie ; car on ne la
voit plus jouer que très-rarement .
Mademoiselle Georges vient de s'essayer avec succès
dans les beaux rôles de mademoiselle Raucourt. Léontine
d'Héraclius nous fait espérer de revoir bientôt Cléopâtre
de Rodogune , et Médée. « Le poëme d'Héraclius , dit
Corneille , est si embarrassé qu'il demande une mer376
MERCURE DE FRANCE .
veilleuse attention . J'ai vu de fort bons esprits , et des
personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce
que sa représentation fatiguait autant l'esprit qu'une
étude sérieuse. » L'obscurité et la complication du premier
acte de cette pièce est reconnue de tous les critiques
. Despréaux l'appelait un logogriphe ; mais on a
poussé la plaisanterie trop loin lorsqu'on a prétendu que
Corneille , assistant à la reprise de cet ouvrage, quelques
années après qu'il l'eut composé , n'y entendit rien luimême.
Voltaire a cherché à prouver que Calderon de la Barca ,
dans un drame intitulé : En esta vida todo es verdad y
todo mentira , avait fourni à Corneille les principales
scènes de son Héraclius . Certes l'Héraclius espagnol est
un roman moins vraisemblable que tous les contes des
Mille et Une Nuits , et rempli de tout ce qu'une imagination
effrénée peut concevoir de plus absurde ; mais il
renferme aussi des traits sublimes . Calderon , qui avait
plus d'un trait de ressemblance avec Shakespeare , est
fécond en anachronismes ; il suppose une reine de Sicile
du temps de Phocas , un duc de Calabre , des fiefs de
l'empire ; il va même jusqu'à faire tirer du canon à une
époque où assurément la poudre n'était pas encore inventée
. Ceci vaut l'érudition de ce peintre qui faisait
garder saint Pierre par des soldats armés de fusils , et
avait placé sur le premier plan de son tableau un corps
de garde où l'on jouait aux cartes et où l'on fumait.
Calderon n'aurait pu imiter la tragédie de Corneille ,
puisqu'il ne savait pas même le français . Corneille , au
contraire , avait déjà emprunté aux Espagnols le sujet du
Cidt celui du Menteur. Il est vrai qu'il ne parle pas
de Calderon dans son examen ; mais on y remarque cette
phrase : Heraclius est un original dont il s'est fait depuis
de belles copies . Comme le dit très -bien Voltaire , il
entendait par-là toutes nos pièces d'intrigues où les héros
sont méconnus. S'il avait eu Calderon en vue , n'auraitil
pas écrit que les Espagnols commençaient enfin à imiter
les Français , et leur faisaient le même honneur qu'ils
en avaient reçu ? Aurait-il surtout appelé l'Héraclius de
Calderon une belle copie?
JANVIER 1816. 377
Sous le rapport de la versification , la tragédie d'Héraclius
est une de celles que Corneille a le moins soignées .
Elle a plus de succès à la représentation qu'à la lecture.
Les nombreux événemens dont l'intrigue est chargée
produisent des situations qu'on ne peut suivre avec plaisir
qu'au théâtre. Il faut même voir jouer cette pièce
plusieurs fois pour en remarquer toutes les beautés , qui
doivent nécessairement échapper au spectateur à une
première représentation .
Plusieurs vers , qui font allusion aux circonstances actuelles
, ont été saisis avec transport par un public français
:
Tyran, descends du trône , et fais place à ton maître ;
Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils !
Michelot-Marcian et Lafont -Héraclius ont été trèsapplaudis
dans leurs rôles. Saint- Prix et mademoiselle
Duchesnois ont soutenu leur réputation . Lacave et mademoiselle
Rose-Dupuis se sont surpassés en froideur et
en nullité. Ils se considerent sans doute comme les ombres
d'un tableau , et croiraient faire tort aux principaux
personnages s'ils ne se sacrifiaient pas pour les faire
ressortir davantage . Qu'on dise encore qu'il y a au
Théâtre-Français des acteurs qui ont de l'amour-propre !
NOUVELLES
mmmm
De la Cour, Paris et les Départemens .
Les feuilles quotidiennes instruisent bien mieux qu'un
journal périodique le public qui s'occupe de politique , et
chacune , selon son esprit , laisse entrevoir, quoique sous
un voile épais , les dispositions des gouvernans et la conduite
des gouvernés . Les passions semblent s'éteindre ; le
calme revient après une tourmente qui dure depuis bien
des années , et , grâces à l'expérience , la crainte même
aura bientôt cessé . Les peuples sont instruits , les rois
tendent tous à faire leur bonheur. Dès-lors , l'Europe ,
378 MERCURE DE FRANCE .
après vingt- cinq ans de troubles et de discordes , va
trouver cette paix générale après laquelle elle soupire , et
qu'elle doit obtenir après avoir fait tant de sacrifices.
Tous les yeux des politiques semblent se tourner avec intérêt
vers la France ; son sort intéresse ses voisins , elle a
une influence incontestable sur le globe . Espérons donc
tout du gouvernement établi , et des bonnes intentions
de Louis XVIII. Déjà une loi inspirée par la clémence
vient d'être rendue . Les chambres l'ont discutée ; elle
vient d'obtenir leur adoption . Nous l'offrons en entier à
nos lecteurs .
Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre
,
A tous ceux qui ces présentes verront , salut :
Nous avons proposé , les chambres ont adopté , nous
avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1. Amnistie pleine et entière est accordée à tous
ceux qui, directement ou indirectement , ont pris part à
la rébellion et à l'usurpation de Napoléon Bonaparte ,
sauf les exceptions ci -après .
2. L'ordonnance du 24 juillet continuera à être exécutée
à l'égard des individus compris dans l'article 1º .
de cette ordonnance.
3. Le roi pourra , dans l'espace de deux mois, à dater
de la promulgation de la présente loi , éloigner de la
France ceux des individus compris dans l'article 2 de ladite
ordonnance qu'il y maintiendra , et qui n'auront
pas été traduits devant les tribunaux ; et, dans ce cas ,
ils sortiront de France dans le délai qui leur sera fixé, et
n'y rentreront pas , sans l'autorisation expresse de S. M.;
le tout sous peine de déportation.
Le roi pourra pareillement les priver de tous biens et
pensions à eux concédés à titre gratuit .
4. Les ascendans et descendans de Napoléon Bonaparte ,
ses oncles et ses tantes , ses neveux et ses nièces , ses
frères , leurs femmes et leurs descendans , ses soeurs et
leurs maris , sont exclus du royaume à perpétuité , et
sont tenus d'en sortir dans le délai d'un mois , sous la
peine portée par l'article gr du code pénal .
Ils ne pourront y jouir d'aucun droit civil , y posséder
JANVIER 1816. 379

༥,
aucun bien , titre , pensions à eux accordés à titre gratuit
; et ils seront tenus de vendre dans le délai de six
mois , les biens de toute nature qu'ils possédaient à titre
onéreux .
5. La présente amnistie n'est pas applicable aux personnes
contre lesquelles ont été dirigées des poursuites
ou sont intervenus des jugemens avant la promulgation
de la présente loi ; les poursuites seront continuées , et
les jugemens seront exécutés conformément aux lois .
6. Ne sont point compris dans la présente amnistie les
crimes ou délits contre les particuliers, à quelque époque
qu'ils aient été commis ; les personnes qui s'en seraient
rendues coupables pourront être poursuivies conformément
aux lois.
7. Ceux des régicides qui , au mépris d'une clémence
presque sans bornes , ont voté pour l'acte additionnel ou
accepté des fonctions ou emplois de l'usurpateur , et qui
par-là se sont déclarés ennemis irréconciliables de la
France et du gouvernement légitime , sont exclus à pérpétuité
du royaume , et sont tenus d'en sortir dans le
délai d'un mois , sous la peine portée par l'article 33 du
code pénal ; ils ne pourront y jouir d'aucun droit civil,
y posséder aucuns biens , titres ni pensions à eux concédés
à titre gratuit.
La présente loi , discutée , délibérée et adoptée par la
chambre des pairs et par celle des députés , et sanctionnée
par nous cejourd'hui , sera exécutée comme loi de
l'état ; voulons en conséquence qu'elle soit gardée et observée
dans tout notre royaume , terres et pays de notre
obéissance .
Si donnons en mandement à nos cours et tribunaux ,
préfets , corps administratifs et tous autres , que les présentes
ils gardent et maintiennent , fassent garder, observer
et maintenir, et , pour les rendre plus notoires , ils
les fassent publier et enregistrer partout où besoin sera :
car tel est notre plaisir ; et , afin que ce soit chose ferme
et stable à toujours , nous y avons fait mettre notre scel .
Donné à Paris , au château des Tuileries , le 12 ° . jour
du mois de janvier de l'an de grâce 1816 , et de notre
règne le vingt et unième . Signé Louis.
380 MERCURE DE FRANCE.
1
Le même jour , il a été publié une ordonnance du
roi , qui pourvoit aux emplois de gouverneurs qui se
trouvent disponibles :
re. Division mil . Le maréchal Pérignon.
2 .
3º.
4 .
5€.
6 .
7°.
8e.
9º.
10º.
II .
12 .
13e.
14 .
15 .
16º .
17 ° .
18€.
19º.
20º.
21º.
22 .
Le duc de Damas Crux.
Le maréchal duc de Reggio.
Le comte d'Escars.
Le maréchal comte Gouvion St.-Cyr .
Le comte Étienne de Durfort.
Le maréchal comte Jourdan .
Le comte Maison .
Le comte de Puységur.
Le comte d'Autichamp.
Le duc de Grammont.
Le comte de Béthisy.
Le comte de Vioménil.
Le duc de Feltre .
Le maréchal duc de Trévise.
Le maréchal duc de Bellune.
Le comte Charles de Damas.
Le comte Roger de Damas.
Le marquis de Lagrange.
Le maréchal duc de Tarente.
Le comte Dupont.
Le général Willot.
-S . A. R. Madame , duchesse d'Angoulême , a daigné
accorder, le jeudi 11 janvier, une audience aux dames
composant le comité administratif de la société maternelle
. Madame a adressé les paroles les plus encourageantes
à ces dames pour soutenir et animer leur zèle à
soulager les pauvres . Il a été envoyé, pour l'année 1816,
plusieurs souscriptions qui sont adressées à M. Grivel,
trésorier honoraire , rue Coq-Héron , nº . 5. Dans cette
liste , qui a produit un total de 2500 fr. , S. A. madame
la duchesse douairière d'Orléans a offert la somme de
600 francs.
-S. A. R. Mgr . duc d'Angoulême est arrivé le 15
janvier, à quatre heures , à Paris , après avoir fait un
tres-long séjour dans les provinces du Midi.
LI.. AA . RR . Monsieur et Mgr . le duc de Berry ont
JANVIER 1816. 381
passé en revue , le 14 , dans la cour des Tuileries , deux
légions de la garde naitonale de Paris , un régiment d'infanterie
, et deux détachemens de cavalerie de la garde
royale.
Le roi vient d'accorder à M. Alexandre Duval ,
membre de l'Institut , et ancien directeur de l'Odéon ,
une pension de 2000 fr.
-
— M. le duc de Coigny , pair de France , vient d'être
nommé gouverneur des Invalides.
M. le marquis d'Osmond , nommé ambassadeur de
France en Angleterre , s'est embarqué à Douvres .
- Le tribunal de première instance a prononcé
son jugement dans l'affaire de Revel , que la honte
a empêché d'assister à l'audience . Sa demande en nullité
de divorce a été rejetée ; son libelle infâme a été
supprimé comme contenant des imputations injurieuses
et calomnieuses ; il lui a été fait défense d'en faire imprimer
ou publier de pareils à l'avenir , et il a été condamné
aux dépens.
-Le lieutenant- général comte de Bourmont , ancien
chef vendéen , s'est rendu à la caserne de l'Ave Maria ,
pour faire prêter serment au 6. régiment de la garde
royale .
On assure que trois officiers anglais , accusés d'avoir
favorisé l'évasion du comte Lavalette , sont arrêtés et
traduits devant les tribunaux. Leurs noms sont şir Robert
Wilson , sir Michel Bruce et sir Hutchinson .
-M. Alphonse Leroy, l'un des médecins les plus distingués
de la capitale, a été assassiné cette nuit. Son domestique,
étant accouru pour le secourir , a reçu plusieurs
coups de couteau- ; M. Alphonse Leroy est mort ce matin
des suites de ses blessures . On croit que son assassin est
un domestique qu'il avait renvoyé depuis peu de
temps. Ce monstre s'est , dit- on , introduit pendant la
nuit dans la chambre de son ancien maître qui dormait
profondément , et lui a plongé un couteau dans le coeur .
Perpignan. Le préfet de cette ville écrit aux souspréfets
, maires et autres fonctionnaires , pour faire arrêter
sur-le-champ tout individu qui serait trouvé porteur
de passe-ports anglais à la date du 16 novembre dernier
sous les noms de John James et de James Williams .
382 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES ÉTRANGÈRES .
RUSSIE . Pétersbourg. L'empereur est arrivé le 13 å
onze heures du soir . S. M. est descendue de voiture à
l'église de Casan , et , après y avoir fait sa prière , elle
s'est rendue au palais d'hiver, au milieu des cris de joie
et des acclamations d'un peuple nombreux qui l'avait
attendue à l'église.
Le lendemain , une salve d'artillerie de 101 coups de
canon a annoncé aux habitans de cette capitale la paix
générale qui a été signée à Paris le 20 no ve mbre.
-- ALLEMAGNE, Vienne . Les différens démêlés entre les
cours de Vienne et de Munich paraissent assez curieux ;
mais il y a toute raison d'espérer qu'ils seront terminés à
l'amiable par la médiation des grandes puissances .
- Il paraît que l'ordre de la Couronne de Fer sera
confirmé. Le cordon sera , dit- on , liseré d'un rouge
écarlate , au lieu d'un jaune - aurore.
-On parle beaucoup à Vienne des discussions sérieuses
qn'éprouvera le sort définitif des ducs de Parme
et Plaisance.
ITALIE . Ancone. La route de la Spezia est totalement
détruite. Ainsi , en un an , a péri l'ouvrage de cinq; et six
millions de travaux ne laissent pour vestiges que des
précipices et des abîmes ouverts sur des terrains mobiles.
La garnison d'Alexandrie a été portée récemment
de 2000 à 10,000 hommes de troupes autrichiennes .
-
Naples. Le roi vient de conférer au prince Metternich
une dotation à l'instar de celle dont a été gratifié
le prince Talleyrand.
Les cent individus qui , venus de la Corse avec Murat
, avaient été convaincus d'être descendus à main armée
dans le royaume , ont obtenu leur grâce . Un bâtiment
a été frété , aux frais du roi , pour les transporter en
Corse. On les a pourvus de tout ce qui pouvait leur être
nécessaire jusqu'à leur arrivée dans leur patrie .
2
JANVIER 1816. 383
CHRONIQUE DE PARIS.
Un plaisant disait , il y a quelques jours : « Je reviens
de Londres : la drôle de ville ! il n'y a de vraiment
anglais que les ministres ; il n'y a de fruits mûrs que les
pommes cuites ; de gens gais que les ivrognes ; de gibier
que le beef-tech ; et le soleil de Londres est moins chaud
que la lune de Naples.

Les Trapistes sont rétablis à deux lieues de Laval ,
grâce au baron de Géramb . Le mot de ralliement entre
deux Trapistes est : Ilfaut mourir, frère ; à quoi répond
l'autre Frère, ilfaut mourir. Le refrain des joyeux convives
des soupers de Momus : Ilfaut boire , est beaucoup
plus gai.
-
:
Les Jésuites , tels qu'ils ont été dans l'ordre politique
, religieux et moral; tel est le titre d'un ouvrage
publié depuis peu . Parler des Jésuites sous le rapport politique
et religieux, à la bonne heure ; mais sous le rapport
moral !
-Grande découverte ! M. Martainville trouve que « les
» honteux excès du libertinage , les fangeuses habitudes
» de la crapule ne peuvent pas éteindre dans le coeur des
» femmes la sensibilité , le plus doux , le plus noble attri-
>> but de leur sexe . » N'est- ce pas là de la morale fangeuse
?
On commence à sentir maintenant plus que jamais
la nécessité d'une croisade pour aller combattre ces Barbares
, ces infidèles , qui désolent le commerce du globe ,
et troublent , par une infâme politique , le bon ordre
établi . Tous les yeux sont tournés vers Sydney Smith et
le gouvernement anglais . Les politiques profonds , habitués
à calculer les chances et les probabilités , ne savent
encore à qui donner les trois pachalichs et les trois
queues pour remplacer les beys d'Alger, de Tunis et de
Tanger.
384
MERCURE DE FRANCE.
-Le Géant Vert n'est plus ; il s'est mordu en prononçant
son nom , et son propre venin l'a étouffé.
-
Requiescat in..... luto .
La Chronique dit qu'un certain vieillard se trouve
sur les dents ( il n'en a plus que deux , l'une contre le
Journalde Paris, et l'autre contre le Journal des Débats ),
et qu'il n'a plus de quoi mordre , depuis que le Patagon
vert est défunt . L'Opéra devrait donner , au bénéfice de
ce vieillard , une représentation du Triomphe de Trajan.
Toutes les personnes qui ont voyagé savent que,
lorsqu'un vaisseau se trouve en calme plat , les navigateurs
disent que les vents sont u conseil. On épie alors
avec soin les points noirs qui paraissent dans l'horizon ;
des
gageures se font sur les trente-deux rumbs de la
boussole , et souvent c'est du côté qu'on s'y attendait le
moins qu'arrive le fils d'Éole. Qui aurait dit à l'Odéon ,
il y a quelque temps : le vent de la prospérité viendra pour
toi du côté de la rue de Richelieu ? Felix qui potiut .....
Un vaisseau anglais a essayé de mouiller à l'ile
Sainte-Hélène. Les batteries du fort ont fait feu sur lui.
Le gouverneur de l'île serait-il en guerre avec la Grande-
Bretagne ?
--
L'Angleterre a aussi un Mont-de-Piété : on y dépose
depuis quelque temps , à très-vil prix , les objets les
plus précieux de l'industrie et de la gloire nationales.
-Un journal nous apprend ingénument que mademoiselle
Mars , demandée dernièrement après le spectacle
pour recevoir du public de Rouen les justes marques de
sa reconnaissance, semblable à la modeste violette , s'est
dérobée à ce triomphe.
- L'Institut et les poissardes n'ont point été admis à
présenter leurshommages au roi le jour de la nouvelle année
. Voilà deux discours perdus pour l'éloquence …….. de
circonstance .
De l'imprimerie de FAIN , rue de Racine , place de
l'Odéon , n°. 4.
MERCURE
DE
FRANCE.
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année.
que du 1. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de On ne peut souscrire
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres, gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à
l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n ° . 3o .
POÉSIE .
A MES FOYERS .
Vallons délicieux que l'Eure fertilise ,
Vous qui sur vos gazons retenez mon Élise ,
Quand, loin d'elle enchaîné par un triste destin ,
Je coule mes beaux jours dans un ennui sans fin ;
Coteaux , rians bosquets , solitude champêtre ,
Vons reverrai - je encor, champs où j'ai reçu l'être ?
Sur vos bords que ma muse a chantés tant de fois ,
Ferai -je ouïr encor les accens de ma voix ?
Dois- je encor , reprenant mes courses matinales ,
Parcourir vos sentiers , vos verdoyans dédales ;
"
25
386
MERCURE DE FRANCE .
Et sur l'heureux rivage où j'ai connu l'amour,
Le soir , me délasser des fatigues du jour ?
J'espérais qu'au printemps , abandonnant la ville ,
Je salûrais encor le maternel asile ;
essaim
"
Que loin d'un vain tumulte et du bruyant
Des plaisirs que Paris renferme dans son sein ,
Je pourrais embrasser l'amante qui m'est chère !
Je m'en étais flatté ; mais la farouche guerre ,
Ce fléau destructeur qui suit les conquérans
La guerre , le plaisir, le bonheur des tyrans ,
A bientôt détrompé ma plus douce espérance !
Loin de me réjouir , j'ai pleuré sur la France ,
J'ai pleuré ses enfans , trop long-temps égarés ,
Au milieu des combats par le fer dévorés....
Hélas ! qu'eussé -je vu dans ces belles contrées ?
Des parens consternés , des mères éplorées ,
Pressant contre leur sein , serrant entre leurs bras
Des enfans qu'un tyran conduisait au trépas ;
D'honnêtes laboureurs , isolés dans leurs terres ,
Gémissant sous le poids des impôts arbitraires ;
Des magistrats... Mais, quoi ! réveillant nos douleurs ,
Vais-je de la satire emprunter les couleurs?
Oh ! non .... ce genre affreux j'ai su me l'interdire ,
Et n'ai jamais senti le besoin de médire :
Je me tais là - dessus , et , toujours bon Français ,
Pour le bonheur public je forme des souhaits .
Ah ! ne poursuivons plus , insensés que nous sommes ,
La gloire qui s'achète au prix du sang des hommes !
A de moindres honneurs sachons borner nos voeux :
Soyons un peu moins grands , mais soyons plus heureux.
Enfin , un ciel plus doux succède à la tempête !
De la Discorde impie, au crime toujours prête ,
Les flambeaux ont cessé d'embraser l'univers ,
Et ses accens de mort n'agitent plus les airs.
1
JANVIER 1 16.
La paix , la douce paix , mère de l'abondance ,
Pour ne la plus quitter, revient charmer la France ;
Partout renaît le calme , et mes concitoyens
De la fraternité resserrent les liens.
Puissions-nous désormais , à l'abri des orages ,
Sans courir les hasards , sans chercher les naufrages ,
D'un bienfaisant repos savourant les douceurs ,
Nous livrer tout entiers aux arts réparateurs !
C'est être heureux déjà que de vivre tranquilles.
Oui , je vous reverrai , coteaux , vallons fertiles ,
Oui , sous vos ciatres verts , forêts que je chéris ,
J'irai, je chanterai les amours et les ris.
Je dirai , célébrant vos sites romantiques ,
De l'heureux villageois les vertus domestiques ;
Et du soleil brûlant défiant les rayons ,
Un Delille à la main , couché sur vos gazons ,
Ces gazons qu'a foulés une amante fidèle ,
J'oserai méditer la nature éternelle.
Eh! que n'inspire pas votre aspect séduisant , *
Beaux lieux? ... votre silence est toujours éloquent.
L'imagination , cette brillante fée ,
Par mille objets divers tour à tour échauffée ,
De la voûte étoilée osant percer l'azur,
S'anime et s'embellit à l'éclat d'un ciel pur.
C'est aux champs que la mienne, icí trop timorée ,
Aux rayons d'un beau jour mollement épurée ,
S'élance , et plus féconde en son rapide essor,
Aime à me prodiguer son précieux trésor :
387
C'est aux champs que, plus libre et sentant mieux son âme,
Le poëte , cédant au beau feu qui l'enflamme ,
Se plaît à cadencer ces vers harmonieux ,
Formés pour les héros , les belles ou les dieux.
Rarement les grandeurs inspirent le génie.
On ne vit point jadis le cygne d'Ausonie ,
388 MERCURE DE FRANCE .
*
Pour chanter les combats , les bergers et les arts ,
Chercher l'ombrage altier du palais des Césars.
C'est aux champs qu'il peignit Didon abandonnée ,
Appelant , accusant , pleurant l'ingrat Ènée ,
Et , dans les noirs accès de son dépit jaloux ,
Priant les justes dieux de servir son courroux.
Tibur a retenti des doux accens d'Horace :
Unissant dans ses vers la noblesse à la grâce ,
C'est à l'ombre des bois , loin de Rome et des cours ,
Que le galant Ovide a chanté les amours.
N'a-t-on pas vu chez nous le rival des Corneilles
D'Alzire et de Mérope enfantant les merveilles ,
Voltaire , dans Ferney par ses chants illustré ,
Vivre long-temps heureux, mais jamais ignore?
De l'amitié des rois le sage se defie.
L'immortel défenseur de la philosophie,
Rousseau , ce noble ami de l'austère vertu ,
Lui , que l'adversité n'a jamais abattu ,
Coula des jours sereins au sein d'Ermenonville :
Et l'agreste séjour de Collin- d'Harleville ,
Mévoisins , qu'Andrieux et Ducis ont chanté ,
Qui du premier souvent ranima la santé...
Dans un travail pénible à Paris consumée ,
Aux vers qu'il inspira devra sa renommée .
Oui , de Phebus toujours les jeunes nourrissons
Ont aimé les coteaux , ont chéri les vallons ;
"
14
De tout temps le poëte , ami des verts fenillages ,
Des bosquets parfumés a cherché les ombrages ,
4
Et, détachant son luth long- temps abandonné ,
A chanté da printemps le retour fortuné. J
Toi donc , qui loin des bords que baigne le Permesse ,
Suis de l'amour des vers l'amorce enchanteresse; 1
Qui , dans un noir réduit méditant des saccès ,
Modules pesamment d'insipides essais , ... Ju
Si les champs à ton coeur n'offrent rien qui l'inspire ,
Tes efforts seraient vains , tu peux briser ta lyre..
A. M:
JANVIER 1816.
www
389
LE 21 JANVIER.
Cur omnium fit culpa paucorum scelus ? 'T
...
SÉNEQ, le tragiq.
Naguère , dans ce jour, des brigands novateurs
Sur le saint roi Louis déchaînaient leurs fureurs.
Ces monstres , à l'aspect de sa verta sublime ,
Étaient épouvantés ; sa verta fat un crime.
Devant les factieux , ivres de leurs succès ,
Tout était criminel , excepté les forfaits .
Jour d'horreur, jour de sang ! Ah ! si de notre histoire
On pouvait effacer ta fatale mémoire !
Riche d'adversité , notre prince pieux
Mourut sur l'échafaud pour vivre dans les cieux.
Que de pleurs ! de regrets ! de prières ardentes ! ...
Si l'on pouvait revoir les scènes déchirantes
Dont il fallait voiler les sublimes tableaux ,
Joan
On neconfondrait plus la France et ses bourreaux !.
J'en atteste tous ceux que le ciel plus propice
Laisse encor subsister de nos temps d'injustice :
Comme on pleure un bon père , on pleura le bon roi.
Hélas ! on pressentait , saisi d'an sombre effroi ,
Les malheurs inouïs préparés à la France....
Ces malheurs sont passés : aux chants de délivrance
Nous mêlons aujourd'hui publiquement nos pleurs ;
La douleur et la joié ont partagé les coeurs ;
A la ville , an hameau , les cloches funéraires
Appellent les Français redevenus des frères.
Sanctuaire de Dieu, temple , agrandissez-vous ! '
Navrés de souvenirs , les Français à genoux ,
Désavouent bantement l'andace sanguinaire
Qui les priva d'an roi', d'an Bourbon et d'an père.
La France est innocente aux yeux de l'univers :
Quel pays n'enfanta quelques enfans pervers ?
390
MERCURE DE FRANCE .
Ainsi que nous voyons la nature effrénée
Produire un monstre.... et rester consternée :
Rome eut Catilina , mais elle eut ses Catons ;
La France eut Robespierre , elle avait des Bourbons .
Le Français est né grand , généreux , magnanime :
Il était enchaîné quand il souffrit le crime.
Déroulons les ecrits de nos temps désastreux :
S'il existe un forfait , mille actes vertueux
Conservèrent toujours l'honneur de la patrie.
Roi martyr, qui du ciel vois d'une âme attendrie
Les sentimens français dans ce jour des douleurs ,
Tu le sais , si ton peuple a causé tes malheurs !
Il fut vain et léger, mais ne fut point perfide :
Quand tu lui dénonçais le decret parricide ,
D'injustice et de honte éternel monument ,
N'était-ce point crier : « Mon peuple est innocent ! »
La France offre à la terre un spectacle admirable ;
L'innocence invoquant le pardon du coupable.
O France ! ma patrie ! un Dieu puissant et bon
Veillera désormais sur les jours du Bourbon
Qu'il a daigné sauver des fureurs de l'orage ,
Pour te rendre le calme et des jours sans nuage.
ANTOINE MADROLLE, avocat.
*
LE HIBOU ET LE PAPILLON ,
7
FABLE .
Après avoir changé quatre on cinq fois de peau,
Et rongé tout son soûl les feuilles d'un ormeau ,
Une chenille industriense
Venait de s'enfermer dans sa coque soyeuse ,
Et dormait immobile au fond de son tombeau.
Dom hibou l'avait aperçue ;
Et n'ayant rien de mieux à faire dans son tron ,
Sur cet événement d'une espèce inconnue
JANVIER 1816.
391
Chaque jour notre sage, ou plutôt notre fou,
Raisonnait à perte de vue.
La chenille, sans doute , à l'exemple du loir,
Fait des sommes fort longs , dit-il. J'ai l'espoir
Qu'après une certaine époque ,
Madame, un beau matin , sortira de sa coque.
Attendons. L'hiver vient , puis le mois des amours ,
--
Et madame dormait toujours .
Mais voilà tout à coup qu'un papillon timide
Montre le bout du nez , sort de la chrysalide ,
Et , dépliant sondain ses ailes couleur d'or,
S'essaie innocemment à prendre son essor .
- Arrêtez , papillon.... que je vous questionne ! ....
Êtes-vous la même personne
Que je connus chenille , et qui dans ce tombeau
S'enferma , de plein gré , sur la fin de l'automne ?
Êtes-vous un être nouveau ?
Jupiter dans votre cerveau
A-t-il placé l'intelligence ?
Avez-vous du passé quelque réminiscence?
Le léger papillon , vous vous en doutez bien ,
S'exerçait à voler, et ne répondait rien .
Da triste oiseau bientôt il quitta la masure ,
Et vola dans les prés , guidé par la nature .
Hélas ! dit le hibou , tant soit peu courroucé ,
Rien n'est clair ici-bas ; et je vois bien qu'en somme,
Et sur notre avenir, et sur notre passé ,
Ce maudit papillon n'en sait pas plus qu'un homme.
Par M. JEAufret.
ÉPITAPHE .
m
Ci-git un médecin : si vous pricz pour lui,
N'oubliez pas non plus ceux qu'il a mis ici .
392 MERCURE DE FRANCE.
ÉNIGME.
Quoique je ne sois pas tellement nécessaire ,
Qu'on ne puisse sans moi terminer tonte affaire ,
Pourtant il est vrai que sans moi ',
Nul ne pourrait avoir pain ni pâte chez soi . * .
S.......
www
CHARADE .
Je suis un de ces mots dits onomatopée ,
Dont le son à l'esprit trace une juste idée ;
Mon premier rime en ic , mon second rime en ac ,
Et mon tout se nomme......
LOGOGRIPHA .
Sine capite guberno ,
Cum capite gubernatus.
S........
BONNARD , ancien militaire .
*}
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Seaux ( les ) .
Le mot de la charade est Semaine.
Le mot da logogriphe est Comète, dans lequel on trouve Comie,
Mot , Come , Côte , et les lettres o , è , e , m , c et t.
JANVIER 1816...
393
LE TEMPS,
Le temps est la seule propriété qui soit entièrement
nous , tout le reste est incertain ; le temps est, comme on
l'a dit , l'étoffe dont notre vie est faite; c'est le bien dont
nous devrions être le plus économes , et c'est pourtant……..'
celui que nous dépensons le plus follement , que nous ...
perdons avec le moins de regret , et que nous nous lais¬ts
sons voler le plus facilement. Nous aimons même ceux
qui nous le dérobent , tandis que nous poursuivons avec ...
acharnement celui qui nous ravit toute autre propriété
bien qu'illusoire et passagere, on dirait que le temps
est un fardeau , qu'il nous pèse; nous oublions que c'est t
notre existence , et nous ne cherchons qu'à nous en débarrasser
; enfin , par la plus étrange contradiction , en
cherchant souvent sans succès à tuer le
temps , l'homme
se plaint de la longueur des jours et de la brièveté de la
vie.
A Tous les philosophes , tous les moralistes s'accordent !
pour nous recommander un sage emploi du temps , et
pour nous rappeler la rapidité de sa marche ; mais ces
conseils ont peu de succès , et nous pouvons répéter aux
hommes de nos jours , ce que Séneque disait aux hommes
de son temps : Songez-y bien : une partie de la vie se
» passe à mal faire , la plus grande à ne rien faire , la
presque totalité à faire autre chose que ce qu'on de-
» vrait . »
>>

D'où vient cette méprise de l'homme sur un point qui
l'intéresse si capitalement ? Je ne sais ; mais je serais
tenté de l'attribuer à l'imperfection , à la contradiction
des définitions qu'on a faites du temps , et aux fausses
idées qui en sont résultées . On ne peut apprécier que ce
qu'on connaît , on ne sait jouir que du bien dont la nature
et la valeur sont vues et senties clairement par
nous .
Les anciens disaient que Saturne , père des dieux et
394
MERCURE DE FRANCE.
des hommes , dévorait ses enfans . Cette allégorie ingenieuse
nous fait croire que tout est créé et détruit par le
Temps ; dès - lors le Temps est un monstre qui fait peur;
nous craignons le poids de ses pas qui nous écrasent , et
chaque heure qui sonne nous paraît un coup de la terrible
faux dont il est armé. De là viennent nos désirs de
lui échapper, et nos plaintes absurdes contre sa vitesse ,
contre sa durée , contre sa mobilité. Les amans lui attribuent
leur inconstance ; les malheureux leurs revers ;
les ambitieux leur chute ; les empires même lui reprochent
leur destruction .
On l'accuse de tout , des arrêts du ciel , des injustices
du sort , des folies des hommes . L'Espérance voudrait
accélérer sa marche , la Peur voudrait la retarder.
Pythagore appelait le Temps l'áme de l'univers . Platon
disait que le temps avait été créé au même instant
que le monde , et que le mouvement existait avant cette
création; mais qu'il existait sans règle , sans mesure et
sans bornes.
Ces idées , toutes aussi fausses que les premières , donnant
au Temps une volonté , autorisaient encore à se
plaindre de sa rigueur et de ses caprices.
Tout le monde divise ordinairement le temps en trois
parties , le passé, le présent et l'avenir . Eh bien ! Chrysippe
affirmait que le passé n'existe plus , et que l'a-
» venir n'existait pas encore ; » d'où il concluait « que
» le présent était la seule chose qui existât , et dont
»> nous pussions jouir et nous occuper . »
>>
D'un autre côté , Archidamus disait que « le présent
>> n'a aucune existence réelle , que le moment actuel est ,
comme tout dans la nature , divisible en deux parties ,
»> dont l'une appartient déjà au passé, et dont l'autre est
encore à l'avenir . >> Ainsi, en adoptant les opinions de
ces deux philosophes , on pourrait dire que le passé n'est
plus , que le présent n'est pas , que l'avenir n'est point
encore , et que , par conséquent , le temps n'existe pas
pour nous .
>>
Les théologiens , sans pousser leur rigueur jusqu'à cette
subtilité , s'en rapprochent assez ; car , en comparant
sans cesse le présent à l'éternité , ils le réduisent à un
*
395.
JANVIER 1816.
point imperceptible ; le monde n'est plus qu'une auberge
pour l'homme, dont le voyage ne dure qu'une minute.
Le résultat de ce système un peu triste , est de se
détacher de la matière et de la vie , et de ne s'occuper
que de l'avenir.
I paraît qu'en général les hommes , peu sûrs de la
vérité au milieu de ces contradictions , se font un mélange
confus de ces idées païennes , philosophiques et
religieuses.
Ils ont détrôné les autres dieux du paganisme ; mais
ils laissent encore au Temps sa volonté, son inconstance ,
sa rigueur , ses ailes et sa faux .
Ils rendent divers cultes à ce dieu , suivant leurs différens
caractères : les savans n'adorent que le passe ;
l'expérience ne leur offre la vérité que par la bouche
des morts ; la mémoire borne leurs plaisirs à l'étude des
beautés détruites ; ils ne cherchent des fruits et des fleurs
que dans les ruines de l'antiquité.
Les amans de la gloire , comme les hommes éclairés
par la religion , ne regardent que l'avenir , le ciel et la
postérité ; les uns veulent jouir d'une immortelle célébrité
, les autres d'une félicité éternelle .
Le vulgaire gouverné par les sens suit , sans le savoir ,
les dogmes d'Epicure et d'Horace ; le présent seul le
maîtrise ; il regrette faiblement le passé , s'occupe peu
de l'avenir ; il veut éviter la douleur, échapper à l'ennui,
qui le poursuivent , et le saisissent souvent , tandis qu'il
ne cherche que le plaisir.
Je crois qu'il serait possible de sortir de cette obscurité
, de marcher à la lueur d'une lumière plus sûre , et
de nous rendre à la fois moins injustes pour le temps ,
et plus habiles dans l'art d'en jouir . Mais , pour profiter
du temps , voyons-le , non tel que l'imagination le peint ,
mais tel qu'il est en effet .
Ne faisons pas un dieu d'une chose créée comme l'univers
; n'en faisons pas même un être tout-à-fait indépendant
de nous car il est si facile de démontrer que nous
avons mille moyens de le modifier , de l'étendre , de le
- resserrer , de le hâter , de le ralentir , qu'on pourrait
presque mettre en doute si c'est le temps qui compte
396
MERCURE DE FRANCE .
nos jours , et si ce n'est pas plutôt la succession plus ou
moins rapide de nos pensées , de nos affections , de nos
désirs et de nos craintes , qui règle et mesure" le temps.
Une heure n'est , certes , pas la même pour l'homme
qui dort , pour l'homme qui veille , pour l'homme oisif ,
pour l'homme occupé , pour celui qui jouit , pour celui
qui souffre. Si nous sommes ainsi presque inaîtres de
changer la durée du temps par son emploi , nous le sommes
encore plus de fixer son utilité ; et , comme le dit
fort bien Montaigne : L'utilité de vivre n'est pas en l'espace,
elle est dans l'usage.
Commençons par, nous faire une idée vraie , juste et
simple du temps , pour nous mettre à l'abri des erreurs
où nous jettent les fausses idées qu'on nous en a données .
Le temps , comme l'a dit un de nos poëtes , est plutôt
une fiction qu'un dieu ; c'est , enfin , une image mobile
de l'immobile éternité. Ce temps est un vide infini comme
l'espace .
Nous ne connaissons l'espace , sa mesure ses dimensions,
que par les points, les objets matériels qui y sont
placés ; sans eux , ce serait une chose nulle , un mot vide
de sens pour nous.
$
Il en est de même du vide infini nommé le temps.
C'est le nombre plus ou moins grand , la succession plus
ou moins rapide de nos sensations , de nos idées , de nos
sentimens, qui en marque l'existence , la mesure et la
durée .
14
Si tout ce qui vit dormait toujours , il n'existerait pas
de temps pour les êtres vivans ; ainsi , comme on ne
donne pas de marche à l'espace , on n'aurait pas dû en
donner au temps ; ce sont les astres , les corps , les hommes
et les esprits qui se meuvent sans cesse dans les deux
grands cercles du temps et de l'espace , et qui font leur
existence et leur mesure.
La pensée que je n'ai plus est le passé ; celle que j'ai
est le présent ; celle que j'aurai est l'avenir .
Ainsi , tout le temps existe dans notre entendement ,
sous les noms de mémoire , de pensée et de prévoyance ;
et c'est l'usage que nous faisons de ces facultés qui nous
1
JANVIER 1816.
397
fait paraître le temps plus ou moins long , plus ou moins
rapide .
Ne nous plaignons donc plus de l'inconstance d'une
chose qui ne varie pas , de la marche du cercle dans lequel
nous seuls agissons , et de la rigueur ou de l'injustice
d'un être insensible , uniforme , qui nous voit varier
sans cesse , sans éprouver lui-même aucun changement.
Montaigne le savait bien , et nous l'apprend
»
: « Si
» vous avez vécu un seul jour , vous avez tout vu ; un
jour est égal à tous les jours , il n'y a point d'autre
lumière , d'autre nuit ; ce soleil , cette lune , ces étoi-
» les , cette disposition , c'est celle même que vos aïeuls
» ont jouye , et qui entretiendra vos arrière - nep-
»
» veux . »
Laissons donc aux poëtes ces fausses descriptions du
temps . Si nous prenons leur langage , ne suivons pas leur
pensée ; si nous disons avec Virgile le temps fuit , songeons
bien que c'est nous qui fuyons ; c'est nous et non
lui qu'il faut arrêter, saisir, orner, adoucir ; c'est de nous
et non de lui que , nous devons craindre de longues douleurs
, espérer de courts plaisirs ; et lorsque nous regardons
notre pendule , ne pensons qu'à régler nos affections
et nos jouissances , de manière à ce qu'elles nous
donnent de doux souvenirs et un juste espoir ; car le but
de toute sagesse est d'user du présent de sorte qu'il enrichisse
pour nous le passé et l'avenir.
Après avoir essayé de prouver que le temps , insensible
à tout, ne peut rien sur nous , et que nous avons ,
au contraire , le pouvoir de le modifier , voyons quels
sont les meilleurs moyens d'en jouir , et de rendre sa
marche , comme on le dit vulgairement , ou plutôt
notre marche dans le temps , douce , agréable et légère .
Il faut d'abord bien comprendre que le présent est la
seule partie du temps sur laquelle notre action soitimmédiate
.
Métaphysiquement , j'avoue qu'on peut ne regarder
le présent que comme un point ; mais , moralement
parlant , il est plus étendu ; et certainement un auteur
qui assiste au succès de sa tragédie , un général qui reporte
une victoire décisive , un ministre qui rend la paix
398 MERCURE DE FRANCE.
au monde , un homme bienfaisant qui sauve une famille
honnête du malheur, éprouvent des jouissances réelles
d'une assez longue durée : il existe un passé et un avenir
si près de nous , qu'il ne faut presque ni mémoire ni
prévoyance pour les sentir ; on les touche , el on peut
sans peine les confondre avec le présent.
Jouissons donc de ce présent , qui est notre seule richesse
; la plus commune folie des hommes est de le
perdre , et , comme le dit un ancien, de le laisser échapper
entre nos doigts.
Nous abandonnons trop souvent la jouissance certaine
du présent pour nous occuper de regrets inutiles ou de
projets chimériques .
Un philosophe nous reproche avec raison de
» notre vie à chercher les moyens de vivre , de différer ,
passer
» pour ainsi dire , la vie au lieu d'en jouir . Avec tous
» nos efforts , elle nous gagnerait peut-être de vitesse ;
>> au milieu de nos délais , elle s'enfuit à grands pas .
Si vous perdez l'occasion présente de faire le bien, qui
vous dit qu'elle reviendra ? Il faut regarder un jour
comme la vie entière , et être quitte avec lui lorsqu'il
finit. Pensez comme César, et croyez n'avoir rien fait
si vous avez remis au lendemain ce que vous pouviez
faire aujourd'hui.
La nature vous accorde un petit nombre d'années ; elle
retranche à peu près la moitié de ce temps que vous
passez dans le sommeil , véritable portrait de la mort ;
les jours de la tendre enfance sont une sorte de végétation
qui ressemble peu à la vie ; les années de décrépitude
en different encore davantage : vous devez comp
ter aussi avec crainte les temps de maladie , de chagrin ,
d'ennuis forcés et indépendans de votre volonté : voyez ,
d'après cela , combien vous avez peu de jours pour jouir
de l'existence , et quelle perte vous faites lorsque vous
perdez une seule journée ! Suivez donc le conseil d'Horace :
Consultez la sagesse, épuisez votre vin ;
Modérez vos désirs , bornez votre espérance ;
Saisissez le moment qui fuit sans qu'on y pense ,
Et ne comptez pas trop sur votre lendemain .
JANVIER 1816.
399
Ce conseil n'est pas nouveau , chacun se le donne souvent
de lui-même ; pourquoi voit -on si peu de gens en profiter
? c'est qu'il n'est pas facile de le suivre.
Pour jouir du présent , il faut savoir bien suivre la
route du bonheur, et c'est ce que l'homme cherche le
plus et sait le moins. Le présent dépend du passé et de
l'avenir, et nous sommes la plupart du temps troublés
par des souvenirs , agités par des espérances , tourmentés
par des craintes qui font que le présent nous pèse ou
nous échappe ; le temps est rapide ou lent pour nous ,
selon les dispositions de notre esprit.
Voyez un homme qui va recevoir une somme attendue
, une faveur désirée ; une jeune femme qui attend
l'heure du bal ou son amant ; un auteur présomptueux
qui va faire jouer sa pièce : ils croient tous que le temps
ne marche pas , que leurs montres retardent ; les minutes
leur semblent des heures . Que désirent - ils , sans
s'en douter ? d'échapper au présent , d'atteindre l'avenir,
de vieillir ; enfin, de faire quelques pas plus rapides vers
la mort .
Écoutez au contraire le coupable qui attend son arrêt ,
la femme infidèle qui craint l'instant de l'arrivée d'un
mari grondeur et jaloux , le jeune homme qui redoute.
l'heure de l'étude , l'amant qui va quitter sa maîtresse
pour obéir à son devoir : comme les pendules avancent !
comme le temps vole ! comme ils voudraient le saisir ,
l'arrêter ! comme ils voudraient rétrograder dans la vie !
Et le coupable agité de remords , cherchant en vain le
sommeil qui le fuit , et le malade qui ne sent l'existence
que par la souffrance , comme le temps se traîne péniblement
pour eux ! comme ils sentent et répètent ce
triste vers :
Que la nuit paraît longue à la douleur qui veille !
Le présent les excède , l'avenir les effraie ; ils voudraient
effacer ces deux parties du temps , et revenir aux
jours de la jeunesse et de l'enfance .
Pourquoi cette enfance nous semble-t - elle l'âge d'or
de la vie ? C'est qu'elle est sans regret du passé , sans
400
MERCURE DE FRANCE.
crainte de l'avenir : c'est que , plus sage que les sages ,
elle jouit du présent ; c'est le paradis terrestre de la vie ;
nous en sommes sortis , et la triste raison , l'active et
inquiète prévoyance, sont les anges terribles qui nous défendent
à jamais d'y rentrer.
Mais , me dira-t-on , voulez-vous donc que l'homme ,
comme un enfant aveugle , víve au hasard , et s'étourdisse
sur le présent , sans profiter des leçons du passé , et
en s'exposant sans réflexion à tous les maux de l'avenir ?
Non , l'homme n'a plus l'innocence et les guides de
l'enfance . Il faut , pour être heureux , qu'il marche appuyé
sur la prudence et éclairé par la raison.
C'est pour cela que je veux qu'il jouisse du présent
avec soin , mais avec sagesse ; ce présent sera bientôt le
passé. Il faut que le plaisir du moment ne laisse pas de
remords de l'avoir mal employé , ne cause pas de regrets
de l'avoir perdu , qu'il lui donne au contraire de doux
souvenirs ; car un doux souvenir est encore un bonheur
actuel .
Nous avons vu combien il est nécessaire de saisir le
temps présent , et d'en jouir , de sorte qu'il ne devienne
pas une cause de regrets ou de repentir. Voilà la moitié
de ce que veut la raison . Mais la prudence demande encore
un travail sur nous-mêmes tout aussi important ;
il concerne l'avenir . Songeons bien que cet avenir sera
le présent pour nous.
Ici nous sommes entre deux écueils . Si , emportés par
nos passions , nous nous livrons au bonheur qu'elles nous
offrent pour le moment , sans songer aux peines qu'elles
nous préparent , nous employons le plaisir à bâtir notre
malheur , et pour une ombre de jouissance , nous nous
préparons un demi- siècle de tourmens ; nous jouons enfin
notre vie contre une minute.
C'est ainsi que la folie des hommes les pousse à la prodigalité
sans prévoir la ruine ; à la cruauté , sans craindre
la vengeance ; à l'ambition , sans penser aux chutes ; aux
excès , sans songer aux infirmités ; à l'égoïsme , sans présager
l'isolement qui le suit.
On se préserverait , en jouissant du présent , de tous
JANVIER 1816. 401
les dangers de l'erreur et du vice , si , avant d'écouter la
voix impérieuse du désir ardent , on voulait consulter
le passé et lire un peu dans l'avenir. C'est ce que pensait
sagement Périclès , lorsqu'il disait à un général qui ,
malgré ses remontrances , entraînait le peuple dans une
entreprise dangereuse : Si vous ne voulez pas croire aux
conseils de Périclès , au moins attendez et consultez le
temps ; c'est le plus sage conseiller qu'on puisse choisir.
Lorsque nos passions nous parlent , modérons-les donc
par la prévoyance des dangers qui les suivent . Un moyen
sûr de calmer l'ambition , c'est de penser que , plus nous
désirons d'élévation , plus le temps se prépare à miner
le haut édifice bâti par notre imagination . Théopompus ,
roi de Sparte , disait aux habitans de Pyle , qui voulaient
lui décerner de grands honneurs , que le temps avait
coutume d'accroure les fortunes modérées , et d'effacer
les immodérées .
Mais , d'un autre côté , en consultant l'avenir , regardons-
le avec les yeux de la raison , et non avec ceux de
la crainte ; que notre prudence ne dégénère pas en timidité
; qui ne risque rien n'obtient rien : la devise des
preux est bonne : fais ce que dois , arrive que pourra.
Croyons , comme César , que tout danger paraît plus
grand de loin que de près , et surtout n'imitons pas la
folie de l'avare , qui immole le présent à l'avenir , et qui
se condamne à mourir de faim pour conserver d'inutiles
moyens de vivre.
En somme , voulons-nous maîtriser le temps , et rendre
sa marche douce et légère ; modérons nos désirs et
nos craintes , jouissons du présent , non-seulement sans
nuire à autrui , mais en lui faisant tout le bien qui
dépend de nous. Le vrai sage est celui qui mérite , par
l'emploi de son temps , qu'on puisse lui appliquer ces
vers de Delille :
Mais heureux , trop heureux dans sa noble carrière ,
Celui qui, rejetant ses regards en arrière ,
Y retrouve partout les vices combattus ,
Les traces du travail et celles des vertus .
26
402 MERCURE DE FRANCE.
TRADUCTION DE L'ILIADE ,
Par M. DUGAZ DE MONTBEL .
( Iér. article. )
Exegi monumentum ære perennius
Regalique situ . Pyramidum altius ,
Quod non imber edax , aquilo impotens,
Possit diruere, aut innumerabilis
Annorum series , et fuga temporum,
Ce n'était point dans l'élan d'un fol orgueil qu'Horace
laissa échapper ces superbes accens , mais dans un
de ces momens de sublime délire où le poëte , homo divinum
, poussé comme hors de lui par le dieu qui l'anime ,
n'appartient plus à la terre : alors il s'élance dans un
monde inconnu aux autres mortels ; le présent n'est plus
à ses yeux qu'un point qui sert à lui dévoiler l'avenir ; il .
juge et les hommes et les événemens ; quelquefois aussi ,
plein de la confiance de ses forces ou de leur insuffisance ,
il devient pour lui-même la postérité . Le moment de
l'inspiration est pour le poëte l'antre de la sibylle . Qu'il
en est peu , hélas ! qui puissent avec raison s'écrier :
Usque ego postera
Grescam laude crescens !
On a souvent , à propos de ces vers , parlé de la vanité
d'Horace. Nous n'avons jamais partagé cette opinion ;
outre que les siècles ont consacré le jugement que le
poëte latin avait porté de lui , nous pensons qu'il entrait
dans la composition de ce beau morceau pindarique un
souvenir profond du génie et de la destinée du chantre.
inimitable d'Achille. Peut- être Horace ne trouvait- il pas
encore Homère assez vengé de ses infortunes par la renommée
immortelle attachée à son nom. D'ailleurs il
nous semble naturel qu'Horace , comblé des bienfaits
d'Auguste , admis dans son intimité , et qui avait cédé
si souvent au besoin de louer ce grand prince , cédât
JANVIER 1816. 403
aussi au besoin de lui dire qu'il était digne de ses faveurs.
Au reste , quel que soit le sentiment qui ait alors inspiré
Horace , il lui a fait exprimer en vers admirables une
vérité qu'on ne saurait trop faire entendre aux maîtres
de la terre ; en effet , avec le temps , les sceptres changent
de main , les empires s'écroulent , des nations entières
disparaissent du globe ; mais le temps ne peut rien
sur l'oeuvre du génie , elle reste debout sur les ruines du
monde ; la Grèce tombée en servitude , dépouillée de ses
monumens , revit , après une longue suite de siècles ,
libre et florissante , dans les écrits des poëtes ; et par eux
célébrés , son beau ciel , ses fables enchanteresses , ses divinités
mensongeres , seront éternellement l'objet de
l'entretien et de l'admiration de tous les peuples. Parmi
les grands poëtes qui illustrèrent cette antique patrie des
arts , non-seulement aucun n'a marché l'égal d'Homère ,
mais quatre mille ans n'ont pu lui donner un rival.
Ecoutons le compte rendu par le Quintilien français , de
l'impression qu'il éprouva àla lecture réfléchie de l'Iliade.
Après avoir parlé en détail des beautés sublimes et des
légers défauts de ce poëme , il ajoute :
33
"
"1
"
Mais quand je le vis ( Homère ) tout à coup devenir
supérieur à lui-même dans le onzième chant et dans
» les suivans , s'élever d'un essor rapide à une hauteur
qui semblait s'accroître sans cesse , donner à son
» action une face nouvelle , substituer à quelques com-
» bats particuliers le choc épouvantable de deux grandes
masses précipitées l'une contre l'autre par les héros
qui les commandent et les dieux qui les animent , ba-
» lancer long- temps avec un art inconcevable une vic-
» toire que les décrets de Jupiter ont promise à la va-
>> leur d'Hector ; alors , la verve du poëte me parut
embrasée de tout le feu des deux armées ; ce que
j'avais lu jusque-là , et ce que je lisais , me rappelait
» l'idée d'un incendie , qui , après avoir consumé quelques
édifices , aurait paru s'éteindre faute d'alimens ,
» et qui , ranimé par un vent terrible , aurait mis en
» un moment toute une ville en flammies. Je suivais ,
» sans pouvoir respirer , le poète qui m'entraînait avec
lui ; j'étais sur le champ de bataille ; je voyais les
"
"
23
404
MERCURE DE FRANCE.
- Grecs pressés entre les retranchemens qu'ils avaient
» construits et les vaisseaux qui étaient leur dernier
» asile ; les Troyens se précipitant en foule pour forcer
» cette barrière ; Sarpedon arrachant un des créneaux
» de la muraille ; Hector lançant un rocher énorme
>> contre les portes qui la fermaient , les faisant voler en
éclats , et demandant à grands cris une torche pour
>> embraser les vaisseaux ; presque tous les chefs de l
Grèce , Agamemnon , Ulysse , Diomède , Euripile ,
» Machaon , blessés et hors de combat ; le seul Ajax , le
» dernier rempart des Grecs , les couvrant de sa valeur
» et de son bouclier, accablé de fatigues , trempé de
» sueur, poussé jusque sur son vaisseau , et repoussant
» toujours l'ennemi vainqueur ; enfin , la flamme s'éle-
» vant de la flotte embrasée , et , dans ce moment , cette
» grande et imposante figure d'Achille monté sur la
poupe de son navire , et regardant avec une joie tranquille
et cruelle ce signal que Jupiter avait promis, et
» qu'attendait sa vengeance . Je m'arrêtai , comme mal-
» gré moi , pour me livrer à la contemplation du vaste
D
n
ע
"
"
génie qui avait construit cette machine , et qui , dans
» l'instant où je le croyais épuisé, avait pu ainsi s'agran
dir à mes yeux ; j'éprouvais une sorte de ravissement
inexprimable ; je crus avoir connu , pour la première
» fois , tout ce qu'était Homère. J'avais un plaisir secret
» et indicible à sentir que mon admiration était égale
» à son génie et à sa renommée ; que ce n'était pas en
>> vain que trente siècles avaient consacré son nom; et
» c'était pour moi une double jouissance de trouver un
» homme si grand et tous les autres si justes .
W
» Mais, lorsqu'ensuite je passai de cette espèce d'extase
» au désir si naturel de communiquer l'impression que
j'avais reçue à ceux qui devaient m'entendre , et qui
» ne pouvaient entendre Homère , je songeai avec dou-
» leur qu'aucune des traductions que nous avons, quel
» qu'en soit le mérite , que je suis loin de vouloir diminuer,
ne pouvait justifier à vos yeux ni faire passer
» en vous ce que j'avais ressenti ; et je souhaitais , du
» fond du coeur, qu'il s'élevât quelque jour un poëte capable
de vous montrer Homère comme on vous a
» montré Virgile.
H
JANVIER 1816. 405
L'enthousiasme et le voeu qu'exhale ici M. de La Harpe ,
ont toujours été partagés par les amis éclairés des lettres ;
aussi , de tout temps a-t-on vu des écrivains estimables ,
excités par la noble ambition de faire passer dans notre
langue les beautés du prince des poëtes , consumer de
longues veilles à ce travail laborieux . Une femme entreprit
la première cette tâche difficile ; et ses efforts et sa
constance à ne pas sortir de la lice qu'elle n'eût fourni
en entier la carrière , lui ont acquis des droits éternels
à notre reconnaissance . Plus tard , MM . Bitaubé et de
Rochefort suivirent l'exemple de madame Dacier . L'un
donna , comme cette dame , une traduction complète de
l'Iliade et de l'Odyssée ; l'autre en publia une en vers ;
vinrent ensuite se mesurer dans l'Iliade , avec madame
Dacier et M. Bitaubé , M. Lebrun , heureux traducteur
de la Jérusalem Délivrée , et avec M. de Rochefort
M. Aignan , auteur tragique. Dans cette espèce de pugilat
littéraire , l'avantage n'est pas demeuré aux combattans
les plus audacieux . Soit sévérite , soit justice , la
palme est restée aux prosateurs , qui , tous trois , ont
joui d'un succès à peu près égal. Les érudits font beaucoup
de cas de la traduction de madame Dacier , qu'ils
trouvent simple , naïve et fidèle . Les gens de lettres lui
préferent la traduction de M. Bitaube , parce qu'elle ne
fourmille pas , ainsi que la première , de termes désavoués
par le goût , et qu'elle offre des tours plus élégans
. La traduction de M. Lebrun , où se reconnaît sans
cesse la touche gracieuse , spirituelle et poétique du
Tasse , son premier modèle , plaît plus que les deux autres
aux personnes qui cherchent surtout de l'agrément
dans leurs lectures . Les critiques , en rendant justice à ces
excellens ouvrages , reprochent à madame Dacier d'être
souvent plus que naïve , et de remplacer des tours nobles
et simples par des tours communs et trivials; ils accusent
M. Bitaubé d'une recherche dans les images et dans
les expressions , qui n'est nullement homérique ; ils pretendent
que M. Lebrun a plutôt imité que traduit le
prince des poëtes, et qu'on pourrait le comparer à ce
peintre qui , ayant à représenter Minerve , la montra
sous les traits d'une des plus jolies coquettes du dix-hui406
MERCURE DE FRANCE .
tième siècle . Les uns, enfin , n'ont cessé de soutenir qu'Homère
était intraduisible ; et les autres, de souhaiter qu'il
se présentât un nouvel amant de l'antiquité , qui , non
moins versé dans la connaissance de notre langue que
dans celle de la langue grecque , enrichît notre littérature
d'une traduction d'Homère qui fût à la fois noble ,
simple , naïve , élégante et fidèle . Moins intimidé qu'encouragé
par les obstacles qu'il avait à vaincre , M. Dugaz
de Montbel vient de mettre au jour une traduction
de l'Iliade . Son travail fera-t -il revenir les premiers
critiques de l'opinion qu'ils ont énoncée , et remplira -t- il
le désir des seconds ? Cet examen sera le sujet d'un autre
article .
( La suite à un prochain numéro. )
LES COUPS DE BALAI DE LA FORTUNE.
CONTE.
Après avoir long- temps vécu au milieu du tumulte et
des intrigues de Paris , M. Fondorange , dépité contre
la fortune , avait renoncé à la poursuite des honneurs ,
et s'était déterminé à retourner dans son village , situé
en Provence , sur la petite rivière d'Issole , à peu de
distance de Toulon . Là , semblable au navigateur qui a
été long-temps battu par les tempêtes , il goûtait à son
aise les délices du port , et regrettait sincèrement d'avoir
consumé les plus belles années de sa vie à courir après
un bonheur chimérique.
Un jour, qu'il se promenait en robe de chambre dans
les allées de son jardin , à l'ombre des figuiers et des
jujubiers , le neveu d'un de ses amis se présente à lui ,
et , d'un air timide : Je viens , lui dit- il , vous faire part
du dessein que j'ai d'aller à Paris , et vous demander
quelques lettres de recommandation pour les personnes
en place que vous y avez connues. L'éducation brillante
que j'ai reçue à la ville me rend le séjour du village insupportable.
J'ai l'espoir d'obtenir à Paris même quelque
JANVIER 1816.
407
et
re
poste avantageux . Connu personnellement d'un homme
aujourd'hui en crédit , je ne réclamerai pas en vain son
appui . Peut-être sera-t-il bien aise de me faire le dépositaire
de sa confiance . En tout cas , vos amis me seconderont
; et , de manière ou d'autre , je serai placé honorablement.
Hélas ! répondit M. Fondorange au jeune Dumont , à
votre âge , on voit tout en beau , et l'on cède bien aisément
aux séductions de l'espérance . Je serais fâché de
désenchanter pour vous l'avenir ; mais permettez-moi de
vous dire qu'à vingt ans je partis , comme vous , pour
la capitale , dans l'espoir d'y faire fortune , et que ce
n'a été qu'en retournant , à quarante , dans mes foyers ,
que j'ai retrouvé le bonheur. J'avais , comme vous , dans
ma jeunesse, la plus séduisante perspective. La fortune me
souriait , des protecteurs puissans et nombreux s'intéressaient
à mon avancement. Plusieurs fois j'avais été
sur le point de saisir , dans les mains de la gloire , cette
palme , objet des désirs de l'ambitieux ; mais toujours
un mauvais génie repoussait ma main , et me replongeait
dans la foule , à l'instant même où mes efforts
pour en sortir semblaient couronnés du succès .
Tout en parlant ainsi , M. Fondorange fit entrer le
jeune Dumont dans un vieux pavillon de son jardin ; et ,
le faisant asseoir à ses côtés : Mon ami , lui dit- il , vous
allez vous embarquer sur une mer bien orageuse. Plus
d'une fois vous regretterez à Paris la paix de la bonne
foi du village ; plus d'une fois , sur les bords tumultueux
de la Seine , vous soupirerez tristement après les rives
du Sumbuck et après celles de l'Issole , témoin des jeux
de votre enfance.
:
Un moment ! interrompit le jeune homme . Je vois .
au plancher de ce pavillon , une araignée au milieu de
sa toile . Je vais vous en débarrasser. Un coup de balai
fera l'affaire ... Maladroit que je suis ! l'insecte a échappé.
La toile seule a disparu.
Fort bien ! reprit M. Fondorange. Vous venez de jouer
à ce pauvre insecte un mauvais tour que je lui ai joué
souvent ; le même tour que la fortune m'a joué mille
fois à Paris ; le même tour qu'elle vous jouera sans doute
408 MERCURE
DE FRANCE.
à vous-même , et qu'elle réserve à tous ceux qui sont
tourmentés par la fièvre de l'ambition .
Je n'avais pas vingt ans accomplis , qu'un de mes parens
qui vit encore , ayant découvert en moi quelques
dispositions heureuses , m'inspira le désir d'aller à Paris ,
et me lança dans le barreau , où tout me fit d'abord espérer
la plus honorable existence .
Grâce à la protection d'une dame respectable et fort
obligeante , j'avais fait la connaissance d'un vieux professeur
en droit qui admettait chez lui , à des conférences
particulières , les jeunes avocats qui voulaient se
perfectionner dans l'étude du droit romain. Je suivis
quelque temps ces conférences . Je m'y liai avec plusieurs
de mes confrères . Je vins à bout , tout jeune encore , d'être
connu du premier président du parlement , et de mériter
sa confiance au point d'être chargé par lui de la
composition de ses discours . Je me voyais déjà sur le
chemin de la gloire et de la fortune O douleur ! ô catastrophe
inattendue ! C'était à l'origine de nos agitations
politiques. Le parlement de Paris , ce corps antique et
puissant qui avait commencé la révolution , en fut , à son
grand étonnement , une des premières victimes . Sa suppression
est décrétée. Les magistrats sont dispersés . Adieu
mon patron et mes espérances ! la fortune venait de
rompre avec violence tous les fils d'une toile que j'avais
ourdie avec tant de peine . Toute plainte était superflue.
Je vis que c'était à recommencer.
Un attrait puissant me portait vers la carrière littéraire.
Je cherchai à me lier avec les écrivains qui pouvaient
m'y introduire avec avantage ; et , pour mériter
leur suffrage et leur amitié , je me mis à les consulter
sur quelques-unes de mes productions . Grâce à la protection
de l'un d'eux , je fus reçu à la société des Neuf-
Soeurs , société qui jouissait alors d'une certaine célébrité.
J'assistais régulièrement à ses séances . J'y lisais même
quelquefois des morceaux qu'on avait la bonté d'applaudir.
Dans mon ivresse , il me semblait que j'étais là sur le
chemin de l'académie française . Mais , ô nouvelle calamité
! les sociétés savantes deviennent suspectes. L'académie
française est supprimée, et bientôt l'humble société
JANVIER 1816 .
409
des Neuf-Soeurs éprouve le même destin . Encore une toile
de rompue !
Je ne tardai
pas à en ourdir
une troisième
. Recommandé
par plusieurs
hommes
de mérite
à l'imprimeur
d'un
journal
qui avait
une grande
vogue
, et qui la devait
à la modération
de ses principes
, je fus chargé
de
sa rédaction
, tâche
difficile
à cette
époque
, où l'exaltition
de certains
esprits
ne connaissait
aucunes
bornes
.
Je m'en
tirais
avec
honneur
, et je pourrais
ajouter
avec
profit
. Je conservais
en même
temps
quelque
espérance
d'être
admis
dans
le corps
savant
qui avait
remplacé
l'académie
. J'avais
la parole
d'un
grand
nombre
de ses
membres
... Mais , ô fatalité
désespérante
! à l'approche
d'une
élection
qui pouvait
m'être
favorable
, une conspiration
éclate
. La modération
dans
les principes
devient
un crime
. Le journal
que je rédigeais
est proscrit
. Î
faut me soustraire
à l'inquisition
des brigands
. Trop
heureux
encore
d'esquiver
la déportation
à la Guiane
!
La fortune venait pour la troisième fois de balayer ma
toile , et n'en avait pas même laissé subsister le moindre
fil. Qui n'eût pas été désappointé ! J'aurais dû , dès cette
époque , renoncer franchement à toute espérance de
gloire et de fortune ; j'aurais dû échapper au tourbillon
du monde , et me réfugier dans ce village natal qui a
tant de charmes pour moi depuis que la raison m'est
revenue. Mais la passion aveugle , et malheureusement je
me laissai entraîner par elle . Un personnage de haut rang,
que j'avais eu l'avantage de connaître avant son élévation
, venait d'être nommé à une ambassade importante .
Il dépendait de moi de le suivre en qualité de son secrétaire
particulier. Je voulus un titre plus honorable ; je
sollicitai la place , encore vacante, de troisième secrétaire
d'ambassade , et tout semblait me présager que j'étais
sur le point de l'obtenir. L'ambassadeur , avant son départ
, me donne une lettre assez pressante pour le ministre
des relations extérieures . Celui-ci me fait un accueil
qui fortifie mes espérances. Je suis porté sur son travail
et je touche enfin au moment de la réussite . O douleur !
ô désespoir ! l'ambassade change de nature ; elle devient
une simple légation , et la suppression du troisième secré410
MERCURE DE FRANCE .
taire est un résultat de cette mesure. Me voilà repoussé ,
me voilà dégoûté de la carrière diplomatique . Ce fut
encore un coup de balai que la fortune donna brusquement
à ma toile .
Doué de la patience de l'araignée , qui recommence
courageusement son réseau dès qu'un accident l'a détruit
, je me remis plusieurs fois à l'ouvrage , avec autant
d'obstination que l'aveugle déesse paraissait en
mettre à le balayer sans pitié , dès que je l'avais un peu
avancé.
A l'époque où un gouvernement pacifique succéda enfin
à ce gouvernement turbulent qui avait pendant tant
d'années secoué l'Europe jusque dans ses fondemens ,
mon coeur s'ouvrit aux plus flatteuses espérances .
Sensible aux malheurs inouïs que l'auguste fille de
Louis XVI avait soufferts , je n'avais pas attendu son
retour pour les célébrer sur la lyre . C'était en 1788 que
j'avais eu le bonheur de voir pour la première fois les
traits touchans de cette adorable princesse . La cour allait
à Fontainebleau ; Mgr. le Dauphin et Madame Royale
dînèrent dans une auberge au Plessis-Chenet. J'étais au
château du seigneur du village. Il nous fut permis d'entrer
dans l'auberge rustique , et de voir le repas. Je fus
attendri ; Madame Royale avait , dès- lors , quelque chose
de céleste dans les regards. Je me promis de lui dédier
par la suite un de mes ouvrages , si j'en composais jamais
un qui me parût digne de lui être offert . Hélas ! aurais-
je pu croire que les événemens les plus sinistres
étaient , à cette époque , sur le point d'éclater ; que la
révolution planait déjà sur nous comme un orage ténébreux
; que la France devait bientôt être couverte de
larmes , de sang et de ruines ?
Tirons un voile sur le passé ; oublions , s'il est possible
, vingt années de troubles et de malheurs. La France,
au retour de son roi , goûtait , savourait cette paix profondé
, dont chacun avait si long-temps éprouvé le besoin.
L'auguste fille de Louis XVI était l'idole de tous
les coeurs . Je sollicite avec empressement , j'obtiens avec
reconnaissance l'honneur de lui offrir un travail qui
m'avait occupé plusieurs années. La princesse accueille
JANVIER 1816. 411
(
2
mon hommage respectueux avec sa bonté ordinaire ......
Mais voilà que, peu de jours après, la trahison la plus noire
souffle encore au milieu de nous la discorde , la guerre
et tous leurs horribles fléaux . Adieu , une dernière fois ,
l'honorable et doux avenir qui semblait m'attendre ! La
famille royale est de nouveau forcée de s'éloigner.
Pour moi , tout persuadé que j'étais que ce nouvel
orage serait de très-courte durée ; que le triomphe du Roi
était indubitable , qu'il serait prochain , et que ses ennemis
seraient confondus , je quittai Paris sans retour , à
cette époque déplorable . Guéri pour jamais de l'ambition
et de la vaine gloire , je laisse maintenant à d'autres le
soin d'aller courtiserla fortune. C'est dans ce village que je
suis né ; c'est ici que je veux mourir. Heureux si la paix
règne désormais dans l'État , comme elle règne dans cette
enceinte rustique , et si mes dernières années sont témoins
de l'union de tous les Français !
Le jeune Dumont avait écouté M. Fondorange avec
une profonde attention . Je n'ose vous blâmer , lui dit- il
enfin , de préférer désormais le calme heureux de votre
asile au bruit fatigant de Paris ; mais croyez - vous de
bonne foi que tout le monde éprouve , dans le chemin de
la fortune et de la gloire , autant de contrariétés que
vous en éprouvâtes vous-même pendant vingt ans ? N'y
a - t - il pas bien des gens privilégiés qui ont tendu leur
toile avec tant d'adresse et de bonheur , que le balai de
la fortune ne les a jamais endommagées ? — Mon ami , la
fortune est aveugle , et ses coups de balai donnés à tâtons
peuvent épargner un ou deux réseaux sur cent
mille; mais, comme sa main est active , elle peut balayer
demain le même réseau qu'elle a épargné aujourd'hui .
Ainsi , point de sécurité parfaite , point de bonheur qui
ne soit altéré par les plus vives inquiétudes . Eh! ne vaut-il
pas mieux renoncer à jouer un rôle sur la grande scène
du monde , que d'y être agité par des appréhensions
continuelles ?
-Vous avez peut-être raison ; mais , à juger par l'ap
parence , les hommes qui sont , ou assez heureux pour
être à l'abri des coups de balai de la fortune , ou assez
adroits pour en réparer promptement les outrages , ccs
412 MERCURE DE FRANCE .
G
hommes , dis-je , sont tranquilles et satisfaits . N'en
croyez rien : ils s'étourdissent , ils voudraient se faire
illusion ; mais , dans le silence des nuits , la pâle crainte
arrive souvent jusqu'à eux . Plus la toile qu'ils ont ourdie
est apparente et étendue , plus ils sentent qu'elle est
exposée à quelque revers imprévu . Heureux , je le répète
, celui qui , profitant des leçons un peu coûteuses de
l'expérience , cherche une retraite profonde pour y couler
le peu de jours dont se compose la vie humaine . La
fortune respecte son humble réseau , parce qu'il n'est pas
à la portée de son balai . Il ne fait envie à personne ; personne
ne lui fait envie : c'est ma destinée actuelle.
--
Destinée à souhait ! s'écria le jeune Dumont. Elle
sera aussi la mienne. Que d'autres courent à Paris courtiser
les hommes puissans , et faire antichambre dans les
bureaux ! Je ne quitterai point le petit village qui m'a
vu naître. J'y ferai valoir l'humble héritage de mon père,
et les bornes de mon domaine seront celles de mon ambition.
LE VIEUX SOLITAIRE .
BEAUX - ARTS.
Luc JORDAN , dit le FA PRESTO , prépare et cause la
décadence de la peinture en Espagne.
( IIe. Extrait. )
Examen fait du travail du grand escalier et des dix
voûtes , dont je crois devoir donner le détail ci -dessous ( 1 ),
(1 ) Dans la première , on voit la Conception , l'Incarnation , la
Nativité , l'Épiphanie , le Triomphe de Saint Michel ; dans les
angles , les quatre Sibylles qui ont écrit , dit - on , sur ces mystères
.
Dans la deuxième , on remarque une Gloire immense de BienkovJANVIER
1816 .
413
pourra-t-on croire que Jordan n'a employé que vingtdeux
mois à le conclure ? c'est cependant une vérité sans
réplique ( 1 ).
reux , avec une allégorie relative au reliquaire qui se vénère dans
l'autel placé dessous ; et dans les angles , les quatre Docteurs .
Dans la troisième , il représenta le Triomphe de l'Église mili-
Lante par une composition très-compliquée de figures allégoriques.
Dans la quatrième , le Triomphe de la Pureté virginale , présidé
par Sainte Marie, accompagnée d'une multitude de Vierges et de
figures symboliques.
Dans la cinquième , il trace d'une main vraiment inspirée l'Ascen →
sion de la Vierge , avec de tels groupes d'Anges , d'Apôtres et autres
personnages , que l'ensemble est un poëme épique mis en action.
Dans la sixième , le Jugement dernier s'annonce avec toute l'horreur
d'une pareille catastrophe signalée par mille heureux caprices
et par des résurrections qui décèlent l'imagination la plus féconde.
Dans la septième , on prend plaisir à observer les Israélites traversant
le désert et le passage de la mer Rouge. C'est dans ce magnifique
morceau , qu'avec une magie inconcevable il fait tomber la manne céleste.
Dans la huitième , il célèbre la victoire du peuple de Dieu sur les
Amalécites ; cette composition est pleine d'une brûlante énergie .
Dans un angle , le Sommeil d'Élie ; dans l'autre , David recevant
les pains d'Abimélec.
Dans la neuvième , formée de quatre arceaux
passages de l'histoire de David,
, il á rendu quatre
Dans la dixième , quatre de l'histoire de Salomon.
( 1 ) Charles II , jaloux de voir ce grand oeuvre se terminer, avait
exigé que chaque soir le prieur de l'Escurial lui rendit un compte
exact de ce que Jordan avait fait chaque jour . Il en est un où ce
prieur écrit au monarque :
a Sire , votre Jordan a fait aujourd'hui quatorze figures de gran-,
deur surnaturelle , les nuages pour les soutenir, les Anges , les
» Puissances et les accessoires nécessaires au concours et à l'harmonie
de sa composition , sans avoir rien à y retoucher demain. »
414
MERCURE DE FRANCE .
Il fit ensuite pour le roi et la reine divers tableaux ,
tant religieux que mythologiques , prenant toujours plaisir
à imiter les grands maîtres.
Il y avait au palais du Retiro une pièce inhabitée , appelée
le Cason . Elle fut mise en état , et c'est là que
Jordan fit sans nul doute son chef-d'oeuvre.
C'est là que , donnant l'essor à une fécondité sans
exemple , on le vit composer, sur l'ordre de la Toisond'Or
, un poëme héroïque. Tout , dans cette brillante
étude, ressort de la plus heureuse imagination . Les acces
soires qui l'embellissent ne peuvent se décrire ; l'histoire ,
la fable , l'astronomie , la philosophie , les muses , l'allégorie,
viennent à l'envi s'unir au sujet . Les travaux
d'Hercule , la conquête de la Toison , sont traités avec
un art inconcevable. Chaque épisode est à sa place , et
l'invention , le dessin , la composition , l'ordonnance ,
se font distinguer au milieu d'un foyer de couleur ( 1 ).
Le roi voulut ensuite que Jordan ornât la voûte de la
sacristie dans la cathédrale de Tolède . Il mit de nouveau
à contribution son fécond génie , en représentant la
Vierge qui , au milieu d'un innombrable concours de
personnages célestes , descend pour poser la chasuble a
saint Ildefonse .
Il décora la chapelle de l'ancien palais de Madrid par
des passages du vieux Testament. Ces fresques sont fort
belles. Pour l'église , il fit plusieurs grands cadres.
Dans la coupole de la chapelle de Notre-Dame d'Atocha
, il fut chargé d'ajouter à ce qu'avait fait Herrera le
(1 ) Dans quatre grands tableaux , il représenta des guerres de
Grenade pour le vestibule du Cason , et dans la voûte de ce même
vestibule , il rendit à fresque plusieurs autres batailles qui précédèrent
la conquête de cette ville . Dans quatre cartels , il plaça les
quatre parties du monde , gravées par le célèbre Carmona.
Dans une autre pièce en face du méme salon , il fit une riche
composition du lever du soleil .
1
JANVIER 1816.
415
jeune , et composa de nouvelles fresques pour les trois
voûtes de la même église ( 1 ).
Cet ouvrage terminé , il vint retoucher et achever les
fresques commencées par Ricci et Carreno , dans la chapelle
Saint-Antoine-des - Portugais (2).
C'est dans ce même temps que chaque jour il terminait,
pour le roi , les temples et les particuliers , beaucoup
de tableaux à l'huile , de façon que jamais il ne quittait
les pinceaux .
Pourra-t- on croire à la suite de tant d'ouvrages, tant
publics que particuliers , qu'il faille ajouter de tableaux
de grandes dimensions en Espagne une si nombreuse
série, qu'on me pardonnera sans doute d'en donner le
détail (3)?
(1 ) Dans l'une on voit le Péché d'Adam ; dans l'autre les Songes
de Nabuchodonosor ; dans la troisième , la Descente du ciel de la
ville de Jérusalem ; dans les angles , les entre-croisées , les femmes
célèbres de l'Ancien-Testament , les prophètes , les patriarches , présentent
d'heureux contrastes.
Il fit encore pour cette même chapelle d'Atocha , en deux grands
tableaux à l'huile , la Restauration de la ville de Madrid , par la
grâce de Notre-Dame d'Atocha.
(2) Du haut de la voûte jusqu'au bas de la corniche , il figura de
vastes tapis , sur lesquels vous voyez les nombreux passages et mystères
de la vie du saint titulaire. Dans la partie inférieure , on admire
une suite de saints allemands , espagnols , hongrois , français , qui ,
différemment groupés , offrent des vases de fleurs .
(3) Il faut observer que la majeare partie des tableaux que je vais
signaler, faits en Espagne , ou venus d'Italie , sont tous de trèsgrandes
dimensions.
Saint Jérôme et Sainte Pauline.
Madeleine du Titien ( imitée ) .
Saint Jean au Désert.
L'Ane de Balaam .
La Chute de Saint Paul,
Suzanne au Baio , du Guerchia.
Le Triomphe de la Vierge.
Apparition à un Prophète.
Apollon écorche Marsyas.
Arachné et Minerve.
416
MERCURE
DE FRANCE
.
A la mort de Charles II , arrivée le 1er. novembre 1900 ,
il n'y eut plus rien à faire pour la maison royale. Philippe
V , à son arrivée , chargea seulement notre Jordan
de plusieurs tableaux pour la cour de Louis XIV.
Jordan partit de Madrid pour Naples , à la suite de
La Cène.
Job sur le fumier .
Saint Jérôme pénitent .
Saint-Onofre de Ribera.
Jaël et Sisara .
Denx Conversions de St. Paul.
La Chute de St. Julien l'Apostat.
Les esquisses de la bataille de
Saint-Quentin.
Sainte Famille , de Raphael.
Deux Madeleines Pénitentes ; une Le Voyage de Jacob et sa famille.
de Ribera.
Noé.
Les Anges servant J.-C. au désert.
Le Massacre des Innocens , du
Tintoret .
Le Martyre de Sainte Justine.
Vingt-quatre traits de l'histoire
de la Vierge.
Passage de la mer Rouge , gravé
par le célèbre Selma .
Rubens peignant une femme nne .
Quatre traits de la vie de Samson
.
Quatre traits fabuleux.
Un intérieur.
La Visitation.
Quatorze , représentant des saints Deux Saint Michel .
et des traits sacrés.
Deux Miracles de Saint Antoine.
Deux de l'histoire de Salomon.
Naissance de la Vierge.
Le Purgatoire.
Saint Thomas.
Trois Conceptions.
Saint Jacques.
Les Marchands chassés du Tem- L'Incarnation .
ple.
Salomon reçoit la reine de Saba.
L'Incendie de Troie.
Les Prêtres portant l'Arche.
Samson et les Philistins.
Sept traits fabuleux .
Enlèvement de Proserpine .
Baptême de Saint Jean .
Sa Prédication .
Prière au Jardin.
Deux Saint Ferdinand .
Herodiade .
Le prophète Balaam .
La Vierge.
Moïse touche le Rocher.
Moïse sauvé .
Quatre Sainte-Famille .
Saint Janvier .
1
JANVIER 1816. 417
S. M. , le 8
février 1702.
Il
passa par Florence
, où
R 72-
peignit , sur les vitraux de l'arsenal du grand - duc , une
série admirable de passages historiques en petit .
Clément XI le reçut à Rome avec une distinction particulière
, en lui permettant d'entrer dans son palais portant
l'épée, le manteau et ses conserves.
Tobie.
Agar.
SaintThomas .
Nativité .
Charles II.
Anne de Neubourg.
Deux Fuites en Égypte.
Isaac.
Saint Laurent.
Esaü.
Deux Annonciations.
Saint François.
Saint Nicolas.
La Piscine .
Huit batailles .
Trois Conceptions.
Deux Curtius .
Sénèque .
Absalon.
Tobie.
Denx Sainte Rose.
Sainte Famille.
Betsabé.
Assomption.
Saint Benoît .
Saint Jean de Dieu.
Naissance de la Vierge.
St. François baptise des Indiens .
St. Jacques combat les Maures .
Couronnement d'épines.
Saint Fernand aux genoux de la
Vierge,
Madeleine chez le Pharisien.
Jésus et les Docteurs .
Le Songe de Joseph, du Corrège .
Deux traits de la Passion.
Six traits de l'Enfant Prodigue.
Quatre traits de Job.
Le Martyre de Sainte Catherine , Beaucoup d'autres représentant
de Véronèse .
L'Ange de la Garde.
Le Martyre de Saint Étienne.
Saint Nicolas de Jary , en pied.
Plusieurs tableaux de Recco le
Napolitain, où il mit des figa.
res .
des sujets sacrés et allégoriques,
tels que la Sicile outragée demandant
des secours à la Monarchie
espagnole.
Différens Anges , peints en relief
pour le monument de la
Semaine Sainte , etc. , etc.
SEINE
27
418
MERCURE
DE FRANCE .
Jordan reconnut cet honneur en concluant de suite
pour S. S. deux grands tableaux à l'huile ( 1 ) .
La réputation de ses grands ouvrages en Espagne l'avait
précédé à Naples . Il fut reçu avec distinction . On l'y
chargea de suite de l'exécution d'un si grand nombre de tableaux
, qu'il ne put jouir un seul moment des richesses
considérables qu'il apportait de Madrid . Aux conseils
qu'on lui donnait de se reposer, en lui disant qu'il avait
assez fait pour la gloire , if répondait :
La gloria , la voglio io in paradiso ,
où sans doute il entra le 4 janvier 1705 , jour de sa
mort , à l'âge de soixante-treize ans .
Il fut enterré en pompe dans l'église de Sainte-Brigitte
, à la chapelle de Saint-Nicolas de Jari , que sa
main avait aussi décorée de fresques .
Après avoir signalé la fécondité de Jordan , il convient
de dire que, si jamais il ne fit rien d'absolument mauvais,
son extrême vivacité s'opposa entièrement à ce qu'il fit
rien d'absolument transcendant . Si jamais peintre n'eut
plus de génie , jamais artiste n'eut moins de retenue.
L'ambition du père fomentant celle du fils , elle fut la
cause du peu de soin que ce dernier mit à étudier le difficile
et la délicatesse de l'art . Jordan se contenta de
plaire au vulgaire , et , si parfois il voulut satisfaire le
connaisseur, il ne put tout-à- fait retenir sa promptitude
dans l'exécution . Il eut pour lui le bonheur de paraître
dans un temps où la philosophie de l'art et la simplicité
jointe à l'exactitude se comptaient pour de purs accessoires.
Entraîné par le mauvais goût qui dominait alors
dans la poésie et dans la littérature , il introduisit dans
ses compositions l'obscurité de l'allégorie , le mélange du
sacré et du profane , et la confusion de mille personnages
réels avec mille chimères personnifiées .
(1) L'un représente le Passage de la mer Rouge; l'autre, Moïse topshant
le Rocher.
JANVIER 1816 .
419
T
T
Dans les attitudes il sacrifia le décorum , et dans la
composition joignit l'invraisemblance au désordre . Il
prit plaisir à répéter des raccourcis affectés et à répandre
des effets généraux de lumière et de clair-obscur
aussi forcés qu'imprévus. De là provint , avec d'autres
défauts , une discordance universelle dans la couleur .
Leur nouveauté cependant et le mauvais goût dominant
alors en Europe donnaient de grands succès à tous ces
écarts ( 1 ) .
Malgré ces défauts nombreux , les oeuvres de Jordan ,
particulièrement ses fresques , seront toujours appréciables
par des traits de génie qui signalent le grand peintre. Ils
brilleront par l'invention , la facilité de produire , par
la fraîcheur, la grâce , la diaphanéité, et par des touches
qui, en décelant le maître, lui donnent un rang honorable
parmi les peintres modernes .
Malheureusement tous les artistes de son temps , en
Espagne surtout , se croyant inspirés comme lui , voulurent
suivre ses traces , et pensèrent en l'imitant avoir
trouvé le chemin le plus court pour arriver à la perfection.
Mais ces maximes faisaient abandonner le dessin ,
et, tous s'écartant du vrai sentier, tous donnèrent ensemble
le sigual de la décadence de la peinture en Es
pagne. Voilà ce que les arts doivent au singulier génie
de Luc Jordan .
Ses élèves les plus recommandables sont :
Paul Mattey , Nicolas Rossy, Josef, Simonetti , Ma
thieu Pacelli , et peut-être Solimène .
On trouve de Jordan beaucoup de dessins , ainsi que
plusieurs gravures dans le genre de Ribera son maître.
Les plus recherchées sont
Une Madeleine ; Jésus et les Docteurs ; le Sacrifice
d'Élie ; la Femme Adultère ; la Mort des Faux Prophètes ;
le Couronnement de Sainte Anne , et surtout une Sainte
Famille . F. Q.
(1 ) On peut dire, avec raison , que Jordan en peintare fut comme
Lope de Vega en poesie ; tous deux s'étudièrent à produire beaucoup,
sans s'occuper de produire bien.
420 MERCURE DE FRANCE .
L'AMI DES ENFANS ;
Par M. et Mme . Azaïs ( 1 ) .
La première livraison de cet ouvrage donne le droit
de penser que M. et Mme . Azaïs veulent le rendre
digne de la réputation qu'ils ont acquise en morale et en
littérature . Berquin paraît avoir transmis à ses continuateurs
son genre aimable , son style pur et animé , ses inventions
pittoresques et ingénieuses. Nous apprenons ,
par un grand nombre de témoignages , que les enfans à
qui le Nouvel Ami des Enfans a été donné , le lisent avec
un vif intérêt , le lisent de nouveau , et le relisent encore.
A ce suffrage direct et irrécusable , se joint celui
des parens et des littérateurs ; ceux-ci sont satisfaits de
trouver dans un recueil destiné à l'enfance , des drames
touchans et bien conduits , des tableaux variés de couleur,
et judicieusement placés, des récits où l'instruction
la plus douce , quelquefois la plus utile , se cache sous le
voile de la gaîté et du badinage. Nulle dissertation ,
nulle pédanterie , nulle inconvenance surtout , écueil
ordinaire des précepteurs de l'enfance.
On sait avec quel charme de goût et de sentiment
Berquin faisait les romances , et avec quel art il les plaçait
. Qu'on lise , dans le Nouvel Ami des Enfans, le
(1) Première livraison, 2 volumes in- 18, ornés de quatre gravures.
Prix : 2 fr.
A la librairie d'Éducation d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº . 30.
Le prix de l'abonnement pour les douze livraisons de l'année est
de 20 francs.
Les souscripteurs recevront gratuitement , à la fin de l'année , un
volume séparé contenant tous les premiers couplets de chaque romance,
avec la musique gravée . La souscription sera fermée le 1 " ,
mars.
JANVIER 1816. 421
conte intitulé les Chansons et les Images; il est terminé
par la romance suivante : elle nous a rappelé les plus aimables
compositions de Berquin.
LES ENFANS ET LA NUIT ,
ROMANCE .
De deux enfans , habitans du village ,
Je veux parler : écoutez ma chanson.
Tous deux venaient de remplir un message
Pour leurs parens , Marguerite et Raimond.
Tout en marchant , petite causerie
D'un long chemin abrégeait la moitié ;
Ils se contaient histoire de féerie ,
Ou se parlaient de leur simple amitié.
<< Mon cher Edmond , disait la tendre Iselle ,
» Quand le fusean tournera sous mes doigts ,
» Je filerai la laine la plus belle ;
» Mon père et toi vous braverez les froids. »
« Moi , dit Edmond , la mûre de l'automne ,
» L'oiseau des bois , la rose du printemps ,
» C'est à ma soeur que toujours je les donne ;
» Ma mère et toi , partagez mes présens. »
Heureux ainsi de leur amitié tendre ,
Ils oubliaient et le temps et la faim.
Mais tout à coup la nuit vient les surprendre ;
Tout en tremblant ils se prennent la main.
Pressant le pas , ils gardent le silence....
Lorsqu'un doux chant , par l'écho répété ,
422 MERCURE DE FRANCE .
Lear rend la vie.... Ah ! c'est la voix d'Hermance ,
Ils vont trouver tendre hospitalité.
« Fils de Raimond , dedans notre chaumière
» Entrez , entrez , ô gentils frère et soeur !
» Passez la nuit sous le toit de ma mère ;
>> Nous offrons peu , mais c'est de si bon coeur ! »
<< Nous bénissons ton heureuse assistance ,
» O bonne amie , hélas ! mais nos parens
» Sont , loin de nous , en bien triste souffrance ;
» Nos jeunes coeurs devinent leurs tourmens.
» Que ta bonté nous accorde , ô ma chère ,
» Un don plus simple et pour nous d'un grand prix ;
» Mets dans nos mains une faible lumière ;
>> Nous te devrons , ah ! bien plus qu'on abri . »
Selon leurs voeux , on apprête avec zèle ,
Pour les guider, un rustique flambeau :
Mais , quel espoir ! voilà leur chien fidèle !
Le bon Zamor, gardien de leur troupeau !
Bientôt un cri de la voix la plus chère ,
Un eri d'amour, de joie et de bonheur !
Leurs doux accens répondent à leur mère ;
Malgré la nuit les voilà sur son coeur.
1.
m
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
La seule nouveauté qui fasse sensation en ce moment ,
est un opéra-buffa intitulé le Tre Sultane , écrit par
M. Caravita , mis en musique par M. Puccita , et chanté
JANVIER 1816. 423
par madame Catalani . Vous connaissez , Monseigneur,
les Trois Sultanes , comédie française que Favart avait
empruntée d'un conte de Marmontel ; c'est cette comédie
que M. Caravita vient de tourmenter, diviser , alambiquer
et frelater à l'usage de la scène italienne . Il a
rendu le rôle du kislar-aga, ou chef des eunuques , Osmin,
un bouffon , un véritable paillasse , dont l'acteur Bassi
tire tout le parti qui lui est possible ; le magnifique empereur
des Turcs , le grand Soliman II , est représenté
par le signor Crivelli , accademico philarmonico di Bologna
, virtuoso di camera e della capella di S. M. il re
delle due Sicilie .
Roxelane , ce petit nez retroussé qui change les lois
d'un empire , dans la pièce italienne , est aussi une
bouffonne, une espèce de chanteuse qui a été jouer l'opéra
dans toute l'Europe.
In Italia , in Spagna , in Francia ( dit- elle ) ,
É dovunque ho recitato ,
Roxelane ha trionfato,
La vittoria ha riportato.
C'est peut-être à cause du caractère que l'auteur a
donné à l'actrice Roxelane , qu'il s'est cru obligé d'introduire
deux caricatures assez oiseuses d'un poëte et d'un
maître de chapelle italiens , qui font naufrage sur la côte.
Il paraît qu'on comptait beaucoup sur le comique de ces
deux sortes de personnages , qui ne sont que la parodie
de tous ceux que nos auteurs ont mis sur la scène . On se
rappelle le joli dialogue de Versac et de Dermont dans
Maison à Vendre.
DERMONT .
On peut nous prier très-poliment de sortir d'ici.
VERSAC.
Fi donc ! on n'oserait faire cette injure à deux en424
MERCURE DE FRANCE.
fans chéris d'Apollon ; un poëte.
cien.
DERMONT.
un musi
Les enfans chéris d'Apollon coucheront à la belle
étoile,
VERSAC.
Ils en ressembleront davantage au dieu des arts . Songe
qu'il fut réduit à garder les troupeaux.
DERMONT.
Mais dans sa disgrâce , il dînait au moins , et nous
sommes à jeun. ... . Je suis d'une humeur.
VERSAC.
Chante-moi l'air que tu fis hier au soir,
DERMONT.
Au diable !
VERSAC , parcourant son cahier,
Je finis mal mon second acte... Au lieu d'envoyer promener
mes personnages , je ferais mieux ....
DERMONT ,
De les faire mettre à table et nous aussi ... etc. , etc.
1
Taddeo et Bartholomeo sont le Versac et le Dermont
delle Tre Sultane.
Pensa , caro fratello,
(Dit Bartholomea à sonpiteux compagnon )
JANVIER 1816. 425

"
33
Che siam figli d' Apollo et ch' il papà
Noi da perigli ognor difendera.
« Mon cher frère , pense que nous sommes les enfans
d'Apollon , et notre papa nous sauvera de tous les
périls.
»
Voilà avec quel goût le poëte Caravita a transporté sur le
théâtre italien les plus agréables scènes de nos auteurs
comiques. Le pauvre Favart n'est pas plus épargné que
M. Duval .
Il est temps de parler de la chose la plus importante
dans un opéra-buffa. La musique de M. Puccita n'a rien
de bien remarquable ; ce sont des chants à peu près
comme tous ceux que les compositeurs d'Italie improvisent
, des sons qui se succèdent , qui flattent l'oreille
mais ne disent rien , absolument rien à l'âme . Madame
Catalani , qui joue le rôle de Roxelane , a l'art de chanter
avec facilité les plus grandes difficultés musicales ;
son gosier lutterait de flexibilité avec les trilles et saccades
de la flûte de M. Drouet. Quant à moi , Monseigneur,
j'avoue , en rougissant , que l'air de Charmante Gabrielle
ou celui de Elle m'a prodigué ses soins , airs
tout simples et tout unis , qui parlent au coeur, me paraissent
préférables à ces roulades sans fin , à ces cascades
semi - toniques qui changent à chaque voyelle , et qu'on
admire en bâillant .
Mademoiselle Chamul a débuté par le rôle de la fière
Elmire dans cet ouvrage. Mademoiselle Chamul est jolie
, et je crois qu'elle chante bien . Je dis , je crois , parce
que je ne l'ai pas entendue ; elle était tellement émue et
le public l'a tant applaudie !
Depuis votre départ , Monseigneur , le vaudeville va
de mal en pis , par la faute de la nouvelle administration.
Le Vin et la Chanson est le titre d'une pièce que
le public y a laissé dernièrement mourir de sa belle
mort. C'est un ouvrage du plus mauvais ton et du plus
mauvais goût était-ce un titre auprès de M. Désaugiers
? Pourquoi ce vaudeville a-t - il été reçu et monté
en très-peu de temps ? On l'attribue à un des respec426
MERCURE DE FRANCE .
1
tables membres du triumvirat qui a régné longtemps
sur ce théâtre. On avait bien raison de dire
que c'était trois têtes dans une perruque . M. R ....
n'est pas seul coupable du Vin et la Chanson ; un faiseur
de romances , membre influent du comité vaudevil
liste , a , dit - on , appauvri cet ouvrage de quelques-uns
de ces couplets à l'eau rose.
On peut être honnête homme et chanter la romance .
Mais qui chante la romance est rarement comique : c'est
ce qui fait que M. C......y est un des plus funèbres chansonniers
que nous ayons.
m
NOUVELLES
De la Cour, Paris et les Départemens.
18 janvier.
-
donnance suivante :
La Gazette Officielle a publié l'or-
Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre
,
A tous présens et à venir , salut :
Sur le compte qui nous a été rendu que plusieurs facultés
des lettres et des sciences organisées par des statuts
du conseil ou des actes du grand-maître de l'Université
, en vertu des articles 13 et 15 du décret du 17
mars 1808 , n'ont pás attiré un nombre d'étudians
proportionné
aux dépenses que ces institutions exigent , et
que la pénurie où se trouvent les finances de l'instruction
publique fait une loi de supprimer ou de réduire
des établissemens dont les dépenses ne sont pas compensées
par leur utilité ;
Voulant toutefois ménager à ceux qui désirent être
admis aux facultés supérieures les moyens d'obtenir sans
déplacement coûteux le grade de bachelier és - lettres que
les lois et règlemens exigent d'eux ;
JANVIER 1816.
Vu l'arrêté de notre commission de l'instruction publique
, du 3 octobre dernier ;
Et sur le rapport de notre ministre secrétaire d'état au
département de l'intérieur ,
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1. L'arrêté de notre commission de l'instruction
publique, du 31 octobre 1815 , qui supprime les facultés
des lettres d'Amiens , de Bordeaux , de Bourges ,
de Cahors , de Clermont , de Douai , de Grenoble , de
Limoges , de Lyon , de Montpellier , de Nanci , de Nîmes ,
d'Orléans , de Pau , de Poitiers , de Rennes et de Rouen ,
et les facultés des sciences de Besançon , de Lyon et de
Metz , est confirmé pour être exécuté à compter dudit
jour 31 octobre 1815.
2. Dans toutes les académies , à l'exception de celles
qui conservent des facultés des lettres , il sera formé une
commission qui sera chargée d'examiner les candidats
au grade de bachelier es - lettres .
3. Notre ministre secrétaire-d'état au département de
l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
Donné à Paris , au château de Tuileries , le 18 janvier,
l'an de grâce 1816, et de notre règne le vingt et unième .
Signé Louis.
19. La même Gazette a publié la loi suivante :
Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de
Navarre ,
--
A tous ceux qui ces présentes verront , salut :
Nous avons proposé , les chambres ont adopté , nous
avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1er. Le 21 janvier de chaque année , il y aura
dans le royaume un deuil général , dont nous fixerons
le mode ce jour sera férié,
2. Il sera fait le même jour, conformément aux ordres
donnés par nous à ce sujet l'année dernière , un
service solennel dans chaque église de France.
3. En expiation du crime de ce malheureux jour , il
sera élevé , a nom et aux frais de la nation , dans tel
lieu qu'il nous plaira de désigner , un monument dont le
mode sera réglé par nous.
428
MERCURE
DE FRANCE
..
4. Il sera également élevé un monument , au nom et
aux frais de la nation , à la mémoire de Louis XVII , de
la reine Marie-Antoinette et de madame Élisabeth .
5. Il sera aussi élevé un monument , au nom et aux
frais de la nation , à la mémoire du duc d'Enghien.
La présente loi , discutée , délibérée et adoptée par la
chambre des pairs et par celle des députés , et sanctionnée
par nous cejourd'hui , sera exécutée comme loi de
l'état ; voulons en conséquence qu'elle soit gardée et observée
dans tout notre royaume , terres et pays de notre
obéissance.
Si donnons en mandement à nos cours et tribunaux ,
préfets , corps administratifs et tous autres , que les présentes
ils gardent et maintiennent, fassent garder, observer
et maintenir, et , pour les rendre plus notoires , ils
les fassent publier et enregistrer partout où besoin sera :
car tel est notre plaisir ; et , afin que ce soit chose ferme
et stable à toujours , nous y avons fait mettre notre scel .
Donné à Paris , au château des Tuileries , le 19. jour
du mois de janvier de l'an de grâce 1816 , et de notre
règne le vingt et unième. Signé LOUIS.
20. Le service du bout de l'an des obsèques du roi
Louis XVI et de la reine son épouse, a été célébré aujourd'hui
dans l'église de l'abbaye de Saint-Denis .
Monsieur, Mgr. le duc d'Angoulême , Mgr. le duc de
Berry, Mgr . le prince de Condé , madame la duchesse
d'Orléans douairière , et madame la duchesse de Bourbon
, y assistaient .
Madame , duchesse d'Angoulême , s'y était aussi rendue
. Une tribune voilée dérobait sa douleur à tous les
yeux.
21. Le roi a assisté aux vêpres qui ont été chantées
dans sa chapelle .
- Avant la messe , S. A. R. Mgr. le duc d'Angoulême
a reçu un grand nombre de fonctionnaires civils et militaires
, ainsi qu'un nombreux état-major de la garde
royale .
22. Une députation du département des Ardennes
a été admise auprès du roi. S. M. a répondu :
"
J'ai déjàfait , et je ferai encore tout ce qui sera posJANVIER
1816 . 429
2XX
--
33
> sible pour le soulagement de votre département.
Monsieur recevra les dames les premiers et derniers
lundis de chaque mois , le soir après l'audience du
roi.
"
Quarante personnes , détenues dans les prisons de
Paris pour des créances au -dessous de 20,000 francs
viennent d'être délivrées par une main pieuse , qui s'est
chargée de leurs dettes . On assure que le même bienfait
se renouvelle dans les divers départemens du royaume ,
et s'attache à la pompe expiatoire du 21 janvier. Ainsi
donc dans ce jour de douleur il y aura eu place pour la
bienfaisance. Le deuil de Louis XVI inspire la bonté ; à
côté des larmes versées pour honorer sa mémoire , il y
aura eu en son nom des douleurs soulagées , des infortunés
rendues à leurs familles ; et le palais des rois , plein
de tristesse et de larmes , se sera occupé d'envoyer dans
la prison du pauvre quelque consolation et quelque secours.
Honneurs aux princes que leurs douleurs privées
rendent plus sensibles au malheur !
-Le roi a daigné accorder seize décorations à chacune
des légions de la garde nationale à pied , et huit décorations
à la garde à cheval .
-
Par ordonnance du 10 janvier , M. Seignan de
Serre , colonel de la gendarmerie , a été nommé prevôt
de la cour prevôtale de Nîmes.
- S. A. R. Madame a entendu la messe ce matin à
neuf heures. Depuis son retour de Saint-Denis , cette
pieuse princesse , toute entière à des souvenirs douloureux
, est restée dans son appartement et n'a reçu personne
.
On désigne comme candidats à la place vacante à
la première classe de l'Institut par le décès de M. Tenon ,
MM. Duméril , Magendie et Blainville.
-Le général Ornano , qui était détenu à l'Abbaye ,
a été mis en liberté .
-Un journal annonce que vingt-quatre individus ont
été arrêtés le 22 janvier dans le faubourg Saint - Mar430
MERCURE DE FRANCE.
cean , et conduits devant les autorités par la force
armée.
La cour prevôtale a été installée aujourd'hui par
M. Agier, l'un des présidens de la cour royale . Des discours
analogues à la circonstance ont été prononcés par
ce magistrat , ainsi que par M. le prevôt et M. le président
de la cour prevôtale , et par M. le procureur du roi
près le tribunal de premiere instance.
Arthur de Bretagne , tragédie nouvelle , sera
jouée , dit-on , llaa sseemmaaiinnee pprroocchhaaiinnee.. Henri IV et
Mayenne suivront de près cette tragédie. MM. les comédiens
français donneront ensuite Alexandre et Apelle ,
comédie en un acte et en vers libres .
-- M. Raoul-Rochette a été nommé membre de l'Ins
titut , classe d'histoire et de littérature ancienne , à la
place de M. Mentelle .

Le général Colbert , qui a été mis en liberté après
avoir été détenu pendant quelque temps à l'Abbaye ,
vient d'obtenir la permission de se retirer chez l'étranger;
il a dû quitter Paris il y a quelques jours.
La bienfaisance publique s'épanche incessamment
avec une noble abondance en faveur des victimes
d'une guerre désastreuse . Parmi ces victimes , il en
est qui , plus cruellement frappées , ont des droits tout
particuliers à la commisération , et méritent par cela
même d'en éprouver les généreux effets.
Tels sont les infortunés habitans de Souffelwinsheing
et de Mundolsheingen en Alsace. Leurs habitations , leurs
bestiaux , leurs grains , tout a été la proie des flammes.
Leurs pertes sont estimées à 2,000,000 de francs . Le roi,
dont le coeur est un trésor de clémence et de charité ,
a donné de sa cassette 24,000 francs pour ces malheureux,
et ce touchant exemple ne saurait manquer de
trouver des imitateurs parmi des Français qui honorent
le courage et le patriotisme.
MM. Treuttel et Wurtz , rue de Lille , n . 17 , et
Mercian , rue de Bondi , n° . 17 , se sont chargés de recueillir
les dons destinées aux incendiés de l'Alsace .
JANVIER 1816. 431
NOUVELLES ÉTRANGÈRES .
ANGLETERRE.
Londres , 19 janvier.
Les journaux de France ne sont pas arrivés depuis
trois jours. Ainsi nous n'avons aucune nouvelle ultérieure
sur le sort des trois officiers anglais arrêtés à
Paris.
-Le Morning- Chronicle et le Courrier prennent
parti dans l'affaire des trois officiers anglais arrêtés à
Paris. Le Courrier espère que ces messieurs sont
innocens , parce qu'il ne peut croire qu'un gentilhomme
anglais s'oublierait au point de prêter secours à un homme
condamné pour trahison . Il demande à son confrère
pourquoi il n'a jamais élevé sa voix en faveur de Sydney-
Smith , et il lui reproche d'insinuer qu'il y a une sorte
d'intelligence entre le gouvernement anglais et le gouvernement
français .
Les aigles prises à Waterloo ont été conduites en
cérémonie à la chapelle de Whitehall. On lisait sur
quelques uns de ces trophées les noms d'Austerlitz ,
d'léna , de Friedland , etc.
PRUSSE.
Berlin , 13 janvier.
S. M. a rendu , le 6 de ce mois, une ordonnance relativement
aux sociétés secrètes.
432 MERCURE
DE FRANCE.
ANNONCES.
Beautés de l'Histoire d'Amérique , d'après les plus
célèbres voyageurs et géographes qui ont écrit sur
cette partie du monde , par G** ; ornées de trentedeux
nouveaux sujets de gravures représentant les costumes
, habitations , animaux , etc.
Deux volumes in-12. Prix. . . •
Avec les mêmes figures coloriées.
Franc de port par la poste , 2 fr . de plus.
6 fr.
8
Cet ouvrage est fait pour piquer vivement la curiosité.
On n'y lira pas sans intérêt une notice très-bien
faite sur chacun de ces célèbres navigateurs qui ont tout
bravé pour enrichir leur patrie des découvertes du Nouveau-
Monde .
Les moeurs , les usages , les coutumes
bizarres des différens
peuples de l'Amérique
, s'y trouvent
aussi trèsbien
décrits .
Beaucoup de jolies gravures offrent en même temps
aux yeux du lecteur les costumes , les animaux et habitations
de ces différens peuples. Il n'en faut pas davantage
pour instruire et amuser en même temps les jeunes
gens auxquels ce livre est destiné.
A Paris , à la Librairie d'Éducation d'A . Eymery, rus
Mazarine , n°. 30.
La Fête des Martyrs; par Ch. Millevoye.
In-8°. Prix : 1 fr . , et franc de port , 1 fr. 25 c.
A Paris , chez le même.
De l'imprimerie de FAIN , rue de Racine , place de
l'Odéon , nº. 4.
MERCURE
DE
FRANCE.
ROY
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr. pour l'année. On ne peut souscrire
que du 1º . de chaque mois. On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible . Lés lettres , livres , gravures , etc.
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , nº. 30 .
-
POÉSIE .
LA VIOLETTE, A S. A. R. MADAME , DUCHESSE
D'ANGOULÊME,
IDYLLE .
Des filles du printemps j'étais la plus chérie ;
Les sages , les amans recherchaient mes faveurs.
Je languis aujourd'hui délaissée et flétrie ;
Je suis la dernière des fleurs .
Vos malheurs et les miens ont la même origine :
Des furieux courant à leur ruine
28
434
MERCURE DE FRANCE .
Ont dans leurs camps arboré ma couleur,
Et répandu sur moi la honte et la douleur.
Mais pourquoi ce parti troubla -t-il ma retraite ?
Pourquoi préféra-t-il la simple violette?
Je rejetais cet hommage nouveau ,
Tandis qu'à mes côtés , sous le même berceau ,
La fleur de l'ellebore était épanouie ,
Et disait hautement : je dois être choisie ;
Mais le héros de la folie
Méprisa ses vertus et s'empara de moi .
Le noir cyprès s'offrit pour couronner sa tête.
Son retour n'annonçait que le deuil et l'effroi .
J'annonce le printemps et les beaux jours de fête :
Quels rapports puis-je avoir avec des conquérans !
Quels maux ai-je faits à la terre?
J'abandonne les lieux désolés par la guerre?
Je n'aime que la paix des champs .
Je me cache sous la fougère ;
Je fuis les honneurs et l'éclát.
J'orbe le sein de la bergère;
Pouvais-je orner l'armure du soldat !
Quelle étrange bizarrerie !
Quel déplorable aveuglement !
La couleur de la modestie
Est condamnée à briller dans un camp.
Le lis a conservé le vallon solitaire
Qui , tous les ans , le võit fleurir ,
Et je végète au sein d'une terre étrangère !
Hélas ! je ne peux qu'y mourir.
Le lis , de la pudeur, sera toujours l'emblème.
Il ombrage le diadème .
Des fils du bon Henri .
J'ai perdu ma devise ( 1 ) , et mon nom est flétri .
(1) « Il faut me chercher, »
FÉVRIER 1816 . 435
Rendez-moi , princesse chérie ,
Le frais bocage et mon premier amour.
Rendez- moi ma douce patrie.
Je ne dois pas paraître à votre cour ;
Mais le jour où la bienfaisance
Conduit vos pas dans le hameau ,
Que mon parfum à l'indigence
Puisse annoncer votre présence !
Que l'humble violette orne votre chapeau !
A l'aspect de ma fleur sur votre auguste tête ,
Tous les Français me rendront leurs faveurs ;
Vers moi revoleront les coeurs.
Je vous devrai cette belle conquête ;
Je vous devrai mon bonheur le plus doux.
Je reverrai mes soeurs de la prairie,
Et je puis être encor par vous
L'emblème de la modestie .
R. B.
LE SERPENT DANS LA BOUTEILLE ,
FABLE.
L'histoire nous apprend qu'un des fils de Clovis
(Souvent dans une histoire on raconte des fables )
Pour donner du relief à ses moindres avis ,
Les appuyait , parfois , d'apologues semblables
A ceux du Phrygien dont nous sommes ravis .
C'était un tour de force , en ce siècle barbare .
Économe à l'excès , pour ne pas dire avare,
Theoduald ( c'était son nom)
Soupçonnait de concussion ,
Vu ses excessives dépenses ,
Le ministre de ses finances .
Il le fait appeler . Savez vous , lui dit-il ,
436 MERCURE DE FRANCE .
1
La fable du Serpent ? Je ne puis me défendre
De vous la raconter. Si vous êtes subtil,
Vous allez sans effort l'expliquer et m'entendre.
Il était un serpent qui , trouvant par hasard
Une bouteille débouchée ,
Pleine d'une liqueur des gourmets recherchée ,
De ce nectar divin voulut avoir sa part .
L'animal cauteleux sait ramper à merveille .
Il se plie , et se tord comme un homme de cour .
Ses longs auneaux du vase embrassent le contour,
Et le serpent se glisse enfin dans la bouteille.
Dieu sait s'il s'en donna ! sans être un grand devin
Vous devez présumer qu'il se gorgea de vin .
La place était commode . Au fond de sa cachette ,
Le larron défiait la censure indiscrète.
Mais le maître du vin , haut et puissant seigneur,
Un jour entre au caveau . Le serpent , à la hâte ,
Cherche à s'enfuir, tant il a peur
De tomber vivant sous sa pate.
Il veut , par le goulot , se glisser en dehors ;
Mais le reptile en vains efforts
Et se tourmente et se consume.
Il avait tant bu que son corps
Avait quadruplé de volume.
Le maître , en le voyant , fait un malin souris.
Ah! serpent , mon ami , vous ne fûtes point sage ,
Lui dit-il ; si la vie a pour vous quelque pris ,
Et si , redoutant l'esclavage ,
Vous voulez ressortir par cet étroit passage ,
Avant tout , dégorgez ce que vous m'avez pris.
Le roi , parlant ainsi , jetait sur son ministre
Un regard perçant et sinistre.
Celui- ci ne répondit mot.
FEVRIER 1816. 437
Qu'aurait- il dit ? Baissant l'oreille,
Il trembla pour sa vie , et parut aussi sot
Que le serpent dans la bouteille.
Par M. JEAUFRET.
LA NICHÉE D'AMOURS,
Chanson traduite du languedocien .
Tu connais la belle Lisette !
Eh bien ! fais-la, mais pour toujours :
Le coeur de cette bergerette
Est un nid tout rempli d'Amours,
Il en éclot de toute espèce ,
A chaque instant , à qui mieax mieux ;
L'un a déjà la plume épaisse ,
Quand l'autre à peine ouvre les yeux.
On en voit antour de la mère
Qui commencent à voleter .
De tous petits , quelle misère !
N'osent pas encor la quitter.
Chacun suit l'instinct qui le guide ;
L'un est doux , l'autre aime le brait ;
L'un est taquin , l'autre timide ;
Celui- ci pleure , et l'autre rit.
Pour fair un tel remû- ménage ,
J'irais , ma foi , je ne sais où ;
Ce gazouillis , ce caquetage ,
En un clin d'oeil me rendraient fou.
Lisette , en fusses - tu fâchéc ,
Ne crois pas m'avoir enchanté :
Tu peux bien garder ta nichée ,
Je garderai ma liberté.
438 MERCURE DE FRANCE.
BOUTADE.
Ne croyez pas toujours Apollon sur sa foi ,
Dirait encor le bon Horace.
Telle muse qui fait aux échos du Parnasse
Redire les vertus de notre excellent roi ,
Naguère du tyran était pensionnaire.
Eh ! messieurs les auteurs qui chantâtes pour lui ,
Ayez donc aujourd'hui
La pudeur de vous taire ,
M.... F......... LE V .......
RÉFLEXIONS D'UN GASCON SUR LES PYRAMIDES
D'ÉGYPTE.
Qué l'on admiré, j'y consens ,
Ces pyramides 'sans pareilles :
Mais si cé sont là des merveilles ,
Qu'est-cé donc qué séra qué mon clocher des champs ?
LES AMIS DU JOUR.
Il est mon ami , moi le sien ;
Voulez-vous en savoir la cause ?
C'estqu'il ne me demande rien ,
Et que je fais la même chose.
FÉVRIER 1816.
439
ÉNIGME .
Bon et mauvais , triste et joyeux ,
Léger et lourd , excellent , furieux ;
Consolant les mortels au sein de la détresse
Je les soutiens , je les renverse .
Je suis froid , je suis chaud , je suis et faible et fort ;
Je provoque au sommeil , j'excite le transport ;
Je suis né doux , je deviens aigre ;
Je rends pesant , je rends alègre .
Je remplis de courage et raffermis les coeurs ;
Je fais que l'on chancelle et cause use des vapeurs.
Je fais faire la paix , j'excite les querelles ;
J'éclaircis les cerveaux , je bronille les cervelles :
Pour me rendre meilleur on me met en prison ;
Je mousse de colère , et force ma cloison.
A la glace parfois , bouillant en ma jeunesse ,
Plus je suis vieux et plus on me caresse.
Je suis vif , pétillant , plein de feu , plein d'esprits ;
J'en procure aux humains , et je les abrutis.
mw
S.......
CHARADE.
Oui , toujours mon premier commencera l'année ;
Lecteur, telle est sa destinée
A Paris , à Bordeaux , à Marseille , à Lyon.
Mon second vaut une négation ;
Dans mon dernier, mainte tendron
Fait briller sa grâce légère .
Mon tont sut porter la terreur
Dans l'âme d'un peuple oppresseur,
440
MERCURE DE FRANCE.
Une terre
inhospitalière
Le vit mourir vaincu l'égal de son vainqueur .
mumm
V. B. ( d'Agen. )
LOGOGRIPHE.
Avec sept pieds je suis fort pen de chose ,
Tantôt volant ,
Tantôt marchant ,
Et plus souvent encor rampant.
Otez les deux premiers, je suis moindre, et pour cause.
Le fanatisme anime tous mes pas ;
On est damné quand on n'est pas
De l'opinion dont nous sommes :
Je dis nous , et voici pourquoi :
Nous faisons corps, mes sectateurs et moi ;
Nous crions anathème à tous les autres hommes,
Et pourtant je ne suis , dit un savant auteur,
Que le ralliement de l'erreur.
S........
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est P ( la lettre ).
Le mot de la charade est Trictrac .
Le mot du logogriphe est Grex troupeau ) , dans lequel on
trouve Rex ( Roi).
1
FÉVRIER 1816. 441
INSTRUCTION PUBLIQUE .
N°. VII ( 1 ).
Le collége Louis-le-Grand doit sa fondation à cette
société qui , en moins de deux siècles , couvrit de ses
établissemens les deux hémisphères . Les missions , le
commerce , l'éducation , les intrigues , entre les mains
des Jésuites , se prêtaient un appui mutuel , et conduisaient
également ces ambitieux à leur but . Il n'était rien
moins que d'asservir tous les peuples à une théocratie
unique, dont le chef eût été le général de leur ordre . Du
Japon au Mexique , de Lisbonne à Moscou , peuples et
rois ressentirent leur pernicieuse influence ( 2) ; ils You-
( 1 ) Nous proposant de réunir en volume les articles que nous publions
dans le Mercure , sur l'instruction publique , les numéros indiqueront
désormais la suite.
(2 ) En Portugal , ils essaient d'abord de s'emparer du trône , en
trompant Sebastien par mille stratagèmes infâmes et grossiers ; leurs
plaus échouent . Ils veulent livrer à l'Espagne ce qu'ils n'ont pu
obtenir pour eux ; ils ne réussissent pas davantage , et continuent des
manosures et un commerce ruineux pour le pays . Joseph demande
leur réforme , et ils cherchent à l'assassiner. Une suite de complots
troublent l'Angleterre pendant plus de trente ans ; les Jésuites en
sont les artisans infatigables . Combien contre Élisabeth ! combien
contre Jacques Ier ! et tous couronnés par la conspiration des poudres
. Quelques-uns d'entre eux, atteints alors , satisfirent pourtant à la
justice . Mais que de persécutions ils valurent aux catholiques dans ce
pays !
à
Que de troubles ils excitent à Venise , d'où ils sont bannis ,
Gênes , dans la Styrie , la Carinthie , la Bohême , et surtout la Pologne
!
En 1605 , ils usent de leur crédit auprès de Sigismond , roi de Por
442
MERCURE DE FRANCE .
laient conquérir l'univers au nom de Jésus , pour le gouverner
à leur gré. Jaloux de dominer, le dogme et la
morale n'étaient chez eux que des moyens de parvenir à
l'autorité ; aussi faisaient-ils ployer l'un et l'autre à
leurs intérêts. Toute religion , d'ailleurs , et celle de Jésus
même , n'était que probable à leurs yeux .
logne , pour détrôner Boritz , grand- duc de Moscovie, et mettre à sa
place le faux Démétrins . Cette révolution en entraîne trois consécutives
, qui désolent la Russie. Elles étaient fondées sur la crédulité ,
qui est toujours à raison de la misère et de l'ignorance des peuples.
En Chine, leur crédit baisse ; ils appellent les Tartares. Au Japon,
ils foulent anx pieds le Christ pour rétablir leur commerce. En Allemagne
, Leopold se croit empoisonné par une hostie consacrée de
leurs mains . En Amérique , après avoir façonné des peuples à leur
jong , ils s'en servent pour faire la guerre aux rois , et l'on amène en
Portugal des Jésuites pris les armes à la main.
Mais leurs crimes en France surpassent tout ce que nous avons dit,
et , mettant leur morale en action , deux rois tombent leurs victimes ;
et l'on a craint qu'un prince éclairé , un descendant de Henri IV , le
père des peuples et l'ami des vertus , voulût rappeler des Jésuites ! ↑
Voir à ce sujet l'Histoire des Jésuites ; les Jésuites criminels de
Jèse -majesté ; la Proclamation de Joseph Ier .; l'ouvrage du président
Rolland sur le College Louis-le-Grand , etc.
Il y a dans ce dernier l'estampe d'un tableau allégorique trouvé
dans leur college de Billom .
La société est représentée sous la figure d'un vaisseau qui cingle
vers le port du salut ; ils reçoivent les fidèles à leur bord; on y reconnaît
Barrière, Jacques Clément , Ravaillac ; tandis qu'un prince
de Condé , notre bon Henri IV et son père , étendus sur les flots ,
sont le jouet de ces assassins. Cette pièce est extrêmement curieuse ,
et comme une médaille irrécusable des forfaits et des principes abominables
de la compagnie. M. Rolland entre dans les plus grands
détails au sujet de ce vaste tableau. Il se trouvait compris dans l'inventaire
des objets dont il était chargé de rendre compte .
1
FÉVRIER 1816. 443
1
Armés de ces principes , qu'ils n'émettaient pas au
grand jour, souverains déjà dans le nouveau monde, s'ils
eussent masqué leur ambition , et laissé le temps à leurs
peuples de s'accroître et de se fortifier , peut-être les verrait-
on aujourd'hui , terribles et puissans , donner au
moins des lois à tout le sud de l'Amérique.
Profitant de la faiblesse des princes qui les avaient
imprudemment accueillis , ils avaient tenté de faire du
Portugal un patrimoine de leur société , d'en rendre le
trône électif parmi eux , comme celui de Rome l'était
parmi les cardinaux ; le projet avait échoué malgré leurs
artifices , et la simplicité du prince qui s'était livré à ces
traîtres.
Ils n'en continuèrent pas moins leurs manoeuvres jusqu'à
ce que Joseph Ier . , poussé à bout par leurs désordres
, en provoquât la réforme. Que ne tentèrent point
alors ces artisans du crime , ces précurseurs des jacobins ,
qui , les premiers , firent une maxime du régicide ! Les
calomnies , les complots , les assassinats , les empoisonnemens
, leur étaient également familiers . Ils tournerent
toutes leurs armes contre Joseph , et le 3 septembre 1758,
ce prince , comme Henri- le -Grand , devait tomber leur
victime . La Providence ne le permit pas. Secondé du
Saint-Siége , le roi de Portugal triompha de ces perfides,
et détruisit des machinateurs qui tourmentaient les deux
mondes .
C'est à Paris que cet ordre avait pris naissance . Ignace
de Loyola , intrépide Espagnol , avait eu la jambe cassée
à un siége ; pendant sa guérison , une vision prétendue
l'arracha tout à coup au monde pour l'attacher à son
dieu. Il prêcha d'abord en Espagne ; mais son zèle y fut
mal accueilli ; son ignorance , traitée d'hérésie , le força
de quitter son pays ; il vint puiser des lumières en
France , et commença , à plus de trente ans , ses humanités
au collège de Montaigu ; il étudia ensuite la philosophie
à Sainte-Barbe , et la théologie aux Jacobins . Il
réussit peu dans les sciences , et n'en forma pas moins le
projet de créer un nouvel ordre.
Lefevre , un de ses professeurs , fut un de ses premiers
associés : il était prêtre ; ce fut lui qui dit la messe et fit
444
MERCURE DE FRANCE.
communier à Montmartre Ignace et ses disciples . Après
le service , ils jurèrent tous , le 15 août 1534 , de passer
dans la Palestine pour y prêcher l'Évangile , ou d'accepter
telle mission qu'il plairait au pape de leur assigner . Ignace
fut à Rome pour faire confirmer le nouvel ordre par le
chef de l'Église . Ses intrigues lui obtiennent de Jules III
les priviléges les plus étendus et les plus abusifs .
"
De retour parmi les siens , il fut élu général de la
nouvelle société , formée sous le nom de Compagnie de
Jésus. Il commença dès- lors à mettre à exécution le vaste
plan qu'il avait conçu , recruta de nombreux disciples
et , embrassant le monde entier dans ses vues , il envoya
de nouveaux apôtres dans toutes les parties de l'Europe ,
dans l'Amérique et dans les Indes . Leur mission était de
prêcher les vérités du salut , et d'établir sur tous les
points l'autorité du nouvel ordre. On sait quels furent
leurs succès à la Chine , au Japon et ailleurs ; leur morale,
se prêtant à tout , leur donnait accès en tous lieux . Par
des statuts , conçus profondément , les Jésuites , divisés
en quatre classes , admettaient dans leur société des
hommes de tous les états , et même de toutes les croyances
( 1 ) . Le voeu d'obéissance à son général suffisait pour
attacher les particuliers à la société , qui , de son côté ,
ne se liait point aux individus. En relation avec toutes
les parties de l'univers , ils établirent un commerce se-
(1) Il paraît que les personnes de tous les états , et même de
toutes les religions, pouvaient être associées à ces pères , et rester
dans le monde , et qu'ils étaient désignés sous le nom de Jésuites
de robe courte . M. Rolland cite pour preuves et pour
exemples des scigncurs , des prélats , et même des rois. On cite ,
dans l'Histoire des Jésnites , un certain Valory , protestant, qui
n'en tenait pas moins à la société ; il y trouvait un grand avantage
pour son commerce .
Du reste , faisant abstraction de croyance et de vertus , ce qui était
Jésuite était tout aux yeux de ces pères ; ce qui ne l'était pas n'était
rien.
FÉVRIER 1816. 445
cret et immense. Ce fut pour eux une source de richesses ,
qui servirent merveilleusement à leur ambition.
Mais ce qui plus que tout le reste devait consolider
leur empire , était l'éducation de la jeunesse.
Ignace et les siens mirent tout en oeuvre pour s'en
emparer ; ils tournèrent principalement leurs vues
vers la France , et firent tous leurs efforts pour s'établir
à Paris ; ils y trouvèrent de grands obstacles. Favorisés
par quelques particuliers , des grands même et des rois ,
les parlemens , le clergé , les universités , n'en tinrent
pas moins ferme contre ces nouveau-venus. Celle de
Paris ne voulut jamais les recevoir dans son sein , et la
faculté de théologie rendit , en 1554 , un décret qui déclara
cette société « dangereuse en matière de foi , enne-
» mie de la paix de l'Eglise , fatale à la religion monastique
, et née pour la ruine plutôt que pour l'édifica-
» tion des fidèles.
A force cependant de subtilités et d'intrigues , appuyés
surtout par le cardinal de Tournon , ils surprirent
à l'assemblée du clergé , à Poissy, la permission
d'ouvrir leurs cours , et d'enseigner les humanités à Paris
. On la leur accorda , sous condition qu'ils renonceraient
au titre ambitieux de Société de Jésus , qui ne
convenait, dit-on , qu'à l'Église , et qu'ils seraient soumis ,
comme les autres fidèles , à la juridiction de l'archevêque
.
Ils promirent tout , recueillirent un legs considérable
que leur avait laissé l'évêque de Clermont ; et , l'approbation
enregistrée , ils achetèrent la maison , rue Saint-
Jacques , appelée la Cour ou l'Hôtel de Langres , et ouvrirent
leurs classes le 29 février 1563 , sous le titre ,
malgré les conventions , de Collège de Clermont de la
Compagnie de Jésus . L'Université leur intenta bientôt
procès . La société lutta long-temps , avec d'autant plus
d'avantage que , n'ayant que d'excellens professeurs , et
faisant gratuitement ses cours , elle attirait un grand
nombre d'élèves et des sujets d'élite . Elle florissait ainsi
en dépit de l'Université ; mais la part qu'elle prit dans
mos troubles , ses intrigues , ses machinations dans tous
"
446 MERCURE DE FRANCE .
les pays , son dévouement à l'Espagne , et surtout l'attentat
de Châtel sur le meilleur de nos princes , soulevèrent
tout l'état contre ces forcenés , et déterminèrent
le roi à les bannir du royaume.
Expulsés en 1514 , rappelés en 1603 , ils rentrerent
dans leurs biens , et rouvrirent bientôt des écoles à Paris
. De nouveaux procès les attendaient , le parlement
ne leur fut pas favorable ; mais , appuyés par les états où
ils avaient su se ménager le haut- clergé et la noblesse , le
roi évoqua leur affaire à son conseil , et ordonna que les
Jésuites feraient dorénavant des leçons publiques de
toutes les sciences dans le college de Clermont , en se
conformant en tout aux lois de l'Université . Ce collége
depuis n'a cessé de fleurir ; les élèves s'y multiplierent ,
au point que les pères furent obligés , dès 1628 , de faire
de nouvelles constructions . Ils acheterent , pour s'accroître
, différens édifices et colléges qui les joignaient ,
entre autres ceux de Marmoutiers et du Mans.Louis XIV,
qui favorisait les Jésuites , voulut payer de ses deniers
cette dernière acquisition ; elle se montait à 53,156 liv.
La reconnaissance des pères aussi fut sans bornes ;
ils
substituèrent au nom de leur dieu celui du prince qui les
comblait de bienfaits. Ce collége , depuis le 8 octobre
1682 , porte le nom de collége de Louis- le-Grand.
Un de leurs élèves lâcha , dit-on , une épigramme
à cette occasion , dont le sens était : Cette race impie ,
pour quelque argent , préfère un prince à son Dieu . On
ajoute qu'il la paya cher.
Au moyen de ces divers agrandissemens , le collége de
Louis - le Grand , composé de six cours entourées de
vastes bâtimens , se trouvait en état de contenir un trèsgrand
nombre d'élèves . La bibliothéque , déjà considérable
, devait s'accroître successivement. Nicolas Fouquet
avait légué à la société une rente de 1000 liv . pour
faire tous les ans de nouveaux achats.
Quoique le collége n'appartînt pas à l'Université , la
succession non interrompue d'hommes habiles dans les
chaires , l'art qu'avaient ces pères d'exciter l'émulation
parmi les jeunes gens , le rendirent le plus nombreux en
FÉVRIER 18.6. 447
pensionnaires , et le plus florissant pour les études . Cet
état de prospérité se soutint jusqu'à l'expulsion des Jésuites.
Le collége Louis-le-Grand se trouva alors sous la juridiction
de l'Université . On y réunit les boursiers des
provinces et de la capitale ; il continua d'être collége de
plein exercice , et conserva le nom que lui avait donné la
reconnaissance des pères. Les études s'y maintinrent
aussi brillantes que sous ces derniers . La révolution l'a
trouvé dans cet état prospère , et de tous les établissemens
de ce genre ce fut celui qui en souffrit le moins.
Il continua , sous différens titres , d'être collége de
boursiers , devint ensuite Prytanée , et l'on y rassembla
les enfans de ceux qui étaient morts à la défense de la
république . La conduite en fut , dès l'origine , confiée à
M. Champagne , ancien professeur d'humanités. Doux ,
mais faible et âgé , bientôt il lâcha trop les rênes à une
jeunesse turbulente ; le plus grand désordre allait s'introduire
dans cet établissement , lorsqu'on y envoya ,
pour seconder le directeur , M. Lanneau , employé alors
dans les bureaux de l'instruction publique. Connu déjà
il s'acquit depuis une célébrité plus glorieuse dans les
annales de l'éducation . C'est celui qui devint comme le
second fondateur de Sainte-Barbe : nous aurons occasion
d'en parler plus au long , en traitant de cette fameuse
école .
Dans la force de l'âge , personne n'était plus que
M. Lanneau propre à gouverner la jeunesse ; il en était
craint et aimé. Le calme , dans le Prytanée , succéda
bientôt au désordre , et les études y brillèrent tant qu'il
y demeura ; mais , songeant à tirer parti pour lui-même
des talens que les circonstances avaient mis au jour , et
des moyens qu'elles lui fournirent , il se retira pour travailler
à sou compte.
(La suite à un prochain numéro. )
448 MERCURE DE FRANCE .
m
BIOGRAPHIE MODERNE ,
OU
Galerie historique , civile , militaire , politique et judiciaire
, contenant les portraits politiques des Français
de l'un et de l'autre sexe , morts ou vivans , qui se
sont rendus plus ou moins célèbres , depuis le commencement
de la révolution jusqu'à nos jours , par
leurs talens , leurs emplois , leurs malheurs , leur courage
, leurs vertus ou leurs crimes. Deux volumes
in-8°. ( 1 )
3
Il en est des nations comme des femmes ; les plus
sages, et partant les plus heureuses , sont celles dont on
ne dit rien . Ceci convenu , il n'est pas surprenant que ,
depuis vingt-cinq années, notre histoire soit si remplie
d'événemens , et que tant de personnages y figurent
de façons si diverses ; mais ce qu'il y a de plus
piquant , c'est que le contraste n'est pas seulement entre
les individus , il se trouve encore presque toujours dans
les mêmes personnes . A peine une entre mille a-t-elle
constamment marché sur la même ligne . On dirait que le
précepte d'Aristote et d'Horace sur l'invariabilité nécessaire
à conserver dans les caractères , ne leur a paru
convenable qu'aux héros d'épopée ou de tragédie.
Soyons de bonne foi , cependant ; le moyen de ne pas
croire que MM. tels et tels ont eu d'assez bonnes raisons
pour prendre , selon les circonstances , tous les
masques , pour endosser tous les costumes , pour soutenir
toutes les opinions , lorsqu'on les voit parvenus à leur
but! Des marins , engagés parmi un archipel inconnu, ne
recueillent-ils pas de justes éloges lorsqu'ils ont su conserver
leur vaisseau sain et sauf au milieu d'un laby-
(1 ) Prix : 13 fr. , et 17 fr. francs de port.
Paris , à la librairie d'Alexis Eymery , rue Mazarine , nº. 30 .
FÉVRIER 1816. 449
rinthe d'iles , d'ilots , de caps , de promontoires , ou
presque à chaque instant , ils s'étaient vus en danger de
périr ? Le lecteur paisible , qui , dans son cabinet , suit
leurs courses aventureuses , sent bien pourquoi ils n'ont
pas toujours suivi la même marche , et demeure tout
émerveillé de leur succès . A la vérité , les plages qu'ils
ont parcourues sont semées des débris de leurs compagnons
, peut-être aussi habiles , mais auxquels a manqué
la fortune , qui répare tout , supplée à tout , et triomphe
de tout.
C'est principalement dans un livre tel que la Biographie
moderne que l'on peut apprécier les aventuriers politiques
, si semblables aux aventuriers voyageurs dont
nous venons de parler . L'Histoire , proprement dite ,
embrasse au même instant un trop grand nombre de
faits pour que l'on puisse toujours y suivre le même personnage
, à moins qu'il ne soit entièrement hors de ligne
et au-dessus de toute comparaison . La Biographie , au
contraire , soulage merveilleusement les mémoires paresseuses
et les esprits peu susceptibles d'une attention
suivie . En quelques lignes , elle fait voir comment on a
pu s'élever très-haut en partant de très-bas , passer de
l'indigence extrême à la possession de biens considérables
, accumuler les titres et les honneurs . A la vérité , il
y a le chapitre des accidens , qui même sont souvent
d'une nature très-grave. Mais s'il n'est point dans la
carrière de l'ambition de route parfaitement sûre , ceux
qui s'y précipitent ont d'ordinaire l'âme trop élevée pour
se laisser intimider par les obstacles ; et , d'ailleurs , une
chute , une catastrophe plus ou moins éclatante , ne
laisse- t-elle pas toujours une place à remplir ? C'est là un
grand motif de consolation pour des coeurs généreux ,
habitués depuis long-temps à supporter, avec une constance
héroïque , les malheurs d'autrui .
Lorsque dans cette immense galerie historique on a
parcouru un certain nombre de portraits , on finit par
reconnaître qu'il exista pendant la révolution une conduite
propre à chaque genre de prétentions . De sorte
que, à l'exemple des naturalistes , onpourrait classer ceux
qui ont paru sur ce mobile et dangereux théâtre ,
d'une
29
450 MERCURE DE FRANCE .
manière propre à les faire reconnaître avec une extrême
facilité.
D'après cette méthode , si nous jetons d'abord les
yeux sur les novateurs remplis d'audace , sur ces hommes
pour qui tous les moyens de parvenir étaient bons,
et surtout les moyens criminels , nous les verrons unis
d'abord pour détruire indistinctement tout ce qui était
établi ; suppléer par l'énergie à ce qui pouvait leur manquer
en talens ( quoique , par malheur, plusieurs en possédassent
d'assez remarquables ) ; agir encore plus que
parler ; connaître tout ce que de grands forfaits , commis
rapidement et sans remords , peuvent inspirer de stupeur
à la multitude , et parvenir ainsi au faîte de la puissance.
:
Mais entre de tels hommes l'harmonie ne peut être
de longue durée bientôt ils se dénoncent , se proscrivent
mutuellement . Vingt fois le pouvoir change de
mains , jusqu'à ce que , selon l'invariable usage , l'anarchie
amène le despotisme.
Le soin qu'avant d'en être parvenus là , ils semblèrent
prendre eux-mêmes de venger leurs victimes , est un des
traits les plus saillans de leur affreuse histoire . Il n'a
point échappé aux auteurs de la Biographie moderne .
Ce qui est digne de remarque , c'est que la France ,
gémissant sous les luttes des différens partis , applau-
» dit un instant aux coups que leur porta Roberspierre ,
espérant être moins malheureuse encore sous un seul
» tyran que sous mille . » ( Art. Roberspierre. )
>>
"
C'est en effet à ce scélérat insigne que la France dut
la punition de ses principaux complices. Il est bien reconnu
que le neuf ihermidor en sauva un grand nombre
d'autres, et que, si cette fameuse journée n'eût pas aussi
mis un terme aux assassinats commis sur les gens de
bien , on devrait regretter qu'elle n'eût pas été différée
de quelques mois.
Hâtons-nous de détourner les yeux de ces horribles
tableaux , que rappelleront souvent les pages de la Biographie
moderne , et fixons-les sur d'autres portraits.
Les ambitieux circonspects , adroits, ou, si l'on veut ,
intrigans , paraissent aussi en grand nombre dans ce reFÉVRIER
1816 . 45x
cueil . En vérité , si nous étions obligés d'en choisir quelqu'un
, et de le présenter pour modèle, pour archetype,
nous serions fort embarrassés , tant il s'en présente avec
des droits incontestables à cet honneur . Pour ne pas paraître
injustes , ni blesser la modestie d'aucun d'entre
eux , nous les caractériserons par quelques traits
généraux .
Quand on était doué du désir de parvenir, sans y
joindre l'énergie qui fait mépriser la mort et risquer tout
pour tout obtenir , voici à peu près comment on s'y
prenait :
Dès la formation des états-généraux , on commençait
par tâcher d'attirer sur soi l'attention par quelque petite
brochure , où l'on applaudissait aux idées nouvelles.
Avec les progrès croissans de la désorganision du corps
social , on se montrait plus hardi ; car il fallait bien ne
pas rester en arrière , sous peine de perdre le fruit de
ses premières démarches , ou même de compromettre
tout au moins sa liberté . Les temps orageux de la Convention
une fois passés , on pouvait sous ce Directoire ,
tout composé de parties hétérogènes et si peu capable
de conserver sa puissance , obtenir , sans de grandes difficultés
, quelques fonctions lucratives . Le 18 brumaire
arrive ! Oh ! c'est l'époque décisive , celle à laquelle on
se promet de ne presque plus donner de bornes à ses
désirs . Tribun ou préfet , conseiller d'état ou sénateur,
on n'a qu'un petit nombre de principes à suivre , et ,
pourvu que l'on ne s'en écarte pas , tout va de mieux
en mieux . Tout laisser faire , tout approuver , louer ,
louer encore , dans toutes les occasions , et quelle que
soit la marche des événemens ; voilà le secret : le nombre
de ceux qui l'ont mis en pratique avec succès a prouvé
tout ce qu'une semblable conduite avait de facile .
Il n'en a pas été tout- à-fait de même depuis le printemps
de 1814 jusqu'à l'époque actuelle. Ici , la Biogragraphie
moderne à la main , il serait difficile de vanter
plus long-temps la méthode des hommes à intrigues . On
voit , au contraire , à l'incertitude de leur conduite et
aux résultats dont elle est fréquemment suivie , que la
route droite pourrait bien avoir été préférable à la leur.
452 MERCURE DE FRANCE.
Cependant plusieurs d'entre eux se sont encore assez
bien tirés d'affaires , du moins jusqu'à ce moment, pour
pouvoir se féliciter de leur dextérité , et peut-être aussi
un peu de leur bonheur .
On rougirait , on gémirait trop d'appartenir à l'espèce
humaine , si les temps de troubles civils n'offraient que
de grands criminels ou des hommes parvenus à force
d'avoir rampé ; mais ces temps sont aussi ceux des actes
de dévouement héroïque , de constance dans l'adversité ,
de snblimes exemples donnés à la terre entière. Les auteurs
de la Biographie moderne ne peuvent manquer
d'arrêter aussi l'attention de leurs lecteurs par cette partie
de leur ouvrage faite pour adoucir les impressions
douloureuses qu'un trop grand nombre d'articles doit
laisser dans les esprits . Si ces écrivains ont rapporté ,
sans déclamations , et en les montrant dans leur hideuse
nudité , les actions atroces , ils ont su peindre avec
d'autres couleurs les traits de vertu . Des victimes à jamais
regrettables ont obtenu le tribut de leur admiration
et de leurs regrets . Ils se sont plu encore à rappeler
tant de faits d'armes illustres , tant de trépas terminant
au champ d'honneur des jours tout entiers consacrés à la
patrie. Que de rapprochemens remplis d'intérêt offre
l'examen de cette partie de l'ouvrage ! Là sont rapprochés
, confondus , comme ils le seront dans les fastes de
la gloire nationale , et les guerriers qui défendirent l'antique
monarchie , et ceux qui combattirent les étrangers.
Heureux ceux qui n'ont écouté que la voix de
l'honneur , et qui , sûrs de se présenter sans peur aux
yeux de la postérité , s'y présenteront aussi sans reproche
!
Mais lorsqu'un grand nombre d'hommes auront à
craindre ses jugemens , n'est- il pas vraiment remarquable
que les femmes , dont les noms ont aussi mérité
d'être consignés dans ce livre , n'y soient presque toujours
aperçues que sous le plus honorable aspect ! Que de
courage, de grandeur d'âme dans les plus affreux désastres
! Celles même qu'on ne peut louer sans restriction
, imposent par la noblesse de leur caractère. L'épouse
du ministre Rolland elle-même fait excuser ses
FÉVRIER 1816. 453
2. torts politiques et le rôle , peu convenable à son sexe
qu'elle remplit à une époque funeste , quand on voit
avec quel calme elle reçut le coup mortel. Parleronsnous
de cette étonnante Charlotte Corday, dont aucun
homme n'a certainement surpassé l'impassible héroïsme?
Sans doute l'austère morale ne peut approuver son action
; le monstre qu'elle frappa ne devait périr que par
le glaive des lois , et d'après un jugement solennel ; mais
Charlotte Corday, dont le caractère ne se démentit pas
un instant , paraîtra toujours un être en quelque sorte
surnaturel. D'autres femmes ont brillé d'un moindre
éclat , et toutefois ont été bien dignes que leurs noms
fussent sauvés de l'oubli. Nous rapporterons ici les articles
consacrés à deux d'entre elles, parce qu'ils sont
courts , très-intéressans , et que probablement ils seront
nouveaux pour la plupart des lecteurs .
11
" BAYON ( Madame ) , propriétaire à Saint-Domingue.
» Douée d'une beauté rare , et jouissant d'une fortune
considérable , elle était âgée de dix-huit ans lors de la
révolte des nègres , en 1791 , et vit expirer sous ses
» yeux une partie de sa famille. Réservée aux outrages
» de deux noirs qui l'avaient sauvée des flammes , elle
profita des instans qu'ils lui laissèrent en se disputant
» la primauté du crime , se plongea un poignard dans le
» sein , et mourut aux pieds de ses cruels bourreaux . »
3)
L'autre article , non moins touchant , non moins honorable
pour l'héroïne , offre un de ces traits qui caractérisent
une époque affreuse mieux que ne le pourraient
faire les réflexions du plus éloquent historien.
" LA VIOLETTE ( Madame ) , domiciliée à Tournay.
Bonne épouse , bonne mère , respectable par toutes les
>> vertus domestiques et sociales , elle avait prodigué
» dans sa ville tous les soins et les secours possibles aux
» blessés français . Dénoncée ensuite, par son propre
mari , comme contre -révolutionnaire, elle fut arrêtée ,
» conduite dans les prisons de la Conciergerie , et con-
» damnée en octobre 1795. Avant d'aller au supplice,
elle se fit peindre , la main appuyée sur une tête
» de mort , et envoya ce portrait à son mari , en y
"}
454
MERCURE DE FRANCE .
» joignant ces mots : Cette tête est maintenant celle de
» ta femme.... et c'est toi qui l'as tuée.
A ce que nous avons dit en faveur de la Biographie
moderne , d'après notre intime conviction et un
examen attentif , nous devons ajouter qu'elle nous
a paru aussi complète qu'il était possible. Parmi les
noms fameux qui devaient y trouver place , nous ne
pensons pas que l'on en ait omis un seul. Cette exactitude
achève , selon nous , de recominander aux lecteurs
un ouvrage qui doit les intéresser à tant de titres.
EXTRAIT D'UN PORTE-FEUILLE. N° . X.
LES PATINEURS.
Que c'était d'un rude vilain
Que la poste ent son origine !
Il avait trois plaques d'airain
Autre part qu'en la poitrine.
-
Cette imprecation de Pélisson contre l'inventeur de la
poste , ou plutôt contre le premier courrier à francétrier,
est la traduction la plus heureuse , sinon la plus
exacte , de celle qu'Horace adresse au premier navigateur.
Effrayé des dangers qui assiégent un vaisseau , sontiment
exagéré par les craintes que lui inspirent son amitié
pour Virgile qui faisait voile pour la Grèce , Horace,
s'était écrié :
"
Illi robur et æs triplex
Circa pectus erat , qui fragilem traci
Commisit pelago ratem
Primus......
Le coeur de l'homme qui , le premier, osa , sur un fra-
>> gile vaisseau , affronter les fureurs de l'Océan , était
» sans doute revêtu du chêne le plus dur , et environné
» d'un triple airain.
FÉVRIER 1816 . 455
Que n'eût-il pas dit du premier patineur ? S'il tremblait
de ne voir qu'une planche entre l'homme et l'abîme ,
combien n'eût-il pas frémi en voyant l'eau seule former
cette planche , sans cesse prête à se dérober, à se briser
sous les pieds de l'imprudent qui s'y fie avec tant de sécurité
? Il est vraiment fâcheux qu'un Belge , un Sicambre
, un Ostrogot , un esclave du Nord , n'ait pas eu l'occasion
de se promener en patins sur le Tibre devenu solide
. Nous aurions sans doute une belle ode de plus.
Il est probable que l'usage des patins , non-seulement
n'était pas connu des Romains , mais qu'il n'a pas été
même inventé par les anciens peuples . C'est aux Hollandais
vraisemblablement que les modernes sont redevables
de cette découverte . Dans leur pays , couvert par de
fréquentes inondations , coupé par de nombreux canaux ,
l'activité a dû trouver ce véhicule , emprunté bientôt
par l'oisivité . Ils s'en servent pour leurs affaires , nous
pour nos plaisirs ; pour multiplier le temps par la vitesse
de leur marche , nous pour multiplier l'espace par
des courses oiseuses ; chez eux , enfin , les patins sont
aux pieds d'hommes qui ne veulent pas perdre un seul
instant ; chez nous , ils ne sont chaussés que par des gens
qui n'ont que du temps à perdre .
C'est , au reste , un spectacle assez amusant quand le
froid n'est pas trop vif , ou quand on est bien précautionné
contre ses atteintes , que celui auquel la Gare ,
le canal de l'Ourcq ou le bassin des Tuileries servent de
théâtre pendant les fortes gelées. Je conçois qu'on ne
voie pas sans étonnement quelques hommes, portés sur
une lame étroite , courir sur cette glissante surface , où
le commun des hommes ne peut pas même se soutenir en
marchant , en s'appuyant sur toute la largeur de leurs
semelles ; je conçois que cet étonnement augmente et se
change en admiration en raison de la difficulté des évolutions
, et de la facilité avec laquelle elles sont exécutées
.
Mais je conçois encore plus ici les plaisirs de l'acteur
que celui du spectateur . Ils sont de plus d'un genre ,
comme ceux que procurent tous les exercices de souplesse
456
MERCURE
DE FRANCE
.
et d'adresse , auxquels on prend d'autant plus de goût
qu'on est plus regardé.
Il y a sans doute quelque chose de piquant dans le
contraste qui existe entre la sensation qu'éprouve le patineur
et celle dont il voit l'empreinte sur le visage de
toutes les personnes qui l'environnent. Ressentir la plus
douce chaleur quand tout le monde grelotte autour de
vous ; braver la rigueur de la saison sous un vêtement
léger , quand elle atteint chacun jusque sous les fourrures
multipliées qu'il lui a vainement opposées , n'est pas cependant
la jouissance la plus vive que l'artiste recueille :
celles que lui donne l'amour-propre , sont bien supérieures
: et n'est - il pas doublement heureux de devoir à
l'exercice qui lui procure déjà un bien-être particulier,
les applaudissemens du public qu'on achète si souvent au
prix de la douleur même ?
Les patineurs ressemblent aux versificateurs . Les
moins habiles sont déjà fiers de faire ce que tout le
monde ne sait pas faire ; et les plus habiles , d'exceller
dans un art où c'est déjà se distinguer que d'être médiocres.
Telles étaient les réflexions que je faisais , il y a quelques
jours , au milieu des badauds qui bordaient le
bassin de la Villette . De pensée en pensée , je m'abandonnai
insensiblement à toutes mes rêveries , au point
que , isolé au milieu de la foule , je n'entendais plus rien
de ce qu'elle disait , et que , sous le charme de la plus
complète des illusions , je finis par ne plus voir ce qui se
passait devant moi que sous des rapports qui n'existaient
sans doute que pour moi ; semblable à l'homme qui , considérant
la nature à travers une vitre imprégnée de
jaune ou de bleu , ne la voit plus que sous l'influence de
la couleur interposée entre les objets et lui.
Gette glace , sur laquelle tant d'étourdis allaient , venaient
, couraient , glissaient , se poursuivant , se croisant
, se heurtant , perdit bientôt ses véritables proportions
, et se transforma pour mon imagination en une
scène si vaste que je la pris pour celle du monde. Cette
scène était plus longue que large ; des brouillards , dans
lesquels je croyais voir quelque chose , bornatent l'entrée
FÉVRIER 1816. 457
et l'issue de cette avenue , dont l'oeil apercevait les deux
bouts ; avenue assez large pour qu'on pût faire , soit à
droite , soit à gauche , quelques excursions , et assez
longue pour que ceux à qui il était donné de la parcourir
en entier, eussent véritablement besoin de se reposer en
touchant au but.
Dans la légère rétribution que je ne sais quels préposés
exigent du patineur pour lui laisser le droit d'errer
dans un espace qui appartient à tous , ne croyais-je pas
voir les frais divers auxquels notre entrée dans la vie
est assujétie ? Ne croyais-je pas voir aussi , dans ces
courroies dont on liait les pieds des arrivans , ces langes
dont on garrotte ceux de ces autres innocens qui attendent
le baptême ? Ne croyais-je pas voir enfin , dans ces
hommes obligeans qui prêtent leur appúi et prodiguent
leurs conseils aux novices , ces pères , ces mères , ces
parrains , ces marraines , qui soutiennent et dirigent nos
premiers pas , et même ces bonnes et ces précepteurs ,
qui ne sont pas toujours si complaisans, et sont souvent
si ennuyeux ?
L'éducation n'était pas longue , l'écolier se lassant de
recevoir des avis bien plus promptement que le professeur
d'en donner ; ce qui me porta à croire que ni l'un
ni l'autre ne manquaient d'amour-propre . En se hâtant de
prendre son essor , dès qu'il croyait pouvoir marcher tout
seul , que de faux pas , bon Dieu ! signalaient le début
de la plupart des émancipés ! C'était une chose à la fois
plaisante et misérable que de voir la confiance avec laquelle
ils s'élançaient , et la promptitude avec laquelle
ils trébuchaient , les uns à vingt pas , les autres à dix ,
et le plus grand nombre au premier . Plusieurs se dégoûtèrent
et ne se remontrèrent plus ; plusieurs aussi se relevèrent
, et , malgré leurs chutes renouvelées , parvinrent
, à force de persévérance , à se mettre au pas , à
acquérir assez de talent pour n'être pas remarqués en
mal ; ce qui peut conduire à se faire remarquer en bien.
D'autres , plus lestes , plus souples , dépassèrent bien vite
la foule , et atteignirent presque en débutant le plus
haut degré du talent ; mais , dans ce petit nombre , il
en était un faisant mieux que ceux qui faisaient
458
MERCURE
DE FRANCE
.
bien , et dans lequel le public distinguait encore un
homme supérieur aux hommes supérieurs dans l'art
de patiner. Vous le voyez sur la glace , chéri de
toute la crainte qu'il sait inspirer pour lui ; il rit des cris
d'effroi que vous arrache son audace , et que son triomphe
change bientôt en cris d'admiration . Vous tremblez !
rassurez-vous , bonnes gens ; le célèbre patineur de la Villette
fait une chute ; il ne l'attribuera pas à sa maladresse,
mais à un fétu que son oeil n'avait pas daigné apercevoir,
et que son patin n'a pu couper.
Ainsi tomba jadis Aman devant Esther ; ainsi Volsey,
ainsi Labrosse , ainsi maître Olivier le Daim , furent
culbutés du faîte des grandeurs par les causes les moins
prévues . Une marchande d'oranges , qui se trouvait là
comme pour compléter cette représentation des vicissitudes
humaines , semblait dire , en jouant avec sa marchandise
Saute, Choiseul; saute , Praslin . Les succès ,
les disgrâces des patineurs sont de vrais tableaux d'histoire
.
Parmi des hommes moins brillans, mais non moins adroits
que celui dont nous avons parlé, je retrouvais mille personnages
connus . Celui qui glissant tout doucement, les
mains dans les poches , fait son chemin tout en échappant
à la critique comme à l'éloge , n'est- il pas ce modeste
évêque de Fréjus , ce cardinal de Fleury , qui , sans
trop s'occuper des autres qui ne s'occupaient pas de lui ,
est arrivé si haut sans qu'on s'en soit aperçu , et n'a
paru avoir pensé à se saisir de la première place que le
jour même où il s'en est emparé pour ne la pas quitter ?
Cet autre , moins patient , mais non moins habile ,
n'a pas fourni si paisiblement sa carrière. Il coudoie , il
est coudoyé , accroche , est accroché , renverse , est
renversé , les quolibets , les sarcasmes , les reproches ,
les injures même , attestent ses mésaventures qui , cependant
, ne sont pas toutes des maladresses ; son habit ,
taché en tant d'endroits , donne presque le compte de
ses chutes. Mais , se relevant toujours , et ne reculant
jamais , ne rougissant de rien , tirant vanité même de
certains faux pas qui l'ont fait avancer, il poursuit sa
FÉVRIER 1816. 459
route à travers les huées et les disgrâces , comme l'agioteur
sa fortune à travers le déshonneur et les faillites ,
comme le cardinal Dubois est parvenu aux premières dignités
de l'état et de l'église à travers l'opprobre et le
scandale .
Cet autre, qui se trouve toujours à la suite de l'homme
à la mode , ne franchit pas comme lui les obstacles ,
mais les tourne : n'est-ce pas tel courtisan que je ne
veux pas nommer ; éternel complaisant de l'homme que
la fortune favorise , s'en tenant toujours assez près pour
avoir quelque part à ses triomphes , comme assez loin
pour ne pas être entraîné dans ses disgrâces ; prudent
jusqu'à la lâcheté , habile jusqu'à la perfidic , se maintenant
toujours sur ses pieds au milieu des accidens si
communs à la cour , et courant sur cette glace , comme le
dit Saint-Simon , du père Daniel , avec ses patins de
Jésuite?
Ce n'était de tous côtés que scènes allégoriques . Ici ,
comme au théâtre , l'homme à talent tombait dans le
piége que la médiocrité envieuse lui avait préparé. Là ,
comme aux Tuileries , des enfans avides , au lieu de secourir
un pâtissier coulé sous la glace , se disputaient ses
gateaux presque aussi vivement que des ambitieux se
disputent la dépouille d'un favori disgracié , auquel ils se
garderaient bien de tendre la main ; mais la catastrophe
qui termina toutes ces scènes me frappa plus profondément
encore que tout ce que j'avais vu.
Pendant que tant de gens s'agitaient , la plupart sans
regarder en l'air , sans regarder à leurs pieds , sans regarder
même devant eux , les uns entraînés par la passion
, les autres endormis dans leur insouciance , le
temps avait changé , l'air s'était détendu , la glace était
amollie. Quelques hommes circonspects , auxquels on
donnait un tout autre nom , conseillaient depuis longtemps
la retraite , et avaient fini par prêcher d'exemple ;
mais les écervelés , et c'était le grand nombre , comme
partout , croyant avoir toujours le temps de se soustraire
à la débâcle, n'en couraient qu'avec plus d'ardeur
après le plaisir prêt à leur échapper ; quand tout à coup
460 MERCURE
DE FRANCE .
la glace s'entr'ouvre avec fracas, se divise en mille morceaux
, sur lesquels je vois quelques-uns de ces insensés ,
que le gouffre n'avait pas engloutis , ou qui n'avaient pas
éte précipités dans la fange , rester debout , comme ces
soldats qui régnèrent , après Alexandre , sur ces diverses
parcelles dont la réunion , un moment auparavant , formait
l'empire du monde.
Un de mes amis , à qui je racontais ce mémorable événement
, prétend qu'il n'a jamais eu lieu au bassin de la
Villette, où il va patiner tous les hivers (toutes les fois que
le temps le permet, s'entend ) : c'est donc un rêve que je
viens de vous conter-là . En honneur, je ne le croyais
pas.
MAXIMES D'ÉTAT ,
( Extraites d'un Recueil inédit. )
II . article .
Si la faveur n'est point héréditaire , n'est- il pas affreux
que la honte le soit ?
L'amour du peuple pour son roi est le plus beau domaine
de la couronne. Malheur au ministre assez perfide
pour porter atteinte à une propriété d'où dépendent le
bonheur et la sûreté de l'état !
Les longues harangues avancent les affaires à peu près
comme une robe traînante aide à la course.
mwn
Les hauts rangs sont la place naturelle de la vertu .
Cependant il serait bien étrange qu'un homme devînt
meilleur au milieu des honneurs : c'est là qu'on connaîtrait
le plus éminent des caractères .
www
Les despotes sont des monarques seigneuriaux .
FÉVRIER 1816. 46
www
Écoutez les vociférations du peuple au moment où il
croit recouvrer la liberté , et jugez par ses propos si elle
lui inspire des vertus.
mm
La puissance militaire qui s'appuie uniquement sur la
force militaire , est nécessairement faible par elle-même.
La guerre chez les anciens offrait des exemples de générosité
qu'on ne trouve pas même aujourd'hui dans le
commerce de l'amitié.
Il y a des monstres de fortune aussi - bien
mmm
que de nature.
Dans tous les partis , il y a toujours des gens qui
font du bruit et du mal sans y rien gagner.
Les innovations sont presque toujours des difformités
dans l'ordre politique. Un usage affermi par le temps ,
utile ou non , est à sa place dans l'enchaînement universel
des choses.
*******
Une mesure de douceur de la part d'un tyran est le
signe précurseur d'une mesure de violence .
mmm
Certains princes sont des casuistes qui expliquent euxmêmes
le cas qu'ils ont fait naître .
MILW
Les nations libres sont superbes ; les autres peuvent
plus aisément être vaines .
Pour
peu qu'on puisse abuser du pouvoir , il faut que ,
par la disposition des choses , le pouvoir arrête le pou
voir.
462 MERCURE
DE FRANCE
.
Celui qui se refuse au serment de servir son souverain
contre d'autres , donne à penser qu'il se réserve la faculté
de servir un autre contre lui.
Rien de si fragile que la puissance qui n'a pas le droit
et la justice pour fondemens.
Souvent les princes accommodent la religion à leurs
intérêts , au lieu qu'il faudrait accommoder leurs intérêts
à la religion.
Il est des occasions où il faut plus avoir égard au service
public qu'aux lois.
mum
Ceux qui ont opprimé la liberté des républiques ont
presque tous commencé par la défendre.
Il n'y a plus de remède quand ce qui passait auparavant
pour vice vient à se métamorphoser en moeurs.
Les amis qui se vendent ne sont que les amis de la
prospérité . Si la chance vient à se tourner , ils se font
un mérite d'être les ennemis les plus acharnés.
wwwm
Le despotisme naît de la liberté des rois , comme
l'anarchie naît de la liberté des peuples.
mmm
Le partage du peuple en plusieurs factions est une
conjuration du peuple contre lui-même.
Il n'y a rien que la sagesse et la prudence doivent plus
FÉVRIER 1816 . 463
régler que la portion de liberté qu'on ôte aux sujets , et
la portion qu'on leur en laisse .
www
La milice préfère toujours les dons qu'on lui fait et la
licence qu'on lui laisse , à la liberté publique .
Il est en France une classe d'hommes qui font profession
de déprécier continuellement leur pays , et cependant
de s'estimer beaucoup . D'où ces gens-là sortent- ils ?
m
Quel siècle que celui où les moeurs réfugiées dans les
livres n'ont plus laissé que la politesse à leur place!
mw
L'amour de la patrie est une prévention sublime.
Il n'y a point de milieu entre le trône et le précipice.
Les entrées aux dignités sont toujours accompagnées
d'applaudissemens ; mais il est très-rare de voir les mêmes
applaudissemens à la sortie.
mm
Le bon ordre rend bons les méchans ; et le mauvais
pervertit les bons ,
wwww
La pire flatterie est celle qui se couvre des apparences
de la liberté.
Quelque persécution ou disgrâce qu'un homme ait
soufferte , son bonheur est mille fois plus grand que n'a
été son malheur , lorsque sa mort n'a rien à reprocher à
sa vie.
464
MERCURE
DE FRANCE
.
amms
Dans les grandes agitations politiques , toutes les nouvelles
qui vont de bouche en bouche prennent toujours la
nuance de l'opinion de celui qui les débite. On ne peut
pas plus porter de jugement , d'après l'ensemble de ces
nouvelles , sur la situation du corps politique , que ne le
pourrait faire un médecin à qui l'ont présenterait , pour
le mettre en défaut , un mélange des urines de plusieurs
sujets.
Dans les crises politiques , le sentiment de l'indignation
est souvent plus fort que celui de la prudence.
Le mépris de la réputation inspire aux princes le mépris
des vertus.
mmm
Le peuple ne sait pas voir ; mais il sait sentir.
m……
La défense de la liberté est le plus spécieux prétexte
qu'aient jamais pris les brouillons et les mécontens pour
allumer la guerre dans leur pays. Le peuple y a été
trompé cent mille fois, et y sera cent mille autres encore.
mm
La religion et la liberté sont les deux passions qui ont
produit les plus beaux élans de vertus et les crimes les plus
atroces. Ces deux amours fournissent une bonne part de
la richesse de l'histoire.
m
Est-il possible de croire à la chimère du gouvernement
républicain dans un pays où l'intérêt public n'est
jamais celui de personne ?
m
En gouvernement comme en toutes choses , la perfection
est impossible . Il faut donc se contenter des approxiFÉVRIER
1816.
465
goumatifs
. En vain se flatterait-on de la stabilité d'un
vernement qui tiendrait un peu de la monarchie , de
l'aristocratie et de la démocratie : tôt ou tard , l'une des
formes devient la dominante.
mumn
Un état a beau changer de forme de
gouvernement , il
en reviendra toujours à celle qu'il a eue dans son origine.
Le premier
gouvernement est au corps politique ce
que l'air natal est au corps humain.
mm
Le trône le seul stable, est celui où le monarque éternel
qui l'occupe en ce moment n'a jamais eu besoin de
Q** C*** . monter .
TRADUCTION DE
L'ILIADE ,
Par M. DUGAZ DE MONTBEL .
( II . et dernier article . )
www
Nous avons fait un court exposé des divers jugemens
rendus sur les
traductions
d'Homère ,
publiées par madame
Dacier, MM . Bitaubé et Lebrun. Malgré les défauts
que les critiques se plaignent de rencontrer dans ces ouvrages
, on doit
néanmoins les regarder comme des
monumens très -
remarquables de notre littérature.
Si l'on considère la force , la richesse ,
l'élégance , la
majesté , la grâce , la sensibilité profonde , et , ne craignons
pas de le dire , la bonhomie qui respire dans les
tableaux et dans le style d'Homère , on ne pourra s'empêcher
de convenir que , pour rendre ce poëte , même
imparfaitement , il fallait un talent distingué. Peut-être
ce qui a manqué jusqu'ici à ses traducteurs , c'est une
âme capable de se fondre dans la sienne. L'esprit , l'étude
, la réflexion, peuvent conduire à saisir l'ensemble
d'un grand poëte , à
reproduire ses beautés
principales ;
mais , pour les reproduire sous toutes leurs faces , il faut
evoir été frappé des objets qui l'ont frappé ; il faut sentir
comme il a senti . Le savant , mais paisible citadin , qui
30
466 MERCURE
DE FRANCE
. n'a jamais joui du spectacle
imposant
d'une nature grande et majestueuse
, pourra-t- il nous en retracer le tableau dans toute sa magnificence
? Non , sans doute ; le chantre célèbre des Jardins obtint seul , en traduisant les Géorgiques
, l'honneur de se placer à côté de Virgile. Celui dont le coeur ne bat point aux récits des hauts faits d'armes ; celui à qui l'on n'a point enlevé le tendre ob- jet , unique prix de ses exploits ; celui qui n'a pas re- cueilli les derniers soupirs de son ami le plus cher, tom bé à la fleur de l'âge et plein de force et de vaillance sous le fer de l'étranger; cet homme comprendra
-t-il
entièrement
l'implacable
colère d'Achille et les larmes
de tendresse
et de rage qui s'échappent
des yeux de ce héros ? Recevra-t-il jusqu'au fond de son coeur les ge- missemens
de Priam , celui qui n'a point été témoin de la douleur d'un père vénérable , ou qui n'a point trem- blé pour les jours d'un fils s'immolant
à l'intérêt de son, pays ? Homère a-t-il donc éprouvé tous les sentimens
qu'il a décrits avec tant d'éloquence
? nous demandera- t-on. Le voile qui couvre l'histoire de ce poëte illustre , dont l'existence
n'est pas moins extraordinaire
que le génie , ne nous permet pas de répondre à cette ques- tion ; mais les siècles ont redit la misère inouïe du prince des poëtes , et l'homme
malheureux
se sent d'abord
atteint par les malheurs d'autrui ; d'un coup d'oeil il en mesure l'étendue ; quelquefois
même il se l'exagère , et, c'est baigné des saintes larmes de la pitié qu'il nous en retrace les touchantes
peintures . Si cet homme joint à une âme noble et tendre une imagination
vive et pas- sionnée , l'isolement
où le jette l'infortune
devient une des sources de sa gloire : loin d'un monde qui le dédai- gne , l'étude et la contemplation
agrandissent
, exaltent sa pensée ; il s'entoure
et de vérités sublimes et d'illu sions enchanteresses
, et , quand il touche la lyre , il fait entendre d'immortels
accords. Combien de choses dont la réunion est difficile à rencontrer
, deviennent
nécessai- res à l'écrivain
qui ose associer son nom au nom d'un semblable
poëte ! Un coeur pur, un esprit élevé , des mours simples , l'amour du vrai , du beau , la connais- sance parfaite de sa langue et celle des langues anFÉVRIER
1816. 467
ciennes ne lui suffisent pas ; il faut encore qu'aucune
occupation , aucun devoir, aucune passion ne le détournent
de son important travail , et qu'il en fasse l'objet
de ses constantes rêveries.
Le beau talent que M. de Montbel vient de déployer
dans la traduction de l'Iliade , nous porte à croire que la
nature et la fortune l'ont doué de ces avantages aussi
rares que précieux. Du moins est-il certain que , pour
s'identifier, ainsi qu'il l'a fait , avec son admirable modèle
, il a dû le méditer long-temps ; il a sûrement aussi
médité sérieusement sur les fautes reprochées aux autres
traducteurs d'Homère , puisqu'il les a habilement évitées
. Un passage de la version de chacun d'eux mettra nos
lecteurs à même d'infirmer ou de confirmer notre jugement.
Nous choisissons , dans le treizième chant , le morcean
qui renferme la description d'une partie du combat où
Hector , soutenu de Jupiter, marche plein de l'espoir
d'embraser la flotte des Grecs :
Madame Dacier. « Par ces exhortations , le dieu de
» la mer rallume le courage des Grecs. Aussitôt on voit
» les phalanges se rallier autour des deux Ajax , avec tant
» de fierté et tant d'ordre que , ni Mars lui-même , ni
» la guerrière Pallas , n'auraientpu y trouver à reprendre.
»
Les plus vaillans se mettent à la tête , et attendent
» fièrement Hector et les Troyens. Les rangs sont si
» serrés que les piques soutiennent les piques , les casques
joignent les casques , les boucliers appuient les bou-
» cliers , et que les brillantes aigrettes flottent les unes
sur les autres ( comme les cimes touffues des arbres d'une
forét qui sont agitées par les vents , elles se mêlent et se
confondent ) ( 1 ) . Ces bataillons hérissés de fer s'ébranlent
avec une ardeur martiale, ne respirant que le combat;
» mais les Troyens les préviennent et fondent sur eux ; le
» terrible Hector marche à leur tête .Tel qu'un orgueilleux
» rocher qu'un torrent impétueux a détaché du sommet
» d'une montagne , brisant par la rapidité de ses vagues
(1) Ce qui est entre les deux parenthèses n'est pas dans le texte.
468
MERCURE DE FRANCE .
>>
»
» tout ce qui le retenait , roule en bondissant , entraîne
» avec insolence tout ce qui s'oppose à son cours , fait re-
» tentir la forêt , et , en roulant , accroît sa violence
jusqu'à ce qu'il soit descendu dans la plaine ; alors ,
quelque violent qu'il soit , il s'arrête et ne bondit plus :
» tel Hector , forçant tout ce qui s'opposait à son passage,
» et terrassant ce qui osait lui résister , s'ouvrait un che-
» min pour arriver aux tentes et aux vaisseaux des
» Grecs ; mais lorsqu'il fut arrivé à ces phalanges d'Argos
, et qu'il voulut les rompre , il fut obligé de s'arrêter
, quoiqu'il les chargedt avec beaucoup de fu- >>
» rie. »
"
>>>
Bitaubé. « Ainsi Neptune enflamme les Grecs. On voit
» se rallier autour des deux Ajax leurs phalanges intrépides
, dont l'ordre eût étonné et Mars et Pallas qui
» excitent les peuples aux combats . Les plus vaillans ,
placés à la tête de la cohorte , attendent les Troyens
» et le redoutable Hector. Les javelots soutiennent les
javelots ; les boucliers appuient les boucliers ; les
>> casques joignent les casques ; le soldat touche le sol-
» dat ; et sur les cônes radieux et menaçans se confon-
» dent les aigrettes flottantes , tant ils ont serré leurs
» rangs.
» Ils marchent à l'ennemi , balançant leurs javelots
d'une main hardie , et brûlant de combattre ; mais les
Troyens nombreux commencent la charge , précédés
» d'Hector volant à l'attaque : tel qu'un roc funeste en
» sa chute , arraché , par un torrent enflé de longues
pluies , du sommet sourcilleux d'une montagne , il
» descend à bonds élevés , fait retentir sous lui la forêt,
» et roule incessamment jusque dans la plaine , où il
» s'arrête malgré sa course précipitée : tel Hector , se-
» mant toujours le carnage , menaçait de parvenir saus
"
obstacle jusques aux tentes et vaisseaux qui bordent
» la mer, lorsque , tombant sur ces phalanges serrées ,
» il s'arrête au milieu de ce choc et se consume, pour les
» rompre , en vains efforts . Les Grecs le frappant de
>> leurs glaives et de leurs javelots , le repoussent loin de
>> leurs cohortes ; il recule assailli de toutes parts . »
FÉVRIER 1816. 469
Lebrun. « A la voix de Neptune , l'audace renaît dans
» tous les coeurs . Autour des deux Ajax se rassemble
une phalange guerrière . Les héros de la Grèce vont ,
avec eux , attendre Hector et le braver. Mars ,
"}
>>
>>
au
» milieu d'eux , avouerait leur courage. Minerve elle-
» même sourirait à leur noble fierté . Le soldat s'appuie
» sur le soldat ; les boucliers sont pressés par les boucliers
; les casques heurtent contre les casques ; les
panaches flottent confondus avec les panaches ; les
piques frappées par les piques , étincellent et mena-
» cent l'ennemi. Dans tous les rangs respirent l'ardeur
» de combattre et l'espoir de se venger.
33
"}
>>
"
un
Mais , déjà les Troyens ont fondu sur eux ; plus
terrible qu'eux tous , Hector se précipite contre cette
» forêt de lances , de piques et de javelots . Tel ,
x rocher, que les efforts de la pluie ont arraché du som-
» met d'une montagne , roule , en bondissant , avec le
» torrent qui l'entraîne dans sa chute rapide ; il fait
gémir la forêt sous son poids ; mais il tombe dans le
» vallon ; et , malgré le mouvement qui l'anime encore ,
sa course , soudain , languit et s'arrête. Tel volait Hec-
» tor ; tel il menaçait de porter jusqu'aux rives de
l'Hellespont le carnage et l'effroi . Mais , sur l'intrépide
phalange , son choc s'amortit et s'éteint.
"
>>
"
"
"}
Dugaz Monibel. « Aini Neptune , par ses reproches ,
>> excitait le courage des Grecs . Autour des deux Ajax
» se forment à l'instant d'épais bataillons auxquels au-
» raient applaudi Mars lui-même et la guerrière Pallas .
» Les plus illustres chefs attendent les Troyens et le divin
Hector ; la lance se croise avec la lance ; le pavois sou-
» tient le pavois ; le bouclier se joint au bouclier , le
» casque au casque , le soldat au soldat ; et , sur les ci-
» miers couverts d'épaisses crinières se confondent les
» ondulations des aigrettes brillantes , tant les rangs sont
pressés. Les lances étincellent , agitées par des mains
» courageuses : tous marchent droit à l'ennemi et sont
impatiens de combattre .
>>
>>
» De leur côté , les Troyens s'avancent ; Hector est
» à leur tête : il se précipite , plein d'ardeur et sembla-
» ble à la pierre arrondie détachée d'un énorme rocher .
470
MERCURE DE FRANCE.
>>
» Si le torrent , grossi par les pluies abondantes de l'hi-
» ver , a brisé les liens qui la retenaient au sommet de
» la montagne , elle roule en bondissant , fait retentir
» la forêt sous ses coups , et sa violence s'accroît dans
sa course jusqu'à ce qu'enfin elle tombe dans la plaine
» où elle reste immobile , malgré son élan impétueux.
» Tel est Hector ; il menace , en semant partout le tré-
» pas , de se frayer une route facile jusqu'à la mer
» près des tentes et des vaisseaux. Mais , lorsqu'il ren-
» contre cette épaisse phalange , il s'arrête , près de l'at-
» taquer. Les fils des Grecs dirigent contre ce héros leurs
épées , leurs lances à double tranchant , et le repous-
» sent loin d'eux . Il est contraint de céder ; alors , d'une
» voix terrible , il s'écrie : >>
>>
M. de Montbel conserve , dans toute l'Iliade , la supériorité
qu'il a acquise , dans ce passage , sur ses estimables
et laborieux rivaux . Le défaut d'espace nous empêche
d'en apporter une autre preuve ; mais nous ne
pouvons nous refuser au plaisir de faire connaître la
manière élégante , noble , simple , gracieuse et touchante
avec laquelle il a traduit deux des plus beaux morceaux
de son admirable modèle. Le premier , tiré du chant
quatoze , peint le moment où Junon , protectrice des
Grecs , cherche le moyen d'enlever aux Troyens l'appui
de Jupiter ; l'autre , pris dans le vingt-quatrième chant ,
est le discours de Priam , alors qu'il supplie Achille de
lui rendre le corps de son fils Hector .
" Alors l'auguste Junon médite comment elle séduira
» l'esprit du Dieu armé de l'Egide . Le parti qui lui
» semble préférable est de se rendre sur l'Ida dans tout
» l'éclat de sa parure. Peut-être Jupiter désirera - t - il
» s'unir d'amour avec sa belle épouse ; peut-être alors
» le doux et paisible sommeil répandu sur ses paupières
» endormira-t-il aussi sa sagesse et sa prévoyance. Sou-
» dain elle vole à l'appartement que lui avait construit
» Vulcain son fils bien -aimé , et dont les portes solides
» étaient retenues par une serrure secrète , qu'aucune
» autre divinité ne pouvait ouvrir. Dès qu'elle est entrée
, la déesse referme les portes brillantes : d'abord ,
» avec l'ambroisie , elle enlève de son corps divin jus-
2
?
FÉVRIER 1816. 471
"
"
qu'à la plus legère poussière , se parfume d'une huile
» douce et céleste ; essence odorante qui , exhalée dans
» les riches palais de Jupiter , remplit la terre et les
>> cieux d'une vapeur suave. Après avoir répandu ces
parfums , elle peigne ses cheveux , et , de ses mains ,
>> forme des tresses éblouissantes et embaumées , qui re-
>> tombent de sa tête immortelle . Elle revêt ensuite une
>> robe magnifique , tissue avec un art merveilleux par
» Minerve elle-même , et que cette déesse embellit des
>> broderies les plus variées . Junon la fixe sur sa poi-
» trine avec des agrafes d'or , s'entoure d'une ceinture
>> ornée de nombreuses franges , et attache à ses oreilles ,
» qu'une main habile a percées , des anneaux superbes
» enrichis de trois diamans . La déesse brille de mille
» grâces ; ensuite elle couvre sa tête d'un voile qui vient
» d'être achevé , et dont la blancheur a l'éclat du soleil ;
enfin , elle lie à ses pieds délicats une chausssure élé-
» gante. A peine Junon a - t - elle achevé sa parure ,
qu'elle abandonne sa retraite , court appeler Vénus ,
» et , loin des autres divinités , elle lui parle en çeş
ע
"
» mots :
» Voudrez - vous m'accorder , & ma fille chérie ! ce
» que je vais vous demander ? ou bien , irritée contre
moi , me le refuserez-vous , parce que je protége les
Grees , tandis que vous favorisez les Troyens ?
33
23
Vénus , la fille du puissant Jupiter , lui répond aus-
» sitôt :
» O Junon ! déesse auguste , fille du grand Saturne ,
» dites-moi quelle est votre pensée ; tout mon désir est
d'accomplir vos voeux , si je le puis , si même leur ac,
" complissement est possible .
»
>> Accordez-moi, lui dit l'artificieuse Junon , cet amour.
» ce désir par qui vous soumettez et les immortels et
les faibles humains. Je vais aux extrémités du monde
» visiter l'Océan , père des dieux , et notre mère Téthys.
» Ce sont eux qui me nourrirent et m'élevèrent dans
» leurs palais , m'ayant reçue de Rhea , lorsque le for-
» midable Jupiter précipita Saturne dans les abimes de
» la terre et de la mer inféconde . J'irai les voir , pour
terminer leurs discordes cruelles . Depuis long- temps
472 MERCURE DE FRANCE .
"
» ils s'abstiennent d'hyménée et d'amour ; la colère a
subjugué leur âme . Si , par mes paroles , je puis flé-
>> chir leur courroux , si je parviens à les réunir dans le
» lit nuptial , je leur serai , pour toujours , également
» chère et respectable.
>>
» Vénus , au doux sourire , lui répond : « Il serait
injuste , il serait même odieux de me refuser à vos
» désirs , ô vous qui reposez entre les bras de Jupiter
!
>>
» Aussitôt elle détache de son sein une riche ceinture
» ornée de broderies . Là sont réunis tous les charmes
> séducteurs ; l'amour , le désir , les doux entretiens et
>> les discours flatteurs qui captivent même l'âme prudente
des sages ; Vénus la remet aux mains de la déesse,
» et lui dit :
>>
» Recevez cette brillante ceinture et cachez -la dans
» votre sein ; elle renferme tout ce qui peut séduire.
Je ne pense pas maintenant que vous retourniez dans
l'Olympe sans avoir accompli ce que désire votre >
» coeur .
>>
Alors Junon monte rapidement sur la cime du Gar-
» gare , sommet le plus élevé de l'Ida. Jupiter , roi des
» sombres nuages , l'aperçoit. Dès qu'il l'a vue , un vif
» désir s'est emparé de son âme prudente , comme au
jour où , pour la première fois , ils s'unirent dans des
>> embrassemens mutuels , en se dérobant aux regards
» de leurs parens chéris. Aussitôt il s'approche de son
épouse et lui parle en ces mots :
>>
>>
» Junon , où donc allez-vous ainsi loin de l'Olympe ?
» Je ne vois ni vos coursiers , ni le char où vous avez
>> coutume de monter.
»
» L'artificieuse Junon lui répondit :
» Je vais , aux extrémités de la terre , visiter l'Océan ,
père des dieux, et notre mère Téthys : ce sont eux qui
» me nourrirent et m'élevèrent dans leurs palais ; j'irai
» les voir pour terminer leurs discordes cruelles. Depuis
» long-temps ils s'abstiennent d'hyménée et d'amour ;
» la colère a subjugué leur âme. J'ai laissé, au pied du
» mont Ida , les coursiers qui m'emportent à travers
» les terres et les ondes. C'est à cause de vous que , loin
FÉVRIER 1816 . 473
» de l'Olympe , je viens en ces lieux ; j'ai craint d'allumer
>> votre courroux , si je me rendais , sans votre aveu ,
» dans les profonds abîmes de l'Océan.
>>
>>
>> O Junon ! interrompit à l'instant Jupiter , roi des
tempêtes ; il sera facile de t'y rendre dans un autre
» moment : viens maintenant dans mes bras ; unissons-
» nous d'amour. Non jamais , pour une déesse ou pour
une mortelle , tant d'ardeur répandue dans mon sein
» n'a dompté mon âme. Non , sans doute , ni l'épouse
» d'Ixion , qui me donna Pirithous égal aux dieux par
» sa prudence , ni la belle Danaé , fille d'Acrise , qui
» mit au jour Persée , le plus illustre des hommes , ni
» la fille du célèbre Phénix , qui enfanta Minos et Rha-
` » damante , ni , dans Thèbes , Alcmène ou Sémélé ,
» l'une mère de l'indomptable Hercule , l'autre de Bac
chus , la joie des hommes , ni Cérès , à la blonde chevelure
, ni la glorieuse Latone , ni toi-même , ô Junon ,
» jamais , comme à présent , tu n'as enivré mon âme
» de si vives délices .
>>
>>
>>
">
>>> Terrible fils de Saturne , reprend la déesse avec ar-
» tifice , pourquoi me tenir un semblable langage ? Tu
désires t'unir à moi sur les sommets de l'Ida, et nous
» serions exposés à tous les regards ! Que deviendrais-je
» si l'un des immortels nous apercevait et avertissait
» tous les dieux ? Je n'oserais plus , en sortant de tes
bras , retourner dans mes palais ; je serais trop confuse .
» Mais , si tu le veux , si tant de désirs remplissent ton
» âme , il est un asile secret que ton fils Vulcain a
» ` construit lui -même ; viens , c'est là que nous dormi-
>> rons ensemble , puisque ce repos a pour toi tant de
>> charmes .
E
» Junon , repartit le puissant Jupiter , ne redoute les
» regards ni des dieux ni des hommes : je t'envelopperai
>> d'un nuage d'or que ne pourra percer le soleil même ,
>> lui dont les regards sont si pénétrans.
» A ces mots , le fils de Saturne s'unit à son auguste
» épouse. Bientôt , sous ces divinités , la terre pousse
"
une herbe nouvelle le lotos humide de rosée , :
le
» safran et l'hyacinthe délicate le soulèvent mollement.
>> C'est là qu'ils reposent , enveloppés dans un brillant
474
MERCURE DE FRANCE.
» nuage d'or d'où tombe la rosée en perles éclatantes.
» Ainsi Jupiter sans crainte , au sommet du Gargare ,
>> vaincu par le sommeil , tient son épouse entre ses
» bras . »
>>
>>
« Souviens-toi de ton père , ô Achille , semblable aux
>> dieux ! Il est de mon âge , comme moi , il touche aux
>> bornes d'une pénible vieillesse . Peut-être , en ce mo→
>> ment , de nombreux voisins le combattent , et il n'a
» personne pour écarter ces malheurs et ces périls. Lui ,
» du moins , en sachant que tu vis encore , se réjouit
» dans son coeur. Il espère tous les jours voir son fils
>> bien-aimé revenir d'Ilion ; et moi , malheureux , j'a-
» vais aussi des fils vaillans , je crois qu'il ne m'en reste
plus aucun. Ils étoient cinquante lorsqu'arrivèrent les
enfans des Grecs. Dix-neuf étaient sortis du même
» sein , et , dans mes palais , les autres naquirent de
» femmes étrangères : le cruel Mars en a moissonné un
grand nombre ; mais un seul me restait , il protégeait
» notre ville et nous-mêmes. Hélas ! il vient de mourir
» sous tes coups en défendant sa patrie : c'était Hector.
» Pour lui seul je viens jusqu'aux navires des Grecs ; c'est
» pour le racheter que je t'apporte de nombreux présens.
Respecte les dieux , Achille ; prends pitié de moi en
» songeant à ton père ! Combien je suis plus à plaindre
» que lui ! J'ai pu faire ce qu'aucun autre homme n'a
jamais osé j'ai approché de ma bouche la main du
» meurtrier de mon fils . »
>>
}}
»
« Il dit : Achille éprouve un vif regret au souvenir de
» son père. Il prend la main du vieillard , et la repousse
» doucement ; tous deux se livrent à d'amers souvenirs.
»
Priam , prosterné aux pieds d'Achille , pleure sur
» Hector; Achille pleure sur son père, et quelquefois aussi
» sur Patrocle. La tente est remplie de leurs gémisse-
» mens ; mais , lorsque ce héros divin se fut rassasié de
» larmes et qu'il eut apaisé les regrets de son coeur ,
» il quitte son siége , tend la main au vieillard , et ,
FÉVRIER 1816. 475
» touché de compassion à la vue de ces cheveux blancs
» et de cette barbe vénérable :
>>
"
>>
»
33
>>
"
Infortuné , dit-il , tu as eu bien des peines à soute-
» nir . Comment , seul , es-tu venu jusqu'aux vaisseaux
des Grecs en présence du guerrier qui t'a ravì tant de
fils , et de si vaillans ? Ah ! sans doute , tu portes un
» coeur d'airain . Mais , viens , repose-toi sur ce siége :
quelles que soient nos douleurs , renfermons-les dans
» notre âme. C'est en vain qu'on se livre à l'amère tris-
» tesse ; les dieux ont voulu que les malheureux mor-
» tels vécussent dans les afflictions ; eux seuls sont
» exempts de soins. Deux tonneaux sont placés dans le
palais de Jupiter ; de l'un , ne s'échappent que des
présens funestes ; de l'autre , nous viennent nos félici-
» tés . Celui pour qui le puissant Jupiter entremêle ses
dons, éprouve tour à tour et le bien et le mal ; mais
» celui à qui il n'envoie que les douleurs reste exposé à
» l'outrage ; la faim dévorante le poursuit sur la terre
» féconde , et il erre de toutes parts , en horreur aux
» dieux et aux hommes. Ainsi les immortels , à sa nais-
» sance , comblèrent won père Pélée des dons les plus
précieux ; il l'emportait sur tous les hommes par les
grandes richesses ; il régnait sur les nombreux Thes-
» saliens , et , quoiqu'il fût mortel , ils lui donnèrent
» une déesse pour épouse ; mais ensuite Jupiter per-
» mit qu'il connût aussi le malheur. Il ne s'est point vu
» dans sa maison entouré d'enfans puissans ; il n'a qu'un
» fils qui périra à la fleur de son âge. Non , je n'assis-
» terai point mon père dans sa vieillesse, et maintenant,
>> loin de ma patrie , me voilà sur ce rivage pour ta
>>
n
perte et celle de ta race. Toi-même , ô vieillard ! nous
» avons appris qu'autrefois tu étais heureux. Tu possé-
» dais au midi Lesbos , où régna Macare ; à l'Orient , la
Phrygie et les rivages du vaste Hellespont. On dit que
» tu surpassais tous les hommes et par tes trésors et par
» tes nombreux enfans ; mais , depuis que les dieux ont
attiré sur toi l'infortune , hélas ! les combats et le carnage
regnent seuls autour d'Ilion . Supporte ton malheur ;
ne livre pas ton âme à un deuil éternel : c'est en
» vain que tu pleures ton fils; tu ne le rappelleras point à
"
>>
"
476 MERCURE
DE FRANCE .
"
"
>>
» la vie . Ah ! plutôt redoute de nouveaux malheurs !
Noble enfant de Jupiter , lui répond l'illustre vieillard,
n'exige pas que je me repose sur ce siége , tant
qu'Hector sera dans ta tente, privé de sépulture ; ne
» tarde pas à me le rendre , et que mes yeux puissent
» enfin le contempler . Achille , accepte les présens que
je t'apporte. Puisses-tu long-temps en jouir au sein de
» ta patrie , ô toi qui m'as permis de vivre et de voir
» encore la lumière du soleil ! »
»
Qui ne reconnaîtrait à ces accens le chantre divin
d'Achille Quel malheur qu'ils ne puissent être entendus
de notre Quintilien ! ils l'auraient consolé de ses regrets
savans. Persévérez , aurait-il dit à M. de Montbel ;
donnez -nous l'Odyssée comme vous nous avez donné
l'Iliade , et les Français connaîtront enfin Homère.
Nous n'avons pas les mêmes droits que M. de La Harpe
à faire adopter notre opinion ; mais pourquoi n'avancerions-
nous pas que , si jamais on dut montrer de l'estime
et de la reconnaissance aux personnes qui enrichissent
notre littérature d'ouvrages aussi distingués que
celui de M. de Montbel , c'est dans ce moment de désastres
et d'espérance , où notre chère et malheureuse patrie
, ' revenue des éclatantes et funestes illusions d'une
gloire meurtrière , reconnaît que la seule gloire impérissable
pour les nations comme pour les hommes , est celle
l'on tient des arts .
que
www
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Mardi , 30 janvier 1816.
Quel spectacle enchanteur ! quelle brillante fête !
Monseigneur, les mots par ordre avaient produit leur
merveilleux effet ; le public avait de bonne heure inondé
les portiques de l'Opéra. Beaucoup se croyaient appelés
; mais , hélas ! la vaste enceinte de l'Académie Royale
FÉVRIER 1816. 477
ne pouvait contenir le bon peuple avide de contempler
les traits.de son Roi. Le spectacle était enchanteur ; on
jouait les Prétendus et le ballet de Flore et Zéphyre ,
la fête était brillante ; les Bourbons , depuis leur retour
de Gand , se montraient pour la seconde fois en famille
, au milieu de leurs enfans . Une loge avait été préparée
à l'amphithéâtre ; sa forme élégante et majestueuse
était digne de la magnificence qu'on obtient facilement
par le concours des arts et du goût . Les loges de l'Opéra
étaient retenues de la veille ; une société choisie , brillante,
les remplissait. Les dames étalaient une parure vraiment
française ; c'est vous dire , Monseigneur, que les
toilettes étaient riches et de bon goût. On annonce le
Roi ; à l'instant un grand silence succède au murmure
de la multitude ; on est impatient de voir l'auguste monarque
: il paraît ; des'cris de Vive le Roi! se succèdent,
et partent de tous les coins de la salle ; l'air chéri de
Henri IV ajoute à ce chorus universel ; l'enthousiasme est
à son comble. L'émotion de S. M. , son geste , son regard
paternel, ne cessaient de témoigner à ses enfans tout
le bonheur qu'elle éprouvait. Les Français réitéraient de
nouvelles preuves de leur plaisir : c'étaient les étreintes
de l'amour filial et de l'amour paternel . Est- il de spectacle
plus touchant !
L'ouverture des Prétendus a donné un peu de relâche
au sentiment ; on a entendu avec plaisir cet opéra. La
musique de M. Lemoine , que tout le monde sait par
cceur, parait toujours ce qu'elle est , agréable et chantante
; ses motifs sont heureux . Les emplois sont bien
distincts , et chaque acteur peut faire valoir son talent
dans cet opéra . Madame Albert - Himm a chanté avec
précision , et d'une manière étonnante , le rôle de Julie ;
son grand air : Venez , artistes , poetes , guerriers , a
transporté les spectateurs ; ils auraient témoigné leur
enchantement à l'actrice , s'ils n'avaient été retenus par
le respect qu'on devait aux illustres spectateurs qui
étaient dans la salle . Laïs a joué et chanté son rôle
comme dans ses beaux jours . En général , il y a eu de
l'ensemble , et ce zèle pour bien faire que l'on trouve
difficilement sur tous nos théâtres .
478 MERCURE
DE FRANCE.
Entre l'opéra et le ballet , M. Nourrit a chanté un serment
français. Voici le premier couplet , en attendant
que la musique gravée parvienne à V. A. avec quelques
autres nouveautés.
Français , an trône de ses pères
Louis est enfin remonté ;
Enfin , des destins plus prospères
Ramènent le bonheur et la tranquillité.
Abjurons toutes nos querelles ,
De l'honneur écoutons la voix :
Jurons d'être à Louis fidèles ,
Jurons de défendre ses droits !
Les spectateurs ont répété ces mots : Nous le jurons !
Le ballet de Flore et Zephyre a terminé cette fête de
famille. Les sujets de la danse ont rivalisé de zèle et de
perfection ; ils ont rendu avec précision tous les tableaux
gracieux qu'on retrouve en nombre dans ce joli ballet.
Vous le connaissez , Monseigneur ; je ne reviendrai pas
sur cet ouvrage qui classe M. Didelot au nombre de nos
premiers choréographes. M. Albert , et madame Martin.
Gosselin aînée , ne laissent rien à désirer sur le fini de
leurs pas. On a peine à concevoir comment ces deux
sujets peuvent résister si long-temps à la fatigue de la
danse , sans pour cela perdre de leur légèreté , de leur
grâce et de leur aplomb. Il faudrait nommer tous les
danseurs et danseuses , car chacun a mis ce jour-là tout
son talent en évidence , et tout le monde sait combien il
s'en trouve à l'Opéra.
Les éditeurs de la Biographie Moderne reconnaissent
que
c'est par
erreur qu'il a été dit , à la fin de l'article
Bodin, qu'il était maintenant l'un des présidens de la
cour royale de Poitiers . Il résulte d'avis certains qu'ils
ont reçus , 1º. , que M. Bodin , qui était l'objet de cet article
, est mort à Blois en 1809, sans avoir jamais été
membre de la cour royale de Poitiers ; 2° . que M. Bodin
( Vincent-Jacques ) , l'un des présidens de cette cour , depuis
1811 , n'a point été membre de la convention.
FÉVRIER 1816. 479
ANNONCES.
Les gens de l'art regrettaient que la description des
antiquités de la ville de Nîmes, que nous devons à M. Clérisseau,
fût incomplète et hors de prix par le luxe des
gravures. Une société d'artistes distingués , résidans dans
le midi de la France , séduite par l'aspect des richesses
mises au jour par des fouilles récemment faites , a le projet
de donner au public la description des monumens antiques
de Nîmes et de ses environs . Les nombreuses gravures
au trait, dont on enrichira l'ouvrage , joindront à
la fidélité des détails et au mérite de l'exécution , la modicité
du prix , qui les mettra à la portée de tous les gens
de l'art . Un prospectus relatif aux conditions de la souscription
, qui sera ouverte incessamment , indiquera le
plan que l'on se propose de suivre et les noms des collaborateurs,
qui seront la garantie d'un ouvrage réclamé
les arts , et qui nous manque presque en totalité .
AVIS AUX SAVANS .
A vendre au plus offrant,
par
Un exemplaire de la Mécanique analytique de Lagrange,
avec des notes marginales, qui sont en si grande quantité
, que la matière écrite à la main est plus considérable
que l'imprimée ( 1 ) .
Chez M. Royez , rue du Pont-de-Lodi .
Almanach du Commerce , année 1816 , dix-neuvième
de la collection . Prix : 12 francs broché.
A Paris , chez J. De La Tynna , auteur et éditeur , rue
J.-J. Rousseau , nº . 20 ;
Bailleul , impr. , rue Sainte-Anne , nº. 71 ;
Latour, libraire , grande cour du Palais- Royal ;
Et à la Librairie d'Education d'A. Eymery , rue
Mazarine , n°. 30.
(1 ) On sait que la Mécanique analytique de Lagrange est sans une
seule figure ; ce qui en rend souvent la lecture beaucoup plus difficile
.
480 MERCURE
DE FRANCE.
NOUVELLES
De la Cour, Paris et les Départemens.
-Le roi a reçu avec bonté l'hommage respectueux de
son académie royale de peinture et de sculpture , au renouvellement
de cette année , en l'assurant de nouveau
de sa protection . M. le marquis de Paroy, membre amateur
honoraire de cette académie , a profité de cette
occasion pour proposer à la dernière séance de cette académie
, de demander au roi son agrément pour exécuter
son buste en marbre , et le placer dans la salle de ses
séances comme hommage de sa reconnaissance envers sa
majesté , pour la protection dont elle l'avait honorée ,
et son heureux rétablissement. L'académie a accueilli
avec acclamation cette proposition , et a chargé M. le
marquis de Paroy de présenter au roi son voeu à ce sujet.
M. le duc de Rohan , pair de France , et premier gentilhomme
de la chambre , lui a transmis par écrit la réponse
de S. M. en ces termes : « S. M. à accueilli avec
bonté les hommages de son académie royale de peinture
et sculpture , et l'avait chargé de lui témoigner le plaisir
qu'elle a éprouvé d'en recevoir cette marque
et d'attachement. " Cette réponse du roi a comblé de
joie l'académie , qui attend , avec le plus vif désir, l'heureux
moment de sa réinstallation dans ses honorables
fonctions .
d'amour
- Il y a quelques jours que S. M. allant à la messe
remarqna madame la comtesse de Suzannet , veuve du
général de ce nom : le roi lui adressa la parole avec la
plus touchante bonté ; et voyant auprès d'elle sa petite
fille , il l'embrassa et lui dit : « Pauvre petite , je te bénis
et je te servirai de père. » Madame de Suzannet a été
accueillie par Monsieur et S. A. R. Mgr . le duc d'Angoulême
avec la même bonté .
va ,
-Le général Travot , arrêté dernièrement à Lorient ,
dit- on , être amené à Paris .
De l'imprimerie de FAIN , rue de Racine , place de
l'Odéon , n°. 4.
1
MERCURE
DE FRANCE.
de A
u.
C
AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point eprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr . pour trois mois , 27 fr .
pour six mois , et 50 fr. pour l'année . On ne peut souscrire
que du 1. de chaque mois . On est prié d indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très- lisible . Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n ° . 30.
POÉSIE.
PAUVRE ELVIRE .
Échos d'Ibérie ,
Chantres des forêts ,
Hélas ! désormais ,
Sur l'herbe fleurie
De vos antres frais ,
Mon âme attendrie
Ne doit plus venir
De sa rêverie
Vous entretenir,
Ni brûler encore ,
Aux feux de l'Aurore ,
L'encens du plaisir.
1
31
482 MERCURE DE FRANCE .
f
Fane-toi , guirlande ,
Sur l'autel des Ris ;
Mes dons sont finis ;
Que tout autre rende
Sa crédule offrande
Au fils de Cypris !
Où sont , dieu perfide ,
Tes enchantemens ?
Un jour, moins timide ,
Sous les cyclamens
D'un bocage humide ,
Près du cours serein
D'une onde argentine ,
Je foulais le thym ;
Plus doux que l'hermine ,
Le Zéphyr badin
Soufflait sur les roses ;
Mille fleurs écloses
Caressaient mon sein....
La dryade sombre
Parfumait son ombre ,
Les oiseaux chantaient ,
Les dieux écoutaient !....
Tu parus.... tes songes
N'ont duré qu'un soir,
Et ce frais boudoir
Qui vit leurs mensonges ,
Sur un lit de fleurs ,
N'engendra que pleurs ....
Cessez vos aubades ,
Satyres , Ménades ,
Faunes ,
Égipans ,
Qui sur les fougères ,
De danses légères ,
Égayez les champs .
FÉVRIER 1816. 483
Et toi , Philomèle ,
Dont la voix si belle,
Chante les transports
De l'amour fidèle ,
Suspends tes accords....
Aquilons funestes,
Servez mon courroux....
• Des plaines celestes
Précipitez- vous....
Contre ces images
D'an bonheur trop doax,
Vengeant mes outrages,
Déchaînez, orages ,
Vos sinistres coups !....
Que l'hiver descende ,
Armé de fléaux ,
Et partout répande
Ses sombres tableaux !....
L'hiver !.... qu'il s'oppose
A voir s'embellir
Des lieux où la rose
Charme pour trabir !
Mais quels voeux ! .... Pardonne ,
Séjour plein d'attrait!
Ternir ta couronne
Serait un forfait .
"
Aux flammes constantes
Qu'allume en ton sein
L'amoureux essaim
Des Grâces riantes ,
Compagnes garantes
D'une ardeur sans fin ,
J'ai pu , sans injure ,
Supposer des torts ,
Et de ta parure ,
Naïve nature ,
1
484 MERCURE DE FRANCE.
Blåmer les trésors !
Hélas ! que vous dire ?
Ma raison s'enfuit ;
L'espoir qui la suit ,
Avec elle expire....
Amour, doux empire,
Ton sceptre est détruit !
Adieu , je m'exile :
Je pars , cher a sile ,
Et ne verrai plus
Briller ces tributs
De ton sol fertile.
Source de désirs ,
Charme des soupirs ,
Pur flambeau qu'agite
L'aile des Zéphyrs ,
Tous.... je vous évite....
Oh! combien de jours ,
Sans tarir mes larmes ,
Du sein des alarmes ,
Vont naître où je cours !
Coulez , temps prospères ,
Sur ces champs dorés ;
Fraîcheurs salutaires ,
Tendre émail des prés ,
Berceaux ignorés ,
Rendez aux bergères
Vos joyeux mystères ,
Plus doux , plus sacrés ....
Que le lierre enlace
Plus encor l'ormean ;
1
Oui , qu'un feu plus beau
Règne où tout retrace
Cythère au hameau !
FÉVRIER 1816. 485
Que la perfidie ,
Dont l'art s'étudie
A navrer les coeurs ,
D'entre vous bannie ,
Chez la tyrannie
Porte ses fureurs....
Séducteurs emblèmes
De faveurs suprêmes ,
Vivez sans regrets ,
Jaloux de vous-mêmes ,
Vivez à jamais !
L'importune escorte
De mes feux trahis
Troublerait vos ris ;
Aimez ! je l'emporte.
Encore un soupir,
Échos du plaisir !
Puis , allez redire
Que la pauvre Elvire
N'a plus qu'à mourir.
m
P. SYLVAIN BLOT.
RÉFLEXION D'UN PAYSAN .
Un avocat m'a pris , pour cinq ou six paroles ,
Deux écus , sans en rien rogner.
Que ce monsieur par jour doit gagner de pistoles !
Si cela s'appelle gagner.
mmm
ÉPIGRAMME .
Gros-Jean battait sa moitié comme plâtre ;
Quelqu'on lui dit : Méchant vaurien ,
Au lieu d'aimer ta femme... Oui , je l'aime bien ;
Mais je n'en suis pas idolâtre.
486
MERCURE
DE FRANCE
.
ÉNIGME .
Voyons , lecteur , jusqu'où va ton savoir :
Qu'est-ce, quand il fait jour, que ton oeil ne peut voir,
Que ton oeil prétend voir alors qu'il ne voit goutte ,
Et qu'il faut éviter lorsqu'on se met en route?"
Quoique obscars trois jours de l'année ,
Dans le cours de l'après- dînée ,
L'on nous voit et l'on nous entend
Jouer un rôle assez brillant ;
Je dis brillant , surtout en commençant ;
Car alors qu'il finit, il s'obscurcit d'autant.
S .......

CHARADE.
D'une main très -agile ,
Jeune fille docile
Sans se faire prier
Travaille à mon dernier.
Pour cet oeuvre elle emploie
Fil , coton , laine et soie.
Tel qu'un jambon au croc , le matelot anglais ,
Ou, même en naviguant , tous les marins français ,
Passent sur mon premier la moitié de leur vie .
De cet être pourtant vois la bizarrerie ,
Lecteur; c'est lui qui , dans un bal ,
Met tout en train en carnaval.
Et dans un grand combat naval ,
Mon tout , qui n'est point Annibal ,
Toujours doit être général.
V. B. (d'Agen. )
FÉVRIER 1816. 487
LOGOGRIPHE.
. D'un pinceau délicat l'artifice agréable ,
» Da plus affreux objet fait un objet aimable, »
Dit quelque part le poëte français :
Ainsi , lecteur, à mon tour je pourrais
Sans pinceau , sans palette ,
Et sans changer de tête ,
En transportant deux pieds , présenter à tes yeux
D'abord l'objet horrible , affreux ,
Qu'ont cru voir quelquefois la nuit les gens peureux ;
Ensuite un attribut que l'éclat environne ,
Et qui comble les voeux de l'homme ambitieux :
L'un éblouit par le pouvoir qu'il donne ;
L'autre inspire l'effroi par son aspect hideux.
V. B. ( d'Agen. )
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro .
Le mot de l'énigme est Vin.
Le mot de la charade est Annibal.
Le mot du logogriphe est Insecte , dans lequel on trouve
Secte .
488
MERCURE
DE FRANCE.
DE L'HABITUDE.
On parle souvent avec trop de légèreté de l'habitude ,
et c'est cependant une des plus fortes racines de notre
existence . On dit très-communément : ce n'est qu'une
mauvaise habitude , il s'en défera ; ce n'est pas un mauvais
homme , mais il est faible , il se laisse entraîner
par l'habitude ; il faut lui pardonner son étourderie, ses
brusqueries , ce n'est pas défaut d'intention , c'est habitude.
On oublie qu'habitudes ou coutumes sont ce qu'on
appelle les moeurs ; que l'habitude des penchans bons ou
mauvais fait le caractère , comme l'habitude des mouvemens
gracieux ou désagréables fait la physionomie ;
que cette habitude est , comme on l'a dit , une seconde
nature , et qu'elle date souvent de si loin qu'il est impossible
de la distinguer de la première.
Un homme n'est pas vicieux parce qu'il a eu une faiblesse
; il n'est pas vertueux parce qu'il a fait une
bonne action : c'est l'habitude des vertus ou des vices qui
imprime le caractère de sagesse ou de libertinage , de
crime ou de probité. L'âme prend , par l'habitude ou du
bien ou du mal, un bon ou un mauvais pli , et lorsqu'il est
une fois marqué, rien n'est si difficile que d'en faire disparaître
la trace . C'est ce qu'un courtisan sincère fit sentir
ingénieusement à Pierre-le-Grand : ce monarque législa-.
teur voulait changer les moeurs barbares des Moscovites ; et
comme, pour atteindre ce but , l'exemple lui paraissait
aussi utile que les lois , il ordonna à un certain nombre
de seigneurs russes de voyager en Europe , espérant qu'ils
reviendraient de ce voyage assez instruits , assez éclairés
pour perdre leurs habitudes , et pour contribuer au succès
de son plan de réforme ; il avait choisi, pour remplir
son intention, des hommes graves et mûrs . Tous les courtisans
louaient avec enthousiasme ce projet , et se prosternaient
devant la prévoyance et le génie de l'empereur
; un seul sénateur se taisait , et dans les cours ,
lorsque la flatterie parle , le silence est courage . Pierre
FÉVRIER 1816. 489
!
-
«Non, dit lui demanda s'il n'approuvait pas son plan .
» le sénateur ; ce plan n'aura pas d'effet , et vos voya-
» geurs ont trop de barbe au menton ; ils reviendront
» tels qu'ils seront partis . » L'empereur, plein de son
idée , et fort de l'approbation de tout ce qui l'entourait
, railla le sénateur sur son humeur frondeuse , et le
défia d'appuyer son objection d'aucune preuve solide.
Celui-ci prit alors une feuille de papier , la plia , et , apres
avoir passé fortement l'ongle sur le pli , il le montra au
czar , et lui dit : Vous êtes un grand empereur, un
>> monarque absolu ; vous pouvez tout ce que vous voulez
, rien ne vous résiste ; mais essayez d'effacer ce pli ,
» et voyons si vous en viendrez à bout . » Pierre se tut ,
révoqua son ordre , et s'occupa de l'éducation de la jeunesse
avant de la faire voyager.
»
<<
Il fit bien ; l'éducation devrait être regardée partout
comme une partie principale de la législation ; les peuples
modernes s'occupent assez de l'instruction qui ouvre
l'esprit , et trop peu de l'éducation qui forme le caractère
. Les anciens y pensaient plus que nous ; aussi
chaque peuple avait alors un caractère national qui nous
manque ; nous livrons l'esprit à l'école et le caractère
au hasard .
L'habitude des bons ou mauvais penchans commence
dès la plus tendre enfance , et Montaigne avait raison
de dire que notre principal gouvernement est dans la
» main des nourrices . >> A Sparte , on accoutumait les
enfans à rester seuls , à marcher dans l'obscurité , pour
les habituer à ne rien craindre ; on exigeait qu'ils prissent
sur eux de rire et de chanter , tandis qu'on les fouet–
tait , afin de les former à la constance et au courage ;
enfin , devenus plus grands , lorsqu'ils étaient rassemblés
au banquet , un vieillard leur montrait la porte du
festin , et leur disait ces mots : Aucune parole ne doit sortir
par cette porte : leçon journalière qui leur imprimait
l'habitude de la discrétion et de la sûreté.
C'est par de pareilles pratiques qu'on ployait les âmes
à la législation lacédémonienne , et qu'on façonnait les
enfans , de manière à en faire des hommes qui surpassaient
dans la suite tous les autres Grecs en courage et en
vertus .
490
MERCURE DE FRANCE.
Lycurgue eut beaucoup de peine à persuader à ses
compatriotes l'utilité d'une éducation à la fois si forte
et si minutieuse ; il se servit d'une fable vivante pour les
convaincre , et cet apologue d'un nouveau genre eut
plus de succès que ses raisonnemens.
Il avait élevé deux chiens , tous deux nés du même
père et de la même mère ; dressant l'un avec dureté , et
donnant à l'autre toute liberté et toute la nourriture
qu'il voulait. Un jour, devant l'assemblée du peuple , il
:
fit venir ces deux chiens ; en même temps il posa à
terre une écuelle de soupe , et fit lâcher un lièvre; le
chien dressé courut au gibier , et le chien gâté au potage.
« Voyez , dit le législateur, l'effet de l'éducation
» ces animaux sont de même race et de même sang ;
» l'un est gourmand , l'autre chasseur ; tel est le résul-
» tat des leçons qu'on leur a données , des habitudes
» qu'ils ont prises. Vos enfans seront des hommes lâches
» ou courageux , selon que vous négligerez ou suivrez
les lois que je vous propose. »> Sparte le crut , et devint
la première cité de la Grèce.
R
On n'ignore pas ces vérités et ces faits ; mais nos habitudes
nous empêchent d'en profiter. Toutes les familles
trieraient au despotisme , si on voulait les forcer à donner
aux enfans une éducation uniforme et analogue à la
forme du gouvernement sous lequel ils sont destinés à
vivre. Cependant il est évident qu'une éducation républicaine
dans une monarchie sème des révolutions ; que
des enfans qui , au sein d'une république , seraient éle-.
vés dans des principes d'ambition et de monarchie , renverseraient
un jour ou défendraient mal les lois de leur
pays , et que, sous une constitution libérale et mixte ,
l'impression faite par des principes trop populaires ou
trop despotiques , préparerait pour l'avenir des factions
et des déchiremens.
Rappelons-nous nos colléges , nos professeurs , nos
livres , nos leçons , et nous verrons que , dans notre enfance
, un oeil clairvoyant aurait pu discerner tous les
divers partis , tous les différens systèmes qui ont depuis
divisé les esprits , désuni les coeurs , et livré notre patrie
à des discordes jusqu'à présent interminables . Les
idées diverses données à cette enfance sont devenues des
FÉVRIER 1816. 491
opinions, les opinions des habitudes , et les habitudes des
partis.
L'habitude , ainsi que l'a dit un de nos philosophes ,
« est une violente et traîtresse maîtresse d'école ; elle
» établit peu à peu chez nous le pied de son autorité ,
» et ce qui est hors des gonds de l'habitude nous paraît
» hors des gonds de la raison. » Rien n'est si dangereux
ni si difficile que de changer les habitudes d'un peuple ;
il y tient presque autant qu'à sa vie.
Combien de sang n'a-t-il pas fallu verser pour que la
raison chrétienne déshabituât les nations des folies
païennes ! Le législateur de la Russie fut plusieurs fois
au moment d'être massacré par les Moscovites , parce
qu'il voulait les éclairer , les civiliser ; ils s'exposaient en
foule à l'échafaud pour ne pas quitter leurs longues barbes
et leurs moeurs grossières. Les hommes qui vendirent
en France , dans le quinzième siècle , les premiers
livres imprimés, furent maltraités , emprisonnés et accusés
de magie. On ne saurait croire combien il faut d'efforts
dans un climat rigoureux pour persuader aux
Tartares de quitter leurs tentes et de bâtir des villages
et des villes ; encore aujourd'hui , lorsqu'ils veulent maudire
leurs ennemis , ils leur souhaitent de vivre enfermés
dans des enceintes de pierre.
Nous respectons tout ce qui n'est pas nouveau ; nous
pleurons à la vue de la chambre où nous avons passé souvent
assez tristement les premiers jours de notre enfance
: prenons- nous des livres ; nous critiquons les modernes
, nous admirons les anciens ; on dirait que l'antiquité
est couverte d'un voile sacré , qui ne nous laisse
voir que la beauté de ses formes , et qui nous cache ses
défauts .
Horace remarquait, en parlant de Névius , « que son
» nom était dans la bouche de tout le monde , quoique
» ses ouvrages ne se trouvassent dans les mains de per-
» sonne, et que tout vieux poëte était révéré , nou parce
qu'il était bon , mais parce qu'il était ancien. »
>>
La force fait craindre les lois , mais c'est leur antiquité
seule qui peut les faire respecter. Aussi rien n'est plus
Bolide qu'un antique gouvernement ; il faut de grandes
492
MERCURE DE FRANCE.
passions , de grands hasards , de longues erreurs pour
l'ébranler. Sa durée passée est une forte probabilité pour
sa durée à venir.
Ce qui est en même temps très-singulier et très-vrai ,
c'est que les hommes sont toujours gouvernés et poussés
à la fois par deux mobiles bien opposés entre eux ,
l'amour de la nouveauté et la force de l'habitude . L'attrait
de l'une les porte au changement , les chaînes de
l'autre les retiennent et les rappellent.
C'est faute d'avoir assez réfléchi à cette double disposition
de la nature humaine , que tant de législateurs
se sont trompés , et ont vu périr leur ouvrage.
Lorsqu'une révolution ne fait que réformer quelques
abus et changer une partie des institutions , elle satisfait
l'amour de la nouveauté sans contrarier la force de l'habitude
mais si on change à la fois , comme on l'a vu
dans certains pays , les lois , le gouvernement , le culte ,
les usages ; le peuple , bientôt rassasié de la nouveauté
qu'il désirait , et gêné dans toutes ses habitudes ; se fatigue
, s'agite , fermente et tend à de nouveaux mouvemens
qui le ramènent en tout ou en partie à son ancien
état .
Les Romains , les Anglais , les Américains , sont de
grands et irrécusables témoins de cette vérité politique ;
les révolutions romaines et américaines , ayant laissé intactes
la plupart des coutumes et des lois , ont été solides
et durables ; tandis que les niveleurs en Angleterre ont
vu renverser , en peu de temps , l'édifice qu'ils avaient
follement construit sur les débris des vieilles lois et des
anciennes coutumes ; et Montesquieu nous fait justement
remarquer avec quelle promptitude et quelle énergie
tous les anciens ressorts du royaume comprimés se relevèrent
, et firent tomber le poids qui les avait courbés .
Concluons de tout ceci , qu'il faut respecter les habitudes
d'une nation , parce qu'elles sont encore plus fortes
que ses lois. Si ses habitudes sont bonnes , elles font sa
vigueur ; si elles sont vicieuses , on ne doit les attaquer
qu'avec beaucoup de prudence , de temps et de ménagement;
il faut y porter , non le feu qui brûle , mais la
lumière douce qui éclaire .
FÉVRIER 1816.
493
Si , après avoir parlé de la morale des peuples , nous
réfléchissons à celle des individus , il me semble que
l'habitude nous offre une question bien digne d'examen .
Vaut-il mieux élever l'enfance par la force de la raison
ou par celle de l'autorité ? On penche aujourd'hui
vers le premier système , le second prévalait autrefois ,
je ne sais , mais il me semble que dans un âge si tendre
on est plus susceptible d'obéissance que de persuasion ;
la raison est un peu incertaine et contestable , le sentiment
est positif : je voudrais qu'on ordonnât à l'enfant
d'aimer Dieu , ses parens , son prochain , son pays et la
vertu ; qu'en obéissant à cet ordre il en prît l'habitude ;
quand cette habitude aurait gravé ses devoirs dans son
coeur , la raison pourrait parler sans risque et très-utilement
à son esprit . La jeunesse façonnée à la morale par
de bons sentimens et par des habitudes acquises , peut
raisonner avec moins de danger , et se défendre contre
le sophisme qui ne l'attaque que trop souvent sous le
nom et sous les armes de la raison.
Je crois que l'homme , ainsi formé, respectera la Divinité
en dépit de toutes les objections du pyrrhonisme ;
qu'il aimera ses parens malgré leurs défauts ; qu'il sera
attaché à son pays et à son gouvernement , quand même
il aurait à s'en plaindre ; qu'il fera du bien aux hommes ,
bien qu'il éprouvât leur ingratitude et leur méchanceté ;
et que si le tourbillon du monde, l'attrait des plaisirs ,
l'écartent quelquefois de la vertu , il tendra sans cesse à y
revenir ; et qu'il pourra être égaré, mais non pas corrompu.
L'essentiel est , ainsi que nous l'avons dit , de donner
à l'âme un bon pli , et de faire en sorte que pour elle le
mal soit un accident et le bien une habitude.
Pour faire cette impression sur l'âme , prenons l'instrument
le plus fort et le plus sûr . On peut me contester
ce que j'ai pensé, et non ce que j'ai senti . Réfléchissons
impartialement , et nous serons convaincus qu'en fait de
première éducation , la raison dessine et le sentiment
grave. On peut effacer les traits de l'une , ceux de l'autre
sont indestructibles .
On voudrait en vain mettre en doute la puissance pres494
MERCURE DE FRANCE.
que irrésistible de l'habitude : sa force est à la fois physique
et morale ; elle s'empare de toute notre existence et modifie
notre corps comme notre caractère par elle , le
nègre brave les feux du tropique , et le Lapon les glaces
de l'ourse ; le cénobite supporte par elle les macérations ,
le fakir les flagellations , le laboureur les fatigues ; elle
étourdit le soldat sur le bruit et les menaces de la mort ;
elle fait pour le riche un besoin du luxe , une nécessité
de la mollesse ; elle rend le sibarite sensible au frottement
d'un drap , ou à celui même d'une feuille de rose.
L'habitude de certaines affections de l'âme donne aux
muscles du visage un mouvement , une contraction qui
se conserve et qui fait lire le caractère sur la figure.
Voyez cette tête haute , ce sourcil arqué , cette lèvre
relevée , vous reconnaissez l'orgueil et le dédain ; ces
yeux sombres , cette bouche pincée , ces sourcils froncés
vous annoncent l'humeur et la brusquerie ; ce sourire
contraint , ces yeux à demi ouverts , ces regards furtifs
et qui évitent la rencontre des vôtres , vous dévoilent la
fausseté.
Vous reconnaîtrez à d'autres habitudes des muscles ,
celle de la colère , de la peur , de la gaîté , de la mélancolie
; et pour un observateur attentif la physionomie est
le portrait du caractère .
L'habitude nous poursuit dans toutes les positions , elle
ne nous quitte quelquefois pas même à l'approche de la
mort. Le célèbre du Marsais avait consacré sa vie à l'étude
de la grammaire , il était mourant ; une députation de
l'Académie vint savoir de ses nouvelles , il répondit :
« Dites à l'Académie que je m'en vais ou que je m'en
» vas , car l'un et l'autre peuvent se dire ; » quelques
instans après il expira . Le maréchal prince de B. , académicien
distingué, était si habituellement livré à l'étude
de notre langue , qu'on l'a vu quelquefois , au milieu de
graves occupations , recevoir un billet de compliment ou
d'invitation , et en corriger la ponctuation et l'orthographe
avant de le jeter dans sa cheminée.
Le duc de N. était amoureux d'une dame depuis vingt
ans , et lui consacrait régulièrement la fin de toutes ses
journées ; elle devint libre , il l'épousa ; on peut conceFÉVRIER
1816. 495
voir leur bonheur. Après la cérémonie du mariage ils
dînèrent tête à tête ; le dîner fini , la duchesse s'aperçut
que son mari était rêveur et distrait ; elle lui demanda
ce qui l'occupait si fortement : « Je songeais , répondit-il
>> naïvement , à une chose qui m'embarrasse : où pour-
» rai-je aller dorénavant passer mes soirées ? »
Cette anecdote ne peut lui faire aucun tort ; elle prouve
seulement l'étrange force de l'habitude ; car tout le
monde sait qu'il fut toujours aussi bon mari qu'il avait
été tendre et fidele amant .
Cette habitude nous maîtrise tellement qu'elle nous
gouverne lorsqu'à peine nous paraissons exister ; elle
veille quand l'âme sommeille , elle agit par des songes au
moment même où notre corps se livre au plus profond
repos ; un de nos plus aimables poëtes nous l'a dit :
En songe un orateur
En quatre points encor lasse son auditeur ;
·
Bercé par le rouet d'une rauque éloquence ,
En songe un magistrat s'endort à l'audience ;
En songe, un homme en place , arrangeant son dédain ,
Pour prendre des placets étend encor la main;
En songe , sur la scène un acteur se déploie ;
L'auteur poursuit sa rime, et le chasseur sa proie ;
Le grand voit des cordons , l'avare de l'argent,
Et Penthièvre ouvre encor sa main à l'indigent .
pour nous
On ne peut en douter , tout finit par être
habitude ; l'amour est l'habitude du désir , l'amitié est
l'habitude de l'attrait et de la reconnaissance , la constance
est l'habitude du bonheur.
Notre travail continuel doit donc être de bien examiner
nos penchans , nos affections ; de couper dans sa racine
ce que nous y voyons de mal ; et de fortifier par
l'habitude ce que nous y trouvons de bien.
Dans cette étude , l'amour -propre bien entendu ,
l'honneur , le désir de la louange , la crainte du blâme
nous aideront puissamment.
Charron nous l'apprend : « On commence , dit-il , à
496 MERCURE DE FRANCE.
1
» pratiquer la vertu par amour- propre , on continue par
» honneur , on persevere par habitude. »
Mais si par malheur nous avons laissé prendre l'empire
à des penchans funestes , à des passions coupables ,
n'existe-t-il plus de ressource pour nous ? et l'habitude ,
fermant la porte à tout retour , nous dit- elle comme dans
l'enfer du Dante : Ici on laisse toute espérance ? Non ;
mais je n'y vois qu'un remède , c'est le vif aiguillon du
repentir. Aus i gardons-nous bien de repousser cette arme
secourable , craignons surtout de nous endurcir contre
sa douleur salutaire ; empêchons que l'habitude n'émousse
sa pointe ; le dernier malheur de l'homme vicieux est de
se rendre par habitude insensible aux remords , comme
Mithridate aux poisons.
SATIRES DE JUVENAL ,
Traduites en vers français , par L.-V. Raoul . Deuxième
édition .
Qu'un auteur , relégué dans le fond de sa province ,
s'avise de composer un ouvrage ; qu'il en confie l'impression
au libraire de sa petite ville ; qu'ensuite , plein
de confiance dans la sagesse de nos aristarques , il leur
adresse son ouvrage , pour savoir s'il peut ambitionner
une réputation littéraire , ne sera -t -on pas tenté de dire
à cet auteur : Malheureux , quæ te dementia cepit? Voilà
cependant ce que vient de faire M. Raoul; et , certes ,
il nous prouve qu'il a plus de bon sens que de folie;
il nous prouve surtout que notre prévention contre les
auteurs de province n'est pas toujours fondée. En effet ,
on les persécute , on s'acharne contre eux ; on ne cesse
de dire que leur style sent le terroir qui les a vus naître.
On répète sans cesse que Paris , le foyer des lumières ,
Paris , le centre des arts et du goût , doit renfermer ce
qu'il y a de plus grand , de plus noble et de plus élevé
dans tous les genres ; et que la province, possédât -elle un
homme d'un rare mérite , cet homme serait entraîné
FÉVRIER 1816 .
t
497
par son imagination au sein de la capitale , dans celieu
où reposent tant de chefs- d'oeuvre , parce que c'est la
que le goût se forme , que
l'imagination s'exalte que
les idées
s'agrandissent , et que l'on approfondit le coeur
humain . M. Raoul , malgré nos beaux discours , reste
dans sa province , et , son ouvrage à la main, il nous demontre
qu'aux bords de la Somme comme aux rives de la
Seine , son
imagination est susceptible de ces élans et de
ces
inspirations qui signalent le véritable poëte.
M. Raoul fit paraître il y a quatre ans la première édition
de sa traduction en vers français des Satires de
Juvénal. La poésie française fut alors dotée d'un de ces
ouvrages qui lui font le plus d'honneur. L'auteur reçut
les
encouragemens et les éloges qu'il méritait . Loin de
s'enorgueillir de ses premiers succès , il paraît avoir mis
à profit le précepte du législateur du Parnasse. Cette seconde
édition ne ressemble en rien à la première , et le
courage , je dirai même la noble audace du traducteur ,
a été
couronnée du plus grand succès.
M. Raoul a donc tenté une
entreprise qui , jusqu'à ce
jour , semble avoir
découragé nos
premiers
écrivains .
Ceux-ci vantent
beaucoup Juvénal ; mais , sur cent écrivains
qui parlent de cet auteur, combien peu se sont
donné la peine de le lire en entier !
Cependant Juvénal
offre des beautés du premier ordre ; mais , écrivant sous
le règne de la tyrannie , il ne lui était pas permis de
tout dire , et souvent il est obscur et
intraduisible .
M. Raoul paraît
profondément
imbu des beautés de Juvénal
; il le connaît à fond , il devine , il pénètre sa
pensée , il sait lire dans son coeur.
La préface mise en tête de son ouvrage renferme des
idées neuves. Elle fait voir dans son auteur une rare
flexibilité d'esprit , une saine raison , une instruction
solide , un talent exercé ; elle est d'ailleurs écrite d'un
style plein de chaleur, d'harmonie et de concision .
II
y a de certaines vérités , dit
Montesquieu , qu'il ne
suffit pas de persuader , mais qu'il faut faire sentir . Un
exemple touche plus qu'une
philosophie subtile ; c'est
donc par des exemples que je ferai ressortir les beautés
qui m'ont frappé dans l'ouvrage de M. Raoul.
3a
498
MERCURE
DE FRANCE
.
Je citerai d'abord le passage de sa préface où il établit
un parallèle entre Horace et Juvénal. M. Raoul s'exprime
ainsi :
23
"
L'un , dans son style badin et familier , effleurant les
préceptes de la philosophie , se contente d'attaquer de
légers travers ou d'absurdes préjugés , et croit suffisant
pour les détruire de les tourner en ridicule . L'autre ,
» prenant un ton plus grave , et se proposant surtout
» de corriger les moeurs , s'attache à la poursuite du vice,
» et , dans sa noble indignation , ne trouve pas de re-
» mède trop violent contre cette gangrene de la société.
" Le premier, dont l'unique objet est de plaire , discute
» en riant et se joue autour du coeur . Le second , qui
>> ne veut qu'émouvoir, déclame avec force , et pénètre
» au fond de l'âme . Horace jette le sel à pleines mains ;
» Juvénal répand le fiel à torrens . L'un enfin est tou-
» jours calme , toujours égal ; l'autre, toujours ardent ,
toujours emporté. »
"
Plus loin , M. Raoul cherche à laver Juvénal du reproche
qu'on lui fait d'être monotone et exagéré , mélancolique
et sombre
3
>>

Pouvait-il , ainsi que Tacite , ne point donner à ses
» ouvrages la couleur du sujet ? Pouvait-il n'employer
» que l'arme fragile du ridicule , que les traits délicats
» d'un ingénieux badinage, quand tous les freins étaient
brisés , tous les noeuds rompus , toutes les lois muettes
» ou foulées aux pieds ? quand la morale était méconnue ,
» la nature outragée , la vertu proscrite , la délation en
crédit , l'univers dans la stupeur ? quand Rome ne
» comptait plus qu'un tyran , des esclaves , des histrions
» et des bourreaux ? Certes , à une pareille époque , la
plaisanterie eût été de mauvaise grace ; on accorde
» mal les superficielles combinaisons de l'esprit avec les
impressions profondes du sentiment, et le rire est plus
» que déplacé sur des ruines et au pied des échafauds .
Sous le rapport du style et sous celui de la pensée , ces
deux morceaux ne laissent rien à désirer.
>>
21
Je passe maintenant à la traduction de M. Raoul .
On sait que la sixième satire est celle où Juvénal a
montré l'âme la plus fortement émue , la plus fortement
indignée contre les vices de son siècle . C'est dans
1
FÉVRIER 1816.
499
al
er
cette satire qu'il trace en maître les caractères généraux
et particuliers des femmes romaines .
Juvénal débute ainsi :
1
Credo pudicitiam , Saturno rege moratam
In terris , etc.
M. Raoul traduit ainsi :
La Pudeur, je le crois , habitait sur la terre ,
Lorsque du temps de Rhée une froide chaumière
Réunissait les dieux , le pâtre et les troupeaux ;
Lorsqu'une épouse , errant au sommet des coteaux ,
De joncs entrelacés , de peaux et de feuillage ,
Composait de son lit la structure sauvage ,
Et près de son mari , qui se gorgeait de glands ,
Des flots de sa mamelle abreuvait ses enfans.
Differente de vous, délicate Cinthie ,
De vous surtout , charmante et sensible Lesbie ,
Dont les beaux yeux troublés par d'amères douleurs ,
Pour la mort d'un moineau se gonflèrent de pleurs !
Il y a beaucoup d'élégance et de facilité dans ces vers .
Les deux derniers sont forcés , et ne rendent pas ce vers
de Juvenal plein de grâce et de concision.
Cujus
Turbavit nitidos exstinctus passer ocellos.
M. Raoul a donc mal à propos ajouté des ombres au
tableau . Ses vers seraient excellens si on les appliquait
à nos petites-maîtresses du jour ; mais Juvénal , qui
connaissait son siècle , savait saisir toutes les nuances , et
il aurait dégradé le caractère d'une dame romaine , si ,
pour la mort d'un moineau , il l'avait montrée pleurant
à chaudes larmes . Il n'en est pas de même de nos dames
françaises ; et cet auteur, que l'on peut à juste titre surnommer
le Juvénal français , Gilbert , a frappé juste en
nous représentant la sensible Iris versant des larmes à la
vue d'un papillon souffrant. Gilbert , qui balança Boi500
MERCURE DE FRANCE.
leau , et qui , toujours armé du fouet sanglant de la satire ,
nous a peint , sous des traits pleins de force et de vérité ,
les désordres et les vices du dix-huitième siècle , est bien
digne d'être comparé à Juvénal . Juvénal est à Horace ce
que Gilbert est à Boileau. Si Gilbert n'a pas l'élégance ,
la pureté et l'ironie fine et délicate de Boileau , Boileau
est loin d'avoir l'énergie et les beautés mâles de Gilbert.
Je reviens à M. Raoul.
Dans la douzième satire , Juvénal célèbre le retour de
son ami Catulle. Un jeune taureau est la victime qu'on doit
immoler.
Voici les vers imitatifs de Juvenal :
Sed procul extensam petulans quatit hostia funem ,
Tarpeio servata Jovi , frontemque coruscat ;
Quippe ferox vitulus , templis maturus , et aræ ,
Spargendusque mero , quem jam pudet ubera matris
Ducere , qui vexat nascenti robora cornu.
Voici la traduction de M. Raoul :
C'est un jeune taureau , dont le front matiné
Cherche à briser le noead qui le tient enchaîné ;
Mûr pour le fer sacré , mûr pour le sanctuaire ,
Et déjà sans rougir ne tétant plus sa mère ,
Contre le tronc noueux de l'arbre le plus fort ,
Sa corne ose essayer un téméraire effort .
Ces vers sont harmonieux et agréablement tournés. Il
était difficile , pour ne pas dire presque impossible , de
rendre dans notre langue le vexat nascenti. Le vers de
Juvénal fait image , et le traducteur n'a qu'effleuré le
but. Je cherche encore en vain dans la traduction le spargendusque
mero, qui n'est point rendu.
Juvénal excelle dans une foule de vers sentencieux ,
M. Raoul a traduits avec un rare bonheur.
Dans sa satire sur la noblesse , Juvenal dit :
que
......Nobilitas sola est , atque unica virtus.
FÉVRIER 1816. 501
M. Raoul traduit ainsi :
Il n'est qu'une noblesse : elle est dans la vertu .
Juvénal continue :
Paulus , vel Cossus , vel Drusus moribus esto ;
Hos ante effigies majorum pone tuorum :
Præcedant ipsas illi te consule virgas ,
Prima mihi debes animi bona.....
La traduction de M. Raoul offre la même vigueur , la
même concision que l'original :
Descendant des Drnsus , des vainqueurs de Carthage ,
De leurs moeurs , avant toat , montre-moi l'héritage ;
Que l'éclat de ta vie efface leurs tableaux ;
Consul ! que ta vertu précède tes faisceaux !
Dans l'homme , Ponticus , c'est l'homme que j'estime.
Ce dernier vers rend bien heureusement leprima mihi
debes animi bona. C'est ici que le traducteur a sondé la
pensée de Juvenal .
Au surplus , c'est dans les satires sixième et huitième
que M. Raoul a déployé le plus de talent comme poëte et
comme traducteur. Le défaut d'espace m'empêche de
citer les beaux morceaux de sa traduction. Si ce n'était
point blesser la décence , je citerais surtout le passage de
Messaline , satire sixième ; je renverrai ensuite le lecteur
à la satire des Voeux, que l'élégant traducteur des
Bucoliques a comparée à la belle traduction de Thomas.
Certes , le style de ce dernier est énergique et pompeux ;
mais la traduction de M. Raoul , sans être dépourvue de
force et d'élégance , est plus fidèle et plus concise que celle
de Thomas.
Si je me plais à donner à M. Raoul des éloges que je
crois mérités , j'ai bien aussi quelques reproches fondés
à lui faire. J'ai remarqué quelques négligences dans
le style , des vers prosaïques et de remplissage , des
502 MERCURE DE FRANCE.
expressions triviales . Ainsi , dans sa jolie description des
femmes savantes , satire sixième :
Je hais qu'en son amie élevée au village ,
Elle n'excuse pas des fautes de langage
Que même dans un homme on ne remarque point.
Ce dernier vers , mis pour la rime , est prosaïque , et
dépare le morceau .
Ces trois vers de la satire onzième , sur le luxe de la
table :
Un esclave aujourd'hui ne s'en nourrirait pas ,
Accoutumé qu'il fat, en sa vile misère ,
De faire au cabaret une meilleure chère .
Franchement ces vers ne sont pas bons , et le second
surtout pèche quant à la coupe et quant à la tournure.
M. Raoul manque quelquefois aussi de fidélité , et
substitue ses pensées à celles de Juvenal. Je le répète , il
n'est rien de parfait , et l'on trouve dans Juvénal certains
passages que nos plus fameux latinistes ne sauraient
traduire .
Les taches et les défauts que j'ai remarqués dans
cette traduction sont faciles à faire disparaître. J'engage
M. Raoul à mettre la dernière main à son ouvrage ,
et à y faire les légères corrections que le bon goût réclame.
Je n'en persiste pas moins dans cette opinion : que l'ouvrage
de M. Raoul fait le plus grand honneur à notre
littérature. Je le dirai sans flatterie , c'est par un coup
de maître que M. Raoul débute dans la carrière , et son
ouvrage donne la mesure de son talent , et comme traducteur,
et comme poëte , et comme prosateur.
Puissions-nous désormais ne plus décider d'un ton
aussi tranchant à l'égard des auteurs de province ! Loin de
nous , s'il se peut , ces futiles préjugés qui paralysent le
talent au lieu de le propager . Soyons sévères , mais
justes ; et, si nous avons quelque raison de poursuivre
sans relâche ces rimeurs obscurs dont fourmille notre
FÉVRIER 1816. 503
littérature , sachons du moins rendre au vrai mérite
l'honneur et les hommages qui lui sont dus.
BEAUX - ARTS.
PEINTURE.
École espagnole .
JOANES ( VINCENT . )
Le coryphée de l'école de Valence ( hispano-italienne )
qui produisit de grands professeurs.
Cet illustre artiste naquit à Fuente de la Higuera en
1523. Il ne put donc être élève de Raphael qui mourut
en 1520 .
Il est vrai qu'en mérite il égale , s'il ne surpasse , tous
ses contemporains , et que la peinture , dont il possédait
toutes les parties , lui dut une grande illustration.
Son pinceau , quoique un peu arrêté , n'en avait pas
moins une certaine énergie qu'un dessin pur et sévère ,
savait soutenir. Il possédait la science des raccourcis
drapait largement , et les caractères les plus nobles sont
les attributs de son style ; sa couleur est celle de l'école
romaine ; ses oeuvres attestent qu'il a vu l'Italie , et ,
s'il avait eu moins de timidité , il tiendrait dans les fastes
de l'art une place encore plus éminente. Mais quand
Palamino le compare à Raphaël , c'est l'amour de la
patrie qui l'emporte sur toutes les considérations .
A son retour de Rome , Joanes s'établit à Valence , et ,
fit de sa maison une véritable académie.
Il avait une conscience timorée , et , suivant l'exemple
de Louis de Vargas ( qui plus encore approcha de Raphaël
) , il se préparait par les sacremens à l'exécution des
tableaux qu'il devait peindre pour les temples . C'est à
la suite d'expiations publiques qu'il fit pour les jésuites
504
MERCURE DE FRANCE.
une Conception ainsi qu'un Saint-Thomas de Villeneuve
qui servit en Flandre pour des tapisseries .
Joanes donnait un soin particulier à terminer les figures
, les cheveux et les barbes ; il répandait sur les têtes
de Sauveur qu'il a souvent répétées , une douceur entraînante
.
Il est fâcheux que l'on n'ait de lui aucune production
mythologique à l'instar de l'école qu'il avait suivie; mais
soumis au goût qui dominait alors en Espagne ainsi qu'à
ses principes , il n'a jamais exécuté que des sujets sacrés
( 1 ) , tels que ceux que l'on trouve à Ségorbe Val-de-
Cristo Fuente de la Higuera , à Castello de la Plana ,
Bocairente , Valence , Madrid , etc.
Les tableaux de Joanes qui décorent les temples de ces
villes sont autant de chefs -d'oeuvre .
On voit au palais de Madrid l'histoire de saint
Étienne en six tableaux , dans lesquels Joanes s'est surpassé.
On a eu l'occasion d'admirer à Paris (2 ) la cène composée
par ce maître , et l'on peut encore jouir du bonheur
d'examiner cinq à six de ses magnifiques productions
qui se trouvent dans les cabinets de deux à trois amateurs
distingués de la capitale.
Joanes continuait sa laborieuse carrière en terminant
à Bocayrente le grand maître autel de sa cathédrale ,
lorsqu'il tomba malade et mourut le 21 décembre 1579.
Il cut un fils nommé Vincent Jean de Joanes , qu'il
faut bien se donner de garde de confondre avec le père ,
et deux demoiselles , qui suivirent le même art , sans arriver
jamais au talent de Vincent Joanes. F. Q.
(1) Si pour n'avoir jamais peint que des sujets religieux , Moralès
a reçu le titre d'El Divino , Vincent Joanes , étant dans le
même cas , a droit au même surnom ; et si le premier doit cet honneur
à ses talens , Joanes a de plus grands droits encore à l'obtenir.
(2) În voyait ce bel ouvrage chez M. Bonnemaison , dont l'obli
geance extrême est le moindre mérite .
FÉVRIER 1816. 505
CHANSONNIERS DE L'ANNÉE 1816.
( Ier. article. )
Les chansonniers n'ont pas tort ; la chanson n'en peut
pas dire autant. Il est beau pour nos joyeux troubadours ,
servans de la vieille gaîté française , d'entonner maint
et maint refrain et de demander à pleine voix les chorus
universels ; hélas ! soins et peines perdues , c'est comme s'ils
chantaient dans le désert . Quelques échos fidèles seuls reçoivent
leurs couplets pour n'en redire que quelques
syllabes . Les temples de Momus et de la Folie voient
encore fumer l'encens de leurs autels ; les prêtres seuls
assistent aux sacrifices ; mais où sont les offrandes ? La
foule des adorateurs se presse- t - elle ? presque tous restent
indifférens , nul ne se pique de ferveur . La plaintive
Élégie en longs habits de deuil aurait plus de grâce
au sacrifice et trouverait plus de prosélytes que la falotte
chanson au galoubet joyeux ! Il faut s'en prendre au
temps. Ce que disent nos pères , et que nous avons la
cruauté d'appeler du radotage , est bien la vérité : « On
» n'aime plus , on ne jouit plus comme autrefois ; les
» hommes de mon temps avaient plus de gaîté , les femmes
plus de grâces , les fruits , les fruits même étaient plus
» savoureux. » Froids censeurs , gardez-vous de croire
que nos pères s'abusent : ce qu'ils disent n'est que trop
vrai . Que les temps sont changés !......
>>
Mais revenons aux chansonniers ; ils n'ont pas tort ,
applaudissons à leurs louables efforts , et , en attendant
que la chanson reçoive le culte que lui rendaient nos
vieux parens, disons ceux qui ont mérité des éloges . Prenons
les nouveaux bréviaires du nouvel an .
Le Caveau Moderne ( 1 ) , les Soupers de Momus ( 2) ,
( 1 ) Dixième année de la collection , in- 18 , gravures . Prix : 2 fr .
(2) Troisième année , 2 fr.
A la librairie d'Éducation d'Alexis Eymery , rue Mazarine, nº. 30.
506 MERCURE DE FRANCE.
:
sont les premiers chansonniers qui ont été distribués en
1816 leur mérite est reconnu. Le premier , le plus aucien
et qui rappelle les plus doux , les plus aimables souvenirs
, ne dément pas sa joyeuse origine ; le second ne
le cède en rien à son aîné. Le temple de Bauvilliers
est aussi bien servi que celui de Baleine , et si chacun en
particulier ne prêche ardemment pour la divinité de son
autel , je crains bien que les Soupers de Momus ne deviennent
plus piquans et plus succulens que les Diners du
Caveau Moderne. J'invite les aînés à se défier des dernier-
venus , ceux- ci remplacent quelquefois les premiers
en date ; nous l'avons déjà observé , qu'ils y prennent
garde.
Après le bréviaire que les deux chapitres composent
annuellement , chacun , du moins quelques- uns , ont publié
à part ses cantiques . Les Anciens de la Prière ont
donné les premiers l'exemple . De Piis , Philippon de la '
Madelaine , Armand -Gouffé, Désaugiers, sont déjà connus,
et leurs livres sont partout , se chantent partout . Ce zèle
propagateur a donné l'éveil à d'autres initiés . Voyons
s'ils ont aussi bien fait que leurs doyens .
M. de Bérenger s'est fait attendre ; il a fallu le prier ;
nous dirons même que sa modestie était déplacée ; il
devait plus tôt publier ses chansons ; enfin elles ont vu le
jour. Son recueil lui assure une réputation brillante et
méritée ; tout à la fois facile , élégant et correct , juste
et málin , il fait de sa chanson un drame charmant ; ses
compositions, d'une aimable et gracieuse licence, prouvent
que Collé , son maître , lui a fait bonne part de sa succession.
M. de Bérenger est désormais placé au rang des
premiers chansonniers , et ses couplets vivront autant
que la chanson vivra en France . Les véritables amateurs
de la bonne poésie , les joyeux convives , soutiens de la
gaîté française , sout tous munis du volume de M. Bérenger
( 1 ) , tous le savent par coeur ;
il ne faut pas faire
un choix , il faut ouvrir le volume et chanter.
Il y a compensation en tout , dit le savant M. Azaïs ,
(1) Un vol. in-18, Peix : 2 fr. Chez, A. Eymery.;
FÉVRIER 1816. 507
et ce système n'est que trop vrai . Après les noms fameux
pour la chanson, pour le couplet, que je viens de citer ,
croirait-ou jamais que je vais leur parler de M. J. A.
Jacquelin , hélas ! admís , on ne sait trop pourquoi , ni
comment , mais sans doute par une coupable et dangereuse
indulgence , au divin chapitre du temple de Baleine?
Ses chansons imprimées ne m'y forcent que trop, et le
malheureux libraire qui s'est chargé de distribuer ses
couplets nous dirait bien mieux que je ne vais le prouver
, si ce chansonnier doit ou peut faire la fortune d'un
éditeur , et ne pas tromper tel bénévole acheteur . Le
chevalier Jacquelin , chevalier puisqu'il faut l'appeler
par l'un de ses titres , vient de lancer dans la librairie ,
pour de là aller mourir chez.......
Le Chansonnier Franc-Maçon , composé de cantiques ,
etc. , par J. A. Jacquelin , chevalier de la Légion
d'Honneur , membre de la société royale académique des
sciences et de l'athénée des arts de Paris ; secrétaire
général du Caveau Moderne séant au Rocher de Cancale
, souverain prince rose-croix , membre du grand
Orient de France et des respectables loges de Saint-
Eugene , de la Parfaite Réunion et des Admirateurs
de l'Univers , à l'Orient de Paris , etc. , etc. !
L'orgueilleux in-18 est en vente ( nous nous garderons
bien de dire qu'il se vend ) : disons-en un mot puisqu'il
est tombé entre nos mains , et puissions-nous rendre
le chevalier Jacquelin aussi recommandable pour les
amateurs de la bonne chanson , que le sont pour la littérature
les Chapelain et les Pradon ! Que n'ai -je le talent
de l'immortel Despréaux ! un seul vers nous ferait justice
de ce souverain prince rose-croix ,
J'ouvre donc le volume et je lis l'avertissement , préface
, avant-propos , dialogue entre l'auteur et son libraire.
Voyons ce que dit le chevalier Jacquelin en vers
alexandrins :
L'AUTEUR .
Salut , trois fois salut à monsieur libraire .
Pour l'intelligence du texte , disons que le libraire est
508 MERCURE DE FRANCE .
le sieur Germain-Mathiot , ainsi que l'auteur , souverain
prince Rose-Croix , ainsi que l'auteur, sachant parler en
vers héroïques .
LE LIBRAIRE .
Votre humble serviteur , prêt à vous satisfaire.
.
Monsieur, de votre poche il sort un manuscrit.
Vous êtes orféyre , M. Josse , et surtout vous avez
bon nez pour flairer dans les poches des auteurs . Ce
libraire demande au chevalier Jacquelin s'il lui apporte
un recueil de charmans mélodrames . On lui répond
qu'ils font peur aux enfans , et que
L'homme de goût croit voir Melpomène en sabots .
Voilà un coup de pate donné à tous nos mélodramaturges
. Le libraire insiste , par pure curiosité , et demande
si c'est un pamphlet contre tous les acteurs, contre
les actrices ; un supplément d'illustres girouettes; une
réponse à quelques journalistes ; un roman venu de
l'Angleterre ; des calembours comme s'il en pleuvait ?
Non , lui répond frère Jacquelin ,
C'est pour les francs-maçons que je fis cet ouvrage ;
Trop heureux si mes chants obtiennent leor suffrage.
Le marchand de livres enchanté , et qui , comme on
l'a vu , est franc- maçon , remercie l'auteur, et finit ainsi
son dialogue :
Si je dois ma fortune à ce livre gaillard ,
Cher frère , touchez là , je vous en ferai part.
Il n'est pas question de la somme offerte par le marchand
à l'auteur : peu nous importe ; néanmoins le mar
nuscrit du prince Jacquelin est livré à la veuve Péronneau ,
chez qui , sans doute , il pleut , et qui , sans doute encore,
ne se fait pas payer en cantiques , en accolades maçoniques
, mais bien en bel argent ou en bons billets .
Soixante et quelques cantiques , chansons , couplets ,
FÉVRIER 1816 . 509
impromptus , rondes , etc. , forment le volume in - 18 . Il
y là de tout un peu . Tous les genres sont bons au frère
Jacquelin , même le genre ennuyeux ; du moins il me l'a
prouvé . Je ne puis cependant m'empêcher de citer deux
couplets , le premier et le dernier d'un cantique intitulé :
Il n'est que de la Saint-Jean ; ils donneront une juste
idée du mérite des autres .
Un proverbe assez vulgaire ,
Sans y mettre de façons ,
Des plus grands sots de la terre
Fait autant de francs- maçons .
Ce proverbe outrageant
Pour les fils de la lumière ,
C'est.... ah ! frémissez-en ,
Il n'est que de la Saint-Jean !
Les fils de la lumière feront la grimace en lisant cette
dure vérité , et les ADMIRATEurs de l'univers n'accorderont
pas à leur frère chansonnier l'admiration , l'indulgence
et la bienveillance qu'il réclame dans le dernier
couplet :
J'oubliais , quelle démence !
Qu'ici je fais des chansons ;
Mais toujours la bienveillance
Fut la vertu des maçons.
N'allez pas , en sortant
Du temple de l'indulgence ,
Dire au frère chantant :
Tu n'es que de la Saint-Jean.
Nul doute que le prince Jacquelin ne soit déclaré par
le temple de l'indulgence , un poète de la Saint-Jean.
Nous l'engageons à ajouter ce titre à ceux qu'il possède ,
et nous nous empressons de suivre notre système des
compensations , en offrant à nos lecteurs le plus joli
comme le plus agréable chansonnier français ; j'ai déjà
nommé le Souvenir des Ménestrels ( 1 ) . Cet ouvrage char-
(1) Un vol . in- 18. Prix , pap . ordinaire , 6 fr . ; pap . vélin , 9 fr.
Chez l'éditeur, rue de Richelieu , nº. 20 ; et chez A. Eymery.
510* MERCURE DE FRANCE .
mant est à sa troisième année , et ne laisse rien à désirer
quant au choix des pièces et au piquant de leur mérite .
Le modeste amateur , qui en est l'éditeur , ne néglige
rien pour le rendre digne de la réputation que deux
années lui ont acquise . Les noms les plus recommandables
dans la poésie , la musique , le dessin et la gravure ,
assurent à ce joli ouvrage le succès le plus mérité ; hommage
qui , quoique tardif de notre part , ne peut que lui
être agréable. Vive le système des compensations ! honneur
au savant M. Azais !
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Le présent est gros de l'avenir , Monseigneur : la disette
la plus scrupuleuse règne dans tous nos théâtres,
maisils nous promettent monts et merveilles . Votre altesse
peut en juger par la Comédie Française que je vais lui
citer pour exemple.
On parle d'une comédie en cinq actes et en vers qui
a pour titre la Comédienne , et que nous devons à l'aimable
auteur des Étourdis. Henri IV et Mayenne, autre
ouvrage en trois actes , qu'un des troubadours du Vaudeville
a écrit et qui a obtenu un tour de faveur. Laquelle
des trois , comédie que madame Talma , qui en
est l'auteur , doit donner le jour de la représentation à
son bénéfice . Tout compte fait , Monseigneur ,
voilà
quatre ouvrages importans à l'étude ; et pour les sociétaires
du Théatre-Français , c'est un effort qui surpasse
tout ce qu'on aurait pu supposer .
Quant au théâtre Feydeau , il a eu le bon esprit d'éconduire
poliment la Comtesse Troun , froide rapsodie
de M. Scribe que M. Guenée avait essayé vainement de
réchauffer des sons de sa musique . Je ne plains dans cette
affaire que M. Guenée et les acteurs qui se sont crus
obligés d'apprendre leurs rôles ; il est vrai que les derniers
avaient été assez sots pour recevoir l'ouvrage.
Les chutes nombreuses que ce theâtre essuie à si juste
FÉVRIER 1816.
511
titre ne le découragent pas ; il nous prépare une pièce en
trois actes , dont la musique est de M. Boieldieu , mais
dont malheureusement les paroles sont d'un ouvrier littéraire
qui ne fait des vaudevilles qu'avec des échasses ,
et des opéras comiques qui ne font ni rire ni pleurer.
M. Boieldieu , dont la musique est pleine de chaleur , de
verve et de grâce , se trouvant accolé avec M. Sev .....
qui n'a ni esprit , ni talent , ni chaleur , me rappelle le
supplice inventé par les anciens , de lier un cadavre à un
corps vivant , jusqu'à ce que celui-ci pérît . Ainsi donc ,
si M. Boieldieu n'échauffe pas M. Sev .... ce dernier entraînera
nécessairement M. Boieldieu dans sa chute .
En attendant , on monte à ce théâtre une petite pièce
qui est de deux auteurs accoutumés à de grands et nombreux
succès. Cendrillon , un Jour à Paris , Jeannot et
Collin, et Joconde, nous font espérer dans les deux Maris
une comédie spirituelle et une musique agréable. Cette
pièce doit être donnée à la suite d'Iphigénie en Tauride
, qui , sous les traits de mademoiselle Duchesnois
et accompagnée d'Oreste-Talma , doit faire son apparition
le 8 de ce mois , à Feydeau , au bénéfice de Gavaudan.
Le talent de cet acteur ne sera point paralysé ce
jour-là , comme on nous le faisait craindre ; il paraîtra
dans la tragédie et jouera le rôle de Pylade. La représentation
sera terminée par un joli ballet , où figureront ,
dit-on , les premiers sujets de l'Académie royale de musique.
On m'a assuré que Larive avait exposé à la Comédie
Française le désir qu'il avait de reparaître sur le théâtre
au profit des pauvres . Le motif est louable ; mais , pour sa
réputation, nous n'aurions pas donné à cet acteur un semblable
conseil . Elleviou , entraîné par cet exemple, a formé
aussi , dit-on , le même projet ; nous lui appliquerons
les mêmes réflexions . Larive et Elleviou se sont retirés
lorsque leur gloire était à son apogée ; ils sont restés quelque
temps sans cultiver un art où l'on perd lorsqu'on
n'acquiert plus. Sont- ils bien certains l'un et l'autre de
ne pas être aujourd'hui au-dessous du talent qu'ils ont
montré jadis , et de ne pas sacrifier en une demi-heure
une réputation qu'ils ont été tant d'années à acquérir ?
512 MERCURE DE FRANCE.
J'aurais plus d'un exemple à citer à l'appui de ceci .
Le public, est naturellement ingrat ; il ne se souvient du
plaisir que lui a fait cet acteur , que pour en éprouver
encore un pareil . S'il est trompé dans son attente , il devient
injuste . Certes , Ellevioù , tel médiocre qu'on le
suppose , sera toujours à cent mille lieues de l'épais
amoureux Paul et du gourmé petit-maître Huet ; mais
cela ne suffit pas , il faut encore qu'Elleviou ne soit pas
effacé par Elleviou.
J'ai négligé de vous parler, Monseigneur, de deux ,
vaudevilles qui ont réussi et qui n'en sont pas meilleurs ;
l'un a pour titre le Revenant , qui donne lieu à différentes
scènes de ventriloquie ; et l'autre , le Père-Enfant , parade
qui est même inférieure à celles de Bobêche . Le
Revenant a pour pères ce fameux Henry Dupin qui entra,
il y a quelques mois , à l'Odéon sur les épaules d'Autereau
, dont il avait dépecé une comédie intitulée Paolo
ou les Amans Ignorés , et un certain M. J. Pain qui fit
la moitié de Fanchon et Amour et Mystère à lui seul .
Quant au Père-Enfant , je n'ose pas dire à V. A. que cette
rapsodie est de M. Sevrin , qui a été si honteux lui-même
de l'avoir faite , qu'il n'a pas osé se faire connaître sous
son véritable nom ; M. Sevrin s'est fait nommer Alexandre.
Je ne sais s'il se croit l'Alexandre des vaudevillistes ,
mais à sûr il est l'Attila des gens de goût.
coup
Paris , ce 4 février 1816.
Enfin , Monseigneur , la tragédie d'Arthur de Bretagne
a été représentée hier pour la première et la dernière
fois. Votre altesse connaît sans doute le drame de Shakespeare
intitulé : Jean - Sans - Terre , roi d'Angleterre ,
et , de plus , l'imitation malheureuse que le Nestor de
notre littérature en a faite au commencement de la révo→
lution ; imitation qui donna lieu à une anecdote assez
singulière.
Il y eut en 1791 une espèce de fermentation dans un des
des quartiers du faubourg Saint-Antoine , parce que le
théâtre français de la rue de Richelieu avait affiché : En
FÉVRIER 1816. 513
attendant Jean-sans- Terre , tragédie en cinq actes.
Quelques-uns des braves du faubourg imaginèrent que
c'était Santerre , ex-brasseur, alors en procès avec La
Fayette , qu'on allait jouer sur la scène , et qu'on n'avait
déguisé son nom que pour mettre leur zèle en défaut.
Déjà l'on commençait à crier contre le général , lorsque
des personnes plus instruites expliquèrent ce que c'était
que Jean- sans- Terre , et prouvèrent qu'il n'avait jamais
été commandant de bataillon . Quelques plaisans ajoutent
qu'il se trouvait dans la pièce le vers suivant , qui
donna aux amis du brasseur- commandant les plus vives
inquiétudes .
A nos yeux vainement il veut cacher sa bière !
C'était la pauvre Constance , mère d'Arthur , qui , dit-on ,
faisait cette exclamation.
Quoi qu'il en soit , Monseigneur , M. Aignan , qui n'a
pas , comme M. Ducis , des triomphes éclatans pour se
consoler d'une chute , puisqu'il n'a encore composé
que trois tragédies sifflées et une traduction d'Homère en
vers français de feu Rochefort , M. Aignan , dis-je ,
peut se vanter d'avoir fait bien rire un parterre , qui
était cependant très-disposé à pleurer.
Son premier acte n'avait excité aucun murmure . Le
style seulement paraissait faible et sans couleur ; mais
enfin l'exposition promettait de l'intérêt . Le roi Jean
tenait dans les fers le jeune Arthur son neveu , qu'un
intrigant nommé Rutland lui avait livré ; une bataille
allait se donner sous les murs d'Évreux ; Constance ,
mère du royal enfant , commandait l'armée qui devait
vaincre Jean , lorsque l'aveugle fortune trahit la bonne
cause , et rend Constance prisonnière de l'usurpateur .
Une scène entre Constance et Arthur pouvait être
assez dramatique , si elle avait été traitée par une main
plus habile ; mais lorsque Constance , qui , jusqu'à ce
moment , n'avait ni attendri ni été attendrie , ajouta :
Arthur, il ne faut pas s'attendrir davantage ,
alors le public s'aperçut que l'auteur avait voulu rire , et
33
514
MERCURE
DE FRANCE.
il l'a imité. La suite de la représentation n'a plus été
qu'un feu roulant de plaisantes niaiseries .
Rutland , qui a livré si lâchement le jeune prince à
Jean, est chargé par ce dernier de l'assassiner . Il se rend
près du lit où Arthur sommeille ; il revient sur ses pas :
Arthur se lève , arrive près de lui ; Rutland , tourmenté
par les remords , lui avoue tous les tours qu'il lui a joués,
et la commission dont le roi l'avait chargé. Arthur lui
dit qu'il lui pardonne .
Venez , mon cher Rutland , votre place est ici :
Tonjours ici.
-
"
(Lui montrant son coeur.)
Mon prince ! & ciel ! est- il possible ?
Il ne s'est rienpassé ,
lui répond ingénument Arthur ; mais le premier ministre
du roi , le duc de Norfolk , homme intègre , juste et
loyal , quoiqu'il soit l'ami d'un tyran et d'un usurpateur,
trouve le poignard qui est tombé des mains de Rutland
; il demande où est l'assassin .
Duc , il a disparu ; le défenseur me reste ,
réplique Arthur en montrant Rutland , qui ne s'attendait
guère à cette plaisanterie-là . Bientôt on dit:
Que le roi vers ce lieu marche le front baissé;
ce qui veut dire que le roi est sombre et rêveur . Norfolk
lui demande vengeance ; il lui apprend le crime qui
a été médité. Le roi , poussé à bout , lui dit :
Écoutez :
Si ces ordres sanglans je les avais dictés ,
Que feriez - vous ?
NORFOLK .
Brisant une chaîne fatale ,
J'emmènerais Arthur en votre capitale.
....Les barons , ministres de la loi ,
Diraient qu'un assassin ne peut plus être roi.
FÉVRIER 1816. 515
Mais Jean , qui paraît accoutumé aux vérités dures ,
trouve que celle de Norfolk est une douceur auprès des
invectives que Constance lui adresse à tous momens . Il
feint de se convertir. Norfolk enchanté lui dit :
Vous remportez sur vous une heureuse victoire ;
A ce bienfait du ciel il m'est permis de croire.
Croyez-y, lui répond Jean . Voilà une de ces réponses qui
ne manquent jamais leur effet. Aussi a-t-elle mis le
blic dans un accès de gaîté difficile à dépeindre .
pu-
On était déjà parvenu au cinquième acte ; Constance
voyait l'armée de Philippe-Auguste maîtresse de Rouen ,
son fils sur le point d'être délivré. Le peuple , disait -elle ,
Le peuple, impatient de le nommer son maître ,
Assiége à flots pressés les portes du palais.
J'entends un grand tumulte ..... ah ! ce sont les Français .
Volons au-devant d'eax ...je ne puis …….. la faiblesse
Enchaîne ici mes pas....
D'ailleurs la scène serait restée vide .
Quel silence ! Norfolk , est-ce vous que je vois ?
Il est parti.... sans vous !
Norfolk !....
NORFOLK.
O douleur éternelle !
CONSTANCE.
NORFOLK , aux chevaliers français.
Ah ! soutenons sa force qui chancelle .
CONSTANCE , qui ne veut pas qu'on la soutienne .
Parlez... j'ai de la force.
NORFOLK , se décidant à parler.
Un grand crime est commis.
516
MERCURE DE FRANCE .
CONSTANCE.
Mon fils n'est plus....
NORFOLK.
Madame ....
CONSTANCE.
Achevez....
NORFOLK achevant.
Je frémis.
On s'attendait à entendre un de ces beaux récits où le
poëte , donnant un libre essor à son imagination , captive
l'attention du spectateur par le charme de la poésie
et la sombre couleur de ses tableaux ; telle est du moins
l'usage dans les tragédies qu'on a faites jusqu'à présent.
Mais M. Aignan , qui avait inventé un genre de tragédie
nouveau , et avait fail rire jusqu'aux larmes , aurait cru
peut-être trancher le ton général de son ouvrage s
l'avait terminé par un récit sérieux.
Tout ce que ses aveux vous ont appris , Madame ,
Il le redit : qu'il fut un perfide.... un infâme.....
Le nom d'Arthur sanglant vole de bouche en bouche.
On se regarde.... on pleure , on se presse la main.....
Le récit se termine enfin par les vers suivans:
Vingt guerriers ont sur lui fait tomber leur courroux ,
Et tandis qu'ils frappaient et redoublaient leurs coups ,
Criant : Meurs , scélérat , que l'enfer te dévore.
1
s'il
Croirez - vous , Monseigneur , que c'étaient Talma ,
Damas,Saint- Prix , mesdemoiselles Duchesnois et Mars qui
jouaient cet ouvrage ? que le Théâtre-Français enfin avait
fait les frais d'une décoration nouvelle ?
Après avoir fait avec impartialité l'historique de cette
représentation , il convient de vous dire , Monseigneur,
que le caractère de Norfolk est d'un grand effet ; il est
FÉVRIER 1816. 517
(
dessiné largement : heureux si le style de l'auteur, qui
est ordinairement traînant et diffus , avait été digne de
la conception de ce rôle . Lorsque Constance cherche à
détourner Norfolk de la cause de son roi ; qu'elle lui dit
que c'est un usurpateur, qu'il est abandonné, et que , sans
lui , il serait détrôné , Norfolk lui répond :
Ne vous figurez pas que des coeurs je dispose ,
Que , seul , du souverain je soutiens la cause ;
Si je le trahissais , mille , dans son danger,
D'un abandon si lâche accourraient le venger .
Mais , quand il serait vrai que sur mon assistance
S'appuyût de mon roi la dernière espérance ,
Soit devoir ou fierté , soit vieil attachement ,
Je ne puis me résoudre à ce délaissement .
Il m'est doux ( trop d'orgueil vient m'enflammer peut -être )
De me croire un sujet nécessaire à mon maître:
J'aime que dans mon nom le sien trouve un appui ;
Qu'il n'ait pas tout perdu tant que je reste à lui,
Ces vers ont de la noblesse . L'indisposition du public l'a
empêché d'apprécier aussi les suivans , qui , malheureusement
, étaient toujours précédés ou suivis d'expressions
ridicules ou prosaiques :
Ah! c'est en les flattant qu'on insulte les rois.
et ne voyez-vous pas
Qu'on ne s'affermit point par des assassinats ;
Qu'il est trop dangereux de régner par la crainte ?
etc. , etc...
**
518 MERCURE DE FRANCE.
www
MÉLANGES.
-Le journal de Perpignan se fait remarquer parmi
les feuilles de nos provinces par son excellent esprit et
par une rédaction qu'on doit aux talens du savant et
modeste professeur de littérature M. A.-J. Carbonell .
Nous avons cependant signalé , dans un de nos derniers
numéros , comme de mauvais goût, comme ridicule , un
article spectacles de l'amateur J. A. , et nous avons cru
bien faire ; notre amateur y a répondu , croit-il avoir
mieux fait? Son second article vaut autant que son premier
:
Quo semel est imbuta recens rerero servabit odorem
Testa diù.....
Les jeux de mots ne plaisent pas à M. J. A. Eh ! fait- il
autre chose ? C'est l'ingénuité du vice ; la fausse modestie
d'un talent supérieur ; personne ne sait mieux que lui
fagoter des calembours : ce qu'il sait moins parfaitement,
c'est l'art d'écrire correctement.
Il est bien difficile de s'entendre de loin comme de
près avec l'amateur J. A.; tout le monde en convient ;
ce qui est bien plus difficile , c'est de l'entendre lorsqu'il
ose se charger d'écrire en français sur les spectacles :
Ce n'est que jeux de mots , affectation pure ,
Et ce n'est pas ainsi que parle la nature ;
Le goût de l'amateur en cela me fait peur.
Nous conseillerons donc à ce faiseur d'articles spectacles
de rester , comme il le dit fort bien , au sein de sa
retraite , content de son obscurité , et de prétendre , s'il
le veut , au titre d'homme d'esprit.
C'est un titre banal . On ne peut faire un pas
Qu'on ne voie accorder ce titre imaginaire
A tout venant , à gens qui ne sont bien souvent
FÉVRIER 1816. 519
-
Que des cerveaux brûlés , des tétes à l'évent ,
Que les plus fats de tous les hommes .
....Joignez-y le ton suffisant ,
Voilà les qualités de l'esprit d'à présent.
Il paraît certain qu'on va transporter au Musée la
belle galerie de Rubens , les Lesueur , les Champagne et
les admirables marines de Vernet qui sont au palais du
Luxembourg. Ces chefs -d'oeuvre y seraient remplacés
par des tableaux capitaux de nos peintres modernes ,
c'est-à-dire de nos peintres qui vivent encore , ou qui ,
étaat morts depuis dix ans , n'ont point encore acquis le
drait d'être admis aux honneurs du Louvre. On cite
pami les tableaux qui faraient partie de cette nouvelle
colection , le président Molé de M. Vincent , le Léonarl
de Vincy de M. Ménageot ; l'Éducation d'Achille
de 1. Renaud ; la Phedre de M. Guérin ; le Paul-
Emile de Vernet ; les Muses ou le Télémaque de
M. Meynier ; le Déluge ou l'Endymion de M. Girodet ;
la Justice et la Vengeance de M. Prudhon , etc. , etc.
On assure également qu'un grand nombre de tableaux
qui honorent l'école française , et qui étaient entassés
au buvre dans la poussière des magasins , vont reprendre
au Iusée la place qu'ils y occupaient autrefois .
- Dans la nuit du 22 au 23 janvier dernier , M. Pons ' ,
astraome adjoint à l'Observatoire de Marseille , a aperçu
unecomète dans la partie septentrionale du ciel , entre
la qeue de la petite ourse et la tête de la giraffe , par
241 degrés environ d'ascension droite à 86 degrés de déclinison
boréale. Le lendemain , à dix heures du soir ,
elle avait , d'après les mesures de M. Blanpain , 278
deges 20 min . environ d'ascension droite , et 85 degrés
45 in. de déclinaison . Les brumes n'ont permis d'observer
cette comète à Paris que le 1er . de ce mois . Ce
jour, à huit heures du soir , elle était déjà par 59 degrés
57 in. de déclinaison boréale , et 341 degrés 25 min.
d'asension droite . Les astronomes pourront se servir
de es renseignemens pour retrouver cet astre qui ,
520 MERCURE DE FRANCE.
jusqu'à présent , est très- faible , ne présente aucune trace
de queue , ni de noyau , et ne s'aperçoit pas à l'oeil nu,
-
Le beau tableau de Persée et Andromède , par
madame Mongez , qui parut à l'exposition de 1812 ,
vient d'être gravé par M. Eugene Bourgeois , pensionnaire
de l'école française à Rome.
- Un
paysan de la commune de Distré , près Saumur ,
a trouvé le 30 janvier , en labourant un champ , vingthuit
instrumens de bronze d'environ six pouces de longueur
, et dont la forme indique qu'ils servaient de
haches , de cognées ou de ciseaux . On est fondé à croire
qu'ils appartiennent à une haute antiquité. Au moment
où ils allaient être mis à la fonte , ces objets ont été
recueillis par M. Bodin , receveur particulier de l'arrondissement
de Saumur.
Le prince de la Paix ayant fait faire des recherches
à la Villa- Mathei , près de Rome , on a découvert un
plancher en mosaïque , des fragmens de statues , et un
buste de Séneque , au bas duquel se trouve son non . Ce
morceau est curieux ,
On a trouvé nouvellement près de Rome , ur la
rive gauche de l'Almon , des médailles de plusieurs empereurs
romains Les antiquaires les jugent d'un grand
prix.
Le prince régent d'Angleterre a chargé le sulpteur
Canova de l'exécution d'un monument pour letombeau
du cardinal d'Yorck , dernier rejeton de la mison
de Stuart , mort à Rome .
-
Le docteur don Michel Cabanillas , médecin bonoraire
de la chambre du roi d'Espagne et inspecteur énéral
des épidémies du royaume de Valence et de Mircie
en 1805 , demeura depuis le 7 juin jusqu'au 17 juillt de
la même année , enfermé dans l'hôpital des pestifires ,
avec ses deux fils et quarante-huit autres personnes qui
n'avaient point eu la fièvre jaune ; ils couchèrentdans
les mêmes lits et habitèrent les mêmes chambres que
ceux qui avaient eu cette maladie , au nombre de rois
FÉVRIER 1816. 52
mille quatre-vingt-sept individus , dont mille deux cent
quatre- vingt sept en étaient morts. Le docteur , ses
enfans et les quarante-huit personnes qui étaient avec
eux , n'éprouvèrent pas la moindre atteinte de la contagion
, en faisant usage des fumigations acido-minérales.
--
M. Q. Durand , rue de Bussy , n . 19 , architecte
des jardins , directeur des modèles et curiosités de monseigneur
le duc de Berry , se propose de livrer par abonnement
un recueil de modèles d'architecture choisis parmi
les monumens les plus remarquables de France. Cette
collection sera d'autant plus intéressante qu'elle offrira
aux amateurs tout ce qu'il y a de plus curieux dans les
genres français , gothique , rustique et étrangers.
Ces modèles représenteront aussi des temples , des fabriques
, des pavillons , des belvédères , des ermitages , et
enfin tout ce qu'un propriétaire aisé peut désirer pour
orner et embellir ses possessions .
L'abonnement pour une livraison tous les mois est du prix
de 60 fr. par an pour Paris , et 75 fr . pour les départemens .
M. Durand a déjà fait paraître un Temple de la Paix qui
fait un très-joli ornement de cheminée : il achève en ce
moment le modèle de la porte Saint-Martin , et s'occupera
ensuite du bel arc de triomphe de la porte Saint-
Denis , qui est si beau sous le rapport de l'architecture .
L'entreprise de cette collection mérite d'être encou→
ragée ; elle peut être utile à l'art et susceptible d'être
mise en usage parmi les nouvelles découvertes .
Le maire de la ville de Nantes , convaincu que la
rage peut se communiquer un grand nombre d'années
après , en se servant , pour blesser quelqu'un , des mêmes
armes qui auraient été ensanglantées par des blessures
faites à des animaux atteints de la rage , vient de publier
l'article suivant :
1. Tous ceux qui , dans les derniers jours , ont tué
ou blessé des chiens suspects , devront passer la lame de
leurs armes dans des braises ou cendres ardentes ; 2°. les
nétoyer avec du sable fin , ensuite y répandre une couche
d'huile.
On n'oubliera pas de laver l'intérieur du
-
522
MERCURE DE FRANCE.
fourreau avec un verre d'eau tiède , dans laquelle on aura
fait fondre pour cinq centimes de potasse.
-Les objets d'art qui ont été transportés de la France
à Brunswick , ont beaucoup souffert dans le trajet , notamment
la collection des Majolica , vases de terre
qui ont été peints par Raphaël.
M. Guérin , qui avait été nommé à la place de directeur
de l'académie de France à Rome , n'a point accepté.
On ignore si son remplaçant sera l'un des deux
candidats restans , qui sont MM. Thevenin , peintre , et
Pâris , architecte , ou si l'Institut sera invité à nommer
un nouveau candidat , pour que le choix ait toujours
lieu sur le nombre de trois .
- M. Schwilgué , horloger et professeur de mathématiques
au collège de Schélestat , vient d'inventer une
pendule à calendrier perpétuel mécanique , où les fêtes
mobiles sont représentées et se transportent d'elles-mêmes
sur les mois et les jours qui leur correspondent pour
chaque année , ainsi que le comput ecclésiastique qui y
répond. Ce travail présentait de grandes difficultés dont
l'auteur paraît avoir triomphé par des moyens aussi sûrs
qu'ingénieux ; en sorte que le problème de la détermination
du jour de Pâques , ainsi des autres fêtes mobiles
, pourra se résoudre à l'aide de ce nouveau mécanisme
, non -seulement pour chaque année de ce siècle ,
mais à perpétuité pour les siècles à venir.
-
que
On annonce la publication très -prochaine d'un
nouveau journal de médecine , sous le titre de : Journal
universel des Sciences médicales . Cet ouvrage périodique
, conçu sur un plan très-étendu , dans lequel la littérature
médicale de toutes les nations civilisées tiendra
une place considérable, doit être dirigé par M. Regnault,
médecin-consultant du roi.
— M. Piatti , libraire à Rome , vient de publier le Testament
de Louis XVI, traduit en toutes les langues européennes
.
---Les Jésuites ont cru pouvoir faire imprimer les livres
des religieux de leur ordre, qui , dans le temps de leur
FÉVRIER 1816. 523
splendeur, furent mis à l'index. De ce nombre est la
troisième partie de l'Histoire du peuple de Dieu , par le
P. Berruyer; mais l'ouvrage a été saisi à Rome , à la requête
du procureur du saint-office , et les exemplaires
déposés au greffe de l'inquisition . On va instruire le procès
des Jésuites éditeurs .
- M. Hase , professeur à l'école spéciale des langues
orientales , fait imprimer en ce moment , à l'imprimerie
royale , un volume faisant suite à la collection d'historiens
grecs , connue sous le nom de la Bysantine . Ce
volume in-folio contiendra l'Histoire de Léon le diacre ;
un fragment considérable de celle de Jean d'Antioche ,
sur les guerres entre les Romains et les Perses ; un traité ›
sur la tactique , composé par l'empereur Nicéphore-
Phocas ; le récit de la prise de Syracuse par les Sarrasins
, écrit par un témoin oculaire . Ces ouvrages , restés
inédits jusqu'à présent , sont tirés des manuscrits de la
bibliotheque du roi et de celle du Vatican. L'Europe savante
devra leur publication , intéressante pour l'histoire
du moyen âge, à la générosité avec laquelle S. Ex . le ministre
de l'intérieur, et M le comte Fromanzow, grandchancelier
de l'empereur de Russie , ont favorisé cette
entreprise .
-M. Godin de Nevers vient d'inventer une soufflerie
hydraulique , applicable aux forges à hauts fourneaux .
Une caisse ayant deux ouvertures , dont l'une reçoit un
courant d'eau , qui , par l'autre ouverture , porte au
fourneau un courant d'air ; tel est le principe de cette
invention. L'eau, après avoir chassé tout l'air de la caisse ,
fait place , par son écoulement , à une nouvelle quantité
d'air , et cette alternative , en se perpétuant constamment ,
donne un courant d'air presque uniforme . L'établisse→
ment et l'entretien de celte soufflerie auraient encore
l'avantage de coûter beaucoup moins que les moyens
analogues employés en France jusqu'à ce jour. La Société
d'Encouragement , en reconnaissant combien cette machine
est ingénieuse , a pensé que son application en
grand aux hauts fourneaux exigeait des expériences qui
pourront seules en démontrer l'utilité .
Bateaux à vapeurs. Au moment de voir réalisé
524
MERCURE DE FRANCE.
sur la Seine un service de bateaux mus par la force élastique
de l'eau , on connaîtra sans doute avec plaisir les
procédés de cette invention .
Nous supposons un bâtiment de quatre-vingt- dix pieds
de longueur , et quatorze en largeur sur le tillac , non
compris une galerie qui peut se projeter en dehors de
part et d'autre. Ce bâtiment serait du port de soixantequinze
tonneaux. La machine à vapeur occupe à peu
près le milieu du bâtiment ; la chaudière est placée à
tribord ; le cylindre et le volant , faisant contre-poids , à
bas-bord. La force de la machine est équivalente à trente
chevaux ( elle peut l'être plus ou moins , suivant la
charge qu'on entend donner au bateau , et l'obstacle que
présentera la rivière ) . Le jeu du piston met en mouvement
de chaque côté du bâtiment , par un bras à manivelle
, une roue verticale à aubes , ressemblante à celle
des moulins , que l'eau frappe en dessous, à la différence ,
pour l'effet , que dans les moulins le courant de l'eau fait
tourner la roue et met en action le mécanisme intérieur ,
tandis qu'ici c'est la vapeur qui met en mouvement la
roue dont les aubes , frappant l'eau comme autant de
rames verticales, prennent sur leur liquide leur point d'appui
, et font marcher le bateau en avant. Ces roues ont
environ onze pieds de diamètre ; elles plongent dans l'eau
d'environ un quart de leur rayon , plus ou moins , selon
les circonstances. Leur largeur est d'environ trois pieds
six pouces , et elles sont fabriquées de tôle épaisse. Pour
éviter le bruit désagréable provenant du clapotement
des aubes à leur entrée dans l'eau , on dispose obliquement
ces aubes , afin qu'entrant dans l'eau par un angle , elles
coupent le liquide , au lieu de frapper en l'enfonçant. La
vitesse de la circonférence de la roue est de six lieues
trois quarts à l'heure , et celle du bâtiment , lorsque l'eau
est peu agitée , est d'environ un tiers de celle des roues.
Le feu très-violent qu'on entretient sous la chaudière
de la machine à vapeur , consume environ quatre ou
cinq milliers de houille en vingt -quatre heures ; la fumée
qui s'en échappe s'élève dans un gros tuyau cylindrique
de fer battu très-épais , qui fait en même temps l'office
de mât , et porte à sa vergue une grande voile carrée .
FÉVRIER 1816. 525
La partie inférieure de ce mât-cheminée est très-chaude;
mais la voile ne court aucun risque ; le fourneau qui
contient la chaudière repose sur des briques fortement
assemblées par des bandes de fer , et les parois intérieures
du bâtiment sont revêtues en tôle .
ANNONCES.
PROSPECTUS . OEuvres complètes de Cicéron , avec
la traduction en regard , et accompagnées de notes critiques
et littéraires , précédées de la vie de cet orateur ,
et terminées par le Clavis Ciceroniana d'Ernesti ; 22 vol.
in-8°. , ornés du portrait de Cicéron .
Cicéron fut un des plus grands hommes et un des plus
grands génies de l'antiquité . Il est le seul qui puisse , à
juste titre , disputer à Démosthène le premier rang parmi
les orateurs. Philosophe et magistrat , ses productions
furent regardées de son temps , et le sont encore de nos
jours , comme un trésor inépuisable de science , d'éloquence
et de goût. On ne saurait aspirer à la gloire littéraire
sans le prendre pour guide. Il unissait à un esprit
observateur et profond , une incroyable variété de connaissances.
Il les porta à un si baut degré , que rien ne
saurait égaler sa vaste érudition . Personne n'avait étudié
avec autant de sagacité les hommes et les choses : aussi
est-il le modèle de tous ceux qui veulent se distinguer
dans la carrière de l'éloquence ; et , comme on l'a dit
avec beaucoup de raison , il est devenu le manuel de
tous les gens instruits dans toutes les conditions ; it ne lui
être universel manqua rien pour ; sa diction a presque
tonjours les charmes , la cadence et l'harmonie de la
poésie.
La difficulté de pouvoir rassembler les différens traités
de Cicéron imprimés en divers formats , et dont plusieurs
n'avaient pas été traduits ou ne l'étaient que d'une
manière imparfaite , laissait depuis long- temps désirer
qu'une nouvelle édition contînt tous les ouvrages qui
nous restent de cet orateur illustre ; on souhaitait encore
que cette édition fût accompagnée de versions fideles .
526
MERCURE DE FRANCE.
Cicéron n'était donc point véritablement traduit , lorsque
des littérateurs distingués se partagèrent cette noble entreprise
. L'abbé d'Olivet , qui a rendu à la langue de si
grands services ; Regnier- Desmarais , Bouhier , Durand ,
Castillon , Gallon de la Bastide , Mongault , Barrett ,
Prévost , Morabin , ont beaucoup mieux saisi l'esprit du
premier des orateurs romains. Ils ont rendu sa pensée
plus exactement et plus élégamment ; ils ont , pour ainsi
dire , rivalisé avec leur modèle , et leurs travaux sont
devenus classiques.
Il était réservé à MM . l'abbé Auger , Clément , Desmeuniers
, Gueroult frères , Bernardi , Binet et Lemaire ,
de nous transmettre les beautés multipliées qui caractérisent
l'éloquence de Cicéron , et ces leçons sublimes et
profondes d'un art dont il avait étudié et mis à profit
toutes les ressources et toute la magie. Voilà les savans à
qui nous devrons véritablement l'avantage de sentir et de
connaître mieux le prix des productions de notre auteur,
Avec de telles ressources , jointes à celles que nous offrent
quelques traducteurs estimables , on a conçu l'espoir de
donner , avec de bonnes traductions , la collection complète
des OEuvres du plus grand orateur de Rome.
On concevra sans peine que , surtout pour la partie
philosophique , il est devenu indispensable de relire et de
retoucher soigneusement plusieurs traductions , telles que
celles de Regnier- Desmarais , de Morábin et de Barrett ;
de suppléer même à plusieurs omissions volontaires , mais
qui doivent disparaître dans une édition complète . Des
professeurs et des littérateurs connus par leur érudition ,
ont bien voulu entreprendre cette révision importante ,
et se charger de la version des Fragmens et des petits
Traités qui manquent encore à notre httérature .
La Vie de Cicéron sera rédigée d'après Middleton et
l'abbé Prévost , mais en mettant surtout à profit les remarques
de plusieurs écrivains , et en particulier les excellentes
observations placées dans la version espagnole de
M. Azara.
Voici les noms des traducteurs :
Desmeuniers , Levée , De Roquefort , Binet , Lemaire ,
Gueroult, Auger , Prévost , Mongault , Castillon , Durand ,
I
FÉVRIER 1816. 527
Regnier- Desmarais , d'Olivet , Bouhier , Barrett , Bernardi.
Le texte latin sera celui d'Ernesti ; et le Clavis Ciceroniana
du même auteur , qui terminera l'ouvrage , ajoutera
beaucoup au mérite de cette édition . Nous n'avons pas besoin
d'insister sur l'excellence de ces tables ; leur utilité est
trop connue et trop appréciée pour nous étendre davantage
sur cet objet . Les épreuves seront corrigées avec le soin le
plus scrupuleux par les éditeurs . La partie typographique
ne laissera rien à désirer .
Des personnes marquantes dans le monde littéraire
membres d'une des premières sociétés savantes de l'Europe
, n'ont pas dédaigné de favoriser , d'encourager , d'honorer
même cette entreprise , en aidant les éditeurs de
leurs conseils et de leurs lumières .
La collection complète des OEuvres de Cicéron formera
22 vol . in- 8°. , tirés à 600 exemplaires . Chaque livraison ,
composée de 3 volumes de 5 à 600 pages , paraîtra tous les
deux mois . Les souscripteurs ne sont tenus à payer qu'au
moment de la livraison , pour laquelle on ne donnera rien
d'avance .
-
Conditions. Le prix de chaque volume , pour les personnes
qui se seront fait inscrire avant la fin d'avril , sera de
6 fr. 50 cent. : passé ce terme , qui est de rigueur , chaque
volume coûtera 8 fr . On tirera quelques exemplaires sur
papier vélin. Prix de chaque vol . , 13 fr.
La souscription est ouverte à Paris , chez F. Ignace
Fournier , libraire , rue Poupée , nº. 7 ; C.-L.-F. Panckoucke
, éditeur du Dictionnaire des Sciences médicales ,
rue Serpente , nº. 16 ; et A. Eymery , rue Mazarine , nº. 3o .
Les Confessions du cardinal Fesch , traduites de l'italien
, suivies du portrait de l'abbé Maury , morceau inédit
de M. de Pradt.
Prix , 60 c. Chez Audin , libraire , quai des Augustins ,
n°. 25.
- Ode à Louis XVI , martyr , présentée au Roi , à
Vérone , le 21 janvier 1795 , par M.-B.-F.-A. De Fonvielle
, de Toulouse , auteur d'une tragédie de Louis XVI ,
528 MERCURE DE FRANCE .
encore inédite , dont Sa Majesté a daigné agréer l'hommage
à cette même époque.
Prix , 50 c. Chez Dentu , rue du Pont de Lodi .
---
Alfred , poëme en quatre chants , par Charles Millevoye
, 1 vol . in-18 , orné d'une jolie gravure de Simonet ,
d'après le dessin de Leroy .
Prix , papier fin , 2 fr. ; et papier vélin , 4 fr. Chez A.
Eymery , rue Mazarine , n° . 3o ; par la poste , 50 C.
de plus.
Nous rendrons compte très-incessamment de ce poëme ,
qui ne fait qu'ajouter à la réputation de M. Charles Millevoye.
Nous diróns comment ce poëte a peint son héros ,
personnage éminemment poétique , et que l'histoire nous
représente comme un monarque guerrier , fondateur d'une
dynastie; poëte , législateur , et joignant à tant de sortes
d'intérêts l'intérêt qu'inspire un malheur non mérité ; ce
guerrier qui , accablé sous le nombre après d'éclatantes
victoires , abandonné de son peuple dont il est chéri , sus
pend sa couronne aux rameaux d'un chêne , se réfugie dans
une cabane , et , simple pâtre , songe , en conduisant un
troupeau , qu'il doit encore gouverner un peuple ; qui , au
signal de l'amitié , passe , sous le déguisement d'un chanteur ,
dans le camp des farouches Danois , observe leurs positions ,
profite de leur désordre , et , un luth en main , s'apprête à
reconquérir ses états .
Des fragmens de ce poëme sont déjà connus de nos lecteurs
; nous essaierons , tout en rendant justice aux talens
du poëte , de recommander son ouvrage aux véritables
amateurs de la bonne poésie,
Observations sur les Développemens présentés à la
chambre des députés , par M. de Murard de Saint-Romain
, député du département de l'Ain , dans la séance
du 31 janvier 1816, sur l'instruction publique et l'éducation
; par un membre de l'Université.
Prix : 75 c . Chez Nicolle, rue de Seine , n° . 12 .
DE L'IMPRIMERIE DU MERCURE , RUE DE RACINE ,
No. 14.
MERCURE
DE
FRANCE .
ww
AVIS ESSENTIEL .
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros .
1
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année . On ne peut souscrire
que du er, de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
ét surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n° . 3o.
-
POÉSIE.
LA VIOLETTE AU LIS ,
IDYLLE ,
wwwwm
Composée au sujet de l'amnistie accordée par le roi à la
violette.
Auguste lis , du sein de l'herbe
J'exbalais mes parfums vers la tige superbe ;
Ce faible encens , tribut d'une modeste fleur,
Zéphyr te l'apportait sur son aile legère.
Tu l'avais respiré : quel était mon bonheur !
Fidèle , heureuse et solitaire,
De frais boutons j'aimais à m'entourer.
34
530
MERCURE
DE FRANCE.
Je leur disais : « Sous son ombre propice
« Croissez , ô mes amours , croissez pour l'adorer !
» Flore , hate- toi d'entr'ouvrir lear calice,
» D'y verser tes parfums , d'animer leurs couleurs.
>> Répands sur eax tes charmantes faveurs . >>
Flore exançait mes voeux ; sous la molle verdure,
Dans les bois , au bord des ruisseaux ,
Riche de mes boutons nouveaux ,
J'étais de nos vergers la première parure ;
Fleurissant à tes pieds , les filles du printemps
Aimaient à t'annoncer les beaux jours et l'ombrage :
Du bonheur être le présage ,
Plaît à tous les coeurs bienfaisans.
Je t'adorais sans chercher à paraître ;
Humble dans mes désirs , sensible avec pudeur,
Je vivais , innocente fleur.
Hélas! de son destin le faible est-il le maître ?
Hiver,que n'as-tu fait périr
La violette alors si pare?
Devais-je renaître et fleurir
Pour ornerle front du parjure ?
Quoi ! n'a-t-il pas tremblé quand sa profane main
De l'innocence osa placer l'emblème
Sur un coupable sein?
J'invoquai Flore , Pan et Jupiter lui- même.
Lesdieux ont réponda : « Malgré les rameaux verts
> Qui voilent ta plante timide ,
» Esperais- tu qu'en parfumant les airs ,
» Ta pourrais échapper aux désirs da perfide ?
» Ignorais-tu combien l'homme est pervers ?
1-- Privez- moi de ces dons; ils faisaient mes délices,
» Quand ils étaient aussi purs que mon coeur.
» De l'infidélité s'ils deviennent complices ,
» Reprenez-les ; ils causent ma donleur.
» Quoi ! je ne verrai plus an lever de l'aurore
» La naïve beauté mêler à ses cheveux
FÉVRIER 1816.
531
>> Des fleurs que la nuit fit éclore ?
» L'amour me bannira de ses chiffres heureux ?
» La candeur, à l'antel présentant sa guirlande ,
» Cherchera d'un oeil inquiet ,
» Si par hasard un bouton indiscret
» Ne profane point son offrande ?
>> Je ne dois plus mourir sur un coeur vertueux ,
» Et ce beau lis , que malgré moi j'offense
» Va rejeter mon encens et mes voeux!
On connaît sa justice et même sa clémence ,
>> Dit Flore en souriant ; et le lis pour
toujours
» Daigne pencher vers tọi son ombre tutélaire :
» Ce Dieu , pour exaucer , n'attend pas la prière ;
» Il te rend à l'honneur, aux vertus , aux amours ,
» Et la fille des rois te mêle à ses atours.
» Renais , tremblante fleur, et, s'il était encore
» Un insensible à la loi du devoir,
» Qu'à ton aspect le regret le dévore !
» Mais, s'il est repentant , qu'il se livre à l'espoir.
» Renais , que des tiges nouvelles
» Autour du lis parent ces tapis verts !
» Les coeurs
reconnaissans à jamais sont fidèles ,
» Et la bonté règne sur l'univers. »
Par madame la comtesse de BEAUFORT
D'HAUTPOUR
LA
NUIT ,
ÉLÉGIE.
Voici l'heure où la nuit déploie enfin ses voiles ;
Tout cède à l'attrait da repos.
Le nautonier s'endort sur la foi des étoiles ;
Le berger se repose au milieu des troupeaux,
Et le chasseur, près de ses toiles ;
L'avare , fatigué de compter son argent,
532
MERCURE DE FRANCE .
Interrompt sa veille assidue ,
Et ferme son oeil diligent ,
La main sur son or étendue .
Dernier ami des malheureux ,
O sommeil ! tu te plais à tromper lears alarmes ;
Tu te reposes sur les yeux
Que la pâle douleur a trempés de ses larmes.
C'est moi seul que tu fuis , moi , tout près de mourir !
Toujours je veille , hélas ! et toujours pour souffrir !
Jamais le doux sommeil n'incline ma paupière ,
Et tout dort à présent dans la nature entière .
Que dis-je... un monde entier veille... et c'est pour
Plus impatient de sa flamme ,
Las d'implorer la fin du jour,
Le jeune homme s'élance où l'emporte son âme ;
Et la foudre , les vents , la flamme , les frimas ,
Et la chute du ciel ne l'arrêterait pas.
l'amour !...
Comme il est attendu ! quelles tendres alarmes !
Plus charmante cent fois du trouble de ses charmes ,
Recueillie en son coeur pour tromper son ennui ,
Sa jeune maîtresse craintive ,
Le coeur gonflé , l'oeil fixe et l'oreille attentive ,
Écoute , écoute encore , et dit enfin : « C'est lai ! >>
Oh ! qui peut peindre leur ivresse ?
Oh! comme tout son coeur contre son coeur se presse !
Dieux ! quels brûlans baisers pris , donnés et rendus !
Quel rapide élan de tendresse !
Quels longs frémissemens de leurs sens éperdus !…..
Où t'emporte , insensé , ta lyre trop bardie ?
Efface ces vives couleurs :
Pourquoi donc déchaîner l'aquilon sur les fleurs ,
Jeter à pleines mains le feu sur l'incendie ?...
Azélie ! Azélie ! & regrets superflus !
Moi , je t'attends aussi ; mais , toi , tu ne viens plas ,
Et mes yeux au matin dans les pleurs s'obscurcissent :
Le long du jour, hélas ! je pleure mes malheurs ;
FÉVRIER 1816. 533
Alors que du soleil les derniers feux pâlissent ,
Je dis , abîmé de douleurs :
« Demain, je verserai des pleurs . »
C. L. MOLLEVAUT ( 1 ).
PENSÉE DE MARC-AURÈLE .
Cléon me hait , c'est son affaire.
La mienne , à moi , c'est d'être bienveillant ,
Doux , sensible , compatissant ,
Et de voir en tout homme un frère.
SUR UNE INDISCRÈTE.
J'ignore pourquoi l'on s'étonne
Que Lise ait peine à garder un secret :
Ne sait-on pas que la belle , en effet ,
N'a rien de caché pour personne?
SUR UN PRÉDICATEUR .
Que pensez-vous , dame Arabel
De ce prédicateur famenx ?
Je n'en sais rien , répondit- elle :
Il parlait de la main , je l'écoutais des yeux .
( 1) M. Mollevaut vient de publier quatre volumes de poésies ; les
traductions en vers de Tibulle , Catulle et Properce . Ce morceau
fait partie du quatrième volume, renfermant quatre livres d'élégies
du même auteur.
534
MERCURE
DE
FRANCE
.
ENIGME.
Quoique du sexe féminin , ....
Mon nom , lecteur, est masculin ;
Trois de mes soeurs sur cinq entrent dans les affaires ,
Et font ainsi que moi subsister les notaires.
Présente en toute occasion ,
J'aide à dire le oni , j'aide à dire le non.
La dernière de nous s'applique à la coutume
Ainsi que moi . Pouvant faire fortune ,
Elle et moi formons chaque jour
Le louable projet de briller à la cour.
m
CHARADE.
Je suis rampant en mon premier;
Terme d'amour en mon dernier ;
Objet sublime est mon entier . ´
LOGOGRIPHE..
Dans la femme de qualité
Mon nom est un auxiliaire ,
Que l'orgueil et la vanité
Défendent à la roturière.
Il est de toute ancienneté
Dans le code nobiliaire.
Elle le porte avec fierté.
Dans l'opulence ou la misère ;
La mort seule a l'autorité
S.......
S.......
FEVRIER 18.6. 535
1
De la forcer à s'en défaire.
Il est plaisant dans l'instrument
Qui bondit , saute et s'évertne
Sur le pavé scabreux d'une rae .
Il est joli , doux et charmant
Dans cet insecte au vol rapide ,
Au jen badin , à l'oeil saillant ,
Aux diverses couleurs , au corps luisant ,
Qui promène sa bouche avide
Sur l'herbe tendre ou le bourgeon naissant .
J'ai dix pieds , lecteur indulgent ,
Ou d'abord sur deux j'ai six faces ,
Sur un très-petit corps dur et carré ,
Admis au jeu de vingt-un points marqué ;
On me jette , je roule , on suit mes traces ;
Et , dès qu'on me voit arrêté ,
Je suis pris et soudain compté
Par le sourire ou la grimace ;
Ensuite sur trois , je me place
Comme le chef des pronoms personnels ;
Et puis sur cinq , avec des sels ,
Purgatifs ennemis de certaine matière ,
Je pousse gravement une décharge entière
corps mal De digérés ou naturels.
BONNARD, ancien militaire .
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est Tenèbres.
Le mot de la charade est Branle-bas.
Le mot du logogriphe est Spectre , dans lequel on trouve
Sceptre.
536
MERCURE DE FRANCE.
INSTRUCTION
PUBLIQUE .
N°. VIII.
Discussion des anciens modes d'éducation , suivie d'un
nouveau plan.
Une question bien importante s'agite en ce moment ;
c'est celle relative à l'éducation publique . Les uns , frappés
de résultats odieux , veulent , en détruisant la nouvelle
organisation , briser l'instrument qui semble
les avoir produits ; d'autres , intéressés à la conservation
d'un établissement qui leur est si avantageux, voudraient
qu'on en changeât seulement la direction , et surtout
que cette direction continuât à leur être confiée. Il s'agit
donc d'abolir tout-à-fait le nouveau mode d'éducation
, et de rétablir l'ancien ; ou d'en créer un autre qui
participe de tous les deux ; ou , enfin , conservant ce qui
est établi , s'attacher seulement à donner par des moyens
semblables une impulsion différente.
Il nous est permis dans cette occurence , et l'amour du
bien public nous en fait même un devoir, d'émettre
des idées que l'expérience a provoquées , et que les réflexions
ont mûries .
Nous jetterons les yeux sur les anciennes institutions ;
nous examinerons les nouvelles ; et, après les avoir rapprochées,
comparées , si nous les jugeons également defectueuses
, nous oserons présenter au public un plan
qui serait sûrement plus utile et plus simple , si l'expé
rience une fois l'avait démontré praticable.
Qu'on nous permette , avant d'entrer en matière , de
mettre au jour quelques réflexions sur les avantages et
les inconvéniens de l'éducation publique , et les idées
opposées qu'on s'en forme. Les uns en ont horreur ; les
autres la croient ce qu'il y a de plus utile à la société.
Tous ont raison ; car l'éducation publique est ce qu'il y
a de meilleur ou de pire , suivant qu'elle est bien ou mal
FEVRIER 1816. 537
dirigée ; mais assez généralement le mal a prévalu .
Les hommes rassemblés s'améliorent , s'ils sont tenus
sous une discipline exacte. Outre l'habitude de l'ordre
qu'ils contractent , et les principes dont ils se pénètrent,
il se forme un certain honneur, qui , à cause de la connaissance
réciproque , rend les individus d'une même
société comme garans mutuels de leur bonne conduite ;
et il semble que plus le nombre des personnes qui nous
connaissent sous des rapports favorables s'étend et se
multiplie , plus la garantie devient forte contre les penchans
vicieux qui pourraient nous entraîner si nous
étions isolés .
Ce que produisait la discipline militaire sur les hommes
vagabonds , débauchés , corrompus , dont on formait
autrefois les armées , est la preuve de ce que j'avance:
mais aussi quelle corruption , quels désordres s'introduisent
parmi les hommes rassemblés , lorsqu'une loi vigilante
et sévère cesse de les gouverner ! C'est surtout
parmi la jeunesse , si susceptible des impressions vives et
fortes en bien ou en mal , que cette corruption se porte
à son comble ; elle finit , livrée au désordre , par ne
rougir que de ce qui est honnête . Si l'éducation est abandonnée
au caprice des individus qui s'en chargent , les
résultats varieront , et les jugemens qui condamnent ces
établissemens seront généralement trop fondés : c'est ce
qui fait que, pour rendre les produits de l'éducation aussi
uniformes que bienfaisans , il est bon qu'un même
mode appliqué à tout un état ressortisse d'une seule autorité
qui soit dans la main du souverain .
Les institutions qu'on regrette avaient-elles ce carac
tère et cet avantage ? Non , sans doute ; et, si quelques
maisons ont vu accidentellement des Rollin et autres les
gouverner avec sagesse , on peut dire qu'en général le
plan était mauvais , vicieux dans bien des points, et défectueux
dans tous.
Des corps ambitieux , des universités rivales , des communautés
corrompues et des particuliers avares se partageaient,
ou plutôt s'arrachaient la jeunesse et l'éducation.
Quel bien . quel ensemble , pouvaient en résulter ?
Les jalousies de ces différens corps contribuèrent cepen538
MERCURE DE FRANCE.
dant à répandre les lumières dans les commencemens ;
mais , depuis , elles ne servirent qu'à ridiculiser ceux qui
s'y livrerent , ou entretenir des préjugés et des haines
aussi contraires à la morale qu'au bon sens.
Quant à cette discipline qu'on nous vante , pourquoi
l'histoire de l'Université est-elle pleine de règlemens
tonjours insuffisans pour réprimer les désordres de ses
suppôts et de ses élèves ? Qui de nous , enfans d'avant la
révolution , n'a été témoin de l'anarchie des pensions ,
des révoltes des colléges et même des petits séminaires?
Dans un , près Orléans , où j'ai fini mes études , n'ai-je
pas vu , pour mon compte , trois malheureux régens entraînés
, dans une promenade , la corde au cou , à la
rivière ? Des mariniers seuls les sauvèrent ; et c'était
presque sous les yeux de l'évêque ! Je ne parlerai point
des pillages , des combats , dont on faisait l'apprentissage
aux dépens des habitans de la campagne. La prudence
de mes parens m'y avait placé cependant comme dans
un lieu privilégié pour les moeurs : mais de qui la bouche
impure oserait maintenant révéler les turpitudes ,
les infamies dont il a pu être témoin , et qu'il a su , par
tradition , infecter depuis si long-temps la plupart des
établissemens ! J'ajoute à tous ces défauts, le système
insensé de déprécier son gouvernement , en exaltant sans
cesse , à une jeunesse trop avide de chimères et de nouveautés
, une antiquité qui n'est belle peut-être que
parce qu'elle n'est plus sous nos yeux.
Je ne dirai qu'un mot sur les associations religieuses .
Leur esprit de corps , leurs préjugés , leur discipline
toujours tant soit peu monastique , n'eût jamais para ,
même à l'ancienne université , favorable au progrès des
sciences. Quant aux moeurs... le dirai-je... la tension
vers le mieux me paraît ennemie du bien.
Si les institutions d'autrefois ne nous laissent rien à regretter
sous le rapport de la morale et de la discipline ,
nous allons voir que la nouvelle Université , conçue
d'après un plan plus vaste , mais adoptant de vieilles
routines dans le détail, et maîtrisée par les circonstances,
n'a produit qu'une éducation plus vicieuse et une instrucFÉVRIER
1816. 539
tion aussi fausse . Ce qu'on pourrait conclure de résultats
à peu près semblables , c'est que les anciennes écoles
ont amené, sans le prévoir, une révolution , que les nouvelles
consolidaient à dessein.
L'éducation se partage entre des colléges et des pensions
particulières ; ce partage seul est un défaut ; l'éducation
publique veut être exclusivement entre les mains
du gouvernement . C'est sous son influence immédiate
que les enfans doivent sucer les principes qui constituent
son immutabilité. Ce défaut , comme on a vu , n'est
point le produit de la révolution . Bonaparte l'a trouvé
établi ; il l'avait modifié , et l'aurait fait disparaître .
Faisons le bonheur de la société ce que le tyran
pour
projetait pour son unique avantage ; imitons les Romains
, et prenons de nos ennemis tout ce qui est propre
à les vaincre .
Dans les colléges , la discipline est plus exacte , les
maîtres mieux choisis , mieux payés ; leur sort est plus
supportable , sans être cependant fortuné. Du reste , les
pensions comme les colléges me paraissent en cela mal
organisés. Il y a trop de maîtres ( 1 ) , les élèves en changent
trop souvent. Que dirait-on d'un père de famille
qui donnerait tous les six mois un nouveau gouverneur
à son fils ? Les maîtres d'études ne font cependant pas
autre office auprès des jeunes gens. Leur grand nombre ,
la modicité du traitement qu'il entraîne , joint à l'assujétissement
et au mépris même attaché à des fonctions
dont chacun affecte d'ignorer l'excellence , font que le
choix ne peut jamais tomber que passagèrement sur des
sujets capables de remplir dignement ces emplois. Du
(1) Cette partie est une innovation ; autrefois les maîtres de quartier
dans les colléges étaient de jeunes aspirans aux différentes
chaires ; aujourd'hui , c'est comme un état à part , et c'est presque
même un titre d'exclusion pour le professorat. L'ancien mode , en
cela , valait mieux , parce qu'il n'éteignait pas l'émulation´ et n'entraînait
pas le mépris des élèves . *
540
MERCURE DE FRANCE.
reste , le plus long-temps qu'un élève puisse demeurer
avec un maître , c'est dix mois ; il est des pensions où ils
en changent presque toutes les semaines. Mais l'aurore
d'un plus beau jour semble luire pour l'éducation , et de
nouvelles méthodes vont sans doute porter enfin la réforme
dans des abus enracinés depuis long-temps . Qui
peut sans attendrissement voir des bandes très -considérables
des enfans du peuple traverser des quartiers de
Paris dans l'ordre et le silence , sous la conduite d'un
des leurs ! De quelles révolutions heureuses ces essais sont
les pronostics ! On ne s'attend pas , dans l'éducation im
médiate , que je parle des conseillers , des inspecteurs ,
presque pas même des proviseurs , quoique ces derniers ,
par leur sagesse et leur fermeté, suppléent beaucoup
souvent à l'insuffisance des maîtres . Les professeurs ne
peuvent influer que légèrement sur la conduite des éléves
. Leur besogne est d'enseigner ; de bons avis néanmoins
, dans la bouche d'un homme qu'on estime, ne
sont jamais déplacés , et peuvent produire d'excellens
effets en leur temps.
Peu satisfaits des colléges , que sera-ce si nous passons
aux institutions particulières, et surtout aux petites pensions
? Ces maisons prises en masse contiennent néanmoins
une quantité énorme d'élèves en comparaison des
colléges c'est là cependant où l'on retrouve toute cette
ancienne turpitude à laquelle la révolution même n'a
pas manqué d'ajouter quelques degrés de dépravation.
:
Aujourd'hui comme alors , des hommes communément
vils prennent des gens de toute espèce à leurs
gages , rassemblent quelques élèves ; et voilà une maison
d'éducation : mais d'autres , plus manifestement immoraux
, sont à la tête de quelques-unes ; et c'est là de nos
jours le surcroît de scandale.
Les Spartiates , pour donner l'horreur de l'ivrognerie
à leurs enfans , faisaient sous leurs yeux enivrer des
Ilotes . Serait-ce dans de pareilles intentions , parens si
téméraires , que vous mettriez vos enfans dans des maisons
où, du matin au soir, ils n'auront auprès d'eux que
des hommes faits pour attirer leur mépris ou leur haine ?
FÉVRIER 1816 541
Ne craignez - vous pas que leur âme n'en contracte
quelque souillure , ou que les ridicules et les vices de
ceux qui les gouvernent, alimentant leur malice , ils ne
se fassent un jeu des observations piquantes, et ne prennent
une habitude de présomption , d'arrogance et de dédains , dont vous- mêmes deviendrez sur vos vieux
jours et les objets et les victimes? Pour moi, qu'une expérience
assez longue a trop instruit dans cette partie , je
trouve encore heureux ceux qui , dans le système actuel,
ne retirent pas des fruits plus amers d'une éducation si
vicieuse .
Du reste , ces défauts sont les produits de l'ancien
arbre ; on ne saurait en corriger les vices qu'en entant
de nouvelles branches sur ce tronc si antique. Ces brauches
nouvelles sont les méthodes de Bell , de Lancaster ,
de Pestalozzy , qu'il faudrait se hâter d'adopter généralement
, si l'on ne veut voir la véritable éducation , c'està-
dire l'honnêteté , le bon ordre , la docilité , la pudeur
et les vertus qui en sont la suite , devenir comme l'apanage
exclusif des enfans de la dernière classe ( 1 ) .
Ceci est l'éducation
pour
: passons au mode d'instruction
. Un but raisonnable serait d'employer une portion
de sa vie , celle surtout qu'on ne saurait utiliser autrele
reste
ment , à acquérir des connaissances utiles pour
de ses jours. On s'élève depuis long- temps contre la coutume
plus que ridicule de tourmenter la jeunesse afin de
lui inculquer des connaissances approfondies du grec et
du latin . La révolution , pour nous indemniser de ses
désastres , aurait bien dû nous affranchir de cette véritable
tyrannie . Cependant , la nouvelle Université , plus
fidèle qu'on ne pense à tous les anciens erremens , a re-
(1) Ces établissemens font le plus grand honneur à la société qui
les forme ; mais le succès qui les couronne et les vertus qu'ils feront
naître , seront sans doute la plus douce comme la plus noble des recompenses
pour des hommes aussi estimables. Nous parlerons des
excellens écrits de MM . de La Borde, le comte de Lasterye et Cuvier,
à ce sujet. Nous invitons , en attendant , le public à s'en pénétrer.
542
MERCURE DE FRANCE.
mis plus que jamais en vogue une manie aussi absurde.
Quels avantages cependant peuvent procurer ces études
au commun des hommes ? quels fruits peuvent retirer
un banquier , un négociant , un agriculteur , et tant
d'autres , d'avoir passé les plus belles années de leur vie
à acquérir des connaissances , dont ils n'auraient
s'occuper depuis qu'au détriment de leurs affaires , et
sans passer au moins pour des pédans ou des fous ?
pu
L'enfance , ou plutôt la première jeunesse , n'est point
l'âge du bon goût ; c'est celui de la mémoire , et même ,
si l'on veut , de la pénétration et de l'intelligence ; mais
il n'est point propre à la littérature : et quel intérêt ,
d'ailleurs , peut avoir un état à donner à tous les esprits
une même impulsion vers les sciences spéculatives ? Que
peuvent-elles produire , autre chose qu'un dégoût trop
général de toutes les professions utiles?
Ce n'est pas que je veuille anéantir ces connaissances ;
je voudrais seulement les restreindre. Que le petit nombre
de ceux que leur état ,' un goût particulier , ou quelques
circonstances déterminent à les cultiver, s'y livrent ,
rien de mieux ; elles n'en fleuriront que davantage.
Je ne voudrais pas même que dans mon plan le latin
fût banni des écoles , que j'appellerais secondaires, et qui
suffiraient à l'instruction du commun des hommes ; mais
je n'en prendrais , comme des autres sciences , que
ce qu'il y a d'utile , et ce qui peut devenir usuel . Le
surplus s'apprendrait dans des écoles supérieures ou spéciales
, et celles - la seraient en petit nombre.
Le plan qui suit développera mieux mes idées ; heureux
si le public , et ceux préposés à réformer le mode
actuel de l'éducation , peuvent y rencontrer quelque
chose de raisonnable et d'utile !
BOISGUERET DE LA VALLIERE.
( La suite à un prochain numéro. )
mmm
FÉVRIER 1816. 543
HISTOIRE
-
Du ministère du cardinal de Richelieu ; ornée de son
portrait. Par A. Jay. Deux vol. in- 8° . A Paris ,
chez Rémont père et fils , libraires , rue Pavée, nº . 11 ,
près du quai des Augustins.
( II . Extrait. )
Malgré les intrigues des courtisans , Richelieu , protégé
par Marie de Médicis , obtint l'entrée du conseil d'état.
Aussitôt , dans une conférence qu'il eut avec le roi , il
entretint le monarque des malheurs de la France et des
moyens propres à les réparer. Louis XIII ne pouvant résister
à l'éloquence austère et persuasive de Richelieu ,
laisse à ce dernier la conduite du timon de l'état . Le
nouveau système de politique adopté, l'expédition du
maréchal d'Estrées dans la Valteline , rétablissent la considération
de la France dans l'étranger, rendent le pape
moins incertain dans sa conduite , les Espagnols plus
traitables , et alarment les cours de Madrid et de Vienne.
Richelieu achève de terminer les négociations au sujet
du mariage de Henriette- Marie de France avec le prince
de Galles , et force le pape à délivrer la dispense pour
autoriser le mariage d'une princesse catholique avec un
prince d'une autre communion.
La cour d'Espagne , alarmée des mesures que prenait
le premier ministre pour s'opposer au projet de monarchie
universelle adopté par l'Autriche , suscite de nouveaux
troubles et entretient des intelligences secrètes
avec les ducs de Rohan et de Soubise , que les protestans
regardaient comme les hommes les plus dévoués à leur
cause. En effet , l'étendard de la révolte est levé
quelques exploits signalent les premiers pas des chefs
protestans. Richelieu , voyant l'armée française en mauvais
état , fait lever des troupes , les fait exercer , puis
les fait aller à Gênes . Pendant le temps de cette expédition
, les arsenaux se remplissent d'armes et de muniet
544 MERCURE DE FRANCE.
tions de toute espèce. La France en peu de temps a
donc une armée nombreuse et aguerrie ; le premier emploi
qu'en fait le premier ministre , c'est de terminer
avec honneur les affaires de la Valteline.
Mais l'objet constant des voeux de Richelieu était la
destruction du parti protestant . Pour l'écraser, il fallait
créer une armée navale ; il fallait empêcher les puissances
de lui prêter des secours, et amener les grands à seconder
cette entreprise . La Hollande et l'Angleterre ,
croyant que l'intention de la France était de mesurer
ses forces avec celles de l'Espagne , offrent à Richelieu
de se rendre médiatrices entre Louis XIII et les chefs
protestans, Richelieu se hâte d'accepter, afin de se mettre
en mesure de pouvoir mieux diriger ses coups , et
surtout de s'assurer du parlement , dont quelques membres
jouissaient de la confiance publique .
Les finances étaient dans un désordre qui embarras
sait toutes les opérations du gouvernement ; des dépenses
extraordinaires exigeaient de nouvelles ressources ,
et il fallait de suite parer aux besoins les plus pressans,
Le ministre persuade au roi de convoquer une assemblée
de notables ; et toute la magnificence royale fut
déployée dans cette occasion. Il connaissait l'influence
de ces sortes de solennités sur l'imagination des hommes,
et savait combien il importe souvent de frapper les
yeux pour faire plus d'impression sur les esprits.
Le roi ouvrit la séance. Marillac , garde des sceaux,
exposa la situation des affaires; et Richelieu prit après
lui la parole. Son discours , fort éloquent , reçut beaucoup
d'éloges ; et une chose digne de remarque ,
c'est que
cette assemblée ne demanda au roi que des choses qui
devaient augmenter la gloire du prince et tendre au
bonheur du peuple en le ramenant à la tranquillité.
L'assemblée insista particulièrement sur les ordres à
donner pour la démolition des places fortes dans l'intérieur
: c'était annoncer aux habitans de La Rochelle la
réduction de leur ville et la ruine du parti réformé.
L'Angleterre était gouvernée par le duc de Buckingham.
Ce dernier vint à Paris , et fut chargé de conduire
près de Charles Ier. la princesse Henriette de France ,
FÉVRIER 1816.
IMBRE
545
nouvelle reine d'Angleterre. L'un des plus beaux hommes
de son temps et cavalier accompli , Buckingham, osa
élever ses voeux jusqu'à la reine de France Anne d'Autriche.
Richelieu est bientôt instruit des projets du duc ,
et pendant que ce dernier faisait ses préparatifs pour une
nouvelle ambassade à Paris , il reçut un courrier du
gouvernement français qui lui interdisait ce voyage.
Transporté de colère , le duc jura de revoir la reine en
dépit de tous les obstacles ; et dès ce moment la guerre
fut résolue . Il fit armer une flotte de cent voiles , montée
par sept mille hommes , destinés à tenter une invasion
en France. Buckingham effectue sa descente dans l'île de
Rhé. Toiras , gouverneur de cette place , ne peut s'opposer
à la descente ; mais il profite de quatre jours employés
par les Anglais à débarquer leurs équipages de
guerre pour approvisionner l'île et pour en fortifier les
côtés faibles . Il encourage la garnison , et, prévoyant
l'extrémité où elle serait bientôt réduite , il lui importe,
malgré l'extrême vigilance de l'ennemi , d'informer le
roi de leur situation . Trois soldats se présentent ; leur
offre est acceptée ; ils partent : l'un périt , le second est
fait prisonnier ; et le troisième , nommé Solanier, après
avoir échappé à des périls sans nombre , arrive heureusement
. Enfin , des mesures sont prises pour ravitailler
l'île de Rhé , malgré les efforts des Anglais. Toiras reçoit
un convoi de trente à quarante vaisseaux , qui ramène
l'abondance . Pendant ce temps , les protestans de la
Rochelle, s'étant laissés séduire par les promesses fallacieuses
du ministère britannique , lèvent l'étendard de la
révolte . Richelieu , au milieu des grands mouvemens politiques
, rassemble l'armée , marche avec le roi pour
soumettre les rebelles . La place est investie , les Anglais
sont battus et obligés de fuir . De nouvelles séditions s'élèvent
en Champagne et en Picardie ; Louis XIII revient
à Paris , en laissant à son ministre le commandement du
siége avec la qualité de lieutenant général des armées
du roi. Les travaux du siège sont poussés avec vigueur ,
et bientôt la famine , jointe au fléau de la guerre , fait
ouvrir les portes de La Rochelle. Les habitans de cette
ville coupable s'attendaient à une punition exemplaire;
35
546 MERCURE DE FRANCE.
mais Richelien , toujours grand , toujours tolérant dans
un siècle d'intolérance , s'emploie lui-même pour calmer
le ressentiment du roi , et le décide pour les voies de
douceur ; les personnes et les propriétés furent respectées
, et cette grande victoire ne fut ensanglantée par
le supplice d'aucun rebelle. Il fut défendu aux soldats ,
sous peine de mort , d'outrager aucun habitant et de
leur causer le moindre dommage : défense qui fut exactement
observée . /
Après avoir tracé avec les traits qui leur conviennent
les caractères de Louis XIII , de Marie de Médicis ,
d'Anne d'Autriche et de Gaston , duc d'Orléans , frère
du roi , M. Jay ajoute le tableau de la cour. Il fait connaître
les intrigues du maréchal d'Ornano et du comte de
Chalais , la conspiration ourdie par ce dernier et sa fin
tragique. Ce fut après la mort prématurée de la duchesse
d'Orléans que s'élevèrent les premiers symptômes
de division entre la reine-mère et le cardinal de Richelieu.
Cette princesse , aussi incapable que son fils de tenir
d'une main ferme les rênes de l'état , voulait être
maîtresse absolue du roi et de la monarchie. Elle se repentait
souvent d'avoir introduit Richelieu dans le conseil
: l'un et l'autre se ménageaient pourtant encore, mais
il régnait entre eux une défiance et une contrainte qu'ils
parvenaient avec peine à dissimuler . La situation de
I'Italie donnant des inquiétudes au cardinal, il entreprend
la première guerre d'Italie. La campagne est ouverte , et
l'armée , commandée par le roi , obtient partout des succès
, qui furent arrêtés par le traité de paix avec la
Savoie et l'Angleterre , traité qui mit un terme aux
guerres de religion .
Pendant l'absence de son fils et de Richelieu, Marie de
Médicis ourdit de nouvelles intrigues , commet des abus
de pouvoirs auxquels elle donne un éclat imprudent ; le
roi et son ministre lui envoient des remontrances fortes,
mais respectueuses ; la reine-mère n'en tient compte , et
ne change point de conduite. Richelieu , instruit de tout
ce qui se passait , va porter ses plaintes au roi , qui le
comble de nouvelles distinctions ; et , revêtu du titre de
généralissime qu'on adopta pour lui , il va commander
FÉVRIER 1816. 547
:
les armées françaises en Italie . Toujours fidèle au système
d'abaisser les prétentions de la maison d'Autriche ,
le premier ministre entame des négociations avec le roi
de Suède , Gustave-Adolphe Le roi , excité par la coterie
de sa mère , se rend à l'armée et tombe malade . De
nouvelles clameurs se font entendre ; toutes les passions
éteintes se rallument pour perdre Richelieu et choisir
un autre ministre. De retour à Paris , Richelieu se préparait
à quitter sa place , lorsque le cardinal de la Valette
lui conseille d'aller voir le roi à Versailles il s'y
rend , et prépare cette fameuse journée des dupes; le roi
reconnaît son erreur, et rend le premier ministre plus
puissant qu'il n'avait jamais été . Tous ceux qui avaient
trempé dans la conjuration sont arrêtés ou éloignés , et la
reine-mère est forcée de se séparer pour jamais de son
fils ; le duc d'Orléans fait une fausse démarche qui l'entraîne
dans plusieurs autres , et qui l'obligent à se réfugier
en Lorraine ; ceux qui s'étaient jetés dans son parti
sont déclarés criminels de lèse -majesté , et Richelieu
accroît encore sa puissance. Nommé gouverneur de la
Bretagne , sa térre est érigée en duché - pairie ; les maréchaux
de Marillac et de Montmorenci terminent leurs
jours sur l'échafaud . C'est à cette époque , dit M. Jay ,
qu'il faut rapporter cette habitude d'adulation , ce système
de servilité qu'on a reproché depuis aux Français
avec trop de justice .
L'auteur fait très-bien connaître la politique extérieure
de Richelieu et ses projets sur l'Allemagne ; il traite ensuite
de ses liaisons avec Gustave-Adolphe , des succès
qu'obtinrent les armes de ce prince , et termine par l'histoire
de sa mort , ainsi que des résultats qu'elle eut sur
les événemens . Le jugement du malheureux Urbain Grandier,
accusé de sorcellerie , et brûlé vif , fait frémir
d'horreur. Passons sur ce supplice épouvantable, et voyons
Richelieu , débarrassé des grands intérêts , tourner ses
regards sur la littérature , les sciences , les arts ; les encourager,
les récompenser, et fonder l'Académie française.
M. Jay examine la question de savoir s'il est vrai
que Richelieu fut jaloux de Corneille , et y répond ainsi :
Si Richelieu qui , à cette époque , dit- il , formait les
548 MERCURE DE FRANCE.
plus vastes projets pour l'agrandissement de la France ,
et se trouvait encore exposé aux attaques de ses ennemis
, profita de cette occasion pour donner un nouvel aliment
à l'inquiétude des esprits , et tourner vers un autre
objet des regards constamment dirigés sur lui , on ne
verra dans sa conduite qu'un trait de politique , dont
l'exemple a été donné dans tous les temps. » C'était
aussi le sentiment de Voltaire, que l'on ne peut s'empêcher
de partager, si l'on réfléchit au travail extraordidinaire
auquel devait être livré le cardinal . En donnant
l'ordre à l'Académie de faire la critique du Cid , Richelieu
accordait une pension à Corneille ; et la duchesse
d'Aiguillon , nièce du cardinal , en acceptait la dédicace .
On ne doit voir dans l'institution de l'Académie française
que l'intention d'honorer la profession des lettres , parce
que , jusqu'alors , l'ignorance avait été trop malheureusement
un titre de noblesse . Il existait encore << beaucoup
de gentilshommes qui se faisaient gloire de ne savoir ni
lire ni écrire ; et plus ils étaient au-dessous de leur siècle,
plus ils montraient d'arrogance et de fierté . » Richelieu
pensait bien différemment ; il estimait , il honorait , il
récompensait les hommes distingués par leur savoir ou
par leurs talens . Il en donna une bien grande preuve
en 1629. « Lorsqu'après la prise de Montauban , quelques
ministres protestans de cette ville sollicitèrent ,
comme députés du consistoire , une audience de Richelieu
, il refusa de les recevoir en cette qualité , et leur fit
dire que leur assemblée n'était point un corps ecclésiastique
dans l'état ; mais qu'il avait de la considération
pour eux comme gens de lettres , et qu'en cette qualité
ils seraient les très-bien - venus. Les ministres acceptèrent
l'invitation , s'entretinrent avec le cardinal sur des
points de littérature sacrée et profane , et se retirèrent
enchantés de la politesse de ses manières et des agrémens
de sa conversation.
"
En se déclarant le protecteur des lettres , Richelieu
s'associait à leur gloire , et , en rendant les places académiques
un objet d'ambition pour les plus grands seigneurs
royaume, il ennoblit la culture des arts d'imagination
, qui , à son tour, adoucit la rudesse des moeurs,
du
FÉVRIER 1816 . 549
et donna aux Français les premières leçons de goût et
d'urbanité . M. Jay fait judicieusement observer qu'en
favorisant les hommes de lettres , le cardinal agissait par
eux sur l'opinion : leur reconnaissance était intéressée à
soutenir sa réputation . Il prévoyait déjà les services que
cet établissement devait rendre à la langue et à la littérature
françaises , moins par ses propres travaux que par
ceux qu'elle inspira en offrant un objet d'émulation et
une noble récompense aux hommes qui se vouent à la
culture des lettres .
Les vues les plus libérales présidèrent à l'organisation
de l'Académie française ; le rang ni la naissance ne donnaient
aucune prérogative , aucun droit de préséance
dans l'assemblée. Les élections étaient tellement libres ,
que, Richelieu ayant témoigné son mécontentement de ce
que l'Académie avait admis parmi ses membres Porchères
de Laugier, écrivain attaché à ses plus grands ennemis ;
pour apaiser le protecteur , on lui offrit de révoquer l'élection
et de faire un nouveau choix : mais Richelieu ,
comprenant que cette expulsion forcée , en avilissant
l'Académie , lui enlevait toute espèce de considération
qu'il l'exposait à détruire son propre ouvrage , permit à
son ennemi de siéger à l'Académie, et laissa un exemple
utile à suivre dans tous les temps .
"
« Les académiciens promettaient sur leur honneur de
n'avoir aucun égard aux sollicitations de quelque nature
qu'elles pussent être , et de conserver la liberté de leurs
suffrages pour ne les accorder, à l'époque des élections ,
qu'aux personnes dignes de les obtenir. L'obligation assez
ridicule des visites n'existait pas encore , et l'opinion publique
, qui se trompe rarement , décidait presque toujours
entre les candidats. Machiavel dit quelque part
que, pour réformer un état , il faut le ramener aux
principes de ses institutions primitives ne pourrait- on
pas essayer sur l'Académie l'utilité de cette maxime ? »
:
On ne remarquera pas sans surprise que les lettres
patentes qui instituaient l'Académie française ne furent
pas vérifiées au parlement sans opposition . Ces lettres ,
données en 1654, ne furent vérifiées qu'en 1657 ; encore
fallut-il que le cardinal usât de toute son influence pour
550 MERCURE DE FRANCE.
en obtenir la délivrance . Un autre fait non moins remarquable
, c'est que Richelieu , dans sa conduite envers
la religion réformée , n'avait eu d'autre désir que
celui d'établir l'unité de pouvoir , et non un fanatisme
persécuteur. Parmi les premiers membres de l'Académie
on trouve quelques protestans ; ainsi , comme le dit
M. Jay, ce ne furent ni les opinions politiques ni les opi
nions religieuses qui déciderent du choix des académiciens
.
L'auteur examine le changement qu'éprouvèrent à
cette époque les moeurs françaises , qui perdirent cette
rudesse dont l'habitude se forme si aisément au milieu
des révolutions et des guerres civlles . Ce tableau impartial
est de la plus grande vérité ; la marche et les progres
de l'administration , l'érection de quelques droits , les
divers établissemens dans les colonies , occupent tour à
tour M. Jay. Il fait successivement connaître l'établissement
des îles de la Martinique , de Saint-Christophe , de
la Guadeloupe , de Saint-Domingue , de la Tortue .
Partout Richelieu fait apercevoir un ministre sage ,
grand , éclairé , attentif à tout ce qui pouvait accroître
la prospérité de la France , et favoriser son commerce en
augmentant ses ressources .
L'intérêt que présente cet ouvrage , les aperçus ingévieux
de l'auteur, la justesse de ses vues , la finesse de
ses observations , la noblesse de son style , et enfin la
suite des travaux du cardinal de Richelieu , seront l'objet
d'un troisième et dernier extrait.
Δ.
Nota. Les articles signés d'un n, depuis la nouvelle
administration du Mercure , ayant été attribués au savant
et ingénieux critique qui a pendant long-temps
employé cette lettre , tant dans le Mercure que dans le
Journal de l'Empire , le nouveau rédacteur prévient
qu'il signera désormais d'un s.
FÉVRIER 1816. 551
LES DEUX ORACLES ,
CONTE .
Marié depuis quinze ans à la fille d'un riche négociant
de Lyon , M. Millery était lui-même à la tête d'un maison
de commerce très- florissante , et coulait d'heureux jours
au sein de sa famille , étranger à ces divisions de partis
qui altèrent souvent les plus douces unions , et qui
exaltent toujours l'esprit aux dépens des jouissances du
coeur. Si l'importance de ses relations , si l'étendue de
sa correspondance l'occupaient une grande partie de sa
journée , il s'en dédommageait en consacrant ordinairement
toutes ses soirées à sa femme et à ses enfans . Il s'appliquait
à les amuser , à les distraire ; et l'ami intime
qui était admis par hasard à ce cercle domestique ,
emportait , en sortant , l'intéressante image de tout le
bonheur qu'un père de famille instruit et sensible peut
goûter dans l'intérieur de son ménage.
Recommandé à M. Millery par un de ses amis d'enfance
, j'avais eu l'avantage de me lier assez avec lui pour
assister quelquefois à ces agréables veillées . Un soir que , à
la demande de son fils , âgé de quatorze ans , et de sa
fille, âgée de douze ans , ce bon père venait de lire , avec
beaucoup de chaleur et de vérité , quelques scènes de la
piece des Deux Frères , l'une de celles qu'on joue le
mieux au théâtre , et qu'on y applaudit le plus ; frappé
de son talent pour la déclamation , et du goût qu'il montrait
pour la littérature dramatique : Je ne sais , lui dis -je , si
je me trompe ; mais je soupçonnerais , à la manière dont
vous lisez la comédie , que vous avez été passionné pour
ce genre , et que vous avez même essayé de le cultiver .
Vous ne vous trompez pas , me répondit-il : et qui
sait où m'aurait conduit le goût que j'avais à vingt ans
pour la comédie , si mon amour-propre , blessé de l'affront
le plus singulier , ne m'avait détourné dès-lors de
ce chemin hérissé d'épines dans lequel je brûlais d'en552
MERCURE DE FRANCE.
trer ? Enflammé par la lecture des grands modèles que je
savais par coeur avant la fin de mes études , je n'aspirais à
rien moins qu'à marcher sur les traces des Molière , des
Regnard , et à me faire , comme eux , un nom célèbre
par mes productions dramatiques . J'ambitionnais plus
encore ; persuadé que l'existence , à Paris , d'un théâtre
rival du Théâtre Français , était aussi nécessaire au progrès
de l'art qu'utile aux intérêts des auteurs , j'avais
conçu le projet que l'ingénieux Picard a exécuté depuis.
Je voulais obtenir la direction d'un théâtre , et y faire
jouer mes pièces concurremment avec celles de nos comiques.
L'idée était neuve alors , et me semblait faite
pour prospérer.
S'il n'est rien de plus vain que de faire des châteaux en
Espagne , La Fontaine , qui était un sage profond sous
l'apparence d'un bon homme , a dit , avec beaucoup de
vérité , qu'il n'est rien aussi de plus doux , Je l'éprouvais
alors , en me berçant des plus séduisantes chimères ;
l'idée que j'allais fixer sur moi l'attention de mon siècle ,
et celle des siècles futurs , me jetait dans un ravissement
continuel. Les applaudissemens que je me flattais de
recevoir un jour retentissaient d'avance à mon oreille ;
et , si devant moi une pièce était fortement applaudie ,
il me semblait déjà que j'étais l'objet de l'admiration du
public.
Vous concevez sans peine que , pour parvenir au but
que je me proposais , je dus m'imposer d'abord le travail
le plus opiniâtre. On a prétendu que , si le hasard avait
présidé à la création du genre humain , on aurait vu longtempssur
la terre des générations informes et monstrueuses,
des têtes , des bras , des pieds venus çà et là , sans ensemble
et sans mouvement. Mes essais dramatiques
présentèrent d'abord cette apparence de désordre et de
confusion. Je concevais des plans qui séduisaient mon
esprit , et qui avortaient sous ma plume . Telle comédie
que je commençais , ne pouvait arriver qu'à la seconde ou
à la troisième scène . J'abandonnais telle autre au second
acte , à l'exemple du bon La Fontaine , qui ne put jamais
finir sa tragédie d'Achille. Quelquefois je reconnaissais ,
mais trop tard , que j'avais traité un sujet ingrat ; et je
FÉVRIER 1816. 553
me surprenais , bâillant moi - même , à la lecture de
mon ouvrage.
Avide de gloire , et jaloux d'obtenir mon propre suffrage
avant de rechercher celui du public , je brûlais sans miséricorde
tous les fragmens qui me paraissaient indignes de
moi . Mais enfin un sujet me frappa , et je sentis , à la
facilité avec laquelle je le traitai , que je l'écrivais d'inspi
ration. Je composai une comédie en cinq actes , intitulée
l'Homme à deux faces . Je développai ce caractère , et
montrant tout à la fois ce qu'il a de ridicule et d'odieux ,
je croyais être parvenu à donner à mon ouvrage le genre
de mérite que toute comédie doit avoir , celui de servir de
miroir au vice , pour lui faire voir sa laideur.
A peine eus-je mis au net cette production , que je rédigeai
un Mémoire sur la nécessité d'établir à Paris un
second Théatre Français . J'exposai de mon mieux les
avantages nombreux qui résulteraient de la concurrence ,
et je présentai l'exécution de mon projet comme devant
remplir le voeu de tous les amis de l'art dramatique.
Riche de mes deux manuscrits , je manifeste à ma famille
la résolution que j'ai prise d'aller à Paris tenter la
fortune. On veut en vain m'en détourner ; mon vieux
père , qui de sa vie n'avait cultivé la littérature , veut en
vain changer mes projets , et me prouver que le commerce
est , de tous les états , celui qui me convient le
mieux. Je ferme l'oreille aux leçons de son expérience ;
je pars enchanté de moi-même et sûr d'attirer bientôt
tous les yeux par l'éclat de ma renommée.
"
Arrivé à Paris , je parle de ma comédie et de mon
Mémoire . Je cherche à me faire des partisans et des prôneurs
; mais je ne tarde pas à m'apercevoir que dans
cette ville bruyante , où les années sont des mois , et les
mois de courtes journées , ce qui absorbait mon attention ,
effleurait à peine celle des autres. Ne désespérons pas , me
dis-je pourtant ; et , pour obtenir un double succès , assurons
-nous d'abord de l'opinion des deux hommes qui
peuvent influer le plus en ma faveur sur la décision du
gouvernement et sur le jugement du public.
Le bruit courait alors que le ministre de qui dépendaient
les théâtres , ne prenait aucune décision relative à
554
MERCURE
DE FRANCE
l'art dramatique , sans avoir consulté un des chefs de division
de son ministère , homme vieilli dans la poussière
des bureaux , et devenu beaucoup plus important à courtiser
que son Excellence elle-même . Il était essentiel pour
moi de le consulter sur mon plan , et de le soumettre à sa
grande capacité , avant que de le proposer au gouverne→
ment. Je rédigeai donc de mon mieux une humble adresse
à cet oracle du ministère , et je lui présentai mon manuscrit
avec une confiance aveugle , annonçant que je m'en
rapportais sans appel à son jugement . Le chef de division
daigna laisser tomber sur moi un de ces regards protec
teurs , qui font rêver d'or pendant six semaines. Il serra
mon rouleau dans son secrétaire , et m'invita à passer chez
Jui quelque temps après , pour connaître son opinion.
Le même jour que j'avais fait cette démarche auprès de
mon nouveau Mécène , j'en fis une pareille auprès de
l'Oracle de la comédie , auprès du célèbre Molé. Cet ac
teur , de glorieuse mémoire , que Lafont ressusciterait
aujourd'hui , si ses rivaux lui laissaient la liberté de chausser
le brodequin ; Molé , dans l'intérieur de son ménage ,
était le plus simple et le plus aimable des hommes. L'amitié
de sa soeur , les caresses de sa petite nièce Évélina , semblaient
faire toute sa félicité. Je fus introduit auprès de
lui par un ami officieux , et la manière séduisante avec
Jaquelle il m'accueillit , me flatta singulièrement. Voilà ,
me dis-je , l'attribut du mérite supérieur . Molé , l'orgueil
de la scène française , doit lire avec intérêt le premier
essai d'un auteur comique. Son opinion sera décisive pour
moi ; si elle m'est favorable , je ne doute plus du succès.
Le public ratifiera sans peine le jugement qu'aura porté
de ma comédie un acteur aussi renommé. Je lui laissai
mon manuscrit , qu'il me promit de lire dans la huitaine.
ne
Le malheureux qui a risqué son argent à la loterie ,
fait pas , depuis sa mise jusqu'au tirage , de rêves comparables
à ceux qui me berçaient moi-même , pendant que
mes deux Oracles possédaient le fruit de mes veilles. J'eus
quelques jours d'une félicité parfaite. L'avenir se peignait
à mes yeux brillant des plus vives couleurs ; il me semblait
que Thalie descendait du ciel , devant moi , dans une
gloire d'opéra , et me couronnait de ses propres mains .
FÉVRIER 1816 . 555
Cependant dix jours venaient de s'écouler : c'était
l'époque où je devais aller revoir mes juges . Ma visite ne
fut pas longue. Le chef de division me renvoya honnêtement
à la semaine suivante ; et l'oracle de la comédie ,
bien plus honnêtement encore , me remit à la fin du mois.
Comme je sortais de chez eux , un peu moins bercé
d'illusions que la semaine précédente , un bon Lyonnais
me rencontre. Instruit du sujet de ma peine , il ne cherche
pas à me consoler. Armez -vous de patience , me dit-il ;
vous en essuierez bien d'autres !
M. Francheville était le nom de cet honnête Lyonnais :
des affaires de commerce l'avaient appelé à Paris , où il
devait passer tout au plus une quinzaine de jours . Ami de
mon père , il regrettait , comme lui , que j'eusse déserté
le commerce pour suivre une carrière ingrate. On ne
peut pas disputer des goûts , me disait-il d'un ton pénétré
; mais vous rampez ici auprès de l'égoïsme en crédit :
vous vous préparez des tourmens d'esprit qui empoisonneront
toutes vos jouissances . Étranger à l'intrigue , vous
essuierez des affronts qu'il vous sera impossible de conjurer.
N'attendez pas que ces funestes prédictions se réalisent.
Retournez à Lyon avec moi ; et que votre père ait la joie
de vous voir enfin plus docile au langage de la raison .
J'avais encore trop d'espérances de réussir pour céder
aux invitations de M. Francheville. J'éprouvais , en l'ëcoutant
, la même indignation qu'éprouvaient Philaminte
et Bélise en entendant les vertes remontrances du bon
homme Chrysale . Comme elles , j'accusais mon raisonneur
d'avoir un esprit composé des atomes les plus bourgeois.
Je croyais être d'une nature superieure à la sienne ; et je
me voulais mal de mort d'être un peu de sa connaissance .
Une troisième visite à mes juges me rendit cependant
moins fier. Renvoyé de nouveau par l'un et par l'autre ,
avec une politesse affectée qui laissait percer la contrainte,
je vis bien que ma personne et mes manuscrits tenaient
fort pen de place dans les esprits , et que je ne serais lu
par mes deux oracles que le jour qu'il plairait à Dieu.
D'après le conseil de M. Francheville , je pris le parti
556 MERCURE DE FRANCE.
de leur écrire que j'étais sur le point de faire un voyage ;
que je les suppliais de prendre la peine de me juger ; que
j'attendais leur décision avec autant d'impatience que de
respect.
Les jours s'écoulent , et aucune réponse à mes lettres
ne vient consoler mon ennui . Partagé entre le dépit ,
l'espérance et la crainte , je me décide enfin à faire une
dernière visite à mes deux oracles muets. Je veux savoir
ce que le celebre Molé pense de ma pièce , et ce que
l'administrateur daigne augurer de mon mémoire.
J'arrive à l'improviste chez le premier . Pardon ,
monsieur , si je vous importune de ma présence : le mérite
supérieur est indulgent ; et voilà ce qui me rassure.
---
---
Ah ! monsieur... mille excuses !... Ma réponse a tardé
long-temps ... J'aurais voulu vous porter moi-même la
comédie que vous m'avez fait l'honneur de me confier .
J'étais impatient de savoir ce que vous en pensez. -
Monsieur... J'entends... Vous jouez le Misanthrope,
Monsieur...
et vous croyez être en scène avec Oronte...
je vous ai moi-même demandé votre manuscrit; Alceste
l'aurait refusé. Eh bien ! parlez-moi donc sincèrement.
Croyez-vous que ma pièce soit heureusement conduite
, que le style en soit supportable , que l'intérêt soit
bien soutenu ? ... Monsieur... il y aurait bien quelque
chose à dire sur tout cela... Mais , tenez ; sans entrer dans
aucune discussion , suivez le conseil que je vais vous donner
. Laissez dormir votre pièce dans le portefeuille....
Oubliez-la pendant quelque temps : fréquentez le théâtre ;
et , quand vous serez familier avec la scène , relisez votre
production , et soyez votre premier juge . Vous verrez
alors si vos entrées et vos sorties sont bien ménagées , si
les caractères sont bien suivis , si vos expressions sont
toutes convenables . Voici votre manuscrit : allez profiter
des conseils d'un homme qui est tout à votre service.
---
L'oracle venait de parler ; je sors sans oser dire un
mot. M. Francheville , qui m'attendait dans une voiture
à la porte de la rue , n'eut aucune peine à lire sur mon
front le triste résultat de ma démarche. J'éprouvais une
confusion difficile à peindre. Eh bien ! me dit mon hon
FÉVRIER 1816. 557
-
nête compatriote , êtes-vous satisfait ? Molé a-t-il enfin lu
votre pièce ? Ah ! ne m'en parlez pas ! -L'avez-vous
retirée de ses mains ? Oui , je la tiens ; mais sans
doute il l'a jugée pitoyable . La tournure mortifiante qu'il
a prise pour m'en dire son sentiment est capable de me
confondre. Et quel était le titre de votre comédie ?...
Vous gardez le silence ... Vous êtes plongé dans vos réflexions
! ... Ne puis- je pas , chemin faisant , dérouler un
peu votre manuscrit ? ... MÉMOIRE PRÉSENTÉ au gouver-
NEMENT....
Quoi ! m'écriai-je , les yeux enflammés de colère ,
et jetant la main sur le manuscrit entr'ouvert : Mémoire
présenté au gouvernement ! ... Aurais-je fait une méprise ? ...
Et Molé aurait pu me jouer ainsi ! ... Me parler de ma
comédie sans en avoir lu une seule page ! ... Oui , vraiment
; la preuve en est plus claire que le jour. Mon infortuné
manuscrit n'a pas même été déroulé !
Dissimulez votre dépit , me dit en riant M. Francheville
; nous voici arrivés à la porte du ministère . Allez
visiter l'autre oracle ; et , puisque vous êtes certain que ,
par une méprise assez comique , le manuscrit sur lequel
vous le consultez est celui sur lequel Molé devait prononcer
, voyez si votre second juge sera d'aussi bonne foi que
le premier. Connaissez à fond les moeurs de Paris ; et , si
vous recevez un second affront , ayez assez de raison pour
le supporter sans chagrin .

-
Je descends de voiture , et , forçant toutes les barrières ,
je suis bientôt en face de l'homme important que je cherchais.
Vous me voyez , monsieur , toujours jaloux de
votre suffrage , et désireux de vos conseils , venir vous
demander si le mémoire que j'ai eu l'honneur de vous
soumettre vous paraît digne de fixer les yeux du gouvernement.
Quel mémoire , s'il vous plaît ?... Je parle
d'un mémoire sur la nécessité d'établìr à Paris un second
Théâtre Français . Vous voulûtes bien le serrer dans votre
secrétaire , et vous me promîtes de le lire avec intérêt.
Le voici justement ... Ce mémoire ,.. que je vous rends ,..,
est en effet d'un intérêt réel ; .. mais le moment n'est pas
favorable aux innovations ... Je dois m'occuper bientôt
-
558 MERCURE DE FRANCE.
d'un travail général sur cette partie . Je vous invite à vous
représenter alors ; nous en causerons plus à loisir .
Étourdi de ce que je venais d'entendre , et piqué, au
dernier point , de la perfidie du personnage , je n'eus ni
la force de le confondre , ni la présence d'esprit de lui
montrer du moins que je n'étais pas sa dupe . Je sortis du
ministère assez brusquement , et j'allai rejoindre l'excellent
homme qui m'attendait dans sa voiture . Allons , partons
, lui dis -je , en le serrant dans mes bras ; me voilà
des vôtres , et pour toujours. J'ai voulu voir... j'ai vu .
M. Francheville ne me laissa pas le temps de la réflexion
; il pressa le départ , et me ramena à Lyon , où ,
peu de temps après il m'accorda la main de sa fille
unique. Je lui dois , comme vous voyez , tout le bonheur
de ma vie ; et , à l'aspect de mon ménage , vous devez
avouer que je ne suis pas ici le seul heureux .
Non , certes ! m'écriai - je ; tout ce qui vous entoure
partage votre félicité. Mais pardonnez-moi la question
queje vais vous faire ... En vous dévouant au commerce ,
avez -vous tout-à-fait rompu avec la comédie ; et votre
homme à deux faces ne verra -t - il jamais le jour ?
L'âge m'a donné d'autres goûts , me répondit M. Millery.
Je ne compose plus ; mais je lis avec délices les chefsd'oeuvre
de nos grands maîtres. Quant au caractère que
j'osais esquisser il y a quinze ou vingt ans , les couleurs
que j'employai alors ne seraient plus assez fortes aujourd'hui
. Les Janus ont existé dans tous les âges ; mais , de
nos jours , les hommes de ce caractère ont ajouté masque
sur masque , et , pour les jouer d'après nature , mon
homme à deux faces ne suffirait plus . Je devrais étendre
ma comédie , et l'intituler l'Homme à dix faces ; encore
connais-je certains personnages qui se donnent tant de
licence qu'on les voit changer de face à plaisir , et beaucoup
plus souvent que l'air ne change de température . Je
laisse à de plus habiles que moi le soin glorieux de les
vouer sur la scène au mépris et au ridicule qu'ils méritent.
LE VIEUX SOLITAIRE .
1
FÉVRIER 1816.
559
E
・qu
eur
CHANSONNIERS DE L'ANNÉE 1816.
( II . article. )
Qu'on maudisse tant qu'on voudra les étrangers ; qu'un
esprit de malveillance se plaise à répéter que , non contens
de nous avoir tout pris , ils nous enlèvent encore
nos artistes , et les embarquent déjà pour le Brésil , ou
les font partir pour la Russie : moi , je leur rends grâce ;
ils nous laissent nos poëtes , et surtout nos poëtes d'almanachs
. Il semble même que leur présence en ait augmenté
le nombre , et qu'ils n'aient eu qu'à frapper le sol de
la France pour en faire sortir des légions de chansonniers
et de panégyristes , qui , embouchant la trompette
et le galoubet , faisant résonner la lyre et le tambourin ,
ont célébré , sur tous les tons et sur tous les airs , toutes
les nations de l'Europe , depuis la Tamise jusqu'au Borysthène
, et depuis le Rhin jusqu'au Tage . Nous perdons
quelques peintres et quelques savans , c'est un malheur ;
mais quelles actions de grâce ne devons-nous pas au patriotisme
incorruptible de M. Coupé de Saint-Donat , de
M. Loisif et de M. Bazot ? Où trouver des expressions
pour témoigner notre reconnaissance à MM. de Saquenville
et Cornette , à MM. Dochelet , Mabire , Tézénas et
Saintine , et surtout à madame Dastanière de Boisserolle ,
qui prouve , d'une manière si honorable pour son sexe ,
qu'elle sait du moins être fidèle à son pays ? Toujours
attachés au sol qui les a vus naître , ces illustres nourrissons
des muses ne veulent point aggraver les malheurs
de leur patrie , déjà privée de tant de chefs-d'oeuvre, en
la privant encore de leurs vers . Oui , l'on peut le dire à
la louange du Parnasse français , le patriotisme s'est réfugié
dans les almanachs ; et tandis que l'école française
se voit abandonnée de quelques enfans ingrats , vingt
almanachs nouveaux nous révèlent l'existence et la fidélité
de je ne sais combien de poëtes , qui , pour un Orphée
que comptait les bords du Tanaïs , en donnent cent aux
560 MERCURE DE FRANCE.
rives de la Seine . On peut citer tout au plus deux ou
trois artistes qui désertent la France ; l'Almanach des
Muses nous offre cinquante auteurs nouveaux , le Chansonnier
des Graces autant, sans compter la Fleur du
Vaudeville , la Volière des Dames , les Étrennes Lyriques
, l'Almanach des Demoiselles , etc. Une seule
chose m'inquiète dans cette brillante nomenclature ;
c'est que plusieurs poëtes portent le même nom : et voilà
de quoi préparer des tortures mortelles aux Saumaises
futurs. Ce ne sera pas , je l'avoue , un petit embarras
pour la postérité, que cette parfaite ressemblance de
nom qui existe entre MM. Deville , tous deux favoris des
Muses : comment , dans deux mille ans d'ici , distinguer
les productions de chacun d'eux ? La Déférence conjugale
, de M. A. Deville , par exemple , ne pourra-t- elle
pas être attribuée à M. Deville , d'Amiens ? et l'Époux
in extremis , de M. Deville d'Amiens , n'en fera- t-on
pas peut-être un jour honneur à M. A. Deville ? Il est
vrai qu'en voyant tant de chefs- d'oeuvre porter le même
nom , on ne pourra s'imaginer qu'ils soient sortis de la
même plume ; et comme les douze travaux d'Hercule
ont fait soupçonner qu'il y avait eu plusieurs héros de
ce nom , on devinera , par la même raison , qu'il y a eu
plusieurs Deville. Mais il est toujours à craindre qu'il ne
s'élève un jour, au sujet de ces deux poëtes , un procès
entre les villes qui leur ont donné le jour , si toutefois ces
villes durent aussi long- temps que les ouvrages de ces
écrivains homonymes. Homère , qui était seul de son
nom , a bien été réclamé par sept villes à la fois , et
Homère n'a certainement fait rien de si joli que les vers
de MM. Deville . Mais c'est assez parler de cet essaim
brillant de favoris d'Apollon ; il est temps de les faire
parler eux-mêmes , et de confirmer mes éloges par des
citations. J'entends déjà les lecteurs me dire :
Faites tôt , et hâtez nos plaisirs.
L'un , aimant le sel des vers malins de MM. Moncla et
Bazot , me répète , avec les Femmes Savantes :
A notre impatience offrez leurs épigrammes .
ΚΟΥ
FÉVRIER 1816 .
56
ABRE
L'autre , préférant la grâce des madrigaux de MM . de la
Seiglière et Dupuy- des-Ilets , me demande quelquesuns
de ces jolis vers auxquels on ne peut comparer que
la prose de M. Auguste-Hus. Il faut donc satisfaire cette
grande faim qu'à mes yeux on expose , et , pour commencer,
peut-on rien voir d'égal à ces vers de M. Dupuy
des-Ilets, adressés à mademoiselle Bigottini ?
Voilà bien cette taille aux contours onduleux,
Qu'entre dix doigts voluptueux
L'amour adolescent emprisonnait sans peine .
C'est bien cette bouche mi- close ,
Que l'abeille indecise , en cherchant son butin ,
Plus d'une fois prit pour la rose.
Voilà un
madrigal ,
Qui passe en doux attraits Dorat et Brissotin.
Voulez -vous maintenant une pensée neuve , exprimée
avec autant d'élégance que de concision? lisez le Malheur
envié, de M. Bazot :
Mon épouse n'est plus , juge de mon malheur!
Que ton malheur, Lindor, ferait bien mon bonheur !
L'on voit que M. Bazot , dans ses vers' ,
Affecte d'enfermer moins de mots que
de sens.
M. Mezes s'offre ensuite à
l'admiration de ceux qui
veulent que l'on crée des expressions nouvelles et d'heureuses
alliances de mots :
C'est en vain , ma pauvre Lucrèce ,
Que des roses de la jeunesse
Tu pares tonfront raboteux.
Certes , personne avant M. Mèzes , n'avait dit un front
raboteux. Il n'appartient qu'à des génies tels que Racine
36
562
MERCURE DE FRANCE .
et M. Mezes , d'enrichir notre langue par des créations
aussi élégantes que hardies.
Que de fois n'a-t-on pas célébré Grégoire , depuis Panard
jusqu'à Désaugiers ! On n'aurait pas cru qu'il fût
possible de dire rien de neuf sur le patron des buveurs.
M. Edmond , d'Alençon , nous prouve le contraire dans
l'épitaphe de Grégoire , où il l'appelle
Ennemi né de l'eau.
Au milieu de tant de jolies choses , de tant de vers
charmans , de tant d'épigrammes , qui font encore plus
d'honneur au coeur qu'à l'esprit de ces messieurs , on
rencontre bien quelques imperfections , quelques rimes
qui ne sont pas très-exactes. Par exemple , M. A. Deville
fait rimer content et va-t -en . Mais on trouve bien des
fautes de français dans Racine et dans Molière ; et c'est
encore là un des endroits par lesquels MM. Mèzes ,
zot , etc. , ressemblent à ces grands écrivains ; mais
quelles fautes ne rachèterait pas cette foule de traits piquans
, de pensées ingénieuses que renferme l'Almanach
des Muses? Quel est le critique dont la sévérité ne serait
pas désarmée par une pièce telle que l'Épire aux Dindons,
de M. Damas? Ce chef- d'oeuvre mérite qu'on s'y
arrête un instant . L'auteur commence ainsi :
Laissons au céleste séjour
S'élancer l'oiseau téméraire ,
Qui, bravant les flots de lumière ,
Fixe hardiment l'oeil dujour.
Ba-
M. Damas , détestant ces tyrans des hautes régions ,
dont l'audace extréme
:
Plane en se jouant au sein même
Du foyer d'où jaillit l'éclair,
aime mieux chanter des héros simples et bons comme
lui chacun a ses goûts , le sien est pour les dindons.
Une pareille bonté d'âme est bien faite pour toucher . Si
un autre motif a pu le déterminer encore pour ce sujet ,
oe n'est point l'amour-propre : qui oserait en soupçonner
FÉVRIER 1816 . 563
2
4
5
M. Damas quand il célèbre les dindons ? Il les affectionne
parce qu'ils sont utiles ; il nous blâme de notre frivolité ;
L'utile , hélas ! est dédaigné;
Ingrats humains , devrait-il l'être !
S'il a pu l'être il ne le sera plus ; personne ne pourra être
insensible à un reproche fait en si jolis vers ; et, grâce au
charme d'une pareille épître , on ne négligera plus l'utile
, ni les dindons , ni M. Damas.
Vautours et milans et faucons ,
Restez , restez dans votre sphère.
·
Vous ne brillez que dans les airs ,
Et mes héros brillent sur table.
Après nous avoir appris que les dindons brillent sur
table , et qu'ils réunissent ainsi le brillant à l'utile , il
ajoute que lui- même ne se distingue pas moins à table.
Si j'en crois pour les festins
L'ardeur qui chez moi se signale ,
Il me semble , qu'au talent près
Tout comme un antre je pourrais
Siéger au rocher de Cancale.
Vous êtes trop modeste , M. Damas ; et , d'ailleurs , M. le
chevalier Jacquelin ne vous prouve-t-il pas qu'on peut
siéger au Rocher de Cancale , au talent près ? M. Damas
chante ensuite la tendre bécassine , et l'hôte plein d'accueil
qui le fait
Passer du filet de chevreuil
A l'aile de l'oiseau du Phase .
Il se compare ensuite à Homère , à Buffon , à Catulle , à
Gresset et à Voltaire , et, pour justifier encore une fois le
choix de son sujet , il fait l'argument suivant , qu'on
trouvera sans réplique :
« Homère a chanté les grenouilles ; Catulle et Gresset,
des oiseaux ; Buffon et Voltaire ont célébré les vertus de
l'âne et ses fortunés talens ; et aucun de ces écrivains
564
MERCURE
DE FRANCE
.
n'était une bête ; à plus forte raison , je puis , moi , dit
M. Damas , chanter les dindons. »>
Il n'est aussi permis , je pense ,
D'écrire à mon tour aux dindons.
Ne dirait-on pas que, pour leur écrire , l'auteur a pris
une de leurs plumes?
Après nous avoir fait voir les dindons à la broche et
sur la table , M. Damas nous les montre dans la bassecour
; il nous vante leur allure combinée , et le vif incarnat
de leur cravate enluminée. On ne trouvera pas làdedans
beaucoup de gradation , et il aurait peut- être
mieux valu nous les montrer d'abord dans la basse-cour
avant de les mettre à la broche ; mais
Souvent un beau désordre est un effet de l'art.
Quoi qu'il en soit , si tout le monde n'admire pas ce
désordre , il n'est personne qui ne reconnaisse la vérité
dont M. Damas se fait lui-même l'application en terminant
son épître :
En dépit de lui , tout anteur
Se peint toujours dans son ouvrage,
Et tout le monde répétera aussi avec M. Bordeaux ,
après avoir lu sa traduction d'une ode d'Horace ,
Mais rien n'est immortel , et tout nous en instruit.
Non , rien n'est immortel , pas même le nom de M. Bordeaux
; tout nous en instruit , tout , jusqu'aux vers dè
M. Damas.
L'admiration de tant de beautés , et le désir de les
faire toutes connaître à mes lecteurs , m'a entraîné si
loin qu'il ne me reste plus de place pour leur citer
quelques-uns des vers non moins jolis que renferment les
autres recueils que j'ai annoncés , et surtout le Chansonnier
des Graces ; mais c'est le cas de dire :
Disce omnes,
ab uno
FÉVRIER 1816. 565
Sur le frontispice de l'Almanach des Muses , on voit
la statue et les oeuvres d'Homère : c'est placer le remède
à côté du mal .
AGENDA DES ENFANS ;
PAR M. FREVILLE :
Pour l'année 1816 ; un volume in - 18 avec gravures.
A Paris , chez A. Eymery, rue Mazarine , n° . 3o . Prix :
1 fr . 25 c. , et 2 fr . par la poste.
Les parens , les instituteurs , la jeunesse , devront des
éloges à l'auteur de l'Agenda des Enfans ; car , de cette
idée simple , ingénieuse et utile à la fois , il en résultera
de très-grands avantages pour tous ceux qui en feront
usage. Le père ou la mère qui élèveront leur fils ou leur
fille , le gouverneur chargé d'instruire son élevé , l'écolier
qui doit passer ses jeunes années à l'étude , tous , en
un mot , applaudiront à l'idée de M. Fréville ; ils consulteront
l'Agenda des Enfans , et les notes qui y seront
inscrites seront tôt ou tard un souvenir agréable du
bien qu'on a fait , ou un stimulant certain pour réparer le
temps qu'on a perdu.
Essayons donc de donner une courte analyse de ce
petit ouvrage , qui , malgré son titre modeste , n'est pas
le moins intéressant de tous ceux qui se publient journellement
sur l'éducation , et qui , au lieu de la perfectionner,
l'embarrassent dans sa marche et la gênent
dans ses développemens.
M. Fréville nous apprend que sa méthode a été employée
avec succès dans l'éducation morale du duc de
Bourgogne. Tous les jours , toutes les heures de l'éducation
de cet auguste prince , étaient consignés dans un
Journal de conduite ; ce qui m'a fourni , dit M. Fréville ,
l'idée de mon Agenda . Il se compose de quatre tableaux.
Le premier est consacré aux notes du journal de conduite;
il a trois colonnes , où sont les jours du mois , le bien et
le mal. Le second tableau donne le détail des bonnes
566 MERCURE DE FRANCE.
actions ; le troisième , le détail des mauvaises actions ;
le quatrième , les observations sur la dépense du mois.
Ce dernier tableau est destiné à faire connaître aux
jeunes élèves le prix et l'emploi de l'argent . M. Fréville
voudrait qu'il fut donné tous les mois aux jeunes élèves
un prêt , pour les accoutumer d'abord à faire quelques
aumônes , puis pour leur apprendre à acheter différens
petits objets d'utilité , ou servant à leurs récréations.
Cette idée nous paraît neuve dans l'éducation en géné
ral , et utile aux enfans qui , devenus des hommes dans
la société , ont appris de bonne heure à faire un bon
emploi de leurs ressources , à les bien ménager, et prévenir
ainsi ces revers de fortune , qui ne sont que trop
fréquens durant le cours de la vie.
L'Agenda des Enfans est précédé d'un discours préliminaire
sur l'éducation morale des jeunes élèves ; il
renferme les idées sages de l'instituteur , qu'une longue
expérience doit nécessairement rendre très- habile.
Des petites historiettes à la portée des enfans , écrites
avec goût , et renfermant une morale douce ; un choix
de beaux traits du jeune âge , complètent l'Agenda des
Enfans , et le rendent piquant.
L'instruction doit déjà à M. Fréville plusieurs ouvrages;
leur utilité est reconnue , et leur mérite prouvé par le
débit qu'ils obtiennent. Les principaux sont les Enfans
célebres; des jeux instructifs , tels que le jeu du Courrier
encyclopédique , le jeu de la Pirouette géographe , le jeu
du Courrier grammairien , le jeu de Figures en action
, etc. Ils se jouent simplement par le moyen d'un
pion ou courrier , et de deux dés à points . On trouve
dans l'Agenda une instruction sur la manière de s'en
servir. M. Eymery est l'éditeur des divers ouvrages de
M. Fréville.
·
Nous engageons les parens et précepteurs à munir leurs
enfans ou leurs élèves de l'Agenda de M. Fréville : en le
consultant , en l'employant , ils reconnaîtront qu'il est
d'une très-grande utilité pour l'éducation de la jeunesse.
FÉVRIER 1816. 567
BEAUX - ARTS.
Suite du Rapport de M. Le Breton , fait à la classe des
Beaux- Arts.
M. PROVOST s'est attaché au temple de Jupiter Tonnant,
et en a formé quatre dessins , offrant l'élévation totale de
l'entre-colonnement qui forme l'angle de la façade intérieure
, depuis le niveau du sol antique jusqu'au sommet
de l'entablement , avec les divers plans , coupes et
profils nécessaires à son développement , et les détails ,
tels que la base , le chapiteau , etc.
Grâces aux fouilles
que le gouvernement
français
a
fait exécuter
à Rome , M. Provost est le premier architecte
, depuis la renaissance
des arts , qui ait mesuré et
dessiné l'ensemble
et les détails des colonnes
de ce temple
, l'un des plus magnifiques
de l'ancienne
Rome , et
qui en fasse connaître
l'ordonnance
complète
avec des
particularités
remarquables
.
L'artiste fait hommage de cette belle étude au gouvernement
, pour tenir lieu de la restauration dont il lui
était redevable , et qu'il n'a pas eu le temps d'entreprendre
. Sous le rapport de l'utilité et de l'intérêt ,
M. Provost a noblement payé sa dette.
M. GAUTHIER a présenté de nombreuses et intéressantes
études en quiuze grands dessins, savoir : de la Console
de l'Arc de Titus , des restaurations du Temple de Jupiter
Stator et du Temple de la Paix.
La Console est dessinée d'une manière large , moelleuse
, et dans la proportion de la moitié de la grandeur
réelle , ce qui n'avait point encore été fait . Les restes du
temple de Jupiter Stator se réduisaient à trois colonnes
isolées , et dont une portion du fût même, et la base avec
le stylobate, étaient enterrées au point qu'on n'avait pas
pu les observer . M. Gauthier a saisi l'occasion d'une
fouille ouverte encore par le gouvernement français , au
moyen de laquelle il a reconnu jusqu'à la première assise
568 MERCURE DE FRANCE.
des fondations . Des mesures exactes et l'observation des
diverses parties , lui ont permis de fixer avec certitude la
proportion générale de l'ordonnance , restée incomplète
jusqu'à ce jour, et , par induction , de rétablir, d'une
maniere probable , le plan même du temple et l'élévation
de sa façade . Les détails , dessinés au quart de l'exécution
, sont rendus avec vérité .
Le temple de la Paix avait besoin aussi qu'on y portát
la lumière de l'étude et de l'observation . Déjà un architecte
français , Desgodets , avait rectifié des méprises où
les plus grands maîtres , tels que Serlio , Palladio , etc. ,
étaient tombés sur ce monument . Mais , de son temps ,
Desgodets lui-même ne pouvait laisser qu'un travail incomplet
sur ces ruines , d'immenses décombres s'opposant
aux recherches nécessaires. Les fouilles de 1812
et 1813 ont levé tous les voiles , et M. Gauthier , zélé
autant qu'habile à profiter de si belles occasions , s'est
appliqué à relever , mesurer et dessiner les vestiges du
plan de l'édifice , et jusqu'aux fragmens d'ornemens qui
pouvaient conduire à en connaître la décoration. Douze
dessins contiennent les résultats de ses importantes recherches
et de plusieurs découvertes , toutes d'un grand
intérêt , mais pour plusieurs desquelles je me trouve
obligé de renvoyer au savant rapport de M. Dufourny.
Le travail de M. Gauthier sur le temple de la Paix , et
les observations écrites qui accompagnent ses dessins ,
nous ont paru dignes d'une telle attention , que la classe
des beaux- arts engage l'auteur à en faire hommage au
gouvernement , pour être joints à la collection classique,
où ils tiendront un rang distingué. Nous attendons du
même architecte une restauration entière du temple de
Mars Vengeur, bien certains déjà qu'elle sera un nouveau
sujet d'éloges mérités . La classe a demandé à S. Exc . le
ministre de l'intérieur une prolongation d'une année
d'étude à Rome , pour cet élève , déjà si habile.
Il ne nous reste à rendre compte que des deux restaurations
de MM. Leclerc et Iluyot ; mais ce sont , comme
nous l'avons annoncé , les résultats de l'éducation entière
de deux élèves qui se sont fait remarquer dès leur
entrée dans la carrière , et qui l'achèvent avec éclat . Les
1
FÉVRIER 1816. 569
monumens qu'ils ont choisis pour couronner leurs études
ont d'ailleurs une importance qui seule inspirerait un
grand intérêt.
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE .
Au commencement du printemps , monseigneur , les
paysans de la Champagne sont dans l'usage de juger
d'avance si la récolte de leurs vignes sera bonne ou mauvaise.
Cela ne dépend que de la lune , disent-ils : malheur
s'ils tombent dans la lune rousse , au moment que la séve
circule dans le cep . Eh bien ! monseigneur , à en juger
par les chutes nombreuses qui se succedent depuis quelque
temps sur tous les théâtres de la capitale , on peut
dire que nos auteurs sont dans leur mauvaise lune. Le
feuilleton des journaux quotidiens ne contient plus que
des articles nécrologiques des pieces de théâtre qui meurent
de consomption à la suite de quelques représentations ,
ou de mort violente , le jour même de leur naissance .
Une triste comédie du joyeux Picard a été immolée à
l'Odéon , le 8 février , sous le titre de la Double Réputation
, ou Monsieur de Boulanville . Ce n'est qu'au milieu
d'un choeur universel de sifflets que l'auteur de la Petite
Ville et d'une foule de jolies productions , a eu le courage
stoïque de faire entendre son nom à un public qui
était décidé à lui épargner cet affront . Mais je ne sais
quel sot règlement dit que , quand une pièce a été jusqu'à
la fin , et que l'auteur a été nommé , les acteurs ne
peuvent refuser de la rejouer. Il est certain qu'à moins
que le parterre ne monte sur le théâtre , les acteurs de
l'Odéon ne quittent jamais prise lorsqu'ils jouent une pièce
nouvelle . Les sons les plus âpres et les plus discordans ,
les huées et les cris semblent redoubler leur témérité : ce
sont des grenadiers qui conservent tout leur sang-froid
au milieu du feu le mieux nourri.
Comme je n'ai pu entendre que les deux premiers actes
de cette pièce , le jour de sa première représentation ,
j'étais décidé , monseigneur , à la passer sous silence , la
570
MERCURE DE FRANCE.
regardant comme dúment enterrée . Mais , le surlendemain
, l'affiche portait qu'elle serait rejouée : je me serais
rendu à l'Odéon , si le Théâtre Français n'avait pas annoncé
à son tour la première représentation d'une comédie
nouvelle , intitulée Henri IV et Mayenne , ou le Bien
et le Mal. Je me suis hâté d'y entrer ; et , encore tout
étourdi des sifflets de M. Picard , je pris place en réfléchissant
sur les vicissitudes de ce monde. Je me disais : le
nom sacré du bon Henri va servir d'égide à l'auteur ; les
principaux rôles de la pièce sont confiés à mademoiselle
Mars , à Michot et à Damas ; il est impossible qu'il n'obtienne
pas , sinon un succès de vogue , au moins un succès
de circonstance . Eh bien ! monseigneur , j'ai été presque
aussi désappointé que M. Théaulon , aimable vaudevilliste
qui se trouvait près de moi , et qui paraissait prendre à
la pièce le plus grand intérêt. Je lui faisais cependant
observer combien l'ouvrage était inconvenant , ridicule
même , mal écrit ; que rien n'était plus absurde que de voir
Henri IV, au milieu des ligueurs, causer familièrement avec
le duc de Mayenne , leur chef , qu'il n'avait pas vu depuis
quinze ans , et qu'il combattait depuis si long- temps , sans
même le connaître ; tandis que le malin duc connaissait
parfaitement le prince , qui est assez bon pour lui prouver
qu'il a des droits à la couronne de France . M. Théaulon
n'était pas du tout de mon avis ; plus je trouvais la pièce
détestable , plus il la trouvait excellente . Tous les gens
d'esprit se ressemblent ; ils se plaisent à soutenir des
sophismes.
Comme j'avais sacrifié l'Odéon au Théâtre-Français ,
et la Double Réputation de M. Picard à une pièce dont la
chute a étouffé une réputation naissante , je me rendis au
faubourg Saint-Germain le 12 , et je fis plus ample connaissance
avec ce Monsieur de Boulanville , qui avait
trouvé le secret de vivre encore malgré le rude assaut où
je l'avais vu succomber. Cet homme est un niais , qui a
renvoyé son fermier pour en prendre un autre . Le premier
dit beaucoup de mal de M. de Boulanville , et le second
en dit beaucoup de bien. Un riche armateur de la
Guadeloupe a le projet de donner , sans le connaître ,
sa fille à cet original , qui a pour rival un officier de la
FÉVRIER 1816. 571
1
garde royale. L'armateur , en écoutant les deux fermiers,
croit qu'il y a deux Boulanville , et hésite ; cependant ,
quand il est bien convaincu que ce Boulanville est le
même homme qu'on vante et déchire à la fois , il hésite
encore. Il faut qu'une madame de Vertbois , veuve surannée
, a qui Boulanville a souscrit une promesse de
mariage , vienne exprès pour dénouer une intrigue qui ,
certes , n'était pas encore nouée .
Quatre rôles inutiles , des longueurs assommantes , un
style traînant et diffus , des allées et des venues , tels
sont , Monseigneur , les défauts de cet ouvrage. Il y a
dix ans que M. Picard aurait tiré un tout autre parti de
cette donnée , lui qui , sous le rapport de l'esprit et de la
gaîté , a fait si souvent ses preuves . Cet auteur, malbeureusement
trop fécond , ne devrait plus s'occuper aujourd'hui
que du soin de retoucher ses anciens ouvrages ,
qui se ressentent toujours de la précipitation avec laquelle
il les a composés. Je connais une trentaine de ses
pieces dont la majeure partie a été exclue de son théâtre,
qu'il a fait imprimer il y a trois ans , et qui offrent des
scènes excellentes de comédie. Les circonstances ont fait
vieillir certains détails qui ne sont plus à la portée du
public du jour ; mais rien ne l'empêcherait , pour donner
plus d'action à ses ouvrages , en général faiblement
intrigués , de refondre plusieurs de ses pièces en une.
Les situations de son Médiocre et Rampant , par exemple
, et de ses Marionnettes , ne sont qu'effleurées ; en les
creusant davantage , nous aurions deux bonnes comédies
de plus .
Je ne terminerai pas ma lettre , Monseigneur, sans
vous dire que le Roi et son auguste famille , mercredi
dernier, ont honoré de leur présence le théâtre de l'Opéra-
Comique. On donnait Jean-de- Paris et le Roi et la
Ligue. Je vous laisse à penser si l'assemblée brillante et
nombreuse a saisi avec empressement tous les mots heureux
qui pouvaient s'appliquer aux circonstances . Des
cris unanimes de Vive le Roi ! ont souvent fait retentir
les voûtes de la salle , trop petite pour contenir la foule
empressée de partager la joie de ceux qui ont été assez
heureux pour contempler les traits du petit-fils de Henri.
572
MERCURE DE FRANCE.
On assure que le théâtre royal de l'Odéon doit incessamment
jouir de la même faveur .
MÉLANGES .
-La chambre qu'a habitée , dans la prison de la Conciergerie
, l'auguste épouse de Louis XVI , a été transformée
, d'après les ordres et par les soins de S. Exc . le ministre
de la police , en une chapelle desservie par l'abbé
Montès , chapelain des prisons ,
-Le 7de ce mois , au moment où le Roi traversait la
salle des maréchaux pour se rendre à la messe , deux
jeunes gens de la garde nationale lui ont remis une pétition
, dont l'objet était de supplier S. M. d'accorder à
David la permission de rester en France. Cette pétition
est signée de tous les élèves de ce peintre et de plusieurs
personnes distinguées par leur rang et par leur goût
pour les beaux-arts . Le Roi a daigné la recevoir avec
cette grâce touchante qui le caractérise , et a promis d'y
jeter les yeux.
-Madame de Staël s'occupe à Rome de deux ouvrages :
l'un est intitulé : De la Société, l'autre est un poëme
épique qui paraîtra sous le titre de Richard Coeur-de-
Lion.
- L'infant don Carlos a pris possession , le 8 janvier,
en qualité de chef principal de l'académie royale de
Saint-Ferdinand , à Madrid , en vertu du décret de Sa
Majesté.
- Voici l'inscription proposée par M. Puymaurin , député
du département du Nord , pour le monument qui
sera érigé à la mémoire de Louis XVI :
LUDOVICO DECIMO SEXTO,
A scelestis impiè obtruncato,
Gallia liberata, rediviva ,
Morens ,
Hoc luctus monumentum
Consecrat.
FÉVRIER 1816 . 573
S. M. a daigné , par l'organe de M. Dambray ,
chancelier de France , faire écrire à M. Puymaurin qu'elle
avait trouvé cette inscription parfaite , et tellement digne
du sujet , qu'elle inclinait à la préférer à toutes les
autres .
-L'institut des Sourds-Muets , à Groningue, a célébré
, dans le courant de janvier , son jubilé de 25 ans .
M. H. D. Guyot , actuellement professeur honoraire de
l'Académie de Groningue , digne émule de son célèbre
instituteur l'abbé de l'Epée , marche glorieusement sur
ses traces. Il jeta les fondemens de ce précieux établissement
en 1790 , sans autres ressources que son zèle et le
concours de quelques habitans généreux.
- Le 6 janvier , il est mort à Varsovie , à l'âge de 125
ans , François-Ignace Narodzky , gentilhomme polonais .
Il s'était marié en secondes noces à l'âge de 92 ans ; une
fille , qui vit encore , est le fruit de ce mariage. En 1806 ,
le gouvernement polonais lui accorda une pension de
3000 florins , que l'empereur Alexandre a continué de lui
faire payer jusqu'à sa mort.
Un autre centenaire , âgé de 143 ans , appelé Salomon
Niblet , est mort , le 15 novembre dernier , dans le
détroit de Saint-Laurent ; il avait conservé toutes ses
dents et une vue assez bonne . Quelques jours avant sa
mort , il se rendit à une partie de chasse , où il tua un
cerf.
---
Le grand-seigneur a , par un chatti- schérif , ou
écrit de sa propre main , confirmé le prince de Valachie
dans sa dignité , et lui a fait présent , en témoignage de
sa satisfaction pour ses importans services , d'un étalon
arabe caparaçonné dans le goût asiatique , et d'une pelisse
de martre- zibeline , que sa Hautesse avait portée
distinction dont on ne se rappelle pas qu'aucun prince
chrétien de Valachie ait jamais été honoré.
--
"
M. Charles Mauri , secrétaire intime de S. S. , vient
d'être nommé membre de l'académie de Rome.
Oa construit depuis trois mois , dans la ville de
574
MERCURE DE FRANCE .
1
Limmerick , en Irlande , une nouvelle église pour le cou
vent des Dominicains. La première pierre de cet établis
sement catholique a été posée par le révérend père Patrice
Gibbons , provincial des Dominicains établis dans
cette partie du Royaume-Uni.
--
- Le célèbre graveur Reinier Vinkeles , membre de
l'Institut des Pays -Bas , est mort le 30 janvier , à Amsterdam
, à l'âge de soixante-quatorze ans .
-Le journal de la Haute-Marne confirme la chute
d'aérolithes , près de Langres , qu'il avait d'abord révoquée
en doute. Tite -Live ( liv . 21 , ch . 62 ) parle d'une
pluie de pierres qui tomba dans le Picénum, l'an de
Rome 524 , et avant Jésus- Christ 218. Il rend compte
des expiations qui furent faites à ce sujet , des craintes
que cet événement inspira, des prières , des sacrifices qui
eurent lieu . Annibal avançait alors dans l'Italie .
ANNONCES..
Souscriptionpour une médaille en l'honneur de Malherbe,
proposée par M. Pierre - Aimé Lair , membre de
l'Académie des Sciences , Arts et Belles- Lettres de
Caen.
Depuis long- temps on désirait qu'il fût élevé un monument
à la mémoire de Malherbe . On avait particulièrement
manifesté ce désir dans la ville de Caen , qui se glorifie
d'avoir donné naissance à ce grand poëte . Mais la difficulté
et presque l'impossibilité de trouver en ce moment les fonds
nécessaires pour réaliser ce projet , nous a fait concevoir
l'idée d'un hommage simple, et peut-être plus durable que
les monumens d'architecture. Nous avons résolu de faire
frapper une médaille en l'honneur de notre illustre compatriote
. Une médaille a l'avantage de circuler et de se répandre
au loin avec facilité et sans éprouver d'altération ;
elle survit aux révolutions de tout genre. L'exécution de
celle que nous proposons a été confiée à M. Gatteaux fils ,
FÉVRIER 1816.
575
ancien pensionnaire de France à l'École de Rome , graveur
déjà connu par d'autres ouvrages qui réunissent le mérite du
travail à l'intérêt du sujet . D'un côté sera représenté le buste
de Malherbe , autour duquel on lira cette inscription : A
Malherbe , né à Caen en 1555 ; et au bas : La ville
de Caen , 1815. Sur le revers seront tracés une couronne
de laurier et une lyre , avec l'hémistiche fameux : Enfin ,
Malherbe vint. Le prix de la médaille en bronze est fixé à
5 fr . Puissent nos concitoyens et tous les amis des lettres
seconder un projet qui tend à honorer le premier de nos
poëtes lyriques , et à rendre un juste hommage au père de
la poésie française.
A Caen , ce 25 février 1815.
Se trouve à Paris , chez Blaise , quai des Augustins , nº.61.
Itinéraire descriptif , ou Description routière, géographique
, historique et pittoresque de la France et de l'Italie.
Troisième partie , région du Nord ; par V. de Villiers
, inspecteur des postes- relais , associé correspondant
de plusieurs académies.
Prix : 3 fr. 50 c. avec la carte.
A Paris , chez l'éditeur , au bureau de l'Almanach du
Commerce , rue J. J. Rousseau , n° . 20 ; Potey, libraire ,
rue du Bac , nº . 46 ; Bailleul , imprimeur, rue Sainte-
Anne , nº. 71 ; Latour, libraire , grande cour du Palais-
Royal .
Bibliographie étrangère , ou Répertoire méthodique
des ouvrages intéressans en tous genres , qui ont paru en
langues anciennes et modernes dans les divers pays étrangers
à la France , pendant les années 1811 à 1815. Un
vol. in-8°. Prix : 3 fr. 60 c . , et 4 fr. franc de port.
Paris , chez Treuttell et Vurtz , libraires , rue de
Bourbon, n° . 17 ; et à Strasbourg , même maison de
commerce, rue des Serruriers .
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littérature française , ou Résumé général des livres nouveaux
en tous genres , cartes géographiques , gravures et
euvres de musique , qui ont été publiés en France dans
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le cours de 1815. In -8° . Prix : 75 c .; et franc de port , 1 fr ,
A Paris , chez les mêmes .
Époques et Faits mémorables de l'Histoire de Russie ,
depuis Rurich jusqu'à présent ; par Durdent . Un volume
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Mazarine , n °. 30 .
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Paris , chez Pélicier, lib . , au Palais - Royal , Cour des
Offices , nº. 10.
Lettres de la Vallée de Montmorency, publiées par
J.-S. Quesné ; un vol . in- 12 .
Papier ordinaire : 2 fr. 50 c. , et 3 fr. par la poste.
Papier vélin : 5 fr . , et 6 fr. par la poste .
Paris , chez Delaunay, lib. , Palais -Royal , galeries de
bois , n°. 243.
Mémoire lu à la société pour l'instruction élémentaire
de Paris , dans les séances du 6 et du 20 septembre 1815,
par M. Amoros , membre de la même société et de différentes
sociétés patriotiques d'Espa gne , sur les avantages
de la méthode d'éducation de Pestalozzi , et sur l'expérience
décisive fai te en Espagne en faveur de cette méthode
. Brochure in -8° . , avec cette épigraphe : Non insanabilibus
ægrotamus malis .
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Saint-Sulpice , et chez A. Eymery.
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CARRE
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MERCURE
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AVIS ESSENTIEL.
Les personnes dont l'abonnement est expiré , sont invitées à le
renouveler, si elles ne veulent point éprouver d'interruption dans
l'envoi des numéros.
Le prix de l'abonnement est de 14 fr. pour trois mois , 27 fr.
pour six mois , et 50 fr . pour l'année. On ne peut souscrire
que du er. de chaque mois . On est prié d'indiquer le numéro de
la dernière quittance , et de donner l'adresse bien exactement ,
et surtout très-lisible. Les lettres , livres , gravures , etc. ,
doivent être adressés , francs de port , à l'administration du
MERCURE , rue Mazarine , n° . 3o.
-
POÉSIE.
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EXTRAIT d'un voyage fait , en 1802 , dans la vallée de
Chamouny, où l'on trouve encore de bons paysans qui
n'ont d'autre instruction que les traditions de leurs
pères ; en les voyant doux , paisibles , hospitaliers , on
est sans cesse tenté de leur dire :
Ah ! conservez cette heureuse ignorance !
N'enviez pas nos fanestes clartés !
Ces paradoxes si vantés
Dont on empoisonna la France ,
Sont à la paix , sont au bonheur
Ce qu'un soleil trop vif dans sa brûlante course
37
578
MERCURE DE FRANCE.
Est à l'émail de chaque fleur :
Il tarit de leur vie et l'éclat et la source.
Laodis conduisait ses nombreuses brebis ;
Ses soins les défendaient de la dent meurtrière
De leurs farouches ennemis ;
Et leur troupeau , goûtant une paix salutaire ,
Bénissait les vertus de ce bon Laodis :
Le plas doux des bergers était plutôt un père.
Mais , par malheur, des moutons beaux-esprits
Troublèrent le repos de cet heureux empire
En distillant d'abord le fiel de la satire ,
Et , plus lâches encor, le poison du mépris.
Bientôt calomniant , dans leur jalouse rage,
Et le coeur et les lois du sage Laodis ,
Ils tinrent un jour ce langage
A leurs compagnes les brebis :
« C'est trop long temps souffrir un esclavage impie !
» C'est trop long-temps traîner une honteuse vie!
» De quel droit Laodis , trahissant son devoir,
> Exerce -t- il sur nous un coupable pouvoir?
» Quelle main lui remit vos tristes destinées ?
» Est-ce à lui de fixer le cours de vos années ,
» A régler votre instinct , à contraindre vos goûts ,
» A gêner sans pudeur vos penchans les plus doux ?
>> La nature , en plaçant chaque être sur la terre ,
» Les créa pour s'aimer, les rendit tous égaux,
» Défendit d'avilir ce sacré caractère ,
» Et vona les tyrans au glaive des bourreaux.
» Osez de vos destins ennoblir la carrière ;
» En frères, en amis pour vous nous combattons :
» Tremble , tyran ! c'est ton heure dernière ;
» Le hasard seal nous fit , toi berger , nous moutons.
» Eh quoi ! souffrirons-nous , enfans de la nature ,
• Qu'ils subissent toujours ton joug trop odieux !
FEVRIER 1816. 579
» La liberté nous vient des dieux :
» Connaissons leur bienfait , et vengeons notre injure
A ces mots , les moutons s'élancent furieux ;
Laodis leur oppose en vain son innocence ;
Il succombe , et son âme , en s'élevant aux cieux ,
Pour les moutons encor implorait l'indulgence .

Le berger mort , le désordre est partout.
Le troupeau se disperse , il se bat , se déchire ;
Et, pour peindre d'un trait ce funeste délire,
Chaque mouton devint un loup.
LE JUGE EXECUTEUR ,
ou .
CHACUN SON MÉTIER ,
CONTE.
Un magistrat, l'Hercule du canton,
Boucher jadis avant que d'être maire ,
Prit sur le fait un insigne larron :
« Coquin , dit-il , de ta faute exemplaire
> Ne te tiens pas quitte pour la prison ;
» Je suis ton juge , et cent coups de lanière
» Vont en public déchirer ton derrière :
Ce n'est assez ; afin que tout fripon
» Tremble devant ma justice sévère ,
» Je veux moi- même expédier l'affaire.
» Or tu sauras si j'ai le poignet bon ! >>
Lors , gravement entourant sa bedaine
De son écharpe, ornement respecté ,
Il s'achemine , et d'un bras ferme entraîne
Le patient qui suit épouvanté ,
Et considère , osant souffler à peine ,
Un nerf de boeuf qui pend à son côté.
580 MERCURE DE FRANCE.
Sur la grand place il dépouille le drôle
Et là , devant tout le peuple arrêté ,
Conte le fait ; puis , sans autre parole ,
Exécutant l'arrêt qu'il a porté,
Frappe à grands coups , d'un air de dignité ,
Et se complaît à marquer sur l'épaule
Les traits sanglans de son fouet irrité.
On applaudit : la foule qui s'amasse
Jette des cris et répète brava !
Lors un dévot, qui par -là se trouva :
« Frères , dit-il , enfin Dieu nous fait grâce !
>> Qu'il soit béni ! voyez comme tout va
>> Lorsque chacun veut se mettre à sa place ! »
DE CAZENOVE
www
ÉPIGRAMME
Contre un auteur bavard et gourmand.
Inspiré par son appétit ,
Il plaît , amuse , divertit ;
Le matin lit son répertoire ,
Le soir à table emplie son sac ;.
Son esprit est dans sa mémoire ,
Et son coeur dans son estomac.
ww
AUTRE .
Oh ! qu'il est ennuyeux d'entendre
Cinq actes froidement et longuement diserts !
Ne pourrais -tu pas , cher Clitandre ,
Commencer par le dernier vers?
FÉVRIER 1816 . I 581
.ÉNIGME.
Nous sommes deux frères jumeaux
Qu'une secrète antipathie
Force à demeurer dos à dos
Sans nous être vus de la vie.
" Même vertu , même défaut ,
Même humeur en nous se décèle :
Quand je gèle, mon frère a chaud ;
Et quand j'ai chaud , mon frère gèle .
De bas en haut , de haut en bas
Nous alternons dans notre route;
Lorsqu'il y voit , je n'y vois pas ;
Quand je vois clair, il n'y voit gonite.
Quoique nous soyons bien connus
Sor la terre et même sur Fonde , --
Nul mortel ne peut dans le monde
Se vanter de nous avoir! vos.
ww
เบ
CHARADE .
AIR : Je suis Lindor.
Dáns son jardin , courtisant la belle Eve ,
Adam resta quelque temps mon premier :
Gardez- vous bien d'émouvoir mon dernier ;
Car, nous dit- on , quelquefois on en crève.
Étant mon tout , Lise dit à son père
Que son état la fait beaucoup souffrir....
582 MERCURE DE FRANCE.
Hélas ! monsieur, ne laissez pas mourir,
Faute d'époux , une fille si chère.
www
LOGOGRIPHE
Dans tout pays , je suis fort en usage :
Le prince , l'artisan , le fou comme le sage ,
Se servent de moi. Souvent,
Dans les mains de l'indigent ,
Je reçois ce que veut donner la bienfaisance.
On trouve dans mon sein une ville de France ;
Je renferme un élément ,
De plus ce superbe ornement
Convert de broderie
Dont le prêtre est vêtu pendant qu'il officie ;
On trouve encor en moi
Ce qui couvre le chien , le cochon et le roi.
Mots de l'Enigme , de la Charade et du Logogriphe
insérés dans le dernier numéro.
Le mot de l'énigme est la lettre O.
Le mot de la charade est Vertu.
Le mot du logogriphe est Demoiselle , dans lequel on trouve
Dé , Mai , Selle ; une demoiselle femme de qualité ; une'demoiselle,
on la hie , pièce de bois ronde et ferrée par les deux bouts ; une demoiselle
, insecte .
FÉVRIER 1816. 583
mmm
INSTRUCTION PUBLIQUE.
Suite du N. VIII .
S'il suffit à des hommes déjà faits de vivre quelque
temps rassemblés sous une discipline exacte pour prendre
, avec l'habitude de l'ordre , des principes et des
moeurs , et si l'enfance est l'âge où l'on reçoit en même
temps des impressions vives et profondes , combien il
importe donc à un gouvernement sage d'étendre autant
qu'il est en lui , pour l'avantage de l'état , le bienfait de
l'éducation publique ! Mais comme aussi cette éducation ,
bien ou mal dirigée , produit des effets si contraires, avec
quelle sollicitude et quelle sagesse ne doit- il pas rechercher,
discuter et embrasser enfin un mode qui lui garanque
tous ceux appelés à vivre sous ses lois , recevront,
avec une instruction utile, des principes analogues à son
régime et à sa constitution ! Il est bon que ces principes
découlent d'un lieu unique comme d'un vaste réservoir, où
les eaux , conservées pures par les soins paternels du chef
de l'état , se répandent par de sûrs canaux jusque dans
les moindres établissemens d'éducation , et se mêlent ,
pour ainsi dire , dans chacune de ces maisons à l'air et
aux alimens .
tisse
Dans l'origine et lors de la restauration des lettres ,
on a regardé les sciences comme la source du bien , ou
plutôt comme le bien lui-même , le bonheur avec la
vertu ; en acquérir ou les répandre était le seul but qu'on
se proposait en les cultivant ; on était loin de soupçonner
qu'il pût manquer quelque chose à celui qui avait
acquis suffisamment de connaissances . L'expérience depuis
aurait dû détromper, et faire voir que, si la morale
ne se consolide à mesure que les sciences font des progrès
, celles-ci deviennent comme une arme perfide que
l'orgueil aiguise à plaisir pour le renversement de l'au-
*el et des lois : cependant , tout en améliorant l'ensemble,
584 MERCURE DE FRANCE.
tout en établissant cette précieuse unité dans le corps
enseignant , lors de la création de la nouvelle Université ,
soit préjugé , soit calcul , on a consacré , en les conservant
, presque tous les anciens abus , dans l'éducation
immédiate et dans l'instruction de la jeunesse .
L'instruction , comme jadis , s'étend , pour tous , à ce
qu'il y a de spéculatif dans la littérature et les sciences ;
l'éducation peu surveillée est livrée , ainsi qu'autrefois ,
à des mains presque serviles; et la révolution a de plus
soufflé son haleine impure sur les nouveaux établissemens.
Cependant, renverser ce qui est, pour rétablir seulement
ce qui exista jadis , ce serait ne détruire que ce qu'il y a
de bon aujourd'hui , et dont on peut tirer certains avantages
, l'unité et l'ensemble. Les pensions ne feraient
que changer de mains , et seraient toujours ce qu'elles
ont été, c'est-à-dire, mauvaises . Pour les congrégations,
chacun sait trop combien les associations religieuses
finissent par se gangrener de préjugés , si ce n'est même
de ridicules et de vices..
L'uniformité dans l'éducation , admise comme un
point essentiel pour l'état , dépendant de l'unité dans le
corps enseignant , une seule Université doit en embrasser
tout l'ensemble ; un chef responsable , comme les mis
nistres , la gouverner d'après des lois certaines ; et tout ,
dans cette partie , doit tendre à se généraliser , se simplifier
et se perfectionner. Les nouvelles méthodes fourniront
sans peine les moyens d'atteindre un but si intéressant
, pourvu que l'éducation du commun des hommes
s'étende à un grand nombre de parties utiles , et se borne
dans chacune à ce qui est usuel.
Le plan qui suit , et quelques remarques , développe
ront suffisamment mes idées.
Plan général d'Éducation publique.
Une seule Université embrasserait l'ensemble de l'édu
cation . Un chef , nommé par le roi , responsable comme
les ministres , la gouvernerait d'après des lois certaines.
FÉVRIER 1816 . 585
Des inspecteurs généraux, en retraite ou en activité ,
lui formeraient un conseil . Cinq académies , ayant des
colléges de facultés , seraient établies au centre , et dans
quatre villes principales de la France. Chaque académie
aurait son chef et son conseil , qui
correspondraient activement
avec le chef de l'Université . Ce conseil académique
serait
particulièrement composé
d'inspecteurs particuliers
( 1 ) en retraite ou en activité. Les ministres des
différens cultes , les préfets , les députés et les maires auraient
un droit tout particulier de dénoncer les désordres
et de censurer les négligences même qui pourraient
s'introduire dans cette
administration importante :
L'instruction et l'éducation se diviseraient en écoles
primaires ,
secondaires et
académiques.
On
appliquerait à ces écoles , et surtout aux premieres,
les nouvelles méthodes , qui ne
manqueraient pas
de réussir, et
perfectionneraient
l'éducation en la simplifiant
, à un point dont l'ancienne routine ne pouvait
donner ni l'idée ni l'espoir.
On multiplierait , autant que possible , les écoles primaires
; il y en aurait surtout d'établies dans les chefslieux
de préfecture et
d'arrondissement .
( 1)
J'observerai , en parlant d'inspecteurs , que j'ai été six ans
dans une maison et dix mois dans une autre, sans avoir vu ces messieurs
. Une fois seulement on reçut avis dans l'une , qu'ils pour
raient bien passer . On mit aussitôt tont sur pied pour les réce
voir; on en fat quitte pour la peur. Quand la visite aurait en lien,
quel profit pour l'éducation ? Les inspections, pour être utilés, doivent
être aussi fréquentes
qu'imprévues , surprendre les maîtres et
les élèves à toutes les heures et dans tous les exercices.
L'éducation a cependant à se louer de quelques inspecteurs de
cette académie ; nous nommerons entre autres avec dloge M. Fiédéric
Cuvier, auteur d'une des premières brochures sur les écoles
de Lancaster. Grâce à son zèle et à son intelligence , I établissemens
de sa division se font remarquer par leur bonne tenue. Nous
aurons dans quelque temps occasion d'en parler plus en détail.
586
MERCURE DE FRANCE.
Chaque école serait tenue par un maître salarié par le
gouvernement; il pourrait avoir des pensionnaires à son
compte , et s'adjoindre un collaborateur avoué par l'autorité
compétente.
Les inspecteurs seraient , chargés de surveiller les
études , les exercices , la nourriture et la discipline. Les
ministres des cultes surveilleraient tout particulièrement
les moeurs .
L'amour de la patrie , du prince , de la religion et des
lois , ferait la base de l'éducation publique ; et , dans cette
première et générale éducation , on ferait surtout en
sorte de rattacher ces idées à toutes les branches de
l'instruction.
Elle serait , pour les écoles primaires , la lecture , l'écriture
, l'histoire sainte , l'orthographe , le calcul , la tenue
des livres , et un peu de sphere et de géographie . On
donnerait par-dessus tout à ces enfans des principes solides
de religion et de morale avec l'habitude parfaite de
l'ordre et de la discipline.
Dans les chefs - lieux , et surtout dans ceux de préfecture
, il y aurait une petite division de latin pour ceux
qui voudraient passer aux écoles secondaires. Nul ne
pourrait être admis dans celles-ci sans posséder parfaitement
ce qu'on enseigne dans les premières.
Chaque département aurait une école secondaire. Le
chef et les employés en petit nombre seraient salariés par
le gouvernement . Le chef tiendrait un pensionnat à son
compte. Le gouvernement fournirait seulement l'emplacement
et le domicile . Outre les inspecteurs généraux et
particuliers , le clergé et les magistrats auraient un droit
de surveillance sur la discipline et les moeurs .
On continuerait , et ce point est bien essentiel , de lier
aux diverses connaissances qu'on inculquerait aux élèves,
des idées de morale et d'amour de la patrie et du prince.
L'instruction pour cette seconde école serait le latin ,
comme langue et truchement commun entre les savans
de tous les pays. On habituerait les élèves à le parler et
l'écrire correctement et avec facilité ; mais sans les engager
dans le spéculatif de cette langue , c'est- à-dire , sans
les initier, du moins pour les premières années , dans les
FÉVRIER 1816. 587
beautés de sa littérature et dans ses difficultés . Il en serait
de même de l'allemand , de l'anglais , de l'espagnol ,
langues si essentielles pour le commerce , et qu'on apprendrait
, comme le fatin , à bien parler et écrire .
On y joindrait une étude profonde de la géographie ,
de l'histoire sous le rapport du commerce , et , pour ceux
qui borneraient leurs études à ces collèges , un peu
de
rhétorique française , à laquelle on se préparerait de
longue main par des extraits bien soignés , un peu de
philosophie servant de base à la saine morale. Le même
professeur pourrait donner une idée légère , et pourtant
suffisante , des différens droits civils , politiques , du commerce
et des gens ( 1 ).
Pour les sciences , on verrait l'arithmétique avec
tous ses développemens et ses applications à la banque ;
la géométrie élémentaire et son application à l'arpentage ;
enfin l'algèbre , jusqu'au second degré inclusivement. On
y joindrait quelques notions de physique expérimentale
de chimie et de statistique.
1
Les arts seraient le dessin , la musique , la danse et les
armes (2) . Les connaissances qu'on puiserait dans les
écoles seraient purement usuelles . Ceux qui voudraient
1
( 1 ) Dans l'année qui précéderait la rhétorique , lorsqu'on serait
déjà rompu dans l'habitude de parler et d'écrire les différentes langues
, on donnerait une teinture légère de littérature ancienne et
moderne ; et la dernière année perfectionnerait suffisamment cette
esquisse.
(2) Cette éducation ne paraît pas ajouter beaucoup, sous le rapport
de l'instruction du moins , à celle que l'on reçoit dans les
grands établissemens de Paris ; mais elle change tout- à-fait, en l'utilisant
, l'éducation des provinces . Rien de moins propre généralement
aux choses habituelles de la vie que celui qui a passé , hors
de la capitale , huit à dix ans dans les colleges. Le même inconvénient
a lieu même à Paris, dans la plupart des pensions . D'ailleurs,
en appliquant les nouvelles méthodes , on gagnerait partont beaucoup
de temps,
588 MERCURE DE FRANCE.
approfondir les sciences davantage , cultiver la littérature
, ou qui se destineraient à quelques écoles spéciales
qui exigeraient plus d'étude dans certaines parties, passeraient
aux colleges académiques .
Il pourrait aussi, dans chaque collége départemental, y
avoir une petite division de grec pour ceux qui voudraient
suivre les académies.
Dans les colléges académiques , on trouverait des
classes de littérature grecque et latine , de rhétorique
pleinement développée, et d'autres préparatoires à l'école
polytechnique.
Il y aurait de plus des cours de facultés pour le droit ,
les sciences et les arts. Peut-être serait-il bon qu'il n'y
eût qu'une école de médecine , et que cette école se tînt
à Paris. Mais quelles réformes , quels changemens il y
aurait à faire dans son organisation actuelle ! Aucune
école n'est maintenant aussi défectueuse , et son antique
réputation ne se soutient , pour ainsi dire , que par le
travail particulier de quelques élèves , dont la plupart
ne suivent même pas ses cours . Ce sera bientôt pour
nous l'objet d'un article particulier.
L'école polytechnique , sous le rapport de l'ordre et de
l'instruction , peut servir de modèle .
L'école normale pourra peut-être en atteindre la perfection
, si elle continue à être bien gouvernée ; mais je
ne sais si l'admission des nouvelles méthodes ne rendrait
pas cet établissement superflu.
Ce qui serait à souhaiter, et conforme à toute espèce
de morale et d'équité , ce serait que ceux qui ont consacré
leurs plus belles années aux respectables et ingrates
fonctions de l'éducation publique , eussent tous, à la fin
de leur carrière , ou en cas d'infirmité , une existence
assurée ; que, pour prévenir l'engourdissement et exciter
l'émulation , chacun pût , suivant ses talens et ses services
, espérer raisonnablement de voir améliorer son
sort sans éprouver d'arbitraire , et enfin , qué les hautes
-chaires devinssent toutes le prix des concours. Le contraire
, d'ailleurs , ne manquerait pas d'entraîner des
scandales et des ridicules qui couvriraient à la fin les
grands établissemens de confusion.
FÉVRIER 1816. 589
Tel est le résumé des idées que nous nous permettons
de présenter au public dans le moment où l'on discute
au corps législatif un projet d'éducation . Si ces idées ne
s'accordent pas entièrement avec celles de quelques
hommes bien intentionnés , nous nous réunirons cependant
, je suis sûr, en un point; c'est dans les voeux que
nous ferons à l'envi pour que le plan qu'on adopte soit le
plus propre à faire fleurir, avec la morale , le commerce
et les arts.
REMARQUES .
Le but de ces articles est d'abord de prouver que l'éducation
immédiate et publique a été à peu près également
mauvaise avant et depuis la révolution ; mais que le
mode d'unité introduit dans le corps enseignant , a mis
dans la main de celui qui gouverne un moyen sûr et
puissant de connaître les abus et d'y remédier .
Ce plan , en outre , tend à simplifier et utiliser l'éducation
du commun des hommes. A la simplifier, en éloignant
de la jeunesse une multitude d'individus qui ,
par leurs bizarreries , leurs ridicules , leur grossièreté
on leurs vices , ne sont propres qu'à tourmenter les
élèves , et à leur gâter le coeur et l'esprit. On l'utiliserait
en procurant à ces élèves des connaissances bornées ,
mais parfaites et usuelles dans un grand nombre de parties
; on en a vu le détail dans le plan. Pour le nombre des
employés dans les écoles secondaires , voici ce à quoi il
se réduirait :
1. Au chef, qui pourrait même participer en quelques
parties à l'instruction ;
2º. Un maître de rhétorique , qui donnerait en même
temps des leçons de philosophie , et une légère idée du
droit ;
3°. Un maître de latin ;
4°. Un d'allemand ;
5. Un d'anglais ;
6° . Un d'espagnol . L'un d'eux se chargerait de l'histoire
; l'autre , de la géographie.
7. Un de mathématiques , qui donnerait , à certains
590
8 MERCURE DE FRANCE.
jours , des leçons de physique et de chimie. Un prêtre
de chaque communion, homme sensé, de bonnes moeurs,
et parlant avec facilité et élégance , serait attaché à
l'établissement , et donnerait , à certains jours , des instructions
morales et religieuses. J'aimerais même que
tous les jours , sous la présidence du chef , à la suite de
la prière qui se ferait en commun , il y eût une lecture
en ce genre , et d'auteurs bien choisis . Chacun des maîtrés
serait occupé quatre à cinq heures par jour, ceux de
congé et de dimanche exceptés . Les élèves pourraient être
distribués en deux salles . Du reste , tout se passerait en
exercices , surtout les premières années ; et il n'y aurait,
pour bien dire, point d'études. Douze heures seraient
employées aux travaux de l'esprit ; quatre seraient consacrées
aux repas , au dessin , à la musique , aux armes ,
à la danse , et à une gymnastique enfin , non moins utile
qu'amusante. Je voudrais même qu'on y attachât une
véritable importance , et que l'éducation fût complète
pour l'esprit et le corps.
Outre les nouvelles méthodes , qui rendraient sans
doute très-facile l'exécution de ce nouveau plan , l'exemple
que cite M. le président Rolland, dans le recueil de
ses oeuvres ( V. in-4°. , page 771 ) , en garantirait presque
la réussite .
Un régent de Bar-sur-Aube tenait seul son college ,
et , par des moyens à peu près semblables à ceux
mis en vogue aujourd'hui , faisait depuis la sixième jusqu'à
la rhétorique inclusivement.
Du reste , en combinant la manière de ce régent et
celle des auteurs anglais , il n'y a certainement pas de
langues qu'on n'apprit en très-peu de temps à bien parler
❤t bien écrire .
BOISGUERET DE LA VALLIÈRE.
FÉVRIER 1816.
591
DE LA PEUR .
Craindre la douleur , désirer le plaisir ; voilà toute la
vie de l'homme : chercher le bien-être dans le monde ,
éviter le mal-être , espérer le ciel après sa mort, et redouter
l'enfer dont on le menace ; voilà l'objet de toutes
ses pensées , le but de toutes ses actions : ainsi la moitié de
son existence est donnée à la peur, et l'autre à l'espérance.
Les fanfarons disent seuls qu'ils ne connaissent pas la
peur; c'est un mensonge qui les trahit : le vrai brave
convient qu'il éprouve la crainte, et la surmonte ; l'enfant
, l'homme ivre , et le somnambule , paraissent
exempts de peur , parce qu'ils ne connaissent pas le danger.
Les anciens ne pensaient pas que la prouesse et la
hardiesse fút une privation de PEUR; mais ils estimaient
que c'était plutôt une peur d'encourir le bláme et la
honte.
La peur est une passion naturelle , et ne disparaît qu'à
la vue d'une autre passion plus forte. Le courage est un
calcul qui vous fait braver un mal pour vous faire éviter
un mal plus redoutable : vous souffrez quelques instans
par le péril pour ne pas souffrir long-temps par le
déshonneur, et par la perte de la considération et des emplois
que vous désirez ; l'éducation , l'exemple , les lois ,
les moeurs , forcent l'homme à faire ce calcul , qui , par
habitude , devient ensuite un sentiment.
Ainsi les gouvernemens et les législateurs peuvent
rendre un peuple lâche ou courageux. Autrefois , tout
Romain était brave ; la loi et l'opinion attachaient le
bonheur au courage , le malheur et la honte à la pusillanimité.
Pourquoi fuir un péril court et incertain, quand
la fuite est le chemin qui mène à un long supplice ?
A Sparte , le citoyen qui avait fui était inhabile à tout
emploi ; personne ne s'alliait à lui ; on pouvait le battre ,
et il devait le souffrir ; on exigeait qu'il fût vêtu d'étoffes
grossières et rasé à demi. Cette douleur morale
592
MERCURE DE FRANCE.
était si affreuse qu'elle faisait braver la mort la plus certaine.
Cette bravoure de raisonnement , qui n'empêche pas
d'apprécier le danger, est la véritable et la plus constante
; elle ne peut varier dans aucune circonstance ,
parce que son principe est toujours le même. Il est une
autre bravoure , c'est la bravoure de tempérament ;
elle est quelquefois plus ardente , mais toujours moins
clairvoyante et toujours plus incertaine ; elle vient de la
chaleur du sang , de la dureté des nerfs , du peu de vivacité
de l'imagination . Le soldat , animé de cette bravoure
physique , n'éprouve que de la haine contre l'ennemi
qui l'attaque ; il s'enflamme de colère contre le danger ,
il court au-devant pour s'en affranchir , à vos yeux
étonnés il paraît un héros : mais ce même homme, une
autre fois , dans une disposition différente , affaibli par
la fatigue ou par la faim , se trouble si le péril se prolonge
, désespère de son salut , oublie sa gloire , jette ses
armes et prend la fuite.
C'est en ne considérant que ce genre de bravoure phy
sique que les braves Espagnols disent : Il fut brave un
tel jour.
:
Én France la bravoure de raisonnement est plus générale
, parce que le point d'honneur en fait une nécessité
, et presque une religion. Chaque peuple a son objet
de crainte particulier en Espagne , on craint par-dessus
tout l'enfer ; en Italie, la mort ; en Angleterre , la
servitude et la pauvreté ; en France , le ridicule et le
déshonneur. Aussi je suis certain que les partis se seraient
depuis long-temps réconciliés dans notre pays , s'ils n'avaient
fait que se tuer et s'emprisonner ; mais ils veulent
changer les querelles d'opinions en querelles d'honneur
c'est ce qui les éternise . On se pardonne tant
qu'on s'estime ; tant qu'on se méprise on se hait.
Il existe encore un autre genre de bravoure , assez
rare dans nos contrées , mais très-commun chez les Musulmans
; elle doit sa naissance et sa force au fatalisme ,
à ce système qui fait croire que tous nos jours sont comptés
, qu'une chaîne invisible nous conduit à un but que
nous ignorons , et que l'heure de notre mort est telleFÉVRIER
1816 .
593
ment arrêtée et marquée ,
qu'aucune témérité et qu'au
cune
prudence n'en peuvent
accélérer ou retarder l'instant.
On conçoit qu'une telle opinion nous rende inacces
sibles à la crainte ; en effet , si le péril qui nous alarme
ne doit pas , selon l'ordre du destin , nous être fatal ,
pourquoi le craindre? et , s'il est écrit qu'il nous sera funeste
, à quoi bon le fuir puisqu'on ne peut l'éviter ?
le
Je sais que ce système peut paraître insensé , et qu'en
poussant un peu loin on arriverait
promptement à
des
conséquences absurdes . L'homme , ainsi conduit par
la destinée , n'est plus qu'une machine , son âme qu'une
esclave , sa volonté qu'un ressort. Il n'en est pas moins
vrai que de tout temps cette idée a eu de célèbres partisans
; elle se lie aux idées de l'ordre qui régit l'univers
et de la
prescience de Dieu . Eh ! quel homme aurait jamais
pu croire aux
prophètes , aux oracles , aux augures ,
aux présages , s'il n'avait pas pensé que l'avenir est réglé
d'avance , et que tous les
événemens futurs sont écrits
dans le livre du destin ?
Il existe des êtres dont
l'organisation est si délicate ,
et le genre nerveux si irritable , que la
l'emporte sur le
raisonnement , et que la crainte mopeur
physique
rale de la honte ne peut leur faire
supporter
l'approche
du danger et la
sensation de la douleur ; ils sont plus à
plaindre qu'à blâmer.
Cependant je crois qu'une éducation
plus forte et qu'une plus vive
impression d'honneur
leur auraient fait vaincre la nature , d'abord avec
peine , et plus tard sans effort.
00
On avait
recommandé à un officier
supérieur, pendant
la guerre
d'Amérique , un jeune homme d'une famille
distinguée il vit le feu pour la première fois dans un
combat naval ; l'action eut lieu
pendant la nuit , les
- vaisseaux se
touchaient presque . Ce
mélange
imposant
de bruit , de feu ,
d'obscurité , de cris des
combattans
et des blessés , troubla d'abord le jeune
débutant. Son
mentor l'aperçut qui se retirait
doucement à l'écart : il
alla à lui sans paraître
remarquer son émotion ; il le prit
par la main , elle
tremblait : il le mena en causant pres
du bord opposé au bâtiment ennemi ; il lui fit admirer
38
MERCURE
DE FRANCE
.
1
594 ce spectacle
imposant
de trente-deux canons qui tiraient de si près ; il plaisanta
sur le petit nombre de coups qui portaient
. Le jeune homme se calma , s'enhardit, se met à rire ; et pendant
le combat, comme depuis , il montra toujours
la valeur la plus froide et la plus bril- lante. Ainsi ce premier effort décida probablement
de sa
réputation
et de sa destinée. A la bataille de Fontenoy, un jeune officier hollandais se trouvait dans la fameuse colonne qui rendit si long- temps la victoire incertaine ; il fut tellement saisi par la vue du carnage , et par le feu meurtrier auquel il était exposé , qu'il ne se sentit pas la force de marcher ; il eut beau se reprocher la honte qui l'attendait , il sentit que son corps dominait son âme , et ne pouvant ni surmonter la crainte ni survivre à son honneur, il appuya son fusil
de la peur
sur sa poitrine , et il se tua : ainsi ce fut la mort qui le décida à se la donner pour sauver sa réputation
.
L'empereur
Théophile , livrant bataille aux Bulgares , éprouva tout à coup un tel effroi à l'aspect des barbares, qu'il lui devint impossible de commander
et de marcher; Manuel , un de ses généraux , lui rendit le courage en le menaçant de le tuer s'il sacrifiait à sa frayeur son honneur
, son trône et sa patrie. Quelquefois
la peur cherche des masques honnêtes pour se déguiser , et les blessés doivent souvent de prompts secours à cette faiblesse ; tous les hommes timides s'of- frent avec empressement
pour les soigner et les trans- porter hors du champ de bataille et loin du danger. La veille d'un combat , un officier vint demander au
maréchal de Thoiras la permission
d'aller voir son père qui était à l'extrémité
, de lui rendre les derniers de- voirs et de recevoir sa bénédiction
. « Allez , lui dit le général ( qui démêla fort bien le motif réel de sa deque
vives lon-
» mande ) : père et mère honoreras afin
»
» guement. »
saisit tout à Quelquefois la peur
coup une ville , un
corps , une armée ; elle devient une véritable folie ,
trouble toutes les imaginations , et entraîne les coeurs les
plus braves.
FÉVRIER 1816.
L'armée de
César, saisie
d'effroi à
l'aspect des Ger-
595
mains , ne
voulait plus
combattre ;
son génie pour la rassurer ; celle de
Germanicus se ré- il eut
besoin de tout
volta pour fuir le
danger.
Nos
anciens preux ont eu leur
journée des
éperons .
Dans la
campagne
d'Austerlitz , un de nos
médecins , se
trompant de route , entre dans une ville qu'il croyait à
nous , et qui était
occupée par quatre cents
Autrichiens:
il se crut perdu ; mais , s'étant avisé de dire
française le suivait de près , et qu'il venait pour établir que l'armée
un
hôpital , la peur saisit
tellement les
Autrichiens qu'ils
se
retirerent en toute hâte. Ainsi ce
médecin prit tout
seul la ville , et mit en fuite la
garnison.
Nos
braves
armées
inspirant
partout
l'effroi , ont
elles-mêmes
quelquefois cédé à son
pouvoir, et leurs
retraites se sont
changées en
déroutes . Le grand Pom->
pée , si long-temps
heureux , venait de battre
l'armée
de César. I livre à
Pharsale une
seconde
bataille ; sa
cavalerie seule est
repoussée ; rien n'était encore décidé;
ses légions
intactes
pouvaient
rétablir le combat et disputer
la
victoire : la peur
s'empare de lui , et il perd,
en fuyant , sa gloire et la liberté de sa patrie.
Les
Romains
redoutaient
tellement cette peur
qu'ils
avaient
inspirée à tant de
peuples , et que les
Gaulois
seuls leur
avaient fait
éprouver , qu'on la
déifia chez
eux , et qu'elle eut un
temple dans cette ville
consacrée
à Mars , qu'on
citait
partout elle - même
comme le
temple de la
bravoure
et de la
guerre.
Les
Lacédémoniens
avaient bien aussi érigé un
temple
à la Peur; mais cette
fondation avait un autre esprit et
un autre but ; ils
pensaient que
l'homme révère ce qu'il
craint ; ils
voulaient
inspirer la crainte des lois à l'égal
de celle des dieux : ainsi le
temple de la Peur avait été
bâti et placé à Sparte près de la salle des
Ephores . Ceci
nous
conduit à parler de la peur
morale, bien plus générale
et bien plus
difficile à
vaincre que la peur physique.
Celle-ci est trop
directement punie par le
déshonneur
pour qu'on ne
veuille pas la
surinonter ; on peut dire
même que, si elle
n'aveugle pas, elle donne le désir de se
MERCURE
DE FRANCE
. 596
venger
et de s'affranchir
du péril et de la douleur.
L'être
le plus faible
paraît
et devient
brave lorsqu'il
est animé
par une passion
; la perdrix
timide
s'élance
au-devant
du chien pour laisser
à ses petits le temps de
fuir.
Agésilas
, voyant
une souris qui mordait
en se retour-
« Comment
nant un jeune homme
qui l'avait
prise , dit à un Lacédémonien
dont il connaissait
la timidité
:
» Phomme
ne repousserait
-il pas le danger
par la har-
» diesse , lorsqu'un
si faible
animal
se venge du mal
qu'on veut lui faire ? » » Souvent
l'audace
suffit pour éloigner
l'ennemi
: Caton
disait qu'un regard
formidable
, un cri menaçant
, l'avaient
aussi utilement
servi au combat
que ses armes.
Tout le monde
sait que la bravoure
évite plus de périls
que la peur, et qu'il y a plus de blessés parmi les fuyards
que parmi
les braves; aussi la bravoure
est devenue si
commune
qu'elle a besoin d'être téméraire
pour se faire
distinguer
et citer .
on
le compte
avec
rai-
C'est
le
courage
qui
est
rare
son
au
nombre
des
vertus
; il a bien
d'autres
ennemis
à
combattre
que
la
bravoure
; il
recueille
moins
d'éloges
bruyans
quand
il se
montre
; il trouve
plus
de prétextes
et
d'exemples
quand
il cède
. "
La bravoure
ne doit surmonter
que le péril d'un ins
tant , que l'angoisse
d'une courte douleur . Il faut que le
courage
résiste
à la peur du malheur
, de l'injustice
, de
la disgrâce
, de la pauvreté
; il doit vaincre
les passions qui entraînent
, les désirs qui tourmentent
, et supporter
les privations
.
Son devoir
est de maintenir
notre conscience
droite ,
ferme
et calme , et de préserver
notre âme de la faiblesse
qui la dégrade
, du vice qui la déprave , de la
vengeance
qui l'égare.
Son but est de faire triompher
la vertu , des conseils
perfides
que nous donne
la peur; cette peur que nous
éprouvons
de manquer
ou de perdre
le plaisir, lafortune
et le pouvoir
, trois idoles que nous prenons
sans cesse
pour le bonheur
.
En cherchant
avec soin à connaître
la cause de nos
FÉVRIER 1816. 597
faiblesses , le motif de nos mauvaises actions , le principe
de nos passions , et, pour ainsi dire, la racine de nos
vices , on trouvera presque toujours une peur dominante
qui nous décide et nous entraîne .
L'esclavage , et toutes les bassesses qui sont à sa suite ,
sont l'effet de la peur qu'on a de la mort , de l'exil ou
de la prison. La tyrannie d'un Néron , d'un Denis , d'un
Caligula , ne devait sa cruauté qu'à la peur des révoltes
et des conjurations . Les sages , tels que Burrhus , disaient
en vain :
Craint par tout l'univers , il vous faudra tout craindre ,
Toujours frémir, toujours trembler dans vos projets ,
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.
pas
Ils n'en continuaient moins à se créer de nouveaux
dangers par de nouveaux supplices , et à se cacher la nuit
de chambre en chambre , poursuivis par la réaction de la
terreur qu'ils inspiraient.
N'est- ce pas la peur qu'on a des conquérans qui leur
attire tant de faux hommages , tant de présens perfides ,
tant de basses adulations ? On les flatte encore à genoux
la veille du jour où l'on se soulève pour les renverser ..
Verrait-on l'avarice supporter tant de privations et
de mépris , nouer tant d'intrigues et commettre tant de
crimes , si elle n'était pas dominée par la peur de la
pauvreté ?
Les couvens seraient-ils jadis devenus si riches et si
puissans sans la peur des hommes , qui croyaient se racheter
de l'enfer par des largesses ?
N'est- ce pas la peur de la mort qui fait la fortune des
charlatans et des devins ? Aurait-on vu tant d'hommes
oublier la justice , et trahir leur conscience dans les
assemblées publiques , sans la peur qu'inspiraient les tribunes
et les vociférations de la populace ?
Le grand Condé lui -même , si intrépide dans les combats
, avouait sa peur des émeutes populaires , et de ce
qu'il appelait guerre de pots de chambre.
Pour peu qu'on soit de bonne foi , ne conviendra-t-on
pas que c'est la peur de l'ennui qui rend l'oisiveté mère
598
MERCURE DE FRANCE.
de tous les vices , et que cette peur fait plus de femmes
infideles que l'amour ?
Avouons que la peur est la source de
actions qu'on se
reproche :
l'homme connaît le bien et presque toutes les
le mal; il dit,
comme le poëte latin : « Je vois et j'ap-
» prouve ce qu'il y a de mieux , mais je me laisse en
»
traîner à ce qu'il y a de pire.
» Aussi le vrai courage
est la
première des vertus ; elle donne le pouvoir de les
pratiquer toutes.
Un
homme
véritablement
courageux ne peut être ni
esclave , ni tyran , ni
superstitieux , ni
intrigant ,
traître , ni avare , ni
débauché ; son âme résiste à tout , ni
et il est
également à l'abri de
l'ivresse de la
prospérité ,
de
l'abattement du
malheur, des
conseils
pusillanimes
de la crainte , des piéges de la flatterie , et de la
séduction
du vice .
Sa seule peur serait
d'enfreindre la loi divine , de
troubler l'ordre public , de
manquer aux règles de l'honneur,
et
d'encourir le blâme du seul juge qu'il redoute ,
sa
conscience.
C'est parce que le vrai courage est rare qu'on est partout
obligé de venir au secours de la faiblesse humaine en lui
inspirant deux peurs
salutaires créées pour
triompher des
autres peurs qui nous égarent.
peur
de
gouvernemens
; Ces peurs
salutaires sont la peur des lois et la
l'opinion : ce sont les grands ressorts des
mais il en est peu qui sachent
parfaitement s'en servir ;
ils sont presque partout trop tendus ou trop relâchés.
Ces deux grands leviers de la force publique doivent
être créés par le génie et dirigés par la justice ; et trop
souvent on les voit disposés par
l'ignorance , usés par la
routine et
conduits par la passion , ou
abandonnés au
hasard par la
faiblesse .
Le
mépris des lois est le présage le plus certain de la
décadence d'un
empire ; car
l'ordre
n'existe que par
elles la vraie liberté n'est autre chose que
l'esclavage
des lois; si les lois
dorment , les
passions veillent , les
vices et les crimes
commandent ; la classe la plus nomFÉVRIER
1816. 599
breuse des hommes n'est contenue que par la crainte de
la loi ; et malheureusement il en est trop auxquels on
peut dire comme Horace :
Mais la peur du gibet fait votre probité.
La classe élevée des hommes est gouvernée par la
crainte de l'opinion ; cette peur est pour elle souvent
plus forte que les lois , et même plus puissante que la religion.
Dieu , la nature et les rois ont défendu le duel , sous
la double peine et de la mort et d'un malheur éternel ;
mais l'opinion attache la honte au refus du combat , et
le duel existe contre la volonté des rois , de la nature et
de Dieu.
Heureux le pays où les lois et l'opinion s'accordent
comme autrefois à Sparte et à Rome : c'est alors qu'on
voit de grandes vertus et de grands hommes ; partout
ailleurs on trouve des actions d'éclat et des hommes célèbres
; mais on ne rencontre pas cette unité de principes
, cette fermeté dans la conduite , cette justice dans
la distribution de la honte et du blâme qui donnent à tout
un peuple un caractère héroïque et national .
Comment faire suivre une droite ligne aux hommes ,
lorsque celle du bien et du mal n'est pas irrévocablement
et uniformément fixée ? Qui peut décider leur
marche , quand l'opinion du guerrier est différente de
celle du citoyen , lorsque la loi civile permet ce que la
loi religieuse défend ? et quelle funeste confusion ne doiton
pas craindre dans un siècle et des pays où la philosophie,
la croyance , la loi , l'honneur, la liberté , se disputent
l'autorité , et parlent et commandent dans des
langues différentes ? Quelle bannière suivre lorsqu'elles
portent toutes l'image de l'opinion publique , dont chaque
parti se déclare l'organe , dont chaque passion se
croit l'interprète ? J
Nous serons grands et heureux , lorsque de toutes ces
opinions on ne fera qu'un seul faisceau , un seul flambeau
de toutes nos lumières ; car , s'il n'est rien de plus utile
que la peur de l'opinion publique , rien n'est plus fu600
MERCURE DE FRANCE .
neste que la peur des opinions divergentes et opposées.
En France , cette vraie patrie de la bravoure, il existe
une peur dominante qui ne connaît aucun frein , qui résiste
à toute loi , qui ferait braver toute défense et tout
danger ; c'est la peur du ridicule.
Ce ridicule est une arme dont la méchanceté se sert
toujours habilement , et que la raison a quelquefois ,
mais trop rarement employée avec succès.
La vanité a forgé cette arme redoutable ; elle effraie
l'homme le plus sage et le plus courageux , et souvent ,
pour en éviter les coups , il lui sacrifie ses goûts , ses sentimens
, ses habitudes , ses opinions et jusqu'à ses devoirs.
La peur du ridicule a produit chez nous plusieurs
effets salutaires ; elle a poli nos moeurs et notre langage ;
elle a donné de l'élégance à nos manières et à notre parure
; elle nous a rendus moins grossiers dans nos passions
, moins emportés dans la dispute ; elle a voilé les
vices qu'elle n'a pas détruits : nous lui devons la réputation
d'être le peuple le plus sociable .
Molière , en maniant avec adresse la verge du ridicule
, s'est fait craindre comme un législateur : à sa voix
on a vu disparaître les petits maîtres , les pédans , les
femmes savantes , les précieuses ridiculės ; les jaloux ont
caché leur faiblesse ; l'avare a entr'ouvert sa bourse et
masqué décemment sa lésinerie ; enfin l'hypocrisie n'a
plus si insolemment usurpé les honneurs de la piété.
Mais d'un autre côté , par les mêmes armes , on a
malheureusement attaqué avec autant de succès la religion
et la vertu. J'ai vu la peur du ridicule faire plus
d'incrédules que la philosophie ; j'ai vu long-temps des
époux unis rougir de leur tendresse , et ne pas oser paraître
ensemble en public. Le vrai bonheur n'osait s'avouer
et se montrer, de peur de passer pour trop provincial
ou trop bourgeois.
Que de gens se sont ruinés pour qu'on ne les raillât
pas sur leur économie ! que de folies ont faites des jeunes
gens naturellement sages, pour qu'on ne les appelât pas
pedans !
FÉVRIER 1816. 601
La folie de la mode ne doit-elle pas sa tyrannie à la
du ridicule ?
peur
La jeune comtesse de M..... était par sa grâce , par sa
figure , par ses talens , par ses qualités , l'ornement du
monde , et faisait le bonheur de sa famille. Une mode ,
aussi contraire à la décence qu'à la santé , voulait alors
que les femmes ne cachassent presque aucun de leurs
charmes : l'hiver était rigoureux ; la poitrine de la comtesse
fut attaquée ; l'amour , l'amitié , la raison , épuiserent
en vain leurs efforts pour la déterminer à se couvrir,
à s'habiller plus chaudement ; elle ne pouvait surmonter
la peur de n'être plus comme les autres. Sa
souffrance augmenta ; elle fut obligée de s'enfermer trois
mois ; mais dans sa maison même elle voulait ou ne recevoir
personne , ou suivre la mode. Enfin le médecin
engagea quelques-unes de ses amies à venir chez elle avec
des robes fermées , de longues manches et des jupons
épais. Surprise de cette nouveauté , elle en demanda la
cause; on lui dit que la nudité était passée de mode ,
qu'elle ne se montrait plus qu'en province , et qu'on s'en
moquait à Paris. La comtesse alors , sans hésiter, changea
de toilette et guérit . Ainsi la crainte du ridicule eut plus
de puissance que les avis d'une mère , les larmes d'un
époux et la peur même de la mort.
Tirons de ces observations une conséquence ; c'est
qu'on pourrait, en se servant adroitement de nos craintes
et de notre vanité , nous gouverner par les moeurs plus
facilement que par les lois.
Tournons en ridicule nos vices , nos discordes , nos
folies , et , n'ayant pas su nous rendre bons , sages et
heureux par la force de la raison , nous le deviendrons
peut-être enfin par la peur du ridicule.
602 MERCURE DE FRANCE.
MÉLANGES.
Sermens prétés à Strasbourg , en 842 , par Charles-le-
Chauve , Louis-le-Germanique et leurs armées respectives
; extrait de Nithard , manuscrit de la bibliothèque
du roi , nº . 1964 ; traduit en français avec des notes
grammaticales et critiques , des observations sur les
langues romane et francique , et un spécimen du manuscrit
; par M. de Mourcin , membre de la société des
antiquaires de France.- Un volume in-8° . Prix : 4 fr.
A Paris , chez Delaunay, libraire , Palais - Royal , galeries
de bois.
L'ambition démesurée de Lothaire l'avait deux fois
armé contre son père , ce malheureux et trop faible
Louis- le-Débonnaire ; non content d'avoir avancé le trépas
de ce prince , il veut , sitôt qu'il en a reçu la nouvelle
, marcher contre ses frères , afin de s'emparer de
leurs états . Mais Charles- le-Chauve et Louis-le-Germanique
avaient si bien pris leurs mesures , que Lothaire
fut réduit à demander la paix. Elle ne lui fut accordée
qu'à des conditions extrêmement dures , auxquelles il
fut obligé de se soumettre pour ne pas risquer le combat
contre un ennemi beaucoup plus fort . Un accommodement
devait avoir lieu au palais d'Attigny.
Lothaire convoque l'assemblée pour le mois de mai
( an 840 ) , et ne s'y rend pas . De nouvelles intrigues
font enfin comprendre aux rois Charles et Louis qu'il est
de leur intérêt de se réunir pour mettre un frein à l'anbition
de leur frère aîné. Ils font marcher leurs armées ,
qui se trouvent en présence des troupes de Lothaire ; et
celui-ci , toujours perfide , fait des propositions , entre
en négociation , et , sitôt que les secours qu'il attendait
sont arrivés , il rompt la trêve , s'avance dans la plaine
de Fontenay ( dans l'Auxerrois , an 841 ) , et présente la
bataille à ses frères . Après le combat le plus cruel et le
plus sanglant , après des prodiges de valeur de part et
FÉVRIER 1816.
603
d'autre , la justice et le bon droit
l'emportent ; la victoire,
long-temps disputée , demeure aux deux alliés , et
Lothaire est vaincu . Contraint de prendre la fuite , il se
retire à Aix -la-Chapelle , emploie tous les moyens pour
relever son parti , noue de nouvelles intrigues , et forme
des tentatives pour se venger . Ayant levé une seconde
armée , Lothaire quitte la Germanie , fait filer ses troupes
sur Paris; et dans sa marche , il pille , brûle et détruit
tout. Les inondations de la Seine le forcent à s'en retourner,
après une grande perte de ses soldats . Cet
homme cruel voulait diviser les deux rois , et mettait
tout en oeuvre pour y parvenir . Mais Charles - le -Chauve ,
roi de France , et Louis , roi de Germanie , persuadés
que leur sûreté dépendait de leur union ,
renouvelerent
l'alliance qu'ils avaient déjà contractée , et , pour la rendre
plus sainte et plus solennelle , ils la
confirmèrent par
la religion du serinent .
Les deux frères se donnèrent rendez- vous à Strasbourg,
et firent leur jonction le 16 des calendes de mars 842 ,
c'est à dire le 14 février. Ils se promirent
mutuellement
de rester toujours nnis et d'employer toutes leurs forces
contre Lothaire ; mais, afin que les peuples ne doutassent
pas de la sincérité de cette union , et pour éviter euxmêmes
tout prétexte de rompre l'alliance , ils résolurent
de se prêter serment devant leurs armées respectives .
Chacun , après avoir harangué ses troupes , expose ses
griefs contre Lothaire , et les motifs de l'alliance qu'il
va contracter . Après diverses allocutions, Louis prononce
le serment en langue romane , pour être entendu des
sujets de Charles-le-Chauve ; et celui -ci le prononce en
langue francique , pour être compris des sujets de Louisle-
Germanique .
Ce serment , le plus ancien monument de la langue
française , ne se trouve que dans un manuscrit de Nithard
, historien contemporain , d'abord abbé , ensuite
valeureux soldat , qui mourut de ses blessures vers l'année
853 , et qui avait été témoin de cet événement mémorable.
Peu de textes ont été plus souvent expliqués , et
presque toujours mal. Depuis 1378, où Bodin le rapporta
pour la première fois , je pense, jusqu'à cette année 1816,
604
MERCURE DE FRANCE .
M. de Mourcin rapporte les noms de quarante commentateurs
qui se sont appliqués à donner des interprétations
de ce curieux monument. Malgré leur zèle , leurs
travaux , ces savans n'avaient pu réussir dans leur projet
, et cette gloire était réservée à M. de Mourcin . II
avait , il est vrai , profité de quelques bonnes observations
faites par des auteurs modernes ; mais M. de Mourcin
a surmonté tous les obstacles , prévenu toutes les
difficultés , et l'explication qu'il a donnée ne laisse rien à
désirer. En tête de son travail , l'auteur a placé la planche
du spécimen qui se trouve dans le Glossaire de la langue
romane ; ce fac-simile reparaît avec différens changemens
qu'un examen plus attentif a fait juger convenables;
puis, après avoir fait connaître , par ordre alphabétique
et chronologique , les noms des savans qui l'avaient pré
cédé dans la carrière , indiqué la somme de leur travail
et les obligations qu'on leur doit , l'auteur donne les
textes en langues romane et francique avec la traduction
en regard ; puis , reprenant les textes à part , il explique
chaque mot , fortifie son explication par de nombreux
exemples et par un heureux choix de citations . Si tout
ce qui tient à nos antiquités nationales, tout ce qui tend
à éclaircir notre histoire , n'était pas , pour ainsi dire ,
frappé d'une sorte d'anathème , j'aurais continué l'examen
de ce mémoire aussi curieux que bien pensé. Mais
la crainte de faire naître l'ennui , que sais-je ? peut -être
même le dégoût , retient ma plume et contient ma pensée.
Quoi ! on se montre jaloux de savoir si les Romains
faisaient usage de mouchoirs ; s'ils portaient des clous à
leurs souliers ; s'ils descendaient les escaliers de tel ou
tel pied ; si leurs casseroles étaient étamées, etc. , etc .; et
si les historiens ou les écrivains modernes daignent quelquefois
parler des choses qui intéressent la moindre partie
de nos antiquités , c'est ordinairement avec un ton
de compassion et de pitié qu'on pardonnerait à peine à
l'ennui de les avoir lus ! D'où peut venir cet éloignement,
cette ignorance de tout ce qui tient à notre histoire , et
surtout ce ton de légèreté employé lorsqu'on en parle ? ,
Comment ne pas s'intéresser à tout ce qui tient à ce
peuple extraordinaire et formidable , à la politique et
FÉVRIER 1816. 605
aux armes duquel , à plusieurs époques , nul autre peuple
de la terre ne put résister ! Les Français ne sont-ils
donc pas devenus par l'aménité de leurs moeurs par le
nombre de leurs découvertes , par la grandeur de leur
courage , par la supériorité de leurs écrivains , même
dans le moyen âge , l'une des premières et des plus
grandes nations de l'Europe ? J'abandonne cette thèse ,
qui me conduirait trop loin , et me borne à dire de nouveau
que l'intéressant ouvrage de M. de Mourcin ne
laisse rien à désirer sous tous les rapports ; qu'il est à la
fois bien fait , curieux , instructif; qu'il annonce un
nouvel écrivain destiné à porter le flambeau de la critique
sur nos anciens monumens ; enfin , qu'il honorera
son pays et les lettres .
Δ.
CONSIDÉRATIONS
Sur l'état politique des femmes.
Plusieurs écrivains estimables des deux sexes se sont
plaints , avec amertume , de l'oubli dans lequel les législateurs
modernes de tous les pays ont laissé les femmes
relativement aux institutions politiques. Nous allons examiner
jusqu'à quel point leurs réclamations sont fondées .
Si ces législateurs paraissent avoir établi une ligne de
démarcation entre ce sexe et le nôtre ; s'ils l'ont écarté
des fonctions publiques , ils n'ont fait en cela qu'imiter
ceux de l'antiquité , qui , sans doute , avaient de bonnes
raisons pour en agir ainsi . Sans nous flatter de les avoir
pénétrées , nous allons vous faire part de celles que nous
croyons propres à justifier leur conduite.
De toutes les femmes qui existent sur la surface du
globe , les Françaises , sans contredit , sont les plus aimables
; aussi sont- elles un objet de jalousie pour les
femmes de tous les pays , autant à cause des avantages
dont la nature les a douées , que par ceux qu'elles obtiennent
de nos usages , de nos moeurs et de notre ga➡
lanterie. Qu'elles doivent être contentes de leur sort ,
605 MERCURE DE FRANCE.
"
lorsqu'elles réfléchissent aux coutumes de la plupart des
autres peuples , ainsi qu'à leurs procédés envers elles !
Soumises au despotisme grossier des Moscovites , à la
grave taciturnité des Anglais ; récluses par la jalousie
des Italiens et des Espagnols ; emmagasinées chez les,
Orientaux , comme objets de commerce ou entassées
dans des sérails pour les menus plaisirs d'êtres qui ne
savent pas les apprécier ce qu'elles valent , que leur sort
doit leur paraître doux dans nos contrées ! Convenons
cependant que la conduite des maris russes , musulmans,
espagnols , est au moins bien ridicule , et que le petit
malheur qu'ils espèrent pouvoir éviter par ces précautions
tyranniques et barbares , ne leur en arrive pas
moins ; et que , lorsqu'ils sont nés sous une malheureuse
planète , ils sont obligés de se soumettre à leurs destinées .
Mais revenons à notre sujet .
La nature, que nous calomnions sans cesse, à l'instant
même où elle nous accable de ses bienfaits , a créé
l'homme et la femme pour le bonheur l'un de l'autre ;
c'est de ce mutuel bonheur que dérive la félicité suprême
. Cela posé , il fallait bien qu'elle douât ces deux
créatures de qualités différentes ; d'abord , afin d'éviter
l'ennui , qui , comme on sait , naît souvent de l'unifor
mité , et aussi afin qu'elles puissent s'accorder ensemble
car, comme on sait encore , rien ne s'accorde plus mal
que deux caractères semblables .
:
:
En créant l'homme , la nature lui a dit : Je t'ai crée
fort , afin de servir d'appui à la faiblesse je t'ai créé
violent , despote , présomptueux ; mais tous ces défauts
, au moyen des précautions que j'ai prises , devien
dront des qualités en toi bientôt tu en ressentiras les
heureux effets . Elle a dit à la femme : Je t'ai créée faible ;
mais c'est dans cette faiblesse même que résidera toute
ta force : pour peu que tu saches faire usage des moyens
que je t'ai prodigués , rien ne pourra leur résister ; tu
triompheras sans peine de ce sexe superbe ; tu sembleras
pour l'esclavage , et tu sauras dompter le tyran le
plus féroce ; tu disposeras peu directement des faveurs
de la fortune , et tu jouiras de tous les trésors de l'univers;
ces membres délicats et arrondis braveront les
née
FÉVRIER 1816 . 607
efforts de ces bras nerveux qui semblent devoir tout
maîtriser par leurs forces . Je t'ai donné en partage deux
beaux yeux , dont une seule larme suffira pour fléchir le
courroux de l'homme le plus farouche. Le doux charme
de ta voix portera dans son coeur le trouble et l'ivresse ,
et réduira à tes pieds celui qui a le plus de penchant à
l'orgueil et à la vanité. Par la finesse de ton esprit , tu
déconcerteras les plans formés par sa haute sagesse , et
rendras nulles les vastes conceptions de son génie. Le
despotisme même sera désarmé par un seul de tes regards
, et subjugué par un seul de tes soupirs . Enfin ,
l'homme le plus imparfait deviendra par tes soins , et par
le seul désir de te plaire , la plus parfaite des créatures,
Fort bien ! dites -vous ; nous convenons qu'une jolie
femme pourra obtenir tous ces avantages ; mais celles
qui ne le sont pas ? Eh bien ! voilà ce qui vous trompe ;
ce sont celles- là précisément qui obtiendront le plus
d'empire sur nos âmes ; ce seront celles-là qui , nous
étudiant mieux , nous connaissant davantage , présumant
moins de leurs charmes , feront plus d'efforts pour
nous plaire , mettront plus de prix à nous subjuguer ; ce
seront celles-là qui s'empresseront d'acquérir toutes les
qualités , tous les talens propres à nous séduire ; tand
que celles qui se regardent comme les enfans gâtés de la
nature , satisfaites des avantages passagers qu'elles en
ont reçus , négligeront d'acquérir des talens , des connaissances
utiles ; et leur empire , comme la beauté ,
n'aura qu'une durée éphémère.
Ne voyez-vous pas que la sage et prévoyante nature ,
en créant l'homme et la femme , n'a voulu faire , en
quelque sorte , que deux parties d'un même tout ? Elle
a épuisé sur eux toute sa science ; elle leur a également
partagé ses faveurs. Si elle les a créés dissemblables, c'est
afin de les rendre encore plus nécessaires l'un à l'autre.
Les qualités qui manquent à l'homme , elle les a prodi
guées à la femme ; si elle a donné un défaut à l'un , elle
a donné à l'autre le correctif. Enfin elle les a conformés
de telle manière , sous tous les rapports , qu'ils ne peu¬
vent se passer un moment l'un de l'autre.
Pour courir tous deux la même carrière , pour être
608 MERCURE DE FRANCE.
1
susceptibles des mêmes fonctions civiles , comme le vot
draient certaines personnes de beaucoup d'esprit , mais
qui peut-être n'ont pas assez profondément réfléchi sur
cette matière , il eût donc fallu les organiser de même,
au moins au moral , et n'établir entre eux que quelques
différences dans l'organisation physique : alors , vous
détruisiez tout le charme qui existe entre les deux sexes ;
vous réduisiez celui de leur commerce au seul rapport des
sens ; vous établissiez entre eux une lutte perpétuelle ,
une jalousie qui faisait manquer entièrement le but de
la nature . D'ailleurs , si cette même nature eût réuni
en elles seules les dons qu'elle a partagés entre les deux
sexes, alors elles eussent été les dominatrices de l'univers.
Si l'ambition des hommes produit entre eux de si cruelles
guerres , croyez -vous que les femmes , qui sont presque
toujours en état de guerre entre elles , n'eussent pas
troublé souvent aussi la terre pour leur compte particu-
Jier ? Joignant à tous nos défauts le peu qui leur sont
propres , vous avouerez que le projet de paix perpétuelle
du bon abbé de Saint-Pierre , ce rêve d'un homme de
bien , qu'on regarde comme une chimère , serait alors
une véritable folie . Il est présumable même que , si cet
état de choses eût existé , le bon abbé n'eût jamais entrepris
un pareil ouvrage .
Mais , après tout , pensez-vous que les femmes auraient
beaucoup à gagner à ce nouvel ordre de choses ? Examinez
, qu'excepté qu'elles ne sont pas titulaires des
places , et que par conséquent elles sont dégagées de
toute espèce de responsabilité , ce sont elles qui en retirent
tous les avantages. Quel usage fait de sa puissance
et de sa fortune celui qui s'est enrichi aux dépens des
peuples , chez toutes les nations du monde , et sous
toutes les espèces de gouvernemens , sous la cuirasse ,
la
toge ou la mitre, à Pekin , à Rome ou à Constantinople?
Il va déposer son trésor aux pieds de la beauté. Sur vingt
fortunes acquises au moyen des grandes places , dix-huit
au moins deviennent le partage du beau sexe . Vous nous
direz peut-être que les femmes ont l'âme trop élevée
pour être fort sensibles à ce généreux abandon ; que ce
n'est pas ce qui les touche le plus ; que rien ne peut ba
FÉVRIER 1816.
reau ,
609
lancer chez elles l'envie d'être utiles à leur patrie ; de se
distinguer , comme les hommes , dans le conseil , au barmême
aux armées ; d'exercer toutes les fonctions
civiles. Quoi ! direz-vous , tandis qu'à toutes les époques
et dans tous les pays , les femmes se sont
illustrées par
leur courage , et surtout par leur talent , pour gouverner
les empires ; que jadis Artémise , Sémiramis ; de
nos jours , Marie Thérèse , Catherine II , et tant d'autres
, ont fait des prodiges , ont contribué au bonheur
des peuples, vous voudriez priver vos
contemporaines du
doux plaisir de faire des heureux ! A Dieu ne plaise que
nous ayons une si coupable pensée ! Nous
conviendrons
avec vous que les femmes que vous citez , et plusieurs
autres , se sont illustrées ; nous
regarderons même , si
vous voulez , comme des
malveillans , ceux qui prétendent
que le règne des femmes n'est brillant que parce
qu'alors les hommes
gouvernent , et qui supposent que
c'est par la raison contraire que celui des hommes n'est
pas toujours
merveilleux . Je crois
néanmoins que , en
général , les femmes doivent se contenter d'être adorées ,
et se rappeler que jamais les divinités n'ont exercé icibas
le pouvoir
suprême ; elles se sont toujours trouvées
satisfaites
d'inspirer les mortels , d'être l'objet de leur
culte , et n'ont jamais aspiré sur la terre au pouvoir
direct .
Il nous semble qu'en France , jusqu'ici , les femmes
n'ont pas trop lieu d'être
mécontentes de leur sort . Vous
parlez
d'emplois importans : en est-il de plus
important ,
plus auguste , que celui qui leur est confié , celui du
précieux dépôt de l'enfance , de la première
éducation
de l'homme ? N'est-ce pas à elles qu'il est réservé de
corriger les vices de son
organisation , de réprimer ses
passions
naissantes , de les diriger vers le bien , d'inculquer
dans de jeunes coeurs le premier sentiment des
vertus sociales ? Est-il un emploi plus digne de leur mériter
notre respect et toute notre
reconnaissance ? D'ailleurs
, ne sont -ce pas elles qui régissent l'univers ? Les
sophis , les doges , les czars , les visirs , les beys , les hospodars
, ne viennent - ils pas tour à tour , comme à l'envî
les uns des autres , déposer à leurs pieds le sceptre de leur
39
610
MERCURE DE FRANCE.
puissance ? Semblables à la divinité , rien n'arrive dans
fe monde moral ou politique , sans leur ordre ou sans
leur permission. Toutes les castes , tous les ordres , leur
sont soumis c'est toujours par elles qu'on parvient à
toutes les places , qu'on obtient les faveurs et les récompenses
des gouvernemens ; enfin , sans fortune comme
sans naissance , étrangères comme citoyennes , elles peuvent
tout demander , tout obtenir ; et , ce qui est um
grand avantage pour une âme délicate et sensible , elles
le peuvent , sans demeurer chargées du poids de la reconnaissance
. PONCE.
BEAUX - ARTS.
PEINTURE.
École
espagnole.
VELASQUEZ DE SILVA ( JAQUES ) ,
Ou peut-être mieux
JAQUES RODRIGUEZ DE SILVA , ET VELASQUEZ ,
Chef de l'école de Madrid .
Il naquit à Séville en 1599. Ses parens voulaient qu'il
fit ses études ; mais bientôt Velasquez développa le penchant
décidé qu'il avait reçu de la nature pour peindre ;
car il dessinait sur tout et toujours . On le plaça dans
l'école d'Herrera- le-Vieux , célèbre autant par ses talens
que par l'âpreté de son caractère.
Yelasquez , malgré la douceur du sien , sacrifia ce
maître dont le style remplissait ses idées , et lui préféra
François Pacheco , qui l'admit dans son atelier.
Ce nouveau directeur portait un soin paternel à initier
son élève dans tous les secrets de l'art ; mais Velasquez ,
doué d'un génie supérieur , reconnut que son principal
maître devait être la nature , et , dès ce moment , il fit ,
FÉVRIER 1816.
J
1
on peut le dire ainsi , le serment de ne rien dessiner ni
peindre sans la consulter .
Velasquez , à cet effet, s'était attaché un jeune paysan
et s'en faisait un modèle permanent. Il lui donnait mille
postures différentes , le faisait rire , le faisait pleurer, et
ne se pardonnait aucune difficulté ( 1 ) .
Pour bien approfondir le mystère de la couleur , il
peignit , d'après nature , des fruits, des poissons , des natures
mortes . Il mit à suivre ce système une inconcevable
tenacité.
Velasquez , ensuite , fit des intérieurs , des bambochades,
et parvint à se distinguer dans ce genre. Il faut
cependant convenir que ses premiers ouvrages ont quelque
rudesse . Ce qu'il fit de mieux dans cette manière est
son Aguador de Sevilla ( le marchand d'eau de Séville ) .
Cet ouvrage brille entre toutes les beautés du palais de
Madrid.
Parmi quelques autres productions d'égal mérite , on
doit surtout considérer l'Adoration des pasteurs , que
possédait M. le comte de l'Aguilla, et des Buveurs , que
l'on peut voir à Paris .
Pacheco , recevant à Séville les personnages les plus
distingués par leur savoir, Velasquez mettait à profit
toutes leurs conversations , tirait un grand parti de l'enthousiasme
des poëtes qui ornaient cette société , et par
la lecture des livres choisis de son maître , fortifiait son
imagination et son esprit . Il se rendit enfin si recommandable
, que Pacheco , qui était un homme d'un rare
mérite , lui donna sa fille en mariage .
Séville , à cette époque , recevait une quantité inouïe
de tableaux d'Italie, de Flandres et de Madrid . Velasquez
(1 ) C'est d'après cet enfant, dont Velasquez fit tant de portraits ,
qu'il acquit un talent rare pour la ressemblance. Cette méthode
aussi lui donna tant de facilité pour peindre les têtes , que pen
d'Italiens l'ont égalé.
612
MERCURE DE FRANCE .
voulait tout voir et tout imiter ; mais les compositions
qui le frappèrent le plus furent celles de Louis Tristan ,
célèbre professeur de Tolède. L'harmonie des teintes , la
vivacité des conceptions , tout était en rapport avec la
manière de voir , de sentir de Velasquez , au point qu'il
se déclara le partisan prononcé de Tristan.
En 1623 , Velasquez quitte Séville , arrive à Madrid.
Jean de Fonseca , chanoine de Séville , en exercice au
palais , lui procure le moyen d'étudier les collections de
Madrid , du Pardo , de l'Escurial , etc.
-
Il venait de terminer le portrait du poëte Louis de Gongora
, quand son beau père le fit revenir à Séville ;
mais son protecteur Fonseca s'occupa tellement de lui
que l'année suivante , 1623 , il reçut une lettre du comte
duc d'Olivares , ministre d'état et favori de Philippe
IV.
Velasquez se rend donc à Madrid , et Pacheco l'y accompagne
pour être témoin , dit-il , de la gloire de son
gendre.
Le seigneur de Fonseca reçoit l'artiste dans sa maison ,
lui demande son portrait , que l'on porte de suite au palais
, et qui, enlevant les suffrages de toute la cour, présage
la brillante fortune de Velasquez .
Le jour même il est admis au service du roi , dont il
finit le portrait le 30 août 1623 ; et c'est là que les Carducho
, les Caxes , les Nardi , peintres du premier ordre ,
convinrent que jamais ils n'avaient eux-mêmes représenté
le roi d'une manière aussi transcendante ( 1 ) .
(1 ) S. M. manifesta toute la satisfaction que lui causait cet onvrage
, en ordonnant de suite que l'on recueillit tous les portraits
déjà faits par d'autres artistes , et donna elle -même à Velasquez
l'insinuation flatteuse que désormais lui seul aurait l'honneur de la
peindre c'est à ce moment même que le roi lui fit compter trois
cents ducats d'or, pour qu'il fit venir sa famille , et le nomma
son peintre.
FÉVRIER 1816. 613
Dans ce tableau , le roi , armé en chevalier, montait
un cheval magnifique ( 1 ).
Parmi les étrangers marquans à la cour d'Espagne à
cette époque , on voyait figurer le prince de Galles . Un
goût décidé pour la peinture , réuni à une grande intelligence
, donnait à son témoignage une valeur irrécusable
.
Velasquez fut prié de faire le portrait de ce prince ;
malheureusement pour nos jouissances , il ne put le terminer,
en raison du départ précipité de S. A. R. , le gseptembre
1623.
On s'occupait à la cour d'élever un monument à la
gloire de l'expulsion inespérée des Maures par le pieux
Philippe III . Tous les artistes célèbres furent invités à
concourir. Velasquez reçut la palme , et , pour récompense
, eut les deux places d'huissier de la chambre et
de fourrier du palais (2).
F. Q.
( La suite à un prochain numéro. )
(1 ) Le roi permit qu'un jour de fête on plaçât ce portrait devant
l'église de Saint-Philippe -le- Royal . Cette exposition donna lieu à tous
ce qui arrive en pareil cas ; il y eut des enthousiastes , des jaloux ,
des vers adulateurs , des vers critiques . Mais le tableau fat reconduit
en triomphe au palais , dont il est toujours l'un des plus beaux ornemens.
(2 ) Il n'est pas déplacé de dire ici que le roi fit ajouter à ces
avantages une dotation annuelle , à Velasquez , de go ducats d'or
pour un habit de gala , et , de plus , fit donner à son père trois
charges d'écrivains de Séville , dont chacune rapportait 1000 ducats
d'or.
4
MERCURE DE FRANCE.
CORRESPONDANCE DRAMATIQUE.
Depuis long- temps , Monseigneur , nos auteurs comiques
sont rarement gais . Les nouveautés se succèdent
à Paris avec grande rapidité ; le peu de talent et de
temps que l'on met pour écrire la comédie , sont les
causes qui ont amené cette stérile abondance qu'on remarque
en ce moment dans la littérature dramatique.
Nous voici parvenus à une époque de l'année où on
est convenu de rire , où la gaîté indulgente du spectateur
donne un champ libre à toutes les folies qui peuvent
passer dans la tête des auteurs. Tous les théâtres se piquent
d'avoir leur piece de carnaval . La Comédie Française
, suivant l'usage antique et solennel , a remis au
courant de son répertoire le Malade imaginaire , avec
sa cérémonie ; le Bourgeois gentilhomme et sa réception
; Pourceaugnae , et tout le cortège de la faculté.
On parlait , il y a quelque temps , de la reprise de Jodelet
, et j'ignore ce qui a empêché la représentation de
cette nouveauté, qui ne date quede 1645. Il aurait peutêtre
fallu que les sociétaires apprissent leurs rôles : c'était
bon quand ils n'étaient que pensionnaires.
Le théâtre de l'Odéon a des acteurs qui n'ont ni fortune
ni réputation ; aussi , le jour qu'ils jouent une nouvelle
pièce , ils savent déjà le rôle de celle qu'ils doivent
donner huit jours après. La Féte d'un bon Bourgeois de
Paris, ou le Jour et le Lendemain , est une comédie en
trois actes et en prose , dont la première représentation
n'a pas dû faire rire les auteurs. La chute a été complète ;
mais , le lendemain , ils ont été aux nues. Il est vrai que
la salle était une espèce de désert , qu'une troupe de vigoureux
amis remplissait de leurs bruyans applaudissemens.
Quoi qu'il en soit , cette pièce n'est pas sans mérite.
L'action en est faible ; mais les détails sont agréables . La
peinture des moeurs de la basse bourgeoisie de Paris est
fidèle , et traitée avec une sorte d'art . On reconnaît dans
le dialogue le style du vaudeville, où tout est sacrifié aux
FÉVRIER 1816. 615
jeux de mots , aux pointes et à l'esprit ; des scènes de
bonne comédie n'y sont qu'ébauchées. Les auteurs n'avaient
pas le talent de creuser davantage un sujet qui serait
devenu plus important dans des mains plus habiles ;
ils auraient dû renfermer leur cadre dans un petit acte .
On prépare au même théâtre une piece intitulée
Brusquet, ou le Fou de Henri II. On a déjà donné la
reprise des Réveries grecques , parodie assez plaisante
d'Iphigénie en Tauride. Ainsi vous voyez , Monseigneur,
que voilà l'Odéon assez bien monté pour fournir une
joyeuse carrière pendant le cours du carnaval .
Si j'avais suivi l'ordre hiérarchique des théâtres , j'aurais
dû commencer par l'Académie royale de Musique ,
qui daigne un moment abdiquer le sceptre de l'ennui
pour agiter les grelots de la folie . L'auteur du joli ballet
des Noces de Gamache , M. Millon , nous a donné ces
jours- ci le Carnaval de Venise , ballet-pantomime , où
les danses , les mascarades , les décorations , en un mot ,
où toute la pompe qu'on peut désirer à l'Opéra n'est point
épargnée.
Pour passer d'une pantomime à une autre pantomime,
il n'y a souvent qu'un changement de décoration ; aussi ,
Monseigneur, vais-je vous conduire de l'Opéra au Cirque
de MM. Franconi , où vous verrez Sancho , gouverneur
de l'île de Barataria , farce renouvelée des Grecs ,
comme disait ingénument un rival de M. Cuvelier , auteur
de Sancho , et qui s'est spécialement livré à la littérature
dramatico-équestre .
Si V. A. n'était pas fatiguée de gestes , je lui indiquerais
encore une pantomime intitulée Bétinet , qu'on a
représentée avant-hier au théâtre de l'Ambigu-Comique ;
mais je ne veux point abuser de sa patience . Que le nom
de Molière vienne réparer ma digression sur les pantomimes.
L'Original de Pourceaugnac , ou Molière et les Médecins
, tel est le titre d'un vaudeville de carnaval , assez
divertissant si le fond en était vrai . Un Limousin , nommé
M. de Sotignac , est épris de madame Molière , jolie
actrice du temps , qui donna plus d'un sujet à l'auteur
du Misanthrope de se plaindre de la coquetterie des
616 MERCURE DE FRANCE.
femmes . Celle-ci , pour guérir son jaloux ( c'est le nom
qu'elle donne à Molière ) , fait habiller sa servante Laforêt
avec une de ses robes , et Sotignac reçoit de cette
suivante , qui est voilée et qu'il prend pour madame
Molière , toutes les espérances d'un amant heureux .
Molière s'est caché , et a entendu cet entretien ; son
ami Chapelle a convoqué M. Purgon , M. Diaforus et
une nuée d'apothicaires , pour venir prodiguer tous les
secours de l'art à un malade qui a la manie de se croire
bien portant , et qui se moque de la médecine et des
médecins . Ces messieurs , à la vue de Sotignac , croient
que c'est l'homme dont il est question . On le poursuit ,
à l'instar de Pourceaugnac ; Molière conçoit alors l'idée
de sa comédie , et remercie les médecins des scènes >
qu'ils lui ont fournies.
Reste à savoir maintenant si l'Original de Pourceaugnac
n'est pas une mauvaise copie de Pourceaugnac
lui-même.
En terminant la petite revue que je voulais faire de
toutes les nouveautés qui doivent nous inonder pendant
le carnaval , j'ai cru devoir passer sous silence Cadet
Roussel dans l'ile des Amazones , mélodrame-folie en
deux actes , qu'on a représenté à la Porte Saint-Martin ,
et qui n'est qu'une dégoûtante rapsodie de toutes les
froides équivoques qui traînent depuis dix ans dans les
couloirs du théâtre des Variétés .
Le Suicide , ou le Vieux Sergent , autre mélodrame ,
que M. Guibert- Pixérécourt a fait siffler, en trois actes ,
sous le nom de Charles . Ce débordement d'inepties , cet
absence totale des règles et des moindres bienséances
du théâtre , cette absurde manie d'écrire qui semble
s'emparer de tout le monde , n'offre que de tristes
réflexions à faire à l'homme sincèrement épris des
belles- lettres , et d'un art qui a fait la gloire de la nation
française.
am
FÉVRIER 1816. 617
1
CORRESPONDANCE.
Paris, 5 février 1816.
Monsieur, en relisant l'extrait qu'un de vos rédacteurs
a bien voulu faire de ma traduction du Nouveau Voyage
à Tunis , par M. Thomas Maggill ( Numéros XIV et
XX du Mercure ) , j'ai remarqué une phrase qui m'avait
échappé à la première lecture , et qui contient une erreur
essentielle que je m'empresse de rectifier : l'estimable
et indulgent auteur des deux articles, dit ( p. 180 )
que j'ai résidé dix mois en Barbarie , particulièrement à
Tunis , où j'étais attaché au consulat général de France.
Cette méprise me fait honneur : le rédacteur paraît
croire que je connais trop bien ce pays pour n'y avoir
pas occupé un emploi qui me mît à même de l'observer
et de le décrire avec exactitude ; mais la vérité est que
je n'ai jamais appartenu au consulat de France à Tunis ,
et je me crois obligé de redresser cette erreur, en apparence
très-légère , parce qu'elle pourrait faire attribuer
mon ouvrage à telle ou telle personne qui y est absolument
étrangère , et qui même ne le connaît peut-être
point. Les raisons qui m'ont déterminé à taire mon nom
subsistent toujours ; mais ce n'est pas la crainte d'en voir
un autre recueillir la gloire de mon travail qui me porte
à publier ce désaveu j'ai fort peu de prétention au
mérite, soit comme traducteur, soit même comme annotateur,
et peu importerait que l'écrit en question fût mis
sur le compte d'un autre , puisque je n'en attends ni
honneur ni profit .
Je ne terminerai pas ma lettre , Monsieur, sans adresser
à l'obligeant rédacteur qui a entretenu le public de
mon Voyage, tous les remercîmens que je lui dois pour
la manière avantageuse dont il lui a plu d'en parler. Une
entreprise aussi facile était loin de mériter les éloges qu'il
me prodigue , et sa plume était digne de s'exercer sur
un sujet d'un plus grand intérêt . Je n'en suis que plus
reconnaissant de la peine qu'il a prise.
618 MERCURE DE FRANCE.
J'ai l'honneur d'être , avec une considération distin-
L'auteur de la traduction du Nouveau
Voyage à Tunis.
guée ,
L'AMI DES ENFANS ,
Par M. et Mme . Azaïs .
( Deuxième livraison . * )
Les deux auteurs de cet ouvrage paraissent avoir pris
à tâche de surpasser même l'attente qu'ils ont donnée.
Cette seconde livraison est supérieure à la première.
Grâce de style , charme d'invention , fraîcheur d'images ,
morale douce , instruction vraie et familière , on y
trouve tout ce qui peut en faire un excellent ouvrage
pour les enfans , et un modèle en ce genre de littérature.
ANNONCES.
La Charte Constitutionnelle , imprimée sur papier
vélin , avec de jolies vignettes , et destinée à recevoir un
cadre . La Charte devant order le cabinet du magistrat
, du fonctionnaire public comme du simple citoyen,
nous croyons devoir recommander au public cette production
typographique , exécutée avec le plus grand
soin.
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Montmartre , n° . 6. Prix : 50 centimes.

* Deux vol . in - 18, ornés de quatre jolies gravures .
Prix : 2 fr.; et 2 f. 50 c. par la poste.
Paris , à la librairie d'Alexis Eymery , rne Mazarine , nº. 3o .
Le prix de l'abonnement pour les douze livraisons de l'année est
de 20 fr.
Les abonnés recevront gratuitement , à la fin de l'année , un volume
contenant les romances gravées , musique de M. Azais.
TABLE DES MATIÈRES
DU
TOME SOIXANTE-CINQUIÈME .
POÉSIE .
FRAGMENT d'une traduction de la Jérusalem Délivrée..
Le Jour de Fête et le Jour Ouvrier, fable .
Ode imitée d'Horace.
A Délie . .
Le Retour d'un Roi.
Le Savant.
Epigrammes.
Distique et quatrain.
Pages,
3
6
49
51
lb.
52
52, 102 , 246, 294 , 485, 580
lb.
Au poëte Ponticus , traduction de Properce , élégie
vi
A Tullus , traduction de Properce , élégie xxI .
.A une nouvelle Maîtresse , traduction de Properce ,
élégie XVIII.
La Brebis et le Chien , fable.
La Fièvre , romance.
Gasconade .
Apollon chez Admète, par M. Pierre Martin .
97
98
99.
100
101
102
145
150
151 , 438
151 , 294
193
Réponse à une proposition de mariage , par M. le
chevalier Vigée.
Boutades .
Madrigal.
La Fontaine de Vaucluse , par M. D. L.
620 TABLE DES MATIERES .
Pages.
Le Bouquet d'Hymen , romance .
195
La Chose dure..
Distique.
Le Retour des Bourbons , poëme qui a remporté le
prix à l'académie de Lyon , par M. Montperlier..
196
16.
Moralité.
Epitaphes.
Quatrains .
241 , 289
246
. 246. 391
294
337
338
341
De Ludovico optato avitum solium recuperante ;
à Petro Chas . . .
A une Dame redevenue grande Dame , par M. le
chevalier Vigée .
Épître à Zéline , par Sylvain Blot.
A mes Foyers , par M. A. M. . 385
389 Le 21 janvier, par Antoine Madrolle , avocat..
Le Hibou et le Papillon , fable , par M. Jauffret.. 390
La Violette , à S. A. R. Madame, duchesse d'Angoulême
, par R. B. , . .
fret.
Le Serpent dans la Bouteille , fable , par M. Jauf-
433
435
La Nichée d'Amours, chanson traduite du languedocien
.
437
Réflexions d'un Gascon sur les pyramides d'Égypte . 438
Les Amis du Jour.
Pauvre Elvire , par Sylvain Blot.
Réflexion d'un paysan.
5 铋五節
Ib.
481
485 La Violette au Lis, idylle composée au sujet de l'amnistie
accordée par le Roi à la Violette ; par
madame la comtesse de Beaufort d'Hautpoul. 529
La Nuit , élégie ; par M. C. L. Mollevaut .
Pensée de Marc-Aurèle .
Sur une indiscrète.
Sur un prédicateur.

Extrait d'un Voyage fait , en 1802 , dans la Vallée
531
533
16.
Ib.
de Chamouny..
577
Le Juge exécuteur , conte ... 579
Enigmes. 6 , 53 , 103 , 152 , 197, 247 , 295
343, 392, 439, 486, 534, 581
TABLE DES MATIÈRES . 621
Logogriphes .
• .
Charades
Pages.
7 , 53, 103 , 152, 198 , 247 , 296 ,
344, 392 , 440 , 487 , 534, 581 .
7, 33, 103, 152 , 197 , 247 , 295 ,
343, 392, 439, 486, 534, 582 .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
Cours du chinois et mandchou , au Collège Royal
de France . •
Podalyre, ou le premier âge de la médecine ( analyse
) .
Suite du rapport de M. Lebreton ( peinture-architecture
) .
Beaux-Arts , au rédacteur du Mercure de France.
Traité d'Harmonie , suivi du Dictionnaire des
Accords ; par M. Berton. ( Analyse ) .
18
24
31 , 567
72
80
Revue littéraire .
83
Instruction publique.

54, 153, 297, 441 , 536
Beaux-Arts en Espagne. 104 , 162 , 209, 370, 412
503, 610
134
338
Histoire de France pendant les guerres de religion ,
par Ch . Lacretelle , 3. vol. ( Analyse ) . . . .
Journal des Dimanches ; par mad. la comtesse de
Genlis . ( Prospectus ) .
L'Ami des Enfans , par M. et Mme . Azaïs . ( Prosp. ) 340
La petite Ménagere , par Mme . Dufresnoy . ( Extr . ) 169
Nouveau Voyage à Tunis , publié , en 1811 , par
·
Th. Maggill. ( Analyse ) .
Philosophie morale , éducation et emploi du temps.
Lettre à un Jacobin .
Cours d'éloquence militaire ancienne et moderne ,
par M. Isidore Lebrun ( de Caen. ) - ( Ext . )
179, 345
248
259
265
274
( Analyse ) . 318, 543
Consolation d'un Solitaire , par M. Duroceray.
( Analyse ) . • 324
Biographie Moderne . ( Extrait ) .
Histoire du cardinal de Richelieu , par M. A. Jay.
622 TABLE DES MATIÈRES.
Traduction de l'Iliade , par M. Dugaz de Montbel.
( Extraits ) .
.
Pages.
448
402 , 465 L'Ami des Enfans , par M. et Mme . Azaïs . ( Ext . ) 420 Biographie
moderne . ( Analyse ). .
Satires de Juvénal, traduction en vers de M. L. V.
Raoul ; 2. édition . ( Analyse ) . .
Chansonniers
de l'année 1816 , er et 2 articles.
. . . .
496
505, 559
OEuvres complètes de Cicéron , traduction nouvelle,
par une société de savans . ( Prospectus ). . . 525
Agenda des Enfans, par M. Fréville . ( Analyse . ) . 565
De la Bonté.
Des Illusions .
De l'Amour.
De la Fortune.
MÉLANGES .
De l'Ame et de la Conscience.
De la Finesse , par M. Gabriel de M.
63
113
199
306
018858255 83
361
Le Temps. 393
Le Coup de Balai de la Fortune, conte. 406 De l'Habitude .
Les deux Oracles , conte.
De la Peur. . . . 5gr
Sermens prêtés à Strasbourg, en 842 , par Charlesle-
Chauve et Louis-le Germanique. 602
Considérations sur l'état politique des Femmes ... 605
VARIÉTÉS.
Extraits d'un Portefeuille , n° . VIII et suivans .. 122
Maximes d'État ..
216 , 353 , 460
224 , 454
Correspondance
dramatique. 36, 129, 186, 228, 29
329, 374, 422 , 476, 510, 569, 614
TABLE DES MATIÈRES. 623
:
Pages .
Lettres de madame Campan , et de M. le comte de
Lally-Tollendal.. 230
Au Rédacteur du Mercure . 373
Chronique de Paris .. 237 , 333 , 383
Revue du Rédacteur du Mercure. 284
Nécrologie.
235
Tableau politique . 41 , 377 , 425, 480
Mélanges , nouvelles des arts , sciences , etc. 518,
Annonces. 342 , 189 , 240 , 286, 287 , 28 , 336 ,
479, 519, 520, 521 , 522 , 523, 524 ,
526, 527, 528, 574 , 575, 576,
572
432
525
617
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES .
De l'imprimerie de FAIN , rue de Racine , n° . 4.
I
265
335419
MERCURE
DE
FRANCE ,
OUVRAGE
PERIODIQUE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
No. XIII.
Samedi 2
décembre 1815.
-
HERMEZ .
Et chez
PARIS ,
AU BUREAU DE
L'ADMINISTRATION,
A LA LIBRAIRIE D'ÉDUCATION
D'ALEXIS EYMERY , rue Mazarine , n. 30 ,
DELAUNAY,
PÉLICIER,
Libraires , au Palais- Royal.
A LONDRES , MM. BERTHOUD et WHEATLEY , No. 28 ,
Soho Square.


ON S'ABONNE ÉGALEMENT
Chez les Libraires ci-après
A AIX-LA-CHAPELLE , La Ruelle , Libraire.
ARAU, Sauerlander, id.
BORDEAUX.
BRUXELLES
M. Bonnet-Dutrey, au bureau géné
ral des journaux de Paris , rue Pil
lier de Tutelle , n . 11.
Mme veuve Mietton , libraire.
Demat , id.
Le Charlier, id.
FRANCFORT-SUR- LE-MEIN , Grieshammer, id.
GAND , J. P. Begyn, id.
GENEVE , Sestie , id.
GRONINGUE , Van-Boekeren , id.
AMSTERDAM , Delachaux , id.
LEIPSICK , Schaeffer, id.
LEYDE, les frères Muray, id.
T. Desoër, id.
LIEGE.
Duvivier, id.
Vanackere, id
LILLE.
Castiaux , id.
Bohaire , id.
LYON. Chambet , id.
Maire , id.
MAESTRICHT, Nipels aîné , id.
Chaix, id
MARSEILLE
Masvert , id
MILAN, Giegler, id.
MONS , Leroux , id.
NANCY , Vincenot , id.
NAPLES , Romilly , id.
PERPIGNAN , P. TASTE , id.
ROUEN..
Frère , id.
Renault , id.
STRASBOURG, Fischer, dépositaire des journaux , et direc
teur du cabinet littéraire, à Strasbourg.
TOULOUSE , Bonnefoy et Prunet , id.
FURIN.
f C. Bocca , id.
Pic , id.
MERCURE

DE FRANCE ,
OUVRAGE PERIODIQUE,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
No. XIV. Samedi 9 décembre 1815 .
HERMEZ .
PARIS ,
AU BUREAU DE L'ADMINISTRATION ,
A LA LIBRAIRIE D'ÉDUCATION
D'ALEXIS EYMERY , rue Mazarine , n. 30 ,
Et chez
DELAUNAY,
PELICIER ,
Libraires , au Palais-Royal.
A LONDRES , MM. BERTHOUD et WHEATLEY , N. 28 ,
Soho Square.

養樂
MERCURE
DE
FRANCE ,
COUVRAGE
PERIODIQUE,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
No. XV. Samedi 16 décembre 1815 .
HERMEZ
PARIS
AU BUREAU DE L'ADMINISTRATION ,
A LA LIBRAIRIE D'ÉDUCATION
D'ALEXIS EYMERY , rue Mazarine , n. 30 ,
Et chez J DELAUNAY, Libraires , au Palais-Royal .
PELICIER
A LONDRES, MM. BERTHOUD et WHEATLEY , N. 28 ,
Soho
Square.

MERCURE
DE
FRANCE ,
OUVRAGE
PÉRIODIQUE,
PAR UNE SOCIETE DE GENS DE LETTRES.
No. XVI.- Samedi 23 décembre 1815.
HERMEX
PARIS ,
AU BUREAU DE L'ADMINISTRATION,
A LA LIBRAIRIE D'ÉDUCATIO
D'ALEXIS EYMERY , rue Mazarine
Et chez
30 ,
DELAUNAY, Libraires , au Palais- Royal .
PELICIER, }
A LONDRES , MM. BERTHOUD et WHEATLEY , No. 28 ,
Soho Square.

樂團
1810
MERCURE
DE
FRANCE ,
OUVRAGE
PÉRIODIQUE ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES.
No. XVII. Samedi 30 décembre 1815.
HERMEX
PARIS ,
AU BUREAU DE L'ADMINISTRATION,
A LA LIBRAIRIE D'ÉDUCATION
D'ALEXIS EYMERY, rue Mazarine , n. 30 ,
Et chez
DELAUNAY,
PÉLICIER ,
Libraires , au Palais -Royal.
A LONDRES , MM. BERTHOUD et WHEATLEY , N. 28,
Soho Square.

2000 parte pe Jonzsgar
OPES 1
ON S'ABONNE ÉGALEMENT
Chez les Libraires ci-après :
A AIX-LA- CHAPELLE , La Ruelle , Libraire.
ABAU , Sauerlander, id.
BORDEAUX .
BRUXELLES
Mme.Bonnet-Dutrey, an bureau géné
ral des journaux de Paris , vue P
lier de Tutelle , n . 11 .
Mme. veuve Mietton , libraire.
Demat , id.
Le Charlier, id.
FRANCFORT-SUR-LE-MEIN , Grieshammer, id.
GAND , J. P. Begyn , id.
GENEVE , Sestie , id.
GRONINGUE, Van-Boekeren , id.
AMSTERDAM , Delachaux , id.
LEIPSICK , Schaeffer, id.
LEYDE , les frères Muray, id.
LIECE.
T. Desoër, id.
Duvivier, id.
Vanackère , id.
LILLE.
Castiaux , id.
Bohaire, id.
LYON. Chambet , id.
Maire , id.
MAESTRICHT , Nipels aîné , id.
Chaix , id.
MARSEILLE 1 Masvert , id.
MILAN , Giegler, id.
MONS , Leroux , id.
NANCY , Vincenot, id.
NAPLES , Romilly , id.
PERPIGNAN , P. TASTU , id.
ROUEN.
{
Frère , id.
Renault , id.
STRASBOURG , Fischer, dépositaire des journaux, et direc teur du cabinet littéraire, à Strasbourg.
TOULOUSE , Bonnefoy et Prunet , id.
TURIN
C. Bocca , id
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le